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-Project Gutenberg's La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle, by Gaston Maugras
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle
- Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau,
- Saint-Lambert, etc.
-
-Author: Gaston Maugras
-
-Release Date: June 19, 2013 [EBook #42986]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LUNEVILLE ***
-
-
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
-marqués =ainsi=.
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-
-
-
- LA
- COUR DE LUNÉVILLE
- AU XVIIIe SIÈCLE
-
-
-
-
-L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
-et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
-Suède et la Norvège.
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
- =Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime, leurs amis
- et leur temps._ 7e édition. Un volume in-8º avec des gravures
- hors-texte et un portrait en héliogravure 7 fr. 50
-
- =La Disgrâce du Duc et de la Duchesse de Choiseul.= _La vie à
- Chanteloup, le retour à Paris, la mort._ 5e édition. Un volume
- in-8º avec gravures et portrait 7 fr. 50
-
- =Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV.= 10e édition. Un
- vol. in-8º avec un portrait 7 fr. 50
-
- (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
-
- =Le Duc de Lauzun et la Cour de Marie-Antoinette.= 7e édition. Un
- vol. in-8º 7 fr. 50
-
- (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
-
- =Les Demoiselles de Verrières.= Nouvelle édition. Un vol. in-16
- avec 2 portraits 3 fr. 50
-
- =L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et le Duc de
- Chartres._ 2e édition. In-8º avec portrait 1 fr. 50
-
- =Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =Trois mois à la cour de Frédéric.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =Les Comédiens hors la loi.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =La Duchesse de Choiseul.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =Journal d'un étudiant pendant la Révolution.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =L'Abbé F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec Lucien
- Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 2 vol.
-
- =La Jeunesse de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec Lucien
- Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
-
- =Les Dernières Années de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec
- Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
-
- =La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.= (En
- collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol.
-
-
-_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_
-
-=La Marquise de Boufflers et ses amis.=
-
-
-PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--7892.
-
-
- [Illustration: _Marie Françoise Catherine de Beauvau_
- _Marquise de Boufflers--1711-1786_]
-
- [Illustration: _Anne Marguerite de Ligniville_
- _Princesse de Beauvau-Craon--1686-1772_
-
- Miniatures appartenant à M. le Duc de Mouchy
- Heliogr. Chauvet Plon Nourrit & Cie. Edit. Imp. Maire]
-
-
-
-
- LA
-
- COUR DE LUNÉVILLE
-
- AU XVIIIe SIÈCLE
-
- LES MARQUISES DE BOUFFLERS ET DU CHATELET
-
- VOLTAIRE, DEVAU, SAINT-LAMBERT, ETC.
-
- PAR
-
- GASTON MAUGRAS
-
- _Avec une héliogravure_
-
- Treizième Édition
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE PLON
-
- PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
-
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- 1906
-
-
-
-
-Il y a quelques années, le comte de Ludres, ce remarquable érudit, cet
-esprit charmant, dont tous les lettrés déplorent la perte, nous
-signalait l'intérêt qu'il y aurait à écrire une histoire intime de la
-cour de Lorraine pendant le règne du roi Stanislas.
-
-C'est cet ouvrage que nous mettons aujourd'hui sous les yeux du public.
-
-Nous avons décrit de notre mieux les moeurs de cette petite cour simple
-et bon enfant, en même temps si gaie et si galante; mais au dernier
-moment il nous vient un scrupule: certaines de nos lectrices ne
-vont-elles pas s'alarmer de quelques récits un peu vifs, de quelques
-passages un peu scabreux? Nous les prions instamment de vouloir bien se
-rappeler que nous sommes en plein dix-huitième siècle, et que les
-incartades morales qui aujourd'hui blessent nos moeurs plus réservées
-n'avaient rien qui fût de nature à effaroucher nos ancêtres. Autres
-temps, autres moeurs.
-
-Du reste, si nous sommes resté fidèle à notre principe de dépeindre en
-toute sincérité la société dont nous nous occupions sans plus en
-dissimuler les vilains côtés que les beaux, nous nous sommes efforcé de
-traiter les sujets délicats dans une langue prudente et chaste, et nous
-espérons bien ne choquer personne.
-
- * * * * *
-
-Les délicieuses miniatures qui sont en tête de ce volume appartiennent à
-M. le duc de Mouchy qui, avec une bonne grâce dont nous ne saurions lui
-témoigner trop de gratitude, a bien voulu nous autoriser à les
-reproduire.
-
-En dehors des innombrables documents publiés au dix-huitième et au
-dix-neuvième siècle sur la cour de Lorraine, nous avons eu à notre
-disposition de très nombreuses pièces inédites. D'abord une volumineuse
-correspondance de Mme de Boufflers, qui fait partie de notre collection
-d'autographes; puis les riches documents de la bibliothèque de Nancy,
-des Archives nationales, des archives du ministère des affaires
-étrangères et de plusieurs collections particulières. Enfin Mme
-Morrisson a bien voulu nous communiquer toute la correspondance de Mme
-du Châtelet et de Saint-Lambert, et nous la prions d'accepter nos plus
-vifs remerciements.
-
-Mme la comtesse de Beaulaincourt, MM. le prince de Beauvau, le comte de
-Croze-Lemercier, le comte de Ludres, de Conigliano, nous ont
-gracieusement ouvert leurs archives. Nous leurs offrons l'expression de
-nos sentiments très reconnaissants.
-
-Il nous reste encore un devoir non moins agréable à remplir, c'est de
-remercier bien sincèrement M. Le Brethon, de la Bibliothèque nationale;
-M. Legrand, des Archives nationales; M. Favier, conservateur de la
-bibliothèque de Nancy, qui, avec une inépuisable obligeance, nous ont
-guidé dans nos recherches et ne nous ont pas ménagé leurs précieux
-conseils.
-
- Les principales sources auxquelles nous avons eu recours, en dehors
- des différents dépôts publics et de nombreuses archives
- particulières, sont[1]:
-
- _Histoire de la réunion de la Lorraine à la France_, par le comte
- D'HAUSSONVILLE, 4 vol., Michel Lévy, 1860.
-
- _Voltaire et la Société au dix-huitième siècle_, par
- DESNOIRETERRES. 8 vol., Paris, Didier, 1871.
-
- _La Mère du Chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME. Paris,
- Techener, 1885.
-
- _Mémoires sur Voltaire_, par LONGCHAMPS. Paris, Béthune et Plon,
- 1838.
-
- _Voltaire et Madame du Châtelet_, par Mme DE GRAFFIGNY. Paris,
- 1820.
-
- _OEuvres complètes de Voltaire._ Edition Garnier.
-
- _Lettres de Madame du Châtelet_, par ASSE. Paris, Charpentier,
- 1878.
-
- _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le comte
- DE LUDRES. Paris, Champion, 1894.
-
- _Souvenirs de la maréchale de Beauvau_, par Mme STANDISH. Paris,
- Techener, 1872.
-
- _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE NOAILLES.
- Paris, Lahure, 1855.
-
- _Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de
- Boufflers._ Paris, Plon, 1855.
-
- _Mémoires de la Société d'archéologie lorraine._
-
- _Mémoires de la Société royale de Nancy._
-
- _Mémoires de l'Académie de Stanislas._
-
- _Annales de la Société d'émulation des Vosges._
-
- _Journal de la Société archéologique du Musée lorrain._
-
-(Dans ces innombrables brochures, nous signalons en particulier les
-savants articles de MM. Louis Lallement, Meaume, A. Joly, Guerrier de
-Dumast, Guibal, Saucerotte, Pierrot, Renaud, de Guerle, Druon, etc.)
-
- _Description de la Lorraine et du Barrois_, par DURIVAL. Nancy,
- 1774.
-
- _Stanislas Leczinski et le troisième traité de Vienne_, par Pierre
- BOYÉ. Paris, Berger-Levrault, 1898.
-
- _La Cour de Lunéville en 1748 et 1749_, par Pierre BOYÉ. Nancy,
- 1891.
-
- _Les Derniers Moments du roi Stanislas_, par Pierre BOYÉ. Nancy,
- 1898.
-
- _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_, par le marquis Pierre DE
- SÉGUR. Paris, Calmann Lévy, 1896.
-
- _Le Château de Lunéville_, par A. JOLY. Paris, 1859.
-
- _Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul_,
- par le marquis DE SAINT-AULAIRE. Paris, Calmann Lévy, 1877.
-
- _La Reine Marie Leczinska_, par M. de NOLHAC. 1901.
-
- _Mémoires du duc de Richelieu._
-
- _Confessions_ de J.-J. ROUSSEAU.
-
- _Journal_ du duc DE LUYNES, de BARBIER, de COLLÉ, de D'ARGENSON.
-
- _Mémoires de Bachaumont._
-
- _Causeries du Lundi_, de SAINTE-BEUVE.
-
- _OEuvres complètes_ de SAINT-LAMBERT;
- -- de BOUFFLERS;
- -- de PALISSOT;
- -- de TRESSAN;
- -- de MONCRIF;
- -- de MARMONTEL;
- -- de VOISENON;
- -- de CHAMFORT.
- Etc., etc.
-
- [1] Nous avons fait à ces différentes sources des emprunts si
- fréquents qu'il nous a été impossible, à notre grand regret, d'en
- indiquer l'origine au cours du volume; il aurait fallu surcharger
- le texte de renvois et de notes, et nous avons dû y renoncer.
-
-
-
-
-LA COUR DE LUNÉVILLE
-
-AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729
-
- Entrée de Léopold à Lunéville.--Joie des habitants.--État de la
- Lorraine en 1698.--Mariage de Léopold.--Guerre de la succession
- d'Espagne.--La cour de Lunéville.--M. et Mme de
- Beauvau-Craon.--Passion de Léopold pour Mme de
- Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jésuites à
- la cour de Lorraine.--Passion coûteuse de Léopold pour le jeu
- et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son
- fils François lui succède.
-
-
-Le 14 mai 1698, la petite cité de Lunéville était en liesse. Au centre
-des principales places s'élevaient des arcs de triomphe; toutes les
-maisons étaient ornées de lauriers et de drapeaux; le long des rues, des
-guirlandes de feuillage et des rangées de sapins, plantés pour la
-circonstance, donnaient à la ville un air de fête. De toutes parts
-accouraient les bourgeois organisés en compagnies d'honneur; les
-habitants de la campagne, revêtus de leurs plus beaux habits, arrivaient
-des points les plus éloignés et remplissaient les rues du bruit de leur
-gaieté exubérante. Sur tous les visages se lisaient la satisfaction et
-le bonheur.
-
-La joie devint du délire lorsqu'on vit s'approcher un somptueux cortège
-de cavaliers et de carrosses. En tête s'avançait, sur un cheval
-fringant, le jeune duc de Lorraine, Léopold[2], qui reprenait enfin
-possession de ses États héréditaires, dont sa famille avait été chassée
-depuis plus de trente ans[3].
-
- [2] Né dans le Tyrol, Léopold avait été élevé à Vienne, sous les
- yeux de l'Empereur. Son père, Charles V, d'illustre mémoire,
- avait battu les Turcs et sauvé Vienne de la destruction et de
- l'esclavage. Sa mère, Marie-Éléonore, reine douairière de
- Pologne, venait de mourir, le 17 décembre 1697.
-
- [3] Les conférences ouvertes au château de Ryswick, le 9 mai
- 1697, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et les états
- généraux, avaient amené la conclusion de la paix qui fut signée
- le 20 septembre. Le 30 octobre de la même année, l'Empire et la
- France firent la paix à leur tour: Louis XIV restituait au duc
- Léopold, fils de Charles V, le duché de Lorraine qu'il occupait
- depuis trente ans.
-
-Le prince, à peine âgé de dix-huit ans, était un élégant cavalier; il
-possédait le double et incomparable charme de la jeunesse et de la
-beauté; son regard franc, sympathique, accueillant, séduisait tous les
-coeurs. De longues acclamations s'élevaient sur son passage; on se
-pressait autour de lui, on embrassait ses mains; tous les yeux étaient
-pleins de larmes, mais de larmes de joie et d'espoir.
-
-La noblesse lorraine, accourue en grand nombre, faisait escorte à son
-souverain, et la vue de tous ces brillants seigneurs surexcitait encore
-l'enthousiasme populaire.
-
-Léopold n'avait rien négligé de ce qui pouvait frapper l'imagination de
-ses sujets et le grandir à leurs yeux. Outre des carrosses magnifiques,
-un nombreux domestique, des meubles somptueux, il s'était fait suivre
-des trophées que, malgré son jeune âge, il avait déjà conquis sur les
-Turcs[4]. L'admiration fut générale quand on vit défiler ces délicieux
-petits chevaux arabes si vifs et si légers, tenus en main par des
-heiduques. Mais l'émerveillement n'eut plus de bornes quand parut une
-longue suite d'animaux bizarres et complètement inconnus en Lorraine; on
-les montrait du doigt, on chuchotait leur nom; on ne se lassait pas
-d'admirer ces étranges et somptueux «chameaux», tous brillamment
-caparaçonnés et conduits par des prisonniers arabes[5].
-
- [4] En 1696, à la bataille de Temesvar, Léopold avait montré un
- courage héroïque et chargé plusieurs fois les Turcs à la tête de
- la cavalerie allemande. Il n'avait pas montré moins de bravoure
- en 1697 sur le Rhin, au siège d'Ebersbourg.
-
- [5] Les chameaux furent ensuite logés sous les voûtes de
- l'ancienne porte de Saint-Nicolas à Nancy, qui depuis prirent le
- nom de «voûtes des chameaux».
-
-La satisfaction des Lorrains, en retrouvant un prince de la famille qui
-régnait sur eux depuis tant d'années, fut sans bornes, et ils la
-manifestèrent par des témoignages irrécusables[6].
-
- [6] Pendant des siècles la souveraineté de la Lorraine avait
- appartenu à l'illustre maison de ce nom. Longtemps elle avait
- cherché à renverser les Bourbons pour prendre leur place; mais si
- le trône de France lui avait échappé, elle avait par un mariage
- obtenu celui de Habsbourg.
-
-On comprendra mieux les acclamations enthousiastes qui accueillirent
-Léopold lorsqu'on saura à quel degré de misère et de détresse était
-tombé ce malheureux pays.
-
-Depuis soixante-dix ans la Lorraine était pour ainsi dire le champ clos
-que se disputaient et s'arrachaient successivement les Allemands, les
-Français, les Suédois.
-
-Opprimée, pillée, rançonnée par les uns et par les autres, suivant les
-hasards de la guerre, cette province, jadis riche et prospère, offrait
-le tableau le plus lamentable. Ce n'était partout que viols,
-assassinats, incendies, destruction, ruine; livrées à une soldatesque
-effrénée, les villes avaient été saccagées, les campagnes dévastées. Les
-infortunés habitants avaient fini par chercher un refuge dans les forêts
-qui couvraient le pays; ils y vivaient relativement à l'abri, mais
-réduits à l'état de véritables bêtes sauvages et dans une misère que
-l'on peut deviner.
-
-La famine, la peste étaient venues s'ajouter aux douleurs de
-l'occupation étrangère et achever cette oeuvre de désolation[7].
-
- [7] L'occupation française pesait sur la Lorraine avec la plus
- extrême rigueur, car l'armée vivait aux dépens du pays.
-
-Ce peuple infortuné était menacé d'un anéantissement complet[8]. On
-peut aisément supposer la joie que lui fit éprouver la conclusion de la
-paix.
-
- [8] D'un million d'habitants que comptaient trente et une villes
- de la Lorraine au début de la guerre, on n'en trouvait plus que
- cinquante mille.
-
-Le retour de la Lorraine à un prince de la vieille famille ducale
-donnait à tous l'espoir de jours meilleurs. On se réjouissait d'échapper
-enfin à une longue oppression et à une odieuse tyrannie. Comme au sortir
-d'un affreux cauchemar, les Lorrains oubliaient presque l'horreur des
-maux qui les avaient frappés pour ne songer qu'à l'avenir, et ils
-manifestaient leur bonheur et leur confiance par une gaieté délirante.
-
-Léopold ne démentit pas les espérances que ses sujets avaient fondées
-sur lui. Malgré sa jeunesse, il s'occupa activement de rendre le
-bien-être et la prospérité à la Lorraine; il rebâtit les villes et les
-villages, rappela les habitants, fit venir des étrangers, repeupla les
-campagnes, encouragea l'agriculture, l'industrie, le commerce, et il
-mérita bientôt le nom glorieux de restaurateur de la patrie.
-
-Neveu de l'Empereur, Léopold voulut l'être également du roi de France.
-L'année qui suivit son retour, le 12 octobre 1698, le jeune duc épousait
-la nièce de Louis XIV, Élisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Monsieur
-et de sa seconde femme, la Princesse palatine de Bavière. C'était une
-princesse douce, aimante, honnête, mais laide, avec une figure longue et
-de gros yeux à fleur de tête. La jeune duchesse fut reçue par ses
-nouveaux sujets avec le plus vif empressement. Cette fois, ce fut à
-Nancy, délivrée enfin des troupes françaises, que Léopold et son épouse
-firent leur entrée triomphale[9].
-
- [9] Léopold n'avait pas voulu entrer à Nancy tant que les troupes
- françaises y avaient séjourné; elles avaient occupé la ville
- longtemps encore après la conclusion de la paix pour en démolir
- les fortifications.
-
-Le duc de Lorraine possédait non seulement toutes les qualités
-d'intelligence nécessaires pour rendre la prospérité à ses États, mais
-il avait aussi tout ce qu'il fallait pour se faire adorer. Son commerce
-était des plus agréables et des plus sûrs; il n'avait aucune morgue, et
-sa douceur, sa bonne grâce, sa générosité étaient extrêmes; il traitait
-ses sujets comme des amis. Bien loin d'imiter la rigide étiquette de
-Versailles ou celle de Vienne, où il avait passé tant d'années, il
-s'efforça de faire de la cour de Lorraine une cour familiale, et d'y
-admettre ses sujets pour leur en faire partager les plaisirs. Il
-conviait aux bals et aux spectacles de la cour, voire même aux dîners,
-les bourgeois de Nancy ou de Lunéville, et il poussait la gracieuseté
-jusqu'à envoyer à ses invités ses propres carrosses.
-
-La duchesse n'était pas moins populaire que son mari; elle était d'une
-grande affabilité envers tous, elle visitait les simples bourgeois et
-causait volontiers en patois avec les paysans.
-
-Malheureusement, la tranquillité du jeune duc ne devait pas être de
-longue durée.
-
-En 1700, la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies se mirent
-d'accord pour partager à l'amiable la succession éventuelle du roi
-d'Espagne, Charles II. Entre autres territoires, le dauphin, fils aîné
-de Louis XIV, recevait dans sa part le duché de Milan; mais il était
-convenu qu'il l'échangerait contre le duché de Lorraine, si Léopold y
-consentait.
-
-M. de Callières fut chargé par Louis XIV d'obtenir l'adhésion du prince;
-on lui donnait vingt-quatre heures pour se décider.
-
-Le duc, poussé par la nécessité, séduit aussi peut-être par l'idée de
-gouverner un jour une province plus considérable et moins exposée que la
-Lorraine, se résigna, et il signa, le 16 juin 1700, le traité qui le
-dépossédait de ses États et lui attribuait le duché de Milan à la mort
-de Charles II. A partir de ce moment, un résident français séjourna à la
-cour de Lorraine: ce fut M. d'Audiffret.
-
-Un événement inattendu vint bouleverser toutes ces combinaisons si
-savamment élaborées.
-
-Charles II mourut, mais après avoir fait un testament en faveur du duc
-d'Anjou. Louis XIV accepta, et le duc d'Anjou fut proclamé roi d'Espagne
-sous le nom de Philippe V.
-
-Le roi d'Angleterre et l'Empereur, furieux d'avoir été joués, du moins
-ils le croyaient, préparèrent une formidable coalition contre la
-France. Léopold et ses sujets virent avec terreur que la Lorraine allait
-de nouveau servir de champ clos aux luttes acharnées de la France et de
-l'Empire.
-
-Donc la guerre de la succession d'Espagne s'ouvre; la Lorraine se trouve
-cernée par les armées françaises et impériales. C'est en vain que
-Léopold proclame la neutralité du pays et demande qu'on la respecte:
-l'Empereur refuse de s'y engager.
-
-Louis XIV de son côté prétend que la neutralité a été violée et il
-ordonne à une armée française d'occuper Nancy. A cette nouvelle, Léopold
-déclara qu'il ne ferait pas de résistance, mais qu'il cédait uniquement
-à la force. Il se déroba aux adieux de ses sujets consternés et il
-partit au milieu de la nuit, ainsi que la duchesse: tous deux gagnèrent
-Lunéville par des sentiers de montagne.
-
-Le 1er décembre 1702, les troupes françaises entraient à Nancy.
-
-Cependant, la fuite forcée du duc et de son épouse avait soulevé une
-véritable indignation en Europe: les généraux des deux armées
-belligérantes reçurent l'ordre de respecter à l'avenir la neutralité de
-la Lorraine.
-
-Louis XIV néanmoins refusa, malgré les plus pressantes sollicitations,
-de retirer ses troupes de Nancy. Le duc de Lorraine répondit alors
-fièrement qu'il ne rentrerait jamais dans sa capitale tant qu'un soldat
-français en foulerait le sol.
-
-A Lunéville, il n'y avait pas de château. Léopold et la duchesse avaient
-dû s'installer dans une vieille maison, triste, froide et délabrée, et
-s'y accommoder de leur mieux.
-
-Toutes les grandes familles lorraines, les ministres étrangers, les
-avaient suivis. Chacun s'était établi comme il pouvait; on avait campé
-d'abord; puis, peu à peu, l'on avait organisé des installations plus
-confortables et plus pratiques.
-
-Quand le duc vit que son exil menaçait de se prolonger fort longtemps,
-il se décida à faire élever une demeure digne de son rang. Il fit donc
-bâtir, sur l'emplacement de l'ancien château de Henri II, un vaste et
-beau palais où il put, non seulement se loger convenablement avec les
-siens, mais encore recevoir sa cour et donner des fêtes. De superbes
-jardins entouraient la demeure princière.
-
-Peu à peu on s'habitua à l'exil, au malheur des temps, et la vie reprit
-son cours.
-
-Désormais à l'abri des maux de la guerre, Léopold voulut faire profiter
-ses sujets du calme inattendu dont ils jouissaient au milieu de la
-conflagration universelle. Il s'efforça de développer le commerce,
-l'industrie, les arts, les belles-lettres, et il y réussit à merveille.
-
-En même temps, l'intimité de la petite cour avait grandi; on se voyait
-sans cesse et non sans charme. Pendant qu'à Versailles tout
-s'assombrissait, à Lunéville, au contraire, la vie devenait chaque jour
-plus agréable; on n'avait plus que des sujets de joie et de gaieté. Le
-prince était jeune, beau, chevaleresque; il était galant et empressé
-auprès des femmes; il aimait le plaisir; son frère, l'évêque
-d'Osnabrück, plus jeune encore, et qui en ce moment se trouvait en
-séjour à Lunéville, n'était pas moins ardent: la cour se mit à
-l'unisson. Ce ne furent bientôt plus que jeux, soupers, bals,
-mascarades, représentations théâtrales, etc. Les fêtes succédaient aux
-fêtes sans interruption.
-
-Deux dames se partageaient alors la faveur du duc et de son frère:
-Léopold était devenu amoureux fou de la belle comtesse de Beauvau-Craon,
-et le prince Charles de Lorraine manifestait la plus violente passion
-pour la marquise de Lunati-Visconti.
-
-De la seconde, nous ne parlerons presque pas puisqu'elle n'est appelée à
-jouer aucun rôle dans notre récit. La première, au contraire, fut la
-mère de notre héroïne, et, à ce titre, nous lui devons une courte
-biographie.
-
-Il y avait à la cour de Lorraine une famille de Beauvau-Craon,
-originaire du Maine et alliée à la maison de Bourbon[10]. M. de
-Beauvau-Craon, le père, remplissait la charge de capitaine des gardes de
-Son Altesse. Son fils, Marc de Beauvau[11], occupait les fonctions de
-chambellan; il avait épousé, le 16 septembre 1704, Anne-Marguerite de
-Ligniville[12], fille d'Antoinette de Boussy et de Melchior de
-Ligniville, comte du Saint-Empire, maréchal de Lorraine, qui appartenait
-à tout ce qu'il y avait de plus ancien et de plus élevé dans la noblesse
-du pays. La jeune femme, à peine âgée de dix-huit ans, fut nommée dame
-d'honneur de la duchesse, puis plus tard surintendante de sa maison.
-
- [10] Un lien étroit de parenté existait entre la maison de
- Bourbon et celle de Beauvau. Les Beauvau avaient pour aïeule
- Isabelle de Beauvau, femme de Jean II de Bourbon, comte de
- Vendôme.
-
- [11] Il était né le 29 avril 1679. Il était fils du second lit de
- Louis marquis de Beauvau et de Anne-Henriette de Ligny.
-
- [12] Elle était née en 1686. La famille de Ligniville est l'une
- des quatre de la grande chevalerie de Lorraine.
-
-M. de Craon, s'il faut en croire les contemporains, était l'un des
-hommes les plus aimables et les plus spirituels de son époque.
-Magnifique, noble avec aisance, l'esprit élevé, le coeur grand, de
-rapports faciles, excellent administrateur, il possédait encore beaucoup
-de jugement et de bon sens. Son esprit, ses connaissances, sa gaieté
-naturelle rendaient sa conversation charmante; il prit bientôt sur
-l'esprit du duc de Lorraine une très grande influence et il devint son
-intime ami.
-
-Mais Mme de Craon était délicieuse, séduisante au possible, belle à
-ravir; le duc ne put rester insensible à tant de charmes et, à mesure
-que son intimité augmentait avec le mari, elle augmentait également avec
-la femme. Bientôt, à la petite cour de Lunéville, personne ne put se
-faire d'illusion: le duc, épris au dernier point, ne dissimulait plus
-rien de ses sentiments intimes.
-
-Quant au mari, soit qu'il fût aveugle, soit qu'il se piquât de
-philosophie, soit qu'il fût simplement de son temps et attachât peu
-d'importance à ce qu'on considérait en général comme pure peccadille, il
-acceptait tout et voulait tout ignorer; il poussait même la discrétion
-jusqu'à se retirer dès que le prince se faisait annoncer chez sa femme,
-ce qui avait lieu tous les jours. Il arrivait souvent à Léopold de
-passer la journée entière chez Mme de Craon et d'y faire toute sa
-correspondance, de façon qu'elle était informée de ses intentions les
-plus secrètes.
-
-Le jardin de l'hôtel de Craon était situé en façade sur le parc même du
-château; une porte de communication reliait le parc au jardin de
-l'hôtel, de telle sorte qu'il n'était pas nécessaire de passer par la
-ville et que rien n'était plus facile que de se rendre de fréquentes
-visites sans éveiller l'attention.
-
-L'on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que cet incident
-avait amené la plus légère altération dans l'intimité de M. et de Mme de
-Craon. Ils avaient été passionnément épris l'un de l'autre à l'époque de
-leur mariage; l'attachement ouvertement manifesté de Léopold pour Mme de
-Craon ne put pas les désunir. Rien ne vint troubler la sérénité de leurs
-rapports et leur mutuelle affection; ils continuèrent à vivre dans la
-plus étroite amitié et avec les plus grands égards, et cette douce
-intimité dura un demi-siècle.
-
-Nous n'ignorons pas que notre assertion paraîtra bizarre à plus d'un
-lecteur et fortement invraisemblable. Il en fut ainsi cependant. Nous
-sommes trop respectueux de la vérité pour ne pas dire ce qui fut,
-quelque surprenant que cela puisse paraître, étant données nos idées
-actuelles.
-
-Mme de Craon, du reste, n'était pas une femme ordinaire, et le charme de
-son esprit aussi bien que sa rare beauté expliquent la passion violente
-qu'elle avait inspirée à Léopold.
-
-Sans être régulièrement belle, elle passait cependant pour la plus jolie
-femme de son temps. Elle avait une taille divine, une fraîcheur de teint
-incomparable, la peau très blanche, une bouche et des dents admirables;
-elle séduisait au plus haut point. Ni l'âge ni les maternités fréquentes
-ne purent avoir raison de ses attraits; à cinquante ans, elle était
-presque aussi fraîche, aussi jolie, aussi désirable que dans sa toute
-jeunesse.
-
-Son esprit vif, prime-sautier, accueillant, charmait dès le premier
-abord; mais on découvrait bientôt chez elle une volonté très ferme et de
-rares qualités d'intelligence. Son humeur cependant ne passait pas pour
-être des plus égales, et l'on prétend que ceux qui l'entouraient avaient
-quelquefois à souffrir d'injustes boutades. «On appelle cette dame, qui
-n'est point aimée, _le battant l'oeil_, écrit M. d'Audiffret, parce
-qu'elle est souvent de mauvaise humeur.»
-
-Telle est la femme que pendant près de vingt-cinq ans le duc Léopold
-adora à peu près uniquement.
-
-La passion de Mme de Craon pour le prince n'était pas moins vive que
-celle qu'il éprouvait pour elle; elle l'aimait passionnément. En 1718,
-il eut une fluxion de poitrine des plus graves, et on le crut perdu. Mme
-de Craon en fut si bouleversée et dans un tel désespoir qu'elle eut un
-transport au cerveau dont elle faillit mourir.
-
-A cette époque, comme de nos jours, une passion réciproque si profonde,
-si longue, si immuable, passait peut-être pour regrettable; mais on ne
-pouvait s'empêcher de la trouver touchante, et elle inspirait toujours
-le respect, souvent l'admiration, quelquefois l'envie.
-
-Parmi les contemporains, personne ne s'avisa de blâmer Mme de Craon, et
-elle vécut toute sa vie entourée d'hommages et de la considération de
-tous.
-
-Cependant, le jeune prince amoureux ne savait qu'imaginer pour charmer
-sa belle maîtresse; la cour en profitait, les réjouissances étaient
-incessantes. La joie n'était troublée que par les querelles et les
-jalousies de Mme de Craon et de Mme de Lunati.
-
-Ces deux dames naturellement se détestaient cordialement; les scènes
-entre elles étaient journalières et il en résultait souvent entre les
-deux frères les plus pénibles discussions. Léopold se faisait l'écho du
-chapitre d'Osnabrück qui réclamait son évêque, se plaignait qu'il
-mangeât son revenu hors du pays, qu'il se compromît par une galanterie
-publique et «dont toute l'Allemagne était informée»; mais le prince
-Charles restait sourd à toutes les remontrances, il s'entêtait à rester
-en Lorraine et à se ruiner pour Mme de Lunati.
-
-Enfin, il finit par céder aux objurgations de son chapitre et il quitta
-la Lorraine. Les deux frères se séparèrent le coeur plein d'aigreur,
-Léopold ne pouvant pardonner au prince Charles ses procédés pour la
-favorite et les plaisanteries qu'il s'était permises sur son compte.
-Après le départ de l'évêque la cour retrouva un peu de calme et de
-tranquillité.
-
-Le traité d'Utrecht, en 1712, termina la guerre de la succession
-d'Espagne et amena la cessation des hostilités.
-
-Les troupes françaises quittèrent Nancy et Léopold put enfin rentrer
-dans sa capitale. Mais il n'y eut rien de changé dans son existence; il
-continua à Nancy les habitudes contractées à Lunéville; les fêtes et les
-galanteries reprirent de plus belle.
-
-Le duc, épris plus que jamais, ne craignait pas de taquiner la muse en
-l'honneur de la maîtresse bien-aimée; il lui a adressé de nombreuses
-pièces de vers qui nous ont été conservées[13]. Elles sont, il faut
-l'avouer, plus médiocres les unes que les autres, et la forme en est
-aussi pitoyable que le fond; le pauvre prince avait plus de bonne
-volonté que de talent. Nous ne citerons qu'une seule de ces pénibles
-élucubrations, celle où il manifeste sans ambages les sentiments
-éternels qu'il a voués à Mme de Craon.
-
- [13] Ces pièces sont reproduites par M. Meaume dans sa brochure
- _la Mère du chevalier de Boufflers_, Paris, Techener, 1885.
-
-L'HOROSCOPE
-
- Je n'avais garde, Iris, de ne vous aimer pas;
- Je ne m'étonne plus de mon amour extrême.
- Le ciel, dès ma naissance même,
- Promit mon coeur à vos appas.
- Un astrologue expert dans les choses futures
- Voulut en ce moment prévoir mes aventures.
- Des planètes alors les aspects étaient dous,
- Et les conjonctions heureuses.
- Mon berceau fut le rendez-vous
- Des influences amoureuses.
- Vénus et Jupiter y versaient tour à tour
- Tant de quintescence d'amour
- Que même un oeil mortel eût pu la voir descendre.
- De leur trop de vertu qui pouvait me défendre?
- Hélas! je ne faisais que de venir au jour;
- Qu'ils prenaient bien leur temps pour nous faire un coeur tendre!
- Quand de mon amour fatal
- L'astrologue d'abord fit le plan général;
- Il le trouva des moins considérables.
- Je ne devais ni forcer bastions,
- Ni décider procès, ni gagner millions,
- Mais aimer des objets aimables;
- Offrir des voeux quelquefois bien reçus,
- Éprouver les amours coquets ou véritables,
- Donner mon coeur, le reprendre et rien de plus.
- Alors l'astrologue s'écrie:
- Le joli garçon que voilà!
- La charmante petite vie
- Que le ciel lui destine là!
- Mais quand dans le détail il entra davantage,
- Il vit qu'encore enfant je scavais de ma foi
- A deux beaux yeux faire un si prompt hommage
- Que mon premier amour et moi
- Nous étions presque du même âge.
- D'autres amours après s'emparaient de mon coeur;
- La force et la durée en était inégale,
- Et l'on ne distinguait, par aucun intervalle,
- Un amour et son successeur.
- Ce n'étaient jusque-là que des préliminaires;
- Le ciel avait paru d'abord,
- Par un essai des passions légères,
- Jouer seulement sur mon sort.
- Mais quel amour, o dieus, quel amour prend la place
- De ceux qui l'avaient précédé!
- Fuyez et dans mon coeur ne laissez point de trace.
- Celui qui se rendait maître de mon destin
- Du reste de ma vie occupait l'étendue.
- L'astrologue avait beau porter au loin sa vue,
- Il n'en découvrait point la fin.
- Quoi! disait-il, presqu'en versant des larmes,
- Ce pauvre enfant que je croyais heureux,
- Des volages amours va-t-il perdre les charmes!
- Quoi, pour toujours va-t-il être amoureus!
- Non, non, il faut que je m'applique
- A voir encor l'affaire de plus près.
- Alors il met sur nouveaux frais
- Toutes ses règles en pratique;
- D'un oeil plus attentif il observe le cours
- Et des fixes et des planètes.
- Dans tous les coins du ciel promène ses lunettes,
- Retrace des calculs qui n'étaient pas trop courts.
- Et puis quand il eut fait cent choses déjà faites,
- Il vit que j'aimais pour toujours.
-
-Malgré sa passion et ses serments, Léopold manifestait de temps à autre
-des velléités d'indépendance. Mais la favorite n'entendait pas raillerie
-sur ce chapitre.
-
-La jeune duchesse de Mantoue étant venue à Lunéville, le prince lui
-témoigna beaucoup d'égards; Mme de Craon fut aussitôt d'une humeur
-exécrable; elle bouda pendant trois jours avec «des airs de hauteur
-étonnante». Le duc affolé faisait retomber sur son entourage son
-inquiétude et son chagrin. «Le bon prince, écrit M. d'Audiffret, est
-dans un embarras qui lui est ordinaire lorsque la dame est de mauvaise
-humeur. Il ne fait pas bon auprès de lui dans ces temps d'orage. Le
-caractère allemand se montre tout au naturel et personne n'en est
-exempt.» Pour rentrer en grâce auprès de l'altière maîtresse, il dut
-faire amende honorable, et promettre que Mme de Mantoue ne reviendrait
-plus à la cour.
-
-Une autre fois, la crise fut plus sérieuse encore. Léopold avait
-remarqué une demoiselle d'Agencourt; des relations s'étaient secrètement
-établies entre eux, si bien qu'au bout de peu de temps il fut urgent
-d'en cacher les suites. On chercha, comme de juste, à marier la jeune
-imprudente, et un certain marquis de Spada fut choisi pour masquer la
-faute. L'heureux époux ne fut pas sans se douter de son malheur, car il
-trouva un jour sur le lit de sa femme un bouton qu'il reconnut être de
-la veste du prince.
-
-L'aventure cependant fut ébruitée; Mme de Craon, indignée, ferma sa
-porte au duc, et c'est en vain qu'il lui adressa des lettres remplies de
-supplications et de remords. Léopold désespéré exila Mme de Spada et son
-mari, et il leur accorda comme dédommagement une terre de 2,000 livres
-de rente près de Saint-Mihiel. Il finit par obtenir son pardon; mais, à
-la suite de cette infidélité, Mme de Craon eut plusieurs accès de fièvre
-des plus violents. Le prince très alarmé ne quitta pas un seul instant
-son chevet, et la porte fut fermée pour tout le monde. «C'est pitié,
-Monseigneur, que tout ce qu'on voit et tout ce qu'on fait en cette cour,
-écrit M. d'Audiffret. Le duc de Lorraine n'est occupé que de son amour;
-Mme de Craon lui fait faire tout ce qu'elle veut et le mène bon train.»
-
-La liaison publique du duc avec Mme de Craon ne laissait pas la duchesse
-de Lorraine indifférente; mais elle supportait son malheur avec beaucoup
-de dignité. Par douceur de caractère et aussi par égard pour son mari,
-elle feignait d'ignorer sa conduite; elle en souffrait beaucoup
-cependant, car elle aimait Léopold tendrement. Quand la mesure était
-comble et le chagrin trop vif, c'était son confesseur qui était chargé
-de la calmer et comme elle avait une nature douce et aimante, quelques
-bonnes paroles de son mari la consolaient et l'apaisaient. On cite
-d'elle, cependant, ce mot sur la favorite: «Ah! la coquine! son cotillon
-l'a bien servie!»
-
-Sa mère, la Princesse palatine, était tenue fort exactement au courant
-de ce qui se passait à la cour de Lunéville: «C'est une malédiction que
-ces affreuses maîtresses, écrit-elle; partout elles causent du malheur;
-elles sont possédées du démon. Mme de Craon et son mari rongent le
-prince jusqu'à la chemise!»
-
-Dès qu'il est question de M. de Craon, elle se laisse entraîner aux plus
-violentes injures: «C'est le plus grand coquin qu'on puisse trouver, un
-misérable et faux personnage, un vilain c...! etc.» Telles sont les
-moindres aménités dont elle use à son égard.
-
-Avec sa rude franchise de langage, la princesse ne cache rien de ses
-impressions et de sa colère. Elle écrit le 7 septembre 1717: «Je crois
-que la guenipe qui est maîtresse du duc de Lorraine lui a donné un
-philtre, comme a fait la Neidschin à l'électeur de Saxe; car, lorsqu'il
-ne la voit pas, il est trempé d'une sueur froide, et, pour que le c...
-de mari reste tranquille et calme, le duc fait tout ce qu'il veut[14].»
-
- [14] Allusion à un procès fait à Madeleine Sibile de Neitzschütz,
- maîtresse de l'électeur Jean-George IV, procès dans lequel furent
- révélées une foule de pratiques superstitieuses employées par les
- femmes de l'époque.
-
-En femme pratique, la Palatine trouve que sa fille pourrait encore
-prendre son parti quant à l'affection de son mari; mais ce qui la
-révolte, ce qui la met hors d'elle, ce sont les dépenses folles du
-prince pour Mme de Craon et ses enfants, dépenses qui ruinent les
-enfants légitimes.
-
-Le prince, en effet, ne se contentait pas d'offrir à sa maîtresse des
-fêtes coûteuses et de riches présents; il comblait encore ses enfants
-d'honneurs et de bénéfices, il dotait richement ses filles. En agissant
-ainsi et en leur témoignant une affection presque paternelle, il savait
-probablement ce qu'il faisait; mais la duchesse de Lorraine ressentait
-douloureusement cette préférence. Malgré sa douceur elle écrit
-amèrement: «Il n'y a point de rois qui aient fait à leurs favoris une
-plus belle fortune... L'on songe à établir cette race sans songer à la
-sienne propre!»
-
-Il n'est pas douteux que le prince de Craon n'ait été l'objet des plus
-grandes libéralités du duc de Lorraine; outre les titres et les
-honneurs, il recevait sans cesse des bénéfices, des donations de terre,
-tant et si bien qu'il jouit bientôt de revenus considérables.
-
-Naturellement, ces faveurs excitaient la jalousie des autres courtisans
-et l'on attribuait aux motifs les moins nobles les générosités du
-prince. Leur cause était cependant des plus simples. M. de Craon
-remplissait en réalité auprès de Léopold les fonctions de premier
-ministre, et il s'en acquittait à son entière satisfaction. Quoi
-d'étonnant à ce que Léopold récompensât par des titres et des donations
-les éminents services de son ministre? Il n'est pas besoin de chercher
-une autre explication, celle-là suffit et amplement[15].
-
- [15] En 1712, M. de Craon reçut le titre de marquis; en 1721,
- Léopold lui facilita l'achat d'une grande terre en Allemagne, et
- il obtint pour lui ainsi que pour l'aîné de ses descendants, sous
- le nom de prince de Beauvau, la dignité du Saint-Empire; il lui
- fit obtenir la Grandesse, la Toison d'Or, etc.
-
-S'il est vrai, comme on le répète volontiers, que les ménages
-particulièrement bien vus de la Providence ont beaucoup d'enfants, il
-était impossible d'être plus favorisé sous ce rapport que M. et Mme de
-Craon.
-
-De 1704 à 1730, la princesse eut vingt enfants, sans que ces maternités
-répétées nuisissent en rien à la passion qu'elle avait inspirée à
-Léopold[16].
-
- [16] Le ménage du duc de Lorraine était l'objet à un degré
- presque égal des bénédictions du ciel, car pendant que Mme de
- Craon avait vingt enfants, la duchesse de Lorraine de son côté en
- avait seize, si bien que la pauvre femme se plaignait d'être
- «toujours ou malade ou enceinte».
-
-En 1718, le duc et la duchesse de Lorraine firent un voyage à Paris; ils
-logèrent chez le duc d'Orléans au Palais-Royal. Le prince s'était
-naturellement fait accompagner de l'inséparable ménage, et la duchesse
-d'Orléans put voir enfin cette femme qui lui causait tant de soucis.
-Elle fut obligée de rendre hommage à sa beauté et à sa bonne tenue:
-«Elle a fort bonne mine, dit-elle, et un air modeste qui plaît... Elle
-rit d'une façon charmante et elle se conduit vis-à-vis de ma fille avec
-beaucoup de politesse et d'égards. Si sa conduite était sous les autres
-rapports aussi exempte de blâme, il n'y aurait rien à dire contre elle.»
-
-En même temps, elle est obligée d'avouer que sa fille a beaucoup
-enlaidi: «Elle a un vilain nez camus, dit-elle; ses yeux se sont cernés,
-sa peau est devenue affreuse.» Devant ce portrait, on ne s'explique que
-trop bien les préférences de Léopold.
-
-La duchesse d'Orléans, qui ne cesse de surveiller les deux amants,
-reste stupéfaite de la passion du prince, de sa violence, qui lui fait
-perdre tout sentiment, qui l'absorbe au point de lui faire tout oublier.
-Il veut cacher son amour, et, plus il veut qu'il soit ignoré, plus on le
-remarque. Quand Mme de Craon n'est pas là, le duc est inquiet, regarde
-toujours du côté de la porte; quand elle entre dans la chambre, sa
-figure change, il rit, il est tranquille. Puis au bout d'un instant,
-lorsqu'on croit qu'il va regarder devant lui, sa tête se tourne sur ses
-épaules, et ses yeux restent fixés sur Mme de Craon. «C'est un drôle de
-spectacle», dit-elle; mais elle avoue qu'on ne peut être plus épris
-d'une femme que le prince ne l'est de «la Craon» et qu'il a pour elle la
-plus grande passion qui soit possible.
-
-La favorite, du reste, était loin de manifester pour le prince la même
-admiration et la même déférence: «Elle traite le duc de haut en bas,
-écrit Mme d'Orléans, comme si c'était elle qui fût duchesse de Lorraine
-et lui M. de Ligniville.»
-
-Les Pères jésuites qui résidaient à la cour de Lorraine et qui étaient
-les confesseurs du souverain s'efforçaient de faire croire à l'innocence
-des rapports du prince et de Mme de Craon. A les entendre, il n'existait
-entre eux qu'une pure amitié et il fallait avoir l'esprit bien mal fait
-pour soupçonner un autre sentiment. Le Père de Lignères, confesseur de
-la duchesse d'Orléans, fut chargé par ses confrères de Nancy de
-persuader à sa pénitente cette bienveillante interprétation. Mais la
-duchesse le reçut de main de maître. Il faut l'entendre raconter
-elle-même l'incident:
-
-«Mon confesseur s'est donné toutes les peines du monde pour me faire
-croire qu'il ne se passe pas le moindre mal entre le duc de Lorraine et
-Mme de Craon. Je lui ai répondu: «Mon Père, tenez ces discours dans
-votre couvent, à vos moines qui ne voient le monde que par le trou d'une
-bouteille; mais ne dites jamais ces choses-là aux gens de la cour. Nous
-savons trop que quand un jeune prince très amoureux est dans une cour où
-il est le maître, quand il est avec une femme jeune et belle
-vingt-quatre heures, qu'il n'y est pas pour enfiler des perles, surtout
-quand le mari se lève et s'en va sitôt que le prince arrive... Ainsi, si
-vous croyez sauver vos Pères jésuites qui sont les confesseurs, vous
-vous trompez beaucoup, car tout le monde voit qu'ils tolèrent le double
-adultère...»
-
-Le Père de Lignères, abasourdi par cette sortie, baissa la tête et se le
-tint pour dit.
-
-Quant à la duchesse, elle ajoute:
-
-«Tous les jésuites veulent que l'on tienne leur ordre _pour parfait et
-sans tache_; voilà pourquoi ils cherchent à excuser tout ce qui se passe
-aux cours où l'un des leurs est confesseur. Aussi j'ai dit au mien, sans
-ménagement: «Ce qui se passe à Lunéville est inexcusable... C'est là un
-adultère public, et plus souvent ils feront approcher de la sainte table
-le duc et sa maîtresse, plus grand sera le scandale.» (26 mars 1719.)
-
-Léopold avait de nombreux sujets de dépenses: d'abord il était joueur
-enragé, et cette malheureuse passion lui coûtait beaucoup d'argent; il
-lui arriva en deux fois de perdre plus de deux millions. Il est vrai
-que, quand il était par trop malheureux au jeu, il avait trouvé un moyen
-fort ingénieux de se libérer: il ne payait pas. C'est en vain que ses
-adversaires lui faisaient observer respectueusement qu'eux avaient payé
-lorsqu'ils avaient perdu; Léopold faisait la sourde oreille et
-continuait à jouer sur parole jusqu'à ce que la chance eût tourné en sa
-faveur. Ce jeu effréné dura toute sa vie.
-
-Le prince avait encore une autre passion très coûteuse, la politique. Il
-avait de grandes ambitions et prétendait un jour ou l'autre jouer un
-rôle en Europe. Pour y parvenir, il entretenait un peu partout des
-émissaires, négociait sous le manteau de la cheminée, achetait des
-consciences, intriguaillait à Vienne, en Hollande, un peu partout. Tout
-ce commerce lui coûtait fort cher, sans qu'il soit arrivé jamais à un
-bien brillant résultat.
-
-Mais s'il n'obtint rien pour lui, il fut plus heureux pour son fils
-François. Son rêve était de le marier à la fille aînée de l'Empereur,
-l'archiduchesse Marie-Thérèse. Dans ce but, en 1723, il envoya le jeune
-prince, alors âgé de quatorze ans, faire un séjour à la cour de Vienne;
-il le fit accompagner par M. de Craon pour le surveiller et surtout
-pour le diriger de façon à lui faciliter le mariage si ardemment
-souhaité.
-
-François reçut à Vienne un accueil enthousiaste; grâce aux habiles
-manoeuvres de M. de Craon, il y fut bientôt considéré comme l'héritier
-de l'Empire, Charles VI n'ayant pas d'enfant mâle, et il s'y établit
-définitivement.
-
-Le jeu et la politique absorbaient donc des sommes considérables. Le duc
-avait beau créer des impôts et pressurer son peuple pour subvenir à ses
-prodigalités, il devenait chaque jour plus besogneux; il en était arrivé
-à être criblé de dettes et à emprunter à tout le monde. Les pensions
-n'étaient plus payées; on devait trois quartiers aux officiers du
-prince, deux années aux domestiques. C'était lamentable; c'était la
-ruine prochaine et inévitable.
-
-Léopold ne paraissait pas s'en soucier et il continuait gaiement sa vie,
-lorsqu'une catastrophe imprévue vint en interrompre brusquement le
-cours.
-
-En mars 1729, le prince se rendit au Mesnil avec M. de Craon pour
-visiter un château que ce dernier faisait construire. En voulant
-franchir un ruisseau, Léopold, qui était assez gros, glissa, et il tomba
-à l'eau; non seulement il prit froid, mais il se blessa très
-sérieusement au ventre. Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de
-poitrine et, de plus, sa blessure s'envenimait. Au bout de peu de jours,
-le délire le prit et on ne put garder d'illusions sur la gravité de la
-situation. Le malade était poursuivi par l'idée fixe de se rendre chez
-Mme de Craon, et il demandait sans cesse ses porteurs pour l'y conduire.
-
-A son lit de mort, il eut encore une pensée touchante pour celle qui
-avait tant contribué à l'agrément de sa vie; il employa le peu de forces
-qui lui restaient à écrire à la duchesse de Lorraine pour lui
-recommander M. et Mme de Craon.
-
-Le malheureux prince succomba le 27 mars 1729, à cinq heures et demie du
-soir, après cinq jours de maladie: «Je suis extrêmement touché de la
-mort du prince, écrit pompeusement d'Audiffret, et j'ose assurer que
-c'est une perte irréparable pour ses sujets. L'on a eu la consolation
-qu'il est mort en héros chrétien.»
-
-Mme de Craon éprouva le plus violent désespoir de la mort de l'homme
-qu'elle aimait si passionnément; elle voulut dominer sa douleur et la
-dissimuler, mais elle n'y put parvenir et tomba à son tour
-dangereusement malade.
-
-Par son testament, Léopold avait composé avec MM. de Craon, de Lixin et
-le président Lefèvre, un conseil de régence dont la duchesse était
-exclue. Le testament fut cassé, la duchesse douairière nommée régente et
-libre de désigner à sa guise les membres du conseil.
-
-Tout le monde s'attendait pour les Craon à une véritable persécution; on
-était convaincu que la duchesse allait enfin se venger de ses longues
-années de souffrance et de patience. Il n'en fut rien. Soit générosité
-naturelle, soit qu'elle eût égard à la lettre de son mari mourant, la
-duchesse ne prit aucune mesure contre les favoris du duc; elle se
-contenta de suspendre M. de Craon de ses fonctions de grand écuyer.
-
-Léopold avait laissé le trésor dans un état déplorable; non seulement
-les caisses étaient vides, mais les dettes s'élevaient à plus de 14
-millions. «Les revenus sont dissipés deux ans d'avance, écrit
-d'Audiffret; c'est le chaos.»
-
-Le conseil de régence dut prendre des mesures pour atténuer les
-dilapidations du duc. Il ordonna que toutes les portions aliénées du
-domaine feraient retour à l'État; que les terres achetées par l'État et
-données à des particuliers seraient restituées en nature ou en argent,
-etc. Ces mesures étaient surtout dirigées contre le prince de Craon.
-
-Ce dernier non seulement les accepta avec bonne grâce; mais il avait été
-au-devant en déclarant que tenant tous ses biens du prince seul, il ne
-les garderait que s'il plaisait à son souverain. Il se soumit si
-complaisamment à toutes les restitutions qu'on exigeait de lui que ses
-ennemis eux-mêmes en furent surpris et désarmés. Cette attitude si
-noble, et qui était la meilleure des réponses à ceux qui l'accusaient de
-bas calculs, lui valut l'estime et l'affection de tous, et il conserva
-en Lorraine et à la nouvelle cour une situation considérable.
-
-En apprenant la mort de son père, le duc François avait quitté Vienne
-aussitôt, et il était accouru à Nancy où il fut proclamé sous le nom de
-François III.
-
-La vue du nouveau souverain causa une déception générale: «On l'avait
-connu à quatorze ans remarquablement étourdi et turbulent, écrit le
-comte de Ludres, et on se trouvait en présence d'un pédagogue allemand.
-Ce jeune homme de vingt ans s'était affublé d'une longue perruque à
-l'allemande, d'un grand justaucorps serré à la taille, et il n'y avait
-en France que les vieillards qui portaient encore ce costume datant du
-grand roi[17].»
-
- [17] _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le
- comte DE LUDRES, Paris, Champion, 1894. Nous avons fait à cet
- ouvrage si remarquable de fréquents emprunts.
-
-François déplut à ses sujets. Son germanisme et son air dédaigneux, si
-différent de l'affabilité de son père, éloignèrent de lui non seulement
-le peuple, mais aussi la noblesse. Il vécut à l'écart avec quelques amis
-amenés de Vienne, et sans cette confiance et cette touchante familiarité
-qui avaient toujours existé entre les Lorrains et leurs princes.
-
-Le séjour du jeune duc en Lorraine ne modifiait en rien, du reste, les
-projets de l'Empereur à son égard, et la main de Marie-Thérèse lui était
-toujours destinée.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-(1729-1737)
-
- Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur établissement.--Les
- chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son
- enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de
- Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nommé
- duc de Lorraine.--Sa cour à Meudon.--La duchesse régente de
- Lorraine quitte Lunéville.--Désespoir de ses sujets.
-
-
-Si nous nous sommes étendu un peu longuement sur le règne du duc Léopold
-et sur ses relations avec Mme de Craon, c'est que nous avons voulu
-montrer dans quelle famille fut élevée notre principale héroïne, quels
-exemples elle eut sous les yeux, et quelle était la société qui
-gravitait autour d'elle. Pour juger sainement Mme de Boufflers, il était
-de toute justice de montrer sa famille, le milieu dans lequel elle avait
-vécu pendant les longues années de son enfance, pendant les années où
-les impressions sont si vives et laissent dans l'âme des traces si
-profondes. Si nous la voyons plus tard manifester une grande
-indépendance morale et une rare liberté d'allure, nous l'excuserons plus
-facilement en nous disant qu'il y avait chez elle une question
-d'atavisme et que, du reste, elle ne vivait pas autrement que beaucoup
-de femmes de son époque.
-
-Tous les enfants de M. de Craon se distinguèrent par un caractère
-heureux et un esprit original. On aurait pu dire au dix-huitième siècle
-_l'esprit des Beauvau_, comme on disait au siècle précédent _l'esprit
-des Mortemart_[18].
-
- [18] Voici la liste des enfants de M. et de Mme de Craon:
-
- 1º Elisabeth-Charlotte, née à Lunéville le 29 septembre 1705,
- mariée le 29 juillet 1723 à Ferdinand-François de la
- Baume-Montrevel;
-
- 2º Anne-Marguerite, née à Lunéville le 28 avril 1707, mariée le 17
- août 1723 à Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin;
-
- 3º Gabrielle-Françoise, née à Lunéville le 31 juillet 1708, mariée
- le 17 août 1725 à Alexandre d'Alsace, de Baussa, prince de Chimay;
-
- 4º Marie-Philippe-Thècle, née à Lunéville le 23 septembre 1709,
- chanoinesse de Remiremont;
-
- 5º Nicolas-Simon-Jude, né à Lunéville le 18 octobre 1710, mort à
- Rome en mai 1734;
-
- 6º Marie-Françoise-Catherine, née à Lunéville le 8 décembre 1711,
- mariée le 19 avril 1735 à François-Louis de Boufflers;
-
- 7º François-Vincent-Marc, né à Lunéville le 23 janvier 1713,
- primat de Lorraine, mort à Paris le 29 juin 1742;
-
- 8º Léopold-Clément, né à Lunéville le 27 avril 1714, mort à Paris
- le 27 février 1723;
-
- 9º Louise-Eugénie, née à Craon le 29 juillet 1715, abbesse
- d'Epinal le 7 août 1728, morte à Nancy en 1736;
-
- 10º Henriette-Augustine, née le 28 août 1716, chanoinesse de
- Poussay, a fait profession chez les dames de Sainte-Marie à Paris
- en 1736;
-
- 11º Charlotte, née le 28 novembre 1717, abbesse de Poussay en
- 1730, mariée à Clément de Bassompierre, maistre de camp de
- cavalerie;
-
- 12º Anne-Marguerite, née à Lunéville le 10 février 1719,
- religieuse professe chez les dames de Sainte-Marie, rue du Bac, en
- 1738;
-
- 13º Charles-Just, né à Lunéville le 10 novembre 1720;
-
- 14º Elisabeth, née à Lunéville le 19 janvier 1722, chanoinesse de
- Poussay, professe aux Dames de Sainte-Marie, à Paris, en 1740;
-
- 15º Ferdinand-Jérôme, né à Lunéville le 15 septembre 1723,
- chevalier de Malte;
-
- 16º Gabrielle-Charlotte, née à Lunéville le 28 octobre 1724,
- chanoinesse de Remiremont, et depuis religieuse professe à
- l'abbaye royale de Saint-Antoine au mois d'août 1734;
-
- 17º Alexandre de Beauvau, né à Lunéville le 16 décembre 1725,
- colonel du régiment de Hainaut en 1744;
-
- 18º Béatrice, née à Lunéville le 17 juillet 1727, morte le 19 mars
- 1730;
-
- 19º Hilarion, né à Lunéville le 22 septembre 1728, mort quatre
- jours après;
-
- 20º Antoine, né à Lunéville le 28 janvier 1730, mort à Haroué en
- bas âge.
-
-Le fils aîné de M. de Craon, Nicolas-Simon-Jude, né en 1710, avait été
-nommé en 1718 à la survivance de la charge de grand écuyer de Lorraine.
-Mais, lorsqu'il eut atteint l'âge de 21 ans, il abandonna ses dignités
-et sa fortune pour se consacrer à Dieu. Il venait de recevoir les ordres
-sacrés lorsqu'il mourut malheureusement à Rome, de la petite vérole, en
-1734.
-
-Le second fils, François-Vincent-Marc, né en 1713, avait été, dès son
-enfance, destiné à l'Église; il fut nommé en 1718, c'est-à-dire à l'âge
-de cinq ans, primat de Lorraine. C'était un bénéfice de 40,000 livres de
-rente; il n'y avait nulle fonction attachée à cette dignité si ce n'est
-d'officier à certaines grandes fêtes de l'année.
-
-Le droit d'aînesse se trouva ainsi passer au troisième fils,
-Charles-Just, né le 10 novembre 1720. Ce jeune homme reçut une éducation
-des plus soignées et, à treize ans, il fut nommé lieutenant dans le
-régiment de la Reine que commandait son oncle, le marquis de Beauvau;
-puis il voyagea pendant plusieurs années.
-
-Deux autres fils, plus jeunes, entrèrent également dans l'armée.
-
-Quant aux filles, elles furent toutes placées dans les chapitres nobles
-de Lorraine pour y rester jusqu'au moment de leur mariage ou s'y faire
-religieuses. L'une fut abbesse d'Épinal, l'autre de Poussay.
-
-Celles qui quittèrent le couvent pour se marier furent toutes
-brillamment établies et richement dotées par Léopold.
-
-Le 17 août 1723, Anne-Marguerite-Gabrielle de Beauvau s'allia à la
-maison de Lorraine en épousant un prince de la branche de Marsan,
-Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin. L'union était superbe
-assurément, mais le prince n'était pas renommé par la douceur de son
-caractère. Causant un jour, sur un sujet frivole, avec M. de Ligniville,
-le propre frère de sa belle-mère, il se querella avec lui et prit les
-choses de si haut qu'une rencontre s'ensuivit; il tua M. de Ligniville.
-Cette humeur batailleuse devait être fatale au prince, comme nous le
-verrons plus tard.
-
-Plusieurs soeurs de la princesse de Lixin furent également fort bien
-mariées. Élisabeth-Charlotte épousa le marquis de la Baume-Montrevel;
-Gabrielle-Françoise, le prince de Chimay; Charlotte, abbesse de
-Poussay, le marquis de Bassompierre.
-
-Voyons, avec plus de détails, quel fut le sort de
-Marie-Françoise-Catherine de Beauvau qui va jouer, dans notre récit, un
-rôle prépondérant.
-
-Catherine de Beauvau n'était pas ce que l'on peut appeler, à proprement
-parler, une beauté; mais elle possédait, ce qui vaut mieux, un charme à
-nul autre pareil. Comme sa mère, elle avait un teint d'une blancheur
-éblouissante, des cheveux superbes, une taille d'une rare perfection. La
-noblesse de son maintien, la légèreté de sa démarche ajoutaient encore à
-ses attraits physiques.
-
-Mais ce qui était incomparable et lui attirait tous les hommages,
-c'étaient l'expression, la vivacité, la mobilité de sa physionomie.
-Ajoutez à cela beaucoup de gaieté naturelle, de bonne grâce et de
-finesse; bref, elle possédait au suprême degré tous les dons qui, dans
-la femme du monde, peuvent séduire et charmer.
-
-Les années de son enfance n'avaient pas été particulièrement heureuses.
-D'un naturel un peu sauvage et même assez capricieux, elle ne sut se
-plier avec une docilité suffisante à l'éducation commune et on lui en
-voulut. Au milieu de frères et soeurs très nombreux et très aimés, elle
-joua un peu le rôle sacrifié d'une Cendrillon; c'est aux autres que
-s'adressaient, presque toujours, les caresses de sa famille. La jeune
-Catherine aurait pu en concevoir quelque dépit et son caractère
-s'aigrir en raison même de ces préférences injustes; heureusement pour
-elle il n'en fut rien; l'indépendance de son humeur, sa dissipation, sa
-gaieté, la préservèrent des regrets, des jalousies et des chagrins
-qu'une âme plus sensible aurait pu éprouver.
-
-Du reste, son séjour dans la maison paternelle ne se prolongea pas outre
-mesure. «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit de façon
-charmante Mme de Noailles, était de confier l'éducation des filles au
-couvent depuis l'enfance jusqu'au mariage. Personne n'avait, ou ne
-croyait avoir le temps d'élever ses enfants: d'ailleurs sur plusieurs
-filles, il y en avait toujours quelqu'une destinée à entrer en religion
-et que par conséquent il fallait éloigner du monde avant qu'elle pût le
-regretter[19].»
-
- [19] _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE
- NOAILLES. Paris, 1855.
-
-Donc, conformément aux usages, dès que Catherine de Beauvau fut sortie
-de l'enfance, on l'envoya au couvent très mondain des chanoinesses de
-Remiremont[20] et elle y attendit patiemment qu'un époux vînt l'en
-faire sortir.
-
- [20] Avant 1789, ce célèbre couvent s'appelait l'_Eglise Insigne
- collégiale et séculaire de Remiremont_ ou _Chapitre Illustre des
- Dames Chanoinesses de Remiremont_. Le couvent avait été élevé sur
- une montagne située sur la rive droite de la Moselle, par saint
- Romaric, seigneur lorrain austrasien. Les religieuses suivaient
- la règle de saint Benoît. En l'an 900 elles transportèrent les
- reliques de saint Romaric sur l'emplacement occupé aujourd'hui
- par la ville de Remiremont et construisirent un monastère et une
- église. Tout fut détruit par un incendie en 1057. Les religieuses
- élevèrent un nouveau couvent sur les ruines de l'ancien; mais
- elles abandonnèrent la règle de saint Benoit et se
- sécularisèrent.
-
-Il y avait en Lorraine quatre chapitres nobles de femmes: Remiremont,
-Poussay, Épinal et Bouxières. Les deux plus célèbres étaient Remiremont
-et Poussay[21]; c'est là qu'étaient élevées les jeunes filles de la plus
-haute noblesse, jusqu'au moment de leur mariage; si l'époux espéré ne se
-présentait pas, elles prenaient généralement le voile.
-
- [21] L'abbaye de Poussay était située à une demi-lieue au-dessous
- de Mirecourt, sur la chaussée de Nancy. Le chapitre, où les
- preuves étaient les mêmes que dans les autres chapitres nobles de
- Lorraine, était composé d'une abbesse, d'une doyenne et de quinze
- dames chanoinesses. Après avoir suivi pendant longtemps la règle
- de saint Benoit, les religieuses se sécularisèrent. L'habit de
- choeur des dames était un manteau d'étamine bordé d'hermine.
-
-Les chanoinesses de Remiremont jouissaient des plus rares privilèges.
-Non seulement elles étaient dispensées de la clôture, mais chacune
-d'elles avait sa maison à part et vivait comme elle l'entendait. Elles
-n'étaient astreintes à aucun voeu et pouvaient, quand il leur plaisait,
-quitter l'abbaye pour se marier; enfin, elles étaient exemptes de la
-juridiction de l'Ordinaire et ne relevaient que du Saint-Siège.
-
-L'abbesse était revêtue des insignes de la dignité épiscopale; quand
-elle allait à l'offrande ou à la procession, son sénéchal portait la
-crosse devant elle et sa dame d'honneur lui portait la queue[22]. Elle
-avait, dans la ville de Remiremont et les environs, le droit de haute,
-moyenne et basse justice, et l'on ne pouvait appeler de ses jugements
-qu'au Parlement de Paris.
-
- [22] Le nombre des chanoinesses pouvait aller jusqu'à
- soixante-dix-neuf. Après l'abbesse il y avait deux dignités: la
- doyenne et la secrète. Une tourière, une aumônière, quatre
- chanoinesses-chantres étaient les autres dignitaires. Chacune des
- dames avait le droit de choisir une coadjutrice, qu'on appelait
- nièce et qui lui succédait de plein droit en cas de mariage ou de
- mort.
-
-L'habit d'église des dames chanoinesses était un long manteau à queue
-traînante, de laine noire, avec collet d'hermine, et bordé des deux
-côtés par devant d'hermine. La coiffure se composait d'une mante qui
-tombait par derrière jusqu'à terre[23]. Cet uniforme n'empêchait
-nullement les chanoinesses d'être coiffées comme à la cour; de porter
-des diamants, des colliers, des rubans, etc.
-
- [23] En 1744, Louis XV accorda aux chanoinesses le droit de
- porter de la droite à la gauche un large cordon bleu liseré de
- rouge auquel devait être attachée en forme de croix de chevalerie
- une médaille représentant saint Romaric.
-
-Les dames de Remiremont étaient choisies parmi les plus illustres
-familles d'Allemagne et de Lorraine[24]. Les abbesses étaient toujours
-des princesses de l'un ou de l'autre pays.
-
- [24] Pour être admise à Remiremont, il fallait prouver
- contradictoirement devant le chapitre assemblé soixante-quatre
- quartiers de noblesse, c'est-à-dire faire preuve de neuf
- générations chevaleresques dans les deux lignes paternelle et
- maternelle. Louis XIV et Louis XV n'auraient pu faire admettre
- leurs filles dans le célèbre chapitre parce qu'elles avaient du
- sang de Médicis dans les veines.
-
-Il ne faudrait pas s'imaginer que l'abbaye était l'asile inviolable de
-la paix et du bonheur. Les dames de Remiremont étaient sans cesse en
-querelles, tantôt entre elles, tantôt avec leurs seigneurs suzerains,
-les ducs de Lorraine, contre lesquels elles se sont souvent révoltées.
-Pour venir à bout de leur résistance, on fut plusieurs fois obligé de
-mettre des soldats en garnison dans l'abbaye et même, pour les effrayer,
-de faire venir à Remiremont l'exécuteur des hautes oeuvres!
-
-Mais ce n'était pas seulement avec leurs seigneurs que les chanoinesses
-se querellaient si violemment; la concorde était loin de régner dans
-l'illustre chapitre. Les chanoinesses allemandes, françaises, lorraines
-formaient trois partis distincts et se faisaient une guerre acharnée: la
-cour souveraine de Nancy dut plusieurs fois intervenir.
-
-Depuis la mort de la grande abbesse Dorothée, rhingravine de Salm
-(1660-1702), l'abbaye offrait un triste spectacle. On avait élu comme
-abbesse une enfant de cinq ans, la fille du duc Gabriel de Lorraine. Les
-chanoinesses profitèrent de sa minorité pour ne faire que ce qui leur
-plaisait et violer ouvertement tous les règlements.
-
-Une entière liberté de moeurs régna bientôt dans le couvent et ses
-paisibles ombrages ont abrité plus d'un drame.
-
-Catherine de Beauvau n'eut pas lieu de prendre part aux rivalités et aux
-querelles qui divisaient si souvent les chanoinesses plus âgées; elle se
-borna à se laisser vivre au milieu de ses compagnes les plus jeunes, de
-celles qui comme elle étaient insouciantes et gaies. Son heureux
-caractère lui attira beaucoup d'amies et elle conserva toujours un
-agréable souvenir de ces jours de sa jeunesse, où tout son temps se
-passait à chanter, à jouer et à danser.
-
-Elle resta au couvent jusqu'à l'âge de vingt-trois ans; à ce moment,
-elle fut demandée en mariage par Louis-François de Boufflers, marquis de
-Remiencourt, «capitaine pour le service de France au régiment
-d'Harcourt-dragons», moins âgé qu'elle de trois ans[25].
-
- [25] Il était fils de Charles-François, marquis de Boufflers,
- lieutenant-général, chevalier de Saint-Louis, seigneur de
- Remiencourt, Dommartin, Gaullancourt, la Valle, la Bucaille et
- autres lieux, et de Louise-Antoinette-Charlotte de Boufflers.
-
- Les Boufflers étaient originaires de la Picardie. Un partage de
- terre fait entre trois frères le 6 juillet 1585 avait divisé la
- famille en trois branches: l'aînée, qui reçut de Louis XIV en 1695
- le titre ducal; la branche des Rouverel, et enfin celle des
- Remiencourt; cette dernière se fixa en Lorraine.
-
- La descendance directe du maréchal de Boufflers s'éteignit
- bientôt; mais la branche des Remiencourt, celle de Nancy, s'étant
- alliée à la dernière descendante du maréchal, les Remiencourt, par
- les femmes, se trouvèrent, à un moment, descendre du maréchal.
-
-C'était une alliance flatteuse, M. de Boufflers étant le petit-fils de
-l'illustre maréchal de ce nom. Aussi la famille de Craon, sans même
-consulter la jeune fille, s'empressa-t-elle de donner son consentement à
-une union qui lui paraissait fort séduisante, bien que la fortune du
-fiancé fût des plus modestes.
-
-Catherine, en fille bien dressée, s'empressa de s'incliner devant le
-choix de ses parents et dès le 8 avril «par devant le conseiller de S.
-A. R., tabellion général au duché de Lorraine, maître François
-Mauljean», et «sous l'autorité et agrément» de la Régente, du prince et
-des princesses, les deux familles établissent «les points, articles et
-conditions du futur mariage espéré à faire si Dieu et notre saincte mère
-l'Église s'y accordent».
-
-Le «futur époux», dont les parents n'avaient pu quitter Paris, était
-assisté de Mme Élisabeth de Grammont, sa cousine; de Joseph du Puget,
-major du régiment d'Harcourt; du chevalier de la Beraye, capitaine au
-même régiment, «ses bons amis».
-
-La future épouse avait auprès d'elle ses parents; son frère Just de
-Beauvau; ses soeurs, la princesse de Lixin et la marquise de
-Bassompierre; ses tantes, la maréchale de Bassompierre et la comtesse de
-Rouargue; sa grand'mère de Ligniville, etc.
-
-Les principales stipulations du contrat étaient les suivantes:
-
-«1º Les futurs conjoints ont promis et promettent de s'épouser en face
-de l'Église le plus tôt que faire se pourra;
-
-«2º Ils seront unis et communs en tous biens, meubles, acquêts et
-conquests;
-
-«3º En faveur et contemplation dudit mariage, les père et mère de la
-future épouse donnent à leur fille la somme de 40,000 livres en argent
-«au cours et valeur de France», qui serviront en partie à rembourser
-33,000 livres de dettes foncières sur les terres données au futur
-époux... promettent en outre lesdits père et mère de la future épouse de
-l'habiller suivant son état et qualité;
-
-«4º Réciproquement, les père et mère du futur époux s'obligent à lui
-céder et abandonner dès à présent la propriété et jouissance des terres
-et seigneuries de Remiencourt, Dommartin et Gaullancourt; mais ils se
-réservent leur habitation pour toute la vie de chacun d'eux dans le
-château de Remiencourt, dans tels appartements qu'il leur plaira
-choisir. S'ils veulent demeurer ailleurs, il leur sera payé annuellement
-par les futurs époux la somme de 300 livres.»
-
-Enfin, il était stipulé qu'en cas de prédécès du mari la future épouse
-reprendrait par préciput ses habits, linge, bagues et joyaux, deux
-chambres garnies et son carrosse attelé de six chevaux.
-
-Si, au contraire, le mari survivait, il reprenait ses armes, chevaux,
-habits, linge, avec un carrosse attelé de six chevaux, ainsi que les
-chaises et autres équipages à son usage.
-
-Toutes les questions d'intérêt réglées à la satisfaction des parties,
-lecture fut faite du contrat et tous les assistants y apposèrent leur
-signature.
-
-La cérémonie officielle fut célébrée avec de grandes réjouissances le 19
-avril 1735.
-
-Les jeunes époux s'installèrent dans leur terre de Lorraine et ils y
-vécurent paisiblement pendant les premières années de leur mariage, ne
-faisant à Nancy et à Lunéville que d'assez courtes visites.
-
-Un événement politique fort inattendu allait décider de l'avenir de Mme
-de Boufflers.
-
-Elle vivait calme et heureuse avec son mari, lorsqu'elle apprit que par
-la plus étrange aventure la Lorraine venait de changer de maître et
-qu'elle devenait la sujette du roi Stanislas[26], le père de la reine
-Marie Leczinska.
-
- [26] Stanislas Leczinski (1682-1766), simple palatin de Posnanie,
- avait été élu roi de Pologne en 1704, grâce à l'amitié de Charles
- XII; il fut renversé, en 1714, par Auguste, électeur de Saxe. En
- attendant qu'il pût l'aider à reconquérir son royaume, Charles
- XII donna à Stanislas le gouvernement de la principauté de
- Deux-Ponts qui appartenait à la Suède. Mais le roi de Suède
- mourut en 1718 et Stanislas fut expulsé des Deux-Ponts. Il dut se
- réfugier à Landau, puis à Wissembourg, où la France lui offrit un
- asile. Il y vivait avec sa femme et sa fille Marie dans un état
- voisin de la misère lorsqu'en 1725, à la suite de l'intrigue la
- plus invraisemblable, Louis XV demanda la main de la jeune Marie
- Leczinska.
-
- Après le mariage de sa fille, Stanislas habita le château de
- Chambord.
-
-Voici ce qui s'était passé:
-
-En 1733, Auguste de Pologne étant mort, Stanislas revendiqua son
-héritage. La guerre de la succession de Pologne dura deux ans. Après
-différentes péripéties on signa enfin à Vienne, le 3 octobre 1735, les
-préliminaires de paix qui proclamaient la renonciation de Stanislas à la
-couronne de Pologne et lui attribuaient en échange la possession des
-duchés de Lorraine et de Bar[27].
-
- [27] En 1733 l'on apprit que le roi Auguste de Pologne était mort
- et que les Polonais, mécontents de la maison de Saxe, offraient
- de nouveau la couronne au roi Stanislas. Ce dernier partit pour
- la Pologne où il fut élu à l'unanimité. Des mécontents
- proclamèrent le fils d'Auguste, électeur de Saxe. Poursuivi par
- les Russes et abandonné par les nobles de son parti, Stanislas se
- réfugia à Dantzig, puis à Koenigsberg.
-
- Pendant ce temps Charles VI avait voulu à tout prix faire
- reconnaître par les puissances étrangères sa _pragmatique
- sanction_ de 1713 et assurer à l'aînée de ses filles l'entière
- succession de tous ses États. La France s'y était refusée et était
- entrée en guerre avec l'Empire.
-
- En 1735, la France proposa à Charles VI de reconnaître sa
- _pragmatique sanction_, à condition que les duchés de Lorraine et
- de Bar seraient cédés à Stanislas, qui renoncerait à la couronne
- de Pologne. A la mort de Stanislas les duchés devaient revenir à
- la France.
-
-En mai 1736, Stanislas rentra en France et vint attendre au château de
-Meudon, mis à sa disposition par son gendre, qu'il pût entrer en
-possession de ses nouveaux États.
-
-Recherché et courtisé par tout ce qu'il y avait de plus élevé à
-Versailles, Stanislas passa à Meudon une année délicieuse, bien faite
-pour le dédommager de ses tribulations précédentes.
-
-Il faut avouer cependant que, durant son séjour, Stanislas, au lieu de
-se renseigner sur ses devoirs et de se mettre à même de gouverner la
-Lorraine, ne s'occupait guère que de misérables questions d'étiquette.
-Quel nom porterait-il? Serait-il seulement duc de Lorraine? C'était bien
-peu; il sollicita le titre de roi de Pologne et d'Austrasie. Il demanda
-que son duché fût érigé en royaume. Il fit prévenir par l'évêque de Toul
-tous les curés qu'ils eussent à chanter désormais le _Domine salvum fac
-regem_. Ces graves questions l'absorbaient presque exclusivement[28].
-
- [28] Pierre BOYÉ, _Stanislas et le troisième traité de Vienne_.
-
-La petit cour de Meudon attirait naturellement tous les Lorrains qui
-résidaient à Paris; Stanislas, désireux de se faire accepter, se
-montrait charmant pour ses futurs sujets et les comblait de politesses.
-C'est ainsi que Mme du Châtelet, qui devait jouer un grand rôle dans la
-vie du roi, fut invitée à venir faire sa cour. Le roi l'apprécia à sa
-juste valeur et il conserva de la jeune femme et des agréments de son
-esprit un souvenir très vif.
-
-Stanislas était un prince éclairé, instruit; de plus il était doué de la
-souplesse inhérente à la race polonaise. Il s'efforça de dépouiller la
-rude écorce de l'homme du Nord et d'adopter les moeurs raffinées et
-polies de la cour de Versailles. On raconte qu'à un souper, ayant
-entendu chanter Mlle Lemaure, il lui fit présent d'un gros diamant qu'il
-avait au doigt. Cette galanterie fit merveille parmi les courtisans et
-valut aussitôt à Stanislas la réputation d'un prince fort civilisé. Il
-sut également profiter des loisirs que lui imposait la politique pour
-s'adonner à l'étude de la littérature française, et il se lia pendant
-son séjour à Meudon avec les auteurs célèbres qui vivaient à Paris.
-
-Le traité qui attribuait les duchés de Bar et de Lorraine au roi
-Stanislas et les réunissait définitivement à la France fut signé le 15
-février 1737[29].
-
- [29] François III ne s'était décidé à signer l'acte de cession
- qu'après avoir reçu de Charles VI l'investiture de la Toscane.
-
-Déjà le duc François n'habitait plus la Lorraine; l'année précédente, il
-avait confié la régence à sa mère et il était parti pour Vienne où il
-avait épousé l'archiduchesse Marie-Thérèse.
-
-Qu'allait devenir la duchesse de Lorraine? Elle pouvait fixer sa
-résidence soit à Vienne, soit à Bruxelles où ses fils l'appelaient. Elle
-ne le voulut pas. Elle déclara qu'elle était «trop vieille pour
-apprendre l'allemand», et que là où elle avait vécu et souffert, là
-aussi elle voulait mourir.
-
-Elle aurait désiré rester à Lunéville; mais c'était la seule résidence
-qui fût alors en état de loger le roi de Pologne. Par égard pour sa
-situation, Louis XV lui offrit de lui céder sa vie durant le château de
-Commercy qu'avait autrefois habité le cardinal de Retz; elle accepta.
-
-Avant de quitter pour jamais Lunéville, la duchesse reçut la visite du
-prince de Carignan, ambassadeur du roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel
-III; il était chargé de demander au nom de son maître la main
-d'Élisabeth-Thérèse, l'aînée des princesses lorraines. La cérémonie des
-fiançailles eut lieu le 5 mars 1737.
-
-Le lendemain, de grand matin, la régente et ses deux filles quittaient
-le palais de leurs ancêtres, le visage baigné de larmes et contenant
-avec peine la douleur qui leur étreignait le coeur. Ces regrets étaient
-partagés par la population entière. Au dehors, en effet, une foule
-immense était rassemblée; la désolation était générale: on ne voyait que
-visages en pleurs, on n'entendait que des sanglots. Il y avait sept
-siècles que la même maison régnait sur les Lorrains; elle en était
-adorée.
-
-Quand les carrosses se mirent en mouvement, la foule se précipita
-au-devant des chevaux pour les empêcher d'avancer et garder quelques
-minutes encore cette famille bien-aimée.
-
-En même temps que la consternation et l'horreur régnaient à Lunéville,
-les habitants de la campagne accouraient en foule sur la route que
-devaient parcourir les princesses; prosternés à genoux, ils tendaient
-vers les carrosses des bras suppliants et demandaient en grâce à la
-famille royale de ne pas les abandonner.
-
-Le cortège mit cinq heures à parcourir la première lieue.
-
-L'ambassadeur de Sardaigne, ému par ces démonstrations, écrivait à son
-maître: «Une journée si affreuse est bien faite pour donner une idée du
-jugement dernier!»
-
-L'on n'arriva que fort tard dans la soirée au château d'Haroué,
-magnifique résidence qui appartenait au prince de Craon[30], et que Mme
-de Craon avait mis gracieusement à la disposition de la régente.
-
- [30] Il était situé à 30 kilomètres de Lunéville.
-
-Pourquoi la princesse avait-elle accepté l'invitation de sa rivale
-détestée? Nous l'ignorons. Avait-elle pardonné? Avait-elle voulu sauver
-les apparences? Toujours est-il qu'elle résida à Haroué avec ses filles
-jusqu'à ce que le château de Commercy fût en état de la recevoir. Du
-reste M. et Mme de Craon avaient quitté le château en apprenant que la
-Régente arrivait accompagnée de Mme de Richelieu dont le mari, deux ans
-auparavant, avait tué en duel M. de Lixin, le propre gendre des Craon.
-
-C'est à Haroué que les princesses de Lorraine passèrent les dernières
-heures qu'il leur fut donné de vivre ensemble. Le 14 mars, la future
-reine de Sardaigne prenait la route de ses nouveaux États; sa soeur, la
-princesse Charlotte, se rendait à l'abbaye de Remiremont dont elle
-allait, l'année suivante, devenir abbesse[31], et la duchesse se
-dirigeait tristement vers la résidence de Commercy qu'elle ne devait
-plus quitter. Elle allait y finir ses jours dans l'isolement et l'oubli.
-
- [31] Elle partit de Remiremont en 1745 pour se rendre à Insprück;
- elle ne revint jamais en Lorraine.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-(1737-1740)
-
- Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant
- de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de
- la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve
- de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis
- polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau
- sexe.--Scandales de la cour de Lunéville.
-
-
-Par le traité de 1735 il était formellement stipulé qu'à la mort de
-Stanislas les duchés de Lorraine feraient retour à la France.
-
-Sur les instances de son gendre, le roi de Pologne consentit à signer,
-le 30 septembre 1736, la déclaration de Meudon.
-
-Moyennant une rente annuelle de 1,500,000 l.[32], Stanislas accordait au
-roi de France le droit de prélever en Lorraine toutes les impositions,
-de quelque nature qu'elles fussent, et d'administrer tous les domaines,
-bois, fermes, salines, étangs, etc.; il lui abandonnait en outre la
-nomination des magistrats et des fonctionnaires, la confection des lois,
-etc., en un mot tous les droits de la souveraineté. C'était une
-abdication anticipée.
-
- [32] A la mort du grand-duc de Toscane, elle devait être portée à
- 2,000,000 de livres.
-
-Un intendant, nommé d'accord avec Louis XV, devait exercer au nom de
-Stanislas les mêmes fonctions que les intendants de province exerçaient
-en France. Le choix de la France se porta sur M. de la Galaizière qui
-fut nommé chancelier et garde des sceaux de Lorraine[33]. Il partit pour
-Nancy le 28 janvier 1737.
-
- [33] Antoine-Martin de Chaumont de la Galaizière, né le 2 janvier
- 1697, avait travaillé dès l'âge de quatorze ans dans les bureaux
- de M. Voisin, secrétaire d'État de la guerre sous Louis XIV.
- Nommé maître des requêtes en 1716, il franchit rapidement tous
- les degrés de la hiérarchie et il fut envoyé en 1731 comme
- intendant à Soissons.--Il avait épousé le 16 mai 1724
- Louise-Élisabeth Orry, fille d'un intendant des finances. Il
- devint veuf en septembre 1761.--Il administra seul la Lorraine de
- 1737 à 1758, et avec un de ses fils de 1759 à 1766.
-
-Le 21 mars eut lieu la prestation de serment en présence de toutes les
-autorités civiles et militaires; le nouveau chancelier lut les lettres
-patentes de Stanislas et de Louis XV.
-
-Quelques heures plus tard, un grand banquet réunissait au château tous
-les fonctionnaires de l'État. A la fin du repas, le chancelier se leva
-et au milieu du silence général, il proposa de boire, en vin de Tokay,
-la santé de Sa Majesté polonaise. Aussitôt, et pour faire illusion sur
-l'enthousiasme des assistants, la voix de l'orateur fut couverte par un
-bruit assourdissant de fanfares, de trompettes, de timbales, de cors de
-chasse et de hautbois.
-
-Le soir, un feu d'artifice allégorique, promettant aux Lorrains la paix
-et l'abondance, fut tiré à l'extrémité de la Carrière; trois mille
-lampions éclairaient la place, et tous les monuments de la ville étaient
-illuminés _a giorno_.
-
-Ces réjouissances, en d'autres temps, eussent attiré une foule énorme;
-mais c'était en vain qu'on s'efforçait de persuader aux Lorrains qu'ils
-étaient satisfaits de leur sort. Le changement de gouvernement était
-pour eux un sujet de consternation et le regret de l'indépendance perdue
-était unanime. Aussi les habitants restaient-ils chez eux et ne
-prenaient-ils aucune part aux fêtes publiques[34].
-
- [34] L'année 1737 fut considérée comme la première mort du pays,
- 1766 fut la seconde.
-
-A la fin de mars, Stanislas et la reine Catherine Opalinska prirent
-congé de leur gendre. Louis XV, qui traitait ses beaux-parents avec une
-rare désinvolture, les reçut debout, et malgré leurs révérences
-empressées il ne fit pas un pas au-devant d'eux; il ne les reconduisit
-pas davantage.
-
-Ce fut le 3 avril 1737 que Stanislas se présenta à ses nouveaux
-sujets[35]. Il fit son entrée à Lunéville au bruit du canon et avec les
-réjouissances d'usage en pareil cas. Il fut rejoint quelques jours après
-par la reine Opalinska.
-
- [35] Stanislas ne fit son entrée à Nancy que le 9 août.
-
-Comme le château était en réparations, les nouveaux souverains
-descendirent à l'hôtel de Craon, mis gracieusement à leur disposition
-par le prince. Ainsi, dès le premier jour, la famille de Craon se
-mettait en avant et reprenait le rôle prépondérant qu'elle avait joué
-sous le duc Léopold.
-
-M. de Craon n'était pas du reste un inconnu pour le roi de Pologne.
-Avant la mort de Charles XII, Stanislas, retiré aux Deux-Ponts, y était
-souvent réduit au strict nécessaire. Dans un moment de détresse, il
-envoya ses bijoux à un joaillier de Lunéville avec ordre de les vendre.
-Le prince de Craon, mis au courant par le joaillier, s'empressa de
-prévenir Léopold; ce dernier, très noblement, chargea M. de Craon de
-renvoyer les bijoux à Stanislas avec une somme qui excédait leur valeur.
-
-Le roi de Pologne, qui était par nature essentiellement reconnaissant et
-qui n'oubliait jamais les services qu'on avait pu lui rendre, garda une
-véritable gratitude à Léopold et aussi à M. de Craon qui avait été
-l'intermédiaire du bienfait. Le prince eut encore en plusieurs
-circonstances l'occasion d'obliger le roi, de telle sorte que quand ce
-dernier arriva en Lorraine, son premier soin fut d'attirer près de lui
-M. de Craon et ses enfants, qui tous s'empressèrent auprès du nouveau
-souverain.
-
-Si son gendre le traitait sans aucuns égards, Stanislas entendait au
-contraire observer vis-à-vis de lui les règles de la bienséance la plus
-stricte. A peine installé il voulut envoyer l'homme le plus
-considérable du pays pour complimenter Louis XV et lui annoncer la
-«prise de possession». Son choix se porta sur M. de Craon.
-
-Le prince accepta volontiers la mission dont le roi de Pologne le
-voulait charger et il partit pour Versailles, ainsi que la princesse.
-Tous deux ne devaient revoir la Lorraine qu'après de longues années
-d'exil.
-
-En effet, tout en favorisant de tout son pouvoir, autant par lui-même
-que par les siens, le paisible établissement de Stanislas, le prince de
-Craon était resté fidèle à la vieille dynastie lorraine. Le duc
-François, qui l'aimait et avait dans ses talents et dans son caractère
-une confiance sans bornes, l'avait chargé de se rendre en Toscane avec
-le titre de ministre plénipotentiaire, pour être prêt à prendre
-possession du grand-duché à la mort de Gaston de Médicis.
-
-Laissant ses enfants en Lorraine, M. de Craon partit donc pour
-Versailles; puis, quand il eut rempli sa mission, il prit avec la
-princesse la route de Florence; ils s'y installèrent définitivement et
-ils y tinrent un grand état de maison[36].
-
- [36] Toute la noblesse accourut chez eux; comme on connaissait
- l'intimité du prince et de François, chacun lui faisait la cour
- et sollicitait un emploi pour le jour où il y aurait lieu
- d'organiser la nouvelle administration. M. de Craon, qui voulait
- ménager tout le monde, promettait la même place à vingt
- personnes. Quand le grand-duc mourut, le 9 juillet 1737, le
- prince fit reconnaître aussitôt le duc François, et il gouverna
- en son nom avec le titre de vice-roi. Il fut naturellement
- impossible au prince de tenir toutes les promesses qu'il avait
- faites, et ce fut un concert de récriminations et de plaintes:
- «Ce sont de plaisantes gens que ces Florentins, s'écriait-il
- indigné; ils prennent des politesses pour des engagements.»
-
-Avant de raconter les débuts du règne de Stanislas et la façon dont il
-organisa sa petite cour, voyons d'abord quels étaient ses pouvoirs et
-quels rapports il entretint avec son terrible chancelier.
-
-Les pouvoirs de M. de la Galaizière étaient énormes; par le fait, il
-exerçait en Lorraine l'autorité absolue. C'était, du reste, un homme
-d'une remarquable valeur, et il est resté une des grandes figures
-administratives du dix-huitième siècle.
-
-Stanislas eut-il à souffrir de l'état de dépendance dans lequel il vécut
-vis-à-vis de son chancelier? Cela n'est pas douteux. Mais La Galaizière
-était un homme du monde, aimable, distingué, bien élevé; il n'abusait
-pas de sa toute-puissance; sans jamais rien céder dans la réalité, en
-apparence il se montrait plein d'égards et de courtoisie, et il gardait
-toujours, vis-à-vis de Stanislas, les formes les plus respectueuses.
-Dans la vie de chaque jour, il savait habilement s'effacer et laisser au
-monarque les cérémonies extérieures, la pompe officielle, en un mot
-l'illusion de la souveraineté. Enfin, il déploya dans ses rapports avec
-son souverain tant de finesse et d'esprit qu'ils vécurent, non seulement
-en paix, mais souvent même sur un pied de véritable intimité. Le roi
-était sensible aux procédés courtois de son chancelier, et, bien que
-souvent en désaccord, il ne s'éleva jamais entre eux de conflit
-irréparable.
-
-Et puis le roi était si bon, si bienveillant; il tenait si peu au
-pouvoir! Il ne le regrettait que parce qu'il ne pouvait pas faire tout
-le bien qu'il aurait souhaité, et, s'il souffrait quelquefois de n'être
-pas le maître, c'était en se trouvant impuissant devant la dureté de son
-chancelier.
-
-Quand il vit à quel rôle infime se réduisaient ses fonctions royales, il
-s'y résigna avec philosophie et il s'ingénia à se créer des
-compensations. Débarrassé des soucis du pouvoir, il ne songea plus qu'à
-faire du bien autour de lui et à s'entourer d'une cour agréable où il
-pût goûter en repos les joies du coeur et de l'esprit. Mais la tâche
-était malaisée, et il lui fallut plusieurs années avant d'y parvenir.
-Longtemps les Lorrains, aussi bien dans le peuple que dans la noblesse,
-n'ont voulu voir dans le roi qu'un usurpateur; que des ennemis et des
-oppresseurs dans les fonctionnaires chargés de les administrer.
-
-Le roi de Pologne était la bonté même, et il se trouvait certainement le
-prince le mieux fait pour gagner rapidement l'affection de ses nouveaux
-sujets. De plus, il ne manquait pas d'esprit et il sut fort habilement
-retourner peu à peu l'opinion en sa faveur.
-
-Il avait appris sans déplaisir les marques si profondes d'attachement
-données par les Lorrains à la régente et aux princesses lors de leur
-départ.
-
-«J'aime ces sentiments, s'était-il écrié en écoutant le récit des scènes
-attendrissantes qui s'étaient passées à Lunéville; ils m'annoncent que
-je vais régner sur un peuple qui m'aimera quand je lui aurai fait du
-bien.»
-
-Ces phrases et d'autres semblables, colportées à l'envi, n'avaient pas
-sensiblement diminué l'hostilité des populations. L'antipathie pour le
-nouveau règne se manifestait de toutes manières. On commença par
-chansonner le souverain:
-
- Oh! grands dieux! quelle culbute!
- Après nos ducs quelle chute!
- Monseigneur de la Galaizière,
- Laire, laire, laire, lanlaire,
- Laire, laire, laire, lanla.
- Que ne laissais-tu à Meudon
- Ce Roi qui ne l'est que de nom
- Monseigneur de la Galaizière[37]
-
- [37] Chanson populaire. BOYÉ, _Troisième traité de Vienne_.
-
-Les Lorrains se laissaient même volontiers aller à manifester leurs
-sentiments publiquement.
-
-On raconte qu'un jour Stanislas et la reine traversaient en carrosse la
-place du marché de Nancy; ils furent fort mal accueillis et même
-poursuivis par les quolibets de la foule. La reine, indignée, voulait
-faire rechercher les coupables: «Laissez-les dire, lui répondit sagement
-Stanislas. Je veux leur faire tant de bien qu'ils me pleureront encore
-plus que leurs anciens princes.»
-
-C'étaient particulièrement les paysans qui se montraient les plus
-récalcitrants; dans les campagnes s'élevaient fréquemment des rixes avec
-les soldats français.
-
-Dans les villes, surtout dans celles où résidait la cour, l'antipathie
-ne fut pas de très longue durée. Quand on vit que la présence de
-Stanislas et des seigneurs de sa suite amenait le mouvement,
-l'animation, les fêtes, on se réjouit malgré tout de voir reprendre les
-affaires, et on cessa bientôt de garder rigueur à un régime si favorable
-à la prospérité des commerçants.
-
-Quelle était l'attitude des nobles lorrains, et comment acceptaient-ils
-le nouveau régime?
-
-A la suite du changement de dynastie, la noblesse lorraine s'était
-divisée. Les uns n'avaient pas voulu changer de maître et avaient suivi
-à Vienne la dynastie nationale. Les autres, escomptant l'avenir,
-s'étaient tout de suite tournés vers la France. D'autres, plus
-éclectiques, s'étaient tournés des deux côtés à la fois; ainsi, le
-marquis de Choiseul-Stainville, par un équitable partage, avait fait
-entrer son fils aîné dans l'armée française, le second dans l'armée
-autrichienne.
-
-Quant à la noblesse restée dans le pays, les uns s'étaient précipités
-au-devant du soleil levant, au point de soulever l'écoeurement de
-l'ancien duc François; les autres, la majorité, se tinrent d'abord assez
-à l'écart. Dans l'espoir de les rallier tous plus aisément, Stanislas
-leur distribua libéralement les charges de la nouvelle cour. Au nombre
-de ses chambellans, il compte bientôt les marquis de Choiseul, du
-Châtelet, de Rougey; les comtes de Ludres, de Nettancourt, de
-Sainte-Croix, de Brassac, d'Hunolstein, etc. Le comte de Béthune est
-grand chambellan, le comte d'Haussonville grand louvetier, le marquis de
-Custine grand écuyer; le marquis de Lambertye commande les gardes du
-corps[38].
-
- [38] Plusieurs d'entre eux, entre autres le comte de Ludres,
- étaient à la fois chambellans du roi de Pologne et du grand-duc
- de Toscane; ils prenaient les deux titres dans les actes
- officiels, et Stanislas ne trouvait pas mauvais ce témoignage de
- fidélité à son prédécesseur.
-
-Ajoutez une foule de chambellans d'honneur; de gentilshommes pour la
-chambre, pour la table, pour la chasse; de pages, etc., etc.
-
-La cour de la reine Opalinska n'est pas moins brillante que celle de
-Stanislas. Les marquises de Boufflers, de Salles; les comtesses de
-Choiseul, de Raigecourt sont dames du palais.
-
-Un chevalier d'honneur, un premier maître d'hôtel, des filles d'honneur,
-des gentilshommes, des aumôniers, des pages complètent le personnel de
-son entourage.
-
-Ce n'était point par une ostentation qui était loin de ses goûts que
-Stanislas multipliait ainsi les charges et les fonctions; mais il
-cherchait à donner satisfaction à tout le monde[39].
-
- [39] Le personnel de la cour était considérable. Outre les charges
- que nous venons de citer, on comptait dans le personnel inférieur:
- 1 médecin, 2 chirurgiens, 1 apothicaire, 4 valets de chambre,
- 1 tapissier, 3 huissiers, 1 perruquier, 1 garçon de la garde-robe,
- 2 frotteurs, 2 balayeurs, 4 porteurs de bois, 1 allumeuse de lampes,
- 2 ramoneuses, 18 grands valets de pied, 10 petits, 2 coureurs,
- 6 heiduques, 22 suisses.
-
- La blanchisseuse du roi était la Pierrot; Mme Mathis était chargée
- du linge de table; M. Pluchon était le cordonnier du roi et M. Roxin
- le peintre.
-
- 116 personnes étaient chargées de l'entretien des jardins et des
- fontaines.
-
- Pour le service de la chapelle, on comptait: 1 confesseur, 2
- aumôniers, les chanoines réguliers, 1 garçon sacristain, 1 horloger,
- 1 facteur d'orgues.
-
- Pour l'écurie: 1 premier écuyer, 8 cochers, 6 postillons, 12 garçons
- d'attelage, 2 charretiers, 16 palefreniers, 3 postillons de chaise,
- 4 muletiers, 2 selliers, etc.
-
- Pour la comédie: 14 personnes.
-
- Pour la vénerie: 20 personnes, chargeurs d'armes, piqueurs, valets
- de limier, valets de chiens, boulangers, palefreniers.
-
- Enfin, il y avait, pour les chasses, un capitaine des gardes à
- cheval, des gardes à pied, etc.
-
-Bien entendu, la grande majorité de ces charges étaient plus
-honorifiques que réelles; la plupart étaient des sinécures et bien peu
-de ces nombreux fonctionnaires touchaient des émoluments. Aussi ne se
-croyaient-ils nullement tenus à remplir les fonctions dont on les avait
-gratifiés; la plupart s'isolèrent dans leurs châteaux, se bornant à
-attendre les événements et voulant voir, avant de se décider, ce qu'on
-pouvait espérer du nouveau roi.
-
-Stanislas lui-même, soit qu'il se méfiât de leurs sentiments, soit qu'il
-se trouvât plus agréablement dans le milieu polonais auquel il était
-habitué, ne fit pas au début de grands efforts pour les attirer.
-
-Par un sentiment de reconnaissance bien rare chez un souverain, il n'eut
-garde d'oublier les services rendus, et son premier soin, en retrouvant
-un trône, fut de récompenser ses vieux amis, ceux qui avaient partagé
-les dangers de sa vie aventureuse et qui avaient été les compagnons
-fidèles de son infortune. Il leur distribua les plus belles charges de
-la cour.
-
-Le duc Ossolinski, ce duc révolutionnaire qui avait profité de ses
-fonctions de grand trésorier de Pologne pour enlever les diamants de la
-couronne, fut nommé grand maître de la cour.
-
-Le baron de Meszech, un vieux fidèle de Stanislas, eut le soin de
-maintenir l'ordre et la règle dans le palais avec le titre de grand
-maréchal. Le chevalier de Wiltz reçut le commandement du régiment de
-cavalerie du roi que l'on appelait Stanislas-Roi et le titre de grand
-écuyer.
-
-Le comte Zaluski, grand référendaire de Pologne, devint grand aumônier
-de la cour.
-
-Le secrétaire du roi, Solignac, eut la charge de secrétaire général du
-gouvernement de Lorraine. M. de Sali fut nommé premier écuyer;
-Miaskoski, gentilhomme pour la chasse, etc.; Mme de Linanges, dame
-d'honneur de la reine, etc.
-
-Le comte de Thianges, celui qui avait accepté de jouer le rôle du roi
-quand Stanislas avait cherché, en 1733, à reconquérir le trône de
-Pologne, eut la charge de grand veneur; il fut chargé de toutes les
-chasses et de l'équipage pour le cerf, tant des chiens que des
-chevaux[40].
-
- [40] Il se démit de sa charge en 1746 en faveur de M. de
- Ligniville et contre une place de grand chambellan en faveur de
- son neveu, qui portait son nom.
-
-Le roi ayant fondé une école pour quarante-huit cadets, la moitié des
-places fut réservée aux enfants de ses fidèles Polonais.
-
-Dans son zèle de reconnaissance, Stanislas émit même la prétention de
-nommer, à Remiremont et à Poussay, des chanoinesses polonaises; mais
-cette prétention souleva un beau tapage dans les illustres chapitres, et
-le roi dut s'empresser de renoncer à son idée.
-
-Si ces nominations donnaient satisfaction au besoin de reconnaissance du
-monarque, elles déplurent à la noblesse lorraine. On s'étonna, non sans
-raison, de voir les plus belles charges de la cour attribuées à des
-étrangers, au détriment de ceux qui avaient tous les droits possibles de
-les remplir. Ce fut une raison de plus de bouder le nouveau régime.
-
-Composée presque exclusivement de ces Polonais batailleurs, querelleurs,
-aux moeurs encore brutales, violentes, presque sauvages, la cour de
-Lorraine, au début, fut loin de ressembler à ce qu'elle avait été sous
-Léopold, et rien ne pouvait faire prévoir alors le lustre et l'éclat
-dont elle devait briller quelques années plus tard.
-
-Moins encore peut-être que les courtisans polonais du roi, la reine
-Opalinska n'était pas faite pour donner à la cour du charme et de
-l'agrément.
-
-Issue du sang des Piast, simples paysans devenus rois, Catherine
-Opalinska avait été mariée à quinze ans[41] à Stanislas qui n'en avait
-que dix-huit.
-
- [41] Elle était née le 5 octobre 1680.
-
-C'était une femme excellente, pieuse, généreuse, bienfaisante, ayant
-sans cesse la main ouverte à toutes les infortunes; mais elle était
-d'une piété rigide, et l'austérité de ses moeurs était extrême.
-
-Elle pratiquait l'humilité, lavait les pieds des pauvres à certaines
-grandes fêtes de l'année, portait elle-même ses aumônes; enfin, elle
-donnait l'exemple des plus rares vertus.
-
-Elle ne se bornait pas aux pratiques intimes de la piété; elle aimait
-les cérémonies extérieures de l'Église. En 1739, au moment de la grande
-mission, on la vit suivre avec ponctualité tous les exercices; on la vit
-avec le roi, un flambeau à la main, renouveler les promesses du baptême,
-visiter le calvaire, suivre les processions. Vingt mille spectateurs
-fondaient en larmes à ce spectacle.
-
-Pour tous, elle était un objet de vénération, mais aussi de crainte.
-Stanislas lui-même la redoutait. Quand il accordait quelque grâce pour
-laquelle il n'était pas certain de son agrément, il disait: «Surtout,
-n'en parlez pas à la reine.»
-
-Les personnes appelées à vivre dans son intimité se plaignaient souvent
-de l'inégalité de son humeur. Sa santé délicate contribuait encore à la
-rendre morose, sévère; quelques-uns disaient même acariâtre.
-
-La reine du reste détestait la Lorraine et elle caressa toujours le
-secret espoir de retourner finir ses jours en Pologne. Tout lui
-déplaisait à Lunéville, le château, l'eau, l'air, par-dessus tout les
-habitants, et elle ne dissimulait pas ses sentiments; aussi était-elle
-peu aimée.
-
-On peut aisément supposer que la cour de Lorraine serait rapidement
-devenue une cour des plus tristes si Catherine avait pu la diriger à sa
-guise. Mais Stanislas était loin de partager les goûts d'austérité de sa
-femme et, tout en étant lui-même profondément religieux, il aimait la
-gaieté, le plaisir, voire même le beau sexe.
-
-Il éprouvait même pour lui un attrait tout particulier et ses
-cinquante-cinq ans bien sonnés ne l'empêchaient pas de lui rendre des
-hommages empressés.
-
-C'est le seul point sur lequel la reine Opalinska n'eut pas gain de
-cause; ses colères, ses indignations, ses anathèmes laissaient le roi
-fort indifférent, et il ne se montrait pas moins friand de «ses petites
-peccadilles», comme il appelait ses infidélités.
-
-L'exemple donné par Stanislas sera naturellement suivi par les
-courtisans; l'on jouira à la cour de Lunéville d'une grande indépendance
-morale. Il y aura bien des intrigues, bien des maris trompés, souvent
-bien des scandales et des éclats.
-
-Quand il arriva en Lorraine, Stanislas traînait à sa suite, comme
-favorite, la duchesse Ossolinska[42], sa cousine germaine; il avait
-éprouvé pour elle des sentiments très vifs. C'est grâce à ces sentiments
-que le duc, le mari, auquel, de toute justice, le roi devait bien une
-compensation, avait été nommé grand maître de la nouvelle cour.
-
- [42] Elle était fille de Jean-Stanislas Jablonowski, palatin de
- Russie. Le duc Ossolinski l'avait épousée en secondes noces en
- 1733; elle avait trente ans de moins que lui.
-
-La liaison de Stanislas avec sa cousine durait déjà depuis assez
-longtemps et, bien que le roi commençât à se lasser, elle subsista, avec
-quelques passades, pendant les premières années du séjour à Lunéville.
-
-La duchesse Ossolinska avait une soeur, la belle comtesse Jablonowska,
-palatine de Russie. Stanislas passait également pour n'avoir pas été
-insensible à ses charmes et il l'avait comblée de faveurs. Puis la
-comtesse s'était attachée au chevalier de Wiltz, un des plus fidèles
-Polonais du roi, et elle l'aimait avec tant de passion qu'elle lui
-pardonnait même ses infidélités. Leur liaison n'était un mystère pour
-personne.
-
-Le duc de Bourbon avait remarqué la comtesse pendant le séjour de
-Stanislas à Meudon, et il avait eu un instant l'idée de l'épouser; mais,
-quand il connut sa liaison avec Wiltz, il y renonça.
-
-Le prince de Châtellerault-Talmont eut plus de confiance en lui, ou en
-elle, si on préfère, et il en fit sa femme, mais à la condition qu'elle
-ne reverrait jamais le chevalier; la comtesse promit tout ce qu'on
-voulut, et, quand elle fut princesse de Talmont, elle reprit
-paisiblement ses relations avec de Wiltz comme par le passé[43].
-
- [43] Le mariage avait été célébré à Chambord, le 29 novembre
- 1730.
-
-Mme du Deffant a tracé d'elle ce portrait mordant:
-
-«Mme de Talmont a de la beauté et de l'esprit... Sa conversation est
-facile et a tout l'agrément et toute la légèreté français. Sa figure
-même n'est point étrangère; elle est distinguée sans être singulière. Un
-seul point la sépare des moeurs, des usages et du caractère de notre
-nation, c'est sa vanité... Elle se croit parfaite, elle le dit et elle
-veut qu'on la croie... Son humeur est excessive... elle ne sait jamais
-ce qu'elle désire, ce qu'elle craint, ce qu'elle hait, ce qu'elle
-aime.... L'heure de sa toilette, de ses repas, de ses visites, tout est
-marqué au coin de la bizarrerie et du caprice... Elle est crainte et
-haïe de tous ceux qui sont forcés de vivre avec elle.... L'agrément de
-sa figure, la coquetterie qu'elle a dans les manières séduisent beaucoup
-de gens, mais les impressions qu'elle fait ne sont pas durables....
-Cependant, parmi tant de défauts, elle a de grandes qualités... Enfin,
-c'est un mélange de tant de bien et de tant de mal, que l'on ne saurait
-avoir pour elle aucun sentiment bien décidé: elle plaît, elle choque, on
-l'aime, on la hait, on la cherche, on l'évite.»
-
-La princesse et le chevalier s'étaient empressés d'accompagner Stanislas
-à Lunéville, et Wiltz avait été nommé colonel du régiment de cavalerie
-du roi.
-
-Le prince de Talmont lui aussi avait cru devoir suivre sa femme, mais il
-n'était pas assez aveugle pour ne pas s'apercevoir qu'elle avait repris
-avec Wiltz les habitudes anciennes. Contrairement aux usages du temps,
-il en montra beaucoup de mauvaise humeur, tant et si bien qu'il
-cherchait partout l'occasion de provoquer son rival. Une querelle
-s'éleva un jour entre eux dans le propre palais du roi; sans respect
-pour le lieu, et malgré les efforts des assistants, ils tirèrent l'épée,
-cherchant à s'entr'égorger. On courut chercher Stanislas qui eut toutes
-les peines du monde à les séparer.
-
-Mais, à la suite de ce scandale, le prince de Talmont quitta la
-Lorraine, et il retourna se fixer à Paris en déclarant qu'il ne
-reverrait jamais sa femme.
-
-Bientôt, tout s'arrangea pour le mieux, car le chevalier de Wiltz eut
-l'à-propos de mourir en 1738[44]. C'était le cas où jamais de
-raccommoder deux époux que séparait un simple malentendu. Sollicité par
-la duchesse Ossolinska, Stanislas fit agir le confesseur de M. de
-Talmont. Cet excellent jésuite persuada facilement à son pénitent qu'il
-était de son devoir de retourner vivre avec sa femme, au moins sous le
-même toit, pour la plus grande édification du prochain. C'est ce qui eut
-lieu en effet. Comme récompense et par un juste retour des choses de ce
-monde, le roi donna à M. de Talmont le régiment du chevalier de
-Wiltz[45].
-
- [44] Il mourut d'un effort à la cuisse. On avait voulu lui couper
- la jambe; mais il s'y refusa absolument, aimant mieux mourir que
- d'être hors d'état de servir. Il montra un courage et une fermeté
- sans pareils.
-
- [45] Dans le séjour qu'elle fit à Versailles pour tâcher de
- ramener son mari, il arriva à Mme de Talmont une assez dangereuse
- aventure. Elle se promenait avec Mme de la Tournelle et Mlle de
- Mailly lorsque la petite chienne que Mme de la Tournelle portait
- toujours sous son bras les mordit toutes trois cruellement; on
- crut la chienne enragée et les trois dames partirent aussitôt
- pour la mer: c'était le traitement de la rage à cette époque. On
- vous faisait prendre des bains de mer, puis on usait de frictions
- mercurielles. Aucune de ces dames ne fut malade.
-
-Un autre scandale, et non des moindres, fut causé par le comte de Salm,
-rhingrave du Rhin. Étant venu faire un long séjour à Lunéville, il
-courtisa les femmes de la cour, en compromit plusieurs; puis, tout à
-coup, s'amouracha de Mme de Lambertye, chanoinesse de Remiremont, qui se
-trouvait à ce moment chez sa mère. La chanoinesse ne se montra pas trop
-cruelle et elle répondit à la passion du comte; mais les jeunes gens
-furent imprudents; la mère, prévenue, par une amie délaissée, des
-rendez-vous amoureux de sa fille, fouilla dans ses papiers et trouva la
-correspondance des deux amants. Outrée de colère, «elle rossa d'abord
-d'importance» la chanoinesse, puis elle mit le rhingrave en demeure de
-l'épouser. Mais ce dernier répondit avec désinvolture qu'il était déjà
-engagé avec la fille du prince de Horn, et il partit aussitôt pour les
-Flandres. On étouffa l'histoire et l'on s'empressa de marier la coupable
-au neveu de l'abbé de Saint Pierre.
-
-Les chapitres nobles de Lorraine faisaient du reste beaucoup trop
-souvent parler d'eux. Les chanoinesses vivaient fort librement et il
-éclatait des scandales qu'il était difficile d'étouffer
-complètement[46].
-
- [46] Sous le règne de Léopold de regrettables scandales avaient
- déjà attristé «l'illustre chapitre» de Remiremont.
- Marie-Anne-Ursule d'Ulm, âgée de vingt-sept ans, dut quitter
- l'abbaye en mars 1711; elle avait eu des relations avec un
- médecin de la ville nommé Richardot; elle accoucha secrètement à
- Munster et se défit de son enfant. La chanoinesse «décoiffée» fut
- déchue de ses «qualités, honneurs et prérogatives de dame de
- l'illustre chapitre» et elle ne dut la vie qu'à l'intervention de
- Louis XIV, car en Lorraine l'infanticide était puni de mort.
-
- Un accident du même genre était arrivé quelques années plus tôt,
- pendant l'occupation de la Lorraine par les armées françaises, à
- l'abbaye de Poussay. L'abbesse était alors Anne-Pierrette de
- Damas. Une chanoinesse, Catherine-Angélique Davy de la
- Pailleterie, fut inculpée d'infanticide. La chanoinesse nia
- énergiquement et elle reprit sa place au chapitre par ordre de
- l'officialité; elle ne fut tenue «qu'à tenir chasteté à l'avenir
- et à ne plus récidiver». En 1760, M. de La Pailleterie quitta la
- Lorraine et acheta le trou de Jérémie à Saint-Domingue; il s'y
- maria et son fils fut le général Alexandre Dumas.
-
-En 1742, une chanoinesse de l'abbaye de Poussay, Mlle de Béthisy, se
-brûla tout uniment la cervelle à la suite de chagrins d'amour, et de
-quel amour! Elle appartenait à la meilleure famille; fille de la
-marquise de Mézières, elle avait pour soeurs la princesse de Montauban
-et la princesse de Ligne. Elle était charmante; elle avait de l'esprit,
-beaucoup de caractère, parlait plusieurs langues; mais on lui
-reprochait ses opinions politiques trop avancées. Elle allait être
-nommée abbesse lorsqu'elle disparut subitement; ses compagnes
-prétendirent qu'elle s'était enfuie pour aller faire ses couches. Prises
-d'un accès de scrupules assez rare, elles écrivirent à la reine, qui
-protégeait Mlle de Béthisy, que le voyage de leur compagne déshonorait
-la maison et elles demandèrent son exclusion.
-
-Mlle de Béthisy cependant rentra à l'abbaye, mais elle ne se montra pas
-plus sage et elle eut encore d'autres aventures. Enfin, elle se prit
-d'une passion folle pour son propre frère, le chevalier; ce dernier,
-après avoir répondu à ses avances, l'abandonna. Désespérée, la
-chanoinesse chercha à se consoler avec M. de Meuse; mais elle ne put
-oublier son frère, et, le trouvant cette fois insensible, elle prit le
-parti de se tuer. Elle chargea un pistolet de trois balles et se les
-logea dans la tête avec tant de sang-froid qu'entrées par la tempe
-droite elles sortirent par la tempe gauche.
-
-Une future abbesse qui se supprimait si résolument! Le scandale fut
-grand; mais Stanislas défendit de faire aucune recherche sur ce suicide.
-
-Le roi de Pologne déplorait d'autant plus tous ces scandales et la
-rudesse des moeurs qui l'entouraient qu'il avait été à même, pendant son
-séjour à Meudon, d'apprécier les charmes d'une cour civilisée. Aussi,
-après avoir subi presque complètement l'influence de son entourage
-polonais, ne tarda-t-il pas à vouloir s'en dégager. Nous allons le voir
-bientôt s'efforcer de grouper autour de lui des esprits distingués, des
-femmes aimables, habituées aux formes élégantes et raffinées, et de
-faire revivre, à Lunéville, les moeurs polies et charmantes, le ton et
-les habitudes d'urbanité, le goût des lettres et des arts qu'il avait
-tant admirés à la cour de sa fille.
-
-En se ralliant sans hésiter au nouveau souverain, les membres de la
-famille de Beauvau-Craon rendirent à Stanislas le plus signalé service
-et ils l'aidèrent puissamment à atteindre le but qu'il poursuivait. Rien
-donc d'étonnant à ce que le roi se montrât reconnaissant et comblât de
-faveurs une famille si puissante, et dont l'exemple ne pouvait être que
-profitable.
-
-Aussi en toutes circonstances les enfants du prince de Craon
-reçurent-ils les plus hautes marques d'estime et de considération.
-
-Dès son arrivée en Lorraine, Stanislas désigna la jeune marquise de
-Boufflers pour remplir les fonctions de dame du palais de la reine. Peu
-après son mari fut nommé capitaine des gardes[47].
-
- [47] Il remplaçait le marquis de Lambertye qui venait de mourir.
-
-En 1738, la jeune femme étant accouchée d'un fils, c'est Stanislas qui
-fut le parrain du nouveau-né. L'enfant, était même né dans des
-circonstances assez particulières. La mère revenait de Bar-le-Duc en
-chaise de poste lorsqu'elle fut prise des premières douleurs; on n'eut
-même pas le temps de la transporter jusqu'au village voisin, elle
-accoucha sur la grande route et le valet de chambre qui courait la poste
-avec elle dut faire l'office de sage-femme. Cet enfant, qui par la suite
-devint un grand voyageur comme sa naissance semblait l'y prédestiner,
-fut le célèbre chevalier de Boufflers.
-
-La même année, la soeur de Mme de Boufflers, Mme de La Baume-Montrevel,
-devint à son tour dame du palais.
-
-En 1739, une autre soeur de Mme de Boufflers, la princesse douairière de
-Lixin, dont le mari avait été tué en duel par Richelieu[48], se remaria
-avec le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France à Vienne. Le mariage
-eut lieu dans la chapelle de l'hôtel de Craon, la nuit du 2 au 3 janvier
-1739; bien entendu Stanislas assista à la cérémonie. Il avait auparavant
-offert aux époux un magnifique repas dans son château d'Einville et il
-les avait comblés des plus riches cadeaux.
-
- [48] Le duc de Richelieu avait épousé, en 1734, Mlle de Guise qui
- appartenait à la maison de Lorraine. Son cousin, le prince de
- Lixin, fut tellement humilié d'une union avec un Wignerod, qu'il
- refusa de signer au contrat. Quand il rencontra Richelieu au camp
- de Philippsbourg, il eut avec lui une altercation violente et il
- lui dit très insolemment: «Vous avez épousé une savonnette à
- vilain!» A ce mot Richelieu dégaina; le prince fut tué et
- Richelieu si grièvement blessé qu'il en faillit mourir.
-
-Le frère de Mme de Boufflers, le prince de Beauvau, est plus favorisé
-encore. Stanislas désirant avoir un régiment de gardes, il leva ce
-régiment en Lorraine; les officiers furent choisis dans la noblesse de
-la province et le corps attaché au service de France[49]. C'est le jeune
-marquis de Beauvau qui en fut nommé colonel; mais comme il était à peine
-âgé de vingt ans et qu'il n'avait encore jamais servi, on lui donna,
-pour colonel en second, M. de Montcamp, qui fut chargé de le former[50].
-
- [49] Par ordonnance du 20 mars 1740, Louis XV créa le régiment
- des gardes lorraines infanterie. Ce régiment n'était que d'un
- bataillon; mais en 1744, par suite du départ de M. de Livry, on y
- incorpora le régiment du Perche.--M. de Beauvau fit plusieurs
- campagnes avec l'armée française à la tête de son régiment.
-
- [50] Outre ce régiment, le roi de Pologne avait deux compagnies
- de gardes, l'une à Nancy, l'autre à Lunéville, vêtus de jaune
- galonné d'argent. Chaque compagnie était de soixante-douze
- gardes. Le roi possédait encore un établissement de cadets qui
- lui coûtait 66,000 livres par an, plusieurs bataillons de milice
- de Lorraine; des maréchaussées, toutes vêtues de la livrée du
- roi.
-
-Ce n'était pas encore assez.
-
-Le 8 avril 1739 Louis XV, à la sollicitation de Stanislas, envoie à M.
-de Craon et à son frère des lettres patentes ainsi conçues: «Considérant
-que le marquis de Beauvau, mestre de camp, colonel du régiment de la
-Reine, et le prince de Craon, viennent de la même tige que Isabeau de
-Bavière, 8e ayeule de S. M., elle les autorise, ainsi que leurs enfants
-nés ou à naître en légitime mariage, à prendre le titre de cousins de S.
-M., dans tous les actes, etc., et S. M. leur écrira de même.»
-
-Enfin en 1742 le roi de Pologne, qui ne cesse de s'occuper de la famille
-de Beauvau, écrit au cardinal de Fleury pour solliciter l'abbaye de
-Saint-Pierre à Metz, en faveur de Mme de Beauvau, chanoinesse de
-Remiremont. «Tout ce que je puis dire par une parfaite connaissance de
-cause, écrit-il, c'est que c'est une dame très respectable par toutes
-ses belles qualités, et comme on ne vous gagne que par la vertu, je suis
-persuadé que vous aurez égard à la sienne.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-(1735-1740)
-
- Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau,
- Saint-Lambert, Desmarets.
-
-
-Abandonnons un instant Stanislas pendant qu'il organise peu à peu sa
-cour et qu'il cherche à s'acclimater en Lorraine et faisons connaissance
-avec quelques personnages de la petite cité de Lunéville. Ces
-personnages vont jouer bientôt un rôle si important, nous allons si bien
-les retrouver presque à chaque page de notre récit, qu'il est
-indispensable de les présenter au lecteur avec quelques détails.
-
-Sous le règne du duc Léopold, Lunéville n'avait pas été seulement une
-cour galante, mais aussi une cour littéraire et savante. On se piquait
-d'y cultiver les sciences et les lettres.
-
-Si l'avènement de Stanislas amena à la cour de Lorraine des esprits plus
-batailleurs que littéraires, dans la ville même on continuait à compter
-nombre d'esprits cultivés qui s'occupaient de littérature avec succès.
-
-Les principaux personnages littéraires de la petite cité, ceux qui
-malgré leur jeunesse donnaient les plus belles espérances étaient Devau
-et Saint-Lambert; tous deux débutaient dans la carrière sous les
-auspices d'une femme qui aurait pu être leur mère, Mme de Graffigny.
-
-Mme de Graffigny, qui devait devenir plus tard un des beaux esprits de
-Paris, faisait en ce moment les délices de Lunéville.
-
-Née à Nancy en 1695, Françoise d'Isembourg d'Happoncourt, d'une illustre
-maison, avait épousé François Huguet de Graffigny, exempt des gardes du
-corps et chambellan du duc Léopold. C'était un homme d'un caractère
-violent et qui rendit sa femme parfaitement malheureuse. Elle se consola
-en le trompant consciencieusement et en cherchant dans l'amour et la
-littérature des compensations à ses peines. Enfin, après bien des années
-de souffrance et de résignation, elle obtint sa séparation et put vivre
-à sa guise.
-
-Un commerce doux, égal, beaucoup d'esprit, un jugement solide, un coeur
-sensible lui avaient acquis beaucoup d'amis. Elle avait des prétentions
-littéraires, écrivait non sans talent et elle composait de petites
-pièces que l'on jouait à la cour de Léopold, où elle était reçue fort
-intimement. Elle conserva même toute sa vie les relations les plus
-affectueuses avec les princesses lorraines qui ne l'appelaient jamais
-que «ma chère grosse». Bientôt Mme de Graffigny imagina d'ouvrir un
-salon, et elle réussit à grouper autour d'elle quelques jeunes gens
-distingués qui, comme elle, étaient passionnés de littérature. Une
-nièce, pauvre et malheureuse, Mlle de Ligniville, qu'elle avait adoptée
-pour la sauver du couvent, vivait avec elle et l'aidait à recevoir ses
-amis.
-
-Un des meilleurs, si ce n'est le meilleur des amis de Mme de Graffigny,
-fut François-Étienne Devau. Il était né à Lunéville le 12 décembre 1712.
-Ses parents le destinaient à la magistrature et ils l'envoyèrent faire
-ses études chez les jésuites de Pont-à-Mousson. Il se fit recevoir
-avocat au parlement de Nancy, mais sa nature indolente s'accommodait mal
-des études sérieuses et il ne sut jamais se plier à un travail régulier.
-
-Il était aimable, aimait le commerce des lettres, et il se lia avec Mme
-de Graffigny, qui avait dix-sept ans de plus que lui. Quelle fut la
-nature de leur affection? Fut-elle, comme on l'a dit, purement
-maternelle de la part de la jeune femme? Il est assez délicat de le
-préciser.
-
-Quand Mme de Graffigny écrit à son cher Panpan, car elle l'a surnommé
-Panpan, et le nom lui va si bien qu'il le gardera toute sa vie, elle
-l'embrasse mille fois et lui donne des marques de tendresse si vives
-qu'on reste fort perplexe. Nous sommes assez tenté de croire qu'au
-début, c'est-à-dire quand Devau avait dix-huit ans et Mme de Graffigny
-trente-cinq, l'intimité des deux amis ne fut pas longtemps platonique;
-elle le devint dans la suite, cela n'est pas douteux, mais quand on n'a
-aucun lien de parenté, on ne se tutoie pas sans avoir vécu dans une
-intimité complète, au moins pendant quelque temps. Et puis Panpan
-conserva jusqu'à sa mort un tel souvenir de Mme de Graffigny, de sa
-chère Francine, qu'elle avait dû, à n'en pas douter, être pour lui
-l'initiatrice, comme l'on dit de nos jours.
-
-Toujours est-il que Mme de Graffigny, quel que soit le rôle qu'elle ait
-joué auprès de Devau, le lança dans le monde où elle avait les plus
-belles relations, et elle lui créa la situation qui lui manquait. Elle
-le fit admettre dans les sociétés les plus distinguées; elle le présenta
-à la cour de Léopold où, malgré son jeune âge, il fut fort bien
-accueilli. Son esprit naturel, la gaieté de son caractère, la douceur de
-ses manières le faisaient aimer de tous ceux qui le connaissaient.
-
-Panpan ne se contentait pas d'être aimable dans la société, il composait
-encore avec facilité de petits vers fort jolis qui couraient les salons
-et lui faisaient de la réputation. Madrigaux, épigrammes, chansons,
-contes, il cultivait tous les genres.
-
-Voici un spécimen de son talent:
-
-LE BAL MASQUÉ
-
-CONTE
-
- Dans un bal, où la cour fêtait l'anniversaire
- De quelque heureux événement,
- On remarqua durant la nuit entière
- Un grand masque au buffet attaché constamment.
- Pourtant il le quittait, mais pour un seul moment:
- Il revenait bientôt y faire bonne chère.
- De le connaître on était curieux,
- Enviant l'estomac heureux
- Qui s'acquittait d'un si pénible office.
- On parvint enfin à savoir
- Que, pour un si dur exercice,
- Sous le même domino noir
- Avait passé toute la garde suisse.
-
-Panpan composait facilement et ne se donnait aucun souci pour
-travailler.
-
-Il ne se faisait du reste aucune illusion sur la valeur de ses
-productions, car il écrivait modestement en parlant de lui-même: «Je
-faisais de la prose quand je croyais faire des vers.»
-
-Malheureusement cultiver les muses et fréquenter la société ne donnaient
-pas au jeune homme les revenus qui lui manquaient. Son père, mécontent
-de son oisiveté, lui refusait les subsides les plus indispensables, et
-le pauvre Panpan vivait dans une gêne extrême.
-
-Ses belles relations lui valurent cependant le titre de conseiller de la
-chambre de justice du Palatinat du Rhin, bien qu'il ne sût pas un mot
-d'allemand et qu'il n'eût nulle envie de l'apprendre. Mais aucun
-traitement n'était attaché à cette sinécure; aussi Panpan s'en serait-il
-bien passé.
-
-Le meilleur ami de Devau, et un des plus fidèles commensaux du salon de
-Mme de Graffigny, était le jeune Saint-Lambert. Il était né à Nancy le
-26 décembre 1716.
-
-Son père s'appelait simplement Lambert; il avait épousé une demoiselle
-noble à peu près ruinée, Mlle de Chevalier, et s'était trouvé ainsi
-apparenté aux meilleures familles du pays. Il crut alors devoir prendre
-le nom de Saint-Lambert, qui sonnait plus agréablement. Par la suite il
-devint lieutenant de grenadiers au régiment des gardes de Son Altesse.
-
-M. Saint-Lambert habitait Affracourt, joli petit village à un kilomètre
-d'Haroué, résidence des Craon. C'est là que le jeune Saint-Lambert fut
-élevé dans une camaraderie presque journalière avec les enfants de la
-famille de Craon, et c'est ainsi qu'il se trouva intimement lié avec le
-futur prince de Beauvau.
-
-Saint-Lambert étudia longtemps chez les jésuites de Pont-à-Mousson, où
-il obtint des succès flatteurs; puis il fit ses débuts dans la carrière
-militaire. Son intimité avec les Beauvau lui valut un modeste grade dans
-la garde de Stanislas. En attendant de trouver une occasion de se
-distinguer, le jeune militaire se contentait de cultiver les Muses et de
-vivre agréablement, autant du moins que le lui permettait sa mauvaise
-santé, dans la société littéraire de Lunéville.
-
-Devau et Saint-Lambert étaient à peu près du même âge, ils avaient les
-mêmes goûts, tous deux formaient les mêmes rêves d'avenir; aussi ne se
-quittaient-ils guère et s'aimaient-ils tendrement. Bientôt
-Saint-Lambert voulut s'essayer dans cette carrière des lettres où il
-voyait son ami cueillir de faciles succès, et il commença lui aussi à
-«taquiner la Muse». C'est à Panpan qu'il demandait de corriger ses
-travaux, en même temps qu'il lui jurait une éternelle amitié.
-
- _A Monsieur de Vaux le fils, chez Monsieur son père, proche la
- cour, à Lunéville_
-
- «Affracourt, janvier 1739.
-
- «Prenons cette année, mon cher Panpan, un nouvel engagement et sur
- les autels de la probité, de l'amitié et des muses, mes trois
- dieux, jurons-nous de nous aimer le reste de notre vie; mais non,
- ne le jurons pas, non, il n'est point de serments qui puissent
- avoir autant de force que les sentiments que j'ai pour vous; je
- vous aime et je veux vous aimer, mon cher Panpan; voilà pour ma vie
- un plan que mon esprit fait, inspiré par mon coeur, et dont rien ne
- pourra jamais m'écarter. Permettez-moi de faire pour moi des
- souhaits qui en seront pour nous; vous-même, n'est-ce pas, mon cher
- Panpan, vous les devinez ces souhaits, et quel serait leur objet,
- que pourrais-je désirer avec plus d'ardeur que ce plaisir continué
- qui fait le vrai bonheur et que je ne puis trouver qu'en vivant
- avec vous.
-
- «Les plaisirs que j'ai ici ne sont que l'ombre des véritables que
- je n'ai goûtés qu'avec mes amis; ils sont l'ouvrage de ma raison,
- je les cherche, je les crée et je sens trop le besoin pour goûter
- le plaisir qui le suit; mon coeur n'y prend pas assez de part et
- j'y mêle trop de froideur pour n'y pas rencontrer d'ennui; je n'ai
- jamais plus senti la vérité de cette maxime de La Bruyère; «Soyez
- avec vos amis triste ou gai, spirituel ou sot, vous êtes avec vos
- amis, vous êtes content»; en voilà le sens à peu près, car il le
- dit bien mieux.
-
- «Je suis obligé de lire sans fin et il est des moments où les
- livres ne me sentent rien.
-
- «Je retouche toujours ma tragédie et je joins en la retouchant, au
- dégoût de corriger mes fautes, celui de travailler pour ne pas
- périr d'ennui. J'attends avec impatience la critique de mon ode, je
- la corrigerai avec soumission; je n'attends pas ma tragédie avec
- plus de tranquillité: je vous prie de ne pas la regarder à son
- arrivée, afin que vous soyez plus en état d'en bien juger quand je
- l'aurai encore retouchée. Il me semble que l'on s'accoutume aux
- fautes comme aux beautés; à force de les voir elles nous déplaisent
- moins et je crois que cela ne contribue guère moins que
- l'amour-propre à l'entêtement des auteurs pour leurs ouvrages; mais
- ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de l'amour-propre à vous faire
- une prière aussi inédite; je commence à le croire moi-même, et je
- l'effacerais si vous n'étiez pas assez mon ami pour la faire.
-
- «Mon père vous fait mille compliments aussi bien qu'à M. votre
- père et à Mme votre mère; il vous souhaite une bonne année. Pour
- moi, mon cher Panpan, je vous prie de leur dire les choses les plus
- tendres de ma part et vous ne serez point au-dessus de mes
- sentiments; je meurs d'envie de les embrasser; je voudrais bien me
- trouver encore auprès de ce feu que je dérangerais, essuyer
- quelques petites injures et vous apaiser en vous embrassant.
-
- «Adieu, mon cher Panpan, la table même ne m'a jamais inspiré rien
- de plus vif que ce que je sens pour vous[51].»
-
- [51] Bibliothèque publique de Nancy.
-
-Les premiers essais de Saint-Lambert parurent si heureux à son ami Devau
-que ce dernier, enthousiasmé, le supplia de poursuivre, de travailler
-encore, bien convaincu qu'il arriverait à la gloire littéraire. Il se
-vantait d'avoir découvert son talent naissant, d'avoir été le professeur
-de cet illustre élève. Quand plus tard Saint-Lambert fit paraître son
-poème des _Saisons_, Devau lui écrivait:
-
- Raphaël des _Saisons_, je fus ton Pérugin:
- Je guidai ton enfance aux rives du Permesse,
- Et ton premier laurier fut cueilli de ma main;
- Dans Tibulle déjà je devinais Lucrèce.
- Des chefs-d'oeuvre bientôt suivirent tes essais;
- Mon amitié s'accrut par tes brillants succès.
- Ce sentiment si pur, né de notre jeunesse,
- Fut de cet âge heureux le charme et le soutien,
- Et d'un âge plus mûr il fut encor l'ivresse.
-
-Saint-Lambert jouissait, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une déplorable
-santé, et il est bien souvent question dans ses lettres des maux qui
-l'accablent. On ne se doutait guère à cette époque qu'il deviendrait le
-brillant officier que nous connaîtrons bientôt, l'heureux rival de
-Voltaire et de Jean-Jacques, et qu'il survivrait à tous ses amis.
-
-Une lettre de lui à Mme de Graffigny montre bien l'intimité de leurs
-rapports et les préoccupations littéraires qui les agitaient:
-
- «1er mars 1736.
-
-«Je suis très sensible, madame, à la part que vous prenez à mes
-infirmités. Cette marque de votre amitié les diminue. Je vous demande
-bien excuse d'avoir si longtemps retenu l'_Epître sur la calomnie_; je
-l'avais oubliée dans mon cabinet et vous m'avez surpris en la demandant.
-
-«Je ne vous dirai pas que je fais une tragédie puisque vous le savez,
-mais je vous prierai de n'en parler à personne. Oui, madame, malgré ma
-jeunesse, ma mauvaise santé, et la faiblesse de mes talents, je veux
-faire babiller les Muses. J'ai longtemps résisté à la tentation. Quoi!
-disais-je, à dix-huit ans faire la barbe d'Apollon, le même métier que
-Corneille, cela est bien insolent; cependant je me suis laissé entraîner
-par la beauté de mon plan que je me réjouis de vous montrer, car je ne
-puis me résoudre à vous l'envoyer. Vous savez qu'il faudrait l'écrire.
-J'ai déjà fait la première scène; la deuxième sera achevée après-demain,
-et dans quinze jours le premier acte. Vous voyez que j'ai déjà un pied
-dans le cothurne.
-
- Ce grand projet m'étonne, et ma muse incertaine
- A refusé longtemps de suivre Melpomène;
- Mais le dieu des rimeurs me défend de trembler;
- Je le sens, il m'anime, et l'encre va couler.
-
-«Trouvez bon que je garde encore quelque temps le volume de La Motte; je
-ne veux pas voir le second que j'ai lu ailleurs. Ne me direz-vous rien
-d'Homère? Vous m'avez promis votre sentiment sur ce père de la poésie;
-j'attends une dissertation; cela sera plaisant de voir Mme de Graffigny
-dissertatrice.
-
-«Adieu, madame; ayez la bonté de m'écrire et de penser une fois la
-semaine à celui qui pense tous les jours à vous[52].»
-
- [52] Collection d'autographes de Mme Morrisson.
-
-La santé du jeune Saint-Lambert ne s'améliorait pas rapidement, loin de
-là, car, en 1741, M. de Saint-Lambert le père écrivait à Panpan une
-lettre fort curieuse que nous citons en en respectant scrupuleusement
-l'orthographe:
-
- «Facour, 7 mai 1741.
-
-_A Monsieur Devau, le fils._
-
-«Mon fils, monsieur me prie de vous escrire, ne pouvant le faire
-luy-même, pour vous remercier et ses Mrs aussi de vostre attention. Il
-est dans un estat pitoiable depuis deux mois et demis, mais depuis
-anveirons quinse jours celat a s'augmentée au poin qu'il n'est plus
-conaisable, je ne lui crois pas quatre livres de chère sur le corps, je
-crins l'héthisie s'il n'y est déjas, il as ut d'abort depuis plus de
-deux mois un rhume terrible et toujours de la fièvre, ce n'estait pas
-toussée, c'estait quand celat le prenait; à présant depuis quinse jour
-ces maux sont encor augmentée, la esthomac qui ne soutien rhin, des
-tranchée continuel, poin de someil, vomis à tout moment des biles noir;
-il est un peu levée aujourd'huy parce qu'il soufre ancor au lit
-davantage, ce n'est plus qu'un spectre; l'année passée sortan de sa
-plurésie, il paressait estre en parfaite santée en comparaison de ce
-qu'il est à présan; tout ce qu'il prand ne fusse qu'un boulion, en
-tombant dans ses boiaux luy donne des tranchée violantes; vous dit
-cependant luy qui connait tanpéramant qu'il n'y as pas de danger pourveu
-qu'il se ménage longtemps. La tou est un peu diminuée depuis quelque
-jours, il me charge de vous faire à tous mil amitiés de sa part, je le
-fait de même, et suis, monsieur, vostre très humble et obéissant
-serviteur[53].»
-
- [53] Collection d'autographes de Mme Morrisson.
-
-Un des coryphées du petit cénacle était encore un jeune officier de
-cavalerie, au régiment d'Heudicourt, M. Desmarets[54]. Bien qu'il fût
-très bon musicien et qu'il jouât à merveille la comédie, ce n'était pas
-uniquement le culte des Muses qui l'attirait chez Mme de Graffigny, mais
-bien aussi et surtout les attraits personnels de la maîtresse de céans.
-Mme de Graffigny, qui n'avait pas encore passé l'âge des faiblesses,
-était en ce moment du dernier bien avec Desmarets, et naturellement le
-jeune officier se distinguait par son assiduité aux réunions de la femme
-de lettres.
-
- [54] Il était le fils du célèbre musicien Desmarets.
-
-Mme de Graffigny, Saint-Lambert, Devau, Desmarets étaient presque des
-personnages dans la petite cité de Lunéville; on citait leurs vers,
-leurs productions; on les considérait un peu comme des illustrations du
-pays; l'on fondait sur eux de grandes espérances, et tous les
-personnages marquants se trouvaient mis en relations avec eux.
-
-Quand Voltaire, en 1735, vint à Lunéville pour fuir la persécution qui
-le menaçait en France, il y retrouva Mme de Richelieu[55]. Elle était
-intimement liée avec Mme de Graffigny, elle mena le poète chez son amie;
-il y rencontra les commensaux habituels, Devau, Saint-Lambert,
-Desmarets, etc. On devine l'accueil que reçut Voltaire. Cette société,
-où on ne le désignait que sous le nom de l'_Idole_, où on lui prodiguait
-l'encens sans ménagement, lui plut extrêmement. Il passa avec eux la
-majeure partie de son temps. Il poussa même la bienveillance jusqu'à
-dédier à Saint-Lambert une épître charmante en réponse à quelques vers
-respectueux que le jeune homme lui avait adressés. Suivant son habitude,
-il couvre de fleurs son jeune correspondant, tout en proclamant sa
-propre indignité.
-
- [55] Mlle de Guise, de la maison de Lorraine, avait épousé en
- 1734 le duc de Richelieu.
-
- Mon esprit avec embarras
- Poursuit des vérités arides;
- J'ai quitté les brillants appas
- Des Muses, mes dieux et mes guides,
- Pour l'astrolabe et le compas
- Des Maupertuis et des Euclides.
- Du vrai le pénible fatras
- Détend les cordes de ma lyre;
- Vénus ne veut plus me sourire,
- Les Grâces détournent leurs pas.
- Ma Muse, les yeux pleins de larmes,
- Saint-Lambert, vole auprès de vous;
- Elle vous prodigue ses charmes:
- Je lis vos vers, j'en suis jaloux.
- Je voudrais en vain vous répondre;
- Son refus vient de me confondre;
- Vous avez fixé ses amours,
- Et vous les fixerez toujours.
- Pour former un lien durable
- Vous avez sans doute un secret;
- Je l'envisage avec regret,
- Et ce secret, c'est d'être aimable.
-
-On peut supposer l'émoi qu'une épître si élogieuse devait causer dans la
-société de la petite ville et la gloire qui en rejaillissait sur
-Saint-Lambert.
-
-La célèbre Clairon, avant de débuter à la Comédie-Française, séjourna
-également à Lunéville et elle fit partie de la troupe de comédie que
-Stanislas avait réunie dès la première année de son séjour en Lorraine;
-elle aussi pénétra dans le petit cénacle et elle se lia intimement avec
-Mme de Graffigny et ses amis. Panpan se permettait de lui donner des
-conseils, voire même de lui adresser des flatteries, ce qui lui valut un
-jour cette réponse dans une lettre commencée par Mme de Graffigny
-elle-même:
-
-«Parlez donc, maître Boniface[56], excrément de collège, petit grimaud,
-barbouilleur de papier, rimeur de halles, fripier d'écrits, cuistre;
-vous êtes un temps infini à m'écrire pour ne me dire que des
-impertinences. Ah, vous aurez à faire à une seconde Mlle Beaumalles!
-Monsieur, plus d'éloges de votre part, car ce serait mortelle injure
-pour moi[57].»
-
- [56] Surnom que l'on donnait encore quelquefois à Panpan.
-
- [57] L'adresse est de la main de Clairon: «A monsieur Deveaux,
- chez monsieur Michel, avocat au Parlement. Ville Neuve, à Nancy.»
- (_La Mère du chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME.)
-
-Une des plus intimes amies de Mme de Graffigny, une des plus assidues
-dans le salon de l'aimable bas-bleu, était la jeune marquise de
-Boufflers.
-
-La charmante femme n'avait pas été appréciée de la vieille reine comme
-elle aurait mérité de l'être. Pour être juste, il faut avouer qu'elle ne
-fut pas davantage appréciée de la cour et que les premières années de
-son séjour à Lunéville ne lui furent pas des plus douces.
-
-Aussi, comme elle avait des goûts littéraires très prononcés, fut-elle
-heureuse de renouer connaissance avec Mme de Graffigny qu'elle avait vue
-si souvent à la cour de Léopold ou de la Régente, et de retrouver
-Saint-Lambert qui tant de fois avait partagé les jeux de son enfance.
-Elle fit la connaissance de Panpan, de Desmarets; elle trouva bientôt
-beaucoup de charme dans cette société jeune, gaie, cultivée; aussi
-chaque fois qu'elle quittait la campagne pour venir résider à Lunéville,
-aimait-elle à se rencontrer avec ses nouveaux amis et à passer de
-longues heures à causer littérature, ou à entendre la lecture de leurs
-oeuvres.
-
-En 1738, Voltaire et Mme du Châtelet étaient installés à Cirey, en
-Champagne. Voltaire n'avait pas oublié son séjour en Lorraine, en 1735,
-et les agréables relations qu'il avait nouées avec quelques habitants.
-Quel fut l'étonnement et la joie de Mme de Graffigny lorsqu'elle reçut
-de Mme du Châtelet une invitation à venir rompre le tête-à-tête de Cirey
-et à faire un séjour près du célèbre philosophe!
-
-La demande de la marquise apporta à la fois la joie et le trouble dans
-le petit cénacle. Certes, il était dur de se quitter, d'abandonner cette
-intimité charmante et de tous les instants; mais comment ne pas être
-flattée d'une si précieuse invitation; comment ne pas être dans le
-ravissement à l'idée de vivre quelques jours dans l'intimité de
-l'_Idole_? D'autre part, Mme de Graffigny serait-elle à la hauteur des
-circonstances? soutiendrait-elle convenablement son rôle entre deux
-personnages si intimidants, d'un mérite si écrasant?
-
-Mme de Boufflers, consultée, déclara qu'on ne pouvait sans offense
-dédaigner une si précieuse marque de distinction; puis elle parla avec
-enthousiasme de Mme du Châtelet, de la _divine Émilie_, qu'elle
-connaissait depuis longtemps, qu'elle aimait tendrement, et qui sûrement
-ferait le meilleur accueil à son invitée.
-
-Enfin, poussée par tous ses amis, Mme de Graffigny se décida à partir;
-mais avant de s'éloigner, elle s'engagea à tenir les habitués du cénacle
-au courant de ses moindres faits et gestes, à ne leur rien celer de ce
-que ferait ou dirait celui qui pour tous était l'_Idole_.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
- Liaison de Voltaire et de Mme du Châtelet.
-
-
-Avant de raconter le séjour de Mme de Graffigny à Cirey, il nous faut
-rappeler comment, et à la suite de quels événements, Voltaire et Mme du
-Châtelet se trouvaient dans cette résidence.
-
-La liaison du philosophe et de la divine Émilie rentre strictement dans
-le cadre que nous nous sommes imposé; en effet, ils vont jouer bientôt
-tous deux un rôle si prépondérant dans notre récit, ils vont si bien
-transformer la petite cour de Lunéville et jeter sur elle un tel lustre,
-qu'il est indispensable de consacrer quelques pages rapides aux
-événements qui ont précédé et amené l'arrivée des deux illustres amants
-à la cour de Stanislas.
-
-Nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de parler de Mme du
-Châtelet.
-
-Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, fille du baron de Breteuil,
-introducteur des ambassadeurs, était née le 17 décembre 1706. Le 20 juin
-1725, elle avait épousé le marquis Florent-Claude du Châtelet-Lomont,
-d'une grande famille lorraine[58].
-
- [58] Quatre familles seulement avaient le droit de porter le
- titre de grands chevaux de Lorraine: les du Châtelet, les
- Lenoncourt, les Ligniville, les Haraucour. La seconde chevalerie
- portait le titre de petits chevaux; mais plusieurs de ces petits
- chevaux prétendaient égaler les grands, d'où l'expression _monter
- sur ses grands chevaux_.
-
-Si l'on s'en rapporte au portrait mordant laissé par Mme du Deffant, Mme
-du Châtelet aurait été fort ridicule:
-
-«Représentez-vous une femme grande et sèche... sans hanches, la poitrine
-étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très
-petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vert de
-mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents
-clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie,
-figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire
-valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion.
-Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut
-être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se
-passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.»
-
-Parlant de sa science, la terrible marquise se borne à dire:
-
-«Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite
-géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que
-la singularité ne donne la supériorité. Sa science est un problème
-difficile à résoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin
-devant ceux qui ne le savaient pas.»
-
-Ces railleries mordantes ne lui suffisant pas encore, elle reproche à sa
-victime ses prétentions, son impolitesse, son rire glapissant, ses
-grimaces et ses contorsions.
-
-A la lecture de ce portrait, Thomas ne put s'empêcher de s'écrier: «Mme
-du Deffant me rappelle un médecin de ma connaissance qui disait: «Mon
-ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai.»
-
-«C'était un colosse en toutes proportions, écrit encore de Mme du
-Châtelet une femme qui ne l'aime pas. C'était une merveille de force
-ainsi qu'un prodige de gaucherie: elle avait des pieds terribles et des
-mains formidables; elle avait la peau comme une râpe à muscade; enfin la
-belle Émilie n'était qu'un vilain Cent-Suisse.»
-
-Pour être sincère, il faut avouer que Mme du Châtelet n'était pas
-précisément jolie; mais elle était cependant plaisante, dans tous les
-cas, beaucoup mieux qu'on ne le pourrait croire si l'on s'en rapportait
-aux portraits cruels et injustes que nous venons de citer. Elle était
-grande, svelte et brune; elle avait l'oeil vif, la bouche expressive;
-enfin sa figure était aimable et l'ensemble de sa personne fort
-agréable. Et puis, n'en déplaise à Mme du Deffant, elle était douée
-d'une rare intelligence; son esprit pénétrant, délié, investigateur
-s'attaquait à tout; elle parlait couramment le latin, l'italien,
-l'anglais; elle causait très bien; bref, c'était une femme d'une
-véritable valeur et d'une haute culture intellectuelle; mais avec des
-prétentions et des travers que beaucoup de ses contemporains n'ont pu
-lui pardonner.
-
-Le mariage de Mme du Châtelet ne tourna pas plus heureusement que la
-généralité des unions de l'époque. Naturellement elle n'aimait pas son
-mari, qui du reste lui était fort inférieur, et, dès que le ménage eut
-un fils, les relations des deux époux devinrent plus froides encore[59].
-Du reste, M. du Châtelet était la moitié de l'année à l'armée et sa
-femme ne le voyait qu'à de longs intervalles.
-
- [59] En 1727, Mme du Châtelet eut un fils qui fut ambassadeur en
- Autriche, en Portugal, et colonel des gardes françaises. Il
- mourut sur l'échafaud en 1794.
-
-Ce n'était pas l'usage alors de tromper son ennui par les soins de la
-maternité ou les pratiques étroites de la religion. Les femmes
-estimaient qu'elles avaient mieux à faire. Mme du Châtelet, en
-particulier, n'était pas douée d'une de ces natures paisibles dont le
-coeur et les sens sommeillent jusqu'à la mort, et la solitude n'était
-pas son fait.
-
-Elle possédait un tempérament ardent et une âme passionnée; aussi, quand
-elle aime, s'abandonne-t-elle tout entière, sans restrictions et sans
-réserves. Coeur, esprit, corps, elle donne tout à l'amant adoré.
-Situation, fortune, préjugés, mari, avenir, enfant même, elle est prête
-à tout lui sacrifier, sans un soupir, sans un regret.
-
-Malheureusement pour elle, elle donne trop, et elle n'est pas payée de
-retour. Et puis, elle ne possède pas le véritable charme de la femme; on
-l'aime bien quelques jours, mais elle ne sait pas retenir et on ne
-s'attache pas à elle.
-
-Aussi n'a-t-elle jamais été heureuse en amour. A ses caresses ardentes,
-à son dévouement absolu, on ne lui répond en général que par des
-sentiments plus discrets. Alors qu'elle rêve d'amours éternelles, on ne
-lui répond que par des liaisons éphémères ou des froideurs qui la
-désespèrent.
-
-Quand elle se vit délaissée par son mari, elle n'hésita pas longtemps
-sur le parti qui lui restait à prendre; elle chercha un amant et M. de
-Guébriant fut l'heureux élu. Elle l'aima de toute son âme, elle
-l'idolâtra; mais le marquis était de son temps, il ne se piquait pas
-d'une constance à toute épreuve, et au bout de quelques mois il
-abandonnait purement et simplement sa conquête. Mme du Châtelet, qui
-avait cru naïvement à des liens éternels, fut au désespoir; quand elle
-ne put douter de son malheur, elle n'hésita pas: elle avala une dose de
-laudanum qui aurait pu tuer deux personnes. C'est ce qui la sauva.
-
-Il lui fallut du temps pour se remettre de cette douloureuse épreuve
-physique et morale; mais, grâce à sa jeunesse et à une santé vigoureuse,
-elle se rétablit complètement.
-
-La cruelle mésaventure par laquelle elle avait débuté dans la voie de
-la galanterie ne découragea pas Mme du Châtelet. Au marquis de Guébriant
-succéda le jeune duc de Richelieu: c'était tomber de Charybde en Scylla.
-Le duc n'admettait que les liaisons d'un jour et il le prouva bien vite
-à sa nouvelle amie. Mais, cette fois, elle commençait à s'habituer aux
-moeurs de l'époque et elle ne prit pas au tragique l'incident qui
-survenait. Et même, par extraordinaire, les deux amants se séparèrent
-sans se brouiller à mort et une franche et cordiale amitié succéda à
-l'éphémère passion qui les avait réunis.
-
-Mme du Châtelet eut-elle d'autres intrigues et se consola-t-elle de
-Richelieu comme elle s'était consolée de Guébriant? C'est possible, mais
-nous l'ignorons, et cela importe peu à notre récit.
-
-Arrivons à l'événement capital de sa vie, à sa liaison avec Voltaire.
-
-Elle avait déjà rencontré Voltaire dans son enfance, chez son père; elle
-le retrouva en 1733 dans les salons de Paris. Il était l'intime ami du
-duc de Richelieu et naturellement il fut bientôt lié avec Mme du
-Châtelet.
-
-Le poète avait alors trente-neuf ans: il était dans tout l'éclat de la
-réputation et de la gloire; il jouissait d'un prestige inouï. Mme du
-Châtelet, dont le coeur était libre en ce moment, ne le revit pas sans
-une grande émotion, et bientôt elle s'éprit pour lui de la passion la
-plus folle, la plus irrésistible.
-
-Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas
-insensible à l'admiration qu'il inspirait à une femme jeune, aimable,
-instruite, dont tout le monde célébrait à l'envi l'intelligence et le
-savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait à la
-plus haute noblesse; il répondit aux avances de la jeune Émilie et tous
-deux s'embarquèrent dans une liaison qui devait durer toute leur vie.
-
-Enfin, à force de persévérance et après quelques essais malheureux, Mme
-du Châtelet avait trouvé, elle le croyait du moins, la passion profonde
-et éternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin
-trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la
-dévorait.
-
-Comme on ne saurait être trop près l'un de l'autre quand on s'aime, les
-deux amants décidèrent de ne se quitter jamais, pas plus à Paris qu'à la
-campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse
-intimité, Mme du Châtelet offrit un logement à Voltaire dans l'hôtel
-qu'elle occupait à Paris, rue Traversière. M. du Châtelet, consulté,
-trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas
-plus exigeant que le mari.
-
-Mme du Châtelet aima son nouvel amant comme elle avait aimé les autres
-et comme elle savait aimer, c'est-à-dire avec fureur. Elle l'aima
-pendant quinze ans passionnément. L'esprit, le charme, la gloire de
-Voltaire l'enthousiasmaient. Elle était fière d'avoir enchaîné sous ses
-lois le premier génie du siècle. Voltaire n'était pas moins flatté
-d'être l'amant connu, reconnu, attitré d'une grande dame, d'une marquise
-authentique, d'un _grand chevau_ de Lorraine! Au fond, tous deux se
-convenaient fort bien; leurs caractères, leurs intelligences se
-plaisaient extrêmement. L'habitude les enchaîna et bientôt ils ne
-pouvaient plus se passer l'un de l'autre.
-
-Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est
-véritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les
-mérites; il lui décerne les titres les plus élogieux: elle est sa «docte
-Uranie», sa «reine de Saba», la «Minerve de France»; mais le nom qu'il
-lui donne le plus volontiers est celui de _divine Emilie_, nom qui lui
-restera, et sous lequel elle est connue.
-
-Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la réputation de Mme du
-Châtelet. A force de la placer sur un piédestal, de célébrer en vers,
-comme en prose, ses mérites, son savoir, sa beauté, il a fini par
-l'entourer d'un véritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de
-mauvaise humeur, il répondait à un indiscret qui s'étonnait de cet
-enthousiasme vraiment excessif: «Mais, mon ami, elle aurait fini par
-m'étrangler si je n'avais consenti à vanter sa beauté et sa science.»
-
-Cependant cette liaison, qui au début avait paru offrir à Mme du
-Châtelet tout ce qu'elle pouvait désirer, ne fut pas exempte de
-déceptions et de déboires.
-
-Voltaire, d'un tempérament délicat, se croyait et se disait mourant à
-tout instant; et la pauvre marquise se transformait fréquemment en
-garde-malade. Ce n'était pas le rôle sur lequel elle avait compté, elle
-dont la santé vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se
-plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dévouée
-que son partner était quinteux, geignant, du reste charmant à ses heures
-et d'une verve intarissable.
-
-Pour chercher un dérivatif et donner un aliment à son activité, Mme du
-Châtelet se plongea dans les études abstraites; elle se lança à corps
-perdu dans la géométrie, dans les travaux algébriques, dans les
-spéculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec
-passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau,
-d'apaiser l'ardeur de son tempérament, puisqu'on ne lui donnait pas
-l'occasion de l'utiliser plus agréablement.
-
-La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle était jalouse de
-son amant, et, bien qu'elle n'eût pas trouvé dans cette liaison tout ce
-qu'elle en avait d'abord espéré, elle craignait toujours de se voir
-abandonnée; les cruelles mésaventures de sa jeunesse n'étaient pas
-faites pour la rassurer. Voltaire, de son côté, n'ignorait pas le passé
-orageux de la marquise; en dépit de sa philosophie, il redoutait
-toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort soupçonneux. De
-là entre les deux amants des méfiances, des querelles, des scènes
-fréquentes.
-
-Ce n'était pas tout. Il y avait encore pour Mme du Châtelet un grave
-sujet de trouble et d'inquiétude.
-
-La vie de Voltaire s'est passée dans des transes continuelles. Il avait
-le tort de devancer son siècle et ses écrits qui, aujourd'hui, nous
-semblent fort innocents; ses théories qui, pour la plupart, sont
-devenues d'indiscutables vérités, soulevaient des tempêtes et lui
-valaient force lettres de cachet. Le gouvernement, les dévots ne
-cherchaient qu'une occasion de faire disparaître ce dangereux novateur.
-Voltaire avait goûté une première fois de la Bastille et il savait par
-expérience qu'il était plus facile d'entrer dans ce château royal que
-d'en sortir. Pour ne pas être exposé à y passer sa vie il devait, à
-chaque nouvelle alerte, se cacher, fuir à l'étranger jusqu'à ce que
-l'orage fût apaisé. Déjà, en 1729, sa situation était si critique qu'un
-moment il avait songé à retourner vivre en Angleterre «où nul ministre
-n'est assez puissant pour attenter à la liberté d'un citoyen».
-
-Mme du Châtelet vécut donc avec lui une existence agitée, troublée par
-des alarmes continuelles; elle partagea toutes les anxiétés de son ami
-pour sa sécurité, ses angoisses incessamment renouvelées, ses rages
-folles contre ses persécuteurs. Bref, leur vie ne fut qu'un long tissu
-de craintes, d'émotions, d'agitations, et par moments d'enthousiasme et
-de gloire.
-
-Voilà quelle était la situation réciproque des deux amants, situation
-qui dura quinze ans, au milieu d'alternatives que nous allons
-brièvement raconter.
-
-Un an environ après le début de leur liaison, c'est-à-dire en 1734,
-Voltaire, à propos des _Lettres philosophiques_, avait dû fuir
-précipitamment et se rendre à Plombières dont les eaux lui étaient
-devenues subitement des plus nécessaires.
-
-Au bout de quelques mois, le calme s'étant fait, le philosophe revint
-secrètement s'installer en Champagne, au château de Cirey, propriété de
-Mme du Châtelet, qu'elle mettait à la disposition de son malheureux ami.
-Cirey avait le double avantage d'être fort isolé; puis d'être à une
-courte distance de la frontière de Lorraine. A la moindre alerte, le
-poète pouvait retourner prendre les fameuses eaux de Plombières.
-
-En 1735, nouvelle alerte et non moins grave: des extraits de _la
-Pucelle_ ont couru, et l'auteur est menacé des mesures les plus
-rigoureuses.
-
-Cette fois, ce n'était plus à Plombières qu'il se réfugiait, mais à la
-petite cour de Lunéville. Il était, du reste, bien résolu d'y demeurer
-incognito, «comme les souris d'une maison qui ne laissent pas de vivre
-gaîment sans jamais connaître le maître ni la famille».
-
-L'oubli se fait encore une fois et Voltaire vient de nouveau goûter un
-peu de calme et de repos dans la délicieuse retraite de Cirey, près de
-la divine Émilie.
-
-Le poète jouissait avec délices de la vie heureuse que la tendresse de
-son amie lui ménageait lorsqu'une nouvelle menace vint encore troubler
-sa quiétude. Cette fois, c'était à propos du _Mondain_, dangereux
-pamphlet qu'il avait confié à son ami l'évêque de Luçon et que l'on
-avait trouvé dans les papiers du prélat après sa mort.
-
-Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait
-éviter la Bastille. En décembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande.
-
-Enfin, en février 1737, Voltaire, ayant promis d'être sage, peut revenir
-à Cirey. Cette fois, les leçons du passé lui ont servi; il se tient coi
-et c'est à peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui à Cirey
-pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux
-fois par semaine.
-
-Sa nièce, Mme Denis, étant venue le voir, écrit avec chagrin:
-
-«Je suis désespérée, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est lié de
-façon qu'il me paraît presque impossible qu'il puisse briser ses
-chaînes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanité. Cirey
-est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit
-que des montagnes et des terres incultes; abandonnés de tous leurs amis
-et n'ayant presque jamais personne de Paris.
-
-«Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle; à la vérité,
-vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie
-tout l'art imaginable pour le séduire.
-
-«Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des
-meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est
-épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais.»
-
-Tous deux, du reste, travaillaient à force: Voltaire, à ses ouvrages
-philosophiques, à la _Pucelle_, à ses tragédies; Mme du Châtelet, à ses
-travaux astronomiques.
-
-Deux années passent ainsi comme un songe. Cependant, à la fin de 1738,
-Mme du Châtelet trouve utile d'apporter un peu de variété dans ce
-perpétuel tête-à-tête, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme
-de Graffigny, que tous deux connaissent et apprécient, à venir faire un
-séjour à Cirey.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-(1739)
-
- Séjour de Mme de Graffigny à Cirey.
-
-
-A peine arrivée à Cirey, Mme de Graffigny tient la parole qu'elle a
-donnée à ses amis, et dans des lettres pleines de verve, d'un entrain
-endiablé, elle narre à son cher Panpan, à son aimable Panpichon, les
-moindres détails de sa vie.
-
-Le ton qu'elle emploie vis-à-vis de Panpan est extrêmement libre: «Il
-est l'ami de son coeur, selon son coeur; elle l'aime plus parfaitement
-que jamais ami ne l'a été; elle le regrette à chaque instant du jour;
-elle l'embrasse cent fois, etc., etc.»
-
-Il est vrai que la dame qui ne manque ni d'exubérance, ni de tendresse,
-embrasse non moins vivement Saint-Lambert. Quant à Desmarets, _elle le
-baise sur l'oeil gauche_.
-
-Tous ses amis ont des surnoms et elle ne les désigne jamais autrement
-dans sa correspondance. Desmarets surtout en a une incroyable variété;
-il est successivement: maroquin, Saint-Docteur, Cléphan, gros chien,
-gros chien blanc. Saint-Lambert est le Petit Saint, etc.
-
-Laissons Mme de Graffigny raconter elle-même les divers incidents de sa
-route et l'accueil de ses hôtes:
-
- «Cirey, 4 décembre 1738.
-
-«Je suis donc partie avant le jour, j'ai assisté à la toilette du
-soleil; j'ai eu un temps admirable et des chemins jusqu'à Joinville
-comme en été, à la poussière près, mais on s'en passe bien. J'y suis
-arrivée à une heure et demie, dans une petite chaise de Madame Royale;
-cette voiture était assez bonne et même assez douce; j'avais un cocher
-excellent, voilà le beau. Voici le laid: les cochers m'ont dit qu'il
-leur était impossible d'aller plus loin. Que faire? J'ai pris la poste.
-Je suis arrivée à deux heures de nuit, mourante de frayeur, par des
-chemins que le diable a fait horribles, pensant verser à tout moment,
-tripotant dans la boue, parce que les postillons disaient que si je ne
-descendais, ils me verseraient. Juge de mon état. Je disais à
-Dubois[60]: «Panpan ne se doute guère que je grimpe une montagne à pied,
-à tâtons.» Enfin, je suis arrivée.
-
- [60] Sa femme de chambre.
-
-«La nymphe m'a très bien reçue, je suis restée un moment dans sa
-chambre; ensuite, je suis montée un moment dans la mienne pour me
-délasser. Un moment après, arrive... qui? ton Idole! tenant un petit
-bougeoir à la main comme un moine. Il m'a fait mille caresses; il a
-paru si aise de me voir que ses démonstrations ont été jusqu'aux
-transports; il m'a baisé dix fois les mains et m'a demandé de mes
-nouvelles avec un air d'intérêt bien touchant; sa seconde question a été
-pour toi, elle a duré un quart d'heure; il t'aime, dit-il, de tout son
-coeur. Puis il m'a parlé de Desmarets et de Saint-Lambert...
-
-«Tu es étonné que je te dise simplement que la nymphe m'a bien reçue, et
-c'est que je n'ai que cela à te dire. Son caquet est étonnant, je ne
-m'en souvenais plus, elle parle extrêmement vite;... elle parle comme un
-ange, c'est ce que j'ai reconnu. Elle a une robe d'indienne et un grand
-tablier de taffetas noir. Ses cheveux noirs sont très longs; ils sont
-relevés par derrière jusqu'au haut de la tête et bouclés comme ceux des
-petits enfants. Cela lui sied fort bien..... Pour ton Idole, je ne sais
-s'il s'est poudré pour moi; mais tout ce que je puis te dire, c'est
-qu'il est _étalé_ comme il le serait à Paris.»
-
-Les premiers temps du séjour de Mme de Graffigny sont un enchantement de
-tous les instants. Elle ne se possède pas de joie et ne sait comment
-dépeindre son bonheur à ses amis.
-
- «Cirey, vendredi, minuit.
-
-«Dieu! que vais-je lui dire, et par où commencer? Je voudrais te peindre
-tout ce que je vois, mon cher Panpan; je voudrais te redire tout ce que
-j'entends! enfin, je voudrais te donner le même plaisir que j'ai; mais
-j'ai bien peur que la pesanteur de ma grosse main ne brouille et ne gâte
-tout; je crois qu'il vaut mieux tout uniment te conter, non pas jour par
-jour, mais heure par heure.....
-
-«Ce que c'est que la vie! me disais-je: hier soir dans les ténèbres et
-la boue, aujourd'hui dans un lieu enchanté!... J'assaisonnai donc ce
-souper de tout ce que je trouvai en moi et hors de moi; mais de quoi ne
-parla-t-on pas: poésies, sciences, arts; le tout sur le ton de badinage
-et de gentillesse...
-
-«A propos du soir--bonsoir! voilà une heure qui sonne, il faut un peu
-reposer les jambes rompues de cette pauvre abbesse, qui s'est mise au
-lit en embrassant tous ses chers amis, tels que Saint-Docteur, le Petit
-Saint et Panpichon. Bonsoir donc, tous mes fidèles et chers bons amis.»
-
-Mais avant tout, il convient de faire aux amis infortunés qui n'ont pas
-le bonheur suprême de se trouver en présence de l'Idole, il convient de
-leur faire une description minutieuse du temple; au moins, ils pourront
-se le figurer par la pensée. Maigre consolation!
-
- «Samedi, 5 heures soir.
-
-«La petite aile tient si fort à la maison que la porte est au bas du
-grand escalier; il a une petite antichambre, grande comme la main;
-ensuite vient sa chambre, qui est petite, basse et tapissée de velours
-cramoisi; une niche de même avec des franges d'or: c'est le meuble
-d'hiver. Il y a peu de tapisseries; mais beaucoup de lambris, dans
-lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des
-encoignures de laque admirables; des porcelaines, des marabouts; une
-pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière; des choses
-infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté
-à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaisselle
-d'argent; tout ce que le superflu, chose _si nécessaire_, a pu inventer:
-et quel argent, quel travail! il y a jusqu'à un baguier où il y a douze
-bagues de pierres gravées, outre deux de diamants.
-
-«De là, on passe dans la petite galerie qui n'a guère que trente ou
-quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues
-fort belles sur des piédestaux de vernis des Indes: l'une est cette
-Vénus Farnèse, l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en
-deux armoires, l'une des livres, l'autre des machines de physique; entre
-les deux, un fourneau dans le mur qui rend l'air comme celui du
-printemps. Devant, se trouve un grand piédestal sur lequel est un Amour
-assez grand qui lance une flèche: cela n'est pas achevé. On fait une
-niche sculptée à cet Amour qui cachera l'apparence du fourneau[61].
-
- [61] Sur le socle de la statue se trouvait cette inscription:
-
- Qui que tu sois, voici ton maître;
- Il l'est, le fut, ou le doit être.
-
-«La galerie est boisée et vernie en petit jaune; des pendules, des
-tables, des bureaux, tu crois bien que rien n'y manque..... Il n'y a
-qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes, c'est-à-dire que le
-petit nombre de ceux qui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des
-fauteuils garnis; l'aisance du corps n'est pas sa volupté, apparemment.
-
-«Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les
-paravents sont de même; il y a des tables à écrans, des porcelaines;
-enfin, tout est d'un goût extrêmement recherché. Il y a une porte au
-milieu qui donne dans le jardin: le dehors de la porte est une grotte
-fort jolie.»
-
-Après avoir minutieusement décrit la demeure de l'Idole, il est de toute
-justice de dépeindre celle qui abrite les charmes de la déesse. Mme de
-Graffigny n'a garde d'y manquer:
-
-«L'appartement de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci: sa
-chambre est boisée et peinte en vernis petit jaune avec des cordons bleu
-pâle; une niche de même, encadrée de papier des Indes charmant. Le lit
-est en moiré bleu et tout est tellement assorti que, jusqu'au panier
-pour le chien, tout est jaune et bleu: bois de fauteuils, bureau,
-encoignures, secrétaire; les glaces et cadres d'argent, tout est d'un
-brillant admirable. Une grande porte vitrée conduit à la bibliothèque
-qui n'est pas encore achevée.
-
-«D'un côté de la niche est un petit boudoir; on est prêt à se mettre à
-genoux en y entrant; le lambris est en bleu et le plafond est peint et
-verni par un élève de Martin qu'ils ont ici depuis trois ans.....
-
-«Il y a une cheminée en encoignure, des encoignures de Martin avec de
-jolies choses dessus, entre autres une écritoire d'ambre que le prince
-de Prusse lui a envoyée avec des vers. Pour tout meuble, un grand
-fauteuil couvert de taffetas blanc et deux tabourets de même, car, grâce
-à Dieu, je n'ai pas vu une bergère dans toute la maison: ce divin
-boudoir a une sortie par sa seule fenêtre sur une terrasse charmante et
-dont la vue est admirable. De l'autre côté de la niche est une
-garde-robe divine, pavée de marbre, lambrissée en gris de lin, avec les
-plus jolies estampes. Enfin, jusqu'aux rideaux de mousseline qui sont
-aux fenêtres sont brodés avec un goût exquis...»
-
-Mais nous n'en avons pas fini avec la description des splendeurs de
-Cirey; il y a encore un appartement des bains qui est une pure
-merveille:
-
-«Ah! quel enchantement que ce lieu! L'antichambre est grande comme ton
-lit; la chambre de bains est entièrement de carreaux de faïence, hors le
-pavé qui est de marbre. Il y a un cabinet de toilette de même grandeur
-dont le lambris est vernissé d'un vert céladon clair, gai, divin!
-sculpté et doré admirablement; des meubles à proportion, un petit sopha,
-de petits fauteuils charmants, dont les bois sont de même façon,
-toujours sculptés et dorés: des encoignures, des porcelaines, des
-estampes, des tableaux et une toilette; enfin, le plafond est peint. La
-chambre est riche et pareille en tout au cabinet; on y voit des glaces
-et des livres amusants sur des tablettes de laque. Tout cela semble être
-fait pour des gens de Lilliput. Non, il n'y a rien de si joli, tant ce
-séjour est délicieux et enchanté! Si j'avais un appartement comme
-celui-là, je me serais fait réveiller la nuit pour le voir; je t'en ai
-souhaité cent fois un pareil, à cause de ton bon goût pour les petits
-nids. C'est assurément une jolie bonbonnière, te dis-je; toutes ces
-choses sont parfaites. Sa cheminée n'est pas plus grande qu'un fauteuil
-ordinaire, mais c'est un bijou à mettre en poche!»
-
-On pourrait croire, d'après ces séduisantes descriptions, que tous les
-appartements de Cirey sont d'un luxe surprenant. Hélas! il n'en est
-rien! Tout ce qui n'est pas «l'appartement de la dame ou de Voltaire»
-est d'une «saloperie à dégoûter».
-
-Mme de Graffigny elle-même est horriblement logée et elle exhale ses
-plaintes de façon très plaisante. A l'en croire, elle habite l'antre
-d'Éole:
-
-«Il faut que tu saches comment est faite ma chambre: c'est une halle
-pour la hauteur et la largeur où tous les vents se divertissent par
-mille fentes qui sont autour des fenêtres et que je ferai bien étouper
-si Dieu me prête vie. Cette pièce immense n'a qu'une seule fenêtre
-coupée en trois comme du vieux temps, ne portant rien que six volets.
-Les lambris qui sont blanchis diminuent un peu la tristesse dont elle
-serait eu égard au peu de jour.
-
-«La tapisserie est à grands personnages, à moi inconnus et assez
-vilains. Il y a une niche garnie d'étoffes d'habits très riches, mais
-désagréables à la vue par leur assortiment. Pour la cheminée, il n'y a
-rien à en dire: elle est si petite que tout le sabbat y passerait de
-front. On y brûle environ une corde de bois par jour, sans que l'air de
-la chambre en soit moins cru. Des fauteuils du vieux temps, une commode,
-une table de nuit pour toute table; mais en récompense une belle
-toilette de découpures, voilà ma chambre que je hais beaucoup et avec
-connaissance de cause.
-
-«Hélas! on ne saurait avoir à la fois tous les biens en ce monde. J'ai
-un cabinet tapissé d'indiennes qui ne l'empêchent pas de voir l'air par
-le coin des murs; j'ai une très jolie petite garde-robe sans tapisserie,
-fort à jour aussi, afin d'être assortie avec tout le reste.»
-
-Mme de Graffigny a-t-elle au moins un gracieux horizon pour la consoler
-de la tristesse de son intérieur? Hélas! non. Une montagne aride,
-qu'elle touche presque de la main, bouche complètement la vue.
-
-La vie à Cirey n'est pas très gaie pendant la journée: on prend le café
-vers onze heures dans la galerie de Voltaire qui reçoit ses hôtes en
-robe de chambre. Puis, à une heure, le philosophe, qui veut retourner à
-ses travaux, fait une grande révérence: c'est le signal du départ;
-chacun se retire dans sa chambre et reste seul jusqu'à neuf heures du
-soir. A ce moment, l'on soupe et l'on cause jusqu'à minuit.
-
-Mais alors, quel charme! quelles délices! A cette heure, le philosophe
-n'a que vingt ans; il est inépuisable de verve, d'entrain; on ne se
-lasse pas de l'entendre. Quelle gaieté! quelle imagination plaisante! Il
-faudrait des volumes pour tout raconter. Et en même temps si aimable, si
-attentif, parlant sans cesse à Mme de Graffigny de ses amis, du cher
-Panpan, qu'il connaît et qu'il aime; de Desmarets, de Saint-Lambert,
-dont il admire les vers. Pas de soir où l'on ne boive à leur santé avec
-du _fin amour_!
-
-Souvent, après le souper, Voltaire donne la lanterne magique «avec des
-propos à mourir de rire». Il fait toutes sortes de contes, de
-plaisanteries sur ses amis, sur ses ennemis. «Non, il n'y a rien de si
-drôle», s'écrie Mme de Graffigny enthousiasmée. Un soir, à force de
-tripoter le goupillon de la lanterne qui est remplie d'esprit-de-vin, le
-philosophe la renverse sur sa main, le feu y prend et voilà la main en
-flammes. Tout le monde se précipite, le feu est éteint en un rien de
-temps, et la main n'est que légèrement brûlée. Aussitôt Voltaire, qui ne
-se trouble pas pour si peu, reprend le divertissement et ses boniments
-étourdissants. Ces heures sont délicieuses et se prolongent souvent fort
-avant dans la nuit.
-
-Le philosophe s'occupe de Mme de Graffigny d'une façon charmante; il lui
-cherche des livres, des amusements; il lui promet des lectures quand
-elle sera «bien sage»; il craint qu'elle ne s'ennuie, «comme si l'on
-pouvait s'ennuyer auprès de Voltaire! Ah! Dieu! cela n'est pas possible,
-s'écrie Mme de Graffigny dans son ravissement; je n'ai même pas le
-loisir de penser qu'il y a de l'ennui au monde; aussi je me porte comme
-le Pont-Neuf et je suis éveillée comme une souris. Serait-ce parce que
-je mange moins ou parce que j'ai l'esprit remué vivement et
-agréablement?..... Ce que je dors, je le dors comme un enfant. Enfin, je
-sens, par une expérience qui m'était presque inconnue, que l'occupation
-agréable fait le mobile de la vie».
-
-On a pour Mme de Graffigny les attentions les plus délicates; celle à
-laquelle elle paraît le plus sensible, c'est qu'on paye les ports des
-lettres qu'elle reçoit: «Cela n'est-il pas bien galant?» dit-elle. Elle
-n'éprouve qu'un regret, c'est qu'on n'affranchisse pas aussi celles
-qu'elle adresse à ses amis.
-
-Plus on voit Voltaire, plus on est étonné de son amabilité, de sa bonté.
-Il y a dans son caractère des côtés charmants, attachants au possible.
-Ainsi, il ne peut entendre parler d'une belle action sans
-attendrissement.
-
-Un jour, Mme de Graffigny ayant raconté ses malheurs conjugaux et la
-triste histoire de sa vie, elle émeut si profondément son auditoire
-qu'elle s'impressionne elle-même et qu'elle a toutes les peines du monde
-à ne pas «brailler».--«Ah! quels bons coeurs! s'écrie-t-elle. La belle
-dame riait pour s'empêcher de pleurer; mais Voltaire, l'humain Voltaire,
-fondait en larmes, car il n'a pas honte de paraître sensible.»
-
-Un autre jour, Mme du Châtelet veut emmener Mme de Graffigny se promener
-en calèche; mais les chevaux sont fringants et, à la vue de leurs
-«gambades», la dame tremble et hésite. Elle aurait dû suivre de gré ou
-de force sans le compatissant philosophe qui déclare «qu'il est ridicule
-de forcer les gens complaisants à prendre des plaisirs qui sont des
-peines pour eux».--«On l'adore à ce propos, n'est-ce pas», s'écrie Mme
-de Graffigny reconnaissante.
-
-Les querelles entre Voltaire et la divine Émilie étaient du reste assez
-fréquentes et des plus plaisantes pour les spectateurs: une après-midi
-le poète devait lire _Mérope_; il arrive avec un habit assez peu élégant
-à la vérité, mais cependant agrémenté de belles dentelles. Mme du
-Châtelet lui demanda d'en changer. Voltaire, entêté comme d'habitude
-pour des riens, refuse et fait un long discours pour prouver qu'il a
-raison: il se refroidirait, il s'enrhumerait, il n'a pas d'autre habit.
-La déesse insiste, se fâche, et Voltaire agacé retourne dans sa chambre
-avec son manuscrit sous le bras. Un instant après il fait dire qu'il a
-la colique, et voilà _Mérope_ au diable! C'est en vain qu'on l'envoie
-demander par un domestique; il répond qu'il a toujours la colique. Mme
-de Graffigny prend le parti d'aller elle-même le chercher; elle le
-trouve gai, bien portant, et ils causent tous deux fort agréablement.
-Quelques personnes du voisinage étant survenues, on fait de nouveau
-appeler Voltaire; il finit par venir au salon; mais aussitôt sa colique
-le reprend, il se met dans un coin et ne dit mot. Ce jour-là on n'en put
-rien tirer.
-
-Comment Mme du Châtelet et Voltaire qui faisaient si grand accueil à Mme
-de Graffigny ne songeaient-ils pas à inviter ses amis? Elle qui avait la
-passion de l'amitié, elle qui écrivait: «Vivre dans ses amis, c'est
-presque vivre dans le ciel», pourquoi lui imposait-on une séparation qui
-devait lui être si cruelle?
-
-C'est que Mme du Châtelet, plus encore que le philosophe, redoutait les
-visites importunes; les hôtes qu'il faut distraire, amuser; qui
-empêchent de travailler et qui par suite font perdre un temps précieux.
-Elle s'en ouvrit un jour très franchement à Mme de Graffigny qui
-l'assura que ses amis, et en particulier Saint-Lambert, sauraient
-parfaitement faire comme elle, c'est-à-dire s'adonner à la lecture et
-passer dans leur chambre la plus grande partie de la journée.
-
-Sur cette réponse rassurante, elle fut chargée de convier Saint-Lambert
-à venir faire un séjour et même à arriver le plus vite possible.
-
-Mais Saint-Lambert montre peu d'empressement:
-
-«Allez, allez, mon Petit Saint, il n'y a que la crainte de paraître un
-âne qui vous empêche de venir, lui mande Mme de Graffigny. Venez en
-toute assurance; les ânes sont fort bien reçus ici; j'en suis un bon
-garant, car on ne leur parle jamais que de leurs âneries... Vous êtes
-un charmant petit saint qui faites de votre joli esprit tout ce que vous
-voulez et de votre coeur tout ce que vous devez.»
-
-En attendant, Voltaire s'impatiente de ne pas voir arriver «son confrère
-en Apollon», et comme il veut être agréable à Mme de Graffigny, il
-demande qu'on fasse venir aussi Panpan, ce cher Panpichon, la coqueluche
-des dames de Lunéville.
-
-Un soir à souper, il s'écrie:
-
---Ah çà! voyons, faisons donc venir notre cher petit Panpan, que nous le
-voyions.
-
---De tout mon coeur, dit Mme du Châtelet; mandez-lui, madame, de venir.
-
---Mais vous le connaissez, dit Mme de Graffigny au philosophe; vous
-savez comme il est timide: jamais il ne parlera devant cette belle dame.
-
---Attendez, dit Voltaire; nous le mettrons à son aise. Le premier jour,
-nous la lui ferons voir par le trou de la serrure; le second, nous le
-tiendrons dans le cabinet, il l'entendra parler; le troisième, il
-entrera dans la chambre et parlera derrière le paravent. Allez, allez,
-nous l'aimerons tant que nous l'apprivoiserons.
-
---Quelle folie, dit la marquise. Je serai charmée de le voir et j'espère
-qu'il ne me craindra pas.
-
-Mme de Graffigny transmet fidèlement l'invitation; mais comme elle est
-déjà bien revenue sur le compte de Mme du Châtelet, elle détourne plutôt
-son ami d'une visite qui ne lui donnerait que des déceptions.
-
-«Elle est très froide et un peu sèche, lui dit-elle; tu ne saurais
-quelle contenance tenir, et toutes les prévenances de ton aimable Idole
-ne te remettraient pas. Il est bien rare qu'elle soit comme je te l'ai
-d'abord dépeinte... elle est plus négligée que moi et plus mal tenue...
-Son ton t'abasourdirait, il est à mille lieux du tien et à deux mille de
-celui de la duchesse[62].»
-
- [62] Mme de Richelieu.
-
-Puis, elle craint qu'il ne soit pas suffisamment élégant, son habit de
-drap est trop vilain, et quant à sa «belle urne», elle est d'été.
-
-Enfin, elle termine plaisamment:
-
-«Que feriez-vous ici, pauvre sot?... Apparemment vous ne seriez pas plus
-heureux que je ne le suis. Restez dans votre tanière, pauvre oison!»
-
-Qui pourrait croire que Mme de Graffigny pût être souffrante dans ce
-_palais enchanté_?
-
-Malgré le charme de la vie qu'elle mène, elle ne se porte pas trop bien
-cependant: elle souffre souvent de ce terrible mal qu'on appelle «des
-vapeurs» au dix-huitième siècle et que nous désignons savamment sous le
-nom de «neurasthénie»; elle en est accablée par moments.
-
-Elle n'est pas seule à en souffrir; Voltaire en est la victime, lui
-aussi, sans vouloir en convenir du reste; il attribue ses maux à des
-indigestions, mais ce n'est pas la véritable cause. Comme tous les gens
-«à vapeurs», «tant qu'il est dissipé, il se porte bien; dès qu'on le
-contrarie, il est malade».
-
-Desmarets est également affligé du même mal, et Mme de Graffigny l'a
-avoué à Voltaire. Cette confidence donne au philosophe le plus ardent
-désir de voir son confrère en maladie, car s'il passe sa vie à se moquer
-des médecins, personne plus que lui n'adore parler de ses maux. Il
-demande donc à tout prix qu'on fasse venir le jeune officier. «Il grille
-de le voir pour parler glaires avec lui, écrit Mme de Graffigny
-moqueuse; c'est aussi sa marotte; il a aussi la barre dans le ventre;
-enfin, que te dirais-je? rien n'y manque.»
-
-Cependant Voltaire ne peut vivre sans comédie, sans théâtre. Que faire?
-Pour tromper son ennui, il fait venir des marionnettes qui remplaceront
-momentanément les comédiens du roi: elles obtiennent un succès
-étourdissant.
-
-Enhardi par cette heureuse tentative, le philosophe se décide à
-organiser un théâtre véritable. La salle est très petite et la scène
-plus encore; mais tout est admirablement arrangé et prête à l'illusion.
-
-A partir de ce jour, la vie de Cirey est transformée; il n'est plus
-question que de répétitions, de drames, de comédies; tous les hôtes du
-château sont mis en réquisition, personne n'échappe à la tyrannie du
-maître de céans, et lui-même donne l'exemple.
-
-Mme de Graffigny passe son temps à apprendre ses rôles, mais elle a
-beaucoup de peine à les retenir et elle enrage de son manque de mémoire.
-
-Enfin, après force répétitions, on joue _l'Enfant prodigue_; puis, le
-lendemain, _Boursoufle_, une farce que le philosophe vient de terminer
-et «qui n'a ni cul ni tête».
-
-Mais les acteurs ne sont pas en nombre suffisant, et Voltaire de se
-lamenter. Il se plaint amèrement que Panpan, Desmarets, Saint-Lambert,
-malgré de pressantes instances, ne veuillent pas venir grossir la troupe
-comique. Avec eux on ferait des merveilles.
-
-Enfin, Desmarets se laisse séduire et il arrive à Cirey. A peine
-débarqué il est enrôlé dans la troupe du château. Il faut d'autant plus
-se presser que Mme de Graffigny veut se rendre à Paris, et que son
-départ est irrévocablement fixé au mercredi des Cendres.
-
-Laissons Mme de Graffigny elle-même faire le récit de l'existence de
-Cirey pendant les jours gras de 1739:
-
- «Lundi gras.
-
-«Je saisis un moment où Mme du Châtelet est montée à cheval avec
-Desmarets pour vous écrire, car, en vérité, on ne respire point ici....
-Nous jouons aujourd'hui _l'Enfant prodigue_ et une autre pièce en 3
-actes, dont il faut faire des répétitions. Nous avons répété _Zaïre_
-jusqu'à 3 heures du matin. Nous la jouons demain avec _la Sérénade_ (de
-Regnard). _Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter
-un opéra: ah! quelle galère!_ On nous donne à lire des petits manuscrits
-charmants, qu'on est obligé de lire en volant! Desmarets est encore plus
-ébaubi que moi, car mon flegme ne me quitte pas et je ne suis pas gaie;
-mais pour lui il est transporté, il est ivre.
-
-«Nous avons compté hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous
-avons répété et joué _33 actes, tant tragédie, opéra que comédie_.
-N'êtes-vous pas étonnés aussi, vous autres? Et ce drôle-là, qui ne veut
-rien apprendre, qui ne sait pas un mot de ses rôles, au moment de monter
-au théâtre, est le seul qui les joue sans fautes; aussi, il n'y a
-d'admiration que pour lui. Il est vrai de dire qu'il est étonnant. Le
-fripon a manqué sa vocation.
-
-«Enfin, après souper, nous eûmes un sauteur qui passe par ici et qui est
-assez adroit. Je vous dis que c'est une chose incroyable qu'on puisse
-faire tant de choses en un jour.....
-
-«Panpan, mon cher Panpan, nous sortons de l'exécution du troisième acte
-joué aujourd'hui; il est minuit et nous avons soupé; je suis rendue, la
-tête tourne à Desmarets. C'est le diable, oui le diable! que la vie que
-nous menons. Après souper Mme du Châtelet chantera un opéra entier; et
-vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous conter des balivernes?
-Allez, allez! vous êtes fou. J'ai reçu ce soir votre lettre de samedi;
-Desmarets l'a lue à ma toilette...»
-
-Cette vie enchanteresse, ce ciel serein sont bouleversés tout à coup par
-une catastrophe inattendue.
-
-Voltaire apprend que des copies de _Jeanne_ circulent; comme il en a
-souvent fait le soir des lectures, après souper, il croit à une
-indiscrétion de Mme de Graffigny; il l'accuse de lui avoir volé le
-manuscrit, d'en avoir envoyé des copies à Panpan, etc., etc. Bref, sa
-tête se monte et dans une scène inouïe de violence il se dit perdu sans
-ressources, il annonce qu'il va fuir en Hollande, au bout du monde; il
-adjure Mme de Graffigny, qui n'en peut mais, d'écrire à Panpan pour le
-conjurer de retirer toutes les copies qu'il a données, etc., etc.
-
-C'est en vain que la malheureuse femme proteste de son innocence, assure
-qu'elle n'a rien envoyé; que Panpan est aussi peu coupable qu'elle, et
-pour cause, le philosophe ne veut rien entendre. Mme du Châtelet arrive
-et redouble d'invectives et de reproches, etc. Le lendemain tout était
-oublié; Voltaire, calmé, reconnaissait l'injustice de ses soupçons et
-l'on se remettait à jouer gaiement la comédie, comme si rien absolument
-ne s'était passé.
-
-Mme de Graffigny n'en avait pas fini avec les émotions douloureuses. A
-peine rassurée du côté de Voltaire, elle eut avec Desmarets une courte
-explication qui ne lui laissa pas le moindre doute sur les sentiments
-qu'il conservait pour elle.
-
-«J'ai la tête si troublée de comédie, de mon voyage, et du tendre aveu
-que vient de me faire Desmarets qu'_il ne m'aime plus et ne veut plus
-m'aimer_, que je suis comme ivre..... Ah! mon pauvre ami, que vais-je
-devenir? Mon coeur, mon triste coeur, ne peut, en ce moment douloureux,
-t'en dire davantage. Tu crois bien qu'avec la résolution que j'avais
-prise de n'avoir plus de querelles et de pousser la douceur jusqu'à
-l'_oisonnerie_, il ne fallait rien moins qu'un aveu aussi délibératif
-que celui-là pour me désoler..... Je l'ai reçu sans lui faire un seul
-reproche. Je t'assure que j'en souffrirai seule, mais je n'en reviendrai
-pas..... N'est-il pas étonnant qu'il m'ait parlé de la sorte pour le peu
-qu'il lui en coûte à me rendre heureuse?...»
-
-Le lendemain Mme de Graffigny, le coeur brisé, quittait Cirey pour n'y
-plus revenir. Elle quittait également l'ingrat Desmarets qu'elle ne
-devait jamais revoir[63].
-
- [63] Mme de Graffigny partit pour Paris avec sa nièce, Mlle de
- Ligniville. Les deux dames se logèrent rue d'Enfer, près du
- Luxembourg, et ouvrirent un salon littéraire. Mais la vie était
- chère et les petites pensions que servaient les cours de Vienne
- et de Lorraine furent bien vite insuffisantes. Pour augmenter ses
- revenus, Mme de Graffigny se chargeait de toutes les commissions
- de l'Empereur à Paris, et elle achetait, entre autres, les
- cadeaux qu'il destinait aux dames de la cour. Elle chercha aussi
- des ressources dans les productions littéraires; elle publia les
- _Lettres d'une Péruvienne_, qui eurent le plus grand succès, et
- elle fit jouer un drame, _Cénie_, qui ne fut pas moins goûté. Dès
- lors, le salon de la rue d'Enfer fut à la mode; on l'appela le
- bercail des beaux esprits. En 1751, Helvétius épousa Mlle de
- Ligniville.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
- Départ de Mme de Boufflers pour Paris.--Son séjour dans la
- capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et
- l'Empire.--La Lorraine est menacée.--Fuite de
- Stanislas.--Énergie de M. de la Galaizière.--Louis XV accourt
- au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade à
- Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville.
-
-
-Pendant les premières années du règne de Stanislas, Mme de Boufflers ne
-séjourna à la cour qu'autant que l'exigeaient ses fonctions de dame du
-Palais. Elle fit de longs séjours dans les terres patrimoniales de son
-mari, aux environs de Nancy, et elle profita de sa vie, relativement
-calme et retirée, pour mettre au monde deux fils, l'un le 10 août 1736,
-l'autre le 30 avril 1738.
-
-En 1736, elle eut la douleur de perdre sa soeur, Louise-Eugénie, abbesse
-d'Épinal; en 1742, elle perdit également son frère, le primat de
-Lorraine[64] et aussi sa belle-soeur, la marquise de Marmier.
-
- [64] C'est l'abbé de Choiseul qui fut désigné pour le remplacer.
-
-Le 9 juillet 1743, un nouveau deuil venait la frapper: son beau-frère
-Regis était tué à la bataille d'Ettingen et, dans les derniers jours de
-la même année, son beau-père succomba. Quelques mois après, M. de
-Boufflers dut se rendre à Paris pour régler les affaires de la
-succession; il fut décidé que sa jeune femme l'accompagnerait; c'était
-une occasion de la présenter à la marquise douairière qu'elle ne
-connaissait pas encore.
-
-On peut supposer la joie de Mme de Boufflers en apprenant qu'elle allait
-enfin se rendre dans la capitale de la France, dans cette ville
-merveilleuse, objet de tous ses désirs; qu'elle allait enfin paraître à
-cette cour célèbre dans le monde entier par son élégance et ses
-agréments; l'écho des fêtes qui s'y donnaient, les récits enthousiastes
-de ses compagnes sur la beauté des femmes, sur la galanterie des hommes
-avaient bien souvent troublé la jeune femme.
-
-Elle ne se possédait pas de joie à la pensée des plaisirs, des
-divertissements de tout genre qui devaient l'attendre à Paris. Elle se
-voyait habitant une ravissante demeure, meublée somptueusement, entourée
-de jeunes femmes de son âge, gaies comme elle, heureuses de vivre.
-Pendant tout le trajet sa tête travaillait et plus l'on approchait de la
-capitale, plus son émotion grandissait. Enfin, elle pénétra dans les
-murs de la bienheureuse ville.
-
-Mais, hélas! quelle déception quand, au lieu d'une riante demeure, elle
-vit le carrosse s'arrêter dans la cour d'un vieil et sombre hôtel du
-faubourg Saint-Germain. Au lieu des appartements somptueux que son
-imagination lui faisait entrevoir, elle pénétra dans des appartements
-tendus de serge noire et grise, comme il était d'usage chez les
-personnes en deuil; au lieu des joyeuses compagnes qu'elle attendait,
-elle vit s'avancer vers elle une personne infirme qui, par sa pâleur, sa
-maigreur, la lenteur de sa démarche, la singularité de son costume,
-ressemblait plutôt à une ombre funèbre qu'à un être vivant.
-
-C'était Mme de Boufflers, la mère, qui, en perdant son mari, avait fait
-voeu de ne jamais quitter le deuil.
-
-Cet extérieur effrayant, ces vêtements lugubres, ces tristes entours,
-plongèrent la jeune Mme de Boufflers dans une terreur profonde. Elle
-s'attendait à un accueil si différent qu'à peine rentrée dans ses
-appartements particuliers elle se mit à fondre en larmes, et elle passa
-toute la nuit à pleurer sur son triste sort.
-
-Il fallut bien cependant se résigner et faire contre mauvaise fortune
-bon coeur. La jeune femme sécha peu à peu ses larmes et, comme elle
-était douée de beaucoup d'esprit, elle chercha à vivre en bonne
-intelligence avec cette belle-mère qui l'effrayait si fort.
-
-Or il se trouva que Mme de Boufflers, malgré sa sévérité apparente,
-avait une âme douce, une piété indulgente, un esprit juste et pénétrant.
-Elle aurait pu se montrer odieuse pour la jeune femme intimidée et
-effrayée, elle fut tout le contraire; elle lui témoigna de la
-compassion, apaisa son trouble et son embarras, et elle s'efforça de la
-mettre à son aise.
-
-Malgré le peu de rapport des âges, des idées et des penchants, la
-douairière s'éprit pour sa belle-fille d'un sincère attachement qui fut
-bientôt réciproque. La vie s'écoulait donc, sinon gaiement, du moins
-calme et paisible pour la jeune femme.
-
-On rapporte d'elle une réponse bien plaisante. Elle parlait un peu
-légèrement de son mari devant sa belle-mère: «Vous oubliez qu'il est mon
-fils», lui fit remarquer Mme de Boufflers: «Cela est vrai, maman; je
-croyais qu'il n'était que votre gendre!»
-
-De cruels soucis d'argent rendaient la vie de la douairière de Boufflers
-des plus pénibles. Une pension de 12,000 livres que possédait son mari,
-et qui était tout leur avoir, s'était éteinte avec lui, et la marquise
-était restée dans une situation d'autant plus misérable qu'elle avait
-encore à sa charge deux filles, l'une de seize ans, l'autre de dix-sept,
-qui n'avaient aucun goût pour la vie religieuse et qui se refusaient
-obstinément à entrer au couvent.
-
-Le maréchal de Noailles, ému de cette situation, s'adressa au roi et il
-fit obtenir à Mme de Boufflers une pension de 4,000 livres qui devint
-son unique ressource[65].
-
- [65] Mme de Boufflers maria l'aînée de ses filles, Marie-Louise,
- le 13 février 1744, au marquis de Roquépine; la seconde,
- Marie-Cécile, épousa, le 25 mai 1744, le marquis d'Aubigné.
-
-Dans la famille on s'inquiéta pour la jeune marquise d'une existence
-vraiment trop austère et qui pouvait finir par avoir sur sa santé une
-influence fâcheuse. La douairière avait une belle-soeur, veuve comme
-elle, la duchesse de Boufflers, et qui tenait un grand état de maison.
-
-On offrit à la jeune femme d'aller s'installer chez elle; elle devait y
-trouver une société mieux assortie à son âge et aux goûts qu'on pouvait
-lui supposer. La proposition était séduisante, car la maison de la
-duchesse de Boufflers était l'une des plus agréables de Paris. L'on ne
-s'en étonnera pas quand nous dirons que c'est elle qui devint plus tard
-si célèbre sous le nom de maréchale de Luxembourg.
-
-C'était tomber d'un extrême dans l'autre. Quitter brusquement la vie
-austère, presque monacale, à laquelle elle était habituée et qu'elle
-supportait du reste impatiemment, pour devenir la commensale, la pupille
-si l'on peut dire de la duchesse de Boufflers, était pour la jeune
-marquise une aventure assez périlleuse.
-
-Une grande fortune, un grand nom, un grand état dans le monde, donnaient
-à la duchesse une situation des plus brillantes et attiraient chez elle
-toute la société. C'était assurément une des femmes les plus
-spirituelles de son temps, une des plus aimables; mais elle avait peu
-d'égards pour la morale vulgaire et ses moeurs passaient pour fort
-relâchées.
-
-Qu'allait devenir la jeune femme dans ce milieu élégant, raffiné et
-perverti? Quelles leçons allait-elle puiser auprès de cette duchesse
-entourée d'hommages intéressés et dont le comte de Tressan, le poète
-mondain, avait osé écrire:
-
- Quand Boufflers parut à la cour,
- On crut voir la mère d'Amour.
- Chacun s'empressait à lui plaire
- Et chacun l'avait à son tour.
-
-Et puis les deux dames étaient toutes deux fort séduisantes, pleines
-d'esprit, de charme. N'y allait-il pas avoir conflit d'intérêts ou de
-succès? C'était une épreuve bien dangereuse et qui pouvait fort mal
-tourner.
-
-Mais la duchesse avait trop bonne opinion d'elle-même pour craindre une
-rivalité. Au lieu de s'abaisser à une mesquine jalousie, elle se montra
-fort aimable pour sa jeune parente; elle lui facilita, de toutes
-manières, son entrée dans la société et, loin de chercher à l'éclipser
-et à l'écraser de sa supériorité, elle l'aida de tout son pouvoir.
-
-La jeune femme, sous l'égide de la duchesse, pénétra donc dans les
-cercles les plus brillants; elle fut présentée à la cour; elle fit
-connaissance avec les hommes de lettres les plus célèbres, Voltaire,
-Montesquieu, le président Hénault, Tressan qu'elle devait plus tard
-retrouver en Lorraine.
-
-Ce séjour dans une société éminemment raffinée développa
-prodigieusement, chez Mme de Boufflers, ses aptitudes naturelles. Au
-contact de tous les hommes distingués et de toutes les femmes
-charmantes qu'elle fut appelée à fréquenter, elle acquit ce ton parfait
-et ces manières incomparables qu'on ne trouvait qu'à Versailles et, en
-même temps, ce goût des lettres et des arts qui allait faire le charme
-de la cour de Lorraine.
-
-Pendant que Mme de Boufflers goûtait à Paris les agréments d'une société
-choisie, les plus graves événements se passaient en Lorraine.
-
-Stanislas, malgré son désir ardent de vivre en paix, de se consacrer
-uniquement au bonheur de ses sujets et au sien propre, allait éprouver
-bien des soucis. Un instant, il put se croire revenu aux pires jours de
-son existence, il se vit à deux doigts de sa perte.
-
-Depuis son arrivée en Lorraine, de nombreux motifs de mécontentement et
-de plaintes s'étaient élevés contre la nouvelle administration, et la
-noblesse, aussi bien que les simples habitants, étaient venus plus d'une
-fois porter leurs doléances jusqu'aux pieds du roi de Pologne.
-
-Si les Lorrains avaient eu l'espoir de conserver leurs lois, leurs
-usages, leurs traditions, ils furent bien vite détrompés. M. de la
-Galaizière n'eut qu'un but: transformer les deux duchés le plus
-rapidement possible en une province française. Il prit des mesures qui
-choquèrent les habitants et leur rendirent le nouveau régime de plus en
-plus pénible. Aussi les protestations s'élevèrent-elles de tous côtés,
-mais ce fut en vain.
-
-La situation du chancelier n'était pas commode; lui-même écrivait à
-Fleury, le 17 mars 1740:
-
-«Je ne puis dissimuler à V. E. que les difficultés ne soient très
-grandes. Il ne s'agit de rien moins, Monseigneur, que de rétablir le
-règne de la justice, du bon ordre et de la subordination dans un pays
-d'où ils étaient bannis, et de sevrer la noblesse des bienfaits du
-prince quand elle ne les aura pas mérités par des services.
-
-«Vous sentez, Monseigneur, combien une telle entreprise doit m'attirer
-de contradictions et me susciter d'ennemis. J'assure de nouveau V. E.
-que je m'étudierai sans cesse à employer tous les ménagements
-compatibles avec l'autorité, pour adoucir ce qu'un si grand changement
-entraîne nécessairement de rude après soi...»
-
-La noblesse lorraine avait bien des sujets de plaintes; mais le coup qui
-lui fut peut-être le plus douloureux, parce qu'il la touchait dans sa
-fortune, c'est l'édit sur l'exploitation des bois. Cet édit lui causait,
-en effet, le plus grave préjudice, car elle possédait et exploitait la
-plus grande partie des vastes forêts qui couvraient le pays. C'est sur
-cette importante question que les récriminations furent les plus
-violentes. Il fut même décidé que des plaintes officielles seraient
-adressées au ministre du roi de France, en même temps que l'on ferait
-appel au grand-duc de Toscane, comme ancien souverain de la Lorraine.
-
-Stanislas était très ému de cette situation. Il reçut un jour la visite
-de MM. de Raigecourt et d'Haussonville qui l'assurèrent que Fleury
-désavouait hautement tout ce qui se faisait; ils reprochèrent au roi
-d'opprimer la noblesse: «Le blâme en retombera sur votre règne, lui
-dirent-ils; il sera à jamais en exécration à la nation[66]».
-
- [66] Saint-Lambert se faisait l'interprète des sentiments de
- haine que l'on éprouvait pour M. de la Galaizière lorsqu'il
- écrivait:
-
- J'ai vu le magistrat qui régit ma province,
- L'esclave de la cour et l'ennemi du prince,
- Commander la corvée à de tristes cantons,
- Où Cérès et la faim commandaient les moissons.
-
-Le malheureux Stanislas, à la suite de cette entrevue, resta dans une
-agitation terrible et il ne put fermer l'oeil de la nuit. Dès la
-première heure, il fit appeler la Galaizière; mais ce dernier le rassura
-complètement en lui montrant les lettres approbatives du cardinal: «Je
-respire, lui dit le roi. Je vois bien qu'on ne cherche qu'à vous rendre
-la victime de tout ceci; mais, puisque vous êtes approuvé de Son
-Eminence, je vous soutiendrai[67]».
-
- [67] Aff. étrang., Lorraine, 2 avril 1740.
-
-A ce moment survint un événement inattendu qui vint mettre à néant
-toutes les espérances de la noblesse lorraine.
-
-L'empereur Charles VI mourut. La France refusa de laisser exécuter la
-_Pragmatique sanction_ qu'elle-même avait acceptée, et la guerre
-commença entre la France et l'Empire.
-
-La situation était des plus graves. Si les Lorrains s'étaient résignés,
-en apparence, au nouvel ordre de choses, la plupart étaient prêts, à la
-première occasion favorable, à secouer le joug qui pesait si lourdement
-sur eux.
-
-Ce n'était pas le moment, dans cette période incertaine et troublée,
-d'écouter les doléances de la noblesse et d'ébranler le pouvoir de M. de
-la Galaizière. Aussi la cour de France s'empressa-t-elle d'approuver
-tous ses actes et de le confirmer dans son autorité souveraine.
-
-La France se conduisit en Lorraine comme en pays conquis. Non seulement
-elle leva dans le pays de nombreux régiments qui furent incorporés dans
-l'armée française, mais elle accabla d'impôts de tous genres les sujets
-de Stanislas; on les contraignit à fournir d'immenses approvisionnements
-pour les armées; on leur fit payer par deux fois l'impôt du vingtième,
-bien que la Lorraine, de l'aveu de tous, dût en être exemptée
-puisqu'elle ne faisait pas encore partie du royaume de France, etc.
-
-Ces exactions véritables surexcitèrent encore davantage les habitants
-des deux duchés; tous faisaient des voeux pour le succès des armes de
-Marie-Thérèse.
-
-En 1743, les Autrichiens, sous les ordres de Charles de Lorraine, frère
-de François III, s'approchèrent de la frontière de l'est du côté de la
-Sarre. L'effroi fut grand à la cour de Lunéville quand le prince annonça
-publiquement qu'il allait pénétrer dans les anciens États de son frère,
-aider les populations à secouer le joug qui les opprimait et les rendre
-à leur ancienne dynastie.
-
-A Lunéville, on s'empressa d'armer les remparts, de creuser des fossés,
-enfin de mettre la ville en état de résister à un coup de main. Douze
-pièces de canon, qui étaient dans les bosquets, furent placées devant la
-grille du château. On faisait des patrouilles dans les rues et l'on
-arrêtait volontiers les bourgeois attardés. L'émotion était à son
-comble.
-
-La reine Catherine, effrayée, ne voulut pas s'exposer à soutenir un
-siège; elle se réfugia à Nancy et descendit chez l'abbé de Choiseul, en
-attendant que le château qui n'avait pas été habité depuis longtemps fût
-en état de la recevoir. Le roi de Pologne vint la rejoindre peu de temps
-après (août 1743).
-
-Heureusement, l'alarme fut de courte durée; à l'automne, Stanislas qui
-s'ennuyait à Nancy put rentrer à Lunéville.
-
-Mais, au printemps de 1744, la situation s'aggrava de nouveau et devint
-même plus critique encore. Un chef d'aventuriers croates, le baron de
-Mentzel, publia une proclamation où il annonçait aux Lorrains son
-arrivée prochaine, et où il les menaçait de livrer leur pays au pillage
-s'ils ne se déclaraient immédiatement pour leurs anciens souverains.
-
-Ces menaces étaient superflues. Les troupes autrichiennes n'avaient qu'à
-se montrer pour qu'une formidable insurrection éclatât en Lorraine.
-
-La noblesse n'était pas moins mal disposée que le peuple. Une lettre de
-M. de la Galaizière à Fleury indique bien ses sentiments. Voici ce que
-le chancelier écrivait à propos du marquis et de l'abbé de Raigecourt
-dont les propos violents contre le gouvernement de Stanislas avaient
-fait scandale:
-
-«Vous paraissez surpris de ce qu'ayant l'un et l'autre des bienfaits du
-roi, ils ne sont rien moins qu'affectionnés à son service; mais tel est
-le caractère du gros de cette nation; les bienfaits qu'elle désire avec
-plus d'ardeur qu'une autre, qu'elle recherche quelquefois même avec
-bassesse, ne l'attachent point; j'en fais depuis longtemps l'expérience;
-la reconnaissance n'est pas la qualité dominante dans cette province...
-Si on voulait punir MM. de Raigecourt, il faudrait étendre le remède à
-bien d'autres sujets de pareille étoffe.»
-
-Avec un entourage aussi suspect, Stanislas ne vit qu'à demi rassuré et
-ses jours s'écoulent dans les transes. A la moindre victoire, il
-proclame que l'armée française est «composée d'autant de héros que de
-soldats»; à la moindre défaite, «il s'en remet à la Providence» et
-prépare en hâte ses paquets.
-
-Au printemps de 1744, le roi et toute la cour s'installent à la
-Malgrange, près de Nancy, d'où il était plus facile de s'enfuir sans
-faire d'éclat. L'on y vivait dans une tranquillité relative, attendant
-toujours d'heureuses nouvelles qui n'arrivaient pas, lorsque tout à
-coup, le 3 juillet, le roi apprend par un courrier du maréchal de Coigny
-que le prince Charles a passé le Rhin à Spire, à la tête de 80,000
-hommes. Il en reste si «étourdi» qu'à son ordinaire il s'en «remet à la
-Providence».
-
-Le 6, un autre courrier apporte la nouvelle que les ennemis se sont
-emparés des lignes de Wissembourg. Les troupes françaises ont été
-partout repoussées. La situation est si menaçante que le maréchal de
-Belle-Isle prévient Stanislas qu'il ne répond plus de sa sécurité.
-
-Le courrier arrive à minuit et est reçu par le duc Ossolinski. On
-réveille aussitôt le roi et on commence sans plus tarder les préparatifs
-de départ. La terreur était générale, tout le monde était convaincu que
-les duchés envahis allaient échapper à la France.
-
-Le jour même, à trois heures de l'après-midi, la reine Opalinska prenait
-la fuite, accompagnée de Mmes de Linanges et de Choiseul; elle allait
-chercher un refuge à Meudon. Stanislas, auquel l'âge et la douceur de sa
-nouvelle vie avaient enlevé le goût des aventures, voulait à tout prix
-l'accompagner; mais M. de la Galaizière s'y opposa et il le supplia de
-ne pas donner lui-même le signal du découragement. Tout ce qu'il put
-obtenir, c'est que le roi chercherait un abri derrière les murs de Metz.
-
-Le soir même, en effet, le souverain terrorisé quittait la Malgrange et,
-après avoir voyagé toute la nuit, allait s'enfermer dans la citadelle de
-Metz avec son trésor et quelques courtisans.
-
-Un seul homme se montra à la hauteur des circonstances et ne perdit pas
-la tête au milieu de l'affolement général: ce fut M. de la Galaizière.
-
-Seul, sans ordres, sans appui, sans armée, abandonné par ceux qui
-auraient dû le seconder et partager ses dangers, il n'hésita pas à
-prendre toutes les mesures que commandait la gravité des circonstances.
-Il fit face à tout et s'arrangea de façon à pouvoir attendre les secours
-qu'il avait demandés en toute hâte.
-
-Il groupa à la hâte quelques milices lorraines, enrégimenta les ouvriers
-des salines et les répartit dans les quelques régiments qui lui
-restaient de façon à s'assurer de leur fidélité. Tous les passages de
-montagne furent occupés; des fortifications en terre, des abatis
-d'arbres élevés sans perdre une minute de tous côtés; bref, en quelques
-jours, grâce au zèle et à l'activité prodigieuse de son chancelier, la
-Lorraine fut à l'abri d'un coup de main et préservée des incursions des
-coureurs ennemis.
-
-La promptitude et l'énergie de ces mesures sauvèrent le pays.
-
-A la nouvelle de l'invasion de la Lorraine Louis XV, qui était en
-Flandre avec l'armée, accourut pour porter secours au maréchal de
-Coigny.
-
-Un événement imprévu vint fort à propos modifier complètement la
-situation. Le roi de Prusse envahit la Bohême, et le prince Charles fut
-obligé de repasser le Rhin en toute hâte pour aller défendre le
-territoire de Marie-Thérèse.
-
-La Lorraine était sauvée. Stanislas, remis de son effroi, rentra dans
-ses États.
-
-A peine était-il réinstallé à Lunéville qu'il apprit que son gendre, en
-arrivant à Metz, était tombé gravement malade. On connaît les détails de
-la maladie du roi, sa conversion, le renvoi de Mme de Châteauroux,
-l'arrivée en toute hâte de Marie Leczinska et du dauphin.
-
-La première entrevue du roi et de la reine fut touchante. Louis XV
-embrassa Marie Leczinska et lui demanda humblement et à plusieurs
-reprises pardon de sa conduite et des peines qu'il lui avait causées.
-
-Cependant la maladie prit tout à coup une tournure favorable, et, dans
-les premiers jours de septembre, le roi était complètement rétabli.
-
-Les vieilles dames de l'entourage de la reine, électrisées par une
-réconciliation qu'elles croyaient définitive, commirent mille
-maladresses et se couvrirent de ridicule. Elles remirent du rouge,
-enlevèrent «le bec noir» de leurs cheveux et se mirent à porter des
-rubans verts, symbole d'espérance. Dans l'attente «d'un glorieux
-événement», on mettait chaque soir deux oreillers sur le traversin de la
-reine.
-
-Le roi, auquel ce manège ne put échapper, s'en agaça, et il recommença à
-être fort maussade. Et puis, maintenant qu'il était guéri, il était
-honteux du spectacle qu'il avait donné, de sa pusillanimité, de sa
-vilaine conduite vis-à-vis de Mme de Châteauroux. Il en voulait à tout
-le monde, à l'évêque de Metz, à son confesseur le Père Pérusseau, à la
-reine elle-même. Il devint plus sombre et plus mélancolique chaque jour.
-
-Enfin il envoya la reine faire une visite à son père, et il lui promit
-de la rejoindre le lendemain.
-
-Marie Leczinska partit de Metz le 28 septembre, à onze heures du matin;
-elle arriva le soir même à Lunéville.
-
-Le lendemain, à huit heures du soir, Louis XV faisait à son tour son
-entrée dans la ville, aux acclamations du peuple et au son du canon.
-
-Le roi de Pologne souhaita la bienvenue à son gendre à la descente du
-carrosse. Le soir, il y eut cavagnole comme à Versailles, puis
-illumination, feux d'artifice et l'on tira de nombreuses fusées sur la
-terrasse du château.
-
-Malgré la variété de ces divertissements et l'affabilité de la
-réception, Stanislas ne put obtenir de son hôte une parole aimable.
-C'est à peine si Louis XV demanda à aller saluer la reine Catherine,
-qu'un asthme retenait dans ses appartements. En vain lui présenta-t-on
-les plus jolies femmes de la cour, il n'adressa la parole à aucune, et
-il y en eut même plusieurs qu'il refusa de recevoir.
-
-Stanislas installa son gendre dans ses propres appartements, et quant à
-lui il alla se coucher «secrètement» dans un petit entresol de la
-garde-robe.
-
-Le lendemain, le roi était de plus méchante humeur encore, s'il est
-possible; rien ne put le divertir.
-
-C'est en vain que le bon Stanislas fait visiter à son hôte toutes ses
-maisons de campagne; c'est en vain qu'il croit l'amuser par la vue des
-jets d'eau, des grottes, des rocailles qui peuplent le parc et les
-environs: Louis XV reste impassible. Dans ces promenades, le roi de
-France est à cheval; le roi de Pologne, comme d'habitude, dans la petite
-voiture à un cheval qu'il conduit lui-même.
-
-A l'encontre de son maître, la Galaizière est d'une humeur charmante. Il
-donne des réceptions, invite les dames à dîner et à souper, leur fait
-mille galanteries; il tient un grand état de maison[68].
-
- [68] L'appartement qu'il occupait dans l'aile du château ayant
- été brûlé en janvier 1744, il logeait à ce moment dans
- l'appartement appelé «du cardinal de Rohan» parce qu'on le
- réservait à ce prélat lors des visites qu'il faisait à la cour de
- Lunéville.
-
-Pendant le séjour de Louis XV à Lunéville, surgit une question
-d'étiquette assez plaisante.
-
-Le cardinal de Tencin était arrivé et il mangeait à la table du roi de
-Pologne. Les cardinaux avaient le droit d'avoir un fauteuil devant les
-rois de Pologne. Le cardinal de Fleury en avait un à Meudon, le cardinal
-de Rohan en avait un aussi quand il venait à Lunéville. On présenta donc
-un fauteuil au cardinal de Tencin qui refusa et prit une chaise à dos.
-Malgré cette marque de modestie, les ducs qui étaient présents, MM. de
-Gesvres, de Villars, etc., ne voulurent pas manger avec le roi, à cause
-de «la chaise à dos» du cardinal de Tencin. Pour éviter de nouvelles
-tracasseries, le lendemain on alla dîner au kiosque; là il n'y avait
-point de cérémonie et tout le monde eut des chaises à dos, ce qui calma
-l'effervescence.
-
-Après un séjour de trois jours rendu plutôt pénible par son invariable
-mauvaise humeur, Louis XV annonça son départ.
-
-Le 2 octobre, après avoir passé une revue des gendarmes et dîné au
-château de Chanteheu, il partit pour Strasbourg. Il avait complètement
-négligé d'aller faire ses adieux à la reine Opalinska, toujours
-souffrante. Ce procédé choqua vivement toute la cour. Il est probable
-qu'en route Louis XV réfléchit à l'inconvenance de sa conduite, car il
-envoya un courrier pour demander des nouvelles de sa belle-mère[69].
-
- [69] Après avoir fait capituler la ville de Fribourg, Louis XV
- revint à Paris. Il y fit son entrée le 13 novembre, et fut reçu
- au milieu d'acclamations enthousiastes. On lui donna des fêtes
- splendides. Quelques jours après, Mmes de Châteauroux et de
- Lauraguais étaient rappelées à la cour et rentraient en
- possession de toutes leurs charges; tous ceux qui avaient pris
- parti contre elles furent exilés. Au moment où la favorite
- triomphait et reprenait tout son pouvoir, un coup inattendu
- l'enlevait à l'affection du roi. Atteinte dans les premiers jours
- de décembre d'une fièvre maligne, la pauvre femme succombait le 8
- décembre.
-
-Le 9 octobre, Marie Leczinska reprenait tristement la route de
-Versailles et Stanislas, qui jamais ne se séparait sans chagrin de cette
-fille chérie, la suivit jusqu'à Bar-le-Duc[70].
-
- [70] De 1745 à 1748, la guerre continua, entremêlée de succès et
- de revers. Le 13 septembre 1745, François de Lorraine, grand-duc
- de Toscane, mari de Marie-Thérèse, fut élu à Francfort roi des
- Romains, puis empereur d'Allemagne.
-
- La guerre n'ayant plus d'objet, la paix fut signée le 18 octobre
- 1748.
-
-De l'aveu général, M. de la Galaizière avait sauvé le pays de
-l'invasion; on dut le récompenser des services éminents qu'il venait de
-rendre. Sa faveur n'eut plus de bornes. Un de ses frères, M. de Chaumont
-de Lucé, fut, sur les instances de Stanislas lui-même, nommé envoyé de
-France près de la cour de Lorraine; un autre, M. de Mareil, celui qui
-commandait le Royal-Lorraine et qui avait brillamment combattu les
-Impériaux, fut nommé maréchal de camp et lieutenant du roi; sa soeur,
-qui était religieuse, fut nommée coadjutrice du couvent où elle
-résidait; le plus jeune de ses fils, qui n'avait que sept ans, reçut la
-riche abbaye de Saint-Mihiel, devenue vacante par la mort d'Antoine de
-Lenoncourt. Quelque temps après, Stanislas donnait encore à son sauveur
-la terre de Neuviller, érigée en comté, et la Galaizière en fit une des
-plus belles propriétés de la province.
-
-Naturellement le chancelier devint plus puissant que jamais et tout plia
-sous son autorité. Stanislas, dont le rôle avait été loin d'être
-brillant, ne chercha plus à lutter contre un homme dont il reconnaissait
-la supériorité et il lui abandonna sans réserve le pouvoir absolu.
-
-Pendant que ces événements se déroulaient en Lorraine, Mme de Boufflers
-avait poursuivi à Paris le cours de ses succès mondains; elle s'était
-initiée à la société parisienne la plus séduisante et la plus raffinée
-et, par le charme de son esprit autant que par ses attraits physiques,
-elle y avait obtenu de grands succès.
-
-De nouveaux deuils, et non des moins cruels, étaient venus la frapper
-pendant cette période agitée.
-
-Le 24 juin 1744, son oncle, le marquis de Beauvau, colonel du régiment
-de la reine, s'était fait tuer bravement à la prise du chemin couvert de
-la ville d'Ypres, en Flandre.
-
-L'année suivante, nouvelle douleur encore. Le 14 mai 1745, en même temps
-qu'elle apprenait la victoire de Fontenoy, on lui annonçait la mort de
-son frère Alexandre, âgé de vingt ans. Le jeune homme avait été tué
-glorieusement à la tête du régiment de Hainaut qu'il commandait.
-
-C'est à peu près vers cette époque que Mme de Boufflers revint en
-Lorraine; elle y était rappelée par le soin de ses intérêts et aussi
-pour remplacer à la cour sa soeur, Mme de Montrevel, dont le caractère
-altier n'avait pu longtemps s'accommoder de l'humeur revêche de la
-vieille reine.
-
-A la suite de difficultés avec Mme de Montrevel, Stanislas en effet
-avait jugé qu'elle ne pouvait plus conserver ses fonctions de dame du
-palais; mais, comme il était important de ne pas se brouiller avec une
-famille aussi puissante que celle des Craon, le roi chercha à lui
-obtenir une compensation par l'intermédiaire du cardinal de Fleury. Il
-écrivit à ce dernier:
-
- «Lunéville, le 5 février 1742.
-
- «Je ne sais si vous savez que, par des raisons indispensables, la
- reine mon épouse s'est séparée avec Mme de Montrevel, qui a été à
- son service, en observant néanmoins tout ce que la bienséance et la
- considération que nous avons pour la maison de Craon pouvait exiger
- dans un pareil cas.
-
- «La reine même, étant disposée de donner personnellement à Mme de
- Montrevel les marques de son amitié, hormis celui de la reprendre à
- son service, voudrait lui procurer une douceur qui dépend de vous:
- c'est un logement au Louvre, moyennant lequel cette dame fixerait
- son séjour à Paris. Vous sentez par votre propre coeur généreux la
- satisfaction que vous donnerez à la reine si vous lui donnez
- occasion de faire connaître le sien à Mme de Montrevel, malgré le
- mécontentement qu'elle en a eu, en lui faisant sentir votre grâce
- accordée en sa faveur. Je me flatte que vous ne me la refuserez
- point, par le plaisir que vous avez d'obliger celui qui est de tout
- son coeur, de Votre Eminence, le très affectionné cousin.
-
- «STANISLAS, roi.»
-
-Au dos de cette lettre, la reine Catherine écrivit à son tour:
-
- «Le roi vous ayant expliqué mes sentiments au sujet de Mme de
- Montrevel, je n'y joigne, sinon que je me flatte de l'obtenir de
- l'amitié de Votre Eminence, étant de tout mon coeur sa très
- affectionnée cousine et amie.
-
- «CATHERINE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-(1745 à 1747)
-
- Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de
- Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux.
-
-
-A partir de 1745, une transformation complète s'opère en Lorraine. Les
-derniers événements ont prouvé aux habitants que tout espoir de
-retrouver leur ancienne nationalité est perdu et que leur sort est
-irrévocable. Ils s'inclinent donc devant la destinée et cherchent à
-s'accommoder le mieux possible du régime qui leur est imposé.
-
-Quant à Stanislas, rassuré désormais sur l'avenir, il reprend bien vite
-ses paisibles habitudes et il poursuit plus que jamais l'oeuvre qu'il a
-si habilement commencée: il s'efforce de rallier au nouveau régime la
-noblesse et le peuple et de transformer sa cour en une cour élégante et
-lettrée.
-
-L'essor qu'il sut donner au commerce, à l'industrie; l'intelligence avec
-laquelle il favorisa les arts; les travaux considérables qu'il fit
-entreprendre et les embellissements dont il orna Lunéville et Nancy
-amenèrent la prospérité et la richesse dans le pays, et attirèrent au
-roi de Pologne bien des partisans. L'éclat et le renom dont il sut
-entourer la cour de Lunéville ne lui furent pas non plus inutiles; on
-était flatté d'appartenir à ce petit pays dont toute l'Europe parlait
-avec envie et éloges.
-
-En même temps que par ses bienfaits, sa simplicité, sa bonhomie
-Stanislas ramenait peu à peu à lui la population lorraine, par des
-titres et des faveurs habilement distribués il s'attachait toute la
-noblesse du pays.
-
-Bien des nobles qui, au début, s'étaient tenus farouchement à l'écart,
-se montraient moins irréconciliables. Vivre près du souverain est
-toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agréable; on
-disait merveille des fêtes qui s'y donnaient. N'était-ce pas folie de ne
-pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indéfiniment
-devant l'inévitable?
-
-Bientôt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des
-charges à la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec
-bonheur s'élargir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion
-s'opère et que disparaît progressivement l'hostilité du début.
-
-En même temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse
-qui avait si souvent fréquenté la cour de Versailles ou celle de
-Lorraine, au temps du duc Léopold, les moeurs s'adoucissaient; l'élément
-polonais, d'abord si prépondérant, était peu à peu écarté; le roi
-s'efforçait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de
-lettres, des philosophes, des savants et toute une pléiade de femmes
-jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces
-formes raffinées et ce goût des lettres et des arts qui devaient
-quelques années plus tard la faire briller d'un si vif éclat.
-
-Lunéville devient un Versailles au petit pied, une réduction de la cour
-de Louis XV. Il y a une maîtresse officielle comme à Versailles; des
-courtisans, des poètes, des écrivains comme à Versailles; des
-représentations, des chasses comme à Versailles. Fontainebleau,
-Compiègne, Marly, Rambouillet sont remplacés par Commercy, la Malgrange,
-Einville, Chanteheu, etc.
-
-Mais, à la différence de Versailles, tout ce pompeux décorum n'est qu'en
-façade, toute cette représentation extérieure n'est qu'apparente.
-Lunéville est une cour bon enfant, simple, où chacun vit à sa guise, et
-sans souci de l'étiquette.
-
-On y trouve réunis tous les contrastes: religion, impiété, austérité,
-galanterie; tout s'y rencontre et s'y mêle, sans heurt, sans choc, sans
-éclat.
-
-On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion
-étroite; on y débite des tirades philosophiques qui en France vous
-auraient valu la Bastille et le pilori; en même temps on y rencontre des
-processions que suit avec componction toute la cour.
-
-C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se
-passe sous l'oeil bienveillant et paternel de Stanislas.
-
-Nous avons vu dans un précédent chapitre que le roi de Pologne, malgré
-l'ardeur de ses convictions religieuses et en dépit de la reine
-Opalinska, ne dédaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgré
-l'indignation de la vieille reine, amener avec lui, à Lunéville, la
-duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite.
-
-Par goût, par tempérament, le roi aimait les femmes avec passion. Son
-âge, il est vrai, avait calmé l'ardeur de ses appétits; mais il n'était
-pas sans éprouver de temps à autre des retours terrestres. Et puis, ne
-devait-il pas quelque chose à son rang, à sa situation, au prestige qui
-était une des obligations de sa charge? Tous les souverains d'Europe, se
-conformant à l'usage établi par Louis XIV, avaient une maîtresse
-attitrée; c'était devenu une fonction de la cour réglée par le
-cérémonial, l'étiquette. Un roi avait une maîtresse comme il avait un
-grand chambellan, un maître des cérémonies, un confesseur; il n'était
-même point nécessaire qu'elle fût jolie: il suffisait qu'elle sût
-représenter et remplir sa charge avec dignité.
-
-Stanislas n'avait pas cru pouvoir déroger à un usage aussi constant,
-aussi bien établi.
-
-Après avoir beaucoup aimé la duchesse Ossolinska, le roi s'aperçut un
-jour qu'elle l'ennuyait; et, comme «il avait besoin d'être diverti», il
-passa à de nouvelles amours, non sans éprouver de la part de
-l'abandonnée force reproches et scènes violentes. Il imagina de
-remplacer la duchesse par la propre dame d'honneur de la reine, la
-comtesse de Linanges, Polonaise assez peu civilisée, grosse, courte,
-camarde, et qui à première vue ne paraissait guère susceptible de
-remplir convenablement le nouvel emploi qu'on lui confiait.
-
-Stanislas, habitué aux formes un peu sauvages des Polonaises, s'éprit
-quand même de Mme de Linanges; mais l'intrigue fut de courte durée, et
-bientôt le roi jeta les yeux sur des beautés plus séduisantes.
-
-Son séjour à Meudon l'avait déjà initié aux grâces des dames françaises.
-Quand il se trouva à Lunéville entouré de ces Lorraines si spirituelles
-et si fines, qui toutes, ou à peu près, avaient été formées aux belles
-manières de la cour de Versailles, il subit peu à peu leur influence et
-il se détacha insensiblement de ses amies polonaises. On prétend que,
-grâce à la facilité de moeurs qui régnait alors, il ne trouva pas de
-cruelles. Comment s'aviser de résister à un souverain qui vous a
-distinguée?
-
-S'il faut en croire la chronique scandaleuse de l'époque, Mme de
-Bassompierre, soeur de Mme de Boufflers, ne fut pas insensible aux
-instances royales; Mme de Cambis, nièce de Mme de Boufflers, aurait eu
-également des bontés pour le roi; enfin, un certain nombre de «haultes
-et puissantes dames» ne dédaignèrent pas la faveur du monarque jusqu'au
-jour où se leva éblouissante et sans rivale l'étoile de Mme de
-Boufflers.
-
-Depuis son retour en Lorraine Mme de Boufflers, autant par goût que par
-les nécessités de sa charge, ne quittait guère la cour; elle était de
-toutes les réunions, de toutes les fêtes, et elle y apportait avec
-l'agrément de sa personne toutes les grâces de son esprit. Mais comme,
-consciente de sa valeur, elle ne faisait rien pour briller, on ne lui
-accorda pas tout d'abord la justice qu'elle méritait. Seul, le brillant
-chancelier sut la remarquer, l'apprécier, et l'on assure qu'il rendit à
-la jeune femme des hommages empressés. Il était homme du monde, fort
-bien de sa personne, spirituel, intelligent; rien d'étonnant à ce que
-Mme de Boufflers ait été touchée de ses soins et qu'elle ne se soit pas
-montrée plus cruelle qu'il n'était d'usage à cette époque. Bientôt M. de
-la Galaizière passa pour un heureux vainqueur.
-
-Mais Stanislas, qui n'avait pas trouvé le bonheur tel qu'il le cherchait
-dans les liaisons plus ou moins éphémères qui avaient succédé au règne
-de la duchesse Ossolinska, ne resta pas longtemps insensible à la beauté
-et à l'esprit de la jeune marquise. Il s'éprit bientôt pour elle d'un
-goût des plus vifs et il se posa en rival de son chancelier.
-
-Stanislas avait alors 63 ans; mais son âge ne l'empêchait pas d'être
-encore très aimable, très gai et d'une galanterie plus séduisante que
-celle de bien des jeunes gens de sa cour. Il n'avait pas encore été
-envahi par l'obésité, et l'on retrouvait aisément des traces de sa
-beauté d'autrefois. Puis il avait un passé romanesque, une auréole de
-gloire militaire, enfin il était Roi!
-
-Mme de Boufflers, qui ne se piquait pas de fidélité conjugale, ne se
-piquait pas davantage de fidélité envers un amant. Elle vit qu'elle
-allait jouer un rôle considérable en Lorraine et elle ne résista pas au
-plaisir de dominer. M. de la Galaizière fut sacrifié.
-
-La marquise fit évincer toutes les maîtresses qui avaient tenu l'emploi
-jusqu'alors; il y eut naturellement des pleurs et des grincements de
-dents. La duchesse Ossolinska, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de
-ramener un infidèle, eut de si terribles vapeurs qu'elle en faillit
-devenir folle. Tout fut inutile. Mme de Boufflers triompha et bientôt
-elle fut en possession du titre, non de maîtresse _déclarée_, ainsi
-qu'il était d'usage à la cour de France, mais de maîtresse avérée, et
-elle domina sans rivalité et sans partage. Elle reprenait une fonction
-qui devenait pour ainsi dire héréditaire dans sa famille et qu'elle
-conserva jusqu'à la mort du roi.
-
-Si Mme de Boufflers n'est plus, à cette époque, la toute jeune femme
-dont nous avons déjà fait le portrait; si les années lui ont déjà enlevé
-la fraîcheur de la prime jeunesse, elle n'en est pas moins restée fort
-séduisante et supérieure par son charme aux plus belles. Elle possède
-toujours une blancheur de teint éblouissante, des cheveux magnifiques,
-une taille divine, une figure d'enfant pleine d'agrément. La légèreté de
-sa démarche, l'élégance de ses manières, l'extrême vivacité de sa
-physionomie la rendent délicieusement jolie et agréable. Elle a près de
-trente-quatre ans; personne n'oserait lui en donner plus de vingt.
-
-Son portrait physique est peu facile à faire, mais comment la peindre au
-moral? Elle est si vive, si alerte, si primesautière! Son âme est, comme
-sa physionomie, toujours en mouvement; on ne peut la saisir.
-
-Elle est douée d'un esprit supérieur, à la fois fin, juste, gai,
-original. Tous ceux qui l'approchent sont unanimes à dire qu'il surpasse
-sa beauté. Et cependant, c'est la nature même; jamais aucun soin, aucun
-apprêt, aucune recherche.
-
-Sauf avec ses amis les plus intimes, elle parle peu et on pourrait vivre
-des siècles avec elle sans se douter de sa rare instruction; elle craint
-de passer pour pédante; puis elle a toujours présente à la mémoire une
-maxime tirée des proverbes de Salomon: «Le silence est l'ornement de la
-femme.» Mais son silence même ne cache pas toujours son esprit; on le
-voit percer dans les mouvements de son visage «comme une vive lumière à
-travers un tissu délicat».
-
-Quand elle parle, il lui est impossible de le faire sans originalité;
-toutes ses paroles sont inattendues, promptes, vives, pénétrantes. Elle
-est dans la conversation d'une extrême mobilité, et on lui reproche, non
-sans raison, de passer à chaque instant d'un sujet à un autre sans rien
-approfondir. Cela tient à ce qu'elle est douée d'une surprenante
-vivacité d'esprit et que la première apparition d'une idée la lui montre
-tout entière, dans tous ses détails et dans toutes ses conséquences.
-
-Elle lit beaucoup, non pour s'instruire, mais pour s'exempter de parler.
-Ses lectures se bornent à un petit nombre de livres favoris qu'elle
-relit sans cesse: «Elle ne retient pas tout; mais il en résulte
-néanmoins pour elle à la longue une somme de connaissances d'autant plus
-intéressantes qu'elles prennent la forme de ses idées. Ce qui en
-transpire ressemble en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut,
-mais partout amusant et où il ne manque que les pages inutiles.»
-
-Comme toutes les femmes habituées à dominer, la marquise est assez
-autoritaire, et elle supporte impatiemment les contrariétés; elle ne
-veut pas d'obstacles à ses fantaisies. Cela ne l'empêche pas d'avoir des
-amis très fidèles, très attachés et qui l'aiment profondément. Elle-même
-est une amie sûre et, bien qu'elle ait parfois de l'humeur, on ne peut
-lui reprocher de ne pas être constante dans ses attachements.
-
-Elle est trop en vue pour ne pas exciter la jalousie et l'envie; mais
-elle semble ignorer ses ennemis et ne répond à la malveillance que par
-l'indifférence ou le mépris; quand elle est trop ostensiblement
-provoquée, elle riposte par quelque trait piquant, mais avec tant de
-grâce et de sang-froid qu'on voit bien que l'offense n'a pu l'atteindre.
-
-Sans être méchante, elle a le trait mordant et, ses jours d'humeur,
-mieux vaut ne pas s'exposer à ses railleries: «Elle a plus souvent
-désespéré ses amants par ses bons mots que par ses légèretés», a écrit
-d'elle M. de Beauvau.
-
-Une des plus nobles qualités de Mme de Boufflers est son
-désintéressement. Elle n'use de son pouvoir et de son influence qu'en
-faveur de ses amis. Bien que sa fortune soit plus que modeste, elle ne
-songe pas un instant à profiter de sa situation pour l'augmenter; elle
-ne demande jamais rien au roi et ne reçoit que les misérables 625 livres
-que lui valent par an ses fonctions de dame du palais. Quant à
-Stanislas, ravi de pouvoir se croire aimé pour lui-même, il ne songe pas
-un instant à dédommager la marquise de son désintéressement et de sa
-réserve.
-
-La conduite de Mme de Boufflers est d'autant plus méritoire qu'elle a
-une passion malheureuse: elle aime le jeu, elle y perd souvent, et bien
-des fois elle est cruellement gênée pour payer ses dettes.
-
-Son caractère, du reste, est à la hauteur des circonstances et elle
-supporte vaillamment les coups du sort. De même que l'heureuse fortune
-ne l'enivre pas, de même les revers, même les plus cruels, ne peuvent
-l'abattre; elle conserve toujours la même égalité d'humeur, la même
-liberté d'esprit, la même sérénité immuable.
-
-Son esprit aimable et son naturel dégagé de tout artifice rendaient son
-commerce des plus agréables. Elle devint bientôt le centre de toutes
-les attractions; elle fut l'âme de la petite cour de Lunéville, de cette
-petite cour spirituelle et lettrée que Stanislas eut l'art de grouper
-autour de lui, qu'elle eut l'art plus grand encore de retenir et
-d'amuser.
-
-Le règne de Mme de Boufflers ne s'établit pas sans conteste, et elle eut
-à lutter contre bien des oppositions, à vaincre bien des jalousies.
-
-Stanislas, qui était l'homme de tous les contrastes, ne se contentait
-pas d'avoir en effet une maîtresse attitrée, il avait aussi un
-confesseur, non moins attitré, le Père de Menoux.
-
-Le Père de Menoux, d'une bonne famille de robe, appartenait à la célèbre
-Compagnie de Jésus, et il était fort digne d'en faire partie. Après
-avoir professé les humanités dans différents collèges, il s'était adonné
-à la prédication. Il avait vécu à la cour et savait par expérience
-comment il en faut user avec les grands. Fin, subtil, retors, il était
-doué de beaucoup d'esprit et d'une rare intelligence. N'abordant jamais
-de face les questions délicates, usant toujours de moyens détournés, ne
-se rebutant jamais, le Père de Menoux caressait l'espoir de devenir
-tout-puissant à la cour de Stanislas et il poursuivait son but avec la
-persévérance ordinaire à son Ordre. Il jouissait déjà d'une influence
-presque absolue sur l'esprit de la reine; il ne lui restait qu'à gagner
-le roi.
-
-Pour qui connaissait les sentiments religieux de Stanislas, cela
-paraissait facile. Sa piété était grande et sa ferveur ne pouvait faire
-de doute pour personne; il pratiquait ouvertement et scrupuleusement
-tous les exercices exigés par l'Église. Le Père de Menoux crut donc
-qu'il arriverait facilement à dominer complètement le pieux monarque, et
-il n'attachait qu'une importance fort secondaire aux «passades» de son
-royal pénitent. Mais quand il vit la violence de sa passion pour Mme de
-Boufflers, pour cette femme si séduisante et d'une haute valeur
-intellectuelle, il comprit qu'une influence rivale de la sienne se
-dressait à la cour et qu'il fallait à tout prix la faire disparaître
-s'il ne voulait lui-même passer au second plan. Si Stanislas n'exerçait
-en Lorraine aucun pouvoir effectif, il avait cependant la libre
-disposition de la feuille des bénéfices: ne serait-ce pas pitié de voir
-ces riches revenus récompenser de condamnables voluptés et passer entre
-les mains d'une famille avide, on ne le savait que trop?
-
-Mme de Boufflers faisait de son côté un raisonnement analogue. Comme
-elle n'était pas d'humeur ni de caractère à se laisser diriger et à
-passer à la remorque du jésuite, qu'elle entendait bien obtenir le
-premier rang et le garder; comme, d'autre part, elle était trop franche
-pour dissimuler, elle se disposa à entamer ouvertement la lutte et elle
-ne laissa rien ignorer de ses intentions au Père de Menoux.
-
-La guerre éclata donc entre la maîtresse et le confesseur, violente et
-acharnée, chacun usant au mieux de ses intérêts des armes à sa
-disposition, le confesseur criant partout qu'il ferait chasser la
-maîtresse, la maîtresse qu'elle ferait chasser le confesseur.
-
-Le Père de Menoux tonnait contre l'adultère! le double adultère! Il
-menaçait Stanislas des peines les plus sévères de l'Église; il lui
-faisait entrevoir pour l'éternité des châtiments terribles s'il ne se
-hâtait de mettre un terme à une liaison coupable, scandaleuse et qui ne
-pouvait exister sans remords. Ces rudes semonces laissaient le roi
-terrifié et dans un état moral lamentable.
-
-Mais arrivait la maîtresse. Elle avait recours à des arguments moins
-effrayants, mais plus persuasifs peut-être; elle rassérénait le roi et
-lui rendait bien vite la confiance et la sécurité. Du reste, elle
-exigeait, avec non moins d'énergie, le renvoi de l'insolent jésuite.
-
-Le pauvre Stanislas ne savait auquel entendre, et il était très
-malheureux de ces querelles; il les trouvait fort déplacées, lui qui
-savait si bien concilier le soin de son salut et le commerce intime des
-dames, en particulier de Mme de Boufflers.
-
-Renvoyer la maîtresse adorée, celle qui faisait la douceur et la joie de
-sa vie, mais il n'y voulait pas songer! De quoi s'avisait donc ce Père
-de Menoux? Croyait-il donc si facile, à soixante-trois ans, de retrouver
-une maîtresse jeune, charmante et spirituelle?
-
-Renvoyer le confesseur, Mme de Boufflers en parlait à son aise: ne
-serait-ce pas offenser le Ciel? Était-il bien prudent de s'exposer à
-des châtiments éternels pour des biens périssables?
-
-L'infortuné monarque avait beau agiter la question dans son esprit, la
-retourner dans tous les sens, il n'y trouvait jamais qu'une solution
-raisonnable: garder à la fois la maîtresse et le confesseur.
-
-Alors, il louvoyait, atermoyait, transigeait, cédant tantôt à l'un,
-tantôt à l'autre. Un jour, le souci des biens terrestres occupait seul
-le roi; alors la maîtresse triomphait, le confesseur paraissait perdu.
-Le lendemain, Stanislas n'avait plus en tête que son salut éternel et
-c'est la maîtresse qui tremblait.
-
-Ainsi, par un habile jeu de bascule, le roi parvenait sinon à satisfaire
-les deux ennemis, du moins à ne pas trop les mécontenter, et il arrivait
-à maintenir entre eux une paix apparente.
-
-Quelquefois, les jours où le Père de Menoux triomphait, il infligeait au
-roi une retraite de quelques jours à la Mission de Nancy; le pieux
-monarque s'y rendait docilement avec le ferme espoir d'obtenir enfin la
-grâce de s'amender; mais, comme il s'y ennuyait fort, le résultat était
-tout l'opposé de celui qu'on attendait: «Le roi, écrit Mme de la
-Ferté-Imbault, avait d'autant plus besoin à son retour de la gaieté, de
-la folie, et même de la dépravation de Mme de Boufflers.» La marquise,
-qui n'épargne personne dans ses propos, ajoute méchamment mais
-véridiquement: «Mme de Boufflers, par contre, profitait du temps de
-retraite de Sa Majesté pour s'amuser à sa mode, et reprendre le train
-d'autrefois avec M. de la Galaizière; de sorte qu'au total, le diable
-n'y perdait rien.»
-
-Le résultat de ces querelles entre la maîtresse et le confesseur fut que
-Mme de Boufflers et le Père de Menoux, dans leur ardent désir de
-s'évincer mutuellement, cherchèrent à se créer des partisans et des
-appuis. La question ne se borna plus à une misérable rivalité
-d'influence entre une femme et un jésuite; elle s'agrandit, devint une
-rivalité politique, et il y eut bientôt deux camps très tranchés à la
-cour de Lunéville.
-
-Les philosophes, les hommes de lettres, les savants, la population et le
-parti lorrain se groupèrent derrière Mme de Boufflers, ainsi que les
-courtisans qui suivaient sa fortune.
-
-Le Père de Menoux au contraire était soutenu par le parti français: il
-avait pour lui la reine de France, le dauphin, qui tous deux détestaient
-la maîtresse, la Galaizière, Solignac, Thiange, Alliot, beaucoup de
-courtisans et tous les fonctionnaires.
-
-Ces deux partis se détestaient et se faisaient une guerre sourde et
-acharnée; tout l'art du gouvernement de Stanislas fut de maintenir la
-balance à peu près égale entre eux et d'obtenir une paix apparente qui
-le laissât jouir de la tranquillité à laquelle il tenait par-dessus
-tout.
-
-Tout en ayant l'air de se tenir éloigné de toutes les intrigues et de
-laisser la maîtresse et le confesseur se débrouiller comme ils
-pouvaient, M. de la Galaizière soutenait secrètement le Père de Menoux.
-
-La situation du chancelier n'était pas sans offrir quelque embarras. Il
-était, d'un côté, tenu à bien des égards vis-à-vis de Mme de Boufflers,
-quand ce ne seraient que ceux d'un galant homme vis-à-vis d'une femme
-qui a eu des bontés pour lui... et qui peut en avoir encore. D'un autre
-côté, comment aurait-il pu soutenir les philosophes, ces hardis
-novateurs qui menaçaient son oeuvre et le troublaient dans ses projets
-de gouvernement?
-
-Mais il y avait donc des philosophes à la cour de Lunéville? Presque
-autant que de jésuites.
-
-C'est encore un de ces contrastes qui existaient dans l'âme du bon
-Stanislas; il était d'une piété étroite et rigoureuse et n'aimait rien
-tant que de causer impiété avec les aimables païens qu'il attirait à sa
-cour.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
- La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes.
-
-
-Voyons rapidement quels sont les personnages principaux de la petite
-cour, ceux qui forment l'entourage immédiat et journalier du roi, ceux
-qui composent sa société intime.
-
-Les femmes sont assez nombreuses: il y a d'abord la marquise de
-Boufflers naturellement; puis ses soeurs, Mmes de Mirepoix, de
-Bassompierre, de Chimay, de Montrevel; ses nièces, Mmes de Caraman et de
-Cambis; puis la duchesse Ossolinska, la princesse de Talmont, la belle
-comtesse de Lutzelbourg, la comtesse de Linanges; Mmes de la Galaizière,
-de Lenoncourt, de Gramont, de Choiseul, de Raigecourt, des Armoises, de
-Lambertye; Mmes Alliot, Héré, Durival, etc., etc.
-
-Nous ne parlerons pas des amis polonais du roi, on les connaît déjà;
-puis, peu à peu, ils perdent du terrain, et se montrent plus rarement à
-la cour.
-
-Les Français et les Lorrains sont les vrais courtisans de Stanislas.
-Citons d'abord la Galaizière qui, en dehors de ses fonctions, est homme
-du monde spirituel et séduisant; son frère, le comte de Lucé, homme
-instruit, aimable, et que le roi affectionne tout particulièrement; sa
-bonté, sa complaisance, la douceur de son caractère l'ont fait aimer de
-toute la cour. Il est au plus mal avec le Père de Menoux, ce qui lui
-vaut l'amitié de Mme de Boufflers.
-
-Le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, cumule ses devoirs
-militaires dans l'armée française avec ses fonctions à la cour de
-Stanislas; aussi se trouve-t-il bien souvent éloigné de la Lorraine. On
-ne le voit à Lunéville qu'à de rares intervalles, mais personne ne se
-plaint de son absence et pour cause[71].
-
- [71] Mestre de camp, lieutenant du régiment d'Orléans-Dragons en
- 1737, M. de Boufflers commanda à l'armée de Westphalie, sur les
- frontières de Bohême et en Bavière, de 1741 à 1743; il finit
- cette campagne en haute Alsace. Il commanda le régiment d'Orléans
- à l'armée de Moselle en 1744, servit au siège de Fribourg et
- passa l'hiver en Souabe. En 1745, il servit à l'armée du Bas-Rhin
- et fut déclaré, au mois de novembre, brigadier. Employé à l'armée
- du prince de Conti en 1746, il servit sur la Meuse, puis entre
- Sambre et Meuse. Il assista à la bataille de Lawfeld en 1747 et
- au siège de Maestrich en 1748. Maréchal de camp au mois de
- janvier 1749, il se démit du régiment d'Orléans et quitta le
- service.
-
-Le marquis du Châtelet, grand chambellan, est un vieux militaire,
-indifférent, tatillon, vulgaire et qui n'a aucun agrément dans l'esprit.
-Quand il n'est pas à l'armée, il vient à Lunéville, mais toujours seul,
-sa femme, la divine Émilie, refusant obstinément de le suivre. Elle a,
-nous le savons, d'autres occupations.
-
-Le secrétaire du roi est le chevalier de Solignac[72]. Stanislas l'aime
-parce qu'il a été dès sa jeunesse uni à sa fortune et qu'il a partagé
-tous les périls de sa vie aventureuse. Élève de Fontenelle, Solignac
-aime les lettres, les arts et les cultive avec goût; il contribue
-beaucoup au charme de la cour. C'est un homme instruit, dévoué et
-discret. Stanislas l'a baptisé gaiement son «teinturier ordinaire», car
-c'est lui qui est chargé de corriger les élucubrations politiques du
-royal philosophe et de les mettre en bon français.
-
- [72] Pierre-Joseph de la Pimpie (1686-1773).
-
-Alliot, conseiller aulique et grand maître des cérémonies de Lorraine,
-est l'intendant du palais. C'est un des personnages les plus modestes,
-mais peut-être le rouage le plus important de la cour. C'est lui qui
-règle toutes les dépenses, paye les serviteurs, maintient l'ordre et
-l'économie dans le palais; c'est grâce à lui que Stanislas, avec un
-revenu modeste, peut faire figure de roi et se livrer à mille fantaisies
-coûteuses sans contracter de dettes[73].
-
- [73] Les comptes du palais et ceux personnels à Stanislas étaient
- arrêtés tous les huit jours; tous les vendredis, un conseil,
- composé de cinq personnes et nommé conseil aulique, se réunissait
- et réglait les comptes.
-
-Enfin, il y a dans l'entourage intime de Mme de Boufflers: son frère, le
-prince de Beauvau; ses beaux-frères de Bassompierre, de Chimay; le
-chevalier de Listenay, Devau, Saint-Lambert, l'abbé Porquet, etc. Mais
-nous ne les citons que pour mémoire; nous en parlerons dans un prochain
-chapitre.
-
-Ce ne sont pas seulement les personnages résidant en Lorraine qui font
-les délices de la cour; les étrangers, les personnages de passage,
-épisodiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, contribuent pour une large
-part à l'agrément du cercle royal; ils y apportent l'imprévu et une
-agréable diversité.
-
-C'est, à Lunéville, une succession incessante de visites, toutes plus
-agréables les unes que les autres.
-
-D'abord les Lorrains qui résident à Versailles ont souvent le mal du
-pays, et ils viennent, à tous propos, voir leurs parents ou leurs amis
-et faire de longs séjours dans leur ancienne patrie; ils y transportent
-les goûts, les moeurs, l'urbanité français.
-
-Puis, Lunéville n'est-il pas sur la route d'Allemagne, et aussi à
-quelques lieues de Plombières, la plus célèbre station thermale du
-dix-huitième siècle?
-
-Quel personnage marquant s'aviserait de se rendre en Allemagne ou
-d'aller prendre les eaux de Plombières sans venir rendre hommage au roi
-Stanislas, sans venir faire un séjour dans cette spirituelle petite
-cour, dont la réputation grandit chaque jour et où l'on est sûr d'être
-si bien accueilli?
-
-Stanislas est ravi de cet empressement universel; outre que toutes ces
-visites flattent sa vanité, elles apportent dans sa vie une utile
-distraction. Femmes de cour, grands seigneurs, philosophes, jésuites,
-poètes, militaires, tout le monde est accueilli à Lunéville à bras
-ouverts; on y est fêté, entouré, choyé, et on ne vous laisse quitter
-cette cour rêvée sans la promesse formelle d'un retour prochain.
-
-On voit défiler à la cour de Lorraine nombre d'illustrations du monde,
-des lettres et des arts.
-
-La princesse de la Roche-sur-Yon, de la maison de Condé, se rend presque
-tous les ans à Plombières. Elle ne manque jamais de s'arrêter à la cour
-de Stanislas et d'y faire un long séjour[74].
-
- [74] Louise-Adélaïde de Bourbon, fille de Louis-François de
- Bourbon, prince de Conti, et de Marie-Thérèse de Bourbon-Condé,
- dite Mlle de la Roche-sur-Yon, née le 2 novembre 1696, morte le
- 20 novembre 1750.
-
-M. de Belle-Isle, qui commande à Metz, et la maréchale, sont devenus
-d'intimes amis du roi, qui écrit les lettres les plus tendres à son
-«chérissime» maréchal; tous deux rendent de fréquentes visites à leur
-royal voisin, et leur arrivée cause toujours une grande joie.
-
-Parmi les principaux hôtes qui viennent successivement charmer et
-distraire la cour de Lunéville, il faut citer le prince de Conti, le
-prince héritier de Hesse-Darmstadt, Mlle de Charolais; l'évêque de Toul,
-Mgr Drouas de Boussey; le comte et le marquis de Caraman, le comte de
-Stainville, le maréchal de Bercheny, un vieil ami de Stanislas, qui
-demeure près de Châlons; Mgr de Choiseul-Beaupré, le maréchal de
-Maillebois et son fils, etc., etc.
-
-Il y a au château de nombreux appartements destinés aux étrangers; mais
-quelquefois l'affluence est telle qu'on ne peut loger tous les invités
-et qu'il faut leur retenir des chambres à l'hôtel du _Sauvage_, le
-meilleur de la ville.
-
-Beaucoup de visiteurs ne restent que quelques jours; d'autres font des
-séjours prolongés.
-
-La marquise de la Ferté-Imbault vint un printemps accompagner Mlle de la
-Roche-sur-Yon à Plombières; elles s'arrêtèrent naturellement à
-Lunéville; elles ne devaient y demeurer que trois jours, mais elles se
-plurent tellement dans ce «pays des fées» qu'elles y restèrent trois
-semaines. Stanislas ne se lassait pas de causer avec la marquise, dont
-l'esprit et la gaieté l'émerveillaient, du moins c'est elle qui le dit.
-Elle avoue même naïvement qu'elle avait fait la plus forte impression
-sur le roi, et qu'il éprouvait pour elle des sentiments très vifs.
-Chaque matin, à neuf heures, il venait familièrement dans sa chambre
-pour lui rendre visite, la traitant presque en camarade, s'amusant à lui
-faire débiter mille folies, l'accablant de déclarations brûlantes qui se
-terminaient par un grand éclat de rire et qu'elle recevait de même:
-«J'étais si fou d'elle et elle si folle de moi, disait-il en riant
-quinze ans plus tard au duc de Nivernais, que je fus au moment de faire
-doubler ma garde contre elle et contre moi.»
-
-Mais Stanislas ne reçoit pas seulement avec plaisir les grandes dames et
-les grands seigneurs; il a le goût des lettres et, tout en étant très
-religieux, il se pique de philosophie. Il ne craint pas les nouveautés,
-et rien ne lui plaît tant que d'attirer à sa cour les esprits les plus
-audacieux de son temps. Il admet dans son intimité; que dis-je, il
-recherche les philosophes dont les opinions passent pour les plus
-subversives, ceux qui débitent et répandent les maximes les plus
-hardies.
-
-C'est là un des côtés les plus singuliers du caractère de Stanislas et,
-disons-le, un de ceux qui lui font le plus d'honneur.
-
-La tolérance nous paraît aujourd'hui la chose la plus naturelle du
-monde; mais il faut se rappeler qu'au dix-huitième siècle elle
-n'existait à aucun degré, qu'on vivait encore en plein fanatisme et que
-les vérités, qui nous paraissent les plus irréfutables, soulevaient
-alors des tempêtes. La tolérance était aussi contraire au sentiment
-public qu'à l'esprit des gouvernements. On peut citer les quelques rares
-esprits qui, devançant leur siècle, l'appelaient de leurs voeux,
-Choiseul, Stanislas, Voltaire surtout, qui s'en fit l'apôtre
-infatigable.
-
-Donc en pratiquant la tolérance Stanislas avait un grand mérite et sa
-conduite était d'autant plus digne de louanges qu'il était lui-même plus
-religieux. Il portait des reliques, mais il ne trouvait pas mauvais
-qu'on en plaisantât.
-
-Sa tolérance était la même pour tous; il accueillait aussi libéralement
-les philosophes qui fuyaient la Bastille que les jésuites qui fuyaient
-les foudres du Parlement. A sa cour, chacun avait toute liberté de
-conscience: ses premiers médecins, son trésorier étaient protestants.
-
-Pour Stanislas, le plus grand de tous les plaisirs était de causer avec
-des personnes dont l'esprit était comme le sien vif et cultivé; peu lui
-importait leurs opinions, il adorait discuter.
-
-Les hommes de lettres aussi bien que les philosophes n'étaient pas sans
-apprécier l'honneur rare que leur faisait leur royal confrère, si bon,
-si familier, si accessible; ils se plaisaient infiniment dans cette cour
-paisible où ils étaient admirés comme ils méritaient de l'être et où ils
-jouissaient en paix du fruit de leurs travaux, loin de l'envie et des
-cabales. Voltaire n'a pas vécu d'années plus heureuses que celles qu'il
-a passées à Lunéville.
-
-Mais ce séjour viendra à sa date; parlons d'abord des visites qui ont
-précédé celle de l'illustre philosophe.
-
-Helvétius, fermier général et philosophe tout à la fois, faisait de
-fréquentes tournées en Lorraine pour les besoins de sa charge. C'était
-un homme d'une rare distinction et qui sur bien des sujets avait des
-éclairs de génie; mais ses idées pour l'époque étaient singulièrement
-avancées. Cela ne l'empêchait pas, à chacun de ses voyages, de rendre
-visite au roi de Pologne. La hardiesse de son langage ne choquait
-nullement Stanislas qui se plaisait à discuter longuement avec lui[75].
-
- [75] C'est dans un de ces voyages qu'il fit la connaissance de
- Mlle de Ligniville qu'il retrouva ensuite à Paris chez Mme de
- Graffigny; séduit par les charmes de la jeune fille, il hasarda
- une demande qui fut agréée, à la surprise générale. Mlle de
- Ligniville était fort pauvre, il est vrai; mais elle appartenait
- à une des plus grandes familles de Lorraine; épouser un homme de
- finances, quelque riche qu'il fût, était une mésalliance insigne
- pour l'époque.
-
-Le président de Montesquieu vient aussi à la cour de Lorraine; il y est
-reçu avec de grands honneurs et il y fait un séjour prolongé. Malgré une
-simplicité d'allures qui touchait presque à la rusticité, il est très
-fêté, très apprécié de tous, de Stanislas surtout qui, séduit par son
-esprit brillant et profond, ne peut plus le quitter. Ils s'entendent à
-merveille et passent des heures entières à causer philosophie, art,
-tolérance, etc.
-
-S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, dont les méchancetés sont
-assez suspectes, Montesquieu était arrivé en Lorraine si fatigué par des
-excès de travail qu'il fuyait toute conversation sérieuse et de parti
-pris n'abordait que les sujets les plus banals. Il aurait même prié la
-marquise de répondre à ceux qui s'étonneraient de sa «bêtise» que
-c'était un régime qu'il s'était imposé pour tâcher de retrouver un jour
-un peu d'esprit: «Il observa si bien son régime, ajoute la malicieuse
-marquise, que toute la cour de Lorraine et même les domestiques ne
-revenaient pas de lui voir l'air et la conduite d'un imbécile[76].»
-
- [76] _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_ par le marquis Pierre DE
- SÉGUR.--Quelque temps après, Mme de la Ferté-Imbault, étant en
- séjour chez la princesse de la Roche-sur-Yon, à Vauréal, vit
- arriver de sa fenêtre une chaise de poste «très vilaine, avec un
- laquais très mal vêtu». Elle demande à son valet le nom de ce
- visiteur. «Madame, répondit l'homme respectueusement, c'est cet
- imbécile que vous avez vu chez le roi de Pologne.» L'imbécile,
- c'était le président de Montesquieu!
-
-La veille du départ de Montesquieu, Mme de la Ferté-Imbault prétend
-l'avoir ainsi apostrophé en présence de Stanislas et de la cour:
-«Président, je vous suis bien obligée, car vous avez paru si sot, et par
-comparaison m'avez si fort donné l'air d'avoir de l'esprit, que si je
-voulais établir que c'est moi qui ai fait les _Lettres persanes_, tout
-le monde ici le croirait plutôt que de les croire de vous.»
-
-En dépit des cancans de Mme de la Ferté-Imbault, le président était ravi
-de son séjour, ravi de son hôte: «J'ai été comblé de bontés et
-d'honneurs à la cour de Lorraine, écrit-il à l'abbé de Guasco, et j'ai
-passé des moments délicieux avec le roi Stanislas.»
-
-C'est à regret qu'il quitte cette cour aimable et où il a été si bien
-accueilli. Aussi a-t-il promis de revenir l'année suivante avec Mme de
-Mirepoix.
-
-Tous les visiteurs ne sont pas heureusement des philosophes impies, des
-novateurs aussi hardis que Voltaire, Helvétius, etc.; il y en a de plus
-paisibles. Le président Hénault, le plus fidèle courtisan de Marie
-Leczinska, vient fréquemment à la cour de Lorraine, soit en allant à
-Plombières, soit en en revenant. Jamais du reste il ne quitte Versailles
-sans que la reine lui fasse promettre d'aller voir son père pour lui en
-rapporter des nouvelles. Stanislas de son côté ne se lasse pas
-d'entendre parler de sa fille chérie, et c'est toujours avec une joie
-non dissimulée qu'il voit arriver le cher président. Sa figure douce et
-agréable, les grâces et l'ornement de son esprit le font aimer du roi
-qui l'entraîne avec lui en de longues promenades. Tout en causant de
-Versailles, tout en abordant mille questions politiques ou
-philosophiques, Stanislas montre avec orgueil à son interlocuteur les
-bassins, les jets d'eau, les rocailles qui sont l'innocente passion du
-vieux monarque.
-
-La première fois que le président visite les bosquets, le kiosque, le
-pavillon turc, d'un style et d'une architecture si bizarres, si
-différents de ce qu'il voit à Versailles, il prend peur et se croit un
-instant transporté dans les jardins du grand Seigneur. Il aperçoit une
-statue, et convaincu qu'elle ne peut être que celle de Mahomet il
-s'apprête à lui rendre les salamaleks d'usage. Mais en s'approchant il
-reconnaît son erreur: c'est une simple statue de saint François; sa vue
-rassérène le bon président et le ramène à la réalité.
-
-Hénault est ravi de Stanislas; il lui trouve du goût, de l'esprit,
-l'imagination féconde et agréable, la conversation raisonnable et gaie:
-«Il raconte juste, voit bien, dit à tout moment les choses les plus
-plaisantes.» Bref, le Président est sous le charme:
-
-«Je ne saurais vous dire, écrit-il, à quel point je suis enchanté du roi
-de Pologne. Ce n'est pas comme Mme de Sévigné qui se récria que Louis
-XIV était un grand roi parce qu'il l'avait priée à danser; j'aurais les
-mêmes raisons à peu près, car j'ai été comblé de ses bontés. Mais à le
-voir sans intérêt personnel, on le trouve adorable, si pourtant je
-n'avais pas d'intérêt à trouver tel le père de la reine. Mais non, je ne
-me fais pas d'illusion. Nous regrettons tous les jours de n'avoir pas
-vu Henri IV. Eh! il n'y a qu'à aller à Lunéville, à Einville, à la
-Malgrange! on le trouvera là.»
-
-On voit encore à Lunéville Moncrif, Cerutti, Maupertuis, La Condamine,
-l'abbé Morellet qui fait l'éducation du fils de la Galaizière, etc.,
-etc., etc.
-
-Stanislas ne se contente pas de s'entourer d'hommes de lettres et de
-philosophes distingués; il a l'art de grouper autour de lui une pléiade
-d'artistes incomparables, qui fait bientôt de Lunéville un centre
-artistique dont la renommée se répand dans toute l'Europe et jette sur
-la petite cité lorraine un lustre étonnant.
-
-Un des plus brillants parmi ces artistes est certainement Jean
-Lamour[77], l'auteur des admirables grilles de la place royale de Nancy,
-d'un travail si varié et si délicat[78]. Il avait pour sa profession un
-véritable fanatisme et regardait la serrurerie comme de l'orfèvrerie en
-grand. Son imagination féconde inventait sans cesse pour les grilles des
-parcs et les balcons des palais de nouveaux modèles, remplis de goût et
-tous plus remarquables les uns que les autres.
-
- [77] 1698-1771.
-
- [78] Elles lui furent payées 144,184 livres 81,9 den.
-
-Stanislas lui donna le titre officiel de «serrurier du roi de Pologne».
-Il l'aimait beaucoup, lui rendait de fréquentes visites dans son
-atelier, causait avec lui de son art, discutait ses modèles, etc.[79].
-
- [79] Lamour devint riche. Il possédait dans sa maison de la rue
- Notre-Dame un cabinet de peintures et d'autres curiosités qu'il
- montrait avec orgueil.
-
-Stanislas a auprès de lui plusieurs sculpteurs dont les noms sont restés
-célèbres: Barthélemy Guibal[80], Joseph Soutgen[81]; les trois frères
-Adam, qui tous trois ont laissé, en Lorraine aussi bien qu'à Versailles,
-des travaux admirables. Le plus célèbre, Nicolas Adam, celui que l'on a
-surnommé le Phidias du dix-huitième siècle, fut chargé d'élever le
-mausolée de Catherine Opalinska, et il en a fait une oeuvre
-impérissable.
-
- [80] Mort en 1757.
-
- [81] 1719-1788. Né en Westphalie.
-
-En 1746, arriva à Lunéville un pauvre ouvrier flamand, Cyfflé[82], que
-Guibal accueillit par pitié. On découvrit bientôt que ce modeste artisan
-était un véritable génie et il fit preuve de qualités si rares qu'on lui
-confia les oeuvres les plus délicates. Émerveillé de ses travaux,
-Stanislas le nomma son premier ciseleur. Quand il eut un fils, le roi
-voulut être son parrain, et c'est la marquise de Bassompierre qui fut la
-marraine[83].
-
- [82] Né à Bruges en 1724.
-
- [83] Après la mort de Stanislas, Cyfflé, associé avec Chambrette,
- fonda à Lunéville une manufacture de porcelaine et de faïence,
- avec la permission d'employer la terre de Lorraine et la terre de
- pipe. Il produisit des ouvrages très remarquables. Néanmoins, ses
- affaires furent loin de prospérer; il dut quitter la Lorraine et
- il alla fonder une nouvelle manufacture près de Namur. Il mourut
- dans la misère en 1810.
-
-Les architectes, les peintres, les musiciens, voire même les comédiens,
-n'étaient pas moins bien accueillis du roi de Pologne.
-
-Héré[84] était directeur général des bâtiments du roi; c'est lui qui a
-construit à Nancy les bâtiments du gouvernement et de la place Royale,
-qui forment peut-être l'ensemble le plus pur de l'art architectural au
-dix-huitième siècle, etc. Stanislas travaillait avec lui presque chaque
-jour. Il lui conféra la noblesse et lui fit cadeau d'un magnifique
-hôtel.
-
- [84] 1705-1763.
-
-Le roi aimait passionnément la peinture et il s'adonnait souvent, avec
-son premier peintre Girardet[85], à son goût favori. On a de lui le
-portrait de plusieurs de ses amis, entre autres celui du bailli de
-Thianges; il a laissé aussi plusieurs ouvrages de sainteté illustrés par
-ses soins. Mais le bon prince était comme sa fille Marie Leczinska, il
-avait plus de bonne volonté que de talent et il avait grand besoin d'un
-«teinturier» pour rendre ses oeuvres supportables. Le teinturier du roi
-était le peintre André Joly[86] qui a laissé des oeuvres intéressantes.
-Entre temps, Joly était chargé de la décoration des innombrables
-pavillons royaux qui ornaient le parc et les environs.
-
- [85] 1709-1778.
-
- [86] Né en 1706.
-
-Stanislas qui aimait tous les arts avait un goût marqué pour la musique;
-on lui en faisait tous les jours à son lever et à son coucher, et même
-pendant les repas, à l'exception du vendredi, où par esprit de
-mortification il se contentait d'un simple morceau de harpe. Aussi
-avait-il voulu réunir près de lui des musiciens de premier ordre. Son
-orchestre se composait de sujets brillants et renommés. Parmi eux se
-trouvait le fameux violon Baptiste[87], l'ami et le compagnon de Lulli.
-Chaque jour, la musique du roi donnait, dans une salle du château, un
-concert délicieux[88].
-
- [87] Il mourut à Lunéville le 14 août 1755, âgé de
- quatre-vingt-quinze ans.
-
- [88] Le personnel de la musique royale se compose de 7 chanteurs,
- 2 haute-contre, 3 haute-taille, 4 basse-taille, 10 violons, 2
- hautbois, 5 basses de violon, 2 bassons, cor de chasse, luth,
- etc. Le maître de musique était M. Delapierre. La musique coûtait
- à Stanislas 25,000 francs par an.
-
-Enfin, Stanislas avait tenu à avoir une troupe de comédie. Dès 1736, il
-avait pris à son service la troupe de Claude-André Maizière, et lui
-avait fait construire à Lunéville, près du château, une salle
-magnifique. Comme beaucoup de costumes et de décors manquaient, on
-simplifia les choses en enlevant à l'opéra de Nancy tout ce qui faisait
-défaut. La troupe de Stanislas donnait souvent des représentations fort
-appréciées[89].
-
- [89] La troupe de comédie du roi coûtait 18,000 livres par an.
- Elle était composée de 14 personnes. Les comédiens étaient:
- Maizière, Du Coin, de Lorme, Huriau, Comasse, Plante, Le Boeuf,
- Prince, Pitou.--Les comédiennes se nommaient: Clairon, la Barnau,
- Béris, Prince, de Lorme, Fanchon, Camasse et sa fille.
-
-On peut deviner, d'après ce rapide tableau, ce qu'était la cour de
-Lunéville. Mais ces fréquentes visites de grandes dames et d'illustres
-seigneurs, ces séjours prolongés d'hommes de lettres célèbres et de
-philosophes, cette présence continuelle d'artistes éminents dans tous
-les genres n'étaient pas sans avoir amené une métamorphose complète
-dans les habitudes et dans les moeurs. Le roi n'avait pas été seul à se
-transformer.
-
-Au contact d'une société élégante, sous l'influence des arts, des
-lettres et de la philosophie, les caractères fougueux des Polonais se
-sont apaisés peu à peu; aux passions bruyantes ont succédé les
-galanteries aimables; les plaisirs tranquilles et de bon goût ont
-remplacé les plaisanteries grossières et brutales.
-
-Mme de Boufflers et son frère le prince de Beauvau eurent une grande
-part dans ce changement des moeurs; tous deux possédaient au suprême
-degré ce goût et ce ton français qui faisaient l'attrait de la cour de
-Louis XV, et ils eurent sur la société de Lunéville la plus heureuse
-influence.
-
-Peu à peu, la cour devint aussi polie et plus lettrée que celle de
-Versailles.
-
-Le petit cercle royal était modelé sur la cour même de France; mais
-l'étiquette en était bannie, ce qui en complétait le charme. Malgré les
-innombrables fonctions, malgré la pompe apparente, on ne connaissait à
-Lunéville ni les pratiques gênantes du cérémonial, ni les flatteries
-basses et viles. On raconte qu'au début du règne de Stanislas, un homme
-qui avait rempli des fonctions à la cour de Léopold demanda au roi à
-être replacé: «Et quelle charge aviez-vous? dit Stanislas.»--«J'étais,
-sire, grand maître des cérémonies.»--«Eh! fi, fi, monsieur, s'écria le
-bon roi, je ne permets pas seulement que l'on me fasse la révérence!»
-
-C'était la vérité même. Le roi était gracieux à l'excès pour les
-personnes de son intimité; il n'avait pour eux que propos aimables; sa
-bonté et sa bienveillance n'avaient pas de bornes. Sa cour était moins
-le palais d'un souverain que la retraite d'un philosophe ou la demeure
-d'un riche gentilhomme, amoureux des lettres et des arts. C'était, il
-est vrai, un roi sans courtisans, mais entouré d'amis; les hommages
-qu'on lui rendait étaient dictés par le coeur. Il aimait mieux être
-«diverti qu'adoré» et il était de l'avis du chevalier de Boufflers qui
-assurait que Dieu seul a un assez grand fonds de gaieté pour ne pas
-s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.
-
-La vie était gaie, facile et douce, et les journées s'écoulaient sans
-qu'on y songeât.
-
-Le roi avait conservé ses habitudes d'autrefois; il se levait à cinq
-heures et sa matinée entière était occupée par les conférences avec les
-architectes, les sculpteurs, les maçons, etc.; il dînait à onze heures
-et demie. L'après-midi était consacré au jeu, à la comédie, à l'opéra,
-au concert, à la promenade ou à la chasse. Mais c'est le jeu qui
-l'emportait sur toutes les autres distractions; Stanislas et Mme de
-Boufflers l'aimaient avec passion et en recherchaient les émotions
-violentes. Le jeu favori de la cour était la comète[90].
-
- [90] Comète ou manille:
-
- «Ce jeu est nouveau et a fait le premier divertissement de Louis
- XV, roi de France. Le nom de manille qu'on lui a donné est plutôt
- un nom de caprice que de raison; à l'égard de celui de la comète
- qu'il porte aussi, on pourrait bien l'avoir nommé ainsi par la
- longue queue des cartes qu'on jette en jouant chaque coup, les
- comètes étant pour l'ordinaire accompagnées d'une longue traînée
- de lumière. Ce jeu est fort divertissant. Il convient de dire que
- c'est un jeu à perdre considérablement lorsque le malheur en veut
- à quelqu'un. Ainsi, l'on se réglera là-dessus pour taxer ce qu'on
- voudra que chaque jeton vaille.» (_Académie des jeux_, 1730,
- Paris.)
-
- Stanislas avait à ce point la passion du jeu qu'il demanda à Louis
- XV la permission d'établir à Lunéville un jeu comme celui de
- l'hôtel de Gesvres. Le roi refusa.
-
-Le souper était servi à huit heures, et, à dix heures irrévocablement,
-le roi se retirait; mais nous verrons que toute la cour n'imitait pas
-son exemple et que chaque soir de joyeuses réunions avaient lieu dans
-les appartements privés de la favorite.
-
-On peut supposer qu'une grande austérité de moeurs ne régnait pas dans
-une cour où se trouvaient tant de jeunes seigneurs, tant de poètes,
-d'hommes de lettres, tant de jeunes et jolies femmes, tant de ces
-Lorraines renommées pour leur beauté. On y rimait force madrigaux, on y
-chantait force ballades langoureuses, on y courait fort les bosquets du
-parc, et l'amour y trouvait largement son compte.
-
-Stanislas était trop indulgent pour ne pas fermer les yeux; et puis
-n'était-ce pas encore en réalité un hommage qu'on lui rendait et comment
-aurait-il pu trouver mauvais qu'on suivît si bien l'exemple qu'il
-donnait lui-même?
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
- Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa société
- intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le
- chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abbé
- Porquet.
-
-
-Mme de Boufflers avait un esprit fin, délicat, cultivé; elle rimait fort
-agréablement et elle possédait toutes les qualités qui peuvent faire
-jouir des belles-lettres et de la société d'hommes distingués. Elle
-n'était pas moins bien douée sous le rapport des arts: elle était
-excellente musicienne, jouait de la harpe à ravir, chantait de façon
-charmante; enfin, elle dessinait et peignait avec goût, et elle a laissé
-quelques pastels qui sont de petits bijoux.
-
-Ces talents si variés, et dont elle était loin de faire parade,
-l'occupaient sans cesse et elle n'avait jamais un moment de loisir.
-
-Le culte des lettres était pour elle un grand agrément et elle passait
-souvent des heures entières à composer une ode ou un sonnet. Elle était
-beaucoup trop nonchalante pour travailler sérieusement, et cependant
-elle écrivait des vers pleins de gaieté et d'esprit, et qui se faisaient
-eux-mêmes, «comme les boutons de fleurs qui s'épanouissent par la seule
-action de la sève». Mais ces pièces légères et fugitives n'étaient pas
-destinées à vivre plus d'une heure, et il est difficile de les apprécier
-aujourd'hui que l'à-propos a disparu.
-
-Elle aimait à se juger elle-même, non sans malice, et se critiquait
-volontiers. Faisant allusion à son peu de goût pour les conversations
-inutiles et les bavardages mondains, elle envoyait un jour, à son frère
-de Beauvau, cette spirituelle chanson où, tout en plaisantant, elle se
-peignait elle-même beaucoup mieux peut-être qu'elle ne pensait:
-
-Air: _Sentir avec ardeur._
-
- Il faut dire en deux mots
- Ce qu'on veut dire;
- Les longs propos
- Sont sots.
-
- Il faut savoir lire
- Avant que d'écrire,
- Et puis dire en deux mots
- Ce qu'on veut dire.
- Les longs propos
- Sont sots.
-
- Il ne faut pas toujours conter,
- Citer,
- Dater,
- Mais écouter.
- Il faut éviter l'emploi
- Du moi, du moi,
- Voici pourquoi:
-
- Il est tyrannique,
- Trop académique;
- L'ennui, l'ennui
- Marche avec lui.
- Je me conduis toujours ainsi
- Ici,
- Aussi
- J'ai réussi.
-
- Il faut dire en deux mots
- Ce qu'on veut dire;
- Les longs propos
- Sont sots.
-
-Son penchant pour les plaisirs ne l'empêchait nullement d'être
-sentimentale à ses heures, et elle a laissé quelques pièces qui prouvent
-bien que le langage du coeur ne lui était pas étranger.
-
- Aux doux charmes de l'espérance
- Je me livrais bien follement;
- Vous ne m'aimiez qu'en apparence,
- Je vous aimais réellement.
-
- Ma raison, mon esprit, ma vie,
- Se soumettaient à votre loi,
- J'étais bien plus que votre amie,
- Tout était vous, rien n'était moi.
-
- Souvenirs d'une âme insensée,
- Puisque vous n'êtes qu'une erreur,
- Eloignez-vous de ma pensée;
- Vous seriez mon plus grand malheur.
-
-On a d'elle des quatrains charmants, pleins de sentiment et de finesse:
-
- Nous ne sommes heureux qu'en espérant de l'être;
- Le moment de jouir échappe à nos désirs;
- Nous perdons le bonheur faute de le connaître,
- Nous sentons son absence au milieu des plaisirs.
-
-Ou encore celui-ci:
-
- De tous les biens celui que l'on préfère
- N'est pas l'amour, mais le don de charmer.
- Il est un temps où l'on plaît sans aimer,
- Il en est un où l'on aime sans plaire.
-
-Dans un jour de verve elle écrivait cette spirituelle chanson qu'elle
-aurait pu s'appliquer à elle-même, tant elle y dépeignait bien son
-humeur changeante et volage.
-
-_Les Sept Jours de la semaine._
-
-Sur l'air: _Ton humeur est, Catherine..._
-
- Dimanche, j'étais aimable;
- Lundi, je fus autrement;
- Mardi, je pris l'air capable;
- Mercredi, je fis l'enfant;
- Jeudi, je fus raisonnable;
- Vendredi, j'eus un amant;
- Samedi, je fus coupable;
- Dimanche, il fut inconstant.
-
-Aimable, indulgente, presque timide, Mme de Boufflers aimait peu la
-représentation; elle ne cherchait que les plaisirs calmes, les émotions
-douces; elle se laissait vivre paisiblement et, loin de vouloir briller
-par tous ses dons naturels, elle les gardait pour sa chère intimité.
-
-Quelque familière que fût la cour de Lunéville, elle s'en isolait le
-plus souvent possible; en dehors de la vie officielle, elle avait su
-grouper autour d'elle quelques amis particuliers, qui partageaient ses
-goûts, et se créer une petite vie intime où elle trouvait beaucoup
-d'agrément.
-
-Elle habitait au château l'appartement réservé au capitaine des
-gardes[91]. C'était un vaste rez-de-chaussée assez élevé et qui était
-situé dans l'aile du château parallèle aux petits appartements de la
-reine; il en était séparé par une cour plantée d'arbres; les fenêtres
-donnaient sur la chapelle. Des corridors intérieurs mettaient facilement
-en communication avec les appartements du roi; de plus une sortie avec
-perron sur la rue donnait une grande liberté[92].
-
- [91] Le marquis de Boufflers était capitaine des gardes.
-
- [92] Ce perron porte encore à Lunéville le nom de perron
- Boufflers.
-
-C'est le soir que l'on se retrouve, quand la journée officielle est
-terminée. Le roi, qui a des habitudes immuables, passe la soirée chez la
-marquise; mais il se retire toujours à dix heures. Les autres invités
-n'imitent pas son exemple et c'est seulement quand le monarque a disparu
-que commence la soirée véritable. Mme de Boufflers tient une espèce de
-cour et offre à souper à tous ceux qui sont dans la confidence. On rit,
-on cause, on joue, on fait de la musique, on philosophe à tort et à
-travers, on écrivaille à rimes que veux-tu; le temps fuit et on reste
-réuni souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit.
-
-Les hôtes les plus assidus de ces petites réunions intimes sont: le
-prince de Beauvau et la maréchale de Mirepoix, quand ils sont en
-Lorraine. Mme de Boufflers adorait son frère, et le tendre attachement
-qu'elle lui avait voué dura autant que sa vie. Elle n'était jamais plus
-heureuse que quand elle l'avait près d'elle, à Lunéville, et alors elle
-ne le quittait plus.
-
-Malheureusement le prince est souvent à l'armée; du reste il s'y couvre
-de gloire: sa réputation est si bien établie que les soldats l'ont
-surnommé le _jeune brave_, et que le maréchal de Belle-Isle écrit de lui
-cette jolie phrase: «C'est l'aide de camp de tout ce qui marche à
-l'ennemi.» L'affection de Mme de Boufflers pour son frère s'explique
-d'autant mieux que le prince est charmant. La nature lui a donné, avec
-un esprit juste et un goût exquis, une âme élevée, une figure noble et
-imposante. Il a passé plusieurs hivers à Paris, a été accueilli
-intimement chez les duchesses de Luxembourg, de la Vallière, de
-Boufflers, qui donnent le ton à la société; il s'est lié avec Voltaire,
-avec Mme du Châtelet, et c'est ainsi qu'il a pris les usages du monde le
-plus élégant; aussi, malgré sa jeunesse, son ton est-il parfait et son
-esprit orné de toutes sortes de connaissances. On commençait par le
-respecter; bientôt on l'aimait, et c'était pour toujours. Jamais
-commerce ne fut plus doux et plus facile que le sien[93].
-
- [93] Il avait épousé, le 3 avril 1745, Marie-Sophie-Charlotte de
- la Tour d'Auvergne, née le 20 décembre 1729. C'était une femme
- aimable; «elle avait cette facilité d'être heureuse qui préserve
- également les femmes des égarements, des inquiétudes et de
- l'humeur.» Elle avait une physionomie charmante, mais elle était
- assez disgraciée quant à la tournure.
-
-Mme de Boufflers a également la plus grande affection pour sa soeur, la
-maréchale de Mirepoix. Elle cherche à l'attirer le plus souvent possible
-en Lorraine; mais M. et Mme de Mirepoix s'aiment à la folie, ils forment
-un des rares bons ménages qu'on puisse citer au dix-huitième siècle, et
-ils ne peuvent se quitter. C'est seulement quand le maréchal est à
-l'armée que Mme de Mirepoix consent à venir s'installer près de sa
-soeur.
-
-Mme de Mirepoix était aussi renommée par l'agrément de son esprit que
-par le charme de sa physionomie. Spirituelle, fine, serviable, du plus
-aimable caractère, éloignée de toute intrigue et du commerce le plus
-sûr, elle rendit ses deux maris fort heureux. Elle avait une grâce
-infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur égale; mais
-elle avait plus de pensées délicates que d'imagination, plus de
-séduction que de sensibilité. «Elle possédait cet esprit enchanteur, dit
-le prince de Ligne, qui fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez
-juré qu'elle n'avait pensé qu'à vous toute sa vie[94].»
-
- [94] M. de Mirepoix était d'apparence assez originale. «Le
- Mirepoix, dit le président Hénault, est, comme vous le
- connaissez, parlant des coudes, raisonnant du menton, marchant
- bien, bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc.» Il possédait une
- grande noblesse d'âme, et il montra à la guerre de véritables
- talents. Il mourut le 25 septembre 1757.
-
-Mme de Boufflers a encore auprès d'elle ses trois soeurs, Mmes de
-Bassompierre, de Chimay et de Montrevel; toutes trois habitent la
-Lorraine et résident presque toujours à Lunéville.
-
-Une des amies les plus intimes de la marquise, une de celles dont le
-genre d'esprit lui plaît le mieux, est Mme Durival, femme du secrétaire
-du conseil. Certes elle ne se soucie pas plus de son mari que s'il
-n'existait pas; mais elle est originale, pleine de fantaisie et
-d'invention; elle a complètement conquis Mme de Boufflers qui ne peut
-plus se passer d'elle et l'a fait nommer dame du palais.
-
-Mme Durival peint très agréablement, joue du violon à merveille et elle
-contribue grandement aux plaisirs de la société.
-
-Le chevalier de Listenay est également un assidu du petit cercle intime.
-C'est un homme fort séduisant et qui a reçu en France la meilleure
-éducation; il a le goût des arts et, quand il arrive à Lunéville en
-1745, il conquiert bien vite, par son affabilité, les bonnes grâces de
-Stanislas. De plus, il est Lorrain, ce qui est un titre de plus à la
-faveur du roi qui le nomme gentilhomme de sa chambre[95]. Mme de
-Boufflers apprécie son esprit, son urbanité, ses goûts littéraires et il
-devient un de ses amis les plus fidèles. Il est appelé à jouer plus tard
-dans la vie de la marquise un rôle des plus importants.
-
- [95] Il prit plus tard le nom de prince de Bauffremont, après la
- mort de son frère aîné.
-
-Le plus aimé peut-être dans le petit cercle de Mme de Boufflers est
-l'aimable et spirituel Panpan, que nous allons voir se pousser peu à peu
-dans le monde.
-
-La marquise n'est pas une amie ingrate; si elle ne profite pas de sa
-fortune pour elle-même, elle en use largement pour venir en aide aux
-amis des premiers jours, à ceux qui lui ont fait accueil et l'ont aidée
-à passer des heures exquises dans le culte des lettres et des arts.
-
-Par l'influence de la Galaizière, elle a obtenu pour Panpan la place de
-receveur des finances à Lunéville, place d'autant plus précieuse qu'il
-est moins fortuné. Mais cela ne lui suffit pas, il faut que Panpan ait
-ses entrées à la cour. Alors elle demande, pour lui, la place de
-lecteur. Le roi trouve qu'il a déjà assez de sinécures autour de lui, et
-il résiste quelque temps. La marquise insiste; alors le bon Stanislas de
-s'écrier: «Eh! que ferai-je d'un lecteur?... Ah! bah, ce sera comme le
-confesseur de mon gendre!» et Panpan est nommé lecteur du roi! avec deux
-mille écus de traitement!
-
-Maintenant Panpan est un personnage; il a des fonctions officielles, il
-émarge au budget. Et surtout, inappréciable faveur, il peut approcher
-sans cesse de la belle marquise.
-
-Les grandeurs ne grisent pas Panpan, il est philosophe. L'amitié de la
-favorite, les bonnes grâces du roi ne lui ont enlevé aucune de ses
-qualités, et il a gardé ses vieux amis d'autrefois.
-
-En dépit des honneurs il mène toujours une vie insouciante et paisible.
-Son salon de la rue d'Allemagne est toujours le rendez-vous des beaux
-esprits de la cour et de la ville, des causeurs d'élite. Mais l'heureuse
-fortune qui lui arrive, très inattendue, ne l'empêche pas de se
-plaindre, de se lamenter; il a souvent des vapeurs, il est
-neurasthénique.
-
-Le bon abbé Porquet a agréablement plaisanté son ami Panpan sur ses
-prétendues infortunes et sur ses manies de vieux garçon:
-
- Tous les malheurs des gens heureux,
- J'en conviens, assiègent ta vie;
- Cependant souffre qu'on t'envie,
- Et plains-toi, puisque tu le veux.
- Le ciel te prodigua tous les défauts qu'on aime;
- Tu n'as que les vertus qu'on pardonne aisément:
- Ta gaîté, tes bons mots, tes ridicules même,
- Nous charment presque également.
- Bel esprit à la cour, et commère à la ville,
- Qui, comme toi, d'un air agréable et facile,
- Sait occuper autrui de son oisiveté,
- Minauder, discuter, composer vers ou prose,
- Et, nécessaire enfin par sa frivolité,
- Par des riens valoir quelque chose?
- Supprime donc des pleurs qu'on essuie en riant;
- D'un homme tout entier ose montrer l'étoffe:
- A tout l'esprit d'un philosophe
- Ne joins plus le coeur d'un enfant.
-
-Panpan était assez joli garçon pour plaire aux dames, mais il joignait à
-ses autres qualités beaucoup de modestie, car il a laissé de lui-même ce
-portrait peu flatté:
-
- Un front assez ouvert, des cheveux bien placés
- De mon individu forment le frontispice.
- Deux petits yeux sans feu, mais aussi sans malice,
- Au moindre ris dans mon crâne enfoncés,
- De tous les autres yeux peuvent braver la vüe.
- Suit un nez qui promet, dit-on, plus qu'il ne tient.
- Une pudeur fort ingénüe
- Souvent à ce discours s'empare de mon teint.
- Bouche vermeille et d'assez bonne taille
- Couvre des dents mal en bataille
- Que, par un sort disgracieux,
- Montre le même ris qui vient cacher mes yeux.
- Un menton ombragé d'un poil épais et rude,
- Si leur caquet me causait du souci,
- Pourrait aux médisans donner le démenti:
- Mais c'est le moindre objet de mon inquiétude.
- Taille grêle et mal prise, un grand col, peu de reins
- Point d'estomac, beaucoup d'épaule,
- La cuisse sèche, et la jambe assez drôle,
- Au naturel voila mes attraits peints.
-
-Panpan est un des coryphées du salon de Mme de Boufflers; son caractère
-facile, son humeur enjouée le rendent inappréciable; il colporte les
-nouvelles, fait de l'esprit, met de l'entrain dans toutes les réunions;
-bref il amuse la marquise; avec lui jamais un moment d'ennui, de
-lassitude!
-
-Et cependant les plaisanteries de Panpan ne sont pas toujours marquées
-au coin du bon goût le plus parfait. Elles manquent quelquefois
-d'atticisme, comme celles du roi, et mieux vaut les passer sous silence.
-
-Comme les petits cadeaux entretiennent l'amitié et que Panpan est fort
-ami de Mme de Boufflers, il la comble à chaque instant de souvenirs
-toujours accompagnés d'un galant madrigal.
-
-Un jour la marquise, en rendant visite à Panpan, a daigné admirer une
-fontaine en porcelaine. Vite, le lecteur du roi la lui envoie
-accompagnée de ce quatrain:
-
- Boufflers jeta sur vous un oeil de complaisance
- Fontaine, allez couler sous son aimable loi.
- Fussiez-vous celle de Jouvence,
- Je me reprocherais de vous garder pour moi.
-
-Une autre fois il lui fait hommage d'un petit Amour de porcelaine
-accompagné de ces vers.
-
-C'est l'Amour qui parle:
-
- J'ai toujours régné par vos charmes,
- Vous me prêtez toujours d'aussi puissantes armes.
- Je ne veux jamais vous quitter.
- Les graces, la gaîté, l'esprit, le caractère,
- Auront dans tous les temps le droit de m'arrêter.
- Eh! qu'auriez-vous un jour à regretter?
- Le temps vous a donné plus de moyens de plaire
- Qu'il ne pourra vous en ôter.
-
-Saint-Lambert ne fut pas moins heureux que son ami Panpan. Après avoir
-rempli quelques emplois subalternes il obtint, par l'influence de Mme de
-Boufflers et grâce à son amitié avec M. de Beauvau, le grade de
-capitaine dans le régiment des gardes lorraines, que commandait le
-prince. Lui aussi a donc ses entrées à la cour et il fait partie du
-petit cercle de la favorite.
-
-Malgré son origine roturière, Saint-Lambert avait des prétentions à la
-noblesse, et avant de prendre le titre de marquis il voulait s'en donner
-les allures. Il apportait dans tous ses rapports un ton de froideur et
-même de hauteur qui lui donnait, il le croyait tout au moins, le ton et
-les manières d'un gentilhomme; il ne rendait guère d'hommages et se
-contentait d'accepter ceux qu'on lui offrait. Ce manège, cette réserve
-voulue pouvaient se retourner contre lui; elles le servirent grandement
-au contraire; on admira sa belle tenue; sa froideur devint de la
-distinction, sa hauteur de la noblesse, et on s'éprit pour sa personne
-d'une véritable engouement. Comme du reste il était jeune et fort joli
-garçon, il passa bientôt pour avoir des bonnes fortunes; cela seul
-suffit pour lui en attirer et il devint la coqueluche des belles dames
-de Nancy et de Lunéville.
-
-Sa réputation littéraire contribue encore à le grandir; il compose des
-poésies qu'on s'arrache dans les salons; il rime des madrigaux pour les
-dames; Voltaire lui adresse des épîtres, on le proclame grand poète, il
-est célèbre. Il en profite pour faire tourner toutes les têtes et
-pousser sa fortune. Quelques-unes des premières productions du jeune
-poète sont fort jolies, et l'on s'explique l'enthousiasme qu'elles
-provoquaient, les espérances qu'elles faisaient naître dans les salons
-littéraires de Lunéville.
-
-Une entre autres d'un tour facile, léger et railleur obtient le plus vif
-succès.
-
-Saint-Lambert passe ses quartiers d'hiver chez des parents jansénistes,
-et c'est de là qu'il envoie à son ami le prince de Beauvau cette épître,
-où il se moque spirituellement du rigorisme étroit qui l'entoure:
-
- A vivre au sein du jansénisme,
- Cher prince, je suis condamné,
- Et, des Muses abandonné,
- Dans le vieux château de Ternai,
- Je répète mon catéchisme.
- Des intrigues de Port-Royal
- J'apprends à fond tous les mystères:
- J'entends mettre au rang des saints pères
- Nicole, Quesnel et Pascal.
- J'en lis un peu par courtoisie.
- Ces fous, plein de misanthropie,
- Souvent ne raisonnaient pas mal:
- Ils ont eu l'art de bien connaître
- L'homme qu'ils ont imaginé;
- Mais ils n'ont jamais deviné
- Ce qu'est l'homme et ce qu'il doit être.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Un vieux janséniste grondeur
- Dit qu'en détruisant la nature
- On fait plaisir à son auteur,
- Et qu'on charme le Créateur
- En tourmentant la créature.
- Du petit nombre des élus
- Tous ses ennemis sont exclus;
- Et ces sauvages cénobites
- Qui vantent à Dieu leur ennui,
- Ne voudroient plus vivre pour lui,
- S'il étoit mort pour les jésuites!
-
-Mais il ne s'agit pas seulement de décocher à Port-Royal quelques
-critiques acérées; Saint-Lambert, reconnaissant, se souvient de ses
-anciens maîtres, de ces jésuites de Pont-à-Mousson qui l'ont élevé; il
-couvre d'éloges leur indépendance d'esprit et cette tolérance mondaine
-qui leur vaut tant d'amis:
-
- Indulgente société!
- O vous, dévots plus raisonnables,
- Apôtres pleins d'urbanité,
- Le goût polit vos moeurs aimables.
- Vous vous occupez sagement
- De l'art de penser et de plaire;
- Aux charmes touchants du bréviaire
- Vous entremêlez prudemment
- Et du Virgile et du Voltaire;
- Vous parlez au nom du Seigneur,
- Et vous n'ennuyez point les hommes;
- Vous nous condamnez sans fureur,
- Vous nous voyez tels que nous sommes.
- Je ne prends point pour directeur
- Un fou dont la mauvaise humeur
- Érige en crime une faiblesse,
- Et veut anéantir mon coeur
- Pour le conduire à la sagesse.
- Je sens, j'ai des goûts, des désirs;
- Dieu les inspire ou les pardonne:
- Le triste ennemi des plaisirs
- L'est aussi du Dieu qui les donne.
-
-Au nombre des qualités sérieuses de Mme de Boufflers, il faut
-certainement compter l'affection très profonde qu'elle portait à ses
-enfants. Au lieu de les faire élever au loin, comme il était d'usage
-constant à l'époque, elle voulut les garder près d'elle, aussi longtemps
-que possible, et surveiller elle-même leur éducation.
-
-L'intention était excellente, le but louable; mais la cour de Lunéville,
-à tout prendre, n'était pas un milieu très favorable pour des jeunes
-gens, et Mme de Boufflers n'eut peut-être pas à se louer beaucoup de sa
-détermination.
-
-Son fils aîné était naturellement destiné à l'état militaire; par
-l'influence de Stanislas, il fut envoyé de bonne heure à Versailles et
-élevé avec le dauphin, dont il était le menin. On ne pouvait espérer
-pour lui un avenir plus brillant.
-
-La fille fut élevée au château de Lunéville près de sa mère; on la
-voyait sans cesse à la cour où elle avait reçu le surnom assez
-prétentieux de «la divine mignonne[96].»
-
- [96] Elle était née en 1744.
-
-De même que le fils aîné était destiné à l'état militaire, non moins
-naturellement on destinait le fils cadet à la carrière ecclésiastique.
-Lui aussi devait trouver dans cette voie un avenir brillant, car il
-était bien à supposer que Stanislas ne le laisserait manquer ni de
-dignités ni de bénéfices.
-
-L'enfant, comme sa soeur, était élevé à la cour. Probablement en raison
-de l'élégance de ses manières, on lui avait donné le gracieux surnom de
-«Pataud».
-
-Quand «Pataud» commença à grandir et qu'on put l'enlever aux mains des
-femmes, Mme de Boufflers songea à lui donner un précepteur. Puisque
-l'enfant était destiné à l'état ecclésiastique, quoi de plus naturel que
-de confier son éducation à un abbé qui, tout en formant son esprit,
-saurait le préparer à remplir dignement son futur sacerdoce.
-
-Ainsi pensa Mme de Boufflers, et après bien des hésitations son choix
-s'arrêta sur un certain abbé Porquet[97] dont on lui avait vanté les
-qualités et qui après des études assez brillantes avait été maître
-particulier au collège d'Harcourt. C'était bien le plus étrange abbé
-qu'on pût imaginer. Quand nous le connaîtrons, nous devinerons ce que
-son élève a pu devenir sous une pareille direction et nous ne nous
-étonnerons pas si le jeune chevalier a si mal ou plutôt si bien profité
-de ses leçons.
-
- [97] Pierre-Charles-François, né à Caen en 1728.
-
-L'abbé Porquet était un tout petit homme, de la plus mauvaise santé et
-qui n'avait que le souffle. Il disait de lui-même: «En vérité, je crois
-que ma mère m'a triché, elle m'a mis au monde empaillé.» Il avait l'air
-froid et compassé, mais il était d'une propreté extrême; sa perruque,
-son rabat, tous ses vêtements étaient toujours dans un ordre si parfait
-qu'il ressemblait à une gravure de modes, ce qui lui attirait bien des
-plaisanteries.
-
-Il était du reste pétri d'esprit et se montrait fort agréable dans le
-monde. Ces qualités enchantèrent Mme de Boufflers, lui firent oublier le
-but plus sérieux qu'elle recherchait en le prenant; au bout de peu de
-temps, le précepteur passait au second plan: elle ne voyait plus que
-l'homme aimable, gai, spirituel et qui contribuait à l'agrément de la
-société qui gravitait autour d'elle.
-
-Bientôt l'abbé fut si apprécié que la marquise voulut lui obtenir ses
-entrées à la cour. Mais à quel titre les demander? L'embarras ne fut pas
-long. Stanislas n'avait-il pas besoin d'un aumônier? Il en avait déjà
-plusieurs. Qu'importe. Abondance de biens ne peut nuire. Et voilà
-Porquet aumônier du roi de Pologne, pourvu de fonctions officielles,
-émargeant au budget comme Panpan. Il n'en fut pas plus fier.
-
-Ses débuts ne furent pas des plus heureux. La première fois qu'il parut
-à la table royale, Stanislas, soit naïveté, soit malice, lui demanda
-fort indiscrètement de dire le _Benedicite_. Puisqu'il avait un
-aumônier, autant valait l'utiliser. Mais le pauvre abbé, interdit d'une
-question aussi imprévue, resta court. Malgré tous ses efforts il ne put
-jamais se rappeler le moindre mot de la prière qu'on lui demandait.
-Stanislas voulait profiter de l'incident pour se débarrasser d'un
-aumônier aussi singulier; mais Mme de Boufflers argua de la timidité de
-l'abbé et elle obtint sa grâce.
-
-Si Porquet avait oublié le _Benedicite_, il ne manquait pas d'esprit et
-ses ripostes amusaient Stanislas.
-
-Un jour qu'il faisait au roi la lecture de la Bible il s'endormit à
-moitié et lut: «Dieu apparut en singe à Jacob...»--«Comment! s'écria le
-roi, c'est en songe que vous voulez dire?»--«Eh! sire, répliqua Porquet
-vivement, tout n'est-il pas possible à la puissance de Dieu!»
-
-Le bon abbé prêtait le flanc, il faut l'avouer, à la critique, et son
-peu de zèle religieux lui valait bien des plaisanteries. On prétend
-qu'un jour où il se plaignait à Stanislas de ne pas obtenir plus
-rapidement les hautes dignités ecclésiastiques, le roi lui répondit en
-riant: «Mais, mon cher abbé, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez
-des discours très libres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu. Il
-faut vous modérer: tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela.»
-
-Le Père de Menoux naturellement avait été indigné de voir une nouvelle
-robe noire introduite à la cour. Porquet pouvait-il être autre chose
-qu'un instrument entre les mains de Mme de Boufflers! Nouveau sujet de
-crainte et de colère pour le jésuite. Aussi dès les premiers jours le
-confesseur et l'aumônier s'étaient-ils voué une haine acharnée.
-
-Mais c'est en vain que le Père de Menoux s'élevait contre le nouvel
-aumônier, montrait à Stanislas son indignité, son ignorance religieuse;
-le roi ne voulait rien entendre et Porquet plus que jamais restait
-aumônier.
-
-Si l'abbé était peu recommandable au point de vue religieux et de plus
-un médiocre précepteur, c'était du moins un délicat, un lettré et un
-homme de goût. Il tournait facilement le vers, mais il ne composait pas
-rapidement: «Il rêvait trois mois à un quatrain.»
-
-Lui-même s'est raillé spirituellement en écrivant à son intention cette
-épitaphe:
-
- D'un écrivain soigneux il eut tous les scrupules;
- Il approfondit l'art des points et des virgules;
- Il pesa, calcula tout le fin du métier,
- Et sur le laconisme il fit un tome entier.
-
-Porquet n'est pas seulement aimable, il est galant, fort galant même.
-Tout en plaisantant sa mauvaise santé, il laisse entrevoir des goûts
-bien fâcheux pour un abbé:
-
- Hélas! quel est mon sort!
- L'eau me fait mal, le vin m'enivre;
- Le café fort
- Me met à mort;
- L'amour seul me fait vivre.
-
-On comprend qu'avec de pareils penchants l'abbé aime fort à lutiner les
-belles dames de la cour. Aussi ne s'en prive-t-il pas; elles le lui
-rendent, il est vrai, et le taquinent volontiers. Il riposte non sans
-esprit, mais sur un ton grivois qui donne bien à penser sur sa moralité.
-
-A sept dames, qui s'étaient amusées à lui écrire le même jour, il fait
-cette plaisante réponse:
-
- Par pitié! moins d'honneur, moins de bontés, Mesdames!
- N'excitez pas un feu qui malgré moi s'éteint:
- Je n'ai point dans un jour ma réponse à sept femmes:
- Qui trop embrasse, mal étreint.
- Composons, s'il vous plaît; tant de gloire me gêne;
- Accordez-moi du temps, chacune aura son tour;
- Mais à marcher trop vite on se met hors d'haleine.
- Autrefois j'eusse écrit un volume en un jour:
- Je ne me permets plus qu'un billet par semaine.
-
-Puisque Porquet est poète, il est naturel qu'il adresse des vers à son
-élève, à ses amis, à divers personnages de la cour; mais ce qui est plus
-étrange, ce qui jette un jour singulier sur toute cette société, sur ses
-habitudes, sur ses moeurs, c'est qu'il est en commerce poétique avec la
-mère de son élève, et que tous deux échangent de petits vers galants.
-
-Un soir, après avoir dîné chez l'abbé, Mme de Boufflers compose ces vers
-pour son amphitryon:
-
- Le dîner, dans la vie, est chose intéressante:
- Cher abbé, le vôtre m'enchante.
- Vous savez embellir et donner un repas,
- Vous faites de bons vers, et servez de bons plats.
- L'un, il faut l'avouer, est plus rare que l'autre.
- Et tous les deux chez vous se trouvent aujourd'hui.
- Partout vous aurez place à la table d'autrui;
- Moi, j'en demande une à la vôtre.
-
-Et l'abbé de riposter aussitôt:
-
- Un succès, jeune Eglé, ne répond point d'un autre;
- Défiez-vous de l'art qui vous sert aujourd'hui:
- Vous plairez une fois avec l'esprit d'autrui,
- Et tous les jours avec le vôtre.
-
-Naturellement le jour de la fête de la marquise, le précepteur n'a garde
-d'oublier le bouquet de circonstance et il envoie ce madrigal, fort
-galant assurément, mais rempli d'allusions assez inquiétantes et qu'il
-vaut mieux peut-être ne pas approfondir:
-
- Votre patronne au ciel a trouvé son bonheur;
- Ici-bas vous faites le nôtre;
- Son partage est sans prix, le vôtre a sa douceur:
- Qui n'a pas son destin doit envier le vôtre.
- Ah! bienfaisante Eglé, répondez à nos voeux.
- Vous n'êtes point ambitieuse;
- Contentez-vous du bien, en attendant le mieux.
- Un peu plus tard vous serez bien heureuse,
- Mais plus longtemps aussi vous ferez des heureux.
-
-Mme de Boufflers, contre son habitude, s'étant un jour laissée aller à
-quelque misanthropie, l'abbé lui prodigue de spirituels conseils:
-
- Appréciez bien moins la vie,
- Si vous voulez en mieux jouir;
- Avec trop de philosophie.
- On parviendrait à la haïr.
- Ou désirs ou regrets, voilà notre partage;
- Mais sous ce triste aspect pourquoi l'envisager?
- Vivre, dit-on, c'est voyager.
- Dans les distractions achevons le voyage;
- Le sommeil vient sans y songer.
-
-Il arrivait parfois à la marquise, dans ses jours de gaieté, de lancer
-au précepteur quelques boutades, qui nous paraîtraient peut-être
-aujourd'hui assez risquées; mais, alors, que ne disait-on pas? que ne
-risquait-on pas?
-
-N'a-t-elle pas osé écrire en riant ces quelques vers:
-
- Jadis je plus à Porquet
- Et Porquet m'avait su plaire:
- Il devenait plus coquet;
- Je devenais moins sévère.
- J'estimais son rabat
- J'admirais sa perruque
- Aujourd'hui j'en rabats
- Car je le crois eunuque.
-
-Quel drôle de monde! Quelle singulière société! Quel étrange précepteur!
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
- Bonté du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son
- goût pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe
- de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du
- roi.--Le vin de Tokay.--Bébé.
-
-
-Si Stanislas était pour ses courtisans le roi le meilleur et le plus
-facile, il n'était pas moins bon, accessible, familier pour ses sujets.
-Il se faisait adorer d'eux par sa bonhomie, sa simplicité, par la
-confiance même qu'il leur témoignait. «Il avait coutume de se promener
-par tout le pays dans une calèche: il n'avait qu'un seul page avec lui
-dans ses courses, et il se plaisait à fumer dans une grande pipe à la
-turque de six pieds de long. Comme on lui représentait à ce sujet qu'il
-exposait sa personne: «Eh! qu'ai-je à craindre, dit-il, ne suis-je pas
-au milieu de mes enfants?»
-
-Dans ses promenades, il se plaisait à interroger familièrement les
-paysans qu'il rencontrait; à causer avec eux de leur famille, de leurs
-besoins, de leurs récoltes, des nouvelles qui pouvaient les intéresser.
-Un jour, aux environs de Toul, il arrête un paysan et lui demande
-comment va l'évêque de la ville, qui était malade: «Monseigneur fait
-dans ses culottes, répond le paysan troublé par la dignité royale, mais
-il n'en est pas moins plein de respect pour Votre Majesté.»
-
-Il était généreux et compatissant; jamais un infortuné ne fit en vain
-appel à sa charité. Il ne se contentait pas de soulager les maux de ceux
-qui avaient recours à lui, il allait souvent au-devant des besoins de
-ses sujets. Il faisait distribuer gratuitement les remèdes aux indigents
-et fournissait secrètement de larges aumônes aux pauvres honteux. Dans
-toutes les villes importantes il avait établi des greniers d'abondance
-pour les années de disette. On le vit fréquemment faire des avances aux
-négociants que frappaient des malheurs immérités et il avait établi de
-ses propres fonds, à Nancy, une caisse de commerce à la disposition des
-magistrats municipaux.
-
-Sa bonté ne le cédait en rien à sa bienfaisance, et on cite de lui des
-traits bien faits pour lui attacher les coeurs de ceux qui
-l'entouraient.
-
-Comme il réglait l'état de sa maison[98], il donna l'ordre de porter sur
-la liste des pensionnaires un officier français qui lui avait donné des
-preuves d'attachement. «En quelle qualité Votre Majesté veut-elle qu'il
-figure sur la liste?» demanda Alliot inquiet des libéralités du prince.
-«En qualité de mon ami», répondit le roi en souriant.
-
- [98] La maison du roi était composée de 455 personnes, non
- compris 68 pensionnaires.
-
-On raconte qu'un certain jour un nommé Jacques, palefrenier du château,
-pénétra jusque dans le cabinet du prince. Ce dernier, occupé à rédiger
-des dépêches importantes pour la cour de France, ne l'apercevait pas.
-Jacques se mit à tousser et à faire du bruit avec ses sabots. Stanislas,
-pensant que c'était son valet de chambre, continua son travail. Jacques
-à la fin perdit patience et désespérant de se faire remarquer, prit le
-premier la parole: «Sire, dit-il, je suis Jacques.»--«Et que fait
-Jacques ici? dit le roi en souriant. Pourquoi Jacques si matin? Il faut
-donc que je quitte le roi de France et mes affaires pour écouter maître
-Jacques? Allons, dis-moi ce que tu veux.» Jacques exposa sa requête: sa
-femme était accouchée, et, bien qu'étant, elle aussi, au service du roi,
-elle n'avait pas le moyen de payer les mois de nourrice. «Eh bien, dit
-Stanislas avec bonhomie, va trouver Alliot de ma part et dis-lui de te
-porter pour 50 écus de gratification que je te fais pendant trois ans,
-pourvu que tu t'acquittes bien de ton service[99].»
-
- [99] JOLY, _le Château de Lunéville_.
-
-C'est par de pareils traits, répétés et colportés, que Stanislas
-conquérait tous les coeurs.
-
-Le roi de Pologne était volontiers facétieux dans la conversation et il
-possédait à un rare degré l'esprit de repartie.
-
-Le Père de Menoux cherchait souvent à abuser de la crédulité du roi et
-il croyait y réussir; mais Stanislas ne se laissait tromper que quand
-il le voulait bien. Un jour, en présence du jésuite, il répondait en
-riant à un peintre qui faisait son portrait et ne parvenait pas à saisir
-la ressemblance: «Adressez-vous donc au Père de Menoux que voilà si vous
-voulez bien m'attraper.»
-
-Il visitait un jour les travaux de reconstruction de l'aile du château
-longeant le canal et qui avait été détruite en 1744 par un incendie.
-Quelques jeunes officiers de la garnison de Nancy l'accompagnaient. L'un
-d'eux, à la vue des tailleurs de pierre courbés sur leur travail, dit
-assez haut pour être entendu: «Voilà des bûches qui martèlent des
-pierres.»--«Vous vous trompez, dit le roi sévèrement; tous les hommes
-ont une valeur relative, quelle que soit leur condition.»
-
-Puis, il se mit à interpeller familièrement les ouvriers, les
-interrogeant avec bonhomie. Tout à coup, il dit à l'un d'eux: «Que
-pensez-vous des militaires? Sans doute vous les estimez bien au-dessous
-des maçons?»--«Certainement, lui répondit l'ouvrier, puisque les maçons
-sont faits pour édifier et que les militaires ne sont bons qu'à
-détruire. Votre Majesté n'ignore pas que pour préserver une muraille
-faite par des maçons, on fait souvent sauter un grand nombre de
-militaires.»--«Entendez-vous, Messieurs, dit le roi ravi, en se tournant
-vers les officiers; entendez-vous comme les bûches parlent?»
-
-«Et ces messieurs, qu'en pensez-vous?» interrogea encore le roi fort
-amusé.--«Je crois, répondit un des maçons, que ces braves messieurs ne
-sont pas aussi cruels sur la brèche que les bourreaux de soldats qu'ils
-y envoient.»--«Et puis, riposta un autre, quand d'aventure ces messieurs
-feraient faire par-ci par-là quelques enterrements à la guerre, en
-échange, combien de baptêmes ne font-ils pas faire à Nancy?»
-
-«Pour le coup, sauve qui peut, dit le roi riant aux éclats de
-l'épigramme. Nous avons fait parler des bûches, je m'aperçois qu'elles
-mordent cruellement[100].»
-
- [100] JOLY, _le Château de Lunéville_.
-
-L'esprit facétieux de Stanislas ne se bornait pas uniquement à la
-conversation, mais ses plaisanteries n'étaient pas toujours d'un
-atticisme parfait. On cite de lui des traits qui rappellent plutôt le
-barbare que le grand seigneur.
-
-Il lui arrivait quelquefois, quand il n'avait à sa table que des
-intimes, d'aborder dès le début du repas un sujet de conversation
-passionnant; puis, quand il voyait ses convives disputant avec la plus
-vive animation, il s'emparait avec les doigts d'une volaille et la
-dévorait à belles dents. Aussitôt fait, il se levait de table
-tranquillement. Force était naturellement à tous les convives de le
-suivre, mais les dents longues et la mine assez piteuse.
-
-Une autre des bonnes plaisanteries royales consistait à emmener les
-dames se promener dans les jardins du château et particulièrement sur un
-pont de bois jeté en travers du canal, en face du rocher. Un système de
-tuyaux adroitement dissimulé amenait l'eau jusque sous le pont et la
-répandait en gerbes au moment où l'on s'y attendait le moins. Quand
-Stanislas, par d'habiles détours, avait conduit les dames jusque sur le
-pont, il pressait un bouton, et immédiatement des jets d'eau froide
-allaient fort indiscrètement rafraîchir les dessous des visiteuses; les
-paniers dont elles étaient ornées favorisaient à merveille ce genre de
-distraction. Les cris, la frayeur et la colère des victimes faisaient la
-joie du bon roi. Il était bien rare qu'une nouvelle venue n'eût pas à
-souffrir de cette médiocre facétie.
-
-La gaieté du monarque s'exerçait à tout propos. Mme de la Ferté-Imbault
-raconte que, pendant son séjour à Lunéville, le roi la mena un jour à
-une fête de village où elle acheta pour 15 sols de ces petits rubans que
-l'on nommait _faveurs_, et qui servaient à attacher des colliers. «Le
-roi, voyant mon emplette, dit-elle, prit mon paquet, et se mit à
-l'élever en l'air au milieu de la foire en criant à tue-tête «Les
-faveurs de Mme de la Ferté-Imbault à 15 sols! à 15 sols! Qui en veut?»
-au grand divertissement de tout le public.»
-
-Stanislas avait au suprême degré ce que nous appelons le goût de la
-truelle.
-
-A peine arrivé en Lorraine, il donna un libre cours à son goût favori.
-Mais il ne se contenta pas de faire élever des édifices nouveaux; il eut
-la malheureuse idée d'améliorer ceux qui existaient ou de les
-reconstruire complètement sur des plans de sa façon; il souleva ainsi
-bien des critiques, et s'attira même bien des animosités dans le peuple.
-Ce qui n'était chez lui qu'une manie fut considéré comme une profanation
-des souvenirs nationaux, de tout ce qui rappelait les jours glorieux de
-la patrie lorraine.
-
-Il démolit une partie des monuments du palais ducal et de l'église
-Saint-Georges; il démolit l'église de Bon-Secours[101] et la réédifia
-sur un autre emplacement et sur un nouveau plan.
-
- [101] Elle avait été construite en 1631, après une peste.
-
-On raconte qu'un potier d'étain, dont la maison s'élevait en face de
-Bon-Secours, désespéré de ne plus voir le monument tel qu'il y était
-accoutumé depuis son enfance, fit murer toutes les fenêtres de sa façade
-et ne prit plus de jour que sur son jardin.
-
-Stanislas ne se borna pas à faire de Nancy une des plus belles villes
-d'Europe; il consacra encore tous ses soins à Lunéville et à Commercy,
-dont il avait fait ses demeures de prédilection. Si ses devoirs de
-souverain l'obligeaient en effet à séjourner quelquefois à Nancy, son
-goût le ramenait toujours à Lunéville ou à Commercy.
-
-Il s'ingénia, dès les premières années de son séjour, à embellir
-Lunéville et à en faire une résidence délicieuse.
-
-Le château construit par Léopold lui plaisait fort et il y résidait
-avec bonheur. Un des grands charmes de cette demeure étaient les beaux
-jardins, le parc immense, les eaux superbes qui entouraient le château.
-Là, sans choquer personne, et sans se soucier du qu'en-dira-t-on,
-Stanislas pouvait donner libre cours à son penchant pour les
-constructions les plus fantaisistes.
-
-Le bon roi n'avait pas toujours le goût très raffiné. Il avait rapporté
-de Turquie et de sa captivité à Bender la passion des minarets, des
-coupoles, des kiosques, des terrasses; enfin il affectionnait un style
-moitié turc, moitié chinois, recherché et bizarre, qui souvent n'était
-pas heureux.
-
-Sous sa direction, les jardins de Lunéville se peuplent de petits
-cabinets, de grottes, de bassins, de rochers artificiels, de jets d'eau
-à l'infini. Des machines de son invention fournissent les eaux en
-abondance. Ces enfantillages font la joie du vieux roi et son plus grand
-plaisir est de les faire admirer aux étrangers qui visitent sa cour.
-
-A peine installé à Lunéville, Stanislas commence les travaux. Chaque
-jour, la matinée est consacrée à son passe-temps favori; entouré de ses
-dix-sept architectes, peintres, sculpteurs, il examine les plans, décide
-les travaux, discute, ordonne, dirige lui-même la construction de ses
-palais, de ses maisons de campagne; il va sur place encourager les
-ouvriers, voir l'effet de ses combinaisons; il fait construire, démolir,
-reconstruire, et il dépense ainsi le plus clair de ses revenus.
-
-Son premier soin est d'assainir les environs de sa résidence et de les
-embellir. Devant le château s'étend un long canal qui va jusqu'à
-Chanteheu, petit village peu éloigné de la ville. Tout autour du canal
-sont de vastes marécages. Stanislas, en peu de temps, et par d'habiles
-combinaisons, fait écouler les eaux et transforme en jardins charmants
-ce qui n'était qu'une étendue malsaine et nauséabonde.
-
-Dans le parc, il fait construire huit pavillons composés d'une chambre,
-de trois cabinets et d'une petite cuisine. Chaque pavillon est entouré
-d'un ravissant jardin. Ces asiles champêtres sont destinés aux
-courtisans privilégiés; mais ils sont obligés d'y loger pendant la belle
-saison et d'offrir à dîner au prince une fois par mois. M. de la
-Galaizière qui, malgré tout, est fort bien en cour et que Stanislas
-cherche à amadouer, reçoit un de ces pavillons.
-
-Mais ces cottages et les jardins qui les entourent ne suffisent pas à
-orner le parc au gré du roi. A gauche du château et en contre-bas de la
-terrasse, il fait élever à grands frais un rocher artificiel sur lequel
-se dresse tout un village avec des paysans en bois peint de grandeur
-naturelle. On y voit des maisons, un ermitage, un cabaret. Tous les
-personnages, il y en a trois cents, sont mis en mouvement au moyen de
-l'eau, et, lorsque ce vaste jouet fonctionne, c'est un remue-ménage
-général: des coqs chantent, des moutons paissent, des chèvres se
-battent, un chat poursuit un rat, un ivrogne boit et sa femme lui jette
-un seau d'eau par la fenêtre, un charretier bat ses chevaux, des scieurs
-de long travaillent, une femme file, une autre se balance sur une
-escarpolette, etc.[102].
-
- [102] C'est Richaud, horloger de Nancy, qui était l'auteur de ce
- jouet précieux.
-
-En même temps qu'il s'amuse à orner son parc de ces puérilités,
-Stanislas couvre les environs de Lunéville de maisons de plaisance
-destinées à son usage personnel et d'une architecture aussi variée
-qu'étrange. Par contre, elles sont toutes délicieusement décorées à
-l'intérieur et meublées avec un goût parfait.
-
-Bientôt l'on voit s'élever à la tête du grand canal un petit bâtiment à
-la chinoise que le roi surnomme le _Kiosque_. C'est là qu'il ira dîner
-et coucher pendant les grandes chaleurs de l'été.
-
-A l'autre extrémité du canal, vis-à-vis l'aile du château, se dresse un
-pavillon à la turque, que l'on appelle _le Trèfle_, car il en a la
-forme. L'intérieur ne contient rien de particulier, si ce n'est, comble
-du raffinement, «un petit endroit pour une chaise percée».
-
-Un quart de lieue plus loin se trouve une ferme appelée _Jolivet_.
-Stanislas la transforme et en fait un lieu de plaisance. Du premier
-étage, l'on jouit d'un superbe point de vue: d'abord, le château de
-Lunéville avec toutes ses dépendances; puis, plus loin, le château de
-Craon.
-
-A Einville, à Chanteheu, encore des maisons de plaisance pour le
-monarque, avec des jardins admirables, des «ménageries[103]», des eaux
-jaillissantes, des cascades, etc.
-
- [103] C'est-à-dire des jardins potagers.
-
-Mais tous ces pavillons, tous ces rendez-vous de chasse, toutes ces
-fermes ne suffisent pas encore; Léopold a fait commencer un château à la
-Malgrange, près de Nancy: le roi de Pologne le fait démolir et en
-construit un nouveau beaucoup plus important, très agréable et où il
-passe la plus grande partie de l'été.
-
-Stanislas fit également exécuter de grands travaux à Commercy; on se
-rappelle que la duchesse de Lorraine s'y était retirée en 1737 et qu'on
-lui avait laissé la jouissance du château sa vie durant. Après être
-restée en enfance pendant quelque temps elle mourut d'apoplexie le 27
-décembre 1744. Le roi prit aussitôt possession du château qui devint une
-de ses résidences favorites.
-
-Comme il y avait des eaux magnifiques, il en profita pour faire jeter
-sur le canal un pont, qu'on appela pont d'eau, parce que les parapets
-étaient chargés de quatorze colonnes sur lesquelles l'eau ruisselait
-sans cesse; la nuit, des lumières enfermées dans des globes de cristal
-éclairaient ce pont extraordinaire. Il fit également élever un kiosque
-dont les stores étaient formés de nappes d'eau très légères. Enfin à
-l'extrémité du canal on éleva un château d'eau d'où l'on découvrait une
-vue des plus étendues et des plus riantes. Des bassins immenses, avec
-des cygnes et d'élégantes galères, des cascades, des fontaines
-nombreuses faisaient des jardins de Commercy un séjour enchanteur.
-
-Dans la vaste forêt qui avoisinait le château, le roi fit construire,
-près de la Fontaine Royale, un ravissant pavillon; c'est là que, pendant
-les grandes chaleurs de l'été, il conviait à goûter les jeunes et jolies
-dames de la cour.
-
-Stanislas se prit d'une grande passion pour sa nouvelle résidence et il
-partagea bientôt tout son temps entre Lunéville et Commercy.
-
-Le souci des biens terrestres ne faisait pas oublier au vieux monarque
-le soin de son salut. N'était-il pas juste que le Ciel eut sa part dans
-ces constructions et ces dépenses? Au besoin, le Père de Menoux se
-chargeait de le rappeler au roi. Aussi Stanislas fit-il élever à Nancy
-pour douze missionnaires jésuites une vaste et belle demeure que l'on
-appella la _Mission_. La chapelle était grande et on ne peut mieux
-ornée, les dortoirs et les réfectoires superbes. Il y avait des chambres
-pour les personnes pieuses qui désiraient faire des retraites. Stanislas
-s'y était réservé un fort bel appartement qu'il occupait de temps à
-autre. Chaque fois que le roi séjournait à la Mission, on y donnait des
-fêtes, on y jouait la comédie; les Pères jésuites chantaient des poèmes
-de leur composition, ils tiraient des feux d'artifice; bref ils
-s'ingéniaient de toutes façons à distraire leur hôte. C'est le Père de
-Menoux qui naturellement fut placé à la tête de cette fondation, qui
-avait coûté 800,000 livres. Chaque Père recevait 800 livres de rente
-annuelle et ils avaient en outre 12,000 livres d'aumônes à distribuer.
-
-Si le plus clair des revenus royaux passait en monuments, constructions,
-bâtisses plus ou moins champêtres, Stanislas dépensait encore des sommes
-considérables pour sa table; elle n'était pas seulement servie avec
-profusion et raffinement, mais il l'entourait d'un luxe inouï et
-apportait dans le choix des objets destinés à l'orner la même fantaisie
-et la même puérilité que dans l'ornementation de son parc et de ses
-jardins.
-
-C'est Stanislas qui le premier a l'idée de ces surtouts d'une variété et
-d'une richesse incroyables, qui deviennent à la mode à cette époque; il
-en invente de tous les genres; il leur donne les formes les plus
-capricieuses, les plus bizarres. Les uns représentent une chasse au
-cerf, d'autres des paysages champêtres, d'autres des scènes
-mythologiques. A la demande du roi, Cyfflé compose de véritables objets
-d'art; un entre autres soulève l'admiration unanime: un pavillon à jour,
-soutenu par huit colonnes cannelées, abrite une vasque élégante. Au
-milieu du bassin s'élève un rocher sur lequel Léda folâtre avec le
-cygne. Une légère galerie couronne le petit édifice au sommet duquel
-jaillit une gerbe d'eau entourée d'amours.
-
-La fertile imagination du roi fait toujours jouer à l'eau un grand
-rôle. Il fait imiter les fontaines monumentales de Nancy et de
-véritables jets d'eau surgissent sur les tables pendant les repas.
-
-Stanislas était un véritable gastronome et les plaisirs de la table
-formaient l'une de ses distractions favorites. Il était, du reste, doué
-d'un appétit si violent qu'il avançait souvent l'heure de son dîner:
-«Pour peu que Votre Majesté continue, lui disait un jour M. de la
-Galaizière, elle finira par dîner la veille.» Son goût n'était pas
-toujours exquis: ainsi «il mangeait sans cuisson la choucroute ou des
-choux râpés saupoudrés de sucre, et des viandes cuites avec des fruits.»
-
-Il avait introduit en Lorraine un raffinement culinaire inconnu avant
-lui[104]. C'étaient surtout les desserts qui étaient l'objet de sa
-sollicitude et sur lesquels s'exerçait son ingéniosité.
-
- [104] Le service de la bouche était confié à un premier maître
- d'hôtel qui avait sous ses ordres 3 maîtres d'hôtel ordinaires, 1
- contrôleur de cuisine, 5 chefs cuisiniers, 6 aides, 3 garçons de
- cuisine, 5 relaveurs, 4 marmitons et 1 garde-vaisselle.
-
- Pour la rôtisserie, il y avait 1 chef, 2 aides et 2 garçons.
-
- De même pour le service de la pâtisserie.
-
- L'échansonnerie et la paneterie étaient dirigées par 2 chefs et 3
- officiers.
-
- Enfin venaient 6 couvreurs de table, 1 contrôleur, 1 chef du café,
- 3 garçons de la cave, etc.
-
-Le chef d'office, c'est-à-dire celui qui était chargé de préparer et de
-dresser le dessert, était un artiste nommé Joseph Gilliers[105].
-
- [105] Il a laissé un monument de son art en un magnifique in-4º
- enrichi de nombreuses planches et intitulé _le Cannaméliste
- français: les Usages, le choix et les principes de tout ce qui se
- pratique dans la préparation des fruits confits, secs, liquides
- ou à l'eau-de-vie, ouvrages de sucre, liqueurs rafraîchissantes,
- pastilles, pastillages, neiges, mousses et fruits glacés_. Les
- planches sont par Dupuys, dessinateur de Sa Majesté, et gravées
- en taille-douce par le célèbre François. L'ouvrage est dédié au
- duc Ossolinski.
-
-Gilliers avait l'art de composer des desserts, des pièces montées, qui
-faisaient la joie de Stanislas. Tantôt c'est un jardin enchanté, tantôt
-«au milieu d'un parc en miniature, qu'on croirait dessiné par Lenôtre,
-s'élève une grotte en rocaille, du sommet de laquelle jaillit une
-fontaine; à droite et à gauche du massif, de petits bassins contiennent
-les eaux de deux gerbes liquides. De distance à autre, des promeneurs,
-figurés par des statuettes, semblent parcourir ces lieux charmants;
-d'autres y goûtent les douceurs du repos au milieu des fruits, des
-fleurs et des sucreries».
-
-Les pâtissiers du roi se livraient aux plus ingénieuses fantaisies. Un
-jour, quatre servants déposèrent sur la table royale un pâté monstre,
-ayant la forme d'une citadelle. Tout à coup, le couvercle se soulève et
-des flancs du pâté s'élance Bébé, le nain du roi, costumé en guerrier,
-le casque en tête, un pistolet à la main qu'il fait partir au grand
-effroi des dames. On juge de la joie et de l'hilarité de l'assistance.
-
-Mais le plaisir du monarque ne se bornait pas à servir à ses convives
-des plats recherchés ou d'une forme savante; son plus grand bonheur
-était de truquer les mets qu'il leur offrait et de jouir de leur
-crédulité ou de leur déception.
-
-Il faisait servir comme gibier étranger et pour plongeons du Nord des
-oies plumées vivantes, tuées à coups de baguettes et marinées. Des
-dindons, traités de la même manière et marinés dans des herbes
-odoriférantes des bois, étaient présentés comme coqs de bruyère.
-
-La joie du roi était complète quand ses convives étaient dupes de ces
-inventions.
-
-Stanislas ne se contentait pas de truquer les plats; il truquait aussi
-les vins qu'il offrait à ses amis, et pour eux il ne dédaignait pas
-d'opérer lui-même.
-
-Son prédécesseur sur le trône de Lorraine, François, devenu roi de
-Hongrie, avait coutume de lui envoyer chaque année une feuillette de vin
-de Tokay. On sait que le premier cru de Tokay était réservé uniquement
-pour la table de l'empereur d'Autriche. Les souverains étrangers ne
-pouvaient en boire qu'autant que l'empereur voulait bien leur en
-expédier.
-
-«L'envoi du roi de Hongrie avait lieu en grande cérémonie: le tonneau,
-placé sur une voiture pavoisée aux armes d'Autriche et de Hongrie, était
-escorté par quatre grenadiers sous les ordres d'un sergent.» C'est en ce
-pompeux équipage qu'arrivait chaque année en Lorraine le tokay impérial,
-et le roi témoignait toujours d'une grande satisfaction à l'arrivée du
-cadeau de son prédécesseur. Toute la cour était au courant de ce grave
-événement, et le vin, reçu par Stanislas lui-même dans la cour
-d'honneur du château, était ensuite soigneusement enfermé dans les caves
-royales. Quelques jours après le monarque, accompagné d'un acolyte
-discret, descendait dans ses caves; là, il s'affublait d'un tablier et,
-avec du vin de Bourgogne additionné de quelques ingrédients de
-circonstance, il composait un vin de Tokay de sa façon. Le mélange était
-versé dans des bouteilles faites spécialement à la verrerie de Porcieux,
-et distribué, comme vin de l'empereur d'Autriche, aux grands de la cour
-et aux meilleurs amis du roi. Personne, naturellement, n'avait
-l'indiscrétion de demander par quel étrange phénomène se produisait
-ainsi la multiplication du vin de Tokay.
-
-Toujours guidé par le même esprit d'enfantillage, Stanislas cherche à
-s'entourer de phénomènes qui l'amusent. A Nancy, le portier de son
-palais est un géant[106].
-
- [106] Il était originaire de la principauté de Salm.
-
-A Lunéville, il a un nain comme on n'en a jamais vu, dont il s'amuse
-comme d'une poupée et qui fait ses délices. C'est le plus petit
-personnage de la cour, mais non le moins important. Il est âgé de cinq
-ans et n'a que 15 pouces de haut; il ne pèse que 12 livres.
-
-C'était un véritable prodige; quand il était né, il ne pesait qu'une
-livre un quart; on l'avait porté à l'église sur une assiette garnie de
-filasse; un sabot rembourré lui avait servi de berceau. A deux ans, il
-commençait à marcher, et on lui fit ses premiers souliers qui avaient
-18 lignes de long.
-
-Stanislas, ayant entendu parler de ce phénomène, demanda à le voir et il
-en fut si émerveillé qu'il le garda à sa cour.
-
-Malgré sa petitesse, Bébé était admirablement proportionné et avait une
-très jolie figure[107]. Mais il était orné de tous les défauts: entêté,
-colère, paresseux, jaloux, gourmand, sensuel, il ne lui en manquait pas
-un. Quand il avait mis quelque chose dans sa tête, on ne pouvait le
-faire obéir qu'en lui promettant un costume nouveau ou une friandise.
-Quand on le contrariait, il cassait volontiers les verres et les
-porcelaines du roi. Stanislas ne faisait que rire des incartades de son
-nain, et il le gâtait outrageusement.
-
- [107] Il s'appelait Nicolas Ferry et était né à Plaisnes, dans
- les Vosges, le 11 novembre 1741.
-
-Il lui avait fait donner des habits de toutes les couleurs et de toutes
-les formes; celui que Bébé portait avec le plus d'élégance était celui
-de hussard.
-
-Bébé avait encore reçu une très jolie calèche, attelée de quatre
-chèvres, qu'il conduisait lui-même dans les allées du parc. On lui donna
-aussi un hôtel en bois, haut de trois pieds, qu'on installa dans une des
-pièces du château. Quand il était en querelle avec le roi, ou qu'il
-voulait lui résister, c'est dans son hôtel que Bébé allait bouder. Si
-Stanislas le faisait appeler, Bébé ouvrait la fenêtre et disait avec
-dignité: «Vous direz au roi que je n'y suis pas.»
-
-Il était si petit qu'un jour il s'égara dans un champ de luzerne; il se
-crut perdu et appela au secours jusqu'à ce qu'on fût venu le délivrer.
-Aussi Stanislas avait-il toujours peur d'égarer son nain. Bébé, qui
-avait un goût marqué pour la plaisanterie, s'amusait souvent à se
-cacher. Stanislas, ne voyant plus son nain, s'agitait, s'inquiétait;
-toute la cour était en alarme, et Bébé, tranquillement assis sous
-quelque fauteuil, riait de bon coeur.
-
-Ce facétieux personnage ne se cachait pas que sous les meubles; il avait
-imaginé d'autres abris plus agréables: on le retrouvait quelquefois
-paisiblement installé sous les paniers des dames, si bien que les femmes
-de la cour craignaient toujours d'écraser le petit personnage.
-
-Stanislas était un joueur de tric-trac acharné; or, Bébé détestait ce
-jeu: le bruit des jetons et du cornet blessait sa sensibilité. Dès qu'on
-commençait à jouer, il faisait tant de bruit et était si insupportable
-que le roi n'avait d'autre ressource que de cesser la partie. Alors, on
-plaçait le nain sur la table; il entrait dans le tric-trac, mettait tous
-les jetons en piles, s'asseyait dessus et se laissait tomber en riant
-aux éclats.
-
-Stanislas voulut faire donner à Bébé une éducation brillante, mais il
-dut bien vite y renoncer. Malgré tous les efforts, on ne put développer
-chez lui ni raison, ni jugement; on ne put jamais lui faire comprendre
-l'idée de Dieu et d'une religion.
-
-La princesse de Talmont s'était prise d'une grande amitié pour Bébé;
-elle eut la prétention de réussir là où tous les maîtres avaient échoué,
-et elle se donna beaucoup de peine pour l'instruire, sans succès du
-reste. Cependant, Bébé, reconnaissant de ses soins, s'était pris pour
-elle d'une si grande passion qu'il en était jaloux. Un jour, la voyant
-caresser un petit chien, il devint furieux, lui arracha l'animal des
-mains et le jeta par la fenêtre en disant: «Pourquoi l'aimez-vous plus
-que moi?»
-
-Bébé était donc à la cour, sinon le plus heureux des hommes, du moins le
-plus heureux des nains. «Que dites-vous de sa bête de mère, écrit le
-président Hénault, qui fait dire des messes pour qu'il grandisse?»
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
- État des moeurs au dix-huitième siècle.
-
-
-Avant de poursuivre notre récit et de raconter les aventures où se
-trouve mêlé le nom de Mme de Boufflers, nous prions le lecteur de
-vouloir bien se rappeler quel était l'état des esprits et des moeurs au
-milieu du dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque dont nous nous
-occupons.
-
-Sans cette précaution indispensable, nous craindrions fort que Mme de
-Boufflers ne passât aux yeux de nos lecteurs, et plus encore de nos
-lectrices, pour une femme charmante, assurément, séduisante,
-spirituelle, mais fort galante et d'assez mauvaises moeurs.
-
-Il ne faut pas cependant que notre héroïne soit plus mal jugée qu'il ne
-convient. Apprécier les femmes de ce temps-là avec nos idées actuelles
-serait le comble de l'injustice. Autant vaudrait leur reprocher leurs
-cheveux poudrés, leur rouge ou leurs robes à paniers. Par suite de leur
-éducation et des usages de l'époque, elles n'envisageaient pas
-l'existence de la même façon que nous, et leurs idées religieuses et
-morales étaient fort différentes des nôtres. Il ne faut pas plus nous en
-choquer que nous ne nous choquons de leurs costumes. Critiquons et
-déplorons les moeurs de l'époque tant que nous le voudrons, mais n'en
-rendons pas responsables les contemporains qui n'avaient que le tort
-d'être de leur temps.
-
-Aussi, pour porter un jugement équitable sur les femmes du monde au
-dix-huitième siècle, devons-nous avant toutes choses avoir présentes à
-l'esprit les moeurs qui avaient cours. Nous avons déjà abordé le sujet
-dans des ouvrages précédents[108], nous y renvoyons le lecteur. Mais il
-y a certains points que nous avons laissés dans l'ombre et sur lesquels
-il nous paraît utile d'insister pour mieux faire comprendre la
-désinvolture morale de nos aïeules.
-
- [108] _Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV_,
- Plon-Nourrit et Cie, 10e édition, 1903, chapitre I; _Les
- Demoiselles de Verrières_, Plon-Nourrit et Cie, 1904, chapitre I.
-
-De même que la religion, aux yeux des gens de la cour, passait pour une
-institution très nécessaire, d'un intérêt social de premier ordre, mais
-qui s'adressait uniquement aux basses classes et qui n'avait d'autre but
-que de les maintenir dans le devoir et l'obéissance, de même l'austérité
-des moeurs et le respect des obligations du mariage, au regard des mêmes
-gens de cour, n'avaient de valeur que pour la bourgeoisie et les classes
-inférieures. La fidélité dans le mariage n'était à leurs yeux qu'un sot
-et risible préjugé, bon assurément pour les petites gens, mais dont les
-hautes classes n'avaient nullement à s'inquiéter.
-
-Il y a, du reste, un principe qui domine toute la morale du dix-huitième
-siècle, au moins pour les gens dont nous nous occupons, c'est que la vie
-est courte, que mille accidents peuvent l'abréger encore, qu'il faut
-donc en jouir de son mieux et que c'est folie pure d'en user comme si
-elle devait être éternelle ou qu'on dût la vivre deux fois.
-
-L'amour paraissait aux gens de cette époque une chose toute simple,
-toute naturelle; c'était même à leurs yeux le seul bon côté de la vie,
-le seul qui en fasse le charme et l'agrément, le seul qui quelquefois en
-fasse oublier les amertumes et les tristesses.
-
-Loin d'en faire fi, loin de pratiquer le renoncement et de répudier les
-dons les plus précieux de la nature pour l'édification du prochain ou
-dans l'espoir de récompenses futures et hypothétiques, ils en jouissent
-autant qu'ils le peuvent. Cela leur paraît tout simple d'aimer, d'être
-heureux sans songer aux choses de l'autre monde! C'est la pure morale
-païenne.
-
-Mais pourquoi nos ancêtres ne cherchaient-ils pas tout simplement
-l'amour dans le mariage, au lieu de le poursuivre si passionnément au
-dehors?
-
-Parce que les moeurs s'y opposaient tout autant que les usages.
-
-On ne se mariait que pour se conformer aux habitudes, donner
-satisfaction à sa famille, assurer sa descendance. Le mariage était un
-arrangement de famille; on unissait deux noms, deux fortunes. Quant au
-coeur, à la sympathie réciproque, personne n'y songeait.
-
-Les filles sont élevées au couvent. Mais les bruits du monde pénètrent
-dans ces pieuses retraites: avant même d'entrer dans la vie, elles
-savent qu'on n'aime pas son mari, que c'est là un malheur général et
-dont on se console fort aisément.
-
-A quinze ans, elles sortent du couvent pour monter à l'autel avec un
-fiancé qu'elles n'ont jamais vu.
-
-Ainsi les usages créaient, entre deux êtres qui la veille encore
-s'ignoraient, des liens indissolubles. On les appelait à vivre ensemble,
-eux dont les natures, les caractères, les sentiments étaient peut-être
-si dissemblables, si incompatibles, si peu faits pour s'accorder.
-
-Devaient-ils donc, pour respecter un lien contracté dans de telles
-conditions, briser leur vie entière, renoncer au bonheur en ce monde, en
-cette vie si courte? Ils n'y songeaient pas un instant.
-
-Marié au hasard et sans consentement moral, le mari n'entendait
-nullement enchaîner sa vie. A peine le sacrement reçu, il reprenait sa
-liberté; mais il était assez équitable pour ne pas exiger de sa femme
-plus qu'il ne donnait et il la laissait libre de ses inclinations.
-
-Alors, que restait-il à la femme et quelle était sa situation?
-Abandonnée peu après son mariage, souvent au lendemain de ses noces,
-elle avait le choix entre deux solutions:
-
-Rester fidèle à l'homme dont elle portait le nom? Mais alors elle était
-condamnée à l'isolement du coeur, à l'absence d'affection, de
-tendresse. A seize ans, voir sa vie perdue, gâchée sans espoir, était-ce
-possible? Il fallait, pour accepter un pareil sacrifice, une vertu bien
-surhumaine, ou n'avoir ni imagination, ni coeur, ni sens. «Comment
-supposer que le coeur d'une femme ne soit pas occupé!», dit très
-justement le prince de Montbarrey.
-
-La seconde solution était plus séduisante: c'était de chercher un
-consolateur, et c'est presque toujours à ce dernier parti que la femme
-s'arrêtait.
-
-Et dans ce cas encore deux solutions pouvaient se présenter. Ou le choix
-était heureux et alors ces deux êtres réunis par une inclination
-réciproque s'adoraient, ne se quittaient plus et devenaient le modèle
-des faux ménages. Ils sont nombreux au dix-huitième siècle, ces couples
-que le hasard a rapprochés, qui s'aiment à la folie et se restent
-scrupuleusement fidèles.
-
-Mais, hélas! souvent la femme n'était pas plus heureuse dans le choix de
-l'amant que ses parents ne l'avaient été dans celui du mari; alors, elle
-cherchait encore, et puis encore, et bientôt elle n'écoutait plus que sa
-fantaisie.
-
-Cette désinvolture et ce mépris des lois morales entraînaient-ils pour
-la femme la perte de sa situation sociale; tombait-elle sous la
-réprobation du monde? En aucune façon, et par la force même des choses,
-puisque l'immoralité était générale.
-
-Le dix-huitième siècle est plein d'indulgence pour ce joli péché
-d'amour, qui lui paraît de tous le plus naturel, le plus excusable; il
-ne vous en détourne pas comme d'une faute irréparable. On n'a pas encore
-élevé toutes ces barrières morales et religieuses qui faisaient dire
-spirituellement au prince de Ligne: «On a fait un crime de tout ce qu'il
-y a de plus charmant. La nature ne s'en doutait pas. On y a fait venir
-l'honneur, la réputation, la décence, l'amour-propre. S'il y a des
-hasards, des convenances, des rapprochements et puis quelque folie,
-c'est un temps passé bien heureusement[109].»
-
- [109] Et cependant, si le monde était indulgent, les lois étaient
- fort rigoureuses contre les femmes coupables, mais nul ne songent
- à en réclamer l'application. (Voir _le Duc de Lauzun et la Cour
- Louis XV_, chapitre X.)
-
-L'éducation, les moeurs, les usages, l'exemple, la littérature, tout
-vous entraînait à l'amour, à l'amour illégitime s'entend; tout vous y
-poussait.
-
-Aussi l'adultère régnait-il en maître, mais l'adultère serein, paisible,
-reconnu, légitime!
-
-La femme n'est pas seulement libre de suivre ses penchants, on ne trouve
-pas mauvais qu'elle serve en même temps la fortune de sa maison. Celle
-qui par chance attire l'attention du souverain est enviée; personne dans
-sa famille, ou bien rarement, ne s'avise de crier au déshonneur et de
-lui reprocher des complaisances coupables. On se borne à tirer parti de
-la situation au profit des siens.
-
-Mme de Boufflers avait bien des raisons pour ne pas montrer plus
-d'austérité que ses contemporaines. Élevée à la cour de Léopold, elle a
-eu pendant son enfance les exemples maternels; elle a vu cette cour
-galante, aimable, où l'amour est si fort en honneur; puis elle a entendu
-à Remiremont les récits de ses compagnes, récits où sa mère joue presque
-toujours le premier rôle. A l'âge où les premières impressions sont si
-profondes, où l'esprit est comme une cire molle, elle a puisé cette idée
-très nette, qu'il ne faut pas s'embarrasser de préjugés vulgaires et que
-la vie est faite pour en jouir.
-
-Pourquoi aurait-elle dirigé sa vie sur des idées différentes? Comment
-aurait-elle montré une austérité dont personne, ni dans sa famille, ni
-dans ses entours, ne lui avait donné l'exemple?
-
-Comme la plupart des femmes de son temps, Mme de Boufflers n'a donc
-attaché aux faiblesses du coeur qu'une importance très secondaire; aussi
-n'a-t-elle brillé ni par sa vertu ni par sa constance. Volage par
-tempérament, elle n'a eu, il faut le dire, d'autre règle morale que son
-bon plaisir, d'autre frein que sa fantaisie.
-
-Du reste, elle ne tirait vanité ni ne rougissait de sa conduite; elle
-trouvait tout simple d'obéir aux élans de son coeur, et on l'eût
-assurément fort surprise en lui disant qu'elle s'exposait à être jugée
-très sévèrement par la postérité.
-
-Elle est bien le type de la femme du dix-huitième siècle, indulgente aux
-faiblesses de la chair, et voulant à tout prix jouir de la vie, sans
-qu'aucun souci de châtiments futurs vienne lui gâter le très simple
-bonheur d'exister.
-
-Elle s'était baptisée elle-même «la dame de volupté», et elle avait
-adopté et repris à son compte l'épitaphe de Mme de Verrue, qui lui
-convenait si bien:
-
- Ci-gît, dans une paix profonde,
- Cette dame de volupté
- Qui, pour plus grande sûreté,
- Fit son Paradis en ce monde.
-
-Le fond du caractère de Mme de Boufflers était la gaieté, elle riait de
-tout. La vie à ses yeux n'était qu'une plaisanterie; aussi ne la
-prenait-elle pas au sérieux et agissait-elle en conséquence. «Sa gaieté
-était pour son âme un printemps perpétuel qui a duré jusqu'à son dernier
-jour.»
-
-En somme, Mme de Boufflers n'a été ni meilleure ni pire que ses
-contemporaines; elle a été de son temps tout simplement.
-
-Soyons donc indulgents pour elle et ne lui montrons pas une sévérité que
-ni sa famille, ni ses amis, ni personne à son époque ne lui ont
-témoignée. Elle a vécu toute sa vie honorée, considérée, entourée du
-respect de tous.
-
-Et cependant, sa situation à la cour de Stanislas n'est pas douteuse.
-Elle est publique, connue de tous. Si sa mère eût eu mauvaise grâce à
-lui reprocher une liaison dont elle lui avait donné l'exemple, son
-frère, qui occupe dans le monde une si haute situation, aurait pu se
-montrer moins indulgent; non seulement il ferme les yeux, mais il
-accepte les faveurs de Stanislas, mais il est intimement lié toute sa
-vie avec des hommes qui, notoirement et à juste titre, passent pour
-avoir été du dernier bien avec la marquise.
-
-Ainsi sont les moeurs du temps.
-
-Ceci posé et bien entendu, poursuivons notre récit.
-
-Nous avons dit que Mme de Boufflers avait eu des bontés pour le
-chancelier de Lorraine.
-
-Quand Stanislas eut distingué Mme de Boufflers et marqué pour elle un
-goût très vif, la Galaizière, quelque dépit qu'il en pût éprouver, dut
-céder la place au monarque, et du premier passer au second rang; mais,
-en réalité, il ne changea pas grand'chose à ses relations avec la
-marquise. Stanislas l'avait trompé avec elle; il lui rendit la pareille,
-et voilà tout.
-
-Le monarque connaissait-il son malheur? A n'en pas douter. Mais son
-expérience des hommes, et surtout des femmes, la philosophie dont il se
-piquait, l'engageaient à fermer les yeux sur les incartades de sa
-maîtresse.
-
-En sollicitant les faveurs de Mme de Boufflers, Stanislas ne pouvait se
-faire illusion sur les dangers de la situation. D'abord il n'ignorait
-pas l'humeur volage de la dame et il ne pouvait s'imaginer qu'il
-parviendrait à la changer; puis, à cette époque, n'avait-il pas
-soixante-trois ans? L'ardeur des jeunes années avait fait place à un
-calme bien relatif. Comment, dans ces conditions, aurait-il montré une
-jalousie exagérée?
-
-Il se bornait donc, le plus souvent, aux manifestations extérieures du
-culte; en public il comblait la marquise d'honneurs et d'attentions qui
-ne pouvaient laisser de doute sur la nature de leur intimité; mais, ceci
-fait, et les apparences sauvées, il ne se préoccupait pas outre mesure
-de la conduite de la jeune femme.
-
-Que lui aurait servi de faire un éclat, de morigéner? Avec une autre, la
-situation n'aurait-elle pas été la même? Et quelle autre femme, mieux
-que Mme de Boufflers, aurait représenté; quelle autre aurait été plus
-aimable, plus spirituelle, plus instruite? Les procédés de la marquise
-n'étaient-ils pas charmants? Qui mieux qu'elle lui aurait donné
-l'illusion du bonheur, de l'amour partagé? Ne lui avait-elle pas adressé
-un jour ce quatrain qui avait plongé le vieux roi dans le ravissement:
-
- De plaire, un jour, sans aimer, j'eus l'envie;
- Je ne cherchai qu'un simple amusement;
- L'amusement devint un sentiment;
- Le sentiment, le bonheur de ma vie?
-
-Stanislas n'ignorait pas que le superbe intendant, sans respect pour la
-dignité royale, continuait à rendre des soins à Mme de Boufflers.
-
-Cette situation équivoque était connue et elle fut l'origine d'un bon
-mot attribué à Stanislas, et qui fit la joie de Louis XV et de la cour
-de Versailles; mais nous sommes loin d'en garantir l'authenticité.
-
-Un jour, à la toilette de la marquise, le monarque s'était montré fort
-entreprenant, et il commença un discours qu'il ne put mener à bonne fin.
-Assez penaud de sa déconvenue, il sauva la situation en se retirant avec
-dignité et en adressant à sa maîtresse ce mot d'une si surprenante
-philosophie: «Madame, mon chancelier vous dira le reste».
-
-Si Mme de Boufflers était une épouse infidèle, elle n'était pas
-davantage une maîtresse fidèle: la Galaizière en savait quelque chose.
-La liaison de la marquise avec le roi de Pologne ne mit pas un terme à
-ses fantaisies.
-
-Nous avons raconté comment elle s'était entourée d'une société intime
-qu'elle retrouvait presque chaque jour, souvent plusieurs fois par jour.
-Ces relations fréquentes avec des amis gais, aimables, et dont les
-sentiments concordaient avec les siens étaient certes un grand agrément,
-mais c'était aussi un grand danger. Les réunions journalières, la
-familiarité qui résulte bientôt de l'intimité, des goûts communs, tout
-contribuait à amener l'éclosion du sentiment. Et puis Mme de Boufflers
-était si séduisante! On ne pouvait l'approcher sans subir son charme; on
-l'admirait d'abord, elle avait tant d'esprit! on l'aimait ensuite comme
-amie, elle était si bonne! bientôt le sentiment s'en mêlait, on
-l'adorait, et la passion naissait, violente, impérieuse, irrésistible.
-
-Panpan, l'aimable Panpan, fut la première victime des beaux yeux de la
-marquise: il l'aima d'abord d'un amour discret; puis, peu à peu, il fut
-moins réservé et il ne cacha plus ses sentiments. Il était jeune,
-spirituel, joli garçon; il sut se montrer si amoureux, si pressant,
-témoigner à la fois une passion si respectueuse et si tendre que Mme de
-Boufflers en fut émue; bientôt le roi, aussi bien que M. de la
-Galaizière, était oublié et l'infidèle marquise «couronnait la flamme»
-de l'heureux Panpan. Quel rêve pour le modeste avocat, le petit
-intendant de finances! supplanter le tout-puissant chancelier! devenir
-le rival d'un roi! Mais Mme de Boufflers n'écoutait que son coeur.
-
-Alors commencèrent pour les deux amants des jours délicieux, un
-véritable printemps de jeunesse et d'amour; ils s'aimèrent, s'adorèrent,
-et si bien que cinquante ans plus tard, courbés sous le poids des ans,
-ils en avaient gardé tous deux le souvenir aussi vif qu'au premier jour,
-et ils se rappelaient encore avec délices cette phase charmante de leur
-jeunesse.
-
-Tous deux sont pleins d'entrain. Leur amour les grise; ils riment à
-l'envie bien entendu et s'adressent mille facéties.
-
-Panpan ayant envoyé à Mme de Boufflers un chevreuil tué de sa propre
-main, elle lui répond gaiement:
-
- Ni chevreuil, ni biche, ni faon
- Ne peuvent remplacer Panpan.
- Quoique la terre soit féconde,
- Elle n'a produit qu'un seul veau
- Qui fasse les plaisirs du monde
- Et les délices du troupeau.
- Le veau d'or fut moins imposant,
- Le veau gras moins appétissant,
- Lorsque la nature propice
- Voulut former un veau si beau,
- Vénus vint s'offrir pour génisse,
- Adonis s'offrit pour taureau.
-
-C'est toujours le nom de Devau, qui sert de prétexte à des plaisanteries
-faciles. Une autre fois elle lui écrit en riant:
-
-CHANSON
-
-Air... (à faire).
-
- Je me dégoûte de l'homme
- J'aime le veau
- J'irais à pied jusqu'à Rome
- Sur un chameau
- Pour crier dessus son dos:
- Vivent les veaux.
-
-Quand Mme de Boufflers s'absente, ce qui lui arrive fréquemment, Panpan,
-qui ne peut plus se passer de sa divine amie, est inconsolable. C'est
-aux bosquets de son jardin qu'il confie ses plaintes amoureuses.
-
- En vain vous vous parez de ces feuillages verts,
- O mes bosquets! il vous manque Boufflers;
- Que les lieux embellis pour elle,
- Que les lieux par elle embellis
- Prennent à son retour une beauté nouvelle.
- Elle doit les revoir, elle me l'a promis.
- O mes lilas, mes jacinthes, mes lis,
- O roses que j'ai cultivées,
- Dans leurs boutons que vos fleurs captivées
- Attendent pour éclore un rayon de ses yeux.
- Pour un moment si précieux
- Que vos odeurs soient resserrées.
- C'est mon soleil: suivez les mêmes lois.
- Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois!
-
-Pas un anniversaire ne se passe sans que l'heureux Panpan n'adresse de
-tendres souhaits à celle qu'il adore. Il lui écrit en 1746:
-
- Quels voeux former pour vous, marquise trop heureuse?
- Le destin près du trône a choisi vos aïeux,
- Hébé redouble en vous sa fraîcheur précieuse,
- L'esprit, le sentiment brillent dans vos beaux yeux.
- De la ceinture de sa mère,
- L'Amour met à vos pieds ses dons les plus brillants.
- Vous avez tout enfin, vous avez l'art de plaire,
- Enfant de la beauté, du goût et des talents.
-
-C'est toujours dans la langue des dieux que Panpan s'adresse à celle qui
-a subjugué son coeur; mais il n'est pas sans en éprouver parfois quelque
-embarras. La muse ne s'avise-t-elle pas d'être rebelle? Alors Panpan se
-désole et gémit sur son sort. C'est sous le nom de Maître Boniface, que
-ses amis lui donnent souvent, qu'il nous raconte ses infortunes
-poétiques
-
- Messire Gaspard Boniface
- Est au désespoir aujourd'hui:
- Les Muses se moquent de lui
- Et lui défendent le Parnasse.
- Dès avant l'aube du matin
- Il ne s'épargne soins ni peine
- Pour vous bavarder vos étrennes;
- Mais il frotte son front, tord ses doigts, sue en vain;
- Pour quelques méchants vers, son pauvre esprit se guinde.
- Mauvais poète et plus mauvais amant,
- On le renvoie, à tout moment,
- Et du Pinde à Cythère, et de Cythère au Pinde.
- Ma muse ne sait plus à quel saint se vouer;
- Mais mon esprit fût-il au diable,
- Qu'y perdez-vous, marquise aimable?
- C'est à mon coeur à vous louer.
-
-Mais, hélas! le bonheur durable n'est pas de ce monde, et le pauvre
-amoureux allait en faire la triste expérience.
-
-Si Panpan n'avait éprouvé que des déboires poétiques, il aurait pu s'en
-consoler aisément; mais il lui en arrive de bien plus pénibles encore.
-Comme le sujet est de nature assez délicate, nous croyons préférable de
-céder la parole à Panpan lui-même et de le laisser narrer la cruelle
-surprise qu'un sort jaloux lui réservait:
-
- En vain de Lise je raffole,
- De tous points Lise me convient,
- Et par un cas qui me désole,
- Quand je la tiens, l'Amour s'envole;
- Dès que je la quitte, il revient:
- En vérité, rien ne console
- D'avoir un tort si singulier;
- Je n'ai, comme monsieur Nicole,
- Raison qu'au bas de l'escalier.
-
-Panpan voudrait prendre gaiement ce terrible coup du sort, mais au fond
-il a plus envie d'en pleurer que d'en rire. Il en mesure bien vite les
-conséquences. Que faire cependant, si ce n'est se résigner?
-
-Le manque d'à-propos de l'infortuné Panpan lui fut fatal en effet, et
-contribua probablement à hâter l'heure inévitable de la séparation et
-des adieux.
-
-Du reste, pas plus qu'un autre, Panpan ne pouvait avoir la prétention de
-fixer l'humeur changeante de Mme de Boufflers; il savait bien, en
-s'attachant à elle, que son règne ne serait pas éternel, et qu'un jour
-ou l'autre, il lui faudrait quitter les régions orageuses de la passion
-pour rentrer dans les sphères plus sereines de la pure amitié.
-
-Panpan cherche-t-il à lutter contre la destinée? va-t-il s'acharner à
-conserver un bien dont il ne peut plus jouir? En aucune façon; Panpan
-est homme d'esprit. Si le rôle d'amant ne lui convient plus, et pour
-cause, car il ne lui reste bientôt que son coeur et la poésie pour
-exprimer ses sentiments, il demeurera au moins l'ami, le meilleur ami de
-celle qu'il a si tendrement aimée. Que dis-je? lui-même lui conseille de
-se consoler et il poussera l'abnégation jusqu'à devenir son confident et
-le dépositaire de ses secrets amoureux. C'est ce rôle quelque peu
-sacrifié qu'il lui offre quand il lui écrit:
-
- Auprès de quelque folle tête
- Dont le coeur gouverne l'esprit,
- Être tablette, à ce qu'on dit,
- N'est pas un métier fort honnête.
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Daignez donc égayer mes pages
- De quelques amusants secrets,
- Daignez me conter les ravages
- Que font sans doute vos attraits.
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- A vous ouïr me voilà prête
- Allons, parlez, belle Nini,
- Plus discrète encor qu'un ami:
- Rien n'est plus sûr que notre tête-à-tête.
-
- Confidente de vos plaisirs
- Je crois l'être aussi de vos peines,
- Puissé-je voir mes feuilles pleines
- De vos transports et non de vos soupirs.
-
- Que vos jours coulés dans la joie
- Soient désormais des jours heureux.
- Ce sont là les sincères voeux
- Du tendre ami qui près de vous m'envoie.
-
-Panpan tint fidèlement parole; il continua à vivre avec Mme de Boufflers
-dans les termes de la plus étroite amitié.
-
-Mais quel était donc le rival heureux de Panpan? Hélas, c'était encore
-un des assidus du petit cercle de la marquise; c'était le bel officier,
-le poète acclamé, le froid et séduisant Saint-Lambert. Bientôt Panpan ne
-put se faire illusion sur son sort; il était remplacé par son ami le
-plus cher dans le coeur de la marquise.
-
-Ce ne dut pas être un mince triomphe pour l'orgueilleux Saint-Lambert
-que le jour où il put ajouter à la liste de ses victimes le nom de la
-marquise de Boufflers. Quelle gloire pour ce noble de contrebande, pour
-ce poète médiocre, pour cet amoureux compassé et maladif, d'être le
-rival heureux d'un roi, l'amant de la plus charmante femme de la
-Lorraine!
-
-Jamais, dans ses rêves les plus extravagants, Saint-Lambert n'avait pu
-prévoir semblable fortune.
-
-Aussi, en l'honneur d'un événement aussi imprévu, sort-il un peu de sa
-raideur et de sa morgue ordinaires. Il consent à faire quelques avances
-et les vers qu'il envoie à sa bien-aimée, les ardentes supplications
-qu'il lui adresse sont empreints d'une chaleur qui ne lui est pas
-ordinaire. C'est certainement à l'inspiration de la marquise qu'il doit
-les meilleurs morceaux qui soient restés de lui.
-
-Si Saint-Lambert est aimé, la marquise cependant ne cède pas encore.
-Dans l'épître à Chloé, le poète impatient l'engage à ne plus borner ses
-faveurs à des bagatelles qui ont assez duré et ne sont plus de saison:
-
- Chloé, ce badinage tendre,
- Ces légères faveurs amusent mes désirs;
- Ce sont des fleurs que l'Amour sait répandre
- Sur le chemin qui nous mène aux plaisirs.
- Mais puis-je à les cueillir borner mon espérance?
- Ici, loin des témoins, dans l'ombre et le silence,
- Donnons au vrai bonheur ce reste d'un beau jour,
- De ces riens enchanteurs n'occupons plus l'amour.
- Chloé, tirons ce dieu des jeux de son enfance...
-
-Cependant la marquise ne cache pas la passion qui l'entraîne, qui déjà
-lui a pris le coeur. Elle a tout avoué à son heureux amant. Elle ne
-résiste plus, mais ce n'est pas encore assez.
-
- Rappelle-toi ce soir où, sensible à mes voeux,
- Tu daignas par un mot dissiper mes alarmes:
- «Oui, j'aime...» Que ce mot embellissoit tes charmes!
- Qu'il irritoit mes transports amoureux!
- Déjà tous mes soupirs expiroient sur ta bouche:
- Je voulus tout tenter; mais, sans être farouche,
- Tu repoussas l'Amour égaré dans tes bras:
- Je ravis des faveurs, et je n'en obtins pas.
-
-De vains scrupules arrêtent encore les élans de sa tendresse. Pourquoi
-résister à un si doux penchant? Aujourd'hui les moeurs sont moins
-sévères que dans les temps plus anciens; on ne se défend plus quand le
-coeur a parlé:
-
- L'honneur, ce vain fantôme, effrayoit ta tendresse,
- Il dissipoit des sens l'impétueuse ivresse:
- Tu m'aimes, je t'adore. Ah! garde-toi de croire
- Que ce foible tyran puisse nous arrêter.
- On le craignoit jadis, et les coeurs de nos mères
- Ne goutoient qu'en tremblant le bonheur de sentir.
- De ce siècle poli les lois sont moins sévères;
- L'Amour, à ses côtés, n'a plus le repentir:
- Nous rions aujourd'hui de ces prudes sublimes
- Qu'effarouche un amant, qui gênent leurs désirs;
- Et ces plaisirs si doux dont tu te fais des crimes,
- Dès qu'on les a goûtés, ne sont que des plaisirs.
-
-Après une défense honorable Mme de Boufflers cède enfin et l'heureux
-Saint-Lambert est au comble de ses voeux. Il célèbre sa victoire par une
-pièce intitulée _Le Matin_, qu'il envoie aussitôt à la bien-aimée et où
-il lui rappelle, avec une précision de détails peut-être excessive, les
-heures exquises, enivrantes qu'il lui doit:
-
-LE MATIN
-
- La nuit vers l'occident obscur
- Replioit lentement ses voiles;
- D'un feu moins brillant les étoiles
- Éclairoient le céleste azur;
- De sa lumière réfléchie
- Le soleil blanchissoit les airs,
- Et, par degrés, à l'univers
- Rendoit les couleurs et la vie.
-
- Du sommeil à la volupté
- Mes sens éprouvoient le passage
- Des songes me traçoient l'image
- Du bonheur que j'avois goûté;
- Je sentois qu'il alloit renaître,
- Et, par ces songes excité,
- Je recevois un nouvel être.
- Libre des chaînes du sommeil,
- Mes yeux s'ouvrent pour voir Thémire:
- Je vois, j'adore, je désire.
- Dieux! quel spectacle et quel réveil!
- Près de moi Thémire étendue
- Ne déroboit rien à ma vue;
- Je détaillois mille beautés,
- Je m'applaudissois de ma flamme;
- Oui, disois-je, ces traits charmants,
- Animés par un coeur fidèle,
- Sont au plus tendre des amants;
- C'est pour moi que Thémire est belle.
-
- J'avois entr'ouvert les rideaux;
- Du soleil la clarté naissante
- Doroit cette onde jaunissante
- Qui retombe sous ces berceaux.
- . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- La terre sembloit s'embellir
- Pour s'offrir aux yeux de Thémire:
- Elle étend les bras et soupire,
- Et je sens mon coeur tressaillir:
- Elle entr'ouvre des yeux timides
- Qu'éblouit l'éclat du grand jour;
- Dans ses beaux yeux mes yeux avides
- Cherchoient, trouvoient, puisoient l'amour.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- J'ai su, près du bonheur suprême,
- Le suspendre pour le goûter;
- L'instant de le précipiter
- Fut marqué par Thémire même,
- Et des plaisirs de ce que j'aime
- J'ai senti les miens s'augmenter.
-
- J'ai joui, malgré mon délire
- Et mes transports impétueux,
- Du murmure voluptueux
- Des fréquents soupirs de Thémire.
- Ma bouche à ses cris languissants
- Répond à peine: Ah! je t'adore.
- Le plaisir fatigua nos sens,
- Et nos coeurs jouirent encore.
-
- Mais l'astre du jour dans les cieux
- Poursuivoit sa vaste carrière,
- Et de son disque radieux
- Répandoit des flots de lumière;
- De mille ornements odieux
- J'ai vu l'importune barrière
- Dérober Thémire à mes yeux.
- Plein d'amour et d'impatience,
- Je sors sans témoins et sans bruit,
- Et vais languir jusqu'à la nuit
- Dans les horreurs de son absence.
-
-Saint-Lambert n'habitait pas Lunéville: son régiment tenait garnison à
-Nancy; mais, naturellement, il était sans cesse sur la route et on le
-rencontrait plus souvent à Lunéville que partout ailleurs.
-
-Mme de Boufflers peut voir son ami fort aisément dans la journée; la vie
-de la cour amène des rencontres fréquentes, et qui ne peuvent prêter à
-aucune fâcheuse interprétation; mais se parler en public, sous l'oeil
-d'observateurs malicieux ou méchants, n'est pas ce qui convient à des
-amoureux; ce qu'il leur faut, c'est l'isolement, la solitude, et surtout
-les rencontres nocturnes. Et cela n'est pas commode. Aller retrouver
-Saint-Lambert chez lui, courir la ville la nuit est impraticable pour la
-marquise. Le recevoir dans ses appartements du château est également
-bien dangereux.
-
-Certes, le roi est tolérant, peu jaloux; mais cependant il y a des
-limites à sa patience et il ne faudrait pas les dépasser. Ce serait
-s'exposer, de gaieté de coeur, à perdre une situation brillante.
-
-Ces difficultés n'étaient pas de nature à décourager une imagination
-aussi fertile que celle de Mme de Boufflers. Bientôt elle découvre, non
-loin de l'appartement qu'elle occupe, tout près de la chapelle et de la
-bibliothèque, et à côté du logement de son médecin, une petite chambre
-abandonnée à laquelle personne ne songe. Elle la fait meubler
-discrètement, y installe un lit, quelques meubles, et voilà le logis du
-brillant officier. Elle seule et son ami en ont la clef; c'est dans
-cette pièce qu'elle se rend chaque nuit pour retrouver celui qui possède
-son coeur.
-
-Mais Stanislas ne résidait pas seulement à Lunéville; depuis qu'il avait
-fait arranger le château de Commercy, il se rendait souvent dans cette
-résidence qui lui plaisait beaucoup, et il y faisait de fréquents
-séjours.
-
-Quand Mme de Boufflers était à Commercy avec le roi, renonçait-elle à
-voir le cher Saint-Lambert? En aucune façon. Mais, cette fois, il n'y a
-pas le moindre coin disponible dans le château; alors c'est le curé du
-lieu qui prête les mains aux savantes combinaisons des amoureux.
-
-Le presbytère était adossé à l'orangerie du château, et une porte de
-communication permettait au curé d'aller se promener à toute heure dans
-les jardins.
-
-D'autre part, Mme de Boufflers occupait au rez-de-chaussée l'appartement
-des bains qui, par une porte située dans une garde-robe, communiquait
-avec l'autre extrémité de l'orangerie. C'est par cette porte que le roi
-venait chaque jour faire sa partie de jeu, assister à un concert ou
-fumer sa pipe chez Mme de Boufflers.
-
-Chaque fois que Saint-Lambert pouvait s'échapper de Nancy, il accourait
-secrètement à Commercy et se cachait chez l'obligeant curé. Le soir
-venu, une lumière placée à la fenêtre de la garde-robe, dont nous avons
-parlé, avertissait que le roi était chez Mme de Boufflers. Saint-Lambert
-se tenait coi. Dès que Stanislas s'était retiré dans ses appartements,
-la lumière disparaissait. Aussitôt, Saint-Lambert, qui avait les clefs
-des deux portes, traversait l'orangerie, une lanterne sourde à la main,
-et il pénétrait chez Mme de Boufflers qui l'attendait. Il regagnait le
-presbytère de la même façon.
-
-En 1747, l'idylle si heureusement commencée est fâcheusement interrompue
-par le départ de Saint-Lambert pour l'armée; c'est au milieu des larmes
-et de regrets sans fin qu'il se sépare d'une maîtresse bien aimée. Il
-écrit de Metz à Mme de Boufflers:
-
- «Metz, 3 avril.
-
-«On ne prend jamais bien son temps pour s'éloigner de vous, mais nous
-avons assurément pris le plus mauvais temps du monde. Nous arrivâmes
-hier après avoir fait la route par eau, quelquefois par terre, avec
-douze chevaux qui ne pouvaient nous traîner, souvent à pied à travers
-les boues, et toujours la bise au nez comme les amants de dame
-Françoise.
-
-«Je vous prie de croire que je vous ferais grâce de tous ces détails si
-j'avais voyagé seul; mais j'étais avec messieurs vos frères, et je ne
-sais s'ils ont aujourd'hui le temps de vous écrire. Je puis vous assurer
-qu'ils se portent bien; cela est quelque chose d'agréable à vous dire.
-J'ai embrassé M. le comte de Maillebois avec bien du plaisir; je ne l'ai
-pas vu seul et n'ai pu encore lui parler de ses nouvelles bontés;
-souffrez que je vous en parle, à vous à qui je les dois et à qui j'aime
-à les devoir. Vous connaissez assez le goût infini que j'ai pour vous et
-le médiocre intérêt que j'ai toujours pris à ma fortune pour être sûre
-que vos bons offices ont été et seront toujours plus agréables pour moi
-parce qu'ils me prouvent votre amitié, que parce qu'ils peuvent m'être
-utiles; je vous aimerai toujours, parce qu'il n'y a rien d'aussi aimable
-que vous; mais j'aurai bien du plaisir à vous aimer quand je pourrai
-parce que vous avez quelque amitié pour moi.
-
-«Je vous souhaite tous les biens et tous les plaisirs possibles et il
-ne manquera aux miens que de contribuer aux vôtres; je désire
-passionnément que c'en soit un pour vous de m'entendre dire quelquefois
-que tous les sentiments qui attachent pour jamais si vivement sont et
-seront toujours pour vous dans mon âme.
-
-«En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié le mot de madame;
-j'en écrirais une autre si j'en avais le temps; je vous proteste que
-cette omission n'est point une familiarité ridicule, et que j'ai pour
-vous, madame, tout le respect que je vous dois, et je dois en avoir
-beaucoup[110].»
-
- [110] Collection Morrisson.
-
-Heureusement l'absence ne fut pas de longue durée; la paix fut signée.
-
-Vite, le jeune officier annonce la bonne nouvelle à Mme de Boufflers et
-il se fait précéder d'une élégie où il lui rappelle, non sans charme,
-leurs joies passées et le bonheur qui les attend de nouveau dans leur
-discret asile, quand ils vont tomber dans les bras l'un de l'autre.
-Désormais, il va lui consacrer sa vie; il ne pense plus qu'à elle, ne
-veut plus écrire, rimer que pour elle:
-
- Enfin je vais revoir ce cabinet tranquille
- Où l'Amour et les arts ont choisi leur asile;
- Je verrai ce sopha placé sous ce trumeau,
- Qui de mille baisers nous répétoit l'image;
- J'habiterai l'alcôve, où je rendis hommage
- A la beauté sans voile, à l'Amour sans bandeau.
-
- Là, Philis se livroit au bonheur d'être aimée;
- Là, lorsque de nos sens l'ivresse étoit calmée,
- Attendant sans langueur le retour des désirs,
- Un amour délicat varioit nos plaisirs.
-
- Nous lisions quelquefois ces vers pleins d'harmonie
- Où Tibulle exhala sa flamme et son bonheur:
- Je t'adorai, Philis, sous le nom de Délie;
- Dans ces vers emportés tu reconnus mon coeur.
- Que ce temps dura peu!.....
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Pour suivre mon devoir dans une route obscure,
- Il fallut te quitter: quels moments! quels adieux!
- Je crus me séparer de toute la nature.
- Mais les pleurs des amants ont apaisé les dieux:
- Louis calme la terre; il me rend à moi-même.
- Je ne vends plus mon temps aux querelles des rois,
- Et, tout entier à ce que j'aime,
- Je n'obéis plus qu'à tes lois.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Nous saurons de nos jours faire le même usage.
- Je ne sais que t'aimer, viens m'apprendre à penser;
- Conduis ma jeune muse, et reçois-en l'hommage;
- Sois à jamais de mes écrits
- Le juge, l'objet, et le prix.
- Que mon sort et mes vers n'excitent point l'envie,
- Qu'ils soient dignes de l'exciter.
- Oublié désormais d'un monde que j'oublie,
- Te bien peindre, te mériter,
- Te caresser et te chanter,
- Sera tout l'emploi de ma vie.
-
-La joie de se retrouver après une longue séparation, le bonheur de
-goûter des plaisirs dont ils ont été si longtemps privés font commettre
-à nos amants quelques imprudences; Mme de Boufflers ne dissimule pas
-suffisamment le bonheur que lui fait éprouver le retour de
-Saint-Lambert, et le roi s'inquiète d'une passion si vive. Bien qu'il
-ferme assez philosophiquement les yeux sur les fantaisies de son amie,
-bien qu'il ne se préoccupe pas plus qu'il ne convient d'incartades dont
-il a l'habitude et qu'il ne peut espérer réprimer complètement, il ne
-veut pas cependant de scandale public, ni avoir l'air de prêter la main
-à une liaison offensante pour lui. Dès que les assiduités du jeune
-officier lui paraissent dépasser la mesure, il lui rappelle ses devoirs
-militaires, et le fait retenir à Nancy pour raisons de service.
-
-Mme de Boufflers et Saint-Lambert, que les obstacles n'arrêtent pas, en
-sont réduits à se voir en cachette et à imaginer mille subterfuges pour
-se rencontrer. Leurs entrevues en deviennent, du reste, beaucoup moins
-fréquentes.
-
-L'année 1747 fut marquée par de tristes événements.
-
-Le 20 janvier, la dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges,
-mourut après quelques jours de maladie.
-
-Cette mort amena à la cour plusieurs changements qui furent loin d'être
-défavorables à la famille de Beauvau. Mme de Bassompierre fut nommée
-dame d'honneur à la place de Mme de Linanges et Mme de Boufflers eut la
-place de première dame du palais. En même temps, M. de Bassompierre
-devenait chambellan, M. de Boufflers commandant des gardes du corps;
-enfin leur beau-frère, le chevalier de Beauvau, succédait au comte de
-Croix dans une place de chambellan.
-
-La reine de Pologne se trouvait depuis longtemps dans un état de santé
-fort précaire: elle était asthmatique, hydropique, et ces deux maladies
-l'avaient peu à peu réduite à l'état le plus fâcheux; elle perdait la
-mémoire, elle avait des absences continuelles; enfin, elle était menacée
-de tomber en enfance. Il n'y avait plus que le jeu auquel elle prît
-intérêt; elle jouait toujours à quadrille avec acharnement.
-
-En janvier 1747, le mariage de Marie-Josèphe de Saxe, troisième fille
-d'Auguste III, roi de Pologne, avec le dauphin porta au comble
-l'exaspération de la vieille reine et aggrava singulièrement son état.
-L'arrivée de la dauphine à Versailles était pour elle un véritable
-cauchemar, et pour prévenir un éclat il fallut, à son entrée en France,
-faire éviter Nancy à la jeune femme et la faire passer par Belfort et
-Langres[111].
-
- [111] La reine avait toujours pensé remonter sur le trône de
- Pologne, et ce mariage avec la fille du roi Auguste ruinait à
- jamais ses espérances.
-
-Dans les derniers temps de sa vie, Catherine ne songeait qu'à retourner
-dans sa patrie et elle demandait sans cesse les fourgons qui devaient y
-transporter son mobilier et tous les objets qui lui étaient chers. Pour
-la calmer, Stanislas ordonna de construire sous les fenêtres même du
-château deux grandes voitures à cet usage. Tout le monde en parlait à la
-reine, elle entendait le bruit des ouvriers, et elle s'apaisait un peu.
-Dans ses accès de délire elle se croyait déjà transportée en Pologne.
-
-Cependant la maladie avait pris le tour le plus inquiétant; les jambes
-de la malade enflèrent, puis s'ouvrirent, et bientôt il ne fut plus
-possible de se faire d'illusion sur l'issue fatale qui allait se
-produire.
-
-Le 11 mars au matin on apporta à la reine la communion. Elle comprit
-alors toute la gravité de son état et fut très effrayée. Elle recommanda
-ses gens au roi et demanda pardon d'avoir persécuté quelques personnes
-de son entourage; puis elle commença à divaguer.
-
-Le dimanche 19 mars, elle reprit toute sa connaissance.
-
-Stanislas, il faut l'avouer, ne témoignait pas pour son épouse un
-intérêt des plus vifs et il ne se rendait presque jamais à son chevet.
-
-La reine s'apercevait parfaitement de cet abandon. Quand on lui annonça
-qu'elle allait recevoir l'extrême-onction, elle demanda son mari avec
-beaucoup d'instance et elle déclara qu'elle se ferait porter chez lui
-s'il ne voulait point venir. Devant cet _ultimatum_, le roi consentit
-enfin à se montrer; il vint en robe de chambre, ôta son bonnet et
-s'approcha de la malade qui lui prit la main et en la baisant lui dit:
-«Enfin, c'en est fait; adieu donc pour toujours, mon cher ami.»
-
-Trop ému ou trop indifférent pour répondre, il se retourna et sortit.
-
-Il ne revint que vers quatre heures et demie, un instant avant l'agonie.
-
-La reine avait à ce moment toute sa connaissance. Elle faisait remarquer
-que l'on sonnait l'agonie pour elle; elle se consolait elle-même,
-s'exhortait, se jetait de l'eau bénite; puis, peu à peu la faiblesse
-prit le dessus, on l'entendit encore prononcer ces mots: «Mon Dieu, vous
-m'avez donné une âme, ayez-en pitié, je la remets entre vos mains.»
-
-Quelques instants après, à cinq heures et demie du soir, la princesse
-expirait. Elle était âgée de soixante-six ans.
-
-Une heure avant de mourir, elle avait réclamé le testament qu'elle avait
-fait quelques années auparavant et elle le déchira. Elle se borna à
-recommander sa maison au roi de Pologne et à prier qu'on la fît enterrer
-sans l'ouvrir. Elle voulut être enterrée dans le cimetière commun, au
-milieu des pauvres, et elle demanda que ses obsèques eussent lieu sans
-luxe, ni pompe, ni oraison funèbre.
-
-Si l'humilité de la reine la poussait à supprimer le vain appareil des
-funérailles, la dignité royale ne permettait pas de se conformer
-complètement à ses désirs: le lendemain de sa mort, elle fut exposée
-habillée d'une robe somptueuse, coiffée en dentelles et à visage
-découvert; puis, le soir, à huit heures et demie, elle fut portée en
-grande pompe à l'église de Bon-Secours, près de Nancy. Le funèbre
-cortège, composé d'un grand nombre de carrosses, partit de Lunéville à
-huit heures et demie du soir; des gardes avec des flambeaux
-l'escortaient. On n'arriva à Bon-Secours qu'à quatre heures du matin. Le
-corps de la reine fut enterré dans une chapelle.
-
-Le roi confia l'exécution d'un mausolée à Nicolas-Sébastien Adam, le
-célèbre sculpteur de l'époque.
-
-Stanislas, qui toute sa vie avait souffert du caractère de sa femme, ne
-manifesta pas de regrets superflus. On prétend même que son premier cri,
-en apprenant que la reine avait cessé de vivre, fut: «Me voilà donc
-libre pour le reste de mes jours après un esclavage de cinquante ans!»
-Il donna cependant quelques jours à un deuil de convenance et il se
-retira à Einville d'abord, puis à Jolivet.
-
-Marie Leczinska, qui aimait beaucoup sa mère, éprouva un grand chagrin.
-Bien qu'il n'eût jamais témoigné beaucoup d'attachement à la reine
-Opalinska, Louis XV se montra convenable, et il ordonna que la cour
-prendrait le deuil pour six mois[112].
-
- [112] «Le roi a réglé qu'on prendra samedi le deuil pour six
- mois; les dames du palais, quoique non titrées, draperont; de
- même les dames de Mme la dauphine et de Mesdames. C'est le seul
- cas où les femmes peuvent avoir leurs gens de livrée habillés de
- noir, quoique ceux de leurs maris ne soient point en deuil.
-
- «L'on tend chez le roi l'antichambre et l'OEil-de-Boeuf en noir,
- et la chambre à coucher en violet. Chez la reine, il n'y a que
- l'antichambre et le cabinet devant la chambre. L'on met un dais
- noir chez la reine.»
-
-Stanislas conserva toute la maison de la reine. Il décida que les dames
-du palais feraient les honneurs, chacune à son tour, de l'appartement où
-se tenait la cour; c'était celui que la reine avait occupé.
-
-Officiellement, cet arrangement subsista; mais, dans la réalité, ce fut
-Mme de Boufflers qui, désormais, tint la première place; c'est elle qui
-recevait les étrangers.
-
-Telle était la situation de la cour de Lunéville au début de l'année
-1748, c'est-à-dire au moment même où Mme du Châtelet et Voltaire
-allaient y arriver et la faire briller d'un éclat qu'elle n'avait encore
-jamais connu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
- Voltaire et Mme du Châtelet.
- (1739 à 1748)
-
-
-Que sont devenues Mme du Châtelet et Voltaire depuis que nous les avons
-abandonnés à Cirey, au moment du départ de Mme de Graffigny pour la
-capitale?
-
-A partir du mois de mai 1739, l'enchantement de Cirey est rompu. Le
-philosophe et son amie partent pour Bruxelles, viennent à Paris,
-retournent en Belgique; ils ne posent plus en place. Deux fois Voltaire
-se rencontre à Trèves avec Frédéric qui, depuis plusieurs années déjà,
-l'accable de flagorneries. Le ravissement est réciproque. Le roi surtout
-montre un enthousiasme sans nom: «Voltaire a l'éloquence de Cicéron, la
-douceur de Pline, la sagesse d'Agrippa... La du Châtelet est bien
-heureuse de l'avoir!»
-
-Frédéric invite son nouvel ami à le venir voir, et celui-ci, qui ne sait
-résister aux instances et aux flatteries de son «confrère couronné», va
-passer une dizaine de jours en Prusse.
-
-C'est en vain que Mme du Châtelet gémit, proteste, s'indigne; le
-philosophe, pris par la vanité, ne veut rien entendre. La pauvre femme
-écrit à d'Argental ces lignes navrées:
-
-«J'ai été cruellement payée de tout ce que j'ai fait. En partant pour
-Berlin, il m'en mande la nouvelle avec sécheresse, sachant bien qu'il me
-percera le coeur, et il m'abandonne à une douleur qui n'a point
-d'exemple, dont les autres n'ont pas d'idée et que votre coeur seul peut
-comprendre.... J'espère finir bientôt comme cette malheureuse Mme de
-Richelieu, à cela près que je finirai plus vite...[113]»
-
- [113] Mme de Richelieu était morte le 3 août 1740.
-
-Le chagrin, le découragement, le ressentiment de l'abandon sont sincères
-chez Mme du Châtelet, mais la rancune n'existe pas dans son coeur. Après
-un court et délicieux séjour en Prusse, Voltaire revient à Bruxelles et
-la marquise, ravie, écrit: «Tous mes maux sont finis, et il me jure bien
-qu'ils le sont pour toujours.» La pauvre femme eût été moins rassurée si
-elle avait pu se douter que, à la même époque, le philosophe écrivait à
-Frédéric:
-
- Un ridicule amour n'embrase point mon âme,
- Cythère n'est point mon séjour,
- Et je n'ai point quitté votre adorable cour
- Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme.
-
-En 1743, Voltaire eut à supporter deux déboires fort cruels pour son
-amour-propre.
-
-Se croyant quelques titres littéraires, il eut l'idée de se présenter à
-l'Académie; mais la docte compagnie lui préféra l'évêque de Mirepoix:
-«Je m'attendais bien que Voltaire serait repoussé, lui écrit Frédéric,
-dès qu'il comparaîtrait devant un aréopage de _Midas crossés mitrés_.»
-Le philosophe, indigné, déclara qu'il ne se représenterait _jamais_.
-
-A ce moment les comédiens du roi répétaient _Jules César_. A la veille
-de la représentation, la pièce fut interdite. La mesure était comble.
-Voltaire, écoeuré, déclara qu'il quitterait la France puisqu'on ne
-savait pas y récompenser «trente années de travail et de succès», et il
-accepta les offres de Frédéric qui redoublait d'instances pour l'attirer
-à sa cour.
-
-Le dépit du philosophe était du reste plus apparent que réel, car, à
-l'heure même où il montrait tant d'indignation, il était chargé par M.
-Amelot d'une négociation secrète. Le roi de Prusse était alors l'arbitre
-de l'Europe; la cour de Versailles cherchait à le détacher de ses alliés
-et Voltaire avait pour mission de l'amener, sans qu'il s'en doutât, à
-faire le jeu de la France.
-
-A l'annonce de cette nouvelle séparation, la douleur de Mme du Châtelet
-fut immense; elle pria, pleura, gémit, mais Voltaire se montra
-inébranlable. Pour calmer sa maîtresse éplorée, il lui fit l'aveu, sous
-le sceau du plus grand secret, de la mission politique dont il était
-chargé. Allait-elle pousser l'égoïsme jusqu'à mettre en balance les
-intérêts de la France et ceux de son coeur, que rien du reste ne
-menaçait? Il fallut bien se résigner. Voltaire promit de ne pas rester
-éloigné plus d'une dizaine de jours et d'écrire par toutes les postes.
-
-Il resta quatre mois absent et les nouvelles qu'il donnait étaient si
-rares que Mme du Châtelet demeurait quelquefois plus de quinze jours
-sans en recevoir; jamais il ne parlait de retour, et ses lettres ne
-contenaient que quelques mots très brefs: «Je crois, écrit la pauvre
-femme, qu'il est impossible d'aimer plus tendrement et d'être plus
-malheureuse.» Elle en arrive à être jalouse de Frédéric comme elle
-pourrait l'être d'une «rivale».
-
-C'est qu'une fois le pied en Allemagne, Voltaire a été l'objet de telles
-adulations qu'il en a perdu absolument la tête. Toutes les petites cours
-d'Allemagne l'attirent, le réclament, se le disputent: c'est le dieu du
-jour.
-
-Quant à Frédéric, qui n'a pas été long à deviner les secrets desseins de
-son hôte, il se moque fort agréablement de lui, tout en ayant l'air de
-lui ouvrir candidement son coeur et de lui parler sans détours. Enfin,
-quand l'heure de la séparation a sonné, le roi et le philosophe se
-quittent avec toutes les démonstrations les plus excessives, avec un
-attendrissement et des effusions sans fin.
-
-Voltaire quitte Berlin le 12 octobre 1743; comme il ne peut jamais se
-mettre en route sans éprouver les aventures les plus extravagantes, nous
-le retrouvons le 14, au matin, sur le grand chemin, dans le plus
-pitoyable état: sa voiture a versé, elle est en morceaux, quant à lui,
-il est couvert de contusions et peut à peine remuer. Heureusement, les
-braves gens du pays accourent pour le tirer de ce mauvais pas, et ils en
-profitent pour piller un peu les bagages et garder quelques souvenirs de
-l'illustre voyageur; ils trouvent entre autres des portraits du roi et
-de la princesse Ulrique et, comme ils sont très attachés à leurs
-souverains, ils gardent précieusement leurs images. Enfin, le carrosse
-est péniblement raccommodé; Voltaire, tout endolori, remonte dans le
-véhicule et l'on se remet en route pour gagner Schaffenstad, où le poète
-compte passer la nuit et goûter un repos bien gagné. Il arrive à minuit:
-hélas! le feu est aux quatre coins du village; le cabaret, l'église sont
-déjà réduits en cendres. Quant à trouver un gîte, il n'y faut pas
-songer.
-
-C'est une des mille aventures de voyage de Voltaire.
-
-Enfin, il parvient à Bruxelles où il trouve Mme du Châtelet au comble de
-l'exaspération et de la colère, outrée de sa conduite et jurant de ne
-jamais la lui pardonner. Il suffit de quelques heures pour tout apaiser.
-Voltaire fut si éloquent, si persuasif, si repentant de sa conduite; il
-jura si bien qu'il n'avait pu faire autrement, qu'il ne recommencerait
-pas, que la divine Émilie se laissa convaincre, ce dont elle mourait
-d'envie, et elle oublia tous ses griefs. La vie reprit comme par le
-passé.
-
-Maintenant, Voltaire est réconcilié avec la cour et il a ses entrées
-franches dans la capitale.
-
-Le plaisir de jouir enfin de la liberté ne lui a pas fait oublier les
-doux souvenirs de Cirey. En avril 1744, il se retrouve avec la divine
-Émilie dans ce paisible et verdoyant asile. Le président Hénault qui, en
-se rendant à Plombières, leur fait une courte visite, écrit après les
-avoir vus:
-
-«Ils sont là tous deux, tout seuls, comblés de plaisirs; l'un fait des
-vers de son côté, et l'autre des triangles...
-
-«Si l'on voulait faire un tableau, à plaisir, d'une retraite délicieuse,
-l'asile de la paix, de l'union, du calme de l'âme, de l'aménité, des
-talents, de la réciprocité de l'estime, des attraits de la philosophie
-jointe aux charmes de la poésie, on aurait peint Cirey.»
-
-Tous les vilains souvenirs du passé ont disparu, toutes les craintes se
-sont effacées: Voltaire est maintenant fort bien vu à la cour; il est
-devenu un favori, un courtisan. Bien loin d'avoir à se cacher, il se
-montre partout avec son amie. Ils vont ensemble à Fontainebleau; ils
-vont à Sceaux, chez la duchesse du Maine. Il est intime avec M.
-d'Argenson, avec M. de la Vallière, avec Richelieu, et bien d'autres. Il
-a deviné la fortune naissante de Mme d'Étioles, que l'on commence à
-peine à soupçonner, et il fait, à Étioles, de fréquentes visites.
-
-En mars 1746, un fauteuil devient vacant à l'Académie par la mort du
-président Bouhier. Voltaire est élu le 25 avril et, le 9 mai, il
-prononce son discours de réception. Peu après, il est nommé gentilhomme
-ordinaire du roi! Ce fut peut-être le plus beau jour de sa vie, car,
-étrange bizarrerie, sa préoccupation continuelle était d'aller à la
-cour. Mme du Châtelet s'étonnait qu'un si grand homme pût être flatté de
-cette misérable place: «Ne m'en parlez pas, disait la maréchale de
-Luxembourg, c'est comme un géant dans un entresol.»
-
-C'est vers cette époque que Mme du Châtelet prit à son service le frère
-de sa femme de chambre, un grand garçon nommé Longchamp, qui allait
-jouer, dans la vie de Voltaire, un rôle assez important. Il avait été
-treize ans valet de chambre de la comtesse de Lannoy, femme du
-gouverneur de Bruxelles; par conséquent, il était initié aux usages et
-aux moeurs du grand monde. Cependant il ne tarda pas à trouver qu'il y
-avait en France dans les usages de la haute société certaines
-différences fort appréciables.
-
-C'est le 16 janvier 1746 qu'il entra au service de la divine Émilie. Le
-surlendemain, comme il attendait dans l'antichambre le moment du réveil,
-la sonnette s'agite; il entre avec sa soeur. La marquise ordonne de
-tirer les rideaux et se lève. Elle laissa tomber sa chemise et «resta
-nue comme une statue de marbre». A la cour de Bruxelles, Longchamp avait
-été plus d'une fois dans le cas de voir des femmes changer de chemise,
-«mais, à la vérité, dit-il, pas tout à fait de cette façon».
-
-Quelques jours après, Mme du Châtelet prend un bain; comme la femme de
-chambre est absente, elle sonne Longchamp et lui dit d'ajouter de l'eau
-chaude dans la baignoire. Le valet très ému de ce qu'il voit ne sait
-plus, en vérité, où porter les yeux et obéit assez maladroitement: «Mais
-prenez donc garde, vous me brûlez, lui crie la marquise indignée;
-regardez ce que vous faites!»
-
-A cette époque un valet est semblable à l'esclave antique, ce n'est pas
-un homme et l'on n'en tient nul compte.
-
-Peu de temps après, Voltaire, qui avait été à même d'apprécier la jolie
-écriture et l'intelligence de Longchamp, le prenait à son service et en
-faisait bientôt son homme de confiance.
-
-Le 14 août 1747, Voltaire et Mme du Châtelet arrivent à Anet chez la
-duchesse du Maine. Il faut entendre Mme de Staal, avec le style mordant
-qui lui est propre, raconter leur entrée dans le château:
-
- «Mardi 15 août 1747.
-
-«Mme du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui
-et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux
-spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir
-apportée de leurs tombeaux: on sortait de table. C'étaient pourtant
-des spectres affamés: il leur fallut un souper, et, qui plus est, des
-lits qui n'étaient pas préparés; la concierge, déjà couchée, se leva
-en grande hâte... Voltaire s'est bien trouvé du gîte. Pour la dame,
-son lit ne s'est pas trouvé bien fait; il a fallu la déloger
-aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de
-gens, et avait trouvé un défaut de... dans son matelas, ce qui, je
-crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat...
-Elle est, d'hier, à son troisième logement; elle ne pouvait plus
-supporter celui qu'elle avait choisi: il y avait du bruit, de la fumée
-sans feu (il me semble que c'est son emblème)...
-
-«Elle fait actuellement la revue de ses _principes_: c'est un exercice
-qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper et
-peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je
-crois bien que sa tête est pour eux une maison de force et non pas le
-lieu de leur naissance; c'est le cas de veiller soigneusement à leur
-garde...»
-
-La marquise dévalise tous les appartements du château pour meubler le
-sien; il lui faut six ou sept tables de toutes les grandeurs: d'immenses
-pour étaler ses papiers; de solides pour son nécessaire; de légères pour
-les pompons, les bijoux, etc. Malgré toute cette belle ordonnance, un
-valet maladroit renverse l'encrier sur les calculs algébriques de la
-divine Emilie, ce qui provoque une scène épouvantable.
-
-Entre temps, Voltaire fait répéter sa comédie de _Boursoufle_, que l'on
-joue avec succès la veille de son départ.
-
-Enfin, au bout d'une dizaine de jours, le philosophe et son amie
-retournent à Paris.
-
-A peine sont-ils partis que Mme de Staal reçoit une lettre de quatre
-pages. Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, perdu le
-prologue; elle doit réparer le désastre:
-
- «Il m'est enjoint, dit-elle plaisamment, de retrouver le tout; de
- retourner au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on
- le copierait; de garder les rôles, crainte du même accident, et
- d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet
- suffisant pour garder ce trésor!»
-
-En octobre, nous retrouvons la marquise et Voltaire à Fontainebleau, où
-réside la cour. Mme du Châtelet joue au jeu de la reine, et la mauvaise
-veine la poursuit; malgré les signes de Voltaire, malgré ses
-objurgations à voix basse, elle s'entête, perd non seulement tout ce
-qu'elle a sur elle, mais encore 84,000 livres sur parole. Le poète
-indigné lui crie alors en anglais qu'elle joue avec des fripons et il
-lui ordonne de se retirer. Malheureusement, l'anglais était une langue
-fort répandue et le mot provoqua un scandale effroyable. Traiter de
-fripons les plus grands seigneurs, les plus grandes dames du royaume,
-c'était en effet un peu vif. Certes, l'épithète, dans le cas actuel,
-n'était peut-être pas déplacée, mais elle n'était pas à dire.
-
-En voyant l'émoi causé par son algarade, Voltaire estima qu'il était
-prudent de disparaître et il se réfugia à Sceaux, chez Mme du Maine, où
-il se cacha pendant deux mois, jusqu'à ce que le bruit fût apaisé. Puis,
-quand il ne fut plus question de l'aventure, il avoua sa retraite et
-prit part à la vie bruyante et gaie de la petite cour.
-
-Le 30 décembre 1747, on joue à Versailles, dans le théâtre des
-Petits-Cabinets, _l'Enfant prodigue_; les acteurs sont Mme de Pompadour,
-le duc de Chartres, le duc de Gontaut, M. de Nivernais, etc. Voltaire
-croit de bonne politique et fort galant d'adresser des vers à Mme de
-Pompadour pour la féliciter et la remercier; mais, par une malheureuse
-fortune, ces vers font scandale: on y voit une injure à la reine, et
-l'auteur reçoit, dit-on, un ordre d'exil. Cela n'est pas prouvé, du
-reste. Ce qui est sûr, c'est que Voltaire et Mme du Châtelet prennent
-brusquement la résolution de passer le reste de l'hiver à Cirey.
-Peut-être Mme du Châtelet est-elle guidée par une simple raison
-d'économie, et veut-elle réparer la large brèche faite à sa fortune.
-Toujours est-il que le voyage est décidé et mis aussitôt à exécution.
-
-On était au mois de janvier 1748; le froid était rigoureux, le sol était
-couvert de neige et il gelait à pierre fendre. Malgré tout, Mme du
-Châtelet, qui n'aimait voyager que la nuit, décida que l'on partirait à
-neuf heures du soir. A l'heure dite, le vieux carrosse de la marquise
-fut amené devant la maison, attelé de quatre chevaux de poste; les
-malles furent chargées sur la voiture; puis, quand Voltaire et son amie,
-chaudement vêtus, furent installés l'un à côté de l'autre, l'on
-introduisit encore nombre de paquets, de cartons et de boîtes; enfin, la
-femme de chambre de la marquise prit place en face de sa maîtresse; mais
-on était si serré qu'il était impossible de faire un mouvement. Deux
-laquais montèrent encore derrière la voiture. Enfin, le signal du départ
-fut donné et le lourd véhicule s'ébranla.
-
-Longchamp, le nouveau valet de chambre de Voltaire, était parti en avant
-comme postillon, avec mission de préparer les relais et d'attendre ses
-maîtres à la Chapelle, château de M. de Chauvelin; il devait leur faire
-préparer à souper et allumer du feu dans leurs appartements.
-
-Nous avons dit que Voltaire avait la spécialité des aventures de voyage
-les plus invraisemblables. Nous allons en avoir une fois de plus la
-confirmation.
-
-Le début du voyage se passe assez paisiblement; mais les routes sont
-détestables et le carrosse gémit sous le poids des malles et des
-voyageurs. Enfin, un peu avant d'arriver à Nangis, l'essieu de derrière
-se brise, la voiture roule dans la neige et reste étendue sur le flanc.
-Voltaire, qui est du mauvais côté, succombe sous le poids de Mme du
-Châtelet, de la femme de chambre, des paquets amoncelés, qui tous se
-sont effondrés sur lui; il étouffe, gémit, hurle, pousse des cris aigus,
-appelle au secours. Les laquais, dont l'un est blessé, et les postillons
-accourent et s'efforcent de retirer les voyageurs de leur situation
-critique; mais on ne peut procéder au sauvetage que par la portière qui
-est en l'air. Un laquais et un postillon montent alors sur la caisse de
-la voiture et extraient d'abord les plus gros paquets comme s'ils les
-tiraient d'un puits; puis, saisissant les humains par les membres qui se
-présentent, bras ou jambes, ils les amènent à eux et les passent dans
-les bras de leurs camarades, qui les déposent à terre. C'est ainsi que
-la femme de chambre est d'abord tirée d'affaire, puis Mme du Châtelet;
-enfin Voltaire, moulu, courbaturé, gémissant à fendre l'âme.
-
-Mais ce n'était pas tout: le plus difficile restait à faire; on ne
-pouvait pourtant pas passer la nuit à la belle étoile avec un pareil
-froid. Les postillons et les laquais étaient incapables à eux seuls de
-faire les réparations; on les envoya à la recherche de paysans qui
-pussent les aider à remettre le carrosse en état.
-
-En attendant, Voltaire et son amie, assis sur des coussins tirés de la
-voiture, pestaient contre la destinée.
-
-Enfin, le secours espéré arrive; les paysans se mettent à l'oeuvre et
-bientôt le carrosse paraît en état de reprendre sa route. Voltaire
-remercie ces braves gens du service rendu, leur remet généreusement
-douze livres pour leur peine, et l'on repart, poursuivis par les
-malédictions des rustres qui se trouvent insuffisamment payés de leur
-dérangement. Voltaire n'en a cure; mais, cent mètres plus loin, le
-carrosse, mal raccommodé, culbute de nouveau. Nouveaux cris, nouvelle
-cérémonie pour extraire les infortunés voyageurs de leur prison. On
-court après les paysans, on les supplie de revenir, on leur promet monts
-et merveilles. Mais, instruits par l'expérience, ils restent sourds à
-toutes les supplications. Voltaire a un accès de désespoir, il s'arrache
-les cheveux; il se voit menacé de passer la nuit dehors. Bref, il finit
-par où il aurait dû commencer: il fait prix avec les paysans et les paye
-d'avance.
-
-Il était huit heures du matin quand on arriva à la Chapelle: sur la
-route, on trouva Longchamp fort inquiet, qui venait au-devant de ses
-maîtres, ne sachant ce qui avait pu leur arriver.
-
-Il fallut passer deux jours au château pour réparer le carrosse; enfin,
-le troisième jour, l'on reprit la route de Cirey où l'on arriva sans
-encombre.
-
-Mais ce n'était pas tout d'être à Cirey, il ne fallait pas que Voltaire
-pût s'y ennuyer. Après quelques jours de solitude employés à mettre de
-l'ordre dans la maison, Mme du Châtelet fit venir son amie de couvent,
-Mme de Champbonin, ainsi que sa nièce, âgée de treize ans; puis elle
-invita toute la noblesse du voisinage, et alors commença une série
-ininterrompue de divertissements et de plaisirs.
-
-Mme du Châtelet composait des farces, des proverbes; Voltaire en faisait
-autant. On distribuait les rôles aux invités, et la plus grande partie
-des journées se passait à répéter et à étudier les rôles.
-
-On avait construit, au fond d'une galerie, une espèce de théâtre des
-plus primitifs; sur des tonneaux vides placés debout, on avait tout
-simplement établi un plancher. De chaque côté, les coulisses étaient
-formées de vieilles tapisseries. Un lustre à deux branches éclairait la
-scène ainsi que la galerie. L'on faisait venir quelques violons pour
-récréer le public pendant les entr'actes.
-
-L'on représentait le soir ce que l'on avait appris dans la journée et le
-temps s'écoulait fort agréablement.
-
-«Ce qui n'était pas le moins plaisant pour les spectateurs, dit
-Longchamp, c'est que les acteurs jouaient parfois leurs propres
-ridicules sans s'en apercevoir. Mme du Châtelet arrangeait les rôles à
-ce dessein; elle ne s'épargnait pas elle-même et se chargeait souvent
-de représenter les personnages les plus grotesques. Elle savait se
-prêter à tout et réussissait toujours.»
-
-Cette douce existence durait depuis trois semaines lorsqu'elle fut
-interrompue par une invitation qui allait bouleverser toute la vie de
-Voltaire et de la marquise.
-
-On fut un jour fort surpris à Cirey de voir débarquer le Père de Menoux,
-le confesseur du roi Stanislas. Se prévalant d'une ancienne liaison
-avec M. de Breteuil, le père de Mme du Châtelet, il venait, disait-il,
-voir ses illustres voisins. En réalité, son but était tout autre.
-
-Le jésuite, s'il faut en croire Voltaire, aurait eu la machiavélique
-pensée de susciter une rivale à son ennemie jurée, Mme de Boufflers. Mme
-du Châtelet était «très bien faite, encore assez belle» (c'est toujours
-Voltaire qui parle); c'était une femme auteur; bref le Père de Menoux
-s'imagina qu'elle possédait toutes les qualités requises pour supplanter
-la marquise détestée et il résolut de tenter l'aventure.
-
-Quoi qu'il en soit, le jésuite fit mille grâces, mille caresses aux
-hôtes de Cirey; il se montra plein d'esprit, de savoir, de tolérance; il
-leur persuada que le roi de Pologne désirait ardemment les voir et que
-son plus grand désir était de les posséder à sa cour. Enfin, il repartit
-pour la Lorraine, laissant le philosophe et son amie sous le charme de
-sa visite. Jamais Voltaire n'avait encore rencontré un jésuite aussi
-séduisant et avec une telle largeur de vues.
-
-A peine de retour à Lunéville, le Père de Menoux joua le même jeu auprès
-de Stanislas; il lui raconta que les hôtes de Cirey brûlaient d'envie de
-venir lui faire leur cour. Bref, il manoeuvra si bien qu'il arriva à ses
-fins.
-
-Stanislas parla à Mme de Boufflers d'inviter Voltaire et Mme du
-Châtelet; la marquise, qui depuis de longues années était liée avec la
-divine Émilie, adopta cette idée avec enthousiasme. C'est la première
-fois que la maîtresse et le confesseur se trouvaient d'accord!
-Stanislas, ravi, chargea Mme de Boufflers de se rendre elle-même à Cirey
-et de ramener à Lunéville l'illustre couple.
-
-C'est en effet ce qui eut lieu.
-
-Mme de Boufflers venait d'avoir la douleur de perdre de la petite vérole
-sa soeur, Mme de Beauvau, chanoinesse de Remiremont; elle saisit avec
-empressement l'occasion d'aller chercher des consolations et de
-l'affection auprès d'une amie chère, et elle partit pour Cirey. Là elle
-renouvela la pressante invitation du roi.
-
-Voltaire et Mme du Châtelet ne résistèrent pas longtemps à de si
-flatteuses instances.
-
-M. du Châtelet avait peu de fortune et en ce moment même sa femme
-sollicitait pour lui un commandement en Lorraine. Quelle meilleure
-occasion pouvait-elle trouver pour arriver à ses fins que d'aller faire
-sa cour à Stanislas?
-
-Quant à Voltaire qu'on disait exilé par l'ordre de la reine Marie
-Leczinska, quel démenti plus éclatant pouvait-il donner à cette calomnie
-que de devenir l'hôte du roi de Pologne?
-
-Aussi tous deux, pour des motifs différents, furent-ils ravis de
-l'invitation et s'empressèrent-ils d'abandonner Cirey pour prendre, en
-compagnie de Mme de Boufflers, la route de Lunéville.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-(1748)
-
- Séjour à Lunéville (février, mars, avril).
-
-
-Mme de Boufflers, Voltaire et Mme du Châtelet arrivèrent à Lunéville le
-13 février 1748, à onze heures du soir.
-
-Mme du Châtelet se retrouvait là en pays de connaissance; elle
-appartenait, par son mari, à la plus vieille noblesse lorraine; elle
-était liée avec la plupart des personnages de la cour; elle n'eût pas
-été plus à son aise à Paris ou à Versailles.
-
-Voltaire, au contraire, était un nouveau venu; certes, il avait déjà
-fait plusieurs séjours à Lunéville, mais c'était sous le règne de
-Léopold ou de son fils; et que de changements depuis lors!
-
-Les deux voyageurs furent reçus avec de grandes démonstrations de joie
-et comblés d'attentions de toutes sortes. On les installa dans les plus
-beaux appartements du château. Mme du Châtelet fut logée au
-rez-de-chaussée, à côté du roi, dans les anciens appartements de la
-reine; les pièces étaient élevées, magnifiquement meublées, et donnaient
-sur les jardins. Voltaire occupait la partie du premier étage située à
-l'angle du palais, au-dessus des appartements de Stanislas. De sa
-chambre, la vue s'étendait superbe sur tous les environs; il voyait le
-canal, Chanteheu, Jolivet, etc. Un escalier intérieur le mettait en
-communication avec Mme du Châtelet, ce qui rendait les visites faciles
-et discrètes. Ainsi, les convenances étaient observées, et il n'y avait
-de gêne pour personne.
-
-Par une déplorable coïncidence, Voltaire qui, dès son arrivée, entend
-bien se mettre en frais et charmer son hôte, tombe malade assez
-sérieusement, et la contrariété qu'il en éprouve le rend plus malade
-encore. Aussitôt, toute la cour est en émoi; Stanislas, bouleversé,
-envoie au philosophe son propre médecin et son apothicaire; il accourt
-lui-même au chevet du patient et lui prodigue toutes les attentions les
-plus délicates. «Il n'est personne qui ait plus soin de ses malades que
-le roi de Pologne, écrit Voltaire reconnaissant; on ne peut être
-meilleur homme.»
-
-Enfin, le poète se rétablit, les alarmes s'apaisent, et à partir de ce
-moment commence pour la petite cour de Lunéville une vie d'agitation et
-de plaisirs, comme elle n'en a jamais connu encore. C'est une succession
-ininterrompue de fêtes, de spectacles, de soupers, de réjouissances de
-tous genres. Le roi tient à faire honneur aux illustres hôtes qu'il
-possède, et il n'est sorte de politesses qu'il n'imagine pour les
-distraire et les charmer.
-
-Mme de Boufflers, la princesse de la Roche-sur-Yon, la princesse de
-Talmont, la duchesse Ossolinska, la comtesse de Lutzelbourg, Mme de
-Bassompierre, Mme Durival, Mme de Lenoncourt, Saint-Lambert, Panpan,
-Porquet, tous les familiers de la cour que nous connaissons, tous
-imitent l'exemple du souverain et se mettent en frais pour contribuer à
-l'agrément des nobles invités.
-
-Ceux-ci ne se montrent pas en reste de grâces et d'amabilités.
-
-Un jour, en se présentant chez le roi de Pologne, Voltaire lui offre un
-magnifique exemplaire de _la Henriade_ avec ce quatrain:
-
- Le Ciel, comme Henri, voulut vous éprouver:
- La bonté, la valeur à tous deux fut commune;
- Mais mon héros fit changer la fortune
- Que votre vertu sut braver.
-
-Et, comme la maîtresse n'est pas moins à courtiser que le prince
-lui-même, il lui adresse ces louanges délicates:
-
- Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle.
- Vous êtes simple et naturelle,
- Et, sans prétendre à rien, vous triomphez de tous.
- Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle
- Je ne sais ce qu'on eût dit de vous,
- Mais on n'aurait point parlé d'elle.
-
-Ce n'est pas seulement la favorite qui entend célébrer ses perfections
-et ses attraits; les principaux personnages de la cour sont
-successivement l'objet des louanges du poète, personne n'est oublié.
-
-S'adressant à Mme de Bassompierre, Voltaire, tout en ayant l'air de
-critiquer la sévérité de ses moeurs, lui décoche les plus délicates
-flatteries:
-
- Avec cet air gracieux,
- L'abbesse de Poussay me chagrine, me blesse;
- De Montmartre la jeune abbesse
- De mon héros combla les voeux;
- Mais celle de Poussay l'eût rendu malheureux.
- Je ne saurais souffrir les beautés sans faiblesse.
-
-La princesse de Talmont n'est pas moins finement louée:
-
- Les dieux, en lui donnant naissance
- Aux lieux par la Saxe envahis,
- Lui donnèrent pour récompense
- Le goût qu'on ne trouve qu'en France
- Et l'esprit de tous les pays.
-
-Mais le temps ne pouvait toujours se passer à des marivaudages plus ou
-moins spirituels; il fallait aborder des distractions plus tangibles et
-plus sérieuses. Il y avait un théâtre au château de Lunéville; Stanislas
-entretenait une troupe de profession fort bien composée. Comment ne pas
-l'utiliser quand Voltaire est là? comment ne pas faire honneur à
-l'illustre écrivain en jouant quelques-unes de ses oeuvres? Vite, on
-organise des représentations, et c'est le poète lui-même qui dirige les
-répétitions. On joue _le Glorieux_, _Zaïre_, _Mérope_, «où l'on pleure
-tout comme à Paris», et où l'auteur lui-même pleure «tout comme un
-autre».
-
-Voir jouer est bien, jouer soi-même est mieux encore. Certes, Voltaire
-est toujours dans un état de santé bien languissant; mais le théâtre
-n'a-t-il pas le don de le ranimer? Donc, on compose une troupe avec les
-plus jolies femmes de la cour et quelques courtisans, et l'on organise
-des représentations.
-
-Mme du Châtelet, qui a le don du théâtre et qui est comédienne achevée,
-propose de jouer une pastorale de la Motte, _Issé_, qu'elle a déjà
-représentée à Sceaux et à Cirey avec beaucoup de succès. La proposition
-est acceptée avec enthousiasme. Voltaire, qui tient fort au succès de
-son amie, s'occupe de tout; il met lui-même en scène, surveille les
-répétitions, donne des conseils, rabroue les acteurs. Enfin, l'on est
-prêt à passer. La marquise et Mme de Lutzelbourg interprètent les deux
-principaux rôles, et soulèvent l'admiration générale. L'enthousiasme est
-tel qu'on doit, à la demande du roi, donner une seconde représentation,
-puis une troisième. Voltaire, ravi et flatté, adresse à Mme du Châtelet
-ces vers:
-
- Charmante Issé, vous nous faites entendre
- Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs;
- Ils vont droit à nos coeurs:
- Leibniz n'a pas de monade plus tendre,
- Newton n'a point d'_xx_ plus enchanteurs;
- A vos attraits on les eût vus se rendre,
- Vous tourneriez la tête à nos docteurs:
- Bernouilli dans vos bras,
- Calculant vos appas,
- Eût brisé son compas!
-
-Mais tous les hôtes du château ne partagent pas l'enthousiasme du
-philosophe. Mme du Châtelet affecte tant de prétentions qu'elle soulève
-des jalousies, des animosités. On n'ose, à cause du roi, la critiquer
-ouvertement; mais sous le manteau les beaux esprits du château s'en
-donnent à coeur joie, et de malicieuses satires courent les salons:
-
-Air de _Joconde_.
-
- Il n'est de plus sotte guenon
- De Paris en Lorraine
- Que celle dont je tais le nom
- Qu'on peut trouver sans peine.
- Vous la voyez coiffée en fleurs
- Danser, chanter sans cesse;
- Et surtout elle a la fureur
- D'être grande princesse.
- Cette princesse a cinquante ans
- Comptés sur son visage
- Elle a des airs très insolents,
- Du monde aucun usage.
- Elle est dépourvue d'agréments
- Chargée de ridicules,
- Et pour Monsieur de Guébriant
- Elle a pris des pilules.
-
-Par contre on vante les séductions irrésistibles de la jolie comtesse
-de Lutzelbourg, mais c'est au détriment de sa partner:
-
- Qu'à vos yeux, charmante Doris
- Le dieu Pan s'efforce de plaire,
- Je le crois bien; le maître du tonnerre
- Pour de moindres beautés quitta les Cieux jadis;
- Mais que le Dieu de la lumière
- Pour une Issé de cinquante ans,
- Sans attraits et sans agréments,
- En berger travesti descende sur la terre,
- Fût-ce Évangile que cela?
- Au diable qui le croira.
-
-Quel émoi dans le château si la divine marquise avait connu ces vers!
-
-Il n'y a pas que le théâtre qui enchante les nouveaux hôtes de
-Lunéville. Le roi ne les quitte pas, il les comble d'amabilités, et les
-journées s'écoulent sans qu'on y songe. Il les promène dans ses jardins,
-leur fait visiter ses maisons de campagne; il leur montre avec orgueil
-ses constructions bizarres, ses rocailles, ses jets d'eau, ses grottes,
-et la joie du vieux roi n'a pas de bornes quand Voltaire, qui se connaît
-en flatterie, daigne se pâmer devant ces étranges fantaisies et cette
-ingéniosité enfantine.
-
-Quand on ne peut ou ne veut sortir, on donne des concerts ravissants; on
-joue au trictrac, au billard; on tourmente Bébé, on rit, on cause; les
-heures s'envolent. Souvent Mme de Boufflers, qui est joueuse enragée,
-organise une comète avec Stanislas, et voilà Voltaire et Mme du Châtelet
-de la partie; la marquise, passe encore, elle adore les cartes; mais
-Voltaire qui les déteste! Cependant comment résister à un roi? Le
-philosophe fait contre mauvaise fortune bon coeur, et il joue à la
-comète qui l'ennuie à périr. D'autres fois, dans la journée, Stanislas
-se réfugie avec Voltaire dans ses appartements privés, et il se fait
-lire quelques pièces légères, les contes badins du philosophe, etc.
-Seules, Mmes de Boufflers et du Châtelet assistent à ces lectures.
-
-Quand le roi est couché, il se retire toujours à dix heures; Mme de
-Boufflers entraîne ses intimes dans ses appartements particuliers, et là
-commence une nouvelle soirée, délicieuse, sans entraves, où l'on dit
-mille folies, et qui se prolonge souvent jusqu'à une heure avancée. Ces
-soupers sont charmants. Ils ne sont peut-être pas très somptueux, mais
-Voltaire les égaie de sa verve étourdissante; ses récits, ses bons mots
-font la joie des convives. «Nous avons soupé chez Mme de Boufflers,
-écrit Saint-Lambert, où nous sommes morts de faim, de froid et de rire.»
-
-Voltaire est ravi, et l'existence qu'il mène lui paraît incomparable. Il
-ne vit plus, comme à Paris, dans une anxiété continuelle, avec cette
-lugubre Bastille toujours menaçante; il ne vit plus, comme à Berlin,
-avec un souverain vaniteux, quinteux, à double face; il passe ses jours
-avec un prince affable, lettré, qui l'apprécie à sa valeur et le comble
-d'honneurs et de flatteries délicates. En réalité, c'est Voltaire qui
-règne à Lunéville.
-
-Et puis, cette petite cour si débonnaire, où nul n'a souci de
-l'étiquette, où l'on jouit d'une liberté complète, où l'on travaille à
-ses heures, où la divine Emilie est sans cesse près de lui, n'est-elle
-pas la plus idéale des cours? «En vérité, ce séjour-ci est délicieux,
-écrit-il à d'Argental; c'est un château enchanté dont le maître fait les
-honneurs.»
-
-Mme du Châtelet n'est pas moins ravie. Elle aussi coule des jours exquis
-dans cette cour où tout le monde lui fait fête. Mme de Boufflers a été
-si heureuse de la retrouver qu'elle la quitte le moins possible; les
-deux dames s'entendent à merveille et elles passent chaque jour de
-longues heures dans une adorable intimité.
-
-Mme de Boufflers aime tant son amie qu'elle veut célébrer ses aptitudes
-si variées et si rares; mais elle craint de ne pas être à la hauteur du
-sujet; elle prie Voltaire de lui venir en aide et de faire parler la
-Muse.
-
-Le poète compose donc en son nom ces étrennes:
-
- Une étrenne frivole à la docte Uranie!
- Peut-on la présenter? Oh! très bien, j'en réponds.
- Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie:
- Les livres, les bijoux, les compas, les pompons,
- Les vers, les diamants, le biribi, l'optique,
- L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons,
- L'opéra, les procès, le bal et la physique.
-
-Mme du Châtelet riposte galamment par ce quatrain également de la main
-de Voltaire:
-
- Hélas! vous avez oublié,
- Dans cette longue kyrielle,
- De placer la tendre amitié:
- Je donnerais tout le reste pour elle.
-
-Mme du Châtelet mène une existence si douce qu'elle ne veut plus
-entendre parler de s'éloigner et que son plus cher désir est de se fixer
-à l'avenir avec son ami dans cette résidence incomparable à nulle autre
-pareille.
-
-Par un sentiment très louable, elle trouve que M. du Châtelet ne sera
-pas de trop dans leur tête-à-tête, et elle cherche plus que jamais à
-obtenir pour lui un établissement en Lorraine. Ce serait une raison de
-plus pour elle de ne pas quitter le pays.
-
-Elle avait déjà, depuis son arrivée, profité de l'extrême bienveillance
-du roi pour tâcher d'obtenir le commandement qu'elle sollicitait pour
-son mari. Mais Stanislas avait des engagements avec un de ses vieux
-serviteurs, un Hongrois, M. de Bercheny, et il ne savait comment
-concilier les intérêts des deux concurrents.
-
-M. du Châtelet vivait à Phalsbourg, heureux et content; sur le conseil
-de Mme de Boufflers, la marquise le fit venir à Lunéville. Elle espérait
-que sa présence hâterait la solution qu'elle souhaitait si ardemment.
-
-Elle désirait d'autant plus vivement se fixer à Lunéville qu'un incident
-nouveau, et que nous allons raconter, venait de bouleverser sa vie,
-incident qui allait avoir pour elle de désastreuses conséquences.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de
-Saint-Lambert avec Mme du Châtelet.
-
-
-Nous avons vu dans un précédent chapitre l'intrigue de Mme de Boufflers
-et de Saint-Lambert, intrigue qui n'avait pas échappé au vieux roi et
-qui avait même provoqué sa jalousie. Saint-Lambert, comme tous les
-amoureux, quand on le chassait par la porte, rentrait par la fenêtre.
-Les deux amants avaient donc continué à se voir, mais leurs rencontres
-étaient moins fréquentes et il leur avait fallu recourir à d'étranges
-subterfuges.
-
-L'arrivée de Voltaire et de la divine Émilie à Lunéville n'avait rien
-changé à la situation. A l'occasion des fêtes données en leur honneur,
-Saint-Lambert put venir plus souvent et se montrer quelquefois à la
-cour. On le voyait toujours le soir aux soupers de Mme de Boufflers, les
-intimes qui y assistaient étant tous dans la confidence. La marquise
-présenta naturellement le jeune officier à Mme du Châtelet, et, avec la
-franchise qui la caractérisait, elle ne lui dissimula nullement les
-tendres liens qui les unissaient.
-
-Si Saint-Lambert s'était imaginé qu'il serait plus heureux que ses
-devanciers, il ne tarda pas à être désabusé. De même qu'il avait enlevé
-au pauvre Panpan une enviable situation, de même il vit bientôt poindre
-l'étoile qui allait le supplanter.
-
-Il y avait alors à la cour un certain vicomte d'Adhémar, de la famille
-de Marsannes[114], que Mme de Boufflers paraissait apprécier beaucoup et
-que Stanislas voyait également de très bon oeil. Cette faveur troublait
-fort Saint-Lambert, l'inquiétait. Il en était malheureux, désolé, et il
-n'avait pas la force de caractère de cacher sa souffrance.
-
- [114] Son père, d'Adhémar de Monteil de Brunier, marquis de
- Marsannes, avait été chambellan du duc Léopold; il devint ensuite
- maître d'hôtel du roi de Pologne.
-
-Que les temps sont changés! Le jeune poète ne consacre plus ses vers à
-louer la maîtresse adorée. Sa muse ne lui inspire plus que reproches et
-récriminations. Il compose encore des madrigaux; mais il a peine à
-dissimuler son dépit et la jalousie qui le dévore:
-
- Ces rivaux que l'Amour auprès de vous rassemble
- M'inquiètent, Thémire, et ne sont pas heureux;
- Vous m'aimez mieux que chacun d'eux,
- Vous m'aimez moins que tous ensemble.
-
-Tantôt il prie, il se fait humble; rien ne le découragera, il redoublera
-de tendresse et d'amour:
-
- Thémire est plus sensible à l'amour qu'elle inspire
- Je connois tout le prix du temps;
- Je connois le coeur de Thémire,
- J'en jouirai quelques instants.
- Il faut, sans en perdre un, les passer auprès d'elle,
- Opposer plus d'amour à sa légèreté;
- Et du moins, si Thémire est encore infidèle,
- Je ne l'aurai pas mérité.
-
-Tantôt il peint la souffrance qu'il éprouve en voyant un rival heureux
-près de celle qu'il adore. Il voudrait s'arracher à ce spectacle qui le
-déchire, mais il ne peut s'y résoudre; tout ne vaut-il pas mieux que de
-ne pas voir l'infidèle?
-
- Est-ce amitié que je sens pour Thémire?
- Mais ces désirs sans cesse renaissants,
- Mille besoins et du coeur et des sens,
- Sont de l'amour; la beauté les inspire.
- Un mot, un geste, un regard, un sourire,
- Un rien augmente et trouble mon bonheur;
- Je trouve en tout quelque secret mystère,
- Quelque rapport à l'état de son coeur;
- A chaque instant ou je crains ou j'espère,
- Tout me paraît ou dédain ou faveur.
- Ces changements, ce désordre enchanteur,
- De l'amitié sont-ils le caractère?
- Mais cependant, quand un rival heureux
- Pour quelque temps rend Thémire infidèle,
- Malgré ses torts, je l'aime encor pour elle,
- Et, pour la voir, je demeure auprès d'eux.
- En les voyant, quelquefois je soupire,
- Et je me dis: «Ah! je l'aimois bien mieux!»
- Mais aussitôt un regard de Thémire
- Sèche les pleurs qui coulent de mes yeux.
- Je me console en cherchant à lui plaire;
- Je souffre moins du bonheur d'un rival
- Que d'un instant d'absence ou de colère:
- Ne point l'aimer serait le plus grand mal.
- Je le crains peu. Toujours tendre et fidèle,
- Je sentirai toujours ce besoin d'elle,
- Cette amitié que rien ne peut m'ôter,
- Ce goût si vif que le plaisir enflamme:
- Ces sentiments sont l'âme de mon âme;
- Si je les perds, je cesse d'exister.
-
-Voilà à quelle situation critique étaient réduites les amours de
-Saint-Lambert pendant les premiers temps du séjour de Voltaire et de Mme
-du Châtelet à Lunéville.
-
-Pour que l'on s'explique clairement les événements qui vont se dérouler,
-il importe de bien préciser également les rapports réciproques du
-philosophe et de la divine Emilie à la même époque.
-
-Ils vivent ensemble depuis quinze ans, mais si, en apparence, leurs
-relations sont restées les mêmes, leur intimité s'est singulièrement
-refroidie. Le poète n'en souffre pas et ne s'en plaint pas davantage, au
-contraire; mais on n'en peut dire autant de Mme du Châtelet; dans une
-lettre à d'Argental elle expose son état d'âme avec beaucoup de
-franchise et de finesse:
-
-«J'ai reçu de Dieu, écrit-elle, il est vrai, une de ces âmes tendres et
-immuables qui ne savent ni déguiser, ni modérer leurs passions; qui ne
-connaissent ni l'affaiblissement ni le dégoût, et dont la ténacité sait
-résister à tout, même à la certitude de n'être pas aimée; mais j'ai été
-heureuse pendant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugué mon
-âme, et ces dix ans, je les ai passés tête à tête avec lui, sans aucun
-moment de dégoût et de langueur; quand l'âge, les maladies, peut-être
-aussi la satiété de la jouissance, ont diminué son goût, j'ai été
-longtemps sans m'en apercevoir: j'aimais pour deux; je passais ma vie
-entière avec lui; et mon coeur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir
-d'aimer et de se croire aimé. Il est vrai que j'ai perdu cet état si
-heureux et que ça n'a pas été sans qu'il m'en ait coûté bien des larmes.
-
-«Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes: la plaie
-de mon coeur a saigné longtemps. J'ai eu lieu de me plaindre et j'ai
-tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir qu'il n'y avait
-peut-être au monde que mon coeur qui eût cette immuabilité qui anéantit
-le pouvoir du temps; que si l'âge et les maladies n'avaient pas
-entièrement éteint ses désirs, ils auraient peut-être encore été pour
-moi, et que l'amour me l'aurait ramené enfin; que son coeur, incapable
-d'amour, m'aimait de l'amitié la plus tendre, et m'aurait consacré sa
-vie. La certitude de l'impossibilité du retour de son goût et de sa
-passion, que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené
-insensiblement mon coeur au sentiment paisible de l'amitié, et ce
-sentiment, joint à la passion de l'étude, me rendait assez heureuse.
-
-«Mais un coeur si tendre peut-il être rempli par un sentiment aussi
-paisible et aussi faible que celui de l'amitié?...»
-
-Mme du Châtelet avait raison de douter d'elle-même. Déjà quelques
-symptômes inquiétants avaient montré que l'amitié ne lui suffisait plus.
-Déjà, à Paris, avec Clairaut le mathématicien qui revoyait avec elle le
-_Commentaire sur Newton_; déjà à Sceaux pendant les représentations
-théâtrales, où elle jouait au naturel les rôles d'amoureuse avec le
-comte de Rohan, elle n'avait pu dominer complètement les élans de son
-coeur: ce fut même au point d'inquiéter Voltaire et de provoquer entre
-les deux amants des scènes de jalousie des plus pénibles.
-
-C'est à Lunéville que la crise qui menaçait éclata, et avec une violence
-dont on ne peut se faire l'idée.
-
-Mme du Châtelet avait souvent entendu parler de Saint-Lambert par Mme de
-Graffigny, par Panpan, par Mme de Boufflers, par Voltaire lui-même; il
-arrivait précédé d'une réputation de poète, d'homme à bonnes fortunes;
-sa belle prestance, son air froid et distingué lui plurent extrêmement.
-Saint-Lambert, que les légèretés, réelles ou supposées, de Mme de
-Boufflers troublaient profondément, et qui se voyait menacé de perdre
-une conquête qui avait été si flatteuse pour sa vanité, s'imagina qu'un
-peu de jalousie serait de nature à lui ramener l'infidèle.
-
-Il s'efforça donc de plaire à Mme du Châtelet; il lui fit la cour très
-ostensiblement et il déploya en son honneur toutes les grâces de sa
-personne et de son esprit. Il n'en fallait pas davantage pour mettre le
-feu aux poudres. Mme du Châtelet prit pour argent comptant les
-politesses du jeune homme; surprise, charmée, elle se crut aimée et elle
-en perdit la tête.
-
-Pour Saint-Lambert, ce n'était qu'un jeu; il ne songeait nullement à
-pousser l'intrigue à fond; mais la marquise ne l'entendait pas ainsi:
-elle le lui fit bien voir.
-
-Après un marivaudage préliminaire et quelques escarmouches sans
-importance, Mme du Châtelet et Saint-Lambert se retrouvèrent à une
-soirée chez M. de la Galaizière; ils purent s'isoler un peu; le jeune
-officier, continuant son manège et sans se douter qu'il arrivait au
-moment psychologique, risqua quelques tendres aveux; à sa grande
-surprise, la marquise tomba dans ses bras, demi-pâmée, en lui jurant un
-amour éternel.
-
-Mme du Châtelet ne s'inquiète pas de savoir si Saint-Lambert est
-sincère, s'il n'obéit pas à des mobiles équivoques; elle ne s'inquiète
-pas davantage de la disproportion d'âge; elle ne se dit pas le mot de la
-duchesse de Chaulnes qui, fort avant sur le retour, avait pris un jeune
-amant: «Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois.»
-Saint-Lambert lui a dit qu'il l'aimait, cela lui suffit; et elle
-s'éprend pour le bel officier d'une passion automnale et exaltée qui
-bientôt dépasse toutes les bornes.
-
-Rien ne l'arrête: ni le qu'en-dira-t-on, ni la crainte de Mme de
-Boufflers, ni la colère possible de Voltaire s'il découvre l'intrigue.
-Son pauvre coeur inoccupé, auquel un ingrat n'a pas rendu la justice
-qu'il méritait, a enfin trouvé un aliment au feu qui le consume depuis
-des années. Elle aime, elle est aimée! Que lui importe le reste! Le ciel
-peut crouler, l'univers s'effondrer.
-
-La pauvre femme nage dans la joie; elle ressent toute l'ivresse d'un
-premier amour, elle n'a plus que dix-huit ans! Elle est à cette heure
-charmante des débuts d'une liaison, où l'on éprouve un besoin si ardent
-de causer avec l'être aimé, que dix fois par jour il faut lui griffonner
-quelque tendresse pour apaiser son coeur en attendant la rencontre.
-C'est l'époque des serrements de main furtifs, des regards à la dérobée,
-des fleurs échangées. Personne ne connaît le doux mystère de son âme;
-elle en jouit doublement.
-
-Comme les deux amoureux sont tenus à beaucoup de ménagements, qu'il faut
-s'observer avec soin pour que ni Mme de Boufflers, ni Voltaire, ni
-personne ne devine leur secret, ils ne peuvent s'écrire ouvertement
-aussi souvent qu'ils le voudraient. Alors, Mme du Châtelet imagine un
-vrai moyen de comédie. Il y a dans le salon du Roi une harpe respectée;
-c'est celle dont se sert Mme de Boufflers pour égayer les réunions du
-soir. Personne ne touche au précieux instrument! C'est donc lui qui sera
-le dépositaire de la correspondance amoureuse. C'est dans cette harpe
-que Mme du Châtelet et Saint-Lambert iront déposer leurs messages et
-chercher les réponses. Comme on traverse le salon à chaque instant, rien
-n'est plus simple et ne peut être moins remarqué.
-
-Voici quelques-uns des billets de Mme du Châtelet, écrits dans la lune
-de miel de ces nouvelles amours, sur de petits papiers microscopiques à
-bordure dentelée, avec un petit filet rose ou bleu. Ces lettres sont
-empreintes d'un sentiment si vrai, si profond; elles respirent une
-passion si sincère qu'elles en sont touchantes:
-
-«Oui, je vous aime; tout vous le dit, tout vous le dira toujours, et je
-fais mon plaisir et mon bonheur de vous le dire. Je vais tâcher de
-donner la lettre. Je vous en remercie et vous en remercierai bien
-davantage ce soir.»
-
- * * * * *
-
-«Je volerai chez vous dès que j'aurai soupé. Mme de Boufflers se couche.
-Elle est charmante et je suis bien coupable de ne lui avoir pas parlé;
-mais je vous adore, et il me semble que, quand on aime, on n'a aucun
-tort. Il faut que j'aille par les bosquets.»
-
- * * * * *
-
-«J'apprends à force, mais je ne sais rien de bien, sinon que je vous
-adore, que vous avez conquis mon coeur, et qu'il est à Nicolas pour
-toute ma vie. Donnez-moi des nouvelles de Nicolas.»
-
- * * * * *
-
-«Il n'y a point de bonheur sans vous; venez donc finir le mien. Pouilli
-sera le prétexte. Je suis seule à présent, de ce moment seulement.»
-
- * * * * *
-
-«Il fait un temps charmant, et je ne peux jouir de rien sans vous; je
-vous attends pour aller donner du pain à mes cygnes et me promener.
-Venez chez moi dès que vous serez habillé; vous monterez ensuite à
-cheval si vous voulez.»
-
- * * * * *
-
-«Tâchez de vous trouver dans le salon pour la sortie du dîner, parce que
-nous prendrons notre revanche; et c'est bien quelque chose de jouer avec
-ce que l'on aime, car je suppose que vous m'aimez encore un peu.»
-
- * * * * *
-
-«Je suis une paresseuse; je me lève, je n'ai qu'un moment, et je
-l'emploie à vous dire que je vous adore, vous regrette et vous désire.
-Venez donc le plus tôt que vous pourrez. Vous boirez et dînerez ici;
-j'espère aussi que vous y aimerez.»
-
- * * * * *
-
-«Vous m'avez dit hier des choses si tendres et si touchantes que vous
-avez pénétré mon coeur; mais aimez-moi donc toujours de même. Croyez
-que, quand vous m'aimez, je vous adore. J'ai passé la nuit la plus
-agréable qu'on puisse passer sans vous; votre idée ne m'a point quittée.
-Vous voulez que je vous mande ce que je ferai aujourd'hui! Ce que je
-veux faire tous les jours de ma vie: je vous verrai, je vous aimerai, je
-vous le dirai; mais que je le lise donc dans les yeux charmants que
-j'adore.»
-
- * * * * *
-
-«Je m'éveille avec la douleur de vous avoir affligé un moment hier, avec
-l'inquiétude de la manière dont vous aurez passé la nuit: mais avec tout
-l'amour que votre coeur charmant mérite. Comptez que le mien en est
-pénétré; que je n'ai jamais plus senti combien je suis heureuse d'être
-aimée de vous et que je ne l'ai jamais mérité davantage. Je vais dîner à
-table, c'est-à-dire assister... Je vous adore, et c'est pour toute ma
-vie... mais il faut se coiffer.»
-
- * * * * *
-
-Ce n'était pas tout de s'aimer et de se le dire cent fois par jour et de
-se l'écrire vingt fois; il fallait encore déjouer les yeux trop
-perspicaces, prévenir les indiscrétions possibles, endormir la jalousie
-de Voltaire, apaiser la colère de Mme de Boufflers quand elle
-découvrirait l'intrigue, ce qui ne pouvait tarder.
-
-Avec des précautions on pouvait encore espérer dissimuler aux yeux du
-public; mais, comme la harpe ne suffisait plus à apaiser l'impatience de
-Mme du Châtelet, il avait fallu mettre dans la confidence le valet de
-chambre de Saint-Lambert, le fidèle Antoine, et la femme de chambre de
-la marquise, la non moins fidèle Mlle Chevalier. Puisque tous deux
-passaient leur vie à porter de tendres missives, il eût été oiseux de
-vouloir leur rien cacher; mais on croyait pouvoir compter sur leur
-discrétion.
-
-Voltaire vivait dans la sécurité la plus complète. Plongé dans les
-répétitions, les travaux littéraires; absorbé par le roi, les
-courtisans, qui l'encensaient à l'envi, il était trop occupé pour
-s'apercevoir de rien. Et puis, les maris ne sont-ils pas toujours les
-derniers à se douter de ces accidents-là? Or Voltaire, pour Mme du
-Châtelet, n'était plus depuis longtemps qu'un mari, et elle le traitait
-comme tel.
-
-N'éprouvait-elle pas cependant quelques remords de tromper ce pauvre
-Voltaire dont le long attachement méritait bien quelques égards? En
-aucune façon. Mme du Châtelet, avec la désinvolture des femmes qui,
-quand elles sont éprises, ont avec leur conscience de si singuliers
-accommodements, ne songeait pas un instant que sa trahison pouvait
-désespérer le philosophe, et elle ne se faisait pas le plus léger
-reproche. Était-ce sa faute à elle si la situation de maîtresse de M.
-de Voltaire était devenue une sinécure? Du reste, n'avait-elle pas la
-délicatesse de lui cacher l'intrigue avec soin? En apparence, qu'y
-avait-il de changé? Mais si le philosophe apprenait la vérité? Eh bien,
-il serait temps alors de lui faire comprendre qu'il était le premier
-coupable et qu'il ne devait s'en prendre qu'à la pauvreté de ses
-ressources.
-
-Si Mme du Châtelet vivait, en ce qui concerne Voltaire, dans une
-sécurité relative, il n'en était pas de même vis-à-vis de Mme de
-Boufflers.
-
-Enlever sciemment un amant à sa meilleure amie n'était pas un acte fort
-délicat. C'était même une trahison qui pouvait lui être durement
-reprochée.
-
-Pouvait-elle espérer lui dissimuler la vérité? Mais Mme de Boufflers
-était très fine, très perspicace, et on ne la tromperait pas longtemps.
-
-Or, s'attirer le courroux de Mme de Boufflers était le pire des
-désastres. N'allait-elle pas vouloir se venger? N'allait-elle pas, d'un
-mot, faire crouler le fragile bonheur de l'imprudente qui la bravait?
-
-L'inquiétude et le trouble de la marquise étaient extrêmes. Elle prit la
-résolution d'agir loyalement et de s'ouvrir avec franchise à son amie.
-En mettant sa conduite sur le compte d'une de ces passions entraînantes,
-irrésistibles, peut-être obtiendrait-elle son pardon? C'était un moyen à
-tenter et étant donné le caractère de Mme de Boufflers, peut-être pas le
-plus mauvais. Mais c'était plus facile à dire qu'à faire. Tous les
-jours, la divine Émilie remet au lendemain la confidence difficile, si
-bien que, de lendemain en lendemain, le temps s'écoule.
-
-Les appréhensions de Mme du Châtelet étaient du reste bien superflues.
-La favorite, nous le savons, n'ignorait pas ce qui se passait,
-Saint-Lambert ayant eu soin de ne lui rien dissimuler, dans l'espoir
-assez improbable de ramener par la jalousie la maîtresse qui
-l'abandonnait.
-
-Mme de Boufflers, trop heureuse du prétexte qu'on lui offrait,
-s'empressa d'en profiter pour rompre définitivement avec Saint-Lambert,
-en lui reprochant amèrement son infidélité. Elle oubliait tout
-naturellement qu'elle lui avait donné l'exemple.
-
-Le poète, assez confus, plaide les circonstances atténuantes, s'excuse
-d'un moment d'erreur, enfin sollicite son retour en grâce:
-
- Quelques soupçons, un instant de colère,
- Méritoient-ils cet excès de rigueur?
- Malgré mes torts, tu lisois dans mon coeur:
- En t'adorant pouvoit-il te déplaire?
- Dans tes regards, je vois ton changement;
- L'expression d'un tendre sentiment
- N'anime plus ces yeux si pleins de charmes.
- Si de Doris je feins d'être l'amant,
- Tu ne vois rien, ou tu vois sans alarmes;
- Si près de toi j'ai moins d'empressement,
- De ma froideur tu te plains froidement.
- C'en est donc fait, et je vais de mes larmes
- Payer toujours la faute d'un moment!
- Ton amitié, dans cet état funeste,
- Soutient mon coeur; ce prix m'étoit bien dû.
- Je vais jouir de tout ce qui me reste,
- Et regretter tout ce que j'ai perdu.
-
-Mme de Boufflers ne veut pas entendre parler d'un racommodement, tout
-est fini et bien fini. Saint-Lambert n'a plus «qu'à jouir de ce qui lui
-reste». Mais elle n'a pas de rancune et elle est femme d'esprit, et puis
-elle n'attache pas aux choses de l'amour plus d'importance qu'elles ne
-méritent. Aussi, loin de témoigner aux coupables le moindre
-ressentiment, elle leur fait bon visage, les prend même sous sa
-protection et met la plus extrême bonne grâce à favoriser leurs
-rendez-vous. Elle pousse même la complaisance jusqu'à laisser à
-Saint-Lambert la jouissance du petit appartement secret qu'elle lui a
-fait disposer près de la chapelle et de la bibliothèque. C'est là que la
-divine Émilie, suivant l'exemple de Mme de Boufflers, va nuitamment
-rendre visite à son amant.
-
-Saint-Lambert, de son côté, fait contre mauvaise fortune bon coeur, et
-il s'attache ouvertement à Mme du Châtelet, qu'il n'a prise d'abord que
-par dépit.
-
-Après tout, c'était encore assez glorieux pour un petit poète de
-province d'enlever au plus grand génie du siècle une maîtresse
-bien-aimée.
-
-Les amours de Mme du Châtelet et de Saint-Lambert sont bientôt
-troublées par les soucis que la santé du jeune officier donne à sa
-maîtresse. Il n'est toujours pas très robuste; un jour il tombe vraiment
-malade: il manque de se trouver mal, il a mal à la tête, il a des taches
-rouges sur le corps. Vite, on fait venir Castres, qui le saigne deux
-fois.
-
-La pauvre marquise est affolée:
-
-«Mon amour m'est bien cher, mais rien ne l'est vis-à-vis de l'inquiétude
-où je suis. Il faut que je vous voie ou que je meure.»
-
-Dès qu'elle a une minute de liberté, elle court soigner l'amant chéri.
-
-Quand il va mieux, ses inquiétudes ne sont pas moins vives; les petits
-billets se succèdent presque sans interruption; l'amour et la médecine
-s'y mélangent agréablement:
-
-«Ne vous purgez pas trop.»--«N'abusez pas de votre appétit.»--«Buvez
-beaucoup de tisane.»--«La limonade ne vous convient peut-être pas en ce
-moment.»--«Je vous envoie du thé; noyez-vous-en; prenez-le très chaud et
-faites-le très léger; il ne vous échauffera pas et vous fera
-transpirer.»--«Voilà du bouillon pour prendre très chaud, après les
-eaux, une heure après.»
-
-Puis, à chaque instant, ce sont des envois de livres pour distraire le
-convalescent, d'eau de Sedlitz pour le dégager, de bouillon, de
-perdreau, de poulet pour le réconforter! Enfin, comme la marquise
-pratique l'antisepsie, elle adresse au cher malade des pastilles pour
-«embaumer sa chambre et chasser le mauvais air»! Il faut d'abord «ouvrir
-les fenêtres, bien balayer, puis brûler une demi-pastille».
-
-La Chevalier, Antoine passent leur vie à courir de l'appartement de la
-marquise à la chambre de Saint-Lambert et réciproquement; aussi sont-ils
-sur les dents. Quand ils n'en peuvent plus, c'est Panpan qui les
-remplace. Panpan est décidément né pour jouer les rôles de confident et
-il n'échappe pas à sa destinée. Il porte à son vieil ami Saint-Lambert
-les lettres, les paquets et au besoin le bouillon réparateur.
-
-Dans la journée, le malade a quelques visites: Panpan naturellement;
-puis Voltaire auquel on a persuadé qu'il était de son devoir de se
-rendre chez son ami; on l'a mis, sous le sceau du secret, au courant de
-l'asile mystérieux qui sert de refuge à Saint-Lambert et le poète
-compatissant vient souvent voir son confrère en Apollon. Mme du
-Châtelet, qui n'ose venir seule pour ne pas faire d'éclat, l'accompagne
-toujours et elle peut ainsi, grâce à ce stratagème, retrouver le cher
-malade.
-
-Mais, le soir, dès que la société est retirée et que tout repose dans le
-château, la marquise, dissimulée sous une mante, accourt chez l'adoré;
-elle passe la plus grande partie de la nuit à le soigner ou à le
-regarder dormir.
-
-Tant de tendresse, tant d'affection, un dévouement si complet
-touchent-ils le coeur de Saint-Lambert? On pourrait le croire, car, dans
-sa reconnaissance, il écrit à son amie des lettres qui l'enthousiasment:
-
-«Il est bien doux de s'éveiller pour relire vos lettres charmantes et
-pour sentir le plaisir de vous adorer et d'être aimé de vous. Je sens
-que je ne pourrais plus me passer de recevoir de ces lettres qui font le
-bonheur de ma vie... Jamais vous n'avez été plus tendre, plus aimable,
-plus adorée.»
-
-Dans son zèle, Saint-Lambert lui adresse même quelques vers. Elle
-répond, ravie:
-
-«Vos vers sont délicieux; je les ai relus trois ou quatre fois... Je
-crois qu'on peut tout exiger de votre esprit comme de votre coeur!»
-
-Pas une lettre de Mme du Châtelet qui ne respire la passion la plus vive
-et qui ne se termine par ces mots: «Je vous adore, je vous aime
-passionnément.»
-
-Bien entendu, elle continue à se rendre tous les soirs chez son amant,
-mais ces petites visites nocturnes ne sont pas toujours sans
-inconvénients pour un convalescent. Quelquefois la marquise a des
-remords et elle écrit:
-
-«Je m'éveille avec l'inquiétude de votre santé, moi qui suis accoutumée
-à ne sentir que le plaisir de vous aimer et le bonheur d'être aimée de
-vous. Je crains bien de vous avoir trop agité hier; ne me laissez rien
-ignorer sur cela.»
-
-Fort heureusement, les alarmes de la marquise étaient vaines.
-
-Jusqu'à présent aucun nuage n'est venu troubler le ciel bleu de Mme du
-Châtelet: il ne va plus en être de même. A peine rétabli, Saint-Lambert
-manifeste quelque indifférence, et son amie s'en alarme. Tantôt il se
-montre «froid et galant»; ce n'est point l'affaire de la marquise. Je
-vous aime mieux «colère et tendre», lui écrit-elle.
-
-Tantôt elle lui dit avec reproche que ses lettres «accourcissent» tous
-les jours comme ses visites. «Voilà de quoi il faut être repentant»,
-ajoute-t-elle gracieusement. Quelquefois elle est jalouse de Panpan qui
-est plus gâté qu'elle:
-
-«Assurément, Panpan a eu la préférence sur moi aujourd'hui et j'aurai
-bientôt compté les lettres que vous m'avez écrites. Si vous voulez
-cependant être seul et trouver un moyen de n'avoir plus de visites, je
-pourrai vous aller voir cet après-midi. Si cela vous fait le moindre mal
-de sortir, j'irai chez vous. Je suis chez moi et j'y suis toute seule.»
-
-Il faut le reconnaître, les reproches de Mme du Châtelet sont tous sous
-une forme aimable et tendre:
-
-«Puisque vous êtes éveillé, pourquoi ne venez-vous pas me voir, puisque
-je suis seule?... Vos oeufs au bouillon vous attendent, et moi aussi;
-mais je ne suis pas aussi froide qu'eux. Voulez-vous ne me voir que
-quand nous ne pourrons pas être seuls? La plus grande marque
-d'indifférence qu'on puisse donner, c'est de n'être pas avec ceux qu'on
-aime quand on le peut sans indécence.»
-
-Mais Saint-Lambert ne s'émeut pas pour si peu; il reste froid et guindé.
-La marquise, qui s'est cru aimée, laisse éclater son chagrin et elle
-s'emporte en reproches, en récriminations, en scènes de jalousie. Puis
-elle a des remords, s'excuse, s'accuse; enfin commence pour elle une
-triste existence de trouble, d'agitation et d'incohérences qui ne devait
-cesser qu'avec sa vie.
-
-«Que je regrette avoir été injuste hier et de n'avoir pas employé tout
-le temps que nous avions à être ensemble à jouir de votre amour charmant
-qui fait le bonheur de ma vie! Pardonnez-le-moi. Songez que je ne désire
-d'être aimable, tendre, estimable, que pour être aimée et estimée de
-vous; je pousse sur cela ma délicatesse à l'excès, mais doit-elle vous
-déplaire? Je connais mes défauts, mais je voudrais que vous les
-ignorassiez. Ce que je voudrais surtout, c'est savoir si vous avez passé
-une bonne nuit et que votre coeur est le même pour moi.
-
-«Vous m'avez écrit cinq lettres hier. Quelle journée! et que j'ai bien
-tort d'en avoir corrompu la fin!... Adieu. Aimez qui vous adore, mais
-aimez-la autant qu'hier dans la journée et oublions la soirée.»
-
-Pendant que se déroulaient ces divers incidents, la vie joyeuse de
-Lunéville suivait son cours plus que jamais. Tous les jours on invente
-de nouvelles distractions: promenades à cheval, dîners au kiosque, à
-Chanteheu, à Jolivet, promenades sur le canal, représentations
-dramatiques, etc., etc. Voltaire et son amie sont de toutes les fêtes.
-Le philosophe, qui continue à vivre dans une quiétude parfaite, croit le
-moment opportun de célébrer une fois de plus les vertus d'Émilie, et il
-lui adresse ces vers:
-
- Il est deux dieux qui font tout ici-bas;
- J'entends qui font que l'on plaît et qu'on aime.
- Si ce n'est tout, du moins je ne crois pas
- Être le seul qui suive ce système.
- Ces deux divinités sont l'esprit et l'amour,
- Qui rarement vivent ensemble;
- L'intérêt les sépare et chacun a son cour,
- Heureux celui qui les rassemble!
- Assez d'ouvrages imparfaits
- Sont les fruits de leur jalousie.
- Ils voulurent pourtant un jour faire la paix:
- Ce jour de paix fut unique en leur vie;
- Mais on ne l'oubliera jamais,
- Car il produisit Émilie.
-
-L'époque du carnaval amène une recrudescence de gaieté et d'entrain.
-Tous les jours il y a bal masqué, souper, et les réjouissances se
-prolongent souvent jusqu'à une heure très avancée de la nuit.
-
-Un soir, le philosophe, déguisé en sauvage, accompagne Mme du Châtelet,
-costumée en nymphe. Une autre fois, c'est Mme du Châtelet, habillée en
-turc, qui promène Mme de Boufflers en sultane.
-
-Et le poète de lui adresser ce quatrain:
-
- Sous cette barbe qui vous cache,
- Beau Turc, vous me rendez jaloux!
- Si vous ôtiez votre moustache,
- Roxane le serait de vous.
-
-Comme il ne faut pas que la divine Emilie soit seule l'objet des
-attentions du poète, Voltaire n'oublie pas Mme de Boufflers, et il
-compose pour elle cette charmante épître, qui la dépeint si bien:
-
-LE PORTRAIT MANQUÉ
-
- On ne peut faire ton portrait:
- Folâtre et sérieuse, agaçante et sévère,
- Prudente avec l'air indiscret,
- Vertueuse, coquette, à toi-même contraire,
- Ta ressemblance échappe en rendant chaque trait.
- Si l'on te peint constante, on t'aperçoit légère;
- Ce n'est jamais toi qu'on a fait.
- Fidèle au sentiment avec des goûts volages,
- Tous les coeurs à ton char s'enchaînent tour à tour,
- Tu plais au libertin, tu captives les sages,
- Tu domptes les plus fiers courages;
- Tu fais l'office de l'Amour.
- On croit voir cet enfant en te voyant paraître;
- Sa jeunesse, ses traits, son art,
- Ses plaisirs, ses erreurs, sa malice peut-être:
- Serais-tu ce Dieu, par hasard?
-
-La vie est délicieuse, et les jours s'écoulent sans qu'on s'en
-aperçoive; tous les hôtes du château vivent dans la joie, dans un
-bonheur sans mélange. «Nous avons passé à Lunéville un bien joli
-carnaval, écrit dans son enthousiasme la divine Émilie. Le roi de
-Pologne me comble de bontés et je vous assure qu'il est bien difficile
-de le quitter.» Il était peut-être encore plus difficile de quitter
-Saint-Lambert.
-
-Enfin le carême arriva et l'on se calma un peu; des plaisirs tranquilles
-remplacèrent les fêtes bruyantes.
-
-La vie joyeuse de Lunéville allait forcément prendre fin par le départ
-de tous ceux qui en faisaient tout l'agrément.
-
-Stanislas allait partir pour Versailles voir sa fille et Mme de
-Boufflers devait l'accompagner; Mme du Châtelet était rappelée à Cirey
-par ses fermiers; Voltaire devait être à Paris pour surveiller ses
-intérêts littéraires; Saint-Lambert était déjà parti pour Nancy
-rejoindre son régiment.
-
-Mme du Châtelet s'éloigne la première, ayant, avec son imagination de
-femme amoureuse, inventé une combinaison qui devait lui donner quelques
-jours de bonheur complet.
-
-Elle prétexta un avocat à consulter, des affaires urgentes à régler, des
-achats indispensables à faire; bref, au lieu de regagner directement
-Cirey, elle alla passer quelques jours à Nancy, dans les bras de
-l'heureux Saint-Lambert.
-
-Quant à Voltaire, elle lui avait aisément persuadé que les voyages ne
-lui valaient rien, et en particulier celui de Nancy; qu'il serait
-beaucoup mieux à Lunéville, et le philosophe, plus aveugle que jamais,
-s'était laissé convaincre. Mme de Boufflers, mise dans la confidence, et
-toujours fidèle amie, s'était engagée à retenir Voltaire par ses grâces
-et ses flatteries, et à le garder près d'elle aussi longtemps qu'il le
-faudrait.
-
-Mme du Châtelet arriva à Cirey le 1er mai. Dès qu'elle en reçut la
-nouvelle, Mme de Boufflers rendit au philosophe sa liberté.
-
-Ce ne fut pas sans un serrement de coeur que Voltaire s'éloigna de cette
-cour aimable où il venait de passer des jours si doux, de ce roi
-excellent, dont il avait pu apprécier les qualités si rares, et qu'il
-aimait maintenant si sincèrement. Mais, si l'on se quittait, ce n'était
-pas pour longtemps. L'on était trop enchanté les uns des autres pour
-pouvoir désormais vivre séparés. L'on se promit, l'on se jura une
-rencontre prochaine. Il fut convenu qu'une fois les affaires réglées à
-Cirey et à Paris, on se retrouverait à Commercy à la fin de juin. Comme
-à Lunéville, Stanislas mettait le château à la disposition de Voltaire
-et de son amie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-(1748)
-
- Séjour à Cirey et à Paris (mai et juin).
-
-
-Le séjour de Mme du Châtelet à Nancy a été si délicieux; elle s'en est
-arrachée avec tant de peine, qu'elle a fait promettre à son amant de
-venir la voir à Cirey, pendant le court séjour qu'elle y doit faire avec
-Voltaire. Saint-Lambert naturellement a promis, parce qu'il ne pouvait
-faire autrement; mais il a promis sans enthousiasme. A peine partie la
-marquise, se rappelant les détails de leur dernière entrevue, et ce
-qu'elle sait aussi du caractère de son ami, se trouble et s'inquiète;
-elle lui écrit en arrivant à Cirey:
-
-«Toutes mes défiances de votre caractère, toutes mes résolutions contre
-l'amour n'ont pu me garantir de celui que vous m'avez inspiré. Je ne
-cherche plus à le combattre, j'en sens l'inutilité; le temps que j'ai
-passé avec vous à Nancy l'a augmenté à un point dont je suis étonnée
-moi-même; mais, loin de me le reprocher, je sens un plaisir extrême à
-vous aimer et c'est le seul qui puisse adoucir votre absence.
-
-«Je suis bien contente de vous quand nous sommes en tête à tête, mais je
-ne le suis point de l'effet que vous a fait mon départ. Vous connaissez
-les goûts vifs, mais vous ne connaissez pas encore l'amour. Je suis sûre
-que vous serez aujourd'hui plus gai et plus spirituel que jamais à
-Lunéville, et cette idée m'afflige, indépendamment de toute inquiétude.
-Si vous ne devez m'aimer que faiblement; si votre coeur n'est pas
-capable de se donner sans réserve, de s'occuper de moi uniquement, de
-m'aimer enfin sans bornes et sans mesure, que ferez-vous du mien?...
-
-«J'ai bien peur que votre esprit ne fasse plus de cas d'une plaisanterie
-fine que votre coeur d'un sentiment tendre. Enfin, j'ai bien peur
-d'avoir tort de vous trop aimer...»
-
-Aimer! c'est bientôt dit, mais ce mot a-t-il pour tous deux la même
-signification?
-
-«J'attache à ce mot, lui dit-elle, bien d'autres idées que vous; j'ai
-bien peur qu'en disant les mêmes choses nous ne nous entendions pas.»
-
-La marquise vit dans un état d'agitation extrême, mais cela ne l'empêche
-pas de juger avec finesse et perspicacité l'homme auquel elle a si
-imprudemment donné son coeur:
-
-«... Ma lettre est pleine d'inconséquences, avoue-t-elle; elle se
-ressent du trouble que vous avez mis en mon âme: il n'est plus temps de
-la calmer. J'attends votre première lettre avec une impatience qu'elle
-ne remplira peut-être point; j'ai bien peur de l'attendre encore après
-l'avoir reçue.»
-
-Par un malheureux hasard, les brûlantes missives de Mme du Châtelet
-n'arrivent pas à Nancy aussitôt qu'elles le devraient. Ce retard
-provoque naturellement chez Saint-Lambert une recrudescence d'amour des
-plus violentes, et lui si froid, en général, écrit une lettre qui
-enthousiasme la marquise:
-
-«Pourquoi faut-il que je doive la lettre la plus tendre que j'aie encore
-reçue de vous au chagrin de n'en avoir eu de moi? Il faut donc ne vous
-point écrire pour se faire aimer? Mais, si cela est ainsi, vous ne
-m'aimerez bientôt plus, car il faut que je vous dise tout le plaisir que
-m'a fait votre lettre; après celui de vous voir, je n'en puis avoir de
-plus vif...
-
-«Voyez quel pouvoir vous avez sur moi, et combien il vous est aisé
-d'apaiser la rage qui s'élevait dans mon âme. Votre lettre y a remis le
-calme et la douceur; je me reproche de vous avoir soupçonné, je vous en
-demande pardon. Je m'abandonne à tout mon goût pour vous... Je ne puis
-être heureuse si vous ne m'aimez davantage. Il est bien sûr que je ne le
-puis être que par vous; j'ai assez combattu le goût qui m'entraîne vers
-vous pour avoir senti tout son pouvoir.»
-
-Et comme Saint-Lambert, dans son dépit de se croire oublié, lui a
-reproché l'inconstance de ses goûts et d'avoir pris «pour une grande
-passion un de ces simples engouements dont il la croit coutumière», elle
-lui répond:
-
-«Je vous jure que, depuis quinze ans, je ne me suis connu qu'un goût;
-que jamais mon coeur n'a eu rien à se refuser, ni à combattre, et que
-vous êtes le seul qui m'ayez fait sentir qu'il était encore capable
-d'aimer.
-
-«Si vous m'aimez comme je le veux être, comme je mérite de l'être, comme
-il faut aimer enfin pour être heureux, je n'aurai que des grâces à
-rendre à l'amour...
-
-«Cette lettre n'est pas aussi tendre que mon coeur. Croyez que je vous
-aime encore plus je ne vous le dis...»
-
-Toutes les lettres de Mme du Châtelet se terminent par l'éternel
-refrain: «Venez à Cirey.» Mais elle a beau insister, s'impatienter,
-assurer Saint-Lambert que ce voyage n'aura «aucun des inconvénients
-qu'il peut craindre», que «Voltaire vit dans une sécurité parfaite»; le
-jeune homme estimant qu'il jouerait un rôle assez piteux en venant
-troubler le tête-à-tête de la marquise et du philosophe, ne peut se
-décider.
-
-Et puis, il projette en ce moment même un voyage en Angleterre et en
-Toscane avec le prince de Beauvau; tous leurs préparatifs sont faits,
-tout est arrêté. Il n'a pas une minute à lui. Il faut même qu'il aille
-passer quelques jours à Lunéville pour régler certaines affaires
-urgentes avant de s'éloigner.
-
-A la première nouvelle de ce déplacement qui peut paraître cependant
-naturel, Mme du Châtelet est hors d'elle-même et elle ne peut dissimuler
-plus longtemps le soupçon qui la ronge, l'inquiétude qui empoisonne sa
-vie:
-
-«Je vous défends de quitter Nancy, répond-elle à Saint-Lambert; c'est un
-sacrifice que j'exige de vous et que vous me devez... Je me trouve bien
-extravagante de vous disputer à la plus aimable femme du monde!»
-
-Cette fois l'aveu lui a échappé, elle est jalouse, et jalouse de qui? de
-sa meilleure amie, de Mme de Boufflers.
-
-La pensée qu'elle est éloignée, que la marquise et le bel officier
-peuvent se voir sans contrainte à toute heure du jour ou de la nuit,
-torture la malheureuse femme et lui fait souffrir mille morts.
-
-Au fond, avec sa perspicacité féminine, elle devine bien qu'elle tient
-la place d'une autre, que son amant l'aime peu ou point, que son coeur
-est resté à la maîtresse adorée, à Mme de Boufflers; bien qu'elle
-cherche à se persuader le contraire, elle devine que, s'il ne dépendait
-que de Saint-Lambert, les liens anciens seraient vite renoués.
-
-Ces soupçons, si douloureux pour son amour-propre, n'ont pris corps que
-peu à peu; elle n'a pas voulu y croire, d'abord: elle les a chassés,
-mais à la moindre alerte ils reviennent plus violents que jamais; alors
-elle ne peut se contenir, elle éclate en reproches, en récriminations,
-elle se voit environnée d'embûches: «Mon coeur et la vérité de mon
-caractère sont bien déplacés au milieu de tant de faussetés et de tant
-de manèges, s'écrie-t-elle rageusement, j'aime mieux en être la victime
-que de l'imiter.»
-
-Pour avoir la paix et apaiser les soupçons de son amie, Saint-Lambert
-se décida enfin à lui donner satisfaction et à aller passer vingt-quatre
-heures à Cirey. Cette courte visite permit aux deux amants de se
-réconcilier, et les inquiétudes de la marquise se trouvèrent calmées, au
-moins pour un temps.
-
-Le 15 mai, Voltaire et la divine Émilie étaient réinstallés à Paris.
-
-Mme du Châtelet s'occupe immédiatement de ses affaires; en même temps
-elle recommence à travailler à son _Commentaire sur Newton_, qui est
-attendu, promis, annoncé depuis deux ans, et dont sa réputation dépend.
-Mais c'est un ouvrage qui demande le plus grand recueillement et la plus
-grande application et avec la vie qu'elle mène, elle a bien de la peine
-à y travailler.
-
-Le philosophe n'est pas moins absorbé. Il lui faut revoir tous ses amis,
-s'occuper de ses ouvrages, de ses tragédies, des représentations,
-visiter les comédiens, stimuler leur zèle, etc. Il n'a pas une minute à
-lui.
-
-Pendant son court séjour à Cirey, il a écrit à Stanislas pour lui
-témoigner sa gratitude des bienfaits dont il a été comblé.
-
-A peine arrivé à Paris, il reçoit du roi ce mot charmant:
-
- «Lunéville, 17 mai 1748.
-
- «J'ai cru, mon cher Voltaire, jusqu'à présent, que rien n'était
- plus fécond que votre esprit supérieur; mais je vois que votre
- coeur l'est encore plus. J'en reçois les marques bien sensibles;
- j'aime son style au delà du style le plus éloquent. Je veux tâcher
- de me mettre au niveau en répondant à vos sentiments par ceux que
- votre incomparable mérite m'a inspirés et par lesquels vous me
- connaîtrez toujours tout à vous et de tout mon coeur.
-
- «STANISLAS, roi.»
-
-Mme du Châtelet était plus éprise que jamais; elle écrivait par chaque
-poste des volumes à son cher Saint-Lambert, et pour éviter les
-indiscrétions elle les adressait au fidèle Panpan, qui se chargeait de
-les faire parvenir à leur destination. La divine Émilie jouissait à ce
-moment d'un calme d'esprit complet, car Mme de Boufflers était venue
-faire un séjour à Paris, et de ce côté au moins elle avait tout
-apaisement; aussi, pendant cette période, les lettres de la marquise
-sont-elles remplies de tendresses, de caresses, et des expressions de
-l'amour le plus exalté:
-
-«Je voudrais passer la nuit à vous écrire, mais il est trois heures et
-je meurs de sommeil et de douleur d'être à quatre-vingts lieues de vous;
-cela m'est tous les jours plus sensible, je vous aime tous les jours
-davantage.. Mon coeur vous adore sans distraction et sans
-interruption.... Je vous adore et je ne connaîtrai le bonheur que
-lorsque je serai réunie à vous pour jamais.»
-
-Malheureusement le séjour de Mme de Boufflers à Paris est de courte
-durée; rappelée par le vieux roi qui ne peut se passer d'elle, elle
-reprend la route de la Lorraine. Aussitôt recommence pour Mme du
-Châtelet une existence cruelle, remplie d'inquiétudes et de tourments.
-
-A peine la favorite est-elle rentrée à Lunéville que Saint-Lambert y
-retourne également. Cette précipitation paraît bien suspecte à la
-marquise. Et puis par une fâcheuse coïncidence, depuis qu'il est à
-Lunéville les lettres du brillant officier se font de plus en plus
-rares; elles ne sont ni longues, ni tendres; l'écriture en est large;
-elles ne ressemblent point à celles de Nancy! On ne peut s'y tromper:
-«Pourquoi ne m'aimez-vous jamais autant à Lunéville qu'à Nancy?» demande
-la marquise soupçonneuse. Et pour elle la réponse n'est pas douteuse.
-
-Tantôt la pauvre femme qui se croit abandonnée, sacrifiée, prie,
-supplie, mendie des lettres:
-
-«Je suis persuadée qu'il partirait une lettre de Lunéville tous les
-jours si vous vouliez... Si vous saviez la différence que cela fait dans
-ma vie et dans mon bonheur, vous auriez cette complaisance; mais
-pourquoi faut-il que c'en soit une!»
-
-Tantôt elle s'indigne de l'abandon dans lequel il la laisse:
-
-«Vous êtes comme le sylphe, lui dit-elle, _non, vous n'aimez qu'à
-tourmenter mon âme_...
-
-«Avez-vous des caprices impardonnables! Vous avez voulu que je vous
-aimasse à la folie et nous faisons les seaux du puits. Plus je vous aime
-et moins vous m'aimez...
-
-«Je vous l'ai prédit que je vous serais insupportable quand je vous
-aimerai autant que je puis aimer. Pourquoi l'avez-vous voulu? Croyez
-qu'il n'est pas aisé de faire mon bonheur. Avez-vous voulu que je vous
-adore pour me tourmenter ou pour me sacrifier? Il me vient de temps en
-temps des idées bien tristes.»
-
-Mais Saint-Lambert, s'il écrit peu, a eu l'adresse de commencer sa
-réponse par ces mots: «Ma chère maîtresse.» Cette petite tendresse
-comble de joie la marquise qui oublie tout et écrit dans son
-ravissement:
-
-«Je ne veux rien vous reprocher aujourd'hui, je ne veux que vous adorer
-et vous remercier de m'avoir rendu la vie: en vérité, je vous aurais
-fait pitié si vous aviez vu l'état où j'étais, et cet état dure depuis
-que je vous sais à Lunéville...
-
-«L'amour veut que je sois heureuse puisqu'il m'a fait rencontrer un
-coeur comme le vôtre, mais je voudrais que vous eussiez pu être témoin
-de ce qui s'est passé dans mon coeur quand j'ai lu écrit dans votre
-lettre: «Ma chère maîtresse.»
-
-«N'allez pas abuser du pouvoir que vous avez sur moi; vous pourriez me
-tromper, il est vrai, mais je vous en crois incapable; je ne crains rien
-de vous que la faiblesse de vos sentiments, mais songez que c'est le
-plus grand de tous les crimes.
-
-«Vous m'avez fait voir comment vous écrivez quand vous aimez;
-écrivez-moi toujours de même et je serai trop heureuse.
-
-«Adieu, je vous aime passionnément et je vous aimerai toute ma vie si
-vous voulez.»
-
-Mais ce qui efface tout, ce qui fait oublier à la marquise ses chagrins
-et ses peines, c'est que Saint-Lambert lui mande qu'il ne quitte pas la
-Lorraine, qu'il lui sacrifie non seulement son voyage en Angleterre,
-mais aussi celui qu'il projetait en Toscane; elle est ravie, elle
-exulte:
-
-«Ce qui guérit toutes les plaies de mon coeur, ce qui le transporte de
-joie et d'amour, c'est que vous restez en Lorraine: alors la tête me
-tourne de plaisir et d'amour. Croyez que vous ne connaissez pas mon
-coeur, qu'il est plus tendre mille fois que vous le croyez, et que mes
-expressions quelque passionnées qu'elles soient sont toujours au-dessous
-de mes sentiments, parce qu'il n'y en a aucune qui puisse rendre ce que
-je sens pour vous.
-
-«Vous n'allez point en Toscane et n'y allez point pour moi; non, je ne
-puis trop vous aimer, mais aussi je vous jure qu'il est impossible de
-vous aimer davantage.
-
-«Vous n'allez point en Toscane, si vous saviez comme cela pénètre mon
-coeur!... Je vous adore, je vous adore!»
-
-Mme du Châtelet ne pense qu'à son ami; il n'est sorte d'amabilité, de
-gracieuseté qu'elle n'imagine pour lui être agréable. Elle fait faire
-pour lui une montre dont le boîtier s'ouvrira par un secret et qui
-contiendra son portrait. Elle demande naïvement à Saint-Lambert s'il
-veut la copie de celui que possède Voltaire, ou s'il en désire un autre,
-qu'on ferait spécialement pour lui. Saint-Lambert, qui n'a pas de
-préjugés, répond que celui, qui a déjà fait le bonheur de Voltaire, lui
-convient à merveille; mais il désire qu'elle soit habillée et coiffée
-comme dans son rôle d'Issé.
-
-Une autre fois, ce sont les agréments personnels de son ami qui
-préoccupent la marquise:
-
-«Je vous envoie une bouteille énorme d'huile de noisette tirée sans feu,
-lui écrit-elle; il est étonnant comme cela fait venir les cheveux, et je
-vous prie de vous en inonder la tête comme un pharisien; vous verrez
-quel effet cela fera. Vous savez que je ne veux pas que vous les
-coupiez; il est juste que j'en aie soin. Mais si ce présent vous fait
-trop de peine à recevoir, vous pouvez me renvoyer une bouteille d'huile
-de lampe, car c'est précisément le même prix.»
-
-Cependant Mme du Châtelet a entendu dire que l'abbé de Bernis a composé
-un poème des _Saisons_. Elle s'en inquiète parce que Saint-Lambert a
-l'idée de traiter le même sujet. Alors elle invite l'abbé à souper en le
-priant d'apporter son poème, ou du moins ce qu'il y en a de fait. Hélas!
-son plan est exactement le même que celui de Saint-Lambert; c'est à
-croire qu'il en a eu connaissance par le vicomte d'Adhémar ou par
-Panpan.
-
-La marquise est navrée.
-
-N'est-ce pas désolant, en effet, qu'on ait pris à l'adoré un sujet qui
-était fait exprès pour son talent?
-
-Mais le poète, que ces nouvelles mettent de fort méchante humeur, au
-lieu de remercier la marquise de la peine qu'elle a prise, la morigène
-très vertement de s'être mêlée de ce qui ne la regardait pas.
-
-«Ma foi, lui répond-elle gaiement, je voulais vous rendre service. Je
-vous assure que ce n'était pas pour mon plaisir que j'ai entendu les
-_Saisons_ de M. de Bernis.»
-
-Sur ces entrefaites, Saint-Lambert raconte à la divine Émilie qu'il a eu
-une querelle avec Mme de Boufflers, et même une querelle très violente.
-Elle lui répond:
-
- «5 juin 1748.
-
-«Vous m'inquiétez extrêmement par ce que vous me dites de votre
-brouillerie avec Mme de Boufflers et des explications que vous avez
-eues et dans lesquelles vous avez craint de me brouiller avec elle.
-Comment se fait-il que j'y aie été mêlée? Il ne me faudrait plus que
-cela!
-
-«Vous savez si j'ai le moindre reproche à me faire sur son compte, si
-mon amitié s'est démentie un moment, et si je ne pourrais pas l'avoir
-rendue témoin de tout ce que je vous ai dit d'elle! Mais l'innocence
-ne sert à consoler que dans les choses où le coeur n'a pas de part;
-elle ne suffit pas pour me rassurer, elle ne suffirait pas pour me
-consoler; car, quoique vous ne vouliez pas croire à mon amitié pour
-Mme de Boufflers, quoique vous en tourniez la vivacité en ridicule, il
-est cependant très vrai que mes expressions ne sont pas au delà de mes
-sentiments et que je l'aime avec toute la tendresse que je lui marque.
-Jugez donc combien je suis effrayée d'avoir l'ombre d'une tracasserie
-avec elle.
-
-«Je vous demande en grâce de m'éclaircir cela, et de me marquer du
-moins sur quoi cela roule, et si cela n'a laissé aucun nuage dans son
-coeur.
-
-«Je vous avoue que je ne me consolerais jamais, je ne dis pas de
-perdre son amitié, mais de la voir diminuer, et que la crainte et les
-explications prissent la place de la confiance et de la vérité, qui
-fait le fondement et le charme de notre commerce.»
-
-Saint-Lambert qui joue un double jeu et qui a beaucoup de peine à se
-maintenir en équilibre, entre la maîtresse passée qu'il regrette, et la
-maîtresse présente dont il ne demanderait qu'à se défaire, ne serait pas
-fâché d'amener entre les deux dames une brouille qui simplifierait sa
-situation; il s'y emploie de son mieux. Mais Mme du Châtelet ne se
-laisse pas émouvoir par de perfides insinuations; elle répond vertement:
-
-«Il ne tiendrait qu'à vous que je prisse Mme de Boufflers en aversion
-par tout ce que vous m'en dites, mais ses lettres démentent toujours les
-vôtres. Je suis bien plus contente de son amitié que de votre amour, et
-c'est à quoi je ne m'attendais pas... Mme de Boufflers m'aime beaucoup
-mieux que vous.»
-
-La marquise était d'autant moins désireuse d'avoir des tracasseries avec
-Mme de Boufflers qu'elle comptait beaucoup sur elle pour l'aider à
-réussir dans l'affaire qui lui tenait le plus à coeur, le commandement
-de Lorraine.
-
-Cette affaire était loin de se terminer comme elle l'avait espéré; elle
-prenait même une très mauvaise tournure et les nouvelles qu'envoyait Mme
-de Boufflers étaient rien moins que rassurantes.
-
-Cette question était pour la marquise une «question de vie ou de mort».
-
-«Si M. de Bercheny a le commandement, écrit-elle, il est impossible que
-M. du Châtelet et moi remettions le pied en Lorraine; il n'y a ni charge
-ni bienfait qui effacera le dégoût de voir un Hongrois, son cadet,
-commander à sa place, et rien ne le doit faire supporter.»
-
-Et puis n'est-ce pas elle qui a fait venir M. du Châtelet de Phalsbourg
-où il vivait heureux? N'est-ce pas elle qui lui a fait faire cette
-fausse démarche, qui lui cause ce dégoût, qui lui «casse le cou»? Le
-moins qu'elle pourra faire honnêtement, ce sera de retourner vivre à
-Cirey avec lui. Séduisante perspective!
-
-De plus, si elle abandonne la Lorraine, elle ne pourra plus voir
-Saint-Lambert qu'à de rares moments; or, elle connaît la légèreté
-naturelle de son amant; il se dégoûtera bien vite d'un commerce si
-difficile et si rare.
-
-«Je compte si peu sur votre coeur, lui dit-elle, votre caractère est si
-différent du mien que vous seriez incapable de m'aimer longtemps, même
-dans le sein du bonheur; jugez si vous m'aimerez malheureuse et d'une
-espèce de malheur qui nous sépare nécessairement.»
-
-Tous les soucis que lui donne le caractère dur et quinteux de son amant,
-toutes les préoccupations que lui inspire l'avenir de son mari, ont mis
-Mme du Châtelet dans l'état le plus lamentable; elle ne dort ni ne
-mange, elle ne fait que végéter; elle a continuellement la fièvre, «pas
-assez pour perdre toute sensibilité, mais assez pour joindre les
-souffrances du corps aux chagrins de l'âme».
-
-Son état moral, en effet, n'est pas meilleur que le physique: sa douleur
-est si profonde qu'elle ne peut supporter aucune dissipation et que la
-société lui est devenue insupportable. Elle a la tête «complètement à
-l'envers», elle est devenue tout hébétée, et elle a été obligée de
-suspendre tout travail.
-
-Son changement physique est affreux; il n'y a que son coeur qui reste
-immuable.
-
-Saint-Lambert ne prend qu'une part très relative aux chagrins de son
-amie et à ses lamentations; il s'en émeut fort peu et il reste
-volontiers plusieurs postes sans lui écrire. Il est vrai que, si par
-hasard il ne reçoit pas de lettre par tous les courriers, il manifeste
-aussitôt beaucoup de mauvaise humeur; il se dit sacrifié, oublié; il en
-arrive même, pour un motif aussi futile, jusqu'à menacer d'une rupture.
-
-Mme du Châtelet, après s'être révoltée contre «les injustices et les
-briganderies des hommes», lui répond tristement:
-
- «10 juin 1748.
-
-«Comment pouvez-vous toujours me soupçonner? Puis-je vous négliger un
-moment? Je vous jure que je vous ai écrit toutes les postes, je vous
-jure que mon coeur est plein de vous et ne peut s'occuper d'autre
-chose... Vous m'écrivez la lettre la plus sèche, et, hors un congé, on
-n'en peut pas voir de plus cruelle. Vous oubliez que vous m'avez mandé
-de vous écrire à Nancy, et que vous êtes à Lunéville, et que cela fait
-deux jours de différence. Je peux mourir, les courriers peuvent perdre
-vos paquets, mais je ne puis jamais vous négliger un moment, ni
-manquer à vous écrire. On n'aime guère quand on est si désinvolté et
-si détaché, qu'on traite si cavalièrement sa maîtresse, et qu'on est
-si prêt à l'abandonner...
-
-«Ne me mettez pas à de telles épreuves, ma tête n'est pas assez bonne
-pour cela; quand mon coeur la conduit, elle n'a pas le sens commun.
-
-«... Vous avez trop l'air de me mettre le marché à la main et de ne
-tenir à rien. Comment voulez-vous qu'on ait avec vous cette confiance
-et cette sûreté sans laquelle mon coeur n'est point à son aise et ne
-peut bien aimer? Peut-être vaudrait-il mieux n'être que votre amie...
-mais je n'ai point envie d'être votre amie, fâchez-vous-en si vous
-voulez.»
-
-Cependant Mme de Boufflers, ainsi que la divine Emilie le lui a demandé,
-s'est entremise très activement en faveur de M. du Châtelet; elle a
-redoublé d'insistance auprès du roi, et employé tous ses moyens de
-persuasion pour obtenir la nomination du marquis; elle a échoué devant
-l'obstination de Stanislas, qui hésite toujours entre le Hongrois et le
-Lorrain et ne peut se décider.
-
-Mme du Châtelet, qui sait par la correspondance à peu près quotidienne
-qu'elle entretient avec la favorite, les efforts tentés en sa faveur,
-écrit avec reconnaissance:
-
-«Mme de Boufflers est une amie adorable. Elle met une sensibilité dans
-l'amitié, dont à peine je l'eusse cru capable; et, quoique je l'aime
-avec une tendresse extrême, je trouve que je ne l'aime point trop.»
-
-Tant de marques d'attachement méritent bien quelques remerciements et
-Mme du Châtelet veut aller les porter elle-même à son amie. Et puis
-n'a-t-elle pas promis au roi de Pologne de revenir à la fin de juin?
-
-Bien qu'elle en veuille cruellement au roi de son injuste obstination,
-elle veut tenir sa parole, et elle se dispose à aller rejoindre la cour
-à Commercy.
-
-Certes, si elle n'écoutait que ses intérêts, elle n'irait pas, car elle
-ne peut espérer obtenir ce qu'on a refusé aux instances de Mme de
-Boufflers, et «le dégoût d'échouer» sera plus grand quand elle l'aura
-été chercher elle-même.
-
-D'autre part, si le bonheur de retrouver l'homme qu'elle aime devrait
-seul suffire à l'attirer en Lorraine, les humeurs de Saint-Lambert, ses
-mauvais procédés ont fini par lui enlever toute sécurité et elle part
-sans courage et sans confiance.
-
-«Peut-être ne m'aimerez-vous plus quand j'arriverai, écrit-elle, et je
-crains toujours de vous aimer mal à propos, et j'avoue que je désire
-souvent de ne vous avoir jamais aimé... Je tâche toujours de tenir mon
-âme dans une telle situation que je trouve des ressources dans mon
-courage, dans ma philosophie, et surtout dans mon goût pour l'étude, si
-vous m'abandonnez. Vous me présentez trop souvent cette idée pour que je
-la perde, et vous me reprochez ensuite de vous aimer moins. Mais comment
-voulez-vous qu'on se livre au plaisir d'aimer quand on craint à tout
-moment de s'en repentir?»
-
-Soit qu'il soit sensible aux reproches, soit que l'arrivée prochaine de
-sa maîtresse réveille un peu son goût, Saint-Lambert se décide enfin à
-écrire une lettre tendre, aimable. La marquise, qui ne demande qu'à
-croire à l'amour qu'elle inspire, est ravie. Elle écrit gaiement:
-
-«J'ai pensé vous jouer un beau tour; j'ai pensé me tuer en descendant de
-carrosse; j'ai une jambe tout écorchée, et, comme je ne cesse de
-marcher, je pense que j'arriverai avec une jambe pourrie comme
-Philoctète. Ç'aurait été bien mal prendre mon temps, car vous m'aimez
-trop pour que je n'aime pas la vie. Je crois que je parviendrai à avoir
-la même santé que vous, car j'ai des battements de coeur perpétuels; je
-ne retrouverai mon bonheur et ma santé qu'à Commercy. Je le sens bien,
-puisque vous y êtes...
-
-«Vous m'avez bien des obligations, s'il est vrai que je sois assez
-heureuse pour vous avoir fait connaître le plaisir de bien aimer; il
-vous rend bien aimable et il est impossible d'être si tendre et de faire
-à ce point la félicité d'un autre sans être heureux soi-même.
-
-«Non, ne le croyez pas, je ne verrai que vous à Commercy; mes yeux ne
-verront et ne chercheront que vous, et toutes mes paroles les plus
-indifférentes voudront vous dire que je vous adore. Je m'abandonne au
-plaisir de vous aimer, et je ne me le reproche plus, car je suis
-contente de votre coeur et votre amour enflamme le mien.»
-
-La réunion à Commercy est fixée au 1er juillet. Mme du Châtelet en est
-folle de joie. Elle passe des nuits sans sommeil; sa santé est toujours
-déplorable, mais son amour augmente.
-
-Elle partira de Paris le samedi 29 juin. Elle n'a pas fait le quart de
-ce qu'elle a à faire, et malgré cela elle accomplit en huit jours ce qui
-exigerait bien trois mois. Cette activité fébrile met son sang dans une
-agitation bien contraire à sa figure et à sa santé, mais qui prouverait
-à son ami combien elle l'aime, s'il en était témoin.
-
-Elle écrit à Saint-Lambert, à cinq heures du matin:
-
-«Je ne sais si votre coeur est digne de tant d'impatience. Quand je
-songe aux lettres que j'ai reçues de vous, je me trouve bien
-déraisonnable de vous tant aimer, de désirer si passionnément de vous
-revoir; ne croyez pas que vous tiendrez éternellement ainsi mon âme dans
-votre main, et qu'après m'avoir désespérée il vous suffira de m'écrire
-une lettre tendre pour me rendre tout mon amour. Ne mêlez plus
-d'amertume au plaisir que je trouve à vous aimer; laissez-moi jouir du
-charme que je trouve dans votre amour. Quoique je sois peut être plus
-géomètre que vous, je ne suis pas si composée. Je ne vous dirai pas que
-je vous aimerai toujours _à proportion_ de ce que je serai aimée; mais
-je vous dirai bien que je ne puis être heureuse en vous aimant, si vous
-ne m'aimez avec excès. Souvenez-vous qu'en fait d'amour, _assez_ n'est
-point _assez_.
-
-«Adieu. Je me meurs d'impatience de vous dire moi-même combien je vous
-aime.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-(1748)
-
- Séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Commercy, du 29 juin au 10
- août; à Lunéville, du 11 au 26 août.
-
-
-Voltaire et Mme du Châtelet quittent Paris au jour fixé, c'est-à-dire le
-29 juin 1748. Ils se rendent directement à Commercy pour rejoindre le
-roi de Pologne qui y est installé depuis le 15 juin.
-
-S'il faut l'en croire, le philosophe part sans enthousiasme, il suit
-_son astre_ «cahin caha»; comme d'habitude il est agonisant et il a
-fallu «l'empaqueter» pour Commercy.
-
-Le fidèle Longchamp accompagne ses maîtres.
-
-Naturellement le voyage ne peut s'accomplir sans encombre. A
-Châlons-sur-Marne l'on s'arrête à l'hôtel de _la Cloche_ pour changer de
-chevaux. La marquise, qui éprouve quelque fatigue, demande à Longchamp
-de lui faire apporter un bouillon. Mais la maîtresse de l'hôtel, qui
-sait par les indiscrétions du postillon à quels illustres voyageurs elle
-a affaire, se fait un devoir de les servir elle-même.
-
-Quand Longchamp veut régler la dépense, l'hôtesse demande modestement
-un louis, soit 24 livres, pour prix de son bouillon. Longchamp stupéfait
-en réfère à la divine Émilie qui jette les hauts cris, proteste,
-s'indigne. Mais la femme ne veut rien entendre; elle déclare qu'un louis
-est chez elle le prix «d'un oeuf, d'un bouillon ou d'un dîner», et
-qu'elle ne diminuera pas un sol.
-
-Voltaire, qui s'impatiente au fond de sa chaise de poste, descend à son
-tour et intervient dans la discussion. Il le fait d'abord avec bonhomie;
-il déclare s'en rapporter aux sentiments honnêtes de cette femme; il lui
-explique qu'il ne demande qu'à payer un prix raisonnable, mais que sa
-prétention est exorbitante; que jamais, dans aucun pays, un bouillon n'a
-coûté un louis, etc.; toute son éloquence échoue devant l'entêtement de
-l'aubergiste.
-
-Alors le philosophe se met en colère; il déclare qu'il ne veut pas être
-volé, qu'il ne paiera pas, qu'il ira plutôt devant la justice de son
-pays, etc.
-
-Mais l'hôtesse, loin de se laisser intimider, se fâche de son côté; elle
-crie plus fort que Voltaire et Mme du Châtelet; elle crie qu'on refuse
-de lui payer ce qu'on lui doit, qu'elle va appeler la maréchaussée,
-faire arrêter les voyageurs; elle prend à témoin ses concitoyens qui peu
-à peu sont accourus au bruit et forment autour de la chaise de poste un
-cercle très hostile. Malgré tout, Voltaire, fort de son droit, ne veut
-rien entendre. Mais Mme du Châtelet lui montre la foule qui les entoure,
-et lui dit à voix basse que tout cela peut fort mal tourner; il cède
-donc et paye le louis, objet du litige, mais non sans pester et sans
-envoyer à tous les diables Châlons-sur-Marne et son hôtel, et en jurant
-que de sa vie il ne s'arrêtera dans cette localité où l'on détrousse si
-bien les voyageurs.
-
-Ils repartent accompagnés par les huées des aimables habitants de cette
-ville hospitalière.
-
-Enfin, après trois jours de route, l'on arrive à Commercy le 1er
-juillet, à huit heures du soir. Voltaire à l'agonie, n'en pouvant plus;
-Mme du Châtelet, au contraire, soutenue par l'espoir de tomber dans les
-bras de son cher amant, ne sent pas la fatigue et se montre plus jeune
-et plus alerte que jamais.
-
-Tous deux descendirent au château où leurs appartements étaient
-préparés. L'entrevue avec le roi fut des plus touchantes; enfin après
-des embrassades sans fin et après s'être bien dit tout le plaisir que
-l'on avait à se revoir, l'on se sépara, remettant au lendemain toutes
-les choses intéressantes que l'on avait à se raconter.
-
-Une première déception, et la plus cruelle, attendait Mme du Châtelet.
-Elle arrivait impatiente, comptant sur une nuit d'amour qui lui ferait
-oublier les tristesses de la séparation; elle croyait voir Saint-Lambert
-en débarquant, ou tout au moins trouver un mot lui indiquant où et
-comment elle pourrait le rencontrer; rien, personne, pas un mot.
-Désolée, désespérée, elle envoie son valet de chambre courir la ville,
-tâcher de se renseigner. Impossible de découvrir le bel officier! Force
-fut d'y renoncer. La marquise, désolée, en est réduite à remplacer les
-effusions sur lesquelles elle comptait par une longue lettre où elle
-reproche à son ami sa maladresse. Il lui était si facile d'envoyer
-Antoine, son valet de chambre, au château; il aurait vu le Chevalier et
-lui aurait indiqué le lieu du rendez-vous. Pour n'avoir pas trouvé cela
-il fallait avoir bien peu d'imagination ou bien peu d'empressement.
-
-«Je ne vous sais pas mauvais gré de n'être pas venu, lui écrit-elle
-outrée, mais bien de ne m'en avoir marqué aucun empressement, et de
-n'avoir vu que les difficultés sans songer aux expédients... Vous avez
-si peu d'empressement que je trouve que je suis revenue beaucoup trop
-tôt. Je ne m'attendais pas à passer la nuit à vous gronder, mais je me
-gronde bien plus de vous avoir montré tant d'empressement. Je saurai me
-modérer et prendre votre froideur pour modèle. Adieu, j'étais bien plus
-heureuse hier au soir, car j'espérais vous trouver amoureux.»
-
-Enfin ils se virent le lendemain et ce malencontreux incident fut vite
-oublié.
-
-L'appartement que Voltaire occupait dans le château était situé au
-second étage de l'aile gauche et donnait sur les jardins. Celui de Mme
-du Châtelet était au rez-de-chaussée, dans la même aile; les croisées
-donnaient sur la grande cour du fer à cheval.
-
-Comment la marquise et Saint-Lambert allaient-ils s'arranger pour se
-voir facilement? On se rappelle l'ingénieuse combinaison qui, grâce à la
-connivence du curé, permettait au jeune homme, lors des séjours de la
-cour à Commercy, de se rendre chaque soir chez Mme de Boufflers.
-N'était-il pas superflu d'imaginer un autre stratagème? Puisque celui-là
-avait si bien réussi pour Mme de Boufflers, autant valait s'y tenir, et
-l'utiliser pour celle qui lui avait succédé. Ainsi pensa Saint-Lambert,
-et il se rendit chez le curé qui, toujours complaisant, s'empressa de
-mettre à sa disposition le précieux appartement. De cette façon les deux
-amants pouvaient se voir aussi fréquemment qu'ils le voulaient, sans que
-Voltaire ni Stanislas eussent le moindre soupçon de ce qui se passait.
-Seule la favorite était dans la confidence et elle se prêtait de bonne
-grâce aux désirs de ses amis.
-
-Ces visites nocturnes n'étaient pas toujours sans inconvénients ni
-danger. Une nuit Mme du Châtelet, au lieu de passer par l'orangerie,
-voulut prendre par les jardins; elle tomba dans un trou nouvellement
-creusé, et elle n'en sortit qu'à grande peine et fortement contusionnée;
-c'est par miracle qu'elle échappa à un affreux accident.
-
-La présence du philosophe et de la marquise avait rendu à la cour de
-Stanislas toute sa gaieté et tout son entrain.
-
-Bien que Voltaire soit arrivé à l'agonie et qu'il affirme que son état
-ne s'améliore pas, il est de toutes les fêtes, de tous les
-divertissements. On donne des concerts, des soupers, des spectacles. Mme
-du Châtelet, qui veut à tout prix plaire au roi de Pologne, se
-multiplie; elle joue toutes les pièces qui ont déjà été données à
-Sceaux. Elle représente avec succès _la Femme qui a raison_, _le Double
-Veuvage_, les opéras du _Sylphe_, de _Zelindor_. Mme de Boufflers, Mme
-de Lenoncourt, Mme de Lutzelbourg, M. de Rohan-Chabot, Panpan, Porquet,
-etc., Voltaire lui-même lui donnent la réplique. Ces représentations ont
-le plus grand succès: «On a de tout ici, hors du temps, écrit le
-philosophe. Il est vrai que les vingt-quatre heures ne sont pas de trop
-pour répéter deux ou trois opéras et autant de comédies.»
-
-A la fin du _Double Veuvage_, Mme de Boufflers adresse au roi ces
-quelques vers de Saint-Lambert:
-
- De la raison j'apprends l'usage,
- Pour aimer vos vertus, pour respecter vos lois.
- Je consacre à vous rendre hommage
- Les premiers accents de ma voix.
-
-Après la représentation de _Zelindor_, c'est à Mlle de la Roche-sur-Yon,
-qui est arrivée le 6 août, que Mme de Boufflers récite ce quatrain de
-Voltaire:
-
- Princesse, dans ces lieux on vous répète encore
- Des sons par l'Amour applaudis.
- Vous entendrez chanter: _Qui vous voit, vous adore_.
- Tous nos coeurs vous l'ont déjà dit.
-
-Voltaire était l'âme de tous les plaisirs. Les jours où l'on ne jouait
-pas la comédie, on s'assemblait dans l'appartement du roi et l'on
-faisait des lectures. C'est là que pour la première fois le philosophe
-lut ses contes de _Zadig_, qu'il venait d'achever, et de _Memnon et
-Babouck_, peinture des moeurs de Paris. C'est là également qu'avant de
-l'envoyer aux Comédiens Français, qui devaient la représenter le 17
-juillet, il donna lecture, en grande cérémonie, de sa pièce de
-_Nanine_[115].
-
- [115] Il fit imprimer son conte de _Zadig_ chez Leseure de Nancy,
- et chez le libraire Briflot, à Bar, la 4e édition du _Panégyrique
- de Louis XV_.
-
-Entre temps, Voltaire rime des madrigaux pour les dames. Lui, qui
-s'entend si bien en flatteries, n'a garde d'oublier celle qui est
-toute-puissante dans l'esprit du roi. C'est à elle qu'il dédie ses
-meilleures chansons:
-
-CHANSON POUR LA MARQUISE DE BOUFFLERS
-
- Pourquoi donc le Temps n'a-t-il pas,
- Dans sa course rapide,
- Marqué la trace de ses pas
- Sur les charmes d'Armide?
- C'est qu'elle en jouit sans ennui,
- Sans regret, sans le craindre.
- Fugitive encor plus que lui,
- Il ne saurait l'atteindre.
-
-Comme il ne faut pas que Mme du Châtelet puisse s'aviser de jalousie,
-Voltaire, en lui offrant un de ses ouvrages, lui adresse ces
-compliments flatteurs:
-
- A vous qu'il est si doux et de voir et d'entendre,
- Qui remplissez si bien mon esprit et mon coeur,
- Qui savez tout penser, tout dire et tout comprendre,
- Vous dont l'esprit sublime et dont l'amitié tendre
- Font mon étonnement ainsi que mon bonheur.
-
-La vie s'écoule plus charmante encore peut-être à Commercy qu'à
-Lunéville, car Commercy «étant réputé campagne» l'étiquette est moindre,
-s'il est possible.
-
-Chaque jour amène des distractions nouvelles. Tantôt on va donner à
-manger aux cygnes, tantôt on rame sur le grand canal; tantôt on va
-goûter dans la forêt, à la Fontaine Royale; tantôt on visite les
-environs en carrosse ou à cheval. Voltaire rajeunit à vue d'oeil; il
-charme toute la cour par sa gaieté et sa verve inépuisables.
-
-C'est pendant ce séjour à Commercy, s'il faut en croire Mme de la
-Ferté-Imbault, que le roi de Pologne eut la fantaisie de faire faire le
-portrait de Mme de Boufflers; mais la marquise, qui détestait les
-portraits et qui de plus craignait l'ennui et la fatigue des séances,
-s'y refusait toujours obstinément. Stanislas eut alors recours à un
-stratagème: «il imagina de faire venir en même temps que l'artiste un
-cordelier auquel il donna l'ordre de lire à haute voix, pendant chaque
-séance de peinture, les _Contes_ de la Fontaine; le contraste entre le
-livre et le lecteur égayait tellement Mme de Boufflers qu'elle
-consentait à se tenir tranquille».
-
-Le 25 juillet au matin toute la cour admire une superbe éclipse de
-soleil. Le roi, les courtisans, Voltaire, tout le monde est armé de
-verres fumés pour mieux observer le phénomène. Malheureusement les
-nuages ont empêché d'en voir le commencement: «A neuf heures
-quarante-trois, il y avait près d'un doigt, et à midi quarante-trois le
-soleil était encore éclipsé de plus d'un demi-doigt. Les montres étaient
-montées sur un cadran solaire qui est dans la cour du château.» Mme du
-Châtelet, grâce à ses connaissances techniques, éblouit toute la cour.
-
-Voltaire est ravi: il mène une vie délicieuse, il est dans un beau
-palais, il jouit de la plus grande liberté, il travaille à ses heures,
-Mme du Châtelet est près de lui, que peut-il désirer de plus? Mais il a
-si bien pris l'habitude de se plaindre qu'il écrit malgré tout à
-d'Argenson: «Je suis un des plus malheureux êtres pensants qui soient
-dans la nature.»
-
-Mme du Châtelet est non moins ravie de son séjour: «Le roi de Pologne
-est très aimable, écrit-elle à d'Argental, et d'une bonté qui
-m'enchante.»
-
-A propos des d'Argental, ils doivent venir en août faire une visite à
-Cirey. C'est entendu et promis. Mais comment quitter Commercy où l'on
-s'amuse tant, où l'on a tant à faire, où l'on est absorbé du matin au
-soir, et où l'on est si bien fêté? comment quitter ce roi de Pologne,
-si aimable, si bon? Quand on lui parle de s'éloigner, il jette les haut
-cris, il refuse. Quoi, l'on attend les d'Argental à Cirey! Eh bien!
-qu'ils viennent à Commercy, le roi les invite.
-
-«Plus de Cirey, mes chers anges, écrit Voltaire à d'Argental, le 2 août.
-Nous avons représenté au roi de Pologne, comme de raison, qu'il faut
-tout quitter pour M. et Mme d'Argental. Il a été bien obligé d'en
-convenir; mais il est jaloux, et il veut que vous préfériez Commercy à
-Cirey. Il m'ordonne de vous prier de sa part de venir le voir. Vous
-serez bien à votre aise; il vous fera bonne chère: c'est le seigneur de
-château qui fait assurément le mieux les honneurs de chez lui. Vous
-verrez son pavillon avec des colonnes d'eau, vous aurez l'opéra ou la
-comédie le jour que vous viendrez... Mme du Châtelet joint ses prières
-aux miennes, refuserez-vous les rois et l'amitié?» (Août 1748.)
-
-La cour revient à Lunéville le 17 août et Stanislas commence aussitôt
-ses préparatifs pour aller passer quelques jours à Trianon, auprès de sa
-fille.
-
-Voltaire en fait autant; il veut assister à la première représentation
-de _Sémiramis_ et il s'arrange de façon à faire coïncider son voyage
-avec celui du roi de Pologne.
-
-Mme du Châtelet ne veut pas quitter la Lorraine pour si peu de temps, et
-puis le roi lui a demandé de tenir compagnie à Mme de Boufflers; elle
-n'accompagnera donc pas son ami. N'a-t-elle pas alors la singulière
-idée de vouloir que Saint-Lambert serve de compagnon de voyage à
-Voltaire! Mais si ce dernier, toujours bonhomme, se prête à la
-combinaison, Saint-Lambert se montre plus récalcitrant; il finit par
-refuser nettement et il déclare qu'il ne quittera pas Nancy.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-(1748)
-
- Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du 26
- août au 10 septembre 1748.
-
-
-Tous les plaisirs de Lunéville sont interrompus par le départ de
-Stanislas pour Versailles où il va voir sa fille.
-
-Avant de s'éloigner, il conduit Mme de Boufflers à Plombières; il est
-convenu qu'elle y fera une cure de quelques jours; puis de là, elle se
-rendra au château de Saverne, résidence d'été des cardinaux de Rohan, où
-elle est invitée à faire un séjour. C'est une demeure délicieuse qu'on a
-surnommée, non sans motifs, _l'embarquement pour Cythère_, et qui a
-laissé chez tous les contemporains des souvenirs inoubliables. C'est là
-que la favorite attendra le retour du roi qui doit avoir lieu dans les
-premiers jours de septembre[116].
-
- [116] Voir _le Duc de Lauzun et la cour de Louis XV_, chapitre
- XXV.
-
-Comme Stanislas craint que son amie ne s'ennuie à Plombières, il a
-instamment prié Mme du Châtelet de l'accompagner; la marquise n'a aucun
-prétexte sérieux pour se dérober, et puis, comment repousser la prière
-du roi. Elle lui a tant d'obligations! Elle dépend tellement de lui et
-de la maîtresse! Donc, malgré son ardent désir de rester à Lunéville
-avec Saint-Lambert, elle se croit obligée d'accepter et même de
-témoigner beaucoup de satisfaction.
-
-Mme du Châtelet n'était pas seule à accompagner Mme de Boufflers; le roi
-de Pologne, avec un aveuglement et une naïveté touchants, avait
-absolument exigé que le vicomte d'Adhémar fût également du voyage, et le
-vicomte, pas plus que la favorite, n'avait fait de résistance.
-
-L'on devait encore retrouver à Plombières Mlle de la Roche-sur-Yon, qui
-y était installée, depuis le 16 août, pour prendre les eaux, sous la
-direction du _médecin-inspecteur_, M. de Guerre[117].
-
- [117] Il avait été nommé par brevet de Stanislas du 4 décembre
- 1747.
-
-La société était donc assez nombreuse pour qu'on n'eût pas à redouter
-l'ennui; du reste, le séjour ne devait être que de quatre jours, et
-quatre jours sont bien vite écoulés.
-
-Déjà à cette époque, Plombières passait pour une résidence affreuse:
-«C'est le plus vilain endroit du monde», disait Marie Leczinska.
-Voltaire, qui y avait fait plusieurs saisons, avait écrit sur ce
-
- ...sombre rivage
- De Proserpine l'apanage
-
-quelques vers qui témoignaient du triste souvenir qu'il en avait gardé,
-et qui n'étaient pas de nature à promettre grand agrément à Mme du
-Châtelet et à ses amies:
-
-A MONSIEUR PALLU[118]
-
-1729.
-
- Du fond de cet antre pierreux,
- Entre deux montagnes cornues,
- Sous un ciel noir et pluvieux,
- Où les tonnerres orageux
- Sont portés sur d'épaisses nues,
- Près d'un bain chaud, toujours crotté,
- Plein d'une eau qui fume et bouillonne,
- Où tout malade empaqueté,
- Et tout hypocondre entêté,
- Qui sur son mal toujours raisonne,
- Se baigne, s'enfume, et se donne
- La question pour la santé;
- Où l'espoir ne quitte personne;
- De cet antre où je vois venir
- D'impotentes sempiternelles,
- Qui toutes pensent rajeunir;
- Un petit nombre de pucelles,
- Mais un beaucoup plus grand de celles
- Qui voudraient le redevenir;
- Où, par le coche, on nous amène
- De vieux citadins de Nancy,
- Et des moines de Commercy,
- Avec l'attribut de Lorraine,
- Que nous rapporterons ici;
- De ces lieux où l'ennui foisonne
- J'ose écrire encore à Paris.
- Malgré Phébus qui m'abandonne
- J'invoque l'Amour et les Ris.
-
- [118] Intendant de Nevers.
-
-Donc, aussitôt arrivées à Plombières, les deux dames s'installent, mais
-dans quelles conditions, mon Dieu!
-
-«Nous sommes ici logées comme des chiens, écrit Mme du Châtelet: tout y
-est d'une cherté affreuse. On est logé cinquante dans une maison. J'ai
-un fermier général qui couche à côté de moi; nous ne sommes séparés que
-par une tapisserie, et, quelque bas qu'on parle, on entend tout ce qui
-se dit; quand on vient vous voir, tout le monde le sait, et on voit
-jusque dans le fond de votre chambre. Enfin on vit comme dans une
-écurie.»
-
-Mais il faut savoir prendre son mal en patience; on est arrivé le jeudi
-et l'on doit partir le lundi!
-
-Par malheur, survient un petit incident de route qui va contrecarrer
-tous les projets. Il est si délicat à narrer, qu'il vaut mieux laisser
-la parole à Mme du Châtelet:
-
-«Quelque chose a pris Mme de Boufflers, précisément à la moitié du
-chemin, écrit-elle à Saint-Lambert. Cela n'est-il pas désolant? Il n'en
-faut pas parler, je crois. Mais je parie qu'elle serait partie tout de
-même, quand cela l'aurait prise à Lunéville. Ce qui doit vous consoler,
-c'est que je suis dans le même état.»
-
-La vie à Plombières est d'une monotonie désespérante. Mme du Châtelet
-passe tout son temps dans cette chambre dont elle vient de nous faire
-une si séduisante description, et les jours lui paraissent terriblement
-longs. Elle travaille toute la matinée, sauf une demi-heure qu'elle va
-passer auprès de Mlle de la Roche-sur-Yon, à l'heure du bain.
-
-A deux heures, elle va encore prendre son café avec la princesse; mais à
-trois elle est rentrée et ne ressort plus qu'à huit, heure du souper,
-qui a lieu également chez la princesse, car c'est chez elle que se
-prennent tous les repas. A onze heures tout le monde est couché.
-
-Pour Mme de Boufflers, au contraire, la journée s'écoule très
-agréablement; d'abord, M. d'Adhémar ne la quitte pas plus que son ombre,
-et ils passent ensemble des moments fort doux; puis elle adore la comète
-et elle y joue avec ses amis pendant d'interminables heures.
-
-Saint-Lambert, qui est resté à Lunéville, n'est guère plus satisfait de
-son sort que la divine Émilie, et l'isolement lui suggère mille
-récriminations.
-
-Pourquoi Mme du Châtelet n'est-elle pas restée avec lui? Pourquoi ne
-l'a-t-elle pas emmené? Évidemment, c'est parce que son amour diminue; du
-reste, avec la vie dissipée qu'elle mène, il ne peut en être autrement,
-etc.
-
-La pauvre marquise prend la peine de se défendre. Rester à Lunéville,
-mais comment aurait-elle pu le faire, quand le roi la priait
-d'accompagner Mme de Boufflers? Emmener Saint-Lambert avec elle à
-Plombières; mais elle n'a pas osé le faire, et pour bien des raisons.
-D'abord à cause de Mme de Boufflers, puis du qu'en dira-t-on, enfin des
-difficultés qu'ils auraient éprouvées à se voir.
-
-Ne sont-ils pas tenus tous deux à bien des ménagements? Ne sait-il pas
-qu'elle a des chaînes, qu'elle ne peut et ne veut briser? elle doit donc
-faire des sacrifices à la décence, sans cela elle perdrait bientôt toute
-la douceur de leur vie.
-
-Puis à Plombières, on reste la journée entière chez la princesse, on y
-prend tous les repas: comment aurait-il fait, lui qui la connaît à
-peine? Enfin l'existence est si chère, qu'il se serait ruiné absolument.
-
-Quant à la dissipation, vraiment, le reproche est si plaisant qu'elle ne
-prendra même pas la peine d'y répondre. La vérité est qu'elle ne pense
-qu'à lui, et qu'elle ne sera heureuse que quand elle le reverra.
-
-Mme du Châtelet et Saint-Lambert, malgré quelques récriminations, sont
-dans une phase de passion exaltée et dithyrambique, qui leur inspire
-quelquefois des phrases charmantes. La marquise profite de ses loisirs
-forcés pour écrire à son ami des lettres de douze et de seize pages.
-
-«M'aimez-vous avec cette ardeur, cette chaleur, cet emportement qui font
-le charme de ma vie? Il y a bien loin d'ici à lundi, mais aussi lundi je
-serai bien heureuse. Je vous adore et je sens que je ne puis vivre sans
-vous... je n'ai aucun esprit, car je me meurs de sommeil, mais mon coeur
-n'est jamais endormi.»
-
-«Votre amour, les marques que j'en reçois, la manière dont vous
-l'exprimez, tout ce que vous m'écrivez, fait mon bonheur, et enflamme
-mon coeur... Il n'y a point de coeur comme le vôtre, ni d'amour qui
-ressemble à celui qui nous unit... J'ai trouvé le trésor pour lequel
-l'Évangile dit qu'il faut tout abandonner.»
-
-Elle termine par cette phrase si tendre:
-
-«Je remercie tous les jours de ma vie l'Amour de ce que vous m'aimez, et
-de ce que je vous aime; il me semble qu'un amour aussi tendre, aussi
-vrai, peut tout faire supporter, même l'absence.»
-
-Saint-Lambert n'est pas en reste d'amabilité et de tendresse; à l'en
-croire, il se sent tellement emporté par sa passion, qu'il finit par en
-redouter les conséquences; il demande même à Mme du Châtelet de
-l'arrêter sur cette pente fatale et de lui apprendre à moins aimer:
-
-«Eh! quoi, riposte-t-elle, c'est à moi que vous vous adressez, à moi à
-qui vous devez de connaître ce qu'on doit appeler aimer; en vérité, vous
-ne pouviez plus mal vous adresser.»
-
-Mais, au fond, ravie de la confidence, elle ne cache pas à son ami les
-sentiments que plus que jamais elle éprouve pour lui:
-
-«Désirez-vous que je vous aime avec toute la fureur, toute la folie,
-tout l'emportement dont je suis capable? Montrez-moi toujours autant
-d'amour qu'il y en a dans quelques endroits de vos lettres. Vous ne
-pouvez vous imaginer combien elles m'enflamment et quel amour les
-marques de votre passion excitent dans mon coeur. Tous mes sentiments
-sont durables, tout fait des traces profondes dans mon âme.
-
-«Quand vous aimez, vous remplissez tous les sentiments de mon coeur,
-vous réalisez toutes mes chimères. Je ne crois pas qu'il fût possible de
-trouver un coeur aussi tendre, aussi appliqué, aussi passionné que le
-vôtre; mais il a souvent des disparates; s'il n'en avait pas, je crois
-que je partirais ce soir à pied, pour l'aller trouver. Peut-être
-m'aimerez-vous également quelque jour, et alors, je ne désirerai plus
-rien.»
-
-Heureusement, quelque pénible que soit la séparation, on ne meurt pas
-pour une absence de quatre jours! On est déjà au samedi. Encore
-quarante-huit heures, et les heureux amants seront réunis! Mais hélas,
-on comptait sans Mme de Boufflers. Le samedi, dans l'après-midi, la
-changeante marquise, qui trouve la vie de Plombières fort agréable,
-annonce à son amie que ses projets sont changés, qu'elle est toujours
-souffrante, qu'elle renonce au voyage de Saverne et qu'elle ne partira
-pas le lundi, ainsi qu'il est convenu.
-
-Laissons la divine Émilie annoncer elle-même cette désastreuse nouvelle:
-
-«C'est assurément la plus malheureuse femme du monde qui vous écrit...
-Je vois très clairement que nous resterons ici. Le vicomte ne désire
-plus qu'elle aille à Saverne; il aime mieux qu'elle reste ici. Elle y
-est comme un chien, comme un pauvre à l'hôpital; elle n'y dort pas une
-minute, et il est sûr que si sa santé va mal, elle ne s'y rétablira pas.
-Mais elle est dure sur elle-même, faible et complaisante, et elle reste
-volontiers où elle est, quelque mal qu'elle soit; d'ailleurs, elle aime
-mieux être ici avec son indisposition qu'à Lunéville où elle n'aurait ni
-vicomte, ni comète; enfin, il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut
-empêcher.
-
-«Vous auriez pitié de moi si vous voyiez l'excès de malaise et d'ennui
-où je suis... Imaginez-vous ce que c'est que d'être dans une écurie,
-toute seule, tout le jour; de n'en sortir que pour tuer le temps ou pour
-une maudite comète qui ne m'intéresse point, et de penser que je
-pourrais passer, à Cirey ou à Lunéville, des jours délicieux avec vous.
-
-«Il faut regarder ceci comme un temps de calamité, et tâcher de n'en
-plus essuyer de semblable.
-
-«Pour comble d'ennui, je crains que le travail ne me manque, car je
-travaille dix heures par jour et je n'avais pas compté être si
-longtemps.»
-
-Le dimanche se passe, on vaque aux occupations habituelles. Mme du
-Châtelet, pas plus que ses amies, n'a garde de manquer la messe; mais,
-en revenant, elle écrit à Saint-Lambert cette phrase bien
-caractéristique de la religion de l'époque: «Je viens de la messe, où
-j'ai lu Tibulle, et où je ne me suis occupée que de vous.»
-
-Il n'est toujours pas question de départ. Le lundi, même silence. N'y
-tenant plus, Mme du Châtelet interroge son amie et apprend, avec
-douleur, que sa santé ne lui permettra pas de se mettre en route avant
-le jeudi, peut-être même le vendredi!
-
-«Mon Dieu, que je suis malheureuse, triste, maussade, odieuse à moi-même
-et aux autres! Comment! je pourrais être avec vous, et je suis encore
-ici, et je n'y vois ni fond ni rive... Je suis comme un Kours, je
-mécontente tout le monde.»
-
-Elle est d'autant plus désolée, d'autant plus troublée qu'elle reçoit de
-Saint-Lambert des lettres qui l'inquiètent. Le brillant officier, qui
-cherche à distraire sa solitude lui raconte avec complaisance ses succès
-mondains: il est en coquetterie réglée avec Mme de Thiange, avec Mme de
-Bouthillier et bien d'autres; mais, que Mme du Châtelet soit calme,
-quand il courtise ces dames, il ne pense qu'à elle, à elle seule. Cet
-aveu surprenant ne rassure qu'à demi la marquise qui lui répond
-sévèrement:
-
-«Je ne puis vous savoir gré de vos coquetteries; il est vrai que votre
-lettre est tendre, mais ce n'est pas votre faute: vous avez fait tout ce
-qui était en vous pour distraire votre coeur.
-
-«Vous vous regardez comme un petit prodige d'avoir soupiré auprès de Mme
-de Thiange, et que ce ne fût pas pour elle: auriez-vous dû seulement
-savoir si elle y était, et si elle est jolie? Mon coeur a encore bien
-des choses à apprendre au vôtre.
-
-«Peut-être vous accoutumez-vous à vous passer de moi; peut-être
-coquetez-vous avec Mme de Thiange ou avec la Bouthillier?
-
-«Si vous voyiez la conduite que j'ai ici, vous vous reprocheriez bien,
-je ne dis pas la moindre coquetterie, mais la moindre distraction.»
-
-Elle se lance dans un véritable dithyrambe amoureux:
-
-«Si je ne retrouve plus les yeux charmants qui font mon bonheur, si vous
-ne m'aimez plus, avec cette ardeur que la jouissance n'affaiblissait
-jamais, vous aurez empoisonné ma vie; mais si vous m'aimez comme vous
-savez aimer, vous serez bien heureux.
-
-«J'ai essayé ma raison dans ce voyage-ci; j'en ai bien moins que je ne
-le croyais. Il m'est impossible d'exister sans vous, et, si vous ne
-venez pas à Paris cet hiver, mon existence sera bien douloureuse; et ce
-n'est pas la peine de vivre pour éprouver des privations si cruelles.
-J'ai aujourd'hui un dégoût de tout, qui va jusqu'au dégoût de moi-même;
-mais je songe que vous m'aimez peut-être encore et cela me rend du goût
-pour la vie.»
-
-Mais survient, entre les deux dames, une tracasserie qui va mettre un
-peu d'aigreur dans leurs rapports.
-
-Mme de Boufflers reçoit une lettre de Saint-Lambert et, aussitôt après
-l'avoir lue, elle la déchire avec soin. Mme du Châtelet qui a reconnu
-l'écriture est surprise, et le soupçon lui traverse l'esprit.
-
-Le lendemain, Saint-Lambert écrit encore à Mme de Boufflers, mais cette
-fois une lettre ouverte qu'il charge la divine Émilie de remettre
-elle-même; dans cette missive, il ne craint pas de dire à la marquise
-qu'il _l'aime à la folie_ et qu'elle lui _permet sans doute de l'adorer
-toujours_.
-
-«Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que cela est tolérable?» écrit Mme
-du Châtelet indignée.
-
-«Vous m'avez ôté toute ma confiance en vous, vous m'avez trompée.
-
-«Je ne crois pas que vous l'aimiez; si je le croyais, je vous croirais
-un monstre de fausseté et de duplicité. Mais il n'y a pas de dessein,
-quel qu'il soit, qui puisse me faire supporter que vous en fassiez
-semblant... _On n'adore point son amie, on ne l'aime point à la folie_,
-surtout quand on se pique d'attacher aux termes des idées précises.»
-
-Dans sa colère, et avec la perspicacité de la femme jalouse, elle
-soupçonne la vilaine comédie que joue Saint-Lambert depuis le
-commencement de leur idylle.
-
-«Vous lui faites croire apparemment que je ne suis qu'une consolation de
-ses légèretés, que vous l'adorez toujours, mais que vous cherchez à vous
-distraire. Cela est toujours flatteur pour moi.
-
-«Je suis bien sûre que, pour flatter son amour-propre, vous lui faites
-toujours accroire que vous êtes amoureux d'elle; mais on n'aime guère
-quand on peut dire à une autre qu'on l'aime. Vous me reprochez de vous
-aimer peu; je vous aime encore beaucoup trop pour le personnage que vous
-me faites jouer, et je vous avertis que je veux qu'il cesse.
-
-«Je me croirais bien coupable, moi que vous accusez de peu de
-délicatesse, si j'écrivais sur ce ton-là à Paris[119] et si je disais un
-mot qui ne marquât l'amitié la plus décidée telle. Si ce ton-là vous est
-nécessaire pour conserver les bontés de Mme de Boufflers, perdez-les
-courageusement, ou vous ne méritez pas mon coeur.»
-
- [119] A Voltaire.
-
-Cette idée, ce soupçon empoisonnent la vie de Mme du Châtelet. Elle
-souffre, non seulement dans sa passion pour Saint-Lambert, mais aussi
-dans son amour-propre. Elle est d'autant plus troublée que dans sa
-naïveté elle a pris Mme de Boufflers pour confidente de ses amours,
-qu'elle lui parle sans cesse de son ami, du chagrin qu'elle éprouve d'en
-être séparée et de la joie que le retour prochain doit lui procurer.
-
-Mme du Châtelet n'était pas au bout de ses peines.
-
-Le jeudi arrive, ce jeudi si impatiemment attendu, et il n'est toujours
-pas question de départ. La divine Émilie, anxieuse, interroge Mme de
-Boufflers, et cette dernière lui répond tranquillement qu'elle est
-parfaitement en état de partir; qu'elle aurait même pu voyager, sans
-inconvénient, depuis le mardi, mais que décidément elle se plaît à
-Plombières, et qu'elle se décide à y rester pour son plaisir.
-
-Mme du Châtelet, outrée d'avoir été jouée, désespérée à la pensée de
-prolonger encore son absence, répond à son amie de rester, puisque le
-coeur lui en dit; mais que, quant à elle, elle ne demeurera pas un jour
-de plus, et qu'elle va immédiatement commander sa chaise de poste.
-
-Elle était en train d'achever ses paquets lorsqu'on lui annonça la
-visite du vicomte. Lui, qui d'habitude est si calme; lui, qui est la
-douceur même, ne se possède plus. Il fait une scène violente; il
-reproche à la marquise d'avoir un mauvais coeur, d'être une âme égoïste;
-il l'accuse de risquer, pour un caprice, la santé de son amie, etc.
-
-Sur ces entrefaites arrive la favorite qui se mêle à la querelle. Elle
-approuve bien entendu d'Adhémar; elle oublie les dix jours que la divine
-Émilie vient de passer, mourant d'ennui et de chagrin; elle lui reproche
-de manquer de complaisance, de ne rien vouloir faire pour ses amis.
-Bref, les deux dames se séparent fort aigrement, presque brouillées, et
-Mme du Châtelet désolée se décide à rester encore.
-
-Enfin, le 6 septembre, la marquise vit la fin de ses misères et elle
-quitta, pour toujours, cet «infernal séjour». Le soir même, toute la
-petite société se retrouvait à Lunéville.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-(1748)
-
- Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26 août
- au 10 septembre 1748.
-
-
-Pendant que Mme du Châtelet et Mme de Boufflers se querellent à
-Plombières, voyons ce que sont devenus le roi de Pologne et l'illustre
-auteur de _Sémiramis_.
-
-Tous deux sont partis de Lunéville le 26 août, à cinq heures du matin.
-Ils se sont arrêtés à Nancy et sont descendus à la _Mission_ pour y
-prendre un repas, et, en même temps, voir le Père de Menoux. Mais le roi
-a commandé son dîner pour dix heures, et il n'est que huit heures et
-demie. Qu'importe! il veut être servi tout de suite «sans se mettre en
-peine si les viandes sont cuites ou non». Après un dîner détestable, les
-deux voyageurs se séparent.
-
-Stanislas passe une journée à Commercy, puis il va voir M. de Meuse dans
-sa terre de Sorrey. Il arrive le 29 août à Versailles, et, suivant son
-habitude, s'installe aussitôt à Trianon.
-
-Voltaire, de son côté, s'arrête trois jours chez son ami l'évêque de
-Châlons, Choiseul-Beaupré; puis, deux jours chez M. de Pouilli. Il
-arrive à Paris le 29 également, le matin même de la première
-représentation de _Sémiramis_.
-
-Le poète n'était pas sans inquiétude sur le sort de sa pièce. En
-choisissant, en effet, un sujet déjà traité par Crébillon, il n'avait
-cherché qu'à humilier un confrère[120], mais il n'ignorait pas qu'une
-cabale puissante s'était organisée pour faire échouer sa nouvelle
-oeuvre.
-
- [120] Crébillon avait fait jouer une _Sémiramis_ le 10 avril
- 1717.
-
-Le soir de la première représentation, on eût dit qu'une bataille allait
-se livrer dans le paisible asile de la Comédie.
-
-Voltaire avait mobilisé toutes ses troupes, sous des chefs habiles et
-décidés, entre autres le chevalier de la Morlière[121]. Longchamp avait
-également amené quelques amis «capables de bien claquer et à propos».
-
- [121] Le chevalier de la Morlière était un chef de claque
- émérite, et il est resté célèbre:
-
- «Il s'était fait une manière de bâiller éclatante et prolongée qui
- produisait le double effet de faire rire et de communiquer le même
- mouvement au diaphragme de ses voisins. Un jour, la sentinelle
- l'avertit de ne pas faire tant de bruit: «Comment, mon ami, lui
- dit-il, vous qui paraissez un homme de sens et qui avez l'habitude
- du spectacle, est-ce que vous trouvez cela beau?--Je ne dis pas
- cela, lui répond le soldat un peu adouci, mais ayez la bonté de
- bâiller plus bas.» (SUARD, _Mélanges de littérature_.)
-
-Tout se passa d'abord assez bien. Les partisans de Crébillon, il est
-vrai, bâillaient à qui mieux mieux; c'était la manière de siffler de
-l'époque, et non la moins dangereuse puisqu'elle était contagieuse. Mais
-les troupes de la Morlière applaudissaient et cela faisait
-compensation.
-
-Cependant la décoration, pour laquelle on avait dépensé des sommes
-considérables, fit peu de sensation; le tonnerre, sur lequel on comptait
-beaucoup au troisième acte, comme nouveauté, fut loin de produire
-l'effet terrifiant qu'on espérait; en somme, les trois premiers actes
-parurent assez froids.
-
-Malheureusement il se produisit au quatrième acte, celui sur lequel
-l'auteur fondait les plus grandes espérances, un incident burlesque qui
-faillit faire tomber la pièce.
-
-On sait que l'usage, pour les grands seigneurs et les amis des
-comédiens, était de prendre place sur la scène elle-même, à droite et à
-gauche, sur des gradins; quelques-uns se tenaient même debout, au fond
-du théâtre et le long des coulisses. Cet usage amenait mille
-inconvénients; mais il avait surtout le tort d'entraver le jeu des
-acteurs, et on avait même été obligé de placer des sentinelles sur la
-scène, pour maintenir l'ordre.
-
-Le soir de _Sémiramis_ la foule était immense, aussi bien sur la scène
-que dans la salle; c'est à peine si les comédiens pouvaient se mouvoir.
-Au quatrième acte, à la scène du tombeau de Ninus, quand le fantôme se
-montre[122], il lui fut impossible de traverser les rangs des
-spectateurs. La sentinelle, voyant son embarras, voulut lui venir en
-aide et se mit à crier naïvement:
-
-«Messieurs, place à l'ombre, s'il vous plaît, place à l'ombre...»
-
-Ces mots déchaînèrent un fou rire dans la salle; les partisans de
-Crébillon les exploitèrent si bien que la pièce fut interrompue, et que
-c'est à peine si on put la terminer.
-
- [122] Dans la tragédie de _Sémiramis_, l'ombre de Ninus
- paraissait sur la scène. Les comédiens français avaient eu la
- singulière idée d'habiller de deuil l'acteur qui jouait le rôle
- de l'ombre. A cette nouvelle, Voltaire s'était révolté, et il
- avait prié sa nièce, Mme Denis, d'intervenir auprès de
- d'Argental.
-
- Voici la lettre de Mme Denis à d'Argental:
-
- «Je reçois dans l'instant, Monsieur, une lettre de M. de Voltaire.
- Sans doute qu'il ne sait point encore votre retour. Il me charge
- de faire dire sur-le-champ aux comédiens qu'il défend absolument
- que son ombre soit vêtue en noir. Voilà les propres mots de sa
- lettre:
-
- «_Les crêpes noirs sont ridicules. Il faut un habit guerrier tout
- blanc, une cuirasse bronzée, une couronne d'or, un sceptre d'or et
- un masque tout blanc comme dans la statue du_ Festin de Pierre.
- _Je vous prie de ne pas souffrir que l'ombre porte le deuil
- d'elle-même._»
-
- «Il me mande qu'il sera à Paris les premiers jours de septembre et
- que sa santé est fort mauvaise; _il est actuellement à Lunéville_.
- Je me flatte que vous voudrez bien dire aux comédiens ses
- intentions et les faire suivre. J'aurais saisi cette occasion avec
- bien de l'empressement pour avoir l'honneur de vous voir, si je
- n'avais une fluxion dans la tête, qui m'empêche de sortir. Je
- n'ose espérer que vous m'en dédommagerez en me faisant celui de
- passer chez moi à vos heures perdues. J'en serais trop flattée.
-
- «MIGNOT DENIS.»
- (Inédite.)
-
-Voltaire voulant à tout prix savoir ce que le public, le vrai public,
-pensait de sa pièce, se coiffe d'une énorme perruque sans poudre, qui
-lui cache presque la figure, d'un vaste chapeau à trois cornes, d'une
-longue soutane, d'un petit manteau, et ainsi déguisé il se rend au café
-Procope, où ses ennemis tenaient leurs assises; il s'installe dans un
-coin obscur, et écoute. Poètes, auteurs, journalistes, amateurs,
-discutaient avec passion la nouvelle pièce: les uns la portaient aux
-nues, les autres la traînaient dans la boue. Après une heure et demie de
-ce supplice, Voltaire rentre chez lui. Harassé de fatigue et la fièvre
-dans le sang, il se met au travail, coupe, corrige, arrange et refait
-complètement le cinquième acte. A l'aube, Longchamp pouvait porter aux
-comédiens leurs nouveaux rôles.
-
-Le soir, la cabale resta stupéfaite de ne plus retrouver les endroits
-qu'elle devait siffler. _Sémiramis_ eut un grand succès et fut jouée
-quinze fois de suite, ce qui était très joli pour l'époque.
-
-Voltaire pouvait repartir pour la Lorraine et c'est ce qu'il fit le 10
-septembre; mais il avait passé par tant d'émotions que sa santé était
-fort ébranlée: la fièvre ne le quittait pas.
-
-Jusqu'à Château-Thierry il supporta le voyage assez bien; mais, à partir
-de ce moment, ses souffrances augmentèrent, et, quand il arriva le 12 à
-Châlons, il était dans l'état le plus alarmant. Il ne pouvait pas songer
-à poursuivre son voyage; il ne voulut pas s'arrêter à l'hôtel de _la
-Cloche_ qui lui rappelait un si mauvais souvenir; il descendit à la
-poste où il s'alita.
-
-Il se jugeait lui-même si malade qu'il recommanda à Longchamp «de ne le
-point abandonner, et de rester près de lui pour jeter un peu de terre
-sur son corps quand il serait expiré».
-
-La nuit fut très mauvaise; il avait le délire, parlait sans cesse de
-_Sémiramis_, du _Catilina_ de Crébillon, etc. Le lendemain, il était au
-plus mal: il n'avalait que du thé et de l'eau panée, et c'est à peine
-s'il pouvait remuer.
-
-Le soir du sixième jour, Voltaire déclara qu'il ne voulait pas mourir à
-Châlons et qu'il allait partir. Le lendemain matin, en effet, on
-l'installait dans sa chaise de poste et il arriva sans trop de mal à
-Nancy. L'on s'arrêta à la poste et le malade fut couché dans un bon lit.
-Puis Longchamp se mit à table près de son maître et commença à dévorer
-un excellent souper. Voltaire le regardait avec envie, lui disant: «Que
-vous êtes heureux d'avoir un estomac et de digérer!» A ce moment
-Longchamp, après plusieurs autres plats, allait absorber deux grives et
-une douzaine de rouges-gorges. Il invita son maître à l'imiter. Voltaire
-se laissa tenter et avala deux oiseaux avec appétit. Sur ce il
-s'endormit et se réveilla le lendemain dans les meilleures dispositions
-du monde.
-
-Le soir même il était à Lunéville, où il retrouvait Mme du Châtelet.
-
-Pendant que Voltaire rentre en Lorraine, après les émotions violentes
-que nous venons de raconter, voyons ce qu'est devenu Stanislas.
-
-Il est arrivé le 29 et il s'est installé à Trianon, qu'on lui réserve
-toujours lors de ses fréquents voyages. Comme d'habitude, il a emmené
-avec lui un détachement de sa bouche, c'est-à-dire un contrôleur, un
-cuisinier et un officier. Le duc Ossolinski l'accompagne également,
-ainsi que le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, et M. de
-Thianges, le neveu de son grand veneur.
-
-On rend au roi les mêmes honneurs que d'habitude: on lui donne un chef
-de brigade, un exempt, douze gardes et six Cent-Suisses.
-
-Chaque jour, le roi se rend de Trianon à Versailles et il passe la
-journée avec la reine, dans l'appartement du comte de Clermont que l'on
-a mis à sa disposition.
-
-Stanislas adorait sa fille et il lui témoignait sa tendresse de mille
-façons touchantes. Il vivait avec elle sur un pied de bonhomie et de
-familiarité qui excluait tout cérémonial. Quand ils étaient seuls, il
-n'y avait qu'un père et une fille tendrement unis. Il la tutoyait
-volontiers, et il ne craignait pas de lui rappeler les mauvais jours
-qu'ils avaient traversés ensemble: «Vois, Marie, lui disait-il un jour,
-comme la Providence protège les honnêtes gens! Tu n'avais pas de chemise
-en 1725, et tu es reine de France!»
-
-Un autre jour, voulant se reposer dans ses appartements, il lui disait
-familièrement: «Tiens, Marie, voilà ma perruque; fais qu'on n'y touche
-pas jusqu'à ce que je sois éveillé. Je vais dormir sur ton canapé.»
-
-Par contre, les relations de Stanislas avec Louis XV étaient empreintes
-d'une cérémonieuse froideur. Marie Leczinska prenait souvent son père
-pour confident de ses chagrins intimes, et elle ne lui cachait pas les
-tristesses de sa vie. Mais, si Stanislas pouvait compatir aux chagrins
-de sa fille, son propre genre de vie prêtait trop à la critique pour
-qu'il pût se permettre la moindre observation vis-à-vis de son gendre.
-On prétend même que Louis XV, en apprenant la liaison de Stanislas avec
-Mme de Boufflers, aurait dit: «A présent mon beau-frère n'a plus rien à
-me reprocher.»
-
-La reine était, en grande partie, responsable de la situation dont elle
-se plaignait, et Stanislas était trop juste pour lui dissimuler les
-torts qu'elle avait eus. Elle avait agi vis-à-vis de son époux avec
-autant de maladresse que d'inexpérience.
-
-Le roi lui avait d'abord témoigné beaucoup de tendresse, mais des
-maternités fréquentes avaient fini par agacer la reine qui crut de bon
-air de faire peu de cas des empressements de son époux. «Eh! quoi!
-disait-elle, toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher!»
-Sous le prétexte de raisons de santé, elle faisait faire de longs jeûnes
-au roi.
-
-Et puis, Marie Leczinska avait mille manies innocentes, mais énervantes.
-Elle avait peur des esprits et voulait toujours une femme près d'elle
-pendant la nuit, d'abord pour lui faire des contes pour l'endormir,
-ensuite pour la rassurer. C'est à peine si cette femme s'éloignait quand
-le roi arrivait. La reine ne dormait presque pas et se levait cent fois
-pour s'occuper de sa chienne; puis elle se couvrait de façon si exagérée
-qu'on étouffait littéralement sous les couvertures.
-
-S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, très sujette à caution
-quand il s'agit de Marie Leczinska, Stanislas aurait trouvé sa fille la
-plus ennuyeuse des reines, et il aurait complètement approuvé la
-conduite de son gendre.
-
-«Quand le roi de France venait dans la chambre de ma fille, aurait-il
-raconté, il y trouvait un accueil si maussade que sa seule distraction
-était de tuer des mouches contre les vitres... Il en eut à la fin la
-jaunisse, et ses médecins, ayant eu une consultation à ce sujet, ne
-trouvèrent point de meilleur remède que de lui conseiller de prendre une
-maîtresse comme l'on prend une médecine.»
-
-Louis XV, en effet, prit la médecine sous les espèces de Mme de Mailly,
-et, de ce jour, il ne remit plus les pieds chez la reine.
-
-La malheureuse princesse, complètement abandonnée, menait l'existence la
-plus triste. Elle ne voyait jamais ses filles, élevées loin d'elle à
-l'abbaye de Fontevrault; elle en resta séparée pendant douze ans sans
-les revoir une seule fois.
-
-Elle vivait retirée dans ses appartements, livrée à d'incessantes
-pratiques religieuses. Elle s'occupait aussi d'ouvrages de tapisserie et
-de couture pour les pauvres. Elle aimait les arts, dessinait, peignait,
-et elle composa, pour ses appartements, des peintures dans le genre
-chinois, dont elle forma tout un cabinet[123]. Comme son talent n'était
-pas très décidé, elle avait attaché à sa personne un peintre, qu'elle
-nommait gaiement son «teinturier», et qui revoyait ses oeuvres. Elle
-appelait plaisamment son atelier «son laboratoire».
-
- [123] Ce cabinet chinois a été légué par la reine à sa dame
- d'honneur, la comtesse de Noailles; il existe encore,
- admirablement conservé, au château de Mouchy.
-
-Marie Leczinska cherchait encore une consolation à l'abandon dans lequel
-elle vivait dans les soins d'une société intime, où elle trouvait
-beaucoup de charme. On se réunissait tous les soirs chez sa dame
-d'atours, la duchesse de Villars; on jouait au cavagnole[124], et,
-malgré la sévérité de la princesse, la conversation était parfois fort
-gaie.
-
- [124] Le cavagnole était un jeu importé vers le milieu du
- dix-huitième siècle de Gênes où on le nommait _cavaiola_. C'était
- une sorte de loto; il se jouait à l'aide de petits tableaux à
- cinq cases contenant des figures et des numéros.
-
- Voltaire en dit dans une de ses épîtres:
-
- On croirait que le jeu console,
- Mais l'ennui vient, à pas comptés,
- A la table d'un cavagnole,
- S'asseoir entre deux Majestés.
-
-Un des plus intimes du petit cercle royal était le président
-Hénault[125], chancelier de la reine et surintendant de la maison de la
-dauphine. C'était un homme aimable et poli, qui n'est resté connu que
-par sa longue liaison avec Mme du Deffant. Nous l'avons vu déjà faire
-de longs séjours à Lunéville, lorsqu'il se rendait aux eaux de
-Plombières. Il éprouvait pour Stanislas un respectueux attachement et le
-roi l'aimait beaucoup.
-
- [125] 1684-1770. Président au Parlement. Il avait composé un
- _Abrégé chronologique de l'histoire de France_ qui lui avait
- ouvert les portes de l'Académie. On disait que ce livre avait été
- fort utile à M. et à Mme Geoffrin, parce qu'il leur avait appris
- qu'Henri IV n'était pas le fils d'Henri III, et que Louis XII
- n'était pas le père de Louis XIII, ce qui les avait étonnés au
- dernier point.
-
-Moncrif, le lecteur de la reine, était aussi un des assidus de ces
-réunions journalières; c'était un homme agréable, très simple, et que
-l'Académie avait accueilli volontiers, bien que ses titres fussent plus
-que modestes: il avait écrit une histoire des chats. Par la protection
-de la reine, il fut nommé historiographe de France. «Historiographe!
-s'écria Voltaire apprenant cette nouvelle; c'est historiogriffe que vous
-voulez dire!»
-
-Ce qui en lui plaisait le plus à la reine, c'est qu'il passait pour
-avoir des moeurs irréprochables. Voltaire prétendait cependant que cette
-réputation était usurpée; il assurait l'avoir entendu dire à quelques
-danseuses de l'Opéra: «Si quelqu'une de ces demoiselles était tentée de
-souper avec un petit vieillard bien propre, il y aurait
-quatre-vingt-douze marches à monter, un petit souper assez bon, et dix
-louis à gagner.» La proposition ne passait pas inaperçue, et l'on
-prétendait que Moncrif ne manquait pas de visites dans les combles du
-pavillon de Flore qu'il habitait.
-
-Moncrif, lui aussi, était un des admirateurs du roi de Pologne, et, sur
-son invitation, il avait été faire un séjour à la cour de Lunéville.
-
-Militaire, poète, physicien, habitué des sociétés les plus brillantes de
-Paris, le comte de Tressan[126] était également fort apprécié dans le
-cercle de la reine; la légèreté de ses moeurs en faisait bien un peu un
-objet de scandale, mais Marie Leczinska, dans l'espoir de le ramener à
-de meilleurs sentiments, lui témoignait une bienveillance toute
-particulière.
-
- [126] Louis-Élisabeth de la Vergne, comte de Tressan, né au Mans
- le 5 octobre 1705 dans le palais de son grand-oncle, évêque du
- Mans. Il fit ses études au collège de la Flèche et à
- Louis-le-Grand. Il était petit-neveu de la duchesse de Ventadour,
- gouvernante du roi. Son père, ses oncles, tous ses parents
- étaient de la société intime du Palais-Royal.
-
-Souvent même Tressan se permettait des familiarités qui, de la part d'un
-autre, auraient été sévèrement réprimées. Un soir, dans la conversation,
-on parlait des houssards qui faisaient des courses dans les provinces et
-approcheraient bientôt de Versailles:
-
---Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me défendît mal?
-dit la reine inquiète.
-
---Madame, répondit un des assistants, Votre Majesté courrait grand
-risque d'être houssardée.
-
---Et vous, monsieur de Tressan, que feriez-vous?
-
---Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie.
-
---Mais si vos efforts étaient inutiles?
-
---Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son
-maître; après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en
-manger comme les autres.
-
-La pieuse reine se contenta de rire de ce propos galant, mais fort
-irrévérencieux.
-
-On avait donné à Tressan le surnom de «mouton» qu'il avait déjà chez Mme
-de Tencin; et, comme les femmes de la société de la reine avaient été
-surnommées «les saintes», on l'appela le «mouton des saintes».
-
-Quand il faisait quelque escapade, quelque absence inexplicable, on lui
-infligeait comme pénitence de composer un cantique, une traduction de
-psaumes, ou quelque pièce de poésie pieuse.
-
-Un jour que Tressan arrivait de l'armée après une campagne très
-périlleuse, la reine lui demanda:
-
---Eh bien! mon pauvre mouton, vous avez couru bien des dangers.
-Avez-vous un peu pensé à nous?
-
---Oui, madame, répondit-il; je n'ai point oublié que je servais mon
-Dieu, mon roi et ma patrie.
-
---Mais le moral, comment va-t-il?
-
---Madame, il va son petit train.
-
-Comme il fit plusieurs fois la même réponse, on lui donna le surnom de
-«petit-train» qui désormais fut substitué à celui de «mouton».
-
-Stanislas, naturellement, recevait mille marques d'attention de tous les
-membres de la petite société de sa fille; il les connaissait tous
-intimement. Il était même particulièrement lié avec Tressan, dont les
-goûts littéraires, les qualités brillantes lui plaisaient extrêmement.
-Il allait le retrouver prochainement en Lorraine.
-
-Pendant son séjour, Stanislas eut plus d'une fois d'assez vives
-discussions avec sa fille qui voulait à tout prix le remarier avec Mlle
-de la Roche-sur-Yon. La princesse qui était fort riche, mais dont la
-situation à la cour était mal définie, ne demandait pas mieux que d'unir
-son sort à celui du roi de Pologne: «Cette princesse, écrit d'Argenson à
-propos de ce projet d'union, a des dégoûts sur son rang dont on lui
-refuse les prérogatives avec affectation; cela ressemble à une
-bourgeoise qui achète la main d'un vieux duc pour se donner un
-rang[127].»
-
- [127] Mme de la Ferté-Imbault prétend que c'est Marie Leczinska
- qui s'opposa au mariage de son père pour ne pas perdre ses
- économies. C'est une pure calomnie; la reine n'aurait rien tant
- désiré que de voir son père se remarier.
-
-Mais Stanislas, qui avait trouvé on ne peut plus agréable de ne plus
-être en butte aux récriminations de sa femme, appréciait tellement sa
-nouvelle situation qu'il s'obstinait à n'en vouloir pas changer.
-
-Il eut avec sa fille, qui lui reprochait sa conduite, ou plutôt son
-inconduite, plusieurs scènes assez violentes pour qu'on les entendît de
-l'antichambre; sans s'éloigner du respect qu'elle devait à son père,
-Marie Leczinska lui fit de respectueuses représentations; elle l'exhorta
-à chasser Mme de Boufflers et à se constituer enfin une situation
-régulière en épousant la princesse.
-
-Non seulement Stanislas ne voulut rien entendre, mais encore il profita
-de son séjour à Versailles pour contribuer à la fortune de la chère
-favorite; il sollicita de son gendre une place de dame auprès de
-Mesdames pour la marquise de Boufflers; Louis XV l'accorda, sans
-empressement il est vrai, et il n'y eut encore aucune expédition de
-brevet.
-
-Le roi, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il désirait, sachant que Mme de
-Boufflers avait quitté Plombières et l'attendait à Lunéville, songea au
-retour.
-
-Avant de s'éloigner, il remit des cadeaux à tout son entourage. Les
-officiers qui l'avaient gardé reçurent une tabatière d'or avec son
-portrait; les exempts, une tabatière d'or, mais sans portrait.
-
-Stanislas prit congé de sa fille le mardi 10 septembre et il reprit la
-route de la Lorraine. Il arriva à Lunéville le 13, impatiemment attendu
-par Mme de Boufflers et Mme du Châtelet.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-(1748)
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- Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6
- octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est
- interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à
- Commercy du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à
- Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet
- est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend
- Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du
- philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation
- générale.--Les _Deux Amis_.
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-Le premier soin de Stanislas, en arrivant, fut d'annoncer à Mme de
-Boufflers l'heureux succès de sa négociation: il avait obtenu pour elle,
-auprès de Mesdames, la place de dame d'honneur qu'elle désirait
-vivement. La marquise, ravie, s'empressa d'écrire trois lettres à
-Mesdames pour les remercier. Grand fut l'étonnement des princesses
-auxquelles Louis XV n'avait parlé de rien. Elles s'empressèrent d'aller
-porter leurs lettres au roi, qui se borna à leur répondre: «C'est vrai,
-j'ai promis une place auprès de vous, mais seulement quand il y aurait
-une vacance.»
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-Après son lamentable retour à Lunéville, Voltaire avait dû s'aliter et
-recourir à la science du célèbre Bagard.
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-Peu à peu cependant, à force de soins et de repos, son état s'améliore,
-et il entre en convalescence; le 4 octobre, on lui permet de se rendre à
-la Malgrange. Quelques jours plus tard, la cour part pour Commercy, et
-le poète est assez bien rétabli pour la suivre et s'y installer avec
-elle.
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-Malheureusement, à peine arrivé il reçoit des nouvelles qui le mettent
-hors de lui et le troublent au point de le rendre plus malade que
-jamais. Ses amis de Paris ne lui annoncent-ils pas en effet que les
-Italiens préparent une parodie de _Sémiramis_. Une parodie!
-Permettra-t-on ce crime de lèse-Voltaire? Le poète fait demander une
-audience immédiate au roi de Pologne. Le roi accourt à son chevet et
-écoute avec bienveillance ses doléances. Il est entendu que Voltaire
-écrira à la reine de France une lettre très forte, très touchante, pour
-solliciter sa protection, et Stanislas, de son côté, appuiera la
-supplique auprès de sa fille. La promesse d'une si haute protection
-calme un peu le malade qui rédige aussitôt sa lettre, et, dans son zèle,
-il n'hésite pas à faire appel en sa faveur à l'inépuisable bonté de la
-reine, et même à sa piété!
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-Comme deux protections valent mieux qu'une, Voltaire s'adresse en même
-temps à Mmes de Pompadour, d'Aiguillon, de Luynes, de Villars, à MM. de
-Maurepas, de Gèvres, de Fleury, au président Hénault, bref à l'univers
-entier.
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-Il n'eut pas tort, car Marie Leczinska, qui ne l'aimait pas, refusa
-d'intervenir. Elle fit répondre sèchement que «les parodies étaient
-d'usage et qu'on avait travesti Virgile». Heureusement, Mme de Pompadour
-s'en mêla et la pièce fut interdite.
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-Ces alarmes apaisées, Voltaire renaît à l'existence et reprend peu à peu
-sa vie; sa correspondance est fort en retard, et il a bien de la peine à
-la mettre à jour. C'est surtout vis-à-vis de Frédéric, auquel il n'a pas
-écrit depuis un an, qu'il a des reproches à se faire. Le roi, assez
-jaloux, ne peut comprendre quel plaisir Voltaire et Mme du Châtelet
-peuvent éprouver à se laisser «enfumer» par Stanislas, ni quel charme
-peut les retenir dans une «tabagie», surtout quand Potsdam leur tend les
-bras. Le monarque écrit à son ami des lettres railleuses et se moque
-agréablement de son abandon:
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- Du plus bel esprit de France,
- Du poète le plus brillant,
- Je n'ai reçu depuis un an
- Ni vers ni pièce d'éloquence.
- . . . . . . . . . . . . . . .
- Cependant, un bruit court en ville:
- De Paris on mande tout bas
- Que Voltaire est à Lunéville!
- Mais quels contes ne fait-on pas!
-
-Voltaire, qui se sent des torts, avoue bien à son royal correspondant
-qu'il a passé quelques mois à la cour de Lorraine «entre Stanislas et
-son apothicaire»; mais il trouve pour s'excuser une raison merveilleuse
-et bien digne de lui. S'il est à Lunéville au lieu d'être à Berlin,
-comme son coeur l'y pousserait, c'est qu'à Lunéville il est tout près de
-Plombières, qu'il va à chaque instant puiser des forces à cette fontaine
-de Jouvence et essayer de faire «durer encore quelques jours une
-malheureuse machine». Or, la vérité est qu'il déteste Plombières, qu'il
-n'y a pas mis les pieds depuis dix-huit ans, et qu'il compte bien n'y
-retourner jamais.
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-Cependant Saint-Lambert n'avait pas été invité au voyage de Commercy et
-Mme du Châtelet se désolait d'une séparation qui assurément devait être
-courte, mais qui ne lui en était pas moins cruelle.
-
-Cet éloignement lui est tellement douloureux qu'elle a pris la
-résolution de tout avouer au roi, son intimité, sa liaison même, et de
-lui demander de laisser venir l'homme qu'elle adore:
-
-«Je suis fâchée que cette confidence ne soit pas un plus grand
-sacrifice, ajoute-t-elle bravement, qu'elle ne me coûte pas davantage,
-vous verriez si je balancerais.»
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-En effet, la première fois que Stanislas se présente chez elle pour lui
-rendre visite, elle lui avoue qu'elle a du chagrin, qu'elle est malade,
-qu'elle a la migraine. Le roi remarque en effet qu'elle a mauvais
-visage.
-
-Elle profite de l'occasion pour lui dire qu'elle a à lui parler et
-qu'elle lui demande un quart d'heure de conversation après le dîner. Le
-roi s'imagine qu'il est question de son mari, car la situation de M. du
-Châtelet n'était toujours pas réglée et restait pour la marquise un
-grave sujet de préoccupation.
-
---De quoi voulez-vous m'entretenir? lui dit-il. Vous est-il venu quelque
-idée?
-
---Ce n'est point sur les affaires de mon mari, répond-elle, mais sur les
-miennes propres, sur mon intérieur; vous avez assez de bontés pour moi
-pour que j'aie de la confiance en vous; l'amitié ne va point sans
-confiance et Votre Majesté m'en marque.
-
---Assurément, répondit le roi; mais de quoi s'agit-il? dites-le donc.
-
---Sire, cela ne se peut pas dire en un moment; donnez-moi une audience
-d'un quart d'heure et ne dites pas que je vous l'ai demandée.
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-Le roi promit et se retira.
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-Mme du Châtelet, ravie, écrit à son amant:
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-«Je ne sens que le plaisir de vous donner la plus grande marque d'amour
-qu'on puisse recevoir de sa maîtresse; je n'en rougirai jamais si vous
-le méritez.»
-
-Aussitôt après le dîner, Mme du Châtelet eut l'audience qu'elle avait
-sollicitée. Sans s'embarrasser dans les périphrases, elle aborda
-nettement le sujet qui lui tenait au coeur.
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---Sire, dit-elle, je vais vous confier un grand secret; mais je vis avec
-vous avec tant de liberté, vous me marquez tant de bonté et d'amitié,
-que je crois vous devoir ma confiance. Il y a quelqu'un qui est fort
-amoureux de moi et qui est au désespoir de ne point aller à Commercy.
-J'en suis si touchée que je ne puis me dispenser de vous demander de l'y
-mener. Vous savez qu'il n'y a point de femme qui se fâche de ce
-sentiment. Je vous avoue que ceux qu'il a pour moi me touchent beaucoup,
-et que j'ai beaucoup de chagrin de celui que ce voyage lui cause.
-
-Le roi répondit:
-
---Je trouve très bon qu'il vienne me faire sa cour à Commercy; il n'a
-qu'à y venir.
-
---Mais où le logerez-vous?
-
---Il n'a qu'à loger chez le curé, comme à l'autre voyage, riposta le
-roi; d'ailleurs, ce voyage-ci sera fort court, et, ne l'ayant pas mis du
-commencement, cela paraîtrait singulier et ferait tenir des propos. Ces
-petits voyages causent mille tracasseries et sont la source de mille
-chipotages.
-
---Mais vous le mettrez des autres voyages?
-
---Nous verrons.
-
---J'espère que votre amitié pour moi vous donnera de la bonté pour lui.
-
---Oh! pour cela, oui.
-
-Et Stanislas leva l'audience.
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-Mme du Châtelet avoue naïvement que, pendant toute cette conversation,
-le roi paraissait plus embarrassé qu'elle et qu'il avait l'air d'en
-désirer la fin.
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-Profitant de la permission si bénévolement accordée, Saint-Lambert
-accourut à Commercy, et, ainsi qu'il était convenu, logea comme
-d'habitude chez le curé.
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-Ce fut, certes, un grand bonheur pour Mme du Châtelet, mais non pas un
-bonheur sans mélange, car la présence de Saint-Lambert lui amena bien
-des ennuis. D'abord, Voltaire ne s'avisa-t-il pas d'être jaloux et de
-faire scènes sur scènes à la divine Émilie? Elle se défendit avec toute
-l'énergie d'une mauvaise conscience; mais le philosophe, qui n'était pas
-crédule, ne se laissa qu'à demi persuader. La paix se rétablit cependant
-dans ce faux ménage, mais une paix boiteuse et qui laissait la porte
-ouverte à de nouvelles crises.
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-Une autre tracasserie allait donner à Mme du Châtelet bien du souci.
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-Mme de Boufflers qui, jusqu'alors, avait été sa meilleure amie, qui
-avait pris avec tant de désinvolture sa liaison avec Saint-Lambert, soit
-qu'elle fût poussée par la jalousie, soit sous l'influence d'un autre
-sentiment, était devenue, depuis le voyage de Plombières, aussi
-quinteuse et désagréable qu'elle était autrefois complaisante et
-gracieuse; c'était à tel point qu'elle rendait la vie intolérable à son
-ancienne amie.
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-Mme du Châtelet se plaint amèrement de son caractère, de ses injustices
-continuelles; elle supporte tout parce qu'elle est sous sa dépendance et
-qu'elle peut la séparer de son ami; elle pousse même la patience jusqu'à
-feindre de ne rien sentir; elle continue à lui témoigner mille
-amabilités, à lui faire réciter ses rôles, etc., mais tout est en pure
-perte.
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-Comme, malgré leurs rencontres fréquentes, Mme du Châtelet écrit sans
-cesse à Saint-Lambert, nous sommes au courant des soucis de son
-existence:
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-«L'aigreur et la fureur continuent; il n'y a rien à faire avec un tel
-caractère que de l'éviter et de rougir de l'avoir aimé, surtout moi qui
-n'avais pas pour excuse l'illusion du goût et de l'amour, et qui
-cependant la regrette peut-être plus que vous.
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-«Je vais à une heure à la Fontaine Royale à cheval; vous devriez y
-venir. Mme de Boufflers n'en aura ni plus ni moins d'humeur. Elle ne
-veut aller au théâtre que pour jouer. Cela vous fera du bien et me fera
-un plaisir extrême. Il y a mille ans que je ne vous ai vu. Vous
-trouverez chez moi un morceau pour manger... Je vous adore et je vous
-aime enfin pour vous aimer toujours.»
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-Les préoccupations et les ennuis que lui donnait l'irritabilité de Mme
-de Boufflers furent compensés pour Mme du Châtelet par un grand bonheur.
-Le roi, qui était décidément très désireux d'être agréable à la
-marquise, finit enfin par lui donner la satisfaction qu'elle désirait.
-Il créa pour M. du Châtelet la charge de grand maréchal des logis de la
-cour avec 2,000 écus d'appointements, partageables entre le mari et la
-femme. En même temps, il nomma M. de Bercheny grand écuyer. Cette
-solution combla de joie la marquise; désormais, elle était assurée de
-pouvoir vivre en Lorraine, elle ne quitterait plus Saint-Lambert; bref,
-c'était à ses yeux le bonheur parfait. Elle écrit, ravie, à d'Argental:
-«Je ne puis trop me louer des bontés du roi de Pologne; assurément, je
-lui serai attachée toute ma vie.»
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-C'est pendant les derniers jours du séjour à Commercy que se place un
-incident tragique et comique à la fois.
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-Tout allait le mieux du monde: Mme du Châtelet était ravie d'avoir
-obtenu pour son mari la situation qu'elle souhaitait; elle était
-radieuse d'avoir retrouvé son cher Saint-Lambert; les fêtes succédaient
-aux fêtes. Il n'y avait qu'une ombre au tableau: c'étaient les mauvaises
-humeurs de Mme de Boufflers; mais la divine marquise avait fini par en
-prendre son parti.
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-Dans son ravissement, elle ne se contentait pas de voir Saint-Lambert
-chez le curé; elle l'attirait chez elle et très imprudemment ne lui
-ménageait pas les preuves de sa tendresse.
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-Un après-midi, sur le tard, elle se trouvait avec le bel officier dans
-un petit salon de son appartement; les persiennes mi-closes favorisaient
-les doux épanchements. Soit hasard, soit jalousie, Voltaire entre sans
-se faire annoncer; il traverse l'appartement, pénètre brusquement dans
-le petit salon et trouve Mme du Châtelet et Saint-Lambert dans une
-situation qui ne pouvait laisser le moindre doute sur la nature de leurs
-occupations.
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-A cette vue, le philosophe indigné ne peut se contenir; il accable
-d'invectives sa divine amie et il ne ménage pas davantage son
-partenaire. La marquise éperdue ne sait que répondre; mais
-Saint-Lambert, après un moment d'émotion, se ressaisit. Il dit à
-Voltaire de sortir s'il n'est pas content; que, du reste, il se tient à
-sa disposition et lui rendra toutes les raisons qu'il voudra.
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-Voltaire s'éloigne furieux, en disant à Mme du Châtelet qu'il ne la
-reverra jamais.
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-Le coup fut terrible pour le philosophe. Confiant dans sa maîtresse,
-dans ses quarante-trois ans, dans un long attachement et dans un
-commerce intellectuel qui était un grand charme pour tous deux, il se
-croyait à l'abri de ce vulgaire désagrément. Il avait pardonné le passé
-sur lequel on ne pouvait revenir, mais il entendait préserver le
-présent.
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-Il oubliait sa propre ingratitude en maintes circonstances, son
-indifférence quand sa vanité était en jeu, la froideur enfin de son
-tempérament.
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-Quoi qu'il en fût, Voltaire rentra chez lui au comble de l'exaspération
-et de la colère, et il fit aussitôt appeler Longchamp.
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-Sans explications, il lui ordonne de louer ou d'acheter une chaise de
-poste, d'y faire mettre des chevaux et de tout préparer pour un départ
-immédiat; il veut quitter Commercy cette nuit même.
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-Longchamp, qui tombe des nues et qui n'y comprend rien, croit prudent de
-voir d'abord Mme du Châtelet. La marquise lui recommande de se tenir
-tranquille et par-dessus tout de gagner du temps.
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-Le secrétaire revient alors auprès de Voltaire et lui affirme qu'il n'a
-pu, malgré tous ses efforts, trouver une chaise de poste. Il reçoit
-l'ordre d'aller le lendemain à Nancy en acheter une à tout prix.
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-Mme du Châtelet, mise au courant de l'immuable décision du philosophe,
-comprend que la situation est grave et qu'il faut jouer le tout pour le
-tout. Elle aussi est au désespoir; elle est désolée d'avoir fait de la
-peine à son ami, qu'elle aime toujours après tout, et puis à aucun prix
-elle ne veut rompre une liaison qui fait toute sa gloire. Donc elle se
-rend chez Voltaire qu'elle trouve couché. Elle s'asseoit familièrement
-sur son lit et commence des explications, des excuses assez pénibles.
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-Tout d'abord, elle lui soutient qu'il s'est mépris sur le plus innocent
-des tête-à-tête, que l'obscurité l'a trompé, qu'il a mal vu. Mais
-Voltaire l'interrompt brusquement: il a vu, bien vu; il est inutile
-d'insister.
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-Mme du Châtelet, puisque le mensonge ne sert à rien, prend le parti de
-la franchise: eh bien, oui, c'est vrai, elle a été infidèle; mais est-ce
-sa faute, à elle? Est-ce sa faute si elle a un coeur aimant, un
-tempérament ardent? Est-ce sa faute si Voltaire l'abandonne, la
-délaisse, ne lui donne que des satisfactions illusoires? Est-ce sa faute
-s'il agonise depuis des années? En réalité, n'est-ce pas une nouvelle
-preuve d'amour qu'elle lui donne en le ménageant? Puisque sa santé le
-condamne au repos, ne vaut-il pas mieux que ce soit un ami qui le
-remplace que tout autre? Va-t-il prendre au tragique, lui, philosophe,
-un accident si banal, et dont personne ne se soucie? Va-t-il de gaieté
-de coeur se couvrir de ridicule et briser un attachement de vingt ans?
-Va-t-il la réduire au désespoir pour un fait dont elle n'est pas
-responsable et de si peu d'importance? L'aime-t-elle moins? Mais au fond
-elle l'adore, elle est à lui à jamais.
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-Voltaire, après s'être d'abord bouché les oreilles, se laissait peu à
-peu frapper par la puissance de ces arguments, convaincre par cette rude
-logique; sa colère s'apaisait. La marquise n'avait pas fini de plaider
-qu'il lui tendait les bras.
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---Ah! madame, dit-il, vous aurez toujours raison; mais, puisqu'il faut
-que les choses soient ainsi, du moins qu'elles ne se passent point
-devant mes yeux.
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-La réconciliation accomplie, Mme du Châtelet embrasse Voltaire, le
-supplie encore de tout oublier, et elle se retire. De là elle court chez
-Saint-Lambert qu'elle doit calmer à son tour, car il se prétend offensé
-et, conformément aux lois de l'honneur, il veut tout pourfendre, tout
-massacrer. A force de supplications, de tendresse, Émilie finit par lui
-faire entendre raison et obtenir qu'il ira faire auprès de Voltaire une
-démarche de conciliation. Le lendemain, en effet, Saint-Lambert, assez
-penaud, se présente chez le philosophe et balbutie quelques excuses;
-Voltaire, qui a retrouvé toute sa philosophie, ne le laisse pas achever;
-il l'embrasse et lui dit:
-
---Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes
-dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants
-trop courts: un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour
-les plaisirs.
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-Le soir même, le trio soupait chez Mme de Boufflers, et, à partir de ce
-moment, Voltaire, Mme du Châtelet et Saint-Lambert vécurent dans la plus
-parfaite harmonie. Voltaire composa même sur ce singulier incident de sa
-vie un petit acte fort badin; malheureusement il en a détruit le
-manuscrit[128].
-
- [128] L'abbé de Voisenon raconte une plaisante anecdote au sujet
- des rapports de Mme du Châtelet et de Voltaire:
-
- «Mme du Châtelet n'avait rien de caché pour moi; je restais
- souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin, et il
- n'y avait que l'amitié la plus vraie, qui faisait les frais de nos
- veillées. Elle me disait quelquefois qu'elle était entièrement
- détachée de Voltaire. Je ne répondais rien; je tirais un des huit
- volumes (des lettres manuscrites de Voltaire à la marquise,
- lettres qu'elle avait divisées en huit beaux volumes in-quarto) et
- je lisais quelques lettres. Je remarquais des yeux humides de
- larmes; je renfermais le livre promptement en lui disant: «Vous
- n'êtes pas guérie.» La dernière année de sa vie, je fis la même
- épreuve: elle les critiquait; je fus convaincu que la cure était
- faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait été le médecin.»
- (VOISENON, _OEuvres complètes_, 1781.)
-
-Ce faux «ménage à trois», d'un accord commun, qui paraît si choquant à
-nos moeurs plus réservées, n'avait rien qui effrayât nos ancêtres; de
-même que Voltaire, le premier émoi passé, avait trouvé plaisant de
-composer une petite comédie sur sa mésaventure, de même Saint-Lambert ne
-dédaigna pas d'écrire un conte iroquois, _les Deux Amis_, où il vante
-les avantages et l'agrément de l'amour à trois.
-
-La nouvelle est assez piquante et assez caractéristique des moeurs de
-l'époque pour mériter une brève description:
-
-Deux jeunes Iroquois, Tolho et Mouza, élevés l'un près de l'autre,
-étaient liés par la plus étroite amitié. Non loin de leur cabane vivait
-une jeune fille vive, aimable et gaie, Erimée. Tolho et Mouza s'éprirent
-peu à peu pour elle de l'amour le plus violent. Comme ils s'aimaient
-trop pour se rien cacher, ils se firent bientôt l'aveu de leur passion
-réciproque. Cette confidence les plongea tout d'abord dans un morne
-désespoir, désespoir si profond qu'ils ne songeaient plus qu'à se
-précipiter dans le fleuve voisin, pour y trouver le repos et l'oubli
-éternel.
-
-Puis, la réflexion aidant, ils en arrivèrent l'un et l'autre à une
-solution moins radicale.
-
-«Pourquoi, se disait Tolho, ne pourrais-je partager les plaisirs de
-l'amour avec l'ami de mon coeur, l'ornement de ma vie?»
-
-Mouza s'interrogeait de son côté: «Si Tolho goûtait dans les bras
-d'Erimée les plaisirs de l'amour, pourquoi mon âme en serait-elle
-affligée? mon âme, qui est heureuse des plaisirs de Tolho. C'est parce
-qu'Erimée serait à Tolho et ne serait pas à moi. Mais, si Erimée le
-veut, ne pouvons-nous pas être heureux l'un et l'autre. Elle serait à
-nous et, alors?...»
-
-Quand Mouza fit part à son ami d'enfance de ces réflexions si sages,
-Tolho, frappé de leur côté pratique, ne put s'empêcher de s'écrier: «O
-moitié de moi-même, je sens que je puis tout partager avec toi.»
-
-La candide Erimée, consultée, trouva que ce mariage en partie double
-n'avait rien qui fût de nature à l'effrayer et même par certains côtés
-pouvait passer pour fort avantageux; aussi loin d'élever des objections
-se déclara-t-elle? toute prête à l'accepter. Aussitôt dit, aussitôt
-fait. Un vieux sachem qui passait par là fut prié de donner, sans perte
-de temps, la bénédiction à l'aimable et impatient trio.
-
-Cette union tourna du reste le mieux du monde: «Erimée ne parut se
-refroidir ni pour l'un ni pour l'autre de ses époux; on n'a point su
-lequel des deux lui était le plus agréable. On a dit qu'elle était plus
-tendre avec Mouza et plus passionnée avec Tolho.»
-
-Saint-Lambert termine sa nouvelle par ces quelques lignes qu'il serait
-dommage de ne pas citer dans toute leur candeur:
-
-«Tous trois, après avoir passé leur jeunesse dans les plaisirs et les
-agitations de l'amour, jouirent de la paix et des douceurs de l'amitié.
-L'heureuse Erimée fut toujours vigilante, douce, attentive et
-laborieuse, et le modèle de la fidélité conjugale.»
-
-Le conte iroquois parut charmant aux contemporains et imprégné d'une
-philosophie souriante dont personne ne songea à se choquer.
-
-A partir des incidents de Commercy, Mme du Châtelet, Voltaire,
-Saint-Lambert vivent dans une intimité plus étroite que jamais, d'autant
-plus douce qu'ils n'ont plus rien à se cacher; ils se comblent
-mutuellement d'attentions délicates et de prévenances: c'est l'âge d'or!
-
-Aussi, peu de temps après, le philosophe n'hésite-t-il pas à proclamer
-sa vie la plus enviable de toutes, «près de Boufflers et d'Emilie».
-
-Il écrit au président Hénault:
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Que m'importent de vains discours
- Qui s'envolent et qu'on oublie?
- Je coule ici mes heureux jours
- Dans la plus tranquille des cours,
- Sans intrigue, sans jalousie,
- Auprès d'un roi sans courtisans,
- Près de Boufflers et d'Émilie.
- Je les vois et je les entends,
- Il faut bien que je fasse envie.
-
-Le philosophe s'est si bien résigné à son sort et il a si bien pardonné
-à Saint-Lambert qu'il lui adresse une délicieuse épître, où il se
-plaisante lui-même sur ses infortunes:
-
-A SAINT-LAMBERT
-
- Tandis qu'au-dessus de la terre,
- Des aquilons et du tonnerre,
- La belle amante de Newton,
- Dans les routes de la lumière,
- Conduit le char de Phaéton,
- Sans verser dans cette carrière,
- Nous attendons paisiblement,
- Près de l'onde castalienne,
- Que notre héroïne revienne
- De son voyage au firmament;
- Et nous assemblons pour lui plaire,
- Dans ces vallons et dans ces bois,
- Les fleurs dont Horace autrefois
- Faisoit des bouquets pour Glycère.
- Saint-Lambert, ce n'est que pour toi
- Que ces belles fleurs sont écloses;
- C'est ta main qui cueille les roses,
- Et les épines sont pour moi.
- Ce vieillard chenu qui s'avance,
- Le Temps, dont je subis les loix,
- Sur ma lyre a glacé mes doigts,
- Et des organes de ma voix
- Fait trembler la sourde cadence.
- Les Grâces, dans ces beaux vallons,
- Les dieux de l'amoureux délire,
- Ceux de la flûte et de la lyre
- T'inspirent tes aimables sons,
- Avec toi dansent aux chansons,
- Et ne daignent plus me sourire.
- Dans l'heureux printemps de tes jours,
- Des dieux du Pinde et des Amours,
- Saisis la faveur passagère;
- C'est le temps de l'illusion.
- Je n'ai plus que de la raison;
- Encore, hélas! n'en ai-je guère.
-
- Mais je vois venir sur le soir,
- Du plus haut de son Aphélie,
- Notre astronomique Émilie,
- Avec un vieux tablier noir,
- Et la main d'encre encor salie,
- Elle a laissé là son compas,
- Et ses calculs et sa lunette;
- Elle reprend tous ses appas:
- Porte-lui vite à sa toilette
- Ces fleurs qui naissent sous tes pas,
- Et chante-lui sur ta musette
- Ces beaux airs que l'amour répète
- Et que Newton ne connut pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
- Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les
- dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du
- théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet.
-
-
-Le voyage à Commercy, signalé par les graves incidents que nous venons
-de raconter, ne fut que de quelques jours; dès le 17 octobre, la cour
-était de retour à Lunéville.
-
-Mme du Châtelet, qui n'a plus de ménagements à garder ni vis-à-vis du
-roi, ni vis-à-vis de Voltaire, est heureuse de sa liberté relative, et
-elle en profite pour jouir plus complètement de son cher Saint-Lambert;
-car sa passion pour lui, loin de diminuer, n'a fait qu'augmenter. Elle
-n'a qu'un ennui: c'est la mauvaise humeur persistante, nous pourrions
-dire la méchanceté de Mme de Boufflers. Cette méchanceté se manifeste
-sous toutes les formes et de façon incessante.
-
-Bien que la divine Émilie et son ami se voient à tout instant, il n'y a
-pas de jour où la marquise n'éprouve encore le besoin d'écrire.
-
- * * * * *
-
-«Je m'éveille et ce n'est pas pour vous voir, c'est pour aller à
-Chanteheu. Qu'ai-je à faire à Chanteheu, puisque je suis bien résolue à
-ne vouloir point avoir d'obligation à une femme avec laquelle je sens
-que je ne pourrai pas vivre? Le bonheur de vivre avec vous est le seul
-que mon coeur puisse connaître, mais vous ne voudriez pas que je
-l'achetasse à ce prix... Je ne veux avoir d'autres chaînes que celles
-qui m'attachent à vous. Il y a bien peu de gens qui soient dignes qu'on
-leur ait obligation. J'ai aimé Mme de Boufflers assez pour ne le pas
-craindre, mais je ne pense plus de même. Je sens que, peu à peu, ses
-humeurs ont lassé mon amitié, et je suis aussi détachée d'elle que je
-vous suis liée invinciblement. Je vous aurai une obligation extrême de
-lui montrer la façon dont je pense; je n'aurai point d'aigreur avec
-elle, mais je sens que je n'aurai plus les mêmes manières. Mon extérieur
-est toujours l'image de mon coeur, quoi que vous en puissiez dire, et je
-ne crains pas que vous me le niez longtemps... Il me reste bien peu de
-temps à vous voir, mais on m'en dérobe trop. Je ne suis heureuse qu'avec
-vous.»
-
- * * * * *
-
-«On ne peut point écrire en l'air des choses aussi tendres que lorsqu'on
-a tout son loisir. D'ailleurs, j'ai l'âme fort agitée. Je vois qu'il n'y
-a aucune ressource avec qui vous savez et que les bons procédés ne font
-pas plus sur elle que la colère; je crois qu'elle les craint encore
-davantage. Je crois qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour éloigner le
-roi de moi; elle n'y a pas réussi, mais elle y réussira. Mes bons
-procédés ne m'ont attiré que des aigreurs; elle ne veut pas que nous
-passions notre vie ensemble, cela est sûr. Mais si vous m'aimez autant
-que vous le dites, autant que vous le devez et autant que je vous aime,
-nous nous en passerons bien. J'ai passé ma vie dans l'indépendance, et
-assurément je ne choisirai pas ses chaînes; je ne veux dépendre que de
-mon goût et de mes plaisirs; il n'y en a point pour moi sans vous, cela
-est sûr... Son aigreur, ses farces, son ton sont inconcevables, et je
-vous assure qu'il faut songer à ne s'en plus embarrasser et à ne s'en
-plus occuper.»
-
- * * * * *
-
-«Vos lettres sont charmantes, surtout la dernière. Vous avez plus
-d'esprit et plus de loisir que moi, mais non plus d'amour. N'ayez pas
-cette vanité-là, je vous prie. M. de Voltaire ne quitte pas ma chambre
-et ne cesse de me prêcher sur Mme de Boufflers; j'en suis excédée; je
-fais plus que je dois. Mais c'est assurément ce qui ne peut jamais
-m'arriver avec vous. Je vous dois bien de l'amour et je vous jure que je
-ne suis point en reste. Oui, délices de mon coeur, puisque vous voulez
-un nom; oui, je vous adore, je vous attends avec la plus grande
-impatience.»
-
- * * * * *
-
-Mme du Châtelet n'était pas seule à éprouver des tracasseries. Le
-philosophe lui-même avait aussi quelques ennuis. Le Père de Menoux et
-le parti dévot, qui avaient cru fort habile d'attirer Voltaire à la cour
-de Lorraine, éprouvèrent une grande déception en voyant à quel point
-leurs chimériques projets étaient loin de se réaliser. Non seulement la
-présence du philosophe et de la divine Émilie n'avait pas nui à la
-faveur de Mme de Boufflers; mais au contraire la domination de la
-favorite n'en était que plus complète, plus absolue.
-
-Le parti dévot, fort marri de sa déconvenue, commença donc à faire
-campagne contre celui qu'il avait si imprudemment attiré: le Père de
-Menoux, en particulier, s'efforçait d'agir sur l'esprit de Stanislas, et
-il ne manquait pas une occasion de l'engager à se défier de Voltaire. Un
-jour où il lui parlait avec véhémence de l'hypocrisie du philosophe, le
-roi lui répondit spirituellement:
-
---C'est lui-même et non pas moi qu'il fait dupe du rôle qu'il joue. Son
-hypocrisie est du moins un hommage qu'il rend à la vertu. Et ne vaut-il
-pas mieux que nous le voyions hypocrite ici que scandaleux ailleurs?
-
-On faisait courir les bruits les plus absurdes et on les colportait à
-l'envie pour soulever la population contre le philosophe. On racontait
-que la nuit les feuilles des arbres jaunissaient dans les allées du
-bosquet où Voltaire avait médité pendant le jour; on affirmait qu'on
-entendait des bruits sinistres sortir de l'appartement du réprouvé.
-
-Tout le monde se mettait de la partie, les femmes elles-mêmes. Un jour,
-Voltaire se trouvait en visite chez la jolie Mme Alliot, la femme du
-conseiller aulique. Un orage violent étant venu à éclater, la maîtresse
-de la maison, fort incivilement, pria le philosophe de se retirer, parce
-que sa présence pourrait bien attirer le tonnerre sur la maison.
-Voltaire indigné lui répondit: «Madame, j'ai pensé et écrit plus de bien
-de celui que vous craignez tant, que vous n'en pourrez dire toute votre
-vie.»
-
-Mais toutes ces petites misères ne troublaient guère le philosophe. Il
-se sentait si bien soutenu et défendu par le roi qu'il riait tout le
-premier des absurdités qui se débitaient sur son compte. Il n'en
-contribuait pas moins avec Mme du Châtelet à faire de la cour de
-Lorraine la plus agréable des cours.
-
-Certes, Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Voltaire étaient les étoiles
-de première grandeur qui resplendissaient à Lunéville; mais il y avait
-encore d'autres astres de moindre importance qui contribuaient pour une
-très large part à l'agrément de la vie de chaque jour.
-
-Mmes de Talmont, de Lutzelbourg, de Bassompierre, de Lenoncourt, de
-Cambis, Alliot, Durival, Héré, etc., sont toutes pleines d'entrain et de
-gaieté et forment des réunions charmantes.
-
-Panpan, Porquet, d'Adhémar, le chevalier de Listenay, M. de Rohan, etc.,
-leur donnent la réplique; Panpan surtout est d'une inépuisable gaieté,
-il est le boute-en-train de la petite cour.
-
-Depuis les malheurs immérités qui l'ont frappé, Panpan ne connaît plus
-d'obstacles; s'il ne quitte plus et pour cause les régions platoniques,
-il n'a pas renoncé au commerce des dames, bien au contraire; il ne s'en
-montre que plus aimable et plus empressé. Entre les dames de la cour et
-lui, c'est un échange incessant d'épîtres galantes, de cadeaux, de
-plaisanteries. Sans cesse il offre à ses belles amies des fêtes, des
-réunions, des soupers; mais bien entendu il n'est pas question de
-jalousie. Un jour, il les convie à souper en leur adressant ces quelques
-vers:
-
- Il est permis à chaque dame
- De m'amener son favori,
- Quand ce serait même un mari.
- Pour moi, qui suis à peu près femme,
- Je crois qu'il m'est aussi permis
- D'amener un de mes amis,
- Fine fleur de chevalerie,
- Noble et brave comme Amadis,
- Plus expert en galanterie
- Que tous les preux du temps jadis.
-
-Mme de Lenoncourt avait fait croire à Panpan qu'elle se nommait Jeanne
-et le facétieux lecteur lui adressait à tout propos ce vers de la
-Pucelle:
-
- Il était vrai, la Jeanne avait raison.
-
-Grande est l'indignation de Panpan lorsqu'il apprend par hasard que Mme
-de Lenoncourt s'est moquée de lui et qu'elle s'appelle Thérèse; il lui
-écrit:
-
- Croyez-vous donc que sans contrainte,
- On puisse ainsi de sainte en sainte
- Faire trotter mon Apollon?
- Vous changez de nom à votre aise.
- Change-t-on aisément de ton?
- On ne saurait chanter Thérèse
- Comme on chanterait Jeanneton.
- Et pourquoi donc Thérèse? Et pourquoi donc plus Jeanne?
- Avez-vous peur d'avoir toujours raison?
- Mais votre esprit vous y condamne
- Bien plus que votre premier nom.
-
-Panpan ayant eu un jour la singulière idée de lancer un costume jaune du
-plus fâcheux effet, Mme de Cambis lui demande d'y renoncer. Panpan, qui
-n'aime pas à contrister les dames, s'exécute aussitôt en adressant à la
-jeune femme ce galant madrigal:
-
- Sur l'air: _Du haut en bas_.
-
- Pour vous charmer,
- Sans regrets j'ai quitté le jaune,
- Pour vous charmer.
- Que ne puis-je vous enflammer?
- Ah! je quitterais même un trône,
- Ainsi que j'ai quitté le jaune
- Pour vous charmer.
-
-Panpan ne se borne pas à donner des fêtes aux dames; il les comble de
-cadeaux. Son amie, sa très chère amie, Mme Durival, ayant eu
-l'imprudence de parler devant lui de flambeaux dont elle a grande envie,
-Panpan s'empresse de les lui envoyer:
-
- Les voilà, ces flambeaux; qu'en avez-vous à faire?
- Dans votre esprit, dans vos beaux yeux,
- La Raison et l'Amour en ont allumé deux,
- Dont l'un nous brûle, et l'autre nous éclaire.
- Lorsqu'on travaille pour vous plaire,
- Les vers viennent en foule, on les tourne aisément;
- Mais tourner des flambeaux, c'est toute une autre affaire.
- Vous auriez eu ceux-ci dès le premier moment,
- Si vous saviez aussi promptement faire
- Un tourneur qu'un poète, et surtout qu'un amant.
-
-Mme Durival veut répondre dans la même langue, mais elle a plus de bonne
-volonté que de facilité. Panpan, qui est un puriste, la plaisante sur
-son inexpérience tout en lui décochant un compliment flatteur:
-
- Je ne sais pas si dans l'art de rimer
- Vous serez toujours écolière,
- Mais je sais, et tout sert à me le confirmer,
- Que vous serez toujours maîtresse en l'art de plaire.
-
-Panpan, nous l'avons dit, était resté dans la plus étroite intimité avec
-Mme de Boufflers. Il avait conservé pour elle non pas une simple
-affection, mais un véritable culte. Elle n'avait pas d'ami plus dévoué,
-plus attaché. Dans tous ses vers, dans toutes ses lettres, le nom de la
-charmante femme revient sans cesse; on voit, on sent qu'il l'adore
-toujours. Pas un anniversaire ne se passe sans qu'il lui adresse des
-vers. Elle-même éprouve toujours pour lui la plus tendre, la plus fidèle
-amitié. En 1746, Panpan reconnaissant lui envoie ce bouquet:
-
- Du bon esprit naît le bonheur suprême;
- En tout vous en suivez la loi.
- Quels voeux former pour vous? Ah! je ne saurais même
- Vous souhaiter plus de bontés pour moi.
-
-L'affection si profonde qu'il éprouve pour la mère, il l'a reportée sur
-la fille, sur la «divine mignonne»; il comble l'enfant de cadeaux et de
-marques d'affection.
-
-Un jour il lui apporte deux petits amours de porcelaine, accompagnés de
-ces vers:
-
- On voit, jeune Boufflers, croître en vous tous les ans
- Les beautés, les grâces légères,
- Les vertus et les agréments
- De la plus aimable des mères.
- Souffrez donc que j'apporte à vos jeux innocents
- Ces deux jolis marmots qui, maintenant vos frères,
- Deviendront dans peu vos enfants.
-
-Si Mme de Boufflers est charmante pour son ancien ami, Voltaire n'est
-pas moins aimable pour son modeste «confrère en Apollon»; il saisit avec
-empressement toutes les occasions de lui montrer son estime et son
-amitié. En 1748, il lui offre ses ouvrages avec cette dédicace:
-
- Cher Panpan, lecteur bénévole,
- Vous dont l'amitié me console
- De la haine des beaux esprits,
- Recevez chez vous mes écrits.
- Qu'ils y bravent la main des Parques,
- Qu'ils soient placés chez les monarques,
- Mais surtout dans votre taudis.
-
-Panpan très touché des attentions de son _Idole_, ne manque jamais
-l'occasion de lui témoigner sa gratitude:
-
- Je ne veux plus de toi, muse, que quelques vers
- Pour chanter le plaisir, mes amis et Boufflers.
- Fais-les couler avec délices
- Du sein de cet humble réduit.
- Qu'ils fassent, s'il se peut, un jour assez de bruit
- Pour que de ses bontés Voltaire s'applaudisse
- Et que Joffrin rougisse
- De m'avoir éconduit.
-
-Depuis que l'on est de retour à Lunéville, les fêtes se succèdent sans
-interruption. Mme du Châtelet, qui est infatigable, fait marcher de
-front les comédies, l'opéra, les lectures, les travaux astronomiques,
-ses amours, etc.
-
-Voltaire n'est pas moins actif. Il compose des madrigaux pour les dames,
-il refait _Sémiramis_, il écrit l'histoire de la guerre de 1741; enfin,
-il travaille nuit et jour, sans trêve ni repos.
-
-Il ne perd pas une occasion d'adresser au roi et à la favorite
-d'aimables compliments.
-
-A MADAME DE BOUFFLERS
-
- Le nouveau Trajan des Lorrains
- Comme roi n'a pas mon hommage;
- Vos yeux seraient plus souverains,
- Mais ce n'est pas ce qui m'engage.
- Je crains les belles et les rois:
- Ils abusent trop de leurs droits;
- Ils exigent trop d'esclavage.
- Amoureux de ma liberté,
- Pourquoi donc me vois-je arrêté
- Dans les chaînes qui m'ont su plaire?
- Votre esprit, votre caractère
- Font sur moi ce que n'ont pu faire
- Ni la grandeur ni la beauté.
-
-Non content de tous ces travaux divers, le poète compose encore de
-petites pièces destinées au théâtre de la cour et qui doivent être
-interprétées par la troupe «de qualité.»
-
-Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Mme de Lutzelbourg, Mme de
-Lenoncourt, le vicomte de Rohan, Panpan, Saint-Lambert, etc.,
-contribuent à l'éclat des représentations. Tous ont dû accepter des
-rôles, et ils s'en tirent non sans éclat.
-
-«Depuis que je suis ici, écrit Mme du Châtelet, je n'ai fait que jouer
-l'opéra et la comédie. Votre ami nous a fait une comédie en vers et en
-un acte qui est très jolie, et que nous avons jouée pour notre clôture.
-J'ai joué aussi l'acte du feu des _Éléments_[129], et je voudrais que
-vous y eussiez été, car, en vérité, il a été exécuté comme à l'Opéra.»
-
- [129] Ballet de Roy, musique de Destouches.
-
-Voltaire ne se contente pas de faire des comédies, il en joue. On lui
-demande d'interpréter des rôles, et le poète, qui adore les planches, ne
-se fait pas trop prier. Il profite de l'occasion pour couvrir de
-louanges son hôte bienfaisant.
-
-Voici le compliment qu'il débite à Stanislas et à la princesse de la
-Roche-sur-Yon après avoir joué le rôle de l'assesseur dans
-l'_Étourderie_[130]:
-
- O roi dont la vertu, dont la loi nous est chère,
- Esprit juste, esprit vrai, coeur tendre et généreux,
- Nous devons chercher à vous plaire,
- Puisque vous nous rendez heureux.
- Et vous, fille des rois, princesse douce, affable,
- Princesse sans orgueil et femme sans humeur,
- De la société, vous, le charme adorable,
- Pardonnez au pauvre assesseur.
-
- [130] Comédie en un acte de Fagan.
-
-Mais le poète n'adresse pas uniquement ses louanges aux grands de la
-terre; les interprètes qui se distinguent ont droit aussi à ses éloges.
-Mlle de la Galaizière ayant, joué à ravir le rôle de Lucinde dans
-l'_Oracle_[131], reçoit ces vers charmants:
-
- J'allais pour vous au dieu du Pinde
- Et j'en implorais la faveur.
- Il me dit: «Pour chanter Lucinde
- Il faut un dieu plus séducteur.»
- Je cherchai loin de l'Hippocrène
- Ce dieu si puissant et si doux;
- Bientôt, je le trouvai sans peine,
- Car il était à vos genoux.
- Il me dit: «Garde-toi de croire
- Que de tes vers elle ait besoin;
- De la former, j'ai pris le soin;
- Je prendrai celui de sa gloire.»
-
- [131] Petite comédie de Saint-Foix.
-
-Cependant, cette succession de plaisirs, d'opéras, de comédies devait
-avoir une fin. On ne peut toujours s'amuser. Et puis, ne faut-il pas
-avant tout respecter les lois de l'Église? A l'approche de l'Avent,
-Stanislas décide que les spectacles vont cesser.
-
-Voltaire s'incline devant la volonté royale; la troupe «de qualité»
-donne une dernière et brillante représentation, et, à la fin du
-spectacle, le poète, entouré de tous les interprètes, s'avance sur le
-devant de la scène et, parlant à Stanislas, lui adresse ce compliment:
-
- Des jeux où présidaient les Ris et les Amours,
- La carrière est bientôt bornée;
- Mais la vertu dure toujours:
- Vous êtes de toute l'année.
-
- Nous faisions vos plaisirs et vous les aimiez courts;
- Vous faites à jamais notre bonheur suprême,
- Et vous nous donnez tous les jours
- Un spectacle inconnu trop souvent dans les cours,
- C'est celui d'un roi que l'on aime.
-
-Les représentations étant terminées, Voltaire charmait encore son hôte
-en lui faisant lecture de ses travaux. Il poursuivait toujours
-l'histoire de la guerre de 1741 et venait d'achever l'épisode relatif
-aux derniers malheurs de la maison des Stuart. Un jour, il donnait
-lecture à la cour assemblée d'un passage des plus pathétique. L'émotion
-était générale, car on ne pouvait entendre l'historien sans se rappeler
-les propres et cruelles infortunes de Stanislas. Et puis, ne savait-on
-pas que la princesse de Talmont, qui assistait à la lecture, au premier
-rang, était la maîtresse du prince Édouard? La lecture fut interrompue
-par l'arrivée du courrier. L'indignation, la stupeur furent générales
-quand on apprit qu'en vertu du traité conclu avec l'Angleterre, le
-prétendant venait d'être arrêté à la sortie de l'Opéra. Il avait fallu
-en arriver aux pires extrémités; le prince, saisi par les archers, avait
-été enfermé à Vincennes, puis conduit hors du royaume.
-
-Stanislas, saisi de pitié et n'écoutant que son coeur, envoya aussitôt
-un courrier au prince exilé pour lui offrir un asile dans ses États.
-
-Les derniers temps du séjour en Lorraine sont attristés par des
-querelles assez fréquentes entre Saint-Lambert et Mme du Châtelet.
-Cette dernière se plaint sans cesse de la froideur de son amant; elle
-l'accuse de la délaisser, de l'oublier, tant et si bien que la
-séparation allait presque devenir un soulagement pour tous les deux:
-
-«Me laisser envoyer deux fois chez vous sans m'écrire, me voir à quatre
-heures quand je vous demande de venir à une heure, et cela en me mandant
-que vous vous portez bien, c'est me dire assez comment vous pensez pour
-moi après la façon dont vous m'avez quittée hier au soir. Il faut partir
-pour Paris et nous séparer à jamais. Je ne sais ce qui arrivera demain;
-mais je puis tout supporter, hors la façon indigne dont vous me
-traitez.»
-
- * * * * *
-
-«Vous m'avez traitée si froidement aujourd'hui; vous avez eu l'air si
-peu occupé de moi; vous avez si peu songé à chercher des expédients, à
-m'en demander, à m'en parler, à vous en plaindre; vous m'avez si peu
-regardée; enfin, je suis si excessivement mécontente de vous que je me
-console bien aisément de ne pouvoir vous ouvrir la porte de la
-maréchale; je me repens seulement de vous l'avoir proposé et de l'avoir
-imaginé; je suis une indigne créature de vous en avoir parlé; je sens
-tout mon tort et je n'en aurai plus de cette espèce. Je suis bien
-heureuse que vous ayez de si mauvais procédés avec moi à la veille de
-mon départ; j'en serai plus heureuse à Paris. Je suis bien persuadée
-que vous n'avez pas tenté de venir ce soir et je ne vous écrirais pas si
-je ne voulais pas vous faire voir que je me suis aperçue de votre
-conduite et qu'elle fait sur moi l'effet qu'elle y doit faire.»
-
- * * * * *
-
-Cependant, avant de se rendre à Paris, Mme du Châtelet avait des
-intérêts qui la rappelaient à Cirey, des bois à visiter, des
-contestations à terminer; il fut décidé que l'on y passerait les fêtes
-de Noël. Voltaire et la divine Émilie prirent congé de Stanislas et de
-sa cour le 20 décembre.
-
-Les adieux avec Saint-Lambert furent déchirants naturellement: toutes
-les querelles étaient oubliées; on ne se rappelait plus que les heureux
-moments. On se promit de s'écrire beaucoup, et au besoin plusieurs fois
-par jour, et de se retrouver très prochainement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-(1749)
-
- Séjour à Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à Paris,
- de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28 avril
- 1749.
-
-
-Mme du Châtelet et Voltaire prirent donc la route de Cirey.
-
-On arriva à Châlons à huit heures du matin; mais la marquise avait gardé
-si mauvais souvenir de cette ville, qu'elle ne voulut même pas s'y
-arrêter, et l'on se rendit directement à la maison de campagne de
-l'évêque, qui était un de leurs amis.
-
-Le prélat, qui avait en séjour quelques invités, fit aussitôt servir un
-plantureux déjeuner. La conversation devint des plus gaies. Mme du
-Châtelet, très animée, proposa une partie de comète ou de cavagnole; on
-accepta et l'on se mit incontinent à la table de jeu. Cependant, neuf
-heures et demie avaient sonné, heure fixée pour le départ. Les chevaux
-étaient à la porte et les postillons s'impatientaient. Après une heure
-d'attente, comme la partie de comète battait son plein, on fit dire aux
-postillons de s'en aller, et de revenir à deux heures.
-
-A deux heures, ponctuellement, on entendait claquer les fouets; mais,
-hélas! on avait recommencé une nouvelle partie, et la marquise, qui
-perdait, ne voulait pas entendre parler de départ.
-
-En attendant, la pluie tombait à verse, et les postillons criaient,
-juraient, menaçaient de tout abandonner; à la fin, on finit par les
-installer ainsi que leurs chevaux dans les écuries du château. Ce n'est
-qu'à huit heures du soir qu'on put arracher la marquise à sa table de
-jeu.
-
-On arriva à Cirey le 24 décembre. Mais tout à coup Mme du Châtelet, qui
-dans la vie ordinaire était toujours vive et de bonne humeur, devint
-rêveuse, sombre, taciturne. Surpris de ce changement, que rien en
-apparence ne motivait, Voltaire essaya d'en connaître la cause. Ce fut
-d'abord en vain. Cependant, à force d'insistance et de prières, il finit
-par arracher à la marquise son douloureux secret: elle lui confia
-qu'elle avait de graves inquiétudes, et qu'à certains symptômes elle
-avait tout lieu de se craindre dans une situation intéressante.
-
-La position était d'autant plus délicate que, depuis de longues années,
-elle n'avait plus avec son mari que de simples relations d'amitié.
-Comment sortir honorablement de ce pas difficile?
-
-L'occasion était unique pour Voltaire d'accabler son imprudente amie, de
-se désintéresser d'un incident auquel il n'avait aucune part et de dire
-à la divine Émilie de se tirer de là comme elle pourrait. Mais il avait
-le coeur trop généreux pour agir ainsi. Touché aux larmes de la détresse
-et des angoisses de Mme du Châtelet, il n'eut qu'une idée: lui venir en
-aide et apaiser ses inquiétudes. Il s'y employa avec autant de zèle que
-s'il eût été l'auteur responsable du désastre.
-
-Très sagement, le philosophe conseilla de faire venir le principal
-intéressé et de voir avec lui à quel parti il convenait de s'arrêter:
-c'était bien le moins qu'il aidât la marquise à sortir de l'embarras
-dans lequel il l'avait placée.
-
-Ainsi fut fait, et Saint-Lambert, mandé en toute hâte, arriva à Cirey.
-
-On peut deviner ce que furent les conférences entre Mme du Châtelet,
-Voltaire et Saint-Lambert; elles ne manquèrent assurément ni de piquant,
-ni de saveur. Enfin, après un long examen de la situation, le singulier
-trio ne trouva que deux solutions possibles:
-
-La première était de dissimuler la grossesse, de disparaître pendant
-quelques mois, et d'accoucher en cachette. Mais que de difficultés! Et
-on restait toujours à la merci d'une indiscrétion.
-
-La seconde était d'attribuer à M. du Châtelet ce qui juridiquement lui
-appartenait. Mais, si pour le public la chose était facile, il n'en
-était pas de même vis-à-vis du marquis.
-
-C'est cependant à ce dernier parti que les trois amis s'arrêtèrent comme
-le plus convenable, et Voltaire qui avait l'habitude des comédies fut
-chargé d'organiser le scénario.
-
-Donc, Mme du Châtelet écrit à son mari, qui était alors à Dijon, de
-venir promptement à Cirey, qu'un procès est menaçant, que sa présence
-peut tout arranger; que, de plus, elle a à lui remettre une forte somme
-d'argent pour subvenir aux frais de la prochaine campagne. Cette
-dernière perspective ne laisse pas le marquis insensible, et il accourt
-à Cirey, où il est reçu avec de grandes démonstrations de joie; Mme du
-Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, quelques seigneurs des environs qu'on
-a conviés à faire un séjour, tout le monde s'empresse autour du
-châtelain et lui fait fête. Dans la journée, on chasse, on parcourt les
-bois, on visite les fermiers; le soir, on fait grande chère, on sert des
-vins généreux, la bonne humeur est générale; on cause chasse, pêche,
-chiens, chevaux, c'est-à dire qu'on choisit de préférence les sujets
-chers à M. du Châtelet, et chaque fois qu'il prend la parole, tout le
-monde l'écoute avec déférence.
-
-Charmé d'un succès auquel il n'est pas habitué, le marquis en profite
-pour raconter ses campagnes. D'autre part Voltaire, qui dans cette
-comédie joue le premier rôle, étourdit toute la société par les contes
-les plus drôles et les plus divertissants; la marquise, placée auprès de
-son mari, porte une toilette des plus suggestives.
-
-Dès le second soir, le marquis, grisé par ses propres paroles, par le
-bruit, par le vin, perd à peu près la raison.
-
-Grand fut son étonnement de se réveiller le lendemain matin, les fumées
-du vin dissipées, dans la propre chambre de son épouse, tendrement
-couché auprès d'elle. Elle lui expliqua, en rougissant, qu'elle avait dû
-céder à ses instances, et il le crut d'autant plus volontiers, qu'il
-n'avait plus le moindre souvenir de ce qui s'était passé.
-
-La même charmante existence se prolongea pendant trois semaines au
-milieu de plaisirs toujours renouvelés et de la gaieté générale. A ce
-moment, la marquise avoua timidement à son mari qu'elle éprouvait
-d'étranges symptômes et qu'elle ne serait pas autrement surprise si elle
-était appelée quelques mois plus tard à lui donner un nouvel héritier.
-
-A cet aveu, M. du Châtelet pensa s'évanouir de joie; puis, après avoir
-tendrement embrassé sa chère épouse, il courut annoncer la bonne
-nouvelle à Voltaire, à Saint-Lambert et à tous les amis qui se
-trouvaient dans le château. Tout le monde le félicita de cet heureux
-événement; puis ce fut au tour de la marquise de recevoir les
-compliments de son entourage.
-
-De grandes réjouissances eurent lieu à Cirey en l'honneur de cette
-maternité si imprévue et M. du Châtelet les présidait avec une fierté
-bien légitime.
-
-La comédie imaginée par Voltaire et ses amis réussit donc à merveille.
-Seuls quelques esprits malveillants se permirent de trop faciles
-plaisanteries.
-
-Quelqu'un disait: «Quelle diable d'idée a donc pris à Mme du Châtelet de
-coucher avec son mari?»
-
---«Vous verrez, répondit-on, que c'est une envie de femme grosse.»
-
-Cette délicate négociation heureusement terminée, la réunion des deux
-époux n'avait plus de raison d'être; M. du Châtelet retourna donc à son
-corps, Saint-Lambert partit pour Nancy rejoindre son régiment, Voltaire
-et la divine Émilie firent leurs préparatifs pour regagner Paris.
-
-Depuis que l'on avait quitté Lunéville, Voltaire entretenait avec
-Stanislas une correspondance assez suivie. Dès la fin de décembre, il
-avait écrit au roi pour lui envoyer ses voeux de nouvel an. En même
-temps, il lui parlait avec colère d'un pamphlet où on le
-vilipendait[132]:
-
-«C'est un livre imprimé au fond de l'enfer», répond le roi qui prend
-part à la juste indignation de son ami; mais en même temps il l'engage à
-se mettre au-dessus d'aussi basses attaques, «l'envie effrénée
-n'attaquant que le mérite. Mieux vaut, lui dit-il, mépriser la noirceur
-des malhonnêtes gens et se contenter d'être estimé des gens d'honneur».
-
- [132] _Voltairiana_.
-
-Voltaire n'envoie pas au roi seulement des pamphlets; il lui soumet
-également ses dernières productions[133].
-
- [133] 31 janvier.
-
-«_Memnon_ m'a endormi bien agréablement, lui répond le monarque, et j'ai
-vu dans un profond sommeil que la sagesse n'est qu'un songe.»
-
-Mais le roi ne veut pas être en reste de politesse avec son ami, il
-soumet à son appréciation un opuscule qu'il vient de terminer:
-
-«Je vous envoie _le Philosophe chrétien_ qui a été continué depuis votre
-départ. Memnon dira bien qu'il y a de la folie de vouloir être sage;
-mais, du moins, il est permis de se l'imaginer. Ce philosophe ne mérite
-pas un moment de votre temps perdu pour le parcourir, mais il connaît
-votre indulgence pour se présenter devant vous. Faites-lui donc grâce en
-faveur du bonheur qu'il cherche et que vous lui procurerez si vous le
-jugez digne de vous occuper un moment...» (5 février 1749.)
-
-Stanislas envoya aussi _le Philosophe chrétien_ à sa fille qui lui
-répondit que l'ouvrage était d'un athée, et qu'elle y reconnaissait la
-main de Voltaire. Ce dernier, auquel le propos fut rapporté, s'indignait
-fort d'être soupçonné de collaboration à un livre qui, disait-il,
-n'était pas écrit en français.
-
-Entre Stanislas et Voltaire, c'est un échange perpétuel de bons procédés
-et de gracieux compliments, et comme les petits cadeaux entretiennent
-l'amitié, le philosophe fait envoyer à son confrère couronné quelques
-friandises du bon faiseur parisien.
-
-«Nous mangeons vos bonbons tout notre saoul, écrit le prince
-reconnaissant; vos soins à nous les envoyer en font la plus agréable
-douceur.»
-
-La marquise elle-même écrit souvent au monarque, et Stanislas lui répond
-très fidèlement. Il lui mande le 17 février 1749:
-
-«Je vous rends mille grâces, ma chère marquise, du compte que vous me
-rendez de ce que vous faites. J'envie le bonheur de tous les lieux où
-vous vous trouvez. J'espère avoir le plaisir de vous rejoindre
-immédiatement après Pâques; Mme l'Infante m'en donnera le temps. Jusqu'à
-ce moment, le carême me deviendra bien mortifiant. J'ai réfléchi sur ce
-que M. d'Argenson[134] vous a dit. Si vous ne faites rien avant mon
-arrivée, je crois que la gloire me reviendra, quand j'y serai,
-d'effectuer ce qu'on vous a promis. Du moins, j'y emploierai tous mes
-soins et tout l'empressement que vous me connaissez pour tout ce qui
-vous intéresse. Soyez-en, je vous en conjure, persuadée, car, en vérité,
-je suis de tout mon coeur, votre très affectionné
-
- «STANISLAS.
-
- «_A M. de Voltaire_
-
-«_P.-S._--Je n'ai pas le temps, mon cher Voltaire, de vous écrire
-aujourd'hui. Je me réduis à cette apostille pour vous dire que je viens
-d'exécuter ce que vous avez demandé au _philosophe_[135] par sa bonne
-amie, et de vous embrasser cordialement.»
-
- [134] Mme du Châtelet lui avait écrit quelques semaines
- auparavant pour obtenir en Lorraine une lieutenance du roi pour
- son fils, alors à Gênes. D'Argenson était ministre de la guerre.
-
- [135] Stanislas lui-même, auteur du _Philosophe chrétien_.
-
-Le 17 février, Voltaire et Mme du Châtelet se réinstallent à Paris.
-
-Pendant que Voltaire est absorbé par des préoccupations littéraires, Mme
-du Châtelet mène l'existence la plus remplie, la plus agitée; elle
-revoit ses amis; va dans le monde, à la cour; soupe tous les soirs en
-ville; entre temps, elle travaille à son ouvrage sur Newton, qu'à tout
-prix elle veut achever avant ses couches. Sait-on jamais ce qui peut
-arriver!
-
-Son existence serait heureuse si elle n'était empoisonnée par les
-soupçons, les inquiétudes que lui inspire la conduite de Saint-Lambert.
-Elle le trouve froid, indifférent; elle s'imagine que sa grossesse l'a
-détaché d'elle, qu'il est las de cet amour si violent, qu'il n'attend
-qu'un prétexte pour rompre une liaison qui lui est à charge. Elle est
-jalouse, non plus seulement de Mme de Boufflers, mais aussi de Mme de
-Mirepoix, de Mme de Bouthillier, de Mme de Thianges.
-
-Du côté de Mme de Boufflers, ses préoccupations ont d'autant plus de
-raison d'être que la liaison de la marquise et du vicomte subit un
-refroidissement évident. D'Adhémar est véhémentement soupçonné
-d'infidélité. Mme de Boufflers ne va-t-elle pas profiter de l'isolement
-de Saint-Lambert, pour reprendre son empire sur lui et le replonger dans
-ses fers?
-
-Pourquoi, au lieu d'être à Nancy, reste-t-il toujours à Lunéville, si ce
-n'est parce que la marquise l'y attire et l'y retient?
-
-Cette pensée torture Mme du Châtelet; elle prend en horreur l'amie
-qu'elle aimait si tendrement; elle la croit capable des pires noirceurs.
-Ses lettres, tantôt tendres, tantôt violentes, toujours passionnées,
-reflètent lamentablement son état d'âme.
-
- * * * * *
-
-«Je joue un singulier rôle, il faut que j'aie bien de la vertu; l'envie
-d'être digne de vous et du moins de me faire regretter, si vous ne
-pouvez plus m'aimer, me soutient.
-
-«On quitte le vicomte pour vous enlever à moi; je ne puis plus en douter
-que par l'excès de la folie avec laquelle je vous aime. Le vicomte veut
-partir et c'est moi qui l'en empêche, de peur de perdre quelqu'un qui
-m'a arraché le bonheur de ma vie, et qui a employé tant d'art, de
-noirceur et de manège pour vous détacher de moi, et qui y est enfin
-parvenu...
-
-«Je passe ma vie à pleurer votre infidélité et à cacher mes larmes à qui
-pourrait me venger... Pour m'en récompenser, vous me faites mourir de
-douleur, moi et _ce qui doit vous être cher_. Vous pouvez tout finir
-d'un mot, et vous me le refusez. Ce mot est que vous m'aimez, mais si
-vous ne m'aimez plus, ne me le dites jamais...»
-
- * * * * *
-
-Comment peut-il la trahir pour une femme qui lui a fait tant d'outrages,
-dont le coeur est si peu fait pour le sien! Comment peut-il la sacrifier
-à la faveur!
-
-Ce qu'il y a de plus pénible, c'est la contrainte à laquelle Mme du
-Châtelet se trouve condamnée et la violence qu'elle doit se faire pour
-dissimuler ses sentiments secrets. En apparence, elle est toujours au
-mieux avec Mme de Boufflers, et elle lui écrit par chaque poste.
-
-Alors qu'elle devrait l'accabler de reproches, elle ne lui laisse voir
-que l'amitié la plus tendre. C'est un véritable supplice.
-
-Si Mme du Châtelet était vindicative, elle pourrait, d'un mot, tout
-finir. Elle n'aurait qu'à mettre le vicomte au courant de ce qui se
-passe, il partirait sur-le-champ. Que deviendrait Mme de Boufflers
-devant ce témoin embarrassant?
-
-L'existence de la divine Émilie est donc fort triste. Outre les maux et
-les incommodités de son état, elle n'a pas une minute de tranquillité.
-Elle écrit tous les jours à Saint-Lambert, souvent plusieurs fois par
-jour; elle écrirait, même s'il ne devait pas lire ses lettres, pour
-avoir la consolation de lui parler et de confier au papier ses peines,
-ses inquiétudes et les transports de son coeur. Ses lettres
-interminables sont un tissu d'incohérences, de reproches, de
-tendresses, de menaces et de marques d'amour.
-
-«Je sens que je vous excède de mes lettres», lui mande-t-elle naïvement;
-mais elle continue de plus belle à l'en accabler.
-
-«Je vous ai écrit vingt-trois lettres, et je n'en ai reçu que onze. Ce
-serait bien autre chose, si on comptait par page!...»
-
-«J'aime mieux mourir que d'aimer seule; c'est un trop grand supplice...»
-
-Elle lui réclame son portrait; mais, «s'il le renvoie, il lui portera un
-coup mortel».
-
-«Pourquoi faut-il que vous m'aimiez moins, parce que je vous adore
-davantage? Seriez-vous de ceux que l'amour refroidit?...»
-
-De temps à autre, cependant, il y a dans la correspondance une note
-gaie. Entre deux reproches, la marquise fait à son amant cette
-confidence amusante:
-
-«M. du Châtelet n'est pas si affligé que moi de ma grossesse; il me
-mande qu'il espère que je lui ferai un garçon.»
-
-Mais Saint-Lambert n'a-t-il pas la fâcheuse idée de retourner à
-Lunéville! Qu'y va-t-il faire? Les soupçons, les inquiétudes de la
-marquise reprennent plus violents que jamais.
-
- «Dimanche.
-
-«Je n'ai point de lettre de vous aujourd'hui. Cela est abominable. Cela
-est d'une dureté et d'une barbarie qui sont au-dessus de toute
-qualification, comme la douleur où je suis est au-dessus de toute
-expression. Ne soyez pas excédé de mes lettres; si je n'en reçois pas
-par la première poste, je ne vous écrirai plus.
-
-«Ma grossesse augmente encore mon désespoir; cependant, je me conserve
-comme si la vie m'était chère.»
-
-Les récriminations entre les deux amants continuent incessantes et
-chaque jour plus âpres, plus pénibles.
-
-Saint-Lambert, qui évidemment a assez de cette liaison, cherche tous les
-prétextes pour soulever des querelles. Quand les lettres qu'il reçoit
-sont froides, il en manifeste beaucoup d'humeur et il ne ménage pas les
-reproches; quand elles sont tendres, il n'y répond même pas.
-
-Puis il se pique de jalousie. Il reproche amèrement à Mme du Châtelet de
-l'oublier et tantôt d'être en coquetterie avec le chevalier de Beauvau,
-tantôt avec le comte de Croix. Il en paraît même si affecté qu'il la
-menace nettement d'une rupture.
-
-La pauvre femme répond tristement:
-
-«Comment pourrais-je vous oublier? Cela m'est impossible, quand même
-vous m'y forceriez. Comment pourrais-je vous négliger? Vous êtes le
-commencement, la fin, le but et le sujet continuel de toutes mes actions
-et de toutes mes pensées.
-
-«Tous mes sentiments sont durables; croyez-vous que les impressions que
-m'ont faits vos soupçons, votre dureté, l'idée que vous avez pensé à me
-quitter, que vous me l'avez écrit, que vous avez risqué ma santé et ma
-vie, et cela sans aucun fondement, sans que j'eusse le moindre tort,
-même sans me le dire, car ce n'est qu'à la troisième lettre que vous
-êtes entré en explications; croyez-vous, dis-je, que tout cela soit
-effacé?... Vous avez bien à réparer avec moi; ne négligez pas de fermer
-les plaies de mon coeur... Vous m'avez tellement déchirée, vous
-paraissez vous en repentir si peu, vous ne paraissez pas même l'avoir
-senti.»
-
-Mais si Saint-Lambert est détaché d'elle, les sentiments de Mme du
-Châtelet sont restés immuables et elle rendra le bien pour le mal; elle
-fera tout au monde pour l'homme qu'elle a aimé, qu'elle aime toujours
-passionnément. Le roi de Pologne doit venir prochainement à Trianon; les
-nouvelles assiduités de Saint-Lambert auprès de Mme de Boufflers ont dû
-certainement lui donner de l'humeur et lui rendre ses soupçons anciens;
-elle fera tout au monde pour les dissiper: «Votre bonheur et votre
-fortune sont la seule manière de me consoler de votre perte», lui
-dit-elle.
-
-Cependant, la marquise a besoin de connaître les véritables sentiments
-de Saint-Lambert, car il lui faut prendre des mesures et des
-arrangements pour ses couches; les fera-t-elle à Paris ou à Lunéville?
-
-«C'est à vous de décider de mon sort. Je ne sais que penser de vos deux
-dernières lettres. Êtes-vous détaché de moi? Je ne le croirai que quand
-vous me l'aurez bien répété, et je sens que, si vous me le répétez, je
-ne m'en consolerai jamais. Mais je sais que l'amour et le goût ne se
-raniment point et je pleure en secret l'erreur de mon coeur.»
-
-La pauvre femme s'humilie, elle demande pardon d'une lettre violente
-qu'elle a écrite: «Il est impossible, ajoute-t-elle, que vous n'ayez pas
-démêlé dans la fureur qui y régnait tout l'amour qui l'avait dictée.»
-
-Saint-Lambert daigne pardonner et écrire un peu plus tendrement;
-aussitôt la marquise, ravie, oublie tous ses griefs; elle se croit aimée
-de nouveau; elle se calme, s'apaise et naturellement elle se décide à
-faire ses couches à Lunéville, ce qu'elle souhaite par-dessus tout.
-
-Mais ce n'est pas tout de le désirer, il faut encore en avoir la
-permission; et comment l'obtenir sans la bienveillante intervention de
-Mme de Boufflers? Elle se décide alors à avouer à son amie une situation
-qu'elle lui a jusqu'à ce jour soigneusement dissimulée:
-
- «Paris, jeudi 3 avril 1749.
-
-«Eh bien, il faut donc vous dire mon malheureux secret, sans attendre
-votre réponse sur celui que je vous demandais: je sens que vous me le
-promettez et que vous le garderez, et vous allez voir qu'il ne pourra se
-garder encore longtemps.
-
-«Je suis grosse, et vous imaginez bien l'affliction où je suis: combien
-je crains pour ma santé et même pour ma vie; combien je trouve ridicule
-d'accoucher à quarante ans[136], après en avoir été dix-sept sans faire
-d'enfants; combien je suis affligée pour mon fils. Je ne veux pas encore
-le dire, de crainte que cela n'empêche son établissement, supposé qu'il
-s'en présentât quelque occasion, à quoi je ne vois nulle apparence...
-
- [136] Elle devrait dire quarante-trois.
-
-«Personne ne s'en doute, il y paraît très peu: je compte cependant être
-dans le quatrième et je n'ai pas encore senti remuer; ce ne sera qu'à
-quatre mois et demi. Je suis si peu grosse que, si je n'avais pas
-quelques étourdissements ou quelques incommodités, et si ma gorge
-n'était fort gonflée, je croirais que c'est un dérangement.
-
-«Vous sentez combien je compte sur votre amitié et combien j'en ai
-besoin pour me consoler et pour m'aider à supporter mon état. Il me
-serait bien dur de passer tant de temps sans vous et d'être privée de
-vous pendant mes couches! Cependant, comment les aller faire à Lunéville
-et y donner cet embarras-là? Je ne sais si je dois assez compter sur les
-bontés du roi pour croire qu'il le désirât et qu'il me laissât le petit
-appartement de la reine que j'occupais; car je ne pourrais accoucher
-dans l'aile[137] à cause de l'odeur du fumier, du bruit et de
-l'éloignement où je serais du roi et de vous. Je crains que le roi ne
-soit alors à Commercy et qu'il ne voulût pas abréger son voyage;
-j'accoucherai vraisemblablement à la fin d'août ou au commencement de
-septembre au plus tard.
-
- [137] Elle veut parler de l'aile droite de la cour d'honneur où
- étaient situés les appartements des étrangers. En sous-sol se
- trouvaient les écuries royales.
-
-«J'ignore quels sont les projets du roi pour ses voyages; il me serait
-bien dur de passer encore huit mois sans vous et peut-être plus; car,
-avec le temps de mes couches, cela ira au moins à huit mois, et, pour
-peu qu'il me restât la moindre incommodité, je ne pourrais au
-commencement de l'hiver entreprendre un si grand voyage en relevant de
-couches; ce sera un des temps de ma vie où notre amitié sera la plus
-agréable et la plus nécessaire et où les bontés du roi me seront de la
-plus grande consolation. Il me semble bien dur de m'en priver; j'espère
-que vous ne le souffrirez pas. Vous voyez cependant combien de
-considérations doivent m'arrêter; je ne veux point abuser des bontés du
-roi pour moi ni de votre amitié. M. du Châtelet veut que j'accouche à
-Lunéville, ou du moins le désire fort; je le désire plus que lui, mais
-c'est à vous de voir si cela est possible et convenable; c'est à vous de
-me dire si vous le désirez, si le roi le désire et ce que vous me
-conseillez.
-
-«Si je dois accoucher à Lunéville, j'y retournerai à la fin de mai ou au
-commencement de juin, parce que je risquerai moins alors. Je ne crains
-point le voyage, j'irai doucement; je ne me suis jamais blessée, je
-suis très forte. Rien ne me serait plus malsain que de me passer de
-vous. Décidez donc de mon sort et, si vous voulez qu'il soit heureux,
-faites que je sois avec vous. J'attendrai votre réponse avec impatience.
-Vous direz au roi tout ce que vous voudrez; je mets mon sort entre vos
-mains.
-
-«Je compte que je trouverai en Lorraine un bon accoucheur et une bonne
-garde. Il serait bien cher d'accoucher à Paris, et bien triste d'y
-accoucher sans vous.»
-
-En prévenant Saint-Lambert de la lettre qu'elle envoyait à Mme de
-Boufflers, la marquise ajoutait:
-
-«Je prie Mme de Boufflers de faire de ma confidence un usage convenable
-et utile, et je lui avoue tout ingénument que je serais au désespoir
-d'accoucher ici. Elle a le coeur bon dans le fond, mais je crois que la
-meilleure finesse est de n'en point avoir... Il est certain que je suis
-incapable de soutenir l'idée d'accoucher ici et d'y accoucher sans vous,
-et que, si je n'en mourais pas, la tête m'en tournerait et que je suis
-capable de mille extravagances.» (3 avril.)
-
-Par malheur, le roi de Pologne venait d'être fort souffrant et le moment
-était mal choisi pour l'entretenir de la requête de la divine Émilie.
-
-Une nuit, Stanislas avait été pris par des douleurs violentes, résultat
-d'une forte indigestion, et son état avait été un moment si inquiétant
-que son entourage avait été fort alarmé. Il se remit peu à peu,
-cependant; mais le bruit de sa maladie s'était répandu, et la _Gazette
-de Hollande_ avait même annoncé qu'il était au plus mal.
-
-A cette nouvelle Voltaire, qui était attaché au roi par les liens de la
-reconnaissance et de la plus vive amitié, fut très profondément affecté;
-il s'empressa de lui écrire pour lui exprimer tous ses voeux et lui dire
-les tendres sentiments dont son coeur était plein.
-
-A peine rétabli, le roi remercie le philosophe:
-
-«Je serais, mon cher Voltaire, au désespoir si je me trouvais aussi
-embarrassé à répondre à vos sentiments pour moi qu'à la production de
-votre incomparable génie; car il n'y a ni vers, ni prose qui soient
-capables de vous exprimer combien je suis sensible à tout ce que vous me
-dites. Toute mon éloquence est au fond de mon coeur. C'est par son
-langage que vous connaîtrez ma façon de m'expliquer pour vous marquer ma
-reconnaissance de la part que vous avez prise à ma légère incommodité et
-pour vous assurer combien je suis de tout mon coeur à vous.
-
- «STANISLAS, roi.»
-
-En avril, le roi de Pologne vint faire à Trianon un de ses séjours
-habituels. Il était accompagné du duc Ossolinski, du marquis de
-Boufflers et de M. de la Galaizière.
-
-Mme du Châtelet, qui avait mille raisons pour lui faire sa cour et le
-quitter le moins possible, vint s'installer à Trianon auprès de lui.
-Elle espérait que cette marque d'attachement ne passerait pas inaperçue
-et que le roi, déjà préparé par Mme de Boufflers, lui accorderait au
-château de Lunéville le petit appartement de la reine qu'elle avait déjà
-occupé et qu'elle souhaitait de nouveau très vivement.
-
-Le roi, en effet, fut charmé de revoir la divine Émilie, charmé de jouir
-de sa société. Elle passait avec lui toutes les matinées et dînait en sa
-compagnie à midi.
-
-Tous les jours, entre deux et trois heures, le roi se rendait à
-Versailles auprès de sa fille et il restait avec elle jusqu'à cinq
-heures et demie. A ce moment, il descendait chez Mlle de la
-Roche-sur-Yon qui, elle aussi, était venue à Versailles pour le voir
-plus facilement, et ils jouaient à la comète. Marie Leczinska favorisait
-ces entrevues, dans l'espoir que son père se déciderait enfin à épouser
-la princesse, et qu'il renoncerait ainsi à Mme de Boufflers. Mais le
-vieux roi faisait la sourde oreille et les instances de sa fille ne
-pouvaient le faire départir de banales relations de politesse. A sept
-heures, il retournait à Trianon.
-
-Quant à Mme du Châtelet, après avoir dîné avec le roi, elle se met au
-travail, et ne sort pas. Tout le jour, toute la nuit, elle reste plongée
-dans ses chiffres, avec l'espérance d'avancer son travail, et par suite
-son départ. Elle ne perd pas un moment. Elle sacrifie tous les plaisirs,
-elle ne voit plus ses amis, elle ne soupe même plus.
-
-Sa santé, tant par suite de sa grossesse que des inquiétudes qui
-l'assiègent, est mauvaise; elle a des maux de coeur et des maux de tête
-incessants, et elle a dû se faire saigner à plusieurs reprises.
-
-De nouveaux soucis viennent encore s'ajouter à ses préoccupations de
-travail et de santé. A peine Saint-Lambert a-t-il appris le départ de
-Stanislas qu'il est allé s'établir à Lunéville. Pourquoi, si ce n'est
-pour faire la cour à Mme de Boufflers?
-
-Ce n'est pas tout encore. Soit par fantaisie, soit pour rompre plus
-aisément une liaison qui lui pèse, Saint-Lambert ne s'est-il pas avisé
-de vouloir prendre du service actif et de solliciter un poste de son
-grade dans un régiment de grenadiers?
-
-Cette idée affole la marquise et la trouble jusqu'au fond de l'âme.
-«Prendre ce parti ou me quitter, c'est la même chose», dit-elle. Elle
-écrit à Saint-Lambert des lettres désolées et indignées; elle lui fait
-une description effrayante de ces grenadiers, où personne ne veut
-entrer, où personne ne veut rester, où l'on n'a pas de congés, etc.,
-etc. S'il y entre, c'est la perte certaine de sa fortune et le malheur
-de sa vie. C'est «se casser le cou».
-
-Elle lui dit avec colère: «Quel que soit le parti auquel vous vous
-arrêterez, cela m'a fait connaître votre coeur et voir à quoi vous me
-sacrifiez et dans quel temps et dans quelles circonstances! Je serais
-cependant assez faible pour vous le pardonner, mais croyez que je ne
-pourrai jamais l'oublier.»
-
-L'égoïsme de Saint-Lambert est si exorbitant, si excessif qu'il en
-arrive à chercher querelle à sa maîtresse parce qu'elle fait venir des
-robes de Lorraine, dans le cas où elle ferait ses couches à Paris. Après
-des mois d'une patience méritoire, Mme du Châtelet finit par être
-exaspérée de pareilles exigences, et elle écrit:
-
-«De quel droit osez-vous vous fâcher que je fasse venir mes robes d'été
-et exiger que j'accouche en Lorraine, vous qui n'êtes pas sûr de ne pas
-quitter la Lorraine pour toujours dans un mois, et qui seriez déjà à
-votre garnison en Flandre sans le refus du prince de Beauvau? Quoi, vous
-êtes assez personnel pour trouver mauvais que je ne m'engage pas
-irrévocablement à faire mes couches à Lunéville, et cela pour que j'y
-sois en cas que vous y restiez, et que je courre le risque d'y accoucher
-sans vous! Peu vous importe où je fasse mes couches si vous n'êtes pas à
-Lunéville. Vous voulez bien avoir la liberté de vous séparer de moi pour
-toujours, si c'est votre avantage; mais vous ne voulez pas que je reste
-ici quinze jours de plus, si ma santé ou mes affaires l'exigent. Oh!
-vous en voulez trop aussi! Je ne m'arrange pas pour partir ni le 20 ni
-le 25 de mai, ni jamais, que vous ne soyez décidé sur ces grenadiers, et
-votre indécision (que dis-je? ce n'est pas vous qui êtes indécis,
-puisque vous les demandez à cor et à cri) devrait me décider si j'avais
-un peu de courage.»
-
-Malgré tout, malgré ses légitimes griefs, malgré l'ingratitude qu'il lui
-témoigne en cherchant à quitter la Lorraine, Mme du Châtelet s'occupe
-encore de la fortune de son ami et elle cherche, par tous les moyens, à
-l'empêcher de partir. Elle n'a pas perdu l'espoir de reconquérir son
-coeur, et elle met en jeu toutes les influences dont elle dispose pour
-lui obtenir un régiment en Lorraine: le régiment de Thianges.
-
-Le prince de Beauvau, Mlle de la Roche-sur-Yon, Mme de Boufflers
-elle-même, sont sollicités tour à tour. Mais les difficultés sont
-grandes: Mlle de la Roche-sur-Yon prend l'affaire avec tant de
-nonchalance! il y a tant de faiblesse, de pusillanimité dans l'amitié du
-prince! Mme de Boufflers a le coeur excellent; mais elle ne met de
-chaleur à rien: «Il faudrait du courage, de l'obstination et on n'a rien
-de tout cela.» C'est Mlle de la Roche-sur-Yon qui est chargée
-d'intervenir auprès du roi. Mais au premier mot Stanislas, qui n'a pas
-pardonné à Saint-Lambert ses assiduités près de la favorite, déclare
-qu'il a de l'aversion pour lui, et il manifeste une telle humeur que la
-princesse n'ose pas recommencer.
-
-Mme du Châtelet en est arrivée à un si profond degré de chagrin qu'elle
-envisage désormais avec calme la conduite de Mme de Boufflers et les
-soupçons plus ou moins justifiés que la jalousie lui inspire:
-
-«Tout ce que Mme de Boufflers m'a écrit sur votre sujet, et sur votre
-fortune en dernier lieu, la manière dont elle sent et partage mes peines
-sur cela, ont resserré les liens qui m'attachent à elle, et, si vous me
-quittez pour elle, je pourrai bien en mourir, mais je ne la haïrai
-jamais. Je ne lui cache point combien je suis indignée de la facilité
-avec laquelle vous avez embrassé cette prétendue ressource des
-grenadiers, et de l'indifférence avec laquelle vous vous êtes résolu à
-vous séparer de moi pour toute votre vie. Je lui ouvre mon coeur, cela
-est impossible autrement; vous en abuserez tous deux si vous voulez...
-
-«Mme de Boufflers met des grâces dans les choses qu'elle fait que je n'y
-mettrais jamais; je suis tout étonnée, et assurément je dois l'être, que
-son amitié délicieuse ne vous tienne pas lieu de moi et de tout. Vous me
-quitterez pour elle en vous le reprochant; vous ne me tenez plus que par
-reconnaissance...
-
-«Je ne sais ce que je vais chercher en Lorraine, je ne sais ce que j'y
-ferai; je sais qu'il faut que je sois dans le même lieu que vous. Je ne
-suis sûre, dans toute ma vie, que de deux choses: je ne haïrai jamais
-Mme de Boufflers et je n'aurai jamais d'amitié pour vous.»
-
-A la fin d'avril, toujours de Trianon, elle écrit encore. Mais cette
-fois sa raison l'a abandonnée; elle est dévorée de jalousie et ne le
-cache plus:
-
-«Mme de Boufflers me fait l'éloge de votre amour pour moi. Je devrais en
-être bien aise, je lui en sais gré et cependant tout m'est suspect de ce
-côté-là. Ma tête est un chaos de contradictions. _Si elle ne fût venue
-que cet hiver, je l'aurais quittée._
-
-«Cette phrase est toujours dans mon esprit. Vous êtes bien cruel d'avoir
-troublé le bonheur que je trouvais à vous aimer si tendrement. Vous ne
-connaissez pas tout ce que vous m'avez ôté.
-
-«... Vous aurez vu bien de l'humeur dans mes dernières lettres; je me
-suis bien consultée et bien examinée; je vous trompais et me trompais
-moi-même quand je vous disais que le soupçon était loin de mon coeur; je
-ne puis être tranquille tant que vous serez à Lunéville en mon absence.
-Si ce soupçon détruit votre goût, il flétrit le mien, et assurément mes
-soupçons sont autrement fondés que les vôtres. Rien ne peut nuire plus à
-vos affaires que d'être à Lunéville quand le roi arrivera... Passez
-trois semaines à Nancy de suite, si vous voulez retrouver mon coeur...»
-
-Du reste, tout le monde est persuadé qu'il est raccommodé avec Mme de
-Boufflers, que le vicomte est quitté; tout le monde le dit. Il faut à
-tout prix qu'il parte pour Nancy. Cela seul donnera à Mme du Châtelet la
-tranquillité, le bonheur, et le calme auxquels elle a droit.
-
-La marquise avait profité de son séjour à Trianon pour obtenir de
-Stanislas tout ce qu'elle voulait et elle n'avait qu'à se louer des
-procédés du roi à son égard:
-
-«Je sais jusqu'où va mon crédit, dit-elle; il n'a jamais été plus grand
-et le roi ne m'a jamais marqué tant d'amitié. Il veut absolument que je
-fasse mes couches à Lunéville; il dérangera tous ses projets pour y
-être. Il me laisse l'appartement. Je suis bien honteuse de penser que
-cela dépend de tout autre chose.
-
-«Le roi de Pologne prétend que je suis ravie d'être grosse, et que
-j'aime déjà mon enfant à la folie; il est vrai que depuis que je suis
-sûre d'accoucher à Lunéville, je suis bien moins fâchée de mon état. Le
-roi est charmant pour moi. S'il savait tout ce qu'il gâte par une
-injuste obstination, il me ferait l'aimer autant que je le dois; mais
-comment le lui pardonner? Je ne le connais injuste qu'en ce point.»
-
-Cependant Stanislas avait terminé son séjour à Paris. Le 28 avril,
-cédant aux instances de sa fille, il se rendit à Vauréal[138], chez Mlle
-de La Roche-sur-Yon, où il passa vingt-quatre heures, et le lendemain il
-reprenait la route de la Lorraine. Mme du Châtelet se réinstallait
-aussitôt à Paris, où la rappelaient Voltaire et ses occupations
-littéraires.
-
- [138] Sur la rive droite de l'Oise, à 6 kilomètres de Versailles.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
- Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749.
-
-
-A peine arrivée à Paris, Mme du Châtelet reprend sa vie de travail
-acharné. Elle n'a d'autre distraction que d'écrire à Saint-Lambert et à
-Mme de Boufflers; elle entretient avec cette dernière une correspondance
-des plus suivies: il est si important de ménager la favorite, qui peut
-lui faire tant de bien ou tant de mal, suivant qu'elle sera pour ou
-contre elle! Aussi lui prodigue-t-elle les protestations d'amitié,
-protestations sincères malgré tout, car si la marquise est toujours
-inquiète de son amie, si elle redoute son empire sur Saint-Lambert,
-l'affection a fini par l'emporter sur la jalousie; elle souffre
-toujours, mais elle pardonne.
-
-Rien de ce qui touche Mme de Boufflers ne la laisse indifférente. Un
-jour elle apprend que la fille de son amie, «la divine mignonne», est
-tombée gravement malade. Aussitôt elle prodigue à la mère les
-témoignages du plus affectueux intérêt. Elle est au désespoir de n'être
-pas près d'elle, quand elle la sait triste et inquiète; elle voudrait
-partir, elle se montre l'amie la plus tendre et la plus attachée.
-
-Enfin, l'enfant se rétablit et Mme du Châtelet s'en réjouit comme s'il
-s'agissait de sa propre fille.
-
-Ces émotions ont ravivé, dans le coeur de la marquise, toutes les
-douleurs de l'éloignement:
-
-«C'est alors, écrit-elle à son amie, que notre séparation me devient
-insupportable et je vous jure qu'elle m'est toujours amère et que vous
-êtes d'une nécessité indispensable pour mon bonheur.»
-
-Puis elle lui parle de ses projets, de son désir de la rejoindre et des
-bontés que le roi a pour elle:
-
-«Je m'arrange pour partir le plus tôt que je pourrai.
-
-«Je vous ai mandé que le roi me laissait le petit appartement de la
-reine; il ferme le grand et j'en suis bien aise... Il m'a promis un
-petit escalier dans la chambre verte pour aller dans le bosquet, ce qui
-me sera fort utile dans mon dernier mois, où il me faudra me promener,
-malgré que j'en aie. Ce pourra même être, tout l'été, le passage du roi
-pour venir chez moi; de son perron il n'y aura qu'un pas...»
-
-Mme du Châtelet est à ce point en confiance avec Mme de Boufflers
-qu'elle lui raconte tous ses menus incidents de famille ou de ménage.
-Son fils n'a pas beaucoup goûté cette grossesse imprévue:
-
-«Depuis quelque temps, dit-elle, je suis moins contente de lui; je ne
-sais s'il m'aime autant qu'il le devrait. Il n'a pas trop bien pris ma
-grossesse, et il se donne les airs de n'être pas content des deux mille
-écus de rente que je lui ai arrangés; pour peu qu'il continue, je lui
-ôterai la pension de deux mille quatre cents livres que je lui fais, et
-le laisserai avec son régiment et sa charge. Autant j'aurais fait pour
-lui par amitié, autant je ferai peu pour une âme intéressée.»
-
-Comme il est en résidence à Lunéville, elle recommande à Mme de
-Boufflers de le surveiller et, au besoin, de le morigéner.
-
-Puis la marquise a changé de femme de chambre; elle a été obligée de
-mettre dehors la Chevalier[139]. Celle qui la remplace est «d'une
-adresse charmante et du service du monde le plus agréable, mais c'est
-une des plus grandes p... qu'on ait jamais vues». Il est vraiment
-impossible de la garder; elle va la remplacer par une personne «qui ne
-sait pas attacher une épingle, mais qui sait gouverner en couches», et
-au moins ce n'est pas «une espèce».
-
- [139] Mme du Châtelet avait le coeur bon, car elle écrit peu
- après: «La Chevalier est placée, et c'est un repos d'esprit pour
- moi, car elle me faisait pitié.»
-
-La marquise termine sa lettre par cette phrase pleine de tendresse:
-
-«_Vale et me ama; tu eris semper deliciæ animæ meæ._»
-
-Les deux dames sont dans une intimité si confiante que la divine Émilie
-est chargée de la mission la plus délicate. Mme de Boufflers l'a priée
-de surveiller le vicomte d'Adhémar, et de lui dire ce qu'elle en pense.
-La marquise est dans un cruel embarras; elle n'aime pas le vicomte
-qu'elle trouve sot, déplaisant, tracassier; elle en dirait volontiers du
-mal; elle souhaiterait même «qu'il soit quitté à la première occasion»;
-mais, d'un autre côté, si Mme de Boufflers reste sans amant, ne
-va-t-elle de nouveau revenir à Saint-Lambert? Enfin, Mme du Châtelet,
-après bien des hésitations, rend hommage à la vérité et écrit à son amie
-cette phrase assez ambiguë:
-
-«J'éclaire la conduite du vicomte le plus qu'il m'est possible; je ne le
-crois pas d'une fidélité bien exacte, mais je crois aussi qu'il n'y a
-rien qu'il aime autant que vous.»
-
-Mme du Châtelet n'était pas seulement chargée de surveiller d'Adhémar,
-c'est elle qui faisait l'office de boîte aux lettres. Naturellement, Mme
-de Boufflers et son amant éprouvaient le besoin de s'écrire. Le faire
-ouvertement eût été trop dangereux, et il avait fallu recourir à un
-intermédiaire; jusqu'alors c'était le digne abbé Porquet qui avait
-rempli cet office. Il y eut des inconvénients; une lettre fut perdue:
-«or, cela n'est point bon à égarer», et il fut décidé qu'à l'avenir Mme
-de Boufflers enverrait ses missives amoureuses à Mme du Châtelet, qui
-les remettrait elle-même au vicomte. Ce dernier, qui écrivait aussi par
-toutes les postes, lui confierait les réponses; Mme du Châtelet les
-enverrait à l'aimable Panpan qui, fidèle à son rôle si plein
-d'abnégation, les porterait secrètement à Mme de Boufflers. De cette
-façon les convenances seraient sauvées, la morale sauvegardée, et tout
-se passerait le mieux du monde, au nez et à la barbe de Stanislas. Ainsi
-fut fait, et cette poste clandestine fonctionna à merveille.
-
-Malgré tout, malgré son intimité avec Mme de Boufflers, Mme du Châtelet
-n'est pas en sécurité, elle craint toujours une trahison possible de
-Saint-Lambert. Sa correspondance est toujours pleine de contradictions,
-et d'incohérences. Si Saint-Lambert reste quelques jours sans écrire, la
-pauvre femme en perd la tête:
-
- «11 mai.
-
-«Point de lettre de vous aujourd'hui; voilà qui est affreux! Ce n'est
-pas pour me rendre la confiance et la tranquillité d'esprit nécessaires
-à la vie que je mène. Imaginez, si vous pouvez, ce que c'est que d'être
-du jeudi au dimanche à attendre une lettre et que cette lettre n'arrive
-point! Tous mes soupçons alors me reprennent et je suis très malheureuse
-quand la réflexion se mêle d'examiner votre conduite.
-
-«Je vous avais toujours mandé qu'au retour du roi j'exigeais que vous
-fussiez à Nancy; il est bien singulier que cette garde à remplacer se
-trouve précisément placée dans le mois du retour du roi... Le hasard
-vous sert toujours bien singulièrement pour m'inquiéter...»
-
-Elle fait tout au monde pour abréger le temps de leur séparation et
-pour pouvoir partir le plus tôt possible: elle s'est séquestrée
-absolument, elle ne sort plus, ne voit plus personne, ne fait que des A
-et des B.
-
-«Savez-vous la vie que je mène depuis le départ du roi? Je me lève à
-neuf heures, quelquefois à huit. Je travaille jusqu'à trois heures, je
-prends mon café à trois heures. Je reprends le travail à quatre heures.
-Je le quitte à dix heures pour manger un morceau, seule. Je cause
-jusqu'à minuit avec M. de Voltaire qui assiste à mon souper, et je
-reprends le travail à minuit jusqu'à cinq heures.»
-
-Mais, pour mener cette vie-là, au moins faudrait-il avoir l'esprit
-tranquille et il ne cesse de l'agiter.
-
-Heureusement, jusqu'à présent, sa santé se soutient merveilleusement.
-
-«Je suis sobre, dit-elle, et je me noie d'orgeat, cela me soutient. Mon
-enfant remue beaucoup et se porte, à ce que j'espère, aussi bien que
-moi...»
-
-Ce qui désole la marquise, c'est l'indifférence de Saint-Lambert: elle,
-qui n'a même pas le temps de manger et de dormir, écrit des lettres
-interminables; lui n'a rien à faire, et il ne trouve même pas le temps
-de griffonner quatre lignes tous les trois jours.
-
-«Et vous vous vantez d'aimer, lui dit-elle. Moi, je vous aime à la
-folie, et c'est bien une folie, mais c'est pour ma vie.»
-
-Ces reproches ne produisant aucun effet, la marquise se fâche enfin:
-
-«Je suis bien sotte, moi, de me tuer pour partir plus tôt.
-
-«Si vos inégalités, si vos froideurs, si les contradictions et les
-obscurités de votre conduite continuent, je ne prendrai pas le parti de
-rester ici; mais d'incertitude en incertitude j'attraperai le huitième
-mois, temps où il ne me sera plus possible de partir quand je le
-voudrai.»
-
-Elle lui déclare nettement qu'elle ne donnera les ordres définitifs,
-qu'elle ne préviendra M. du Châtelet que quand elle sera contente de
-lui, de sa conduite, de son amour, de son impatience. Si elle n'est pas
-satisfaite de sa réponse, elle exigera une nouvelle lettre, et, comme il
-faut huit ou dix jours pour échanger une missive, le mois de juin
-arrivera. Or, si elle n'est pas à Lunéville le 1er juillet, qui est le
-huitième mois, elle ne partira pas. Après tout, c'est peut-être ce qu'il
-désire.
-
-Enfin, elle termine sa lettre par ce trait du Parthe:
-
-«Le vicomte n'a pas reçu de lettre; vous l'avez peut-être reçue pour
-lui.»
-
-Cependant Saint-Lambert a souvent des besoins d'argent; il est cousu de
-dettes et il a, à ses trousses, toute une meute de créanciers; quand il
-est serré de trop près, il n'hésite pas à recourir à l'influence de son
-amie; déjà, à plusieurs reprises, il a obtenu, par son intermédiaire,
-cinquante louis du roi de Pologne; quand Stanislas fait la sourde
-oreille, c'est à la propre bourse de Mme du Châtelet que le brillant
-officier fait appel; dans ce cas il veut bien, pour un instant, faire
-trêve à ses mauvais procédés et il redevient aimable et tendre.
-
-Justement, en ce moment, il est assez vivement pourchassé, et cette
-détresse pécuniaire lui donne un accès de tendresse inusitée. La pauvre
-Mme du Châtelet, qui n'est plus habituée à ces galants propos, exulte
-littéralement:
-
- «18 mai.
-
-«Non, il n'est pas possible à mon coeur de vous exprimer combien il
-vous adore, l'impatience extrême où je suis de me rejoindre à vous
-pour ne vous quitter jamais...
-
-«Que votre lettre du 12 est tendre! Qu'elle m'a fait éprouver de
-plaisir! Que j'en avais besoin! Il y avait huit jours que je n'avais
-reçu de vous que des lettres de bouderies.
-
-«Ne me reprochez pas mon _Newton_; j'en suis assez punie. Je n'ai
-jamais fait de plus grand sacrifice à la raison que de rester ici pour
-le finir. C'est une besogne affreuse et pour laquelle il faut une tête
-et une santé de fer. Je ne fais que cela, je vous jure, et je me
-reproche bien le peu de temps que j'ai donné à la société depuis que
-je suis ici. Quand je songe que je serais actuellement avec vous!
-
-«Je vous aime à la folie, je vous le dis trop, je vous le montre trop,
-et vous en abusez...
-
-«Vous savez la manière dont le roi me traite et que la certitude de
-mes couches à Lunéville ne dépendait plus que de vous. Votre lettre
-d'aujourd'hui achève de me décider.»
-
-
-Bien entendu, devant les marques d'attachement de son amant, Mme du
-Châtelet efface de son coeur tout sentiment de jalousie:
-
-«Non, je n'ai plus de soupçons, je n'ai plus que de l'amour; il vous est
-si aisé de me les ôter, ces soupçons, que vous êtes bien coupable de me
-les laisser. C'est en m'écrivant des lettres tendres que vous les
-détruirez.»
-
-Et comme on ne saurait trop faire pour un amant si passionné, non
-seulement elle lui envoie les cinquante louis qu'il lui a demandés et
-qu'elle a dû emprunter à M. de Paulmy; mais elle continue à remuer ciel
-et terre pour lui faire obtenir le régiment de M. de Thianges, qui n'en
-demande que deux cents louis; elle trouvera bien moyen de les lui
-procurer s'il est nécessaire.
-
-Elle met de nouveau en mouvement tous ses amis, Mme de Boufflers, Mlle
-de la Roche-sur-Yon. Elle songe même à faire intervenir le prince de
-Craon, auquel le roi ne saurait rien refuser.
-
-Quant à M. de Beauvau, elle ne lui demande plus rien parce qu'elle en
-sait l'inutilité: «Il faut être toujours bien avec lui, dit-elle assez
-aigrement; jouir des grâces et de la facilité de son commerce, et n'en
-rien attendre.»
-
-Mais il faut que Saint-Lambert agisse en personne, et la marquise est
-devenue si confiante qu'elle lui mande elle-même: «Allez à Lunéville et
-chauffez Mme de Boufflers pour ce régiment. Je vous assure que cela est
-très vraisemblable, très possible, très faisable... Allez à Lunéville,
-je l'exige; j'aime trop Mme de Boufflers pour la priver du plaisir de
-vous voir.»
-
-Malheureusement Mme de Boufflers venait justement de quitter la Lorraine
-pour aller voir sa famille en Toscane, et il n'y avait pas lieu de
-recourir à ses bons offices, au moins pour le moment.
-
-Stanislas, attristé de sa solitude momentanée, écrivait à son ami
-Voltaire:
-
- «Commercy, 1749.
-
- «Mme de Boufflers, mon cher Voltaire, en partant précipitamment
- pour aller voir monsieur son père, m'a chargé de vous renvoyer
- votre livre. Je sacrifie l'empressement que j'ai eu de le parcourir
- à la nécessité que vous avez de le ravoir, espérant que vous me le
- communiquerez quand vous pourrez. Vous savez comme je suis gourmand
- de vos ouvrages.
-
- «Me voilà seul! Les agréments de Commercy ne remplacent pas le
- plaisir d'être avec ses amis; aussi je me prépare à le quitter
- bientôt. Je voudrais que Mme du Châtelet, que j'embrasse
- tendrement, employât le temps de l'absence à faire ses couches, et
- la retrouver sur pieds.
-
- «Je vous embrasse, mon cher Voltaire, de tout mon coeur.
-
- «STANISLAS, roi.»
-
-Le séjour de Mme de Boufflers en Toscane fut assez court. De là elle se
-rendit à Paris où sa belle-mère l'appelait pour remplir ses devoirs à la
-cour. Elle y arriva le 7 juin. Stanislas avait obtenu pour elle, on se
-le rappelle, une place de dame surnuméraire auprès de Mesdames. Elle
-n'avait pas encore été présentée en cette qualité et il était convenable
-d'accomplir au plus tôt cette formalité.
-
-Mme du Châtelet est doublement ravie de revoir l'amie pour laquelle elle
-a repris toute son ancienne tendresse, et qu'elle aime cent fois mieux
-près d'elle qu'à Lunéville. A peine débarquée, Mme de Boufflers accourt.
-La divine Émilie rend compte à Saint-Lambert de leur entrevue avec une
-candeur et une naïveté vraiment touchantes: tous les soupçons se se sont
-envolés; il n'y a plus de place dans son coeur que pour l'amour et
-l'amitié.
-
-«Elle est venue chez moi à midi, nous ne nous sommes quittées qu'à huit
-heures, et assurément le temps ne m'a pas duré. Nous avons toujours, en
-vérité, presque toujours parlé de vous; elle a enchanté mon coeur, je
-l'en aime mille fois davantage. Elle dit que vous m'aimez passionnément,
-que vous le lui disiez sans cesse... Je lui ai dit à quel point je vous
-adorais, que je m'en étais quelquefois repentie, que j'avais espéré vous
-aimer faiblement, mais que ce n'était pas une âme comme la vôtre qu'on
-pouvait aimer faiblement; que j'avais eu des torts, mais que mon amour
-les avait bien réparés et qu'il me serait impossible d'en avoir à
-présent quand je le voudrais; que je vous aimais passionnément; que je
-craignais que vous ne m'aimassiez moins, que la moindre diminution dans
-votre goût me rendrait malheureuse--enfin après le plaisir de vous voir,
-il y a longtemps que je n'en ai eu de plus vif.
-
-«Je ne soupçonnerai jamais Mme de Boufflers. Je me suis reproché tout ce
-que je vous ai écrit sur cela. Je ne veux point empoisonner mon amitié
-pour elle. Si jamais elle m'ôtait votre coeur, vous seriez apparemment
-de moitié. Je veux m'abandonner sur cela à votre amour et à son amitié,
-et je sens que, quelque chose que vous me fassiez l'un et l'autre, je
-vous aimerai toujours tous deux. Vous voyez déjà ma confiance dans la
-manière dont je vous parle d'elle. J'ai un goût naturel si vif pour elle
-que, pour peu qu'elle y mette du sien, je l'aimerai à la folie. Elle est
-charmante pour moi depuis son retour.»
-
-Bien entendu il fut question entre les deux amies du fameux vicomte
-d'Adhémar et de ses fredaines. Mme de Boufflers avoua très ingénument
-qu'elle aimait encore le vicomte, bien qu'elle eût à se plaindre de lui;
-mais elle avoua non moins ingénument que si elle le revoyait, elle ne
-pourrait résister et que l'entrevue se terminerait par un
-raccommodement.
-
-Comme Mme du Châtelet craint toujours de perdre l'amant qu'elle adore,
-tout est pour elle sujet à inquiétude et à tourments; à peine rassurée
-d'un côté, elle tremble de l'autre. Ne vient-elle pas d'apprendre que
-Saint-Lambert a l'étrange prétention de convertir Mme de Bassompierre,
-la propre soeur de la favorite? De quoi se mêle-t-il, en vérité?
-
-«Mais savez-vous que Mme de Boufflers m'a inquiétée sur la Bassompierre;
-elle dit que vous ne la quittez pas et que vous voulez la convertir;
-voilà assurément un beau projet, et quand elle le sera, qu'en
-ferez-vous? Elle est fort digne, je vous assure, de rester comme elle
-est; mais vous seriez bien indigne d'y penser. Je ne crois pas que votre
-coeur pût jamais être de la partie. Mais aussi je compte trop sur votre
-probité pour vouloir me tromper sur cela, et je vous jure que vous
-aimant passionnément, sentant que je ne puis être heureuse qu'avec vous,
-il me serait impossible d'empêcher qu'une infidélité ne détruisît
-entièrement mon goût.
-
-«Ne croyez pas que Mme de Boufflers ait voulu faire une malice; elle ne
-m'en a parlé qu'à cause du danger des sermons, mais j'ai été tout de
-suite au fait. Je sais qu'elle a du goût pour vous et vous un peu pour
-elle. C'est assez pour m'inquiéter.»
-
-Mme de Boufflers doit passer un mois à Versailles, à Marly et à Vauréal
-chez la princesse de la Roche-sur-Yon. Saint-Lambert, qui est décidément
-dans une phase d'amour, manifeste une grande inquiétude et craint que le
-retour de Mme du Châtelet n'en soit retardé. «Ne vous troublez pas à ce
-sujet, lui répond Mme du Châtelet, l'_insupportable_ marquis est là[140]
-et par conséquent de toutes façons Mme de Boufflers et moi, nous
-reviendrons chacune de notre côté.»
-
- [140] C'est de M. de Boufflers qu'il s'agit.
-
-Cette tendre préoccupation de son amant touche au dernier point la
-divine Émilie qui ne trouve pas de termes assez vifs pour exprimer son
-attendrissement:
-
- «Dimanche.
-
-«Non, la plus aimable créature qui respire, non, ne croyez pas que Mme
-de Boufflers ni personne au monde puisse me retarder d'une seconde. Je
-vous assure que je vous sacrifie ma santé; mais tout ce que je refuse,
-tout ce que je ne fais pas, ne sont pas des sacrifices. Il faut, en
-vérité, que je sois de fer; mais l'amour me donne bien du courage.
-
-«Je vous adore et je suis dévorée de l'impatience la plus vive. Je me
-flatte toujours de partir... Il est important que je puisse finir mon
-livre; mais voilà la dernière fois de ma vie que j'aurai quelque chose
-à faire qui ne sera pas vous.
-
-«Je vous le répète, je ne connais qu'un bonheur: c'est de passer tous
-les moments de ma vie avec vous quand vous m'aimez ou du moins quand
-vous me le montrez. Vous enflammez mon coeur et je ne vois plus que vous
-dans la nature. Votre coeur charmant, tel que vous me le montrez dans
-vos deux lettres que je viens de recevoir à la fois, est pour moi la
-pierre précieuse de l'Évangile. Je veux tout sacrifier pour en jouir,
-pour le conserver; je m'arrange pour ne pas revenir ici que vous ne m'en
-pressiez pour y venir avec moi; car si vous ne vous dégoûtez pas de moi
-par la continuité de la jouissance et par l'inaltérabilité de mes
-sentiments, vous n'auriez pas sur moi le crédit de me faire vous quitter
-un moment.
-
-«Savez-vous que quand vous m'aimez comme vous m'aimez par cette poste,
-quand vous faites goûter à mon coeur le seul bonheur digne d'être
-désiré, j'en suis quelquefois affligée. Je dois accoucher dans trois
-mois et j'aurais trop de regrets à la vie si........
-
-«Je ne fais ici que des _x_, et malgré le retard de mon départ, il me
-restera encore bien des choses à faire là-bas.
-
-«Je ne vois plus d'apparence du voyage de Mme de Boufflers. Elle me
-traite délicieusement et je l'aime autant que je la crains, ce qui est
-bien rare.
-
-«Adieu. Voilà comme on écrit quand on aime comme je fais. Adieu. Je
-vous adore. Mon âme se détache pour vous aller trouver. Je crois que je
-mourrai de joie quand je vous reverrai, si je vous retrouve tel que je
-vous ai laissé.»
-
-Dans son impatience de la revoir, Saint-Lambert a même proposé à son
-amie de venir à cheval au-devant d'elle. Touchée aux larmes d'un procédé
-si délicat et d'un empressement si inattendu, Mme du Châtelet refuse
-parce qu'elle redoute pour son ami la trop grande chaleur; mais elle lui
-écrit:
-
-«Croyez que rien n'est perdu pour la sensibilité de mon coeur, mon cher
-amant, bonheur de ma vie.
-
-«Si je voulais vous exprimer combien je vous aime, il faudrait que je
-fisse des expressions qui pussent vous rendre les emportements de mon
-âme, car elles ne sont pas encore trouvées.»
-
-Avant de revenir en Lorraine, Voltaire et Mme du Châtelet doivent faire
-un court séjour à Cirey; M. du Châtelet, qui est décidément un mari
-incomparable, offre à Saint-Lambert de venir avec lui au-devant de la
-marquise jusqu'à Troyes, et de l'accompagner à Cirey. A cette nouvelle,
-la marquise ne peut s'empêcher de s'écrier naïvement: «Mon Dieu, que M.
-du Châtelet est aimable de vous avoir offert de vous amener!»
-
-Mais ce n'est pas tout de venir; il faudrait que le chevalier de
-Listenay fût du voyage; on le prierait d'occuper Voltaire et le mari
-pendant qu'elle-même et Saint-Lambert fileraient le parfait amour. Si le
-chevalier ne peut venir, il faut avoir recours à l'obligeant Panpan
-qui, lui, se chargera bien de cette mission de confiance!
-
-La divine Émilie apprend en même temps que son fils a l'intention de
-venir également au-devant d'elle. Mais elle n'en veut à aucun prix! Il
-est indispensable que Mme de Boufflers le retienne à Lunéville sous un
-prétexte quelconque, comédie, service, ou tout autre. Mon Dieu, qu'en
-feraient-ils à Cirey! Il ne pourrait que les gêner.
-
-Enfin, dernière recommandation, et non des moins pressantes, de
-l'impatiente marquise: si la cour doit aller à Commercy, il faut que
-Saint-Lambert prévienne bien vite le curé d'avoir à préparer, comme
-d'habitude, le nid qui abrite leurs amours.
-
-Cependant la perspective d'un tête-à-tête avec M. du Châtelet ne paraît
-pas sourire à Saint-Lambert. Si la marquise, par accident, était retenue
-à Paris, que deviendrait-il, lui, seul avec le mari? Ce serait gai!
-
-La marquise riposte, indignée, qu'il n'a qu'à amener le chevalier ou
-Panpan, comme elle le lui a déjà recommandé, et que du reste la chance
-de la revoir dix ou douze jours plus tôt, peut bien lui faire risquer un
-tête-à-tête ennuyeux. Comment peut-il hésiter!
-
-Enfin l'heure du départ sonne. Au moment de quitter Paris, la marquise
-écrit une _dernière_ lettre:
-
- «_Avant de partir._
-
-«Je n'ai point eu de lettre de vous aujourd'hui et mon coeur nage dans
-la joie. Je ne fais pas un pas qui ne m'annonce mon départ. Je dis
-adieu à tout le monde avec une joie délicieuse, même aux gens que je
-croyais aimer le mieux. Il n'y a pas une de mes démarches ou de mes
-actions qui ne tende à me rapprocher de vous... Je laisserai mon livre
-imparfait, mais il faut que je me rejoigne à vous ou que je meure. Je
-vous adore, je vous aime avec une passion et un emportement que je
-crois que vous méritez et qui font mon bonheur.»
-
-La marquise sera le 25 à Troyes, le 26 à Bar-sur-Aube, le 27 à Cirey.
-Elle espère bien retrouver son amant à Bar-sur-Aube: «Je crois que je
-mourrai de joie en vous revoyant; il faudra cependant nous contraindre!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-(1749)
-
- Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments de
- Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M.
- Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son
- accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de
- cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire.
-
-
-Mme du Châtelet et Voltaire font un court séjour à Cirey du 27 au 30
-juin; puis ils vont rejoindre Stanislas et Mme de Boufflers à Commercy
-et ils y séjournent jusqu'au 16 juillet.
-
-L'existence est toujours la même qu'auparavant, toujours aussi gaie,
-aussi bruyante; les plaisirs dramatiques sont un peu délaissés, étant
-donné l'état de Mme du Châtelet; mais on se rattrape sur la comète, plus
-en vogue que jamais. Voltaire, qui ne peut se dispenser d'y jouer, y
-perd tout ce qu'il veut et il enrage contre cette passion malencontreuse
-de son hôte.
-
-Pour se consoler il écrit _Catilina_, _Electre_, et il fait de temps à
-autre des lectures à ses amis.
-
-Saint-Lambert, de son côté, veut donner la mesure de ses talents; il
-commence à écrire le fameux poème des _Saisons_, dont il parle depuis si
-longtemps, et il vient de temps à autre soumettre à Voltaire, qui le
-comble d'encouragements, le fruit de ses veilles.
-
-Un nouveau personnage, et non des moindres, figure dans la petite cour,
-c'est le prince Charles-Édouard. Déjà son père, sous le règne du duc
-Léopold, avait trouvé un asile en Lorraine. Stanislas n'avait pas voulu
-se montrer moins libéral que son prédécesseur, et, nous l'avons vu, il
-avait offert au fils, chassé de France, une généreuse hospitalité. Le
-prince est arrivé à Lunéville dans les premiers mois de l'année 1749 et
-il y réside «incognito», bien qu'étant de toutes les fêtes, jusqu'en
-1751. La nuit il oubliait ses malheurs auprès de sa chère maîtresse, la
-princesse de Talmont.
-
-Il n'y a pas d'incidents marquants à signaler pendant les mois de l'été
-1749. Mme du Châtelet et ses amis vivent dans l'attente du grave
-événement qui se prépare. Stanislas, Mme de Boufflers redoublent
-d'attentions et d'amabilités pour la marquise. Voltaire, qui pourrait
-bien montrer quelque rancune, est au contraire le plus attentif des
-amis. Il a le coeur si bon, si généreux! Il a tout pardonné!
-Saint-Lambert lui-même, soit pitié, soit remords, s'efforce de
-manifester quelque tendresse à son amie.
-
-Mais ni les distractions dont on l'entoure, ni l'affection de l'homme
-qu'elle aime, rien ne peut venir à bout de l'invincible mélancolie qui
-peu à peu a envahi Mme du Châtelet. Elle qui est douée d'un esprit si
-viril, d'une âme si énergique, est assaillie de sombres pressentiments
-et elle ne peut s'en défendre. C'est en vain que ses amis cherchent à
-lui montrer l'inanité de semblables inquiétudes, elle y revient sans
-cesse, et cette triste pensée qui la poursuit devient bientôt pour elle
-une idée fixe. Elle est si persuadée que sa fin est prochaine qu'elle
-prend toutes ses dispositions en conséquence: elle fait son testament,
-elle brûle beaucoup de lettres, place sous scellés celles qui lui
-rappellent les heures les plus douces de sa vie et qu'elle n'a pas le
-courage de détruire; enfin elle travaille avec passion au _Commentaire_
-qu'elle ne veut pas laisser inachevé.
-
-C'est dans ce déplorable état moral qu'elle passe les mois de juillet et
-d'août, cherchant à oublier, à s'étourdir de toutes façons, mais sans
-succès. Tous ses amis déplorent sa nervosité, mais la mettent sur le
-compte de son état; personne ne se préoccupe, pas plus Mme de Boufflers
-que Voltaire, que Saint-Lambert. Comment s'inquiéteraient-ils d'un
-événement aussi naturel, aussi simple qu'un accouchement?
-
-Pendant l'été de 1749, les visites sont nombreuses à la cour. Le 11
-juin, arrive le maréchal de Saxe qui se rend à Dresde. Stanislas fait
-grand accueil au fils de son heureux rival; il le comble de marques
-d'estime et de considération. Quand le maréchal s'éloigne, il est si
-satisfait qu'il promet de s'arrêter encore à son retour. Et, en effet,
-le 10 août, il passe vingt-quatre heures à Commercy auprès du roi.
-
-En juillet, on voit arriver successivement le cardinal de La
-Rochefoucauld et l'évêque de Carcassonne qui se rendent à Plombières; le
-maréchal et la maréchale de Belle-Isle; enfin, le prince et la princesse
-de Craon.
-
-L'un et l'autre commencent à sentir le poids des ans, et ils veulent
-finir leurs jours dans leur chère Lorraine; le prince abandonne sa
-vice-royauté de Toscane, toutes ses dignités, et, après un court séjour
-à Vienne pour remercier l'Empereur, il arrive à Lunéville le 24 juillet
-avec la princesse.
-
-Il se rend aussitôt à Commercy pour saluer le roi; puis il va
-s'installer dans son magnifique château d'Haroué, qu'il compte bien ne
-plus quitter. Ceux de ses enfants qui sont en Lorraine, le prince de
-Beauvau, Mme de Boufflers et son mari, Mme de Bassompierre, quittent
-immédiatement la cour et viennent passer quelque temps près de leurs
-parents.
-
-Dès le 16 juillet, Mme du Châtelet, pour laquelle les déplacements
-commencent à devenir difficiles, a quitté Commercy pour aller s'établir
-à Lunéville; Voltaire et Saint-Lambert l'ont accompagnée. Quant à
-Stanislas, il est resté à Commercy qu'il ne quittera pas avant le 12
-août.
-
-A la fin d'août une querelle ridicule éclate entre Voltaire et
-l'intendant du roi, M. Alliot. Voltaire a toujours fait ses efforts pour
-être en bons termes avec l'intendant; mais celui-ci, qui est du parti
-dévot, s'est toujours maintenu dans une réserve hostile dont les
-flatteries et les grâces du poète n'ont pu le faire sortir. Donc le
-philosophe, qui est fort exigeant et qui est toujours disposé à croire
-qu'on n'a pas pour lui les égards qui lui sont dus, trouve qu'on le
-laisse manquer des objets les plus nécessaires à l'existence. Quand il
-est indisposé, il se fait servir dans sa chambre et à son heure.
-Quelquefois le service en souffre et Voltaire s'en plaint très vivement.
-Ses réclamations verbales n'ayant pas produit l'effet qu'il en espérait,
-le 29 août au matin, il perd patience et il écrit à M. Alliot:
-
- «Lunéville, 29 août 1749, à 9 heures du matin.
-
- «Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me faire
- savoir si je puis compter sur les choses que vous m'avez promises,
- et s'il n'y a point d'obstacles. Le mauvais état de ma santé ne me
- permet ni de rester longtemps à la cour du roi, auprès de qui je
- voudrais passer ma vie, ni d'avoir l'honneur de manger aux tables
- auxquelles il faut se rendre à un moment précis, qui est souvent
- pour moi le temps des plus violentes douleurs. Il fait froid
- d'ailleurs les matins et les soirs pour les malades.
-
- «Il serait un peu extraordinaire que, malgré votre amitié, on
- refusât ici les choses nécessaires à un homme qui a tout quitté
- pour venir faire sa cour à Sa Majesté.
-
- «Je vous prie de me faire savoir s'il faut en parler au roi.
-
- «VOLTAIRE.»
-
-A neuf heures un quart, pas de réponse!
-
-Le philosophe, qui ne brille pas par la patience, reprend la plume:
-
- «29 août 1749, à 9 heures 1/4 du matin.
-
- «Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien donner des ordres en
- vertu desquels je sois traité sur le pied d'un étranger; et ne me
- mettez pas dans la nécessité de vous importuner tous les jours.
-
- «Je suis venu ici pour faire ma cour au roi.--Ni mon travail, ni ma
- santé ne me permettent d'aller piquer des tables.--Le roi daigne
- entrer dans mon état; je compte passer ici quelques mois.
-
- «Sa Majesté sait que le roi de Prusse m'a fait l'honneur de
- m'écrire quatre lettres pour m'inviter à aller chez lui.
-
- «Je puis vous assurer qu'à Berlin je ne suis pas obligé à
- importuner pour avoir du pain, du vin, de la chandelle.
- Permettez-moi de vous dire qu'il est de la dignité du roi et de
- l'honneur de votre administration de ne pas refuser ces petites
- attentions à un officier de la cour du roi de France, qui a
- l'honneur de venir rendre ses respects au roi de Pologne.
-
- «VOLTAIRE.»
-
-A neuf heures trois quarts, pas de réponse!
-
-C'en est trop! Comment Voltaire peut-il laisser humilier ainsi en sa
-personne un valet de chambre du roi de France! Il reprend la plume et
-s'adresse au roi de Pologne lui-même:
-
- «29 août 1749, à 9 heures 3/4 du matin.
-
- «SIRE,
-
- «Il faut s'adresser à Dieu quand on est en Paradis. Votre Majesté
- m'a permis de venir lui faire ma cour jusqu'à la fin de l'automne,
- temps auquel je ne puis me dispenser de prendre congé de Votre
- Majesté. Elle sait que je suis très malade et que des travaux
- continuels me retiennent dans mon appartement autant que mes
- souffrances; je suis forcé de supplier Votre Majesté qu'elle
- ordonne qu'on daigne avoir pour moi les bontés nécessaires et
- convenables à la dignité de sa maison, dont elle honore les
- étrangers qui viennent à sa cour. Les rois sont, depuis Alexandre,
- en possession de nourrir les gens de lettres, et quand Virgile
- était chez Auguste, Alliotus, conseiller aulique d'Auguste, faisait
- donner à Virgile du pain, du vin et de la chandelle. Je suis
- malade, aujourd'hui, et je n'ai ni pain, ni vin pour dîner.
-
- «J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, sire, de Votre
- Majesté le très humble, etc.»
-
- «VOLTAIRE.»
-
-Le roi, que ces querelles ennuient à périr, qui ne veut pas se brouiller
-avec Voltaire, mais encore moins peut-être avoir des difficultés avec un
-homme aussi précieux que le conseiller aulique, se borne à remettre à
-Alliot la lettre du philosophe en le chargeant d'y répondre.
-
-Alliot s'en acquitte avec une insolence qui dut mettre Voltaire hors de
-lui:
-
- «Août 1749.
-
- «Vous avez à dîner chez vous, monsieur; vous y avez potage, pain,
- vin et viandes; je vous fais donner bois et bougies; et vous vous
- plaignez à M. le duc, au roi même, aussi injustement. Sa Majesté
- m'a remis votre lettre sans m'en rien dire; et je n'ai pas voulu
- pour vous-même lui dire que vous aviez le plus grand tort du monde
- de vous plaindre. Il est des règles ici qu'il faut suivre: aussi
- vous aurez agréable de vous soumettre; je ne m'en dépars point;
- c'est que rien ne se donne à la cave par extraordinaire sans un
- billet de moi. Chaque jour, le détail est grand et pénible; il est
- pour moi. Que vous importe, pourvu que vous ayez ce que vous
- demandez?
-
- «Vous n'avez manqué de rien, je le dis à vous-même; et vous dites
- que vous avez manqué de tout!
-
- «Vous êtes le premier qui se soit plaint de la façon dont on reçoit
- les étrangers, puisque vous voulez l'être. Je vous ai fait donner
- ce que vous avez demandé; et vous avez, encore une fois, tort de
- vous plaindre.
-
- «Vous citez la cour de France pour modèle! Elle a ses règles et
- nous avons les nôtres; mais la nôtre est absolument inutile à la
- cour de France. Vous le savez mieux que moi.
-
- «Je suis très fâché pour vous-même de vos démarches, et j'espère
- que vous sentirez combien elles sont déplacées puisque j'espère que
- vous vous trouverez très bien de la façon avec laquelle vous avez
- été traité jusqu'à présent, et à laquelle il n'y a rien à ajouter.
-
- «Je vous nie qu'_Alliotus_, conseiller aulique, fit donner du pain,
- du vin, de la chandelle à Virgile.
-
- «Je le fais à M. de Voltaire parce que c'est un pauvre homme et que
- Virgile était puissant et avait chez lui une table fine et
- excellente, où il traitait ses amis et y était à son aise avec eux.
- Ainsi nulle comparaison des temps; Virgile d'ailleurs travaillait
- pour son plaisir et pour la gloire de son siècle, au lieu que M. de
- Voltaire le fait par nécessité et pour ses besoins; ainsi on
- accorde à l'un par bienséance ce que l'on n'aurait osé offrir à
- l'autre, crainte d'être refusé.
-
- «ALLIOT.»
-
-Comment se termina l'incident? Nous l'ignorons. Il est probable que
-Voltaire finit par se calmer. Il avait trop de raisons pour ne pas
-pousser les choses à bout et s'acculer à une rupture qui aurait été
-désastreuse pour Mme du Châtelet.
-
-Depuis le retour de la marquise, Saint-Lambert, nous l'avons dit, se
-montrait des plus aimables; la pauvre femme avait éprouvé de cette
-tendresse inusitée une grande douceur et une véritable recrudescence
-d'amour:
-
-«Mon Dieu, que tout ce qui était chez moi, quand vous êtes parti,
-m'impatientait! Que mon coeur avait de choses à vous dire! Vous m'avez
-traitée bien cruellement! Vous ne m'avez pas regardée une seule fois! Je
-sais bien que je dois encore vous en remercier; que c'est décence,
-discrétion, mais je n'en ai pas moins senti la privation.
-
-«Je suis accoutumée à lire à tous les instants de ma vie dans vos yeux
-charmants que vous êtes occupé de moi, que vous m'aimez; je les cherche
-partout et assurément je ne trouve rien qui leur ressemble...
-
-«Je viens de voir ma petite maison[141]. Le bleu en est charmant à
-présent. On l'a éclairci; je crois qu'on pourra y habiter à la fin de la
-semaine prochaine.
-
- [141] _Jolivet_, que Stanislas avait gracieusement mis à la
- disposition de la marquise pour y passer les heures les plus
- chaudes de la journée.
-
-«J'ai été et je suis revenue à pied. J'ai fait avec une espèce de
-délices le même chemin que nous avions fait ensemble...
-
-«Songez que si vous montez la garde demain, je puis vous revoir lundi en
-revenant d'Haroué. Songez qu'un jour est tout pour moi et je n'ai pas
-besoin, pour le sentir, de mes craintes ridicules, car je les condamne;
-mais un jour passé avec vous vaut mieux qu'une éternité sans vous. Je
-vous aime avec démence, je le sens chaque jour davantage. C'est un si
-grand plaisir pour moi de passer avec vous tous mes moments que je ne
-puis perdre un si grand bonheur sans désespoir...
-
-«Il y a l'infini entre la manière dont je vous idôlâtre et celle dont je
-vous aimais quand je suis partie pour Paris. Il me serait bien
-impossible à présent de m'imposer une telle privation... A présent que
-je vous connais davantage, je sens que je ne puis jamais vous aimer
-assez. Si vous ne m'aimez pas moins, si mes torts--car je ne me
-pardonnerai jamais d'avoir perdu cinq mois loin de vous--n'ont pas
-affaibli cet amour charmant que je n'aurais pas osé espérer, qui fait le
-bonheur de ma vie, et sans lequel je ne pourrais vivre, je suis bien
-sûre qu'il n'existe personne aussi heureuse que moi; mais je vous avoue
-que je le crains. Je vous avoue que, depuis mon retour, je n'ai pas
-cessé de le craindre. Il me semble que, l'année passée, vous ne m'auriez
-pas quittée, même pour trois jours, si gaiement, si indifféremment, sans
-m'avoir dit, du moins des yeux, que vous partiez avec chagrin.
-
-«Rassurez-moi, mon coeur en a besoin. La moindre diminution dans vos
-sentiments me déchirerait de remords; je croirais toujours que ça a été
-ma faute; que, sans Paris, vous auriez toujours été le même. Cette idée
-me tourmente; ôtez-la-moi, si vous m'aimez. Songez que mon amour, que
-les chagrins que vous m'avez faits en voulant me quitter, m'ont assez
-punie; que je vous aime avec une ardeur bien faite pour vous rendre
-heureux, si vous pouvez m'aimer encore comme vous m'avez aimé. Ce n'est
-qu'en vous comparant à vous-même que je puis me plaindre; non, je ne le
-puis pas, vous m'avez trop montré d'amour ces deux derniers jours-ci.
-Non, votre coeur charmant est trop juste et trop tendre pour ne pas
-répondre au mien qui vous idolâtre. Je n'ai rien trouvé de mieux à vous
-accorder que la cassette où vous renfermerez mes lettres. Rapportez-les,
-je vous le demande à genoux, bonheur de ma vie!»
-
-Saint-Lambert, en effet, ne peut se dispenser d'aller rendre ses devoirs
-au prince et à la princesse de Craon qui viennent de s'établir à Haroué
-et il s'absente pour trois jours. Cette séparation plonge Mme du
-Châtelet dans le désespoir; elle écrit le 30 août:
-
-«Ne me laissez pas dans l'incertitude; je suis d'une affliction et d'un
-découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments.
-
-«Le prince va être bien heureux de vous posséder; il n'en connaîtra pas
-le prix si bien que moi. Dites-lui bien que vous n'irez plus à Haroué
-avant mes couches; je ne le souffrirai pas.
-
-«Si vous ne rassurez pas mon coeur, si vous ne m'écrivez pas tendrement,
-je serai bien à plaindre. Je ne me ferai soigner qu'à votre retour.
-J'espérais travailler pendant votre absence, je ne l'ai pas encore pu.
-
-«J'ai un mal de reins insupportable et un découragement dans l'esprit et
-dans toute ma personne dont mon coeur seul est préservé...
-
-«Je finis, parce que je ne puis plus écrire.»
-
-Le jour même, la marquise pouvait encore aller à pied jusqu'à _Jolivet_,
-pour surveiller les ouvriers et les travaux d'installation.
-
-Le 31 août, elle écrivait encore:
-
- «Samedi, au soir.
-
-«Vous me connaissez bien peu, vous rendez bien peu justice aux
-empressements de mon coeur si vous croyez que je puisse être deux
-jours sans avoir de vos lettres, lorsqu'il m'est possible de faire
-autrement...
-
-«Quand je suis avec vous, je supporte mon état avec patience, je ne
-m'en aperçois souvent pas; mais, quand je vous ai perdu, je ne vois
-plus rien qu'en noir.
-
-«J'ai encore été aujourd'hui à ma petite maison, à pied, et mon ventre
-est si terriblement tombé, j'ai si mal aux reins, je suis si triste ce
-soir, que je ne serais point étonnée d'accoucher cette nuit; mais j'en
-serais bien désolée, quoique je sache que cela vous ferait plaisir.
-
-J'en supporterai mes douleurs plus patiemment quand je vous saurai
-dans le même lieu que moi... Je suis d'une affliction et d'un
-découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments. Je
-ne désire que vous revoir encore. Il y a bien loin d'ici à mardi.»
-
-Dans la nuit du 3 au 4 septembre, Mme du Châtelet était à son bureau,
-travaillant à son ouvrage sur Newton, lorsque, tout à coup, elle se
-sentit indisposée. A peine eut-elle le temps d'appeler, et une fille
-était née. L'enfant fut déposé sur un gros livre de géométrie pendant
-qu'on couchait la mère.
-
-Mme de Boufflers, M. du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, Stanislas
-lui-même, tous accoururent auprès de la divine Émilie pour la féliciter
-et se réjouir avec elle. L'enfant fut portée à la paroisse pour être
-baptisée; puis envoyée immédiatement en nourrice, comme il était d'usage
-constant à cette époque.
-
-Voltaire n'est pas seulement heureux de cet événement, il est dans le
-ravissement, il exulte; on croirait, en vérité, qu'il y a
-personnellement une part quelconque, ou du moins qu'il tient à le faire
-croire. Vite il prend la plume pour annoncer la bonne nouvelle à tous
-ses amis, et il le fait dans des termes qui montrent toute son
-allégresse:
-
-Il écrit à d'Argental: «Mme du Châtelet, cette nuit en griffonnant son
-Newton, s'est senti un petit besoin; elle a appelé une femme de chambre
-qui n'a eu que le temps de tendre son tablier, et de recevoir une petite
-fille qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers,
-s'est remise au lit, et tout cela dort comme un liron à l'heure que je
-vous parle...»
-
-Il n'écrit pas moins gaiement à Voisenon, qu'il appelle «l'abbé
-Greluchon». Il lui raconte qu'il s'est mis à faire un enfant tout seul,
-qu'il a accouché de Catilina en huit jours, et qu'il est cent fois plus
-fatigué que Mme du Châtelet:
-
-«C'est une plaisanterie de la nature qui a voulu que je fisse en une
-semaine ce que Crébillon avait été trente ans à faire. Je suis
-émerveillé des couches de Mme du Châtelet, et épouvanté des miennes.»
-
-Tout allait le mieux du monde et l'on s'attendait si peu à un incident
-fâcheux que le 7 le roi partit pour la Malgrange. Mme du Châtelet riait
-elle-même de ses inquiétudes, lorsque pendant la fièvre de lait elle
-demanda un verre d'orgeat à la glace. On eut le tort de lui obéir et,
-quelques heures après, elle était à la mort. Le médecin du roi, M.
-Raynault, accourut et prit des mesures énergiques; malgré tout, le
-lendemain, la malade eut des suffocations et des étouffements et son
-état s'aggrava encore. Mme de Boufflers, effrayée, envoya chercher, à
-Nancy, le célèbre Bagard et aussi M. Salmon. Ils tentèrent de nouveaux
-remèdes qui amenèrent une détente, puis une amélioration sensible. L'on
-commença à se rassurer, et les amis qui ne quittaient plus le chevet de
-la malade se retirèrent pour lui permettre de reposer. Il ne resta
-auprès d'elle que Saint-Lambert et Mlle du Thil, ancienne amie très
-intime de Mme du Châtelet, qu'elle avait fait venir pour ses couches.
-
-Tout à coup la malade eut une syncope. Saint-Lambert, Mlle du Thil
-s'efforcèrent de la ranimer; ils n'y purent parvenir. Épouvantés, ils
-appelèrent au secours.
-
-On se précipita chez Mme de Boufflers, où toute la société s'était
-retirée; la marquise, Voltaire, M. du Châtelet qui devisaient gaiement,
-accoururent affolés; ils joignirent leurs efforts à ceux de
-Saint-Lambert, mais tous perdaient la tête et ils étaient si troublés
-qu'aucun d'eux ne songea à faire venir ni médecin, ni curé, ni jésuite,
-ni sacrements. Du reste, tous les secours humains étaient inutiles, Mme
-du Châtelet avait succombé.
-
-La stupeur était générale. Mme de Boufflers, au désespoir d'avoir perdu
-une amie si chère, pleurait abondamment. M. du Châtelet, Voltaire et
-Saint-Lambert contemplaient, la douleur peinte sur le visage, celle qui
-ne pouvait plus les voir. On entraîna M. du Châtelet. Voltaire résista
-longtemps à toutes les supplications; enfin, il s'arracha à ce pénible
-spectacle et sortit inconscient, au comble de la douleur. Il descendit
-péniblement les quelques marches du perron qui mettait l'appartement en
-communication avec la rue; mais accablé par le chagrin, il ne put
-continuer et il alla s'effondrer sur la dernière marche, auprès de la
-guérite de la sentinelle. Là, sans même essayer de se relever, il se
-frappait la tête contre la pierre en sanglotant. C'est en vain que son
-laquais le suppliait de se relever, de rentrer chez lui; il ne voulait
-rien entendre.
-
-A son tour, Saint-Lambert paraît sur le perron; il aperçoit Voltaire et
-court lui porter secours. Le philosophe le reconnaît et lui dit, la voix
-pleine de sanglots: «C'est vous qui me l'avez tuée!» Puis, tout à coup,
-saisi de rage, il se précipite sur lui avec une fureur sauvage, et le
-saisissant à la gorge: «Eh! mon Dieu, monsieur, de quoi vous
-avisiez-vous de lui faire un enfant!»
-
-Comme souvent les incidents comiques se mêlent aux scènes les plus
-tragiques, Voltaire, rentré dans ses appartements, s'abandonnait à la
-plus amère douleur lorsque tout à coup, il se rappelle que Mme du
-Châtelet porte au doigt une bague en cornaline entourée de petits
-diamants et dont le chaton recouvre son portrait. Que penserait M. du
-Châtelet si ce témoignage compromettant tombait entre ses mains!
-
-En vérité, le scrupule était honorable, mais tardif. Le philosophe
-oubliait qu'il vivait depuis quinze ans avec la divine Émilie, et que si
-le mari était susceptible de faire des réflexions, il les avait faites
-depuis longtemps. Quoi qu'il en soit, Voltaire, sans perdre de temps,
-charge Longchamp de courir auprès de la première femme de chambre et de
-lui demander de retirer la précieuse bague. Ces soins étaient inutiles;
-voici ce qui s'était passé:
-
-A peine la marquise expirée et le premier affolement un peu calmé, Mme
-de Boufflers avait pris Longchamp à part et lui avait dit d'enlever
-immédiatement du doigt de la morte la bague de cornaline et de la garder
-jusqu'à nouvel ordre. Le lendemain, Mme de Boufflers avait fait appeler
-Longchamp, qui lui avait remis la bague; Saint-Lambert était présent. La
-marquise souleva le chaton qui était à secret et, avec une épingle,
-enleva le portrait de Saint-Lambert qu'elle lui rendit. Puis elle
-chargea Longchamp de restituer la bague à M. du Châtelet.
-
-Soit naïveté, soit désir de calmer le chagrin de son maître, Longchamp
-avoua au philosophe toute la vérité.
-
-En apprenant qu'on avait trouvé l'image de Saint-Lambert là même où
-devait être son propre portrait, Voltaire s'écria avec philosophie:
-
-«Ah! voilà bien les femmes! J'en avais ôté Richelieu. Saint-Lambert m'en
-a expulsé! Un clou chasse l'autre! Ainsi vont les choses de ce monde.»
-
-Et il n'en pleura que davantage.
-
-La mort si imprévue de Mme du Châtelet jeta la consternation dans la
-cour de Lunéville, et en plongea tous les hôtes dans une morne
-tristesse. Le roi aimait beaucoup cette aimable femme si gaie, si pleine
-d'entrain: sa perte lui fut douloureuse. Mme de Boufflers pleurait une
-amie de longue date dont elle avait pu maintes fois, malgré quelques
-dissentiments passagers, éprouver la fidélité et l'attachement.
-Voltaire était anéanti par ce coup funeste; Saint-Lambert lui-même
-ressentait une véritable douleur, qui n'était pas exempte de remords.
-
-Stanislas voulut que les plus grands honneurs fussent rendus à la
-dépouille mortelle de celle qui depuis deux ans avait si bien su
-contribuer à l'agrément de sa vie; toute la cour assista à ses
-funérailles. Le 11 septembre elle fut inhumée à Saint-Remy[142], la
-nouvelle église paroissiale de Lunéville; une grande dalle de marbre
-noir sans nom ni date indiquait seulement l'endroit où elle
-reposait[143].
-
- [142] Actuellement église Saint-Jacques.
-
- [143] En 1793, la tombe de Mme du Châtelet fut profanée; on
- souleva le marbre, on enleva le cercueil de plomb et l'on rejeta
- pêle-mêle les ossements avec les décombres. En 1858, les
- ossements retrouvés ont été réunis et placés au même endroit dans
- une caisse de bois.
-
-Un accident assez singulier arriva pendant les obsèques. Pour sortir du
-palais, le cortège funèbre devait traverser la pièce du château où la
-«troupe de qualité» avait si souvent et tout récemment encore donné des
-représentations; à ce moment même et par une étrange fatalité, le
-brancard sur lequel la bière était placée se brisa et le corps fut
-précipité à terre, à la grande terreur des assistants. Le Père de Menoux
-ne manqua pas de souligner cette singulière coïncidence et de faire
-remarquer que l'accident s'était produit à l'endroit même où Mme du
-Châtelet avait si souvent représenté ces spectacles que l'Église
-condamne.
-
-Voltaire ne se contenta pas de pleurer la fidèle compagne de sa vie; il
-crut devoir prendre tous ses correspondants comme confidents de sa
-douleur. «Je n'ai point perdu une maîtresse, écrit-il à d'Argental; j'ai
-perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite, une
-amie de vingt ans que j'avais vue naître! Le père le plus tendre n'aime
-pas autrement sa fille unique!»
-
-«C'est à la sensibilité de votre coeur que j'ai recours dans le
-désespoir où je suis», écrit-il à Mme du Deffant.
-
-Les plaisanteries qui lui ont échappé au moment de l'accouchement de son
-amie deviennent pour lui de véritables remords:
-
-«Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce
-serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite empoisonne le
-reste de ma misérable vie.»
-
-Enfin le poète compose ce quatrain qu'il veut placer sous un portrait de
-sa divine amie:
-
- L'univers a perdu la sublime Émilie.
- Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.
- Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie,
- N'avaient gardé pour eux que l'immortalité.
-
-Si la mort de Mme du Châtelet fut douloureusement ressentie par ses
-amis, il faut avouer qu'elle excita en général peu de regrets et devint
-même le sujet d'innombrables plaisanteries.
-
-Collé écrit ces lignes cruelles:
-
-«Il faut espérer que c'est le dernier air que Mme du Châtelet se
-donnera: mourir en couches à son âge, c'est vouloir se singulariser;
-c'est prétendre ne rien faire comme les autres.»
-
-Cette mort si brutale n'inspire à Frédéric que cette épitaphe moqueuse:
-
- Ci-gît qui perdit la vie
- Dans le double accouchement
- D'un traité de philosophie
- Et d'un malheureux enfant.
- On ne sait précisément
- Lequel des deux l'a ravie.
- Sur ce funeste événement
- Quelle opinion doit-on suivre?
- Saint-Lambert s'en prend au livre!
- Voltaire dit que c'est l'enfant.
-
-Le désespoir de Voltaire était touchant; il restait sourd à toutes les
-consolations. C'est en vain que Stanislas allait passer de longues
-heures avec lui; c'est en vain que Mme de Boufflers s'efforçait de
-l'arracher à sa douleur, rien ne pouvait l'en distraire. Il avait
-toujours compté passer sa vie avec cette amie rare; jamais l'idée d'une
-séparation ne lui était venue! Que faire? Que devenir? Où aller? Les
-projets les plus étranges lui venaient à l'esprit. Tantôt il voulait se
-retirer à l'abbaye de Senones auprès de dom Calmet, et y passer le
-reste de ses jours; tantôt il voulait se retirer en Angleterre.
-
-Enfin le roi et Mme de Boufflers, toujours pleins de bonté, l'emmenèrent
-à la Malgrange pour l'arracher à ses tristes souvenirs et lui rendre un
-peu de calme et de repos.
-
-Là, tous deux l'entourèrent d'affection et de soins et ils firent tous
-leurs efforts pour le décider à rester près d'eux. Stanislas ne pouvait
-se faire à l'idée de perdre ce Voltaire qui, depuis deux ans, faisait la
-gloire, l'ornement et la joie de sa petite cour. Mais les instances
-pressantes du roi, les prières de Mme de Boufflers, tout fut inutile,
-malgré la certitude d'une existence paisible et heureuse, le philosophe
-ne put se résigner à vivre dans ces lieux où il venait de tant souffrir,
-où s'était éteinte celle qui avait été la compagne de sa vie et où tout
-la lui rappelait.
-
-Après bien des hésitations, il se décida à regagner Paris et à reprendre
-sa vie errante. Auparavant, il voulut encore revoir une fois ce cher
-Cirey où il avait passé de si douces années; puis, il y avait des
-affaires d'intérêt à régler, sa bibliothèque à empaqueter, des meubles à
-emporter; bref, un véritable déménagement à opérer.
-
-Il partit donc avec M. du Châtelet[144].
-
- [144] La fille de Mme du Châtelet mourut en nourrice au bout de
- peu de jours.--Pendant le séjour de Voltaire à Cirey, M. du
- Châtelet eut un jour la fantaisie d'ouvrir une cassette sur
- laquelle la marquise avait écrit: _Je prie M. du Châtelet de
- brûler tous ces papiers sans y regarder; ils ne peuvent lui être
- d'aucune utilité._ Longchamp lui conseillait sagement de se
- conformer à cette prescription; mais la curiosité l'emporta et il
- lut quelques lettres qui n'eurent pas lieu de le satisfaire. Il
- finit alors par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire par tout
- jeter au feu.
-
-Les adieux avec Stanislas furent touchants; tous deux, très émus, se
-promirent un revoir prochain. Voltaire assura qu'il reviendrait, que son
-absence ne serait que de courte durée; mais au fond tous deux sentaient
-bien que la séparation était définitive.
-
-Le philosophe ne fut pas seul à quitter la cour; Saint-Lambert suivit
-bientôt son exemple, mais pour des motifs différents. Il trouvait que
-Lunéville était un bien petit théâtre pour un poète de son envergure, et
-il profita de la célébrité que lui donnaient ses aventures avec la
-divine Émilie pour affronter la scène parisienne, la seule qu'il jugeât
-digne de ses mérites.
-
-Ainsi se trouva brisée par la mort de Mme du Châtelet cette intimité
-charmante qui faisait le bonheur du roi Stanislas; ainsi se trouvèrent
-dispersés ces personnages qui avaient contribué à donner à la petite
-cour tant de célébrité et de renom.
-
-Heureusement pour le roi de Pologne, Mme de Boufflers ne l'abandonna
-pas; elle demeura fidèlement auprès de lui jusqu'à sa mort.
-
-Nous verrons dans un prochain volume ce qu'il advint de la cour de
-Lorraine pendant les dernières années du roi Stanislas et aussi quel
-fut le sort de Mme de Boufflers. La charmante femme eut l'art de rester
-ce qu'elle avait toujours été, aimable et séduisante, et, en dépit de
-l'âge qui avançait, elle continua à inspirer des passions tout aussi
-vives et violentes que dans ses jeunes années.
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729
-
- Entrée de Léopold à Lunéville.--Joie des habitants.--État de la
- Lorraine en 1698.--Mariage de Léopold.--Guerre de la succession
- d'Espagne.--La cour de Lunéville.--M. et Mme de
- Beauvau-Craon.--Passion de Léopold pour Mme de
- Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jésuites à
- la cour de Lorraine.--Passion coûteuse de Léopold pour le jeu
- et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son
- fils François lui succède 1
-
-CHAPITRE II
-
-(1729-1737)
-
- Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur établissement.--Les
- chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son
- enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de
- Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nommé
- duc de Lorraine.--Sa cour à Meudon.--La duchesse régente de
- Lorraine quitte Lunéville.--Désespoir de ses sujets 30
-
-CHAPITRE III
-
-(1737-1740)
-
- Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant
- de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de
- la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve
- de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis
- polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau
- sexe.--Scandales de la cour de Lunéville 48
-
-CHAPITRE IV
-
-(1735-1740)
-
- Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau,
- Saint-Lambert, Desmarets 73
-
-CHAPITRE V
-
- Liaison de Voltaire avec Mme du Châtelet 90
-
-CHAPITRE VI
-
-(1739)
-
- Séjour de Mme de Graffigny à Cirey 103
-
-CHAPITRE VII
-
- Départ de Mme de Boufflers pour Paris.--Son séjour dans la
- capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et
- l'Empire.--La Lorraine est menacée.--Fuite de
- Stanislas.--Énergie de M. de la Galaizière.--Louis XV accourt
- au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade à
- Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville 123
-
-CHAPITRE VIII
-
-(1745 à 1747)
-
- Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de
- Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux 145
-
-CHAPITRE IX
-
- La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes 161
-
-CHAPITRE X
-
- Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa société
- intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le
- chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abbé
- Porquet 179
-
-CHAPITRE XI
-
- Bonté du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son
- goût pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe
- de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du
- roi.--Le vin de Tokay.--Bébé 202
-
-CHAPITRE XII
-
- État des moeurs au dix-huitième siècle 222
-
-CHAPITRE XIII
-
-(1739 à 1748)
-
- Voltaire et Mme du Châtelet 255
-
-CHAPITRE XIV
-
-(1748)
-
- Séjour à Lunéville (février, mars, avril) 272
-
-CHAPITRE XV
-
- Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de
- Saint-Lambert avec Mme du Châtelet 283
-
-CHAPITRE XVI
-
-(1748)
-
- Séjour à Cirey et à Paris (mai et juin) 307
-
-CHAPITRE XVII
-
-(1748)
-
- Séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Commercy, du 29 juin
- au 10 août; à Lunéville, du 11 au 26 août 327
-
-CHAPITRE XVIII
-
- Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du
- 26 août au 10 septembre 1748 338
-
-CHAPITRE XIX
-
-(1748)
-
- Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26
- août au 10 septembre 1748 352
-
-CHAPITRE XX
-
-(1748)
-
- Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6
- octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est
- interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à
- Commercy, du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à
- Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet
- est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend
- Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du
- philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation
- générale.--_Les Deux Amis_ 367
-
-CHAPITRE XXI
-
- Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les
- dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du
- théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet 385
-
-CHAPITRE XXII
-
-(1749)
-
- Séjour de Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à
- Paris, de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28
- avril 1749 401
-
-CHAPITRE XXIII
-
- Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749 427
-
-CHAPITRE XXIV
-
-(1749)
-
- Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments
- de Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M.
- Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son
- accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de
- cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire 445
-
-
-
-
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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