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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Les réprouvés et les élus (t.1) - -Author: Émile Souvestre - -Release Date: June 12, 2013 [EBook #42924] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RÉPROUVÉS ET LES ÉLUS (1/2)*** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - LES RÉPROUVÉS - ET - LES ÉLUS - - PAR - EMILE SOUVESTRE - - --PREMIÈRE SERIE-- - - PARIS - MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS - RUE VIVIENNE, 2 BIS - - 1859 - - Reproduction et traduction réservées. - - - - -AU LECTEUR - - -Il y a un pays, en France, où la raison humaine n'a pas encore revêtu la -robe des docteurs, où les hommes sont restés des enfants que l'on -adoucit avec des chansons et que l'on instruit avec des histoires. Là, -l'enseignement du bien n'a point été réduit à une algèbre sociale que -l'on apprend par article; il flotte dans l'air avec les _guerz_ des -laboureurs armoricains; il court de collines en collines, avec les -_sônes_ dialogués des jeunes pâtres; il s'asseoit aux foyers des cabanes -avec les récits des _discrévellerrs_. Aux symboles de la vieille sagesse -viennent, chaque jour, s'ajouter les symboles de la sagesse moderne; et, -ces leçons vivantes, nées sur le même sol, de la même inspiration -populaire, se maintiennent, l'une près de l'autre, sans contradictions, -sans luttes, comme on voit le jeune enfant, l'homme fait et le vieillard -former, au foyer commun, une seule famille. - -Or, j'avais déjà recueilli un grand nombre de ces traditions, lorsqu'un -soir, j'en entendis raconter une qui m'était complètement inconnue. - -Le _discrévellerr_ était un kloarek[A] à l'air pensif, qui avait habité -les villes assez longtemps pour avoir entendu, de près, le nouvel orage -qui gronde à tous les horizons. Il savait, sans doute, de quels maux se -plaint notre époque, et attendait, comme tant d'autres, la _bonne -nouvelle_. Mais cette préoccupation se cachait chez lui sous les formes -transmises par les pères. - -Après avoir fait le signe de la croix, selon la coutume des chrétiens, -il raconta donc ce qui suit: - -Un jour que le Christ était assis sur son trône de lumière, tout triste -à la pensée des hommes, voilà que l'ange noir et blanc parut à la porte -de son paradis, conduisant de nouveaux morts qui venaient pour se faire -juger. - ---Que m'amènes-tu là, esprit ailé? demanda le Christ. - ---Maître, ce sont les épis que la mort a aujourd'hui moissonnés pour -toi, répondit l'ange noir et blanc. J'en ai fait deux gerbes, d'après -leur apparence et le jugement de la terre. De ce côté, sont ceux qui ont -été déclarés les _élus_ par la justice humaine; de l'autre, ceux qu'elle -a appelés _réprouvés_. Vois maintenant toi-même, ô Christ, et décide -selon la vérité. - -Jésus descendit alors de son trône, et l'ange lui montra, l'un après -l'autre, les morts de chaque bande. - -Il y avait parmi les _élus_ de sages pères de famille qui s'étaient -fait estimer par les prêtres et par les juges; des seigneurs qui étaient -morts grandement honorés; des dames nobles, belles et connues pour leurs -aumônes; des marchands enrichis par l'économie et le travail. - -De l'autre côté, au rang des _réprouvés_, se trouvaient des filles -portant sur leurs bras des enfants dont elles n'osaient nommer les -pères; des hommes condamnés, à bon droit, par la justice humaine; des -gens qui avaient mangé leur patrimoine en projets insensés; des femmes -coupables que l'on avait lapidées, non avec les pierres du chemin, comme -les Juifs, mais avec les injures et les mépris. - -Jésus regarda longtemps la bande des _réprouvés_ et celle des _élus_; -puis se tournant vers l'ange, il lui dit: - ---Le monde n'aime pas le bien du fond du coeur; mais il s'aime -lui-même sans mesure. Tout ce qui le dérange est le mal, et il ne veut -point se demander s'il est lui-même, de son côté, ce qu'il devrait être. -Pour lui, les coupables ne sont pas ceux qui sont méchants, mais ceux -qui sont autrement qu'il ne l'a permis. Il ne cherche ni la cause des -fautes ni les remèdes qui pourraient guérir les hommes; il ressemble -enfin au mauvais père qui transmettrait à ses fils des infirmités et qui -les punirait ensuite parce qu'ils sont faibles et malsains. - -Après avoir ainsi parlé, le Christ fit sortir de leurs rangs un certain -nombre de _réprouvés_ et un certain nombre d'_élus_; il les toucha du -doigt, et l'ange vit avec étonnement que dans le coeur de beaucoup -d'_élus_ se tordait un serpent, tandis que dans celui de beaucoup de -_réprouvés_ brillait une étoile. - -Alors Jésus lui dit: - ---Chacun de ces serpents est un vice secret qui a empoisonné toutes les -actions de ceux-ci, et chacune de ces étoiles est un amour caché qui a -racheté les fautes de ceux-là. Ne crois donc plus aux jugements du -monde, car il ne s'arrête qu'aux apparences; mais, quand tu redescendras -sur la terre, efforce-toi de faire connaître, par tous les moyens et à -tous, que là sont les véritables _élus_ et là les véritables -_réprouvés_. - -Telle fut la légende du kloarek, et elle me laissa un profond souvenir. -Bien des fois, depuis, je pensai à ces _deux bandes de morts_ jugées par -le Christ, et bien des fois l'idée me vint de les faire revivre. Cette -tâche longtemps différée, je la tente enfin aujourd'hui; seulement, je -me suis rappelé les recommandations de Jésus, demandant que l'on -réformât les jugements de la terre, et j'ai tâché de laisser voir le -serpent au coeur de ses _élus_ et l'étoile au coeur de ses -_réprouvés_. - - - - -LES - -RÉPROUVÉS - -ET - -LES ÉLUS - - - - -PROLOGUE - - - - -I. - -Une maison isolée. - - -On a déjà remarqué bien des fois que chaque ville a, comme chaque homme, -sa physionomie individuelle et facile à reconnaître. Ainsi, sans parler -des apparences tranchées du port de mer, où tout sent le goudron, de la -ville frontière cerclée de murailles et bardée de canons, de la cité -manufacturière hérissée de cheminées gigantesques et toujours enveloppée -d'un nuage de fumée, il y a des villes d'étude, comme Rennes et -Montpellier, où l'herbe perce les pavés, et dont les vastes places ne -sont traversées que par des magistrats en toge ou par des professeurs en -simarre; il y a les villes historiques, comme Arles, Orléans, -Fontainebleau, où l'on vous montre les arènes antiques, la maison de -Jeanne d'Arc et la table sur laquelle Napoléon signa son abdication; il -y a les villes à légendes, comme Strasbourg, dont la vie se confond avec -celle de sa cathédrale; les villes poétiques, comme Toulouse, Dijon, -Avignon; les villes royales, comme Versailles. Puis viennent celles -dont le caractère extérieur ne doit rien au passé, mais à je ne sais -quel hasard pittoresque du ciel ou du site; celle-ci agreste, celle-là -mondaine, l'une coquette, l'autre négligée. - -Or, parmi la variété infinie de ces dernières physionomies, nous en -connaissons une qui mérite d'être spécialement mentionnée, c'est celle -de Château-Lavallière. - -Château-Lavallière, qui ne peut passer précisément pour un bourg, n'est -point non plus tout à fait une ville. C'est ce que les provinciaux, qui -ne se piquent point de beau langage, appellent un _endroit_. Placé sur -les limites d'Indre-et-Loire, entre les départements de Loir-et-Cher, de -la Sarthe et de Maine-et-Loire, éloigné de toutes les grandes voies de -communication et caché, comme un nid, au milieu de sa forêt, -Château-Lavallière a, dans son aspect, quelque chose de mystérieux et, -pour ainsi dire, de romanesque. A voir ses rues désertes, sur lesquelles -s'ouvrent des portes basses et dérobées, ses jardins enveloppés de murs -qu'aucune claire-voie n'interrompt, ses maisons précédées d'une cour -fermée, qui les voile, ses fenêtres aux rideaux élégants mais toujours -rabattus, on dirait un de ces asiles où vont se cacher les douleurs sans -remèdes, les joies solitaires et les amours menacées. Sur quelque toit -que l'oeil se repose, on reconnaît la retraite où l'on eût voulu se -renfermer à vingt ans, avec quelque femme adorée, dont on a oublié le -nom. Derrière chaque jardin s'étend la forêt, promenade ouverte aux -longs tête-à-tête et aux longues rêveries; plus bas un étang bordé de -glaïeuls baigne les pieds de la colline. Les bruits de la ville sont -couverts par le murmure du vent dans les arbres et par les chants des -oiseaux. De loin en loin seulement, un froissement de roues effleure le -pavé; une calèche qui passe à demi-fermée laisse apercevoir un voile -flottant, une main gantée, puis tout disparaît rapidement sous les -immenses avenues! - -Tel on voit aujourd'hui Château-Lavallière, tel on le voyait en 1819, -époque à laquelle commence notre récit. - -On se trouvait à la fin du mois de septembre; le jour touchait à son -déclin, et le soleil couchant jetait des lueurs d'incendie à travers les -feuillages de la futaie. - -Sur la lisière même de celle-ci existait alors une habitation isolée, à -laquelle ses portes et ses persiennes, peintes de la couleur -qu'affectionnait tant Rousseau, avaient fait donner le nom de _maison -verte_. Bâtie entre cour et jardin, comme la plupart des demeures -bourgeoises de Château-Lavallière, elle avait, dans son extérieur, -quelque chose de plus mystérieux encore et de plus fermé que les maisons -voisines. Mais si du dehors ses murailles garnies de verre brisé, sa -porte à guichet grillé et sa cloche à chaîne de fer lui donnaient -l'apparence d'un couvent ou d'une prison, à l'intérieur cette -physionomie disparaissait complétement, grâce à l'élégance du logis et à -la gaieté de ses abords. - -La cour sur laquelle donnait la façade, avait été transformée en -parterre, garni de plantes rares, et les murs eux-mêmes, cachés sous les -chèvrefeuilles, les jasmins et les vignes vierges, ressemblaient à des -massifs de verdure. Vis-à-vis du perron, une coupe de marbre s'élevait -au milieu d'une touffe de roseaux et laissait déborder ses eaux dans un -bassin où nageaient quelques poissons dorés, tandis qu'un peu plus loin, -un petit hamac d'aloès suspendu à deux lilas, se balançait doucement aux -mouvements de la brise. Des jouets d'enfants étaient éparpillés, de tous -côtés, sur le sable des allées, parmi l'herbe fine des pelouses et le -long des degrés qui conduisaient à la maison. - -Cet ensemble d'une prodigalité luxueuse et fleurie servait, pour ainsi -dire, de cadre à un groupe placé au milieu même d'un parterre, et dont -les personnages méritent un examen détaillé. - -La première figure qui frappait était celle d'une femme encore jeune, -assise sur un fauteuil de bambous, dans l'attitude affaissée d'une -personne malade. Bien qu'on ne pût la dire belle, ses traits avaient une -expression de douceur qu'illuminait par instants une certaine flamme du -regard. Celui-ci s'animait surtout lorsqu'il s'abaissait vers une enfant -assise plus bas sur les genoux d'une jeune paysanne. - -C'était une petite fille d'environ trois ans, mais dont les traits -chétifs et pâles annonçaient une de ces enfances étiolées qui ne peuvent -éclore à la vie. A demi-renversée sur le sein de sa nourrice, elle -agitait languissamment les grelots d'un hochet qu'elle laissait retomber -à chaque instant avec un cri de souffrance ennuyée. Quoique l'air fût -tiède et qu'aucun souffle n'agitât les feuilles les plus frêles, elle -était enveloppée d'une pelisse de satin, doublée de peau de cygne, et -portait un bonnet de velours grenat qui laissait paraître à peine -quelques touffes de cheveux, d'un blond inanimé. Ses pieds, chaussés de -brodequins fourrés, pendaient sur l'herbe, sans force et sans mouvement. - -Quant au quatrième personnage, il avait quarante ans. Vêtu d'une -redingote noire boutonnée jusqu'à la cravate, et les yeux cachés par une -paire de lunettes à doubles verres, il tenait à la main une cravache de -cuir, dont il effleurait des bottes poudreuses et garnies d'éperons. -Malgré le sourire constant qui flottait sur son visage, un disciple de -Lavater eût étudié avec quelque défiance ces lèvres serrées que le -maître signale comme l'indication d'une avarice tenace, et les partisans -de Gall se fussent presque effrayés de ce crâne triangulaire dont la -forme rappelait celle des animaux les moins nobles et les plus amoureux -du sang. - -Mais, quelle que pût être l'_impression scientifique_ produite par -l'examen des traits et du crâne de M. Vorel, le plus rigide observateur -l'eût difficilement conservée en l'entendant parler. Sa voix avait une -simplicité calme, également éloignée de la brusquerie et de -l'affectation doucereuse. Semblable à certains chanteurs, dont le timbre -garde une expression émouvante sans qu'ils soient émus, le docteur -avait, dans l'accent, une justesse et une franchise pour ainsi dire -involontaires, et, même en trompant, il conservait cette voix loyale qui -déroutait toutes les préventions; c'était chez lui plus que du calcul, -plus que de l'adresse; il avait reçu, en naissant, le _don du mensonge_. - -Du reste, la première partie de sa vie avait été cruellement traversée. -Sans nom, sans fortune, sans protecteurs, il n'était parvenu à acquérir -une profession qu'à force de travail et d'humilité. Nature dominatrice, -il s'était plié à toutes les volontés de ceux qui pouvaient le servir; -esprit hardi, il avait coupé les ailes de son audace pour l'obliger à -ramper! Cette transformation forcée, en tuant tout ce qu'il pouvait -garder d'instinct heureux, avait, pour ainsi dire, envenimé ses vices! -Ce qu'il y avait en lui de dur était devenu méchant; son désir de -posséder s'était tourné en avarice insatiable, son insensibilité en -malveillance. Entravé et meurtri par les hommes dès ses premiers pas, il -s'était mis à les haïr, non de cette haine ouverte qui suppose encore la -liberté, mais d'une haine sourde, cauteleuse, enchaînée, qui se contient -par calcul et consent à l'attente, dans l'intérêt de sa sûreté. - -Établi d'abord à Trévières, en Normandie, il y avait fait la -connaissance d'une riche propriétaire campagnarde connue dans le pays -sous le nom de la mère Louis. La mère Louis, dont le mari, d'abord -meunier, avait acquis une énorme fortune par l'achat des biens -nationaux, était depuis longtemps veuve, et faisait valoir elle-même le -grand domaine des Motteux: c'était une femme violente, égoïste, aux -façons grossières, mais dont on citait quelques bonnes actions, qui -servaient d'excuse aux mauvaises. Elle y avait bien reçu le jeune -docteur, parce qu'il lui donnait des recettes pour ses rhumatismes, et -qu'il soignait gratuitement ses bestiaux malades. Celui-ci en profita -pour s'insinuer dans les bonnes grâces de la fille de la maison, et pour -la demander en mariage. La propriétaire des Motteux, comme on devait s'y -attendre, rejeta de bien loin une pareille prétention; mais Vorel -détermina la fille à passer outre, au moyen d'un de ces actes que le -législateur a si plaisamment appelés des _soumissions respectueuses_. Le -mariage eut lieu malgré la mère Louis, qui fut, en outre, obligée de -payer environ cent mille écus qui revenaient à la jeune mariée du chef -de son père. Cette dernière circonstance souleva contre M. Vorel tous -les parents qui avaient des comptes à rendre à leurs filles, et il -s'ensuivit une espèce de réprobation qui décida le médecin à quitter -Trévières pour se rendre en Touraine et s'établir à Bourgueil, où -demeurait une partie de sa famille. - -Devenu veuf au bout de quelques années, il avait continué à y vivre avec -un fils unique, alors infirme et presque idiot. - -Mais, outre la fille mariée au docteur Vorel, la mère Louis avait un -fils enlevé par la conscription, et que le hasard de la guerre avait -favorisé. Promu de grade en grade sur le champ de bataille, il avait eu, -avec le mérite alors commun de se bien battre, celui plus rare de -survivre; et Napoléon, qui commençait à sentir le besoin de renouveler -son état-major de maréchaux gorgés et vieillis, l'avait successivement -nommé général, puis baron. Enfin, en 1810, il épousa mademoiselle de -Mazerais, dont la vieille noblesse devait servir à étayer son titre de -nouvelle date. - -La chute de l'empire vint malheureusement arrêter court toutes ses -espérances. Le général Louis en reçut la nouvelle en Vendée, où il avait -été envoyé pour étouffer l'insurrection, et, soit douleur, soit hasard, -il n'y survécut que peu de jours. Sa veuve, après avoir habité Paris -quelque temps, vint enfin visiter des propriétés qu'elle possédait en -Touraine, et ce fut là qu'elle rencontra son beau-frère, sur les -instances duquel elle s'établit à Château-Lavallière. - -Tels étaient les rapports existants entre le docteur Vorel et la baronne -Louis, que nous avons tout à l'heure montrés au lecteur, assis ensemble -sous un berceau de la _Maison verte_. - -Le médecin venait de se pencher vers l'enfant, dont les plaintes, -d'abord faibles et entrecoupées, étaient insensiblement devenues plus -bruyantes, lorsque la baronne s'écria: - ---Mon Dieu! docteur, Honorine paraît encore plus souffrante ce soir. - -M. Vorel hocha la tête avec un sourire immuable. - ---Qui vous fait croire cela? demanda-t-il, de sa voix douce et vibrante. - ---N'entendez-vous pas ses cris? - ---L'enfant n'a point d'autre manière d'exprimer ses impressions et ses -caprices; il crie, comme l'être raisonnable gronde, parle ou chante. - ---Mais, Honorine pleure, docteur! - ---La sécrétion des glandes lacrymales est toujours abondante à cet âge. -On voit bien, ma soeur, que vous en êtes à votre premier enfant, tout -vous inquiète. - ---Mais songez qu'elle aura bientôt trois ans, reprit la mère, en -montrant la petite fille malingre et abattue. - ---Je le sais, répondit le médecin; elle est née huit mois après la mort -du général. - -La malade fit un signe affirmatif. - ---Pauvre Louis! continua M. Vorel avec une bonhomie affectée, s'il eût -vécu, quel bonheur pour lui de se trouver père!... et surtout quel -bonheur inespéré! car il m'a répété bien des fois qu'il n'y comptait -plus. Il croyait avoir des raisons de croire.... Enfin, il s'est trompé! -Mais il faut avouer, ma soeur, que ce voyage en Vendée pour rejoindre -le général, a été un heureux hasard! - -La baronne ne répondit pas et se pencha vers l'enfant, dont elle agrafa -la pelisse. - ---Ne serait-il pas prudent de faire rentrer Honorine? demanda-t-elle -après un court silence. - ---Pourquoi cela? dit le médecin, il n'y a ni vent, ni humidité; vous -exagérez les précautions. - ---Hélas! je ne sais, répliqua la veuve d'un accent ému; ne pouvant -découvrir la cause des souffrances de ma fille ni des miennes, je m'en -prends à tout ce qui m'entoure. Lorsque je suis venue m'établir ici, -j'espérais, d'après votre assurance, que le calme de cette habitation, -l'exercice, l'air des bois nous rendraient la santé; et depuis trois -mois que nous y sommes, nos forces s'affaiblissent de jour en jour. -L'air libre, le soleil, le parfum des fleurs, tout ce qui fait vivre les -autres, semble, pour nous, un poison. Vous affectez en vain de ne pas -vous en apercevoir, les progrès du mal sont visibles. Quand je sors, -maintenant, les paysannes que nous rencontrons n'arrêtent plus Honorine -pour demander son âge et l'embrasser; elles s'éloignent avec leurs -enfants, comme si elles craignaient quelque maligne influence, et nous -suivent de ce regard demi-effrayé que le peuple jette aux mourants. - -M. Vorel voulut l'interrompre. - ---Oh! ne cherchez pas à nier, continua-t-elle plus vivement, des -explications médicales ne pourraient rien changer à ce qui est; je sens -que la vie nous échappe, et cependant il ne faut pas que ma fille meure, -docteur! Moi-même, je veux vivre pour elle, et puisque notre séjour ici -a si mal réussi, je désire tenter un nouvel essai. - -Le médecin la regarda. - ---Vous songez à partir? demanda-t-il brusquement. - ---Oui, mon frère, répondit la baronne. - ---Auriez-vous, par hasard, la pensée d'accepter l'invitation de la mère -Louis et de vous rendre aux Motteux? - ---Non, je craindrais de n'y trouver ni soins, ni repos; mais je veux -tenter un voyage en Italie; c'est une dernière ressource pour les -désespérés! - ---Et vous vous exposerez avec votre fille aux fatigues de cette longue -route? vous oserez transporter votre maladie dans un pays étranger, où, -si elle s'aggrave, vous ne trouverez ni soins ni famille? - ---Pardonnez-moi, docteur; je ne serai point seule, ma soeur -m'accompagnera. - ---Madame la comtesse de Luxeuil? - ---J'ai su qu'elle allait visiter Naples; je lui ai écrit pour qu'elle me -permît de la suivre avec Honorine, et elle a consenti. Tout cela a été -décidé depuis votre dernière visite, et je vous en aurais instruit par -une lettre si je ne vous avais attendu chaque jour; j'ignorais qu'une -affaire vous eût appelé à Orléans. - -M. Vorel ne put retenir un geste de dépit. - ---J'admire votre miséricorde vraiment chrétienne, ma soeur, dit-il -avec un accent d'amertume ironique; jeune fille, vous avez dû défendre -votre fortune contre madame de Luxeuil; mariée, elle a essayé de -calomnier votre intimité avec le duc de Saint-Alofe; veuve, elle a voulu -jeter des doutes odieux sur la naissance de votre fille, et vous avez -déjà tout pardonné! - ---Ah! pourquoi toucher à ces souvenirs, interrompit la malade, dont les -yeux se remplirent de larmes; je voudrais les oublier! A quoi bon me -rappeler que ma soeur ne m'aime pas, que personne ne m'a jamais -aimée! il est de certains êtres, hélas! comme des arbres que vous voyez -là: nés dans une mauvaise terre et exposés aux vents du nord, ils ne -servent à rien et ne plaisent à personne!... Mais je ne veux point -m'arrêter sur ces pensées, je ne veux songer qu'à ma fille; il faut -qu'elle recouvre la santé, qu'elle essaie d'un autre air, d'une autre -vie! - ---Et en partant avec madame de Luxeuil, fit observer le docteur, vous -n'avez point réfléchi que vous vous mettiez à sa merci? Vous ne craignez -point son égoïsme, sa tyrannie, ses duretés? - ---Je ne crains que le mal d'Honorine, reprit vivement la baronne; ne me -parlez point d'autre chose. Que pouvais-je faire d'ailleurs? Ne -venez-vous point de me dire vous-même que c'eût été folie de partir -seule? à qui donc m'adresser? Des étrangers voudraient-ils accepter pour -compagnes de voyage une enfant malade et une femme mourante? Ma soeur, -du moins, aura pitié de nous. - -M. Vorel secoua la tête. - ---J'en suis sûre, continua vivement la baronne; quand elle a connu -l'état alarmant d'Honorine, elle s'est montrée inquiète, elle m'a écrit -sur-le-champ qu'elle voulait la voir. - ---Sans doute, dit le médecin du même ton amer, la maladie de votre fille -l'occupe et l'intéresse! A défaut des enfants, les soeurs sont -légitimes héritières.... - ---Ah! que dites-vous? interrompit la baronne avec un cri; vous pourriez -supposer.... - ---Je ne suppose rien, mais je comprends. - ---Non, non, c'est impossible! Vos préventions contre madame de Luxeuil -vous rendent injuste; cela ne peut être, docteur, cela n'est pas!..... -Ce serait trop horrible. Elle, grand Dieu! ma soeur, aurait pu penser -que si ma fille.... Ah! pauvre enfant, pauvre enfant! - -Elle s'était penchée vers Honorine, qu'elle prit vivement dans ses bras -en la couvrant de baisers et de larmes. Il y eut une assez longue pause. -M. Vorel gardait un silence contraint, qui semblait confirmer et -aggraver ce qu'il venait de dire; enfin pourtant il reprit la parole et -demanda à la malade quand elle comptait rejoindre madame de Luxeuil. - ---Je ne la rejoins pas, répondit la baronne, elle vient me chercher. - ---Ici! Quand cela? - ---Au premier jour; demain peut-être. Son départ dépend du docteur Darcy. - ---Comment? - ---Vous savez qu'il devait faire ce voyage d'Italie en compagnie de ma -soeur, dont il est l'ami dévoué. - ---Je le sais. - ---Eh bien! en apprenant ma demande, il a pensé que sa présence pourrait -être utile à deux malades... - ---Et il vient à Château-Lavallière? - ---Avec madame de Luxeuil. - -M. Vorel changea de visage et se leva brusquement. - ---C'est-à-dire que mes soins ne vous suffisent plus, dit-il avec éclat; -vous avez pris en défiance le savoir du médecin de campagne, et vous -voulez en appeler au médecin de Paris. - ---Moi! s'écria la baronne saisie, ah! ne le croyez pas, mon frère! Sur -l'honneur! je n'ai ni désiré, ni appelé M. Darcy. - ---Qui peut alors l'avoir décidé? - ---Le départ de ma soeur d'abord, puis le désir de voir madame de -Norsauf, qui se trouve à sa terre de Rillé. Ma volonté n'est pour rien -dans ce voyage, et le hasard seul a tout fait. - ---Hasard dont vous profiterez? - ---Vous-même en déciderez, docteur. Défendez-moi de consulter M. Darcy, -et je ne lui parlerai de rien. Que votre avis soit contraire au sien, et -votre avis seul sera suivi. - ---Est-ce bien vrai, ma soeur? - ---Doutez-vous de ma parole, mon frère? - -M. Vorel regarda la baronne et parut un instant indécis. - ---Non, dit-il enfin d'une voix adoucie, je veux croire que tout ceci est -fortuit, comme vous me l'assurez. Si je me suis montré blessé au premier -abord, ne croyez pas que ce soit par vanité de médecin; mais le coeur -a aussi ses susceptibilités. - ---Oh! je connais votre dévouement, dit madame Louis en lui tendant la -main. - -Il la prit et la serra dans les siennes d'un air ému. - ---Oui, reprit-il, j'ose dire que ce dévouement est sincère et -désintéressé. Aussi n'abuserai-je point de la confiance que vous me -témoignez. Vous consulterez le docteur Darcy, ma soeur! L'opinion d'un -homme aussi justement célèbre ne peut être qu'utile pour vous, et -instructive pour moi. - ---A la bonne heure, mon frère. - -Le médecin se tut un instant. - ---Seulement, reprit-il avec une sorte d'hésitation, je vous donnerai un -conseil. Il est important que M. Darcy connaisse exactement ce que vous -éprouvez, et quel a été le traitement suivi. - ---Sans doute, et je lui dirai... - ---Non! interrompit vivement M. Vorel; les malades s'interrogent mal; ils -donnent de fausses indications, ils rapportent inexactement les -médications employées, et il peut en résulter, pour le médecin qui -arrive, de fausses impressions. - ---Vous pensez? - ---J'en suis sûr; je parle dans votre intérêt, ma soeur, et si vous -m'en croyez, vous ne donnerez pas de préjugés à M. Darcy; vous me -laisserez lui répondre... - ---En vérité, c'est me tirer d'un grand embarras, répondit la baronne en -souriant, car le plus souvent je ne sais comment définir ce que -j'éprouve, et vos formules sont toujours pour moi des énigmes. - ---Alors, vous promettez de me renvoyer le docteur pour toutes les -explications? - ---C'est convenu. - -Le visage de M. Vorel reprit son expression souriante, et il continua -quelque temps l'entretien sur un ton amical; enfin, il se leva, prit -congé de la malade, embrassa l'enfant, et, après avoir fait à la -nourrice quelques recommandations pleines de sollicitude, il se dirigea -vers l'auberge où il avait laissé son cheval. - -Tant qu'il se trouva en vue de la baronne qui l'avait reconduit jusque -sur le seuil de la petite porte du parterre, il marcha du pas égal et -paisible qui lui était ordinaire; mais, lorsqu'il eut tourné la rue et -qu'il se trouva loin de tous les regards, sur la route déserte, sa -marche devint insensiblement plus rapide. Le sourire qui donnait à son -visage une sorte d'épanouissement mécanique s'effaça, et ses traits -détendus reprirent cette forme aiguë et cette apparence fauve dont nous -avons déjà parlé. Levant la cravache qu'il tenait à la main, il se mit à -abattre, en passant, les jeunes pousses de troënes qui bordaient le -chemin, comme s'il eût senti le besoin de décharger sur quelque chose -une secrète colère. Mais cette espèce d'emportement muet fut de courte -durée; il ne tarda pas à laisser retomber sa cravache, à baisser la tête -et à ralentir le pas. La réflexion était évidemment venue, et, après -s'être indigné de quelque désappointement inattendu, il cherchait le -moyen d'en tirer parti. - -On eût pu seulement défier l'observateur le plus habile de deviner la -nature ou l'objet de sa préoccupation. Tous ses mouvements avaient -repris cette apparence terne et calme qui laissait, pour ainsi dire, -glisser le regard; son visage n'offrait à l'étude qu'une espèce de -masque en terre cuite, sec, anguleux, inerte, sur lequel ses yeux, -masqués par des lunettes bleues, semblaient deux taches miroitantes et -sombres qui ne reflétaient rien. - -Il atteignit ainsi l'auberge de la _Femme-sans-Tête_, où il avait -l'habitude de mettre son cheval lorsqu'il venait voir la baronne. Arrivé -là, il sortit de sa rêverie, et ses traits, comme s'ils eussent été -touchés par un ressort intérieur, retrouvèrent instantanément leur -crispation souriante. - -L'auberge de la _Femme-sans-Tête_ était une de ces hôtelleries -équivoques recommandées seulement par leur position à l'entrée de la -ville, et presque exclusivement fréquentées par les porte-balles, les -rouliers et les bateleurs, race voyageuse qui vit sur la grande route, -s'arrête où elle peut, et s'embarrasse médiocrement de l'apparence du -gîte ou du choix de la compagnie. - -La présence de M. Vorel dans un pareil bouge pouvait étonner au premier -abord; mais l'hôtellier, le père Blanchet, était un de ses anciens -clients, parti de Bourgueil sans avoir soldé un long mémoire de maladie, -et le docteur, qui aimait l'ordre par-dessus tout, avait pensé qu'en -choisissant son auberge il pourrait obtenir, en son et en avoine, -l'équivalent des consultations qu'il n'avait pu se faire payer -autrement. - -Cet avantage compensait largement pour lui les désagréments d'un gîte où -il s'arrêtait d'ailleurs peu de temps. - -Lorsqu'il arriva à la _Femme-sans-Tête_, il ordonna de préparer son -cheval, et, voulant continuer à réfléchir en l'attendant, il évita la -salle commune, où retentissaient les cris des buveurs, et gagna le -jardin placé derrière l'auberge. - -La nuit était venue, et, bien qu'il n'y eût point de brouillard visible, -aucune étoile ne se montrait au ciel. M. Vorel suivit la grande allée du -jardin, presque effacée par l'herbe, et arriva à une treille dont la -charpente brisée laissait pendre des vignes maigres et échevelées. -Immédiatement au-dessus, se trouvait une croisée appartenant à la pièce -la plus écartée de l'auberge. Alors ouverte et éclairée, elle laissait -voir trois hommes assis autour d'une table, et qui achevaient de souper. - -Bien que le bruit de leurs voix animées arrivât, par instant, jusqu'à la -tonnelle, le médecin, tout entier à sa méditation, ne parut point y -prendre garde et s'assit sur un banc placé sous la fenêtre. - -Nous le laisserons là, livré à ses réflexions, pour introduire le -lecteur dans la chambre même où soupaient alors les trois voyageurs. - - - - -II. - -Les trois compagnons. - - -A en juger par l'unique plat posé au milieu d'une table sans nappe, le -repas que venaient de faire les trois convives avait été des plus -modestes: une bouteille d'eau-de-vie presque achevée en formait le seul -luxe. Un des côtés de la fenêtre était occupé par un homme encore jeune, -petit, barbu, pâle et vêtu d'un bourgeron presque neuf. Il avait la -bouteille à sa droite et versait seul à boire, privilége qui le -signalait évidemment pour l'amphitryon. Son coude gauche était appuyé -sur la table, et il tenait, de la main droite, un couteau à lame forte -et longue, avec lequel il s'amusait à agrandir les fissures du bois -vermoulu. Toute sa personne avait une expression chétive, vicieuse et -farouche qui se retrouvait également dans le voyageur assis devant lui, -mais sous des formes différentes et avec d'autres nuances. - -Celui-ci, d'une taille démesurée, était d'une telle maigreur, que les -saillies de ses os avaient laissé leurs traces sur la redingote râpée -qui le serrait. Sa chevelure, d'un blond fade, encadrait un de ces -visages sans largeur, et, pour ainsi dire, _coupants_, qui, de quelque -côté qu'on les regarde, ne semblent présenter qu'un profil. Il avait, -près de lui, un énorme havresac où se trouvaient confondus des peaux de -lapin, des débris de porcelaine dorée, des faux bijoux brisés, des -vêtements d'homme et de femme en lambeaux, témoignages parlants d'une -monomanie trafiquante que pouvait seule justifier l'origine hébraïque. -Le grand homme maigre était effectivement Juif, et, de plus, Alsacien, -comme le prouvait clairement son accentuation tudesque. - -Quant au troisième convive, placé au bout de la table, sa physionomie -était moins tranchée. Un peu plus jeune que ses compagnons, il avait un -air plutôt hardi que féroce. Son costume et son teint bruni par le -soleil, pouvaient même le faire prendre, au premier aspect, pour un -paysan; mais, en regardant de plus près, sa taille souple, ses -mouvements prompts, ses mains étroites et sans callosités ne -permettaient point de le croire habituellement livré aux travaux -rustiques. Tout en lui annonçait plutôt l'aventurier. Ses traits avaient -une expression ouverte et insouciante, qui, sans être de la pureté, -n'étaient point non plus de la bassesse; ils respiraient une sorte de -brutalité naïve qui pouvait mettre en garde contre les actes de l'homme, -sans qu'il inspirât pour cela de la haine ni du dégoût. Évidemment le -hasard et l'ignorance avaient une forte part dans cette corruption, qui -ne semblait point irrévocable. - -Au moment où commence notre récit, il venait de vider son verre qu'il -tendit de nouveau à son voisin en frappant sur la table et en criant: - ---A boire, Parisien! - -Le petit homme barbu se retourna lentement. - ---Ah! ah! Rageur, dit-il avec un ricanement cynique, dont il semblait -avoir l'habitude, on voit qu'il y a longtemps que tu n'as goûté à -_l'eau-d'aff_; tu la siffles comme de la tisane de marchand de coco. - ---Quand on a eu faim, l'estomac a besoin de se refaire, répondit -laconiquement le Rageur. - ---Toi affoir donc été dans une crande teppine? demanda le Juif. - ---Dans une débine à manger des glands, Alsacien. - ---Et tu n'as bas trouffé à faire un beu de gommerce? - ---Du commerce, avec quoi? - ---Avec ce gon a, tonc! Il y a touchours moyen de gommercer. - ---Oui, interrompit le Parisien, pour toi qui troquerais les pierres du -chemin contre des cosses de pois; mais le Rageur n'est pas un marchand -de bric-à-brac, lui; il a travaillé dans le grand genre avec moi, quand -nous faisions la guerre aux _patauds_[B], en Maine-et-Loire. La -diligence nous a passé deux fois par les mains. - ---Y affait-il peaucoup de pacages, Jacques? demanda naïvement le Juif. - ---Il y avait deux cent mille _balles_ (200 mille francs), répondit le -Parisien, avec un laconisme triomphant. - ---Deux cent mille _palles_ à vous teux! s'écria le Juif émerveillé. - ---Non, au commandant de canton tout seul, dit le Rageur; il a tout pris -pour le service du roi et tout gardé pour son propre service, ce qui ne -l'a pas empêché d'obtenir des croix, des places, des pensions, tandis -que nous autres, on nous a dit de rentrer dans nos villages et de -chercher du travail. - ---Ce que tu as fait? dit le Parisien d'un ton ironique, car tu as voulu -te ranger. - ---Eh bien! après? répliqua le Rageur brusquement; si c'est mon idée?... - ---Pourquoi y avoir renoncé, alors? - ---Pourquoi?... tu le sais aussi bien que moi! J'y ai renoncé parce que, -dans le pays, on me refusait de l'ouvrage en me disant que j'étais trop -connu, et qu'ailleurs on ne voulait pas m'en donner, sous prétexte qu'on -ne me connaissait pas. - ---De sorte que tu t'es dégoûté d'en chercher? - ---Je me suis dégoûté de mourir de faim. - ---Preuve que tu n'étais pas né pour être honnête homme, mon petit. -L'ouvrier né honnête doit manger quand il a du pain, et quand il n'en a -pas, serrer d'un cran la boucle de son pantalon; c'est un article de -morale que ton curé aura oublié de te faire connaître. Quant à moi, -vois-tu, j'avais pas plus de douze ans quand j'ai compris la chose. - ---Comment ça? - ---J'avais pour parents légitimes la crême des couples vertueux, un père -cousu de certificats de probité, et une mère dont on eût pu faire une -rosière. Mon père, qui était employé à l'administration générale des -déménagements, avait rendu je ne sais combien de fois, à leurs -propriétaires, de l'argenterie, des bijoux et des billets de banque -perdus, ce qui lui avait rapporté l'estime générale et un certain nombre -de pièces de vingt sous. Par malheur, un jour qu'il était chargé d'une -malle, le pied lui manqua dans un escalier, il se donna un effort, et il -fallut le porter à l'hôpital, où il mourut un mois après. Par -considération pour les bons services du défunt, l'administration -accorda une gratification de 25 fr. à ma mère. Ce n'était pas cher pour -la vie d'un homme, mais elle aurait pu ne rien donner; aussi, ma mère -alla remercier le directeur. - ---Et quel âge avais-tu alors, toi? demanda le Rageur, en paraissant -prendre une sorte d'intérêt au récit de Jacques. - ---Onze ans, répondit celui-ci, juste ce qu'il fallait pour bien sentir -la misère!... et tu peux croire qu'on en eut à discrétion. Au bout de -quelques mois, ma mère tomba en langueur; elle ne pouvait presque plus -travailler... alors le pain manqua. Il fallut demander l'aumône; mais -ils m'avaient rendu fier dans la famille: je demandais mal, et le plus -souvent je revenais sans rien avoir: alors on se couchait à jeun. Aussi -la mère alla de mal en pis. On voulut la faire entrer à l'hôpital, mais -quand les médecins l'eurent vue, ils dirent qu'elle n'avait pas de -maladie, qu'elle ne souffrait que de la faim, et que c'était une -incommodité dont ils ne guérissaient pas. On la renvoya dans notre -grenier, où elle traîna encore quelques mois, jusqu'à ce que la portière -me dit un soir, comme je rentrais, qu'elle venait de mourir. - ---Ta mère! répéta le Rageur, visiblement ému, elle est morte en ton -absence? - ---Oui, dit Jacques avec insouciance, et comme je n'étais encore qu'un -enfant, ça me fit quelque chose; surtout quand je trouvai les voisines -qui étaient autour du corps qui répétaient que _Dieu avait fait une -grande grâce à la défunte de la prendre_. Aussi ne s'occupait-on que de -l'ensevelir. On avait déjà demandé un drap au locataire du premier -étage, qui avait cabriolet, mais la dame avait répondu qu'elle n'avait -pas de vieux linge; enfin, ceux des mansardes se cotisèrent: on acheta -ce qu'il fallait. Quant à moi, je regardais tout ça sans rien dire. Je -tenais à la main le portefeuille que ma mère avait ordonné de me -remettre, et qui renfermait nos papiers, extraits de mariage, de -naissance, certificats de bonne conduite, et je pensais en -moi-même:--Voilà donc comme ça se joue pour les pauvres? Tout ce qu'ils -gagnent à être des saints, c'est de mourir à l'hôpital ou dans un -grenier, et d'être ensevelis par la charité de voisins qui les trouvent -bien heureux d'être morts! Et c'est là ce qui m'attend, dans le cas où -je ferais comme mon père? Merci de la chance! S'il n'y a pas d'autre -récompense pour les travailleurs honnêtes que de laisser à leurs enfants -des quittances de leur probité, j'aime mieux vivre comme un _voyou_ et -ne rien faire. - ---Et tu as gommencé tout de suite le métier, Barisien? - ---J'ai commencé par descendre chez le portier pour jeter au feu tous les -papiers laissés par le père et la mère; il me semblait que c'était une -manière de renoncer à l'héritage. - ---Eh bien! je n'aurais pas fait comme ça, moi, dit le Rageur avec une -sensibilité grossière; non, si j'avais eu des parents... une mère... il -me semble que je n'aurais pas voulu faire honte à leur nom. Mais un -enfant trouvé n'a pas de nom: c'est comme un chien perdu; tout le monde -a le droit de lui lancer une pierre... Ah! si j'avais eu une famille... - ---Dans ce cas tu aurais rempli ton rôle d'honnête homme, pas vrai, -ajouta Jacques en ricanant. Quand on croit au paradis, encore, à la -bonne heure, on peut espérer que l'on touchera son arriéré chez le Père -éternel; mais pour ceux qui veulent vivre de leur vivant, le métier me -paraît peu récréatif? Qu'en penses-tu, Alsacien? - ---Moi, reprit l'homme maigre, je bense que j'aurais jamais rien bris à -bersonne, si j'avais eu seulement un betit gabital pour entrebrendre du -gommerce. - -Le Rageur éclata de rire. - ---Ce diable de monsieur Jérusalem ne rêve qu'à son _gommerce_, dit-il; -s'il était condamné à être pendu, il vendrait une corde au _butteur_ -(bourreau). - ---Les gordes, c'est une maufaise marchandise, fit observer sérieusement -l'Alsacien. - ---Pas toujours, reprit Jacques plus bas; je me rappelle une certaine -corde, à Bourbon-Vendée, qui nous a rapporté près de deux cents louis. -Il faudrait trouver ici quelque chose dans le même goût. - ---Avez-vous cherché? demanda le Rageur d'un air indifférent. - ---Oui, répliqua le Parisien. Je me suis promené dans les environs pour -prendre une leçon de géographie; il y a des maisons qui ont bonne -apparence; mais il faudrait avoir quelques renseignements sur les -bourgeois, vu qu'il s'en trouve, des fois, qui sont méchants et qui vous -dérangent. - ---J'aime bas qu'on me terrange, dit le Juif, avec un sérieux féroce; -quand on terrange y a moyen de rien emborter. Aussi y faut mieux faire -aux gens se taire. - ---C'est mon opinion, reprit Jacques, surtout quand on travaille à -l'aveuglette et qu'il faut chercher la place du magot, comme ce serait -ici le cas. Une fois sûr que personne ne peut faire du bruit, on prend -son temps. - ---Possible, dit le Rageur, mais moi, ça ne me flatte pas! - ---Fais donc la bégueule! reprit le Parisien avec son sourire pâle; quand -nous étions en Maine-et-Loire tu t'es peut-être privé de descendre les -bourgeois qui s'attardaient sur les routes. - ---C'étaient des bleus! reprit vivement le Rageur, ils savaient que nous -nous promenions dans le pays; ils n'avaient qu'à prendre garde. Dans ce -cas-là, envoyer un coup de fusil au bourgeois, c'est de la guerre; mais -entrer chez lui pour le trouver au lit, endormi, je n'ai pas le coeur -à ces choses-là, vois-tu!.... d'autant qu'il peut y avoir des femmes, et -qu'alors ce serait encore pis. - ---C'est-à-dire, Rageur, que tu bois l'_eau d'aff_, mais que tu ne veux -pas la gagner. - ---Si fait, Jacques, je veux la gagner, mais il faut que l'affaire soit -montée autrement. Adressons-nous, si tu veux, à une diligence, comme -autrefois; il y a toujours là-dedans des gens qui peuvent se défendre. - ---Comment, double niais! tu tiens donc à courir des risques? - ---Eh bien! oui, ça m'encourage. - ---Bas moi, bas moi! interrompit vivement le Juif. - -Jacques haussa les épaules. - ---Le Rageur a toujours eu un coup de marteau, dit-il, en touchant son -front du doigt; mais, quand nous aurons trouvé une occasion, si la chose -le taquine trop, il pourra faire galerie en nous laissant jouer la -partie à deux. - ---Et nos barts n'en seront que meilleures! ajouta philosophiquement -l'Alsacien. - -L'arrivée de l'aubergiste, qui venait réclamer le prix du souper, -empêcha le Rageur de répondre. Jacques acquitta la note, offrit à maître -Blanchet ce qui restait dans la bouteille, et, après avoir trinqué, tous -quatre descendirent dans la salle commune où le Parisien et le Rageur se -mirent à fumer. Le Juif tira également de la poche de son gilet une -grosse pipe allemande dont il secoua ostensiblement les cendres sur son -genou pendant un quart d'heure; mais aucun de ses compagnons n'ayant -offert de la remplir, il la remit dans sa poche avec un soupir. - -Quelques instants après, M. Vorel parut. - -Si l'on se fût trouvé à Paris, l'entrée d'un _habit fin_ dans un lieu -exclusivement fréquenté par des porteurs de vestes et de bourgerons, -n'eût point manqué d'exciter une surprise suivie de murmures et de -provocations; là, en effet, l'intelligence populaire plus éveillée, a -compris que le bourgeois ne venait jamais se mêler aux habitudes ou aux -plaisirs de l'ouvrier que dans l'intérêt de ses vices, et elle -maintient, comme une défense, cette séparation des classes qu'on lui a -imposée comme un joug. Mais en province, la tradition antique n'est -point encore tellement éteinte, que le serf affranchi ne tienne à -honneur le contact de son ancien maître; là, le peuple n'en est encore -qu'à la vanité; celui de Paris est déjà remonté jusqu'à l'orgueil. - -La réception faite au médecin par les gens réunis à la -_Femme-sans-Tête_, fit clairement apprécier cette différence; la plupart -s'interrompirent dans leurs conversations, et portèrent la main à leurs -bonnets ou à leurs chapeaux, tandis que l'homme au bourgeron se -détournait avec un grognement. - ---Tiens, il vient donc ici des Elbeuf, dit-il assez haut pour être -entendu du docteur. Qu'est-ce qu'il demande, ce monsieur? ce doit être -le commissaire de l'endroit ou un brigadier de gendarmerie déguisé en -bourgeois. - ---Eh non! interrompit maître Blanchet, qui cherchait une chaise pour M. -Vorel; c'est le médecin de Bourgueil. Asseyez-vous donc, monsieur le -docteur; comment va la baronne? - ---Médiocrement, Blanchet, médiocrement, répondit M. Vorel, de sa voix -honnête et posée; je ne suis point content de son état. - ---Aussi elle est trop sédentaire, répondit l'aubergiste, on ne la voit -jamais hors de son couvent. - ---Elle donne tout son temps à sa fille. - ---Oui, on dit qu'elle a fait de sa maison et de son jardin un vrai -paradis; ça a même été cause qu'on a crié dans le pays. - ---A quel propos? - ---Parce qu'elle a tout acheté à Paris, les meubles, les tapisseries, -les fleurs! Vous comprenez, monsieur Vorel, que lorsqu'on a de quoi, il -est juste d'en faire profiter ceux de l'endroit: quand elle aurait dû -payer un peu plus cher, on la dit riche à ne pas connaître elle-même sa -fortune. - ---Vous savez qu'on exagère toujours, maître Blanchet, la baronne a une -trentaine de mille livres de rentes. - ---Eh bien! et ce qui lui reviendra de votre belle-mère, la bonne femme -Louis, car vous n'êtes que deux héritiers, la fille de la baronne et -vous? - ---C'est vrai. - ---De sorte, ajouta l'aubergiste, en clignant les yeux, que si la petite -ne grandissait pas, vous prendriez seul toute la succession! Eh bien! ça -ne serait pas encore si sot. En définitive, nous sommes tous mortels, -comme dit cet autre; ce ne serait pas votre faute, si l'enfant vous -manquait dans la main, et vous toucheriez, comme consolation, une -vingtaine de mille livres de rentes. - ---Vingt mille livres de rentes, s'écria le Parisien, qui avait tout -entendu, tonnerre! c'est tentant pour un médecin! - -M. Vorel tressaillit comme un homme frappé d'un coup inattendu; il pâlit -jusqu'aux lèvres et se retourna vers Jacques avec une exclamation -indignée: mais l'impassibilité cynique de celui-ci parut le déconcerter; -il balbutia quelques mots inintelligibles, détourna la tête et -s'approcha du feu comme s'il se fût senti du froid. - -L'aubergiste ne parut point avoir pris garde à cet incident rapide et -continua: - ---C'est égal, pour une femme qui a dix mille écus à dépenser tous les -ans, la baronne ne fait guère de bruit; à quoi peut-elle employer son -argent? - ---A accroître la dot de sa fille par ses économies, répliqua Vorel. - ---Eh bien! elle doit en avoir alors de ces pièces rondes; car le diable -me brûle, si elle dépense le quart de son revenu! Elle vit là-bas sans -autre train de maison qu'un jardinier à la journée, une chèvre et une -servante. - ---A mon grand regret, fit observer le docteur; je voudrais la savoir -moins seule. - ---Et à cause donc? - ---Parce que la maison est isolée et que des voleurs y trouveraient de -quoi faire fortune. - ---Tiens! ma foi, je n'y avais pas pensé, dit Blanchet, c'est encore vrai -ce que vous dites là, monsieur Vorel. De mauvais gars n'auraient qu'à -être avertis!... Il serait facile d'entrer par le bout du jardin, qui -donne sur le bois. - ---Les fenêtres ne sont défendues que par des persiennes. - ---Et une fois dans la maison on pourrait tout égorger à son aise; il n'y -a pas de voisins. - ---C'est effrayant, répéta M. Vorel en promenant un regard autour de lui, -comme s'il eût voulu s'assurer qu'aucun des auditeurs de ce dialogue -n'était homme à en abuser. - -Mais le Parisien et le juif venaient de se retirer à l'écart et -échangeaient, à voix basse, quelques paroles rapides. Quant au Rageur, -demeuré à la même place, il semblait n'avoir rien écouté. - -Le garçon d'écurie de la _Femme-sans-Tête_ entra dans ce moment, et -annonça au docteur que son cheval était prêt. - ---Vous repartez donc pour Bourgueil? demanda Blanchet. - ---Non, dit M. Vorel, je continue jusqu'au Vivier, où lord Murfey me prie -d'aller depuis longtemps. - ---Est-ce que l'Anglais est malade? demanda l'aubergiste. - ---Pas précisément, dit M. Vorel en souriant: mais comme il n'a rien à -faire, il se gorge de boeuf et de Madère pendant six jours, et il -prend médecine le septième. Au revoir, père Blanchet. - -Le docteur, après avoir boutonné jusqu'au haut sa redingote à la -propriétaire, plongea les deux mains dans ses larges poches pour y -chercher ses gants; mais il en retira une petite boîte cachetée, à la -vue de laquelle il fit un geste de désappointement. - ---Au diable, l'étourdi! s'écria-t-il, j'ai oublié de remettre les -pastilles pour Honorine. - -La vérité était que sa préoccupation, au moment de quitter la baronne, -lui avait fait perdre le souvenir de la boîte. - ---C'est-y quéque chose de pressé? demanda l'aubergiste. - ---Sans doute, reprit le docteur; mais je suis déjà en retard, et je ne -voudrais point retourner chez ma belle-soeur; ne pourriez-vous pas, -père Blanchet, lui faire remettre ceci sur-le-champ? - ---Je ferai mon possible, monsieur Vorel, répliqua l'hôtelier avec un peu -d'hésitation; mais, pour le moment, je n'ai là que Joseph qui ne peut -quitter l'écurie. - ---Tâchez de trouver une autre personne, dit le médecin, en promenant -autour de lui un regard par lequel il semblait solliciter la -complaisance des auditeurs. - -L'Alsacien, qui s'était rapproché, porta la main à son chapeau gris. - ---Si le pourgeois a pesoin, je borderai la poète, dit-il avec un sourire -aimable qui rappelait le _rictus_ des têtes de mort. - ---Eh bien! ça se trouve comme de cire, dit le père Blanchet. - ---Mais, Monsieur... connaît-il la maison de madame la baronne? demanda -le docteur en examinant le juif à travers ses lunettes. - ---Je gonnaîtrai, je gonnaîtrai, reprit celui-ci, qui s'efforça de donner -encore plus d'affabilité à son sourire, l'aupergiste y m'indiguera. - ---Je crains que ce ne soit abuser de votre obligeance? - ---Dy tout, dy tout, mein Herr, je broboserai en même temps mes zervices -à la parone. J'achète les beaux de labin, mein Herr, et la borcelaine -cazée, et les choses de verre en gristal; donnez la poète, a m'aitera à -faire mon gommerce. - ---Allons, voilà qui lève mes scrupules, dit le médecin, et puisque -monsieur l'Allemand veut bien... - ---Ah! mein Herr a teffiné que j'étais Hallemand? interrompit l'homme -maigre d'un air émerveillé; gomment donc qu'il a teffiné? A cause que je -suis plond dans mes geveux... - ---Oui, et un peu aussi à l'accent. - ---Tiens!... j'ai un accent, reprit le juif, qui regarda tout le monde -avec une surprise souriante, et pien je mé aberçois bas, barole -t'honneur! mais, n'imborte, je borderai la poète. - ---Je vous engage alors à vous hâter, fit observer le docteur, car plus -tard le jardinier serait parti, et on ne vous ouvrirait peut-être point. - ---Je bars, je bars, s'écria l'Alsacien. - -Et en trois enjambées il fut hors de l'auberge, tandis que de son côté -M. Vorel montait à cheval et prenait le chemin du Vivier. - -Quant au Parisien, il s'était approché du Rageur, qui, sur un signe, -l'avait suivi, et tous deux disparurent du côté de l'étang. - -Environ une heure après, deux hommes étaient accroupis derrière une des -haies qui bordent le chemin conduisant des premières maisons du faubourg -à la partie supérieure de la ville. L'un d'eux avait le cou tendu et -l'oeil fixé sur le milieu de la route, que la lune commençait à -éclairer, tandis que l'autre, renversé en arrière dans une pose -nonchalante, semblait à moitié endormi. - -Tout à coup le premier se redressa, prêta l'oreille, pencha la tête à -droite et à gauche pour mieux voir, et fit entendre cette espèce de -bredouillement cadencé qui, chez les faubouriens de Paris, remplace le -sifflement d'appel. - -La réponse ne se fit point attendre, et, presque au même instant, une -ombre se dessina sur l'espace lumineux du chemin et s'avança vers -l'endroit où les deux compagnons se tenaient cachés. - ---Est-ce bien toi, Moser? demanda le Parisien qui s'était levé. - ---C'est pien moi! repondit l'Alsacien; tu es seul? - ---Voici le Rageur. - ---A la ponne heure, on ne beut bas nous entendre? - ---Non; mais parle vite, y a-t-il gras? - ---Il y a cras, il y a cras, reprit Moser, dont les yeux bleus et ronds -brillaient d'une vivacité singulière. - ---Tu es entré dans la case? - ---Foui, c'est la serfante qui m'a ouffert. - ---Et tu lui as donné la boîte? - ---Bas si pête, j'ai dit que je foulais barler à la paronne. On m'a fait -monter et on m'a laissé dans une betite salon où il y a une fenêtre qui -tonne sur le parterre; alors, bour m'occuper, j'ai foulu dévisser le -grochet de la bersienne. - ---Tu n'as pas pu? - ---Le foilà! dit l'Alsacien, en montrant triomphalement un morceau de fer -qu'il tenait caché dans sa manche; un grochet ça peut se fendre... - ---Mais as-tu eu le temps d'examiner un peu l'intérieur? - ---Beaucoup, beaucoup. T'abord, quand on m'a gonduit à la paronne, j'ai -traversé trois bièces, oh! mais des bièces si pien meuplées!... Quel -dommage, Barisien, qu'on ne buisse pas emborter les meubles! - ---Finis donc. - ---Enfin, j'ai remis la poète à la paronne; elle a l'air pien malade, la -pauvre tame! - ---Et après? - ---Après, je lui ai temanté si elle n'affait pas de beaux de labins à -fendre. - ---Ah! satané Juif, dit le Parisien, en riant malgré lui, le jour du -jugement il proposera au père Éternel de lui acheter ses vieilles -culottes! - ---Y fallait pien, Jacques, reprit Moser sérieusement, ça me tonnait -l'air de faire mon gommerce. - ---Que t'a répondu la baronne? - ---Elle m'a répontu: Non. - ---Et tu es ressorti? - ---Foui, mais j'ai fait attention à me dromber de borte pour foire encore -d'autres champres. - ---Alors tu pourras te reconnaître en dedans? - ---Très-pien. - ---Mais pour entrer dans le parterre? - ---Pour entrer dans le barterre, c'est facile, je fas fous expliquer ça. - -Moser commença une sorte de description topographique qui prouvait une -intelligence singulièrement exercée dans ce genre d'observation. Il -pensait que tous trois devaient d'abord franchir le mur de clôture, et -qu'arrivés au parterre, le Rageur, qui était le plus leste, gagnerait la -fenêtre du petit salon dont la persienne ne pouvait plus se fermer, -pénètrerait dans la maison et leur en ouvrirait la porte. - -Le Parisien se tourna vers son compagnon qui était jusqu'alors demeuré -étendu sur l'herbe et avait tout écouté sans rien dire. - ---Il me semble que Monsieur Jérusalem a bien compris l'affaire, fit-il -observer, qu'en dis-tu, mon vieux, est-ce que ça te va? - ---Non, répondit le Rageur sans se déranger. - ---Pourquoi ça? - ---Parce qu'une fois entrés dans la cassine, vous voudrez faire taire les -femmes. - ---Allons, vas-tu recommencer? dit Jacques, en haussant les épaules; ça -fait pitié, ma parole d'honneur: un _voyou_ qui ne possède que sa -vermine et qui se mêle d'avoir des nerfs! - ---Eh bien! si c'est mon idée, reprit le Rageur, en se mettant sur son -séant, est-ce que je ne suis pas libre, par hasard? - ---Non, tu n'es pas libre! s'écria le Parisien, car maintenant tu connais -le coup que nous avons monté. - ---Eh bien? - ---Eh bien!... tu peux jaser. - -Le Rageur se redressa si brusquement que Jacques recula. - ---Répète-moi ça, dit-il en regardant le Parisien fixement; je n'ai pas -bien entendu. - ---C'est pourtant clair, reprit Jacques, qui balançait évidemment à -exprimer une seconde fois sa défiance, une affaire ne doit être connue -que de ceux qui en sont, et, si tu caponnes, le mieux sera de tout -laisser. - ---Non bas, non bas, interrompit vivement Moser, je ne feux bas laisser, -moi! L'affaire il est trop ponne; j'irai plitôt tout seul. Rabellez-fous -tonc les baroles du docteur: il a tit qu'y avait de quoi enrichir -blusieurs... braves gens; je serais gontent d'être riche, moi. - ---Tiens, il croit être le seul, murmura le Rageur, avec un mouvement -d'épaules. - ---Et pien, si toi aussi tu feux avoir de l'archent, y faut fenir, reprit -Moser; c'est un fattout; abrès ça, tu bourras te retirer des affaires. - ---A la bonne heure, dit brusquement le Rageur, j'en serai, mais à une -condition. - ---Laquelle? - ---C'est que vous ne jouerez pas du couteau. La maison est assez isolée -pour qu'on ne craigne pas d'être surpris. - ---Mais si les femmes s'éveillent et veulent crier? - ---Alors, je me charge de les bâillonner. - ---Ça beut se faire, dit le juif; mais y faut blus de brégautions. - ---Est-ce convenu alors? demanda le Rageur. - ---C'est convenu. - -Ainsi tombés d'accord, les trois compagnons se dirigèrent du côté de la -_Maison verte_; mais il était encore trop tôt pour qu'ils pussent -commencer à _travailler_; aussi gagnèrent-ils une butte qui s'élevait de -l'autre côté de la route et d'où l'on apercevait distinctement, -par-dessus le mur de clôture, la façade de la maison. - -Tous les trois s'y assirent, cachés par les broussailles, et attendirent -avec impatience, l'oeil fixé sur leur proie. - -Les rideaux des fenêtres étaient restés ouverts, de sorte que -l'appartement éclairé leur apparaissait, à travers la route, comme un -théâtre amoindri par l'éloignement, et sur lequel se jouait une sorte de -pantomime de la vie privée. Ils suivaient les lestes mouvements de la -jeune servante, et ceux plus languissants de la baronne. Ils les -voyaient s'empresser toutes deux autour de l'enfant, la promener dans -leurs bras, et s'efforcer de l'endormir. Mais l'arrivée de la nuit avait -redoublé le malaise d'Honorine, dont les cris plaintifs arrivaient -jusqu'aux trois compagnons. Le mal ne semblait céder de temps en temps -que pour reprendre bientôt plus vif. Minuit sonna à l'horloge éloignée, -et les deux femmes continuaient vainement à bercer la petite fille. - ---Il ne finira donc pas, cet avorton du diable! murmura le Parisien, à -bout de patience. - ---Je foudrais avoir son cou tans ma main! ajouta le Juif en fermant ses -longs doigts de squelette, avec une expression féroce. - ---Il peut les tenir comme ça, debout jusqu'à demain! - ---Et imbossible d'entrer bendant qu'elles sont effeillées; elles nous -entendraient. - ---Faites donc pas tant de mauvais sang, dit le Rageur; voilà que ça va -finir. - -Les cris avaient, en effet, cessé, et la nourrice ne tarda pas à quitter -la chambre avec l'enfant endormi. - -La baronne, restée seule, s'approcha de la fenêtre, et demeura quelque -temps le front appuyé sur les vitres. A la distance où elle se trouvait, -il était impossible de distinguer ses traits; mais son attitude révélait -un tel affaiblissement, que le Rageur hocha la tête avec une vague -expression de pitié. - ---Elle a l'air d'une morte, dit-il à demi-voix. - ---Ça ne suffit pas, l'air, murmura Jacques entre ses dents; est-ce -qu'elle va rester là toute la nuit, maintenant? - ---Non, fit observer Moser; elle gommence à brier le pon Tieu... c'est -pon signe! Quand les femmes brient le pon Tieu, c'est qu'elles ont envie -de tormir. - -La baronne venait de se mettre à genoux. Après une prière assez longue, -elle se releva avec effort, appela la nourrice pour fermer les -persiennes, et toutes les deux disparurent en emportant les lampes. - -La façade demeura dans une complète obscurité. - -Le Parisien et ses deux amis attendirent encore, en silence, pendant -assez longtemps, enfin, lorsqu'une heure et demie sonna, tous trois se -levèrent lentement, et, après s'être assurés que la route était -déserte, ils escaladèrent le portail, et arrivèrent au pied du perron. - -Moser désigna alors au Rageur la fenêtre du petit salon, qu'il atteignit -sans trop de peine, et dont la persienne, mal fermée, céda presque -aussitôt; un carreau, brisé avec précaution, lui permit d'ouvrir la -fenêtre. - ---Y es-tu? demanda Jacques à voix basse. - ---Oui, répliqua le Rageur. - ---A brésent, la bremière borte à gauche pour drouver l'escalier, murmura -Moser. - -Le Rageur ne répondit rien, mais il disparut dans l'appartement. - -Jacques se pencha à l'oreille du Juif. - ---Prépare ton couteau, murmura-t-il. - ---Bourquoi? demanda Moser. - ---Pour _servir_ les femmes si elles se réveillent. - ---Mais le Rageur? - ---Il faudra bien qu'il se taise quand ce sera fait. - ---C'est vrai, dit l'Alsacien, en tirant de la poche de son pantalon un -couteau-poignard qu'il ouvrit; comme ça tu moins, on n'aura bas à se -bresser. - -Tous deux se placèrent près de la porte et attendirent; mais un temps -assez long s'écoula sans que leur compagnon reparût. - ---Bourquoi tonc que l'autre n'arrive bas? demanda le juif étonné et -inquiet. - ---Il a peut-être de la peine à se reconnaître là-dedans, dit le -Parisien, si tu avais pu monter à sa place, ça serait allé plus vite. - ---Attends, je fois là quelque chose. - -Moser s'avança vers l'objet qu'il avait aperçu dans l'ombre; c'était une -échelle couchée le long du mur par le jardinier. Jacques l'aida à la -transporter sous la fenêtre précédemment ouverte par leur compagnon, et, -après l'y avoir appuyée, tous deux montèrent lentement. - -Ils n'avaient pas franchi la moitié de l'échelle, lorsqu'un cri se fit -entendre à l'intérieur. - ---Nous sommes découverts, dit l'Alsacien qui s'arrêta court. - -Un second cri, puis un troisième retentirent. - ---Les couteaux! les couteaux! répéta le Parisien en forçant Moser à -avancer. - -Celui-ci comprit et sauta dans l'appartement. Une porte qu'il reconnut -pour celle de la chambre où la baronne l'avait reçu, était ouverte et -éclairée: c'était de là que venaient les cris; Jacques et lui y -coururent; mais la pièce était vide, le lit défait et le berceau de -l'enfant renversé. Ils s'étaient arrêtés stupéfaits et le couteau à la -main sur le seuil, lorsque le Rageur, les traits bouleversés, parut à -une seconde entrée; à leur vue, il recula brusquement et disparut avec -un cri. - ---Eh bien! qu'a-t-il donc? s'écria le Parisien. - ---Nous lui affons fait beur, répliqua Moser. - ---Il ne nous a pas reconnus, alors? - ---C'est bossible. - -Tous deux coururent à la porte par laquelle leur compagnon venait de -s'échapper et essayèrent de l'ouvrir; mais elle était fermée. - ---Il a tiré le ferrou, dit le juif. - ---Écoute, interrompit Jacques. - -On entendait un murmure de voix parmi lesquelles se distinguait celle du -Rageur, suppliante et éperdue. - ---Que tiable se passe-t-il là-tetans? demanda Moser. - ---Il faut enfoncer la porte! dit le Parisien, à qui l'impatience et la -peur ôtaient toute prudence. - -Et il se mit à secouer la serrure avec une sorte de fureur. - -Un cri d'effroi s'éleva dans la chambre voisine. - ---Ne craignez rien, madame la baronne, répéta distinctement le Rageur: -quiconque voudra arriver jusqu'à vous est mort! - -Jacques et Moser firent un mouvement en arrière. - ---Il est donc defenu fou? balbutia ce dernier stupéfait. - ---C'est pourtant bien sa voix, reprit le Parisien qui cherchait -vainement à comprendre. - -Et secouant de nouveau la porte, il se mit à appeler le Rageur. On ne -lui fit aucune réponse; mais le murmure de voix recommença de l'autre -côté. - -Les deux brigands déconcertés se regardèrent. - ---Le gredin nous a vendus! s'écria Jacques avec un geste de -désappointement plein de rage. - ---Il gonnaissait donc la paronne? ajouta le juif, dont l'étonnement -paralysait pour ainsi dire la colère. Mais pourquoi alors nous affoir -laissé fenir? - ---Est-ce que je sais, moi?... Pour nous livrer, peut-être... - -Il n'avait point achevé que des coups répétés retentirent à la grande -porte extérieure. Tous deux s'élancèrent dans le petit salon et -coururent à la fenêtre; une chaise de poste venait de s'arrêter devant -l'entrée. - -Ils escaladèrent rapidement le balcon pour regagner le jardin; comme ils -posaient le pied sur les premiers barreaux de l'échelle, le cri: _Au -voleur!_ se fit entendre dans la rue; ils avaient été aperçus par le -domestique occupé à défaire la bâche de la voiture de voyage. - -Effrayés, ils balancèrent un instant, puis finirent par se décider à -descendre; mais leur retard avait permis au domestique de franchir le -mur de clôture avec un des voyageurs de la chaise de poste. Le juif et -le Parisien les trouvèrent tous deux au bas de la fenêtre, le pistolet à -la main. - -Comprenant que la lutte était inutile, ils se débarrassèrent des -couteaux, dont ils étaient armés, et se laissèrent saisir sans -résistance. - - - - -III. - -Les parents. - - -La chaise de poste, arrivée si à propos à la _Maison-Verte_, y amenait -madame de Luxeuil et le docteur Darcy. - -Tous deux trouvèrent la baronne privée de sentiment. La nourrice, -accourue près d'elle, à demie vêtue, essayait de lui faire reprendre ses -sens. - -Elle raconta à la comtesse que sa maîtresse désirant veiller elle-même -sa fille, l'avait renvoyée pour prendre quelque repos. Réveillée peu de -temps après par des cris, elle s'était précipitée, malgré son épouvante, -vers la chambre de la baronne, qu'elle avait trouvée évanouie aux pieds -d'un homme en blouse. Mais le bruit des pas de la comtesse et du docteur -avait fait fuir ce dernier sans qu'elle pût dire ce qu'il était devenu. - -Pendant que madame de Luxeuil écoutait ces explications, en les -entrecoupant d'exclamations plaintives sur l'effroi qu'elle venait -d'éprouver et sur le danger qu'elle avait failli courir, M. Darcy -s'occupait de rappeler la malade à la vie. - -Elle finit par rouvrir les yeux, et balbutia le nom de sa fille. Le -docteur la lui fit présenter. - -A la vue de l'enfant endormi sur le sein de sa nourrice, la baronne -parut se ranimer; elle fit un effort, souleva la tête; et, dans ce -mouvement, ses yeux rencontrèrent la comtesse. Elle tendit les mains -avec un faible cri et en prononçant le nom de sa soeur. - ---Elle me reconnaît, dit madame de Luxeuil, qui se pencha pour -l'embrasser; pauvre chérie! dans quel état nous vous trouvons; sans nous -vous étiez assassinée. - -La baronne serra madame de Luxeuil dans ses bras sans répondre autrement -que par des sanglots convulsifs. - ---Allons, calmez-vous, dit la comtesse, en lui faisant quelques caresses -qui semblaient moins dictées par la tendresse que par le désir de mettre -fin à cette crise d'expansion; ne me serrez pas ainsi, vous allez vous -faire mal. Il n'y a plus de danger; soyez tranquille, le docteur se -charge de vous soigner et de vous guérir. - -Elle accompagna ces mots d'un baiser dont elle effleura le front de la -malade, puis se redressa, en défripant sa robe et passant les doigts -dans les boucles de ses cheveux. - -Malgré ses souffrances, la baronne fut, sans doute, frappée de cette -légèreté indifférente, car elle regarda sa soeur, croisa les mains et -tourna la tête avec une expression de désappointement douloureux. - -Madame de Luxeuil n'y prit point garde: mobile et décousue, comme tous -les esprits inoccupés, elle se mit à promener les yeux autour d'elle, et -se leva pour se mirer dans une psyché placée en face de l'alcôve. - -La comtesse était une de ces femmes du monde incapables d'affections, -qui acceptent les sentiments de famille comme le reste de l'héritage, -sous bénéfice d'inventaire. Tant qu'elle y trouvait son plaisir ou son -profit, elle se montrait bienveillante, sinon affectueuse; mais dès que -le lien lui devenait à charge, elle le brisait sans hésitation et sans -remords. L'amitié qui l'unissait à la baronne ressemblait donc à ces -sociétés léoniennes, où l'un des associés apporte tout et où l'autre -seul en profite. Telle était, du reste, la naïveté de son égoïsme qu'on -le lui pardonnait; car privées du sens moral la plupart des personnes du -monde ne reconnaissent le vice, qu'aux efforts qu'il fait pour se -cacher; celui qui se montre leur paraît, par cela seul, excusable. -Aussi, madame de Luxeuil passait-elle surtout pour franche et naturelle. -Cependant ceux qui la connaissaient mieux prétendaient que ce naturel -et cette franchise n'étaient qu'une profondeur d'insensibilité, et que, -pour servir ses intérêts, tout lui serait, non-seulement possible, mais -facile. - -Bien qu'on la trouvât, en général, spirituelle, sa personnalité sans -honte lui donnait parfois l'apparence d'une sottise brutale. Pour voir -loin et complétement, outre l'intelligence, il faut le coeur; mais le -coeur de madame de Luxeuil n'avait point d'yeux, et comme les aveugles -il ne connaissait rien en dehors de lui-même. - -Des ressemblances apparentes avaient servi de lien entre la comtesse et -M. Darcy. Ce dernier appartenait, comme elle, à l'école de ceux qui -déclarent, «que l'on n'a pas trop de soi pour s'occuper de soi,» et qui -proclament l'intérêt personnel la grande loi des sociétés humaines. -Seulement l'égoïsme de M. Darcy rappelait ces contrées lointaines dont -les anciens rois d'Espagne se prétendaient souverains, et qui -n'existaient pas; il s'en glorifiait sans en profiter. Toujours prêt à -s'oublier pour les autres, exploité par ses amis, dépouillé par les -fripons, il masquait ses actes sous ses paroles, appelait sa générosité -de l'insouciance, sa compassion du calcul, son dévoûment de l'activité, -et rassurait ainsi sa conscience en se calomniant. - -Ce prétendu égoïsme n'était pas, du reste, sa seule manie: il affectait, -en outre, une haine implacable pour la religion catholique et pour ses -prêtres. Au seul aspect de ceux-ci, on voyait son oeil s'arrondir, ses -lèvres se serrer, son menton s'enfoncer dans sa cravate et toute sa -personne prendre une attitude farouche. Il avait fait de cette -répugnance une sorte de sixième sens: il reconnaissait l'approche du -prêtre comme on a dit que certains animaux reconnaissaient la présence -du serpent. A l'en croire, le catholicisme avait seul produit tous les -maux de l'humanité. C'était lui le véritable tentateur qui avait enlevé -aux hommes le paradis terrestre; sans lui, les crimes eussent été -ignorés, les instincts les plus féroces adoucis, et l'on eût vu, comme -au temps de l'âge d'or, les tigres broutant le gazon à côté des -génisses. - -Il ne manquait jamais, comme on le pense, pour soutenir sa thèse, de -rappeler la série de cruautés et de vices qui sont, dans la grande -histoire de l'Église, comme ces décombres et ces immondices qui -souillent les abords de nos plus sublimes monuments. Il savait au juste -combien les papes avaient eu de bâtards, et combien l'inquisition avait -brûlé d'innocents. - -Cette monomanie anti-catholique ouvertement manifestée alors que le -gouvernement de la Restauration tendait de toutes ses forces à la -reconstitution du _trône et de l'autel_, avait bien moins nui qu'on eût -pu le penser à la carrière scientifique du docteur Darcy. Elle avait -même contribué à lui _donner une physionomie_, ce qui est, en toute -chose, la première condition du succès. On l'appelait le _docteur -athée_, et ce nom, loin d'être un épouvantail, était presque une -recommandation. Les dévots les plus fervents voulaient le voir afin de -le convertir; les plus curieux, seulement pour savoir quel air avait un -athée. C'était un motif pour parler de lui dans les sociétés les mieux -pensantes, pour déplorer qu'un si grand talent se fût laissé entraîner -dans l'abîme ouvert par la philosophie, et pour chercher les moyens de -l'en arracher. L'impiété du docteur devint ainsi une sorte de porte-voix -pour sa réputation, et servit à l'agrandir. - -Nous avons dit comment ses soins avaient réussi à ranimer la baronne. -Dès qu'il la jugea en état de parler, il lui adressa quelques questions -qui cachaient, sous leurs formes bienveillantes, la préoccupation du -médecin; mais au moment même où la malade allait répondre, M. Vorel -entra conduit par la nourrice. - -Il arrivait du Vivier et venait d'apprendre les événements de la nuit -dont il semblait tout ému. Sa belle-soeur fit un effort pour lui -tendre la main et le présenter à M. Darcy, qui l'accueillit avec -bienveillance; quant à la comtesse, elle répondit brièvement à son salut -et à ses compliments, comme une personne qui souffre d'être forcée à la -politesse, et demanda la permission de se retirer pendant que les deux -médecins examineraient ensemble la malade. - -Leur consultation dura longtemps. Lorsqu'ils rejoignirent madame de -Luxeuil au salon, tous deux avaient l'air troublé. - ---Ah! mon Dieu, qu'y a-t-il? s'écria la comtesse, en regardant M. Darcy. - ---Une mauvaise nouvelle, répondit celui-ci, avec l'affectation de dureté -des gens qui souffrent de vous affliger et qui ne veulent point en avoir -l'air. - ---Vous trouvez ma soeur bien mal? - ---Mourante! - -Madame de Luxeuil, qui prévoyait la réponse, poussa un cri préparé, se -laissa tomber sur un fauteuil qu'elle avait remarqué d'avance, et -renversa la tête en arrière, comme si elle eût été près de se trouver -mal; mais le regard expérimenté de M. Darcy reconnut sur-le-champ qu'il -n'y avait rien à craindre. - ---Allons, belle dame, dit-il en prenant une de ses mains et la frappant -avec distraction, comme s'il se fût agi de dissiper un évanouissement de -théâtre, soyez raisonnable; vous-même aviez prévu ce malheur. - ---Madame ne le supposait point sans doute si prochain, fit observer M. -Vorel de sa voix la plus séduisante, et vous le lui avez annoncé si -brusquement. - ---Mourante! reprit madame de Luxeuil, enjoignant les mains, et avec -l'incertitude d'une actrice qui répète la réplique pour se donner le -temps de préparer son effet. - ---Si vous faisiez respirer des sels à madame la comtesse, dit Vorel, en -présentant à son confrère un flacon. - -Celui-ci le prit d'un air insouciant et l'offrit à madame de Luxeuil qui -l'accepta pour se donner une contenance. - ---Et il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle; plus aucun espoir? - -Le docteur parisien secoua la tête. - ---Une phthisie, compliquée d'une affection au coeur, dit-il. - -Madame de Luxeuil couvrit son visage de son mouchoir pour cacher les -larmes qu'elle ne versait pas. - ---Hier encore, lorsque je l'ai quittée, son état était loin d'être aussi -alarmant, dit tristement M. Vorel; mais la terrible émotion de cette -nuit a hâté les progrès du mal. - ---Et maintenant il n'y a rien à faire, ajouta M. Darcy avec une -brusquerie dont la rudesse cachait une sorte de sensibilité. - ---Pauvre soeur, murmura le médecin de Bourgueil, succomber si jeune! -quand sa fille avait tant besoin de ses soins! - -M. Darcy qui s'était mis à parcourir le salon s'arrêta. - ---Au fait, il y a une enfant, dit-il; la baronne peut avoir des mesures -à prendre dans ses intérêts. - -Personne ne répondit. - ---Il faut que la malade soit avertie de sa position, reprit le docteur -avec fermeté. - ---Y songez-vous! s'écria madame de Luxeuil; ce serait la tuer. - ---D'abord on ne tue pas une personne morte, reprit M. Darcy, avec sa -logique implacable, et autant dire que la baronne ne vit plus, ses -heures sont comptées; puis, c'est un devoir pour nous, Madame, un devoir -rigoureux. Nous sommes là pour avertir le patient lorsque nous ne -pouvons le guérir; ne point le faire est une trahison, une lâcheté, car -ce n'est jamais lui que nous voulons ménager, mais nous-mêmes. - ---Mais songez, docteur, à l'effet terrible d'une telle annonce! - ---Pourquoi donc? qu'y a-t-il, après tout, de si redoutable dans cette -transformation que l'on appelle la mort? Ce sont les prêtres qui l'ont -entourée de fantômes hideux, de visions menaçantes. A force de -mensonges, ils ont réussi à faire de ce passage entre deux états une -espèce de pont à péage dont ils perçoivent tous les bénéfices. Mais, -quoi qu'il en soit, la baronne doit être avertie; elle peut avoir des -dispositions à prendre, et il ne faut pas que la mort l'enlève par -surprise. - ---Mais qui osera la prévenir? - ---Moi, s'il le faut. - ---Vous, docteur? - ---Pourquoi pas? votre soeur a de l'esprit, je lui prouverai la sottise -de toutes les superstitions dont on l'a épouvantée, et, quand elle saura -qu'il n'y a rien après l'enterrement, et que nous sommes simplement une -agrégation de molécules qui changent de forme, elle mourra aussi -tranquillement que si elle s'endormait. - ---Pardon, interrompit doucement M. Vorel, mais je doute que la baronne -soit en état de suivre les raisonnements de mon savant confrère; ce -serait, d'ailleurs, troubler inutilement ses derniers instants. S'il est -nécessaire qu'elle soit avertie, je me résignerai à cette douloureuse -mission. - ---Soit, dit M. Darcy; il est plus convenable que l'avertissement vienne -de votre part. Pendant que vous vous occuperez de cette affaire, je vais -prendre quelques informations sur la route qui conduit à Norsauf. Vous -permettez, comtesse? - -Madame de Luxeuil fit un signe de consentement et le docteur sortit. - -Son départ fut suivi d'un assez long silence. M. Vorel et la comtesse -désiraient évidemment une explication; mais tous deux éprouvaient un -égal embarras à l'entamer; la comtesse se décida enfin à parler. - ---Je ne puis croire encore à la nécessité de l'affreuse révélation -conseillés par le docteur, dit-elle, et, quel que soit le danger, je -persiste à attacher plus d'importance au repos de la malade qu'à ses -dernières dispositions. - ---D'autant qu'elles sont déjà prises, ajouta M. Vorel; je n'ai point cru -devoir m'expliquer à cet égard devant M. Darcy; mais avec madame la -comtesse, c'est autre chose. - ---Quoi! ma soeur a fait un testament? demanda madame de Luxeuil, -visiblement inquiétée; et... vous savez sans doute.... ce qu'il -contient? - ---J'ai lieu de croire qu'il pourvoit à la tutelle de l'enfant de madame -la comtesse. - ---Mais... le choix des personnes chargées de cette tutelle... vous le -connaissez? - ---Je sais seulement qu'il a été fait en dehors de la famille. - ---Que dites-vous? ma soeur confierait sa fille à des étrangers! - ---Telle est sa volonté. - -Madame de Luxeuil se leva. - ---Est-ce bien vrai? s'écria-t-elle; on aurait osé!... Mais c'est une -insulte pour tous les parents, Monsieur! - ---En effet, dit M. Vorel, qui jeta un regard sourdement scrutateur sur -son interlocutrice; il semble que M. le comte de Luxeuil aurait eu plus -de droits qu'aucun autre... - ---Je ne parle point pour nous, reprit madame de Luxeuil; ces tutelles -sont toujours des charges pénibles... et difficiles... Mais il me semble -qu'il est des convenances dont on ne peut s'affranchir. Introduire des -étrangers dans les affaires de la famille; s'exposer à des procès... -c'est de la part de ma soeur une conduite au moins singulière... - ---Il faut songer, fit observer le médecin d'un ton conciliant, que la -baronne est depuis longtemps souffrante, et que dans sa position on ne -juge pas toujours aussi sainement les choses. - -La comtesse leva la tête. - ---C'est-à-dire que, selon vous, ma soeur ne jouit point de toute la -liberté de son esprit, dit-elle vivement. - ---Eh! eh! qui sait? répliqua M. Vorel, en pliant les épaules; toute -maladie prolongée amène nécessairement un affaiblissement du cerveau. - ---Mais, dans ce cas, ne doit-on pas venir au secours d'une intelligence -défaillante, et la défendre contre ses propres erreurs? - -Le médecin regarda madame de Luxeuil par-dessus ses lunettes bleues, et -un éclair de joie traversa ses traits. - ---Ce serait sans doute une chose heureuse, dit-il; et, dans l'intérêt de -l'enfant, il serait désirable que ce testament fût regardé... comme -inutile. - ---C'est évident, reprit la comtesse; mais une fois connu, il sera -maintenu, peut-être... la justice est si bizarre. En tout cas, il -deviendrait l'occasion d'un débat fâcheux. Si ce testament est -véritablement jugé préjudiciable à l'enfant... par ceux qui s'y -intéressent sincèrement... comme vous et moi, Monsieur... pourquoi... le -faire connaître? - ---C'est juste, répliqua Vorel avec bonhomie; on pourrait le regarder -comme non avenu... ou même... le supprimer. - ---Dans l'intérêt d'Honorine! ajouta précipitamment la comtesse. - ---C'est cela, reprit le médecin; parlez-en à la baronne, Madame, ou, si -vous craignez de la fatiguer... procurez-vous la petite clef qu'elle -porte suspendue au cou... elle ouvre le secrétaire d'ébène, et c'est là -que se trouvent tous les papiers importants. - -Madame de Luxeuil fit un pas vers la chambre de sa soeur. - ---Je crains seulement une difficulté, continua Vorel, qui avait repris -sa cravache et son chapeau. - ---Une difficulté? dit la comtesse. - ---M. le docteur Darcy va revenir persuadé que j'ai fait connaître à la -malade sa situation: il lui répétera tout ce qu'il nous a répété tout à -l'heure, et la baronne, ainsi ramenée à de tristes pensées, pourra -prendre de nouvelles dispositions... appeler un notaire, peut-être! - ---Ah! vous avez raison! s'écria madame de Luxeuil; j'avais oublié le -docteur: il est homme à faire venir ici tous les gardes-notes de -Château-Lavallière!... il a si peu de sensibilité!... Mon Dieu! mais -comment faire, alors? - ---Je ne vois aucun moyen... à moins que madame la comtesse ne puisse le -renvoyer. - -Madame de Luxeuil parut frappée. - ---Attendez donc, dit-elle, il a quelqu'un à voir dans les environs... -Mais il ne devait y aller que demain; comment le décider à partir -sur-le-champ? - ---N'est-ce que cela? demanda M. Vorel en souriant; si madame la comtesse -le désire, je m'en charge. - ---Vous, et de quelle manière, Monsieur? - ---Madame la comtesse va en juger; voici justement le docteur. - -Le docteur parut étonné de retrouver M. Vorel au salon. - ---Je croyais mon confrère près de la baronne, dit-il, et occupé de lui -faire connaître sa situation. - ---Ce soin est désormais inutile, Monsieur, répliqua Vorel d'un ton -grave; la baronne a compris elle-même que tout espoir était perdu. - ---Vous l'avez donc vue? - ---Elle vient de faire demander un prêtre. - -M. Darcy tressaillit. - ---Elle aussi? s'écria-t-il; quoi! madame la baronne Louis! Eh bien! -j'avais meilleure opinion de sa raison. Pauvre femme! ils vont la -préparer au ciel d'après la méthode recommandée par Pascal, en -l'abrutissant. - ---Ah! pas d'impiété dans un pareil moment, docteur, interrompit madame -de Luxeuil. - ---Vous avez raison, reprit Darcy en s'inclinant; la maladie est une -royauté, et jamais royauté n'a été tenue d'avoir le sens commun. Aussi, -ne ferai-je à la baronne aucune objection. - ---Elle attend de vous davantage, Monsieur, reprit Vorel; elle espère que -vous ne refuserez point de l'assister dans cette dernière épreuve. - ---Comment? - ---Elle désire que vous vous trouviez là... avec son confesseur. - -Darcy fit un soubresaut. - ---Moi! s'écria-t-il. - ---C'est une idée de malade, continua Vorel; elle assure que votre -présence lui donnera plus de calme... de résolution; qu'elle accomplira -avec moins de tremblement ses derniers devoirs religieux. - ---C'est-à-dire que je l'encouragerais à se livrer aux prêtres? -interrompit le docteur avec une sorte d'indignation; mais elle ne me -connaît donc pas, Monsieur? Elle ignore donc mon mépris pour les parades -de la superstition? - ---Vos opinions resteront libres, fit observer le médecin de Bourgueil, -il s'agit seulement d'être présent. Pour les spectateurs, tout se borne -à un signe de croix et à une génuflexion. - -M. Darcy, qui se promenait dans la salle, s'arrêta court. - ---Une génuflexion!... un signe de croix!... répéta-t-il, avec une -surprise mêlée de colère; et vous croyez que je me soumettrai à de -pareilles conditions, Monsieur? que je participerai à des momeries -honteuses?... - ---Docteur! interrompit la comtesse scandalisée. - ---Honteuses, Madame! insista-t-il avec chaleur; moi, Jean-François -Darcy, agenouillé devant une soutane!... mais rien que la proposition -est une insulte! - ---Pardon, dit M. Vorel, d'un air déconcerté; je puis vous affirmer que -mon intention... - ---Il ne s'agit pas de votre intention, Monsieur, mais du fond, reprit -Darcy vivement. Avez-vous réfléchi à ce que mes amis diraient, à Paris, -si je consentais? Je serais déshonoré, Monsieur!... et le clergé! quel -triomphe pour lui! Un athée connu, avoué, patenté, qui aurait fait le -signe de la croix!!! Il ne me resterait plus, après cela, qu'à obtenir -l'absolution et à communier! Non, Monsieur, non, la baronne serait ma -propre mère, ma soeur, ma fille, que je refuserais! - ---Mon Dieu! que faire alors? dit M. Vorel d'un ton chagrin et -désappointé; ma soeur avait tant compté sur la présence du docteur! je -crains qu'elle ne voie, dans son refus, une sorte d'abandon... - ---Il est certain, fit observer la comtesse, que les motifs de ce refus -sont si étranges... - ---Le mieux, reprit Vorel indécis, serait, peut-être, de supposer le -départ de M. Darcy. - ---Parbleu! qu'à cela ne tienne, interrompit le docteur, je puis faire -demander des chevaux. - -Le médecin de Bourgueil et la comtesse échangèrent un regard; M. Darcy -était allé prendre, sur la console, sa canne et son chapeau. - ---Vous ne parlez pas sérieusement, dit la comtesse qui voulait hâter le -départ en ayant l'air de s'y opposer; il est impossible que vous nous -quittiez dans un pareil moment. - ---Le moment ne saurait être, au contraire, mieux choisi, belle dame, -répliqua Darcy: quand les prêtres viennent, les médecins n'ont plus rien -à faire. - ---Mais vos soins?... - ---Sont malheureusement inutiles. Monsieur Vorel, d'ailleurs, vous reste: -de grâce ne me retenez pas; si je demeurais et que le hasard me fît -rencontrer vos porteurs d'extrême-onction, je serais capable de -commettre quelque énormité. Par amitié, par prudence, laissez-moi -partir. - -Madame de Luxeuil fit encore quelques objections, puis enfin parut -céder; M. Darcy prit congé d'elle, en promettant de revenir le -surlendemain et sortit accompagné du médecin de Bourgueil. - -Restée seule, la comtesse se hâta de retourner près de la malade. - -Elle la trouva livrée à une somnolence agitée qui la rendait étrangère à -tout ce qui se passait autour d'elle. Cependant au pied du lit jouait -l'enfant riante et ranimée, tandis que la jeune nourrice se tenait -assise près du chevet. - -Madame de Luxeuil congédia cette dernière et prit sa place à côté de la -malade. - -Le soin qu'elle mettait à fuir toute sensation pénible l'avait -jusqu'alors tenue éloignée de ces lugubres spectacles, et c'était la -première fois qu'elle se trouvait en présence d'une mourante. Mais cette -vue, qui pénètre habituellement les âmes d'un attendrissement -involontaire, n'excita chez elle qu'une répulsion mêlée d'effroi. Au -lieu d'y trouver une émotion qui réveillât plus vivement son amitié pour -sa soeur, elle n'y trouva qu'un avertissement funèbre qui lui fit -faire un retour sur elle-même. Ce coeur, froid pour tout le monde, -avait toujours été, pour la baronne, insensible et ennemi. Cette -hostilité datait de l'enfance. Restées orphelines presque au berceau, -les deux soeurs avaient été élevées séparément par deux tantes -mortellement brouillées qui s'étaient efforcées de leur laisser -l'héritage de leur haine. La baronne plus tendre et plus généreuse -s'était soustraite, en partie, à cette funeste influence; mais madame de -Luxeuil avait accepté sans résistance tous les préjugés qui devaient -l'éloigner de sa soeur. Les débats d'intérêt et la jalousie vinrent -encore envenimer, plus tard, ces dispositions. Confinée dans les rangs -de cette portion de noblesse qui était restée hostile à l'Empire, parce -que l'Empire ne s'était point soucié d'elle, la comtesse avait vu -l'élévation de sa soeur avec un dépit mal déguisé sous l'apparence du -dédain. Son aversion s'était ainsi lentement accrue de toutes les -souffrances de son orgueil et de son envie. La conversation de la -baronne et du médecin de Bourgueil a déjà fait connaître au lecteur -comment cette aversion s'était révélée à plusieurs reprises, par des -torts toujours renouvelés d'une part, et toujours pardonnés de l'autre. - -La confidence que venait de lui faire M. Vorel avait encore aigri la -comtesse contre sa soeur. Le testament annoncé trompait trop -d'espérances pour qu'elle n'y vît pas une insulte. Aussi, après la -première sensation de saisissement dont nous avons parlé, jeta-t-elle -sur la mourante un regard qui exprimait plus de ressentiment que de -pitié. Cependant, ce regard s'arrêta tout à coup sur un ruban, à -l'extrémité duquel une petite clef, d'un travail précieux, se trouvait -suspendue. Madame de Luxeuil tourna les yeux vers le secrétaire d'ébène -désigné par M. Vorel, afin de juger si c'était bien la clef qui devait -l'ouvrir, puis, se levant avec précaution, elle avança doucement la main -et saisit le ruban. - -Dans ce moment, la malade fit un mouvement, entr'ouvrit les yeux, et, -apercevant la comtesse dont le visage était près du sien, elle jeta un -bras sur son épaule avec un cri plaintif. Il y eut pour madame de -Luxeuil un moment plein d'angoisse. La tête à demi penchée, elle -apercevait l'enfant, qui lui souriait, au pied du lit, et sentait la -main de sa soeur qui effleurait sa joue. Malgré son insensibilité elle -s'arrêta hésitante et troublée; mais bientôt les doigts de la malade -redevinrent immobiles. La main glissa de son épaule sur le lit, et les -yeux se fermèrent. - -Elle attendit un instant, puis dénouant avec adresse le ruban, elle -enleva la clef, laissa tomber le rideau de l'alcôve, courut au -secrétaire et l'ouvrit. - -La plupart des compartiments étaient remplis de lettres soigneusement -rangées, ou de notes écrites par la baronne. Quelques-unes renfermaient -des noeuds de ruban, des anneaux, des fleurs flétries, trésors -mystérieux dont la mourante seule eût pu dire le prix. Au milieu, et -dans la plus grande case, se trouvaient des papiers d'affaires. Ce fut -là qu'après une assez longue recherche, Madame de Luxeuil découvrit un -paquet cacheté sur lequel était écrit: - - MES DERNIÈRES VOLONTÉS. - -Elle s'en empara vivement, regarda autour d'elle, brisa l'enveloppe et -déploya le papier qu'il renfermait. - -C'était le testament annoncé par M. Vorel. - -La comtesse le parcourut rapidement, et en trouva toutes les -dispositions conformes à ce que lui avait dit ce dernier. Elle froissa -le papier avec colère et regarda vers le foyer; mais, au moment de -refermer le secrétaire, elle s'arrêta indécise. Son oeil le parcourut -encore une fois, comme si elle eût craint qu'il ne renfermât une -seconde copie de l'acte qu'elle tenait. Penchée pour mieux voir, elle -prenait successivement chaque papier, qu'elle examinait rapidement, -lorsqu'un petit coffret de chagrin, caché au fond du dernier -compartiment, frappa tout à coup son regard; elle l'attira à elle, fit -jouer le ressort et tressaillit. - -C'était le portrait du duc de Saint-Alofe! - -Sous la miniature se trouvaient plusieurs lettres de lui et quelques -réponses de la baronne. - -Un éclair de triomphe illumina les traits de madame de Luxeuil. Ces -preuves, si longtemps désirées et sans lesquelles ses accusations contre -sa soeur avaient pu être repoussées comme des calomnies, elle les -tenait enfin, écrites de la main même des accusés! La joie d'une -pareille découverte lui fit oublier tout le reste; elle renversa -brusquement le coffret, en éparpilla les lettres sur le secrétaire, -ouvrit la première et commença à lire! - -Une exclamation étouffée l'interrompit. - -Elle se retourna; la mourante avait soulevé le rideau de l'alcôve et la -regardait! - -Par un mouvement rapide et instinctif, la comtesse s'éloigna du -secrétaire, en s'efforçant de cacher les papiers qu'elle tenait; mais sa -soeur s'était soulevée avec un effort violent. - ---J'ai vu... j'ai vu! bégaya-t-elle. - ---Quoi donc? demanda madame de Luxeuil troublée. - ---Le testament!... c'est lui... je l'ai reconnu... vous l'avez pris -là... A moi! Quelqu'un!... du secours! - -La voix de la malade avait un accent de terreur et s'était élevée; sa -main rencontra le cordon de la sonnette qu'elle tira avec violence. - ---Que faites-vous? s'écria madame de Luxeuil en s'élançant vers -l'alcôve. - ---Ce papier, répéta la baronne, qui s'efforça de saisir le bras de sa -soeur, rendez-le moi, je le veux! - -La comtesse sembla hésiter un instant; mais tout à coup elle se dégagea, -courut au foyer et jeta le testament dans les flammes. - -La mourante poussa un cri et voulut se précipiter hors du lit; mais les -forces lui manquèrent. Il y eut pendant quelques instants une lutte -affreuse à voir entre sa volonté et sa faiblesse: la tête dressée, les -bras tendus, et cherchant un point d'appui dans le vide, le corps tordu -dans un effort suprême, elle se souleva trois fois à demi, mais enfin, -épuisée, elle se laissa retomber sur son oreiller, la tête renversée en -arrière, les deux mains sur ses yeux, et en poussant un gémissement -désespéré. - -Dans ce moment, madame de Luxeuil entendit un bruit de pas dans -l'escalier, et reconnut la voix de la jeune nourrice. Craignant qu'elle -n'eût entendu l'appel de sa maîtresse, elle courut à sa rencontre pour -l'empêcher d'entrer, et la malade se trouva de nouveau seule avec sa -fille. - -Pendant quelques minutes tout resta immobile et silencieux autour -d'elle. On n'entendait que le bruit du vent qui grondait dans les -corridors de la maison isolée, et la respiration précipitée de la -mourante, qu'entrecoupaient des sanglots; mais enfin un léger bruit -retentit; la petite porte du cabinet, placée près de l'alcôve -s'entr'ouvrit lentement et laissa passer la tête pâle du Rageur. - -Il regarda d'abord autour de lui, traversa la pièce avec précaution, et, -après avoir fermé au verrou les deux autres portes, il revint au lit de -la malade et s'agenouilla près du chevet. - - - - -IV. - -La tutelle. - - -Lorsqu'une heure après madame de Luxeuil revint avec M. Vorel, tous deux -trouvèrent la malade plongée dans un abattement qui ne lui permettait -plus ni le mouvement ni la parole. Son haleine était courte et -sifflante, son regard vitreux, ses lèvres convulsivement agitées. Le -médecin de Bourgueil connaissait trop bien ces symptômes pour s'y -tromper; il examina quelques instants la malade, consulta son pouls et -fit un signe à madame de Luxeuil. - -Quelle que fut la dureté de la comtesse, cet avertissement sinistre la -troubla; elle détourna la tête et s'éloigna brusquement de l'alcôve. - -Un imperceptible sourire effleura alors les traits du médecin, et ses -regards se reportèrent sur la mourante. La vue de son agonie semblait -exciter en lui je ne sais quelle curiosité cruelle; il en suivait les -crises avec une insensibilité attentive, comptait les convulsions, et -regardait la vie s'échapper goutte à goutte comme une eau fuyante. - -L'enfant, appuyée sur l'épaule de sa mère, jouait avec ses cheveux -épars, et mêlait au râle de l'agonie ses rires et ses gazouillements. -Pendant longtemps on n'entendit dans la chambre que ce double murmure -sinistre et joyeux. Enfin, tous deux s'affaiblirent peu à peu et -s'éteignirent presque en même temps. - -Madame de Luxeuil, qui était debout près de la fenêtre, se retourna -saisie, et s'approcha vivement de l'alcôve. - -L'enfant venait de s'endormir sur les lèvres de sa mère morte en lui -donnant un dernier baiser! - - * * * * * - -La comtesse se laissa conduire par M. Vorel hors de la chambre -funéraire; mais après les premiers moments d'affliction obligée, elle se -rappela sa nièce et demanda à la voir. - -La nourrice avertie apporta Honorine. - -Madame de Luxeuil prit l'enfant dans ses bras et déclara qu'elle ne la -quitterait plus. - ---Je n'avais qu'un fils, dit-elle en se tournant vers le médecin avec -une sensibilité jouée, maintenant j'aurai aussi une fille. - -M. Vorel s'inclina. - ---Je suis sincèrement touché, pour ma part, des généreuses intentions de -madame la comtesse, dit-il; malheureusement elles pourront rencontrer -quelques obstacles. - ---Des obstacles! répéta madame de Luxeuil étonnée, et lesquels, -Monsieur? - ---D'après ce que madame la comtesse m'a fait l'honneur de me confier, -reprit le médecin, les dispositions testamentaires de notre pauvre et -chère baronne peuvent être considérées comme non avenues. - ---Eh bien? - ---Eh bien! madame la comtesse, dans ce cas l'orpheline rentre sous la -loi commune. - ---Mais cette loi me permet, je suppose, de remplacer la mère d'Honorine. - ---Pour l'affection, sans aucun doute, madame la comtesse; mais pour -l'administration des biens elle appartient au tuteur. - ---M. le comte de Luxeuil en prendra le titre, Monsieur. - ---Pardon, dit Vorel avec déférence; mais je ferai observer à madame la -comtesse que ce titre ne se prend pas; on le reçoit du conseil de -famille. - ---Soit. Pensez-vous qu'il puisse le refuser au comte? - ---Je ne présume rien; je rappelle seulement que c'est à ce conseil de -faire un choix. - ---Et qui pourrait-il choisir, Monsieur? Honorine n'est-elle point la -nièce de M. de Luxeuil? - ---Incontestablement, madame la comtesse, elle est sa nièce... comme elle -est la mienne. - -Madame de Luxeuil fit un mouvement et regarda le médecin en face. - ---Que voulez-vous dire? demanda-t-elle. - ---Je veux dire, répondit M. Vorel tranquillement, que si la famille -l'exige, je suis prêt à prouver quel fut mon attachement pour la mère en -servant de protecteur à la fille. - -La comtesse ne put retenir un cri de surprise. La prétention du médecin -était quelque chose de si audacieux, que, dans le premier moment, elle -hésita à la prendre au sérieux. Mais l'air et l'accent de M. Vorel ne -permettaient aucun doute. - ---Ainsi, s'écria-t-elle, vous comptez nous disputer la tutelle? - ---C'est sans doute se montrer bien hardi, répliqua Vorel avec humilité; -mais je tiens à prouver que mon dévouement ne le cède en rien à celui de -madame la comtesse. - -Celle-ci rougit de colère et fit un geste violent. - ---Ah! je comprends, dit-elle d'un accent indigné; vos confidences de ce -matin étaient un piége; vous ne désiriez la suppression du testament que -dans l'intérêt de vos propres espérances, et, après vous être servi de -moi pour enlever l'obstacle, vous comptez arriver seul au but. - ---Je compte seulement témoigner de mon zèle, fit observer -tranquillement Vorel, en offrant d'épargner à madame la comtesse la -charge de la tutelle. - ---Et qu'en voulez-vous faire, enfin, de cette tutelle, Monsieur? demanda -madame de Luxeuil poussée à bout. - ---C'est une question que l'on pourrait également adresser à madame la -comtesse, fit observer doucement le docteur. - ---Ah! je vous devine, s'écria celle-ci exaspérée; l'administration des -biens de cette enfant vous permettra d'accroître votre fortune. - ---Et madame la comtesse, répliqua Vorel, préférerait qu'elle servît à -réparer la sienne? - -Madame de Luxeuil se leva l'oeil menaçant et les lèvres pâles. - ---Prenez garde, dit-elle, la voix tremblante de colère, prenez garde à -ce que vous dites, Monsieur! Je ne suis point de celles qu'on peut -insulter impunément... - ---Aussi n'ai-je point songé à insulter madame la comtesse, dit Vorel, -respectueusement railleur; elle parle, et je réponds... - ---Brisons là, interrompit madame de Luxeuil d'un ton hautain; de plus -longues explications sont inutiles. Puisque l'on prétend nous disputer -la fille de ma soeur, nous saurons faire valoir nos droits. - ---Madame la comtesse en trouvera bientôt l'occasion, ajouta le médecin, -car le conseil de famille doit se réunir dans quelques jours. - ---Quel conseil de famille, Monsieur? - ---Celui que le juge de paix de Château-Lavallière doit convoquer -d'office pour la constitution de la tutelle. - -La comtesse parut stupéfaite. - ---Est-ce possible! s'écria-t-elle, c'est ici que vous ferez décider?... -et par un conseil composé de gens que vous connaissez?... dont la -complaisance vous est assurée?... Ah! n'espérez pas, Monsieur, que -j'accepte ces délibérations. - ---Madame la comtesse ne peut songer à arrêter le cours de la loi, -objecta Vorel; le conseil sera formé, comme le veut l'article 407, de -six parents ou alliés pris dans le voisinage, et son choix, quel qu'il -puisse être, restera inattaquable. - ---Je prouverai le contraire, dit la comtesse impétueusement, car je -l'attaquerai sans relâche et par tous les moyens. Vous avez voulu la -guerre, vous l'aurez! Rappelez-vous, Monsieur, qu'à partir d'aujourd'hui -je suis votre ennemie! - ---Je me le rappellerai, dit le médecin avec une douceur souriante. - -Et saluant humblement madame de Luxeuil, il se retira. - -Mais cette modération affectée augmenta l'irritation de la comtesse, en -même temps que ses inquiétudes. Quelle que fût son inexpérience en -affaires, elle avait compris que M. Vorel était appuyé par le Code, et -un homme de loi, qu'elle fit demander, confirma toutes ses craintes. Au -juge de paix seul appartenait la composition du conseil de famille, et -la décision de ce dernier devait être souveraine. - -Ce fut donc de ce côté que la comtesse dut diriger toutes ses -tentatives. Son titre, ses relations, son crédit, lui donnaient une -autorité dont elle s'efforça de tirer parti. Elle visita successivement -tous les membres du conseil, employant la flatterie et les promesses -pour gagner des voix au comte de Luxeuil. - -Mais M. Vorel la suivait partout, et n'épargnait aucun effort pour les -lui enlever. A l'influence que son adversaire tenait de la naissance, il -opposait celle que lui donnait sa profession. Car, à notre époque, -l'autorité du médecin est devenue aussi étendue que redoutable. -Confident obligé de secrets honteux, ridicules ou terribles, conseiller -des actes les plus intimes de la vie domestique, tenant presque toujours -dans ses mains l'honneur des familles, il s'est constitué le véritable -prêtre de cette société matérialisée qui ne s'est affranchie de l'âme -que pour devenir esclave du corps. La plupart des juges futurs de Vorel -étaient ses clients, et il les tenait tous par les liens du souvenir, de -la prudence ou de la peur. Il profita habilement de cette position pour -combattre madame de Luxeuil et s'assurer l'appui dont il avait besoin. - -Cependant, lorsque le jour de la réunion arriva, il lui restait encore -quelques doutes sur le résultat de la délibération qui allait avoir -lieu. - -Les membres du conseil de famille étaient tous rassemblés dans le grand -salon de la _Maison Verte_. Près de l'une des fenêtres se tenait le -médecin dont les regards inquiets parcouraient la réunion, comme s'il -eût voulu deviner les dispositions secrètes de chacun; un peu plus loin -était assise la nourrice avec l'orpheline sur ses genoux; enfin, à ses -côtés se tenait madame de Luxeuil en grand deuil, et affichant pour -l'enfant les soins les plus tendres. - -Le juge de paix avait ouvert la délibération et donné successivement la -parole à la comtesse et à M. Vorel qui avaient fait valoir leurs droits. -On venait enfin de passer au vote, et le résultat de la délibération -allait être connu, lorsque la porte s'ouvrit avec violence, et laissa -voir un homme en blouse, debout sur le seuil: c'était le Rageur. - -Il promena d'abord un regard rapide sur l'assemblée, puis s'avançant -hardiment, il s'écria: - ---Qui de vous est le juge? - ---Que lui voulez-vous? demanda ce dernier en se levant. - -Le Rageur se découvrit. - ---Que ce qui vient d'être fait soit détruit, dit-il; car j'apporte un -acte qui annule tout. - -Et tirant de son sein un papier qu'il posa sur la table placée devant le -conseil: - ---Lisez, ajouta-t-il; ceci est le testament de la baronne Louis, écrit -de sa main et signé par elle! - -Les cris poussés par la comtesse et par M. Vorel furent si spontanés, -qu'ils se confondirent en un seul cri. Tous deux se levèrent en même -temps, coururent au juge et se penchèrent sur le papier qu'il venait -d'ouvrir. - -C'était bien l'écriture de la morte! - -Ils se regardèrent avec une stupéfaction muette. - -Les membres du conseil avaient également quitté leurs places et -entouraient le juge qu'ils questionnaient tous à la fois; celui-ci les -interrompit d'un geste; tous firent silence et il lut ce qui suit: - -«J'écris à la hâte, déjà glacée par la mort; mais avec ma raison entière -et tout mon souvenir. - -»Ceci est ma volonté suprême; j'en recommande l'exécution à tous ceux -qui m'ont aimée, à la loi et à Dieu. - -»Je donne pour tuteur à Honorine, ma fille, le duc Charles-Henri de -Saint-Alofe, et, à son défaut, M. le conseiller de Vercy. Je recommande -à tous deux la conservation de ce qui lui appartient et la défense de -ses droits. - -»Quant à son éducation, je désire qu'elle soit confiée à la mère -Thérèse, prieure de Tours. - -»Je laisse enfin à ma fille la moitié d'un anneau que j'ai longtemps -porté, et je la recommande au souvenir de celui qui possède l'autre -moitié. - -»Fait au château La Vallière, ce 30 septembre 1818. - -»Baronne LOUIS, - -»Née de Mézerais» - -Il y eut une assez longue pause après cette lecture. Le Rageur en -profita pour s'approcher de l'enfant et lui passa au cou un ruban auquel -pendait la moitié d'une bague à garniture d'émeraude. M. Vorel, qui -était resté un instant étourdi, tressaillit à cette vue. - ---D'où tiens-tu cet anneau? s'écria-t-il en s'avançant brusquement vers -le Rageur. Qui es-tu? Comment cette pièce t'a-t-elle été remise? - ---Cette pièce m'a été remise par celle qui l'a écrite, répliqua le -Rageur avec fermeté. Mon nom est Marc Avril, et je tiens l'anneau de la -baronne. - ---Tu lui as donc parlé? - ---Oui. - ---Quand cela? - ---Quelques instants avant sa mort. - -Le médecin regarda madame de Luxeuil. - ---Il ment! s'écria celle-ci, car j'étais là, je l'aurais vu. Que cet -homme dise comment il a pu parvenir, à mon insu, jusqu'à la mourante. - -Le Rageur parut embarrassé. - ---Que vous importe? dit-il. - ---Réponds! s'écria M. Vorel frappé de son trouble; je veux savoir par -quel moyen tu es entré ici? - ---Ah! je le sais, moi, interrompit la nourrice qui venait de -s'approcher, et qui, depuis un instant, regardait le Rageur avec effroi. - ---Vous avez déjà vu cet homme? demanda le médecin vivement. - ---Oui, reprit-elle en reculant... c'est lui... j'en suis sûre... - ---Qui donc? - ---Un de ceux qui sont venus il y a huit jours... pour nous égorger! - -Le Rageur recula en pâlissant et voulut s'élancer vers la porte; mais M. -Vorel l'avait déjà refermée. - -Au même instant, tous les bras s'avancèrent vers lui, et, après une -courte lutte, il fut saisi et garrotté. - - - - -V. - -Seize ans après. - - -Quiconque a essayé la vie de touriste, sait que les voyages n'offrent -jamais une continuité d'aspects ni d'impressions, mais qu'ils se -composent de stations rares, éparses, et souvent séparées l'une de -l'autre par de longs espaces qui ne peuvent intéresser l'esprit ni -attirer le regard. La création semble avoir, comme l'art, des musées où -elle réunit toutes ses merveilles, et hors desquels on ne trouve que la -monotonie ou le vide. Entre la mer aux grèves sauvages et la montagne -aux vallons arcadiens, s'étend la plaine unie, paisible, verdoyante, où -les bois continuent les bois, où les prairies suivent les prairies, et -qu'il faut traverser au galop des chevaux. - -Or, le romancier a, comme le touriste, de longs intervalles, qu'il doit -faire franchir rapidement au lecteur. Pour lui n'existent ni la distance -ni le temps. Semblable à l'ange révolté qui enleva le Christ sur la -montagne, il montre à ceux qui l'écoutent, non l'humble campagne qui se -déroule à ses pieds, mais tout ce qu'il a pu réunir de tentateur et de -merveilleux aux quatre aires de vent. Dédaigneux des lenteurs de la -réalité, il parle, et un autre horizon se lève, et l'homme jeune est -devenu un vieillard, et l'enfant, transformé, apparaît couronné de force -et de jeunesse. - -Nous profiterons de ce dernier privilége pour franchir d'un bond seize -années, et présenter à nos lecteurs l'orpheline de la Maison-Verte, non -plus chétive et souffrante, mais grande et belle jeune fille devant -laquelle le monde va s'ouvrir. - -Les dernières volontés de la baronne avaient été accomplies; confiée à -la supérieure de Tours, Honorine grandit au couvent, sans s'apercevoir -qu'il lui manquait une famille. - -Celle-ci, de son côté, l'oublia complétement. En perdant l'espérance de -la tutelle, madame de Luxeuil et M. Vorel avaient semblé renoncer à tout -lien de parenté. La première, devenue veuve, ne s'informa plus de sa -nièce, et le médecin, qui avait réussi à se réconcilier avec la mère -Louis, alla habiter le domaine des Motteux, d'où il parut demeurer -également étranger à tout ce qui concernait l'orpheline. - -Mais cette dernière avait trouvé au Sacré-Coeur de quoi la dédommager -de cet abandon. La supérieure l'y avait d'abord reçue avec une tendresse -passionnée qui se communiqua insensiblement aux autres religieuses. -Habituellement consacrées à l'instruction de jeunes filles déjà grandes, -celles-ci donnaient pour la première fois leurs soins à une enfant, et -cette nouveauté réveilla en elles les instincts de la femme, endormis -plutôt qu'étouffés: avec leurs autres élèves, elles n'étaient -qu'institutrices, avec Honorine elles devinrent mères. Grâce à elle, -chaque recluse connut quelque chose de ces inquiétudes, de ces attentes, -de ces saisissements qui sont la vie de famille, et donnent seuls de la -saveur à la joie. Il y eut un intérêt et une émotion dans leur solitude. - -Aussi ce fut à qui aurait la meilleure part de cette maternité -spirituelle; toutes ces âmes, pleines d'expansions retenues, -assiégeaient l'âme naissante de l'enfant pour y éveiller une sympathie -et prendre date dans sa tendresse. - -Honorine, d'abord souffrante, se ranima insensiblement au milieu de -cette atmosphère de caresses, et, fières de leur oeuvre, les -religieuses l'aimèrent davantage en la voyant revivre. Sa santé, sa -joie, sa beauté, tout leur appartenait; elles en faisaient leur bonheur -et leur gloire, en même temps que leur tourment. Toutes leurs existences -tenaient, par le fil invisible du dévouement, à cette existence sauvée. - -Tant d'abnégation pouvait amener la mollesse, ou encourager l'égoïsme; -l'heureuse nature d'Honorine la sauva de ce danger. Elle accepta -l'affection de celles qui lui servaient de mère, avec la simplicité d'un -coeur capable de rendre ce qu'on lui donne. Gaie et charmante, elle -devint le bonheur du couvent après avoir été sa sollicitude. A mesure -qu'elle grandissait, celui-ci semblait s'animer de sa jeunesse; on eût -dit un soleil levant dont les rayons, chaque jour plus vifs, réveillent -partout la vie qui sommeille. - -Et sa présence n'avait point été seulement pour ces pieuses filles une -cause de joie, mais d'amélioration; car dans cette affection commune -s'étaient fondues toutes ces petites aigreurs des coeurs inoccupés. -Chaque religieuse, désormais, avait un intérêt humain, un but visible, -et sa vie ne restait point uniquement renfermée dans les énervantes -aspirations vers l'inconnu. - -Elles se partagèrent l'instruction d'Honorine, qui reçut leurs leçons, -pour ainsi dire à son insu, et sans distinguer la récréation de l'étude. -Douée d'un de ces esprits heureux où toute graine semée germe -d'elle-même, elle ne connut ni la fatigue du travail, ni l'angoisse des -réprimandes, et atteignit douze ans presque sans connaître les larmes. - -Vers cette époque arriva un événement de peu d'importance, mais qui, -dans la vie paisible et uniforme de l'orpheline, ne pouvait manquer de -laisser un souvenir. La supérieure prit un nouveau jardinier. C'était un -vieillard à cheveux blancs, mais dont l'aspect robuste semblait -démentir l'âge. Dès les premiers jours, il distingua Honorine parmi ses -compagnes, et se prit pour elle d'une affection singulière. Chaque fois -que l'enfant paraissait dans le jardin, il interrompait son travail pour -la suivre d'un regard qui semblait s'attendrir; il reconnaissait sa voix -et jusqu'à sa manière de courir derrière les charmilles; lors même -qu'elle n'était plus là, il continuait à s'occuper d'elle, en soignant -le petit parterre qui lui avait été donné. - -Il ne lui parlait, du reste, que rarement et toujours pour répondre à -quelque question; son dévouement était humble et muet comme celui du -chien. Lorsqu'il voulait montrer à l'enfant quelque fleur rare, cultivée -à son intention, ou quelque fruit cueilli pour elle, il faisait entendre -un sifflement cadencé qu'elle connaissait et qui la faisait accourir. On -s'était d'abord un peu étonné, au couvent, de cette préférence -passionnée, mais telle était l'amitié de tout le monde pour l'enfant, -qu'on avait fini par la trouver naturelle. Quant à Honorine, accoutumée -aux soins empressés de ses institutrices, elle accepta ceux d'Étienne -avec reconnaissance, mais sans surprise. Elle ne passait jamais près du -vieillard sans lui adresser un sourire ou un salut amical, et Étienne, -qui tressaillait à sa voix, ne répondait que par un geste, par un coup -d'oeil, tout au plus par un mot tremblant qui révélait je ne sais quel -mélange d'angoisse et de joie. - -Le jardin du couvent ne formait qu'une petite partie de son enclos. -Celui-ci comprenait, en outre, des vergers, un bois et des prairies, à -l'extrémité desquelles se trouvait un vivier assez profond pour porter -une nacelle. Les religieuses aimaient à s'y embarquer avec quelques -élèves choisies et à faire le tour du petit étang pour couper les joncs -et cueillir les fleurs de nénuphar. - -Un jour qu'Étienne se trouvait au bout du verger, où il recevait les -ordres de la prieure, des cris de détresse se firent entendre vers le -vivier. Tous deux accoururent effrayés et aperçurent la barque chavirée. -La religieuse et une pensionnaire flottaient, près de s'engloutir au -milieu des roseaux! - -Étienne laissa tomber sa veste, ses sabots, son tablier, et s'élança à -leur secours. - -Au bout de quelques instants, toutes deux furent à terre; mais à peine -la religieuse eut-elle repris ses sens qu'elle regarda autour d'elle et -s'écria avec épouvante: - ---Honorine? - ---Vous l'aviez avec vous? demanda Étienne qui devint pâle. - ---Ah! sauvez-la! sauvez-la!... - -Il n'en entendit pas davantage, courut vers l'étang, les bras étendus, -il s'élança d'un bond jusqu'à la barque et disparut sous les eaux. - -Les religieuses accourues se pressaient sur le bord avec des sanglots. -Trois fois Étienne remonta seul en poussant des cris de désespoir; trois -fois il replongea au plus profond de l'étang, avec une sorte de rage, -enfin il reparut soulevant dans ses bras Honorine, regagna le bord et la -déposa à l'ombre des saules. - -Les religieuses éperdues s'empressèrent autour de l'enfant inanimée; et, -après des efforts longtemps infructueux, un cri de joie partit, elle -avait fait un mouvement... elle vivait! - -A ce cri, Étienne qui se tenait près d'elle à genoux, le corps penché, -tous les membres tremblants et l'oeil égaré, joignit les mains avec un -sourd gémissement de joie, et s'évanouit. - -Le médecin que l'on avait envoyé chercher survint heureusement. Après -avoir rassuré les religieuses, il les engagea à reconduire au couvent -Honorine, complétement ranimée, tandis qu'il aidait lui-même à -transporter le jardinier dans la maisonnette qu'il occupait au bout des -prairies. - -Il en revint bientôt annonçant qu'il avait repris connaissance et ne -courait aucun danger; mais il demanda la supérieure, lui parla à -l'écart, et l'on apprit le soir même, avec étonnement, qu'Étienne appelé -et longtemps entretenu par elle avait quitté le couvent pour n'y plus -revenir. - -Honorine se montra sérieusement affligée de ce départ et fit de vaines -tentatives pour en connaître la cause; tout ce qu'elle put apprendre, -c'est qu'en le jugeant nécessaire, la supérieure l'avait vu avec regret, -et conservait pour l'ancien jardinier un profond sentiment de -reconnaissance. - -Cette aventure fut la seule qui traversa l'enfance d'Honorine; les -années suivantes s'écoulèrent sans lui laisser d'autre trace de leur -passage que le vague souvenir d'un bonheur toujours renouvelé. Appuyée -sur des mains amies, elle passa, par une pente insensible, des gaietés -du premier âge aux enchantements de la jeunesse. - -On croit en général l'éducation de couvent triste, austère et pleine de -pruderie; mais, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, on s'abuse. -Nulle part ailleurs, au contraire, la vie n'est plus égayée de ces -petits plaisirs qui sont le pain quotidien de la joie, nulle part vous -n'avez à craindre moins de contrainte, moins de sévérité. Rassurées par -l'isolement, les maîtresses peuvent laisser à leurs élèves une liberté -d'expansion qu'on ne pourrait accorder ailleurs sans danger. Aussi, loin -de pécher par soumission ou timidité, celles-ci tendent-elles presque -toujours à l'excès contraire. Au sortir de ces saintes volières, où ne -leur ont jamais manqué le grain, la sûreté, l'espace ni le soleil, elles -s'élancent dans la vie comme le pigeon voyageur, curieuses de voir, -avides de sentir, mais ne soupçonnant ni la faim ni l'orage, ni les -chasseurs. - -Le caractère d'Honorine devait lui donner, plus qu'à aucune autre, cette -périlleuse confiance. Ame ouverte et tendre, elle participait à la vie -de tout ce qui vivait; elle avait besoin d'aimer tout ce qui pouvait -être aimé. Rattachée par la sympathie à chaque oeuvre de la création, -elle ne pouvait voir languir la plante, elle ne pouvait entendre -l'animal se plaindre; elle pleurait en regardant pleurer. La -bienveillance des autres lui était indispensable comme l'air. Son -sourire affectueux cherchait le sourire sur toutes les lèvres; un regard -froid la rendait inquiète, un geste mécontent la glaçait. On eût pu la -représenter comme ces saintes que l'art naïf du moyen-âge nous a peintes -les bras tendus et tenant à la main leur coeur enflammé, symbole -d'ardente charité, mais que complète, hélas! toujours la couronne du -martyre! - -La première douleur qui atteignit Honorine, fut le départ d'une partie -des religieuses qui l'avaient élevée. Soit que l'on eût besoin ailleurs -de leur zèle, soit qu'obéissant à la règle, on voulût les défendre des -attachements que crée l'habitude, elles reçurent l'ordre de quitter le -couvent de Tours pour se rendre à Paris. - -La séparation fut déchirante: le devoir religieux imposait en vain la -résignation à celles qui partaient; l'affliction impétueuse d'Honorine -déconcerta toutes leurs résolutions. Les adieux, vingt fois achevés et -repris, se continuèrent dans les larmes jusqu'au moment où il fallut -s'arracher des bras de l'orpheline. Les religieuses partirent sans -espérance de la revoir, et ne pouvant lui donner de rendez-vous que de -l'autre côté de la tombe! C'était, pour chacune d'elles, comme une fille -qui meurt, et pour Honorine comme une famille qui se disperse. - -Cependant, son premier amour, la plus tendre et la plus chérie de ses -mères ne lui avait point été enlevée; la supérieure restait. Mais le -bonheur ressemble aux plus belles fleurs: qu'une première feuille tombe -et bientôt chaque brise en emporte une nouvelle. Peu de temps après, la -prieure tomba dans une langueur que ni les soins ni les remèdes ne -purent dissiper, et à laquelle elle succomba au bout de quelques mois. - -Le désespoir d'Honorine inspira un instant des craintes sérieuses. -C'était le premier coup qui frappait ce coeur désarmé, et sa douleur -fut horrible; mais si la nouveauté de la blessure la fit plus cuisante, -elle rendit aussi plus certaine la guérison. Honorine n'était point -épuisée par ces longues luttes qui enlèvent à la volonté son ressort et -retiennent l'âme dans l'abattement, faute de vitalité pour revenir à la -santé. Armée de toutes ses forces, elle se releva de ce premier choc. - -Un grand changement, survenu dans sa destinée, fit d'ailleurs diversion -à sa douleur et reporta ailleurs ses préoccupations. - -Madame de Luxeuil avait été avertie de ce qui venait d'arriver, et cet -événement imprévu réveilla chez elle des projets oubliés. La partie du -testament de la baronne qui confiait l'éducation d'Honorine à la prieure -de Tours se trouvait naturellement annulée par la mort de celle-ci, et -le sort de l'orpheline était désormais remis à la décision du conseiller -de Vercy qui, à défaut du duc de Saint-Alofe, avait accepté la tutelle. -Ce fut donc à lui que la comtesse s'adressa, en lui dépêchant un de ses -amis dévoués, le marquis de Chanteaux. - -Bien que fort jeune au moment de la Révolution, M. de Chanteaux avait -quitté la France avec la plus grande partie de la noblesse, et s'était -mêlé à toutes les intrigues royalistes de l'époque. C'était un des -agents les plus actifs de ce comité qui combattait la République au -moyen de proclamations supposées et de faux assignats fabriqués par une -réunion de prêtres émigrés, sous la direction d'un évêque. Le marquis -avait même pris part à cette dernière opération, et y avait acquis une -remarquable adresse pour imiter les empreintes et contrefaire les -écritures. Rentré en France sous le Consulat, il y avait mené une vie -oisive et peu régulière jusqu'à la première rentrée des Bourbons. Les -événements des Cent-Jours l'amenèrent dans la Vendée, où il prit le -commandement de plusieurs bandes d'insurgés qui se signalèrent par la -prise de quelques bourgs et le pillage des diligences; enfin, la seconde -restauration reconnut ses services passés et présents en lui accordant -une place de gentilhomme à la chambre. L'_accident_ de juillet lui -enleva cette position, et depuis, il s'était tenu à l'écart parmi les -boudeurs du faubourg Saint-Germain. - -M. de Chanteaux, qui joignait aux grandes manières de la vieille -noblesse les formes surannées de la galanterie impériale, pouvait passer -pour un exemple remarquable de cette génération fossile dont la chambre -haute présente de nos jours la plus curieuse et la plus complète -exhibition. - -Heureusement que la mission dont il avait été chargé par la comtesse -offrait peu de difficultés. Il n'eut point de peine à faire comprendre à -M. de Vercy, que la mort de la prieure plaçait Honorine dans une -situation nouvelle, et que, destinée à vivre hors du couvent, le moment -était venu pour elle d'en sortir. Or, nul ne pouvait mieux que madame de -Luxeuil, vu son titre de tante et ses habitudes, faciliter à la jeune -fille son entrée dans le monde; aussi M. de Vercy accepta-t-il avec -reconnaissance la proposition que lui fit faire la comtesse de se -charger de sa pupille, et il fut convenu qu'elle viendrait la prendre à -Tours, où le conseiller devait se rendre lui-même pour la lui remettre -officiellement. - -Tout se passa comme on en était convenu. Madame de Luxeuil arriva au -jour indiqué, vit M. de Vercy qu'elle enchanta par ses prévenances, et -alla avec lui au couvent pour chercher sa nièce. - -Cette dernière, qui avait été prévenue, se tenait prête. L'absence et la -mort avaient dépeuplé pour elle la maison où elle avait grandi; tout ce -qui avait fait là sa joie n'était plus maintenant que source de regrets. -Celles qui l'avaient élevée et chérie avaient emporté avec elles les -doux échanges d'émotions, les tendres encouragements, les affectueuses -réprimandes; désormais le couvent était vide, la famille avait disparu! -Elle se résigna donc à suivre la comtesse sans trop de peine, chassée -d'un côté par le vide qui s'était fait autour d'elle, attirée de l'autre -par cet attrait du changement et de l'inconnu, illusion des premières -années. - -Ce fut seulement au moment de partir, que tout son passé se redressa -sous ses yeux, comme un doux fantôme qui se plaçait devant le monde pour -la retenir dans la solitude; mais elle l'écarta de la main, et après -avoir jeté, en tremblant, un dernier regard éploré à ce toit sous lequel -elle avait épuisé toutes les joies pures du commencement de la vie, elle -monta dans la chaise de poste de sa tante et prit avec elle la route de -Paris. - - - - -VI. - -La Forge des Buttes. - - -Entre Longjumeau et Arcueil se trouve un plateau inculte que la grande -route traverse pendant assez longtemps, et qui forme, avec tout le pays -environnant, un contraste aussi triste qu'étrange. Vous quittez une -campagne arrosée, féconde, ombreuse, que vous allez retrouver, de -nouveau, un peu au delà, et, entre ces deux oasis, s'étend une sorte de -Sahara où tout manque à la fois. Aussi loin que vos regards peuvent -atteindre, vous n'apercevez qu'une terre desséchée sur laquelle rampent -quelques bruyères jaunâtres et que déchirent des rocs blanchis par la -mousse. Aucun arbre, aucune habitation! Pas même un de ces troupeaux de -moutons maigres et fauves qui broutent les landes de la Bretagne ou de -la Sologne. Tout est abandonné et désert. - -C'est seulement après avoir franchi la moitié de cette solitude désolée -que vous rencontrez une masure servant, en même temps, de cabaret et -d'atelier pour un maréchal-ferrant. Elle est connue sous le nom de la -_Forge-aux-Buttes_ et assez mal famée, même parmi les voituriers et les -paysans qui la fréquentent, à cause de sa position. - -Trois de ces derniers venaient de s'y arrêter, au déclin du jour, et -causaient à quelques pas de la porte, tandis que le maréchal achevait de -ferrer le cheval de l'un d'eux. - -Tous trois parlaient à demi-voix, comme des gens qui ont des précautions -à prendre. - ---C'étaient eux, je vous dis, répétait, avec insistance, le plus petit, -à qui sa blouse brodée au collet et son fouet passé en bandoulière -donnaient l'air d'un charretier momentanément sans attelage; ils sont -arrivés tous trois dans la petite auberge de Linas, comme j'allais -partir. - ---Et ils t'ont vu? demanda le second paysan, qui tenait sous le bras une -de ces longues canardières d'affût en usage parmi les braconniers. - ---Ah! bien oui, reprit le charretier, il faudrait donc pour ça que -_j'aurais_ volé mon surnom de Furet, je me suis couché sur un banc comme -si j'avais mon _plein_, mais à distance convenable pour savoir ce qu'ils -disaient. - ---Alors, tu les a entendus? - ---Oui; il était question d'une voiture bourgeoise que l'Alsacien avait -vue arrêtée à Longjumeau et à laquelle _il avait préparé un accident_. - ---Quel accident? - ---Ils n'ont pas donné d'explications; tout ce que je sais, c'est qu'ils -devaient l'attendre au passage. - ---Où allait-elle? - ---Il m'a semblé, d'après quelques mots du Parisien, que ça devait être -du côté de _Souci_ ou de _Bel-Air_. - ---Alors c'est la route de Fontenay qu'ils ont dû prendre? - ---Oui. - ---Faut y aller. - ---C'est mon opinion. - ---Allons-y, dit le braconnier, aussi bien je voudrais en finir avec ces -trois gredins. Ils nous empêchent de gagner notre vie en douceur; ils -ont été les _charlots_ (assassins) du grand Baptiste: il faut le -revenger! - ---A propos, reprit le troisième paysan, qui semblait exercer une -autorité sur les deux autres, il me semble, Petit-Jean, que tu as parlé -tout à l'heure au maréchal comme à une connaissance. - ---Tiens, c'est juste, je vous ai pas dit, reprit l'homme à la -canardière; c'est un ancien confrère; un _cheval de retour_ (forçat -libéré). - ---Et il est établi maintenant? - ---C'est-à-dire qu'il a essayé; mais l'état ne va pas, et comme voilà un -an qu'il oublie de payer son loyer... - ---Le propriétaire de la forge lui a donné congé? - ---Ce qui le vexe tant, qu'il me disait tout à l'heure qu'avant de -partir, il voudrait démolir la baraque. - ---Eh bien mais, maintenant qu'il va être sans état, est-ce qu'on ne -pourrait rien faire de lui? - ---Oh! faudrait pas s'y fier, monsieur Marc, il nous jouerait quelque -tour de gueusard; c'est un ami du Parisien, et avec vous faut des lapins -qui travaillent en conscience. - ---Au fait, c'est à Jacques qu'il faut songer, reprit le paysan. Nous -allons partir séparément, mais sans nous perdre de vue, car il est -possible que nous ne nous entendions pas avec ces _messieurs_, et qu'il -y ait du grabuge. - ---A leur idée, dit le charretier, en passant les mains par les poches de -sa blouse, sous laquelle se dessinèrent des crosses de pistolets, j'ai -là deux _aboyeurs_ qui ne demandent pas mieux que de faire la -conversation. Vous n'avez qu'à monter à cheval, monsieur Marc. - ---Oui, le Furet ira devant. - ---Et moi, je vous suivrai. - ---C'est convenu. - -Tous trois se rapprochèrent de la forge, et Marc allait détacher sa -monture pour se remettre en route, lorsqu'un nom prononcé par un valet -en livrée qui venait de paraître sur le seuil de la forge, attira tout à -coup son attention. - ---C'est la chaise de poste de madame la comtesse de Luxeuil, disait-il, -vous ne perdrez pas votre peine. - ---C'est sûr qu'il n'y a rien de brisé? demanda le maréchal. - ---Rien, une des petites roues s'est seulement détachée. - ---Et vous avez laissé la voiture près d'ici? - ---A deux cents pas. Tenez, voici M. le marquis de Chanteaux avec madame -la comtesse et sa nièce, qui se sont décidées à descendre. - -Marc regarda dans la direction indiquée par le valet, et laissa échapper -une exclamation subite. - ---Qu'est-ce que c'est? demanda le braconnier qui rebouclait une des -gourmettes du cheval. - ---C'est elle! balbutia Marc palpitant. - -Le braconnier regarda sur la route. - ---Tiens! vous connaissez ces dames? dit-il. - -Le paysan ne répondit rien, mais il recula, comme s'il eût voulu se -cacher derrière son cheval. Dans ce moment, madame de Luxeuil et le -marquis passèrent pour entrer à la forge. Honorine, qui les suivait à -quelques pas, s'arrêta près de la porte. Marc abandonna aussitôt la -bride qu'il tenait à la main, et fit un brusque mouvement vers elle. - ---Eh bien, où allez-vous donc, monsieur Marc? demanda le braconnier. - ---Tais-toi! murmura le paysan, je ne pars plus! - ---Ah! bah! mais les autres alors! - ---Tu iras à leur rencontre. - ---Seul? - ---Avec le Furet. Prends mon cheval; on se retrouvera à la roche. - ---A l'entrée du bois? - ---Oui, près de la grande barrière. - ---Bon. - -Toutes ces phrases s'étaient échangées rapidement et à voix basse. Le -braconnier se mit en selle sans en demander davantage, et partit suivi -du Furet. - -Marc se retourna alors vers Honorine. - -Celle-ci était debout à la même place, regardant avec un étonnement -curieux la campagne qui se déroulait devant elle. - -Les dernières lueurs du soleil à son déclin éclairaient le plateau -légèrement incliné vers le couchant, et faisait ressembler son sol -jaunâtre veiné de bruyères rouges, à une mer de soufre traversée par des -sillons de flammes. Les rocs décharnés qui s'élevaient de loin en loin -prenaient une sorte de mouvement confus sous le jeu de la lumière et de -l'ombre, et un brouillard lumineux ceignait l'horizon entrecoupé de -quelques percées plus pâles. Le galop du cheval monté par le braconnier -s'était déjà perdu au loin, et l'on n'entendait plus que le murmure de -la brise de nuit rasant les rochers et les bruyères. - -La jeune fille se mit à contempler cet ensemble sauvage. Les -douloureuses émotions dont elle avait été récemment agitée l'avaient, -pour ainsi dire, initiée à la rêverie. Elle comprenait maintenant quelle -joie pouvait trouver une âme fatiguée de la réalité à se jeter dans ces -sommeils éveillés où nous nous créons, à nous-mêmes, nos songes. Puis, -tant d'événements s'étaient succédé dans ces derniers temps, tant -d'autres se préparaient, que la jeune fille se sentait comme prise de -vertige. Sa vie entière, depuis quelques jours, lui semblait un rêve; -elle avait peine à distinguer le fait de la pensée, la supposition de la -réalité: tout était pour elle incertain, flottant, et elle vivait, -depuis quelques heures, comme ces personnes à demi-éveillées qui n'ont -point retrouvé la conscience d'elles-mêmes. - -Cependant, le bruit que fit Marc en s'approchant, l'arracha à sa -contemplation. Ses yeux se portèrent sur lui, indifférents d'abord, puis -plus attentifs; ses traits exprimèrent une surprise mêlée de doute. Elle -fit un pas vers le paysan, ouvrit la bouche pour parler et s'arrêta -troublée. - -Celui-ci la salua. - ---J'espère que l'accident arrivé à la chaise de poste de madame la -comtesse pourra facilement se réparer, dit-il avec un sourire -bienveillant. - ---Je l'espère, répliqua Honorine, dont les yeux ne pouvaient se détacher -du paysan. - ---Mademoiselle a dû être bien effrayée... - ---C'est sa voix, s'écria la jeune fille avec une sorte d'explosion. - -Marc parut déconcerté. - ---Pardon, reprit-elle en rougissant un peu, mais vos traits, votre -accent me rappellent une personne que j'ai connue... et cependant -Étienne était plus vieux, car il avait des cheveux blancs... Mais, -dites-moi, n'auriez-vous pas eu un frère aîné, jardinier au couvent du -Sacré-Coeur, à Tours? - ---Faites excuse, mam'selle, je n'ai jamais eu de frère, répondit Marc. - ---Alors la ressemblance m'a trompée, dit Honorine, avec une sorte de -regret. - ---Il n'y a pas d'affront, observa le paysan d'un ton de bonhomie, pourvu -que mademoiselle n'ait pas de reproches à faire à cet Étienne... - ---Des reproches, répéta la jeune fille, c'est à lui que je dois de -vivre!.... Et il est parti sans que j'aie pu le remercier! Aussi, -lorsque j'ai cru le reconnaître en vous, j'ai été saisie d'un mouvement -de joie!... - ---C'est bien de l'honneur pour moi, dit le paysan, en portant la main à -son chapeau; comme ça mam'selle était au Sacré-Coeur de Tours. - ---Oui, Monsieur. - ---Ah! je connais bien Tours, reprit Marc d'un air ouvert, et le -Sacré-Coeur aussi!... Il y a là une sainte femme pour supérieure. - ---Hélas! elle n'est plus! interrompit Honorine, dont les yeux se -remplirent de larmes. - -Le paysan fit un brusque mouvement. - ---Est-ce bien possible, s'écria-t-il; la mère Thérèse est morte? - ---Depuis un mois. - -Marc changea de visage. - ---Ah! je comprends alors, dit-il comme s'il se parlait à lui-même, c'est -pour ça que vous avez quitté le couvent... que vous allez demeurer avec -la comtesse? - -Honorine répondit affirmativement, et il se fit un silence. La jeune -fille venait d'être ramenée à des souvenirs qu'elle pouvait oublier par -intervalles, mais qui, au moindre rappel, lui revenaient aussi cuisants. -Quant à Marc, il était tombé dans une préoccupation subite. Il en -sortit pourtant au bout de quelques minutes. - ---De manière que mam'selle va à Paris, dit-il, en reprenant son ton de -liberté bienveillante; ça va être pour elle un fier changement! car je -présuppose que mam'selle demeurera chez madame la comtesse? - ---En effet, dit Honorine, un peu étonnée de la familiarité causeuse du -paysan. - ---Oh! c'est une grande maison, reprit celui-ci, et où l'on s'amuse à -mort. - ---Vous connaissez donc madame de Luxeuil? - ---C'est-à-dire que j'en ai entendu parler par un pays, qui avait sa -nièce au service de la comtesse; mais il n'a pas voulu la laisser, parce -qu'il trouvait que c'était pas assez sûr. - ---Comment? - ---Madame la comtesse reçoit toute sorte de monde, à ce qu'il paraît, et, -à Paris, il y a plus de diables que de saints, sans compter que le fils -de madame de Luxeuil est le roi des bons vivants. Vous ne le connaissez -pas, M. Arthur? - ---Non, répliqua la jeune fille, que les confidences du paysan -commençaient à embarrasser, et qui regarda derrière elle, comme si elle -eût voulu rejoindre sa tante. - ---Eh bien, vous ferez sa connaissance, continua Marc du même ton, c'est -un mauvais sujet fini, à ce que l'on dit... - -Honorine ne voulut point en écouter davantage, elle avait gagné le seuil -de la forge et y entra. - -Marc allait la suivre, lorsque la chaise de poste, remise en état, parut -précédée du postillon qui conduisait les chevaux au petit pas. Derrière, -venait le maréchal avec trois nouveaux compagnons, par lesquels il avait -été rejoint sur la route. - -Malgré la nuit qui commençait, Marc crut les reconnaître. Il pencha -l'oreille pour écouter les voix qui se faisaient entendre dans l'ombre, -sembla douter encore, et se glissa derrière le mur ruiné qui servait de -clôture à la cour du maréchal. - -Presque au même instant les nouveaux venus atteignirent celle-ci, et, à -la clarté de la forge, Marc reconnut le Parisien, Moser et le Bruc. - -La présence de ces trois hommes fut pour le paysan un trait de lumière. -Le Furet s'était évidemment trompé sur la direction qu'ils devaient -prendre, et la voiture à laquelle ils avaient _préparé un accident_ -était celle de madame de Luxeuil. Quelque circonstance fortuite les -avait, sans doute, empêchés de mettre à profit cet accident, mais ils -pouvaient retrouver l'occasion manquée, en attendant la chaise de poste -vers l'entrée du pont d'Antony. La nuit serait alors complète, la route -déserte et l'endroit favorable. Le danger auquel la comtesse et sa nièce -venaient d'échapper n'était donc, pour ainsi dire, qu'ajourné. D'un -autre côté, le départ des deux compagnons de Marc rendait son -intervention impuissante, et, après les avertissements du braconnier, il -ne pouvait espérer aucun secours du maréchal-ferrant. - -Toutes ces réflexions se présentèrent à lui coup sur coup, et il -cherchait encore ce qu'il devait faire, lorsque le Parisien et Moser -reparurent sur le seuil de la forge. - -Tous deux se consultaient à voix basse et montraient la direction -d'Arcueil. Il était clair que Marc avait deviné leurs intentions et -qu'ils voulaient prendre les devants, pendant que les voyageuses, qui -avaient rejoint la chaise de poste avec le marquis, achevaient quelques -arrangements. Le paysan comprit que le moindre retard pouvait tout -perdre et son parti fut pris à l'instant même. Sortant de derrière le -mur qui le cachait, il s'avança d'un pas ferme vers la forge, passa -lentement, sans paraître y prendre garde, devant le groupe qui causait -en dehors du seuil et entra chez le maréchal. - -A sa vue, le Parisien et le Juif s'étaient rejetés de côté, avec un -mouvement de surprise, et ils regardèrent autour d'eux. - ---C'est lui! murmura le premier. - ---C'est pien lui! répéta l'Alsacien. - ---Il est seul! - ---Tout zeul! - ---Et il ne nous a pas reconnus? - ---Non. - ---Alors, c'est un quine à la loterie, reprit rapidement Jacques; au -diable la chaise de poste! je reste ici. - ---Gomment! tu renonces à notre broget? - ---Veux-tu laisser échapper ce brigand? - ---Non, non, dit Moser, dont l'accent exprimait le combat que se -livraient en lui l'avarice et la haine; mais manquer une affaire, c'est -pien tur. - ---On peut en retrouver une autre, fit observer le Parisien, tandis que -nous ne retrouverons jamais une occasion pareille de nous venger. Veille -à la porte pour que j'avertisse le Bruc. - -Il alla retrouver celui-ci, qui causait avec le maréchal, leur parla -quelque temps à voix basse; puis tous trois rejoignirent l'Alsacien. - -Dans ce moment le fouet du postillon se fit entendre et la chaise de -poste partit au galop. - -Marc fit un geste de joie, les voyageurs étaient sauvés. - -Mais lui-même se trouvait au pouvoir d'ennemis dont il ne pouvait -attendre aucune pitié. Il promena autour de lui un regard rapide, passa -dans la seconde pièce, courut à la fenêtre et l'ouvrit; mais au moment -où il posait le pied sur le rebord de l'embrasure, les deux volets se -fermèrent brusquement, et il entendit qu'on les barrait au dehors. - -Il s'élança vers la porte; elle était gardée! - -Marc recula en plongeant les deux mains dans les poches de sa longue -veste, et alla s'appuyer le dos à la muraille. - -Il entendit un chuchotement, comme si les assaillants se fussent -consultés, puis il se fit un silence, et le Parisien entra suivi de -Moser. - -L'homme au gourdin et le maréchal-ferrant restèrent sur le seuil. - -Jacques fut, comme d'habitude, le premier à prendre la parole. - ---Ah! tu ne nous attendais pas, mon petit, dit-il avec une haine -évidemment combattue par la crainte, et en s'arrêtant à quelques pas du -paysan. - ---Au contraire, répondit Marc tranquillement, car je vous cherchais. - ---Tu l'avoues! s'écria Jacques, qui devint bleu de colère. Avez-vous -entendu, vous autres? Il avoue qu'il nous cherchait. - ---Faut le refroidir! cria le Bruc de la porte. - -Le Parisien et Moser firent un mouvement pour se précipiter sur Marc; -mais il retira aussitôt les mains de ses larges poches et présenta, à -chacun d'eux, le canon d'un pistolet. - -L'Alsacien et Jacques regagnèrent précipitamment l'entrée. - ---Vous voyez que j'ai de quoi vous servir, reprit-il sans s'émouvoir; ne -faites donc pas les méchants, et restons-en à la conversation. - ---Y croit nous faire beur, le prigand! dit Moser, qui se tenait en -dehors de la baie de la porte et complétement effacé derrière la -cloison. - ---Pas moi, répondit Marc, mais ces deux joujoux. - ---Tire donc si tu as du coeur! cria Jacques. - ---J'aime mieux tirer à bout portant. - ---Ainsi, tu resteras là? - ---Jusqu'à ce que vous me laissiez la route libre. - -Le Parisien parut embarrassé: il se tourna vers ses compagnons, et tous -quatre se consultèrent assez longtemps à voix basse; enfin, la porte fut -repoussée, fermée à double tour, et Marc se trouva prisonnier. - -Il prêta l'oreille, cherchant à deviner ce qui se préparait contre lui; -mais il n'entendait qu'un murmure confus, à travers lequel retentissait -de loin en loin quelques mots isolés prononcés plus haut. Il distingua -ceux de _loyer_... _chassé_... _gueux de bourgeois_... _Vengeance pour -deux_. Puis les voix se turent, comme si tout le monde était tombé -d'accord; le soufflet de la forge commença à se faire entendre, et une -lueur brilla à travers la porte mal jointe. - -Marc, inquiet, appuya l'oeil contre une des fentes. - -Le Parisien et ses compagnons étaient occupés à briser les bancs et les -tables, dont ils jetaient les débris dans la forge. Le maréchal-ferrant -regardait tranquillement cette destruction de son mobilier et activait -lui-même le feu. - -Tout ne tarda pas à s'embraser. Alors chacun saisit un des fragments -enflammés, qui furent dispersés le long des charpentes, contre la -cloison et jusque sous le toit de chaume. L'incendie se déclara en même -temps sur dix points séparés. - -Marc qui comprit leur intention, se précipita contre la porte et la -secoua avec violence; mais la serrure résista à tous ses efforts. - ---Ah! le monsieur du cabinet particulier se réveille, dit le Parisien, -en éclatant de rire; entendez-vous comme il sonne le garçon? - ---Ouvrez, ouvrez, s'écria Marc, qui continuait à agiter inutilement la -porte. - ---Voilà! bourgeois! reprit Jacques avec la même ironie féroce; vous -allez être servi... un plat à l'étuvée avec sauce à la vapeur... Eh! toi -le Bruc, mets donc quelques tisons contre la cloison pour que le -bourgeois se chauffe de plus près. - ---Cartez-fous, interrompit Moser, qui avait gagné le seuil, foilà que ça -vlampe partout. - ---Vivat! cria le maréchal-ferrant, en faisant voltiger son bonnet, le -vieux grippe-sous d'Etrechy en sera pour sa cassine! ça lui apprendra à -chasser ses locataires. - ---Filons, reprit le Parisien, et veillons surtout à ce que notre gibier -ne sorte pas du gîte. - ---Nous resterons nous chauffer les mains en dehors. - ---C'est ça; au revoir, Rageur. - ---Cuis dans ton jus, mon fieux, et que ça te brofite. - -Marc ne répondit rien; car depuis un instant, il essayait de forcer le -volet de la fenêtre donnant sur le courtil, mais toutes ses tentatives -furent, inutiles. - -Il revenait vers l'entrée pour parlementer de nouveau, lorsqu'il -entendit la porte de la forge se refermer bruyamment, et les voix des -quatre compagnons se perdre au dehors. - -La flamme commençait à pétiller autour de lui; une fumée épaisse -l'entourait, un air brûlant l'empêchait de respirer. Muré dans -l'incendie, il était condamné à y périr! - -Cette conviction le jeta dans un désespoir furieux. Il se mit à -parcourir la pièce, où il était enfermé, avec des cris de rage et en -cherchant à tâtons une issue. Les flammes ne tardèrent pas à lui en -ouvrir une. La cloison qui le séparait de la forge s'abattit à ses -pieds. Il voulut en franchir les débris; mais, de l'autre côté, tout -était en feu! Il fut obligé de reculer jusqu'à la fenêtre. - -L'incendie, activé par le vent, achevait de tout envahir. Les -charpentes, embrasées les premières, croulaient avec le chaume, qui -s'éparpillait en pluie de feu; les murs mêmes, calcinés par la flamme, -fléchissaient en mugissant, et semaient, dans le brasier, leurs pierres -noircies. - -Cependant Marc, haletant et aveuglé, continuait à courir au milieu de -ces débris fumants en appelant du secours et en cherchant une issue. -Enfin, il croit distinguer, au milieu de la fumée, un endroit où les -poutres abattues ont entraîné une partie du mur; il y court, il franchit -les ruines fumantes, il atteint le sommet de la brèche! Déjà l'air frais -du dehors le frappe au visage; encore un effort et il est sauvé!... - -Mais, tout à coup, la pierre qui le soutenait se détache; ses mains -glissent sur le mur brûlant, il pousse un cri et retombe enseveli sous -les décombres! - - - - -VII. - -Trois amis du grand monde. - - -Environ une heure avant les événements racontés dans le chapitre -précédent, trois cavaliers venant de Maillecour, se dirigeaient vers la -grande route d'Orléans, en suivant un de ces chemins de traverse, larges -et ombragés, qui forment autour de Paris comme un réseau d'avenues dont -on aurait supprimé les châteaux. - -Il suffisait d'un coup d'oeil pour reconnaître que tous trois -appartenaient à cette aristocratie que l'on est convenu d'appeler le -monde élégant, mélange d'oisifs et d'enrichis qui _donnent le ton_ à la -nation, à peu près comme ces chefs d'orchestre de province dont le _la_ -est toujours faux. - -Les trois cavaliers dont nous parlons occupaient, du reste, des places -différentes dans cette société fashionable. Arthur de Luxeuil -représentait la classe extravagante dont l'existence entière se perd en -folies de convention et en futilités bruyantes; Marcel de Gausson, la -portion d'élite qui ne livre à la mode que les surfaces de la vie; -Aristide Marquier, enfin, cette fraction des _lions_ imitateurs, qui, à -tous les vices décalqués sur les autres, ajoutent le ridicule de leur -propre fonds. - -Le costume de chasseurs qu'ils portaient tous trois révélait, pour ainsi -dire, ces natures différentes. Celui d'Arthur de Luxeuil, _composé_ -d'après les dernières prescriptions de la mode, comprenait tous ces -perfectionnements compliqués et bizarres empruntés au _sport_ anglais; -chaque pièce de son équipement avait une forme inusitée qui annonçait, -au premier aspect, le brevet d'invention. - -Celui de Marcel de Gausson, au contraire, était si simple, que l'oeil -s'y arrêtait sans être frappé d'aucun détail. Il saisissait seulement -l'élégance de l'ensemble qui présentait une sorte de compromis tellement -adroit, que l'on pouvait y voir également, selon ce qu'on était -soi-même, le sans-façon du penseur, ou le distingué de la _fashion_. -Marcel paraissait toujours mis comme celui qui le regardait. - -Quant à Marquier, c'était un petit homme empâté et myope, que l'on -reconnaissait sur-le-champ pour la contrefaçon d'Arthur de Luxeuil. Son -costume était surchargé d'une prodigieuse quantité de ganses, de -houppes, de plaques, de ciselures, chatoyant ou tintant à chaque geste, -qui lui donnaient un air vulgaire et triomphant impossible à décrire. -Mais on devinait l'avarice sous cette prodigalité de mouvais goût. A -travers ses embellissements inutiles, l'équipement révélait la -fabrication fardée des bazars. Il suffisait de regarder avec quelque -attention pour reconnaître que l'argent n'était que du cuivre plaqué, -l'ivoire que de l'os tourné, la peau de daim que du chien passé à la -teinture, l'écaille que de la corne fondue, et la soie que du coton. -Marquier ressemblait à la devanture d'une boutique à pris fixe; il -n'était revêtu que de mensonges! - -Sa monture répondait au reste. C'était un de ces coursiers de manége, -habitués à danser sur leurs jarrets pour se donner l'air fougueux, et -qui rappellent les chevaux de race comme nos acteurs de tragédie -rappellent Achille et Mithridate. - -Lucifer était pourtant une des gloires de Marquier; il le prétendait de -pur sang arabe, et en parlait toujours comme s'il se fût agi du cheval -merveilleux que le fils de Philippe put seul maîtriser. A l'en croire, -nul autre que lui n'était capable d'apprécier le superbe animal, ni de -s'en faire comprendre. - -Or, cette thèse favorite que les adeptes de la _fashion_ se plaisaient à -lui faire soutenir, par moquerie, était devenue, depuis quelques -instants, le sujet d'un nouveau débat entre de Luxeuil et lui. - ---Je vous maintiens, mon cher, disait le premier, que Lucifer est une -rosse. - ---Une rosse! répéta Marquier scandalisé; un cheval de mille écus! - -Arthur le regarda. - ---Allons, ne me dites pas de ces choses-là, à moi, mon bon, reprit-il; -Lucifer vous aura coûté... ce qu'il vaut. - ---Et que vaut-il donc, à votre avis? - ---Mais quelque chose comme cinq cents francs. - ---Plaît-il? - ---C'est trop peut-être; mettons cent écus. - ---Il est fou, dit Marquier, en se tournant vers Marcel de Gausson, avec -une gaieté forcée. Ah! ah! ah! cent écus!... Ainsi, vous croyez, mon -cher, que j'exagère le prix d'achat? - ---Oui. - ---Et dans quel intérêt? - ---D'abord, pour vous donner l'air de monter un cheval de trois mille -francs, ce qui est toujours honorable; ensuite pour avoir chance de le -revendre avec bénéfice, ce qui ne déshonore jamais. - ---Allons, je vois qu'il n'y a moyen de vous rien cacher, dit Marquier, -en continuant à rire de mauvaise grâce; vous nous connaissez, mon cheval -et moi, mieux que nous-mêmes. - ---Cela vous étonne? - ---Du tout, mon bon, du tout... je passe condamnation: Lucifer est une -rosse qui n'a pas plus de sang arabe que moi. - ---Ah! quant à vous, banquier, vous en avez dans toutes les veines; je -vous reconnais pour un pur sang. - ---Fort bien, fort bien, Arthur, interrompit le petit homme, qui se fût -fâché s'il eût osé; mais toutes vos plaisanteries n'empêcheront pas -Lucifer d'avoir de la race; demandez plutôt l'avis de M. de Gausson. - ---Je me connais fort peu en chevaux, répondit celui-ci, qui désirait -évidemment ne point se mêler au débat. - ---Mais enfin que pensez-vous? - ---Je pense qu'il eût été prudent d'avoir des preuves de la filiation de -Lucifer; des titres répondent à tout. - ---Bah! des titres! s'écria Marquier, à quoi bon? les titres ne sont -rien; c'est le mérite qu'il faut consulter; sans le mérite... - ---Ah! grâce, banquier, interrompit de Luxeuil; vous allez nous réciter -un discours du centre gauche. J'aime encore mieux vous accepter pour -arabes, vous et votre cheval, d'autant plus que voici la nuit, et que -nous ferons bien de presser le pas. - ---En effet, dit Marcel, M. Arthur doit avoir hâte de revoir la comtesse, -qui est sans doute maintenant à Bagatelle. - ---Tiens, je l'avais oublié, s'écria le banquier; c'est aujourd'hui que -madame de Luxeuil arrive de Tours... avec votre cousine, mon bon! - -Arthur fit une réponse affirmative, en effleurant son cheval de -l'éperon. - ---Eh bien! cette idée-là vous fait aller au trot? continua Marquier en -riant; prenez garde, prenez garde! il n'y a rien de dangereux comme ces -pensionnaires qui sortent du couvent. - ---Pourquoi dangereuses? - ---Pourquoi? Ah! ah! ah! la question est excellente!... mais parce qu'on -en tombe amoureux, mon cher! - -Arthur regarda Marcel. - ---Ce garçon devient stupide! dit-il d'un accent de véritable compassion. - ---Je maintiens mon dire, s'écria Marquier avec feu; je soutiens que les -cousines sont des séductrices à domicile. A force de les voir, de les -trouver près de soi à toute heure et en toute occasion, on finit par -avoir des idées... Ça m'est arrivé à moi! - ---D'avoir des idées? répéta Arthur, vous vous vantez, Marquier. - ---Parole d'honneur! j'ai failli devenir amoureux d'une parente, dans mon -dernier voyage en Bourgogne; aussi, je vous le répète, mon cher, -défiez-vous! - ---Je me défierai, Marquier. - ---Non, vous plaisantez; mais j'ai de l'observation, moi, voyez-vous! -Quand on fait pour plusieurs millions d'affaires, on doit connaître le -coeur humain. Aussi, l'arrivée de votre cousine est un événement qui -m'inquièterait si j'étais à la place de Clotilde. - -Arthur se contenta de lever les épaules; mais Marcel ne put se défendre -d'un mouvement d'impatience; il se tourna vers le banquier. - ---Je ne comprends pas ce qu'il peut y avoir de commun entre mademoiselle -Clotilde et la nièce de madame de Luxeuil, fit-il observer froidement. - ---Ce qu'il y a de commun? répéta Marquier, d'un air mauvais sujet, eh -pardieu! c'est Arthur. L'une est sa cousine, l'autre sa maîtresse... - ---Et il ne vous semble pas, Monsieur, qu'il y ait de différence entre -ces deux titres? interrompit Marcel plus sèchement. - ---Certainement, balbutia le banquier un peu déconcerté, il y a une -différence... - ---Capitale, mon cher, dit Arthur, qui avait jusqu'alors écouté -tranquillement, car une maîtresse vous amuse en passant, tandis qu'une -cousine vous ennuie à perpétuité... Mais voyez donc, ajouta-t-il, en -retenant tout à coup son cheval, n'apercevez-vous point une lueur -là-bas, au bout du chemin? - ---C'est un incendie! s'écria Marquier, dont le regard venait également -de s'arrêter sur le point désigné. - ---Oui, reprit Marcel, qui se tenait penché sur l'arçon pour mieux voir; -vite, Messieurs, nous pourrons peut-être porter quelque secours. - -Les trois cavaliers mirent leurs chevaux au galop et arrivèrent, en -quelques instants, devant _la Forge-des-Buttes_. - ---Ah! c'est la masure du maréchal, dit Arthur qui s'y était précédemment -arrêté. - ---Une baraque qui ne vaut pas trente louis, ajouta Marquier avec dédain; -c'était bien la peine d'échauffer nos chevaux. - ---Il est étrange que tout soit fermé, fit observer de Gausson en -s'approchant. La forge serait-elle abandonnée? - ---Non, car hier encore je l'ai vue ouverte. Ce feu n'a pu, d'ailleurs, -s'allumer seul; regardez donc à cette fenêtre grillée. - -Marcel voulut avancer la tête vers l'ouverture qu'on lui désignait: mais -un tourbillon de fumée et d'étincelles le força à reculer. - -Presque au même instant une plainte sourde arriva jusqu'à lui. - ---Avez-vous entendu? s'écria-t-il. - ---Cela ressemble à un gémissement, fit observer Arthur. - ---Écoutez! - -Ils penchèrent l'oreille, et une nouvelle plainte retentit. - ---Il y a quelqu'un dans la forge, dit de Gausson, en descendant -précipitamment de cheval et courant à la porte qu'il essaya d'ouvrir. - -Mais la porte était solidement fermée. Il appela ses compagnons à son -aide; le banquier s'excusa en affirmant que Lucifer était trop ombrageux -pour qu'il pût ainsi le quitter. - ---Sans compter qu'il faudrait vous remettre en selle, objecta Arthur, ce -qui est toujours pour vous une opération périlleuse et incertaine. - ---Par exemple, s'écria Marquier, moi qui ai deux ans de manége! -savez-vous que Ducrou m'a donné des leçons? - ---Il eût mieux fait de vous donner des jambes, mon bon; ce sont les -jambes qui vous manquent; on ne peut pas monter à cheval avec des -nageoires; mais tenez donc Atala, je vois là-bas de Gausson qui -s'éreinte. - -Il jeta la bride de sa jument à Marquier et rejoignit Marcel qu'il -trouva occupé à forcer l'entrée de la forge. - ---Dieu me damne, mon cher, vous me faites là l'effet d'un Samson -enlevant les portes de Gaza, s'écria-t-il en riant. - ---J'entends toujours gémir, interrompit de Gausson, au nom de Dieu -aidez-moi. - ---Bien volontiers, mais il faudrait quelque chose pour soulever la -porte. - ---Un fusil. - -Arthur courut à Marquier et détacha l'arme suspendue à la selle de son -cheval. - ---Que voulez-vous? qu'y a-t-il? demanda le banquier effrayé. - -De Luxeuil ne prit point le temps de lui répondre; courant à la forge, -il passa le canon du fusil entre le seuil et la porte, et s'en servit -comme d'un levier. - -Marquier poussa une exclamation de désespoir. - ---Que faites-vous, Arthur? s'écria-t-il, s'efforçant en vain de faire -avancer ses deux chevaux; vous allez briser mon fusil! une arme de mille -francs!... Arthur, je ne veux pas... Arthur, vous me répondrez de ce qui -arrivera... - -Arthur n'écoutait point et continuait son opération. Enfin, la porte, -enlevée de ses gonds, s'abattit à l'intérieur. Marcel pénétra dans la -forge, arriva jusqu'à l'amas de décombres, sous lequel Marc gisait à -demi enseveli, le dégagea avec peine et le porta sur la route. - -Le grand air ne tarda pas à dissiper l'espèce de suffocation que la -chaleur avait causée au paysan; il rouvrit les yeux et regarda autour de -lui, comme s'il eût voulu se reconnaître. - ---Allons, il en sera quitte pour quelques brûlures, dit de Luxeuil; le -voilà qui reprend connaissance. - ---N'êtes-vous point blessé? demanda de Gausson, qui se tenait un genou -en terre et penché sur Marc avec sollicitude. - ---Blessé? répéta celui-ci, en essayant machinalement à mouvoir ses -membres; je ne sais... je souffre un peu... mais il me semble... non, je -ne suis pas blessé! - -Il avait fait un effort et s'était redressé à moitié. - ---Pardieu! nous sommes arrivés à temps, reprit Arthur; mais comment -diable vous trouviez-vous dans cette baraque, l'ami? - ---On m'y avait enfermé, Monsieur, avant d'y mettre le feu. - ---Ah bah! mais alors c'était un guet-apens? - ---Qui eût réussi sans votre arrivée; car j'étais déjà évanoui... et, -maintenant encore, tout semble tournoyer devant moi... - -Il parlait d'une voix entrecoupée et sa tête vacillait. Marcel demanda à -Luxeuil s'il n'avait point sa gourde de chasse. - ---Elle est vide, répondit Arthur, mais celle du banquier doit être -pleine, car il ne la porte qu'en guise d'ornement... Eh! ici, Marquier, -arrivez vite, mon bon, on a besoin de vous. - -Mais le banquier, qui venait de descendre de cheval, était occupé à -regarder son fusil, dont le canon ployé, en soulevant la porte, formait -une espèce d'arc irrégulier. - ---J'en étais sûr, répétait-il d'un air de consternation tragique; une -arme de luxe qui ne m'avait point encore servi; voyez, mon cher, voyez -ce que vous avez fait. - ---Eh bien! quoi? demanda de Luxeuil en s'approchant, votre mousquet est -un peu tordu? c'est preuve qu'il ne valait rien. Vous n'en tuerez pas -moins de gibier, allez. Avez-vous quelque chose dans votre gourde? - ---C'est une arme perdue! continua Marquier dont les yeux ne pouvaient -se détacher du malencontreux fusil; qu'en faire maintenant? - ---Vous pourrez l'arranger en arquebuse, répliqua philosophiquement de -Luxeuil. - -Le banquier fit un geste d'impatience. - ---Je ne plaisante pas, moi, s'écria-t-il aigrement, chacun tient à ce -qui lui appartient, un fusil est un capital et sa jouissance peut être -considérée comme l'intérêt; mais quand on perd à la fois les intérêts et -le capital... - ---Au diable! interrompit Arthur, ne va-t-il pas nous parler finance -maintenant! prenez mon fusil, mon cher, et qu'il n'en soit plus -question. - -La figure de Marquier s'épanouit subitement. - ---Quoi! en vérité, s'écria-t-il, vous consentez à un échange?... - ---Je consens à tout ce qu'il vous plaira, pourvu que j'aie votre gourde -pour ce pauvre diable dont on a voulu faire un _auto-da-fé_. - ---Voilà, mon cher, voilà! dit Marquier en ramenant le petit flacon -enveloppé de cuir tressé qu'il portait en bandoulière, je vais lui -donner moi-même... - -Il s'avança vers Marc, dont la défaillance continuait, et se pencha pour -approcher la gourde de ses lèvres; mais tout à coup, il changea de -couleur et resta immobile, la main étendue. - ---Eh bien! qu'avez-vous donc? demanda Arthur étonné. - ---Rien, balbutia Marquier, dont les gros yeux grands ouverts -continuaient à contempler Marc avec effarement, c'est que j'ai cru... -c'est qu'il me semble... - ---Quoi donc? Vous connaissez cet homme? - ---Du tout, du tout!... Mais pardon, voici la gourde, mon cher... J'ai -peur que Lucifer ne s'échappe. - -Et tournant brusquement les talons, il alla reprendre les brides des -chevaux, qui s'étaient éloignés de quelques pas, en flairant l'herbe -rare qui garnissait les fossés. - -Marcel fit avaler à Marc une gorgée de Madère qui parut le ranimer; il -déclara au jeune homme qu'il se trouvait mieux, et le remercia avec -effusion. De Gausson l'interrompit pour savoir où il se rendait. - ---A Corbeil, répondit le paysan. - ---C'est une longue route, reprit Marcel; vous ne pourrez la faire seul -et à pied, surtout à cette heure. - ---J'en ai peur, dit Marc, qui étendit ses membres brûlés et endoloris. - ---Il faudrait qu'il tâchât de gagner le prochain village, fit observer -Arthur. - ---Je vous proposerai plutôt de le conduire à Bagatelle, où il pourra -être secouru et passer la nuit, dit Marcel. - ---Bien volontiers, s'il est en état de nous suivre. - ---Je le prendrai en croupe. - ---Vous? - ---Pourquoi pas! - ---A cheval avec ce paysan! Ah! ah! ah! ce sera un groupe digne de -Charlet. - ---Je ne comprends pas ce qu'il aura de ridicule... - ---Comment! mais songez donc, mon cher, que vous aurez l'air de la -civilisation galopant avec la barbarie! Puis, vous savez parfaitement -qu'on ne prend personne en croupe; ça ne se fait pas. Si nos amis du -boulevard de Gand l'apprenaient, vous seriez déshonoré! - ---Il faut me laisser, Monsieur, dit Marc à de Gausson; j'espère pouvoir -arriver seul aux maisons les plus voisines... - ---Vous croyez-vous capable de monter à cheval? demanda le jeune homme, -sans prendre garde aux rires d'Arthur. - ---Je le crois, monsieur, répondit Marc, mais je puis aussi marcher... - ---Voyons, appuyez-vous sur moi... nos chevaux sont là, à quelques pas. - ---Non, Monsieur, non, je ne veux pas accepter... - ---Venez, vous dis-je, nous trouverons justement à Bagatelle le médecin -de madame de Luxeuil. - -Marc leva brusquement la tête. - ---Quoi! s'écria-t-il, c'est chez madame de Luxeuil?... - ---La connaissez-vous, l'ami? demanda Arthur. - ---Pour avoir entendu son nom seulement, répondit le paysan dont la -résistance parut céder tout à coup. Mais puisque monsieur veut bien me -prendre... je ne ferai pas l'impolitesse de refuser, et je suis à ses -ordres. - -De Gausson monta à cheval, aida le paysan à se mettre en croupe, au -grand amusement d'Arthur, et tous trois continuèrent leur route vers -Bagatelle. - - - - -VIII. - -La villa de madame de Luxeuil. - - -La villa de la comtesse se trouvait située sur l'un des petits versants -qui côtoient la Bièvre. C'était moins une maison de campagne qu'un de -ces pied-à-terre champêtres où la noblesse de nos jours va étudier la -nature, comme celle du dix-huitième siècle allait, dans ses petites -maisons, étudier l'amour. Tout y avait été disposé pour la jouissance -immédiate et passagère. Rien de naturel ni de durable. On n'y voyait -qu'arbres à sèves hâtées et que plantes de serre transportées là pour y -briller quelques jours et mourir. Le parterre fleurissait tous les ans -sur un ordre écrit de la comtesse, et le jardinier déployait sa verdure -quand il voyait tendre les rideaux. - -Il en résultait je ne sais quelle abondance artificielle et quelle -fraîcheur exagérée qui donnait au parc de madame de Luxeuil l'apparence -d'une décoration d'opéra. A force d'être entassées, les fleurs cessaient -d'être vraisemblables et faisaient croire à des imitations de gaze -peinte, tandis que leurs senteurs trop multipliées vous rappelaient, -malgré vous, la boutique du parfumeur. Les pelouses veloutées, unies et -tondues aux ciseaux, semblaient autant de tapis d'Aubusson. On eût en -vain cherché dans ces quatre arpents une fleurette des champs, une ronce -déchirant le feuillage, une touffe d'oseille sauvage couronnée de ses -graines roses, une églantine mêlée au chèvrefeuille des bois. A -Bagatelle, l'homme avait eu honte des oeuvres de Dieu et les avait -remplacées par les siennes. Là chaque arbre était une conquête de l'art, -chaque fleur portait un nom célèbre; le moindre brin d'herbe venait -d'Amérique ou d'Asie, avec de notables perfectionnements: c'était une -création revue et corrigée qui l'emportait autant sur l'autre qu'une de -nos charmantes pensionnaires corsetées, gantées, coiffées, chaussées, -l'emporte sur la jeune Indienne sortant des eaux du Gange, sans autre -ornement que sa beauté. - -Du reste, Bagatelle était précisément l'habitation qu'il fallait à la -comtesse; elle y passait au plus six semaines, employées à recevoir des -visites ou à en rendre; puis elle regagnait Paris, dont elle ne s'était -absentée que pour faire comme tout le monde. L'Eden arrangé autour de la -maison séchait alors sur pied, et tout restait dépouillé jusqu'à la -saison suivante, où le parc était remeublé de verdure et de fleurs. - -Outre cette villa, madame de Luxeuil avait eu autrefois une terre en -Bourgogne; mais ses dépenses excessives et le peu d'ordre apporté à -l'administration de ses biens l'avaient obligée de s'en défaire après -la mort du comte. Cette vente n'avait cependant pu rétablir ses affaires -qui se trouvaient alors plus embarrassées que jamais; mais, grâce à la -position qu'elle occupait dans le monde, elle pouvait persister dans ses -habitudes, en empiétant chaque année sur les années suivantes, et en -creusant un abîme qu'elle ne mesurait plus, parce qu'elle avait cessé -d'en voir le fond. Arthur, de son côté, aggravait cette situation par -des désordres ruineux qui devenaient, entre lui et sa mère, le motif -d'incessantes querelles. Prodigue pour sa satisfaction privée, mais -avare pour celle de l'autre, chacun d'eux était toujours armé de -reproches, de menaces, de récriminations, suivis de longues froideurs, -que l'intérêt seul pouvait dissiper ou suspendre. - -Cependant, pour le moment, la comtesse et Arthur se supportaient et -paraissaient à peu près d'accord. - -Tous deux montrèrent un égal empressement à l'égard d'Honorine. Madame -de Luxeuil avait été pleine de prévenances pendant toute la route; -Arthur, qui arriva à Bagatelle une heure après sa mère, ne témoigna pas -moins d'affection à sa cousine. Il s'excusa de n'avoir pu aller à sa -rencontre, s'informa de la manière dont elle avait supporté le voyage, -et finit par lui présenter M. Marcel de Gausson. Quant au banquier, il -les avait quittés peu après la rencontre de Marc, en prétextant une -affaire indispensable. - -De Luxeuil raconta ensuite leur aventure à _la forge des Buttes_, et -Honorine n'eut point de peine à reconnaître dans le paysan qu'ils -venaient de sauver l'homme précédemment rencontré par elle-même. Elle -s'informa avec anxiété de son état, et, malgré les assurances de son -cousin, elle allait demander à le voir, lorsque le docteur Darcy entra -en affirmant que le blessé n'avait besoin que de repos. - -Le reste de la soirée se passa à faire connaissance. La comtesse et -Honorine éprouvaient cette espèce de surexcitation que donne le voyage -et qui dispose à la causerie. La jeune fille surtout sentait comme un -besoin d'expansion qui l'emportait malgré elle. L'espèce d'enivrement -que causent les premiers changements de lieux, la nouveauté de ce qui -l'entourait, la tendresse de l'accueil qu'elle recevait, tout lui avait -ouvert le coeur. Après deux heures passées dans cette nouvelle famille -qu'elle adoptait déjà avec tout l'élan d'une âme veuve d'affections, -elle se laissa conduire par sa tante dans l'appartement qui lui était -destiné. - ---Voici votre domaine, chère belle, dit madame de Luxeuil, en lui -montrant trois pièces et un cabinet de toilette du meilleur goût; si -vous trouvez cela trop petit, on pourra ajouter la bibliothèque. - -Honorine se récria en déclarant qu'elle trouvait l'appartement beaucoup -trop grand et trop beau. - ---D'abord sachez que rien n'est trop beau, ni trop grand pour vous, -chère enfant, reprit la comtesse, puis vous vous apercevrez bientôt que -je ne vous donne rien qui ne soit indispensable. Une chambre à coucher, -un boudoir, un petit salon de musique, on ne saurait se passer de moins. -Justine, qui couche là, derrière, sera à votre disposition et n'obéira -désormais qu'à vous. Quant à vos habitudes, vous les règlerez à votre -fantaisie; l'équipage sera toujours à votre disposition; tous les gens -de la maison ont ordre de vous obéir comme à moi-même; je veux enfin que -vous soyez complétement libre et maîtresse. - -Honorine, attendrie de tant de bontés, ne put répondre que par quelques -mots balbutiés, en portant à ses lèvres la main de la comtesse: celle-ci -la baisa au front. - ---Ne me remerciez pas, reprit-elle amicalement, et surtout, usez -largement du droit que je vous donne; mon seul désir est de vous voir -heureuse et de pouvoir remplacer, en partie, votre mère!... - -Elle s'arrêta comme si ce souvenir l'eût émue, détourna la tête et parut -dérober à sa nièce une larme, puis faisant un effort: - ---Allons, continua-t-elle, voilà que ces idées me reviennent encore... -Malgré moi, tout m'y ramène!... je l'ai tant aimée, cette chère -soeur... Vous verrez chez moi mille objets qui lui ont servi et que je -conserve comme des reliques saintes!... Mais j'ai tort de vous dire cela -maintenant, je vous afflige! pardonnez-moi, Honorine, et soyez plus -raisonnable que je ne le suis. - -Elle essuya les larmes qui coulaient sur les joues de la jeune fille, -lui recommanda de bien dormir et la laissa avec Justine. - -Tout en aidant sa nouvelle maîtresse à se déshabiller, celle-ci -s'efforça de la distraire de son émotion par des prévenances adroites, -des éloges contenus, et Honorine, que son séjour au couvent avait mal -préparée à la défiance, se laissa aller insensiblement à lui exprimer sa -reconnaissance pour l'accueil reçu à Bagatelle. Justine confirma ses -dispositions favorables par une apologie passionnée de la comtesse et de -M. Arthur. Celui-ci n'était pas seulement le plus brillant cavalier du -faubourg Saint-Germain, nul coeur n'était plus franc, plus dévoué, -plus ouvert. Tout cela était dit avec une volubilité qui eût pu faire -croire à une leçon apprise; mais inexpérimentée et prévenue, l'orpheline -n'y trouva que la preuve d'un dévouement excessif peut-être, mais qui -n'en honorait pas moins les maîtres capables de l'inspirer. - -Quand la femme de chambre eut épuisé toutes les formes de louanges, elle -finit cependant par s'arrêter et se laissa congédier. - -Honorine, restée seule, ne songea point à se coucher. Le trouble -qu'excitait en elle un changement de position si complet, avait éloigné -le sommeil; elle sentait le besoin de regarder de plus près sa nouvelle -vie, de mieux comprendre le rôle qui lui était assigné; d'étudier enfin, -à l'entrée, ce monde inconnu qui venait de s'ouvrir devant ses pas. - -Elle alla s'accouder à la fenêtre, qui était demeurée ouverte, et tomba -dans une sérieuse méditation. - -La nuit était calme et étoilée; une lumineuse vapeur, glissant sur les -arbres, formait de loin en loin, sous leurs ombrages, de vagues -clairières. Le vent qui frissonnait dans les feuilles imitait le bruit -d'une source, et les mille fleurs du parterre envoyaient au balcon leurs -arômes enivrants. - -Insensiblement arrachée à ses réflexions par ces parfums, ces murmures -et ces lueurs, Honorine regarda à ses pieds et ne tarda pas à éprouver -l'influence fascinante de ce qui l'entourait. Une sorte de langueur -heureuse coula dans ses veines, et le bien-être de ses sens vint -s'ajouter au bien-être de son âme. - -Le bonheur dont elle avait joui jusqu'alors était revêtu d'une -uniformité qui le rendait pour ainsi dire insensible; on le respirait -comme l'air, sans s'en apercevoir. Celui qu'elle éprouvait maintenant -contenait, au contraire, je ne sais quelle saveur de nouveauté qui lui -donnait quelque chose d'enivrant. Jamais, auparavant, sa joie n'avait eu -cette vivacité turbulente et imprévue. Elle était alternativement prise -d'élans d'allégresse qu'elle eût voulu exprimer par des chants ou des -cris, et d'attendrissements qui remplissaient ses yeux de larmes. Elle -remerciait Dieu tout bas de lui avoir réservé pour son abandon de -nouveaux protecteurs; elle bénissait dans son coeur la famille qui la -recevait si tendrement, et inventait mille moyens impossibles de lui -prouver sa reconnaissance. - -Dans sa première préoccupation, elle avait à peine pris garde à -l'appartement qui lui était destiné; mais, une fois sortie de sa -rêverie, elle regarda autour d'elle avec curiosité. - -La chambre où elle se trouvait alors, différait tellement de sa riante -mais modeste cellule du Sacré-Coeur qu'elle en fut éblouie. Le lit de -palissandre incrusté, était recouvert d'une courte-pointe en vieille -guipure de Flandres doublée de satin d'un bleu tendre. Les rideaux, de -même étoffe et de même couleur, se réunissaient dans un anneau d'ivoire -ouvré, et retombaient à larges plis jusqu'au parquet caché par une natte -indienne. Le reste du meuble, en palissandre et en drap de soie, n'avait -pour ornement qu'une passementerie plus pâle, mais d'un travail -charmant. - -Après avoir admiré d'un coup d'oeil cet ensemble à la fois simple et -splendide, Honorine passa dans la pièce voisine, disposée pour salon de -travail. Un magnifique piano de Petzold occupait un des côtés; il était -encadré par deux bibliothèques de citronnier garnies de livres ou de -partitions. De l'autre côté avaient été dressés un chevalet de cèdre et -une table à peindre de laque rouge. Enfin, près de la fenêtre, une -chiffonnière entr'ouverte laissait voir, dans ses compartiments, une -collection de soies et de laines variées. Une causeuse et quelques -siéges de bambous complétaient l'ameublement. - -Mais ce fut surtout en entrant dans le boudoir que la jeune fille -demeura frappée d'admiration. Là, toutes les recherches du luxe et tous -les caprices de la coquetterie avaient été épuisés. Les murs étaient -garnis d'une étoffe de soie à fond rose retenue par des griffes dorées -et interrompue, de loin en loin, par d'immenses glaces qui prenaient -toute la hauteur de la pièce. Celle-ci était meublée de divans à -franges, de dressoirs en ébène sculpté, et de guéridons de vieux Sèvres. -A chaque coin s'élevaient des jardinières de marbre garnies de -camellias, encore nouveaux à cette époque, et, un peu plus loin, des -consoles de bronze ciselé étaient surchargées de tous ces riens précieux -que l'art du monde entier fournit à la curiosité oisive de nos -privilégiés. Un store chinois, à moitié soulevé, laissait pénétrer dans -la pièce une molle lueur qui glissait à travers ces soies, cet or, ces -bronzes, ces fleurs, et leur donnait une fantastique splendeur. - -Honorine resta un instant sur le seuil comme éblouie; puis, -s'enhardissant peu à peu, elle entra dans le boudoir et se mit à le -parcourir lentement en examinant chaque détail. A la surprise succéda -bientôt l'admiration, à l'admiration la joie. Tout cela était à elle et -pour elle!... Outre le plaisir de la possession, elle trouvait là une -nouvelle preuve de la sollicitude de la comtesse. C'était pour lui -plaire que celle-ci avait réuni dans son appartement toutes les -merveilles du luxe, et l'excès même de ce luxe prouvait l'excès de la -bienveillance. Aussi, ce qui frappait les yeux de la jeune fille -avait-il moins de prix par sa beauté que par l'intention qui avait -présidé à cet arrangement. C'était là ce qui devait lui rendre cette -opulence expressive et précieuse. - -Elle le comprit vivement et profondément. Chaque admiration nouvelle se -traduisait immédiatement, dans son coeur, par une sorte de -contre-coup, en élan de reconnaissance pour madame de Luxeuil. Enfin, -après avoir parcouru ce que cette dernière avait appelé _son domaine_, -après avoir éprouvé tous les enchantements d'enfant, et tous les -orgueils de jeune fille que pouvait faire naître un pareil examen, elle -se décida à se coucher et s'endormit ivre de sa joyeuse confiance. - - - - -IX. - -Le vieux portrait. - - -Lorsque Honorine rouvrit les yeux le lendemain, le jour brillait dans -tout son éclat, et les oiseaux qui chantaient sur son balcon, semblaient -célébrer sa bienvenue à Bagatelle; ce gai réveil lui rendit tout son -bonheur de la veille. - -Justine, qui entra presque au même instant, lui apprit que sa tante et -son cousin s'étaient déjà informés de ses nouvelles. Elle se hâta de -s'habiller pour répondre à leur empressement, et envoya demander à les -voir; mais, après une assez longue absence, la femme de chambre revint -lui dire, avec embarras, que M. Arthur était sorti, et que madame de -Luxeuil n'était point encore levée. - -Un peu surprise et désappointée, Honorine se préparait à descendre au -jardin, lorsqu'elle se rappela le blessé ramené la veille par M. de -Gausson, elle s'informa de lui à Justine et apprit qu'il était levé et -aurait déjà quitté Bagatelle, s'il n'eût voulu remercier la comtesse de -son hospitalité. - -La rencontre de cet homme à la _Forge-des-Buttes_, avait laissé à la -jeune fille un souvenir assez vif pour qu'elle désirât le revoir avant -son départ. Il pouvait, d'ailleurs, avoir besoin de secours ou de -protection, et elle se sentait trop heureuse pour ne pas être disposée à -protéger et secourir. Elle se fit donc désigner la chambre occupée par -le paysan et s'y rendit. - -Cette chambre était située au second étage, dans une partie de la maison -uniquement consacrée aux gens de service; pour y arriver il fallait -traverser une grande pièce délaissée qui servait de garde-meuble. Là se -trouvaient entassés des canapés réformés, des couchettes sans emploi, -d'anciens tapis et des piles de vaisselle écornée. A l'extrémité, dans -l'endroit le plus apparent, avaient été accrochés plusieurs vieux -portraits à encadrements démodés, parmi lesquels se remarquait une toile -plus moderne et plus grande. - -Au moment où Honorine entra, le paysan était arrêté devant cette -dernière peinture, et la contemplait avec une attention si profonde, -qu'il n'entendit point la porte s'ouvrir. Il se tenait devant le -tableau, debout, les deux mains jointes et la tête légèrement rejetée en -arrière, dans une attitude qui exprimait à la fois la douleur et le -respect. La jeune fille, surprise, s'avança vers lui; mais, au bruit de -ses pas, Marc détourna la tête et laissa voir son visage couvert de -larmes. - ---Que faites-vous là! qu'avez-vous? s'écria Honorine saisie. - -Le paysan continuait à la regarder avec une expression indéfinissable et -sans pouvoir répondre; enfin, courant à elle, il la saisit par la main -et la conduisit devant le tableau. - -Il représentait une femme peinte en pied, dans le costume de la fin de -l'Empire. Sa robe de velours à courte taille et lamée d'or était retenue -aux épaules par des agrafes de brillants; une ceinture de perles fines -entourait sa taille, et un peigne à galerie de diamants réunissait sur -le sommet de la tête des flots de cheveux noirs. - -Honorine reconnut au premier coup d'oeil les traits et le costume -d'une miniature qui lui avait été léguée par la supérieure de Tours; -c'était le portrait de la baronne, peinte immédiatement après son -mariage, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la santé. - -La jeune fille poussa un cri et recula. - ---Ah! vous la reconnaissez? bégaya Marc. - ---Ma mère! interrompit Honorine, en étendant involontairement les mains -vers le tableau. - ---Oui, reprit le paysan. Oh! c'est elle, c'est bien elle. - ---Vous l'avez donc connue? s'écria la jeune fille. - ---Non pas si jeune... ni si riante, reprit Marc; car ceci est un -portrait du temps où elle était heureuse! mais c'est comme cela qu'elle -regardait... Tout à l'heure, en sortant, quand mes yeux ont rencontré -les siens, j'ai cru la voir elle-même, et, cependant, je ne m'attendais -pas à trouver ici ce portrait... - -Honorine tressaillit. - ---En effet, dit-elle, il ne peut avoir été placé là qu'à l'insu de ma -tante; sans quoi, elle n'eût point souffert... Hier encore, elle me -parlait de ma mère avec tant d'émotion... - -Marc releva la tête. - ---Ah! elle vous en a parlé, dit-il en souriant amèrement... et... avec -émotion!... Oui, je comprends, c'est un moyen de gagner votre amitié, et -la comtesse en a besoin. - ---Que voulez-vous dire? - ---Rien, rien; sinon que, du temps de la prieure, madame de Luxeuil n'a -jamais eu l'idée de s'informer si vous étiez morte ou vivante, et que, -pour lui faire penser à vous, il a fallu l'espérance de vous avoir à sa -discrétion. - -Honorine fut frappée de cette observation, qui avait déjà traversé son -esprit; mais la surprise de l'entendre exprimer par le paysan l'empêcha -de s'y arrêter. Elle regarda celui-ci avec une défiance inquiète et -s'écria: - ---D'où savez-vous tout cela, Monsieur, et quel intérêt avez-vous à me le -faire remarquer? - -Marc parut troublé. - ---Que vous importe, répliqua-t-il brusquement, si vous pouvez trouver -dans ce que je dis un avertissement utile. - ---Pour croire à un avertissement, il faut connaître celui qui le donne, -fit observer Honorine avec une certaine fermeté. - -Marc se tut un instant. - ---Elle a raison, murmura-t-il, comme s'il se fût parlé à lui-même; et -cependant... il faut qu'elle ne doute pas... qu'elle ait confiance! - -Il s'arrêta et parut encore hésiter; la jeune fille, qui le regardait, -attendait anxieuse; enfin, il lui dit lentement: - ---Si je vous donne une preuve que j'ai connu votre mère, qu'elle se -fiait à mes paroles... que je vous suis dévoué!... promettez-vous de me -croire? - ---Pourvu que la preuve soit certaine, répondit Honorine agitée. - -Marc fit encore une pause. - ---Lorsque la baronne mourut, il y a seize ans, reprit-il avec émotion, -elle écrivit elle-même ses dernières volontés. - ---Je le sais, dit la jeune fille, dont les yeux devinrent humides; la -prieure me les a fait relire bien des fois. - ---Alors, vous n'avez point oublié la recommandation qui termine ce -testament? - ---Non, il y est dit: «Je laisse à ma fille la moitié d'un anneau que -j'ai longtemps porté.» - ---Puis la testatrice ajoute: «Et je la recommande au souvenir de celui -qui possède l'autre moitié.» - ---Quoi! vous savez? - ---Ce dernier don de votre mère..... vous l'avez toujours? - ---Le voici! mais l'autre moitié? - -Marc tendit à Honorine un fragment de bague orné d'émeraudes; elle le -rapprocha, en tremblant, de celui qu'elle conservait, et reconnut la -moitié d'anneau léguée par sa mère à un protecteur inconnu! - -Il y eut un moment d'indicible saisissement: la jeune fille, éperdue, -regardait Marc qui, les deux bras pressés sur sa poitrine, semblait -faire un effort pour comprimer quelque élan secret. - ---Ah! parle, balbutia-t-elle les mains jointes et tendues, qui -êtes-vous? comment avez-vous connu ma mère?... - ---Ne me demandez rien, interrompit le paysan, rappelez-vous seulement la -dernière recommandation de la baronne, et ne vous étonnez point trop si -elle a cru un homme comme moi capable de vous servir. Le dévouement du -chien peut être utile au plus riche et au plus puissant. - ---Et en quoi ai-je mérité ce dévouement? comment ma mère a-t-elle pu -l'espérer... - ---Je n'ai rien à répondre; mais souvenez-vous de votre promesse! vous -avez dit que si j'apportais une preuve certaine de la confiance de la -baronne, vous partageriez cette confiance. - ---Ah! je la partage, s'écria la jeune fille, et, quoi que vous disiez, -j'y croirai. - -Le paysan fit un geste de joie. - ---Alors tout est bien, dit-il, et Dieu, j'espère, nous aidera! Soyez -prudente avec votre tante et avec votre cousin; défiez-vous des -témoignages d'affection..... Je veillerai sur eux et sur vous! - ---Ainsi je vous reverrai, dit vivement Honorine. - ---Toutes les fois que vous aurez besoin de moi. Tâchez seulement de vous -rappeler le signal d'Étienne, au couvent. - ---Ah! je ne l'ai point oublié. - ---Eh bien! quand vous l'entendrez, je serai là. Voici quelqu'un, adieu! - -Il prit la main de la jeune fille, la porta à son coeur, et à ses -lèvres, puis, faisant un effort, il s'échappa précipitamment. - -Honorine n'avait point encore eu le temps de se remettre, lorsque la -femme de chambre vint la prévenir que la comtesse l'attendait. - -Elle s'efforça de reprendre une apparence calme, et alla rejoindre cette -dernière qui se trouvait au jardin avec M. le marquis de Chanteaux, le -docteur Darcy et Marcel de Gausson. - -La comtesse quitta vivement la compagnie en apercevant sa nièce, et -s'avança vers elle les deux mains tendues. - ---Eh! venez donc, chère petite, s'écria-t-elle de cette voix chantante -et mignarde, adoptée par les femmes du monde lorsqu'elles veulent se -montrer caressantes; nous étions tout tristes de ne pas vous voir. Je -craignais que vous ne fussiez souffrante... - ---Et madame la comtesse avait droit de s'inquiéter, ajouta le duc, d'un -ton de galanterie surannée, car l'aurore montre habituellement plus -matin son frais visage!... - ---Celui de mademoiselle est fatigué, fit observer le docteur, dont -l'oeil était habitué à étudier la moindre altération des traits. - ---Ah! mon Dieu! c'est sans doute le voyage! reprit madame de Luxeuil; -j'ai eu tort de vous faire appeler, chère belle; vous avez besoin de -repos; nous allons rentrer, si vous le désirez... - -Honorine assura sa tante qu'elle se trouvait bien, et la supplia de ne -rien déranger pour elle; mais celle-ci insista en l'interrogeant -minutieusement sur la manière dont elle avait passé la nuit, et sur ce -qui pouvait lui être agréable ou salutaire. - -Dans la disposition d'esprit où se trouvait la jeune fille, cette -exagération de sollicitude lui causa une impatience qui l'engagea à y -couper court, en demandant la permission de cueillir un bouquet. - ---La permission! répéta la comtesse qui se récria; mais ne savez-vous -pas que tout ce qui est ici vous appartient? Fauchez le parterre, ma -charmante, si cela peut vous distraire. - ---Oui, reprit le duc, avec le même sourire madrigalesque, mademoiselle -nous restera et cela nous tiendra lieu de toutes les fleurs!... - -Honorine courut aux massifs les plus voisins, afin de ne pas en entendre -davantage. La comtesse se tourna vers de Gausson, qui avait jusqu'alors -tout écouté en silence. - ---Vous qui êtes connaisseur, montrez donc ce que nous avons de plus beau -à cette chère enfant, dit-elle. - -Marcel s'inclina et rejoignit Honorine. - ---Savez-vous que votre nièce est adorable! dit avec chaleur M. Darcy, -qui s'était arrêté pour regarder la jeune fille s'éloigner. - ---J'espère en faire une femme agréable, répondit madame de Luxeuil, dont -l'accent admiratif et caressant avait tout à coup fait place à un ton -indifférent. - ---Agréable! répéta le docteur; mais regardez-la donc; elle est belle... -comme le péché!... - ---Vous trouvez? - ---Et avec cela un esprit cultivé! Je l'ai entretenue hier soir près -d'une heure, et elle m'a ravi. - ---Laissez donc, docteur, vous êtes en extase devant toutes les petites -filles. - ---Du tout, madame la comtesse, du tout; je soutiens que votre nièce est -un de ces êtres privilégiés, également favorisés par la nature et par -une excellente éducation. - ---Mon Dieu! elle a reçu l'éducation de tous les couvents. - -M. Darcy se retourna. - ---Comment! de tous les couvents, s'écria-t-il; elle a été élevée au -couvent? - ---Sans doute, au Sacré-Coeur de Tours. - ---Vous êtes sûre? - ---Quelle question! j'en arrive. - ---Mais oui, au fait, je me rappelle maintenant; elle avait été confiée à -la _Générale des béguines_. Les malheureuses! encore une créature -qu'elles auront abrutie! - ---Par exemple! s'écria madame de Luxeuil, en éclatant de rire, vous -vantiez tout à l'heure l'excellence de son éducation. - ---Parce que je ne savais pas qui l'avait faite, répliqua M. Darcy, un -peu déconcerté, vous concevez que quand on n'est pas averti, on peut -confondre les dons naturels avec les dons acquis! - -La comtesse sourit sans répondre. La monomanie du docteur était -tellement connue qu'on n'y prenait plus garde, et ses déclamations -contre le catholicisme produisaient l'effet de ces tics nerveux qui font -grimacer certains visages, mais que l'habitude empêche de remarquer. Le -marquis vint d'ailleurs s'entremettre; il réussit à passer adroitement, -par une transition mythologique, du couvent à l'Opéra, et la discussion -se transforma aussitôt en une de ces divagations sans suite, et brodées -de scandale, que les gens du monde appellent une conversation. - -Mais un entretien plus intime et plus important venait de s'engager, à -quelques pas de là, entre Honorine et M. de Gausson. - - - - -X. - -L'agneau blanc. - - -Obéissant à l'invitation de madame de Luxeuil, Marcel avait d'abord -indiqué à Honorine les fleurs les plus rares, en joignant quelques -explications; mais il s'aperçut bientôt, que, tout en lui prêtant une -attention polie, la jeune fille cueillait de préférence les fleurs les -moins précieuses et les mieux connues. Il lui en fit la remarque avec un -sourire. - ---C'est que celles-ci sont de vieilles amies, répondit Honorine en -souriant à son tour; je les connais depuis mon enfance, et elles ont -pour elles le souvenir, tandis que les autres n'ont que leur beauté. - ---Alors je me tais, reprit de Gausson; je me reprocherais de porter la -plus légère atteinte à cette fidélité d'affection; mais puisque vous -cherchez des souvenirs, en passant de l'autre côté de cette charmille, -vous trouverez une tonnelle de clématite et de rosiers du Bengale -pareille à celle du Sacré-Coeur. - ---Comment savez-vous cela? demanda Honorine étonnée. - ---Autant qu'il m'en souvient, reprit Marcel, on la trouvait à droite du -grand préau à quelques pas d'une corbeille d'hortensias... - -La jeune fille parut stupéfaite. - ---Mais vous avez donc visité le jardin du couvent? s'écria-t-elle. - ---J'étais bien enfant, reprit de Gausson; cependant tout m'est encore -présent. Il y avait alors, au bout du jardin, une petite serre couverte -de chaume. - ---Elle y est encore! s'écria Honorine, heureuse de trouver quelqu'un qui -connût les lieux où elle avait été élevée. - ---Plus bas on voyait des couches pour semis... - ---Justement. Ah! vous n'avez rien oublié. - ---C'est que moi aussi j'ai laissé là un souvenir, dit Marcel doucement. -Cette visite au Sacré-Coeur se rattache à une des sensations les plus -charmantes de mon enfance. - -Honorine le regarda avec une expression de curiosité timide. - ---Vous aviez peut-être au couvent... quelque parente? demanda-t-elle. - ---Personne, répondit de Gausson; mais ma mère connaissait la supérieure, -et ne manquait jamais de lui rendre visite lorsqu'elle passait à Tours. -A l'un de ces voyages je l'accompagnais, et elle me conduisit avec elle. - ---Il y a longtemps alors? - ---J'avais environ neuf ans. La prieure, après m'avoir fait beaucoup de -caresses, appela une petite fille de cinq ans au plus, et nous envoya -jouer tous deux dans l'enclos. La première enfance a, encore plus que la -jeunesse, ces élans de sympathie instinctive qui font nouer une amitié -au premier coup d'oeil. Au bout de quelques minutes la petite fille et -moi nous nous aimions sans avoir encore eu le temps de nous connaître. -Elle me fit visiter tout le parc en me montrant le chariot dans lequel -on la traînait, la balançoire faite pour elle, le petit jardin qu'on lui -cultivait, et chaque fois elle me répétait:--Tout cela sera maintenant -pour nous deux! Je tâchais de répondre à cette générosité enfantine par -mes jeux et mes caresses. Je l'enlevais dans mes bras et je courais en -l'emportant à travers les pelouses; je cueillais les fleurs trop hautes -pour ses mains; j'écartais de ses pas les pierres et les ronces; je -l'appelais ma petite soeur et elle me répondait en m'appelant son -frère! Notre ivresse de joie ne fut interrompue que par l'apparition de -la supérieure et de ma mère. - ---On venait vous chercher, peut-être? demanda Honorine visiblement -intéressée par le récit de Marcel. - ---Précisément, reprit-il, mais au premier mot de séparation, la petite -fille me saisit dans ses deux bras, en s'écriant qu'elle voulait me -garder, que j'étais son frère et que j'avais promis de ne plus la -quitter. Tous les raisonnements et toutes les caresses de la prieure -restèrent d'abord inutiles. Ce fut seulement sur la promesse de mon -prochain retour qu'elle consentit à s'apaiser. Mais au moment où nous -allions la quitter, elle nous échappa tout à coup et disparut dans le -jardin. - ---Et elle ne revint pas? interrompit Honorine, dont la curiosité -semblait s'accroître à chaque instant. - ---Elle revint au contraire, continua de Gausson, mais portant en -faisceau, dans ses petits bras, les plus belles plantes de son jardin -arrachées dans leur fleur et elle s'écria, en me les présentant:--Tiens, -mon frère, tu planteras tout cela chez toi pour te rappeler que tu as -promis de revenir. - -Honorine poussa un léger cri. - ---Je ne pourrais dire ce que ces paroles et cette action me firent -éprouver, ajouta Marcel, mais tout mon coeur se fondit. Je courus à la -petite fille et je me mis à l'embrasser en sanglotant. Dans ce moment -j'aurais tout sacrifié, tout quitté pour demeurer près d'elle. Il fallut -nous séparer de force, et le soir même je quittai Tours avec ma mère. - ---Et vous n'avez jamais revu cette enfant? dit vivement Honorine, chez -qui la fin du récit de Marcel semblait avoir éveillé une émotion -confuse. - ---Jamais, dit le jeune homme avec tristesse. Ma mère mourut quelques -mois après; je fus envoyé au collége, et je n'entendis plus parler du -couvent de Tours. Aussi, cette rencontre a-t-elle conservé tous les -caractères d'un souvenir d'enfance. Précis et entier pour ce qui devait -me frapper alors, il est resté incomplet sur tout le reste. Je me -rappelle les lieux, les paroles de la petite fille, son costume; mais je -ne pourrais dire quels étaient ses traits, et j'ignore son nom; tout ce -dont je me souviens, c'est que la supérieure l'appelait l'_agneau -blanc_. - -Honorine laissa tomber les fleurs qu'elle avait cueillies. - ---L'_agneau blanc_! s'écria-t-elle, mais c'était moi! - -Marcel fit un pas en arrière. - ---Quoi! dit-il, cette enfant à cheveux blonds et en robe bleue que la -prieure appelait sa fille?... - ---C'était moi! reprit Honorine; seulement le temps a bruni la chevelure -et mis un terme au voeu qui m'imposait le vêtement couleur de ciel; -mais le surnom que m'avait fait donner ma prédilection pour l'agneau -représenté dans le tableau de saint Jean, m'a été conservé jusqu'à mon -départ du couvent; vous pouvez le demander à ma tante. - ---Oh! je vous crois! interrompit de Gausson, qui continuait à la -regarder avec un mélange d'étonnement et de joie, oui, ce doit être -vous... quoique grandie, changée, je n'ose dire embellie, vous pourriez -croire à une flatterie vulgaire. Ah! cette rencontre doit être mise au -nombre des bonheurs inespérés et je devrais en remercier Dieu! - -Il y avait tant de saisissement dans l'accent du jeune homme qu'Honorine -elle-même en fut troublée: elle ne trouva à répondre que quelques mots -entrecoupés, et, pour se donner une contenance, elle se mit à relever -les fleurs qui lui étaient échappées. Marcel la regarda faire sans -songer à l'aider. Il était tout entier à l'émotion de cette -reconnaissance inattendue. - ---Ainsi, ce que nous nous étions promis, le hasard l'a fait, dit-il -après un instant de silence, nous nous revoyons! mais seuls tous deux, -et privés des protectrices que nous avions à notre première entrevue. - ---Ah! c'est là le triste nuage placé entre le présent et tous les -souvenirs, dit Honorine dont les yeux devinrent humides. - ---Oui, continua de Gausson, et ce n'est point le seul changement apporté -par le temps. Alors nous étions des enfants dont le coeur s'ouvrait -sans contrainte, maintenant nous avons grandi et nous devons le tenir -fermé. Il y a quinze ans j'étais le frère de l'_agneau blanc_, -aujourd'hui je ne suis plus qu'un étranger pour mademoiselle Honorine -Louis. - ---Je ne puis regarder comme étrangers les amis de ma tante, fit observer -la jeune fille avec embarras. - ---Ah! je ne veux pas m'appuyer de ce titre, reprit vivement de Gausson; -je suis une connaissance trop nouvelle pour oser me mettre au nombre des -amis de madame de Luxeuil, et ce n'est point à elle que je puis devoir -la bienveillance de sa nièce!... Non, je ne veux faire appel qu'aux -souvenirs échangés tout à l'heure, à ces quelques heures passées dans -les jardins du couvent, à ces fleurs arrachées que vous veniez m'offrir -et dont je ne vous ai point encore payé le sacrifice! c'est au nom de ce -passé que je vous prie de retrouver un peu de votre sympathie -d'autrefois, de ne pas me confondre avec la foule des admirateurs que le -monde va vous envoyer, de me recevoir enfin comme un _candidat à votre -amitié_. Je ne demande rien de plus, et si ma prière vous semble -étrange, ne vous arrêtez ni à sa forme, ni au lieu où je vous l'adresse, -ni à l'heure choisie! il est des instants où l'on ne peut retenir ce que -l'on sent; croyez seulement à sa sincérité! - ---J'y crois, Monsieur, dit Honorine, dont le regard s'était arrêté avec -une confiance pour ainsi dire involontaire sur les nobles traits du -jeune homme. - ---Alors c'est assez, reprit-il d'un ton d'émotion contenue; quant à -l'amitié que je sollicite, c'est à moi de la mériter. - -Il s'inclina respectueusement et rejoignit madame de Luxeuil qui -rentrait avec le marquis et le docteur. - -Marcel de Gausson fut fidèle à l'espèce de programme qu'il s'était -imposé à lui-même. Bien qu'il cherchât toutes les occasions de voir -Honorine et qu'il montrât ouvertement son attachement pour la jeune -fille, ses manières ne sortirent jamais des limites de la plus -scrupuleuse convenance; ses assiduités avaient quelque chose de calme et -de respectueux qui ne pouvait faire naître d'autre idée que celle d'une -amitié désintéressée. Il ne flattait point Honorine, il ne lui parlait -jamais de lui-même; il se montrait dévoué sans bruit et tendre sans -mollesse. A le voir près de l'orpheline, avec la gravité un peu exagérée -des hommes jeunes qui ont pris la vie au sérieux, on eût dit un de ces -frères aînés dont l'affection réunit le double caractère du père et de -l'ami. Telle était, du reste, la simplicité et la loyauté visible de sa -manière d'être vis-à-vis de la jeune fille, que l'on parut à peine y -prendre garde; ceux qui s'en aperçurent n'y virent qu'une _originalité_ -à laquelle la conduite précédente de Marcel les avait préparés. - -Ce n'était point, en effet, la première fois qu'il sortait des habitudes -reçues pour suivre naïvement ses inclinations. Il y avait déjà longtemps -que de Gausson s'était fait, à force de naturel, une réputation -d'excentricité: mais cette excentricité demeurait si modeste, si -inoffensive que nul ne songeait à l'attaquer, et il y avait tant de -grâce dans sa droiture qu'on la pardonnait. Son courage et son adresse -étaient d'ailleurs connus dans le monde d'oisifs qui l'entouraient: on -savait qu'au besoin il pouvait défendre sa loyauté contre le sarcasme -ou la calomnie, et cette assurance donnait aux malveillants une prudente -indulgence: au total, Marcel de Gausson avait su se faire une position -véritablement exceptionnelle; il avait pu rester impunément sincère, pur -et dévoué au milieu d'une société de mensonge, de vice et d'égoïsme. - -Honorine qui avait accepté d'abord son amitié avec un peu de réserve, -finit par s'y abandonner en toute confiance et par y trouver une -inexprimable douceur. Elle était arrivée à ce moment de la vie où le -coeur des jeunes filles, à peine sorti des limbes de l'adolescence, se -prépare, pour ainsi dire, à l'amour par les exaltations de l'amitié. -Celle de M. de Gausson était suffisante pour occuper l'âme d'Honorine -sans éveiller en elle de troubles ni de remords; elle y trouva tout ce -qu'elle désirait alors. Marcel devint son conseiller dans toutes les -incertitudes; elle l'interrogeait comme elle eût interrogé autrefois sa -mère adoptive; elle avait besoin de son approbation pour s'approuver -elle-même. - -Cependant il existait un confident encore plus vénéré, auquel elle -adressait ses confessions plus intimes, c'était le portrait de sa mère! - -Elle l'avait fait descendre du garde-meuble où il était relégué et -l'avait placé dans sa chambre, vis-à-vis de son lit. Mais ne voulant -point que l'habitude détruisît la puissance de cette douce image, elle -la recouvrit d'un rideau qui la cachait tout entière. C'était seulement -le soir, lorsqu'elle se trouvait seule et prête à se livrer au sommeil, -que la jeune fille venait demi-nue, comme une enfant qui réclame le -baiser de sa mère, s'agenouiller devant le portrait découvert. Alors, -l'oeil fixé sur ce jeune et tendre visage, elle repassait tout bas ses -actions, ses pensées du jour en demandant après chacune d'elles: - ---Ma mère, es-tu contente? - -Et sa conscience donnait à la chère image, selon le souvenir qu'elle -venait d'invoquer, une expression d'encouragement ou de blâme! - -Ainsi soutenue par une double protection, Honorine se laissa aller sans -inquiétude au courant de sa nouvelle vie. - -Les rapports journaliers avaient fini par amortir les exagérations de -tendresse de madame de Luxeuil, qui s'étaient insensiblement -transformées en une bienveillance assez indifférente; mais la liberté -complète laissée à Honorine lui suffisait. Heureuse, elle ne chercha pas -rigoureusement la part que sa tante pouvait avoir dans ce bonheur, et -elle lui en tint compte comme si elle y eût contribué autrement qu'en le -permettant. - -Celui qui avait éveillé ses soupçons contre la comtesse ne lui avait -d'ailleurs fait parvenir aucun avertissement. Une première fois Honorine -avait cru le reconnaître, à la promenade, sous un costume de bourgeois, -et une seconde fois, à la porte même de la villa, déguisé en marchand -colporteur; mais dans l'une et l'autre occasion il s'était si rapidement -éclipsé que la jeune fille doutait elle-même de la réalité de ces -apparitions. - -Quant à la scène du portrait, elle ne se la rappelait qu'avec angoisse, -comme un souvenir confus et pénible. Plus elle s'éloignait du moment où -cette scène avait eu lieu, plus l'émotion qu'elle lui avait causée -s'effaçait, et plus les circonstances lui en semblaient inexplicables. -Il y avait même des moments où elle revenait sur ce qu'elle avait cru -alors et mettait en doute les droits de Marc à sa confiance. - - - - -XI. - -Esquisses du grand monde. - - -La modification survenue dans les manières de madame de Luxeuil et la -conduite d'Arthur contribuèrent encore à ôter à la jeune fille toute -défiance. Son cousin surtout lui témoignait une amitié familière dont la -franchise excluait évidemment toute idée de piége tendu. Il avait pris, -dès le premier instant avec elle, le ton libre d'un compagnon d'enfance, -et Honorine, d'abord étonnée, avait fini par l'accepter comme un -privilége que le monde accordait, sans doute, à la parenté. Madame de -Luxeuil, si scrupuleuse sur tout ce qui concernait l'_usage_, justifiait -cette familiarité en l'autorisant. Elle permettait à Arthur de la suivre -partout et de prendre, en toute occasion, près de sa cousine, le rôle de -cavalier servant. Le jeune homme remplissait ces fonctions avec une -humeur inégale, se montrant parfois empressé, parfois distrait. C'était, -du reste, une de ces natures qui cachent leur vulgarité sous des formes -d'une élégance convenue; manants enveloppés d'aristocratie dont la -distinction est au dehors et la grossièreté dans le coeur. Uniquement -dominé par sa sensualité égoïste, vain sans orgueil, railleur pour tout -ce qui était généreux, n'ayant ni la noble répugnance qui fait fuir le -mal, au moment de le commettre, ni la honte qui fait qu'on le cache -lorsqu'on l'a commis, il personnifiait cette jeunesse riche, titrée, -inutile, dont les facultés se corrompent dans l'inaction; espèce de -cloaque humain qui attire à lui tout ce qu'il y a de faible ou de -misérable, parce qu'en remuant sa fange on y trouve de l'or! - -Quant à l'esprit, Arthur en avait, mais du plus facile. Il tirait toute -sa gaieté de la malveillance; toute sa profondeur du mépris des hommes. -Ne croyant qu'aux vices, c'était toujours en eux qu'il cherchait le -moyen et la cause, et ce procédé était chaque jour justifié par -l'expérience du milieu dans lequel il vivait. Cependant cette -intelligence si bien en garde, était facile à surprendre par un côté. -Prévoyante pour le mal, elle était prise au dépourvu par le bien. Elle -ne voyait plus, elle ne comprenait plus: pour elle un coeur -désintéressé était comme un vase privé d'anses; elle ne savait de quel -côté le prendre, elle doutait et restait étourdie. - -Malheureusement Honorine n'avait ni l'occasion ni la volonté d'étudier -le caractère de son cousin, et, de tout ce que nous venons de dire, elle -n'aperçut que quelques dehors. La plupart des vices touchent de si près -à des qualités que pour les reconnaître, il faut avoir la volonté de les -voir. Le cynisme d'Arthur, contenu devant sa cousine, put paraître à -celle-ci du sans-façon; son égoïsme trop souvent justifié, ressemblait à -de l'expérience, son ironie perpétuelle frappait tant de sottises et de -méchancetés qu'on pouvait la prendre pour de la justice; Honorine -n'avait d'ailleurs aucun intérêt à regarder de près dans cette âme; -l'occupation de sa vie était d'un autre côté. - -Tout se borna donc à une indifférence instinctive pour son cousin. - -Celui-ci avait entrepris, peu de temps après l'arrivée de la jeune -fille, de lui apprendre à monter à cheval, et ces leçons étaient -devenues l'occasion de rapprochements plus fréquents. Honorine mettait -une grande ardeur dans ces exercices, qui la retiraient momentanément de -l'inaction imposée aux femmes, et lui permettaient d'essayer son audace: -elle y était d'ailleurs engagée par l'exemple de plusieurs jeunes -femmes, amies de la comtesse, qui venaient à Bagatelle; car madame de -Luxeuil, toujours avide des plaisirs du monde, et voulant continuer à y -participer, au moins comme spectatrice, avait renoncé à la compagnie de -ses contemporaines pour s'entourer de femmes à la mode qui conservaient -à son salon l'éclat, la gaieté et l'entrain que communiquent à tout la -beauté et la jeunesse. - -Parmi ces habituées, deux surtout méritent une mention spéciale; -c'étaient madame la marquise de Biezi et madame des Brotteaux. - -La première, parente éloignée de la comtesse, avait épousé un Italien -fort riche, fanatique touriste que l'on trouvait partout excepté chez -lui. Il avait parcouru successivement les cinq parties du monde, non -pour les étudier, ni même pour les voir, mais afin de visiter les -montagnes les moins accessibles; c'était là sa spécialité. En 1816, il -avait gravi le Mont-Blanc; en 1818, il était parvenu au-dessus du -plateau des Cèdres, dans le Liban; en 1821, il avait exploré le Kamberg -au cap de Bonne-Espérance; en 1823, il était parvenu à traverser les -Andes. Mais il lui restait à franchir le _Dawalagiri_, élevé de huit -mille cinq cent vingt-neuf mètres au-dessus de la mer. Sans le -_Dawalagiri_, toutes les autres ascensions étaient vaines; le -_Dawalagiri_ seul pouvait faire de lui le premier grimpeur de montagnes -du monde civilisé; il balança longtemps, retenu par la difficulté d'une -pareille entreprise, et excité par la gloire de l'accomplir! Enfin, la -gloire l'emporta; il partit pour le Thibet, emportant les souhaits de la -marquise et une note pour l'achat de six cachemires. - -On n'avait point encore reçu de ses nouvelles depuis son départ, mais -madame Lea de Biezi s'en consolait en se plongeant, avec une ardeur -furieuse, dans le tourbillon du monde. C'était une femme de vingt-quatre -ans, grande, élancée, et de cette beauté souveraine dont l'art se -plairait à parer Aspasie, Cléopâtre ou Diane de Poitiers. Tout son être -révélait la résolution et la vigueur, enveloppées de grâces. Son oeil -était fier, sa voix timbrée, sa démarche ferme, son langage net et -hardi. Obéissant à sa seule fantaisie, elle ne reculait ni devant la -barrière du devoir, ni devant celle de l'usage. Aussi, le docteur Darcy -la comparait-il à ces magnifiques cavales du désert que n'arrêtent ni -les sables, ni les rochers, ni les montagnes, et qui, la crinière -flottante et les naseaux ouverts, s'élancent partout où les appelle la -brise rafraîchie par les sources ou embaumée par les pâturages. - -Elle avait alors pour cavalier servant le prince Dovrinski, réfugié -polonais, que son brillant courage avait rendu célèbre dans la dernière -insurrection contre la Russie. On le trouvait partout où paraissait Léa, -jaloux et sombre, mais obéissant au moindre geste. Évidemment malheureux -du lien qui le retenait, il était sans force pour le briser. La -marquise, qui le savait, se plaisait à essayer sur lui son pouvoir. -Fantasque et curieuse, elle jouait avec ce lion apprivoisé pour -connaître jusqu'où pouvait aller sa patience; elle l'aiguillonnait de -soupçons, secouait sa chaîne, excitait sa colère; puis, au premier -rugissement, elle faisait signe, et le lion se couchait à ses pieds. - -Ce jeu terrible faisait trembler madame Hortense des Brotteaux, amie de -la marquise, mais d'un caractère complétement opposé. Autant celle-ci -avait d'activité et de commandement, autant Hortense montrait de -langueur et de soumission. A voir ses riches formes, son grand oeil -noir et son beau visage au teint uni, que sa chevelure brune encadrait -de cheveux épais, on eût pu croire à un caractère fort et volontaire; -mais, en y regardant mieux, on apercevait je ne sais quel nuage de -mollesse qui entourait toute sa personne. Ses cheveux, si abondants, -n'avaient point d'attitude qui leur fût propre; les lignes de ce visage -charmant flottaient incertaines, et le regard de ses grands yeux noirs -était noyé dans une expression de timidité voluptueuse. En réalité, -Hortense appartenait à ces natures soumises, douées d'une sorte -d'aptitude innée pour la servitude, et qui acceptent les jougs comme des -points d'appui. - -Rien n'eût été plus facile à M. des Brotteaux que de façonner à son gré -cette volonté inconsistante et que de se faire le roi absolu de cette -vie sans direction; mais M. des Brotteaux était membre de la cour des -comptes et n'avait point le loisir de veiller à une éducation pareille. -En épousant Hortense, il avait entendu prendre une femme tout élevée et -dont il n'aurait plus à s'occuper. Le maintien de son influence et les -soins qu'exigeait son avancement politique ne lui laissaient point un -seul instant pour de semblables détails. - -Il abandonna donc madame des Brotteaux à ses propres inspirations, -c'est-à-dire à celles du premier venu, et ce premier venu se trouva -précisément l'homme qu'il fallait pour dominer le caractère vacillant -d'Hortense. - -M. de Cillart était ancien brigadier garde du corps, et Breton, double -raison pour avoir la volonté ferme et le goût du commandement: aussi, -devint-il bientôt le maître absolu des actions, des pensées et des -sentiments de madame des Brotteaux. Celle-ci obéissait à son impulsion, -avec hésitation quelquefois, mais toujours sans révolte. Les tyrannies -de M. de Cillart avaient même, pour elle, une sorte de charme; c'était -une secousse qui l'arrachait, de loin en loin, à son apathie. Grâce à -lui, elle avait, par instant, le plaisir de pleurer ou de se mettre en -demi-colère; sans M. de Cillart, elle eût à peine pu distinguer si elle -était morte ou vivante. - -Parmi beaucoup d'autres fantaisies, l'ancien brigadier des gardes du -corps eut celle de transformer madame des Brotteaux en amazone. Depuis -quelque temps il l'obligeait à monter à cheval et à faire, avec madame -de Biezi, des espèces de courses au clocher, à travers les bois et les -bruyères. Honorine avait été de quelques-unes de ces courses dans -lesquelles elle avait essayé, tour à tour, de rivaliser d'audace avec la -marquise et de rassurer madame des Brotteaux. A son retour à Paris, elle -continua à leur tenir compagnie, lorsque le soleil brillait sur Boulogne -et permettait à la _fashion_ de se donner rendez-vous dans les longues -allées bordées de fagots et de restaurants, que l'on a décorées du nom -de bois. - -Elle revenait d'une de ces promenades par une belle journée d'octobre, -et les chevaux, qui avaient repris le pas, marchaient à peu de distance -l'un de l'autre, suivant la chaussée de l'avenue de la Muette. En tête -s'avançait madame de Biezi, le teint animé par l'air encore âpre, malgré -le soleil, le regard brillant, les narines dilatées, magnifiquement -belle et hardie, sur son cheval arabe, qui frémissait d'impatience. A -ses côtés marchait le prince Dovrinski, dont la grande tournure formait -un singulier contraste avec l'expression inquiète et presque craintive -de ses traits. - -Un peu en arrière, et parallèlement à la calèche de madame de Luxeuil se -tenaient Honorine et de Gausson, de Cillart et madame des Brotteaux. -Celle-ci, à peine remise du _temps de galop_ auquel le brigadier des -gardes du corps avait forcé son cheval, semblait encore se raffermir en -selle et regarder avec effroi l'espace qu'elle venait de franchir, -tandis que son tyran la raillait brusquement de sa lâcheté. - -Arthur, Marquier et le docteur Darcy suivaient à quelque distance. -Enfin, un peu plus loin, venaient plusieurs coureurs à cheval et -l'équipage de la marquise de Biezi. - -La conversation était fort variée sur les différents points de la -caravane élégante. Brève et rare à la tête, plus animée autour de la -calèche de madame de Luxeuil, elle devenait bruyante dans le dernier -groupe de cavaliers qui se trouvaient assez loin de celle-ci pour ne -point être entendus. - ---Avez-vous vu comme de Cillart conduit cette pauvre madame des -Brotteaux, demandait Arthur au docteur; on dirait un capitaine -instructeur avec sa recrue. - ---Pardieu! je suis fâché qu'il n'ait point affaire à la marquise, -répliqua M. Darcy; elle est superbe d'énergie, cette femme. C'est le -plus bel exemple de tempérament bilio-sanguin que j'aie jamais -rencontré. - ---La marquise est le _Martin_ de la galanterie, reprit Arthur; elle -dompte les bêtes fauves. - ---Il est certain que ce pauvre prince a l'air d'un tigre apprivoisé -malgré lui. - ---Le dépit et la jalousie le rongent. - ---Il a tellement changé depuis quelque temps que je lui soupçonne une -affection au foie. - -Arthur hocha la tête d'un air profond. - ---Eh bien! voilà ce que rapporte l'amour des grandes dames, mon cher -docteur, dit-il; il faut toujours jouer près d'elles le rôle de -Dovrinski ou celui du brigadier. Être tyran ou tyrannisé, et, en tous -cas, complétement pris. Une pareille liaison est une véritable -profession; vous n'avez plus à vous ni temps ni liberté. J'en ai essayé, -et le jour où je suis sorti de ce bagne, j'ai bien juré de n'y plus -rentrer. - ---Et c'est alors que vous vous êtes tourné vers le théâtre? demanda M. -Darcy en riant. - ---Précisément, docteur. Là, du moins, on n'a besoin ni de soins, ni de -précautions; on fait l'amour hors la loi! De chaque côté on conserve son -indépendance; il n'y a ni réputation à ménager, ni faux scrupules à -combattre, ni convenances à respecter. On peut être sans crainte, de -bonne humeur et de mauvais ton. Aussi, voyez-vous, docteur, je ne -donnerais pas Clotilde pour toutes nos marquises. - ---Parce qu'elle vous coûte plus cher! s'écria en riant Aristide -Marquier, qui venait enfin de décider Lucifer à rejoindre nos deux -interlocuteurs. - -Arthur lui jeta un regard de côté. - ---C'est là seulement ce qui frappe le banquier, dit-il, avec une hauteur -dédaigneuse; pour lui, une femme est comme tout le reste, une question -d'argent, et il va au meilleur marché. - ---Du tout, du tout, reprit Marquier sérieusement; vous savez, mon cher, -que j'ai à cet égard des principes!... Je ne comprends pas une liaison -qui entraîne dans des dépenses! La femme la plus séduisante qui -accepterait un cadeau me deviendrait insupportable. C'est peut-être une -délicatesse outrée; mais on ne se refait pas... - ---Malheureusement! fit observer de Luxeuil, en enveloppant le gros petit -capitaliste d'un regard ironique. - ---Enfin, continua Marquier, avec chaleur, il me faut un choix -désintéressé et je veux être aimé pour moi-même. - ---Voilà pourquoi personne ne l'aime! ajouta Arthur en s'adressant au -docteur. - -Le banquier balança la tête d'un air discret. - ---Vous savez que sur ce sujet, je m'abstiens toujours de répondre, -dit-il sérieusement: vous mettez votre gloire à publier vos amours, moi -je la mets à les cacher. Soyez seulement certain, mon bon, que les -affaires de coeur d'Aristide Marquier ne sont pas en plus mauvais état -que ses affaires de banque. - ---A propos de banque, interrompit Arthur, chez qui un souvenir parut se -réveiller tout à coup; connaissez-vous un drôle nommé Clément Raimbaut -et s'intitulant banquier. - ---Raimbaut!... certainement; c'est un ancien commissionnaire en -rouenneries, qui s'est associé à un ancien boucher, pour faire l'usure. -Auriez-vous quelque chose à démêler avec lui? - ---J'en ai peur. Il m'a avancé autrefois une somme pour laquelle je lui -ai souscrit des billets. - ---Ah! diable! et leur échéance est arrivée. - ---On les a, je crois, présentés hier: du reste, je dois avoir des notes -sur toute cette affaire, et je serais bien aise de prendre votre avis. - ---Comment donc! je suis à vos ordres, mon bon; nous soupons demain -ensemble chez Clotilde; si vous voulez, j'irai vous chercher, et nous -examinerons... - ---Demain, non, j'ai promis de me trouver à la course de lord Durfort, -mais si vous pouviez, aujourd'hui, me conduire à l'hôtel... - ---Volontiers. Jusqu'à l'heure de la Bourse je suis libre...--Mais, voyez -donc, voilà de Cillart qui a remis cette pauvre madame des Brotteaux au -galop. Pardieu! je serais curieux de voir la figure de la victime. - ---C'est facile; rejoignons-la. - -Les deux cavaliers partirent suivis du docteur, et gagnèrent la tête de -la cavalcade, de sorte que de Gausson et Honorine se trouvèrent, à leur -tour, seuls en arrière. - -Sans que le jeune homme et la jeune fille y eussent pris garde, la -calèche les avait un peu devancés, et ils marchaient de front, au petit -pas de leurs chevaux, continuant une de ces conversations charmantes qui -sont, à la fois, des rêveries et des épanchements. C'était avec Marcel -seulement qu'Honorine trouvait l'occasion de ces échanges de sentiments -et de pensées qui laissent après eux un souvenir; car lui seul avait la -sérénité tendre qui intéresse l'âme en l'élevant. Aussi, quelque -brillant que fût l'esprit de la plupart des habitués de la comtesse, la -jeune fille leur préférait la gravité de Marcel; les autres ne savaient -que causer, tandis que lui, il parlait! - -Cependant, depuis quelque temps, sa parole semblait moins calme et moins -libre. Souvent, au milieu même de ses élans les plus expansifs, un nuage -passait sur son front, et il tombait dans une tristesse silencieuse et -embarrassée. Honorine, inquiète, avait alors recours à tous les moyens -pour l'y arracher. Faisant appel à cette espèce de fraternité proposée -par de Gausson, elle le pressait de questions, elle se montrait tour à -tour mécontente, affligée; elle lui reprochait de manquer de confiance! -Le jeune homme se débattait avec effort contre les témoignages de cette -amitié, mais sa résistance même l'exaltait chaque jour davantage. - -Ainsi tous deux se trouvaient, avec des dispositions différentes, sur -cette pente glissante qui conduit à l'amour, et, tandis que de Gausson -résistait, malgré lui et avec peine, Honorine, ignorante du danger, -l'entraînait à sa suite sans s'en apercevoir. - -La promenade qu'ils venaient de faire les avait tenus séparés jusqu'au -moment où ils demeurèrent tous deux isolés, derrière la calèche de -madame de Luxeuil. Cependant, la conversation engagée parut d'abord -étrangère à ce qui faisait le sujet ordinaire de leurs querelles. Animée -par la course et heureuse de la présence de Marcel, la jeune fille -admirait naïvement tout ce qui frappait son oreille ou ses yeux. - ---Oui, disait-elle avec un joyeux abandon, j'aime le bruit et le -mouvement qui annoncent l'approche de Paris. Ces chariots qui se -pressent, ces passants qui courent, ces ouvriers qui s'appellent, tout -m'intéresse et m'occupe; il me semble qu'ici les hommes vivent plus -qu'ailleurs. - ---Je suis comme vous, dit Marcel, mais cette vue, au lien de me réjouir, -m'attriste toujours. - ---Pourquoi cela? - ---Parce qu'elle me fait faire un retour involontaire sur moi-même. Je ne -puis regarder l'activité de la foule sans penser que chacun de ces -hommes accomplit sa tâche et remue son grain de poussière dans le monde, -tandis que moi je passe oisif et inutile au milieu du travail universel. -Alors je me sens pris d'une sorte de mépris pour l'existence inoccupée -dans laquelle le hasard m'a jeté! - ---N'en pouvez-vous donc sortir? toutes les carrières vous sont ouvertes. - ---Sauf celles que m'interdit ma naissance! car chacun porte ici-bas son -fardeau originel. Si le peuple reçoit pour héritage la misère et -l'ignorance, la noblesse reçoit la folie et l'orgueil. N'ai-je pas ce -qu'on appelle _un nom à porter_, c'est-à-dire l'obligation de ne suivre -que certaines routes tracées? encore pour les parcourir faudrait-il une -éducation, des habitudes qui ne m'ont point été données. Ceux qui ont -fait de moi un homme ne m'ont appris que l'oisiveté; ils y ont mis leur -sagesse et mon honneur. Inhabile à tout, grâce à leurs soins, je ne puis -jamais prétendre à la joie d'élever pierre à pierre, comme tant -d'autres, mon édifice de fortune. - -Honorine regarda de Gausson avec une sorte d'étonnement inquiet. - ---Mon Dieu! seriez-vous ambitieux? demanda-t-elle. - ---Ambitieux de bonheur, répondit Marcel, en souriant. - ---Et pour être heureux, il vous faut cet édifice de fortune que vous -regrettez? - ---Oui. - ---Qu'en voulez-vous donc faire? - -De Gausson parut hésiter. - ---Je voudrais, dit-il, après un moment de silence, je voudrais pouvoir -l'offrir à la femme que j'aurais préférée. - ---Ainsi ce serait pour l'enrichir?... - ---Non, mais pour avoir le droit de choisir librement, de parler sans -crainte; ce serait pour qu'une affection loyale ne fût pas exposée à -paraître un odieux calcul; pour ne pas être obligé enfin d'échapper à la -honte du soupçon en renonçant au bonheur. - ---Et pourquoi y renoncer? - ---Parce que je n'y ai point droit. L'homme né pour être le bienfaiteur -et le soutien de la femme ne peut, sans mentir à son devoir, devenir le -soutenu et l'obligé; c'est à lui de se faire place dans la vie, d'en -offrir une part à celle qu'il a choisie et de lui donner en travail, en -dévouement, en courage, ce qu'elle lui rend en charme et en amour. - -Et comme il s'aperçut du mouvement qu'avait fait Honorine: - ---Mais, pardon! ajouta-t-il en souriant; je me laisse aller à une -véritable confession, et vous devez me trouver bien hardi. - ---Hardi? non, dit la jeune fille émue. - ---Bien fou, du moins? - ---Non, non. - ---Quoi donc alors? - ---Bien orgueilleux! - -Marcel garda un instant le silence. - ---Peut-être, dit-il, mais ne soyez pas trop sévère à l'orgueil, car, au -milieu de toutes nos faiblesses et de tous nos abaissements, c'est le -seul vice qui nous soutienne à l'égal de la vertu. L'âme humaine est une -place perpétuellement assiégée, pour le salut il faut accepter tous les -défenseurs, sans s'informer de leurs noms ni de leur origine. - ---Ainsi, reprit Honorine, qui semblait suivre sa propre idée plus que -celle du jeune homme, votre fierté ferait taire vos préférences -mêmes?... Parce que d'autres font à la femme un mérite de sa richesse, -vous lui en feriez, vous, un titre d'exclusion; vous refuseriez jusqu'à -son affection? - ---Pourquoi m'interroger sur ce que je ferais? reprit vivement de -Gausson; qui peut répondre de mettre toujours d'accord ses sentiments et -ses principes? A quoi bon d'ailleurs supposer une tentation impossible? -Suis-je donc de ceux qui savent réveiller ces irrésistibles -sympathies?... - ---Vous ne répondez pas! fit observer Honorine avec une sorte -d'impatience. - ---Parce que je ne puis admettre votre supposition. - ---Admettez-la, je le veux, et répondez. - ---Répondre! dit Marcel qui, depuis quelques instants, luttait, avec un -effort évident, contre son propre entraînement; répondre!... répéta-t-il -en regardant Honorine, dont les yeux continuaient à l'interroger; eh -bien!... - -Il s'interrompit de nouveau. - ---Eh bien? J'attends! insista Honorine. - ---Eh bien! dit Marcel d'une voix plus basse, mais d'un accent profond, -mes résolutions, mes craintes, mon orgueil... j'oublierais tout... pour -la femme... qui vous ressemblerait! - -La jeune fille tressaillit de surprise et de saisissement. Dans sa naïve -inquiétude, elle avait voulu arracher à de Gausson une rétractation sans -prévoir que cette rétractation pouvait entraîner un aveu. Une rougeur -subite couvrit ses traits; elle regarda autour d'elle avec trouble; mais -l'intervalle qui la séparait de la calèche ne permettait point de -craindre que Marcel eût été entendu. Elle tourna les yeux vers lui, -voulut murmurer quelques mots, et, semblant céder tout à coup à je ne -sais quelle confusion effrayée, elle releva la bride de son cheval et -rejoignit rapidement la comtesse. - -On était arrivé au rond-point des Champs-Élysées, où celle-ci prenait -congé de ses compagnes de promenade. La marquise et madame des -Brotteaux se dirigèrent vers le faubourg Saint-Germain, et MM. Darcy et -de Gausson continuèrent le quartier du Louvre. Quant à madame de -Luxeuil, elle tourna par l'avenue de Marigny pour gagner le faubourg -Saint-Honoré avec sa nièce, Arthur et Marquier. - -L'habitation de la comtesse, comprise dans le massif d'édifices qui -sépare la rue Duras de la rue d'Anjou, avait une double façade comme la -plupart des hôtels bâtis sous Louis XV. L'une donnait sur un parterre, -récemment disposé en jardin anglais, l'autre sur une cour d'entrée, -fermée à droite et à gauche par les bâtiments de service. - -Ce fut dans cette cour que la comtesse descendit de calèche, tandis -qu'Arthur aidait Honorine à mettre pied à terre. Celle-ci s'élança dans -l'escalier, sur les pas de sa tante, et de Luxeuil revenait vers -Marquier, lorsqu'un homme en lunettes et vêtu de noir, qui semblait -attendre à la porte de la loge, s'avança à sa rencontre. - ---C'est bien à monsieur Arthur de Luxeuil que j'ai l'honneur de -m'adresser? demanda-t-il le chapeau à la main, et d'un air -respectueusement riant. - ---Que me voulez-vous? dit Arthur sans s'arrêter. - ---Pardon, reprit l'homme noir, en fouillant dans une de ses poches, si -monsieur pouvait m'accorder un instant... - ---Vite, je suis pressé. - ---Il s'agit d'une affaire... - ---Après? - ---......D'une affaire de billets... souscrit à monsieur Raimbaut. - ---Raimbaut! s'écria Arthur, en s'arrêtant court, vous venez alors pour -ce paiement?... - ---De douze mille sept cent quarante-trois francs, continua l'homme aux -lunettes, qui avait tiré de son portefeuille plusieurs papiers; on a -déjà eu l'honneur de se présenter hier, mais comme monsieur était -absent, j'ai reçu l'ordre de passer ce matin... - ---C'est-à-dire que vous êtes huissier, et que vous venez pour le protêt! - ---Dans le cas où monsieur ne jugerait pas à propos de faire honneur à sa -signature... - -De Luxeuil mesura l'huissier d'un regard presque menaçant. - ---Attendez, lui dit-il brusquement. - -Et s'avançant vers Marquier, qui venait de remettre Lucifer à un -domestique, il passa un bras sous le sien, et le conduisit à l'écart, -près d'un appenti servant de bûcher. - -Leur conversation se prolongea assez longtemps à voix basse. Aux -premiers mots prononcés par Arthur, le banquier avait paru se récrier et -se défendre; mais une nouvelle confidence sembla l'apaiser subitement; -il y eut entre lui et de Luxeuil un échange d'explications rapides, à la -suite desquelles Marquier, convaincu, ordonna à l'huissier de le suivre, -pour recevoir le paiement de ses billets, tandis qu'Arthur rentrait à -l'hôtel. - -A peine tous deux eurent-il disparu, qu'un homme en pantalon de velours -olive, les bras nus et la scie à la main, se montra à la porte du -bûcher: c'était Marc, le paysan de la Forge des-Trois-Buttes, et le -dépositaire du fragment d'anneau remis par la baronne! il avait vu tout -ce qui venait de se passer, et, parmi les paroles échangées entre de -Luxeuil et le banquier, il avait distingué le nom d'Honorine! - -Il s'arrêta d'abord près du seuil, paraissant hésiter sur ce qu'il -devait faire, réfléchit quelques instants, puis, comme frappé d'un trait -de lumière, il déposa précipitamment la scie qu'il tenait, reprit sa -casquette de cuir, sa veste de commissionnaire, traversa la cour de -l'hôtel, et se dirigea rapidement vers la rue des Morts. - - - - -XII. - -Une maison de la rue des Morts. - - -Quiconque a étudié les quartiers populaires de Paris, a nécessairement -remarqué le rapport frappant qui existe entre l'aspect extérieur de -chacun d'eux et la nature de ses habitants. Il y a un proverbe arabe qui -dit que si l'on donnait une enveloppe de colimaçon à la tortue, elle y -trouverait place pour ses quatre pattes. Or, ce qui n'est qu'une -supposition pour l'animal amphibie est la réalité même pour l'homme. -Telle est en effet sa puissance d'appropriation qu'il finit par modifier -tout ce qui l'environne, selon ses habitudes et ses goûts. Aussi y -a-t-il pour qui regarde bien, dans la situation d'un quartier, dans la -physionomie de ses constructions, dans la nature de ses boutiques, dans -le choix des marchandises, mille révélations qui ne peuvent tromper. On -devine les instincts de la population en voyant quels sont ses besoins. - -La communauté même de misères ne peut effacer ces marques distinctives: -il y a souvent, entre deux quartiers également pauvres, des contrastes -visibles pour l'oeil le moins attentif. Comparez, par exemple, la Cité -à Saint-Martin-des-Champs. Des deux côtés vous trouverez même indigence, -même abandon, et, cependant, quelle différence! les maisons de la Cité à -entrées obscures, à fenêtres toujours fermées, entassées l'une sur -l'autre, semblent n'avoir d'autre but que de dérober leurs habitants à -la clarté du jour; ce sont moins des demeures que des repaires. Là, les -rues étroites ne sont bordées que de rogomistes à demi-cachés, de -tabagies aux vitres dépolies, de gargotiers sans enseignes, de débits -de tabac tenus par des hommes et de cabinets de lecture dont les volets -garnis d'affiches _illustrées_ ne présentent que scènes de meurtre et -images de mort. Aucun bruit de métier annonçant le travail; nul -roulement de charrette prouvant l'activité des transactions -commerciales; point d'enfants sur les seuils! Mais, partout des hommes -inoccupés qui se croisent ou s'accostent, des femmes en haillons -élégants groupés devant les comptoirs des _marchands de consolation_, -et, de temps en temps, un fiacre soigneusement fermé qui rase une des -portes obscures, s'arrête un instant, puis repart, sans que l'on puisse -dire s'il a pris ou laissé quelqu'un. - -Mais c'est surtout la nuit que la Cité prend un aspect sinistre. La -plupart des boutiques fermées dès huit heures laissent les rues sans -autre clarté que celle des réverbères, que le vent balance et fait -crier. De loin en loin seulement, quelques lanternes de marchands de vin -ou de tabac brillent sourdement au milieu du brouillard nocturne, tandis -que dans chaque enfoncement obscur se montre, comme un fantôme, quelque -femme parée de haillons, qui vous appelle d'une voix rauque, ou quelque -homme à l'affût, qui semble attendre une proie, le dos appuyé au mur et -les deux mains sous son bourgeron. - -A Saint-Martin-des-Champs, rien de tout cela! les rues sont larges, les -maisons inondées de lumière, les seuils couverts d'enfants qui jouent et -s'appellent. Aux fenêtres ouvertes sèche la lessive de chaque ménage, -témoignage d'ordre et d'économie autant que de pauvreté. Sous chaque -haillon blanchi grimpe la capucine veloutée, le volubilis aux teintes -irisées, et le pois de senteur. Des chants se mêlent au bruit des -marteaux; les femmes entourent les laitières, entrent chez le fruitier, -ou reviennent des fontaines. C'est toujours la pauvreté, sans doute, -mais courageuse et sans honte; c'est la pauvreté qui se montre, parce -qu'elle n'a rien à se reprocher, et qu'elle n'a perdu aucun des -instincts humains; la pauvreté aimant le soleil, les fleurs et les -enfants! A la Cité vous trouviez les vices créés ou mal combattus par -une société égoïste; à Saint-Martin-des-Champs ce ne sont que les -besoins qu'elle néglige de satisfaire, et les souffrances qu'elle oublie -de soulager. Là on a un égout que l'on pourrait tarir, ici un champ de -blé que l'on ne veut pas bien cultiver; mais, tels qu'ils sont, l'égout -répand ses influences malfaisantes et communique la mort, tandis que le -champ de blé produit sa moisson! - -Or, dans ce quartier de Saint-Martin-des-Champs, dont nous avons essayé -de donner une idée, se trouve une rue peu connue, quoiqu'elle relie à -leur extrémité les faubourgs Saint-Martin et du Temple; c'est la rue des -Morts. Malgré son nom lugubre, la rue des Morts n'a rien de triste, et -ses maisons d'ouvriers peuvent même être citées parmi les moins mal -entretenues et les mieux aérées. Une d'elles surtout se faisait -remarquer à l'époque où se passent les événements rapportés dans notre -récit. Elle ne se composait que de deux étages, et avait pour entrée une -porte cochère dont l'élégance eût fait croire à une habitation -bourgeoise plutôt qu'à une demeure d'ouvriers. Telle n'avait point été -non plus sa destination primitive; mais le maître-maçon qui l'avait -construite ne trouvant pas des locataires _comme il faut_, s'était -décidé à en faire, selon son expression, _un couvent de gueux_. Se -réservant le rez-de-chaussée, à côté duquel s'étendait un assez vaste -chantier, il avait loué le reste, par pièces séparées, à de pauvres -diables qui devaient lui payer leur loyer par semaines, et auxquels il -n'accordait jamais le moindre répit; car maître Laurent, comme beaucoup -d'ouvriers parvenus, se montrait impitoyable pour ceux qui avaient été -moins heureux que lui. Favorisé par une santé de fer et par cette -activité persistante qui réussit plus sûrement qu'une large -intelligence, il était devenu successivement tâcheron, puis maître, puis -entrepreneur, et avait fini par s'enrichir. Aussi, fort de sa réussite, -s'en armait-il sans cesse contre ses anciens compagnons. A toutes les -plaintes, il ne répondait qu'une seule chose: - ---Fais comme moi! - -C'était le raisonnement de la grenouille échappant à l'épervier en -plongeant dans les eaux et criant au roitelet de l'imiter; mais maître -Laurent n'en était point encore à savoir que dans ce partage des -professions dont notre société laisse le soin au hasard, l'aptitude et -la réussite ne peuvent être un fait volontaire, mais une rare exception. - -Quoi qu'il en soit, l'exigence du maître-maçon avait eu pour résultat de -le débarrasser de tous les mauvais payeurs qui avaient été -successivement remplacés par des gens tranquilles et rangés dont le -loyer ne se faisait jamais attendre. Ce corps de locataires d'élite, -comme les appelait maître Laurent qui, en sa qualité de sergent dans la -garde nationale, affectionnait les images militaires, avait pour -_vaguemestre_ et pour _fourrier_ le sieur Brousmiche, dit _la Montagne_, -petit bossu qui remplissait dans la maison les fonctions de portier. - -Condamné au ridicule par son infirmité, Brousmiche avait pris la vie du -côté de la résignation: il eût été difficile de trouver un caractère -plus inoffensif et plus conciliant. Comme, d'après son propre dire, -aucune femme n'avait jamais pu le regarder sans rire, il s'était résigné -au célibat, et avait concentré toutes ses affections sur un chat et un -chardonneret, _Lolo_ et _Fanfan_, qui lui tenaient lieu de famille. - -Malheureusement, tous ses efforts pour établir une amitié fraternelle -entre ses deux protégés avaient été jusqu'alors inutiles, et il voyait -avec douleur se renouveler sous ses yeux l'histoire d'Abel et de Caïn. -Plusieurs fois déjà, l'Abel emplumé avait failli tomber sous les griffes -du fratricide, et Brousmiche venait de prévenir un nouvel acte de ce -genre, lorsqu'une jeune femme en bonnet et enveloppée d'un tartan, entra -dans la loge, un carton à la main. - -Elle trouva le bossu debout devant son chat auquel il adressait les -reproches les plus pathétiques sur son nouvel attentat. - ---Comment, s'écria la jeune femme, qui s'était arrêtée à la porte, ce -monstre de _Lolo_ a encore voulu plumer le chardonneret? - ---Ne m'en parlez pas, madame Charles, dit le bossu, en portant la main à -sa calotte grecque, par une habitude machinale de politesse; le -malheureux me fera mourir de chagrin. - ---Mais il faut le battre, dit la grisette en s'approchant du matou, -comme si elle eût voulu joindre l'exemple au conseil. - -Le bossu se plaça devant son chat. - ---Faites excuse, madame Charles, dit-il en avançant la main d'un air -doctoral: mais vous savez que les coups n'entrent point dans mes idées -d'éducation. - ---Bah! reprit la jeune femme en riant: l'éducation d'un chat! vous -respectez trop les bêtes, monsieur Brousmiche. - ---En tout cas, je ne suis pas le premier, reprit le bossu, qui se -piquait de lecture, et qui avait, au-dessus de son poêle, une étagère -couverte de volumes dépareillés; les Égyptiens des pyramides adoraient -toutes espèces d'animaux. - ---Vrai! interrompit madame Charles. - ---Mon Dieu, il ne faut s'étonner de rien, continua Brousmiche d'un air -indulgent; on voit encore des choses aussi drôles. Vous savez bien? par -exemple, les Anglais, c'est un peuple qui peut passer pour civilisé. - ---Je crois bien, ce sont eux qui font les meilleures aiguilles. - ---Et les couteaux donc! et les fruits!.... Nous leur devons les poires -d'Angleterre. - ---Eh bien! quoi, est-ce qu'ils adorent aussi les bêtes? - ---Pas précisément; mais je lisais encore l'autre jour dans un journal, -qu'il y avait chez eux une loi qui défendait aux cochers de fouetter -leurs chevaux. - ---C'est-il possible! et comment alors les fiacres peuvent-ils marcher? - ---Les chevaux y mettent de la délicatesse, voyez-vous, madame Charles, -il suffit de leur parler. Vous ne vous doutez pas combien les animaux -sont susceptibles. C'est comme les femmes... sans comparaison... Mais -pardon, je vous laisse là, moi, sans vous offrir une chaise et sans -prendre même votre carton. - ---Oh! de la gaze, ce n'est pas lourd, dit la jeune femme, en posant le -carton sur le poêle, je suis allée chercher l'ouvrage de la semaine. - ---Pour vos fausses fleurs? et ça va-t-il toujours bien? - ---Mais, pas mal. - ---Allons, tant mieux, il est juste que les braves gens prospèrent, -surtout quand ils ont des charges comme vous, madame Charles. - ---Vous dites ça à cause de mon fils... pauvre chérubin! c'est vrai qu'il -a une nourrice à quinze francs, mais je veux qu'il ne manque de rien, -monsieur Brousmiche, c'est bien assez de n'avoir pu le nourrir moi-même. -Cher amour! j'aurais voulu lui donner mon sang, voyez-vous. - -En parlant ainsi, la grisette avait la voix émue et les yeux humides. Le -portier remua la tête d'un air d'approbation. - ---Oui, oui, vous êtes un coeur d'or, madame Charles, dit-il; si tout -le monde vous ressemblait, on ne verrait pas des choses si tristes... -comme, par exemple, des femmes qui ont toujours le martinet à la main. - ---A preuve, madame Lecoq, ma voisine? C'est vrai qu'elle est bien -méchante... et ce n'est pas seulement avec ses enfants. Avant-hier -encore elle m'a entreprise, parce qu'elle disait qu'en venant chez moi -on avait sali le palier. Elle m'a reproché de ne pas être mariée avec -Charles. - -Brousmiche leva les yeux et les mains au ciel. - ---Si on peut faire du chagrin à une véritable brebis du bon Dieu! -murmura-t-il. - ---Oh! elle ne m'a pas fait de chagrin, reprit la jeune femme, dont la -voix tremblante démentait les paroles; comme je lui ai dit, si je ne -suis point mariée avec Charles, je ne m'en conduis pas moins comme une -honnête femme... - ---Ah! Seigneur! à propos de monsieur Charles, reprit le bossu, je ne -sais pas, en vérité, où est ma tête ce soir; j'ai là une lettre de -lui... - ---Une lettre de Charles! s'écria la grisette, ah! donnez, monsieur -Brousmiche, donnez donc!... - -Elle prit vivement la lettre et regarda l'adresse. - ---Oui, oui, c'est bien de lui, dit-elle palpitante de joie; voyez comme -il a une jolie écriture, oh! pauvre cher... - -Elle effleura le papier de ses lèvres, puis regardant le bossu moitié -honteuse, moitié riante: - ---Vous devez me trouver folle, monsieur Brousmiche, dit-elle, mais que -voulez-vous, je l'aime tant, et puis... c'est le père de mon petit -Jules! - ---Ça se comprend, madame Charles, croyez bien que ça se comprend, dit le -portier, en portant la main à sa poitrine, avec une expression de -sensibilité qui eût été touchante si la disgrâce de tous ses mouvements -ne l'eût rendue grotesque. - -La jeune femme avait ouvert la lettre et s'était mise à la lire: -Brousmiche, avec un tact de délicatesse que l'on n'eût attendu ni de son -éducation ni de sa classe, détourna la tête pour la laisser plus libre -et affecta de rattacher les épis de millet dont la cage de son -chardonneret était garnie. Mais la grisette s'écria tout à coup: - ---Ah! que bonheur! il viendra aujourd'hui! - ---Qui cela? demanda le bossu, monsieur Charles? - ---Oui, mon bon monsieur Brousmiche, continua Françoise en se hâtant de -replier sa lettre et de reprendre son carton; vite, vite, il faut que je -remonte... ma chambre doit être tout en désordre. - ---Et puis, dit Brousmiche, d'un ton de moquerie amicale, il faut faire -sa toilette? - ---Certainement, s'écria la grisette, pour qui donc est-ce qu'on se -ferait belle, si ce n'était pas pour l'homme qu'on aime? D'ailleurs, ça -fait plaisir à Charles de me voir bien mise, ça me relève à ses yeux, et -pour ça, voyez-vous, monsieur Brousmiche, je consentirais à ne manger -qu'une fois tous les deux jours. Mais vous me faites jaser et je perds -mon temps! Adieu monsieur Brousmiche, adieu mon petit _Fanfan_; quant à -vous, monsieur _Lolo_, je ne vous dis rien. Au revoir, à demain. - -Elle avait allumé son bougeoir à la lampe du bossu et monta lestement -l'escalier pour ne s'arrêter qu'au troisième étage. - -Comme elle allait ouvrir la porte, elle parut frappée d'un souvenir. - ---Ah! mon Dieu! murmura-t-elle à demi-voix, j'allais oublier ce pauvre -M. Michel; pourvu que Charles n'arrive pas tout de suite! - -Elle entra vivement, déposa son carton, ouvrit une armoire sous tenture -qui renfermait toute sa batterie de cuisine, en tira un réchaud qu'elle -alluma et sur lequel elle posa un poëlon de terre brune rempli de lait. - -Pendant que celui-ci chauffait, elle se débarrassa de son tartan, ôta -son bonnet et commença sa toilette. - -Madame Charles, que l'on appelait aussi mademoiselle Françoise, de son -nom personnel, était une belle fille d'environ vingt-trois ans, dont -toute l'apparence annonçait la santé, la force et la bonté. Bien que sa -taille fût souple et fine, ses traits délicats et son teint d'une -blancheur veloutée, il y avait, dans l'ensemble de sa personne, je ne -sais quoi de calme, de simple et de gauchement gracieux qui lui donnait -une sorte de beauté paysanne. Rien qu'à la regarder, on la sentait -incapable de la plus innocente coquetterie. Ne voyant en toute chose que -ce qui était droit devant ses yeux, elle se présentait avec les défauts -et avec les dons que Dieu lui avait donnés, sans y rien ajouter et sans -en rien cacher. Avec elle on ne pouvait ni espérer le plaisir de la -découverte, ni craindre les désappointements de l'examen; du premier -coup d'oeil on avait tout vu. - -Cette droiture native lui donnait un charme pour ainsi dire reposant. On -éprouvait à la regarder la même sensation douce et sereine que donne -l'aspect d'un lac dont les eaux paisibles reflètent les bois, les fleurs -et le ciel. - -Après s'être coiffée à la hâte, Françoise passa une robe de mousseline à -fleurs roses et mit une guimpe blanche, dont l'élégance champêtre et -endimanchée s'harmonisait merveilleusement avec sa physionomie naïve. -Elle suspendit à son cou une petite croix d'or retenue par un velours -étroit, ajouta à ses boucles d'oreille deux pendoloques en nacre de -perles et agrafa à ses poignets des bracelets de corail. - -Ainsi parée de ce qu'elle avait de plus riche, elle tourna en tout sens -pour se voir tout entière dans son petit miroir d'un pied carré, passa -plusieurs fois la main sur ses cheveux, et, satisfaite enfin, se hâta -de tout mettre en ordre autour d'elle. - -Courant ensuite à son réchaud, elle versa le lait bouillant dans une -tasse de porcelaine blanche qu'elle posa sur une assiette, y joignit un -petit pain, la seule cuiller d'argent qu'elle possédât, et quitta sa -chambre pour monter aux mansardes. - - - - -XIII. - -Un vieil ami du genre humain. - - -Maître Laurent s'était réservé toutes les mansardes, sauf une seule. Ce -fut vers elle que se dirigea Françoise. Elle arriva à une petite porte -de sapin qui n'était point peinte, y frappa doucement, et sur la -réponse:--Entrez, elle souleva le loquet et se glissa dans la mansarde. - -Celle-ci, placée à l'extrémité de la maison, sous la partie la plus -basse du toit, méritait à peine ce nom, et celui de grenier lui eût, à -tous égards, mieux convenu. Carrelée de briques dépareillées que le -maître maçon avait voulu utiliser, et lambrissée seulement à hauteur -d'appui, elle laissait voir à nu, partout ailleurs, la charpente et les -tuiles entre lesquelles glissait le vent du soir, comme le prouvaient -les oscillations du quinquet accroché au-dessous. - -Ce dernier éclairait une large table couverte d'_états_ chiffrés, dont -la copie faisait vivre le maître de la mansarde, et de plans et de -papiers dont il s'occupait à ses instants de loisirs. - -Quand Françoise entra, M. Michel (c'était son nom) était courbé sur une -grande carte qu'il semblait étudier. - -Sa tête chauve au sommet, mais qui avait encore gardé, plus bas, une -couronne de cheveux blancs, présentait un développement vaste et -harmonieux. Ses traits fortement accentués, avaient une noblesse austère -et une sorte de grandeur dont on demeurait frappé malgré soi. Il était -de taille moyenne, maigre et courbé, mais la vigueur de son organisation -se révélait encore sous sa verte vieillesse. Vêtu d'une pelisse de forme -ancienne, et garnie de fourrures maintenant râpées, mais qui avaient été -précieuses, il se tenait les pieds et les jambes enveloppés dans un sac -de peau de mouton, moyen de chauffage aussi économique que nécessaire, -car la mansarde n'avait ni poêle ni foyer. Tout son ameublement -consistait en un lit de sangle, à moitié caché par une vieille -tapisserie fixée au toit, en une chaise de paille, une petite armoire -peinte et quelques rayons de sapin chargés de liasses de papiers. - -La table et le fauteuil qui servaient au travail du vieillard formaient -seuls contraste avec ce mobilier indigent. Tous deux étaient en ébène -massif, précieusement travaillé, et appartenant par la forme au siècle -de Louis XIII. Le dos du fauteuil, droit et élevé, se terminait par un -chiffre découpé à jour, et surmonté d'une rosace, tandis que le bureau, -incrusté de filets d'ivoire souvent brisés ou interrompus, était orné, -sur le devant, d'un petit écusson émaillé, qui avait résisté à toutes -les injures du temps. - -Au bruit que fit la jeune femme en entrant, le vieillard se détourna, et -un sourire éclaira son visage austère. - ---Ah! c'est ma jolie ménagère, dit-il. - ---Je suis peut-être en retard, fit observer Françoise, en posant ce -qu'elle apportait sur un petit guéridon qu'elle approcha du bureau; -mais, j'étais sortie... puis il a fallu m'habiller... - -M. Michel la regarda. - ---Eh! je n'y prenais pas garde, dit-il, voilà en effet une toilette dont -M. Charles devra être satisfait. - ---Il m'a écrit qu'il allait venir, reprit joyeusement Françoise, en -regardant vers la porte et en prêtant l'oreille. - ---Alors, je ne veux pas vous retenir, chère enfant, dit M. Michel, qui -tourna son fauteuil vers le guéridon, il faut descendre tout de suite. - ---Non, non, reprit la jeune fille, chez qui la bonté combattait -l'impatience, d'ici je puis écouter si l'on frappe à ma porte, et, en -attendant, je vous tiendrai compagnie comme d'habitude... Vous m'avez -répété bien des fois que vous mangiez de meilleur appétit quand vous -n'étiez pas seul... - ---Bonne fille! murmura M. Michel, comme s'il se parlait à lui-même; ah! -quel malheur qu'elle n'est pas née un siècle plus tard! - ---Pourquoi cela, monsieur Michel? demanda Françoise en souriant. - ---Pour bien des choses, mon enfant, reprit le vieillard; avant un -siècle, il se sera accompli dans le monde, s'il plaît à Dieu et au bon -sens des hommes, de grands changements! - ---Qu'est-ce que cela pourrait me faire à moi, pauvre fille? demanda la -fleuriste. - ---D'abord il n'y aura plus alors de pauvres filles, reprit M. Michel, si -ce n'est celles à qui la nature aura refusé la santé, la bonne humeur et -la beauté... Encore tâchera-t-on de les dédommager par tout ce qui peut -se donner; mais les créatures douées comme vous de ce qui fait la -richesse et la joie des hommes seront les reines du monde! - ---Ah! grand Dieu! je ne voudrais pas être reine, interrompit Françoise, -il y a trop de chagrins et d'ennuis... - ---La royauté dont je parle n'aura rien de commun avec celle que nous -connaissons, chère enfant, reprit le vieillard; ce sera une supériorité -spontanée, librement reconnue, et à laquelle pourra prétendre quiconque -servira le genre humain. Elle ressemble à la royauté du cheval parmi les -animaux domestiques, ou de la rose parmi les fleurs; loin de la -contester comme un privilége oppressif, on en jouira comme d'un don -concédé au profit de tous. - ---A la bonne heure, dit Françoise, qui, dans cette explication, n'avait -compris qu'une seule chose, l'espérance en un avenir où tout le monde -serait heureux; à la bonne heure, monsieur Michel, mais ce n'est point -pour moi qu'il faudrait souhaiter une vie moins triste; je suis jeune, -j'ai du travail, et tant que Charles m'aimera, je n'ai rien à demander; -mais il y en a d'autres qui sont vieux, dans la peine, et tout seuls! -C'est envers ceux-là que le monde n'est pas juste. Ah! vous parliez tout -à l'heure de royauté; eh bien! oui, je voudrais être reine, seulement un -jour, pour faire du bien aux honnêtes gens qui souffrent sans le -mériter. - -Le vieillard, qui avait commencé à manger, s'arrêta et regarda la -grisette. - ---C'est à moi que vous pensez, Françoise? demanda-t-il doucement. - ---Faites excuse, Monsieur, répondit celle-ci un peu confuse, je n'ai -point voulu vous offenser. - ---M'offenser, pauvre enfant! en êtes-vous capable? La pitié ne blesse -que les orgueilleux; pour les autres, c'est la meilleure consolation. Si -vous désirez être reine, ce serait surtout, je parie, pour enrichir -votre vieux voisin! - ---Eh bien! oui, s'écria la grisette, puisque je puis le dire sans vous -fâcher; oui, je voudrais pouvoir vous donner tout ce qui vous manque... -parce que ça me fend le coeur de penser que vous demeurez ici... dans -une mansarde où le vent entre de tous côtés... Ah! si seulement vous -m'aviez laissé acheter ce poêle que les gens du second proposaient -d'échanger. - ---Et pour lequel vous vouliez donner votre commode? - ---Je n'en ai pas besoin; vrai, mon bon monsieur Michel, le secrétaire me -suffit... Mais vous avez refusé si sérieusement... que je n'ai pas osé -vous en reparler... et maintenant l'occasion est manquée! peut-être -cependant qu'en cherchant... - ---Non, Françoise, je ne veux pas. Je vous ai, d'ailleurs, prouvé, ma -chère enfant, qu'il n'y avait point ici de place pour le mettre. - ---C'est bien là ce qui me tourmente, de vous voir si mal logé, dit la -grisette, en regardant autour d'elle. Oh! quelquefois quand je travaille -seule, le soir, je me mets à rêver tout éveillée. Je me figure que je -deviens riche, tout d'un coup, comme dans les histoires, et alors je -règle, en idée, ce que je ferai de ma fortune... mais je ne sais pas -pourquoi je vous raconte ces folies!... - ---Continuez, je vous en prie, continuez. Vous réglez donc l'emploi de -votre fortune? - ---Oui, Monsieur, je fais des parts pour chacun.... - ---Et je suis sûr que vous ne m'oubliez pas? - ---C'est ce qui vous trompe: je ne mets rien pour vous. - ---En vérité? - ---Non, parce que je me figure que vous êtes habitué à me voir, et que -vous aimeriez mieux ne pas me quitter. Aussi, je vous établis chez moi, -dans mon hôtel!... car j'ai un hôtel. J'ai déjà choisi votre -appartement; une chambre à coucher et un cabinet de travail, garnis de -tapis, bien meublés, et en plein midi pour que vous ayez du soleil. Il -y aurait un domestique rien que pour vous, une bonne voiture qui vous -conduirait tous les jours au jardin des Tuileries; au retour, on -dînerait ensemble, rien ne vous manquerait, car je connais vos goûts, et -ce serait moi qui ordonnerais les repas!... N'est-ce pas que c'est un -beau rêve, et que je serais bien heureuse si j'avais pour marraine une -fée!... Mais qu'avez-vous donc? vous ne mangez plus, vous avez l'air de -ne plus m'écouter, vous ne répondez pas... - -Le vieillard avait en effet cessé de manger, et il gardait le silence, -mais il avait tout écouté, et quand il releva son visage, jusqu'alors -baissé, Françoise aperçut une petite larme qui glissait le long de ses -joues ridées. - ---Ah! mon Dieu! est-ce que je vous ai fait du chagrin? s'écria-t-elle. - -M. Michel lui prit les deux mains et les serra dans les siennes. - ---Je voudrais que vous fussiez ma fille, Françoise, dit-il d'un accent -profond. - ---Eh bien! regardez que je la suis, cher monsieur Michel, répondit la -grisette avec une gaieté tendre, et alors laissez-moi tout arranger ici -à ma fantaisie... en attendant que j'aie un hôtel. Je suis sûre que si -le poêle... - -Le vieillard lui imposa silence. - ---Assez, mon enfant, assez, interrompit-il d'un ton de douce autorité, -les filles doivent obéissance à leur père, et moi je vous ordonne de me -laisser, de peur que monsieur Charles n'arrive sans que vous -l'entendiez. - ---Mais vous allez demeurer seul? - -Il secoua la tête en souriant. - ---Je ne suis jamais seul, chère enfant; car j'ai comme vous, mes rêves -qui me tiennent compagnie. - ---Vos rêves, monsieur Michel? - ---Oui, je fais aussi des projets pour un vieillard bien abandonné et -bien misérable. - ---Quel vieillard? - ---Le genre humain, mon enfant. Mais, allons, vous voyez que j'ai fini, -Françoise; emportez tout, et descendez, je vous en prie pour l'amour de -moi. - -La grisette ne se fit pas presser plus longtemps. Elle s'assura que tout -était en ordre dans la mansarde, reprit la tasse, la cuiller d'argent, -le plateau, souhaita le bonsoir à son voisin et se retira. - -Il y avait déjà deux ans qu'elle s'était fait la ménagère de ce dernier, -par pure bienveillance, et qu'elle l'entourait de tous les soins qu'eut -pu attendre d'elle un vieux parent ou un vieil ami. - -M. Michel n'était pourtant ni l'un ni l'autre. Il y avait même sur son -passé une sorte de mystère que la grisette n'avait pu pénétrer. A en -croire certaines habitudes et certains mots qui lui échappaient parfois, -son protégé de la mansarde avait dû connaître des jours meilleurs; mais -quelle avait été, au juste, son ancienne position, comment s'était-elle -transformée, d'où venait sa réserve affectée sur tout ce qui le -concernait? Nul n'avait pu le deviner. - -Françoise venait d'ouvrir la porte de son logement et allait y entrer, -lorsqu'elle entendit au bas de l'escalier une voix à laquelle répondait -celle du portier; elle s'arrêta en penchant la tête par-dessus la rampe; -un pas qu'elle reconnut faisait déjà crier les marches, elle rentra avec -une exclamation de joie, déposa ce qu'elle portait, et revint en courant -sur le palier au moment où un petit homme y arrivait. - ---Charles! s'écria-t-elle en s'élançant à sa rencontre. - ---Me voilà, ma biche, dit le visiteur, en déposant un baiser -retentissant sur la joue que la grisette lui tendait. Tu as reçu ma -lettre, n'est-ce-pas? - ---Oh! oui, je vous attendais; mais entrez vite, il fait du vent dans cet -escalier, et vous avez l'air de souffrir du froid. - ---C'est le brouillard, dit le petit homme en suivant Françoise dans sa -chambre; il fait un temps à ne pas distinguer un chiffonnier d'un -omnibus. Heureusement que j'avais pris mon paletot en caoutchouc et mon -cache-nez... Prrr... Attends, ma biche; attends que je me dépouille. - -Il enleva la cravate de laine qui l'enveloppait jusqu'aux oreilles, se -débarrassa de son surtout, ôta son chapeau, et montra aux yeux de -Françoise la petite figure ronde et joufflue d'Aristide Marquier! - - - - -XIV. - -Une fille mère. - - -C'était en effet le banquier, mais dépouillé de tous les embellissements -fashionables dont nous avons précédemment parlé. Son costume, composé -d'une redingote bleue trop courte et d'un pantalon trop long, convenait, -du reste, si bien à ses traits et à sa tournure, que l'observateur le -plus expérimenté n'eût pu soupçonner un déguisement. C'était, de la tête -aux pieds, tout ce qui peut personnifier un quatrième clerc d'avoué ou -le sixième commis d'une maison de commerce. - -Aussi, Marquier s'était-il présenté à Françoise sous ce dernier titre, -et le nom de Charles, qu'il avait adopté, était une précaution destinée -à maintenir plus sûrement son incognito. - -Un pareil déguisement eût sans doute mal réussi près d'une fille avide -ou coquette, mais Françoise n'y avait vu qu'une ressemblance de -situation qui, dès le premier abord, l'avait disposée à la confiance. -Pour la fleuriste, étrangère à tout calcul, l'obscurité du commis était -une première cause d'attachement. Son empressement amoureux et ses -sollicitations achevèrent de gagner la jeune fille. Durement élevée par -une tante qui, pour seule marque de tendresse, l'avait nourrie, habituée -à un travail incessant et solitaire, ne connaissant de la vie que ses -obligations pénibles, elle n'avait pu concevoir aucune des espérances -qui rendent les jeunes filles si difficiles ou si ambitieuses dans un -premier attachement. Il avait suffi de lui dire qu'on l'aimait pour -qu'elle se sentît saisie de reconnaissance et de joie. C'était quelque -chose de si nouveau! Elle y avait si peu compté! Elle entrevoyait dans -cet échange d'affection tant de bonheurs charmants! - -Marquier profita de cette première ouverture de coeur et se fit aimer, -pour ainsi dire, par surprise. Françoise se donna à lui parce qu'il -s'était présenté le premier, et apporta, dans cet amour, le dévouement -d'une sensibilité qui trouvait pour la première fois à s'épancher. Elle -sut gré à Marquier de tout le bonheur qu'elle crut recevoir de lui, et -dont la source n'était qu'en elle. - -La naissance d'un fils vint encore resserrer cette liaison qui durait -déjà depuis deux années. Le banquier continuait à l'entretenir un peu -par habitude et beaucoup par raison, certain qu'il était de ne pouvoir -trouver ailleurs une maîtresse aussi belle, moins exigeante et surtout -plus _désintéressée_. - -Après l'avoir aidé à se débarrasser de son paletot, Françoise s'était -empressée de lui avancer le seul fauteuil qu'elle possédât et dans -lequel il se laissa tomber tandis qu'elle se plaçait devant lui, à -genoux sur un tabouret. - ---Cette rue des Morts est au bout du monde, dit Marquier en reprenant -haleine avec effort. - ---Pourquoi aussi ne pas monter dans notre omnibus, fit observer -Françoise, qui lui essuya le front avec son mouchoir. - ---Bah! on me recommande l'exercice, dit le banquier en se secouant; -puis, j'avais ma soirée libre et je voulais te voir. - ---Il y a si longtemps que vous n'êtes venu, Charles! - ---Que veux-tu, nous sommes écrasés d'ouvrage; tu n'avais rien à me dire, -d'ailleurs, n'est-ce pas? - ---Rien! vous croyez cela, reprit la grisette en rapprochant sa figure -brillante de joie; eh bien! c'est ce qui vous trompe, Monsieur: j'ai -reçu des nouvelles de Normandie. - ---Ah!... et le petit... est bien? demanda Marquier d'un ton un peu -embarrassé. - ---Oui; mais ce n'est pas tout. - ---Qu'y a-t-il donc? - ---Vous ne devinez pas? - ---Non. - ---Eh bien... il commence à parler! - -A voir l'éclair de bonheur qui brillait dans les yeux de Françoise en -prononçant ces mots, il était évident qu'elle s'attendait à un cri de -surprise joyeuse de la part de Marquier; mais celui-ci conserva toute sa -tranquillité et se contenta de répéter: - ---Ah! il commence à parler. - -Un nuage passa sur les traits de la jeune femme. - ---Cela ne vous rend donc pas content, Charles? demanda-t-elle avec un -léger accent de reproche. - ---Au contraire, reprit Marquier; mais tu t'y attendais bien, je suppose: -il était clair que ce garçon ne pouvait rester muet. - -La grisette parut surprise et affligée. Dans son naïf ravissement de -mère, elle ne pouvait comprendre que chacun des progrès de l'enfant ne -fût point l'occasion d'une fête dans le coeur de son amant. - ---Moi qui croyais vous annoncer une si bonne nouvelle, dit-elle -tristement. - ---Mais elle est excellente, la nouvelle, reprit Marquier en jouant avec -ses cheveux; seulement, à la manière dont tu me l'as annoncée, j'ai cru -qu'il s'agissait d'une dépêche télégraphique qui allait faire remonter -les fonds. - -Françoise fit un mouvement. - ---Allons, je plaisante, ne te fâche pas, continua-t-il en l'embrassant, -mais il est certain que tu es folle de cet enfant. - ---C'est votre fils, Charles, répondit-elle en s'appuyant sur l'épaule de -Marquier. Ah! si vous saviez, allez, toutes les idées qui me viennent, -quand je pense à lui! - ---Voyons tes idées... - ---D'abord je ne veux pas que Jules gagne sa vie en travaillant de ses -mains; je veux qu'il reçoive de l'éducation, qu'il devienne capable -d'avoir une place, d'être un Monsieur enfin. - ---Pourquoi cela? - ---Parce qu'il ne faut pas qu'il soit comme moi... qu'il vous fasse -honte... - ---C'est un reproche, Françoise? - ---Non, Charles, non; je sais bien que si vous sortiez avec moi, que si -j'allais chez vous, cela pourrait vous faire tort; aussi je ne me plains -pas: ce n'est pas votre faute; mais je voudrais éviter ce chagrin à -Jules. - ---Et comment feras-tu, pauvre fille? L'instruction d'un garçon coûte -cher. - ---Oh! je le sais, dit la grisette d'un ton capable; j'ai pris des -informations; mais d'abord, notre vieux voisin m'a proposé de donner à -l'enfant les premières leçons. - ---Et plus tard? - ---Plus tard, je paierai des maîtres. - ---Mais où trouveras-tu de l'argent? - ---Il est trouvé, s'écria Françoise d'un air triomphant. - -Marquier la regarda. - ---Oui, trouvé, répéta-t-elle; ah! vous ne vous doutiez pas de cela! Vous -avez cru que je m'occupais seulement de fabriquer mes roses et mes -camélias; mais c'est ce qui vous trompe, Monsieur! moi aussi, j'étudie -les affaires, et j'ai préparé une opération... C'est comme cela que vous -dites, je crois? - ---Pardieu! je serais curieux de connaître cette opération, dit le -banquier en riant[.] - ---Eh bien! dit Françoise, vous avez peut-être entendu parler de la -_tontine des familles_? - ---C'est une banque de prévoyance? - ---Où les enfants qui survivent héritent de ceux qui sont morts. - ---C'est cela. - ---En y déposant cent francs le 1er janvier, pendant dix ans, je puis -assurer à Jules ses frais d'instruction. - ---Peut-être; mais ces cent francs, il faut les avoir... - ---Je les ai, dit Françoise en courant à sa commode, d'où elle tira une -bourse; voyez, Monsieur, cinq pièces d'or toutes neuves. - ---Cinq pièces d'or! c'est ma foi vrai. - ---Ça fera le paiement de la première année. - ---Mais comment as-tu pu te procurer?... - ---Voilà mon secret, j'ai trouvé un moyen! mais je n'ai voulu rien vous -dire avant d'avoir la somme entière, et il a fallu onze mois d'économie. - ---Et sur quoi, diable, as-tu pu économiser cinq louis? - ---Ah! cela vous étonne, parce que vous autres hommes vous ne pouvez -calculer que pour de grosses sommes; il n'y a que les femmes à savoir -faire des petites épargnes. Aussi, moi, depuis longtemps je pensais à -mettre un peu plus d'ordre dans mes affaires, à retrancher le superflu. - ---Le superflu! répéta Marquier en promenant involontairement un regard -sur le modeste logement de la grisette. - ---Certainement, reprit Françoise, je me suis dit qu'il y avait des -ouvrières qui gagnaient un tiers moins que moi et qui cependant -réussissaient à vivre: il était donc bien clair que je pouvais -économiser un tiers sur mes dépenses. - ---Mais comment? - ---Par bien des moyens. D'abord je déjeunais toujours autrefois avec du -café, ce qui est très-malsain, à ce que l'on dit; je l'ai supprimé. -Ensuite j'ai trouvé qu'il suffisait de s'habiller chaudement pour se -passer de feu presque tout l'hiver; enfin j'ai calculé que si je me -levais plus tôt chaque matin, j'aurais le temps de savonner et de -repasser ce que je donnais autrefois à la blanchisseuse. Tout cela a -l'air de peu de chose, n'est-ce pas? Eh bien! savez-vous ce que j'ai -économisé par ce moyen, Monsieur? au moins six sous par jour! oui, six -sous, ce qui me fait plus de cent francs par an et me permet de payer la -rente à _la tontine des familles_. - ---Embrasse-moi, Françoise, s'écria Marquier, évidemment plus émerveillé -de l'habileté de la grisette à se créer des ressources qu'attendri de -son dévouement; tu es une brave fille... qui mérite qu'on t'encourage: -aussi je veux t'aider... j'irai moi-même à _la tontine des familles_ -pour savoir si le placement est sûr. - ---Ah! merci, Charles. - ---Et de plus, ajouta le banquier, chez qui, à défaut de la voix du sang, -parlait une honte secrète, de plus, je ferai aussi quelque chose pour -Jules... je donnerai cent francs comme toi! - ---Oh! non, interrompit vivement Françoise, je ne veux pas; vous êtes -obligé à des dépenses, vous. Un homme ne peut pas se réduire comme une -femme; il faut qu'il suive les usages, qu'il fasse ce que font ses amis; -vous ne pouvez rien économiser, Charles. - ---Qu'en sais-tu? - ---Vous m'avez souvent répété vous-même que vous aviez peine à vous -suffire!... puis, mon ami, ajouta-t-elle avec une expression de -tendresse naïve, ça serait m'ôter ma joie! vrai! j'ai besoin de penser -que c'est moi qui élève Jules sans qu'il ait rien à te demander... que -de l'aimer... c'est peut-être de l'orgueil; mais il faut me le -pardonner, car cet orgueil-là donne du courage et rend heureuse. -Laissez-moi élever l'enfant, et, quand il sera grand, quand il pourra -vous faire honneur, alors vous le prendrez pour l'aider... ne me refusez -pas ça, Charles! - ---Est-ce que je puis rien te refuser, dit le banquier en l'attirant sur -ses genoux; tu sais bien que je ferai tout ce que tu voudras. - -Françoise lui passa un bras autour du cou et le remercia par un baiser. - -Dans ce moment, trois coups secs et à intervalles inégaux furent frappés -à la porte de la chambre. Marquier tressaillit et Françoise se leva; -elle avait reconnu la manière de frapper. - ---C'est M. Marc qui vient allumer son bougeoir, dit-elle. - -Le banquier se rappela subitement la rencontre de la Forge-des-Buttes. -Il avait, alors, bien cru reconnaître, dans le paysan sauvé par ses deux -compagnons, le garçon de bureau qui logeait sur le même palier que -Françoise, et de là était venue sa persistance à lui cacher ses traits; -persuadé qu'il avait réussi, il voulut vérifier ses soupçons et dit à -Françoise de le faire entrer. - -Marc portait le pantalon et l'habit bleu barbeau, exclusivement -réservés, par l'usage, aux fonctions qu'il remplissait. A la vue de -Marquier, son visage s'éclaircit. Il possédait depuis longtemps le -secret du déguisement du banquier, et l'avait parfaitement reconnu à la -Forge-des-Buttes: c'était précisément lui qu'il cherchait. Aussi -salua-t-il avec le sourire le plus aimable et en s'excusant de son -indiscrétion. - ---Pardieu! voilà bien longtemps, voisin, que je n'avais eu le plaisir de -vous voir, fit observer Marquier qui désirait lier conversation. - ---Bien longtemps, en effet, répondit Marc en s'inclinant; il me semble -que je n'ai pas eu l'honneur de saluer Monsieur depuis le mois passé; -Monsieur n'a pas été indisposé? - ---Non, dit le banquier d'un air de négligence et en observant le garçon -de bureau du coin de l'oeil; mais je me suis absenté de Paris pendant -quelques jours. - ---Ah! Monsieur a voyagé? - ---Dans la banlieue seulement, du côté de Maillecourt... Vous devez -connaître ce pays-là? - ---Faites excuse, Monsieur: je ne suis jamais allé plus loin que -Chantenay pour voir ma famille. - ---Vous avez des parents de ce côté? - ---Un cousin, ou plutôt un autre moi-même, car on nous a toujours pris -pour des jumeaux, et si ce n'était l'habit, tout le monde nous -confondrait. - -Marquier le regarda. Le ton de Marc était tellement naturel qu'il se -demanda s'il n'avait pas été réellement abusé par la ressemblance. - ---Et vous avez vu votre cousin depuis peu? demanda-t-il. - ---Il y a déjà du temps, répliqua Marc, mais j'ai rencontré l'autre jour -sa femme qui m'a appris qu'il avait manqué être brûlé par des vauriens. - ---A la Forge-des-Buttes. - ---Juste. Comment Monsieur sait-il?... - ---Mon Dieu! dit Marquier embarrassé, l'affaire a été racontée dans tous -les journaux. Ne l'avait-on pas enfermé dans la forge. - ---Oui; et il a été délivré par des voyageurs qui passaient... des fils -de famille, à ce qu'il paraît! Seulement, la femme de mon cousin n'a pas -pu me dire les noms. - ---On les a donnés dans le journal, fit observer le banquier. Il me -semble... autant que je puis me rappeler... qu'on citait un monsieur de -Gausson et un monsieur... Marquier... - -Il avait prononcé ce nom en guettant de l'oeil l'effet qu'il allait -produire sur le garçon de bureau; mais celui-ci se contenta de le -répéter. - ---Marquier? dit-il; est-ce que ce serait un parent du banquier? - ---C'est le banquier lui-même. - ---Ah! bon! bon! - ---Vous le connaissez, sans doute? - ---Pas lui, mais son garçon de caisse, Jérôme... un grand, maigre, qui -prend toujours du tabac dans la tabatière des autres. Ah! M. Marquier -était un de ceux qui ont sauvé le cousin? Eh bien! c'est une raison pour -que je m'intéresse à sa position... - ---Quelle position? demanda le banquier surpris. - ---Mon Dieu! ça n'est peut-être pas vrai, reprit le garçon de bureau avec -bonhomie, car vous savez comment dans le commerce on se décrie les uns -les autres. Il suffit souvent d'un mot pour qu'une maison perde son -crédit. - ---Est-ce que vous auriez entendu quelque chose qui pût nuire à celui de -la maison Marquier? s'écria le banquier, à qui l'intérêt de sa -réputation financière fit oublier tout le reste; je veux le savoir, -monsieur Marc; cela a pour moi la plus grande importance... - ---La maison où vous travaillez a donc des fonds chez M. Marquier? - ---Précisément; ne me cachez rien, je vous en prie. Vous avez donc -entendu dire qu'il était embarrassé? - ---Pas précisément, répliqua Marc; mais on craint qu'il ne se -compromette. On prétend qu'il s'est mis à fréquenter les jeunes gens à -la mode; qu'il leur prête sans garantie. On cite même le fils d'une -comtesse. Je ne me rappelle pas bien le nom... - ---De Luxeuil, peut-être? - ---Oui, je crois... de Luxeuil... c'est cela!... Eh bien! on assure que -M. Marquier lui a prêté plus de cent mille francs, que le fils de la -comtesse ne pourra jamais lui rendre, parce que sa mère est ruinée. - ---Et ils s'imaginent peut-être qu'on ne le sait pas! s'écria le banquier -en se levant avec feu. Je parie que c'est ce polisson de Lannaut qui a -répandu de pareils bruits. Mais il n'a qu'à se bien tenir! Et, quant à -ceux qui les répètent, monsieur Marc, vous pourrez leur répondre une -chose de ma part, c'est que la maison Marquier a en portefeuille de quoi -faire face trois fois à tous ses engagements. - ---Diable! fit observer le garçon de bureau, il y a bien peu de gens qui -pourraient en dire autant. - ---Et je vous permets d'ajouter encore, pour l'édification de ces -messieurs, que si Arthur de Luxeuil est insolvable, sa cousine ne l'est -pas. - ---Sa cousine est donc une vieille dont il doit hériter? - ---Non, voisin; mais c'est une jeune... qu'il doit épouser! - -Marc recula. - ---Vous êtes sûr? s'écria-t-il. - ---Comme je suis sûr de vous parler, monsieur Marc, reprit le banquier; -tout est convenu, et le mariage aura lieu dans trois mois. Voilà ce que -Lannaut et consorts auraient dû deviner, et ce que je vous engage à leur -dire pour les rassurer sur la maison Marquier. - -En prononçant ces mots d'un ton d'importance railleuse et pourtant -encore courroucé, le banquier se rassit majestueusement; Françoise, qui -pendant toute la conversation avait achevé de ranger la chambre, se -rapprocha. - -Quant au garçon de bureau, atterré un instant, il se remit aussitôt, -saisit vivement le rat de cave qu'il avait posé sur la table, prit congé -de Marquier et de Françoise, et sortit. - - - - -XV. - -Le ménage de mademoiselle Clotilde. - - -Le lendemain, vers la brune, Marc se promenait seul et à petits pas dans -la partie de la rue Vivienne comprise entre la place de la Bourse et les -boulevards. Son oeil se fixait souvent sur une élégante calèche -arrêtée devant une des maisons. Enfin, la porte s'ouvrit, une grande -femme enveloppée dans un burnous de satin s'élança sur le marche-pied de -l'équipage, et celui-ci partit rapidement. - -Marc demeura encore quelques minutes à la même place: puis, rasant les -maisons, il frappa à la porte qui venait de se refermer, monta au -premier étage et sonna. - -Une femme en robe de soie vint ouvrir. - ---Madame Beauclerc? demanda Marc. - -La femme de chambre le regarda, et lui répondit sèchement: - ---Au bout du corridor. - -Et elle s'en alla. - -Marc, qui connaissait le logement, se dirigea sans hésitation vers -l'endroit indiqué. En passant devant la première pièce, il aperçut les -préparatifs d'un souper, pressa le pas et arriva à la chambre de madame -Beauclerc, dont la porte était ouverte. - -L'aspect de cette chambre avait quelque chose de caractéristique. Elle -était tendue de damas de laine et meublée avec luxe, dans le goût le -plus moderne; mais les habitudes de la locataire avaient singulièrement -nui à cette élégance. Des bouteilles, des verres, des peignes, des -chandeliers étaient dispersés sur tous les meubles, et l'on voyait un -reste de jambon, enveloppé de son papier gras, posé sur le velours qui -garnissait la cheminée. Dans tous les coins traînaient de vieilles -chaussures ou des cafetières de terre brune. La toilette de palissandre -avait été transformée en table de cuisine, et une casserole s'enfonçait -dans l'ouverture destinée à la cuvette; enfin, une grosse chienne noire -avait pris possession, avec toute sa portée, de l'édredon placé sur le -pied du lit. - -Mais le plus curieux de cet intérieur était madame Beauclerc elle-même. -Madame Beauclerc, qui, à l'en croire, avait eu autrefois la légèreté -d'une biche, s'était tellement développée avec le temps, qu'on ne -pouvait la comparer désormais qu'au mammouth reconstruit par la science -de nos naturalistes. Lorsqu'elle parcourait sa chambre en soufflant, -tout remuait autour d'elle; sa personne entière ne présentait qu'une -masse accidentée par des espèces de cascades de chairs tremblantes sous -lesquelles on eût en vain cherché une forme. - -Elle était vêtue d'une robe de mérinos noir déchirée aux coudes, d'un -foulard déteint qui lui tenait lieu de châle, d'une coiffe de nuit -recouverte d'un mouchoir de coton, et de gros souliers dont elle avait -coupé les quartiers pour en faire des pantoufles. - -Au moment où Marc parut à la porte, elle se trouvait assise devant une -petite table sur laquelle étaient posés deux verres, une bouteille et un -jeu de cartes. Elle se détourna en entendant le bruit de ses pas, et le -reconnut: - ---Tiens c'est toi, Monsieur Marc, dit-elle, avec un geste de bienvenue, -entre donc, mon petit, entre. - ---Je ne vous dérange pas, mère Beauclerc? demanda-t-il. - ---Au contraire, mon chéri, je m'ennuyais d'être seule; Clotilde vient de -partir pour le théâtre et elle a emmené le cocher qui faisait ma partie; -tu vas le remplacer. - ---Pardon, mère Beauclerc, c'est que je sais à peine tenir les cartes. - ---Bah! bah! il suffit de vouloir; tu connais bien la brisque ou le -piquet. - ---Je puis jouer un peu le piquet. - ---Eh bien! mets-toi là, mon fils, il y a justement le verre du cocher, -tu peux boire après lui, c'est un homme très-sain; il a même été -vacciné. - -Marc prit place et la grosse femme se mit à battre les cartes. - ---Sais-tu qu'il y a longtemps que tu n'étais venu? dit-elle, en lui -faisant couper. - ---J'ai eu à travailler, fit observer Marc. - ---Et ça va-t-il un peu? - ---Tout doucement. - ---Il me semble pourtant que le gibier ne manque pas? - ---Peut-être, mais il faut le prendre. - ---C'est juste, tout le monde n'a pas le tour de main, comme on dit; faut -avoir le génie de la chose. - -Et se penchant sur la table en baissant la voix: - ---Tu n'as pas encore trouvé quelqu'un qui me remplace, je parie. - ---C'est vrai, mère Beauclerc, répliqua Marc en arrangeant son jeu. - -La grosse femme se rengorgea. - ---Non, non, continua-t-elle d'un air capable, tu peux dire que ça été -une perte pour toi, petit, quand j'ai quitté la partie... la mère -Beauclerc avait le _truc_, vois-tu, et c'est quelque chose qui ne se -donne pas. Aussi il y a des moments où je regrette de n'avoir plus rien -à faire. - ---Vous êtes pourtant mieux ici que dans votre loge du Marais, objecta -Marc. - ---Je ne dis, mon fils, je ne dis pas, reprit la mère Beauclerc, en -remplissant les deux verres; mais il n'y a pas de petit chez soi. -Là-bas, j'étais reine et maîtresse de mon cordon, tandis qu'ici je suis -chez ma fille. - ---Il me semble que vous ne manquez de rien. - ---Pour ça, je n'ai pas de reproches à lui faire, dit la grosse femme qui -vidait son verre à petits coups; Clotilde me laisse tout à discrétion, -même la cave; mais, plus elle est bonne fille, plus je dois me -tourmenter de son avenir. - ---Que craignez-vous donc pour elle, mère Beauclerc? - ---Je crains son bon coeur, mon chéri; dans sa position, vois-tu, faut -être raisonnable; c'est un malheur qu'elle connaisse ce M. de Luxeuil. - ---Pourquoi cela? je le croyais généreux. - ---Oui, oui, mais ça éloigne les autres; une femme de théâtre doit avoir -des principes: il faut qu'elle ne s'attache à personne. - ---Alors, dit Marc en la regardant, selon votre idée il vaudrait mieux, -pour mademoiselle Clotilde, se débarrasser de M. de Luxeuil? - ---D'autant mieux qu'on le dit ruiné, répliqua la mère Beauclerc; du -reste, j'ai averti Clotilde. Prends garde, mon enfant, que je lui ai -dit; quand une maison menace de tomber, les rats s'en vont; faut pas -montrer moins d'esprit que les bêtes quand on a été éduquée -convenablement. - ---Et que vous a-t-elle répondu? - ---Ah! bah! toutes sortes de mauvaises raisons: que M. de Luxeuil était -un bon enfant, et qu'elle ne trouverait pas mieux... est-ce que je sais, -moi. - ---Mais elle l'aime donc! - ---Il ne manquerait plus que ça! Non, non, Dieu merci, elle a trop de bon -sens pour s'attacher. Mais c'est cette petite peste de Clara qui est -cause de tout... Tu sais bien, Clara de l'Ambigu? Eh bien! elle a parié -que ma fille ne saurait pas garder un amant; alors Clotilde y met de -l'amour-propre. Ces jeunesses, c'est si glorieux! - ---Et elle est décidée à retenir M. de Luxeuil. - ---A tout prix! Tu comprends, maintenant, pourquoi je m'inquiète? Je -connais ma fille, vois-tu, rien ne la fera renoncer à son idée, et quoi -qu'il lui en coûte, elle voudra donner un démenti à sa camarade. - -Marc réfléchit un instant: sa première pensée en apprenant le projet de -mariage d'Arthur avait été d'y mettre obstacle par le moyen de Clotilde: -l'hostilité de la grosse femme à cette liaison l'avait d'abord effrayé; -mais ces dernières confidences le rassurèrent. - ---Diable! c'est fâcheux que votre fille tienne tant à son Monsieur, -dit-il après une pause... d'autant plus fâcheux qu'elle perd son temps -et ses peines. - ---Qui est-ce qui t'a dit ça! s'écria madame Beauclerc. - -Marc cligna des yeux. - ---Vous savez bien que ça ne se demande pas, maman, fit-il observer à -demi-voix; tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Luxeuil joue -de son reste comme garçon. - ---Comment! il se marie? - ---Avec sa cousine... dont il est fou! - -Madame Beauclerc laissa tomber ses cartes. - ---C'est-il bien bien possible! s'écria-t-elle; il se marie!... et -Clotilde ne sait rien! - ---Comptez-vous qu'il l'avertisse, par hasard? Ce sera bien assez tôt -quand le moment de rompre sera venu. - ---C'est-à-dire qu'il plantera là ma fille! interrompit la grosse femme -avec éclat; ah! le gueux! il me passera auparavant par les mains. - -Marc la regarda avec surprise. - ---Mais que disiez-vous donc tout à l'heure, mère Beauclerc? -demanda-t-il. - ---Tout à l'heure je disais que Clotilde aurait bien fait de le quitter, -s'écria l'ancienne portière au _lieur_ que c'est lui, maintenant, qui la -quitte. - ---Eh bien? - ---Eh bien! c'est un déshonneur pour nous! Il aura l'air de s'être -dégoûté de ma fille; c'est de quoi la perdre de réputation. - ---Je ne vois alors qu'un moyen, reprit Marc; en avertissant mademoiselle -Clotilde, elle réussira peut-être à empêcher ce mariage... - ---Oui, dit madame Beauclerc, qui s'appuya des deux mains sur la table -pour se lever; il faut qu'elle fasse tout rompre, et, quand tout sera -rompu, elle chassera le Luxeuil. Comme ça tout sera profit. Ah! il -épouse des cousines sans dire gare! eh bien! on va lui montrer ce qu'on -sait faire. Justement... il soupe ici avec des amis. - ---Il me semble qu'ils sont déjà arrivés, fit observer Marc qui depuis un -instant prêtait l'oreille. - -Madame Beauclerc s'approcha de la porte. - ---J'entends des voix dans le salon, dit-elle, reste à savoir si Clotilde -est revenue. - -Elle allait traverser le corridor pour s'en informer, lorsque l'on sonna -à la porte d'entrée. Un domestique ouvrit et la jeune actrice parut avec -Arthur qui lui tenait la taille enveloppée d'un de ses bras. - -Elle avait conservé le costume dans lequel elle venait de jouer, et son -burnous de satin blanc, à demi détaché, laissait voir ses belles -épaules nues. Au moment où ils entraient, de Luxeuil se pencha pour les -baiser. - ---Finissez donc, polisson! dit Clotilde sans se déranger et de cet -accent traînard adopté, à Paris, par les femmes d'une certaine classe. - -De Luxeuil redoubla. - ---Eh bien! il me mord, à présent! s'écria l'actrice, avec un mouvement -qui fit sortir de sa robe de velours son épaule presque entière et -trahit subitement la beauté de ses formes; assez de bêtise, voyons. - ---Je ne t'ai jamais vue si jolie! dit Arthur qui continuait à tenir sa -taille. - ---Laisse-moi, interrompit Clotilde, il y a déjà du monde au salon, il -faut que tu entres. - ---Et toi! - ---Tout à l'heure. - -De Luxeuil lui donna encore un baiser et rejoignit les autres convives. - -Quant à Clotilde, elle trouva au fond du corridor la mère Beauclerc qui -l'attendait et qui, sans lui donner le temps de faire aucune question, -l'entraîna dans sa chambre dont elle referma la porte en dedans. - -Nous la laissons là occupée à recevoir la confidence de sa mère, pour -suivre Arthur dans la pièce où il venait d'entrer. - -Les invités, au nombre de huit à dix, étaient _la fleur des pois_ du -café de Paris. Chacun d'eux avait son genre de gloire. On y voyait -d'abord le duc d'Alpoda, dernier rejeton d'un des plus célèbres généraux -de l'Empire, qui excellait dans l'escrime du bâton et dans l'exercice -plus vulgaire, connu sous le nom de _savate_; le marquis de Rovoy, -renommé par son talent à entraîner un cheval et à faire maigrir ses -jockeys; le vicomte de Rossac, qui n'avait point encore pris possession -de son siége à la chambre des pairs, et qui se préparait aux fonctions -législatives par des tours d'escamotage à désespérer les Comte et les -Philippe; le prince de Kishoff, Russe francisé, dont on citait la -collection de pipes; enfin, plusieurs autres moins illustres, mais -livrés à quelques spécialités aussi respectables. - -Marquier était le seul qui ne fût recommandé par aucun mérite -particulier. - -De Luxeuil trouva cette élite de la jeunesse française occupée à -discuter si la dernière débutante de l'Opéra avait ou non la cheville -bien placée. Chacun invoquait, à l'appui de son opinion, celle de -quelque célébrité de la fashion, et ce n'étaient que noms princiers et -historiques. - -L'entrée d'Arthur coupa court au débat. Il avait assisté à la course de -lord Durford, et on l'entoura pour en savoir le résultat; mais les -dissentiments soulevés à propos de la danseuse ne tardèrent pas à se -renouveler au sujet des chevaux appelés à concourir. Le marquis de -Rovoy, qui avait dernièrement perdu un pari contre lord Durford, -prétendit qu'il ne devait ses succès qu'aux jockeys de ses adversaires, -accusation qui fut vivement repoussée par le prince de Kishoff et -soutenue par quelques autres. La discussion commençait même à -s'envenimer et à dégénérer en querelle, lorsque Marquier l'interrompit -par un cri d'admiration; il venait de s'arrêter devant un cabaret en -porcelaine, que supportait un petit guéridon de citronnier posé devant -une fenêtre. - ---Voyez, voyez, Messieurs, s'écria-t-il, une nouvelle acquisition de -Clotilde! Du vieux Saxe, et tout ce qu'il y a de plus beau. C'est un -plateau de mille francs. - ---Il m'en coûte trois mille, mon bon, fit observer de Luxeuil avec -négligence. - ---Ah! c'est donc un de vos cadeaux, Arthur? - ---Oui, comme nous dînions ensemble aujourd'hui, j'ai voulu faire une -surprise à notre hôtesse. - ---C'est magnifique, reprit Marquier, dont l'admiration avait redoublé -depuis qu'il savait le prix du cabaret; mille écus! cent cinquante -francs de rentes. Savez-vous, mon cher, que vous avez des manières -royales. - ---Vous verrez également un surtout en vieille orfèvrerie dont on fait -l'essai ce soir, continua de Luxeuil, qui avait, par-dessus tout, la -vanité de paraître généreux; mais je ne comprends pas ce qui peut nous -empêcher de souper. Clotilde ne devait être qu'un instant... il faut que -j'aille m'informer. - ---C'est inutile, interrompit M. de Rovoy, la voici. - -On entendait, en effet, la voix éclatante de la jeune actrice, mêlée à -la voix plus sourde de sa mère, toutes deux se rapprochaient et -semblaient animées par la colère. - -Tout à coup la porte du salon fut violemment poussée et Clotilde y parut -les cheveux déroulés, le corsage à demi défait, pâle et les yeux -étincelants. - -A sa vue, les jeunes gens s'étaient tous retournés, mais elle ne parut -point prendre garde à leur présence et chercha Arthur du regard. - ---Ah! le voilà, s'écria-t-elle en le montrant, il faudra bien qu'il -réponde! - -Et s'élançant vers de Luxeuil qu'elle saisit par les deux bras. - ---Est-ce vrai que tu vas te marier? demanda-t-elle en regardant dans ses -yeux. - -Arthur, pris à l'improviste, fit un mouvement en arrière. - ---Quelle question me fais-tu là? balbutia-t-il, et à quel propos... - ---Est-ce vrai? est-ce vrai? cria Clotilde, qui secouait les mains -qu'elle tenait. Voyons, réponds, si tu as un peu de coeur! - ---Mais, que signifie?... qui a pu te dire?... - ---Quelqu'un qui en sait long! interrompit de loin la mère Beauclerc, qui -n'avait pu franchir la porte du salon dont un seul battant se trouvait -ouvert; oh! on veut nous montrer des couleurs; mais faut pas croire -qu'on mécanisera ma fille comme la première venue.... Force-le à te -répondre, Lolo. - ---Et que puis-je répondre, dit vivement Arthur, honteux de la situation -ridicule dans laquelle il se trouvait placé, et dont l'avertissaient les -ricanements de ses amis; vous êtes folle, Clotilde. - ---Folle? répéta l'actrice, en laissant aller la main du jeune homme; -c'est-à-dire alors que ça n'est pas? - -Arthur fit un geste équivoque. - ---Il nie, reprit-elle, en se détournant vers les invités, vous l'avez -vu, n'est-ce pas? Eh bien! il a menti. - -De Luxeuil voulut l'interrompre. - ---Il a menti, il a menti, répéta-t-elle avec une insistance emportée, -et, la preuve, c'est que je sais toute l'affaire. Il épouse sa cousine; -il l'a dit à ce gros petit qui est là et qui lui a prêté de l'argent!... -Qu'il parle plutôt: n'est-ce pas la vérité? - -Cette dernière question était adressée à Marquier qui regarda de -Luxeuil, en bégayant une réponse évasive; mais celui-ci avait pris son -parti. - ---Eh bien? quand cela serait? dit-il avec hauteur. - ---Alors tu avoues! interrompit Clotilde; vous entendez? le voilà qui -avoue maintenant. Il se marie!... et je n'en savais rien! il ne m'avait -prévenue de rien! il faisait le sournois et l'hypocrite. - ---Clotilde!... - ---Oui, l'hypocrite! répéta l'actrice exaspérée; si tu avais été franc -avec moi, tu m'aurais dit:--voilà! il faut que je fasse une fin, -séparons-nous. On se serait quitté bons amis: mais non, tu m'as tout -caché, comme on ferait à une femme légitime! tu as voulu me garder -jusqu'au jour des noces pour te faire alors un mérite de me sacrifier! -c'était avantageux... et commode! on gardait la maîtresse en attendant -la femme; il n'y avait que moi qui pouvais y perdre. - ---Je ne vois pas bien ce que vous y avez perdu, ma chère, dit de -Luxeuil, en effleurant de l'oeil les derniers cadeaux offerts par lui -à Clotilde. - -Celle-ci comprit sans doute son regard, car, s'élançant d'un bond vers -l'une des étagères qu'il avait désignées, elle y saisit les objets -précieux qui s'y trouvaient étalés et les brisa à terre. - -Les convives poussèrent une exclamation de surprise. - ---Que faites-vous? s'écria Marquier, qui voulut l'arrêter. - ---Je lui rends ce qu'il m'a donné, dit-elle, en faisant rouler aux pieds -d'Arthur un nécessaire en cristal taillé... Ah! je n'ai rien perdu!... -attendez, attendez!... ce n'est pas tout! il y a encore ces vases de la -console... paff... et ces statuettes... paff! paff! et ce cabaret! ah! -un nouveau cabaret!... - ---Arrêtez! cria Marquier, les deux bras en avant, il a coûté trois mille -francs... - ---Paff! paff! paff! interrompit Clotilde, en lançant la cafetière, puis -le sucrier, puis le pot à crème, puis le plateau avec toutes les tasses. - -De Luxeuil qui avait d'abord voulu s'opposer à cet excès d'emportement -finit par perdre patience. - ---C'est une furie, dit-il en cherchant son chapeau pour sortir. - -Dans ce moment les cris poussés par la mère Beauclerc devinrent plus -perçants. Toujours debout à la porte, qu'elle essayait en vain de -franchir, elle tendait les bras aux jeunes gens en répétant: - ---Retenez-la, elle va tout briser. Seigneur Dieu! il y a de quoi nous -ruiner..... Lolo..... Lolo..... Mais tu veux donc nous mettre à la -mendicité, malheureuse! faut-il qu'elle soit folle de ce vaurien!... - -Ces derniers mots frappèrent Arthur comme il allait ouvrir la seconde -porte; il s'arrêta involontairement et retourna la tête vers l'actrice. - -Celle-ci ne trouvant plus rien à briser, venait de s'arrêter, mais les -mouvements violents auxquels elle s'était abandonnée avaient fait -glisser sa robe à demi délacée. Debout dans l'angle le plus obscur du -salon, les épaules inondées de ses longs cheveux bruns, la tête haute, -un pied en avant, la poitrine nue et haletante, elle était d'une beauté -si originale et si souveraine, que de Luxeuil en fut comme ébloui. Il -fit un pas vers elle, regarda ces débris qui jonchaient le parquet et -dans lesquels un mot de la mère Beauclerc venait de lui montrer des -témoignages d'amour, reporta les yeux sur la jeune femme dont les formes -hardies se détachaient des draperies rouges de la fenêtre, et, fasciné -pour ainsi dire par cette contemplation, il rejeta son chapeau sur un -fauteuil. - ---Après tout, je suis aussi déraisonnable qu'elle de m'emporter, -murmura-t-il, quand d'un mot je puis tout expliquer. - -Et se tournant vers les invités: - ---Pardon, Messieurs, de cette scène d'intérieur, continua-t-il avec une -gaieté forcée, c'est un divertissement splendide et non prévu, mais dont -la continuation pourrait devenir ruineuse. Veuillez passer au petit -salon, et nous aurons tout à l'heure le plaisir de vous rejoindre. - -Les jeunes gens se retirèrent. - -De Luxeuil s'approcha alors de Clotilde, dont la première colère était -apaisée et qui venait de se jeter sur un divan. - ---Tu es bien heureuse d'être si jolie, dit-il en effleurant d'un baiser -son cou nu. L'actrice se retira de côté et lui ordonna de la laisser, -mais d'un accent plus adouci. La spontanéité de l'exclamation d'Arthur -l'avait évidemment flattée; malheureusement la mère Beauclerc, qui -venait de réussir à entrer en ouvrant les deux battants, voulut -s'entremettre. - ---Oui, qu'elle est jolie, reprit-elle aigrement, plus jolie que votre -future épouse et que n'importe quelle autre! On n'a qu'à ramasser toutes -les belles femmes de Paris et qu'à les amener pour voir, Lolo ne les -craint pas. - ---Il paraît que ce n'est pas l'avis de Monsieur, fit observer Clotilde -sans regarder de Luxeuil. - ---Pardonnez-moi, ma chère, reprit celui-ci, en voulant l'entourer d'un -de ses bras. - ---Et c'est pour cela qu'il veut me quitter, continua la jeune femme -ironiquement et en se dégageant. - ---Qu'est-ce qui parle de te quitter! reprit Arthur tranquillement. - ---_Parbleur!_ pour le deviner, on n'a pas besoin d'avoir inventé la -vapeur, s'écria la mère Beauclerc, puisque Monsieur se marie. - ---Et si je me mariais précisément dans son intérêt? dit de Luxeuil. - -L'actrice qui avait jusqu'alors détourné la tête, le regarda. - ---Dans mon intérêt, reprit-elle; ah! par exemple! il est un peu fort de -café, celui-là; se marier dans l'intérêt de sa maîtresse! il faut que -Monsieur me croie plus bête qu'une danseuse! - ---Je crois seulement que tu ne connais rien à mes affaires, reprit -Arthur; tu aimes le luxe, n'est-ce pas, tu tiens à ton équipage, à ton -mobilier... quand tu ne les brises pas? - ---Cette bêtise! dit Clotilde en haussant les épaules, certainement que -j'y tiens. - ---Eh bien! ma chère, moi je tiens, de mon côté, à ce que tu aies tout à -souhait. Jusqu'à présent, j'y ai réussi; mais aujourd'hui mes ressources -sont épuisées. - ---Est-ce vrai! dit vivement l'actrice en le regardant. - ---Quand je te le disais! s'écria la mère; j'en étais sûre. On m'avait -averti qu'il allait tomber dans la débine. - ---Eh bien! on s'est trompé, ma chère madame Beauclerc, reprit Arthur -d'un ton ironiquement hautain; il n'y a à tomber dans la débine, selon -votre élégante expression, que les gens d'une certaine classe. Nous -autres, nous avons toujours quelque moyen de relever nos affaires. - ---Et le mariage en question est un de ces moyens! demanda Clotilde qui -commençait à écouter avec intérêt. - ---Précisément, ma belle: le ciel m'a donné une cousine embellie -d'environ cinquante mille livres de rente. - ---Cinquante mille livres! interrompit madame Beauclerc émerveillée... - ---Avec une fortune au moins égale en perspective. Vous comprenez qu'il -eût fallu être plus maladroit qu'un ministre constitutionnel pour -laisser un autre profiter de l'occasion. J'ai donc pris date, et, dans -peu de temps, j'espère, nous entrerons en possession de notre modeste -million. - ---Sapristi! il fallait donc parler, dit la mère avec enthousiasme; si -c'est comme ça, je n'ai rien à dire, et je déclare, jeune homme, que je -vous rends mon estime. - ---Bien bonne! répondit Arthur en s'inclinant; mais si j'ai gardé le -silence, c'est qu'il s'agissait seulement d'une négociation d'argent, et -que je n'ai pas l'habitude d'ennuyer Clotilde de mes affaires. -Maintenant j'espère qu'elle comprend ma position et qu'elle ne m'en veut -plus. - ---Non, répliqua la grosse femme, elle ne peut pas vous en vouloir -puisqu'elle doit profiter de la dot. Tu comprends bien la chose, Lolo? -En définitive, il avait raison lorsqu'il disait qu'il se mariait dans -ton intérêt. - ---Alors, moi, j'en serai pour ma porcelaine, dit l'actrice, à qui le -temps de cette explication avait suffi pour passer de la colère à la -gaieté. En voilà-t-il un sacage; oh! regardez donc, maman, il y aurait -de quoi remplir la hotte d'un chiffonnier. - -Madame Beauclerc regarda Arthur. - ---Une vraie brebis du bon Dieu, dit-elle en désignant sa fille de -l'oeil; ça n'a pas plus de fiel qu'un poulet. Elle mettrait le feu à -Paris pour un oui ou pour un non, et à peine le verrait-elle flamber -qu'elle apporterait de l'eau pour l'éteindre. Je me flatte que vous êtes -bien tombé, _mon gendre_, et que vous devez un fameux cierge à votre -patron. - ---Ainsi, c'est fini! dit de Luxeuil, qui avait enveloppé Clotilde dans -ses bras et la couvrait de baisers. - ---Eh bien! oui, reprit-elle en répondant assez faiblement à ses -caresses; mais laisse-moi, il faut que je m'habille. - ---Tu es si belle ainsi. - ---Et les autres qui attendent là-bas! ils doivent mourir de faim. - ---C'est vrai, il faut les rejoindre et faire servir. - ---Dans un instant je serai prête. - -A ces mots elle se pencha, appuya un baiser sur les lèvres d'Arthur, -puis s'échappa, suivie de sa mère. - -Celle-ci retrouva chez elle Marc, à qui elle raconta en détail tout ce -qui s'était passé et qui se retira désespéré. - -Ce qu'il venait d'apprendre confirmait toutes ses préventions contre -Arthur de Luxeuil, mais lui enlevait la seule chance de prévenir son -mariage avec Honorine. Il ignorait d'ailleurs les sentiments de la jeune -fille à l'égard de son cousin, et les moyens employés par ce dernier -pour faire agréer sa recherche. Après avoir longtemps réfléchi à ce -qu'il devait faire, il se décida à écrire deux lettres qu'il s'occupa de -faire parvenir sur-le-champ. - - - - -XVI. - -Un complot de famille. - - -En descendant, le lendemain, à l'heure des visites, Honorine trouva au -salon la marquise de Biezi, madame des Brotteaux, Arthur, Marquier et le -docteur. - -La conversation, sans suite comme d'habitude, passa de la politique aux -bruits de ville. On parla de grands mariages, des débuts de l'Opéra et -du nouveau prédicateur; mais, au nom de ce dernier, M. Darcy, qui -causait avec la marquise, se retourna. - ---Ah! vous avez donc aussi entendu parler de cet homme-là? demanda-t-il. - ---On en raconte des merveilles, fit observer madame des Brotteaux. - ---C'est, dit-on, le genre de Bossuet, ajouta madame de Luxeuil. - ---La _Gazette de France_ le compare à monsieur de Frayssinous, acheva -Marquier. - ---Eh bien! ce sont autant de mensonges! reprit le docteur. Votre -prédicateur n'est qu'un mauvais avocat de première instance plaidant -pour la Trinité. - ---Vous l'avez donc entendu? - ---Je l'ai entendu. - -Tout le monde fit un _ah!_ de surprise. - ---Est-ce bien possible! dit madame de Biezi en riant; vous êtes allé au -sermon, docteur! - ---Grâce à ce misérable Durosoir, reprit M. Darcy avec une indignation -plaisante. Vous connaissez bien Durosoir?... - ---Le naturaliste? - ---Oui, le meilleur athée de Paris, après moi; eh bien! c'est lui qui m'a -conduit dans ce guêpier. - ---Afin de voir si le prédicateur pourrait vous convertir? - ---Au contraire, dans l'espoir que nous le verrions partager notre -incrédulité! - ---Comment cela? - ---Durosoir le prétendait décidé à abjurer le catholicisme. Vous -comprenez que ç'eût été une chose curieuse à voir qu'un prêtre quittant -sa boutique d'eau bénite, et signifiant son terme au pape. Aussi je me -suis laissé entraîner. - ---Et le prédicateur a abjuré? - ---Il a prêché trois heures sur la nécessité de la foi. - -Il s'éleva un éclat de rire général. - ---Cela vous paraît plaisant, reprit M. Darcy avec une mauvaise humeur -qui redoubla la gaieté de son auditoire; mais j'étais là, moi, écoutant -forcément ce fileur de saintes phrases qui me promettait le paradis si -je pouvais avoir de la foi gros seulement comme un grain de sénevé. - ---Et vous l'avez refusé pour si peu! dit la marquise en riant. - ---Parbleu! c'est de l'intolérance, docteur, ajouta Arthur; entre gens -qui vivent de nos faiblesses, on devrait mieux s'entendre. Le -prédicateur vous passe la rhubarbe, _passez-lui le sénevé_. - ---Non, reprit madame de Biezi avec une hardiesse incisive, la haine du -docteur est moins aveugle que vous ne le croyez, c'est un instinct de -rivalité; les médecins voudraient tuer l'âme, parce qu'ils sont les -maîtres du corps. En supprimant l'Église, on donnerait le monde à la -Faculté. - ---Et j'ose dire que le monde n'aurait qu'à y gagner, reprit M. Darcy -avec une vivacité qui fit sourire Honorine elle-même. Oui, à y gagner, -répéta-t-il plus énergiquement, car nous serions une nécessité -naturelle, au lieu du prêtre qui est une convention arbitraire. En -donnant aux hommes les infirmités, la nature a fondé la légitimité des -médecins. - ---C'est cela! interrompit Arthur, ils veulent être rois par la grâce de -Dieu... - ---Auquel ils ne croient pas, ajouta madame de Biezi. - ---Mais, savez-vous bien que vous êtes un monstre d'impiété, docteur, dit -madame de Luxeuil à demi-fâchée. - ---En 93, il nous aurait toutes envoyées à la Conciergerie, ajouta la -marquise. - ---Est-ce vrai? s'écria madame des Brotteaux presque effrayée. - ---C'est sûr, ma chère; ne voyez-vous pas que le docteur est un bâtard de -Robespierre. - -Le sourire de M. Darcy s'effaça subitement à ce nom. - ---Ah! ne me parlez pas de ce misérable, madame la marquise, -s'écria-t-il; c'est le seul homme de la Convention que j'abandonne à ses -ennemis. On peut le justifier d'avoir voté la mort du roi, permis le -massacre des prisons, égorgé les Girondins; mais il restera toujours une -accusation dont rien ne pourra l'absoudre: _C'est lui qui nous a rendu -l'Être suprême!!!_ - -La conclusion était si inattendue, qu'elle n'excita même pas le rire; -tous les auditeurs se regardèrent. - ---Parle-t-il sérieusement? demanda madame de Biezi, qui fixa les yeux -sur le docteur avec curiosité. - ---Très-sérieusement, Madame, répondit Darcy en prenant une attitude -grave. - ---Alors, il est fou, s'écria madame des Brotteaux, qui se recula par un -mouvement instinctif. - ---C'est-à-dire que c'est à ne plus le voir! ajouta la comtesse -scandalisée. - ---Et moi, reprit la marquise en riant, qui l'ai invité à venir demain -dîner avec l'internonce. - ---Quoi! cet Italien que j'ai rencontré hier chez vous? dit le médecin. - ---N'est rien de moins qu'un cardinal. - -Darcy frappa le bras de la causeuse sur laquelle il était assis. - ---Eh bien! n'importe! reprit-il résolûment, j'ai accepté et j'irai. - ---Vous? - ---Oui. Je suis bien aise de pouvoir dire, une fois dans ma vie, ma façon -de penser devant un des familiers de sa sainteté... dût-il me faire -brûler plus tard. - ---Fanfaron! interrompit la comtesse, vous savez bien que l'Église ne -brûle personne. - ---C'est vrai, fit observer Darcy, elle se contente de corrompre, en -distribuant des recommandations, des places, de l'argent! Quand on n'a -pu devenir ni ingénieur, ni avocat, ni commis à cheval dans les -droits-réunis, on se fait catholique, et les prêtres se chargent de vous -avoir une dot. - ---Eh bien! que trouvez-vous de répréhensible?... - ---Moi, rien, madame la marquise; autrefois, pour convertir les -incrédules on les brûlait; aujourd'hui, on les marie! C'est évidemment -un adoucissement. - ---Quant au mariage, le docteur a raison, dit madame des Brotteaux; le -curé de Saint-Sulpice, que je connais, a toujours à sa disposition une -douzaine d'héritières. - ---Ah! vous me rappelez qu'il est venu me voir hier, reprit la marquise; -savez-vous qui il m'a proposé de marier? - ---Qui donc? - ---Monsieur de Luxeuil. - ---Moi! s'écria Arthur. - ---Vous-même! il s'agissait d'une jeune et riche provinciale qui habite -la Vendée, où elle se résigne à être une sainte en attendant mieux. Vous -deviez aller faire sa connaissance, avec une recommandation de -l'archevêché. - ---Et qu'avez-vous répondu? demanda madame de Luxeuil. - ---Mon Dieu! dit la marquise en laissant son regard glisser sur Honorine, -qui se tenait à quelques pas occupée d'une tapisserie, j'ai répondu que -monsieur Arthur n'aimait point les déplacements, et que, selon toute -apparence, il attendrait le bonheur à domicile. - -L'allusion était si claire qu'il y eut un mouvement parmi les auditeurs. -Marquier rit d'un air approbatif, la comtesse parut inquiète et le -docteur tourna les yeux vers Honorine. - -Celle-ci ne comprit point d'abord, mais l'espèce d'attention curieuse -dont elle était l'objet l'éclaira enfin; elle rougit, puis devint pâle. - -La marquise, qui prenait plaisir à son trouble, se pencha vers elle. - ---Eh bien! que faites-vous donc, ma petite, dit-elle avec intention, -vous brouillez vos laines. - -Honorine voulut répondre; les paroles s'arrêtèrent sur ses lèvres. - ---Allons, soyez tranquille, je ne trahirai point votre secret, reprit -madame de Biezi plus bas. - ---Je n'ai point de secret, reprit la jeune fille. - ---Alors, pourquoi rougir et trembler? - ---Madame.., je vous jure... - ---Bien, bien, nous n'avons rien vu, nous ne savons rien! Mais ne vous -défendez pas, ou nous serions obligés de deviner. Quant à monsieur -Arthur, j'espère qu'il me pardonnera... Et vous, messieurs, je vous -recommande le silence. Vous ne m'en voulez pas au moins, comtesse? Je -serais désolée d'avoir commis _une inconvenance_. - -Tout en parlant et en riant, elle s'était levée pour prendre congé; le -docteur demanda la permission de la reconduire jusqu'à sa voiture, -tandis que Marquier offrait le bras à madame des Brotteaux; de sorte -qu'Honorine se trouva bientôt seule avec sa tante et son cousin. - -Ces deux derniers échangèrent d'abord des regards qui semblaient -s'interroger et se répondre; il y eut comme un moment de délibération, -puis ils parurent se décider. Arthur, qui se trouvait près de la porte, -la referma sans affectation, pendant que madame de Luxeuil allait -s'asseoir sur le divan placé vis-à-vis d'Honorine. - ---J'avais toujours prévu ce qui vient d'arriver, dit-elle d'un ton -chagrin, et j'aurais juré que la première indiscrétion viendrait de la -marquise. - ---Je suis véritablement désolé que ces allusions aient pu embarrasser à -ce point ma cousine, ajouta Arthur avec contrainte. - ---Cela prouve que les positions incertaines sont toujours fausses, -reprit fermement la comtesse. Après ce qui vient de se passer, il est -clair que vos soins pour votre cousine ont été remarqués par tout le -monde, et que vous ne pouvez les continuer plus longtemps sans les -justifier. - ---Vous savez que c'est mon plus cher désir, dit Arthur en s'approchant -d'Honorine; si j'ai gardé le silence jusqu'à ce moment, c'est que je -voulais être connu de ma cousine et la mériter; mais à défaut de -paroles, mes actions lui ont assez fait connaître ce que je sens. Je -suis sûr qu'elle a compris mon amour; il me reste seulement à savoir si -elle l'a accepté! - -En prononçant ces derniers mots, Arthur s'était approché de la jeune -fille, et, posant un genou sur le tabouret placé devant elle, il voulut -prendre une de ses mains. Honorine se recula par un mouvement -involontaire. - ---Allons, parlez sans crainte, chère enfant, reprit madame de Luxeuil, -qui s'était penchée vers elle, ne désespérez pas ce pauvre garçon qui -vous aime et que vous aimez. - ---Moi! bégaya Honorine stupéfaite. - ---Vous, ma belle. Ne l'avez-vous point, depuis six mois, pour cavalier -servant? Vous êtes faits l'un pour l'autre, chère petite; tout le monde -l'a remarqué: rappelez-vous les regards et les sourires qui se sont -tournés vers vous quand madame de Biezi nous a déconcertés par son -allusion. Voyons, si cela vous coûte trop de répondre, donnez-lui au -moins votre main. - -En parlant ainsi d'une voix insinuante, madame de Luxeuil poussait -doucement vers Arthur la jeune fille troublée. - -Ce qui venait de se passer avait été si rapide, si inattendu, -qu'Honorine s'était trouvée d'abord comme foudroyée: l'aveu de son -cousin amené, et, pour ainsi dire, justifié par les suppositions de -madame de Biezi, l'assurance de sa tante qui semblait ne pouvoir -soupçonner une hésitation, le manque de présence d'esprit qui est la -suite d'un premier saisissement, tout la réduisit au silence; elle avait -entendu les déclarations d'Arthur et de madame de Luxeuil se succéder, -sans trouver le moyen d'y répondre, et chaque retard lui rendait plus -difficile de parler. - -Cependant, arrivée à ce moment suprême où l'insistance de la comtesse -allait lui arracher une sorte de consentement tacite, elle fit un effort -désespéré, laissa tomber la tapisserie qu'elle tenait à la main, et se -leva confuse. - ---Eh bien! qu'avez-vous donc, enfant, dit madame de Luxeuil, en -cherchant à la retenir. - ---Pardon, balbutia Honorine avec honte et prière, je ne savais pas... je -n'ai point voulu... vous faire croire... oh! pardonnez-moi, Madame... -mais vous vous êtes trompée! - -La comtesse fit un mouvement, et Arthur se redressa. - ---Ma cousine refuse! s'écria-t-il avec une surprise irritée. - ---C'est impossible! interrompit vivement madame de Luxeuil: sa -réputation même ne lui permet plus de balancer. Pensez-vous donc, ma -chère, que l'on puisse accepter impunément, pendant près d'une année, -les soins d'un jeune homme, vivre avec lui dans une intimité familière, -donner enfin à tout le monde la persuasion que vous venez d'entendre -exprimer par la marquise? Votre conduite a été un engagement pris devant -le public, et, à moins que mon fils n'ait mérité de déchoir dans votre -estime... - ---Oh! je ne dis pas cela, interrompit la jeune fille, qui sentait -redoubler son embarras; mais j'avais cru... que le titre de parent... -justifiait... ces soins... et qu'il suffisait de les payer de mon -amitié! - ---Eh! qui vous demande autre chose, ma chère? s'écria la comtesse, vous -voyez bien que vous l'avouez vous-même? Vous avez de l'amitié pour -Arthur. - ---Sans doute... Madame. - ---Que voulez-vous de plus, alors? Une passion? Songez donc, ma belle, -qu'il ne s'agit pas de roman, il s'agit de mariage. - ---Mais... Madame, essaya Honorine. - -La comtesse l'attira à ses côtés. - ---Écoutez-moi, petite, dit-elle en reprenant le ton riant, j'ai plus -d'expérience que vous, n'est-ce pas? Je sais ce qu'il vous faut, -laissez-vous conduire... en fille soumise... et acceptez le bonheur de -confiance. Allons, c'est entendu, n'est-il pas vrai, demain je -m'occuperai avec Arthur de la corbeille!... - ---Madame, s'écria Honorine, qui sentait sa confusion et sa douleur -tourner aux larmes. Oh! j'aurais voulu que mon silence pût être compris -sans offenser personne... de grâce, ne me pressez point davantage..., -et surtout, pardonnez-moi, car... je ne puis... - -Ce dernier mot avait été murmuré presque à l'oreille de la comtesse, sur -l'épaule de laquelle Honorine venait de cacher son visage, mais la mère -d'Arthur se redressa brusquement. Tous ses traits avaient pris une -expression de désappointement. - ---Vous ne pouvez! s'écria-t-elle, et quel est l'obstacle? Qui vous -retient? Pourquoi ce changement injurieux? voyons, Mademoiselle, donnez -au moins une raison. Vous ne répondez pas, vous n'en avez donc aucune et -à une résolution arrêtée, nécessaire, vous ne pouvez opposer qu'un -caprice! N'espérez pas m'y faire céder, je n'aurai point la -responsabilité de vos actes sans en avoir la direction, et ce mariage -aura lieu parce qu'il le faut... et que je le veux! - -Honorine releva la tête vivement. Jusqu'alors elle s'était sentie -enveloppée dans les caresses et les prières de madame de Luxeuil; -énervée, pour ainsi dire, par son insidieuse tendresse, elle n'avait -point trouvé la force de la repousser et de rendre un coup pour une -caresse; mais la menace brisa subitement ces liens de timidité. Elle -tressaillit sous l'aiguillon; ses larmes s'arrêtèrent, et elle osa -soutenir le regard de sa tante. - ---Je sais ce que je dois de respect aux volontés de madame la comtesse, -dit-elle avec fermeté; mais elle ne peut désirer que je m'engage sans -prudence, et mon choix volontaire met à couvert sa responsabilité: -quelles que soient les conséquences de ce choix, je les subirai sans -plainte. - ---Et moi, je ne les permettrai pas, s'écria madame de Luxeuil, à qui -cette résistance avait enlevé tout sang-froid et toute présence -d'esprit. Ah! mon indulgence vous a enhardie, vous espérez que je -souffrirai patiemment votre révolte et votre ingratitude? - ---Madame! - ---Vous vous trompez, Mademoiselle, je saurai vous forcer à obéir ou à -m'avouer la véritable cause de ce refus... - ---Ne la demandez pas à ma cousine, interrompit Arthur, qui avait écouté -jusqu'alors ce débat avec un mélange d'impatience et de dépit; un pareil -aveu lui coûterait trop sans doute! - ---Vous avez donc compris le motif? demanda la comtesse. - ---J'ai compris, continua Arthur dont le regard restait appuyé sur la -jeune fille, que j'avais à combattre, dans l'esprit de ma cousine, -quelque comparaison défavorable... - ---Quoi! s'écria madame de Luxeuil, elle en aimerait un autre? - -Honorine voulut faire un geste de protestation, mais elle ne l'acheva -pas. L'image de Marcel venait de traverser sa pensée, et elle sentit -tout à coup pourquoi le projet de madame de Luxeuil l'avait, si -douloureusement saisie. Les paroles de son cousin l'éclairaient sur ce -qu'elle ne s'était point encore avoué à elle-même. - -Cette espèce de révélation la troubla. Elle ne put soutenir le regard -d'Arthur, rougit et baissa la tête sans répondre. - ---Vous voyez que j'ai deviné juste! reprit celui-ci, avec un emportement -amer et en se tournant vers la comtesse: si l'on me repousse, c'est -parce qu'un autre est mieux accueilli; c'est pour lui que nous avons dû -subir un refus aussi inattendu qu'injurieux! Mais qu'on ne pense pas que -je m'y résigne. Non; on a laissé grandir mes espérances, on les a -encouragées par tout ce qui peut donner confiance, on les a rendues -publiques, et maintenant on voudrait les tromper au profit d'un autre! -Je n'accepterai point cette humiliation. Si on peut me désespérer, on -ne pourra du moins me faire ni méprisable, ni ridicule; je jure sur -l'honneur que celui que l'on me préfère aura à me rendre compte de mes -projets détruits, et que la place restera entière à un seul. - -A ces mots, Arthur ouvrit brusquement la porte du salon et disparut. - -Soit qu'elle voulût l'apaiser ou se concerter avec lui, madame de -Luxeuil allait courir sur ses pas, lorsqu'on annonça M. le marquis de -Chanteaux. Elle laissa échapper d'abord un geste de contrariété, puis, -se ravisant, elle ordonna de le faire entrer dans son boudoir, et sortit -pour le rejoindre. - - - - -XVII. - -La révélation. - - -A la menace d'Arthur, la pensée d'Honorine s'était reportée d'un bond -vers Marcel. Bien qu'aucune des paroles de son cousin n'eût témoigné -qu'il soupçonnât celui-ci, les craintes de la jeune fille devancèrent le -danger. Elle comprit qu'en définitive la lutte ne pouvait s'ouvrir que -là où était la rivalité, et que, tôt ou tard, de Luxeuil et de Gausson -se trouveraient en présence. - -Son esprit n'osa aller plus loin! la seule idée de cette rencontre lui -donnait le vertige. Elle courut s'enfermer dans sa chambre où la -solitude et le silence excitèrent encore ses inquiétudes. Elle se -reprochait de n'avoir pas retenu Arthur, de n'avoir rien fait pour le -dissuader. Elle se représentait déjà, avec la vivacité d'une imagination -effrayée, toutes les conséquences du débat qui allait s'engager; elle se -maudissait elle-même d'y donner lieu; elle se demandait, avec -d'indicibles angoisses, ce qu'elle devait faire. Enfin, comme il lui -arrivait toujours dans ses agitations extrêmes, elle courut au portrait -de la baronne pour lui demander conseil et protection. - -Ainsi que nous l'avons déjà dit, la tendresse de la jeune fille pour sa -mère s'était traduite par une sorte d'adoration superstitieuse envers -l'image qui la lui rappelait. Elle s'était habituée à lui adresser ses -confidences et ses prières, comme autrefois à l'image de Marie qui -ornait sa cellule de pensionnaire. Debout, devant le portrait, le -coeur gonflé, les yeux humides, les mains jointes, elle regardait ces -traits souriants avec une angoisse suppliante. - ---Que faire, murmurait-elle, inspirez-moi, ma mère... aidez-moi!... -Comment prévenir une lutte?... Mon Dieu! pourvu qu'il ne soit pas déjà -trop tard... Si mon cousin avait soupçonné... S'il était parti..... Si -Marcel et lui... - -Un coup de pistolet l'interrompit. - -Elle se détourna en poussant un cri. Au même instant Justine entra. - ---Mademoiselle a eu peur, dit-elle en souriant. - ---Qu'y a-t-il, que se passe-t-il? demanda Honorine palpitante. - ---Rien, Mademoiselle; c'est M. de Luxeuil qui tire dans le jardin. - -La jeune fille courut à la fenêtre et aperçut, en effet, une légère -fumée qui s'élevait à travers les arbres dépouillés. Presque au même -instant un second coup se fit entendre. Elle recula en frissonnant. - ---Mon Dieu! il n'y a aucun danger, fit observer Justine; Mademoiselle -sait bien que M. Arthur a fait disposer la grande allée pour le tir et -qu'il s'y exerce souvent. - ---Il est seul? demanda Honorine. - ---Oui, Mademoiselle; j'ai su qu'il allait tirer parce que je l'ai -entendu tout à l'heure demander ses pistolets au valet de chambre, en -disant qu'il voulait se refaire la main. - -Honorine pâlit. - ---C'est dommage que Mademoiselle ne puisse pas voir d'ici, continua -Justine, qui s'était approchée de la fenêtre, elle prendrait plaisir à -admirer l'adresse de Monsieur. Il atteint le but à chaque coup. - ---Vous l'avez donc vu? demanda la jeune fille anxieuse. - ---Oh! bien des fois, Mademoiselle. Surtout quand il amenait ses amis, -MM. Rovoy, d'Alpode, Marquier, de Gausson; mais aucun d'eux ne pouvait -lutter avec lui. M. de Rovoy tirait trop bas, M. de Gausson trop haut, -et quanta M. Marquier, il lui arrivait toujours quelque accident... Mais -le bruit de ces coups de pistolet a l'air de faire mal à Mademoiselle... - ---Il est vrai, dit Honorine qui tressaillait à chaque explosion et que -les confidences de la femme de chambre achevaient d'épouvanter. - ---Je vais prier Monsieur de cesser, reprit celle-ci en faisant un -mouvement pour sortir. - ---Non, interrompit la jeune fille, je craindrais qu'il ne trouvât -étrange... - ---De faire une chose agréable à Mademoiselle?... Ah! M. Arthur sera trop -heureux. Mademoiselle ne se doute pas combien il lui est dévoué. Je vais -l'avertir tout de suite... - ---C'est inutile, il ne tire plus. - -La femme de chambre se pencha au balcon. - ---C'est vrai, dit-elle, voilà Pierre qui rapporte les armes. Je me -doutais bien, du reste, que Monsieur ne continuerait pas longtemps; car -il avait ordonné d'atteler le tilbury. - ---Il va donc sortir? - ---Écoutez. - -Le roulement d'une voiture sur le pavé de la cour venait d'ébranler -légèrement les vitrages. Honorine courut à la fenêtre opposée et aperçut -le tilbury, conduit par son cousin, qui franchissait la porte cochère et -disparaissait dans le faubourg. - -L'idée qu'il se rendait chez de Gausson la frappa comme un trait. -Surexcitée par la série d'émotions qui venaient de l'assaillir, elle en -était arrivée à ce moment où un dernier choc jette l'âme hors de toute -réserve et rend une plus longue incertitude impossible. Elle se tourna -brusquement vers Justine et s'écria qu'elle voulait parler à madame de -Luxeuil. La femme de chambre sortit et revint au bout de quelques -minutes, avec la comtesse elle-même. Celle-ci fit signe à Justine de se -retirer et se trouva seule avec sa nièce. - -En demandant à voir madame de Luxeuil, Honorine avait obéi à un élan -irréfléchi de douleur et d'épouvante. Elle avait voulu conjurer, à tout -prix, le danger qui semblait menacer Marcel; mais à l'aspect de la -comtesse, elle se sentit subitement glacée et demeura à la même place, -sans voix et sans mouvement. - -Madame de Luxeuil l'observa un instant, puis s'assit. - -Il y avait dans ses manières quelque chose de solennel, de dur et de -résolu. Elle attendit d'abord qu'Honorine prit la parole, mais voyant -qu'elle continuait à garder le silence, elle dit enfin d'un accent bref: - ---Quand vous m'avez fait demander, j'allais venir, Mademoiselle, car les -derniers mots de mon fils, en vous quittant, annonçaient un projet qui -m'a effrayée... - ---Ah! c'est de ce projet que je voulais vous parler, Madame, interrompit -Honorine précipitamment; il ne faut point qu'il s'accomplisse; vous vous -opposerez... - ---Vous ne pouvez ignorer, Mademoiselle, répliqua froidement la comtesse, -que l'autorité d'une femme, et surtout d'une mère, s'arrête toujours aux -questions où les hommes ont placé leur honneur. Mes prières seraient -inutiles et vous seule pouvez tout empêcher. - ---Moi, Madame, et par quel moyen? - ---En épargnant à Arthur l'outrage qui l'irrite et l'afflige. Je suppose -que vous le pouvez encore, et que vous n'êtes point tellement engagée -ailleurs qu'un autre ait désormais le droit de régler votre conduite. - ---Je n'ai donné à personne un pareil droit, répliqua Honorine les yeux -baissés. - ---Alors, reprit vivement la comtesse, il s'agit seulement d'une de ces -préférences de jeune fille qui sont notre roman à toutes, au sortir du -couvent. Réfléchissez-y, Honorine, vous avez entre vos mains votre -réputation, votre bonheur, deux existences peut-être!... Les -sacrifierez-vous à une frivole fantaisie? - -Madame de Luxeuil prononça ces derniers mots d'un accent plus doux, et, -voyant que la jeune fille se taisait, elle crut devoir rappeler toutes -les raisons qui rendaient son mariage avec Arthur indispensable pour -tous deux. - -Elle parla longtemps avec adresse et autorité; Honorine écoutait, -appuyée à la fenêtre ouverte, les bras pendants, la tête baissée et dans -une attitude d'abattement. - -Tout à coup, un sifflement cadencé se fit entendre au-dessous du balcon. - -La jeune fille redressa la tête: c'était l'appel autrefois employé au -couvent par le vieux jardinier, et dont Marc était convenu pour -avertissement. - -Au même instant, une flèche de papier traversa l'air et vint tomber à -ses pieds. - -Elle se pencha précipitamment au balcon, un commissionnaire en veste de -velours et la scie sur l'épaule franchissait le seuil de la grande -porte. - -La comtesse surprise s'était levée. - ---Que signifient ce signal et ce papier? demanda-t-elle, en jetant un -regard dans la cour déserte. - -Au lieu de répondre, Honorine voulut relever la flèche; mais sa tante la -prévint. - ---Vous savez sans doute ce que renferme cette missive? dit-elle en -regardant sa nièce d'un air soupçonneux. - ---Nullement... Madame... répliqua Honorine troublée. - -La comtesse déroula la flèche et en retira un billet, artistement caché -dans la spirale de papier. - ---Une lettre! s'écria-t-elle. - ---Une lettre! répéta la jeune fille. - ---Elle explique, sans doute, la cause de vos refus plus clairement que -vous n'avez voulu le faire, ajouta madame de Luxeuil. - ---Madame, je proteste que j'ignore ce que peut contenir ce billet. - ---Alors vous me permettrez de vous en faire la lecture. - -Et dépliant la lettre elle lut tout haut. - -«Un grand danger vous menace! - -»La première fois que je me suis fait connaître a vous, je n'ai pu que -vous dire:--Prenez garde! je ne savais pas encore l'intérêt qu'on -pouvait avoir à vous faire des amitiés; maintenant, je le connais; on -veut vous marier à votre cousin! - -»Ce mariage est promis à ses...» - -Ici madame de Luxeuil s'arrêta brusquement, elle parcourut rapidement -des yeux le reste de la lettre, poussa deux ou trois exclamations -d'étonnement d'abord, puis de colère et arriva enfin à la signature. - ---Marc! s'écria-t-elle. Quel est cet homme! vous le connaissez donc? - ---Je le connais, dit Honorine, frappée de ce qu'elle venait d'entendre. - ---Et quel droit a-t-il de vous écrire? reprit impétueusement la -comtesse; qu'est-il enfin? répondez sur-le-champ, répondez, -Mademoiselle. - -En parlant ainsi, elle s'était avancée vers sa nièce, l'oeil -étincelant, et froissant le billet de Marc; mais la jeune fille soutint -son regard avec une hardiesse presque calme. Étrange mystère de l'âme -humaine qu'un seul encouragement retire de ses plus profonds -abattements! ce signal et cette lettre avaient suffi pour la relever. -Elle n'était plus seule au monde; elle se sentait soutenue! Les quelques -lignes qui avaient été lues venaient de lui faire entrevoir dans le -mariage proposé une sorte de complot, et elle avait compris que cette -révélation changerait sa position vis-à-vis de la comtesse et de son -cousin; de suppliante elle pouvait devenir accusatrice! aussi, le -courage lui revint-il subitement avec l'espoir. - ---Madame la comtesse me permettra de taire un secret qui n'est pas -seulement le mien, dit-elle d'un ton ferme. - ---Ainsi, vous avouez, dit madame de Luxeuil surprise et irritée d'un -changement aussi inattendu: il y a au dehors des gens que vous n'osez -faire connaître et dont les conseils vous dirigent, en nous accusant! -car cette lettre est une dénonciation infâme! - ---Madame la comtesse ne m'a point permis d'en juger, fit observer -Honorine. - ---Ah! ne feignez point l'ignorance, s'écria la mère d'Arthur, ces -mensonges ne sont point les premiers qui vous aient été écrits contre -nous; avant la demande de mon fils, vous étiez déjà prévenue! Ne -cherchez point à le cacher, Mademoiselle. On vous avait avertie d'être -en garde contre nos projets, on les avait noircis, on vous avait -présenté ce mariage comme une spéculation qui devait nous enrichir. -Pourquoi vous taire? avouez, avouez tout! - -Emportée par la colère, la comtesse révélait ainsi à la jeune fille, -sans s'en apercevoir, le contenu de la lettre de Marc; Honorine leva les -yeux avec une certaine surprise. - ---Jusqu'à ce moment j'avais ignoré ces accusations, dit-elle, en -regardant madame de Luxeuil, et vous êtes, Madame, la première à -m'éclairer. - ---Vous éclairer, répéta la comtesse exaspérée de la fermeté de la jeune -fille et de sa propre maladresse, c'est-à-dire que vous acceptez pour -vraies ces calomnies? votre titre de riche héritière vous paraît un -droit suffisant à tous les orgueils! - ---C'est la seconde fois que madame la comtesse parle de cette richesse à -laquelle je n'avais jamais pensé, interrompit vivement Honorine; mais -puisque je l'ai obtenue du hasard, elle reconnaîtra, sans doute, qu'une -telle faveur ne peut rien diminuer à ma liberté, et que je reste -maîtresse d'en jouir seule ou de choisir celui qui doit la partager. - -Madame de Luxeuil recula d'un pas. - ---Ah! vous le prenez ainsi, dit-elle, la voix tremblante; vous déclarez -enfin votre volonté! A la bonne heure! J'aime mieux la révolte que la -dissimulation, vous demandez la guerre, vous l'aurez!... - ---Je ne l'ai point cherchée, Madame, fit observer Honorine avec douceur; -il n'y a eu, dans mes paroles, ni provocation, ni menace; j'ai seulement -réclamé mes droits... - ---Tes droits! interrompit la comtesse avec explosion; malheureuse! mais -tu n'en as aucun! - ---Comment! s'écria Honorine stupéfaite. - ---J'ai gardé le silence aussi longtemps que je l'ai pu, continua madame -de Luxeuil; ma pitié et ma folle affection m'ont retenue; mais tant -d'ingratitude mérite enfin un châtiment. Tu veux nous résister, tu -parles de droits! Eh bien! écoute et ne t'en prends qu'à toi-même de ce -que tu vas savoir, car tu l'auras voulu!... La position dont tu jouis, -la fortune qui te rend fière, le nom que tu portes... tout cela est un -vol! - ---Grand Dieu! que voulez-vous dire! - ---Tu n'es pas la fille du général Louis! - -Honorine recula jusqu'au portrait de la baronne. - ---Non, continua madame de Luxeuil avec un acharnement haineux; et si le -général eût vécu, tu croupirais maintenant au fond d'un hospice de -mendiants, car il savait la vérité! - ---La vérité! répéta Honorine éperdue; et de qui donc suis-je la fille, -Madame? - ---De l'amant de ta mère. - ---Ah! vous mentez! cria l'orpheline, en se redressant pâle et les yeux -indignés. - -Un éclair traversa les traits de la comtesse: elle retira brusquement un -papier caché dans son corsage et fit un pas vers sa nièce. - ---Voilez ce portrait, dit-elle les dents serrées; voilez-le, qu'il ne -puisse nous voir, ni nous entendre, et, puisqu'il vous faut des preuves, -lisez!... - -Elle avait tendu le papier à la jeune fille qui le prit en frissonnant, -et l'ouvrit. - ---Connaissez-vous cette écriture? demanda madame de Luxeuil. - ---C'est celle de ma mère, répliqua Honorine saisie. - ---Lisez. - -La jeune fille reporta les yeux sur le billet qui ne contenait que -quelques mots et lut machinalement ce qui suit: - - «Mon ami, - - »Le général a tout découvert; il sait qu'Honorine n'est point - sa fille! Venez, si vous voulez nous sauver toutes deux!» - -Ces trois lignes étaient adressées _à M. le duc de Saint-Alofe_. - -Honorine les lut une seconde fois sans pouvoir en croire ses yeux, puis -regarda la comtesse d'un air égaré. La force de la surprise et de -l'émotion lui avait ôté la parole. - ---Ainsi ce n'est pas moi qui ai menti, reprit madame de Luxeuil en -désignant la lettre par un geste d'ironie poignante; non, ce n'est pas -moi, mais celle qui a usurpé un nom qu'elle n'a point le droit de -porter, une fortune qui est à nous!... Car comprends-tu enfin, -malheureuse abandonnée, que tout ce qui fait ton orgueil est un prêt dû -à ma pitié; que toi qui parles de liberté de choix, tu serais repoussée -de tous si je le voulais; que pour te rejeter dans la honte et la -misère, je n'aurais qu'à dire un mot? - ---Ah! vous ne le direz pas! s'écria Honorine, arrachée à sa torpeur par -cette menace. - ---Je le dirai puisqu'on m'y a forcée, continua madame de Luxeuil; ce -mariage, je l'ai sollicité avec prière: je vous ai avertie qu'il y -allait du bonheur de mon fils, de son repos, de sa vie peut-être; vous -n'avez rien écouté, eh bien! moi aussi, je serai implacable. Puisque -vous avez parlé de droits, je ferai valoir les miens, et j'irai -redemander l'héritage qu'on nous a dérobé, cette lettre à la main... - ---Non! cria Honorine, en courant éperdue à la comtesse, dont elle -s'efforça de saisir les mains; oh! non, vous ne vous vengerez pas si -cruellement, Madame... Pour moi, je ne demande rien; mais pour ma mère, -Madame, grâce pour la mémoire de ma mère. - ---Et pourquoi montrerais-je plus de dévouement à cette mémoire que sa -fille n'en montre elle-même, fit observer madame de Luxeuil; n'est-ce -point sa fille qui m'a forcée à cette révélation honteuse? Pour -l'éviter, j'avais formé un projet qui confondait ses intérêts avec ceux -de mon fils; je voulais justifier par l'alliance une position usurpée, -faire que celle qui n'a point droit de se dire ma nièce devînt -légitimement ma fille... Elle a repoussé ma demande... Elle a douté de -mes intentions... elle m'a insultée! - -La comtesse s'interrompit: soit qu'elle eût jugé nécessaire de feindre -la sensibilité, soit que la longueur de ce débat eût ébranlé ses nerfs -et qu'elle cédât à une émotion physique involontaire, sa voix, d'abord -entrecoupée, s'éteignit, et quelques larmes mouillèrent ses paupières. - -Cet attendrissement inattendu brisa ce qui restait de force à Honorine. -Atteinte par cette contagion des larmes dont il est si difficile de se -défendre, et succombant à tant d'épreuves successives, elle se laissa -glisser aux pieds de madame de Luxeuil, pencha le front sur ses deux -mains qu'elle avait saisies, et lui dit en sanglotant: - ---Que l'honneur de ma mère soit sauvé, Madame, et puis... faites de moi -ce que vous voudrez! - - - - -XVIII. - - -Dès le lendemain, madame de Luxeuil écrivit à la mère Louis et à M. le -conseiller de Vercy, tuteur d'Honorine, pour demander leur autorisation; -mais sûre que celle-ci ne pouvait être refusée, elle annonça d'avance le -mariage à tous les amis de la famille. - -De Gausson en demeura foudroyé; les autres avaient pu, en se méprenant -sur l'intimité établie entre Arthur et sa cousine, présager depuis -longtemps ce mariage; mais lui, il connaissait trop bien Honorine pour -qu'il lui fût possible de le craindre. Depuis une année qu'il étudiait -cette nature délicate et tendre, il avait pu comprendre quel abîme la -séparait de son cousin. - -Son dernier entretien lui avait d'ailleurs persuadé que son amour était -compris et accepté. Aussi hésita-t-il à croire, jusqu'au moment où la -nouvelle lui fut confirmée par de Luxeuil. - -Ce dernier, dont les soupçons s'étaient portés naturellement sur Marcel, -lors du premier refus d'Honorine, voulut éclaircir ses doutes en lui -parlant longuement de ce mariage; mais de Gausson écouta tout sans -exprimer ni surprise, ni trouble apparent. L'expérience du monde l'avait -accoutumé à ces épreuves, qui font de nos salons un champ de bataille où -le courage est dans l'impassibilité. Comprimant donc la violence de sa -douleur, il ne songea plus qu'à voir Honorine afin de s'expliquer avec -elle. - -L'union annoncée était trop inattendue pour qu'il n'y soupçonnât pas -quelque surprise ou quelque piége; mais la difficulté était d'arriver -jusqu'à la jeune fille. Dans nos moeurs, pleines de contraintes et de -fausses apparences, l'usage a établi une séparation presque absolue -entre ceux qui auraient le plus besoin de se voir, de s'étudier, de se -connaître. C'est seulement à la dérobée, et par rencontre, que le jeune -homme et la jeune fille peuvent échanger librement leurs pensées. Hors -ces hasards inespérés, tous deux ne doivent se voir qu'à travers la -famille, espèce de voile placé entre leurs âmes, comme on en place -ailleurs entre leurs yeux. - -De Gausson essaya vainement de parvenir jusqu'à Honorine: il la trouva -toujours surveillée, entourée. Madame de Luxeuil avait redoublé de -précautions et la quittait à peine. Vingt fois Marcel fut sur le point -de s'adresser ouvertement à la jeune fille pour demander à l'entretenir -seule un instant, et toujours le joug de l'usage le retint. - -Aucune promesse ne lui avait été faite d'ailleurs; il ne pouvait même se -recommander d'un aveu reçu! Son amour et celui d'Honorine, visibles pour -tous deux, n'étaient point sortis de ce premier crépuscule qui donne -tant de charme à la passion naissante; ses droits pouvaient être sentis -mais non formulés. Une lettre eût été impuissante à les traduire; pour -les faire valoir, il fallait toute l'indépendance d'un long épanchement. - -Marcel continua à en chercher l'occasion, mais les jours se succédèrent -sans la lui offrir. Le moment du mariage approchait; il comprit enfin -que l'heure d'une explication était passée; dans tous les cas, inutile -peut-être, elle devenait inopportune et impossible après un si long -retard. - -La jeune fille, du reste, semblait elle-même la fuir. Tremblante à -l'aspect de Marcel, elle évitait de le regarder, de lui parler. Celui-ci -finit par croire qu'il s'était trompé. Il se dit que tout ce qui avait -eu lieu était un de ces jeux de coeur dont la plupart des jeunes -filles s'amusent quelques jours, essais de romans sans portée et sans -suite, auxquels elles renoncent en même temps qu'aux longues -correspondances et aux amies du couvent. - -Cette pensée fut un trait aigu qui s'enfonça au plus profond de son âme; -ne pouvant en supporter la douleur, il résolut d'y échapper par la -fuite. Avant de partir, il voulut seulement voir Honorine une dernière -fois. - -Il la trouva en compagnie de sa tante et de madame des Brotteaux; -Arthur, Marquier et de Cillart causaient à l'autre bout du salon. - -Au moment où on l'annonça, madame des Brotteaux s'écria avec plus de -vivacité que d'habitude. - ---Ah! tant mieux; nous allons prendre M. de Gausson pour juge! - -Honorine, qui avait tressailli au nom de Marcel, voulut la retenir; mais -elle continua: - ---Non, non, je veux qu'il donne son avis, lui qui vous connaît bien et -qui est de vos amis; venez, monsieur Marcel, venez. - -Le jeune homme s'approcha en demandant de quoi il s'agissait. - ---C'est une grave question, dit la comtesse en riant, et pour la -décider, nous avons besoin de toutes vos lumières. - ---Ne l'influencez pas! reprit Hortense, il faut qu'il donne son opinion -franchement. Il s'agit de la corbeille de noces. - -Les lèvres de Marcel se serrèrent, et sa main pressa convulsivement les -bords du chapeau qu'il tenait; mais sa voix resta ferme pour demander -quelle était la difficulté à juger. - ---Faites-moi d'abord le plaisir de regarder cette chère petite, dit -madame des Brotteaux, qui se retourna vers Honorine. - -Le regard de Marcel suivit la direction indiquée, et rencontra celui de -la jeune fille, qui rougit, s'efforça de sourire, puis baissa les yeux -avec une affreuse palpitation de coeur. - ---Vous la voyez, reprit madame des Brotteaux, eh bien! maintenant, -dites-nous quelle est la couleur qui lui sied davantage, le rose ou le -bleu? - ---En vérité, Madame, dit de Gausson avec effort, vous présumez trop de -mon observation ou de mon goût; je craindrais que mon avis ne détruisît -la bonne opinion que vous voulez bien en avoir. - ---C'est une défaite, répondit Hortense avec insistance, je veux savoir -quelle est la couleur que vous préférez voir à Honorine. - ---La couleur que je préfère, répéta lentement de Gausson, en jetant -vers la jeune fille un regard ému. - ---Précisément; est-ce le rose? - ---Non, Madame. - ---Alors c'est le bleu! s'écria-l-elle en se tournant triomphante vers -madame de Luxeuil; vous le voyez, chère comtesse, il est de mon avis. - ---Oui, reprit de Gausson, dont les yeux s'étaient pour ainsi dire -oubliés sur Honorine; c'était la couleur que Mademoiselle portait la -première fois que je la vis... chez la prieure... - -Bien que ces mots eussent été prononcés sans intention apparente, il y -avait, dans le timbre de la voix, une nuance qui n'échappa point à la -jeune fille. C'était à la fois de la tristesse, de l'amour et du -reproche. Elle sentit son coeur défaillir. - -Madame de Luxeuil avait également paru frappée, non de l'accent de -Marcel, mais de ses paroles. - ---Vous aviez vu ma nièce avant son arrivée à Paris? demanda-t-elle. - ---En passant eu Touraine, Madame, il y a douze ans. - ---Douze ans!... Ah! vous étiez des enfants alors, reprit la comtesse -soulagée; je m'étonne seulement qu'Honorine ne m'ait jamais parlé de -cette rencontre. - ---C'était une circonstance peu importante dans la vie de Mademoiselle, -fit observer de Gausson, avec une légère nuance d'amertume. - ---Mon Dieu! qui se souvient de douze ans? dit madame des Brotteaux, qui -avait repris sa nonchalance; mais M. de Gausson a une mémoire -miraculeuse. Croiriez-vous qu'il reconnaissait tous les villages, -lorsque, pour nous rendre aux bains de mer, nous avons traversé la -Normandie? - ---J'y ai été élevé, répondit de Gausson; je l'ai vingt fois parcourue en -tous sens... - ---Et vous avez voulu nous la faire également parcourir, interrompit -madame des Brotteaux. Oh! si vous saviez quelles promenades, comtesse! -Figurez-vous des dunes exposées au soleil et au vent, des chemins -horribles... où l'on est obligé d'aller à pied! J'ai cru en mourir. - ---M. de Gausson vante pourtant la beauté de son pays, objecta madame de -Luxeuil. - ---Laissez donc, je voudrais le voir forcé d'y habiter. - ---Votre souhait va s'accomplir, Madame, dit Marcel, car je pars dans -quelques jours pour la Normandie. - ---Vous! répétèrent à la fuis la comtesse et madame des Brotteaux. - ---Je venais vous faire ma visite d'adieux. - -Honorine eut peine à retenir un cri. Le souvenir précédemment réveillé -par de Gausson l'avait déjà ébranlée, mais cette brusque annonce de -départ acheva de briser son courage. L'idée qu'elle ne verrait plus -Marcel et qu'il allait partir malheureux, irrité, imposa silence à tout -le reste. L'exaltation de dévouement qui l'avait jusqu'alors étourdie, -fit place au désespoir, puis à la résolution de se justifier en avouant -tout à de Gausson. - -Un nouvel incident vint traverser cette tentation. - -Pendant l'entretien que nous venons de rapporter, Arthur et les -visiteurs réunis à l'autre extrémité du salon, avaient continué, de leur -côté, une conversation qui était devenue de plus en plus animée. -Marquier en semblait le héros, et, à la multiplicité de ses gestes et de -ses affirmations, il était facile de deviner qu'il avait à vaincre -l'incrédulité d'une partie de ses auditeurs. - ---Quand je vous répète que je le tiens du caissier! s'écria-t-il enfin; -qu'il a reçu les deux cent mille francs; qu'il les a comptés! - ---Qu'y a-t-il donc? demanda madame de Luxeuil, étonnée de la chaleur du -banquier. - ---Ah! pardieu il faut raconter la chose à ces dames, s'écria de Cillart -en riant; voyons, Marquier, recommencez pour elles votre roman. - ---Je soutiens que c'est une histoire, répliqua celui-ci, et j'offre au -capitaine de parier cent louis. - ---N'acceptez pas! interrompit Arthur; s'il veut parier, c'est qu'il est -sûr de gagner. - ---Mais de quoi s'agit-il enfin? reprit la comtesse. - ---Mon Dieu! d'une folie de philanthrope, reprit Marquier, madame la -comtesse doit avoir entendu parler de l'auteur de _l'Avenir dévoilé_? - -Madame de Luxeuil jeta un regard rapide du côté d'Honorine. - ---Oui est-ce qui ne connaît pas ce vieux rêveur? reprit de Cillart, en -haussant les épaules; il envoyait autrefois ses livres gratuitement à -tout le monde, moi-même j'en ai reçu. - ---Avec l'épigraphe latine invariable: _Omnis omnibus_. - ---Oui; on lui en avait fait un sobriquet, et les petits journaux ne -l'appelaient que le duc _omnis omnibus_. - ---Adoptons le nom, dit vivement madame de Luxeuil, je n'en veux pas -d'autre. - ---Va pour _omnis omnibus_, reprit Marquier en riant; voici ce que je -racontais de lui à ces Messieurs. - -A l'époque où le duc était encore riche, il avait pour ami M. de -Lannaut, le père des banquiers actuels, qui était aussi dans les -affaires. Il paraît même que le bonhomme goûtait les idées du duc, et -qu'il rêvait, comme lui, le bonheur du genre humain!... Ils ont toujours -eu quelque chose de détraqué dans cette famille.... - ---Enfin, demanda madame Luxeuil, qui semblait mal à l'aise et -impatientée du récit de Marquier. - ---Enfin, continua celui-ci, à force de s'occuper des affaires de la -société, le père Lannaut laissa les siennes se déranger, de sorte qu'un -beau jour il se trouva avec un passif qui dépassait son actif de près -de cent mille écus! Le bonhomme eut beau se retourner, faire argent de -tout, la faillite était inévitable. Alors, ne sachant plus où trouver du -secours, ruiné, déshonoré, il perdit la tête et prit la fuite. Il avait -déjà rejoint le Havre où il allait s'embarquer, quand il reçut une -lettre de son caissier, qui lui apprenait que tous les billets présentés -avaient été payés. - ---Payés! s'écria Honorine, qui, distraite d'abord, avait fini par -écouter malgré elle et par s'intéresser. - ---Intégralement! ajouta Marquier, et cela par un inconnu. - -Toutes les femmes poussèrent une exclamation. - ---Voilà où nous tournons au conte de fée, dit de Cillart. - ---Pas du tout, reprit Marquier, car le soi-disant inconnu n'était autre -que le duc _omnis omnibus_, qui, de retour d'un petit voyage, avait -appris, du caissier lui-même, la fuite de Lannaut, et s'était -immédiatement dépouillé de tout ce qu'il avait de fonds disponibles chez -son notaire. - ---Mais vous passez le plus merveilleux! s'écria Cillart; c'est que votre -duc avait exigé le secret de la part du caissier, et que ledit Lannaut -est mort sans savoir à qui il devait ces deux cent mille francs. - ---Mais il ne les devait pas! s'écria Marquier; je vous ai déjà dit qu'il -n'y avait eu ni acte ni reçu. - ---Eh bien! je déclare, moi, reprit le garde-du-corps, que je ne puis -croire à une pareille folie. - ---Vous avez tort, reprit sérieusement de Gausson; j'ai connu le notaire -entre les mains duquel les fonds furent remis, et je savais, depuis -longtemps, tous les détails de cette affaire. - ---Me croirez-vous, maintenant? demanda Marquier en se retournant vers de -Cillart. - -Celui-ci plia les épaules. - ---Alors, je n'ai qu'un mot à répondre, dit-il, c'est qu'_omnis omnibus_ -était un échappé de Charenton. - ---Le malheureux! fit observer madame des Brotteaux, perdre deux cent -mille francs! - ---Encore s'il eût demandé un reçu, ajouta Marquier. - ---Mon Dieu! sa vie est pleine de traits semblables, reprit madame de -Luxeuil avec le désir évident de mettre fin à cette conversation; il -serait plus généreux de ne point les rappeler et d'imiter le charitable -silence de M. de Gausson. - ---Je voudrais pouvoir accepter l'approbation de madame la comtesse, dit -celui-ci, en s'inclinant avec gravité; mais je ne l'ai point méritée, et -si je garde le silence, c'est que loin de pouvoir m'associer aux -anathèmes dont le duc est l'objet, je ne pourrais exprimer pour lui que -de l'admiration. - -L'étonnement parut général. - ---Quoi! s'écria de Cillart, même pour le cadeau des deux cent mille -francs? - ---Pour lui surtout, reprit Marcel en s'animant, car ce que M. Marquier -ne vous a point dit, c'est que l'homme sauvé par le duc était un de nos -industriels les plus ingénieux et les plus hardis; que sa ruine arrêtait -vingt tentatives dont la réussite pouvait enrichir le pays; qu'elle -réduisait à la misère plusieurs centaines de familles; que la prévenir -enfin, n'était pas seulement un acte d'ami, mais de bon citoyen. Il -fallait aussi ajouter que le duc ne fit un mystère de sa généreuse -assistance que parce qu'il savait M. Lannaut capable de la refuser et de -préférer, dans son découragement, une ruine immédiate à des obligations -qu'il eût craint de ne pouvoir remplir. - ---C'est avec des raisonnements pareils que ce pauvre duc a mangé un -million! dit Marquier en ricanant. - ---Et qu'il a fini par l'hôpital, ajouta de Cillart. - ---Tandis que les fils Lannaut ont équipage et qu'ils se moquent, comme -tout le monde, d'_omnis omnibus_, acheva Arthur. - ---Voyez-vous, mon cher de Gausson, reprit le garde-du-corps, tant que le -monde restera ce qu'il est, le dévouement sera l'orgueil des niais. - ---Non, dit Marcel avec une fermeté calme, ce sera la vertu des -courageux! Un jour viendra, je l'espère, où les sociétés plus -intelligentes n'auront pas besoin du sacrifice de quelques-uns pour le -salut du plus grand nombre et où le bonheur de chacun aidera au bonheur -de tous; mais d'ici-là, c'est aux généreux à accepter l'abnégation, à -s'oublier pour les autres, _à nourrir le monde de leur âme et de leur -sang_. - ---Et le monde, une fois nourri se moquera d'eux, objecta Marquier. - ---Peut-être, continua Marcel; mais pour celui qui s'est imposé une -tâche, qu'importe l'approbation? Le dévouement est un martyre; il se -fortifie de ses souffrances, il s'encourage de son abandon, il tire ses -joies et ses récompenses de lui-même. Tout perd son charme à la longue; -les passions s'attiédissent, les ambitions trompent, les espérances -fatiguent; mais rien ne peut enlever cette douce saveur que laisse le -souvenir du bien accompli. Quiconque se dévoue doit accepter la douleur, -l'injustice, le dédain, car c'est de ces fleurs amères que se compose le -miel qui adoucit les souffrances de la vieillesse!... - -De Gausson s'était laissé emporter, sans y prendre garde, à l'expression -de ses pensées les plus intimes; les sourires de Marquier, d'Arthur et -du garde-du-corps le rappelèrent tout à coup au souvenir du lieu et de -l'auditoire; il rougit un peu, s'interrompit brusquement et se leva. - -Mais ses paroles avaient frappé Honorine. Prête à regretter le sacrifice -qu'elle faisait à la mémoire de sa mère, elle y avait trouvé une sorte -d'à-propos qui la saisit. Il lui sembla que cet encouragement au -dévouement dans la bouche de Marcel avait quelque chose de plus éloquent -que dans aucune autre; que c'était enfin un avertissement providentiel -auquel il ne lui était point permis de résister! - -Cette sensation fut si complète et si vive que son projet de tout -confier au jeune homme fut à l'instant abandonné, et qu'elle revint, -avec une sorte d'enthousiasme passionné à l'idée du sacrifice -silencieux. - -Aussi, lorsque de Gausson s'approcha d'elle, afin de prendre congé, -réunit-elle tout ce qui lui restait de forces pour le recevoir d'un air -tranquille. - -Marcel prit sa main, la porta à ses lèvres et prononça le mot d'adieu -avec une expression de désespoir étouffé! Elle sentit un frisson glacé -parcourir ses veines; mais ses lèvres répétèrent adieu avec une sorte de -froideur machinale. - -Ce fut seulement lorsque le jeune homme s'éloigna que ses forces -l'abandonnèrent. Elle porta les deux mains à son coeur qui se brisait, -se laissa retomber sur son fauteuil, sans pensée et sans mouvement. - -Ce trouble, qui n'avait échappé ni à la comtesse ni à son fils, confirma -leurs soupçons. Aussi, bien que le départ de M. Marcel de Gausson -semblât devoir les rassurer, résolurent-ils de redoubler de -surveillance. - -La lettre jetée par la fenêtre d'Honorine, et interceptée par la -comtesse, était toujours restée pour eux un inexplicable mystère. Quel -était ce protecteur caché qui, sous le nom de Marc, veillait sur la -jeune fille. Cette dernière eût pu le leur dire, mais madame de Luxeuil -craignait, avec raison, qu'une nouvelle explication n'amenât de nouveaux -débats, et, par suite, quelque changement dans les résolutions -d'Honorine. - -L'autorisation demandée à la grand'mère Louis était arrivée, il ne -restait plus à recevoir que celle du tuteur, M. de Vercy, dont le -silence commençait à étonner de Luxeuil et sa mère; mais ils apprirent -enfin la cause de ce retard. - -Partageant la répugnance de tous les provinciaux à se servir de la -poste, le conseiller avait confié sa lettre à un substitut de la cour -d'Angers qui se rendait à Paris et qui avait voulu l'apporter lui-même. -Cette réponse renfermait une autorisation régulière pour la publication -du mariage avec un modèle de contrat; elle annonçait, en outre, -l'arrivée de M. de Vercy, appelé à Paris pour une affaire personnelle. - -Cette nouvelle inquiéta Arthur et madame de Luxeuil. Ils interrogèrent -adroitement le substitut sur les intentions que pouvait avoir exprimées -M. de Vercy, et sur l'affaire qui l'obligeait à quitter Angers, mais -celui-ci ne put leur donner aucun éclaircissement. Il leur parla -seulement d'une seconde lettre confiée par le conseiller, et qu'il -chercha dans son portefeuille. Elle était adressée: - - _A Monsieur Marc,_ - -_Garçon de Bureau._ - - - _Rue des Morts, nº 16._ - -A ce nom de Marc, la mère et le fils échangèrent un coup d'oeil. - ---J'espère au moins que vous ne porterez pas cette lettre à domicile? -fit observer madame de Luxeuil. - ---Pardonnez-moi, madame la comtesse, dit le substitut: M. de Vercy m'a -bien prié de la remettre en mains propres. - -La comtesse se récria. - ---Mais il n'y a point songé, dit-elle, c'est hors ville. - ---J'ai été, en effet, un peu effrayé en cherchant hier la rue des Morts -sur un plan de Paris, avoua le substitut. - ---Sans compter que vous pourrez y aller dix fois avant de rencontrer cet -homme. - ---Ne suffirait-il pas de jeter la lettre à la poste? demanda Arthur. - -Le substitut objecta la crainte d'une erreur d'adresse ou d'un -changement de domicile. - ---Eh bien! donnez-la moi, reprit madame de Luxeuil, je la ferai porter. - ---Mille grâces, madame la comtesse; mais je n'oserais abuser à ce -point... - ---Donnez, vous dis-je, j'enverrai mon chasseur, et il retournera -plusieurs fois au besoin. Que Monsieur vienne dîner avec nous -après-demain, je pourrai lui apprendre le résultat de ses recherches. - -Le substitut se confondit en remerciements, et se retira enfin ravi de -l'amabilité de la comtesse. - -A peine fut-il parti, qu'Arthur courut fermer la porte, tandis que sa -mère ouvrait la lettre de M. de Vercy. - -C'était une réponse à celle qui avait été écrite par Marc, au sortir de -chez madame Beauclerc, et dans laquelle il dénonçait les véritables -motifs d'Arthur, en recherchant la main de sa cousine. Le conseiller, -sans rien croire ni rien contester, déclarait qu'il serait à Paris vers -la fin du mois pour un placement de fonds et des remboursements, et -qu'il demanderait alors des éclaircissements plus détaillés. - -La mère et le fils comprirent en même temps que, s'ils ne prévenaient -les révélations de Marc, tout était perdu. A quelque prix que ce fût, -ils devaient donc le gagner, l'effrayer ou le tromper. Mais pour savoir -lequel de ces moyens tenter, il fallait avant tout connaître l'homme -auquel on avait affaire. - -Comme ils cherchaient les moyens d'y parvenir sans se compromettre, on -annonça à de Luxeuil que M. Hartmann, le maquignon, demandait à lui -parler. - -Ce fut un trait de lumière! Il ordonna de le faire monter à son -appartement, demanda la lettre à sa mère, et lui déclara qu'ils auraient -tous les renseignements dès le lendemain. - -Il trouva l'Allemand qui l'attendait dans son cabinet, debout et le -chapeau à la main. Malgré sa grosse cravate de laine rouge, remontant -jusqu'au-dessus des oreilles, sa barbe épaisse qui lui cachait les deux -tiers du visage, et la capote de castorine blanchâtre sous laquelle sa -maigreur se trouvait déguisée, nos lecteurs eussent facilement reconnu, -dans le prétendu Hartmann, le juif alsacien dont nous avons donné au -commencement de notre récit, le signalement détaillé. C'était bien lui, -en effet, mais dans une meilleure position que nous ne l'avons vu -d'abord. - -Le hasard s'était plu à le favoriser: rencontré par un compatriote qui -cherchait précisément un _second_ pour son industrie, il était d'abord -entré à son service, et, quelques mois après, la mort de son patron lui -avait permis de continuer les affaires pour son propre compte. Quant à -la nature de ces affaires, elle était singulièrement obscure. Bien qu'il -s'instituât maquignon, M. Hartmann ne vendait point de chevaux, mais il -connaissait tous les cochers de grande maison, tous les jockeys, tous -les valets d'écurie. Nul ne savait mieux que lui procurer le placement -d'une bête tarée, créer une généalogie à un coureur vulgaire, assurer le -gain d'un pari en corrompant les jockeys, ou en énervant, par quelque -drogue, le cheval redouté. Ses relations étendues lui permettaient de -joindre à cette spécialité quelques industries accessoires qui ne -laissaient pas que d'avoir aussi leurs profits. Il pouvait, au besoin, -faire parvenir une lettre jusqu'au fond de l'hôtel le mieux fermé, -donner des renseignements sur les habitudes des maîtres, procurer un -logement de passade, loué sous son nom dans quelque maison à double -issue où l'on pouvait venir sans éveiller les soupçons, grâce à une -affiche de dentiste ou de couturière. Il se chargeait enfin des emprunts -sur gage ou de la fabrication des lettres anonymes destinées à servir -les haines et les rivalités. - -Cette université avait fait de Moser l'agent préféré de ce que la -fashion avait de plus méprisable. C'était lui qui mettait en contact -toutes les mauvaises passions, associait les vices et mariait les -lâchetés. - -Arthur l'avait employé plus d'une fois et avec profit; aussi ne -balança-t-il pas à s'adresser à lui pour prendre des renseignements sur -Marc. - -Le juif comprit sur-le-champ de quoi il s'agissait; il demanda la lettre -adressée au garçon de bureau, afin qu'elle lui servît d'introduction, et -partit en promettant de faire diligence. - -Mais au moment où il atteignait l'extrémité du faubourg Saint-Honoré, et -où il allait tourner vers la Madeleine, il se trouva en face d'un homme -en costume militaire qui à sa vue s'arrêta tout court: c'était Jacques -le Parisien. - -Tous deux s'étaient séparés peu après l'aventure de la _forge des -Buttes_, et ils ne s'étaient point revus depuis. - -Jacques entraîna l'Alsacien chez un marchand de vin du faubourg et monta -avec lui à l'entresol, dans un cabinet séparé, afin de pouvoir causer -plus librement. - - - - -XIX. - -Une Fête dans un grenier. - - -Cinq jours après la rencontre du Parisien et de Moser, ce dernier ne -s'était point encore présenté chez Marc, qui attendait avec une -inexprimable impatience, la réponse de M. de Vercy. Craignant qu'elle -n'arrivât en son absence, il avait même prétexté une indisposition pour -ne point quitter la maison, en recommandant à M. Brousmiche de lui -apporter sur-le-champ les lettres qui pourraient arriver à son adresse. - -Cependant, ce jour-là, une autre préoccupation semblait avoir -momentanément remplacé ses inquiétudes. Sorti plusieurs fois le matin, -il venait de rentrer suivi d'un commissionnaire chargé, et il avait -trouvé à la porte de la loge, Françoise, avec laquelle il échangea un -signe d'intelligence, et qui remonta rapidement sur ses pas. M. -Brousmiche lui-même ne tarda pas à les suivre, portant une vieille -théière bleue à bec ébréché et trois tasses dépareillées avec lesquelles -il gagna les mansardes. - -Il était évident que quelque chose d'extraordinaire se passait dans le -grenier du vieux Michel. On y entendait des pas qui se pressaient, des -voix parlant vivement et des rires tantôt éclatants, tantôt étouffés. - -L'absence du vieillard pouvait seule expliquer ces bruits inaccoutumés. -Françoise, qui avait été forcée de sortir dès le matin, l'avait en effet -prié de veiller à son logement, où l'on devait se présenter pour -quelques réparations; et, trop heureux de pouvoir rendre à sa voisine ce -léger service, M. Michel avait apporté chez elle ses papiers et s'était -établi devant la grande table de la jeune fleuriste. - -Il y était depuis plusieurs heures quand celle-ci rentra rouge, -haletante, et les yeux brillants de gaieté. - ---Ah! mon pauvre monsieur Michel, vous aurez cru que je vous avais -oublié? s'écria-t-elle; comme vous avez dû vous ennuyer ici, tout seul! - ---La solitude m'est familière, dit le vieillard, qui, à la vue de la -jeune fille, avait déposé sa plume; j'étais d'ailleurs occupé. - ---Encore à vos vilains chiffres, fit observer la jeune fille en jetant -les yeux sur les _états_ à colonnes rouges et noires que son vieux -voisin achevait; mon Dieu! comment avez-vous pu vous accoutumer à un -pareil travail, vous qui détestez les calculs? - ---Ne savez-vous pas qu'il faut accepter ici-bas, non la tâche que l'on -aime et que l'on sait remplir, mais celle que le hasard vous impose? dit -le vieux voisin, avec une triste douceur; ces chiffres me font vivre: -c'est un impôt que la faim prélève sur mes goûts et sur ma liberté. -Quand je l'ai payé, je puis redevenir moi-même. En consacrant le jour -entier à ce travail machinal et stérile, il me reste le soir pour la -pensée. Je donne dix heures aux besoins de mon estomac et deux heures à -ceux de mon âme. Combien d'autres sont moins heureux! - ---C'est vrai, reprit la grisette; mais pour aujourd'hui, monsieur -Michel, en voilà assez. Vous n'avez pas déjeuné, d'ailleurs. - ---En effet, il doit être plus tard que d'habitude, si j'en juge par mon -appétit. - ---Vous avez appétit! Ah! tant mieux; donnez ces papiers, mon bon -monsieur Michel, et remontons bien vite; j'ai tout préparé chez vous. - -Elle avait pris les _états_ et monta rapidement, suivie de M. Michel. -Arrivée au logement de ce dernier, elle frappa en disant: - ---C'est nous! - -Et elle s'effaça de côté, pour laisser entrer le vieillard. - -Celui-ci, étonné, franchit le seuil; mais à peine eut-il fait un pas en -avant, qu'il s'arrêta stupéfait. - -Il ne reconnaissait plus son grenier. - -Les fentes du toit, qui laissaient autrefois paraître les tuiles, -avaient été garnies de nattes proprement clouées; des rideaux de -mousseline, à franges bariolées, ornaient l'étroite fenêtre, et un poêle -de faïence tout allumé, derrière lequel apparaissait une petite -provision de houille et de bois flotté, occupait un des angles. Enfin, -sur une table dressée au milieu de la mansarde et garnie d'une nappe -bien blanche, étaient servis plusieurs plats recouverts d'assiettes, au -milieu desquels se dressait la cafetière ébréchée de M. Brousmiche. Ce -dernier se tenait lui-même debout à quelques pas, le sourire sur les -lèvres et son bonnet de soie à la main, tandis qu'un peu plus loin, -Marc, appuyé au vieux fauteuil d'ébène, regardait alternativement M. -Michel et Françoise. - -En voyant la surprise de son vieux voisin, la grisette n'avait pu -retenir une exclamation de joie. - ---Il ne se doutait de rien! s'écria-t-elle, en battant des mains comme -une enfant; il ne se doutait de rien. Oh! la bonne plaisanterie; mais -vous ne devinez donc pas, monsieur Michel?... Ce sont vos étrennes! - ---Mes étrennes! répéta le vieillard en la regardant; quoi! c'est -aujourd'hui... - ---Le premier de l'an! Vous ne le saviez pas! Oh! tant mieux. Mais ne -trouvez-vous pas que nous avons bien employé notre temps? Voyez donc, il -ne vous viendra plus de vent par le toit; il y a des nattes partout; -c'est M. Marc qui les a posées; car M. Marc est pour sa part dans tout -ceci; et M. Brousmiche aussi. Mais parlez donc, mon bon monsieur -Michel, vous avez l'air tout drôle! Dites au moins que vous êtes -content. - -Le vieillard tendit la main à la jeune fille, puis à Marc, puis à -Brousmiche, et une larme vint se suspendre à ses cils blanchis. - -La jeune fille et le petit bossu ne purent voir cette émotion sans la -partager. - ---Allons, allons, ce que nous avons fait... ne vaut pas... tant de -remerciements, dit Françoise d'une voix que l'attendrissement faisait -trembler: M. Marc avait des économies... et moi aussi... en faisant -bourse commune nous avons pu acheter les nattes d'abord et ensuite le -poêle... car il n'est pas neuf le poêle, monsieur Michel, c'est une -occasion, nous l'avons eu pour rien... et quant au bois, c'est M. -Brousmiche qui a donné une partie de sa provision... - ---J'en avais trop, interrompit vivement le bossu: foi d'homme, c'est un -service que me rend M. Michel. Ça m'empêchera de chauffer la loge comme -je faisais toujours, à la température du Sénégal. Madame Berton, la -femme de ménage du pharmacien, m'a dit qu'il n'y avait rien de plus -malsain pour Lolo et pour Fanfan. - ---Ne cherchez donc pas à vous justifier, père Brousmiche, dit Marc, qui -voyait que les explications augmentaient l'émotion du vieillard, nous -avons fait à M. Michel une politesse de voisin, comme on en a le droit -le premier janvier; voilà! Seulement, je le préviens que nous nous -sommes invités à déjeuner avec lui, et s'il le permet, nous ne -laisserons pas les plats refroidir davantage. - ---Vous avez raison, mon ami, dit M. Michel avec un sourire au milieu -duquel tremblaient encore des larmes. L'expression manque toujours à la -reconnaissance sincère; pour les dons faits avec le coeur, le meilleur -remerciement est d'en jouir. Aussi, ne craignez pas que j'affecte des -regrets ou de l'humiliation. Vous avez voulu donner quelque aisance à -un pauvre vieillard qui ne peut vous récompenser qu'avec sa joie, eh -bien! soyez satisfaits, mes amis: il est heureux. - -M. Michel se mit alors à parcourir son grenier transformé, à tout -regarder en détail, à tout essayer avec l'empressement et les cris d'un -enfant. Il ouvrit et ferma les rideaux, s'assura que la brise ne pouvait -traverser les nattes qui tapissaient le toit, s'arrêta devant le poêle -dont le ronflement annonçait l'activité, vint à la table, où les plats -découverts par Françoise commençaient à répandre leur fumet appétissant; -puis, son examen achevé, il le recommença avec le même plaisir. - -La jeune fille riait, sautait et chantait de joie. - ---Allons, c'est assez, monsieur Michel, dit-elle cependant au bout de -quelque temps; vous reprendrez votre inventaire plus tard. Vite à table, -car j'ai mille choses à faire après le déjeuner... D'abord il faut que -j'écrive à Charles. - ---Comment, ne viendra-t-il pas vous souhaiter une heureuse année? -demanda le vieux voisin en s'asseyant dans le fauteuil que Marc lui -avait avancé. - ---Il est venu il y a trois jours, dit la jeune fille, qui prit également -place à table avec le garçon de bureau et Brousmiche; il m'a même -apporté mes étrennes... Une livre de dragées fines! vous en goûterez au -dessert... Mais j'ai fait hier une rencontre qui pourra peut-être bien -le servir. - ---Quelle rencontre? - ---Ah! c'est à l'_Hôtel des Étrangers_, vous savez, rue Richelieu. Madame -Ouvrard m'avait commandé des fleurs pour les jardinières du salon, et en -les lui apportant, j'ai rencontré, au parloir, un voyageur qui demandait -l'adresse d'un monsieur Dufloc, qui s'occupe de banque à ce qu'il -paraît; mais il n'a pu le trouver dans l'_Almanach du commerce_. Vous -le connaissez peut-être, vous, monsieur Marc? - ---Non, répondit le garçon de bureau. - ---Ni moi, mais madame Ouvrard qui, en venant un soir, pour me faire une -commande, a vu Charles chez moi, et à qui j'ai été obligée de dire qui -il était, ce qu'il faisait... et que nous étions mariés... Madame -Ouvrard s'est tout rappelé sur l'instant; elle a répondu que _mon mari_ -était commis chez un banquier, et qu'il pourrait peut-être donner -l'adresse de M. Dufloc. - ---Et l'étranger vous a prié de la lui demander? - ---Oh! pas seulement cela! il m'a beaucoup interrogé sur Charles, il a -voulu savoir où il travaillait, ce qu'il gagnait, et il a fini par me -dire qu'il désirait le voir, qu'il pourrait peut-être le charger d'une -affaire qui lui rapporterait beaucoup d'argent. Vous comprenez que j'ai -écrit tout de suite à Charles, mais il ne m'a pas répondu, et c'est -pourquoi je vais lui adresser une seconde lettre... - ---Mille excuses, mademoiselle Françoise, interrompit Brousmiche en -dressant la tête; mais il me semble entendre quelqu'un dans -l'escalier... J'ai confié le cordon à madame Breton, et j'ai peur que -par manque d'habitude elle laisse monter du public peu délicat... Vous -m'excuserez si je vérifie par mes yeux... - -Tout en parlant le bossu avait gagné la porte qu'il ouvrit. - ---Que demande Monsieur? dit-il de l'entrée, en apercevant un homme en -veste sur le palier inférieur. - ---Monsieur Marc est donc sorti? dit l'inconnu qui montrait la chambre du -garçon de bureau. - ---Faites excuse, reprit le bossu, il a le plaisir d'être ici en société; -et je vais avoir celui de l'avertir... - -Mais le visiteur ne lui en donna pas le temps; il franchit l'escalier, -repoussa hardiment la porte entrebâillée et se trouva en face des -convives. - ---Il paraît que ça va mieux, dit-il gaiement, en portant la main à sa -casquette. - ---Tiens, le Furet! s'écria le garçon de bureau. - ---A votre service, monsieur Marc, dit le nouveau venu qui, comme par -habitude, promena autour de lui un regard rapide afin de prendre -connaissance des lieux, je venais pour vous voir et vous la souhaiter -bonne et heureuse. - ---Merci, mon garçon, dit Marc en se levant et allant au Furet; je te -retourne le souhait. - ---Trop honnête, monsieur Marc, j'étais aussi chargé par le patron de -savoir si vous étiez moins souffrant... - ---Tu avais quelque chose à me dire de sa part? demanda le garçon de -bureau plus bas. - ---Non, dit le Furet qui échangea avec lui un regard significatif; il n'y -a rien de neuf, si ce n'est qu'on aurait besoin de vous au bureau pour -trouver l'adresse... d'un mauvais payeur. - ---J'irai demain. - ---Ça suffit, monsieur Marc, je vous souhaite bon appétit alors, ainsi -qu'à la compagnie, bien du plaisir et à l'avantage... - -Il allait regagner la porte où M. Brousmiche continuait à se tenir, -lorsque Françoise s'entremit. - ---Monsieur ne partira pas sans boire à notre santé, dit-elle en se -levant pour chercher un verre, priez-le donc de rester un instant, -monsieur Marc. - ---C'est juste, reprit le garçon de bureau, avance ici, Furet; c'est du -bordeaux... et du bouché! - ---Pardon, excuse, dit le Furet, c'est que j'ai déjà déjeuné avec le gros -Georges. - ---N'importe, n'importe, insinua M. Brousmiche, qui, à l'invitation de -Françoise avait refermé la porte; le bordeaux est comme le lézard, -c'est un ami de l'homme. Aussi les anciens l'avaient appelé le lait des -vieillards. Approchez, Monsieur, je vous en prie. - -Le Furet céda, on s'excusant, prit le verre que Françoise lui offrait et -s'approcha de la table. - -M. Michel, qui était resté jusqu'alors étranger à la conversation, se -leva la bouteille à la main pour lui verser à boire; mais à sa vue, le -Furet demeura le bras tendu, les yeux grands ouverts, et comme pétrifié -par la surprise. - ---Qu'as-tu donc? demanda Marc. - ---Ce que j'ai, répéta l'homme à la veste, dont les regards restaient -attachés sur le vieillard, c'est que... il me semble... oui... je ne me -trompe pas... j'ai déjà vu monsieur. - ---Moi, dit M. Michel en souriant, et quand cela? - ---Dans le temps que j'étais gardien à Vanvres. - -M. Michel reposa la bouteille sur la table. - ---Vous avez été gardien?... s'écria-t-il. - ---A Vanvres, répéta Marc; il n'y a là qu'une maison de fous... - ---Monsieur avait le numéro 121, répliqua le Furet. - -Le vieillard se laissa retomber sur son fauteuil. Françoise, Marc et le -bossu demeurèrent stupéfaits. - ---Vous ne vous étiez donc aperçu de rien? reprit le Furet plus bas, en -regardant M. Michel; au fait, il a de bons moments; c'est ce qui fait -qu'on le surveillait moins et qu'il en a profité pour s'échapper. - ---Quoi! s'écria Françoise en joignant les mains, il serait possible! M. -Michel pourrait... M. Michel aurait été... Non, il faut que vous le -preniez pour un autre. - ---Il ne me prend point pour un autre, dit le vieillard avec amertume. -Oui, mes amis, cette raison dont vous avez cru que je jouissais, la -justice l'a déclarée absente! Celui que vous regardiez comme votre égal -n'est qu'un fou échappé de sa loge et qu'un mot peut y ramener. - ---Mais comment cela a-t-il pu se faire? demanda Françoise anxieuse. - ---Ah! ce serait un long récit, chère enfant, dit M. Michel, il faudrait -vous raconter l'histoire de toute ma vie. - ---Si on la connaissait, on trouverait peut-être moyen de faire réparer -l'erreur commise à l'égard de M. Michel, fit observer Marc. - -Le vieillard secoua la tête. - ---Il n'y a point eu d'erreur commise, dit-il tristement; aux yeux du -monde dans lequel nous vivons, ce qui a été fait est bien fait. Mais -votre bonté pour moi vous a donné droit de savoir qui je suis. La -confiance est la seule générosité que puissent faire les malheureux. -Écoutez-moi donc et vous me jugerez ensuite. - -Tous les convives reprirent leurs places; le Furet alla chercher une -chaise dépaillée, sur laquelle il s'assit, et le vieillard commença. - - - - -XX. - -M. Michel. - - -L'histoire que j'ai à vous raconter, dit-il, pourrait se résumer en -quelques phrases, car elle ne renferme guère que des observations. La -vie d'un philosophe n'est point celle d'un aventurier, et le drame pour -lui est dans les idées bien plus que dans les incidents; mais j'ai -promis de me faire connaître à vous, et, pour cela, j'ai besoin de dire -par quelle série de faits et d'inductions j'ai pu être conduit à devenir -ce que je suis. Peut-être ces détails, qui ont tant d'intérêt à mes -yeux, n'en auront-ils que médiocrement aux vôtres. Si je vous fatigue, -songez qu'un vieillard ne peut repasser par les chemins qu'il a -parcourus depuis trente années sans s'arrêter à certaines places. Cette -revue du passé, que je commence à votre intention, je la prolongerai -peut-être pour moi-même. Le flot des souvenirs m'emportera, et je -pourrai oublier les auditeurs; mais les auditeurs sont des amis, ils se -montreront indulgents. - ---Dites qu'ils seront trop heureux de vous écouter, reprit Françoise, en -remplissant le verre de son voisin et le plaçant à portée de sa main. -Racontez à votre manière, allez, mon bon monsieur Michel. On sait bien -que des ignorants comme nous ne peuvent pas tout comprendre; mais ça -fait toujours du bien de se décharger le coeur. Il y a des instants, -moi, où je dirais mes projets et mes chagrins à mes fausses fleurs; -faites de même et ne vous inquiétez de rien. Dès que ça vous intéresse, -ça ne pourra pas manquer de nous faire plaisir. - -Le vieillard adressa à la grisette un sourire attendri et commença: - ---Il est des destinées qui s'annoncent de loin, et que l'homme peut -deviner dès son enfance; dans la mienne, au contraire, tout a été -imprévu. Né, en 1774, d'une des familles les plus riches et les plus -titrées de la Touraine, je fus élevé par ma mère qui était veuve, dans -le château dont nous portions le nom, sans rien savoir des troubles qui -commençaient à agiter la France, et préparaient la grande Révolution de -89. Uniquement appliquée aux oeuvres de charité, ma mère vivait -étrangère à tous les événements publics, et moi-même mes occupations les -plus sérieuses étaient la chasse ou les travaux de mon atelier de -tourneur, établi dans une des salles du château. Pour récréations, -j'avais les promenades à cheval et les visites aux fermiers; car la -noblesse campagnarde de nos provinces ne vivait point à l'exemple de -celle des villes, éloignée du peuple qui rendait en haine ce qu'on lui -donnait en mépris; loin de là, mêlés à nos paysans, nous les regardions -comme une part de notre existence. C'étaient de vieux serviteurs dont -les pères avaient connu nos pères, dont les fils avaient grandi avec nos -fils; nous les connaissions tous par leurs noms, nous savions l'histoire -de chacun d'eux; nous étions leur recours dans toute disgrâce, comme ils -étaient notre appui dans tout besoin, et cet échange de services avait -établi entre le noble et le vassal une solidarité qui les liait toujours -d'habitude et souvent d'affection. - -Cependant, lorsque la Révolution éclata, ma mère, entraînée par -l'exemple de la noblesse du voisinage qui passait à l'étranger, se -décida à me faire partir pour l'Allemagne. En arrivant à Coblentz, j'y -trouvai un de mes parents: c'était un cousin du même âge que moi, et -qui, n'étant point encore chef de nom et d'armes, se faisait appeler -alors le chevalier de Rieul. Il s'était lancé dans ces intrigues de cour -par lesquelles l'émigration espérait arrêter l'expansion victorieuse de -la république. Il me présenta aux chefs du parti royaliste, mais leurs -projets et leurs prétentions me causèrent, dès le premier entretien, une -surprise mêlée de répulsion. Élevé dans la pratique d'une égalité -presque fraternelle, rien n'avait altéré la droiture de ma raison, et -les hommes étaient restés pour moi des créatures diversement douées mais -pétries du même limon. Les principes révolutionnaires contre lesquels -mes compagnons s'indignaient, étaient précisément dans mon esprit, sans -y avoir jamais pensé; je croyais ce qu'ils repoussaient, et je -repoussais ce qu'ils voulaient défendre; évidemment le hasard m'avait -mal guidé: je m'étais trompé de camp! - -Je ne songeai donc qu'à regagner au plus tôt la France, et les -événements ne tardèrent pas à m'y aider. - -La Prusse et la Hollande s'étaient résignées à la paix après la bataille -de Fleurus; le règne de la Terreur venait de cesser, le Directoire -favorisait ouvertement la rentrée des proscrits; je me préparais à -profiter, avec une partie de la noblesse, de cette clémence inespérée, -lorsque j'appris la mort de ma mère. Cette affreuse nouvelle hâta mon -départ. Je quittai précipitamment Vienne, suivi de mon cousin, et nous -arrivâmes ensemble à Paris. - -Le premier soin du chevalier fut de faire effacer nos noms des listes -d'émigrés, et de réclamer les biens de sa famille, qui, par un heureux -hasard, n'avaient point été vendus. Quant aux miens, ils étaient perdus -sans retour. Les bois que nous possédions dans le Poitou avaient été -abattus; les fermes de Bretagne morcelées et acquises par différents -propriétaires; enfin, le domaine de la Brisaie acheté par un citoyen -Michel sur lequel on ne put me donner aucuns renseignements. - -Mais en livrant à un autre le château de mes pères, la nation n'avait pu -lui vendre mes souvenirs; ce sol qui ne m'appartenait plus n'en restait -pas moins le théâtre de mon passé, et j'étais toujours sûr d'y trouver -le coin de terre où ma mère reposait. Je ne pris donc aucune autre -information, et je partis pour la Touraine. - -Quand j'atteignis le bourg de Preuilly, auquel touchait la terre de la -Brisaie, le jour commençait déjà à tomber. Je traversai le village -rapidement; mais, arrivé aux dernières maisons, je m'arrêtai, le coeur -oppressé d'une inexprimable angoisse. Je venais de parcourir un pays -ravagé où je n'avais vu que futaies détruites, champs en friche et -maisons incendiées! Dans quel état allais-je trouver notre ancien -domaine? Le château existait-il encore, et, s'il existait, le nouveau -propriétaire me permettrait-il d'y entrer? Voulant m'éclairer à cet -égard, je m'approchai d'une vieille femme qui filait près de sa porte, -et je lui demandai la route du château. - ---Tout droit devant vous, répondit-elle sans lever les yeux. - -A cette réponse, mon coeur battit de joie. - ---Et peut-on le visiter? ajoutai-je. - ---Pourquoi non? répliqua la vieille. - ---Alors M. Michel ne l'habite pas? - ---M. Michel! répéta-t-elle, en me regardant, que veut le citoyen à M. -Michel? - ---Je désirerais le voir et lui parler. - ---Alors que le citoyen passe son chemin; ce n'est pas ici la porte du -château. - -Je m'éloignai surpris de la brusquerie de la vieille femme, et -m'adressai, un peu plus loin, à un jeune garçon d'une quinzaine -d'années, qui répondit avec un empressement jovial à mes premières -questions: mais à peine eus-je prononcé le nom de M. Michel, que sa -figure changea d'expression; il me regarda d'un air défiant, tourna les -talons et disparut derrière la dernière maison du village. - -Je demeurai encore plus étonné que la première fois, et ne sachant que -penser de cette visible répugnance des vieillards et des enfants à -parler du nouveau propriétaire de la Brisaie. - -Cependant, je continuai ma route et j'arrivai devant la grande avenue. - -Rien n'avait été changé. C'était la même barrière verte ombragée par -deux tilleuls; les mêmes poteaux ornés de lions de pierre; la même allée -de frênes au bout de laquelle s'élevait le château. Celui-ci m'apparut -bientôt de plus près, éclairé par le soleil couchant. Tout y était dans -le même état qu'au moment où je l'avais quitté. Le même pied de biche, -incrusté d'acier, pendait à la chaîne de la cloche d'entrée; le même -banc sur lequel s'asseyaient les vieillards, se dressait au-dessous. Je -revoyais la petite porte par laquelle ma mère s'échappait, le matin, -pour visiter les malades du voisinage, et je reconnaissais son seuil -usé, sa serrure dépeinte par l'usage. J'appuyai le doigt sur le ressort -secret qui la faisait agir; la porte s'ouvrit et je me trouvai dans la -cour. - -Là tout était également à sa place: les vignes, soigneusement taillées, -encadraient les fenêtres du rez-de-chaussée; les rosiers du Bengale, -mêlés aux jasmins blancs, ombrageaient, comme autrefois, le grand puits; -les mêmes caisses d'orangers étaient disposées le long du perron. Pas un -brin d'herbe dans les allées sablées, pas une mousse sur les seuils! -tout sentait l'habitation sans que rien annonçât le propriétaire -nouveau. - -Comme j'arrivais près du portail, un chien sortit de la niche de pierre: -c'était Fingal, notre ancien gardien; il ne me reconnut pas, sans doute, -car ses aboiements attirèrent à la porte du pavillon d'entrée une jeune -paysanne qui me demanda ce que je voulais. - -Je fis quelques pas pour lui répondre; mais en m'apercevant de plus -près, elle joignit les mains. - ---Que Dieu nous aide! c'est le jeune maître! s'écria-t-elle épouvantée. - ---Comment le savez-vous? demandai-je tout surpris. - ---Oh! c'est lui! répéta la jeune fille sans me répondre et en regardant -autour d'elle; Jésus! par où est-il venu? - -Je lui appris que j'avais ouvert la petite porte. - ---Et personne ne vous a vu? ajouta-t-elle. - ---Personne. - ---Entrez, alors, entrez vite. Quel malheur, mon Dieu! que le vieux père -soit sorti. - -Je l'avais suivie dans une pièce basse que je reconnus pour le logement -du gardien Antoine. Je me rappelai alors tout à coup que ce dernier -avait chez lui une petite fille, encore enfant lors de mon départ, et -je me retournai vivement vers mon interlocutrice. - ---Est-ce possible que vous soyez Mariette! m'écriai-je. - ---Ah! vous n'avez donc pas oublié mon nom? monsieur Henri, dit-elle en -souriant et rougissant à la fois. - -Je courus à elle, je lui pris les deux mains et je la regardai en -répétant: - ---C'est Mariette! Mariette qui m'apportait tous les dimanches du pain -béni... que j'asseyais sur mon cheval pour remonter l'avenue... à qui ma -mère apprenait à lire!... - -Et tout ému à ces souvenirs, je l'embrassai avec autant de joie et de -tendresse que si j'eusse trouvé une jeune soeur. - -La pauvre fille se mit à pleurer. - ---Ah! monsieur Henri est bien bon de se rappeler tout cela, dit-elle, -quel bonheur que monsieur Henri soit revenu en bonne santé! - ---Ainsi, vous n'avez point quitté le château, repris-je: le père Antoine -est toujours gardien? - ---Toujours, monsieur Henri. - ---Et vous êtes contents de votre nouveau maître, M. Michel? - -Mariette tressaillit. - ---Ne prononcez pas ce mot-là, dit-elle tout bas, vous surtout... On -pourrait soupçonner... - ---Quoi donc? demandai-je, subitement ramené au souvenir de ce qui -m'était arrivé en traversant le village. - ---Rien, rien, dit précipitamment la jeune fille; le mieux est de se -taire... D'autant que voici quelqu'un, écoutez! - -Fingal venait en effet d'aboyer; et, en regardant par la fenêtre, nous -aperçûmes le père Antoine qui traversait la cour avec un homme vêtu d'un -large pantalon et d'une carmagnole bleue. - ---Seigneur! dit Mariette effrayée, c'est le municipal; il va vous -arrêter s'il apprend qui vous êtes! - -Mais il en était déjà instruit. Je m'étais heureusement muni, en -quittant Paris, de toutes les pièces qui prouvaient ma radiation de la -liste des émigrés. Je les présentai à l'agent de la commune, qui les -trouva en règle et me complimenta sur mon heureux retour, en ajoutant -que le château était justement vide pour le moment, et que je pourrais -encore me regarder comme chez moi. - ---M. Michel n'est donc point ici? demandai-je. - ---Il doit arriver... dans quelques jours, répliqua Antoine avec -embarras. - ---Mais, en attendant, le citoyen Henri pourra reprendre possession de -son ancienne chambre, fit observer le municipal; il la trouvera -absolument telle qu'il l'a laissée. - ---Est-ce vrai? m'écriai-je; je veux la voir alors; et si Antoine pense, -qu'en effet, je puisse attendre ici le retour de son nouveau maître?... - ---Certainement, il n'y a pas d'empêchement, dit timidement le vieux -gardien. - ---Alors, je reste! m'écriai-je. - -Et, sans rien écouter davantage, je m'élançai vers l'escalier, je -franchis le corridor et j'arrivai à l'appartement de ma mère qui -précédait le mien. - -Je craindrais d'allonger ce récit outre mesure, mes amis, si je voulais -vous dire tout ce que j'éprouvai dans cet instant et pendant les heures -qui le suivirent. Pour comprendre de pareilles émotions, il faut avoir -traversé l'exil et trouver, au retour, une de ces maisons vides où les -souvenirs sont des regrets. - -Antoine était retourné au village pour reprendre les papiers que j'avais -dû confier au municipal; je m'étais enfermé, et je passai une partie de -la nuit à parcourir ces chambres désertes, où chaque place, chaque objet -me parlait de ma mère! enfin, la fatigue l'emporta; je m'endormis. - -Il faisait jour depuis longtemps lorsque je fus réveillé par la voix de -Mariette, qui me demandait à travers la porte, _si je voulais recevoir -les fermiers_. Je compris qu'Antoine les avait avertis et qu'ils -venaient pour féliciter leur ancien maître. - -Je les trouvai, en effet, réunis dans la salle d'attente avec le vieux -notaire, M. Leroux. A ma vue, celui-ci tendit les deux bras.. - ---Le voilà, s'écria-t-il; c'est bien lui, mes amis, Dieu nous a écoutés! - -Tous les paysans poussèrent une exclamation joyeuse, en prononçant mon -nom. Je courus à M. Leroux que j'embrassai, puis à tous les fermiers, -auxquels je serrai la main, l'un après l'autre. Il y eut un moment de -confusion et d'attendrissement général. Ils m'adressaient, tous à la -fois, les mêmes questions. Enfin pourtant le notaire parvint à leur -imposer silence. - ---Par la sangoi! nous sommes dans la tour de Babel, dit-il, en mettant -sa canne entre les paysans et moi; on vous prendrait pour un club de -vieilles femmes; voyons, _citoyens cultivateurs_, c'est assez -_fraterniser_! il ne faut pas fatiguer le jeune gars. - -Je l'interrompis en assurant que l'empressement de ces braves gens ne -pouvait me fatiguer et que j'étais touché jusqu'au fond de l'âme de -leurs témoignages d'affection. - ---Oh! pour de l'affection, ce n'est pas ce qui leur manque, reprit le -notaire gaiement, et ils en ont donné des preuves. Quand on a voulu -vendre le domaine, tous sont venus me trouver en m'apportant leurs -économies, pour qu'on le rachetât en votre nom. - ---Se peut-il? m'écriai-je attendri. - ---Malheureusement la chose était impossible, continua maître Leroux. -N'ayant plus, comme émigré, le droit de posséder, vous aviez perdu, à -plus forte raison, celui d'acquérir. Ils voulurent alors acheter, sous -leurs propres noms, les fermes et le château; mais je leur fis observer -que l'on soupçonnerait infailliblement leur intention, et qu'ils -s'exposeraient à mille persécutions, aussi renoncèrent-ils à leur -projet. - ---Et ce fut alors que le citoyen Michel se présenta comme acquéreur! -demandai-je. - ---C'est-à-dire que je me présentai pour lui, répliqua le notaire. - ---Vous, maître Leroux! - ---Moi, cher monsieur Henri, et aussitôt l'acquisition faite, j'eus soin -de publier partout que ledit citoyen Michel était un des plus chauds -sans-culottes de Paris, ami intime de ce qu'il y avait de mieux dans le -gouvernement, et en position de faire regarder comme un partisan de Pitt -et de Cobourg quiconque prétendrait vexer ses fermiers. - ---Et le moyen vous a réussi? - ---Assez bien pour que tous les gens du domaine aient été à l'abri des -visites domiciliaires, des impôts forcés et des réquisitions. - -Les paysans confirmèrent le fait d'une voix unanime. - ---Aussi j'espère, reprit le tabellion d'un air riant, que M. Henri sera -satisfait de l'état dans lequel il retrouvera la Brisaie. - ---Satisfait pour vous, mes amis, répondis-je un peu étonné du manque de -tact de maître Leroux; mais il faut surtout en féliciter le citoyen -Michel... - ---Au diable le citoyen Michel! s'écria le notaire avec un geste de folle -gaieté; il n'y en a plus! le terrible sans-culotte était un homme de -paille que nous pouvons brûler maintenant; le vrai Michel c'est nous -tous, ou plutôt c'est vous seul, monsieur Henri, vous à qui nous avons -eu le bonheur de rendre sans retard et sans dommage ce qui lui -appartient. - -Maître Leroux m'apprit alors comment il avait eu l'idée de racheter la -Brisaie avec l'argent des fermiers, pour un patriote supposé dont il -avait fait un épouvantail, et cette explication me fit comprendre -l'impression produite par le nom de M. Michel sur les gens du pays. Ceux -qui croyaient à son existence n'osaient en parler de peur de se -compromettre, et ceux qui étaient dans le secret gardaient le silence de -peur de se trahir. - -Je n'ai pas besoin de vous dire quel avait été mon étonnement, puis -quelles furent ma reconnaissance et ma joie: Je ne pus que serrer encore -une fois la main à ces braves gens en les remerciant, moins avec des -paroles qu'avec des larmes. Mais, à ce moment même, je sentis naître en -moi le ferme désir de reconnaître ce bienfait par le dévouement de ma -vie entière; c'était comme un défi de générosité jeté à mon âme. Je -résolus de me montrer aussi généreux, aussi bon pour tous les hommes que -quelques hommes venaient de se montrer pour moi. - -Ce ne fut d'abord qu'une sensation, un élan, mais qui se transforma -bientôt en une résolution réfléchie. On ne tient pas assez compte, dans -l'éducation, de l'influence des premiers événements qui nous révèlent -sérieusement les hommes. A notre apparition dans le monde, nous -ressemblons tous à ces curieux qui se précipitent instinctivement vers -l'entrée que prend la foule. La vie se présentait à moi par le côté du -dévouement, je dirigeai mon activité vers cette porte, sans trop savoir -d'abord jusqu'où elle me conduirait. - - - - -XXI. - -Les deux cousins. - - -Ma première idée fut de regarder autour de moi et de chercher quel bien -je pouvais faire à ceux qui m'entouraient. - -Je fus frappé, dès le premier coup d'oeil, de tout ce qui leur -manquait. Beaucoup de terres restaient en friche; les routes étaient mal -entretenues; les édifices d'exploitation insuffisants, mal placés; il y -avait des prairies arides, d'autres noyées sous les eaux; partout les -richesses du sol se trouvaient inutiles ou mal exploitées. Je fis part -de mes observations à maître Leroux qui plia les épaules. - ---Cela doit être, dit-il; tout travail d'amélioration exécuté par les -fermiers n'aurait pour résultat que d'élever le prix du prochain bail. -Nos paysans le savent et se contentent de vivre sur la terre louée, sans -se soucier d'une augmentation de valeur qui amènerait une augmentation -de redevance. Telle est chez nous la constitution de la propriété, que -les dépenses et l'industrie ne tournent qu'au profit du propriétaire. La -part est ainsi faite à chacun: celui qui exécute tout, n'a rien; celui -qui n'exécute rien, a tout! et l'on s'étonne, après cela, que nos -paysans se montrent indifférents à tout perfectionnement; qu'ils -persévèrent dans leur routine; qu'ils cultivent au jour le jour; comme -si ce n'était pas pour eux prudence et nécessité. - -Je demandai au vieux notaire quels remèdes il voyait au mal, et il me -parla d'avances faites aux cultivateurs par des caisses agricoles, de -baux à longs termes, enfin de ces domaines congéables, en usage dans -certaines provinces, et au moyen desquels le fermier, devenu -_propriétaire de superficies_, ne pouvait être renvoyé qu'après paiement -de toutes les améliorations accomplies par lui. - -Je réfléchis longtemps à ces moyens, et des idées toutes nouvelles -s'éveillèrent en moi. - -Je fis d'abord, avec les fermiers de la Brisaie, de nouvelles conditions -qui, en leur assurant les bénéfices de toute amélioration, donnaient une -prime d'encouragement à l'intelligence et au zèle. Je leur procurai les -avances de fonds nécessaires; je rétablis les routes; je bâtis des -greniers pour les récoltes. - -Mais, après avoir songé aux instruments matériels de l'exploitation, -restait à s'occuper des instruments humains. Il fallait distribuer les -emplois, régulariser les activités, car, à la Brisaie comme ailleurs, -tout était laissé au hasard. Je m'efforçai de mettre chacun à sa place. -L'un des fermiers avait un fils qui avait combattu deux ans dans les -bandes du Maine commandées par Jambe-d'Argent. Ennemi de tout travail, -il passait sa vie dans les fourrés, adonné au braconnage et souvent -assailli de mauvaises pensées; je le fis venir; je lui proposai une des -places de forestier, et le vagabond dangereux devint le gardien le plus -vigilant du domaine. La fille d'Antoine, Mariette, était causeuse, -alerte, avenante, mais peu disposée aux travaux sédentaires de la -maison; j'engageai les fermiers à lui confier les denrées qu'ils -envoyaient chaque jour au marché voisin, et la médiocre ménagère devint -marchande habile. Une pauvre veuve, affaiblie par la maladie, -languissait misérable et inutile; j'en fis une surveillante pleine de -sollicitude pour les petits enfants qui ne pouvaient suivre leurs mères -aux travaux des champs; enfin, il y avait au village un jeune orphelin -auquel l'ancien curé avait autrefois donné des leçons à fin d'en faire -un prêtre, et qui, pris de passion pour l'étude se refusait à toute -autre occupation; je le chargeai de présider aux veillées des paysans, -de leur raconter, de vive voix, ce que les livres lui avaient appris, de -tenir leurs sentiments et leur intelligence en éveil, d'être enfin, pour -eux, une sorte de bibliothèque vivante et de professeur journalier qui -pût les intéresser et les instruire. - -Une foule d'autres aptitudes sans emploi furent ainsi utilisées -successivement. Je trouvai un commis pour la comptabilité des -exploitations agricoles, un mécanicien pour le perfectionnement des -outils, un maître d'école pour les enfants. - -Ceux-ci se réunissaient en hiver, dans une salle bien chauffée, que je -leur avais fait préparer, et qu'ornaient des modèles d'instruments, des -gravures, des échantillons de produits formant une sorte de musée -agricole. En été, ils s'établissaient sous une tente, au haut d'un -tertre, entouré de haies vives, et au pied duquel coulait une fontaine: -là, les leçons étaient données sous le ciel, parmi les chants des -pinsons et les senteurs de menthes et d'églantines. Les charrettes, en -revenant le soir des prairies, passaient près de l'école en plein air, -et prenaient les plus petits enfants qui arrivaient aux fermes -éloignées, couchés sur l'herbe fleurie. - -Ainsi, la prospérité de chacun aidait à la prospérité de tous, et les -coeurs devenaient plus confiants et plus tendres dans cette atmosphère -de joie; car il n'y a que le bonheur injuste qui déprave; celui que l'on -a mérité par ses oeuvres améliore et encourage; il est comme une -manifestation visible de l'équité de Dieu. - -Ces succès joints à des études longtemps poursuivies, me faisaient -entrevoir le système d'association humaine que je devais compléter plus -lard. La mauvaise organisation de l'ordre social établi commençait à me -frapper; je crus qu'il était de mon devoir d'appeler l'attention des -_hommes de bonne volonté_ sur les transformations déjà accomplies à la -Brisaie, et sur celles que le temps devait amener; je fis imprimer une -_Adresse aux propriétaires français_, dont je répandis les exemplaires à -profusion. - -J'attendais le résultat de cet appel avec une certaine impatience, -lorsque l'arrivée de mon cousin vint m'arracher à cette préoccupation. - -Depuis son retour de l'émigration, le chevalier s'était fixé à Tours, où -sa fortune, son nom et ses habitudes lui avaient bientôt acquis une des -premières places dans la _jeunesse dorée_ du pays. Or, ceux qui n'ont -point habité la province à cette époque, ne peuvent même soupçonner ce -qu'était la jeunesse oisive de l'Empire. Recrutée dans cette portion de -la noblesse qui avait refusé de se rallier au mouvement national, dans -la bourgeoisie assez riche pour acheter coup sur coup plusieurs -remplaçants, et dans quelques familles privilégiées, que la complaisance -d'un préfet ou la corruption d'un chirurgien militaire affranchissait de -la conscription, elle se trouvait presque uniquement composée des -égoïstes, des corrompus et des lâches que la grande contagion de la -gloire n'avait pu entraîner, et qui, au milieu de cette tempête de -fortes ambitions et de généreux courages, avaient, maintenu à tout prix -leur inutilité malfaisante. Régnant despotiquement dans les villes -dépeuplées d'hommes, ces élus se livraient sans réserve aux plus -monstrueux excès, et, tandis que le reste de la nation dépensait sa -force à combattre l'Europe coalisée, on les vit employer la leur à -essayer des vices et à inventer des orgies. - -Celles-ci, du reste, étaient presque des batailles. On les avait vus -chancelants et aveuglés par l'ivresse, tirer le pistolet en prenant un -de leurs compagnons pour but, ou s'élancer par une fenêtre et broyer -leurs membres sur le pavé. A Tours, une société formée sous le nom de -_tribu de Caraïbes_, avait entrepris de vivre à la sauvage dans une des -îles de la Loire. Hommes et femmes y passaient les journées sans autres -vêtements que l'air du ciel, courant parmi les herbes, se poursuivant -dans le fleuve, buvant et dansant sous les saulaies. Quelques-uns -imaginèrent enfin, à la suite d'une orgie et pour porter plus loin -l'imitation, de lier au poteau un des Caraïbes et de l'entourer de feu, -en l'engageant à répéter son chant de guerre. Les cris du patient -attirèrent heureusement des pêcheurs, qui le délivrèrent et le -reconduisirent chez ses parents à demi-mort[C]. - -Mais, cette fois, les plaintes de la famille réveillèrent l'autorité; on -commença une enquête, on parla d'arrestations, et le chevalier, qui -avait été un des acteurs les plus compromis dans cette folle saturnale, -s'effraya et prit la fuite. - -Il arriva à la Brisaie, où il me demanda de le cacher. Quelle que fût ma -répugnance, je dus l'accueillir; mais le lendemain de son arrivée, une -escouade de gendarmerie se présenta accompagnée du procureur impérial. - -A leur entrée, le chevalier avait pâli et s'était levé. Un des -magistrats s'avança vers nous, en demandant le maître de la maison. Je -me nommai, il fit signe à tout le monde de se retirer, ordonna de garder -les issues, et nous restâmes seuls. - -Le juge d'instruction s'était assis devant une table, des papiers à la -main; mon cousin, saisi, se tenait en arrière et caché dans l'ombre: je -me trouvais seul debout devant le procureur impérial. - -C'était un homme grand, sévère, magistral, dont tous les mouvements -révélaient la haute opinion qu'il avait de ses fonctions et de lui-même. -Il me regarda avec gravité et dit d'une voix solennelle: - ---Je viens remplir un devoir pénible, Monsieur, d'autant plus pénible -que je dois l'exercer contre un homme qui, par son rang et son -éducation, semblait destiné à soutenir le bon ordre au lieu de le -troubler. - -Je m'inclinai sans rien trouver à répondre en faveur du chevalier. - ---J'ai lieu de croire, du reste, ajouta le procureur impérial, en -remarquant mon silence, que notre visite à la Brisaie était prévue. - ---Je dois avouer que je la craignais, répliquai-je. - ---Ainsi, vous aviez conscience de la culpabilité de l'acte commis? -reprit-il. - -Je répondis avec embarras, mais affirmativement. - -Les deux magistrats se regardèrent. - ---C'est une franchise digne de celui qui a écrit l'_Adresse aux -propriétaires français_, dit le juge d'instruction d'un accent railleur. -Elle ne sort pas moins des habitudes que son livre. - ---Vous l'avez lu? demandai-je avec l'empressement d'un auteur convaincu, -qui désire connaître l'effet produit par son oeuvre. - ---Oui, Monsieur, dit le procureur impérial en s'avançant vers moi, et la -preuve, c'est que nous venons au nom de la loi pour en arrêter l'auteur. - -Le chevalier ne put retenir un cri d'étonnement. Je regardai les deux -magistrats, persuadé que j'avais mal entendu. - ---Vous venez m'arrêter? répétai-je. - ---Comme prévenu d'avoir imprimé un écrit pouvant nuire à la sûreté de -l'État, continua le juge d'instruction; crime prévu par l'article 102 du -Code pénal. - -Le coup était si inattendu que je restai d'abord muet. Enfin, revenu de -ma première surprise, je me fis répéter l'accusation, et je voulus -savoir ce que l'_Adresse aux propriétaires français_ pouvait avoir de -dangereux pour la sûreté de l'État. - ---Vous le demandez? s'écria le procureur impérial, avec une sorte -d'indignation; quand vous y proclamez hautement votre horreur pour la -guerre et pour les conquérants... ce qui est une attaque évidente contre -Sa Majesté l'Empereur et un plaidoyer indirect contre la conscription; -quand vous déclarez que la propriété n'est pas constituée au profit du -plus grand nombre... ce qui est une invitation à changer les lois qui la -régissent; quand vous proclamez enfin la nécessité d'institutions qui -n'ont été ni votées par le corps législatif, ni promulguées par le sénat -conservateur, ni recommandées par les décrets impériaux. On ne saurait -réprimer trop sévèrement, Monsieur, des déclamations qui tendent à faire -croire au peuple français qu'il lui manque quelque chose, et le devoir -de tous les magistrats est de combattre ceux que Sa Majesté l'Empereur a -si justement flétris du nom d'_idéologues_. - -Je voulus répondre; mais comme tous les accusateurs publics qui trouvent -qu'il n'y a plus rien à dire quand ils ont fini de parler, il -m'interrompit en déclarant que le moment de plaider la cause n'était -point venu. Le juge d'instruction ajouta que j'avais reconnu moi-même -l'existence du délit en avouant que je craignais leur visite. Je dus -alors expliquer comment je l'avais cru provoquée par la présence du -chevalier. Les regards des deux magistrats se dirigèrent vers ce -dernier. - ---Ah! je comprends, dit le procureur impérial; le mandat d'amener -allait, en effet, être signé, lorsque Monsieur a quitté Tours, -heureusement pour lui que le jeune Destouches se trouve hors de danger, -et que ses parents ont retiré leur plainte. - -Le chevalier fit un geste de joie. - ---Le ministère public pouvait néanmoins poursuivre, continua le -magistrat; mais il eût fallu compromettre des noms estimés, affliger des -familles honorablement placées, nous avons cru qu'il était plus sage -d'étouffer tout débat et d'éloigner la personne compromise. - ---M'éloigner, répéta le chevalier inquiet, comment cela, Monsieur? - ---En quittant le pays sans retard, reprit le procureur impérial; notre -indulgence est à ce prix. - -Le chevalier déclara qu'il partirait le jour même, et sortit -précipitamment. - -Après de longues perquisitions faites dans le château et la saisie de -mes papiers, on me fit monter, avec deux brigadiers, dans une voiture -fermée autour de laquelle se rangèrent les gendarmes. - -En quittant l'avenue du château, j'aperçus le chevalier qui, penché à la -portière de sa calèche de voyage, me fit un signe d'adieu. - -Il prenait libre et joyeux la route de Paris, tandis qu'on m'emmenait -prisonnier à Tours. - -Ici Françoise qui avait déjà poussé plusieurs exclamations ne put se -contenir. - ---Est-ce bien possible, cria-t-elle, et ce sont des juges qui ont fait -cela? - ---Pourquoi pas? dit Marc; les juges ne sont pas chargés d'être justes, -ils sont chargés d'appliquer les lois. Tu es dans la rue parce que tu ne -peux payer un loyer; cela inquiète les bourgeois: en prison! Tu demandes -de quoi acheter du pain parce que tu en manques, cela ennuie ceux qui -ont dîné: en prison! le juge ne dit pas que la loi est bonne; mais il -dit que c'est la loi. - ---Alors il faut la changer! reprit vivement la grisette. Quel mal y -aurait-il donc à ce que tout le monde fût heureux, comme à la -Brisaie?..... Oh! si j'avais pu vivre là! vous m'auriez donné les -enfants à soigner, pas vrai, monsieur Michel? pauvres chéris! comme je -les aurais aimés, caressés, pomponnés; rien que de voir un enfant, -tenez, ça me fait venir des larmes de joie!... Et dire même que le -mien... je ne puis pas... - -Elle s'arrêta pour essuyer ses yeux. - ---Il est certain que si on choisissait, reprit le Furet, ça ne serait -pas de courir comme un barbet dans les rues de Paris et de dormir par -nichées dans un garni. Pour ma part, je préférerais coucher dans les -foins et conduire une bonne paire de boeufs. Deux fortes bêtes, comme -ça, qui vous obéissent et font de bon ouvrage sous votre main, ça doit -donner du plaisir. - ---Moi, j'aime mieux les moutons, reprit Brousmiche; j'aurais été si -heureux d'en avoir à garder. On est en plein air et on vit tout seul -avec son chien... ce qui fait que personne ne rit de vous. - ---Eh bien! voilà ce que M. Michel voulait, reprit Françoise; mettre -chacun à sa place: et dire qu'on lui en a fait un crime! J'espère au -moins que vous n'êtes pas resté longtemps en prison? - ---Six mois seulement. - ---Six mois! - ---Qui me profitèrent plus que toutes les années passées à la Brisaie. - ---Comment cela? - ---Parce que ce fut pour moi l'occasion de révélations inconnues et le -point de départ d'une nouvelle vie. - - - - -XXII. - -Esquisses du peuple. - - -Une fois la première surprise et la première indignation passées, ma -captivité me parut facile à supporter. Les ordres d'abord sévères, -furent bientôt adoucis; l'argent fit le reste et m'acheta tout ce qu'une -prison peut renfermer d'aisance et de liberté. - -Je ne tardai pas d'ailleurs à reconnaître que le hasard m'avait offert -une nouvelle occasion d'études. Après avoir vécu parmi les hommes soumis -au joug de la société, j'allais connaître ceux qui l'avaient brisé. Je -passais d'un milieu encore sain dans celui des désespérés. Ici j'allais -voir toutes les maladies de l'intelligence mal employée, tous les -ulcères creusés dans le coeur par des passions sans emploi, toutes les -infirmités morales créées par l'ignorance ou la misère. Lugubre examen -qui me fut à la fois une affliction et un encouragement! Car, si chaque -instant me révélait une nouvelle plaie, chaque réflexion m'en montrait -l'origine, et, comme le médecin attentif, je retrouvais jusque sous -cette pourriture humaine, les grands principes d'une organisation non -pas vicieuse, mais déviée. - -Descendant au préau pendant les heures de promenade, j'interrogeais ces -malheureux sur leur passé; je cherchais à retrouver, dans leurs récits, -le point de départ de chacun des vices qui les avaient perdus plus tard; -je m'efforçais enfin de dresser, pour chacun d'eux, cet arbre -généalogique des péchés capitaux qui, selon un poëte espagnol, devient, -aux enfers, le _titre de noblesse de chaque damné_. - -Cette étude m'ouvrit mille perspectives nouvelles. Les lueurs qui -avaient déjà traversé mon esprit se multiplièrent et s'étendirent; je -commençai à comprendre que Dieu ne m'avait pas destiné à l'exécution -d'un perfectionnement partiel, accompli au profit de quelques-uns, mais -à une mission générale au profit de tous. Dès ce moment je résolus du -poursuivre, sous toutes les formes et par tous les moyens, cette enquête -de l'humanité qui devait me révéler sa véritable loi. - -Ce fut une décision lentement prise, mais souveraine. Une fois les -doutes écartés, cette idée de régénération devint, pour ainsi dire, la -reine absolue de ma vie entière; je lui fis une phalange de tout ce -qu'il y avait en moi de forces, de sentiments, de désirs, et quand la -phalange eut formé ses rangs, je criai: Allons! et je partis, comme -Alexandre, pour la conquête du monde. - -Ma mise en liberté vint heureusement seconder ma résolution. Après -beaucoup d'interrogatoires, de délais, d'hésitations, on trouva qu'une -détention préventive de six mois suffisait à ma punition et l'on -m'ouvrit la porte de la prison. L'_Adresse aux propriétaires français_ -resta seulement supprimée. - -Mais j'y attachais maintenant peu de prix. Depuis un an, mes idées -s'étaient agrandies, j'entrevoyais déjà les grandes lignes d'un plan -complet et nouveau; il ne me restait plus qu'à achever les études -commencées. - -Seulement, pour cela, il fallait connaître le peuple des villes, comme -je connaissais celui des campagnes, vivre au milieu de lui sur un pied -de confiance et d'égalité. Mon parti fut aussitôt pris. J'abandonnai -l'administration de la Brisaie à maître Leroux; je pris des mesures pour -que les revenus pussent être accumulés pendant cinq années, sans qu'il -me fût possible d'en rien enlever et je partis à pied pour Paris, avec -quelques centaines de francs et un passe-port accordé à _Joseph Michel, -tourneur_. - -Le voyage de l'ouvrier lorsqu'il est jeune et fort, qu'il ne laisse -point après lui de famille, et qu'il possède de quoi subvenir aux -besoins de la route, offre une continuité d'impressions charmantes. -Tandis que le riche passe, emporté dans sa dormeuse et ne connaissant le -monde qu'il traverse que par ses plaintes aux maîtres de poste ou ses -débats avec les postillons, l'ouvrier, lui, jouit de tout ce qu'il voit, -se mêle à tout ce qu'il rencontre. Il boit aux fontaines du chemin, -cueille la mûre le long des haies, se repose avec les moissonneurs sous -les gerbes en faisceaux. Tout lui est frère et ami: il jette un bon jour -à la paysanne qui passe; il parle au jeune pâtre qui ramène les -troupeaux de la friche éloignée; il accepte une place près du voiturier -qui regagne son village et apprend ce qui fait la tristesse ou la joie -de la paroisse. Ainsi, tout devient pour lui plaisir et enseignement. -Partout, il laisse quelque chose de sa vie et prend quelque chose de la -vie des autres; c'est un continuel échange d'émotions, de regards, de -paroles. Quand le riche voyageur passe, ce n'est qu'un attelage qui use -le pavé; mais quand l'ouvrier chemine, c'est un homme qui traverse le -monde des hommes. - -J'éprouvai si vivement cette sensation que le voyage fut pour moi une -source de perpétuels enchantements. Profitant du droit que me donnaient -ma veste et mes guêtres poudreuses, j'avais quitté la réserve égoïste du -monde cultivé pour la joyeuse familiarité du peuple. Je m'arrêtais près -du seuil afin de demander ma route et je liais conversation avec tous -les passants, libre de la prolonger ou de l'interrompre selon ma -fantaisie. - -Un matin, en quittant Nemours, je fis la rencontre d'un ouvrier qui -fumait à la porte d'un cabaret, et qui me cria du seuil: - ---Eh bien! coterie[D], est-ce qu'on ne boit pas le coup du matin pour -tuer le ver? - -Je m'excusai en répondant que je ne voulais point m'arrêter, de peur de -ne pouvoir gagner Fontainebleau avant la chaleur. - ---Tu vas donc à Paris? me demanda-t-il; alors nous ferons la route à -deux, mon fils, ce qui n'en fera que la moitié pour chacun... Seulement, -il faut prouver qu'on est Français en buvant ensemble un coup de -schnick. - -L'air jovial de mon compagnon me plut, j'entrai avec lui au cabaret; -mais, après le premier verre offert par moi, il fallut en accepter un -second, puis il proposa de recommencer. Je déclarai que je voulais -partir sans plus long retard; et lorsqu'il me vit sortir, il se décida -enfin à me suivre. - ---Tu me fais l'effet d'un bon enfant, mais un peu bégueule sur la chose -du petit verre, me dit-il, quand il m'eut rejoint, ce n'est pas là le -tempérament de Robert Brigoire, dit Pompe-à-mort. Il a tant battu de fer -qu'il est resté affligé d'une soif d'Anglais..... A propos d'Anglais, -comment qu'on t'appelle? - -Je lui dis mon nom et ma profession. - ---Tiens! je t'ai pris pour un compagnon de la truelle, reprit-il; mais -n'importe, je veux t'apprendre à ne pas bouder devant le coup de croc, -et, pour commencer, tu accepteras une politesse au premier bouchon. J'ai -encore douze livres dix-sept sous qu'il faut fricoter. - -Je tâchai de lui faire comprendre qu'il serait plus sage de les réserver -pour le cas où il ne trouverait point d'ouvrage, en arrivant à Paris. - ---Ah! bien oui, interrompit Robert, si on pensait au lendemain, il n'y -aurait jamais de plaisir. Pour nous autres compagnons, vois-tu, le -lendemain c'est la misère, les maladies et tout le tremblement; -aujourd'hui, c'est le petit verre et la chanson grivoise. Va donc pour -aujourd'hui, et au diable le lendemain! Justement voici un cabaret; -j'offre le coup de consolation, mon vieux, en avant, marche. - -Je déclarai à Pompe-à-mort que ses habitudes n'étaient point les -miennes, et que je refusais positivement; il entra donc seul, tandis que -je continuais ma route, mais il me rejoignit bientôt et recommença à -causer. - -Robert ne manquait ni d'intelligence, ni de bons sentiments; par -malheur, des habitudes d'ivrognerie menaçaient de tout éteindre. Je -tâchai de l'avertir doucement, mais il avait lui-même la conscience du -sort qu'il se préparait sans avoir la force de s'arrêter. - ---Il est trop tard, vois-tu, Michel, me dit-il avec une certaine -tristesse: un ivrogne déclaré ne peut pas plus s'empêcher de boire -qu'une éponge de prendre l'eau. Dans le principe, j'avais peu de goût à -la chose; l'eau-de-vie me brûlait le gosier, et je n'en buvais que par -respect humain, pour ne pas m'entendre traiter de _fille_; mais petit à -petit, je m'y suis accoutumé. Après la journée, on ne sait que faire: -nous n'avons pas, comme le bourgeois, des salons où l'on peut causer en -se chauffant; chez nous, c'est triste et froid; les femmes ont à -raccommoder les nippes, à savonner; il faut parler bas à cause des -enfants qui dorment; alors, pour avoir un peu de liberté et d'aisance, -on descend chez le marchand de vin. Le dimanche, c'est encore pis: les -gens éduqués peuvent lire la gazette, faire des visites en fiacre, -chanter des morceaux avec accompagnement de guitare; nous autres, nous -n'avons toujours que le cabaret. - ---Mais le lundi au moins vous pourriez retourner au travail. - ---C'est selon; quand beaucoup d'ouvriers manquent, les maîtres vous -renvoient souvent, sous prétexte qu'il n'y a pas de profit à allumer les -forges, de sorte que votre bonne volonté ne vous sert à rien, et qu'on -se dit: Puisqu'on ne veut pas nous faire travailler quand les autres -s'amusent, allons nous amuser avec eux, et voilà comme on devient un -noceur fini[E]. - -En arrivant à Paris, Robert me proposa de me conduire au logement qu'il -habitait avant son voyage. - ---Ce n'est pas un garni, me dit-il; mais j'y vais de préférence, parce -que le bourgeois me connaît et me fait crédit; il y a au-dessous une -gargote où l'on trempe la soupe à deux sous, et où l'on vend du vin de -vigneron à sept; à moins que tu n'aies l'habitude de te nourrir de -Madère et de petits pieds, ça doit t'aller comme un gant de tricot. - -J'acceptai l'offre du forgeron, qui me conduisit rue des Arcis, à une -maison bâtie en colombage et qui n'avait que deux étages. Le -rez-de-chaussée était occupé par le gargotier, principal locataire, qui -sous-louait ensuite en détail. Le père la Gloriette était un petit homme -ventru, rougeaud, riant, qui tutoyait tout le monde. Dès le premier coup -d'oeil, je le reconnus pour un de ces égoïstes qui ont adopté la -bonhomie comme une enseigne. Il nous accueillit avec force exclamations -de joie, nous adressa vingt questions dont il n'attendit pas les -réponses et remplit deux petits verres qu'il nous offrit. Robert lui -annonça, en me montrant, qu'il lui amenait un nouveau locataire. - ---Comme ça se trouve, s'écria le gros homme; justement, j'ai deux lits -de sangle disponibles dans le petit cabinet du second; vous serez là -avec le père Barrier. - ---L'horloger? - ---Oui, un assez mauvais locataire, car il ne consomme rien, mais le roi -des camarades de chambrée, vu qu'on l'entend à peine respirer. - ---Il est toujours occupé d'inventions? - ---Il en cherche une qui, à l'entendre, doit tout révolutionner, mais tu -sais, il a toujours peur qu'on ne lui vole ses idées, et il fait le -cachotier; du reste, vous n'avez qu'à monter pour lui parler de la -chose. - -Je décidai Robert à me faire voir le chemin, et nous arrivâmes à une -chambre basse et obscure, dont tout l'ameublement consistait en trois -lits de sangle et en trois tabourets. Près de la fenêtre un homme -maigre, chauve et déjà vieux, limait sur un petit établi couvert de -fragments de cuivre, de morceaux de fer et d'outils. A notre vue, il -s'interrompit brusquement, jeta la pièce qu'il travaillait dans le -tiroir de l'établi et le referma avec vivacité. - ---Eh bien! est-ce que vous nous prenez pour des _cambrioleurs_ -(dévaliseurs de chambre), bonhomme Barrier? demanda Robert. - ---Tiens, c'est toi, Pompe-à-mort, dit l'horloger, te voilà donc de -retour? - ---Avec un camarade de chambrée que je vous amène. - ---Ah! vous allez loger ici, reprit Barrier, dont le regard se fixa sur -moi avec inquiétude: vous êtes alors compagnon d'état? - ---Fi donc! papa Barrier, reprit Robert; regardez-moi les mains de ce -garçon et dites si c'est là le cuir d'un batteur de fer? - ---Monsieur serait-il mécanicien? demanda l'horloger avec anxiété. - ---Juste, dit Pompe-à-mort en riant: mécanicien en bâtons de chaise, -constructeur de chabots et ingénieur de rouleaux de serviettes. Si vous -êtes gentils, il vous tournera un étui pour mieux cacher vos inventions. - -Le front du vieil ouvrier se plissa. - ---Les mieux cacher, répéta-t-il; ah! oui, si je l'avais fait, d'autres -ne seraient pas devenus riches, en me dépouillant de ce qui était mon -bien. Seul, j'ai tout cherché, tout découvert, et le maître qui me -faisait travailler en a profité; c'est lui que l'on connaît, c'est lui -que l'on vante; c'est lui qui porte la croix que j'ai gagnée. - ---Et n'avez-vous pu réclamer votre droit? demandai-je. - ---Quel droit? reprit l'horloger amèrement, n'étais-je point aux gages du -fabricant; n'avait-il point fourni la matière? La découverte était à -lui puisqu'elle venait de ses ateliers, car le cerveau de l'ouvrier fait -partie des outils; c'est un creuset loué; tout ce qui en sort appartient -au maître. Notre métier, à nous autres, est d'inventer, et à lui -d'acheter le brevet de notre invention. Ce n'est pas le capital qui est -un instrument pour l'intelligence, mais l'intelligence qui est un -instrument pour le capital. Le jour où j'ai voulu réclamer une part dans -les bénéfices que le maître me devait, il m'a chassé et les avocats -m'ont dit que c'était la loi. - ---Eh bien, une autre fois vous ferez vos conditions, dit Robert; vous -n'êtes pas à ça près d'une invention et vous pouvez en trouver une -autre. - ---Pour inventer il faut du temps, de l'espace, des outils, de l'argent, -dit l'horloger, et tu vois où j'en suis? - ---Il est certain que ça ne peut pas se comparer aux Tuileries, reprit -Pompe-à-mort, en promenant autour de lui un regard insouciant; mais -pourquoi donc que vous avez quitté la grande chambre de devant? - -Barrier n'eut point le temps de répondre; la porte venait de s'ouvrir -bruyamment, et une grisette entra en chantant: - ---Eh! c'est la voisine Farandole, dit Robert. - ---Tiens! Pompe-à-mort, s'écria la jeune fille, comment donc que tu te -trouves ici, mauvais sujet? - ---Je m'y trouve parce que j'y suis, ma vieille, reprit gaiement Robert, -en l'entourant d'un de ses bras et lui donnant un gros baiser sur chaque -joue. - ---Eh bien comme ça se trouve, dit Farandole qui l'avait laissé faire, -moi qui donne justement une soirée aujourd'hui. - ---Une soirée? - ---Avec de la galette et du punch! rien que ça. - ---Tonnerre! voilà qui est un peu bon genre pour le quartier! c'est donc -le brigadier qui régale? - ---Ah! bien oui, le brigadier: je ne le-connais plus! - ---Avec qui que tu es maintenant? - ---Avec moi toute seule! ça me fait un changement. Mais, dis donc, -c'est-il un de tes amis, ce garçon? - -C'était moi qu'elle désignait. Robert répondit que j'étais son nouveau -camarade de chambrée. - ---Alors, faut qu'il vienne avec toi, reprit Farandole, nous verrons s'il -est farceur; et vous aussi, père Barrier, je vous attends; il y aura -toute la maison d'abord; même le papa Jérôme, qui a promis de venir -quand la marmaille serait couchée. Ainsi, c'est convenu, les enfants; à -sept heures la fête commence, une mise décente est de rigueur, on sera -reçu en sabots... - -A ces mots la grisette prit les deux mains de Robert, fit deux ou trois -fois le tour de la chambre en dansant, et sortit sur l'air de la -_Farandole_, ronde favorite à laquelle elle devait son nom. - -Robert et moi, nous arrivâmes chez la grisette à l'heure convenue. -Quelques-uns des invités s'y trouvaient déjà: c'étaient des ouvrières -appartenant aux fabriques du faubourg Saint-Marceau, mais dont la tenue -prouvait évidemment l'habitude de faire, dans la rue, leur _cinquième -quart_ de journée[F], et deux jeunes gens en casquette, vivant de ces -industries équivoques qui préparent au vice par l'oisiveté. Le père -Barrier ne tarda pas également à arriver avec la Gloriette, qui -apportait le punch dans un saladier. - -On s'assit autour de la table; Farandole remplit les verres, et la -conversation commença à s'animer. - -Robert surtout, qui revenait sans cesse aux rafraîchissements, ne tarda -pas à s'égayer outre mesure. - ---Allons, Pompe-à-mort, un peu de tenue, dit la grisette en voulant -arrêter ses libations; il faut garder la part du papa Jérôme. - ---Tant pire pour les absents! cria Robert en remplissant son verre; -pourquoi qu'il ne vient pas, cette vieille rosière de Salency. Je parie -qu'il donne le sein à un de ses moutards. - ---Taisez-vous, vaurien, le voici! - -Un petit homme, à figure douce et à manières timides, venait, en effet, -d'entr'ouvrir la porte, son bonnet de laine à la main. - ---Faites excuse, la compagnie, dit-il en entrant avec précaution; -messieurs et mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur... Il ne vous est rien -arrivé depuis ce matin, mam'zelle Farandole? Bonjour, monsieur Robert, -comment va la vôtre? - ---Asseyez-vous, vieux papa, dit celui-ci, en avançant une chaise au -nouveau venu. Pourquoi donc arrivez-vous si tard? - ---C'est pas de ma faute, répondit Jérôme, en s'asseyant à quelque -distance de la table; foi d'homme, j'ai fait mon possible; mais j'avais -à finir une grosse de boutons que je dois livrer demain. - ---Les affaires vont donc à cette heure, papa? - ---Vous êtes bien bon, monsieur Robert, ça va pas mal, grâce à Dieu! mais -il était temps, car la morte-saison avait consommé tout ce qu'on avait -pu mettre dans la tirelire. - ---Oui, fit observer Barrier, dans le bon temps on la remplit, en se -retranchant tout agrément, et dans les mauvais on la vide, en ne se -donnant qu'une partie du nécessaire!... On continue comme ça une -quarantaine d'années, et alors, si on est bien avec son commissaire, on -obtient une place à l'hôpital. - ---On fait comme on peut, mon cher monsieur Barrier; on fait comme on -peut, répliqua Jérôme avec douceur. Certainement, c'est triste d'aller -à l'hôpital, mais alors les enfants sont élevés! - ---Brave père, va! dit Farandole touchée, malgré elle, dans son coeur -de femme. - -Et elle remplit un verre qu'elle présenta à l'ouvrier boutonnier. -Celui-ci parut hésiter à l'accepter. - ---Est-ce que vous n'aimez pas le punch? demanda Robert. - ---C'est-à-dire, je l'aime peut-être, dit Jérôme, embarrassé et souriant; -mais, vous concevez... qu'un père de famille... doit éviter la -dépense...; aussi je crois que je n'en ai jamais bu. - ---C'est juste! reprit un des jeunes gens en casquette: l'eau filtrée et -les pommes de terre, voilà le régime de la vertu! C'est pourtant drôle, -dites donc, qu'il y ait comme ça les trois quarts du monde condamnés à -vivre en pénitence sur cette gueuse de terre, sans jamais goûter à ce -qu'elle donne de bon. - ---Voilà ce qui ne me va pas à moi, ajouta son compagnon. Travailler -douze heures pour n'avoir qu'une botte de foin, ça peut convenir à un -cheval de cabriolet, mais pas à un homme. - ---Et c'est pourquoi tu l'es logé dans la rue de Saint-Lâche? demanda -Robert: faut prendre garde, mon petit; ce quartier-là est bien près du -Palais-de-Justice. - -Le jeune homme fut un mouvement d'épaules. - ---Connu! dit-il; mais quand il arriverait un malheur!... quelques mois -passés à l'ombre n'ont jamais fait de mal à la santé: le gouvernement -nous donnera pour rien la pension et le logement, pendant que vous -crèverez de faim... et de plus, nous sortirons de là avec une -_masse_!... - ---C'est pourtant vrai! dit Barrier pensif. - ---Ah bah! faut pas dire ces choses-là! s'écria une de ouvrières; ça -fait venir des idées... qui vous ennuient. - ---Et ça vexe Jérôme, ajouta Robert. - ---Oui, oui, interrompit Farandole, qui venait de vider le saladier dans -les verres; ne mécanisez pas les honnêtes gens devant le papa -Jérôme.....; il pourrait prendre la chose pour lui, et il a déjà assez -de croix. - -Jérôme releva la tête. Le punch avait fait monter une légère rougeur à -ses joues ternes, et son oeil avait pris un peu plus d'assurance. - ---Faites excuse, mam'zelle Farandole, dit-il avec une certaine vivacité: -j'apprécie l'intention de ce que vous dites; mais je ne voudrais pas -laisser croire à la compagnie que j'aie à me plaindre de personne, ni -que je ne sois pas bien dans mon ménage... - ---Oh! ça, on sait que la mère Jérôme est la reine des braves femmes, -interrompit la grisette. - ---Oui, je pense pouvoir me permettre de dire qu'on n'a rien à lui -reprocher, reprit le boutonnier, dont l'accent trahissait un -attendrissement intérieur; depuis douze ans que nous habitons le -quartier, elle est connue..... Toujours au travail, et jamais d'humeur, -avec ça!..... Les enfants sont encore à savoir ce que c'est que d'être -battus. - ---Aussi, sont-ils gentils, dit Farandole; ils ne me rencontreraient pas -sans me dire bonjour. - ---Et jamais de bruit dans les escaliers, ajouta la Gloriette. - ---Et ça va tous les jours à l'école, continua l'horloger. - ---Tous les jours, monsieur Barrier, reprit l'ouvrier, à qui ces éloges -firent venir les larmes aux yeux; l'aîné sait déjà lire, écrire et -chiffrer, et les deux petites aident la mère à coudre. Ce sont de vrais -anges du bon Dieu!... Aussi quand ils sont autour de moi, voyez-vous, et -que j'entends la bonne femme qui tripote dans le ménage en chantonnant, -je ne demande rien que de continuer à vivre aussi heureux. - ---Eh bien! je comprends ça! s'écria Farandole; oui, voir des mioches qui -prospèrent, qui rient, qui vous caressent; ça doit joliment vous -assaisonner les épinards. Si le beurre est trop cher, eh bien, on a leur -bonheur... et on mange son pain avec. - ---Et puis, reprit Jérôme, enhardi par cette approbation, il peut venir -une bonne chance. Il y a deux ans, un bourgeois a été sur le point de me -faire l'avance qu'il me faut pour fabriquer à mon compte: il m'avait -promis cinq cents francs, malheureusement il a fait des pertes... - ---Et vous n'avez rien eu? acheva ironiquement Barrier. - ---Non, mais une autre occasion peut se présenter; il faut toujours -espérer, monsieur Barrier; ça ne fait de mal à personne, et ça vous fait -du bien; tandis qu'on se mine à envier ceux qui sont mieux placés et que -souvent ça donne de mauvaises tentations. Je sais bien qu'il y en a qui -reçoivent une pauvre part dans le monde, mais c'est une raison pour ne -pas la rendre plus mauvaise par son manque de raison: quand on vous a -mis dans l'eau jusqu'au cou, faut pas y enfoncer encore la tête par -mauvaise humeur, ou l'on croira que c'est de votre faute si vous vous -noyez... Je ne dis point ça, au moins, pour offenser la compagnie. - ---On le sait bien, père Jérôme, allez, dit Farandole, qui était devenue -sérieuse. - ---Alors, elle m'excusera d'avoir hasardé aussi mon petit mot, reprit le -boutonnier qui s'était levé en souriant, et elle me permettra de la -saluer, vu que les enfants n'auront pas voulu s'endormir sans me dire -bonsoir... c'est une habitude... en vous remerciant mademoiselle -Farandole, et la compagnie, à l'avantage! - -Il salua plusieurs fois avec son bonnet et sortit. - -Ce qu'il venait de dire avait évidemment impressionné les auditeurs. A -mesure qu'il parlait, leur cynisme révolté avait fait place à je ne sais -quel vague respect pour cette probité si simple et pour cette -résignation si heureuse. Robert, qui avait fait demander de -l'eau-de-vie, buvait coup sur coup, comme s'il eût voulu s'étourdir plus -vite et ne pas entendre; les deux jeunes gens en casquette affectaient -une ironie embarrassée, Barrier et les femmes avaient pris un air -sérieux. Il y eut un moment de silence après la sortie de l'ouvrier. - ---Est-il drôle ce père Jérôme, s'écria enfin tout à coup Farandole, -échappant à l'impression reçue par un éclat de rire; ce qu'il nous a dit -là, c'était comme un sermon, excepté qu'un sermon ennuie. - ---Bah! ajouta une des ouvrières, il a raison et nous aussi... chacun -fait comme il peut. - ---Bien dit, ma petite mauviette, reprit la grisette en l'embrassant; -chacun fait comme il peut... en ayant l'air de faire comme il veut. -Laissons-nous donc aller, mes petits... et pour bien finir la soirée, je -vous propose un rigodon. - ---Ici? - ---Non, au bal Mouffetard; c'est ce soir l'ouverture, qui est-ce qui veut -être mon cavalier? - ---Présent! dit Robert, qui se leva en chancelant. - ---Pompe-à-mort!... merci! objecta Farandole; pour danser il faut se -tenir debout. - ---Sois donc calme, bégaya le forgeron, c'est d'être assis qui m'a -étourdi comme ça: quand j'aurai pris l'air, tu me verras plus ferme que -le Pont-Neuf. Ton bras que je te dis; je ne te ferai pas d'affront. - -La grisette se décida après quelques hésitations et tous partirent -ensemble, sauf Barrier et moi qui regagnâmes notre chambre. - -Le lendemain, je pris la moitié des mille francs que j'avais emportés -et je l'adressai à Jérôme, avec un billet anonyme, déclarant que cet -argent lui était donné pour qu'il pût _fabriquer à son compte_! - -Le brave homme faillit devenir fou de joie. Il s'occupa aussitôt -d'acheter tout ce qui lui était nécessaire et loua un autre logement -dans la rue du Renard. Je pris sa chambre où je m'établis avec ce qui -était nécessaire pour ma profession de tourneur. J'eus d'abord quelque -peine à obtenir du travail. Il fallut affronter bien des refus, accepter -de dures conditions, subir des retards de paiements et même des -retenues, m'initier enfui aux difficultés pratiques de la vie du peuple, -dont je ne connaissais encore que les grandes misères. - - - - -XXIII. - -Une rencontre. - - -Vous n'attendez pas de moi, sans doute, le récit détaillé de ces années -d'épreuves; je vous en ai dit assez pour pouvoir les franchir d'un bond -et arriver à l'aventure qui me força de hâter mon changement de -position. - -Je revenais un matin d'Auteuil, où j'avais rapporté quelques -_commandes_, lorsque, en arrivant à l'extrémité d'une des avenues, -j'aperçus une calèche découverte rapidement emportée par des chevaux -sans conducteur, et dans laquelle une femme seule poussait des cris -perçants. L'attelage venait vers moi, en suivant le milieu de la route. -Par un mouvement instinctif, je laissai tomber la règle à mesurer que je -tenais à la main, et, au moment où la calèche arriva près de moi, je -m'élançai à la tête des chevaux. - -Ils me traînèrent quelque temps, puis se ralentirent. Je pus saisir une -des rênes, et, la tirant brusquement, je forçai l'attelage à reculer. -Les roues allèrent heurter le mur d'un parc qui bordait le chemin, et la -calèche s'arrêta. - -Comme je m'efforçais de calmer les chevaux en les flattant de la main et -de la voix, je fus rejoint par le cocher, qui avait été précipité de son -siége sans recevoir aucune blessure. Il se rendit bientôt maître de -l'attelage, se retourna vers sa maîtresse, dont les cris avaient cessé, -et nous nous aperçûmes alors seulement qu'elle était évanouie. - -Je l'aidai à la dégager de son chapeau et de la douillette fourrée qui -l'enveloppait. L'air frais la ranima; elle rouvrit les yeux, mais pour -tomber dans une crise nerveuse qui nous effraya. Il n'y avait autour de -nous aucune habitation ni aucun moyen de secours. - ---Remontez vite sur le siége, dis-je au cocher, et gagnez Passy, on vous -indiquera un médecin. - -Il approuva l'expédient, reprit les rênes et partit. - -Je restai debout à la même place, jusqu'à ce qu'il eût tourné l'allée: -alors je me baissai pour prendre ma règle à mesurer, et mon regard -s'arrêta sur quelque chose de brillant; j'avançai la main, c'était un -bracelet à fermoirs de diamants! - -Je courus aussitôt dans la direction prise par la voiture, mais elle -avait disparu. Je continuai jusqu'à Passy, où toutes mes informations -furent inutiles. On avait bien vu passer une calèche peu auparavant, -mais elle ne s'était point arrêtée. - -Je me trouvais dans un grand embarras. Le bracelet devait avoir une -valeur considérable, et, à tout prix, je voulais le rendre. Mais comment -retrouver la personne qui l'avait perdu? - -En le regardant avec plus d'attention, j'aperçus, par bonheur, un petit -écusson émaillé qui occupait le centre du fermoir: je pensai qu'en -consultant les principaux joailliers, ils pourraient reconnaître les -armoiries et me tirer d'embarras. - -Je me rendis, en conséquence, au Palais-Royal; j'entrai dans un des plus -riches magasins et je présentai le bracelet, en demandant le -renseignement désiré. - -Le commis parut émerveillé de la beauté de la monture. Il appela le -joaillier, qui déclara, au premier coup d'oeil, que c'était un -bracelet de mille écus. Je ne pus retenir une exclamation d'étonnement. - ---Et connaissez-vous les armes gravées sur le fermoir? demandai-je. - -Le joaillier répondit négativement. - ---Alors je vais ailleurs, repris-je, en tendant la main pour redemander -le bracelet. - -Le marchand me regarda et voulut savoir comment j'étais détenteur d'un -pareil bijou. Pressé de continuer mes recherches, je répliquai -rapidement que je l'avais trouvé, et comme, à bout de patience, je -refusais de répondre davantage, il glissa le bracelet dans une de ses -montres, la referma à clef et déclara qu'il ne le rendrait qu'à son -légitime propriétaire. - -Exaspéré, je voulus le reprendre de force; il en résulta un débat à la -suite duquel je fus arrêté et conduit chez le commissaire du quartier. - -Il fallut nécessairement raconter à celui-ci tout ce qui s'était passé -dans l'avenue d'Auteuil. Pendant ce temps un nouveau joaillier avait -reconnu l'écusson; c'était celui d'un général devenu dignitaire de -l'Empire. On voulut vérifier l'exactitude de mon récit, et je fus obligé -de me laisser conduire à l'hôtel qu'il habitait. - -Au moment où nous arrivions à l'hôtel, le cocher qui se trouvait dans la -cour me reconnut et s'approcha. Quelques paroles suffirent pour me -justifier; le commissaire s'excusa en alléguant la nécessité de la -défiance et j'allais me retirer, après l'avoir prié de remettre lui-même -le bracelet, lorsque la femme du général, avertie que j'étais là, me fit -demander. - -Malgré ma répugnance, il fallut céder, et, après avoir traversé -plusieurs salons richement décorés, j'arrivai à un boudoir où elle -m'attendait. - -Je l'avais entrevue si rapidement le matin qu'il m'eût été impossible de -la reconnaître. Sans être belle, elle avait, dans toute sa personne, -quelque chose de doux et de caressant, qui vous attirait dès le premier -coup d'oeil. Elle se leva vivement à mon entrée, courut à moi et me -prit les mains avec une reconnaissance expansive dont je fus surpris. - ---Ah! venez, dit-elle, j'ai besoin de vous voir et de vous remercier. - -Je voulus protester contre l'importance qu'elle donnait à un service que -tout autre eût pu lui rendre, mais elle m'interrompit, me fit asseoir -près d'elle et commença à m'adresser des questions sur mon nom, mon -état, ma position. - -Je répondis avec une contrariété évidente. Elle crut sans doute que je -redoutais des offres d'argent qui eussent blessé ma fierté, car elle se -hâta de dire: - ---Pardon, monsieur Michel, si je vous interroge ainsi; mais la seule -récompense que je puisse vous proposer est mon amitié.... et il faut -bien connaître ses amis! - -Je répondis qu'elle me faisait trop d'honneur. - ---Ne dites pas cela, reprit-elle, avec une sensibilité sincère; si le -général se fût trouvé à Paris, il eût mieux réussi à vous remercier: un -homme fait des offres de service à un autre homme sans l'humilier: mais -je suis seule et je ne puis... Je n'ose vous proposer que ma -reconnaissance... ne la refusez pas, Monsieur. - -Elle me tendait la main, je la pris et la baisai avec émotion. - ---Madame me récompense au delà de ce que je mérite, répliquai-je; et -désormais c'est moi qui serai son obligé. - -Elle me regarda, jeta un rapide coup d'oeil sur mon costume, et fit un -geste d'étonnement. - -Je compris que j'avais oublié mon rôle d'ouvrier, et me levant -brusquement: - ---J'espère bien, du reste, que si Madame a besoin d'employer un -tourneur, elle se souviendra de moi, ajoutai-je en saluant du pied. - ---Votre adresse? continua la jeune femme, dont le regard continuait à -m'observer. - -Je lui remis une des cartes imprimées que j'avais toujours sur moi. - ---Vous reviendrez me voir, dit-elle, d'un ton qui exprimait bien moins -l'ordre que la prière. - -Je le promis en demandant à quelle heure on pouvait parler à madame la -baronne. - ---Vous, à toute heure, répondit-elle; seulement ne m'appelez point par -mon titre, on pourrait vous confondre avec tout le monde, mais par mon -nom de baptême. Quand vous viendrez, demandez madame Nancy; c'est le mot -de passe pour mes amis. - -Je la remerciai et pris congé d'elle; mais au moment où j'allais partir, -une femme de chambre annonça plusieurs noms parmi lesquels fut prononcé -celui du chevalier de Rieul. - -Ce dernier se montra en effet à l'entrée du boudoir donnant le bras à -une dame en grande parure et suivi de deux autres groupes. - -Il ne parut d'abord frappé que de trouver un homme portant mon costume -dans un pareil lieu; mais à cette première surprise en succéda une -seconde plus marquée. - -Il s'arrêta court, me regarda fixement et jeta un cri: il m'avait -reconnu! - -Je fis un mouvement vers la porte pour m'échapper; il quitta vivement le -bras de la dame qu'il conduisait, me saisit par la main et me ramena -vers la fenêtre du boudoir, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il ne se -trompait pas. - ---Dieu me damne! c'est bien lui, s'écria-t-il. - ---Quoi! vous connaissez monsieur Michel? demanda vivement la femme du -général. - ---Michel, répéta le chevalier; il a donc aussi changé de nom en -changeant de costume? - -Madame Nancy parut stupéfaite. - ---Que parlez-vous de changement de costume, reprit-elle; monsieur -serait-il donc déguisé? - ---Et si habilement, continua de Rieul, que j'ai eu peine à le -reconnaître. Je ne soupçonnais point un pareil talent à ce cher duc... - ---Comment, s'écria la dame en grande toilette, monsieur serait... - ---Mon cousin, madame la comtesse. - -Tout le monde se récria de surprise; quant à moi, je regardais toujours -la porte, que j'essayais de gagner; mais le chevalier me retint. - ---Oh! vous ne vous échapperez pas ainsi, mon bon, dit-il en riant; -fermez la porte, colonel; et vous, mesdames, permettez-moi de vous -présenter un parent, excellent gentilhomme, sur ma parole, philanthrope -de premier ordre et un des plus riches propriétaires de la Touraine. - -On s'inclina et je fus obligé de rendre le salut, tandis que la femme du -général, qui était d'abord restée muette de surprise, racontait ce qui -s'était passé le matin et comment je me trouvais là. - ---Mais pourquoi ce costume? demanda la dame conduite par de Rieul. - ---Comment vous ne devinez pas, ma chère, s'écria le petit homme à -culottes courtes que l'on avait appelé colonel et que je reconnus alors -pour un de nos émigrés de l'armée de Condé; c'est un habit de guerre: -avec un costume d'ouvrier on entre partout sans inquiéter les jaloux. - ---Les jaloux, reprit la dame; ainsi vous pensez que quand monsieur a -rencontré Nancy ce matin... - ---Il venait, comme Jupiter, de doubler quelque malheureux Amphitryon!... - -Les femmes sourirent, et je m'aperçus que les regards se fixaient sur -moi avec une curiosité qui n'avait rien de malveillant; l'explication -supposée par le colonel émigré avait évidemment donné à mon déguisement -quelque chose de galant qui en relevait la vulgarité. - -Je ne crus cependant pas devoir accepter les bénéfices d'une pareille -erreur. Je déclarai que mon costume était celui de la profession que -j'avais adoptée, et, comme le vieux gentilhomme paraissait douter, -j'expliquai brièvement les motifs de ce changement, apportant pour -preuve la carte remise à la femme du général et qu'elle tenait encore. - -A cette révélation, la bienveillance fit subitement place à un -étonnement moqueur: des exclamations partirent de tous côtés. La dame, -qui avait déjà parlé, et que madame Nancy nommait sa soeur, s'écria -que c'était impossible; le colonel répétait que, même en Angleterre, il -n'avait jamais entendu parler d'une pareille excentricité; le chevalier -seul se déclara convaincu et raconta mes essais à la Brisaie, pour -prouver que _j'étais capable de tout_. Aux regards qui se fixèrent alors -sur moi, je compris qu'on me croyait fou. Tout essai de justification -eût été inutile: je me hâtai de saluer pour prendre congé; mais madame -Nancy s'avança vivement. - ---Je n'avais pu offrir que ma reconnaissance à monsieur Michel, dit-elle -avec une émotion pleine de grâce; monsieur Henri de la Brisaie me -permettra-t-il d'y joindre mes témoignages de sympathie et d'admiration? - ---Ah! le ciel vous sert à souhait, Nancy, s'écria sa soeur -ironiquement; vous qui avez appris à lire dans le _Contrat social_ et -que l'on a dressée au respect pour les amis du genre humain, vous avez -trouvé votre héros. - ---Il est vrai, dit la jeune femme, d'un accent pénétrant; ce que -Monsieur vient de dire, ce qu'il a fait surtout, excite en moi un -respect, un attendrissement que je voudrais en vain cacher: maintenant -que je connais le noble emploi de ses journées, je crains d'en détourner -à mon profit quelques instants... et j'ose à peine renouveler ma prière -de tout à l'heure... - ---Et moi, je demande à Madame la baronne la permission de me la -rappeler, répliquai-je, en baisant la main qu'elle me présentait. - -Puis, saluant tout le monde, je sortis bien décidé à revenir. - -Ainsi que je vous l'ai dit, je touchais au terme fixé par moi-même à mon -espèce d'enquête pratique; la rencontre que je venais de faire me décida -à hâter ma _transformation_. J'avais porté assez longtemps la livrée du -peuple, et je m'étais assez mêlé à ses plaisirs, à ses misères, à ses -vices pour apprendre ce que j'avais voulu savoir; je déposai la veste de -travail et rentrai dans les rangs des privilégiés que je devais aussi -étudier. - -Mais avant de renoncer à la condition que je venais de traverser, je -voulus veiller au sort de ceux que j'avais connus. - -Le père Jérôme prospérait, grâce à sa bonne conduite et à son activité; -j'accrus cette prospérité par des avances qui lui permirent d'agrandir -sa fabrication: Barrier, vieux, malade et sans ressources, continuait à -poursuivre ses inventions au milieu des tortures de l'impuissance et de -la misère; je lui assurai une place à l'établissement des -_Petits-Ménages_, en lui fournissant tout ce qui pouvait aider à ses -recherches; quant à Farandole et à Robert, tombés aux dernières limites -de la dégradation, je ne pus que leur constituer un petit revenu -inaliénable qui défendît leurs derniers jours contre la faim. Quitte -ainsi envers mes amis du peuple, j'abordai le monde des riches et des -puissants. - -Je rencontrai chez madame Nancy, outre sa soeur et le colonel émigré, -son beau-frère, une grande partie de l'ancienne noblesse et de la -nouvelle. Ou touchait à la fin de l'Empire, dont les hommes prévoyants -pouvaient déjà soupçonner la chute prochaine; les intrigues, des -royalistes avaient recommencé, et, afin de les mieux dissimuler, ils -avaient soin de se montrer dans les salons fréquentés par les officiers -et les fonctionnaires les plus dévoués à l'empereur. - -Je passais presque toutes mes soirées chez madame Nancy, dont l'amitié -expansive avait fini par me devenir nécessaire: c'était près d'elle que -je retrouvais du courage dans mes jours d'abattement, et de la sympathie -dans mes jours d'espérance. Toujours prête à s'associer à vos -enthousiasmes, devinant vos tristesses sans vous en parler, et sachant -rétablir l'équilibre dans vos sentiments troublés, elle devenait, au -bout de quelque temps, la ménagère de votre âme, et y maintenait tout en -ordre, sans mouvements et sans bruit. - -Cette merveilleuse faculté qui en faisait pour moi l'idéal de la femme, -n'avait malheureusement trouvé d'emploi ni avec sa soeur, qui l'avait -toujours enviée et haïe, ni avec le général, accoutumé à la rude -existence des camps. Je fus le premier à la remarquer et à en jouir. Ce -fut pour madame Nancy une sensation toute nouvelle que de se voir utile -au bonheur de quelqu'un; elle en éprouva une joie qui participait de la -reconnaissance. - -Plusieurs mois s'écoulèrent pour tous deux dans un enchantement qui est -resté le plus doux souvenir de ma vie. La différence d'âge ne se faisait -point sentir entre nous, car l'âge est presque autant dans les goûts que -dans la somme des années. Etranger jusqu'alors à toute affection -individuelle, j'entrais dans ces nouveaux sentiments avec la jeunesse du -coeur, tandis que madame Nancy, vieillie par de précoces souffrances, -y apportait toute l'énergie que la maturité donne aux passions chez les -femmes. Nous nous aimions pourtant sans nous l'être dit, presque sans le -savoir, et cette ignorance volontaire éloignait de notre esprit toute -angoisse. - -La chute de l'Empire et le retour du général vinrent troubler cette -innocente intimité; mais ce fut pour peu de temps. Le débarquement de -l'empereur à Cannes rappela ce dernier sous les drapeaux, et madame -Nancy alla habiter sa _villa_ d'Auteuil où je continuai à la voir tous -les jours. - -Le colonel avait suivi les Bourbons à Gand, tandis que la comtesse sa -femme était demeurée à Paris avec le chevalier de Rieul. Les relations -de parti en couvraient d'autres plus intimes, mais l'habileté des deux -amants les sauvait du scandale; car dans ce monde frivole, où tout -s'arrête à l'apparence, la corruption expérimentée est plus sûre que -l'honneur. La comtesse masquait d'ailleurs son indulgence pour elle-même -sous sa sévérité pour les autres. Mes assiduités auprès de sa soeur -excitèrent ses critiques, et, par suite, les malignes suppositions de -ses amis. J'en fus instruit sans pouvoir me décider à interrompre des -rapports qui étaient devenus la sérieuse occupation de ma vie. - -Cependant, ces rapports avaient insensiblement perdu leur charme -paisible. A l'affection indulgente des premiers mois avait succédé une -ardeur jalouse, inquiète, querelleuse. Bien que devenus plus -indispensables l'un à l'autre, nous nous séparions souvent malheureux et -brouillés. Une de ces querelles fut assez vive pour me laisser, le -lendemain, un ressentiment qui me décida à ne point retourner ce jour-là -à la _villa_ du général. Je maintins assez bien ma résolution pendant -les premières heures; mais, peu à peu, mon courage faiblit, les -hésitations commencèrent; je pensai aux torts que je pouvais avoir, à -l'inquiétude de madame Nancy lorsqu'elle ne me verrait pas, et, tout en -discutant sur ce que je devais faire, je pris la route d'Auteuil. - - - - -XXIV. - -Dénoûment. - - -J'arrivai à la villa plus tard que de coutume, et je rencontrai à la -porte du parc la comtesse avec le chevalier. - -Celui-ci m'apprit qu'il venait prendre congé de la femme du général. - ---Il part pour l'ouest, ajouta la comtesse, en donnant à ces mots une -intention qui me fit comprendre sur-le-champ de quoi il s'agissait. - ---Voulez-vous venir avec moi? reprit de Rieul légèrement; nous nous -trouverons là-bas en pays de connaissance. - ---En effet, répliquai-je, les journaux m'ont appris que MM. de Lescot et -d'Arvière venaient de se mettre à la tête des bandes insurgées. - ---Eh bien! nous les verrons à l'oeuvre, continua de Rieul, qui ne -tenait point évidemment à cacher le but de son voyage; pour un -philosophe comme vous, ce doit être une étude à faire. - ---Et vous pouvez ajouter que c'est un devoir pour tout gentilhomme, dit -la comtesse avec intention. - -Je fis observer, en souriant, que j'avais trop dérogé pour oser encore -prétendre à ce titre. - ---Avouez plutôt que vous ne voulez pas quitter Paris, répliqua le -chevalier. - ---On ne le permettrait point à Monsieur, ajouta la comtesse avec une -sorte d'aigreur. - ---Qui donc s'y opposerait? demandai-je. - -Elle s'arrêta pour me regarder, puis s'écria avec un rire forcé. - ---Il le demande! Mais vous nous croyez donc aveugles et sourds? Que -deviendrait ma soeur si vous n'étiez plus là? - -Je rougis involontairement. - ---Je pense, en effet, repris-je, que madame Nancy ne verrait point avec -indifférence le départ d'un de ses amis les plus dévoués... mais je sais -aussi que je ne lui suis pas assez nécessaire pour qu'elle essayât de me -retenir, si mon devoir m'appelait ailleurs. - ---Vous croyez? - ---J'en suis sûr, Madame. - ---Alors vous me permettrez d'acquérir la même conviction. - ---Si vous en trouvez le moyen... - ---Je l'ai trouvé, dit vivement la comtesse qui venait d'apercevoir sur -le perron sa soeur avec quelques visiteurs qu'elle reconduisait. - ---Comment cela? demandai-je étonné. - ---Laissez-moi faire et veuillez seulement ne pas me contredire. - -Je n'eus point le temps de faire de questions; madame Nancy venait de -nous voir et elle accourait à notre rencontre. Après avoir embrassé sa -soeur, elle me tendit la main en me reprochant doucement d'arriver si -tard. - ---Ah! ne le grondez pas! car il a failli ne pas venir, dit la comtesse. - ---Pourquoi donc? demanda sa soeur. - ---Il avait à vous faire une confidence qu'il redoutait. - ---Quelle confidence? - ---Vous saurez d'abord que le chevalier part demain pour la Vendée. - ---Mais... M. Henri?... - ---Eh bien! M. Henri s'est décidé à partir avec lui. - -Je voulus protester; la comtesse m'interrompit. - ---Oh! il ne faut point nier, reprit-elle vivement; il voulait d'abord -partir sans vous revoir, mais je lui ai fait comprendre que vous n'étiez -point femme _à le retenir quand son devoir l'appelait ailleurs_. Aussi -l'ai-je décidé à vous faire ses adieux. - -Madame Nancy devint pâle. Notre brouillerie de la veille l'avait laissée -dans un trouble que l'isolement de la nuit et l'attente de la journée -avaient encore exalté. L'ébranlement nerveux, qui en était la suite, -l'avait préparée aux douloureuses émotions; aussi, ce départ brusquement -annoncé lui parut-il une rupture. Frappée au coeur, elle me regarda, -poussa un faible cri et chercha de la main un appui. - -Je me précipitai pour la soutenir; mais, en sentant mon bras -l'effleurer, le reste de domination qu'elle avait sur elle-même sembla -l'abandonner, et, oubliant tout ce qui l'entourait, elle laissa aller sa -tête sur mon épaule en fondant en larmes et en criant à travers ses -sanglots: - ---Ne partez pas!... ne partez pas!... - -Tous les assistants demeurèrent embarrassés, et la comtesse recula -stupéfaite. Elle avait bien espéré que son épreuve causerait à sa -soeur quelque embarras; mais, ignorant ce qui s'était passé la veille, -elle n'avait pu prévoir l'espèce d'explosion qui venait d'avoir lieu. - -Quant à moi, partagé entre la confusion, la joie, l'attendrissement, je -ne pouvais que répéter des protestations entrecoupées, en suppliant -madame Nancy de se remettre; mais, livrée à une de ces crises où le -coeur s'ouvre malgré nous, sous un choc subit, elle ne songeait plus -au lieu, à l'heure, à rien de ce qui l'entourait. Pressée sur ma -poitrine, elle continuait de supplier, en ajoutant l'aveu de ses torts -passés et mille promesses pour l'avenir. - -J'avais d'abord résisté à l'entraînement de cette expansion inattendue, -bientôt subjugué moi-même, je répondis tout ce que m'inspirait mon -émotion. - -La voix de la comtesse m'arracha à ce court égarement. Muette de -surprise d'abord, elle venait de saisir la main de sa soeur en -s'écriant: - ---Que faites-vous, Monsieur? Avez-vous oublié qu'on vous entend, qu'on -vous regarde? - -Nancy releva la tête, et la conscience de ce qui l'entourait lui revint -avec la rapidité de l'éclair. Elle rougit et se dégagea. Je retins sa -main qui glissait de mon épaule, et, me tournant vers les visiteurs -retirés à quelques pas avec une discrétion ironique: - ---On peut nous regarder et nous entendre, Madame la comtesse, -répondis-je, car notre affection n'a rien à cacher. La cruelle épreuve -que vous venez d'essayer était seulement inutile... - ---Pouvais-je prévoir un tel éclat? murmura-t-elle. - ---En effet, repris-je amèrement, de plus habiles auraient mieux su -maîtriser leur trouble; l'habitude des secrets honteux apprend la -dissimulation. - ---Monsieur... - ---Mais nous, Madame, nous pouvons laisser voir sans crainte notre -attachement, car la liberté même de son expression est un témoignage de -sa pureté. - ---Ainsi, vous osez l'avouer! s'écria la comtesse. - ---Et je voudrais que tous ceux qui en doutent pussent m'entendre, -répliquai-je exalté par les émotions que je venais d'éprouver; je -voudrais pouvoir répéter partout que cet amour est toute ma consolation, -toute ma force, toute ma gloire; que je lui dois ce que j'ai goûté de -plus douce joie sur la terre! Ah! ne tremblez pas, Nancy, ne baissez -point les yeux; cet aveu, je pourrais le faire devant Dieu lui-même sans -rougir... et si quelqu'un en doute encore maintenant, qu'il le dise. - -En parlant ainsi, je tenais les mains de la jeune femme serrées sur mon -coeur qui battait à se briser, et je promenais un regard interrogateur -sur le chevalier et sur ses compagnons. J'aurais voulu, dans l'espèce -d'ivresse irritée qui me transportait, saisir le plus léger signe -d'incertitude ou de raillerie: mais tous restèrent immobiles. La -comtesse seule nous jeta un regard dont le dédain affecté déguisait mal -la colère. - ---A la bonne heure! dit-elle; dès que la menace devient un moyen de -justification, je dois garder le silence. Le général saura défendre -lui-même son honneur!... - -Elle reprit le bras du chevalier et partit. - -Je rentrai au salon avec Nancy, qui se laissa tomber sur un canapé et se -couvrit le visage de ses mains. Je m'agenouillai devant elle. En me -retrouvant seul, toute mon exaltation était tombée, et j'avais peur de -ce que je venais de faire. - ---Pardonnez-moi, Nancy, murmurai-je tristement. Oh! j'ai eu tort, je le -sens; mais je n'ai pu accepter que ces gens-là nous fissent un -déshonneur de notre amour. Il eût mieux valu nier, car le monde peut -croire à un mensonge, et il ne croit jamais à la pureté d'un -attachement. Ah! pourquoi suis-je venu? pourquoi n'ai-je point démenti -plus tôt votre soeur quand elle vous a annoncé mon départ? Vous -pleurez, Nancy! Mon Dieu! vous pleurez, et c'est moi qui suis cause... -c'est moi qui vous ai compromise! - ---Je ne pleure point pour cela, dit-elle doucement, mais parce que -maintenant il faudra vous quitter. - ---Me quitter!... - ---Voulez-vous donc que la comtesse me dénonce au général? - ---Hélas! quoi que vous fassiez désormais, elle lui révèlera ce qui s'est -passé. - ---Non, car je la préviendrai, dit Nancy avec résolution. Dès demain, je -pars pour le rejoindre, et je lui confesserai tout. - -Je fis un mouvement. - ---Oh! ne cherchez point à me dissuader, Henri, ajouta-t-elle; bien des -fois, déjà, j'ai pensé à tout lui dire. Si dans nos unions formées par -le calcul ou le hasard la femme ne peut promettre l'amour, elle doit, au -moins, la sincérité: le général saura tout, et puis... lui-même décidera -de mon sort. - ---Mais s'il vous repousse? m'écriai-je. - ---Alors, dit-elle, en se levant et en me tendant la main, je me -rappellerai qu'il me reste un ami. - -Je couvris cette main de baisers, de larmes, puis Nancy me fit ses -adieux en me promettant de m'écrire le résultat de son entrevue avec le -général. - -Elle partit le lendemain comme elle l'avait décidé, et j'attendis huit -jours avec un serrement de coeur inexprimable. - -Enfin, je reçus d'elle un billet; il ne renfermait que quelques lignes -écrites d'une main tremblante; je les ai toujours retenues; les voici: - - «Je ne verrai le général que demain; mais n'attendez aucune - nouvelle de moi; quittez Paris, la France; partez pour les - États-Unis comme vous en aviez autrefois le projet, tout est fini - entre nous! - - »Ne me demandez pas pourquoi, ne cherchez jamais à le savoir; - aimez-moi assez pour obéir aveuglément. - - »Adieu!» - -Cette lettre me foudroya. Qu'était-il arrivé et d'où venait cette -résolution nouvelle? Pourquoi cette rupture? Pourquoi mon départ? -Pourquoi le désespoir visible de cette lettre? Que devais-je faire -enfin? Rester ou obéir? - -Après une nuit passée dans de déchirantes hésitations, je me décidai à -écrire à Nancy en l'avertissant que j'attendais un nouvel ordre. Elle me -répondit: - -«Partez et oubliez celle qui mourra en vous bénissant.» - -Le papier était taché par la trace de ses larmes; je le baisai avec un -brisement de coeur indicible, et je partis le soir même pour le Havre. - -Huit jours après j'étais en route pour l'Amérique. - -Ici le vieillard s'arrêta. La dernière partie de son récit semblait -avoir réveillé chez lui des souvenirs ensevelis dans sa mémoire, mais -auxquels il revenait avec une joie douloureuse. Il garda quelque temps -le silence, comme s'il eût voulu contempler ces fantômes de jeunesse -apparus une seule fois dans sa vie, et maintenant si loin de lui. - -Les auditeurs respectèrent cette espèce de rêverie. Sans pénétrer le -sens de tout ce qu'il venait de leur dire, le portier, Marc et Françoise -avaient compris qu'ils entendaient l'histoire d'un grand esprit et d'un -grand coeur, et leur amitié pour le vieux voisin s'était -insensiblement transformée en une admiration respectueuse. Quant au -Furet, il écoutait avec cette patience indifférente des gens qui pensent -à autre chose. - -Après une assez longue pause, M. Michel releva la tête, et, voyant tous -les yeux fixés sur lui: - ---Pardon, reprit-il, j'oublie que vous attendez la suite de mon récit; -je puis maintenant le terminer rapidement et vous faire franchir, sans -nouvelles haltes, un long espace d'années. - -Quelques mois après mon arrivée en Amérique, la rencontre d'un voyageur -qui arrivait de France me fit apprendre, par hasard, la mort de Nancy. - -Cette horrible nouvelle m'ôta tout désir de revenir en Europe: je partis -pour les États les plus reculés de l'Union, cherchant à détruire ma -douleur par des sensations nouvelles et tâchant de revenir à mes études -d'autrefois. Mes efforts réussirent enfin; et, lorsque je repartis pour -Paris, six ans plus tard, j'avais complété mes recherches et formulé le -système de réorganisation sociale dont je réunissais les éléments depuis -tant d'années. - -J'avais résolu d'en faire l'essai dans une colonie fondée aux portes -mêmes de Paris, afin que son succès ouvrît les yeux aux plus aveuglés. -Je consacrai toute ma fortune à cette tentative; mais elle ne suffisait -pas, il fallait d'autres ressources. Je m'adressai d'abord au -gouvernement, en exposant, dans un mémoire, les misères et l'ignorance -du peuple; mais il me fut répondu par l'entremise de mon cousin, qui -avait hérité d'un nouveau titre et qui occupait alors d'importantes -fonctions, que les gens bien pensants ne désiraient point l'instruction -du peuple et ne devaient point parler de sa misère! - -J'étais encore tout étourdi de cette réponse, lorsque je reçus la visite -d'un homme vêtu de noir, à la mine modeste et au parler caressant, qui -avait eu connaissance de mon projet et qui venait me proposer l'appui du -clergé. Il demandait seulement quelques petites modifications dans mon -plan. J'aurais substitué l'église au théâtre, les processions aux -réjouissances publiques, les litanies des saints aux conversations du -soir, et le pouvoir absolu du confesseur au pouvoir limité de l'Élu. Ma -colonie devenait ainsi un calque des _réductions_ établies par les -Jésuites dans le Paraguay. Je remerciai l'homme noir en lui faisant -observer que je n'avais point pour but de changer un peuple d'hommes en -une troupe d'enfants, et que loin de vouloir organiser la mort, je -désirais donner plus d'expansion à la vie. - -Après le gouvernement et le clergé restait la bourgeoisie. Je m'adressai -à l'un des chefs de cette opposition qui se glorifiait alors de -représenter toutes les idées populaires et progressives. Après m'avoir -entendu, il me fit observer que la réalisation de mon projet n'aurait -aucun résultat sur les élections et serait par conséquent inutile au -pays. - -Ainsi repoussé par ceux qui avaient en main la richesse ou la puissance, -j'en appelai à tous et je fis paraître une exposition de mon système. - -Cette publicité, loin de le servir, acheva de le compromettre: je me vis -subitement entouré de cette nuée de frelons accoutumés à se nourrir du -miel des autres et vivant de piqûres au lieu d'en mourir. Grâce à eux, -mes idées furent dénaturées; on m'en prêta que je n'avais jamais eues; -on substitua à mon nom un sobriquet grotesque; je devins enfin un de ces -jouets qui remplissent, dans la vie, le rôle du niais de mélodrame -chargé d'amuser toutes les fois que l'imagination manque à l'auteur, et -contre lequel tout est permis. - -Voyant que je ne pouvais espérer des autres aucun secours pour mon -entreprise, je voulus la tenter seul. Tous mes biens furent engagés et -je fis commencer les premiers travaux. Là fut ma faute! J'aurais dû -comprendre qu'un système ne pouvait se traduire dans la pratique sans -une longue éducation de ceux qui doivent y prendre leur place. Pour que -la régénération soit possible, il faut que chacun ait appris son rôle -d'homme nouveau, et vouloir lui changer, sans préparation, son -atmosphère sociale, c'est transporter subitement dans les zones torrides -un habitant né sous le pôle. - -Mes ressources étaient insuffisantes d'ailleurs, et, avant que les -travaux préparatoires fussent achevés, l'argent manqua. - -Ce contre-temps m'affligea, sans me décourager. Désintéressé de ce qui -occupe les autres, j'avais reporté tout ce qu'il y avait en moi de force -et de patience sur cette idée que je voyais raillée, mais que je sentais -féconde. Que m'importait l'injustice des hommes? Christophe Colomb aussi -avait été traité de visionnaire, jusqu'au jour où il avait pu montrer à -tous son Nouveau-Monde. Or, le mien était là, au milieu même de ceux qui -le niaient; il n'y avait qu'à le rendre visible, et une somme médiocre -suffisait pour cela. - -Mais il fallait l'obtenir à tout prix! Je sollicitai d'abord ceux que -j'avais fréquentés dans ma prospérité, puis ceux dont les noms seuls -m'étaient connus, puis tout le monde. Enveloppé de mes espérances comme -d'un magique nuage qui m'empêchait de voir les regards ironiques et les -sourires dédaigneux, j'affrontai tout sans honte. J'avais commencé par -m'adresser aux gens qui pouvaient me comprendre et auxquels j'essayai -d'expliquer mon projet: mais enfin, repoussé partout, je résolus de -m'adresser à la foule. - -On voyait alors souvent des mendiants placés debout aux portes des -édifices publics, et qui là, une main tendue et la tête voilée, -répétaient à chaque passant: - ---Pour une pauvre famille! - -Ce que leur faisait faire la faim, je voulus le faire pour une idée. Je -m'arrêtai un soir près du Louvre, et je présentai la main à ceux qui -passaient en disant: - ---Pour le bonheur du genre humain! - -La singularité de la demande me valut ce soir-là d'abondantes aumônes; -elles augmentèrent encore les jours suivants. J'étais devenu un objet de -curiosité, et la foule se portait vers le Louvre pour me voir; mais le -but même de la quête trahit bientôt celui qui la faisait; mon cousin, -informé de quelle manière je _déshonorais_ un nom allié au sien, m'en -fit interdire la continuation. - -Je me trouvais donc à bout de ressources, lorsque fut votée la loi qui -accordait aux émigrés une indemnité pour les biens vendus au profit de -la nation. - -Outre la Brisaie et ses dépendances, que le dévouement des fermiers -m'avait conservées, ma famille possédait, en Bretagne, des domaines -considérables dont la Révolution m'avait dépouillé, et qui me donnaient -droit à des dédommagements. Je regardai donc la loi nouvelle comme un -coup de la Providence. J'étais loin de prévoir ce que celle-ci me -préparait. - -Un matin je reçus l'invitation de paraître devant un conseil de famille, -assemblé d'après l'ordre du tribunal de première instance de la Seine, -et j'appris que mon cousin poursuivait mon interdiction. - -Je ne m'arrêterai point sur l'interrogatoire que j'eus alors à subir, ni -sur celui auquel je fus de nouveau soumis à la chambre du conseil; il -suffira de vous dire qu'on s'arma, devant le tribunal, de réponses mal -comprises, des passages les plus hardis de mes livres, de l'opinion -publique enfin et de mes derniers actes pour me faire déclarer en état -de démence. - -Mon cousin me fut donné pour tuteur et se trouva ainsi en possession de -la nouvelle fortune que je devais à l'indemnité. - -Le reste vous est connu. Enfermé dans la maison de santé où cet homme -était gardien, j'y suis resté jusqu'à ce que le hasard m'ait permis de -fuir. Par un bonheur inespéré, mon ancien propriétaire avait conservé, -sans y rien déranger, le petit logement occupé par moi avant ma -captivité; je vendis l'ameublement pour satisfaire aux loyers arriérés -et je ne gardai que mes papiers, avec ce fauteuil et ce bureau qui -avaient appartenu à ma mère. - ---Ah! je comprends maintenant pourquoi ils sont si différents de tout le -reste, dit Françoise, qui regarda les deux meubles avec attendrissement. - ---Oui, reprit doucement le vieillard, ils me parlent de temps meilleurs, -mais sans que leur vue ait, pour moi, rien de décourageant: loin de là, -il semble qu'elle me réjouisse et me relève, car elle me rappelle ce que -j'ai sacrifié à la vérité. En regardant les écussons de ce bureau et la -couronne sculptée au haut de ce fauteuil, le pauvre M. Michel se sent -fier de n'être plus seigneur de la Brisaie ni duc de Saint-Alofe. - -Marc qui écoutait les bras croisés et la tête penchée se redressa à ce -mot. - ---De Saint-Alofe, répéta-t-il, vous avez dit duc de Saint-Alofe? - ---C'est mon nom, reprit M. Michel. - ---Et vous êtes seul à le porter? - ---Seul. - ---Mais alors, s'écria Marc palpitant, la femme que vous avez aimée... -c'était la baronne Louis? - -Le vieillard tressaillit. - ---D'où le savez-vous? demanda-t-il d'une voix altérée. - ---C'était elle! reprit Marc avec agitation, ah! je m'explique maintenant -son départ pour rejoindre le général en Vendée... puis... plus tard, -cette lettre! - -Il s'arrêta et passa la main sur son front qui était devenu pâle. - ---Achevez, dit le duc. - ---Je comprends tout, continua-t-il, sans répondre au vieillard et en se -parlant à lui-même; aussi, en mourant, c'était le duc de Saint-Alofe -qu'elle appelait..... c'était à lui qu'elle recommandait sa fille. - ---Sa fille! interrompit le vieillard saisi, elle a laissé une fille? - ---Que son testament confiait à votre tutelle. - ---Grand Dieu! et cette fille est vivante? - ---Elle est ici, livrée aux mains de la comtesse, sa tante, et bientôt -sacrifiée! - ---Que voulez-vous dire? - ---Que dans quelques jours, elle sera la femme d'un débauché sans -coeur, Arthur de Luxeuil. - -Le duc fit un mouvement. - ---Et elle n'a pour la défendre, ni conseil, ni appui? s'écria-t-il. - ---J'en attends un, répliqua Marc, celui-là même qui, en votre absence, a -accepté la tutelle, M. de Vercy. - -Françoise qui avait jusqu'alors écouté avec un intérêt curieux, -interrompit le garçon de bureau. - ---Attendez, dit Françoise, de Vercy... il me semble que j'ai déjà -entendu ce nom... n'est-ce pas un monsieur qui demeure en province? - ---En effet, répliqua Marc. - ---Ce doit être lui que j'ai rencontré ce matin à l'hôtel, reprit la -grisette; vous savez bien, l'étranger qui demandait l'adresse de M. -Dufloc le banquier?... Du reste, je dois avoir la carte qu'il m'a -remise; voyez plutôt! - -Marc la prit vivement et lut: - - DE VERCY, - - _Conseiller à la Cour Royale d'Angers_. - ---Ainsi il est arrivé, s'écria-t-il; vous l'avez vu, Madame Charles? - ---Hier soir, à l'hôtel des Étrangers. Il faut même que j'y retourne -pour l'avertir de ne pas compter sur Charles aujourd'hui; il devait -l'attendre vers une heure. - -Marc tira sa montre. - ---Midi et demi, dit-il; mais avec un cabriolet nous arriverons; vite, -mademoiselle Françoise, votre châle, votre bonnet; je vous emmène. - -La grisette courut se préparer tandis qu'il cherchait son chapeau. - ---Qu'allez-vous faire et qu'espérez-vous? demanda le vieillard anxieux. - ---Vous le saurez à mon retour, monsieur le duc, dit Marc en gagnant la -porte. Si M. de Vercy fait son devoir, tout peut être encore sauvé. Je -ne lui parlerai pas seulement de sa pupille, mais de vous. Il faut que -l'interdiction soit annulée, qu'on vous remette en possession de votre -nom, de vos biens... Avant la fin du jour, monsieur le duc saura ce que -nous pouvons espérer. - - - - -XXV. - -Le voyageur de l'hôtel des Étrangers. - - -Françoise l'attendait aux pieds de l'escalier avec un carton de fleurs -qu'elle portait à madame Ouvrard. Tous deux coururent au premier porche, -sous lequel stationnait un cabriolet de remise et y montèrent. - -En arrivant à l'hôtel la grisette entra au salon pour remettre ses -bouquets, tandis que Marc montait au numéro 47. - -Les hôtels meublés de Paris ont une physionomie spéciale qui mérite -d'être étudiée. Ce ne sont point, comme les auberges de province, des -lieux de repos où l'on arrive et d'où l'on part à toute heure, mais des -gîtes de nuit que l'on quitte le matin, et où l'on ne rentre qu'après -l'heure du spectacle. A voir, pendant le jour, leurs chambres fermées, -leurs escaliers déserts, leurs longs corridors silencieux, on dirait une -de ces _villas_ royales dont les seuls locataires sont le gardien et le -portier. - -Le garçon de bureau monta trois étages sans rencontrer personne et -arriva à l'appartement indiqué. - -Il se composait de deux pièces dont la première servait d'antichambre. -Marc y trouva, par hasard, un des garçons de l'hôtel qui sortait avec le -plateau du déjeuner et auquel il demanda M. le conseiller de Vercy. Une -voix, partant de la pièce voisine, prévint la réponse en criant -d'entrer. Le garçon montra la porte au visiteur et se retira. - -Mais Marc, après avoir fait un pas en avant, s'arrêta tout à coup sur le -seuil qui séparait les deux chambres. Au moment de parler à l'homme qui -allait décider du sort d'Honorine, une angoisse douloureuse l'avait -saisi; il sembla hésiter. - -Or, bien que cette hésitation n'eût duré qu'un instant, elle donna le -temps au conseiller, qui se tenait près du foyer, de se retourner et -d'apercevoir le garçon de bureau. Il tressaillit, se leva à demi avec -une exclamation étouffée et regarda autour de lui, comme s'il eût -cherché une issue; mais s'apercevant que Marc venait de se décider à -entrer, il se rejeta dans son fauteuil en relevant brusquement le collet -de velours qui garnissait son ample redingote verte. - -Dominé par sa préoccupation inquiète, le garçon de bureau ne remarqua -pas ce singulier mouvement. Il s'avança avec un peu de timidité et -s'arrêta, la tête nue, à quelques pas du conseiller. Ce dernier demeura -enfoui dans son collet et le mouchoir sur la bouche, de manière à ne -laisser voir que ses yeux. - ---Monsieur le conseiller m'excusera si je le dérange, dit Marc, en -s'assurant par un regard rapide qu'ils étaient seuls; mais il s'agit -d'une affaire importante... je viens lui parler de sa pupille, -mademoiselle Honorine Louis. - -M. de Vercy fit entendre une sorte de grognement et s'agita sur son -fauteuil. - ---Monsieur le conseiller doit avoir reçu une lettre signée Marc? reprit -le garçon de bureau. - ---Oui... je crois... me rappeler, murmura l'homme à la redingote verte. - ---Ce Marc, c'est moi, Monsieur. - -Le conseiller lança au visiteur, par-dessus son collet, un regard -flamboyant. - ---Après? dit-il brusquement. - ---Pardon, reprit le garçon de bureau, un peu étonné des manières du -magistrat, mais j'avais promis à Monsieur des explications... que je -viens lui donner. - ---Plus tard, plus tard! balbutia M. de Vercy, qui semblait éprouver un -inexplicable malaise et dont les yeux se tournaient sans cesse vers la -porte. - ---Plus tard il ne sera plus temps, dit vivement Marc, le mariage de -mademoiselle Louis doit avoir lieu demain. - ---Eh bien! qu'est-ce que ça me fait? répliqua l'homme à la redingote. - -Marc ne put retenir un geste de surprise. - ---Monsieur le conseiller a-t-il oublié qu'il est tuteur de mademoiselle -Honorine Louis, reprit-il vivement, et, qu'à ce titre, il doit veiller -sur son avenir? - ---Eh bien? demanda M. de Vercy. - ---Eh bien! cet avenir est perdu si elle épouse son cousin, continua le -garçon de bureau; car le mariage de M. de Luxeuil n'est qu'un moyen de -réparer sa ruine, un arrangement promis à ses créanciers, à sa -maîtresse. - -En voyant l'agitation de M. de Vercy, qui s'était levé: - ---Je puis le prouver, continua-t-il, en élevant la voix; que M. le -conseiller s'informe, je fournirai tous les moyens de connaître la -vérité. Je lui donnerai les adresses, les noms de ceux qu'il peut -interroger. - ---Soit, dit le conseiller, qui venait d'entendre la porte de la première -chambre s'ouvrir; écrivez-les... sur cette table... je prendrai des -renseignements. - -Marc, un peu déconcerté du laconisme du tuteur d'Honorine, s'approcha en -hésitant de la table qu'il lui avait désignée et s'assit pour écrire. -Mais, tout en préparant lentement la plume et le papier, il -réfléchissait à ce qu'il devait faire. M. de Vercy avait évidemment un -motif pour éviter toute explication, et, d'après son accueil, Marc -devait douter au moins de son zèle, sinon de sa loyauté. Il se demandait -s'il fallait insister de nouveau ou chercher quelque autre moyen de -salut pour la jeune fille, lorsque ses yeux, en se levant, rencontrèrent -la glace placée vis-à-vis du bureau sur lequel il écrivait. Tout à coup -sa plume s'arrêta, et lui-même demeura immobile de saisissement. - -La scène qui se reflétait dans cette glace avait, en effet, quelque -chose de trop étrange pour ne pas fixer l'attention. - -Le conseiller lui tournait le dos, mais il échangeait des signes rapides -avec la personne qui venait d'entrer dans l'antichambre et dont on -distinguait de loin la livrée. Il se retournait par instants pour -s'assurer que Marc ne pouvait le voir, puis recommençait des gestes qui -semblaient devoir signifier: - ---Prenez garde! ne vous montrez pas... il est là... - -Celui auquel les signes s'adressaient ne les comprit point, sans doute, -car il s'approcha à petits pas, et comme en hésitant, jusqu'à l'entrée -de la seconde chambre. - -Au moment où sa grande taille s'encadra dans la baie de la porte, -l'homme à la redingote verte, furieux de ne pouvoir se faire -comprendre, lui montra les deux poings fermés et se retourna vers Marc -avec effroi. - -Dans ce mouvement son collet se rabattit et laissa voir son visage tout -entier. - -Le garçon de bureau lâcha la plume qu'il tenait, en poussant un cri. Il -venait de reconnaître Jacques le Parisien! - -Ce qui suivit fut plus prompt que la parole ne peut le dire, aussi -prompt que la pensée. - -Au cri du garçon de bureau qui s'était levé d'un bond, l'homme en -livrée, qui n'était autre que Moser, avait enfin deviné le danger et -refermé la porte derrière lui, tandis que Jacques, fouillant dans la -poche de côté de sa polonaise, s'était élancé vers Marc: celui-ci se -sentit frappé sous l'épaule avant d'avoir pu songer à se mettre en -défense. Il recula étourdi; un second coup, puis un troisième -l'abattirent. - -Le Parisien se précipita à deux genoux sur sa poitrine et lui enveloppa -la tête dans le tapis pour étouffer ses gémissements. - ---Est-y serfi? demanda Moser qui était resté appuyé contre la porte. - ---Ferme, ferme vite! bégaya Jacques. - -L'Alsacien fit faire un tour à la clef et accourut. - ---Il pouge encore! dit-il en se penchant sur le garçon de bureau. - ---Le tourniquet, dit Jacques, dont la voix était épaisse et entrecoupée -comme dans l'ivresse. - -Le Juif comprit; il releva le couteau que son compagnon avait laissé -tomber, passa le manche dans la cravate de Marc, et fit plusieurs tours. - -La faible plainte du blessé s'arrêta aussitôt; un frémissement convulsif -parcourut ses membres, puis tout resta immobile. - ---C'est fait! dit Jacques en rejetant le tapis dont il lui avait couvert -le visage. - ---Ça été engore blus fite que bour le gonseiller! fit observer Moser. - ---Oui, reprit le Parisien; mais pour le conseiller on travaillait en -plein air, et il y avait la Loire à côté... tandis qu'ici... qu'est-ce -que nous allons faire maintenant de ce _ballot_? - -Avant que l'Alsacien eût en le temps de répondre, un bruit de voix se -fit entendre dans la pièce voisine. - -Les deux assassins se redressèrent épouvantés. - ---Il y a quelqu'un dans l'antichambre, dit Jacques, dont tous les -muscles du visage se crispèrent. - ---Faut bas oufrir! répliqua le Juif, pâle et les yeux grands ouverts. - ---Ils savent que nous sommes ici! - ---Ah! c'est frai, gomment sortir alors? - ---Faudrait pouvoir cacher la chose, reprit le Parisien qui regardait le -cadavre, puis autour de lui. - -Tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur une de ces armoires sous tenture, -destinées à suspendre les vêtements. Il la montra du doigt à l'Alsacien. - ---Là, murmura-t-il; vite, aide-moi! - -Moser l'aida à soulever le corps sans mouvement et à le porter jusqu'à -la garde-robe. Comme ils le déposaient on frappa doucement à la porte. - ---Ne réponds pas, et referme les battants, dit le Parisien en courant au -tapis plein de sang qu'il roula dans un coin. - -On frappa plus fort. - ---Qui est là? demanda-t-il. - ---C'est moi, monsieur le conseiller, dit la voix de Françoise; je viens -pour cette adresse du banquier... - ---Du panquier! répéta le Juif; faut lui barler. - ---Tout à l'heure! cria Jacques, je m'habille. - -Et se tournant vers Moser: - ---Essuie le sang, ajouta-t-il à voix basse; là, près de la fenêtre. - ---Et toi, relèfe le gouteau, dit celui-ci. - ---Il n'y a plus rien? - ---Je crois. - ---Ouvre alors. - ---Bas encore, bas encore!... Faut bien regarder bartout... Si la betite -allait foir quéq' chose... - ---Tant pis pour elle, dit Jacques, dont la main serrait convulsivement -le manche du couteau; le garçon qui la conduisait est redescendu... Quoi -qu'il arrive, j'empêcherai bien la fille de nous vendre. Ouvre, je te -dis. - ---Foilà! - ---Et surtout garde la porte; on ne sait pas ce qui peut arriver. - -Tout cela s'était dit rapidement et à voix basse, tandis que le Juif -faisait disparaître les traces du meurtre; il se dirigea enfin vers la -porte qu'il ouvrit. - -La grisette entra leste et riante. - ---Tiens! où est donc monsieur Marc? demanda-t-elle en apercevant -seulement les deux, compagnons qu'à leurs costumes elle prenait pour le -maître et le valet. - ---Quel monsieur Marc? répliqua Jacques d'une voix rauque. - ---Eh bien! mais celui qui était tout à l'heure avec monsieur le -conseiller, reprit Françoise en souriant; le garçon de l'hôtel m'a dit -qu'il vous avait laissés ensemble. - ---C'est-y pour le gercher que fous êtes fenue? demanda Moser -brusquement. - ---Non, dit la jeune fille étonnée; mais je ne comprends pas comment il a -pu sortir. - -En parlant ainsi, elle promenait autour d'elle un regard curieux, comme -si elle eût encore espéré apercevoir le garçon de bureau. Jacques fit un -geste d'impatience. - ---Tonnerre! vous voyez bien que nous sommes seuls! dit-il d'un ton -brutal; je suis pressé; finissons! Qu'est-ce que vous avez à me dire? - -A cette violence inattendue, Françoise, qui n'avait point jusqu'alors -pris garde à son interlocuteur, releva la tête et fut frappée de -l'altération de ses traits. - ---Pardonnez-moi, Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante; je voulais... -j'étais venue... - ---Pour l'adresse de M. Tufloc! interrompit Moser; fotre mari toit fous -l'afoir tonnée? - ---Pas encore, reprit Françoise timidement, et je venais justement pour -vous avertir que Charles ne pourrait vous voir avant demain. - ---Au diable! interrompit Jacques en frappant du pied, ce serait trop -tard pour faire payer le billet. - ---Trop tard! c'est bas bossible, s'écria le Juif, un pillet de garante -mille francs! - ---Veux-tu aller le présenter demain, toi, quand nous aurons quitté -l'hôtel, dit le Parisien en jetant un regard significatif vers -l'armoire... - -Le Juif fit un geste de désespoir. - ---Imbécile! d'avoir attendu les renseignements de cette fille, reprit -Jacques avec une véritable rage. - ---Elle tisait que son mari était tans la panque! fit observer Moser. - ---Oui, et grâce à elle nous perdrons tout. - ---C'est frai... c'est elle qui est gause... - -Tous deux lancèrent à Françoise un regard qui la fit trembler. Le -Parisien était appuyé au marbre de la cheminée, pâle et farouche, tandis -que Moser barrait l'entrée. La grisette laissa tomber le carton qu'elle -tenait, et recula de quelques pas en essayant de se justifier d'une voix -entrecoupée; mais tout à coup elle s'interrompit. - -Derrière elle, il lui avait semblé qu'un sourd gémissement sortait de la -muraille. - -Elle se retourna glacée de surprise et prêta l'oreille. - -Les deux associés avaient également entendu la plainte et vu le -mouvement de la jeune fille, ils se lancèrent un regard; Moser se -rapprocha de l'entrée, tandis que le Parisien portait la main à la poche -de sa polonaise. - -Il se fit une pause, et il y eut une attente terrible; mais tout resta -silencieux. - -Persuadée qu'elle s'était trompée, Françoise balbutia de nouveau -quelques excuses, releva le carton qui lui était échappé, et s'avança -vers la porte. Après avoir interrogé Jacques du regard, l'Alsacien tira -sans affectation le verrou qu'il avait précédemment poussé, et se rangea -pour la laisser passer. La grisette franchit rapidement l'antichambre et -disparut. - ---Maintenant _donnons-nous la_ (prenons la fuite), dit précipitamment le -Parisien en boutonnant sa redingote et saisissant près de la cheminée un -rotin plombé. - ---Tu as l'archent, au moins? demanda Moser. - ---Oui, et le portefeuille? - ---Le foici. - ---Allons, en route. - ---Je fais, je fais, dit le Juif qui se mit à réunir à la hâte quelques -effets. - -Mais voyant que Jacques partait sans l'attendre et avait déjà gagné -l'escalier, il se décida à tout abandonner et à le suivre. - -Cependant Françoise, redescendue toute troublée, s'était arrêtée à la -loge pour y demander Marc; on ne l'avait point vu sortir. Madame -Ouvrard, qui arriva dans ce moment, remarqua la pâleur de la grisette et -demanda ce qu'elle avait. - ---Ce sont vos voyageurs d'en haut... qui m'ont fait peur... répliqua -Françoise haletante. - ---Quels voyageurs? - ---Ce conseiller, vous savez bien... et son domestique. - ---Vous auraient-ils manqué, par hasard? - ---Non... oh! non; mais ils se sont mis en colère parce que Charles ne -pouvait venir... et ils avaient un air... puis... il m'a semblé -entendre... - ---Quoi donc? - ---Rien... rien, dit la grisette en cherchant à sourire; c'est drôle -comme il y a des jours où l'on se saisit pour peu de chose... vrai, j'ai -cru un moment qu'ils voulaient me faire du mal... mais voilà qui est -fini... Seulement, je ne comprends pas comment M. Marc a pu repartir. - ---Repartir, dit madame Ouvrard, c'est impossible; le cabriolet est -toujours là. - -Françoise regarda à travers le vasistas de la loge. - ---C'est pourtant vrai! s'écria-t-elle; comment ça peut-il se faire?... -il n'y avait pourtant personne avec ces messieurs. - ---Ah! mon Dieu! dans quoi que vous avez marché, m'ame Charles? -interrompit la portière; vos pas marquent partout. - -Françoise baissa les yeux et aperçut, en effet, la trace de son -brodequin imprimée sur le tapis de jonc. - ---C'est une empreinte rouge et humide, reprit madame Ouvrard étonnée... -on dirait du sang. - -Françoise poussa un cri. - ---Du sang... en haut... bégaya-t-elle; ah! mon Dieu!... et ce bruit que -j'ai entendu. - ---Quel bruit? demanda l'hôtesse. - ---C'était comme un gémissement!... - -Les trois femmes se regardèrent. - ---Allons, elle est folle! reprit madame Ouvrard, la peur lui aura fait -tinter les oreilles. - ---Non, non, insista Françoise, je suis sûre... et puis je me rappelle -maintenant... ils n'ont point ouvert tout de suite... et quand je suis -entrée à la fin, ils avaient un air!... Oh! ce ne sont pas des voyageurs -comme les autres, madame Ouvrard. - ---Mon Dieu! reprit l'hôtesse, que le trouble de la jeune ouvrière -commençait à gagner, sans qu'elle voulût l'avouer, s'il ne faut que cela -pour vous rassurer, je puis envoyer Olivier au numéro 47 où ils -logent... - ---Les voilà qui sortent! interrompit vivement la portière. - -Françoise et madame Ouvrard avancèrent la tête. Moser et Jacques -franchissaient rapidement la porte cochère. - ---Ils ont l'air de s'enfuir, dit celle-ci frappée de leur précipitation. - ---Et ils n'ont point remis la clef, fit observer la portière. - -Madame Ouvrard sonna vivement; deux garçons accoururent. - ---La double clef du numéro 47? demanda-t-elle. - -Un des garçons alla la prendre et tous montèrent ensemble à -l'appartement indiqué. - -Ils ouvrirent la première porte et traversèrent la pièce qui servait -d'antichambre sans rien remarquer; mais arrivés à la seconde, madame -Ouvrard fut frappée du désordre dans lequel Jacques et Moser l'avaient -laissée. Elle approcha du bureau et aperçut sur le carreau quelques -traces de sang mal essuyé; ce sang formait une traînée encore humide -jusqu'à l'armoire dont la clef avait été emportée; mais un garçon -souleva, avec effort un battant qui s'ouvrit et laissa voir le corps -sanglant de Marc. - - * * * * * - -Après le premier moment d'épouvante, le commissaire et le médecin furent -appelés. Le premier dressa procès-verbal tandis que le second -s'efforçait de ranimer le garçon de bureau qui donnait encore quelques -signes de vie. Françoise, à qui la possibilité d'être utile avait rendu -tout son courage, l'aida avec autant d'intelligence que de zèle, et, -grâce à leurs soins, le blessé finit par reprendre ses sens. - -Ses regards, après avoir flotté un instant, s'arrêtèrent sur la -fleuriste et il lui tendit la main. - ---Voyez, voyez, il me reconnaît, s'écria-t-elle avec ravissement; pas -vrai, monsieur Marc, que vous me reconnaissez? - -Celui-ci fit, de la tête, un signe affirmatif. - ---Si le blessé a recouvré ses facultés, dit le commissaire en -s'approchant, nous allons procéder à l'interrogatoire... - ---Je m'y oppose! interrompit le médecin; dans l'état où il se trouve, la -plus légère fatigue peut être funeste. - ---Je ferai observer à monsieur le docteur que le moindre retard peut -être irréparable, répliqua vivement le premier interlocuteur; si la -victime a peu d'instants à vivre on aura perdu l'occasion d'obtenir -d'elle de précieuses lumières. - ---Pour le moment, reprit le médecin, il s'agit avant tout de secourir un -être qui souffre. - ---Il s'agit avant tout de punir des coupables, Monsieur, ajouta le -commissaire. - ---Je déclare que vous ne l'interrogerez pas! s'écria le docteur. - ---Je déclare contradictoirement que je l'interrogerai! répliqua le -commissaire. - ---Mon Dieu! vous allez le tuer avec vos discussions, interrompit -Françoise; à quoi sert de dire qu'il faut ou qu'il ne faut pas -l'interroger, est-ce que vous ne voyez pas que le pauvre cher homme veut -parler sans pouvoir; ses lèvres remuent et on n'entend rien. - -Le commissaire et le docteur constatèrent la justesse de la remarque, en -se penchant sur le blessé. - ---Dans ce cas, dit le premier, je vais clore mon procès-verbal par la -déclaration que ledit Marc, interpellé, s'est trouvé hors d'état de -répondre. A-t-on fait demander un brancard? - ---Il vient d'arriver, répliquèrent plusieurs voix. - -Le commissaire réunit ses papiers. - ---Alors c'est à M. le docteur d'indiquer les précautions à prendre pour -le transport du blessé, dit-il enfermant son portefeuille de maroquin. - ---Mon Dieu! qu'on le porte le plus doucement possible, répliqua le -médecin, qui, du moment qu'on cessait de lui disputer le patient, -n'avait plus de raison pour y tenir. - -Il mit ses gants, le commissaire prit son chapeau, et tous deux -sortirent sans se saluer. - -Le lendemain, toute la presse parisienne racontait l'événement arrivé à -l'_Hôtel des Étrangers_. - -On lisait d'abord dans les journaux ministériels: - -«Un meurtre dont les circonstances ne sont point encore connues, vient -d'être commis dans un des hôtels de la rue Richelieu. Aussitôt que le -commissaire du quartier, M. Levasseur, en a été averti, il s'est -transporté sur les lieux et a procédé à l'information du crime avec son -zèle et son intelligence accoutumés. Les améliorations apportées dans -les services de sûreté publique par la présente administration, ne -permettent point de douter que l'on n'arrive à la découverte des -coupables.» - -Puis, dans les journaux de l'opposition: - -«Encore une nouvelle preuve de l'incurie du Pouvoir pour tout ce qui -intéresse la fortune ou la vie des citoyens.. Un homme vient d'être -assassiné et dépouillé en plein jour, dans un des hôtels de la rue -Richelieu; M. le docteur Arnout, qui demeure vis-à-vis, au numéro 24, a -été heureusement averti sur-le-champ, et grâce à son habileté le blessé -a pu être rappelé à la vie.» - -Cependant Françoise, restée seule près du garçon de bureau, avait aidé à -le placer sur le brancard, et l'avait suivi jusqu'à l'hôpital. Arrivée -là, elle voulut prendre congé de lui en promettant de revenir le -lendemain. - -Mais cette promesse sembla réveiller chez Marc toute une série de -souvenirs; il fit un effort pour relever la tête, et ne put lui faire -quitter le traversin qui la soutenait. Une expression de désespoir -crispa ses traits. - ---Ne craignez rien, répéta Françoise, persuadée qu'il ne l'avait pas -comprise; je reviendrai demain, vous dis-je... et de bonne heure! - -Le blessé étendit les mains avec angoisse et voulut parler, mais les -paroles n'arrivèrent à l'oreille de Françoise que connue un murmure -inintelligible. Elle se pencha sur le brancard. - ---Allons, tranquillisez-vous, cher monsieur Marc, dit-elle d'un accent -attendri; tout ira bien... Vous voudriez me dire quelque chose, n'est-ce -pas... est-ce pour me demander d'avertir à votre bureau?... ou de -veiller à votre chambre... Non, mon Dieu! quoi donc alors?... - -L'expression du blessé était déchirante à voir; ses lèvres s'agitaient -pour parler, ses paupières tremblaient et tout son visage était -contracté par un effort suprême! enfin, la continuité de cet effort -brisa le sceau glacé qui fermait ses lèvres; un faible son arriva -jusqu'à la jeune ouvrière, qui se pencha davantage et sentit mourir à -son oreille le nom du duc de Saint-Alofe! - -C'était lui que le blessé voulait voir; elle courut à la rue des Morts -pour le lui ramener. - - - - -XXVI. - -La mère Louis. - - -Depuis le consentement arraché à Honorine et la résolution prise par -celle-ci de persister dans son sacrifice, tout avait marché au gré -d'Arthur et de sa mère. La veille du mariage était arrivée sans que l'on -eût entendu parler de M. de Vercy, et de Luxeuil se réjouissait d'un -retard qu'il ne pouvait comprendre, mais dont il espérait bien profiter. - -Il venait de quitter le notaire chargé du contrat de mariage, après -avoir longtemps discuté avec lui et la comtesse toutes les dispositions -qui pouvaient être introduites dans l'acte, à son avantage, et il allait -sortir lorsqu'un domestique annonça: - -_M. le docteur Vorel avec la mère Louis._ - -La foudre tombant aux pieds de la comtesse et de son fils eût causé, à -tous deux, moins de saisissement. Ils se levèrent d'un même mouvement et -voulurent faire répéter les noms; mais la porte fut tout à coup poussée -avec fracas et laissa voir les deux personnages qu'on venait d'annoncer. - -Les années avaient passé sur M. Vorel, sans laisser de traces trop -sensibles; elles ne lui avaient donné ni la maigreur ni l'embonpoint -qu'amène habituellement la vieillesse. C'était toujours le même homme, -sauf un peu moins de souplesse dans les attitudes. La tête seule, -devenue chauve au-dessus des tempes et garnie, au milieu, de cheveux -grisonnants, avait pris je ne sais quel faux air vénérable qui rendait -l'expression du visage plus trompeuse pour la foule et plus redoutable -aux vrais observateurs. Quant à la mère Louis, c'était une grosse femme -tannée par le soleil, forte en couleurs et portant le costume des -paysannes normandes dans toute sa splendeur. - -La comtesse et Arthur étaient restés pétrifiés à l'autre extrémité du -salon, lorsque la paysanne les aperçut. - ---Ah! ah! ça doit être ça le bourgeois et la bourgeoise, dit-elle, en -quittant le bras de Vorel. - ---Vous ne vous trompez pas, ma mère, répliqua celui-ci, qui salua -profondément; c'est madame la comtesse et M. de Luxeuil. - ---C'est ça le _marieux_, s'écria la mère Louis en riant; eh bien! y me -va; il est gentil tout plein... Viens embrasser ta grand'mère, mon -garçon. - -Arthur se contenta d'incliner légèrement la tête. - ---C'est là tout ce que tu me fais _d'agriotes_[G] (caresses), s'écria la -mère Louis scandalisée. - ---Pardon, ma mère, fit observer Vorel de sa voix pure et caressante; -mais notre arrivée est si inattendue. - ---Inattendue... répéta aigrement la vieille femme; quand ils m'ont -invitée c'était donc pour me faire _chaper_ (promener)? Alors ils n'ont -qu'à le dire. Mais, en tous cas, je veux voir la _fieule_; je suis sa -grand'mère. Après tout, on ne peut pas l'épouser contre mon gré; et, -comme on dit au pays: - - Fille fiancée - N'est pas mariée. - -A cette espèce de menace, la comtesse fit un mouvement. - ---Que madame Louis nous excuse, dit-elle avec un effort visible, mais -comme sa lettre ne disait point qu'elle dût venir... - ---Je crois bien, interrompit la grosse femme, je voulais vous _sourguer_ -(surprendre); mais si c'est comme ça que vous recevez les gens, on peut -_retrousser pignole_. (s'en aller) avec son _fait_ et sans signer au -contrat. - -Ces derniers mots, prononcés avec une irritation criarde, rappelèrent -brusquement à la comtesse et à son fils ce que l'on pouvait attendre de -la mère Louis. Ils se consultèrent de l'oeil, échangèrent un signe, et -leur froideur disparut à l'instant même, comme par enchantement. - ---Que dites-vous là, s'écria madame de Luxeuil, qui courut à la vieille -femme et la prit par les mains, vous en retourner!... Ah! nous sommes -trop heureux que vous vous soyez décidée à venir... Mais, nous -l'espérions si peu, qu'au premier moment j'ai été tout étourdie... j'ai -cru que je me trompais... Asseyez-vous donc, chère madame Louis... et -vous, docteur... - ---Merci, merci, ce n'est pas la peine, dit la mère Louis qui se laissa -conduire de mauvaise grâce jusqu'à la causeuse. - ---Vous êtes arrivée aujourd'hui? interrompit madame de Luxeuil en -s'adressant à Vorel. - ---A l'instant, madame la comtesse, répondit le médecin.. - ---Mais madame Louis doit avoir besoin de repos, interrompit vivement -Arthur; il faut faire préparer sa chambre. - -Et il tira violemment le cordon de la sonnette. - ---C'est inutile! répliqua la paysanne, dont le mécontentement n'était -point apaisé. - ---Madame Louis préfèrerait peut-être prendre quelque chose, dit la -comtesse avec empressement; un bouillon, par exemple! - ---Non, dit la vieille femme. - ---Du café, alors? - ---Non, non. - ---Une côtelette et du Madère! proposa Arthur. - -La figure de la mère Louis se dérida un peu. - ---Du Madère! répéta-t-elle, en se tournant vers le docteur; j'ai jamais -bu de ça; est-ce que c'est bon, mon _mière_ (médecin)? - -Vorel fit un signe affirmatif. - ---Voyons donc la côtelette... et le... comme il a dit, le jeune gars... -Puisqu'on est à Paris, faut faire un peu de _riotte_. - -Madame de Luxeuil donna les ordres nécessaires au valet qui venait -d'entrer. Honorine, avertie, arriva bientôt émue et se jeta dans les -bras de sa grand'mère en sanglotant. - ---Eh bien! qu'est-ce qu'elle a donc! s'écria la paysanne, en -l'embrassant; ça la fait pleurer de me voir!... Allons, allons, veux-tu -bien essuyer tes yeux, petiote; ne geins pas comme ça; je suis tout -plein contente; sois contente _itou_ (aussi). - -Et elle l'embrassa de nouveau. - -Mais dans la disposition où se trouvait Honorine, la brusque arrivée de -sa grand'mère était comme un choc inattendu qui avait tout remué au fond -de ce coeur bourrelé; ses larmes, loin de s'arrêter sous les caresses -de la paysanne, semblèrent redoubler. - ---Est-elle _picheline_ (pleureuse) au moins, dit la mère Louis, en se -laissant gagner, sans savoir pourquoi, à l'attendrissement de sa -petite-fille; voyons, en voilà assez, ma _nerchibotte_ (petite); est-ce -qu'on n'est pas contente donc de se marier? - -Honorine qui était à genoux sur un tabouret, aux pieds de la vieille -femme, lui baisa les mains. - ---Ça n'est pas une réponse, continua la mère Louis intéressée malgré -elle; allons, Honorine, il ne faut pas tant de beurre pour faire un -quarteron; réponds oui ou non. - ---Voici les côtelettes et le Madère, interrompit Arthur, qui vit le -domestique paraître avec un plateau. - -Cette diversion inattendue changea le cours des idées de la mère Louis; -elle tourna les yeux vers le déjeuner que l'on venait de poser sur un -petit guéridon de laque, et cette expression de gourmandise comprimée, -particulière aux paysans, illumina tous ses traits. - ---Ah! c'est déjà prêt, dit-elle; eh bien! à la bonne heure! il n'y a pas -moyen de _muler_ (bouder) quand on voit un pareil festin. - -Et comme Honorine se penchait sur son épaule, elle continua en la -forçant à se relever: - ---Allons, il y a temps pour tout; ma _fieule_, voilà assez d'_oremus_; -tu vas manger une bouchée avec moi. - -Honorine s'excusa. - ---A ton idée, reprit la vieille, qui ne voulait point perdre en -explications un temps qu'elle pouvait mieux employer; ton oncle, lui, -acceptera. Pas vrai, mon _mière_, que vous profiterez de la bonne -occasion? c'est son droit, voyez-vous; car, comme dit le proverbe: - -«S'il pleut sur le curé, il dégoutte sur le vicaire.» - -La manie des proverbes normands était une des infirmités de la vieille -paysanne. - -M. Vorel s'inclina en signe d'assentiment, et se mit à table avec sa -belle-mère. - -Celle-ci trouva tout excellent, surtout le Madère qu'Arthur lui versa, -et auquel elle revint avec une persistance qui finit par alarmer madame -de Luxeuil. La gaieté de l'ancienne meunière devenait à chaque instant -plus bruyante et plus communicative; elle s'écria enfin, en frappant sur -les genoux de la comtesse: - ---Pardi! vous êtes une bonne chrétienne, mam' Luxeuil, et qui avez pas -de _grecquerie_ (avarice); j'aime ça, moi; aussi, je vous le revaudrai. -Vous verrez ce que je ferai pour la _petiote_ et pour le gars; quéque -chose qui les aidera! car tout le monde a besoin d'aide: on aide bien au -bon Dieu à faire le bon blé. - -La comtesse et Arthur voulurent la remercier, mais elle les interrompit -en disant qu'il fallait attendre au lendemain, après la noce, que pour -le quart d'heure c'était assez _jacasser_ et qu'elle voulait se reposer. - -Madame de Luxeuil proposa de la conduire à l'appartement qu'elle devait -occuper. - ---Non pas vous, dit la grosse femme que le vin de Madère avait rendue -égrillarde, mais votre jeune gars: je veux qu'il soit mon _valantin_ -(galant); sans te faire tort, pourtant, _fieule_, ajouta-t-elle en se -tournant du côté d'Honorine; je ne le garderai pas longtemps: «ce qui -vient de flot s'en va de marée.» - -Et se retournant vers le docteur: - ---Eh bien! mon _mière_, est-ce que vous ne voulez pas vous mettre aussi -un peu en _galatine_ (vous coucher)? Vous devez avoir besoin de dormir, -car vous êtes tout _évêque d'Avranche_ (tout absorbé). - -M. Vorel déclara qu'il préférait jouir de la compagnie de madame de -Luxeuil, et la mère Louis sortit avec Arthur. - -Mais celui-ci ne tarda point à revenir, en annonçant que la vieille -paysanne avait trouvé une _payse_ parmi les servantes de l'hôtel et -qu'il les avait laissées ensemble parlant patois. La comtesse ne put -retenir un geste de contrariété; le médecin sourit. - -Bien qu'il eût jusqu'alors gardé le silence, rien ne lui avait échappé. -Il avait seul décidé la mère Louis à faire le voyage de Paris, et ce -voyage n'était point pour lui sans motifs; mais il voulait, avant tout, -bien connaître le terrain et savoir par quel côté on pouvait s'avancer. -Dès le premier coup d'oeil, il crut comprendre que le mariage projeté -souriait peu à la jeune fille. Quelques questions adroites achevèrent de -le convaincre et il laissa voir qu'il l'avait deviné. - -La comtesse et Arthur, qui connaissaient l'habileté du docteur, furent -sérieusement effrayés. La première se hâta de saisir un prétexte pour -faire sortir Honorine. - -M. Vorel la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle eût disparu. - ---C'est singulier, dit-il, avec une sorte d'hésitation, mais je ne -trouve point à notre chère nièce la joyeuse émotion que donne -habituellement l'approche du mariage; elle paraît triste, tourmentée; on -dirait qu'elle cache un secret toujours prêt de faire explosion. - ---Honorine! s'écria madame de Luxeuil, qui cacha son inquiétude sous un -air de gaieté; en vérité, docteur, vous la trouvez triste?... vous -pensez qu'elle cache un secret!... ah! ah! ah! mais vous n'avez donc -jamais vu de jeune fille qui se marie? - ---Il se peut que je sois, à cet égard, mauvais observateur, dit Vorel -avec humilité; mais, en tout cas, on pourrait interroger la jeune fille, -et si sa grand'mère voit comme moi... de travers, vous pouvez compter -qu'elle n'y manquera pas. - ---Et quand elle le ferait, reprit Arthur avec impatience; le docteur -pense-t-il donc que nous ayons fait violence à ma cousine? - -Vorel le regarda à travers ses lunettes bleues. - ---Je suis persuadé du contraire, dit-il avec une lenteur et une -immobilité dont l'expression contredisait évidemment sa protestation; le -choix de notre chère nièce n'a pu être déterminé par aucune menace, ni -par aucune captation, il a été complétement libre; mais monsieur de -Luxeuil sait comme moi que la volonté d'une jeune fille est variable. - ---Que voulez-vous dire, Monsieur? - ---Je veux dire que si la grand'mère Louis se mettait à interroger sa -petite-fille sur son air triste, c'est une supposition... et que -celle-ci exprimât, par hasard, le désir de voir ajourner le mariage... -ou d'y renoncer... je fais encore une supposition... la grand'mère -serait capable de tout rompre. - -Arthur fit un mouvement. - ---Oh! c'est une femme terrible, ajouta Vorel d'un air paterne, et elle -n'écoute jamais que son inspiration... - ---Vous oubliez qu'elle a donné son consentement, fit observer madame de -Luxeuil. - ---Sans doute, sans doute, répliqua le médecin avec déférence; mais -madame la comtesse comprend bien que ce consentement deviendrait inutile -si notre chère nièce changeait d'avis... Il est bien entendu que c'est -toujours une supposition... - ---Dont monsieur Vorel voudrait faire une réalité! acheva Arthur qui -était à bout de patience. - -Le médecin feignit l'étonnement. - ---Moi, dit-il: monsieur de Luxeuil ne me rend pas justice; nul ne désire -au contraire plus vivement que moi la conclusion de son mariage... -d'autant qu'il me permettra de terminer une affaire qui m'occupe depuis -longtemps. - -La mère et le fils échangèrent un regard; ils venaient de comprendre le -but du voyage de Vorel. - ---Monsieur le docteur devait débuter par cet aveu, dit madame de Luxeuil -d'un ton railleur. - ---Je tâche de commencer par le commencement, madame la comtesse, -répliqua le docteur avec le sourire équivoque dont il avait l'habitude. - ---Et peut-on savoir de quoi il s'agit? demanda Arthur. - ---Mon Dieu, rien de plus simple! La baronne possédait en Touraine une -petite forêt enclavée dans un domaine appartenant à mon fils, du chef de -sa mère, et que je voudrais acquérir à des conditions raisonnables. -Jusqu'à présent la minorité d'Honorine a été un obstacle; mais désormais -je puis traiter avec monsieur de Luxeuil. - ---Soit, dit Arthur, après le mariage. - ---Oh! non, reprit Vorel en souriant, après le mariage il serait trop -tard; une rédaction de contrat troublerait les enchantements de la lune -de miel; puis, je repars sur-le-champ. Je voulais proposer au contraire -à monsieur de Luxeuil de tout régler aujourd'hui. - ---Aujourd'hui, répéta Arthur; mais je n'ai encore aucun droit. - ---Qu'importe? L'acte peut être post-daté de deux jours; le notaire de -madame la comtesse connaît trop bien les affaires pour se refuser à un -pareil arrangement. - ---Cependant, Monsieur... - ---Allons, ne me refusez pas, interrompit le médecin avec son sourire -embarrassant, c'est un moyen de m'obliger à faire des souhaits pour que -ce mariage ne rencontre aucun obstacle, et je suis généralement heureux -dans ce que je souhaite. - -Arthur parut hésiter. - ---J'ai avec moi l'argent, ajouta Vorel, voudriez-vous m'obliger à le -remporter? - -L'idée d'un paiement immédiat décida de Luxeuil. - ---Eh bien, soit, pardieu! dit-il; puisque vous voulez que je vende -d'avance la peau de l'ours, allons chez le notaire et nous discuterons -le prix. - -Lorsqu'ils revinrent tous deux quelques heures après, la vente de la -forêt était conclue, et leurs deux signatures données; quant à celle -d'Honorine, M. Vorel se faisait fort de l'obtenir. - -La jeune fille se trouvait, en effet, dans une situation d'esprit qui ne -lui permettait guère de rien débattre ni de rien refuser. Arrivée au -moment d'accomplir le sacrifice, son courage avait fait place à une -sorte de stupeur résignée. Elle se laissa parer sans émotion, sans -regret, sans effroi; elle avait cessé de sentir et de penser. La mère -Louis avait beau lui répéter qu'elle allait avoir un _fel gars_ (brave -garçon) pour mari, et qu'une épouseuse devait avoir la mine plus -_acoquetée_ (fraîche), Honorine répondait affirmativement à tout, mais -sans avoir compris ce qu'on lui disait, ni ce qu'elle répliquait -elle-même. Enfin, l'heure venue, elle descendit au salon où attendaient -le notaire et les témoins. C'étaient le marquis de Chanteaux, le prince -Dovrinski, Marquier et de Cillart. Le contrat de mariage fut lu sans -donner lieu à aucune observation; mais au moment de signer, la mère -Louis prit la parole. - ---Un instant, s'écria-t-elle: maintenant que le grand noir a fini, c'est -à mon tour. Vous avez mis là tout ce que les épouseurs se donnaient l'un -à l'autre... en fortune s'entend... eh bien! ajoutez un article pour la -mère Louis. - -Le notaire s'inclina et prit une plume. - ---Mettez, reprit la paysanne en se rengorgeant, que le jour où la petite -aura son premier, la grand'mère promet d'envoyer pour le trousseau deux -cents écus!... - -Ces mots avaient été prononcés d'un air de majesté si triomphante que le -notaire crut avoir mal compris. - ---Pardon, madame, reprit-il; vous avez dit?... - ---Deux cents écus! répéta la mère Louis, en appuyant sur chaque syllabe. - -Le notaire promena autour de lui un regard embarrassé. - ---Écrivez, écrivez, Monsieur, dit Arthur, qui cachait son -désappointement sous une gaieté forcée; les petits présents -entretiennent l'amitié. Madame Louis m'a, en outre, promis ma provision -de _mascapié_ (confiture de pomme). - ---Et je ne m'en dédis pas, mon gars, continua la paysanne, qui n'avait -point saisi la raillerie; je vous l'enverrai toutes fois et quantes il y -aura du cidre, comme on doit en avoir cette année, car vous connaissez -la règle: - - Année venteuse - Année pommeuse. - -Seulement faut pas parler du mascapié dans l'acte; parce que je veux -envoyer ça d'amitié!... - -L'addition demandée par la mère Louis une fois faite, les signatures -furent données, et l'on vint avertir que les voitures étaient attelées. - -M. le marquis de Chanteaux s'avança vers Honorine le sourire sur les -lèvres; mais, à ce moment suprême, la vie, pour ainsi dire suspendue -chez la jeune fille, se réveilla brusquement: elle eut tout à coup -conscience de ce qui venait d'avoir lieu, de ce qui se préparait, et -elle se sentit glacée d'épouvante. - -Le marquis resta quelques instants devant elle, le bras tendu, et répéta -l'annonce qui venait d'être faite; mais Honorine, pâle, les yeux fixes, -les deux mains crispées sur les bras du fauteuil, demeura immobile. Une -crise terrible s'opérait en elle. Près d'accomplir le sacrifice accepté, -une de ces répugnances, qui sont comme l'instinct de conservation de -l'âme, venait d'anéantir subitement son courage. En vain la volonté -luttait, en vain elle se répétait il le faut! il le faut! une force -invincible la retenait enchaînée. - -M. de Chanteaux, déconcerté de son silence et de son immobilité, se -tourna vers madame de Luxeuil, qui s'approcha vivement et voulut lui -prendre la main; elle était raide et glacée! La comtesse essaya de -l'encourager par quelques paroles affectueuses; la jeune fille -n'entendait plus: l'espèce de combat que se livraient en elle deux -puissances contraires, était au-dessus de ses forces; après quelques -instants d'une apparente insensibilité, ses lèvres pâlirent, sa tête -flottante se renversa et elle s'évanouit. - -Il y eut un moment d'effroi parmi les assistants; mais M. Vorel les -rassura. Il fit transporter la jeune fille dans une pièce voisine et -revint bientôt avec madame de Luxeuil, en annonçant qu'elle avait repris -ses sens et qu'un repos de quelques instants suffirait pour la remettre. -Arthur s'excusa près des témoins de ce retard imprévu et, pour rendre -l'attente plus facile, leur proposa d'entrer chez lui, où ils pourraient -parcourir les journaux, tandis que la mère Louis, à qui l'accident de sa -petite fille _avait tourné le coeur_, passait à l'office _pour prendre -quelque chose_. - -Restés seuls, la comtesse et le docteur allaient retourner près -d'Honorine, quand la porte du salon s'ouvrit tout à coup à deux -battants: le domestique entra et annonça à haute voix: MONSIEUR LE DUC -DE SAINT-ALOFE. - - - - -XXVII. - -L'idée fixe. - - -En renonçant au nom de M. Michel, le vieillard avait également quitté le -costume sous lequel nous l'avons jusqu'à présent montré aux lecteurs, le -pantalon à pied se trouvait remplacé par une culotte de casimir blanc, -serrée sur les bas de soie au moyen d'une boucle de vermeil, et la -douillette fourrée, par un habit bleu, à collet étroit, qui laissait -voir un gilet de piqué, couleur paille. Sa cravate de batiste, jaunie -par le temps, était brodée aux coins et retombait sur un jabot de -Malines presque droit; enfin la chaussure découverte et arrondie avait -pour ornement une petite cocarde de ruban noir satiné. - -C'était un costume de l'Empire avec toute cette fraîcheur flétrie des -vêtements longtemps conservés sans qu'on en ait fait usage, et il ne -fallait pas moins que la physionomie austère du vieillard pour lui ôter -ce qu'il pouvait avoir de ridicule et de suranné. - -A ce nom de Saint-Alofe annoncé par le laquais, madame de Luxeuil -s'était détournée stupéfaite; mais en apercevant le duc dans le même -costume qu'il portait lors de leur dernière rencontre, elle le reconnut -sur-le-champ, malgré les ravages des années, et poussa une exclamation -d'épouvante. - -L'arrivée de M. de Saint-Alofe dans un pareil moment avait, en effet, -quelque chose de si redoutable que toute sa présence d'esprit -l'abandonna; elle demeura debout à la même place et comme hallucinée par -un fantôme. - -Cependant le duc, s'étant avancé lentement vers elle, s'inclina; par un -mouvement machinal la comtesse rendit le salut, lui montra un fauteuil -et se laissa retomber elle-même sur la causeuse qu'elle occupait un -instant auparavant. - -Jusqu'alors aucune parole n'avait été échangée. Vorel, étonné, regardait -alternativement madame de Luxeuil et le duc; enfin celui-ci, qui était -resté debout comme s'il eût attendu la sortie du médecin, se tourna vers -la mère d'Arthur. - ---Je crains que ma visite ne paraisse importune, dit-il avec une -froideur polie; je sais qu'elle interrompt une solennité de famille... - ---Il est vrai, balbutia madame de Luxeuil en s'efforçant de se remettre; -c'est aujourd'hui que mon fils se marie; le contrat vient d'être -signé... - ---Déjà! interrompit le duc; vous avez fait diligence, madame la -comtesse. - ---Loin de là, Monsieur, reprit madame de Luxeuil qui, en parlant, -retrouvait peu à peu son sang-froid; nous sommes au contraire en retard, -et depuis longtemps les témoins attendent... - ---Ah! vous avez les témoins, répéta le duc en regardant fixement la -comtesse; et... parmi eux, Madame, s'en trouve-t-il un qui puisse être -pour mademoiselle Honorine Louis un défenseur éclairé et sérieux? - ---Un défenseur... Qui vous fait supposer qu'elle en ait besoin, -Monsieur? - ---Sa position, madame la comtesse, et surtout son âge qui lui donne -droit à l'appui d'un tuteur. - ---Aussi avions-nous espéré M. de Vercy, fit observer madame de Luxeuil; -mais, malgré ses promesses, il n'est point arrivé... - ---Et il n'arrivera pas, ajouta le vieillard avec gravité; car M. le -conseiller de Vercy est mort assassiné! - -La comtesse jeta un cri. - ---Assassiné! répéta-t-elle; où cela? grand Dieu! - ---M. de Vercy a succombé en chemin, reprit le duc, sous les coups de -deux misérables qui se sont ensuite présentés à Paris, à sa place, dans -l'espoir de se faire payer des sommes qui lui étaient dues. Un homme les -a reconnus, ils l'ont frappé, et c'est en écoutant tout à l'heure son -interrogatoire que j'ai tout appris. - -La mère d'Arthur joignit les mains avec une exclamation d'horreur. - ---La mort a subitement privé mademoiselle Honorine Louis de son appui, -continua M. de Saint-Alofe; voilà pourquoi je viens ici prendre sa place -et réclamer près d'elle mes droits de premier tuteur. - -Madame de Luxeuil parut plus saisie que surprise. Dès l'apparition du -duc elle avait pressenti qu'il arrivait pour s'entremettre et faire -obstacle au mariage d'Arthur: mais uniquement préoccupée d'une crainte -que le lecteur connaîtra bientôt, elle n'avait point songé au titre -qu'il venait d'invoquer, aussi se trouva-t-elle, pour ainsi dire, prise -au dépourvu. Cependant, elle s'efforça d'échapper à son embarras par -l'audace. - ---Monsieur le duc n'espère point, sans doute, nous faire prendre au -sérieux ses prétentions, dit-elle avec hauteur; dans quelques instants, -mademoiselle Honorine Louis portera un nom qui lui rendra inutile toute -protection étrangère. - ---Mais elle ne le porte point encore, madame la comtesse, objecta M. de -Saint-Alofe, et d'ici là, vous ne pouvez repousser la demande que je -viens vous faire. - ---Et quelle est-elle, Monsieur? - ---Obligé, par mon devoir, de veiller sur la pupille que M. de Vercy ne -peut plus protéger, je désire l'entretenir ici une fois, une seule, mais -sans témoins, sans interruptions et librement. - -Les traits de la comtesse s'assombrirent. - ---Et dans quel but cet entretien? reprit-elle. - ---Un autre refuserait peut-être de le dire, répliqua le vieillard, mais -je crois devoir la vérité à madame la comtesse. Je veux voir la jeune -fille dont l'avenir va s'engager, pour savoir si cet engagement est -spontané, réfléchi; si elle connaît bien celui qu'elle épouse; si ce -mariage, enfin, est une libre préférence ou une condition qu'elle subit. - ---Et vous avez pensé que nous pourrions permettre cet injurieux examen? -s'écria madame de Luxeuil. - ---J'ai pensé que madame la comtesse comprendrait la nécessité de s'y -soumettre, dit M. de Saint-Alofe toujours calme. - ---Jamais! Monsieur, jamais! interrompit la mère d'Arthur. Toutes les -conditions exigées par la loi ont été remplies; nul ne peut s'opposer -désormais à ce mariage, et monsieur le duc moins que tout autre, car le -titre de tuteur qu'il invoque, son absence le lui a fait perdre: ni mon -fils ni moi ne reconnaissons son autorité, et nous n'avons rien à -démêler avec lui. - ---Vous pouvez, en effet, contester mes droits, dit le vieillard -tranquillement, les annuler peut-être; je ne me suis fait à cet égard -aucune illusion; mais, avant que les juges aient décidé entre nous, tout -projet de mariage devra demeurer suspendu, et c'est là, pour le moment, -ma seule prétention. - ---Et si nous passons outre, Monsieur? demanda madame de Luxeuil avec une -ironie emportée. - ---Alors, répéta le duc d'un ton ferme, je vous suivrai devant l'officier -de l'état civil, et, là, publiquement, toutes portes ouvertes et le -testament de la baronne à la main, je déclarerai m'opposer à la -célébration du mariage; j'interrogerai tout haut mademoiselle Honorine -Louis, je lui dirai les vrais motifs de la recherche de son cousin; je -l'avertirai du sort qui l'attend, et si elle doute, je lui offrirai des -preuves. - ---Des preuves! - ---Les voici! des lettres écrites par votre fils à la maîtresse que son -mariage doit enrichir! Vous voyez que rien ne me manque, et que je suis -assez fort pour n'avoir pas besoin de vous surprendre. - -Le vieillard parlait avec une fermeté nette et sûre d'elle-même qui -épouvanta la comtesse. Rien ne pouvait l'empêcher de faire ce qu'il -venait d'annoncer, et, s'il le faisait, tout était évidemment perdu. -Aussi, madame de Luxeuil demeura-t-elle un instant étourdie; puis, -passant, comme toutes les femmes, du saisissement au dépit, elle chercha -à masquer ses craintes sous des paroles de menace. - -Mais Vorel l'interrompit. Il s'était borné, jusqu'alors, au rôle -d'auditeur silencieux, regardant alternativement les deux -interlocuteurs; lorsqu'il comprit enfin, au trouble irrité de la mère -d'Arthur, que le danger devenait sérieux, il prit à son tour la parole. - ---Pardon, dit-il vivement, mais comme oncle de mademoiselle Honorine -Louis, je crois avoir droit de prendre part à ce débat. La résolution -que vient d'annoncer M. le duc ne pourrait s'accomplir sans un scandale -également fâcheux pour tout le monde, et nous devons l'éviter à tout -prix. - -M. de Saint-Alofe fit un signe d'assentiment. - ---J'ajouterai, reprit le docteur, que la demande adressée par lui à -madame la comtesse me paraît trop juste pour pouvoir être repoussée. - -Madame de Luxeuil le regarda avec surprise. - ---Quoi! s'écria-t-elle, vous voulez que je consente à un -interrogatoire... - ---Que vous ne pouvez craindre, madame la comtesse, interrompit -rapidement Vorel; les inquiétudes de M. le duc, bien que mal fondées, -j'en ai la certitude, sont excusables; je les approuve, et s'il le faut, -j'appuierai sa prière. - -Madame de Luxeuil voulut protester. - ---Oh! de grâce, ne persistez pas dans votre refus, reprit le docteur -avec un accent marqué qui rendit la comtesse attentive; une plus longue -résistance justifierait des soupçons qu'il faut dissiper. Je demanderai -seulement à M. le duc, comme médecin, de retarder cette entrevue de -quelques instants. L'émotion de cette journée a déjà éprouvé -mademoiselle Honorine; elle vient de s'évanouir et se trouve encore dans -un état nerveux qui rendrait toute agitation nouvelle dangereuse. - -Le duc répondit qu'il avait appris, en arrivant à l'hôtel, -l'évanouissement de la jeune fille, et qu'il attendrait tout le temps -nécessaire. - ---Dans ce cas, reprit Vorel, en tirant un portefeuille et écrivant -quelques mots au crayon, que madame la comtesse veuille bien exécuter -cette simple prescription; l'entrevue pourra ensuite avoir lieu sans -aucun danger. - -Il déchira la feuille sur laquelle il avait écrit et la présenta à -madame de Luxeuil; celle-ci parut d'abord disposée à résister, mais à -peine eut-elle jeté les yeux sur les mots tracés par le médecin, qu'elle -changea de visage. - ---Soit, dit-elle, avec un reste d'irritation mal maîtrisée; puisque -c'est le seul moyen d'éviter un débat ridicule, je l'accepte. M. le duc -peut attendre ici. - -Elle salua légèrement et sortit. - -Le médecin s'approcha alors du vieillard et le regarda fixement. - ---Pardonnez-moi d'interrompre un instant les préoccupations qui vous -amènent ici, monsieur le duc, dit-il avec gravité; mais vous m'excuserez -quand vous saurez que depuis vingt ans je souhaite cette rencontre. - ---Vous! dit le duc étonné. - ---Depuis le jour où votre _Adresse aux propriétaires français_ me tomba -par hasard sous les yeux, reprit Vorel; comme vous, monsieur le duc, -j'avais été frappé des vices de notre société; j'attendais sa réforme -avec une douloureuse impatience; j'espérais que vos recherchés -amèneraient enfin la découverte des lois de l'avenir... - ---Et cette espérance n'a point été trompée, interrompit le duc, dont -l'oeil s'anima d'un subit enthousiasme; la réforme que vous attendiez -est désormais facile; j'en ai trouvé le plan, les moyens, les détails; -la salle de fête est bâtie, le banquet dressé, la robe blanche préparée; -l'homme n'a plus qu'à se dépouiller, sur le seuil, des haillons du -passé. - ---Qui l'arrête alors? - ---Hélas! l'ignorance et la crainte. Le malheureux se défie de sa force, -et doute de la bonté de Dieu. Quand on lui montre le but, il reste -immobile en criant comme ce fou qui se croyait de verre:--Si je marche -je suis brisé! et pourtant, le bonheur est là, devant lui. Pour créer le -monde nouveau, il suffit qu'il dise comme le Dieu de la Genèse: que le -monde soit, et le monde sortira du néant! - -Vorel secoua la tête. - ---Monsieur le duc est-il sur d'avoir prévu tous les obstacles? dit-il -d'un air pensif. Ce n'est point chose facile que de déménager ainsi -l'humanité, et s'il m'était permis de hasarder quelques objections... - ---Parlez, Monsieur, dit vivement M. de Saint-Alofe, je n'ai jamais évité -la discussion, ni refusé les éclaircissements; quels que soient vos -doutes, exposez-les sans crainte, je vous écoute. - -Un étrange sourire traversa les traits du médecin; il jeta, de côté, un -regard vers la pendule, puis montrant un fauteuil à son interlocuteur, -il commença une série d'objections lentes et embarrassées. A chaque -instant l'expression semblait lui faire défaut; mais le duc venait au -secours de son impuissance: devinant ce qu'il avait voulu dire, ajoutant -ce qu'il avait omis, il semblait recruter lui-même cette armée -d'arguments ennemis pour les combattre et les vaincre. En le ramenant -aux pensées qui avaient été l'intérêt de sa vie entière, M. Vorel était -sûr de lui faire oublier tout le reste. Reporté au milieu de son rêve -sublime, comme au milieu d'un océan sur lequel il ne voyait plus rien de -la terre, le vieillard se mit à décrire avec une éloquence hardie le -nouveau monde qu'il avait deviné; il célébrait d'avance cette Amérique -sociale, encore invisible, mais perçue par son génie, et, enivré de sa -propre parole, la foi s'exaltait en lui, la réalité s'effaçait à ses -yeux, il sentait ses espérances se détacher de son esprit et revêtir -une forme. Ce qu'il avait pensé, il le voyait, il l'entendait! il était -au milieu de cette Jérusalem céleste, sortie tout achevée de son -cerveau: il n'avait plus conscience du temps, de la matière, de -l'espace! Merveilleuse folie, connue de Socrate, quand il entendait, au -dehors de lui-même, son inspiration qui lui parlait comme un démon -familier, de Moïse qui écoutait son génie sur la montagne et croyait -entendre la voix de Dieu, de Swedenborg dont les idées devenaient des -sensations. - -A mesure que cette hallucination grandissait, la parole du vieillard -devenait plus entrecoupée, plus ardente. Enlevé dans les hautes régions, -il ne voyait plus que les sommets de son rêve: il ne racontait plus la -nouvelle création, il ne l'expliquait plus, il la chantait. - -«L'homme a vu s'accomplir la promesse de Dieu; il a conquis la royauté -du monde. Désormais, la matière domptée s'est faite son esclave, les -fléaux sont devenus ses agents soumis. Il demande au volcan ses feux, à -la tempête ses ailes, à la foudre sa lumière: la foudre, la tempête, le -volcan obéissent; et lui, roi couronné de son intelligence, il passe, -doucement penseur, au milieu de ces esclaves qui l'ont affranchi du -travail grossier. - -»Et ce qu'il a fait au dehors, il l'a fait en lui-même. Dans son sein -coulaient des sources fécondes qui, toujours comprimées, étaient -devenues des torrents; il leur a donné un lit: les passions qui -grondaient, tigres enchaînés, sont devenues des coursiers dociles -attelés au char de l'humanité. - -»L'humanité! elle forme désormais une grande famille où le fort est la -confiance du faible, le faible la joie du fort. Les saints ne sont plus -des martyrs; à la couronne d'épines qui déchirait leurs fronts a succédé -la couronne de myosotis et de menthe que surmonte une étoile! Doux -symbole de la divinisation, de l'intelligence, de la pureté et de -l'amour. - -»La brume se déchire, le soleil dore la montagne, l'homme joyeux se lève -et chante son hymne de triomphe. - -»--Au travail! au travail! non pour un maître qui boira dans l'or mes -sueurs et mes larmes, mais pour mes frères, pour mes soeurs, pour -moi-même! Au travail! au travail! non pour user mon corps et abrutir mon -âme dans une fatigue monotone, mais pour les vivifier par le mouvement -et la variété. - -»Et la femme qui passe, en roulant les anneaux de sa chevelure, répond: - -»--Au travail! au travail! non pour flétrir la beauté dont Dieu m'a -couronnée, mais pour la mêler à toute oeuvre humaine, comme les -étoiles aux nues, comme les fleurs aux blés mûrs; au travail! au -travail! non pour languir dans la solitude et l'indigence ou pour vendre -au plus riche mon amour, mais pour choisir librement mon fiancé parmi -les plus doux et les plus aimants. - -»Et l'enfant qui la suit en bondissant, s'écrie à son tour: - -»--Au travail! au travail! non dans l'air étouffant de la classe ou de -l'atelier, non sous la menace du maître, non pour le pain noir du -présent ou pour le pain douteux de l'avenir; mais dans l'air pur, sous -l'oeil de l'ami, pour l'honneur de l'avenir, et pour le bonheur du -présent! Au travail! au travail! non pour l'oeuvre qui nous répugne, -et selon la famille que le hasard nous a donnée, mais là où les voix -intérieures nous appellent! - -»Et au milieu de ce choeur d'activités riantes, la voix des pères -répète, plus grave et plus lente: - -»--Au travail! au travail! non pour disputer à la faim les jours qui -nous restent, car nos fils ont fait la part des pères et nous pouvons -nous reposer au soleil de leur prospérité; mais nos conseils éclairent, -nos voix encouragent! Au travail! au travail! et puissions-nous nous -éteindre, sans nous en apercevoir, au milieu des mouvements et des -murmures de la vie.» - -Ici le vieillard s'arrêta; sa voix était tremblante, des larmes -coulaient sur ses joues animées d'une légère rougeur. Attendri de joie -devant sa vision, il croisa les mains et ferma les yeux comme s'il eût -voulu la retenir. - -Il y eut une longue pause. Pendant cette improvisation exaltée, les yeux -de Vorel s'étaient plusieurs fois tournés vers la pendule; il semblait -mesurer, avec anxiété, la marche de l'aiguille sur le cadran émaillé. -Tout à coup l'heure sonna! son tintement strident et mesuré arracha le -duc à son extase. Il tressaillit, passa sa main sur son front, regarda -autour de lui et parut se reconnaître. - ---Deux heures! s'écria-t-il en se levant brusquement... Ah! je me suis -oublié... Votre nièce doit être depuis longtemps prête à me recevoir, -Monsieur... - -Le médecin interrompit par un geste qui réclamait le silence, et prêta -l'oreille: le roulement de plusieurs voitures venait d'ébranler le pavé. -Une expression de triomphe illumina le visage de Vorel: le duc parut -saisi. - ---Voudrait-on emmener mademoiselle Honorine Louis à mon insu et tandis -que je l'attends ici, s'écria-t-il; songez, Monsieur, que je me suis fié -à votre parole, à celle de la comtesse, et que ce serait une odieuse -perfidie! - -Au lieu de répondre, le docteur courut à la porte, l'ouvrit, et madame -de Luxeuil parut. - - - - -XXVIII. - -Explications. - - -M. Vorel interrogea la comtesse du regard; elle répondit par un signe -qui parut le rassurer; mais le duc s'avança vivement à leur rencontre. - ---Pourquoi mademoiselle Honorine Louis ne suit-elle point madame la -comtesse? dit-il avec inquiétude; je veux la voir sur-le-champ!... - -La comtesse le regarda de toute sa hauteur. - ---Honorine Louis! répéta-t-elle, il n'y a plus ici personne de ce nom, -monsieur le duc; celle à qui vous le donnez s'appelle maintenant madame -Arthur de Luxeuil. - ---Que dites-vous? s'écria le vieillard. - ---Vos menaces nous ont forcé à faire diligence, continua la comtesse -d'un ton railleur, et pendant que vous attendiez ici votre pupille, elle -s'engageait ailleurs... - ---C'est impossible! interrompit le duc frappé de stupeur; vous n'avez -pu... vous n'auriez point osé... c'est impossible... je veux la preuve! - -Madame de Luxeuil lui tendit silencieusement l'acte qui constatait le -mariage. Le vieillard y jeta les yeux, puis pâlit et porta les mains à -son front. - ---C'est vrai, balbutia-t-il, bien vrai; mais alors la maladie de votre -nièce était un mensonge, cette prétendue ordonnance de Monsieur un -avertissement de vous hâter, l'entretien qui me faisait oublier ici les -heures, un piège convenu d'avance!... Cet homme n'affectait de -s'intéresser à mes croyances qu'afin de me distraire, de me retenir! Il -vous avait promis d'_éveiller ma folie_ pour me faire oublier mon -devoir! Lâche qui a pris la porte de la confiance pour se glisser en -ennemi, qui s'est armé contre un vieillard de ce qui fait son courage et -sa consolation, qui a cherché à lui rendre sa religion moins chère, en y -attachant un remords! Ainsi, ce n'était point assez d'avoir sacrifié à -ma foi mes biens, mon repos, ma liberté, il fallait y sacrifier encore -le bonheur de cette enfant... Ah! cette épreuve est de trop, mon Dieu! -et vous deviez, détourner de moi ce calice. - -Il y avait dans l'accent du vieillard une noblesse douloureuse dont -madame de Luxeuil fut, non pas attendrie, mais embarrassée. - ---Si les craintes de monsieur le duc n'étaient point une injure, -dit-elle, on pourrait prendre la peine de les dissiper en lui apprenant -que le choix de ma nièce a été libre. - ---Et qui me prouvera la vérité de cette affirmation? répliqua M. de -Saint-Alofe amèrement. Ah! maintenant, je ne veux plus croire que -mademoiselle Louis elle-même. - ---Que Monsieur le duc l'interroge donc, car la voici, interrompit Vorel, -en montrant, avec une expression étrange, la seconde porte qui venait de -s'ouvrir, et par laquelle entrait Honorine, donnant la main au marquis -de Chanteaux. - -A cette apparition inattendue, madame de Luxeuil recula en pâlissant, et -le duc resta stupéfait. Quant au médecin, il raffermit ses lunettes pour -mieux voir. Assuré désormais de la régularité de la vente faite à son -profit, il était revenu à sa vieille haine contre la comtesse, et -contemplait son embarras avec une malveillance joyeuse. - -Ni le marquis ni Honorine ne remarquèrent d'abord l'impression produite -par leur entrée: celle-ci, pâle et distraite, semblait se soutenir à -peine, tandis que M. de Chanteaux, penché vers elle, achevait un -compliment commencé dans l'autre salon. Mais lorsque tous deux -s'arrêtèrent enfin, les yeux du marquis tombèrent sur le vieillard qui -était demeuré immobile à la même place. Il tressaillit, s'approcha d'un -pas, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il ne se trompait pas, puis fit -un mouvement en arrière en s'écriant: - ---Le duc! - -Celui-ci ne parut ni le voir, ni l'entendre. Debout devant Honorine, le -regard fixe, les narines gonflées, les lèvres tremblantes, il était en -proie à un de ces attendrissements silencieux qui ne laissent place à -aucune sensation. Cependant il fit un effort, s'avança lentement vers la -jeune fille les bras tendus, saisit une de ses mains, et l'attirant à -lui la regarda de plus près. - ---Oui... balbutia-t-il enfin; ce sont ses traits... ses cheveux... ses -mouvements!... Oui,... c'est bien la fille de Nancy. - ---De Nancy! répéta Honorine qui releva la tête... Vous avez connu ma -mère, monsieur? - ---Sa voix aussi... c'est sa voix, dit le vieillard en continuant à se -parler à lui-même. - -La jeune fille sentit comme un éclair traverser son esprit. Ce trouble, -au souvenir de la baronne, le titre de duc donné par M. de Chanteaux, -cette espèce d'ivresse avec laquelle le vieillard la contemplait..., -tout la saisit! Elle joignit les mains, regarda le marquis, madame de -Luxeuil, puis, réunissant tout ce qui lui restait de force, elle -balbutia: - ---Vous êtes le duc de Saint-Alofe? - ---Qui vous a dit mon nom? demanda le vieillard étonné. - -Honorine ne répondit pas. Le cri qu'elle essaya de pousser s'arrêta -lui-même étouffé par l'émotion; elle ne put que tendre les bras et se -laisser glisser aux genoux du duc. - -Madame de Luxeuil, jusqu'alors enchaînée par la surprise, s'élança vers -elle et voulut s'entremettre, mais la jeune fille, sanglotante, éperdue, -ne put l'entendre. Toujours aux pieds du vieillard, elle continuait à -bégayer des phrases sans suite, au milieu desquelles revenait à chaque -instant le nom de sa mère. - -Le duc, brisé par tant d'agitations, s'était laissé tomber sur un -fauteuil et baisait les mains de la jeune fille en s'efforçant de la -calmer. - ---Au nom de Dieu! essuyez vos larmes, chère enfant, répétait-il -attendri. D'où vient que ma vue vous trouble à ce point? Ne savez-vous -pas que je veux être votre protecteur, votre ami? - ---Oh! oui, balbutia Honorine. Vous ne me quitterez plus... Vous me -conseillerez!... Ah! pourquoi... n'êtes-vous pas venu... plus tôt? - ---Avez-vous donc eu besoin d'appui?... demanda le duc. Ce mariage... - -Honorine poussa un gémissement et cacha sa tête sur la poitrine du -vieillard. - ---On vous l'a imposé, s'écria-t-il; vous avez cédé à la violence? - ---Non, répliqua la jeune fille toujours pressée sur son coeur, non; il -le fallait... j'ai consenti... pour ma mère. - ---Que dites-vous? - ---Ils savaient tout, murmura-t-elle; ils voulaient se servir de la -lettre!... - ---Une lettre, et que pouvait-elle contenir qui vous forçât?... - -La jeune fille tira de son sein le billet remis par sa tante et le -tendit, sans lever les yeux, à M. de Saint-Alofe. En apercevant son nom -sur l'adresse, celui-ci l'ouvrit précipitamment et le parcourut, mais -arrivé à la signature, il jeta un cri. - ---Nancy, répéta-t-il, et ce billet m'est adressé! malheureuse! mais ce -n'est pas ta mère qui l'a écrit, c'est un faux! - -Honorine se redressa égarée et madame de Luxeuil jeta au marquis un -regard d'épouvante. Celui-ci hésita un instant, puis la rassurant d'un -geste, il se glissa vers la porte, qui était restée ouverte, et -disparut... - -Quant au duc, après avoir de nouveau parcouru le billet il s'était levé -et avait fait un pas vers la comtesse. - -Les rides de son front chauve frémissaient d'indignation, et ses yeux -lançaient des éclairs. La tête rejetée en arrière, froissant le billet -dans une de ses mains crispées, et l'autre étendue avec un geste de -commandement et de menace, il était à la fois si majestueux et si -terrible que madame de Luxeuil demeura devant lui comme fascinée. - ---C'est vous qui avez écrit cette lettre infâme, dit-il d'un accent bas -et entrecoupé; c'est vous ou plutôt cet homme qui vient de fuir et qui -s'est exercé de longue main à cette habileté de faussaire. Ainsi, rien -ne vous a coûté pour vaincre la résistance de cette enfant... pour vous -enrichir de ses dépouilles!... O mon Dieu, et vous avez permis que le -complot de cette femme réussît! et le monde la compte au nombre de ses -élus! et elle aura pu briser impunément le bonheur de la fille et -l'honneur de la mère?... Non, qu'elle rétracte au moins ses mensonges! - -Il s'était avancé vers madame de Luxeuil et lui avait saisi la main. La -comtesse effrayée voulut se dégager; mais le vieillard, dressé de toute -sa hauteur, ses cheveux blancs épars et l'oeil implacable, la tint -immobile. - ---Demandez grâce, Madame, dit-il d'une voix fulminante, demandez grâce à -celle que vous avez calomniée après l'avoir fait mourir! - -Et forçant la comtesse à plier sur ses genoux, il la fit tomber à ses -pieds. - -Là, suffoquée de honte, de rage et d'épouvante, elle ne put que pousser -un cri. - -M. Vorel, jusqu'alors témoin impassible, pensa qu'il devait enfin -s'interposer. Au premier mot qu'il prononça, M. de Saint-Alofe, rappelé -à lui-même, laissa aller la main qu'il tenait. - ---Monsieur le duc oublie que la violence envers une femme a toujours été -regardée comme indigne d'un gentilhomme, dit le médecin avec son accent -doucereusement ironique, et en aidant madame de Luxeuil à se relever; -les reproches et les emportements sont d'ailleurs inutiles désormais, et -ne peuvent rien changer à ce qui est accompli. - ---Vous vous trompez, reprit M. de Saint-Alofe redevenu plus calme; un -mariage surpris par la fraude peut être rompu, et je jure d'y employer -tous mes efforts. - -Honorine qui était restée à la même place atterrée et étrangère à tout -ce qui venait de se passer, releva la tête à ces derniers mots. - ---Rompre mon mariage! s'écria-t-elle, en courant au duc, est-ce bien -possible? ah! s'il est vrai, ne m'abandonnez pas! ma mère m'a confiée à -vous, monsieur le duc: c'est à vous de me sauver; emmenez-moi! - ---Que dit-elle? interrompit la comtesse. - ---Oui, reprit impétueusement Honorine, il est mon protecteur légitime, -c'est lui que je dois suivre; je ne veux pas rester plus longtemps près -de ceux qui m'ont lâchement trompée!... - ---Elle a raison, dit M. de Saint-Alofe, jusqu'à ce que les juges aient -prononcé, elle ne peut demeurer ici. - ---Emmenez-moi, s'écria la jeune fille; mon cousin va venir; il voudra -s'opposer!... par pitié emmenez-moi! - ---Restez! dit une voix qui retentit tout à coup derrière elle. - -Honorine se détourna et aperçut M. de Chanteaux qui venait d'entrer avec -un inconnu en écharpe. - -Elle recula effrayée. - ---Que mademoiselle se rassure, dit poliment l'inconnu: nous cherchons M. -le duc de Saint-Alofe. - ---C'est moi, dit le vieillard, qui avait tressailli à la vue de -l'écharpe. - -Celui qui la portait s'inclina légèrement. - ---Monsieur le duc n'a-t-il point habité la maison du docteur Monard, à -Vanvres? demanda-t-il. - ---En effet, répondit M. de Saint-Alofe. - ---Et il s'en est échappé il y a cinq années? - ---Il est vrai. - -L'étranger fit un pas en avant. - ---Alors, reprit-il, au nom du roi, Monsieur, je vous arrête! - -Le duc courba la tête avec un gémissement; Honorine regarda le -commissaire. - ---L'arrêter! s'écria-t-elle, et par quel ordre? - -Il lui présenta un papier. - ---En vertu d'un jugement du tribunal de la Seine, dit-il froidement, -lequel jugement place M. le duc sous la tutelle du marquis de Chanteaux. - ---Que dites-vous? - ---Donnant, en outre, audit marquis l'autorisation de faire enfermer son -pupille. - ---Se peut-il!... et la cause d'un pareil arrêt, Monsieur? - ---La cause! répéta le commissaire, avec un peu d'embarras en tournant -les yeux vers le vieillard. - ---Eh bien?... - ---Eh bien, Mademoiselle, la cause... c'est que M. le duc de Saint-Alofe -est fou! - -Le coup était si terrible, et il avait été précédé de tant d'émotions -affreuses, qu'Honorine eut à peine la force de pousser un cri; elle -regarda le duc, chancela, étendit les mains pour chercher un appui, et -tomba dans les bras de Vorel, qui s'était avancé pour la soutenir. - -FIN DU PREMIER VOLUME. - - - - -TABLE - - - Pages. - -Au lecteur. 1 - -I. Une maison isolée. 5 - -II. Les trois compagnons. 19 - -III. Les parents. 40 - -IV. La tutelle. 57 - -V. Seize ans après. 65 - -VI. La Forge des Buttes. 74 - -VII. Trois amis du grand monde. 87 - -VIII. La villa de madame de Luxeuil. 98 - -IX. Le vieux portrait. 106 - -X. L'agneau blanc. 114 - -XI. Esquisses du grand monde. 122 - -XII. Une maison de la rue des Morts. 137 - -XIII. Un vieil ami du genre humain. 146 - -XIV. Une fille mère. 153 - -XV. Le ménage de mademoiselle Clotilde. 163 - -XVI. Un complot de famille. 178 - -XVII. La révélation. 188 - -XVIII. . . . . . 198 - -XIX. Une fête dans un grenier. 213 - -XX. M. Michel. 221 - -XXI. Les deux cousins. 232 - -XXII. Esquisses du peuple. 240 - -XXIII. Une rencontre. 255 - -XXIV. Denoûment. 265 - -XXV. Le voyageur de l'hôtel des Étrangers. 278 - -XXVI. La mère Louis. 292 - -XXVII. L'idée fixe. 303 - -XXVIII. Explications. 314 - - -FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME. - - -NOTES: - -[A] Ecolier qui se rend à la ville pour étudier et se préparer à -recevoir les ordres sacrés. Les _kloareks_ bretons forment une classe à -part dans la race armoricaine; c'est l'anneau vivant qui lie la vieille -tradition aux idées plus nouvelles. (_Voir les derniers Bretons._) - -[B] Nom donné par les chouans aux patriotes. - -[C] Tous ces faits sont réels et se sont passés vers la fin de l'Empire, -non à Tours, mais dans une grande ville de l'ouest, où les souvenirs -de ces étranges divertissements sont encore vivants dans toutes les -mémoires. Des faits analogues se reproduisirent, du reste, sur plusieurs -points de la France. - -[D] Nom que les maçons se donnent entre eux. - -[E] Tout ceci n'est point _inventé_; voyez le curieux ouvrage du docteur -Villermé: _Tableau de l'état physique et normal des ouvriers_, où il -analyse, d'après des conversations avec des travailleurs, les causes les -plus ordinaires de l'ivrognerie parmi les ouvriers. - -[F] Expression employée par les ouvriers des fabriques pour désigner les -ouvrières qui quittent le travail à la brune pour chercher aventure. - -[G] Cette expression et les suivantes sont empruntées au patois normand. - - * * * * * - -On a effectué les corrections suivantes: - -Rentré en France sous le Consultat=> Rentré en France sous le Consulat -{pg 73} - -dévouememt=> dévouement {pg 133} - -reprit-il résolument=> reprit-il résolûment {pg 181} - -le le baisai avec un brisement=> je le baisai avec un brisement {pg 271} - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Les réprouvés et les élus, by Émile Souvestre - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RÉPROUVÉS ET LES ÉLUS (1/2)*** - -***** This file should be named 42924-8.txt or 42924-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/9/2/42924/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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