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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle - Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, - Saint-Lambert, etc. - -Author: Gaston Maugras - -Release Date: June 19, 2013 [EBook #42986] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LUNEVILLE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont -marqués =ainsi=. - - - - - LA - COUR DE LUNÉVILLE - AU XVIIIe SIÈCLE - - - - -L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction -et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la -Suède et la Norvège. - - -DU MÊME AUTEUR - - =Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime, leurs amis - et leur temps._ 7e édition. Un volume in-8º avec des gravures - hors-texte et un portrait en héliogravure 7 fr. 50 - - =La Disgrâce du Duc et de la Duchesse de Choiseul.= _La vie à - Chanteloup, le retour à Paris, la mort._ 5e édition. Un volume - in-8º avec gravures et portrait 7 fr. 50 - - =Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV.= 10e édition. Un - vol. in-8º avec un portrait 7 fr. 50 - - (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._) - - =Le Duc de Lauzun et la Cour de Marie-Antoinette.= 7e édition. Un - vol. in-8º 7 fr. 50 - - (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._) - - =Les Demoiselles de Verrières.= Nouvelle édition. Un vol. in-16 - avec 2 portraits 3 fr. 50 - - =L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et le Duc de - Chartres._ 2e édition. In-8º avec portrait 1 fr. 50 - - =Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (Épuisé.) 1 vol. - - =Trois mois à la cour de Frédéric.= (Épuisé.) 1 vol. - - =Les Comédiens hors la loi.= (Épuisé.) 1 vol. - - =La Duchesse de Choiseul.= (Épuisé.) 1 vol. - - =Journal d'un étudiant pendant la Révolution.= (Épuisé.) 1 vol. - - =L'Abbé F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec Lucien - Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 2 vol. - - =La Jeunesse de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec Lucien - Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol. - - =Les Dernières Années de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec - Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol. - - =La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.= (En - collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol. - - -_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_ - -=La Marquise de Boufflers et ses amis.= - - -PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--7892. - - - [Illustration: _Marie Françoise Catherine de Beauvau_ - _Marquise de Boufflers--1711-1786_] - - [Illustration: _Anne Marguerite de Ligniville_ - _Princesse de Beauvau-Craon--1686-1772_ - - Miniatures appartenant à M. le Duc de Mouchy - Heliogr. Chauvet Plon Nourrit & Cie. Edit. Imp. Maire] - - - - - LA - - COUR DE LUNÉVILLE - - AU XVIIIe SIÈCLE - - LES MARQUISES DE BOUFFLERS ET DU CHATELET - - VOLTAIRE, DEVAU, SAINT-LAMBERT, ETC. - - PAR - - GASTON MAUGRAS - - _Avec une héliogravure_ - - Treizième Édition - - [Illustration] - - PARIS - - LIBRAIRIE PLON - - PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - - 8, RUE GARANCIÈRE--6e - - 1906 - - - - -Il y a quelques années, le comte de Ludres, ce remarquable érudit, cet -esprit charmant, dont tous les lettrés déplorent la perte, nous -signalait l'intérêt qu'il y aurait à écrire une histoire intime de la -cour de Lorraine pendant le règne du roi Stanislas. - -C'est cet ouvrage que nous mettons aujourd'hui sous les yeux du public. - -Nous avons décrit de notre mieux les moeurs de cette petite cour simple -et bon enfant, en même temps si gaie et si galante; mais au dernier -moment il nous vient un scrupule: certaines de nos lectrices ne -vont-elles pas s'alarmer de quelques récits un peu vifs, de quelques -passages un peu scabreux? Nous les prions instamment de vouloir bien se -rappeler que nous sommes en plein dix-huitième siècle, et que les -incartades morales qui aujourd'hui blessent nos moeurs plus réservées -n'avaient rien qui fût de nature à effaroucher nos ancêtres. Autres -temps, autres moeurs. - -Du reste, si nous sommes resté fidèle à notre principe de dépeindre en -toute sincérité la société dont nous nous occupions sans plus en -dissimuler les vilains côtés que les beaux, nous nous sommes efforcé de -traiter les sujets délicats dans une langue prudente et chaste, et nous -espérons bien ne choquer personne. - - * * * * * - -Les délicieuses miniatures qui sont en tête de ce volume appartiennent à -M. le duc de Mouchy qui, avec une bonne grâce dont nous ne saurions lui -témoigner trop de gratitude, a bien voulu nous autoriser à les -reproduire. - -En dehors des innombrables documents publiés au dix-huitième et au -dix-neuvième siècle sur la cour de Lorraine, nous avons eu à notre -disposition de très nombreuses pièces inédites. D'abord une volumineuse -correspondance de Mme de Boufflers, qui fait partie de notre collection -d'autographes; puis les riches documents de la bibliothèque de Nancy, -des Archives nationales, des archives du ministère des affaires -étrangères et de plusieurs collections particulières. Enfin Mme -Morrisson a bien voulu nous communiquer toute la correspondance de Mme -du Châtelet et de Saint-Lambert, et nous la prions d'accepter nos plus -vifs remerciements. - -Mme la comtesse de Beaulaincourt, MM. le prince de Beauvau, le comte de -Croze-Lemercier, le comte de Ludres, de Conigliano, nous ont -gracieusement ouvert leurs archives. Nous leurs offrons l'expression de -nos sentiments très reconnaissants. - -Il nous reste encore un devoir non moins agréable à remplir, c'est de -remercier bien sincèrement M. Le Brethon, de la Bibliothèque nationale; -M. Legrand, des Archives nationales; M. Favier, conservateur de la -bibliothèque de Nancy, qui, avec une inépuisable obligeance, nous ont -guidé dans nos recherches et ne nous ont pas ménagé leurs précieux -conseils. - - Les principales sources auxquelles nous avons eu recours, en dehors - des différents dépôts publics et de nombreuses archives - particulières, sont[1]: - - _Histoire de la réunion de la Lorraine à la France_, par le comte - D'HAUSSONVILLE, 4 vol., Michel Lévy, 1860. - - _Voltaire et la Société au dix-huitième siècle_, par - DESNOIRETERRES. 8 vol., Paris, Didier, 1871. - - _La Mère du Chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME. Paris, - Techener, 1885. - - _Mémoires sur Voltaire_, par LONGCHAMPS. Paris, Béthune et Plon, - 1838. - - _Voltaire et Madame du Châtelet_, par Mme DE GRAFFIGNY. Paris, - 1820. - - _OEuvres complètes de Voltaire._ Edition Garnier. - - _Lettres de Madame du Châtelet_, par ASSE. Paris, Charpentier, - 1878. - - _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le comte - DE LUDRES. Paris, Champion, 1894. - - _Souvenirs de la maréchale de Beauvau_, par Mme STANDISH. Paris, - Techener, 1872. - - _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE NOAILLES. - Paris, Lahure, 1855. - - _Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de - Boufflers._ Paris, Plon, 1855. - - _Mémoires de la Société d'archéologie lorraine._ - - _Mémoires de la Société royale de Nancy._ - - _Mémoires de l'Académie de Stanislas._ - - _Annales de la Société d'émulation des Vosges._ - - _Journal de la Société archéologique du Musée lorrain._ - -(Dans ces innombrables brochures, nous signalons en particulier les -savants articles de MM. Louis Lallement, Meaume, A. Joly, Guerrier de -Dumast, Guibal, Saucerotte, Pierrot, Renaud, de Guerle, Druon, etc.) - - _Description de la Lorraine et du Barrois_, par DURIVAL. Nancy, - 1774. - - _Stanislas Leczinski et le troisième traité de Vienne_, par Pierre - BOYÉ. Paris, Berger-Levrault, 1898. - - _La Cour de Lunéville en 1748 et 1749_, par Pierre BOYÉ. Nancy, - 1891. - - _Les Derniers Moments du roi Stanislas_, par Pierre BOYÉ. Nancy, - 1898. - - _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_, par le marquis Pierre DE - SÉGUR. Paris, Calmann Lévy, 1896. - - _Le Château de Lunéville_, par A. JOLY. Paris, 1859. - - _Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul_, - par le marquis DE SAINT-AULAIRE. Paris, Calmann Lévy, 1877. - - _La Reine Marie Leczinska_, par M. de NOLHAC. 1901. - - _Mémoires du duc de Richelieu._ - - _Confessions_ de J.-J. ROUSSEAU. - - _Journal_ du duc DE LUYNES, de BARBIER, de COLLÉ, de D'ARGENSON. - - _Mémoires de Bachaumont._ - - _Causeries du Lundi_, de SAINTE-BEUVE. - - _OEuvres complètes_ de SAINT-LAMBERT; - -- de BOUFFLERS; - -- de PALISSOT; - -- de TRESSAN; - -- de MONCRIF; - -- de MARMONTEL; - -- de VOISENON; - -- de CHAMFORT. - Etc., etc. - - [1] Nous avons fait à ces différentes sources des emprunts si - fréquents qu'il nous a été impossible, à notre grand regret, d'en - indiquer l'origine au cours du volume; il aurait fallu surcharger - le texte de renvois et de notes, et nous avons dû y renoncer. - - - - -LA COUR DE LUNÉVILLE - -AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729 - - Entrée de Léopold à Lunéville.--Joie des habitants.--État de la - Lorraine en 1698.--Mariage de Léopold.--Guerre de la succession - d'Espagne.--La cour de Lunéville.--M. et Mme de - Beauvau-Craon.--Passion de Léopold pour Mme de - Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jésuites à - la cour de Lorraine.--Passion coûteuse de Léopold pour le jeu - et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son - fils François lui succède. - - -Le 14 mai 1698, la petite cité de Lunéville était en liesse. Au centre -des principales places s'élevaient des arcs de triomphe; toutes les -maisons étaient ornées de lauriers et de drapeaux; le long des rues, des -guirlandes de feuillage et des rangées de sapins, plantés pour la -circonstance, donnaient à la ville un air de fête. De toutes parts -accouraient les bourgeois organisés en compagnies d'honneur; les -habitants de la campagne, revêtus de leurs plus beaux habits, arrivaient -des points les plus éloignés et remplissaient les rues du bruit de leur -gaieté exubérante. Sur tous les visages se lisaient la satisfaction et -le bonheur. - -La joie devint du délire lorsqu'on vit s'approcher un somptueux cortège -de cavaliers et de carrosses. En tête s'avançait, sur un cheval -fringant, le jeune duc de Lorraine, Léopold[2], qui reprenait enfin -possession de ses États héréditaires, dont sa famille avait été chassée -depuis plus de trente ans[3]. - - [2] Né dans le Tyrol, Léopold avait été élevé à Vienne, sous les - yeux de l'Empereur. Son père, Charles V, d'illustre mémoire, - avait battu les Turcs et sauvé Vienne de la destruction et de - l'esclavage. Sa mère, Marie-Éléonore, reine douairière de - Pologne, venait de mourir, le 17 décembre 1697. - - [3] Les conférences ouvertes au château de Ryswick, le 9 mai - 1697, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et les états - généraux, avaient amené la conclusion de la paix qui fut signée - le 20 septembre. Le 30 octobre de la même année, l'Empire et la - France firent la paix à leur tour: Louis XIV restituait au duc - Léopold, fils de Charles V, le duché de Lorraine qu'il occupait - depuis trente ans. - -Le prince, à peine âgé de dix-huit ans, était un élégant cavalier; il -possédait le double et incomparable charme de la jeunesse et de la -beauté; son regard franc, sympathique, accueillant, séduisait tous les -coeurs. De longues acclamations s'élevaient sur son passage; on se -pressait autour de lui, on embrassait ses mains; tous les yeux étaient -pleins de larmes, mais de larmes de joie et d'espoir. - -La noblesse lorraine, accourue en grand nombre, faisait escorte à son -souverain, et la vue de tous ces brillants seigneurs surexcitait encore -l'enthousiasme populaire. - -Léopold n'avait rien négligé de ce qui pouvait frapper l'imagination de -ses sujets et le grandir à leurs yeux. Outre des carrosses magnifiques, -un nombreux domestique, des meubles somptueux, il s'était fait suivre -des trophées que, malgré son jeune âge, il avait déjà conquis sur les -Turcs[4]. L'admiration fut générale quand on vit défiler ces délicieux -petits chevaux arabes si vifs et si légers, tenus en main par des -heiduques. Mais l'émerveillement n'eut plus de bornes quand parut une -longue suite d'animaux bizarres et complètement inconnus en Lorraine; on -les montrait du doigt, on chuchotait leur nom; on ne se lassait pas -d'admirer ces étranges et somptueux «chameaux», tous brillamment -caparaçonnés et conduits par des prisonniers arabes[5]. - - [4] En 1696, à la bataille de Temesvar, Léopold avait montré un - courage héroïque et chargé plusieurs fois les Turcs à la tête de - la cavalerie allemande. Il n'avait pas montré moins de bravoure - en 1697 sur le Rhin, au siège d'Ebersbourg. - - [5] Les chameaux furent ensuite logés sous les voûtes de - l'ancienne porte de Saint-Nicolas à Nancy, qui depuis prirent le - nom de «voûtes des chameaux». - -La satisfaction des Lorrains, en retrouvant un prince de la famille qui -régnait sur eux depuis tant d'années, fut sans bornes, et ils la -manifestèrent par des témoignages irrécusables[6]. - - [6] Pendant des siècles la souveraineté de la Lorraine avait - appartenu à l'illustre maison de ce nom. Longtemps elle avait - cherché à renverser les Bourbons pour prendre leur place; mais si - le trône de France lui avait échappé, elle avait par un mariage - obtenu celui de Habsbourg. - -On comprendra mieux les acclamations enthousiastes qui accueillirent -Léopold lorsqu'on saura à quel degré de misère et de détresse était -tombé ce malheureux pays. - -Depuis soixante-dix ans la Lorraine était pour ainsi dire le champ clos -que se disputaient et s'arrachaient successivement les Allemands, les -Français, les Suédois. - -Opprimée, pillée, rançonnée par les uns et par les autres, suivant les -hasards de la guerre, cette province, jadis riche et prospère, offrait -le tableau le plus lamentable. Ce n'était partout que viols, -assassinats, incendies, destruction, ruine; livrées à une soldatesque -effrénée, les villes avaient été saccagées, les campagnes dévastées. Les -infortunés habitants avaient fini par chercher un refuge dans les forêts -qui couvraient le pays; ils y vivaient relativement à l'abri, mais -réduits à l'état de véritables bêtes sauvages et dans une misère que -l'on peut deviner. - -La famine, la peste étaient venues s'ajouter aux douleurs de -l'occupation étrangère et achever cette oeuvre de désolation[7]. - - [7] L'occupation française pesait sur la Lorraine avec la plus - extrême rigueur, car l'armée vivait aux dépens du pays. - -Ce peuple infortuné était menacé d'un anéantissement complet[8]. On -peut aisément supposer la joie que lui fit éprouver la conclusion de la -paix. - - [8] D'un million d'habitants que comptaient trente et une villes - de la Lorraine au début de la guerre, on n'en trouvait plus que - cinquante mille. - -Le retour de la Lorraine à un prince de la vieille famille ducale -donnait à tous l'espoir de jours meilleurs. On se réjouissait d'échapper -enfin à une longue oppression et à une odieuse tyrannie. Comme au sortir -d'un affreux cauchemar, les Lorrains oubliaient presque l'horreur des -maux qui les avaient frappés pour ne songer qu'à l'avenir, et ils -manifestaient leur bonheur et leur confiance par une gaieté délirante. - -Léopold ne démentit pas les espérances que ses sujets avaient fondées -sur lui. Malgré sa jeunesse, il s'occupa activement de rendre le -bien-être et la prospérité à la Lorraine; il rebâtit les villes et les -villages, rappela les habitants, fit venir des étrangers, repeupla les -campagnes, encouragea l'agriculture, l'industrie, le commerce, et il -mérita bientôt le nom glorieux de restaurateur de la patrie. - -Neveu de l'Empereur, Léopold voulut l'être également du roi de France. -L'année qui suivit son retour, le 12 octobre 1698, le jeune duc épousait -la nièce de Louis XIV, Élisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Monsieur -et de sa seconde femme, la Princesse palatine de Bavière. C'était une -princesse douce, aimante, honnête, mais laide, avec une figure longue et -de gros yeux à fleur de tête. La jeune duchesse fut reçue par ses -nouveaux sujets avec le plus vif empressement. Cette fois, ce fut à -Nancy, délivrée enfin des troupes françaises, que Léopold et son épouse -firent leur entrée triomphale[9]. - - [9] Léopold n'avait pas voulu entrer à Nancy tant que les troupes - françaises y avaient séjourné; elles avaient occupé la ville - longtemps encore après la conclusion de la paix pour en démolir - les fortifications. - -Le duc de Lorraine possédait non seulement toutes les qualités -d'intelligence nécessaires pour rendre la prospérité à ses États, mais -il avait aussi tout ce qu'il fallait pour se faire adorer. Son commerce -était des plus agréables et des plus sûrs; il n'avait aucune morgue, et -sa douceur, sa bonne grâce, sa générosité étaient extrêmes; il traitait -ses sujets comme des amis. Bien loin d'imiter la rigide étiquette de -Versailles ou celle de Vienne, où il avait passé tant d'années, il -s'efforça de faire de la cour de Lorraine une cour familiale, et d'y -admettre ses sujets pour leur en faire partager les plaisirs. Il -conviait aux bals et aux spectacles de la cour, voire même aux dîners, -les bourgeois de Nancy ou de Lunéville, et il poussait la gracieuseté -jusqu'à envoyer à ses invités ses propres carrosses. - -La duchesse n'était pas moins populaire que son mari; elle était d'une -grande affabilité envers tous, elle visitait les simples bourgeois et -causait volontiers en patois avec les paysans. - -Malheureusement, la tranquillité du jeune duc ne devait pas être de -longue durée. - -En 1700, la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies se mirent -d'accord pour partager à l'amiable la succession éventuelle du roi -d'Espagne, Charles II. Entre autres territoires, le dauphin, fils aîné -de Louis XIV, recevait dans sa part le duché de Milan; mais il était -convenu qu'il l'échangerait contre le duché de Lorraine, si Léopold y -consentait. - -M. de Callières fut chargé par Louis XIV d'obtenir l'adhésion du prince; -on lui donnait vingt-quatre heures pour se décider. - -Le duc, poussé par la nécessité, séduit aussi peut-être par l'idée de -gouverner un jour une province plus considérable et moins exposée que la -Lorraine, se résigna, et il signa, le 16 juin 1700, le traité qui le -dépossédait de ses États et lui attribuait le duché de Milan à la mort -de Charles II. A partir de ce moment, un résident français séjourna à la -cour de Lorraine: ce fut M. d'Audiffret. - -Un événement inattendu vint bouleverser toutes ces combinaisons si -savamment élaborées. - -Charles II mourut, mais après avoir fait un testament en faveur du duc -d'Anjou. Louis XIV accepta, et le duc d'Anjou fut proclamé roi d'Espagne -sous le nom de Philippe V. - -Le roi d'Angleterre et l'Empereur, furieux d'avoir été joués, du moins -ils le croyaient, préparèrent une formidable coalition contre la -France. Léopold et ses sujets virent avec terreur que la Lorraine allait -de nouveau servir de champ clos aux luttes acharnées de la France et de -l'Empire. - -Donc la guerre de la succession d'Espagne s'ouvre; la Lorraine se trouve -cernée par les armées françaises et impériales. C'est en vain que -Léopold proclame la neutralité du pays et demande qu'on la respecte: -l'Empereur refuse de s'y engager. - -Louis XIV de son côté prétend que la neutralité a été violée et il -ordonne à une armée française d'occuper Nancy. A cette nouvelle, Léopold -déclara qu'il ne ferait pas de résistance, mais qu'il cédait uniquement -à la force. Il se déroba aux adieux de ses sujets consternés et il -partit au milieu de la nuit, ainsi que la duchesse: tous deux gagnèrent -Lunéville par des sentiers de montagne. - -Le 1er décembre 1702, les troupes françaises entraient à Nancy. - -Cependant, la fuite forcée du duc et de son épouse avait soulevé une -véritable indignation en Europe: les généraux des deux armées -belligérantes reçurent l'ordre de respecter à l'avenir la neutralité de -la Lorraine. - -Louis XIV néanmoins refusa, malgré les plus pressantes sollicitations, -de retirer ses troupes de Nancy. Le duc de Lorraine répondit alors -fièrement qu'il ne rentrerait jamais dans sa capitale tant qu'un soldat -français en foulerait le sol. - -A Lunéville, il n'y avait pas de château. Léopold et la duchesse avaient -dû s'installer dans une vieille maison, triste, froide et délabrée, et -s'y accommoder de leur mieux. - -Toutes les grandes familles lorraines, les ministres étrangers, les -avaient suivis. Chacun s'était établi comme il pouvait; on avait campé -d'abord; puis, peu à peu, l'on avait organisé des installations plus -confortables et plus pratiques. - -Quand le duc vit que son exil menaçait de se prolonger fort longtemps, -il se décida à faire élever une demeure digne de son rang. Il fit donc -bâtir, sur l'emplacement de l'ancien château de Henri II, un vaste et -beau palais où il put, non seulement se loger convenablement avec les -siens, mais encore recevoir sa cour et donner des fêtes. De superbes -jardins entouraient la demeure princière. - -Peu à peu on s'habitua à l'exil, au malheur des temps, et la vie reprit -son cours. - -Désormais à l'abri des maux de la guerre, Léopold voulut faire profiter -ses sujets du calme inattendu dont ils jouissaient au milieu de la -conflagration universelle. Il s'efforça de développer le commerce, -l'industrie, les arts, les belles-lettres, et il y réussit à merveille. - -En même temps, l'intimité de la petite cour avait grandi; on se voyait -sans cesse et non sans charme. Pendant qu'à Versailles tout -s'assombrissait, à Lunéville, au contraire, la vie devenait chaque jour -plus agréable; on n'avait plus que des sujets de joie et de gaieté. Le -prince était jeune, beau, chevaleresque; il était galant et empressé -auprès des femmes; il aimait le plaisir; son frère, l'évêque -d'Osnabrück, plus jeune encore, et qui en ce moment se trouvait en -séjour à Lunéville, n'était pas moins ardent: la cour se mit à -l'unisson. Ce ne furent bientôt plus que jeux, soupers, bals, -mascarades, représentations théâtrales, etc. Les fêtes succédaient aux -fêtes sans interruption. - -Deux dames se partageaient alors la faveur du duc et de son frère: -Léopold était devenu amoureux fou de la belle comtesse de Beauvau-Craon, -et le prince Charles de Lorraine manifestait la plus violente passion -pour la marquise de Lunati-Visconti. - -De la seconde, nous ne parlerons presque pas puisqu'elle n'est appelée à -jouer aucun rôle dans notre récit. La première, au contraire, fut la -mère de notre héroïne, et, à ce titre, nous lui devons une courte -biographie. - -Il y avait à la cour de Lorraine une famille de Beauvau-Craon, -originaire du Maine et alliée à la maison de Bourbon[10]. M. de -Beauvau-Craon, le père, remplissait la charge de capitaine des gardes de -Son Altesse. Son fils, Marc de Beauvau[11], occupait les fonctions de -chambellan; il avait épousé, le 16 septembre 1704, Anne-Marguerite de -Ligniville[12], fille d'Antoinette de Boussy et de Melchior de -Ligniville, comte du Saint-Empire, maréchal de Lorraine, qui appartenait -à tout ce qu'il y avait de plus ancien et de plus élevé dans la noblesse -du pays. La jeune femme, à peine âgée de dix-huit ans, fut nommée dame -d'honneur de la duchesse, puis plus tard surintendante de sa maison. - - [10] Un lien étroit de parenté existait entre la maison de - Bourbon et celle de Beauvau. Les Beauvau avaient pour aïeule - Isabelle de Beauvau, femme de Jean II de Bourbon, comte de - Vendôme. - - [11] Il était né le 29 avril 1679. Il était fils du second lit de - Louis marquis de Beauvau et de Anne-Henriette de Ligny. - - [12] Elle était née en 1686. La famille de Ligniville est l'une - des quatre de la grande chevalerie de Lorraine. - -M. de Craon, s'il faut en croire les contemporains, était l'un des -hommes les plus aimables et les plus spirituels de son époque. -Magnifique, noble avec aisance, l'esprit élevé, le coeur grand, de -rapports faciles, excellent administrateur, il possédait encore beaucoup -de jugement et de bon sens. Son esprit, ses connaissances, sa gaieté -naturelle rendaient sa conversation charmante; il prit bientôt sur -l'esprit du duc de Lorraine une très grande influence et il devint son -intime ami. - -Mais Mme de Craon était délicieuse, séduisante au possible, belle à -ravir; le duc ne put rester insensible à tant de charmes et, à mesure -que son intimité augmentait avec le mari, elle augmentait également avec -la femme. Bientôt, à la petite cour de Lunéville, personne ne put se -faire d'illusion: le duc, épris au dernier point, ne dissimulait plus -rien de ses sentiments intimes. - -Quant au mari, soit qu'il fût aveugle, soit qu'il se piquât de -philosophie, soit qu'il fût simplement de son temps et attachât peu -d'importance à ce qu'on considérait en général comme pure peccadille, il -acceptait tout et voulait tout ignorer; il poussait même la discrétion -jusqu'à se retirer dès que le prince se faisait annoncer chez sa femme, -ce qui avait lieu tous les jours. Il arrivait souvent à Léopold de -passer la journée entière chez Mme de Craon et d'y faire toute sa -correspondance, de façon qu'elle était informée de ses intentions les -plus secrètes. - -Le jardin de l'hôtel de Craon était situé en façade sur le parc même du -château; une porte de communication reliait le parc au jardin de -l'hôtel, de telle sorte qu'il n'était pas nécessaire de passer par la -ville et que rien n'était plus facile que de se rendre de fréquentes -visites sans éveiller l'attention. - -L'on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que cet incident -avait amené la plus légère altération dans l'intimité de M. et de Mme de -Craon. Ils avaient été passionnément épris l'un de l'autre à l'époque de -leur mariage; l'attachement ouvertement manifesté de Léopold pour Mme de -Craon ne put pas les désunir. Rien ne vint troubler la sérénité de leurs -rapports et leur mutuelle affection; ils continuèrent à vivre dans la -plus étroite amitié et avec les plus grands égards, et cette douce -intimité dura un demi-siècle. - -Nous n'ignorons pas que notre assertion paraîtra bizarre à plus d'un -lecteur et fortement invraisemblable. Il en fut ainsi cependant. Nous -sommes trop respectueux de la vérité pour ne pas dire ce qui fut, -quelque surprenant que cela puisse paraître, étant données nos idées -actuelles. - -Mme de Craon, du reste, n'était pas une femme ordinaire, et le charme de -son esprit aussi bien que sa rare beauté expliquent la passion violente -qu'elle avait inspirée à Léopold. - -Sans être régulièrement belle, elle passait cependant pour la plus jolie -femme de son temps. Elle avait une taille divine, une fraîcheur de teint -incomparable, la peau très blanche, une bouche et des dents admirables; -elle séduisait au plus haut point. Ni l'âge ni les maternités fréquentes -ne purent avoir raison de ses attraits; à cinquante ans, elle était -presque aussi fraîche, aussi jolie, aussi désirable que dans sa toute -jeunesse. - -Son esprit vif, prime-sautier, accueillant, charmait dès le premier -abord; mais on découvrait bientôt chez elle une volonté très ferme et de -rares qualités d'intelligence. Son humeur cependant ne passait pas pour -être des plus égales, et l'on prétend que ceux qui l'entouraient avaient -quelquefois à souffrir d'injustes boutades. «On appelle cette dame, qui -n'est point aimée, _le battant l'oeil_, écrit M. d'Audiffret, parce -qu'elle est souvent de mauvaise humeur.» - -Telle est la femme que pendant près de vingt-cinq ans le duc Léopold -adora à peu près uniquement. - -La passion de Mme de Craon pour le prince n'était pas moins vive que -celle qu'il éprouvait pour elle; elle l'aimait passionnément. En 1718, -il eut une fluxion de poitrine des plus graves, et on le crut perdu. Mme -de Craon en fut si bouleversée et dans un tel désespoir qu'elle eut un -transport au cerveau dont elle faillit mourir. - -A cette époque, comme de nos jours, une passion réciproque si profonde, -si longue, si immuable, passait peut-être pour regrettable; mais on ne -pouvait s'empêcher de la trouver touchante, et elle inspirait toujours -le respect, souvent l'admiration, quelquefois l'envie. - -Parmi les contemporains, personne ne s'avisa de blâmer Mme de Craon, et -elle vécut toute sa vie entourée d'hommages et de la considération de -tous. - -Cependant, le jeune prince amoureux ne savait qu'imaginer pour charmer -sa belle maîtresse; la cour en profitait, les réjouissances étaient -incessantes. La joie n'était troublée que par les querelles et les -jalousies de Mme de Craon et de Mme de Lunati. - -Ces deux dames naturellement se détestaient cordialement; les scènes -entre elles étaient journalières et il en résultait souvent entre les -deux frères les plus pénibles discussions. Léopold se faisait l'écho du -chapitre d'Osnabrück qui réclamait son évêque, se plaignait qu'il -mangeât son revenu hors du pays, qu'il se compromît par une galanterie -publique et «dont toute l'Allemagne était informée»; mais le prince -Charles restait sourd à toutes les remontrances, il s'entêtait à rester -en Lorraine et à se ruiner pour Mme de Lunati. - -Enfin, il finit par céder aux objurgations de son chapitre et il quitta -la Lorraine. Les deux frères se séparèrent le coeur plein d'aigreur, -Léopold ne pouvant pardonner au prince Charles ses procédés pour la -favorite et les plaisanteries qu'il s'était permises sur son compte. -Après le départ de l'évêque la cour retrouva un peu de calme et de -tranquillité. - -Le traité d'Utrecht, en 1712, termina la guerre de la succession -d'Espagne et amena la cessation des hostilités. - -Les troupes françaises quittèrent Nancy et Léopold put enfin rentrer -dans sa capitale. Mais il n'y eut rien de changé dans son existence; il -continua à Nancy les habitudes contractées à Lunéville; les fêtes et les -galanteries reprirent de plus belle. - -Le duc, épris plus que jamais, ne craignait pas de taquiner la muse en -l'honneur de la maîtresse bien-aimée; il lui a adressé de nombreuses -pièces de vers qui nous ont été conservées[13]. Elles sont, il faut -l'avouer, plus médiocres les unes que les autres, et la forme en est -aussi pitoyable que le fond; le pauvre prince avait plus de bonne -volonté que de talent. Nous ne citerons qu'une seule de ces pénibles -élucubrations, celle où il manifeste sans ambages les sentiments -éternels qu'il a voués à Mme de Craon. - - [13] Ces pièces sont reproduites par M. Meaume dans sa brochure - _la Mère du chevalier de Boufflers_, Paris, Techener, 1885. - -L'HOROSCOPE - - Je n'avais garde, Iris, de ne vous aimer pas; - Je ne m'étonne plus de mon amour extrême. - Le ciel, dès ma naissance même, - Promit mon coeur à vos appas. - Un astrologue expert dans les choses futures - Voulut en ce moment prévoir mes aventures. - Des planètes alors les aspects étaient dous, - Et les conjonctions heureuses. - Mon berceau fut le rendez-vous - Des influences amoureuses. - Vénus et Jupiter y versaient tour à tour - Tant de quintescence d'amour - Que même un oeil mortel eût pu la voir descendre. - De leur trop de vertu qui pouvait me défendre? - Hélas! je ne faisais que de venir au jour; - Qu'ils prenaient bien leur temps pour nous faire un coeur tendre! - Quand de mon amour fatal - L'astrologue d'abord fit le plan général; - Il le trouva des moins considérables. - Je ne devais ni forcer bastions, - Ni décider procès, ni gagner millions, - Mais aimer des objets aimables; - Offrir des voeux quelquefois bien reçus, - Éprouver les amours coquets ou véritables, - Donner mon coeur, le reprendre et rien de plus. - Alors l'astrologue s'écrie: - Le joli garçon que voilà! - La charmante petite vie - Que le ciel lui destine là! - Mais quand dans le détail il entra davantage, - Il vit qu'encore enfant je scavais de ma foi - A deux beaux yeux faire un si prompt hommage - Que mon premier amour et moi - Nous étions presque du même âge. - D'autres amours après s'emparaient de mon coeur; - La force et la durée en était inégale, - Et l'on ne distinguait, par aucun intervalle, - Un amour et son successeur. - Ce n'étaient jusque-là que des préliminaires; - Le ciel avait paru d'abord, - Par un essai des passions légères, - Jouer seulement sur mon sort. - Mais quel amour, o dieus, quel amour prend la place - De ceux qui l'avaient précédé! - Fuyez et dans mon coeur ne laissez point de trace. - Celui qui se rendait maître de mon destin - Du reste de ma vie occupait l'étendue. - L'astrologue avait beau porter au loin sa vue, - Il n'en découvrait point la fin. - Quoi! disait-il, presqu'en versant des larmes, - Ce pauvre enfant que je croyais heureux, - Des volages amours va-t-il perdre les charmes! - Quoi, pour toujours va-t-il être amoureus! - Non, non, il faut que je m'applique - A voir encor l'affaire de plus près. - Alors il met sur nouveaux frais - Toutes ses règles en pratique; - D'un oeil plus attentif il observe le cours - Et des fixes et des planètes. - Dans tous les coins du ciel promène ses lunettes, - Retrace des calculs qui n'étaient pas trop courts. - Et puis quand il eut fait cent choses déjà faites, - Il vit que j'aimais pour toujours. - -Malgré sa passion et ses serments, Léopold manifestait de temps à autre -des velléités d'indépendance. Mais la favorite n'entendait pas raillerie -sur ce chapitre. - -La jeune duchesse de Mantoue étant venue à Lunéville, le prince lui -témoigna beaucoup d'égards; Mme de Craon fut aussitôt d'une humeur -exécrable; elle bouda pendant trois jours avec «des airs de hauteur -étonnante». Le duc affolé faisait retomber sur son entourage son -inquiétude et son chagrin. «Le bon prince, écrit M. d'Audiffret, est -dans un embarras qui lui est ordinaire lorsque la dame est de mauvaise -humeur. Il ne fait pas bon auprès de lui dans ces temps d'orage. Le -caractère allemand se montre tout au naturel et personne n'en est -exempt.» Pour rentrer en grâce auprès de l'altière maîtresse, il dut -faire amende honorable, et promettre que Mme de Mantoue ne reviendrait -plus à la cour. - -Une autre fois, la crise fut plus sérieuse encore. Léopold avait -remarqué une demoiselle d'Agencourt; des relations s'étaient secrètement -établies entre eux, si bien qu'au bout de peu de temps il fut urgent -d'en cacher les suites. On chercha, comme de juste, à marier la jeune -imprudente, et un certain marquis de Spada fut choisi pour masquer la -faute. L'heureux époux ne fut pas sans se douter de son malheur, car il -trouva un jour sur le lit de sa femme un bouton qu'il reconnut être de -la veste du prince. - -L'aventure cependant fut ébruitée; Mme de Craon, indignée, ferma sa -porte au duc, et c'est en vain qu'il lui adressa des lettres remplies de -supplications et de remords. Léopold désespéré exila Mme de Spada et son -mari, et il leur accorda comme dédommagement une terre de 2,000 livres -de rente près de Saint-Mihiel. Il finit par obtenir son pardon; mais, à -la suite de cette infidélité, Mme de Craon eut plusieurs accès de fièvre -des plus violents. Le prince très alarmé ne quitta pas un seul instant -son chevet, et la porte fut fermée pour tout le monde. «C'est pitié, -Monseigneur, que tout ce qu'on voit et tout ce qu'on fait en cette cour, -écrit M. d'Audiffret. Le duc de Lorraine n'est occupé que de son amour; -Mme de Craon lui fait faire tout ce qu'elle veut et le mène bon train.» - -La liaison publique du duc avec Mme de Craon ne laissait pas la duchesse -de Lorraine indifférente; mais elle supportait son malheur avec beaucoup -de dignité. Par douceur de caractère et aussi par égard pour son mari, -elle feignait d'ignorer sa conduite; elle en souffrait beaucoup -cependant, car elle aimait Léopold tendrement. Quand la mesure était -comble et le chagrin trop vif, c'était son confesseur qui était chargé -de la calmer et comme elle avait une nature douce et aimante, quelques -bonnes paroles de son mari la consolaient et l'apaisaient. On cite -d'elle, cependant, ce mot sur la favorite: «Ah! la coquine! son cotillon -l'a bien servie!» - -Sa mère, la Princesse palatine, était tenue fort exactement au courant -de ce qui se passait à la cour de Lunéville: «C'est une malédiction que -ces affreuses maîtresses, écrit-elle; partout elles causent du malheur; -elles sont possédées du démon. Mme de Craon et son mari rongent le -prince jusqu'à la chemise!» - -Dès qu'il est question de M. de Craon, elle se laisse entraîner aux plus -violentes injures: «C'est le plus grand coquin qu'on puisse trouver, un -misérable et faux personnage, un vilain c...! etc.» Telles sont les -moindres aménités dont elle use à son égard. - -Avec sa rude franchise de langage, la princesse ne cache rien de ses -impressions et de sa colère. Elle écrit le 7 septembre 1717: «Je crois -que la guenipe qui est maîtresse du duc de Lorraine lui a donné un -philtre, comme a fait la Neidschin à l'électeur de Saxe; car, lorsqu'il -ne la voit pas, il est trempé d'une sueur froide, et, pour que le c... -de mari reste tranquille et calme, le duc fait tout ce qu'il veut[14].» - - [14] Allusion à un procès fait à Madeleine Sibile de Neitzschütz, - maîtresse de l'électeur Jean-George IV, procès dans lequel furent - révélées une foule de pratiques superstitieuses employées par les - femmes de l'époque. - -En femme pratique, la Palatine trouve que sa fille pourrait encore -prendre son parti quant à l'affection de son mari; mais ce qui la -révolte, ce qui la met hors d'elle, ce sont les dépenses folles du -prince pour Mme de Craon et ses enfants, dépenses qui ruinent les -enfants légitimes. - -Le prince, en effet, ne se contentait pas d'offrir à sa maîtresse des -fêtes coûteuses et de riches présents; il comblait encore ses enfants -d'honneurs et de bénéfices, il dotait richement ses filles. En agissant -ainsi et en leur témoignant une affection presque paternelle, il savait -probablement ce qu'il faisait; mais la duchesse de Lorraine ressentait -douloureusement cette préférence. Malgré sa douceur elle écrit -amèrement: «Il n'y a point de rois qui aient fait à leurs favoris une -plus belle fortune... L'on songe à établir cette race sans songer à la -sienne propre!» - -Il n'est pas douteux que le prince de Craon n'ait été l'objet des plus -grandes libéralités du duc de Lorraine; outre les titres et les -honneurs, il recevait sans cesse des bénéfices, des donations de terre, -tant et si bien qu'il jouit bientôt de revenus considérables. - -Naturellement, ces faveurs excitaient la jalousie des autres courtisans -et l'on attribuait aux motifs les moins nobles les générosités du -prince. Leur cause était cependant des plus simples. M. de Craon -remplissait en réalité auprès de Léopold les fonctions de premier -ministre, et il s'en acquittait à son entière satisfaction. Quoi -d'étonnant à ce que Léopold récompensât par des titres et des donations -les éminents services de son ministre? Il n'est pas besoin de chercher -une autre explication, celle-là suffit et amplement[15]. - - [15] En 1712, M. de Craon reçut le titre de marquis; en 1721, - Léopold lui facilita l'achat d'une grande terre en Allemagne, et - il obtint pour lui ainsi que pour l'aîné de ses descendants, sous - le nom de prince de Beauvau, la dignité du Saint-Empire; il lui - fit obtenir la Grandesse, la Toison d'Or, etc. - -S'il est vrai, comme on le répète volontiers, que les ménages -particulièrement bien vus de la Providence ont beaucoup d'enfants, il -était impossible d'être plus favorisé sous ce rapport que M. et Mme de -Craon. - -De 1704 à 1730, la princesse eut vingt enfants, sans que ces maternités -répétées nuisissent en rien à la passion qu'elle avait inspirée à -Léopold[16]. - - [16] Le ménage du duc de Lorraine était l'objet à un degré - presque égal des bénédictions du ciel, car pendant que Mme de - Craon avait vingt enfants, la duchesse de Lorraine de son côté en - avait seize, si bien que la pauvre femme se plaignait d'être - «toujours ou malade ou enceinte». - -En 1718, le duc et la duchesse de Lorraine firent un voyage à Paris; ils -logèrent chez le duc d'Orléans au Palais-Royal. Le prince s'était -naturellement fait accompagner de l'inséparable ménage, et la duchesse -d'Orléans put voir enfin cette femme qui lui causait tant de soucis. -Elle fut obligée de rendre hommage à sa beauté et à sa bonne tenue: -«Elle a fort bonne mine, dit-elle, et un air modeste qui plaît... Elle -rit d'une façon charmante et elle se conduit vis-à-vis de ma fille avec -beaucoup de politesse et d'égards. Si sa conduite était sous les autres -rapports aussi exempte de blâme, il n'y aurait rien à dire contre elle.» - -En même temps, elle est obligée d'avouer que sa fille a beaucoup -enlaidi: «Elle a un vilain nez camus, dit-elle; ses yeux se sont cernés, -sa peau est devenue affreuse.» Devant ce portrait, on ne s'explique que -trop bien les préférences de Léopold. - -La duchesse d'Orléans, qui ne cesse de surveiller les deux amants, -reste stupéfaite de la passion du prince, de sa violence, qui lui fait -perdre tout sentiment, qui l'absorbe au point de lui faire tout oublier. -Il veut cacher son amour, et, plus il veut qu'il soit ignoré, plus on le -remarque. Quand Mme de Craon n'est pas là, le duc est inquiet, regarde -toujours du côté de la porte; quand elle entre dans la chambre, sa -figure change, il rit, il est tranquille. Puis au bout d'un instant, -lorsqu'on croit qu'il va regarder devant lui, sa tête se tourne sur ses -épaules, et ses yeux restent fixés sur Mme de Craon. «C'est un drôle de -spectacle», dit-elle; mais elle avoue qu'on ne peut être plus épris -d'une femme que le prince ne l'est de «la Craon» et qu'il a pour elle la -plus grande passion qui soit possible. - -La favorite, du reste, était loin de manifester pour le prince la même -admiration et la même déférence: «Elle traite le duc de haut en bas, -écrit Mme d'Orléans, comme si c'était elle qui fût duchesse de Lorraine -et lui M. de Ligniville.» - -Les Pères jésuites qui résidaient à la cour de Lorraine et qui étaient -les confesseurs du souverain s'efforçaient de faire croire à l'innocence -des rapports du prince et de Mme de Craon. A les entendre, il n'existait -entre eux qu'une pure amitié et il fallait avoir l'esprit bien mal fait -pour soupçonner un autre sentiment. Le Père de Lignères, confesseur de -la duchesse d'Orléans, fut chargé par ses confrères de Nancy de -persuader à sa pénitente cette bienveillante interprétation. Mais la -duchesse le reçut de main de maître. Il faut l'entendre raconter -elle-même l'incident: - -«Mon confesseur s'est donné toutes les peines du monde pour me faire -croire qu'il ne se passe pas le moindre mal entre le duc de Lorraine et -Mme de Craon. Je lui ai répondu: «Mon Père, tenez ces discours dans -votre couvent, à vos moines qui ne voient le monde que par le trou d'une -bouteille; mais ne dites jamais ces choses-là aux gens de la cour. Nous -savons trop que quand un jeune prince très amoureux est dans une cour où -il est le maître, quand il est avec une femme jeune et belle -vingt-quatre heures, qu'il n'y est pas pour enfiler des perles, surtout -quand le mari se lève et s'en va sitôt que le prince arrive... Ainsi, si -vous croyez sauver vos Pères jésuites qui sont les confesseurs, vous -vous trompez beaucoup, car tout le monde voit qu'ils tolèrent le double -adultère...» - -Le Père de Lignères, abasourdi par cette sortie, baissa la tête et se le -tint pour dit. - -Quant à la duchesse, elle ajoute: - -«Tous les jésuites veulent que l'on tienne leur ordre _pour parfait et -sans tache_; voilà pourquoi ils cherchent à excuser tout ce qui se passe -aux cours où l'un des leurs est confesseur. Aussi j'ai dit au mien, sans -ménagement: «Ce qui se passe à Lunéville est inexcusable... C'est là un -adultère public, et plus souvent ils feront approcher de la sainte table -le duc et sa maîtresse, plus grand sera le scandale.» (26 mars 1719.) - -Léopold avait de nombreux sujets de dépenses: d'abord il était joueur -enragé, et cette malheureuse passion lui coûtait beaucoup d'argent; il -lui arriva en deux fois de perdre plus de deux millions. Il est vrai -que, quand il était par trop malheureux au jeu, il avait trouvé un moyen -fort ingénieux de se libérer: il ne payait pas. C'est en vain que ses -adversaires lui faisaient observer respectueusement qu'eux avaient payé -lorsqu'ils avaient perdu; Léopold faisait la sourde oreille et -continuait à jouer sur parole jusqu'à ce que la chance eût tourné en sa -faveur. Ce jeu effréné dura toute sa vie. - -Le prince avait encore une autre passion très coûteuse, la politique. Il -avait de grandes ambitions et prétendait un jour ou l'autre jouer un -rôle en Europe. Pour y parvenir, il entretenait un peu partout des -émissaires, négociait sous le manteau de la cheminée, achetait des -consciences, intriguaillait à Vienne, en Hollande, un peu partout. Tout -ce commerce lui coûtait fort cher, sans qu'il soit arrivé jamais à un -bien brillant résultat. - -Mais s'il n'obtint rien pour lui, il fut plus heureux pour son fils -François. Son rêve était de le marier à la fille aînée de l'Empereur, -l'archiduchesse Marie-Thérèse. Dans ce but, en 1723, il envoya le jeune -prince, alors âgé de quatorze ans, faire un séjour à la cour de Vienne; -il le fit accompagner par M. de Craon pour le surveiller et surtout -pour le diriger de façon à lui faciliter le mariage si ardemment -souhaité. - -François reçut à Vienne un accueil enthousiaste; grâce aux habiles -manoeuvres de M. de Craon, il y fut bientôt considéré comme l'héritier -de l'Empire, Charles VI n'ayant pas d'enfant mâle, et il s'y établit -définitivement. - -Le jeu et la politique absorbaient donc des sommes considérables. Le duc -avait beau créer des impôts et pressurer son peuple pour subvenir à ses -prodigalités, il devenait chaque jour plus besogneux; il en était arrivé -à être criblé de dettes et à emprunter à tout le monde. Les pensions -n'étaient plus payées; on devait trois quartiers aux officiers du -prince, deux années aux domestiques. C'était lamentable; c'était la -ruine prochaine et inévitable. - -Léopold ne paraissait pas s'en soucier et il continuait gaiement sa vie, -lorsqu'une catastrophe imprévue vint en interrompre brusquement le -cours. - -En mars 1729, le prince se rendit au Mesnil avec M. de Craon pour -visiter un château que ce dernier faisait construire. En voulant -franchir un ruisseau, Léopold, qui était assez gros, glissa, et il tomba -à l'eau; non seulement il prit froid, mais il se blessa très -sérieusement au ventre. Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de -poitrine et, de plus, sa blessure s'envenimait. Au bout de peu de jours, -le délire le prit et on ne put garder d'illusions sur la gravité de la -situation. Le malade était poursuivi par l'idée fixe de se rendre chez -Mme de Craon, et il demandait sans cesse ses porteurs pour l'y conduire. - -A son lit de mort, il eut encore une pensée touchante pour celle qui -avait tant contribué à l'agrément de sa vie; il employa le peu de forces -qui lui restaient à écrire à la duchesse de Lorraine pour lui -recommander M. et Mme de Craon. - -Le malheureux prince succomba le 27 mars 1729, à cinq heures et demie du -soir, après cinq jours de maladie: «Je suis extrêmement touché de la -mort du prince, écrit pompeusement d'Audiffret, et j'ose assurer que -c'est une perte irréparable pour ses sujets. L'on a eu la consolation -qu'il est mort en héros chrétien.» - -Mme de Craon éprouva le plus violent désespoir de la mort de l'homme -qu'elle aimait si passionnément; elle voulut dominer sa douleur et la -dissimuler, mais elle n'y put parvenir et tomba à son tour -dangereusement malade. - -Par son testament, Léopold avait composé avec MM. de Craon, de Lixin et -le président Lefèvre, un conseil de régence dont la duchesse était -exclue. Le testament fut cassé, la duchesse douairière nommée régente et -libre de désigner à sa guise les membres du conseil. - -Tout le monde s'attendait pour les Craon à une véritable persécution; on -était convaincu que la duchesse allait enfin se venger de ses longues -années de souffrance et de patience. Il n'en fut rien. Soit générosité -naturelle, soit qu'elle eût égard à la lettre de son mari mourant, la -duchesse ne prit aucune mesure contre les favoris du duc; elle se -contenta de suspendre M. de Craon de ses fonctions de grand écuyer. - -Léopold avait laissé le trésor dans un état déplorable; non seulement -les caisses étaient vides, mais les dettes s'élevaient à plus de 14 -millions. «Les revenus sont dissipés deux ans d'avance, écrit -d'Audiffret; c'est le chaos.» - -Le conseil de régence dut prendre des mesures pour atténuer les -dilapidations du duc. Il ordonna que toutes les portions aliénées du -domaine feraient retour à l'État; que les terres achetées par l'État et -données à des particuliers seraient restituées en nature ou en argent, -etc. Ces mesures étaient surtout dirigées contre le prince de Craon. - -Ce dernier non seulement les accepta avec bonne grâce; mais il avait été -au-devant en déclarant que tenant tous ses biens du prince seul, il ne -les garderait que s'il plaisait à son souverain. Il se soumit si -complaisamment à toutes les restitutions qu'on exigeait de lui que ses -ennemis eux-mêmes en furent surpris et désarmés. Cette attitude si -noble, et qui était la meilleure des réponses à ceux qui l'accusaient de -bas calculs, lui valut l'estime et l'affection de tous, et il conserva -en Lorraine et à la nouvelle cour une situation considérable. - -En apprenant la mort de son père, le duc François avait quitté Vienne -aussitôt, et il était accouru à Nancy où il fut proclamé sous le nom de -François III. - -La vue du nouveau souverain causa une déception générale: «On l'avait -connu à quatorze ans remarquablement étourdi et turbulent, écrit le -comte de Ludres, et on se trouvait en présence d'un pédagogue allemand. -Ce jeune homme de vingt ans s'était affublé d'une longue perruque à -l'allemande, d'un grand justaucorps serré à la taille, et il n'y avait -en France que les vieillards qui portaient encore ce costume datant du -grand roi[17].» - - [17] _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le - comte DE LUDRES, Paris, Champion, 1894. Nous avons fait à cet - ouvrage si remarquable de fréquents emprunts. - -François déplut à ses sujets. Son germanisme et son air dédaigneux, si -différent de l'affabilité de son père, éloignèrent de lui non seulement -le peuple, mais aussi la noblesse. Il vécut à l'écart avec quelques amis -amenés de Vienne, et sans cette confiance et cette touchante familiarité -qui avaient toujours existé entre les Lorrains et leurs princes. - -Le séjour du jeune duc en Lorraine ne modifiait en rien, du reste, les -projets de l'Empereur à son égard, et la main de Marie-Thérèse lui était -toujours destinée. - - - - -CHAPITRE II - -(1729-1737) - - Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur établissement.--Les - chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son - enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de - Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nommé - duc de Lorraine.--Sa cour à Meudon.--La duchesse régente de - Lorraine quitte Lunéville.--Désespoir de ses sujets. - - -Si nous nous sommes étendu un peu longuement sur le règne du duc Léopold -et sur ses relations avec Mme de Craon, c'est que nous avons voulu -montrer dans quelle famille fut élevée notre principale héroïne, quels -exemples elle eut sous les yeux, et quelle était la société qui -gravitait autour d'elle. Pour juger sainement Mme de Boufflers, il était -de toute justice de montrer sa famille, le milieu dans lequel elle avait -vécu pendant les longues années de son enfance, pendant les années où -les impressions sont si vives et laissent dans l'âme des traces si -profondes. Si nous la voyons plus tard manifester une grande -indépendance morale et une rare liberté d'allure, nous l'excuserons plus -facilement en nous disant qu'il y avait chez elle une question -d'atavisme et que, du reste, elle ne vivait pas autrement que beaucoup -de femmes de son époque. - -Tous les enfants de M. de Craon se distinguèrent par un caractère -heureux et un esprit original. On aurait pu dire au dix-huitième siècle -_l'esprit des Beauvau_, comme on disait au siècle précédent _l'esprit -des Mortemart_[18]. - - [18] Voici la liste des enfants de M. et de Mme de Craon: - - 1º Elisabeth-Charlotte, née à Lunéville le 29 septembre 1705, - mariée le 29 juillet 1723 à Ferdinand-François de la - Baume-Montrevel; - - 2º Anne-Marguerite, née à Lunéville le 28 avril 1707, mariée le 17 - août 1723 à Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin; - - 3º Gabrielle-Françoise, née à Lunéville le 31 juillet 1708, mariée - le 17 août 1725 à Alexandre d'Alsace, de Baussa, prince de Chimay; - - 4º Marie-Philippe-Thècle, née à Lunéville le 23 septembre 1709, - chanoinesse de Remiremont; - - 5º Nicolas-Simon-Jude, né à Lunéville le 18 octobre 1710, mort à - Rome en mai 1734; - - 6º Marie-Françoise-Catherine, née à Lunéville le 8 décembre 1711, - mariée le 19 avril 1735 à François-Louis de Boufflers; - - 7º François-Vincent-Marc, né à Lunéville le 23 janvier 1713, - primat de Lorraine, mort à Paris le 29 juin 1742; - - 8º Léopold-Clément, né à Lunéville le 27 avril 1714, mort à Paris - le 27 février 1723; - - 9º Louise-Eugénie, née à Craon le 29 juillet 1715, abbesse - d'Epinal le 7 août 1728, morte à Nancy en 1736; - - 10º Henriette-Augustine, née le 28 août 1716, chanoinesse de - Poussay, a fait profession chez les dames de Sainte-Marie à Paris - en 1736; - - 11º Charlotte, née le 28 novembre 1717, abbesse de Poussay en - 1730, mariée à Clément de Bassompierre, maistre de camp de - cavalerie; - - 12º Anne-Marguerite, née à Lunéville le 10 février 1719, - religieuse professe chez les dames de Sainte-Marie, rue du Bac, en - 1738; - - 13º Charles-Just, né à Lunéville le 10 novembre 1720; - - 14º Elisabeth, née à Lunéville le 19 janvier 1722, chanoinesse de - Poussay, professe aux Dames de Sainte-Marie, à Paris, en 1740; - - 15º Ferdinand-Jérôme, né à Lunéville le 15 septembre 1723, - chevalier de Malte; - - 16º Gabrielle-Charlotte, née à Lunéville le 28 octobre 1724, - chanoinesse de Remiremont, et depuis religieuse professe à - l'abbaye royale de Saint-Antoine au mois d'août 1734; - - 17º Alexandre de Beauvau, né à Lunéville le 16 décembre 1725, - colonel du régiment de Hainaut en 1744; - - 18º Béatrice, née à Lunéville le 17 juillet 1727, morte le 19 mars - 1730; - - 19º Hilarion, né à Lunéville le 22 septembre 1728, mort quatre - jours après; - - 20º Antoine, né à Lunéville le 28 janvier 1730, mort à Haroué en - bas âge. - -Le fils aîné de M. de Craon, Nicolas-Simon-Jude, né en 1710, avait été -nommé en 1718 à la survivance de la charge de grand écuyer de Lorraine. -Mais, lorsqu'il eut atteint l'âge de 21 ans, il abandonna ses dignités -et sa fortune pour se consacrer à Dieu. Il venait de recevoir les ordres -sacrés lorsqu'il mourut malheureusement à Rome, de la petite vérole, en -1734. - -Le second fils, François-Vincent-Marc, né en 1713, avait été, dès son -enfance, destiné à l'Église; il fut nommé en 1718, c'est-à-dire à l'âge -de cinq ans, primat de Lorraine. C'était un bénéfice de 40,000 livres de -rente; il n'y avait nulle fonction attachée à cette dignité si ce n'est -d'officier à certaines grandes fêtes de l'année. - -Le droit d'aînesse se trouva ainsi passer au troisième fils, -Charles-Just, né le 10 novembre 1720. Ce jeune homme reçut une éducation -des plus soignées et, à treize ans, il fut nommé lieutenant dans le -régiment de la Reine que commandait son oncle, le marquis de Beauvau; -puis il voyagea pendant plusieurs années. - -Deux autres fils, plus jeunes, entrèrent également dans l'armée. - -Quant aux filles, elles furent toutes placées dans les chapitres nobles -de Lorraine pour y rester jusqu'au moment de leur mariage ou s'y faire -religieuses. L'une fut abbesse d'Épinal, l'autre de Poussay. - -Celles qui quittèrent le couvent pour se marier furent toutes -brillamment établies et richement dotées par Léopold. - -Le 17 août 1723, Anne-Marguerite-Gabrielle de Beauvau s'allia à la -maison de Lorraine en épousant un prince de la branche de Marsan, -Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin. L'union était superbe -assurément, mais le prince n'était pas renommé par la douceur de son -caractère. Causant un jour, sur un sujet frivole, avec M. de Ligniville, -le propre frère de sa belle-mère, il se querella avec lui et prit les -choses de si haut qu'une rencontre s'ensuivit; il tua M. de Ligniville. -Cette humeur batailleuse devait être fatale au prince, comme nous le -verrons plus tard. - -Plusieurs soeurs de la princesse de Lixin furent également fort bien -mariées. Élisabeth-Charlotte épousa le marquis de la Baume-Montrevel; -Gabrielle-Françoise, le prince de Chimay; Charlotte, abbesse de -Poussay, le marquis de Bassompierre. - -Voyons, avec plus de détails, quel fut le sort de -Marie-Françoise-Catherine de Beauvau qui va jouer, dans notre récit, un -rôle prépondérant. - -Catherine de Beauvau n'était pas ce que l'on peut appeler, à proprement -parler, une beauté; mais elle possédait, ce qui vaut mieux, un charme à -nul autre pareil. Comme sa mère, elle avait un teint d'une blancheur -éblouissante, des cheveux superbes, une taille d'une rare perfection. La -noblesse de son maintien, la légèreté de sa démarche ajoutaient encore à -ses attraits physiques. - -Mais ce qui était incomparable et lui attirait tous les hommages, -c'étaient l'expression, la vivacité, la mobilité de sa physionomie. -Ajoutez à cela beaucoup de gaieté naturelle, de bonne grâce et de -finesse; bref, elle possédait au suprême degré tous les dons qui, dans -la femme du monde, peuvent séduire et charmer. - -Les années de son enfance n'avaient pas été particulièrement heureuses. -D'un naturel un peu sauvage et même assez capricieux, elle ne sut se -plier avec une docilité suffisante à l'éducation commune et on lui en -voulut. Au milieu de frères et soeurs très nombreux et très aimés, elle -joua un peu le rôle sacrifié d'une Cendrillon; c'est aux autres que -s'adressaient, presque toujours, les caresses de sa famille. La jeune -Catherine aurait pu en concevoir quelque dépit et son caractère -s'aigrir en raison même de ces préférences injustes; heureusement pour -elle il n'en fut rien; l'indépendance de son humeur, sa dissipation, sa -gaieté, la préservèrent des regrets, des jalousies et des chagrins -qu'une âme plus sensible aurait pu éprouver. - -Du reste, son séjour dans la maison paternelle ne se prolongea pas outre -mesure. «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit de façon -charmante Mme de Noailles, était de confier l'éducation des filles au -couvent depuis l'enfance jusqu'au mariage. Personne n'avait, ou ne -croyait avoir le temps d'élever ses enfants: d'ailleurs sur plusieurs -filles, il y en avait toujours quelqu'une destinée à entrer en religion -et que par conséquent il fallait éloigner du monde avant qu'elle pût le -regretter[19].» - - [19] _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE - NOAILLES. Paris, 1855. - -Donc, conformément aux usages, dès que Catherine de Beauvau fut sortie -de l'enfance, on l'envoya au couvent très mondain des chanoinesses de -Remiremont[20] et elle y attendit patiemment qu'un époux vînt l'en -faire sortir. - - [20] Avant 1789, ce célèbre couvent s'appelait l'_Eglise Insigne - collégiale et séculaire de Remiremont_ ou _Chapitre Illustre des - Dames Chanoinesses de Remiremont_. Le couvent avait été élevé sur - une montagne située sur la rive droite de la Moselle, par saint - Romaric, seigneur lorrain austrasien. Les religieuses suivaient - la règle de saint Benoît. En l'an 900 elles transportèrent les - reliques de saint Romaric sur l'emplacement occupé aujourd'hui - par la ville de Remiremont et construisirent un monastère et une - église. Tout fut détruit par un incendie en 1057. Les religieuses - élevèrent un nouveau couvent sur les ruines de l'ancien; mais - elles abandonnèrent la règle de saint Benoit et se - sécularisèrent. - -Il y avait en Lorraine quatre chapitres nobles de femmes: Remiremont, -Poussay, Épinal et Bouxières. Les deux plus célèbres étaient Remiremont -et Poussay[21]; c'est là qu'étaient élevées les jeunes filles de la plus -haute noblesse, jusqu'au moment de leur mariage; si l'époux espéré ne se -présentait pas, elles prenaient généralement le voile. - - [21] L'abbaye de Poussay était située à une demi-lieue au-dessous - de Mirecourt, sur la chaussée de Nancy. Le chapitre, où les - preuves étaient les mêmes que dans les autres chapitres nobles de - Lorraine, était composé d'une abbesse, d'une doyenne et de quinze - dames chanoinesses. Après avoir suivi pendant longtemps la règle - de saint Benoit, les religieuses se sécularisèrent. L'habit de - choeur des dames était un manteau d'étamine bordé d'hermine. - -Les chanoinesses de Remiremont jouissaient des plus rares privilèges. -Non seulement elles étaient dispensées de la clôture, mais chacune -d'elles avait sa maison à part et vivait comme elle l'entendait. Elles -n'étaient astreintes à aucun voeu et pouvaient, quand il leur plaisait, -quitter l'abbaye pour se marier; enfin, elles étaient exemptes de la -juridiction de l'Ordinaire et ne relevaient que du Saint-Siège. - -L'abbesse était revêtue des insignes de la dignité épiscopale; quand -elle allait à l'offrande ou à la procession, son sénéchal portait la -crosse devant elle et sa dame d'honneur lui portait la queue[22]. Elle -avait, dans la ville de Remiremont et les environs, le droit de haute, -moyenne et basse justice, et l'on ne pouvait appeler de ses jugements -qu'au Parlement de Paris. - - [22] Le nombre des chanoinesses pouvait aller jusqu'à - soixante-dix-neuf. Après l'abbesse il y avait deux dignités: la - doyenne et la secrète. Une tourière, une aumônière, quatre - chanoinesses-chantres étaient les autres dignitaires. Chacune des - dames avait le droit de choisir une coadjutrice, qu'on appelait - nièce et qui lui succédait de plein droit en cas de mariage ou de - mort. - -L'habit d'église des dames chanoinesses était un long manteau à queue -traînante, de laine noire, avec collet d'hermine, et bordé des deux -côtés par devant d'hermine. La coiffure se composait d'une mante qui -tombait par derrière jusqu'à terre[23]. Cet uniforme n'empêchait -nullement les chanoinesses d'être coiffées comme à la cour; de porter -des diamants, des colliers, des rubans, etc. - - [23] En 1744, Louis XV accorda aux chanoinesses le droit de - porter de la droite à la gauche un large cordon bleu liseré de - rouge auquel devait être attachée en forme de croix de chevalerie - une médaille représentant saint Romaric. - -Les dames de Remiremont étaient choisies parmi les plus illustres -familles d'Allemagne et de Lorraine[24]. Les abbesses étaient toujours -des princesses de l'un ou de l'autre pays. - - [24] Pour être admise à Remiremont, il fallait prouver - contradictoirement devant le chapitre assemblé soixante-quatre - quartiers de noblesse, c'est-à-dire faire preuve de neuf - générations chevaleresques dans les deux lignes paternelle et - maternelle. Louis XIV et Louis XV n'auraient pu faire admettre - leurs filles dans le célèbre chapitre parce qu'elles avaient du - sang de Médicis dans les veines. - -Il ne faudrait pas s'imaginer que l'abbaye était l'asile inviolable de -la paix et du bonheur. Les dames de Remiremont étaient sans cesse en -querelles, tantôt entre elles, tantôt avec leurs seigneurs suzerains, -les ducs de Lorraine, contre lesquels elles se sont souvent révoltées. -Pour venir à bout de leur résistance, on fut plusieurs fois obligé de -mettre des soldats en garnison dans l'abbaye et même, pour les effrayer, -de faire venir à Remiremont l'exécuteur des hautes oeuvres! - -Mais ce n'était pas seulement avec leurs seigneurs que les chanoinesses -se querellaient si violemment; la concorde était loin de régner dans -l'illustre chapitre. Les chanoinesses allemandes, françaises, lorraines -formaient trois partis distincts et se faisaient une guerre acharnée: la -cour souveraine de Nancy dut plusieurs fois intervenir. - -Depuis la mort de la grande abbesse Dorothée, rhingravine de Salm -(1660-1702), l'abbaye offrait un triste spectacle. On avait élu comme -abbesse une enfant de cinq ans, la fille du duc Gabriel de Lorraine. Les -chanoinesses profitèrent de sa minorité pour ne faire que ce qui leur -plaisait et violer ouvertement tous les règlements. - -Une entière liberté de moeurs régna bientôt dans le couvent et ses -paisibles ombrages ont abrité plus d'un drame. - -Catherine de Beauvau n'eut pas lieu de prendre part aux rivalités et aux -querelles qui divisaient si souvent les chanoinesses plus âgées; elle se -borna à se laisser vivre au milieu de ses compagnes les plus jeunes, de -celles qui comme elle étaient insouciantes et gaies. Son heureux -caractère lui attira beaucoup d'amies et elle conserva toujours un -agréable souvenir de ces jours de sa jeunesse, où tout son temps se -passait à chanter, à jouer et à danser. - -Elle resta au couvent jusqu'à l'âge de vingt-trois ans; à ce moment, -elle fut demandée en mariage par Louis-François de Boufflers, marquis de -Remiencourt, «capitaine pour le service de France au régiment -d'Harcourt-dragons», moins âgé qu'elle de trois ans[25]. - - [25] Il était fils de Charles-François, marquis de Boufflers, - lieutenant-général, chevalier de Saint-Louis, seigneur de - Remiencourt, Dommartin, Gaullancourt, la Valle, la Bucaille et - autres lieux, et de Louise-Antoinette-Charlotte de Boufflers. - - Les Boufflers étaient originaires de la Picardie. Un partage de - terre fait entre trois frères le 6 juillet 1585 avait divisé la - famille en trois branches: l'aînée, qui reçut de Louis XIV en 1695 - le titre ducal; la branche des Rouverel, et enfin celle des - Remiencourt; cette dernière se fixa en Lorraine. - - La descendance directe du maréchal de Boufflers s'éteignit - bientôt; mais la branche des Remiencourt, celle de Nancy, s'étant - alliée à la dernière descendante du maréchal, les Remiencourt, par - les femmes, se trouvèrent, à un moment, descendre du maréchal. - -C'était une alliance flatteuse, M. de Boufflers étant le petit-fils de -l'illustre maréchal de ce nom. Aussi la famille de Craon, sans même -consulter la jeune fille, s'empressa-t-elle de donner son consentement à -une union qui lui paraissait fort séduisante, bien que la fortune du -fiancé fût des plus modestes. - -Catherine, en fille bien dressée, s'empressa de s'incliner devant le -choix de ses parents et dès le 8 avril «par devant le conseiller de S. -A. R., tabellion général au duché de Lorraine, maître François -Mauljean», et «sous l'autorité et agrément» de la Régente, du prince et -des princesses, les deux familles établissent «les points, articles et -conditions du futur mariage espéré à faire si Dieu et notre saincte mère -l'Église s'y accordent». - -Le «futur époux», dont les parents n'avaient pu quitter Paris, était -assisté de Mme Élisabeth de Grammont, sa cousine; de Joseph du Puget, -major du régiment d'Harcourt; du chevalier de la Beraye, capitaine au -même régiment, «ses bons amis». - -La future épouse avait auprès d'elle ses parents; son frère Just de -Beauvau; ses soeurs, la princesse de Lixin et la marquise de -Bassompierre; ses tantes, la maréchale de Bassompierre et la comtesse de -Rouargue; sa grand'mère de Ligniville, etc. - -Les principales stipulations du contrat étaient les suivantes: - -«1º Les futurs conjoints ont promis et promettent de s'épouser en face -de l'Église le plus tôt que faire se pourra; - -«2º Ils seront unis et communs en tous biens, meubles, acquêts et -conquests; - -«3º En faveur et contemplation dudit mariage, les père et mère de la -future épouse donnent à leur fille la somme de 40,000 livres en argent -«au cours et valeur de France», qui serviront en partie à rembourser -33,000 livres de dettes foncières sur les terres données au futur -époux... promettent en outre lesdits père et mère de la future épouse de -l'habiller suivant son état et qualité; - -«4º Réciproquement, les père et mère du futur époux s'obligent à lui -céder et abandonner dès à présent la propriété et jouissance des terres -et seigneuries de Remiencourt, Dommartin et Gaullancourt; mais ils se -réservent leur habitation pour toute la vie de chacun d'eux dans le -château de Remiencourt, dans tels appartements qu'il leur plaira -choisir. S'ils veulent demeurer ailleurs, il leur sera payé annuellement -par les futurs époux la somme de 300 livres.» - -Enfin, il était stipulé qu'en cas de prédécès du mari la future épouse -reprendrait par préciput ses habits, linge, bagues et joyaux, deux -chambres garnies et son carrosse attelé de six chevaux. - -Si, au contraire, le mari survivait, il reprenait ses armes, chevaux, -habits, linge, avec un carrosse attelé de six chevaux, ainsi que les -chaises et autres équipages à son usage. - -Toutes les questions d'intérêt réglées à la satisfaction des parties, -lecture fut faite du contrat et tous les assistants y apposèrent leur -signature. - -La cérémonie officielle fut célébrée avec de grandes réjouissances le 19 -avril 1735. - -Les jeunes époux s'installèrent dans leur terre de Lorraine et ils y -vécurent paisiblement pendant les premières années de leur mariage, ne -faisant à Nancy et à Lunéville que d'assez courtes visites. - -Un événement politique fort inattendu allait décider de l'avenir de Mme -de Boufflers. - -Elle vivait calme et heureuse avec son mari, lorsqu'elle apprit que par -la plus étrange aventure la Lorraine venait de changer de maître et -qu'elle devenait la sujette du roi Stanislas[26], le père de la reine -Marie Leczinska. - - [26] Stanislas Leczinski (1682-1766), simple palatin de Posnanie, - avait été élu roi de Pologne en 1704, grâce à l'amitié de Charles - XII; il fut renversé, en 1714, par Auguste, électeur de Saxe. En - attendant qu'il pût l'aider à reconquérir son royaume, Charles - XII donna à Stanislas le gouvernement de la principauté de - Deux-Ponts qui appartenait à la Suède. Mais le roi de Suède - mourut en 1718 et Stanislas fut expulsé des Deux-Ponts. Il dut se - réfugier à Landau, puis à Wissembourg, où la France lui offrit un - asile. Il y vivait avec sa femme et sa fille Marie dans un état - voisin de la misère lorsqu'en 1725, à la suite de l'intrigue la - plus invraisemblable, Louis XV demanda la main de la jeune Marie - Leczinska. - - Après le mariage de sa fille, Stanislas habita le château de - Chambord. - -Voici ce qui s'était passé: - -En 1733, Auguste de Pologne étant mort, Stanislas revendiqua son -héritage. La guerre de la succession de Pologne dura deux ans. Après -différentes péripéties on signa enfin à Vienne, le 3 octobre 1735, les -préliminaires de paix qui proclamaient la renonciation de Stanislas à la -couronne de Pologne et lui attribuaient en échange la possession des -duchés de Lorraine et de Bar[27]. - - [27] En 1733 l'on apprit que le roi Auguste de Pologne était mort - et que les Polonais, mécontents de la maison de Saxe, offraient - de nouveau la couronne au roi Stanislas. Ce dernier partit pour - la Pologne où il fut élu à l'unanimité. Des mécontents - proclamèrent le fils d'Auguste, électeur de Saxe. Poursuivi par - les Russes et abandonné par les nobles de son parti, Stanislas se - réfugia à Dantzig, puis à Koenigsberg. - - Pendant ce temps Charles VI avait voulu à tout prix faire - reconnaître par les puissances étrangères sa _pragmatique - sanction_ de 1713 et assurer à l'aînée de ses filles l'entière - succession de tous ses États. La France s'y était refusée et était - entrée en guerre avec l'Empire. - - En 1735, la France proposa à Charles VI de reconnaître sa - _pragmatique sanction_, à condition que les duchés de Lorraine et - de Bar seraient cédés à Stanislas, qui renoncerait à la couronne - de Pologne. A la mort de Stanislas les duchés devaient revenir à - la France. - -En mai 1736, Stanislas rentra en France et vint attendre au château de -Meudon, mis à sa disposition par son gendre, qu'il pût entrer en -possession de ses nouveaux États. - -Recherché et courtisé par tout ce qu'il y avait de plus élevé à -Versailles, Stanislas passa à Meudon une année délicieuse, bien faite -pour le dédommager de ses tribulations précédentes. - -Il faut avouer cependant que, durant son séjour, Stanislas, au lieu de -se renseigner sur ses devoirs et de se mettre à même de gouverner la -Lorraine, ne s'occupait guère que de misérables questions d'étiquette. -Quel nom porterait-il? Serait-il seulement duc de Lorraine? C'était bien -peu; il sollicita le titre de roi de Pologne et d'Austrasie. Il demanda -que son duché fût érigé en royaume. Il fit prévenir par l'évêque de Toul -tous les curés qu'ils eussent à chanter désormais le _Domine salvum fac -regem_. Ces graves questions l'absorbaient presque exclusivement[28]. - - [28] Pierre BOYÉ, _Stanislas et le troisième traité de Vienne_. - -La petit cour de Meudon attirait naturellement tous les Lorrains qui -résidaient à Paris; Stanislas, désireux de se faire accepter, se -montrait charmant pour ses futurs sujets et les comblait de politesses. -C'est ainsi que Mme du Châtelet, qui devait jouer un grand rôle dans la -vie du roi, fut invitée à venir faire sa cour. Le roi l'apprécia à sa -juste valeur et il conserva de la jeune femme et des agréments de son -esprit un souvenir très vif. - -Stanislas était un prince éclairé, instruit; de plus il était doué de la -souplesse inhérente à la race polonaise. Il s'efforça de dépouiller la -rude écorce de l'homme du Nord et d'adopter les moeurs raffinées et -polies de la cour de Versailles. On raconte qu'à un souper, ayant -entendu chanter Mlle Lemaure, il lui fit présent d'un gros diamant qu'il -avait au doigt. Cette galanterie fit merveille parmi les courtisans et -valut aussitôt à Stanislas la réputation d'un prince fort civilisé. Il -sut également profiter des loisirs que lui imposait la politique pour -s'adonner à l'étude de la littérature française, et il se lia pendant -son séjour à Meudon avec les auteurs célèbres qui vivaient à Paris. - -Le traité qui attribuait les duchés de Bar et de Lorraine au roi -Stanislas et les réunissait définitivement à la France fut signé le 15 -février 1737[29]. - - [29] François III ne s'était décidé à signer l'acte de cession - qu'après avoir reçu de Charles VI l'investiture de la Toscane. - -Déjà le duc François n'habitait plus la Lorraine; l'année précédente, il -avait confié la régence à sa mère et il était parti pour Vienne où il -avait épousé l'archiduchesse Marie-Thérèse. - -Qu'allait devenir la duchesse de Lorraine? Elle pouvait fixer sa -résidence soit à Vienne, soit à Bruxelles où ses fils l'appelaient. Elle -ne le voulut pas. Elle déclara qu'elle était «trop vieille pour -apprendre l'allemand», et que là où elle avait vécu et souffert, là -aussi elle voulait mourir. - -Elle aurait désiré rester à Lunéville; mais c'était la seule résidence -qui fût alors en état de loger le roi de Pologne. Par égard pour sa -situation, Louis XV lui offrit de lui céder sa vie durant le château de -Commercy qu'avait autrefois habité le cardinal de Retz; elle accepta. - -Avant de quitter pour jamais Lunéville, la duchesse reçut la visite du -prince de Carignan, ambassadeur du roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel -III; il était chargé de demander au nom de son maître la main -d'Élisabeth-Thérèse, l'aînée des princesses lorraines. La cérémonie des -fiançailles eut lieu le 5 mars 1737. - -Le lendemain, de grand matin, la régente et ses deux filles quittaient -le palais de leurs ancêtres, le visage baigné de larmes et contenant -avec peine la douleur qui leur étreignait le coeur. Ces regrets étaient -partagés par la population entière. Au dehors, en effet, une foule -immense était rassemblée; la désolation était générale: on ne voyait que -visages en pleurs, on n'entendait que des sanglots. Il y avait sept -siècles que la même maison régnait sur les Lorrains; elle en était -adorée. - -Quand les carrosses se mirent en mouvement, la foule se précipita -au-devant des chevaux pour les empêcher d'avancer et garder quelques -minutes encore cette famille bien-aimée. - -En même temps que la consternation et l'horreur régnaient à Lunéville, -les habitants de la campagne accouraient en foule sur la route que -devaient parcourir les princesses; prosternés à genoux, ils tendaient -vers les carrosses des bras suppliants et demandaient en grâce à la -famille royale de ne pas les abandonner. - -Le cortège mit cinq heures à parcourir la première lieue. - -L'ambassadeur de Sardaigne, ému par ces démonstrations, écrivait à son -maître: «Une journée si affreuse est bien faite pour donner une idée du -jugement dernier!» - -L'on n'arriva que fort tard dans la soirée au château d'Haroué, -magnifique résidence qui appartenait au prince de Craon[30], et que Mme -de Craon avait mis gracieusement à la disposition de la régente. - - [30] Il était situé à 30 kilomètres de Lunéville. - -Pourquoi la princesse avait-elle accepté l'invitation de sa rivale -détestée? Nous l'ignorons. Avait-elle pardonné? Avait-elle voulu sauver -les apparences? Toujours est-il qu'elle résida à Haroué avec ses filles -jusqu'à ce que le château de Commercy fût en état de la recevoir. Du -reste M. et Mme de Craon avaient quitté le château en apprenant que la -Régente arrivait accompagnée de Mme de Richelieu dont le mari, deux ans -auparavant, avait tué en duel M. de Lixin, le propre gendre des Craon. - -C'est à Haroué que les princesses de Lorraine passèrent les dernières -heures qu'il leur fut donné de vivre ensemble. Le 14 mars, la future -reine de Sardaigne prenait la route de ses nouveaux États; sa soeur, la -princesse Charlotte, se rendait à l'abbaye de Remiremont dont elle -allait, l'année suivante, devenir abbesse[31], et la duchesse se -dirigeait tristement vers la résidence de Commercy qu'elle ne devait -plus quitter. Elle allait y finir ses jours dans l'isolement et l'oubli. - - [31] Elle partit de Remiremont en 1745 pour se rendre à Insprück; - elle ne revint jamais en Lorraine. - - - - -CHAPITRE III - -(1737-1740) - - Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant - de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de - la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve - de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis - polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau - sexe.--Scandales de la cour de Lunéville. - - -Par le traité de 1735 il était formellement stipulé qu'à la mort de -Stanislas les duchés de Lorraine feraient retour à la France. - -Sur les instances de son gendre, le roi de Pologne consentit à signer, -le 30 septembre 1736, la déclaration de Meudon. - -Moyennant une rente annuelle de 1,500,000 l.[32], Stanislas accordait au -roi de France le droit de prélever en Lorraine toutes les impositions, -de quelque nature qu'elles fussent, et d'administrer tous les domaines, -bois, fermes, salines, étangs, etc.; il lui abandonnait en outre la -nomination des magistrats et des fonctionnaires, la confection des lois, -etc., en un mot tous les droits de la souveraineté. C'était une -abdication anticipée. - - [32] A la mort du grand-duc de Toscane, elle devait être portée à - 2,000,000 de livres. - -Un intendant, nommé d'accord avec Louis XV, devait exercer au nom de -Stanislas les mêmes fonctions que les intendants de province exerçaient -en France. Le choix de la France se porta sur M. de la Galaizière qui -fut nommé chancelier et garde des sceaux de Lorraine[33]. Il partit pour -Nancy le 28 janvier 1737. - - [33] Antoine-Martin de Chaumont de la Galaizière, né le 2 janvier - 1697, avait travaillé dès l'âge de quatorze ans dans les bureaux - de M. Voisin, secrétaire d'État de la guerre sous Louis XIV. - Nommé maître des requêtes en 1716, il franchit rapidement tous - les degrés de la hiérarchie et il fut envoyé en 1731 comme - intendant à Soissons.--Il avait épousé le 16 mai 1724 - Louise-Élisabeth Orry, fille d'un intendant des finances. Il - devint veuf en septembre 1761.--Il administra seul la Lorraine de - 1737 à 1758, et avec un de ses fils de 1759 à 1766. - -Le 21 mars eut lieu la prestation de serment en présence de toutes les -autorités civiles et militaires; le nouveau chancelier lut les lettres -patentes de Stanislas et de Louis XV. - -Quelques heures plus tard, un grand banquet réunissait au château tous -les fonctionnaires de l'État. A la fin du repas, le chancelier se leva -et au milieu du silence général, il proposa de boire, en vin de Tokay, -la santé de Sa Majesté polonaise. Aussitôt, et pour faire illusion sur -l'enthousiasme des assistants, la voix de l'orateur fut couverte par un -bruit assourdissant de fanfares, de trompettes, de timbales, de cors de -chasse et de hautbois. - -Le soir, un feu d'artifice allégorique, promettant aux Lorrains la paix -et l'abondance, fut tiré à l'extrémité de la Carrière; trois mille -lampions éclairaient la place, et tous les monuments de la ville étaient -illuminés _a giorno_. - -Ces réjouissances, en d'autres temps, eussent attiré une foule énorme; -mais c'était en vain qu'on s'efforçait de persuader aux Lorrains qu'ils -étaient satisfaits de leur sort. Le changement de gouvernement était -pour eux un sujet de consternation et le regret de l'indépendance perdue -était unanime. Aussi les habitants restaient-ils chez eux et ne -prenaient-ils aucune part aux fêtes publiques[34]. - - [34] L'année 1737 fut considérée comme la première mort du pays, - 1766 fut la seconde. - -A la fin de mars, Stanislas et la reine Catherine Opalinska prirent -congé de leur gendre. Louis XV, qui traitait ses beaux-parents avec une -rare désinvolture, les reçut debout, et malgré leurs révérences -empressées il ne fit pas un pas au-devant d'eux; il ne les reconduisit -pas davantage. - -Ce fut le 3 avril 1737 que Stanislas se présenta à ses nouveaux -sujets[35]. Il fit son entrée à Lunéville au bruit du canon et avec les -réjouissances d'usage en pareil cas. Il fut rejoint quelques jours après -par la reine Opalinska. - - [35] Stanislas ne fit son entrée à Nancy que le 9 août. - -Comme le château était en réparations, les nouveaux souverains -descendirent à l'hôtel de Craon, mis gracieusement à leur disposition -par le prince. Ainsi, dès le premier jour, la famille de Craon se -mettait en avant et reprenait le rôle prépondérant qu'elle avait joué -sous le duc Léopold. - -M. de Craon n'était pas du reste un inconnu pour le roi de Pologne. -Avant la mort de Charles XII, Stanislas, retiré aux Deux-Ponts, y était -souvent réduit au strict nécessaire. Dans un moment de détresse, il -envoya ses bijoux à un joaillier de Lunéville avec ordre de les vendre. -Le prince de Craon, mis au courant par le joaillier, s'empressa de -prévenir Léopold; ce dernier, très noblement, chargea M. de Craon de -renvoyer les bijoux à Stanislas avec une somme qui excédait leur valeur. - -Le roi de Pologne, qui était par nature essentiellement reconnaissant et -qui n'oubliait jamais les services qu'on avait pu lui rendre, garda une -véritable gratitude à Léopold et aussi à M. de Craon qui avait été -l'intermédiaire du bienfait. Le prince eut encore en plusieurs -circonstances l'occasion d'obliger le roi, de telle sorte que quand ce -dernier arriva en Lorraine, son premier soin fut d'attirer près de lui -M. de Craon et ses enfants, qui tous s'empressèrent auprès du nouveau -souverain. - -Si son gendre le traitait sans aucuns égards, Stanislas entendait au -contraire observer vis-à-vis de lui les règles de la bienséance la plus -stricte. A peine installé il voulut envoyer l'homme le plus -considérable du pays pour complimenter Louis XV et lui annoncer la -«prise de possession». Son choix se porta sur M. de Craon. - -Le prince accepta volontiers la mission dont le roi de Pologne le -voulait charger et il partit pour Versailles, ainsi que la princesse. -Tous deux ne devaient revoir la Lorraine qu'après de longues années -d'exil. - -En effet, tout en favorisant de tout son pouvoir, autant par lui-même -que par les siens, le paisible établissement de Stanislas, le prince de -Craon était resté fidèle à la vieille dynastie lorraine. Le duc -François, qui l'aimait et avait dans ses talents et dans son caractère -une confiance sans bornes, l'avait chargé de se rendre en Toscane avec -le titre de ministre plénipotentiaire, pour être prêt à prendre -possession du grand-duché à la mort de Gaston de Médicis. - -Laissant ses enfants en Lorraine, M. de Craon partit donc pour -Versailles; puis, quand il eut rempli sa mission, il prit avec la -princesse la route de Florence; ils s'y installèrent définitivement et -ils y tinrent un grand état de maison[36]. - - [36] Toute la noblesse accourut chez eux; comme on connaissait - l'intimité du prince et de François, chacun lui faisait la cour - et sollicitait un emploi pour le jour où il y aurait lieu - d'organiser la nouvelle administration. M. de Craon, qui voulait - ménager tout le monde, promettait la même place à vingt - personnes. Quand le grand-duc mourut, le 9 juillet 1737, le - prince fit reconnaître aussitôt le duc François, et il gouverna - en son nom avec le titre de vice-roi. Il fut naturellement - impossible au prince de tenir toutes les promesses qu'il avait - faites, et ce fut un concert de récriminations et de plaintes: - «Ce sont de plaisantes gens que ces Florentins, s'écriait-il - indigné; ils prennent des politesses pour des engagements.» - -Avant de raconter les débuts du règne de Stanislas et la façon dont il -organisa sa petite cour, voyons d'abord quels étaient ses pouvoirs et -quels rapports il entretint avec son terrible chancelier. - -Les pouvoirs de M. de la Galaizière étaient énormes; par le fait, il -exerçait en Lorraine l'autorité absolue. C'était, du reste, un homme -d'une remarquable valeur, et il est resté une des grandes figures -administratives du dix-huitième siècle. - -Stanislas eut-il à souffrir de l'état de dépendance dans lequel il vécut -vis-à-vis de son chancelier? Cela n'est pas douteux. Mais La Galaizière -était un homme du monde, aimable, distingué, bien élevé; il n'abusait -pas de sa toute-puissance; sans jamais rien céder dans la réalité, en -apparence il se montrait plein d'égards et de courtoisie, et il gardait -toujours, vis-à-vis de Stanislas, les formes les plus respectueuses. -Dans la vie de chaque jour, il savait habilement s'effacer et laisser au -monarque les cérémonies extérieures, la pompe officielle, en un mot -l'illusion de la souveraineté. Enfin, il déploya dans ses rapports avec -son souverain tant de finesse et d'esprit qu'ils vécurent, non seulement -en paix, mais souvent même sur un pied de véritable intimité. Le roi -était sensible aux procédés courtois de son chancelier, et, bien que -souvent en désaccord, il ne s'éleva jamais entre eux de conflit -irréparable. - -Et puis le roi était si bon, si bienveillant; il tenait si peu au -pouvoir! Il ne le regrettait que parce qu'il ne pouvait pas faire tout -le bien qu'il aurait souhaité, et, s'il souffrait quelquefois de n'être -pas le maître, c'était en se trouvant impuissant devant la dureté de son -chancelier. - -Quand il vit à quel rôle infime se réduisaient ses fonctions royales, il -s'y résigna avec philosophie et il s'ingénia à se créer des -compensations. Débarrassé des soucis du pouvoir, il ne songea plus qu'à -faire du bien autour de lui et à s'entourer d'une cour agréable où il -pût goûter en repos les joies du coeur et de l'esprit. Mais la tâche -était malaisée, et il lui fallut plusieurs années avant d'y parvenir. -Longtemps les Lorrains, aussi bien dans le peuple que dans la noblesse, -n'ont voulu voir dans le roi qu'un usurpateur; que des ennemis et des -oppresseurs dans les fonctionnaires chargés de les administrer. - -Le roi de Pologne était la bonté même, et il se trouvait certainement le -prince le mieux fait pour gagner rapidement l'affection de ses nouveaux -sujets. De plus, il ne manquait pas d'esprit et il sut fort habilement -retourner peu à peu l'opinion en sa faveur. - -Il avait appris sans déplaisir les marques si profondes d'attachement -données par les Lorrains à la régente et aux princesses lors de leur -départ. - -«J'aime ces sentiments, s'était-il écrié en écoutant le récit des scènes -attendrissantes qui s'étaient passées à Lunéville; ils m'annoncent que -je vais régner sur un peuple qui m'aimera quand je lui aurai fait du -bien.» - -Ces phrases et d'autres semblables, colportées à l'envi, n'avaient pas -sensiblement diminué l'hostilité des populations. L'antipathie pour le -nouveau règne se manifestait de toutes manières. On commença par -chansonner le souverain: - - Oh! grands dieux! quelle culbute! - Après nos ducs quelle chute! - Monseigneur de la Galaizière, - Laire, laire, laire, lanlaire, - Laire, laire, laire, lanla. - Que ne laissais-tu à Meudon - Ce Roi qui ne l'est que de nom - Monseigneur de la Galaizière[37] - - [37] Chanson populaire. BOYÉ, _Troisième traité de Vienne_. - -Les Lorrains se laissaient même volontiers aller à manifester leurs -sentiments publiquement. - -On raconte qu'un jour Stanislas et la reine traversaient en carrosse la -place du marché de Nancy; ils furent fort mal accueillis et même -poursuivis par les quolibets de la foule. La reine, indignée, voulait -faire rechercher les coupables: «Laissez-les dire, lui répondit sagement -Stanislas. Je veux leur faire tant de bien qu'ils me pleureront encore -plus que leurs anciens princes.» - -C'étaient particulièrement les paysans qui se montraient les plus -récalcitrants; dans les campagnes s'élevaient fréquemment des rixes avec -les soldats français. - -Dans les villes, surtout dans celles où résidait la cour, l'antipathie -ne fut pas de très longue durée. Quand on vit que la présence de -Stanislas et des seigneurs de sa suite amenait le mouvement, -l'animation, les fêtes, on se réjouit malgré tout de voir reprendre les -affaires, et on cessa bientôt de garder rigueur à un régime si favorable -à la prospérité des commerçants. - -Quelle était l'attitude des nobles lorrains, et comment acceptaient-ils -le nouveau régime? - -A la suite du changement de dynastie, la noblesse lorraine s'était -divisée. Les uns n'avaient pas voulu changer de maître et avaient suivi -à Vienne la dynastie nationale. Les autres, escomptant l'avenir, -s'étaient tout de suite tournés vers la France. D'autres, plus -éclectiques, s'étaient tournés des deux côtés à la fois; ainsi, le -marquis de Choiseul-Stainville, par un équitable partage, avait fait -entrer son fils aîné dans l'armée française, le second dans l'armée -autrichienne. - -Quant à la noblesse restée dans le pays, les uns s'étaient précipités -au-devant du soleil levant, au point de soulever l'écoeurement de -l'ancien duc François; les autres, la majorité, se tinrent d'abord assez -à l'écart. Dans l'espoir de les rallier tous plus aisément, Stanislas -leur distribua libéralement les charges de la nouvelle cour. Au nombre -de ses chambellans, il compte bientôt les marquis de Choiseul, du -Châtelet, de Rougey; les comtes de Ludres, de Nettancourt, de -Sainte-Croix, de Brassac, d'Hunolstein, etc. Le comte de Béthune est -grand chambellan, le comte d'Haussonville grand louvetier, le marquis de -Custine grand écuyer; le marquis de Lambertye commande les gardes du -corps[38]. - - [38] Plusieurs d'entre eux, entre autres le comte de Ludres, - étaient à la fois chambellans du roi de Pologne et du grand-duc - de Toscane; ils prenaient les deux titres dans les actes - officiels, et Stanislas ne trouvait pas mauvais ce témoignage de - fidélité à son prédécesseur. - -Ajoutez une foule de chambellans d'honneur; de gentilshommes pour la -chambre, pour la table, pour la chasse; de pages, etc., etc. - -La cour de la reine Opalinska n'est pas moins brillante que celle de -Stanislas. Les marquises de Boufflers, de Salles; les comtesses de -Choiseul, de Raigecourt sont dames du palais. - -Un chevalier d'honneur, un premier maître d'hôtel, des filles d'honneur, -des gentilshommes, des aumôniers, des pages complètent le personnel de -son entourage. - -Ce n'était point par une ostentation qui était loin de ses goûts que -Stanislas multipliait ainsi les charges et les fonctions; mais il -cherchait à donner satisfaction à tout le monde[39]. - - [39] Le personnel de la cour était considérable. Outre les charges - que nous venons de citer, on comptait dans le personnel inférieur: - 1 médecin, 2 chirurgiens, 1 apothicaire, 4 valets de chambre, - 1 tapissier, 3 huissiers, 1 perruquier, 1 garçon de la garde-robe, - 2 frotteurs, 2 balayeurs, 4 porteurs de bois, 1 allumeuse de lampes, - 2 ramoneuses, 18 grands valets de pied, 10 petits, 2 coureurs, - 6 heiduques, 22 suisses. - - La blanchisseuse du roi était la Pierrot; Mme Mathis était chargée - du linge de table; M. Pluchon était le cordonnier du roi et M. Roxin - le peintre. - - 116 personnes étaient chargées de l'entretien des jardins et des - fontaines. - - Pour le service de la chapelle, on comptait: 1 confesseur, 2 - aumôniers, les chanoines réguliers, 1 garçon sacristain, 1 horloger, - 1 facteur d'orgues. - - Pour l'écurie: 1 premier écuyer, 8 cochers, 6 postillons, 12 garçons - d'attelage, 2 charretiers, 16 palefreniers, 3 postillons de chaise, - 4 muletiers, 2 selliers, etc. - - Pour la comédie: 14 personnes. - - Pour la vénerie: 20 personnes, chargeurs d'armes, piqueurs, valets - de limier, valets de chiens, boulangers, palefreniers. - - Enfin, il y avait, pour les chasses, un capitaine des gardes à - cheval, des gardes à pied, etc. - -Bien entendu, la grande majorité de ces charges étaient plus -honorifiques que réelles; la plupart étaient des sinécures et bien peu -de ces nombreux fonctionnaires touchaient des émoluments. Aussi ne se -croyaient-ils nullement tenus à remplir les fonctions dont on les avait -gratifiés; la plupart s'isolèrent dans leurs châteaux, se bornant à -attendre les événements et voulant voir, avant de se décider, ce qu'on -pouvait espérer du nouveau roi. - -Stanislas lui-même, soit qu'il se méfiât de leurs sentiments, soit qu'il -se trouvât plus agréablement dans le milieu polonais auquel il était -habitué, ne fit pas au début de grands efforts pour les attirer. - -Par un sentiment de reconnaissance bien rare chez un souverain, il n'eut -garde d'oublier les services rendus, et son premier soin, en retrouvant -un trône, fut de récompenser ses vieux amis, ceux qui avaient partagé -les dangers de sa vie aventureuse et qui avaient été les compagnons -fidèles de son infortune. Il leur distribua les plus belles charges de -la cour. - -Le duc Ossolinski, ce duc révolutionnaire qui avait profité de ses -fonctions de grand trésorier de Pologne pour enlever les diamants de la -couronne, fut nommé grand maître de la cour. - -Le baron de Meszech, un vieux fidèle de Stanislas, eut le soin de -maintenir l'ordre et la règle dans le palais avec le titre de grand -maréchal. Le chevalier de Wiltz reçut le commandement du régiment de -cavalerie du roi que l'on appelait Stanislas-Roi et le titre de grand -écuyer. - -Le comte Zaluski, grand référendaire de Pologne, devint grand aumônier -de la cour. - -Le secrétaire du roi, Solignac, eut la charge de secrétaire général du -gouvernement de Lorraine. M. de Sali fut nommé premier écuyer; -Miaskoski, gentilhomme pour la chasse, etc.; Mme de Linanges, dame -d'honneur de la reine, etc. - -Le comte de Thianges, celui qui avait accepté de jouer le rôle du roi -quand Stanislas avait cherché, en 1733, à reconquérir le trône de -Pologne, eut la charge de grand veneur; il fut chargé de toutes les -chasses et de l'équipage pour le cerf, tant des chiens que des -chevaux[40]. - - [40] Il se démit de sa charge en 1746 en faveur de M. de - Ligniville et contre une place de grand chambellan en faveur de - son neveu, qui portait son nom. - -Le roi ayant fondé une école pour quarante-huit cadets, la moitié des -places fut réservée aux enfants de ses fidèles Polonais. - -Dans son zèle de reconnaissance, Stanislas émit même la prétention de -nommer, à Remiremont et à Poussay, des chanoinesses polonaises; mais -cette prétention souleva un beau tapage dans les illustres chapitres, et -le roi dut s'empresser de renoncer à son idée. - -Si ces nominations donnaient satisfaction au besoin de reconnaissance du -monarque, elles déplurent à la noblesse lorraine. On s'étonna, non sans -raison, de voir les plus belles charges de la cour attribuées à des -étrangers, au détriment de ceux qui avaient tous les droits possibles de -les remplir. Ce fut une raison de plus de bouder le nouveau régime. - -Composée presque exclusivement de ces Polonais batailleurs, querelleurs, -aux moeurs encore brutales, violentes, presque sauvages, la cour de -Lorraine, au début, fut loin de ressembler à ce qu'elle avait été sous -Léopold, et rien ne pouvait faire prévoir alors le lustre et l'éclat -dont elle devait briller quelques années plus tard. - -Moins encore peut-être que les courtisans polonais du roi, la reine -Opalinska n'était pas faite pour donner à la cour du charme et de -l'agrément. - -Issue du sang des Piast, simples paysans devenus rois, Catherine -Opalinska avait été mariée à quinze ans[41] à Stanislas qui n'en avait -que dix-huit. - - [41] Elle était née le 5 octobre 1680. - -C'était une femme excellente, pieuse, généreuse, bienfaisante, ayant -sans cesse la main ouverte à toutes les infortunes; mais elle était -d'une piété rigide, et l'austérité de ses moeurs était extrême. - -Elle pratiquait l'humilité, lavait les pieds des pauvres à certaines -grandes fêtes de l'année, portait elle-même ses aumônes; enfin, elle -donnait l'exemple des plus rares vertus. - -Elle ne se bornait pas aux pratiques intimes de la piété; elle aimait -les cérémonies extérieures de l'Église. En 1739, au moment de la grande -mission, on la vit suivre avec ponctualité tous les exercices; on la vit -avec le roi, un flambeau à la main, renouveler les promesses du baptême, -visiter le calvaire, suivre les processions. Vingt mille spectateurs -fondaient en larmes à ce spectacle. - -Pour tous, elle était un objet de vénération, mais aussi de crainte. -Stanislas lui-même la redoutait. Quand il accordait quelque grâce pour -laquelle il n'était pas certain de son agrément, il disait: «Surtout, -n'en parlez pas à la reine.» - -Les personnes appelées à vivre dans son intimité se plaignaient souvent -de l'inégalité de son humeur. Sa santé délicate contribuait encore à la -rendre morose, sévère; quelques-uns disaient même acariâtre. - -La reine du reste détestait la Lorraine et elle caressa toujours le -secret espoir de retourner finir ses jours en Pologne. Tout lui -déplaisait à Lunéville, le château, l'eau, l'air, par-dessus tout les -habitants, et elle ne dissimulait pas ses sentiments; aussi était-elle -peu aimée. - -On peut aisément supposer que la cour de Lorraine serait rapidement -devenue une cour des plus tristes si Catherine avait pu la diriger à sa -guise. Mais Stanislas était loin de partager les goûts d'austérité de sa -femme et, tout en étant lui-même profondément religieux, il aimait la -gaieté, le plaisir, voire même le beau sexe. - -Il éprouvait même pour lui un attrait tout particulier et ses -cinquante-cinq ans bien sonnés ne l'empêchaient pas de lui rendre des -hommages empressés. - -C'est le seul point sur lequel la reine Opalinska n'eut pas gain de -cause; ses colères, ses indignations, ses anathèmes laissaient le roi -fort indifférent, et il ne se montrait pas moins friand de «ses petites -peccadilles», comme il appelait ses infidélités. - -L'exemple donné par Stanislas sera naturellement suivi par les -courtisans; l'on jouira à la cour de Lunéville d'une grande indépendance -morale. Il y aura bien des intrigues, bien des maris trompés, souvent -bien des scandales et des éclats. - -Quand il arriva en Lorraine, Stanislas traînait à sa suite, comme -favorite, la duchesse Ossolinska[42], sa cousine germaine; il avait -éprouvé pour elle des sentiments très vifs. C'est grâce à ces sentiments -que le duc, le mari, auquel, de toute justice, le roi devait bien une -compensation, avait été nommé grand maître de la nouvelle cour. - - [42] Elle était fille de Jean-Stanislas Jablonowski, palatin de - Russie. Le duc Ossolinski l'avait épousée en secondes noces en - 1733; elle avait trente ans de moins que lui. - -La liaison de Stanislas avec sa cousine durait déjà depuis assez -longtemps et, bien que le roi commençât à se lasser, elle subsista, avec -quelques passades, pendant les premières années du séjour à Lunéville. - -La duchesse Ossolinska avait une soeur, la belle comtesse Jablonowska, -palatine de Russie. Stanislas passait également pour n'avoir pas été -insensible à ses charmes et il l'avait comblée de faveurs. Puis la -comtesse s'était attachée au chevalier de Wiltz, un des plus fidèles -Polonais du roi, et elle l'aimait avec tant de passion qu'elle lui -pardonnait même ses infidélités. Leur liaison n'était un mystère pour -personne. - -Le duc de Bourbon avait remarqué la comtesse pendant le séjour de -Stanislas à Meudon, et il avait eu un instant l'idée de l'épouser; mais, -quand il connut sa liaison avec Wiltz, il y renonça. - -Le prince de Châtellerault-Talmont eut plus de confiance en lui, ou en -elle, si on préfère, et il en fit sa femme, mais à la condition qu'elle -ne reverrait jamais le chevalier; la comtesse promit tout ce qu'on -voulut, et, quand elle fut princesse de Talmont, elle reprit -paisiblement ses relations avec de Wiltz comme par le passé[43]. - - [43] Le mariage avait été célébré à Chambord, le 29 novembre - 1730. - -Mme du Deffant a tracé d'elle ce portrait mordant: - -«Mme de Talmont a de la beauté et de l'esprit... Sa conversation est -facile et a tout l'agrément et toute la légèreté français. Sa figure -même n'est point étrangère; elle est distinguée sans être singulière. Un -seul point la sépare des moeurs, des usages et du caractère de notre -nation, c'est sa vanité... Elle se croit parfaite, elle le dit et elle -veut qu'on la croie... Son humeur est excessive... elle ne sait jamais -ce qu'elle désire, ce qu'elle craint, ce qu'elle hait, ce qu'elle -aime.... L'heure de sa toilette, de ses repas, de ses visites, tout est -marqué au coin de la bizarrerie et du caprice... Elle est crainte et -haïe de tous ceux qui sont forcés de vivre avec elle.... L'agrément de -sa figure, la coquetterie qu'elle a dans les manières séduisent beaucoup -de gens, mais les impressions qu'elle fait ne sont pas durables.... -Cependant, parmi tant de défauts, elle a de grandes qualités... Enfin, -c'est un mélange de tant de bien et de tant de mal, que l'on ne saurait -avoir pour elle aucun sentiment bien décidé: elle plaît, elle choque, on -l'aime, on la hait, on la cherche, on l'évite.» - -La princesse et le chevalier s'étaient empressés d'accompagner Stanislas -à Lunéville, et Wiltz avait été nommé colonel du régiment de cavalerie -du roi. - -Le prince de Talmont lui aussi avait cru devoir suivre sa femme, mais il -n'était pas assez aveugle pour ne pas s'apercevoir qu'elle avait repris -avec Wiltz les habitudes anciennes. Contrairement aux usages du temps, -il en montra beaucoup de mauvaise humeur, tant et si bien qu'il -cherchait partout l'occasion de provoquer son rival. Une querelle -s'éleva un jour entre eux dans le propre palais du roi; sans respect -pour le lieu, et malgré les efforts des assistants, ils tirèrent l'épée, -cherchant à s'entr'égorger. On courut chercher Stanislas qui eut toutes -les peines du monde à les séparer. - -Mais, à la suite de ce scandale, le prince de Talmont quitta la -Lorraine, et il retourna se fixer à Paris en déclarant qu'il ne -reverrait jamais sa femme. - -Bientôt, tout s'arrangea pour le mieux, car le chevalier de Wiltz eut -l'à-propos de mourir en 1738[44]. C'était le cas où jamais de -raccommoder deux époux que séparait un simple malentendu. Sollicité par -la duchesse Ossolinska, Stanislas fit agir le confesseur de M. de -Talmont. Cet excellent jésuite persuada facilement à son pénitent qu'il -était de son devoir de retourner vivre avec sa femme, au moins sous le -même toit, pour la plus grande édification du prochain. C'est ce qui eut -lieu en effet. Comme récompense et par un juste retour des choses de ce -monde, le roi donna à M. de Talmont le régiment du chevalier de -Wiltz[45]. - - [44] Il mourut d'un effort à la cuisse. On avait voulu lui couper - la jambe; mais il s'y refusa absolument, aimant mieux mourir que - d'être hors d'état de servir. Il montra un courage et une fermeté - sans pareils. - - [45] Dans le séjour qu'elle fit à Versailles pour tâcher de - ramener son mari, il arriva à Mme de Talmont une assez dangereuse - aventure. Elle se promenait avec Mme de la Tournelle et Mlle de - Mailly lorsque la petite chienne que Mme de la Tournelle portait - toujours sous son bras les mordit toutes trois cruellement; on - crut la chienne enragée et les trois dames partirent aussitôt - pour la mer: c'était le traitement de la rage à cette époque. On - vous faisait prendre des bains de mer, puis on usait de frictions - mercurielles. Aucune de ces dames ne fut malade. - -Un autre scandale, et non des moindres, fut causé par le comte de Salm, -rhingrave du Rhin. Étant venu faire un long séjour à Lunéville, il -courtisa les femmes de la cour, en compromit plusieurs; puis, tout à -coup, s'amouracha de Mme de Lambertye, chanoinesse de Remiremont, qui se -trouvait à ce moment chez sa mère. La chanoinesse ne se montra pas trop -cruelle et elle répondit à la passion du comte; mais les jeunes gens -furent imprudents; la mère, prévenue, par une amie délaissée, des -rendez-vous amoureux de sa fille, fouilla dans ses papiers et trouva la -correspondance des deux amants. Outrée de colère, «elle rossa d'abord -d'importance» la chanoinesse, puis elle mit le rhingrave en demeure de -l'épouser. Mais ce dernier répondit avec désinvolture qu'il était déjà -engagé avec la fille du prince de Horn, et il partit aussitôt pour les -Flandres. On étouffa l'histoire et l'on s'empressa de marier la coupable -au neveu de l'abbé de Saint Pierre. - -Les chapitres nobles de Lorraine faisaient du reste beaucoup trop -souvent parler d'eux. Les chanoinesses vivaient fort librement et il -éclatait des scandales qu'il était difficile d'étouffer -complètement[46]. - - [46] Sous le règne de Léopold de regrettables scandales avaient - déjà attristé «l'illustre chapitre» de Remiremont. - Marie-Anne-Ursule d'Ulm, âgée de vingt-sept ans, dut quitter - l'abbaye en mars 1711; elle avait eu des relations avec un - médecin de la ville nommé Richardot; elle accoucha secrètement à - Munster et se défit de son enfant. La chanoinesse «décoiffée» fut - déchue de ses «qualités, honneurs et prérogatives de dame de - l'illustre chapitre» et elle ne dut la vie qu'à l'intervention de - Louis XIV, car en Lorraine l'infanticide était puni de mort. - - Un accident du même genre était arrivé quelques années plus tôt, - pendant l'occupation de la Lorraine par les armées françaises, à - l'abbaye de Poussay. L'abbesse était alors Anne-Pierrette de - Damas. Une chanoinesse, Catherine-Angélique Davy de la - Pailleterie, fut inculpée d'infanticide. La chanoinesse nia - énergiquement et elle reprit sa place au chapitre par ordre de - l'officialité; elle ne fut tenue «qu'à tenir chasteté à l'avenir - et à ne plus récidiver». En 1760, M. de La Pailleterie quitta la - Lorraine et acheta le trou de Jérémie à Saint-Domingue; il s'y - maria et son fils fut le général Alexandre Dumas. - -En 1742, une chanoinesse de l'abbaye de Poussay, Mlle de Béthisy, se -brûla tout uniment la cervelle à la suite de chagrins d'amour, et de -quel amour! Elle appartenait à la meilleure famille; fille de la -marquise de Mézières, elle avait pour soeurs la princesse de Montauban -et la princesse de Ligne. Elle était charmante; elle avait de l'esprit, -beaucoup de caractère, parlait plusieurs langues; mais on lui -reprochait ses opinions politiques trop avancées. Elle allait être -nommée abbesse lorsqu'elle disparut subitement; ses compagnes -prétendirent qu'elle s'était enfuie pour aller faire ses couches. Prises -d'un accès de scrupules assez rare, elles écrivirent à la reine, qui -protégeait Mlle de Béthisy, que le voyage de leur compagne déshonorait -la maison et elles demandèrent son exclusion. - -Mlle de Béthisy cependant rentra à l'abbaye, mais elle ne se montra pas -plus sage et elle eut encore d'autres aventures. Enfin, elle se prit -d'une passion folle pour son propre frère, le chevalier; ce dernier, -après avoir répondu à ses avances, l'abandonna. Désespérée, la -chanoinesse chercha à se consoler avec M. de Meuse; mais elle ne put -oublier son frère, et, le trouvant cette fois insensible, elle prit le -parti de se tuer. Elle chargea un pistolet de trois balles et se les -logea dans la tête avec tant de sang-froid qu'entrées par la tempe -droite elles sortirent par la tempe gauche. - -Une future abbesse qui se supprimait si résolument! Le scandale fut -grand; mais Stanislas défendit de faire aucune recherche sur ce suicide. - -Le roi de Pologne déplorait d'autant plus tous ces scandales et la -rudesse des moeurs qui l'entouraient qu'il avait été à même, pendant son -séjour à Meudon, d'apprécier les charmes d'une cour civilisée. Aussi, -après avoir subi presque complètement l'influence de son entourage -polonais, ne tarda-t-il pas à vouloir s'en dégager. Nous allons le voir -bientôt s'efforcer de grouper autour de lui des esprits distingués, des -femmes aimables, habituées aux formes élégantes et raffinées, et de -faire revivre, à Lunéville, les moeurs polies et charmantes, le ton et -les habitudes d'urbanité, le goût des lettres et des arts qu'il avait -tant admirés à la cour de sa fille. - -En se ralliant sans hésiter au nouveau souverain, les membres de la -famille de Beauvau-Craon rendirent à Stanislas le plus signalé service -et ils l'aidèrent puissamment à atteindre le but qu'il poursuivait. Rien -donc d'étonnant à ce que le roi se montrât reconnaissant et comblât de -faveurs une famille si puissante, et dont l'exemple ne pouvait être que -profitable. - -Aussi en toutes circonstances les enfants du prince de Craon -reçurent-ils les plus hautes marques d'estime et de considération. - -Dès son arrivée en Lorraine, Stanislas désigna la jeune marquise de -Boufflers pour remplir les fonctions de dame du palais de la reine. Peu -après son mari fut nommé capitaine des gardes[47]. - - [47] Il remplaçait le marquis de Lambertye qui venait de mourir. - -En 1738, la jeune femme étant accouchée d'un fils, c'est Stanislas qui -fut le parrain du nouveau-né. L'enfant, était même né dans des -circonstances assez particulières. La mère revenait de Bar-le-Duc en -chaise de poste lorsqu'elle fut prise des premières douleurs; on n'eut -même pas le temps de la transporter jusqu'au village voisin, elle -accoucha sur la grande route et le valet de chambre qui courait la poste -avec elle dut faire l'office de sage-femme. Cet enfant, qui par la suite -devint un grand voyageur comme sa naissance semblait l'y prédestiner, -fut le célèbre chevalier de Boufflers. - -La même année, la soeur de Mme de Boufflers, Mme de La Baume-Montrevel, -devint à son tour dame du palais. - -En 1739, une autre soeur de Mme de Boufflers, la princesse douairière de -Lixin, dont le mari avait été tué en duel par Richelieu[48], se remaria -avec le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France à Vienne. Le mariage -eut lieu dans la chapelle de l'hôtel de Craon, la nuit du 2 au 3 janvier -1739; bien entendu Stanislas assista à la cérémonie. Il avait auparavant -offert aux époux un magnifique repas dans son château d'Einville et il -les avait comblés des plus riches cadeaux. - - [48] Le duc de Richelieu avait épousé, en 1734, Mlle de Guise qui - appartenait à la maison de Lorraine. Son cousin, le prince de - Lixin, fut tellement humilié d'une union avec un Wignerod, qu'il - refusa de signer au contrat. Quand il rencontra Richelieu au camp - de Philippsbourg, il eut avec lui une altercation violente et il - lui dit très insolemment: «Vous avez épousé une savonnette à - vilain!» A ce mot Richelieu dégaina; le prince fut tué et - Richelieu si grièvement blessé qu'il en faillit mourir. - -Le frère de Mme de Boufflers, le prince de Beauvau, est plus favorisé -encore. Stanislas désirant avoir un régiment de gardes, il leva ce -régiment en Lorraine; les officiers furent choisis dans la noblesse de -la province et le corps attaché au service de France[49]. C'est le jeune -marquis de Beauvau qui en fut nommé colonel; mais comme il était à peine -âgé de vingt ans et qu'il n'avait encore jamais servi, on lui donna, -pour colonel en second, M. de Montcamp, qui fut chargé de le former[50]. - - [49] Par ordonnance du 20 mars 1740, Louis XV créa le régiment - des gardes lorraines infanterie. Ce régiment n'était que d'un - bataillon; mais en 1744, par suite du départ de M. de Livry, on y - incorpora le régiment du Perche.--M. de Beauvau fit plusieurs - campagnes avec l'armée française à la tête de son régiment. - - [50] Outre ce régiment, le roi de Pologne avait deux compagnies - de gardes, l'une à Nancy, l'autre à Lunéville, vêtus de jaune - galonné d'argent. Chaque compagnie était de soixante-douze - gardes. Le roi possédait encore un établissement de cadets qui - lui coûtait 66,000 livres par an, plusieurs bataillons de milice - de Lorraine; des maréchaussées, toutes vêtues de la livrée du - roi. - -Ce n'était pas encore assez. - -Le 8 avril 1739 Louis XV, à la sollicitation de Stanislas, envoie à M. -de Craon et à son frère des lettres patentes ainsi conçues: «Considérant -que le marquis de Beauvau, mestre de camp, colonel du régiment de la -Reine, et le prince de Craon, viennent de la même tige que Isabeau de -Bavière, 8e ayeule de S. M., elle les autorise, ainsi que leurs enfants -nés ou à naître en légitime mariage, à prendre le titre de cousins de S. -M., dans tous les actes, etc., et S. M. leur écrira de même.» - -Enfin en 1742 le roi de Pologne, qui ne cesse de s'occuper de la famille -de Beauvau, écrit au cardinal de Fleury pour solliciter l'abbaye de -Saint-Pierre à Metz, en faveur de Mme de Beauvau, chanoinesse de -Remiremont. «Tout ce que je puis dire par une parfaite connaissance de -cause, écrit-il, c'est que c'est une dame très respectable par toutes -ses belles qualités, et comme on ne vous gagne que par la vertu, je suis -persuadé que vous aurez égard à la sienne.» - - - - -CHAPITRE IV - -(1735-1740) - - Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau, - Saint-Lambert, Desmarets. - - -Abandonnons un instant Stanislas pendant qu'il organise peu à peu sa -cour et qu'il cherche à s'acclimater en Lorraine et faisons connaissance -avec quelques personnages de la petite cité de Lunéville. Ces -personnages vont jouer bientôt un rôle si important, nous allons si bien -les retrouver presque à chaque page de notre récit, qu'il est -indispensable de les présenter au lecteur avec quelques détails. - -Sous le règne du duc Léopold, Lunéville n'avait pas été seulement une -cour galante, mais aussi une cour littéraire et savante. On se piquait -d'y cultiver les sciences et les lettres. - -Si l'avènement de Stanislas amena à la cour de Lorraine des esprits plus -batailleurs que littéraires, dans la ville même on continuait à compter -nombre d'esprits cultivés qui s'occupaient de littérature avec succès. - -Les principaux personnages littéraires de la petite cité, ceux qui -malgré leur jeunesse donnaient les plus belles espérances étaient Devau -et Saint-Lambert; tous deux débutaient dans la carrière sous les -auspices d'une femme qui aurait pu être leur mère, Mme de Graffigny. - -Mme de Graffigny, qui devait devenir plus tard un des beaux esprits de -Paris, faisait en ce moment les délices de Lunéville. - -Née à Nancy en 1695, Françoise d'Isembourg d'Happoncourt, d'une illustre -maison, avait épousé François Huguet de Graffigny, exempt des gardes du -corps et chambellan du duc Léopold. C'était un homme d'un caractère -violent et qui rendit sa femme parfaitement malheureuse. Elle se consola -en le trompant consciencieusement et en cherchant dans l'amour et la -littérature des compensations à ses peines. Enfin, après bien des années -de souffrance et de résignation, elle obtint sa séparation et put vivre -à sa guise. - -Un commerce doux, égal, beaucoup d'esprit, un jugement solide, un coeur -sensible lui avaient acquis beaucoup d'amis. Elle avait des prétentions -littéraires, écrivait non sans talent et elle composait de petites -pièces que l'on jouait à la cour de Léopold, où elle était reçue fort -intimement. Elle conserva même toute sa vie les relations les plus -affectueuses avec les princesses lorraines qui ne l'appelaient jamais -que «ma chère grosse». Bientôt Mme de Graffigny imagina d'ouvrir un -salon, et elle réussit à grouper autour d'elle quelques jeunes gens -distingués qui, comme elle, étaient passionnés de littérature. Une -nièce, pauvre et malheureuse, Mlle de Ligniville, qu'elle avait adoptée -pour la sauver du couvent, vivait avec elle et l'aidait à recevoir ses -amis. - -Un des meilleurs, si ce n'est le meilleur des amis de Mme de Graffigny, -fut François-Étienne Devau. Il était né à Lunéville le 12 décembre 1712. -Ses parents le destinaient à la magistrature et ils l'envoyèrent faire -ses études chez les jésuites de Pont-à-Mousson. Il se fit recevoir -avocat au parlement de Nancy, mais sa nature indolente s'accommodait mal -des études sérieuses et il ne sut jamais se plier à un travail régulier. - -Il était aimable, aimait le commerce des lettres, et il se lia avec Mme -de Graffigny, qui avait dix-sept ans de plus que lui. Quelle fut la -nature de leur affection? Fut-elle, comme on l'a dit, purement -maternelle de la part de la jeune femme? Il est assez délicat de le -préciser. - -Quand Mme de Graffigny écrit à son cher Panpan, car elle l'a surnommé -Panpan, et le nom lui va si bien qu'il le gardera toute sa vie, elle -l'embrasse mille fois et lui donne des marques de tendresse si vives -qu'on reste fort perplexe. Nous sommes assez tenté de croire qu'au -début, c'est-à-dire quand Devau avait dix-huit ans et Mme de Graffigny -trente-cinq, l'intimité des deux amis ne fut pas longtemps platonique; -elle le devint dans la suite, cela n'est pas douteux, mais quand on n'a -aucun lien de parenté, on ne se tutoie pas sans avoir vécu dans une -intimité complète, au moins pendant quelque temps. Et puis Panpan -conserva jusqu'à sa mort un tel souvenir de Mme de Graffigny, de sa -chère Francine, qu'elle avait dû, à n'en pas douter, être pour lui -l'initiatrice, comme l'on dit de nos jours. - -Toujours est-il que Mme de Graffigny, quel que soit le rôle qu'elle ait -joué auprès de Devau, le lança dans le monde où elle avait les plus -belles relations, et elle lui créa la situation qui lui manquait. Elle -le fit admettre dans les sociétés les plus distinguées; elle le présenta -à la cour de Léopold où, malgré son jeune âge, il fut fort bien -accueilli. Son esprit naturel, la gaieté de son caractère, la douceur de -ses manières le faisaient aimer de tous ceux qui le connaissaient. - -Panpan ne se contentait pas d'être aimable dans la société, il composait -encore avec facilité de petits vers fort jolis qui couraient les salons -et lui faisaient de la réputation. Madrigaux, épigrammes, chansons, -contes, il cultivait tous les genres. - -Voici un spécimen de son talent: - -LE BAL MASQUÉ - -CONTE - - Dans un bal, où la cour fêtait l'anniversaire - De quelque heureux événement, - On remarqua durant la nuit entière - Un grand masque au buffet attaché constamment. - Pourtant il le quittait, mais pour un seul moment: - Il revenait bientôt y faire bonne chère. - De le connaître on était curieux, - Enviant l'estomac heureux - Qui s'acquittait d'un si pénible office. - On parvint enfin à savoir - Que, pour un si dur exercice, - Sous le même domino noir - Avait passé toute la garde suisse. - -Panpan composait facilement et ne se donnait aucun souci pour -travailler. - -Il ne se faisait du reste aucune illusion sur la valeur de ses -productions, car il écrivait modestement en parlant de lui-même: «Je -faisais de la prose quand je croyais faire des vers.» - -Malheureusement cultiver les muses et fréquenter la société ne donnaient -pas au jeune homme les revenus qui lui manquaient. Son père, mécontent -de son oisiveté, lui refusait les subsides les plus indispensables, et -le pauvre Panpan vivait dans une gêne extrême. - -Ses belles relations lui valurent cependant le titre de conseiller de la -chambre de justice du Palatinat du Rhin, bien qu'il ne sût pas un mot -d'allemand et qu'il n'eût nulle envie de l'apprendre. Mais aucun -traitement n'était attaché à cette sinécure; aussi Panpan s'en serait-il -bien passé. - -Le meilleur ami de Devau, et un des plus fidèles commensaux du salon de -Mme de Graffigny, était le jeune Saint-Lambert. Il était né à Nancy le -26 décembre 1716. - -Son père s'appelait simplement Lambert; il avait épousé une demoiselle -noble à peu près ruinée, Mlle de Chevalier, et s'était trouvé ainsi -apparenté aux meilleures familles du pays. Il crut alors devoir prendre -le nom de Saint-Lambert, qui sonnait plus agréablement. Par la suite il -devint lieutenant de grenadiers au régiment des gardes de Son Altesse. - -M. Saint-Lambert habitait Affracourt, joli petit village à un kilomètre -d'Haroué, résidence des Craon. C'est là que le jeune Saint-Lambert fut -élevé dans une camaraderie presque journalière avec les enfants de la -famille de Craon, et c'est ainsi qu'il se trouva intimement lié avec le -futur prince de Beauvau. - -Saint-Lambert étudia longtemps chez les jésuites de Pont-à-Mousson, où -il obtint des succès flatteurs; puis il fit ses débuts dans la carrière -militaire. Son intimité avec les Beauvau lui valut un modeste grade dans -la garde de Stanislas. En attendant de trouver une occasion de se -distinguer, le jeune militaire se contentait de cultiver les Muses et de -vivre agréablement, autant du moins que le lui permettait sa mauvaise -santé, dans la société littéraire de Lunéville. - -Devau et Saint-Lambert étaient à peu près du même âge, ils avaient les -mêmes goûts, tous deux formaient les mêmes rêves d'avenir; aussi ne se -quittaient-ils guère et s'aimaient-ils tendrement. Bientôt -Saint-Lambert voulut s'essayer dans cette carrière des lettres où il -voyait son ami cueillir de faciles succès, et il commença lui aussi à -«taquiner la Muse». C'est à Panpan qu'il demandait de corriger ses -travaux, en même temps qu'il lui jurait une éternelle amitié. - - _A Monsieur de Vaux le fils, chez Monsieur son père, proche la - cour, à Lunéville_ - - «Affracourt, janvier 1739. - - «Prenons cette année, mon cher Panpan, un nouvel engagement et sur - les autels de la probité, de l'amitié et des muses, mes trois - dieux, jurons-nous de nous aimer le reste de notre vie; mais non, - ne le jurons pas, non, il n'est point de serments qui puissent - avoir autant de force que les sentiments que j'ai pour vous; je - vous aime et je veux vous aimer, mon cher Panpan; voilà pour ma vie - un plan que mon esprit fait, inspiré par mon coeur, et dont rien ne - pourra jamais m'écarter. Permettez-moi de faire pour moi des - souhaits qui en seront pour nous; vous-même, n'est-ce pas, mon cher - Panpan, vous les devinez ces souhaits, et quel serait leur objet, - que pourrais-je désirer avec plus d'ardeur que ce plaisir continué - qui fait le vrai bonheur et que je ne puis trouver qu'en vivant - avec vous. - - «Les plaisirs que j'ai ici ne sont que l'ombre des véritables que - je n'ai goûtés qu'avec mes amis; ils sont l'ouvrage de ma raison, - je les cherche, je les crée et je sens trop le besoin pour goûter - le plaisir qui le suit; mon coeur n'y prend pas assez de part et - j'y mêle trop de froideur pour n'y pas rencontrer d'ennui; je n'ai - jamais plus senti la vérité de cette maxime de La Bruyère; «Soyez - avec vos amis triste ou gai, spirituel ou sot, vous êtes avec vos - amis, vous êtes content»; en voilà le sens à peu près, car il le - dit bien mieux. - - «Je suis obligé de lire sans fin et il est des moments où les - livres ne me sentent rien. - - «Je retouche toujours ma tragédie et je joins en la retouchant, au - dégoût de corriger mes fautes, celui de travailler pour ne pas - périr d'ennui. J'attends avec impatience la critique de mon ode, je - la corrigerai avec soumission; je n'attends pas ma tragédie avec - plus de tranquillité: je vous prie de ne pas la regarder à son - arrivée, afin que vous soyez plus en état d'en bien juger quand je - l'aurai encore retouchée. Il me semble que l'on s'accoutume aux - fautes comme aux beautés; à force de les voir elles nous déplaisent - moins et je crois que cela ne contribue guère moins que - l'amour-propre à l'entêtement des auteurs pour leurs ouvrages; mais - ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de l'amour-propre à vous faire - une prière aussi inédite; je commence à le croire moi-même, et je - l'effacerais si vous n'étiez pas assez mon ami pour la faire. - - «Mon père vous fait mille compliments aussi bien qu'à M. votre - père et à Mme votre mère; il vous souhaite une bonne année. Pour - moi, mon cher Panpan, je vous prie de leur dire les choses les plus - tendres de ma part et vous ne serez point au-dessus de mes - sentiments; je meurs d'envie de les embrasser; je voudrais bien me - trouver encore auprès de ce feu que je dérangerais, essuyer - quelques petites injures et vous apaiser en vous embrassant. - - «Adieu, mon cher Panpan, la table même ne m'a jamais inspiré rien - de plus vif que ce que je sens pour vous[51].» - - [51] Bibliothèque publique de Nancy. - -Les premiers essais de Saint-Lambert parurent si heureux à son ami Devau -que ce dernier, enthousiasmé, le supplia de poursuivre, de travailler -encore, bien convaincu qu'il arriverait à la gloire littéraire. Il se -vantait d'avoir découvert son talent naissant, d'avoir été le professeur -de cet illustre élève. Quand plus tard Saint-Lambert fit paraître son -poème des _Saisons_, Devau lui écrivait: - - Raphaël des _Saisons_, je fus ton Pérugin: - Je guidai ton enfance aux rives du Permesse, - Et ton premier laurier fut cueilli de ma main; - Dans Tibulle déjà je devinais Lucrèce. - Des chefs-d'oeuvre bientôt suivirent tes essais; - Mon amitié s'accrut par tes brillants succès. - Ce sentiment si pur, né de notre jeunesse, - Fut de cet âge heureux le charme et le soutien, - Et d'un âge plus mûr il fut encor l'ivresse. - -Saint-Lambert jouissait, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une déplorable -santé, et il est bien souvent question dans ses lettres des maux qui -l'accablent. On ne se doutait guère à cette époque qu'il deviendrait le -brillant officier que nous connaîtrons bientôt, l'heureux rival de -Voltaire et de Jean-Jacques, et qu'il survivrait à tous ses amis. - -Une lettre de lui à Mme de Graffigny montre bien l'intimité de leurs -rapports et les préoccupations littéraires qui les agitaient: - - «1er mars 1736. - -«Je suis très sensible, madame, à la part que vous prenez à mes -infirmités. Cette marque de votre amitié les diminue. Je vous demande -bien excuse d'avoir si longtemps retenu l'_Epître sur la calomnie_; je -l'avais oubliée dans mon cabinet et vous m'avez surpris en la demandant. - -«Je ne vous dirai pas que je fais une tragédie puisque vous le savez, -mais je vous prierai de n'en parler à personne. Oui, madame, malgré ma -jeunesse, ma mauvaise santé, et la faiblesse de mes talents, je veux -faire babiller les Muses. J'ai longtemps résisté à la tentation. Quoi! -disais-je, à dix-huit ans faire la barbe d'Apollon, le même métier que -Corneille, cela est bien insolent; cependant je me suis laissé entraîner -par la beauté de mon plan que je me réjouis de vous montrer, car je ne -puis me résoudre à vous l'envoyer. Vous savez qu'il faudrait l'écrire. -J'ai déjà fait la première scène; la deuxième sera achevée après-demain, -et dans quinze jours le premier acte. Vous voyez que j'ai déjà un pied -dans le cothurne. - - Ce grand projet m'étonne, et ma muse incertaine - A refusé longtemps de suivre Melpomène; - Mais le dieu des rimeurs me défend de trembler; - Je le sens, il m'anime, et l'encre va couler. - -«Trouvez bon que je garde encore quelque temps le volume de La Motte; je -ne veux pas voir le second que j'ai lu ailleurs. Ne me direz-vous rien -d'Homère? Vous m'avez promis votre sentiment sur ce père de la poésie; -j'attends une dissertation; cela sera plaisant de voir Mme de Graffigny -dissertatrice. - -«Adieu, madame; ayez la bonté de m'écrire et de penser une fois la -semaine à celui qui pense tous les jours à vous[52].» - - [52] Collection d'autographes de Mme Morrisson. - -La santé du jeune Saint-Lambert ne s'améliorait pas rapidement, loin de -là, car, en 1741, M. de Saint-Lambert le père écrivait à Panpan une -lettre fort curieuse que nous citons en en respectant scrupuleusement -l'orthographe: - - «Facour, 7 mai 1741. - -_A Monsieur Devau, le fils._ - -«Mon fils, monsieur me prie de vous escrire, ne pouvant le faire -luy-même, pour vous remercier et ses Mrs aussi de vostre attention. Il -est dans un estat pitoiable depuis deux mois et demis, mais depuis -anveirons quinse jours celat a s'augmentée au poin qu'il n'est plus -conaisable, je ne lui crois pas quatre livres de chère sur le corps, je -crins l'héthisie s'il n'y est déjas, il as ut d'abort depuis plus de -deux mois un rhume terrible et toujours de la fièvre, ce n'estait pas -toussée, c'estait quand celat le prenait; à présant depuis quinse jour -ces maux sont encor augmentée, la esthomac qui ne soutien rhin, des -tranchée continuel, poin de someil, vomis à tout moment des biles noir; -il est un peu levée aujourd'huy parce qu'il soufre ancor au lit -davantage, ce n'est plus qu'un spectre; l'année passée sortan de sa -plurésie, il paressait estre en parfaite santée en comparaison de ce -qu'il est à présan; tout ce qu'il prand ne fusse qu'un boulion, en -tombant dans ses boiaux luy donne des tranchée violantes; vous dit -cependant luy qui connait tanpéramant qu'il n'y as pas de danger pourveu -qu'il se ménage longtemps. La tou est un peu diminuée depuis quelque -jours, il me charge de vous faire à tous mil amitiés de sa part, je le -fait de même, et suis, monsieur, vostre très humble et obéissant -serviteur[53].» - - [53] Collection d'autographes de Mme Morrisson. - -Un des coryphées du petit cénacle était encore un jeune officier de -cavalerie, au régiment d'Heudicourt, M. Desmarets[54]. Bien qu'il fût -très bon musicien et qu'il jouât à merveille la comédie, ce n'était pas -uniquement le culte des Muses qui l'attirait chez Mme de Graffigny, mais -bien aussi et surtout les attraits personnels de la maîtresse de céans. -Mme de Graffigny, qui n'avait pas encore passé l'âge des faiblesses, -était en ce moment du dernier bien avec Desmarets, et naturellement le -jeune officier se distinguait par son assiduité aux réunions de la femme -de lettres. - - [54] Il était le fils du célèbre musicien Desmarets. - -Mme de Graffigny, Saint-Lambert, Devau, Desmarets étaient presque des -personnages dans la petite cité de Lunéville; on citait leurs vers, -leurs productions; on les considérait un peu comme des illustrations du -pays; l'on fondait sur eux de grandes espérances, et tous les -personnages marquants se trouvaient mis en relations avec eux. - -Quand Voltaire, en 1735, vint à Lunéville pour fuir la persécution qui -le menaçait en France, il y retrouva Mme de Richelieu[55]. Elle était -intimement liée avec Mme de Graffigny, elle mena le poète chez son amie; -il y rencontra les commensaux habituels, Devau, Saint-Lambert, -Desmarets, etc. On devine l'accueil que reçut Voltaire. Cette société, -où on ne le désignait que sous le nom de l'_Idole_, où on lui prodiguait -l'encens sans ménagement, lui plut extrêmement. Il passa avec eux la -majeure partie de son temps. Il poussa même la bienveillance jusqu'à -dédier à Saint-Lambert une épître charmante en réponse à quelques vers -respectueux que le jeune homme lui avait adressés. Suivant son habitude, -il couvre de fleurs son jeune correspondant, tout en proclamant sa -propre indignité. - - [55] Mlle de Guise, de la maison de Lorraine, avait épousé en - 1734 le duc de Richelieu. - - Mon esprit avec embarras - Poursuit des vérités arides; - J'ai quitté les brillants appas - Des Muses, mes dieux et mes guides, - Pour l'astrolabe et le compas - Des Maupertuis et des Euclides. - Du vrai le pénible fatras - Détend les cordes de ma lyre; - Vénus ne veut plus me sourire, - Les Grâces détournent leurs pas. - Ma Muse, les yeux pleins de larmes, - Saint-Lambert, vole auprès de vous; - Elle vous prodigue ses charmes: - Je lis vos vers, j'en suis jaloux. - Je voudrais en vain vous répondre; - Son refus vient de me confondre; - Vous avez fixé ses amours, - Et vous les fixerez toujours. - Pour former un lien durable - Vous avez sans doute un secret; - Je l'envisage avec regret, - Et ce secret, c'est d'être aimable. - -On peut supposer l'émoi qu'une épître si élogieuse devait causer dans la -société de la petite ville et la gloire qui en rejaillissait sur -Saint-Lambert. - -La célèbre Clairon, avant de débuter à la Comédie-Française, séjourna -également à Lunéville et elle fit partie de la troupe de comédie que -Stanislas avait réunie dès la première année de son séjour en Lorraine; -elle aussi pénétra dans le petit cénacle et elle se lia intimement avec -Mme de Graffigny et ses amis. Panpan se permettait de lui donner des -conseils, voire même de lui adresser des flatteries, ce qui lui valut un -jour cette réponse dans une lettre commencée par Mme de Graffigny -elle-même: - -«Parlez donc, maître Boniface[56], excrément de collège, petit grimaud, -barbouilleur de papier, rimeur de halles, fripier d'écrits, cuistre; -vous êtes un temps infini à m'écrire pour ne me dire que des -impertinences. Ah, vous aurez à faire à une seconde Mlle Beaumalles! -Monsieur, plus d'éloges de votre part, car ce serait mortelle injure -pour moi[57].» - - [56] Surnom que l'on donnait encore quelquefois à Panpan. - - [57] L'adresse est de la main de Clairon: «A monsieur Deveaux, - chez monsieur Michel, avocat au Parlement. Ville Neuve, à Nancy.» - (_La Mère du chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME.) - -Une des plus intimes amies de Mme de Graffigny, une des plus assidues -dans le salon de l'aimable bas-bleu, était la jeune marquise de -Boufflers. - -La charmante femme n'avait pas été appréciée de la vieille reine comme -elle aurait mérité de l'être. Pour être juste, il faut avouer qu'elle ne -fut pas davantage appréciée de la cour et que les premières années de -son séjour à Lunéville ne lui furent pas des plus douces. - -Aussi, comme elle avait des goûts littéraires très prononcés, fut-elle -heureuse de renouer connaissance avec Mme de Graffigny qu'elle avait vue -si souvent à la cour de Léopold ou de la Régente, et de retrouver -Saint-Lambert qui tant de fois avait partagé les jeux de son enfance. -Elle fit la connaissance de Panpan, de Desmarets; elle trouva bientôt -beaucoup de charme dans cette société jeune, gaie, cultivée; aussi -chaque fois qu'elle quittait la campagne pour venir résider à Lunéville, -aimait-elle à se rencontrer avec ses nouveaux amis et à passer de -longues heures à causer littérature, ou à entendre la lecture de leurs -oeuvres. - -En 1738, Voltaire et Mme du Châtelet étaient installés à Cirey, en -Champagne. Voltaire n'avait pas oublié son séjour en Lorraine, en 1735, -et les agréables relations qu'il avait nouées avec quelques habitants. -Quel fut l'étonnement et la joie de Mme de Graffigny lorsqu'elle reçut -de Mme du Châtelet une invitation à venir rompre le tête-à-tête de Cirey -et à faire un séjour près du célèbre philosophe! - -La demande de la marquise apporta à la fois la joie et le trouble dans -le petit cénacle. Certes, il était dur de se quitter, d'abandonner cette -intimité charmante et de tous les instants; mais comment ne pas être -flattée d'une si précieuse invitation; comment ne pas être dans le -ravissement à l'idée de vivre quelques jours dans l'intimité de -l'_Idole_? D'autre part, Mme de Graffigny serait-elle à la hauteur des -circonstances? soutiendrait-elle convenablement son rôle entre deux -personnages si intimidants, d'un mérite si écrasant? - -Mme de Boufflers, consultée, déclara qu'on ne pouvait sans offense -dédaigner une si précieuse marque de distinction; puis elle parla avec -enthousiasme de Mme du Châtelet, de la _divine Émilie_, qu'elle -connaissait depuis longtemps, qu'elle aimait tendrement, et qui sûrement -ferait le meilleur accueil à son invitée. - -Enfin, poussée par tous ses amis, Mme de Graffigny se décida à partir; -mais avant de s'éloigner, elle s'engagea à tenir les habitués du cénacle -au courant de ses moindres faits et gestes, à ne leur rien celer de ce -que ferait ou dirait celui qui pour tous était l'_Idole_. - - - - -CHAPITRE V - - Liaison de Voltaire et de Mme du Châtelet. - - -Avant de raconter le séjour de Mme de Graffigny à Cirey, il nous faut -rappeler comment, et à la suite de quels événements, Voltaire et Mme du -Châtelet se trouvaient dans cette résidence. - -La liaison du philosophe et de la divine Émilie rentre strictement dans -le cadre que nous nous sommes imposé; en effet, ils vont jouer bientôt -tous deux un rôle si prépondérant dans notre récit, ils vont si bien -transformer la petite cour de Lunéville et jeter sur elle un tel lustre, -qu'il est indispensable de consacrer quelques pages rapides aux -événements qui ont précédé et amené l'arrivée des deux illustres amants -à la cour de Stanislas. - -Nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de parler de Mme du -Châtelet. - -Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, fille du baron de Breteuil, -introducteur des ambassadeurs, était née le 17 décembre 1706. Le 20 juin -1725, elle avait épousé le marquis Florent-Claude du Châtelet-Lomont, -d'une grande famille lorraine[58]. - - [58] Quatre familles seulement avaient le droit de porter le - titre de grands chevaux de Lorraine: les du Châtelet, les - Lenoncourt, les Ligniville, les Haraucour. La seconde chevalerie - portait le titre de petits chevaux; mais plusieurs de ces petits - chevaux prétendaient égaler les grands, d'où l'expression _monter - sur ses grands chevaux_. - -Si l'on s'en rapporte au portrait mordant laissé par Mme du Deffant, Mme -du Châtelet aurait été fort ridicule: - -«Représentez-vous une femme grande et sèche... sans hanches, la poitrine -étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très -petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vert de -mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents -clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie, -figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire -valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion. -Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut -être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se -passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.» - -Parlant de sa science, la terrible marquise se borne à dire: - -«Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite -géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que -la singularité ne donne la supériorité. Sa science est un problème -difficile à résoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin -devant ceux qui ne le savaient pas.» - -Ces railleries mordantes ne lui suffisant pas encore, elle reproche à sa -victime ses prétentions, son impolitesse, son rire glapissant, ses -grimaces et ses contorsions. - -A la lecture de ce portrait, Thomas ne put s'empêcher de s'écrier: «Mme -du Deffant me rappelle un médecin de ma connaissance qui disait: «Mon -ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai.» - -«C'était un colosse en toutes proportions, écrit encore de Mme du -Châtelet une femme qui ne l'aime pas. C'était une merveille de force -ainsi qu'un prodige de gaucherie: elle avait des pieds terribles et des -mains formidables; elle avait la peau comme une râpe à muscade; enfin la -belle Émilie n'était qu'un vilain Cent-Suisse.» - -Pour être sincère, il faut avouer que Mme du Châtelet n'était pas -précisément jolie; mais elle était cependant plaisante, dans tous les -cas, beaucoup mieux qu'on ne le pourrait croire si l'on s'en rapportait -aux portraits cruels et injustes que nous venons de citer. Elle était -grande, svelte et brune; elle avait l'oeil vif, la bouche expressive; -enfin sa figure était aimable et l'ensemble de sa personne fort -agréable. Et puis, n'en déplaise à Mme du Deffant, elle était douée -d'une rare intelligence; son esprit pénétrant, délié, investigateur -s'attaquait à tout; elle parlait couramment le latin, l'italien, -l'anglais; elle causait très bien; bref, c'était une femme d'une -véritable valeur et d'une haute culture intellectuelle; mais avec des -prétentions et des travers que beaucoup de ses contemporains n'ont pu -lui pardonner. - -Le mariage de Mme du Châtelet ne tourna pas plus heureusement que la -généralité des unions de l'époque. Naturellement elle n'aimait pas son -mari, qui du reste lui était fort inférieur, et, dès que le ménage eut -un fils, les relations des deux époux devinrent plus froides encore[59]. -Du reste, M. du Châtelet était la moitié de l'année à l'armée et sa -femme ne le voyait qu'à de longs intervalles. - - [59] En 1727, Mme du Châtelet eut un fils qui fut ambassadeur en - Autriche, en Portugal, et colonel des gardes françaises. Il - mourut sur l'échafaud en 1794. - -Ce n'était pas l'usage alors de tromper son ennui par les soins de la -maternité ou les pratiques étroites de la religion. Les femmes -estimaient qu'elles avaient mieux à faire. Mme du Châtelet, en -particulier, n'était pas douée d'une de ces natures paisibles dont le -coeur et les sens sommeillent jusqu'à la mort, et la solitude n'était -pas son fait. - -Elle possédait un tempérament ardent et une âme passionnée; aussi, quand -elle aime, s'abandonne-t-elle tout entière, sans restrictions et sans -réserves. Coeur, esprit, corps, elle donne tout à l'amant adoré. -Situation, fortune, préjugés, mari, avenir, enfant même, elle est prête -à tout lui sacrifier, sans un soupir, sans un regret. - -Malheureusement pour elle, elle donne trop, et elle n'est pas payée de -retour. Et puis, elle ne possède pas le véritable charme de la femme; on -l'aime bien quelques jours, mais elle ne sait pas retenir et on ne -s'attache pas à elle. - -Aussi n'a-t-elle jamais été heureuse en amour. A ses caresses ardentes, -à son dévouement absolu, on ne lui répond en général que par des -sentiments plus discrets. Alors qu'elle rêve d'amours éternelles, on ne -lui répond que par des liaisons éphémères ou des froideurs qui la -désespèrent. - -Quand elle se vit délaissée par son mari, elle n'hésita pas longtemps -sur le parti qui lui restait à prendre; elle chercha un amant et M. de -Guébriant fut l'heureux élu. Elle l'aima de toute son âme, elle -l'idolâtra; mais le marquis était de son temps, il ne se piquait pas -d'une constance à toute épreuve, et au bout de quelques mois il -abandonnait purement et simplement sa conquête. Mme du Châtelet, qui -avait cru naïvement à des liens éternels, fut au désespoir; quand elle -ne put douter de son malheur, elle n'hésita pas: elle avala une dose de -laudanum qui aurait pu tuer deux personnes. C'est ce qui la sauva. - -Il lui fallut du temps pour se remettre de cette douloureuse épreuve -physique et morale; mais, grâce à sa jeunesse et à une santé vigoureuse, -elle se rétablit complètement. - -La cruelle mésaventure par laquelle elle avait débuté dans la voie de -la galanterie ne découragea pas Mme du Châtelet. Au marquis de Guébriant -succéda le jeune duc de Richelieu: c'était tomber de Charybde en Scylla. -Le duc n'admettait que les liaisons d'un jour et il le prouva bien vite -à sa nouvelle amie. Mais, cette fois, elle commençait à s'habituer aux -moeurs de l'époque et elle ne prit pas au tragique l'incident qui -survenait. Et même, par extraordinaire, les deux amants se séparèrent -sans se brouiller à mort et une franche et cordiale amitié succéda à -l'éphémère passion qui les avait réunis. - -Mme du Châtelet eut-elle d'autres intrigues et se consola-t-elle de -Richelieu comme elle s'était consolée de Guébriant? C'est possible, mais -nous l'ignorons, et cela importe peu à notre récit. - -Arrivons à l'événement capital de sa vie, à sa liaison avec Voltaire. - -Elle avait déjà rencontré Voltaire dans son enfance, chez son père; elle -le retrouva en 1733 dans les salons de Paris. Il était l'intime ami du -duc de Richelieu et naturellement il fut bientôt lié avec Mme du -Châtelet. - -Le poète avait alors trente-neuf ans: il était dans tout l'éclat de la -réputation et de la gloire; il jouissait d'un prestige inouï. Mme du -Châtelet, dont le coeur était libre en ce moment, ne le revit pas sans -une grande émotion, et bientôt elle s'éprit pour lui de la passion la -plus folle, la plus irrésistible. - -Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas -insensible à l'admiration qu'il inspirait à une femme jeune, aimable, -instruite, dont tout le monde célébrait à l'envi l'intelligence et le -savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait à la -plus haute noblesse; il répondit aux avances de la jeune Émilie et tous -deux s'embarquèrent dans une liaison qui devait durer toute leur vie. - -Enfin, à force de persévérance et après quelques essais malheureux, Mme -du Châtelet avait trouvé, elle le croyait du moins, la passion profonde -et éternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin -trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la -dévorait. - -Comme on ne saurait être trop près l'un de l'autre quand on s'aime, les -deux amants décidèrent de ne se quitter jamais, pas plus à Paris qu'à la -campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse -intimité, Mme du Châtelet offrit un logement à Voltaire dans l'hôtel -qu'elle occupait à Paris, rue Traversière. M. du Châtelet, consulté, -trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas -plus exigeant que le mari. - -Mme du Châtelet aima son nouvel amant comme elle avait aimé les autres -et comme elle savait aimer, c'est-à-dire avec fureur. Elle l'aima -pendant quinze ans passionnément. L'esprit, le charme, la gloire de -Voltaire l'enthousiasmaient. Elle était fière d'avoir enchaîné sous ses -lois le premier génie du siècle. Voltaire n'était pas moins flatté -d'être l'amant connu, reconnu, attitré d'une grande dame, d'une marquise -authentique, d'un _grand chevau_ de Lorraine! Au fond, tous deux se -convenaient fort bien; leurs caractères, leurs intelligences se -plaisaient extrêmement. L'habitude les enchaîna et bientôt ils ne -pouvaient plus se passer l'un de l'autre. - -Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est -véritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les -mérites; il lui décerne les titres les plus élogieux: elle est sa «docte -Uranie», sa «reine de Saba», la «Minerve de France»; mais le nom qu'il -lui donne le plus volontiers est celui de _divine Emilie_, nom qui lui -restera, et sous lequel elle est connue. - -Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la réputation de Mme du -Châtelet. A force de la placer sur un piédestal, de célébrer en vers, -comme en prose, ses mérites, son savoir, sa beauté, il a fini par -l'entourer d'un véritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de -mauvaise humeur, il répondait à un indiscret qui s'étonnait de cet -enthousiasme vraiment excessif: «Mais, mon ami, elle aurait fini par -m'étrangler si je n'avais consenti à vanter sa beauté et sa science.» - -Cependant cette liaison, qui au début avait paru offrir à Mme du -Châtelet tout ce qu'elle pouvait désirer, ne fut pas exempte de -déceptions et de déboires. - -Voltaire, d'un tempérament délicat, se croyait et se disait mourant à -tout instant; et la pauvre marquise se transformait fréquemment en -garde-malade. Ce n'était pas le rôle sur lequel elle avait compté, elle -dont la santé vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se -plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dévouée -que son partner était quinteux, geignant, du reste charmant à ses heures -et d'une verve intarissable. - -Pour chercher un dérivatif et donner un aliment à son activité, Mme du -Châtelet se plongea dans les études abstraites; elle se lança à corps -perdu dans la géométrie, dans les travaux algébriques, dans les -spéculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec -passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau, -d'apaiser l'ardeur de son tempérament, puisqu'on ne lui donnait pas -l'occasion de l'utiliser plus agréablement. - -La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle était jalouse de -son amant, et, bien qu'elle n'eût pas trouvé dans cette liaison tout ce -qu'elle en avait d'abord espéré, elle craignait toujours de se voir -abandonnée; les cruelles mésaventures de sa jeunesse n'étaient pas -faites pour la rassurer. Voltaire, de son côté, n'ignorait pas le passé -orageux de la marquise; en dépit de sa philosophie, il redoutait -toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort soupçonneux. De -là entre les deux amants des méfiances, des querelles, des scènes -fréquentes. - -Ce n'était pas tout. Il y avait encore pour Mme du Châtelet un grave -sujet de trouble et d'inquiétude. - -La vie de Voltaire s'est passée dans des transes continuelles. Il avait -le tort de devancer son siècle et ses écrits qui, aujourd'hui, nous -semblent fort innocents; ses théories qui, pour la plupart, sont -devenues d'indiscutables vérités, soulevaient des tempêtes et lui -valaient force lettres de cachet. Le gouvernement, les dévots ne -cherchaient qu'une occasion de faire disparaître ce dangereux novateur. -Voltaire avait goûté une première fois de la Bastille et il savait par -expérience qu'il était plus facile d'entrer dans ce château royal que -d'en sortir. Pour ne pas être exposé à y passer sa vie il devait, à -chaque nouvelle alerte, se cacher, fuir à l'étranger jusqu'à ce que -l'orage fût apaisé. Déjà, en 1729, sa situation était si critique qu'un -moment il avait songé à retourner vivre en Angleterre «où nul ministre -n'est assez puissant pour attenter à la liberté d'un citoyen». - -Mme du Châtelet vécut donc avec lui une existence agitée, troublée par -des alarmes continuelles; elle partagea toutes les anxiétés de son ami -pour sa sécurité, ses angoisses incessamment renouvelées, ses rages -folles contre ses persécuteurs. Bref, leur vie ne fut qu'un long tissu -de craintes, d'émotions, d'agitations, et par moments d'enthousiasme et -de gloire. - -Voilà quelle était la situation réciproque des deux amants, situation -qui dura quinze ans, au milieu d'alternatives que nous allons -brièvement raconter. - -Un an environ après le début de leur liaison, c'est-à-dire en 1734, -Voltaire, à propos des _Lettres philosophiques_, avait dû fuir -précipitamment et se rendre à Plombières dont les eaux lui étaient -devenues subitement des plus nécessaires. - -Au bout de quelques mois, le calme s'étant fait, le philosophe revint -secrètement s'installer en Champagne, au château de Cirey, propriété de -Mme du Châtelet, qu'elle mettait à la disposition de son malheureux ami. -Cirey avait le double avantage d'être fort isolé; puis d'être à une -courte distance de la frontière de Lorraine. A la moindre alerte, le -poète pouvait retourner prendre les fameuses eaux de Plombières. - -En 1735, nouvelle alerte et non moins grave: des extraits de _la -Pucelle_ ont couru, et l'auteur est menacé des mesures les plus -rigoureuses. - -Cette fois, ce n'était plus à Plombières qu'il se réfugiait, mais à la -petite cour de Lunéville. Il était, du reste, bien résolu d'y demeurer -incognito, «comme les souris d'une maison qui ne laissent pas de vivre -gaîment sans jamais connaître le maître ni la famille». - -L'oubli se fait encore une fois et Voltaire vient de nouveau goûter un -peu de calme et de repos dans la délicieuse retraite de Cirey, près de -la divine Émilie. - -Le poète jouissait avec délices de la vie heureuse que la tendresse de -son amie lui ménageait lorsqu'une nouvelle menace vint encore troubler -sa quiétude. Cette fois, c'était à propos du _Mondain_, dangereux -pamphlet qu'il avait confié à son ami l'évêque de Luçon et que l'on -avait trouvé dans les papiers du prélat après sa mort. - -Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait -éviter la Bastille. En décembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande. - -Enfin, en février 1737, Voltaire, ayant promis d'être sage, peut revenir -à Cirey. Cette fois, les leçons du passé lui ont servi; il se tient coi -et c'est à peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui à Cirey -pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux -fois par semaine. - -Sa nièce, Mme Denis, étant venue le voir, écrit avec chagrin: - -«Je suis désespérée, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est lié de -façon qu'il me paraît presque impossible qu'il puisse briser ses -chaînes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanité. Cirey -est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit -que des montagnes et des terres incultes; abandonnés de tous leurs amis -et n'ayant presque jamais personne de Paris. - -«Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle; à la vérité, -vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie -tout l'art imaginable pour le séduire. - -«Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des -meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est -épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais.» - -Tous deux, du reste, travaillaient à force: Voltaire, à ses ouvrages -philosophiques, à la _Pucelle_, à ses tragédies; Mme du Châtelet, à ses -travaux astronomiques. - -Deux années passent ainsi comme un songe. Cependant, à la fin de 1738, -Mme du Châtelet trouve utile d'apporter un peu de variété dans ce -perpétuel tête-à-tête, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme -de Graffigny, que tous deux connaissent et apprécient, à venir faire un -séjour à Cirey. - - - - -CHAPITRE VI - -(1739) - - Séjour de Mme de Graffigny à Cirey. - - -A peine arrivée à Cirey, Mme de Graffigny tient la parole qu'elle a -donnée à ses amis, et dans des lettres pleines de verve, d'un entrain -endiablé, elle narre à son cher Panpan, à son aimable Panpichon, les -moindres détails de sa vie. - -Le ton qu'elle emploie vis-à-vis de Panpan est extrêmement libre: «Il -est l'ami de son coeur, selon son coeur; elle l'aime plus parfaitement -que jamais ami ne l'a été; elle le regrette à chaque instant du jour; -elle l'embrasse cent fois, etc., etc.» - -Il est vrai que la dame qui ne manque ni d'exubérance, ni de tendresse, -embrasse non moins vivement Saint-Lambert. Quant à Desmarets, _elle le -baise sur l'oeil gauche_. - -Tous ses amis ont des surnoms et elle ne les désigne jamais autrement -dans sa correspondance. Desmarets surtout en a une incroyable variété; -il est successivement: maroquin, Saint-Docteur, Cléphan, gros chien, -gros chien blanc. Saint-Lambert est le Petit Saint, etc. - -Laissons Mme de Graffigny raconter elle-même les divers incidents de sa -route et l'accueil de ses hôtes: - - «Cirey, 4 décembre 1738. - -«Je suis donc partie avant le jour, j'ai assisté à la toilette du -soleil; j'ai eu un temps admirable et des chemins jusqu'à Joinville -comme en été, à la poussière près, mais on s'en passe bien. J'y suis -arrivée à une heure et demie, dans une petite chaise de Madame Royale; -cette voiture était assez bonne et même assez douce; j'avais un cocher -excellent, voilà le beau. Voici le laid: les cochers m'ont dit qu'il -leur était impossible d'aller plus loin. Que faire? J'ai pris la poste. -Je suis arrivée à deux heures de nuit, mourante de frayeur, par des -chemins que le diable a fait horribles, pensant verser à tout moment, -tripotant dans la boue, parce que les postillons disaient que si je ne -descendais, ils me verseraient. Juge de mon état. Je disais à -Dubois[60]: «Panpan ne se doute guère que je grimpe une montagne à pied, -à tâtons.» Enfin, je suis arrivée. - - [60] Sa femme de chambre. - -«La nymphe m'a très bien reçue, je suis restée un moment dans sa -chambre; ensuite, je suis montée un moment dans la mienne pour me -délasser. Un moment après, arrive... qui? ton Idole! tenant un petit -bougeoir à la main comme un moine. Il m'a fait mille caresses; il a -paru si aise de me voir que ses démonstrations ont été jusqu'aux -transports; il m'a baisé dix fois les mains et m'a demandé de mes -nouvelles avec un air d'intérêt bien touchant; sa seconde question a été -pour toi, elle a duré un quart d'heure; il t'aime, dit-il, de tout son -coeur. Puis il m'a parlé de Desmarets et de Saint-Lambert... - -«Tu es étonné que je te dise simplement que la nymphe m'a bien reçue, et -c'est que je n'ai que cela à te dire. Son caquet est étonnant, je ne -m'en souvenais plus, elle parle extrêmement vite;... elle parle comme un -ange, c'est ce que j'ai reconnu. Elle a une robe d'indienne et un grand -tablier de taffetas noir. Ses cheveux noirs sont très longs; ils sont -relevés par derrière jusqu'au haut de la tête et bouclés comme ceux des -petits enfants. Cela lui sied fort bien..... Pour ton Idole, je ne sais -s'il s'est poudré pour moi; mais tout ce que je puis te dire, c'est -qu'il est _étalé_ comme il le serait à Paris.» - -Les premiers temps du séjour de Mme de Graffigny sont un enchantement de -tous les instants. Elle ne se possède pas de joie et ne sait comment -dépeindre son bonheur à ses amis. - - «Cirey, vendredi, minuit. - -«Dieu! que vais-je lui dire, et par où commencer? Je voudrais te peindre -tout ce que je vois, mon cher Panpan; je voudrais te redire tout ce que -j'entends! enfin, je voudrais te donner le même plaisir que j'ai; mais -j'ai bien peur que la pesanteur de ma grosse main ne brouille et ne gâte -tout; je crois qu'il vaut mieux tout uniment te conter, non pas jour par -jour, mais heure par heure..... - -«Ce que c'est que la vie! me disais-je: hier soir dans les ténèbres et -la boue, aujourd'hui dans un lieu enchanté!... J'assaisonnai donc ce -souper de tout ce que je trouvai en moi et hors de moi; mais de quoi ne -parla-t-on pas: poésies, sciences, arts; le tout sur le ton de badinage -et de gentillesse... - -«A propos du soir--bonsoir! voilà une heure qui sonne, il faut un peu -reposer les jambes rompues de cette pauvre abbesse, qui s'est mise au -lit en embrassant tous ses chers amis, tels que Saint-Docteur, le Petit -Saint et Panpichon. Bonsoir donc, tous mes fidèles et chers bons amis.» - -Mais avant tout, il convient de faire aux amis infortunés qui n'ont pas -le bonheur suprême de se trouver en présence de l'Idole, il convient de -leur faire une description minutieuse du temple; au moins, ils pourront -se le figurer par la pensée. Maigre consolation! - - «Samedi, 5 heures soir. - -«La petite aile tient si fort à la maison que la porte est au bas du -grand escalier; il a une petite antichambre, grande comme la main; -ensuite vient sa chambre, qui est petite, basse et tapissée de velours -cramoisi; une niche de même avec des franges d'or: c'est le meuble -d'hiver. Il y a peu de tapisseries; mais beaucoup de lambris, dans -lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des -encoignures de laque admirables; des porcelaines, des marabouts; une -pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière; des choses -infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté -à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaisselle -d'argent; tout ce que le superflu, chose _si nécessaire_, a pu inventer: -et quel argent, quel travail! il y a jusqu'à un baguier où il y a douze -bagues de pierres gravées, outre deux de diamants. - -«De là, on passe dans la petite galerie qui n'a guère que trente ou -quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues -fort belles sur des piédestaux de vernis des Indes: l'une est cette -Vénus Farnèse, l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en -deux armoires, l'une des livres, l'autre des machines de physique; entre -les deux, un fourneau dans le mur qui rend l'air comme celui du -printemps. Devant, se trouve un grand piédestal sur lequel est un Amour -assez grand qui lance une flèche: cela n'est pas achevé. On fait une -niche sculptée à cet Amour qui cachera l'apparence du fourneau[61]. - - [61] Sur le socle de la statue se trouvait cette inscription: - - Qui que tu sois, voici ton maître; - Il l'est, le fut, ou le doit être. - -«La galerie est boisée et vernie en petit jaune; des pendules, des -tables, des bureaux, tu crois bien que rien n'y manque..... Il n'y a -qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes, c'est-à-dire que le -petit nombre de ceux qui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des -fauteuils garnis; l'aisance du corps n'est pas sa volupté, apparemment. - -«Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les -paravents sont de même; il y a des tables à écrans, des porcelaines; -enfin, tout est d'un goût extrêmement recherché. Il y a une porte au -milieu qui donne dans le jardin: le dehors de la porte est une grotte -fort jolie.» - -Après avoir minutieusement décrit la demeure de l'Idole, il est de toute -justice de dépeindre celle qui abrite les charmes de la déesse. Mme de -Graffigny n'a garde d'y manquer: - -«L'appartement de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci: sa -chambre est boisée et peinte en vernis petit jaune avec des cordons bleu -pâle; une niche de même, encadrée de papier des Indes charmant. Le lit -est en moiré bleu et tout est tellement assorti que, jusqu'au panier -pour le chien, tout est jaune et bleu: bois de fauteuils, bureau, -encoignures, secrétaire; les glaces et cadres d'argent, tout est d'un -brillant admirable. Une grande porte vitrée conduit à la bibliothèque -qui n'est pas encore achevée. - -«D'un côté de la niche est un petit boudoir; on est prêt à se mettre à -genoux en y entrant; le lambris est en bleu et le plafond est peint et -verni par un élève de Martin qu'ils ont ici depuis trois ans..... - -«Il y a une cheminée en encoignure, des encoignures de Martin avec de -jolies choses dessus, entre autres une écritoire d'ambre que le prince -de Prusse lui a envoyée avec des vers. Pour tout meuble, un grand -fauteuil couvert de taffetas blanc et deux tabourets de même, car, grâce -à Dieu, je n'ai pas vu une bergère dans toute la maison: ce divin -boudoir a une sortie par sa seule fenêtre sur une terrasse charmante et -dont la vue est admirable. De l'autre côté de la niche est une -garde-robe divine, pavée de marbre, lambrissée en gris de lin, avec les -plus jolies estampes. Enfin, jusqu'aux rideaux de mousseline qui sont -aux fenêtres sont brodés avec un goût exquis...» - -Mais nous n'en avons pas fini avec la description des splendeurs de -Cirey; il y a encore un appartement des bains qui est une pure -merveille: - -«Ah! quel enchantement que ce lieu! L'antichambre est grande comme ton -lit; la chambre de bains est entièrement de carreaux de faïence, hors le -pavé qui est de marbre. Il y a un cabinet de toilette de même grandeur -dont le lambris est vernissé d'un vert céladon clair, gai, divin! -sculpté et doré admirablement; des meubles à proportion, un petit sopha, -de petits fauteuils charmants, dont les bois sont de même façon, -toujours sculptés et dorés: des encoignures, des porcelaines, des -estampes, des tableaux et une toilette; enfin, le plafond est peint. La -chambre est riche et pareille en tout au cabinet; on y voit des glaces -et des livres amusants sur des tablettes de laque. Tout cela semble être -fait pour des gens de Lilliput. Non, il n'y a rien de si joli, tant ce -séjour est délicieux et enchanté! Si j'avais un appartement comme -celui-là, je me serais fait réveiller la nuit pour le voir; je t'en ai -souhaité cent fois un pareil, à cause de ton bon goût pour les petits -nids. C'est assurément une jolie bonbonnière, te dis-je; toutes ces -choses sont parfaites. Sa cheminée n'est pas plus grande qu'un fauteuil -ordinaire, mais c'est un bijou à mettre en poche!» - -On pourrait croire, d'après ces séduisantes descriptions, que tous les -appartements de Cirey sont d'un luxe surprenant. Hélas! il n'en est -rien! Tout ce qui n'est pas «l'appartement de la dame ou de Voltaire» -est d'une «saloperie à dégoûter». - -Mme de Graffigny elle-même est horriblement logée et elle exhale ses -plaintes de façon très plaisante. A l'en croire, elle habite l'antre -d'Éole: - -«Il faut que tu saches comment est faite ma chambre: c'est une halle -pour la hauteur et la largeur où tous les vents se divertissent par -mille fentes qui sont autour des fenêtres et que je ferai bien étouper -si Dieu me prête vie. Cette pièce immense n'a qu'une seule fenêtre -coupée en trois comme du vieux temps, ne portant rien que six volets. -Les lambris qui sont blanchis diminuent un peu la tristesse dont elle -serait eu égard au peu de jour. - -«La tapisserie est à grands personnages, à moi inconnus et assez -vilains. Il y a une niche garnie d'étoffes d'habits très riches, mais -désagréables à la vue par leur assortiment. Pour la cheminée, il n'y a -rien à en dire: elle est si petite que tout le sabbat y passerait de -front. On y brûle environ une corde de bois par jour, sans que l'air de -la chambre en soit moins cru. Des fauteuils du vieux temps, une commode, -une table de nuit pour toute table; mais en récompense une belle -toilette de découpures, voilà ma chambre que je hais beaucoup et avec -connaissance de cause. - -«Hélas! on ne saurait avoir à la fois tous les biens en ce monde. J'ai -un cabinet tapissé d'indiennes qui ne l'empêchent pas de voir l'air par -le coin des murs; j'ai une très jolie petite garde-robe sans tapisserie, -fort à jour aussi, afin d'être assortie avec tout le reste.» - -Mme de Graffigny a-t-elle au moins un gracieux horizon pour la consoler -de la tristesse de son intérieur? Hélas! non. Une montagne aride, -qu'elle touche presque de la main, bouche complètement la vue. - -La vie à Cirey n'est pas très gaie pendant la journée: on prend le café -vers onze heures dans la galerie de Voltaire qui reçoit ses hôtes en -robe de chambre. Puis, à une heure, le philosophe, qui veut retourner à -ses travaux, fait une grande révérence: c'est le signal du départ; -chacun se retire dans sa chambre et reste seul jusqu'à neuf heures du -soir. A ce moment, l'on soupe et l'on cause jusqu'à minuit. - -Mais alors, quel charme! quelles délices! A cette heure, le philosophe -n'a que vingt ans; il est inépuisable de verve, d'entrain; on ne se -lasse pas de l'entendre. Quelle gaieté! quelle imagination plaisante! Il -faudrait des volumes pour tout raconter. Et en même temps si aimable, si -attentif, parlant sans cesse à Mme de Graffigny de ses amis, du cher -Panpan, qu'il connaît et qu'il aime; de Desmarets, de Saint-Lambert, -dont il admire les vers. Pas de soir où l'on ne boive à leur santé avec -du _fin amour_! - -Souvent, après le souper, Voltaire donne la lanterne magique «avec des -propos à mourir de rire». Il fait toutes sortes de contes, de -plaisanteries sur ses amis, sur ses ennemis. «Non, il n'y a rien de si -drôle», s'écrie Mme de Graffigny enthousiasmée. Un soir, à force de -tripoter le goupillon de la lanterne qui est remplie d'esprit-de-vin, le -philosophe la renverse sur sa main, le feu y prend et voilà la main en -flammes. Tout le monde se précipite, le feu est éteint en un rien de -temps, et la main n'est que légèrement brûlée. Aussitôt Voltaire, qui ne -se trouble pas pour si peu, reprend le divertissement et ses boniments -étourdissants. Ces heures sont délicieuses et se prolongent souvent fort -avant dans la nuit. - -Le philosophe s'occupe de Mme de Graffigny d'une façon charmante; il lui -cherche des livres, des amusements; il lui promet des lectures quand -elle sera «bien sage»; il craint qu'elle ne s'ennuie, «comme si l'on -pouvait s'ennuyer auprès de Voltaire! Ah! Dieu! cela n'est pas possible, -s'écrie Mme de Graffigny dans son ravissement; je n'ai même pas le -loisir de penser qu'il y a de l'ennui au monde; aussi je me porte comme -le Pont-Neuf et je suis éveillée comme une souris. Serait-ce parce que -je mange moins ou parce que j'ai l'esprit remué vivement et -agréablement?..... Ce que je dors, je le dors comme un enfant. Enfin, je -sens, par une expérience qui m'était presque inconnue, que l'occupation -agréable fait le mobile de la vie». - -On a pour Mme de Graffigny les attentions les plus délicates; celle à -laquelle elle paraît le plus sensible, c'est qu'on paye les ports des -lettres qu'elle reçoit: «Cela n'est-il pas bien galant?» dit-elle. Elle -n'éprouve qu'un regret, c'est qu'on n'affranchisse pas aussi celles -qu'elle adresse à ses amis. - -Plus on voit Voltaire, plus on est étonné de son amabilité, de sa bonté. -Il y a dans son caractère des côtés charmants, attachants au possible. -Ainsi, il ne peut entendre parler d'une belle action sans -attendrissement. - -Un jour, Mme de Graffigny ayant raconté ses malheurs conjugaux et la -triste histoire de sa vie, elle émeut si profondément son auditoire -qu'elle s'impressionne elle-même et qu'elle a toutes les peines du monde -à ne pas «brailler».--«Ah! quels bons coeurs! s'écrie-t-elle. La belle -dame riait pour s'empêcher de pleurer; mais Voltaire, l'humain Voltaire, -fondait en larmes, car il n'a pas honte de paraître sensible.» - -Un autre jour, Mme du Châtelet veut emmener Mme de Graffigny se promener -en calèche; mais les chevaux sont fringants et, à la vue de leurs -«gambades», la dame tremble et hésite. Elle aurait dû suivre de gré ou -de force sans le compatissant philosophe qui déclare «qu'il est ridicule -de forcer les gens complaisants à prendre des plaisirs qui sont des -peines pour eux».--«On l'adore à ce propos, n'est-ce pas», s'écrie Mme -de Graffigny reconnaissante. - -Les querelles entre Voltaire et la divine Émilie étaient du reste assez -fréquentes et des plus plaisantes pour les spectateurs: une après-midi -le poète devait lire _Mérope_; il arrive avec un habit assez peu élégant -à la vérité, mais cependant agrémenté de belles dentelles. Mme du -Châtelet lui demanda d'en changer. Voltaire, entêté comme d'habitude -pour des riens, refuse et fait un long discours pour prouver qu'il a -raison: il se refroidirait, il s'enrhumerait, il n'a pas d'autre habit. -La déesse insiste, se fâche, et Voltaire agacé retourne dans sa chambre -avec son manuscrit sous le bras. Un instant après il fait dire qu'il a -la colique, et voilà _Mérope_ au diable! C'est en vain qu'on l'envoie -demander par un domestique; il répond qu'il a toujours la colique. Mme -de Graffigny prend le parti d'aller elle-même le chercher; elle le -trouve gai, bien portant, et ils causent tous deux fort agréablement. -Quelques personnes du voisinage étant survenues, on fait de nouveau -appeler Voltaire; il finit par venir au salon; mais aussitôt sa colique -le reprend, il se met dans un coin et ne dit mot. Ce jour-là on n'en put -rien tirer. - -Comment Mme du Châtelet et Voltaire qui faisaient si grand accueil à Mme -de Graffigny ne songeaient-ils pas à inviter ses amis? Elle qui avait la -passion de l'amitié, elle qui écrivait: «Vivre dans ses amis, c'est -presque vivre dans le ciel», pourquoi lui imposait-on une séparation qui -devait lui être si cruelle? - -C'est que Mme du Châtelet, plus encore que le philosophe, redoutait les -visites importunes; les hôtes qu'il faut distraire, amuser; qui -empêchent de travailler et qui par suite font perdre un temps précieux. -Elle s'en ouvrit un jour très franchement à Mme de Graffigny qui -l'assura que ses amis, et en particulier Saint-Lambert, sauraient -parfaitement faire comme elle, c'est-à-dire s'adonner à la lecture et -passer dans leur chambre la plus grande partie de la journée. - -Sur cette réponse rassurante, elle fut chargée de convier Saint-Lambert -à venir faire un séjour et même à arriver le plus vite possible. - -Mais Saint-Lambert montre peu d'empressement: - -«Allez, allez, mon Petit Saint, il n'y a que la crainte de paraître un -âne qui vous empêche de venir, lui mande Mme de Graffigny. Venez en -toute assurance; les ânes sont fort bien reçus ici; j'en suis un bon -garant, car on ne leur parle jamais que de leurs âneries... Vous êtes -un charmant petit saint qui faites de votre joli esprit tout ce que vous -voulez et de votre coeur tout ce que vous devez.» - -En attendant, Voltaire s'impatiente de ne pas voir arriver «son confrère -en Apollon», et comme il veut être agréable à Mme de Graffigny, il -demande qu'on fasse venir aussi Panpan, ce cher Panpichon, la coqueluche -des dames de Lunéville. - -Un soir à souper, il s'écrie: - ---Ah çà! voyons, faisons donc venir notre cher petit Panpan, que nous le -voyions. - ---De tout mon coeur, dit Mme du Châtelet; mandez-lui, madame, de venir. - ---Mais vous le connaissez, dit Mme de Graffigny au philosophe; vous -savez comme il est timide: jamais il ne parlera devant cette belle dame. - ---Attendez, dit Voltaire; nous le mettrons à son aise. Le premier jour, -nous la lui ferons voir par le trou de la serrure; le second, nous le -tiendrons dans le cabinet, il l'entendra parler; le troisième, il -entrera dans la chambre et parlera derrière le paravent. Allez, allez, -nous l'aimerons tant que nous l'apprivoiserons. - ---Quelle folie, dit la marquise. Je serai charmée de le voir et j'espère -qu'il ne me craindra pas. - -Mme de Graffigny transmet fidèlement l'invitation; mais comme elle est -déjà bien revenue sur le compte de Mme du Châtelet, elle détourne plutôt -son ami d'une visite qui ne lui donnerait que des déceptions. - -«Elle est très froide et un peu sèche, lui dit-elle; tu ne saurais -quelle contenance tenir, et toutes les prévenances de ton aimable Idole -ne te remettraient pas. Il est bien rare qu'elle soit comme je te l'ai -d'abord dépeinte... elle est plus négligée que moi et plus mal tenue... -Son ton t'abasourdirait, il est à mille lieux du tien et à deux mille de -celui de la duchesse[62].» - - [62] Mme de Richelieu. - -Puis, elle craint qu'il ne soit pas suffisamment élégant, son habit de -drap est trop vilain, et quant à sa «belle urne», elle est d'été. - -Enfin, elle termine plaisamment: - -«Que feriez-vous ici, pauvre sot?... Apparemment vous ne seriez pas plus -heureux que je ne le suis. Restez dans votre tanière, pauvre oison!» - -Qui pourrait croire que Mme de Graffigny pût être souffrante dans ce -_palais enchanté_? - -Malgré le charme de la vie qu'elle mène, elle ne se porte pas trop bien -cependant: elle souffre souvent de ce terrible mal qu'on appelle «des -vapeurs» au dix-huitième siècle et que nous désignons savamment sous le -nom de «neurasthénie»; elle en est accablée par moments. - -Elle n'est pas seule à en souffrir; Voltaire en est la victime, lui -aussi, sans vouloir en convenir du reste; il attribue ses maux à des -indigestions, mais ce n'est pas la véritable cause. Comme tous les gens -«à vapeurs», «tant qu'il est dissipé, il se porte bien; dès qu'on le -contrarie, il est malade». - -Desmarets est également affligé du même mal, et Mme de Graffigny l'a -avoué à Voltaire. Cette confidence donne au philosophe le plus ardent -désir de voir son confrère en maladie, car s'il passe sa vie à se moquer -des médecins, personne plus que lui n'adore parler de ses maux. Il -demande donc à tout prix qu'on fasse venir le jeune officier. «Il grille -de le voir pour parler glaires avec lui, écrit Mme de Graffigny -moqueuse; c'est aussi sa marotte; il a aussi la barre dans le ventre; -enfin, que te dirais-je? rien n'y manque.» - -Cependant Voltaire ne peut vivre sans comédie, sans théâtre. Que faire? -Pour tromper son ennui, il fait venir des marionnettes qui remplaceront -momentanément les comédiens du roi: elles obtiennent un succès -étourdissant. - -Enhardi par cette heureuse tentative, le philosophe se décide à -organiser un théâtre véritable. La salle est très petite et la scène -plus encore; mais tout est admirablement arrangé et prête à l'illusion. - -A partir de ce jour, la vie de Cirey est transformée; il n'est plus -question que de répétitions, de drames, de comédies; tous les hôtes du -château sont mis en réquisition, personne n'échappe à la tyrannie du -maître de céans, et lui-même donne l'exemple. - -Mme de Graffigny passe son temps à apprendre ses rôles, mais elle a -beaucoup de peine à les retenir et elle enrage de son manque de mémoire. - -Enfin, après force répétitions, on joue _l'Enfant prodigue_; puis, le -lendemain, _Boursoufle_, une farce que le philosophe vient de terminer -et «qui n'a ni cul ni tête». - -Mais les acteurs ne sont pas en nombre suffisant, et Voltaire de se -lamenter. Il se plaint amèrement que Panpan, Desmarets, Saint-Lambert, -malgré de pressantes instances, ne veuillent pas venir grossir la troupe -comique. Avec eux on ferait des merveilles. - -Enfin, Desmarets se laisse séduire et il arrive à Cirey. A peine -débarqué il est enrôlé dans la troupe du château. Il faut d'autant plus -se presser que Mme de Graffigny veut se rendre à Paris, et que son -départ est irrévocablement fixé au mercredi des Cendres. - -Laissons Mme de Graffigny elle-même faire le récit de l'existence de -Cirey pendant les jours gras de 1739: - - «Lundi gras. - -«Je saisis un moment où Mme du Châtelet est montée à cheval avec -Desmarets pour vous écrire, car, en vérité, on ne respire point ici.... -Nous jouons aujourd'hui _l'Enfant prodigue_ et une autre pièce en 3 -actes, dont il faut faire des répétitions. Nous avons répété _Zaïre_ -jusqu'à 3 heures du matin. Nous la jouons demain avec _la Sérénade_ (de -Regnard). _Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter -un opéra: ah! quelle galère!_ On nous donne à lire des petits manuscrits -charmants, qu'on est obligé de lire en volant! Desmarets est encore plus -ébaubi que moi, car mon flegme ne me quitte pas et je ne suis pas gaie; -mais pour lui il est transporté, il est ivre. - -«Nous avons compté hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous -avons répété et joué _33 actes, tant tragédie, opéra que comédie_. -N'êtes-vous pas étonnés aussi, vous autres? Et ce drôle-là, qui ne veut -rien apprendre, qui ne sait pas un mot de ses rôles, au moment de monter -au théâtre, est le seul qui les joue sans fautes; aussi, il n'y a -d'admiration que pour lui. Il est vrai de dire qu'il est étonnant. Le -fripon a manqué sa vocation. - -«Enfin, après souper, nous eûmes un sauteur qui passe par ici et qui est -assez adroit. Je vous dis que c'est une chose incroyable qu'on puisse -faire tant de choses en un jour..... - -«Panpan, mon cher Panpan, nous sortons de l'exécution du troisième acte -joué aujourd'hui; il est minuit et nous avons soupé; je suis rendue, la -tête tourne à Desmarets. C'est le diable, oui le diable! que la vie que -nous menons. Après souper Mme du Châtelet chantera un opéra entier; et -vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous conter des balivernes? -Allez, allez! vous êtes fou. J'ai reçu ce soir votre lettre de samedi; -Desmarets l'a lue à ma toilette...» - -Cette vie enchanteresse, ce ciel serein sont bouleversés tout à coup par -une catastrophe inattendue. - -Voltaire apprend que des copies de _Jeanne_ circulent; comme il en a -souvent fait le soir des lectures, après souper, il croit à une -indiscrétion de Mme de Graffigny; il l'accuse de lui avoir volé le -manuscrit, d'en avoir envoyé des copies à Panpan, etc., etc. Bref, sa -tête se monte et dans une scène inouïe de violence il se dit perdu sans -ressources, il annonce qu'il va fuir en Hollande, au bout du monde; il -adjure Mme de Graffigny, qui n'en peut mais, d'écrire à Panpan pour le -conjurer de retirer toutes les copies qu'il a données, etc., etc. - -C'est en vain que la malheureuse femme proteste de son innocence, assure -qu'elle n'a rien envoyé; que Panpan est aussi peu coupable qu'elle, et -pour cause, le philosophe ne veut rien entendre. Mme du Châtelet arrive -et redouble d'invectives et de reproches, etc. Le lendemain tout était -oublié; Voltaire, calmé, reconnaissait l'injustice de ses soupçons et -l'on se remettait à jouer gaiement la comédie, comme si rien absolument -ne s'était passé. - -Mme de Graffigny n'en avait pas fini avec les émotions douloureuses. A -peine rassurée du côté de Voltaire, elle eut avec Desmarets une courte -explication qui ne lui laissa pas le moindre doute sur les sentiments -qu'il conservait pour elle. - -«J'ai la tête si troublée de comédie, de mon voyage, et du tendre aveu -que vient de me faire Desmarets qu'_il ne m'aime plus et ne veut plus -m'aimer_, que je suis comme ivre..... Ah! mon pauvre ami, que vais-je -devenir? Mon coeur, mon triste coeur, ne peut, en ce moment douloureux, -t'en dire davantage. Tu crois bien qu'avec la résolution que j'avais -prise de n'avoir plus de querelles et de pousser la douceur jusqu'à -l'_oisonnerie_, il ne fallait rien moins qu'un aveu aussi délibératif -que celui-là pour me désoler..... Je l'ai reçu sans lui faire un seul -reproche. Je t'assure que j'en souffrirai seule, mais je n'en reviendrai -pas..... N'est-il pas étonnant qu'il m'ait parlé de la sorte pour le peu -qu'il lui en coûte à me rendre heureuse?...» - -Le lendemain Mme de Graffigny, le coeur brisé, quittait Cirey pour n'y -plus revenir. Elle quittait également l'ingrat Desmarets qu'elle ne -devait jamais revoir[63]. - - [63] Mme de Graffigny partit pour Paris avec sa nièce, Mlle de - Ligniville. Les deux dames se logèrent rue d'Enfer, près du - Luxembourg, et ouvrirent un salon littéraire. Mais la vie était - chère et les petites pensions que servaient les cours de Vienne - et de Lorraine furent bien vite insuffisantes. Pour augmenter ses - revenus, Mme de Graffigny se chargeait de toutes les commissions - de l'Empereur à Paris, et elle achetait, entre autres, les - cadeaux qu'il destinait aux dames de la cour. Elle chercha aussi - des ressources dans les productions littéraires; elle publia les - _Lettres d'une Péruvienne_, qui eurent le plus grand succès, et - elle fit jouer un drame, _Cénie_, qui ne fut pas moins goûté. Dès - lors, le salon de la rue d'Enfer fut à la mode; on l'appela le - bercail des beaux esprits. En 1751, Helvétius épousa Mlle de - Ligniville. - - - - -CHAPITRE VII - - Départ de Mme de Boufflers pour Paris.--Son séjour dans la - capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et - l'Empire.--La Lorraine est menacée.--Fuite de - Stanislas.--Énergie de M. de la Galaizière.--Louis XV accourt - au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade à - Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville. - - -Pendant les premières années du règne de Stanislas, Mme de Boufflers ne -séjourna à la cour qu'autant que l'exigeaient ses fonctions de dame du -Palais. Elle fit de longs séjours dans les terres patrimoniales de son -mari, aux environs de Nancy, et elle profita de sa vie, relativement -calme et retirée, pour mettre au monde deux fils, l'un le 10 août 1736, -l'autre le 30 avril 1738. - -En 1736, elle eut la douleur de perdre sa soeur, Louise-Eugénie, abbesse -d'Épinal; en 1742, elle perdit également son frère, le primat de -Lorraine[64] et aussi sa belle-soeur, la marquise de Marmier. - - [64] C'est l'abbé de Choiseul qui fut désigné pour le remplacer. - -Le 9 juillet 1743, un nouveau deuil venait la frapper: son beau-frère -Regis était tué à la bataille d'Ettingen et, dans les derniers jours de -la même année, son beau-père succomba. Quelques mois après, M. de -Boufflers dut se rendre à Paris pour régler les affaires de la -succession; il fut décidé que sa jeune femme l'accompagnerait; c'était -une occasion de la présenter à la marquise douairière qu'elle ne -connaissait pas encore. - -On peut supposer la joie de Mme de Boufflers en apprenant qu'elle allait -enfin se rendre dans la capitale de la France, dans cette ville -merveilleuse, objet de tous ses désirs; qu'elle allait enfin paraître à -cette cour célèbre dans le monde entier par son élégance et ses -agréments; l'écho des fêtes qui s'y donnaient, les récits enthousiastes -de ses compagnes sur la beauté des femmes, sur la galanterie des hommes -avaient bien souvent troublé la jeune femme. - -Elle ne se possédait pas de joie à la pensée des plaisirs, des -divertissements de tout genre qui devaient l'attendre à Paris. Elle se -voyait habitant une ravissante demeure, meublée somptueusement, entourée -de jeunes femmes de son âge, gaies comme elle, heureuses de vivre. -Pendant tout le trajet sa tête travaillait et plus l'on approchait de la -capitale, plus son émotion grandissait. Enfin, elle pénétra dans les -murs de la bienheureuse ville. - -Mais, hélas! quelle déception quand, au lieu d'une riante demeure, elle -vit le carrosse s'arrêter dans la cour d'un vieil et sombre hôtel du -faubourg Saint-Germain. Au lieu des appartements somptueux que son -imagination lui faisait entrevoir, elle pénétra dans des appartements -tendus de serge noire et grise, comme il était d'usage chez les -personnes en deuil; au lieu des joyeuses compagnes qu'elle attendait, -elle vit s'avancer vers elle une personne infirme qui, par sa pâleur, sa -maigreur, la lenteur de sa démarche, la singularité de son costume, -ressemblait plutôt à une ombre funèbre qu'à un être vivant. - -C'était Mme de Boufflers, la mère, qui, en perdant son mari, avait fait -voeu de ne jamais quitter le deuil. - -Cet extérieur effrayant, ces vêtements lugubres, ces tristes entours, -plongèrent la jeune Mme de Boufflers dans une terreur profonde. Elle -s'attendait à un accueil si différent qu'à peine rentrée dans ses -appartements particuliers elle se mit à fondre en larmes, et elle passa -toute la nuit à pleurer sur son triste sort. - -Il fallut bien cependant se résigner et faire contre mauvaise fortune -bon coeur. La jeune femme sécha peu à peu ses larmes et, comme elle -était douée de beaucoup d'esprit, elle chercha à vivre en bonne -intelligence avec cette belle-mère qui l'effrayait si fort. - -Or il se trouva que Mme de Boufflers, malgré sa sévérité apparente, -avait une âme douce, une piété indulgente, un esprit juste et pénétrant. -Elle aurait pu se montrer odieuse pour la jeune femme intimidée et -effrayée, elle fut tout le contraire; elle lui témoigna de la -compassion, apaisa son trouble et son embarras, et elle s'efforça de la -mettre à son aise. - -Malgré le peu de rapport des âges, des idées et des penchants, la -douairière s'éprit pour sa belle-fille d'un sincère attachement qui fut -bientôt réciproque. La vie s'écoulait donc, sinon gaiement, du moins -calme et paisible pour la jeune femme. - -On rapporte d'elle une réponse bien plaisante. Elle parlait un peu -légèrement de son mari devant sa belle-mère: «Vous oubliez qu'il est mon -fils», lui fit remarquer Mme de Boufflers: «Cela est vrai, maman; je -croyais qu'il n'était que votre gendre!» - -De cruels soucis d'argent rendaient la vie de la douairière de Boufflers -des plus pénibles. Une pension de 12,000 livres que possédait son mari, -et qui était tout leur avoir, s'était éteinte avec lui, et la marquise -était restée dans une situation d'autant plus misérable qu'elle avait -encore à sa charge deux filles, l'une de seize ans, l'autre de dix-sept, -qui n'avaient aucun goût pour la vie religieuse et qui se refusaient -obstinément à entrer au couvent. - -Le maréchal de Noailles, ému de cette situation, s'adressa au roi et il -fit obtenir à Mme de Boufflers une pension de 4,000 livres qui devint -son unique ressource[65]. - - [65] Mme de Boufflers maria l'aînée de ses filles, Marie-Louise, - le 13 février 1744, au marquis de Roquépine; la seconde, - Marie-Cécile, épousa, le 25 mai 1744, le marquis d'Aubigné. - -Dans la famille on s'inquiéta pour la jeune marquise d'une existence -vraiment trop austère et qui pouvait finir par avoir sur sa santé une -influence fâcheuse. La douairière avait une belle-soeur, veuve comme -elle, la duchesse de Boufflers, et qui tenait un grand état de maison. - -On offrit à la jeune femme d'aller s'installer chez elle; elle devait y -trouver une société mieux assortie à son âge et aux goûts qu'on pouvait -lui supposer. La proposition était séduisante, car la maison de la -duchesse de Boufflers était l'une des plus agréables de Paris. L'on ne -s'en étonnera pas quand nous dirons que c'est elle qui devint plus tard -si célèbre sous le nom de maréchale de Luxembourg. - -C'était tomber d'un extrême dans l'autre. Quitter brusquement la vie -austère, presque monacale, à laquelle elle était habituée et qu'elle -supportait du reste impatiemment, pour devenir la commensale, la pupille -si l'on peut dire de la duchesse de Boufflers, était pour la jeune -marquise une aventure assez périlleuse. - -Une grande fortune, un grand nom, un grand état dans le monde, donnaient -à la duchesse une situation des plus brillantes et attiraient chez elle -toute la société. C'était assurément une des femmes les plus -spirituelles de son temps, une des plus aimables; mais elle avait peu -d'égards pour la morale vulgaire et ses moeurs passaient pour fort -relâchées. - -Qu'allait devenir la jeune femme dans ce milieu élégant, raffiné et -perverti? Quelles leçons allait-elle puiser auprès de cette duchesse -entourée d'hommages intéressés et dont le comte de Tressan, le poète -mondain, avait osé écrire: - - Quand Boufflers parut à la cour, - On crut voir la mère d'Amour. - Chacun s'empressait à lui plaire - Et chacun l'avait à son tour. - -Et puis les deux dames étaient toutes deux fort séduisantes, pleines -d'esprit, de charme. N'y allait-il pas avoir conflit d'intérêts ou de -succès? C'était une épreuve bien dangereuse et qui pouvait fort mal -tourner. - -Mais la duchesse avait trop bonne opinion d'elle-même pour craindre une -rivalité. Au lieu de s'abaisser à une mesquine jalousie, elle se montra -fort aimable pour sa jeune parente; elle lui facilita, de toutes -manières, son entrée dans la société et, loin de chercher à l'éclipser -et à l'écraser de sa supériorité, elle l'aida de tout son pouvoir. - -La jeune femme, sous l'égide de la duchesse, pénétra donc dans les -cercles les plus brillants; elle fut présentée à la cour; elle fit -connaissance avec les hommes de lettres les plus célèbres, Voltaire, -Montesquieu, le président Hénault, Tressan qu'elle devait plus tard -retrouver en Lorraine. - -Ce séjour dans une société éminemment raffinée développa -prodigieusement, chez Mme de Boufflers, ses aptitudes naturelles. Au -contact de tous les hommes distingués et de toutes les femmes -charmantes qu'elle fut appelée à fréquenter, elle acquit ce ton parfait -et ces manières incomparables qu'on ne trouvait qu'à Versailles et, en -même temps, ce goût des lettres et des arts qui allait faire le charme -de la cour de Lorraine. - -Pendant que Mme de Boufflers goûtait à Paris les agréments d'une société -choisie, les plus graves événements se passaient en Lorraine. - -Stanislas, malgré son désir ardent de vivre en paix, de se consacrer -uniquement au bonheur de ses sujets et au sien propre, allait éprouver -bien des soucis. Un instant, il put se croire revenu aux pires jours de -son existence, il se vit à deux doigts de sa perte. - -Depuis son arrivée en Lorraine, de nombreux motifs de mécontentement et -de plaintes s'étaient élevés contre la nouvelle administration, et la -noblesse, aussi bien que les simples habitants, étaient venus plus d'une -fois porter leurs doléances jusqu'aux pieds du roi de Pologne. - -Si les Lorrains avaient eu l'espoir de conserver leurs lois, leurs -usages, leurs traditions, ils furent bien vite détrompés. M. de la -Galaizière n'eut qu'un but: transformer les deux duchés le plus -rapidement possible en une province française. Il prit des mesures qui -choquèrent les habitants et leur rendirent le nouveau régime de plus en -plus pénible. Aussi les protestations s'élevèrent-elles de tous côtés, -mais ce fut en vain. - -La situation du chancelier n'était pas commode; lui-même écrivait à -Fleury, le 17 mars 1740: - -«Je ne puis dissimuler à V. E. que les difficultés ne soient très -grandes. Il ne s'agit de rien moins, Monseigneur, que de rétablir le -règne de la justice, du bon ordre et de la subordination dans un pays -d'où ils étaient bannis, et de sevrer la noblesse des bienfaits du -prince quand elle ne les aura pas mérités par des services. - -«Vous sentez, Monseigneur, combien une telle entreprise doit m'attirer -de contradictions et me susciter d'ennemis. J'assure de nouveau V. E. -que je m'étudierai sans cesse à employer tous les ménagements -compatibles avec l'autorité, pour adoucir ce qu'un si grand changement -entraîne nécessairement de rude après soi...» - -La noblesse lorraine avait bien des sujets de plaintes; mais le coup qui -lui fut peut-être le plus douloureux, parce qu'il la touchait dans sa -fortune, c'est l'édit sur l'exploitation des bois. Cet édit lui causait, -en effet, le plus grave préjudice, car elle possédait et exploitait la -plus grande partie des vastes forêts qui couvraient le pays. C'est sur -cette importante question que les récriminations furent les plus -violentes. Il fut même décidé que des plaintes officielles seraient -adressées au ministre du roi de France, en même temps que l'on ferait -appel au grand-duc de Toscane, comme ancien souverain de la Lorraine. - -Stanislas était très ému de cette situation. Il reçut un jour la visite -de MM. de Raigecourt et d'Haussonville qui l'assurèrent que Fleury -désavouait hautement tout ce qui se faisait; ils reprochèrent au roi -d'opprimer la noblesse: «Le blâme en retombera sur votre règne, lui -dirent-ils; il sera à jamais en exécration à la nation[66]». - - [66] Saint-Lambert se faisait l'interprète des sentiments de - haine que l'on éprouvait pour M. de la Galaizière lorsqu'il - écrivait: - - J'ai vu le magistrat qui régit ma province, - L'esclave de la cour et l'ennemi du prince, - Commander la corvée à de tristes cantons, - Où Cérès et la faim commandaient les moissons. - -Le malheureux Stanislas, à la suite de cette entrevue, resta dans une -agitation terrible et il ne put fermer l'oeil de la nuit. Dès la -première heure, il fit appeler la Galaizière; mais ce dernier le rassura -complètement en lui montrant les lettres approbatives du cardinal: «Je -respire, lui dit le roi. Je vois bien qu'on ne cherche qu'à vous rendre -la victime de tout ceci; mais, puisque vous êtes approuvé de Son -Eminence, je vous soutiendrai[67]». - - [67] Aff. étrang., Lorraine, 2 avril 1740. - -A ce moment survint un événement inattendu qui vint mettre à néant -toutes les espérances de la noblesse lorraine. - -L'empereur Charles VI mourut. La France refusa de laisser exécuter la -_Pragmatique sanction_ qu'elle-même avait acceptée, et la guerre -commença entre la France et l'Empire. - -La situation était des plus graves. Si les Lorrains s'étaient résignés, -en apparence, au nouvel ordre de choses, la plupart étaient prêts, à la -première occasion favorable, à secouer le joug qui pesait si lourdement -sur eux. - -Ce n'était pas le moment, dans cette période incertaine et troublée, -d'écouter les doléances de la noblesse et d'ébranler le pouvoir de M. de -la Galaizière. Aussi la cour de France s'empressa-t-elle d'approuver -tous ses actes et de le confirmer dans son autorité souveraine. - -La France se conduisit en Lorraine comme en pays conquis. Non seulement -elle leva dans le pays de nombreux régiments qui furent incorporés dans -l'armée française, mais elle accabla d'impôts de tous genres les sujets -de Stanislas; on les contraignit à fournir d'immenses approvisionnements -pour les armées; on leur fit payer par deux fois l'impôt du vingtième, -bien que la Lorraine, de l'aveu de tous, dût en être exemptée -puisqu'elle ne faisait pas encore partie du royaume de France, etc. - -Ces exactions véritables surexcitèrent encore davantage les habitants -des deux duchés; tous faisaient des voeux pour le succès des armes de -Marie-Thérèse. - -En 1743, les Autrichiens, sous les ordres de Charles de Lorraine, frère -de François III, s'approchèrent de la frontière de l'est du côté de la -Sarre. L'effroi fut grand à la cour de Lunéville quand le prince annonça -publiquement qu'il allait pénétrer dans les anciens États de son frère, -aider les populations à secouer le joug qui les opprimait et les rendre -à leur ancienne dynastie. - -A Lunéville, on s'empressa d'armer les remparts, de creuser des fossés, -enfin de mettre la ville en état de résister à un coup de main. Douze -pièces de canon, qui étaient dans les bosquets, furent placées devant la -grille du château. On faisait des patrouilles dans les rues et l'on -arrêtait volontiers les bourgeois attardés. L'émotion était à son -comble. - -La reine Catherine, effrayée, ne voulut pas s'exposer à soutenir un -siège; elle se réfugia à Nancy et descendit chez l'abbé de Choiseul, en -attendant que le château qui n'avait pas été habité depuis longtemps fût -en état de la recevoir. Le roi de Pologne vint la rejoindre peu de temps -après (août 1743). - -Heureusement, l'alarme fut de courte durée; à l'automne, Stanislas qui -s'ennuyait à Nancy put rentrer à Lunéville. - -Mais, au printemps de 1744, la situation s'aggrava de nouveau et devint -même plus critique encore. Un chef d'aventuriers croates, le baron de -Mentzel, publia une proclamation où il annonçait aux Lorrains son -arrivée prochaine, et où il les menaçait de livrer leur pays au pillage -s'ils ne se déclaraient immédiatement pour leurs anciens souverains. - -Ces menaces étaient superflues. Les troupes autrichiennes n'avaient qu'à -se montrer pour qu'une formidable insurrection éclatât en Lorraine. - -La noblesse n'était pas moins mal disposée que le peuple. Une lettre de -M. de la Galaizière à Fleury indique bien ses sentiments. Voici ce que -le chancelier écrivait à propos du marquis et de l'abbé de Raigecourt -dont les propos violents contre le gouvernement de Stanislas avaient -fait scandale: - -«Vous paraissez surpris de ce qu'ayant l'un et l'autre des bienfaits du -roi, ils ne sont rien moins qu'affectionnés à son service; mais tel est -le caractère du gros de cette nation; les bienfaits qu'elle désire avec -plus d'ardeur qu'une autre, qu'elle recherche quelquefois même avec -bassesse, ne l'attachent point; j'en fais depuis longtemps l'expérience; -la reconnaissance n'est pas la qualité dominante dans cette province... -Si on voulait punir MM. de Raigecourt, il faudrait étendre le remède à -bien d'autres sujets de pareille étoffe.» - -Avec un entourage aussi suspect, Stanislas ne vit qu'à demi rassuré et -ses jours s'écoulent dans les transes. A la moindre victoire, il -proclame que l'armée française est «composée d'autant de héros que de -soldats»; à la moindre défaite, «il s'en remet à la Providence» et -prépare en hâte ses paquets. - -Au printemps de 1744, le roi et toute la cour s'installent à la -Malgrange, près de Nancy, d'où il était plus facile de s'enfuir sans -faire d'éclat. L'on y vivait dans une tranquillité relative, attendant -toujours d'heureuses nouvelles qui n'arrivaient pas, lorsque tout à -coup, le 3 juillet, le roi apprend par un courrier du maréchal de Coigny -que le prince Charles a passé le Rhin à Spire, à la tête de 80,000 -hommes. Il en reste si «étourdi» qu'à son ordinaire il s'en «remet à la -Providence». - -Le 6, un autre courrier apporte la nouvelle que les ennemis se sont -emparés des lignes de Wissembourg. Les troupes françaises ont été -partout repoussées. La situation est si menaçante que le maréchal de -Belle-Isle prévient Stanislas qu'il ne répond plus de sa sécurité. - -Le courrier arrive à minuit et est reçu par le duc Ossolinski. On -réveille aussitôt le roi et on commence sans plus tarder les préparatifs -de départ. La terreur était générale, tout le monde était convaincu que -les duchés envahis allaient échapper à la France. - -Le jour même, à trois heures de l'après-midi, la reine Opalinska prenait -la fuite, accompagnée de Mmes de Linanges et de Choiseul; elle allait -chercher un refuge à Meudon. Stanislas, auquel l'âge et la douceur de sa -nouvelle vie avaient enlevé le goût des aventures, voulait à tout prix -l'accompagner; mais M. de la Galaizière s'y opposa et il le supplia de -ne pas donner lui-même le signal du découragement. Tout ce qu'il put -obtenir, c'est que le roi chercherait un abri derrière les murs de Metz. - -Le soir même, en effet, le souverain terrorisé quittait la Malgrange et, -après avoir voyagé toute la nuit, allait s'enfermer dans la citadelle de -Metz avec son trésor et quelques courtisans. - -Un seul homme se montra à la hauteur des circonstances et ne perdit pas -la tête au milieu de l'affolement général: ce fut M. de la Galaizière. - -Seul, sans ordres, sans appui, sans armée, abandonné par ceux qui -auraient dû le seconder et partager ses dangers, il n'hésita pas à -prendre toutes les mesures que commandait la gravité des circonstances. -Il fit face à tout et s'arrangea de façon à pouvoir attendre les secours -qu'il avait demandés en toute hâte. - -Il groupa à la hâte quelques milices lorraines, enrégimenta les ouvriers -des salines et les répartit dans les quelques régiments qui lui -restaient de façon à s'assurer de leur fidélité. Tous les passages de -montagne furent occupés; des fortifications en terre, des abatis -d'arbres élevés sans perdre une minute de tous côtés; bref, en quelques -jours, grâce au zèle et à l'activité prodigieuse de son chancelier, la -Lorraine fut à l'abri d'un coup de main et préservée des incursions des -coureurs ennemis. - -La promptitude et l'énergie de ces mesures sauvèrent le pays. - -A la nouvelle de l'invasion de la Lorraine Louis XV, qui était en -Flandre avec l'armée, accourut pour porter secours au maréchal de -Coigny. - -Un événement imprévu vint fort à propos modifier complètement la -situation. Le roi de Prusse envahit la Bohême, et le prince Charles fut -obligé de repasser le Rhin en toute hâte pour aller défendre le -territoire de Marie-Thérèse. - -La Lorraine était sauvée. Stanislas, remis de son effroi, rentra dans -ses États. - -A peine était-il réinstallé à Lunéville qu'il apprit que son gendre, en -arrivant à Metz, était tombé gravement malade. On connaît les détails de -la maladie du roi, sa conversion, le renvoi de Mme de Châteauroux, -l'arrivée en toute hâte de Marie Leczinska et du dauphin. - -La première entrevue du roi et de la reine fut touchante. Louis XV -embrassa Marie Leczinska et lui demanda humblement et à plusieurs -reprises pardon de sa conduite et des peines qu'il lui avait causées. - -Cependant la maladie prit tout à coup une tournure favorable, et, dans -les premiers jours de septembre, le roi était complètement rétabli. - -Les vieilles dames de l'entourage de la reine, électrisées par une -réconciliation qu'elles croyaient définitive, commirent mille -maladresses et se couvrirent de ridicule. Elles remirent du rouge, -enlevèrent «le bec noir» de leurs cheveux et se mirent à porter des -rubans verts, symbole d'espérance. Dans l'attente «d'un glorieux -événement», on mettait chaque soir deux oreillers sur le traversin de la -reine. - -Le roi, auquel ce manège ne put échapper, s'en agaça, et il recommença à -être fort maussade. Et puis, maintenant qu'il était guéri, il était -honteux du spectacle qu'il avait donné, de sa pusillanimité, de sa -vilaine conduite vis-à-vis de Mme de Châteauroux. Il en voulait à tout -le monde, à l'évêque de Metz, à son confesseur le Père Pérusseau, à la -reine elle-même. Il devint plus sombre et plus mélancolique chaque jour. - -Enfin il envoya la reine faire une visite à son père, et il lui promit -de la rejoindre le lendemain. - -Marie Leczinska partit de Metz le 28 septembre, à onze heures du matin; -elle arriva le soir même à Lunéville. - -Le lendemain, à huit heures du soir, Louis XV faisait à son tour son -entrée dans la ville, aux acclamations du peuple et au son du canon. - -Le roi de Pologne souhaita la bienvenue à son gendre à la descente du -carrosse. Le soir, il y eut cavagnole comme à Versailles, puis -illumination, feux d'artifice et l'on tira de nombreuses fusées sur la -terrasse du château. - -Malgré la variété de ces divertissements et l'affabilité de la -réception, Stanislas ne put obtenir de son hôte une parole aimable. -C'est à peine si Louis XV demanda à aller saluer la reine Catherine, -qu'un asthme retenait dans ses appartements. En vain lui présenta-t-on -les plus jolies femmes de la cour, il n'adressa la parole à aucune, et -il y en eut même plusieurs qu'il refusa de recevoir. - -Stanislas installa son gendre dans ses propres appartements, et quant à -lui il alla se coucher «secrètement» dans un petit entresol de la -garde-robe. - -Le lendemain, le roi était de plus méchante humeur encore, s'il est -possible; rien ne put le divertir. - -C'est en vain que le bon Stanislas fait visiter à son hôte toutes ses -maisons de campagne; c'est en vain qu'il croit l'amuser par la vue des -jets d'eau, des grottes, des rocailles qui peuplent le parc et les -environs: Louis XV reste impassible. Dans ces promenades, le roi de -France est à cheval; le roi de Pologne, comme d'habitude, dans la petite -voiture à un cheval qu'il conduit lui-même. - -A l'encontre de son maître, la Galaizière est d'une humeur charmante. Il -donne des réceptions, invite les dames à dîner et à souper, leur fait -mille galanteries; il tient un grand état de maison[68]. - - [68] L'appartement qu'il occupait dans l'aile du château ayant - été brûlé en janvier 1744, il logeait à ce moment dans - l'appartement appelé «du cardinal de Rohan» parce qu'on le - réservait à ce prélat lors des visites qu'il faisait à la cour de - Lunéville. - -Pendant le séjour de Louis XV à Lunéville, surgit une question -d'étiquette assez plaisante. - -Le cardinal de Tencin était arrivé et il mangeait à la table du roi de -Pologne. Les cardinaux avaient le droit d'avoir un fauteuil devant les -rois de Pologne. Le cardinal de Fleury en avait un à Meudon, le cardinal -de Rohan en avait un aussi quand il venait à Lunéville. On présenta donc -un fauteuil au cardinal de Tencin qui refusa et prit une chaise à dos. -Malgré cette marque de modestie, les ducs qui étaient présents, MM. de -Gesvres, de Villars, etc., ne voulurent pas manger avec le roi, à cause -de «la chaise à dos» du cardinal de Tencin. Pour éviter de nouvelles -tracasseries, le lendemain on alla dîner au kiosque; là il n'y avait -point de cérémonie et tout le monde eut des chaises à dos, ce qui calma -l'effervescence. - -Après un séjour de trois jours rendu plutôt pénible par son invariable -mauvaise humeur, Louis XV annonça son départ. - -Le 2 octobre, après avoir passé une revue des gendarmes et dîné au -château de Chanteheu, il partit pour Strasbourg. Il avait complètement -négligé d'aller faire ses adieux à la reine Opalinska, toujours -souffrante. Ce procédé choqua vivement toute la cour. Il est probable -qu'en route Louis XV réfléchit à l'inconvenance de sa conduite, car il -envoya un courrier pour demander des nouvelles de sa belle-mère[69]. - - [69] Après avoir fait capituler la ville de Fribourg, Louis XV - revint à Paris. Il y fit son entrée le 13 novembre, et fut reçu - au milieu d'acclamations enthousiastes. On lui donna des fêtes - splendides. Quelques jours après, Mmes de Châteauroux et de - Lauraguais étaient rappelées à la cour et rentraient en - possession de toutes leurs charges; tous ceux qui avaient pris - parti contre elles furent exilés. Au moment où la favorite - triomphait et reprenait tout son pouvoir, un coup inattendu - l'enlevait à l'affection du roi. Atteinte dans les premiers jours - de décembre d'une fièvre maligne, la pauvre femme succombait le 8 - décembre. - -Le 9 octobre, Marie Leczinska reprenait tristement la route de -Versailles et Stanislas, qui jamais ne se séparait sans chagrin de cette -fille chérie, la suivit jusqu'à Bar-le-Duc[70]. - - [70] De 1745 à 1748, la guerre continua, entremêlée de succès et - de revers. Le 13 septembre 1745, François de Lorraine, grand-duc - de Toscane, mari de Marie-Thérèse, fut élu à Francfort roi des - Romains, puis empereur d'Allemagne. - - La guerre n'ayant plus d'objet, la paix fut signée le 18 octobre - 1748. - -De l'aveu général, M. de la Galaizière avait sauvé le pays de -l'invasion; on dut le récompenser des services éminents qu'il venait de -rendre. Sa faveur n'eut plus de bornes. Un de ses frères, M. de Chaumont -de Lucé, fut, sur les instances de Stanislas lui-même, nommé envoyé de -France près de la cour de Lorraine; un autre, M. de Mareil, celui qui -commandait le Royal-Lorraine et qui avait brillamment combattu les -Impériaux, fut nommé maréchal de camp et lieutenant du roi; sa soeur, -qui était religieuse, fut nommée coadjutrice du couvent où elle -résidait; le plus jeune de ses fils, qui n'avait que sept ans, reçut la -riche abbaye de Saint-Mihiel, devenue vacante par la mort d'Antoine de -Lenoncourt. Quelque temps après, Stanislas donnait encore à son sauveur -la terre de Neuviller, érigée en comté, et la Galaizière en fit une des -plus belles propriétés de la province. - -Naturellement le chancelier devint plus puissant que jamais et tout plia -sous son autorité. Stanislas, dont le rôle avait été loin d'être -brillant, ne chercha plus à lutter contre un homme dont il reconnaissait -la supériorité et il lui abandonna sans réserve le pouvoir absolu. - -Pendant que ces événements se déroulaient en Lorraine, Mme de Boufflers -avait poursuivi à Paris le cours de ses succès mondains; elle s'était -initiée à la société parisienne la plus séduisante et la plus raffinée -et, par le charme de son esprit autant que par ses attraits physiques, -elle y avait obtenu de grands succès. - -De nouveaux deuils, et non des moins cruels, étaient venus la frapper -pendant cette période agitée. - -Le 24 juin 1744, son oncle, le marquis de Beauvau, colonel du régiment -de la reine, s'était fait tuer bravement à la prise du chemin couvert de -la ville d'Ypres, en Flandre. - -L'année suivante, nouvelle douleur encore. Le 14 mai 1745, en même temps -qu'elle apprenait la victoire de Fontenoy, on lui annonçait la mort de -son frère Alexandre, âgé de vingt ans. Le jeune homme avait été tué -glorieusement à la tête du régiment de Hainaut qu'il commandait. - -C'est à peu près vers cette époque que Mme de Boufflers revint en -Lorraine; elle y était rappelée par le soin de ses intérêts et aussi -pour remplacer à la cour sa soeur, Mme de Montrevel, dont le caractère -altier n'avait pu longtemps s'accommoder de l'humeur revêche de la -vieille reine. - -A la suite de difficultés avec Mme de Montrevel, Stanislas en effet -avait jugé qu'elle ne pouvait plus conserver ses fonctions de dame du -palais; mais, comme il était important de ne pas se brouiller avec une -famille aussi puissante que celle des Craon, le roi chercha à lui -obtenir une compensation par l'intermédiaire du cardinal de Fleury. Il -écrivit à ce dernier: - - «Lunéville, le 5 février 1742. - - «Je ne sais si vous savez que, par des raisons indispensables, la - reine mon épouse s'est séparée avec Mme de Montrevel, qui a été à - son service, en observant néanmoins tout ce que la bienséance et la - considération que nous avons pour la maison de Craon pouvait exiger - dans un pareil cas. - - «La reine même, étant disposée de donner personnellement à Mme de - Montrevel les marques de son amitié, hormis celui de la reprendre à - son service, voudrait lui procurer une douceur qui dépend de vous: - c'est un logement au Louvre, moyennant lequel cette dame fixerait - son séjour à Paris. Vous sentez par votre propre coeur généreux la - satisfaction que vous donnerez à la reine si vous lui donnez - occasion de faire connaître le sien à Mme de Montrevel, malgré le - mécontentement qu'elle en a eu, en lui faisant sentir votre grâce - accordée en sa faveur. Je me flatte que vous ne me la refuserez - point, par le plaisir que vous avez d'obliger celui qui est de tout - son coeur, de Votre Eminence, le très affectionné cousin. - - «STANISLAS, roi.» - -Au dos de cette lettre, la reine Catherine écrivit à son tour: - - «Le roi vous ayant expliqué mes sentiments au sujet de Mme de - Montrevel, je n'y joigne, sinon que je me flatte de l'obtenir de - l'amitié de Votre Eminence, étant de tout mon coeur sa très - affectionnée cousine et amie. - - «CATHERINE.» - - - - -CHAPITRE VIII - -(1745 à 1747) - - Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de - Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux. - - -A partir de 1745, une transformation complète s'opère en Lorraine. Les -derniers événements ont prouvé aux habitants que tout espoir de -retrouver leur ancienne nationalité est perdu et que leur sort est -irrévocable. Ils s'inclinent donc devant la destinée et cherchent à -s'accommoder le mieux possible du régime qui leur est imposé. - -Quant à Stanislas, rassuré désormais sur l'avenir, il reprend bien vite -ses paisibles habitudes et il poursuit plus que jamais l'oeuvre qu'il a -si habilement commencée: il s'efforce de rallier au nouveau régime la -noblesse et le peuple et de transformer sa cour en une cour élégante et -lettrée. - -L'essor qu'il sut donner au commerce, à l'industrie; l'intelligence avec -laquelle il favorisa les arts; les travaux considérables qu'il fit -entreprendre et les embellissements dont il orna Lunéville et Nancy -amenèrent la prospérité et la richesse dans le pays, et attirèrent au -roi de Pologne bien des partisans. L'éclat et le renom dont il sut -entourer la cour de Lunéville ne lui furent pas non plus inutiles; on -était flatté d'appartenir à ce petit pays dont toute l'Europe parlait -avec envie et éloges. - -En même temps que par ses bienfaits, sa simplicité, sa bonhomie -Stanislas ramenait peu à peu à lui la population lorraine, par des -titres et des faveurs habilement distribués il s'attachait toute la -noblesse du pays. - -Bien des nobles qui, au début, s'étaient tenus farouchement à l'écart, -se montraient moins irréconciliables. Vivre près du souverain est -toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agréable; on -disait merveille des fêtes qui s'y donnaient. N'était-ce pas folie de ne -pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indéfiniment -devant l'inévitable? - -Bientôt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des -charges à la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec -bonheur s'élargir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion -s'opère et que disparaît progressivement l'hostilité du début. - -En même temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse -qui avait si souvent fréquenté la cour de Versailles ou celle de -Lorraine, au temps du duc Léopold, les moeurs s'adoucissaient; l'élément -polonais, d'abord si prépondérant, était peu à peu écarté; le roi -s'efforçait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de -lettres, des philosophes, des savants et toute une pléiade de femmes -jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces -formes raffinées et ce goût des lettres et des arts qui devaient -quelques années plus tard la faire briller d'un si vif éclat. - -Lunéville devient un Versailles au petit pied, une réduction de la cour -de Louis XV. Il y a une maîtresse officielle comme à Versailles; des -courtisans, des poètes, des écrivains comme à Versailles; des -représentations, des chasses comme à Versailles. Fontainebleau, -Compiègne, Marly, Rambouillet sont remplacés par Commercy, la Malgrange, -Einville, Chanteheu, etc. - -Mais, à la différence de Versailles, tout ce pompeux décorum n'est qu'en -façade, toute cette représentation extérieure n'est qu'apparente. -Lunéville est une cour bon enfant, simple, où chacun vit à sa guise, et -sans souci de l'étiquette. - -On y trouve réunis tous les contrastes: religion, impiété, austérité, -galanterie; tout s'y rencontre et s'y mêle, sans heurt, sans choc, sans -éclat. - -On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion -étroite; on y débite des tirades philosophiques qui en France vous -auraient valu la Bastille et le pilori; en même temps on y rencontre des -processions que suit avec componction toute la cour. - -C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se -passe sous l'oeil bienveillant et paternel de Stanislas. - -Nous avons vu dans un précédent chapitre que le roi de Pologne, malgré -l'ardeur de ses convictions religieuses et en dépit de la reine -Opalinska, ne dédaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgré -l'indignation de la vieille reine, amener avec lui, à Lunéville, la -duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite. - -Par goût, par tempérament, le roi aimait les femmes avec passion. Son -âge, il est vrai, avait calmé l'ardeur de ses appétits; mais il n'était -pas sans éprouver de temps à autre des retours terrestres. Et puis, ne -devait-il pas quelque chose à son rang, à sa situation, au prestige qui -était une des obligations de sa charge? Tous les souverains d'Europe, se -conformant à l'usage établi par Louis XIV, avaient une maîtresse -attitrée; c'était devenu une fonction de la cour réglée par le -cérémonial, l'étiquette. Un roi avait une maîtresse comme il avait un -grand chambellan, un maître des cérémonies, un confesseur; il n'était -même point nécessaire qu'elle fût jolie: il suffisait qu'elle sût -représenter et remplir sa charge avec dignité. - -Stanislas n'avait pas cru pouvoir déroger à un usage aussi constant, -aussi bien établi. - -Après avoir beaucoup aimé la duchesse Ossolinska, le roi s'aperçut un -jour qu'elle l'ennuyait; et, comme «il avait besoin d'être diverti», il -passa à de nouvelles amours, non sans éprouver de la part de -l'abandonnée force reproches et scènes violentes. Il imagina de -remplacer la duchesse par la propre dame d'honneur de la reine, la -comtesse de Linanges, Polonaise assez peu civilisée, grosse, courte, -camarde, et qui à première vue ne paraissait guère susceptible de -remplir convenablement le nouvel emploi qu'on lui confiait. - -Stanislas, habitué aux formes un peu sauvages des Polonaises, s'éprit -quand même de Mme de Linanges; mais l'intrigue fut de courte durée, et -bientôt le roi jeta les yeux sur des beautés plus séduisantes. - -Son séjour à Meudon l'avait déjà initié aux grâces des dames françaises. -Quand il se trouva à Lunéville entouré de ces Lorraines si spirituelles -et si fines, qui toutes, ou à peu près, avaient été formées aux belles -manières de la cour de Versailles, il subit peu à peu leur influence et -il se détacha insensiblement de ses amies polonaises. On prétend que, -grâce à la facilité de moeurs qui régnait alors, il ne trouva pas de -cruelles. Comment s'aviser de résister à un souverain qui vous a -distinguée? - -S'il faut en croire la chronique scandaleuse de l'époque, Mme de -Bassompierre, soeur de Mme de Boufflers, ne fut pas insensible aux -instances royales; Mme de Cambis, nièce de Mme de Boufflers, aurait eu -également des bontés pour le roi; enfin, un certain nombre de «haultes -et puissantes dames» ne dédaignèrent pas la faveur du monarque jusqu'au -jour où se leva éblouissante et sans rivale l'étoile de Mme de -Boufflers. - -Depuis son retour en Lorraine Mme de Boufflers, autant par goût que par -les nécessités de sa charge, ne quittait guère la cour; elle était de -toutes les réunions, de toutes les fêtes, et elle y apportait avec -l'agrément de sa personne toutes les grâces de son esprit. Mais comme, -consciente de sa valeur, elle ne faisait rien pour briller, on ne lui -accorda pas tout d'abord la justice qu'elle méritait. Seul, le brillant -chancelier sut la remarquer, l'apprécier, et l'on assure qu'il rendit à -la jeune femme des hommages empressés. Il était homme du monde, fort -bien de sa personne, spirituel, intelligent; rien d'étonnant à ce que -Mme de Boufflers ait été touchée de ses soins et qu'elle ne se soit pas -montrée plus cruelle qu'il n'était d'usage à cette époque. Bientôt M. de -la Galaizière passa pour un heureux vainqueur. - -Mais Stanislas, qui n'avait pas trouvé le bonheur tel qu'il le cherchait -dans les liaisons plus ou moins éphémères qui avaient succédé au règne -de la duchesse Ossolinska, ne resta pas longtemps insensible à la beauté -et à l'esprit de la jeune marquise. Il s'éprit bientôt pour elle d'un -goût des plus vifs et il se posa en rival de son chancelier. - -Stanislas avait alors 63 ans; mais son âge ne l'empêchait pas d'être -encore très aimable, très gai et d'une galanterie plus séduisante que -celle de bien des jeunes gens de sa cour. Il n'avait pas encore été -envahi par l'obésité, et l'on retrouvait aisément des traces de sa -beauté d'autrefois. Puis il avait un passé romanesque, une auréole de -gloire militaire, enfin il était Roi! - -Mme de Boufflers, qui ne se piquait pas de fidélité conjugale, ne se -piquait pas davantage de fidélité envers un amant. Elle vit qu'elle -allait jouer un rôle considérable en Lorraine et elle ne résista pas au -plaisir de dominer. M. de la Galaizière fut sacrifié. - -La marquise fit évincer toutes les maîtresses qui avaient tenu l'emploi -jusqu'alors; il y eut naturellement des pleurs et des grincements de -dents. La duchesse Ossolinska, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de -ramener un infidèle, eut de si terribles vapeurs qu'elle en faillit -devenir folle. Tout fut inutile. Mme de Boufflers triompha et bientôt -elle fut en possession du titre, non de maîtresse _déclarée_, ainsi -qu'il était d'usage à la cour de France, mais de maîtresse avérée, et -elle domina sans rivalité et sans partage. Elle reprenait une fonction -qui devenait pour ainsi dire héréditaire dans sa famille et qu'elle -conserva jusqu'à la mort du roi. - -Si Mme de Boufflers n'est plus, à cette époque, la toute jeune femme -dont nous avons déjà fait le portrait; si les années lui ont déjà enlevé -la fraîcheur de la prime jeunesse, elle n'en est pas moins restée fort -séduisante et supérieure par son charme aux plus belles. Elle possède -toujours une blancheur de teint éblouissante, des cheveux magnifiques, -une taille divine, une figure d'enfant pleine d'agrément. La légèreté de -sa démarche, l'élégance de ses manières, l'extrême vivacité de sa -physionomie la rendent délicieusement jolie et agréable. Elle a près de -trente-quatre ans; personne n'oserait lui en donner plus de vingt. - -Son portrait physique est peu facile à faire, mais comment la peindre au -moral? Elle est si vive, si alerte, si primesautière! Son âme est, comme -sa physionomie, toujours en mouvement; on ne peut la saisir. - -Elle est douée d'un esprit supérieur, à la fois fin, juste, gai, -original. Tous ceux qui l'approchent sont unanimes à dire qu'il surpasse -sa beauté. Et cependant, c'est la nature même; jamais aucun soin, aucun -apprêt, aucune recherche. - -Sauf avec ses amis les plus intimes, elle parle peu et on pourrait vivre -des siècles avec elle sans se douter de sa rare instruction; elle craint -de passer pour pédante; puis elle a toujours présente à la mémoire une -maxime tirée des proverbes de Salomon: «Le silence est l'ornement de la -femme.» Mais son silence même ne cache pas toujours son esprit; on le -voit percer dans les mouvements de son visage «comme une vive lumière à -travers un tissu délicat». - -Quand elle parle, il lui est impossible de le faire sans originalité; -toutes ses paroles sont inattendues, promptes, vives, pénétrantes. Elle -est dans la conversation d'une extrême mobilité, et on lui reproche, non -sans raison, de passer à chaque instant d'un sujet à un autre sans rien -approfondir. Cela tient à ce qu'elle est douée d'une surprenante -vivacité d'esprit et que la première apparition d'une idée la lui montre -tout entière, dans tous ses détails et dans toutes ses conséquences. - -Elle lit beaucoup, non pour s'instruire, mais pour s'exempter de parler. -Ses lectures se bornent à un petit nombre de livres favoris qu'elle -relit sans cesse: «Elle ne retient pas tout; mais il en résulte -néanmoins pour elle à la longue une somme de connaissances d'autant plus -intéressantes qu'elles prennent la forme de ses idées. Ce qui en -transpire ressemble en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut, -mais partout amusant et où il ne manque que les pages inutiles.» - -Comme toutes les femmes habituées à dominer, la marquise est assez -autoritaire, et elle supporte impatiemment les contrariétés; elle ne -veut pas d'obstacles à ses fantaisies. Cela ne l'empêche pas d'avoir des -amis très fidèles, très attachés et qui l'aiment profondément. Elle-même -est une amie sûre et, bien qu'elle ait parfois de l'humeur, on ne peut -lui reprocher de ne pas être constante dans ses attachements. - -Elle est trop en vue pour ne pas exciter la jalousie et l'envie; mais -elle semble ignorer ses ennemis et ne répond à la malveillance que par -l'indifférence ou le mépris; quand elle est trop ostensiblement -provoquée, elle riposte par quelque trait piquant, mais avec tant de -grâce et de sang-froid qu'on voit bien que l'offense n'a pu l'atteindre. - -Sans être méchante, elle a le trait mordant et, ses jours d'humeur, -mieux vaut ne pas s'exposer à ses railleries: «Elle a plus souvent -désespéré ses amants par ses bons mots que par ses légèretés», a écrit -d'elle M. de Beauvau. - -Une des plus nobles qualités de Mme de Boufflers est son -désintéressement. Elle n'use de son pouvoir et de son influence qu'en -faveur de ses amis. Bien que sa fortune soit plus que modeste, elle ne -songe pas un instant à profiter de sa situation pour l'augmenter; elle -ne demande jamais rien au roi et ne reçoit que les misérables 625 livres -que lui valent par an ses fonctions de dame du palais. Quant à -Stanislas, ravi de pouvoir se croire aimé pour lui-même, il ne songe pas -un instant à dédommager la marquise de son désintéressement et de sa -réserve. - -La conduite de Mme de Boufflers est d'autant plus méritoire qu'elle a -une passion malheureuse: elle aime le jeu, elle y perd souvent, et bien -des fois elle est cruellement gênée pour payer ses dettes. - -Son caractère, du reste, est à la hauteur des circonstances et elle -supporte vaillamment les coups du sort. De même que l'heureuse fortune -ne l'enivre pas, de même les revers, même les plus cruels, ne peuvent -l'abattre; elle conserve toujours la même égalité d'humeur, la même -liberté d'esprit, la même sérénité immuable. - -Son esprit aimable et son naturel dégagé de tout artifice rendaient son -commerce des plus agréables. Elle devint bientôt le centre de toutes -les attractions; elle fut l'âme de la petite cour de Lunéville, de cette -petite cour spirituelle et lettrée que Stanislas eut l'art de grouper -autour de lui, qu'elle eut l'art plus grand encore de retenir et -d'amuser. - -Le règne de Mme de Boufflers ne s'établit pas sans conteste, et elle eut -à lutter contre bien des oppositions, à vaincre bien des jalousies. - -Stanislas, qui était l'homme de tous les contrastes, ne se contentait -pas d'avoir en effet une maîtresse attitrée, il avait aussi un -confesseur, non moins attitré, le Père de Menoux. - -Le Père de Menoux, d'une bonne famille de robe, appartenait à la célèbre -Compagnie de Jésus, et il était fort digne d'en faire partie. Après -avoir professé les humanités dans différents collèges, il s'était adonné -à la prédication. Il avait vécu à la cour et savait par expérience -comment il en faut user avec les grands. Fin, subtil, retors, il était -doué de beaucoup d'esprit et d'une rare intelligence. N'abordant jamais -de face les questions délicates, usant toujours de moyens détournés, ne -se rebutant jamais, le Père de Menoux caressait l'espoir de devenir -tout-puissant à la cour de Stanislas et il poursuivait son but avec la -persévérance ordinaire à son Ordre. Il jouissait déjà d'une influence -presque absolue sur l'esprit de la reine; il ne lui restait qu'à gagner -le roi. - -Pour qui connaissait les sentiments religieux de Stanislas, cela -paraissait facile. Sa piété était grande et sa ferveur ne pouvait faire -de doute pour personne; il pratiquait ouvertement et scrupuleusement -tous les exercices exigés par l'Église. Le Père de Menoux crut donc -qu'il arriverait facilement à dominer complètement le pieux monarque, et -il n'attachait qu'une importance fort secondaire aux «passades» de son -royal pénitent. Mais quand il vit la violence de sa passion pour Mme de -Boufflers, pour cette femme si séduisante et d'une haute valeur -intellectuelle, il comprit qu'une influence rivale de la sienne se -dressait à la cour et qu'il fallait à tout prix la faire disparaître -s'il ne voulait lui-même passer au second plan. Si Stanislas n'exerçait -en Lorraine aucun pouvoir effectif, il avait cependant la libre -disposition de la feuille des bénéfices: ne serait-ce pas pitié de voir -ces riches revenus récompenser de condamnables voluptés et passer entre -les mains d'une famille avide, on ne le savait que trop? - -Mme de Boufflers faisait de son côté un raisonnement analogue. Comme -elle n'était pas d'humeur ni de caractère à se laisser diriger et à -passer à la remorque du jésuite, qu'elle entendait bien obtenir le -premier rang et le garder; comme, d'autre part, elle était trop franche -pour dissimuler, elle se disposa à entamer ouvertement la lutte et elle -ne laissa rien ignorer de ses intentions au Père de Menoux. - -La guerre éclata donc entre la maîtresse et le confesseur, violente et -acharnée, chacun usant au mieux de ses intérêts des armes à sa -disposition, le confesseur criant partout qu'il ferait chasser la -maîtresse, la maîtresse qu'elle ferait chasser le confesseur. - -Le Père de Menoux tonnait contre l'adultère! le double adultère! Il -menaçait Stanislas des peines les plus sévères de l'Église; il lui -faisait entrevoir pour l'éternité des châtiments terribles s'il ne se -hâtait de mettre un terme à une liaison coupable, scandaleuse et qui ne -pouvait exister sans remords. Ces rudes semonces laissaient le roi -terrifié et dans un état moral lamentable. - -Mais arrivait la maîtresse. Elle avait recours à des arguments moins -effrayants, mais plus persuasifs peut-être; elle rassérénait le roi et -lui rendait bien vite la confiance et la sécurité. Du reste, elle -exigeait, avec non moins d'énergie, le renvoi de l'insolent jésuite. - -Le pauvre Stanislas ne savait auquel entendre, et il était très -malheureux de ces querelles; il les trouvait fort déplacées, lui qui -savait si bien concilier le soin de son salut et le commerce intime des -dames, en particulier de Mme de Boufflers. - -Renvoyer la maîtresse adorée, celle qui faisait la douceur et la joie de -sa vie, mais il n'y voulait pas songer! De quoi s'avisait donc ce Père -de Menoux? Croyait-il donc si facile, à soixante-trois ans, de retrouver -une maîtresse jeune, charmante et spirituelle? - -Renvoyer le confesseur, Mme de Boufflers en parlait à son aise: ne -serait-ce pas offenser le Ciel? Était-il bien prudent de s'exposer à -des châtiments éternels pour des biens périssables? - -L'infortuné monarque avait beau agiter la question dans son esprit, la -retourner dans tous les sens, il n'y trouvait jamais qu'une solution -raisonnable: garder à la fois la maîtresse et le confesseur. - -Alors, il louvoyait, atermoyait, transigeait, cédant tantôt à l'un, -tantôt à l'autre. Un jour, le souci des biens terrestres occupait seul -le roi; alors la maîtresse triomphait, le confesseur paraissait perdu. -Le lendemain, Stanislas n'avait plus en tête que son salut éternel et -c'est la maîtresse qui tremblait. - -Ainsi, par un habile jeu de bascule, le roi parvenait sinon à satisfaire -les deux ennemis, du moins à ne pas trop les mécontenter, et il arrivait -à maintenir entre eux une paix apparente. - -Quelquefois, les jours où le Père de Menoux triomphait, il infligeait au -roi une retraite de quelques jours à la Mission de Nancy; le pieux -monarque s'y rendait docilement avec le ferme espoir d'obtenir enfin la -grâce de s'amender; mais, comme il s'y ennuyait fort, le résultat était -tout l'opposé de celui qu'on attendait: «Le roi, écrit Mme de la -Ferté-Imbault, avait d'autant plus besoin à son retour de la gaieté, de -la folie, et même de la dépravation de Mme de Boufflers.» La marquise, -qui n'épargne personne dans ses propos, ajoute méchamment mais -véridiquement: «Mme de Boufflers, par contre, profitait du temps de -retraite de Sa Majesté pour s'amuser à sa mode, et reprendre le train -d'autrefois avec M. de la Galaizière; de sorte qu'au total, le diable -n'y perdait rien.» - -Le résultat de ces querelles entre la maîtresse et le confesseur fut que -Mme de Boufflers et le Père de Menoux, dans leur ardent désir de -s'évincer mutuellement, cherchèrent à se créer des partisans et des -appuis. La question ne se borna plus à une misérable rivalité -d'influence entre une femme et un jésuite; elle s'agrandit, devint une -rivalité politique, et il y eut bientôt deux camps très tranchés à la -cour de Lunéville. - -Les philosophes, les hommes de lettres, les savants, la population et le -parti lorrain se groupèrent derrière Mme de Boufflers, ainsi que les -courtisans qui suivaient sa fortune. - -Le Père de Menoux au contraire était soutenu par le parti français: il -avait pour lui la reine de France, le dauphin, qui tous deux détestaient -la maîtresse, la Galaizière, Solignac, Thiange, Alliot, beaucoup de -courtisans et tous les fonctionnaires. - -Ces deux partis se détestaient et se faisaient une guerre sourde et -acharnée; tout l'art du gouvernement de Stanislas fut de maintenir la -balance à peu près égale entre eux et d'obtenir une paix apparente qui -le laissât jouir de la tranquillité à laquelle il tenait par-dessus -tout. - -Tout en ayant l'air de se tenir éloigné de toutes les intrigues et de -laisser la maîtresse et le confesseur se débrouiller comme ils -pouvaient, M. de la Galaizière soutenait secrètement le Père de Menoux. - -La situation du chancelier n'était pas sans offrir quelque embarras. Il -était, d'un côté, tenu à bien des égards vis-à-vis de Mme de Boufflers, -quand ce ne seraient que ceux d'un galant homme vis-à-vis d'une femme -qui a eu des bontés pour lui... et qui peut en avoir encore. D'un autre -côté, comment aurait-il pu soutenir les philosophes, ces hardis -novateurs qui menaçaient son oeuvre et le troublaient dans ses projets -de gouvernement? - -Mais il y avait donc des philosophes à la cour de Lunéville? Presque -autant que de jésuites. - -C'est encore un de ces contrastes qui existaient dans l'âme du bon -Stanislas; il était d'une piété étroite et rigoureuse et n'aimait rien -tant que de causer impiété avec les aimables païens qu'il attirait à sa -cour. - - - - -CHAPITRE IX - - La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes. - - -Voyons rapidement quels sont les personnages principaux de la petite -cour, ceux qui forment l'entourage immédiat et journalier du roi, ceux -qui composent sa société intime. - -Les femmes sont assez nombreuses: il y a d'abord la marquise de -Boufflers naturellement; puis ses soeurs, Mmes de Mirepoix, de -Bassompierre, de Chimay, de Montrevel; ses nièces, Mmes de Caraman et de -Cambis; puis la duchesse Ossolinska, la princesse de Talmont, la belle -comtesse de Lutzelbourg, la comtesse de Linanges; Mmes de la Galaizière, -de Lenoncourt, de Gramont, de Choiseul, de Raigecourt, des Armoises, de -Lambertye; Mmes Alliot, Héré, Durival, etc., etc. - -Nous ne parlerons pas des amis polonais du roi, on les connaît déjà; -puis, peu à peu, ils perdent du terrain, et se montrent plus rarement à -la cour. - -Les Français et les Lorrains sont les vrais courtisans de Stanislas. -Citons d'abord la Galaizière qui, en dehors de ses fonctions, est homme -du monde spirituel et séduisant; son frère, le comte de Lucé, homme -instruit, aimable, et que le roi affectionne tout particulièrement; sa -bonté, sa complaisance, la douceur de son caractère l'ont fait aimer de -toute la cour. Il est au plus mal avec le Père de Menoux, ce qui lui -vaut l'amitié de Mme de Boufflers. - -Le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, cumule ses devoirs -militaires dans l'armée française avec ses fonctions à la cour de -Stanislas; aussi se trouve-t-il bien souvent éloigné de la Lorraine. On -ne le voit à Lunéville qu'à de rares intervalles, mais personne ne se -plaint de son absence et pour cause[71]. - - [71] Mestre de camp, lieutenant du régiment d'Orléans-Dragons en - 1737, M. de Boufflers commanda à l'armée de Westphalie, sur les - frontières de Bohême et en Bavière, de 1741 à 1743; il finit - cette campagne en haute Alsace. Il commanda le régiment d'Orléans - à l'armée de Moselle en 1744, servit au siège de Fribourg et - passa l'hiver en Souabe. En 1745, il servit à l'armée du Bas-Rhin - et fut déclaré, au mois de novembre, brigadier. Employé à l'armée - du prince de Conti en 1746, il servit sur la Meuse, puis entre - Sambre et Meuse. Il assista à la bataille de Lawfeld en 1747 et - au siège de Maestrich en 1748. Maréchal de camp au mois de - janvier 1749, il se démit du régiment d'Orléans et quitta le - service. - -Le marquis du Châtelet, grand chambellan, est un vieux militaire, -indifférent, tatillon, vulgaire et qui n'a aucun agrément dans l'esprit. -Quand il n'est pas à l'armée, il vient à Lunéville, mais toujours seul, -sa femme, la divine Émilie, refusant obstinément de le suivre. Elle a, -nous le savons, d'autres occupations. - -Le secrétaire du roi est le chevalier de Solignac[72]. Stanislas l'aime -parce qu'il a été dès sa jeunesse uni à sa fortune et qu'il a partagé -tous les périls de sa vie aventureuse. Élève de Fontenelle, Solignac -aime les lettres, les arts et les cultive avec goût; il contribue -beaucoup au charme de la cour. C'est un homme instruit, dévoué et -discret. Stanislas l'a baptisé gaiement son «teinturier ordinaire», car -c'est lui qui est chargé de corriger les élucubrations politiques du -royal philosophe et de les mettre en bon français. - - [72] Pierre-Joseph de la Pimpie (1686-1773). - -Alliot, conseiller aulique et grand maître des cérémonies de Lorraine, -est l'intendant du palais. C'est un des personnages les plus modestes, -mais peut-être le rouage le plus important de la cour. C'est lui qui -règle toutes les dépenses, paye les serviteurs, maintient l'ordre et -l'économie dans le palais; c'est grâce à lui que Stanislas, avec un -revenu modeste, peut faire figure de roi et se livrer à mille fantaisies -coûteuses sans contracter de dettes[73]. - - [73] Les comptes du palais et ceux personnels à Stanislas étaient - arrêtés tous les huit jours; tous les vendredis, un conseil, - composé de cinq personnes et nommé conseil aulique, se réunissait - et réglait les comptes. - -Enfin, il y a dans l'entourage intime de Mme de Boufflers: son frère, le -prince de Beauvau; ses beaux-frères de Bassompierre, de Chimay; le -chevalier de Listenay, Devau, Saint-Lambert, l'abbé Porquet, etc. Mais -nous ne les citons que pour mémoire; nous en parlerons dans un prochain -chapitre. - -Ce ne sont pas seulement les personnages résidant en Lorraine qui font -les délices de la cour; les étrangers, les personnages de passage, -épisodiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, contribuent pour une large -part à l'agrément du cercle royal; ils y apportent l'imprévu et une -agréable diversité. - -C'est, à Lunéville, une succession incessante de visites, toutes plus -agréables les unes que les autres. - -D'abord les Lorrains qui résident à Versailles ont souvent le mal du -pays, et ils viennent, à tous propos, voir leurs parents ou leurs amis -et faire de longs séjours dans leur ancienne patrie; ils y transportent -les goûts, les moeurs, l'urbanité français. - -Puis, Lunéville n'est-il pas sur la route d'Allemagne, et aussi à -quelques lieues de Plombières, la plus célèbre station thermale du -dix-huitième siècle? - -Quel personnage marquant s'aviserait de se rendre en Allemagne ou -d'aller prendre les eaux de Plombières sans venir rendre hommage au roi -Stanislas, sans venir faire un séjour dans cette spirituelle petite -cour, dont la réputation grandit chaque jour et où l'on est sûr d'être -si bien accueilli? - -Stanislas est ravi de cet empressement universel; outre que toutes ces -visites flattent sa vanité, elles apportent dans sa vie une utile -distraction. Femmes de cour, grands seigneurs, philosophes, jésuites, -poètes, militaires, tout le monde est accueilli à Lunéville à bras -ouverts; on y est fêté, entouré, choyé, et on ne vous laisse quitter -cette cour rêvée sans la promesse formelle d'un retour prochain. - -On voit défiler à la cour de Lorraine nombre d'illustrations du monde, -des lettres et des arts. - -La princesse de la Roche-sur-Yon, de la maison de Condé, se rend presque -tous les ans à Plombières. Elle ne manque jamais de s'arrêter à la cour -de Stanislas et d'y faire un long séjour[74]. - - [74] Louise-Adélaïde de Bourbon, fille de Louis-François de - Bourbon, prince de Conti, et de Marie-Thérèse de Bourbon-Condé, - dite Mlle de la Roche-sur-Yon, née le 2 novembre 1696, morte le - 20 novembre 1750. - -M. de Belle-Isle, qui commande à Metz, et la maréchale, sont devenus -d'intimes amis du roi, qui écrit les lettres les plus tendres à son -«chérissime» maréchal; tous deux rendent de fréquentes visites à leur -royal voisin, et leur arrivée cause toujours une grande joie. - -Parmi les principaux hôtes qui viennent successivement charmer et -distraire la cour de Lunéville, il faut citer le prince de Conti, le -prince héritier de Hesse-Darmstadt, Mlle de Charolais; l'évêque de Toul, -Mgr Drouas de Boussey; le comte et le marquis de Caraman, le comte de -Stainville, le maréchal de Bercheny, un vieil ami de Stanislas, qui -demeure près de Châlons; Mgr de Choiseul-Beaupré, le maréchal de -Maillebois et son fils, etc., etc. - -Il y a au château de nombreux appartements destinés aux étrangers; mais -quelquefois l'affluence est telle qu'on ne peut loger tous les invités -et qu'il faut leur retenir des chambres à l'hôtel du _Sauvage_, le -meilleur de la ville. - -Beaucoup de visiteurs ne restent que quelques jours; d'autres font des -séjours prolongés. - -La marquise de la Ferté-Imbault vint un printemps accompagner Mlle de la -Roche-sur-Yon à Plombières; elles s'arrêtèrent naturellement à -Lunéville; elles ne devaient y demeurer que trois jours, mais elles se -plurent tellement dans ce «pays des fées» qu'elles y restèrent trois -semaines. Stanislas ne se lassait pas de causer avec la marquise, dont -l'esprit et la gaieté l'émerveillaient, du moins c'est elle qui le dit. -Elle avoue même naïvement qu'elle avait fait la plus forte impression -sur le roi, et qu'il éprouvait pour elle des sentiments très vifs. -Chaque matin, à neuf heures, il venait familièrement dans sa chambre -pour lui rendre visite, la traitant presque en camarade, s'amusant à lui -faire débiter mille folies, l'accablant de déclarations brûlantes qui se -terminaient par un grand éclat de rire et qu'elle recevait de même: -«J'étais si fou d'elle et elle si folle de moi, disait-il en riant -quinze ans plus tard au duc de Nivernais, que je fus au moment de faire -doubler ma garde contre elle et contre moi.» - -Mais Stanislas ne reçoit pas seulement avec plaisir les grandes dames et -les grands seigneurs; il a le goût des lettres et, tout en étant très -religieux, il se pique de philosophie. Il ne craint pas les nouveautés, -et rien ne lui plaît tant que d'attirer à sa cour les esprits les plus -audacieux de son temps. Il admet dans son intimité; que dis-je, il -recherche les philosophes dont les opinions passent pour les plus -subversives, ceux qui débitent et répandent les maximes les plus -hardies. - -C'est là un des côtés les plus singuliers du caractère de Stanislas et, -disons-le, un de ceux qui lui font le plus d'honneur. - -La tolérance nous paraît aujourd'hui la chose la plus naturelle du -monde; mais il faut se rappeler qu'au dix-huitième siècle elle -n'existait à aucun degré, qu'on vivait encore en plein fanatisme et que -les vérités, qui nous paraissent les plus irréfutables, soulevaient -alors des tempêtes. La tolérance était aussi contraire au sentiment -public qu'à l'esprit des gouvernements. On peut citer les quelques rares -esprits qui, devançant leur siècle, l'appelaient de leurs voeux, -Choiseul, Stanislas, Voltaire surtout, qui s'en fit l'apôtre -infatigable. - -Donc en pratiquant la tolérance Stanislas avait un grand mérite et sa -conduite était d'autant plus digne de louanges qu'il était lui-même plus -religieux. Il portait des reliques, mais il ne trouvait pas mauvais -qu'on en plaisantât. - -Sa tolérance était la même pour tous; il accueillait aussi libéralement -les philosophes qui fuyaient la Bastille que les jésuites qui fuyaient -les foudres du Parlement. A sa cour, chacun avait toute liberté de -conscience: ses premiers médecins, son trésorier étaient protestants. - -Pour Stanislas, le plus grand de tous les plaisirs était de causer avec -des personnes dont l'esprit était comme le sien vif et cultivé; peu lui -importait leurs opinions, il adorait discuter. - -Les hommes de lettres aussi bien que les philosophes n'étaient pas sans -apprécier l'honneur rare que leur faisait leur royal confrère, si bon, -si familier, si accessible; ils se plaisaient infiniment dans cette cour -paisible où ils étaient admirés comme ils méritaient de l'être et où ils -jouissaient en paix du fruit de leurs travaux, loin de l'envie et des -cabales. Voltaire n'a pas vécu d'années plus heureuses que celles qu'il -a passées à Lunéville. - -Mais ce séjour viendra à sa date; parlons d'abord des visites qui ont -précédé celle de l'illustre philosophe. - -Helvétius, fermier général et philosophe tout à la fois, faisait de -fréquentes tournées en Lorraine pour les besoins de sa charge. C'était -un homme d'une rare distinction et qui sur bien des sujets avait des -éclairs de génie; mais ses idées pour l'époque étaient singulièrement -avancées. Cela ne l'empêchait pas, à chacun de ses voyages, de rendre -visite au roi de Pologne. La hardiesse de son langage ne choquait -nullement Stanislas qui se plaisait à discuter longuement avec lui[75]. - - [75] C'est dans un de ces voyages qu'il fit la connaissance de - Mlle de Ligniville qu'il retrouva ensuite à Paris chez Mme de - Graffigny; séduit par les charmes de la jeune fille, il hasarda - une demande qui fut agréée, à la surprise générale. Mlle de - Ligniville était fort pauvre, il est vrai; mais elle appartenait - à une des plus grandes familles de Lorraine; épouser un homme de - finances, quelque riche qu'il fût, était une mésalliance insigne - pour l'époque. - -Le président de Montesquieu vient aussi à la cour de Lorraine; il y est -reçu avec de grands honneurs et il y fait un séjour prolongé. Malgré une -simplicité d'allures qui touchait presque à la rusticité, il est très -fêté, très apprécié de tous, de Stanislas surtout qui, séduit par son -esprit brillant et profond, ne peut plus le quitter. Ils s'entendent à -merveille et passent des heures entières à causer philosophie, art, -tolérance, etc. - -S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, dont les méchancetés sont -assez suspectes, Montesquieu était arrivé en Lorraine si fatigué par des -excès de travail qu'il fuyait toute conversation sérieuse et de parti -pris n'abordait que les sujets les plus banals. Il aurait même prié la -marquise de répondre à ceux qui s'étonneraient de sa «bêtise» que -c'était un régime qu'il s'était imposé pour tâcher de retrouver un jour -un peu d'esprit: «Il observa si bien son régime, ajoute la malicieuse -marquise, que toute la cour de Lorraine et même les domestiques ne -revenaient pas de lui voir l'air et la conduite d'un imbécile[76].» - - [76] _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_ par le marquis Pierre DE - SÉGUR.--Quelque temps après, Mme de la Ferté-Imbault, étant en - séjour chez la princesse de la Roche-sur-Yon, à Vauréal, vit - arriver de sa fenêtre une chaise de poste «très vilaine, avec un - laquais très mal vêtu». Elle demande à son valet le nom de ce - visiteur. «Madame, répondit l'homme respectueusement, c'est cet - imbécile que vous avez vu chez le roi de Pologne.» L'imbécile, - c'était le président de Montesquieu! - -La veille du départ de Montesquieu, Mme de la Ferté-Imbault prétend -l'avoir ainsi apostrophé en présence de Stanislas et de la cour: -«Président, je vous suis bien obligée, car vous avez paru si sot, et par -comparaison m'avez si fort donné l'air d'avoir de l'esprit, que si je -voulais établir que c'est moi qui ai fait les _Lettres persanes_, tout -le monde ici le croirait plutôt que de les croire de vous.» - -En dépit des cancans de Mme de la Ferté-Imbault, le président était ravi -de son séjour, ravi de son hôte: «J'ai été comblé de bontés et -d'honneurs à la cour de Lorraine, écrit-il à l'abbé de Guasco, et j'ai -passé des moments délicieux avec le roi Stanislas.» - -C'est à regret qu'il quitte cette cour aimable et où il a été si bien -accueilli. Aussi a-t-il promis de revenir l'année suivante avec Mme de -Mirepoix. - -Tous les visiteurs ne sont pas heureusement des philosophes impies, des -novateurs aussi hardis que Voltaire, Helvétius, etc.; il y en a de plus -paisibles. Le président Hénault, le plus fidèle courtisan de Marie -Leczinska, vient fréquemment à la cour de Lorraine, soit en allant à -Plombières, soit en en revenant. Jamais du reste il ne quitte Versailles -sans que la reine lui fasse promettre d'aller voir son père pour lui en -rapporter des nouvelles. Stanislas de son côté ne se lasse pas -d'entendre parler de sa fille chérie, et c'est toujours avec une joie -non dissimulée qu'il voit arriver le cher président. Sa figure douce et -agréable, les grâces et l'ornement de son esprit le font aimer du roi -qui l'entraîne avec lui en de longues promenades. Tout en causant de -Versailles, tout en abordant mille questions politiques ou -philosophiques, Stanislas montre avec orgueil à son interlocuteur les -bassins, les jets d'eau, les rocailles qui sont l'innocente passion du -vieux monarque. - -La première fois que le président visite les bosquets, le kiosque, le -pavillon turc, d'un style et d'une architecture si bizarres, si -différents de ce qu'il voit à Versailles, il prend peur et se croit un -instant transporté dans les jardins du grand Seigneur. Il aperçoit une -statue, et convaincu qu'elle ne peut être que celle de Mahomet il -s'apprête à lui rendre les salamaleks d'usage. Mais en s'approchant il -reconnaît son erreur: c'est une simple statue de saint François; sa vue -rassérène le bon président et le ramène à la réalité. - -Hénault est ravi de Stanislas; il lui trouve du goût, de l'esprit, -l'imagination féconde et agréable, la conversation raisonnable et gaie: -«Il raconte juste, voit bien, dit à tout moment les choses les plus -plaisantes.» Bref, le Président est sous le charme: - -«Je ne saurais vous dire, écrit-il, à quel point je suis enchanté du roi -de Pologne. Ce n'est pas comme Mme de Sévigné qui se récria que Louis -XIV était un grand roi parce qu'il l'avait priée à danser; j'aurais les -mêmes raisons à peu près, car j'ai été comblé de ses bontés. Mais à le -voir sans intérêt personnel, on le trouve adorable, si pourtant je -n'avais pas d'intérêt à trouver tel le père de la reine. Mais non, je ne -me fais pas d'illusion. Nous regrettons tous les jours de n'avoir pas -vu Henri IV. Eh! il n'y a qu'à aller à Lunéville, à Einville, à la -Malgrange! on le trouvera là.» - -On voit encore à Lunéville Moncrif, Cerutti, Maupertuis, La Condamine, -l'abbé Morellet qui fait l'éducation du fils de la Galaizière, etc., -etc., etc. - -Stanislas ne se contente pas de s'entourer d'hommes de lettres et de -philosophes distingués; il a l'art de grouper autour de lui une pléiade -d'artistes incomparables, qui fait bientôt de Lunéville un centre -artistique dont la renommée se répand dans toute l'Europe et jette sur -la petite cité lorraine un lustre étonnant. - -Un des plus brillants parmi ces artistes est certainement Jean -Lamour[77], l'auteur des admirables grilles de la place royale de Nancy, -d'un travail si varié et si délicat[78]. Il avait pour sa profession un -véritable fanatisme et regardait la serrurerie comme de l'orfèvrerie en -grand. Son imagination féconde inventait sans cesse pour les grilles des -parcs et les balcons des palais de nouveaux modèles, remplis de goût et -tous plus remarquables les uns que les autres. - - [77] 1698-1771. - - [78] Elles lui furent payées 144,184 livres 81,9 den. - -Stanislas lui donna le titre officiel de «serrurier du roi de Pologne». -Il l'aimait beaucoup, lui rendait de fréquentes visites dans son -atelier, causait avec lui de son art, discutait ses modèles, etc.[79]. - - [79] Lamour devint riche. Il possédait dans sa maison de la rue - Notre-Dame un cabinet de peintures et d'autres curiosités qu'il - montrait avec orgueil. - -Stanislas a auprès de lui plusieurs sculpteurs dont les noms sont restés -célèbres: Barthélemy Guibal[80], Joseph Soutgen[81]; les trois frères -Adam, qui tous trois ont laissé, en Lorraine aussi bien qu'à Versailles, -des travaux admirables. Le plus célèbre, Nicolas Adam, celui que l'on a -surnommé le Phidias du dix-huitième siècle, fut chargé d'élever le -mausolée de Catherine Opalinska, et il en a fait une oeuvre -impérissable. - - [80] Mort en 1757. - - [81] 1719-1788. Né en Westphalie. - -En 1746, arriva à Lunéville un pauvre ouvrier flamand, Cyfflé[82], que -Guibal accueillit par pitié. On découvrit bientôt que ce modeste artisan -était un véritable génie et il fit preuve de qualités si rares qu'on lui -confia les oeuvres les plus délicates. Émerveillé de ses travaux, -Stanislas le nomma son premier ciseleur. Quand il eut un fils, le roi -voulut être son parrain, et c'est la marquise de Bassompierre qui fut la -marraine[83]. - - [82] Né à Bruges en 1724. - - [83] Après la mort de Stanislas, Cyfflé, associé avec Chambrette, - fonda à Lunéville une manufacture de porcelaine et de faïence, - avec la permission d'employer la terre de Lorraine et la terre de - pipe. Il produisit des ouvrages très remarquables. Néanmoins, ses - affaires furent loin de prospérer; il dut quitter la Lorraine et - il alla fonder une nouvelle manufacture près de Namur. Il mourut - dans la misère en 1810. - -Les architectes, les peintres, les musiciens, voire même les comédiens, -n'étaient pas moins bien accueillis du roi de Pologne. - -Héré[84] était directeur général des bâtiments du roi; c'est lui qui a -construit à Nancy les bâtiments du gouvernement et de la place Royale, -qui forment peut-être l'ensemble le plus pur de l'art architectural au -dix-huitième siècle, etc. Stanislas travaillait avec lui presque chaque -jour. Il lui conféra la noblesse et lui fit cadeau d'un magnifique -hôtel. - - [84] 1705-1763. - -Le roi aimait passionnément la peinture et il s'adonnait souvent, avec -son premier peintre Girardet[85], à son goût favori. On a de lui le -portrait de plusieurs de ses amis, entre autres celui du bailli de -Thianges; il a laissé aussi plusieurs ouvrages de sainteté illustrés par -ses soins. Mais le bon prince était comme sa fille Marie Leczinska, il -avait plus de bonne volonté que de talent et il avait grand besoin d'un -«teinturier» pour rendre ses oeuvres supportables. Le teinturier du roi -était le peintre André Joly[86] qui a laissé des oeuvres intéressantes. -Entre temps, Joly était chargé de la décoration des innombrables -pavillons royaux qui ornaient le parc et les environs. - - [85] 1709-1778. - - [86] Né en 1706. - -Stanislas qui aimait tous les arts avait un goût marqué pour la musique; -on lui en faisait tous les jours à son lever et à son coucher, et même -pendant les repas, à l'exception du vendredi, où par esprit de -mortification il se contentait d'un simple morceau de harpe. Aussi -avait-il voulu réunir près de lui des musiciens de premier ordre. Son -orchestre se composait de sujets brillants et renommés. Parmi eux se -trouvait le fameux violon Baptiste[87], l'ami et le compagnon de Lulli. -Chaque jour, la musique du roi donnait, dans une salle du château, un -concert délicieux[88]. - - [87] Il mourut à Lunéville le 14 août 1755, âgé de - quatre-vingt-quinze ans. - - [88] Le personnel de la musique royale se compose de 7 chanteurs, - 2 haute-contre, 3 haute-taille, 4 basse-taille, 10 violons, 2 - hautbois, 5 basses de violon, 2 bassons, cor de chasse, luth, - etc. Le maître de musique était M. Delapierre. La musique coûtait - à Stanislas 25,000 francs par an. - -Enfin, Stanislas avait tenu à avoir une troupe de comédie. Dès 1736, il -avait pris à son service la troupe de Claude-André Maizière, et lui -avait fait construire à Lunéville, près du château, une salle -magnifique. Comme beaucoup de costumes et de décors manquaient, on -simplifia les choses en enlevant à l'opéra de Nancy tout ce qui faisait -défaut. La troupe de Stanislas donnait souvent des représentations fort -appréciées[89]. - - [89] La troupe de comédie du roi coûtait 18,000 livres par an. - Elle était composée de 14 personnes. Les comédiens étaient: - Maizière, Du Coin, de Lorme, Huriau, Comasse, Plante, Le Boeuf, - Prince, Pitou.--Les comédiennes se nommaient: Clairon, la Barnau, - Béris, Prince, de Lorme, Fanchon, Camasse et sa fille. - -On peut deviner, d'après ce rapide tableau, ce qu'était la cour de -Lunéville. Mais ces fréquentes visites de grandes dames et d'illustres -seigneurs, ces séjours prolongés d'hommes de lettres célèbres et de -philosophes, cette présence continuelle d'artistes éminents dans tous -les genres n'étaient pas sans avoir amené une métamorphose complète -dans les habitudes et dans les moeurs. Le roi n'avait pas été seul à se -transformer. - -Au contact d'une société élégante, sous l'influence des arts, des -lettres et de la philosophie, les caractères fougueux des Polonais se -sont apaisés peu à peu; aux passions bruyantes ont succédé les -galanteries aimables; les plaisirs tranquilles et de bon goût ont -remplacé les plaisanteries grossières et brutales. - -Mme de Boufflers et son frère le prince de Beauvau eurent une grande -part dans ce changement des moeurs; tous deux possédaient au suprême -degré ce goût et ce ton français qui faisaient l'attrait de la cour de -Louis XV, et ils eurent sur la société de Lunéville la plus heureuse -influence. - -Peu à peu, la cour devint aussi polie et plus lettrée que celle de -Versailles. - -Le petit cercle royal était modelé sur la cour même de France; mais -l'étiquette en était bannie, ce qui en complétait le charme. Malgré les -innombrables fonctions, malgré la pompe apparente, on ne connaissait à -Lunéville ni les pratiques gênantes du cérémonial, ni les flatteries -basses et viles. On raconte qu'au début du règne de Stanislas, un homme -qui avait rempli des fonctions à la cour de Léopold demanda au roi à -être replacé: «Et quelle charge aviez-vous? dit Stanislas.»--«J'étais, -sire, grand maître des cérémonies.»--«Eh! fi, fi, monsieur, s'écria le -bon roi, je ne permets pas seulement que l'on me fasse la révérence!» - -C'était la vérité même. Le roi était gracieux à l'excès pour les -personnes de son intimité; il n'avait pour eux que propos aimables; sa -bonté et sa bienveillance n'avaient pas de bornes. Sa cour était moins -le palais d'un souverain que la retraite d'un philosophe ou la demeure -d'un riche gentilhomme, amoureux des lettres et des arts. C'était, il -est vrai, un roi sans courtisans, mais entouré d'amis; les hommages -qu'on lui rendait étaient dictés par le coeur. Il aimait mieux être -«diverti qu'adoré» et il était de l'avis du chevalier de Boufflers qui -assurait que Dieu seul a un assez grand fonds de gaieté pour ne pas -s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend. - -La vie était gaie, facile et douce, et les journées s'écoulaient sans -qu'on y songeât. - -Le roi avait conservé ses habitudes d'autrefois; il se levait à cinq -heures et sa matinée entière était occupée par les conférences avec les -architectes, les sculpteurs, les maçons, etc.; il dînait à onze heures -et demie. L'après-midi était consacré au jeu, à la comédie, à l'opéra, -au concert, à la promenade ou à la chasse. Mais c'est le jeu qui -l'emportait sur toutes les autres distractions; Stanislas et Mme de -Boufflers l'aimaient avec passion et en recherchaient les émotions -violentes. Le jeu favori de la cour était la comète[90]. - - [90] Comète ou manille: - - «Ce jeu est nouveau et a fait le premier divertissement de Louis - XV, roi de France. Le nom de manille qu'on lui a donné est plutôt - un nom de caprice que de raison; à l'égard de celui de la comète - qu'il porte aussi, on pourrait bien l'avoir nommé ainsi par la - longue queue des cartes qu'on jette en jouant chaque coup, les - comètes étant pour l'ordinaire accompagnées d'une longue traînée - de lumière. Ce jeu est fort divertissant. Il convient de dire que - c'est un jeu à perdre considérablement lorsque le malheur en veut - à quelqu'un. Ainsi, l'on se réglera là-dessus pour taxer ce qu'on - voudra que chaque jeton vaille.» (_Académie des jeux_, 1730, - Paris.) - - Stanislas avait à ce point la passion du jeu qu'il demanda à Louis - XV la permission d'établir à Lunéville un jeu comme celui de - l'hôtel de Gesvres. Le roi refusa. - -Le souper était servi à huit heures, et, à dix heures irrévocablement, -le roi se retirait; mais nous verrons que toute la cour n'imitait pas -son exemple et que chaque soir de joyeuses réunions avaient lieu dans -les appartements privés de la favorite. - -On peut supposer qu'une grande austérité de moeurs ne régnait pas dans -une cour où se trouvaient tant de jeunes seigneurs, tant de poètes, -d'hommes de lettres, tant de jeunes et jolies femmes, tant de ces -Lorraines renommées pour leur beauté. On y rimait force madrigaux, on y -chantait force ballades langoureuses, on y courait fort les bosquets du -parc, et l'amour y trouvait largement son compte. - -Stanislas était trop indulgent pour ne pas fermer les yeux; et puis -n'était-ce pas encore en réalité un hommage qu'on lui rendait et comment -aurait-il pu trouver mauvais qu'on suivît si bien l'exemple qu'il -donnait lui-même? - - - - -CHAPITRE X - - Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa société - intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le - chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abbé - Porquet. - - -Mme de Boufflers avait un esprit fin, délicat, cultivé; elle rimait fort -agréablement et elle possédait toutes les qualités qui peuvent faire -jouir des belles-lettres et de la société d'hommes distingués. Elle -n'était pas moins bien douée sous le rapport des arts: elle était -excellente musicienne, jouait de la harpe à ravir, chantait de façon -charmante; enfin, elle dessinait et peignait avec goût, et elle a laissé -quelques pastels qui sont de petits bijoux. - -Ces talents si variés, et dont elle était loin de faire parade, -l'occupaient sans cesse et elle n'avait jamais un moment de loisir. - -Le culte des lettres était pour elle un grand agrément et elle passait -souvent des heures entières à composer une ode ou un sonnet. Elle était -beaucoup trop nonchalante pour travailler sérieusement, et cependant -elle écrivait des vers pleins de gaieté et d'esprit, et qui se faisaient -eux-mêmes, «comme les boutons de fleurs qui s'épanouissent par la seule -action de la sève». Mais ces pièces légères et fugitives n'étaient pas -destinées à vivre plus d'une heure, et il est difficile de les apprécier -aujourd'hui que l'à-propos a disparu. - -Elle aimait à se juger elle-même, non sans malice, et se critiquait -volontiers. Faisant allusion à son peu de goût pour les conversations -inutiles et les bavardages mondains, elle envoyait un jour, à son frère -de Beauvau, cette spirituelle chanson où, tout en plaisantant, elle se -peignait elle-même beaucoup mieux peut-être qu'elle ne pensait: - -Air: _Sentir avec ardeur._ - - Il faut dire en deux mots - Ce qu'on veut dire; - Les longs propos - Sont sots. - - Il faut savoir lire - Avant que d'écrire, - Et puis dire en deux mots - Ce qu'on veut dire. - Les longs propos - Sont sots. - - Il ne faut pas toujours conter, - Citer, - Dater, - Mais écouter. - Il faut éviter l'emploi - Du moi, du moi, - Voici pourquoi: - - Il est tyrannique, - Trop académique; - L'ennui, l'ennui - Marche avec lui. - Je me conduis toujours ainsi - Ici, - Aussi - J'ai réussi. - - Il faut dire en deux mots - Ce qu'on veut dire; - Les longs propos - Sont sots. - -Son penchant pour les plaisirs ne l'empêchait nullement d'être -sentimentale à ses heures, et elle a laissé quelques pièces qui prouvent -bien que le langage du coeur ne lui était pas étranger. - - Aux doux charmes de l'espérance - Je me livrais bien follement; - Vous ne m'aimiez qu'en apparence, - Je vous aimais réellement. - - Ma raison, mon esprit, ma vie, - Se soumettaient à votre loi, - J'étais bien plus que votre amie, - Tout était vous, rien n'était moi. - - Souvenirs d'une âme insensée, - Puisque vous n'êtes qu'une erreur, - Eloignez-vous de ma pensée; - Vous seriez mon plus grand malheur. - -On a d'elle des quatrains charmants, pleins de sentiment et de finesse: - - Nous ne sommes heureux qu'en espérant de l'être; - Le moment de jouir échappe à nos désirs; - Nous perdons le bonheur faute de le connaître, - Nous sentons son absence au milieu des plaisirs. - -Ou encore celui-ci: - - De tous les biens celui que l'on préfère - N'est pas l'amour, mais le don de charmer. - Il est un temps où l'on plaît sans aimer, - Il en est un où l'on aime sans plaire. - -Dans un jour de verve elle écrivait cette spirituelle chanson qu'elle -aurait pu s'appliquer à elle-même, tant elle y dépeignait bien son -humeur changeante et volage. - -_Les Sept Jours de la semaine._ - -Sur l'air: _Ton humeur est, Catherine..._ - - Dimanche, j'étais aimable; - Lundi, je fus autrement; - Mardi, je pris l'air capable; - Mercredi, je fis l'enfant; - Jeudi, je fus raisonnable; - Vendredi, j'eus un amant; - Samedi, je fus coupable; - Dimanche, il fut inconstant. - -Aimable, indulgente, presque timide, Mme de Boufflers aimait peu la -représentation; elle ne cherchait que les plaisirs calmes, les émotions -douces; elle se laissait vivre paisiblement et, loin de vouloir briller -par tous ses dons naturels, elle les gardait pour sa chère intimité. - -Quelque familière que fût la cour de Lunéville, elle s'en isolait le -plus souvent possible; en dehors de la vie officielle, elle avait su -grouper autour d'elle quelques amis particuliers, qui partageaient ses -goûts, et se créer une petite vie intime où elle trouvait beaucoup -d'agrément. - -Elle habitait au château l'appartement réservé au capitaine des -gardes[91]. C'était un vaste rez-de-chaussée assez élevé et qui était -situé dans l'aile du château parallèle aux petits appartements de la -reine; il en était séparé par une cour plantée d'arbres; les fenêtres -donnaient sur la chapelle. Des corridors intérieurs mettaient facilement -en communication avec les appartements du roi; de plus une sortie avec -perron sur la rue donnait une grande liberté[92]. - - [91] Le marquis de Boufflers était capitaine des gardes. - - [92] Ce perron porte encore à Lunéville le nom de perron - Boufflers. - -C'est le soir que l'on se retrouve, quand la journée officielle est -terminée. Le roi, qui a des habitudes immuables, passe la soirée chez la -marquise; mais il se retire toujours à dix heures. Les autres invités -n'imitent pas son exemple et c'est seulement quand le monarque a disparu -que commence la soirée véritable. Mme de Boufflers tient une espèce de -cour et offre à souper à tous ceux qui sont dans la confidence. On rit, -on cause, on joue, on fait de la musique, on philosophe à tort et à -travers, on écrivaille à rimes que veux-tu; le temps fuit et on reste -réuni souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit. - -Les hôtes les plus assidus de ces petites réunions intimes sont: le -prince de Beauvau et la maréchale de Mirepoix, quand ils sont en -Lorraine. Mme de Boufflers adorait son frère, et le tendre attachement -qu'elle lui avait voué dura autant que sa vie. Elle n'était jamais plus -heureuse que quand elle l'avait près d'elle, à Lunéville, et alors elle -ne le quittait plus. - -Malheureusement le prince est souvent à l'armée; du reste il s'y couvre -de gloire: sa réputation est si bien établie que les soldats l'ont -surnommé le _jeune brave_, et que le maréchal de Belle-Isle écrit de lui -cette jolie phrase: «C'est l'aide de camp de tout ce qui marche à -l'ennemi.» L'affection de Mme de Boufflers pour son frère s'explique -d'autant mieux que le prince est charmant. La nature lui a donné, avec -un esprit juste et un goût exquis, une âme élevée, une figure noble et -imposante. Il a passé plusieurs hivers à Paris, a été accueilli -intimement chez les duchesses de Luxembourg, de la Vallière, de -Boufflers, qui donnent le ton à la société; il s'est lié avec Voltaire, -avec Mme du Châtelet, et c'est ainsi qu'il a pris les usages du monde le -plus élégant; aussi, malgré sa jeunesse, son ton est-il parfait et son -esprit orné de toutes sortes de connaissances. On commençait par le -respecter; bientôt on l'aimait, et c'était pour toujours. Jamais -commerce ne fut plus doux et plus facile que le sien[93]. - - [93] Il avait épousé, le 3 avril 1745, Marie-Sophie-Charlotte de - la Tour d'Auvergne, née le 20 décembre 1729. C'était une femme - aimable; «elle avait cette facilité d'être heureuse qui préserve - également les femmes des égarements, des inquiétudes et de - l'humeur.» Elle avait une physionomie charmante, mais elle était - assez disgraciée quant à la tournure. - -Mme de Boufflers a également la plus grande affection pour sa soeur, la -maréchale de Mirepoix. Elle cherche à l'attirer le plus souvent possible -en Lorraine; mais M. et Mme de Mirepoix s'aiment à la folie, ils forment -un des rares bons ménages qu'on puisse citer au dix-huitième siècle, et -ils ne peuvent se quitter. C'est seulement quand le maréchal est à -l'armée que Mme de Mirepoix consent à venir s'installer près de sa -soeur. - -Mme de Mirepoix était aussi renommée par l'agrément de son esprit que -par le charme de sa physionomie. Spirituelle, fine, serviable, du plus -aimable caractère, éloignée de toute intrigue et du commerce le plus -sûr, elle rendit ses deux maris fort heureux. Elle avait une grâce -infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur égale; mais -elle avait plus de pensées délicates que d'imagination, plus de -séduction que de sensibilité. «Elle possédait cet esprit enchanteur, dit -le prince de Ligne, qui fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez -juré qu'elle n'avait pensé qu'à vous toute sa vie[94].» - - [94] M. de Mirepoix était d'apparence assez originale. «Le - Mirepoix, dit le président Hénault, est, comme vous le - connaissez, parlant des coudes, raisonnant du menton, marchant - bien, bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc.» Il possédait une - grande noblesse d'âme, et il montra à la guerre de véritables - talents. Il mourut le 25 septembre 1757. - -Mme de Boufflers a encore auprès d'elle ses trois soeurs, Mmes de -Bassompierre, de Chimay et de Montrevel; toutes trois habitent la -Lorraine et résident presque toujours à Lunéville. - -Une des amies les plus intimes de la marquise, une de celles dont le -genre d'esprit lui plaît le mieux, est Mme Durival, femme du secrétaire -du conseil. Certes elle ne se soucie pas plus de son mari que s'il -n'existait pas; mais elle est originale, pleine de fantaisie et -d'invention; elle a complètement conquis Mme de Boufflers qui ne peut -plus se passer d'elle et l'a fait nommer dame du palais. - -Mme Durival peint très agréablement, joue du violon à merveille et elle -contribue grandement aux plaisirs de la société. - -Le chevalier de Listenay est également un assidu du petit cercle intime. -C'est un homme fort séduisant et qui a reçu en France la meilleure -éducation; il a le goût des arts et, quand il arrive à Lunéville en -1745, il conquiert bien vite, par son affabilité, les bonnes grâces de -Stanislas. De plus, il est Lorrain, ce qui est un titre de plus à la -faveur du roi qui le nomme gentilhomme de sa chambre[95]. Mme de -Boufflers apprécie son esprit, son urbanité, ses goûts littéraires et il -devient un de ses amis les plus fidèles. Il est appelé à jouer plus tard -dans la vie de la marquise un rôle des plus importants. - - [95] Il prit plus tard le nom de prince de Bauffremont, après la - mort de son frère aîné. - -Le plus aimé peut-être dans le petit cercle de Mme de Boufflers est -l'aimable et spirituel Panpan, que nous allons voir se pousser peu à peu -dans le monde. - -La marquise n'est pas une amie ingrate; si elle ne profite pas de sa -fortune pour elle-même, elle en use largement pour venir en aide aux -amis des premiers jours, à ceux qui lui ont fait accueil et l'ont aidée -à passer des heures exquises dans le culte des lettres et des arts. - -Par l'influence de la Galaizière, elle a obtenu pour Panpan la place de -receveur des finances à Lunéville, place d'autant plus précieuse qu'il -est moins fortuné. Mais cela ne lui suffit pas, il faut que Panpan ait -ses entrées à la cour. Alors elle demande, pour lui, la place de -lecteur. Le roi trouve qu'il a déjà assez de sinécures autour de lui, et -il résiste quelque temps. La marquise insiste; alors le bon Stanislas de -s'écrier: «Eh! que ferai-je d'un lecteur?... Ah! bah, ce sera comme le -confesseur de mon gendre!» et Panpan est nommé lecteur du roi! avec deux -mille écus de traitement! - -Maintenant Panpan est un personnage; il a des fonctions officielles, il -émarge au budget. Et surtout, inappréciable faveur, il peut approcher -sans cesse de la belle marquise. - -Les grandeurs ne grisent pas Panpan, il est philosophe. L'amitié de la -favorite, les bonnes grâces du roi ne lui ont enlevé aucune de ses -qualités, et il a gardé ses vieux amis d'autrefois. - -En dépit des honneurs il mène toujours une vie insouciante et paisible. -Son salon de la rue d'Allemagne est toujours le rendez-vous des beaux -esprits de la cour et de la ville, des causeurs d'élite. Mais l'heureuse -fortune qui lui arrive, très inattendue, ne l'empêche pas de se -plaindre, de se lamenter; il a souvent des vapeurs, il est -neurasthénique. - -Le bon abbé Porquet a agréablement plaisanté son ami Panpan sur ses -prétendues infortunes et sur ses manies de vieux garçon: - - Tous les malheurs des gens heureux, - J'en conviens, assiègent ta vie; - Cependant souffre qu'on t'envie, - Et plains-toi, puisque tu le veux. - Le ciel te prodigua tous les défauts qu'on aime; - Tu n'as que les vertus qu'on pardonne aisément: - Ta gaîté, tes bons mots, tes ridicules même, - Nous charment presque également. - Bel esprit à la cour, et commère à la ville, - Qui, comme toi, d'un air agréable et facile, - Sait occuper autrui de son oisiveté, - Minauder, discuter, composer vers ou prose, - Et, nécessaire enfin par sa frivolité, - Par des riens valoir quelque chose? - Supprime donc des pleurs qu'on essuie en riant; - D'un homme tout entier ose montrer l'étoffe: - A tout l'esprit d'un philosophe - Ne joins plus le coeur d'un enfant. - -Panpan était assez joli garçon pour plaire aux dames, mais il joignait à -ses autres qualités beaucoup de modestie, car il a laissé de lui-même ce -portrait peu flatté: - - Un front assez ouvert, des cheveux bien placés - De mon individu forment le frontispice. - Deux petits yeux sans feu, mais aussi sans malice, - Au moindre ris dans mon crâne enfoncés, - De tous les autres yeux peuvent braver la vüe. - Suit un nez qui promet, dit-on, plus qu'il ne tient. - Une pudeur fort ingénüe - Souvent à ce discours s'empare de mon teint. - Bouche vermeille et d'assez bonne taille - Couvre des dents mal en bataille - Que, par un sort disgracieux, - Montre le même ris qui vient cacher mes yeux. - Un menton ombragé d'un poil épais et rude, - Si leur caquet me causait du souci, - Pourrait aux médisans donner le démenti: - Mais c'est le moindre objet de mon inquiétude. - Taille grêle et mal prise, un grand col, peu de reins - Point d'estomac, beaucoup d'épaule, - La cuisse sèche, et la jambe assez drôle, - Au naturel voila mes attraits peints. - -Panpan est un des coryphées du salon de Mme de Boufflers; son caractère -facile, son humeur enjouée le rendent inappréciable; il colporte les -nouvelles, fait de l'esprit, met de l'entrain dans toutes les réunions; -bref il amuse la marquise; avec lui jamais un moment d'ennui, de -lassitude! - -Et cependant les plaisanteries de Panpan ne sont pas toujours marquées -au coin du bon goût le plus parfait. Elles manquent quelquefois -d'atticisme, comme celles du roi, et mieux vaut les passer sous silence. - -Comme les petits cadeaux entretiennent l'amitié et que Panpan est fort -ami de Mme de Boufflers, il la comble à chaque instant de souvenirs -toujours accompagnés d'un galant madrigal. - -Un jour la marquise, en rendant visite à Panpan, a daigné admirer une -fontaine en porcelaine. Vite, le lecteur du roi la lui envoie -accompagnée de ce quatrain: - - Boufflers jeta sur vous un oeil de complaisance - Fontaine, allez couler sous son aimable loi. - Fussiez-vous celle de Jouvence, - Je me reprocherais de vous garder pour moi. - -Une autre fois il lui fait hommage d'un petit Amour de porcelaine -accompagné de ces vers. - -C'est l'Amour qui parle: - - J'ai toujours régné par vos charmes, - Vous me prêtez toujours d'aussi puissantes armes. - Je ne veux jamais vous quitter. - Les graces, la gaîté, l'esprit, le caractère, - Auront dans tous les temps le droit de m'arrêter. - Eh! qu'auriez-vous un jour à regretter? - Le temps vous a donné plus de moyens de plaire - Qu'il ne pourra vous en ôter. - -Saint-Lambert ne fut pas moins heureux que son ami Panpan. Après avoir -rempli quelques emplois subalternes il obtint, par l'influence de Mme de -Boufflers et grâce à son amitié avec M. de Beauvau, le grade de -capitaine dans le régiment des gardes lorraines, que commandait le -prince. Lui aussi a donc ses entrées à la cour et il fait partie du -petit cercle de la favorite. - -Malgré son origine roturière, Saint-Lambert avait des prétentions à la -noblesse, et avant de prendre le titre de marquis il voulait s'en donner -les allures. Il apportait dans tous ses rapports un ton de froideur et -même de hauteur qui lui donnait, il le croyait tout au moins, le ton et -les manières d'un gentilhomme; il ne rendait guère d'hommages et se -contentait d'accepter ceux qu'on lui offrait. Ce manège, cette réserve -voulue pouvaient se retourner contre lui; elles le servirent grandement -au contraire; on admira sa belle tenue; sa froideur devint de la -distinction, sa hauteur de la noblesse, et on s'éprit pour sa personne -d'une véritable engouement. Comme du reste il était jeune et fort joli -garçon, il passa bientôt pour avoir des bonnes fortunes; cela seul -suffit pour lui en attirer et il devint la coqueluche des belles dames -de Nancy et de Lunéville. - -Sa réputation littéraire contribue encore à le grandir; il compose des -poésies qu'on s'arrache dans les salons; il rime des madrigaux pour les -dames; Voltaire lui adresse des épîtres, on le proclame grand poète, il -est célèbre. Il en profite pour faire tourner toutes les têtes et -pousser sa fortune. Quelques-unes des premières productions du jeune -poète sont fort jolies, et l'on s'explique l'enthousiasme qu'elles -provoquaient, les espérances qu'elles faisaient naître dans les salons -littéraires de Lunéville. - -Une entre autres d'un tour facile, léger et railleur obtient le plus vif -succès. - -Saint-Lambert passe ses quartiers d'hiver chez des parents jansénistes, -et c'est de là qu'il envoie à son ami le prince de Beauvau cette épître, -où il se moque spirituellement du rigorisme étroit qui l'entoure: - - A vivre au sein du jansénisme, - Cher prince, je suis condamné, - Et, des Muses abandonné, - Dans le vieux château de Ternai, - Je répète mon catéchisme. - Des intrigues de Port-Royal - J'apprends à fond tous les mystères: - J'entends mettre au rang des saints pères - Nicole, Quesnel et Pascal. - J'en lis un peu par courtoisie. - Ces fous, plein de misanthropie, - Souvent ne raisonnaient pas mal: - Ils ont eu l'art de bien connaître - L'homme qu'ils ont imaginé; - Mais ils n'ont jamais deviné - Ce qu'est l'homme et ce qu'il doit être. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Un vieux janséniste grondeur - Dit qu'en détruisant la nature - On fait plaisir à son auteur, - Et qu'on charme le Créateur - En tourmentant la créature. - Du petit nombre des élus - Tous ses ennemis sont exclus; - Et ces sauvages cénobites - Qui vantent à Dieu leur ennui, - Ne voudroient plus vivre pour lui, - S'il étoit mort pour les jésuites! - -Mais il ne s'agit pas seulement de décocher à Port-Royal quelques -critiques acérées; Saint-Lambert, reconnaissant, se souvient de ses -anciens maîtres, de ces jésuites de Pont-à-Mousson qui l'ont élevé; il -couvre d'éloges leur indépendance d'esprit et cette tolérance mondaine -qui leur vaut tant d'amis: - - Indulgente société! - O vous, dévots plus raisonnables, - Apôtres pleins d'urbanité, - Le goût polit vos moeurs aimables. - Vous vous occupez sagement - De l'art de penser et de plaire; - Aux charmes touchants du bréviaire - Vous entremêlez prudemment - Et du Virgile et du Voltaire; - Vous parlez au nom du Seigneur, - Et vous n'ennuyez point les hommes; - Vous nous condamnez sans fureur, - Vous nous voyez tels que nous sommes. - Je ne prends point pour directeur - Un fou dont la mauvaise humeur - Érige en crime une faiblesse, - Et veut anéantir mon coeur - Pour le conduire à la sagesse. - Je sens, j'ai des goûts, des désirs; - Dieu les inspire ou les pardonne: - Le triste ennemi des plaisirs - L'est aussi du Dieu qui les donne. - -Au nombre des qualités sérieuses de Mme de Boufflers, il faut -certainement compter l'affection très profonde qu'elle portait à ses -enfants. Au lieu de les faire élever au loin, comme il était d'usage -constant à l'époque, elle voulut les garder près d'elle, aussi longtemps -que possible, et surveiller elle-même leur éducation. - -L'intention était excellente, le but louable; mais la cour de Lunéville, -à tout prendre, n'était pas un milieu très favorable pour des jeunes -gens, et Mme de Boufflers n'eut peut-être pas à se louer beaucoup de sa -détermination. - -Son fils aîné était naturellement destiné à l'état militaire; par -l'influence de Stanislas, il fut envoyé de bonne heure à Versailles et -élevé avec le dauphin, dont il était le menin. On ne pouvait espérer -pour lui un avenir plus brillant. - -La fille fut élevée au château de Lunéville près de sa mère; on la -voyait sans cesse à la cour où elle avait reçu le surnom assez -prétentieux de «la divine mignonne[96].» - - [96] Elle était née en 1744. - -De même que le fils aîné était destiné à l'état militaire, non moins -naturellement on destinait le fils cadet à la carrière ecclésiastique. -Lui aussi devait trouver dans cette voie un avenir brillant, car il -était bien à supposer que Stanislas ne le laisserait manquer ni de -dignités ni de bénéfices. - -L'enfant, comme sa soeur, était élevé à la cour. Probablement en raison -de l'élégance de ses manières, on lui avait donné le gracieux surnom de -«Pataud». - -Quand «Pataud» commença à grandir et qu'on put l'enlever aux mains des -femmes, Mme de Boufflers songea à lui donner un précepteur. Puisque -l'enfant était destiné à l'état ecclésiastique, quoi de plus naturel que -de confier son éducation à un abbé qui, tout en formant son esprit, -saurait le préparer à remplir dignement son futur sacerdoce. - -Ainsi pensa Mme de Boufflers, et après bien des hésitations son choix -s'arrêta sur un certain abbé Porquet[97] dont on lui avait vanté les -qualités et qui après des études assez brillantes avait été maître -particulier au collège d'Harcourt. C'était bien le plus étrange abbé -qu'on pût imaginer. Quand nous le connaîtrons, nous devinerons ce que -son élève a pu devenir sous une pareille direction et nous ne nous -étonnerons pas si le jeune chevalier a si mal ou plutôt si bien profité -de ses leçons. - - [97] Pierre-Charles-François, né à Caen en 1728. - -L'abbé Porquet était un tout petit homme, de la plus mauvaise santé et -qui n'avait que le souffle. Il disait de lui-même: «En vérité, je crois -que ma mère m'a triché, elle m'a mis au monde empaillé.» Il avait l'air -froid et compassé, mais il était d'une propreté extrême; sa perruque, -son rabat, tous ses vêtements étaient toujours dans un ordre si parfait -qu'il ressemblait à une gravure de modes, ce qui lui attirait bien des -plaisanteries. - -Il était du reste pétri d'esprit et se montrait fort agréable dans le -monde. Ces qualités enchantèrent Mme de Boufflers, lui firent oublier le -but plus sérieux qu'elle recherchait en le prenant; au bout de peu de -temps, le précepteur passait au second plan: elle ne voyait plus que -l'homme aimable, gai, spirituel et qui contribuait à l'agrément de la -société qui gravitait autour d'elle. - -Bientôt l'abbé fut si apprécié que la marquise voulut lui obtenir ses -entrées à la cour. Mais à quel titre les demander? L'embarras ne fut pas -long. Stanislas n'avait-il pas besoin d'un aumônier? Il en avait déjà -plusieurs. Qu'importe. Abondance de biens ne peut nuire. Et voilà -Porquet aumônier du roi de Pologne, pourvu de fonctions officielles, -émargeant au budget comme Panpan. Il n'en fut pas plus fier. - -Ses débuts ne furent pas des plus heureux. La première fois qu'il parut -à la table royale, Stanislas, soit naïveté, soit malice, lui demanda -fort indiscrètement de dire le _Benedicite_. Puisqu'il avait un -aumônier, autant valait l'utiliser. Mais le pauvre abbé, interdit d'une -question aussi imprévue, resta court. Malgré tous ses efforts il ne put -jamais se rappeler le moindre mot de la prière qu'on lui demandait. -Stanislas voulait profiter de l'incident pour se débarrasser d'un -aumônier aussi singulier; mais Mme de Boufflers argua de la timidité de -l'abbé et elle obtint sa grâce. - -Si Porquet avait oublié le _Benedicite_, il ne manquait pas d'esprit et -ses ripostes amusaient Stanislas. - -Un jour qu'il faisait au roi la lecture de la Bible il s'endormit à -moitié et lut: «Dieu apparut en singe à Jacob...»--«Comment! s'écria le -roi, c'est en songe que vous voulez dire?»--«Eh! sire, répliqua Porquet -vivement, tout n'est-il pas possible à la puissance de Dieu!» - -Le bon abbé prêtait le flanc, il faut l'avouer, à la critique, et son -peu de zèle religieux lui valait bien des plaisanteries. On prétend -qu'un jour où il se plaignait à Stanislas de ne pas obtenir plus -rapidement les hautes dignités ecclésiastiques, le roi lui répondit en -riant: «Mais, mon cher abbé, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez -des discours très libres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu. Il -faut vous modérer: tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela.» - -Le Père de Menoux naturellement avait été indigné de voir une nouvelle -robe noire introduite à la cour. Porquet pouvait-il être autre chose -qu'un instrument entre les mains de Mme de Boufflers! Nouveau sujet de -crainte et de colère pour le jésuite. Aussi dès les premiers jours le -confesseur et l'aumônier s'étaient-ils voué une haine acharnée. - -Mais c'est en vain que le Père de Menoux s'élevait contre le nouvel -aumônier, montrait à Stanislas son indignité, son ignorance religieuse; -le roi ne voulait rien entendre et Porquet plus que jamais restait -aumônier. - -Si l'abbé était peu recommandable au point de vue religieux et de plus -un médiocre précepteur, c'était du moins un délicat, un lettré et un -homme de goût. Il tournait facilement le vers, mais il ne composait pas -rapidement: «Il rêvait trois mois à un quatrain.» - -Lui-même s'est raillé spirituellement en écrivant à son intention cette -épitaphe: - - D'un écrivain soigneux il eut tous les scrupules; - Il approfondit l'art des points et des virgules; - Il pesa, calcula tout le fin du métier, - Et sur le laconisme il fit un tome entier. - -Porquet n'est pas seulement aimable, il est galant, fort galant même. -Tout en plaisantant sa mauvaise santé, il laisse entrevoir des goûts -bien fâcheux pour un abbé: - - Hélas! quel est mon sort! - L'eau me fait mal, le vin m'enivre; - Le café fort - Me met à mort; - L'amour seul me fait vivre. - -On comprend qu'avec de pareils penchants l'abbé aime fort à lutiner les -belles dames de la cour. Aussi ne s'en prive-t-il pas; elles le lui -rendent, il est vrai, et le taquinent volontiers. Il riposte non sans -esprit, mais sur un ton grivois qui donne bien à penser sur sa moralité. - -A sept dames, qui s'étaient amusées à lui écrire le même jour, il fait -cette plaisante réponse: - - Par pitié! moins d'honneur, moins de bontés, Mesdames! - N'excitez pas un feu qui malgré moi s'éteint: - Je n'ai point dans un jour ma réponse à sept femmes: - Qui trop embrasse, mal étreint. - Composons, s'il vous plaît; tant de gloire me gêne; - Accordez-moi du temps, chacune aura son tour; - Mais à marcher trop vite on se met hors d'haleine. - Autrefois j'eusse écrit un volume en un jour: - Je ne me permets plus qu'un billet par semaine. - -Puisque Porquet est poète, il est naturel qu'il adresse des vers à son -élève, à ses amis, à divers personnages de la cour; mais ce qui est plus -étrange, ce qui jette un jour singulier sur toute cette société, sur ses -habitudes, sur ses moeurs, c'est qu'il est en commerce poétique avec la -mère de son élève, et que tous deux échangent de petits vers galants. - -Un soir, après avoir dîné chez l'abbé, Mme de Boufflers compose ces vers -pour son amphitryon: - - Le dîner, dans la vie, est chose intéressante: - Cher abbé, le vôtre m'enchante. - Vous savez embellir et donner un repas, - Vous faites de bons vers, et servez de bons plats. - L'un, il faut l'avouer, est plus rare que l'autre. - Et tous les deux chez vous se trouvent aujourd'hui. - Partout vous aurez place à la table d'autrui; - Moi, j'en demande une à la vôtre. - -Et l'abbé de riposter aussitôt: - - Un succès, jeune Eglé, ne répond point d'un autre; - Défiez-vous de l'art qui vous sert aujourd'hui: - Vous plairez une fois avec l'esprit d'autrui, - Et tous les jours avec le vôtre. - -Naturellement le jour de la fête de la marquise, le précepteur n'a garde -d'oublier le bouquet de circonstance et il envoie ce madrigal, fort -galant assurément, mais rempli d'allusions assez inquiétantes et qu'il -vaut mieux peut-être ne pas approfondir: - - Votre patronne au ciel a trouvé son bonheur; - Ici-bas vous faites le nôtre; - Son partage est sans prix, le vôtre a sa douceur: - Qui n'a pas son destin doit envier le vôtre. - Ah! bienfaisante Eglé, répondez à nos voeux. - Vous n'êtes point ambitieuse; - Contentez-vous du bien, en attendant le mieux. - Un peu plus tard vous serez bien heureuse, - Mais plus longtemps aussi vous ferez des heureux. - -Mme de Boufflers, contre son habitude, s'étant un jour laissée aller à -quelque misanthropie, l'abbé lui prodigue de spirituels conseils: - - Appréciez bien moins la vie, - Si vous voulez en mieux jouir; - Avec trop de philosophie. - On parviendrait à la haïr. - Ou désirs ou regrets, voilà notre partage; - Mais sous ce triste aspect pourquoi l'envisager? - Vivre, dit-on, c'est voyager. - Dans les distractions achevons le voyage; - Le sommeil vient sans y songer. - -Il arrivait parfois à la marquise, dans ses jours de gaieté, de lancer -au précepteur quelques boutades, qui nous paraîtraient peut-être -aujourd'hui assez risquées; mais, alors, que ne disait-on pas? que ne -risquait-on pas? - -N'a-t-elle pas osé écrire en riant ces quelques vers: - - Jadis je plus à Porquet - Et Porquet m'avait su plaire: - Il devenait plus coquet; - Je devenais moins sévère. - J'estimais son rabat - J'admirais sa perruque - Aujourd'hui j'en rabats - Car je le crois eunuque. - -Quel drôle de monde! Quelle singulière société! Quel étrange précepteur! - - - - -CHAPITRE XI - - Bonté du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son - goût pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe - de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du - roi.--Le vin de Tokay.--Bébé. - - -Si Stanislas était pour ses courtisans le roi le meilleur et le plus -facile, il n'était pas moins bon, accessible, familier pour ses sujets. -Il se faisait adorer d'eux par sa bonhomie, sa simplicité, par la -confiance même qu'il leur témoignait. «Il avait coutume de se promener -par tout le pays dans une calèche: il n'avait qu'un seul page avec lui -dans ses courses, et il se plaisait à fumer dans une grande pipe à la -turque de six pieds de long. Comme on lui représentait à ce sujet qu'il -exposait sa personne: «Eh! qu'ai-je à craindre, dit-il, ne suis-je pas -au milieu de mes enfants?» - -Dans ses promenades, il se plaisait à interroger familièrement les -paysans qu'il rencontrait; à causer avec eux de leur famille, de leurs -besoins, de leurs récoltes, des nouvelles qui pouvaient les intéresser. -Un jour, aux environs de Toul, il arrête un paysan et lui demande -comment va l'évêque de la ville, qui était malade: «Monseigneur fait -dans ses culottes, répond le paysan troublé par la dignité royale, mais -il n'en est pas moins plein de respect pour Votre Majesté.» - -Il était généreux et compatissant; jamais un infortuné ne fit en vain -appel à sa charité. Il ne se contentait pas de soulager les maux de ceux -qui avaient recours à lui, il allait souvent au-devant des besoins de -ses sujets. Il faisait distribuer gratuitement les remèdes aux indigents -et fournissait secrètement de larges aumônes aux pauvres honteux. Dans -toutes les villes importantes il avait établi des greniers d'abondance -pour les années de disette. On le vit fréquemment faire des avances aux -négociants que frappaient des malheurs immérités et il avait établi de -ses propres fonds, à Nancy, une caisse de commerce à la disposition des -magistrats municipaux. - -Sa bonté ne le cédait en rien à sa bienfaisance, et on cite de lui des -traits bien faits pour lui attacher les coeurs de ceux qui -l'entouraient. - -Comme il réglait l'état de sa maison[98], il donna l'ordre de porter sur -la liste des pensionnaires un officier français qui lui avait donné des -preuves d'attachement. «En quelle qualité Votre Majesté veut-elle qu'il -figure sur la liste?» demanda Alliot inquiet des libéralités du prince. -«En qualité de mon ami», répondit le roi en souriant. - - [98] La maison du roi était composée de 455 personnes, non - compris 68 pensionnaires. - -On raconte qu'un certain jour un nommé Jacques, palefrenier du château, -pénétra jusque dans le cabinet du prince. Ce dernier, occupé à rédiger -des dépêches importantes pour la cour de France, ne l'apercevait pas. -Jacques se mit à tousser et à faire du bruit avec ses sabots. Stanislas, -pensant que c'était son valet de chambre, continua son travail. Jacques -à la fin perdit patience et désespérant de se faire remarquer, prit le -premier la parole: «Sire, dit-il, je suis Jacques.»--«Et que fait -Jacques ici? dit le roi en souriant. Pourquoi Jacques si matin? Il faut -donc que je quitte le roi de France et mes affaires pour écouter maître -Jacques? Allons, dis-moi ce que tu veux.» Jacques exposa sa requête: sa -femme était accouchée, et, bien qu'étant, elle aussi, au service du roi, -elle n'avait pas le moyen de payer les mois de nourrice. «Eh bien, dit -Stanislas avec bonhomie, va trouver Alliot de ma part et dis-lui de te -porter pour 50 écus de gratification que je te fais pendant trois ans, -pourvu que tu t'acquittes bien de ton service[99].» - - [99] JOLY, _le Château de Lunéville_. - -C'est par de pareils traits, répétés et colportés, que Stanislas -conquérait tous les coeurs. - -Le roi de Pologne était volontiers facétieux dans la conversation et il -possédait à un rare degré l'esprit de repartie. - -Le Père de Menoux cherchait souvent à abuser de la crédulité du roi et -il croyait y réussir; mais Stanislas ne se laissait tromper que quand -il le voulait bien. Un jour, en présence du jésuite, il répondait en -riant à un peintre qui faisait son portrait et ne parvenait pas à saisir -la ressemblance: «Adressez-vous donc au Père de Menoux que voilà si vous -voulez bien m'attraper.» - -Il visitait un jour les travaux de reconstruction de l'aile du château -longeant le canal et qui avait été détruite en 1744 par un incendie. -Quelques jeunes officiers de la garnison de Nancy l'accompagnaient. L'un -d'eux, à la vue des tailleurs de pierre courbés sur leur travail, dit -assez haut pour être entendu: «Voilà des bûches qui martèlent des -pierres.»--«Vous vous trompez, dit le roi sévèrement; tous les hommes -ont une valeur relative, quelle que soit leur condition.» - -Puis, il se mit à interpeller familièrement les ouvriers, les -interrogeant avec bonhomie. Tout à coup, il dit à l'un d'eux: «Que -pensez-vous des militaires? Sans doute vous les estimez bien au-dessous -des maçons?»--«Certainement, lui répondit l'ouvrier, puisque les maçons -sont faits pour édifier et que les militaires ne sont bons qu'à -détruire. Votre Majesté n'ignore pas que pour préserver une muraille -faite par des maçons, on fait souvent sauter un grand nombre de -militaires.»--«Entendez-vous, Messieurs, dit le roi ravi, en se tournant -vers les officiers; entendez-vous comme les bûches parlent?» - -«Et ces messieurs, qu'en pensez-vous?» interrogea encore le roi fort -amusé.--«Je crois, répondit un des maçons, que ces braves messieurs ne -sont pas aussi cruels sur la brèche que les bourreaux de soldats qu'ils -y envoient.»--«Et puis, riposta un autre, quand d'aventure ces messieurs -feraient faire par-ci par-là quelques enterrements à la guerre, en -échange, combien de baptêmes ne font-ils pas faire à Nancy?» - -«Pour le coup, sauve qui peut, dit le roi riant aux éclats de -l'épigramme. Nous avons fait parler des bûches, je m'aperçois qu'elles -mordent cruellement[100].» - - [100] JOLY, _le Château de Lunéville_. - -L'esprit facétieux de Stanislas ne se bornait pas uniquement à la -conversation, mais ses plaisanteries n'étaient pas toujours d'un -atticisme parfait. On cite de lui des traits qui rappellent plutôt le -barbare que le grand seigneur. - -Il lui arrivait quelquefois, quand il n'avait à sa table que des -intimes, d'aborder dès le début du repas un sujet de conversation -passionnant; puis, quand il voyait ses convives disputant avec la plus -vive animation, il s'emparait avec les doigts d'une volaille et la -dévorait à belles dents. Aussitôt fait, il se levait de table -tranquillement. Force était naturellement à tous les convives de le -suivre, mais les dents longues et la mine assez piteuse. - -Une autre des bonnes plaisanteries royales consistait à emmener les -dames se promener dans les jardins du château et particulièrement sur un -pont de bois jeté en travers du canal, en face du rocher. Un système de -tuyaux adroitement dissimulé amenait l'eau jusque sous le pont et la -répandait en gerbes au moment où l'on s'y attendait le moins. Quand -Stanislas, par d'habiles détours, avait conduit les dames jusque sur le -pont, il pressait un bouton, et immédiatement des jets d'eau froide -allaient fort indiscrètement rafraîchir les dessous des visiteuses; les -paniers dont elles étaient ornées favorisaient à merveille ce genre de -distraction. Les cris, la frayeur et la colère des victimes faisaient la -joie du bon roi. Il était bien rare qu'une nouvelle venue n'eût pas à -souffrir de cette médiocre facétie. - -La gaieté du monarque s'exerçait à tout propos. Mme de la Ferté-Imbault -raconte que, pendant son séjour à Lunéville, le roi la mena un jour à -une fête de village où elle acheta pour 15 sols de ces petits rubans que -l'on nommait _faveurs_, et qui servaient à attacher des colliers. «Le -roi, voyant mon emplette, dit-elle, prit mon paquet, et se mit à -l'élever en l'air au milieu de la foire en criant à tue-tête «Les -faveurs de Mme de la Ferté-Imbault à 15 sols! à 15 sols! Qui en veut?» -au grand divertissement de tout le public.» - -Stanislas avait au suprême degré ce que nous appelons le goût de la -truelle. - -A peine arrivé en Lorraine, il donna un libre cours à son goût favori. -Mais il ne se contenta pas de faire élever des édifices nouveaux; il eut -la malheureuse idée d'améliorer ceux qui existaient ou de les -reconstruire complètement sur des plans de sa façon; il souleva ainsi -bien des critiques, et s'attira même bien des animosités dans le peuple. -Ce qui n'était chez lui qu'une manie fut considéré comme une profanation -des souvenirs nationaux, de tout ce qui rappelait les jours glorieux de -la patrie lorraine. - -Il démolit une partie des monuments du palais ducal et de l'église -Saint-Georges; il démolit l'église de Bon-Secours[101] et la réédifia -sur un autre emplacement et sur un nouveau plan. - - [101] Elle avait été construite en 1631, après une peste. - -On raconte qu'un potier d'étain, dont la maison s'élevait en face de -Bon-Secours, désespéré de ne plus voir le monument tel qu'il y était -accoutumé depuis son enfance, fit murer toutes les fenêtres de sa façade -et ne prit plus de jour que sur son jardin. - -Stanislas ne se borna pas à faire de Nancy une des plus belles villes -d'Europe; il consacra encore tous ses soins à Lunéville et à Commercy, -dont il avait fait ses demeures de prédilection. Si ses devoirs de -souverain l'obligeaient en effet à séjourner quelquefois à Nancy, son -goût le ramenait toujours à Lunéville ou à Commercy. - -Il s'ingénia, dès les premières années de son séjour, à embellir -Lunéville et à en faire une résidence délicieuse. - -Le château construit par Léopold lui plaisait fort et il y résidait -avec bonheur. Un des grands charmes de cette demeure étaient les beaux -jardins, le parc immense, les eaux superbes qui entouraient le château. -Là, sans choquer personne, et sans se soucier du qu'en-dira-t-on, -Stanislas pouvait donner libre cours à son penchant pour les -constructions les plus fantaisistes. - -Le bon roi n'avait pas toujours le goût très raffiné. Il avait rapporté -de Turquie et de sa captivité à Bender la passion des minarets, des -coupoles, des kiosques, des terrasses; enfin il affectionnait un style -moitié turc, moitié chinois, recherché et bizarre, qui souvent n'était -pas heureux. - -Sous sa direction, les jardins de Lunéville se peuplent de petits -cabinets, de grottes, de bassins, de rochers artificiels, de jets d'eau -à l'infini. Des machines de son invention fournissent les eaux en -abondance. Ces enfantillages font la joie du vieux roi et son plus grand -plaisir est de les faire admirer aux étrangers qui visitent sa cour. - -A peine installé à Lunéville, Stanislas commence les travaux. Chaque -jour, la matinée est consacrée à son passe-temps favori; entouré de ses -dix-sept architectes, peintres, sculpteurs, il examine les plans, décide -les travaux, discute, ordonne, dirige lui-même la construction de ses -palais, de ses maisons de campagne; il va sur place encourager les -ouvriers, voir l'effet de ses combinaisons; il fait construire, démolir, -reconstruire, et il dépense ainsi le plus clair de ses revenus. - -Son premier soin est d'assainir les environs de sa résidence et de les -embellir. Devant le château s'étend un long canal qui va jusqu'à -Chanteheu, petit village peu éloigné de la ville. Tout autour du canal -sont de vastes marécages. Stanislas, en peu de temps, et par d'habiles -combinaisons, fait écouler les eaux et transforme en jardins charmants -ce qui n'était qu'une étendue malsaine et nauséabonde. - -Dans le parc, il fait construire huit pavillons composés d'une chambre, -de trois cabinets et d'une petite cuisine. Chaque pavillon est entouré -d'un ravissant jardin. Ces asiles champêtres sont destinés aux -courtisans privilégiés; mais ils sont obligés d'y loger pendant la belle -saison et d'offrir à dîner au prince une fois par mois. M. de la -Galaizière qui, malgré tout, est fort bien en cour et que Stanislas -cherche à amadouer, reçoit un de ces pavillons. - -Mais ces cottages et les jardins qui les entourent ne suffisent pas à -orner le parc au gré du roi. A gauche du château et en contre-bas de la -terrasse, il fait élever à grands frais un rocher artificiel sur lequel -se dresse tout un village avec des paysans en bois peint de grandeur -naturelle. On y voit des maisons, un ermitage, un cabaret. Tous les -personnages, il y en a trois cents, sont mis en mouvement au moyen de -l'eau, et, lorsque ce vaste jouet fonctionne, c'est un remue-ménage -général: des coqs chantent, des moutons paissent, des chèvres se -battent, un chat poursuit un rat, un ivrogne boit et sa femme lui jette -un seau d'eau par la fenêtre, un charretier bat ses chevaux, des scieurs -de long travaillent, une femme file, une autre se balance sur une -escarpolette, etc.[102]. - - [102] C'est Richaud, horloger de Nancy, qui était l'auteur de ce - jouet précieux. - -En même temps qu'il s'amuse à orner son parc de ces puérilités, -Stanislas couvre les environs de Lunéville de maisons de plaisance -destinées à son usage personnel et d'une architecture aussi variée -qu'étrange. Par contre, elles sont toutes délicieusement décorées à -l'intérieur et meublées avec un goût parfait. - -Bientôt l'on voit s'élever à la tête du grand canal un petit bâtiment à -la chinoise que le roi surnomme le _Kiosque_. C'est là qu'il ira dîner -et coucher pendant les grandes chaleurs de l'été. - -A l'autre extrémité du canal, vis-à-vis l'aile du château, se dresse un -pavillon à la turque, que l'on appelle _le Trèfle_, car il en a la -forme. L'intérieur ne contient rien de particulier, si ce n'est, comble -du raffinement, «un petit endroit pour une chaise percée». - -Un quart de lieue plus loin se trouve une ferme appelée _Jolivet_. -Stanislas la transforme et en fait un lieu de plaisance. Du premier -étage, l'on jouit d'un superbe point de vue: d'abord, le château de -Lunéville avec toutes ses dépendances; puis, plus loin, le château de -Craon. - -A Einville, à Chanteheu, encore des maisons de plaisance pour le -monarque, avec des jardins admirables, des «ménageries[103]», des eaux -jaillissantes, des cascades, etc. - - [103] C'est-à-dire des jardins potagers. - -Mais tous ces pavillons, tous ces rendez-vous de chasse, toutes ces -fermes ne suffisent pas encore; Léopold a fait commencer un château à la -Malgrange, près de Nancy: le roi de Pologne le fait démolir et en -construit un nouveau beaucoup plus important, très agréable et où il -passe la plus grande partie de l'été. - -Stanislas fit également exécuter de grands travaux à Commercy; on se -rappelle que la duchesse de Lorraine s'y était retirée en 1737 et qu'on -lui avait laissé la jouissance du château sa vie durant. Après être -restée en enfance pendant quelque temps elle mourut d'apoplexie le 27 -décembre 1744. Le roi prit aussitôt possession du château qui devint une -de ses résidences favorites. - -Comme il y avait des eaux magnifiques, il en profita pour faire jeter -sur le canal un pont, qu'on appela pont d'eau, parce que les parapets -étaient chargés de quatorze colonnes sur lesquelles l'eau ruisselait -sans cesse; la nuit, des lumières enfermées dans des globes de cristal -éclairaient ce pont extraordinaire. Il fit également élever un kiosque -dont les stores étaient formés de nappes d'eau très légères. Enfin à -l'extrémité du canal on éleva un château d'eau d'où l'on découvrait une -vue des plus étendues et des plus riantes. Des bassins immenses, avec -des cygnes et d'élégantes galères, des cascades, des fontaines -nombreuses faisaient des jardins de Commercy un séjour enchanteur. - -Dans la vaste forêt qui avoisinait le château, le roi fit construire, -près de la Fontaine Royale, un ravissant pavillon; c'est là que, pendant -les grandes chaleurs de l'été, il conviait à goûter les jeunes et jolies -dames de la cour. - -Stanislas se prit d'une grande passion pour sa nouvelle résidence et il -partagea bientôt tout son temps entre Lunéville et Commercy. - -Le souci des biens terrestres ne faisait pas oublier au vieux monarque -le soin de son salut. N'était-il pas juste que le Ciel eut sa part dans -ces constructions et ces dépenses? Au besoin, le Père de Menoux se -chargeait de le rappeler au roi. Aussi Stanislas fit-il élever à Nancy -pour douze missionnaires jésuites une vaste et belle demeure que l'on -appella la _Mission_. La chapelle était grande et on ne peut mieux -ornée, les dortoirs et les réfectoires superbes. Il y avait des chambres -pour les personnes pieuses qui désiraient faire des retraites. Stanislas -s'y était réservé un fort bel appartement qu'il occupait de temps à -autre. Chaque fois que le roi séjournait à la Mission, on y donnait des -fêtes, on y jouait la comédie; les Pères jésuites chantaient des poèmes -de leur composition, ils tiraient des feux d'artifice; bref ils -s'ingéniaient de toutes façons à distraire leur hôte. C'est le Père de -Menoux qui naturellement fut placé à la tête de cette fondation, qui -avait coûté 800,000 livres. Chaque Père recevait 800 livres de rente -annuelle et ils avaient en outre 12,000 livres d'aumônes à distribuer. - -Si le plus clair des revenus royaux passait en monuments, constructions, -bâtisses plus ou moins champêtres, Stanislas dépensait encore des sommes -considérables pour sa table; elle n'était pas seulement servie avec -profusion et raffinement, mais il l'entourait d'un luxe inouï et -apportait dans le choix des objets destinés à l'orner la même fantaisie -et la même puérilité que dans l'ornementation de son parc et de ses -jardins. - -C'est Stanislas qui le premier a l'idée de ces surtouts d'une variété et -d'une richesse incroyables, qui deviennent à la mode à cette époque; il -en invente de tous les genres; il leur donne les formes les plus -capricieuses, les plus bizarres. Les uns représentent une chasse au -cerf, d'autres des paysages champêtres, d'autres des scènes -mythologiques. A la demande du roi, Cyfflé compose de véritables objets -d'art; un entre autres soulève l'admiration unanime: un pavillon à jour, -soutenu par huit colonnes cannelées, abrite une vasque élégante. Au -milieu du bassin s'élève un rocher sur lequel Léda folâtre avec le -cygne. Une légère galerie couronne le petit édifice au sommet duquel -jaillit une gerbe d'eau entourée d'amours. - -La fertile imagination du roi fait toujours jouer à l'eau un grand -rôle. Il fait imiter les fontaines monumentales de Nancy et de -véritables jets d'eau surgissent sur les tables pendant les repas. - -Stanislas était un véritable gastronome et les plaisirs de la table -formaient l'une de ses distractions favorites. Il était, du reste, doué -d'un appétit si violent qu'il avançait souvent l'heure de son dîner: -«Pour peu que Votre Majesté continue, lui disait un jour M. de la -Galaizière, elle finira par dîner la veille.» Son goût n'était pas -toujours exquis: ainsi «il mangeait sans cuisson la choucroute ou des -choux râpés saupoudrés de sucre, et des viandes cuites avec des fruits.» - -Il avait introduit en Lorraine un raffinement culinaire inconnu avant -lui[104]. C'étaient surtout les desserts qui étaient l'objet de sa -sollicitude et sur lesquels s'exerçait son ingéniosité. - - [104] Le service de la bouche était confié à un premier maître - d'hôtel qui avait sous ses ordres 3 maîtres d'hôtel ordinaires, 1 - contrôleur de cuisine, 5 chefs cuisiniers, 6 aides, 3 garçons de - cuisine, 5 relaveurs, 4 marmitons et 1 garde-vaisselle. - - Pour la rôtisserie, il y avait 1 chef, 2 aides et 2 garçons. - - De même pour le service de la pâtisserie. - - L'échansonnerie et la paneterie étaient dirigées par 2 chefs et 3 - officiers. - - Enfin venaient 6 couvreurs de table, 1 contrôleur, 1 chef du café, - 3 garçons de la cave, etc. - -Le chef d'office, c'est-à-dire celui qui était chargé de préparer et de -dresser le dessert, était un artiste nommé Joseph Gilliers[105]. - - [105] Il a laissé un monument de son art en un magnifique in-4º - enrichi de nombreuses planches et intitulé _le Cannaméliste - français: les Usages, le choix et les principes de tout ce qui se - pratique dans la préparation des fruits confits, secs, liquides - ou à l'eau-de-vie, ouvrages de sucre, liqueurs rafraîchissantes, - pastilles, pastillages, neiges, mousses et fruits glacés_. Les - planches sont par Dupuys, dessinateur de Sa Majesté, et gravées - en taille-douce par le célèbre François. L'ouvrage est dédié au - duc Ossolinski. - -Gilliers avait l'art de composer des desserts, des pièces montées, qui -faisaient la joie de Stanislas. Tantôt c'est un jardin enchanté, tantôt -«au milieu d'un parc en miniature, qu'on croirait dessiné par Lenôtre, -s'élève une grotte en rocaille, du sommet de laquelle jaillit une -fontaine; à droite et à gauche du massif, de petits bassins contiennent -les eaux de deux gerbes liquides. De distance à autre, des promeneurs, -figurés par des statuettes, semblent parcourir ces lieux charmants; -d'autres y goûtent les douceurs du repos au milieu des fruits, des -fleurs et des sucreries». - -Les pâtissiers du roi se livraient aux plus ingénieuses fantaisies. Un -jour, quatre servants déposèrent sur la table royale un pâté monstre, -ayant la forme d'une citadelle. Tout à coup, le couvercle se soulève et -des flancs du pâté s'élance Bébé, le nain du roi, costumé en guerrier, -le casque en tête, un pistolet à la main qu'il fait partir au grand -effroi des dames. On juge de la joie et de l'hilarité de l'assistance. - -Mais le plaisir du monarque ne se bornait pas à servir à ses convives -des plats recherchés ou d'une forme savante; son plus grand bonheur -était de truquer les mets qu'il leur offrait et de jouir de leur -crédulité ou de leur déception. - -Il faisait servir comme gibier étranger et pour plongeons du Nord des -oies plumées vivantes, tuées à coups de baguettes et marinées. Des -dindons, traités de la même manière et marinés dans des herbes -odoriférantes des bois, étaient présentés comme coqs de bruyère. - -La joie du roi était complète quand ses convives étaient dupes de ces -inventions. - -Stanislas ne se contentait pas de truquer les plats; il truquait aussi -les vins qu'il offrait à ses amis, et pour eux il ne dédaignait pas -d'opérer lui-même. - -Son prédécesseur sur le trône de Lorraine, François, devenu roi de -Hongrie, avait coutume de lui envoyer chaque année une feuillette de vin -de Tokay. On sait que le premier cru de Tokay était réservé uniquement -pour la table de l'empereur d'Autriche. Les souverains étrangers ne -pouvaient en boire qu'autant que l'empereur voulait bien leur en -expédier. - -«L'envoi du roi de Hongrie avait lieu en grande cérémonie: le tonneau, -placé sur une voiture pavoisée aux armes d'Autriche et de Hongrie, était -escorté par quatre grenadiers sous les ordres d'un sergent.» C'est en ce -pompeux équipage qu'arrivait chaque année en Lorraine le tokay impérial, -et le roi témoignait toujours d'une grande satisfaction à l'arrivée du -cadeau de son prédécesseur. Toute la cour était au courant de ce grave -événement, et le vin, reçu par Stanislas lui-même dans la cour -d'honneur du château, était ensuite soigneusement enfermé dans les caves -royales. Quelques jours après le monarque, accompagné d'un acolyte -discret, descendait dans ses caves; là, il s'affublait d'un tablier et, -avec du vin de Bourgogne additionné de quelques ingrédients de -circonstance, il composait un vin de Tokay de sa façon. Le mélange était -versé dans des bouteilles faites spécialement à la verrerie de Porcieux, -et distribué, comme vin de l'empereur d'Autriche, aux grands de la cour -et aux meilleurs amis du roi. Personne, naturellement, n'avait -l'indiscrétion de demander par quel étrange phénomène se produisait -ainsi la multiplication du vin de Tokay. - -Toujours guidé par le même esprit d'enfantillage, Stanislas cherche à -s'entourer de phénomènes qui l'amusent. A Nancy, le portier de son -palais est un géant[106]. - - [106] Il était originaire de la principauté de Salm. - -A Lunéville, il a un nain comme on n'en a jamais vu, dont il s'amuse -comme d'une poupée et qui fait ses délices. C'est le plus petit -personnage de la cour, mais non le moins important. Il est âgé de cinq -ans et n'a que 15 pouces de haut; il ne pèse que 12 livres. - -C'était un véritable prodige; quand il était né, il ne pesait qu'une -livre un quart; on l'avait porté à l'église sur une assiette garnie de -filasse; un sabot rembourré lui avait servi de berceau. A deux ans, il -commençait à marcher, et on lui fit ses premiers souliers qui avaient -18 lignes de long. - -Stanislas, ayant entendu parler de ce phénomène, demanda à le voir et il -en fut si émerveillé qu'il le garda à sa cour. - -Malgré sa petitesse, Bébé était admirablement proportionné et avait une -très jolie figure[107]. Mais il était orné de tous les défauts: entêté, -colère, paresseux, jaloux, gourmand, sensuel, il ne lui en manquait pas -un. Quand il avait mis quelque chose dans sa tête, on ne pouvait le -faire obéir qu'en lui promettant un costume nouveau ou une friandise. -Quand on le contrariait, il cassait volontiers les verres et les -porcelaines du roi. Stanislas ne faisait que rire des incartades de son -nain, et il le gâtait outrageusement. - - [107] Il s'appelait Nicolas Ferry et était né à Plaisnes, dans - les Vosges, le 11 novembre 1741. - -Il lui avait fait donner des habits de toutes les couleurs et de toutes -les formes; celui que Bébé portait avec le plus d'élégance était celui -de hussard. - -Bébé avait encore reçu une très jolie calèche, attelée de quatre -chèvres, qu'il conduisait lui-même dans les allées du parc. On lui donna -aussi un hôtel en bois, haut de trois pieds, qu'on installa dans une des -pièces du château. Quand il était en querelle avec le roi, ou qu'il -voulait lui résister, c'est dans son hôtel que Bébé allait bouder. Si -Stanislas le faisait appeler, Bébé ouvrait la fenêtre et disait avec -dignité: «Vous direz au roi que je n'y suis pas.» - -Il était si petit qu'un jour il s'égara dans un champ de luzerne; il se -crut perdu et appela au secours jusqu'à ce qu'on fût venu le délivrer. -Aussi Stanislas avait-il toujours peur d'égarer son nain. Bébé, qui -avait un goût marqué pour la plaisanterie, s'amusait souvent à se -cacher. Stanislas, ne voyant plus son nain, s'agitait, s'inquiétait; -toute la cour était en alarme, et Bébé, tranquillement assis sous -quelque fauteuil, riait de bon coeur. - -Ce facétieux personnage ne se cachait pas que sous les meubles; il avait -imaginé d'autres abris plus agréables: on le retrouvait quelquefois -paisiblement installé sous les paniers des dames, si bien que les femmes -de la cour craignaient toujours d'écraser le petit personnage. - -Stanislas était un joueur de tric-trac acharné; or, Bébé détestait ce -jeu: le bruit des jetons et du cornet blessait sa sensibilité. Dès qu'on -commençait à jouer, il faisait tant de bruit et était si insupportable -que le roi n'avait d'autre ressource que de cesser la partie. Alors, on -plaçait le nain sur la table; il entrait dans le tric-trac, mettait tous -les jetons en piles, s'asseyait dessus et se laissait tomber en riant -aux éclats. - -Stanislas voulut faire donner à Bébé une éducation brillante, mais il -dut bien vite y renoncer. Malgré tous les efforts, on ne put développer -chez lui ni raison, ni jugement; on ne put jamais lui faire comprendre -l'idée de Dieu et d'une religion. - -La princesse de Talmont s'était prise d'une grande amitié pour Bébé; -elle eut la prétention de réussir là où tous les maîtres avaient échoué, -et elle se donna beaucoup de peine pour l'instruire, sans succès du -reste. Cependant, Bébé, reconnaissant de ses soins, s'était pris pour -elle d'une si grande passion qu'il en était jaloux. Un jour, la voyant -caresser un petit chien, il devint furieux, lui arracha l'animal des -mains et le jeta par la fenêtre en disant: «Pourquoi l'aimez-vous plus -que moi?» - -Bébé était donc à la cour, sinon le plus heureux des hommes, du moins le -plus heureux des nains. «Que dites-vous de sa bête de mère, écrit le -président Hénault, qui fait dire des messes pour qu'il grandisse?» - - - - -CHAPITRE XII - - État des moeurs au dix-huitième siècle. - - -Avant de poursuivre notre récit et de raconter les aventures où se -trouve mêlé le nom de Mme de Boufflers, nous prions le lecteur de -vouloir bien se rappeler quel était l'état des esprits et des moeurs au -milieu du dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque dont nous nous -occupons. - -Sans cette précaution indispensable, nous craindrions fort que Mme de -Boufflers ne passât aux yeux de nos lecteurs, et plus encore de nos -lectrices, pour une femme charmante, assurément, séduisante, -spirituelle, mais fort galante et d'assez mauvaises moeurs. - -Il ne faut pas cependant que notre héroïne soit plus mal jugée qu'il ne -convient. Apprécier les femmes de ce temps-là avec nos idées actuelles -serait le comble de l'injustice. Autant vaudrait leur reprocher leurs -cheveux poudrés, leur rouge ou leurs robes à paniers. Par suite de leur -éducation et des usages de l'époque, elles n'envisageaient pas -l'existence de la même façon que nous, et leurs idées religieuses et -morales étaient fort différentes des nôtres. Il ne faut pas plus nous en -choquer que nous ne nous choquons de leurs costumes. Critiquons et -déplorons les moeurs de l'époque tant que nous le voudrons, mais n'en -rendons pas responsables les contemporains qui n'avaient que le tort -d'être de leur temps. - -Aussi, pour porter un jugement équitable sur les femmes du monde au -dix-huitième siècle, devons-nous avant toutes choses avoir présentes à -l'esprit les moeurs qui avaient cours. Nous avons déjà abordé le sujet -dans des ouvrages précédents[108], nous y renvoyons le lecteur. Mais il -y a certains points que nous avons laissés dans l'ombre et sur lesquels -il nous paraît utile d'insister pour mieux faire comprendre la -désinvolture morale de nos aïeules. - - [108] _Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV_, - Plon-Nourrit et Cie, 10e édition, 1903, chapitre I; _Les - Demoiselles de Verrières_, Plon-Nourrit et Cie, 1904, chapitre I. - -De même que la religion, aux yeux des gens de la cour, passait pour une -institution très nécessaire, d'un intérêt social de premier ordre, mais -qui s'adressait uniquement aux basses classes et qui n'avait d'autre but -que de les maintenir dans le devoir et l'obéissance, de même l'austérité -des moeurs et le respect des obligations du mariage, au regard des mêmes -gens de cour, n'avaient de valeur que pour la bourgeoisie et les classes -inférieures. La fidélité dans le mariage n'était à leurs yeux qu'un sot -et risible préjugé, bon assurément pour les petites gens, mais dont les -hautes classes n'avaient nullement à s'inquiéter. - -Il y a, du reste, un principe qui domine toute la morale du dix-huitième -siècle, au moins pour les gens dont nous nous occupons, c'est que la vie -est courte, que mille accidents peuvent l'abréger encore, qu'il faut -donc en jouir de son mieux et que c'est folie pure d'en user comme si -elle devait être éternelle ou qu'on dût la vivre deux fois. - -L'amour paraissait aux gens de cette époque une chose toute simple, -toute naturelle; c'était même à leurs yeux le seul bon côté de la vie, -le seul qui en fasse le charme et l'agrément, le seul qui quelquefois en -fasse oublier les amertumes et les tristesses. - -Loin d'en faire fi, loin de pratiquer le renoncement et de répudier les -dons les plus précieux de la nature pour l'édification du prochain ou -dans l'espoir de récompenses futures et hypothétiques, ils en jouissent -autant qu'ils le peuvent. Cela leur paraît tout simple d'aimer, d'être -heureux sans songer aux choses de l'autre monde! C'est la pure morale -païenne. - -Mais pourquoi nos ancêtres ne cherchaient-ils pas tout simplement -l'amour dans le mariage, au lieu de le poursuivre si passionnément au -dehors? - -Parce que les moeurs s'y opposaient tout autant que les usages. - -On ne se mariait que pour se conformer aux habitudes, donner -satisfaction à sa famille, assurer sa descendance. Le mariage était un -arrangement de famille; on unissait deux noms, deux fortunes. Quant au -coeur, à la sympathie réciproque, personne n'y songeait. - -Les filles sont élevées au couvent. Mais les bruits du monde pénètrent -dans ces pieuses retraites: avant même d'entrer dans la vie, elles -savent qu'on n'aime pas son mari, que c'est là un malheur général et -dont on se console fort aisément. - -A quinze ans, elles sortent du couvent pour monter à l'autel avec un -fiancé qu'elles n'ont jamais vu. - -Ainsi les usages créaient, entre deux êtres qui la veille encore -s'ignoraient, des liens indissolubles. On les appelait à vivre ensemble, -eux dont les natures, les caractères, les sentiments étaient peut-être -si dissemblables, si incompatibles, si peu faits pour s'accorder. - -Devaient-ils donc, pour respecter un lien contracté dans de telles -conditions, briser leur vie entière, renoncer au bonheur en ce monde, en -cette vie si courte? Ils n'y songeaient pas un instant. - -Marié au hasard et sans consentement moral, le mari n'entendait -nullement enchaîner sa vie. A peine le sacrement reçu, il reprenait sa -liberté; mais il était assez équitable pour ne pas exiger de sa femme -plus qu'il ne donnait et il la laissait libre de ses inclinations. - -Alors, que restait-il à la femme et quelle était sa situation? -Abandonnée peu après son mariage, souvent au lendemain de ses noces, -elle avait le choix entre deux solutions: - -Rester fidèle à l'homme dont elle portait le nom? Mais alors elle était -condamnée à l'isolement du coeur, à l'absence d'affection, de -tendresse. A seize ans, voir sa vie perdue, gâchée sans espoir, était-ce -possible? Il fallait, pour accepter un pareil sacrifice, une vertu bien -surhumaine, ou n'avoir ni imagination, ni coeur, ni sens. «Comment -supposer que le coeur d'une femme ne soit pas occupé!», dit très -justement le prince de Montbarrey. - -La seconde solution était plus séduisante: c'était de chercher un -consolateur, et c'est presque toujours à ce dernier parti que la femme -s'arrêtait. - -Et dans ce cas encore deux solutions pouvaient se présenter. Ou le choix -était heureux et alors ces deux êtres réunis par une inclination -réciproque s'adoraient, ne se quittaient plus et devenaient le modèle -des faux ménages. Ils sont nombreux au dix-huitième siècle, ces couples -que le hasard a rapprochés, qui s'aiment à la folie et se restent -scrupuleusement fidèles. - -Mais, hélas! souvent la femme n'était pas plus heureuse dans le choix de -l'amant que ses parents ne l'avaient été dans celui du mari; alors, elle -cherchait encore, et puis encore, et bientôt elle n'écoutait plus que sa -fantaisie. - -Cette désinvolture et ce mépris des lois morales entraînaient-ils pour -la femme la perte de sa situation sociale; tombait-elle sous la -réprobation du monde? En aucune façon, et par la force même des choses, -puisque l'immoralité était générale. - -Le dix-huitième siècle est plein d'indulgence pour ce joli péché -d'amour, qui lui paraît de tous le plus naturel, le plus excusable; il -ne vous en détourne pas comme d'une faute irréparable. On n'a pas encore -élevé toutes ces barrières morales et religieuses qui faisaient dire -spirituellement au prince de Ligne: «On a fait un crime de tout ce qu'il -y a de plus charmant. La nature ne s'en doutait pas. On y a fait venir -l'honneur, la réputation, la décence, l'amour-propre. S'il y a des -hasards, des convenances, des rapprochements et puis quelque folie, -c'est un temps passé bien heureusement[109].» - - [109] Et cependant, si le monde était indulgent, les lois étaient - fort rigoureuses contre les femmes coupables, mais nul ne songent - à en réclamer l'application. (Voir _le Duc de Lauzun et la Cour - Louis XV_, chapitre X.) - -L'éducation, les moeurs, les usages, l'exemple, la littérature, tout -vous entraînait à l'amour, à l'amour illégitime s'entend; tout vous y -poussait. - -Aussi l'adultère régnait-il en maître, mais l'adultère serein, paisible, -reconnu, légitime! - -La femme n'est pas seulement libre de suivre ses penchants, on ne trouve -pas mauvais qu'elle serve en même temps la fortune de sa maison. Celle -qui par chance attire l'attention du souverain est enviée; personne dans -sa famille, ou bien rarement, ne s'avise de crier au déshonneur et de -lui reprocher des complaisances coupables. On se borne à tirer parti de -la situation au profit des siens. - -Mme de Boufflers avait bien des raisons pour ne pas montrer plus -d'austérité que ses contemporaines. Élevée à la cour de Léopold, elle a -eu pendant son enfance les exemples maternels; elle a vu cette cour -galante, aimable, où l'amour est si fort en honneur; puis elle a entendu -à Remiremont les récits de ses compagnes, récits où sa mère joue presque -toujours le premier rôle. A l'âge où les premières impressions sont si -profondes, où l'esprit est comme une cire molle, elle a puisé cette idée -très nette, qu'il ne faut pas s'embarrasser de préjugés vulgaires et que -la vie est faite pour en jouir. - -Pourquoi aurait-elle dirigé sa vie sur des idées différentes? Comment -aurait-elle montré une austérité dont personne, ni dans sa famille, ni -dans ses entours, ne lui avait donné l'exemple? - -Comme la plupart des femmes de son temps, Mme de Boufflers n'a donc -attaché aux faiblesses du coeur qu'une importance très secondaire; aussi -n'a-t-elle brillé ni par sa vertu ni par sa constance. Volage par -tempérament, elle n'a eu, il faut le dire, d'autre règle morale que son -bon plaisir, d'autre frein que sa fantaisie. - -Du reste, elle ne tirait vanité ni ne rougissait de sa conduite; elle -trouvait tout simple d'obéir aux élans de son coeur, et on l'eût -assurément fort surprise en lui disant qu'elle s'exposait à être jugée -très sévèrement par la postérité. - -Elle est bien le type de la femme du dix-huitième siècle, indulgente aux -faiblesses de la chair, et voulant à tout prix jouir de la vie, sans -qu'aucun souci de châtiments futurs vienne lui gâter le très simple -bonheur d'exister. - -Elle s'était baptisée elle-même «la dame de volupté», et elle avait -adopté et repris à son compte l'épitaphe de Mme de Verrue, qui lui -convenait si bien: - - Ci-gît, dans une paix profonde, - Cette dame de volupté - Qui, pour plus grande sûreté, - Fit son Paradis en ce monde. - -Le fond du caractère de Mme de Boufflers était la gaieté, elle riait de -tout. La vie à ses yeux n'était qu'une plaisanterie; aussi ne la -prenait-elle pas au sérieux et agissait-elle en conséquence. «Sa gaieté -était pour son âme un printemps perpétuel qui a duré jusqu'à son dernier -jour.» - -En somme, Mme de Boufflers n'a été ni meilleure ni pire que ses -contemporaines; elle a été de son temps tout simplement. - -Soyons donc indulgents pour elle et ne lui montrons pas une sévérité que -ni sa famille, ni ses amis, ni personne à son époque ne lui ont -témoignée. Elle a vécu toute sa vie honorée, considérée, entourée du -respect de tous. - -Et cependant, sa situation à la cour de Stanislas n'est pas douteuse. -Elle est publique, connue de tous. Si sa mère eût eu mauvaise grâce à -lui reprocher une liaison dont elle lui avait donné l'exemple, son -frère, qui occupe dans le monde une si haute situation, aurait pu se -montrer moins indulgent; non seulement il ferme les yeux, mais il -accepte les faveurs de Stanislas, mais il est intimement lié toute sa -vie avec des hommes qui, notoirement et à juste titre, passent pour -avoir été du dernier bien avec la marquise. - -Ainsi sont les moeurs du temps. - -Ceci posé et bien entendu, poursuivons notre récit. - -Nous avons dit que Mme de Boufflers avait eu des bontés pour le -chancelier de Lorraine. - -Quand Stanislas eut distingué Mme de Boufflers et marqué pour elle un -goût très vif, la Galaizière, quelque dépit qu'il en pût éprouver, dut -céder la place au monarque, et du premier passer au second rang; mais, -en réalité, il ne changea pas grand'chose à ses relations avec la -marquise. Stanislas l'avait trompé avec elle; il lui rendit la pareille, -et voilà tout. - -Le monarque connaissait-il son malheur? A n'en pas douter. Mais son -expérience des hommes, et surtout des femmes, la philosophie dont il se -piquait, l'engageaient à fermer les yeux sur les incartades de sa -maîtresse. - -En sollicitant les faveurs de Mme de Boufflers, Stanislas ne pouvait se -faire illusion sur les dangers de la situation. D'abord il n'ignorait -pas l'humeur volage de la dame et il ne pouvait s'imaginer qu'il -parviendrait à la changer; puis, à cette époque, n'avait-il pas -soixante-trois ans? L'ardeur des jeunes années avait fait place à un -calme bien relatif. Comment, dans ces conditions, aurait-il montré une -jalousie exagérée? - -Il se bornait donc, le plus souvent, aux manifestations extérieures du -culte; en public il comblait la marquise d'honneurs et d'attentions qui -ne pouvaient laisser de doute sur la nature de leur intimité; mais, ceci -fait, et les apparences sauvées, il ne se préoccupait pas outre mesure -de la conduite de la jeune femme. - -Que lui aurait servi de faire un éclat, de morigéner? Avec une autre, la -situation n'aurait-elle pas été la même? Et quelle autre femme, mieux -que Mme de Boufflers, aurait représenté; quelle autre aurait été plus -aimable, plus spirituelle, plus instruite? Les procédés de la marquise -n'étaient-ils pas charmants? Qui mieux qu'elle lui aurait donné -l'illusion du bonheur, de l'amour partagé? Ne lui avait-elle pas adressé -un jour ce quatrain qui avait plongé le vieux roi dans le ravissement: - - De plaire, un jour, sans aimer, j'eus l'envie; - Je ne cherchai qu'un simple amusement; - L'amusement devint un sentiment; - Le sentiment, le bonheur de ma vie? - -Stanislas n'ignorait pas que le superbe intendant, sans respect pour la -dignité royale, continuait à rendre des soins à Mme de Boufflers. - -Cette situation équivoque était connue et elle fut l'origine d'un bon -mot attribué à Stanislas, et qui fit la joie de Louis XV et de la cour -de Versailles; mais nous sommes loin d'en garantir l'authenticité. - -Un jour, à la toilette de la marquise, le monarque s'était montré fort -entreprenant, et il commença un discours qu'il ne put mener à bonne fin. -Assez penaud de sa déconvenue, il sauva la situation en se retirant avec -dignité et en adressant à sa maîtresse ce mot d'une si surprenante -philosophie: «Madame, mon chancelier vous dira le reste». - -Si Mme de Boufflers était une épouse infidèle, elle n'était pas -davantage une maîtresse fidèle: la Galaizière en savait quelque chose. -La liaison de la marquise avec le roi de Pologne ne mit pas un terme à -ses fantaisies. - -Nous avons raconté comment elle s'était entourée d'une société intime -qu'elle retrouvait presque chaque jour, souvent plusieurs fois par jour. -Ces relations fréquentes avec des amis gais, aimables, et dont les -sentiments concordaient avec les siens étaient certes un grand agrément, -mais c'était aussi un grand danger. Les réunions journalières, la -familiarité qui résulte bientôt de l'intimité, des goûts communs, tout -contribuait à amener l'éclosion du sentiment. Et puis Mme de Boufflers -était si séduisante! On ne pouvait l'approcher sans subir son charme; on -l'admirait d'abord, elle avait tant d'esprit! on l'aimait ensuite comme -amie, elle était si bonne! bientôt le sentiment s'en mêlait, on -l'adorait, et la passion naissait, violente, impérieuse, irrésistible. - -Panpan, l'aimable Panpan, fut la première victime des beaux yeux de la -marquise: il l'aima d'abord d'un amour discret; puis, peu à peu, il fut -moins réservé et il ne cacha plus ses sentiments. Il était jeune, -spirituel, joli garçon; il sut se montrer si amoureux, si pressant, -témoigner à la fois une passion si respectueuse et si tendre que Mme de -Boufflers en fut émue; bientôt le roi, aussi bien que M. de la -Galaizière, était oublié et l'infidèle marquise «couronnait la flamme» -de l'heureux Panpan. Quel rêve pour le modeste avocat, le petit -intendant de finances! supplanter le tout-puissant chancelier! devenir -le rival d'un roi! Mais Mme de Boufflers n'écoutait que son coeur. - -Alors commencèrent pour les deux amants des jours délicieux, un -véritable printemps de jeunesse et d'amour; ils s'aimèrent, s'adorèrent, -et si bien que cinquante ans plus tard, courbés sous le poids des ans, -ils en avaient gardé tous deux le souvenir aussi vif qu'au premier jour, -et ils se rappelaient encore avec délices cette phase charmante de leur -jeunesse. - -Tous deux sont pleins d'entrain. Leur amour les grise; ils riment à -l'envie bien entendu et s'adressent mille facéties. - -Panpan ayant envoyé à Mme de Boufflers un chevreuil tué de sa propre -main, elle lui répond gaiement: - - Ni chevreuil, ni biche, ni faon - Ne peuvent remplacer Panpan. - Quoique la terre soit féconde, - Elle n'a produit qu'un seul veau - Qui fasse les plaisirs du monde - Et les délices du troupeau. - Le veau d'or fut moins imposant, - Le veau gras moins appétissant, - Lorsque la nature propice - Voulut former un veau si beau, - Vénus vint s'offrir pour génisse, - Adonis s'offrit pour taureau. - -C'est toujours le nom de Devau, qui sert de prétexte à des plaisanteries -faciles. Une autre fois elle lui écrit en riant: - -CHANSON - -Air... (à faire). - - Je me dégoûte de l'homme - J'aime le veau - J'irais à pied jusqu'à Rome - Sur un chameau - Pour crier dessus son dos: - Vivent les veaux. - -Quand Mme de Boufflers s'absente, ce qui lui arrive fréquemment, Panpan, -qui ne peut plus se passer de sa divine amie, est inconsolable. C'est -aux bosquets de son jardin qu'il confie ses plaintes amoureuses. - - En vain vous vous parez de ces feuillages verts, - O mes bosquets! il vous manque Boufflers; - Que les lieux embellis pour elle, - Que les lieux par elle embellis - Prennent à son retour une beauté nouvelle. - Elle doit les revoir, elle me l'a promis. - O mes lilas, mes jacinthes, mes lis, - O roses que j'ai cultivées, - Dans leurs boutons que vos fleurs captivées - Attendent pour éclore un rayon de ses yeux. - Pour un moment si précieux - Que vos odeurs soient resserrées. - C'est mon soleil: suivez les mêmes lois. - Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois! - -Pas un anniversaire ne se passe sans que l'heureux Panpan n'adresse de -tendres souhaits à celle qu'il adore. Il lui écrit en 1746: - - Quels voeux former pour vous, marquise trop heureuse? - Le destin près du trône a choisi vos aïeux, - Hébé redouble en vous sa fraîcheur précieuse, - L'esprit, le sentiment brillent dans vos beaux yeux. - De la ceinture de sa mère, - L'Amour met à vos pieds ses dons les plus brillants. - Vous avez tout enfin, vous avez l'art de plaire, - Enfant de la beauté, du goût et des talents. - -C'est toujours dans la langue des dieux que Panpan s'adresse à celle qui -a subjugué son coeur; mais il n'est pas sans en éprouver parfois quelque -embarras. La muse ne s'avise-t-elle pas d'être rebelle? Alors Panpan se -désole et gémit sur son sort. C'est sous le nom de Maître Boniface, que -ses amis lui donnent souvent, qu'il nous raconte ses infortunes -poétiques - - Messire Gaspard Boniface - Est au désespoir aujourd'hui: - Les Muses se moquent de lui - Et lui défendent le Parnasse. - Dès avant l'aube du matin - Il ne s'épargne soins ni peine - Pour vous bavarder vos étrennes; - Mais il frotte son front, tord ses doigts, sue en vain; - Pour quelques méchants vers, son pauvre esprit se guinde. - Mauvais poète et plus mauvais amant, - On le renvoie, à tout moment, - Et du Pinde à Cythère, et de Cythère au Pinde. - Ma muse ne sait plus à quel saint se vouer; - Mais mon esprit fût-il au diable, - Qu'y perdez-vous, marquise aimable? - C'est à mon coeur à vous louer. - -Mais, hélas! le bonheur durable n'est pas de ce monde, et le pauvre -amoureux allait en faire la triste expérience. - -Si Panpan n'avait éprouvé que des déboires poétiques, il aurait pu s'en -consoler aisément; mais il lui en arrive de bien plus pénibles encore. -Comme le sujet est de nature assez délicate, nous croyons préférable de -céder la parole à Panpan lui-même et de le laisser narrer la cruelle -surprise qu'un sort jaloux lui réservait: - - En vain de Lise je raffole, - De tous points Lise me convient, - Et par un cas qui me désole, - Quand je la tiens, l'Amour s'envole; - Dès que je la quitte, il revient: - En vérité, rien ne console - D'avoir un tort si singulier; - Je n'ai, comme monsieur Nicole, - Raison qu'au bas de l'escalier. - -Panpan voudrait prendre gaiement ce terrible coup du sort, mais au fond -il a plus envie d'en pleurer que d'en rire. Il en mesure bien vite les -conséquences. Que faire cependant, si ce n'est se résigner? - -Le manque d'à-propos de l'infortuné Panpan lui fut fatal en effet, et -contribua probablement à hâter l'heure inévitable de la séparation et -des adieux. - -Du reste, pas plus qu'un autre, Panpan ne pouvait avoir la prétention de -fixer l'humeur changeante de Mme de Boufflers; il savait bien, en -s'attachant à elle, que son règne ne serait pas éternel, et qu'un jour -ou l'autre, il lui faudrait quitter les régions orageuses de la passion -pour rentrer dans les sphères plus sereines de la pure amitié. - -Panpan cherche-t-il à lutter contre la destinée? va-t-il s'acharner à -conserver un bien dont il ne peut plus jouir? En aucune façon; Panpan -est homme d'esprit. Si le rôle d'amant ne lui convient plus, et pour -cause, car il ne lui reste bientôt que son coeur et la poésie pour -exprimer ses sentiments, il demeurera au moins l'ami, le meilleur ami de -celle qu'il a si tendrement aimée. Que dis-je? lui-même lui conseille de -se consoler et il poussera l'abnégation jusqu'à devenir son confident et -le dépositaire de ses secrets amoureux. C'est ce rôle quelque peu -sacrifié qu'il lui offre quand il lui écrit: - - Auprès de quelque folle tête - Dont le coeur gouverne l'esprit, - Être tablette, à ce qu'on dit, - N'est pas un métier fort honnête. - . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Daignez donc égayer mes pages - De quelques amusants secrets, - Daignez me conter les ravages - Que font sans doute vos attraits. - . . . . . . . . . . . . . . . . . - - A vous ouïr me voilà prête - Allons, parlez, belle Nini, - Plus discrète encor qu'un ami: - Rien n'est plus sûr que notre tête-à-tête. - - Confidente de vos plaisirs - Je crois l'être aussi de vos peines, - Puissé-je voir mes feuilles pleines - De vos transports et non de vos soupirs. - - Que vos jours coulés dans la joie - Soient désormais des jours heureux. - Ce sont là les sincères voeux - Du tendre ami qui près de vous m'envoie. - -Panpan tint fidèlement parole; il continua à vivre avec Mme de Boufflers -dans les termes de la plus étroite amitié. - -Mais quel était donc le rival heureux de Panpan? Hélas, c'était encore -un des assidus du petit cercle de la marquise; c'était le bel officier, -le poète acclamé, le froid et séduisant Saint-Lambert. Bientôt Panpan ne -put se faire illusion sur son sort; il était remplacé par son ami le -plus cher dans le coeur de la marquise. - -Ce ne dut pas être un mince triomphe pour l'orgueilleux Saint-Lambert -que le jour où il put ajouter à la liste de ses victimes le nom de la -marquise de Boufflers. Quelle gloire pour ce noble de contrebande, pour -ce poète médiocre, pour cet amoureux compassé et maladif, d'être le -rival heureux d'un roi, l'amant de la plus charmante femme de la -Lorraine! - -Jamais, dans ses rêves les plus extravagants, Saint-Lambert n'avait pu -prévoir semblable fortune. - -Aussi, en l'honneur d'un événement aussi imprévu, sort-il un peu de sa -raideur et de sa morgue ordinaires. Il consent à faire quelques avances -et les vers qu'il envoie à sa bien-aimée, les ardentes supplications -qu'il lui adresse sont empreints d'une chaleur qui ne lui est pas -ordinaire. C'est certainement à l'inspiration de la marquise qu'il doit -les meilleurs morceaux qui soient restés de lui. - -Si Saint-Lambert est aimé, la marquise cependant ne cède pas encore. -Dans l'épître à Chloé, le poète impatient l'engage à ne plus borner ses -faveurs à des bagatelles qui ont assez duré et ne sont plus de saison: - - Chloé, ce badinage tendre, - Ces légères faveurs amusent mes désirs; - Ce sont des fleurs que l'Amour sait répandre - Sur le chemin qui nous mène aux plaisirs. - Mais puis-je à les cueillir borner mon espérance? - Ici, loin des témoins, dans l'ombre et le silence, - Donnons au vrai bonheur ce reste d'un beau jour, - De ces riens enchanteurs n'occupons plus l'amour. - Chloé, tirons ce dieu des jeux de son enfance... - -Cependant la marquise ne cache pas la passion qui l'entraîne, qui déjà -lui a pris le coeur. Elle a tout avoué à son heureux amant. Elle ne -résiste plus, mais ce n'est pas encore assez. - - Rappelle-toi ce soir où, sensible à mes voeux, - Tu daignas par un mot dissiper mes alarmes: - «Oui, j'aime...» Que ce mot embellissoit tes charmes! - Qu'il irritoit mes transports amoureux! - Déjà tous mes soupirs expiroient sur ta bouche: - Je voulus tout tenter; mais, sans être farouche, - Tu repoussas l'Amour égaré dans tes bras: - Je ravis des faveurs, et je n'en obtins pas. - -De vains scrupules arrêtent encore les élans de sa tendresse. Pourquoi -résister à un si doux penchant? Aujourd'hui les moeurs sont moins -sévères que dans les temps plus anciens; on ne se défend plus quand le -coeur a parlé: - - L'honneur, ce vain fantôme, effrayoit ta tendresse, - Il dissipoit des sens l'impétueuse ivresse: - Tu m'aimes, je t'adore. Ah! garde-toi de croire - Que ce foible tyran puisse nous arrêter. - On le craignoit jadis, et les coeurs de nos mères - Ne goutoient qu'en tremblant le bonheur de sentir. - De ce siècle poli les lois sont moins sévères; - L'Amour, à ses côtés, n'a plus le repentir: - Nous rions aujourd'hui de ces prudes sublimes - Qu'effarouche un amant, qui gênent leurs désirs; - Et ces plaisirs si doux dont tu te fais des crimes, - Dès qu'on les a goûtés, ne sont que des plaisirs. - -Après une défense honorable Mme de Boufflers cède enfin et l'heureux -Saint-Lambert est au comble de ses voeux. Il célèbre sa victoire par une -pièce intitulée _Le Matin_, qu'il envoie aussitôt à la bien-aimée et où -il lui rappelle, avec une précision de détails peut-être excessive, les -heures exquises, enivrantes qu'il lui doit: - -LE MATIN - - La nuit vers l'occident obscur - Replioit lentement ses voiles; - D'un feu moins brillant les étoiles - Éclairoient le céleste azur; - De sa lumière réfléchie - Le soleil blanchissoit les airs, - Et, par degrés, à l'univers - Rendoit les couleurs et la vie. - - Du sommeil à la volupté - Mes sens éprouvoient le passage - Des songes me traçoient l'image - Du bonheur que j'avois goûté; - Je sentois qu'il alloit renaître, - Et, par ces songes excité, - Je recevois un nouvel être. - Libre des chaînes du sommeil, - Mes yeux s'ouvrent pour voir Thémire: - Je vois, j'adore, je désire. - Dieux! quel spectacle et quel réveil! - Près de moi Thémire étendue - Ne déroboit rien à ma vue; - Je détaillois mille beautés, - Je m'applaudissois de ma flamme; - Oui, disois-je, ces traits charmants, - Animés par un coeur fidèle, - Sont au plus tendre des amants; - C'est pour moi que Thémire est belle. - - J'avois entr'ouvert les rideaux; - Du soleil la clarté naissante - Doroit cette onde jaunissante - Qui retombe sous ces berceaux. - . . . . . . . . . . . . . . . . - - La terre sembloit s'embellir - Pour s'offrir aux yeux de Thémire: - Elle étend les bras et soupire, - Et je sens mon coeur tressaillir: - Elle entr'ouvre des yeux timides - Qu'éblouit l'éclat du grand jour; - Dans ses beaux yeux mes yeux avides - Cherchoient, trouvoient, puisoient l'amour. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - J'ai su, près du bonheur suprême, - Le suspendre pour le goûter; - L'instant de le précipiter - Fut marqué par Thémire même, - Et des plaisirs de ce que j'aime - J'ai senti les miens s'augmenter. - - J'ai joui, malgré mon délire - Et mes transports impétueux, - Du murmure voluptueux - Des fréquents soupirs de Thémire. - Ma bouche à ses cris languissants - Répond à peine: Ah! je t'adore. - Le plaisir fatigua nos sens, - Et nos coeurs jouirent encore. - - Mais l'astre du jour dans les cieux - Poursuivoit sa vaste carrière, - Et de son disque radieux - Répandoit des flots de lumière; - De mille ornements odieux - J'ai vu l'importune barrière - Dérober Thémire à mes yeux. - Plein d'amour et d'impatience, - Je sors sans témoins et sans bruit, - Et vais languir jusqu'à la nuit - Dans les horreurs de son absence. - -Saint-Lambert n'habitait pas Lunéville: son régiment tenait garnison à -Nancy; mais, naturellement, il était sans cesse sur la route et on le -rencontrait plus souvent à Lunéville que partout ailleurs. - -Mme de Boufflers peut voir son ami fort aisément dans la journée; la vie -de la cour amène des rencontres fréquentes, et qui ne peuvent prêter à -aucune fâcheuse interprétation; mais se parler en public, sous l'oeil -d'observateurs malicieux ou méchants, n'est pas ce qui convient à des -amoureux; ce qu'il leur faut, c'est l'isolement, la solitude, et surtout -les rencontres nocturnes. Et cela n'est pas commode. Aller retrouver -Saint-Lambert chez lui, courir la ville la nuit est impraticable pour la -marquise. Le recevoir dans ses appartements du château est également -bien dangereux. - -Certes, le roi est tolérant, peu jaloux; mais cependant il y a des -limites à sa patience et il ne faudrait pas les dépasser. Ce serait -s'exposer, de gaieté de coeur, à perdre une situation brillante. - -Ces difficultés n'étaient pas de nature à décourager une imagination -aussi fertile que celle de Mme de Boufflers. Bientôt elle découvre, non -loin de l'appartement qu'elle occupe, tout près de la chapelle et de la -bibliothèque, et à côté du logement de son médecin, une petite chambre -abandonnée à laquelle personne ne songe. Elle la fait meubler -discrètement, y installe un lit, quelques meubles, et voilà le logis du -brillant officier. Elle seule et son ami en ont la clef; c'est dans -cette pièce qu'elle se rend chaque nuit pour retrouver celui qui possède -son coeur. - -Mais Stanislas ne résidait pas seulement à Lunéville; depuis qu'il avait -fait arranger le château de Commercy, il se rendait souvent dans cette -résidence qui lui plaisait beaucoup, et il y faisait de fréquents -séjours. - -Quand Mme de Boufflers était à Commercy avec le roi, renonçait-elle à -voir le cher Saint-Lambert? En aucune façon. Mais, cette fois, il n'y a -pas le moindre coin disponible dans le château; alors c'est le curé du -lieu qui prête les mains aux savantes combinaisons des amoureux. - -Le presbytère était adossé à l'orangerie du château, et une porte de -communication permettait au curé d'aller se promener à toute heure dans -les jardins. - -D'autre part, Mme de Boufflers occupait au rez-de-chaussée l'appartement -des bains qui, par une porte située dans une garde-robe, communiquait -avec l'autre extrémité de l'orangerie. C'est par cette porte que le roi -venait chaque jour faire sa partie de jeu, assister à un concert ou -fumer sa pipe chez Mme de Boufflers. - -Chaque fois que Saint-Lambert pouvait s'échapper de Nancy, il accourait -secrètement à Commercy et se cachait chez l'obligeant curé. Le soir -venu, une lumière placée à la fenêtre de la garde-robe, dont nous avons -parlé, avertissait que le roi était chez Mme de Boufflers. Saint-Lambert -se tenait coi. Dès que Stanislas s'était retiré dans ses appartements, -la lumière disparaissait. Aussitôt, Saint-Lambert, qui avait les clefs -des deux portes, traversait l'orangerie, une lanterne sourde à la main, -et il pénétrait chez Mme de Boufflers qui l'attendait. Il regagnait le -presbytère de la même façon. - -En 1747, l'idylle si heureusement commencée est fâcheusement interrompue -par le départ de Saint-Lambert pour l'armée; c'est au milieu des larmes -et de regrets sans fin qu'il se sépare d'une maîtresse bien aimée. Il -écrit de Metz à Mme de Boufflers: - - «Metz, 3 avril. - -«On ne prend jamais bien son temps pour s'éloigner de vous, mais nous -avons assurément pris le plus mauvais temps du monde. Nous arrivâmes -hier après avoir fait la route par eau, quelquefois par terre, avec -douze chevaux qui ne pouvaient nous traîner, souvent à pied à travers -les boues, et toujours la bise au nez comme les amants de dame -Françoise. - -«Je vous prie de croire que je vous ferais grâce de tous ces détails si -j'avais voyagé seul; mais j'étais avec messieurs vos frères, et je ne -sais s'ils ont aujourd'hui le temps de vous écrire. Je puis vous assurer -qu'ils se portent bien; cela est quelque chose d'agréable à vous dire. -J'ai embrassé M. le comte de Maillebois avec bien du plaisir; je ne l'ai -pas vu seul et n'ai pu encore lui parler de ses nouvelles bontés; -souffrez que je vous en parle, à vous à qui je les dois et à qui j'aime -à les devoir. Vous connaissez assez le goût infini que j'ai pour vous et -le médiocre intérêt que j'ai toujours pris à ma fortune pour être sûre -que vos bons offices ont été et seront toujours plus agréables pour moi -parce qu'ils me prouvent votre amitié, que parce qu'ils peuvent m'être -utiles; je vous aimerai toujours, parce qu'il n'y a rien d'aussi aimable -que vous; mais j'aurai bien du plaisir à vous aimer quand je pourrai -parce que vous avez quelque amitié pour moi. - -«Je vous souhaite tous les biens et tous les plaisirs possibles et il -ne manquera aux miens que de contribuer aux vôtres; je désire -passionnément que c'en soit un pour vous de m'entendre dire quelquefois -que tous les sentiments qui attachent pour jamais si vivement sont et -seront toujours pour vous dans mon âme. - -«En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié le mot de madame; -j'en écrirais une autre si j'en avais le temps; je vous proteste que -cette omission n'est point une familiarité ridicule, et que j'ai pour -vous, madame, tout le respect que je vous dois, et je dois en avoir -beaucoup[110].» - - [110] Collection Morrisson. - -Heureusement l'absence ne fut pas de longue durée; la paix fut signée. - -Vite, le jeune officier annonce la bonne nouvelle à Mme de Boufflers et -il se fait précéder d'une élégie où il lui rappelle, non sans charme, -leurs joies passées et le bonheur qui les attend de nouveau dans leur -discret asile, quand ils vont tomber dans les bras l'un de l'autre. -Désormais, il va lui consacrer sa vie; il ne pense plus qu'à elle, ne -veut plus écrire, rimer que pour elle: - - Enfin je vais revoir ce cabinet tranquille - Où l'Amour et les arts ont choisi leur asile; - Je verrai ce sopha placé sous ce trumeau, - Qui de mille baisers nous répétoit l'image; - J'habiterai l'alcôve, où je rendis hommage - A la beauté sans voile, à l'Amour sans bandeau. - - Là, Philis se livroit au bonheur d'être aimée; - Là, lorsque de nos sens l'ivresse étoit calmée, - Attendant sans langueur le retour des désirs, - Un amour délicat varioit nos plaisirs. - - Nous lisions quelquefois ces vers pleins d'harmonie - Où Tibulle exhala sa flamme et son bonheur: - Je t'adorai, Philis, sous le nom de Délie; - Dans ces vers emportés tu reconnus mon coeur. - Que ce temps dura peu!..... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Pour suivre mon devoir dans une route obscure, - Il fallut te quitter: quels moments! quels adieux! - Je crus me séparer de toute la nature. - Mais les pleurs des amants ont apaisé les dieux: - Louis calme la terre; il me rend à moi-même. - Je ne vends plus mon temps aux querelles des rois, - Et, tout entier à ce que j'aime, - Je n'obéis plus qu'à tes lois. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Nous saurons de nos jours faire le même usage. - Je ne sais que t'aimer, viens m'apprendre à penser; - Conduis ma jeune muse, et reçois-en l'hommage; - Sois à jamais de mes écrits - Le juge, l'objet, et le prix. - Que mon sort et mes vers n'excitent point l'envie, - Qu'ils soient dignes de l'exciter. - Oublié désormais d'un monde que j'oublie, - Te bien peindre, te mériter, - Te caresser et te chanter, - Sera tout l'emploi de ma vie. - -La joie de se retrouver après une longue séparation, le bonheur de -goûter des plaisirs dont ils ont été si longtemps privés font commettre -à nos amants quelques imprudences; Mme de Boufflers ne dissimule pas -suffisamment le bonheur que lui fait éprouver le retour de -Saint-Lambert, et le roi s'inquiète d'une passion si vive. Bien qu'il -ferme assez philosophiquement les yeux sur les fantaisies de son amie, -bien qu'il ne se préoccupe pas plus qu'il ne convient d'incartades dont -il a l'habitude et qu'il ne peut espérer réprimer complètement, il ne -veut pas cependant de scandale public, ni avoir l'air de prêter la main -à une liaison offensante pour lui. Dès que les assiduités du jeune -officier lui paraissent dépasser la mesure, il lui rappelle ses devoirs -militaires, et le fait retenir à Nancy pour raisons de service. - -Mme de Boufflers et Saint-Lambert, que les obstacles n'arrêtent pas, en -sont réduits à se voir en cachette et à imaginer mille subterfuges pour -se rencontrer. Leurs entrevues en deviennent, du reste, beaucoup moins -fréquentes. - -L'année 1747 fut marquée par de tristes événements. - -Le 20 janvier, la dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges, -mourut après quelques jours de maladie. - -Cette mort amena à la cour plusieurs changements qui furent loin d'être -défavorables à la famille de Beauvau. Mme de Bassompierre fut nommée -dame d'honneur à la place de Mme de Linanges et Mme de Boufflers eut la -place de première dame du palais. En même temps, M. de Bassompierre -devenait chambellan, M. de Boufflers commandant des gardes du corps; -enfin leur beau-frère, le chevalier de Beauvau, succédait au comte de -Croix dans une place de chambellan. - -La reine de Pologne se trouvait depuis longtemps dans un état de santé -fort précaire: elle était asthmatique, hydropique, et ces deux maladies -l'avaient peu à peu réduite à l'état le plus fâcheux; elle perdait la -mémoire, elle avait des absences continuelles; enfin, elle était menacée -de tomber en enfance. Il n'y avait plus que le jeu auquel elle prît -intérêt; elle jouait toujours à quadrille avec acharnement. - -En janvier 1747, le mariage de Marie-Josèphe de Saxe, troisième fille -d'Auguste III, roi de Pologne, avec le dauphin porta au comble -l'exaspération de la vieille reine et aggrava singulièrement son état. -L'arrivée de la dauphine à Versailles était pour elle un véritable -cauchemar, et pour prévenir un éclat il fallut, à son entrée en France, -faire éviter Nancy à la jeune femme et la faire passer par Belfort et -Langres[111]. - - [111] La reine avait toujours pensé remonter sur le trône de - Pologne, et ce mariage avec la fille du roi Auguste ruinait à - jamais ses espérances. - -Dans les derniers temps de sa vie, Catherine ne songeait qu'à retourner -dans sa patrie et elle demandait sans cesse les fourgons qui devaient y -transporter son mobilier et tous les objets qui lui étaient chers. Pour -la calmer, Stanislas ordonna de construire sous les fenêtres même du -château deux grandes voitures à cet usage. Tout le monde en parlait à la -reine, elle entendait le bruit des ouvriers, et elle s'apaisait un peu. -Dans ses accès de délire elle se croyait déjà transportée en Pologne. - -Cependant la maladie avait pris le tour le plus inquiétant; les jambes -de la malade enflèrent, puis s'ouvrirent, et bientôt il ne fut plus -possible de se faire d'illusion sur l'issue fatale qui allait se -produire. - -Le 11 mars au matin on apporta à la reine la communion. Elle comprit -alors toute la gravité de son état et fut très effrayée. Elle recommanda -ses gens au roi et demanda pardon d'avoir persécuté quelques personnes -de son entourage; puis elle commença à divaguer. - -Le dimanche 19 mars, elle reprit toute sa connaissance. - -Stanislas, il faut l'avouer, ne témoignait pas pour son épouse un -intérêt des plus vifs et il ne se rendait presque jamais à son chevet. - -La reine s'apercevait parfaitement de cet abandon. Quand on lui annonça -qu'elle allait recevoir l'extrême-onction, elle demanda son mari avec -beaucoup d'instance et elle déclara qu'elle se ferait porter chez lui -s'il ne voulait point venir. Devant cet _ultimatum_, le roi consentit -enfin à se montrer; il vint en robe de chambre, ôta son bonnet et -s'approcha de la malade qui lui prit la main et en la baisant lui dit: -«Enfin, c'en est fait; adieu donc pour toujours, mon cher ami.» - -Trop ému ou trop indifférent pour répondre, il se retourna et sortit. - -Il ne revint que vers quatre heures et demie, un instant avant l'agonie. - -La reine avait à ce moment toute sa connaissance. Elle faisait remarquer -que l'on sonnait l'agonie pour elle; elle se consolait elle-même, -s'exhortait, se jetait de l'eau bénite; puis, peu à peu la faiblesse -prit le dessus, on l'entendit encore prononcer ces mots: «Mon Dieu, vous -m'avez donné une âme, ayez-en pitié, je la remets entre vos mains.» - -Quelques instants après, à cinq heures et demie du soir, la princesse -expirait. Elle était âgée de soixante-six ans. - -Une heure avant de mourir, elle avait réclamé le testament qu'elle avait -fait quelques années auparavant et elle le déchira. Elle se borna à -recommander sa maison au roi de Pologne et à prier qu'on la fît enterrer -sans l'ouvrir. Elle voulut être enterrée dans le cimetière commun, au -milieu des pauvres, et elle demanda que ses obsèques eussent lieu sans -luxe, ni pompe, ni oraison funèbre. - -Si l'humilité de la reine la poussait à supprimer le vain appareil des -funérailles, la dignité royale ne permettait pas de se conformer -complètement à ses désirs: le lendemain de sa mort, elle fut exposée -habillée d'une robe somptueuse, coiffée en dentelles et à visage -découvert; puis, le soir, à huit heures et demie, elle fut portée en -grande pompe à l'église de Bon-Secours, près de Nancy. Le funèbre -cortège, composé d'un grand nombre de carrosses, partit de Lunéville à -huit heures et demie du soir; des gardes avec des flambeaux -l'escortaient. On n'arriva à Bon-Secours qu'à quatre heures du matin. Le -corps de la reine fut enterré dans une chapelle. - -Le roi confia l'exécution d'un mausolée à Nicolas-Sébastien Adam, le -célèbre sculpteur de l'époque. - -Stanislas, qui toute sa vie avait souffert du caractère de sa femme, ne -manifesta pas de regrets superflus. On prétend même que son premier cri, -en apprenant que la reine avait cessé de vivre, fut: «Me voilà donc -libre pour le reste de mes jours après un esclavage de cinquante ans!» -Il donna cependant quelques jours à un deuil de convenance et il se -retira à Einville d'abord, puis à Jolivet. - -Marie Leczinska, qui aimait beaucoup sa mère, éprouva un grand chagrin. -Bien qu'il n'eût jamais témoigné beaucoup d'attachement à la reine -Opalinska, Louis XV se montra convenable, et il ordonna que la cour -prendrait le deuil pour six mois[112]. - - [112] «Le roi a réglé qu'on prendra samedi le deuil pour six - mois; les dames du palais, quoique non titrées, draperont; de - même les dames de Mme la dauphine et de Mesdames. C'est le seul - cas où les femmes peuvent avoir leurs gens de livrée habillés de - noir, quoique ceux de leurs maris ne soient point en deuil. - - «L'on tend chez le roi l'antichambre et l'OEil-de-Boeuf en noir, - et la chambre à coucher en violet. Chez la reine, il n'y a que - l'antichambre et le cabinet devant la chambre. L'on met un dais - noir chez la reine.» - -Stanislas conserva toute la maison de la reine. Il décida que les dames -du palais feraient les honneurs, chacune à son tour, de l'appartement où -se tenait la cour; c'était celui que la reine avait occupé. - -Officiellement, cet arrangement subsista; mais, dans la réalité, ce fut -Mme de Boufflers qui, désormais, tint la première place; c'est elle qui -recevait les étrangers. - -Telle était la situation de la cour de Lunéville au début de l'année -1748, c'est-à-dire au moment même où Mme du Châtelet et Voltaire -allaient y arriver et la faire briller d'un éclat qu'elle n'avait encore -jamais connu. - - - - -CHAPITRE XIII - - Voltaire et Mme du Châtelet. - (1739 à 1748) - - -Que sont devenues Mme du Châtelet et Voltaire depuis que nous les avons -abandonnés à Cirey, au moment du départ de Mme de Graffigny pour la -capitale? - -A partir du mois de mai 1739, l'enchantement de Cirey est rompu. Le -philosophe et son amie partent pour Bruxelles, viennent à Paris, -retournent en Belgique; ils ne posent plus en place. Deux fois Voltaire -se rencontre à Trèves avec Frédéric qui, depuis plusieurs années déjà, -l'accable de flagorneries. Le ravissement est réciproque. Le roi surtout -montre un enthousiasme sans nom: «Voltaire a l'éloquence de Cicéron, la -douceur de Pline, la sagesse d'Agrippa... La du Châtelet est bien -heureuse de l'avoir!» - -Frédéric invite son nouvel ami à le venir voir, et celui-ci, qui ne sait -résister aux instances et aux flatteries de son «confrère couronné», va -passer une dizaine de jours en Prusse. - -C'est en vain que Mme du Châtelet gémit, proteste, s'indigne; le -philosophe, pris par la vanité, ne veut rien entendre. La pauvre femme -écrit à d'Argental ces lignes navrées: - -«J'ai été cruellement payée de tout ce que j'ai fait. En partant pour -Berlin, il m'en mande la nouvelle avec sécheresse, sachant bien qu'il me -percera le coeur, et il m'abandonne à une douleur qui n'a point -d'exemple, dont les autres n'ont pas d'idée et que votre coeur seul peut -comprendre.... J'espère finir bientôt comme cette malheureuse Mme de -Richelieu, à cela près que je finirai plus vite...[113]» - - [113] Mme de Richelieu était morte le 3 août 1740. - -Le chagrin, le découragement, le ressentiment de l'abandon sont sincères -chez Mme du Châtelet, mais la rancune n'existe pas dans son coeur. Après -un court et délicieux séjour en Prusse, Voltaire revient à Bruxelles et -la marquise, ravie, écrit: «Tous mes maux sont finis, et il me jure bien -qu'ils le sont pour toujours.» La pauvre femme eût été moins rassurée si -elle avait pu se douter que, à la même époque, le philosophe écrivait à -Frédéric: - - Un ridicule amour n'embrase point mon âme, - Cythère n'est point mon séjour, - Et je n'ai point quitté votre adorable cour - Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme. - -En 1743, Voltaire eut à supporter deux déboires fort cruels pour son -amour-propre. - -Se croyant quelques titres littéraires, il eut l'idée de se présenter à -l'Académie; mais la docte compagnie lui préféra l'évêque de Mirepoix: -«Je m'attendais bien que Voltaire serait repoussé, lui écrit Frédéric, -dès qu'il comparaîtrait devant un aréopage de _Midas crossés mitrés_.» -Le philosophe, indigné, déclara qu'il ne se représenterait _jamais_. - -A ce moment les comédiens du roi répétaient _Jules César_. A la veille -de la représentation, la pièce fut interdite. La mesure était comble. -Voltaire, écoeuré, déclara qu'il quitterait la France puisqu'on ne -savait pas y récompenser «trente années de travail et de succès», et il -accepta les offres de Frédéric qui redoublait d'instances pour l'attirer -à sa cour. - -Le dépit du philosophe était du reste plus apparent que réel, car, à -l'heure même où il montrait tant d'indignation, il était chargé par M. -Amelot d'une négociation secrète. Le roi de Prusse était alors l'arbitre -de l'Europe; la cour de Versailles cherchait à le détacher de ses alliés -et Voltaire avait pour mission de l'amener, sans qu'il s'en doutât, à -faire le jeu de la France. - -A l'annonce de cette nouvelle séparation, la douleur de Mme du Châtelet -fut immense; elle pria, pleura, gémit, mais Voltaire se montra -inébranlable. Pour calmer sa maîtresse éplorée, il lui fit l'aveu, sous -le sceau du plus grand secret, de la mission politique dont il était -chargé. Allait-elle pousser l'égoïsme jusqu'à mettre en balance les -intérêts de la France et ceux de son coeur, que rien du reste ne -menaçait? Il fallut bien se résigner. Voltaire promit de ne pas rester -éloigné plus d'une dizaine de jours et d'écrire par toutes les postes. - -Il resta quatre mois absent et les nouvelles qu'il donnait étaient si -rares que Mme du Châtelet demeurait quelquefois plus de quinze jours -sans en recevoir; jamais il ne parlait de retour, et ses lettres ne -contenaient que quelques mots très brefs: «Je crois, écrit la pauvre -femme, qu'il est impossible d'aimer plus tendrement et d'être plus -malheureuse.» Elle en arrive à être jalouse de Frédéric comme elle -pourrait l'être d'une «rivale». - -C'est qu'une fois le pied en Allemagne, Voltaire a été l'objet de telles -adulations qu'il en a perdu absolument la tête. Toutes les petites cours -d'Allemagne l'attirent, le réclament, se le disputent: c'est le dieu du -jour. - -Quant à Frédéric, qui n'a pas été long à deviner les secrets desseins de -son hôte, il se moque fort agréablement de lui, tout en ayant l'air de -lui ouvrir candidement son coeur et de lui parler sans détours. Enfin, -quand l'heure de la séparation a sonné, le roi et le philosophe se -quittent avec toutes les démonstrations les plus excessives, avec un -attendrissement et des effusions sans fin. - -Voltaire quitte Berlin le 12 octobre 1743; comme il ne peut jamais se -mettre en route sans éprouver les aventures les plus extravagantes, nous -le retrouvons le 14, au matin, sur le grand chemin, dans le plus -pitoyable état: sa voiture a versé, elle est en morceaux, quant à lui, -il est couvert de contusions et peut à peine remuer. Heureusement, les -braves gens du pays accourent pour le tirer de ce mauvais pas, et ils en -profitent pour piller un peu les bagages et garder quelques souvenirs de -l'illustre voyageur; ils trouvent entre autres des portraits du roi et -de la princesse Ulrique et, comme ils sont très attachés à leurs -souverains, ils gardent précieusement leurs images. Enfin, le carrosse -est péniblement raccommodé; Voltaire, tout endolori, remonte dans le -véhicule et l'on se remet en route pour gagner Schaffenstad, où le poète -compte passer la nuit et goûter un repos bien gagné. Il arrive à minuit: -hélas! le feu est aux quatre coins du village; le cabaret, l'église sont -déjà réduits en cendres. Quant à trouver un gîte, il n'y faut pas -songer. - -C'est une des mille aventures de voyage de Voltaire. - -Enfin, il parvient à Bruxelles où il trouve Mme du Châtelet au comble de -l'exaspération et de la colère, outrée de sa conduite et jurant de ne -jamais la lui pardonner. Il suffit de quelques heures pour tout apaiser. -Voltaire fut si éloquent, si persuasif, si repentant de sa conduite; il -jura si bien qu'il n'avait pu faire autrement, qu'il ne recommencerait -pas, que la divine Émilie se laissa convaincre, ce dont elle mourait -d'envie, et elle oublia tous ses griefs. La vie reprit comme par le -passé. - -Maintenant, Voltaire est réconcilié avec la cour et il a ses entrées -franches dans la capitale. - -Le plaisir de jouir enfin de la liberté ne lui a pas fait oublier les -doux souvenirs de Cirey. En avril 1744, il se retrouve avec la divine -Émilie dans ce paisible et verdoyant asile. Le président Hénault qui, en -se rendant à Plombières, leur fait une courte visite, écrit après les -avoir vus: - -«Ils sont là tous deux, tout seuls, comblés de plaisirs; l'un fait des -vers de son côté, et l'autre des triangles... - -«Si l'on voulait faire un tableau, à plaisir, d'une retraite délicieuse, -l'asile de la paix, de l'union, du calme de l'âme, de l'aménité, des -talents, de la réciprocité de l'estime, des attraits de la philosophie -jointe aux charmes de la poésie, on aurait peint Cirey.» - -Tous les vilains souvenirs du passé ont disparu, toutes les craintes se -sont effacées: Voltaire est maintenant fort bien vu à la cour; il est -devenu un favori, un courtisan. Bien loin d'avoir à se cacher, il se -montre partout avec son amie. Ils vont ensemble à Fontainebleau; ils -vont à Sceaux, chez la duchesse du Maine. Il est intime avec M. -d'Argenson, avec M. de la Vallière, avec Richelieu, et bien d'autres. Il -a deviné la fortune naissante de Mme d'Étioles, que l'on commence à -peine à soupçonner, et il fait, à Étioles, de fréquentes visites. - -En mars 1746, un fauteuil devient vacant à l'Académie par la mort du -président Bouhier. Voltaire est élu le 25 avril et, le 9 mai, il -prononce son discours de réception. Peu après, il est nommé gentilhomme -ordinaire du roi! Ce fut peut-être le plus beau jour de sa vie, car, -étrange bizarrerie, sa préoccupation continuelle était d'aller à la -cour. Mme du Châtelet s'étonnait qu'un si grand homme pût être flatté de -cette misérable place: «Ne m'en parlez pas, disait la maréchale de -Luxembourg, c'est comme un géant dans un entresol.» - -C'est vers cette époque que Mme du Châtelet prit à son service le frère -de sa femme de chambre, un grand garçon nommé Longchamp, qui allait -jouer, dans la vie de Voltaire, un rôle assez important. Il avait été -treize ans valet de chambre de la comtesse de Lannoy, femme du -gouverneur de Bruxelles; par conséquent, il était initié aux usages et -aux moeurs du grand monde. Cependant il ne tarda pas à trouver qu'il y -avait en France dans les usages de la haute société certaines -différences fort appréciables. - -C'est le 16 janvier 1746 qu'il entra au service de la divine Émilie. Le -surlendemain, comme il attendait dans l'antichambre le moment du réveil, -la sonnette s'agite; il entre avec sa soeur. La marquise ordonne de -tirer les rideaux et se lève. Elle laissa tomber sa chemise et «resta -nue comme une statue de marbre». A la cour de Bruxelles, Longchamp avait -été plus d'une fois dans le cas de voir des femmes changer de chemise, -«mais, à la vérité, dit-il, pas tout à fait de cette façon». - -Quelques jours après, Mme du Châtelet prend un bain; comme la femme de -chambre est absente, elle sonne Longchamp et lui dit d'ajouter de l'eau -chaude dans la baignoire. Le valet très ému de ce qu'il voit ne sait -plus, en vérité, où porter les yeux et obéit assez maladroitement: «Mais -prenez donc garde, vous me brûlez, lui crie la marquise indignée; -regardez ce que vous faites!» - -A cette époque un valet est semblable à l'esclave antique, ce n'est pas -un homme et l'on n'en tient nul compte. - -Peu de temps après, Voltaire, qui avait été à même d'apprécier la jolie -écriture et l'intelligence de Longchamp, le prenait à son service et en -faisait bientôt son homme de confiance. - -Le 14 août 1747, Voltaire et Mme du Châtelet arrivent à Anet chez la -duchesse du Maine. Il faut entendre Mme de Staal, avec le style mordant -qui lui est propre, raconter leur entrée dans le château: - - «Mardi 15 août 1747. - -«Mme du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui -et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux -spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir -apportée de leurs tombeaux: on sortait de table. C'étaient pourtant -des spectres affamés: il leur fallut un souper, et, qui plus est, des -lits qui n'étaient pas préparés; la concierge, déjà couchée, se leva -en grande hâte... Voltaire s'est bien trouvé du gîte. Pour la dame, -son lit ne s'est pas trouvé bien fait; il a fallu la déloger -aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de -gens, et avait trouvé un défaut de... dans son matelas, ce qui, je -crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat... -Elle est, d'hier, à son troisième logement; elle ne pouvait plus -supporter celui qu'elle avait choisi: il y avait du bruit, de la fumée -sans feu (il me semble que c'est son emblème)... - -«Elle fait actuellement la revue de ses _principes_: c'est un exercice -qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper et -peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je -crois bien que sa tête est pour eux une maison de force et non pas le -lieu de leur naissance; c'est le cas de veiller soigneusement à leur -garde...» - -La marquise dévalise tous les appartements du château pour meubler le -sien; il lui faut six ou sept tables de toutes les grandeurs: d'immenses -pour étaler ses papiers; de solides pour son nécessaire; de légères pour -les pompons, les bijoux, etc. Malgré toute cette belle ordonnance, un -valet maladroit renverse l'encrier sur les calculs algébriques de la -divine Emilie, ce qui provoque une scène épouvantable. - -Entre temps, Voltaire fait répéter sa comédie de _Boursoufle_, que l'on -joue avec succès la veille de son départ. - -Enfin, au bout d'une dizaine de jours, le philosophe et son amie -retournent à Paris. - -A peine sont-ils partis que Mme de Staal reçoit une lettre de quatre -pages. Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, perdu le -prologue; elle doit réparer le désastre: - - «Il m'est enjoint, dit-elle plaisamment, de retrouver le tout; de - retourner au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on - le copierait; de garder les rôles, crainte du même accident, et - d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet - suffisant pour garder ce trésor!» - -En octobre, nous retrouvons la marquise et Voltaire à Fontainebleau, où -réside la cour. Mme du Châtelet joue au jeu de la reine, et la mauvaise -veine la poursuit; malgré les signes de Voltaire, malgré ses -objurgations à voix basse, elle s'entête, perd non seulement tout ce -qu'elle a sur elle, mais encore 84,000 livres sur parole. Le poète -indigné lui crie alors en anglais qu'elle joue avec des fripons et il -lui ordonne de se retirer. Malheureusement, l'anglais était une langue -fort répandue et le mot provoqua un scandale effroyable. Traiter de -fripons les plus grands seigneurs, les plus grandes dames du royaume, -c'était en effet un peu vif. Certes, l'épithète, dans le cas actuel, -n'était peut-être pas déplacée, mais elle n'était pas à dire. - -En voyant l'émoi causé par son algarade, Voltaire estima qu'il était -prudent de disparaître et il se réfugia à Sceaux, chez Mme du Maine, où -il se cacha pendant deux mois, jusqu'à ce que le bruit fût apaisé. Puis, -quand il ne fut plus question de l'aventure, il avoua sa retraite et -prit part à la vie bruyante et gaie de la petite cour. - -Le 30 décembre 1747, on joue à Versailles, dans le théâtre des -Petits-Cabinets, _l'Enfant prodigue_; les acteurs sont Mme de Pompadour, -le duc de Chartres, le duc de Gontaut, M. de Nivernais, etc. Voltaire -croit de bonne politique et fort galant d'adresser des vers à Mme de -Pompadour pour la féliciter et la remercier; mais, par une malheureuse -fortune, ces vers font scandale: on y voit une injure à la reine, et -l'auteur reçoit, dit-on, un ordre d'exil. Cela n'est pas prouvé, du -reste. Ce qui est sûr, c'est que Voltaire et Mme du Châtelet prennent -brusquement la résolution de passer le reste de l'hiver à Cirey. -Peut-être Mme du Châtelet est-elle guidée par une simple raison -d'économie, et veut-elle réparer la large brèche faite à sa fortune. -Toujours est-il que le voyage est décidé et mis aussitôt à exécution. - -On était au mois de janvier 1748; le froid était rigoureux, le sol était -couvert de neige et il gelait à pierre fendre. Malgré tout, Mme du -Châtelet, qui n'aimait voyager que la nuit, décida que l'on partirait à -neuf heures du soir. A l'heure dite, le vieux carrosse de la marquise -fut amené devant la maison, attelé de quatre chevaux de poste; les -malles furent chargées sur la voiture; puis, quand Voltaire et son amie, -chaudement vêtus, furent installés l'un à côté de l'autre, l'on -introduisit encore nombre de paquets, de cartons et de boîtes; enfin, la -femme de chambre de la marquise prit place en face de sa maîtresse; mais -on était si serré qu'il était impossible de faire un mouvement. Deux -laquais montèrent encore derrière la voiture. Enfin, le signal du départ -fut donné et le lourd véhicule s'ébranla. - -Longchamp, le nouveau valet de chambre de Voltaire, était parti en avant -comme postillon, avec mission de préparer les relais et d'attendre ses -maîtres à la Chapelle, château de M. de Chauvelin; il devait leur faire -préparer à souper et allumer du feu dans leurs appartements. - -Nous avons dit que Voltaire avait la spécialité des aventures de voyage -les plus invraisemblables. Nous allons en avoir une fois de plus la -confirmation. - -Le début du voyage se passe assez paisiblement; mais les routes sont -détestables et le carrosse gémit sous le poids des malles et des -voyageurs. Enfin, un peu avant d'arriver à Nangis, l'essieu de derrière -se brise, la voiture roule dans la neige et reste étendue sur le flanc. -Voltaire, qui est du mauvais côté, succombe sous le poids de Mme du -Châtelet, de la femme de chambre, des paquets amoncelés, qui tous se -sont effondrés sur lui; il étouffe, gémit, hurle, pousse des cris aigus, -appelle au secours. Les laquais, dont l'un est blessé, et les postillons -accourent et s'efforcent de retirer les voyageurs de leur situation -critique; mais on ne peut procéder au sauvetage que par la portière qui -est en l'air. Un laquais et un postillon montent alors sur la caisse de -la voiture et extraient d'abord les plus gros paquets comme s'ils les -tiraient d'un puits; puis, saisissant les humains par les membres qui se -présentent, bras ou jambes, ils les amènent à eux et les passent dans -les bras de leurs camarades, qui les déposent à terre. C'est ainsi que -la femme de chambre est d'abord tirée d'affaire, puis Mme du Châtelet; -enfin Voltaire, moulu, courbaturé, gémissant à fendre l'âme. - -Mais ce n'était pas tout: le plus difficile restait à faire; on ne -pouvait pourtant pas passer la nuit à la belle étoile avec un pareil -froid. Les postillons et les laquais étaient incapables à eux seuls de -faire les réparations; on les envoya à la recherche de paysans qui -pussent les aider à remettre le carrosse en état. - -En attendant, Voltaire et son amie, assis sur des coussins tirés de la -voiture, pestaient contre la destinée. - -Enfin, le secours espéré arrive; les paysans se mettent à l'oeuvre et -bientôt le carrosse paraît en état de reprendre sa route. Voltaire -remercie ces braves gens du service rendu, leur remet généreusement -douze livres pour leur peine, et l'on repart, poursuivis par les -malédictions des rustres qui se trouvent insuffisamment payés de leur -dérangement. Voltaire n'en a cure; mais, cent mètres plus loin, le -carrosse, mal raccommodé, culbute de nouveau. Nouveaux cris, nouvelle -cérémonie pour extraire les infortunés voyageurs de leur prison. On -court après les paysans, on les supplie de revenir, on leur promet monts -et merveilles. Mais, instruits par l'expérience, ils restent sourds à -toutes les supplications. Voltaire a un accès de désespoir, il s'arrache -les cheveux; il se voit menacé de passer la nuit dehors. Bref, il finit -par où il aurait dû commencer: il fait prix avec les paysans et les paye -d'avance. - -Il était huit heures du matin quand on arriva à la Chapelle: sur la -route, on trouva Longchamp fort inquiet, qui venait au-devant de ses -maîtres, ne sachant ce qui avait pu leur arriver. - -Il fallut passer deux jours au château pour réparer le carrosse; enfin, -le troisième jour, l'on reprit la route de Cirey où l'on arriva sans -encombre. - -Mais ce n'était pas tout d'être à Cirey, il ne fallait pas que Voltaire -pût s'y ennuyer. Après quelques jours de solitude employés à mettre de -l'ordre dans la maison, Mme du Châtelet fit venir son amie de couvent, -Mme de Champbonin, ainsi que sa nièce, âgée de treize ans; puis elle -invita toute la noblesse du voisinage, et alors commença une série -ininterrompue de divertissements et de plaisirs. - -Mme du Châtelet composait des farces, des proverbes; Voltaire en faisait -autant. On distribuait les rôles aux invités, et la plus grande partie -des journées se passait à répéter et à étudier les rôles. - -On avait construit, au fond d'une galerie, une espèce de théâtre des -plus primitifs; sur des tonneaux vides placés debout, on avait tout -simplement établi un plancher. De chaque côté, les coulisses étaient -formées de vieilles tapisseries. Un lustre à deux branches éclairait la -scène ainsi que la galerie. L'on faisait venir quelques violons pour -récréer le public pendant les entr'actes. - -L'on représentait le soir ce que l'on avait appris dans la journée et le -temps s'écoulait fort agréablement. - -«Ce qui n'était pas le moins plaisant pour les spectateurs, dit -Longchamp, c'est que les acteurs jouaient parfois leurs propres -ridicules sans s'en apercevoir. Mme du Châtelet arrangeait les rôles à -ce dessein; elle ne s'épargnait pas elle-même et se chargeait souvent -de représenter les personnages les plus grotesques. Elle savait se -prêter à tout et réussissait toujours.» - -Cette douce existence durait depuis trois semaines lorsqu'elle fut -interrompue par une invitation qui allait bouleverser toute la vie de -Voltaire et de la marquise. - -On fut un jour fort surpris à Cirey de voir débarquer le Père de Menoux, -le confesseur du roi Stanislas. Se prévalant d'une ancienne liaison -avec M. de Breteuil, le père de Mme du Châtelet, il venait, disait-il, -voir ses illustres voisins. En réalité, son but était tout autre. - -Le jésuite, s'il faut en croire Voltaire, aurait eu la machiavélique -pensée de susciter une rivale à son ennemie jurée, Mme de Boufflers. Mme -du Châtelet était «très bien faite, encore assez belle» (c'est toujours -Voltaire qui parle); c'était une femme auteur; bref le Père de Menoux -s'imagina qu'elle possédait toutes les qualités requises pour supplanter -la marquise détestée et il résolut de tenter l'aventure. - -Quoi qu'il en soit, le jésuite fit mille grâces, mille caresses aux -hôtes de Cirey; il se montra plein d'esprit, de savoir, de tolérance; il -leur persuada que le roi de Pologne désirait ardemment les voir et que -son plus grand désir était de les posséder à sa cour. Enfin, il repartit -pour la Lorraine, laissant le philosophe et son amie sous le charme de -sa visite. Jamais Voltaire n'avait encore rencontré un jésuite aussi -séduisant et avec une telle largeur de vues. - -A peine de retour à Lunéville, le Père de Menoux joua le même jeu auprès -de Stanislas; il lui raconta que les hôtes de Cirey brûlaient d'envie de -venir lui faire leur cour. Bref, il manoeuvra si bien qu'il arriva à ses -fins. - -Stanislas parla à Mme de Boufflers d'inviter Voltaire et Mme du -Châtelet; la marquise, qui depuis de longues années était liée avec la -divine Émilie, adopta cette idée avec enthousiasme. C'est la première -fois que la maîtresse et le confesseur se trouvaient d'accord! -Stanislas, ravi, chargea Mme de Boufflers de se rendre elle-même à Cirey -et de ramener à Lunéville l'illustre couple. - -C'est en effet ce qui eut lieu. - -Mme de Boufflers venait d'avoir la douleur de perdre de la petite vérole -sa soeur, Mme de Beauvau, chanoinesse de Remiremont; elle saisit avec -empressement l'occasion d'aller chercher des consolations et de -l'affection auprès d'une amie chère, et elle partit pour Cirey. Là elle -renouvela la pressante invitation du roi. - -Voltaire et Mme du Châtelet ne résistèrent pas longtemps à de si -flatteuses instances. - -M. du Châtelet avait peu de fortune et en ce moment même sa femme -sollicitait pour lui un commandement en Lorraine. Quelle meilleure -occasion pouvait-elle trouver pour arriver à ses fins que d'aller faire -sa cour à Stanislas? - -Quant à Voltaire qu'on disait exilé par l'ordre de la reine Marie -Leczinska, quel démenti plus éclatant pouvait-il donner à cette calomnie -que de devenir l'hôte du roi de Pologne? - -Aussi tous deux, pour des motifs différents, furent-ils ravis de -l'invitation et s'empressèrent-ils d'abandonner Cirey pour prendre, en -compagnie de Mme de Boufflers, la route de Lunéville. - - - - -CHAPITRE XIV - -(1748) - - Séjour à Lunéville (février, mars, avril). - - -Mme de Boufflers, Voltaire et Mme du Châtelet arrivèrent à Lunéville le -13 février 1748, à onze heures du soir. - -Mme du Châtelet se retrouvait là en pays de connaissance; elle -appartenait, par son mari, à la plus vieille noblesse lorraine; elle -était liée avec la plupart des personnages de la cour; elle n'eût pas -été plus à son aise à Paris ou à Versailles. - -Voltaire, au contraire, était un nouveau venu; certes, il avait déjà -fait plusieurs séjours à Lunéville, mais c'était sous le règne de -Léopold ou de son fils; et que de changements depuis lors! - -Les deux voyageurs furent reçus avec de grandes démonstrations de joie -et comblés d'attentions de toutes sortes. On les installa dans les plus -beaux appartements du château. Mme du Châtelet fut logée au -rez-de-chaussée, à côté du roi, dans les anciens appartements de la -reine; les pièces étaient élevées, magnifiquement meublées, et donnaient -sur les jardins. Voltaire occupait la partie du premier étage située à -l'angle du palais, au-dessus des appartements de Stanislas. De sa -chambre, la vue s'étendait superbe sur tous les environs; il voyait le -canal, Chanteheu, Jolivet, etc. Un escalier intérieur le mettait en -communication avec Mme du Châtelet, ce qui rendait les visites faciles -et discrètes. Ainsi, les convenances étaient observées, et il n'y avait -de gêne pour personne. - -Par une déplorable coïncidence, Voltaire qui, dès son arrivée, entend -bien se mettre en frais et charmer son hôte, tombe malade assez -sérieusement, et la contrariété qu'il en éprouve le rend plus malade -encore. Aussitôt, toute la cour est en émoi; Stanislas, bouleversé, -envoie au philosophe son propre médecin et son apothicaire; il accourt -lui-même au chevet du patient et lui prodigue toutes les attentions les -plus délicates. «Il n'est personne qui ait plus soin de ses malades que -le roi de Pologne, écrit Voltaire reconnaissant; on ne peut être -meilleur homme.» - -Enfin, le poète se rétablit, les alarmes s'apaisent, et à partir de ce -moment commence pour la petite cour de Lunéville une vie d'agitation et -de plaisirs, comme elle n'en a jamais connu encore. C'est une succession -ininterrompue de fêtes, de spectacles, de soupers, de réjouissances de -tous genres. Le roi tient à faire honneur aux illustres hôtes qu'il -possède, et il n'est sorte de politesses qu'il n'imagine pour les -distraire et les charmer. - -Mme de Boufflers, la princesse de la Roche-sur-Yon, la princesse de -Talmont, la duchesse Ossolinska, la comtesse de Lutzelbourg, Mme de -Bassompierre, Mme Durival, Mme de Lenoncourt, Saint-Lambert, Panpan, -Porquet, tous les familiers de la cour que nous connaissons, tous -imitent l'exemple du souverain et se mettent en frais pour contribuer à -l'agrément des nobles invités. - -Ceux-ci ne se montrent pas en reste de grâces et d'amabilités. - -Un jour, en se présentant chez le roi de Pologne, Voltaire lui offre un -magnifique exemplaire de _la Henriade_ avec ce quatrain: - - Le Ciel, comme Henri, voulut vous éprouver: - La bonté, la valeur à tous deux fut commune; - Mais mon héros fit changer la fortune - Que votre vertu sut braver. - -Et, comme la maîtresse n'est pas moins à courtiser que le prince -lui-même, il lui adresse ces louanges délicates: - - Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle. - Vous êtes simple et naturelle, - Et, sans prétendre à rien, vous triomphez de tous. - Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle - Je ne sais ce qu'on eût dit de vous, - Mais on n'aurait point parlé d'elle. - -Ce n'est pas seulement la favorite qui entend célébrer ses perfections -et ses attraits; les principaux personnages de la cour sont -successivement l'objet des louanges du poète, personne n'est oublié. - -S'adressant à Mme de Bassompierre, Voltaire, tout en ayant l'air de -critiquer la sévérité de ses moeurs, lui décoche les plus délicates -flatteries: - - Avec cet air gracieux, - L'abbesse de Poussay me chagrine, me blesse; - De Montmartre la jeune abbesse - De mon héros combla les voeux; - Mais celle de Poussay l'eût rendu malheureux. - Je ne saurais souffrir les beautés sans faiblesse. - -La princesse de Talmont n'est pas moins finement louée: - - Les dieux, en lui donnant naissance - Aux lieux par la Saxe envahis, - Lui donnèrent pour récompense - Le goût qu'on ne trouve qu'en France - Et l'esprit de tous les pays. - -Mais le temps ne pouvait toujours se passer à des marivaudages plus ou -moins spirituels; il fallait aborder des distractions plus tangibles et -plus sérieuses. Il y avait un théâtre au château de Lunéville; Stanislas -entretenait une troupe de profession fort bien composée. Comment ne pas -l'utiliser quand Voltaire est là? comment ne pas faire honneur à -l'illustre écrivain en jouant quelques-unes de ses oeuvres? Vite, on -organise des représentations, et c'est le poète lui-même qui dirige les -répétitions. On joue _le Glorieux_, _Zaïre_, _Mérope_, «où l'on pleure -tout comme à Paris», et où l'auteur lui-même pleure «tout comme un -autre». - -Voir jouer est bien, jouer soi-même est mieux encore. Certes, Voltaire -est toujours dans un état de santé bien languissant; mais le théâtre -n'a-t-il pas le don de le ranimer? Donc, on compose une troupe avec les -plus jolies femmes de la cour et quelques courtisans, et l'on organise -des représentations. - -Mme du Châtelet, qui a le don du théâtre et qui est comédienne achevée, -propose de jouer une pastorale de la Motte, _Issé_, qu'elle a déjà -représentée à Sceaux et à Cirey avec beaucoup de succès. La proposition -est acceptée avec enthousiasme. Voltaire, qui tient fort au succès de -son amie, s'occupe de tout; il met lui-même en scène, surveille les -répétitions, donne des conseils, rabroue les acteurs. Enfin, l'on est -prêt à passer. La marquise et Mme de Lutzelbourg interprètent les deux -principaux rôles, et soulèvent l'admiration générale. L'enthousiasme est -tel qu'on doit, à la demande du roi, donner une seconde représentation, -puis une troisième. Voltaire, ravi et flatté, adresse à Mme du Châtelet -ces vers: - - Charmante Issé, vous nous faites entendre - Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs; - Ils vont droit à nos coeurs: - Leibniz n'a pas de monade plus tendre, - Newton n'a point d'_xx_ plus enchanteurs; - A vos attraits on les eût vus se rendre, - Vous tourneriez la tête à nos docteurs: - Bernouilli dans vos bras, - Calculant vos appas, - Eût brisé son compas! - -Mais tous les hôtes du château ne partagent pas l'enthousiasme du -philosophe. Mme du Châtelet affecte tant de prétentions qu'elle soulève -des jalousies, des animosités. On n'ose, à cause du roi, la critiquer -ouvertement; mais sous le manteau les beaux esprits du château s'en -donnent à coeur joie, et de malicieuses satires courent les salons: - -Air de _Joconde_. - - Il n'est de plus sotte guenon - De Paris en Lorraine - Que celle dont je tais le nom - Qu'on peut trouver sans peine. - Vous la voyez coiffée en fleurs - Danser, chanter sans cesse; - Et surtout elle a la fureur - D'être grande princesse. - Cette princesse a cinquante ans - Comptés sur son visage - Elle a des airs très insolents, - Du monde aucun usage. - Elle est dépourvue d'agréments - Chargée de ridicules, - Et pour Monsieur de Guébriant - Elle a pris des pilules. - -Par contre on vante les séductions irrésistibles de la jolie comtesse -de Lutzelbourg, mais c'est au détriment de sa partner: - - Qu'à vos yeux, charmante Doris - Le dieu Pan s'efforce de plaire, - Je le crois bien; le maître du tonnerre - Pour de moindres beautés quitta les Cieux jadis; - Mais que le Dieu de la lumière - Pour une Issé de cinquante ans, - Sans attraits et sans agréments, - En berger travesti descende sur la terre, - Fût-ce Évangile que cela? - Au diable qui le croira. - -Quel émoi dans le château si la divine marquise avait connu ces vers! - -Il n'y a pas que le théâtre qui enchante les nouveaux hôtes de -Lunéville. Le roi ne les quitte pas, il les comble d'amabilités, et les -journées s'écoulent sans qu'on y songe. Il les promène dans ses jardins, -leur fait visiter ses maisons de campagne; il leur montre avec orgueil -ses constructions bizarres, ses rocailles, ses jets d'eau, ses grottes, -et la joie du vieux roi n'a pas de bornes quand Voltaire, qui se connaît -en flatterie, daigne se pâmer devant ces étranges fantaisies et cette -ingéniosité enfantine. - -Quand on ne peut ou ne veut sortir, on donne des concerts ravissants; on -joue au trictrac, au billard; on tourmente Bébé, on rit, on cause; les -heures s'envolent. Souvent Mme de Boufflers, qui est joueuse enragée, -organise une comète avec Stanislas, et voilà Voltaire et Mme du Châtelet -de la partie; la marquise, passe encore, elle adore les cartes; mais -Voltaire qui les déteste! Cependant comment résister à un roi? Le -philosophe fait contre mauvaise fortune bon coeur, et il joue à la -comète qui l'ennuie à périr. D'autres fois, dans la journée, Stanislas -se réfugie avec Voltaire dans ses appartements privés, et il se fait -lire quelques pièces légères, les contes badins du philosophe, etc. -Seules, Mmes de Boufflers et du Châtelet assistent à ces lectures. - -Quand le roi est couché, il se retire toujours à dix heures; Mme de -Boufflers entraîne ses intimes dans ses appartements particuliers, et là -commence une nouvelle soirée, délicieuse, sans entraves, où l'on dit -mille folies, et qui se prolonge souvent jusqu'à une heure avancée. Ces -soupers sont charmants. Ils ne sont peut-être pas très somptueux, mais -Voltaire les égaie de sa verve étourdissante; ses récits, ses bons mots -font la joie des convives. «Nous avons soupé chez Mme de Boufflers, -écrit Saint-Lambert, où nous sommes morts de faim, de froid et de rire.» - -Voltaire est ravi, et l'existence qu'il mène lui paraît incomparable. Il -ne vit plus, comme à Paris, dans une anxiété continuelle, avec cette -lugubre Bastille toujours menaçante; il ne vit plus, comme à Berlin, -avec un souverain vaniteux, quinteux, à double face; il passe ses jours -avec un prince affable, lettré, qui l'apprécie à sa valeur et le comble -d'honneurs et de flatteries délicates. En réalité, c'est Voltaire qui -règne à Lunéville. - -Et puis, cette petite cour si débonnaire, où nul n'a souci de -l'étiquette, où l'on jouit d'une liberté complète, où l'on travaille à -ses heures, où la divine Emilie est sans cesse près de lui, n'est-elle -pas la plus idéale des cours? «En vérité, ce séjour-ci est délicieux, -écrit-il à d'Argental; c'est un château enchanté dont le maître fait les -honneurs.» - -Mme du Châtelet n'est pas moins ravie. Elle aussi coule des jours exquis -dans cette cour où tout le monde lui fait fête. Mme de Boufflers a été -si heureuse de la retrouver qu'elle la quitte le moins possible; les -deux dames s'entendent à merveille et elles passent chaque jour de -longues heures dans une adorable intimité. - -Mme de Boufflers aime tant son amie qu'elle veut célébrer ses aptitudes -si variées et si rares; mais elle craint de ne pas être à la hauteur du -sujet; elle prie Voltaire de lui venir en aide et de faire parler la -Muse. - -Le poète compose donc en son nom ces étrennes: - - Une étrenne frivole à la docte Uranie! - Peut-on la présenter? Oh! très bien, j'en réponds. - Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie: - Les livres, les bijoux, les compas, les pompons, - Les vers, les diamants, le biribi, l'optique, - L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons, - L'opéra, les procès, le bal et la physique. - -Mme du Châtelet riposte galamment par ce quatrain également de la main -de Voltaire: - - Hélas! vous avez oublié, - Dans cette longue kyrielle, - De placer la tendre amitié: - Je donnerais tout le reste pour elle. - -Mme du Châtelet mène une existence si douce qu'elle ne veut plus -entendre parler de s'éloigner et que son plus cher désir est de se fixer -à l'avenir avec son ami dans cette résidence incomparable à nulle autre -pareille. - -Par un sentiment très louable, elle trouve que M. du Châtelet ne sera -pas de trop dans leur tête-à-tête, et elle cherche plus que jamais à -obtenir pour lui un établissement en Lorraine. Ce serait une raison de -plus pour elle de ne pas quitter le pays. - -Elle avait déjà, depuis son arrivée, profité de l'extrême bienveillance -du roi pour tâcher d'obtenir le commandement qu'elle sollicitait pour -son mari. Mais Stanislas avait des engagements avec un de ses vieux -serviteurs, un Hongrois, M. de Bercheny, et il ne savait comment -concilier les intérêts des deux concurrents. - -M. du Châtelet vivait à Phalsbourg, heureux et content; sur le conseil -de Mme de Boufflers, la marquise le fit venir à Lunéville. Elle espérait -que sa présence hâterait la solution qu'elle souhaitait si ardemment. - -Elle désirait d'autant plus vivement se fixer à Lunéville qu'un incident -nouveau, et que nous allons raconter, venait de bouleverser sa vie, -incident qui allait avoir pour elle de désastreuses conséquences. - - - - -CHAPITRE XV - -Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de -Saint-Lambert avec Mme du Châtelet. - - -Nous avons vu dans un précédent chapitre l'intrigue de Mme de Boufflers -et de Saint-Lambert, intrigue qui n'avait pas échappé au vieux roi et -qui avait même provoqué sa jalousie. Saint-Lambert, comme tous les -amoureux, quand on le chassait par la porte, rentrait par la fenêtre. -Les deux amants avaient donc continué à se voir, mais leurs rencontres -étaient moins fréquentes et il leur avait fallu recourir à d'étranges -subterfuges. - -L'arrivée de Voltaire et de la divine Émilie à Lunéville n'avait rien -changé à la situation. A l'occasion des fêtes données en leur honneur, -Saint-Lambert put venir plus souvent et se montrer quelquefois à la -cour. On le voyait toujours le soir aux soupers de Mme de Boufflers, les -intimes qui y assistaient étant tous dans la confidence. La marquise -présenta naturellement le jeune officier à Mme du Châtelet, et, avec la -franchise qui la caractérisait, elle ne lui dissimula nullement les -tendres liens qui les unissaient. - -Si Saint-Lambert s'était imaginé qu'il serait plus heureux que ses -devanciers, il ne tarda pas à être désabusé. De même qu'il avait enlevé -au pauvre Panpan une enviable situation, de même il vit bientôt poindre -l'étoile qui allait le supplanter. - -Il y avait alors à la cour un certain vicomte d'Adhémar, de la famille -de Marsannes[114], que Mme de Boufflers paraissait apprécier beaucoup et -que Stanislas voyait également de très bon oeil. Cette faveur troublait -fort Saint-Lambert, l'inquiétait. Il en était malheureux, désolé, et il -n'avait pas la force de caractère de cacher sa souffrance. - - [114] Son père, d'Adhémar de Monteil de Brunier, marquis de - Marsannes, avait été chambellan du duc Léopold; il devint ensuite - maître d'hôtel du roi de Pologne. - -Que les temps sont changés! Le jeune poète ne consacre plus ses vers à -louer la maîtresse adorée. Sa muse ne lui inspire plus que reproches et -récriminations. Il compose encore des madrigaux; mais il a peine à -dissimuler son dépit et la jalousie qui le dévore: - - Ces rivaux que l'Amour auprès de vous rassemble - M'inquiètent, Thémire, et ne sont pas heureux; - Vous m'aimez mieux que chacun d'eux, - Vous m'aimez moins que tous ensemble. - -Tantôt il prie, il se fait humble; rien ne le découragera, il redoublera -de tendresse et d'amour: - - Thémire est plus sensible à l'amour qu'elle inspire - Je connois tout le prix du temps; - Je connois le coeur de Thémire, - J'en jouirai quelques instants. - Il faut, sans en perdre un, les passer auprès d'elle, - Opposer plus d'amour à sa légèreté; - Et du moins, si Thémire est encore infidèle, - Je ne l'aurai pas mérité. - -Tantôt il peint la souffrance qu'il éprouve en voyant un rival heureux -près de celle qu'il adore. Il voudrait s'arracher à ce spectacle qui le -déchire, mais il ne peut s'y résoudre; tout ne vaut-il pas mieux que de -ne pas voir l'infidèle? - - Est-ce amitié que je sens pour Thémire? - Mais ces désirs sans cesse renaissants, - Mille besoins et du coeur et des sens, - Sont de l'amour; la beauté les inspire. - Un mot, un geste, un regard, un sourire, - Un rien augmente et trouble mon bonheur; - Je trouve en tout quelque secret mystère, - Quelque rapport à l'état de son coeur; - A chaque instant ou je crains ou j'espère, - Tout me paraît ou dédain ou faveur. - Ces changements, ce désordre enchanteur, - De l'amitié sont-ils le caractère? - Mais cependant, quand un rival heureux - Pour quelque temps rend Thémire infidèle, - Malgré ses torts, je l'aime encor pour elle, - Et, pour la voir, je demeure auprès d'eux. - En les voyant, quelquefois je soupire, - Et je me dis: «Ah! je l'aimois bien mieux!» - Mais aussitôt un regard de Thémire - Sèche les pleurs qui coulent de mes yeux. - Je me console en cherchant à lui plaire; - Je souffre moins du bonheur d'un rival - Que d'un instant d'absence ou de colère: - Ne point l'aimer serait le plus grand mal. - Je le crains peu. Toujours tendre et fidèle, - Je sentirai toujours ce besoin d'elle, - Cette amitié que rien ne peut m'ôter, - Ce goût si vif que le plaisir enflamme: - Ces sentiments sont l'âme de mon âme; - Si je les perds, je cesse d'exister. - -Voilà à quelle situation critique étaient réduites les amours de -Saint-Lambert pendant les premiers temps du séjour de Voltaire et de Mme -du Châtelet à Lunéville. - -Pour que l'on s'explique clairement les événements qui vont se dérouler, -il importe de bien préciser également les rapports réciproques du -philosophe et de la divine Emilie à la même époque. - -Ils vivent ensemble depuis quinze ans, mais si, en apparence, leurs -relations sont restées les mêmes, leur intimité s'est singulièrement -refroidie. Le poète n'en souffre pas et ne s'en plaint pas davantage, au -contraire; mais on n'en peut dire autant de Mme du Châtelet; dans une -lettre à d'Argental elle expose son état d'âme avec beaucoup de -franchise et de finesse: - -«J'ai reçu de Dieu, écrit-elle, il est vrai, une de ces âmes tendres et -immuables qui ne savent ni déguiser, ni modérer leurs passions; qui ne -connaissent ni l'affaiblissement ni le dégoût, et dont la ténacité sait -résister à tout, même à la certitude de n'être pas aimée; mais j'ai été -heureuse pendant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugué mon -âme, et ces dix ans, je les ai passés tête à tête avec lui, sans aucun -moment de dégoût et de langueur; quand l'âge, les maladies, peut-être -aussi la satiété de la jouissance, ont diminué son goût, j'ai été -longtemps sans m'en apercevoir: j'aimais pour deux; je passais ma vie -entière avec lui; et mon coeur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir -d'aimer et de se croire aimé. Il est vrai que j'ai perdu cet état si -heureux et que ça n'a pas été sans qu'il m'en ait coûté bien des larmes. - -«Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes: la plaie -de mon coeur a saigné longtemps. J'ai eu lieu de me plaindre et j'ai -tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir qu'il n'y avait -peut-être au monde que mon coeur qui eût cette immuabilité qui anéantit -le pouvoir du temps; que si l'âge et les maladies n'avaient pas -entièrement éteint ses désirs, ils auraient peut-être encore été pour -moi, et que l'amour me l'aurait ramené enfin; que son coeur, incapable -d'amour, m'aimait de l'amitié la plus tendre, et m'aurait consacré sa -vie. La certitude de l'impossibilité du retour de son goût et de sa -passion, que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené -insensiblement mon coeur au sentiment paisible de l'amitié, et ce -sentiment, joint à la passion de l'étude, me rendait assez heureuse. - -«Mais un coeur si tendre peut-il être rempli par un sentiment aussi -paisible et aussi faible que celui de l'amitié?...» - -Mme du Châtelet avait raison de douter d'elle-même. Déjà quelques -symptômes inquiétants avaient montré que l'amitié ne lui suffisait plus. -Déjà, à Paris, avec Clairaut le mathématicien qui revoyait avec elle le -_Commentaire sur Newton_; déjà à Sceaux pendant les représentations -théâtrales, où elle jouait au naturel les rôles d'amoureuse avec le -comte de Rohan, elle n'avait pu dominer complètement les élans de son -coeur: ce fut même au point d'inquiéter Voltaire et de provoquer entre -les deux amants des scènes de jalousie des plus pénibles. - -C'est à Lunéville que la crise qui menaçait éclata, et avec une violence -dont on ne peut se faire l'idée. - -Mme du Châtelet avait souvent entendu parler de Saint-Lambert par Mme de -Graffigny, par Panpan, par Mme de Boufflers, par Voltaire lui-même; il -arrivait précédé d'une réputation de poète, d'homme à bonnes fortunes; -sa belle prestance, son air froid et distingué lui plurent extrêmement. -Saint-Lambert, que les légèretés, réelles ou supposées, de Mme de -Boufflers troublaient profondément, et qui se voyait menacé de perdre -une conquête qui avait été si flatteuse pour sa vanité, s'imagina qu'un -peu de jalousie serait de nature à lui ramener l'infidèle. - -Il s'efforça donc de plaire à Mme du Châtelet; il lui fit la cour très -ostensiblement et il déploya en son honneur toutes les grâces de sa -personne et de son esprit. Il n'en fallait pas davantage pour mettre le -feu aux poudres. Mme du Châtelet prit pour argent comptant les -politesses du jeune homme; surprise, charmée, elle se crut aimée et elle -en perdit la tête. - -Pour Saint-Lambert, ce n'était qu'un jeu; il ne songeait nullement à -pousser l'intrigue à fond; mais la marquise ne l'entendait pas ainsi: -elle le lui fit bien voir. - -Après un marivaudage préliminaire et quelques escarmouches sans -importance, Mme du Châtelet et Saint-Lambert se retrouvèrent à une -soirée chez M. de la Galaizière; ils purent s'isoler un peu; le jeune -officier, continuant son manège et sans se douter qu'il arrivait au -moment psychologique, risqua quelques tendres aveux; à sa grande -surprise, la marquise tomba dans ses bras, demi-pâmée, en lui jurant un -amour éternel. - -Mme du Châtelet ne s'inquiète pas de savoir si Saint-Lambert est -sincère, s'il n'obéit pas à des mobiles équivoques; elle ne s'inquiète -pas davantage de la disproportion d'âge; elle ne se dit pas le mot de la -duchesse de Chaulnes qui, fort avant sur le retour, avait pris un jeune -amant: «Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois.» -Saint-Lambert lui a dit qu'il l'aimait, cela lui suffit; et elle -s'éprend pour le bel officier d'une passion automnale et exaltée qui -bientôt dépasse toutes les bornes. - -Rien ne l'arrête: ni le qu'en-dira-t-on, ni la crainte de Mme de -Boufflers, ni la colère possible de Voltaire s'il découvre l'intrigue. -Son pauvre coeur inoccupé, auquel un ingrat n'a pas rendu la justice -qu'il méritait, a enfin trouvé un aliment au feu qui le consume depuis -des années. Elle aime, elle est aimée! Que lui importe le reste! Le ciel -peut crouler, l'univers s'effondrer. - -La pauvre femme nage dans la joie; elle ressent toute l'ivresse d'un -premier amour, elle n'a plus que dix-huit ans! Elle est à cette heure -charmante des débuts d'une liaison, où l'on éprouve un besoin si ardent -de causer avec l'être aimé, que dix fois par jour il faut lui griffonner -quelque tendresse pour apaiser son coeur en attendant la rencontre. -C'est l'époque des serrements de main furtifs, des regards à la dérobée, -des fleurs échangées. Personne ne connaît le doux mystère de son âme; -elle en jouit doublement. - -Comme les deux amoureux sont tenus à beaucoup de ménagements, qu'il faut -s'observer avec soin pour que ni Mme de Boufflers, ni Voltaire, ni -personne ne devine leur secret, ils ne peuvent s'écrire ouvertement -aussi souvent qu'ils le voudraient. Alors, Mme du Châtelet imagine un -vrai moyen de comédie. Il y a dans le salon du Roi une harpe respectée; -c'est celle dont se sert Mme de Boufflers pour égayer les réunions du -soir. Personne ne touche au précieux instrument! C'est donc lui qui sera -le dépositaire de la correspondance amoureuse. C'est dans cette harpe -que Mme du Châtelet et Saint-Lambert iront déposer leurs messages et -chercher les réponses. Comme on traverse le salon à chaque instant, rien -n'est plus simple et ne peut être moins remarqué. - -Voici quelques-uns des billets de Mme du Châtelet, écrits dans la lune -de miel de ces nouvelles amours, sur de petits papiers microscopiques à -bordure dentelée, avec un petit filet rose ou bleu. Ces lettres sont -empreintes d'un sentiment si vrai, si profond; elles respirent une -passion si sincère qu'elles en sont touchantes: - -«Oui, je vous aime; tout vous le dit, tout vous le dira toujours, et je -fais mon plaisir et mon bonheur de vous le dire. Je vais tâcher de -donner la lettre. Je vous en remercie et vous en remercierai bien -davantage ce soir.» - - * * * * * - -«Je volerai chez vous dès que j'aurai soupé. Mme de Boufflers se couche. -Elle est charmante et je suis bien coupable de ne lui avoir pas parlé; -mais je vous adore, et il me semble que, quand on aime, on n'a aucun -tort. Il faut que j'aille par les bosquets.» - - * * * * * - -«J'apprends à force, mais je ne sais rien de bien, sinon que je vous -adore, que vous avez conquis mon coeur, et qu'il est à Nicolas pour -toute ma vie. Donnez-moi des nouvelles de Nicolas.» - - * * * * * - -«Il n'y a point de bonheur sans vous; venez donc finir le mien. Pouilli -sera le prétexte. Je suis seule à présent, de ce moment seulement.» - - * * * * * - -«Il fait un temps charmant, et je ne peux jouir de rien sans vous; je -vous attends pour aller donner du pain à mes cygnes et me promener. -Venez chez moi dès que vous serez habillé; vous monterez ensuite à -cheval si vous voulez.» - - * * * * * - -«Tâchez de vous trouver dans le salon pour la sortie du dîner, parce que -nous prendrons notre revanche; et c'est bien quelque chose de jouer avec -ce que l'on aime, car je suppose que vous m'aimez encore un peu.» - - * * * * * - -«Je suis une paresseuse; je me lève, je n'ai qu'un moment, et je -l'emploie à vous dire que je vous adore, vous regrette et vous désire. -Venez donc le plus tôt que vous pourrez. Vous boirez et dînerez ici; -j'espère aussi que vous y aimerez.» - - * * * * * - -«Vous m'avez dit hier des choses si tendres et si touchantes que vous -avez pénétré mon coeur; mais aimez-moi donc toujours de même. Croyez -que, quand vous m'aimez, je vous adore. J'ai passé la nuit la plus -agréable qu'on puisse passer sans vous; votre idée ne m'a point quittée. -Vous voulez que je vous mande ce que je ferai aujourd'hui! Ce que je -veux faire tous les jours de ma vie: je vous verrai, je vous aimerai, je -vous le dirai; mais que je le lise donc dans les yeux charmants que -j'adore.» - - * * * * * - -«Je m'éveille avec la douleur de vous avoir affligé un moment hier, avec -l'inquiétude de la manière dont vous aurez passé la nuit: mais avec tout -l'amour que votre coeur charmant mérite. Comptez que le mien en est -pénétré; que je n'ai jamais plus senti combien je suis heureuse d'être -aimée de vous et que je ne l'ai jamais mérité davantage. Je vais dîner à -table, c'est-à-dire assister... Je vous adore, et c'est pour toute ma -vie... mais il faut se coiffer.» - - * * * * * - -Ce n'était pas tout de s'aimer et de se le dire cent fois par jour et de -se l'écrire vingt fois; il fallait encore déjouer les yeux trop -perspicaces, prévenir les indiscrétions possibles, endormir la jalousie -de Voltaire, apaiser la colère de Mme de Boufflers quand elle -découvrirait l'intrigue, ce qui ne pouvait tarder. - -Avec des précautions on pouvait encore espérer dissimuler aux yeux du -public; mais, comme la harpe ne suffisait plus à apaiser l'impatience de -Mme du Châtelet, il avait fallu mettre dans la confidence le valet de -chambre de Saint-Lambert, le fidèle Antoine, et la femme de chambre de -la marquise, la non moins fidèle Mlle Chevalier. Puisque tous deux -passaient leur vie à porter de tendres missives, il eût été oiseux de -vouloir leur rien cacher; mais on croyait pouvoir compter sur leur -discrétion. - -Voltaire vivait dans la sécurité la plus complète. Plongé dans les -répétitions, les travaux littéraires; absorbé par le roi, les -courtisans, qui l'encensaient à l'envi, il était trop occupé pour -s'apercevoir de rien. Et puis, les maris ne sont-ils pas toujours les -derniers à se douter de ces accidents-là? Or Voltaire, pour Mme du -Châtelet, n'était plus depuis longtemps qu'un mari, et elle le traitait -comme tel. - -N'éprouvait-elle pas cependant quelques remords de tromper ce pauvre -Voltaire dont le long attachement méritait bien quelques égards? En -aucune façon. Mme du Châtelet, avec la désinvolture des femmes qui, -quand elles sont éprises, ont avec leur conscience de si singuliers -accommodements, ne songeait pas un instant que sa trahison pouvait -désespérer le philosophe, et elle ne se faisait pas le plus léger -reproche. Était-ce sa faute à elle si la situation de maîtresse de M. -de Voltaire était devenue une sinécure? Du reste, n'avait-elle pas la -délicatesse de lui cacher l'intrigue avec soin? En apparence, qu'y -avait-il de changé? Mais si le philosophe apprenait la vérité? Eh bien, -il serait temps alors de lui faire comprendre qu'il était le premier -coupable et qu'il ne devait s'en prendre qu'à la pauvreté de ses -ressources. - -Si Mme du Châtelet vivait, en ce qui concerne Voltaire, dans une -sécurité relative, il n'en était pas de même vis-à-vis de Mme de -Boufflers. - -Enlever sciemment un amant à sa meilleure amie n'était pas un acte fort -délicat. C'était même une trahison qui pouvait lui être durement -reprochée. - -Pouvait-elle espérer lui dissimuler la vérité? Mais Mme de Boufflers -était très fine, très perspicace, et on ne la tromperait pas longtemps. - -Or, s'attirer le courroux de Mme de Boufflers était le pire des -désastres. N'allait-elle pas vouloir se venger? N'allait-elle pas, d'un -mot, faire crouler le fragile bonheur de l'imprudente qui la bravait? - -L'inquiétude et le trouble de la marquise étaient extrêmes. Elle prit la -résolution d'agir loyalement et de s'ouvrir avec franchise à son amie. -En mettant sa conduite sur le compte d'une de ces passions entraînantes, -irrésistibles, peut-être obtiendrait-elle son pardon? C'était un moyen à -tenter et étant donné le caractère de Mme de Boufflers, peut-être pas le -plus mauvais. Mais c'était plus facile à dire qu'à faire. Tous les -jours, la divine Émilie remet au lendemain la confidence difficile, si -bien que, de lendemain en lendemain, le temps s'écoule. - -Les appréhensions de Mme du Châtelet étaient du reste bien superflues. -La favorite, nous le savons, n'ignorait pas ce qui se passait, -Saint-Lambert ayant eu soin de ne lui rien dissimuler, dans l'espoir -assez improbable de ramener par la jalousie la maîtresse qui -l'abandonnait. - -Mme de Boufflers, trop heureuse du prétexte qu'on lui offrait, -s'empressa d'en profiter pour rompre définitivement avec Saint-Lambert, -en lui reprochant amèrement son infidélité. Elle oubliait tout -naturellement qu'elle lui avait donné l'exemple. - -Le poète, assez confus, plaide les circonstances atténuantes, s'excuse -d'un moment d'erreur, enfin sollicite son retour en grâce: - - Quelques soupçons, un instant de colère, - Méritoient-ils cet excès de rigueur? - Malgré mes torts, tu lisois dans mon coeur: - En t'adorant pouvoit-il te déplaire? - Dans tes regards, je vois ton changement; - L'expression d'un tendre sentiment - N'anime plus ces yeux si pleins de charmes. - Si de Doris je feins d'être l'amant, - Tu ne vois rien, ou tu vois sans alarmes; - Si près de toi j'ai moins d'empressement, - De ma froideur tu te plains froidement. - C'en est donc fait, et je vais de mes larmes - Payer toujours la faute d'un moment! - Ton amitié, dans cet état funeste, - Soutient mon coeur; ce prix m'étoit bien dû. - Je vais jouir de tout ce qui me reste, - Et regretter tout ce que j'ai perdu. - -Mme de Boufflers ne veut pas entendre parler d'un racommodement, tout -est fini et bien fini. Saint-Lambert n'a plus «qu'à jouir de ce qui lui -reste». Mais elle n'a pas de rancune et elle est femme d'esprit, et puis -elle n'attache pas aux choses de l'amour plus d'importance qu'elles ne -méritent. Aussi, loin de témoigner aux coupables le moindre -ressentiment, elle leur fait bon visage, les prend même sous sa -protection et met la plus extrême bonne grâce à favoriser leurs -rendez-vous. Elle pousse même la complaisance jusqu'à laisser à -Saint-Lambert la jouissance du petit appartement secret qu'elle lui a -fait disposer près de la chapelle et de la bibliothèque. C'est là que la -divine Émilie, suivant l'exemple de Mme de Boufflers, va nuitamment -rendre visite à son amant. - -Saint-Lambert, de son côté, fait contre mauvaise fortune bon coeur, et -il s'attache ouvertement à Mme du Châtelet, qu'il n'a prise d'abord que -par dépit. - -Après tout, c'était encore assez glorieux pour un petit poète de -province d'enlever au plus grand génie du siècle une maîtresse -bien-aimée. - -Les amours de Mme du Châtelet et de Saint-Lambert sont bientôt -troublées par les soucis que la santé du jeune officier donne à sa -maîtresse. Il n'est toujours pas très robuste; un jour il tombe vraiment -malade: il manque de se trouver mal, il a mal à la tête, il a des taches -rouges sur le corps. Vite, on fait venir Castres, qui le saigne deux -fois. - -La pauvre marquise est affolée: - -«Mon amour m'est bien cher, mais rien ne l'est vis-à-vis de l'inquiétude -où je suis. Il faut que je vous voie ou que je meure.» - -Dès qu'elle a une minute de liberté, elle court soigner l'amant chéri. - -Quand il va mieux, ses inquiétudes ne sont pas moins vives; les petits -billets se succèdent presque sans interruption; l'amour et la médecine -s'y mélangent agréablement: - -«Ne vous purgez pas trop.»--«N'abusez pas de votre appétit.»--«Buvez -beaucoup de tisane.»--«La limonade ne vous convient peut-être pas en ce -moment.»--«Je vous envoie du thé; noyez-vous-en; prenez-le très chaud et -faites-le très léger; il ne vous échauffera pas et vous fera -transpirer.»--«Voilà du bouillon pour prendre très chaud, après les -eaux, une heure après.» - -Puis, à chaque instant, ce sont des envois de livres pour distraire le -convalescent, d'eau de Sedlitz pour le dégager, de bouillon, de -perdreau, de poulet pour le réconforter! Enfin, comme la marquise -pratique l'antisepsie, elle adresse au cher malade des pastilles pour -«embaumer sa chambre et chasser le mauvais air»! Il faut d'abord «ouvrir -les fenêtres, bien balayer, puis brûler une demi-pastille». - -La Chevalier, Antoine passent leur vie à courir de l'appartement de la -marquise à la chambre de Saint-Lambert et réciproquement; aussi sont-ils -sur les dents. Quand ils n'en peuvent plus, c'est Panpan qui les -remplace. Panpan est décidément né pour jouer les rôles de confident et -il n'échappe pas à sa destinée. Il porte à son vieil ami Saint-Lambert -les lettres, les paquets et au besoin le bouillon réparateur. - -Dans la journée, le malade a quelques visites: Panpan naturellement; -puis Voltaire auquel on a persuadé qu'il était de son devoir de se -rendre chez son ami; on l'a mis, sous le sceau du secret, au courant de -l'asile mystérieux qui sert de refuge à Saint-Lambert et le poète -compatissant vient souvent voir son confrère en Apollon. Mme du -Châtelet, qui n'ose venir seule pour ne pas faire d'éclat, l'accompagne -toujours et elle peut ainsi, grâce à ce stratagème, retrouver le cher -malade. - -Mais, le soir, dès que la société est retirée et que tout repose dans le -château, la marquise, dissimulée sous une mante, accourt chez l'adoré; -elle passe la plus grande partie de la nuit à le soigner ou à le -regarder dormir. - -Tant de tendresse, tant d'affection, un dévouement si complet -touchent-ils le coeur de Saint-Lambert? On pourrait le croire, car, dans -sa reconnaissance, il écrit à son amie des lettres qui l'enthousiasment: - -«Il est bien doux de s'éveiller pour relire vos lettres charmantes et -pour sentir le plaisir de vous adorer et d'être aimé de vous. Je sens -que je ne pourrais plus me passer de recevoir de ces lettres qui font le -bonheur de ma vie... Jamais vous n'avez été plus tendre, plus aimable, -plus adorée.» - -Dans son zèle, Saint-Lambert lui adresse même quelques vers. Elle -répond, ravie: - -«Vos vers sont délicieux; je les ai relus trois ou quatre fois... Je -crois qu'on peut tout exiger de votre esprit comme de votre coeur!» - -Pas une lettre de Mme du Châtelet qui ne respire la passion la plus vive -et qui ne se termine par ces mots: «Je vous adore, je vous aime -passionnément.» - -Bien entendu, elle continue à se rendre tous les soirs chez son amant, -mais ces petites visites nocturnes ne sont pas toujours sans -inconvénients pour un convalescent. Quelquefois la marquise a des -remords et elle écrit: - -«Je m'éveille avec l'inquiétude de votre santé, moi qui suis accoutumée -à ne sentir que le plaisir de vous aimer et le bonheur d'être aimée de -vous. Je crains bien de vous avoir trop agité hier; ne me laissez rien -ignorer sur cela.» - -Fort heureusement, les alarmes de la marquise étaient vaines. - -Jusqu'à présent aucun nuage n'est venu troubler le ciel bleu de Mme du -Châtelet: il ne va plus en être de même. A peine rétabli, Saint-Lambert -manifeste quelque indifférence, et son amie s'en alarme. Tantôt il se -montre «froid et galant»; ce n'est point l'affaire de la marquise. Je -vous aime mieux «colère et tendre», lui écrit-elle. - -Tantôt elle lui dit avec reproche que ses lettres «accourcissent» tous -les jours comme ses visites. «Voilà de quoi il faut être repentant», -ajoute-t-elle gracieusement. Quelquefois elle est jalouse de Panpan qui -est plus gâté qu'elle: - -«Assurément, Panpan a eu la préférence sur moi aujourd'hui et j'aurai -bientôt compté les lettres que vous m'avez écrites. Si vous voulez -cependant être seul et trouver un moyen de n'avoir plus de visites, je -pourrai vous aller voir cet après-midi. Si cela vous fait le moindre mal -de sortir, j'irai chez vous. Je suis chez moi et j'y suis toute seule.» - -Il faut le reconnaître, les reproches de Mme du Châtelet sont tous sous -une forme aimable et tendre: - -«Puisque vous êtes éveillé, pourquoi ne venez-vous pas me voir, puisque -je suis seule?... Vos oeufs au bouillon vous attendent, et moi aussi; -mais je ne suis pas aussi froide qu'eux. Voulez-vous ne me voir que -quand nous ne pourrons pas être seuls? La plus grande marque -d'indifférence qu'on puisse donner, c'est de n'être pas avec ceux qu'on -aime quand on le peut sans indécence.» - -Mais Saint-Lambert ne s'émeut pas pour si peu; il reste froid et guindé. -La marquise, qui s'est cru aimée, laisse éclater son chagrin et elle -s'emporte en reproches, en récriminations, en scènes de jalousie. Puis -elle a des remords, s'excuse, s'accuse; enfin commence pour elle une -triste existence de trouble, d'agitation et d'incohérences qui ne devait -cesser qu'avec sa vie. - -«Que je regrette avoir été injuste hier et de n'avoir pas employé tout -le temps que nous avions à être ensemble à jouir de votre amour charmant -qui fait le bonheur de ma vie! Pardonnez-le-moi. Songez que je ne désire -d'être aimable, tendre, estimable, que pour être aimée et estimée de -vous; je pousse sur cela ma délicatesse à l'excès, mais doit-elle vous -déplaire? Je connais mes défauts, mais je voudrais que vous les -ignorassiez. Ce que je voudrais surtout, c'est savoir si vous avez passé -une bonne nuit et que votre coeur est le même pour moi. - -«Vous m'avez écrit cinq lettres hier. Quelle journée! et que j'ai bien -tort d'en avoir corrompu la fin!... Adieu. Aimez qui vous adore, mais -aimez-la autant qu'hier dans la journée et oublions la soirée.» - -Pendant que se déroulaient ces divers incidents, la vie joyeuse de -Lunéville suivait son cours plus que jamais. Tous les jours on invente -de nouvelles distractions: promenades à cheval, dîners au kiosque, à -Chanteheu, à Jolivet, promenades sur le canal, représentations -dramatiques, etc., etc. Voltaire et son amie sont de toutes les fêtes. -Le philosophe, qui continue à vivre dans une quiétude parfaite, croit le -moment opportun de célébrer une fois de plus les vertus d'Émilie, et il -lui adresse ces vers: - - Il est deux dieux qui font tout ici-bas; - J'entends qui font que l'on plaît et qu'on aime. - Si ce n'est tout, du moins je ne crois pas - Être le seul qui suive ce système. - Ces deux divinités sont l'esprit et l'amour, - Qui rarement vivent ensemble; - L'intérêt les sépare et chacun a son cour, - Heureux celui qui les rassemble! - Assez d'ouvrages imparfaits - Sont les fruits de leur jalousie. - Ils voulurent pourtant un jour faire la paix: - Ce jour de paix fut unique en leur vie; - Mais on ne l'oubliera jamais, - Car il produisit Émilie. - -L'époque du carnaval amène une recrudescence de gaieté et d'entrain. -Tous les jours il y a bal masqué, souper, et les réjouissances se -prolongent souvent jusqu'à une heure très avancée de la nuit. - -Un soir, le philosophe, déguisé en sauvage, accompagne Mme du Châtelet, -costumée en nymphe. Une autre fois, c'est Mme du Châtelet, habillée en -turc, qui promène Mme de Boufflers en sultane. - -Et le poète de lui adresser ce quatrain: - - Sous cette barbe qui vous cache, - Beau Turc, vous me rendez jaloux! - Si vous ôtiez votre moustache, - Roxane le serait de vous. - -Comme il ne faut pas que la divine Emilie soit seule l'objet des -attentions du poète, Voltaire n'oublie pas Mme de Boufflers, et il -compose pour elle cette charmante épître, qui la dépeint si bien: - -LE PORTRAIT MANQUÉ - - On ne peut faire ton portrait: - Folâtre et sérieuse, agaçante et sévère, - Prudente avec l'air indiscret, - Vertueuse, coquette, à toi-même contraire, - Ta ressemblance échappe en rendant chaque trait. - Si l'on te peint constante, on t'aperçoit légère; - Ce n'est jamais toi qu'on a fait. - Fidèle au sentiment avec des goûts volages, - Tous les coeurs à ton char s'enchaînent tour à tour, - Tu plais au libertin, tu captives les sages, - Tu domptes les plus fiers courages; - Tu fais l'office de l'Amour. - On croit voir cet enfant en te voyant paraître; - Sa jeunesse, ses traits, son art, - Ses plaisirs, ses erreurs, sa malice peut-être: - Serais-tu ce Dieu, par hasard? - -La vie est délicieuse, et les jours s'écoulent sans qu'on s'en -aperçoive; tous les hôtes du château vivent dans la joie, dans un -bonheur sans mélange. «Nous avons passé à Lunéville un bien joli -carnaval, écrit dans son enthousiasme la divine Émilie. Le roi de -Pologne me comble de bontés et je vous assure qu'il est bien difficile -de le quitter.» Il était peut-être encore plus difficile de quitter -Saint-Lambert. - -Enfin le carême arriva et l'on se calma un peu; des plaisirs tranquilles -remplacèrent les fêtes bruyantes. - -La vie joyeuse de Lunéville allait forcément prendre fin par le départ -de tous ceux qui en faisaient tout l'agrément. - -Stanislas allait partir pour Versailles voir sa fille et Mme de -Boufflers devait l'accompagner; Mme du Châtelet était rappelée à Cirey -par ses fermiers; Voltaire devait être à Paris pour surveiller ses -intérêts littéraires; Saint-Lambert était déjà parti pour Nancy -rejoindre son régiment. - -Mme du Châtelet s'éloigne la première, ayant, avec son imagination de -femme amoureuse, inventé une combinaison qui devait lui donner quelques -jours de bonheur complet. - -Elle prétexta un avocat à consulter, des affaires urgentes à régler, des -achats indispensables à faire; bref, au lieu de regagner directement -Cirey, elle alla passer quelques jours à Nancy, dans les bras de -l'heureux Saint-Lambert. - -Quant à Voltaire, elle lui avait aisément persuadé que les voyages ne -lui valaient rien, et en particulier celui de Nancy; qu'il serait -beaucoup mieux à Lunéville, et le philosophe, plus aveugle que jamais, -s'était laissé convaincre. Mme de Boufflers, mise dans la confidence, et -toujours fidèle amie, s'était engagée à retenir Voltaire par ses grâces -et ses flatteries, et à le garder près d'elle aussi longtemps qu'il le -faudrait. - -Mme du Châtelet arriva à Cirey le 1er mai. Dès qu'elle en reçut la -nouvelle, Mme de Boufflers rendit au philosophe sa liberté. - -Ce ne fut pas sans un serrement de coeur que Voltaire s'éloigna de cette -cour aimable où il venait de passer des jours si doux, de ce roi -excellent, dont il avait pu apprécier les qualités si rares, et qu'il -aimait maintenant si sincèrement. Mais, si l'on se quittait, ce n'était -pas pour longtemps. L'on était trop enchanté les uns des autres pour -pouvoir désormais vivre séparés. L'on se promit, l'on se jura une -rencontre prochaine. Il fut convenu qu'une fois les affaires réglées à -Cirey et à Paris, on se retrouverait à Commercy à la fin de juin. Comme -à Lunéville, Stanislas mettait le château à la disposition de Voltaire -et de son amie. - - - - -CHAPITRE XVI - -(1748) - - Séjour à Cirey et à Paris (mai et juin). - - -Le séjour de Mme du Châtelet à Nancy a été si délicieux; elle s'en est -arrachée avec tant de peine, qu'elle a fait promettre à son amant de -venir la voir à Cirey, pendant le court séjour qu'elle y doit faire avec -Voltaire. Saint-Lambert naturellement a promis, parce qu'il ne pouvait -faire autrement; mais il a promis sans enthousiasme. A peine partie la -marquise, se rappelant les détails de leur dernière entrevue, et ce -qu'elle sait aussi du caractère de son ami, se trouble et s'inquiète; -elle lui écrit en arrivant à Cirey: - -«Toutes mes défiances de votre caractère, toutes mes résolutions contre -l'amour n'ont pu me garantir de celui que vous m'avez inspiré. Je ne -cherche plus à le combattre, j'en sens l'inutilité; le temps que j'ai -passé avec vous à Nancy l'a augmenté à un point dont je suis étonnée -moi-même; mais, loin de me le reprocher, je sens un plaisir extrême à -vous aimer et c'est le seul qui puisse adoucir votre absence. - -«Je suis bien contente de vous quand nous sommes en tête à tête, mais je -ne le suis point de l'effet que vous a fait mon départ. Vous connaissez -les goûts vifs, mais vous ne connaissez pas encore l'amour. Je suis sûre -que vous serez aujourd'hui plus gai et plus spirituel que jamais à -Lunéville, et cette idée m'afflige, indépendamment de toute inquiétude. -Si vous ne devez m'aimer que faiblement; si votre coeur n'est pas -capable de se donner sans réserve, de s'occuper de moi uniquement, de -m'aimer enfin sans bornes et sans mesure, que ferez-vous du mien?... - -«J'ai bien peur que votre esprit ne fasse plus de cas d'une plaisanterie -fine que votre coeur d'un sentiment tendre. Enfin, j'ai bien peur -d'avoir tort de vous trop aimer...» - -Aimer! c'est bientôt dit, mais ce mot a-t-il pour tous deux la même -signification? - -«J'attache à ce mot, lui dit-elle, bien d'autres idées que vous; j'ai -bien peur qu'en disant les mêmes choses nous ne nous entendions pas.» - -La marquise vit dans un état d'agitation extrême, mais cela ne l'empêche -pas de juger avec finesse et perspicacité l'homme auquel elle a si -imprudemment donné son coeur: - -«... Ma lettre est pleine d'inconséquences, avoue-t-elle; elle se -ressent du trouble que vous avez mis en mon âme: il n'est plus temps de -la calmer. J'attends votre première lettre avec une impatience qu'elle -ne remplira peut-être point; j'ai bien peur de l'attendre encore après -l'avoir reçue.» - -Par un malheureux hasard, les brûlantes missives de Mme du Châtelet -n'arrivent pas à Nancy aussitôt qu'elles le devraient. Ce retard -provoque naturellement chez Saint-Lambert une recrudescence d'amour des -plus violentes, et lui si froid, en général, écrit une lettre qui -enthousiasme la marquise: - -«Pourquoi faut-il que je doive la lettre la plus tendre que j'aie encore -reçue de vous au chagrin de n'en avoir eu de moi? Il faut donc ne vous -point écrire pour se faire aimer? Mais, si cela est ainsi, vous ne -m'aimerez bientôt plus, car il faut que je vous dise tout le plaisir que -m'a fait votre lettre; après celui de vous voir, je n'en puis avoir de -plus vif... - -«Voyez quel pouvoir vous avez sur moi, et combien il vous est aisé -d'apaiser la rage qui s'élevait dans mon âme. Votre lettre y a remis le -calme et la douceur; je me reproche de vous avoir soupçonné, je vous en -demande pardon. Je m'abandonne à tout mon goût pour vous... Je ne puis -être heureuse si vous ne m'aimez davantage. Il est bien sûr que je ne le -puis être que par vous; j'ai assez combattu le goût qui m'entraîne vers -vous pour avoir senti tout son pouvoir.» - -Et comme Saint-Lambert, dans son dépit de se croire oublié, lui a -reproché l'inconstance de ses goûts et d'avoir pris «pour une grande -passion un de ces simples engouements dont il la croit coutumière», elle -lui répond: - -«Je vous jure que, depuis quinze ans, je ne me suis connu qu'un goût; -que jamais mon coeur n'a eu rien à se refuser, ni à combattre, et que -vous êtes le seul qui m'ayez fait sentir qu'il était encore capable -d'aimer. - -«Si vous m'aimez comme je le veux être, comme je mérite de l'être, comme -il faut aimer enfin pour être heureux, je n'aurai que des grâces à -rendre à l'amour... - -«Cette lettre n'est pas aussi tendre que mon coeur. Croyez que je vous -aime encore plus je ne vous le dis...» - -Toutes les lettres de Mme du Châtelet se terminent par l'éternel -refrain: «Venez à Cirey.» Mais elle a beau insister, s'impatienter, -assurer Saint-Lambert que ce voyage n'aura «aucun des inconvénients -qu'il peut craindre», que «Voltaire vit dans une sécurité parfaite»; le -jeune homme estimant qu'il jouerait un rôle assez piteux en venant -troubler le tête-à-tête de la marquise et du philosophe, ne peut se -décider. - -Et puis, il projette en ce moment même un voyage en Angleterre et en -Toscane avec le prince de Beauvau; tous leurs préparatifs sont faits, -tout est arrêté. Il n'a pas une minute à lui. Il faut même qu'il aille -passer quelques jours à Lunéville pour régler certaines affaires -urgentes avant de s'éloigner. - -A la première nouvelle de ce déplacement qui peut paraître cependant -naturel, Mme du Châtelet est hors d'elle-même et elle ne peut dissimuler -plus longtemps le soupçon qui la ronge, l'inquiétude qui empoisonne sa -vie: - -«Je vous défends de quitter Nancy, répond-elle à Saint-Lambert; c'est un -sacrifice que j'exige de vous et que vous me devez... Je me trouve bien -extravagante de vous disputer à la plus aimable femme du monde!» - -Cette fois l'aveu lui a échappé, elle est jalouse, et jalouse de qui? de -sa meilleure amie, de Mme de Boufflers. - -La pensée qu'elle est éloignée, que la marquise et le bel officier -peuvent se voir sans contrainte à toute heure du jour ou de la nuit, -torture la malheureuse femme et lui fait souffrir mille morts. - -Au fond, avec sa perspicacité féminine, elle devine bien qu'elle tient -la place d'une autre, que son amant l'aime peu ou point, que son coeur -est resté à la maîtresse adorée, à Mme de Boufflers; bien qu'elle -cherche à se persuader le contraire, elle devine que, s'il ne dépendait -que de Saint-Lambert, les liens anciens seraient vite renoués. - -Ces soupçons, si douloureux pour son amour-propre, n'ont pris corps que -peu à peu; elle n'a pas voulu y croire, d'abord: elle les a chassés, -mais à la moindre alerte ils reviennent plus violents que jamais; alors -elle ne peut se contenir, elle éclate en reproches, en récriminations, -elle se voit environnée d'embûches: «Mon coeur et la vérité de mon -caractère sont bien déplacés au milieu de tant de faussetés et de tant -de manèges, s'écrie-t-elle rageusement, j'aime mieux en être la victime -que de l'imiter.» - -Pour avoir la paix et apaiser les soupçons de son amie, Saint-Lambert -se décida enfin à lui donner satisfaction et à aller passer vingt-quatre -heures à Cirey. Cette courte visite permit aux deux amants de se -réconcilier, et les inquiétudes de la marquise se trouvèrent calmées, au -moins pour un temps. - -Le 15 mai, Voltaire et la divine Émilie étaient réinstallés à Paris. - -Mme du Châtelet s'occupe immédiatement de ses affaires; en même temps -elle recommence à travailler à son _Commentaire sur Newton_, qui est -attendu, promis, annoncé depuis deux ans, et dont sa réputation dépend. -Mais c'est un ouvrage qui demande le plus grand recueillement et la plus -grande application et avec la vie qu'elle mène, elle a bien de la peine -à y travailler. - -Le philosophe n'est pas moins absorbé. Il lui faut revoir tous ses amis, -s'occuper de ses ouvrages, de ses tragédies, des représentations, -visiter les comédiens, stimuler leur zèle, etc. Il n'a pas une minute à -lui. - -Pendant son court séjour à Cirey, il a écrit à Stanislas pour lui -témoigner sa gratitude des bienfaits dont il a été comblé. - -A peine arrivé à Paris, il reçoit du roi ce mot charmant: - - «Lunéville, 17 mai 1748. - - «J'ai cru, mon cher Voltaire, jusqu'à présent, que rien n'était - plus fécond que votre esprit supérieur; mais je vois que votre - coeur l'est encore plus. J'en reçois les marques bien sensibles; - j'aime son style au delà du style le plus éloquent. Je veux tâcher - de me mettre au niveau en répondant à vos sentiments par ceux que - votre incomparable mérite m'a inspirés et par lesquels vous me - connaîtrez toujours tout à vous et de tout mon coeur. - - «STANISLAS, roi.» - -Mme du Châtelet était plus éprise que jamais; elle écrivait par chaque -poste des volumes à son cher Saint-Lambert, et pour éviter les -indiscrétions elle les adressait au fidèle Panpan, qui se chargeait de -les faire parvenir à leur destination. La divine Émilie jouissait à ce -moment d'un calme d'esprit complet, car Mme de Boufflers était venue -faire un séjour à Paris, et de ce côté au moins elle avait tout -apaisement; aussi, pendant cette période, les lettres de la marquise -sont-elles remplies de tendresses, de caresses, et des expressions de -l'amour le plus exalté: - -«Je voudrais passer la nuit à vous écrire, mais il est trois heures et -je meurs de sommeil et de douleur d'être à quatre-vingts lieues de vous; -cela m'est tous les jours plus sensible, je vous aime tous les jours -davantage.. Mon coeur vous adore sans distraction et sans -interruption.... Je vous adore et je ne connaîtrai le bonheur que -lorsque je serai réunie à vous pour jamais.» - -Malheureusement le séjour de Mme de Boufflers à Paris est de courte -durée; rappelée par le vieux roi qui ne peut se passer d'elle, elle -reprend la route de la Lorraine. Aussitôt recommence pour Mme du -Châtelet une existence cruelle, remplie d'inquiétudes et de tourments. - -A peine la favorite est-elle rentrée à Lunéville que Saint-Lambert y -retourne également. Cette précipitation paraît bien suspecte à la -marquise. Et puis par une fâcheuse coïncidence, depuis qu'il est à -Lunéville les lettres du brillant officier se font de plus en plus -rares; elles ne sont ni longues, ni tendres; l'écriture en est large; -elles ne ressemblent point à celles de Nancy! On ne peut s'y tromper: -«Pourquoi ne m'aimez-vous jamais autant à Lunéville qu'à Nancy?» demande -la marquise soupçonneuse. Et pour elle la réponse n'est pas douteuse. - -Tantôt la pauvre femme qui se croit abandonnée, sacrifiée, prie, -supplie, mendie des lettres: - -«Je suis persuadée qu'il partirait une lettre de Lunéville tous les -jours si vous vouliez... Si vous saviez la différence que cela fait dans -ma vie et dans mon bonheur, vous auriez cette complaisance; mais -pourquoi faut-il que c'en soit une!» - -Tantôt elle s'indigne de l'abandon dans lequel il la laisse: - -«Vous êtes comme le sylphe, lui dit-elle, _non, vous n'aimez qu'à -tourmenter mon âme_... - -«Avez-vous des caprices impardonnables! Vous avez voulu que je vous -aimasse à la folie et nous faisons les seaux du puits. Plus je vous aime -et moins vous m'aimez... - -«Je vous l'ai prédit que je vous serais insupportable quand je vous -aimerai autant que je puis aimer. Pourquoi l'avez-vous voulu? Croyez -qu'il n'est pas aisé de faire mon bonheur. Avez-vous voulu que je vous -adore pour me tourmenter ou pour me sacrifier? Il me vient de temps en -temps des idées bien tristes.» - -Mais Saint-Lambert, s'il écrit peu, a eu l'adresse de commencer sa -réponse par ces mots: «Ma chère maîtresse.» Cette petite tendresse -comble de joie la marquise qui oublie tout et écrit dans son -ravissement: - -«Je ne veux rien vous reprocher aujourd'hui, je ne veux que vous adorer -et vous remercier de m'avoir rendu la vie: en vérité, je vous aurais -fait pitié si vous aviez vu l'état où j'étais, et cet état dure depuis -que je vous sais à Lunéville... - -«L'amour veut que je sois heureuse puisqu'il m'a fait rencontrer un -coeur comme le vôtre, mais je voudrais que vous eussiez pu être témoin -de ce qui s'est passé dans mon coeur quand j'ai lu écrit dans votre -lettre: «Ma chère maîtresse.» - -«N'allez pas abuser du pouvoir que vous avez sur moi; vous pourriez me -tromper, il est vrai, mais je vous en crois incapable; je ne crains rien -de vous que la faiblesse de vos sentiments, mais songez que c'est le -plus grand de tous les crimes. - -«Vous m'avez fait voir comment vous écrivez quand vous aimez; -écrivez-moi toujours de même et je serai trop heureuse. - -«Adieu, je vous aime passionnément et je vous aimerai toute ma vie si -vous voulez.» - -Mais ce qui efface tout, ce qui fait oublier à la marquise ses chagrins -et ses peines, c'est que Saint-Lambert lui mande qu'il ne quitte pas la -Lorraine, qu'il lui sacrifie non seulement son voyage en Angleterre, -mais aussi celui qu'il projetait en Toscane; elle est ravie, elle -exulte: - -«Ce qui guérit toutes les plaies de mon coeur, ce qui le transporte de -joie et d'amour, c'est que vous restez en Lorraine: alors la tête me -tourne de plaisir et d'amour. Croyez que vous ne connaissez pas mon -coeur, qu'il est plus tendre mille fois que vous le croyez, et que mes -expressions quelque passionnées qu'elles soient sont toujours au-dessous -de mes sentiments, parce qu'il n'y en a aucune qui puisse rendre ce que -je sens pour vous. - -«Vous n'allez point en Toscane et n'y allez point pour moi; non, je ne -puis trop vous aimer, mais aussi je vous jure qu'il est impossible de -vous aimer davantage. - -«Vous n'allez point en Toscane, si vous saviez comme cela pénètre mon -coeur!... Je vous adore, je vous adore!» - -Mme du Châtelet ne pense qu'à son ami; il n'est sorte d'amabilité, de -gracieuseté qu'elle n'imagine pour lui être agréable. Elle fait faire -pour lui une montre dont le boîtier s'ouvrira par un secret et qui -contiendra son portrait. Elle demande naïvement à Saint-Lambert s'il -veut la copie de celui que possède Voltaire, ou s'il en désire un autre, -qu'on ferait spécialement pour lui. Saint-Lambert, qui n'a pas de -préjugés, répond que celui, qui a déjà fait le bonheur de Voltaire, lui -convient à merveille; mais il désire qu'elle soit habillée et coiffée -comme dans son rôle d'Issé. - -Une autre fois, ce sont les agréments personnels de son ami qui -préoccupent la marquise: - -«Je vous envoie une bouteille énorme d'huile de noisette tirée sans feu, -lui écrit-elle; il est étonnant comme cela fait venir les cheveux, et je -vous prie de vous en inonder la tête comme un pharisien; vous verrez -quel effet cela fera. Vous savez que je ne veux pas que vous les -coupiez; il est juste que j'en aie soin. Mais si ce présent vous fait -trop de peine à recevoir, vous pouvez me renvoyer une bouteille d'huile -de lampe, car c'est précisément le même prix.» - -Cependant Mme du Châtelet a entendu dire que l'abbé de Bernis a composé -un poème des _Saisons_. Elle s'en inquiète parce que Saint-Lambert a -l'idée de traiter le même sujet. Alors elle invite l'abbé à souper en le -priant d'apporter son poème, ou du moins ce qu'il y en a de fait. Hélas! -son plan est exactement le même que celui de Saint-Lambert; c'est à -croire qu'il en a eu connaissance par le vicomte d'Adhémar ou par -Panpan. - -La marquise est navrée. - -N'est-ce pas désolant, en effet, qu'on ait pris à l'adoré un sujet qui -était fait exprès pour son talent? - -Mais le poète, que ces nouvelles mettent de fort méchante humeur, au -lieu de remercier la marquise de la peine qu'elle a prise, la morigène -très vertement de s'être mêlée de ce qui ne la regardait pas. - -«Ma foi, lui répond-elle gaiement, je voulais vous rendre service. Je -vous assure que ce n'était pas pour mon plaisir que j'ai entendu les -_Saisons_ de M. de Bernis.» - -Sur ces entrefaites, Saint-Lambert raconte à la divine Émilie qu'il a eu -une querelle avec Mme de Boufflers, et même une querelle très violente. -Elle lui répond: - - «5 juin 1748. - -«Vous m'inquiétez extrêmement par ce que vous me dites de votre -brouillerie avec Mme de Boufflers et des explications que vous avez -eues et dans lesquelles vous avez craint de me brouiller avec elle. -Comment se fait-il que j'y aie été mêlée? Il ne me faudrait plus que -cela! - -«Vous savez si j'ai le moindre reproche à me faire sur son compte, si -mon amitié s'est démentie un moment, et si je ne pourrais pas l'avoir -rendue témoin de tout ce que je vous ai dit d'elle! Mais l'innocence -ne sert à consoler que dans les choses où le coeur n'a pas de part; -elle ne suffit pas pour me rassurer, elle ne suffirait pas pour me -consoler; car, quoique vous ne vouliez pas croire à mon amitié pour -Mme de Boufflers, quoique vous en tourniez la vivacité en ridicule, il -est cependant très vrai que mes expressions ne sont pas au delà de mes -sentiments et que je l'aime avec toute la tendresse que je lui marque. -Jugez donc combien je suis effrayée d'avoir l'ombre d'une tracasserie -avec elle. - -«Je vous demande en grâce de m'éclaircir cela, et de me marquer du -moins sur quoi cela roule, et si cela n'a laissé aucun nuage dans son -coeur. - -«Je vous avoue que je ne me consolerais jamais, je ne dis pas de -perdre son amitié, mais de la voir diminuer, et que la crainte et les -explications prissent la place de la confiance et de la vérité, qui -fait le fondement et le charme de notre commerce.» - -Saint-Lambert qui joue un double jeu et qui a beaucoup de peine à se -maintenir en équilibre, entre la maîtresse passée qu'il regrette, et la -maîtresse présente dont il ne demanderait qu'à se défaire, ne serait pas -fâché d'amener entre les deux dames une brouille qui simplifierait sa -situation; il s'y emploie de son mieux. Mais Mme du Châtelet ne se -laisse pas émouvoir par de perfides insinuations; elle répond vertement: - -«Il ne tiendrait qu'à vous que je prisse Mme de Boufflers en aversion -par tout ce que vous m'en dites, mais ses lettres démentent toujours les -vôtres. Je suis bien plus contente de son amitié que de votre amour, et -c'est à quoi je ne m'attendais pas... Mme de Boufflers m'aime beaucoup -mieux que vous.» - -La marquise était d'autant moins désireuse d'avoir des tracasseries avec -Mme de Boufflers qu'elle comptait beaucoup sur elle pour l'aider à -réussir dans l'affaire qui lui tenait le plus à coeur, le commandement -de Lorraine. - -Cette affaire était loin de se terminer comme elle l'avait espéré; elle -prenait même une très mauvaise tournure et les nouvelles qu'envoyait Mme -de Boufflers étaient rien moins que rassurantes. - -Cette question était pour la marquise une «question de vie ou de mort». - -«Si M. de Bercheny a le commandement, écrit-elle, il est impossible que -M. du Châtelet et moi remettions le pied en Lorraine; il n'y a ni charge -ni bienfait qui effacera le dégoût de voir un Hongrois, son cadet, -commander à sa place, et rien ne le doit faire supporter.» - -Et puis n'est-ce pas elle qui a fait venir M. du Châtelet de Phalsbourg -où il vivait heureux? N'est-ce pas elle qui lui a fait faire cette -fausse démarche, qui lui cause ce dégoût, qui lui «casse le cou»? Le -moins qu'elle pourra faire honnêtement, ce sera de retourner vivre à -Cirey avec lui. Séduisante perspective! - -De plus, si elle abandonne la Lorraine, elle ne pourra plus voir -Saint-Lambert qu'à de rares moments; or, elle connaît la légèreté -naturelle de son amant; il se dégoûtera bien vite d'un commerce si -difficile et si rare. - -«Je compte si peu sur votre coeur, lui dit-elle, votre caractère est si -différent du mien que vous seriez incapable de m'aimer longtemps, même -dans le sein du bonheur; jugez si vous m'aimerez malheureuse et d'une -espèce de malheur qui nous sépare nécessairement.» - -Tous les soucis que lui donne le caractère dur et quinteux de son amant, -toutes les préoccupations que lui inspire l'avenir de son mari, ont mis -Mme du Châtelet dans l'état le plus lamentable; elle ne dort ni ne -mange, elle ne fait que végéter; elle a continuellement la fièvre, «pas -assez pour perdre toute sensibilité, mais assez pour joindre les -souffrances du corps aux chagrins de l'âme». - -Son état moral, en effet, n'est pas meilleur que le physique: sa douleur -est si profonde qu'elle ne peut supporter aucune dissipation et que la -société lui est devenue insupportable. Elle a la tête «complètement à -l'envers», elle est devenue tout hébétée, et elle a été obligée de -suspendre tout travail. - -Son changement physique est affreux; il n'y a que son coeur qui reste -immuable. - -Saint-Lambert ne prend qu'une part très relative aux chagrins de son -amie et à ses lamentations; il s'en émeut fort peu et il reste -volontiers plusieurs postes sans lui écrire. Il est vrai que, si par -hasard il ne reçoit pas de lettre par tous les courriers, il manifeste -aussitôt beaucoup de mauvaise humeur; il se dit sacrifié, oublié; il en -arrive même, pour un motif aussi futile, jusqu'à menacer d'une rupture. - -Mme du Châtelet, après s'être révoltée contre «les injustices et les -briganderies des hommes», lui répond tristement: - - «10 juin 1748. - -«Comment pouvez-vous toujours me soupçonner? Puis-je vous négliger un -moment? Je vous jure que je vous ai écrit toutes les postes, je vous -jure que mon coeur est plein de vous et ne peut s'occuper d'autre -chose... Vous m'écrivez la lettre la plus sèche, et, hors un congé, on -n'en peut pas voir de plus cruelle. Vous oubliez que vous m'avez mandé -de vous écrire à Nancy, et que vous êtes à Lunéville, et que cela fait -deux jours de différence. Je peux mourir, les courriers peuvent perdre -vos paquets, mais je ne puis jamais vous négliger un moment, ni -manquer à vous écrire. On n'aime guère quand on est si désinvolté et -si détaché, qu'on traite si cavalièrement sa maîtresse, et qu'on est -si prêt à l'abandonner... - -«Ne me mettez pas à de telles épreuves, ma tête n'est pas assez bonne -pour cela; quand mon coeur la conduit, elle n'a pas le sens commun. - -«... Vous avez trop l'air de me mettre le marché à la main et de ne -tenir à rien. Comment voulez-vous qu'on ait avec vous cette confiance -et cette sûreté sans laquelle mon coeur n'est point à son aise et ne -peut bien aimer? Peut-être vaudrait-il mieux n'être que votre amie... -mais je n'ai point envie d'être votre amie, fâchez-vous-en si vous -voulez.» - -Cependant Mme de Boufflers, ainsi que la divine Emilie le lui a demandé, -s'est entremise très activement en faveur de M. du Châtelet; elle a -redoublé d'insistance auprès du roi, et employé tous ses moyens de -persuasion pour obtenir la nomination du marquis; elle a échoué devant -l'obstination de Stanislas, qui hésite toujours entre le Hongrois et le -Lorrain et ne peut se décider. - -Mme du Châtelet, qui sait par la correspondance à peu près quotidienne -qu'elle entretient avec la favorite, les efforts tentés en sa faveur, -écrit avec reconnaissance: - -«Mme de Boufflers est une amie adorable. Elle met une sensibilité dans -l'amitié, dont à peine je l'eusse cru capable; et, quoique je l'aime -avec une tendresse extrême, je trouve que je ne l'aime point trop.» - -Tant de marques d'attachement méritent bien quelques remerciements et -Mme du Châtelet veut aller les porter elle-même à son amie. Et puis -n'a-t-elle pas promis au roi de Pologne de revenir à la fin de juin? - -Bien qu'elle en veuille cruellement au roi de son injuste obstination, -elle veut tenir sa parole, et elle se dispose à aller rejoindre la cour -à Commercy. - -Certes, si elle n'écoutait que ses intérêts, elle n'irait pas, car elle -ne peut espérer obtenir ce qu'on a refusé aux instances de Mme de -Boufflers, et «le dégoût d'échouer» sera plus grand quand elle l'aura -été chercher elle-même. - -D'autre part, si le bonheur de retrouver l'homme qu'elle aime devrait -seul suffire à l'attirer en Lorraine, les humeurs de Saint-Lambert, ses -mauvais procédés ont fini par lui enlever toute sécurité et elle part -sans courage et sans confiance. - -«Peut-être ne m'aimerez-vous plus quand j'arriverai, écrit-elle, et je -crains toujours de vous aimer mal à propos, et j'avoue que je désire -souvent de ne vous avoir jamais aimé... Je tâche toujours de tenir mon -âme dans une telle situation que je trouve des ressources dans mon -courage, dans ma philosophie, et surtout dans mon goût pour l'étude, si -vous m'abandonnez. Vous me présentez trop souvent cette idée pour que je -la perde, et vous me reprochez ensuite de vous aimer moins. Mais comment -voulez-vous qu'on se livre au plaisir d'aimer quand on craint à tout -moment de s'en repentir?» - -Soit qu'il soit sensible aux reproches, soit que l'arrivée prochaine de -sa maîtresse réveille un peu son goût, Saint-Lambert se décide enfin à -écrire une lettre tendre, aimable. La marquise, qui ne demande qu'à -croire à l'amour qu'elle inspire, est ravie. Elle écrit gaiement: - -«J'ai pensé vous jouer un beau tour; j'ai pensé me tuer en descendant de -carrosse; j'ai une jambe tout écorchée, et, comme je ne cesse de -marcher, je pense que j'arriverai avec une jambe pourrie comme -Philoctète. Ç'aurait été bien mal prendre mon temps, car vous m'aimez -trop pour que je n'aime pas la vie. Je crois que je parviendrai à avoir -la même santé que vous, car j'ai des battements de coeur perpétuels; je -ne retrouverai mon bonheur et ma santé qu'à Commercy. Je le sens bien, -puisque vous y êtes... - -«Vous m'avez bien des obligations, s'il est vrai que je sois assez -heureuse pour vous avoir fait connaître le plaisir de bien aimer; il -vous rend bien aimable et il est impossible d'être si tendre et de faire -à ce point la félicité d'un autre sans être heureux soi-même. - -«Non, ne le croyez pas, je ne verrai que vous à Commercy; mes yeux ne -verront et ne chercheront que vous, et toutes mes paroles les plus -indifférentes voudront vous dire que je vous adore. Je m'abandonne au -plaisir de vous aimer, et je ne me le reproche plus, car je suis -contente de votre coeur et votre amour enflamme le mien.» - -La réunion à Commercy est fixée au 1er juillet. Mme du Châtelet en est -folle de joie. Elle passe des nuits sans sommeil; sa santé est toujours -déplorable, mais son amour augmente. - -Elle partira de Paris le samedi 29 juin. Elle n'a pas fait le quart de -ce qu'elle a à faire, et malgré cela elle accomplit en huit jours ce qui -exigerait bien trois mois. Cette activité fébrile met son sang dans une -agitation bien contraire à sa figure et à sa santé, mais qui prouverait -à son ami combien elle l'aime, s'il en était témoin. - -Elle écrit à Saint-Lambert, à cinq heures du matin: - -«Je ne sais si votre coeur est digne de tant d'impatience. Quand je -songe aux lettres que j'ai reçues de vous, je me trouve bien -déraisonnable de vous tant aimer, de désirer si passionnément de vous -revoir; ne croyez pas que vous tiendrez éternellement ainsi mon âme dans -votre main, et qu'après m'avoir désespérée il vous suffira de m'écrire -une lettre tendre pour me rendre tout mon amour. Ne mêlez plus -d'amertume au plaisir que je trouve à vous aimer; laissez-moi jouir du -charme que je trouve dans votre amour. Quoique je sois peut être plus -géomètre que vous, je ne suis pas si composée. Je ne vous dirai pas que -je vous aimerai toujours _à proportion_ de ce que je serai aimée; mais -je vous dirai bien que je ne puis être heureuse en vous aimant, si vous -ne m'aimez avec excès. Souvenez-vous qu'en fait d'amour, _assez_ n'est -point _assez_. - -«Adieu. Je me meurs d'impatience de vous dire moi-même combien je vous -aime.» - - - - -CHAPITRE XVII - -(1748) - - Séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Commercy, du 29 juin au 10 - août; à Lunéville, du 11 au 26 août. - - -Voltaire et Mme du Châtelet quittent Paris au jour fixé, c'est-à-dire le -29 juin 1748. Ils se rendent directement à Commercy pour rejoindre le -roi de Pologne qui y est installé depuis le 15 juin. - -S'il faut l'en croire, le philosophe part sans enthousiasme, il suit -_son astre_ «cahin caha»; comme d'habitude il est agonisant et il a -fallu «l'empaqueter» pour Commercy. - -Le fidèle Longchamp accompagne ses maîtres. - -Naturellement le voyage ne peut s'accomplir sans encombre. A -Châlons-sur-Marne l'on s'arrête à l'hôtel de _la Cloche_ pour changer de -chevaux. La marquise, qui éprouve quelque fatigue, demande à Longchamp -de lui faire apporter un bouillon. Mais la maîtresse de l'hôtel, qui -sait par les indiscrétions du postillon à quels illustres voyageurs elle -a affaire, se fait un devoir de les servir elle-même. - -Quand Longchamp veut régler la dépense, l'hôtesse demande modestement -un louis, soit 24 livres, pour prix de son bouillon. Longchamp stupéfait -en réfère à la divine Émilie qui jette les hauts cris, proteste, -s'indigne. Mais la femme ne veut rien entendre; elle déclare qu'un louis -est chez elle le prix «d'un oeuf, d'un bouillon ou d'un dîner», et -qu'elle ne diminuera pas un sol. - -Voltaire, qui s'impatiente au fond de sa chaise de poste, descend à son -tour et intervient dans la discussion. Il le fait d'abord avec bonhomie; -il déclare s'en rapporter aux sentiments honnêtes de cette femme; il lui -explique qu'il ne demande qu'à payer un prix raisonnable, mais que sa -prétention est exorbitante; que jamais, dans aucun pays, un bouillon n'a -coûté un louis, etc.; toute son éloquence échoue devant l'entêtement de -l'aubergiste. - -Alors le philosophe se met en colère; il déclare qu'il ne veut pas être -volé, qu'il ne paiera pas, qu'il ira plutôt devant la justice de son -pays, etc. - -Mais l'hôtesse, loin de se laisser intimider, se fâche de son côté; elle -crie plus fort que Voltaire et Mme du Châtelet; elle crie qu'on refuse -de lui payer ce qu'on lui doit, qu'elle va appeler la maréchaussée, -faire arrêter les voyageurs; elle prend à témoin ses concitoyens qui peu -à peu sont accourus au bruit et forment autour de la chaise de poste un -cercle très hostile. Malgré tout, Voltaire, fort de son droit, ne veut -rien entendre. Mais Mme du Châtelet lui montre la foule qui les entoure, -et lui dit à voix basse que tout cela peut fort mal tourner; il cède -donc et paye le louis, objet du litige, mais non sans pester et sans -envoyer à tous les diables Châlons-sur-Marne et son hôtel, et en jurant -que de sa vie il ne s'arrêtera dans cette localité où l'on détrousse si -bien les voyageurs. - -Ils repartent accompagnés par les huées des aimables habitants de cette -ville hospitalière. - -Enfin, après trois jours de route, l'on arrive à Commercy le 1er -juillet, à huit heures du soir. Voltaire à l'agonie, n'en pouvant plus; -Mme du Châtelet, au contraire, soutenue par l'espoir de tomber dans les -bras de son cher amant, ne sent pas la fatigue et se montre plus jeune -et plus alerte que jamais. - -Tous deux descendirent au château où leurs appartements étaient -préparés. L'entrevue avec le roi fut des plus touchantes; enfin après -des embrassades sans fin et après s'être bien dit tout le plaisir que -l'on avait à se revoir, l'on se sépara, remettant au lendemain toutes -les choses intéressantes que l'on avait à se raconter. - -Une première déception, et la plus cruelle, attendait Mme du Châtelet. -Elle arrivait impatiente, comptant sur une nuit d'amour qui lui ferait -oublier les tristesses de la séparation; elle croyait voir Saint-Lambert -en débarquant, ou tout au moins trouver un mot lui indiquant où et -comment elle pourrait le rencontrer; rien, personne, pas un mot. -Désolée, désespérée, elle envoie son valet de chambre courir la ville, -tâcher de se renseigner. Impossible de découvrir le bel officier! Force -fut d'y renoncer. La marquise, désolée, en est réduite à remplacer les -effusions sur lesquelles elle comptait par une longue lettre où elle -reproche à son ami sa maladresse. Il lui était si facile d'envoyer -Antoine, son valet de chambre, au château; il aurait vu le Chevalier et -lui aurait indiqué le lieu du rendez-vous. Pour n'avoir pas trouvé cela -il fallait avoir bien peu d'imagination ou bien peu d'empressement. - -«Je ne vous sais pas mauvais gré de n'être pas venu, lui écrit-elle -outrée, mais bien de ne m'en avoir marqué aucun empressement, et de -n'avoir vu que les difficultés sans songer aux expédients... Vous avez -si peu d'empressement que je trouve que je suis revenue beaucoup trop -tôt. Je ne m'attendais pas à passer la nuit à vous gronder, mais je me -gronde bien plus de vous avoir montré tant d'empressement. Je saurai me -modérer et prendre votre froideur pour modèle. Adieu, j'étais bien plus -heureuse hier au soir, car j'espérais vous trouver amoureux.» - -Enfin ils se virent le lendemain et ce malencontreux incident fut vite -oublié. - -L'appartement que Voltaire occupait dans le château était situé au -second étage de l'aile gauche et donnait sur les jardins. Celui de Mme -du Châtelet était au rez-de-chaussée, dans la même aile; les croisées -donnaient sur la grande cour du fer à cheval. - -Comment la marquise et Saint-Lambert allaient-ils s'arranger pour se -voir facilement? On se rappelle l'ingénieuse combinaison qui, grâce à la -connivence du curé, permettait au jeune homme, lors des séjours de la -cour à Commercy, de se rendre chaque soir chez Mme de Boufflers. -N'était-il pas superflu d'imaginer un autre stratagème? Puisque celui-là -avait si bien réussi pour Mme de Boufflers, autant valait s'y tenir, et -l'utiliser pour celle qui lui avait succédé. Ainsi pensa Saint-Lambert, -et il se rendit chez le curé qui, toujours complaisant, s'empressa de -mettre à sa disposition le précieux appartement. De cette façon les deux -amants pouvaient se voir aussi fréquemment qu'ils le voulaient, sans que -Voltaire ni Stanislas eussent le moindre soupçon de ce qui se passait. -Seule la favorite était dans la confidence et elle se prêtait de bonne -grâce aux désirs de ses amis. - -Ces visites nocturnes n'étaient pas toujours sans inconvénients ni -danger. Une nuit Mme du Châtelet, au lieu de passer par l'orangerie, -voulut prendre par les jardins; elle tomba dans un trou nouvellement -creusé, et elle n'en sortit qu'à grande peine et fortement contusionnée; -c'est par miracle qu'elle échappa à un affreux accident. - -La présence du philosophe et de la marquise avait rendu à la cour de -Stanislas toute sa gaieté et tout son entrain. - -Bien que Voltaire soit arrivé à l'agonie et qu'il affirme que son état -ne s'améliore pas, il est de toutes les fêtes, de tous les -divertissements. On donne des concerts, des soupers, des spectacles. Mme -du Châtelet, qui veut à tout prix plaire au roi de Pologne, se -multiplie; elle joue toutes les pièces qui ont déjà été données à -Sceaux. Elle représente avec succès _la Femme qui a raison_, _le Double -Veuvage_, les opéras du _Sylphe_, de _Zelindor_. Mme de Boufflers, Mme -de Lenoncourt, Mme de Lutzelbourg, M. de Rohan-Chabot, Panpan, Porquet, -etc., Voltaire lui-même lui donnent la réplique. Ces représentations ont -le plus grand succès: «On a de tout ici, hors du temps, écrit le -philosophe. Il est vrai que les vingt-quatre heures ne sont pas de trop -pour répéter deux ou trois opéras et autant de comédies.» - -A la fin du _Double Veuvage_, Mme de Boufflers adresse au roi ces -quelques vers de Saint-Lambert: - - De la raison j'apprends l'usage, - Pour aimer vos vertus, pour respecter vos lois. - Je consacre à vous rendre hommage - Les premiers accents de ma voix. - -Après la représentation de _Zelindor_, c'est à Mlle de la Roche-sur-Yon, -qui est arrivée le 6 août, que Mme de Boufflers récite ce quatrain de -Voltaire: - - Princesse, dans ces lieux on vous répète encore - Des sons par l'Amour applaudis. - Vous entendrez chanter: _Qui vous voit, vous adore_. - Tous nos coeurs vous l'ont déjà dit. - -Voltaire était l'âme de tous les plaisirs. Les jours où l'on ne jouait -pas la comédie, on s'assemblait dans l'appartement du roi et l'on -faisait des lectures. C'est là que pour la première fois le philosophe -lut ses contes de _Zadig_, qu'il venait d'achever, et de _Memnon et -Babouck_, peinture des moeurs de Paris. C'est là également qu'avant de -l'envoyer aux Comédiens Français, qui devaient la représenter le 17 -juillet, il donna lecture, en grande cérémonie, de sa pièce de -_Nanine_[115]. - - [115] Il fit imprimer son conte de _Zadig_ chez Leseure de Nancy, - et chez le libraire Briflot, à Bar, la 4e édition du _Panégyrique - de Louis XV_. - -Entre temps, Voltaire rime des madrigaux pour les dames. Lui, qui -s'entend si bien en flatteries, n'a garde d'oublier celle qui est -toute-puissante dans l'esprit du roi. C'est à elle qu'il dédie ses -meilleures chansons: - -CHANSON POUR LA MARQUISE DE BOUFFLERS - - Pourquoi donc le Temps n'a-t-il pas, - Dans sa course rapide, - Marqué la trace de ses pas - Sur les charmes d'Armide? - C'est qu'elle en jouit sans ennui, - Sans regret, sans le craindre. - Fugitive encor plus que lui, - Il ne saurait l'atteindre. - -Comme il ne faut pas que Mme du Châtelet puisse s'aviser de jalousie, -Voltaire, en lui offrant un de ses ouvrages, lui adresse ces -compliments flatteurs: - - A vous qu'il est si doux et de voir et d'entendre, - Qui remplissez si bien mon esprit et mon coeur, - Qui savez tout penser, tout dire et tout comprendre, - Vous dont l'esprit sublime et dont l'amitié tendre - Font mon étonnement ainsi que mon bonheur. - -La vie s'écoule plus charmante encore peut-être à Commercy qu'à -Lunéville, car Commercy «étant réputé campagne» l'étiquette est moindre, -s'il est possible. - -Chaque jour amène des distractions nouvelles. Tantôt on va donner à -manger aux cygnes, tantôt on rame sur le grand canal; tantôt on va -goûter dans la forêt, à la Fontaine Royale; tantôt on visite les -environs en carrosse ou à cheval. Voltaire rajeunit à vue d'oeil; il -charme toute la cour par sa gaieté et sa verve inépuisables. - -C'est pendant ce séjour à Commercy, s'il faut en croire Mme de la -Ferté-Imbault, que le roi de Pologne eut la fantaisie de faire faire le -portrait de Mme de Boufflers; mais la marquise, qui détestait les -portraits et qui de plus craignait l'ennui et la fatigue des séances, -s'y refusait toujours obstinément. Stanislas eut alors recours à un -stratagème: «il imagina de faire venir en même temps que l'artiste un -cordelier auquel il donna l'ordre de lire à haute voix, pendant chaque -séance de peinture, les _Contes_ de la Fontaine; le contraste entre le -livre et le lecteur égayait tellement Mme de Boufflers qu'elle -consentait à se tenir tranquille». - -Le 25 juillet au matin toute la cour admire une superbe éclipse de -soleil. Le roi, les courtisans, Voltaire, tout le monde est armé de -verres fumés pour mieux observer le phénomène. Malheureusement les -nuages ont empêché d'en voir le commencement: «A neuf heures -quarante-trois, il y avait près d'un doigt, et à midi quarante-trois le -soleil était encore éclipsé de plus d'un demi-doigt. Les montres étaient -montées sur un cadran solaire qui est dans la cour du château.» Mme du -Châtelet, grâce à ses connaissances techniques, éblouit toute la cour. - -Voltaire est ravi: il mène une vie délicieuse, il est dans un beau -palais, il jouit de la plus grande liberté, il travaille à ses heures, -Mme du Châtelet est près de lui, que peut-il désirer de plus? Mais il a -si bien pris l'habitude de se plaindre qu'il écrit malgré tout à -d'Argenson: «Je suis un des plus malheureux êtres pensants qui soient -dans la nature.» - -Mme du Châtelet est non moins ravie de son séjour: «Le roi de Pologne -est très aimable, écrit-elle à d'Argental, et d'une bonté qui -m'enchante.» - -A propos des d'Argental, ils doivent venir en août faire une visite à -Cirey. C'est entendu et promis. Mais comment quitter Commercy où l'on -s'amuse tant, où l'on a tant à faire, où l'on est absorbé du matin au -soir, et où l'on est si bien fêté? comment quitter ce roi de Pologne, -si aimable, si bon? Quand on lui parle de s'éloigner, il jette les haut -cris, il refuse. Quoi, l'on attend les d'Argental à Cirey! Eh bien! -qu'ils viennent à Commercy, le roi les invite. - -«Plus de Cirey, mes chers anges, écrit Voltaire à d'Argental, le 2 août. -Nous avons représenté au roi de Pologne, comme de raison, qu'il faut -tout quitter pour M. et Mme d'Argental. Il a été bien obligé d'en -convenir; mais il est jaloux, et il veut que vous préfériez Commercy à -Cirey. Il m'ordonne de vous prier de sa part de venir le voir. Vous -serez bien à votre aise; il vous fera bonne chère: c'est le seigneur de -château qui fait assurément le mieux les honneurs de chez lui. Vous -verrez son pavillon avec des colonnes d'eau, vous aurez l'opéra ou la -comédie le jour que vous viendrez... Mme du Châtelet joint ses prières -aux miennes, refuserez-vous les rois et l'amitié?» (Août 1748.) - -La cour revient à Lunéville le 17 août et Stanislas commence aussitôt -ses préparatifs pour aller passer quelques jours à Trianon, auprès de sa -fille. - -Voltaire en fait autant; il veut assister à la première représentation -de _Sémiramis_ et il s'arrange de façon à faire coïncider son voyage -avec celui du roi de Pologne. - -Mme du Châtelet ne veut pas quitter la Lorraine pour si peu de temps, et -puis le roi lui a demandé de tenir compagnie à Mme de Boufflers; elle -n'accompagnera donc pas son ami. N'a-t-elle pas alors la singulière -idée de vouloir que Saint-Lambert serve de compagnon de voyage à -Voltaire! Mais si ce dernier, toujours bonhomme, se prête à la -combinaison, Saint-Lambert se montre plus récalcitrant; il finit par -refuser nettement et il déclare qu'il ne quittera pas Nancy. - - - - -CHAPITRE XVIII - -(1748) - - Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du 26 - août au 10 septembre 1748. - - -Tous les plaisirs de Lunéville sont interrompus par le départ de -Stanislas pour Versailles où il va voir sa fille. - -Avant de s'éloigner, il conduit Mme de Boufflers à Plombières; il est -convenu qu'elle y fera une cure de quelques jours; puis de là, elle se -rendra au château de Saverne, résidence d'été des cardinaux de Rohan, où -elle est invitée à faire un séjour. C'est une demeure délicieuse qu'on a -surnommée, non sans motifs, _l'embarquement pour Cythère_, et qui a -laissé chez tous les contemporains des souvenirs inoubliables. C'est là -que la favorite attendra le retour du roi qui doit avoir lieu dans les -premiers jours de septembre[116]. - - [116] Voir _le Duc de Lauzun et la cour de Louis XV_, chapitre - XXV. - -Comme Stanislas craint que son amie ne s'ennuie à Plombières, il a -instamment prié Mme du Châtelet de l'accompagner; la marquise n'a aucun -prétexte sérieux pour se dérober, et puis, comment repousser la prière -du roi. Elle lui a tant d'obligations! Elle dépend tellement de lui et -de la maîtresse! Donc, malgré son ardent désir de rester à Lunéville -avec Saint-Lambert, elle se croit obligée d'accepter et même de -témoigner beaucoup de satisfaction. - -Mme du Châtelet n'était pas seule à accompagner Mme de Boufflers; le roi -de Pologne, avec un aveuglement et une naïveté touchants, avait -absolument exigé que le vicomte d'Adhémar fût également du voyage, et le -vicomte, pas plus que la favorite, n'avait fait de résistance. - -L'on devait encore retrouver à Plombières Mlle de la Roche-sur-Yon, qui -y était installée, depuis le 16 août, pour prendre les eaux, sous la -direction du _médecin-inspecteur_, M. de Guerre[117]. - - [117] Il avait été nommé par brevet de Stanislas du 4 décembre - 1747. - -La société était donc assez nombreuse pour qu'on n'eût pas à redouter -l'ennui; du reste, le séjour ne devait être que de quatre jours, et -quatre jours sont bien vite écoulés. - -Déjà à cette époque, Plombières passait pour une résidence affreuse: -«C'est le plus vilain endroit du monde», disait Marie Leczinska. -Voltaire, qui y avait fait plusieurs saisons, avait écrit sur ce - - ...sombre rivage - De Proserpine l'apanage - -quelques vers qui témoignaient du triste souvenir qu'il en avait gardé, -et qui n'étaient pas de nature à promettre grand agrément à Mme du -Châtelet et à ses amies: - -A MONSIEUR PALLU[118] - -1729. - - Du fond de cet antre pierreux, - Entre deux montagnes cornues, - Sous un ciel noir et pluvieux, - Où les tonnerres orageux - Sont portés sur d'épaisses nues, - Près d'un bain chaud, toujours crotté, - Plein d'une eau qui fume et bouillonne, - Où tout malade empaqueté, - Et tout hypocondre entêté, - Qui sur son mal toujours raisonne, - Se baigne, s'enfume, et se donne - La question pour la santé; - Où l'espoir ne quitte personne; - De cet antre où je vois venir - D'impotentes sempiternelles, - Qui toutes pensent rajeunir; - Un petit nombre de pucelles, - Mais un beaucoup plus grand de celles - Qui voudraient le redevenir; - Où, par le coche, on nous amène - De vieux citadins de Nancy, - Et des moines de Commercy, - Avec l'attribut de Lorraine, - Que nous rapporterons ici; - De ces lieux où l'ennui foisonne - J'ose écrire encore à Paris. - Malgré Phébus qui m'abandonne - J'invoque l'Amour et les Ris. - - [118] Intendant de Nevers. - -Donc, aussitôt arrivées à Plombières, les deux dames s'installent, mais -dans quelles conditions, mon Dieu! - -«Nous sommes ici logées comme des chiens, écrit Mme du Châtelet: tout y -est d'une cherté affreuse. On est logé cinquante dans une maison. J'ai -un fermier général qui couche à côté de moi; nous ne sommes séparés que -par une tapisserie, et, quelque bas qu'on parle, on entend tout ce qui -se dit; quand on vient vous voir, tout le monde le sait, et on voit -jusque dans le fond de votre chambre. Enfin on vit comme dans une -écurie.» - -Mais il faut savoir prendre son mal en patience; on est arrivé le jeudi -et l'on doit partir le lundi! - -Par malheur, survient un petit incident de route qui va contrecarrer -tous les projets. Il est si délicat à narrer, qu'il vaut mieux laisser -la parole à Mme du Châtelet: - -«Quelque chose a pris Mme de Boufflers, précisément à la moitié du -chemin, écrit-elle à Saint-Lambert. Cela n'est-il pas désolant? Il n'en -faut pas parler, je crois. Mais je parie qu'elle serait partie tout de -même, quand cela l'aurait prise à Lunéville. Ce qui doit vous consoler, -c'est que je suis dans le même état.» - -La vie à Plombières est d'une monotonie désespérante. Mme du Châtelet -passe tout son temps dans cette chambre dont elle vient de nous faire -une si séduisante description, et les jours lui paraissent terriblement -longs. Elle travaille toute la matinée, sauf une demi-heure qu'elle va -passer auprès de Mlle de la Roche-sur-Yon, à l'heure du bain. - -A deux heures, elle va encore prendre son café avec la princesse; mais à -trois elle est rentrée et ne ressort plus qu'à huit, heure du souper, -qui a lieu également chez la princesse, car c'est chez elle que se -prennent tous les repas. A onze heures tout le monde est couché. - -Pour Mme de Boufflers, au contraire, la journée s'écoule très -agréablement; d'abord, M. d'Adhémar ne la quitte pas plus que son ombre, -et ils passent ensemble des moments fort doux; puis elle adore la comète -et elle y joue avec ses amis pendant d'interminables heures. - -Saint-Lambert, qui est resté à Lunéville, n'est guère plus satisfait de -son sort que la divine Émilie, et l'isolement lui suggère mille -récriminations. - -Pourquoi Mme du Châtelet n'est-elle pas restée avec lui? Pourquoi ne -l'a-t-elle pas emmené? Évidemment, c'est parce que son amour diminue; du -reste, avec la vie dissipée qu'elle mène, il ne peut en être autrement, -etc. - -La pauvre marquise prend la peine de se défendre. Rester à Lunéville, -mais comment aurait-elle pu le faire, quand le roi la priait -d'accompagner Mme de Boufflers? Emmener Saint-Lambert avec elle à -Plombières; mais elle n'a pas osé le faire, et pour bien des raisons. -D'abord à cause de Mme de Boufflers, puis du qu'en dira-t-on, enfin des -difficultés qu'ils auraient éprouvées à se voir. - -Ne sont-ils pas tenus tous deux à bien des ménagements? Ne sait-il pas -qu'elle a des chaînes, qu'elle ne peut et ne veut briser? elle doit donc -faire des sacrifices à la décence, sans cela elle perdrait bientôt toute -la douceur de leur vie. - -Puis à Plombières, on reste la journée entière chez la princesse, on y -prend tous les repas: comment aurait-il fait, lui qui la connaît à -peine? Enfin l'existence est si chère, qu'il se serait ruiné absolument. - -Quant à la dissipation, vraiment, le reproche est si plaisant qu'elle ne -prendra même pas la peine d'y répondre. La vérité est qu'elle ne pense -qu'à lui, et qu'elle ne sera heureuse que quand elle le reverra. - -Mme du Châtelet et Saint-Lambert, malgré quelques récriminations, sont -dans une phase de passion exaltée et dithyrambique, qui leur inspire -quelquefois des phrases charmantes. La marquise profite de ses loisirs -forcés pour écrire à son ami des lettres de douze et de seize pages. - -«M'aimez-vous avec cette ardeur, cette chaleur, cet emportement qui font -le charme de ma vie? Il y a bien loin d'ici à lundi, mais aussi lundi je -serai bien heureuse. Je vous adore et je sens que je ne puis vivre sans -vous... je n'ai aucun esprit, car je me meurs de sommeil, mais mon coeur -n'est jamais endormi.» - -«Votre amour, les marques que j'en reçois, la manière dont vous -l'exprimez, tout ce que vous m'écrivez, fait mon bonheur, et enflamme -mon coeur... Il n'y a point de coeur comme le vôtre, ni d'amour qui -ressemble à celui qui nous unit... J'ai trouvé le trésor pour lequel -l'Évangile dit qu'il faut tout abandonner.» - -Elle termine par cette phrase si tendre: - -«Je remercie tous les jours de ma vie l'Amour de ce que vous m'aimez, et -de ce que je vous aime; il me semble qu'un amour aussi tendre, aussi -vrai, peut tout faire supporter, même l'absence.» - -Saint-Lambert n'est pas en reste d'amabilité et de tendresse; à l'en -croire, il se sent tellement emporté par sa passion, qu'il finit par en -redouter les conséquences; il demande même à Mme du Châtelet de -l'arrêter sur cette pente fatale et de lui apprendre à moins aimer: - -«Eh! quoi, riposte-t-elle, c'est à moi que vous vous adressez, à moi à -qui vous devez de connaître ce qu'on doit appeler aimer; en vérité, vous -ne pouviez plus mal vous adresser.» - -Mais, au fond, ravie de la confidence, elle ne cache pas à son ami les -sentiments que plus que jamais elle éprouve pour lui: - -«Désirez-vous que je vous aime avec toute la fureur, toute la folie, -tout l'emportement dont je suis capable? Montrez-moi toujours autant -d'amour qu'il y en a dans quelques endroits de vos lettres. Vous ne -pouvez vous imaginer combien elles m'enflamment et quel amour les -marques de votre passion excitent dans mon coeur. Tous mes sentiments -sont durables, tout fait des traces profondes dans mon âme. - -«Quand vous aimez, vous remplissez tous les sentiments de mon coeur, -vous réalisez toutes mes chimères. Je ne crois pas qu'il fût possible de -trouver un coeur aussi tendre, aussi appliqué, aussi passionné que le -vôtre; mais il a souvent des disparates; s'il n'en avait pas, je crois -que je partirais ce soir à pied, pour l'aller trouver. Peut-être -m'aimerez-vous également quelque jour, et alors, je ne désirerai plus -rien.» - -Heureusement, quelque pénible que soit la séparation, on ne meurt pas -pour une absence de quatre jours! On est déjà au samedi. Encore -quarante-huit heures, et les heureux amants seront réunis! Mais hélas, -on comptait sans Mme de Boufflers. Le samedi, dans l'après-midi, la -changeante marquise, qui trouve la vie de Plombières fort agréable, -annonce à son amie que ses projets sont changés, qu'elle est toujours -souffrante, qu'elle renonce au voyage de Saverne et qu'elle ne partira -pas le lundi, ainsi qu'il est convenu. - -Laissons la divine Émilie annoncer elle-même cette désastreuse nouvelle: - -«C'est assurément la plus malheureuse femme du monde qui vous écrit... -Je vois très clairement que nous resterons ici. Le vicomte ne désire -plus qu'elle aille à Saverne; il aime mieux qu'elle reste ici. Elle y -est comme un chien, comme un pauvre à l'hôpital; elle n'y dort pas une -minute, et il est sûr que si sa santé va mal, elle ne s'y rétablira pas. -Mais elle est dure sur elle-même, faible et complaisante, et elle reste -volontiers où elle est, quelque mal qu'elle soit; d'ailleurs, elle aime -mieux être ici avec son indisposition qu'à Lunéville où elle n'aurait ni -vicomte, ni comète; enfin, il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut -empêcher. - -«Vous auriez pitié de moi si vous voyiez l'excès de malaise et d'ennui -où je suis... Imaginez-vous ce que c'est que d'être dans une écurie, -toute seule, tout le jour; de n'en sortir que pour tuer le temps ou pour -une maudite comète qui ne m'intéresse point, et de penser que je -pourrais passer, à Cirey ou à Lunéville, des jours délicieux avec vous. - -«Il faut regarder ceci comme un temps de calamité, et tâcher de n'en -plus essuyer de semblable. - -«Pour comble d'ennui, je crains que le travail ne me manque, car je -travaille dix heures par jour et je n'avais pas compté être si -longtemps.» - -Le dimanche se passe, on vaque aux occupations habituelles. Mme du -Châtelet, pas plus que ses amies, n'a garde de manquer la messe; mais, -en revenant, elle écrit à Saint-Lambert cette phrase bien -caractéristique de la religion de l'époque: «Je viens de la messe, où -j'ai lu Tibulle, et où je ne me suis occupée que de vous.» - -Il n'est toujours pas question de départ. Le lundi, même silence. N'y -tenant plus, Mme du Châtelet interroge son amie et apprend, avec -douleur, que sa santé ne lui permettra pas de se mettre en route avant -le jeudi, peut-être même le vendredi! - -«Mon Dieu, que je suis malheureuse, triste, maussade, odieuse à moi-même -et aux autres! Comment! je pourrais être avec vous, et je suis encore -ici, et je n'y vois ni fond ni rive... Je suis comme un Kours, je -mécontente tout le monde.» - -Elle est d'autant plus désolée, d'autant plus troublée qu'elle reçoit de -Saint-Lambert des lettres qui l'inquiètent. Le brillant officier, qui -cherche à distraire sa solitude lui raconte avec complaisance ses succès -mondains: il est en coquetterie réglée avec Mme de Thiange, avec Mme de -Bouthillier et bien d'autres; mais, que Mme du Châtelet soit calme, -quand il courtise ces dames, il ne pense qu'à elle, à elle seule. Cet -aveu surprenant ne rassure qu'à demi la marquise qui lui répond -sévèrement: - -«Je ne puis vous savoir gré de vos coquetteries; il est vrai que votre -lettre est tendre, mais ce n'est pas votre faute: vous avez fait tout ce -qui était en vous pour distraire votre coeur. - -«Vous vous regardez comme un petit prodige d'avoir soupiré auprès de Mme -de Thiange, et que ce ne fût pas pour elle: auriez-vous dû seulement -savoir si elle y était, et si elle est jolie? Mon coeur a encore bien -des choses à apprendre au vôtre. - -«Peut-être vous accoutumez-vous à vous passer de moi; peut-être -coquetez-vous avec Mme de Thiange ou avec la Bouthillier? - -«Si vous voyiez la conduite que j'ai ici, vous vous reprocheriez bien, -je ne dis pas la moindre coquetterie, mais la moindre distraction.» - -Elle se lance dans un véritable dithyrambe amoureux: - -«Si je ne retrouve plus les yeux charmants qui font mon bonheur, si vous -ne m'aimez plus, avec cette ardeur que la jouissance n'affaiblissait -jamais, vous aurez empoisonné ma vie; mais si vous m'aimez comme vous -savez aimer, vous serez bien heureux. - -«J'ai essayé ma raison dans ce voyage-ci; j'en ai bien moins que je ne -le croyais. Il m'est impossible d'exister sans vous, et, si vous ne -venez pas à Paris cet hiver, mon existence sera bien douloureuse; et ce -n'est pas la peine de vivre pour éprouver des privations si cruelles. -J'ai aujourd'hui un dégoût de tout, qui va jusqu'au dégoût de moi-même; -mais je songe que vous m'aimez peut-être encore et cela me rend du goût -pour la vie.» - -Mais survient, entre les deux dames, une tracasserie qui va mettre un -peu d'aigreur dans leurs rapports. - -Mme de Boufflers reçoit une lettre de Saint-Lambert et, aussitôt après -l'avoir lue, elle la déchire avec soin. Mme du Châtelet qui a reconnu -l'écriture est surprise, et le soupçon lui traverse l'esprit. - -Le lendemain, Saint-Lambert écrit encore à Mme de Boufflers, mais cette -fois une lettre ouverte qu'il charge la divine Émilie de remettre -elle-même; dans cette missive, il ne craint pas de dire à la marquise -qu'il _l'aime à la folie_ et qu'elle lui _permet sans doute de l'adorer -toujours_. - -«Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que cela est tolérable?» écrit Mme -du Châtelet indignée. - -«Vous m'avez ôté toute ma confiance en vous, vous m'avez trompée. - -«Je ne crois pas que vous l'aimiez; si je le croyais, je vous croirais -un monstre de fausseté et de duplicité. Mais il n'y a pas de dessein, -quel qu'il soit, qui puisse me faire supporter que vous en fassiez -semblant... _On n'adore point son amie, on ne l'aime point à la folie_, -surtout quand on se pique d'attacher aux termes des idées précises.» - -Dans sa colère, et avec la perspicacité de la femme jalouse, elle -soupçonne la vilaine comédie que joue Saint-Lambert depuis le -commencement de leur idylle. - -«Vous lui faites croire apparemment que je ne suis qu'une consolation de -ses légèretés, que vous l'adorez toujours, mais que vous cherchez à vous -distraire. Cela est toujours flatteur pour moi. - -«Je suis bien sûre que, pour flatter son amour-propre, vous lui faites -toujours accroire que vous êtes amoureux d'elle; mais on n'aime guère -quand on peut dire à une autre qu'on l'aime. Vous me reprochez de vous -aimer peu; je vous aime encore beaucoup trop pour le personnage que vous -me faites jouer, et je vous avertis que je veux qu'il cesse. - -«Je me croirais bien coupable, moi que vous accusez de peu de -délicatesse, si j'écrivais sur ce ton-là à Paris[119] et si je disais un -mot qui ne marquât l'amitié la plus décidée telle. Si ce ton-là vous est -nécessaire pour conserver les bontés de Mme de Boufflers, perdez-les -courageusement, ou vous ne méritez pas mon coeur.» - - [119] A Voltaire. - -Cette idée, ce soupçon empoisonnent la vie de Mme du Châtelet. Elle -souffre, non seulement dans sa passion pour Saint-Lambert, mais aussi -dans son amour-propre. Elle est d'autant plus troublée que dans sa -naïveté elle a pris Mme de Boufflers pour confidente de ses amours, -qu'elle lui parle sans cesse de son ami, du chagrin qu'elle éprouve d'en -être séparée et de la joie que le retour prochain doit lui procurer. - -Mme du Châtelet n'était pas au bout de ses peines. - -Le jeudi arrive, ce jeudi si impatiemment attendu, et il n'est toujours -pas question de départ. La divine Émilie, anxieuse, interroge Mme de -Boufflers, et cette dernière lui répond tranquillement qu'elle est -parfaitement en état de partir; qu'elle aurait même pu voyager, sans -inconvénient, depuis le mardi, mais que décidément elle se plaît à -Plombières, et qu'elle se décide à y rester pour son plaisir. - -Mme du Châtelet, outrée d'avoir été jouée, désespérée à la pensée de -prolonger encore son absence, répond à son amie de rester, puisque le -coeur lui en dit; mais que, quant à elle, elle ne demeurera pas un jour -de plus, et qu'elle va immédiatement commander sa chaise de poste. - -Elle était en train d'achever ses paquets lorsqu'on lui annonça la -visite du vicomte. Lui, qui d'habitude est si calme; lui, qui est la -douceur même, ne se possède plus. Il fait une scène violente; il -reproche à la marquise d'avoir un mauvais coeur, d'être une âme égoïste; -il l'accuse de risquer, pour un caprice, la santé de son amie, etc. - -Sur ces entrefaites arrive la favorite qui se mêle à la querelle. Elle -approuve bien entendu d'Adhémar; elle oublie les dix jours que la divine -Émilie vient de passer, mourant d'ennui et de chagrin; elle lui reproche -de manquer de complaisance, de ne rien vouloir faire pour ses amis. -Bref, les deux dames se séparent fort aigrement, presque brouillées, et -Mme du Châtelet désolée se décide à rester encore. - -Enfin, le 6 septembre, la marquise vit la fin de ses misères et elle -quitta, pour toujours, cet «infernal séjour». Le soir même, toute la -petite société se retrouvait à Lunéville. - - - - -CHAPITRE XIX - -(1748) - - Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26 août - au 10 septembre 1748. - - -Pendant que Mme du Châtelet et Mme de Boufflers se querellent à -Plombières, voyons ce que sont devenus le roi de Pologne et l'illustre -auteur de _Sémiramis_. - -Tous deux sont partis de Lunéville le 26 août, à cinq heures du matin. -Ils se sont arrêtés à Nancy et sont descendus à la _Mission_ pour y -prendre un repas, et, en même temps, voir le Père de Menoux. Mais le roi -a commandé son dîner pour dix heures, et il n'est que huit heures et -demie. Qu'importe! il veut être servi tout de suite «sans se mettre en -peine si les viandes sont cuites ou non». Après un dîner détestable, les -deux voyageurs se séparent. - -Stanislas passe une journée à Commercy, puis il va voir M. de Meuse dans -sa terre de Sorrey. Il arrive le 29 août à Versailles, et, suivant son -habitude, s'installe aussitôt à Trianon. - -Voltaire, de son côté, s'arrête trois jours chez son ami l'évêque de -Châlons, Choiseul-Beaupré; puis, deux jours chez M. de Pouilli. Il -arrive à Paris le 29 également, le matin même de la première -représentation de _Sémiramis_. - -Le poète n'était pas sans inquiétude sur le sort de sa pièce. En -choisissant, en effet, un sujet déjà traité par Crébillon, il n'avait -cherché qu'à humilier un confrère[120], mais il n'ignorait pas qu'une -cabale puissante s'était organisée pour faire échouer sa nouvelle -oeuvre. - - [120] Crébillon avait fait jouer une _Sémiramis_ le 10 avril - 1717. - -Le soir de la première représentation, on eût dit qu'une bataille allait -se livrer dans le paisible asile de la Comédie. - -Voltaire avait mobilisé toutes ses troupes, sous des chefs habiles et -décidés, entre autres le chevalier de la Morlière[121]. Longchamp avait -également amené quelques amis «capables de bien claquer et à propos». - - [121] Le chevalier de la Morlière était un chef de claque - émérite, et il est resté célèbre: - - «Il s'était fait une manière de bâiller éclatante et prolongée qui - produisait le double effet de faire rire et de communiquer le même - mouvement au diaphragme de ses voisins. Un jour, la sentinelle - l'avertit de ne pas faire tant de bruit: «Comment, mon ami, lui - dit-il, vous qui paraissez un homme de sens et qui avez l'habitude - du spectacle, est-ce que vous trouvez cela beau?--Je ne dis pas - cela, lui répond le soldat un peu adouci, mais ayez la bonté de - bâiller plus bas.» (SUARD, _Mélanges de littérature_.) - -Tout se passa d'abord assez bien. Les partisans de Crébillon, il est -vrai, bâillaient à qui mieux mieux; c'était la manière de siffler de -l'époque, et non la moins dangereuse puisqu'elle était contagieuse. Mais -les troupes de la Morlière applaudissaient et cela faisait -compensation. - -Cependant la décoration, pour laquelle on avait dépensé des sommes -considérables, fit peu de sensation; le tonnerre, sur lequel on comptait -beaucoup au troisième acte, comme nouveauté, fut loin de produire -l'effet terrifiant qu'on espérait; en somme, les trois premiers actes -parurent assez froids. - -Malheureusement il se produisit au quatrième acte, celui sur lequel -l'auteur fondait les plus grandes espérances, un incident burlesque qui -faillit faire tomber la pièce. - -On sait que l'usage, pour les grands seigneurs et les amis des -comédiens, était de prendre place sur la scène elle-même, à droite et à -gauche, sur des gradins; quelques-uns se tenaient même debout, au fond -du théâtre et le long des coulisses. Cet usage amenait mille -inconvénients; mais il avait surtout le tort d'entraver le jeu des -acteurs, et on avait même été obligé de placer des sentinelles sur la -scène, pour maintenir l'ordre. - -Le soir de _Sémiramis_ la foule était immense, aussi bien sur la scène -que dans la salle; c'est à peine si les comédiens pouvaient se mouvoir. -Au quatrième acte, à la scène du tombeau de Ninus, quand le fantôme se -montre[122], il lui fut impossible de traverser les rangs des -spectateurs. La sentinelle, voyant son embarras, voulut lui venir en -aide et se mit à crier naïvement: - -«Messieurs, place à l'ombre, s'il vous plaît, place à l'ombre...» - -Ces mots déchaînèrent un fou rire dans la salle; les partisans de -Crébillon les exploitèrent si bien que la pièce fut interrompue, et que -c'est à peine si on put la terminer. - - [122] Dans la tragédie de _Sémiramis_, l'ombre de Ninus - paraissait sur la scène. Les comédiens français avaient eu la - singulière idée d'habiller de deuil l'acteur qui jouait le rôle - de l'ombre. A cette nouvelle, Voltaire s'était révolté, et il - avait prié sa nièce, Mme Denis, d'intervenir auprès de - d'Argental. - - Voici la lettre de Mme Denis à d'Argental: - - «Je reçois dans l'instant, Monsieur, une lettre de M. de Voltaire. - Sans doute qu'il ne sait point encore votre retour. Il me charge - de faire dire sur-le-champ aux comédiens qu'il défend absolument - que son ombre soit vêtue en noir. Voilà les propres mots de sa - lettre: - - «_Les crêpes noirs sont ridicules. Il faut un habit guerrier tout - blanc, une cuirasse bronzée, une couronne d'or, un sceptre d'or et - un masque tout blanc comme dans la statue du_ Festin de Pierre. - _Je vous prie de ne pas souffrir que l'ombre porte le deuil - d'elle-même._» - - «Il me mande qu'il sera à Paris les premiers jours de septembre et - que sa santé est fort mauvaise; _il est actuellement à Lunéville_. - Je me flatte que vous voudrez bien dire aux comédiens ses - intentions et les faire suivre. J'aurais saisi cette occasion avec - bien de l'empressement pour avoir l'honneur de vous voir, si je - n'avais une fluxion dans la tête, qui m'empêche de sortir. Je - n'ose espérer que vous m'en dédommagerez en me faisant celui de - passer chez moi à vos heures perdues. J'en serais trop flattée. - - «MIGNOT DENIS.» - (Inédite.) - -Voltaire voulant à tout prix savoir ce que le public, le vrai public, -pensait de sa pièce, se coiffe d'une énorme perruque sans poudre, qui -lui cache presque la figure, d'un vaste chapeau à trois cornes, d'une -longue soutane, d'un petit manteau, et ainsi déguisé il se rend au café -Procope, où ses ennemis tenaient leurs assises; il s'installe dans un -coin obscur, et écoute. Poètes, auteurs, journalistes, amateurs, -discutaient avec passion la nouvelle pièce: les uns la portaient aux -nues, les autres la traînaient dans la boue. Après une heure et demie de -ce supplice, Voltaire rentre chez lui. Harassé de fatigue et la fièvre -dans le sang, il se met au travail, coupe, corrige, arrange et refait -complètement le cinquième acte. A l'aube, Longchamp pouvait porter aux -comédiens leurs nouveaux rôles. - -Le soir, la cabale resta stupéfaite de ne plus retrouver les endroits -qu'elle devait siffler. _Sémiramis_ eut un grand succès et fut jouée -quinze fois de suite, ce qui était très joli pour l'époque. - -Voltaire pouvait repartir pour la Lorraine et c'est ce qu'il fit le 10 -septembre; mais il avait passé par tant d'émotions que sa santé était -fort ébranlée: la fièvre ne le quittait pas. - -Jusqu'à Château-Thierry il supporta le voyage assez bien; mais, à partir -de ce moment, ses souffrances augmentèrent, et, quand il arriva le 12 à -Châlons, il était dans l'état le plus alarmant. Il ne pouvait pas songer -à poursuivre son voyage; il ne voulut pas s'arrêter à l'hôtel de _la -Cloche_ qui lui rappelait un si mauvais souvenir; il descendit à la -poste où il s'alita. - -Il se jugeait lui-même si malade qu'il recommanda à Longchamp «de ne le -point abandonner, et de rester près de lui pour jeter un peu de terre -sur son corps quand il serait expiré». - -La nuit fut très mauvaise; il avait le délire, parlait sans cesse de -_Sémiramis_, du _Catilina_ de Crébillon, etc. Le lendemain, il était au -plus mal: il n'avalait que du thé et de l'eau panée, et c'est à peine -s'il pouvait remuer. - -Le soir du sixième jour, Voltaire déclara qu'il ne voulait pas mourir à -Châlons et qu'il allait partir. Le lendemain matin, en effet, on -l'installait dans sa chaise de poste et il arriva sans trop de mal à -Nancy. L'on s'arrêta à la poste et le malade fut couché dans un bon lit. -Puis Longchamp se mit à table près de son maître et commença à dévorer -un excellent souper. Voltaire le regardait avec envie, lui disant: «Que -vous êtes heureux d'avoir un estomac et de digérer!» A ce moment -Longchamp, après plusieurs autres plats, allait absorber deux grives et -une douzaine de rouges-gorges. Il invita son maître à l'imiter. Voltaire -se laissa tenter et avala deux oiseaux avec appétit. Sur ce il -s'endormit et se réveilla le lendemain dans les meilleures dispositions -du monde. - -Le soir même il était à Lunéville, où il retrouvait Mme du Châtelet. - -Pendant que Voltaire rentre en Lorraine, après les émotions violentes -que nous venons de raconter, voyons ce qu'est devenu Stanislas. - -Il est arrivé le 29 et il s'est installé à Trianon, qu'on lui réserve -toujours lors de ses fréquents voyages. Comme d'habitude, il a emmené -avec lui un détachement de sa bouche, c'est-à-dire un contrôleur, un -cuisinier et un officier. Le duc Ossolinski l'accompagne également, -ainsi que le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, et M. de -Thianges, le neveu de son grand veneur. - -On rend au roi les mêmes honneurs que d'habitude: on lui donne un chef -de brigade, un exempt, douze gardes et six Cent-Suisses. - -Chaque jour, le roi se rend de Trianon à Versailles et il passe la -journée avec la reine, dans l'appartement du comte de Clermont que l'on -a mis à sa disposition. - -Stanislas adorait sa fille et il lui témoignait sa tendresse de mille -façons touchantes. Il vivait avec elle sur un pied de bonhomie et de -familiarité qui excluait tout cérémonial. Quand ils étaient seuls, il -n'y avait qu'un père et une fille tendrement unis. Il la tutoyait -volontiers, et il ne craignait pas de lui rappeler les mauvais jours -qu'ils avaient traversés ensemble: «Vois, Marie, lui disait-il un jour, -comme la Providence protège les honnêtes gens! Tu n'avais pas de chemise -en 1725, et tu es reine de France!» - -Un autre jour, voulant se reposer dans ses appartements, il lui disait -familièrement: «Tiens, Marie, voilà ma perruque; fais qu'on n'y touche -pas jusqu'à ce que je sois éveillé. Je vais dormir sur ton canapé.» - -Par contre, les relations de Stanislas avec Louis XV étaient empreintes -d'une cérémonieuse froideur. Marie Leczinska prenait souvent son père -pour confident de ses chagrins intimes, et elle ne lui cachait pas les -tristesses de sa vie. Mais, si Stanislas pouvait compatir aux chagrins -de sa fille, son propre genre de vie prêtait trop à la critique pour -qu'il pût se permettre la moindre observation vis-à-vis de son gendre. -On prétend même que Louis XV, en apprenant la liaison de Stanislas avec -Mme de Boufflers, aurait dit: «A présent mon beau-frère n'a plus rien à -me reprocher.» - -La reine était, en grande partie, responsable de la situation dont elle -se plaignait, et Stanislas était trop juste pour lui dissimuler les -torts qu'elle avait eus. Elle avait agi vis-à-vis de son époux avec -autant de maladresse que d'inexpérience. - -Le roi lui avait d'abord témoigné beaucoup de tendresse, mais des -maternités fréquentes avaient fini par agacer la reine qui crut de bon -air de faire peu de cas des empressements de son époux. «Eh! quoi! -disait-elle, toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher!» -Sous le prétexte de raisons de santé, elle faisait faire de longs jeûnes -au roi. - -Et puis, Marie Leczinska avait mille manies innocentes, mais énervantes. -Elle avait peur des esprits et voulait toujours une femme près d'elle -pendant la nuit, d'abord pour lui faire des contes pour l'endormir, -ensuite pour la rassurer. C'est à peine si cette femme s'éloignait quand -le roi arrivait. La reine ne dormait presque pas et se levait cent fois -pour s'occuper de sa chienne; puis elle se couvrait de façon si exagérée -qu'on étouffait littéralement sous les couvertures. - -S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, très sujette à caution -quand il s'agit de Marie Leczinska, Stanislas aurait trouvé sa fille la -plus ennuyeuse des reines, et il aurait complètement approuvé la -conduite de son gendre. - -«Quand le roi de France venait dans la chambre de ma fille, aurait-il -raconté, il y trouvait un accueil si maussade que sa seule distraction -était de tuer des mouches contre les vitres... Il en eut à la fin la -jaunisse, et ses médecins, ayant eu une consultation à ce sujet, ne -trouvèrent point de meilleur remède que de lui conseiller de prendre une -maîtresse comme l'on prend une médecine.» - -Louis XV, en effet, prit la médecine sous les espèces de Mme de Mailly, -et, de ce jour, il ne remit plus les pieds chez la reine. - -La malheureuse princesse, complètement abandonnée, menait l'existence la -plus triste. Elle ne voyait jamais ses filles, élevées loin d'elle à -l'abbaye de Fontevrault; elle en resta séparée pendant douze ans sans -les revoir une seule fois. - -Elle vivait retirée dans ses appartements, livrée à d'incessantes -pratiques religieuses. Elle s'occupait aussi d'ouvrages de tapisserie et -de couture pour les pauvres. Elle aimait les arts, dessinait, peignait, -et elle composa, pour ses appartements, des peintures dans le genre -chinois, dont elle forma tout un cabinet[123]. Comme son talent n'était -pas très décidé, elle avait attaché à sa personne un peintre, qu'elle -nommait gaiement son «teinturier», et qui revoyait ses oeuvres. Elle -appelait plaisamment son atelier «son laboratoire». - - [123] Ce cabinet chinois a été légué par la reine à sa dame - d'honneur, la comtesse de Noailles; il existe encore, - admirablement conservé, au château de Mouchy. - -Marie Leczinska cherchait encore une consolation à l'abandon dans lequel -elle vivait dans les soins d'une société intime, où elle trouvait -beaucoup de charme. On se réunissait tous les soirs chez sa dame -d'atours, la duchesse de Villars; on jouait au cavagnole[124], et, -malgré la sévérité de la princesse, la conversation était parfois fort -gaie. - - [124] Le cavagnole était un jeu importé vers le milieu du - dix-huitième siècle de Gênes où on le nommait _cavaiola_. C'était - une sorte de loto; il se jouait à l'aide de petits tableaux à - cinq cases contenant des figures et des numéros. - - Voltaire en dit dans une de ses épîtres: - - On croirait que le jeu console, - Mais l'ennui vient, à pas comptés, - A la table d'un cavagnole, - S'asseoir entre deux Majestés. - -Un des plus intimes du petit cercle royal était le président -Hénault[125], chancelier de la reine et surintendant de la maison de la -dauphine. C'était un homme aimable et poli, qui n'est resté connu que -par sa longue liaison avec Mme du Deffant. Nous l'avons vu déjà faire -de longs séjours à Lunéville, lorsqu'il se rendait aux eaux de -Plombières. Il éprouvait pour Stanislas un respectueux attachement et le -roi l'aimait beaucoup. - - [125] 1684-1770. Président au Parlement. Il avait composé un - _Abrégé chronologique de l'histoire de France_ qui lui avait - ouvert les portes de l'Académie. On disait que ce livre avait été - fort utile à M. et à Mme Geoffrin, parce qu'il leur avait appris - qu'Henri IV n'était pas le fils d'Henri III, et que Louis XII - n'était pas le père de Louis XIII, ce qui les avait étonnés au - dernier point. - -Moncrif, le lecteur de la reine, était aussi un des assidus de ces -réunions journalières; c'était un homme agréable, très simple, et que -l'Académie avait accueilli volontiers, bien que ses titres fussent plus -que modestes: il avait écrit une histoire des chats. Par la protection -de la reine, il fut nommé historiographe de France. «Historiographe! -s'écria Voltaire apprenant cette nouvelle; c'est historiogriffe que vous -voulez dire!» - -Ce qui en lui plaisait le plus à la reine, c'est qu'il passait pour -avoir des moeurs irréprochables. Voltaire prétendait cependant que cette -réputation était usurpée; il assurait l'avoir entendu dire à quelques -danseuses de l'Opéra: «Si quelqu'une de ces demoiselles était tentée de -souper avec un petit vieillard bien propre, il y aurait -quatre-vingt-douze marches à monter, un petit souper assez bon, et dix -louis à gagner.» La proposition ne passait pas inaperçue, et l'on -prétendait que Moncrif ne manquait pas de visites dans les combles du -pavillon de Flore qu'il habitait. - -Moncrif, lui aussi, était un des admirateurs du roi de Pologne, et, sur -son invitation, il avait été faire un séjour à la cour de Lunéville. - -Militaire, poète, physicien, habitué des sociétés les plus brillantes de -Paris, le comte de Tressan[126] était également fort apprécié dans le -cercle de la reine; la légèreté de ses moeurs en faisait bien un peu un -objet de scandale, mais Marie Leczinska, dans l'espoir de le ramener à -de meilleurs sentiments, lui témoignait une bienveillance toute -particulière. - - [126] Louis-Élisabeth de la Vergne, comte de Tressan, né au Mans - le 5 octobre 1705 dans le palais de son grand-oncle, évêque du - Mans. Il fit ses études au collège de la Flèche et à - Louis-le-Grand. Il était petit-neveu de la duchesse de Ventadour, - gouvernante du roi. Son père, ses oncles, tous ses parents - étaient de la société intime du Palais-Royal. - -Souvent même Tressan se permettait des familiarités qui, de la part d'un -autre, auraient été sévèrement réprimées. Un soir, dans la conversation, -on parlait des houssards qui faisaient des courses dans les provinces et -approcheraient bientôt de Versailles: - ---Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me défendît mal? -dit la reine inquiète. - ---Madame, répondit un des assistants, Votre Majesté courrait grand -risque d'être houssardée. - ---Et vous, monsieur de Tressan, que feriez-vous? - ---Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie. - ---Mais si vos efforts étaient inutiles? - ---Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son -maître; après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en -manger comme les autres. - -La pieuse reine se contenta de rire de ce propos galant, mais fort -irrévérencieux. - -On avait donné à Tressan le surnom de «mouton» qu'il avait déjà chez Mme -de Tencin; et, comme les femmes de la société de la reine avaient été -surnommées «les saintes», on l'appela le «mouton des saintes». - -Quand il faisait quelque escapade, quelque absence inexplicable, on lui -infligeait comme pénitence de composer un cantique, une traduction de -psaumes, ou quelque pièce de poésie pieuse. - -Un jour que Tressan arrivait de l'armée après une campagne très -périlleuse, la reine lui demanda: - ---Eh bien! mon pauvre mouton, vous avez couru bien des dangers. -Avez-vous un peu pensé à nous? - ---Oui, madame, répondit-il; je n'ai point oublié que je servais mon -Dieu, mon roi et ma patrie. - ---Mais le moral, comment va-t-il? - ---Madame, il va son petit train. - -Comme il fit plusieurs fois la même réponse, on lui donna le surnom de -«petit-train» qui désormais fut substitué à celui de «mouton». - -Stanislas, naturellement, recevait mille marques d'attention de tous les -membres de la petite société de sa fille; il les connaissait tous -intimement. Il était même particulièrement lié avec Tressan, dont les -goûts littéraires, les qualités brillantes lui plaisaient extrêmement. -Il allait le retrouver prochainement en Lorraine. - -Pendant son séjour, Stanislas eut plus d'une fois d'assez vives -discussions avec sa fille qui voulait à tout prix le remarier avec Mlle -de la Roche-sur-Yon. La princesse qui était fort riche, mais dont la -situation à la cour était mal définie, ne demandait pas mieux que d'unir -son sort à celui du roi de Pologne: «Cette princesse, écrit d'Argenson à -propos de ce projet d'union, a des dégoûts sur son rang dont on lui -refuse les prérogatives avec affectation; cela ressemble à une -bourgeoise qui achète la main d'un vieux duc pour se donner un -rang[127].» - - [127] Mme de la Ferté-Imbault prétend que c'est Marie Leczinska - qui s'opposa au mariage de son père pour ne pas perdre ses - économies. C'est une pure calomnie; la reine n'aurait rien tant - désiré que de voir son père se remarier. - -Mais Stanislas, qui avait trouvé on ne peut plus agréable de ne plus -être en butte aux récriminations de sa femme, appréciait tellement sa -nouvelle situation qu'il s'obstinait à n'en vouloir pas changer. - -Il eut avec sa fille, qui lui reprochait sa conduite, ou plutôt son -inconduite, plusieurs scènes assez violentes pour qu'on les entendît de -l'antichambre; sans s'éloigner du respect qu'elle devait à son père, -Marie Leczinska lui fit de respectueuses représentations; elle l'exhorta -à chasser Mme de Boufflers et à se constituer enfin une situation -régulière en épousant la princesse. - -Non seulement Stanislas ne voulut rien entendre, mais encore il profita -de son séjour à Versailles pour contribuer à la fortune de la chère -favorite; il sollicita de son gendre une place de dame auprès de -Mesdames pour la marquise de Boufflers; Louis XV l'accorda, sans -empressement il est vrai, et il n'y eut encore aucune expédition de -brevet. - -Le roi, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il désirait, sachant que Mme de -Boufflers avait quitté Plombières et l'attendait à Lunéville, songea au -retour. - -Avant de s'éloigner, il remit des cadeaux à tout son entourage. Les -officiers qui l'avaient gardé reçurent une tabatière d'or avec son -portrait; les exempts, une tabatière d'or, mais sans portrait. - -Stanislas prit congé de sa fille le mardi 10 septembre et il reprit la -route de la Lorraine. Il arriva à Lunéville le 13, impatiemment attendu -par Mme de Boufflers et Mme du Châtelet. - - - - -CHAPITRE XX - -(1748) - - Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6 - octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est - interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à - Commercy du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à - Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet - est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend - Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du - philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation - générale.--Les _Deux Amis_. - - -Le premier soin de Stanislas, en arrivant, fut d'annoncer à Mme de -Boufflers l'heureux succès de sa négociation: il avait obtenu pour elle, -auprès de Mesdames, la place de dame d'honneur qu'elle désirait -vivement. La marquise, ravie, s'empressa d'écrire trois lettres à -Mesdames pour les remercier. Grand fut l'étonnement des princesses -auxquelles Louis XV n'avait parlé de rien. Elles s'empressèrent d'aller -porter leurs lettres au roi, qui se borna à leur répondre: «C'est vrai, -j'ai promis une place auprès de vous, mais seulement quand il y aurait -une vacance.» - -Après son lamentable retour à Lunéville, Voltaire avait dû s'aliter et -recourir à la science du célèbre Bagard. - -Peu à peu cependant, à force de soins et de repos, son état s'améliore, -et il entre en convalescence; le 4 octobre, on lui permet de se rendre à -la Malgrange. Quelques jours plus tard, la cour part pour Commercy, et -le poète est assez bien rétabli pour la suivre et s'y installer avec -elle. - -Malheureusement, à peine arrivé il reçoit des nouvelles qui le mettent -hors de lui et le troublent au point de le rendre plus malade que -jamais. Ses amis de Paris ne lui annoncent-ils pas en effet que les -Italiens préparent une parodie de _Sémiramis_. Une parodie! -Permettra-t-on ce crime de lèse-Voltaire? Le poète fait demander une -audience immédiate au roi de Pologne. Le roi accourt à son chevet et -écoute avec bienveillance ses doléances. Il est entendu que Voltaire -écrira à la reine de France une lettre très forte, très touchante, pour -solliciter sa protection, et Stanislas, de son côté, appuiera la -supplique auprès de sa fille. La promesse d'une si haute protection -calme un peu le malade qui rédige aussitôt sa lettre, et, dans son zèle, -il n'hésite pas à faire appel en sa faveur à l'inépuisable bonté de la -reine, et même à sa piété! - -Comme deux protections valent mieux qu'une, Voltaire s'adresse en même -temps à Mmes de Pompadour, d'Aiguillon, de Luynes, de Villars, à MM. de -Maurepas, de Gèvres, de Fleury, au président Hénault, bref à l'univers -entier. - -Il n'eut pas tort, car Marie Leczinska, qui ne l'aimait pas, refusa -d'intervenir. Elle fit répondre sèchement que «les parodies étaient -d'usage et qu'on avait travesti Virgile». Heureusement, Mme de Pompadour -s'en mêla et la pièce fut interdite. - -Ces alarmes apaisées, Voltaire renaît à l'existence et reprend peu à peu -sa vie; sa correspondance est fort en retard, et il a bien de la peine à -la mettre à jour. C'est surtout vis-à-vis de Frédéric, auquel il n'a pas -écrit depuis un an, qu'il a des reproches à se faire. Le roi, assez -jaloux, ne peut comprendre quel plaisir Voltaire et Mme du Châtelet -peuvent éprouver à se laisser «enfumer» par Stanislas, ni quel charme -peut les retenir dans une «tabagie», surtout quand Potsdam leur tend les -bras. Le monarque écrit à son ami des lettres railleuses et se moque -agréablement de son abandon: - - Du plus bel esprit de France, - Du poète le plus brillant, - Je n'ai reçu depuis un an - Ni vers ni pièce d'éloquence. - . . . . . . . . . . . . . . . - Cependant, un bruit court en ville: - De Paris on mande tout bas - Que Voltaire est à Lunéville! - Mais quels contes ne fait-on pas! - -Voltaire, qui se sent des torts, avoue bien à son royal correspondant -qu'il a passé quelques mois à la cour de Lorraine «entre Stanislas et -son apothicaire»; mais il trouve pour s'excuser une raison merveilleuse -et bien digne de lui. S'il est à Lunéville au lieu d'être à Berlin, -comme son coeur l'y pousserait, c'est qu'à Lunéville il est tout près de -Plombières, qu'il va à chaque instant puiser des forces à cette fontaine -de Jouvence et essayer de faire «durer encore quelques jours une -malheureuse machine». Or, la vérité est qu'il déteste Plombières, qu'il -n'y a pas mis les pieds depuis dix-huit ans, et qu'il compte bien n'y -retourner jamais. - -Cependant Saint-Lambert n'avait pas été invité au voyage de Commercy et -Mme du Châtelet se désolait d'une séparation qui assurément devait être -courte, mais qui ne lui en était pas moins cruelle. - -Cet éloignement lui est tellement douloureux qu'elle a pris la -résolution de tout avouer au roi, son intimité, sa liaison même, et de -lui demander de laisser venir l'homme qu'elle adore: - -«Je suis fâchée que cette confidence ne soit pas un plus grand -sacrifice, ajoute-t-elle bravement, qu'elle ne me coûte pas davantage, -vous verriez si je balancerais.» - -En effet, la première fois que Stanislas se présente chez elle pour lui -rendre visite, elle lui avoue qu'elle a du chagrin, qu'elle est malade, -qu'elle a la migraine. Le roi remarque en effet qu'elle a mauvais -visage. - -Elle profite de l'occasion pour lui dire qu'elle a à lui parler et -qu'elle lui demande un quart d'heure de conversation après le dîner. Le -roi s'imagine qu'il est question de son mari, car la situation de M. du -Châtelet n'était toujours pas réglée et restait pour la marquise un -grave sujet de préoccupation. - ---De quoi voulez-vous m'entretenir? lui dit-il. Vous est-il venu quelque -idée? - ---Ce n'est point sur les affaires de mon mari, répond-elle, mais sur les -miennes propres, sur mon intérieur; vous avez assez de bontés pour moi -pour que j'aie de la confiance en vous; l'amitié ne va point sans -confiance et Votre Majesté m'en marque. - ---Assurément, répondit le roi; mais de quoi s'agit-il? dites-le donc. - ---Sire, cela ne se peut pas dire en un moment; donnez-moi une audience -d'un quart d'heure et ne dites pas que je vous l'ai demandée. - -Le roi promit et se retira. - -Mme du Châtelet, ravie, écrit à son amant: - -«Je ne sens que le plaisir de vous donner la plus grande marque d'amour -qu'on puisse recevoir de sa maîtresse; je n'en rougirai jamais si vous -le méritez.» - -Aussitôt après le dîner, Mme du Châtelet eut l'audience qu'elle avait -sollicitée. Sans s'embarrasser dans les périphrases, elle aborda -nettement le sujet qui lui tenait au coeur. - ---Sire, dit-elle, je vais vous confier un grand secret; mais je vis avec -vous avec tant de liberté, vous me marquez tant de bonté et d'amitié, -que je crois vous devoir ma confiance. Il y a quelqu'un qui est fort -amoureux de moi et qui est au désespoir de ne point aller à Commercy. -J'en suis si touchée que je ne puis me dispenser de vous demander de l'y -mener. Vous savez qu'il n'y a point de femme qui se fâche de ce -sentiment. Je vous avoue que ceux qu'il a pour moi me touchent beaucoup, -et que j'ai beaucoup de chagrin de celui que ce voyage lui cause. - -Le roi répondit: - ---Je trouve très bon qu'il vienne me faire sa cour à Commercy; il n'a -qu'à y venir. - ---Mais où le logerez-vous? - ---Il n'a qu'à loger chez le curé, comme à l'autre voyage, riposta le -roi; d'ailleurs, ce voyage-ci sera fort court, et, ne l'ayant pas mis du -commencement, cela paraîtrait singulier et ferait tenir des propos. Ces -petits voyages causent mille tracasseries et sont la source de mille -chipotages. - ---Mais vous le mettrez des autres voyages? - ---Nous verrons. - ---J'espère que votre amitié pour moi vous donnera de la bonté pour lui. - ---Oh! pour cela, oui. - -Et Stanislas leva l'audience. - -Mme du Châtelet avoue naïvement que, pendant toute cette conversation, -le roi paraissait plus embarrassé qu'elle et qu'il avait l'air d'en -désirer la fin. - -Profitant de la permission si bénévolement accordée, Saint-Lambert -accourut à Commercy, et, ainsi qu'il était convenu, logea comme -d'habitude chez le curé. - -Ce fut, certes, un grand bonheur pour Mme du Châtelet, mais non pas un -bonheur sans mélange, car la présence de Saint-Lambert lui amena bien -des ennuis. D'abord, Voltaire ne s'avisa-t-il pas d'être jaloux et de -faire scènes sur scènes à la divine Émilie? Elle se défendit avec toute -l'énergie d'une mauvaise conscience; mais le philosophe, qui n'était pas -crédule, ne se laissa qu'à demi persuader. La paix se rétablit cependant -dans ce faux ménage, mais une paix boiteuse et qui laissait la porte -ouverte à de nouvelles crises. - -Une autre tracasserie allait donner à Mme du Châtelet bien du souci. - -Mme de Boufflers qui, jusqu'alors, avait été sa meilleure amie, qui -avait pris avec tant de désinvolture sa liaison avec Saint-Lambert, soit -qu'elle fût poussée par la jalousie, soit sous l'influence d'un autre -sentiment, était devenue, depuis le voyage de Plombières, aussi -quinteuse et désagréable qu'elle était autrefois complaisante et -gracieuse; c'était à tel point qu'elle rendait la vie intolérable à son -ancienne amie. - -Mme du Châtelet se plaint amèrement de son caractère, de ses injustices -continuelles; elle supporte tout parce qu'elle est sous sa dépendance et -qu'elle peut la séparer de son ami; elle pousse même la patience jusqu'à -feindre de ne rien sentir; elle continue à lui témoigner mille -amabilités, à lui faire réciter ses rôles, etc., mais tout est en pure -perte. - -Comme, malgré leurs rencontres fréquentes, Mme du Châtelet écrit sans -cesse à Saint-Lambert, nous sommes au courant des soucis de son -existence: - -«L'aigreur et la fureur continuent; il n'y a rien à faire avec un tel -caractère que de l'éviter et de rougir de l'avoir aimé, surtout moi qui -n'avais pas pour excuse l'illusion du goût et de l'amour, et qui -cependant la regrette peut-être plus que vous. - -«Je vais à une heure à la Fontaine Royale à cheval; vous devriez y -venir. Mme de Boufflers n'en aura ni plus ni moins d'humeur. Elle ne -veut aller au théâtre que pour jouer. Cela vous fera du bien et me fera -un plaisir extrême. Il y a mille ans que je ne vous ai vu. Vous -trouverez chez moi un morceau pour manger... Je vous adore et je vous -aime enfin pour vous aimer toujours.» - -Les préoccupations et les ennuis que lui donnait l'irritabilité de Mme -de Boufflers furent compensés pour Mme du Châtelet par un grand bonheur. -Le roi, qui était décidément très désireux d'être agréable à la -marquise, finit enfin par lui donner la satisfaction qu'elle désirait. -Il créa pour M. du Châtelet la charge de grand maréchal des logis de la -cour avec 2,000 écus d'appointements, partageables entre le mari et la -femme. En même temps, il nomma M. de Bercheny grand écuyer. Cette -solution combla de joie la marquise; désormais, elle était assurée de -pouvoir vivre en Lorraine, elle ne quitterait plus Saint-Lambert; bref, -c'était à ses yeux le bonheur parfait. Elle écrit, ravie, à d'Argental: -«Je ne puis trop me louer des bontés du roi de Pologne; assurément, je -lui serai attachée toute ma vie.» - -C'est pendant les derniers jours du séjour à Commercy que se place un -incident tragique et comique à la fois. - -Tout allait le mieux du monde: Mme du Châtelet était ravie d'avoir -obtenu pour son mari la situation qu'elle souhaitait; elle était -radieuse d'avoir retrouvé son cher Saint-Lambert; les fêtes succédaient -aux fêtes. Il n'y avait qu'une ombre au tableau: c'étaient les mauvaises -humeurs de Mme de Boufflers; mais la divine marquise avait fini par en -prendre son parti. - -Dans son ravissement, elle ne se contentait pas de voir Saint-Lambert -chez le curé; elle l'attirait chez elle et très imprudemment ne lui -ménageait pas les preuves de sa tendresse. - -Un après-midi, sur le tard, elle se trouvait avec le bel officier dans -un petit salon de son appartement; les persiennes mi-closes favorisaient -les doux épanchements. Soit hasard, soit jalousie, Voltaire entre sans -se faire annoncer; il traverse l'appartement, pénètre brusquement dans -le petit salon et trouve Mme du Châtelet et Saint-Lambert dans une -situation qui ne pouvait laisser le moindre doute sur la nature de leurs -occupations. - -A cette vue, le philosophe indigné ne peut se contenir; il accable -d'invectives sa divine amie et il ne ménage pas davantage son -partenaire. La marquise éperdue ne sait que répondre; mais -Saint-Lambert, après un moment d'émotion, se ressaisit. Il dit à -Voltaire de sortir s'il n'est pas content; que, du reste, il se tient à -sa disposition et lui rendra toutes les raisons qu'il voudra. - -Voltaire s'éloigne furieux, en disant à Mme du Châtelet qu'il ne la -reverra jamais. - -Le coup fut terrible pour le philosophe. Confiant dans sa maîtresse, -dans ses quarante-trois ans, dans un long attachement et dans un -commerce intellectuel qui était un grand charme pour tous deux, il se -croyait à l'abri de ce vulgaire désagrément. Il avait pardonné le passé -sur lequel on ne pouvait revenir, mais il entendait préserver le -présent. - -Il oubliait sa propre ingratitude en maintes circonstances, son -indifférence quand sa vanité était en jeu, la froideur enfin de son -tempérament. - -Quoi qu'il en fût, Voltaire rentra chez lui au comble de l'exaspération -et de la colère, et il fit aussitôt appeler Longchamp. - -Sans explications, il lui ordonne de louer ou d'acheter une chaise de -poste, d'y faire mettre des chevaux et de tout préparer pour un départ -immédiat; il veut quitter Commercy cette nuit même. - -Longchamp, qui tombe des nues et qui n'y comprend rien, croit prudent de -voir d'abord Mme du Châtelet. La marquise lui recommande de se tenir -tranquille et par-dessus tout de gagner du temps. - -Le secrétaire revient alors auprès de Voltaire et lui affirme qu'il n'a -pu, malgré tous ses efforts, trouver une chaise de poste. Il reçoit -l'ordre d'aller le lendemain à Nancy en acheter une à tout prix. - -Mme du Châtelet, mise au courant de l'immuable décision du philosophe, -comprend que la situation est grave et qu'il faut jouer le tout pour le -tout. Elle aussi est au désespoir; elle est désolée d'avoir fait de la -peine à son ami, qu'elle aime toujours après tout, et puis à aucun prix -elle ne veut rompre une liaison qui fait toute sa gloire. Donc elle se -rend chez Voltaire qu'elle trouve couché. Elle s'asseoit familièrement -sur son lit et commence des explications, des excuses assez pénibles. - -Tout d'abord, elle lui soutient qu'il s'est mépris sur le plus innocent -des tête-à-tête, que l'obscurité l'a trompé, qu'il a mal vu. Mais -Voltaire l'interrompt brusquement: il a vu, bien vu; il est inutile -d'insister. - -Mme du Châtelet, puisque le mensonge ne sert à rien, prend le parti de -la franchise: eh bien, oui, c'est vrai, elle a été infidèle; mais est-ce -sa faute, à elle? Est-ce sa faute si elle a un coeur aimant, un -tempérament ardent? Est-ce sa faute si Voltaire l'abandonne, la -délaisse, ne lui donne que des satisfactions illusoires? Est-ce sa faute -s'il agonise depuis des années? En réalité, n'est-ce pas une nouvelle -preuve d'amour qu'elle lui donne en le ménageant? Puisque sa santé le -condamne au repos, ne vaut-il pas mieux que ce soit un ami qui le -remplace que tout autre? Va-t-il prendre au tragique, lui, philosophe, -un accident si banal, et dont personne ne se soucie? Va-t-il de gaieté -de coeur se couvrir de ridicule et briser un attachement de vingt ans? -Va-t-il la réduire au désespoir pour un fait dont elle n'est pas -responsable et de si peu d'importance? L'aime-t-elle moins? Mais au fond -elle l'adore, elle est à lui à jamais. - -Voltaire, après s'être d'abord bouché les oreilles, se laissait peu à -peu frapper par la puissance de ces arguments, convaincre par cette rude -logique; sa colère s'apaisait. La marquise n'avait pas fini de plaider -qu'il lui tendait les bras. - ---Ah! madame, dit-il, vous aurez toujours raison; mais, puisqu'il faut -que les choses soient ainsi, du moins qu'elles ne se passent point -devant mes yeux. - -La réconciliation accomplie, Mme du Châtelet embrasse Voltaire, le -supplie encore de tout oublier, et elle se retire. De là elle court chez -Saint-Lambert qu'elle doit calmer à son tour, car il se prétend offensé -et, conformément aux lois de l'honneur, il veut tout pourfendre, tout -massacrer. A force de supplications, de tendresse, Émilie finit par lui -faire entendre raison et obtenir qu'il ira faire auprès de Voltaire une -démarche de conciliation. Le lendemain, en effet, Saint-Lambert, assez -penaud, se présente chez le philosophe et balbutie quelques excuses; -Voltaire, qui a retrouvé toute sa philosophie, ne le laisse pas achever; -il l'embrasse et lui dit: - ---Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes -dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants -trop courts: un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour -les plaisirs. - -Le soir même, le trio soupait chez Mme de Boufflers, et, à partir de ce -moment, Voltaire, Mme du Châtelet et Saint-Lambert vécurent dans la plus -parfaite harmonie. Voltaire composa même sur ce singulier incident de sa -vie un petit acte fort badin; malheureusement il en a détruit le -manuscrit[128]. - - [128] L'abbé de Voisenon raconte une plaisante anecdote au sujet - des rapports de Mme du Châtelet et de Voltaire: - - «Mme du Châtelet n'avait rien de caché pour moi; je restais - souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin, et il - n'y avait que l'amitié la plus vraie, qui faisait les frais de nos - veillées. Elle me disait quelquefois qu'elle était entièrement - détachée de Voltaire. Je ne répondais rien; je tirais un des huit - volumes (des lettres manuscrites de Voltaire à la marquise, - lettres qu'elle avait divisées en huit beaux volumes in-quarto) et - je lisais quelques lettres. Je remarquais des yeux humides de - larmes; je renfermais le livre promptement en lui disant: «Vous - n'êtes pas guérie.» La dernière année de sa vie, je fis la même - épreuve: elle les critiquait; je fus convaincu que la cure était - faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait été le médecin.» - (VOISENON, _OEuvres complètes_, 1781.) - -Ce faux «ménage à trois», d'un accord commun, qui paraît si choquant à -nos moeurs plus réservées, n'avait rien qui effrayât nos ancêtres; de -même que Voltaire, le premier émoi passé, avait trouvé plaisant de -composer une petite comédie sur sa mésaventure, de même Saint-Lambert ne -dédaigna pas d'écrire un conte iroquois, _les Deux Amis_, où il vante -les avantages et l'agrément de l'amour à trois. - -La nouvelle est assez piquante et assez caractéristique des moeurs de -l'époque pour mériter une brève description: - -Deux jeunes Iroquois, Tolho et Mouza, élevés l'un près de l'autre, -étaient liés par la plus étroite amitié. Non loin de leur cabane vivait -une jeune fille vive, aimable et gaie, Erimée. Tolho et Mouza s'éprirent -peu à peu pour elle de l'amour le plus violent. Comme ils s'aimaient -trop pour se rien cacher, ils se firent bientôt l'aveu de leur passion -réciproque. Cette confidence les plongea tout d'abord dans un morne -désespoir, désespoir si profond qu'ils ne songeaient plus qu'à se -précipiter dans le fleuve voisin, pour y trouver le repos et l'oubli -éternel. - -Puis, la réflexion aidant, ils en arrivèrent l'un et l'autre à une -solution moins radicale. - -«Pourquoi, se disait Tolho, ne pourrais-je partager les plaisirs de -l'amour avec l'ami de mon coeur, l'ornement de ma vie?» - -Mouza s'interrogeait de son côté: «Si Tolho goûtait dans les bras -d'Erimée les plaisirs de l'amour, pourquoi mon âme en serait-elle -affligée? mon âme, qui est heureuse des plaisirs de Tolho. C'est parce -qu'Erimée serait à Tolho et ne serait pas à moi. Mais, si Erimée le -veut, ne pouvons-nous pas être heureux l'un et l'autre. Elle serait à -nous et, alors?...» - -Quand Mouza fit part à son ami d'enfance de ces réflexions si sages, -Tolho, frappé de leur côté pratique, ne put s'empêcher de s'écrier: «O -moitié de moi-même, je sens que je puis tout partager avec toi.» - -La candide Erimée, consultée, trouva que ce mariage en partie double -n'avait rien qui fût de nature à l'effrayer et même par certains côtés -pouvait passer pour fort avantageux; aussi loin d'élever des objections -se déclara-t-elle? toute prête à l'accepter. Aussitôt dit, aussitôt -fait. Un vieux sachem qui passait par là fut prié de donner, sans perte -de temps, la bénédiction à l'aimable et impatient trio. - -Cette union tourna du reste le mieux du monde: «Erimée ne parut se -refroidir ni pour l'un ni pour l'autre de ses époux; on n'a point su -lequel des deux lui était le plus agréable. On a dit qu'elle était plus -tendre avec Mouza et plus passionnée avec Tolho.» - -Saint-Lambert termine sa nouvelle par ces quelques lignes qu'il serait -dommage de ne pas citer dans toute leur candeur: - -«Tous trois, après avoir passé leur jeunesse dans les plaisirs et les -agitations de l'amour, jouirent de la paix et des douceurs de l'amitié. -L'heureuse Erimée fut toujours vigilante, douce, attentive et -laborieuse, et le modèle de la fidélité conjugale.» - -Le conte iroquois parut charmant aux contemporains et imprégné d'une -philosophie souriante dont personne ne songea à se choquer. - -A partir des incidents de Commercy, Mme du Châtelet, Voltaire, -Saint-Lambert vivent dans une intimité plus étroite que jamais, d'autant -plus douce qu'ils n'ont plus rien à se cacher; ils se comblent -mutuellement d'attentions délicates et de prévenances: c'est l'âge d'or! - -Aussi, peu de temps après, le philosophe n'hésite-t-il pas à proclamer -sa vie la plus enviable de toutes, «près de Boufflers et d'Emilie». - -Il écrit au président Hénault: - - . . . . . . . . . . . . . . . . . - Que m'importent de vains discours - Qui s'envolent et qu'on oublie? - Je coule ici mes heureux jours - Dans la plus tranquille des cours, - Sans intrigue, sans jalousie, - Auprès d'un roi sans courtisans, - Près de Boufflers et d'Émilie. - Je les vois et je les entends, - Il faut bien que je fasse envie. - -Le philosophe s'est si bien résigné à son sort et il a si bien pardonné -à Saint-Lambert qu'il lui adresse une délicieuse épître, où il se -plaisante lui-même sur ses infortunes: - -A SAINT-LAMBERT - - Tandis qu'au-dessus de la terre, - Des aquilons et du tonnerre, - La belle amante de Newton, - Dans les routes de la lumière, - Conduit le char de Phaéton, - Sans verser dans cette carrière, - Nous attendons paisiblement, - Près de l'onde castalienne, - Que notre héroïne revienne - De son voyage au firmament; - Et nous assemblons pour lui plaire, - Dans ces vallons et dans ces bois, - Les fleurs dont Horace autrefois - Faisoit des bouquets pour Glycère. - Saint-Lambert, ce n'est que pour toi - Que ces belles fleurs sont écloses; - C'est ta main qui cueille les roses, - Et les épines sont pour moi. - Ce vieillard chenu qui s'avance, - Le Temps, dont je subis les loix, - Sur ma lyre a glacé mes doigts, - Et des organes de ma voix - Fait trembler la sourde cadence. - Les Grâces, dans ces beaux vallons, - Les dieux de l'amoureux délire, - Ceux de la flûte et de la lyre - T'inspirent tes aimables sons, - Avec toi dansent aux chansons, - Et ne daignent plus me sourire. - Dans l'heureux printemps de tes jours, - Des dieux du Pinde et des Amours, - Saisis la faveur passagère; - C'est le temps de l'illusion. - Je n'ai plus que de la raison; - Encore, hélas! n'en ai-je guère. - - Mais je vois venir sur le soir, - Du plus haut de son Aphélie, - Notre astronomique Émilie, - Avec un vieux tablier noir, - Et la main d'encre encor salie, - Elle a laissé là son compas, - Et ses calculs et sa lunette; - Elle reprend tous ses appas: - Porte-lui vite à sa toilette - Ces fleurs qui naissent sous tes pas, - Et chante-lui sur ta musette - Ces beaux airs que l'amour répète - Et que Newton ne connut pas. - - - - -CHAPITRE XXI - - Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les - dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du - théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet. - - -Le voyage à Commercy, signalé par les graves incidents que nous venons -de raconter, ne fut que de quelques jours; dès le 17 octobre, la cour -était de retour à Lunéville. - -Mme du Châtelet, qui n'a plus de ménagements à garder ni vis-à-vis du -roi, ni vis-à-vis de Voltaire, est heureuse de sa liberté relative, et -elle en profite pour jouir plus complètement de son cher Saint-Lambert; -car sa passion pour lui, loin de diminuer, n'a fait qu'augmenter. Elle -n'a qu'un ennui: c'est la mauvaise humeur persistante, nous pourrions -dire la méchanceté de Mme de Boufflers. Cette méchanceté se manifeste -sous toutes les formes et de façon incessante. - -Bien que la divine Émilie et son ami se voient à tout instant, il n'y a -pas de jour où la marquise n'éprouve encore le besoin d'écrire. - - * * * * * - -«Je m'éveille et ce n'est pas pour vous voir, c'est pour aller à -Chanteheu. Qu'ai-je à faire à Chanteheu, puisque je suis bien résolue à -ne vouloir point avoir d'obligation à une femme avec laquelle je sens -que je ne pourrai pas vivre? Le bonheur de vivre avec vous est le seul -que mon coeur puisse connaître, mais vous ne voudriez pas que je -l'achetasse à ce prix... Je ne veux avoir d'autres chaînes que celles -qui m'attachent à vous. Il y a bien peu de gens qui soient dignes qu'on -leur ait obligation. J'ai aimé Mme de Boufflers assez pour ne le pas -craindre, mais je ne pense plus de même. Je sens que, peu à peu, ses -humeurs ont lassé mon amitié, et je suis aussi détachée d'elle que je -vous suis liée invinciblement. Je vous aurai une obligation extrême de -lui montrer la façon dont je pense; je n'aurai point d'aigreur avec -elle, mais je sens que je n'aurai plus les mêmes manières. Mon extérieur -est toujours l'image de mon coeur, quoi que vous en puissiez dire, et je -ne crains pas que vous me le niez longtemps... Il me reste bien peu de -temps à vous voir, mais on m'en dérobe trop. Je ne suis heureuse qu'avec -vous.» - - * * * * * - -«On ne peut point écrire en l'air des choses aussi tendres que lorsqu'on -a tout son loisir. D'ailleurs, j'ai l'âme fort agitée. Je vois qu'il n'y -a aucune ressource avec qui vous savez et que les bons procédés ne font -pas plus sur elle que la colère; je crois qu'elle les craint encore -davantage. Je crois qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour éloigner le -roi de moi; elle n'y a pas réussi, mais elle y réussira. Mes bons -procédés ne m'ont attiré que des aigreurs; elle ne veut pas que nous -passions notre vie ensemble, cela est sûr. Mais si vous m'aimez autant -que vous le dites, autant que vous le devez et autant que je vous aime, -nous nous en passerons bien. J'ai passé ma vie dans l'indépendance, et -assurément je ne choisirai pas ses chaînes; je ne veux dépendre que de -mon goût et de mes plaisirs; il n'y en a point pour moi sans vous, cela -est sûr... Son aigreur, ses farces, son ton sont inconcevables, et je -vous assure qu'il faut songer à ne s'en plus embarrasser et à ne s'en -plus occuper.» - - * * * * * - -«Vos lettres sont charmantes, surtout la dernière. Vous avez plus -d'esprit et plus de loisir que moi, mais non plus d'amour. N'ayez pas -cette vanité-là, je vous prie. M. de Voltaire ne quitte pas ma chambre -et ne cesse de me prêcher sur Mme de Boufflers; j'en suis excédée; je -fais plus que je dois. Mais c'est assurément ce qui ne peut jamais -m'arriver avec vous. Je vous dois bien de l'amour et je vous jure que je -ne suis point en reste. Oui, délices de mon coeur, puisque vous voulez -un nom; oui, je vous adore, je vous attends avec la plus grande -impatience.» - - * * * * * - -Mme du Châtelet n'était pas seule à éprouver des tracasseries. Le -philosophe lui-même avait aussi quelques ennuis. Le Père de Menoux et -le parti dévot, qui avaient cru fort habile d'attirer Voltaire à la cour -de Lorraine, éprouvèrent une grande déception en voyant à quel point -leurs chimériques projets étaient loin de se réaliser. Non seulement la -présence du philosophe et de la divine Émilie n'avait pas nui à la -faveur de Mme de Boufflers; mais au contraire la domination de la -favorite n'en était que plus complète, plus absolue. - -Le parti dévot, fort marri de sa déconvenue, commença donc à faire -campagne contre celui qu'il avait si imprudemment attiré: le Père de -Menoux, en particulier, s'efforçait d'agir sur l'esprit de Stanislas, et -il ne manquait pas une occasion de l'engager à se défier de Voltaire. Un -jour où il lui parlait avec véhémence de l'hypocrisie du philosophe, le -roi lui répondit spirituellement: - ---C'est lui-même et non pas moi qu'il fait dupe du rôle qu'il joue. Son -hypocrisie est du moins un hommage qu'il rend à la vertu. Et ne vaut-il -pas mieux que nous le voyions hypocrite ici que scandaleux ailleurs? - -On faisait courir les bruits les plus absurdes et on les colportait à -l'envie pour soulever la population contre le philosophe. On racontait -que la nuit les feuilles des arbres jaunissaient dans les allées du -bosquet où Voltaire avait médité pendant le jour; on affirmait qu'on -entendait des bruits sinistres sortir de l'appartement du réprouvé. - -Tout le monde se mettait de la partie, les femmes elles-mêmes. Un jour, -Voltaire se trouvait en visite chez la jolie Mme Alliot, la femme du -conseiller aulique. Un orage violent étant venu à éclater, la maîtresse -de la maison, fort incivilement, pria le philosophe de se retirer, parce -que sa présence pourrait bien attirer le tonnerre sur la maison. -Voltaire indigné lui répondit: «Madame, j'ai pensé et écrit plus de bien -de celui que vous craignez tant, que vous n'en pourrez dire toute votre -vie.» - -Mais toutes ces petites misères ne troublaient guère le philosophe. Il -se sentait si bien soutenu et défendu par le roi qu'il riait tout le -premier des absurdités qui se débitaient sur son compte. Il n'en -contribuait pas moins avec Mme du Châtelet à faire de la cour de -Lorraine la plus agréable des cours. - -Certes, Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Voltaire étaient les étoiles -de première grandeur qui resplendissaient à Lunéville; mais il y avait -encore d'autres astres de moindre importance qui contribuaient pour une -très large part à l'agrément de la vie de chaque jour. - -Mmes de Talmont, de Lutzelbourg, de Bassompierre, de Lenoncourt, de -Cambis, Alliot, Durival, Héré, etc., sont toutes pleines d'entrain et de -gaieté et forment des réunions charmantes. - -Panpan, Porquet, d'Adhémar, le chevalier de Listenay, M. de Rohan, etc., -leur donnent la réplique; Panpan surtout est d'une inépuisable gaieté, -il est le boute-en-train de la petite cour. - -Depuis les malheurs immérités qui l'ont frappé, Panpan ne connaît plus -d'obstacles; s'il ne quitte plus et pour cause les régions platoniques, -il n'a pas renoncé au commerce des dames, bien au contraire; il ne s'en -montre que plus aimable et plus empressé. Entre les dames de la cour et -lui, c'est un échange incessant d'épîtres galantes, de cadeaux, de -plaisanteries. Sans cesse il offre à ses belles amies des fêtes, des -réunions, des soupers; mais bien entendu il n'est pas question de -jalousie. Un jour, il les convie à souper en leur adressant ces quelques -vers: - - Il est permis à chaque dame - De m'amener son favori, - Quand ce serait même un mari. - Pour moi, qui suis à peu près femme, - Je crois qu'il m'est aussi permis - D'amener un de mes amis, - Fine fleur de chevalerie, - Noble et brave comme Amadis, - Plus expert en galanterie - Que tous les preux du temps jadis. - -Mme de Lenoncourt avait fait croire à Panpan qu'elle se nommait Jeanne -et le facétieux lecteur lui adressait à tout propos ce vers de la -Pucelle: - - Il était vrai, la Jeanne avait raison. - -Grande est l'indignation de Panpan lorsqu'il apprend par hasard que Mme -de Lenoncourt s'est moquée de lui et qu'elle s'appelle Thérèse; il lui -écrit: - - Croyez-vous donc que sans contrainte, - On puisse ainsi de sainte en sainte - Faire trotter mon Apollon? - Vous changez de nom à votre aise. - Change-t-on aisément de ton? - On ne saurait chanter Thérèse - Comme on chanterait Jeanneton. - Et pourquoi donc Thérèse? Et pourquoi donc plus Jeanne? - Avez-vous peur d'avoir toujours raison? - Mais votre esprit vous y condamne - Bien plus que votre premier nom. - -Panpan ayant eu un jour la singulière idée de lancer un costume jaune du -plus fâcheux effet, Mme de Cambis lui demande d'y renoncer. Panpan, qui -n'aime pas à contrister les dames, s'exécute aussitôt en adressant à la -jeune femme ce galant madrigal: - - Sur l'air: _Du haut en bas_. - - Pour vous charmer, - Sans regrets j'ai quitté le jaune, - Pour vous charmer. - Que ne puis-je vous enflammer? - Ah! je quitterais même un trône, - Ainsi que j'ai quitté le jaune - Pour vous charmer. - -Panpan ne se borne pas à donner des fêtes aux dames; il les comble de -cadeaux. Son amie, sa très chère amie, Mme Durival, ayant eu -l'imprudence de parler devant lui de flambeaux dont elle a grande envie, -Panpan s'empresse de les lui envoyer: - - Les voilà, ces flambeaux; qu'en avez-vous à faire? - Dans votre esprit, dans vos beaux yeux, - La Raison et l'Amour en ont allumé deux, - Dont l'un nous brûle, et l'autre nous éclaire. - Lorsqu'on travaille pour vous plaire, - Les vers viennent en foule, on les tourne aisément; - Mais tourner des flambeaux, c'est toute une autre affaire. - Vous auriez eu ceux-ci dès le premier moment, - Si vous saviez aussi promptement faire - Un tourneur qu'un poète, et surtout qu'un amant. - -Mme Durival veut répondre dans la même langue, mais elle a plus de bonne -volonté que de facilité. Panpan, qui est un puriste, la plaisante sur -son inexpérience tout en lui décochant un compliment flatteur: - - Je ne sais pas si dans l'art de rimer - Vous serez toujours écolière, - Mais je sais, et tout sert à me le confirmer, - Que vous serez toujours maîtresse en l'art de plaire. - -Panpan, nous l'avons dit, était resté dans la plus étroite intimité avec -Mme de Boufflers. Il avait conservé pour elle non pas une simple -affection, mais un véritable culte. Elle n'avait pas d'ami plus dévoué, -plus attaché. Dans tous ses vers, dans toutes ses lettres, le nom de la -charmante femme revient sans cesse; on voit, on sent qu'il l'adore -toujours. Pas un anniversaire ne se passe sans qu'il lui adresse des -vers. Elle-même éprouve toujours pour lui la plus tendre, la plus fidèle -amitié. En 1746, Panpan reconnaissant lui envoie ce bouquet: - - Du bon esprit naît le bonheur suprême; - En tout vous en suivez la loi. - Quels voeux former pour vous? Ah! je ne saurais même - Vous souhaiter plus de bontés pour moi. - -L'affection si profonde qu'il éprouve pour la mère, il l'a reportée sur -la fille, sur la «divine mignonne»; il comble l'enfant de cadeaux et de -marques d'affection. - -Un jour il lui apporte deux petits amours de porcelaine, accompagnés de -ces vers: - - On voit, jeune Boufflers, croître en vous tous les ans - Les beautés, les grâces légères, - Les vertus et les agréments - De la plus aimable des mères. - Souffrez donc que j'apporte à vos jeux innocents - Ces deux jolis marmots qui, maintenant vos frères, - Deviendront dans peu vos enfants. - -Si Mme de Boufflers est charmante pour son ancien ami, Voltaire n'est -pas moins aimable pour son modeste «confrère en Apollon»; il saisit avec -empressement toutes les occasions de lui montrer son estime et son -amitié. En 1748, il lui offre ses ouvrages avec cette dédicace: - - Cher Panpan, lecteur bénévole, - Vous dont l'amitié me console - De la haine des beaux esprits, - Recevez chez vous mes écrits. - Qu'ils y bravent la main des Parques, - Qu'ils soient placés chez les monarques, - Mais surtout dans votre taudis. - -Panpan très touché des attentions de son _Idole_, ne manque jamais -l'occasion de lui témoigner sa gratitude: - - Je ne veux plus de toi, muse, que quelques vers - Pour chanter le plaisir, mes amis et Boufflers. - Fais-les couler avec délices - Du sein de cet humble réduit. - Qu'ils fassent, s'il se peut, un jour assez de bruit - Pour que de ses bontés Voltaire s'applaudisse - Et que Joffrin rougisse - De m'avoir éconduit. - -Depuis que l'on est de retour à Lunéville, les fêtes se succèdent sans -interruption. Mme du Châtelet, qui est infatigable, fait marcher de -front les comédies, l'opéra, les lectures, les travaux astronomiques, -ses amours, etc. - -Voltaire n'est pas moins actif. Il compose des madrigaux pour les dames, -il refait _Sémiramis_, il écrit l'histoire de la guerre de 1741; enfin, -il travaille nuit et jour, sans trêve ni repos. - -Il ne perd pas une occasion d'adresser au roi et à la favorite -d'aimables compliments. - -A MADAME DE BOUFFLERS - - Le nouveau Trajan des Lorrains - Comme roi n'a pas mon hommage; - Vos yeux seraient plus souverains, - Mais ce n'est pas ce qui m'engage. - Je crains les belles et les rois: - Ils abusent trop de leurs droits; - Ils exigent trop d'esclavage. - Amoureux de ma liberté, - Pourquoi donc me vois-je arrêté - Dans les chaînes qui m'ont su plaire? - Votre esprit, votre caractère - Font sur moi ce que n'ont pu faire - Ni la grandeur ni la beauté. - -Non content de tous ces travaux divers, le poète compose encore de -petites pièces destinées au théâtre de la cour et qui doivent être -interprétées par la troupe «de qualité.» - -Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Mme de Lutzelbourg, Mme de -Lenoncourt, le vicomte de Rohan, Panpan, Saint-Lambert, etc., -contribuent à l'éclat des représentations. Tous ont dû accepter des -rôles, et ils s'en tirent non sans éclat. - -«Depuis que je suis ici, écrit Mme du Châtelet, je n'ai fait que jouer -l'opéra et la comédie. Votre ami nous a fait une comédie en vers et en -un acte qui est très jolie, et que nous avons jouée pour notre clôture. -J'ai joué aussi l'acte du feu des _Éléments_[129], et je voudrais que -vous y eussiez été, car, en vérité, il a été exécuté comme à l'Opéra.» - - [129] Ballet de Roy, musique de Destouches. - -Voltaire ne se contente pas de faire des comédies, il en joue. On lui -demande d'interpréter des rôles, et le poète, qui adore les planches, ne -se fait pas trop prier. Il profite de l'occasion pour couvrir de -louanges son hôte bienfaisant. - -Voici le compliment qu'il débite à Stanislas et à la princesse de la -Roche-sur-Yon après avoir joué le rôle de l'assesseur dans -l'_Étourderie_[130]: - - O roi dont la vertu, dont la loi nous est chère, - Esprit juste, esprit vrai, coeur tendre et généreux, - Nous devons chercher à vous plaire, - Puisque vous nous rendez heureux. - Et vous, fille des rois, princesse douce, affable, - Princesse sans orgueil et femme sans humeur, - De la société, vous, le charme adorable, - Pardonnez au pauvre assesseur. - - [130] Comédie en un acte de Fagan. - -Mais le poète n'adresse pas uniquement ses louanges aux grands de la -terre; les interprètes qui se distinguent ont droit aussi à ses éloges. -Mlle de la Galaizière ayant, joué à ravir le rôle de Lucinde dans -l'_Oracle_[131], reçoit ces vers charmants: - - J'allais pour vous au dieu du Pinde - Et j'en implorais la faveur. - Il me dit: «Pour chanter Lucinde - Il faut un dieu plus séducteur.» - Je cherchai loin de l'Hippocrène - Ce dieu si puissant et si doux; - Bientôt, je le trouvai sans peine, - Car il était à vos genoux. - Il me dit: «Garde-toi de croire - Que de tes vers elle ait besoin; - De la former, j'ai pris le soin; - Je prendrai celui de sa gloire.» - - [131] Petite comédie de Saint-Foix. - -Cependant, cette succession de plaisirs, d'opéras, de comédies devait -avoir une fin. On ne peut toujours s'amuser. Et puis, ne faut-il pas -avant tout respecter les lois de l'Église? A l'approche de l'Avent, -Stanislas décide que les spectacles vont cesser. - -Voltaire s'incline devant la volonté royale; la troupe «de qualité» -donne une dernière et brillante représentation, et, à la fin du -spectacle, le poète, entouré de tous les interprètes, s'avance sur le -devant de la scène et, parlant à Stanislas, lui adresse ce compliment: - - Des jeux où présidaient les Ris et les Amours, - La carrière est bientôt bornée; - Mais la vertu dure toujours: - Vous êtes de toute l'année. - - Nous faisions vos plaisirs et vous les aimiez courts; - Vous faites à jamais notre bonheur suprême, - Et vous nous donnez tous les jours - Un spectacle inconnu trop souvent dans les cours, - C'est celui d'un roi que l'on aime. - -Les représentations étant terminées, Voltaire charmait encore son hôte -en lui faisant lecture de ses travaux. Il poursuivait toujours -l'histoire de la guerre de 1741 et venait d'achever l'épisode relatif -aux derniers malheurs de la maison des Stuart. Un jour, il donnait -lecture à la cour assemblée d'un passage des plus pathétique. L'émotion -était générale, car on ne pouvait entendre l'historien sans se rappeler -les propres et cruelles infortunes de Stanislas. Et puis, ne savait-on -pas que la princesse de Talmont, qui assistait à la lecture, au premier -rang, était la maîtresse du prince Édouard? La lecture fut interrompue -par l'arrivée du courrier. L'indignation, la stupeur furent générales -quand on apprit qu'en vertu du traité conclu avec l'Angleterre, le -prétendant venait d'être arrêté à la sortie de l'Opéra. Il avait fallu -en arriver aux pires extrémités; le prince, saisi par les archers, avait -été enfermé à Vincennes, puis conduit hors du royaume. - -Stanislas, saisi de pitié et n'écoutant que son coeur, envoya aussitôt -un courrier au prince exilé pour lui offrir un asile dans ses États. - -Les derniers temps du séjour en Lorraine sont attristés par des -querelles assez fréquentes entre Saint-Lambert et Mme du Châtelet. -Cette dernière se plaint sans cesse de la froideur de son amant; elle -l'accuse de la délaisser, de l'oublier, tant et si bien que la -séparation allait presque devenir un soulagement pour tous les deux: - -«Me laisser envoyer deux fois chez vous sans m'écrire, me voir à quatre -heures quand je vous demande de venir à une heure, et cela en me mandant -que vous vous portez bien, c'est me dire assez comment vous pensez pour -moi après la façon dont vous m'avez quittée hier au soir. Il faut partir -pour Paris et nous séparer à jamais. Je ne sais ce qui arrivera demain; -mais je puis tout supporter, hors la façon indigne dont vous me -traitez.» - - * * * * * - -«Vous m'avez traitée si froidement aujourd'hui; vous avez eu l'air si -peu occupé de moi; vous avez si peu songé à chercher des expédients, à -m'en demander, à m'en parler, à vous en plaindre; vous m'avez si peu -regardée; enfin, je suis si excessivement mécontente de vous que je me -console bien aisément de ne pouvoir vous ouvrir la porte de la -maréchale; je me repens seulement de vous l'avoir proposé et de l'avoir -imaginé; je suis une indigne créature de vous en avoir parlé; je sens -tout mon tort et je n'en aurai plus de cette espèce. Je suis bien -heureuse que vous ayez de si mauvais procédés avec moi à la veille de -mon départ; j'en serai plus heureuse à Paris. Je suis bien persuadée -que vous n'avez pas tenté de venir ce soir et je ne vous écrirais pas si -je ne voulais pas vous faire voir que je me suis aperçue de votre -conduite et qu'elle fait sur moi l'effet qu'elle y doit faire.» - - * * * * * - -Cependant, avant de se rendre à Paris, Mme du Châtelet avait des -intérêts qui la rappelaient à Cirey, des bois à visiter, des -contestations à terminer; il fut décidé que l'on y passerait les fêtes -de Noël. Voltaire et la divine Émilie prirent congé de Stanislas et de -sa cour le 20 décembre. - -Les adieux avec Saint-Lambert furent déchirants naturellement: toutes -les querelles étaient oubliées; on ne se rappelait plus que les heureux -moments. On se promit de s'écrire beaucoup, et au besoin plusieurs fois -par jour, et de se retrouver très prochainement. - - - - -CHAPITRE XXII - -(1749) - - Séjour à Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à Paris, - de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28 avril - 1749. - - -Mme du Châtelet et Voltaire prirent donc la route de Cirey. - -On arriva à Châlons à huit heures du matin; mais la marquise avait gardé -si mauvais souvenir de cette ville, qu'elle ne voulut même pas s'y -arrêter, et l'on se rendit directement à la maison de campagne de -l'évêque, qui était un de leurs amis. - -Le prélat, qui avait en séjour quelques invités, fit aussitôt servir un -plantureux déjeuner. La conversation devint des plus gaies. Mme du -Châtelet, très animée, proposa une partie de comète ou de cavagnole; on -accepta et l'on se mit incontinent à la table de jeu. Cependant, neuf -heures et demie avaient sonné, heure fixée pour le départ. Les chevaux -étaient à la porte et les postillons s'impatientaient. Après une heure -d'attente, comme la partie de comète battait son plein, on fit dire aux -postillons de s'en aller, et de revenir à deux heures. - -A deux heures, ponctuellement, on entendait claquer les fouets; mais, -hélas! on avait recommencé une nouvelle partie, et la marquise, qui -perdait, ne voulait pas entendre parler de départ. - -En attendant, la pluie tombait à verse, et les postillons criaient, -juraient, menaçaient de tout abandonner; à la fin, on finit par les -installer ainsi que leurs chevaux dans les écuries du château. Ce n'est -qu'à huit heures du soir qu'on put arracher la marquise à sa table de -jeu. - -On arriva à Cirey le 24 décembre. Mais tout à coup Mme du Châtelet, qui -dans la vie ordinaire était toujours vive et de bonne humeur, devint -rêveuse, sombre, taciturne. Surpris de ce changement, que rien en -apparence ne motivait, Voltaire essaya d'en connaître la cause. Ce fut -d'abord en vain. Cependant, à force d'insistance et de prières, il finit -par arracher à la marquise son douloureux secret: elle lui confia -qu'elle avait de graves inquiétudes, et qu'à certains symptômes elle -avait tout lieu de se craindre dans une situation intéressante. - -La position était d'autant plus délicate que, depuis de longues années, -elle n'avait plus avec son mari que de simples relations d'amitié. -Comment sortir honorablement de ce pas difficile? - -L'occasion était unique pour Voltaire d'accabler son imprudente amie, de -se désintéresser d'un incident auquel il n'avait aucune part et de dire -à la divine Émilie de se tirer de là comme elle pourrait. Mais il avait -le coeur trop généreux pour agir ainsi. Touché aux larmes de la détresse -et des angoisses de Mme du Châtelet, il n'eut qu'une idée: lui venir en -aide et apaiser ses inquiétudes. Il s'y employa avec autant de zèle que -s'il eût été l'auteur responsable du désastre. - -Très sagement, le philosophe conseilla de faire venir le principal -intéressé et de voir avec lui à quel parti il convenait de s'arrêter: -c'était bien le moins qu'il aidât la marquise à sortir de l'embarras -dans lequel il l'avait placée. - -Ainsi fut fait, et Saint-Lambert, mandé en toute hâte, arriva à Cirey. - -On peut deviner ce que furent les conférences entre Mme du Châtelet, -Voltaire et Saint-Lambert; elles ne manquèrent assurément ni de piquant, -ni de saveur. Enfin, après un long examen de la situation, le singulier -trio ne trouva que deux solutions possibles: - -La première était de dissimuler la grossesse, de disparaître pendant -quelques mois, et d'accoucher en cachette. Mais que de difficultés! Et -on restait toujours à la merci d'une indiscrétion. - -La seconde était d'attribuer à M. du Châtelet ce qui juridiquement lui -appartenait. Mais, si pour le public la chose était facile, il n'en -était pas de même vis-à-vis du marquis. - -C'est cependant à ce dernier parti que les trois amis s'arrêtèrent comme -le plus convenable, et Voltaire qui avait l'habitude des comédies fut -chargé d'organiser le scénario. - -Donc, Mme du Châtelet écrit à son mari, qui était alors à Dijon, de -venir promptement à Cirey, qu'un procès est menaçant, que sa présence -peut tout arranger; que, de plus, elle a à lui remettre une forte somme -d'argent pour subvenir aux frais de la prochaine campagne. Cette -dernière perspective ne laisse pas le marquis insensible, et il accourt -à Cirey, où il est reçu avec de grandes démonstrations de joie; Mme du -Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, quelques seigneurs des environs qu'on -a conviés à faire un séjour, tout le monde s'empresse autour du -châtelain et lui fait fête. Dans la journée, on chasse, on parcourt les -bois, on visite les fermiers; le soir, on fait grande chère, on sert des -vins généreux, la bonne humeur est générale; on cause chasse, pêche, -chiens, chevaux, c'est-à dire qu'on choisit de préférence les sujets -chers à M. du Châtelet, et chaque fois qu'il prend la parole, tout le -monde l'écoute avec déférence. - -Charmé d'un succès auquel il n'est pas habitué, le marquis en profite -pour raconter ses campagnes. D'autre part Voltaire, qui dans cette -comédie joue le premier rôle, étourdit toute la société par les contes -les plus drôles et les plus divertissants; la marquise, placée auprès de -son mari, porte une toilette des plus suggestives. - -Dès le second soir, le marquis, grisé par ses propres paroles, par le -bruit, par le vin, perd à peu près la raison. - -Grand fut son étonnement de se réveiller le lendemain matin, les fumées -du vin dissipées, dans la propre chambre de son épouse, tendrement -couché auprès d'elle. Elle lui expliqua, en rougissant, qu'elle avait dû -céder à ses instances, et il le crut d'autant plus volontiers, qu'il -n'avait plus le moindre souvenir de ce qui s'était passé. - -La même charmante existence se prolongea pendant trois semaines au -milieu de plaisirs toujours renouvelés et de la gaieté générale. A ce -moment, la marquise avoua timidement à son mari qu'elle éprouvait -d'étranges symptômes et qu'elle ne serait pas autrement surprise si elle -était appelée quelques mois plus tard à lui donner un nouvel héritier. - -A cet aveu, M. du Châtelet pensa s'évanouir de joie; puis, après avoir -tendrement embrassé sa chère épouse, il courut annoncer la bonne -nouvelle à Voltaire, à Saint-Lambert et à tous les amis qui se -trouvaient dans le château. Tout le monde le félicita de cet heureux -événement; puis ce fut au tour de la marquise de recevoir les -compliments de son entourage. - -De grandes réjouissances eurent lieu à Cirey en l'honneur de cette -maternité si imprévue et M. du Châtelet les présidait avec une fierté -bien légitime. - -La comédie imaginée par Voltaire et ses amis réussit donc à merveille. -Seuls quelques esprits malveillants se permirent de trop faciles -plaisanteries. - -Quelqu'un disait: «Quelle diable d'idée a donc pris à Mme du Châtelet de -coucher avec son mari?» - ---«Vous verrez, répondit-on, que c'est une envie de femme grosse.» - -Cette délicate négociation heureusement terminée, la réunion des deux -époux n'avait plus de raison d'être; M. du Châtelet retourna donc à son -corps, Saint-Lambert partit pour Nancy rejoindre son régiment, Voltaire -et la divine Émilie firent leurs préparatifs pour regagner Paris. - -Depuis que l'on avait quitté Lunéville, Voltaire entretenait avec -Stanislas une correspondance assez suivie. Dès la fin de décembre, il -avait écrit au roi pour lui envoyer ses voeux de nouvel an. En même -temps, il lui parlait avec colère d'un pamphlet où on le -vilipendait[132]: - -«C'est un livre imprimé au fond de l'enfer», répond le roi qui prend -part à la juste indignation de son ami; mais en même temps il l'engage à -se mettre au-dessus d'aussi basses attaques, «l'envie effrénée -n'attaquant que le mérite. Mieux vaut, lui dit-il, mépriser la noirceur -des malhonnêtes gens et se contenter d'être estimé des gens d'honneur». - - [132] _Voltairiana_. - -Voltaire n'envoie pas au roi seulement des pamphlets; il lui soumet -également ses dernières productions[133]. - - [133] 31 janvier. - -«_Memnon_ m'a endormi bien agréablement, lui répond le monarque, et j'ai -vu dans un profond sommeil que la sagesse n'est qu'un songe.» - -Mais le roi ne veut pas être en reste de politesse avec son ami, il -soumet à son appréciation un opuscule qu'il vient de terminer: - -«Je vous envoie _le Philosophe chrétien_ qui a été continué depuis votre -départ. Memnon dira bien qu'il y a de la folie de vouloir être sage; -mais, du moins, il est permis de se l'imaginer. Ce philosophe ne mérite -pas un moment de votre temps perdu pour le parcourir, mais il connaît -votre indulgence pour se présenter devant vous. Faites-lui donc grâce en -faveur du bonheur qu'il cherche et que vous lui procurerez si vous le -jugez digne de vous occuper un moment...» (5 février 1749.) - -Stanislas envoya aussi _le Philosophe chrétien_ à sa fille qui lui -répondit que l'ouvrage était d'un athée, et qu'elle y reconnaissait la -main de Voltaire. Ce dernier, auquel le propos fut rapporté, s'indignait -fort d'être soupçonné de collaboration à un livre qui, disait-il, -n'était pas écrit en français. - -Entre Stanislas et Voltaire, c'est un échange perpétuel de bons procédés -et de gracieux compliments, et comme les petits cadeaux entretiennent -l'amitié, le philosophe fait envoyer à son confrère couronné quelques -friandises du bon faiseur parisien. - -«Nous mangeons vos bonbons tout notre saoul, écrit le prince -reconnaissant; vos soins à nous les envoyer en font la plus agréable -douceur.» - -La marquise elle-même écrit souvent au monarque, et Stanislas lui répond -très fidèlement. Il lui mande le 17 février 1749: - -«Je vous rends mille grâces, ma chère marquise, du compte que vous me -rendez de ce que vous faites. J'envie le bonheur de tous les lieux où -vous vous trouvez. J'espère avoir le plaisir de vous rejoindre -immédiatement après Pâques; Mme l'Infante m'en donnera le temps. Jusqu'à -ce moment, le carême me deviendra bien mortifiant. J'ai réfléchi sur ce -que M. d'Argenson[134] vous a dit. Si vous ne faites rien avant mon -arrivée, je crois que la gloire me reviendra, quand j'y serai, -d'effectuer ce qu'on vous a promis. Du moins, j'y emploierai tous mes -soins et tout l'empressement que vous me connaissez pour tout ce qui -vous intéresse. Soyez-en, je vous en conjure, persuadée, car, en vérité, -je suis de tout mon coeur, votre très affectionné - - «STANISLAS. - - «_A M. de Voltaire_ - -«_P.-S._--Je n'ai pas le temps, mon cher Voltaire, de vous écrire -aujourd'hui. Je me réduis à cette apostille pour vous dire que je viens -d'exécuter ce que vous avez demandé au _philosophe_[135] par sa bonne -amie, et de vous embrasser cordialement.» - - [134] Mme du Châtelet lui avait écrit quelques semaines - auparavant pour obtenir en Lorraine une lieutenance du roi pour - son fils, alors à Gênes. D'Argenson était ministre de la guerre. - - [135] Stanislas lui-même, auteur du _Philosophe chrétien_. - -Le 17 février, Voltaire et Mme du Châtelet se réinstallent à Paris. - -Pendant que Voltaire est absorbé par des préoccupations littéraires, Mme -du Châtelet mène l'existence la plus remplie, la plus agitée; elle -revoit ses amis; va dans le monde, à la cour; soupe tous les soirs en -ville; entre temps, elle travaille à son ouvrage sur Newton, qu'à tout -prix elle veut achever avant ses couches. Sait-on jamais ce qui peut -arriver! - -Son existence serait heureuse si elle n'était empoisonnée par les -soupçons, les inquiétudes que lui inspire la conduite de Saint-Lambert. -Elle le trouve froid, indifférent; elle s'imagine que sa grossesse l'a -détaché d'elle, qu'il est las de cet amour si violent, qu'il n'attend -qu'un prétexte pour rompre une liaison qui lui est à charge. Elle est -jalouse, non plus seulement de Mme de Boufflers, mais aussi de Mme de -Mirepoix, de Mme de Bouthillier, de Mme de Thianges. - -Du côté de Mme de Boufflers, ses préoccupations ont d'autant plus de -raison d'être que la liaison de la marquise et du vicomte subit un -refroidissement évident. D'Adhémar est véhémentement soupçonné -d'infidélité. Mme de Boufflers ne va-t-elle pas profiter de l'isolement -de Saint-Lambert, pour reprendre son empire sur lui et le replonger dans -ses fers? - -Pourquoi, au lieu d'être à Nancy, reste-t-il toujours à Lunéville, si ce -n'est parce que la marquise l'y attire et l'y retient? - -Cette pensée torture Mme du Châtelet; elle prend en horreur l'amie -qu'elle aimait si tendrement; elle la croit capable des pires noirceurs. -Ses lettres, tantôt tendres, tantôt violentes, toujours passionnées, -reflètent lamentablement son état d'âme. - - * * * * * - -«Je joue un singulier rôle, il faut que j'aie bien de la vertu; l'envie -d'être digne de vous et du moins de me faire regretter, si vous ne -pouvez plus m'aimer, me soutient. - -«On quitte le vicomte pour vous enlever à moi; je ne puis plus en douter -que par l'excès de la folie avec laquelle je vous aime. Le vicomte veut -partir et c'est moi qui l'en empêche, de peur de perdre quelqu'un qui -m'a arraché le bonheur de ma vie, et qui a employé tant d'art, de -noirceur et de manège pour vous détacher de moi, et qui y est enfin -parvenu... - -«Je passe ma vie à pleurer votre infidélité et à cacher mes larmes à qui -pourrait me venger... Pour m'en récompenser, vous me faites mourir de -douleur, moi et _ce qui doit vous être cher_. Vous pouvez tout finir -d'un mot, et vous me le refusez. Ce mot est que vous m'aimez, mais si -vous ne m'aimez plus, ne me le dites jamais...» - - * * * * * - -Comment peut-il la trahir pour une femme qui lui a fait tant d'outrages, -dont le coeur est si peu fait pour le sien! Comment peut-il la sacrifier -à la faveur! - -Ce qu'il y a de plus pénible, c'est la contrainte à laquelle Mme du -Châtelet se trouve condamnée et la violence qu'elle doit se faire pour -dissimuler ses sentiments secrets. En apparence, elle est toujours au -mieux avec Mme de Boufflers, et elle lui écrit par chaque poste. - -Alors qu'elle devrait l'accabler de reproches, elle ne lui laisse voir -que l'amitié la plus tendre. C'est un véritable supplice. - -Si Mme du Châtelet était vindicative, elle pourrait, d'un mot, tout -finir. Elle n'aurait qu'à mettre le vicomte au courant de ce qui se -passe, il partirait sur-le-champ. Que deviendrait Mme de Boufflers -devant ce témoin embarrassant? - -L'existence de la divine Émilie est donc fort triste. Outre les maux et -les incommodités de son état, elle n'a pas une minute de tranquillité. -Elle écrit tous les jours à Saint-Lambert, souvent plusieurs fois par -jour; elle écrirait, même s'il ne devait pas lire ses lettres, pour -avoir la consolation de lui parler et de confier au papier ses peines, -ses inquiétudes et les transports de son coeur. Ses lettres -interminables sont un tissu d'incohérences, de reproches, de -tendresses, de menaces et de marques d'amour. - -«Je sens que je vous excède de mes lettres», lui mande-t-elle naïvement; -mais elle continue de plus belle à l'en accabler. - -«Je vous ai écrit vingt-trois lettres, et je n'en ai reçu que onze. Ce -serait bien autre chose, si on comptait par page!...» - -«J'aime mieux mourir que d'aimer seule; c'est un trop grand supplice...» - -Elle lui réclame son portrait; mais, «s'il le renvoie, il lui portera un -coup mortel». - -«Pourquoi faut-il que vous m'aimiez moins, parce que je vous adore -davantage? Seriez-vous de ceux que l'amour refroidit?...» - -De temps à autre, cependant, il y a dans la correspondance une note -gaie. Entre deux reproches, la marquise fait à son amant cette -confidence amusante: - -«M. du Châtelet n'est pas si affligé que moi de ma grossesse; il me -mande qu'il espère que je lui ferai un garçon.» - -Mais Saint-Lambert n'a-t-il pas la fâcheuse idée de retourner à -Lunéville! Qu'y va-t-il faire? Les soupçons, les inquiétudes de la -marquise reprennent plus violents que jamais. - - «Dimanche. - -«Je n'ai point de lettre de vous aujourd'hui. Cela est abominable. Cela -est d'une dureté et d'une barbarie qui sont au-dessus de toute -qualification, comme la douleur où je suis est au-dessus de toute -expression. Ne soyez pas excédé de mes lettres; si je n'en reçois pas -par la première poste, je ne vous écrirai plus. - -«Ma grossesse augmente encore mon désespoir; cependant, je me conserve -comme si la vie m'était chère.» - -Les récriminations entre les deux amants continuent incessantes et -chaque jour plus âpres, plus pénibles. - -Saint-Lambert, qui évidemment a assez de cette liaison, cherche tous les -prétextes pour soulever des querelles. Quand les lettres qu'il reçoit -sont froides, il en manifeste beaucoup d'humeur et il ne ménage pas les -reproches; quand elles sont tendres, il n'y répond même pas. - -Puis il se pique de jalousie. Il reproche amèrement à Mme du Châtelet de -l'oublier et tantôt d'être en coquetterie avec le chevalier de Beauvau, -tantôt avec le comte de Croix. Il en paraît même si affecté qu'il la -menace nettement d'une rupture. - -La pauvre femme répond tristement: - -«Comment pourrais-je vous oublier? Cela m'est impossible, quand même -vous m'y forceriez. Comment pourrais-je vous négliger? Vous êtes le -commencement, la fin, le but et le sujet continuel de toutes mes actions -et de toutes mes pensées. - -«Tous mes sentiments sont durables; croyez-vous que les impressions que -m'ont faits vos soupçons, votre dureté, l'idée que vous avez pensé à me -quitter, que vous me l'avez écrit, que vous avez risqué ma santé et ma -vie, et cela sans aucun fondement, sans que j'eusse le moindre tort, -même sans me le dire, car ce n'est qu'à la troisième lettre que vous -êtes entré en explications; croyez-vous, dis-je, que tout cela soit -effacé?... Vous avez bien à réparer avec moi; ne négligez pas de fermer -les plaies de mon coeur... Vous m'avez tellement déchirée, vous -paraissez vous en repentir si peu, vous ne paraissez pas même l'avoir -senti.» - -Mais si Saint-Lambert est détaché d'elle, les sentiments de Mme du -Châtelet sont restés immuables et elle rendra le bien pour le mal; elle -fera tout au monde pour l'homme qu'elle a aimé, qu'elle aime toujours -passionnément. Le roi de Pologne doit venir prochainement à Trianon; les -nouvelles assiduités de Saint-Lambert auprès de Mme de Boufflers ont dû -certainement lui donner de l'humeur et lui rendre ses soupçons anciens; -elle fera tout au monde pour les dissiper: «Votre bonheur et votre -fortune sont la seule manière de me consoler de votre perte», lui -dit-elle. - -Cependant, la marquise a besoin de connaître les véritables sentiments -de Saint-Lambert, car il lui faut prendre des mesures et des -arrangements pour ses couches; les fera-t-elle à Paris ou à Lunéville? - -«C'est à vous de décider de mon sort. Je ne sais que penser de vos deux -dernières lettres. Êtes-vous détaché de moi? Je ne le croirai que quand -vous me l'aurez bien répété, et je sens que, si vous me le répétez, je -ne m'en consolerai jamais. Mais je sais que l'amour et le goût ne se -raniment point et je pleure en secret l'erreur de mon coeur.» - -La pauvre femme s'humilie, elle demande pardon d'une lettre violente -qu'elle a écrite: «Il est impossible, ajoute-t-elle, que vous n'ayez pas -démêlé dans la fureur qui y régnait tout l'amour qui l'avait dictée.» - -Saint-Lambert daigne pardonner et écrire un peu plus tendrement; -aussitôt la marquise, ravie, oublie tous ses griefs; elle se croit aimée -de nouveau; elle se calme, s'apaise et naturellement elle se décide à -faire ses couches à Lunéville, ce qu'elle souhaite par-dessus tout. - -Mais ce n'est pas tout de le désirer, il faut encore en avoir la -permission; et comment l'obtenir sans la bienveillante intervention de -Mme de Boufflers? Elle se décide alors à avouer à son amie une situation -qu'elle lui a jusqu'à ce jour soigneusement dissimulée: - - «Paris, jeudi 3 avril 1749. - -«Eh bien, il faut donc vous dire mon malheureux secret, sans attendre -votre réponse sur celui que je vous demandais: je sens que vous me le -promettez et que vous le garderez, et vous allez voir qu'il ne pourra se -garder encore longtemps. - -«Je suis grosse, et vous imaginez bien l'affliction où je suis: combien -je crains pour ma santé et même pour ma vie; combien je trouve ridicule -d'accoucher à quarante ans[136], après en avoir été dix-sept sans faire -d'enfants; combien je suis affligée pour mon fils. Je ne veux pas encore -le dire, de crainte que cela n'empêche son établissement, supposé qu'il -s'en présentât quelque occasion, à quoi je ne vois nulle apparence... - - [136] Elle devrait dire quarante-trois. - -«Personne ne s'en doute, il y paraît très peu: je compte cependant être -dans le quatrième et je n'ai pas encore senti remuer; ce ne sera qu'à -quatre mois et demi. Je suis si peu grosse que, si je n'avais pas -quelques étourdissements ou quelques incommodités, et si ma gorge -n'était fort gonflée, je croirais que c'est un dérangement. - -«Vous sentez combien je compte sur votre amitié et combien j'en ai -besoin pour me consoler et pour m'aider à supporter mon état. Il me -serait bien dur de passer tant de temps sans vous et d'être privée de -vous pendant mes couches! Cependant, comment les aller faire à Lunéville -et y donner cet embarras-là? Je ne sais si je dois assez compter sur les -bontés du roi pour croire qu'il le désirât et qu'il me laissât le petit -appartement de la reine que j'occupais; car je ne pourrais accoucher -dans l'aile[137] à cause de l'odeur du fumier, du bruit et de -l'éloignement où je serais du roi et de vous. Je crains que le roi ne -soit alors à Commercy et qu'il ne voulût pas abréger son voyage; -j'accoucherai vraisemblablement à la fin d'août ou au commencement de -septembre au plus tard. - - [137] Elle veut parler de l'aile droite de la cour d'honneur où - étaient situés les appartements des étrangers. En sous-sol se - trouvaient les écuries royales. - -«J'ignore quels sont les projets du roi pour ses voyages; il me serait -bien dur de passer encore huit mois sans vous et peut-être plus; car, -avec le temps de mes couches, cela ira au moins à huit mois, et, pour -peu qu'il me restât la moindre incommodité, je ne pourrais au -commencement de l'hiver entreprendre un si grand voyage en relevant de -couches; ce sera un des temps de ma vie où notre amitié sera la plus -agréable et la plus nécessaire et où les bontés du roi me seront de la -plus grande consolation. Il me semble bien dur de m'en priver; j'espère -que vous ne le souffrirez pas. Vous voyez cependant combien de -considérations doivent m'arrêter; je ne veux point abuser des bontés du -roi pour moi ni de votre amitié. M. du Châtelet veut que j'accouche à -Lunéville, ou du moins le désire fort; je le désire plus que lui, mais -c'est à vous de voir si cela est possible et convenable; c'est à vous de -me dire si vous le désirez, si le roi le désire et ce que vous me -conseillez. - -«Si je dois accoucher à Lunéville, j'y retournerai à la fin de mai ou au -commencement de juin, parce que je risquerai moins alors. Je ne crains -point le voyage, j'irai doucement; je ne me suis jamais blessée, je -suis très forte. Rien ne me serait plus malsain que de me passer de -vous. Décidez donc de mon sort et, si vous voulez qu'il soit heureux, -faites que je sois avec vous. J'attendrai votre réponse avec impatience. -Vous direz au roi tout ce que vous voudrez; je mets mon sort entre vos -mains. - -«Je compte que je trouverai en Lorraine un bon accoucheur et une bonne -garde. Il serait bien cher d'accoucher à Paris, et bien triste d'y -accoucher sans vous.» - -En prévenant Saint-Lambert de la lettre qu'elle envoyait à Mme de -Boufflers, la marquise ajoutait: - -«Je prie Mme de Boufflers de faire de ma confidence un usage convenable -et utile, et je lui avoue tout ingénument que je serais au désespoir -d'accoucher ici. Elle a le coeur bon dans le fond, mais je crois que la -meilleure finesse est de n'en point avoir... Il est certain que je suis -incapable de soutenir l'idée d'accoucher ici et d'y accoucher sans vous, -et que, si je n'en mourais pas, la tête m'en tournerait et que je suis -capable de mille extravagances.» (3 avril.) - -Par malheur, le roi de Pologne venait d'être fort souffrant et le moment -était mal choisi pour l'entretenir de la requête de la divine Émilie. - -Une nuit, Stanislas avait été pris par des douleurs violentes, résultat -d'une forte indigestion, et son état avait été un moment si inquiétant -que son entourage avait été fort alarmé. Il se remit peu à peu, -cependant; mais le bruit de sa maladie s'était répandu, et la _Gazette -de Hollande_ avait même annoncé qu'il était au plus mal. - -A cette nouvelle Voltaire, qui était attaché au roi par les liens de la -reconnaissance et de la plus vive amitié, fut très profondément affecté; -il s'empressa de lui écrire pour lui exprimer tous ses voeux et lui dire -les tendres sentiments dont son coeur était plein. - -A peine rétabli, le roi remercie le philosophe: - -«Je serais, mon cher Voltaire, au désespoir si je me trouvais aussi -embarrassé à répondre à vos sentiments pour moi qu'à la production de -votre incomparable génie; car il n'y a ni vers, ni prose qui soient -capables de vous exprimer combien je suis sensible à tout ce que vous me -dites. Toute mon éloquence est au fond de mon coeur. C'est par son -langage que vous connaîtrez ma façon de m'expliquer pour vous marquer ma -reconnaissance de la part que vous avez prise à ma légère incommodité et -pour vous assurer combien je suis de tout mon coeur à vous. - - «STANISLAS, roi.» - -En avril, le roi de Pologne vint faire à Trianon un de ses séjours -habituels. Il était accompagné du duc Ossolinski, du marquis de -Boufflers et de M. de la Galaizière. - -Mme du Châtelet, qui avait mille raisons pour lui faire sa cour et le -quitter le moins possible, vint s'installer à Trianon auprès de lui. -Elle espérait que cette marque d'attachement ne passerait pas inaperçue -et que le roi, déjà préparé par Mme de Boufflers, lui accorderait au -château de Lunéville le petit appartement de la reine qu'elle avait déjà -occupé et qu'elle souhaitait de nouveau très vivement. - -Le roi, en effet, fut charmé de revoir la divine Émilie, charmé de jouir -de sa société. Elle passait avec lui toutes les matinées et dînait en sa -compagnie à midi. - -Tous les jours, entre deux et trois heures, le roi se rendait à -Versailles auprès de sa fille et il restait avec elle jusqu'à cinq -heures et demie. A ce moment, il descendait chez Mlle de la -Roche-sur-Yon qui, elle aussi, était venue à Versailles pour le voir -plus facilement, et ils jouaient à la comète. Marie Leczinska favorisait -ces entrevues, dans l'espoir que son père se déciderait enfin à épouser -la princesse, et qu'il renoncerait ainsi à Mme de Boufflers. Mais le -vieux roi faisait la sourde oreille et les instances de sa fille ne -pouvaient le faire départir de banales relations de politesse. A sept -heures, il retournait à Trianon. - -Quant à Mme du Châtelet, après avoir dîné avec le roi, elle se met au -travail, et ne sort pas. Tout le jour, toute la nuit, elle reste plongée -dans ses chiffres, avec l'espérance d'avancer son travail, et par suite -son départ. Elle ne perd pas un moment. Elle sacrifie tous les plaisirs, -elle ne voit plus ses amis, elle ne soupe même plus. - -Sa santé, tant par suite de sa grossesse que des inquiétudes qui -l'assiègent, est mauvaise; elle a des maux de coeur et des maux de tête -incessants, et elle a dû se faire saigner à plusieurs reprises. - -De nouveaux soucis viennent encore s'ajouter à ses préoccupations de -travail et de santé. A peine Saint-Lambert a-t-il appris le départ de -Stanislas qu'il est allé s'établir à Lunéville. Pourquoi, si ce n'est -pour faire la cour à Mme de Boufflers? - -Ce n'est pas tout encore. Soit par fantaisie, soit pour rompre plus -aisément une liaison qui lui pèse, Saint-Lambert ne s'est-il pas avisé -de vouloir prendre du service actif et de solliciter un poste de son -grade dans un régiment de grenadiers? - -Cette idée affole la marquise et la trouble jusqu'au fond de l'âme. -«Prendre ce parti ou me quitter, c'est la même chose», dit-elle. Elle -écrit à Saint-Lambert des lettres désolées et indignées; elle lui fait -une description effrayante de ces grenadiers, où personne ne veut -entrer, où personne ne veut rester, où l'on n'a pas de congés, etc., -etc. S'il y entre, c'est la perte certaine de sa fortune et le malheur -de sa vie. C'est «se casser le cou». - -Elle lui dit avec colère: «Quel que soit le parti auquel vous vous -arrêterez, cela m'a fait connaître votre coeur et voir à quoi vous me -sacrifiez et dans quel temps et dans quelles circonstances! Je serais -cependant assez faible pour vous le pardonner, mais croyez que je ne -pourrai jamais l'oublier.» - -L'égoïsme de Saint-Lambert est si exorbitant, si excessif qu'il en -arrive à chercher querelle à sa maîtresse parce qu'elle fait venir des -robes de Lorraine, dans le cas où elle ferait ses couches à Paris. Après -des mois d'une patience méritoire, Mme du Châtelet finit par être -exaspérée de pareilles exigences, et elle écrit: - -«De quel droit osez-vous vous fâcher que je fasse venir mes robes d'été -et exiger que j'accouche en Lorraine, vous qui n'êtes pas sûr de ne pas -quitter la Lorraine pour toujours dans un mois, et qui seriez déjà à -votre garnison en Flandre sans le refus du prince de Beauvau? Quoi, vous -êtes assez personnel pour trouver mauvais que je ne m'engage pas -irrévocablement à faire mes couches à Lunéville, et cela pour que j'y -sois en cas que vous y restiez, et que je courre le risque d'y accoucher -sans vous! Peu vous importe où je fasse mes couches si vous n'êtes pas à -Lunéville. Vous voulez bien avoir la liberté de vous séparer de moi pour -toujours, si c'est votre avantage; mais vous ne voulez pas que je reste -ici quinze jours de plus, si ma santé ou mes affaires l'exigent. Oh! -vous en voulez trop aussi! Je ne m'arrange pas pour partir ni le 20 ni -le 25 de mai, ni jamais, que vous ne soyez décidé sur ces grenadiers, et -votre indécision (que dis-je? ce n'est pas vous qui êtes indécis, -puisque vous les demandez à cor et à cri) devrait me décider si j'avais -un peu de courage.» - -Malgré tout, malgré ses légitimes griefs, malgré l'ingratitude qu'il lui -témoigne en cherchant à quitter la Lorraine, Mme du Châtelet s'occupe -encore de la fortune de son ami et elle cherche, par tous les moyens, à -l'empêcher de partir. Elle n'a pas perdu l'espoir de reconquérir son -coeur, et elle met en jeu toutes les influences dont elle dispose pour -lui obtenir un régiment en Lorraine: le régiment de Thianges. - -Le prince de Beauvau, Mlle de la Roche-sur-Yon, Mme de Boufflers -elle-même, sont sollicités tour à tour. Mais les difficultés sont -grandes: Mlle de la Roche-sur-Yon prend l'affaire avec tant de -nonchalance! il y a tant de faiblesse, de pusillanimité dans l'amitié du -prince! Mme de Boufflers a le coeur excellent; mais elle ne met de -chaleur à rien: «Il faudrait du courage, de l'obstination et on n'a rien -de tout cela.» C'est Mlle de la Roche-sur-Yon qui est chargée -d'intervenir auprès du roi. Mais au premier mot Stanislas, qui n'a pas -pardonné à Saint-Lambert ses assiduités près de la favorite, déclare -qu'il a de l'aversion pour lui, et il manifeste une telle humeur que la -princesse n'ose pas recommencer. - -Mme du Châtelet en est arrivée à un si profond degré de chagrin qu'elle -envisage désormais avec calme la conduite de Mme de Boufflers et les -soupçons plus ou moins justifiés que la jalousie lui inspire: - -«Tout ce que Mme de Boufflers m'a écrit sur votre sujet, et sur votre -fortune en dernier lieu, la manière dont elle sent et partage mes peines -sur cela, ont resserré les liens qui m'attachent à elle, et, si vous me -quittez pour elle, je pourrai bien en mourir, mais je ne la haïrai -jamais. Je ne lui cache point combien je suis indignée de la facilité -avec laquelle vous avez embrassé cette prétendue ressource des -grenadiers, et de l'indifférence avec laquelle vous vous êtes résolu à -vous séparer de moi pour toute votre vie. Je lui ouvre mon coeur, cela -est impossible autrement; vous en abuserez tous deux si vous voulez... - -«Mme de Boufflers met des grâces dans les choses qu'elle fait que je n'y -mettrais jamais; je suis tout étonnée, et assurément je dois l'être, que -son amitié délicieuse ne vous tienne pas lieu de moi et de tout. Vous me -quitterez pour elle en vous le reprochant; vous ne me tenez plus que par -reconnaissance... - -«Je ne sais ce que je vais chercher en Lorraine, je ne sais ce que j'y -ferai; je sais qu'il faut que je sois dans le même lieu que vous. Je ne -suis sûre, dans toute ma vie, que de deux choses: je ne haïrai jamais -Mme de Boufflers et je n'aurai jamais d'amitié pour vous.» - -A la fin d'avril, toujours de Trianon, elle écrit encore. Mais cette -fois sa raison l'a abandonnée; elle est dévorée de jalousie et ne le -cache plus: - -«Mme de Boufflers me fait l'éloge de votre amour pour moi. Je devrais en -être bien aise, je lui en sais gré et cependant tout m'est suspect de ce -côté-là. Ma tête est un chaos de contradictions. _Si elle ne fût venue -que cet hiver, je l'aurais quittée._ - -«Cette phrase est toujours dans mon esprit. Vous êtes bien cruel d'avoir -troublé le bonheur que je trouvais à vous aimer si tendrement. Vous ne -connaissez pas tout ce que vous m'avez ôté. - -«... Vous aurez vu bien de l'humeur dans mes dernières lettres; je me -suis bien consultée et bien examinée; je vous trompais et me trompais -moi-même quand je vous disais que le soupçon était loin de mon coeur; je -ne puis être tranquille tant que vous serez à Lunéville en mon absence. -Si ce soupçon détruit votre goût, il flétrit le mien, et assurément mes -soupçons sont autrement fondés que les vôtres. Rien ne peut nuire plus à -vos affaires que d'être à Lunéville quand le roi arrivera... Passez -trois semaines à Nancy de suite, si vous voulez retrouver mon coeur...» - -Du reste, tout le monde est persuadé qu'il est raccommodé avec Mme de -Boufflers, que le vicomte est quitté; tout le monde le dit. Il faut à -tout prix qu'il parte pour Nancy. Cela seul donnera à Mme du Châtelet la -tranquillité, le bonheur, et le calme auxquels elle a droit. - -La marquise avait profité de son séjour à Trianon pour obtenir de -Stanislas tout ce qu'elle voulait et elle n'avait qu'à se louer des -procédés du roi à son égard: - -«Je sais jusqu'où va mon crédit, dit-elle; il n'a jamais été plus grand -et le roi ne m'a jamais marqué tant d'amitié. Il veut absolument que je -fasse mes couches à Lunéville; il dérangera tous ses projets pour y -être. Il me laisse l'appartement. Je suis bien honteuse de penser que -cela dépend de tout autre chose. - -«Le roi de Pologne prétend que je suis ravie d'être grosse, et que -j'aime déjà mon enfant à la folie; il est vrai que depuis que je suis -sûre d'accoucher à Lunéville, je suis bien moins fâchée de mon état. Le -roi est charmant pour moi. S'il savait tout ce qu'il gâte par une -injuste obstination, il me ferait l'aimer autant que je le dois; mais -comment le lui pardonner? Je ne le connais injuste qu'en ce point.» - -Cependant Stanislas avait terminé son séjour à Paris. Le 28 avril, -cédant aux instances de sa fille, il se rendit à Vauréal[138], chez Mlle -de La Roche-sur-Yon, où il passa vingt-quatre heures, et le lendemain il -reprenait la route de la Lorraine. Mme du Châtelet se réinstallait -aussitôt à Paris, où la rappelaient Voltaire et ses occupations -littéraires. - - [138] Sur la rive droite de l'Oise, à 6 kilomètres de Versailles. - - - - -CHAPITRE XXIII - - Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749. - - -A peine arrivée à Paris, Mme du Châtelet reprend sa vie de travail -acharné. Elle n'a d'autre distraction que d'écrire à Saint-Lambert et à -Mme de Boufflers; elle entretient avec cette dernière une correspondance -des plus suivies: il est si important de ménager la favorite, qui peut -lui faire tant de bien ou tant de mal, suivant qu'elle sera pour ou -contre elle! Aussi lui prodigue-t-elle les protestations d'amitié, -protestations sincères malgré tout, car si la marquise est toujours -inquiète de son amie, si elle redoute son empire sur Saint-Lambert, -l'affection a fini par l'emporter sur la jalousie; elle souffre -toujours, mais elle pardonne. - -Rien de ce qui touche Mme de Boufflers ne la laisse indifférente. Un -jour elle apprend que la fille de son amie, «la divine mignonne», est -tombée gravement malade. Aussitôt elle prodigue à la mère les -témoignages du plus affectueux intérêt. Elle est au désespoir de n'être -pas près d'elle, quand elle la sait triste et inquiète; elle voudrait -partir, elle se montre l'amie la plus tendre et la plus attachée. - -Enfin, l'enfant se rétablit et Mme du Châtelet s'en réjouit comme s'il -s'agissait de sa propre fille. - -Ces émotions ont ravivé, dans le coeur de la marquise, toutes les -douleurs de l'éloignement: - -«C'est alors, écrit-elle à son amie, que notre séparation me devient -insupportable et je vous jure qu'elle m'est toujours amère et que vous -êtes d'une nécessité indispensable pour mon bonheur.» - -Puis elle lui parle de ses projets, de son désir de la rejoindre et des -bontés que le roi a pour elle: - -«Je m'arrange pour partir le plus tôt que je pourrai. - -«Je vous ai mandé que le roi me laissait le petit appartement de la -reine; il ferme le grand et j'en suis bien aise... Il m'a promis un -petit escalier dans la chambre verte pour aller dans le bosquet, ce qui -me sera fort utile dans mon dernier mois, où il me faudra me promener, -malgré que j'en aie. Ce pourra même être, tout l'été, le passage du roi -pour venir chez moi; de son perron il n'y aura qu'un pas...» - -Mme du Châtelet est à ce point en confiance avec Mme de Boufflers -qu'elle lui raconte tous ses menus incidents de famille ou de ménage. -Son fils n'a pas beaucoup goûté cette grossesse imprévue: - -«Depuis quelque temps, dit-elle, je suis moins contente de lui; je ne -sais s'il m'aime autant qu'il le devrait. Il n'a pas trop bien pris ma -grossesse, et il se donne les airs de n'être pas content des deux mille -écus de rente que je lui ai arrangés; pour peu qu'il continue, je lui -ôterai la pension de deux mille quatre cents livres que je lui fais, et -le laisserai avec son régiment et sa charge. Autant j'aurais fait pour -lui par amitié, autant je ferai peu pour une âme intéressée.» - -Comme il est en résidence à Lunéville, elle recommande à Mme de -Boufflers de le surveiller et, au besoin, de le morigéner. - -Puis la marquise a changé de femme de chambre; elle a été obligée de -mettre dehors la Chevalier[139]. Celle qui la remplace est «d'une -adresse charmante et du service du monde le plus agréable, mais c'est -une des plus grandes p... qu'on ait jamais vues». Il est vraiment -impossible de la garder; elle va la remplacer par une personne «qui ne -sait pas attacher une épingle, mais qui sait gouverner en couches», et -au moins ce n'est pas «une espèce». - - [139] Mme du Châtelet avait le coeur bon, car elle écrit peu - après: «La Chevalier est placée, et c'est un repos d'esprit pour - moi, car elle me faisait pitié.» - -La marquise termine sa lettre par cette phrase pleine de tendresse: - -«_Vale et me ama; tu eris semper deliciæ animæ meæ._» - -Les deux dames sont dans une intimité si confiante que la divine Émilie -est chargée de la mission la plus délicate. Mme de Boufflers l'a priée -de surveiller le vicomte d'Adhémar, et de lui dire ce qu'elle en pense. -La marquise est dans un cruel embarras; elle n'aime pas le vicomte -qu'elle trouve sot, déplaisant, tracassier; elle en dirait volontiers du -mal; elle souhaiterait même «qu'il soit quitté à la première occasion»; -mais, d'un autre côté, si Mme de Boufflers reste sans amant, ne -va-t-elle de nouveau revenir à Saint-Lambert? Enfin, Mme du Châtelet, -après bien des hésitations, rend hommage à la vérité et écrit à son amie -cette phrase assez ambiguë: - -«J'éclaire la conduite du vicomte le plus qu'il m'est possible; je ne le -crois pas d'une fidélité bien exacte, mais je crois aussi qu'il n'y a -rien qu'il aime autant que vous.» - -Mme du Châtelet n'était pas seulement chargée de surveiller d'Adhémar, -c'est elle qui faisait l'office de boîte aux lettres. Naturellement, Mme -de Boufflers et son amant éprouvaient le besoin de s'écrire. Le faire -ouvertement eût été trop dangereux, et il avait fallu recourir à un -intermédiaire; jusqu'alors c'était le digne abbé Porquet qui avait -rempli cet office. Il y eut des inconvénients; une lettre fut perdue: -«or, cela n'est point bon à égarer», et il fut décidé qu'à l'avenir Mme -de Boufflers enverrait ses missives amoureuses à Mme du Châtelet, qui -les remettrait elle-même au vicomte. Ce dernier, qui écrivait aussi par -toutes les postes, lui confierait les réponses; Mme du Châtelet les -enverrait à l'aimable Panpan qui, fidèle à son rôle si plein -d'abnégation, les porterait secrètement à Mme de Boufflers. De cette -façon les convenances seraient sauvées, la morale sauvegardée, et tout -se passerait le mieux du monde, au nez et à la barbe de Stanislas. Ainsi -fut fait, et cette poste clandestine fonctionna à merveille. - -Malgré tout, malgré son intimité avec Mme de Boufflers, Mme du Châtelet -n'est pas en sécurité, elle craint toujours une trahison possible de -Saint-Lambert. Sa correspondance est toujours pleine de contradictions, -et d'incohérences. Si Saint-Lambert reste quelques jours sans écrire, la -pauvre femme en perd la tête: - - «11 mai. - -«Point de lettre de vous aujourd'hui; voilà qui est affreux! Ce n'est -pas pour me rendre la confiance et la tranquillité d'esprit nécessaires -à la vie que je mène. Imaginez, si vous pouvez, ce que c'est que d'être -du jeudi au dimanche à attendre une lettre et que cette lettre n'arrive -point! Tous mes soupçons alors me reprennent et je suis très malheureuse -quand la réflexion se mêle d'examiner votre conduite. - -«Je vous avais toujours mandé qu'au retour du roi j'exigeais que vous -fussiez à Nancy; il est bien singulier que cette garde à remplacer se -trouve précisément placée dans le mois du retour du roi... Le hasard -vous sert toujours bien singulièrement pour m'inquiéter...» - -Elle fait tout au monde pour abréger le temps de leur séparation et -pour pouvoir partir le plus tôt possible: elle s'est séquestrée -absolument, elle ne sort plus, ne voit plus personne, ne fait que des A -et des B. - -«Savez-vous la vie que je mène depuis le départ du roi? Je me lève à -neuf heures, quelquefois à huit. Je travaille jusqu'à trois heures, je -prends mon café à trois heures. Je reprends le travail à quatre heures. -Je le quitte à dix heures pour manger un morceau, seule. Je cause -jusqu'à minuit avec M. de Voltaire qui assiste à mon souper, et je -reprends le travail à minuit jusqu'à cinq heures.» - -Mais, pour mener cette vie-là, au moins faudrait-il avoir l'esprit -tranquille et il ne cesse de l'agiter. - -Heureusement, jusqu'à présent, sa santé se soutient merveilleusement. - -«Je suis sobre, dit-elle, et je me noie d'orgeat, cela me soutient. Mon -enfant remue beaucoup et se porte, à ce que j'espère, aussi bien que -moi...» - -Ce qui désole la marquise, c'est l'indifférence de Saint-Lambert: elle, -qui n'a même pas le temps de manger et de dormir, écrit des lettres -interminables; lui n'a rien à faire, et il ne trouve même pas le temps -de griffonner quatre lignes tous les trois jours. - -«Et vous vous vantez d'aimer, lui dit-elle. Moi, je vous aime à la -folie, et c'est bien une folie, mais c'est pour ma vie.» - -Ces reproches ne produisant aucun effet, la marquise se fâche enfin: - -«Je suis bien sotte, moi, de me tuer pour partir plus tôt. - -«Si vos inégalités, si vos froideurs, si les contradictions et les -obscurités de votre conduite continuent, je ne prendrai pas le parti de -rester ici; mais d'incertitude en incertitude j'attraperai le huitième -mois, temps où il ne me sera plus possible de partir quand je le -voudrai.» - -Elle lui déclare nettement qu'elle ne donnera les ordres définitifs, -qu'elle ne préviendra M. du Châtelet que quand elle sera contente de -lui, de sa conduite, de son amour, de son impatience. Si elle n'est pas -satisfaite de sa réponse, elle exigera une nouvelle lettre, et, comme il -faut huit ou dix jours pour échanger une missive, le mois de juin -arrivera. Or, si elle n'est pas à Lunéville le 1er juillet, qui est le -huitième mois, elle ne partira pas. Après tout, c'est peut-être ce qu'il -désire. - -Enfin, elle termine sa lettre par ce trait du Parthe: - -«Le vicomte n'a pas reçu de lettre; vous l'avez peut-être reçue pour -lui.» - -Cependant Saint-Lambert a souvent des besoins d'argent; il est cousu de -dettes et il a, à ses trousses, toute une meute de créanciers; quand il -est serré de trop près, il n'hésite pas à recourir à l'influence de son -amie; déjà, à plusieurs reprises, il a obtenu, par son intermédiaire, -cinquante louis du roi de Pologne; quand Stanislas fait la sourde -oreille, c'est à la propre bourse de Mme du Châtelet que le brillant -officier fait appel; dans ce cas il veut bien, pour un instant, faire -trêve à ses mauvais procédés et il redevient aimable et tendre. - -Justement, en ce moment, il est assez vivement pourchassé, et cette -détresse pécuniaire lui donne un accès de tendresse inusitée. La pauvre -Mme du Châtelet, qui n'est plus habituée à ces galants propos, exulte -littéralement: - - «18 mai. - -«Non, il n'est pas possible à mon coeur de vous exprimer combien il -vous adore, l'impatience extrême où je suis de me rejoindre à vous -pour ne vous quitter jamais... - -«Que votre lettre du 12 est tendre! Qu'elle m'a fait éprouver de -plaisir! Que j'en avais besoin! Il y avait huit jours que je n'avais -reçu de vous que des lettres de bouderies. - -«Ne me reprochez pas mon _Newton_; j'en suis assez punie. Je n'ai -jamais fait de plus grand sacrifice à la raison que de rester ici pour -le finir. C'est une besogne affreuse et pour laquelle il faut une tête -et une santé de fer. Je ne fais que cela, je vous jure, et je me -reproche bien le peu de temps que j'ai donné à la société depuis que -je suis ici. Quand je songe que je serais actuellement avec vous! - -«Je vous aime à la folie, je vous le dis trop, je vous le montre trop, -et vous en abusez... - -«Vous savez la manière dont le roi me traite et que la certitude de -mes couches à Lunéville ne dépendait plus que de vous. Votre lettre -d'aujourd'hui achève de me décider.» - - -Bien entendu, devant les marques d'attachement de son amant, Mme du -Châtelet efface de son coeur tout sentiment de jalousie: - -«Non, je n'ai plus de soupçons, je n'ai plus que de l'amour; il vous est -si aisé de me les ôter, ces soupçons, que vous êtes bien coupable de me -les laisser. C'est en m'écrivant des lettres tendres que vous les -détruirez.» - -Et comme on ne saurait trop faire pour un amant si passionné, non -seulement elle lui envoie les cinquante louis qu'il lui a demandés et -qu'elle a dû emprunter à M. de Paulmy; mais elle continue à remuer ciel -et terre pour lui faire obtenir le régiment de M. de Thianges, qui n'en -demande que deux cents louis; elle trouvera bien moyen de les lui -procurer s'il est nécessaire. - -Elle met de nouveau en mouvement tous ses amis, Mme de Boufflers, Mlle -de la Roche-sur-Yon. Elle songe même à faire intervenir le prince de -Craon, auquel le roi ne saurait rien refuser. - -Quant à M. de Beauvau, elle ne lui demande plus rien parce qu'elle en -sait l'inutilité: «Il faut être toujours bien avec lui, dit-elle assez -aigrement; jouir des grâces et de la facilité de son commerce, et n'en -rien attendre.» - -Mais il faut que Saint-Lambert agisse en personne, et la marquise est -devenue si confiante qu'elle lui mande elle-même: «Allez à Lunéville et -chauffez Mme de Boufflers pour ce régiment. Je vous assure que cela est -très vraisemblable, très possible, très faisable... Allez à Lunéville, -je l'exige; j'aime trop Mme de Boufflers pour la priver du plaisir de -vous voir.» - -Malheureusement Mme de Boufflers venait justement de quitter la Lorraine -pour aller voir sa famille en Toscane, et il n'y avait pas lieu de -recourir à ses bons offices, au moins pour le moment. - -Stanislas, attristé de sa solitude momentanée, écrivait à son ami -Voltaire: - - «Commercy, 1749. - - «Mme de Boufflers, mon cher Voltaire, en partant précipitamment - pour aller voir monsieur son père, m'a chargé de vous renvoyer - votre livre. Je sacrifie l'empressement que j'ai eu de le parcourir - à la nécessité que vous avez de le ravoir, espérant que vous me le - communiquerez quand vous pourrez. Vous savez comme je suis gourmand - de vos ouvrages. - - «Me voilà seul! Les agréments de Commercy ne remplacent pas le - plaisir d'être avec ses amis; aussi je me prépare à le quitter - bientôt. Je voudrais que Mme du Châtelet, que j'embrasse - tendrement, employât le temps de l'absence à faire ses couches, et - la retrouver sur pieds. - - «Je vous embrasse, mon cher Voltaire, de tout mon coeur. - - «STANISLAS, roi.» - -Le séjour de Mme de Boufflers en Toscane fut assez court. De là elle se -rendit à Paris où sa belle-mère l'appelait pour remplir ses devoirs à la -cour. Elle y arriva le 7 juin. Stanislas avait obtenu pour elle, on se -le rappelle, une place de dame surnuméraire auprès de Mesdames. Elle -n'avait pas encore été présentée en cette qualité et il était convenable -d'accomplir au plus tôt cette formalité. - -Mme du Châtelet est doublement ravie de revoir l'amie pour laquelle elle -a repris toute son ancienne tendresse, et qu'elle aime cent fois mieux -près d'elle qu'à Lunéville. A peine débarquée, Mme de Boufflers accourt. -La divine Émilie rend compte à Saint-Lambert de leur entrevue avec une -candeur et une naïveté vraiment touchantes: tous les soupçons se se sont -envolés; il n'y a plus de place dans son coeur que pour l'amour et -l'amitié. - -«Elle est venue chez moi à midi, nous ne nous sommes quittées qu'à huit -heures, et assurément le temps ne m'a pas duré. Nous avons toujours, en -vérité, presque toujours parlé de vous; elle a enchanté mon coeur, je -l'en aime mille fois davantage. Elle dit que vous m'aimez passionnément, -que vous le lui disiez sans cesse... Je lui ai dit à quel point je vous -adorais, que je m'en étais quelquefois repentie, que j'avais espéré vous -aimer faiblement, mais que ce n'était pas une âme comme la vôtre qu'on -pouvait aimer faiblement; que j'avais eu des torts, mais que mon amour -les avait bien réparés et qu'il me serait impossible d'en avoir à -présent quand je le voudrais; que je vous aimais passionnément; que je -craignais que vous ne m'aimassiez moins, que la moindre diminution dans -votre goût me rendrait malheureuse--enfin après le plaisir de vous voir, -il y a longtemps que je n'en ai eu de plus vif. - -«Je ne soupçonnerai jamais Mme de Boufflers. Je me suis reproché tout ce -que je vous ai écrit sur cela. Je ne veux point empoisonner mon amitié -pour elle. Si jamais elle m'ôtait votre coeur, vous seriez apparemment -de moitié. Je veux m'abandonner sur cela à votre amour et à son amitié, -et je sens que, quelque chose que vous me fassiez l'un et l'autre, je -vous aimerai toujours tous deux. Vous voyez déjà ma confiance dans la -manière dont je vous parle d'elle. J'ai un goût naturel si vif pour elle -que, pour peu qu'elle y mette du sien, je l'aimerai à la folie. Elle est -charmante pour moi depuis son retour.» - -Bien entendu il fut question entre les deux amies du fameux vicomte -d'Adhémar et de ses fredaines. Mme de Boufflers avoua très ingénument -qu'elle aimait encore le vicomte, bien qu'elle eût à se plaindre de lui; -mais elle avoua non moins ingénument que si elle le revoyait, elle ne -pourrait résister et que l'entrevue se terminerait par un -raccommodement. - -Comme Mme du Châtelet craint toujours de perdre l'amant qu'elle adore, -tout est pour elle sujet à inquiétude et à tourments; à peine rassurée -d'un côté, elle tremble de l'autre. Ne vient-elle pas d'apprendre que -Saint-Lambert a l'étrange prétention de convertir Mme de Bassompierre, -la propre soeur de la favorite? De quoi se mêle-t-il, en vérité? - -«Mais savez-vous que Mme de Boufflers m'a inquiétée sur la Bassompierre; -elle dit que vous ne la quittez pas et que vous voulez la convertir; -voilà assurément un beau projet, et quand elle le sera, qu'en -ferez-vous? Elle est fort digne, je vous assure, de rester comme elle -est; mais vous seriez bien indigne d'y penser. Je ne crois pas que votre -coeur pût jamais être de la partie. Mais aussi je compte trop sur votre -probité pour vouloir me tromper sur cela, et je vous jure que vous -aimant passionnément, sentant que je ne puis être heureuse qu'avec vous, -il me serait impossible d'empêcher qu'une infidélité ne détruisît -entièrement mon goût. - -«Ne croyez pas que Mme de Boufflers ait voulu faire une malice; elle ne -m'en a parlé qu'à cause du danger des sermons, mais j'ai été tout de -suite au fait. Je sais qu'elle a du goût pour vous et vous un peu pour -elle. C'est assez pour m'inquiéter.» - -Mme de Boufflers doit passer un mois à Versailles, à Marly et à Vauréal -chez la princesse de la Roche-sur-Yon. Saint-Lambert, qui est décidément -dans une phase d'amour, manifeste une grande inquiétude et craint que le -retour de Mme du Châtelet n'en soit retardé. «Ne vous troublez pas à ce -sujet, lui répond Mme du Châtelet, l'_insupportable_ marquis est là[140] -et par conséquent de toutes façons Mme de Boufflers et moi, nous -reviendrons chacune de notre côté.» - - [140] C'est de M. de Boufflers qu'il s'agit. - -Cette tendre préoccupation de son amant touche au dernier point la -divine Émilie qui ne trouve pas de termes assez vifs pour exprimer son -attendrissement: - - «Dimanche. - -«Non, la plus aimable créature qui respire, non, ne croyez pas que Mme -de Boufflers ni personne au monde puisse me retarder d'une seconde. Je -vous assure que je vous sacrifie ma santé; mais tout ce que je refuse, -tout ce que je ne fais pas, ne sont pas des sacrifices. Il faut, en -vérité, que je sois de fer; mais l'amour me donne bien du courage. - -«Je vous adore et je suis dévorée de l'impatience la plus vive. Je me -flatte toujours de partir... Il est important que je puisse finir mon -livre; mais voilà la dernière fois de ma vie que j'aurai quelque chose -à faire qui ne sera pas vous. - -«Je vous le répète, je ne connais qu'un bonheur: c'est de passer tous -les moments de ma vie avec vous quand vous m'aimez ou du moins quand -vous me le montrez. Vous enflammez mon coeur et je ne vois plus que vous -dans la nature. Votre coeur charmant, tel que vous me le montrez dans -vos deux lettres que je viens de recevoir à la fois, est pour moi la -pierre précieuse de l'Évangile. Je veux tout sacrifier pour en jouir, -pour le conserver; je m'arrange pour ne pas revenir ici que vous ne m'en -pressiez pour y venir avec moi; car si vous ne vous dégoûtez pas de moi -par la continuité de la jouissance et par l'inaltérabilité de mes -sentiments, vous n'auriez pas sur moi le crédit de me faire vous quitter -un moment. - -«Savez-vous que quand vous m'aimez comme vous m'aimez par cette poste, -quand vous faites goûter à mon coeur le seul bonheur digne d'être -désiré, j'en suis quelquefois affligée. Je dois accoucher dans trois -mois et j'aurais trop de regrets à la vie si........ - -«Je ne fais ici que des _x_, et malgré le retard de mon départ, il me -restera encore bien des choses à faire là-bas. - -«Je ne vois plus d'apparence du voyage de Mme de Boufflers. Elle me -traite délicieusement et je l'aime autant que je la crains, ce qui est -bien rare. - -«Adieu. Voilà comme on écrit quand on aime comme je fais. Adieu. Je -vous adore. Mon âme se détache pour vous aller trouver. Je crois que je -mourrai de joie quand je vous reverrai, si je vous retrouve tel que je -vous ai laissé.» - -Dans son impatience de la revoir, Saint-Lambert a même proposé à son -amie de venir à cheval au-devant d'elle. Touchée aux larmes d'un procédé -si délicat et d'un empressement si inattendu, Mme du Châtelet refuse -parce qu'elle redoute pour son ami la trop grande chaleur; mais elle lui -écrit: - -«Croyez que rien n'est perdu pour la sensibilité de mon coeur, mon cher -amant, bonheur de ma vie. - -«Si je voulais vous exprimer combien je vous aime, il faudrait que je -fisse des expressions qui pussent vous rendre les emportements de mon -âme, car elles ne sont pas encore trouvées.» - -Avant de revenir en Lorraine, Voltaire et Mme du Châtelet doivent faire -un court séjour à Cirey; M. du Châtelet, qui est décidément un mari -incomparable, offre à Saint-Lambert de venir avec lui au-devant de la -marquise jusqu'à Troyes, et de l'accompagner à Cirey. A cette nouvelle, -la marquise ne peut s'empêcher de s'écrier naïvement: «Mon Dieu, que M. -du Châtelet est aimable de vous avoir offert de vous amener!» - -Mais ce n'est pas tout de venir; il faudrait que le chevalier de -Listenay fût du voyage; on le prierait d'occuper Voltaire et le mari -pendant qu'elle-même et Saint-Lambert fileraient le parfait amour. Si le -chevalier ne peut venir, il faut avoir recours à l'obligeant Panpan -qui, lui, se chargera bien de cette mission de confiance! - -La divine Émilie apprend en même temps que son fils a l'intention de -venir également au-devant d'elle. Mais elle n'en veut à aucun prix! Il -est indispensable que Mme de Boufflers le retienne à Lunéville sous un -prétexte quelconque, comédie, service, ou tout autre. Mon Dieu, qu'en -feraient-ils à Cirey! Il ne pourrait que les gêner. - -Enfin, dernière recommandation, et non des moins pressantes, de -l'impatiente marquise: si la cour doit aller à Commercy, il faut que -Saint-Lambert prévienne bien vite le curé d'avoir à préparer, comme -d'habitude, le nid qui abrite leurs amours. - -Cependant la perspective d'un tête-à-tête avec M. du Châtelet ne paraît -pas sourire à Saint-Lambert. Si la marquise, par accident, était retenue -à Paris, que deviendrait-il, lui, seul avec le mari? Ce serait gai! - -La marquise riposte, indignée, qu'il n'a qu'à amener le chevalier ou -Panpan, comme elle le lui a déjà recommandé, et que du reste la chance -de la revoir dix ou douze jours plus tôt, peut bien lui faire risquer un -tête-à-tête ennuyeux. Comment peut-il hésiter! - -Enfin l'heure du départ sonne. Au moment de quitter Paris, la marquise -écrit une _dernière_ lettre: - - «_Avant de partir._ - -«Je n'ai point eu de lettre de vous aujourd'hui et mon coeur nage dans -la joie. Je ne fais pas un pas qui ne m'annonce mon départ. Je dis -adieu à tout le monde avec une joie délicieuse, même aux gens que je -croyais aimer le mieux. Il n'y a pas une de mes démarches ou de mes -actions qui ne tende à me rapprocher de vous... Je laisserai mon livre -imparfait, mais il faut que je me rejoigne à vous ou que je meure. Je -vous adore, je vous aime avec une passion et un emportement que je -crois que vous méritez et qui font mon bonheur.» - -La marquise sera le 25 à Troyes, le 26 à Bar-sur-Aube, le 27 à Cirey. -Elle espère bien retrouver son amant à Bar-sur-Aube: «Je crois que je -mourrai de joie en vous revoyant; il faudra cependant nous contraindre!» - - - - -CHAPITRE XXIV - -(1749) - - Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments de - Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M. - Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son - accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de - cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire. - - -Mme du Châtelet et Voltaire font un court séjour à Cirey du 27 au 30 -juin; puis ils vont rejoindre Stanislas et Mme de Boufflers à Commercy -et ils y séjournent jusqu'au 16 juillet. - -L'existence est toujours la même qu'auparavant, toujours aussi gaie, -aussi bruyante; les plaisirs dramatiques sont un peu délaissés, étant -donné l'état de Mme du Châtelet; mais on se rattrape sur la comète, plus -en vogue que jamais. Voltaire, qui ne peut se dispenser d'y jouer, y -perd tout ce qu'il veut et il enrage contre cette passion malencontreuse -de son hôte. - -Pour se consoler il écrit _Catilina_, _Electre_, et il fait de temps à -autre des lectures à ses amis. - -Saint-Lambert, de son côté, veut donner la mesure de ses talents; il -commence à écrire le fameux poème des _Saisons_, dont il parle depuis si -longtemps, et il vient de temps à autre soumettre à Voltaire, qui le -comble d'encouragements, le fruit de ses veilles. - -Un nouveau personnage, et non des moindres, figure dans la petite cour, -c'est le prince Charles-Édouard. Déjà son père, sous le règne du duc -Léopold, avait trouvé un asile en Lorraine. Stanislas n'avait pas voulu -se montrer moins libéral que son prédécesseur, et, nous l'avons vu, il -avait offert au fils, chassé de France, une généreuse hospitalité. Le -prince est arrivé à Lunéville dans les premiers mois de l'année 1749 et -il y réside «incognito», bien qu'étant de toutes les fêtes, jusqu'en -1751. La nuit il oubliait ses malheurs auprès de sa chère maîtresse, la -princesse de Talmont. - -Il n'y a pas d'incidents marquants à signaler pendant les mois de l'été -1749. Mme du Châtelet et ses amis vivent dans l'attente du grave -événement qui se prépare. Stanislas, Mme de Boufflers redoublent -d'attentions et d'amabilités pour la marquise. Voltaire, qui pourrait -bien montrer quelque rancune, est au contraire le plus attentif des -amis. Il a le coeur si bon, si généreux! Il a tout pardonné! -Saint-Lambert lui-même, soit pitié, soit remords, s'efforce de -manifester quelque tendresse à son amie. - -Mais ni les distractions dont on l'entoure, ni l'affection de l'homme -qu'elle aime, rien ne peut venir à bout de l'invincible mélancolie qui -peu à peu a envahi Mme du Châtelet. Elle qui est douée d'un esprit si -viril, d'une âme si énergique, est assaillie de sombres pressentiments -et elle ne peut s'en défendre. C'est en vain que ses amis cherchent à -lui montrer l'inanité de semblables inquiétudes, elle y revient sans -cesse, et cette triste pensée qui la poursuit devient bientôt pour elle -une idée fixe. Elle est si persuadée que sa fin est prochaine qu'elle -prend toutes ses dispositions en conséquence: elle fait son testament, -elle brûle beaucoup de lettres, place sous scellés celles qui lui -rappellent les heures les plus douces de sa vie et qu'elle n'a pas le -courage de détruire; enfin elle travaille avec passion au _Commentaire_ -qu'elle ne veut pas laisser inachevé. - -C'est dans ce déplorable état moral qu'elle passe les mois de juillet et -d'août, cherchant à oublier, à s'étourdir de toutes façons, mais sans -succès. Tous ses amis déplorent sa nervosité, mais la mettent sur le -compte de son état; personne ne se préoccupe, pas plus Mme de Boufflers -que Voltaire, que Saint-Lambert. Comment s'inquiéteraient-ils d'un -événement aussi naturel, aussi simple qu'un accouchement? - -Pendant l'été de 1749, les visites sont nombreuses à la cour. Le 11 -juin, arrive le maréchal de Saxe qui se rend à Dresde. Stanislas fait -grand accueil au fils de son heureux rival; il le comble de marques -d'estime et de considération. Quand le maréchal s'éloigne, il est si -satisfait qu'il promet de s'arrêter encore à son retour. Et, en effet, -le 10 août, il passe vingt-quatre heures à Commercy auprès du roi. - -En juillet, on voit arriver successivement le cardinal de La -Rochefoucauld et l'évêque de Carcassonne qui se rendent à Plombières; le -maréchal et la maréchale de Belle-Isle; enfin, le prince et la princesse -de Craon. - -L'un et l'autre commencent à sentir le poids des ans, et ils veulent -finir leurs jours dans leur chère Lorraine; le prince abandonne sa -vice-royauté de Toscane, toutes ses dignités, et, après un court séjour -à Vienne pour remercier l'Empereur, il arrive à Lunéville le 24 juillet -avec la princesse. - -Il se rend aussitôt à Commercy pour saluer le roi; puis il va -s'installer dans son magnifique château d'Haroué, qu'il compte bien ne -plus quitter. Ceux de ses enfants qui sont en Lorraine, le prince de -Beauvau, Mme de Boufflers et son mari, Mme de Bassompierre, quittent -immédiatement la cour et viennent passer quelque temps près de leurs -parents. - -Dès le 16 juillet, Mme du Châtelet, pour laquelle les déplacements -commencent à devenir difficiles, a quitté Commercy pour aller s'établir -à Lunéville; Voltaire et Saint-Lambert l'ont accompagnée. Quant à -Stanislas, il est resté à Commercy qu'il ne quittera pas avant le 12 -août. - -A la fin d'août une querelle ridicule éclate entre Voltaire et -l'intendant du roi, M. Alliot. Voltaire a toujours fait ses efforts pour -être en bons termes avec l'intendant; mais celui-ci, qui est du parti -dévot, s'est toujours maintenu dans une réserve hostile dont les -flatteries et les grâces du poète n'ont pu le faire sortir. Donc le -philosophe, qui est fort exigeant et qui est toujours disposé à croire -qu'on n'a pas pour lui les égards qui lui sont dus, trouve qu'on le -laisse manquer des objets les plus nécessaires à l'existence. Quand il -est indisposé, il se fait servir dans sa chambre et à son heure. -Quelquefois le service en souffre et Voltaire s'en plaint très vivement. -Ses réclamations verbales n'ayant pas produit l'effet qu'il en espérait, -le 29 août au matin, il perd patience et il écrit à M. Alliot: - - «Lunéville, 29 août 1749, à 9 heures du matin. - - «Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me faire - savoir si je puis compter sur les choses que vous m'avez promises, - et s'il n'y a point d'obstacles. Le mauvais état de ma santé ne me - permet ni de rester longtemps à la cour du roi, auprès de qui je - voudrais passer ma vie, ni d'avoir l'honneur de manger aux tables - auxquelles il faut se rendre à un moment précis, qui est souvent - pour moi le temps des plus violentes douleurs. Il fait froid - d'ailleurs les matins et les soirs pour les malades. - - «Il serait un peu extraordinaire que, malgré votre amitié, on - refusât ici les choses nécessaires à un homme qui a tout quitté - pour venir faire sa cour à Sa Majesté. - - «Je vous prie de me faire savoir s'il faut en parler au roi. - - «VOLTAIRE.» - -A neuf heures un quart, pas de réponse! - -Le philosophe, qui ne brille pas par la patience, reprend la plume: - - «29 août 1749, à 9 heures 1/4 du matin. - - «Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien donner des ordres en - vertu desquels je sois traité sur le pied d'un étranger; et ne me - mettez pas dans la nécessité de vous importuner tous les jours. - - «Je suis venu ici pour faire ma cour au roi.--Ni mon travail, ni ma - santé ne me permettent d'aller piquer des tables.--Le roi daigne - entrer dans mon état; je compte passer ici quelques mois. - - «Sa Majesté sait que le roi de Prusse m'a fait l'honneur de - m'écrire quatre lettres pour m'inviter à aller chez lui. - - «Je puis vous assurer qu'à Berlin je ne suis pas obligé à - importuner pour avoir du pain, du vin, de la chandelle. - Permettez-moi de vous dire qu'il est de la dignité du roi et de - l'honneur de votre administration de ne pas refuser ces petites - attentions à un officier de la cour du roi de France, qui a - l'honneur de venir rendre ses respects au roi de Pologne. - - «VOLTAIRE.» - -A neuf heures trois quarts, pas de réponse! - -C'en est trop! Comment Voltaire peut-il laisser humilier ainsi en sa -personne un valet de chambre du roi de France! Il reprend la plume et -s'adresse au roi de Pologne lui-même: - - «29 août 1749, à 9 heures 3/4 du matin. - - «SIRE, - - «Il faut s'adresser à Dieu quand on est en Paradis. Votre Majesté - m'a permis de venir lui faire ma cour jusqu'à la fin de l'automne, - temps auquel je ne puis me dispenser de prendre congé de Votre - Majesté. Elle sait que je suis très malade et que des travaux - continuels me retiennent dans mon appartement autant que mes - souffrances; je suis forcé de supplier Votre Majesté qu'elle - ordonne qu'on daigne avoir pour moi les bontés nécessaires et - convenables à la dignité de sa maison, dont elle honore les - étrangers qui viennent à sa cour. Les rois sont, depuis Alexandre, - en possession de nourrir les gens de lettres, et quand Virgile - était chez Auguste, Alliotus, conseiller aulique d'Auguste, faisait - donner à Virgile du pain, du vin et de la chandelle. Je suis - malade, aujourd'hui, et je n'ai ni pain, ni vin pour dîner. - - «J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, sire, de Votre - Majesté le très humble, etc.» - - «VOLTAIRE.» - -Le roi, que ces querelles ennuient à périr, qui ne veut pas se brouiller -avec Voltaire, mais encore moins peut-être avoir des difficultés avec un -homme aussi précieux que le conseiller aulique, se borne à remettre à -Alliot la lettre du philosophe en le chargeant d'y répondre. - -Alliot s'en acquitte avec une insolence qui dut mettre Voltaire hors de -lui: - - «Août 1749. - - «Vous avez à dîner chez vous, monsieur; vous y avez potage, pain, - vin et viandes; je vous fais donner bois et bougies; et vous vous - plaignez à M. le duc, au roi même, aussi injustement. Sa Majesté - m'a remis votre lettre sans m'en rien dire; et je n'ai pas voulu - pour vous-même lui dire que vous aviez le plus grand tort du monde - de vous plaindre. Il est des règles ici qu'il faut suivre: aussi - vous aurez agréable de vous soumettre; je ne m'en dépars point; - c'est que rien ne se donne à la cave par extraordinaire sans un - billet de moi. Chaque jour, le détail est grand et pénible; il est - pour moi. Que vous importe, pourvu que vous ayez ce que vous - demandez? - - «Vous n'avez manqué de rien, je le dis à vous-même; et vous dites - que vous avez manqué de tout! - - «Vous êtes le premier qui se soit plaint de la façon dont on reçoit - les étrangers, puisque vous voulez l'être. Je vous ai fait donner - ce que vous avez demandé; et vous avez, encore une fois, tort de - vous plaindre. - - «Vous citez la cour de France pour modèle! Elle a ses règles et - nous avons les nôtres; mais la nôtre est absolument inutile à la - cour de France. Vous le savez mieux que moi. - - «Je suis très fâché pour vous-même de vos démarches, et j'espère - que vous sentirez combien elles sont déplacées puisque j'espère que - vous vous trouverez très bien de la façon avec laquelle vous avez - été traité jusqu'à présent, et à laquelle il n'y a rien à ajouter. - - «Je vous nie qu'_Alliotus_, conseiller aulique, fit donner du pain, - du vin, de la chandelle à Virgile. - - «Je le fais à M. de Voltaire parce que c'est un pauvre homme et que - Virgile était puissant et avait chez lui une table fine et - excellente, où il traitait ses amis et y était à son aise avec eux. - Ainsi nulle comparaison des temps; Virgile d'ailleurs travaillait - pour son plaisir et pour la gloire de son siècle, au lieu que M. de - Voltaire le fait par nécessité et pour ses besoins; ainsi on - accorde à l'un par bienséance ce que l'on n'aurait osé offrir à - l'autre, crainte d'être refusé. - - «ALLIOT.» - -Comment se termina l'incident? Nous l'ignorons. Il est probable que -Voltaire finit par se calmer. Il avait trop de raisons pour ne pas -pousser les choses à bout et s'acculer à une rupture qui aurait été -désastreuse pour Mme du Châtelet. - -Depuis le retour de la marquise, Saint-Lambert, nous l'avons dit, se -montrait des plus aimables; la pauvre femme avait éprouvé de cette -tendresse inusitée une grande douceur et une véritable recrudescence -d'amour: - -«Mon Dieu, que tout ce qui était chez moi, quand vous êtes parti, -m'impatientait! Que mon coeur avait de choses à vous dire! Vous m'avez -traitée bien cruellement! Vous ne m'avez pas regardée une seule fois! Je -sais bien que je dois encore vous en remercier; que c'est décence, -discrétion, mais je n'en ai pas moins senti la privation. - -«Je suis accoutumée à lire à tous les instants de ma vie dans vos yeux -charmants que vous êtes occupé de moi, que vous m'aimez; je les cherche -partout et assurément je ne trouve rien qui leur ressemble... - -«Je viens de voir ma petite maison[141]. Le bleu en est charmant à -présent. On l'a éclairci; je crois qu'on pourra y habiter à la fin de la -semaine prochaine. - - [141] _Jolivet_, que Stanislas avait gracieusement mis à la - disposition de la marquise pour y passer les heures les plus - chaudes de la journée. - -«J'ai été et je suis revenue à pied. J'ai fait avec une espèce de -délices le même chemin que nous avions fait ensemble... - -«Songez que si vous montez la garde demain, je puis vous revoir lundi en -revenant d'Haroué. Songez qu'un jour est tout pour moi et je n'ai pas -besoin, pour le sentir, de mes craintes ridicules, car je les condamne; -mais un jour passé avec vous vaut mieux qu'une éternité sans vous. Je -vous aime avec démence, je le sens chaque jour davantage. C'est un si -grand plaisir pour moi de passer avec vous tous mes moments que je ne -puis perdre un si grand bonheur sans désespoir... - -«Il y a l'infini entre la manière dont je vous idôlâtre et celle dont je -vous aimais quand je suis partie pour Paris. Il me serait bien -impossible à présent de m'imposer une telle privation... A présent que -je vous connais davantage, je sens que je ne puis jamais vous aimer -assez. Si vous ne m'aimez pas moins, si mes torts--car je ne me -pardonnerai jamais d'avoir perdu cinq mois loin de vous--n'ont pas -affaibli cet amour charmant que je n'aurais pas osé espérer, qui fait le -bonheur de ma vie, et sans lequel je ne pourrais vivre, je suis bien -sûre qu'il n'existe personne aussi heureuse que moi; mais je vous avoue -que je le crains. Je vous avoue que, depuis mon retour, je n'ai pas -cessé de le craindre. Il me semble que, l'année passée, vous ne m'auriez -pas quittée, même pour trois jours, si gaiement, si indifféremment, sans -m'avoir dit, du moins des yeux, que vous partiez avec chagrin. - -«Rassurez-moi, mon coeur en a besoin. La moindre diminution dans vos -sentiments me déchirerait de remords; je croirais toujours que ça a été -ma faute; que, sans Paris, vous auriez toujours été le même. Cette idée -me tourmente; ôtez-la-moi, si vous m'aimez. Songez que mon amour, que -les chagrins que vous m'avez faits en voulant me quitter, m'ont assez -punie; que je vous aime avec une ardeur bien faite pour vous rendre -heureux, si vous pouvez m'aimer encore comme vous m'avez aimé. Ce n'est -qu'en vous comparant à vous-même que je puis me plaindre; non, je ne le -puis pas, vous m'avez trop montré d'amour ces deux derniers jours-ci. -Non, votre coeur charmant est trop juste et trop tendre pour ne pas -répondre au mien qui vous idolâtre. Je n'ai rien trouvé de mieux à vous -accorder que la cassette où vous renfermerez mes lettres. Rapportez-les, -je vous le demande à genoux, bonheur de ma vie!» - -Saint-Lambert, en effet, ne peut se dispenser d'aller rendre ses devoirs -au prince et à la princesse de Craon qui viennent de s'établir à Haroué -et il s'absente pour trois jours. Cette séparation plonge Mme du -Châtelet dans le désespoir; elle écrit le 30 août: - -«Ne me laissez pas dans l'incertitude; je suis d'une affliction et d'un -découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments. - -«Le prince va être bien heureux de vous posséder; il n'en connaîtra pas -le prix si bien que moi. Dites-lui bien que vous n'irez plus à Haroué -avant mes couches; je ne le souffrirai pas. - -«Si vous ne rassurez pas mon coeur, si vous ne m'écrivez pas tendrement, -je serai bien à plaindre. Je ne me ferai soigner qu'à votre retour. -J'espérais travailler pendant votre absence, je ne l'ai pas encore pu. - -«J'ai un mal de reins insupportable et un découragement dans l'esprit et -dans toute ma personne dont mon coeur seul est préservé... - -«Je finis, parce que je ne puis plus écrire.» - -Le jour même, la marquise pouvait encore aller à pied jusqu'à _Jolivet_, -pour surveiller les ouvriers et les travaux d'installation. - -Le 31 août, elle écrivait encore: - - «Samedi, au soir. - -«Vous me connaissez bien peu, vous rendez bien peu justice aux -empressements de mon coeur si vous croyez que je puisse être deux -jours sans avoir de vos lettres, lorsqu'il m'est possible de faire -autrement... - -«Quand je suis avec vous, je supporte mon état avec patience, je ne -m'en aperçois souvent pas; mais, quand je vous ai perdu, je ne vois -plus rien qu'en noir. - -«J'ai encore été aujourd'hui à ma petite maison, à pied, et mon ventre -est si terriblement tombé, j'ai si mal aux reins, je suis si triste ce -soir, que je ne serais point étonnée d'accoucher cette nuit; mais j'en -serais bien désolée, quoique je sache que cela vous ferait plaisir. - -J'en supporterai mes douleurs plus patiemment quand je vous saurai -dans le même lieu que moi... Je suis d'une affliction et d'un -découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments. Je -ne désire que vous revoir encore. Il y a bien loin d'ici à mardi.» - -Dans la nuit du 3 au 4 septembre, Mme du Châtelet était à son bureau, -travaillant à son ouvrage sur Newton, lorsque, tout à coup, elle se -sentit indisposée. A peine eut-elle le temps d'appeler, et une fille -était née. L'enfant fut déposé sur un gros livre de géométrie pendant -qu'on couchait la mère. - -Mme de Boufflers, M. du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, Stanislas -lui-même, tous accoururent auprès de la divine Émilie pour la féliciter -et se réjouir avec elle. L'enfant fut portée à la paroisse pour être -baptisée; puis envoyée immédiatement en nourrice, comme il était d'usage -constant à cette époque. - -Voltaire n'est pas seulement heureux de cet événement, il est dans le -ravissement, il exulte; on croirait, en vérité, qu'il y a -personnellement une part quelconque, ou du moins qu'il tient à le faire -croire. Vite il prend la plume pour annoncer la bonne nouvelle à tous -ses amis, et il le fait dans des termes qui montrent toute son -allégresse: - -Il écrit à d'Argental: «Mme du Châtelet, cette nuit en griffonnant son -Newton, s'est senti un petit besoin; elle a appelé une femme de chambre -qui n'a eu que le temps de tendre son tablier, et de recevoir une petite -fille qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers, -s'est remise au lit, et tout cela dort comme un liron à l'heure que je -vous parle...» - -Il n'écrit pas moins gaiement à Voisenon, qu'il appelle «l'abbé -Greluchon». Il lui raconte qu'il s'est mis à faire un enfant tout seul, -qu'il a accouché de Catilina en huit jours, et qu'il est cent fois plus -fatigué que Mme du Châtelet: - -«C'est une plaisanterie de la nature qui a voulu que je fisse en une -semaine ce que Crébillon avait été trente ans à faire. Je suis -émerveillé des couches de Mme du Châtelet, et épouvanté des miennes.» - -Tout allait le mieux du monde et l'on s'attendait si peu à un incident -fâcheux que le 7 le roi partit pour la Malgrange. Mme du Châtelet riait -elle-même de ses inquiétudes, lorsque pendant la fièvre de lait elle -demanda un verre d'orgeat à la glace. On eut le tort de lui obéir et, -quelques heures après, elle était à la mort. Le médecin du roi, M. -Raynault, accourut et prit des mesures énergiques; malgré tout, le -lendemain, la malade eut des suffocations et des étouffements et son -état s'aggrava encore. Mme de Boufflers, effrayée, envoya chercher, à -Nancy, le célèbre Bagard et aussi M. Salmon. Ils tentèrent de nouveaux -remèdes qui amenèrent une détente, puis une amélioration sensible. L'on -commença à se rassurer, et les amis qui ne quittaient plus le chevet de -la malade se retirèrent pour lui permettre de reposer. Il ne resta -auprès d'elle que Saint-Lambert et Mlle du Thil, ancienne amie très -intime de Mme du Châtelet, qu'elle avait fait venir pour ses couches. - -Tout à coup la malade eut une syncope. Saint-Lambert, Mlle du Thil -s'efforcèrent de la ranimer; ils n'y purent parvenir. Épouvantés, ils -appelèrent au secours. - -On se précipita chez Mme de Boufflers, où toute la société s'était -retirée; la marquise, Voltaire, M. du Châtelet qui devisaient gaiement, -accoururent affolés; ils joignirent leurs efforts à ceux de -Saint-Lambert, mais tous perdaient la tête et ils étaient si troublés -qu'aucun d'eux ne songea à faire venir ni médecin, ni curé, ni jésuite, -ni sacrements. Du reste, tous les secours humains étaient inutiles, Mme -du Châtelet avait succombé. - -La stupeur était générale. Mme de Boufflers, au désespoir d'avoir perdu -une amie si chère, pleurait abondamment. M. du Châtelet, Voltaire et -Saint-Lambert contemplaient, la douleur peinte sur le visage, celle qui -ne pouvait plus les voir. On entraîna M. du Châtelet. Voltaire résista -longtemps à toutes les supplications; enfin, il s'arracha à ce pénible -spectacle et sortit inconscient, au comble de la douleur. Il descendit -péniblement les quelques marches du perron qui mettait l'appartement en -communication avec la rue; mais accablé par le chagrin, il ne put -continuer et il alla s'effondrer sur la dernière marche, auprès de la -guérite de la sentinelle. Là, sans même essayer de se relever, il se -frappait la tête contre la pierre en sanglotant. C'est en vain que son -laquais le suppliait de se relever, de rentrer chez lui; il ne voulait -rien entendre. - -A son tour, Saint-Lambert paraît sur le perron; il aperçoit Voltaire et -court lui porter secours. Le philosophe le reconnaît et lui dit, la voix -pleine de sanglots: «C'est vous qui me l'avez tuée!» Puis, tout à coup, -saisi de rage, il se précipite sur lui avec une fureur sauvage, et le -saisissant à la gorge: «Eh! mon Dieu, monsieur, de quoi vous -avisiez-vous de lui faire un enfant!» - -Comme souvent les incidents comiques se mêlent aux scènes les plus -tragiques, Voltaire, rentré dans ses appartements, s'abandonnait à la -plus amère douleur lorsque tout à coup, il se rappelle que Mme du -Châtelet porte au doigt une bague en cornaline entourée de petits -diamants et dont le chaton recouvre son portrait. Que penserait M. du -Châtelet si ce témoignage compromettant tombait entre ses mains! - -En vérité, le scrupule était honorable, mais tardif. Le philosophe -oubliait qu'il vivait depuis quinze ans avec la divine Émilie, et que si -le mari était susceptible de faire des réflexions, il les avait faites -depuis longtemps. Quoi qu'il en soit, Voltaire, sans perdre de temps, -charge Longchamp de courir auprès de la première femme de chambre et de -lui demander de retirer la précieuse bague. Ces soins étaient inutiles; -voici ce qui s'était passé: - -A peine la marquise expirée et le premier affolement un peu calmé, Mme -de Boufflers avait pris Longchamp à part et lui avait dit d'enlever -immédiatement du doigt de la morte la bague de cornaline et de la garder -jusqu'à nouvel ordre. Le lendemain, Mme de Boufflers avait fait appeler -Longchamp, qui lui avait remis la bague; Saint-Lambert était présent. La -marquise souleva le chaton qui était à secret et, avec une épingle, -enleva le portrait de Saint-Lambert qu'elle lui rendit. Puis elle -chargea Longchamp de restituer la bague à M. du Châtelet. - -Soit naïveté, soit désir de calmer le chagrin de son maître, Longchamp -avoua au philosophe toute la vérité. - -En apprenant qu'on avait trouvé l'image de Saint-Lambert là même où -devait être son propre portrait, Voltaire s'écria avec philosophie: - -«Ah! voilà bien les femmes! J'en avais ôté Richelieu. Saint-Lambert m'en -a expulsé! Un clou chasse l'autre! Ainsi vont les choses de ce monde.» - -Et il n'en pleura que davantage. - -La mort si imprévue de Mme du Châtelet jeta la consternation dans la -cour de Lunéville, et en plongea tous les hôtes dans une morne -tristesse. Le roi aimait beaucoup cette aimable femme si gaie, si pleine -d'entrain: sa perte lui fut douloureuse. Mme de Boufflers pleurait une -amie de longue date dont elle avait pu maintes fois, malgré quelques -dissentiments passagers, éprouver la fidélité et l'attachement. -Voltaire était anéanti par ce coup funeste; Saint-Lambert lui-même -ressentait une véritable douleur, qui n'était pas exempte de remords. - -Stanislas voulut que les plus grands honneurs fussent rendus à la -dépouille mortelle de celle qui depuis deux ans avait si bien su -contribuer à l'agrément de sa vie; toute la cour assista à ses -funérailles. Le 11 septembre elle fut inhumée à Saint-Remy[142], la -nouvelle église paroissiale de Lunéville; une grande dalle de marbre -noir sans nom ni date indiquait seulement l'endroit où elle -reposait[143]. - - [142] Actuellement église Saint-Jacques. - - [143] En 1793, la tombe de Mme du Châtelet fut profanée; on - souleva le marbre, on enleva le cercueil de plomb et l'on rejeta - pêle-mêle les ossements avec les décombres. En 1858, les - ossements retrouvés ont été réunis et placés au même endroit dans - une caisse de bois. - -Un accident assez singulier arriva pendant les obsèques. Pour sortir du -palais, le cortège funèbre devait traverser la pièce du château où la -«troupe de qualité» avait si souvent et tout récemment encore donné des -représentations; à ce moment même et par une étrange fatalité, le -brancard sur lequel la bière était placée se brisa et le corps fut -précipité à terre, à la grande terreur des assistants. Le Père de Menoux -ne manqua pas de souligner cette singulière coïncidence et de faire -remarquer que l'accident s'était produit à l'endroit même où Mme du -Châtelet avait si souvent représenté ces spectacles que l'Église -condamne. - -Voltaire ne se contenta pas de pleurer la fidèle compagne de sa vie; il -crut devoir prendre tous ses correspondants comme confidents de sa -douleur. «Je n'ai point perdu une maîtresse, écrit-il à d'Argental; j'ai -perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite, une -amie de vingt ans que j'avais vue naître! Le père le plus tendre n'aime -pas autrement sa fille unique!» - -«C'est à la sensibilité de votre coeur que j'ai recours dans le -désespoir où je suis», écrit-il à Mme du Deffant. - -Les plaisanteries qui lui ont échappé au moment de l'accouchement de son -amie deviennent pour lui de véritables remords: - -«Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce -serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite empoisonne le -reste de ma misérable vie.» - -Enfin le poète compose ce quatrain qu'il veut placer sous un portrait de -sa divine amie: - - L'univers a perdu la sublime Émilie. - Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité. - Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie, - N'avaient gardé pour eux que l'immortalité. - -Si la mort de Mme du Châtelet fut douloureusement ressentie par ses -amis, il faut avouer qu'elle excita en général peu de regrets et devint -même le sujet d'innombrables plaisanteries. - -Collé écrit ces lignes cruelles: - -«Il faut espérer que c'est le dernier air que Mme du Châtelet se -donnera: mourir en couches à son âge, c'est vouloir se singulariser; -c'est prétendre ne rien faire comme les autres.» - -Cette mort si brutale n'inspire à Frédéric que cette épitaphe moqueuse: - - Ci-gît qui perdit la vie - Dans le double accouchement - D'un traité de philosophie - Et d'un malheureux enfant. - On ne sait précisément - Lequel des deux l'a ravie. - Sur ce funeste événement - Quelle opinion doit-on suivre? - Saint-Lambert s'en prend au livre! - Voltaire dit que c'est l'enfant. - -Le désespoir de Voltaire était touchant; il restait sourd à toutes les -consolations. C'est en vain que Stanislas allait passer de longues -heures avec lui; c'est en vain que Mme de Boufflers s'efforçait de -l'arracher à sa douleur, rien ne pouvait l'en distraire. Il avait -toujours compté passer sa vie avec cette amie rare; jamais l'idée d'une -séparation ne lui était venue! Que faire? Que devenir? Où aller? Les -projets les plus étranges lui venaient à l'esprit. Tantôt il voulait se -retirer à l'abbaye de Senones auprès de dom Calmet, et y passer le -reste de ses jours; tantôt il voulait se retirer en Angleterre. - -Enfin le roi et Mme de Boufflers, toujours pleins de bonté, l'emmenèrent -à la Malgrange pour l'arracher à ses tristes souvenirs et lui rendre un -peu de calme et de repos. - -Là, tous deux l'entourèrent d'affection et de soins et ils firent tous -leurs efforts pour le décider à rester près d'eux. Stanislas ne pouvait -se faire à l'idée de perdre ce Voltaire qui, depuis deux ans, faisait la -gloire, l'ornement et la joie de sa petite cour. Mais les instances -pressantes du roi, les prières de Mme de Boufflers, tout fut inutile, -malgré la certitude d'une existence paisible et heureuse, le philosophe -ne put se résigner à vivre dans ces lieux où il venait de tant souffrir, -où s'était éteinte celle qui avait été la compagne de sa vie et où tout -la lui rappelait. - -Après bien des hésitations, il se décida à regagner Paris et à reprendre -sa vie errante. Auparavant, il voulut encore revoir une fois ce cher -Cirey où il avait passé de si douces années; puis, il y avait des -affaires d'intérêt à régler, sa bibliothèque à empaqueter, des meubles à -emporter; bref, un véritable déménagement à opérer. - -Il partit donc avec M. du Châtelet[144]. - - [144] La fille de Mme du Châtelet mourut en nourrice au bout de - peu de jours.--Pendant le séjour de Voltaire à Cirey, M. du - Châtelet eut un jour la fantaisie d'ouvrir une cassette sur - laquelle la marquise avait écrit: _Je prie M. du Châtelet de - brûler tous ces papiers sans y regarder; ils ne peuvent lui être - d'aucune utilité._ Longchamp lui conseillait sagement de se - conformer à cette prescription; mais la curiosité l'emporta et il - lut quelques lettres qui n'eurent pas lieu de le satisfaire. Il - finit alors par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire par tout - jeter au feu. - -Les adieux avec Stanislas furent touchants; tous deux, très émus, se -promirent un revoir prochain. Voltaire assura qu'il reviendrait, que son -absence ne serait que de courte durée; mais au fond tous deux sentaient -bien que la séparation était définitive. - -Le philosophe ne fut pas seul à quitter la cour; Saint-Lambert suivit -bientôt son exemple, mais pour des motifs différents. Il trouvait que -Lunéville était un bien petit théâtre pour un poète de son envergure, et -il profita de la célébrité que lui donnaient ses aventures avec la -divine Émilie pour affronter la scène parisienne, la seule qu'il jugeât -digne de ses mérites. - -Ainsi se trouva brisée par la mort de Mme du Châtelet cette intimité -charmante qui faisait le bonheur du roi Stanislas; ainsi se trouvèrent -dispersés ces personnages qui avaient contribué à donner à la petite -cour tant de célébrité et de renom. - -Heureusement pour le roi de Pologne, Mme de Boufflers ne l'abandonna -pas; elle demeura fidèlement auprès de lui jusqu'à sa mort. - -Nous verrons dans un prochain volume ce qu'il advint de la cour de -Lorraine pendant les dernières années du roi Stanislas et aussi quel -fut le sort de Mme de Boufflers. La charmante femme eut l'art de rester -ce qu'elle avait toujours été, aimable et séduisante, et, en dépit de -l'âge qui avançait, elle continua à inspirer des passions tout aussi -vives et violentes que dans ses jeunes années. - - - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -CHAPITRE PREMIER - -LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729 - - Entrée de Léopold à Lunéville.--Joie des habitants.--État de la - Lorraine en 1698.--Mariage de Léopold.--Guerre de la succession - d'Espagne.--La cour de Lunéville.--M. et Mme de - Beauvau-Craon.--Passion de Léopold pour Mme de - Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jésuites à - la cour de Lorraine.--Passion coûteuse de Léopold pour le jeu - et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son - fils François lui succède 1 - -CHAPITRE II - -(1729-1737) - - Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur établissement.--Les - chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son - enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de - Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nommé - duc de Lorraine.--Sa cour à Meudon.--La duchesse régente de - Lorraine quitte Lunéville.--Désespoir de ses sujets 30 - -CHAPITRE III - -(1737-1740) - - Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant - de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de - la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve - de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis - polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau - sexe.--Scandales de la cour de Lunéville 48 - -CHAPITRE IV - -(1735-1740) - - Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau, - Saint-Lambert, Desmarets 73 - -CHAPITRE V - - Liaison de Voltaire avec Mme du Châtelet 90 - -CHAPITRE VI - -(1739) - - Séjour de Mme de Graffigny à Cirey 103 - -CHAPITRE VII - - Départ de Mme de Boufflers pour Paris.--Son séjour dans la - capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et - l'Empire.--La Lorraine est menacée.--Fuite de - Stanislas.--Énergie de M. de la Galaizière.--Louis XV accourt - au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade à - Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville 123 - -CHAPITRE VIII - -(1745 à 1747) - - Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de - Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux 145 - -CHAPITRE IX - - La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes 161 - -CHAPITRE X - - Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa société - intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le - chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abbé - Porquet 179 - -CHAPITRE XI - - Bonté du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son - goût pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe - de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du - roi.--Le vin de Tokay.--Bébé 202 - -CHAPITRE XII - - État des moeurs au dix-huitième siècle 222 - -CHAPITRE XIII - -(1739 à 1748) - - Voltaire et Mme du Châtelet 255 - -CHAPITRE XIV - -(1748) - - Séjour à Lunéville (février, mars, avril) 272 - -CHAPITRE XV - - Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de - Saint-Lambert avec Mme du Châtelet 283 - -CHAPITRE XVI - -(1748) - - Séjour à Cirey et à Paris (mai et juin) 307 - -CHAPITRE XVII - -(1748) - - Séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Commercy, du 29 juin - au 10 août; à Lunéville, du 11 au 26 août 327 - -CHAPITRE XVIII - - Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du - 26 août au 10 septembre 1748 338 - -CHAPITRE XIX - -(1748) - - Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26 - août au 10 septembre 1748 352 - -CHAPITRE XX - -(1748) - - Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6 - octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est - interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à - Commercy, du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à - Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet - est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend - Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du - philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation - générale.--_Les Deux Amis_ 367 - -CHAPITRE XXI - - Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les - dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du - théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet 385 - -CHAPITRE XXII - -(1749) - - Séjour de Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à - Paris, de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28 - avril 1749 401 - -CHAPITRE XXIII - - Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749 427 - -CHAPITRE XXIV - -(1749) - - Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments - de Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M. - Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son - accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de - cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire 445 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle, by -Gaston Maugras - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LUNEVILLE *** - -***** This file should be named 42986-8.txt or 42986-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/9/8/42986/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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