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-The Project Gutenberg EBook of Les réprouvés et les élus, by Émile Souvestre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Les réprouvés et les élus (t.1)
-
-Author: Émile Souvestre
-
-Release Date: June 12, 2013 [EBook #42924]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RÉPROUVÉS ET LES ÉLUS (1/2)***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- LES RÉPROUVÉS
- ET
- LES ÉLUS
-
- PAR
- EMILE SOUVESTRE
-
- --PREMIÈRE SERIE--
-
- PARIS
- MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- RUE VIVIENNE, 2 BIS
-
- 1859
-
- Reproduction et traduction réservées.
-
-
-
-
-AU LECTEUR
-
-
-Il y a un pays, en France, où la raison humaine n'a pas encore revêtu la
-robe des docteurs, où les hommes sont restés des enfants que l'on
-adoucit avec des chansons et que l'on instruit avec des histoires. Là,
-l'enseignement du bien n'a point été réduit à une algèbre sociale que
-l'on apprend par article; il flotte dans l'air avec les _guerz_ des
-laboureurs armoricains; il court de collines en collines, avec les
-_sônes_ dialogués des jeunes pâtres; il s'asseoit aux foyers des cabanes
-avec les récits des _discrévellerrs_. Aux symboles de la vieille sagesse
-viennent, chaque jour, s'ajouter les symboles de la sagesse moderne; et,
-ces leçons vivantes, nées sur le même sol, de la même inspiration
-populaire, se maintiennent, l'une près de l'autre, sans contradictions,
-sans luttes, comme on voit le jeune enfant, l'homme fait et le vieillard
-former, au foyer commun, une seule famille.
-
-Or, j'avais déjà recueilli un grand nombre de ces traditions, lorsqu'un
-soir, j'en entendis raconter une qui m'était complètement inconnue.
-
-Le _discrévellerr_ était un kloarek[A] à l'air pensif, qui avait habité
-les villes assez longtemps pour avoir entendu, de près, le nouvel orage
-qui gronde à tous les horizons. Il savait, sans doute, de quels maux se
-plaint notre époque, et attendait, comme tant d'autres, la _bonne
-nouvelle_. Mais cette préoccupation se cachait chez lui sous les formes
-transmises par les pères.
-
-Après avoir fait le signe de la croix, selon la coutume des chrétiens,
-il raconta donc ce qui suit:
-
-Un jour que le Christ était assis sur son trône de lumière, tout triste
-à la pensée des hommes, voilà que l'ange noir et blanc parut à la porte
-de son paradis, conduisant de nouveaux morts qui venaient pour se faire
-juger.
-
---Que m'amènes-tu là, esprit ailé? demanda le Christ.
-
---Maître, ce sont les épis que la mort a aujourd'hui moissonnés pour
-toi, répondit l'ange noir et blanc. J'en ai fait deux gerbes, d'après
-leur apparence et le jugement de la terre. De ce côté, sont ceux qui ont
-été déclarés les _élus_ par la justice humaine; de l'autre, ceux qu'elle
-a appelés _réprouvés_. Vois maintenant toi-même, ô Christ, et décide
-selon la vérité.
-
-Jésus descendit alors de son trône, et l'ange lui montra, l'un après
-l'autre, les morts de chaque bande.
-
-Il y avait parmi les _élus_ de sages pères de famille qui s'étaient
-fait estimer par les prêtres et par les juges; des seigneurs qui étaient
-morts grandement honorés; des dames nobles, belles et connues pour leurs
-aumônes; des marchands enrichis par l'économie et le travail.
-
-De l'autre côté, au rang des _réprouvés_, se trouvaient des filles
-portant sur leurs bras des enfants dont elles n'osaient nommer les
-pères; des hommes condamnés, à bon droit, par la justice humaine; des
-gens qui avaient mangé leur patrimoine en projets insensés; des femmes
-coupables que l'on avait lapidées, non avec les pierres du chemin, comme
-les Juifs, mais avec les injures et les mépris.
-
-Jésus regarda longtemps la bande des _réprouvés_ et celle des _élus_;
-puis se tournant vers l'ange, il lui dit:
-
---Le monde n'aime pas le bien du fond du coeur; mais il s'aime
-lui-même sans mesure. Tout ce qui le dérange est le mal, et il ne veut
-point se demander s'il est lui-même, de son côté, ce qu'il devrait être.
-Pour lui, les coupables ne sont pas ceux qui sont méchants, mais ceux
-qui sont autrement qu'il ne l'a permis. Il ne cherche ni la cause des
-fautes ni les remèdes qui pourraient guérir les hommes; il ressemble
-enfin au mauvais père qui transmettrait à ses fils des infirmités et qui
-les punirait ensuite parce qu'ils sont faibles et malsains.
-
-Après avoir ainsi parlé, le Christ fit sortir de leurs rangs un certain
-nombre de _réprouvés_ et un certain nombre d'_élus_; il les toucha du
-doigt, et l'ange vit avec étonnement que dans le coeur de beaucoup
-d'_élus_ se tordait un serpent, tandis que dans celui de beaucoup de
-_réprouvés_ brillait une étoile.
-
-Alors Jésus lui dit:
-
---Chacun de ces serpents est un vice secret qui a empoisonné toutes les
-actions de ceux-ci, et chacune de ces étoiles est un amour caché qui a
-racheté les fautes de ceux-là. Ne crois donc plus aux jugements du
-monde, car il ne s'arrête qu'aux apparences; mais, quand tu redescendras
-sur la terre, efforce-toi de faire connaître, par tous les moyens et à
-tous, que là sont les véritables _élus_ et là les véritables
-_réprouvés_.
-
-Telle fut la légende du kloarek, et elle me laissa un profond souvenir.
-Bien des fois, depuis, je pensai à ces _deux bandes de morts_ jugées par
-le Christ, et bien des fois l'idée me vint de les faire revivre. Cette
-tâche longtemps différée, je la tente enfin aujourd'hui; seulement, je
-me suis rappelé les recommandations de Jésus, demandant que l'on
-réformât les jugements de la terre, et j'ai tâché de laisser voir le
-serpent au coeur de ses _élus_ et l'étoile au coeur de ses
-_réprouvés_.
-
-
-
-
-LES
-
-RÉPROUVÉS
-
-ET
-
-LES ÉLUS
-
-
-
-
-PROLOGUE
-
-
-
-
-I.
-
-Une maison isolée.
-
-
-On a déjà remarqué bien des fois que chaque ville a, comme chaque homme,
-sa physionomie individuelle et facile à reconnaître. Ainsi, sans parler
-des apparences tranchées du port de mer, où tout sent le goudron, de la
-ville frontière cerclée de murailles et bardée de canons, de la cité
-manufacturière hérissée de cheminées gigantesques et toujours enveloppée
-d'un nuage de fumée, il y a des villes d'étude, comme Rennes et
-Montpellier, où l'herbe perce les pavés, et dont les vastes places ne
-sont traversées que par des magistrats en toge ou par des professeurs en
-simarre; il y a les villes historiques, comme Arles, Orléans,
-Fontainebleau, où l'on vous montre les arènes antiques, la maison de
-Jeanne d'Arc et la table sur laquelle Napoléon signa son abdication; il
-y a les villes à légendes, comme Strasbourg, dont la vie se confond avec
-celle de sa cathédrale; les villes poétiques, comme Toulouse, Dijon,
-Avignon; les villes royales, comme Versailles. Puis viennent celles
-dont le caractère extérieur ne doit rien au passé, mais à je ne sais
-quel hasard pittoresque du ciel ou du site; celle-ci agreste, celle-là
-mondaine, l'une coquette, l'autre négligée.
-
-Or, parmi la variété infinie de ces dernières physionomies, nous en
-connaissons une qui mérite d'être spécialement mentionnée, c'est celle
-de Château-Lavallière.
-
-Château-Lavallière, qui ne peut passer précisément pour un bourg, n'est
-point non plus tout à fait une ville. C'est ce que les provinciaux, qui
-ne se piquent point de beau langage, appellent un _endroit_. Placé sur
-les limites d'Indre-et-Loire, entre les départements de Loir-et-Cher, de
-la Sarthe et de Maine-et-Loire, éloigné de toutes les grandes voies de
-communication et caché, comme un nid, au milieu de sa forêt,
-Château-Lavallière a, dans son aspect, quelque chose de mystérieux et,
-pour ainsi dire, de romanesque. A voir ses rues désertes, sur lesquelles
-s'ouvrent des portes basses et dérobées, ses jardins enveloppés de murs
-qu'aucune claire-voie n'interrompt, ses maisons précédées d'une cour
-fermée, qui les voile, ses fenêtres aux rideaux élégants mais toujours
-rabattus, on dirait un de ces asiles où vont se cacher les douleurs sans
-remèdes, les joies solitaires et les amours menacées. Sur quelque toit
-que l'oeil se repose, on reconnaît la retraite où l'on eût voulu se
-renfermer à vingt ans, avec quelque femme adorée, dont on a oublié le
-nom. Derrière chaque jardin s'étend la forêt, promenade ouverte aux
-longs tête-à-tête et aux longues rêveries; plus bas un étang bordé de
-glaïeuls baigne les pieds de la colline. Les bruits de la ville sont
-couverts par le murmure du vent dans les arbres et par les chants des
-oiseaux. De loin en loin seulement, un froissement de roues effleure le
-pavé; une calèche qui passe à demi-fermée laisse apercevoir un voile
-flottant, une main gantée, puis tout disparaît rapidement sous les
-immenses avenues!
-
-Tel on voit aujourd'hui Château-Lavallière, tel on le voyait en 1819,
-époque à laquelle commence notre récit.
-
-On se trouvait à la fin du mois de septembre; le jour touchait à son
-déclin, et le soleil couchant jetait des lueurs d'incendie à travers les
-feuillages de la futaie.
-
-Sur la lisière même de celle-ci existait alors une habitation isolée, à
-laquelle ses portes et ses persiennes, peintes de la couleur
-qu'affectionnait tant Rousseau, avaient fait donner le nom de _maison
-verte_. Bâtie entre cour et jardin, comme la plupart des demeures
-bourgeoises de Château-Lavallière, elle avait, dans son extérieur,
-quelque chose de plus mystérieux encore et de plus fermé que les maisons
-voisines. Mais si du dehors ses murailles garnies de verre brisé, sa
-porte à guichet grillé et sa cloche à chaîne de fer lui donnaient
-l'apparence d'un couvent ou d'une prison, à l'intérieur cette
-physionomie disparaissait complétement, grâce à l'élégance du logis et à
-la gaieté de ses abords.
-
-La cour sur laquelle donnait la façade, avait été transformée en
-parterre, garni de plantes rares, et les murs eux-mêmes, cachés sous les
-chèvrefeuilles, les jasmins et les vignes vierges, ressemblaient à des
-massifs de verdure. Vis-à-vis du perron, une coupe de marbre s'élevait
-au milieu d'une touffe de roseaux et laissait déborder ses eaux dans un
-bassin où nageaient quelques poissons dorés, tandis qu'un peu plus loin,
-un petit hamac d'aloès suspendu à deux lilas, se balançait doucement aux
-mouvements de la brise. Des jouets d'enfants étaient éparpillés, de tous
-côtés, sur le sable des allées, parmi l'herbe fine des pelouses et le
-long des degrés qui conduisaient à la maison.
-
-Cet ensemble d'une prodigalité luxueuse et fleurie servait, pour ainsi
-dire, de cadre à un groupe placé au milieu même d'un parterre, et dont
-les personnages méritent un examen détaillé.
-
-La première figure qui frappait était celle d'une femme encore jeune,
-assise sur un fauteuil de bambous, dans l'attitude affaissée d'une
-personne malade. Bien qu'on ne pût la dire belle, ses traits avaient une
-expression de douceur qu'illuminait par instants une certaine flamme du
-regard. Celui-ci s'animait surtout lorsqu'il s'abaissait vers une enfant
-assise plus bas sur les genoux d'une jeune paysanne.
-
-C'était une petite fille d'environ trois ans, mais dont les traits
-chétifs et pâles annonçaient une de ces enfances étiolées qui ne peuvent
-éclore à la vie. A demi-renversée sur le sein de sa nourrice, elle
-agitait languissamment les grelots d'un hochet qu'elle laissait retomber
-à chaque instant avec un cri de souffrance ennuyée. Quoique l'air fût
-tiède et qu'aucun souffle n'agitât les feuilles les plus frêles, elle
-était enveloppée d'une pelisse de satin, doublée de peau de cygne, et
-portait un bonnet de velours grenat qui laissait paraître à peine
-quelques touffes de cheveux, d'un blond inanimé. Ses pieds, chaussés de
-brodequins fourrés, pendaient sur l'herbe, sans force et sans mouvement.
-
-Quant au quatrième personnage, il avait quarante ans. Vêtu d'une
-redingote noire boutonnée jusqu'à la cravate, et les yeux cachés par une
-paire de lunettes à doubles verres, il tenait à la main une cravache de
-cuir, dont il effleurait des bottes poudreuses et garnies d'éperons.
-Malgré le sourire constant qui flottait sur son visage, un disciple de
-Lavater eût étudié avec quelque défiance ces lèvres serrées que le
-maître signale comme l'indication d'une avarice tenace, et les partisans
-de Gall se fussent presque effrayés de ce crâne triangulaire dont la
-forme rappelait celle des animaux les moins nobles et les plus amoureux
-du sang.
-
-Mais, quelle que pût être l'_impression scientifique_ produite par
-l'examen des traits et du crâne de M. Vorel, le plus rigide observateur
-l'eût difficilement conservée en l'entendant parler. Sa voix avait une
-simplicité calme, également éloignée de la brusquerie et de
-l'affectation doucereuse. Semblable à certains chanteurs, dont le timbre
-garde une expression émouvante sans qu'ils soient émus, le docteur
-avait, dans l'accent, une justesse et une franchise pour ainsi dire
-involontaires, et, même en trompant, il conservait cette voix loyale qui
-déroutait toutes les préventions; c'était chez lui plus que du calcul,
-plus que de l'adresse; il avait reçu, en naissant, le _don du mensonge_.
-
-Du reste, la première partie de sa vie avait été cruellement traversée.
-Sans nom, sans fortune, sans protecteurs, il n'était parvenu à acquérir
-une profession qu'à force de travail et d'humilité. Nature dominatrice,
-il s'était plié à toutes les volontés de ceux qui pouvaient le servir;
-esprit hardi, il avait coupé les ailes de son audace pour l'obliger à
-ramper! Cette transformation forcée, en tuant tout ce qu'il pouvait
-garder d'instinct heureux, avait, pour ainsi dire, envenimé ses vices!
-Ce qu'il y avait en lui de dur était devenu méchant; son désir de
-posséder s'était tourné en avarice insatiable, son insensibilité en
-malveillance. Entravé et meurtri par les hommes dès ses premiers pas, il
-s'était mis à les haïr, non de cette haine ouverte qui suppose encore la
-liberté, mais d'une haine sourde, cauteleuse, enchaînée, qui se contient
-par calcul et consent à l'attente, dans l'intérêt de sa sûreté.
-
-Établi d'abord à Trévières, en Normandie, il y avait fait la
-connaissance d'une riche propriétaire campagnarde connue dans le pays
-sous le nom de la mère Louis. La mère Louis, dont le mari, d'abord
-meunier, avait acquis une énorme fortune par l'achat des biens
-nationaux, était depuis longtemps veuve, et faisait valoir elle-même le
-grand domaine des Motteux: c'était une femme violente, égoïste, aux
-façons grossières, mais dont on citait quelques bonnes actions, qui
-servaient d'excuse aux mauvaises. Elle y avait bien reçu le jeune
-docteur, parce qu'il lui donnait des recettes pour ses rhumatismes, et
-qu'il soignait gratuitement ses bestiaux malades. Celui-ci en profita
-pour s'insinuer dans les bonnes grâces de la fille de la maison, et pour
-la demander en mariage. La propriétaire des Motteux, comme on devait s'y
-attendre, rejeta de bien loin une pareille prétention; mais Vorel
-détermina la fille à passer outre, au moyen d'un de ces actes que le
-législateur a si plaisamment appelés des _soumissions respectueuses_. Le
-mariage eut lieu malgré la mère Louis, qui fut, en outre, obligée de
-payer environ cent mille écus qui revenaient à la jeune mariée du chef
-de son père. Cette dernière circonstance souleva contre M. Vorel tous
-les parents qui avaient des comptes à rendre à leurs filles, et il
-s'ensuivit une espèce de réprobation qui décida le médecin à quitter
-Trévières pour se rendre en Touraine et s'établir à Bourgueil, où
-demeurait une partie de sa famille.
-
-Devenu veuf au bout de quelques années, il avait continué à y vivre avec
-un fils unique, alors infirme et presque idiot.
-
-Mais, outre la fille mariée au docteur Vorel, la mère Louis avait un
-fils enlevé par la conscription, et que le hasard de la guerre avait
-favorisé. Promu de grade en grade sur le champ de bataille, il avait eu,
-avec le mérite alors commun de se bien battre, celui plus rare de
-survivre; et Napoléon, qui commençait à sentir le besoin de renouveler
-son état-major de maréchaux gorgés et vieillis, l'avait successivement
-nommé général, puis baron. Enfin, en 1810, il épousa mademoiselle de
-Mazerais, dont la vieille noblesse devait servir à étayer son titre de
-nouvelle date.
-
-La chute de l'empire vint malheureusement arrêter court toutes ses
-espérances. Le général Louis en reçut la nouvelle en Vendée, où il avait
-été envoyé pour étouffer l'insurrection, et, soit douleur, soit hasard,
-il n'y survécut que peu de jours. Sa veuve, après avoir habité Paris
-quelque temps, vint enfin visiter des propriétés qu'elle possédait en
-Touraine, et ce fut là qu'elle rencontra son beau-frère, sur les
-instances duquel elle s'établit à Château-Lavallière.
-
-Tels étaient les rapports existants entre le docteur Vorel et la baronne
-Louis, que nous avons tout à l'heure montrés au lecteur, assis ensemble
-sous un berceau de la _Maison verte_.
-
-Le médecin venait de se pencher vers l'enfant, dont les plaintes,
-d'abord faibles et entrecoupées, étaient insensiblement devenues plus
-bruyantes, lorsque la baronne s'écria:
-
---Mon Dieu! docteur, Honorine paraît encore plus souffrante ce soir.
-
-M. Vorel hocha la tête avec un sourire immuable.
-
---Qui vous fait croire cela? demanda-t-il, de sa voix douce et vibrante.
-
---N'entendez-vous pas ses cris?
-
---L'enfant n'a point d'autre manière d'exprimer ses impressions et ses
-caprices; il crie, comme l'être raisonnable gronde, parle ou chante.
-
---Mais, Honorine pleure, docteur!
-
---La sécrétion des glandes lacrymales est toujours abondante à cet âge.
-On voit bien, ma soeur, que vous en êtes à votre premier enfant, tout
-vous inquiète.
-
---Mais songez qu'elle aura bientôt trois ans, reprit la mère, en
-montrant la petite fille malingre et abattue.
-
---Je le sais, répondit le médecin; elle est née huit mois après la mort
-du général.
-
-La malade fit un signe affirmatif.
-
---Pauvre Louis! continua M. Vorel avec une bonhomie affectée, s'il eût
-vécu, quel bonheur pour lui de se trouver père!... et surtout quel
-bonheur inespéré! car il m'a répété bien des fois qu'il n'y comptait
-plus. Il croyait avoir des raisons de croire.... Enfin, il s'est trompé!
-Mais il faut avouer, ma soeur, que ce voyage en Vendée pour rejoindre
-le général, a été un heureux hasard!
-
-La baronne ne répondit pas et se pencha vers l'enfant, dont elle agrafa
-la pelisse.
-
---Ne serait-il pas prudent de faire rentrer Honorine? demanda-t-elle
-après un court silence.
-
---Pourquoi cela? dit le médecin, il n'y a ni vent, ni humidité; vous
-exagérez les précautions.
-
---Hélas! je ne sais, répliqua la veuve d'un accent ému; ne pouvant
-découvrir la cause des souffrances de ma fille ni des miennes, je m'en
-prends à tout ce qui m'entoure. Lorsque je suis venue m'établir ici,
-j'espérais, d'après votre assurance, que le calme de cette habitation,
-l'exercice, l'air des bois nous rendraient la santé; et depuis trois
-mois que nous y sommes, nos forces s'affaiblissent de jour en jour.
-L'air libre, le soleil, le parfum des fleurs, tout ce qui fait vivre les
-autres, semble, pour nous, un poison. Vous affectez en vain de ne pas
-vous en apercevoir, les progrès du mal sont visibles. Quand je sors,
-maintenant, les paysannes que nous rencontrons n'arrêtent plus Honorine
-pour demander son âge et l'embrasser; elles s'éloignent avec leurs
-enfants, comme si elles craignaient quelque maligne influence, et nous
-suivent de ce regard demi-effrayé que le peuple jette aux mourants.
-
-M. Vorel voulut l'interrompre.
-
---Oh! ne cherchez pas à nier, continua-t-elle plus vivement, des
-explications médicales ne pourraient rien changer à ce qui est; je sens
-que la vie nous échappe, et cependant il ne faut pas que ma fille meure,
-docteur! Moi-même, je veux vivre pour elle, et puisque notre séjour ici
-a si mal réussi, je désire tenter un nouvel essai.
-
-Le médecin la regarda.
-
---Vous songez à partir? demanda-t-il brusquement.
-
---Oui, mon frère, répondit la baronne.
-
---Auriez-vous, par hasard, la pensée d'accepter l'invitation de la mère
-Louis et de vous rendre aux Motteux?
-
---Non, je craindrais de n'y trouver ni soins, ni repos; mais je veux
-tenter un voyage en Italie; c'est une dernière ressource pour les
-désespérés!
-
---Et vous vous exposerez avec votre fille aux fatigues de cette longue
-route? vous oserez transporter votre maladie dans un pays étranger, où,
-si elle s'aggrave, vous ne trouverez ni soins ni famille?
-
---Pardonnez-moi, docteur; je ne serai point seule, ma soeur
-m'accompagnera.
-
---Madame la comtesse de Luxeuil?
-
---J'ai su qu'elle allait visiter Naples; je lui ai écrit pour qu'elle me
-permît de la suivre avec Honorine, et elle a consenti. Tout cela a été
-décidé depuis votre dernière visite, et je vous en aurais instruit par
-une lettre si je ne vous avais attendu chaque jour; j'ignorais qu'une
-affaire vous eût appelé à Orléans.
-
-M. Vorel ne put retenir un geste de dépit.
-
---J'admire votre miséricorde vraiment chrétienne, ma soeur, dit-il
-avec un accent d'amertume ironique; jeune fille, vous avez dû défendre
-votre fortune contre madame de Luxeuil; mariée, elle a essayé de
-calomnier votre intimité avec le duc de Saint-Alofe; veuve, elle a voulu
-jeter des doutes odieux sur la naissance de votre fille, et vous avez
-déjà tout pardonné!
-
---Ah! pourquoi toucher à ces souvenirs, interrompit la malade, dont les
-yeux se remplirent de larmes; je voudrais les oublier! A quoi bon me
-rappeler que ma soeur ne m'aime pas, que personne ne m'a jamais
-aimée! il est de certains êtres, hélas! comme des arbres que vous voyez
-là: nés dans une mauvaise terre et exposés aux vents du nord, ils ne
-servent à rien et ne plaisent à personne!... Mais je ne veux point
-m'arrêter sur ces pensées, je ne veux songer qu'à ma fille; il faut
-qu'elle recouvre la santé, qu'elle essaie d'un autre air, d'une autre
-vie!
-
---Et en partant avec madame de Luxeuil, fit observer le docteur, vous
-n'avez point réfléchi que vous vous mettiez à sa merci? Vous ne craignez
-point son égoïsme, sa tyrannie, ses duretés?
-
---Je ne crains que le mal d'Honorine, reprit vivement la baronne; ne me
-parlez point d'autre chose. Que pouvais-je faire d'ailleurs? Ne
-venez-vous point de me dire vous-même que c'eût été folie de partir
-seule? à qui donc m'adresser? Des étrangers voudraient-ils accepter pour
-compagnes de voyage une enfant malade et une femme mourante? Ma soeur,
-du moins, aura pitié de nous.
-
-M. Vorel secoua la tête.
-
---J'en suis sûre, continua vivement la baronne; quand elle a connu
-l'état alarmant d'Honorine, elle s'est montrée inquiète, elle m'a écrit
-sur-le-champ qu'elle voulait la voir.
-
---Sans doute, dit le médecin du même ton amer, la maladie de votre fille
-l'occupe et l'intéresse! A défaut des enfants, les soeurs sont
-légitimes héritières....
-
---Ah! que dites-vous? interrompit la baronne avec un cri; vous pourriez
-supposer....
-
---Je ne suppose rien, mais je comprends.
-
---Non, non, c'est impossible! Vos préventions contre madame de Luxeuil
-vous rendent injuste; cela ne peut être, docteur, cela n'est pas!.....
-Ce serait trop horrible. Elle, grand Dieu! ma soeur, aurait pu penser
-que si ma fille.... Ah! pauvre enfant, pauvre enfant!
-
-Elle s'était penchée vers Honorine, qu'elle prit vivement dans ses bras
-en la couvrant de baisers et de larmes. Il y eut une assez longue pause.
-M. Vorel gardait un silence contraint, qui semblait confirmer et
-aggraver ce qu'il venait de dire; enfin pourtant il reprit la parole et
-demanda à la malade quand elle comptait rejoindre madame de Luxeuil.
-
---Je ne la rejoins pas, répondit la baronne, elle vient me chercher.
-
---Ici! Quand cela?
-
---Au premier jour; demain peut-être. Son départ dépend du docteur Darcy.
-
---Comment?
-
---Vous savez qu'il devait faire ce voyage d'Italie en compagnie de ma
-soeur, dont il est l'ami dévoué.
-
---Je le sais.
-
---Eh bien! en apprenant ma demande, il a pensé que sa présence pourrait
-être utile à deux malades...
-
---Et il vient à Château-Lavallière?
-
---Avec madame de Luxeuil.
-
-M. Vorel changea de visage et se leva brusquement.
-
---C'est-à-dire que mes soins ne vous suffisent plus, dit-il avec éclat;
-vous avez pris en défiance le savoir du médecin de campagne, et vous
-voulez en appeler au médecin de Paris.
-
---Moi! s'écria la baronne saisie, ah! ne le croyez pas, mon frère! Sur
-l'honneur! je n'ai ni désiré, ni appelé M. Darcy.
-
---Qui peut alors l'avoir décidé?
-
---Le départ de ma soeur d'abord, puis le désir de voir madame de
-Norsauf, qui se trouve à sa terre de Rillé. Ma volonté n'est pour rien
-dans ce voyage, et le hasard seul a tout fait.
-
---Hasard dont vous profiterez?
-
---Vous-même en déciderez, docteur. Défendez-moi de consulter M. Darcy,
-et je ne lui parlerai de rien. Que votre avis soit contraire au sien, et
-votre avis seul sera suivi.
-
---Est-ce bien vrai, ma soeur?
-
---Doutez-vous de ma parole, mon frère?
-
-M. Vorel regarda la baronne et parut un instant indécis.
-
---Non, dit-il enfin d'une voix adoucie, je veux croire que tout ceci est
-fortuit, comme vous me l'assurez. Si je me suis montré blessé au premier
-abord, ne croyez pas que ce soit par vanité de médecin; mais le coeur
-a aussi ses susceptibilités.
-
---Oh! je connais votre dévouement, dit madame Louis en lui tendant la
-main.
-
-Il la prit et la serra dans les siennes d'un air ému.
-
---Oui, reprit-il, j'ose dire que ce dévouement est sincère et
-désintéressé. Aussi n'abuserai-je point de la confiance que vous me
-témoignez. Vous consulterez le docteur Darcy, ma soeur! L'opinion d'un
-homme aussi justement célèbre ne peut être qu'utile pour vous, et
-instructive pour moi.
-
---A la bonne heure, mon frère.
-
-Le médecin se tut un instant.
-
---Seulement, reprit-il avec une sorte d'hésitation, je vous donnerai un
-conseil. Il est important que M. Darcy connaisse exactement ce que vous
-éprouvez, et quel a été le traitement suivi.
-
---Sans doute, et je lui dirai...
-
---Non! interrompit vivement M. Vorel; les malades s'interrogent mal; ils
-donnent de fausses indications, ils rapportent inexactement les
-médications employées, et il peut en résulter, pour le médecin qui
-arrive, de fausses impressions.
-
---Vous pensez?
-
---J'en suis sûr; je parle dans votre intérêt, ma soeur, et si vous
-m'en croyez, vous ne donnerez pas de préjugés à M. Darcy; vous me
-laisserez lui répondre...
-
---En vérité, c'est me tirer d'un grand embarras, répondit la baronne en
-souriant, car le plus souvent je ne sais comment définir ce que
-j'éprouve, et vos formules sont toujours pour moi des énigmes.
-
---Alors, vous promettez de me renvoyer le docteur pour toutes les
-explications?
-
---C'est convenu.
-
-Le visage de M. Vorel reprit son expression souriante, et il continua
-quelque temps l'entretien sur un ton amical; enfin, il se leva, prit
-congé de la malade, embrassa l'enfant, et, après avoir fait à la
-nourrice quelques recommandations pleines de sollicitude, il se dirigea
-vers l'auberge où il avait laissé son cheval.
-
-Tant qu'il se trouva en vue de la baronne qui l'avait reconduit jusque
-sur le seuil de la petite porte du parterre, il marcha du pas égal et
-paisible qui lui était ordinaire; mais, lorsqu'il eut tourné la rue et
-qu'il se trouva loin de tous les regards, sur la route déserte, sa
-marche devint insensiblement plus rapide. Le sourire qui donnait à son
-visage une sorte d'épanouissement mécanique s'effaça, et ses traits
-détendus reprirent cette forme aiguë et cette apparence fauve dont nous
-avons déjà parlé. Levant la cravache qu'il tenait à la main, il se mit à
-abattre, en passant, les jeunes pousses de troënes qui bordaient le
-chemin, comme s'il eût senti le besoin de décharger sur quelque chose
-une secrète colère. Mais cette espèce d'emportement muet fut de courte
-durée; il ne tarda pas à laisser retomber sa cravache, à baisser la tête
-et à ralentir le pas. La réflexion était évidemment venue, et, après
-s'être indigné de quelque désappointement inattendu, il cherchait le
-moyen d'en tirer parti.
-
-On eût pu seulement défier l'observateur le plus habile de deviner la
-nature ou l'objet de sa préoccupation. Tous ses mouvements avaient
-repris cette apparence terne et calme qui laissait, pour ainsi dire,
-glisser le regard; son visage n'offrait à l'étude qu'une espèce de
-masque en terre cuite, sec, anguleux, inerte, sur lequel ses yeux,
-masqués par des lunettes bleues, semblaient deux taches miroitantes et
-sombres qui ne reflétaient rien.
-
-Il atteignit ainsi l'auberge de la _Femme-sans-Tête_, où il avait
-l'habitude de mettre son cheval lorsqu'il venait voir la baronne. Arrivé
-là, il sortit de sa rêverie, et ses traits, comme s'ils eussent été
-touchés par un ressort intérieur, retrouvèrent instantanément leur
-crispation souriante.
-
-L'auberge de la _Femme-sans-Tête_ était une de ces hôtelleries
-équivoques recommandées seulement par leur position à l'entrée de la
-ville, et presque exclusivement fréquentées par les porte-balles, les
-rouliers et les bateleurs, race voyageuse qui vit sur la grande route,
-s'arrête où elle peut, et s'embarrasse médiocrement de l'apparence du
-gîte ou du choix de la compagnie.
-
-La présence de M. Vorel dans un pareil bouge pouvait étonner au premier
-abord; mais l'hôtellier, le père Blanchet, était un de ses anciens
-clients, parti de Bourgueil sans avoir soldé un long mémoire de maladie,
-et le docteur, qui aimait l'ordre par-dessus tout, avait pensé qu'en
-choisissant son auberge il pourrait obtenir, en son et en avoine,
-l'équivalent des consultations qu'il n'avait pu se faire payer
-autrement.
-
-Cet avantage compensait largement pour lui les désagréments d'un gîte où
-il s'arrêtait d'ailleurs peu de temps.
-
-Lorsqu'il arriva à la _Femme-sans-Tête_, il ordonna de préparer son
-cheval, et, voulant continuer à réfléchir en l'attendant, il évita la
-salle commune, où retentissaient les cris des buveurs, et gagna le
-jardin placé derrière l'auberge.
-
-La nuit était venue, et, bien qu'il n'y eût point de brouillard visible,
-aucune étoile ne se montrait au ciel. M. Vorel suivit la grande allée du
-jardin, presque effacée par l'herbe, et arriva à une treille dont la
-charpente brisée laissait pendre des vignes maigres et échevelées.
-Immédiatement au-dessus, se trouvait une croisée appartenant à la pièce
-la plus écartée de l'auberge. Alors ouverte et éclairée, elle laissait
-voir trois hommes assis autour d'une table, et qui achevaient de souper.
-
-Bien que le bruit de leurs voix animées arrivât, par instant, jusqu'à la
-tonnelle, le médecin, tout entier à sa méditation, ne parut point y
-prendre garde et s'assit sur un banc placé sous la fenêtre.
-
-Nous le laisserons là, livré à ses réflexions, pour introduire le
-lecteur dans la chambre même où soupaient alors les trois voyageurs.
-
-
-
-
-II.
-
-Les trois compagnons.
-
-
-A en juger par l'unique plat posé au milieu d'une table sans nappe, le
-repas que venaient de faire les trois convives avait été des plus
-modestes: une bouteille d'eau-de-vie presque achevée en formait le seul
-luxe. Un des côtés de la fenêtre était occupé par un homme encore jeune,
-petit, barbu, pâle et vêtu d'un bourgeron presque neuf. Il avait la
-bouteille à sa droite et versait seul à boire, privilége qui le
-signalait évidemment pour l'amphitryon. Son coude gauche était appuyé
-sur la table, et il tenait, de la main droite, un couteau à lame forte
-et longue, avec lequel il s'amusait à agrandir les fissures du bois
-vermoulu. Toute sa personne avait une expression chétive, vicieuse et
-farouche qui se retrouvait également dans le voyageur assis devant lui,
-mais sous des formes différentes et avec d'autres nuances.
-
-Celui-ci, d'une taille démesurée, était d'une telle maigreur, que les
-saillies de ses os avaient laissé leurs traces sur la redingote râpée
-qui le serrait. Sa chevelure, d'un blond fade, encadrait un de ces
-visages sans largeur, et, pour ainsi dire, _coupants_, qui, de quelque
-côté qu'on les regarde, ne semblent présenter qu'un profil. Il avait,
-près de lui, un énorme havresac où se trouvaient confondus des peaux de
-lapin, des débris de porcelaine dorée, des faux bijoux brisés, des
-vêtements d'homme et de femme en lambeaux, témoignages parlants d'une
-monomanie trafiquante que pouvait seule justifier l'origine hébraïque.
-Le grand homme maigre était effectivement Juif, et, de plus, Alsacien,
-comme le prouvait clairement son accentuation tudesque.
-
-Quant au troisième convive, placé au bout de la table, sa physionomie
-était moins tranchée. Un peu plus jeune que ses compagnons, il avait un
-air plutôt hardi que féroce. Son costume et son teint bruni par le
-soleil, pouvaient même le faire prendre, au premier aspect, pour un
-paysan; mais, en regardant de plus près, sa taille souple, ses
-mouvements prompts, ses mains étroites et sans callosités ne
-permettaient point de le croire habituellement livré aux travaux
-rustiques. Tout en lui annonçait plutôt l'aventurier. Ses traits avaient
-une expression ouverte et insouciante, qui, sans être de la pureté,
-n'étaient point non plus de la bassesse; ils respiraient une sorte de
-brutalité naïve qui pouvait mettre en garde contre les actes de l'homme,
-sans qu'il inspirât pour cela de la haine ni du dégoût. Évidemment le
-hasard et l'ignorance avaient une forte part dans cette corruption, qui
-ne semblait point irrévocable.
-
-Au moment où commence notre récit, il venait de vider son verre qu'il
-tendit de nouveau à son voisin en frappant sur la table et en criant:
-
---A boire, Parisien!
-
-Le petit homme barbu se retourna lentement.
-
---Ah! ah! Rageur, dit-il avec un ricanement cynique, dont il semblait
-avoir l'habitude, on voit qu'il y a longtemps que tu n'as goûté à
-_l'eau-d'aff_; tu la siffles comme de la tisane de marchand de coco.
-
---Quand on a eu faim, l'estomac a besoin de se refaire, répondit
-laconiquement le Rageur.
-
---Toi affoir donc été dans une crande teppine? demanda le Juif.
-
---Dans une débine à manger des glands, Alsacien.
-
---Et tu n'as bas trouffé à faire un beu de gommerce?
-
---Du commerce, avec quoi?
-
---Avec ce gon a, tonc! Il y a touchours moyen de gommercer.
-
---Oui, interrompit le Parisien, pour toi qui troquerais les pierres du
-chemin contre des cosses de pois; mais le Rageur n'est pas un marchand
-de bric-à-brac, lui; il a travaillé dans le grand genre avec moi, quand
-nous faisions la guerre aux _patauds_[B], en Maine-et-Loire. La
-diligence nous a passé deux fois par les mains.
-
---Y affait-il peaucoup de pacages, Jacques? demanda naïvement le Juif.
-
---Il y avait deux cent mille _balles_ (200 mille francs), répondit le
-Parisien, avec un laconisme triomphant.
-
---Deux cent mille _palles_ à vous teux! s'écria le Juif émerveillé.
-
---Non, au commandant de canton tout seul, dit le Rageur; il a tout pris
-pour le service du roi et tout gardé pour son propre service, ce qui ne
-l'a pas empêché d'obtenir des croix, des places, des pensions, tandis
-que nous autres, on nous a dit de rentrer dans nos villages et de
-chercher du travail.
-
---Ce que tu as fait? dit le Parisien d'un ton ironique, car tu as voulu
-te ranger.
-
---Eh bien! après? répliqua le Rageur brusquement; si c'est mon idée?...
-
---Pourquoi y avoir renoncé, alors?
-
---Pourquoi?... tu le sais aussi bien que moi! J'y ai renoncé parce que,
-dans le pays, on me refusait de l'ouvrage en me disant que j'étais trop
-connu, et qu'ailleurs on ne voulait pas m'en donner, sous prétexte qu'on
-ne me connaissait pas.
-
---De sorte que tu t'es dégoûté d'en chercher?
-
---Je me suis dégoûté de mourir de faim.
-
---Preuve que tu n'étais pas né pour être honnête homme, mon petit.
-L'ouvrier né honnête doit manger quand il a du pain, et quand il n'en a
-pas, serrer d'un cran la boucle de son pantalon; c'est un article de
-morale que ton curé aura oublié de te faire connaître. Quant à moi,
-vois-tu, j'avais pas plus de douze ans quand j'ai compris la chose.
-
---Comment ça?
-
---J'avais pour parents légitimes la crême des couples vertueux, un père
-cousu de certificats de probité, et une mère dont on eût pu faire une
-rosière. Mon père, qui était employé à l'administration générale des
-déménagements, avait rendu je ne sais combien de fois, à leurs
-propriétaires, de l'argenterie, des bijoux et des billets de banque
-perdus, ce qui lui avait rapporté l'estime générale et un certain nombre
-de pièces de vingt sous. Par malheur, un jour qu'il était chargé d'une
-malle, le pied lui manqua dans un escalier, il se donna un effort, et il
-fallut le porter à l'hôpital, où il mourut un mois après. Par
-considération pour les bons services du défunt, l'administration
-accorda une gratification de 25 fr. à ma mère. Ce n'était pas cher pour
-la vie d'un homme, mais elle aurait pu ne rien donner; aussi, ma mère
-alla remercier le directeur.
-
---Et quel âge avais-tu alors, toi? demanda le Rageur, en paraissant
-prendre une sorte d'intérêt au récit de Jacques.
-
---Onze ans, répondit celui-ci, juste ce qu'il fallait pour bien sentir
-la misère!... et tu peux croire qu'on en eut à discrétion. Au bout de
-quelques mois, ma mère tomba en langueur; elle ne pouvait presque plus
-travailler... alors le pain manqua. Il fallut demander l'aumône; mais
-ils m'avaient rendu fier dans la famille: je demandais mal, et le plus
-souvent je revenais sans rien avoir: alors on se couchait à jeun. Aussi
-la mère alla de mal en pis. On voulut la faire entrer à l'hôpital, mais
-quand les médecins l'eurent vue, ils dirent qu'elle n'avait pas de
-maladie, qu'elle ne souffrait que de la faim, et que c'était une
-incommodité dont ils ne guérissaient pas. On la renvoya dans notre
-grenier, où elle traîna encore quelques mois, jusqu'à ce que la portière
-me dit un soir, comme je rentrais, qu'elle venait de mourir.
-
---Ta mère! répéta le Rageur, visiblement ému, elle est morte en ton
-absence?
-
---Oui, dit Jacques avec insouciance, et comme je n'étais encore qu'un
-enfant, ça me fit quelque chose; surtout quand je trouvai les voisines
-qui étaient autour du corps qui répétaient que _Dieu avait fait une
-grande grâce à la défunte de la prendre_. Aussi ne s'occupait-on que de
-l'ensevelir. On avait déjà demandé un drap au locataire du premier
-étage, qui avait cabriolet, mais la dame avait répondu qu'elle n'avait
-pas de vieux linge; enfin, ceux des mansardes se cotisèrent: on acheta
-ce qu'il fallait. Quant à moi, je regardais tout ça sans rien dire. Je
-tenais à la main le portefeuille que ma mère avait ordonné de me
-remettre, et qui renfermait nos papiers, extraits de mariage, de
-naissance, certificats de bonne conduite, et je pensais en
-moi-même:--Voilà donc comme ça se joue pour les pauvres? Tout ce qu'ils
-gagnent à être des saints, c'est de mourir à l'hôpital ou dans un
-grenier, et d'être ensevelis par la charité de voisins qui les trouvent
-bien heureux d'être morts! Et c'est là ce qui m'attend, dans le cas où
-je ferais comme mon père? Merci de la chance! S'il n'y a pas d'autre
-récompense pour les travailleurs honnêtes que de laisser à leurs enfants
-des quittances de leur probité, j'aime mieux vivre comme un _voyou_ et
-ne rien faire.
-
---Et tu as gommencé tout de suite le métier, Barisien?
-
---J'ai commencé par descendre chez le portier pour jeter au feu tous les
-papiers laissés par le père et la mère; il me semblait que c'était une
-manière de renoncer à l'héritage.
-
---Eh bien! je n'aurais pas fait comme ça, moi, dit le Rageur avec une
-sensibilité grossière; non, si j'avais eu des parents... une mère... il
-me semble que je n'aurais pas voulu faire honte à leur nom. Mais un
-enfant trouvé n'a pas de nom: c'est comme un chien perdu; tout le monde
-a le droit de lui lancer une pierre... Ah! si j'avais eu une famille...
-
---Dans ce cas tu aurais rempli ton rôle d'honnête homme, pas vrai,
-ajouta Jacques en ricanant. Quand on croit au paradis, encore, à la
-bonne heure, on peut espérer que l'on touchera son arriéré chez le Père
-éternel; mais pour ceux qui veulent vivre de leur vivant, le métier me
-paraît peu récréatif? Qu'en penses-tu, Alsacien?
-
---Moi, reprit l'homme maigre, je bense que j'aurais jamais rien bris à
-bersonne, si j'avais eu seulement un betit gabital pour entrebrendre du
-gommerce.
-
-Le Rageur éclata de rire.
-
---Ce diable de monsieur Jérusalem ne rêve qu'à son _gommerce_, dit-il;
-s'il était condamné à être pendu, il vendrait une corde au _butteur_
-(bourreau).
-
---Les gordes, c'est une maufaise marchandise, fit observer sérieusement
-l'Alsacien.
-
---Pas toujours, reprit Jacques plus bas; je me rappelle une certaine
-corde, à Bourbon-Vendée, qui nous a rapporté près de deux cents louis.
-Il faudrait trouver ici quelque chose dans le même goût.
-
---Avez-vous cherché? demanda le Rageur d'un air indifférent.
-
---Oui, répliqua le Parisien. Je me suis promené dans les environs pour
-prendre une leçon de géographie; il y a des maisons qui ont bonne
-apparence; mais il faudrait avoir quelques renseignements sur les
-bourgeois, vu qu'il s'en trouve, des fois, qui sont méchants et qui vous
-dérangent.
-
---J'aime bas qu'on me terrange, dit le Juif, avec un sérieux féroce;
-quand on terrange y a moyen de rien emborter. Aussi y faut mieux faire
-aux gens se taire.
-
---C'est mon opinion, reprit Jacques, surtout quand on travaille à
-l'aveuglette et qu'il faut chercher la place du magot, comme ce serait
-ici le cas. Une fois sûr que personne ne peut faire du bruit, on prend
-son temps.
-
---Possible, dit le Rageur, mais moi, ça ne me flatte pas!
-
---Fais donc la bégueule! reprit le Parisien avec son sourire pâle; quand
-nous étions en Maine-et-Loire tu t'es peut-être privé de descendre les
-bourgeois qui s'attardaient sur les routes.
-
---C'étaient des bleus! reprit vivement le Rageur, ils savaient que nous
-nous promenions dans le pays; ils n'avaient qu'à prendre garde. Dans ce
-cas-là, envoyer un coup de fusil au bourgeois, c'est de la guerre; mais
-entrer chez lui pour le trouver au lit, endormi, je n'ai pas le coeur
-à ces choses-là, vois-tu!.... d'autant qu'il peut y avoir des femmes, et
-qu'alors ce serait encore pis.
-
---C'est-à-dire, Rageur, que tu bois l'_eau d'aff_, mais que tu ne veux
-pas la gagner.
-
---Si fait, Jacques, je veux la gagner, mais il faut que l'affaire soit
-montée autrement. Adressons-nous, si tu veux, à une diligence, comme
-autrefois; il y a toujours là-dedans des gens qui peuvent se défendre.
-
---Comment, double niais! tu tiens donc à courir des risques?
-
---Eh bien! oui, ça m'encourage.
-
---Bas moi, bas moi! interrompit vivement le Juif.
-
-Jacques haussa les épaules.
-
---Le Rageur a toujours eu un coup de marteau, dit-il, en touchant son
-front du doigt; mais, quand nous aurons trouvé une occasion, si la chose
-le taquine trop, il pourra faire galerie en nous laissant jouer la
-partie à deux.
-
---Et nos barts n'en seront que meilleures! ajouta philosophiquement
-l'Alsacien.
-
-L'arrivée de l'aubergiste, qui venait réclamer le prix du souper,
-empêcha le Rageur de répondre. Jacques acquitta la note, offrit à maître
-Blanchet ce qui restait dans la bouteille, et, après avoir trinqué, tous
-quatre descendirent dans la salle commune où le Parisien et le Rageur se
-mirent à fumer. Le Juif tira également de la poche de son gilet une
-grosse pipe allemande dont il secoua ostensiblement les cendres sur son
-genou pendant un quart d'heure; mais aucun de ses compagnons n'ayant
-offert de la remplir, il la remit dans sa poche avec un soupir.
-
-Quelques instants après, M. Vorel parut.
-
-Si l'on se fût trouvé à Paris, l'entrée d'un _habit fin_ dans un lieu
-exclusivement fréquenté par des porteurs de vestes et de bourgerons,
-n'eût point manqué d'exciter une surprise suivie de murmures et de
-provocations; là, en effet, l'intelligence populaire plus éveillée, a
-compris que le bourgeois ne venait jamais se mêler aux habitudes ou aux
-plaisirs de l'ouvrier que dans l'intérêt de ses vices, et elle
-maintient, comme une défense, cette séparation des classes qu'on lui a
-imposée comme un joug. Mais en province, la tradition antique n'est
-point encore tellement éteinte, que le serf affranchi ne tienne à
-honneur le contact de son ancien maître; là, le peuple n'en est encore
-qu'à la vanité; celui de Paris est déjà remonté jusqu'à l'orgueil.
-
-La réception faite au médecin par les gens réunis à la
-_Femme-sans-Tête_, fit clairement apprécier cette différence; la plupart
-s'interrompirent dans leurs conversations, et portèrent la main à leurs
-bonnets ou à leurs chapeaux, tandis que l'homme au bourgeron se
-détournait avec un grognement.
-
---Tiens, il vient donc ici des Elbeuf, dit-il assez haut pour être
-entendu du docteur. Qu'est-ce qu'il demande, ce monsieur? ce doit être
-le commissaire de l'endroit ou un brigadier de gendarmerie déguisé en
-bourgeois.
-
---Eh non! interrompit maître Blanchet, qui cherchait une chaise pour M.
-Vorel; c'est le médecin de Bourgueil. Asseyez-vous donc, monsieur le
-docteur; comment va la baronne?
-
---Médiocrement, Blanchet, médiocrement, répondit M. Vorel, de sa voix
-honnête et posée; je ne suis point content de son état.
-
---Aussi elle est trop sédentaire, répondit l'aubergiste, on ne la voit
-jamais hors de son couvent.
-
---Elle donne tout son temps à sa fille.
-
---Oui, on dit qu'elle a fait de sa maison et de son jardin un vrai
-paradis; ça a même été cause qu'on a crié dans le pays.
-
---A quel propos?
-
---Parce qu'elle a tout acheté à Paris, les meubles, les tapisseries,
-les fleurs! Vous comprenez, monsieur Vorel, que lorsqu'on a de quoi, il
-est juste d'en faire profiter ceux de l'endroit: quand elle aurait dû
-payer un peu plus cher, on la dit riche à ne pas connaître elle-même sa
-fortune.
-
---Vous savez qu'on exagère toujours, maître Blanchet, la baronne a une
-trentaine de mille livres de rentes.
-
---Eh bien! et ce qui lui reviendra de votre belle-mère, la bonne femme
-Louis, car vous n'êtes que deux héritiers, la fille de la baronne et
-vous?
-
---C'est vrai.
-
---De sorte, ajouta l'aubergiste, en clignant les yeux, que si la petite
-ne grandissait pas, vous prendriez seul toute la succession! Eh bien! ça
-ne serait pas encore si sot. En définitive, nous sommes tous mortels,
-comme dit cet autre; ce ne serait pas votre faute, si l'enfant vous
-manquait dans la main, et vous toucheriez, comme consolation, une
-vingtaine de mille livres de rentes.
-
---Vingt mille livres de rentes, s'écria le Parisien, qui avait tout
-entendu, tonnerre! c'est tentant pour un médecin!
-
-M. Vorel tressaillit comme un homme frappé d'un coup inattendu; il pâlit
-jusqu'aux lèvres et se retourna vers Jacques avec une exclamation
-indignée: mais l'impassibilité cynique de celui-ci parut le déconcerter;
-il balbutia quelques mots inintelligibles, détourna la tête et
-s'approcha du feu comme s'il se fût senti du froid.
-
-L'aubergiste ne parut point avoir pris garde à cet incident rapide et
-continua:
-
---C'est égal, pour une femme qui a dix mille écus à dépenser tous les
-ans, la baronne ne fait guère de bruit; à quoi peut-elle employer son
-argent?
-
---A accroître la dot de sa fille par ses économies, répliqua Vorel.
-
---Eh bien! elle doit en avoir alors de ces pièces rondes; car le diable
-me brûle, si elle dépense le quart de son revenu! Elle vit là-bas sans
-autre train de maison qu'un jardinier à la journée, une chèvre et une
-servante.
-
---A mon grand regret, fit observer le docteur; je voudrais la savoir
-moins seule.
-
---Et à cause donc?
-
---Parce que la maison est isolée et que des voleurs y trouveraient de
-quoi faire fortune.
-
---Tiens! ma foi, je n'y avais pas pensé, dit Blanchet, c'est encore vrai
-ce que vous dites là, monsieur Vorel. De mauvais gars n'auraient qu'à
-être avertis!... Il serait facile d'entrer par le bout du jardin, qui
-donne sur le bois.
-
---Les fenêtres ne sont défendues que par des persiennes.
-
---Et une fois dans la maison on pourrait tout égorger à son aise; il n'y
-a pas de voisins.
-
---C'est effrayant, répéta M. Vorel en promenant un regard autour de lui,
-comme s'il eût voulu s'assurer qu'aucun des auditeurs de ce dialogue
-n'était homme à en abuser.
-
-Mais le Parisien et le juif venaient de se retirer à l'écart et
-échangeaient, à voix basse, quelques paroles rapides. Quant au Rageur,
-demeuré à la même place, il semblait n'avoir rien écouté.
-
-Le garçon d'écurie de la _Femme-sans-Tête_ entra dans ce moment, et
-annonça au docteur que son cheval était prêt.
-
---Vous repartez donc pour Bourgueil? demanda Blanchet.
-
---Non, dit M. Vorel, je continue jusqu'au Vivier, où lord Murfey me prie
-d'aller depuis longtemps.
-
---Est-ce que l'Anglais est malade? demanda l'aubergiste.
-
---Pas précisément, dit M. Vorel en souriant: mais comme il n'a rien à
-faire, il se gorge de boeuf et de Madère pendant six jours, et il
-prend médecine le septième. Au revoir, père Blanchet.
-
-Le docteur, après avoir boutonné jusqu'au haut sa redingote à la
-propriétaire, plongea les deux mains dans ses larges poches pour y
-chercher ses gants; mais il en retira une petite boîte cachetée, à la
-vue de laquelle il fit un geste de désappointement.
-
---Au diable, l'étourdi! s'écria-t-il, j'ai oublié de remettre les
-pastilles pour Honorine.
-
-La vérité était que sa préoccupation, au moment de quitter la baronne,
-lui avait fait perdre le souvenir de la boîte.
-
---C'est-y quéque chose de pressé? demanda l'aubergiste.
-
---Sans doute, reprit le docteur; mais je suis déjà en retard, et je ne
-voudrais point retourner chez ma belle-soeur; ne pourriez-vous pas,
-père Blanchet, lui faire remettre ceci sur-le-champ?
-
---Je ferai mon possible, monsieur Vorel, répliqua l'hôtelier avec un peu
-d'hésitation; mais, pour le moment, je n'ai là que Joseph qui ne peut
-quitter l'écurie.
-
---Tâchez de trouver une autre personne, dit le médecin, en promenant
-autour de lui un regard par lequel il semblait solliciter la
-complaisance des auditeurs.
-
-L'Alsacien, qui s'était rapproché, porta la main à son chapeau gris.
-
---Si le pourgeois a pesoin, je borderai la poète, dit-il avec un sourire
-aimable qui rappelait le _rictus_ des têtes de mort.
-
---Eh bien! ça se trouve comme de cire, dit le père Blanchet.
-
---Mais, Monsieur... connaît-il la maison de madame la baronne? demanda
-le docteur en examinant le juif à travers ses lunettes.
-
---Je gonnaîtrai, je gonnaîtrai, reprit celui-ci, qui s'efforça de donner
-encore plus d'affabilité à son sourire, l'aupergiste y m'indiguera.
-
---Je crains que ce ne soit abuser de votre obligeance?
-
---Dy tout, dy tout, mein Herr, je broboserai en même temps mes zervices
-à la parone. J'achète les beaux de labin, mein Herr, et la borcelaine
-cazée, et les choses de verre en gristal; donnez la poète, a m'aitera à
-faire mon gommerce.
-
---Allons, voilà qui lève mes scrupules, dit le médecin, et puisque
-monsieur l'Allemand veut bien...
-
---Ah! mein Herr a teffiné que j'étais Hallemand? interrompit l'homme
-maigre d'un air émerveillé; gomment donc qu'il a teffiné? A cause que je
-suis plond dans mes geveux...
-
---Oui, et un peu aussi à l'accent.
-
---Tiens!... j'ai un accent, reprit le juif, qui regarda tout le monde
-avec une surprise souriante, et pien je mé aberçois bas, barole
-t'honneur! mais, n'imborte, je borderai la poète.
-
---Je vous engage alors à vous hâter, fit observer le docteur, car plus
-tard le jardinier serait parti, et on ne vous ouvrirait peut-être point.
-
---Je bars, je bars, s'écria l'Alsacien.
-
-Et en trois enjambées il fut hors de l'auberge, tandis que de son côté
-M. Vorel montait à cheval et prenait le chemin du Vivier.
-
-Quant au Parisien, il s'était approché du Rageur, qui, sur un signe,
-l'avait suivi, et tous deux disparurent du côté de l'étang.
-
-Environ une heure après, deux hommes étaient accroupis derrière une des
-haies qui bordent le chemin conduisant des premières maisons du faubourg
-à la partie supérieure de la ville. L'un d'eux avait le cou tendu et
-l'oeil fixé sur le milieu de la route, que la lune commençait à
-éclairer, tandis que l'autre, renversé en arrière dans une pose
-nonchalante, semblait à moitié endormi.
-
-Tout à coup le premier se redressa, prêta l'oreille, pencha la tête à
-droite et à gauche pour mieux voir, et fit entendre cette espèce de
-bredouillement cadencé qui, chez les faubouriens de Paris, remplace le
-sifflement d'appel.
-
-La réponse ne se fit point attendre, et, presque au même instant, une
-ombre se dessina sur l'espace lumineux du chemin et s'avança vers
-l'endroit où les deux compagnons se tenaient cachés.
-
---Est-ce bien toi, Moser? demanda le Parisien qui s'était levé.
-
---C'est pien moi! repondit l'Alsacien; tu es seul?
-
---Voici le Rageur.
-
---A la ponne heure, on ne beut bas nous entendre?
-
---Non; mais parle vite, y a-t-il gras?
-
---Il y a cras, il y a cras, reprit Moser, dont les yeux bleus et ronds
-brillaient d'une vivacité singulière.
-
---Tu es entré dans la case?
-
---Foui, c'est la serfante qui m'a ouffert.
-
---Et tu lui as donné la boîte?
-
---Bas si pête, j'ai dit que je foulais barler à la paronne. On m'a fait
-monter et on m'a laissé dans une betite salon où il y a une fenêtre qui
-tonne sur le parterre; alors, bour m'occuper, j'ai foulu dévisser le
-grochet de la bersienne.
-
---Tu n'as pas pu?
-
---Le foilà! dit l'Alsacien, en montrant triomphalement un morceau de fer
-qu'il tenait caché dans sa manche; un grochet ça peut se fendre...
-
---Mais as-tu eu le temps d'examiner un peu l'intérieur?
-
---Beaucoup, beaucoup. T'abord, quand on m'a gonduit à la paronne, j'ai
-traversé trois bièces, oh! mais des bièces si pien meuplées!... Quel
-dommage, Barisien, qu'on ne buisse pas emborter les meubles!
-
---Finis donc.
-
---Enfin, j'ai remis la poète à la paronne; elle a l'air pien malade, la
-pauvre tame!
-
---Et après?
-
---Après, je lui ai temanté si elle n'affait pas de beaux de labins à
-fendre.
-
---Ah! satané Juif, dit le Parisien, en riant malgré lui, le jour du
-jugement il proposera au père Éternel de lui acheter ses vieilles
-culottes!
-
---Y fallait pien, Jacques, reprit Moser sérieusement, ça me tonnait
-l'air de faire mon gommerce.
-
---Que t'a répondu la baronne?
-
---Elle m'a répontu: Non.
-
---Et tu es ressorti?
-
---Foui, mais j'ai fait attention à me dromber de borte pour foire encore
-d'autres champres.
-
---Alors tu pourras te reconnaître en dedans?
-
---Très-pien.
-
---Mais pour entrer dans le parterre?
-
---Pour entrer dans le barterre, c'est facile, je fas fous expliquer ça.
-
-Moser commença une sorte de description topographique qui prouvait une
-intelligence singulièrement exercée dans ce genre d'observation. Il
-pensait que tous trois devaient d'abord franchir le mur de clôture, et
-qu'arrivés au parterre, le Rageur, qui était le plus leste, gagnerait la
-fenêtre du petit salon dont la persienne ne pouvait plus se fermer,
-pénètrerait dans la maison et leur en ouvrirait la porte.
-
-Le Parisien se tourna vers son compagnon qui était jusqu'alors demeuré
-étendu sur l'herbe et avait tout écouté sans rien dire.
-
---Il me semble que Monsieur Jérusalem a bien compris l'affaire, fit-il
-observer, qu'en dis-tu, mon vieux, est-ce que ça te va?
-
---Non, répondit le Rageur sans se déranger.
-
---Pourquoi ça?
-
---Parce qu'une fois entrés dans la cassine, vous voudrez faire taire les
-femmes.
-
---Allons, vas-tu recommencer? dit Jacques, en haussant les épaules; ça
-fait pitié, ma parole d'honneur: un _voyou_ qui ne possède que sa
-vermine et qui se mêle d'avoir des nerfs!
-
---Eh bien! si c'est mon idée, reprit le Rageur, en se mettant sur son
-séant, est-ce que je ne suis pas libre, par hasard?
-
---Non, tu n'es pas libre! s'écria le Parisien, car maintenant tu connais
-le coup que nous avons monté.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien!... tu peux jaser.
-
-Le Rageur se redressa si brusquement que Jacques recula.
-
---Répète-moi ça, dit-il en regardant le Parisien fixement; je n'ai pas
-bien entendu.
-
---C'est pourtant clair, reprit Jacques, qui balançait évidemment à
-exprimer une seconde fois sa défiance, une affaire ne doit être connue
-que de ceux qui en sont, et, si tu caponnes, le mieux sera de tout
-laisser.
-
---Non bas, non bas, interrompit vivement Moser, je ne feux bas laisser,
-moi! L'affaire il est trop ponne; j'irai plitôt tout seul. Rabellez-fous
-tonc les baroles du docteur: il a tit qu'y avait de quoi enrichir
-blusieurs... braves gens; je serais gontent d'être riche, moi.
-
---Tiens, il croit être le seul, murmura le Rageur, avec un mouvement
-d'épaules.
-
---Et pien, si toi aussi tu feux avoir de l'archent, y faut fenir, reprit
-Moser; c'est un fattout; abrès ça, tu bourras te retirer des affaires.
-
---A la bonne heure, dit brusquement le Rageur, j'en serai, mais à une
-condition.
-
---Laquelle?
-
---C'est que vous ne jouerez pas du couteau. La maison est assez isolée
-pour qu'on ne craigne pas d'être surpris.
-
---Mais si les femmes s'éveillent et veulent crier?
-
---Alors, je me charge de les bâillonner.
-
---Ça beut se faire, dit le juif; mais y faut blus de brégautions.
-
---Est-ce convenu alors? demanda le Rageur.
-
---C'est convenu.
-
-Ainsi tombés d'accord, les trois compagnons se dirigèrent du côté de la
-_Maison verte_; mais il était encore trop tôt pour qu'ils pussent
-commencer à _travailler_; aussi gagnèrent-ils une butte qui s'élevait de
-l'autre côté de la route et d'où l'on apercevait distinctement,
-par-dessus le mur de clôture, la façade de la maison.
-
-Tous les trois s'y assirent, cachés par les broussailles, et attendirent
-avec impatience, l'oeil fixé sur leur proie.
-
-Les rideaux des fenêtres étaient restés ouverts, de sorte que
-l'appartement éclairé leur apparaissait, à travers la route, comme un
-théâtre amoindri par l'éloignement, et sur lequel se jouait une sorte de
-pantomime de la vie privée. Ils suivaient les lestes mouvements de la
-jeune servante, et ceux plus languissants de la baronne. Ils les
-voyaient s'empresser toutes deux autour de l'enfant, la promener dans
-leurs bras, et s'efforcer de l'endormir. Mais l'arrivée de la nuit avait
-redoublé le malaise d'Honorine, dont les cris plaintifs arrivaient
-jusqu'aux trois compagnons. Le mal ne semblait céder de temps en temps
-que pour reprendre bientôt plus vif. Minuit sonna à l'horloge éloignée,
-et les deux femmes continuaient vainement à bercer la petite fille.
-
---Il ne finira donc pas, cet avorton du diable! murmura le Parisien, à
-bout de patience.
-
---Je foudrais avoir son cou tans ma main! ajouta le Juif en fermant ses
-longs doigts de squelette, avec une expression féroce.
-
---Il peut les tenir comme ça, debout jusqu'à demain!
-
---Et imbossible d'entrer bendant qu'elles sont effeillées; elles nous
-entendraient.
-
---Faites donc pas tant de mauvais sang, dit le Rageur; voilà que ça va
-finir.
-
-Les cris avaient, en effet, cessé, et la nourrice ne tarda pas à quitter
-la chambre avec l'enfant endormi.
-
-La baronne, restée seule, s'approcha de la fenêtre, et demeura quelque
-temps le front appuyé sur les vitres. A la distance où elle se trouvait,
-il était impossible de distinguer ses traits; mais son attitude révélait
-un tel affaiblissement, que le Rageur hocha la tête avec une vague
-expression de pitié.
-
---Elle a l'air d'une morte, dit-il à demi-voix.
-
---Ça ne suffit pas, l'air, murmura Jacques entre ses dents; est-ce
-qu'elle va rester là toute la nuit, maintenant?
-
---Non, fit observer Moser; elle gommence à brier le pon Tieu... c'est
-pon signe! Quand les femmes brient le pon Tieu, c'est qu'elles ont envie
-de tormir.
-
-La baronne venait de se mettre à genoux. Après une prière assez longue,
-elle se releva avec effort, appela la nourrice pour fermer les
-persiennes, et toutes les deux disparurent en emportant les lampes.
-
-La façade demeura dans une complète obscurité.
-
-Le Parisien et ses deux amis attendirent encore, en silence, pendant
-assez longtemps, enfin, lorsqu'une heure et demie sonna, tous trois se
-levèrent lentement, et, après s'être assurés que la route était
-déserte, ils escaladèrent le portail, et arrivèrent au pied du perron.
-
-Moser désigna alors au Rageur la fenêtre du petit salon, qu'il atteignit
-sans trop de peine, et dont la persienne, mal fermée, céda presque
-aussitôt; un carreau, brisé avec précaution, lui permit d'ouvrir la
-fenêtre.
-
---Y es-tu? demanda Jacques à voix basse.
-
---Oui, répliqua le Rageur.
-
---A brésent, la bremière borte à gauche pour drouver l'escalier, murmura
-Moser.
-
-Le Rageur ne répondit rien, mais il disparut dans l'appartement.
-
-Jacques se pencha à l'oreille du Juif.
-
---Prépare ton couteau, murmura-t-il.
-
---Bourquoi? demanda Moser.
-
---Pour _servir_ les femmes si elles se réveillent.
-
---Mais le Rageur?
-
---Il faudra bien qu'il se taise quand ce sera fait.
-
---C'est vrai, dit l'Alsacien, en tirant de la poche de son pantalon un
-couteau-poignard qu'il ouvrit; comme ça tu moins, on n'aura bas à se
-bresser.
-
-Tous deux se placèrent près de la porte et attendirent; mais un temps
-assez long s'écoula sans que leur compagnon reparût.
-
---Bourquoi tonc que l'autre n'arrive bas? demanda le juif étonné et
-inquiet.
-
---Il a peut-être de la peine à se reconnaître là-dedans, dit le
-Parisien, si tu avais pu monter à sa place, ça serait allé plus vite.
-
---Attends, je fois là quelque chose.
-
-Moser s'avança vers l'objet qu'il avait aperçu dans l'ombre; c'était une
-échelle couchée le long du mur par le jardinier. Jacques l'aida à la
-transporter sous la fenêtre précédemment ouverte par leur compagnon, et,
-après l'y avoir appuyée, tous deux montèrent lentement.
-
-Ils n'avaient pas franchi la moitié de l'échelle, lorsqu'un cri se fit
-entendre à l'intérieur.
-
---Nous sommes découverts, dit l'Alsacien qui s'arrêta court.
-
-Un second cri, puis un troisième retentirent.
-
---Les couteaux! les couteaux! répéta le Parisien en forçant Moser à
-avancer.
-
-Celui-ci comprit et sauta dans l'appartement. Une porte qu'il reconnut
-pour celle de la chambre où la baronne l'avait reçu, était ouverte et
-éclairée: c'était de là que venaient les cris; Jacques et lui y
-coururent; mais la pièce était vide, le lit défait et le berceau de
-l'enfant renversé. Ils s'étaient arrêtés stupéfaits et le couteau à la
-main sur le seuil, lorsque le Rageur, les traits bouleversés, parut à
-une seconde entrée; à leur vue, il recula brusquement et disparut avec
-un cri.
-
---Eh bien! qu'a-t-il donc? s'écria le Parisien.
-
---Nous lui affons fait beur, répliqua Moser.
-
---Il ne nous a pas reconnus, alors?
-
---C'est bossible.
-
-Tous deux coururent à la porte par laquelle leur compagnon venait de
-s'échapper et essayèrent de l'ouvrir; mais elle était fermée.
-
---Il a tiré le ferrou, dit le juif.
-
---Écoute, interrompit Jacques.
-
-On entendait un murmure de voix parmi lesquelles se distinguait celle du
-Rageur, suppliante et éperdue.
-
---Que tiable se passe-t-il là-tetans? demanda Moser.
-
---Il faut enfoncer la porte! dit le Parisien, à qui l'impatience et la
-peur ôtaient toute prudence.
-
-Et il se mit à secouer la serrure avec une sorte de fureur.
-
-Un cri d'effroi s'éleva dans la chambre voisine.
-
---Ne craignez rien, madame la baronne, répéta distinctement le Rageur:
-quiconque voudra arriver jusqu'à vous est mort!
-
-Jacques et Moser firent un mouvement en arrière.
-
---Il est donc defenu fou? balbutia ce dernier stupéfait.
-
---C'est pourtant bien sa voix, reprit le Parisien qui cherchait
-vainement à comprendre.
-
-Et secouant de nouveau la porte, il se mit à appeler le Rageur. On ne
-lui fit aucune réponse; mais le murmure de voix recommença de l'autre
-côté.
-
-Les deux brigands déconcertés se regardèrent.
-
---Le gredin nous a vendus! s'écria Jacques avec un geste de
-désappointement plein de rage.
-
---Il gonnaissait donc la paronne? ajouta le juif, dont l'étonnement
-paralysait pour ainsi dire la colère. Mais pourquoi alors nous affoir
-laissé fenir?
-
---Est-ce que je sais, moi?... Pour nous livrer, peut-être...
-
-Il n'avait point achevé que des coups répétés retentirent à la grande
-porte extérieure. Tous deux s'élancèrent dans le petit salon et
-coururent à la fenêtre; une chaise de poste venait de s'arrêter devant
-l'entrée.
-
-Ils escaladèrent rapidement le balcon pour regagner le jardin; comme ils
-posaient le pied sur les premiers barreaux de l'échelle, le cri: _Au
-voleur!_ se fit entendre dans la rue; ils avaient été aperçus par le
-domestique occupé à défaire la bâche de la voiture de voyage.
-
-Effrayés, ils balancèrent un instant, puis finirent par se décider à
-descendre; mais leur retard avait permis au domestique de franchir le
-mur de clôture avec un des voyageurs de la chaise de poste. Le juif et
-le Parisien les trouvèrent tous deux au bas de la fenêtre, le pistolet à
-la main.
-
-Comprenant que la lutte était inutile, ils se débarrassèrent des
-couteaux, dont ils étaient armés, et se laissèrent saisir sans
-résistance.
-
-
-
-
-III.
-
-Les parents.
-
-
-La chaise de poste, arrivée si à propos à la _Maison-Verte_, y amenait
-madame de Luxeuil et le docteur Darcy.
-
-Tous deux trouvèrent la baronne privée de sentiment. La nourrice,
-accourue près d'elle, à demie vêtue, essayait de lui faire reprendre ses
-sens.
-
-Elle raconta à la comtesse que sa maîtresse désirant veiller elle-même
-sa fille, l'avait renvoyée pour prendre quelque repos. Réveillée peu de
-temps après par des cris, elle s'était précipitée, malgré son épouvante,
-vers la chambre de la baronne, qu'elle avait trouvée évanouie aux pieds
-d'un homme en blouse. Mais le bruit des pas de la comtesse et du docteur
-avait fait fuir ce dernier sans qu'elle pût dire ce qu'il était devenu.
-
-Pendant que madame de Luxeuil écoutait ces explications, en les
-entrecoupant d'exclamations plaintives sur l'effroi qu'elle venait
-d'éprouver et sur le danger qu'elle avait failli courir, M. Darcy
-s'occupait de rappeler la malade à la vie.
-
-Elle finit par rouvrir les yeux, et balbutia le nom de sa fille. Le
-docteur la lui fit présenter.
-
-A la vue de l'enfant endormi sur le sein de sa nourrice, la baronne
-parut se ranimer; elle fit un effort, souleva la tête; et, dans ce
-mouvement, ses yeux rencontrèrent la comtesse. Elle tendit les mains
-avec un faible cri et en prononçant le nom de sa soeur.
-
---Elle me reconnaît, dit madame de Luxeuil, qui se pencha pour
-l'embrasser; pauvre chérie! dans quel état nous vous trouvons; sans nous
-vous étiez assassinée.
-
-La baronne serra madame de Luxeuil dans ses bras sans répondre autrement
-que par des sanglots convulsifs.
-
---Allons, calmez-vous, dit la comtesse, en lui faisant quelques caresses
-qui semblaient moins dictées par la tendresse que par le désir de mettre
-fin à cette crise d'expansion; ne me serrez pas ainsi, vous allez vous
-faire mal. Il n'y a plus de danger; soyez tranquille, le docteur se
-charge de vous soigner et de vous guérir.
-
-Elle accompagna ces mots d'un baiser dont elle effleura le front de la
-malade, puis se redressa, en défripant sa robe et passant les doigts
-dans les boucles de ses cheveux.
-
-Malgré ses souffrances, la baronne fut, sans doute, frappée de cette
-légèreté indifférente, car elle regarda sa soeur, croisa les mains et
-tourna la tête avec une expression de désappointement douloureux.
-
-Madame de Luxeuil n'y prit point garde: mobile et décousue, comme tous
-les esprits inoccupés, elle se mit à promener les yeux autour d'elle, et
-se leva pour se mirer dans une psyché placée en face de l'alcôve.
-
-La comtesse était une de ces femmes du monde incapables d'affections,
-qui acceptent les sentiments de famille comme le reste de l'héritage,
-sous bénéfice d'inventaire. Tant qu'elle y trouvait son plaisir ou son
-profit, elle se montrait bienveillante, sinon affectueuse; mais dès que
-le lien lui devenait à charge, elle le brisait sans hésitation et sans
-remords. L'amitié qui l'unissait à la baronne ressemblait donc à ces
-sociétés léoniennes, où l'un des associés apporte tout et où l'autre
-seul en profite. Telle était, du reste, la naïveté de son égoïsme qu'on
-le lui pardonnait; car privées du sens moral la plupart des personnes du
-monde ne reconnaissent le vice, qu'aux efforts qu'il fait pour se
-cacher; celui qui se montre leur paraît, par cela seul, excusable.
-Aussi, madame de Luxeuil passait-elle surtout pour franche et naturelle.
-Cependant ceux qui la connaissaient mieux prétendaient que ce naturel
-et cette franchise n'étaient qu'une profondeur d'insensibilité, et que,
-pour servir ses intérêts, tout lui serait, non-seulement possible, mais
-facile.
-
-Bien qu'on la trouvât, en général, spirituelle, sa personnalité sans
-honte lui donnait parfois l'apparence d'une sottise brutale. Pour voir
-loin et complétement, outre l'intelligence, il faut le coeur; mais le
-coeur de madame de Luxeuil n'avait point d'yeux, et comme les aveugles
-il ne connaissait rien en dehors de lui-même.
-
-Des ressemblances apparentes avaient servi de lien entre la comtesse et
-M. Darcy. Ce dernier appartenait, comme elle, à l'école de ceux qui
-déclarent, «que l'on n'a pas trop de soi pour s'occuper de soi,» et qui
-proclament l'intérêt personnel la grande loi des sociétés humaines.
-Seulement l'égoïsme de M. Darcy rappelait ces contrées lointaines dont
-les anciens rois d'Espagne se prétendaient souverains, et qui
-n'existaient pas; il s'en glorifiait sans en profiter. Toujours prêt à
-s'oublier pour les autres, exploité par ses amis, dépouillé par les
-fripons, il masquait ses actes sous ses paroles, appelait sa générosité
-de l'insouciance, sa compassion du calcul, son dévoûment de l'activité,
-et rassurait ainsi sa conscience en se calomniant.
-
-Ce prétendu égoïsme n'était pas, du reste, sa seule manie: il affectait,
-en outre, une haine implacable pour la religion catholique et pour ses
-prêtres. Au seul aspect de ceux-ci, on voyait son oeil s'arrondir, ses
-lèvres se serrer, son menton s'enfoncer dans sa cravate et toute sa
-personne prendre une attitude farouche. Il avait fait de cette
-répugnance une sorte de sixième sens: il reconnaissait l'approche du
-prêtre comme on a dit que certains animaux reconnaissaient la présence
-du serpent. A l'en croire, le catholicisme avait seul produit tous les
-maux de l'humanité. C'était lui le véritable tentateur qui avait enlevé
-aux hommes le paradis terrestre; sans lui, les crimes eussent été
-ignorés, les instincts les plus féroces adoucis, et l'on eût vu, comme
-au temps de l'âge d'or, les tigres broutant le gazon à côté des
-génisses.
-
-Il ne manquait jamais, comme on le pense, pour soutenir sa thèse, de
-rappeler la série de cruautés et de vices qui sont, dans la grande
-histoire de l'Église, comme ces décombres et ces immondices qui
-souillent les abords de nos plus sublimes monuments. Il savait au juste
-combien les papes avaient eu de bâtards, et combien l'inquisition avait
-brûlé d'innocents.
-
-Cette monomanie anti-catholique ouvertement manifestée alors que le
-gouvernement de la Restauration tendait de toutes ses forces à la
-reconstitution du _trône et de l'autel_, avait bien moins nui qu'on eût
-pu le penser à la carrière scientifique du docteur Darcy. Elle avait
-même contribué à lui _donner une physionomie_, ce qui est, en toute
-chose, la première condition du succès. On l'appelait le _docteur
-athée_, et ce nom, loin d'être un épouvantail, était presque une
-recommandation. Les dévots les plus fervents voulaient le voir afin de
-le convertir; les plus curieux, seulement pour savoir quel air avait un
-athée. C'était un motif pour parler de lui dans les sociétés les mieux
-pensantes, pour déplorer qu'un si grand talent se fût laissé entraîner
-dans l'abîme ouvert par la philosophie, et pour chercher les moyens de
-l'en arracher. L'impiété du docteur devint ainsi une sorte de porte-voix
-pour sa réputation, et servit à l'agrandir.
-
-Nous avons dit comment ses soins avaient réussi à ranimer la baronne.
-Dès qu'il la jugea en état de parler, il lui adressa quelques questions
-qui cachaient, sous leurs formes bienveillantes, la préoccupation du
-médecin; mais au moment même où la malade allait répondre, M. Vorel
-entra conduit par la nourrice.
-
-Il arrivait du Vivier et venait d'apprendre les événements de la nuit
-dont il semblait tout ému. Sa belle-soeur fit un effort pour lui
-tendre la main et le présenter à M. Darcy, qui l'accueillit avec
-bienveillance; quant à la comtesse, elle répondit brièvement à son salut
-et à ses compliments, comme une personne qui souffre d'être forcée à la
-politesse, et demanda la permission de se retirer pendant que les deux
-médecins examineraient ensemble la malade.
-
-Leur consultation dura longtemps. Lorsqu'ils rejoignirent madame de
-Luxeuil au salon, tous deux avaient l'air troublé.
-
---Ah! mon Dieu, qu'y a-t-il? s'écria la comtesse, en regardant M. Darcy.
-
---Une mauvaise nouvelle, répondit celui-ci, avec l'affectation de dureté
-des gens qui souffrent de vous affliger et qui ne veulent point en avoir
-l'air.
-
---Vous trouvez ma soeur bien mal?
-
---Mourante!
-
-Madame de Luxeuil, qui prévoyait la réponse, poussa un cri préparé, se
-laissa tomber sur un fauteuil qu'elle avait remarqué d'avance, et
-renversa la tête en arrière, comme si elle eût été près de se trouver
-mal; mais le regard expérimenté de M. Darcy reconnut sur-le-champ qu'il
-n'y avait rien à craindre.
-
---Allons, belle dame, dit-il en prenant une de ses mains et la frappant
-avec distraction, comme s'il se fût agi de dissiper un évanouissement de
-théâtre, soyez raisonnable; vous-même aviez prévu ce malheur.
-
---Madame ne le supposait point sans doute si prochain, fit observer M.
-Vorel de sa voix la plus séduisante, et vous le lui avez annoncé si
-brusquement.
-
---Mourante! reprit madame de Luxeuil, enjoignant les mains, et avec
-l'incertitude d'une actrice qui répète la réplique pour se donner le
-temps de préparer son effet.
-
---Si vous faisiez respirer des sels à madame la comtesse, dit Vorel, en
-présentant à son confrère un flacon.
-
-Celui-ci le prit d'un air insouciant et l'offrit à madame de Luxeuil qui
-l'accepta pour se donner une contenance.
-
---Et il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle; plus aucun espoir?
-
-Le docteur parisien secoua la tête.
-
---Une phthisie, compliquée d'une affection au coeur, dit-il.
-
-Madame de Luxeuil couvrit son visage de son mouchoir pour cacher les
-larmes qu'elle ne versait pas.
-
---Hier encore, lorsque je l'ai quittée, son état était loin d'être aussi
-alarmant, dit tristement M. Vorel; mais la terrible émotion de cette
-nuit a hâté les progrès du mal.
-
---Et maintenant il n'y a rien à faire, ajouta M. Darcy avec une
-brusquerie dont la rudesse cachait une sorte de sensibilité.
-
---Pauvre soeur, murmura le médecin de Bourgueil, succomber si jeune!
-quand sa fille avait tant besoin de ses soins!
-
-M. Darcy qui s'était mis à parcourir le salon s'arrêta.
-
---Au fait, il y a une enfant, dit-il; la baronne peut avoir des mesures
-à prendre dans ses intérêts.
-
-Personne ne répondit.
-
---Il faut que la malade soit avertie de sa position, reprit le docteur
-avec fermeté.
-
---Y songez-vous! s'écria madame de Luxeuil; ce serait la tuer.
-
---D'abord on ne tue pas une personne morte, reprit M. Darcy, avec sa
-logique implacable, et autant dire que la baronne ne vit plus, ses
-heures sont comptées; puis, c'est un devoir pour nous, Madame, un devoir
-rigoureux. Nous sommes là pour avertir le patient lorsque nous ne
-pouvons le guérir; ne point le faire est une trahison, une lâcheté, car
-ce n'est jamais lui que nous voulons ménager, mais nous-mêmes.
-
---Mais songez, docteur, à l'effet terrible d'une telle annonce!
-
---Pourquoi donc? qu'y a-t-il, après tout, de si redoutable dans cette
-transformation que l'on appelle la mort? Ce sont les prêtres qui l'ont
-entourée de fantômes hideux, de visions menaçantes. A force de
-mensonges, ils ont réussi à faire de ce passage entre deux états une
-espèce de pont à péage dont ils perçoivent tous les bénéfices. Mais,
-quoi qu'il en soit, la baronne doit être avertie; elle peut avoir des
-dispositions à prendre, et il ne faut pas que la mort l'enlève par
-surprise.
-
---Mais qui osera la prévenir?
-
---Moi, s'il le faut.
-
---Vous, docteur?
-
---Pourquoi pas? votre soeur a de l'esprit, je lui prouverai la sottise
-de toutes les superstitions dont on l'a épouvantée, et, quand elle saura
-qu'il n'y a rien après l'enterrement, et que nous sommes simplement une
-agrégation de molécules qui changent de forme, elle mourra aussi
-tranquillement que si elle s'endormait.
-
---Pardon, interrompit doucement M. Vorel, mais je doute que la baronne
-soit en état de suivre les raisonnements de mon savant confrère; ce
-serait, d'ailleurs, troubler inutilement ses derniers instants. S'il est
-nécessaire qu'elle soit avertie, je me résignerai à cette douloureuse
-mission.
-
---Soit, dit M. Darcy; il est plus convenable que l'avertissement vienne
-de votre part. Pendant que vous vous occuperez de cette affaire, je vais
-prendre quelques informations sur la route qui conduit à Norsauf. Vous
-permettez, comtesse?
-
-Madame de Luxeuil fit un signe de consentement et le docteur sortit.
-
-Son départ fut suivi d'un assez long silence. M. Vorel et la comtesse
-désiraient évidemment une explication; mais tous deux éprouvaient un
-égal embarras à l'entamer; la comtesse se décida enfin à parler.
-
---Je ne puis croire encore à la nécessité de l'affreuse révélation
-conseillés par le docteur, dit-elle, et, quel que soit le danger, je
-persiste à attacher plus d'importance au repos de la malade qu'à ses
-dernières dispositions.
-
---D'autant qu'elles sont déjà prises, ajouta M. Vorel; je n'ai point cru
-devoir m'expliquer à cet égard devant M. Darcy; mais avec madame la
-comtesse, c'est autre chose.
-
---Quoi! ma soeur a fait un testament? demanda madame de Luxeuil,
-visiblement inquiétée; et... vous savez sans doute.... ce qu'il
-contient?
-
---J'ai lieu de croire qu'il pourvoit à la tutelle de l'enfant de madame
-la comtesse.
-
---Mais... le choix des personnes chargées de cette tutelle... vous le
-connaissez?
-
---Je sais seulement qu'il a été fait en dehors de la famille.
-
---Que dites-vous? ma soeur confierait sa fille à des étrangers!
-
---Telle est sa volonté.
-
-Madame de Luxeuil se leva.
-
---Est-ce bien vrai? s'écria-t-elle; on aurait osé!... Mais c'est une
-insulte pour tous les parents, Monsieur!
-
---En effet, dit M. Vorel, qui jeta un regard sourdement scrutateur sur
-son interlocutrice; il semble que M. le comte de Luxeuil aurait eu plus
-de droits qu'aucun autre...
-
---Je ne parle point pour nous, reprit madame de Luxeuil; ces tutelles
-sont toujours des charges pénibles... et difficiles... Mais il me semble
-qu'il est des convenances dont on ne peut s'affranchir. Introduire des
-étrangers dans les affaires de la famille; s'exposer à des procès...
-c'est de la part de ma soeur une conduite au moins singulière...
-
---Il faut songer, fit observer le médecin d'un ton conciliant, que la
-baronne est depuis longtemps souffrante, et que dans sa position on ne
-juge pas toujours aussi sainement les choses.
-
-La comtesse leva la tête.
-
---C'est-à-dire que, selon vous, ma soeur ne jouit point de toute la
-liberté de son esprit, dit-elle vivement.
-
---Eh! eh! qui sait? répliqua M. Vorel, en pliant les épaules; toute
-maladie prolongée amène nécessairement un affaiblissement du cerveau.
-
---Mais, dans ce cas, ne doit-on pas venir au secours d'une intelligence
-défaillante, et la défendre contre ses propres erreurs?
-
-Le médecin regarda madame de Luxeuil par-dessus ses lunettes bleues, et
-un éclair de joie traversa ses traits.
-
---Ce serait sans doute une chose heureuse, dit-il; et, dans l'intérêt de
-l'enfant, il serait désirable que ce testament fût regardé... comme
-inutile.
-
---C'est évident, reprit la comtesse; mais une fois connu, il sera
-maintenu, peut-être... la justice est si bizarre. En tout cas, il
-deviendrait l'occasion d'un débat fâcheux. Si ce testament est
-véritablement jugé préjudiciable à l'enfant... par ceux qui s'y
-intéressent sincèrement... comme vous et moi, Monsieur... pourquoi... le
-faire connaître?
-
---C'est juste, répliqua Vorel avec bonhomie; on pourrait le regarder
-comme non avenu... ou même... le supprimer.
-
---Dans l'intérêt d'Honorine! ajouta précipitamment la comtesse.
-
---C'est cela, reprit le médecin; parlez-en à la baronne, Madame, ou, si
-vous craignez de la fatiguer... procurez-vous la petite clef qu'elle
-porte suspendue au cou... elle ouvre le secrétaire d'ébène, et c'est là
-que se trouvent tous les papiers importants.
-
-Madame de Luxeuil fit un pas vers la chambre de sa soeur.
-
---Je crains seulement une difficulté, continua Vorel, qui avait repris
-sa cravache et son chapeau.
-
---Une difficulté? dit la comtesse.
-
---M. le docteur Darcy va revenir persuadé que j'ai fait connaître à la
-malade sa situation: il lui répétera tout ce qu'il nous a répété tout à
-l'heure, et la baronne, ainsi ramenée à de tristes pensées, pourra
-prendre de nouvelles dispositions... appeler un notaire, peut-être!
-
---Ah! vous avez raison! s'écria madame de Luxeuil; j'avais oublié le
-docteur: il est homme à faire venir ici tous les gardes-notes de
-Château-Lavallière!... il a si peu de sensibilité!... Mon Dieu! mais
-comment faire, alors?
-
---Je ne vois aucun moyen... à moins que madame la comtesse ne puisse le
-renvoyer.
-
-Madame de Luxeuil parut frappée.
-
---Attendez donc, dit-elle, il a quelqu'un à voir dans les environs...
-Mais il ne devait y aller que demain; comment le décider à partir
-sur-le-champ?
-
---N'est-ce que cela? demanda M. Vorel en souriant; si madame la comtesse
-le désire, je m'en charge.
-
---Vous, et de quelle manière, Monsieur?
-
---Madame la comtesse va en juger; voici justement le docteur.
-
-Le docteur parut étonné de retrouver M. Vorel au salon.
-
---Je croyais mon confrère près de la baronne, dit-il, et occupé de lui
-faire connaître sa situation.
-
---Ce soin est désormais inutile, Monsieur, répliqua Vorel d'un ton
-grave; la baronne a compris elle-même que tout espoir était perdu.
-
---Vous l'avez donc vue?
-
---Elle vient de faire demander un prêtre.
-
-M. Darcy tressaillit.
-
---Elle aussi? s'écria-t-il; quoi! madame la baronne Louis! Eh bien!
-j'avais meilleure opinion de sa raison. Pauvre femme! ils vont la
-préparer au ciel d'après la méthode recommandée par Pascal, en
-l'abrutissant.
-
---Ah! pas d'impiété dans un pareil moment, docteur, interrompit madame
-de Luxeuil.
-
---Vous avez raison, reprit Darcy en s'inclinant; la maladie est une
-royauté, et jamais royauté n'a été tenue d'avoir le sens commun. Aussi,
-ne ferai-je à la baronne aucune objection.
-
---Elle attend de vous davantage, Monsieur, reprit Vorel; elle espère que
-vous ne refuserez point de l'assister dans cette dernière épreuve.
-
---Comment?
-
---Elle désire que vous vous trouviez là... avec son confesseur.
-
-Darcy fit un soubresaut.
-
---Moi! s'écria-t-il.
-
---C'est une idée de malade, continua Vorel; elle assure que votre
-présence lui donnera plus de calme... de résolution; qu'elle accomplira
-avec moins de tremblement ses derniers devoirs religieux.
-
---C'est-à-dire que je l'encouragerais à se livrer aux prêtres?
-interrompit le docteur avec une sorte d'indignation; mais elle ne me
-connaît donc pas, Monsieur? Elle ignore donc mon mépris pour les parades
-de la superstition?
-
---Vos opinions resteront libres, fit observer le médecin de Bourgueil,
-il s'agit seulement d'être présent. Pour les spectateurs, tout se borne
-à un signe de croix et à une génuflexion.
-
-M. Darcy, qui se promenait dans la salle, s'arrêta court.
-
---Une génuflexion!... un signe de croix!... répéta-t-il, avec une
-surprise mêlée de colère; et vous croyez que je me soumettrai à de
-pareilles conditions, Monsieur? que je participerai à des momeries
-honteuses?...
-
---Docteur! interrompit la comtesse scandalisée.
-
---Honteuses, Madame! insista-t-il avec chaleur; moi, Jean-François
-Darcy, agenouillé devant une soutane!... mais rien que la proposition
-est une insulte!
-
---Pardon, dit M. Vorel, d'un air déconcerté; je puis vous affirmer que
-mon intention...
-
---Il ne s'agit pas de votre intention, Monsieur, mais du fond, reprit
-Darcy vivement. Avez-vous réfléchi à ce que mes amis diraient, à Paris,
-si je consentais? Je serais déshonoré, Monsieur!... et le clergé! quel
-triomphe pour lui! Un athée connu, avoué, patenté, qui aurait fait le
-signe de la croix!!! Il ne me resterait plus, après cela, qu'à obtenir
-l'absolution et à communier! Non, Monsieur, non, la baronne serait ma
-propre mère, ma soeur, ma fille, que je refuserais!
-
---Mon Dieu! que faire alors? dit M. Vorel d'un ton chagrin et
-désappointé; ma soeur avait tant compté sur la présence du docteur! je
-crains qu'elle ne voie, dans son refus, une sorte d'abandon...
-
---Il est certain, fit observer la comtesse, que les motifs de ce refus
-sont si étranges...
-
---Le mieux, reprit Vorel indécis, serait, peut-être, de supposer le
-départ de M. Darcy.
-
---Parbleu! qu'à cela ne tienne, interrompit le docteur, je puis faire
-demander des chevaux.
-
-Le médecin de Bourgueil et la comtesse échangèrent un regard; M. Darcy
-était allé prendre, sur la console, sa canne et son chapeau.
-
---Vous ne parlez pas sérieusement, dit la comtesse qui voulait hâter le
-départ en ayant l'air de s'y opposer; il est impossible que vous nous
-quittiez dans un pareil moment.
-
---Le moment ne saurait être, au contraire, mieux choisi, belle dame,
-répliqua Darcy: quand les prêtres viennent, les médecins n'ont plus rien
-à faire.
-
---Mais vos soins?...
-
---Sont malheureusement inutiles. Monsieur Vorel, d'ailleurs, vous reste:
-de grâce ne me retenez pas; si je demeurais et que le hasard me fît
-rencontrer vos porteurs d'extrême-onction, je serais capable de
-commettre quelque énormité. Par amitié, par prudence, laissez-moi
-partir.
-
-Madame de Luxeuil fit encore quelques objections, puis enfin parut
-céder; M. Darcy prit congé d'elle, en promettant de revenir le
-surlendemain et sortit accompagné du médecin de Bourgueil.
-
-Restée seule, la comtesse se hâta de retourner près de la malade.
-
-Elle la trouva livrée à une somnolence agitée qui la rendait étrangère à
-tout ce qui se passait autour d'elle. Cependant au pied du lit jouait
-l'enfant riante et ranimée, tandis que la jeune nourrice se tenait
-assise près du chevet.
-
-Madame de Luxeuil congédia cette dernière et prit sa place à côté de la
-malade.
-
-Le soin qu'elle mettait à fuir toute sensation pénible l'avait
-jusqu'alors tenue éloignée de ces lugubres spectacles, et c'était la
-première fois qu'elle se trouvait en présence d'une mourante. Mais cette
-vue, qui pénètre habituellement les âmes d'un attendrissement
-involontaire, n'excita chez elle qu'une répulsion mêlée d'effroi. Au
-lieu d'y trouver une émotion qui réveillât plus vivement son amitié pour
-sa soeur, elle n'y trouva qu'un avertissement funèbre qui lui fit
-faire un retour sur elle-même. Ce coeur, froid pour tout le monde,
-avait toujours été, pour la baronne, insensible et ennemi. Cette
-hostilité datait de l'enfance. Restées orphelines presque au berceau,
-les deux soeurs avaient été élevées séparément par deux tantes
-mortellement brouillées qui s'étaient efforcées de leur laisser
-l'héritage de leur haine. La baronne plus tendre et plus généreuse
-s'était soustraite, en partie, à cette funeste influence; mais madame de
-Luxeuil avait accepté sans résistance tous les préjugés qui devaient
-l'éloigner de sa soeur. Les débats d'intérêt et la jalousie vinrent
-encore envenimer, plus tard, ces dispositions. Confinée dans les rangs
-de cette portion de noblesse qui était restée hostile à l'Empire, parce
-que l'Empire ne s'était point soucié d'elle, la comtesse avait vu
-l'élévation de sa soeur avec un dépit mal déguisé sous l'apparence du
-dédain. Son aversion s'était ainsi lentement accrue de toutes les
-souffrances de son orgueil et de son envie. La conversation de la
-baronne et du médecin de Bourgueil a déjà fait connaître au lecteur
-comment cette aversion s'était révélée à plusieurs reprises, par des
-torts toujours renouvelés d'une part, et toujours pardonnés de l'autre.
-
-La confidence que venait de lui faire M. Vorel avait encore aigri la
-comtesse contre sa soeur. Le testament annoncé trompait trop
-d'espérances pour qu'elle n'y vît pas une insulte. Aussi, après la
-première sensation de saisissement dont nous avons parlé, jeta-t-elle
-sur la mourante un regard qui exprimait plus de ressentiment que de
-pitié. Cependant, ce regard s'arrêta tout à coup sur un ruban, à
-l'extrémité duquel une petite clef, d'un travail précieux, se trouvait
-suspendue. Madame de Luxeuil tourna les yeux vers le secrétaire d'ébène
-désigné par M. Vorel, afin de juger si c'était bien la clef qui devait
-l'ouvrir, puis, se levant avec précaution, elle avança doucement la main
-et saisit le ruban.
-
-Dans ce moment, la malade fit un mouvement, entr'ouvrit les yeux, et,
-apercevant la comtesse dont le visage était près du sien, elle jeta un
-bras sur son épaule avec un cri plaintif. Il y eut pour madame de
-Luxeuil un moment plein d'angoisse. La tête à demi penchée, elle
-apercevait l'enfant, qui lui souriait, au pied du lit, et sentait la
-main de sa soeur qui effleurait sa joue. Malgré son insensibilité elle
-s'arrêta hésitante et troublée; mais bientôt les doigts de la malade
-redevinrent immobiles. La main glissa de son épaule sur le lit, et les
-yeux se fermèrent.
-
-Elle attendit un instant, puis dénouant avec adresse le ruban, elle
-enleva la clef, laissa tomber le rideau de l'alcôve, courut au
-secrétaire et l'ouvrit.
-
-La plupart des compartiments étaient remplis de lettres soigneusement
-rangées, ou de notes écrites par la baronne. Quelques-unes renfermaient
-des noeuds de ruban, des anneaux, des fleurs flétries, trésors
-mystérieux dont la mourante seule eût pu dire le prix. Au milieu, et
-dans la plus grande case, se trouvaient des papiers d'affaires. Ce fut
-là qu'après une assez longue recherche, Madame de Luxeuil découvrit un
-paquet cacheté sur lequel était écrit:
-
- MES DERNIÈRES VOLONTÉS.
-
-Elle s'en empara vivement, regarda autour d'elle, brisa l'enveloppe et
-déploya le papier qu'il renfermait.
-
-C'était le testament annoncé par M. Vorel.
-
-La comtesse le parcourut rapidement, et en trouva toutes les
-dispositions conformes à ce que lui avait dit ce dernier. Elle froissa
-le papier avec colère et regarda vers le foyer; mais, au moment de
-refermer le secrétaire, elle s'arrêta indécise. Son oeil le parcourut
-encore une fois, comme si elle eût craint qu'il ne renfermât une
-seconde copie de l'acte qu'elle tenait. Penchée pour mieux voir, elle
-prenait successivement chaque papier, qu'elle examinait rapidement,
-lorsqu'un petit coffret de chagrin, caché au fond du dernier
-compartiment, frappa tout à coup son regard; elle l'attira à elle, fit
-jouer le ressort et tressaillit.
-
-C'était le portrait du duc de Saint-Alofe!
-
-Sous la miniature se trouvaient plusieurs lettres de lui et quelques
-réponses de la baronne.
-
-Un éclair de triomphe illumina les traits de madame de Luxeuil. Ces
-preuves, si longtemps désirées et sans lesquelles ses accusations contre
-sa soeur avaient pu être repoussées comme des calomnies, elle les
-tenait enfin, écrites de la main même des accusés! La joie d'une
-pareille découverte lui fit oublier tout le reste; elle renversa
-brusquement le coffret, en éparpilla les lettres sur le secrétaire,
-ouvrit la première et commença à lire!
-
-Une exclamation étouffée l'interrompit.
-
-Elle se retourna; la mourante avait soulevé le rideau de l'alcôve et la
-regardait!
-
-Par un mouvement rapide et instinctif, la comtesse s'éloigna du
-secrétaire, en s'efforçant de cacher les papiers qu'elle tenait; mais sa
-soeur s'était soulevée avec un effort violent.
-
---J'ai vu... j'ai vu! bégaya-t-elle.
-
---Quoi donc? demanda madame de Luxeuil troublée.
-
---Le testament!... c'est lui... je l'ai reconnu... vous l'avez pris
-là... A moi! Quelqu'un!... du secours!
-
-La voix de la malade avait un accent de terreur et s'était élevée; sa
-main rencontra le cordon de la sonnette qu'elle tira avec violence.
-
---Que faites-vous? s'écria madame de Luxeuil en s'élançant vers
-l'alcôve.
-
---Ce papier, répéta la baronne, qui s'efforça de saisir le bras de sa
-soeur, rendez-le moi, je le veux!
-
-La comtesse sembla hésiter un instant; mais tout à coup elle se dégagea,
-courut au foyer et jeta le testament dans les flammes.
-
-La mourante poussa un cri et voulut se précipiter hors du lit; mais les
-forces lui manquèrent. Il y eut pendant quelques instants une lutte
-affreuse à voir entre sa volonté et sa faiblesse: la tête dressée, les
-bras tendus, et cherchant un point d'appui dans le vide, le corps tordu
-dans un effort suprême, elle se souleva trois fois à demi, mais enfin,
-épuisée, elle se laissa retomber sur son oreiller, la tête renversée en
-arrière, les deux mains sur ses yeux, et en poussant un gémissement
-désespéré.
-
-Dans ce moment, madame de Luxeuil entendit un bruit de pas dans
-l'escalier, et reconnut la voix de la jeune nourrice. Craignant qu'elle
-n'eût entendu l'appel de sa maîtresse, elle courut à sa rencontre pour
-l'empêcher d'entrer, et la malade se trouva de nouveau seule avec sa
-fille.
-
-Pendant quelques minutes tout resta immobile et silencieux autour
-d'elle. On n'entendait que le bruit du vent qui grondait dans les
-corridors de la maison isolée, et la respiration précipitée de la
-mourante, qu'entrecoupaient des sanglots; mais enfin un léger bruit
-retentit; la petite porte du cabinet, placée près de l'alcôve
-s'entr'ouvrit lentement et laissa passer la tête pâle du Rageur.
-
-Il regarda d'abord autour de lui, traversa la pièce avec précaution, et,
-après avoir fermé au verrou les deux autres portes, il revint au lit de
-la malade et s'agenouilla près du chevet.
-
-
-
-
-IV.
-
-La tutelle.
-
-
-Lorsqu'une heure après madame de Luxeuil revint avec M. Vorel, tous deux
-trouvèrent la malade plongée dans un abattement qui ne lui permettait
-plus ni le mouvement ni la parole. Son haleine était courte et
-sifflante, son regard vitreux, ses lèvres convulsivement agitées. Le
-médecin de Bourgueil connaissait trop bien ces symptômes pour s'y
-tromper; il examina quelques instants la malade, consulta son pouls et
-fit un signe à madame de Luxeuil.
-
-Quelle que fut la dureté de la comtesse, cet avertissement sinistre la
-troubla; elle détourna la tête et s'éloigna brusquement de l'alcôve.
-
-Un imperceptible sourire effleura alors les traits du médecin, et ses
-regards se reportèrent sur la mourante. La vue de son agonie semblait
-exciter en lui je ne sais quelle curiosité cruelle; il en suivait les
-crises avec une insensibilité attentive, comptait les convulsions, et
-regardait la vie s'échapper goutte à goutte comme une eau fuyante.
-
-L'enfant, appuyée sur l'épaule de sa mère, jouait avec ses cheveux
-épars, et mêlait au râle de l'agonie ses rires et ses gazouillements.
-Pendant longtemps on n'entendit dans la chambre que ce double murmure
-sinistre et joyeux. Enfin, tous deux s'affaiblirent peu à peu et
-s'éteignirent presque en même temps.
-
-Madame de Luxeuil, qui était debout près de la fenêtre, se retourna
-saisie, et s'approcha vivement de l'alcôve.
-
-L'enfant venait de s'endormir sur les lèvres de sa mère morte en lui
-donnant un dernier baiser!
-
- * * * * *
-
-La comtesse se laissa conduire par M. Vorel hors de la chambre
-funéraire; mais après les premiers moments d'affliction obligée, elle se
-rappela sa nièce et demanda à la voir.
-
-La nourrice avertie apporta Honorine.
-
-Madame de Luxeuil prit l'enfant dans ses bras et déclara qu'elle ne la
-quitterait plus.
-
---Je n'avais qu'un fils, dit-elle en se tournant vers le médecin avec
-une sensibilité jouée, maintenant j'aurai aussi une fille.
-
-M. Vorel s'inclina.
-
---Je suis sincèrement touché, pour ma part, des généreuses intentions de
-madame la comtesse, dit-il; malheureusement elles pourront rencontrer
-quelques obstacles.
-
---Des obstacles! répéta madame de Luxeuil étonnée, et lesquels,
-Monsieur?
-
---D'après ce que madame la comtesse m'a fait l'honneur de me confier,
-reprit le médecin, les dispositions testamentaires de notre pauvre et
-chère baronne peuvent être considérées comme non avenues.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien! madame la comtesse, dans ce cas l'orpheline rentre sous la
-loi commune.
-
---Mais cette loi me permet, je suppose, de remplacer la mère d'Honorine.
-
---Pour l'affection, sans aucun doute, madame la comtesse; mais pour
-l'administration des biens elle appartient au tuteur.
-
---M. le comte de Luxeuil en prendra le titre, Monsieur.
-
---Pardon, dit Vorel avec déférence; mais je ferai observer à madame la
-comtesse que ce titre ne se prend pas; on le reçoit du conseil de
-famille.
-
---Soit. Pensez-vous qu'il puisse le refuser au comte?
-
---Je ne présume rien; je rappelle seulement que c'est à ce conseil de
-faire un choix.
-
---Et qui pourrait-il choisir, Monsieur? Honorine n'est-elle point la
-nièce de M. de Luxeuil?
-
---Incontestablement, madame la comtesse, elle est sa nièce... comme elle
-est la mienne.
-
-Madame de Luxeuil fit un mouvement et regarda le médecin en face.
-
---Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.
-
---Je veux dire, répondit M. Vorel tranquillement, que si la famille
-l'exige, je suis prêt à prouver quel fut mon attachement pour la mère en
-servant de protecteur à la fille.
-
-La comtesse ne put retenir un cri de surprise. La prétention du médecin
-était quelque chose de si audacieux, que, dans le premier moment, elle
-hésita à la prendre au sérieux. Mais l'air et l'accent de M. Vorel ne
-permettaient aucun doute.
-
---Ainsi, s'écria-t-elle, vous comptez nous disputer la tutelle?
-
---C'est sans doute se montrer bien hardi, répliqua Vorel avec humilité;
-mais je tiens à prouver que mon dévouement ne le cède en rien à celui de
-madame la comtesse.
-
-Celle-ci rougit de colère et fit un geste violent.
-
---Ah! je comprends, dit-elle d'un accent indigné; vos confidences de ce
-matin étaient un piége; vous ne désiriez la suppression du testament que
-dans l'intérêt de vos propres espérances, et, après vous être servi de
-moi pour enlever l'obstacle, vous comptez arriver seul au but.
-
---Je compte seulement témoigner de mon zèle, fit observer
-tranquillement Vorel, en offrant d'épargner à madame la comtesse la
-charge de la tutelle.
-
---Et qu'en voulez-vous faire, enfin, de cette tutelle, Monsieur? demanda
-madame de Luxeuil poussée à bout.
-
---C'est une question que l'on pourrait également adresser à madame la
-comtesse, fit observer doucement le docteur.
-
---Ah! je vous devine, s'écria celle-ci exaspérée; l'administration des
-biens de cette enfant vous permettra d'accroître votre fortune.
-
---Et madame la comtesse, répliqua Vorel, préférerait qu'elle servît à
-réparer la sienne?
-
-Madame de Luxeuil se leva l'oeil menaçant et les lèvres pâles.
-
---Prenez garde, dit-elle, la voix tremblante de colère, prenez garde à
-ce que vous dites, Monsieur! Je ne suis point de celles qu'on peut
-insulter impunément...
-
---Aussi n'ai-je point songé à insulter madame la comtesse, dit Vorel,
-respectueusement railleur; elle parle, et je réponds...
-
---Brisons là, interrompit madame de Luxeuil d'un ton hautain; de plus
-longues explications sont inutiles. Puisque l'on prétend nous disputer
-la fille de ma soeur, nous saurons faire valoir nos droits.
-
---Madame la comtesse en trouvera bientôt l'occasion, ajouta le médecin,
-car le conseil de famille doit se réunir dans quelques jours.
-
---Quel conseil de famille, Monsieur?
-
---Celui que le juge de paix de Château-Lavallière doit convoquer
-d'office pour la constitution de la tutelle.
-
-La comtesse parut stupéfaite.
-
---Est-ce possible! s'écria-t-elle, c'est ici que vous ferez décider?...
-et par un conseil composé de gens que vous connaissez?... dont la
-complaisance vous est assurée?... Ah! n'espérez pas, Monsieur, que
-j'accepte ces délibérations.
-
---Madame la comtesse ne peut songer à arrêter le cours de la loi,
-objecta Vorel; le conseil sera formé, comme le veut l'article 407, de
-six parents ou alliés pris dans le voisinage, et son choix, quel qu'il
-puisse être, restera inattaquable.
-
---Je prouverai le contraire, dit la comtesse impétueusement, car je
-l'attaquerai sans relâche et par tous les moyens. Vous avez voulu la
-guerre, vous l'aurez! Rappelez-vous, Monsieur, qu'à partir d'aujourd'hui
-je suis votre ennemie!
-
---Je me le rappellerai, dit le médecin avec une douceur souriante.
-
-Et saluant humblement madame de Luxeuil, il se retira.
-
-Mais cette modération affectée augmenta l'irritation de la comtesse, en
-même temps que ses inquiétudes. Quelle que fût son inexpérience en
-affaires, elle avait compris que M. Vorel était appuyé par le Code, et
-un homme de loi, qu'elle fit demander, confirma toutes ses craintes. Au
-juge de paix seul appartenait la composition du conseil de famille, et
-la décision de ce dernier devait être souveraine.
-
-Ce fut donc de ce côté que la comtesse dut diriger toutes ses
-tentatives. Son titre, ses relations, son crédit, lui donnaient une
-autorité dont elle s'efforça de tirer parti. Elle visita successivement
-tous les membres du conseil, employant la flatterie et les promesses
-pour gagner des voix au comte de Luxeuil.
-
-Mais M. Vorel la suivait partout, et n'épargnait aucun effort pour les
-lui enlever. A l'influence que son adversaire tenait de la naissance, il
-opposait celle que lui donnait sa profession. Car, à notre époque,
-l'autorité du médecin est devenue aussi étendue que redoutable.
-Confident obligé de secrets honteux, ridicules ou terribles, conseiller
-des actes les plus intimes de la vie domestique, tenant presque toujours
-dans ses mains l'honneur des familles, il s'est constitué le véritable
-prêtre de cette société matérialisée qui ne s'est affranchie de l'âme
-que pour devenir esclave du corps. La plupart des juges futurs de Vorel
-étaient ses clients, et il les tenait tous par les liens du souvenir, de
-la prudence ou de la peur. Il profita habilement de cette position pour
-combattre madame de Luxeuil et s'assurer l'appui dont il avait besoin.
-
-Cependant, lorsque le jour de la réunion arriva, il lui restait encore
-quelques doutes sur le résultat de la délibération qui allait avoir
-lieu.
-
-Les membres du conseil de famille étaient tous rassemblés dans le grand
-salon de la _Maison Verte_. Près de l'une des fenêtres se tenait le
-médecin dont les regards inquiets parcouraient la réunion, comme s'il
-eût voulu deviner les dispositions secrètes de chacun; un peu plus loin
-était assise la nourrice avec l'orpheline sur ses genoux; enfin, à ses
-côtés se tenait madame de Luxeuil en grand deuil, et affichant pour
-l'enfant les soins les plus tendres.
-
-Le juge de paix avait ouvert la délibération et donné successivement la
-parole à la comtesse et à M. Vorel qui avaient fait valoir leurs droits.
-On venait enfin de passer au vote, et le résultat de la délibération
-allait être connu, lorsque la porte s'ouvrit avec violence, et laissa
-voir un homme en blouse, debout sur le seuil: c'était le Rageur.
-
-Il promena d'abord un regard rapide sur l'assemblée, puis s'avançant
-hardiment, il s'écria:
-
---Qui de vous est le juge?
-
---Que lui voulez-vous? demanda ce dernier en se levant.
-
-Le Rageur se découvrit.
-
---Que ce qui vient d'être fait soit détruit, dit-il; car j'apporte un
-acte qui annule tout.
-
-Et tirant de son sein un papier qu'il posa sur la table placée devant le
-conseil:
-
---Lisez, ajouta-t-il; ceci est le testament de la baronne Louis, écrit
-de sa main et signé par elle!
-
-Les cris poussés par la comtesse et par M. Vorel furent si spontanés,
-qu'ils se confondirent en un seul cri. Tous deux se levèrent en même
-temps, coururent au juge et se penchèrent sur le papier qu'il venait
-d'ouvrir.
-
-C'était bien l'écriture de la morte!
-
-Ils se regardèrent avec une stupéfaction muette.
-
-Les membres du conseil avaient également quitté leurs places et
-entouraient le juge qu'ils questionnaient tous à la fois; celui-ci les
-interrompit d'un geste; tous firent silence et il lut ce qui suit:
-
-«J'écris à la hâte, déjà glacée par la mort; mais avec ma raison entière
-et tout mon souvenir.
-
-»Ceci est ma volonté suprême; j'en recommande l'exécution à tous ceux
-qui m'ont aimée, à la loi et à Dieu.
-
-»Je donne pour tuteur à Honorine, ma fille, le duc Charles-Henri de
-Saint-Alofe, et, à son défaut, M. le conseiller de Vercy. Je recommande
-à tous deux la conservation de ce qui lui appartient et la défense de
-ses droits.
-
-»Quant à son éducation, je désire qu'elle soit confiée à la mère
-Thérèse, prieure de Tours.
-
-»Je laisse enfin à ma fille la moitié d'un anneau que j'ai longtemps
-porté, et je la recommande au souvenir de celui qui possède l'autre
-moitié.
-
-»Fait au château La Vallière, ce 30 septembre 1818.
-
-»Baronne LOUIS,
-
-»Née de Mézerais»
-
-Il y eut une assez longue pause après cette lecture. Le Rageur en
-profita pour s'approcher de l'enfant et lui passa au cou un ruban auquel
-pendait la moitié d'une bague à garniture d'émeraude. M. Vorel, qui
-était resté un instant étourdi, tressaillit à cette vue.
-
---D'où tiens-tu cet anneau? s'écria-t-il en s'avançant brusquement vers
-le Rageur. Qui es-tu? Comment cette pièce t'a-t-elle été remise?
-
---Cette pièce m'a été remise par celle qui l'a écrite, répliqua le
-Rageur avec fermeté. Mon nom est Marc Avril, et je tiens l'anneau de la
-baronne.
-
---Tu lui as donc parlé?
-
---Oui.
-
---Quand cela?
-
---Quelques instants avant sa mort.
-
-Le médecin regarda madame de Luxeuil.
-
---Il ment! s'écria celle-ci, car j'étais là, je l'aurais vu. Que cet
-homme dise comment il a pu parvenir, à mon insu, jusqu'à la mourante.
-
-Le Rageur parut embarrassé.
-
---Que vous importe? dit-il.
-
---Réponds! s'écria M. Vorel frappé de son trouble; je veux savoir par
-quel moyen tu es entré ici?
-
---Ah! je le sais, moi, interrompit la nourrice qui venait de
-s'approcher, et qui, depuis un instant, regardait le Rageur avec effroi.
-
---Vous avez déjà vu cet homme? demanda le médecin vivement.
-
---Oui, reprit-elle en reculant... c'est lui... j'en suis sûre...
-
---Qui donc?
-
---Un de ceux qui sont venus il y a huit jours... pour nous égorger!
-
-Le Rageur recula en pâlissant et voulut s'élancer vers la porte; mais M.
-Vorel l'avait déjà refermée.
-
-Au même instant, tous les bras s'avancèrent vers lui, et, après une
-courte lutte, il fut saisi et garrotté.
-
-
-
-
-V.
-
-Seize ans après.
-
-
-Quiconque a essayé la vie de touriste, sait que les voyages n'offrent
-jamais une continuité d'aspects ni d'impressions, mais qu'ils se
-composent de stations rares, éparses, et souvent séparées l'une de
-l'autre par de longs espaces qui ne peuvent intéresser l'esprit ni
-attirer le regard. La création semble avoir, comme l'art, des musées où
-elle réunit toutes ses merveilles, et hors desquels on ne trouve que la
-monotonie ou le vide. Entre la mer aux grèves sauvages et la montagne
-aux vallons arcadiens, s'étend la plaine unie, paisible, verdoyante, où
-les bois continuent les bois, où les prairies suivent les prairies, et
-qu'il faut traverser au galop des chevaux.
-
-Or, le romancier a, comme le touriste, de longs intervalles, qu'il doit
-faire franchir rapidement au lecteur. Pour lui n'existent ni la distance
-ni le temps. Semblable à l'ange révolté qui enleva le Christ sur la
-montagne, il montre à ceux qui l'écoutent, non l'humble campagne qui se
-déroule à ses pieds, mais tout ce qu'il a pu réunir de tentateur et de
-merveilleux aux quatre aires de vent. Dédaigneux des lenteurs de la
-réalité, il parle, et un autre horizon se lève, et l'homme jeune est
-devenu un vieillard, et l'enfant, transformé, apparaît couronné de force
-et de jeunesse.
-
-Nous profiterons de ce dernier privilége pour franchir d'un bond seize
-années, et présenter à nos lecteurs l'orpheline de la Maison-Verte, non
-plus chétive et souffrante, mais grande et belle jeune fille devant
-laquelle le monde va s'ouvrir.
-
-Les dernières volontés de la baronne avaient été accomplies; confiée à
-la supérieure de Tours, Honorine grandit au couvent, sans s'apercevoir
-qu'il lui manquait une famille.
-
-Celle-ci, de son côté, l'oublia complétement. En perdant l'espérance de
-la tutelle, madame de Luxeuil et M. Vorel avaient semblé renoncer à tout
-lien de parenté. La première, devenue veuve, ne s'informa plus de sa
-nièce, et le médecin, qui avait réussi à se réconcilier avec la mère
-Louis, alla habiter le domaine des Motteux, d'où il parut demeurer
-également étranger à tout ce qui concernait l'orpheline.
-
-Mais cette dernière avait trouvé au Sacré-Coeur de quoi la dédommager
-de cet abandon. La supérieure l'y avait d'abord reçue avec une tendresse
-passionnée qui se communiqua insensiblement aux autres religieuses.
-Habituellement consacrées à l'instruction de jeunes filles déjà grandes,
-celles-ci donnaient pour la première fois leurs soins à une enfant, et
-cette nouveauté réveilla en elles les instincts de la femme, endormis
-plutôt qu'étouffés: avec leurs autres élèves, elles n'étaient
-qu'institutrices, avec Honorine elles devinrent mères. Grâce à elle,
-chaque recluse connut quelque chose de ces inquiétudes, de ces attentes,
-de ces saisissements qui sont la vie de famille, et donnent seuls de la
-saveur à la joie. Il y eut un intérêt et une émotion dans leur solitude.
-
-Aussi ce fut à qui aurait la meilleure part de cette maternité
-spirituelle; toutes ces âmes, pleines d'expansions retenues,
-assiégeaient l'âme naissante de l'enfant pour y éveiller une sympathie
-et prendre date dans sa tendresse.
-
-Honorine, d'abord souffrante, se ranima insensiblement au milieu de
-cette atmosphère de caresses, et, fières de leur oeuvre, les
-religieuses l'aimèrent davantage en la voyant revivre. Sa santé, sa
-joie, sa beauté, tout leur appartenait; elles en faisaient leur bonheur
-et leur gloire, en même temps que leur tourment. Toutes leurs existences
-tenaient, par le fil invisible du dévouement, à cette existence sauvée.
-
-Tant d'abnégation pouvait amener la mollesse, ou encourager l'égoïsme;
-l'heureuse nature d'Honorine la sauva de ce danger. Elle accepta
-l'affection de celles qui lui servaient de mère, avec la simplicité d'un
-coeur capable de rendre ce qu'on lui donne. Gaie et charmante, elle
-devint le bonheur du couvent après avoir été sa sollicitude. A mesure
-qu'elle grandissait, celui-ci semblait s'animer de sa jeunesse; on eût
-dit un soleil levant dont les rayons, chaque jour plus vifs, réveillent
-partout la vie qui sommeille.
-
-Et sa présence n'avait point été seulement pour ces pieuses filles une
-cause de joie, mais d'amélioration; car dans cette affection commune
-s'étaient fondues toutes ces petites aigreurs des coeurs inoccupés.
-Chaque religieuse, désormais, avait un intérêt humain, un but visible,
-et sa vie ne restait point uniquement renfermée dans les énervantes
-aspirations vers l'inconnu.
-
-Elles se partagèrent l'instruction d'Honorine, qui reçut leurs leçons,
-pour ainsi dire à son insu, et sans distinguer la récréation de l'étude.
-Douée d'un de ces esprits heureux où toute graine semée germe
-d'elle-même, elle ne connut ni la fatigue du travail, ni l'angoisse des
-réprimandes, et atteignit douze ans presque sans connaître les larmes.
-
-Vers cette époque arriva un événement de peu d'importance, mais qui,
-dans la vie paisible et uniforme de l'orpheline, ne pouvait manquer de
-laisser un souvenir. La supérieure prit un nouveau jardinier. C'était un
-vieillard à cheveux blancs, mais dont l'aspect robuste semblait
-démentir l'âge. Dès les premiers jours, il distingua Honorine parmi ses
-compagnes, et se prit pour elle d'une affection singulière. Chaque fois
-que l'enfant paraissait dans le jardin, il interrompait son travail pour
-la suivre d'un regard qui semblait s'attendrir; il reconnaissait sa voix
-et jusqu'à sa manière de courir derrière les charmilles; lors même
-qu'elle n'était plus là, il continuait à s'occuper d'elle, en soignant
-le petit parterre qui lui avait été donné.
-
-Il ne lui parlait, du reste, que rarement et toujours pour répondre à
-quelque question; son dévouement était humble et muet comme celui du
-chien. Lorsqu'il voulait montrer à l'enfant quelque fleur rare, cultivée
-à son intention, ou quelque fruit cueilli pour elle, il faisait entendre
-un sifflement cadencé qu'elle connaissait et qui la faisait accourir. On
-s'était d'abord un peu étonné, au couvent, de cette préférence
-passionnée, mais telle était l'amitié de tout le monde pour l'enfant,
-qu'on avait fini par la trouver naturelle. Quant à Honorine, accoutumée
-aux soins empressés de ses institutrices, elle accepta ceux d'Étienne
-avec reconnaissance, mais sans surprise. Elle ne passait jamais près du
-vieillard sans lui adresser un sourire ou un salut amical, et Étienne,
-qui tressaillait à sa voix, ne répondait que par un geste, par un coup
-d'oeil, tout au plus par un mot tremblant qui révélait je ne sais quel
-mélange d'angoisse et de joie.
-
-Le jardin du couvent ne formait qu'une petite partie de son enclos.
-Celui-ci comprenait, en outre, des vergers, un bois et des prairies, à
-l'extrémité desquelles se trouvait un vivier assez profond pour porter
-une nacelle. Les religieuses aimaient à s'y embarquer avec quelques
-élèves choisies et à faire le tour du petit étang pour couper les joncs
-et cueillir les fleurs de nénuphar.
-
-Un jour qu'Étienne se trouvait au bout du verger, où il recevait les
-ordres de la prieure, des cris de détresse se firent entendre vers le
-vivier. Tous deux accoururent effrayés et aperçurent la barque chavirée.
-La religieuse et une pensionnaire flottaient, près de s'engloutir au
-milieu des roseaux!
-
-Étienne laissa tomber sa veste, ses sabots, son tablier, et s'élança à
-leur secours.
-
-Au bout de quelques instants, toutes deux furent à terre; mais à peine
-la religieuse eut-elle repris ses sens qu'elle regarda autour d'elle et
-s'écria avec épouvante:
-
---Honorine?
-
---Vous l'aviez avec vous? demanda Étienne qui devint pâle.
-
---Ah! sauvez-la! sauvez-la!...
-
-Il n'en entendit pas davantage, courut vers l'étang, les bras étendus,
-il s'élança d'un bond jusqu'à la barque et disparut sous les eaux.
-
-Les religieuses accourues se pressaient sur le bord avec des sanglots.
-Trois fois Étienne remonta seul en poussant des cris de désespoir; trois
-fois il replongea au plus profond de l'étang, avec une sorte de rage,
-enfin il reparut soulevant dans ses bras Honorine, regagna le bord et la
-déposa à l'ombre des saules.
-
-Les religieuses éperdues s'empressèrent autour de l'enfant inanimée; et,
-après des efforts longtemps infructueux, un cri de joie partit, elle
-avait fait un mouvement... elle vivait!
-
-A ce cri, Étienne qui se tenait près d'elle à genoux, le corps penché,
-tous les membres tremblants et l'oeil égaré, joignit les mains avec un
-sourd gémissement de joie, et s'évanouit.
-
-Le médecin que l'on avait envoyé chercher survint heureusement. Après
-avoir rassuré les religieuses, il les engagea à reconduire au couvent
-Honorine, complétement ranimée, tandis qu'il aidait lui-même à
-transporter le jardinier dans la maisonnette qu'il occupait au bout des
-prairies.
-
-Il en revint bientôt annonçant qu'il avait repris connaissance et ne
-courait aucun danger; mais il demanda la supérieure, lui parla à
-l'écart, et l'on apprit le soir même, avec étonnement, qu'Étienne appelé
-et longtemps entretenu par elle avait quitté le couvent pour n'y plus
-revenir.
-
-Honorine se montra sérieusement affligée de ce départ et fit de vaines
-tentatives pour en connaître la cause; tout ce qu'elle put apprendre,
-c'est qu'en le jugeant nécessaire, la supérieure l'avait vu avec regret,
-et conservait pour l'ancien jardinier un profond sentiment de
-reconnaissance.
-
-Cette aventure fut la seule qui traversa l'enfance d'Honorine; les
-années suivantes s'écoulèrent sans lui laisser d'autre trace de leur
-passage que le vague souvenir d'un bonheur toujours renouvelé. Appuyée
-sur des mains amies, elle passa, par une pente insensible, des gaietés
-du premier âge aux enchantements de la jeunesse.
-
-On croit en général l'éducation de couvent triste, austère et pleine de
-pruderie; mais, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, on s'abuse.
-Nulle part ailleurs, au contraire, la vie n'est plus égayée de ces
-petits plaisirs qui sont le pain quotidien de la joie, nulle part vous
-n'avez à craindre moins de contrainte, moins de sévérité. Rassurées par
-l'isolement, les maîtresses peuvent laisser à leurs élèves une liberté
-d'expansion qu'on ne pourrait accorder ailleurs sans danger. Aussi, loin
-de pécher par soumission ou timidité, celles-ci tendent-elles presque
-toujours à l'excès contraire. Au sortir de ces saintes volières, où ne
-leur ont jamais manqué le grain, la sûreté, l'espace ni le soleil, elles
-s'élancent dans la vie comme le pigeon voyageur, curieuses de voir,
-avides de sentir, mais ne soupçonnant ni la faim ni l'orage, ni les
-chasseurs.
-
-Le caractère d'Honorine devait lui donner, plus qu'à aucune autre, cette
-périlleuse confiance. Ame ouverte et tendre, elle participait à la vie
-de tout ce qui vivait; elle avait besoin d'aimer tout ce qui pouvait
-être aimé. Rattachée par la sympathie à chaque oeuvre de la création,
-elle ne pouvait voir languir la plante, elle ne pouvait entendre
-l'animal se plaindre; elle pleurait en regardant pleurer. La
-bienveillance des autres lui était indispensable comme l'air. Son
-sourire affectueux cherchait le sourire sur toutes les lèvres; un regard
-froid la rendait inquiète, un geste mécontent la glaçait. On eût pu la
-représenter comme ces saintes que l'art naïf du moyen-âge nous a peintes
-les bras tendus et tenant à la main leur coeur enflammé, symbole
-d'ardente charité, mais que complète, hélas! toujours la couronne du
-martyre!
-
-La première douleur qui atteignit Honorine, fut le départ d'une partie
-des religieuses qui l'avaient élevée. Soit que l'on eût besoin ailleurs
-de leur zèle, soit qu'obéissant à la règle, on voulût les défendre des
-attachements que crée l'habitude, elles reçurent l'ordre de quitter le
-couvent de Tours pour se rendre à Paris.
-
-La séparation fut déchirante: le devoir religieux imposait en vain la
-résignation à celles qui partaient; l'affliction impétueuse d'Honorine
-déconcerta toutes leurs résolutions. Les adieux, vingt fois achevés et
-repris, se continuèrent dans les larmes jusqu'au moment où il fallut
-s'arracher des bras de l'orpheline. Les religieuses partirent sans
-espérance de la revoir, et ne pouvant lui donner de rendez-vous que de
-l'autre côté de la tombe! C'était, pour chacune d'elles, comme une fille
-qui meurt, et pour Honorine comme une famille qui se disperse.
-
-Cependant, son premier amour, la plus tendre et la plus chérie de ses
-mères ne lui avait point été enlevée; la supérieure restait. Mais le
-bonheur ressemble aux plus belles fleurs: qu'une première feuille tombe
-et bientôt chaque brise en emporte une nouvelle. Peu de temps après, la
-prieure tomba dans une langueur que ni les soins ni les remèdes ne
-purent dissiper, et à laquelle elle succomba au bout de quelques mois.
-
-Le désespoir d'Honorine inspira un instant des craintes sérieuses.
-C'était le premier coup qui frappait ce coeur désarmé, et sa douleur
-fut horrible; mais si la nouveauté de la blessure la fit plus cuisante,
-elle rendit aussi plus certaine la guérison. Honorine n'était point
-épuisée par ces longues luttes qui enlèvent à la volonté son ressort et
-retiennent l'âme dans l'abattement, faute de vitalité pour revenir à la
-santé. Armée de toutes ses forces, elle se releva de ce premier choc.
-
-Un grand changement, survenu dans sa destinée, fit d'ailleurs diversion
-à sa douleur et reporta ailleurs ses préoccupations.
-
-Madame de Luxeuil avait été avertie de ce qui venait d'arriver, et cet
-événement imprévu réveilla chez elle des projets oubliés. La partie du
-testament de la baronne qui confiait l'éducation d'Honorine à la prieure
-de Tours se trouvait naturellement annulée par la mort de celle-ci, et
-le sort de l'orpheline était désormais remis à la décision du conseiller
-de Vercy qui, à défaut du duc de Saint-Alofe, avait accepté la tutelle.
-Ce fut donc à lui que la comtesse s'adressa, en lui dépêchant un de ses
-amis dévoués, le marquis de Chanteaux.
-
-Bien que fort jeune au moment de la Révolution, M. de Chanteaux avait
-quitté la France avec la plus grande partie de la noblesse, et s'était
-mêlé à toutes les intrigues royalistes de l'époque. C'était un des
-agents les plus actifs de ce comité qui combattait la République au
-moyen de proclamations supposées et de faux assignats fabriqués par une
-réunion de prêtres émigrés, sous la direction d'un évêque. Le marquis
-avait même pris part à cette dernière opération, et y avait acquis une
-remarquable adresse pour imiter les empreintes et contrefaire les
-écritures. Rentré en France sous le Consulat, il y avait mené une vie
-oisive et peu régulière jusqu'à la première rentrée des Bourbons. Les
-événements des Cent-Jours l'amenèrent dans la Vendée, où il prit le
-commandement de plusieurs bandes d'insurgés qui se signalèrent par la
-prise de quelques bourgs et le pillage des diligences; enfin, la seconde
-restauration reconnut ses services passés et présents en lui accordant
-une place de gentilhomme à la chambre. L'_accident_ de juillet lui
-enleva cette position, et depuis, il s'était tenu à l'écart parmi les
-boudeurs du faubourg Saint-Germain.
-
-M. de Chanteaux, qui joignait aux grandes manières de la vieille
-noblesse les formes surannées de la galanterie impériale, pouvait passer
-pour un exemple remarquable de cette génération fossile dont la chambre
-haute présente de nos jours la plus curieuse et la plus complète
-exhibition.
-
-Heureusement que la mission dont il avait été chargé par la comtesse
-offrait peu de difficultés. Il n'eut point de peine à faire comprendre à
-M. de Vercy, que la mort de la prieure plaçait Honorine dans une
-situation nouvelle, et que, destinée à vivre hors du couvent, le moment
-était venu pour elle d'en sortir. Or, nul ne pouvait mieux que madame de
-Luxeuil, vu son titre de tante et ses habitudes, faciliter à la jeune
-fille son entrée dans le monde; aussi M. de Vercy accepta-t-il avec
-reconnaissance la proposition que lui fit faire la comtesse de se
-charger de sa pupille, et il fut convenu qu'elle viendrait la prendre à
-Tours, où le conseiller devait se rendre lui-même pour la lui remettre
-officiellement.
-
-Tout se passa comme on en était convenu. Madame de Luxeuil arriva au
-jour indiqué, vit M. de Vercy qu'elle enchanta par ses prévenances, et
-alla avec lui au couvent pour chercher sa nièce.
-
-Cette dernière, qui avait été prévenue, se tenait prête. L'absence et la
-mort avaient dépeuplé pour elle la maison où elle avait grandi; tout ce
-qui avait fait là sa joie n'était plus maintenant que source de regrets.
-Celles qui l'avaient élevée et chérie avaient emporté avec elles les
-doux échanges d'émotions, les tendres encouragements, les affectueuses
-réprimandes; désormais le couvent était vide, la famille avait disparu!
-Elle se résigna donc à suivre la comtesse sans trop de peine, chassée
-d'un côté par le vide qui s'était fait autour d'elle, attirée de l'autre
-par cet attrait du changement et de l'inconnu, illusion des premières
-années.
-
-Ce fut seulement au moment de partir, que tout son passé se redressa
-sous ses yeux, comme un doux fantôme qui se plaçait devant le monde pour
-la retenir dans la solitude; mais elle l'écarta de la main, et après
-avoir jeté, en tremblant, un dernier regard éploré à ce toit sous lequel
-elle avait épuisé toutes les joies pures du commencement de la vie, elle
-monta dans la chaise de poste de sa tante et prit avec elle la route de
-Paris.
-
-
-
-
-VI.
-
-La Forge des Buttes.
-
-
-Entre Longjumeau et Arcueil se trouve un plateau inculte que la grande
-route traverse pendant assez longtemps, et qui forme, avec tout le pays
-environnant, un contraste aussi triste qu'étrange. Vous quittez une
-campagne arrosée, féconde, ombreuse, que vous allez retrouver, de
-nouveau, un peu au delà, et, entre ces deux oasis, s'étend une sorte de
-Sahara où tout manque à la fois. Aussi loin que vos regards peuvent
-atteindre, vous n'apercevez qu'une terre desséchée sur laquelle rampent
-quelques bruyères jaunâtres et que déchirent des rocs blanchis par la
-mousse. Aucun arbre, aucune habitation! Pas même un de ces troupeaux de
-moutons maigres et fauves qui broutent les landes de la Bretagne ou de
-la Sologne. Tout est abandonné et désert.
-
-C'est seulement après avoir franchi la moitié de cette solitude désolée
-que vous rencontrez une masure servant, en même temps, de cabaret et
-d'atelier pour un maréchal-ferrant. Elle est connue sous le nom de la
-_Forge-aux-Buttes_ et assez mal famée, même parmi les voituriers et les
-paysans qui la fréquentent, à cause de sa position.
-
-Trois de ces derniers venaient de s'y arrêter, au déclin du jour, et
-causaient à quelques pas de la porte, tandis que le maréchal achevait de
-ferrer le cheval de l'un d'eux.
-
-Tous trois parlaient à demi-voix, comme des gens qui ont des précautions
-à prendre.
-
---C'étaient eux, je vous dis, répétait, avec insistance, le plus petit,
-à qui sa blouse brodée au collet et son fouet passé en bandoulière
-donnaient l'air d'un charretier momentanément sans attelage; ils sont
-arrivés tous trois dans la petite auberge de Linas, comme j'allais
-partir.
-
---Et ils t'ont vu? demanda le second paysan, qui tenait sous le bras une
-de ces longues canardières d'affût en usage parmi les braconniers.
-
---Ah! bien oui, reprit le charretier, il faudrait donc pour ça que
-_j'aurais_ volé mon surnom de Furet, je me suis couché sur un banc comme
-si j'avais mon _plein_, mais à distance convenable pour savoir ce qu'ils
-disaient.
-
---Alors, tu les a entendus?
-
---Oui; il était question d'une voiture bourgeoise que l'Alsacien avait
-vue arrêtée à Longjumeau et à laquelle _il avait préparé un accident_.
-
---Quel accident?
-
---Ils n'ont pas donné d'explications; tout ce que je sais, c'est qu'ils
-devaient l'attendre au passage.
-
---Où allait-elle?
-
---Il m'a semblé, d'après quelques mots du Parisien, que ça devait être
-du côté de _Souci_ ou de _Bel-Air_.
-
---Alors c'est la route de Fontenay qu'ils ont dû prendre?
-
---Oui.
-
---Faut y aller.
-
---C'est mon opinion.
-
---Allons-y, dit le braconnier, aussi bien je voudrais en finir avec ces
-trois gredins. Ils nous empêchent de gagner notre vie en douceur; ils
-ont été les _charlots_ (assassins) du grand Baptiste: il faut le
-revenger!
-
---A propos, reprit le troisième paysan, qui semblait exercer une
-autorité sur les deux autres, il me semble, Petit-Jean, que tu as parlé
-tout à l'heure au maréchal comme à une connaissance.
-
---Tiens, c'est juste, je vous ai pas dit, reprit l'homme à la
-canardière; c'est un ancien confrère; un _cheval de retour_ (forçat
-libéré).
-
---Et il est établi maintenant?
-
---C'est-à-dire qu'il a essayé; mais l'état ne va pas, et comme voilà un
-an qu'il oublie de payer son loyer...
-
---Le propriétaire de la forge lui a donné congé?
-
---Ce qui le vexe tant, qu'il me disait tout à l'heure qu'avant de
-partir, il voudrait démolir la baraque.
-
---Eh bien mais, maintenant qu'il va être sans état, est-ce qu'on ne
-pourrait rien faire de lui?
-
---Oh! faudrait pas s'y fier, monsieur Marc, il nous jouerait quelque
-tour de gueusard; c'est un ami du Parisien, et avec vous faut des lapins
-qui travaillent en conscience.
-
---Au fait, c'est à Jacques qu'il faut songer, reprit le paysan. Nous
-allons partir séparément, mais sans nous perdre de vue, car il est
-possible que nous ne nous entendions pas avec ces _messieurs_, et qu'il
-y ait du grabuge.
-
---A leur idée, dit le charretier, en passant les mains par les poches de
-sa blouse, sous laquelle se dessinèrent des crosses de pistolets, j'ai
-là deux _aboyeurs_ qui ne demandent pas mieux que de faire la
-conversation. Vous n'avez qu'à monter à cheval, monsieur Marc.
-
---Oui, le Furet ira devant.
-
---Et moi, je vous suivrai.
-
---C'est convenu.
-
-Tous trois se rapprochèrent de la forge, et Marc allait détacher sa
-monture pour se remettre en route, lorsqu'un nom prononcé par un valet
-en livrée qui venait de paraître sur le seuil de la forge, attira tout à
-coup son attention.
-
---C'est la chaise de poste de madame la comtesse de Luxeuil, disait-il,
-vous ne perdrez pas votre peine.
-
---C'est sûr qu'il n'y a rien de brisé? demanda le maréchal.
-
---Rien, une des petites roues s'est seulement détachée.
-
---Et vous avez laissé la voiture près d'ici?
-
---A deux cents pas. Tenez, voici M. le marquis de Chanteaux avec madame
-la comtesse et sa nièce, qui se sont décidées à descendre.
-
-Marc regarda dans la direction indiquée par le valet, et laissa échapper
-une exclamation subite.
-
---Qu'est-ce que c'est? demanda le braconnier qui rebouclait une des
-gourmettes du cheval.
-
---C'est elle! balbutia Marc palpitant.
-
-Le braconnier regarda sur la route.
-
---Tiens! vous connaissez ces dames? dit-il.
-
-Le paysan ne répondit rien, mais il recula, comme s'il eût voulu se
-cacher derrière son cheval. Dans ce moment, madame de Luxeuil et le
-marquis passèrent pour entrer à la forge. Honorine, qui les suivait à
-quelques pas, s'arrêta près de la porte. Marc abandonna aussitôt la
-bride qu'il tenait à la main, et fit un brusque mouvement vers elle.
-
---Eh bien, où allez-vous donc, monsieur Marc? demanda le braconnier.
-
---Tais-toi! murmura le paysan, je ne pars plus!
-
---Ah! bah! mais les autres alors!
-
---Tu iras à leur rencontre.
-
---Seul?
-
---Avec le Furet. Prends mon cheval; on se retrouvera à la roche.
-
---A l'entrée du bois?
-
---Oui, près de la grande barrière.
-
---Bon.
-
-Toutes ces phrases s'étaient échangées rapidement et à voix basse. Le
-braconnier se mit en selle sans en demander davantage, et partit suivi
-du Furet.
-
-Marc se retourna alors vers Honorine.
-
-Celle-ci était debout à la même place, regardant avec un étonnement
-curieux la campagne qui se déroulait devant elle.
-
-Les dernières lueurs du soleil à son déclin éclairaient le plateau
-légèrement incliné vers le couchant, et faisait ressembler son sol
-jaunâtre veiné de bruyères rouges, à une mer de soufre traversée par des
-sillons de flammes. Les rocs décharnés qui s'élevaient de loin en loin
-prenaient une sorte de mouvement confus sous le jeu de la lumière et de
-l'ombre, et un brouillard lumineux ceignait l'horizon entrecoupé de
-quelques percées plus pâles. Le galop du cheval monté par le braconnier
-s'était déjà perdu au loin, et l'on n'entendait plus que le murmure de
-la brise de nuit rasant les rochers et les bruyères.
-
-La jeune fille se mit à contempler cet ensemble sauvage. Les
-douloureuses émotions dont elle avait été récemment agitée l'avaient,
-pour ainsi dire, initiée à la rêverie. Elle comprenait maintenant quelle
-joie pouvait trouver une âme fatiguée de la réalité à se jeter dans ces
-sommeils éveillés où nous nous créons, à nous-mêmes, nos songes. Puis,
-tant d'événements s'étaient succédé dans ces derniers temps, tant
-d'autres se préparaient, que la jeune fille se sentait comme prise de
-vertige. Sa vie entière, depuis quelques jours, lui semblait un rêve;
-elle avait peine à distinguer le fait de la pensée, la supposition de la
-réalité: tout était pour elle incertain, flottant, et elle vivait,
-depuis quelques heures, comme ces personnes à demi-éveillées qui n'ont
-point retrouvé la conscience d'elles-mêmes.
-
-Cependant, le bruit que fit Marc en s'approchant, l'arracha à sa
-contemplation. Ses yeux se portèrent sur lui, indifférents d'abord, puis
-plus attentifs; ses traits exprimèrent une surprise mêlée de doute. Elle
-fit un pas vers le paysan, ouvrit la bouche pour parler et s'arrêta
-troublée.
-
-Celui-ci la salua.
-
---J'espère que l'accident arrivé à la chaise de poste de madame la
-comtesse pourra facilement se réparer, dit-il avec un sourire
-bienveillant.
-
---Je l'espère, répliqua Honorine, dont les yeux ne pouvaient se détacher
-du paysan.
-
---Mademoiselle a dû être bien effrayée...
-
---C'est sa voix, s'écria la jeune fille avec une sorte d'explosion.
-
-Marc parut déconcerté.
-
---Pardon, reprit-elle en rougissant un peu, mais vos traits, votre
-accent me rappellent une personne que j'ai connue... et cependant
-Étienne était plus vieux, car il avait des cheveux blancs... Mais,
-dites-moi, n'auriez-vous pas eu un frère aîné, jardinier au couvent du
-Sacré-Coeur, à Tours?
-
---Faites excuse, mam'selle, je n'ai jamais eu de frère, répondit Marc.
-
---Alors la ressemblance m'a trompée, dit Honorine, avec une sorte de
-regret.
-
---Il n'y a pas d'affront, observa le paysan d'un ton de bonhomie, pourvu
-que mademoiselle n'ait pas de reproches à faire à cet Étienne...
-
---Des reproches, répéta la jeune fille, c'est à lui que je dois de
-vivre!.... Et il est parti sans que j'aie pu le remercier! Aussi,
-lorsque j'ai cru le reconnaître en vous, j'ai été saisie d'un mouvement
-de joie!...
-
---C'est bien de l'honneur pour moi, dit le paysan, en portant la main à
-son chapeau; comme ça mam'selle était au Sacré-Coeur de Tours.
-
---Oui, Monsieur.
-
---Ah! je connais bien Tours, reprit Marc d'un air ouvert, et le
-Sacré-Coeur aussi!... Il y a là une sainte femme pour supérieure.
-
---Hélas! elle n'est plus! interrompit Honorine, dont les yeux se
-remplirent de larmes.
-
-Le paysan fit un brusque mouvement.
-
---Est-ce bien possible, s'écria-t-il; la mère Thérèse est morte?
-
---Depuis un mois.
-
-Marc changea de visage.
-
---Ah! je comprends alors, dit-il comme s'il se parlait à lui-même, c'est
-pour ça que vous avez quitté le couvent... que vous allez demeurer avec
-la comtesse?
-
-Honorine répondit affirmativement, et il se fit un silence. La jeune
-fille venait d'être ramenée à des souvenirs qu'elle pouvait oublier par
-intervalles, mais qui, au moindre rappel, lui revenaient aussi cuisants.
-Quant à Marc, il était tombé dans une préoccupation subite. Il en
-sortit pourtant au bout de quelques minutes.
-
---De manière que mam'selle va à Paris, dit-il, en reprenant son ton de
-liberté bienveillante; ça va être pour elle un fier changement! car je
-présuppose que mam'selle demeurera chez madame la comtesse?
-
---En effet, dit Honorine, un peu étonnée de la familiarité causeuse du
-paysan.
-
---Oh! c'est une grande maison, reprit celui-ci, et où l'on s'amuse à
-mort.
-
---Vous connaissez donc madame de Luxeuil?
-
---C'est-à-dire que j'en ai entendu parler par un pays, qui avait sa
-nièce au service de la comtesse; mais il n'a pas voulu la laisser, parce
-qu'il trouvait que c'était pas assez sûr.
-
---Comment?
-
---Madame la comtesse reçoit toute sorte de monde, à ce qu'il paraît, et,
-à Paris, il y a plus de diables que de saints, sans compter que le fils
-de madame de Luxeuil est le roi des bons vivants. Vous ne le connaissez
-pas, M. Arthur?
-
---Non, répliqua la jeune fille, que les confidences du paysan
-commençaient à embarrasser, et qui regarda derrière elle, comme si elle
-eût voulu rejoindre sa tante.
-
---Eh bien, vous ferez sa connaissance, continua Marc du même ton, c'est
-un mauvais sujet fini, à ce que l'on dit...
-
-Honorine ne voulut point en écouter davantage, elle avait gagné le seuil
-de la forge et y entra.
-
-Marc allait la suivre, lorsque la chaise de poste, remise en état, parut
-précédée du postillon qui conduisait les chevaux au petit pas. Derrière,
-venait le maréchal avec trois nouveaux compagnons, par lesquels il avait
-été rejoint sur la route.
-
-Malgré la nuit qui commençait, Marc crut les reconnaître. Il pencha
-l'oreille pour écouter les voix qui se faisaient entendre dans l'ombre,
-sembla douter encore, et se glissa derrière le mur ruiné qui servait de
-clôture à la cour du maréchal.
-
-Presque au même instant les nouveaux venus atteignirent celle-ci, et, à
-la clarté de la forge, Marc reconnut le Parisien, Moser et le Bruc.
-
-La présence de ces trois hommes fut pour le paysan un trait de lumière.
-Le Furet s'était évidemment trompé sur la direction qu'ils devaient
-prendre, et la voiture à laquelle ils avaient _préparé un accident_
-était celle de madame de Luxeuil. Quelque circonstance fortuite les
-avait, sans doute, empêchés de mettre à profit cet accident, mais ils
-pouvaient retrouver l'occasion manquée, en attendant la chaise de poste
-vers l'entrée du pont d'Antony. La nuit serait alors complète, la route
-déserte et l'endroit favorable. Le danger auquel la comtesse et sa nièce
-venaient d'échapper n'était donc, pour ainsi dire, qu'ajourné. D'un
-autre côté, le départ des deux compagnons de Marc rendait son
-intervention impuissante, et, après les avertissements du braconnier, il
-ne pouvait espérer aucun secours du maréchal-ferrant.
-
-Toutes ces réflexions se présentèrent à lui coup sur coup, et il
-cherchait encore ce qu'il devait faire, lorsque le Parisien et Moser
-reparurent sur le seuil de la forge.
-
-Tous deux se consultaient à voix basse et montraient la direction
-d'Arcueil. Il était clair que Marc avait deviné leurs intentions et
-qu'ils voulaient prendre les devants, pendant que les voyageuses, qui
-avaient rejoint la chaise de poste avec le marquis, achevaient quelques
-arrangements. Le paysan comprit que le moindre retard pouvait tout
-perdre et son parti fut pris à l'instant même. Sortant de derrière le
-mur qui le cachait, il s'avança d'un pas ferme vers la forge, passa
-lentement, sans paraître y prendre garde, devant le groupe qui causait
-en dehors du seuil et entra chez le maréchal.
-
-A sa vue, le Parisien et le Juif s'étaient rejetés de côté, avec un
-mouvement de surprise, et ils regardèrent autour d'eux.
-
---C'est lui! murmura le premier.
-
---C'est pien lui! répéta l'Alsacien.
-
---Il est seul!
-
---Tout zeul!
-
---Et il ne nous a pas reconnus?
-
---Non.
-
---Alors, c'est un quine à la loterie, reprit rapidement Jacques; au
-diable la chaise de poste! je reste ici.
-
---Gomment! tu renonces à notre broget?
-
---Veux-tu laisser échapper ce brigand?
-
---Non, non, dit Moser, dont l'accent exprimait le combat que se
-livraient en lui l'avarice et la haine; mais manquer une affaire, c'est
-pien tur.
-
---On peut en retrouver une autre, fit observer le Parisien, tandis que
-nous ne retrouverons jamais une occasion pareille de nous venger. Veille
-à la porte pour que j'avertisse le Bruc.
-
-Il alla retrouver celui-ci, qui causait avec le maréchal, leur parla
-quelque temps à voix basse; puis tous trois rejoignirent l'Alsacien.
-
-Dans ce moment le fouet du postillon se fit entendre et la chaise de
-poste partit au galop.
-
-Marc fit un geste de joie, les voyageurs étaient sauvés.
-
-Mais lui-même se trouvait au pouvoir d'ennemis dont il ne pouvait
-attendre aucune pitié. Il promena autour de lui un regard rapide, passa
-dans la seconde pièce, courut à la fenêtre et l'ouvrit; mais au moment
-où il posait le pied sur le rebord de l'embrasure, les deux volets se
-fermèrent brusquement, et il entendit qu'on les barrait au dehors.
-
-Il s'élança vers la porte; elle était gardée!
-
-Marc recula en plongeant les deux mains dans les poches de sa longue
-veste, et alla s'appuyer le dos à la muraille.
-
-Il entendit un chuchotement, comme si les assaillants se fussent
-consultés, puis il se fit un silence, et le Parisien entra suivi de
-Moser.
-
-L'homme au gourdin et le maréchal-ferrant restèrent sur le seuil.
-
-Jacques fut, comme d'habitude, le premier à prendre la parole.
-
---Ah! tu ne nous attendais pas, mon petit, dit-il avec une haine
-évidemment combattue par la crainte, et en s'arrêtant à quelques pas du
-paysan.
-
---Au contraire, répondit Marc tranquillement, car je vous cherchais.
-
---Tu l'avoues! s'écria Jacques, qui devint bleu de colère. Avez-vous
-entendu, vous autres? Il avoue qu'il nous cherchait.
-
---Faut le refroidir! cria le Bruc de la porte.
-
-Le Parisien et Moser firent un mouvement pour se précipiter sur Marc;
-mais il retira aussitôt les mains de ses larges poches et présenta, à
-chacun d'eux, le canon d'un pistolet.
-
-L'Alsacien et Jacques regagnèrent précipitamment l'entrée.
-
---Vous voyez que j'ai de quoi vous servir, reprit-il sans s'émouvoir; ne
-faites donc pas les méchants, et restons-en à la conversation.
-
---Y croit nous faire beur, le prigand! dit Moser, qui se tenait en
-dehors de la baie de la porte et complétement effacé derrière la
-cloison.
-
---Pas moi, répondit Marc, mais ces deux joujoux.
-
---Tire donc si tu as du coeur! cria Jacques.
-
---J'aime mieux tirer à bout portant.
-
---Ainsi, tu resteras là?
-
---Jusqu'à ce que vous me laissiez la route libre.
-
-Le Parisien parut embarrassé: il se tourna vers ses compagnons, et tous
-quatre se consultèrent assez longtemps à voix basse; enfin, la porte fut
-repoussée, fermée à double tour, et Marc se trouva prisonnier.
-
-Il prêta l'oreille, cherchant à deviner ce qui se préparait contre lui;
-mais il n'entendait qu'un murmure confus, à travers lequel retentissait
-de loin en loin quelques mots isolés prononcés plus haut. Il distingua
-ceux de _loyer_... _chassé_... _gueux de bourgeois_... _Vengeance pour
-deux_. Puis les voix se turent, comme si tout le monde était tombé
-d'accord; le soufflet de la forge commença à se faire entendre, et une
-lueur brilla à travers la porte mal jointe.
-
-Marc, inquiet, appuya l'oeil contre une des fentes.
-
-Le Parisien et ses compagnons étaient occupés à briser les bancs et les
-tables, dont ils jetaient les débris dans la forge. Le maréchal-ferrant
-regardait tranquillement cette destruction de son mobilier et activait
-lui-même le feu.
-
-Tout ne tarda pas à s'embraser. Alors chacun saisit un des fragments
-enflammés, qui furent dispersés le long des charpentes, contre la
-cloison et jusque sous le toit de chaume. L'incendie se déclara en même
-temps sur dix points séparés.
-
-Marc qui comprit leur intention, se précipita contre la porte et la
-secoua avec violence; mais la serrure résista à tous ses efforts.
-
---Ah! le monsieur du cabinet particulier se réveille, dit le Parisien,
-en éclatant de rire; entendez-vous comme il sonne le garçon?
-
---Ouvrez, ouvrez, s'écria Marc, qui continuait à agiter inutilement la
-porte.
-
---Voilà! bourgeois! reprit Jacques avec la même ironie féroce; vous
-allez être servi... un plat à l'étuvée avec sauce à la vapeur... Eh! toi
-le Bruc, mets donc quelques tisons contre la cloison pour que le
-bourgeois se chauffe de plus près.
-
---Cartez-fous, interrompit Moser, qui avait gagné le seuil, foilà que ça
-vlampe partout.
-
---Vivat! cria le maréchal-ferrant, en faisant voltiger son bonnet, le
-vieux grippe-sous d'Etrechy en sera pour sa cassine! ça lui apprendra à
-chasser ses locataires.
-
---Filons, reprit le Parisien, et veillons surtout à ce que notre gibier
-ne sorte pas du gîte.
-
---Nous resterons nous chauffer les mains en dehors.
-
---C'est ça; au revoir, Rageur.
-
---Cuis dans ton jus, mon fieux, et que ça te brofite.
-
-Marc ne répondit rien; car depuis un instant, il essayait de forcer le
-volet de la fenêtre donnant sur le courtil, mais toutes ses tentatives
-furent, inutiles.
-
-Il revenait vers l'entrée pour parlementer de nouveau, lorsqu'il
-entendit la porte de la forge se refermer bruyamment, et les voix des
-quatre compagnons se perdre au dehors.
-
-La flamme commençait à pétiller autour de lui; une fumée épaisse
-l'entourait, un air brûlant l'empêchait de respirer. Muré dans
-l'incendie, il était condamné à y périr!
-
-Cette conviction le jeta dans un désespoir furieux. Il se mit à
-parcourir la pièce, où il était enfermé, avec des cris de rage et en
-cherchant à tâtons une issue. Les flammes ne tardèrent pas à lui en
-ouvrir une. La cloison qui le séparait de la forge s'abattit à ses
-pieds. Il voulut en franchir les débris; mais, de l'autre côté, tout
-était en feu! Il fut obligé de reculer jusqu'à la fenêtre.
-
-L'incendie, activé par le vent, achevait de tout envahir. Les
-charpentes, embrasées les premières, croulaient avec le chaume, qui
-s'éparpillait en pluie de feu; les murs mêmes, calcinés par la flamme,
-fléchissaient en mugissant, et semaient, dans le brasier, leurs pierres
-noircies.
-
-Cependant Marc, haletant et aveuglé, continuait à courir au milieu de
-ces débris fumants en appelant du secours et en cherchant une issue.
-Enfin, il croit distinguer, au milieu de la fumée, un endroit où les
-poutres abattues ont entraîné une partie du mur; il y court, il franchit
-les ruines fumantes, il atteint le sommet de la brèche! Déjà l'air frais
-du dehors le frappe au visage; encore un effort et il est sauvé!...
-
-Mais, tout à coup, la pierre qui le soutenait se détache; ses mains
-glissent sur le mur brûlant, il pousse un cri et retombe enseveli sous
-les décombres!
-
-
-
-
-VII.
-
-Trois amis du grand monde.
-
-
-Environ une heure avant les événements racontés dans le chapitre
-précédent, trois cavaliers venant de Maillecour, se dirigeaient vers la
-grande route d'Orléans, en suivant un de ces chemins de traverse, larges
-et ombragés, qui forment autour de Paris comme un réseau d'avenues dont
-on aurait supprimé les châteaux.
-
-Il suffisait d'un coup d'oeil pour reconnaître que tous trois
-appartenaient à cette aristocratie que l'on est convenu d'appeler le
-monde élégant, mélange d'oisifs et d'enrichis qui _donnent le ton_ à la
-nation, à peu près comme ces chefs d'orchestre de province dont le _la_
-est toujours faux.
-
-Les trois cavaliers dont nous parlons occupaient, du reste, des places
-différentes dans cette société fashionable. Arthur de Luxeuil
-représentait la classe extravagante dont l'existence entière se perd en
-folies de convention et en futilités bruyantes; Marcel de Gausson, la
-portion d'élite qui ne livre à la mode que les surfaces de la vie;
-Aristide Marquier, enfin, cette fraction des _lions_ imitateurs, qui, à
-tous les vices décalqués sur les autres, ajoutent le ridicule de leur
-propre fonds.
-
-Le costume de chasseurs qu'ils portaient tous trois révélait, pour ainsi
-dire, ces natures différentes. Celui d'Arthur de Luxeuil, _composé_
-d'après les dernières prescriptions de la mode, comprenait tous ces
-perfectionnements compliqués et bizarres empruntés au _sport_ anglais;
-chaque pièce de son équipement avait une forme inusitée qui annonçait,
-au premier aspect, le brevet d'invention.
-
-Celui de Marcel de Gausson, au contraire, était si simple, que l'oeil
-s'y arrêtait sans être frappé d'aucun détail. Il saisissait seulement
-l'élégance de l'ensemble qui présentait une sorte de compromis tellement
-adroit, que l'on pouvait y voir également, selon ce qu'on était
-soi-même, le sans-façon du penseur, ou le distingué de la _fashion_.
-Marcel paraissait toujours mis comme celui qui le regardait.
-
-Quant à Marquier, c'était un petit homme empâté et myope, que l'on
-reconnaissait sur-le-champ pour la contrefaçon d'Arthur de Luxeuil. Son
-costume était surchargé d'une prodigieuse quantité de ganses, de
-houppes, de plaques, de ciselures, chatoyant ou tintant à chaque geste,
-qui lui donnaient un air vulgaire et triomphant impossible à décrire.
-Mais on devinait l'avarice sous cette prodigalité de mouvais goût. A
-travers ses embellissements inutiles, l'équipement révélait la
-fabrication fardée des bazars. Il suffisait de regarder avec quelque
-attention pour reconnaître que l'argent n'était que du cuivre plaqué,
-l'ivoire que de l'os tourné, la peau de daim que du chien passé à la
-teinture, l'écaille que de la corne fondue, et la soie que du coton.
-Marquier ressemblait à la devanture d'une boutique à pris fixe; il
-n'était revêtu que de mensonges!
-
-Sa monture répondait au reste. C'était un de ces coursiers de manége,
-habitués à danser sur leurs jarrets pour se donner l'air fougueux, et
-qui rappellent les chevaux de race comme nos acteurs de tragédie
-rappellent Achille et Mithridate.
-
-Lucifer était pourtant une des gloires de Marquier; il le prétendait de
-pur sang arabe, et en parlait toujours comme s'il se fût agi du cheval
-merveilleux que le fils de Philippe put seul maîtriser. A l'en croire,
-nul autre que lui n'était capable d'apprécier le superbe animal, ni de
-s'en faire comprendre.
-
-Or, cette thèse favorite que les adeptes de la _fashion_ se plaisaient à
-lui faire soutenir, par moquerie, était devenue, depuis quelques
-instants, le sujet d'un nouveau débat entre de Luxeuil et lui.
-
---Je vous maintiens, mon cher, disait le premier, que Lucifer est une
-rosse.
-
---Une rosse! répéta Marquier scandalisé; un cheval de mille écus!
-
-Arthur le regarda.
-
---Allons, ne me dites pas de ces choses-là, à moi, mon bon, reprit-il;
-Lucifer vous aura coûté... ce qu'il vaut.
-
---Et que vaut-il donc, à votre avis?
-
---Mais quelque chose comme cinq cents francs.
-
---Plaît-il?
-
---C'est trop peut-être; mettons cent écus.
-
---Il est fou, dit Marquier, en se tournant vers Marcel de Gausson, avec
-une gaieté forcée. Ah! ah! ah! cent écus!... Ainsi, vous croyez, mon
-cher, que j'exagère le prix d'achat?
-
---Oui.
-
---Et dans quel intérêt?
-
---D'abord, pour vous donner l'air de monter un cheval de trois mille
-francs, ce qui est toujours honorable; ensuite pour avoir chance de le
-revendre avec bénéfice, ce qui ne déshonore jamais.
-
---Allons, je vois qu'il n'y a moyen de vous rien cacher, dit Marquier,
-en continuant à rire de mauvaise grâce; vous nous connaissez, mon cheval
-et moi, mieux que nous-mêmes.
-
---Cela vous étonne?
-
---Du tout, mon bon, du tout... je passe condamnation: Lucifer est une
-rosse qui n'a pas plus de sang arabe que moi.
-
---Ah! quant à vous, banquier, vous en avez dans toutes les veines; je
-vous reconnais pour un pur sang.
-
---Fort bien, fort bien, Arthur, interrompit le petit homme, qui se fût
-fâché s'il eût osé; mais toutes vos plaisanteries n'empêcheront pas
-Lucifer d'avoir de la race; demandez plutôt l'avis de M. de Gausson.
-
---Je me connais fort peu en chevaux, répondit celui-ci, qui désirait
-évidemment ne point se mêler au débat.
-
---Mais enfin que pensez-vous?
-
---Je pense qu'il eût été prudent d'avoir des preuves de la filiation de
-Lucifer; des titres répondent à tout.
-
---Bah! des titres! s'écria Marquier, à quoi bon? les titres ne sont
-rien; c'est le mérite qu'il faut consulter; sans le mérite...
-
---Ah! grâce, banquier, interrompit de Luxeuil; vous allez nous réciter
-un discours du centre gauche. J'aime encore mieux vous accepter pour
-arabes, vous et votre cheval, d'autant plus que voici la nuit, et que
-nous ferons bien de presser le pas.
-
---En effet, dit Marcel, M. Arthur doit avoir hâte de revoir la comtesse,
-qui est sans doute maintenant à Bagatelle.
-
---Tiens, je l'avais oublié, s'écria le banquier; c'est aujourd'hui que
-madame de Luxeuil arrive de Tours... avec votre cousine, mon bon!
-
-Arthur fit une réponse affirmative, en effleurant son cheval de
-l'éperon.
-
---Eh bien! cette idée-là vous fait aller au trot? continua Marquier en
-riant; prenez garde, prenez garde! il n'y a rien de dangereux comme ces
-pensionnaires qui sortent du couvent.
-
---Pourquoi dangereuses?
-
---Pourquoi? Ah! ah! ah! la question est excellente!... mais parce qu'on
-en tombe amoureux, mon cher!
-
-Arthur regarda Marcel.
-
---Ce garçon devient stupide! dit-il d'un accent de véritable compassion.
-
---Je maintiens mon dire, s'écria Marquier avec feu; je soutiens que les
-cousines sont des séductrices à domicile. A force de les voir, de les
-trouver près de soi à toute heure et en toute occasion, on finit par
-avoir des idées... Ça m'est arrivé à moi!
-
---D'avoir des idées? répéta Arthur, vous vous vantez, Marquier.
-
---Parole d'honneur! j'ai failli devenir amoureux d'une parente, dans mon
-dernier voyage en Bourgogne; aussi, je vous le répète, mon cher,
-défiez-vous!
-
---Je me défierai, Marquier.
-
---Non, vous plaisantez; mais j'ai de l'observation, moi, voyez-vous!
-Quand on fait pour plusieurs millions d'affaires, on doit connaître le
-coeur humain. Aussi, l'arrivée de votre cousine est un événement qui
-m'inquièterait si j'étais à la place de Clotilde.
-
-Arthur se contenta de lever les épaules; mais Marcel ne put se défendre
-d'un mouvement d'impatience; il se tourna vers le banquier.
-
---Je ne comprends pas ce qu'il peut y avoir de commun entre mademoiselle
-Clotilde et la nièce de madame de Luxeuil, fit-il observer froidement.
-
---Ce qu'il y a de commun? répéta Marquier, d'un air mauvais sujet, eh
-pardieu! c'est Arthur. L'une est sa cousine, l'autre sa maîtresse...
-
---Et il ne vous semble pas, Monsieur, qu'il y ait de différence entre
-ces deux titres? interrompit Marcel plus sèchement.
-
---Certainement, balbutia le banquier un peu déconcerté, il y a une
-différence...
-
---Capitale, mon cher, dit Arthur, qui avait jusqu'alors écouté
-tranquillement, car une maîtresse vous amuse en passant, tandis qu'une
-cousine vous ennuie à perpétuité... Mais voyez donc, ajouta-t-il, en
-retenant tout à coup son cheval, n'apercevez-vous point une lueur
-là-bas, au bout du chemin?
-
---C'est un incendie! s'écria Marquier, dont le regard venait également
-de s'arrêter sur le point désigné.
-
---Oui, reprit Marcel, qui se tenait penché sur l'arçon pour mieux voir;
-vite, Messieurs, nous pourrons peut-être porter quelque secours.
-
-Les trois cavaliers mirent leurs chevaux au galop et arrivèrent, en
-quelques instants, devant _la Forge-des-Buttes_.
-
---Ah! c'est la masure du maréchal, dit Arthur qui s'y était précédemment
-arrêté.
-
---Une baraque qui ne vaut pas trente louis, ajouta Marquier avec dédain;
-c'était bien la peine d'échauffer nos chevaux.
-
---Il est étrange que tout soit fermé, fit observer de Gausson en
-s'approchant. La forge serait-elle abandonnée?
-
---Non, car hier encore je l'ai vue ouverte. Ce feu n'a pu, d'ailleurs,
-s'allumer seul; regardez donc à cette fenêtre grillée.
-
-Marcel voulut avancer la tête vers l'ouverture qu'on lui désignait: mais
-un tourbillon de fumée et d'étincelles le força à reculer.
-
-Presque au même instant une plainte sourde arriva jusqu'à lui.
-
---Avez-vous entendu? s'écria-t-il.
-
---Cela ressemble à un gémissement, fit observer Arthur.
-
---Écoutez!
-
-Ils penchèrent l'oreille, et une nouvelle plainte retentit.
-
---Il y a quelqu'un dans la forge, dit de Gausson, en descendant
-précipitamment de cheval et courant à la porte qu'il essaya d'ouvrir.
-
-Mais la porte était solidement fermée. Il appela ses compagnons à son
-aide; le banquier s'excusa en affirmant que Lucifer était trop ombrageux
-pour qu'il pût ainsi le quitter.
-
---Sans compter qu'il faudrait vous remettre en selle, objecta Arthur, ce
-qui est toujours pour vous une opération périlleuse et incertaine.
-
---Par exemple, s'écria Marquier, moi qui ai deux ans de manége!
-savez-vous que Ducrou m'a donné des leçons?
-
---Il eût mieux fait de vous donner des jambes, mon bon; ce sont les
-jambes qui vous manquent; on ne peut pas monter à cheval avec des
-nageoires; mais tenez donc Atala, je vois là-bas de Gausson qui
-s'éreinte.
-
-Il jeta la bride de sa jument à Marquier et rejoignit Marcel qu'il
-trouva occupé à forcer l'entrée de la forge.
-
---Dieu me damne, mon cher, vous me faites là l'effet d'un Samson
-enlevant les portes de Gaza, s'écria-t-il en riant.
-
---J'entends toujours gémir, interrompit de Gausson, au nom de Dieu
-aidez-moi.
-
---Bien volontiers, mais il faudrait quelque chose pour soulever la
-porte.
-
---Un fusil.
-
-Arthur courut à Marquier et détacha l'arme suspendue à la selle de son
-cheval.
-
---Que voulez-vous? qu'y a-t-il? demanda le banquier effrayé.
-
-De Luxeuil ne prit point le temps de lui répondre; courant à la forge,
-il passa le canon du fusil entre le seuil et la porte, et s'en servit
-comme d'un levier.
-
-Marquier poussa une exclamation de désespoir.
-
---Que faites-vous, Arthur? s'écria-t-il, s'efforçant en vain de faire
-avancer ses deux chevaux; vous allez briser mon fusil! une arme de mille
-francs!... Arthur, je ne veux pas... Arthur, vous me répondrez de ce qui
-arrivera...
-
-Arthur n'écoutait point et continuait son opération. Enfin, la porte,
-enlevée de ses gonds, s'abattit à l'intérieur. Marcel pénétra dans la
-forge, arriva jusqu'à l'amas de décombres, sous lequel Marc gisait à
-demi enseveli, le dégagea avec peine et le porta sur la route.
-
-Le grand air ne tarda pas à dissiper l'espèce de suffocation que la
-chaleur avait causée au paysan; il rouvrit les yeux et regarda autour de
-lui, comme s'il eût voulu se reconnaître.
-
---Allons, il en sera quitte pour quelques brûlures, dit de Luxeuil; le
-voilà qui reprend connaissance.
-
---N'êtes-vous point blessé? demanda de Gausson, qui se tenait un genou
-en terre et penché sur Marc avec sollicitude.
-
---Blessé? répéta celui-ci, en essayant machinalement à mouvoir ses
-membres; je ne sais... je souffre un peu... mais il me semble... non, je
-ne suis pas blessé!
-
-Il avait fait un effort et s'était redressé à moitié.
-
---Pardieu! nous sommes arrivés à temps, reprit Arthur; mais comment
-diable vous trouviez-vous dans cette baraque, l'ami?
-
---On m'y avait enfermé, Monsieur, avant d'y mettre le feu.
-
---Ah bah! mais alors c'était un guet-apens?
-
---Qui eût réussi sans votre arrivée; car j'étais déjà évanoui... et,
-maintenant encore, tout semble tournoyer devant moi...
-
-Il parlait d'une voix entrecoupée et sa tête vacillait. Marcel demanda à
-Luxeuil s'il n'avait point sa gourde de chasse.
-
---Elle est vide, répondit Arthur, mais celle du banquier doit être
-pleine, car il ne la porte qu'en guise d'ornement... Eh! ici, Marquier,
-arrivez vite, mon bon, on a besoin de vous.
-
-Mais le banquier, qui venait de descendre de cheval, était occupé à
-regarder son fusil, dont le canon ployé, en soulevant la porte, formait
-une espèce d'arc irrégulier.
-
---J'en étais sûr, répétait-il d'un air de consternation tragique; une
-arme de luxe qui ne m'avait point encore servi; voyez, mon cher, voyez
-ce que vous avez fait.
-
---Eh bien! quoi? demanda de Luxeuil en s'approchant, votre mousquet est
-un peu tordu? c'est preuve qu'il ne valait rien. Vous n'en tuerez pas
-moins de gibier, allez. Avez-vous quelque chose dans votre gourde?
-
---C'est une arme perdue! continua Marquier dont les yeux ne pouvaient
-se détacher du malencontreux fusil; qu'en faire maintenant?
-
---Vous pourrez l'arranger en arquebuse, répliqua philosophiquement de
-Luxeuil.
-
-Le banquier fit un geste d'impatience.
-
---Je ne plaisante pas, moi, s'écria-t-il aigrement, chacun tient à ce
-qui lui appartient, un fusil est un capital et sa jouissance peut être
-considérée comme l'intérêt; mais quand on perd à la fois les intérêts et
-le capital...
-
---Au diable! interrompit Arthur, ne va-t-il pas nous parler finance
-maintenant! prenez mon fusil, mon cher, et qu'il n'en soit plus
-question.
-
-La figure de Marquier s'épanouit subitement.
-
---Quoi! en vérité, s'écria-t-il, vous consentez à un échange?...
-
---Je consens à tout ce qu'il vous plaira, pourvu que j'aie votre gourde
-pour ce pauvre diable dont on a voulu faire un _auto-da-fé_.
-
---Voilà, mon cher, voilà! dit Marquier en ramenant le petit flacon
-enveloppé de cuir tressé qu'il portait en bandoulière, je vais lui
-donner moi-même...
-
-Il s'avança vers Marc, dont la défaillance continuait, et se pencha pour
-approcher la gourde de ses lèvres; mais tout à coup, il changea de
-couleur et resta immobile, la main étendue.
-
---Eh bien! qu'avez-vous donc? demanda Arthur étonné.
-
---Rien, balbutia Marquier, dont les gros yeux grands ouverts
-continuaient à contempler Marc avec effarement, c'est que j'ai cru...
-c'est qu'il me semble...
-
---Quoi donc? Vous connaissez cet homme?
-
---Du tout, du tout!... Mais pardon, voici la gourde, mon cher... J'ai
-peur que Lucifer ne s'échappe.
-
-Et tournant brusquement les talons, il alla reprendre les brides des
-chevaux, qui s'étaient éloignés de quelques pas, en flairant l'herbe
-rare qui garnissait les fossés.
-
-Marcel fit avaler à Marc une gorgée de Madère qui parut le ranimer; il
-déclara au jeune homme qu'il se trouvait mieux, et le remercia avec
-effusion. De Gausson l'interrompit pour savoir où il se rendait.
-
---A Corbeil, répondit le paysan.
-
---C'est une longue route, reprit Marcel; vous ne pourrez la faire seul
-et à pied, surtout à cette heure.
-
---J'en ai peur, dit Marc, qui étendit ses membres brûlés et endoloris.
-
---Il faudrait qu'il tâchât de gagner le prochain village, fit observer
-Arthur.
-
---Je vous proposerai plutôt de le conduire à Bagatelle, où il pourra
-être secouru et passer la nuit, dit Marcel.
-
---Bien volontiers, s'il est en état de nous suivre.
-
---Je le prendrai en croupe.
-
---Vous?
-
---Pourquoi pas!
-
---A cheval avec ce paysan! Ah! ah! ah! ce sera un groupe digne de
-Charlet.
-
---Je ne comprends pas ce qu'il aura de ridicule...
-
---Comment! mais songez donc, mon cher, que vous aurez l'air de la
-civilisation galopant avec la barbarie! Puis, vous savez parfaitement
-qu'on ne prend personne en croupe; ça ne se fait pas. Si nos amis du
-boulevard de Gand l'apprenaient, vous seriez déshonoré!
-
---Il faut me laisser, Monsieur, dit Marc à de Gausson; j'espère pouvoir
-arriver seul aux maisons les plus voisines...
-
---Vous croyez-vous capable de monter à cheval? demanda le jeune homme,
-sans prendre garde aux rires d'Arthur.
-
---Je le crois, monsieur, répondit Marc, mais je puis aussi marcher...
-
---Voyons, appuyez-vous sur moi... nos chevaux sont là, à quelques pas.
-
---Non, Monsieur, non, je ne veux pas accepter...
-
---Venez, vous dis-je, nous trouverons justement à Bagatelle le médecin
-de madame de Luxeuil.
-
-Marc leva brusquement la tête.
-
---Quoi! s'écria-t-il, c'est chez madame de Luxeuil?...
-
---La connaissez-vous, l'ami? demanda Arthur.
-
---Pour avoir entendu son nom seulement, répondit le paysan dont la
-résistance parut céder tout à coup. Mais puisque monsieur veut bien me
-prendre... je ne ferai pas l'impolitesse de refuser, et je suis à ses
-ordres.
-
-De Gausson monta à cheval, aida le paysan à se mettre en croupe, au
-grand amusement d'Arthur, et tous trois continuèrent leur route vers
-Bagatelle.
-
-
-
-
-VIII.
-
-La villa de madame de Luxeuil.
-
-
-La villa de la comtesse se trouvait située sur l'un des petits versants
-qui côtoient la Bièvre. C'était moins une maison de campagne qu'un de
-ces pied-à-terre champêtres où la noblesse de nos jours va étudier la
-nature, comme celle du dix-huitième siècle allait, dans ses petites
-maisons, étudier l'amour. Tout y avait été disposé pour la jouissance
-immédiate et passagère. Rien de naturel ni de durable. On n'y voyait
-qu'arbres à sèves hâtées et que plantes de serre transportées là pour y
-briller quelques jours et mourir. Le parterre fleurissait tous les ans
-sur un ordre écrit de la comtesse, et le jardinier déployait sa verdure
-quand il voyait tendre les rideaux.
-
-Il en résultait je ne sais quelle abondance artificielle et quelle
-fraîcheur exagérée qui donnait au parc de madame de Luxeuil l'apparence
-d'une décoration d'opéra. A force d'être entassées, les fleurs cessaient
-d'être vraisemblables et faisaient croire à des imitations de gaze
-peinte, tandis que leurs senteurs trop multipliées vous rappelaient,
-malgré vous, la boutique du parfumeur. Les pelouses veloutées, unies et
-tondues aux ciseaux, semblaient autant de tapis d'Aubusson. On eût en
-vain cherché dans ces quatre arpents une fleurette des champs, une ronce
-déchirant le feuillage, une touffe d'oseille sauvage couronnée de ses
-graines roses, une églantine mêlée au chèvrefeuille des bois. A
-Bagatelle, l'homme avait eu honte des oeuvres de Dieu et les avait
-remplacées par les siennes. Là chaque arbre était une conquête de l'art,
-chaque fleur portait un nom célèbre; le moindre brin d'herbe venait
-d'Amérique ou d'Asie, avec de notables perfectionnements: c'était une
-création revue et corrigée qui l'emportait autant sur l'autre qu'une de
-nos charmantes pensionnaires corsetées, gantées, coiffées, chaussées,
-l'emporte sur la jeune Indienne sortant des eaux du Gange, sans autre
-ornement que sa beauté.
-
-Du reste, Bagatelle était précisément l'habitation qu'il fallait à la
-comtesse; elle y passait au plus six semaines, employées à recevoir des
-visites ou à en rendre; puis elle regagnait Paris, dont elle ne s'était
-absentée que pour faire comme tout le monde. L'Eden arrangé autour de la
-maison séchait alors sur pied, et tout restait dépouillé jusqu'à la
-saison suivante, où le parc était remeublé de verdure et de fleurs.
-
-Outre cette villa, madame de Luxeuil avait eu autrefois une terre en
-Bourgogne; mais ses dépenses excessives et le peu d'ordre apporté à
-l'administration de ses biens l'avaient obligée de s'en défaire après
-la mort du comte. Cette vente n'avait cependant pu rétablir ses affaires
-qui se trouvaient alors plus embarrassées que jamais; mais, grâce à la
-position qu'elle occupait dans le monde, elle pouvait persister dans ses
-habitudes, en empiétant chaque année sur les années suivantes, et en
-creusant un abîme qu'elle ne mesurait plus, parce qu'elle avait cessé
-d'en voir le fond. Arthur, de son côté, aggravait cette situation par
-des désordres ruineux qui devenaient, entre lui et sa mère, le motif
-d'incessantes querelles. Prodigue pour sa satisfaction privée, mais
-avare pour celle de l'autre, chacun d'eux était toujours armé de
-reproches, de menaces, de récriminations, suivis de longues froideurs,
-que l'intérêt seul pouvait dissiper ou suspendre.
-
-Cependant, pour le moment, la comtesse et Arthur se supportaient et
-paraissaient à peu près d'accord.
-
-Tous deux montrèrent un égal empressement à l'égard d'Honorine. Madame
-de Luxeuil avait été pleine de prévenances pendant toute la route;
-Arthur, qui arriva à Bagatelle une heure après sa mère, ne témoigna pas
-moins d'affection à sa cousine. Il s'excusa de n'avoir pu aller à sa
-rencontre, s'informa de la manière dont elle avait supporté le voyage,
-et finit par lui présenter M. Marcel de Gausson. Quant au banquier, il
-les avait quittés peu après la rencontre de Marc, en prétextant une
-affaire indispensable.
-
-De Luxeuil raconta ensuite leur aventure à _la forge des Buttes_, et
-Honorine n'eut point de peine à reconnaître dans le paysan qu'ils
-venaient de sauver l'homme précédemment rencontré par elle-même. Elle
-s'informa avec anxiété de son état, et, malgré les assurances de son
-cousin, elle allait demander à le voir, lorsque le docteur Darcy entra
-en affirmant que le blessé n'avait besoin que de repos.
-
-Le reste de la soirée se passa à faire connaissance. La comtesse et
-Honorine éprouvaient cette espèce de surexcitation que donne le voyage
-et qui dispose à la causerie. La jeune fille surtout sentait comme un
-besoin d'expansion qui l'emportait malgré elle. L'espèce d'enivrement
-que causent les premiers changements de lieux, la nouveauté de ce qui
-l'entourait, la tendresse de l'accueil qu'elle recevait, tout lui avait
-ouvert le coeur. Après deux heures passées dans cette nouvelle famille
-qu'elle adoptait déjà avec tout l'élan d'une âme veuve d'affections,
-elle se laissa conduire par sa tante dans l'appartement qui lui était
-destiné.
-
---Voici votre domaine, chère belle, dit madame de Luxeuil, en lui
-montrant trois pièces et un cabinet de toilette du meilleur goût; si
-vous trouvez cela trop petit, on pourra ajouter la bibliothèque.
-
-Honorine se récria en déclarant qu'elle trouvait l'appartement beaucoup
-trop grand et trop beau.
-
---D'abord sachez que rien n'est trop beau, ni trop grand pour vous,
-chère enfant, reprit la comtesse, puis vous vous apercevrez bientôt que
-je ne vous donne rien qui ne soit indispensable. Une chambre à coucher,
-un boudoir, un petit salon de musique, on ne saurait se passer de moins.
-Justine, qui couche là, derrière, sera à votre disposition et n'obéira
-désormais qu'à vous. Quant à vos habitudes, vous les règlerez à votre
-fantaisie; l'équipage sera toujours à votre disposition; tous les gens
-de la maison ont ordre de vous obéir comme à moi-même; je veux enfin que
-vous soyez complétement libre et maîtresse.
-
-Honorine, attendrie de tant de bontés, ne put répondre que par quelques
-mots balbutiés, en portant à ses lèvres la main de la comtesse: celle-ci
-la baisa au front.
-
---Ne me remerciez pas, reprit-elle amicalement, et surtout, usez
-largement du droit que je vous donne; mon seul désir est de vous voir
-heureuse et de pouvoir remplacer, en partie, votre mère!...
-
-Elle s'arrêta comme si ce souvenir l'eût émue, détourna la tête et parut
-dérober à sa nièce une larme, puis faisant un effort:
-
---Allons, continua-t-elle, voilà que ces idées me reviennent encore...
-Malgré moi, tout m'y ramène!... je l'ai tant aimée, cette chère
-soeur... Vous verrez chez moi mille objets qui lui ont servi et que je
-conserve comme des reliques saintes!... Mais j'ai tort de vous dire cela
-maintenant, je vous afflige! pardonnez-moi, Honorine, et soyez plus
-raisonnable que je ne le suis.
-
-Elle essuya les larmes qui coulaient sur les joues de la jeune fille,
-lui recommanda de bien dormir et la laissa avec Justine.
-
-Tout en aidant sa nouvelle maîtresse à se déshabiller, celle-ci
-s'efforça de la distraire de son émotion par des prévenances adroites,
-des éloges contenus, et Honorine, que son séjour au couvent avait mal
-préparée à la défiance, se laissa aller insensiblement à lui exprimer sa
-reconnaissance pour l'accueil reçu à Bagatelle. Justine confirma ses
-dispositions favorables par une apologie passionnée de la comtesse et de
-M. Arthur. Celui-ci n'était pas seulement le plus brillant cavalier du
-faubourg Saint-Germain, nul coeur n'était plus franc, plus dévoué,
-plus ouvert. Tout cela était dit avec une volubilité qui eût pu faire
-croire à une leçon apprise; mais inexpérimentée et prévenue, l'orpheline
-n'y trouva que la preuve d'un dévouement excessif peut-être, mais qui
-n'en honorait pas moins les maîtres capables de l'inspirer.
-
-Quand la femme de chambre eut épuisé toutes les formes de louanges, elle
-finit cependant par s'arrêter et se laissa congédier.
-
-Honorine, restée seule, ne songea point à se coucher. Le trouble
-qu'excitait en elle un changement de position si complet, avait éloigné
-le sommeil; elle sentait le besoin de regarder de plus près sa nouvelle
-vie, de mieux comprendre le rôle qui lui était assigné; d'étudier enfin,
-à l'entrée, ce monde inconnu qui venait de s'ouvrir devant ses pas.
-
-Elle alla s'accouder à la fenêtre, qui était demeurée ouverte, et tomba
-dans une sérieuse méditation.
-
-La nuit était calme et étoilée; une lumineuse vapeur, glissant sur les
-arbres, formait de loin en loin, sous leurs ombrages, de vagues
-clairières. Le vent qui frissonnait dans les feuilles imitait le bruit
-d'une source, et les mille fleurs du parterre envoyaient au balcon leurs
-arômes enivrants.
-
-Insensiblement arrachée à ses réflexions par ces parfums, ces murmures
-et ces lueurs, Honorine regarda à ses pieds et ne tarda pas à éprouver
-l'influence fascinante de ce qui l'entourait. Une sorte de langueur
-heureuse coula dans ses veines, et le bien-être de ses sens vint
-s'ajouter au bien-être de son âme.
-
-Le bonheur dont elle avait joui jusqu'alors était revêtu d'une
-uniformité qui le rendait pour ainsi dire insensible; on le respirait
-comme l'air, sans s'en apercevoir. Celui qu'elle éprouvait maintenant
-contenait, au contraire, je ne sais quelle saveur de nouveauté qui lui
-donnait quelque chose d'enivrant. Jamais, auparavant, sa joie n'avait eu
-cette vivacité turbulente et imprévue. Elle était alternativement prise
-d'élans d'allégresse qu'elle eût voulu exprimer par des chants ou des
-cris, et d'attendrissements qui remplissaient ses yeux de larmes. Elle
-remerciait Dieu tout bas de lui avoir réservé pour son abandon de
-nouveaux protecteurs; elle bénissait dans son coeur la famille qui la
-recevait si tendrement, et inventait mille moyens impossibles de lui
-prouver sa reconnaissance.
-
-Dans sa première préoccupation, elle avait à peine pris garde à
-l'appartement qui lui était destiné; mais, une fois sortie de sa
-rêverie, elle regarda autour d'elle avec curiosité.
-
-La chambre où elle se trouvait alors, différait tellement de sa riante
-mais modeste cellule du Sacré-Coeur qu'elle en fut éblouie. Le lit de
-palissandre incrusté, était recouvert d'une courte-pointe en vieille
-guipure de Flandres doublée de satin d'un bleu tendre. Les rideaux, de
-même étoffe et de même couleur, se réunissaient dans un anneau d'ivoire
-ouvré, et retombaient à larges plis jusqu'au parquet caché par une natte
-indienne. Le reste du meuble, en palissandre et en drap de soie, n'avait
-pour ornement qu'une passementerie plus pâle, mais d'un travail
-charmant.
-
-Après avoir admiré d'un coup d'oeil cet ensemble à la fois simple et
-splendide, Honorine passa dans la pièce voisine, disposée pour salon de
-travail. Un magnifique piano de Petzold occupait un des côtés; il était
-encadré par deux bibliothèques de citronnier garnies de livres ou de
-partitions. De l'autre côté avaient été dressés un chevalet de cèdre et
-une table à peindre de laque rouge. Enfin, près de la fenêtre, une
-chiffonnière entr'ouverte laissait voir, dans ses compartiments, une
-collection de soies et de laines variées. Une causeuse et quelques
-siéges de bambous complétaient l'ameublement.
-
-Mais ce fut surtout en entrant dans le boudoir que la jeune fille
-demeura frappée d'admiration. Là, toutes les recherches du luxe et tous
-les caprices de la coquetterie avaient été épuisés. Les murs étaient
-garnis d'une étoffe de soie à fond rose retenue par des griffes dorées
-et interrompue, de loin en loin, par d'immenses glaces qui prenaient
-toute la hauteur de la pièce. Celle-ci était meublée de divans à
-franges, de dressoirs en ébène sculpté, et de guéridons de vieux Sèvres.
-A chaque coin s'élevaient des jardinières de marbre garnies de
-camellias, encore nouveaux à cette époque, et, un peu plus loin, des
-consoles de bronze ciselé étaient surchargées de tous ces riens précieux
-que l'art du monde entier fournit à la curiosité oisive de nos
-privilégiés. Un store chinois, à moitié soulevé, laissait pénétrer dans
-la pièce une molle lueur qui glissait à travers ces soies, cet or, ces
-bronzes, ces fleurs, et leur donnait une fantastique splendeur.
-
-Honorine resta un instant sur le seuil comme éblouie; puis,
-s'enhardissant peu à peu, elle entra dans le boudoir et se mit à le
-parcourir lentement en examinant chaque détail. A la surprise succéda
-bientôt l'admiration, à l'admiration la joie. Tout cela était à elle et
-pour elle!... Outre le plaisir de la possession, elle trouvait là une
-nouvelle preuve de la sollicitude de la comtesse. C'était pour lui
-plaire que celle-ci avait réuni dans son appartement toutes les
-merveilles du luxe, et l'excès même de ce luxe prouvait l'excès de la
-bienveillance. Aussi, ce qui frappait les yeux de la jeune fille
-avait-il moins de prix par sa beauté que par l'intention qui avait
-présidé à cet arrangement. C'était là ce qui devait lui rendre cette
-opulence expressive et précieuse.
-
-Elle le comprit vivement et profondément. Chaque admiration nouvelle se
-traduisait immédiatement, dans son coeur, par une sorte de
-contre-coup, en élan de reconnaissance pour madame de Luxeuil. Enfin,
-après avoir parcouru ce que cette dernière avait appelé _son domaine_,
-après avoir éprouvé tous les enchantements d'enfant, et tous les
-orgueils de jeune fille que pouvait faire naître un pareil examen, elle
-se décida à se coucher et s'endormit ivre de sa joyeuse confiance.
-
-
-
-
-IX.
-
-Le vieux portrait.
-
-
-Lorsque Honorine rouvrit les yeux le lendemain, le jour brillait dans
-tout son éclat, et les oiseaux qui chantaient sur son balcon, semblaient
-célébrer sa bienvenue à Bagatelle; ce gai réveil lui rendit tout son
-bonheur de la veille.
-
-Justine, qui entra presque au même instant, lui apprit que sa tante et
-son cousin s'étaient déjà informés de ses nouvelles. Elle se hâta de
-s'habiller pour répondre à leur empressement, et envoya demander à les
-voir; mais, après une assez longue absence, la femme de chambre revint
-lui dire, avec embarras, que M. Arthur était sorti, et que madame de
-Luxeuil n'était point encore levée.
-
-Un peu surprise et désappointée, Honorine se préparait à descendre au
-jardin, lorsqu'elle se rappela le blessé ramené la veille par M. de
-Gausson, elle s'informa de lui à Justine et apprit qu'il était levé et
-aurait déjà quitté Bagatelle, s'il n'eût voulu remercier la comtesse de
-son hospitalité.
-
-La rencontre de cet homme à la _Forge-des-Buttes_, avait laissé à la
-jeune fille un souvenir assez vif pour qu'elle désirât le revoir avant
-son départ. Il pouvait, d'ailleurs, avoir besoin de secours ou de
-protection, et elle se sentait trop heureuse pour ne pas être disposée à
-protéger et secourir. Elle se fit donc désigner la chambre occupée par
-le paysan et s'y rendit.
-
-Cette chambre était située au second étage, dans une partie de la maison
-uniquement consacrée aux gens de service; pour y arriver il fallait
-traverser une grande pièce délaissée qui servait de garde-meuble. Là se
-trouvaient entassés des canapés réformés, des couchettes sans emploi,
-d'anciens tapis et des piles de vaisselle écornée. A l'extrémité, dans
-l'endroit le plus apparent, avaient été accrochés plusieurs vieux
-portraits à encadrements démodés, parmi lesquels se remarquait une toile
-plus moderne et plus grande.
-
-Au moment où Honorine entra, le paysan était arrêté devant cette
-dernière peinture, et la contemplait avec une attention si profonde,
-qu'il n'entendit point la porte s'ouvrir. Il se tenait devant le
-tableau, debout, les deux mains jointes et la tête légèrement rejetée en
-arrière, dans une attitude qui exprimait à la fois la douleur et le
-respect. La jeune fille, surprise, s'avança vers lui; mais, au bruit de
-ses pas, Marc détourna la tête et laissa voir son visage couvert de
-larmes.
-
---Que faites-vous là! qu'avez-vous? s'écria Honorine saisie.
-
-Le paysan continuait à la regarder avec une expression indéfinissable et
-sans pouvoir répondre; enfin, courant à elle, il la saisit par la main
-et la conduisit devant le tableau.
-
-Il représentait une femme peinte en pied, dans le costume de la fin de
-l'Empire. Sa robe de velours à courte taille et lamée d'or était retenue
-aux épaules par des agrafes de brillants; une ceinture de perles fines
-entourait sa taille, et un peigne à galerie de diamants réunissait sur
-le sommet de la tête des flots de cheveux noirs.
-
-Honorine reconnut au premier coup d'oeil les traits et le costume
-d'une miniature qui lui avait été léguée par la supérieure de Tours;
-c'était le portrait de la baronne, peinte immédiatement après son
-mariage, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la santé.
-
-La jeune fille poussa un cri et recula.
-
---Ah! vous la reconnaissez? bégaya Marc.
-
---Ma mère! interrompit Honorine, en étendant involontairement les mains
-vers le tableau.
-
---Oui, reprit le paysan. Oh! c'est elle, c'est bien elle.
-
---Vous l'avez donc connue? s'écria la jeune fille.
-
---Non pas si jeune... ni si riante, reprit Marc; car ceci est un
-portrait du temps où elle était heureuse! mais c'est comme cela qu'elle
-regardait... Tout à l'heure, en sortant, quand mes yeux ont rencontré
-les siens, j'ai cru la voir elle-même, et, cependant, je ne m'attendais
-pas à trouver ici ce portrait...
-
-Honorine tressaillit.
-
---En effet, dit-elle, il ne peut avoir été placé là qu'à l'insu de ma
-tante; sans quoi, elle n'eût point souffert... Hier encore, elle me
-parlait de ma mère avec tant d'émotion...
-
-Marc releva la tête.
-
---Ah! elle vous en a parlé, dit-il en souriant amèrement... et... avec
-émotion!... Oui, je comprends, c'est un moyen de gagner votre amitié, et
-la comtesse en a besoin.
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Rien, rien; sinon que, du temps de la prieure, madame de Luxeuil n'a
-jamais eu l'idée de s'informer si vous étiez morte ou vivante, et que,
-pour lui faire penser à vous, il a fallu l'espérance de vous avoir à sa
-discrétion.
-
-Honorine fut frappée de cette observation, qui avait déjà traversé son
-esprit; mais la surprise de l'entendre exprimer par le paysan l'empêcha
-de s'y arrêter. Elle regarda celui-ci avec une défiance inquiète et
-s'écria:
-
---D'où savez-vous tout cela, Monsieur, et quel intérêt avez-vous à me le
-faire remarquer?
-
-Marc parut troublé.
-
---Que vous importe, répliqua-t-il brusquement, si vous pouvez trouver
-dans ce que je dis un avertissement utile.
-
---Pour croire à un avertissement, il faut connaître celui qui le donne,
-fit observer Honorine avec une certaine fermeté.
-
-Marc se tut un instant.
-
---Elle a raison, murmura-t-il, comme s'il se fût parlé à lui-même; et
-cependant... il faut qu'elle ne doute pas... qu'elle ait confiance!
-
-Il s'arrêta et parut encore hésiter; la jeune fille, qui le regardait,
-attendait anxieuse; enfin, il lui dit lentement:
-
---Si je vous donne une preuve que j'ai connu votre mère, qu'elle se
-fiait à mes paroles... que je vous suis dévoué!... promettez-vous de me
-croire?
-
---Pourvu que la preuve soit certaine, répondit Honorine agitée.
-
-Marc fit encore une pause.
-
---Lorsque la baronne mourut, il y a seize ans, reprit-il avec émotion,
-elle écrivit elle-même ses dernières volontés.
-
---Je le sais, dit la jeune fille, dont les yeux devinrent humides; la
-prieure me les a fait relire bien des fois.
-
---Alors, vous n'avez point oublié la recommandation qui termine ce
-testament?
-
---Non, il y est dit: «Je laisse à ma fille la moitié d'un anneau que
-j'ai longtemps porté.»
-
---Puis la testatrice ajoute: «Et je la recommande au souvenir de celui
-qui possède l'autre moitié.»
-
---Quoi! vous savez?
-
---Ce dernier don de votre mère..... vous l'avez toujours?
-
---Le voici! mais l'autre moitié?
-
-Marc tendit à Honorine un fragment de bague orné d'émeraudes; elle le
-rapprocha, en tremblant, de celui qu'elle conservait, et reconnut la
-moitié d'anneau léguée par sa mère à un protecteur inconnu!
-
-Il y eut un moment d'indicible saisissement: la jeune fille, éperdue,
-regardait Marc qui, les deux bras pressés sur sa poitrine, semblait
-faire un effort pour comprimer quelque élan secret.
-
---Ah! parle, balbutia-t-elle les mains jointes et tendues, qui
-êtes-vous? comment avez-vous connu ma mère?...
-
---Ne me demandez rien, interrompit le paysan, rappelez-vous seulement la
-dernière recommandation de la baronne, et ne vous étonnez point trop si
-elle a cru un homme comme moi capable de vous servir. Le dévouement du
-chien peut être utile au plus riche et au plus puissant.
-
---Et en quoi ai-je mérité ce dévouement? comment ma mère a-t-elle pu
-l'espérer...
-
---Je n'ai rien à répondre; mais souvenez-vous de votre promesse! vous
-avez dit que si j'apportais une preuve certaine de la confiance de la
-baronne, vous partageriez cette confiance.
-
---Ah! je la partage, s'écria la jeune fille, et, quoi que vous disiez,
-j'y croirai.
-
-Le paysan fit un geste de joie.
-
---Alors tout est bien, dit-il, et Dieu, j'espère, nous aidera! Soyez
-prudente avec votre tante et avec votre cousin; défiez-vous des
-témoignages d'affection..... Je veillerai sur eux et sur vous!
-
---Ainsi je vous reverrai, dit vivement Honorine.
-
---Toutes les fois que vous aurez besoin de moi. Tâchez seulement de vous
-rappeler le signal d'Étienne, au couvent.
-
---Ah! je ne l'ai point oublié.
-
---Eh bien! quand vous l'entendrez, je serai là. Voici quelqu'un, adieu!
-
-Il prit la main de la jeune fille, la porta à son coeur, et à ses
-lèvres, puis, faisant un effort, il s'échappa précipitamment.
-
-Honorine n'avait point encore eu le temps de se remettre, lorsque la
-femme de chambre vint la prévenir que la comtesse l'attendait.
-
-Elle s'efforça de reprendre une apparence calme, et alla rejoindre cette
-dernière qui se trouvait au jardin avec M. le marquis de Chanteaux, le
-docteur Darcy et Marcel de Gausson.
-
-La comtesse quitta vivement la compagnie en apercevant sa nièce, et
-s'avança vers elle les deux mains tendues.
-
---Eh! venez donc, chère petite, s'écria-t-elle de cette voix chantante
-et mignarde, adoptée par les femmes du monde lorsqu'elles veulent se
-montrer caressantes; nous étions tout tristes de ne pas vous voir. Je
-craignais que vous ne fussiez souffrante...
-
---Et madame la comtesse avait droit de s'inquiéter, ajouta le duc, d'un
-ton de galanterie surannée, car l'aurore montre habituellement plus
-matin son frais visage!...
-
---Celui de mademoiselle est fatigué, fit observer le docteur, dont
-l'oeil était habitué à étudier la moindre altération des traits.
-
---Ah! mon Dieu! c'est sans doute le voyage! reprit madame de Luxeuil;
-j'ai eu tort de vous faire appeler, chère belle; vous avez besoin de
-repos; nous allons rentrer, si vous le désirez...
-
-Honorine assura sa tante qu'elle se trouvait bien, et la supplia de ne
-rien déranger pour elle; mais celle-ci insista en l'interrogeant
-minutieusement sur la manière dont elle avait passé la nuit, et sur ce
-qui pouvait lui être agréable ou salutaire.
-
-Dans la disposition d'esprit où se trouvait la jeune fille, cette
-exagération de sollicitude lui causa une impatience qui l'engagea à y
-couper court, en demandant la permission de cueillir un bouquet.
-
---La permission! répéta la comtesse qui se récria; mais ne savez-vous
-pas que tout ce qui est ici vous appartient? Fauchez le parterre, ma
-charmante, si cela peut vous distraire.
-
---Oui, reprit le duc, avec le même sourire madrigalesque, mademoiselle
-nous restera et cela nous tiendra lieu de toutes les fleurs!...
-
-Honorine courut aux massifs les plus voisins, afin de ne pas en entendre
-davantage. La comtesse se tourna vers de Gausson, qui avait jusqu'alors
-tout écouté en silence.
-
---Vous qui êtes connaisseur, montrez donc ce que nous avons de plus beau
-à cette chère enfant, dit-elle.
-
-Marcel s'inclina et rejoignit Honorine.
-
---Savez-vous que votre nièce est adorable! dit avec chaleur M. Darcy,
-qui s'était arrêté pour regarder la jeune fille s'éloigner.
-
---J'espère en faire une femme agréable, répondit madame de Luxeuil, dont
-l'accent admiratif et caressant avait tout à coup fait place à un ton
-indifférent.
-
---Agréable! répéta le docteur; mais regardez-la donc; elle est belle...
-comme le péché!...
-
---Vous trouvez?
-
---Et avec cela un esprit cultivé! Je l'ai entretenue hier soir près
-d'une heure, et elle m'a ravi.
-
---Laissez donc, docteur, vous êtes en extase devant toutes les petites
-filles.
-
---Du tout, madame la comtesse, du tout; je soutiens que votre nièce est
-un de ces êtres privilégiés, également favorisés par la nature et par
-une excellente éducation.
-
---Mon Dieu! elle a reçu l'éducation de tous les couvents.
-
-M. Darcy se retourna.
-
---Comment! de tous les couvents, s'écria-t-il; elle a été élevée au
-couvent?
-
---Sans doute, au Sacré-Coeur de Tours.
-
---Vous êtes sûre?
-
---Quelle question! j'en arrive.
-
---Mais oui, au fait, je me rappelle maintenant; elle avait été confiée à
-la _Générale des béguines_. Les malheureuses! encore une créature
-qu'elles auront abrutie!
-
---Par exemple! s'écria madame de Luxeuil, en éclatant de rire, vous
-vantiez tout à l'heure l'excellence de son éducation.
-
---Parce que je ne savais pas qui l'avait faite, répliqua M. Darcy, un
-peu déconcerté, vous concevez que quand on n'est pas averti, on peut
-confondre les dons naturels avec les dons acquis!
-
-La comtesse sourit sans répondre. La monomanie du docteur était
-tellement connue qu'on n'y prenait plus garde, et ses déclamations
-contre le catholicisme produisaient l'effet de ces tics nerveux qui font
-grimacer certains visages, mais que l'habitude empêche de remarquer. Le
-marquis vint d'ailleurs s'entremettre; il réussit à passer adroitement,
-par une transition mythologique, du couvent à l'Opéra, et la discussion
-se transforma aussitôt en une de ces divagations sans suite, et brodées
-de scandale, que les gens du monde appellent une conversation.
-
-Mais un entretien plus intime et plus important venait de s'engager, à
-quelques pas de là, entre Honorine et M. de Gausson.
-
-
-
-
-X.
-
-L'agneau blanc.
-
-
-Obéissant à l'invitation de madame de Luxeuil, Marcel avait d'abord
-indiqué à Honorine les fleurs les plus rares, en joignant quelques
-explications; mais il s'aperçut bientôt, que, tout en lui prêtant une
-attention polie, la jeune fille cueillait de préférence les fleurs les
-moins précieuses et les mieux connues. Il lui en fit la remarque avec un
-sourire.
-
---C'est que celles-ci sont de vieilles amies, répondit Honorine en
-souriant à son tour; je les connais depuis mon enfance, et elles ont
-pour elles le souvenir, tandis que les autres n'ont que leur beauté.
-
---Alors je me tais, reprit de Gausson; je me reprocherais de porter la
-plus légère atteinte à cette fidélité d'affection; mais puisque vous
-cherchez des souvenirs, en passant de l'autre côté de cette charmille,
-vous trouverez une tonnelle de clématite et de rosiers du Bengale
-pareille à celle du Sacré-Coeur.
-
---Comment savez-vous cela? demanda Honorine étonnée.
-
---Autant qu'il m'en souvient, reprit Marcel, on la trouvait à droite du
-grand préau à quelques pas d'une corbeille d'hortensias...
-
-La jeune fille parut stupéfaite.
-
---Mais vous avez donc visité le jardin du couvent? s'écria-t-elle.
-
---J'étais bien enfant, reprit de Gausson; cependant tout m'est encore
-présent. Il y avait alors, au bout du jardin, une petite serre couverte
-de chaume.
-
---Elle y est encore! s'écria Honorine, heureuse de trouver quelqu'un qui
-connût les lieux où elle avait été élevée.
-
---Plus bas on voyait des couches pour semis...
-
---Justement. Ah! vous n'avez rien oublié.
-
---C'est que moi aussi j'ai laissé là un souvenir, dit Marcel doucement.
-Cette visite au Sacré-Coeur se rattache à une des sensations les plus
-charmantes de mon enfance.
-
-Honorine le regarda avec une expression de curiosité timide.
-
---Vous aviez peut-être au couvent... quelque parente? demanda-t-elle.
-
---Personne, répondit de Gausson; mais ma mère connaissait la supérieure,
-et ne manquait jamais de lui rendre visite lorsqu'elle passait à Tours.
-A l'un de ces voyages je l'accompagnais, et elle me conduisit avec elle.
-
---Il y a longtemps alors?
-
---J'avais environ neuf ans. La prieure, après m'avoir fait beaucoup de
-caresses, appela une petite fille de cinq ans au plus, et nous envoya
-jouer tous deux dans l'enclos. La première enfance a, encore plus que la
-jeunesse, ces élans de sympathie instinctive qui font nouer une amitié
-au premier coup d'oeil. Au bout de quelques minutes la petite fille et
-moi nous nous aimions sans avoir encore eu le temps de nous connaître.
-Elle me fit visiter tout le parc en me montrant le chariot dans lequel
-on la traînait, la balançoire faite pour elle, le petit jardin qu'on lui
-cultivait, et chaque fois elle me répétait:--Tout cela sera maintenant
-pour nous deux! Je tâchais de répondre à cette générosité enfantine par
-mes jeux et mes caresses. Je l'enlevais dans mes bras et je courais en
-l'emportant à travers les pelouses; je cueillais les fleurs trop hautes
-pour ses mains; j'écartais de ses pas les pierres et les ronces; je
-l'appelais ma petite soeur et elle me répondait en m'appelant son
-frère! Notre ivresse de joie ne fut interrompue que par l'apparition de
-la supérieure et de ma mère.
-
---On venait vous chercher, peut-être? demanda Honorine visiblement
-intéressée par le récit de Marcel.
-
---Précisément, reprit-il, mais au premier mot de séparation, la petite
-fille me saisit dans ses deux bras, en s'écriant qu'elle voulait me
-garder, que j'étais son frère et que j'avais promis de ne plus la
-quitter. Tous les raisonnements et toutes les caresses de la prieure
-restèrent d'abord inutiles. Ce fut seulement sur la promesse de mon
-prochain retour qu'elle consentit à s'apaiser. Mais au moment où nous
-allions la quitter, elle nous échappa tout à coup et disparut dans le
-jardin.
-
---Et elle ne revint pas? interrompit Honorine, dont la curiosité
-semblait s'accroître à chaque instant.
-
---Elle revint au contraire, continua de Gausson, mais portant en
-faisceau, dans ses petits bras, les plus belles plantes de son jardin
-arrachées dans leur fleur et elle s'écria, en me les présentant:--Tiens,
-mon frère, tu planteras tout cela chez toi pour te rappeler que tu as
-promis de revenir.
-
-Honorine poussa un léger cri.
-
---Je ne pourrais dire ce que ces paroles et cette action me firent
-éprouver, ajouta Marcel, mais tout mon coeur se fondit. Je courus à la
-petite fille et je me mis à l'embrasser en sanglotant. Dans ce moment
-j'aurais tout sacrifié, tout quitté pour demeurer près d'elle. Il fallut
-nous séparer de force, et le soir même je quittai Tours avec ma mère.
-
---Et vous n'avez jamais revu cette enfant? dit vivement Honorine, chez
-qui la fin du récit de Marcel semblait avoir éveillé une émotion
-confuse.
-
---Jamais, dit le jeune homme avec tristesse. Ma mère mourut quelques
-mois après; je fus envoyé au collége, et je n'entendis plus parler du
-couvent de Tours. Aussi, cette rencontre a-t-elle conservé tous les
-caractères d'un souvenir d'enfance. Précis et entier pour ce qui devait
-me frapper alors, il est resté incomplet sur tout le reste. Je me
-rappelle les lieux, les paroles de la petite fille, son costume; mais je
-ne pourrais dire quels étaient ses traits, et j'ignore son nom; tout ce
-dont je me souviens, c'est que la supérieure l'appelait l'_agneau
-blanc_.
-
-Honorine laissa tomber les fleurs qu'elle avait cueillies.
-
---L'_agneau blanc_! s'écria-t-elle, mais c'était moi!
-
-Marcel fit un pas en arrière.
-
---Quoi! dit-il, cette enfant à cheveux blonds et en robe bleue que la
-prieure appelait sa fille?...
-
---C'était moi! reprit Honorine; seulement le temps a bruni la chevelure
-et mis un terme au voeu qui m'imposait le vêtement couleur de ciel;
-mais le surnom que m'avait fait donner ma prédilection pour l'agneau
-représenté dans le tableau de saint Jean, m'a été conservé jusqu'à mon
-départ du couvent; vous pouvez le demander à ma tante.
-
---Oh! je vous crois! interrompit de Gausson, qui continuait à la
-regarder avec un mélange d'étonnement et de joie, oui, ce doit être
-vous... quoique grandie, changée, je n'ose dire embellie, vous pourriez
-croire à une flatterie vulgaire. Ah! cette rencontre doit être mise au
-nombre des bonheurs inespérés et je devrais en remercier Dieu!
-
-Il y avait tant de saisissement dans l'accent du jeune homme qu'Honorine
-elle-même en fut troublée: elle ne trouva à répondre que quelques mots
-entrecoupés, et, pour se donner une contenance, elle se mit à relever
-les fleurs qui lui étaient échappées. Marcel la regarda faire sans
-songer à l'aider. Il était tout entier à l'émotion de cette
-reconnaissance inattendue.
-
---Ainsi, ce que nous nous étions promis, le hasard l'a fait, dit-il
-après un instant de silence, nous nous revoyons! mais seuls tous deux,
-et privés des protectrices que nous avions à notre première entrevue.
-
---Ah! c'est là le triste nuage placé entre le présent et tous les
-souvenirs, dit Honorine dont les yeux devinrent humides.
-
---Oui, continua de Gausson, et ce n'est point le seul changement apporté
-par le temps. Alors nous étions des enfants dont le coeur s'ouvrait
-sans contrainte, maintenant nous avons grandi et nous devons le tenir
-fermé. Il y a quinze ans j'étais le frère de l'_agneau blanc_,
-aujourd'hui je ne suis plus qu'un étranger pour mademoiselle Honorine
-Louis.
-
---Je ne puis regarder comme étrangers les amis de ma tante, fit observer
-la jeune fille avec embarras.
-
---Ah! je ne veux pas m'appuyer de ce titre, reprit vivement de Gausson;
-je suis une connaissance trop nouvelle pour oser me mettre au nombre des
-amis de madame de Luxeuil, et ce n'est point à elle que je puis devoir
-la bienveillance de sa nièce!... Non, je ne veux faire appel qu'aux
-souvenirs échangés tout à l'heure, à ces quelques heures passées dans
-les jardins du couvent, à ces fleurs arrachées que vous veniez m'offrir
-et dont je ne vous ai point encore payé le sacrifice! c'est au nom de ce
-passé que je vous prie de retrouver un peu de votre sympathie
-d'autrefois, de ne pas me confondre avec la foule des admirateurs que le
-monde va vous envoyer, de me recevoir enfin comme un _candidat à votre
-amitié_. Je ne demande rien de plus, et si ma prière vous semble
-étrange, ne vous arrêtez ni à sa forme, ni au lieu où je vous l'adresse,
-ni à l'heure choisie! il est des instants où l'on ne peut retenir ce que
-l'on sent; croyez seulement à sa sincérité!
-
---J'y crois, Monsieur, dit Honorine, dont le regard s'était arrêté avec
-une confiance pour ainsi dire involontaire sur les nobles traits du
-jeune homme.
-
---Alors c'est assez, reprit-il d'un ton d'émotion contenue; quant à
-l'amitié que je sollicite, c'est à moi de la mériter.
-
-Il s'inclina respectueusement et rejoignit madame de Luxeuil qui
-rentrait avec le marquis et le docteur.
-
-Marcel de Gausson fut fidèle à l'espèce de programme qu'il s'était
-imposé à lui-même. Bien qu'il cherchât toutes les occasions de voir
-Honorine et qu'il montrât ouvertement son attachement pour la jeune
-fille, ses manières ne sortirent jamais des limites de la plus
-scrupuleuse convenance; ses assiduités avaient quelque chose de calme et
-de respectueux qui ne pouvait faire naître d'autre idée que celle d'une
-amitié désintéressée. Il ne flattait point Honorine, il ne lui parlait
-jamais de lui-même; il se montrait dévoué sans bruit et tendre sans
-mollesse. A le voir près de l'orpheline, avec la gravité un peu exagérée
-des hommes jeunes qui ont pris la vie au sérieux, on eût dit un de ces
-frères aînés dont l'affection réunit le double caractère du père et de
-l'ami. Telle était, du reste, la simplicité et la loyauté visible de sa
-manière d'être vis-à-vis de la jeune fille, que l'on parut à peine y
-prendre garde; ceux qui s'en aperçurent n'y virent qu'une _originalité_
-à laquelle la conduite précédente de Marcel les avait préparés.
-
-Ce n'était point, en effet, la première fois qu'il sortait des habitudes
-reçues pour suivre naïvement ses inclinations. Il y avait déjà longtemps
-que de Gausson s'était fait, à force de naturel, une réputation
-d'excentricité: mais cette excentricité demeurait si modeste, si
-inoffensive que nul ne songeait à l'attaquer, et il y avait tant de
-grâce dans sa droiture qu'on la pardonnait. Son courage et son adresse
-étaient d'ailleurs connus dans le monde d'oisifs qui l'entouraient: on
-savait qu'au besoin il pouvait défendre sa loyauté contre le sarcasme
-ou la calomnie, et cette assurance donnait aux malveillants une prudente
-indulgence: au total, Marcel de Gausson avait su se faire une position
-véritablement exceptionnelle; il avait pu rester impunément sincère, pur
-et dévoué au milieu d'une société de mensonge, de vice et d'égoïsme.
-
-Honorine qui avait accepté d'abord son amitié avec un peu de réserve,
-finit par s'y abandonner en toute confiance et par y trouver une
-inexprimable douceur. Elle était arrivée à ce moment de la vie où le
-coeur des jeunes filles, à peine sorti des limbes de l'adolescence, se
-prépare, pour ainsi dire, à l'amour par les exaltations de l'amitié.
-Celle de M. de Gausson était suffisante pour occuper l'âme d'Honorine
-sans éveiller en elle de troubles ni de remords; elle y trouva tout ce
-qu'elle désirait alors. Marcel devint son conseiller dans toutes les
-incertitudes; elle l'interrogeait comme elle eût interrogé autrefois sa
-mère adoptive; elle avait besoin de son approbation pour s'approuver
-elle-même.
-
-Cependant il existait un confident encore plus vénéré, auquel elle
-adressait ses confessions plus intimes, c'était le portrait de sa mère!
-
-Elle l'avait fait descendre du garde-meuble où il était relégué et
-l'avait placé dans sa chambre, vis-à-vis de son lit. Mais ne voulant
-point que l'habitude détruisît la puissance de cette douce image, elle
-la recouvrit d'un rideau qui la cachait tout entière. C'était seulement
-le soir, lorsqu'elle se trouvait seule et prête à se livrer au sommeil,
-que la jeune fille venait demi-nue, comme une enfant qui réclame le
-baiser de sa mère, s'agenouiller devant le portrait découvert. Alors,
-l'oeil fixé sur ce jeune et tendre visage, elle repassait tout bas ses
-actions, ses pensées du jour en demandant après chacune d'elles:
-
---Ma mère, es-tu contente?
-
-Et sa conscience donnait à la chère image, selon le souvenir qu'elle
-venait d'invoquer, une expression d'encouragement ou de blâme!
-
-Ainsi soutenue par une double protection, Honorine se laissa aller sans
-inquiétude au courant de sa nouvelle vie.
-
-Les rapports journaliers avaient fini par amortir les exagérations de
-tendresse de madame de Luxeuil, qui s'étaient insensiblement
-transformées en une bienveillance assez indifférente; mais la liberté
-complète laissée à Honorine lui suffisait. Heureuse, elle ne chercha pas
-rigoureusement la part que sa tante pouvait avoir dans ce bonheur, et
-elle lui en tint compte comme si elle y eût contribué autrement qu'en le
-permettant.
-
-Celui qui avait éveillé ses soupçons contre la comtesse ne lui avait
-d'ailleurs fait parvenir aucun avertissement. Une première fois Honorine
-avait cru le reconnaître, à la promenade, sous un costume de bourgeois,
-et une seconde fois, à la porte même de la villa, déguisé en marchand
-colporteur; mais dans l'une et l'autre occasion il s'était si rapidement
-éclipsé que la jeune fille doutait elle-même de la réalité de ces
-apparitions.
-
-Quant à la scène du portrait, elle ne se la rappelait qu'avec angoisse,
-comme un souvenir confus et pénible. Plus elle s'éloignait du moment où
-cette scène avait eu lieu, plus l'émotion qu'elle lui avait causée
-s'effaçait, et plus les circonstances lui en semblaient inexplicables.
-Il y avait même des moments où elle revenait sur ce qu'elle avait cru
-alors et mettait en doute les droits de Marc à sa confiance.
-
-
-
-
-XI.
-
-Esquisses du grand monde.
-
-
-La modification survenue dans les manières de madame de Luxeuil et la
-conduite d'Arthur contribuèrent encore à ôter à la jeune fille toute
-défiance. Son cousin surtout lui témoignait une amitié familière dont la
-franchise excluait évidemment toute idée de piége tendu. Il avait pris,
-dès le premier instant avec elle, le ton libre d'un compagnon d'enfance,
-et Honorine, d'abord étonnée, avait fini par l'accepter comme un
-privilége que le monde accordait, sans doute, à la parenté. Madame de
-Luxeuil, si scrupuleuse sur tout ce qui concernait l'_usage_, justifiait
-cette familiarité en l'autorisant. Elle permettait à Arthur de la suivre
-partout et de prendre, en toute occasion, près de sa cousine, le rôle de
-cavalier servant. Le jeune homme remplissait ces fonctions avec une
-humeur inégale, se montrant parfois empressé, parfois distrait. C'était,
-du reste, une de ces natures qui cachent leur vulgarité sous des formes
-d'une élégance convenue; manants enveloppés d'aristocratie dont la
-distinction est au dehors et la grossièreté dans le coeur. Uniquement
-dominé par sa sensualité égoïste, vain sans orgueil, railleur pour tout
-ce qui était généreux, n'ayant ni la noble répugnance qui fait fuir le
-mal, au moment de le commettre, ni la honte qui fait qu'on le cache
-lorsqu'on l'a commis, il personnifiait cette jeunesse riche, titrée,
-inutile, dont les facultés se corrompent dans l'inaction; espèce de
-cloaque humain qui attire à lui tout ce qu'il y a de faible ou de
-misérable, parce qu'en remuant sa fange on y trouve de l'or!
-
-Quant à l'esprit, Arthur en avait, mais du plus facile. Il tirait toute
-sa gaieté de la malveillance; toute sa profondeur du mépris des hommes.
-Ne croyant qu'aux vices, c'était toujours en eux qu'il cherchait le
-moyen et la cause, et ce procédé était chaque jour justifié par
-l'expérience du milieu dans lequel il vivait. Cependant cette
-intelligence si bien en garde, était facile à surprendre par un côté.
-Prévoyante pour le mal, elle était prise au dépourvu par le bien. Elle
-ne voyait plus, elle ne comprenait plus: pour elle un coeur
-désintéressé était comme un vase privé d'anses; elle ne savait de quel
-côté le prendre, elle doutait et restait étourdie.
-
-Malheureusement Honorine n'avait ni l'occasion ni la volonté d'étudier
-le caractère de son cousin, et, de tout ce que nous venons de dire, elle
-n'aperçut que quelques dehors. La plupart des vices touchent de si près
-à des qualités que pour les reconnaître, il faut avoir la volonté de les
-voir. Le cynisme d'Arthur, contenu devant sa cousine, put paraître à
-celle-ci du sans-façon; son égoïsme trop souvent justifié, ressemblait à
-de l'expérience, son ironie perpétuelle frappait tant de sottises et de
-méchancetés qu'on pouvait la prendre pour de la justice; Honorine
-n'avait d'ailleurs aucun intérêt à regarder de près dans cette âme;
-l'occupation de sa vie était d'un autre côté.
-
-Tout se borna donc à une indifférence instinctive pour son cousin.
-
-Celui-ci avait entrepris, peu de temps après l'arrivée de la jeune
-fille, de lui apprendre à monter à cheval, et ces leçons étaient
-devenues l'occasion de rapprochements plus fréquents. Honorine mettait
-une grande ardeur dans ces exercices, qui la retiraient momentanément de
-l'inaction imposée aux femmes, et lui permettaient d'essayer son audace:
-elle y était d'ailleurs engagée par l'exemple de plusieurs jeunes
-femmes, amies de la comtesse, qui venaient à Bagatelle; car madame de
-Luxeuil, toujours avide des plaisirs du monde, et voulant continuer à y
-participer, au moins comme spectatrice, avait renoncé à la compagnie de
-ses contemporaines pour s'entourer de femmes à la mode qui conservaient
-à son salon l'éclat, la gaieté et l'entrain que communiquent à tout la
-beauté et la jeunesse.
-
-Parmi ces habituées, deux surtout méritent une mention spéciale;
-c'étaient madame la marquise de Biezi et madame des Brotteaux.
-
-La première, parente éloignée de la comtesse, avait épousé un Italien
-fort riche, fanatique touriste que l'on trouvait partout excepté chez
-lui. Il avait parcouru successivement les cinq parties du monde, non
-pour les étudier, ni même pour les voir, mais afin de visiter les
-montagnes les moins accessibles; c'était là sa spécialité. En 1816, il
-avait gravi le Mont-Blanc; en 1818, il était parvenu au-dessus du
-plateau des Cèdres, dans le Liban; en 1821, il avait exploré le Kamberg
-au cap de Bonne-Espérance; en 1823, il était parvenu à traverser les
-Andes. Mais il lui restait à franchir le _Dawalagiri_, élevé de huit
-mille cinq cent vingt-neuf mètres au-dessus de la mer. Sans le
-_Dawalagiri_, toutes les autres ascensions étaient vaines; le
-_Dawalagiri_ seul pouvait faire de lui le premier grimpeur de montagnes
-du monde civilisé; il balança longtemps, retenu par la difficulté d'une
-pareille entreprise, et excité par la gloire de l'accomplir! Enfin, la
-gloire l'emporta; il partit pour le Thibet, emportant les souhaits de la
-marquise et une note pour l'achat de six cachemires.
-
-On n'avait point encore reçu de ses nouvelles depuis son départ, mais
-madame Lea de Biezi s'en consolait en se plongeant, avec une ardeur
-furieuse, dans le tourbillon du monde. C'était une femme de vingt-quatre
-ans, grande, élancée, et de cette beauté souveraine dont l'art se
-plairait à parer Aspasie, Cléopâtre ou Diane de Poitiers. Tout son être
-révélait la résolution et la vigueur, enveloppées de grâces. Son oeil
-était fier, sa voix timbrée, sa démarche ferme, son langage net et
-hardi. Obéissant à sa seule fantaisie, elle ne reculait ni devant la
-barrière du devoir, ni devant celle de l'usage. Aussi, le docteur Darcy
-la comparait-il à ces magnifiques cavales du désert que n'arrêtent ni
-les sables, ni les rochers, ni les montagnes, et qui, la crinière
-flottante et les naseaux ouverts, s'élancent partout où les appelle la
-brise rafraîchie par les sources ou embaumée par les pâturages.
-
-Elle avait alors pour cavalier servant le prince Dovrinski, réfugié
-polonais, que son brillant courage avait rendu célèbre dans la dernière
-insurrection contre la Russie. On le trouvait partout où paraissait Léa,
-jaloux et sombre, mais obéissant au moindre geste. Évidemment malheureux
-du lien qui le retenait, il était sans force pour le briser. La
-marquise, qui le savait, se plaisait à essayer sur lui son pouvoir.
-Fantasque et curieuse, elle jouait avec ce lion apprivoisé pour
-connaître jusqu'où pouvait aller sa patience; elle l'aiguillonnait de
-soupçons, secouait sa chaîne, excitait sa colère; puis, au premier
-rugissement, elle faisait signe, et le lion se couchait à ses pieds.
-
-Ce jeu terrible faisait trembler madame Hortense des Brotteaux, amie de
-la marquise, mais d'un caractère complétement opposé. Autant celle-ci
-avait d'activité et de commandement, autant Hortense montrait de
-langueur et de soumission. A voir ses riches formes, son grand oeil
-noir et son beau visage au teint uni, que sa chevelure brune encadrait
-de cheveux épais, on eût pu croire à un caractère fort et volontaire;
-mais, en y regardant mieux, on apercevait je ne sais quel nuage de
-mollesse qui entourait toute sa personne. Ses cheveux, si abondants,
-n'avaient point d'attitude qui leur fût propre; les lignes de ce visage
-charmant flottaient incertaines, et le regard de ses grands yeux noirs
-était noyé dans une expression de timidité voluptueuse. En réalité,
-Hortense appartenait à ces natures soumises, douées d'une sorte
-d'aptitude innée pour la servitude, et qui acceptent les jougs comme des
-points d'appui.
-
-Rien n'eût été plus facile à M. des Brotteaux que de façonner à son gré
-cette volonté inconsistante et que de se faire le roi absolu de cette
-vie sans direction; mais M. des Brotteaux était membre de la cour des
-comptes et n'avait point le loisir de veiller à une éducation pareille.
-En épousant Hortense, il avait entendu prendre une femme tout élevée et
-dont il n'aurait plus à s'occuper. Le maintien de son influence et les
-soins qu'exigeait son avancement politique ne lui laissaient point un
-seul instant pour de semblables détails.
-
-Il abandonna donc madame des Brotteaux à ses propres inspirations,
-c'est-à-dire à celles du premier venu, et ce premier venu se trouva
-précisément l'homme qu'il fallait pour dominer le caractère vacillant
-d'Hortense.
-
-M. de Cillart était ancien brigadier garde du corps, et Breton, double
-raison pour avoir la volonté ferme et le goût du commandement: aussi,
-devint-il bientôt le maître absolu des actions, des pensées et des
-sentiments de madame des Brotteaux. Celle-ci obéissait à son impulsion,
-avec hésitation quelquefois, mais toujours sans révolte. Les tyrannies
-de M. de Cillart avaient même, pour elle, une sorte de charme; c'était
-une secousse qui l'arrachait, de loin en loin, à son apathie. Grâce à
-lui, elle avait, par instant, le plaisir de pleurer ou de se mettre en
-demi-colère; sans M. de Cillart, elle eût à peine pu distinguer si elle
-était morte ou vivante.
-
-Parmi beaucoup d'autres fantaisies, l'ancien brigadier des gardes du
-corps eut celle de transformer madame des Brotteaux en amazone. Depuis
-quelque temps il l'obligeait à monter à cheval et à faire, avec madame
-de Biezi, des espèces de courses au clocher, à travers les bois et les
-bruyères. Honorine avait été de quelques-unes de ces courses dans
-lesquelles elle avait essayé, tour à tour, de rivaliser d'audace avec la
-marquise et de rassurer madame des Brotteaux. A son retour à Paris, elle
-continua à leur tenir compagnie, lorsque le soleil brillait sur Boulogne
-et permettait à la _fashion_ de se donner rendez-vous dans les longues
-allées bordées de fagots et de restaurants, que l'on a décorées du nom
-de bois.
-
-Elle revenait d'une de ces promenades par une belle journée d'octobre,
-et les chevaux, qui avaient repris le pas, marchaient à peu de distance
-l'un de l'autre, suivant la chaussée de l'avenue de la Muette. En tête
-s'avançait madame de Biezi, le teint animé par l'air encore âpre, malgré
-le soleil, le regard brillant, les narines dilatées, magnifiquement
-belle et hardie, sur son cheval arabe, qui frémissait d'impatience. A
-ses côtés marchait le prince Dovrinski, dont la grande tournure formait
-un singulier contraste avec l'expression inquiète et presque craintive
-de ses traits.
-
-Un peu en arrière, et parallèlement à la calèche de madame de Luxeuil se
-tenaient Honorine et de Gausson, de Cillart et madame des Brotteaux.
-Celle-ci, à peine remise du _temps de galop_ auquel le brigadier des
-gardes du corps avait forcé son cheval, semblait encore se raffermir en
-selle et regarder avec effroi l'espace qu'elle venait de franchir,
-tandis que son tyran la raillait brusquement de sa lâcheté.
-
-Arthur, Marquier et le docteur Darcy suivaient à quelque distance.
-Enfin, un peu plus loin, venaient plusieurs coureurs à cheval et
-l'équipage de la marquise de Biezi.
-
-La conversation était fort variée sur les différents points de la
-caravane élégante. Brève et rare à la tête, plus animée autour de la
-calèche de madame de Luxeuil, elle devenait bruyante dans le dernier
-groupe de cavaliers qui se trouvaient assez loin de celle-ci pour ne
-point être entendus.
-
---Avez-vous vu comme de Cillart conduit cette pauvre madame des
-Brotteaux, demandait Arthur au docteur; on dirait un capitaine
-instructeur avec sa recrue.
-
---Pardieu! je suis fâché qu'il n'ait point affaire à la marquise,
-répliqua M. Darcy; elle est superbe d'énergie, cette femme. C'est le
-plus bel exemple de tempérament bilio-sanguin que j'aie jamais
-rencontré.
-
---La marquise est le _Martin_ de la galanterie, reprit Arthur; elle
-dompte les bêtes fauves.
-
---Il est certain que ce pauvre prince a l'air d'un tigre apprivoisé
-malgré lui.
-
---Le dépit et la jalousie le rongent.
-
---Il a tellement changé depuis quelque temps que je lui soupçonne une
-affection au foie.
-
-Arthur hocha la tête d'un air profond.
-
---Eh bien! voilà ce que rapporte l'amour des grandes dames, mon cher
-docteur, dit-il; il faut toujours jouer près d'elles le rôle de
-Dovrinski ou celui du brigadier. Être tyran ou tyrannisé, et, en tous
-cas, complétement pris. Une pareille liaison est une véritable
-profession; vous n'avez plus à vous ni temps ni liberté. J'en ai essayé,
-et le jour où je suis sorti de ce bagne, j'ai bien juré de n'y plus
-rentrer.
-
---Et c'est alors que vous vous êtes tourné vers le théâtre? demanda M.
-Darcy en riant.
-
---Précisément, docteur. Là, du moins, on n'a besoin ni de soins, ni de
-précautions; on fait l'amour hors la loi! De chaque côté on conserve son
-indépendance; il n'y a ni réputation à ménager, ni faux scrupules à
-combattre, ni convenances à respecter. On peut être sans crainte, de
-bonne humeur et de mauvais ton. Aussi, voyez-vous, docteur, je ne
-donnerais pas Clotilde pour toutes nos marquises.
-
---Parce qu'elle vous coûte plus cher! s'écria en riant Aristide
-Marquier, qui venait enfin de décider Lucifer à rejoindre nos deux
-interlocuteurs.
-
-Arthur lui jeta un regard de côté.
-
---C'est là seulement ce qui frappe le banquier, dit-il, avec une hauteur
-dédaigneuse; pour lui, une femme est comme tout le reste, une question
-d'argent, et il va au meilleur marché.
-
---Du tout, du tout, reprit Marquier sérieusement; vous savez, mon cher,
-que j'ai à cet égard des principes!... Je ne comprends pas une liaison
-qui entraîne dans des dépenses! La femme la plus séduisante qui
-accepterait un cadeau me deviendrait insupportable. C'est peut-être une
-délicatesse outrée; mais on ne se refait pas...
-
---Malheureusement! fit observer de Luxeuil, en enveloppant le gros petit
-capitaliste d'un regard ironique.
-
---Enfin, continua Marquier, avec chaleur, il me faut un choix
-désintéressé et je veux être aimé pour moi-même.
-
---Voilà pourquoi personne ne l'aime! ajouta Arthur en s'adressant au
-docteur.
-
-Le banquier balança la tête d'un air discret.
-
---Vous savez que sur ce sujet, je m'abstiens toujours de répondre,
-dit-il sérieusement: vous mettez votre gloire à publier vos amours, moi
-je la mets à les cacher. Soyez seulement certain, mon bon, que les
-affaires de coeur d'Aristide Marquier ne sont pas en plus mauvais état
-que ses affaires de banque.
-
---A propos de banque, interrompit Arthur, chez qui un souvenir parut se
-réveiller tout à coup; connaissez-vous un drôle nommé Clément Raimbaut
-et s'intitulant banquier.
-
---Raimbaut!... certainement; c'est un ancien commissionnaire en
-rouenneries, qui s'est associé à un ancien boucher, pour faire l'usure.
-Auriez-vous quelque chose à démêler avec lui?
-
---J'en ai peur. Il m'a avancé autrefois une somme pour laquelle je lui
-ai souscrit des billets.
-
---Ah! diable! et leur échéance est arrivée.
-
---On les a, je crois, présentés hier: du reste, je dois avoir des notes
-sur toute cette affaire, et je serais bien aise de prendre votre avis.
-
---Comment donc! je suis à vos ordres, mon bon; nous soupons demain
-ensemble chez Clotilde; si vous voulez, j'irai vous chercher, et nous
-examinerons...
-
---Demain, non, j'ai promis de me trouver à la course de lord Durfort,
-mais si vous pouviez, aujourd'hui, me conduire à l'hôtel...
-
---Volontiers. Jusqu'à l'heure de la Bourse je suis libre...--Mais, voyez
-donc, voilà de Cillart qui a remis cette pauvre madame des Brotteaux au
-galop. Pardieu! je serais curieux de voir la figure de la victime.
-
---C'est facile; rejoignons-la.
-
-Les deux cavaliers partirent suivis du docteur, et gagnèrent la tête de
-la cavalcade, de sorte que de Gausson et Honorine se trouvèrent, à leur
-tour, seuls en arrière.
-
-Sans que le jeune homme et la jeune fille y eussent pris garde, la
-calèche les avait un peu devancés, et ils marchaient de front, au petit
-pas de leurs chevaux, continuant une de ces conversations charmantes qui
-sont, à la fois, des rêveries et des épanchements. C'était avec Marcel
-seulement qu'Honorine trouvait l'occasion de ces échanges de sentiments
-et de pensées qui laissent après eux un souvenir; car lui seul avait la
-sérénité tendre qui intéresse l'âme en l'élevant. Aussi, quelque
-brillant que fût l'esprit de la plupart des habitués de la comtesse, la
-jeune fille leur préférait la gravité de Marcel; les autres ne savaient
-que causer, tandis que lui, il parlait!
-
-Cependant, depuis quelque temps, sa parole semblait moins calme et moins
-libre. Souvent, au milieu même de ses élans les plus expansifs, un nuage
-passait sur son front, et il tombait dans une tristesse silencieuse et
-embarrassée. Honorine, inquiète, avait alors recours à tous les moyens
-pour l'y arracher. Faisant appel à cette espèce de fraternité proposée
-par de Gausson, elle le pressait de questions, elle se montrait tour à
-tour mécontente, affligée; elle lui reprochait de manquer de confiance!
-Le jeune homme se débattait avec effort contre les témoignages de cette
-amitié, mais sa résistance même l'exaltait chaque jour davantage.
-
-Ainsi tous deux se trouvaient, avec des dispositions différentes, sur
-cette pente glissante qui conduit à l'amour, et, tandis que de Gausson
-résistait, malgré lui et avec peine, Honorine, ignorante du danger,
-l'entraînait à sa suite sans s'en apercevoir.
-
-La promenade qu'ils venaient de faire les avait tenus séparés jusqu'au
-moment où ils demeurèrent tous deux isolés, derrière la calèche de
-madame de Luxeuil. Cependant, la conversation engagée parut d'abord
-étrangère à ce qui faisait le sujet ordinaire de leurs querelles. Animée
-par la course et heureuse de la présence de Marcel, la jeune fille
-admirait naïvement tout ce qui frappait son oreille ou ses yeux.
-
---Oui, disait-elle avec un joyeux abandon, j'aime le bruit et le
-mouvement qui annoncent l'approche de Paris. Ces chariots qui se
-pressent, ces passants qui courent, ces ouvriers qui s'appellent, tout
-m'intéresse et m'occupe; il me semble qu'ici les hommes vivent plus
-qu'ailleurs.
-
---Je suis comme vous, dit Marcel, mais cette vue, au lien de me réjouir,
-m'attriste toujours.
-
---Pourquoi cela?
-
---Parce qu'elle me fait faire un retour involontaire sur moi-même. Je ne
-puis regarder l'activité de la foule sans penser que chacun de ces
-hommes accomplit sa tâche et remue son grain de poussière dans le monde,
-tandis que moi je passe oisif et inutile au milieu du travail universel.
-Alors je me sens pris d'une sorte de mépris pour l'existence inoccupée
-dans laquelle le hasard m'a jeté!
-
---N'en pouvez-vous donc sortir? toutes les carrières vous sont ouvertes.
-
---Sauf celles que m'interdit ma naissance! car chacun porte ici-bas son
-fardeau originel. Si le peuple reçoit pour héritage la misère et
-l'ignorance, la noblesse reçoit la folie et l'orgueil. N'ai-je pas ce
-qu'on appelle _un nom à porter_, c'est-à-dire l'obligation de ne suivre
-que certaines routes tracées? encore pour les parcourir faudrait-il une
-éducation, des habitudes qui ne m'ont point été données. Ceux qui ont
-fait de moi un homme ne m'ont appris que l'oisiveté; ils y ont mis leur
-sagesse et mon honneur. Inhabile à tout, grâce à leurs soins, je ne puis
-jamais prétendre à la joie d'élever pierre à pierre, comme tant
-d'autres, mon édifice de fortune.
-
-Honorine regarda de Gausson avec une sorte d'étonnement inquiet.
-
---Mon Dieu! seriez-vous ambitieux? demanda-t-elle.
-
---Ambitieux de bonheur, répondit Marcel, en souriant.
-
---Et pour être heureux, il vous faut cet édifice de fortune que vous
-regrettez?
-
---Oui.
-
---Qu'en voulez-vous donc faire?
-
-De Gausson parut hésiter.
-
---Je voudrais, dit-il, après un moment de silence, je voudrais pouvoir
-l'offrir à la femme que j'aurais préférée.
-
---Ainsi ce serait pour l'enrichir?...
-
---Non, mais pour avoir le droit de choisir librement, de parler sans
-crainte; ce serait pour qu'une affection loyale ne fût pas exposée à
-paraître un odieux calcul; pour ne pas être obligé enfin d'échapper à la
-honte du soupçon en renonçant au bonheur.
-
---Et pourquoi y renoncer?
-
---Parce que je n'y ai point droit. L'homme né pour être le bienfaiteur
-et le soutien de la femme ne peut, sans mentir à son devoir, devenir le
-soutenu et l'obligé; c'est à lui de se faire place dans la vie, d'en
-offrir une part à celle qu'il a choisie et de lui donner en travail, en
-dévouement, en courage, ce qu'elle lui rend en charme et en amour.
-
-Et comme il s'aperçut du mouvement qu'avait fait Honorine:
-
---Mais, pardon! ajouta-t-il en souriant; je me laisse aller à une
-véritable confession, et vous devez me trouver bien hardi.
-
---Hardi? non, dit la jeune fille émue.
-
---Bien fou, du moins?
-
---Non, non.
-
---Quoi donc alors?
-
---Bien orgueilleux!
-
-Marcel garda un instant le silence.
-
---Peut-être, dit-il, mais ne soyez pas trop sévère à l'orgueil, car, au
-milieu de toutes nos faiblesses et de tous nos abaissements, c'est le
-seul vice qui nous soutienne à l'égal de la vertu. L'âme humaine est une
-place perpétuellement assiégée, pour le salut il faut accepter tous les
-défenseurs, sans s'informer de leurs noms ni de leur origine.
-
---Ainsi, reprit Honorine, qui semblait suivre sa propre idée plus que
-celle du jeune homme, votre fierté ferait taire vos préférences
-mêmes?... Parce que d'autres font à la femme un mérite de sa richesse,
-vous lui en feriez, vous, un titre d'exclusion; vous refuseriez jusqu'à
-son affection?
-
---Pourquoi m'interroger sur ce que je ferais? reprit vivement de
-Gausson; qui peut répondre de mettre toujours d'accord ses sentiments et
-ses principes? A quoi bon d'ailleurs supposer une tentation impossible?
-Suis-je donc de ceux qui savent réveiller ces irrésistibles
-sympathies?...
-
---Vous ne répondez pas! fit observer Honorine avec une sorte
-d'impatience.
-
---Parce que je ne puis admettre votre supposition.
-
---Admettez-la, je le veux, et répondez.
-
---Répondre! dit Marcel qui, depuis quelques instants, luttait, avec un
-effort évident, contre son propre entraînement; répondre!... répéta-t-il
-en regardant Honorine, dont les yeux continuaient à l'interroger; eh
-bien!...
-
-Il s'interrompit de nouveau.
-
---Eh bien? J'attends! insista Honorine.
-
---Eh bien! dit Marcel d'une voix plus basse, mais d'un accent profond,
-mes résolutions, mes craintes, mon orgueil... j'oublierais tout... pour
-la femme... qui vous ressemblerait!
-
-La jeune fille tressaillit de surprise et de saisissement. Dans sa naïve
-inquiétude, elle avait voulu arracher à de Gausson une rétractation sans
-prévoir que cette rétractation pouvait entraîner un aveu. Une rougeur
-subite couvrit ses traits; elle regarda autour d'elle avec trouble; mais
-l'intervalle qui la séparait de la calèche ne permettait point de
-craindre que Marcel eût été entendu. Elle tourna les yeux vers lui,
-voulut murmurer quelques mots, et, semblant céder tout à coup à je ne
-sais quelle confusion effrayée, elle releva la bride de son cheval et
-rejoignit rapidement la comtesse.
-
-On était arrivé au rond-point des Champs-Élysées, où celle-ci prenait
-congé de ses compagnes de promenade. La marquise et madame des
-Brotteaux se dirigèrent vers le faubourg Saint-Germain, et MM. Darcy et
-de Gausson continuèrent le quartier du Louvre. Quant à madame de
-Luxeuil, elle tourna par l'avenue de Marigny pour gagner le faubourg
-Saint-Honoré avec sa nièce, Arthur et Marquier.
-
-L'habitation de la comtesse, comprise dans le massif d'édifices qui
-sépare la rue Duras de la rue d'Anjou, avait une double façade comme la
-plupart des hôtels bâtis sous Louis XV. L'une donnait sur un parterre,
-récemment disposé en jardin anglais, l'autre sur une cour d'entrée,
-fermée à droite et à gauche par les bâtiments de service.
-
-Ce fut dans cette cour que la comtesse descendit de calèche, tandis
-qu'Arthur aidait Honorine à mettre pied à terre. Celle-ci s'élança dans
-l'escalier, sur les pas de sa tante, et de Luxeuil revenait vers
-Marquier, lorsqu'un homme en lunettes et vêtu de noir, qui semblait
-attendre à la porte de la loge, s'avança à sa rencontre.
-
---C'est bien à monsieur Arthur de Luxeuil que j'ai l'honneur de
-m'adresser? demanda-t-il le chapeau à la main, et d'un air
-respectueusement riant.
-
---Que me voulez-vous? dit Arthur sans s'arrêter.
-
---Pardon, reprit l'homme noir, en fouillant dans une de ses poches, si
-monsieur pouvait m'accorder un instant...
-
---Vite, je suis pressé.
-
---Il s'agit d'une affaire...
-
---Après?
-
---......D'une affaire de billets... souscrit à monsieur Raimbaut.
-
---Raimbaut! s'écria Arthur, en s'arrêtant court, vous venez alors pour
-ce paiement?...
-
---De douze mille sept cent quarante-trois francs, continua l'homme aux
-lunettes, qui avait tiré de son portefeuille plusieurs papiers; on a
-déjà eu l'honneur de se présenter hier, mais comme monsieur était
-absent, j'ai reçu l'ordre de passer ce matin...
-
---C'est-à-dire que vous êtes huissier, et que vous venez pour le protêt!
-
---Dans le cas où monsieur ne jugerait pas à propos de faire honneur à sa
-signature...
-
-De Luxeuil mesura l'huissier d'un regard presque menaçant.
-
---Attendez, lui dit-il brusquement.
-
-Et s'avançant vers Marquier, qui venait de remettre Lucifer à un
-domestique, il passa un bras sous le sien, et le conduisit à l'écart,
-près d'un appenti servant de bûcher.
-
-Leur conversation se prolongea assez longtemps à voix basse. Aux
-premiers mots prononcés par Arthur, le banquier avait paru se récrier et
-se défendre; mais une nouvelle confidence sembla l'apaiser subitement;
-il y eut entre lui et de Luxeuil un échange d'explications rapides, à la
-suite desquelles Marquier, convaincu, ordonna à l'huissier de le suivre,
-pour recevoir le paiement de ses billets, tandis qu'Arthur rentrait à
-l'hôtel.
-
-A peine tous deux eurent-il disparu, qu'un homme en pantalon de velours
-olive, les bras nus et la scie à la main, se montra à la porte du
-bûcher: c'était Marc, le paysan de la Forge des-Trois-Buttes, et le
-dépositaire du fragment d'anneau remis par la baronne! il avait vu tout
-ce qui venait de se passer, et, parmi les paroles échangées entre de
-Luxeuil et le banquier, il avait distingué le nom d'Honorine!
-
-Il s'arrêta d'abord près du seuil, paraissant hésiter sur ce qu'il
-devait faire, réfléchit quelques instants, puis, comme frappé d'un trait
-de lumière, il déposa précipitamment la scie qu'il tenait, reprit sa
-casquette de cuir, sa veste de commissionnaire, traversa la cour de
-l'hôtel, et se dirigea rapidement vers la rue des Morts.
-
-
-
-
-XII.
-
-Une maison de la rue des Morts.
-
-
-Quiconque a étudié les quartiers populaires de Paris, a nécessairement
-remarqué le rapport frappant qui existe entre l'aspect extérieur de
-chacun d'eux et la nature de ses habitants. Il y a un proverbe arabe qui
-dit que si l'on donnait une enveloppe de colimaçon à la tortue, elle y
-trouverait place pour ses quatre pattes. Or, ce qui n'est qu'une
-supposition pour l'animal amphibie est la réalité même pour l'homme.
-Telle est en effet sa puissance d'appropriation qu'il finit par modifier
-tout ce qui l'environne, selon ses habitudes et ses goûts. Aussi y
-a-t-il pour qui regarde bien, dans la situation d'un quartier, dans la
-physionomie de ses constructions, dans la nature de ses boutiques, dans
-le choix des marchandises, mille révélations qui ne peuvent tromper. On
-devine les instincts de la population en voyant quels sont ses besoins.
-
-La communauté même de misères ne peut effacer ces marques distinctives:
-il y a souvent, entre deux quartiers également pauvres, des contrastes
-visibles pour l'oeil le moins attentif. Comparez, par exemple, la Cité
-à Saint-Martin-des-Champs. Des deux côtés vous trouverez même indigence,
-même abandon, et, cependant, quelle différence! les maisons de la Cité à
-entrées obscures, à fenêtres toujours fermées, entassées l'une sur
-l'autre, semblent n'avoir d'autre but que de dérober leurs habitants à
-la clarté du jour; ce sont moins des demeures que des repaires. Là, les
-rues étroites ne sont bordées que de rogomistes à demi-cachés, de
-tabagies aux vitres dépolies, de gargotiers sans enseignes, de débits
-de tabac tenus par des hommes et de cabinets de lecture dont les volets
-garnis d'affiches _illustrées_ ne présentent que scènes de meurtre et
-images de mort. Aucun bruit de métier annonçant le travail; nul
-roulement de charrette prouvant l'activité des transactions
-commerciales; point d'enfants sur les seuils! Mais, partout des hommes
-inoccupés qui se croisent ou s'accostent, des femmes en haillons
-élégants groupés devant les comptoirs des _marchands de consolation_,
-et, de temps en temps, un fiacre soigneusement fermé qui rase une des
-portes obscures, s'arrête un instant, puis repart, sans que l'on puisse
-dire s'il a pris ou laissé quelqu'un.
-
-Mais c'est surtout la nuit que la Cité prend un aspect sinistre. La
-plupart des boutiques fermées dès huit heures laissent les rues sans
-autre clarté que celle des réverbères, que le vent balance et fait
-crier. De loin en loin seulement, quelques lanternes de marchands de vin
-ou de tabac brillent sourdement au milieu du brouillard nocturne, tandis
-que dans chaque enfoncement obscur se montre, comme un fantôme, quelque
-femme parée de haillons, qui vous appelle d'une voix rauque, ou quelque
-homme à l'affût, qui semble attendre une proie, le dos appuyé au mur et
-les deux mains sous son bourgeron.
-
-A Saint-Martin-des-Champs, rien de tout cela! les rues sont larges, les
-maisons inondées de lumière, les seuils couverts d'enfants qui jouent et
-s'appellent. Aux fenêtres ouvertes sèche la lessive de chaque ménage,
-témoignage d'ordre et d'économie autant que de pauvreté. Sous chaque
-haillon blanchi grimpe la capucine veloutée, le volubilis aux teintes
-irisées, et le pois de senteur. Des chants se mêlent au bruit des
-marteaux; les femmes entourent les laitières, entrent chez le fruitier,
-ou reviennent des fontaines. C'est toujours la pauvreté, sans doute,
-mais courageuse et sans honte; c'est la pauvreté qui se montre, parce
-qu'elle n'a rien à se reprocher, et qu'elle n'a perdu aucun des
-instincts humains; la pauvreté aimant le soleil, les fleurs et les
-enfants! A la Cité vous trouviez les vices créés ou mal combattus par
-une société égoïste; à Saint-Martin-des-Champs ce ne sont que les
-besoins qu'elle néglige de satisfaire, et les souffrances qu'elle oublie
-de soulager. Là on a un égout que l'on pourrait tarir, ici un champ de
-blé que l'on ne veut pas bien cultiver; mais, tels qu'ils sont, l'égout
-répand ses influences malfaisantes et communique la mort, tandis que le
-champ de blé produit sa moisson!
-
-Or, dans ce quartier de Saint-Martin-des-Champs, dont nous avons essayé
-de donner une idée, se trouve une rue peu connue, quoiqu'elle relie à
-leur extrémité les faubourgs Saint-Martin et du Temple; c'est la rue des
-Morts. Malgré son nom lugubre, la rue des Morts n'a rien de triste, et
-ses maisons d'ouvriers peuvent même être citées parmi les moins mal
-entretenues et les mieux aérées. Une d'elles surtout se faisait
-remarquer à l'époque où se passent les événements rapportés dans notre
-récit. Elle ne se composait que de deux étages, et avait pour entrée une
-porte cochère dont l'élégance eût fait croire à une habitation
-bourgeoise plutôt qu'à une demeure d'ouvriers. Telle n'avait point été
-non plus sa destination primitive; mais le maître-maçon qui l'avait
-construite ne trouvant pas des locataires _comme il faut_, s'était
-décidé à en faire, selon son expression, _un couvent de gueux_. Se
-réservant le rez-de-chaussée, à côté duquel s'étendait un assez vaste
-chantier, il avait loué le reste, par pièces séparées, à de pauvres
-diables qui devaient lui payer leur loyer par semaines, et auxquels il
-n'accordait jamais le moindre répit; car maître Laurent, comme beaucoup
-d'ouvriers parvenus, se montrait impitoyable pour ceux qui avaient été
-moins heureux que lui. Favorisé par une santé de fer et par cette
-activité persistante qui réussit plus sûrement qu'une large
-intelligence, il était devenu successivement tâcheron, puis maître, puis
-entrepreneur, et avait fini par s'enrichir. Aussi, fort de sa réussite,
-s'en armait-il sans cesse contre ses anciens compagnons. A toutes les
-plaintes, il ne répondait qu'une seule chose:
-
---Fais comme moi!
-
-C'était le raisonnement de la grenouille échappant à l'épervier en
-plongeant dans les eaux et criant au roitelet de l'imiter; mais maître
-Laurent n'en était point encore à savoir que dans ce partage des
-professions dont notre société laisse le soin au hasard, l'aptitude et
-la réussite ne peuvent être un fait volontaire, mais une rare exception.
-
-Quoi qu'il en soit, l'exigence du maître-maçon avait eu pour résultat de
-le débarrasser de tous les mauvais payeurs qui avaient été
-successivement remplacés par des gens tranquilles et rangés dont le
-loyer ne se faisait jamais attendre. Ce corps de locataires d'élite,
-comme les appelait maître Laurent qui, en sa qualité de sergent dans la
-garde nationale, affectionnait les images militaires, avait pour
-_vaguemestre_ et pour _fourrier_ le sieur Brousmiche, dit _la Montagne_,
-petit bossu qui remplissait dans la maison les fonctions de portier.
-
-Condamné au ridicule par son infirmité, Brousmiche avait pris la vie du
-côté de la résignation: il eût été difficile de trouver un caractère
-plus inoffensif et plus conciliant. Comme, d'après son propre dire,
-aucune femme n'avait jamais pu le regarder sans rire, il s'était résigné
-au célibat, et avait concentré toutes ses affections sur un chat et un
-chardonneret, _Lolo_ et _Fanfan_, qui lui tenaient lieu de famille.
-
-Malheureusement, tous ses efforts pour établir une amitié fraternelle
-entre ses deux protégés avaient été jusqu'alors inutiles, et il voyait
-avec douleur se renouveler sous ses yeux l'histoire d'Abel et de Caïn.
-Plusieurs fois déjà, l'Abel emplumé avait failli tomber sous les griffes
-du fratricide, et Brousmiche venait de prévenir un nouvel acte de ce
-genre, lorsqu'une jeune femme en bonnet et enveloppée d'un tartan, entra
-dans la loge, un carton à la main.
-
-Elle trouva le bossu debout devant son chat auquel il adressait les
-reproches les plus pathétiques sur son nouvel attentat.
-
---Comment, s'écria la jeune femme, qui s'était arrêtée à la porte, ce
-monstre de _Lolo_ a encore voulu plumer le chardonneret?
-
---Ne m'en parlez pas, madame Charles, dit le bossu, en portant la main à
-sa calotte grecque, par une habitude machinale de politesse; le
-malheureux me fera mourir de chagrin.
-
---Mais il faut le battre, dit la grisette en s'approchant du matou,
-comme si elle eût voulu joindre l'exemple au conseil.
-
-Le bossu se plaça devant son chat.
-
---Faites excuse, madame Charles, dit-il en avançant la main d'un air
-doctoral: mais vous savez que les coups n'entrent point dans mes idées
-d'éducation.
-
---Bah! reprit la jeune femme en riant: l'éducation d'un chat! vous
-respectez trop les bêtes, monsieur Brousmiche.
-
---En tout cas, je ne suis pas le premier, reprit le bossu, qui se
-piquait de lecture, et qui avait, au-dessus de son poêle, une étagère
-couverte de volumes dépareillés; les Égyptiens des pyramides adoraient
-toutes espèces d'animaux.
-
---Vrai! interrompit madame Charles.
-
---Mon Dieu, il ne faut s'étonner de rien, continua Brousmiche d'un air
-indulgent; on voit encore des choses aussi drôles. Vous savez bien? par
-exemple, les Anglais, c'est un peuple qui peut passer pour civilisé.
-
---Je crois bien, ce sont eux qui font les meilleures aiguilles.
-
---Et les couteaux donc! et les fruits!.... Nous leur devons les poires
-d'Angleterre.
-
---Eh bien! quoi, est-ce qu'ils adorent aussi les bêtes?
-
---Pas précisément; mais je lisais encore l'autre jour dans un journal,
-qu'il y avait chez eux une loi qui défendait aux cochers de fouetter
-leurs chevaux.
-
---C'est-il possible! et comment alors les fiacres peuvent-ils marcher?
-
---Les chevaux y mettent de la délicatesse, voyez-vous, madame Charles,
-il suffit de leur parler. Vous ne vous doutez pas combien les animaux
-sont susceptibles. C'est comme les femmes... sans comparaison... Mais
-pardon, je vous laisse là, moi, sans vous offrir une chaise et sans
-prendre même votre carton.
-
---Oh! de la gaze, ce n'est pas lourd, dit la jeune femme, en posant le
-carton sur le poêle, je suis allée chercher l'ouvrage de la semaine.
-
---Pour vos fausses fleurs? et ça va-t-il toujours bien?
-
---Mais, pas mal.
-
---Allons, tant mieux, il est juste que les braves gens prospèrent,
-surtout quand ils ont des charges comme vous, madame Charles.
-
---Vous dites ça à cause de mon fils... pauvre chérubin! c'est vrai qu'il
-a une nourrice à quinze francs, mais je veux qu'il ne manque de rien,
-monsieur Brousmiche, c'est bien assez de n'avoir pu le nourrir moi-même.
-Cher amour! j'aurais voulu lui donner mon sang, voyez-vous.
-
-En parlant ainsi, la grisette avait la voix émue et les yeux humides. Le
-portier remua la tête d'un air d'approbation.
-
---Oui, oui, vous êtes un coeur d'or, madame Charles, dit-il; si tout
-le monde vous ressemblait, on ne verrait pas des choses si tristes...
-comme, par exemple, des femmes qui ont toujours le martinet à la main.
-
---A preuve, madame Lecoq, ma voisine? C'est vrai qu'elle est bien
-méchante... et ce n'est pas seulement avec ses enfants. Avant-hier
-encore elle m'a entreprise, parce qu'elle disait qu'en venant chez moi
-on avait sali le palier. Elle m'a reproché de ne pas être mariée avec
-Charles.
-
-Brousmiche leva les yeux et les mains au ciel.
-
---Si on peut faire du chagrin à une véritable brebis du bon Dieu!
-murmura-t-il.
-
---Oh! elle ne m'a pas fait de chagrin, reprit la jeune femme, dont la
-voix tremblante démentait les paroles; comme je lui ai dit, si je ne
-suis point mariée avec Charles, je ne m'en conduis pas moins comme une
-honnête femme...
-
---Ah! Seigneur! à propos de monsieur Charles, reprit le bossu, je ne
-sais pas, en vérité, où est ma tête ce soir; j'ai là une lettre de
-lui...
-
---Une lettre de Charles! s'écria la grisette, ah! donnez, monsieur
-Brousmiche, donnez donc!...
-
-Elle prit vivement la lettre et regarda l'adresse.
-
---Oui, oui, c'est bien de lui, dit-elle palpitante de joie; voyez comme
-il a une jolie écriture, oh! pauvre cher...
-
-Elle effleura le papier de ses lèvres, puis regardant le bossu moitié
-honteuse, moitié riante:
-
---Vous devez me trouver folle, monsieur Brousmiche, dit-elle, mais que
-voulez-vous, je l'aime tant, et puis... c'est le père de mon petit
-Jules!
-
---Ça se comprend, madame Charles, croyez bien que ça se comprend, dit le
-portier, en portant la main à sa poitrine, avec une expression de
-sensibilité qui eût été touchante si la disgrâce de tous ses mouvements
-ne l'eût rendue grotesque.
-
-La jeune femme avait ouvert la lettre et s'était mise à la lire:
-Brousmiche, avec un tact de délicatesse que l'on n'eût attendu ni de son
-éducation ni de sa classe, détourna la tête pour la laisser plus libre
-et affecta de rattacher les épis de millet dont la cage de son
-chardonneret était garnie. Mais la grisette s'écria tout à coup:
-
---Ah! que bonheur! il viendra aujourd'hui!
-
---Qui cela? demanda le bossu, monsieur Charles?
-
---Oui, mon bon monsieur Brousmiche, continua Françoise en se hâtant de
-replier sa lettre et de reprendre son carton; vite, vite, il faut que je
-remonte... ma chambre doit être tout en désordre.
-
---Et puis, dit Brousmiche, d'un ton de moquerie amicale, il faut faire
-sa toilette?
-
---Certainement, s'écria la grisette, pour qui donc est-ce qu'on se
-ferait belle, si ce n'était pas pour l'homme qu'on aime? D'ailleurs, ça
-fait plaisir à Charles de me voir bien mise, ça me relève à ses yeux, et
-pour ça, voyez-vous, monsieur Brousmiche, je consentirais à ne manger
-qu'une fois tous les deux jours. Mais vous me faites jaser et je perds
-mon temps! Adieu monsieur Brousmiche, adieu mon petit _Fanfan_; quant à
-vous, monsieur _Lolo_, je ne vous dis rien. Au revoir, à demain.
-
-Elle avait allumé son bougeoir à la lampe du bossu et monta lestement
-l'escalier pour ne s'arrêter qu'au troisième étage.
-
-Comme elle allait ouvrir la porte, elle parut frappée d'un souvenir.
-
---Ah! mon Dieu! murmura-t-elle à demi-voix, j'allais oublier ce pauvre
-M. Michel; pourvu que Charles n'arrive pas tout de suite!
-
-Elle entra vivement, déposa son carton, ouvrit une armoire sous tenture
-qui renfermait toute sa batterie de cuisine, en tira un réchaud qu'elle
-alluma et sur lequel elle posa un poëlon de terre brune rempli de lait.
-
-Pendant que celui-ci chauffait, elle se débarrassa de son tartan, ôta
-son bonnet et commença sa toilette.
-
-Madame Charles, que l'on appelait aussi mademoiselle Françoise, de son
-nom personnel, était une belle fille d'environ vingt-trois ans, dont
-toute l'apparence annonçait la santé, la force et la bonté. Bien que sa
-taille fût souple et fine, ses traits délicats et son teint d'une
-blancheur veloutée, il y avait, dans l'ensemble de sa personne, je ne
-sais quoi de calme, de simple et de gauchement gracieux qui lui donnait
-une sorte de beauté paysanne. Rien qu'à la regarder, on la sentait
-incapable de la plus innocente coquetterie. Ne voyant en toute chose que
-ce qui était droit devant ses yeux, elle se présentait avec les défauts
-et avec les dons que Dieu lui avait donnés, sans y rien ajouter et sans
-en rien cacher. Avec elle on ne pouvait ni espérer le plaisir de la
-découverte, ni craindre les désappointements de l'examen; du premier
-coup d'oeil on avait tout vu.
-
-Cette droiture native lui donnait un charme pour ainsi dire reposant. On
-éprouvait à la regarder la même sensation douce et sereine que donne
-l'aspect d'un lac dont les eaux paisibles reflètent les bois, les fleurs
-et le ciel.
-
-Après s'être coiffée à la hâte, Françoise passa une robe de mousseline à
-fleurs roses et mit une guimpe blanche, dont l'élégance champêtre et
-endimanchée s'harmonisait merveilleusement avec sa physionomie naïve.
-Elle suspendit à son cou une petite croix d'or retenue par un velours
-étroit, ajouta à ses boucles d'oreille deux pendoloques en nacre de
-perles et agrafa à ses poignets des bracelets de corail.
-
-Ainsi parée de ce qu'elle avait de plus riche, elle tourna en tout sens
-pour se voir tout entière dans son petit miroir d'un pied carré, passa
-plusieurs fois la main sur ses cheveux, et, satisfaite enfin, se hâta
-de tout mettre en ordre autour d'elle.
-
-Courant ensuite à son réchaud, elle versa le lait bouillant dans une
-tasse de porcelaine blanche qu'elle posa sur une assiette, y joignit un
-petit pain, la seule cuiller d'argent qu'elle possédât, et quitta sa
-chambre pour monter aux mansardes.
-
-
-
-
-XIII.
-
-Un vieil ami du genre humain.
-
-
-Maître Laurent s'était réservé toutes les mansardes, sauf une seule. Ce
-fut vers elle que se dirigea Françoise. Elle arriva à une petite porte
-de sapin qui n'était point peinte, y frappa doucement, et sur la
-réponse:--Entrez, elle souleva le loquet et se glissa dans la mansarde.
-
-Celle-ci, placée à l'extrémité de la maison, sous la partie la plus
-basse du toit, méritait à peine ce nom, et celui de grenier lui eût, à
-tous égards, mieux convenu. Carrelée de briques dépareillées que le
-maître maçon avait voulu utiliser, et lambrissée seulement à hauteur
-d'appui, elle laissait voir à nu, partout ailleurs, la charpente et les
-tuiles entre lesquelles glissait le vent du soir, comme le prouvaient
-les oscillations du quinquet accroché au-dessous.
-
-Ce dernier éclairait une large table couverte d'_états_ chiffrés, dont
-la copie faisait vivre le maître de la mansarde, et de plans et de
-papiers dont il s'occupait à ses instants de loisirs.
-
-Quand Françoise entra, M. Michel (c'était son nom) était courbé sur une
-grande carte qu'il semblait étudier.
-
-Sa tête chauve au sommet, mais qui avait encore gardé, plus bas, une
-couronne de cheveux blancs, présentait un développement vaste et
-harmonieux. Ses traits fortement accentués, avaient une noblesse austère
-et une sorte de grandeur dont on demeurait frappé malgré soi. Il était
-de taille moyenne, maigre et courbé, mais la vigueur de son organisation
-se révélait encore sous sa verte vieillesse. Vêtu d'une pelisse de forme
-ancienne, et garnie de fourrures maintenant râpées, mais qui avaient été
-précieuses, il se tenait les pieds et les jambes enveloppés dans un sac
-de peau de mouton, moyen de chauffage aussi économique que nécessaire,
-car la mansarde n'avait ni poêle ni foyer. Tout son ameublement
-consistait en un lit de sangle, à moitié caché par une vieille
-tapisserie fixée au toit, en une chaise de paille, une petite armoire
-peinte et quelques rayons de sapin chargés de liasses de papiers.
-
-La table et le fauteuil qui servaient au travail du vieillard formaient
-seuls contraste avec ce mobilier indigent. Tous deux étaient en ébène
-massif, précieusement travaillé, et appartenant par la forme au siècle
-de Louis XIII. Le dos du fauteuil, droit et élevé, se terminait par un
-chiffre découpé à jour, et surmonté d'une rosace, tandis que le bureau,
-incrusté de filets d'ivoire souvent brisés ou interrompus, était orné,
-sur le devant, d'un petit écusson émaillé, qui avait résisté à toutes
-les injures du temps.
-
-Au bruit que fit la jeune femme en entrant, le vieillard se détourna, et
-un sourire éclaira son visage austère.
-
---Ah! c'est ma jolie ménagère, dit-il.
-
---Je suis peut-être en retard, fit observer Françoise, en posant ce
-qu'elle apportait sur un petit guéridon qu'elle approcha du bureau;
-mais, j'étais sortie... puis il a fallu m'habiller...
-
-M. Michel la regarda.
-
---Eh! je n'y prenais pas garde, dit-il, voilà en effet une toilette dont
-M. Charles devra être satisfait.
-
---Il m'a écrit qu'il allait venir, reprit joyeusement Françoise, en
-regardant vers la porte et en prêtant l'oreille.
-
---Alors, je ne veux pas vous retenir, chère enfant, dit M. Michel, qui
-tourna son fauteuil vers le guéridon, il faut descendre tout de suite.
-
---Non, non, reprit la jeune fille, chez qui la bonté combattait
-l'impatience, d'ici je puis écouter si l'on frappe à ma porte, et, en
-attendant, je vous tiendrai compagnie comme d'habitude... Vous m'avez
-répété bien des fois que vous mangiez de meilleur appétit quand vous
-n'étiez pas seul...
-
---Bonne fille! murmura M. Michel, comme s'il se parlait à lui-même; ah!
-quel malheur qu'elle n'est pas née un siècle plus tard!
-
---Pourquoi cela, monsieur Michel? demanda Françoise en souriant.
-
---Pour bien des choses, mon enfant, reprit le vieillard; avant un
-siècle, il se sera accompli dans le monde, s'il plaît à Dieu et au bon
-sens des hommes, de grands changements!
-
---Qu'est-ce que cela pourrait me faire à moi, pauvre fille? demanda la
-fleuriste.
-
---D'abord il n'y aura plus alors de pauvres filles, reprit M. Michel, si
-ce n'est celles à qui la nature aura refusé la santé, la bonne humeur et
-la beauté... Encore tâchera-t-on de les dédommager par tout ce qui peut
-se donner; mais les créatures douées comme vous de ce qui fait la
-richesse et la joie des hommes seront les reines du monde!
-
---Ah! grand Dieu! je ne voudrais pas être reine, interrompit Françoise,
-il y a trop de chagrins et d'ennuis...
-
---La royauté dont je parle n'aura rien de commun avec celle que nous
-connaissons, chère enfant, reprit le vieillard; ce sera une supériorité
-spontanée, librement reconnue, et à laquelle pourra prétendre quiconque
-servira le genre humain. Elle ressemble à la royauté du cheval parmi les
-animaux domestiques, ou de la rose parmi les fleurs; loin de la
-contester comme un privilége oppressif, on en jouira comme d'un don
-concédé au profit de tous.
-
---A la bonne heure, dit Françoise, qui, dans cette explication, n'avait
-compris qu'une seule chose, l'espérance en un avenir où tout le monde
-serait heureux; à la bonne heure, monsieur Michel, mais ce n'est point
-pour moi qu'il faudrait souhaiter une vie moins triste; je suis jeune,
-j'ai du travail, et tant que Charles m'aimera, je n'ai rien à demander;
-mais il y en a d'autres qui sont vieux, dans la peine, et tout seuls!
-C'est envers ceux-là que le monde n'est pas juste. Ah! vous parliez tout
-à l'heure de royauté; eh bien! oui, je voudrais être reine, seulement un
-jour, pour faire du bien aux honnêtes gens qui souffrent sans le
-mériter.
-
-Le vieillard, qui avait commencé à manger, s'arrêta et regarda la
-grisette.
-
---C'est à moi que vous pensez, Françoise? demanda-t-il doucement.
-
---Faites excuse, Monsieur, répondit celle-ci un peu confuse, je n'ai
-point voulu vous offenser.
-
---M'offenser, pauvre enfant! en êtes-vous capable? La pitié ne blesse
-que les orgueilleux; pour les autres, c'est la meilleure consolation. Si
-vous désirez être reine, ce serait surtout, je parie, pour enrichir
-votre vieux voisin!
-
---Eh bien! oui, s'écria la grisette, puisque je puis le dire sans vous
-fâcher; oui, je voudrais pouvoir vous donner tout ce qui vous manque...
-parce que ça me fend le coeur de penser que vous demeurez ici... dans
-une mansarde où le vent entre de tous côtés... Ah! si seulement vous
-m'aviez laissé acheter ce poêle que les gens du second proposaient
-d'échanger.
-
---Et pour lequel vous vouliez donner votre commode?
-
---Je n'en ai pas besoin; vrai, mon bon monsieur Michel, le secrétaire me
-suffit... Mais vous avez refusé si sérieusement... que je n'ai pas osé
-vous en reparler... et maintenant l'occasion est manquée! peut-être
-cependant qu'en cherchant...
-
---Non, Françoise, je ne veux pas. Je vous ai, d'ailleurs, prouvé, ma
-chère enfant, qu'il n'y avait point ici de place pour le mettre.
-
---C'est bien là ce qui me tourmente, de vous voir si mal logé, dit la
-grisette, en regardant autour d'elle. Oh! quelquefois quand je travaille
-seule, le soir, je me mets à rêver tout éveillée. Je me figure que je
-deviens riche, tout d'un coup, comme dans les histoires, et alors je
-règle, en idée, ce que je ferai de ma fortune... mais je ne sais pas
-pourquoi je vous raconte ces folies!...
-
---Continuez, je vous en prie, continuez. Vous réglez donc l'emploi de
-votre fortune?
-
---Oui, Monsieur, je fais des parts pour chacun....
-
---Et je suis sûr que vous ne m'oubliez pas?
-
---C'est ce qui vous trompe: je ne mets rien pour vous.
-
---En vérité?
-
---Non, parce que je me figure que vous êtes habitué à me voir, et que
-vous aimeriez mieux ne pas me quitter. Aussi, je vous établis chez moi,
-dans mon hôtel!... car j'ai un hôtel. J'ai déjà choisi votre
-appartement; une chambre à coucher et un cabinet de travail, garnis de
-tapis, bien meublés, et en plein midi pour que vous ayez du soleil. Il
-y aurait un domestique rien que pour vous, une bonne voiture qui vous
-conduirait tous les jours au jardin des Tuileries; au retour, on
-dînerait ensemble, rien ne vous manquerait, car je connais vos goûts, et
-ce serait moi qui ordonnerais les repas!... N'est-ce pas que c'est un
-beau rêve, et que je serais bien heureuse si j'avais pour marraine une
-fée!... Mais qu'avez-vous donc? vous ne mangez plus, vous avez l'air de
-ne plus m'écouter, vous ne répondez pas...
-
-Le vieillard avait en effet cessé de manger, et il gardait le silence,
-mais il avait tout écouté, et quand il releva son visage, jusqu'alors
-baissé, Françoise aperçut une petite larme qui glissait le long de ses
-joues ridées.
-
---Ah! mon Dieu! est-ce que je vous ai fait du chagrin? s'écria-t-elle.
-
-M. Michel lui prit les deux mains et les serra dans les siennes.
-
---Je voudrais que vous fussiez ma fille, Françoise, dit-il d'un accent
-profond.
-
---Eh bien! regardez que je la suis, cher monsieur Michel, répondit la
-grisette avec une gaieté tendre, et alors laissez-moi tout arranger ici
-à ma fantaisie... en attendant que j'aie un hôtel. Je suis sûre que si
-le poêle...
-
-Le vieillard lui imposa silence.
-
---Assez, mon enfant, assez, interrompit-il d'un ton de douce autorité,
-les filles doivent obéissance à leur père, et moi je vous ordonne de me
-laisser, de peur que monsieur Charles n'arrive sans que vous
-l'entendiez.
-
---Mais vous allez demeurer seul?
-
-Il secoua la tête en souriant.
-
---Je ne suis jamais seul, chère enfant; car j'ai comme vous, mes rêves
-qui me tiennent compagnie.
-
---Vos rêves, monsieur Michel?
-
---Oui, je fais aussi des projets pour un vieillard bien abandonné et
-bien misérable.
-
---Quel vieillard?
-
---Le genre humain, mon enfant. Mais, allons, vous voyez que j'ai fini,
-Françoise; emportez tout, et descendez, je vous en prie pour l'amour de
-moi.
-
-La grisette ne se fit pas presser plus longtemps. Elle s'assura que tout
-était en ordre dans la mansarde, reprit la tasse, la cuiller d'argent,
-le plateau, souhaita le bonsoir à son voisin et se retira.
-
-Il y avait déjà deux ans qu'elle s'était fait la ménagère de ce dernier,
-par pure bienveillance, et qu'elle l'entourait de tous les soins qu'eut
-pu attendre d'elle un vieux parent ou un vieil ami.
-
-M. Michel n'était pourtant ni l'un ni l'autre. Il y avait même sur son
-passé une sorte de mystère que la grisette n'avait pu pénétrer. A en
-croire certaines habitudes et certains mots qui lui échappaient parfois,
-son protégé de la mansarde avait dû connaître des jours meilleurs; mais
-quelle avait été, au juste, son ancienne position, comment s'était-elle
-transformée, d'où venait sa réserve affectée sur tout ce qui le
-concernait? Nul n'avait pu le deviner.
-
-Françoise venait d'ouvrir la porte de son logement et allait y entrer,
-lorsqu'elle entendit au bas de l'escalier une voix à laquelle répondait
-celle du portier; elle s'arrêta en penchant la tête par-dessus la rampe;
-un pas qu'elle reconnut faisait déjà crier les marches, elle rentra avec
-une exclamation de joie, déposa ce qu'elle portait, et revint en courant
-sur le palier au moment où un petit homme y arrivait.
-
---Charles! s'écria-t-elle en s'élançant à sa rencontre.
-
---Me voilà, ma biche, dit le visiteur, en déposant un baiser
-retentissant sur la joue que la grisette lui tendait. Tu as reçu ma
-lettre, n'est-ce-pas?
-
---Oh! oui, je vous attendais; mais entrez vite, il fait du vent dans cet
-escalier, et vous avez l'air de souffrir du froid.
-
---C'est le brouillard, dit le petit homme en suivant Françoise dans sa
-chambre; il fait un temps à ne pas distinguer un chiffonnier d'un
-omnibus. Heureusement que j'avais pris mon paletot en caoutchouc et mon
-cache-nez... Prrr... Attends, ma biche; attends que je me dépouille.
-
-Il enleva la cravate de laine qui l'enveloppait jusqu'aux oreilles, se
-débarrassa de son surtout, ôta son chapeau, et montra aux yeux de
-Françoise la petite figure ronde et joufflue d'Aristide Marquier!
-
-
-
-
-XIV.
-
-Une fille mère.
-
-
-C'était en effet le banquier, mais dépouillé de tous les embellissements
-fashionables dont nous avons précédemment parlé. Son costume, composé
-d'une redingote bleue trop courte et d'un pantalon trop long, convenait,
-du reste, si bien à ses traits et à sa tournure, que l'observateur le
-plus expérimenté n'eût pu soupçonner un déguisement. C'était, de la tête
-aux pieds, tout ce qui peut personnifier un quatrième clerc d'avoué ou
-le sixième commis d'une maison de commerce.
-
-Aussi, Marquier s'était-il présenté à Françoise sous ce dernier titre,
-et le nom de Charles, qu'il avait adopté, était une précaution destinée
-à maintenir plus sûrement son incognito.
-
-Un pareil déguisement eût sans doute mal réussi près d'une fille avide
-ou coquette, mais Françoise n'y avait vu qu'une ressemblance de
-situation qui, dès le premier abord, l'avait disposée à la confiance.
-Pour la fleuriste, étrangère à tout calcul, l'obscurité du commis était
-une première cause d'attachement. Son empressement amoureux et ses
-sollicitations achevèrent de gagner la jeune fille. Durement élevée par
-une tante qui, pour seule marque de tendresse, l'avait nourrie, habituée
-à un travail incessant et solitaire, ne connaissant de la vie que ses
-obligations pénibles, elle n'avait pu concevoir aucune des espérances
-qui rendent les jeunes filles si difficiles ou si ambitieuses dans un
-premier attachement. Il avait suffi de lui dire qu'on l'aimait pour
-qu'elle se sentît saisie de reconnaissance et de joie. C'était quelque
-chose de si nouveau! Elle y avait si peu compté! Elle entrevoyait dans
-cet échange d'affection tant de bonheurs charmants!
-
-Marquier profita de cette première ouverture de coeur et se fit aimer,
-pour ainsi dire, par surprise. Françoise se donna à lui parce qu'il
-s'était présenté le premier, et apporta, dans cet amour, le dévouement
-d'une sensibilité qui trouvait pour la première fois à s'épancher. Elle
-sut gré à Marquier de tout le bonheur qu'elle crut recevoir de lui, et
-dont la source n'était qu'en elle.
-
-La naissance d'un fils vint encore resserrer cette liaison qui durait
-déjà depuis deux années. Le banquier continuait à l'entretenir un peu
-par habitude et beaucoup par raison, certain qu'il était de ne pouvoir
-trouver ailleurs une maîtresse aussi belle, moins exigeante et surtout
-plus _désintéressée_.
-
-Après l'avoir aidé à se débarrasser de son paletot, Françoise s'était
-empressée de lui avancer le seul fauteuil qu'elle possédât et dans
-lequel il se laissa tomber tandis qu'elle se plaçait devant lui, à
-genoux sur un tabouret.
-
---Cette rue des Morts est au bout du monde, dit Marquier en reprenant
-haleine avec effort.
-
---Pourquoi aussi ne pas monter dans notre omnibus, fit observer
-Françoise, qui lui essuya le front avec son mouchoir.
-
---Bah! on me recommande l'exercice, dit le banquier en se secouant;
-puis, j'avais ma soirée libre et je voulais te voir.
-
---Il y a si longtemps que vous n'êtes venu, Charles!
-
---Que veux-tu, nous sommes écrasés d'ouvrage; tu n'avais rien à me dire,
-d'ailleurs, n'est-ce pas?
-
---Rien! vous croyez cela, reprit la grisette en rapprochant sa figure
-brillante de joie; eh bien! c'est ce qui vous trompe, Monsieur: j'ai
-reçu des nouvelles de Normandie.
-
---Ah!... et le petit... est bien? demanda Marquier d'un ton un peu
-embarrassé.
-
---Oui; mais ce n'est pas tout.
-
---Qu'y a-t-il donc?
-
---Vous ne devinez pas?
-
---Non.
-
---Eh bien... il commence à parler!
-
-A voir l'éclair de bonheur qui brillait dans les yeux de Françoise en
-prononçant ces mots, il était évident qu'elle s'attendait à un cri de
-surprise joyeuse de la part de Marquier; mais celui-ci conserva toute sa
-tranquillité et se contenta de répéter:
-
---Ah! il commence à parler.
-
-Un nuage passa sur les traits de la jeune femme.
-
---Cela ne vous rend donc pas content, Charles? demanda-t-elle avec un
-léger accent de reproche.
-
---Au contraire, reprit Marquier; mais tu t'y attendais bien, je suppose:
-il était clair que ce garçon ne pouvait rester muet.
-
-La grisette parut surprise et affligée. Dans son naïf ravissement de
-mère, elle ne pouvait comprendre que chacun des progrès de l'enfant ne
-fût point l'occasion d'une fête dans le coeur de son amant.
-
---Moi qui croyais vous annoncer une si bonne nouvelle, dit-elle
-tristement.
-
---Mais elle est excellente, la nouvelle, reprit Marquier en jouant avec
-ses cheveux; seulement, à la manière dont tu me l'as annoncée, j'ai cru
-qu'il s'agissait d'une dépêche télégraphique qui allait faire remonter
-les fonds.
-
-Françoise fit un mouvement.
-
---Allons, je plaisante, ne te fâche pas, continua-t-il en l'embrassant,
-mais il est certain que tu es folle de cet enfant.
-
---C'est votre fils, Charles, répondit-elle en s'appuyant sur l'épaule de
-Marquier. Ah! si vous saviez, allez, toutes les idées qui me viennent,
-quand je pense à lui!
-
---Voyons tes idées...
-
---D'abord je ne veux pas que Jules gagne sa vie en travaillant de ses
-mains; je veux qu'il reçoive de l'éducation, qu'il devienne capable
-d'avoir une place, d'être un Monsieur enfin.
-
---Pourquoi cela?
-
---Parce qu'il ne faut pas qu'il soit comme moi... qu'il vous fasse
-honte...
-
---C'est un reproche, Françoise?
-
---Non, Charles, non; je sais bien que si vous sortiez avec moi, que si
-j'allais chez vous, cela pourrait vous faire tort; aussi je ne me plains
-pas: ce n'est pas votre faute; mais je voudrais éviter ce chagrin à
-Jules.
-
---Et comment feras-tu, pauvre fille? L'instruction d'un garçon coûte
-cher.
-
---Oh! je le sais, dit la grisette d'un ton capable; j'ai pris des
-informations; mais d'abord, notre vieux voisin m'a proposé de donner à
-l'enfant les premières leçons.
-
---Et plus tard?
-
---Plus tard, je paierai des maîtres.
-
---Mais où trouveras-tu de l'argent?
-
---Il est trouvé, s'écria Françoise d'un air triomphant.
-
-Marquier la regarda.
-
---Oui, trouvé, répéta-t-elle; ah! vous ne vous doutiez pas de cela! Vous
-avez cru que je m'occupais seulement de fabriquer mes roses et mes
-camélias; mais c'est ce qui vous trompe, Monsieur! moi aussi, j'étudie
-les affaires, et j'ai préparé une opération... C'est comme cela que vous
-dites, je crois?
-
---Pardieu! je serais curieux de connaître cette opération, dit le
-banquier en riant[.]
-
---Eh bien! dit Françoise, vous avez peut-être entendu parler de la
-_tontine des familles_?
-
---C'est une banque de prévoyance?
-
---Où les enfants qui survivent héritent de ceux qui sont morts.
-
---C'est cela.
-
---En y déposant cent francs le 1er janvier, pendant dix ans, je puis
-assurer à Jules ses frais d'instruction.
-
---Peut-être; mais ces cent francs, il faut les avoir...
-
---Je les ai, dit Françoise en courant à sa commode, d'où elle tira une
-bourse; voyez, Monsieur, cinq pièces d'or toutes neuves.
-
---Cinq pièces d'or! c'est ma foi vrai.
-
---Ça fera le paiement de la première année.
-
---Mais comment as-tu pu te procurer?...
-
---Voilà mon secret, j'ai trouvé un moyen! mais je n'ai voulu rien vous
-dire avant d'avoir la somme entière, et il a fallu onze mois d'économie.
-
---Et sur quoi, diable, as-tu pu économiser cinq louis?
-
---Ah! cela vous étonne, parce que vous autres hommes vous ne pouvez
-calculer que pour de grosses sommes; il n'y a que les femmes à savoir
-faire des petites épargnes. Aussi, moi, depuis longtemps je pensais à
-mettre un peu plus d'ordre dans mes affaires, à retrancher le superflu.
-
---Le superflu! répéta Marquier en promenant involontairement un regard
-sur le modeste logement de la grisette.
-
---Certainement, reprit Françoise, je me suis dit qu'il y avait des
-ouvrières qui gagnaient un tiers moins que moi et qui cependant
-réussissaient à vivre: il était donc bien clair que je pouvais
-économiser un tiers sur mes dépenses.
-
---Mais comment?
-
---Par bien des moyens. D'abord je déjeunais toujours autrefois avec du
-café, ce qui est très-malsain, à ce que l'on dit; je l'ai supprimé.
-Ensuite j'ai trouvé qu'il suffisait de s'habiller chaudement pour se
-passer de feu presque tout l'hiver; enfin j'ai calculé que si je me
-levais plus tôt chaque matin, j'aurais le temps de savonner et de
-repasser ce que je donnais autrefois à la blanchisseuse. Tout cela a
-l'air de peu de chose, n'est-ce pas? Eh bien! savez-vous ce que j'ai
-économisé par ce moyen, Monsieur? au moins six sous par jour! oui, six
-sous, ce qui me fait plus de cent francs par an et me permet de payer la
-rente à _la tontine des familles_.
-
---Embrasse-moi, Françoise, s'écria Marquier, évidemment plus émerveillé
-de l'habileté de la grisette à se créer des ressources qu'attendri de
-son dévouement; tu es une brave fille... qui mérite qu'on t'encourage:
-aussi je veux t'aider... j'irai moi-même à _la tontine des familles_
-pour savoir si le placement est sûr.
-
---Ah! merci, Charles.
-
---Et de plus, ajouta le banquier, chez qui, à défaut de la voix du sang,
-parlait une honte secrète, de plus, je ferai aussi quelque chose pour
-Jules... je donnerai cent francs comme toi!
-
---Oh! non, interrompit vivement Françoise, je ne veux pas; vous êtes
-obligé à des dépenses, vous. Un homme ne peut pas se réduire comme une
-femme; il faut qu'il suive les usages, qu'il fasse ce que font ses amis;
-vous ne pouvez rien économiser, Charles.
-
---Qu'en sais-tu?
-
---Vous m'avez souvent répété vous-même que vous aviez peine à vous
-suffire!... puis, mon ami, ajouta-t-elle avec une expression de
-tendresse naïve, ça serait m'ôter ma joie! vrai! j'ai besoin de penser
-que c'est moi qui élève Jules sans qu'il ait rien à te demander... que
-de l'aimer... c'est peut-être de l'orgueil; mais il faut me le
-pardonner, car cet orgueil-là donne du courage et rend heureuse.
-Laissez-moi élever l'enfant, et, quand il sera grand, quand il pourra
-vous faire honneur, alors vous le prendrez pour l'aider... ne me refusez
-pas ça, Charles!
-
---Est-ce que je puis rien te refuser, dit le banquier en l'attirant sur
-ses genoux; tu sais bien que je ferai tout ce que tu voudras.
-
-Françoise lui passa un bras autour du cou et le remercia par un baiser.
-
-Dans ce moment, trois coups secs et à intervalles inégaux furent frappés
-à la porte de la chambre. Marquier tressaillit et Françoise se leva;
-elle avait reconnu la manière de frapper.
-
---C'est M. Marc qui vient allumer son bougeoir, dit-elle.
-
-Le banquier se rappela subitement la rencontre de la Forge-des-Buttes.
-Il avait, alors, bien cru reconnaître, dans le paysan sauvé par ses deux
-compagnons, le garçon de bureau qui logeait sur le même palier que
-Françoise, et de là était venue sa persistance à lui cacher ses traits;
-persuadé qu'il avait réussi, il voulut vérifier ses soupçons et dit à
-Françoise de le faire entrer.
-
-Marc portait le pantalon et l'habit bleu barbeau, exclusivement
-réservés, par l'usage, aux fonctions qu'il remplissait. A la vue de
-Marquier, son visage s'éclaircit. Il possédait depuis longtemps le
-secret du déguisement du banquier, et l'avait parfaitement reconnu à la
-Forge-des-Buttes: c'était précisément lui qu'il cherchait. Aussi
-salua-t-il avec le sourire le plus aimable et en s'excusant de son
-indiscrétion.
-
---Pardieu! voilà bien longtemps, voisin, que je n'avais eu le plaisir de
-vous voir, fit observer Marquier qui désirait lier conversation.
-
---Bien longtemps, en effet, répondit Marc en s'inclinant; il me semble
-que je n'ai pas eu l'honneur de saluer Monsieur depuis le mois passé;
-Monsieur n'a pas été indisposé?
-
---Non, dit le banquier d'un air de négligence et en observant le garçon
-de bureau du coin de l'oeil; mais je me suis absenté de Paris pendant
-quelques jours.
-
---Ah! Monsieur a voyagé?
-
---Dans la banlieue seulement, du côté de Maillecourt... Vous devez
-connaître ce pays-là?
-
---Faites excuse, Monsieur: je ne suis jamais allé plus loin que
-Chantenay pour voir ma famille.
-
---Vous avez des parents de ce côté?
-
---Un cousin, ou plutôt un autre moi-même, car on nous a toujours pris
-pour des jumeaux, et si ce n'était l'habit, tout le monde nous
-confondrait.
-
-Marquier le regarda. Le ton de Marc était tellement naturel qu'il se
-demanda s'il n'avait pas été réellement abusé par la ressemblance.
-
---Et vous avez vu votre cousin depuis peu? demanda-t-il.
-
---Il y a déjà du temps, répliqua Marc, mais j'ai rencontré l'autre jour
-sa femme qui m'a appris qu'il avait manqué être brûlé par des vauriens.
-
---A la Forge-des-Buttes.
-
---Juste. Comment Monsieur sait-il?...
-
---Mon Dieu! dit Marquier embarrassé, l'affaire a été racontée dans tous
-les journaux. Ne l'avait-on pas enfermé dans la forge.
-
---Oui; et il a été délivré par des voyageurs qui passaient... des fils
-de famille, à ce qu'il paraît! Seulement, la femme de mon cousin n'a pas
-pu me dire les noms.
-
---On les a donnés dans le journal, fit observer le banquier. Il me
-semble... autant que je puis me rappeler... qu'on citait un monsieur de
-Gausson et un monsieur... Marquier...
-
-Il avait prononcé ce nom en guettant de l'oeil l'effet qu'il allait
-produire sur le garçon de bureau; mais celui-ci se contenta de le
-répéter.
-
---Marquier? dit-il; est-ce que ce serait un parent du banquier?
-
---C'est le banquier lui-même.
-
---Ah! bon! bon!
-
---Vous le connaissez, sans doute?
-
---Pas lui, mais son garçon de caisse, Jérôme... un grand, maigre, qui
-prend toujours du tabac dans la tabatière des autres. Ah! M. Marquier
-était un de ceux qui ont sauvé le cousin? Eh bien! c'est une raison pour
-que je m'intéresse à sa position...
-
---Quelle position? demanda le banquier surpris.
-
---Mon Dieu! ça n'est peut-être pas vrai, reprit le garçon de bureau avec
-bonhomie, car vous savez comment dans le commerce on se décrie les uns
-les autres. Il suffit souvent d'un mot pour qu'une maison perde son
-crédit.
-
---Est-ce que vous auriez entendu quelque chose qui pût nuire à celui de
-la maison Marquier? s'écria le banquier, à qui l'intérêt de sa
-réputation financière fit oublier tout le reste; je veux le savoir,
-monsieur Marc; cela a pour moi la plus grande importance...
-
---La maison où vous travaillez a donc des fonds chez M. Marquier?
-
---Précisément; ne me cachez rien, je vous en prie. Vous avez donc
-entendu dire qu'il était embarrassé?
-
---Pas précisément, répliqua Marc; mais on craint qu'il ne se
-compromette. On prétend qu'il s'est mis à fréquenter les jeunes gens à
-la mode; qu'il leur prête sans garantie. On cite même le fils d'une
-comtesse. Je ne me rappelle pas bien le nom...
-
---De Luxeuil, peut-être?
-
---Oui, je crois... de Luxeuil... c'est cela!... Eh bien! on assure que
-M. Marquier lui a prêté plus de cent mille francs, que le fils de la
-comtesse ne pourra jamais lui rendre, parce que sa mère est ruinée.
-
---Et ils s'imaginent peut-être qu'on ne le sait pas! s'écria le banquier
-en se levant avec feu. Je parie que c'est ce polisson de Lannaut qui a
-répandu de pareils bruits. Mais il n'a qu'à se bien tenir! Et, quant à
-ceux qui les répètent, monsieur Marc, vous pourrez leur répondre une
-chose de ma part, c'est que la maison Marquier a en portefeuille de quoi
-faire face trois fois à tous ses engagements.
-
---Diable! fit observer le garçon de bureau, il y a bien peu de gens qui
-pourraient en dire autant.
-
---Et je vous permets d'ajouter encore, pour l'édification de ces
-messieurs, que si Arthur de Luxeuil est insolvable, sa cousine ne l'est
-pas.
-
---Sa cousine est donc une vieille dont il doit hériter?
-
---Non, voisin; mais c'est une jeune... qu'il doit épouser!
-
-Marc recula.
-
---Vous êtes sûr? s'écria-t-il.
-
---Comme je suis sûr de vous parler, monsieur Marc, reprit le banquier;
-tout est convenu, et le mariage aura lieu dans trois mois. Voilà ce que
-Lannaut et consorts auraient dû deviner, et ce que je vous engage à leur
-dire pour les rassurer sur la maison Marquier.
-
-En prononçant ces mots d'un ton d'importance railleuse et pourtant
-encore courroucé, le banquier se rassit majestueusement; Françoise, qui
-pendant toute la conversation avait achevé de ranger la chambre, se
-rapprocha.
-
-Quant au garçon de bureau, atterré un instant, il se remit aussitôt,
-saisit vivement le rat de cave qu'il avait posé sur la table, prit congé
-de Marquier et de Françoise, et sortit.
-
-
-
-
-XV.
-
-Le ménage de mademoiselle Clotilde.
-
-
-Le lendemain, vers la brune, Marc se promenait seul et à petits pas dans
-la partie de la rue Vivienne comprise entre la place de la Bourse et les
-boulevards. Son oeil se fixait souvent sur une élégante calèche
-arrêtée devant une des maisons. Enfin, la porte s'ouvrit, une grande
-femme enveloppée dans un burnous de satin s'élança sur le marche-pied de
-l'équipage, et celui-ci partit rapidement.
-
-Marc demeura encore quelques minutes à la même place: puis, rasant les
-maisons, il frappa à la porte qui venait de se refermer, monta au
-premier étage et sonna.
-
-Une femme en robe de soie vint ouvrir.
-
---Madame Beauclerc? demanda Marc.
-
-La femme de chambre le regarda, et lui répondit sèchement:
-
---Au bout du corridor.
-
-Et elle s'en alla.
-
-Marc, qui connaissait le logement, se dirigea sans hésitation vers
-l'endroit indiqué. En passant devant la première pièce, il aperçut les
-préparatifs d'un souper, pressa le pas et arriva à la chambre de madame
-Beauclerc, dont la porte était ouverte.
-
-L'aspect de cette chambre avait quelque chose de caractéristique. Elle
-était tendue de damas de laine et meublée avec luxe, dans le goût le
-plus moderne; mais les habitudes de la locataire avaient singulièrement
-nui à cette élégance. Des bouteilles, des verres, des peignes, des
-chandeliers étaient dispersés sur tous les meubles, et l'on voyait un
-reste de jambon, enveloppé de son papier gras, posé sur le velours qui
-garnissait la cheminée. Dans tous les coins traînaient de vieilles
-chaussures ou des cafetières de terre brune. La toilette de palissandre
-avait été transformée en table de cuisine, et une casserole s'enfonçait
-dans l'ouverture destinée à la cuvette; enfin, une grosse chienne noire
-avait pris possession, avec toute sa portée, de l'édredon placé sur le
-pied du lit.
-
-Mais le plus curieux de cet intérieur était madame Beauclerc elle-même.
-Madame Beauclerc, qui, à l'en croire, avait eu autrefois la légèreté
-d'une biche, s'était tellement développée avec le temps, qu'on ne
-pouvait la comparer désormais qu'au mammouth reconstruit par la science
-de nos naturalistes. Lorsqu'elle parcourait sa chambre en soufflant,
-tout remuait autour d'elle; sa personne entière ne présentait qu'une
-masse accidentée par des espèces de cascades de chairs tremblantes sous
-lesquelles on eût en vain cherché une forme.
-
-Elle était vêtue d'une robe de mérinos noir déchirée aux coudes, d'un
-foulard déteint qui lui tenait lieu de châle, d'une coiffe de nuit
-recouverte d'un mouchoir de coton, et de gros souliers dont elle avait
-coupé les quartiers pour en faire des pantoufles.
-
-Au moment où Marc parut à la porte, elle se trouvait assise devant une
-petite table sur laquelle étaient posés deux verres, une bouteille et un
-jeu de cartes. Elle se détourna en entendant le bruit de ses pas, et le
-reconnut:
-
---Tiens c'est toi, Monsieur Marc, dit-elle, avec un geste de bienvenue,
-entre donc, mon petit, entre.
-
---Je ne vous dérange pas, mère Beauclerc? demanda-t-il.
-
---Au contraire, mon chéri, je m'ennuyais d'être seule; Clotilde vient de
-partir pour le théâtre et elle a emmené le cocher qui faisait ma partie;
-tu vas le remplacer.
-
---Pardon, mère Beauclerc, c'est que je sais à peine tenir les cartes.
-
---Bah! bah! il suffit de vouloir; tu connais bien la brisque ou le
-piquet.
-
---Je puis jouer un peu le piquet.
-
---Eh bien! mets-toi là, mon fils, il y a justement le verre du cocher,
-tu peux boire après lui, c'est un homme très-sain; il a même été
-vacciné.
-
-Marc prit place et la grosse femme se mit à battre les cartes.
-
---Sais-tu qu'il y a longtemps que tu n'étais venu? dit-elle, en lui
-faisant couper.
-
---J'ai eu à travailler, fit observer Marc.
-
---Et ça va-t-il un peu?
-
---Tout doucement.
-
---Il me semble pourtant que le gibier ne manque pas?
-
---Peut-être, mais il faut le prendre.
-
---C'est juste, tout le monde n'a pas le tour de main, comme on dit; faut
-avoir le génie de la chose.
-
-Et se penchant sur la table en baissant la voix:
-
---Tu n'as pas encore trouvé quelqu'un qui me remplace, je parie.
-
---C'est vrai, mère Beauclerc, répliqua Marc en arrangeant son jeu.
-
-La grosse femme se rengorgea.
-
---Non, non, continua-t-elle d'un air capable, tu peux dire que ça été
-une perte pour toi, petit, quand j'ai quitté la partie... la mère
-Beauclerc avait le _truc_, vois-tu, et c'est quelque chose qui ne se
-donne pas. Aussi il y a des moments où je regrette de n'avoir plus rien
-à faire.
-
---Vous êtes pourtant mieux ici que dans votre loge du Marais, objecta
-Marc.
-
---Je ne dis, mon fils, je ne dis pas, reprit la mère Beauclerc, en
-remplissant les deux verres; mais il n'y a pas de petit chez soi.
-Là-bas, j'étais reine et maîtresse de mon cordon, tandis qu'ici je suis
-chez ma fille.
-
---Il me semble que vous ne manquez de rien.
-
---Pour ça, je n'ai pas de reproches à lui faire, dit la grosse femme qui
-vidait son verre à petits coups; Clotilde me laisse tout à discrétion,
-même la cave; mais, plus elle est bonne fille, plus je dois me
-tourmenter de son avenir.
-
---Que craignez-vous donc pour elle, mère Beauclerc?
-
---Je crains son bon coeur, mon chéri; dans sa position, vois-tu, faut
-être raisonnable; c'est un malheur qu'elle connaisse ce M. de Luxeuil.
-
---Pourquoi cela? je le croyais généreux.
-
---Oui, oui, mais ça éloigne les autres; une femme de théâtre doit avoir
-des principes: il faut qu'elle ne s'attache à personne.
-
---Alors, dit Marc en la regardant, selon votre idée il vaudrait mieux,
-pour mademoiselle Clotilde, se débarrasser de M. de Luxeuil?
-
---D'autant mieux qu'on le dit ruiné, répliqua la mère Beauclerc; du
-reste, j'ai averti Clotilde. Prends garde, mon enfant, que je lui ai
-dit; quand une maison menace de tomber, les rats s'en vont; faut pas
-montrer moins d'esprit que les bêtes quand on a été éduquée
-convenablement.
-
---Et que vous a-t-elle répondu?
-
---Ah! bah! toutes sortes de mauvaises raisons: que M. de Luxeuil était
-un bon enfant, et qu'elle ne trouverait pas mieux... est-ce que je sais,
-moi.
-
---Mais elle l'aime donc!
-
---Il ne manquerait plus que ça! Non, non, Dieu merci, elle a trop de bon
-sens pour s'attacher. Mais c'est cette petite peste de Clara qui est
-cause de tout... Tu sais bien, Clara de l'Ambigu? Eh bien! elle a parié
-que ma fille ne saurait pas garder un amant; alors Clotilde y met de
-l'amour-propre. Ces jeunesses, c'est si glorieux!
-
---Et elle est décidée à retenir M. de Luxeuil.
-
---A tout prix! Tu comprends, maintenant, pourquoi je m'inquiète? Je
-connais ma fille, vois-tu, rien ne la fera renoncer à son idée, et quoi
-qu'il lui en coûte, elle voudra donner un démenti à sa camarade.
-
-Marc réfléchit un instant: sa première pensée en apprenant le projet de
-mariage d'Arthur avait été d'y mettre obstacle par le moyen de Clotilde:
-l'hostilité de la grosse femme à cette liaison l'avait d'abord effrayé;
-mais ces dernières confidences le rassurèrent.
-
---Diable! c'est fâcheux que votre fille tienne tant à son Monsieur,
-dit-il après une pause... d'autant plus fâcheux qu'elle perd son temps
-et ses peines.
-
---Qui est-ce qui t'a dit ça! s'écria madame Beauclerc.
-
-Marc cligna des yeux.
-
---Vous savez bien que ça ne se demande pas, maman, fit-il observer à
-demi-voix; tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Luxeuil joue
-de son reste comme garçon.
-
---Comment! il se marie?
-
---Avec sa cousine... dont il est fou!
-
-Madame Beauclerc laissa tomber ses cartes.
-
---C'est-il bien bien possible! s'écria-t-elle; il se marie!... et
-Clotilde ne sait rien!
-
---Comptez-vous qu'il l'avertisse, par hasard? Ce sera bien assez tôt
-quand le moment de rompre sera venu.
-
---C'est-à-dire qu'il plantera là ma fille! interrompit la grosse femme
-avec éclat; ah! le gueux! il me passera auparavant par les mains.
-
-Marc la regarda avec surprise.
-
---Mais que disiez-vous donc tout à l'heure, mère Beauclerc?
-demanda-t-il.
-
---Tout à l'heure je disais que Clotilde aurait bien fait de le quitter,
-s'écria l'ancienne portière au _lieur_ que c'est lui, maintenant, qui la
-quitte.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien! c'est un déshonneur pour nous! Il aura l'air de s'être
-dégoûté de ma fille; c'est de quoi la perdre de réputation.
-
---Je ne vois alors qu'un moyen, reprit Marc; en avertissant mademoiselle
-Clotilde, elle réussira peut-être à empêcher ce mariage...
-
---Oui, dit madame Beauclerc, qui s'appuya des deux mains sur la table
-pour se lever; il faut qu'elle fasse tout rompre, et, quand tout sera
-rompu, elle chassera le Luxeuil. Comme ça tout sera profit. Ah! il
-épouse des cousines sans dire gare! eh bien! on va lui montrer ce qu'on
-sait faire. Justement... il soupe ici avec des amis.
-
---Il me semble qu'ils sont déjà arrivés, fit observer Marc qui depuis un
-instant prêtait l'oreille.
-
-Madame Beauclerc s'approcha de la porte.
-
---J'entends des voix dans le salon, dit-elle, reste à savoir si Clotilde
-est revenue.
-
-Elle allait traverser le corridor pour s'en informer, lorsque l'on sonna
-à la porte d'entrée. Un domestique ouvrit et la jeune actrice parut avec
-Arthur qui lui tenait la taille enveloppée d'un de ses bras.
-
-Elle avait conservé le costume dans lequel elle venait de jouer, et son
-burnous de satin blanc, à demi détaché, laissait voir ses belles
-épaules nues. Au moment où ils entraient, de Luxeuil se pencha pour les
-baiser.
-
---Finissez donc, polisson! dit Clotilde sans se déranger et de cet
-accent traînard adopté, à Paris, par les femmes d'une certaine classe.
-
-De Luxeuil redoubla.
-
---Eh bien! il me mord, à présent! s'écria l'actrice, avec un mouvement
-qui fit sortir de sa robe de velours son épaule presque entière et
-trahit subitement la beauté de ses formes; assez de bêtise, voyons.
-
---Je ne t'ai jamais vue si jolie! dit Arthur qui continuait à tenir sa
-taille.
-
---Laisse-moi, interrompit Clotilde, il y a déjà du monde au salon, il
-faut que tu entres.
-
---Et toi!
-
---Tout à l'heure.
-
-De Luxeuil lui donna encore un baiser et rejoignit les autres convives.
-
-Quant à Clotilde, elle trouva au fond du corridor la mère Beauclerc qui
-l'attendait et qui, sans lui donner le temps de faire aucune question,
-l'entraîna dans sa chambre dont elle referma la porte en dedans.
-
-Nous la laissons là occupée à recevoir la confidence de sa mère, pour
-suivre Arthur dans la pièce où il venait d'entrer.
-
-Les invités, au nombre de huit à dix, étaient _la fleur des pois_ du
-café de Paris. Chacun d'eux avait son genre de gloire. On y voyait
-d'abord le duc d'Alpoda, dernier rejeton d'un des plus célèbres généraux
-de l'Empire, qui excellait dans l'escrime du bâton et dans l'exercice
-plus vulgaire, connu sous le nom de _savate_; le marquis de Rovoy,
-renommé par son talent à entraîner un cheval et à faire maigrir ses
-jockeys; le vicomte de Rossac, qui n'avait point encore pris possession
-de son siége à la chambre des pairs, et qui se préparait aux fonctions
-législatives par des tours d'escamotage à désespérer les Comte et les
-Philippe; le prince de Kishoff, Russe francisé, dont on citait la
-collection de pipes; enfin, plusieurs autres moins illustres, mais
-livrés à quelques spécialités aussi respectables.
-
-Marquier était le seul qui ne fût recommandé par aucun mérite
-particulier.
-
-De Luxeuil trouva cette élite de la jeunesse française occupée à
-discuter si la dernière débutante de l'Opéra avait ou non la cheville
-bien placée. Chacun invoquait, à l'appui de son opinion, celle de
-quelque célébrité de la fashion, et ce n'étaient que noms princiers et
-historiques.
-
-L'entrée d'Arthur coupa court au débat. Il avait assisté à la course de
-lord Durford, et on l'entoura pour en savoir le résultat; mais les
-dissentiments soulevés à propos de la danseuse ne tardèrent pas à se
-renouveler au sujet des chevaux appelés à concourir. Le marquis de
-Rovoy, qui avait dernièrement perdu un pari contre lord Durford,
-prétendit qu'il ne devait ses succès qu'aux jockeys de ses adversaires,
-accusation qui fut vivement repoussée par le prince de Kishoff et
-soutenue par quelques autres. La discussion commençait même à
-s'envenimer et à dégénérer en querelle, lorsque Marquier l'interrompit
-par un cri d'admiration; il venait de s'arrêter devant un cabaret en
-porcelaine, que supportait un petit guéridon de citronnier posé devant
-une fenêtre.
-
---Voyez, voyez, Messieurs, s'écria-t-il, une nouvelle acquisition de
-Clotilde! Du vieux Saxe, et tout ce qu'il y a de plus beau. C'est un
-plateau de mille francs.
-
---Il m'en coûte trois mille, mon bon, fit observer de Luxeuil avec
-négligence.
-
---Ah! c'est donc un de vos cadeaux, Arthur?
-
---Oui, comme nous dînions ensemble aujourd'hui, j'ai voulu faire une
-surprise à notre hôtesse.
-
---C'est magnifique, reprit Marquier, dont l'admiration avait redoublé
-depuis qu'il savait le prix du cabaret; mille écus! cent cinquante
-francs de rentes. Savez-vous, mon cher, que vous avez des manières
-royales.
-
---Vous verrez également un surtout en vieille orfèvrerie dont on fait
-l'essai ce soir, continua de Luxeuil, qui avait, par-dessus tout, la
-vanité de paraître généreux; mais je ne comprends pas ce qui peut nous
-empêcher de souper. Clotilde ne devait être qu'un instant... il faut que
-j'aille m'informer.
-
---C'est inutile, interrompit M. de Rovoy, la voici.
-
-On entendait, en effet, la voix éclatante de la jeune actrice, mêlée à
-la voix plus sourde de sa mère, toutes deux se rapprochaient et
-semblaient animées par la colère.
-
-Tout à coup la porte du salon fut violemment poussée et Clotilde y parut
-les cheveux déroulés, le corsage à demi défait, pâle et les yeux
-étincelants.
-
-A sa vue, les jeunes gens s'étaient tous retournés, mais elle ne parut
-point prendre garde à leur présence et chercha Arthur du regard.
-
---Ah! le voilà, s'écria-t-elle en le montrant, il faudra bien qu'il
-réponde!
-
-Et s'élançant vers de Luxeuil qu'elle saisit par les deux bras.
-
---Est-ce vrai que tu vas te marier? demanda-t-elle en regardant dans ses
-yeux.
-
-Arthur, pris à l'improviste, fit un mouvement en arrière.
-
---Quelle question me fais-tu là? balbutia-t-il, et à quel propos...
-
---Est-ce vrai? est-ce vrai? cria Clotilde, qui secouait les mains
-qu'elle tenait. Voyons, réponds, si tu as un peu de coeur!
-
---Mais, que signifie?... qui a pu te dire?...
-
---Quelqu'un qui en sait long! interrompit de loin la mère Beauclerc, qui
-n'avait pu franchir la porte du salon dont un seul battant se trouvait
-ouvert; oh! on veut nous montrer des couleurs; mais faut pas croire
-qu'on mécanisera ma fille comme la première venue.... Force-le à te
-répondre, Lolo.
-
---Et que puis-je répondre, dit vivement Arthur, honteux de la situation
-ridicule dans laquelle il se trouvait placé, et dont l'avertissaient les
-ricanements de ses amis; vous êtes folle, Clotilde.
-
---Folle? répéta l'actrice, en laissant aller la main du jeune homme;
-c'est-à-dire alors que ça n'est pas?
-
-Arthur fit un geste équivoque.
-
---Il nie, reprit-elle, en se détournant vers les invités, vous l'avez
-vu, n'est-ce pas? Eh bien! il a menti.
-
-De Luxeuil voulut l'interrompre.
-
---Il a menti, il a menti, répéta-t-elle avec une insistance emportée,
-et, la preuve, c'est que je sais toute l'affaire. Il épouse sa cousine;
-il l'a dit à ce gros petit qui est là et qui lui a prêté de l'argent!...
-Qu'il parle plutôt: n'est-ce pas la vérité?
-
-Cette dernière question était adressée à Marquier qui regarda de
-Luxeuil, en bégayant une réponse évasive; mais celui-ci avait pris son
-parti.
-
---Eh bien? quand cela serait? dit-il avec hauteur.
-
---Alors tu avoues! interrompit Clotilde; vous entendez? le voilà qui
-avoue maintenant. Il se marie!... et je n'en savais rien! il ne m'avait
-prévenue de rien! il faisait le sournois et l'hypocrite.
-
---Clotilde!...
-
---Oui, l'hypocrite! répéta l'actrice exaspérée; si tu avais été franc
-avec moi, tu m'aurais dit:--voilà! il faut que je fasse une fin,
-séparons-nous. On se serait quitté bons amis: mais non, tu m'as tout
-caché, comme on ferait à une femme légitime! tu as voulu me garder
-jusqu'au jour des noces pour te faire alors un mérite de me sacrifier!
-c'était avantageux... et commode! on gardait la maîtresse en attendant
-la femme; il n'y avait que moi qui pouvais y perdre.
-
---Je ne vois pas bien ce que vous y avez perdu, ma chère, dit de
-Luxeuil, en effleurant de l'oeil les derniers cadeaux offerts par lui
-à Clotilde.
-
-Celle-ci comprit sans doute son regard, car, s'élançant d'un bond vers
-l'une des étagères qu'il avait désignées, elle y saisit les objets
-précieux qui s'y trouvaient étalés et les brisa à terre.
-
-Les convives poussèrent une exclamation de surprise.
-
---Que faites-vous? s'écria Marquier, qui voulut l'arrêter.
-
---Je lui rends ce qu'il m'a donné, dit-elle, en faisant rouler aux pieds
-d'Arthur un nécessaire en cristal taillé... Ah! je n'ai rien perdu!...
-attendez, attendez!... ce n'est pas tout! il y a encore ces vases de la
-console... paff... et ces statuettes... paff! paff! et ce cabaret! ah!
-un nouveau cabaret!...
-
---Arrêtez! cria Marquier, les deux bras en avant, il a coûté trois mille
-francs...
-
---Paff! paff! paff! interrompit Clotilde, en lançant la cafetière, puis
-le sucrier, puis le pot à crème, puis le plateau avec toutes les tasses.
-
-De Luxeuil qui avait d'abord voulu s'opposer à cet excès d'emportement
-finit par perdre patience.
-
---C'est une furie, dit-il en cherchant son chapeau pour sortir.
-
-Dans ce moment les cris poussés par la mère Beauclerc devinrent plus
-perçants. Toujours debout à la porte, qu'elle essayait en vain de
-franchir, elle tendait les bras aux jeunes gens en répétant:
-
---Retenez-la, elle va tout briser. Seigneur Dieu! il y a de quoi nous
-ruiner..... Lolo..... Lolo..... Mais tu veux donc nous mettre à la
-mendicité, malheureuse! faut-il qu'elle soit folle de ce vaurien!...
-
-Ces derniers mots frappèrent Arthur comme il allait ouvrir la seconde
-porte; il s'arrêta involontairement et retourna la tête vers l'actrice.
-
-Celle-ci ne trouvant plus rien à briser, venait de s'arrêter, mais les
-mouvements violents auxquels elle s'était abandonnée avaient fait
-glisser sa robe à demi délacée. Debout dans l'angle le plus obscur du
-salon, les épaules inondées de ses longs cheveux bruns, la tête haute,
-un pied en avant, la poitrine nue et haletante, elle était d'une beauté
-si originale et si souveraine, que de Luxeuil en fut comme ébloui. Il
-fit un pas vers elle, regarda ces débris qui jonchaient le parquet et
-dans lesquels un mot de la mère Beauclerc venait de lui montrer des
-témoignages d'amour, reporta les yeux sur la jeune femme dont les formes
-hardies se détachaient des draperies rouges de la fenêtre, et, fasciné
-pour ainsi dire par cette contemplation, il rejeta son chapeau sur un
-fauteuil.
-
---Après tout, je suis aussi déraisonnable qu'elle de m'emporter,
-murmura-t-il, quand d'un mot je puis tout expliquer.
-
-Et se tournant vers les invités:
-
---Pardon, Messieurs, de cette scène d'intérieur, continua-t-il avec une
-gaieté forcée, c'est un divertissement splendide et non prévu, mais dont
-la continuation pourrait devenir ruineuse. Veuillez passer au petit
-salon, et nous aurons tout à l'heure le plaisir de vous rejoindre.
-
-Les jeunes gens se retirèrent.
-
-De Luxeuil s'approcha alors de Clotilde, dont la première colère était
-apaisée et qui venait de se jeter sur un divan.
-
---Tu es bien heureuse d'être si jolie, dit-il en effleurant d'un baiser
-son cou nu. L'actrice se retira de côté et lui ordonna de la laisser,
-mais d'un accent plus adouci. La spontanéité de l'exclamation d'Arthur
-l'avait évidemment flattée; malheureusement la mère Beauclerc, qui
-venait de réussir à entrer en ouvrant les deux battants, voulut
-s'entremettre.
-
---Oui, qu'elle est jolie, reprit-elle aigrement, plus jolie que votre
-future épouse et que n'importe quelle autre! On n'a qu'à ramasser toutes
-les belles femmes de Paris et qu'à les amener pour voir, Lolo ne les
-craint pas.
-
---Il paraît que ce n'est pas l'avis de Monsieur, fit observer Clotilde
-sans regarder de Luxeuil.
-
---Pardonnez-moi, ma chère, reprit celui-ci, en voulant l'entourer d'un
-de ses bras.
-
---Et c'est pour cela qu'il veut me quitter, continua la jeune femme
-ironiquement et en se dégageant.
-
---Qu'est-ce qui parle de te quitter! reprit Arthur tranquillement.
-
---_Parbleur!_ pour le deviner, on n'a pas besoin d'avoir inventé la
-vapeur, s'écria la mère Beauclerc, puisque Monsieur se marie.
-
---Et si je me mariais précisément dans son intérêt? dit de Luxeuil.
-
-L'actrice qui avait jusqu'alors détourné la tête, le regarda.
-
---Dans mon intérêt, reprit-elle; ah! par exemple! il est un peu fort de
-café, celui-là; se marier dans l'intérêt de sa maîtresse! il faut que
-Monsieur me croie plus bête qu'une danseuse!
-
---Je crois seulement que tu ne connais rien à mes affaires, reprit
-Arthur; tu aimes le luxe, n'est-ce pas, tu tiens à ton équipage, à ton
-mobilier... quand tu ne les brises pas?
-
---Cette bêtise! dit Clotilde en haussant les épaules, certainement que
-j'y tiens.
-
---Eh bien! ma chère, moi je tiens, de mon côté, à ce que tu aies tout à
-souhait. Jusqu'à présent, j'y ai réussi; mais aujourd'hui mes ressources
-sont épuisées.
-
---Est-ce vrai! dit vivement l'actrice en le regardant.
-
---Quand je te le disais! s'écria la mère; j'en étais sûre. On m'avait
-averti qu'il allait tomber dans la débine.
-
---Eh bien! on s'est trompé, ma chère madame Beauclerc, reprit Arthur
-d'un ton ironiquement hautain; il n'y a à tomber dans la débine, selon
-votre élégante expression, que les gens d'une certaine classe. Nous
-autres, nous avons toujours quelque moyen de relever nos affaires.
-
---Et le mariage en question est un de ces moyens! demanda Clotilde qui
-commençait à écouter avec intérêt.
-
---Précisément, ma belle: le ciel m'a donné une cousine embellie
-d'environ cinquante mille livres de rente.
-
---Cinquante mille livres! interrompit madame Beauclerc émerveillée...
-
---Avec une fortune au moins égale en perspective. Vous comprenez qu'il
-eût fallu être plus maladroit qu'un ministre constitutionnel pour
-laisser un autre profiter de l'occasion. J'ai donc pris date, et, dans
-peu de temps, j'espère, nous entrerons en possession de notre modeste
-million.
-
---Sapristi! il fallait donc parler, dit la mère avec enthousiasme; si
-c'est comme ça, je n'ai rien à dire, et je déclare, jeune homme, que je
-vous rends mon estime.
-
---Bien bonne! répondit Arthur en s'inclinant; mais si j'ai gardé le
-silence, c'est qu'il s'agissait seulement d'une négociation d'argent, et
-que je n'ai pas l'habitude d'ennuyer Clotilde de mes affaires.
-Maintenant j'espère qu'elle comprend ma position et qu'elle ne m'en veut
-plus.
-
---Non, répliqua la grosse femme, elle ne peut pas vous en vouloir
-puisqu'elle doit profiter de la dot. Tu comprends bien la chose, Lolo?
-En définitive, il avait raison lorsqu'il disait qu'il se mariait dans
-ton intérêt.
-
---Alors, moi, j'en serai pour ma porcelaine, dit l'actrice, à qui le
-temps de cette explication avait suffi pour passer de la colère à la
-gaieté. En voilà-t-il un sacage; oh! regardez donc, maman, il y aurait
-de quoi remplir la hotte d'un chiffonnier.
-
-Madame Beauclerc regarda Arthur.
-
---Une vraie brebis du bon Dieu, dit-elle en désignant sa fille de
-l'oeil; ça n'a pas plus de fiel qu'un poulet. Elle mettrait le feu à
-Paris pour un oui ou pour un non, et à peine le verrait-elle flamber
-qu'elle apporterait de l'eau pour l'éteindre. Je me flatte que vous êtes
-bien tombé, _mon gendre_, et que vous devez un fameux cierge à votre
-patron.
-
---Ainsi, c'est fini! dit de Luxeuil, qui avait enveloppé Clotilde dans
-ses bras et la couvrait de baisers.
-
---Eh bien! oui, reprit-elle en répondant assez faiblement à ses
-caresses; mais laisse-moi, il faut que je m'habille.
-
---Tu es si belle ainsi.
-
---Et les autres qui attendent là-bas! ils doivent mourir de faim.
-
---C'est vrai, il faut les rejoindre et faire servir.
-
---Dans un instant je serai prête.
-
-A ces mots elle se pencha, appuya un baiser sur les lèvres d'Arthur,
-puis s'échappa, suivie de sa mère.
-
-Celle-ci retrouva chez elle Marc, à qui elle raconta en détail tout ce
-qui s'était passé et qui se retira désespéré.
-
-Ce qu'il venait d'apprendre confirmait toutes ses préventions contre
-Arthur de Luxeuil, mais lui enlevait la seule chance de prévenir son
-mariage avec Honorine. Il ignorait d'ailleurs les sentiments de la jeune
-fille à l'égard de son cousin, et les moyens employés par ce dernier
-pour faire agréer sa recherche. Après avoir longtemps réfléchi à ce
-qu'il devait faire, il se décida à écrire deux lettres qu'il s'occupa de
-faire parvenir sur-le-champ.
-
-
-
-
-XVI.
-
-Un complot de famille.
-
-
-En descendant, le lendemain, à l'heure des visites, Honorine trouva au
-salon la marquise de Biezi, madame des Brotteaux, Arthur, Marquier et le
-docteur.
-
-La conversation, sans suite comme d'habitude, passa de la politique aux
-bruits de ville. On parla de grands mariages, des débuts de l'Opéra et
-du nouveau prédicateur; mais, au nom de ce dernier, M. Darcy, qui
-causait avec la marquise, se retourna.
-
---Ah! vous avez donc aussi entendu parler de cet homme-là? demanda-t-il.
-
---On en raconte des merveilles, fit observer madame des Brotteaux.
-
---C'est, dit-on, le genre de Bossuet, ajouta madame de Luxeuil.
-
---La _Gazette de France_ le compare à monsieur de Frayssinous, acheva
-Marquier.
-
---Eh bien! ce sont autant de mensonges! reprit le docteur. Votre
-prédicateur n'est qu'un mauvais avocat de première instance plaidant
-pour la Trinité.
-
---Vous l'avez donc entendu?
-
---Je l'ai entendu.
-
-Tout le monde fit un _ah!_ de surprise.
-
---Est-ce bien possible! dit madame de Biezi en riant; vous êtes allé au
-sermon, docteur!
-
---Grâce à ce misérable Durosoir, reprit M. Darcy avec une indignation
-plaisante. Vous connaissez bien Durosoir?...
-
---Le naturaliste?
-
---Oui, le meilleur athée de Paris, après moi; eh bien! c'est lui qui m'a
-conduit dans ce guêpier.
-
---Afin de voir si le prédicateur pourrait vous convertir?
-
---Au contraire, dans l'espoir que nous le verrions partager notre
-incrédulité!
-
---Comment cela?
-
---Durosoir le prétendait décidé à abjurer le catholicisme. Vous
-comprenez que ç'eût été une chose curieuse à voir qu'un prêtre quittant
-sa boutique d'eau bénite, et signifiant son terme au pape. Aussi je me
-suis laissé entraîner.
-
---Et le prédicateur a abjuré?
-
---Il a prêché trois heures sur la nécessité de la foi.
-
-Il s'éleva un éclat de rire général.
-
---Cela vous paraît plaisant, reprit M. Darcy avec une mauvaise humeur
-qui redoubla la gaieté de son auditoire; mais j'étais là, moi, écoutant
-forcément ce fileur de saintes phrases qui me promettait le paradis si
-je pouvais avoir de la foi gros seulement comme un grain de sénevé.
-
---Et vous l'avez refusé pour si peu! dit la marquise en riant.
-
---Parbleu! c'est de l'intolérance, docteur, ajouta Arthur; entre gens
-qui vivent de nos faiblesses, on devrait mieux s'entendre. Le
-prédicateur vous passe la rhubarbe, _passez-lui le sénevé_.
-
---Non, reprit madame de Biezi avec une hardiesse incisive, la haine du
-docteur est moins aveugle que vous ne le croyez, c'est un instinct de
-rivalité; les médecins voudraient tuer l'âme, parce qu'ils sont les
-maîtres du corps. En supprimant l'Église, on donnerait le monde à la
-Faculté.
-
---Et j'ose dire que le monde n'aurait qu'à y gagner, reprit M. Darcy
-avec une vivacité qui fit sourire Honorine elle-même. Oui, à y gagner,
-répéta-t-il plus énergiquement, car nous serions une nécessité
-naturelle, au lieu du prêtre qui est une convention arbitraire. En
-donnant aux hommes les infirmités, la nature a fondé la légitimité des
-médecins.
-
---C'est cela! interrompit Arthur, ils veulent être rois par la grâce de
-Dieu...
-
---Auquel ils ne croient pas, ajouta madame de Biezi.
-
---Mais, savez-vous bien que vous êtes un monstre d'impiété, docteur, dit
-madame de Luxeuil à demi-fâchée.
-
---En 93, il nous aurait toutes envoyées à la Conciergerie, ajouta la
-marquise.
-
---Est-ce vrai? s'écria madame des Brotteaux presque effrayée.
-
---C'est sûr, ma chère; ne voyez-vous pas que le docteur est un bâtard de
-Robespierre.
-
-Le sourire de M. Darcy s'effaça subitement à ce nom.
-
---Ah! ne me parlez pas de ce misérable, madame la marquise,
-s'écria-t-il; c'est le seul homme de la Convention que j'abandonne à ses
-ennemis. On peut le justifier d'avoir voté la mort du roi, permis le
-massacre des prisons, égorgé les Girondins; mais il restera toujours une
-accusation dont rien ne pourra l'absoudre: _C'est lui qui nous a rendu
-l'Être suprême!!!_
-
-La conclusion était si inattendue, qu'elle n'excita même pas le rire;
-tous les auditeurs se regardèrent.
-
---Parle-t-il sérieusement? demanda madame de Biezi, qui fixa les yeux
-sur le docteur avec curiosité.
-
---Très-sérieusement, Madame, répondit Darcy en prenant une attitude
-grave.
-
---Alors, il est fou, s'écria madame des Brotteaux, qui se recula par un
-mouvement instinctif.
-
---C'est-à-dire que c'est à ne plus le voir! ajouta la comtesse
-scandalisée.
-
---Et moi, reprit la marquise en riant, qui l'ai invité à venir demain
-dîner avec l'internonce.
-
---Quoi! cet Italien que j'ai rencontré hier chez vous? dit le médecin.
-
---N'est rien de moins qu'un cardinal.
-
-Darcy frappa le bras de la causeuse sur laquelle il était assis.
-
---Eh bien! n'importe! reprit-il résolûment, j'ai accepté et j'irai.
-
---Vous?
-
---Oui. Je suis bien aise de pouvoir dire, une fois dans ma vie, ma façon
-de penser devant un des familiers de sa sainteté... dût-il me faire
-brûler plus tard.
-
---Fanfaron! interrompit la comtesse, vous savez bien que l'Église ne
-brûle personne.
-
---C'est vrai, fit observer Darcy, elle se contente de corrompre, en
-distribuant des recommandations, des places, de l'argent! Quand on n'a
-pu devenir ni ingénieur, ni avocat, ni commis à cheval dans les
-droits-réunis, on se fait catholique, et les prêtres se chargent de vous
-avoir une dot.
-
---Eh bien! que trouvez-vous de répréhensible?...
-
---Moi, rien, madame la marquise; autrefois, pour convertir les
-incrédules on les brûlait; aujourd'hui, on les marie! C'est évidemment
-un adoucissement.
-
---Quant au mariage, le docteur a raison, dit madame des Brotteaux; le
-curé de Saint-Sulpice, que je connais, a toujours à sa disposition une
-douzaine d'héritières.
-
---Ah! vous me rappelez qu'il est venu me voir hier, reprit la marquise;
-savez-vous qui il m'a proposé de marier?
-
---Qui donc?
-
---Monsieur de Luxeuil.
-
---Moi! s'écria Arthur.
-
---Vous-même! il s'agissait d'une jeune et riche provinciale qui habite
-la Vendée, où elle se résigne à être une sainte en attendant mieux. Vous
-deviez aller faire sa connaissance, avec une recommandation de
-l'archevêché.
-
---Et qu'avez-vous répondu? demanda madame de Luxeuil.
-
---Mon Dieu! dit la marquise en laissant son regard glisser sur Honorine,
-qui se tenait à quelques pas occupée d'une tapisserie, j'ai répondu que
-monsieur Arthur n'aimait point les déplacements, et que, selon toute
-apparence, il attendrait le bonheur à domicile.
-
-L'allusion était si claire qu'il y eut un mouvement parmi les auditeurs.
-Marquier rit d'un air approbatif, la comtesse parut inquiète et le
-docteur tourna les yeux vers Honorine.
-
-Celle-ci ne comprit point d'abord, mais l'espèce d'attention curieuse
-dont elle était l'objet l'éclaira enfin; elle rougit, puis devint pâle.
-
-La marquise, qui prenait plaisir à son trouble, se pencha vers elle.
-
---Eh bien! que faites-vous donc, ma petite, dit-elle avec intention,
-vous brouillez vos laines.
-
-Honorine voulut répondre; les paroles s'arrêtèrent sur ses lèvres.
-
---Allons, soyez tranquille, je ne trahirai point votre secret, reprit
-madame de Biezi plus bas.
-
---Je n'ai point de secret, reprit la jeune fille.
-
---Alors, pourquoi rougir et trembler?
-
---Madame.., je vous jure...
-
---Bien, bien, nous n'avons rien vu, nous ne savons rien! Mais ne vous
-défendez pas, ou nous serions obligés de deviner. Quant à monsieur
-Arthur, j'espère qu'il me pardonnera... Et vous, messieurs, je vous
-recommande le silence. Vous ne m'en voulez pas au moins, comtesse? Je
-serais désolée d'avoir commis _une inconvenance_.
-
-Tout en parlant et en riant, elle s'était levée pour prendre congé; le
-docteur demanda la permission de la reconduire jusqu'à sa voiture,
-tandis que Marquier offrait le bras à madame des Brotteaux; de sorte
-qu'Honorine se trouva bientôt seule avec sa tante et son cousin.
-
-Ces deux derniers échangèrent d'abord des regards qui semblaient
-s'interroger et se répondre; il y eut comme un moment de délibération,
-puis ils parurent se décider. Arthur, qui se trouvait près de la porte,
-la referma sans affectation, pendant que madame de Luxeuil allait
-s'asseoir sur le divan placé vis-à-vis d'Honorine.
-
---J'avais toujours prévu ce qui vient d'arriver, dit-elle d'un ton
-chagrin, et j'aurais juré que la première indiscrétion viendrait de la
-marquise.
-
---Je suis véritablement désolé que ces allusions aient pu embarrasser à
-ce point ma cousine, ajouta Arthur avec contrainte.
-
---Cela prouve que les positions incertaines sont toujours fausses,
-reprit fermement la comtesse. Après ce qui vient de se passer, il est
-clair que vos soins pour votre cousine ont été remarqués par tout le
-monde, et que vous ne pouvez les continuer plus longtemps sans les
-justifier.
-
---Vous savez que c'est mon plus cher désir, dit Arthur en s'approchant
-d'Honorine; si j'ai gardé le silence jusqu'à ce moment, c'est que je
-voulais être connu de ma cousine et la mériter; mais à défaut de
-paroles, mes actions lui ont assez fait connaître ce que je sens. Je
-suis sûr qu'elle a compris mon amour; il me reste seulement à savoir si
-elle l'a accepté!
-
-En prononçant ces derniers mots, Arthur s'était approché de la jeune
-fille, et, posant un genou sur le tabouret placé devant elle, il voulut
-prendre une de ses mains. Honorine se recula par un mouvement
-involontaire.
-
---Allons, parlez sans crainte, chère enfant, reprit madame de Luxeuil,
-qui s'était penchée vers elle, ne désespérez pas ce pauvre garçon qui
-vous aime et que vous aimez.
-
---Moi! bégaya Honorine stupéfaite.
-
---Vous, ma belle. Ne l'avez-vous point, depuis six mois, pour cavalier
-servant? Vous êtes faits l'un pour l'autre, chère petite; tout le monde
-l'a remarqué: rappelez-vous les regards et les sourires qui se sont
-tournés vers vous quand madame de Biezi nous a déconcertés par son
-allusion. Voyons, si cela vous coûte trop de répondre, donnez-lui au
-moins votre main.
-
-En parlant ainsi d'une voix insinuante, madame de Luxeuil poussait
-doucement vers Arthur la jeune fille troublée.
-
-Ce qui venait de se passer avait été si rapide, si inattendu,
-qu'Honorine s'était trouvée d'abord comme foudroyée: l'aveu de son
-cousin amené, et, pour ainsi dire, justifié par les suppositions de
-madame de Biezi, l'assurance de sa tante qui semblait ne pouvoir
-soupçonner une hésitation, le manque de présence d'esprit qui est la
-suite d'un premier saisissement, tout la réduisit au silence; elle avait
-entendu les déclarations d'Arthur et de madame de Luxeuil se succéder,
-sans trouver le moyen d'y répondre, et chaque retard lui rendait plus
-difficile de parler.
-
-Cependant, arrivée à ce moment suprême où l'insistance de la comtesse
-allait lui arracher une sorte de consentement tacite, elle fit un effort
-désespéré, laissa tomber la tapisserie qu'elle tenait à la main, et se
-leva confuse.
-
---Eh bien! qu'avez-vous donc, enfant, dit madame de Luxeuil, en
-cherchant à la retenir.
-
---Pardon, balbutia Honorine avec honte et prière, je ne savais pas... je
-n'ai point voulu... vous faire croire... oh! pardonnez-moi, Madame...
-mais vous vous êtes trompée!
-
-La comtesse fit un mouvement, et Arthur se redressa.
-
---Ma cousine refuse! s'écria-t-il avec une surprise irritée.
-
---C'est impossible! interrompit vivement madame de Luxeuil: sa
-réputation même ne lui permet plus de balancer. Pensez-vous donc, ma
-chère, que l'on puisse accepter impunément, pendant près d'une année,
-les soins d'un jeune homme, vivre avec lui dans une intimité familière,
-donner enfin à tout le monde la persuasion que vous venez d'entendre
-exprimer par la marquise? Votre conduite a été un engagement pris devant
-le public, et, à moins que mon fils n'ait mérité de déchoir dans votre
-estime...
-
---Oh! je ne dis pas cela, interrompit la jeune fille, qui sentait
-redoubler son embarras; mais j'avais cru... que le titre de parent...
-justifiait... ces soins... et qu'il suffisait de les payer de mon
-amitié!
-
---Eh! qui vous demande autre chose, ma chère? s'écria la comtesse, vous
-voyez bien que vous l'avouez vous-même? Vous avez de l'amitié pour
-Arthur.
-
---Sans doute... Madame.
-
---Que voulez-vous de plus, alors? Une passion? Songez donc, ma belle,
-qu'il ne s'agit pas de roman, il s'agit de mariage.
-
---Mais... Madame, essaya Honorine.
-
-La comtesse l'attira à ses côtés.
-
---Écoutez-moi, petite, dit-elle en reprenant le ton riant, j'ai plus
-d'expérience que vous, n'est-ce pas? Je sais ce qu'il vous faut,
-laissez-vous conduire... en fille soumise... et acceptez le bonheur de
-confiance. Allons, c'est entendu, n'est-il pas vrai, demain je
-m'occuperai avec Arthur de la corbeille!...
-
---Madame, s'écria Honorine, qui sentait sa confusion et sa douleur
-tourner aux larmes. Oh! j'aurais voulu que mon silence pût être compris
-sans offenser personne... de grâce, ne me pressez point davantage...,
-et surtout, pardonnez-moi, car... je ne puis...
-
-Ce dernier mot avait été murmuré presque à l'oreille de la comtesse, sur
-l'épaule de laquelle Honorine venait de cacher son visage, mais la mère
-d'Arthur se redressa brusquement. Tous ses traits avaient pris une
-expression de désappointement.
-
---Vous ne pouvez! s'écria-t-elle, et quel est l'obstacle? Qui vous
-retient? Pourquoi ce changement injurieux? voyons, Mademoiselle, donnez
-au moins une raison. Vous ne répondez pas, vous n'en avez donc aucune et
-à une résolution arrêtée, nécessaire, vous ne pouvez opposer qu'un
-caprice! N'espérez pas m'y faire céder, je n'aurai point la
-responsabilité de vos actes sans en avoir la direction, et ce mariage
-aura lieu parce qu'il le faut... et que je le veux!
-
-Honorine releva la tête vivement. Jusqu'alors elle s'était sentie
-enveloppée dans les caresses et les prières de madame de Luxeuil;
-énervée, pour ainsi dire, par son insidieuse tendresse, elle n'avait
-point trouvé la force de la repousser et de rendre un coup pour une
-caresse; mais la menace brisa subitement ces liens de timidité. Elle
-tressaillit sous l'aiguillon; ses larmes s'arrêtèrent, et elle osa
-soutenir le regard de sa tante.
-
---Je sais ce que je dois de respect aux volontés de madame la comtesse,
-dit-elle avec fermeté; mais elle ne peut désirer que je m'engage sans
-prudence, et mon choix volontaire met à couvert sa responsabilité:
-quelles que soient les conséquences de ce choix, je les subirai sans
-plainte.
-
---Et moi, je ne les permettrai pas, s'écria madame de Luxeuil, à qui
-cette résistance avait enlevé tout sang-froid et toute présence
-d'esprit. Ah! mon indulgence vous a enhardie, vous espérez que je
-souffrirai patiemment votre révolte et votre ingratitude?
-
---Madame!
-
---Vous vous trompez, Mademoiselle, je saurai vous forcer à obéir ou à
-m'avouer la véritable cause de ce refus...
-
---Ne la demandez pas à ma cousine, interrompit Arthur, qui avait écouté
-jusqu'alors ce débat avec un mélange d'impatience et de dépit; un pareil
-aveu lui coûterait trop sans doute!
-
---Vous avez donc compris le motif? demanda la comtesse.
-
---J'ai compris, continua Arthur dont le regard restait appuyé sur la
-jeune fille, que j'avais à combattre, dans l'esprit de ma cousine,
-quelque comparaison défavorable...
-
---Quoi! s'écria madame de Luxeuil, elle en aimerait un autre?
-
-Honorine voulut faire un geste de protestation, mais elle ne l'acheva
-pas. L'image de Marcel venait de traverser sa pensée, et elle sentit
-tout à coup pourquoi le projet de madame de Luxeuil l'avait, si
-douloureusement saisie. Les paroles de son cousin l'éclairaient sur ce
-qu'elle ne s'était point encore avoué à elle-même.
-
-Cette espèce de révélation la troubla. Elle ne put soutenir le regard
-d'Arthur, rougit et baissa la tête sans répondre.
-
---Vous voyez que j'ai deviné juste! reprit celui-ci, avec un emportement
-amer et en se tournant vers la comtesse: si l'on me repousse, c'est
-parce qu'un autre est mieux accueilli; c'est pour lui que nous avons dû
-subir un refus aussi inattendu qu'injurieux! Mais qu'on ne pense pas que
-je m'y résigne. Non; on a laissé grandir mes espérances, on les a
-encouragées par tout ce qui peut donner confiance, on les a rendues
-publiques, et maintenant on voudrait les tromper au profit d'un autre!
-Je n'accepterai point cette humiliation. Si on peut me désespérer, on
-ne pourra du moins me faire ni méprisable, ni ridicule; je jure sur
-l'honneur que celui que l'on me préfère aura à me rendre compte de mes
-projets détruits, et que la place restera entière à un seul.
-
-A ces mots, Arthur ouvrit brusquement la porte du salon et disparut.
-
-Soit qu'elle voulût l'apaiser ou se concerter avec lui, madame de
-Luxeuil allait courir sur ses pas, lorsqu'on annonça M. le marquis de
-Chanteaux. Elle laissa échapper d'abord un geste de contrariété, puis,
-se ravisant, elle ordonna de le faire entrer dans son boudoir, et sortit
-pour le rejoindre.
-
-
-
-
-XVII.
-
-La révélation.
-
-
-A la menace d'Arthur, la pensée d'Honorine s'était reportée d'un bond
-vers Marcel. Bien qu'aucune des paroles de son cousin n'eût témoigné
-qu'il soupçonnât celui-ci, les craintes de la jeune fille devancèrent le
-danger. Elle comprit qu'en définitive la lutte ne pouvait s'ouvrir que
-là où était la rivalité, et que, tôt ou tard, de Luxeuil et de Gausson
-se trouveraient en présence.
-
-Son esprit n'osa aller plus loin! la seule idée de cette rencontre lui
-donnait le vertige. Elle courut s'enfermer dans sa chambre où la
-solitude et le silence excitèrent encore ses inquiétudes. Elle se
-reprochait de n'avoir pas retenu Arthur, de n'avoir rien fait pour le
-dissuader. Elle se représentait déjà, avec la vivacité d'une imagination
-effrayée, toutes les conséquences du débat qui allait s'engager; elle se
-maudissait elle-même d'y donner lieu; elle se demandait, avec
-d'indicibles angoisses, ce qu'elle devait faire. Enfin, comme il lui
-arrivait toujours dans ses agitations extrêmes, elle courut au portrait
-de la baronne pour lui demander conseil et protection.
-
-Ainsi que nous l'avons déjà dit, la tendresse de la jeune fille pour sa
-mère s'était traduite par une sorte d'adoration superstitieuse envers
-l'image qui la lui rappelait. Elle s'était habituée à lui adresser ses
-confidences et ses prières, comme autrefois à l'image de Marie qui
-ornait sa cellule de pensionnaire. Debout, devant le portrait, le
-coeur gonflé, les yeux humides, les mains jointes, elle regardait ces
-traits souriants avec une angoisse suppliante.
-
---Que faire, murmurait-elle, inspirez-moi, ma mère... aidez-moi!...
-Comment prévenir une lutte?... Mon Dieu! pourvu qu'il ne soit pas déjà
-trop tard... Si mon cousin avait soupçonné... S'il était parti..... Si
-Marcel et lui...
-
-Un coup de pistolet l'interrompit.
-
-Elle se détourna en poussant un cri. Au même instant Justine entra.
-
---Mademoiselle a eu peur, dit-elle en souriant.
-
---Qu'y a-t-il, que se passe-t-il? demanda Honorine palpitante.
-
---Rien, Mademoiselle; c'est M. de Luxeuil qui tire dans le jardin.
-
-La jeune fille courut à la fenêtre et aperçut, en effet, une légère
-fumée qui s'élevait à travers les arbres dépouillés. Presque au même
-instant un second coup se fit entendre. Elle recula en frissonnant.
-
---Mon Dieu! il n'y a aucun danger, fit observer Justine; Mademoiselle
-sait bien que M. Arthur a fait disposer la grande allée pour le tir et
-qu'il s'y exerce souvent.
-
---Il est seul? demanda Honorine.
-
---Oui, Mademoiselle; j'ai su qu'il allait tirer parce que je l'ai
-entendu tout à l'heure demander ses pistolets au valet de chambre, en
-disant qu'il voulait se refaire la main.
-
-Honorine pâlit.
-
---C'est dommage que Mademoiselle ne puisse pas voir d'ici, continua
-Justine, qui s'était approchée de la fenêtre, elle prendrait plaisir à
-admirer l'adresse de Monsieur. Il atteint le but à chaque coup.
-
---Vous l'avez donc vu? demanda la jeune fille anxieuse.
-
---Oh! bien des fois, Mademoiselle. Surtout quand il amenait ses amis,
-MM. Rovoy, d'Alpode, Marquier, de Gausson; mais aucun d'eux ne pouvait
-lutter avec lui. M. de Rovoy tirait trop bas, M. de Gausson trop haut,
-et quanta M. Marquier, il lui arrivait toujours quelque accident... Mais
-le bruit de ces coups de pistolet a l'air de faire mal à Mademoiselle...
-
---Il est vrai, dit Honorine qui tressaillait à chaque explosion et que
-les confidences de la femme de chambre achevaient d'épouvanter.
-
---Je vais prier Monsieur de cesser, reprit celle-ci en faisant un
-mouvement pour sortir.
-
---Non, interrompit la jeune fille, je craindrais qu'il ne trouvât
-étrange...
-
---De faire une chose agréable à Mademoiselle?... Ah! M. Arthur sera trop
-heureux. Mademoiselle ne se doute pas combien il lui est dévoué. Je vais
-l'avertir tout de suite...
-
---C'est inutile, il ne tire plus.
-
-La femme de chambre se pencha au balcon.
-
---C'est vrai, dit-elle, voilà Pierre qui rapporte les armes. Je me
-doutais bien, du reste, que Monsieur ne continuerait pas longtemps; car
-il avait ordonné d'atteler le tilbury.
-
---Il va donc sortir?
-
---Écoutez.
-
-Le roulement d'une voiture sur le pavé de la cour venait d'ébranler
-légèrement les vitrages. Honorine courut à la fenêtre opposée et aperçut
-le tilbury, conduit par son cousin, qui franchissait la porte cochère et
-disparaissait dans le faubourg.
-
-L'idée qu'il se rendait chez de Gausson la frappa comme un trait.
-Surexcitée par la série d'émotions qui venaient de l'assaillir, elle en
-était arrivée à ce moment où un dernier choc jette l'âme hors de toute
-réserve et rend une plus longue incertitude impossible. Elle se tourna
-brusquement vers Justine et s'écria qu'elle voulait parler à madame de
-Luxeuil. La femme de chambre sortit et revint au bout de quelques
-minutes, avec la comtesse elle-même. Celle-ci fit signe à Justine de se
-retirer et se trouva seule avec sa nièce.
-
-En demandant à voir madame de Luxeuil, Honorine avait obéi à un élan
-irréfléchi de douleur et d'épouvante. Elle avait voulu conjurer, à tout
-prix, le danger qui semblait menacer Marcel; mais à l'aspect de la
-comtesse, elle se sentit subitement glacée et demeura à la même place,
-sans voix et sans mouvement.
-
-Madame de Luxeuil l'observa un instant, puis s'assit.
-
-Il y avait dans ses manières quelque chose de solennel, de dur et de
-résolu. Elle attendit d'abord qu'Honorine prit la parole, mais voyant
-qu'elle continuait à garder le silence, elle dit enfin d'un accent bref:
-
---Quand vous m'avez fait demander, j'allais venir, Mademoiselle, car les
-derniers mots de mon fils, en vous quittant, annonçaient un projet qui
-m'a effrayée...
-
---Ah! c'est de ce projet que je voulais vous parler, Madame, interrompit
-Honorine précipitamment; il ne faut point qu'il s'accomplisse; vous vous
-opposerez...
-
---Vous ne pouvez ignorer, Mademoiselle, répliqua froidement la comtesse,
-que l'autorité d'une femme, et surtout d'une mère, s'arrête toujours aux
-questions où les hommes ont placé leur honneur. Mes prières seraient
-inutiles et vous seule pouvez tout empêcher.
-
---Moi, Madame, et par quel moyen?
-
---En épargnant à Arthur l'outrage qui l'irrite et l'afflige. Je suppose
-que vous le pouvez encore, et que vous n'êtes point tellement engagée
-ailleurs qu'un autre ait désormais le droit de régler votre conduite.
-
---Je n'ai donné à personne un pareil droit, répliqua Honorine les yeux
-baissés.
-
---Alors, reprit vivement la comtesse, il s'agit seulement d'une de ces
-préférences de jeune fille qui sont notre roman à toutes, au sortir du
-couvent. Réfléchissez-y, Honorine, vous avez entre vos mains votre
-réputation, votre bonheur, deux existences peut-être!... Les
-sacrifierez-vous à une frivole fantaisie?
-
-Madame de Luxeuil prononça ces derniers mots d'un accent plus doux, et,
-voyant que la jeune fille se taisait, elle crut devoir rappeler toutes
-les raisons qui rendaient son mariage avec Arthur indispensable pour
-tous deux.
-
-Elle parla longtemps avec adresse et autorité; Honorine écoutait,
-appuyée à la fenêtre ouverte, les bras pendants, la tête baissée et dans
-une attitude d'abattement.
-
-Tout à coup, un sifflement cadencé se fit entendre au-dessous du balcon.
-
-La jeune fille redressa la tête: c'était l'appel autrefois employé au
-couvent par le vieux jardinier, et dont Marc était convenu pour
-avertissement.
-
-Au même instant, une flèche de papier traversa l'air et vint tomber à
-ses pieds.
-
-Elle se pencha précipitamment au balcon, un commissionnaire en veste de
-velours et la scie sur l'épaule franchissait le seuil de la grande
-porte.
-
-La comtesse surprise s'était levée.
-
---Que signifient ce signal et ce papier? demanda-t-elle, en jetant un
-regard dans la cour déserte.
-
-Au lieu de répondre, Honorine voulut relever la flèche; mais sa tante la
-prévint.
-
---Vous savez sans doute ce que renferme cette missive? dit-elle en
-regardant sa nièce d'un air soupçonneux.
-
---Nullement... Madame... répliqua Honorine troublée.
-
-La comtesse déroula la flèche et en retira un billet, artistement caché
-dans la spirale de papier.
-
---Une lettre! s'écria-t-elle.
-
---Une lettre! répéta la jeune fille.
-
---Elle explique, sans doute, la cause de vos refus plus clairement que
-vous n'avez voulu le faire, ajouta madame de Luxeuil.
-
---Madame, je proteste que j'ignore ce que peut contenir ce billet.
-
---Alors vous me permettrez de vous en faire la lecture.
-
-Et dépliant la lettre elle lut tout haut.
-
-«Un grand danger vous menace!
-
-»La première fois que je me suis fait connaître a vous, je n'ai pu que
-vous dire:--Prenez garde! je ne savais pas encore l'intérêt qu'on
-pouvait avoir à vous faire des amitiés; maintenant, je le connais; on
-veut vous marier à votre cousin!
-
-»Ce mariage est promis à ses...»
-
-Ici madame de Luxeuil s'arrêta brusquement, elle parcourut rapidement
-des yeux le reste de la lettre, poussa deux ou trois exclamations
-d'étonnement d'abord, puis de colère et arriva enfin à la signature.
-
---Marc! s'écria-t-elle. Quel est cet homme! vous le connaissez donc?
-
---Je le connais, dit Honorine, frappée de ce qu'elle venait d'entendre.
-
---Et quel droit a-t-il de vous écrire? reprit impétueusement la
-comtesse; qu'est-il enfin? répondez sur-le-champ, répondez,
-Mademoiselle.
-
-En parlant ainsi, elle s'était avancée vers sa nièce, l'oeil
-étincelant, et froissant le billet de Marc; mais la jeune fille soutint
-son regard avec une hardiesse presque calme. Étrange mystère de l'âme
-humaine qu'un seul encouragement retire de ses plus profonds
-abattements! ce signal et cette lettre avaient suffi pour la relever.
-Elle n'était plus seule au monde; elle se sentait soutenue! Les quelques
-lignes qui avaient été lues venaient de lui faire entrevoir dans le
-mariage proposé une sorte de complot, et elle avait compris que cette
-révélation changerait sa position vis-à-vis de la comtesse et de son
-cousin; de suppliante elle pouvait devenir accusatrice! aussi, le
-courage lui revint-il subitement avec l'espoir.
-
---Madame la comtesse me permettra de taire un secret qui n'est pas
-seulement le mien, dit-elle d'un ton ferme.
-
---Ainsi, vous avouez, dit madame de Luxeuil surprise et irritée d'un
-changement aussi inattendu: il y a au dehors des gens que vous n'osez
-faire connaître et dont les conseils vous dirigent, en nous accusant!
-car cette lettre est une dénonciation infâme!
-
---Madame la comtesse ne m'a point permis d'en juger, fit observer
-Honorine.
-
---Ah! ne feignez point l'ignorance, s'écria la mère d'Arthur, ces
-mensonges ne sont point les premiers qui vous aient été écrits contre
-nous; avant la demande de mon fils, vous étiez déjà prévenue! Ne
-cherchez point à le cacher, Mademoiselle. On vous avait avertie d'être
-en garde contre nos projets, on les avait noircis, on vous avait
-présenté ce mariage comme une spéculation qui devait nous enrichir.
-Pourquoi vous taire? avouez, avouez tout!
-
-Emportée par la colère, la comtesse révélait ainsi à la jeune fille,
-sans s'en apercevoir, le contenu de la lettre de Marc; Honorine leva les
-yeux avec une certaine surprise.
-
---Jusqu'à ce moment j'avais ignoré ces accusations, dit-elle, en
-regardant madame de Luxeuil, et vous êtes, Madame, la première à
-m'éclairer.
-
---Vous éclairer, répéta la comtesse exaspérée de la fermeté de la jeune
-fille et de sa propre maladresse, c'est-à-dire que vous acceptez pour
-vraies ces calomnies? votre titre de riche héritière vous paraît un
-droit suffisant à tous les orgueils!
-
---C'est la seconde fois que madame la comtesse parle de cette richesse à
-laquelle je n'avais jamais pensé, interrompit vivement Honorine; mais
-puisque je l'ai obtenue du hasard, elle reconnaîtra, sans doute, qu'une
-telle faveur ne peut rien diminuer à ma liberté, et que je reste
-maîtresse d'en jouir seule ou de choisir celui qui doit la partager.
-
-Madame de Luxeuil recula d'un pas.
-
---Ah! vous le prenez ainsi, dit-elle, la voix tremblante; vous déclarez
-enfin votre volonté! A la bonne heure! J'aime mieux la révolte que la
-dissimulation, vous demandez la guerre, vous l'aurez!...
-
---Je ne l'ai point cherchée, Madame, fit observer Honorine avec douceur;
-il n'y a eu, dans mes paroles, ni provocation, ni menace; j'ai seulement
-réclamé mes droits...
-
---Tes droits! interrompit la comtesse avec explosion; malheureuse! mais
-tu n'en as aucun!
-
---Comment! s'écria Honorine stupéfaite.
-
---J'ai gardé le silence aussi longtemps que je l'ai pu, continua madame
-de Luxeuil; ma pitié et ma folle affection m'ont retenue; mais tant
-d'ingratitude mérite enfin un châtiment. Tu veux nous résister, tu
-parles de droits! Eh bien! écoute et ne t'en prends qu'à toi-même de ce
-que tu vas savoir, car tu l'auras voulu!... La position dont tu jouis,
-la fortune qui te rend fière, le nom que tu portes... tout cela est un
-vol!
-
---Grand Dieu! que voulez-vous dire!
-
---Tu n'es pas la fille du général Louis!
-
-Honorine recula jusqu'au portrait de la baronne.
-
---Non, continua madame de Luxeuil avec un acharnement haineux; et si le
-général eût vécu, tu croupirais maintenant au fond d'un hospice de
-mendiants, car il savait la vérité!
-
---La vérité! répéta Honorine éperdue; et de qui donc suis-je la fille,
-Madame?
-
---De l'amant de ta mère.
-
---Ah! vous mentez! cria l'orpheline, en se redressant pâle et les yeux
-indignés.
-
-Un éclair traversa les traits de la comtesse: elle retira brusquement un
-papier caché dans son corsage et fit un pas vers sa nièce.
-
---Voilez ce portrait, dit-elle les dents serrées; voilez-le, qu'il ne
-puisse nous voir, ni nous entendre, et, puisqu'il vous faut des preuves,
-lisez!...
-
-Elle avait tendu le papier à la jeune fille qui le prit en frissonnant,
-et l'ouvrit.
-
---Connaissez-vous cette écriture? demanda madame de Luxeuil.
-
---C'est celle de ma mère, répliqua Honorine saisie.
-
---Lisez.
-
-La jeune fille reporta les yeux sur le billet qui ne contenait que
-quelques mots et lut machinalement ce qui suit:
-
- «Mon ami,
-
- »Le général a tout découvert; il sait qu'Honorine n'est point
- sa fille! Venez, si vous voulez nous sauver toutes deux!»
-
-Ces trois lignes étaient adressées _à M. le duc de Saint-Alofe_.
-
-Honorine les lut une seconde fois sans pouvoir en croire ses yeux, puis
-regarda la comtesse d'un air égaré. La force de la surprise et de
-l'émotion lui avait ôté la parole.
-
---Ainsi ce n'est pas moi qui ai menti, reprit madame de Luxeuil en
-désignant la lettre par un geste d'ironie poignante; non, ce n'est pas
-moi, mais celle qui a usurpé un nom qu'elle n'a point le droit de
-porter, une fortune qui est à nous!... Car comprends-tu enfin,
-malheureuse abandonnée, que tout ce qui fait ton orgueil est un prêt dû
-à ma pitié; que toi qui parles de liberté de choix, tu serais repoussée
-de tous si je le voulais; que pour te rejeter dans la honte et la
-misère, je n'aurais qu'à dire un mot?
-
---Ah! vous ne le direz pas! s'écria Honorine, arrachée à sa torpeur par
-cette menace.
-
---Je le dirai puisqu'on m'y a forcée, continua madame de Luxeuil; ce
-mariage, je l'ai sollicité avec prière: je vous ai avertie qu'il y
-allait du bonheur de mon fils, de son repos, de sa vie peut-être; vous
-n'avez rien écouté, eh bien! moi aussi, je serai implacable. Puisque
-vous avez parlé de droits, je ferai valoir les miens, et j'irai
-redemander l'héritage qu'on nous a dérobé, cette lettre à la main...
-
---Non! cria Honorine, en courant éperdue à la comtesse, dont elle
-s'efforça de saisir les mains; oh! non, vous ne vous vengerez pas si
-cruellement, Madame... Pour moi, je ne demande rien; mais pour ma mère,
-Madame, grâce pour la mémoire de ma mère.
-
---Et pourquoi montrerais-je plus de dévouement à cette mémoire que sa
-fille n'en montre elle-même, fit observer madame de Luxeuil; n'est-ce
-point sa fille qui m'a forcée à cette révélation honteuse? Pour
-l'éviter, j'avais formé un projet qui confondait ses intérêts avec ceux
-de mon fils; je voulais justifier par l'alliance une position usurpée,
-faire que celle qui n'a point droit de se dire ma nièce devînt
-légitimement ma fille... Elle a repoussé ma demande... Elle a douté de
-mes intentions... elle m'a insultée!
-
-La comtesse s'interrompit: soit qu'elle eût jugé nécessaire de feindre
-la sensibilité, soit que la longueur de ce débat eût ébranlé ses nerfs
-et qu'elle cédât à une émotion physique involontaire, sa voix, d'abord
-entrecoupée, s'éteignit, et quelques larmes mouillèrent ses paupières.
-
-Cet attendrissement inattendu brisa ce qui restait de force à Honorine.
-Atteinte par cette contagion des larmes dont il est si difficile de se
-défendre, et succombant à tant d'épreuves successives, elle se laissa
-glisser aux pieds de madame de Luxeuil, pencha le front sur ses deux
-mains qu'elle avait saisies, et lui dit en sanglotant:
-
---Que l'honneur de ma mère soit sauvé, Madame, et puis... faites de moi
-ce que vous voudrez!
-
-
-
-
-XVIII.
-
-
-Dès le lendemain, madame de Luxeuil écrivit à la mère Louis et à M. le
-conseiller de Vercy, tuteur d'Honorine, pour demander leur autorisation;
-mais sûre que celle-ci ne pouvait être refusée, elle annonça d'avance le
-mariage à tous les amis de la famille.
-
-De Gausson en demeura foudroyé; les autres avaient pu, en se méprenant
-sur l'intimité établie entre Arthur et sa cousine, présager depuis
-longtemps ce mariage; mais lui, il connaissait trop bien Honorine pour
-qu'il lui fût possible de le craindre. Depuis une année qu'il étudiait
-cette nature délicate et tendre, il avait pu comprendre quel abîme la
-séparait de son cousin.
-
-Son dernier entretien lui avait d'ailleurs persuadé que son amour était
-compris et accepté. Aussi hésita-t-il à croire, jusqu'au moment où la
-nouvelle lui fut confirmée par de Luxeuil.
-
-Ce dernier, dont les soupçons s'étaient portés naturellement sur Marcel,
-lors du premier refus d'Honorine, voulut éclaircir ses doutes en lui
-parlant longuement de ce mariage; mais de Gausson écouta tout sans
-exprimer ni surprise, ni trouble apparent. L'expérience du monde l'avait
-accoutumé à ces épreuves, qui font de nos salons un champ de bataille où
-le courage est dans l'impassibilité. Comprimant donc la violence de sa
-douleur, il ne songea plus qu'à voir Honorine afin de s'expliquer avec
-elle.
-
-L'union annoncée était trop inattendue pour qu'il n'y soupçonnât pas
-quelque surprise ou quelque piége; mais la difficulté était d'arriver
-jusqu'à la jeune fille. Dans nos moeurs, pleines de contraintes et de
-fausses apparences, l'usage a établi une séparation presque absolue
-entre ceux qui auraient le plus besoin de se voir, de s'étudier, de se
-connaître. C'est seulement à la dérobée, et par rencontre, que le jeune
-homme et la jeune fille peuvent échanger librement leurs pensées. Hors
-ces hasards inespérés, tous deux ne doivent se voir qu'à travers la
-famille, espèce de voile placé entre leurs âmes, comme on en place
-ailleurs entre leurs yeux.
-
-De Gausson essaya vainement de parvenir jusqu'à Honorine: il la trouva
-toujours surveillée, entourée. Madame de Luxeuil avait redoublé de
-précautions et la quittait à peine. Vingt fois Marcel fut sur le point
-de s'adresser ouvertement à la jeune fille pour demander à l'entretenir
-seule un instant, et toujours le joug de l'usage le retint.
-
-Aucune promesse ne lui avait été faite d'ailleurs; il ne pouvait même se
-recommander d'un aveu reçu! Son amour et celui d'Honorine, visibles pour
-tous deux, n'étaient point sortis de ce premier crépuscule qui donne
-tant de charme à la passion naissante; ses droits pouvaient être sentis
-mais non formulés. Une lettre eût été impuissante à les traduire; pour
-les faire valoir, il fallait toute l'indépendance d'un long épanchement.
-
-Marcel continua à en chercher l'occasion, mais les jours se succédèrent
-sans la lui offrir. Le moment du mariage approchait; il comprit enfin
-que l'heure d'une explication était passée; dans tous les cas, inutile
-peut-être, elle devenait inopportune et impossible après un si long
-retard.
-
-La jeune fille, du reste, semblait elle-même la fuir. Tremblante à
-l'aspect de Marcel, elle évitait de le regarder, de lui parler. Celui-ci
-finit par croire qu'il s'était trompé. Il se dit que tout ce qui avait
-eu lieu était un de ces jeux de coeur dont la plupart des jeunes
-filles s'amusent quelques jours, essais de romans sans portée et sans
-suite, auxquels elles renoncent en même temps qu'aux longues
-correspondances et aux amies du couvent.
-
-Cette pensée fut un trait aigu qui s'enfonça au plus profond de son âme;
-ne pouvant en supporter la douleur, il résolut d'y échapper par la
-fuite. Avant de partir, il voulut seulement voir Honorine une dernière
-fois.
-
-Il la trouva en compagnie de sa tante et de madame des Brotteaux;
-Arthur, Marquier et de Cillart causaient à l'autre bout du salon.
-
-Au moment où on l'annonça, madame des Brotteaux s'écria avec plus de
-vivacité que d'habitude.
-
---Ah! tant mieux; nous allons prendre M. de Gausson pour juge!
-
-Honorine, qui avait tressailli au nom de Marcel, voulut la retenir; mais
-elle continua:
-
---Non, non, je veux qu'il donne son avis, lui qui vous connaît bien et
-qui est de vos amis; venez, monsieur Marcel, venez.
-
-Le jeune homme s'approcha en demandant de quoi il s'agissait.
-
---C'est une grave question, dit la comtesse en riant, et pour la
-décider, nous avons besoin de toutes vos lumières.
-
---Ne l'influencez pas! reprit Hortense, il faut qu'il donne son opinion
-franchement. Il s'agit de la corbeille de noces.
-
-Les lèvres de Marcel se serrèrent, et sa main pressa convulsivement les
-bords du chapeau qu'il tenait; mais sa voix resta ferme pour demander
-quelle était la difficulté à juger.
-
---Faites-moi d'abord le plaisir de regarder cette chère petite, dit
-madame des Brotteaux, qui se retourna vers Honorine.
-
-Le regard de Marcel suivit la direction indiquée, et rencontra celui de
-la jeune fille, qui rougit, s'efforça de sourire, puis baissa les yeux
-avec une affreuse palpitation de coeur.
-
---Vous la voyez, reprit madame des Brotteaux, eh bien! maintenant,
-dites-nous quelle est la couleur qui lui sied davantage, le rose ou le
-bleu?
-
---En vérité, Madame, dit de Gausson avec effort, vous présumez trop de
-mon observation ou de mon goût; je craindrais que mon avis ne détruisît
-la bonne opinion que vous voulez bien en avoir.
-
---C'est une défaite, répondit Hortense avec insistance, je veux savoir
-quelle est la couleur que vous préférez voir à Honorine.
-
---La couleur que je préfère, répéta lentement de Gausson, en jetant
-vers la jeune fille un regard ému.
-
---Précisément; est-ce le rose?
-
---Non, Madame.
-
---Alors c'est le bleu! s'écria-l-elle en se tournant triomphante vers
-madame de Luxeuil; vous le voyez, chère comtesse, il est de mon avis.
-
---Oui, reprit de Gausson, dont les yeux s'étaient pour ainsi dire
-oubliés sur Honorine; c'était la couleur que Mademoiselle portait la
-première fois que je la vis... chez la prieure...
-
-Bien que ces mots eussent été prononcés sans intention apparente, il y
-avait, dans le timbre de la voix, une nuance qui n'échappa point à la
-jeune fille. C'était à la fois de la tristesse, de l'amour et du
-reproche. Elle sentit son coeur défaillir.
-
-Madame de Luxeuil avait également paru frappée, non de l'accent de
-Marcel, mais de ses paroles.
-
---Vous aviez vu ma nièce avant son arrivée à Paris? demanda-t-elle.
-
---En passant eu Touraine, Madame, il y a douze ans.
-
---Douze ans!... Ah! vous étiez des enfants alors, reprit la comtesse
-soulagée; je m'étonne seulement qu'Honorine ne m'ait jamais parlé de
-cette rencontre.
-
---C'était une circonstance peu importante dans la vie de Mademoiselle,
-fit observer de Gausson, avec une légère nuance d'amertume.
-
---Mon Dieu! qui se souvient de douze ans? dit madame des Brotteaux, qui
-avait repris sa nonchalance; mais M. de Gausson a une mémoire
-miraculeuse. Croiriez-vous qu'il reconnaissait tous les villages,
-lorsque, pour nous rendre aux bains de mer, nous avons traversé la
-Normandie?
-
---J'y ai été élevé, répondit de Gausson; je l'ai vingt fois parcourue en
-tous sens...
-
---Et vous avez voulu nous la faire également parcourir, interrompit
-madame des Brotteaux. Oh! si vous saviez quelles promenades, comtesse!
-Figurez-vous des dunes exposées au soleil et au vent, des chemins
-horribles... où l'on est obligé d'aller à pied! J'ai cru en mourir.
-
---M. de Gausson vante pourtant la beauté de son pays, objecta madame de
-Luxeuil.
-
---Laissez donc, je voudrais le voir forcé d'y habiter.
-
---Votre souhait va s'accomplir, Madame, dit Marcel, car je pars dans
-quelques jours pour la Normandie.
-
---Vous! répétèrent à la fuis la comtesse et madame des Brotteaux.
-
---Je venais vous faire ma visite d'adieux.
-
-Honorine eut peine à retenir un cri. Le souvenir précédemment réveillé
-par de Gausson l'avait déjà ébranlée, mais cette brusque annonce de
-départ acheva de briser son courage. L'idée qu'elle ne verrait plus
-Marcel et qu'il allait partir malheureux, irrité, imposa silence à tout
-le reste. L'exaltation de dévouement qui l'avait jusqu'alors étourdie,
-fit place au désespoir, puis à la résolution de se justifier en avouant
-tout à de Gausson.
-
-Un nouvel incident vint traverser cette tentation.
-
-Pendant l'entretien que nous venons de rapporter, Arthur et les
-visiteurs réunis à l'autre extrémité du salon, avaient continué, de leur
-côté, une conversation qui était devenue de plus en plus animée.
-Marquier en semblait le héros, et, à la multiplicité de ses gestes et de
-ses affirmations, il était facile de deviner qu'il avait à vaincre
-l'incrédulité d'une partie de ses auditeurs.
-
---Quand je vous répète que je le tiens du caissier! s'écria-t-il enfin;
-qu'il a reçu les deux cent mille francs; qu'il les a comptés!
-
---Qu'y a-t-il donc? demanda madame de Luxeuil, étonnée de la chaleur du
-banquier.
-
---Ah! pardieu il faut raconter la chose à ces dames, s'écria de Cillart
-en riant; voyons, Marquier, recommencez pour elles votre roman.
-
---Je soutiens que c'est une histoire, répliqua celui-ci, et j'offre au
-capitaine de parier cent louis.
-
---N'acceptez pas! interrompit Arthur; s'il veut parier, c'est qu'il est
-sûr de gagner.
-
---Mais de quoi s'agit-il enfin? reprit la comtesse.
-
---Mon Dieu! d'une folie de philanthrope, reprit Marquier, madame la
-comtesse doit avoir entendu parler de l'auteur de _l'Avenir dévoilé_?
-
-Madame de Luxeuil jeta un regard rapide du côté d'Honorine.
-
---Oui est-ce qui ne connaît pas ce vieux rêveur? reprit de Cillart, en
-haussant les épaules; il envoyait autrefois ses livres gratuitement à
-tout le monde, moi-même j'en ai reçu.
-
---Avec l'épigraphe latine invariable: _Omnis omnibus_.
-
---Oui; on lui en avait fait un sobriquet, et les petits journaux ne
-l'appelaient que le duc _omnis omnibus_.
-
---Adoptons le nom, dit vivement madame de Luxeuil, je n'en veux pas
-d'autre.
-
---Va pour _omnis omnibus_, reprit Marquier en riant; voici ce que je
-racontais de lui à ces Messieurs.
-
-A l'époque où le duc était encore riche, il avait pour ami M. de
-Lannaut, le père des banquiers actuels, qui était aussi dans les
-affaires. Il paraît même que le bonhomme goûtait les idées du duc, et
-qu'il rêvait, comme lui, le bonheur du genre humain!... Ils ont toujours
-eu quelque chose de détraqué dans cette famille....
-
---Enfin, demanda madame Luxeuil, qui semblait mal à l'aise et
-impatientée du récit de Marquier.
-
---Enfin, continua celui-ci, à force de s'occuper des affaires de la
-société, le père Lannaut laissa les siennes se déranger, de sorte qu'un
-beau jour il se trouva avec un passif qui dépassait son actif de près
-de cent mille écus! Le bonhomme eut beau se retourner, faire argent de
-tout, la faillite était inévitable. Alors, ne sachant plus où trouver du
-secours, ruiné, déshonoré, il perdit la tête et prit la fuite. Il avait
-déjà rejoint le Havre où il allait s'embarquer, quand il reçut une
-lettre de son caissier, qui lui apprenait que tous les billets présentés
-avaient été payés.
-
---Payés! s'écria Honorine, qui, distraite d'abord, avait fini par
-écouter malgré elle et par s'intéresser.
-
---Intégralement! ajouta Marquier, et cela par un inconnu.
-
-Toutes les femmes poussèrent une exclamation.
-
---Voilà où nous tournons au conte de fée, dit de Cillart.
-
---Pas du tout, reprit Marquier, car le soi-disant inconnu n'était autre
-que le duc _omnis omnibus_, qui, de retour d'un petit voyage, avait
-appris, du caissier lui-même, la fuite de Lannaut, et s'était
-immédiatement dépouillé de tout ce qu'il avait de fonds disponibles chez
-son notaire.
-
---Mais vous passez le plus merveilleux! s'écria Cillart; c'est que votre
-duc avait exigé le secret de la part du caissier, et que ledit Lannaut
-est mort sans savoir à qui il devait ces deux cent mille francs.
-
---Mais il ne les devait pas! s'écria Marquier; je vous ai déjà dit qu'il
-n'y avait eu ni acte ni reçu.
-
---Eh bien! je déclare, moi, reprit le garde-du-corps, que je ne puis
-croire à une pareille folie.
-
---Vous avez tort, reprit sérieusement de Gausson; j'ai connu le notaire
-entre les mains duquel les fonds furent remis, et je savais, depuis
-longtemps, tous les détails de cette affaire.
-
---Me croirez-vous, maintenant? demanda Marquier en se retournant vers de
-Cillart.
-
-Celui-ci plia les épaules.
-
---Alors, je n'ai qu'un mot à répondre, dit-il, c'est qu'_omnis omnibus_
-était un échappé de Charenton.
-
---Le malheureux! fit observer madame des Brotteaux, perdre deux cent
-mille francs!
-
---Encore s'il eût demandé un reçu, ajouta Marquier.
-
---Mon Dieu! sa vie est pleine de traits semblables, reprit madame de
-Luxeuil avec le désir évident de mettre fin à cette conversation; il
-serait plus généreux de ne point les rappeler et d'imiter le charitable
-silence de M. de Gausson.
-
---Je voudrais pouvoir accepter l'approbation de madame la comtesse, dit
-celui-ci, en s'inclinant avec gravité; mais je ne l'ai point méritée, et
-si je garde le silence, c'est que loin de pouvoir m'associer aux
-anathèmes dont le duc est l'objet, je ne pourrais exprimer pour lui que
-de l'admiration.
-
-L'étonnement parut général.
-
---Quoi! s'écria de Cillart, même pour le cadeau des deux cent mille
-francs?
-
---Pour lui surtout, reprit Marcel en s'animant, car ce que M. Marquier
-ne vous a point dit, c'est que l'homme sauvé par le duc était un de nos
-industriels les plus ingénieux et les plus hardis; que sa ruine arrêtait
-vingt tentatives dont la réussite pouvait enrichir le pays; qu'elle
-réduisait à la misère plusieurs centaines de familles; que la prévenir
-enfin, n'était pas seulement un acte d'ami, mais de bon citoyen. Il
-fallait aussi ajouter que le duc ne fit un mystère de sa généreuse
-assistance que parce qu'il savait M. Lannaut capable de la refuser et de
-préférer, dans son découragement, une ruine immédiate à des obligations
-qu'il eût craint de ne pouvoir remplir.
-
---C'est avec des raisonnements pareils que ce pauvre duc a mangé un
-million! dit Marquier en ricanant.
-
---Et qu'il a fini par l'hôpital, ajouta de Cillart.
-
---Tandis que les fils Lannaut ont équipage et qu'ils se moquent, comme
-tout le monde, d'_omnis omnibus_, acheva Arthur.
-
---Voyez-vous, mon cher de Gausson, reprit le garde-du-corps, tant que le
-monde restera ce qu'il est, le dévouement sera l'orgueil des niais.
-
---Non, dit Marcel avec une fermeté calme, ce sera la vertu des
-courageux! Un jour viendra, je l'espère, où les sociétés plus
-intelligentes n'auront pas besoin du sacrifice de quelques-uns pour le
-salut du plus grand nombre et où le bonheur de chacun aidera au bonheur
-de tous; mais d'ici-là, c'est aux généreux à accepter l'abnégation, à
-s'oublier pour les autres, _à nourrir le monde de leur âme et de leur
-sang_.
-
---Et le monde, une fois nourri se moquera d'eux, objecta Marquier.
-
---Peut-être, continua Marcel; mais pour celui qui s'est imposé une
-tâche, qu'importe l'approbation? Le dévouement est un martyre; il se
-fortifie de ses souffrances, il s'encourage de son abandon, il tire ses
-joies et ses récompenses de lui-même. Tout perd son charme à la longue;
-les passions s'attiédissent, les ambitions trompent, les espérances
-fatiguent; mais rien ne peut enlever cette douce saveur que laisse le
-souvenir du bien accompli. Quiconque se dévoue doit accepter la douleur,
-l'injustice, le dédain, car c'est de ces fleurs amères que se compose le
-miel qui adoucit les souffrances de la vieillesse!...
-
-De Gausson s'était laissé emporter, sans y prendre garde, à l'expression
-de ses pensées les plus intimes; les sourires de Marquier, d'Arthur et
-du garde-du-corps le rappelèrent tout à coup au souvenir du lieu et de
-l'auditoire; il rougit un peu, s'interrompit brusquement et se leva.
-
-Mais ses paroles avaient frappé Honorine. Prête à regretter le sacrifice
-qu'elle faisait à la mémoire de sa mère, elle y avait trouvé une sorte
-d'à-propos qui la saisit. Il lui sembla que cet encouragement au
-dévouement dans la bouche de Marcel avait quelque chose de plus éloquent
-que dans aucune autre; que c'était enfin un avertissement providentiel
-auquel il ne lui était point permis de résister!
-
-Cette sensation fut si complète et si vive que son projet de tout
-confier au jeune homme fut à l'instant abandonné, et qu'elle revint,
-avec une sorte d'enthousiasme passionné à l'idée du sacrifice
-silencieux.
-
-Aussi, lorsque de Gausson s'approcha d'elle, afin de prendre congé,
-réunit-elle tout ce qui lui restait de forces pour le recevoir d'un air
-tranquille.
-
-Marcel prit sa main, la porta à ses lèvres et prononça le mot d'adieu
-avec une expression de désespoir étouffé! Elle sentit un frisson glacé
-parcourir ses veines; mais ses lèvres répétèrent adieu avec une sorte de
-froideur machinale.
-
-Ce fut seulement lorsque le jeune homme s'éloigna que ses forces
-l'abandonnèrent. Elle porta les deux mains à son coeur qui se brisait,
-se laissa retomber sur son fauteuil, sans pensée et sans mouvement.
-
-Ce trouble, qui n'avait échappé ni à la comtesse ni à son fils, confirma
-leurs soupçons. Aussi, bien que le départ de M. Marcel de Gausson
-semblât devoir les rassurer, résolurent-ils de redoubler de
-surveillance.
-
-La lettre jetée par la fenêtre d'Honorine, et interceptée par la
-comtesse, était toujours restée pour eux un inexplicable mystère. Quel
-était ce protecteur caché qui, sous le nom de Marc, veillait sur la
-jeune fille. Cette dernière eût pu le leur dire, mais madame de Luxeuil
-craignait, avec raison, qu'une nouvelle explication n'amenât de nouveaux
-débats, et, par suite, quelque changement dans les résolutions
-d'Honorine.
-
-L'autorisation demandée à la grand'mère Louis était arrivée, il ne
-restait plus à recevoir que celle du tuteur, M. de Vercy, dont le
-silence commençait à étonner de Luxeuil et sa mère; mais ils apprirent
-enfin la cause de ce retard.
-
-Partageant la répugnance de tous les provinciaux à se servir de la
-poste, le conseiller avait confié sa lettre à un substitut de la cour
-d'Angers qui se rendait à Paris et qui avait voulu l'apporter lui-même.
-Cette réponse renfermait une autorisation régulière pour la publication
-du mariage avec un modèle de contrat; elle annonçait, en outre,
-l'arrivée de M. de Vercy, appelé à Paris pour une affaire personnelle.
-
-Cette nouvelle inquiéta Arthur et madame de Luxeuil. Ils interrogèrent
-adroitement le substitut sur les intentions que pouvait avoir exprimées
-M. de Vercy, et sur l'affaire qui l'obligeait à quitter Angers, mais
-celui-ci ne put leur donner aucun éclaircissement. Il leur parla
-seulement d'une seconde lettre confiée par le conseiller, et qu'il
-chercha dans son portefeuille. Elle était adressée:
-
- _A Monsieur Marc,_
-
-_Garçon de Bureau._
-
-
- _Rue des Morts, nº 16._
-
-A ce nom de Marc, la mère et le fils échangèrent un coup d'oeil.
-
---J'espère au moins que vous ne porterez pas cette lettre à domicile?
-fit observer madame de Luxeuil.
-
---Pardonnez-moi, madame la comtesse, dit le substitut: M. de Vercy m'a
-bien prié de la remettre en mains propres.
-
-La comtesse se récria.
-
---Mais il n'y a point songé, dit-elle, c'est hors ville.
-
---J'ai été, en effet, un peu effrayé en cherchant hier la rue des Morts
-sur un plan de Paris, avoua le substitut.
-
---Sans compter que vous pourrez y aller dix fois avant de rencontrer cet
-homme.
-
---Ne suffirait-il pas de jeter la lettre à la poste? demanda Arthur.
-
-Le substitut objecta la crainte d'une erreur d'adresse ou d'un
-changement de domicile.
-
---Eh bien! donnez-la moi, reprit madame de Luxeuil, je la ferai porter.
-
---Mille grâces, madame la comtesse; mais je n'oserais abuser à ce
-point...
-
---Donnez, vous dis-je, j'enverrai mon chasseur, et il retournera
-plusieurs fois au besoin. Que Monsieur vienne dîner avec nous
-après-demain, je pourrai lui apprendre le résultat de ses recherches.
-
-Le substitut se confondit en remerciements, et se retira enfin ravi de
-l'amabilité de la comtesse.
-
-A peine fut-il parti, qu'Arthur courut fermer la porte, tandis que sa
-mère ouvrait la lettre de M. de Vercy.
-
-C'était une réponse à celle qui avait été écrite par Marc, au sortir de
-chez madame Beauclerc, et dans laquelle il dénonçait les véritables
-motifs d'Arthur, en recherchant la main de sa cousine. Le conseiller,
-sans rien croire ni rien contester, déclarait qu'il serait à Paris vers
-la fin du mois pour un placement de fonds et des remboursements, et
-qu'il demanderait alors des éclaircissements plus détaillés.
-
-La mère et le fils comprirent en même temps que, s'ils ne prévenaient
-les révélations de Marc, tout était perdu. A quelque prix que ce fût,
-ils devaient donc le gagner, l'effrayer ou le tromper. Mais pour savoir
-lequel de ces moyens tenter, il fallait avant tout connaître l'homme
-auquel on avait affaire.
-
-Comme ils cherchaient les moyens d'y parvenir sans se compromettre, on
-annonça à de Luxeuil que M. Hartmann, le maquignon, demandait à lui
-parler.
-
-Ce fut un trait de lumière! Il ordonna de le faire monter à son
-appartement, demanda la lettre à sa mère, et lui déclara qu'ils auraient
-tous les renseignements dès le lendemain.
-
-Il trouva l'Allemand qui l'attendait dans son cabinet, debout et le
-chapeau à la main. Malgré sa grosse cravate de laine rouge, remontant
-jusqu'au-dessus des oreilles, sa barbe épaisse qui lui cachait les deux
-tiers du visage, et la capote de castorine blanchâtre sous laquelle sa
-maigreur se trouvait déguisée, nos lecteurs eussent facilement reconnu,
-dans le prétendu Hartmann, le juif alsacien dont nous avons donné au
-commencement de notre récit, le signalement détaillé. C'était bien lui,
-en effet, mais dans une meilleure position que nous ne l'avons vu
-d'abord.
-
-Le hasard s'était plu à le favoriser: rencontré par un compatriote qui
-cherchait précisément un _second_ pour son industrie, il était d'abord
-entré à son service, et, quelques mois après, la mort de son patron lui
-avait permis de continuer les affaires pour son propre compte. Quant à
-la nature de ces affaires, elle était singulièrement obscure. Bien qu'il
-s'instituât maquignon, M. Hartmann ne vendait point de chevaux, mais il
-connaissait tous les cochers de grande maison, tous les jockeys, tous
-les valets d'écurie. Nul ne savait mieux que lui procurer le placement
-d'une bête tarée, créer une généalogie à un coureur vulgaire, assurer le
-gain d'un pari en corrompant les jockeys, ou en énervant, par quelque
-drogue, le cheval redouté. Ses relations étendues lui permettaient de
-joindre à cette spécialité quelques industries accessoires qui ne
-laissaient pas que d'avoir aussi leurs profits. Il pouvait, au besoin,
-faire parvenir une lettre jusqu'au fond de l'hôtel le mieux fermé,
-donner des renseignements sur les habitudes des maîtres, procurer un
-logement de passade, loué sous son nom dans quelque maison à double
-issue où l'on pouvait venir sans éveiller les soupçons, grâce à une
-affiche de dentiste ou de couturière. Il se chargeait enfin des emprunts
-sur gage ou de la fabrication des lettres anonymes destinées à servir
-les haines et les rivalités.
-
-Cette université avait fait de Moser l'agent préféré de ce que la
-fashion avait de plus méprisable. C'était lui qui mettait en contact
-toutes les mauvaises passions, associait les vices et mariait les
-lâchetés.
-
-Arthur l'avait employé plus d'une fois et avec profit; aussi ne
-balança-t-il pas à s'adresser à lui pour prendre des renseignements sur
-Marc.
-
-Le juif comprit sur-le-champ de quoi il s'agissait; il demanda la lettre
-adressée au garçon de bureau, afin qu'elle lui servît d'introduction, et
-partit en promettant de faire diligence.
-
-Mais au moment où il atteignait l'extrémité du faubourg Saint-Honoré, et
-où il allait tourner vers la Madeleine, il se trouva en face d'un homme
-en costume militaire qui à sa vue s'arrêta tout court: c'était Jacques
-le Parisien.
-
-Tous deux s'étaient séparés peu après l'aventure de la _forge des
-Buttes_, et ils ne s'étaient point revus depuis.
-
-Jacques entraîna l'Alsacien chez un marchand de vin du faubourg et monta
-avec lui à l'entresol, dans un cabinet séparé, afin de pouvoir causer
-plus librement.
-
-
-
-
-XIX.
-
-Une Fête dans un grenier.
-
-
-Cinq jours après la rencontre du Parisien et de Moser, ce dernier ne
-s'était point encore présenté chez Marc, qui attendait avec une
-inexprimable impatience, la réponse de M. de Vercy. Craignant qu'elle
-n'arrivât en son absence, il avait même prétexté une indisposition pour
-ne point quitter la maison, en recommandant à M. Brousmiche de lui
-apporter sur-le-champ les lettres qui pourraient arriver à son adresse.
-
-Cependant, ce jour-là, une autre préoccupation semblait avoir
-momentanément remplacé ses inquiétudes. Sorti plusieurs fois le matin,
-il venait de rentrer suivi d'un commissionnaire chargé, et il avait
-trouvé à la porte de la loge, Françoise, avec laquelle il échangea un
-signe d'intelligence, et qui remonta rapidement sur ses pas. M.
-Brousmiche lui-même ne tarda pas à les suivre, portant une vieille
-théière bleue à bec ébréché et trois tasses dépareillées avec lesquelles
-il gagna les mansardes.
-
-Il était évident que quelque chose d'extraordinaire se passait dans le
-grenier du vieux Michel. On y entendait des pas qui se pressaient, des
-voix parlant vivement et des rires tantôt éclatants, tantôt étouffés.
-
-L'absence du vieillard pouvait seule expliquer ces bruits inaccoutumés.
-Françoise, qui avait été forcée de sortir dès le matin, l'avait en effet
-prié de veiller à son logement, où l'on devait se présenter pour
-quelques réparations; et, trop heureux de pouvoir rendre à sa voisine ce
-léger service, M. Michel avait apporté chez elle ses papiers et s'était
-établi devant la grande table de la jeune fleuriste.
-
-Il y était depuis plusieurs heures quand celle-ci rentra rouge,
-haletante, et les yeux brillants de gaieté.
-
---Ah! mon pauvre monsieur Michel, vous aurez cru que je vous avais
-oublié? s'écria-t-elle; comme vous avez dû vous ennuyer ici, tout seul!
-
---La solitude m'est familière, dit le vieillard, qui, à la vue de la
-jeune fille, avait déposé sa plume; j'étais d'ailleurs occupé.
-
---Encore à vos vilains chiffres, fit observer la jeune fille en jetant
-les yeux sur les _états_ à colonnes rouges et noires que son vieux
-voisin achevait; mon Dieu! comment avez-vous pu vous accoutumer à un
-pareil travail, vous qui détestez les calculs?
-
---Ne savez-vous pas qu'il faut accepter ici-bas, non la tâche que l'on
-aime et que l'on sait remplir, mais celle que le hasard vous impose? dit
-le vieux voisin, avec une triste douceur; ces chiffres me font vivre:
-c'est un impôt que la faim prélève sur mes goûts et sur ma liberté.
-Quand je l'ai payé, je puis redevenir moi-même. En consacrant le jour
-entier à ce travail machinal et stérile, il me reste le soir pour la
-pensée. Je donne dix heures aux besoins de mon estomac et deux heures à
-ceux de mon âme. Combien d'autres sont moins heureux!
-
---C'est vrai, reprit la grisette; mais pour aujourd'hui, monsieur
-Michel, en voilà assez. Vous n'avez pas déjeuné, d'ailleurs.
-
---En effet, il doit être plus tard que d'habitude, si j'en juge par mon
-appétit.
-
---Vous avez appétit! Ah! tant mieux; donnez ces papiers, mon bon
-monsieur Michel, et remontons bien vite; j'ai tout préparé chez vous.
-
-Elle avait pris les _états_ et monta rapidement, suivie de M. Michel.
-Arrivée au logement de ce dernier, elle frappa en disant:
-
---C'est nous!
-
-Et elle s'effaça de côté, pour laisser entrer le vieillard.
-
-Celui-ci, étonné, franchit le seuil; mais à peine eut-il fait un pas en
-avant, qu'il s'arrêta stupéfait.
-
-Il ne reconnaissait plus son grenier.
-
-Les fentes du toit, qui laissaient autrefois paraître les tuiles,
-avaient été garnies de nattes proprement clouées; des rideaux de
-mousseline, à franges bariolées, ornaient l'étroite fenêtre, et un poêle
-de faïence tout allumé, derrière lequel apparaissait une petite
-provision de houille et de bois flotté, occupait un des angles. Enfin,
-sur une table dressée au milieu de la mansarde et garnie d'une nappe
-bien blanche, étaient servis plusieurs plats recouverts d'assiettes, au
-milieu desquels se dressait la cafetière ébréchée de M. Brousmiche. Ce
-dernier se tenait lui-même debout à quelques pas, le sourire sur les
-lèvres et son bonnet de soie à la main, tandis qu'un peu plus loin,
-Marc, appuyé au vieux fauteuil d'ébène, regardait alternativement M.
-Michel et Françoise.
-
-En voyant la surprise de son vieux voisin, la grisette n'avait pu
-retenir une exclamation de joie.
-
---Il ne se doutait de rien! s'écria-t-elle, en battant des mains comme
-une enfant; il ne se doutait de rien. Oh! la bonne plaisanterie; mais
-vous ne devinez donc pas, monsieur Michel?... Ce sont vos étrennes!
-
---Mes étrennes! répéta le vieillard en la regardant; quoi! c'est
-aujourd'hui...
-
---Le premier de l'an! Vous ne le saviez pas! Oh! tant mieux. Mais ne
-trouvez-vous pas que nous avons bien employé notre temps? Voyez donc, il
-ne vous viendra plus de vent par le toit; il y a des nattes partout;
-c'est M. Marc qui les a posées; car M. Marc est pour sa part dans tout
-ceci; et M. Brousmiche aussi. Mais parlez donc, mon bon monsieur
-Michel, vous avez l'air tout drôle! Dites au moins que vous êtes
-content.
-
-Le vieillard tendit la main à la jeune fille, puis à Marc, puis à
-Brousmiche, et une larme vint se suspendre à ses cils blanchis.
-
-La jeune fille et le petit bossu ne purent voir cette émotion sans la
-partager.
-
---Allons, allons, ce que nous avons fait... ne vaut pas... tant de
-remerciements, dit Françoise d'une voix que l'attendrissement faisait
-trembler: M. Marc avait des économies... et moi aussi... en faisant
-bourse commune nous avons pu acheter les nattes d'abord et ensuite le
-poêle... car il n'est pas neuf le poêle, monsieur Michel, c'est une
-occasion, nous l'avons eu pour rien... et quant au bois, c'est M.
-Brousmiche qui a donné une partie de sa provision...
-
---J'en avais trop, interrompit vivement le bossu: foi d'homme, c'est un
-service que me rend M. Michel. Ça m'empêchera de chauffer la loge comme
-je faisais toujours, à la température du Sénégal. Madame Berton, la
-femme de ménage du pharmacien, m'a dit qu'il n'y avait rien de plus
-malsain pour Lolo et pour Fanfan.
-
---Ne cherchez donc pas à vous justifier, père Brousmiche, dit Marc, qui
-voyait que les explications augmentaient l'émotion du vieillard, nous
-avons fait à M. Michel une politesse de voisin, comme on en a le droit
-le premier janvier; voilà! Seulement, je le préviens que nous nous
-sommes invités à déjeuner avec lui, et s'il le permet, nous ne
-laisserons pas les plats refroidir davantage.
-
---Vous avez raison, mon ami, dit M. Michel avec un sourire au milieu
-duquel tremblaient encore des larmes. L'expression manque toujours à la
-reconnaissance sincère; pour les dons faits avec le coeur, le meilleur
-remerciement est d'en jouir. Aussi, ne craignez pas que j'affecte des
-regrets ou de l'humiliation. Vous avez voulu donner quelque aisance à
-un pauvre vieillard qui ne peut vous récompenser qu'avec sa joie, eh
-bien! soyez satisfaits, mes amis: il est heureux.
-
-M. Michel se mit alors à parcourir son grenier transformé, à tout
-regarder en détail, à tout essayer avec l'empressement et les cris d'un
-enfant. Il ouvrit et ferma les rideaux, s'assura que la brise ne pouvait
-traverser les nattes qui tapissaient le toit, s'arrêta devant le poêle
-dont le ronflement annonçait l'activité, vint à la table, où les plats
-découverts par Françoise commençaient à répandre leur fumet appétissant;
-puis, son examen achevé, il le recommença avec le même plaisir.
-
-La jeune fille riait, sautait et chantait de joie.
-
---Allons, c'est assez, monsieur Michel, dit-elle cependant au bout de
-quelque temps; vous reprendrez votre inventaire plus tard. Vite à table,
-car j'ai mille choses à faire après le déjeuner... D'abord il faut que
-j'écrive à Charles.
-
---Comment, ne viendra-t-il pas vous souhaiter une heureuse année?
-demanda le vieux voisin en s'asseyant dans le fauteuil que Marc lui
-avait avancé.
-
---Il est venu il y a trois jours, dit la jeune fille, qui prit également
-place à table avec le garçon de bureau et Brousmiche; il m'a même
-apporté mes étrennes... Une livre de dragées fines! vous en goûterez au
-dessert... Mais j'ai fait hier une rencontre qui pourra peut-être bien
-le servir.
-
---Quelle rencontre?
-
---Ah! c'est à l'_Hôtel des Étrangers_, vous savez, rue Richelieu. Madame
-Ouvrard m'avait commandé des fleurs pour les jardinières du salon, et en
-les lui apportant, j'ai rencontré, au parloir, un voyageur qui demandait
-l'adresse d'un monsieur Dufloc, qui s'occupe de banque à ce qu'il
-paraît; mais il n'a pu le trouver dans l'_Almanach du commerce_. Vous
-le connaissez peut-être, vous, monsieur Marc?
-
---Non, répondit le garçon de bureau.
-
---Ni moi, mais madame Ouvrard qui, en venant un soir, pour me faire une
-commande, a vu Charles chez moi, et à qui j'ai été obligée de dire qui
-il était, ce qu'il faisait... et que nous étions mariés... Madame
-Ouvrard s'est tout rappelé sur l'instant; elle a répondu que _mon mari_
-était commis chez un banquier, et qu'il pourrait peut-être donner
-l'adresse de M. Dufloc.
-
---Et l'étranger vous a prié de la lui demander?
-
---Oh! pas seulement cela! il m'a beaucoup interrogé sur Charles, il a
-voulu savoir où il travaillait, ce qu'il gagnait, et il a fini par me
-dire qu'il désirait le voir, qu'il pourrait peut-être le charger d'une
-affaire qui lui rapporterait beaucoup d'argent. Vous comprenez que j'ai
-écrit tout de suite à Charles, mais il ne m'a pas répondu, et c'est
-pourquoi je vais lui adresser une seconde lettre...
-
---Mille excuses, mademoiselle Françoise, interrompit Brousmiche en
-dressant la tête; mais il me semble entendre quelqu'un dans
-l'escalier... J'ai confié le cordon à madame Breton, et j'ai peur que
-par manque d'habitude elle laisse monter du public peu délicat... Vous
-m'excuserez si je vérifie par mes yeux...
-
-Tout en parlant le bossu avait gagné la porte qu'il ouvrit.
-
---Que demande Monsieur? dit-il de l'entrée, en apercevant un homme en
-veste sur le palier inférieur.
-
---Monsieur Marc est donc sorti? dit l'inconnu qui montrait la chambre du
-garçon de bureau.
-
---Faites excuse, reprit le bossu, il a le plaisir d'être ici en société;
-et je vais avoir celui de l'avertir...
-
-Mais le visiteur ne lui en donna pas le temps; il franchit l'escalier,
-repoussa hardiment la porte entrebâillée et se trouva en face des
-convives.
-
---Il paraît que ça va mieux, dit-il gaiement, en portant la main à sa
-casquette.
-
---Tiens, le Furet! s'écria le garçon de bureau.
-
---A votre service, monsieur Marc, dit le nouveau venu qui, comme par
-habitude, promena autour de lui un regard rapide afin de prendre
-connaissance des lieux, je venais pour vous voir et vous la souhaiter
-bonne et heureuse.
-
---Merci, mon garçon, dit Marc en se levant et allant au Furet; je te
-retourne le souhait.
-
---Trop honnête, monsieur Marc, j'étais aussi chargé par le patron de
-savoir si vous étiez moins souffrant...
-
---Tu avais quelque chose à me dire de sa part? demanda le garçon de
-bureau plus bas.
-
---Non, dit le Furet qui échangea avec lui un regard significatif; il n'y
-a rien de neuf, si ce n'est qu'on aurait besoin de vous au bureau pour
-trouver l'adresse... d'un mauvais payeur.
-
---J'irai demain.
-
---Ça suffit, monsieur Marc, je vous souhaite bon appétit alors, ainsi
-qu'à la compagnie, bien du plaisir et à l'avantage...
-
-Il allait regagner la porte où M. Brousmiche continuait à se tenir,
-lorsque Françoise s'entremit.
-
---Monsieur ne partira pas sans boire à notre santé, dit-elle en se
-levant pour chercher un verre, priez-le donc de rester un instant,
-monsieur Marc.
-
---C'est juste, reprit le garçon de bureau, avance ici, Furet; c'est du
-bordeaux... et du bouché!
-
---Pardon, excuse, dit le Furet, c'est que j'ai déjà déjeuné avec le gros
-Georges.
-
---N'importe, n'importe, insinua M. Brousmiche, qui, à l'invitation de
-Françoise avait refermé la porte; le bordeaux est comme le lézard,
-c'est un ami de l'homme. Aussi les anciens l'avaient appelé le lait des
-vieillards. Approchez, Monsieur, je vous en prie.
-
-Le Furet céda, on s'excusant, prit le verre que Françoise lui offrait et
-s'approcha de la table.
-
-M. Michel, qui était resté jusqu'alors étranger à la conversation, se
-leva la bouteille à la main pour lui verser à boire; mais à sa vue, le
-Furet demeura le bras tendu, les yeux grands ouverts, et comme pétrifié
-par la surprise.
-
---Qu'as-tu donc? demanda Marc.
-
---Ce que j'ai, répéta l'homme à la veste, dont les regards restaient
-attachés sur le vieillard, c'est que... il me semble... oui... je ne me
-trompe pas... j'ai déjà vu monsieur.
-
---Moi, dit M. Michel en souriant, et quand cela?
-
---Dans le temps que j'étais gardien à Vanvres.
-
-M. Michel reposa la bouteille sur la table.
-
---Vous avez été gardien?... s'écria-t-il.
-
---A Vanvres, répéta Marc; il n'y a là qu'une maison de fous...
-
---Monsieur avait le numéro 121, répliqua le Furet.
-
-Le vieillard se laissa retomber sur son fauteuil. Françoise, Marc et le
-bossu demeurèrent stupéfaits.
-
---Vous ne vous étiez donc aperçu de rien? reprit le Furet plus bas, en
-regardant M. Michel; au fait, il a de bons moments; c'est ce qui fait
-qu'on le surveillait moins et qu'il en a profité pour s'échapper.
-
---Quoi! s'écria Françoise en joignant les mains, il serait possible! M.
-Michel pourrait... M. Michel aurait été... Non, il faut que vous le
-preniez pour un autre.
-
---Il ne me prend point pour un autre, dit le vieillard avec amertume.
-Oui, mes amis, cette raison dont vous avez cru que je jouissais, la
-justice l'a déclarée absente! Celui que vous regardiez comme votre égal
-n'est qu'un fou échappé de sa loge et qu'un mot peut y ramener.
-
---Mais comment cela a-t-il pu se faire? demanda Françoise anxieuse.
-
---Ah! ce serait un long récit, chère enfant, dit M. Michel, il faudrait
-vous raconter l'histoire de toute ma vie.
-
---Si on la connaissait, on trouverait peut-être moyen de faire réparer
-l'erreur commise à l'égard de M. Michel, fit observer Marc.
-
-Le vieillard secoua la tête.
-
---Il n'y a point eu d'erreur commise, dit-il tristement; aux yeux du
-monde dans lequel nous vivons, ce qui a été fait est bien fait. Mais
-votre bonté pour moi vous a donné droit de savoir qui je suis. La
-confiance est la seule générosité que puissent faire les malheureux.
-Écoutez-moi donc et vous me jugerez ensuite.
-
-Tous les convives reprirent leurs places; le Furet alla chercher une
-chaise dépaillée, sur laquelle il s'assit, et le vieillard commença.
-
-
-
-
-XX.
-
-M. Michel.
-
-
-L'histoire que j'ai à vous raconter, dit-il, pourrait se résumer en
-quelques phrases, car elle ne renferme guère que des observations. La
-vie d'un philosophe n'est point celle d'un aventurier, et le drame pour
-lui est dans les idées bien plus que dans les incidents; mais j'ai
-promis de me faire connaître à vous, et, pour cela, j'ai besoin de dire
-par quelle série de faits et d'inductions j'ai pu être conduit à devenir
-ce que je suis. Peut-être ces détails, qui ont tant d'intérêt à mes
-yeux, n'en auront-ils que médiocrement aux vôtres. Si je vous fatigue,
-songez qu'un vieillard ne peut repasser par les chemins qu'il a
-parcourus depuis trente années sans s'arrêter à certaines places. Cette
-revue du passé, que je commence à votre intention, je la prolongerai
-peut-être pour moi-même. Le flot des souvenirs m'emportera, et je
-pourrai oublier les auditeurs; mais les auditeurs sont des amis, ils se
-montreront indulgents.
-
---Dites qu'ils seront trop heureux de vous écouter, reprit Françoise, en
-remplissant le verre de son voisin et le plaçant à portée de sa main.
-Racontez à votre manière, allez, mon bon monsieur Michel. On sait bien
-que des ignorants comme nous ne peuvent pas tout comprendre; mais ça
-fait toujours du bien de se décharger le coeur. Il y a des instants,
-moi, où je dirais mes projets et mes chagrins à mes fausses fleurs;
-faites de même et ne vous inquiétez de rien. Dès que ça vous intéresse,
-ça ne pourra pas manquer de nous faire plaisir.
-
-Le vieillard adressa à la grisette un sourire attendri et commença:
-
---Il est des destinées qui s'annoncent de loin, et que l'homme peut
-deviner dès son enfance; dans la mienne, au contraire, tout a été
-imprévu. Né, en 1774, d'une des familles les plus riches et les plus
-titrées de la Touraine, je fus élevé par ma mère qui était veuve, dans
-le château dont nous portions le nom, sans rien savoir des troubles qui
-commençaient à agiter la France, et préparaient la grande Révolution de
-89. Uniquement appliquée aux oeuvres de charité, ma mère vivait
-étrangère à tous les événements publics, et moi-même mes occupations les
-plus sérieuses étaient la chasse ou les travaux de mon atelier de
-tourneur, établi dans une des salles du château. Pour récréations,
-j'avais les promenades à cheval et les visites aux fermiers; car la
-noblesse campagnarde de nos provinces ne vivait point à l'exemple de
-celle des villes, éloignée du peuple qui rendait en haine ce qu'on lui
-donnait en mépris; loin de là, mêlés à nos paysans, nous les regardions
-comme une part de notre existence. C'étaient de vieux serviteurs dont
-les pères avaient connu nos pères, dont les fils avaient grandi avec nos
-fils; nous les connaissions tous par leurs noms, nous savions l'histoire
-de chacun d'eux; nous étions leur recours dans toute disgrâce, comme ils
-étaient notre appui dans tout besoin, et cet échange de services avait
-établi entre le noble et le vassal une solidarité qui les liait toujours
-d'habitude et souvent d'affection.
-
-Cependant, lorsque la Révolution éclata, ma mère, entraînée par
-l'exemple de la noblesse du voisinage qui passait à l'étranger, se
-décida à me faire partir pour l'Allemagne. En arrivant à Coblentz, j'y
-trouvai un de mes parents: c'était un cousin du même âge que moi, et
-qui, n'étant point encore chef de nom et d'armes, se faisait appeler
-alors le chevalier de Rieul. Il s'était lancé dans ces intrigues de cour
-par lesquelles l'émigration espérait arrêter l'expansion victorieuse de
-la république. Il me présenta aux chefs du parti royaliste, mais leurs
-projets et leurs prétentions me causèrent, dès le premier entretien, une
-surprise mêlée de répulsion. Élevé dans la pratique d'une égalité
-presque fraternelle, rien n'avait altéré la droiture de ma raison, et
-les hommes étaient restés pour moi des créatures diversement douées mais
-pétries du même limon. Les principes révolutionnaires contre lesquels
-mes compagnons s'indignaient, étaient précisément dans mon esprit, sans
-y avoir jamais pensé; je croyais ce qu'ils repoussaient, et je
-repoussais ce qu'ils voulaient défendre; évidemment le hasard m'avait
-mal guidé: je m'étais trompé de camp!
-
-Je ne songeai donc qu'à regagner au plus tôt la France, et les
-événements ne tardèrent pas à m'y aider.
-
-La Prusse et la Hollande s'étaient résignées à la paix après la bataille
-de Fleurus; le règne de la Terreur venait de cesser, le Directoire
-favorisait ouvertement la rentrée des proscrits; je me préparais à
-profiter, avec une partie de la noblesse, de cette clémence inespérée,
-lorsque j'appris la mort de ma mère. Cette affreuse nouvelle hâta mon
-départ. Je quittai précipitamment Vienne, suivi de mon cousin, et nous
-arrivâmes ensemble à Paris.
-
-Le premier soin du chevalier fut de faire effacer nos noms des listes
-d'émigrés, et de réclamer les biens de sa famille, qui, par un heureux
-hasard, n'avaient point été vendus. Quant aux miens, ils étaient perdus
-sans retour. Les bois que nous possédions dans le Poitou avaient été
-abattus; les fermes de Bretagne morcelées et acquises par différents
-propriétaires; enfin, le domaine de la Brisaie acheté par un citoyen
-Michel sur lequel on ne put me donner aucuns renseignements.
-
-Mais en livrant à un autre le château de mes pères, la nation n'avait pu
-lui vendre mes souvenirs; ce sol qui ne m'appartenait plus n'en restait
-pas moins le théâtre de mon passé, et j'étais toujours sûr d'y trouver
-le coin de terre où ma mère reposait. Je ne pris donc aucune autre
-information, et je partis pour la Touraine.
-
-Quand j'atteignis le bourg de Preuilly, auquel touchait la terre de la
-Brisaie, le jour commençait déjà à tomber. Je traversai le village
-rapidement; mais, arrivé aux dernières maisons, je m'arrêtai, le coeur
-oppressé d'une inexprimable angoisse. Je venais de parcourir un pays
-ravagé où je n'avais vu que futaies détruites, champs en friche et
-maisons incendiées! Dans quel état allais-je trouver notre ancien
-domaine? Le château existait-il encore, et, s'il existait, le nouveau
-propriétaire me permettrait-il d'y entrer? Voulant m'éclairer à cet
-égard, je m'approchai d'une vieille femme qui filait près de sa porte,
-et je lui demandai la route du château.
-
---Tout droit devant vous, répondit-elle sans lever les yeux.
-
-A cette réponse, mon coeur battit de joie.
-
---Et peut-on le visiter? ajoutai-je.
-
---Pourquoi non? répliqua la vieille.
-
---Alors M. Michel ne l'habite pas?
-
---M. Michel! répéta-t-elle, en me regardant, que veut le citoyen à M.
-Michel?
-
---Je désirerais le voir et lui parler.
-
---Alors que le citoyen passe son chemin; ce n'est pas ici la porte du
-château.
-
-Je m'éloignai surpris de la brusquerie de la vieille femme, et
-m'adressai, un peu plus loin, à un jeune garçon d'une quinzaine
-d'années, qui répondit avec un empressement jovial à mes premières
-questions: mais à peine eus-je prononcé le nom de M. Michel, que sa
-figure changea d'expression; il me regarda d'un air défiant, tourna les
-talons et disparut derrière la dernière maison du village.
-
-Je demeurai encore plus étonné que la première fois, et ne sachant que
-penser de cette visible répugnance des vieillards et des enfants à
-parler du nouveau propriétaire de la Brisaie.
-
-Cependant, je continuai ma route et j'arrivai devant la grande avenue.
-
-Rien n'avait été changé. C'était la même barrière verte ombragée par
-deux tilleuls; les mêmes poteaux ornés de lions de pierre; la même allée
-de frênes au bout de laquelle s'élevait le château. Celui-ci m'apparut
-bientôt de plus près, éclairé par le soleil couchant. Tout y était dans
-le même état qu'au moment où je l'avais quitté. Le même pied de biche,
-incrusté d'acier, pendait à la chaîne de la cloche d'entrée; le même
-banc sur lequel s'asseyaient les vieillards, se dressait au-dessous. Je
-revoyais la petite porte par laquelle ma mère s'échappait, le matin,
-pour visiter les malades du voisinage, et je reconnaissais son seuil
-usé, sa serrure dépeinte par l'usage. J'appuyai le doigt sur le ressort
-secret qui la faisait agir; la porte s'ouvrit et je me trouvai dans la
-cour.
-
-Là tout était également à sa place: les vignes, soigneusement taillées,
-encadraient les fenêtres du rez-de-chaussée; les rosiers du Bengale,
-mêlés aux jasmins blancs, ombrageaient, comme autrefois, le grand puits;
-les mêmes caisses d'orangers étaient disposées le long du perron. Pas un
-brin d'herbe dans les allées sablées, pas une mousse sur les seuils!
-tout sentait l'habitation sans que rien annonçât le propriétaire
-nouveau.
-
-Comme j'arrivais près du portail, un chien sortit de la niche de pierre:
-c'était Fingal, notre ancien gardien; il ne me reconnut pas, sans doute,
-car ses aboiements attirèrent à la porte du pavillon d'entrée une jeune
-paysanne qui me demanda ce que je voulais.
-
-Je fis quelques pas pour lui répondre; mais en m'apercevant de plus
-près, elle joignit les mains.
-
---Que Dieu nous aide! c'est le jeune maître! s'écria-t-elle épouvantée.
-
---Comment le savez-vous? demandai-je tout surpris.
-
---Oh! c'est lui! répéta la jeune fille sans me répondre et en regardant
-autour d'elle; Jésus! par où est-il venu?
-
-Je lui appris que j'avais ouvert la petite porte.
-
---Et personne ne vous a vu? ajouta-t-elle.
-
---Personne.
-
---Entrez, alors, entrez vite. Quel malheur, mon Dieu! que le vieux père
-soit sorti.
-
-Je l'avais suivie dans une pièce basse que je reconnus pour le logement
-du gardien Antoine. Je me rappelai alors tout à coup que ce dernier
-avait chez lui une petite fille, encore enfant lors de mon départ, et
-je me retournai vivement vers mon interlocutrice.
-
---Est-ce possible que vous soyez Mariette! m'écriai-je.
-
---Ah! vous n'avez donc pas oublié mon nom? monsieur Henri, dit-elle en
-souriant et rougissant à la fois.
-
-Je courus à elle, je lui pris les deux mains et je la regardai en
-répétant:
-
---C'est Mariette! Mariette qui m'apportait tous les dimanches du pain
-béni... que j'asseyais sur mon cheval pour remonter l'avenue... à qui ma
-mère apprenait à lire!...
-
-Et tout ému à ces souvenirs, je l'embrassai avec autant de joie et de
-tendresse que si j'eusse trouvé une jeune soeur.
-
-La pauvre fille se mit à pleurer.
-
---Ah! monsieur Henri est bien bon de se rappeler tout cela, dit-elle,
-quel bonheur que monsieur Henri soit revenu en bonne santé!
-
---Ainsi, vous n'avez point quitté le château, repris-je: le père Antoine
-est toujours gardien?
-
---Toujours, monsieur Henri.
-
---Et vous êtes contents de votre nouveau maître, M. Michel?
-
-Mariette tressaillit.
-
---Ne prononcez pas ce mot-là, dit-elle tout bas, vous surtout... On
-pourrait soupçonner...
-
---Quoi donc? demandai-je, subitement ramené au souvenir de ce qui
-m'était arrivé en traversant le village.
-
---Rien, rien, dit précipitamment la jeune fille; le mieux est de se
-taire... D'autant que voici quelqu'un, écoutez!
-
-Fingal venait en effet d'aboyer; et, en regardant par la fenêtre, nous
-aperçûmes le père Antoine qui traversait la cour avec un homme vêtu d'un
-large pantalon et d'une carmagnole bleue.
-
---Seigneur! dit Mariette effrayée, c'est le municipal; il va vous
-arrêter s'il apprend qui vous êtes!
-
-Mais il en était déjà instruit. Je m'étais heureusement muni, en
-quittant Paris, de toutes les pièces qui prouvaient ma radiation de la
-liste des émigrés. Je les présentai à l'agent de la commune, qui les
-trouva en règle et me complimenta sur mon heureux retour, en ajoutant
-que le château était justement vide pour le moment, et que je pourrais
-encore me regarder comme chez moi.
-
---M. Michel n'est donc point ici? demandai-je.
-
---Il doit arriver... dans quelques jours, répliqua Antoine avec
-embarras.
-
---Mais, en attendant, le citoyen Henri pourra reprendre possession de
-son ancienne chambre, fit observer le municipal; il la trouvera
-absolument telle qu'il l'a laissée.
-
---Est-ce vrai? m'écriai-je; je veux la voir alors; et si Antoine pense,
-qu'en effet, je puisse attendre ici le retour de son nouveau maître?...
-
---Certainement, il n'y a pas d'empêchement, dit timidement le vieux
-gardien.
-
---Alors, je reste! m'écriai-je.
-
-Et, sans rien écouter davantage, je m'élançai vers l'escalier, je
-franchis le corridor et j'arrivai à l'appartement de ma mère qui
-précédait le mien.
-
-Je craindrais d'allonger ce récit outre mesure, mes amis, si je voulais
-vous dire tout ce que j'éprouvai dans cet instant et pendant les heures
-qui le suivirent. Pour comprendre de pareilles émotions, il faut avoir
-traversé l'exil et trouver, au retour, une de ces maisons vides où les
-souvenirs sont des regrets.
-
-Antoine était retourné au village pour reprendre les papiers que j'avais
-dû confier au municipal; je m'étais enfermé, et je passai une partie de
-la nuit à parcourir ces chambres désertes, où chaque place, chaque objet
-me parlait de ma mère! enfin, la fatigue l'emporta; je m'endormis.
-
-Il faisait jour depuis longtemps lorsque je fus réveillé par la voix de
-Mariette, qui me demandait à travers la porte, _si je voulais recevoir
-les fermiers_. Je compris qu'Antoine les avait avertis et qu'ils
-venaient pour féliciter leur ancien maître.
-
-Je les trouvai, en effet, réunis dans la salle d'attente avec le vieux
-notaire, M. Leroux. A ma vue, celui-ci tendit les deux bras..
-
---Le voilà, s'écria-t-il; c'est bien lui, mes amis, Dieu nous a écoutés!
-
-Tous les paysans poussèrent une exclamation joyeuse, en prononçant mon
-nom. Je courus à M. Leroux que j'embrassai, puis à tous les fermiers,
-auxquels je serrai la main, l'un après l'autre. Il y eut un moment de
-confusion et d'attendrissement général. Ils m'adressaient, tous à la
-fois, les mêmes questions. Enfin pourtant le notaire parvint à leur
-imposer silence.
-
---Par la sangoi! nous sommes dans la tour de Babel, dit-il, en mettant
-sa canne entre les paysans et moi; on vous prendrait pour un club de
-vieilles femmes; voyons, _citoyens cultivateurs_, c'est assez
-_fraterniser_! il ne faut pas fatiguer le jeune gars.
-
-Je l'interrompis en assurant que l'empressement de ces braves gens ne
-pouvait me fatiguer et que j'étais touché jusqu'au fond de l'âme de
-leurs témoignages d'affection.
-
---Oh! pour de l'affection, ce n'est pas ce qui leur manque, reprit le
-notaire gaiement, et ils en ont donné des preuves. Quand on a voulu
-vendre le domaine, tous sont venus me trouver en m'apportant leurs
-économies, pour qu'on le rachetât en votre nom.
-
---Se peut-il? m'écriai-je attendri.
-
---Malheureusement la chose était impossible, continua maître Leroux.
-N'ayant plus, comme émigré, le droit de posséder, vous aviez perdu, à
-plus forte raison, celui d'acquérir. Ils voulurent alors acheter, sous
-leurs propres noms, les fermes et le château; mais je leur fis observer
-que l'on soupçonnerait infailliblement leur intention, et qu'ils
-s'exposeraient à mille persécutions, aussi renoncèrent-ils à leur
-projet.
-
---Et ce fut alors que le citoyen Michel se présenta comme acquéreur!
-demandai-je.
-
---C'est-à-dire que je me présentai pour lui, répliqua le notaire.
-
---Vous, maître Leroux!
-
---Moi, cher monsieur Henri, et aussitôt l'acquisition faite, j'eus soin
-de publier partout que ledit citoyen Michel était un des plus chauds
-sans-culottes de Paris, ami intime de ce qu'il y avait de mieux dans le
-gouvernement, et en position de faire regarder comme un partisan de Pitt
-et de Cobourg quiconque prétendrait vexer ses fermiers.
-
---Et le moyen vous a réussi?
-
---Assez bien pour que tous les gens du domaine aient été à l'abri des
-visites domiciliaires, des impôts forcés et des réquisitions.
-
-Les paysans confirmèrent le fait d'une voix unanime.
-
---Aussi j'espère, reprit le tabellion d'un air riant, que M. Henri sera
-satisfait de l'état dans lequel il retrouvera la Brisaie.
-
---Satisfait pour vous, mes amis, répondis-je un peu étonné du manque de
-tact de maître Leroux; mais il faut surtout en féliciter le citoyen
-Michel...
-
---Au diable le citoyen Michel! s'écria le notaire avec un geste de folle
-gaieté; il n'y en a plus! le terrible sans-culotte était un homme de
-paille que nous pouvons brûler maintenant; le vrai Michel c'est nous
-tous, ou plutôt c'est vous seul, monsieur Henri, vous à qui nous avons
-eu le bonheur de rendre sans retard et sans dommage ce qui lui
-appartient.
-
-Maître Leroux m'apprit alors comment il avait eu l'idée de racheter la
-Brisaie avec l'argent des fermiers, pour un patriote supposé dont il
-avait fait un épouvantail, et cette explication me fit comprendre
-l'impression produite par le nom de M. Michel sur les gens du pays. Ceux
-qui croyaient à son existence n'osaient en parler de peur de se
-compromettre, et ceux qui étaient dans le secret gardaient le silence de
-peur de se trahir.
-
-Je n'ai pas besoin de vous dire quel avait été mon étonnement, puis
-quelles furent ma reconnaissance et ma joie: Je ne pus que serrer encore
-une fois la main à ces braves gens en les remerciant, moins avec des
-paroles qu'avec des larmes. Mais, à ce moment même, je sentis naître en
-moi le ferme désir de reconnaître ce bienfait par le dévouement de ma
-vie entière; c'était comme un défi de générosité jeté à mon âme. Je
-résolus de me montrer aussi généreux, aussi bon pour tous les hommes que
-quelques hommes venaient de se montrer pour moi.
-
-Ce ne fut d'abord qu'une sensation, un élan, mais qui se transforma
-bientôt en une résolution réfléchie. On ne tient pas assez compte, dans
-l'éducation, de l'influence des premiers événements qui nous révèlent
-sérieusement les hommes. A notre apparition dans le monde, nous
-ressemblons tous à ces curieux qui se précipitent instinctivement vers
-l'entrée que prend la foule. La vie se présentait à moi par le côté du
-dévouement, je dirigeai mon activité vers cette porte, sans trop savoir
-d'abord jusqu'où elle me conduirait.
-
-
-
-
-XXI.
-
-Les deux cousins.
-
-
-Ma première idée fut de regarder autour de moi et de chercher quel bien
-je pouvais faire à ceux qui m'entouraient.
-
-Je fus frappé, dès le premier coup d'oeil, de tout ce qui leur
-manquait. Beaucoup de terres restaient en friche; les routes étaient mal
-entretenues; les édifices d'exploitation insuffisants, mal placés; il y
-avait des prairies arides, d'autres noyées sous les eaux; partout les
-richesses du sol se trouvaient inutiles ou mal exploitées. Je fis part
-de mes observations à maître Leroux qui plia les épaules.
-
---Cela doit être, dit-il; tout travail d'amélioration exécuté par les
-fermiers n'aurait pour résultat que d'élever le prix du prochain bail.
-Nos paysans le savent et se contentent de vivre sur la terre louée, sans
-se soucier d'une augmentation de valeur qui amènerait une augmentation
-de redevance. Telle est chez nous la constitution de la propriété, que
-les dépenses et l'industrie ne tournent qu'au profit du propriétaire. La
-part est ainsi faite à chacun: celui qui exécute tout, n'a rien; celui
-qui n'exécute rien, a tout! et l'on s'étonne, après cela, que nos
-paysans se montrent indifférents à tout perfectionnement; qu'ils
-persévèrent dans leur routine; qu'ils cultivent au jour le jour; comme
-si ce n'était pas pour eux prudence et nécessité.
-
-Je demandai au vieux notaire quels remèdes il voyait au mal, et il me
-parla d'avances faites aux cultivateurs par des caisses agricoles, de
-baux à longs termes, enfin de ces domaines congéables, en usage dans
-certaines provinces, et au moyen desquels le fermier, devenu
-_propriétaire de superficies_, ne pouvait être renvoyé qu'après paiement
-de toutes les améliorations accomplies par lui.
-
-Je réfléchis longtemps à ces moyens, et des idées toutes nouvelles
-s'éveillèrent en moi.
-
-Je fis d'abord, avec les fermiers de la Brisaie, de nouvelles conditions
-qui, en leur assurant les bénéfices de toute amélioration, donnaient une
-prime d'encouragement à l'intelligence et au zèle. Je leur procurai les
-avances de fonds nécessaires; je rétablis les routes; je bâtis des
-greniers pour les récoltes.
-
-Mais, après avoir songé aux instruments matériels de l'exploitation,
-restait à s'occuper des instruments humains. Il fallait distribuer les
-emplois, régulariser les activités, car, à la Brisaie comme ailleurs,
-tout était laissé au hasard. Je m'efforçai de mettre chacun à sa place.
-L'un des fermiers avait un fils qui avait combattu deux ans dans les
-bandes du Maine commandées par Jambe-d'Argent. Ennemi de tout travail,
-il passait sa vie dans les fourrés, adonné au braconnage et souvent
-assailli de mauvaises pensées; je le fis venir; je lui proposai une des
-places de forestier, et le vagabond dangereux devint le gardien le plus
-vigilant du domaine. La fille d'Antoine, Mariette, était causeuse,
-alerte, avenante, mais peu disposée aux travaux sédentaires de la
-maison; j'engageai les fermiers à lui confier les denrées qu'ils
-envoyaient chaque jour au marché voisin, et la médiocre ménagère devint
-marchande habile. Une pauvre veuve, affaiblie par la maladie,
-languissait misérable et inutile; j'en fis une surveillante pleine de
-sollicitude pour les petits enfants qui ne pouvaient suivre leurs mères
-aux travaux des champs; enfin, il y avait au village un jeune orphelin
-auquel l'ancien curé avait autrefois donné des leçons à fin d'en faire
-un prêtre, et qui, pris de passion pour l'étude se refusait à toute
-autre occupation; je le chargeai de présider aux veillées des paysans,
-de leur raconter, de vive voix, ce que les livres lui avaient appris, de
-tenir leurs sentiments et leur intelligence en éveil, d'être enfin, pour
-eux, une sorte de bibliothèque vivante et de professeur journalier qui
-pût les intéresser et les instruire.
-
-Une foule d'autres aptitudes sans emploi furent ainsi utilisées
-successivement. Je trouvai un commis pour la comptabilité des
-exploitations agricoles, un mécanicien pour le perfectionnement des
-outils, un maître d'école pour les enfants.
-
-Ceux-ci se réunissaient en hiver, dans une salle bien chauffée, que je
-leur avais fait préparer, et qu'ornaient des modèles d'instruments, des
-gravures, des échantillons de produits formant une sorte de musée
-agricole. En été, ils s'établissaient sous une tente, au haut d'un
-tertre, entouré de haies vives, et au pied duquel coulait une fontaine:
-là, les leçons étaient données sous le ciel, parmi les chants des
-pinsons et les senteurs de menthes et d'églantines. Les charrettes, en
-revenant le soir des prairies, passaient près de l'école en plein air,
-et prenaient les plus petits enfants qui arrivaient aux fermes
-éloignées, couchés sur l'herbe fleurie.
-
-Ainsi, la prospérité de chacun aidait à la prospérité de tous, et les
-coeurs devenaient plus confiants et plus tendres dans cette atmosphère
-de joie; car il n'y a que le bonheur injuste qui déprave; celui que l'on
-a mérité par ses oeuvres améliore et encourage; il est comme une
-manifestation visible de l'équité de Dieu.
-
-Ces succès joints à des études longtemps poursuivies, me faisaient
-entrevoir le système d'association humaine que je devais compléter plus
-lard. La mauvaise organisation de l'ordre social établi commençait à me
-frapper; je crus qu'il était de mon devoir d'appeler l'attention des
-_hommes de bonne volonté_ sur les transformations déjà accomplies à la
-Brisaie, et sur celles que le temps devait amener; je fis imprimer une
-_Adresse aux propriétaires français_, dont je répandis les exemplaires à
-profusion.
-
-J'attendais le résultat de cet appel avec une certaine impatience,
-lorsque l'arrivée de mon cousin vint m'arracher à cette préoccupation.
-
-Depuis son retour de l'émigration, le chevalier s'était fixé à Tours, où
-sa fortune, son nom et ses habitudes lui avaient bientôt acquis une des
-premières places dans la _jeunesse dorée_ du pays. Or, ceux qui n'ont
-point habité la province à cette époque, ne peuvent même soupçonner ce
-qu'était la jeunesse oisive de l'Empire. Recrutée dans cette portion de
-la noblesse qui avait refusé de se rallier au mouvement national, dans
-la bourgeoisie assez riche pour acheter coup sur coup plusieurs
-remplaçants, et dans quelques familles privilégiées, que la complaisance
-d'un préfet ou la corruption d'un chirurgien militaire affranchissait de
-la conscription, elle se trouvait presque uniquement composée des
-égoïstes, des corrompus et des lâches que la grande contagion de la
-gloire n'avait pu entraîner, et qui, au milieu de cette tempête de
-fortes ambitions et de généreux courages, avaient, maintenu à tout prix
-leur inutilité malfaisante. Régnant despotiquement dans les villes
-dépeuplées d'hommes, ces élus se livraient sans réserve aux plus
-monstrueux excès, et, tandis que le reste de la nation dépensait sa
-force à combattre l'Europe coalisée, on les vit employer la leur à
-essayer des vices et à inventer des orgies.
-
-Celles-ci, du reste, étaient presque des batailles. On les avait vus
-chancelants et aveuglés par l'ivresse, tirer le pistolet en prenant un
-de leurs compagnons pour but, ou s'élancer par une fenêtre et broyer
-leurs membres sur le pavé. A Tours, une société formée sous le nom de
-_tribu de Caraïbes_, avait entrepris de vivre à la sauvage dans une des
-îles de la Loire. Hommes et femmes y passaient les journées sans autres
-vêtements que l'air du ciel, courant parmi les herbes, se poursuivant
-dans le fleuve, buvant et dansant sous les saulaies. Quelques-uns
-imaginèrent enfin, à la suite d'une orgie et pour porter plus loin
-l'imitation, de lier au poteau un des Caraïbes et de l'entourer de feu,
-en l'engageant à répéter son chant de guerre. Les cris du patient
-attirèrent heureusement des pêcheurs, qui le délivrèrent et le
-reconduisirent chez ses parents à demi-mort[C].
-
-Mais, cette fois, les plaintes de la famille réveillèrent l'autorité; on
-commença une enquête, on parla d'arrestations, et le chevalier, qui
-avait été un des acteurs les plus compromis dans cette folle saturnale,
-s'effraya et prit la fuite.
-
-Il arriva à la Brisaie, où il me demanda de le cacher. Quelle que fût ma
-répugnance, je dus l'accueillir; mais le lendemain de son arrivée, une
-escouade de gendarmerie se présenta accompagnée du procureur impérial.
-
-A leur entrée, le chevalier avait pâli et s'était levé. Un des
-magistrats s'avança vers nous, en demandant le maître de la maison. Je
-me nommai, il fit signe à tout le monde de se retirer, ordonna de garder
-les issues, et nous restâmes seuls.
-
-Le juge d'instruction s'était assis devant une table, des papiers à la
-main; mon cousin, saisi, se tenait en arrière et caché dans l'ombre: je
-me trouvais seul debout devant le procureur impérial.
-
-C'était un homme grand, sévère, magistral, dont tous les mouvements
-révélaient la haute opinion qu'il avait de ses fonctions et de lui-même.
-Il me regarda avec gravité et dit d'une voix solennelle:
-
---Je viens remplir un devoir pénible, Monsieur, d'autant plus pénible
-que je dois l'exercer contre un homme qui, par son rang et son
-éducation, semblait destiné à soutenir le bon ordre au lieu de le
-troubler.
-
-Je m'inclinai sans rien trouver à répondre en faveur du chevalier.
-
---J'ai lieu de croire, du reste, ajouta le procureur impérial, en
-remarquant mon silence, que notre visite à la Brisaie était prévue.
-
---Je dois avouer que je la craignais, répliquai-je.
-
---Ainsi, vous aviez conscience de la culpabilité de l'acte commis?
-reprit-il.
-
-Je répondis avec embarras, mais affirmativement.
-
-Les deux magistrats se regardèrent.
-
---C'est une franchise digne de celui qui a écrit l'_Adresse aux
-propriétaires français_, dit le juge d'instruction d'un accent railleur.
-Elle ne sort pas moins des habitudes que son livre.
-
---Vous l'avez lu? demandai-je avec l'empressement d'un auteur convaincu,
-qui désire connaître l'effet produit par son oeuvre.
-
---Oui, Monsieur, dit le procureur impérial en s'avançant vers moi, et la
-preuve, c'est que nous venons au nom de la loi pour en arrêter l'auteur.
-
-Le chevalier ne put retenir un cri d'étonnement. Je regardai les deux
-magistrats, persuadé que j'avais mal entendu.
-
---Vous venez m'arrêter? répétai-je.
-
---Comme prévenu d'avoir imprimé un écrit pouvant nuire à la sûreté de
-l'État, continua le juge d'instruction; crime prévu par l'article 102 du
-Code pénal.
-
-Le coup était si inattendu que je restai d'abord muet. Enfin, revenu de
-ma première surprise, je me fis répéter l'accusation, et je voulus
-savoir ce que l'_Adresse aux propriétaires français_ pouvait avoir de
-dangereux pour la sûreté de l'État.
-
---Vous le demandez? s'écria le procureur impérial, avec une sorte
-d'indignation; quand vous y proclamez hautement votre horreur pour la
-guerre et pour les conquérants... ce qui est une attaque évidente contre
-Sa Majesté l'Empereur et un plaidoyer indirect contre la conscription;
-quand vous déclarez que la propriété n'est pas constituée au profit du
-plus grand nombre... ce qui est une invitation à changer les lois qui la
-régissent; quand vous proclamez enfin la nécessité d'institutions qui
-n'ont été ni votées par le corps législatif, ni promulguées par le sénat
-conservateur, ni recommandées par les décrets impériaux. On ne saurait
-réprimer trop sévèrement, Monsieur, des déclamations qui tendent à faire
-croire au peuple français qu'il lui manque quelque chose, et le devoir
-de tous les magistrats est de combattre ceux que Sa Majesté l'Empereur a
-si justement flétris du nom d'_idéologues_.
-
-Je voulus répondre; mais comme tous les accusateurs publics qui trouvent
-qu'il n'y a plus rien à dire quand ils ont fini de parler, il
-m'interrompit en déclarant que le moment de plaider la cause n'était
-point venu. Le juge d'instruction ajouta que j'avais reconnu moi-même
-l'existence du délit en avouant que je craignais leur visite. Je dus
-alors expliquer comment je l'avais cru provoquée par la présence du
-chevalier. Les regards des deux magistrats se dirigèrent vers ce
-dernier.
-
---Ah! je comprends, dit le procureur impérial; le mandat d'amener
-allait, en effet, être signé, lorsque Monsieur a quitté Tours,
-heureusement pour lui que le jeune Destouches se trouve hors de danger,
-et que ses parents ont retiré leur plainte.
-
-Le chevalier fit un geste de joie.
-
---Le ministère public pouvait néanmoins poursuivre, continua le
-magistrat; mais il eût fallu compromettre des noms estimés, affliger des
-familles honorablement placées, nous avons cru qu'il était plus sage
-d'étouffer tout débat et d'éloigner la personne compromise.
-
---M'éloigner, répéta le chevalier inquiet, comment cela, Monsieur?
-
---En quittant le pays sans retard, reprit le procureur impérial; notre
-indulgence est à ce prix.
-
-Le chevalier déclara qu'il partirait le jour même, et sortit
-précipitamment.
-
-Après de longues perquisitions faites dans le château et la saisie de
-mes papiers, on me fit monter, avec deux brigadiers, dans une voiture
-fermée autour de laquelle se rangèrent les gendarmes.
-
-En quittant l'avenue du château, j'aperçus le chevalier qui, penché à la
-portière de sa calèche de voyage, me fit un signe d'adieu.
-
-Il prenait libre et joyeux la route de Paris, tandis qu'on m'emmenait
-prisonnier à Tours.
-
-Ici Françoise qui avait déjà poussé plusieurs exclamations ne put se
-contenir.
-
---Est-ce bien possible, cria-t-elle, et ce sont des juges qui ont fait
-cela?
-
---Pourquoi pas? dit Marc; les juges ne sont pas chargés d'être justes,
-ils sont chargés d'appliquer les lois. Tu es dans la rue parce que tu ne
-peux payer un loyer; cela inquiète les bourgeois: en prison! Tu demandes
-de quoi acheter du pain parce que tu en manques, cela ennuie ceux qui
-ont dîné: en prison! le juge ne dit pas que la loi est bonne; mais il
-dit que c'est la loi.
-
---Alors il faut la changer! reprit vivement la grisette. Quel mal y
-aurait-il donc à ce que tout le monde fût heureux, comme à la
-Brisaie?..... Oh! si j'avais pu vivre là! vous m'auriez donné les
-enfants à soigner, pas vrai, monsieur Michel? pauvres chéris! comme je
-les aurais aimés, caressés, pomponnés; rien que de voir un enfant,
-tenez, ça me fait venir des larmes de joie!... Et dire même que le
-mien... je ne puis pas...
-
-Elle s'arrêta pour essuyer ses yeux.
-
---Il est certain que si on choisissait, reprit le Furet, ça ne serait
-pas de courir comme un barbet dans les rues de Paris et de dormir par
-nichées dans un garni. Pour ma part, je préférerais coucher dans les
-foins et conduire une bonne paire de boeufs. Deux fortes bêtes, comme
-ça, qui vous obéissent et font de bon ouvrage sous votre main, ça doit
-donner du plaisir.
-
---Moi, j'aime mieux les moutons, reprit Brousmiche; j'aurais été si
-heureux d'en avoir à garder. On est en plein air et on vit tout seul
-avec son chien... ce qui fait que personne ne rit de vous.
-
---Eh bien! voilà ce que M. Michel voulait, reprit Françoise; mettre
-chacun à sa place: et dire qu'on lui en a fait un crime! J'espère au
-moins que vous n'êtes pas resté longtemps en prison?
-
---Six mois seulement.
-
---Six mois!
-
---Qui me profitèrent plus que toutes les années passées à la Brisaie.
-
---Comment cela?
-
---Parce que ce fut pour moi l'occasion de révélations inconnues et le
-point de départ d'une nouvelle vie.
-
-
-
-
-XXII.
-
-Esquisses du peuple.
-
-
-Une fois la première surprise et la première indignation passées, ma
-captivité me parut facile à supporter. Les ordres d'abord sévères,
-furent bientôt adoucis; l'argent fit le reste et m'acheta tout ce qu'une
-prison peut renfermer d'aisance et de liberté.
-
-Je ne tardai pas d'ailleurs à reconnaître que le hasard m'avait offert
-une nouvelle occasion d'études. Après avoir vécu parmi les hommes soumis
-au joug de la société, j'allais connaître ceux qui l'avaient brisé. Je
-passais d'un milieu encore sain dans celui des désespérés. Ici j'allais
-voir toutes les maladies de l'intelligence mal employée, tous les
-ulcères creusés dans le coeur par des passions sans emploi, toutes les
-infirmités morales créées par l'ignorance ou la misère. Lugubre examen
-qui me fut à la fois une affliction et un encouragement! Car, si chaque
-instant me révélait une nouvelle plaie, chaque réflexion m'en montrait
-l'origine, et, comme le médecin attentif, je retrouvais jusque sous
-cette pourriture humaine, les grands principes d'une organisation non
-pas vicieuse, mais déviée.
-
-Descendant au préau pendant les heures de promenade, j'interrogeais ces
-malheureux sur leur passé; je cherchais à retrouver, dans leurs récits,
-le point de départ de chacun des vices qui les avaient perdus plus tard;
-je m'efforçais enfin de dresser, pour chacun d'eux, cet arbre
-généalogique des péchés capitaux qui, selon un poëte espagnol, devient,
-aux enfers, le _titre de noblesse de chaque damné_.
-
-Cette étude m'ouvrit mille perspectives nouvelles. Les lueurs qui
-avaient déjà traversé mon esprit se multiplièrent et s'étendirent; je
-commençai à comprendre que Dieu ne m'avait pas destiné à l'exécution
-d'un perfectionnement partiel, accompli au profit de quelques-uns, mais
-à une mission générale au profit de tous. Dès ce moment je résolus du
-poursuivre, sous toutes les formes et par tous les moyens, cette enquête
-de l'humanité qui devait me révéler sa véritable loi.
-
-Ce fut une décision lentement prise, mais souveraine. Une fois les
-doutes écartés, cette idée de régénération devint, pour ainsi dire, la
-reine absolue de ma vie entière; je lui fis une phalange de tout ce
-qu'il y avait en moi de forces, de sentiments, de désirs, et quand la
-phalange eut formé ses rangs, je criai: Allons! et je partis, comme
-Alexandre, pour la conquête du monde.
-
-Ma mise en liberté vint heureusement seconder ma résolution. Après
-beaucoup d'interrogatoires, de délais, d'hésitations, on trouva qu'une
-détention préventive de six mois suffisait à ma punition et l'on
-m'ouvrit la porte de la prison. L'_Adresse aux propriétaires français_
-resta seulement supprimée.
-
-Mais j'y attachais maintenant peu de prix. Depuis un an, mes idées
-s'étaient agrandies, j'entrevoyais déjà les grandes lignes d'un plan
-complet et nouveau; il ne me restait plus qu'à achever les études
-commencées.
-
-Seulement, pour cela, il fallait connaître le peuple des villes, comme
-je connaissais celui des campagnes, vivre au milieu de lui sur un pied
-de confiance et d'égalité. Mon parti fut aussitôt pris. J'abandonnai
-l'administration de la Brisaie à maître Leroux; je pris des mesures pour
-que les revenus pussent être accumulés pendant cinq années, sans qu'il
-me fût possible d'en rien enlever et je partis à pied pour Paris, avec
-quelques centaines de francs et un passe-port accordé à _Joseph Michel,
-tourneur_.
-
-Le voyage de l'ouvrier lorsqu'il est jeune et fort, qu'il ne laisse
-point après lui de famille, et qu'il possède de quoi subvenir aux
-besoins de la route, offre une continuité d'impressions charmantes.
-Tandis que le riche passe, emporté dans sa dormeuse et ne connaissant le
-monde qu'il traverse que par ses plaintes aux maîtres de poste ou ses
-débats avec les postillons, l'ouvrier, lui, jouit de tout ce qu'il voit,
-se mêle à tout ce qu'il rencontre. Il boit aux fontaines du chemin,
-cueille la mûre le long des haies, se repose avec les moissonneurs sous
-les gerbes en faisceaux. Tout lui est frère et ami: il jette un bon jour
-à la paysanne qui passe; il parle au jeune pâtre qui ramène les
-troupeaux de la friche éloignée; il accepte une place près du voiturier
-qui regagne son village et apprend ce qui fait la tristesse ou la joie
-de la paroisse. Ainsi, tout devient pour lui plaisir et enseignement.
-Partout, il laisse quelque chose de sa vie et prend quelque chose de la
-vie des autres; c'est un continuel échange d'émotions, de regards, de
-paroles. Quand le riche voyageur passe, ce n'est qu'un attelage qui use
-le pavé; mais quand l'ouvrier chemine, c'est un homme qui traverse le
-monde des hommes.
-
-J'éprouvai si vivement cette sensation que le voyage fut pour moi une
-source de perpétuels enchantements. Profitant du droit que me donnaient
-ma veste et mes guêtres poudreuses, j'avais quitté la réserve égoïste du
-monde cultivé pour la joyeuse familiarité du peuple. Je m'arrêtais près
-du seuil afin de demander ma route et je liais conversation avec tous
-les passants, libre de la prolonger ou de l'interrompre selon ma
-fantaisie.
-
-Un matin, en quittant Nemours, je fis la rencontre d'un ouvrier qui
-fumait à la porte d'un cabaret, et qui me cria du seuil:
-
---Eh bien! coterie[D], est-ce qu'on ne boit pas le coup du matin pour
-tuer le ver?
-
-Je m'excusai en répondant que je ne voulais point m'arrêter, de peur de
-ne pouvoir gagner Fontainebleau avant la chaleur.
-
---Tu vas donc à Paris? me demanda-t-il; alors nous ferons la route à
-deux, mon fils, ce qui n'en fera que la moitié pour chacun... Seulement,
-il faut prouver qu'on est Français en buvant ensemble un coup de
-schnick.
-
-L'air jovial de mon compagnon me plut, j'entrai avec lui au cabaret;
-mais, après le premier verre offert par moi, il fallut en accepter un
-second, puis il proposa de recommencer. Je déclarai que je voulais
-partir sans plus long retard; et lorsqu'il me vit sortir, il se décida
-enfin à me suivre.
-
---Tu me fais l'effet d'un bon enfant, mais un peu bégueule sur la chose
-du petit verre, me dit-il, quand il m'eut rejoint, ce n'est pas là le
-tempérament de Robert Brigoire, dit Pompe-à-mort. Il a tant battu de fer
-qu'il est resté affligé d'une soif d'Anglais..... A propos d'Anglais,
-comment qu'on t'appelle?
-
-Je lui dis mon nom et ma profession.
-
---Tiens! je t'ai pris pour un compagnon de la truelle, reprit-il; mais
-n'importe, je veux t'apprendre à ne pas bouder devant le coup de croc,
-et, pour commencer, tu accepteras une politesse au premier bouchon. J'ai
-encore douze livres dix-sept sous qu'il faut fricoter.
-
-Je tâchai de lui faire comprendre qu'il serait plus sage de les réserver
-pour le cas où il ne trouverait point d'ouvrage, en arrivant à Paris.
-
---Ah! bien oui, interrompit Robert, si on pensait au lendemain, il n'y
-aurait jamais de plaisir. Pour nous autres compagnons, vois-tu, le
-lendemain c'est la misère, les maladies et tout le tremblement;
-aujourd'hui, c'est le petit verre et la chanson grivoise. Va donc pour
-aujourd'hui, et au diable le lendemain! Justement voici un cabaret;
-j'offre le coup de consolation, mon vieux, en avant, marche.
-
-Je déclarai à Pompe-à-mort que ses habitudes n'étaient point les
-miennes, et que je refusais positivement; il entra donc seul, tandis que
-je continuais ma route, mais il me rejoignit bientôt et recommença à
-causer.
-
-Robert ne manquait ni d'intelligence, ni de bons sentiments; par
-malheur, des habitudes d'ivrognerie menaçaient de tout éteindre. Je
-tâchai de l'avertir doucement, mais il avait lui-même la conscience du
-sort qu'il se préparait sans avoir la force de s'arrêter.
-
---Il est trop tard, vois-tu, Michel, me dit-il avec une certaine
-tristesse: un ivrogne déclaré ne peut pas plus s'empêcher de boire
-qu'une éponge de prendre l'eau. Dans le principe, j'avais peu de goût à
-la chose; l'eau-de-vie me brûlait le gosier, et je n'en buvais que par
-respect humain, pour ne pas m'entendre traiter de _fille_; mais petit à
-petit, je m'y suis accoutumé. Après la journée, on ne sait que faire:
-nous n'avons pas, comme le bourgeois, des salons où l'on peut causer en
-se chauffant; chez nous, c'est triste et froid; les femmes ont à
-raccommoder les nippes, à savonner; il faut parler bas à cause des
-enfants qui dorment; alors, pour avoir un peu de liberté et d'aisance,
-on descend chez le marchand de vin. Le dimanche, c'est encore pis: les
-gens éduqués peuvent lire la gazette, faire des visites en fiacre,
-chanter des morceaux avec accompagnement de guitare; nous autres, nous
-n'avons toujours que le cabaret.
-
---Mais le lundi au moins vous pourriez retourner au travail.
-
---C'est selon; quand beaucoup d'ouvriers manquent, les maîtres vous
-renvoient souvent, sous prétexte qu'il n'y a pas de profit à allumer les
-forges, de sorte que votre bonne volonté ne vous sert à rien, et qu'on
-se dit: Puisqu'on ne veut pas nous faire travailler quand les autres
-s'amusent, allons nous amuser avec eux, et voilà comme on devient un
-noceur fini[E].
-
-En arrivant à Paris, Robert me proposa de me conduire au logement qu'il
-habitait avant son voyage.
-
---Ce n'est pas un garni, me dit-il; mais j'y vais de préférence, parce
-que le bourgeois me connaît et me fait crédit; il y a au-dessous une
-gargote où l'on trempe la soupe à deux sous, et où l'on vend du vin de
-vigneron à sept; à moins que tu n'aies l'habitude de te nourrir de
-Madère et de petits pieds, ça doit t'aller comme un gant de tricot.
-
-J'acceptai l'offre du forgeron, qui me conduisit rue des Arcis, à une
-maison bâtie en colombage et qui n'avait que deux étages. Le
-rez-de-chaussée était occupé par le gargotier, principal locataire, qui
-sous-louait ensuite en détail. Le père la Gloriette était un petit homme
-ventru, rougeaud, riant, qui tutoyait tout le monde. Dès le premier coup
-d'oeil, je le reconnus pour un de ces égoïstes qui ont adopté la
-bonhomie comme une enseigne. Il nous accueillit avec force exclamations
-de joie, nous adressa vingt questions dont il n'attendit pas les
-réponses et remplit deux petits verres qu'il nous offrit. Robert lui
-annonça, en me montrant, qu'il lui amenait un nouveau locataire.
-
---Comme ça se trouve, s'écria le gros homme; justement, j'ai deux lits
-de sangle disponibles dans le petit cabinet du second; vous serez là
-avec le père Barrier.
-
---L'horloger?
-
---Oui, un assez mauvais locataire, car il ne consomme rien, mais le roi
-des camarades de chambrée, vu qu'on l'entend à peine respirer.
-
---Il est toujours occupé d'inventions?
-
---Il en cherche une qui, à l'entendre, doit tout révolutionner, mais tu
-sais, il a toujours peur qu'on ne lui vole ses idées, et il fait le
-cachotier; du reste, vous n'avez qu'à monter pour lui parler de la
-chose.
-
-Je décidai Robert à me faire voir le chemin, et nous arrivâmes à une
-chambre basse et obscure, dont tout l'ameublement consistait en trois
-lits de sangle et en trois tabourets. Près de la fenêtre un homme
-maigre, chauve et déjà vieux, limait sur un petit établi couvert de
-fragments de cuivre, de morceaux de fer et d'outils. A notre vue, il
-s'interrompit brusquement, jeta la pièce qu'il travaillait dans le
-tiroir de l'établi et le referma avec vivacité.
-
---Eh bien! est-ce que vous nous prenez pour des _cambrioleurs_
-(dévaliseurs de chambre), bonhomme Barrier? demanda Robert.
-
---Tiens, c'est toi, Pompe-à-mort, dit l'horloger, te voilà donc de
-retour?
-
---Avec un camarade de chambrée que je vous amène.
-
---Ah! vous allez loger ici, reprit Barrier, dont le regard se fixa sur
-moi avec inquiétude: vous êtes alors compagnon d'état?
-
---Fi donc! papa Barrier, reprit Robert; regardez-moi les mains de ce
-garçon et dites si c'est là le cuir d'un batteur de fer?
-
---Monsieur serait-il mécanicien? demanda l'horloger avec anxiété.
-
---Juste, dit Pompe-à-mort en riant: mécanicien en bâtons de chaise,
-constructeur de chabots et ingénieur de rouleaux de serviettes. Si vous
-êtes gentils, il vous tournera un étui pour mieux cacher vos inventions.
-
-Le front du vieil ouvrier se plissa.
-
---Les mieux cacher, répéta-t-il; ah! oui, si je l'avais fait, d'autres
-ne seraient pas devenus riches, en me dépouillant de ce qui était mon
-bien. Seul, j'ai tout cherché, tout découvert, et le maître qui me
-faisait travailler en a profité; c'est lui que l'on connaît, c'est lui
-que l'on vante; c'est lui qui porte la croix que j'ai gagnée.
-
---Et n'avez-vous pu réclamer votre droit? demandai-je.
-
---Quel droit? reprit l'horloger amèrement, n'étais-je point aux gages du
-fabricant; n'avait-il point fourni la matière? La découverte était à
-lui puisqu'elle venait de ses ateliers, car le cerveau de l'ouvrier fait
-partie des outils; c'est un creuset loué; tout ce qui en sort appartient
-au maître. Notre métier, à nous autres, est d'inventer, et à lui
-d'acheter le brevet de notre invention. Ce n'est pas le capital qui est
-un instrument pour l'intelligence, mais l'intelligence qui est un
-instrument pour le capital. Le jour où j'ai voulu réclamer une part dans
-les bénéfices que le maître me devait, il m'a chassé et les avocats
-m'ont dit que c'était la loi.
-
---Eh bien, une autre fois vous ferez vos conditions, dit Robert; vous
-n'êtes pas à ça près d'une invention et vous pouvez en trouver une
-autre.
-
---Pour inventer il faut du temps, de l'espace, des outils, de l'argent,
-dit l'horloger, et tu vois où j'en suis?
-
---Il est certain que ça ne peut pas se comparer aux Tuileries, reprit
-Pompe-à-mort, en promenant autour de lui un regard insouciant; mais
-pourquoi donc que vous avez quitté la grande chambre de devant?
-
-Barrier n'eut point le temps de répondre; la porte venait de s'ouvrir
-bruyamment, et une grisette entra en chantant:
-
---Eh! c'est la voisine Farandole, dit Robert.
-
---Tiens! Pompe-à-mort, s'écria la jeune fille, comment donc que tu te
-trouves ici, mauvais sujet?
-
---Je m'y trouve parce que j'y suis, ma vieille, reprit gaiement Robert,
-en l'entourant d'un de ses bras et lui donnant un gros baiser sur chaque
-joue.
-
---Eh bien comme ça se trouve, dit Farandole qui l'avait laissé faire,
-moi qui donne justement une soirée aujourd'hui.
-
---Une soirée?
-
---Avec de la galette et du punch! rien que ça.
-
---Tonnerre! voilà qui est un peu bon genre pour le quartier! c'est donc
-le brigadier qui régale?
-
---Ah! bien oui, le brigadier: je ne le-connais plus!
-
---Avec qui que tu es maintenant?
-
---Avec moi toute seule! ça me fait un changement. Mais, dis donc,
-c'est-il un de tes amis, ce garçon?
-
-C'était moi qu'elle désignait. Robert répondit que j'étais son nouveau
-camarade de chambrée.
-
---Alors, faut qu'il vienne avec toi, reprit Farandole, nous verrons s'il
-est farceur; et vous aussi, père Barrier, je vous attends; il y aura
-toute la maison d'abord; même le papa Jérôme, qui a promis de venir
-quand la marmaille serait couchée. Ainsi, c'est convenu, les enfants; à
-sept heures la fête commence, une mise décente est de rigueur, on sera
-reçu en sabots...
-
-A ces mots la grisette prit les deux mains de Robert, fit deux ou trois
-fois le tour de la chambre en dansant, et sortit sur l'air de la
-_Farandole_, ronde favorite à laquelle elle devait son nom.
-
-Robert et moi, nous arrivâmes chez la grisette à l'heure convenue.
-Quelques-uns des invités s'y trouvaient déjà: c'étaient des ouvrières
-appartenant aux fabriques du faubourg Saint-Marceau, mais dont la tenue
-prouvait évidemment l'habitude de faire, dans la rue, leur _cinquième
-quart_ de journée[F], et deux jeunes gens en casquette, vivant de ces
-industries équivoques qui préparent au vice par l'oisiveté. Le père
-Barrier ne tarda pas également à arriver avec la Gloriette, qui
-apportait le punch dans un saladier.
-
-On s'assit autour de la table; Farandole remplit les verres, et la
-conversation commença à s'animer.
-
-Robert surtout, qui revenait sans cesse aux rafraîchissements, ne tarda
-pas à s'égayer outre mesure.
-
---Allons, Pompe-à-mort, un peu de tenue, dit la grisette en voulant
-arrêter ses libations; il faut garder la part du papa Jérôme.
-
---Tant pire pour les absents! cria Robert en remplissant son verre;
-pourquoi qu'il ne vient pas, cette vieille rosière de Salency. Je parie
-qu'il donne le sein à un de ses moutards.
-
---Taisez-vous, vaurien, le voici!
-
-Un petit homme, à figure douce et à manières timides, venait, en effet,
-d'entr'ouvrir la porte, son bonnet de laine à la main.
-
---Faites excuse, la compagnie, dit-il en entrant avec précaution;
-messieurs et mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur... Il ne vous est rien
-arrivé depuis ce matin, mam'zelle Farandole? Bonjour, monsieur Robert,
-comment va la vôtre?
-
---Asseyez-vous, vieux papa, dit celui-ci, en avançant une chaise au
-nouveau venu. Pourquoi donc arrivez-vous si tard?
-
---C'est pas de ma faute, répondit Jérôme, en s'asseyant à quelque
-distance de la table; foi d'homme, j'ai fait mon possible; mais j'avais
-à finir une grosse de boutons que je dois livrer demain.
-
---Les affaires vont donc à cette heure, papa?
-
---Vous êtes bien bon, monsieur Robert, ça va pas mal, grâce à Dieu! mais
-il était temps, car la morte-saison avait consommé tout ce qu'on avait
-pu mettre dans la tirelire.
-
---Oui, fit observer Barrier, dans le bon temps on la remplit, en se
-retranchant tout agrément, et dans les mauvais on la vide, en ne se
-donnant qu'une partie du nécessaire!... On continue comme ça une
-quarantaine d'années, et alors, si on est bien avec son commissaire, on
-obtient une place à l'hôpital.
-
---On fait comme on peut, mon cher monsieur Barrier; on fait comme on
-peut, répliqua Jérôme avec douceur. Certainement, c'est triste d'aller
-à l'hôpital, mais alors les enfants sont élevés!
-
---Brave père, va! dit Farandole touchée, malgré elle, dans son coeur
-de femme.
-
-Et elle remplit un verre qu'elle présenta à l'ouvrier boutonnier.
-Celui-ci parut hésiter à l'accepter.
-
---Est-ce que vous n'aimez pas le punch? demanda Robert.
-
---C'est-à-dire, je l'aime peut-être, dit Jérôme, embarrassé et souriant;
-mais, vous concevez... qu'un père de famille... doit éviter la
-dépense...; aussi je crois que je n'en ai jamais bu.
-
---C'est juste! reprit un des jeunes gens en casquette: l'eau filtrée et
-les pommes de terre, voilà le régime de la vertu! C'est pourtant drôle,
-dites donc, qu'il y ait comme ça les trois quarts du monde condamnés à
-vivre en pénitence sur cette gueuse de terre, sans jamais goûter à ce
-qu'elle donne de bon.
-
---Voilà ce qui ne me va pas à moi, ajouta son compagnon. Travailler
-douze heures pour n'avoir qu'une botte de foin, ça peut convenir à un
-cheval de cabriolet, mais pas à un homme.
-
---Et c'est pourquoi tu l'es logé dans la rue de Saint-Lâche? demanda
-Robert: faut prendre garde, mon petit; ce quartier-là est bien près du
-Palais-de-Justice.
-
-Le jeune homme fut un mouvement d'épaules.
-
---Connu! dit-il; mais quand il arriverait un malheur!... quelques mois
-passés à l'ombre n'ont jamais fait de mal à la santé: le gouvernement
-nous donnera pour rien la pension et le logement, pendant que vous
-crèverez de faim... et de plus, nous sortirons de là avec une
-_masse_!...
-
---C'est pourtant vrai! dit Barrier pensif.
-
---Ah bah! faut pas dire ces choses-là! s'écria une de ouvrières; ça
-fait venir des idées... qui vous ennuient.
-
---Et ça vexe Jérôme, ajouta Robert.
-
---Oui, oui, interrompit Farandole, qui venait de vider le saladier dans
-les verres; ne mécanisez pas les honnêtes gens devant le papa
-Jérôme.....; il pourrait prendre la chose pour lui, et il a déjà assez
-de croix.
-
-Jérôme releva la tête. Le punch avait fait monter une légère rougeur à
-ses joues ternes, et son oeil avait pris un peu plus d'assurance.
-
---Faites excuse, mam'zelle Farandole, dit-il avec une certaine vivacité:
-j'apprécie l'intention de ce que vous dites; mais je ne voudrais pas
-laisser croire à la compagnie que j'aie à me plaindre de personne, ni
-que je ne sois pas bien dans mon ménage...
-
---Oh! ça, on sait que la mère Jérôme est la reine des braves femmes,
-interrompit la grisette.
-
---Oui, je pense pouvoir me permettre de dire qu'on n'a rien à lui
-reprocher, reprit le boutonnier, dont l'accent trahissait un
-attendrissement intérieur; depuis douze ans que nous habitons le
-quartier, elle est connue..... Toujours au travail, et jamais d'humeur,
-avec ça!..... Les enfants sont encore à savoir ce que c'est que d'être
-battus.
-
---Aussi, sont-ils gentils, dit Farandole; ils ne me rencontreraient pas
-sans me dire bonjour.
-
---Et jamais de bruit dans les escaliers, ajouta la Gloriette.
-
---Et ça va tous les jours à l'école, continua l'horloger.
-
---Tous les jours, monsieur Barrier, reprit l'ouvrier, à qui ces éloges
-firent venir les larmes aux yeux; l'aîné sait déjà lire, écrire et
-chiffrer, et les deux petites aident la mère à coudre. Ce sont de vrais
-anges du bon Dieu!... Aussi quand ils sont autour de moi, voyez-vous, et
-que j'entends la bonne femme qui tripote dans le ménage en chantonnant,
-je ne demande rien que de continuer à vivre aussi heureux.
-
---Eh bien! je comprends ça! s'écria Farandole; oui, voir des mioches qui
-prospèrent, qui rient, qui vous caressent; ça doit joliment vous
-assaisonner les épinards. Si le beurre est trop cher, eh bien, on a leur
-bonheur... et on mange son pain avec.
-
---Et puis, reprit Jérôme, enhardi par cette approbation, il peut venir
-une bonne chance. Il y a deux ans, un bourgeois a été sur le point de me
-faire l'avance qu'il me faut pour fabriquer à mon compte: il m'avait
-promis cinq cents francs, malheureusement il a fait des pertes...
-
---Et vous n'avez rien eu? acheva ironiquement Barrier.
-
---Non, mais une autre occasion peut se présenter; il faut toujours
-espérer, monsieur Barrier; ça ne fait de mal à personne, et ça vous fait
-du bien; tandis qu'on se mine à envier ceux qui sont mieux placés et que
-souvent ça donne de mauvaises tentations. Je sais bien qu'il y en a qui
-reçoivent une pauvre part dans le monde, mais c'est une raison pour ne
-pas la rendre plus mauvaise par son manque de raison: quand on vous a
-mis dans l'eau jusqu'au cou, faut pas y enfoncer encore la tête par
-mauvaise humeur, ou l'on croira que c'est de votre faute si vous vous
-noyez... Je ne dis point ça, au moins, pour offenser la compagnie.
-
---On le sait bien, père Jérôme, allez, dit Farandole, qui était devenue
-sérieuse.
-
---Alors, elle m'excusera d'avoir hasardé aussi mon petit mot, reprit le
-boutonnier qui s'était levé en souriant, et elle me permettra de la
-saluer, vu que les enfants n'auront pas voulu s'endormir sans me dire
-bonsoir... c'est une habitude... en vous remerciant mademoiselle
-Farandole, et la compagnie, à l'avantage!
-
-Il salua plusieurs fois avec son bonnet et sortit.
-
-Ce qu'il venait de dire avait évidemment impressionné les auditeurs. A
-mesure qu'il parlait, leur cynisme révolté avait fait place à je ne sais
-quel vague respect pour cette probité si simple et pour cette
-résignation si heureuse. Robert, qui avait fait demander de
-l'eau-de-vie, buvait coup sur coup, comme s'il eût voulu s'étourdir plus
-vite et ne pas entendre; les deux jeunes gens en casquette affectaient
-une ironie embarrassée, Barrier et les femmes avaient pris un air
-sérieux. Il y eut un moment de silence après la sortie de l'ouvrier.
-
---Est-il drôle ce père Jérôme, s'écria enfin tout à coup Farandole,
-échappant à l'impression reçue par un éclat de rire; ce qu'il nous a dit
-là, c'était comme un sermon, excepté qu'un sermon ennuie.
-
---Bah! ajouta une des ouvrières, il a raison et nous aussi... chacun
-fait comme il peut.
-
---Bien dit, ma petite mauviette, reprit la grisette en l'embrassant;
-chacun fait comme il peut... en ayant l'air de faire comme il veut.
-Laissons-nous donc aller, mes petits... et pour bien finir la soirée, je
-vous propose un rigodon.
-
---Ici?
-
---Non, au bal Mouffetard; c'est ce soir l'ouverture, qui est-ce qui veut
-être mon cavalier?
-
---Présent! dit Robert, qui se leva en chancelant.
-
---Pompe-à-mort!... merci! objecta Farandole; pour danser il faut se
-tenir debout.
-
---Sois donc calme, bégaya le forgeron, c'est d'être assis qui m'a
-étourdi comme ça: quand j'aurai pris l'air, tu me verras plus ferme que
-le Pont-Neuf. Ton bras que je te dis; je ne te ferai pas d'affront.
-
-La grisette se décida après quelques hésitations et tous partirent
-ensemble, sauf Barrier et moi qui regagnâmes notre chambre.
-
-Le lendemain, je pris la moitié des mille francs que j'avais emportés
-et je l'adressai à Jérôme, avec un billet anonyme, déclarant que cet
-argent lui était donné pour qu'il pût _fabriquer à son compte_!
-
-Le brave homme faillit devenir fou de joie. Il s'occupa aussitôt
-d'acheter tout ce qui lui était nécessaire et loua un autre logement
-dans la rue du Renard. Je pris sa chambre où je m'établis avec ce qui
-était nécessaire pour ma profession de tourneur. J'eus d'abord quelque
-peine à obtenir du travail. Il fallut affronter bien des refus, accepter
-de dures conditions, subir des retards de paiements et même des
-retenues, m'initier enfui aux difficultés pratiques de la vie du peuple,
-dont je ne connaissais encore que les grandes misères.
-
-
-
-
-XXIII.
-
-Une rencontre.
-
-
-Vous n'attendez pas de moi, sans doute, le récit détaillé de ces années
-d'épreuves; je vous en ai dit assez pour pouvoir les franchir d'un bond
-et arriver à l'aventure qui me força de hâter mon changement de
-position.
-
-Je revenais un matin d'Auteuil, où j'avais rapporté quelques
-_commandes_, lorsque, en arrivant à l'extrémité d'une des avenues,
-j'aperçus une calèche découverte rapidement emportée par des chevaux
-sans conducteur, et dans laquelle une femme seule poussait des cris
-perçants. L'attelage venait vers moi, en suivant le milieu de la route.
-Par un mouvement instinctif, je laissai tomber la règle à mesurer que je
-tenais à la main, et, au moment où la calèche arriva près de moi, je
-m'élançai à la tête des chevaux.
-
-Ils me traînèrent quelque temps, puis se ralentirent. Je pus saisir une
-des rênes, et, la tirant brusquement, je forçai l'attelage à reculer.
-Les roues allèrent heurter le mur d'un parc qui bordait le chemin, et la
-calèche s'arrêta.
-
-Comme je m'efforçais de calmer les chevaux en les flattant de la main et
-de la voix, je fus rejoint par le cocher, qui avait été précipité de son
-siége sans recevoir aucune blessure. Il se rendit bientôt maître de
-l'attelage, se retourna vers sa maîtresse, dont les cris avaient cessé,
-et nous nous aperçûmes alors seulement qu'elle était évanouie.
-
-Je l'aidai à la dégager de son chapeau et de la douillette fourrée qui
-l'enveloppait. L'air frais la ranima; elle rouvrit les yeux, mais pour
-tomber dans une crise nerveuse qui nous effraya. Il n'y avait autour de
-nous aucune habitation ni aucun moyen de secours.
-
---Remontez vite sur le siége, dis-je au cocher, et gagnez Passy, on vous
-indiquera un médecin.
-
-Il approuva l'expédient, reprit les rênes et partit.
-
-Je restai debout à la même place, jusqu'à ce qu'il eût tourné l'allée:
-alors je me baissai pour prendre ma règle à mesurer, et mon regard
-s'arrêta sur quelque chose de brillant; j'avançai la main, c'était un
-bracelet à fermoirs de diamants!
-
-Je courus aussitôt dans la direction prise par la voiture, mais elle
-avait disparu. Je continuai jusqu'à Passy, où toutes mes informations
-furent inutiles. On avait bien vu passer une calèche peu auparavant,
-mais elle ne s'était point arrêtée.
-
-Je me trouvais dans un grand embarras. Le bracelet devait avoir une
-valeur considérable, et, à tout prix, je voulais le rendre. Mais comment
-retrouver la personne qui l'avait perdu?
-
-En le regardant avec plus d'attention, j'aperçus, par bonheur, un petit
-écusson émaillé qui occupait le centre du fermoir: je pensai qu'en
-consultant les principaux joailliers, ils pourraient reconnaître les
-armoiries et me tirer d'embarras.
-
-Je me rendis, en conséquence, au Palais-Royal; j'entrai dans un des plus
-riches magasins et je présentai le bracelet, en demandant le
-renseignement désiré.
-
-Le commis parut émerveillé de la beauté de la monture. Il appela le
-joaillier, qui déclara, au premier coup d'oeil, que c'était un
-bracelet de mille écus. Je ne pus retenir une exclamation d'étonnement.
-
---Et connaissez-vous les armes gravées sur le fermoir? demandai-je.
-
-Le joaillier répondit négativement.
-
---Alors je vais ailleurs, repris-je, en tendant la main pour redemander
-le bracelet.
-
-Le marchand me regarda et voulut savoir comment j'étais détenteur d'un
-pareil bijou. Pressé de continuer mes recherches, je répliquai
-rapidement que je l'avais trouvé, et comme, à bout de patience, je
-refusais de répondre davantage, il glissa le bracelet dans une de ses
-montres, la referma à clef et déclara qu'il ne le rendrait qu'à son
-légitime propriétaire.
-
-Exaspéré, je voulus le reprendre de force; il en résulta un débat à la
-suite duquel je fus arrêté et conduit chez le commissaire du quartier.
-
-Il fallut nécessairement raconter à celui-ci tout ce qui s'était passé
-dans l'avenue d'Auteuil. Pendant ce temps un nouveau joaillier avait
-reconnu l'écusson; c'était celui d'un général devenu dignitaire de
-l'Empire. On voulut vérifier l'exactitude de mon récit, et je fus obligé
-de me laisser conduire à l'hôtel qu'il habitait.
-
-Au moment où nous arrivions à l'hôtel, le cocher qui se trouvait dans la
-cour me reconnut et s'approcha. Quelques paroles suffirent pour me
-justifier; le commissaire s'excusa en alléguant la nécessité de la
-défiance et j'allais me retirer, après l'avoir prié de remettre lui-même
-le bracelet, lorsque la femme du général, avertie que j'étais là, me fit
-demander.
-
-Malgré ma répugnance, il fallut céder, et, après avoir traversé
-plusieurs salons richement décorés, j'arrivai à un boudoir où elle
-m'attendait.
-
-Je l'avais entrevue si rapidement le matin qu'il m'eût été impossible de
-la reconnaître. Sans être belle, elle avait, dans toute sa personne,
-quelque chose de doux et de caressant, qui vous attirait dès le premier
-coup d'oeil. Elle se leva vivement à mon entrée, courut à moi et me
-prit les mains avec une reconnaissance expansive dont je fus surpris.
-
---Ah! venez, dit-elle, j'ai besoin de vous voir et de vous remercier.
-
-Je voulus protester contre l'importance qu'elle donnait à un service que
-tout autre eût pu lui rendre, mais elle m'interrompit, me fit asseoir
-près d'elle et commença à m'adresser des questions sur mon nom, mon
-état, ma position.
-
-Je répondis avec une contrariété évidente. Elle crut sans doute que je
-redoutais des offres d'argent qui eussent blessé ma fierté, car elle se
-hâta de dire:
-
---Pardon, monsieur Michel, si je vous interroge ainsi; mais la seule
-récompense que je puisse vous proposer est mon amitié.... et il faut
-bien connaître ses amis!
-
-Je répondis qu'elle me faisait trop d'honneur.
-
---Ne dites pas cela, reprit-elle, avec une sensibilité sincère; si le
-général se fût trouvé à Paris, il eût mieux réussi à vous remercier: un
-homme fait des offres de service à un autre homme sans l'humilier: mais
-je suis seule et je ne puis... Je n'ose vous proposer que ma
-reconnaissance... ne la refusez pas, Monsieur.
-
-Elle me tendait la main, je la pris et la baisai avec émotion.
-
---Madame me récompense au delà de ce que je mérite, répliquai-je; et
-désormais c'est moi qui serai son obligé.
-
-Elle me regarda, jeta un rapide coup d'oeil sur mon costume, et fit un
-geste d'étonnement.
-
-Je compris que j'avais oublié mon rôle d'ouvrier, et me levant
-brusquement:
-
---J'espère bien, du reste, que si Madame a besoin d'employer un
-tourneur, elle se souviendra de moi, ajoutai-je en saluant du pied.
-
---Votre adresse? continua la jeune femme, dont le regard continuait à
-m'observer.
-
-Je lui remis une des cartes imprimées que j'avais toujours sur moi.
-
---Vous reviendrez me voir, dit-elle, d'un ton qui exprimait bien moins
-l'ordre que la prière.
-
-Je le promis en demandant à quelle heure on pouvait parler à madame la
-baronne.
-
---Vous, à toute heure, répondit-elle; seulement ne m'appelez point par
-mon titre, on pourrait vous confondre avec tout le monde, mais par mon
-nom de baptême. Quand vous viendrez, demandez madame Nancy; c'est le mot
-de passe pour mes amis.
-
-Je la remerciai et pris congé d'elle; mais au moment où j'allais partir,
-une femme de chambre annonça plusieurs noms parmi lesquels fut prononcé
-celui du chevalier de Rieul.
-
-Ce dernier se montra en effet à l'entrée du boudoir donnant le bras à
-une dame en grande parure et suivi de deux autres groupes.
-
-Il ne parut d'abord frappé que de trouver un homme portant mon costume
-dans un pareil lieu; mais à cette première surprise en succéda une
-seconde plus marquée.
-
-Il s'arrêta court, me regarda fixement et jeta un cri: il m'avait
-reconnu!
-
-Je fis un mouvement vers la porte pour m'échapper; il quitta vivement le
-bras de la dame qu'il conduisait, me saisit par la main et me ramena
-vers la fenêtre du boudoir, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il ne se
-trompait pas.
-
---Dieu me damne! c'est bien lui, s'écria-t-il.
-
---Quoi! vous connaissez monsieur Michel? demanda vivement la femme du
-général.
-
---Michel, répéta le chevalier; il a donc aussi changé de nom en
-changeant de costume?
-
-Madame Nancy parut stupéfaite.
-
---Que parlez-vous de changement de costume, reprit-elle; monsieur
-serait-il donc déguisé?
-
---Et si habilement, continua de Rieul, que j'ai eu peine à le
-reconnaître. Je ne soupçonnais point un pareil talent à ce cher duc...
-
---Comment, s'écria la dame en grande toilette, monsieur serait...
-
---Mon cousin, madame la comtesse.
-
-Tout le monde se récria de surprise; quant à moi, je regardais toujours
-la porte, que j'essayais de gagner; mais le chevalier me retint.
-
---Oh! vous ne vous échapperez pas ainsi, mon bon, dit-il en riant;
-fermez la porte, colonel; et vous, mesdames, permettez-moi de vous
-présenter un parent, excellent gentilhomme, sur ma parole, philanthrope
-de premier ordre et un des plus riches propriétaires de la Touraine.
-
-On s'inclina et je fus obligé de rendre le salut, tandis que la femme du
-général, qui était d'abord restée muette de surprise, racontait ce qui
-s'était passé le matin et comment je me trouvais là.
-
---Mais pourquoi ce costume? demanda la dame conduite par de Rieul.
-
---Comment vous ne devinez pas, ma chère, s'écria le petit homme à
-culottes courtes que l'on avait appelé colonel et que je reconnus alors
-pour un de nos émigrés de l'armée de Condé; c'est un habit de guerre:
-avec un costume d'ouvrier on entre partout sans inquiéter les jaloux.
-
---Les jaloux, reprit la dame; ainsi vous pensez que quand monsieur a
-rencontré Nancy ce matin...
-
---Il venait, comme Jupiter, de doubler quelque malheureux Amphitryon!...
-
-Les femmes sourirent, et je m'aperçus que les regards se fixaient sur
-moi avec une curiosité qui n'avait rien de malveillant; l'explication
-supposée par le colonel émigré avait évidemment donné à mon déguisement
-quelque chose de galant qui en relevait la vulgarité.
-
-Je ne crus cependant pas devoir accepter les bénéfices d'une pareille
-erreur. Je déclarai que mon costume était celui de la profession que
-j'avais adoptée, et, comme le vieux gentilhomme paraissait douter,
-j'expliquai brièvement les motifs de ce changement, apportant pour
-preuve la carte remise à la femme du général et qu'elle tenait encore.
-
-A cette révélation, la bienveillance fit subitement place à un
-étonnement moqueur: des exclamations partirent de tous côtés. La dame,
-qui avait déjà parlé, et que madame Nancy nommait sa soeur, s'écria
-que c'était impossible; le colonel répétait que, même en Angleterre, il
-n'avait jamais entendu parler d'une pareille excentricité; le chevalier
-seul se déclara convaincu et raconta mes essais à la Brisaie, pour
-prouver que _j'étais capable de tout_. Aux regards qui se fixèrent alors
-sur moi, je compris qu'on me croyait fou. Tout essai de justification
-eût été inutile: je me hâtai de saluer pour prendre congé; mais madame
-Nancy s'avança vivement.
-
---Je n'avais pu offrir que ma reconnaissance à monsieur Michel, dit-elle
-avec une émotion pleine de grâce; monsieur Henri de la Brisaie me
-permettra-t-il d'y joindre mes témoignages de sympathie et d'admiration?
-
---Ah! le ciel vous sert à souhait, Nancy, s'écria sa soeur
-ironiquement; vous qui avez appris à lire dans le _Contrat social_ et
-que l'on a dressée au respect pour les amis du genre humain, vous avez
-trouvé votre héros.
-
---Il est vrai, dit la jeune femme, d'un accent pénétrant; ce que
-Monsieur vient de dire, ce qu'il a fait surtout, excite en moi un
-respect, un attendrissement que je voudrais en vain cacher: maintenant
-que je connais le noble emploi de ses journées, je crains d'en détourner
-à mon profit quelques instants... et j'ose à peine renouveler ma prière
-de tout à l'heure...
-
---Et moi, je demande à Madame la baronne la permission de me la
-rappeler, répliquai-je, en baisant la main qu'elle me présentait.
-
-Puis, saluant tout le monde, je sortis bien décidé à revenir.
-
-Ainsi que je vous l'ai dit, je touchais au terme fixé par moi-même à mon
-espèce d'enquête pratique; la rencontre que je venais de faire me décida
-à hâter ma _transformation_. J'avais porté assez longtemps la livrée du
-peuple, et je m'étais assez mêlé à ses plaisirs, à ses misères, à ses
-vices pour apprendre ce que j'avais voulu savoir; je déposai la veste de
-travail et rentrai dans les rangs des privilégiés que je devais aussi
-étudier.
-
-Mais avant de renoncer à la condition que je venais de traverser, je
-voulus veiller au sort de ceux que j'avais connus.
-
-Le père Jérôme prospérait, grâce à sa bonne conduite et à son activité;
-j'accrus cette prospérité par des avances qui lui permirent d'agrandir
-sa fabrication: Barrier, vieux, malade et sans ressources, continuait à
-poursuivre ses inventions au milieu des tortures de l'impuissance et de
-la misère; je lui assurai une place à l'établissement des
-_Petits-Ménages_, en lui fournissant tout ce qui pouvait aider à ses
-recherches; quant à Farandole et à Robert, tombés aux dernières limites
-de la dégradation, je ne pus que leur constituer un petit revenu
-inaliénable qui défendît leurs derniers jours contre la faim. Quitte
-ainsi envers mes amis du peuple, j'abordai le monde des riches et des
-puissants.
-
-Je rencontrai chez madame Nancy, outre sa soeur et le colonel émigré,
-son beau-frère, une grande partie de l'ancienne noblesse et de la
-nouvelle. Ou touchait à la fin de l'Empire, dont les hommes prévoyants
-pouvaient déjà soupçonner la chute prochaine; les intrigues, des
-royalistes avaient recommencé, et, afin de les mieux dissimuler, ils
-avaient soin de se montrer dans les salons fréquentés par les officiers
-et les fonctionnaires les plus dévoués à l'empereur.
-
-Je passais presque toutes mes soirées chez madame Nancy, dont l'amitié
-expansive avait fini par me devenir nécessaire: c'était près d'elle que
-je retrouvais du courage dans mes jours d'abattement, et de la sympathie
-dans mes jours d'espérance. Toujours prête à s'associer à vos
-enthousiasmes, devinant vos tristesses sans vous en parler, et sachant
-rétablir l'équilibre dans vos sentiments troublés, elle devenait, au
-bout de quelque temps, la ménagère de votre âme, et y maintenait tout en
-ordre, sans mouvements et sans bruit.
-
-Cette merveilleuse faculté qui en faisait pour moi l'idéal de la femme,
-n'avait malheureusement trouvé d'emploi ni avec sa soeur, qui l'avait
-toujours enviée et haïe, ni avec le général, accoutumé à la rude
-existence des camps. Je fus le premier à la remarquer et à en jouir. Ce
-fut pour madame Nancy une sensation toute nouvelle que de se voir utile
-au bonheur de quelqu'un; elle en éprouva une joie qui participait de la
-reconnaissance.
-
-Plusieurs mois s'écoulèrent pour tous deux dans un enchantement qui est
-resté le plus doux souvenir de ma vie. La différence d'âge ne se faisait
-point sentir entre nous, car l'âge est presque autant dans les goûts que
-dans la somme des années. Etranger jusqu'alors à toute affection
-individuelle, j'entrais dans ces nouveaux sentiments avec la jeunesse du
-coeur, tandis que madame Nancy, vieillie par de précoces souffrances,
-y apportait toute l'énergie que la maturité donne aux passions chez les
-femmes. Nous nous aimions pourtant sans nous l'être dit, presque sans le
-savoir, et cette ignorance volontaire éloignait de notre esprit toute
-angoisse.
-
-La chute de l'Empire et le retour du général vinrent troubler cette
-innocente intimité; mais ce fut pour peu de temps. Le débarquement de
-l'empereur à Cannes rappela ce dernier sous les drapeaux, et madame
-Nancy alla habiter sa _villa_ d'Auteuil où je continuai à la voir tous
-les jours.
-
-Le colonel avait suivi les Bourbons à Gand, tandis que la comtesse sa
-femme était demeurée à Paris avec le chevalier de Rieul. Les relations
-de parti en couvraient d'autres plus intimes, mais l'habileté des deux
-amants les sauvait du scandale; car dans ce monde frivole, où tout
-s'arrête à l'apparence, la corruption expérimentée est plus sûre que
-l'honneur. La comtesse masquait d'ailleurs son indulgence pour elle-même
-sous sa sévérité pour les autres. Mes assiduités auprès de sa soeur
-excitèrent ses critiques, et, par suite, les malignes suppositions de
-ses amis. J'en fus instruit sans pouvoir me décider à interrompre des
-rapports qui étaient devenus la sérieuse occupation de ma vie.
-
-Cependant, ces rapports avaient insensiblement perdu leur charme
-paisible. A l'affection indulgente des premiers mois avait succédé une
-ardeur jalouse, inquiète, querelleuse. Bien que devenus plus
-indispensables l'un à l'autre, nous nous séparions souvent malheureux et
-brouillés. Une de ces querelles fut assez vive pour me laisser, le
-lendemain, un ressentiment qui me décida à ne point retourner ce jour-là
-à la _villa_ du général. Je maintins assez bien ma résolution pendant
-les premières heures; mais, peu à peu, mon courage faiblit, les
-hésitations commencèrent; je pensai aux torts que je pouvais avoir, à
-l'inquiétude de madame Nancy lorsqu'elle ne me verrait pas, et, tout en
-discutant sur ce que je devais faire, je pris la route d'Auteuil.
-
-
-
-
-XXIV.
-
-Dénoûment.
-
-
-J'arrivai à la villa plus tard que de coutume, et je rencontrai à la
-porte du parc la comtesse avec le chevalier.
-
-Celui-ci m'apprit qu'il venait prendre congé de la femme du général.
-
---Il part pour l'ouest, ajouta la comtesse, en donnant à ces mots une
-intention qui me fit comprendre sur-le-champ de quoi il s'agissait.
-
---Voulez-vous venir avec moi? reprit de Rieul légèrement; nous nous
-trouverons là-bas en pays de connaissance.
-
---En effet, répliquai-je, les journaux m'ont appris que MM. de Lescot et
-d'Arvière venaient de se mettre à la tête des bandes insurgées.
-
---Eh bien! nous les verrons à l'oeuvre, continua de Rieul, qui ne
-tenait point évidemment à cacher le but de son voyage; pour un
-philosophe comme vous, ce doit être une étude à faire.
-
---Et vous pouvez ajouter que c'est un devoir pour tout gentilhomme, dit
-la comtesse avec intention.
-
-Je fis observer, en souriant, que j'avais trop dérogé pour oser encore
-prétendre à ce titre.
-
---Avouez plutôt que vous ne voulez pas quitter Paris, répliqua le
-chevalier.
-
---On ne le permettrait point à Monsieur, ajouta la comtesse avec une
-sorte d'aigreur.
-
---Qui donc s'y opposerait? demandai-je.
-
-Elle s'arrêta pour me regarder, puis s'écria avec un rire forcé.
-
---Il le demande! Mais vous nous croyez donc aveugles et sourds? Que
-deviendrait ma soeur si vous n'étiez plus là?
-
-Je rougis involontairement.
-
---Je pense, en effet, repris-je, que madame Nancy ne verrait point avec
-indifférence le départ d'un de ses amis les plus dévoués... mais je sais
-aussi que je ne lui suis pas assez nécessaire pour qu'elle essayât de me
-retenir, si mon devoir m'appelait ailleurs.
-
---Vous croyez?
-
---J'en suis sûr, Madame.
-
---Alors vous me permettrez d'acquérir la même conviction.
-
---Si vous en trouvez le moyen...
-
---Je l'ai trouvé, dit vivement la comtesse qui venait d'apercevoir sur
-le perron sa soeur avec quelques visiteurs qu'elle reconduisait.
-
---Comment cela? demandai-je étonné.
-
---Laissez-moi faire et veuillez seulement ne pas me contredire.
-
-Je n'eus point le temps de faire de questions; madame Nancy venait de
-nous voir et elle accourait à notre rencontre. Après avoir embrassé sa
-soeur, elle me tendit la main en me reprochant doucement d'arriver si
-tard.
-
---Ah! ne le grondez pas! car il a failli ne pas venir, dit la comtesse.
-
---Pourquoi donc? demanda sa soeur.
-
---Il avait à vous faire une confidence qu'il redoutait.
-
---Quelle confidence?
-
---Vous saurez d'abord que le chevalier part demain pour la Vendée.
-
---Mais... M. Henri?...
-
---Eh bien! M. Henri s'est décidé à partir avec lui.
-
-Je voulus protester; la comtesse m'interrompit.
-
---Oh! il ne faut point nier, reprit-elle vivement; il voulait d'abord
-partir sans vous revoir, mais je lui ai fait comprendre que vous n'étiez
-point femme _à le retenir quand son devoir l'appelait ailleurs_. Aussi
-l'ai-je décidé à vous faire ses adieux.
-
-Madame Nancy devint pâle. Notre brouillerie de la veille l'avait laissée
-dans un trouble que l'isolement de la nuit et l'attente de la journée
-avaient encore exalté. L'ébranlement nerveux, qui en était la suite,
-l'avait préparée aux douloureuses émotions; aussi, ce départ brusquement
-annoncé lui parut-il une rupture. Frappée au coeur, elle me regarda,
-poussa un faible cri et chercha de la main un appui.
-
-Je me précipitai pour la soutenir; mais, en sentant mon bras
-l'effleurer, le reste de domination qu'elle avait sur elle-même sembla
-l'abandonner, et, oubliant tout ce qui l'entourait, elle laissa aller sa
-tête sur mon épaule en fondant en larmes et en criant à travers ses
-sanglots:
-
---Ne partez pas!... ne partez pas!...
-
-Tous les assistants demeurèrent embarrassés, et la comtesse recula
-stupéfaite. Elle avait bien espéré que son épreuve causerait à sa
-soeur quelque embarras; mais, ignorant ce qui s'était passé la veille,
-elle n'avait pu prévoir l'espèce d'explosion qui venait d'avoir lieu.
-
-Quant à moi, partagé entre la confusion, la joie, l'attendrissement, je
-ne pouvais que répéter des protestations entrecoupées, en suppliant
-madame Nancy de se remettre; mais, livrée à une de ces crises où le
-coeur s'ouvre malgré nous, sous un choc subit, elle ne songeait plus
-au lieu, à l'heure, à rien de ce qui l'entourait. Pressée sur ma
-poitrine, elle continuait de supplier, en ajoutant l'aveu de ses torts
-passés et mille promesses pour l'avenir.
-
-J'avais d'abord résisté à l'entraînement de cette expansion inattendue,
-bientôt subjugué moi-même, je répondis tout ce que m'inspirait mon
-émotion.
-
-La voix de la comtesse m'arracha à ce court égarement. Muette de
-surprise d'abord, elle venait de saisir la main de sa soeur en
-s'écriant:
-
---Que faites-vous, Monsieur? Avez-vous oublié qu'on vous entend, qu'on
-vous regarde?
-
-Nancy releva la tête, et la conscience de ce qui l'entourait lui revint
-avec la rapidité de l'éclair. Elle rougit et se dégagea. Je retins sa
-main qui glissait de mon épaule, et, me tournant vers les visiteurs
-retirés à quelques pas avec une discrétion ironique:
-
---On peut nous regarder et nous entendre, Madame la comtesse,
-répondis-je, car notre affection n'a rien à cacher. La cruelle épreuve
-que vous venez d'essayer était seulement inutile...
-
---Pouvais-je prévoir un tel éclat? murmura-t-elle.
-
---En effet, repris-je amèrement, de plus habiles auraient mieux su
-maîtriser leur trouble; l'habitude des secrets honteux apprend la
-dissimulation.
-
---Monsieur...
-
---Mais nous, Madame, nous pouvons laisser voir sans crainte notre
-attachement, car la liberté même de son expression est un témoignage de
-sa pureté.
-
---Ainsi, vous osez l'avouer! s'écria la comtesse.
-
---Et je voudrais que tous ceux qui en doutent pussent m'entendre,
-répliquai-je exalté par les émotions que je venais d'éprouver; je
-voudrais pouvoir répéter partout que cet amour est toute ma consolation,
-toute ma force, toute ma gloire; que je lui dois ce que j'ai goûté de
-plus douce joie sur la terre! Ah! ne tremblez pas, Nancy, ne baissez
-point les yeux; cet aveu, je pourrais le faire devant Dieu lui-même sans
-rougir... et si quelqu'un en doute encore maintenant, qu'il le dise.
-
-En parlant ainsi, je tenais les mains de la jeune femme serrées sur mon
-coeur qui battait à se briser, et je promenais un regard interrogateur
-sur le chevalier et sur ses compagnons. J'aurais voulu, dans l'espèce
-d'ivresse irritée qui me transportait, saisir le plus léger signe
-d'incertitude ou de raillerie: mais tous restèrent immobiles. La
-comtesse seule nous jeta un regard dont le dédain affecté déguisait mal
-la colère.
-
---A la bonne heure! dit-elle; dès que la menace devient un moyen de
-justification, je dois garder le silence. Le général saura défendre
-lui-même son honneur!...
-
-Elle reprit le bras du chevalier et partit.
-
-Je rentrai au salon avec Nancy, qui se laissa tomber sur un canapé et se
-couvrit le visage de ses mains. Je m'agenouillai devant elle. En me
-retrouvant seul, toute mon exaltation était tombée, et j'avais peur de
-ce que je venais de faire.
-
---Pardonnez-moi, Nancy, murmurai-je tristement. Oh! j'ai eu tort, je le
-sens; mais je n'ai pu accepter que ces gens-là nous fissent un
-déshonneur de notre amour. Il eût mieux valu nier, car le monde peut
-croire à un mensonge, et il ne croit jamais à la pureté d'un
-attachement. Ah! pourquoi suis-je venu? pourquoi n'ai-je point démenti
-plus tôt votre soeur quand elle vous a annoncé mon départ? Vous
-pleurez, Nancy! Mon Dieu! vous pleurez, et c'est moi qui suis cause...
-c'est moi qui vous ai compromise!
-
---Je ne pleure point pour cela, dit-elle doucement, mais parce que
-maintenant il faudra vous quitter.
-
---Me quitter!...
-
---Voulez-vous donc que la comtesse me dénonce au général?
-
---Hélas! quoi que vous fassiez désormais, elle lui révèlera ce qui s'est
-passé.
-
---Non, car je la préviendrai, dit Nancy avec résolution. Dès demain, je
-pars pour le rejoindre, et je lui confesserai tout.
-
-Je fis un mouvement.
-
---Oh! ne cherchez point à me dissuader, Henri, ajouta-t-elle; bien des
-fois, déjà, j'ai pensé à tout lui dire. Si dans nos unions formées par
-le calcul ou le hasard la femme ne peut promettre l'amour, elle doit, au
-moins, la sincérité: le général saura tout, et puis... lui-même décidera
-de mon sort.
-
---Mais s'il vous repousse? m'écriai-je.
-
---Alors, dit-elle, en se levant et en me tendant la main, je me
-rappellerai qu'il me reste un ami.
-
-Je couvris cette main de baisers, de larmes, puis Nancy me fit ses
-adieux en me promettant de m'écrire le résultat de son entrevue avec le
-général.
-
-Elle partit le lendemain comme elle l'avait décidé, et j'attendis huit
-jours avec un serrement de coeur inexprimable.
-
-Enfin, je reçus d'elle un billet; il ne renfermait que quelques lignes
-écrites d'une main tremblante; je les ai toujours retenues; les voici:
-
- «Je ne verrai le général que demain; mais n'attendez aucune
- nouvelle de moi; quittez Paris, la France; partez pour les
- États-Unis comme vous en aviez autrefois le projet, tout est fini
- entre nous!
-
- »Ne me demandez pas pourquoi, ne cherchez jamais à le savoir;
- aimez-moi assez pour obéir aveuglément.
-
- »Adieu!»
-
-Cette lettre me foudroya. Qu'était-il arrivé et d'où venait cette
-résolution nouvelle? Pourquoi cette rupture? Pourquoi mon départ?
-Pourquoi le désespoir visible de cette lettre? Que devais-je faire
-enfin? Rester ou obéir?
-
-Après une nuit passée dans de déchirantes hésitations, je me décidai à
-écrire à Nancy en l'avertissant que j'attendais un nouvel ordre. Elle me
-répondit:
-
-«Partez et oubliez celle qui mourra en vous bénissant.»
-
-Le papier était taché par la trace de ses larmes; je le baisai avec un
-brisement de coeur indicible, et je partis le soir même pour le Havre.
-
-Huit jours après j'étais en route pour l'Amérique.
-
-Ici le vieillard s'arrêta. La dernière partie de son récit semblait
-avoir réveillé chez lui des souvenirs ensevelis dans sa mémoire, mais
-auxquels il revenait avec une joie douloureuse. Il garda quelque temps
-le silence, comme s'il eût voulu contempler ces fantômes de jeunesse
-apparus une seule fois dans sa vie, et maintenant si loin de lui.
-
-Les auditeurs respectèrent cette espèce de rêverie. Sans pénétrer le
-sens de tout ce qu'il venait de leur dire, le portier, Marc et Françoise
-avaient compris qu'ils entendaient l'histoire d'un grand esprit et d'un
-grand coeur, et leur amitié pour le vieux voisin s'était
-insensiblement transformée en une admiration respectueuse. Quant au
-Furet, il écoutait avec cette patience indifférente des gens qui pensent
-à autre chose.
-
-Après une assez longue pause, M. Michel releva la tête, et, voyant tous
-les yeux fixés sur lui:
-
---Pardon, reprit-il, j'oublie que vous attendez la suite de mon récit;
-je puis maintenant le terminer rapidement et vous faire franchir, sans
-nouvelles haltes, un long espace d'années.
-
-Quelques mois après mon arrivée en Amérique, la rencontre d'un voyageur
-qui arrivait de France me fit apprendre, par hasard, la mort de Nancy.
-
-Cette horrible nouvelle m'ôta tout désir de revenir en Europe: je partis
-pour les États les plus reculés de l'Union, cherchant à détruire ma
-douleur par des sensations nouvelles et tâchant de revenir à mes études
-d'autrefois. Mes efforts réussirent enfin; et, lorsque je repartis pour
-Paris, six ans plus tard, j'avais complété mes recherches et formulé le
-système de réorganisation sociale dont je réunissais les éléments depuis
-tant d'années.
-
-J'avais résolu d'en faire l'essai dans une colonie fondée aux portes
-mêmes de Paris, afin que son succès ouvrît les yeux aux plus aveuglés.
-Je consacrai toute ma fortune à cette tentative; mais elle ne suffisait
-pas, il fallait d'autres ressources. Je m'adressai d'abord au
-gouvernement, en exposant, dans un mémoire, les misères et l'ignorance
-du peuple; mais il me fut répondu par l'entremise de mon cousin, qui
-avait hérité d'un nouveau titre et qui occupait alors d'importantes
-fonctions, que les gens bien pensants ne désiraient point l'instruction
-du peuple et ne devaient point parler de sa misère!
-
-J'étais encore tout étourdi de cette réponse, lorsque je reçus la visite
-d'un homme vêtu de noir, à la mine modeste et au parler caressant, qui
-avait eu connaissance de mon projet et qui venait me proposer l'appui du
-clergé. Il demandait seulement quelques petites modifications dans mon
-plan. J'aurais substitué l'église au théâtre, les processions aux
-réjouissances publiques, les litanies des saints aux conversations du
-soir, et le pouvoir absolu du confesseur au pouvoir limité de l'Élu. Ma
-colonie devenait ainsi un calque des _réductions_ établies par les
-Jésuites dans le Paraguay. Je remerciai l'homme noir en lui faisant
-observer que je n'avais point pour but de changer un peuple d'hommes en
-une troupe d'enfants, et que loin de vouloir organiser la mort, je
-désirais donner plus d'expansion à la vie.
-
-Après le gouvernement et le clergé restait la bourgeoisie. Je m'adressai
-à l'un des chefs de cette opposition qui se glorifiait alors de
-représenter toutes les idées populaires et progressives. Après m'avoir
-entendu, il me fit observer que la réalisation de mon projet n'aurait
-aucun résultat sur les élections et serait par conséquent inutile au
-pays.
-
-Ainsi repoussé par ceux qui avaient en main la richesse ou la puissance,
-j'en appelai à tous et je fis paraître une exposition de mon système.
-
-Cette publicité, loin de le servir, acheva de le compromettre: je me vis
-subitement entouré de cette nuée de frelons accoutumés à se nourrir du
-miel des autres et vivant de piqûres au lieu d'en mourir. Grâce à eux,
-mes idées furent dénaturées; on m'en prêta que je n'avais jamais eues;
-on substitua à mon nom un sobriquet grotesque; je devins enfin un de ces
-jouets qui remplissent, dans la vie, le rôle du niais de mélodrame
-chargé d'amuser toutes les fois que l'imagination manque à l'auteur, et
-contre lequel tout est permis.
-
-Voyant que je ne pouvais espérer des autres aucun secours pour mon
-entreprise, je voulus la tenter seul. Tous mes biens furent engagés et
-je fis commencer les premiers travaux. Là fut ma faute! J'aurais dû
-comprendre qu'un système ne pouvait se traduire dans la pratique sans
-une longue éducation de ceux qui doivent y prendre leur place. Pour que
-la régénération soit possible, il faut que chacun ait appris son rôle
-d'homme nouveau, et vouloir lui changer, sans préparation, son
-atmosphère sociale, c'est transporter subitement dans les zones torrides
-un habitant né sous le pôle.
-
-Mes ressources étaient insuffisantes d'ailleurs, et, avant que les
-travaux préparatoires fussent achevés, l'argent manqua.
-
-Ce contre-temps m'affligea, sans me décourager. Désintéressé de ce qui
-occupe les autres, j'avais reporté tout ce qu'il y avait en moi de force
-et de patience sur cette idée que je voyais raillée, mais que je sentais
-féconde. Que m'importait l'injustice des hommes? Christophe Colomb aussi
-avait été traité de visionnaire, jusqu'au jour où il avait pu montrer à
-tous son Nouveau-Monde. Or, le mien était là, au milieu même de ceux qui
-le niaient; il n'y avait qu'à le rendre visible, et une somme médiocre
-suffisait pour cela.
-
-Mais il fallait l'obtenir à tout prix! Je sollicitai d'abord ceux que
-j'avais fréquentés dans ma prospérité, puis ceux dont les noms seuls
-m'étaient connus, puis tout le monde. Enveloppé de mes espérances comme
-d'un magique nuage qui m'empêchait de voir les regards ironiques et les
-sourires dédaigneux, j'affrontai tout sans honte. J'avais commencé par
-m'adresser aux gens qui pouvaient me comprendre et auxquels j'essayai
-d'expliquer mon projet: mais enfin, repoussé partout, je résolus de
-m'adresser à la foule.
-
-On voyait alors souvent des mendiants placés debout aux portes des
-édifices publics, et qui là, une main tendue et la tête voilée,
-répétaient à chaque passant:
-
---Pour une pauvre famille!
-
-Ce que leur faisait faire la faim, je voulus le faire pour une idée. Je
-m'arrêtai un soir près du Louvre, et je présentai la main à ceux qui
-passaient en disant:
-
---Pour le bonheur du genre humain!
-
-La singularité de la demande me valut ce soir-là d'abondantes aumônes;
-elles augmentèrent encore les jours suivants. J'étais devenu un objet de
-curiosité, et la foule se portait vers le Louvre pour me voir; mais le
-but même de la quête trahit bientôt celui qui la faisait; mon cousin,
-informé de quelle manière je _déshonorais_ un nom allié au sien, m'en
-fit interdire la continuation.
-
-Je me trouvais donc à bout de ressources, lorsque fut votée la loi qui
-accordait aux émigrés une indemnité pour les biens vendus au profit de
-la nation.
-
-Outre la Brisaie et ses dépendances, que le dévouement des fermiers
-m'avait conservées, ma famille possédait, en Bretagne, des domaines
-considérables dont la Révolution m'avait dépouillé, et qui me donnaient
-droit à des dédommagements. Je regardai donc la loi nouvelle comme un
-coup de la Providence. J'étais loin de prévoir ce que celle-ci me
-préparait.
-
-Un matin je reçus l'invitation de paraître devant un conseil de famille,
-assemblé d'après l'ordre du tribunal de première instance de la Seine,
-et j'appris que mon cousin poursuivait mon interdiction.
-
-Je ne m'arrêterai point sur l'interrogatoire que j'eus alors à subir, ni
-sur celui auquel je fus de nouveau soumis à la chambre du conseil; il
-suffira de vous dire qu'on s'arma, devant le tribunal, de réponses mal
-comprises, des passages les plus hardis de mes livres, de l'opinion
-publique enfin et de mes derniers actes pour me faire déclarer en état
-de démence.
-
-Mon cousin me fut donné pour tuteur et se trouva ainsi en possession de
-la nouvelle fortune que je devais à l'indemnité.
-
-Le reste vous est connu. Enfermé dans la maison de santé où cet homme
-était gardien, j'y suis resté jusqu'à ce que le hasard m'ait permis de
-fuir. Par un bonheur inespéré, mon ancien propriétaire avait conservé,
-sans y rien déranger, le petit logement occupé par moi avant ma
-captivité; je vendis l'ameublement pour satisfaire aux loyers arriérés
-et je ne gardai que mes papiers, avec ce fauteuil et ce bureau qui
-avaient appartenu à ma mère.
-
---Ah! je comprends maintenant pourquoi ils sont si différents de tout le
-reste, dit Françoise, qui regarda les deux meubles avec attendrissement.
-
---Oui, reprit doucement le vieillard, ils me parlent de temps meilleurs,
-mais sans que leur vue ait, pour moi, rien de décourageant: loin de là,
-il semble qu'elle me réjouisse et me relève, car elle me rappelle ce que
-j'ai sacrifié à la vérité. En regardant les écussons de ce bureau et la
-couronne sculptée au haut de ce fauteuil, le pauvre M. Michel se sent
-fier de n'être plus seigneur de la Brisaie ni duc de Saint-Alofe.
-
-Marc qui écoutait les bras croisés et la tête penchée se redressa à ce
-mot.
-
---De Saint-Alofe, répéta-t-il, vous avez dit duc de Saint-Alofe?
-
---C'est mon nom, reprit M. Michel.
-
---Et vous êtes seul à le porter?
-
---Seul.
-
---Mais alors, s'écria Marc palpitant, la femme que vous avez aimée...
-c'était la baronne Louis?
-
-Le vieillard tressaillit.
-
---D'où le savez-vous? demanda-t-il d'une voix altérée.
-
---C'était elle! reprit Marc avec agitation, ah! je m'explique maintenant
-son départ pour rejoindre le général en Vendée... puis... plus tard,
-cette lettre!
-
-Il s'arrêta et passa la main sur son front qui était devenu pâle.
-
---Achevez, dit le duc.
-
---Je comprends tout, continua-t-il, sans répondre au vieillard et en se
-parlant à lui-même; aussi, en mourant, c'était le duc de Saint-Alofe
-qu'elle appelait..... c'était à lui qu'elle recommandait sa fille.
-
---Sa fille! interrompit le vieillard saisi, elle a laissé une fille?
-
---Que son testament confiait à votre tutelle.
-
---Grand Dieu! et cette fille est vivante?
-
---Elle est ici, livrée aux mains de la comtesse, sa tante, et bientôt
-sacrifiée!
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Que dans quelques jours, elle sera la femme d'un débauché sans
-coeur, Arthur de Luxeuil.
-
-Le duc fit un mouvement.
-
---Et elle n'a pour la défendre, ni conseil, ni appui? s'écria-t-il.
-
---J'en attends un, répliqua Marc, celui-là même qui, en votre absence, a
-accepté la tutelle, M. de Vercy.
-
-Françoise qui avait jusqu'alors écouté avec un intérêt curieux,
-interrompit le garçon de bureau.
-
---Attendez, dit Françoise, de Vercy... il me semble que j'ai déjà
-entendu ce nom... n'est-ce pas un monsieur qui demeure en province?
-
---En effet, répliqua Marc.
-
---Ce doit être lui que j'ai rencontré ce matin à l'hôtel, reprit la
-grisette; vous savez bien, l'étranger qui demandait l'adresse de M.
-Dufloc le banquier?... Du reste, je dois avoir la carte qu'il m'a
-remise; voyez plutôt!
-
-Marc la prit vivement et lut:
-
- DE VERCY,
-
- _Conseiller à la Cour Royale d'Angers_.
-
---Ainsi il est arrivé, s'écria-t-il; vous l'avez vu, Madame Charles?
-
---Hier soir, à l'hôtel des Étrangers. Il faut même que j'y retourne
-pour l'avertir de ne pas compter sur Charles aujourd'hui; il devait
-l'attendre vers une heure.
-
-Marc tira sa montre.
-
---Midi et demi, dit-il; mais avec un cabriolet nous arriverons; vite,
-mademoiselle Françoise, votre châle, votre bonnet; je vous emmène.
-
-La grisette courut se préparer tandis qu'il cherchait son chapeau.
-
---Qu'allez-vous faire et qu'espérez-vous? demanda le vieillard anxieux.
-
---Vous le saurez à mon retour, monsieur le duc, dit Marc en gagnant la
-porte. Si M. de Vercy fait son devoir, tout peut être encore sauvé. Je
-ne lui parlerai pas seulement de sa pupille, mais de vous. Il faut que
-l'interdiction soit annulée, qu'on vous remette en possession de votre
-nom, de vos biens... Avant la fin du jour, monsieur le duc saura ce que
-nous pouvons espérer.
-
-
-
-
-XXV.
-
-Le voyageur de l'hôtel des Étrangers.
-
-
-Françoise l'attendait aux pieds de l'escalier avec un carton de fleurs
-qu'elle portait à madame Ouvrard. Tous deux coururent au premier porche,
-sous lequel stationnait un cabriolet de remise et y montèrent.
-
-En arrivant à l'hôtel la grisette entra au salon pour remettre ses
-bouquets, tandis que Marc montait au numéro 47.
-
-Les hôtels meublés de Paris ont une physionomie spéciale qui mérite
-d'être étudiée. Ce ne sont point, comme les auberges de province, des
-lieux de repos où l'on arrive et d'où l'on part à toute heure, mais des
-gîtes de nuit que l'on quitte le matin, et où l'on ne rentre qu'après
-l'heure du spectacle. A voir, pendant le jour, leurs chambres fermées,
-leurs escaliers déserts, leurs longs corridors silencieux, on dirait une
-de ces _villas_ royales dont les seuls locataires sont le gardien et le
-portier.
-
-Le garçon de bureau monta trois étages sans rencontrer personne et
-arriva à l'appartement indiqué.
-
-Il se composait de deux pièces dont la première servait d'antichambre.
-Marc y trouva, par hasard, un des garçons de l'hôtel qui sortait avec le
-plateau du déjeuner et auquel il demanda M. le conseiller de Vercy. Une
-voix, partant de la pièce voisine, prévint la réponse en criant
-d'entrer. Le garçon montra la porte au visiteur et se retira.
-
-Mais Marc, après avoir fait un pas en avant, s'arrêta tout à coup sur le
-seuil qui séparait les deux chambres. Au moment de parler à l'homme qui
-allait décider du sort d'Honorine, une angoisse douloureuse l'avait
-saisi; il sembla hésiter.
-
-Or, bien que cette hésitation n'eût duré qu'un instant, elle donna le
-temps au conseiller, qui se tenait près du foyer, de se retourner et
-d'apercevoir le garçon de bureau. Il tressaillit, se leva à demi avec
-une exclamation étouffée et regarda autour de lui, comme s'il eût
-cherché une issue; mais s'apercevant que Marc venait de se décider à
-entrer, il se rejeta dans son fauteuil en relevant brusquement le collet
-de velours qui garnissait son ample redingote verte.
-
-Dominé par sa préoccupation inquiète, le garçon de bureau ne remarqua
-pas ce singulier mouvement. Il s'avança avec un peu de timidité et
-s'arrêta, la tête nue, à quelques pas du conseiller. Ce dernier demeura
-enfoui dans son collet et le mouchoir sur la bouche, de manière à ne
-laisser voir que ses yeux.
-
---Monsieur le conseiller m'excusera si je le dérange, dit Marc, en
-s'assurant par un regard rapide qu'ils étaient seuls; mais il s'agit
-d'une affaire importante... je viens lui parler de sa pupille,
-mademoiselle Honorine Louis.
-
-M. de Vercy fit entendre une sorte de grognement et s'agita sur son
-fauteuil.
-
---Monsieur le conseiller doit avoir reçu une lettre signée Marc? reprit
-le garçon de bureau.
-
---Oui... je crois... me rappeler, murmura l'homme à la redingote verte.
-
---Ce Marc, c'est moi, Monsieur.
-
-Le conseiller lança au visiteur, par-dessus son collet, un regard
-flamboyant.
-
---Après? dit-il brusquement.
-
---Pardon, reprit le garçon de bureau, un peu étonné des manières du
-magistrat, mais j'avais promis à Monsieur des explications... que je
-viens lui donner.
-
---Plus tard, plus tard! balbutia M. de Vercy, qui semblait éprouver un
-inexplicable malaise et dont les yeux se tournaient sans cesse vers la
-porte.
-
---Plus tard il ne sera plus temps, dit vivement Marc, le mariage de
-mademoiselle Louis doit avoir lieu demain.
-
---Eh bien! qu'est-ce que ça me fait? répliqua l'homme à la redingote.
-
-Marc ne put retenir un geste de surprise.
-
---Monsieur le conseiller a-t-il oublié qu'il est tuteur de mademoiselle
-Honorine Louis, reprit-il vivement, et, qu'à ce titre, il doit veiller
-sur son avenir?
-
---Eh bien? demanda M. de Vercy.
-
---Eh bien! cet avenir est perdu si elle épouse son cousin, continua le
-garçon de bureau; car le mariage de M. de Luxeuil n'est qu'un moyen de
-réparer sa ruine, un arrangement promis à ses créanciers, à sa
-maîtresse.
-
-En voyant l'agitation de M. de Vercy, qui s'était levé:
-
---Je puis le prouver, continua-t-il, en élevant la voix; que M. le
-conseiller s'informe, je fournirai tous les moyens de connaître la
-vérité. Je lui donnerai les adresses, les noms de ceux qu'il peut
-interroger.
-
---Soit, dit le conseiller, qui venait d'entendre la porte de la première
-chambre s'ouvrir; écrivez-les... sur cette table... je prendrai des
-renseignements.
-
-Marc, un peu déconcerté du laconisme du tuteur d'Honorine, s'approcha en
-hésitant de la table qu'il lui avait désignée et s'assit pour écrire.
-Mais, tout en préparant lentement la plume et le papier, il
-réfléchissait à ce qu'il devait faire. M. de Vercy avait évidemment un
-motif pour éviter toute explication, et, d'après son accueil, Marc
-devait douter au moins de son zèle, sinon de sa loyauté. Il se demandait
-s'il fallait insister de nouveau ou chercher quelque autre moyen de
-salut pour la jeune fille, lorsque ses yeux, en se levant, rencontrèrent
-la glace placée vis-à-vis du bureau sur lequel il écrivait. Tout à coup
-sa plume s'arrêta, et lui-même demeura immobile de saisissement.
-
-La scène qui se reflétait dans cette glace avait, en effet, quelque
-chose de trop étrange pour ne pas fixer l'attention.
-
-Le conseiller lui tournait le dos, mais il échangeait des signes rapides
-avec la personne qui venait d'entrer dans l'antichambre et dont on
-distinguait de loin la livrée. Il se retournait par instants pour
-s'assurer que Marc ne pouvait le voir, puis recommençait des gestes qui
-semblaient devoir signifier:
-
---Prenez garde! ne vous montrez pas... il est là...
-
-Celui auquel les signes s'adressaient ne les comprit point, sans doute,
-car il s'approcha à petits pas, et comme en hésitant, jusqu'à l'entrée
-de la seconde chambre.
-
-Au moment où sa grande taille s'encadra dans la baie de la porte,
-l'homme à la redingote verte, furieux de ne pouvoir se faire
-comprendre, lui montra les deux poings fermés et se retourna vers Marc
-avec effroi.
-
-Dans ce mouvement son collet se rabattit et laissa voir son visage tout
-entier.
-
-Le garçon de bureau lâcha la plume qu'il tenait, en poussant un cri. Il
-venait de reconnaître Jacques le Parisien!
-
-Ce qui suivit fut plus prompt que la parole ne peut le dire, aussi
-prompt que la pensée.
-
-Au cri du garçon de bureau qui s'était levé d'un bond, l'homme en
-livrée, qui n'était autre que Moser, avait enfin deviné le danger et
-refermé la porte derrière lui, tandis que Jacques, fouillant dans la
-poche de côté de sa polonaise, s'était élancé vers Marc: celui-ci se
-sentit frappé sous l'épaule avant d'avoir pu songer à se mettre en
-défense. Il recula étourdi; un second coup, puis un troisième
-l'abattirent.
-
-Le Parisien se précipita à deux genoux sur sa poitrine et lui enveloppa
-la tête dans le tapis pour étouffer ses gémissements.
-
---Est-y serfi? demanda Moser qui était resté appuyé contre la porte.
-
---Ferme, ferme vite! bégaya Jacques.
-
-L'Alsacien fit faire un tour à la clef et accourut.
-
---Il pouge encore! dit-il en se penchant sur le garçon de bureau.
-
---Le tourniquet, dit Jacques, dont la voix était épaisse et entrecoupée
-comme dans l'ivresse.
-
-Le Juif comprit; il releva le couteau que son compagnon avait laissé
-tomber, passa le manche dans la cravate de Marc, et fit plusieurs tours.
-
-La faible plainte du blessé s'arrêta aussitôt; un frémissement convulsif
-parcourut ses membres, puis tout resta immobile.
-
---C'est fait! dit Jacques en rejetant le tapis dont il lui avait couvert
-le visage.
-
---Ça été engore blus fite que bour le gonseiller! fit observer Moser.
-
---Oui, reprit le Parisien; mais pour le conseiller on travaillait en
-plein air, et il y avait la Loire à côté... tandis qu'ici... qu'est-ce
-que nous allons faire maintenant de ce _ballot_?
-
-Avant que l'Alsacien eût en le temps de répondre, un bruit de voix se
-fit entendre dans la pièce voisine.
-
-Les deux assassins se redressèrent épouvantés.
-
---Il y a quelqu'un dans l'antichambre, dit Jacques, dont tous les
-muscles du visage se crispèrent.
-
---Faut bas oufrir! répliqua le Juif, pâle et les yeux grands ouverts.
-
---Ils savent que nous sommes ici!
-
---Ah! c'est frai, gomment sortir alors?
-
---Faudrait pouvoir cacher la chose, reprit le Parisien qui regardait le
-cadavre, puis autour de lui.
-
-Tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur une de ces armoires sous tenture,
-destinées à suspendre les vêtements. Il la montra du doigt à l'Alsacien.
-
---Là, murmura-t-il; vite, aide-moi!
-
-Moser l'aida à soulever le corps sans mouvement et à le porter jusqu'à
-la garde-robe. Comme ils le déposaient on frappa doucement à la porte.
-
---Ne réponds pas, et referme les battants, dit le Parisien en courant au
-tapis plein de sang qu'il roula dans un coin.
-
-On frappa plus fort.
-
---Qui est là? demanda-t-il.
-
---C'est moi, monsieur le conseiller, dit la voix de Françoise; je viens
-pour cette adresse du banquier...
-
---Du panquier! répéta le Juif; faut lui barler.
-
---Tout à l'heure! cria Jacques, je m'habille.
-
-Et se tournant vers Moser:
-
---Essuie le sang, ajouta-t-il à voix basse; là, près de la fenêtre.
-
---Et toi, relèfe le gouteau, dit celui-ci.
-
---Il n'y a plus rien?
-
---Je crois.
-
---Ouvre alors.
-
---Bas encore, bas encore!... Faut bien regarder bartout... Si la betite
-allait foir quéq' chose...
-
---Tant pis pour elle, dit Jacques, dont la main serrait convulsivement
-le manche du couteau; le garçon qui la conduisait est redescendu... Quoi
-qu'il arrive, j'empêcherai bien la fille de nous vendre. Ouvre, je te
-dis.
-
---Foilà!
-
---Et surtout garde la porte; on ne sait pas ce qui peut arriver.
-
-Tout cela s'était dit rapidement et à voix basse, tandis que le Juif
-faisait disparaître les traces du meurtre; il se dirigea enfin vers la
-porte qu'il ouvrit.
-
-La grisette entra leste et riante.
-
---Tiens! où est donc monsieur Marc? demanda-t-elle en apercevant
-seulement les deux, compagnons qu'à leurs costumes elle prenait pour le
-maître et le valet.
-
---Quel monsieur Marc? répliqua Jacques d'une voix rauque.
-
---Eh bien! mais celui qui était tout à l'heure avec monsieur le
-conseiller, reprit Françoise en souriant; le garçon de l'hôtel m'a dit
-qu'il vous avait laissés ensemble.
-
---C'est-y pour le gercher que fous êtes fenue? demanda Moser
-brusquement.
-
---Non, dit la jeune fille étonnée; mais je ne comprends pas comment il a
-pu sortir.
-
-En parlant ainsi, elle promenait autour d'elle un regard curieux, comme
-si elle eût encore espéré apercevoir le garçon de bureau. Jacques fit un
-geste d'impatience.
-
---Tonnerre! vous voyez bien que nous sommes seuls! dit-il d'un ton
-brutal; je suis pressé; finissons! Qu'est-ce que vous avez à me dire?
-
-A cette violence inattendue, Françoise, qui n'avait point jusqu'alors
-pris garde à son interlocuteur, releva la tête et fut frappée de
-l'altération de ses traits.
-
---Pardonnez-moi, Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante; je voulais...
-j'étais venue...
-
---Pour l'adresse de M. Tufloc! interrompit Moser; fotre mari toit fous
-l'afoir tonnée?
-
---Pas encore, reprit Françoise timidement, et je venais justement pour
-vous avertir que Charles ne pourrait vous voir avant demain.
-
---Au diable! interrompit Jacques en frappant du pied, ce serait trop
-tard pour faire payer le billet.
-
---Trop tard! c'est bas bossible, s'écria le Juif, un pillet de garante
-mille francs!
-
---Veux-tu aller le présenter demain, toi, quand nous aurons quitté
-l'hôtel, dit le Parisien en jetant un regard significatif vers
-l'armoire...
-
-Le Juif fit un geste de désespoir.
-
---Imbécile! d'avoir attendu les renseignements de cette fille, reprit
-Jacques avec une véritable rage.
-
---Elle tisait que son mari était tans la panque! fit observer Moser.
-
---Oui, et grâce à elle nous perdrons tout.
-
---C'est frai... c'est elle qui est gause...
-
-Tous deux lancèrent à Françoise un regard qui la fit trembler. Le
-Parisien était appuyé au marbre de la cheminée, pâle et farouche, tandis
-que Moser barrait l'entrée. La grisette laissa tomber le carton qu'elle
-tenait, et recula de quelques pas en essayant de se justifier d'une voix
-entrecoupée; mais tout à coup elle s'interrompit.
-
-Derrière elle, il lui avait semblé qu'un sourd gémissement sortait de la
-muraille.
-
-Elle se retourna glacée de surprise et prêta l'oreille.
-
-Les deux associés avaient également entendu la plainte et vu le
-mouvement de la jeune fille, ils se lancèrent un regard; Moser se
-rapprocha de l'entrée, tandis que le Parisien portait la main à la poche
-de sa polonaise.
-
-Il se fit une pause, et il y eut une attente terrible; mais tout resta
-silencieux.
-
-Persuadée qu'elle s'était trompée, Françoise balbutia de nouveau
-quelques excuses, releva le carton qui lui était échappé, et s'avança
-vers la porte. Après avoir interrogé Jacques du regard, l'Alsacien tira
-sans affectation le verrou qu'il avait précédemment poussé, et se rangea
-pour la laisser passer. La grisette franchit rapidement l'antichambre et
-disparut.
-
---Maintenant _donnons-nous la_ (prenons la fuite), dit précipitamment le
-Parisien en boutonnant sa redingote et saisissant près de la cheminée un
-rotin plombé.
-
---Tu as l'archent, au moins? demanda Moser.
-
---Oui, et le portefeuille?
-
---Le foici.
-
---Allons, en route.
-
---Je fais, je fais, dit le Juif qui se mit à réunir à la hâte quelques
-effets.
-
-Mais voyant que Jacques partait sans l'attendre et avait déjà gagné
-l'escalier, il se décida à tout abandonner et à le suivre.
-
-Cependant Françoise, redescendue toute troublée, s'était arrêtée à la
-loge pour y demander Marc; on ne l'avait point vu sortir. Madame
-Ouvrard, qui arriva dans ce moment, remarqua la pâleur de la grisette et
-demanda ce qu'elle avait.
-
---Ce sont vos voyageurs d'en haut... qui m'ont fait peur... répliqua
-Françoise haletante.
-
---Quels voyageurs?
-
---Ce conseiller, vous savez bien... et son domestique.
-
---Vous auraient-ils manqué, par hasard?
-
---Non... oh! non; mais ils se sont mis en colère parce que Charles ne
-pouvait venir... et ils avaient un air... puis... il m'a semblé
-entendre...
-
---Quoi donc?
-
---Rien... rien, dit la grisette en cherchant à sourire; c'est drôle
-comme il y a des jours où l'on se saisit pour peu de chose... vrai, j'ai
-cru un moment qu'ils voulaient me faire du mal... mais voilà qui est
-fini... Seulement, je ne comprends pas comment M. Marc a pu repartir.
-
---Repartir, dit madame Ouvrard, c'est impossible; le cabriolet est
-toujours là.
-
-Françoise regarda à travers le vasistas de la loge.
-
---C'est pourtant vrai! s'écria-t-elle; comment ça peut-il se faire?...
-il n'y avait pourtant personne avec ces messieurs.
-
---Ah! mon Dieu! dans quoi que vous avez marché, m'ame Charles?
-interrompit la portière; vos pas marquent partout.
-
-Françoise baissa les yeux et aperçut, en effet, la trace de son
-brodequin imprimée sur le tapis de jonc.
-
---C'est une empreinte rouge et humide, reprit madame Ouvrard étonnée...
-on dirait du sang.
-
-Françoise poussa un cri.
-
---Du sang... en haut... bégaya-t-elle; ah! mon Dieu!... et ce bruit que
-j'ai entendu.
-
---Quel bruit? demanda l'hôtesse.
-
---C'était comme un gémissement!...
-
-Les trois femmes se regardèrent.
-
---Allons, elle est folle! reprit madame Ouvrard, la peur lui aura fait
-tinter les oreilles.
-
---Non, non, insista Françoise, je suis sûre... et puis je me rappelle
-maintenant... ils n'ont point ouvert tout de suite... et quand je suis
-entrée à la fin, ils avaient un air!... Oh! ce ne sont pas des voyageurs
-comme les autres, madame Ouvrard.
-
---Mon Dieu! reprit l'hôtesse, que le trouble de la jeune ouvrière
-commençait à gagner, sans qu'elle voulût l'avouer, s'il ne faut que cela
-pour vous rassurer, je puis envoyer Olivier au numéro 47 où ils
-logent...
-
---Les voilà qui sortent! interrompit vivement la portière.
-
-Françoise et madame Ouvrard avancèrent la tête. Moser et Jacques
-franchissaient rapidement la porte cochère.
-
---Ils ont l'air de s'enfuir, dit celle-ci frappée de leur précipitation.
-
---Et ils n'ont point remis la clef, fit observer la portière.
-
-Madame Ouvrard sonna vivement; deux garçons accoururent.
-
---La double clef du numéro 47? demanda-t-elle.
-
-Un des garçons alla la prendre et tous montèrent ensemble à
-l'appartement indiqué.
-
-Ils ouvrirent la première porte et traversèrent la pièce qui servait
-d'antichambre sans rien remarquer; mais arrivés à la seconde, madame
-Ouvrard fut frappée du désordre dans lequel Jacques et Moser l'avaient
-laissée. Elle approcha du bureau et aperçut sur le carreau quelques
-traces de sang mal essuyé; ce sang formait une traînée encore humide
-jusqu'à l'armoire dont la clef avait été emportée; mais un garçon
-souleva, avec effort un battant qui s'ouvrit et laissa voir le corps
-sanglant de Marc.
-
- * * * * *
-
-Après le premier moment d'épouvante, le commissaire et le médecin furent
-appelés. Le premier dressa procès-verbal tandis que le second
-s'efforçait de ranimer le garçon de bureau qui donnait encore quelques
-signes de vie. Françoise, à qui la possibilité d'être utile avait rendu
-tout son courage, l'aida avec autant d'intelligence que de zèle, et,
-grâce à leurs soins, le blessé finit par reprendre ses sens.
-
-Ses regards, après avoir flotté un instant, s'arrêtèrent sur la
-fleuriste et il lui tendit la main.
-
---Voyez, voyez, il me reconnaît, s'écria-t-elle avec ravissement; pas
-vrai, monsieur Marc, que vous me reconnaissez?
-
-Celui-ci fit, de la tête, un signe affirmatif.
-
---Si le blessé a recouvré ses facultés, dit le commissaire en
-s'approchant, nous allons procéder à l'interrogatoire...
-
---Je m'y oppose! interrompit le médecin; dans l'état où il se trouve, la
-plus légère fatigue peut être funeste.
-
---Je ferai observer à monsieur le docteur que le moindre retard peut
-être irréparable, répliqua vivement le premier interlocuteur; si la
-victime a peu d'instants à vivre on aura perdu l'occasion d'obtenir
-d'elle de précieuses lumières.
-
---Pour le moment, reprit le médecin, il s'agit avant tout de secourir un
-être qui souffre.
-
---Il s'agit avant tout de punir des coupables, Monsieur, ajouta le
-commissaire.
-
---Je déclare que vous ne l'interrogerez pas! s'écria le docteur.
-
---Je déclare contradictoirement que je l'interrogerai! répliqua le
-commissaire.
-
---Mon Dieu! vous allez le tuer avec vos discussions, interrompit
-Françoise; à quoi sert de dire qu'il faut ou qu'il ne faut pas
-l'interroger, est-ce que vous ne voyez pas que le pauvre cher homme veut
-parler sans pouvoir; ses lèvres remuent et on n'entend rien.
-
-Le commissaire et le docteur constatèrent la justesse de la remarque, en
-se penchant sur le blessé.
-
---Dans ce cas, dit le premier, je vais clore mon procès-verbal par la
-déclaration que ledit Marc, interpellé, s'est trouvé hors d'état de
-répondre. A-t-on fait demander un brancard?
-
---Il vient d'arriver, répliquèrent plusieurs voix.
-
-Le commissaire réunit ses papiers.
-
---Alors c'est à M. le docteur d'indiquer les précautions à prendre pour
-le transport du blessé, dit-il enfermant son portefeuille de maroquin.
-
---Mon Dieu! qu'on le porte le plus doucement possible, répliqua le
-médecin, qui, du moment qu'on cessait de lui disputer le patient,
-n'avait plus de raison pour y tenir.
-
-Il mit ses gants, le commissaire prit son chapeau, et tous deux
-sortirent sans se saluer.
-
-Le lendemain, toute la presse parisienne racontait l'événement arrivé à
-l'_Hôtel des Étrangers_.
-
-On lisait d'abord dans les journaux ministériels:
-
-«Un meurtre dont les circonstances ne sont point encore connues, vient
-d'être commis dans un des hôtels de la rue Richelieu. Aussitôt que le
-commissaire du quartier, M. Levasseur, en a été averti, il s'est
-transporté sur les lieux et a procédé à l'information du crime avec son
-zèle et son intelligence accoutumés. Les améliorations apportées dans
-les services de sûreté publique par la présente administration, ne
-permettent point de douter que l'on n'arrive à la découverte des
-coupables.»
-
-Puis, dans les journaux de l'opposition:
-
-«Encore une nouvelle preuve de l'incurie du Pouvoir pour tout ce qui
-intéresse la fortune ou la vie des citoyens.. Un homme vient d'être
-assassiné et dépouillé en plein jour, dans un des hôtels de la rue
-Richelieu; M. le docteur Arnout, qui demeure vis-à-vis, au numéro 24, a
-été heureusement averti sur-le-champ, et grâce à son habileté le blessé
-a pu être rappelé à la vie.»
-
-Cependant Françoise, restée seule près du garçon de bureau, avait aidé à
-le placer sur le brancard, et l'avait suivi jusqu'à l'hôpital. Arrivée
-là, elle voulut prendre congé de lui en promettant de revenir le
-lendemain.
-
-Mais cette promesse sembla réveiller chez Marc toute une série de
-souvenirs; il fit un effort pour relever la tête, et ne put lui faire
-quitter le traversin qui la soutenait. Une expression de désespoir
-crispa ses traits.
-
---Ne craignez rien, répéta Françoise, persuadée qu'il ne l'avait pas
-comprise; je reviendrai demain, vous dis-je... et de bonne heure!
-
-Le blessé étendit les mains avec angoisse et voulut parler, mais les
-paroles n'arrivèrent à l'oreille de Françoise que connue un murmure
-inintelligible. Elle se pencha sur le brancard.
-
---Allons, tranquillisez-vous, cher monsieur Marc, dit-elle d'un accent
-attendri; tout ira bien... Vous voudriez me dire quelque chose, n'est-ce
-pas... est-ce pour me demander d'avertir à votre bureau?... ou de
-veiller à votre chambre... Non, mon Dieu! quoi donc alors?...
-
-L'expression du blessé était déchirante à voir; ses lèvres s'agitaient
-pour parler, ses paupières tremblaient et tout son visage était
-contracté par un effort suprême! enfin, la continuité de cet effort
-brisa le sceau glacé qui fermait ses lèvres; un faible son arriva
-jusqu'à la jeune ouvrière, qui se pencha davantage et sentit mourir à
-son oreille le nom du duc de Saint-Alofe!
-
-C'était lui que le blessé voulait voir; elle courut à la rue des Morts
-pour le lui ramener.
-
-
-
-
-XXVI.
-
-La mère Louis.
-
-
-Depuis le consentement arraché à Honorine et la résolution prise par
-celle-ci de persister dans son sacrifice, tout avait marché au gré
-d'Arthur et de sa mère. La veille du mariage était arrivée sans que l'on
-eût entendu parler de M. de Vercy, et de Luxeuil se réjouissait d'un
-retard qu'il ne pouvait comprendre, mais dont il espérait bien profiter.
-
-Il venait de quitter le notaire chargé du contrat de mariage, après
-avoir longtemps discuté avec lui et la comtesse toutes les dispositions
-qui pouvaient être introduites dans l'acte, à son avantage, et il allait
-sortir lorsqu'un domestique annonça:
-
-_M. le docteur Vorel avec la mère Louis._
-
-La foudre tombant aux pieds de la comtesse et de son fils eût causé, à
-tous deux, moins de saisissement. Ils se levèrent d'un même mouvement et
-voulurent faire répéter les noms; mais la porte fut tout à coup poussée
-avec fracas et laissa voir les deux personnages qu'on venait d'annoncer.
-
-Les années avaient passé sur M. Vorel, sans laisser de traces trop
-sensibles; elles ne lui avaient donné ni la maigreur ni l'embonpoint
-qu'amène habituellement la vieillesse. C'était toujours le même homme,
-sauf un peu moins de souplesse dans les attitudes. La tête seule,
-devenue chauve au-dessus des tempes et garnie, au milieu, de cheveux
-grisonnants, avait pris je ne sais quel faux air vénérable qui rendait
-l'expression du visage plus trompeuse pour la foule et plus redoutable
-aux vrais observateurs. Quant à la mère Louis, c'était une grosse femme
-tannée par le soleil, forte en couleurs et portant le costume des
-paysannes normandes dans toute sa splendeur.
-
-La comtesse et Arthur étaient restés pétrifiés à l'autre extrémité du
-salon, lorsque la paysanne les aperçut.
-
---Ah! ah! ça doit être ça le bourgeois et la bourgeoise, dit-elle, en
-quittant le bras de Vorel.
-
---Vous ne vous trompez pas, ma mère, répliqua celui-ci, qui salua
-profondément; c'est madame la comtesse et M. de Luxeuil.
-
---C'est ça le _marieux_, s'écria la mère Louis en riant; eh bien! y me
-va; il est gentil tout plein... Viens embrasser ta grand'mère, mon
-garçon.
-
-Arthur se contenta d'incliner légèrement la tête.
-
---C'est là tout ce que tu me fais _d'agriotes_[G] (caresses), s'écria la
-mère Louis scandalisée.
-
---Pardon, ma mère, fit observer Vorel de sa voix pure et caressante;
-mais notre arrivée est si inattendue.
-
---Inattendue... répéta aigrement la vieille femme; quand ils m'ont
-invitée c'était donc pour me faire _chaper_ (promener)? Alors ils n'ont
-qu'à le dire. Mais, en tous cas, je veux voir la _fieule_; je suis sa
-grand'mère. Après tout, on ne peut pas l'épouser contre mon gré; et,
-comme on dit au pays:
-
- Fille fiancée
- N'est pas mariée.
-
-A cette espèce de menace, la comtesse fit un mouvement.
-
---Que madame Louis nous excuse, dit-elle avec un effort visible, mais
-comme sa lettre ne disait point qu'elle dût venir...
-
---Je crois bien, interrompit la grosse femme, je voulais vous _sourguer_
-(surprendre); mais si c'est comme ça que vous recevez les gens, on peut
-_retrousser pignole_. (s'en aller) avec son _fait_ et sans signer au
-contrat.
-
-Ces derniers mots, prononcés avec une irritation criarde, rappelèrent
-brusquement à la comtesse et à son fils ce que l'on pouvait attendre de
-la mère Louis. Ils se consultèrent de l'oeil, échangèrent un signe, et
-leur froideur disparut à l'instant même, comme par enchantement.
-
---Que dites-vous là, s'écria madame de Luxeuil, qui courut à la vieille
-femme et la prit par les mains, vous en retourner!... Ah! nous sommes
-trop heureux que vous vous soyez décidée à venir... Mais, nous
-l'espérions si peu, qu'au premier moment j'ai été tout étourdie... j'ai
-cru que je me trompais... Asseyez-vous donc, chère madame Louis... et
-vous, docteur...
-
---Merci, merci, ce n'est pas la peine, dit la mère Louis qui se laissa
-conduire de mauvaise grâce jusqu'à la causeuse.
-
---Vous êtes arrivée aujourd'hui? interrompit madame de Luxeuil en
-s'adressant à Vorel.
-
---A l'instant, madame la comtesse, répondit le médecin..
-
---Mais madame Louis doit avoir besoin de repos, interrompit vivement
-Arthur; il faut faire préparer sa chambre.
-
-Et il tira violemment le cordon de la sonnette.
-
---C'est inutile! répliqua la paysanne, dont le mécontentement n'était
-point apaisé.
-
---Madame Louis préfèrerait peut-être prendre quelque chose, dit la
-comtesse avec empressement; un bouillon, par exemple!
-
---Non, dit la vieille femme.
-
---Du café, alors?
-
---Non, non.
-
---Une côtelette et du Madère! proposa Arthur.
-
-La figure de la mère Louis se dérida un peu.
-
---Du Madère! répéta-t-elle, en se tournant vers le docteur; j'ai jamais
-bu de ça; est-ce que c'est bon, mon _mière_ (médecin)?
-
-Vorel fit un signe affirmatif.
-
---Voyons donc la côtelette... et le... comme il a dit, le jeune gars...
-Puisqu'on est à Paris, faut faire un peu de _riotte_.
-
-Madame de Luxeuil donna les ordres nécessaires au valet qui venait
-d'entrer. Honorine, avertie, arriva bientôt émue et se jeta dans les
-bras de sa grand'mère en sanglotant.
-
---Eh bien! qu'est-ce qu'elle a donc! s'écria la paysanne, en
-l'embrassant; ça la fait pleurer de me voir!... Allons, allons, veux-tu
-bien essuyer tes yeux, petiote; ne geins pas comme ça; je suis tout
-plein contente; sois contente _itou_ (aussi).
-
-Et elle l'embrassa de nouveau.
-
-Mais dans la disposition où se trouvait Honorine, la brusque arrivée de
-sa grand'mère était comme un choc inattendu qui avait tout remué au fond
-de ce coeur bourrelé; ses larmes, loin de s'arrêter sous les caresses
-de la paysanne, semblèrent redoubler.
-
---Est-elle _picheline_ (pleureuse) au moins, dit la mère Louis, en se
-laissant gagner, sans savoir pourquoi, à l'attendrissement de sa
-petite-fille; voyons, en voilà assez, ma _nerchibotte_ (petite); est-ce
-qu'on n'est pas contente donc de se marier?
-
-Honorine qui était à genoux sur un tabouret, aux pieds de la vieille
-femme, lui baisa les mains.
-
---Ça n'est pas une réponse, continua la mère Louis intéressée malgré
-elle; allons, Honorine, il ne faut pas tant de beurre pour faire un
-quarteron; réponds oui ou non.
-
---Voici les côtelettes et le Madère, interrompit Arthur, qui vit le
-domestique paraître avec un plateau.
-
-Cette diversion inattendue changea le cours des idées de la mère Louis;
-elle tourna les yeux vers le déjeuner que l'on venait de poser sur un
-petit guéridon de laque, et cette expression de gourmandise comprimée,
-particulière aux paysans, illumina tous ses traits.
-
---Ah! c'est déjà prêt, dit-elle; eh bien! à la bonne heure! il n'y a pas
-moyen de _muler_ (bouder) quand on voit un pareil festin.
-
-Et comme Honorine se penchait sur son épaule, elle continua en la
-forçant à se relever:
-
---Allons, il y a temps pour tout; ma _fieule_, voilà assez d'_oremus_;
-tu vas manger une bouchée avec moi.
-
-Honorine s'excusa.
-
---A ton idée, reprit la vieille, qui ne voulait point perdre en
-explications un temps qu'elle pouvait mieux employer; ton oncle, lui,
-acceptera. Pas vrai, mon _mière_, que vous profiterez de la bonne
-occasion? c'est son droit, voyez-vous; car, comme dit le proverbe:
-
-«S'il pleut sur le curé, il dégoutte sur le vicaire.»
-
-La manie des proverbes normands était une des infirmités de la vieille
-paysanne.
-
-M. Vorel s'inclina en signe d'assentiment, et se mit à table avec sa
-belle-mère.
-
-Celle-ci trouva tout excellent, surtout le Madère qu'Arthur lui versa,
-et auquel elle revint avec une persistance qui finit par alarmer madame
-de Luxeuil. La gaieté de l'ancienne meunière devenait à chaque instant
-plus bruyante et plus communicative; elle s'écria enfin, en frappant sur
-les genoux de la comtesse:
-
---Pardi! vous êtes une bonne chrétienne, mam' Luxeuil, et qui avez pas
-de _grecquerie_ (avarice); j'aime ça, moi; aussi, je vous le revaudrai.
-Vous verrez ce que je ferai pour la _petiote_ et pour le gars; quéque
-chose qui les aidera! car tout le monde a besoin d'aide: on aide bien au
-bon Dieu à faire le bon blé.
-
-La comtesse et Arthur voulurent la remercier, mais elle les interrompit
-en disant qu'il fallait attendre au lendemain, après la noce, que pour
-le quart d'heure c'était assez _jacasser_ et qu'elle voulait se reposer.
-
-Madame de Luxeuil proposa de la conduire à l'appartement qu'elle devait
-occuper.
-
---Non pas vous, dit la grosse femme que le vin de Madère avait rendue
-égrillarde, mais votre jeune gars: je veux qu'il soit mon _valantin_
-(galant); sans te faire tort, pourtant, _fieule_, ajouta-t-elle en se
-tournant du côté d'Honorine; je ne le garderai pas longtemps: «ce qui
-vient de flot s'en va de marée.»
-
-Et se retournant vers le docteur:
-
---Eh bien! mon _mière_, est-ce que vous ne voulez pas vous mettre aussi
-un peu en _galatine_ (vous coucher)? Vous devez avoir besoin de dormir,
-car vous êtes tout _évêque d'Avranche_ (tout absorbé).
-
-M. Vorel déclara qu'il préférait jouir de la compagnie de madame de
-Luxeuil, et la mère Louis sortit avec Arthur.
-
-Mais celui-ci ne tarda point à revenir, en annonçant que la vieille
-paysanne avait trouvé une _payse_ parmi les servantes de l'hôtel et
-qu'il les avait laissées ensemble parlant patois. La comtesse ne put
-retenir un geste de contrariété; le médecin sourit.
-
-Bien qu'il eût jusqu'alors gardé le silence, rien ne lui avait échappé.
-Il avait seul décidé la mère Louis à faire le voyage de Paris, et ce
-voyage n'était point pour lui sans motifs; mais il voulait, avant tout,
-bien connaître le terrain et savoir par quel côté on pouvait s'avancer.
-Dès le premier coup d'oeil, il crut comprendre que le mariage projeté
-souriait peu à la jeune fille. Quelques questions adroites achevèrent de
-le convaincre et il laissa voir qu'il l'avait deviné.
-
-La comtesse et Arthur, qui connaissaient l'habileté du docteur, furent
-sérieusement effrayés. La première se hâta de saisir un prétexte pour
-faire sortir Honorine.
-
-M. Vorel la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle eût disparu.
-
---C'est singulier, dit-il, avec une sorte d'hésitation, mais je ne
-trouve point à notre chère nièce la joyeuse émotion que donne
-habituellement l'approche du mariage; elle paraît triste, tourmentée; on
-dirait qu'elle cache un secret toujours prêt de faire explosion.
-
---Honorine! s'écria madame de Luxeuil, qui cacha son inquiétude sous un
-air de gaieté; en vérité, docteur, vous la trouvez triste?... vous
-pensez qu'elle cache un secret!... ah! ah! ah! mais vous n'avez donc
-jamais vu de jeune fille qui se marie?
-
---Il se peut que je sois, à cet égard, mauvais observateur, dit Vorel
-avec humilité; mais, en tout cas, on pourrait interroger la jeune fille,
-et si sa grand'mère voit comme moi... de travers, vous pouvez compter
-qu'elle n'y manquera pas.
-
---Et quand elle le ferait, reprit Arthur avec impatience; le docteur
-pense-t-il donc que nous ayons fait violence à ma cousine?
-
-Vorel le regarda à travers ses lunettes bleues.
-
---Je suis persuadé du contraire, dit-il avec une lenteur et une
-immobilité dont l'expression contredisait évidemment sa protestation; le
-choix de notre chère nièce n'a pu être déterminé par aucune menace, ni
-par aucune captation, il a été complétement libre; mais monsieur de
-Luxeuil sait comme moi que la volonté d'une jeune fille est variable.
-
---Que voulez-vous dire, Monsieur?
-
---Je veux dire que si la grand'mère Louis se mettait à interroger sa
-petite-fille sur son air triste, c'est une supposition... et que
-celle-ci exprimât, par hasard, le désir de voir ajourner le mariage...
-ou d'y renoncer... je fais encore une supposition... la grand'mère
-serait capable de tout rompre.
-
-Arthur fit un mouvement.
-
---Oh! c'est une femme terrible, ajouta Vorel d'un air paterne, et elle
-n'écoute jamais que son inspiration...
-
---Vous oubliez qu'elle a donné son consentement, fit observer madame de
-Luxeuil.
-
---Sans doute, sans doute, répliqua le médecin avec déférence; mais
-madame la comtesse comprend bien que ce consentement deviendrait inutile
-si notre chère nièce changeait d'avis... Il est bien entendu que c'est
-toujours une supposition...
-
---Dont monsieur Vorel voudrait faire une réalité! acheva Arthur qui
-était à bout de patience.
-
-Le médecin feignit l'étonnement.
-
---Moi, dit-il: monsieur de Luxeuil ne me rend pas justice; nul ne désire
-au contraire plus vivement que moi la conclusion de son mariage...
-d'autant qu'il me permettra de terminer une affaire qui m'occupe depuis
-longtemps.
-
-La mère et le fils échangèrent un regard; ils venaient de comprendre le
-but du voyage de Vorel.
-
---Monsieur le docteur devait débuter par cet aveu, dit madame de Luxeuil
-d'un ton railleur.
-
---Je tâche de commencer par le commencement, madame la comtesse,
-répliqua le docteur avec le sourire équivoque dont il avait l'habitude.
-
---Et peut-on savoir de quoi il s'agit? demanda Arthur.
-
---Mon Dieu, rien de plus simple! La baronne possédait en Touraine une
-petite forêt enclavée dans un domaine appartenant à mon fils, du chef de
-sa mère, et que je voudrais acquérir à des conditions raisonnables.
-Jusqu'à présent la minorité d'Honorine a été un obstacle; mais désormais
-je puis traiter avec monsieur de Luxeuil.
-
---Soit, dit Arthur, après le mariage.
-
---Oh! non, reprit Vorel en souriant, après le mariage il serait trop
-tard; une rédaction de contrat troublerait les enchantements de la lune
-de miel; puis, je repars sur-le-champ. Je voulais proposer au contraire
-à monsieur de Luxeuil de tout régler aujourd'hui.
-
---Aujourd'hui, répéta Arthur; mais je n'ai encore aucun droit.
-
---Qu'importe? L'acte peut être post-daté de deux jours; le notaire de
-madame la comtesse connaît trop bien les affaires pour se refuser à un
-pareil arrangement.
-
---Cependant, Monsieur...
-
---Allons, ne me refusez pas, interrompit le médecin avec son sourire
-embarrassant, c'est un moyen de m'obliger à faire des souhaits pour que
-ce mariage ne rencontre aucun obstacle, et je suis généralement heureux
-dans ce que je souhaite.
-
-Arthur parut hésiter.
-
---J'ai avec moi l'argent, ajouta Vorel, voudriez-vous m'obliger à le
-remporter?
-
-L'idée d'un paiement immédiat décida de Luxeuil.
-
---Eh bien, soit, pardieu! dit-il; puisque vous voulez que je vende
-d'avance la peau de l'ours, allons chez le notaire et nous discuterons
-le prix.
-
-Lorsqu'ils revinrent tous deux quelques heures après, la vente de la
-forêt était conclue, et leurs deux signatures données; quant à celle
-d'Honorine, M. Vorel se faisait fort de l'obtenir.
-
-La jeune fille se trouvait, en effet, dans une situation d'esprit qui ne
-lui permettait guère de rien débattre ni de rien refuser. Arrivée au
-moment d'accomplir le sacrifice, son courage avait fait place à une
-sorte de stupeur résignée. Elle se laissa parer sans émotion, sans
-regret, sans effroi; elle avait cessé de sentir et de penser. La mère
-Louis avait beau lui répéter qu'elle allait avoir un _fel gars_ (brave
-garçon) pour mari, et qu'une épouseuse devait avoir la mine plus
-_acoquetée_ (fraîche), Honorine répondait affirmativement à tout, mais
-sans avoir compris ce qu'on lui disait, ni ce qu'elle répliquait
-elle-même. Enfin, l'heure venue, elle descendit au salon où attendaient
-le notaire et les témoins. C'étaient le marquis de Chanteaux, le prince
-Dovrinski, Marquier et de Cillart. Le contrat de mariage fut lu sans
-donner lieu à aucune observation; mais au moment de signer, la mère
-Louis prit la parole.
-
---Un instant, s'écria-t-elle: maintenant que le grand noir a fini, c'est
-à mon tour. Vous avez mis là tout ce que les épouseurs se donnaient l'un
-à l'autre... en fortune s'entend... eh bien! ajoutez un article pour la
-mère Louis.
-
-Le notaire s'inclina et prit une plume.
-
---Mettez, reprit la paysanne en se rengorgeant, que le jour où la petite
-aura son premier, la grand'mère promet d'envoyer pour le trousseau deux
-cents écus!...
-
-Ces mots avaient été prononcés d'un air de majesté si triomphante que le
-notaire crut avoir mal compris.
-
---Pardon, madame, reprit-il; vous avez dit?...
-
---Deux cents écus! répéta la mère Louis, en appuyant sur chaque syllabe.
-
-Le notaire promena autour de lui un regard embarrassé.
-
---Écrivez, écrivez, Monsieur, dit Arthur, qui cachait son
-désappointement sous une gaieté forcée; les petits présents
-entretiennent l'amitié. Madame Louis m'a, en outre, promis ma provision
-de _mascapié_ (confiture de pomme).
-
---Et je ne m'en dédis pas, mon gars, continua la paysanne, qui n'avait
-point saisi la raillerie; je vous l'enverrai toutes fois et quantes il y
-aura du cidre, comme on doit en avoir cette année, car vous connaissez
-la règle:
-
- Année venteuse
- Année pommeuse.
-
-Seulement faut pas parler du mascapié dans l'acte; parce que je veux
-envoyer ça d'amitié!...
-
-L'addition demandée par la mère Louis une fois faite, les signatures
-furent données, et l'on vint avertir que les voitures étaient attelées.
-
-M. le marquis de Chanteaux s'avança vers Honorine le sourire sur les
-lèvres; mais, à ce moment suprême, la vie, pour ainsi dire suspendue
-chez la jeune fille, se réveilla brusquement: elle eut tout à coup
-conscience de ce qui venait d'avoir lieu, de ce qui se préparait, et
-elle se sentit glacée d'épouvante.
-
-Le marquis resta quelques instants devant elle, le bras tendu, et répéta
-l'annonce qui venait d'être faite; mais Honorine, pâle, les yeux fixes,
-les deux mains crispées sur les bras du fauteuil, demeura immobile. Une
-crise terrible s'opérait en elle. Près d'accomplir le sacrifice accepté,
-une de ces répugnances, qui sont comme l'instinct de conservation de
-l'âme, venait d'anéantir subitement son courage. En vain la volonté
-luttait, en vain elle se répétait il le faut! il le faut! une force
-invincible la retenait enchaînée.
-
-M. de Chanteaux, déconcerté de son silence et de son immobilité, se
-tourna vers madame de Luxeuil, qui s'approcha vivement et voulut lui
-prendre la main; elle était raide et glacée! La comtesse essaya de
-l'encourager par quelques paroles affectueuses; la jeune fille
-n'entendait plus: l'espèce de combat que se livraient en elle deux
-puissances contraires, était au-dessus de ses forces; après quelques
-instants d'une apparente insensibilité, ses lèvres pâlirent, sa tête
-flottante se renversa et elle s'évanouit.
-
-Il y eut un moment d'effroi parmi les assistants; mais M. Vorel les
-rassura. Il fit transporter la jeune fille dans une pièce voisine et
-revint bientôt avec madame de Luxeuil, en annonçant qu'elle avait repris
-ses sens et qu'un repos de quelques instants suffirait pour la remettre.
-Arthur s'excusa près des témoins de ce retard imprévu et, pour rendre
-l'attente plus facile, leur proposa d'entrer chez lui, où ils pourraient
-parcourir les journaux, tandis que la mère Louis, à qui l'accident de sa
-petite fille _avait tourné le coeur_, passait à l'office _pour prendre
-quelque chose_.
-
-Restés seuls, la comtesse et le docteur allaient retourner près
-d'Honorine, quand la porte du salon s'ouvrit tout à coup à deux
-battants: le domestique entra et annonça à haute voix: MONSIEUR LE DUC
-DE SAINT-ALOFE.
-
-
-
-
-XXVII.
-
-L'idée fixe.
-
-
-En renonçant au nom de M. Michel, le vieillard avait également quitté le
-costume sous lequel nous l'avons jusqu'à présent montré aux lecteurs, le
-pantalon à pied se trouvait remplacé par une culotte de casimir blanc,
-serrée sur les bas de soie au moyen d'une boucle de vermeil, et la
-douillette fourrée, par un habit bleu, à collet étroit, qui laissait
-voir un gilet de piqué, couleur paille. Sa cravate de batiste, jaunie
-par le temps, était brodée aux coins et retombait sur un jabot de
-Malines presque droit; enfin la chaussure découverte et arrondie avait
-pour ornement une petite cocarde de ruban noir satiné.
-
-C'était un costume de l'Empire avec toute cette fraîcheur flétrie des
-vêtements longtemps conservés sans qu'on en ait fait usage, et il ne
-fallait pas moins que la physionomie austère du vieillard pour lui ôter
-ce qu'il pouvait avoir de ridicule et de suranné.
-
-A ce nom de Saint-Alofe annoncé par le laquais, madame de Luxeuil
-s'était détournée stupéfaite; mais en apercevant le duc dans le même
-costume qu'il portait lors de leur dernière rencontre, elle le reconnut
-sur-le-champ, malgré les ravages des années, et poussa une exclamation
-d'épouvante.
-
-L'arrivée de M. de Saint-Alofe dans un pareil moment avait, en effet,
-quelque chose de si redoutable que toute sa présence d'esprit
-l'abandonna; elle demeura debout à la même place et comme hallucinée par
-un fantôme.
-
-Cependant le duc, s'étant avancé lentement vers elle, s'inclina; par un
-mouvement machinal la comtesse rendit le salut, lui montra un fauteuil
-et se laissa retomber elle-même sur la causeuse qu'elle occupait un
-instant auparavant.
-
-Jusqu'alors aucune parole n'avait été échangée. Vorel, étonné, regardait
-alternativement madame de Luxeuil et le duc; enfin celui-ci, qui était
-resté debout comme s'il eût attendu la sortie du médecin, se tourna vers
-la mère d'Arthur.
-
---Je crains que ma visite ne paraisse importune, dit-il avec une
-froideur polie; je sais qu'elle interrompt une solennité de famille...
-
---Il est vrai, balbutia madame de Luxeuil en s'efforçant de se remettre;
-c'est aujourd'hui que mon fils se marie; le contrat vient d'être
-signé...
-
---Déjà! interrompit le duc; vous avez fait diligence, madame la
-comtesse.
-
---Loin de là, Monsieur, reprit madame de Luxeuil qui, en parlant,
-retrouvait peu à peu son sang-froid; nous sommes au contraire en retard,
-et depuis longtemps les témoins attendent...
-
---Ah! vous avez les témoins, répéta le duc en regardant fixement la
-comtesse; et... parmi eux, Madame, s'en trouve-t-il un qui puisse être
-pour mademoiselle Honorine Louis un défenseur éclairé et sérieux?
-
---Un défenseur... Qui vous fait supposer qu'elle en ait besoin,
-Monsieur?
-
---Sa position, madame la comtesse, et surtout son âge qui lui donne
-droit à l'appui d'un tuteur.
-
---Aussi avions-nous espéré M. de Vercy, fit observer madame de Luxeuil;
-mais, malgré ses promesses, il n'est point arrivé...
-
---Et il n'arrivera pas, ajouta le vieillard avec gravité; car M. le
-conseiller de Vercy est mort assassiné!
-
-La comtesse jeta un cri.
-
---Assassiné! répéta-t-elle; où cela? grand Dieu!
-
---M. de Vercy a succombé en chemin, reprit le duc, sous les coups de
-deux misérables qui se sont ensuite présentés à Paris, à sa place, dans
-l'espoir de se faire payer des sommes qui lui étaient dues. Un homme les
-a reconnus, ils l'ont frappé, et c'est en écoutant tout à l'heure son
-interrogatoire que j'ai tout appris.
-
-La mère d'Arthur joignit les mains avec une exclamation d'horreur.
-
---La mort a subitement privé mademoiselle Honorine Louis de son appui,
-continua M. de Saint-Alofe; voilà pourquoi je viens ici prendre sa place
-et réclamer près d'elle mes droits de premier tuteur.
-
-Madame de Luxeuil parut plus saisie que surprise. Dès l'apparition du
-duc elle avait pressenti qu'il arrivait pour s'entremettre et faire
-obstacle au mariage d'Arthur: mais uniquement préoccupée d'une crainte
-que le lecteur connaîtra bientôt, elle n'avait point songé au titre
-qu'il venait d'invoquer, aussi se trouva-t-elle, pour ainsi dire, prise
-au dépourvu. Cependant, elle s'efforça d'échapper à son embarras par
-l'audace.
-
---Monsieur le duc n'espère point, sans doute, nous faire prendre au
-sérieux ses prétentions, dit-elle avec hauteur; dans quelques instants,
-mademoiselle Honorine Louis portera un nom qui lui rendra inutile toute
-protection étrangère.
-
---Mais elle ne le porte point encore, madame la comtesse, objecta M. de
-Saint-Alofe, et d'ici là, vous ne pouvez repousser la demande que je
-viens vous faire.
-
---Et quelle est-elle, Monsieur?
-
---Obligé, par mon devoir, de veiller sur la pupille que M. de Vercy ne
-peut plus protéger, je désire l'entretenir ici une fois, une seule, mais
-sans témoins, sans interruptions et librement.
-
-Les traits de la comtesse s'assombrirent.
-
---Et dans quel but cet entretien? reprit-elle.
-
---Un autre refuserait peut-être de le dire, répliqua le vieillard, mais
-je crois devoir la vérité à madame la comtesse. Je veux voir la jeune
-fille dont l'avenir va s'engager, pour savoir si cet engagement est
-spontané, réfléchi; si elle connaît bien celui qu'elle épouse; si ce
-mariage, enfin, est une libre préférence ou une condition qu'elle subit.
-
---Et vous avez pensé que nous pourrions permettre cet injurieux examen?
-s'écria madame de Luxeuil.
-
---J'ai pensé que madame la comtesse comprendrait la nécessité de s'y
-soumettre, dit M. de Saint-Alofe toujours calme.
-
---Jamais! Monsieur, jamais! interrompit la mère d'Arthur. Toutes les
-conditions exigées par la loi ont été remplies; nul ne peut s'opposer
-désormais à ce mariage, et monsieur le duc moins que tout autre, car le
-titre de tuteur qu'il invoque, son absence le lui a fait perdre: ni mon
-fils ni moi ne reconnaissons son autorité, et nous n'avons rien à
-démêler avec lui.
-
---Vous pouvez, en effet, contester mes droits, dit le vieillard
-tranquillement, les annuler peut-être; je ne me suis fait à cet égard
-aucune illusion; mais, avant que les juges aient décidé entre nous, tout
-projet de mariage devra demeurer suspendu, et c'est là, pour le moment,
-ma seule prétention.
-
---Et si nous passons outre, Monsieur? demanda madame de Luxeuil avec une
-ironie emportée.
-
---Alors, répéta le duc d'un ton ferme, je vous suivrai devant l'officier
-de l'état civil, et, là, publiquement, toutes portes ouvertes et le
-testament de la baronne à la main, je déclarerai m'opposer à la
-célébration du mariage; j'interrogerai tout haut mademoiselle Honorine
-Louis, je lui dirai les vrais motifs de la recherche de son cousin; je
-l'avertirai du sort qui l'attend, et si elle doute, je lui offrirai des
-preuves.
-
---Des preuves!
-
---Les voici! des lettres écrites par votre fils à la maîtresse que son
-mariage doit enrichir! Vous voyez que rien ne me manque, et que je suis
-assez fort pour n'avoir pas besoin de vous surprendre.
-
-Le vieillard parlait avec une fermeté nette et sûre d'elle-même qui
-épouvanta la comtesse. Rien ne pouvait l'empêcher de faire ce qu'il
-venait d'annoncer, et, s'il le faisait, tout était évidemment perdu.
-Aussi, madame de Luxeuil demeura-t-elle un instant étourdie; puis,
-passant, comme toutes les femmes, du saisissement au dépit, elle chercha
-à masquer ses craintes sous des paroles de menace.
-
-Mais Vorel l'interrompit. Il s'était borné, jusqu'alors, au rôle
-d'auditeur silencieux, regardant alternativement les deux
-interlocuteurs; lorsqu'il comprit enfin, au trouble irrité de la mère
-d'Arthur, que le danger devenait sérieux, il prit à son tour la parole.
-
---Pardon, dit-il vivement, mais comme oncle de mademoiselle Honorine
-Louis, je crois avoir droit de prendre part à ce débat. La résolution
-que vient d'annoncer M. le duc ne pourrait s'accomplir sans un scandale
-également fâcheux pour tout le monde, et nous devons l'éviter à tout
-prix.
-
-M. de Saint-Alofe fit un signe d'assentiment.
-
---J'ajouterai, reprit le docteur, que la demande adressée par lui à
-madame la comtesse me paraît trop juste pour pouvoir être repoussée.
-
-Madame de Luxeuil le regarda avec surprise.
-
---Quoi! s'écria-t-elle, vous voulez que je consente à un
-interrogatoire...
-
---Que vous ne pouvez craindre, madame la comtesse, interrompit
-rapidement Vorel; les inquiétudes de M. le duc, bien que mal fondées,
-j'en ai la certitude, sont excusables; je les approuve, et s'il le faut,
-j'appuierai sa prière.
-
-Madame de Luxeuil voulut protester.
-
---Oh! de grâce, ne persistez pas dans votre refus, reprit le docteur
-avec un accent marqué qui rendit la comtesse attentive; une plus longue
-résistance justifierait des soupçons qu'il faut dissiper. Je demanderai
-seulement à M. le duc, comme médecin, de retarder cette entrevue de
-quelques instants. L'émotion de cette journée a déjà éprouvé
-mademoiselle Honorine; elle vient de s'évanouir et se trouve encore dans
-un état nerveux qui rendrait toute agitation nouvelle dangereuse.
-
-Le duc répondit qu'il avait appris, en arrivant à l'hôtel,
-l'évanouissement de la jeune fille, et qu'il attendrait tout le temps
-nécessaire.
-
---Dans ce cas, reprit Vorel, en tirant un portefeuille et écrivant
-quelques mots au crayon, que madame la comtesse veuille bien exécuter
-cette simple prescription; l'entrevue pourra ensuite avoir lieu sans
-aucun danger.
-
-Il déchira la feuille sur laquelle il avait écrit et la présenta à
-madame de Luxeuil; celle-ci parut d'abord disposée à résister, mais à
-peine eut-elle jeté les yeux sur les mots tracés par le médecin, qu'elle
-changea de visage.
-
---Soit, dit-elle, avec un reste d'irritation mal maîtrisée; puisque
-c'est le seul moyen d'éviter un débat ridicule, je l'accepte. M. le duc
-peut attendre ici.
-
-Elle salua légèrement et sortit.
-
-Le médecin s'approcha alors du vieillard et le regarda fixement.
-
---Pardonnez-moi d'interrompre un instant les préoccupations qui vous
-amènent ici, monsieur le duc, dit-il avec gravité; mais vous m'excuserez
-quand vous saurez que depuis vingt ans je souhaite cette rencontre.
-
---Vous! dit le duc étonné.
-
---Depuis le jour où votre _Adresse aux propriétaires français_ me tomba
-par hasard sous les yeux, reprit Vorel; comme vous, monsieur le duc,
-j'avais été frappé des vices de notre société; j'attendais sa réforme
-avec une douloureuse impatience; j'espérais que vos recherchés
-amèneraient enfin la découverte des lois de l'avenir...
-
---Et cette espérance n'a point été trompée, interrompit le duc, dont
-l'oeil s'anima d'un subit enthousiasme; la réforme que vous attendiez
-est désormais facile; j'en ai trouvé le plan, les moyens, les détails;
-la salle de fête est bâtie, le banquet dressé, la robe blanche préparée;
-l'homme n'a plus qu'à se dépouiller, sur le seuil, des haillons du
-passé.
-
---Qui l'arrête alors?
-
---Hélas! l'ignorance et la crainte. Le malheureux se défie de sa force,
-et doute de la bonté de Dieu. Quand on lui montre le but, il reste
-immobile en criant comme ce fou qui se croyait de verre:--Si je marche
-je suis brisé! et pourtant, le bonheur est là, devant lui. Pour créer le
-monde nouveau, il suffit qu'il dise comme le Dieu de la Genèse: que le
-monde soit, et le monde sortira du néant!
-
-Vorel secoua la tête.
-
---Monsieur le duc est-il sur d'avoir prévu tous les obstacles? dit-il
-d'un air pensif. Ce n'est point chose facile que de déménager ainsi
-l'humanité, et s'il m'était permis de hasarder quelques objections...
-
---Parlez, Monsieur, dit vivement M. de Saint-Alofe, je n'ai jamais évité
-la discussion, ni refusé les éclaircissements; quels que soient vos
-doutes, exposez-les sans crainte, je vous écoute.
-
-Un étrange sourire traversa les traits du médecin; il jeta, de côté, un
-regard vers la pendule, puis montrant un fauteuil à son interlocuteur,
-il commença une série d'objections lentes et embarrassées. A chaque
-instant l'expression semblait lui faire défaut; mais le duc venait au
-secours de son impuissance: devinant ce qu'il avait voulu dire, ajoutant
-ce qu'il avait omis, il semblait recruter lui-même cette armée
-d'arguments ennemis pour les combattre et les vaincre. En le ramenant
-aux pensées qui avaient été l'intérêt de sa vie entière, M. Vorel était
-sûr de lui faire oublier tout le reste. Reporté au milieu de son rêve
-sublime, comme au milieu d'un océan sur lequel il ne voyait plus rien de
-la terre, le vieillard se mit à décrire avec une éloquence hardie le
-nouveau monde qu'il avait deviné; il célébrait d'avance cette Amérique
-sociale, encore invisible, mais perçue par son génie, et, enivré de sa
-propre parole, la foi s'exaltait en lui, la réalité s'effaçait à ses
-yeux, il sentait ses espérances se détacher de son esprit et revêtir
-une forme. Ce qu'il avait pensé, il le voyait, il l'entendait! il était
-au milieu de cette Jérusalem céleste, sortie tout achevée de son
-cerveau: il n'avait plus conscience du temps, de la matière, de
-l'espace! Merveilleuse folie, connue de Socrate, quand il entendait, au
-dehors de lui-même, son inspiration qui lui parlait comme un démon
-familier, de Moïse qui écoutait son génie sur la montagne et croyait
-entendre la voix de Dieu, de Swedenborg dont les idées devenaient des
-sensations.
-
-A mesure que cette hallucination grandissait, la parole du vieillard
-devenait plus entrecoupée, plus ardente. Enlevé dans les hautes régions,
-il ne voyait plus que les sommets de son rêve: il ne racontait plus la
-nouvelle création, il ne l'expliquait plus, il la chantait.
-
-«L'homme a vu s'accomplir la promesse de Dieu; il a conquis la royauté
-du monde. Désormais, la matière domptée s'est faite son esclave, les
-fléaux sont devenus ses agents soumis. Il demande au volcan ses feux, à
-la tempête ses ailes, à la foudre sa lumière: la foudre, la tempête, le
-volcan obéissent; et lui, roi couronné de son intelligence, il passe,
-doucement penseur, au milieu de ces esclaves qui l'ont affranchi du
-travail grossier.
-
-»Et ce qu'il a fait au dehors, il l'a fait en lui-même. Dans son sein
-coulaient des sources fécondes qui, toujours comprimées, étaient
-devenues des torrents; il leur a donné un lit: les passions qui
-grondaient, tigres enchaînés, sont devenues des coursiers dociles
-attelés au char de l'humanité.
-
-»L'humanité! elle forme désormais une grande famille où le fort est la
-confiance du faible, le faible la joie du fort. Les saints ne sont plus
-des martyrs; à la couronne d'épines qui déchirait leurs fronts a succédé
-la couronne de myosotis et de menthe que surmonte une étoile! Doux
-symbole de la divinisation, de l'intelligence, de la pureté et de
-l'amour.
-
-»La brume se déchire, le soleil dore la montagne, l'homme joyeux se lève
-et chante son hymne de triomphe.
-
-»--Au travail! au travail! non pour un maître qui boira dans l'or mes
-sueurs et mes larmes, mais pour mes frères, pour mes soeurs, pour
-moi-même! Au travail! au travail! non pour user mon corps et abrutir mon
-âme dans une fatigue monotone, mais pour les vivifier par le mouvement
-et la variété.
-
-»Et la femme qui passe, en roulant les anneaux de sa chevelure, répond:
-
-»--Au travail! au travail! non pour flétrir la beauté dont Dieu m'a
-couronnée, mais pour la mêler à toute oeuvre humaine, comme les
-étoiles aux nues, comme les fleurs aux blés mûrs; au travail! au
-travail! non pour languir dans la solitude et l'indigence ou pour vendre
-au plus riche mon amour, mais pour choisir librement mon fiancé parmi
-les plus doux et les plus aimants.
-
-»Et l'enfant qui la suit en bondissant, s'écrie à son tour:
-
-»--Au travail! au travail! non dans l'air étouffant de la classe ou de
-l'atelier, non sous la menace du maître, non pour le pain noir du
-présent ou pour le pain douteux de l'avenir; mais dans l'air pur, sous
-l'oeil de l'ami, pour l'honneur de l'avenir, et pour le bonheur du
-présent! Au travail! au travail! non pour l'oeuvre qui nous répugne,
-et selon la famille que le hasard nous a donnée, mais là où les voix
-intérieures nous appellent!
-
-»Et au milieu de ce choeur d'activités riantes, la voix des pères
-répète, plus grave et plus lente:
-
-»--Au travail! au travail! non pour disputer à la faim les jours qui
-nous restent, car nos fils ont fait la part des pères et nous pouvons
-nous reposer au soleil de leur prospérité; mais nos conseils éclairent,
-nos voix encouragent! Au travail! au travail! et puissions-nous nous
-éteindre, sans nous en apercevoir, au milieu des mouvements et des
-murmures de la vie.»
-
-Ici le vieillard s'arrêta; sa voix était tremblante, des larmes
-coulaient sur ses joues animées d'une légère rougeur. Attendri de joie
-devant sa vision, il croisa les mains et ferma les yeux comme s'il eût
-voulu la retenir.
-
-Il y eut une longue pause. Pendant cette improvisation exaltée, les yeux
-de Vorel s'étaient plusieurs fois tournés vers la pendule; il semblait
-mesurer, avec anxiété, la marche de l'aiguille sur le cadran émaillé.
-Tout à coup l'heure sonna! son tintement strident et mesuré arracha le
-duc à son extase. Il tressaillit, passa sa main sur son front, regarda
-autour de lui et parut se reconnaître.
-
---Deux heures! s'écria-t-il en se levant brusquement... Ah! je me suis
-oublié... Votre nièce doit être depuis longtemps prête à me recevoir,
-Monsieur...
-
-Le médecin interrompit par un geste qui réclamait le silence, et prêta
-l'oreille: le roulement de plusieurs voitures venait d'ébranler le pavé.
-Une expression de triomphe illumina le visage de Vorel: le duc parut
-saisi.
-
---Voudrait-on emmener mademoiselle Honorine Louis à mon insu et tandis
-que je l'attends ici, s'écria-t-il; songez, Monsieur, que je me suis fié
-à votre parole, à celle de la comtesse, et que ce serait une odieuse
-perfidie!
-
-Au lieu de répondre, le docteur courut à la porte, l'ouvrit, et madame
-de Luxeuil parut.
-
-
-
-
-XXVIII.
-
-Explications.
-
-
-M. Vorel interrogea la comtesse du regard; elle répondit par un signe
-qui parut le rassurer; mais le duc s'avança vivement à leur rencontre.
-
---Pourquoi mademoiselle Honorine Louis ne suit-elle point madame la
-comtesse? dit-il avec inquiétude; je veux la voir sur-le-champ!...
-
-La comtesse le regarda de toute sa hauteur.
-
---Honorine Louis! répéta-t-elle, il n'y a plus ici personne de ce nom,
-monsieur le duc; celle à qui vous le donnez s'appelle maintenant madame
-Arthur de Luxeuil.
-
---Que dites-vous? s'écria le vieillard.
-
---Vos menaces nous ont forcé à faire diligence, continua la comtesse
-d'un ton railleur, et pendant que vous attendiez ici votre pupille, elle
-s'engageait ailleurs...
-
---C'est impossible! interrompit le duc frappé de stupeur; vous n'avez
-pu... vous n'auriez point osé... c'est impossible... je veux la preuve!
-
-Madame de Luxeuil lui tendit silencieusement l'acte qui constatait le
-mariage. Le vieillard y jeta les yeux, puis pâlit et porta les mains à
-son front.
-
---C'est vrai, balbutia-t-il, bien vrai; mais alors la maladie de votre
-nièce était un mensonge, cette prétendue ordonnance de Monsieur un
-avertissement de vous hâter, l'entretien qui me faisait oublier ici les
-heures, un piège convenu d'avance!... Cet homme n'affectait de
-s'intéresser à mes croyances qu'afin de me distraire, de me retenir! Il
-vous avait promis d'_éveiller ma folie_ pour me faire oublier mon
-devoir! Lâche qui a pris la porte de la confiance pour se glisser en
-ennemi, qui s'est armé contre un vieillard de ce qui fait son courage et
-sa consolation, qui a cherché à lui rendre sa religion moins chère, en y
-attachant un remords! Ainsi, ce n'était point assez d'avoir sacrifié à
-ma foi mes biens, mon repos, ma liberté, il fallait y sacrifier encore
-le bonheur de cette enfant... Ah! cette épreuve est de trop, mon Dieu!
-et vous deviez, détourner de moi ce calice.
-
-Il y avait dans l'accent du vieillard une noblesse douloureuse dont
-madame de Luxeuil fut, non pas attendrie, mais embarrassée.
-
---Si les craintes de monsieur le duc n'étaient point une injure,
-dit-elle, on pourrait prendre la peine de les dissiper en lui apprenant
-que le choix de ma nièce a été libre.
-
---Et qui me prouvera la vérité de cette affirmation? répliqua M. de
-Saint-Alofe amèrement. Ah! maintenant, je ne veux plus croire que
-mademoiselle Louis elle-même.
-
---Que Monsieur le duc l'interroge donc, car la voici, interrompit Vorel,
-en montrant, avec une expression étrange, la seconde porte qui venait de
-s'ouvrir, et par laquelle entrait Honorine, donnant la main au marquis
-de Chanteaux.
-
-A cette apparition inattendue, madame de Luxeuil recula en pâlissant, et
-le duc resta stupéfait. Quant au médecin, il raffermit ses lunettes pour
-mieux voir. Assuré désormais de la régularité de la vente faite à son
-profit, il était revenu à sa vieille haine contre la comtesse, et
-contemplait son embarras avec une malveillance joyeuse.
-
-Ni le marquis ni Honorine ne remarquèrent d'abord l'impression produite
-par leur entrée: celle-ci, pâle et distraite, semblait se soutenir à
-peine, tandis que M. de Chanteaux, penché vers elle, achevait un
-compliment commencé dans l'autre salon. Mais lorsque tous deux
-s'arrêtèrent enfin, les yeux du marquis tombèrent sur le vieillard qui
-était demeuré immobile à la même place. Il tressaillit, s'approcha d'un
-pas, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il ne se trompait pas, puis fit
-un mouvement en arrière en s'écriant:
-
---Le duc!
-
-Celui-ci ne parut ni le voir, ni l'entendre. Debout devant Honorine, le
-regard fixe, les narines gonflées, les lèvres tremblantes, il était en
-proie à un de ces attendrissements silencieux qui ne laissent place à
-aucune sensation. Cependant il fit un effort, s'avança lentement vers la
-jeune fille les bras tendus, saisit une de ses mains, et l'attirant à
-lui la regarda de plus près.
-
---Oui... balbutia-t-il enfin; ce sont ses traits... ses cheveux... ses
-mouvements!... Oui,... c'est bien la fille de Nancy.
-
---De Nancy! répéta Honorine qui releva la tête... Vous avez connu ma
-mère, monsieur?
-
---Sa voix aussi... c'est sa voix, dit le vieillard en continuant à se
-parler à lui-même.
-
-La jeune fille sentit comme un éclair traverser son esprit. Ce trouble,
-au souvenir de la baronne, le titre de duc donné par M. de Chanteaux,
-cette espèce d'ivresse avec laquelle le vieillard la contemplait...,
-tout la saisit! Elle joignit les mains, regarda le marquis, madame de
-Luxeuil, puis, réunissant tout ce qui lui restait de force, elle
-balbutia:
-
---Vous êtes le duc de Saint-Alofe?
-
---Qui vous a dit mon nom? demanda le vieillard étonné.
-
-Honorine ne répondit pas. Le cri qu'elle essaya de pousser s'arrêta
-lui-même étouffé par l'émotion; elle ne put que tendre les bras et se
-laisser glisser aux genoux du duc.
-
-Madame de Luxeuil, jusqu'alors enchaînée par la surprise, s'élança vers
-elle et voulut s'entremettre, mais la jeune fille, sanglotante, éperdue,
-ne put l'entendre. Toujours aux pieds du vieillard, elle continuait à
-bégayer des phrases sans suite, au milieu desquelles revenait à chaque
-instant le nom de sa mère.
-
-Le duc, brisé par tant d'agitations, s'était laissé tomber sur un
-fauteuil et baisait les mains de la jeune fille en s'efforçant de la
-calmer.
-
---Au nom de Dieu! essuyez vos larmes, chère enfant, répétait-il
-attendri. D'où vient que ma vue vous trouble à ce point? Ne savez-vous
-pas que je veux être votre protecteur, votre ami?
-
---Oh! oui, balbutia Honorine. Vous ne me quitterez plus... Vous me
-conseillerez!... Ah! pourquoi... n'êtes-vous pas venu... plus tôt?
-
---Avez-vous donc eu besoin d'appui?... demanda le duc. Ce mariage...
-
-Honorine poussa un gémissement et cacha sa tête sur la poitrine du
-vieillard.
-
---On vous l'a imposé, s'écria-t-il; vous avez cédé à la violence?
-
---Non, répliqua la jeune fille toujours pressée sur son coeur, non; il
-le fallait... j'ai consenti... pour ma mère.
-
---Que dites-vous?
-
---Ils savaient tout, murmura-t-elle; ils voulaient se servir de la
-lettre!...
-
---Une lettre, et que pouvait-elle contenir qui vous forçât?...
-
-La jeune fille tira de son sein le billet remis par sa tante et le
-tendit, sans lever les yeux, à M. de Saint-Alofe. En apercevant son nom
-sur l'adresse, celui-ci l'ouvrit précipitamment et le parcourut, mais
-arrivé à la signature, il jeta un cri.
-
---Nancy, répéta-t-il, et ce billet m'est adressé! malheureuse! mais ce
-n'est pas ta mère qui l'a écrit, c'est un faux!
-
-Honorine se redressa égarée et madame de Luxeuil jeta au marquis un
-regard d'épouvante. Celui-ci hésita un instant, puis la rassurant d'un
-geste, il se glissa vers la porte, qui était restée ouverte, et
-disparut...
-
-Quant au duc, après avoir de nouveau parcouru le billet il s'était levé
-et avait fait un pas vers la comtesse.
-
-Les rides de son front chauve frémissaient d'indignation, et ses yeux
-lançaient des éclairs. La tête rejetée en arrière, froissant le billet
-dans une de ses mains crispées, et l'autre étendue avec un geste de
-commandement et de menace, il était à la fois si majestueux et si
-terrible que madame de Luxeuil demeura devant lui comme fascinée.
-
---C'est vous qui avez écrit cette lettre infâme, dit-il d'un accent bas
-et entrecoupé; c'est vous ou plutôt cet homme qui vient de fuir et qui
-s'est exercé de longue main à cette habileté de faussaire. Ainsi, rien
-ne vous a coûté pour vaincre la résistance de cette enfant... pour vous
-enrichir de ses dépouilles!... O mon Dieu, et vous avez permis que le
-complot de cette femme réussît! et le monde la compte au nombre de ses
-élus! et elle aura pu briser impunément le bonheur de la fille et
-l'honneur de la mère?... Non, qu'elle rétracte au moins ses mensonges!
-
-Il s'était avancé vers madame de Luxeuil et lui avait saisi la main. La
-comtesse effrayée voulut se dégager; mais le vieillard, dressé de toute
-sa hauteur, ses cheveux blancs épars et l'oeil implacable, la tint
-immobile.
-
---Demandez grâce, Madame, dit-il d'une voix fulminante, demandez grâce à
-celle que vous avez calomniée après l'avoir fait mourir!
-
-Et forçant la comtesse à plier sur ses genoux, il la fit tomber à ses
-pieds.
-
-Là, suffoquée de honte, de rage et d'épouvante, elle ne put que pousser
-un cri.
-
-M. Vorel, jusqu'alors témoin impassible, pensa qu'il devait enfin
-s'interposer. Au premier mot qu'il prononça, M. de Saint-Alofe, rappelé
-à lui-même, laissa aller la main qu'il tenait.
-
---Monsieur le duc oublie que la violence envers une femme a toujours été
-regardée comme indigne d'un gentilhomme, dit le médecin avec son accent
-doucereusement ironique, et en aidant madame de Luxeuil à se relever;
-les reproches et les emportements sont d'ailleurs inutiles désormais, et
-ne peuvent rien changer à ce qui est accompli.
-
---Vous vous trompez, reprit M. de Saint-Alofe redevenu plus calme; un
-mariage surpris par la fraude peut être rompu, et je jure d'y employer
-tous mes efforts.
-
-Honorine qui était restée à la même place atterrée et étrangère à tout
-ce qui venait de se passer, releva la tête à ces derniers mots.
-
---Rompre mon mariage! s'écria-t-elle, en courant au duc, est-ce bien
-possible? ah! s'il est vrai, ne m'abandonnez pas! ma mère m'a confiée à
-vous, monsieur le duc: c'est à vous de me sauver; emmenez-moi!
-
---Que dit-elle? interrompit la comtesse.
-
---Oui, reprit impétueusement Honorine, il est mon protecteur légitime,
-c'est lui que je dois suivre; je ne veux pas rester plus longtemps près
-de ceux qui m'ont lâchement trompée!...
-
---Elle a raison, dit M. de Saint-Alofe, jusqu'à ce que les juges aient
-prononcé, elle ne peut demeurer ici.
-
---Emmenez-moi, s'écria la jeune fille; mon cousin va venir; il voudra
-s'opposer!... par pitié emmenez-moi!
-
---Restez! dit une voix qui retentit tout à coup derrière elle.
-
-Honorine se détourna et aperçut M. de Chanteaux qui venait d'entrer avec
-un inconnu en écharpe.
-
-Elle recula effrayée.
-
---Que mademoiselle se rassure, dit poliment l'inconnu: nous cherchons M.
-le duc de Saint-Alofe.
-
---C'est moi, dit le vieillard, qui avait tressailli à la vue de
-l'écharpe.
-
-Celui qui la portait s'inclina légèrement.
-
---Monsieur le duc n'a-t-il point habité la maison du docteur Monard, à
-Vanvres? demanda-t-il.
-
---En effet, répondit M. de Saint-Alofe.
-
---Et il s'en est échappé il y a cinq années?
-
---Il est vrai.
-
-L'étranger fit un pas en avant.
-
---Alors, reprit-il, au nom du roi, Monsieur, je vous arrête!
-
-Le duc courba la tête avec un gémissement; Honorine regarda le
-commissaire.
-
---L'arrêter! s'écria-t-elle, et par quel ordre?
-
-Il lui présenta un papier.
-
---En vertu d'un jugement du tribunal de la Seine, dit-il froidement,
-lequel jugement place M. le duc sous la tutelle du marquis de Chanteaux.
-
---Que dites-vous?
-
---Donnant, en outre, audit marquis l'autorisation de faire enfermer son
-pupille.
-
---Se peut-il!... et la cause d'un pareil arrêt, Monsieur?
-
---La cause! répéta le commissaire, avec un peu d'embarras en tournant
-les yeux vers le vieillard.
-
---Eh bien?...
-
---Eh bien, Mademoiselle, la cause... c'est que M. le duc de Saint-Alofe
-est fou!
-
-Le coup était si terrible, et il avait été précédé de tant d'émotions
-affreuses, qu'Honorine eut à peine la force de pousser un cri; elle
-regarda le duc, chancela, étendit les mains pour chercher un appui, et
-tomba dans les bras de Vorel, qui s'était avancé pour la soutenir.
-
-FIN DU PREMIER VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
-
-Au lecteur. 1
-
-I. Une maison isolée. 5
-
-II. Les trois compagnons. 19
-
-III. Les parents. 40
-
-IV. La tutelle. 57
-
-V. Seize ans après. 65
-
-VI. La Forge des Buttes. 74
-
-VII. Trois amis du grand monde. 87
-
-VIII. La villa de madame de Luxeuil. 98
-
-IX. Le vieux portrait. 106
-
-X. L'agneau blanc. 114
-
-XI. Esquisses du grand monde. 122
-
-XII. Une maison de la rue des Morts. 137
-
-XIII. Un vieil ami du genre humain. 146
-
-XIV. Une fille mère. 153
-
-XV. Le ménage de mademoiselle Clotilde. 163
-
-XVI. Un complot de famille. 178
-
-XVII. La révélation. 188
-
-XVIII. . . . . . 198
-
-XIX. Une fête dans un grenier. 213
-
-XX. M. Michel. 221
-
-XXI. Les deux cousins. 232
-
-XXII. Esquisses du peuple. 240
-
-XXIII. Une rencontre. 255
-
-XXIV. Denoûment. 265
-
-XXV. Le voyageur de l'hôtel des Étrangers. 278
-
-XXVI. La mère Louis. 292
-
-XXVII. L'idée fixe. 303
-
-XXVIII. Explications. 314
-
-
-FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.
-
-
-NOTES:
-
-[A] Ecolier qui se rend à la ville pour étudier et se préparer à
-recevoir les ordres sacrés. Les _kloareks_ bretons forment une classe à
-part dans la race armoricaine; c'est l'anneau vivant qui lie la vieille
-tradition aux idées plus nouvelles. (_Voir les derniers Bretons._)
-
-[B] Nom donné par les chouans aux patriotes.
-
-[C] Tous ces faits sont réels et se sont passés vers la fin de l'Empire,
-non à Tours, mais dans une grande ville de l'ouest, où les souvenirs
-de ces étranges divertissements sont encore vivants dans toutes les
-mémoires. Des faits analogues se reproduisirent, du reste, sur plusieurs
-points de la France.
-
-[D] Nom que les maçons se donnent entre eux.
-
-[E] Tout ceci n'est point _inventé_; voyez le curieux ouvrage du docteur
-Villermé: _Tableau de l'état physique et normal des ouvriers_, où il
-analyse, d'après des conversations avec des travailleurs, les causes les
-plus ordinaires de l'ivrognerie parmi les ouvriers.
-
-[F] Expression employée par les ouvriers des fabriques pour désigner les
-ouvrières qui quittent le travail à la brune pour chercher aventure.
-
-[G] Cette expression et les suivantes sont empruntées au patois normand.
-
- * * * * *
-
-On a effectué les corrections suivantes:
-
-Rentré en France sous le Consultat=> Rentré en France sous le Consulat
-{pg 73}
-
-dévouememt=> dévouement {pg 133}
-
-reprit-il résolument=> reprit-il résolûment {pg 181}
-
-le le baisai avec un brisement=> je le baisai avec un brisement {pg 271}
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Les réprouvés et les élus, by Émile Souvestre
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RÉPROUVÉS ET LES ÉLUS (1/2)***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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