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-Project Gutenberg's Les Phénomènes Psychiques Occultes, by Albert Coste
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: Les Phénomènes Psychiques Occultes
- État Actuel de la Question
-
-Author: Albert Coste
-
-Release Date: May 30, 2013 [EBook #42852]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES ***
-
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-
-
-Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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-
- LES PHÉNOMÈNES
-
- PSYCHIQUES OCCULTES
-
- ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION
-
-
-
-
- LES PHÉNOMÈNES
-
- PSYCHIQUES OCCULTES
-
- ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION
-
- PAR
-
- LE Dr ALBERT COSTE
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
- REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
-
-
- Les possibilités de l'Univers sont
- infinies comme son étendue physique.
-
- O.-J. LODGE.
-
- Nous sommes si éloignés de connaître
- tous les agents de la nature et leurs
- divers modes d'action, qu'il serait peu
- philosophique de nier l'existence de
- phénomènes, uniquement parce qu'ils
- sont inexplicables dans l'état actuel de
- nos connaissances.
-
- LAPLACE.
-
-
- MONTPELLIER
-
- CAMILLE COULET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
-
- 5, Grand' Rue, 5
-
- PARIS
-
- G. MASSON, LIBRAIRE-ÉDITEUR
-
- Boulevard Saint-Germain, 120
-
- 1895
-
-
-
-
-PRÉAMBULE
-
-
-_Qu'entend-on par «Phénomènes psychiques occultes?»_
-
-_Ce sont des phénomènes contraires, en apparence, à toutes les lois
-connues de la nature, inexplicables par les données actuelles de la
-Science, et qui se produisent, tantôt spontanément, tantôt par
-l'intermédiaire de certaines personnes._
-
-_On le voit, ce terme de Phénomènes psychiques occultes n'est que la
-dénomination scientifique de ce qui s'était appelé jusqu'ici le_
-Merveilleux _et le_ Surnaturel.
-
-_Or, ces phénomènes ont-ils une existence réelle, objective, en dehors
-de toute hallucination, de toute supercherie?_
-
-_Nous n'hésitons pas à répondre, avec M. le Professeur Charles
-Richet_:
-
-«Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mêlées aux forces connues
-et décrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication
-mécanique, simple, vulgaire, ne suffit pas à expliquer tout ce qui se
-passe autour de nous; en un mot, qu'il y a des phénomènes psychiques
-occultes, et si nous disons occultes, c'est un mot qui veut dire
-simplement inconnus[1].»
-
- [1] _Lettre à M. Dariex sur les Phénomènes psychiques_, in
- _Annales des Sciences psychiques_.--No 1.
-
-_Et maintenant, nous allons tâcher de prouver ce que nous venons
-d'affirmer._
-
-
-
-
-LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Il y a seulement une dizaine d'années, la soutenance, devant une
-Faculté de médecine, d'une thèse sur les Phénomènes psychiques
-occultes, autrement dit presque un Essai d'officialisation du
-Merveilleux[2], aurait été une tentative impossible.
-
- [2] Il est entendu que, pour les facilités du discours, et _toute
- opinion sur la cause possible de ces Phénomènes mise à part_,
- nous comprenons sous les termes de _Merveilleux_ et de
- _Surnaturel_ l'ensemble des faits contraires, en apparence, à
- toutes les lois naturelles connues et inexplicables par les
- données actuelles de la Science. Donc, pas d'équivoque.
-
-A cela, plusieurs causes:
-
-D'abord, il faut bien l'avouer, la répugnance singulière dont
-tous--même les meilleurs cerveaux--nous sommes plus ou moins dupes
-envers ce qui dérange nos habitudes mentales, ce que Lombroso a nommé
-le _Misonéisme_.
-
-Ensuite, l'immense discrédit, la réputation plus que suspecte dont
-«jouissait», depuis la fin du siècle dernier, tout ce qui, de près ou
-de loin, touchait au Surnaturel.
-
-Enfin, et c'est ici le motif principal--sa suppression devant
-entraîner celle de tous les autres--l'indigence où se trouvait la
-doctrine occulte de ce qui peut susciter et justifier un intérêt
-scientifique sérieux, c'est-à-dire des faits d'observation exacte,
-méthodique, en nombre suffisant, étudiés et garantis par des
-expérimentateurs impartiaux, rompus à tous les secrets de la véritable
-méthode scientifique.
-
-L'histoire du Merveilleux offre cette particularité qu'après avoir,
-sous des formes diverses, joué dans l'évolution mentale de l'homme un
-rôle considérable, non seulement ses origines et son essence, mais
-encore son existence elle-même, ont été, jusqu'à nos jours, l'objet de
-débats passionnés: croyances fanatiques ou négations irréductibles.
-
-Et cela s'explique aisément par ce fait que, chez l'homme, la notion
-du surnaturel affecte cette partie de son âme qui est à la fois la
-plus impressionnable et pour lui la plus chère: ses sentiments
-qu'elle exalte ou qu'elle accable, ses croyances que, pour une bonne
-part, elle détermine.
-
-Il est donc probable que nous saurions depuis longtemps à quoi nous en
-tenir sur ce qu'il faut croire des phénomènes du Merveilleux, si les
-considérations d'ordre politique, religieux, sentimental ou même
-simplement esthétique et littéraire, ne s'étaient opposées à leur
-étude désintéressée.
-
-Il est probable que, sans ces scrupules de divers genres, auxquels se
-joint encore la crainte d'être dupe, le Surnaturel sorti du domaine de
-l'empirisme, à l'exemple des sciences positives, formerait maintenant
-une branche de l'une de ces sciences: Physique ou Psycho-physiologie.
-
-A moins que, affirmant d'éclatante façon sa nature supraterrestre, il
-n'ait--souhaitable et inespéré bienfait--assuré à l'âme humaine
-l'indestructible soutien d'une indiscutable Foi.
-
-Or, de nos jours, grâce à un mouvement spécial d'idées, de croyances
-et de sentiments, sorte de réaction à laquelle on a voulu donner le
-nom de _Nouveau Mysticisme_[3], on peut, sans crainte de susciter trop
-de colères ou des oppositions systématiques, se pencher de nouveau
-sur les mystères du Surnaturel, sur ces phénomènes étranges, dont on
-parle depuis l'origine de l'homme, et qui, heurtant violemment nos
-habitudes d'esprit, ont, par excellence, le don d'exciter, d'irriter
-même la curiosité.
-
- [3] Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_ (Alcan, 1891). Voir, sur ce
- qu'il faut penser de la sincérité de ce mysticisme, la hautaine
- et cinglante préface que J.-K. Huysmans a mise au précieux livre
- de Rémy de Gourmont: _Le Latin mystique_ (Vanier, 1892).
-
-On a d'autant plus de titres à le faire que la Science, armée de ses
-instruments de précision, s'est enfin décidée à s'occuper de ces faits
-absurdes en apparence et contraires à toutes les lois qu'elle a
-établies jusqu'ici; elle a commencé, à leur sujet, une enquête qui,
-espérons-le, va permettre de faire un peu de jour en cet obscur
-fouillis du Merveilleux.
-
-Comme le dit M. Paulhan dans la substantielle étude qu'il a consacrée
-aux hallucinations véridiques[4]: «Faire entrer le Merveilleux dans la
-science, ce serait satisfaire à la fois notre goût, jamais dompté pour
-le Merveilleux, et notre respect toujours croissant pour la Science.
-C'est ce que l'on essaie de faire, et cette application des méthodes
-exactes et précises à des sujets qui paraissaient ne relever que de la
-Foi est un des caractères importants et originaux de notre science
-psychologique. Nous ne voulons plus nous contenter, pour nier ou pour
-croire, d'impressions personnelles ou de raisons instinctives et
-vagues.»
-
- [4] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
- Deux-Mondes_, 1er nov. 1892.
-
-Et cette hardiesse dans l'investigation de l'_Au-delà_ est d'autant
-plus légitime qu'il serait du fait d'une étroite présomption de
-regarder, comme déjà connues et désormais enfermées dans les
-catégories de nos sciences, toutes les modalités de la Force et de la
-Matière. Qui pourrait soutenir que, dans notre terrestre atmosphère,
-n'agissent pas--dissimulées et pourtant puissantes--des forces
-échappant à tous nos concepts? Serait-il donc absurde de supposer des
-états de la matière différents de ceux dont nos sens ont la notion
-familière?
-
-Absurde au contraire serait la négation _a priori_, en ce temps où
-les applications des données de la Science ont possibilisé
-l'Invraisemblable.
-
-N'est-ce pas ici ou jamais le lieu de se rappeler la prudence
-intellectuelle de Montaigne: «La raison m'a instruit que de condamner
-ainsi résolûment une chose pour faulse et impossible, c'est se donner
-l'advantage d'avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté
-de Dieu et de la puissance de notre nature, et qu'il n'y a point de
-plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre
-capacité et suffisance.»
-
-Quelles seront maintenant les conséquences de cette enquête
-scientifique? Nul ne saurait le dire d'une façon certaine. Pour notre
-compte, nous les prévoyons nombreuses et graves et capables de
-provoquer d'inattendus et singuliers bouleversements dans l'Ame
-contemporaine...
-
-Quoi qu'il en soit, cette tardive mais louable curiosité de la Science
-pour les inquiétantes énigmes de l'Occulte aura peut-être, entre
-autres résultats imprévus, celui de dissiper bien des erreurs, bien
-des calomnies, dont furent victimes ces sciences d'un autre âge:
-Magie, Alchimie, Kabbale, etc., qui, toutes, faisaient de l'existence
-des forces occultes de l'homme et de la nature comme la base de leurs
-enseignements.
-
-Dans les pages suivantes, nous négligerons ce côté de la question,
-ainsi que tous ceux du même genre, pour nous en tenir _exclusivement_
-aux résultats positifs que l'enquête, commencée par des hommes d'une
-intelligence aussi amplexive que courageuse, a donnés jusqu'ici.
-
-_Ce travail n'a d'autres prétentions que d'être, pour ainsi dire, le
-procès-verbal de l'état actuel de la question_, car, on ne saurait
-trop le répéter, il est désormais acquis que la question du
-Merveilleux existe et que son étude s'impose.
-
-Par malheur pour nous, malgré une expérimentation de deux années, nous
-n'apportons en ces matières aucune lumière nouvelle. Les résultats que
-nous avons obtenus, quoique non négligeables et même encourageants, ne
-nous ont pas semblé accompagnés de suffisantes garanties de contrôle
-pour que nous les puissions admettre.
-
-C'est qu'ici l'expérimentation est encore plus délicate, plus épineuse
-que partout ailleurs. Les causes d'erreur sont infiniment multiples
-et elles ne sont pas seulement extérieures à l'observateur; il les
-porte aussi en lui-même: en tous ses sens que peuvent abuser de
-multiples hallucinations, en son cerveau que des suggestions
-puissantes ou simplement de séduisantes analogies peuvent entraîner à
-d'erronées conclusions. On ne les compte plus ceux qui, en ces régions
-périlleuses, ont déjà perdu pied. Aussi, ne saurait-on trop insister
-sur l'absolue nécessité, en Psychologie occulte, d'une méthode
-rigoureuse; ce n'est pas sur la seule production des Phénomènes que
-doit s'exercer le contrôle de l'observateur, c'est encore et surtout
-sur le témoignage de ses propres sens.
-
-Et qui sait même si les méthodes scientifiques normales sont
-applicables à de pareilles recherches?
-
-Comme se le demande M. le professeur Richet, si nous n'avançons pas
-davantage dans cette étude hérissée de tant d'obstacles, «qui sait si
-ce n'est pas la méthode d'investigation elle-même qui est à
-trouver[5]?»
-
- [5] _L'Avenir de la Psychologie_, in _Annales des Recherches
- psychiques_, no 6, 2e année.
-
-Une des objections que l'on entend le plus fréquemment formuler contre
-la réalité des faits de Psychologie occulte, «c'est qu'il est
-impossible de les reproduire à volonté.» Nous avouons qu'elle nous a
-toujours paru un peu naïve. En effet, est-ce que la moindre expérience
-de physique ou de chimie n'exige pas, pour réussir, toute une série de
-conditions spéciales, à défaut desquelles elle échoue fatalement? Or,
-notre ignorance des conditions nécessaires et suffisantes pour la
-production des Phénomènes occultes est à peu près complète; nous ne
-savons qu'une chose: c'est qu'elles sont encore plus délicates, plus
-difficiles à réaliser intégralement que celles de n'importe quels
-autres phénomènes; un rien suffit à les contrarier. Dès lors, comment
-pourrions-nous, en Psychologie occulte, reproduire, à volonté et à
-coup sûr, telle ou telle expérience? Notre tâche est justement la
-recherche et la détermination exacte des conditions des Phénomènes, de
-l'atmosphère nécessaire à l'expérience, pour ainsi dire. Et pour
-l'instant, elle est suffisante.
-
-Ceci dit, nous allons exposer d'abord un résumé de l'histoire du
-Merveilleux, histoire précieuse pour nous, surtout en ce qu'elle
-montre comment des faits, dont on faisait l'apanage du Surnaturel,
-sont parvenus, sous le nom d'_Hypnotisme_, à se faire admettre par la
-Science officielle, préparant ainsi la voie à d'autres....
-
-«Est-ce à dire en effet, ainsi que l'écrit M. Charcot, que nous
-connaissions tout dans ce domaine du Surnaturel qui voit, tous les
-jours, ses frontières se rétrécir sous l'influence des acquisitions
-scientifiques? Certainement non. Il faut, tout en cherchant toujours,
-savoir attendre. Je suis le premier à reconnaître, avec Shakespeare,
-«qu'il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre qu'il n'y a de
-rêves dans votre philosophie[6].»
-
- [6] Charcot: _La foi qui guérit_ (Revue hebdomadaire du 3 déc.
- 1892).
-
-Ensuite, nous examinerons séparément chaque classe de Phénomènes
-psychiques occultes, en ayant soin de choisir les observations les
-plus caractéristiques, les plus propres à fournir les éléments d'une
-opinion raisonnée.
-
-Quant à ce qui est des théories explicatives, nous nous bornerons à
-exposer brièvement celles des autres. Pour nous, persuadé que les
-faits dont nous allons nous occuper ne peuvent encore comporter
-l'ombre d'une théorie qui ne soit prématurée, nous nous abstiendrons
-sagement de toute tentative de ce genre.
-
-«Tâchons de constater des faits. Les théories viendront plus tard, et,
-hélas! elles ne feront pas défaut[7].»
-
- [7] Ch. Richet: _Lettre à M. Dariex_, etc.
-
-Ne réussirions-nous, par ce système d'exactitude positive, à faire
-naître chez nos lecteurs, non pas la conviction--nous ne visons pas si
-haut,--mais seulement une sorte de doute, plutôt contraire à la
-négation _a priori_, une sorte d'état réceptif plutôt favorable à
-l'objet de nos études, que nous nous estimerions satisfait.
-
-A cet égard, nous ne saurions mieux faire, en terminant ces quelques
-lignes d'avant-propos, que de citer les paroles suivantes de M. de
-Rochas:
-
-«Nous ne demandons certes pas une foi aveugle, mais seulement une foi
-provisoire équivalente à celle qu'on accorde aux historiens, aux
-voyageurs, aux naturalistes, pour les faits dont ils ont été les
-témoins et qu'ils peuvent, comme nous, avoir mal vus ou mal
-interprétés, ainsi que pour les récits rapportés d'après les
-indigènes, qui ont pu se tromper ou les tromper, comme nos sujets
-peuvent s'halluciner ou nous induire en erreur.
-
-»Qu'on n'exige pas des preuves absolues, irréfutables; il ne saurait y
-en avoir pour des phénomènes qui ne dépendent pas de nous ou qui ne se
-produisent que dans des circonstances non encore déterminées.
-
-»Celui qui rejette _a priori_ nos observations ressemble à l'homme qui
-nierait César parce qu'il ne l'a pas vu, l'électricité parce qu'il n'a
-pu tirer une étincelle de la machine par un temps humide, l'harmonie
-parce que son oreille est incapable de discerner une consonance d'une
-dissonance[8].»
-
- [8] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, page 115
- (Chamuel, 1892).
-
-
-
-
-COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DU MERVEILLEUX
-
-
-Dans ce résumé historique, nous passerons rapidement sur le
-Merveilleux dans l'Antiquité et au Moyen-Age, non pas que les
-documents fassent défaut, mais ils n'ont pas encore été soumis à une
-critique suffisante pour que nous les puissions faire figurer dans ce
-travail qui, répétons-le, ne doit et ne veut admettre que des faits
-donnant prise le moins possible aux objections du doute.
-
-Nous l'avons dit, le Merveilleux est aussi vieux que l'homme et il est
-«un aliment, si nécessaire à l'esprit humain» que son intervention
-figure dans les oeuvres initiales de toutes les littératures, depuis
-les livres sacrés et les épopées de l'Inde, jusqu'aux _Sagas_
-scandinaves[9].
-
- [9] Voir Maury: _Croyances et légendes de l'Antiquité_ (Didier,
- 1863)
-
-Cette intervention est essentiellement polymorphe: tantôt ce sont des
-êtres d'essence supérieure à celle de l'homme, ou tout au moins
-différente (dieux, anges, démons, génies de toute espèce et en nombre
-incalculable), qui interviennent de façon miraculeuse dans les
-destinées de l'humanité; tantôt, au contraire, ce sont des créatures
-humaines qu'une faculté spéciale et une initiation mystérieuse ont
-douées de pouvoirs surhumains, dont elles usent pour le bien ou pour
-le mal des hommes (mages, thaumaturges, sorciers, etc., etc.). C'est
-ainsi que l'histoire du Merveilleux touche d'un côté à celle des
-religions, de l'autre à l'histoire des occultes (Magie, Alchimie,
-Kabbale, etc.).
-
-Comme notre but n'est d'étudier que le Surnaturel qui se manifeste par
-un agent humain, nous allons nous attacher uniquement aux personnages
-que la tradition nous montre revêtus de pouvoirs extraordinaires, et
-nous citerons, de préférence, les faits qui auront plus d'analogie
-avec ceux que l'on peut observer de nos jours.
-
-Notons encore ceci, qui, pour nous, offre un intérêt spécial, c'est
-que de tout temps, depuis les formules magiques des sanctuaires
-d'Asclépios[10] jusqu'au _baquet_ de Mesmer, en passant par les
-_onguents sympathiques_ de Paracelse et la _cure magnétique_ des
-plaies de Van Helmont, le Merveilleux a été considéré comme un des
-agents les plus actifs, les plus précieux de l'art de guérir.
-
- [10] Voir, pour les prêtres médecins de la Grèce: Decharme,
- _Mythologie de la Grèce antique_,--et pour les guérisons du
- sanctuaire d'Epidaure: Reinach, _Traité d'épigraphie grecque_.
-
-L'Inde a toujours été, et elle l'est encore de nos jours, la terre
-d'élection du Surnaturel. C'est là que, d'après les travaux des
-occultistes contemporains dont nous parlerons plus loin, aurait pris
-naissance la _Science occulte_, c'est-à-dire un corps de doctrine qui,
-entre autres enseignements, affirme l'existence d'une force spéciale
-et mystérieuse, inhérente au corps humain et aux autres corps de la
-nature. Elle dériverait d'une Force unique, sorte de «fluide et de
-vibration perpétuelle», à la fois «substance et mouvement»; et c'est à
-elle que seraient dus tous les phénomènes d'apparence surnaturelle.
-
-Des sanctuaires indiens, où les thaumaturges la tenaient secrète,
-cette Science _ésotérique_, mère de toutes les sciences occultes,
-serait passée d'abord en Chaldée, dans les temples de Mithrâ, puis en
-Égypte, dans ceux d'Osiris et d'Isis; et l'on peut lire dans
-Jamblique, Porphyre et Apulée, le très curieux récit des épreuves
-physiques et morales auxquelles étaient soumis les adeptes, lors de
-leur initiation.
-
-Tous les grands réformateurs religieux ou philosophes auraient été
-initiés[11] à la doctrine occulte, et Moïse lui-même en aurait enfermé
-l'essence dans la Genèse. La Kabbale, avec ses deux livres
-fondamentaux, le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_, ne serait que la clé
-qui permettrait de découvrir, sous le sens ordinaire, sous le sens
-littéral de la Bible, la signification secrète[12].
-
- [11] Voir Schuré: _Les grands initiés_ (Didier).
-
- [12] Voir, sur la Kabbale: Munck, _Système de la Kabbale_. Paris,
- 1842. _Mélanges de philosophie juive et arabe._ Paris, 1859.
-
- Ad. Franck: _La Kabbale_. Paris, 1889.--Papus: _La Kabbale, résumé
- méthodique_ (Chamuel, 1891).
-
- Parmi les anciens: Reuchlin. _De Verbo mirifico._ Bâle, 1494.--_De
- arte cabalistica._ Haguenau, 1517.--et les oeuvres de Pic de la
- Mirandole.
-
-Toutefois, au point de vue exclusivement positif et scientifique qui
-est le nôtre, nous sommes mal renseignés sur les miracles que
-pouvaient produire les thaumaturges de l'Inde, de la Chaldée, de
-l'Égypte, etc. On n'a qu'à lire les très savants ouvrages d'Eusèbe
-Salverte et de M. de Rochas, pour voir que beaucoup de ces prétendus
-miracles n'étaient dus qu'à la connaissance anticipée, et tenue
-soigneusement cachée, de quelques lois de nos sciences positives. Il
-n'y aurait rien d'étonnant, cependant, à ce que des hommes qui
-consacraient leur vie à l'étude des forces occultes de l'organisme
-humain et de la nature ne fussent arrivés à des résultats dont nous
-commençons à peine à entrevoir la possibilité.
-
-Dans l'Antiquité grecque et latine, on connaît les prêtres et les
-devins qui prédisaient l'avenir, les _pythonisses_ qui rendaient des
-oracles, en s'agitant sur leur trépied, les _sibylles_ qui, elles,
-prophétisaient avec calme, sans convulsions.
-
-En général, on ne sait pas assez à quel point les Grecs étaient
-superstitieux[13]; pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire les récits
-d'Hérodote: ce ne sont que prodiges plus merveilleux les uns que les
-autres, si merveilleux même que, quelquefois, l'auteur se refuse à les
-croire.
-
- [13] Voir, à ce sujet, E. Havet: _Le Christianisme et ses
- origines_.
-
-On lira aussi, dans _Théophraste_, le portrait, qui ne paraît pas trop
-chargé, de l'_Athénien superstitieux_[14].
-
- [14] «Socrate non seulement s'imaginait recevoir des influences,
- des inspirations divines, mais il croyait encore, à raison de ce
- privilège, posséder à distance une influence semblable sur ses
- amis, sur ses disciples..., influence indépendante même de la
- parole et du regard et qui s'exerçait à travers les murailles et
- dans un rayon plus ou moins étendu.» (Lélut: _Le démon de
- Socrate_, 1836, p. 121.)
-
-Les plus célèbres thaumaturges furent d'abord _Pythagore_, l'auteur
-des _Vers Dorés_; il avait été initié, dans l'Inde, à la doctrine
-occulte; il était, paraît-il, visité par les dieux, il savait se faire
-écouter des bêtes, etc. Un jour, par la seule force de sa volonté, il
-aurait arrêté le vol d'un aigle!... Puis viennent _Apollonius de
-Thyane_ et _Simon le Magicien_, deux initiés eux aussi.
-
-«Apollonius, comme le dit M. Chassang[15], a été, de son vivant même,
-non seulement honoré comme un sage, mais redouté par les uns comme un
-magicien, adoré par les autres comme un dieu, ou tout au moins vénéré
-comme un être surnaturel.»
-
- [15] Chassang: _Apollonius de Thyane_ (Didier, 1862).
-
-Parmi bien d'autres faits miraculeux que raconte avec complaisance son
-biographe Philostrate, on voit qu'il put prédire d'Éphèse, en
-Asie-Mineure, où il se trouvait, l'assassinat de l'empereur Domitien,
-à Rome, à l'instant où cet assassinat se produisait. Une autre fois,
-il fut transporté subitement de Smyrne à Ephèse, etc., etc.
-
-Quant à Simon de Samarie, dit _le Magicien_, non seulement il fut
-aussi adoré comme un être divin par le peuple et le Sénat de Rome,
-mais plusieurs Pères de l'Eglise, et saint Justin entre autres, ne
-sont pas éloignés de le considérer, eux aussi, comme un dieu.
-Cependant, tous les Pères ne sont pas à ce point favorables au célèbre
-magicien, et l'on sait que ce fut, grâce aux prières de saint Pierre,
-que le thaumaturge fut précipité du haut des airs, où il s'était élevé
-«par la puissance de deux démons». Les miracles qu'on lui attribue
-sont innombrables: il crée des statues qui ont la propriété de
-marcher; il change les pierres en pain. Enfin, un jour, il dirige la
-foudre sur le palais de Néron.
-
-D'ailleurs, pendant le siècle où vécut cet homme et pendant ceux qui
-suivirent, à cette époque si confuse qui vit l'agonie du Paganisme, le
-triomphe du Christianisme, et où pullulèrent les sectes
-hérésiaques[16], toutes les sciences occultes, toutes les pratiques de
-la superstition la plus vulgaire furent en grand honneur. Alors, déjà,
-on parlait des _tables tournantes_ et des _esprits frappeurs_.
-Tertullien, au milieu du IIe siècle, affirmait, devant le Sénat
-romain, l'existence de la divination[17] par les tables, et il en
-parlait comme d'une pratique courante. A la fin du IVe siècle, c'est
-Ammien Marcellin qui nous conte l'histoire de deux païens, Patricius
-et Hilarius, accusés de magie, pour avoir recouru à la divination par
-les tables et par l'anneau suspendu, telle que la pratiquent encore
-les modernes spirites.
-
- [16] Voy., pour les hérésies réunies sous le terme générique de
- _gnosticisme_: Matter, _Histoire critique du gnosticisme_. Paris,
- 1828-1843.--Ch. Baur: _la Gnose chrétienne_ (all.). Tubingue,
- 1835.
-
- [17] Voir le _De Divinatione_, de Cicéron.
-
-Quant aux esprits frappeurs, c'est pour eux qu'a été faite la prière
-suivante, qu'on lit dans les anciens rituels de l'Eglise: «Mettez en
-fuite, Seigneur, tous les esprits malins, tous les fantômes et tout
-esprit qui frappe (_spiritum percutientem_)»[18].
-
- [18] Voir _Histoire des sciences occultes_, par le comte de
- Résie, 1857.
-
-Pendant les premiers siècles de notre ère, nous trouvons, comme
-dépositaires de la doctrine occulte, et par conséquent comme faiseurs
-de miracles, les _Gnostiques_, les _Néo-Platoniciens_ de l'Ecole
-d'Alexandrie, chez lesquels, depuis Plotin jusqu'à Proclus, la
-philosophie s'associait aux pratiques de la _théurgie_, de
-_l'évocation des esprits_, etc.[19].
-
- [19] Voy. Jules Simon: _Histoire de l'Ecole d'Alexandrie_,
- 1844-45.--Vacherot: _Histoire critique de l'Ecole d'Alexandrie_.
-
-Porphyre raconte que Plotin, séparé de lui, sentit cependant
-l'intention où était son disciple de se donner la mort.
-
-Au Moyen-Age, les diverses sciences occultes, Magie, Alchimie,
-Kabbale, ont, quoique mal vues par l'Eglise, de nombreux et brillants
-représentants. Et ici, nous passerons plus rapidement encore sur les
-théories et les pouvoirs surnaturels des _Albert le Grand_, des
-_Raymond Lulle_, des _Nicolas Flamel_, des _Paracelse_, des _Van
-Helmont_, etc., etc.
-
-L'enquête commencée sur eux par quelques esprits curieux et impartiaux
-est de date encore trop récente[20]. Contentons-nous de dire que,
-lorsqu'on aura bien voulu vérifier, en les rapprochant des résultats
-obtenus par la science moderne, les enseignements de ces maîtres
-d'autrefois, on sera forcé de rendre justice, sur ce point comme sur
-bien d'autres, à ce grand Moyen-Age, souvent méconnu par la pédante et
-partiale incompréhension de notre époque.
-
- [20] Voir Berthelot: _Origines de l'Alchimie_ (Steinheil, 1885);
- _Collection des anciens Alchimistes_ (Steinheil).
-
- «A travers les explications mystiques et les symboles dont
- s'enveloppent les alchimistes, nous pouvons entrevoir les théories
- essentielles de leur philosophie, lesquelles se réduisent, en
- somme, à un petit nombre d'idées claires, plausibles, et dont
- certaines offrent une analogie étrange avec les conceptions de
- notre temps...
-
- »Pourquoi ne pourrions-nous pas former le soufre avec l'oxygène,
- former le selenium et le tellure avec le soufre, par des procédés
- de condensation convenables? Pourquoi le tellure, le selenium ne
- pourraient-ils pas être changés inversement en soufre, et
- celui-ci, à son tour, métamorphosé en oxygène?
-
- »Rien, en effet, ne s'y oppose _a priori_. Assurément, je le
- répète, nul ne peut affirmer que la fabrication des corps simples
- soit impossible _a priori_. La pierre philosophale n'est donc pas
- impossible.» (BERTHELOT.)
-
- Voici ce que, de son côté, pensait Dumas: «Serait-il permis
- d'admettre des corps simples isomères? Cette question touche de
- près à la transmutation des métaux. Résolue affirmativement, elle
- donnerait des chances de succès à la pierre philosophale; il faut
- donc consulter l'expérience, et l'expérience, il faut le dire,
- n'est point en contradiction, jusqu'ici, avec la possibilité de la
- transmutation des corps simples. Elle s'oppose même à ce qu'on
- repousse cette idée comme une absurdité, qui serait démontrée par
- l'état actuel de nos connaissances».
-
-Au XVIe et au XVIIe siècle, la croyance au Surnaturel était
-universelle en Europe. Jamais temps ne comptèrent plus de sorciers de
-toute sorte, plus de possessions démoniaques et d'exorcismes. Alors
-les «juges civils admettent la sorcellerie et la magie comme des faits
-indubitables, qu'ils ne songent pas même à expliquer autrement que par
-l'action du démon»[21].
-
- [21] Figuier: _Histoire du Merveilleux_. Voir, sur cette période:
- LA BIBLIOTHÈQUE DIABOLIQUE, collection Bourneville (Babé).
-
-Citons seulement, pour mémoire, l'affaire des _Ursulines de Loudun_,
-dont fut victime _Urbain Grandier_, celle des paysans du Labourd.
-Ajoutons aussi, à titre de curiosité, que Descartes, le sceptique le
-plus déterminé en apparence, tomba plusieurs fois en extase, alors
-qu'il avait 24 ans; dans l'une d'elles, il entendit une explosion, il
-vit «_des étincelles briller par toute la chambre_»; il perçut une
-voix du Ciel qui lui promettait de lui enseigner le vrai chemin de la
-science, etc.
-
-A la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, nous rencontrons un
-grand nombre de théosophes, de visionnaires, de mystiques,
-d'illuminés, etc. C'est l'époque où les petits pâtres protestants, en
-proie à un alluminisme extatique, prophétisent dans les Cévennes; où
-les Convulsionnaires jansénistes invoquent les prodiges accomplis sur
-le tombeau du diacre Pâris; où, d'un autre côté, _Jacques Aymar_, Mlle
-_Olivet_, Mlle _Martin_, font des miracles au moyen de la _baguette
-divinatoire_, tandis que l'abbé Guibourt célèbre la _messe noire_[22].
-
- [22] Le lecteur trouvera dans l'admirable roman de Huysmans:
- _Là-Bas_, une des oeuvres littéraires les plus fortes de ces
- dernières années, les renseignements les plus précis sur le
- Satanisme au Moyen-Age et dans les temps modernes.
-
-Parmi les mystiques de cette époque, on distingue surtout Mlle
-_Bourignon_ et Mme _Guyon_. Celle-ci, la malheureuse amie de
-Fénelon[23], prétendait être en communion avec les saints, avait des
-visions, jouissait du _vol d'esprit_ et de l'extase, opérait des cures
-merveilleuses, etc. Ainsi que le dit M. Matter[24], «sa vie offre un
-ensemble de phénomènes psychologiques d'un intérêt infini et dignes
-d'une étude sérieuse.» Ajoutons qu'à notre connaissance, cette étude
-n'a pas été faite et que Mme Guyon attend encore un historien
-impartial.
-
- [23] Voir Matter: _Le Mysticisme en France au temps de Fénelon_
- (Didier).
-
- [24] Matter: _Swedenborg_ (Didier. 1863).
-
-Le plus illustre des théosophes du XVIIIe siècle est le Suédois
-_Swedenborg_ (1688-1772), savant, philosophe, écrivain, qui, après une
-brillante carrière scientifique, eut, à l'âge de 56 ans, à Londres,
-une vision qui changea complètement l'orientation de ses idées et de
-sa vie. Dès lors, il dit adieu à la science et, en proie à une sorte
-d'illuminisme poétique, fonda une religion nouvelle, qui s'éloigne du
-luthéranisme, encore plus du catholicisme, et qui est du «mysticisme
-tout pur»[25]. Cette doctrine du _Nouvel Avènement_ eut bientôt
-d'innombrables adeptes.
-
- [25] Comte de Résie, _loc. cit._
-
-Pour nous, nous n'avons qu'à retenir que Swedenborg prétendait
-conférer avec les patriarches, les prophètes, les philosophes de
-l'Antiquité, que son âme pouvait, à travers toute distance, se mettre
-en contact avec celle de ses adeptes, que, de Gothembourg, il vit
-l'incendie de Stockolm, qu'enfin il prédit le moment exact de sa mort,
-etc.[26].
-
- [26] Voir Matter: _Swedenborg_ et les _Lettres de Kant à Mlle de
- Knobloch_.
-
-Malgré son éducation scientifique--il s'était notamment occupé
-d'anatomie et de minéralogie,--Swedenborg, comme tous les théosophes
-dont nous avons cité les noms, n'avait jamais songé à rapporter aux
-forces de la nature la cause des prodiges qu'il produisait ou dont il
-était témoin.
-
-Pour tous ces mystiques, ces miracles étaient produits par des
-puissances divines, par de bons ou de mauvais esprits, par les âmes
-des morts, etc.
-
-Mesmer, le premier, quoique hanté, lui aussi, de préoccupations
-mystiques, essaie de rapporter à une cause un peu plus naturelle la
-production de ces phénomènes. Dans sa thèse intitulée: _De l'influence
-des astres, des planètes, sur la guérison des maladies_, le médecin
-allemand prétendait «que les corps célestes exercent, par la force qui
-produit leurs attractions mutuelles, une influence sur les corps
-animés, spécialement sur le système nerveux, par l'intermédiaire d'un
-fluide subtil qui pénètre dans tous les corps et qui remplit tout
-l'univers». C'est ainsi qu'il fonde la doctrine du _Magnétisme
-animal_, doctrine qui, en réalité, n'était point nouvelle. Sans
-remonter aux théories des anciens orientaux, dont nous avons parlé
-plus haut, on en trouve des traces très nettes dans Paracelse,
-Burgraëve, le Père Kircher, etc.[27].
-
- [27] Voir, pour l'histoire du Magnétisme animal, les ouvrages de
- Dechambre, de Bersot et une excellente étude de Paul Richer, dans
- la _Nouvelle Revue_ du 1er août 1882.--Voir aussi le _Magnétisme
- animal_, de Binet et Féré (Alcan, 1890).
-
-On connaît l'existence accidentée de l'inventeur du fameux «baquet» et
-les pratiques charlatanesques auxquelles il eut recours pour attirer
-la clientèle; ce furent elles qui jetèrent tant de discrédit sur les
-théories du Magnétisme animal. Pourtant, ainsi que le dit M.
-Bernheim[28], «tout n'était pas nul dans les folles et orgueilleuses
-conceptions du Mesmerisme». Pour en donner une idée, citons seulement
-cette proposition de Mesmer:
-
-«On trouve, dit-il, dans le corps humain, des propriétés analogues à
-telles de l'aimant, on y distingue des _pôles également divers et
-opposés_»[29].
-
- [28] _De la Suggestion et de ses applications._
-
- [29] 9e des _27 Propositions_ de Mesmer.
-
-Voilà mentionnée la _polarité humaine_, retrouvée de nos jours par
-Reichenbach[30], Durville, Chazarain, de Rochas, etc.
-
- [30] Voir le _Fluide des magnétiseurs_, réédité et annoté par M.
- de Rochas (Carré, 1892).
-
-Nous avons dit, au début de cet aperçu historique, que l'un des
-caractères essentiels du Merveilleux était son polymorphisme. C'est
-cette grande variété dans ses modes de manifestation qui rend son
-histoire confuse et difficile à exposer, surtout lorsqu'on arrive à la
-fin du siècle dernier et au nôtre. Alors, en effet, l'attention est
-sollicitée par une foule de noms divers qui la déconcertent:
-_Occultisme_, _Magie_, _Magnétisme_, _Somnambulisme_, _Hypnotisme_,
-_Spiritisme_, etc., etc.
-
-Disons donc, pour fixer les idées, qu'au XVIIIe siècle, Mesmer, ayant
-fait connaître au grand public, sous le nom de _Magnétisme animal_,
-une partie des phénomènes que, seuls jusqu'alors, connaissaient et
-revendiquaient les adeptes des sciences occultes, on peut distinguer,
-dans l'histoire du Merveilleux, deux courants:
-
-D'un côté, les diverses écoles d'occultisme et les sociétés secrètes,
-_Rose-Croix_, _Hermetistes_, continuent l'antique tradition.
-
-De l'autre, le Magnétisme animal évolue, à travers bien des fortunes
-diverses, du Mesmerisme jusqu'au moderne Hypnotisme.
-
-Or, nous n'étudions ici que des phénomènes qui, tout en ayant
-peut-être quelque lien caché avec ceux de l'Hypnotisme, en sont
-pourtant tout à fait différents.
-
-C'est pourquoi nous rappellerons seulement que le Magnétisme animal,
-perfectionné en quelque sorte par le marquis _de Puységur_, qui
-découvre le somnambulisme provoqué par le baron _du Potet_,
-l'inventeur du _miroir magique_, et par bien d'autres encore, ne put
-cependant se concilier la faveur des corps savants. Bien au contraire,
-après un nombre infini de recherches, de discussions, de rapports,
-l'Académie de médecine de Paris conclut, en 1837, à sa négation
-entière, absolue. Mais on sait comment son étude, reprise par
-l'Anglais _Braid_, qui lui donna le nom d'_Hypnotisme_, continuée par
-_Azam_, par _Durand de Gros_[31] (un adepte de la première heure, dont
-on ne saurait trop rappeler l'active et courageuse propagande),
-aboutit enfin aux beaux travaux des _Liebeault_, des _Charcot_, des
-_Richet_, des _Grasset_, des _Bernheim_ et d'une foule d'autres
-auteurs.
-
- [31] _Cours théorique et pratique de braidisme_, publié sous le
- pseudonyme de Philip's.
-
-Dès lors, le Magnétisme animal, sous son nom nouveau d'_Hypnotisme_,
-est définitivement admis et triomphe avec éclat.
-
-On peut donc dire que des phénomènes que l'on attribuait en propre au
-Merveilleux viennent de se faire reconnaître par la science
-officielle.
-
-Or, notre travail se propose de montrer qu'à la suite d'autres
-chercheurs qui, dans la région du Mystère, ont voulu pousser plus loin
-que l'hypnotisme, cette même science officielle va, sans doute, être
-forcée d'admettre aussi les autres modalités du Surnaturel, celles qui
-formaient jusqu'ici l'apanage des Sciences occultes, Magie, Kabbale,
-Alchimie, etc.
-
-Mais, au préalable, un mot sur ces dernières.
-
-Nous avons dit que, d'après les occultistes, l'initié Moïse aurait
-renfermé, dans les deux livres fondamentaux de la Kabbale, le _Sepher
-Iesirah_ et le _Zohar_, l'essence de l'antique doctrine ésotérique de
-l'Orient. Or, la transmission jusqu'à nous de cette doctrine se serait
-faite par les diverses écoles d'occultisme qui, toutes, dérivent de la
-Kabbale, et, par conséquent, de l'Esotérisme de l'antiquité.
-
-Comme lui, en effet, toutes reposent sur un même principe: l'existence
-d'un Agent unique universel, d'une Force fluidique, origine de toutes
-choses et à qui elles ont donné les noms les plus divers. C'est l'_Od_
-des Hébreux, l'_Aour_ des Kabbalistes, le _Mercure universel_ de
-l'Alchimie, la _Lumière astrale_ des Mages[32].
-
- [32] Cette force émanerait «d'un centre mystérieux et ineffable,
- où réside l'Être des Êtres.»
-
-De même, tous les occultistes professent, et ceci nous intéresse
-spécialement, que l'une des modalités de cette Force unique est
-inhérente à l'organisme humain et aux autres corps de la nature; elle
-est mystérieuse, le plus souvent à l'état latent, mais peut, dans
-certains cas et sous certaines conditions, donner lieu à des
-phénomènes inexplicables par les données ordinaires de la science,
-tels que le soulèvement spontané du corps au-dessus du sol ou
-_Lévitation_, les mouvements d'objets matériels sans cause
-appréciable, la transmission de la pensée à distance, les apparitions,
-etc.
-
-Pour les Mages, cette force est le _Corps astral_, troisième principe
-de l'homme, sorte d'intermédiaire entre l'âme et le corps
-organique[33].
-
- [33] Voir Plytoff: _La Magie_ (Baillière, 1892).
-
-Pour Mesmer, c'est le _Fluide magnétique_; nous verrons plus loin que,
-pour la Science, c'est la _Force psychique_. Les personnes qui
-l'émettent en quantité sont les _médiums_.
-
-Enfin, tous les occultistes, après avoir affirmé la persistance du
-_Moi_ conscient après la mort et même la réincarnation, admettent
-l'existence d'Êtres invisibles, d'essence trop subtile pour être
-perceptibles à nos sens, en un mot d'_Esprits_, qui sont de plusieurs
-hiérarchies. La Magie les distingue, suivant leur rang, en: «1º
-_Élémentals_, forces inconscientes des Éléments; 2º _Élémentaires_,
-restes des défunts; 3º _Larves_, vestiges vitaux des morts-nés, des
-suicidés, incessamment guidés par des désirs inassouvis.»
-
-Ajoutons que tous les initiés, quels qu'ils soient, Mages,
-Kabbalistes, Alchimistes, prétendent pouvoir, au moyen de leur volonté
-exaltée par des pratiques cérémonielles spéciales, exercer une action
-puissante sur toute cette population de l'Invisible et posséder ainsi
-des pouvoirs inconnus des autres hommes. Aussi, toutes les Écoles
-accordent-elles, dans leur enseignement, la première place au
-développement et, pour ainsi dire, à l'entraînement de la volonté[34].
-
- [34] Voir le beau livre de Joséphin Péladan: _Comment on devient
- Mage_ (Dentu, 1892), sorte de catéchisme intellectuel et moral
- que, par ce temps d'abject sensualisme, l'on devrait mettre entre
- les mains de tous les jeunes gens.
-
-Nous n'avons fait que nommer les plus grands occultistes du Moyen-Age,
-Albert le Grand, Raymond Lulle, Nicolas Flamel, etc., l'enquête
-commencée sur leurs théories et leurs pouvoirs extraordinaires étant
-encore loin d'être suffisante.
-
-Au XVIIIe siècle, tandis que Mesmer jetait les pratiques du magnétisme
-en pâture au public, l'occultisme eut pour adeptes les membres de
-diverses sociétés secrètes: _Templiers_, _Rose-Croix_, _Hermetistes_;
-puis le Mystérieux: _Comte de Saint-Germain_, _Louis-Claude de
-Saint-Martin_, dit le _Philosophe inconnu_, fondateur de la secte des
-Martinistes[35], _Cagliostro_, etc.
-
- [35] Voir Matter: _Saint-Martin. Le philosophe inconnu_ (Didier).
- Ad. Franck: _La philosophie mystique en France au XVIIIe siècle_.
-
-Au commencement de ce siècle, après l'époque troublée de la Révolution
-et de l'Empire, vers 1820, la Science occulte renaît partout, et l'on
-doit reconnaître que les diverses Ecoles sont représentées par des
-hommes de grande et originale valeur, quoique tenus à l'écart par les
-Académies[36].
-
- [36] Donnons, pour fixer les idées à leur égard et faire cesser
- des équivoques souvent absurdes, une définition précise des
- principales Ecoles:
-
- MAGIE.--Elle étudie la mise en pratique des forces occultes de la
- nature et de l'homme. Si ces forces sont actionnées en vue du mal
- ou dans un intérêt égoïste, on donne naissance à la _Magie noire_;
- si, au contraire, elles sont mises en action pour le bien et dans
- l'intérêt de tous, c'est la _Magie blanche_ qui se révèle.
-
- ALCHIMIE.--Branche de la science occulte qui s'occupe
- particulièrement de l'application de la magie aux êtres inférieurs
- de la nature, minéraux et végétaux.
-
- KABBALE.--Signifie _tradition_.--D'après certains auteurs, la
- Bible est incompréhensible sans une explication secrète. Cette
- explication aurait été donnée par Moïse à certains hommes choisis
- et transmise ainsi de génération en génération. Cependant, à une
- certaine époque, la peur de perdre la tradition aurait déterminé
- ses possesseurs à l'écrire, le plus symboliquement possible, du
- reste. De là l'origine des deux livres fondamentaux de la Kabbale:
- le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_. (Ces définitions sont
- empruntées à Papus).
-
-Ce sont le Polonais _Hoene Wronsky_, mathématicien et kabbaliste,
-_Fabre d'Olivet_[37], auquel nous devons la restitution presque
-entière des Sciences enseignées dans les Sanctuaires de l'Inde et de
-l'Egypte, _Eliphas Lévy_[38], le plus savant de tous les occultistes
-contemporains, _Louis Lucas_[39], disciple des alchimistes, qui
-«ébauche la première synthèse scientifique, en alliant la Science
-occulte à nos Sciences expérimentales.»
-
- [37] _La langue hébraïque restituée._--_Histoire philosophique du
- genre humain._--_Les Vers Dorés de Pythagore._ (Traduction et
- analyse.) Tous ces ouvrages chez Chamuel.
-
- [38] _Dogme et Rituel de la haute Magie_, _Histoire de la Magie_.
- _Clef des Grands Mystères_ (Chamuel).
-
- [39] _Chimie nouvelle_, _Histoire dogmatique des Sciences
- physiques_, _Le Roman alchimique_.
-
-De nos jours enfin, surtout depuis 1880, l'Occultisme a pris un essor
-extraordinaire. Toutes les Écoles comptent de nombreux et brillants
-adeptes; parmi eux, citons le docteur _Encausse_, chef de clinique du
-docteur Luys, qui applique avec succès aux sciences modernes la
-méthode analogique de l'Occultisme, et qui, sous le pseudonyme de
-_Papus_, a publié un _Traité de Science occulte_ très documenté; il
-dirige en outre la plus sérieuse des Revues d'occultisme,
-l'_Initiation_, qui est l'organe du _Groupe indépendant de recherches
-ésotériques_. Citons encore l'hermétiste _Stanislas de Guayta_[40],
-successeur direct d'Eliphas Lévy; _Joséphin Péladan_, qui soutient,
-dans ses livres--avec le talent que l'on sait--les théories de la
-Magie la plus transcendantale; puis le _marquis de Saint-Yves
-d'Alveydre_[41], la _duchesse de Pomar_, etc...
-
- [40] _Le Serpent de la Genèse_, _Le Temple de Satan_ (Chamuel).
-
- [41] _Mission des Juifs_ (Calmann-Lévy).
-
-Terminons ces quelques mots sur l'Occultisme contemporain en disant
-que ce qui le caractérise, c'est l'emploi qu'il fait, dans ses
-recherches, de la méthode analogique et le but qu'il se propose de
-«ramener à un même principe toutes les sciences, toutes les
-philosophies et toutes les religions, de trouver le lien qui unit la
-Métaphysique à la Physique, la Science et la Foi.
-
-»Au point de vue pratique, il étudie une série de forces encore mal
-connues, en partant de ces deux principes: _le Hasard n'existe pas_,
-_le Surnaturel n'existe pas_[42].»
-
- [42] Papus.--Voici ce que dit M. Paulhan des Sciences occultes:
- «M. Héricourt signalait récemment, à propos des travaux de M.
- Charles Henry, sous le fatras des Sciences occultes, la vision de
- l'importance des nombres et de leurs rapports pour l'explication
- du monde. En effet, ramener le monde à des lois générales est un
- but des Sciences occultes, mais ce n'est pas le seul. Une fois
- connues les causes des phénomènes, il faut se servir de ces
- découvertes pour agir sur le monde. La Magie n'est pas autre
- chose que la science qui permet la mise en activité, par
- l'initié, de l'agent universel et des différentes forces
- invisibles émanées de l'âme humaine, pour obtenir certains
- résultats pratiques.»
-
- (Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_, page 112).
-
-Or, ce sont ces «forces mal connues», productrices de phénomènes
-prodigieux, que quelques savants éminents, diplômés à souhait, les
-Croockes, les Zoellner, les Richet, les Gibier, les Dariex, ont eu le
-courage, plus grand qu'il ne semble, de soumettre à des investigations
-rigoureusement scientifiques, et, comme nous le disions plus haut,
-c'est grâce à leurs travaux que la Science officielle sera peut-être
-forcée, dans un avenir plus ou moins prochain, d'admettre, après les
-phénomènes de l'Hypnotisme, les autres modalités du Merveilleux.
-
-Nous allons voir, maintenant, à la suite de quelles circonstances ces
-chercheurs furent amenés à aborder ce genre d'études jusque-là si
-suspectes, et c'est ici que nous nommerons pour la première fois le
-_Spiritisme_, qui, s'il n'a pas d'autres mérites, a du moins celui
-d'avoir attiré sur les phénomènes qui avaient formé jusqu'à présent
-l'apanage exclusif des Sciences occultes l'attention de pareilles
-autorités.
-
-On peut dire de lui qu'il a rendu à la cause des Phénomènes psychiques
-occultes le même service que rendit le Mesmerisme à celle de
-l'Hypnotisme. De même que Mesmer, _Allan Kardec_ et ses adeptes ont,
-à travers bien des rêveries sans valeur, fait pourtant entrevoir à
-quelques esprits pénétrants la possibilité de recherches sérieuses et
-fécondes.
-
-Racontons donc rapidement les origines du Spiritisme et ensuite de ce
-que l'on peut nommer l'Occultisme scientifique ou officiel.
-
-En 1847, on commença de signaler, dans le nord de l'Amérique, des
-phénomènes étranges, mystérieux, qui se passaient à Hydesville, dans
-l'Etat de New-York. Une famille de ce village, la famille Fox,
-entendait des coups frappés dans les murs, sur le plancher de la
-maison qu'elle habitait. Les meubles «étaient agités d'un mouvement
-d'oscillation, comme s'ils avaient été balancés sur les flots; on
-entendait marcher sur le parquet sans qu'on vît personne[43].» Des
-recherches minutieuses et une surveillance sévère ne firent découvrir
-aucune fraude, aucune supercherie. Quant à une hallucination possible,
-les faits étaient constatés par un trop grand nombre de témoins et se
-renouvelaient trop fréquemment pour qu'on pût y penser. Bientôt, les
-bruits parurent produits par des forces _intelligentes_, qui
-répondaient, au moyen de coups frappés, quand on les interrogeait. Dès
-lors, tous ces prodiges furent--comme de juste--attribués à des
-_esprits_, qui, affirma-t-on, étaient les âmes des morts.
-
- [43] Gibier: _Le Spiritisme ou Fakirisme occidental_ (Doin,
- 1889).
-
-On le voit, l'explication n'était pas précisément neuve.
-
-On ne tarda pas à s'apercevoir que certains sujets avaient
-particulièrement le don de communiquer avec ces esprits, et on leur
-donna le nom de _médiums_.
-
-«Dès lors, le moderne Spiritisme était fondé. Des médiums
-innombrables se révélèrent, les pratiques spirites se répandirent
-comme une traînée de poudre, les différents clergés des mille sectes
-américaines s'en mêlèrent, et la confusion devint indescriptible...
-Peu s'en fallut que le Spiritisme, à ses débuts, ne comptât pour
-martyrs ses premiers apôtres[44]».
-
- [44] Gibier, _loc. cit._
-
-Bientôt l'épidémie spirite sévit en Europe. Partout on fait tourner,
-parler, tables et guéridons. On s'entretient avec l'âme de tous les
-grands personnages du passé, avec les puissances divines elles-mêmes,
-et Dieu sait ce qu'on leur fait dire[45]!
-
- [45] Voir De Mirville: _Pneumatologie.--Des esprits et de leurs
- manifestations diverses_, 4 vol., 1863.
-
-_Allan Kardec_, de son vrai nom _Rivail_, écrit des ouvrages qui sont,
-comme l'Évangile, des Spirites français.
-
-Sans plus nous occuper des destinées du Spiritisme, disons que les
-premiers chercheurs sérieux qui essayèrent, au moyen de procédés
-scientifiques, de faire un peu de jour sur les Mystères spirites,
-furent:
-
-En Amérique, _Mapes_, professeur de chimie, qui, «après avoir repoussé
-dédaigneusement ces choses», fut obligé de convenir «qu'elles n'ont
-rien de commun avec le hasard, la supercherie ou l'illusion.»
-
-Puis le docteur _Hare_, qui institua une série d'expériences très
-ingénieuses, ressemblant beaucoup à celles du professeur Croockes,
-dont nous aurons à parler longuement.
-
-Enfin, _M. Robert Dale Owen_ a publié, en Angleterre, un livre sur le
-même sujet, dont les conclusions sont identiques à celles de Mapes.
-
-En France, à la même époque, _Babinet_ déclare, dans un article de la
-_Revue des Deux-Mondes_, de mai 1854, que les prodiges nouveaux qu'on
-raconte, les phénomènes surnaturels, sont _d'impossibilité_ et
-_d'absurdité_.
-
-En 1859, _Jobert de Lamballe_, _Velpeau_, _Cloquet_, _Schiff_,
-attribuent les _bruits_ spirites (coups, craquements, etc.) au
-«_déplacement réitéré du tendon du muscle long péronier, de la gaine
-dans laquelle il glisse en passant derrière la malléole interne_.»
-
-C'était se satisfaire à bon compte.
-
-Mentionnons pour mémoire l'article que _Dechambre_ fit paraître sur la
-doctrine spirite, dans la _Gazette hebdomadaire de médecine et de
-chirurgie_ (1859), dans lequel il a la sagesse de ne point se
-prononcer sur la réalité des phénomènes psychiques occultes[46].
-
- [46] On trouvera cet article cité tout au long dans le livre de
- M. Gibier.
-
-Mais deux de ses collaborateurs au _Dictionnaire des Sciences
-médicales_, MM. _Han_ et _Thomas_, loin de suivre son exemple, ne
-veulent voir, dans tous les faits spirites, que le résultat de
-l'_hallucination_ et surtout de l'_escroquerie_ (article
-_Spiritisme_).
-
-Nous arrivons enfin à la période actuelle et à celle qui l'a précédée
-immédiatement.
-
-C'est en 1870 que le professeur _William Croockes_[47], qui, parmi
-bien d'autres titres de gloire, a celui d'avoir découvert un nouveau
-corps simple métalloïde, le _Thallium_, et un nouvel état de la
-matière, la _matière radiante_, voulut savoir enfin à quoi s'en tenir
-sur les phénomènes dont les spirites affirmaient la réalité avec une
-bonne foi absolue et même une conviction de fanatiques. Se défiant du
-témoignage de ses propres sens, et pour qu'on ne pût prétendre qu'il
-avait été dupe d'une hallucination, il eut recours aux instruments
-enregistreurs dont il usait dans ses recherches scientifiques
-ordinaires.
-
- [47] Déjà vers 1868, la _Société dialectique_ de Londres, sous la
- présidence de sir Lubbock, avait étudié les Phénomènes occultes
- et conclu à la réalité de la Force psychique. (Voy. Gibier, _loc.
- cit._, page 250).
-
-Les résultats qu'il a obtenus et consignés dans son livre de la _Force
-Psychique_ sont tels que, bien que l'on soit intimement persuadé de la
-haute valeur et de l'honorabilité absolue de l'observateur, l'esprit
-hésite cependant à les admettre sans réserves.
-
-Nous aurons à en parler longuement dans le courant de cette étude.
-
-Disons seulement qu'à la suite des travaux de Croockes, qui ne
-trouvèrent aucune créance auprès des Académies, il s'est formé en
-1822, en Angleterre, une _Société des Recherches Psychiques_ (_Society
-for psychical Researches_), qui se consacre à l'étude des phénomènes
-de psychologie occulte. Elle a pour président _Henry Sydgwick_ et
-compte parmi ses membres honoraires _Croockes_, _Gladstone_, _John
-Ruskin_, _Alfred Russel Wallace_[48]. Ajoutons qu'au dernier Congrès
-de l'Association britannique pour l'avancement des Sciences, M. Lodge,
-président de la section des sciences mathématiques et physiques,
-vient, en un très beau langage, de reconnaître officiellement la
-nécessité de l'étude des Phénomènes psychiques occultes.
-
- [48] Voir son livre: _Miracle and modern spiritualism_.
-
-Les expériences de Croockes sur la force psychique furent reprises en
-Allemagne par l'astronome _Zoellner_, professeur à l'Université de
-Leipzig, assisté de plusieurs de ses collègues: _Braune_, _Weber_,
-_Scheibner_ et _Thiersch_. Le médium avec lequel il expérimenta était
-l'Américain _Slade_, et les conclusions du savant allemand[49] sont
-aussi catégoriques que celles du savant anglais.
-
- [49] Voir son ouvrage: _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81.
-
-En France, c'est le docteur _Gibier_, ancien interne des hôpitaux de
-Paris, et que ses recherches de Pathologie expérimentale avaient
-familiarisé avec les procédés d'investigation des Sciences positives,
-qui est le premier à aborder, en 1886, l'étude des phénomènes de
-Psychologie occulte; il est, du moins, le premier qui ose en parler
-ouvertement. Il expérimente avec le médium Slade et obtient des
-résultats aussi positifs que ceux de ses devanciers étrangers. Dans
-son premier livre, le _Spiritisme_, il se borne à enregistrer des
-faits et se garde sagement de tout essai de théorie explicative. Dans
-le second, _Analyse des choses_, il est moins prudent.....
-
-Puis, tandis que le docteur _Luys_ et M. _Ochorowicz_ étudient, l'un
-l'_action des médicaments à distance_ et le _transfert des maladies_,
-l'autre la _Suggestion mentale_, le colonel de _Rochas d'Aiglun_,
-administrateur de l'Ecole polytechnique, se livre à ses belles études
-sur les _Forces non définies de la nature_ et les _Etats profonds de
-l'Hypnose_[50].
-
- [50] De Rochas: _Les forces non définies_ (Masson, 1887).--_Les
- Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel, 1892).
-
-Enfin, il était réservé à l'homme, dont l'intelligence aussi largement
-compréhensive que prudemment méthodique avait déjà tant fait pour le
-triomphe de l'Hypnotisme, d'être encore le premier à reconnaître
-_officiellement_ l'existence et l'intérêt scientifique des phénomènes
-psychiques occultes.
-
-Après avoir accueilli, dans la grande Revue qu'il dirige, les
-documents concernant l'Occultisme scientifique et publié sur ce sujet
-de nombreuses études, M. le professeur _Charles Richet_ vient, en
-1891, d'accepter, pour ainsi dire, la direction honoraire de la
-première publication sérieuse consacrée à ce genre d'études.
-
-Les _Annales des Sciences Psychiques_, que dirige, avec un tact
-scientifique bien rare en ces matières, M. le docteur _Dariex_, ont
-pour but de «rapporter, avec force, preuves à l'appui, toutes les
-observations sérieuses qui leur sont adressées relativement aux
-faits soi-disant occultes de _télépathie_, de _lucidité_, de
-_pressentiment_, d'_apparitions objectives_.»
-
-Disons, en terminant, que la _Society for psychical Researches_ a
-pour membres correspondants français: MM. Beaunis, Bernheim, Féré,
-Janet, Richet, Taine, Liébeault, Ribot, et que la _Société de
-Psychologie Physiologique_ a nommé une commission, composée de MM.
-Sully-Prudhomme, président, Ballet, Beaunis, Richet, de Rochas, etc.,
-qui se propose l'étude des phénomènes de Psychologie occulte, et en
-particulier des hallucinations télépathiques.
-
-Nous voici parvenu à la fin de ce long, quoique bien incomplet
-historique.
-
-Peut-être aura-t-il paru un peu fastidieux. Il était cependant
-indispensable, ne fût-ce que pour poser les jalons de l'évolution, à
-travers les âges, des idées relatives au Merveilleux; ne fût-ce encore
-que pour suggérer une opinion des Sciences occultes[51] plus exacte
-et, partant, moins défavorable que celle qui a cours en général.
-
- [51] Voyez, pour tout ce qui se rapporte à l'Occultisme, la
- _Bibliographie méthodique_, publiée par la Librairie du
- Merveilleux (Chamuel, éditeur).
-
-Et puis, en mettant sous nos yeux l'histoire du Magnétisme animal,
-«cette histoire qui aurait dû nous guérir des négations _a priori_, si
-nous n'étions incorrigibles[52]», les pages précédentes ne nous
-permettent-elles pas d'espérer pour la cause de la Psychologie occulte
-le même définitif triomphe?
-
- [52] Binet et Féré: _Le Magnétisme animal_ (Alcan, 1890).
-
-
-
-
-DIVISION DU SUJET
-
-
-Nous avons déjà dit que les expériences de Psychologie occulte, que
-nous avions instituées soit seul, soit avec le concours de quelques
-chercheurs, ne nous avaient malheureusement pas donné des résultats
-assez positifs, assez probants, pour que nous les puissions présenter
-ici.
-
-Aussi nous voyons-nous contraint d'emprunter aux divers
-expérimentateurs qui se sont occupés de ces phénomènes les
-observations et les expériences qui nous paraîtront devoir satisfaire
-à la plus rigoureuse critique.
-
-Nous avons nommé tout à l'heure les _Annales des Sciences Psychiques_.
-Comme cette publication est la seule vraiment scientifique qui
-paraisse sur le sujet qui nous occupe, comme elle contient,
-méthodiquement classées et rigoureusement analysées, un nombre
-considérable d'observations, comme enfin nous ne saurions mieux faire
-que de mettre notre travail sous la haute protection de deux
-personnalités aussi sérieuses que celles de MM. Richet et Dariex, nous
-nous permettrons de faire, à cette Revue, les plus larges emprunts.
-
-Nous puiserons aussi dans les savants ouvrages de MM. Croockes,
-Gibier, Lepelletier, de Rochas, etc.
-
-Dans la lettre-préface que M. Richet a mise en tête du premier numéro
-des _Annales_, nous trouvons une bonne classification des divers
-Phénomènes occultes.
-
-Nous ne saurions mieux faire que de l'adopter; nous allons diviser
-donc notre étude en cinq groupes de faits distincts:
-
-«1º Les faits de _Télépathie_; c'est-à-dire ceux dans lesquels un
-phénomène a été ressenti par A, alors que B éprouvait le même
-phénomène (ou un phénomène analogue) sans que A ait pu en être averti.
-Les hallucinations véridiques rentrent dans le groupe des phénomènes
-télépathiques;
-
-»2º Les faits de _Lucidité_; c'est-à-dire la connaissance par un
-individu A d'un phénomène quelconque, non percevable et connaissable
-par les sens normaux, en dehors de toute transmission mentale,
-consciente ou inconsciente.--Par exemple, une somnambule A voit un
-incendie qui se passe à 25 kilom. de là, alors que, parmi les
-assistants, personne ne connaît l'incendie;
-
-»3º Les faits de _Pressentiment_; c'est-à-dire la prédication d'un
-événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps
-et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir;
-
-»4º Mouvements d'objets matériels, non explicables par la mécanique
-normale, tels que: déplacement des objets sans contact, soulèvement de
-tables, etc.;
-
-»5º Fantômes et apparitions se manifestant objectivement, c'est-à-dire
-de telle manière que l'on ne puisse les expliquer par la simple
-hallucination du percipient. Dans ce groupe rentrent les photographies
-de fantômes, les hallucinations collectives, etc.
-
-»Les trois premiers groupes, _Télépathie_, _Lucidité_,
-_Pressentiment_, ne sont au fond qu'un seul et même phénomène,
-c'est-à-dire une perception de faits, inaccessibles à nos sens normaux
-par des procédés psychiques, qui nous sont encore absolument
-mystérieux.»
-
- * * * * *
-
-Ces phénomènes «révèlent une faculté profondément inconnue encore de
-l'âme humaine: celle de voir et de connaître des événements lointains,
-dans le temps comme dans l'espace, sous une forme plus ou moins
-hallucinatoire[53].»
-
- [53] Richet: _Lettre à M. Dariex_, in _Annales des sciences
- psychiques_, premier numéro.
-
-Le quatrième et le cinquième groupe comprennent, comme on l'a vu, les
-Phénomènes physiques occultes. M. Richet déclare qu'il _n'y croit
-pas_, «tout en étant prêt, ajoute-t-il, à se laisser convaincre, si on
-lui apporte quelque bonne preuve.»
-
-Or, dans les derniers numéros parus des _Annales_, M. Dariex rapporte
-des faits à lui personnels qui ne laissent qu'une bien petite place au
-doute.
-
-De notre côté, nous citerons d'autres faits de ce genre, empruntés aux
-différents auteurs, et l'on nous permettra de dire que s'il s'agissait
-des phénomènes moins étranges, moins contraires à nos habitudes
-mentales, on n'aurait aucune difficulté à en admettre dès maintenant
-la réalité absolue.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-Ire CLASSE.--PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES
-
-
-
-
-PREMIER GENRE
-
-
-Télépathie
-
-Qu'entend-on par _Télépathie_?
-
-Si nous nous reportons aux paroles de M. Richet, c'est la transmission
-à distance, et sans aucun intermédiaire appréciable, d'une impression
-ressentie par un organisme A à un autre organisme B, sans que cet
-organisme B soit en rien averti.
-
-De tous les phénomènes psychiques occultes, ce sont ceux de la
-Télépathie qui ont été jusqu'ici étudiés avec le plus de soin; ils ont
-donné lieu à de nombreux et sérieux travaux.
-
-Les premières études scientifiques sur ce sujet furent entreprises par
-la _Society for psychical Researches_ de Londres, qui fit sur les
-hallucinations télépathiques une enquête dans le monde entier. Les
-résultats en ont été consignés dans deux gros volumes par MM. Gurney,
-Myers et Podmore. Ce sont les _Phantasms of the Living_ dont M.
-Marillier a donné une traduction abrégée[54].
-
- [54] Marillier: _Hallucinations télépathiques_ (Alcan, 1891).
-
-Les faits de télépathie ont ensuite été étudiés par MM. Ochorowicz,
-Richet, Héricourt, Beaunis, Janet, etc.
-
-Le premier degré, et pour ainsi dire la base expérimentale de la
-télépathie, c'est la _Suggestion mentale_, la transmission de la
-pensée--à des distances variables et sans aucun intermédiaire--d'une
-personne à une autre, toutes deux à l'état de veille.
-
-Or, cette suggestion mentale est-elle scientifiquement démontrée?
-
-Non, la preuve rigoureusement scientifique de la transmission de la
-pensée n'a pas encore été faite. Mais cette transmission est
-infiniment probable et, pour quelques-uns même, elle est certaine.
-
-Dans l'étude très soignée et d'une critique magistrale qu'il en a
-faite, le docteur _Ochorowicz_ conclut que, si elle n'est pas aussi
-fréquente qu'une expérimentation superficielle pourrait le faire
-croire, la suggestion mentale existe cependant et peut même
-s'effectuer à des distances considérables[55].
-
- [55] «En résumé, dit-il, je considère comme _probable_
- l'existence de deux sortes de suggestion mentale, l'une
- conditionnée par une exaltation des sens, exaltation relative
- vis-à-vis des sensations provenant du magnétiseur, ce qui
- constitue le _rapport_ commun; et une autre, conditionnée par une
- paralysie complète des sens, avec l'exaltation tout à fait
- exceptionnelle du cerveau.» (_La suggestion mentale_, Doin 1889,
- page 526.)
-
-Telle est aussi l'opinion de M. _Pierre Janet_[56] et du docteur
-_Gibert_ qui, en 1885-86, ont institué au Havre une série
-d'expériences fort importantes. Sans en faire le récit, disons que ces
-messieurs, après avoir pris les précautions les plus minutieuses pour
-se garantir de toute cause d'erreur, surtout de la suggestion
-involontaire et de l'auto-suggestion, parvinrent à endormir de loin (à
-une distance de 500 mètres), par un ordre mental, une femme, Madame
-B..., sujette à des accès de somnambulisme naturel. Le fait se
-renouvela si souvent, que la supposition d'une coïncidence fortuite
-dut être complètement écartée. Du reste, ces expériences furent
-reprises, sur le même sujet, par MM. Ochorowicz, Marillier, Richet,
-etc., et donnèrent des résultats identiques[57].
-
- [56] Janet: _Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_;
- _deuxième Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_. In
- _Revue Philosophique_, 1886.
-
- [57] Voir aussi, pour le sommeil suggéré à distance, les
- expériences de Dusart, Dufay, Claude Perronet.
-
-Disons encore que, sur une série de 2,997 expériences de transmission
-de pensée, M. Richet obtint 789 succès, alors que le chiffre fourni
-par le calcul des probabilités était de 732[58].
-
- [58] Richet: _La suggestion mentale et le calcul des
- probabilités_, in _Revue Philosophique_ (décembre
- 1884).--Quelques expériences sur la transmission d'une image ont
- été faites, en 1891, par MM. Desbeaux et Hennique. Les résultats,
- quoique intéressants, ne sont pas cependant assez satisfaisants
- pour que nous en parlions en détail. (Voir _Annales des Sciences
- psych._, no 5).
-
-Mais on ne tarda pas à découvrir que ce n'est pas seulement la pensée
-qui est transmissible; ce seraient aussi, toujours d'après MM. Janet
-et Gibert et les travaux de la _Society for psychical Researches_, les
-sentiments et les sensations qui pourraient se communiquer sans aucun
-intermédiaire apparent. Ce fait avait été déjà signalé et revendiqué
-par les magnétiseurs, notamment par Lafontaine[59]; mais il était
-loin d'avoir reçu une confirmation sérieuse. Or, voici ce que raconte
-à ce sujet M. Janet:
-
- [59] _Mémoires_, t. I, p. 157.
-
- Madame B... semble éprouver la plupart des sensations ressenties
- par la personne qui l'a endormie. Elle croyait boire quand cette
- personne buvait. Elle reconnaissait toujours exactement la
- substance que je mettais dans ma bouche et distinguait
- parfaitement si je goûtais du sel, du poivre ou du sucre... Le
- phénomène se passe encore, même si je me trouve dans une autre
- chambre... Si même, dans une autre chambre, on me pince fortement
- le bras ou la jambe, elle pousse des cris et s'indigne qu'on la
- pince ainsi au bras ou au mollet.
-
- Enfin, mon frère qui assistait à ces expériences et qui avait sur
- elle une singulière influence, car elle le confondait avec moi,
- essaya quelque chose de plus curieux. En se tenant dans une autre
- chambre, il se brûla fortement le bras, pendant que Madame B...
- était dans la phase de somnambulisme léthargique où elle ressent
- les suggestions mentales. Madame B... poussa des cris terribles,
- et j'eus de la peine à la maintenir. Elle tenait son bras droit
- au-dessus du poignet et se plaignait d'y souffrir beaucoup. Or je
- ne savais pas moi-même où mon frère avait voulu se brûler...
-
- Quand Madame B... fut réveillée, je vis avec étonnement qu'elle
- serrait encore son poignet droit et se plaignait d'y souffrir
- beaucoup, sans savoir pourquoi. Le lendemain, elle soignait
- encore son bras avec des compresses d'eau froide.
-
-Il faut, ce nous semble, rapprocher de ces faits certains cas où l'on
-voit des somnambules «éprouver les douleurs, les souffrances physiques
-ou morales d'une personne avec qui on les met en relation, en leur
-faisant, par exemple, toucher de ses cheveux et en déduire un jugement
-sur son état[60]». De tout temps on a parlé de faits semblables, et
-les ouvrages des premiers magnétiseurs sont pleins de récits où des
-somnambules voient l'intérieur du corps de certains malades, décrivent
-les lésions morbides et indiquent même les remèdes, etc.[61].
-
- [60] Paulhan, _loc. cit._
-
- [61] Voir les ouvrages de Puységur, Clocquet et Ch. Bertrand:
- _Traité du somnambulisme_, page 229; du _Magnétisme en France_,
- page 428-30.
-
-On attribuait, autrefois, cette sorte de divination à la _lucidité_, à
-la _seconde vue_, à la faculté de voir dans l'intérieur de
-l'organisme.
-
-D'après les travaux contemporains, il est probable que l'on se trouve
-plutôt en présence d'une transmission des sensations.
-
-L'une des premières observations de ce genre, faite par des
-expérimentateurs dignes de foi, est consignée dans le rapport que
-Husson, assisté de Bourdois de la Motte, Guéneau de Mussy, etc.,
-présenta à l'Académie de médecine de Paris, en juin 1831, et dans
-lequel il concluait à l'existence du magnétisme animal. Comme on le
-sait, ce rapport n'influa en rien sur les opinions de l'Académie, qui
-n'osa même pas l'imprimer.
-
-Or, on y lit ceci:
-
- Nous n'avons rencontré qu'une seule somnambule qui ait indiqué
- les symptômes de la maladie de trois personnes avec lesquelles on
- l'avait mise en rapport. Nous avions, cependant, fait des
- recherches sur un assez grand nombre.
-
- ..... La commission trouva parmi ses membres quelqu'un qui voulut
- bien se soumettre à l'exploration de la somnambule: ce fut M.
- Marc... Mlle Céline appliqua la main sur le front et la région du
- coeur, et au bout de trois minutes, elle dit que le sang se
- portait à la tête; qu'actuellement M. Marc avait mal dans le côté
- gauche de cette cavité; qu'il avait souvent de l'oppression,
- surtout après avoir mangé; qu'il toussait fréquemment, que la
- partie inférieure de la poitrine était gorgée de sang, que
- quelque chose gênait le passage des aliments, que cette partie
- (et elle désignait la région de l'appendice xyphoïde) était
- rétrécie; que, pour guérir M. Marc, il fallait qu'on le saignât
- largement, etc., etc., etc...
-
- M. Marc nous dit, en effet, qu'il avait de l'oppression lorsqu'il
- marchait en sortant de table; que souvent il avait de la toux et
- qu'avant l'expérience il avait mal dans le côté gauche de la
- tête, mais qu'il ne ressentait aucune gène dans le passage des
- aliments.
-
- Nous avons été frappés de cette analogie entre ce qu'éprouve M.
- Marc et ce qu'annonce la somnambule; nous l'avons soigneusement
- annoté et nous avons attendu une autre occasion pour constater de
- nouveau cette singulière faculté.
-
-D'autres auteurs relatent des faits analogues: nous les laisserons
-de côté pour nous en tenir à ceux qu'a observés M. Richet dans
-ses récentes expériences avec une Somnambule habituée aux
-consultations[62]. M. Paulhan les cite dans son article de la _Revue
-des Deux-Mondes_, et c'est d'après lui que nous les rapportons:
-
-«Je suis avec Héléna, dit M. Richet, chez Mme de M..., qui l'interroge
-sur divers malades. Il va de soi que je recommande à Mme de M... de ne
-rien dire dans le cours de cet interrogatoire, et elle se conforme
-rigoureusement à ma recommandation, de sorte que c'est moi seul qui
-parle à Héléna et j'ignore absolument quels sont les malades dont il
-est question.--Pour le premier malade, Héléna dit: «J'ai mal aux
-nerfs. Je suis très agitée. Je ne peux me soutenir. J'ai mal à la
-tête et dans le derrière de la tête, mais moins qu'à la poitrine, les
-jambes faibles. Je suis presque sans connaissance.» Le diagnostic est
-relativement exact: il s'agissait d'une femme atteinte d'une grande
-irritation bronchique chronique. Elle tousse depuis plusieurs années;
-en outre, elle a un peu d'hystérie et un état de spleen et de
-tristesse presque insurmontable, avec une grande irritation nerveuse.
-La consultation continue. Pour le second malade, Héléna dit: «Fièvre,
-mal dans les reins, j'ai chaud et je souffre dans les reins.» En
-disant les reins, elle montre uniquement le foie. «Le diagnostic est
-exact. Il s'agissait de M. B..., qui souffre, depuis deux ans, d'une
-affection hépatique rebelle, avec un teint bilieux et des douleurs
-vives dans la région hépatique.» Enfin, pour un troisième malade,
-Héléna dit: «J'ai mal à la tête, je ne puis définir ma sensation. Je
-suis à bout de forces, sur le point de m'évanouir, minée par la
-fièvre. Ce n'est pas un mal violent, c'est un mal languissant, un
-malaise indescriptible; j'ai mal partout et mal nulle part.» Ici
-encore, d'après M. Richet, le diagnostic est exact. Il s'agit de M.
-C..., jeune homme qui, après un séjour de quelques mois dans les pays
-chauds, a un état fébrile vague, sans localisation précise, une
-fatigue permanente et un affaiblissement général des forces[63]».
-
- [62] Richet: _Relation de diverses expériences sur la
- transmission mentale, la lucidité et autres phénomènes non
- explicables par les données actuelles de la science_.
-
- [63] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
- Deux-Mondes_, 1er novembre 1892.
-
-Cette observation présente ceci de particulier que la somnambule _ne
-se trouve pas en présence des malades_: l'intermédiaire probable
-serait donc Mme B...
-
-Sans nous lancer dans aucune tentative de théorie, disons que le cas
-précédent se rapproche de ceux où des somnambules ont deviné et
-décrit les symptômes morbides d'un sujet par le seul contact d'un
-objet ayant appartenu à ce sujet.
-
-Dans un ordre de faits connexes, le docteur Babinski a opéré, à la
-Salpétrière, à l'aide d'un aimant, le transfert d'anesthésies, de
-paralysies, d'une coxalgie, d'une hystérique à une autre, placée à peu
-de distance.
-
-A la Charité, le docteur Luys, qui avait déjà découvert l'action des
-médicaments à distance, a obtenu des résultats fort singuliers: après
-avoir posé quelques instants un aimant en fer à cheval sur la tête
-d'un malade ordinaire, il le pose sur la tête d'un sujet légèrement
-endormi, placé dans une pièce voisine, et communique à celui-ci les
-symptômes morbides--quels qu'ils soient--du premier[64].
-
- [64] Luys et Encausse: _Du transfert à distance à l'aide d'une
- couronne aimantée_. (Communication faite à la Société de
- Biologie, séance du 16 novembre 1890.)
-
-De l'ensemble de ces faits et d'une foule d'autres, sur lesquels les
-dimensions de ce travail ne nous permettent pas d'insister, il résulte
-que, si la preuve dernière, absolue, irréfutable, l'_experimentum
-crucis_ des alchimistes reste encore à faire au sujet de la
-possibilité des relations occultes d'un être à un autre, on se trouve,
-du moins, en présence de phénomènes qui semblent «nécessiter la
-projection d'un élément sensible hors du corps, soit de l'individu qui
-fait percevoir, soit de celui qui perçoit.»
-
-Cette proposition recevrait une éclatante confirmation si, comme tout
-le fait espérer, la découverte que vient de faire M. de Rochas, de
-l'_extériorisation de la sensibilité_, était reconnue scientifiquement
-exacte[65].
-
- [65] Voir de Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel
- et Carré, 1892).
-
-De la télépathie _expérimentale_, «de celle où l'expérimentateur et le
-sujet prennent part, consciemment et volontairement, à l'expérience,
-passons à la télépathie _spontanée_; ici, l'agent n'exerce aucune
-action consciente ni volontaire, et la personne qui éprouve
-l'impression ne s'attend pas d'avance à l'éprouver[66]».
-
- [66] Gurney, Myers et Podmore: _Hallucinations télépathiques_;
- traduction Marillier.
-
-Cette transition entre les deux genres de phénomènes est loin d'être
-rigoureusement légitimée par les faits. Dans la transmission de
-pensées, de sentiments, de sensations, etc., l'impression ressentie à
-distance par le _sujet_ a été _voulue, imaginée fortement_ par
-l'agent. Dans les _hallucinations véridiques_, dont nous allons parler
-et qui constituent la _télépathie spontanée_, l'objet qui apparaît
-n'est pas celui sur lequel s'était concentrée la pensée de l'agent.
-
-Ainsi, A meurt loin de B et son image apparaît à B; il est fort peu
-probable que A, au moment de mourir, ait pensé fortement à sa propre
-image et en même temps à B.
-
-Néanmoins, il existe quelques expériences dans lesquelles l'agent a
-voulu apparaître au sujet, et, bien que «l'aspect extérieur d'une
-personne tienne relativement peu de place dans l'idée qu'elle se fait
-d'elle-même», ces expériences de dédoublement volontaire et de
-projection du _double_ peuvent, à la rigueur, servir d'intermédiaire
-entre les faits de télépathie expérimentale et ceux de télépathie
-spontanée.
-
-Voici une de ces expériences, empruntée à la traduction du _Phantasms
-of the Living_:
-
- IV (13). Le sujet de l'expérience est notre ami, le Rev. W.
- Stainton Moses; il croit posséder un récit contemporain de
- l'événement, mais il n'a pu encore le retrouver au milieu de ses
- papiers. Nous connaissons un peu l'agent. Son récit a été écrit
- en février 1879, et on n'y a fait, en 1883, que quelques
- changements de mots, après l'avoir soumis à M. Moses, qui l'a
- déclaré exact.
-
- Un soir, au commencement de l'année dernière, je résolus
- d'essayer d'apparaître à Z..., qui se trouvait à quelques
- milles de distance. Je ne l'avais pas informé d'avance de
- l'expérience que j'allais tenter, et je me couchai un peu avant
- minuit, en concentrant ma pensée sur Z. Je ne connaissais pas
- du tout sa chambre ni sa maison. Je m'endormis bientôt et je me
- réveillai le lendemain matin, sans avoir eu conscience que rien
- se fût passé.
-
- Lorsque je vis Z.. quelques jours après, je lui demandai:
- «N'est-il rien arrivé chez vous, samedi soir?»--«Certes oui, me
- répondit-il, il est arrivé quelque chose. J'étais assis avec
- M... près du feu, nous fumions en causant. Vers minuit et demi
- il se leva pour s'en aller et je le reconduisis moi-même.
- Lorsque je retournai près du feu, à ma place, pour finir ma
- pipe, je vous vis assis dans le fauteuil qu'il venait de
- quitter. Je fixai mes regards sur vous et je pris un journal
- pour m'assurer que je ne rêvais point; mais lorsque je le posai,
- je vous vis encore à la même place. Pendant que je vous
- regardais, sans parler, vous vous êtes évanoui. Je vous voyais,
- dans mon imagination, couché dans votre lit, comme d'ordinaire à
- cette heure, mais cependant vous m'apparaissiez vêtu des
- vêtements que vous portiez tous les jours». «C'est donc que mon
- expérience semble avoir réussi, lui dis-je. La prochaine fois
- que je viendrai, demandez-moi ce que je veux; j'avais dans
- l'esprit certaines questions que je voulais vous poser, mais
- j'attendais probablement une invitation à parler.»--Quelques
- semaines plus tard, je renouvelai l'expérience, avec le même
- succès. Je n'informai pas, cette fois-là non plus, Z..., de ma
- tentative. Non seulement il me questionna sur un sujet qui était
- à ce moment une occasion de chaudes discussions entre nous, mais
- il me retint quelque temps par la puissance de sa volonté, après
- que j'eus exprimé le désir de m'en aller. Lorsque le fait me fut
- communiqué, il me sembla expliquer le mal de tête violent et un
- peu étrange que j'avais ressenti le lendemain de mon expérience.
- Je remarquai, du moins, alors, qu'il n'y avait pas de raison
- apparente à ce mal de tête inaccoutumé. Comme la première fois,
- je ne gardai pas de souvenir de ce qui s'était passé la nuit
- précédente, ou du moins de ce qui semblait s'être passé.
-
-Citons encore en ce cas de télépathie expérimentale, remarquable en
-ceci que deux personnes ont éprouvé l'hallucination:
-
- Le récit a été copié sur un manuscrit de M. S. H. B.; il l'avait
- lui-même transcrit d'un _journal_ qui a été perdu depuis.
-
- V (14). Un certain dimanche du mois de novembre 1881, vers le
- soir, je venais de lire un livre où l'on parlait de la grande
- puissance que la volonté peut exercer et je résolus, avec toute
- la force de mon être, d'apparaître dans la chambre à coucher du
- devant, au second étage d'une maison située, 22, Hogarth Road,
- Kewington. Dans cette chambre couchaient deux personnes de ma
- connaissance: Mlle L. S. V... et Mlle C. E. V..., âgées de
- vingt-cinq et de onze ans. Je demeurais en ce moment, 23,
- Kildare Gardens, à une distance de trois milles à peu près de
- Hogarth Road, et je n'avais pas parlé de l'expérience que
- j'allais tenter à aucune de ces deux personnes, par la simple
- raison que l'idée de cette expérience me vint ce dimanche soir
- en allant me coucher. Je voulais apparaître à une heure du
- matin, très décidé à manifester ma présence.
-
- Le jeudi suivant, j'allai voir ces dames et, au cours de notre
- conversation (et sans que j'eusse fait aucune allusion à ce que
- j'avais tenté), l'aînée me raconta l'incident suivant:
-
- «Le dimanche précédent, dans la nuit, elle m'avait aperçu
- debout, près de son lit et en avait été très effrayée, et
- lorsque l'apparition s'avança vers elle, elle cria et éveilla sa
- petite soeur, qui me vit aussi».
-
- «Je lui demandai si elle était bien éveillée à ce moment; elle
- m'affirma très nettement qu'elle l'était. Lorsque je lui
- demandai à quelle heure cela s'était passé, elle me répondit que
- c'était vers une heure du matin».
-
- Sur ma demande, cette dame écrivit un récit de l'événement et le
- signa.
-
- C'était la première fois que je tentais une expérience de ce
- genre, et son plein et entier succès me frappa beaucoup.
-
- Ce n'est pas seulement ma volonté que j'avais fortement tendue;
- j'avais fait aussi un effort d'une nature spéciale qu'il m'est
- impossible de décrire. J'avais conscience d'une influence
- mystérieuse qui circulait dans mon corps et j'avais
- l'impression distincte d'exercer une force que je n'avais pas
- encore connue jusqu'ici, mais que je peux à présent mettre en
- action à certains moments, lorsque je le veux.
-
- S. H. B.
-
- Voici maintenant comment Mlle _Verity_ raconte l'événement:
-
- Le 18 janvier 1893.
-
- Il y a à peu près un an qu'à notre maison de Hogarth Road,
- Kewington, je vis distinctement M. B... dans ma chambre, vers
- une heure du matin. J'étais tout à fait réveillée et fort
- effrayée; mes cris réveillèrent ma soeur, qui vit aussi
- l'apparition.
-
- Trois jours après, lorsque je vis M. B..., je lui racontai ce
- qui était arrivé. Je ne me remis qu'au bout de quelque temps du
- coup que j'avais reçu, et j'en garde un souvenir si vif qu'il ne
- peut s'effacer de ma mémoire.
-
- L. S. VERITY.
-
- En réponse à nos questions, Mlle Verity ajoute:
-
- Je n'avais jamais eu aucune hallucination.
-
- Mlle E. C. Verity dit:
-
- Je me rappelle l'événement que raconte ma soeur, son récit est
- tout à fait exact. J'ai vu l'apparition qu'elle voyait au même
- moment et dans les mêmes circonstances.
-
- E. C. VERITY.
-
- Mlle A. S. Verity dit:
-
- Je me rappelle très nettement qu'un soir ma soeur aînée me
- réveilla en m'appelant d'une chambre voisine. J'allai près du
- lit où elle couchait avec ma soeur cadette, et elles me
- racontèrent toutes les deux qu'elles avaient vu S. H. B...
- debout dans la pièce. C'était vers une heure; S. H. B... était
- en tenue de soirée, me dirent-elles.
-
- A. S. VERITY.
-
- M. B.... ne se rappelle plus comment il était habillé cette
- nuit-là.
-
- Mlle E. C. Verity dormait quand sa soeur aperçut l'apparition,
- elle fut réveillée par l'exclamation de sa soeur: «Voilà S...»
- Elle avait donc entendu le nom avant de voir l'apparition et son
- hallucination pourrait être attribuée à une suggestion. Mais il
- faut remarquer qu'elle n'avait jamais eu d'autre hallucination et
- qu'on ne pouvait, par conséquent, la considérer comme prédisposée
- à éprouver des impressions de ce genre. Les deux soeurs sont
- également sûres que l'apparition était en habit de soirée, elles
- s'accordent aussi sur l'endroit où elle se tenait. Le gaz était
- baissé et l'on voyait plus nettement l'apparition que l'on n'eût
- pu voir une figure réelle.
-
- Nous avons examiné contradictoirement les témoins avec le plus
- grand soin. Il est certain que les demoiselles V... ont parlé tout
- à fait spontanément de l'événement de M. B... Tout d'abord, elles
- n'avaient pas voulu en parler, mais quand elles le virent, la
- bizarrerie de l'affaire les poussa à le faire.
-
- Mlle Verity est un témoin très exact et très consciencieux; elle
- n'aime nullement le merveilleux, et elle craint et déteste surtout
- cette forme particulière du merveilleux.
-
-Sans plus nous arrêter sur ces cas intermédiaires, dont on trouvera
-d'autres exemples dans la traduction de M. Marillier, nous allons
-aborder tout de suite ceux des phénomènes de télépathie spontanée qui
-offrent le caractère le plus étrange et l'intérêt le plus profond,
-puisqu'on a pu dire d'eux que les étudier, c'était étudier le
-_lendemain de la mort_.
-
-C'est sur ces _Hallucinations véridiques_ qu'a surtout porté l'enquête
-de la _Society for psychical Researches_, enquête que poursuivent la
-_Société de Psychologie physiologique_ et les _Annales_ de M.
-Dariex[67].
-
- [67] Voici les termes dans lesquels est faite cette enquête:
- «Vous est-il arrivé, alors que vous étiez complètement éveillé,
- d'éprouver l'impression nette de voir un être vivant ou un objet
- inanimé, sans que vous puissiez rapporter cette impression à
- aucune cause extérieure? Vous est-il arrivé, dans les mêmes
- conditions, d'éprouver l'impression nette d'être touché par un
- être vivant ou un objet inanimé, ou bien d'entendre une voix
- humaine, etc., etc.?»
-
- Il suffit de demander à M. Dariex, 6, rue Du Bellay, à Paris, des
- feuilles d'observation contenant ce questionnaire détaillé.
-
-Tout le monde a plus ou moins entendu parler de ces apparitions, de
-ces fantômes qui se manifestent, de ces voix qui se font entendre à
-une personne, au moment même ou, _sans qu'elle s'en doute le moins du
-monde_, un être qui lui est cher meurt loin d'elle ou court quelque
-danger.
-
-Jusqu'ici on croyait ces cas assez rares, et quand l'apparition et
-l'événement avaient concordé d'indéniable façon, on attribuait cela à
-une hallucination coïncidant fortuitement avec le fait réel.
-
-Mais les récents travaux dont nous avons parlé ont révélé que ces
-hallucinations _véridiques_ sont bien moins rares qu'on ne pensait.
-
-Certes, tous les documents que l'on a réunis (plus de huit cents) sont
-de valeur très inégale, et l'on comprend qu'il ne puisse en être
-autrement en des matières aussi délicates. Tantôt le narrateur
-n'exerce pas sur le témoignage de ses sens une critique suffisamment
-rigoureuse, l'imagination déforme le souvenir: on _soutient_ avoir vu
-ce qu'on _désire_ avoir vu; tantôt l'hallucination n'a pas coïncidé,
-autant qu'on veut bien le dire, avec l'événement.
-
-Le malheur, en ces questions, est--on ne saurait trop le répéter--que
-l'ignorance à peu près absolue où nous sommes de la plupart des
-conditions des phénomènes empêche de les reproduire à volonté. Et
-même--comme dit M. Héricourt--«quand nous les connaissons, ces
-conditions, nous voyons que ce sont précisément celles qui échappent
-le plus à l'expérimentation. Deux éléments se retrouvent, en effet,
-dans presque toutes les observations: d'une part, une sympathie
-étroite entre les personnes mises en communication, d'autre part, un
-événement de nature à faire vibrer à l'excès cette sympathie
-préalable. Or, c'est précisément ce second élément qui, naturellement,
-échappe aux expérimentateurs. On n'installe pas un drame comme on fait
-une démonstration de physiologie[68].»
-
- [68] Héricourt: _Annales des Sciences psychiques_ (no 5, 1re
- année).
-
-C'est ainsi que l'on ne peut démontrer, par l'expérimentation, la
-valeur des documents.
-
-«Le jour, et il ne peut être lointain, dit M. Richet, où l'on aura
-fourni une preuve expérimentale de la télépathie, la télépathie ne
-sera plus discutée et elle sera admise comme un phénomène naturel,
-aussi évident que la rotation de la terre autour de son axe ou que la
-contagion de la tuberculose[69]».
-
- [69] Richet: Lettre-préface des _Hallucinations télépathiques_.
-
-Pour l'instant, nous en sommes réduits à soumettre: 1º chacun des cas
-qu'on nous signale à la plus rigoureuse des analyses; 2º le total de
-ces cas au calcul des probabilités, et, lorsque cette analyse et les
-mathématiques nous ont révélé, d'un côté la bonne foi et la sagacité
-de l'observateur, de l'autre l'impossibilité d'invoquer constamment
-une coïncidence fortuite, nous devons, sous peine de refuser toute
-valeur au témoignage humain, admettre sinon la réalité absolue, du
-moins la probabilité très grande des faits de télépathie.
-
-Voici les résultats que le calcul des probabilités a fournis à M.
-Dariex[70]:
-
-1º L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique visuelle_
-serait _quatre millions cent quatorze mille cinq cent quarante-cinq_
-fois plus probable que celle de la coïncidence fortuite. 2º
-L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique auditive_
-serait _un million quatre cent quatre vingt-treize mille cent
-quatre-vingt-dix_ fois plus probable que celle de la coïncidence
-fortuite.
-
- [70] Pour les éléments de calcul, voir les _Annales des Sciences
- psychiques_ (no 3, 2e année).
-
-Evidemment, il ne faut pas exagérer la valeur de ces chiffres, car
-rappelons-nous que les données du problème sont singulièrement
-multiples et délicates.
-
-Comme le dit sagement M. Paulhan, dans la substantielle étude qu'il a
-consacrée aux hallucinations télépathiques: «Les mathématiques sont
-une science très belle et relativement très sûre; mais il faut se
-méfier un peu des applications qu'on en veut faire[71].»
-
- [71] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
- Deux-Mondes_, 1er nov. 92.
-
-Quoi qu'il en soit, ces chiffres ont leur intérêt, ne fût-ce que
-pour indiquer «que l'action du hasard seul est tout à fait
-invraisemblable.»
-
-Les hallucinations véridiques sont de plusieurs sortes, suivant
-qu'elles impressionnent, séparément ou à la fois, les divers sens: la
-vue, l'ouïe et même le toucher; suivant que le sujet qui les perçoit
-est dans un sommeil plus ou moins profond ou en état de veille;
-suivant qu'elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins complètes,
-etc.
-
-Dans toute hallucination véridique, on distingue deux facteurs:
-l'_agent_ dont l'image ou la voix se manifeste à distance, et le
-_sujet_ qui perçoit ces manifestations.
-
-Au moment du phénomène, l'agent, on le sait, se trouve presque
-toujours en danger de mort, si même il ne meurt pas. Ce sont là les
-cas les plus fréquents. Mais il en existe d'autres où, lors de la
-production du phénomène, l'état de l'agent n'offre rien d'anormal. Il
-_ne sait pas_ que le sujet a perçu son image. Comment se rendre compte
-alors que ce dernier n'a pas eu une simple hallucination subjective?
-par certaines coïncidences: «Ainsi, une personne peut éprouver une
-hallucination qui représente un de ses amis, _dans un costume_ avec
-lequel elle ne l'a jamais vu et ne se l'est jamais imaginé; et il
-arrive qu'il portait réellement ce costume, au moment où il lui est
-apparu... Il est clair que l'on pourrait difficilement considérer
-comme accidentelles une série de coïncidences de cette espèce. Ce type
-d'hallucinations pourrait servir à résoudre la question de savoir si
-c'est de l'état mental de l'agent ou de celui du sujet que dépendent
-les impressions télépathiques, ou bien si ce n'est pas plutôt (comme
-il est probable) de tous les deux à la fois[72]».
-
- [72] _Hallucinations télépathiques_, traduction de Marillier,
- page 270.
-
-C'est cette nécessité de la coïncidence d'un état mental spécial, chez
-le sujet et chez l'agent, qui expliquerait la faible proportion des
-phénomènes télépathiques, par rapport au nombre des morts.
-
-Or, si l'on ignore, à peu près absolument, quelle est la nature de cet
-état chez l'agent, on n'est guère plus renseigné sur ce qui concerne
-le sujet.
-
-Tout ce que nous savons, c'est que l'on peut éprouver des
-hallucinations véridiques à tout âge, même dans l'enfance, et dans _un
-état de santé parfaite_; que le tempérament ni le sexe ne semblent
-influer en rien sur leur production; qu'il est rare que le même sujet
-en ait plusieurs dans sa vie; qu'enfin, au moment où elles se
-manifestent, on ressent presque toujours une sorte de souffle froid
-sur le visage, en même temps qu'une émotion fort vive; on a le
-sentiment qu'un événement triste vient d'arriver: la mort d'un ami ou
-d'un parent[73].
-
- [73] Pour plus de détails, voir l'étude de M. Paulhan citée plus
- haut et les _Hallucinations télépathiques_ de Gurney, Myers et
- Podmore.
-
-Quant aux _apparitions_ elles-mêmes, elles sont le plus souvent
-rapides, se manifestent dans le moment même de la crise ou de la mort
-de l'agent, ou dans ceux qui suivent; elles sont, en général,
-lumineuses, ne sont formées que d'une seule figure humaine, partielle
-ou totale, et ne laissent aucune trace physique de leur passage, ce
-qui les distingue des autres apparitions, des _matérialisations_, dont
-nous aurons à parler plus loin.
-
-On le voit, les hallucinations de nature télépathique ont beaucoup de
-points de ressemblance avec les hallucinations ordinaires[74].
-
- [74] Voir _Hallucinations télépathiques_, page 165 et suivantes.
-
-Ce qui les en différencie réellement (outre, bien entendu, leur
-coïncidence avec un fait réel), c'est, «d'une part, le fait que les
-hallucinations _visuelles_ télépathiques sont beaucoup plus fréquentes
-que les hallucinations _auditives_ (le contraire a lieu dans les
-hallucinations ordinaires)[75]; c'est, d'autre part, la proportion
-considérable d'apparitions non reconnues parmi les hallucinations
-subjectives, apparitions que l'on ne rencontre que rarement dans les
-cas de télépathie[76].»
-
- [75] Chez les aliénés, notamment, la proportion des
- hallucinations auditives aux visuelles est comme de 3 à 1
- (Esquirol). Dans son beau _Traité_, Brierre de Boismont attribue
- le 2e rang aux hallucinations visuelles. (_Des Hallucinations_,
- page 88, Baillière, 1852).
-
- [76] _Hallucinations télépathiques_, page 207.
-
-Laissant de côté les cas qui se produisent pendant le sommeil (_rêves
-véridiques_)[77] ou dans un état intermédiaire au sommeil et à la
-veille, nous allons nous occuper de celles de ces hallucinations
-véridiques que le sujet perçoit dans un état de veille parfaite et qui
-lui donnent l'illusion absolue de la réalité.
-
- [77] On a des exemples réels de ces rêves où le dormeur a vu
- l'image d'une personne qui mourrait loin de là ou qui était en
- péril. Mais ici l'observation est particulièrement délicate. «En
- effet, les rêves sont souvent confus et obscurs, et la
- connaissance du fait réel peut, après coup, donner au souvenir
- une précision et une clarté que n'avait point l'image apparue.
- Ensuite, des millions de personnes rêvent toutes les nuits, et il
- n'est point étonnant que parmi ces millions et ces millions
- d'images qui traversent des millions d'esprits, il y en ait
- quelques-unes qui coïncident par hasard avec des faits réels.»
- Cependant, malgré ces objections, on trouvera dans le livre de
- MM. Gurney, Myers, etc., des exemples indéniables de _Rêves
- véridiques_. (Voyez page 97 et suivantes).
-
-Nous les diviserons en _visuelles_, _auditives_ et _tactiles_.
-
-Dans un second groupe, nous étudierons les hallucinations
-_réciproques_, celles, beaucoup plus rares, où deux personnes
-s'apparaissent l'une à l'autre en même temps.
-
-Et enfin les hallucinations _collectives_ qui affectent plusieurs
-sujets à la fois.
-
-
-_A._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES VISUELLES
-
-Comme nous l'avons dit, ce sont les plus nombreuses, contrairement à
-ce qui arrive pour les hallucinations ordinaires. Elles présentent
-tous les degrés de netteté possibles, depuis celui où le sujet hésite
-sur le degré d'extériorité qu'il convient d'attribuer à la vision,
-jusqu'à l'illusion de la réalité la plus complète, jusqu'à
-l'objectivation absolue.
-
-Voici un cas où l'illusion semble avoir été complète. Nous
-l'empruntons, comme tous ceux qui suivront, à l'excellente traduction
-que M. Marillier a publiée du _Phantasm of the Living_[78]:
-
- [78] Comme, en un sujet encore si discuté, on ne saurait apporter
- trop de preuves, nous ferons suivre chaque observation de tous
- les documents qui la confirment.--Les chiffres romains indiquent
- le numéro de l'observation dans la traduction française abrégée,
- les chiffres arabes ce numéro dans le livre anglais.
-
- LXXI (28). N. J. S., bien qu'on parle de lui à la troisième
- personne dans ce récit, en est le véritable auteur; nous le
- connaissons personnellement. Il occupe une position qui fait
- souhaiter que son nom ne soit pas publié; mais nous sommes
- autorisés à le faire connaître aux personnes qui voudraient
- examiner le cas de plus près. Ce récit nous est parvenu peu de
- semaines après l'événement.
-
- N. J. S. et F. L. étaient employés dans le même bureau; ils
- avaient noué des relations intimes qui continuèrent pendant
- environ huit ans. Ils s'estimaient l'un l'autre beaucoup. Le lundi
- 19 mars 1883, lorsque F. L. vint au bureau, il se plaignit d'avoir
- souffert d'une indigestion. Il alla consulter un pharmacien, qui
- lui dit qu'il avait le foie un peu malade et qui lui donna un
- médicament. Le jeudi, il semblait ne pas aller beaucoup mieux.
- Samedi, il ne vint pas et N. J. S. a appris que F. L. s'était fait
- examiner par un médecin qui lui avait conseillé de se reposer deux
- ou trois jours, mais qui ne pensait pas qu'il eût rien de sérieux.
-
- Le samedi 24 mars, vers le soir, N. J. S., qui avait mal à la
- tête, était assis dans sa chambre. Il dit à sa femme qu'il avait
- trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des mois. Après
- avoir fait cette remarque, il se renversa en arrière sur la chaise
- longue et, à la minute suivante, il vit son ami F. L. qui se
- tenait devant lui, habillé comme d'habitude. N. J. S. remarqua les
- détails de sa toilette: il avait un chapeau entouré d'un ruban
- noir, son pardessus était déboutonné, il avait une canne à la
- main. Il fixa son regard sur N. J. S., puis s'en alla. N. J. S. se
- cita à lui-même les paroles de Job: «Et un esprit passa devant moi
- et le poil de ma chair se hérissa.» A ce moment, un froid glacial
- le traversa et ses cheveux se dressèrent. Puis, il se tourna vers
- sa femme en lui demandant l'heure qu'il était: «9 heures moins 12
- minutes», répondit-elle. Sur quoi, il lui dit: «Je vous demandais
- l'heure, parce que F. L. est mort. Je viens de le voir.» Elle
- tâcha de lui persuader que c'était une imagination, mais il lui
- assura positivement qu'aucun argument ne pourrait changer son
- opinion.
-
- Le lendemain dimanche, vers 3 heures de l'après-midi, A. L., frère
- de F. L., vint chez N. J. S., qui lui ouvrit la porte. A. L. dit:
- «Je suppose que vous savez ce que je viens de vous dire?» N. J. S.
- répliqua: «Oui, votre frère est mort.» A. L. dit: «Je pensais que
- vous le saviez.» «Pourquoi?» répliqua N. J. S. A. L. répondit:
- «Parce que vous aviez une grande sympathie l'un pour l'autre.»
- Plus tard, N. J. S. s'assura que A. L. était venu voir son frère
- le samedi soir, et qu'en le quittant, il avait vu à l'horloge de
- l'escalier qu'il était 9 heures moins 25 minutes. La soeur de F.
- L., qui vint le voir à 9 heures, le trouva mort; il était mort de
- la rupture d'un anévrisme.
-
- C'est un simple exposé des faits, et la seule théorie que N. J. S.
- a sur le sujet est la suivante: Au moment suprême de sa mort, F.
- L. a éprouvé le vif désir de communiquer avec lui; par la force de
- sa volonté, il a donc imprimé sa propre image dans le sens de N.
- J. S.
-
-
- En réponse à nos demandes, M. S. nous dit:
-
- 11 mars 1883.
-
- Ma femme était assise à une table, au milieu de la chambre,
- au-dessus d'un lustre à gaz. Elle lisait ou elle travaillait à
- quelque ouvrage de couture. J'étais assis sur une chaise longue,
- placée contre le mur, dans l'ombre. Ma femme ne regardait pas
- dans la même direction que moi. Je m'appliquai à parler
- tranquillement pour ne pas l'alarmer; elle ne remarqua rien de
- particulier en moi.
-
- Je n'ai jamais eu d'apparitions avant cette époque; je n'y
- croyais pas, parce que je ne voyais pas de raisons d'y croire.
-
- M. A. L... me raconta que, tandis qu'il était en route pour
- m'annoncer la mort de son frère, il cherchait quelle serait la
- meilleure manière de m'apprendre la nouvelle. Mais, tout d'un
- coup, et sans autre raison que la connaissance de grande
- affection que nous avions l'un pour l'autre, l'idée lui vint que
- je pourrais le savoir.
-
- Il n'y avait pas d'exemple de transmission de pensée entre nous.
- Il y a encore beaucoup de petits détails qu'il est impossible de
- donner en écrivant. Je suis donc tout à fait disposé à causer
- avec vous de tout cela et à répondre à toutes les questions,
- lorsque vous viendrez à la ville.
-
- Il y a surtout un fait dont l'étrangeté me frappe, c'est la
- certitude profonde que j'ai qu'avant la mort de mon ami rien ne
- pouvait m'amener à cette idée. Je semblais cependant accepter
- tout ce qui se passait sans ressentir de surprise et comme si
- c'était chose toute naturelle.
-
- N. J. S.
-
- Mme S... nous envoie la confirmation suivante:
-
- 18 septembre 1883.
-
- Le 29 septembre dernier, au soir, j'étais assise à une table et
- je lisais, mon mari était assis sur une chaise longue placée
- contre le mur de la chambre; il me demanda l'heure, et, sur ma
- réponse qu'il était 9 heures moins douze minutes, il me dit:
- «La raison pour laquelle je vous demande cela, c'est que S...
- est mort. Je viens de le voir.» Je lui répondis: «Quelle
- absurdité! Vous ne savez même pas s'il est malade; j'affirme
- que vous le verrez tout à fait bien portant lorsque vous irez
- en ville mardi prochain.» Cependant mon mari persista à
- déclarer qu'il avait vu S... et qu'il était sûr de sa mort; je
- remarquai alors qu'il avait l'air très inquiet et qu'il était
- fort pâle.»
-
- Maria S...
-
- Nous trouvons dans la nécrologie du _Times_ que la mort de M. F. L.
- eut lieu le 24 mars 1883.
-
- Dans une communication postérieure, M. S... dit:
-
- 23 février 1885.
-
- Comme vous me l'avez demandé, j'ai prié M. A. L.. de vous
- écrire ce qu'il sait relativement au moment de la mort de son
- frère.
-
- Depuis ce temps, j'ai souvent réfléchi sur cet incident: je ne
- suis pas à même de satisfaire mon propre esprit quant au
- _pourquoi_ de l'apparition, mais j'affirme encore l'exactitude
- de chaque détail, je n'ai rien à ajouter ni à retrancher.
-
- Le frère de M. L... confirme le fait de la manière suivante:
-
- Banque d'Angleterre, 24 février 1885.
-
- M. S.... m'a informé du désir que vous aviez de voir confirmer
- par écrit ce qu'il vous a raconté de la mort subite de mon
- frère Frédéric; je le prie en conséquence de vous communiquer
- les détails suivants: Mon frère n'était pas venu à son bureau
- le 24 mars 1883; j'allai, vers 8 heures du soir, le voir et je
- le trouvai assis dans sa chambre à coucher. Lorsque je le
- quittai, il se trouvait en apparence beaucoup mieux et je
- descendis vers 8 heures 40 à la salle à manger, où je restai
- avec ma soeur, à peu près une demi-heure. Aussitôt que je fus
- parti, elle monta à la chambre de mon frère, qu'elle trouva
- étendu sur le lit: il était mort. Le moment exact de sa mort ne
- sera par conséquent jamais connu. Lorsque je me rendis, le
- lendemain, chez M. S... pour lui apporter la nouvelle, l'idée
- me vint--je connaissais la forte sympathie qui existait entre
- eux--qu'il pourrait bien avoir eu un pressentiment de cette
- mort. Lorsqu'il vint à ma rencontre près de la porte, son
- regard me prouva qu'il savait tout; je lui dis donc: «Vous
- savez pourquoi je viens?» Il me raconta alors que, dans la
- soirée précédente, il avait vu mon frère Frédéric dans une
- vision, un peu avant 9 heures. Je dois vous dire que je ne
- crois pas aux visions et que je n'ai pas toujours vu les
- pressentiments se vérifier, mais je suis parfaitement convaincu
- de la véracité du récit de M. S... On me demande de le
- confirmer: je le fais volontiers, quoique je sache que je
- fortifie ainsi une doctrine dont je ne suis pas le disciple.
-
- A. T. L.
-
-Voici un second cas, encore plus typique. On remarquera la longue
-durée de l'apparition, et aussi cette expression qui se retrouve dans
-quelques autres observations: _Je marchai à travers l'apparition_.
-
- Capitaine G. F. Russell Calt, Cartltierrie, Coatbridge, N. B.
-
- Je passais mes vacances à la maison, je demeurais avec mon père
- et ma mère, non pas ici, mais dans une autre vieille résidence
- de famille, dans le Mid-Lothian, construite par un ancêtre au
- temps de Marie, reine d'Ecosse, et appelée Inveresk House. Ma
- chambre à coucher était une vieille pièce curieuse, longue et
- étroite, avec une fenêtre à un bout et une porte à l'autre. Mon
- lit était à gauche de la fenêtre et regardait la porte. J'avais
- un frère qui m'était bien cher (mon frère aîné), Oliver; il
- était lieutenant dans le 7e Royal Fusiliers. Il avait à peu
- près 19 ans et il se trouvait à cette époque, depuis quelques
- mois, devant Sébastopol. J'entretenais une correspondance
- suivie avec lui.
-
- Un jour, il m'écrivit dans un moment d'abattement, étant
- indisposé; je lui répondis de reprendre courage, mais que, si
- quelque chose lui arrivait, il devait me le faire savoir en
- m'apparaissant dans ma chambre où, petits garçons encore, nous
- nous étions si souvent assis, le soir, fumant et bavardant en
- cachette. Mon frère reçut cette lettre (comme je l'appris plus
- tard) lorsqu'il sortait pour aller recevoir la sainte cène; le
- clergyman qui la lui a donnée me l'a raconté. Après avoir
- communié, il alla aux retranchements, d'où il ne revint pas;
- quelques heures plus tard, commença l'assaut du Redan. Lorsque
- le capitaine de sa compagnie fut tombé, mon frère prit sa
- place, et il conduisit bravement ses hommes. Bien qu'il eût
- déjà reçu plusieurs blessures, il faisait franchir les remparts
- à ses soldats, lorsqu'il fut frappé d'une balle à la tempe
- droite. Il tomba parmi les monceaux d'autres; il fut trouvé
- dans une sorte de posture agenouillée (il était soutenu par
- d'autres cadavres), 36 heures plus tard. Sa mort eut lieu, ou
- plutôt il tomba, peut-être sans mourir immédiatement, le 8
- septembre 1855.
-
- »Cette même nuit, je me réveillai tout d'un coup. Je voyais en
- face de la fenêtre de ma chambre, près de mon lit, mon frère à
- genoux, entouré, à ce qu'il me semblait, d'un léger brouillard
- phosphorescent. Je tâchai de parler, mais je ne pus y réussir.
- J'enfonçai ma tête dans les couvertures; je n'étais pas du tout
- effrayé (nous avons tous été élevés à ne pas croire aux esprits
- et aux apparitions), mais je voulais simplement rassembler mes
- idées, parce que je n'avais pas pensé à lui, ni rêvé de lui, et
- que j'avais oublié ce que je lui avais écrit une quinzaine
- avant cette nuit-là. Je me dis que ce ne pouvait être qu'une
- illusion, un reflet de la lune sur une serviette ou sur quelque
- autre objet hors de sa place. Mais lorsque je levai les yeux,
- il était encore là, fixant sur moi un regard plein d'affection,
- de supplication et de tristesse. Je m'efforçai encore une fois
- de parler, mais ma langue était comme liée; je ne pus
- prononcer un son. Je sautai du lit, je regardai par la fenêtre
- et je m'aperçus qu'il n'y avait pas de clair de lune: la nuit
- était noire et il pleuvait serré, à en juger d'après le bruit
- qu'on entendait contre les carreaux; je me retournai, et je vis
- encore le pauvre Oliver: je fermai les yeux, _marchai à travers
- l'apparition_ et arrivai à la porte de la chambre. En tournant
- le bouton, avant de sortir, je regardai encore une fois en
- arrière. L'apparition tourna lentement la tête vers moi et me
- jeta encore un regard plein d'angoisse et d'amour. Pour la
- première fois, je remarquai alors à la tempe droite une
- blessure d'où coulait un filet rouge. Le visage avait un teint
- pâle comme de la cire, mais transparent; transparente était
- aussi la marque rouge. Mais il est presque impossible de
- décrire l'apparence de la vision. Je sais seulement que je ne
- l'oublierai jamais. Je quittai la chambre et j'allai dans celle
- d'un ami, où je m'installai sur le sofa pour le reste de la
- nuit; je lui dis pourquoi. Je parlai aussi de l'apparition à
- d'autres personnes de la maison; mais, lorsque j'en parlai à
- mon père, celui-ci m'ordonna de ne pas répéter un tel non-sens,
- et surtout de n'en rien dire à ma mère.
-
- Le lundi suivant, il reçut une note de Sir Alexandre Milne
- annonçant que le Redan avait été pris d'assaut, mais sans
- donner des détails. Je dis à mon ami de me le faire savoir,
- s'il voyait avant moi le nom de mon frère parmi les tués et les
- blessés. Environ une quinzaine plus tard, il entra dans la
- chambre à coucher que j'occupais dans la maison de sa mère, à
- Athole Crescent, Edinburgh.
-
- Je lui dis, l'air très grave: «Je suppose que vous venez pour
- me communiquer la triste nouvelle que j'attends.» Il répondit:
- «Oui.» Le colonel du régiment et un officier ou deux, qui
- avaient vu le cadavre, confirmaient le fait que l'apparence du
- corps s'accordait très bien avec ma description. La blessure
- mortelle était exactement là où je l'avais vue. Mais personne
- ne put dire s'il était vraiment mort tout de suite. Son
- apparition, dans ce cas, devait avoir eu lieu quelques heures
- après sa mort, car je l'avais vue quelques minutes après 2
- heures du matin. Quelques mois plus tard, on renvoya à Inveresk
- un petit livre de prières _et la lettre que je lui avais
- écrite_. Les deux objets avaient été trouvés dans la poche
- intérieure de la tunique qu'il portait au moment de sa mort; je
- les ai encore.
-
- Le récit de la _London Gazette Extraordinary_, du 22 septembre
- 1855, prouve que l'assaut du Redan commença dans l'après-midi du
- 8 septembre et qu'il dura au moins une heure et demie. Le rapport
- de Bunell nous apprend «que les morts, les moribonds et les non
- blessés étaient empilés pêle-mêle.» L'heure exacte de la mort du
- lieutenant Oliver Calt n'est pas connue.
-
- Le capitaine Calt dit dans une autre communication:
-
- Mon père reçut la lettre de l'amiral Milne juste au moment où
- nous partions en voiture pour visiter des ruines situées à une
- distance de quelques milles. Mon père conduisait, j'étais assis
- à côté de lui, et il fit l'observation: «J'ai bien fait de vous
- dire de ne pas parler à votre mère de l'apparition de votre
- frère Oliver. J'espère que vous défendrez à toutes les personnes
- auxquelles vous en avez parlé de mentionner cet incident, parce
- que, à présent, depuis cette nouvelle, votre mère serait
- doublement tourmentée.»
-
- Le capitaine Calt nous a nommé plusieurs personnes qui
- pourraient confirmer son récit. Sa soeur, Mme Halpe, de Fermey,
- nous a envoyé la lettre suivante:
-
- Le 12 septembre 1882.
-
- Dans la matinée du 8 septembre 1855, mon père, M. Calt, nous a
- raconté, à moi, au capitaine Ferguson, du 42e régiment, qui est
- mort depuis, au major Dorwick, de la Rifle Brigade (qui vit
- encore), et à d'autres, qu'il s'était réveillé pendant la nuit
- et qu'il avait vu, lui avait-il semblé, mon frère aîné, le
- lieutenant Oliver Calt, des Royal Fusiliers (alors en Crimée),
- qui se tenait debout entre le lit et la porte. Il avait vu que
- Oliver avait été blessé de plusieurs balles; je me souviens
- qu'il nous a parlé d'une blessure à la tempe. Mon frère s'était
- levé; il s'était précipité, les yeux fermés, vers la porte et,
- en se retournant, il avait vu l'apparition, qui se tenait entre
- lui et le lit. Mon père lui ordonna de ne plus parler de cela
- pour ne pas effrayer ma mère; mais, bientôt après, arrive la
- nouvelle de la chute du Redan et de la mort de mon frère.
-
- Deux années plus tard, mon mari, le colonel Hape, invita mon
- frère à diner. Mon mari n'était alors encore que lieutenant aux
- Royal Fusiliers, et mon frère, enseigne aux Royal Welsh
- Fusiliers. Ils parlèrent à diner de mon frère aîné. Mon mari
- indiquait quel était l'aspect de son cadavre, quand on l'avait
- trouvé, lorsque mon frère décrivit, ce qu'il avait vu. A
- l'étonnement de toutes les personnes présentes, la description
- des blessures correspondait aux faits.
-
- Mon mari était l'ami le plus intime de mon frère aîné; il était
- parmi ceux qui virent le cadavre immédiatement après qu'on l'eut
- retrouvé.
-
- On remarquera que cette confirmation diffère du récit précédent
- en deux points qui, cependant, n'affectent pas grandement sa
- valeur. La date de l'apparition était, en réalité, le 9 septembre
- et non le 8, mais il est très naturel que la vision a été
- associée à la date _mémorable_, c'est-à-dire le 8 septembre, et
- la figure était à genoux et non pas debout.
-
-Citons maintenant un exemple d'hallucination véridique, où l'agent est
-dans un état parfaitement normal.
-
- XCIV (256) Mlle Hopkinson, 37, Wolcem place, WC, Londres.
-
- 26 février 1886.
-
- «Dans le cours de ma vie, j'ai été accusée quatre fois
- d'apparaître aux gens. Je ne puis donner aucune explication de
- ces visites supposées.»
-
- Nous avons demandé à Mlle Hopkinson des détails et la
- confirmation des faits qu'elle avançait: elle nous a répondu:
-
- «Vous seriez tout à fait excusable de ne pas croire un mot de
- mes récits; je ne peux, en effet, vous donner aucun témoignage
- extérieur pour les confirmer. La jeune femme qui a vu la
- première apparition est morte peu de temps après; ses parents,
- eux aussi, sont morts. Lors de la seconde apparition, j'ai
- donné à entendre au monsieur à qui j'étais apparue qu'il
- s'était trompé; je ne puis rien lui demander maintenant. Dans
- le troisième cas, bien que la dame qui m'a vue m'ait encore
- raconté les faits, il y a un ou deux jours, elle se refuse
- absolument à m'en écrire le récit ou à me permettre de me
- servir de son nom. Elle pense, en effet, et c'est une idée
- assez répandue, qu'il est contraire à la religion de s'occuper
- de ces sortes de choses. Le quatrième cas diffère des autres à
- certains égards, mais la jeune femme dont il s'agit, dans cette
- circonstance, mourut peu de temps après; je dois dire que, dans
- tous ces cas, ma pensée était fort occupée des personnes qui
- crurent me voir. Voici des détails plus circonstanciés:
-
- _Premier cas._--C'était, il y a bien des années déjà: une jeune
- fille qui couchait dans une chambre contiguë à la mienne,
- déclara que, pendant la nuit, j'étais allée la voir; elle
- était réveillée et je lui avais rendu, disait-elle, quelques
- légers services. Elle maintint ses affirmations avec tant
- d'énergie que, malgré toutes mes dénégations, ceux qui
- l'entouraient ne me crurent pas. J'étais absolument certaine de
- ne pas avoir quitté ma chambre, je n'aurais pu le faire sans
- qu'on s'en fût aperçu. Je n'aurais pas confiance en ma mémoire
- pour d'autres détails; après un si long laps de temps, je
- pourrais me tromper.
-
- _Deuxième cas._--Il y a sept ans, j'étais allée dans la cité
- (endroit que j'évite toujours), ayant à m'occuper d'une petite
- affaire qui concernait un de mes parents. Je tenais beaucoup à
- ce qu'il ne sût rien de ma démarche. Mes pensées étaient donc
- concentrées sur lui. Je fus tirée de ma rêverie par l'horloge
- de _Bow Church_ qui sonnait 3 heures. Le soir, je vis mon
- parent, et la première chose qu'il me dit fut: «L..., où
- êtes-vous allée aujourd'hui? Je vous ai vu venir chez moi, vous
- avez passé devant mon bureau, et je ne sais ce que vous êtes
- devenue.» Je lui répondis: «A quel moment avez-vous été assez
- ridicule pour penser que j'aurais pu aller vous voir»?--«Au
- moment où la pendule sonnait 3 heures», répliqua-t-il.
-
- Je changeai de sujet, et depuis je ne suis pas revenue
- là-dessus. Ce monsieur me connaissait fort bien et savait
- comment je m'habillais d'ordinaire. Il va de soi que je
- n'allais pas le voir, si ce n'est pour affaires et lorsqu'il me
- donnait rendez-vous.
-
- _Troisième cas._--C'était il y a environ 6 ans: j'habitais une
- maison de province à 100 milles de Londres. On était fort
- occupé dans la maison et d'esprit fort positif. Il y avait
- aussi beaucoup de jeunes gens très gais. Un matin, je descendis
- pour déjeuner, comme pressée par une sensation que je ne
- pouvais ni comprendre ni secouer. L'après-midi, cette sensation
- fut remplacée par l'idée obsédante d'une de mes parentes de
- Londres. Je lui écrivis pour lui demander ce qu'elle faisait,
- mais sa lettre se croisa avec la mienne; elle m'adressait la
- même question. Quand je la vis, elle m'a dit ce qu'elle m'a
- encore répété la semaine dernière: elle était assise et
- travaillait tranquillement, lorsque la porte s'ouvrit et
- j'entrai, ayant mon air habituel. Bien qu'elle me sût fort
- loin, elle conclut, en me voyant, que j'étais revenue. Elle ne
- s'aperçut du contraire que lorsque je me fus retournée et que
- je fus sortie de la chambre.
-
- _Quatrième cas._--Il y a quatre ans, une jeune fille m'affirma
- que je m'étais tenue au pied de son lit (elle était souffrante
- à ce moment-là) et que je lui avais dit distinctement de se
- lever, de s'habiller, que je la croyais suffisamment bien pour
- le faire; elle obéit. Je lui dis qu'elle s'était tout à fait
- trompée et que je n'avais rien fait de pareil. Elle pensa
- évidemment que je niais le fait pour un motif quelconque. A ce
- moment-là, j'étais à une distance de 20 minutes de marche de la
- chambre de cette jeune fille. Elle était sûre de ce qu'elle
- affirmait et je n'aurais pas voulu discuter la question avec
- elle.
-
- Sa maladie n'était pas une maladie mentale.»
-
- Louisa HOPKINSON.
-
-Il semblerait que des cas semblables dussent aider à découvrir le
-mécanisme de la production des hallucinations télépathiques; en
-réalité, on le voit, il n'en est rien. Bien mieux, des faits de ce
-genre semblent obscurcir encore la genèse du phénomène.
-
-Le livre anglais contient plus de cent observations d'hallucinations
-visuelles analogues à celles que nous venons de citer.
-
-
-_B._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES AUDITIVES
-
-Les hallucinations véridiques auditives sont moins nombreuses que les
-visuelles.
-
-Comme ces dernières, elles présentent divers degrés d'intensité et de
-netteté.
-
-_Du côté du sujet_, tantôt ce n'est qu'un son inarticulé, un simple
-bruit qu'il perçoit, tantôt (et c'est le cas le plus fréquent) c'est
-une voix humaine qui est _reconnue_ ou non. Cette voix pousse un
-simple cri, ou bien prononce des paroles.
-
-_Du côté de l'agent_, dans les cas qui n'ont pas été suivis de mort,
-et où la vérification est possible, il arrive que les cris ou les mots
-n'ont été qu'à demi-émis, et même simplement imaginés.
-
-Ces diverses classes d'hallucinations auditives indiquées, voici
-quelques observations empruntées toujours au livre de MM. Gurney,
-Myers et Podmore.
-
-Dans la suivante, il s'agit d'un cri terrible d'agonie poussé par
-l'agent et entendu par le sujet qui ne reconnaît pas la voix.
-
- CIX (34). Ce récit est dû à un homme fort honorable que nous
- désignerons par les initiales de A. Z... Il nous a donné les noms
- véritables de toutes les personnes dont il est question dans son
- récit, mais il désire qu'ils ne soient pas publiés, en raison du
- caractère douloureux des faits qui y sont rapportés.
-
- Mai 1885.
-
- «En 1876, je demeurais dans une petite paroisse agricole de
- l'est de l'Angleterre.
-
- J'avais pour voisin un jeune homme S. B... qui possédait,
- depuis peu, une des grandes fermes du pays. Pendant qu'on
- arrangeait sa maison, il logeait, avec son domestique, à
- l'autre bout du village. Son logement était fort éloigné de ma
- maison; il en était distant d'un demi-mille au moins, et il en
- était séparé par beaucoup de maisons et de jardins, par une
- plantation et des bâtiments de ferme. Il aimait les exercices
- du corps et la vie en plein air, et passait une bonne partie de
- son temps à chasser. Ce n'était pas pour moi un ami personnel,
- mais une simple relation; je ne m'intéressais à lui que comme à
- l'un des grands propriétaires du pays. Par politesse, je l'ai
- invité à venir me voir, mais autant que je m'en souviens, je ne
- suis jamais allé chez lui.
-
- Une après-midi du mois de mars 1876, comme je quittais la gare,
- avec ma femme, pour rentrer chez moi, S. B... nous aborda. Il
- nous accompagna jusqu'à la porte d'entrée; il resta encore
- quelques instants à causer avec nous, mais il n'y eut rien de
- particulier dans cette conversation. Il faut noter que la
- distance entre cette porte et les fenêtres des salles à manger
- est, par le chemin, à 60 yards; mais les fenêtres de ces pièces
- donnent au nord-est sur le chemin à voitures.
-
- Après que S. B... eut pris congé de nous, ma femme me dit:
- «Evidemment, le jeune B... désirait que nous lui disions
- d'entrer, mais j'ai pensé que vous ne vous souciez pas de vous
- laisser déranger par lui.» Une demi-heure plus tard environ,
- je le rencontrai de nouveau, et, comme je voulais jeter un coup
- d'oeil sur un travail que l'on faisait tout au bout du domaine,
- je lui demandai de faire la route avec moi. Sa conversation
- n'eut rien de particulier, ce jour-là; toutefois, il semblait
- être un peu ennuyé par le mauvais temps et le bas prix des
- produits agricoles. Je me rappelle qu'il me demanda des
- cordages en fil de fer, pour faire un treillage dans sa ferme,
- et que je lui promis de lui en donner. Au retour de notre
- promenade et à l'entrée du village, je m'arrêtai au chemin de
- traverse pour lui dire bonsoir; le chemin qui conduisait chez
- lui tombait à angle droit sur le mien. Et à ma grande surprise,
- je l'entendis dire: «Venez fumer un cigare chez moi, ce soir.»
- Je lui répondis: «Ce n'est guère possible, je suis engagé ce
- soir.» «Venez donc!» me dit-il. «Non, lui répliquai-je, je
- viendrai un autre soir.» Sur ce mot, nous nous séparâmes.
-
- Nous étions peut-être à 40 yards l'un de l'autre, lorsqu'il se
- retourna vers moi et me cria: «Alors, puisque vous ne viendrez
- pas, bonsoir.» Ce fut la dernière fois que je le vis vivant.
-
- Je passai la soirée à écrire dans ma salle à manger. Je puis
- dire que, pendant quelques heures, il est fort probable que la
- pensée du jeune homme B... ne me vînt pas à l'esprit. La nuit
- était brillante et claire, et la lune était pleine ou peu s'en
- fallait; il ne faisait pas de vent. Depuis que j'étais rentré,
- il avait un peu neigé, tout juste assez pour blanchir la terre.
-
- A 10 heures moins 5 environ, je me levai et je quittai la
- chambre; je pris une lampe sur la table du vestibule et je la
- mis sur un guéridon placé dans l'embrasure de la fenêtre de la
- salle à déjeuner. Les rideaux des fenêtres n'étaient pas
- fermés. Je venais de prendre dans la bibliothèque un volume de
- l'ouvrage de Macgillivray sur les _Oiseaux d'Angleterre_, pour
- y chercher un renseignement. J'étais en train de lire le
- passage, le livre approché tout près de la lampe et mon épaule
- appuyée contre le volet; j'étais dans une position où je
- pouvais entendre le moindre bruit du dehors. Tout à coup,
- j'entendis distinctement qu'on avait ouvert la grande porte de
- devant et qu'on l'avait refermée en la faisant claquer. Puis,
- j'entendis des pas précipités qui s'avançaient sur le chemin.
- Les pas étaient d'abord fort distincts et très sonores; mais,
- quand ils arrivèrent en face de la fenêtre, la pelouse qui
- était au-dessous de la fenêtre en amortit le son, et, au même
- moment, j'eus la conscience que quelque chose se tenait tout
- près de moi, en dehors, séparé seulement de moi par la mince
- jalousie et le carreau de verre. Je pus entendre la respiration
- courte, haletante, pénible du messager, ou de quoi que ce fût,
- qui s'efforçait de reprendre haleine avant de parler. Avait-il
- été attiré par la lumière qui filtrait à travers les volets?
- Mais, subitement, pareil à un coup de canon, retentit en
- dedans, en dehors, partout, le plus épouvantable cri, un
- gémissement, une plainte prolongée d'horreur qui glaça le sang
- dans mes veines. Ce ne fut pas un seul cri, mais un cri
- prolongé, qui commença sur une note très élevée, puis qui
- s'abaissa et qui allait s'égrenant, s'éparpillant en
- gémissements vers le Nord; il devenait de plus en plus faible,
- comme s'il s'évanouissait dans les sanglots et les affres d'une
- horrible agonie. Impossible de décrire mon épouvante et mon
- horreur, augmentées dix fois lorsque je retournai dans la salle
- à manger et que j'y trouvai ma femme, tranquillement assise à
- son travail, près de la fenêtre, située sur la même ligne que
- celle de la salle à déjeuner, et qui était éloignée seulement
- de 10 à 12 pieds. _Elle n'avait rien entendu._ Je vis cela du
- premier coup d'oeil; d'après la position où je la trouvai
- assise, je pouvais conclure qu'elle aurait dû entendre le
- moindre bruit qui se serait produit au dehors et surtout le
- bruit des pas sur le sable. S'apercevant que quelque chose
- m'avait alarmé, elle me demanda: «Qu'y-a-t-il?» «Il y a
- seulement quelqu'un dehors», lui dis-je. «Alors, pourquoi ne
- sortez-vous pas pour aller voir? Vous le faites toujours, quand
- vous entendez quelque bruit extraordinaire.» Je dis: «Il y a
- quelque chose de si étrange et de si terrible dans ce bruit,
- que je n'ose pas le braver. Ce doit être la _banshee_ (la fée)
- qui a crié.»
-
- Le jeune S. B..., après avoir pris congé de moi, était rentré
- chez lui. Il avait passé la plus grande partie de la soirée sur
- le sofa, lisant un roman de Whyle Melville. Il avait vu son
- domestique à 9 heures et lui avait donné des ordres pour le
- lendemain. Le domestique et sa femme, qui habitaient seuls la
- maison avec S. B..., allèrent se coucher. A l'enquête, le
- domestique déclara qu'au moment où il allait s'endormir, il
- avait été brusquement réveillé par un cri. Il courut dans la
- chambre de son maître qu'il trouva expirant sur le sol. On
- constata que le jeune B... s'était déshabillé en haut et qu'il
- était descendu dans son salon, vêtu seulement de sa chemise de
- nuit et de son pantalon; il s'était versé un demi-verre d'eau,
- dans lequel il avait vidé un flacon d'acide prussique (il se
- l'était procuré le matin, sous prétexte d'empoisonner un chien;
- en réalité, il n'avait pas de chien). Il était remonté et,
- après être rentré dans sa chambre, il avait vidé le verre, en
- poussant un cri: il s'était abattu mort par terre. Tout cela
- s'était passé, autant du moins que je puis le savoir,
- exactement au même moment où j'avais été si effrayé chez moi.
- Il est tout à fait impossible qu'aucun bruit, sauf peut-être
- celui d'un coup de canon, ait pu arriver à mon oreille, depuis
- la maison de B... Les fenêtres et les portes étaient fermées;
- il y avait entre sa maison et la mienne un grand nombre
- d'obstacles: des maisons, des jardins, des fermes, des
- plantations, etc.
-
- Forcé de partir par le premier train, j'étais sorti le
- lendemain matin de bonne heure, et, examinant le terrain
- au-dessous de la fenêtre, je ne trouvai aucune trace de pas sur
- le sable ou le gazon: le sol était encore couvert de la légère
- couche de neige tombée le soir précédent.
-
- Tout l'incident avait été un rêve d'un moment, une imagination,
- appelez-le comme vous voudrez; je raconte simplement les faits
- comme ils se sont passés, sans essayer d'en fournir une
- explication, qu'en vérité je suis tout à fait incapable de
- donner. Tout l'incident est un mystère et restera toujours un
- mystère pour moi. Je n'appris les détails de la tragédie que
- dans l'après-midi du lendemain, parce que j'étais parti par le
- premier train. On disait que le motif du suicide était un
- chagrin d'amour.»
-
- Dans une lettre ultérieure, datée du 12 juin 1885, M. A. Z...
- nous dit:
-
- «Le suicide a eu lieu dans cette paroisse, le jeudi 9 mars
- 1876, vers 10 heures du soir. L'enquête a eu lieu le samedi 11;
- elle fut faite par.... alors coroner. Il y a quelques années
- qu'il est mort, autrement j'aurais peut-être obtenu de lui une
- copie des notes qu'il a prises alors; vous trouverez
- probablement quelques détails de l'enquête, dans le.... du 17
- mars.
-
- Moi-même, je n'appris les détails de l'événement qu'à mon
- retour, dans l'après-midi du vendredi, c'est-à-dire dix-sept
- heures plus tard.
-
- La légère couche de neige tomba vers 8 heures, _pas plus tard_.
- A partir de ce moment, la nuit fut claire et belle et très
- silencieuse; il gela assez dur; j'ai des preuves de tout cela
- qui pourraient satisfaire n'importe quel magistrat.
-
- Le lendemain matin, de bonne heure, avant de quitter la maison
- pour toute la journée, j'allai voir sous la fenêtre s'il y avait
- des traces de pas. Peut-être n'est-il pas tout à fait exact de
- dire qu'il avait neigé. Il était tombé plutôt un peu de grêle et
- de grésil, et l'on voyait à travers les brins d'herbe, mais cela
- suffisait pour que personne ne pût passer par là sans laisser de
- traces.
-
- Je n'assistai pas moi-même à l'enquête, de sorte que je n'en
- sais que ce que j'ai entendu dire. Dans mon récit, j'ai dit que
- le domestique avait été réveillé par un cri. J'ai interrogé cet
- homme (dont M. Z... donne le nom) et je l'ai serré de près, en
- le contre-interrogeant sur ce détail de sa déclaration: il est
- plus exact de dire qu'il fut réveillé par une série de bruits,
- qui se terminèrent par un fracas ou une «lourde chute». Cela est
- probablement plus exact, car le fils du fermier (suit le nom),
- qui demeurait dans la maison voisine, fut réveillé par _la même
- sorte de bruits_, qui arriva de la maison de B... à travers le
- mur, jusqu'à la chambre où il couchait.
-
- Cependant, je ne veux pas que l'on pense que des bruits
- _matériels_ quelconques, entendus dans la maison de B... aussi
- bien que dans celle du voisin, aient pu avoir quelques relations
- avec le bruit et le cri particulier qui m'ont tant effrayé.
- Toute personne, connaissant la localité, doit admettre
- l'_impossibilité_ absolue que de pareils bruits puissent
- traverser tous les obstacles interposés. Je veux seulement dire
- que la scène qui se passa dans l'une des deux maisons coïncida
- avec mon alarme et avec les phénomènes qui se passaient dans
- l'autre maison.
-
- J'apprends par un renseignement, puisé dans le livre de....
- (suit le nom), pharmacien de..., que le jeune S. B.. s'était
- procuré le poison le 8 mars. Ci-joint, en réponse à votre
- demande, une note de Mme A. Z...»
-
- La note ci-jointe, signée par Mme A. Z... et aussi datée du 12
- juin 1885, dit ce qui suit:
-
- «Je puis attester que, dans la nuit du 9 mars 1876, vers dix
- heures, mon mari, qui était allé dans la chambre attenante,
- pour consulter un livre, fut fortement alarmé par des bruits
- qu'il entendit. A ce qu'il me dit, il avait entendu la grande
- porte claquer, puis des pas sur le chemin et sur la pelouse,
- puis une respiration haletante près de la fenêtre, et enfin un
- cri terrible.
-
- Je n'entendis rien du tout. Mon mari ne sortit pas pour
- regarder autour de la maison, comme il aurait fait en tout
- autre moment. Et lorsque je lui demandai _ensuite_ pourquoi il
- n'était pas sorti, il me dit: «Parce que j'ai senti que je ne
- pouvais pas.» Lorsqu'il alla se coucher, il monta son fusil, et
- lorsque je lui demandai pourquoi, il me répondit: «Parce qu'il
- doit y avoir quelqu'un par ici.»
-
- Le lendemain matin, il partit de bonne heure, et il n'entendit
- pas parler du miracle de M. S. B... avant l'après-midi du même
- jour.»
-
- M. A. Z... nous a dit qu'il n'avait jamais éprouvé d'impression
- semblable.
-
- Un article d'un journal local, que nous avons lu, donne une
- relation du miracle et de l'enquête qui confirme le récit donné
- par M. A. Z...
-
-Dans le cas suivant, le sujet a entendu une phrase tout entière, qui
-probablement a été prononcée par l'agent ou tout au moins fortement
-imaginée:
-
- CXI. (284). R. H. K. Killick Greatmeaton Rectory, Northalleston.
- C'est un extrait d'une lettre adressée au Rev. R. H. Davies de
- Chelson. Cette lettre ne porte pas de date.
-
- Le Rev. Davies nous a dit, le 15 novembre 1885, qu'il devait
- l'avoir reçue il y a dix ou douze ans. M. Killick nous a envoyé,
- le 23 avril 1884, un récit presque identique; nous n'avons pu
- obtenir de sa femme qui est maintenant infirme, une confirmation
- directe du récit, mais M. Killick nous a dit que les souvenirs de
- sa femme étaient d'accord avec les siens. L'événement s'est passé
- il y a plus de trente ans.
-
- «Une de mes filles bien-aimées (maintenant mariée) était avec
- toute ma famille à notre presbytère, dans le Wiltshire:
- j'étais alors à Paris. Un dimanche après-midi, j'étais assis
- dans la cour de l'hôtel où je prenais mon café, lorsqu'une
- pensée traversa subitement mon esprit: «Etta est tombée dans
- l'eau.»
-
- Dans le récit qu'il nous a envoyé plus tard: le passage parallèle
- est «quand, tout à coup, je crus entendre une voix me dire: «Etta
- est tombée dans l'étang.»
-
- Je dois vous dire que nous avions une très grande pelouse, une
- belle pièce d'eau artificielle, avec une allée verte tout
- autour, une cascade, une grotte, etc. C'était l'endroit
- préféré.
-
- J'essayai de chasser cette pensée, mais en vain. Je me promenai
- durant des heures dans Paris, essayant d'effacer cette
- impression, mais en vain. Je marchai jusqu'à ce que je ne pusse
- plus aller; je rentrai me coucher, mais sans pouvoir dormir. Le
- lendemain, j'allai au bureau de poste, dans l'espoir d'y trouver
- des lettres; il n'y en avait pas. Je ne pouvais plus rester à
- Paris; j'allai à l'ambassade et je pris un passeport pour
- Bruxelles.
-
- Je reçus ensuite des lettres où l'on me disait que tout le monde
- se portait bien; j'achevai mon voyage, sans parler de «mon
- inquiétude absurde», comme je l'appelais.
-
- Quelques mois plus tard, je dînais chez des amis, lorsque la
- maîtresse de la maison dit: «Qu'avez-vous pensé d'Etta, quand
- vous l'avez appris?»
-
- --Appris quoi? dis-je.
-
- --Oh! dit la dame, ai-je trahi un secret?
-
- --Je ne vous quitte pas avant de tout savoir.
-
- Elle me dit: «Ne me faites pas arriver d'ennuis, mais je parlais
- de sa chute dans l'étang.»
-
- --Quel étang?
-
- --Votre étang.
-
- --Mais quand?
-
- --Lorsque vous étiez sur le continent.»
-
- Comme j'allais partir, je ne parlai plus de cela, mais je me
- hâtai de rentrer à la maison, je cherchai la gouvernante, et lui
- demandai ce que tout cela voulait dire.
-
- Elle me répondit: «Oh! que c'est cruel de vous le dire,
- maintenant que tout est passé. Eh bien! une après-midi de
- dimanche, nous nous promenions près de l'étang, lorsque Théodore
- dit: «Etta, c'est si drôle de marcher les yeux fermés.» Elle
- essaya, et tomba dans l'eau. J'entendis un cri, je regardai et
- je vis la tête d'Etta sortir de l'eau; je courus, la saisis et
- la tirai hors l'étang. Oh! c'est affreux! Alors je la portai à
- sa maman; nous la mîmes au lit et elle se remit bien vite.» Je
- lui demandai le jour: c'était «le dimanche même où j'étais à
- Paris et où j'avais eu cette affreuse impression.»
-
- Je demandai l'heure. C'était vers quatre heures! le moment même
- où cette pensée pénible s'était présentée à mon esprit.
-
- Je dis alors: «Cela m'a été révélé à Paris, au moment même de
- l'accident,» et, pour la première fois, je lui parlai de la
- triste impression que j'avais éprouvée à Paris, cette
- après-midi.»
-
- R. Henry KILLICK.
-
- M. Killick nous écrit, le 6 mai 1884:
-
- «Vous me demandez si c'est la seule impression de ce genre que
- j'aie eue; je crois pouvoir répondre que oui. Je ne me
- rappelle rien de semblable. Vous me demandez si l'étang était
- dangereux, etc. On ne permettait _jamais_ aux enfants de s'en
- approcher, si ce n'est avec des personnes sérieuses; l'accès
- en était défendu, et l'étang était loin de leur terrain de
- jeu. Nous étions si sévères et si attentifs qu'un accident
- était impossible. Nous n'avions pas d'inquiétude à ce
- sujet-là.
-
- A ce moment, dix enfants se trouvaient réunis chez moi; et
- l'enfant qui faillit se noyer était bien présente à mon esprit
- à ce moment, et non une autre. La voix semblait dire: «Etta est
- tombée dans l'étang.»
-
-On trouve dans les _Phantasms of the Living_ le récit de 36 autres cas
-semblables.
-
-
-_C._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES TACTILES
-
-Les hallucinations _tactiles_, d'origine télépathique, sont encore
-plus rares que les auditives.
-
-Il en est de même, du reste, pour les hallucinations du toucher, qui
-sont simplement subjectives. Dans ce dernier cas même, on peut
-supposer que, souvent, la sensation a eu pour origine une secousse
-musculaire involontaire, ce qui réduit encore le nombre des
-hallucinations tactiles ordinaires.
-
-Rien d'étonnant donc à ce que celles qui sont de nature télépathique
-soient aussi rares.
-
-Dans ces dernières, tantôt le sens du toucher est seul impressionné,
-tantôt les autres sens participent aussi à l'impression.
-
-Voici maintenant quelques observations.
-
---Dans celle-ci, l'hallucination affecte le toucher seul:
-
- CXV (292) M. J. C. Harris, Wellington, Nouvelle-Zélande,
- propriétaire du _New Zealand Times_ et du _New Zealand Mail_.
-
- 6 juillet 1887.
-
- «Ma femme avait un oncle, capitaine dans la marine marchande,
- qui l'aimait beaucoup; lorsqu'elle était enfant, et souvent,
- lorsqu'il était chez lui, à Londres, il la prenait sur ses
- genoux, et lui caressait les cheveux. Elle partit avec ses
- parents pour Sydney, et son oncle continua son métier dans
- d'autres parties du monde.
-
- Environ trois ou quatre ans plus tard, elle était montée
- s'habiller pour dîner: elle avait défait ses cheveux; tout d'un
- coup, elle sentit une main se poser sur le sommet de sa tête et
- caresser rapidement ses cheveux, jusqu'à ses épaules. Effrayée,
- elle se retourna et dit: «Oh! mère, pourquoi me faire peur
- ainsi?» Car elle croyait que sa mère voulait lui faire une
- niche. Il n'y avait personne dans la chambre. Lorsqu'elle
- raconta l'incident à table, un ami superstitieux leur conseilla
- de prendre note du jour et de la date.
-
- On le fit. Un peu plus tard, arriva la nouvelle que son oncle
- William était mort ce jour-là; si l'on tient compte de la
- différence de longitude c'était à peu près l'heure à laquelle
- elle avait senti la main se poser sur sa tête.»
-
- Voici le récit de Mme Harris elle-même:
-
- Hill Street, Wellington, Nouvelle-Zélande.
-
- 5 décembre 1855.
-
- «Je regrette vivement qu'il ne soit pas en mon pouvoir, tout
- désireux que nous soyons d'aider, si peu que ce soit, la cause
- de la science, de vous fournir une confirmation du récit de mon
- mari. Des amies que j'avais alors, une seule vit encore et elle
- habite dans le Queensland. Nous n'avons pas considéré les notes
- prises alors comme assez importantes pour être gardées; et nous
- n'avons ni lettres de faire part, ni annonce de décès. Par
- conséquent, mon récit ne peut, je le comprends, avoir une grande
- valeur, puisqu'aucun témoignage ne vient le confirmer.
- Toutefois, pour vous être agréable, je vous envoie mon récit,
- bien assurée que vous le considérerez comme authentique.
-
- Le fait a eu lieu, il y a si longtemps, que, bien que l'incident
- soit présent à ma mémoire, la date précise (qui n'a jamais été
- soigneusement prise) m'échappe.
-
- C'était en 1860, au mois d'avril. J'étais alors jeune fille,
- j'étais debout devant ma toilette, dans ma chambre à coucher,
- arrangeant quelque détail de ma toilette.
-
- Il était à peu près 6 heures du soir, et à cette époque de
- l'année, c'est déjà le crépuscule, lorsque, tout à coup, je
- sentis une main se poser sur ma tête, descendre le long de mes
- cheveux, et s'appuyer lourdement sur mon épaule gauche. Effrayée
- par cette caresse inattendue, je me retournais vivement pour
- reprocher à ma mère d'entrer sans bruit, quand, à ma grande
- surprise, je ne vis personne. Aussitôt, je pensai à
- l'Angleterre, où mon père était parti au mois de janvier
- précédent, et je pensai que quelque chose était arrivé, bien
- qu'il me fût impossible de rien définir.
-
- Je descendis, et je racontai ma peur à ma mère. Dans la soirée,
- Mme et Mlle W... vinrent, et comme elles s'informaient des
- causes de ma pâleur, on les mit au courant de l'affaire. Mme
- W... dit immédiatement: «Notez la date, et nous verrons ce qui
- aura lieu.» On le fit, et l'incident cessa de nous troubler,
- bien que ma famille attendit avec inquiétude la première lettre
- de mon père. Dans la première lettre que nous reçûmes, il nous
- raconta qu'à son arrivée en Angleterre, il avait trouvé son
- frère Henri gravement malade, mourant, à vrai dire. Dans mon
- enfance, j'étais sa préférée, et à sa mort, mon nom fut le
- dernier mot qu'il prononça.
-
- En comparant les dates et en tenant compte de la différence de
- longitude, nous trouvâmes que l'époque de la mort de mon oncle
- coïncidait exactement avec celle de mon étrange impression. Je
- me rappelai aussi que mon oncle avait l'habitude de me caresser
- les cheveux. Ma mère, qui demeure avec moi, est la seule
- personne qui puisse confirmer l'histoire, et elle signe avec moi
- ce récit.»
-
- Elisabeth HARRIS.
- Elisabeth BRADFORD.
-
- En réponse à nos questions, Mme Harris nous dit qu'elle n'a
- jamais eu d'autres hallucinations.
-
- Dans le _Thame Gazette_ et le _Oxford Chronicle_, nous voyons
- que l'oncle de Mme Harris mourut le 12 mai (et non avril) 1860,
- à l'âge de 51 ans.
-
-L'observation suivante nous présente un cas d'hallucination tactile
-accompagnée d'hallucination visuelle:
-
- CXVIII.--Mme Randolph Lichfield, Cross Deeps Twickenham. Son mari
- n'a pu confirmer le récit par écrit parce que des douleurs dans
- la main l'empêchent d'écrire.
-
- 1883.
-
- «J'étais assise dans ma chambre, un soir avant mon mariage,
- près d'une table de toilette, sur laquelle était posé le livre
- que je lisais: la table était dans un coin de la chambre, et le
- large miroir qui était dessus touchait presque le plafond, de
- sorte que l'image de toute personne qui se trouvait dans la
- chambre pouvait s'y refléter tout entière. Le livre que je
- lisais ne pouvait nullement affecter mes nerfs, exciter mon
- imagination. Je me portais très bien, j'étais de bonne humeur,
- et rien ne m'était arrivé, depuis l'heure où j'avais reçu mes
- lettres, le matin, qui eût pu me faire penser à la personne à
- laquelle se rapporte l'étrange impression que vous me demandez
- de raconter. J'avais les yeux fixés sur mon livre; tout à coup
- je _sentis_, mais sans le _voir_, quelqu'un entrer dans ma
- chambre. Je regardai dans le miroir pour savoir qui c'était,
- mais je ne vis personne. Je pensais naturellement que ma
- visite, me voyant plongée dans ma lecture, était ressortie,
- quand, à mon vif étonnement, je ressentis un baiser sur mon
- front, un baiser long et tendre. Je levai la tête nullement
- effrayée, et je vis mon fiancé debout derrière ma chaise,
- penché sur moi, comme pour m'embrasser de nouveau. Sa figure
- était très pâle et triste au-delà de toute expression. Très
- surprise, je me levai, et, avant que j'aie pu parler, il avait
- disparu, je ne sais comment. Je ne sais qu'une chose, c'est
- que, pendant un instant, je vis bien nettement tous les traits
- de sa figure, sa haute taille, ses larges épaules, comme je les
- ai vus toujours, et le moment d'après, je ne vis plus rien de
- lui.
-
- D'abord, je ne fus que surprise, ou pour mieux dire, perplexe.
- Je n'éprouvai aucune frayeur, je ne crus pas un instant que
- j'avais vu un esprit; la sensation qui s'ensuivit fut que
- j'avais quelque chose au cerveau, et j'étais reconnaissante que
- cela n'eût pas amené une vision terrible, au lieu de celle que
- j'avais éprouvée, et qui m'avait été fort agréable. Je me
- rappelle avoir prié pour ne pas imaginer quelque chose de
- terrifiant.
-
- Le lendemain, à ma grande surprise, je ne reçus pas ma lettre
- habituelle de mon fiancé; quatre distributions eurent lieu, pas
- de lettre; le jour suivant, pas de lettre. Je me révoltais
- naturellement à l'idée qu'on me négligeait, mais je n'aurais
- pas eu la pensée de le faire savoir au coupable, de sorte que
- je n'écrivis pas pour connaître la cause de son silence. Le
- troisième soir,--je n'avais pas encore reçu de lettre--comme je
- montais me coucher, ne pensant pas à R..., je sentis tout à
- coup et avec une grande intensité, dès que j'eus franchi la
- dernière marche, qu'il était dans ma chambre et que je pourrais
- le voir comme précédemment. Pour la première fois, j'eus peur
- qu'il ne lui fût arrivé quelque chose. Je savais fort bien
- combien serait grand, dans ce cas, son désir de me voir, et je
- pensais: «Serait-ce vraiment lui que j'ai vu l'autre nuit?»
- J'entrai droit dans la chambre, sûre de le voir; il n'y avait
- rien. Je m'assis pour attendre, et la sensation qu'il était là,
- essayant de me parler et de se faire voir, devint de plus en
- plus forte. J'attendis jusqu'à ce que je me sentisse si
- somnolente que je ne pouvais plus veiller; j'allai me coucher
- et je m'endormis. J'écrivis par le premier courrier, le
- lendemain matin, à mon fiancé, lui exprimant ma crainte qu'il
- ne fût malade, puisque je n'avais pas reçu de lettre de lui
- depuis trois jours. Je ne lui dis rien de ce que je vous
- raconte. Deux jours après, je reçus quelques lignes
- horriblement griffonnées, pour me dire qu'il s'était abîmé la
- main à la chasse et qu'il n'avait pu tenir encore une plume,
- mais qu'il n'était pas encore en danger. Ce ne fut que quelques
- jours plus tard, lorsqu'il put écrire, que j'appris toute
- l'histoire.
-
- La voici: il montait un cheval de chasse irlandais, une bête
- superbe, mais très vicieuse. Ce cheval était habitué à
- désarçonner quiconque le montait, s'il lui déplaisait d'être
- monté, et pour cela, il mettait en jeu une quantité de ruses,
- se débarrassant des grooms, des chasseurs, de n'importe qui,
- lorsque l'envie lui en prenait. Lorsqu'il vit que ni ses
- ruades, ni ses sauts, ni ses écarts ne pouvaient démonter mon
- fiancé, et qu'il avait trouvé son maître, il devint furieux. Il
- resta calme un moment, puis il traversa la route à reculons, se
- redressa tout droit en arrière et pressa son cavalier contre le
- mur. La pression et la douleur furent telles que R... pensa
- mourir; il se rappelait d'avoir dit, au moment de perdre
- connaissance: «May! ma petite May! que je ne meure pas sans te
- revoir!» Ce fut cette nuit-là qu'il se pencha sur moi et
- m'embrassa. Il ne fut pas aussi gravement blessé qu'il l'avait
- d'abord cru, quoiqu'il souffrit beaucoup et qu'il ne pût tenir
- une plume pendant longtemps. La nuit pendant laquelle je sentis
- si soudainement que j'allais le voir, et où ne le voyant pas,
- je sentis si bien qu'il était là, essayant de me le faire
- savoir, cette nuit même, il se tourmentait de ne pouvoir
- m'écrire, et il désirait ardemment que je puisse comprendre
- qu'il y avait un motif grave pour expliquer son silence.
-
- Je racontai tout à ma mère (qui est morte depuis), tel que je
- l'ai raconté; et elle me conseilla de ne pas lui parler de son
- apparition jusqu'à ce qu'il fût tout à fait rétabli et que je
- puisse le faire personnellement. Lorsqu'il vint me voir un peu
- plus tard, je me fis raconter toute l'histoire, avant de lui
- parler de l'impression étrange que j'avais éprouvée pendant ces
- deux nuits.
-
- Je viens de lui lire ceci, et il affirme que j'ai raconté
- exactement la part qu'il eut dans cette étrange affaire.»
-
-Il est fâcheux que les deux personnes en question n'aient pas fait
-quelques tentatives de télépathie expérimentale.
-
-Le cas suivant est d'un type plus rare; les hallucinations de la vue
-et de l'ouïe, au lieu de se combiner en un même événement, ont été
-séparées par un intervalle de plusieurs heures.
-
- CXXI (302). M. Garling, 12, Westbourne Gardens, Folkestone.
-
- Février 1883.
-
- «Un jeudi soir, vers le milieu d'août, en 1849, j'allai, comme
- je le faisais souvent, passer la soirée avec le Rev. Harrisson
- et sa famille, avec laquelle, depuis bien des années, j'avais
- les rapports les plus intimes. Comme le temps était très beau,
- nous allâmes passer, avec les voisins, la soirée aux Surrey
- zoological Gardens. Je note ceci tout particulièrement, parce
- que cela prouve que Harrisson était incontestablement en bonne
- santé ce jour-là et que personne ne se doutait de ce qui allait
- arriver. Le lendemain, j'allai rendre visite à des parents,
- dans l'Hertfordshire, qui habitaient dans une maison appelée
- Flamstead Lodge, à 26 milles de Londres, sur la grand'route.
- Nous dînions d'habitude à 2 heures, et le lundi, dans
- l'après-midi suivante, lorsqu'on eut dîné, je laissai les dames
- au salon et je descendis, à travers l'enclos, jusqu'à la
- grand'route. Remarquez bien que nous étions au milieu d'une
- journée du mois d'août, avec un beau soleil, sur une
- grand'route fort large, où il passait beaucoup de monde, à cent
- mètres d'une auberge. J'étais moi-même parfaitement gai,
- j'avais l'esprit à l'aise, il n'y avait rien autour de moi qui
- pût exciter mon imagination. Quelques paysans étaient auprès de
- là, à ce moment. Tout à coup, un «fantôme» se dressa devant
- moi, si près, que si c'eût été un être humain, il m'eût touché,
- m'empêchant, pour un instant, de voir le paysage et les objets
- qui étaient autour de moi; je ne distinguais pas complètement
- les contours de ce fantôme, mais je voyais ses lèvres remuer et
- murmurer quelque chose; ses yeux me fixaient et plongeaient
- dans mon regard, avec une expression si sévère et si intense
- que je reculai et marchai à reculons. Je me dis instinctivement
- et probablement à haute voix: «Dieu juste! c'est Harrisson!»
- quoique je n'eusse pas pensé à lui le moins du monde à ce
- moment-là. Après quelques secondes, qui me semblèrent une
- éternité, le spectre disparut; je restai cloué sur place
- pendant quelques instants, et l'étrange sensation que
- j'éprouvai fait que je ne puis douter de la réalité de la
- vision. Je sentais mon sang se glacer dans mes veines; mes
- nerfs étaient calmes, mais j'éprouvais une sensation de froid
- mortel, qui dura pendant une heure et qui me quitta peu à peu,
- à mesure que la circulation se rétablissait. Je n'ai jamais
- ressenti pareille sensation, ni avant, ni après. Je n'en parlai
- pas aux dames, à mon retour, pour ne pas les effrayer, et
- l'impression désagréable perdit de sa force graduellement.
-
- J'ai dit que la maison était près de la grand'route; elle était
- située au milieu de la propriété, le long d'un sentier qui mène
- au village, à 200 ou 300 mètres de toute autre maison; il y
- avait une grille en fer, de sept pieds de haut devant la
- façade, pour protéger la maison des vagabonds; les portes sont
- toujours fermées à la nuit tombante; une allée, longue de
- trente pieds, toute en gravier ou pavée, menait de la porte
- d'entrée au sentier. Ce jour-là, la soirée était très belle et
- très tranquille. Placée comme elle était, personne n'eût pu
- approcher de la maison, dans le profond silence d'une soirée
- d'été, sans avoir été entendu de loin. En outre, il y avait un
- gros chien dans un chenil, placé de manière à garder la porte
- d'entrée; et, destiné surtout à avertir, dès que l'on entrait à
- l'intérieur de la maison, un petit terrier qui aboyait contre
- tout le monde et à chaque bruit. Nous allions nous retirer dans
- nos chambres, nous étions assis dans le salon, qui est au
- rez-de-chaussée, près de la porte d'entrée, et nous avions avec
- nous le petit terrier. Les domestiques étaient allés se coucher
- dans une chambre de derrière, à 60 pieds plus loin. Ils nous
- dirent, lorsqu'ils descendirent, qu'ils étaient endormis et
- qu'ils avaient été éveillés par le bruit.
-
- Tout à coup, il se fit, à la porte d'entrée, un bruit si grand
- et si répété (la porte semblait remuer dans son cadre et vibrer
- sous des coups formidables) que nous fûmes tout de suite
- debout, tout remplis d'étonnement, et les domestiques
- entrèrent, un moment après, à moitié habillés, descendus à la
- hâte de leur chambre, pour savoir ce qu'il y avait. Nous
- courûmes à la poste, mais nous ne vîmes rien et n'entendîmes
- rien. Et les chiens restèrent muets. Le terrier, contre son
- habitude, se cacha en tremblant sous le canapé et ne voulut
- pas rester à la porte, ni sortir dans l'obscurité. Il n'y avait
- pas de marteau à la porte qui pût tomber, et il était
- impossible à qui que ce fût d'approcher ou de quitter la
- maison, dans ce grand silence, sans être entendu. Tout le monde
- était effrayé, et j'eus beaucoup de peine à faire coucher nos
- hôtes et nos domestiques; moi-même, j'étais si peu
- impressionnable que je ne rattachai pas ce fait à l'apparition
- du «fantôme» que j'avais vu dans l'après-midi, mais que j'allai
- me coucher, méditant sur tout cela et cherchant quelque
- explication, bien qu'en vain, pour satisfaire mes hôtes.
-
- Je restai à la campagne jusqu'au mercredi matin, ne me doutant
- pas de ce qui était arrivé pendant mon absence. Ce matin-là, je
- rentrai en ville et je me rendis à mes bureaux, qui étaient
- alors 11, Kings Road Gray's Inn. Mon employé vint à ma
- rencontre sur la porte et me dit: «Monsieur, un monsieur est
- déjà venu deux ou trois fois; il désire vous voir de suite, il
- est sorti pour aller chercher un biscuit, mais il revient de
- suite.» Quelques instants après, ce monsieur revint; je le
- reconnus pour un M. Chadwick, ami intime de la famille
- Harrisson. Il me dit alors, à ma grande surprise: «Il y a eu
- une terrible épidémie de choléra dans Wandsworth Road», voulant
- dire chez M. Harrisson; «_tous sont partis_». Mme Rosco est
- tombée malade le vendredi et est morte; sa bonne est tombée
- malade le même soir et est morte; Mme Harrisson a été atteinte
- le samedi matin et est morte le même soir. La femme de chambre
- est morte le dimanche. La cuisinière est aussi tombée malade;
- elle a été emmenée hors de la maison, et il s'en est fallu de
- très peu qu'elle ne mourût aussi. Le pauvre Harrisson a été
- pris le dimanche, il a été très malade lundi et hier; on l'a
- amené du lazaret de Wandsworth Road à Jack Straws' Castle à
- Hampstead, pour avoir un meilleur air; il a supplié en grâce
- son entourage, lundi et hier, de vous envoyer chercher, mais
- l'on ne savait où vous étiez. Prenons vite un cab et venez avec
- moi, ou vous ne le verrez pas vivant. Je partis avec Chadwick à
- l'instant, mais Harrisson était mort avant que nous fussions
- arrivés.»
-
- H.-B. GARLING.
-
- La nécrologie du Walchman du 15 août 1849 indique que Mme Rosco
- est morte du choléra le 4 août, Mme Harrisson le 8 août, et le
- Rev. T. Harrisson le jeudi (non le mercredi) 9, à Hampstead.
-
- En réponse à quelques questions, M. Garling nous dit:
-
- Les dames étaient âgées et sont mortes, il y a quelque
- vingt-cinq ans. On a perdu la trace de tous les domestiques.
-
- M. Garling ajouta quelques détails, dans la conversation que
- nous eûmes avec lui. L'apparition qu'il rencontra sur la
- grand'route était si près de lui qu'il n'observa, en détail,
- que la figure. Il a eu une autre hallucination. Il a cru voir
- la figure de l'un de ses amis, au pied de son lit; mais il
- venait d'assister à l'enterrement de cet ami qui avait, de
- plus, l'habitude de s'asseoir à la place où apparut la
- «vision», et M. Garling s'endormait à ce moment-là. Cette
- hallucination ne peut pas prouver une tendance aux
- hallucinations subjectives.
-
-L'observation qui précède est remarquable à plus d'un titre. Mais ce
-qui la rend pour nous particulièrement précieuse, c'est qu'elle
-contient une sorte de témoignage assez rare, et dont il semble que
-l'on n'ait pas jusqu'ici apprécié toute l'importance: c'est le
-témoignage des animaux. Nous nous bornons à le signaler à l'attention
-du lecteur, nous proposant de revenir plus loin sur ce sujet.
-
-
-_D._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES RÉCIPROQUES
-
-Voici une classe d'hallucinations véridiques, très curieuses et très
-importantes, en ce qu'elles semblent restreindre encore la possibilité
-d'une coïncidence fortuite, l'annuler presque, et aussi parce que
-c'est par elles que l'on pourra probablement arriver à élucider les
-conditions et le mécanisme de ces phénomènes. Mais, pour cela, il
-faudra posséder un nombre d'observations exactes, qui est loin encore
-d'avoir été atteint.
-
-Ici, le «sens du courant», qui semblait nettement indiqué, de l'agent
-au sujet, n'existe plus; chacune des deux parties est, à la fois,
-sujet et agent: elles s'apparaissent mutuellement l'une à l'autre.
-
-Comme les cas de cette nature sont très rares, nous nous en tiendrons
-au suivant, que nous empruntons toujours au même ouvrage:
-
- CXXV (304). M. J. T. Milward Pierce Bow Ranche, Knox County,
- Nebraska (Etats-Unis).
-
- Frettons, Danbury, Chelmsford.
-
- 5 janvier 1883.
-
- «J'habite dans le Nebraska (Etats-Unis), où j'ai un élevage de
- bétail, etc. Je dois épouser une jeune personne qui habite
- Yankton, Dakota, à 25 milles au nord.
-
- Vers la fin d'octobre 1884, pendant que j'essayais d'attraper
- un cheval, je reçus un coup de sabot dans la figure, et il ne
- s'en fallut que d'un pouce ou deux que je n'eusse le crâne
- brisé; j'eus cependant deux dents cassées et je reçus un rude
- coup dans la poitrine. Plusieurs hommes se tenaient auprès de
- moi. Je ne perdis pas connaissance un seul instant, car il
- fallait se garder d'une seconde ruade. Il s'écoula un moment,
- avant que quelqu'un ne parlât. Je m'appuyais contre le mur de
- l'écurie, lorsque je vis, à ma gauche, la jeune personne dont
- j'ai parlé. Elle était pâle. Je ne fis pas attention à son
- costume, mais je fus frappé de l'expression de ses yeux:
- c'était une expression de trouble et d'anxiété. Ce n'était pas
- seulement son visage que je voyais, mais sa personne tout
- entière, une forme parfaitement matérielle, qui n'avait rien de
- surnaturel. A ce moment, mon fermier me demanda si je m'étais
- fait mal. Je tournai la tête pour lui répondre, et lorsque je
- regardai de nouveau, l'ombre avait disparu. Le cheval ne
- m'avait pas fait grand mal, ma raison était parfaitement saine,
- car, tout de suite après, je rentrai dans mon bureau et je
- dessinai le plan et j'établis le devis d'une nouvelle maison,
- travail qui nécessite un esprit très dégagé et très attentif.
- Je fus tellement obsédé par le souvenir de cette apparition
- que, le lendemain matin, je partis pour Yankton. Les premières
- paroles que la jeune fille me dit, lorsque je la vis, furent:
- «Mais je vous ai attendu, hier, toute l'après-midi. J'ai cru
- vous voir, vous étiez très pâle et votre figure était toute en
- sang.» (Je puis dire que mes contusions n'avaient pas laissé de
- traces visibles). Je fus très frappé de cela et lui demandai
- quand elle avait cru me voir. Elle dit: «Immédiatement après le
- déjeuner.» L'accident avait eu lieu juste après mon déjeuner.
- Je notai les détails. Je dois dire qu'avant d'arriver à
- Yankton, j'avais peur que quelque accident ne fût arrivé à la
- jeune fille. Je serai heureux de vous envoyer de plus amples
- détails, si vous le désirez.»
-
- Jno. T. Milward PIERCE.
-
- En réponse à quelques questions, M. Pierce nous dit:
-
- Je crois que la vision dura un quart de minute.
-
- Il n'a pas eu d'autre hallucination visuelle, sauf une fois où,
- étendu à terre d'un coup de feu qu'un Indien lui avait tiré dans
- la mâchoire, il crut voir un Indien se pencher sur lui; il pense
- que ce n'était pas un Indien en chair et en os, parce que, dans
- ce cas, il eût été scalpé.
-
- M. Pierce nous écrivit le 27 mai 1885:
-
- «J'ai envoyé votre lettre à la personne en question, mais je
- n'ai pas reçu de réponse avant de quitter l'Angleterre, et, à
- mon arrivée, j'ai trouvé la jeune fille très malade, et ce
- n'est que récemment que j'ai pu obtenir les détails que vous
- désirez. Elle désire que je dise qu'elle se rappelle aussi
- m'avoir entendu, craignant que quelque chose ne me fût arrivé;
- ce n'était pas cependant le jour où j'allais la voir
- d'habitude; mais, bien qu'à cette époque, elle m'eût dit
- qu'elle m'avait vu avec la figure en sang, maintenant elle ne
- semble plus s'en souvenir, et je ne lui en ai rien dit, afin de
- ne pas l'influencer.»
-
- Dans une lettre du 13 juillet 1885, M. Pierce nous dit:
-
- «Je regrette de ne pouvoir faire mieux. Il semble que des
- événements très importants et la maladie aient fait oublier
- presque complètement l'incident à Mlle Mac Gregor, qui n'y
- attachait pas une grande importance au début. J'ai aidé sa
- mémoire, mais elle dit que, sans doute, j'ai raison, mais
- qu'elle ne peut plus maintenant se souvenir de rien.»
-
- Lettre de Mlle Mac Gregor:
-
- Yankton, D. T. 13 juillet 1885.
-
- «J'ai lu la lettre que vous avez envoyée à M. Pierce. J'ai peur
- de ne pouvoir me rappeler les choses assez clairement pour vous
- donner des détails exacts. Je me rappelle que j'ai senti que
- quelque accident, était survenu, mais je racontais à M. Pierce
- alors tout ce qui m'arrivait d'anormal, et les événements qui
- sont survenus ont, je le crains, effacé de mon esprit tout
- souvenir des faits.»
-
- Annie Mac GREGOR.
-
-Les restrictions de la jeune fille, bien que fâcheuses, ne sauraient
-cependant affaiblir le témoignage d'un homme qui semble avoir un
-esprit très positif et beaucoup de sang-froid.
-
-Les _Phantasms_ contiennent une douzaine de cas analoques
-d'hallucinations réciproques.
-
-
-_E._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES COLLECTIVES
-
-Les images hallucinatoires _identiques_ qui affectent à la fois
-plusieurs sujets, autrement dit les hallucinations collectives
-_ordinaires_, sont relativement assez fréquentes, et «les illusions de
-la vue et de l'ouïe se sont même plusieurs fois montrées sous la forme
-épidémique; les histoires en contiennent un grand nombre de
-faits[79].»
-
- [79] Brierre de Boismont: _Hallucinations_, p. 124, 489, etc.
-
-Mais les hallucinations _véridiques_, impressionnant à la fois deux ou
-plusieurs sujets, sont très rares.
-
-Et ici deux interprétations du phénomène sont possibles.
-
-On peut admettre que l'agent A impressionne, à distance, chacun des
-deux sujets B et C, ou bien qu'il impressionne le seul B et que
-celui-ci transmet l'action télépathique à C; en d'autres termes, qu'il
-y a _contagion de l'hallucination_. C'est cette contagion qui, dans
-les cas ordinaires, produit les épidémies d'hallucinations dont parle
-Brierre de Boismont. Ce qui semblerait indiquer que, dans les
-hallucinations véridiques collectives, il y a réellement contagion,
-c'est que, très souvent, l'hallucination a été partagée «par une
-personne _tout à fait étrangère_ à l'agent et que, d'autre part, il
-est fort rare que des personnes, étroitement liées avec l'agent les
-unes et les autres, éprouvent, au même moment, la même hallucination,
-_si elles ne sont pas ensemble_[80]».
-
- [80] _Hallucinations télépathiques_, p. 344.
-
-Pourtant, nous allons citer un cas choisi parmi ceux où les deux
-sujets B et C ont été impressionnés séparément.
-
- CXXXI (36). M. John Done, Stockley Cottage, Stretton.
-
- «Ma belle-soeur, Sarah Eustance, de Stretton, était à l'agonie
- et ma femme était partie de Lowton Chapel, où nous demeurions
- (à 12 ou 13 milles de Stretton), pour la voir et l'assister à
- ses derniers moments. La nuit avant sa mort (environ 12 ou 14
- heures avant qu'elle mourût), je dormais seul dans ma chambre;
- je me réveillai, j'entendis distinctement une voix qui
- m'appelait. Je pensai que c'était ma nièce Rosanna, qui
- habitait seule avec moi la maison; je crus qu'elle était
- effrayée ou malade. J'allai donc à sa chambre, et je la
- trouvai réveillée et agitée. Je lui demandai si elle m'avait
- appelé. Elle répondit: «Non, mais quelque chose m'a réveillée;
- j'ai entendu quelqu'un appeler.»
-
- Lorsque ma femme revint, après la mort de sa soeur, elle me dit
- combien elle avait désiré me voir. Elle demandait qu'on envoyât
- me chercher; elle disait: «Oh! comme je désire voir Done encore
- une fois!» Bientôt après, elle ne put plus parler. Ce qu'il y a
- d'étrange, c'est qu'au moment même où elle me demandait, moi et
- ma nièce, nous l'avons entendue appeler.»
-
- John DONE.
-
- M. Done s'exprime ainsi dans une lettre ultérieure:
-
- «Pour répondre aux questions que vous m'avez faites, sur la
- voix ou l'appel que j'ai entendu dans la nuit du 3 juillet
- 1866, je dois vous expliquer qu'une sympathie et une affection
- puissantes existaient entre ma belle-soeur et moi; nous avions
- l'un pour l'autre les sentiments d'un frère et d'une soeur.
- Elle avait la coutume de m'appeler «oncle Done» comme un mari
- appelle sa femme «mère» quand il y a des enfants dans la
- famille, ce qui était le cas. Or, comme je m'entendais appeler:
- oncle, oncle, oncle! je supposai que c'était ma nièce qui
- m'appelait; c'était la seule personne qui fût, cette nuit-là, à
- la maison.»
-
- Copie de la lettre de faire part (_funeral card_):
-
- «En souvenir de feue Sarah Eustance, morte le 3 juillet 1866,
- âgée de quarante-cinq ans, et enterrée à l'église de Stretton,
- le 6 juillet 1866.»
-
- «Ma femme, qui était partie, le dimanche en question, de
- Lowton, pour voir sa soeur, peut attester que la nuit où elle
- était auprès de Sarah (après le départ du pasteur), Sarah
- désirait me voir et me demandait avec insistance, répétant à
- plusieurs reprises: «Oh! que je voudrais voir oncle Done et
- Rosie, encore une fois avant de m'en aller.» Bientôt après,
- elle perdit conscience ou du moins elle ne parla plus; elle
- mourut le lendemain. Je n'appris cela qu'au retour de ma femme,
- le soir du 4 juillet.
-
- J'espère que ma nièce voudra bien témoigner de l'exactitude des
- faits. Je puis, en tous cas, affirmer qu'elle m'a dit qu'elle
- croyait que je l'appelais et qu'elle allait venir auprès de
- moi, lorsqu'elle m'a rencontré dans le couloir; je puis
- affirmer aussi que je lui ai demandé si elle m'avait appelé.
-
- Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu une autre voix ou un
- autre appel.»
-
- Le 7 août 1885, M. Done nous a écrit ce qui suit:
-
- Comme ma femme est malade et affaiblie, elle me dicte la
- déclaration suivante:
-
- «Moi, Elisabeth Done, femme de John Done et tante de Rosanna
- Done (à présent Sewil), je certifie que, le 3 juillet 1886,
- j'assistai ma soeur agonisante, Sarah Eustance, à Stretton, à
- douze milles de ma maison à Lowton Chapel, Newton-le-Willows.
- Pendant la nuit qui précéda sa mort, elle me sollicitait sans
- cesse d'envoyer chercher mon mari et ma nièce, parce qu'elle
- désirait les voir encore une fois avant de s'en aller pour
- toujours. Elle disait souvent: «Oh! combien je voudrais que
- Done et Rosie fussent ici! oh! comme je voudrais voir l'oncle
- Done!» Bientôt après, elle perdit la parole et sembla rester
- sans conscience; elle mourut le lendemain».
-
- Elisabeth DONE.
-
- M. Done ajoute:
-
- «En pensant, parlant et écrivant sur cet étrange incident, je
- me suis resouvenu de plusieurs détails; en voici un: Le
- lendemain du jour où j'entendis la voix qui m'avait appelé, je
- restai inquiet. J'avais le pressentiment que ma chère
- belle-soeur était morte, et je sortis vers le soir pour voir
- arriver un train à Newton-Bridge, car il me semblait que ce
- train devait ramener ma femme, _si sa soeur était morte, comme
- je m'y attendais_.»
-
- N.-B.--Nous étions convenus qu'elle resterait à Stretton, pour
- soigner Mme Eustance, jusqu'au dénouement fatal ou jusqu'à sa
- convalescence.
-
- Je rencontrai ma femme à quelques centaines de yards de la
- station, et je devinai, d'après l'expression de ses traits, que
- mes suppositions étaient vraies. Elle me raconta les détails de
- la mort de sa soeur. Elle me dit combien elle _avait désiré_
- voir Rosanna et moi. Je lui racontai alors que, _dans le
- courant de la nuit précédente_, une voix nous avait appelés,
- qui ressemblait à la sienne; en même temps, ma femme me dit que
- Mme Eustance avait bien souvent répété nos noms, dans la nuit
- précédente, avant de perdre conscience.»
-
- Voici de quelle manière la nièce confirme ce récit:
-
- 11, Smithdown Lane, Paddington, Liverpool, 21 août 1885.
-
- «Sur la demande de mon oncle et la vôtre, je vous écris pour
- confirmer l'assertion de mon oncle, au sujet de la voix que
- j'ai entendue. Sans cause apparente, je fus subitement
- réveillée et j'entendis une voix qui m'appelait distinctement
- ainsi: «Rosy, Rosy, Rosy!» Je pensai que mon oncle m'appelait,
- je me levai et je sortis de la chambre, mais je rencontrai mon
- oncle qui venait voir si, moi, je l'appelais. Nous étions seuls
- à la maison, cette nuit-là: ma tante était partie pour soigner
- sa soeur. C'est dans la nuit du 2 au 3 juillet que je me suis
- entendu appeler; je ne peux pas dire à quelle heure, mais je
- sais que le jour commençait à poindre. Je ne me suis jamais
- entendu appeler auparavant, ni depuis.
-
- Rosanna SEWILL.»
-
-Citons à présent un autre cas d'hallucination nettement télépathique,
-et où l'on peut croire qu'il y a eu contagion. Il s'agit d'une
-hallucination auditive.
-
- CXLV (340). Ce récit nous a été fourni par le Rev. W. Stainton
- Moses, ami intime de l'agent. Il a été revu par ses parents qui
- ont éprouvé l'hallucination. Ils l'ont déclaré exact.
-
- 1881.
-
- «Il y a deux ans environ, W. L... quitta l'Angleterre pour
- l'Amérique. Neuf mois après, il se maria; il espérait amener sa
- femme dans son pays, pour la présenter à sa mère qu'il aimait
- tendrement. Le 4 février, il tomba malade subitement; il mourut
- le 12 du même mois, vers 8 heures du soir. Cette nuit-là,
- environ trois quarts d'heure après que les parents étaient
- allés se coucher, la mère entendit clairement la voix de son
- fils lui parler; son mari, qui entendit aussi cette voix,
- demanda à sa femme si c'était elle qui parlait. Ni l'un ni
- l'autre ne s'étaient endormis et elle répondit: «Non, reste
- tranquille!» La voix continua: «Comme je ne puis venir en
- Angleterre, mère, je suis venu te voir.» Les deux parents
- croyaient, en ce moment, leur fils en bonne santé en Amérique,
- et attendaient chaque jour une lettre annonçant son retour à la
- maison. Ils prirent note de cet incident qui les avait beaucoup
- frappés, et lorsqu'une quinzaine de jours plus tard, la
- nouvelle de la mort du fils arriva, ils virent qu'elle
- correspondait avec la date à laquelle la voix de «l'esprit»
- avait annoncé sa présence en Angleterre. La veuve déclara que
- les préparatifs de départ étaient presque terminés à ce
- moment-là, et que son mari était très désireux d'aller en
- Angleterre voir sa mère».
-
-On pourrait faire rentrer dans les cas d'hallucinations collectives
-ceux où figurent les animaux. A notre avis, le témoignage de ces
-derniers a été trop négligé jusqu'ici. Recueilli dans de bonnes
-conditions de contrôle, il pourrait être de la plus haute importance.
-Or, les observations où est décrite la façon dont les animaux (chiens,
-chevaux) ont réagi devant une apparition sont assez rares et ne
-présentent pas toutes les garanties désirables d'exactitude.
-
-Malgré le vif désir que nous aurions de continuer ces citations,
-persuadé qu'en ces matières, où les preuves expérimentales font à peu
-près défaut, le seul espoir de convaincre est d'accumuler les
-documents, nous nous voyons forcé de nous en tenir à ces quelques cas
-des diverses hallucinations véridiques.
-
-Et maintenant, comment interpréter ces faits étranges?
-
-Les Sciences Occultes, qui de tout temps en ont affirmé la réalité,
-expliquent les apparitions et les actions à distance par l'existence,
-dans l'homme, d'un 3e principe, le _Corps astral_, sorte
-d'intermédiaire entre l'Ame et le Corps organique. Ce Corps astral
-pourrait revêtir la forme du corps organique, en être comme un _double
-fluidique_, et c'est ce _double_ que l'Initié, par le seul fait de sa
-volonté exaltée, pourrait projeter à distance. Après la mort, le Corps
-astral survivrait quelque temps, avant d'être dissous à son tour, et
-c'est lui qui constituerait les diverses apparitions[81].
-
- [81] Voir Papus: _Traité de Science Occulte_.--Plytoff: _la
- Magie_.--Voir aussi Adolphe d'Assier: _Essai sur l'humanité
- posthume_.
-
-Comme on a pu s'en apercevoir dans les pages précédentes, la tendance
-de la Science moderne est de refuser toute réalité objective au
-fantôme. Pour elle, il s'agit surtout de l'action à distance d'un
-cerveau sur un autre cerveau, et non de la projection d'un _double_.
-Si A voit l'image de B, c'est que B impressionne le cerveau de A, de
-façon à ce que celui-ci _crée de toutes pièces_ l'image de B.
-
-C'est donc une suggestion mentale produisant une image
-hallucinatoire[82].
-
- [82] Voir, pour le mécanisme possible de cette suggestion:
- Ochorowicz: _Suggestion mentale_, p. 521.
-
-Nous n'insistons pas sur les objections très fortes que l'on peut
-faire à cette théorie.
-
-S'il était démontré, par exemple, que les animaux perçoivent
-l'apparition, comment admettre la possibilité d'une suggestion
-hallucinatoire chez ces êtres, qui sont si difficilement influencés
-magnétiquement par l'homme?
-
-Persuadé qu'en ce moment tout essai de théorie explicative de ces
-phénomènes ne saurait être que de la spéculation vague, échafaudée sur
-des hypothèses, nous nous en tiendrons au simple récit des faits que
-nous venons d'exposer, heureux si nous avons pu convaincre de leur
-réalité.
-
-Pourtant, avant d'en finir avec la Télépathie et la transmission de la
-pensée, nous voulons citer les paroles suivantes prononcées, en 1891,
-par le Professeur Lodge, au Congrès de l'Association britannique, pour
-l'avancement des Sciences:
-
-«.... En tout cas, ne conviendrait-il pas d'attendre de nouveaux
-faits, avant de nier la possibilité des phénomènes? La découverte d'un
-nouveau mode de communication par une action plus immédiate, peut être
-à travers l'éther, n'est nullement incompatible, il faut le dire, avec
-le principe de la conservation de l'énergie, ni avec aucune de nos
-connaissances actuelles, et ce n'est pas faire preuve de sagesse que
-se refuser à examiner des phénomènes, parce que nous croyons être sûrs
-de leur impossibilité. Comme si notre connaissance de l'univers était
-complète!
-
-»Tout le monde sait qu'une pensée, éclose dans notre cerveau, peut
-être transmise au cerveau d'une autre personne, moyennant un
-intermédiaire convenable, par une libération d'énergie, sous forme de
-son par exemple, ou par l'accomplissement d'un acte mécanique,
-l'écriture, etc. Un code convenu d'avance, le langage et un
-intermédiaire matériel de communication sont les modes connus de
-transmission des pensées. Ne peut-il donc exister aussi un
-intermédiaire immatériel (éthéré peut-être)? Est-il donc impossible
-qu'une pensée puisse être transportée d'une personne à une autre, par
-un processus auquel nous ne sommes pas accoutumés et à l'égard duquel
-nous ne savons rien encore? Ici, j'ai l'évidence pour moi. J'affirme
-que j'ai vu et je suis parfaitement convaincu du fait. D'autres ont vu
-aussi. Pourquoi alors parler de cela à voix basse, comme d'une chose
-dont il faille rougir? De quel droit rougirions-nous donc de la
-vérité[83]?»
-
- [83] Lodge: _Les problèmes actuels des Sciences physiques_, in
- _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1891, p. 327.
-
-
-
-
-DEUXIÈME GENRE
-
-Lucidité ou clairvoyance
-
-
-Qu'est-ce qu'un fait de _lucidité_?
-
-«C'est la connaissance, par un individu A, d'un phénomène quelconque,
-non percevable et connaissable par les sens normaux, en dehors de
-toute transmission mentale, consciente ou inconsciente.»
-
-C'est ainsi que Apollonius de Thyane _voit_, de Smyrne, l'assassinat
-de l'empereur Domitien à Rome, que Swedenborg _voit_, de Gothenbourg,
-l'incendie de Stockolm, que la duchesse de Gueldre, devenue
-religieuse, _voit_, dans son oratoire la bataille de Pavie et s'écrie:
-«Mon fils de Lambesc est mort! Le roi de France est prisonnier!»
-
-Les faits de ce genre sont très nombreux dans l'histoire;
-malheureusement, on ne peut admettre leur exactitude qu'avec les plus
-prudentes réserves.
-
-Fidèle à notre système, nous ne parlerons ici que des résultats
-fournis, d'abord par une expérimentation aussi scientifique que
-possible, ensuite par des observations accompagnées de sérieuses
-garanties.
-
-En rapprochant les deux définitions de la télépathie et de la
-clairvoyance, on voit qu'en réalité elles ont entre elles fort peu de
-différence.
-
-La principale serait que, dans la _télépathie_, c'est l'influence d'un
-esprit qui semble impressionner un autre esprit semblable à lui,
-tandis que, dans la _clairvoyance_, l'esprit du sujet prendrait, de
-loin, _directement_, connaissance de certains faits qu'aucun autre
-esprit ne reflèterait. Autrement dit, dans la _lucidité_, l'agent
-serait supprimé, le _sujet_ existerait seul.
-
-Et il doit arriver que l'on attribue à la télépathie des faits qui ne
-relèvent que de la lucidité, et, bien plus fréquemment, que l'on
-regarde comme dus à la lucidité des phénomènes produits par la
-télépathie.
-
-En outre, dans bien des cas de prétendue clairvoyance, la suggestion
-involontaire de la part des assistants--qui connaissent, par exemple,
-les lieux que décrit le sujet, alors qu'il est censé ne les avoir
-jamais vus,--cette suggestion, mentale ou autre, intervient et
-détermine plus ou moins les réponses du «clairvoyant».
-
-En réalité--l'on s'en convaincra, en lisant avec attention le travail
-de Mme Sidgwick sur la lucidité,--la démarcation entre ces divers
-phénomènes est très difficile à préciser.
-
-Aussi, les cas de lucidité authentique sont-ils beaucoup plus rares
-que ceux de télépathie, et la certitude est-elle ici encore plus
-malaisée à acquérir.
-
-Occupons-nous d'abord--comme de juste--des expériences.
-
-Les plus sérieuses sont celles de M. Richet; on en trouvera le détail
-dans la «_Relation de diverses expériences sur la transmission
-mentale, la lucidité et autres phénomènes non explicables par les
-données scientifiques actuelles_.»
-
-M. Richet enferme des dessins dans une enveloppe opaque, et il les
-fait ensuite décrire ou même reproduire par une somnambule. Dans
-certains cas, les personnes présentes n'avaient aucune notion des
-dessins. Sur 180 expériences de ce genre, 30 ont plus ou moins réussi.
-D'après M. Richet, «cela indique la moyenne des jours de lucidité soit
-pour Alice, soit pour Eugénie. Ce n'est qu'un jour sur six qu'elles
-ont des éclairs de lucidité, et encore, ce jour-là même, cette
-lucidité est des plus variables et des plus incertaines.»
-
-On voit avec quelle réserve l'habile expérimentateur se prononce. Nous
-citerons pourtant, tout à l'heure, des expériences connexes de
-celles-ci et qui lui ont donné de bien singuliers résultats: il s'agit
-de la vision et de la description, par une somnambule, des états
-morbides d'une personne étrangère.
-
-Mme Sidgwick a repris les expériences de M. Richet sur la
-clairvoyance, et elle est parvenue à démontrer, d'une façon presque
-certaine, la réalité de la lucidité. Comme ces expériences sont fort
-importantes, nous les citons tout au long, d'après Mme Sidgwick[84].
-
- [84] Voir les _Annales des Sciences Psychiques_, no 3 (1re
- année).
-
-Expériences de Mme Sidgwick
-
- Je voudrais exposer brièvement une série d'expériences conduites
- par une de mes amies, qui sont assez encourageantes, à mon avis,
- pour engager d'autres personnes à essayer d'obtenir des
- résultats identiques.
-
- Ces expériences consistent simplement à deviner des cartes
- extraites d'un paquet, sans qu'elles aient été vues par
- personne. Mon amie a fait environ 2,585 expériences de ce genre,
- et, dans 187 cas, elle a deviné les cartes exactement, à la fois
- selon leur nom et leur nombre de points. Pourtant, dans 75 de
- ces cas, il a fallu faire deux essais (comme, par exemple, pour
- savoir si c'était le trois de coeur ou le trois de pique). En
- comptant ces cas comme demi-succès, nous arrivons à un total de
- 149 succès, trois fois plus grand que le nombre que le calcul
- des probabilités attribue au hasard.
-
- Toutes les expériences mentionnées plus haut ont été faites
- alors qu'elle était entièrement seule.
-
- Elle est si habituée à être seule que toute compagnie la
- trouble, dans tous les genres de travaux qui exigent de la
- concentration mentale.
-
- C'est pourquoi il n'est pas surprenant que les expériences que
- nous avons faites ensemble, dans des conditions de grande
- agitation ou d'excitation relativement ordinaire, n'aient pas
- réussi. Nous ne désespérons pas, cependant, de réussir dans
- l'avenir. Seulement, en attendant, nous souhaitons que d'autres
- se livrent à ces expériences et nous en fassent part, au cas où
- quelque clairvoyance aurait été constatée: les expériences de ce
- genre semblent être un moyen de prouver son existence.
-
- D'un autre côté, il est possible que les expériences d'autres
- personnes expliquent les résultats obtenus par mon amie et les
- rattachent à des causes connues, ce que nous déclarons ne
- pouvoir faire.
-
- Par conséquent, dans l'état présent de nos connaissances il est
- impossible de déterminer le rôle que joue, dans la réussite, le
- tempérament de l'expérimentateur, mais si, comme certains le
- pensent, la transmission de la pensée, ou plutôt la lecture par
- l'esprit, est seulement une forme plus élevée de la
- clairvoyance.
-
- Dans le but d'aider les personnes qui voudraient se livrer à ces
- expériences, je vais décrire la manière d'opérer de mon amie.
- Elle extrait une carte d'un paquet, au hasard, et à mesure les
- installe devant elle sur la table et les met en un tas compact.
- Le jeu de cartes est toujours battu. Au début, elle avait
- continué de prendre chaque carte dans sa main et de la regarder
- à l'envers, mais il lui vint à l'esprit qu'en opérant ainsi, il
- lui était peut-être possible, d'une façon inconsciente, de
- reconnaître les cartes par le revers, et c'est pour cette raison
- qu'elle substitue à la carte un morceau de carton blanc, comme
- un objet destiné à fixer ses regards. De cette façon, elle
- voyait, non pas la véritable carte, mais quelque chose qui lui
- ressemblait et qui devait l'inspirer dans son expérience (de
- dénomination). Elle est d'avis qu'on doit éviter de se servir
- deux fois de suite du même morceau de carton blanc, en raison de
- la _persistance de l'image_. Cette façon de procéder n'est pas
- indispensable à la bonne réussite. Elle pense, en somme, que
- cela aide au succès; mais, si elle agit ainsi, c'est en raison
- de la trop grande fatigue qui se produit, quand les yeux fixent
- trop longtemps quelque chose. Elle a fait chaque fois environ 30
- expériences, tantôt plus, tantôt moins.
-
- Pour ce qui concerne les conditions dans lesquelles doivent se
- trouver l'esprit et le corps, au moment où l'on expérimente, mon
- amie a peu de choses à dire. Elle est incapable d'indiquer
- clairement le rapport qu'il y a entre les réussites et certaines
- conditions de santé ou de dispositions au travail. Elle pense,
- cependant, qu'elle ne peut pas réussir immédiatement après le
- repas. Un état d'esprit, exempt de tout souci, semble la
- condition favorable; c'est ce qu'elle a remarqué dans ses
- expériences.
-
- Dans les nombres donnés plus haut, nous avons compris toutes les
- expériences faites du 29 mai au 4 septembre 1889; mais le total
- de 2,585 est seulement approximatif, parce que le registre qui
- contenait un certain nombre d'expériences infructueuses a été
- détruit au début. Ce n'est que plus tard que mon amie pensa
- qu'il était important de les noter toutes. Elle a des raisons
- pour penser que 80 expériences au moins ont été ainsi perdues,
- et c'est ce nombre de 80 que nous avons supposé.
-
-M. Dariex a raison de dire que «si l'expérience avait été faite, non
-pas avec les mêmes jeux de cartes, mais avec des jeux neufs ou
-renouvelés, la clairvoyance serait absolument démontrée d'une manière
-irréprochable.»
-
-Venons-en maintenant aux cas de lucidité spontanée.
-
-Sans remonter loin dans le passé, on trouve, dans les ouvrages des
-premiers auteurs qui ont écrit sur l'hypnotisme, des exemples de
-somnambules _voyant_ à distance dans le présent, et même dans le
-passé, toutes sortes d'événements: des scènes de meurtre, par
-exemple, les reconstituant, aidant à trouver le coupable; d'autres
-indiquent la place où l'on retrouvera des objets perdus, les trouvent
-eux-mêmes, sans aucune hésitation, etc., etc.
-
-Actuellement même, il existerait, paraît-il, un médecin de campagne
-qui, par l'intermédiaire d'un sujet merveilleux, saurait, sans sortir
-de chez lui, de quelles maladies sont atteints les clients qui
-demandent son aide; il emporterait ainsi les remèdes que, d'avance, il
-saurait leur être nécessaires...
-
-Par malheur, toutes ces observations manquent de contrôle. Il n'en est
-pas ainsi de celles qu'a réunies, dans sa consciencieuse étude, Mme
-Henry Sidgwick[85]. Ici, les documents ont été soumis à une critique
-éclairée et confirmés par des témoignages aussi précis et aussi
-nombreux que possible. Et de cette analyse vraiment scientifique, il
-ressort, comme nous le disions plus haut, que les cas de lucidité ou
-de clairvoyance véritable doivent être infiniment rares. Dans un grand
-nombre de circonstances, en effet, on attribue à la lucidité ce qui,
-en réalité, est le fait soit de la télépathie, soit de suggestions
-involontaires de la part des assistants, soit enfin d'auto-suggestions
-chez le sujet. Nous répétons d'ailleurs que le départ à faire entre
-ces diverses causes possibles est très délicat, très malaisé.
-
- [85] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, 1re année, no 5 et
- suivants.--Mme Henry Sidgwick: _Essai sur la preuve de la
- clairvoyance_.
-
-Pour fixer les idées, disons encore une fois que le problème de la
-véritable lucidité se pose ainsi:
-
-Est-il possible à un sujet, dans l'état de veille ou dans l'état de
-sommeil hypnotique, de décrire exactement des lieux qu'il n'a jamais
-vus, ou des événements qui se passent loin de lui, alors qu'_aucune
-des personnes_ qui l'entourent ne connaît ni ces lieux ni ces
-événements?
-
-Nous répondrons en citant l'observation suivante, empruntée au travail
-de Mme Sidgwick et qui nous paraît réaliser à peu près les conditions
-exigées[86]:
-
-Un hypnotiseur, M. Hansen, possède un sujet, M. Balle, avec lequel il
-tente des expériences de lucidité. Voici, d'après Mme Sidgwick, les
-documents relatifs à deux de ces expériences.
-
- [86] Voir _Annales_ no 4, 2e année. On trouvera dans ce numéro
- plusieurs autres observations de ce genre.
-
- Notre mère, disent les frères Suhr, habitait, à cette époque,
- Roeskilde, en Seeland. Nous demandâmes à Hansen d'envoyer
- Balle la visiter. Il était tard, dans la soirée, et, après
- avoir un peu hésité, M. Balle fit le voyage en quelques
- minutes. Il trouva notre mère souffrante et au lit; mais elle
- n'avait qu'un léger rhume qui devait passer au bout de peu de
- temps. Nous ne croyions pas que ceci fût vrai, et Hansen
- demanda à Balle de lire, au coin de la maison, le nom de la
- rue. Balle disait qu'il faisait trop sombre pour pouvoir lire;
- mais Hansen insista, et il lut: «Skomagers traede». Nous
- pensions qu'il se trompait complètement, car nous savions que
- notre mère habitait dans une autre rue. Au bout de quelques
- jours, elle nous écrivit une lettre dans laquelle elle nous
- disait qu'elle avait été souffrante et s'était transportée
- dans «Skomagers traede».
-
- La soussignée V. B..., femme de Suhr, alors Miss Clara Wilhelmine
- Chrristensen, fut témoin d'une autre expérience.
-
- «A cette époque, ma femme habitait, à Slora Goothaab, une
- grande ferme sur la route de Goothaab, près de Copenhague;
- mais elle était allée à Odense voir un parent et M. Hansen et
- sa femme qui, comme je l'ai déjà dit, étaient alors établis à
- Odense. La séance eut lieu dans la pièce ci-dessus mentionnée.
-
- Ma femme désira savoir ce qui se passait à Slora Goothaab, dans
- la maison de l'ingénieur des télégraphes Schjotz, avec la
- famille duquel elle habitait, et elle pria donc M. Hansen de
- faire à M. Balle des questions à ce sujet. Elle savait très
- bien qu'aucun d'eux n'était jamais allé à l'endroit en
- question. M. Hansen prit alors une lettre écrite par ma femme
- et la plaça sur le front de M. Balle hypnotisé, en disant:
- «Essayez de trouver l'endroit où habite l'auteur de cette
- lettre.» Balle: «C'est inutile, puisqu'elle est dans cette
- pièce.» Alors M. Hansen insiste fortement pour que Balle
- trouvât la maison et après avoir hésité un peu, d'abord parce
- qu'il fallait traverser l'eau (le Hora Balt), puis parce que,
- comme il le dit, lorsqu'il atteignit la route de Goothaab, «il
- fait si noir ici.» «Eclairez votre esprit et voyez», répondit
- Hansen; et Balle continua à avancer: «M'y voilà», dit-il
- quelques instants après.
-
- Hansen: «Que voyez-vous?»--Balle: «Cela ressemble à un
- château.»--H...: «Entrez dans la maison.»--B...: «Il y a de
- grands escaliers.»--H...: «Très bien! Maintenant il faut aller
- dans la chambre de la dame.»--B...: «Il n'y a personne.»--H...:
- «Pas un être vivant?»--B...: «Mais si! un serin dans une
- cage.»--H...: «Où est-elle posée?»--B...: «Sur une commode.»
-
- Ma femme fit la remarque que ceci n'était pas exact, car la
- cage était toujours sur la fenêtre; mais Balle persista à
- l'affirmer.
-
- Il y avait quatre enfants dans la famille, et ma femme voulut
- savoir comment ils allaient.
-
- --H...: «Allez chez la famille, et voyez comment vont les
- enfants.»--B...: «En voici deux au lit.»--H...: «Il faut en
- trouver d'autres.» Balle chercha beaucoup; enfin il s'écria:
- «En voilà encore un! Eh! non, c'est une poupée», dit-il avec
- indignation, et il agita la main comme s'il rejetait quelque
- chose. En dépit de l'insistance de M. Hansen, M. Balle ne put
- trouver plus de deux enfants, mais il vit dans son lit une dame
- très malade, presque mourante. Ma femme savait que ceci était
- exact, c'était une Miss Mary Kruse... Elle était très malade
- quand ma femme avait quitté Copenhague, et le docteur ne
- croyait pas qu'elle pût vivre, car elle était phtisique au
- dernier degré. H...: «Comment va Miss Kruse?»--B...: «Très
- mal.»--H...: «Mourra-t-elle?»--B...: «Elle se rétablira.»
-
- Lorsque ma femme revint à Slora Goothaab, elle ne dit rien de
- ce qui était arrivé, mais demanda à une autre soeur de M.
- Schjotz, Miss Caroline Kruse, si son serin avait toujours été
- bien portant, pendant son absence, et s'il avait toujours été
- à sa place accoutumée, excepté un soir où elle l'avait mis sur
- la commode pour le préserver du froid. Quant aux enfants, elle
- dit que deux d'entre eux, précisément le jour en question,
- étaient allés voir le frère de leur père, Schjotz, le
- manufacturier de tabacs, Kjohmagergade-street, à Copenhague. La
- dame malade vit toujours et est depuis plusieurs années
- directrice d'une grande école de filles, dont on dit beaucoup
- de bien à Iredriksbergs Allé, près de Copenhague.
-
- Ont signé en témoignage de la vérité du récit ci-dessus:
-
- ANTON TILHELM SUHR, photographe.
- Ystad (Suède), 30 août 1891.
- VALDEMAR BLOCH SUHR, artiste dramatique et peintre.
-
- En réponse à mes questions, M. Anton Suhr m'écrit sur une carte
- postale, datée du 9 octobre 1891: «Les notes que vous avez sont
- un abrégé du procès-verbal (mon frère l'a eu en sa possession,
- et il l'a écrit pendant les expériences du clairvoyant) et
- exactement dans les mêmes termes.»
-
- Alfred BAIKMAN.
-
- Nous entendîmes parler, pour la première fois, de ce cas de
- clairvoyance, dit Mme Sidgwick, par M. Hansen, qui a eu
- l'amabilité, d'écrire pour nous le récit suivant de ses propres
- souvenirs de cette circonstance, et nous a adressé à M. Anton
- Suhr, pour en avoir la confirmation. Il s'écoula quelque temps
- avant que nous n'ayons eu l'occasion de communiquer avec M. Suhr,
- en Suède.
-
- 13 mai 1889.
-
- En causant avec le docteur A. J. Neyers, il m'arriva de
- mentionner un exemple de ce que je considère comme la
- clairvoyance indépendante. Le docteur Neyers me demanda alors
- de le mettre par écrit. C'est ce que je vais faire, et
- j'essaierai de raconter les faits avec autant de concision que
- possible, car je crois que ma mémoire les a fidèlement retenus;
- si cependant je fais quelques erreurs, elles pourront être
- rectifiées par deux gentlemen présents, dans la circonstance,
- et dont je donne les noms.
-
- En 1867, j'habitais Odense (Danemark), et je recevais souvent
- deux jeunes gentlemen, établis dans la ville comme
- photographes; ils étaient frères, fils d'un fameux jardinier
- paysagiste et neveux d'un prédicateur alors en vogue, le R.
- Bloch Suhr, d'Helligertor Thurch, à Copenhague. L'aîné
- s'appelait Valdemar Bloch Suhr, le plus jeune Anton Suhr. En
- outre, je voyais souvent chez moi un jeune homme nommé Valdemar
- Balle, maintenant avocat à Copenhague.
-
- A différentes reprises, j'avais hypnotisé M. Balle, mais
- j'avais seulement essayé de le mettre dans l'état hypnotique
- caractérisé par la léthargie et l'anesthésie, ou encore de
- produire des illusions ou des hallucinations; au fait, les
- expériences avaient été plutôt faites pour l'amusement de mes
- deux amis, les frères Suhr, que dans un but de recherche.
- Cependant, M. Balle qui, à cette époque, étudiait et
- travaillait beaucoup, se sentait très reposé et fortifié après
- chaque sommeil magnétique, et me demandait parfois de
- l'endormir pendant peu de temps; après quoi il était
- généralement très en train et prenait une part active à la
- conversation. Dans deux ou trois occasions, il donna, pendant
- son sommeil, des signes de clairvoyance; j'ai oublié les
- détails: peut-être M. Bloch Suhr, qui a une excellente mémoire,
- se les rappelle-t-il. Cependant, j'ai conservé un souvenir très
- net de ce qui suit:
-
- Un soir, quand j'eus hypnotisé M. Balle, et qu'il fut
- profondément endormi dans un fauteuil, l'aîné des frères Suhr
- me demanda d'essayer si Balle pourrait aller mentalement à
- Roskilde, ville de Seeland, à environ 75 ou 80 milles anglais,
- dont 16 milles de mer, et voir comment se portait la nièce de
- Suhr. J'y consentis et j'ordonnai à Balle d'aller à Roskilde.
- Il y était d'abord peu disposé, il dit ensuite: «Me voilà à
- Nyborg (ville à 16 milles de distance); mais je n'aime pas à
- traverser l'eau: il fait si sombre!» Je lui répondis de n'y
- point faire attention, mais de continuer jusqu'à Roskilde. Peu
- après il dit: «Je suis à Roskilde.» Ma réponse fut: «Eh bien!
- alors, trouvez M. Suhr.» Un instant après, il dit qu'il se
- trouvait près du logis de Mrs. Suhr. Afin de vérifier si
- c'était exact, je lui demandai: «Où demeure-t-elle?» Il donna
- le nom de la rue et, si j'ai bonne mémoire, dit que la maison
- était au coin.
-
- Comme je ne connaissais ni Mrs. Suhr, ni son adresse,
- j'interrogeai du regard M. Suhr, pour lui demander si c'était
- exact, mais celui-ci hocha la tête et me fit signe que le
- clairvoyant se trompait. Je dis à Balle qu'il se trompait et
- qu'il fallait regarder de nouveau. Mais lui, d'un ton assez
- indigné, répliqua: «Je ne peux pas lire peut-être? Le nom de la
- rue est écrit là, vous pouvez lire vous-même.» Je crois que ce
- nom était Skomagerstraede, mais je n'en suis pas sûr. Je me
- souviens, cependant, que les deux frères Suhr me dirent que ce
- n'était pas là la rue où habitait leur mère. Mais, comme le
- clairvoyant paraissait blessé que j'essayasse de le corriger,
- je n'insistai pas, et le priai d'entrer dans la maison et de
- voir si Mrs. Suhr se portait bien. Il y semblait d'abord peu
- disposé, et il donna pour excuse que la porte était fermée. Je
- lui dis d'entrer quand même. «Je suis entré», répondit-il
- ensuite, et alors je lui demandai: «Comment va Mrs. Suhr?»
- «Elle est au lit un peu souffrante; mais sa maladie n'est pas
- grave; ce n'est qu'un léger rhume. Elle pense à Valdemar: elle
- lui écrira une lettre dans laquelle elle lui parlera de trois
- choses.» Il cita trois choses relatives à des affaires. J'ai
- oublié ce que c'était. Je le réveillai alors, et les frères
- Suhr firent observer que les informations qu'il nous avait
- données n'avaient point de valeur, puisqu'elles contenaient une
- erreur complète, par rapport à l'adresse de leur mère, qui
- n'habitait pas là où Balle l'avait dit. Je crois que c'était
- deux jours après que Valdemar reçut de sa mère une lettre qui
- prouvait que M. Balle avait eu raison. Mrs. Suhr s'était
- transportée dans la maison que Balle avait indiquée pendant son
- état hypnotique, sans que ses fils en eussent aucune idée. Elle
- avait eu réellement un léger rhume et parlait de trois choses
- dont Balle avait fait mention, presque dans les mêmes termes
- qu'il avait employés.
-
- Maintenant, je dois dire que ni M. Balle, ni moi, ne savions
- rien de Mrs. Suhr. Nous ne l'avions jamais vue; aucun de nous
- n'était jamais allé à Roskilde, et nous ne connaissions pas le
- nom des rues de cette ville. Il me semble donc que, dans ce
- cas, il ne pouvait y avoir de télépathie, attendu que le
- clairvoyant ne pouvait lire une adresse dont nous n'avions
- aucune idée, et qui n'avait vraisemblablement pu entrer dans
- son cerveau par un souvenir inconscient. J'ai considéré le cas
- à tous les points de vue possibles, et il me semble que la
- découverte de la ville et de l'adresse sont de la clairvoyance
- pure, tandis que, à partir du moment où le clairvoyant est
- entré dans la chambre de Mrs. Suhr, il semble avoir lu dans sa
- pensée.
-
- Carl. HANSEN.
-
- Le clairvoyant a mentionné, dans ce cas, dit Mme Sidgwick, trois
- faits déterminés, inconnus à tous ceux qui étaient présents et
- qu'il n'était guère probable de deviner: la rue dans laquelle
- habitait Mrs. Suhr, l'endroit où était le serin et l'absence des
- enfants. Et le dernier cas, tel qu'il est décrit, ressemble plus
- à de la clairvoyance indépendante qu'à aucune sorte de lecture de
- la pensée, car, si M. Balle avait reçu son information de
- l'esprit d'une personne de Slora Guothaab, on supposera qu'il
- aurait dit immédiatement: «Les autres enfants ne sont pas là!»,
- au lieu de les chercher mentalement dans la maison sans les
- trouver.
-
-Nous pourrions, maintenant, donner plusieurs belles histoires où des
-somnambules lucides font des prodiges; cela nous serait aisé, car ces
-histoires sont nombreuses... Nous préférons nous en tenir aux quelques
-observations que nous venons de rapporter: si elles manquent de
-pittoresque et d'intérêt émotionnel, elles ont, en revanche, de
-sérieuses garanties d'exactitude: cela suffit pour le but que nous
-nous proposons.
-
-
-
-
-TROISIÈME GENRE
-
-Pressentiment
-
-
-Que devons-nous entendre, en Psychologie occulte, par _Pressentiment_?
-
-Suivant la définition de M. Richet, «c'est la prédiction d'un
-événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps
-et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir.»
-
-On le voit, il ne s'agit plus ici de ces sensations internes, plus ou
-moins vagues, que l'on désigne vulgairement sous le nom de
-_pressentiments_.
-
-C'est, au contraire, le sentiment très net, quelquefois la vision
-mentale d'un événement que le sujet affirme devoir se produire dans un
-avenir plus ou moins lointain. Ces pressentiments se manifestent, soit
-dans le sommeil somnambulique, soit, sous forme de _rêves_, dans le
-sommeil ordinaire. Ce sont alors des rêves _véridiques_, se produisant
-avant l'événement.
-
-Ce qui rend l'opinion à se faire de ces phénomènes particulièrement
-malaisée, c'est qu'ici--on le comprend tout de suite--il ne saurait
-plus être question d'expériences.
-
-Si, à la rigueur, on peut concevoir la possibilité d'une
-expérimentation quelconque en fait de pressentiments, en réalité,
-jusqu'ici, cette expérimentation n'a pas été instituée, et l'on est
-contraint, plus encore que pour les phénomènes précédents, de s'en
-tenir aux seules observations.
-
-Or, si les histoires mirifiques de prédictions, de prophéties
-réalisées, abondent dans l'histoire du Merveilleux, en revanche, les
-cas accompagnés de garanties, sinon rigoureusement scientifiques, du
-moins sérieuses, sont très rares.
-
-Il existe pourtant un curieux document, revêtu de tous les caractères
-d'authenticité désirables, et qui, si l'on était certain de l'absolue
-bonne foi des signataires, relaterait un des cas les plus remarquables
-d'hallucination collective prémonitoire.
-
-C'est le récit, arrangé naguère par Mérimée, sous la forme de conte
-quasi fantastique, de la vision qu'eurent Charles XI, roi de Suède,
-son chancelier, deux de ses conseillers et son vaguemestre.
-
-On nous permettra de le citer ici, ne fût-ce qu'à titre de curiosité:
-
- «Moi, Charles XI, roi de Suède, dans la nuit du 16 au 17
- septembre, je fus tourmenté plus que de coutume par ma maladie
- mélancolique. Je me réveillai à onze heures et demie, quand,
- ayant dirigé mes yeux par hasard vers ma fenêtre, je m'aperçus
- qu'il faisait une grande lumière dans la salle des Etats. Je
- dis au chancelier Bjelke, qui se trouvait dans ma chambre:
- «Qu'est-ce que cette lumière dans la salle des Etats? Je crois
- qu'il y a le feu.» Mais, il me répondit: «Oh! non, sire, c'est
- l'éclat de la lune qui brille contre les vitres des fenêtres.»
- Je fus content de cette réponse et je me retournai contre le
- mur pour prendre quelque repos, mais il y avait une grande
- inquiétude en moi; je me retournai de nouveau et j'aperçus
- encore l'éclat des vitres. Je dis alors: «Il ne se peut pas
- que cela soit dans l'ordre.» Mon bien-aimé chancelier reprit:
- «Oui, c'est bien la lune.» Au même instant entra le conseiller
- Bjelke, pour prendre de mes nouvelles. Je demandai à cet
- excellent homme s'il savait que quelque malheur, tel qu'un
- incendie, se fût produit dans la salle des Etats. Il me
- répondit, après un silence: «Dieu merci, il n'y a rien;
- seulement le clair de lune fait croire qu'il y a de la lumière
- dans la salle des Etats.» Je me tranquillisai un peu, mais,
- comme je regardais de nouveau du côté de la salle, il me parut
- qu'il y avait là des gens. Je me levai et mis une robe de
- chambre; j'ouvris alors la fenêtre et je vis qu'il y avait
- dans la salle des Etats une quantité de lumières.
-
- »Je dis alors:--Bons serviteurs, cela n'est pas dans l'ordre.
- Vous savez que celui qui craint Dieu ne craint rien autre au
- monde. Je veux aller voir là-dedans, pour savoir ce que cela
- peut être.
-
- »J'ordonnai donc aux assistants de descendre chez le
- vaguemestre pour lui dire de monter les clefs. Quand il fut
- venu, j'allai vers le passage secret qui est au-dessous de ma
- chambre, à droite de la chambre à coucher de Gustave Ericson.
- Quand nous y fûmes, je dis au vaguemestre d'ouvrir la porte,
- mais par crainte, il me pria de lui faire la grâce de ne point
- l'exiger; je priai alors le chancelier, mais lui aussi m'opposa
- un refus. Je priai alors le conseiller Oscenstiana, qui jamais
- n'eut peur de rien, d'ouvrir cette porte, mais il me
- répondit:--J'ai, une fois, juré d'exposer pour Votre Majesté
- mon corps et mon sang, mais non d'ouvrir cette porte.
-
- »Alors, je commençai moi-même à me sentir confondu, mais,
- reprenant courage, je pris les clefs, j'ouvris la porte, et je
- trouvai que tout, dans le passage, était tendu de noir, même le
- parquet. Moi et toute la compagnie nous étions tout tremblants.
- Nous allâmes vers la porte des Etats. J'ordonnai de nouveau au
- vaguemestre d'ouvrir la porte, mais il me supplia de
- l'épargner; je priai alors les autres personnes qui
- m'accompagnaient, mais ils me demandèrent la faveur de ne pas
- faire ce que je voulais. Je pris donc les clefs et ouvris la
- porte, et quand j'eus avancé le pied, je le retirai aussitôt en
- grande confusion. J'hésitai un instant, puis je dis: «Bons
- seigneurs, si vous voulez me suivre, nous verrons ce qui se
- passe ici, peut-être que le bon Dieu veut nous révéler quelque
- chose.» Ils me répondirent tous à voix basse: «Oui», et nous
- entrâmes.
-
- »Nous vîmes une grande table, autour de laquelle étaient assis
- seize hommes d'un âge mûr et d'aspect digne, qui avaient devant
- eux chacun un grand livre et, au milieu d'eux, un jeune roi de
- seize, dix-sept ou dix-huit ans, la couronne sur la tête et le
- sceptre à la main.
-
- »A sa droite était assis un seigneur de haute taille, de belle
- mine, qui pouvait avoir quarante ans: son visage respirait
- l'honnêteté, et il avait à ses côtés un homme de soixante-dix
- ans. Je remarquai que le jeune roi secouait plusieurs fois la
- tête, tandis que les hommes qui l'entouraient frappaient de la
- main sur les grands livres qui étaient devant eux. Je détournai
- les yeux, et je vis alors, près de la table, des billots et des
- bourreaux qui, les manches retroussées, coupaient une tête
- après l'autre, si bien que le sang commença à couler sur le
- plancher. Dieu m'est témoin que j'eus plus que peur. Je
- regardai à mes pantoufles si le sang venait jusque-là, mais il
- n'en était rien. Ceux qu'on décapitait étaient, pour la
- plupart, des gentilshommes. Je détournai les yeux, et je vis,
- dans un coin, un trône qui était presque renversé, et à côté se
- tenait un homme qui paraissait être le régent. Il était âgé
- d'environ quarante ans. Je tremblais et je frissonnais en me
- retirant vers la porte, et je criai: «Quelle est la voix du
- Seigneur que je dois entendre? O Dieu! quand tout cela doit-il
- arriver?» Il ne me fut pas répondu, mais le jeune roi secoua
- plusieurs fois la tête, tandis que les hommes qui l'entouraient
- frappaient plus durement sur leurs livres. Je criai encore plus
- fort: «O Dieu! quand cela doit-il arriver? Fais-nous, ô Dieu,
- la grâce de nous dire comment il faudra alors nous comporter.»
-
- «Alors, le jeune roi me répondit:
-
- »--Cela ne doit pas arriver de ton temps, mais seulement au
- sixième souverain depuis ton règne, et il sera de l'âge et de
- la figure que tu me vois, et celui qui est là montre comment
- sera son tuteur, et le trône sera prêt d'être ébranlé, dans les
- dernières années de sa tutelle, par quelques jeunes nobles;
- mais alors, le tuteur, qui précédemment avait persécuté le
- jeune roi, prendra sa tâche au sérieux, il raffermira le trône,
- si bien qu'il n'y aura jamais eu de plus grand roi en Suède que
- celui-ci, et il n'y en aura pas non plus de plus grand après,
- et que le peuple sera heureux sous son sceptre, et ce roi
- atteindra un âge extraordinaire, il laissera le royaume sans
- dettes et plusieurs millions dans le trésor. Mais avant qu'il
- soit affermi sur le trône, il y aura des ruisseaux de sang
- répandus, comme jamais auparavant en Suède, et jamais après.
- Laisse-lui, comme roi de Suède, de bons avis.»
-
- »Quand il eut dit cela, tout disparut et il n'y eut plus que
- nous dans la salle avec nos lumières. Nous nous retirâmes dans
- le plus grand étonnement, comme tout le monde peut l'imaginer,
- et lorsque nous repassâmes par la chambre garnie de noir, cela
- aussi était parti et tout se trouvait dans l'ordre habituel.
- Nous retournâmes dans ma chambre, et aussitôt je m'assis pour
- consigner cet avertissement aussi bien que je le pus. Et tout
- ceci est vrai. Je l'affirme de mon serment, aussi vrai que Dieu
- me soit en aide».
-
- CHARLES, _roi présent de Suède_.
-
- «Comme témoins présents sur les lieux, nous avons tout vu,
- comme Sa Majesté l'a écrit, et nous confirmons le récit de
- notre serment, aussi vrai que Dieu nous soit en aide».
-
- Charles BJELKE, _chancelier_; BJELKE, _conseiller_;
- A. OSCENSTIANA, _conseiller_;
- Pierre GRAUSLEN, _vaguemestre_.
-
-Si, en bonne critique, il n'était indiqué de supposer que des
-considérations d'ordre politique ou autre ont influé sur la rédaction
-de ce document, il constituerait, à coup sûr, l'une des plus
-remarquables observations que l'on connaisse d'hallucinations
-collectives _prévisionnelles_. Malgré les réserves qui s'imposent à
-son égard, nous avons voulu le citer tout au long, les cas de
-pressentiments, étayés de quelques garanties, étant fort peu nombreux.
-
-Or, le hasard de nos relations a voulu que nous ayons, sur le cas de
-_rêve-pressentiment_ dont nous allons parler maintenant, des
-renseignements très précis qui corroborent le récit que nous trouvons
-dans un article de M. Rambaud, intitulé: «_Le Champ de bataille de
-Borodino_[87].
-
- [87] Voir: _Revue politique et littéraire_ du 30 janvier 1875.
-
-L'héroïne de cette histoire est une dame russe qui vivait dans la
-première moitié de ce siècle, et qui était mariée à un officier de
-l'armée russe, M. Toutchkof. Elle était très nerveuse, très
-impressionnable, encline à un certain mysticisme. C'est elle qui,
-après la bataille de Borodino, où périt son mari, fonda le monastère
-qui s'élève aujourd'hui sur l'ancien champ de bataille. Elle mourut,
-en 1838, abbesse de ce couvent. Le souvenir du rêve extraordinaire
-qu'elle eut avant la mort de son mari s'est conservé soigneusement
-dans sa famille, et c'est à une nièce de Mme Toutchkof que nous avons
-dû la confirmation, dans tous ses détails, du récit suivant.
-
-Il a été emprunté par M. Rambaud à la biographie de Mme Toutchkof.
-
- Quand arriva 1812 et que son mari se rendit à l'armée, elle
- dut se résigner, cette fois, dans cette guerre sérieuse contre
- un Napoléon, à se séparer de lui et à se rendre chez ses
- parents à Moscou.
-
- Pourtant, comme les régiments de Toutchkof étaient cantonnés à
- Minsk, les deux époux peuvent faire route quelque temps
- ensemble, avant de se séparer. Ils n'étaient accompagnés que
- d'une Française, Mme Bouvier, gouvernante de l'enfant; elle fut
- la meilleure amie de ceux que la guerre française allait rendre
- si malheureux. La dernière nuit, toute la compagnie coucha sur
- le plancher d'une cabane. Cette nuit-là, il arriva à Mme
- Toutchkof une chose étrange.
-
- Margarita Mikhaïlowna, dit son biographe, fatiguée d'une longue
- route, s'endormit promptement. Alors elle eut un songe. Elle
- vit, suspendu devant elle, un tableau sur lequel elle lut,
- tracés en lettres de sang et en langue française, ces six mots:
- «Ton sort se décidera à Borodino!» De grosses gouttes de sang
- se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. La
- malheureuse femme poussa un cri et se leva en sursaut. Son mari
- et Mme Bouvier, réveillés par ce cri, coururent à elle. Elle
- était pâle et tremblait comme une feuille. «Où est Borodino?
- dit-elle à son mari, quand elle put respirer; on te tuera à
- Borodino.» «Borodino? répéta Toutchkof, c'est la première fois
- que j'entends ce nom.» Et, en effet, le petit village de
- Borodino était alors inconnu. Margarita Mikhaïlowna raconta son
- rêve. Toutchkof et Mme Bouvier s'efforcèrent de la rassurer.
- Borodino n'existait pas, n'avait jamais existé, et d'ailleurs
- le songe ne disait pas qu'Alexandre y serait tué.
- L'interprétation de Marguerite était purement arbitraire. «Tout
- le mal vient, ajouta enfin le mari, de ce que tu as les nerfs
- un peu surexcités. Recouche-toi, pour l'amour de Dieu, et tâche
- de dormir.» Son sang-froid la calma un peu. La fatigue triompha
- de ce qui lui restait de terreur; elle se recoucha et
- s'endormit. Mais le même songe se renouvela; une seconde fois,
- elle revit la fatale inscription; elle revit ces gouttes de
- sang qui, lentement, l'une après l'autre, se détachaient des
- lettres et ruisselaient sur le papier. De plus, elle vit, cette
- fois, debout autour du tableau, trois personnages: un prêtre,
- son frère Cyrille Narychkine, et enfin son père, qui tenait
- dans ses bras le petit Nicolas, son enfant. Elle s'éveilla en
- proie à une telle agitation que, cette fois, Alexandre fut
- sérieusement effrayé. A toutes ses paroles, elle ne répondait
- que par des sanglots ou par cette question: «Où est Borodino?»
- Il finit par lui proposer d'examiner les cartes de l'état-major
- et de se convaincre par elle-même qu'on n'y trouvait pas de
- Borodino. Il envoya aussitôt réveiller un de ses officiers
- d'ordonnance et lui demanda la carte. L'officier, surpris d'une
- demande aussi extraordinaire à pareille heure, l'apporta
- lui-même. Toutchkof la déploya, peut-être non sans un sentiment
- secret d'appréhension, et l'étendit sur la table. Tout le monde
- se mit à rechercher le nom fatal; personne ne le trouva. «Si
- Borodino existe réellement, dit Toutchkof en se tournant vers
- sa femme, à en juger par son nom il ne peut être qu'en Italie.
- Or, il est bien peu probable que les hostilités soient
- transportées là-bas: tu peux donc te rassurer.» Mais elle ne se
- rassura point. Le maudit songe la poursuivait; c'est dans un
- désespoir affreux qu'elle se sépara de son mari. Toutchkof
- l'embrassa, la bénit pour la dernière fois, elle et son fils,
- et, debout sur la grande route, contempla longuement la berline
- qui les emportait, jusqu'à ce qu'elle eût disparu à ses yeux.
-
- Il écrivait souvent à sa femme, qui s'était établie dans une
- petite ville du district, Kineckma, afin d'être plus à portée
- de recevoir ses lettres. Elle attendait les jours de poste avec
- une fiévreuse anxiété. Arriva le 1er septembre, c'était le jour
- de sa fête. Elle entendit la messe et, revenue de l'église, se
- mit à sa table de travail; toute pensive, elle appuya sa tête
- dans ses mains, réfléchissant. Tout à coup, elle entendit son
- père qui l'appelait. Elle pensa d'abord qu'il était revenu de
- la campagne, pour passer ce jour avec sa fille; elle leva la
- tête... Devant elle, était le prêtre, à côté de lui son père
- qui tenait le petit Nicolas dans ses bras. Tous les détails
- terribles de son rêve se représentent aussitôt à sa mémoire; il
- ne manquait que son frère Narychkine pour achever le tableau:
- «Où est mon frère Cyrille?» s'écria-t-elle d'une voix
- éclatante. Il se montra sur le seuil. «Tué!» murmura-t-elle, et
- elle tomba sans connaissance. Quand elle revint à elle, son
- père et son frère la soutenaient. «On a donné la bataille près
- de Borodino», lui dit Cyrille, à travers ses larmes.
-
-Alexandre Toutchkof était mort, en effet, et sa veuve ne put même
-retrouver son corps.
-
-Nous avons tout lieu de croire, répétons-le, que les détails de ce
-rêve n'ont pas été arrangés, après coup, pour le modeler exactement
-sur l'événement. Les choses ont dû, en réalité, se passer ainsi, et
-ce que cette observation présente alors d'extraordinaire,
-c'est--outre, bien entendu, la divination de ce mot inconnu de
-_Borodino_--la persistance de l'image hallucinatoire qui se manifeste
-à deux reprises différentes.
-
-Nous l'avons dit, en fait de pressentiments, l'expérience n'existe
-pas, et même c'est à peine si l'on entrevoit la possibilité d'une
-expérimentation quelconque; aussi en sommes-nous réduits à nous
-contenter d'observations plus ou moins sûres; celles que nous avons
-déjà citées offraient--malgré leur étrangeté (pour ne pas dire
-plus)--des garanties sinon absolues, du moins suffisantes: nous allons
-terminer par deux autres cas de pressentiment, en faisant remarquer
-que le nom seul de l'auteur qui les rapporte en atteste la valeur.
-
-Nous les trouvons dans l'intéressant ouvrage du docteur Liebeault:
-_Thérapeutique suggestive_, 1891, p. 282[88].
-
- [88] Ces deux observations sont aussi reproduites dans les
- _Annales des Sciences psychiques_, no 2.
-
-
-PREMIÈRE OBSERVATION
-
- (Elle est extraite de l'un de mes registres, à son rang, no 339,
- 7 janvier 1886).
-
- Est venu me consulter aujourd'hui, à 4 heures de l'après-midi,
- M. S. de Ch... pour un état nerveux sans gravité. M. de Ch...
- a des préoccupations d'esprit, à propos d'un procès pendant,
- et des choses qui suivent: En 1879, le 24 décembre, se
- promenant dans une rue de Paris, il vit écrit sur une porte:
- Mme Lenormand, nécromancienne. Piqué par une curiosité
- irréfléchie, il se fit ouvrir la maison et, introduit, il se
- laissa conduire dans une salle assez sombre. Là, il attendit
- Mme Lenormand qui, prévenue presque aussitôt, vint le trouver
- et le fit asseoir devant une table. Alors cette dame sortit,
- revint, se mit en face de lui, puis regardant la face palmaise
- de l'une de ses mains, lui dit: «Vous perdrez votre père dans
- un an, jour par jour. Bientôt vous serez soldat (il avait
- alors dix-neuf ans), mais vous n'y resterez pas longtemps.
- Vous vous marierez jeune: il vous naîtra deux enfants et vous
- mourrez à vingt-six ans.»
-
- Cette stupéfiante prophétie, que M. de Ch... confia à des amis
- et à quelques-uns des siens, il ne la prit pas d'abord au
- sérieux; mais son père étant mort le 27 décembre 1880, après
- une courte maladie et juste un an après l'entrevue avec la
- nécromancienne, ce malheur refroidit quelque peu son
- incrédulité. Et lorsqu'il devint soldat--seulement 7
- mois--lorsque, marié peu après, il fut devenu le père de deux
- enfants et qu'il fut sur le point d'atteindre vingt-six ans,
- ébranlé définitivement par la peur, il crut qu'il n'avait plus
- que quelques jours à vivre.
-
- Ce fut alors qu'il vint me trouver, pour me demander s'il ne me
- serait pas possible de conjurer le sort qui l'attendait. Car,
- pensait-il, les quatre premiers événements de la prédiction
- s'étant accomplis, le cinquième devait fatalement se réaliser.
-
- Le jour même et les jours suivants, je tentai de mettre M. de
- Ch... dans le sommeil profond, afin de dissiper la noire
- obsession gravée dans son esprit: celle de sa mort prochaine,
- mort qu'il s'imaginait devoir arriver le 4 février, jour
- anniversaire de sa naissance, bien que Mme Lenormand ne lui eût
- rien précisé sous ce rapport. Je ne pus produire sur ce jeune
- homme même le sommeil le plus léger, tant il était fortement
- agité. Cependant, comme il était urgent de lui enlever la
- conviction qu'il devait bientôt succomber, conviction
- dangereuse, car on a souvent vu des prévisions de ce genre
- s'accomplir à la lettre par auto-suggestion, je changeai de
- manière d'agir et je lui proposai de consulter l'un de mes
- somnambules, un vieillard de soixante-dix ans, appelé le
- prophète, parce qu'ayant été endormi par moi, il avait, sans
- erreur, annoncé l'époque précise de sa guérison, pour des
- rhumatismes articulaires remontant à quatre années, et l'époque
- même de la guérison de sa fille, cette dernière cure due à
- l'affirmation de recouvrer la santé à une heure fixée d'avance,
- ce dont son père l'avait pénétrée. M. de Ch... accepta ma
- proposition avec avidité et ne manqua pas de se rendre
- exactement au rendez-vous que je lui ménageai. Entré en rapport
- avec ce somnambule, ses premières paroles furent de lui dire:
- «Quand mourrai-je?» Le dormeur expérimenté, soupçonnant le
- trouble de ce jeune homme, lui répondit, après l'avoir fait
- attendre: «Vous mourrez... vous mourrez... dans quarante-un
- ans.» L'effet causé par ces paroles fut merveilleux.
- Immédiatement, le consultant redevint gai, expansif et plein
- d'espoir; et quand il eut franchi le 4 février, ce jour tant
- redouté par lui, il se crut sauvé.
-
- Ce fut alors que quelques-uns de ceux qui avaient entendu
- parler de cette poignante histoire s'accordèrent pour conclure
- qu'il n'y avait eu rien là de vrai; que c'était par une
- suggestion post-hypnotique que ce jeune homme avait conçu ce
- récit imaginaire. Paroles en l'air! le sort en était jeté, il
- devait mourir.
-
- Je ne pensais plus à rien de cela, lorsque, au commencement
- d'octobre, je reçus une lettre de faire part, par laquelle
- j'appris que mon malheureux client venait de succomber, le 30
- septembre 1885, dans sa vingt-septième année, c'est-à-dire à
- l'âge de vingt-six ans, ainsi que Mme Lenormand l'avait prédit.
- Et pour qu'il ne soit pas supposé que ce que je raconte peut
- être une illusion extravagante de mon esprit, je garde toujours
- cette lettre, de même que le registre d'où j'ai tiré, à la
- suite, l'observation qui précède. Ce sont là deux témoignages
- écrits, indéniables. Depuis, j'ai appris que cet infortuné,
- envoyé par son médecin aux eaux de Contrexeville, pour qu'il
- soit traité pour des calculs biliaires, fut obligé de s'y
- aliter, à la suite de la rupture d'une poche liquide (vésicule
- du fiel), rupture qui amena une péritonite.
-
-
-DEUXIÈME OBSERVATION
-
- (Elle m'a été communiquée par un homme très honorable. M. L...,
- banquier).
-
- Dans une famille des environs de Nancy, l'on endormait souvent
- une fille de dix-huit ans, nommée Julie. Cette fille, une fois
- mise en état de somnambulisme, était portée d'elle-même, comme
- si elle en recevait l'inspiration, à répéter, à chaque
- nouvelle séance, qu'une proche parente de cette famille,
- qu'elle nommait, mourrait bientôt et n'atteindrait pas le 1er
- janvier. On était alors en novembre 1883. Une telle
- persistance dans les affirmations de la dormeuse conduisit le
- chef de cette famille, qui flairait là une bonne affaire, à
- contracter une assurance à vie de 10,000 fr. sur la tête de la
- dame en question, laquelle, n'étant nullement malade,
- obtiendrait facilement un certificat de médecin. Pour trouver
- cette somme, il s'adressa à M. L..., lui écrivit plusieurs
- lettres, dans l'une desquelles il racontait le motif qui le
- portait à emprunter. Et ces lettres, que M. L... m'a montrées,
- il les garde comme des preuves irréfragables de l'événement
- futur annoncé. Bref, on finit par ne pas s'entendre sur la
- question des intérêts, et l'affaire entamée en resta là. Mais,
- quelque temps après, grande fut la déception de l'emprunteur.
- La dame X..., qui devait mourir avant le 1er janvier,
- succomba, en effet, et tout d'un coup, le 30 décembre, ce dont
- fait foi une dernière lettre du 2 janvier, adressée à M. L...,
- lettre que ce Monsieur garde aussi avec celles qu'il avait
- reçues précédemment, à propos de la même personne.
-
- * * * * *
-
-Nous en avons fini avec la première catégorie de Phénomènes psychiques
-occultes, ceux qui, sous des modalités différentes, Télépathie,
-Lucidité, Pressentiments, semblent «révéler une faculté profondément
-inconnue encore de l'âme humaine, celle de voir et de connaître des
-événements lointains, dans le temps comme dans l'espace, sous une
-forme plus ou moins hallucinatoire.»
-
-On sait déjà ce que nous pensons des tentatives faites ou à faire pour
-expliquer cette faculté occulte de l'organisme; nous n'y reviendrons
-pas.
-
-Disons seulement que les plus récentes découvertes de l'hypnotisme, la
-variation des états de conscience, le dédoublement de la personnalité,
-l'extériorisation de la sensibilité (si elle est reconnue vraie),
-etc., etc., ne sont peut-être, au fond, que des modes d'activité de
-cette faculté.
-
-M. de Rochas est plus affirmatif: «Au point où est aujourd'hui la
-science, dit-il[89], on est certainement autorisé à rechercher, dans
-des phénomènes de cet ordre, l'explication des médiums, des voyants,
-des envoûteurs et des guérisseurs... L'hypnotisme, jusqu'ici seul
-étudié officiellement, n'est que le vestibule d'un vaste et
-merveilleux édifice, déjà exploré en grande partie par les anciens
-magnétiseurs.»
-
- [89] Voir: _États profonds de l'Hypnose_, p. 102.
-
-Nous comptons insister, plus loin--dans une étude comparative des
-sujets et des médiums,--sur ces rapports très probables de
-l'Hypnotisme avec la Psychologie occulte.
-
-Terminons cette première partie, où nous venons d'entrevoir les
-facultés de _connaître_ encore mystérieuses de l'âme humaine, par ces
-suggestives paroles de Laplace:
-
-«Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les
-forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres
-qui la composent, si, d'ailleurs, elle était assez vaste pour
-soumettre ces données à l'analyse, embrasserait, dans la même formule,
-les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus
-léger atome; rien ne serait incertain pour elle et l'avenir comme le
-passé serait présent à ses yeux[90].»
-
- [90] «Chacune de nos pensées, dit Balfourt-Stewart, est
- accompagnée d'un déplacement et d'un mouvement de particules
- cérébrales, et il est possible d'imaginer que, de façon ou
- d'autre, ces mouvements soient propagés dans l'univers.»
-
- «M. Babbage a montré, dit Jevons, que si nous avions le pouvoir de
- découvrir et de suivre les effets les plus minutieux de toute
- agitation, chaque particule de matière deviendrait un registre de
- tout ce qui est arrivé.»
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-IIme CLASSE.--PHÉNOMÈNES PHYSIQUES OCCULTES[91]
-
- [91] Le titre exact de cette 2e partie de notre travail serait:
- _Phénomènes psychiques occultes à effets physiques_. Il s'agit
- toujours d'une force encore inconnue émanant de l'organisme et
- agissant, non plus sur un autre organisme, mais sur des objets
- matériels. Le titre que nous avons choisi nous paraît cependant
- suffisamment clair, et il a l'avantage d'être court.
-
-
-I. De la force psychique
-
-
-Nous abordons maintenant l'étude d'une classe de phénomènes plus
-extraordinaires, plus surnormaux encore, du moins en apparence, que
-ceux que nous venons de passer en revue.
-
-Il s'agit des effets mécaniques, plus ou moins contraires aux lois
-naturelles, qui se produisent tantôt spontanément, tantôt par le fait
-de certaines personnes paraissant douées de la faculté d'émettre une
-force spéciale et nommées _Médiums_.
-
-Jusqu'à ces dernières années, ces phénomènes, mouvements d'objets sans
-contact, coups, bruits, soulèvement spontané du corps, etc., etc.,
-étaient désignés sous le nom de _Phénomènes spiritiques_ et
-revendiqués par les Spirites, qui en attribuaient la production aux
-âmes des morts, avec lesquelles les médiums se mettent en rapport.
-
-Les premières tentatives scientifiques, faites pour expliquer
-quelques-uns de ces «prodiges», furent celles de Babinet, de Faraday
-et de Chevreul, qui, en substance, attribuaient aux mouvements
-inconscients, à l'_automatisme_ des expérimentateurs et des médiums,
-les mouvements des objets avec lesquels ils étaient en contact[92].
-
- [92] Voir aussi M. l'abbé Moigno: _Cosmos_ du 8 janvier
- 1854.--Comte de Gasparin: _Les Tables tournantes_.--Quant aux
- _bruits_ spirites, on connaît déjà la bizarre interprétation
- anatomique qu'on leur avait donnée.
-
-Cette théorie, complétée par celle de l'Automatisme psychologique, de
-la dualité cérébrale, soutenue avec un grand talent par M. Pierre
-Janet[93], peut évidemment suffire pour l'immense majorité des faits
-que l'on observe dans les séances de tables tournantes, d'écriture
-automatique, etc.
-
- [93] Voir son livre, l'_Automatisme psychologique_, p. 367 et
- suivantes. (Alcan, 1889).
-
-Mais elle est en défaut quand il s'agit d'expliquer, rationnellement,
-les faits d'action à distance, les seuls dont nous voulions nous
-occuper ici.
-
-Si, comme le dit M. Janet, au point de vue _psychologique_, la pensée
-du médium est de même nature, qu'il la manifeste au moyen d'un crayon
-qu'il tient à la main ou au moyen d'un crayon placé loin de lui, il
-n'en est pas moins certain qu'au point de vue _physique_, cela est
-tout différent.
-
-Or, nous le répétons, c'est cette action physique à distance que nous
-voulons principalement étudier.
-
-Nous ne nions pas, pour cela, l'action possible du
-médium--indépendamment de tout mouvement musculaire--sur les objets
-avec lesquels il est en contact. Mais comme, dans ces cas, le doute
-est toujours légitime, nous préférons nous en tenir aux seuls
-mouvements provoqués à distance.
-
-Dans le fait, s'il est démontré qu'une force, émanant de l'organisme,
-peut agir de loin sur des objets matériels, il est presque certain que
-les Phénomènes physiques occultes reconnaissent une cause identique à
-celle des Phénomènes psychiques: dans les deux cas, il s'agit de la
-projection, volontaire ou non, hors du corps, d'un élément particulier
-dont la nature est encore profondément inconnue.
-
-Sans recourir aux vues des Sciences occultes sur cette force, il nous
-faut dire un mot cependant des expériences de Reichenbach, reprises et
-commentées, avec un sens critique très sûr, par M. le colonel de
-Rochas[94].
-
- [94] Voir: le _Fluide des Magnétiseurs_.
-
-D'après Reichenbach, non seulement l'organisme humain, mais tous les
-corps de la nature seraient pénétrés d'un fluide spécial, dérivé de la
-_Force-substance_ universelle des Occultistes. Ce fluide, cet _Od_,
-comme il l'appelle, pourrait être projeté, volontairement ou non, hors
-du corps, et, dans certains cas, deviendrait même _visible_.
-
-Des êtres, doués d'une plus grande finesse de perception, que l'auteur
-nomme des _Sensitifs_, auraient le don de _voir_ l'Od se dégager des
-objets naturels, du corps de l'homme, et surtout des aimants[95].
-
- [95] «.. Que les effluves de l'aimant soient sensibles à quelques
- organismes délicats, nous ne voyons vraiment pas ce qu'il y a là
- de difficile à admettre; et, comme on l'a dit, ce qu'il y a de
- plus étrange, c'est que, précisément, dans la grande majorité des
- cas du moins, l'organisme humain soit insensible à l'action de
- plus forts aimants. De même, il serait étrange que le corps
- humain lui-même échappât à cette condition physique de toute
- matière, d'être le support de phénomènes électriques et
- magnétiques.» (S. Héricourt, in _Ann. des Sc. psych._, 1892. no
- 6).
-
-Ces affirmations de Reichenbach ont été, nous l'avons dit, vérifiées
-par M. de Rochas, dont la compétence scientifique offre toutes les
-garanties désirables; cet expérimentateur serait même parvenu à
-photographier ce que l'on pourrait nommer l'_image astrale_ d'un
-minéral[96].
-
- [96] Dans un ordre de faits connexes, disons que l'on sait,
- maintenant, qu'il existe des courants électriques dans les
- plantes; des expériences faites, il y a quelque temps, par M.
- Kunkel, l'avaient porté à en attribuer l'origine au processus
- purement mécanique du mouvement de l'eau. M. Haake, qui a repris
- la question récemment, en s'entourant de toutes sortes de
- précautions, arrive à des conclusions qui se résument ainsi:
-
- 1º Il n'est pas douteux que la production des courants électriques
- est due à des changements de matière de diverses natures,
- notamment à la respiration de l'oxygène et à l'assimilation de
- l'acide carbonique;
-
- 2º Les mouvements de l'eau peuvent avoir une part à la production
- des courants électriques, mais, certainement, cette part est
- faible. (_Revue Scientifique_ du 21 janvier 1893, p. 88.)
-
-Voici maintenant, d'après M. Arnold Boscowitz, qui les a résumées, les
-recherches de Reichenbach sur l'Od:
-
-«Longtemps avant que le sensitif ait vu la lumière polaire se dégager
-de l'aimant ou du cristal, il voit briller, à la place où se trouve
-une personne quelconque, un nuage transparent et phosphorescent. C'est
-à peine s'il peut distinguer une forme humaine dans l'intérieur du
-voile lumineux; mais, à mesure que sa pupille se dilate, il voit se
-dessiner de mieux en mieux les contours du corps auquel des émanations
-lumineuses donnent des proportions outrées. Les lueurs odiques
-s'élèvent, bleuâtres et mobiles, au-dessus de la tête, présentent
-l'aspect d'un géant lumineux qui porterait un casque orné de longues
-aigrettes. La couleur des flammes qui s'échappent est rouge à gauche,
-bleue à droite.
-
-»C'est aux mains, surtout aux extrémités des doigts, que le phénomène
-est le plus marqué. De même, chez tous les animaux, tout le côté
-gauche dégage la lumière odique rouge, le droit, la lumière bleue,
-etc., etc.[97].»
-
- [97] Voir Plytoff: _La Magie_. (Baillière, 1892).
-
-Rappelons que le docteur Luys a communiqué à la Société de biologie
-des expériences qui, faites avec des sujets endormis par l'aimant, lui
-ont donné des résultats semblables à ceux que nous venons de décrire.
-
-Ajoutons encore que, dans son livre de l'_Analyse des choses_, le
-docteur Gibier affirme l'existence de cette «_force animique_.» Il dit
-l'avoir vu se dégager dans l'obscurité, sous forme de «matière
-vaporeuse et lumineuse», du corps de l'un de ses clients. «Elle émane
-principalement, au niveau de la région épigastrique ou des gros troncs
-artériels[98]»... «J'ai eu maintes fois l'occasion de voir, chez des
-sujets bien doués, le dégagement de cette force et sa condensation _en
-plein jour_, sous une forme ou sous une autre. Je ne saurais mieux,
-alors, caractériser son aspect qu'en le comparant à _l'état
-vésiculaire_ qui précède l'état liquide du gaz acide carbonique,
-lorsqu'on le liquéfie sous pression dans un tube de verre. A ce
-propos, je dois dire (non que mon intention soit d'établir aucune
-comparaison, puisque le gaz s'échauffe par la compression) que, lors
-du dégagement de cette force du corps des sujets, on éprouve, surtout
-en été ou dans une atmosphère tiède, une vive impression de
-fraîcheur[99].»
-
- [98] Gibier: _Analyse des choses_, p. 157.
-
- [99] Gibier, _loc. cit._, p. 159.
-
-Admettrons-nous que Reichenbach, de Rochas, Gibier et d'autres encore
-ont été dupes d'hallucinations?
-
-Mais cette force _odique_, _animique_, _neurique rayonnante_[100],
-_psychique_ (qu'on l'appelle comme on voudra), ne se manifeste pas
-seulement par des effets lumineux; elle peut aussi--à des distances
-variables--provoquer des mouvements d'objets matériels, que la
-mécanique est impuissante à expliquer.
-
- [100] Dr Baréty: _Force neurique rayonnante, vulgairement
- magnétisme animal_. (Paris, Doin, 1882).--Disons pourtant que la
- _force neurique_ du docteur Baréty diffèrerait, par certains
- caractères, de la _force psychique_ de Croockes.
-
-Comme l'étude la plus sérieuse et la plus démonstrative de l'action
-mécanique de la force psychique a été faite par le professeur William
-Croockes, nous allons, sans plus tarder, parler de ses travaux.
-
-En une sorte de profession de foi, mise en tête de son livre, le
-savant anglais a soin d'indiquer l'esprit dans lequel il commence ses
-études relatives aux «Phénomènes spiritualistes[101].»
-
- [101] Voir Croockes: _Nouvelles expériences sur la force
- psychique_. Traduction Alidel, Paris.
-
-«Le spiritualiste, dit-il, parle de corps pesant 50 ou 100 livres, qui
-sont enlevés en l'air, sans l'intervention de force connue; mais le
-savant chimiste est accoutumé à faire usage d'une balance sensible à
-un poids si petit qu'il en faudrait dix mille comme lui pour faire un
-grain. Il est donc fondé à demander que ce pouvoir, qui se dit guidé
-par une intelligence, qui élève jusqu'au plafond un corps pesant,
-fasse mouvoir, sous des conditions déterminées, sa balance si
-délicatement équilibrée.
-
-»Le spiritualiste parle de coups frappés qui se produisent dans les
-différentes parties d'une chambre, lorsque deux personnes ou plus sont
-tranquillement assises autour d'une table. L'expérimentateur
-scientifique a le droit de demander que ces coups se produisent sur la
-membrane tendue de son phonautographe.
-
-»Le spiritualiste parle de chambres et de maisons secouées, même
-jusqu'à en être endommagées, par un pouvoir surhumain. L'homme de
-science demande simplement qu'un pendule, placé sous une cloche de
-verre et reposant sur une solide maçonnerie, soit mis en vibration.
-
-»Le spiritualiste parle de lourds objets d'ameublement se mouvant
-d'une chambre à l'autre, sans l'action de l'homme. Mais le savant a
-construit les instruments qui diviseraient un pouce en un million de
-parties: et il est fondé à douter de l'exactitude des observations
-effectuées, si la même force est impuissante à faire mouvoir, d'un
-simple degré, l'indicateur de son instrument.
-
-»Le spiritualiste parle de fleurs mouillées de fraîche rosée, de
-fruits et même d'êtres vivants apportés à travers les croisées
-fermées, et même à travers les solides murailles en briques.
-L'investigateur scientifique demande naturellement qu'un poids
-additionnel (ne fût-il que la millième partie d'un grain) soit déposé
-dans un des plateaux de sa balance, quand la boîte est fermée à clef.
-Et le chimiste demande qu'on introduise la millième partie d'un grain
-d'arsenic à travers les parois d'un tube de verre dans lequel de l'eau
-pure est hermétiquement scellée.
-
-»Le spiritualiste parle de manifestations d'une puissance équivalente
-à des milliers de livres et qui se produit sans cause connue. L'homme
-de science, qui croit fermement à la conservation de la force, et qui
-pense qu'elle ne se produit jamais sans un épuisement correspondant de
-quelque chose pour la remplacer, demande que lesdites manifestations
-se produisent dans son laboratoire, où il pourra les peser, les
-mesurer, les soumettre à ses propres essais.
-
-»C'est pour ces raisons et avec ces sentiments que je commence
-l'enquête dont l'idée m'a été suggérée par des hommes éminents qui
-exercent une grande influence sur le mouvement intellectuel du pays.»
-
-Les premières expériences de M. Croockes furent faites avec le
-concours du médium américain Home, qui, après une existence assez
-accidentée, est mort à Paris dans un état voisin de la misère[102].
-
- [102] Voir son livre, Daniel Douglas Home: _Révélations sur ma
- vie surnaturelle_. (Dentu, 1863).
-
-Parmi les phénomènes que produisait Home, les plus singuliers et qui
-se prêtaient le mieux à l'examen scientifique étaient:
-
-1º L'altération du poids du corps.
-
-2º L'exécution d'airs sur des instruments de musique, généralement sur
-l'accordéon, sans intervention humaine directe et sous des conditions
-qui rendaient impossible tout contact ou tout maniement des clefs.
-
-Ce furent ces phénomènes que M. Croockes étudia tout d'abord. Nous
-laissons à penser avec quels soins et avec quelle méthode furent
-conduites ces expériences: on nota même la température. Elles se
-faisaient chez le savant lui-même, assisté de quelques-uns de ses
-collègues et de quelques personnes de sa famille.
-
-Voici le récit qu'en donne M. Croockes:
-
- «Les réunions eurent lieu le soir, dans une grande chambre
- éclairée au gaz. Les appareils préparés dans le but de constater
- les mouvements de l'accordéon consistaient en une cage formée de
- deux cercles en bois, respectivement d'un diamètre de un pied dix
- pouces, et de deux pieds, réunis ensemble par douze lattes
- étroites, chacune d'un pied dix pouces de longueur, de manière à
- former la charpente d'une espèce de tambour, ouvert en haut et en
- bas. Tout autour, cinquante mètres de fil de cuivre isolés furent
- enroulés en vingt-quatre tours, chacun de ces tours se trouvant à
- moins d'un pouce de distance de son voisin. Ces fils de fer
- horizontaux furent alors solidement reliés ensemble avec de la
- ficelle, de manière à former des mailles d'un peu moins de deux
- pouces de large sur un pouce de haut. La hauteur de cette cage
- était telle qu'elle pouvait glisser sous la table de ma salle à
- manger, mais elle en était trop près par le haut pour permettre à
- une main de s'introduire dans l'intérieur, ou à un pied de s'y
- glisser par-dessous. Dans une autre chambre, il y avait deux
- piles de Grove, d'où partaient des fils qui se rendaient dans la
- salle à manger, pour établir la communication, si on le désirait,
- avec ceux qui entouraient la cage.
-
- »L'accordéon était neuf: je l'avais, pour ces expériences, acheté
- moi-même chez Wheatstone, conduit-street, M. Home n'avait ni vu,
- ni touché l'instrument, avant le commencement de nos essais.
-
- »Dans une autre partie de la chambre, un appareil était disposé
- pour expérimenter l'altération du poids d'un corps. Il consistait
- en une planche d'acajou de trente-six pouces de long, sur neuf et
- demi de large, et un d'épaisseur. A chaque bout, une bande
- d'acajou, d'un pouce et demi de large, était vissée et formait
- pied. L'un des bouts de la planche reposait sur une table solide,
- tandis que l'autre était supporté par une balance à ressort,
- suspendue à un fort trépied. La balance était munie d'un index
- enregistreur, auto-moteur, de manière à indiquer le maximum du
- poids marqué par l'aiguille. L'appareil était ajusté de telle
- sorte que la planche d'acajou était horizontale, son pied
- reposant à plat sur le support. Dans cette position, son poids
- était de trois livres; elles étaient indiquées par l'index de la
- balance.
-
- »Avant que M. Home pénétrât dans la chambre, l'appareil avait été
- mis en place, et, avant de s'asseoir, on ne lui avait même pas
- expliqué la destination de quelques-unes de ses parties. Il sera
- peut-être utile d'ajouter, dans le but de prévenir quelques
- remarques critiques qu'on pourrait peut-être faire, que,
- l'après-midi, j'étais allé chez M. Home, dans son appartement, et
- que, là, il me dit que, comme il avait à changer de vêtements, je
- ne ferais sans doute pas de difficulté à continuer notre
- conversation dans sa chambre à coucher. Je suis donc en mesure
- d'affirmer d'une manière positive que ni machine, ni artifice
- d'aucune sorte, ne fut en secret mis sur sa personne.
-
- »Les investigateurs présents, à l'occasion de cette expérience,
- étaient un éminent physicien, haut placé dans les rangs de la
- Société Royale, que j'appellerai A B; un docteur en droit bien
- connu, que j'appellerai C D; mon frère et mon aide de chimie.
-
- »M. Home s'assit à côté de la table, sur une chaise longue. En
- face de lui, sous la table, se trouvait la cage sus-mentionnée,
- et une de ses jambes se trouvait de chaque côté. Je m'assis près
- de lui, à sa gauche, un autre observateur fut placé près de lui à
- sa droite; le reste des assistants s'assit autour de la table, à
- la distance qui lui convint.
-
- »Pendant la plus grande partie de la soirée, et particulièrement
- lorsque quelque chose d'important avait lieu, les observateurs,
- qui étaient de chaque côté de M. Home, tenaient respectivement
- leurs pieds sur les siens, de manière à pouvoir découvrir le plus
- léger mouvement.
-
- »La température de la chambre variait de 68° à 70° Farenheit. M.
- Home prit l'accordéon entre le pouce et le doigt du milieu d'une
- de ses mains, et par le bout opposé aux clefs. (Pour éviter les
- répétitions, cette manière de le prendre sera appelée, à
- l'avenir, «de la manière ordinaire».)
-
- »Après avoir préalablement ouvert moi-même la clef de basse, la
- cage fut tirée de dessous la table, juste assez pour permettre
- d'y introduire l'accordéon avec ses clefs tournées en bas. Elle
- fut ensuite repoussée dessous, autant que le bras de M. Home pût
- le permettre, mais sans cacher sa main à ceux qui étaient près de
- lui. Bientôt ceux qui étaient de chaque côté virent l'accordéon
- se balancer d'une manière curieuse, puis des sons en sortirent,
- et enfin, plusieurs notes furent jouées successivement.
-
- »Pendant que ceci se passait, mon aide se glissa sous la table et
- nous dit que l'accordéon s'allongeait et se fermait; on
- constatait en même temps que la main de M. Home, qui tenait
- l'accordéon, était tout à fait immobile, et que l'autre reposait
- sur la table.
-
- »Puis, ceux qui étaient de chaque côté de M. Home virent
- l'accordéon se mouvoir, osciller et tourner tout autour de la
- cage, et jouer en même temps. Le docteur A B regarda alors sous
- la table et dit que la main de M. Home semblait complètement
- immobile, pendant que l'accordéon se mouvait et faisait entendre
- des sons distincts.
-
- »M. Home tint encore l'accordéon dans la cage, de la manière
- ordinaire. Ses pieds tenus par ceux qui étaient près de lui, son
- autre main reposant sur la table, nous entendîmes des notes
- distinctes et séparées résonner successivement, et ensuite un air
- simple fut joué. Comme un tel résultat ne pouvait s'être produit
- que par les différentes clefs de l'instrument, mises en action
- d'une manière harmonieuse, tous ceux qui étaient présents le
- considérèrent comme une expérience décisive. Mais ce qui suivit
- fut encore plus frappant: M. Home éloigna entièrement sa main de
- l'accordéon, la sortit tout à fait de la cage et la mit dans la
- main de la personne qui se trouvait près de lui. Alors
- l'instrument continua à jouer, personne ne le touchant et aucune
- main n'étant près de lui.
-
- »Je voulus ensuite essayer quel effet on produirait, en faisant
- passer le courant de la batterie autour du fil isolé de la cage.
- En conséquence, mon aide établit la communication avec les fils
- qui venaient des piles de Grove. De nouveau, M. Home tint
- l'instrument dans la cage, de la même façon que précédemment, et
- immédiatement il résonna, et s'agita de côté et d'autre avec
- vigueur. Mais il m'est impossible de dire si le courant
- électrique qui passa autour de la cage vint en aide à la force
- qui se manifestait à l'intérieur.
-
- »L'accordéon fut alors repris sans aucun contact visible avec la
- main de M. Home. Il l'éloigna complètement de l'instrument et la
- plaça sur la table, où elle fut saisie par la personne qui était
- près de lui; tous ceux qui étaient présents virent bien que ses
- deux mains étaient là. Deux des assistants et moi nous aperçûmes
- distinctement l'accordéon flotter çà et là dans l'intérieur de la
- cage, sans aucun support visible. Après un court intervalle, ce
- fait se répéta une seconde fois.
-
- »Alors M. Home remit sa main dans la cage et prit de nouveau
- l'accordéon, qui commença à jouer d'abord des accords et des
- arpèges, et ensuite une douce et plaintive mélodie bien connue,
- qu'il exécuta parfaitement et d'une manière très belle. Pendant
- que cet air se jouait, je saisis le bras de M. Home au-dessous du
- coude et fis glisser doucement ma main jusqu'à ce qu'elle touchât
- le haut de l'accordéon. Pas un muscle ne bougeait. L'autre main
- de M. Home était sur la table, visible à tous les yeux, et ses
- pieds étaient sous les pieds de ceux qui étaient à côté de lui.»
-
-Après avoir obtenu des résultats aussi décisifs avec l'accordéon, M.
-Croockes expérimenta avec l'appareil de la balance.
-
-Malgré tout le désir que nous aurions de reproduire tout au long ces
-expériences, qui sont fondamentales, nous nous voyons forcés d'en
-donner seulement les résultats. Disons donc que M. Croockes constata,
-au moyen d'appareils enregistreurs très sensibles et construits _ad
-hoc_, que Home pouvait, par simple imposition des doigts, _sans
-pression et même sans aucun contact_, augmenter de quantités énormes
-(le 300 p. 100) le poids de divers objets, etc.
-
-En outre, il vit à plusieurs reprises des tables et des chaises
-enlevées de terre, sans l'attouchement de personne; Home lui-même se
-souleva, à trois reprises différentes, au-dessus du plancher; enfin,
-plusieurs apparitions se manifestèrent, mais nous parlerons de
-celles-ci dans le chapitre suivant.
-
-Répétons-le, le luxe des précautions prises était inouï. «Le pauvre
-Home était soumis à des épreuves bien offensantes: on lui tenait les
-pieds et les mains, il n'avait le droit de faire aucun mouvement, sans
-que plusieurs paires d'yeux méfiants ne fussent braqués sur lui[103].»
-
- [103] Gibier: _Spiritisme occidental_, p. 269.
-
-Les conclusions que M. Croockes a tirées de ces expériences et d'une
-foule d'autres sont consignées dans son livre.
-
-Elles sont trop importantes pour que nous ne les citions pas tout au
-long[104]:
-
-«Ces expériences, dit le savant anglais, mettent _hors_ _de doute_
-les conclusions auxquelles je suis arrivé dans mon précédent mémoire,
-savoir: l'existence d'une force associée, d'une manière encore
-inexpliquée, à l'organisme humain, force par laquelle un surcroît de
-poids peut être ajouté à des corps solides, sans contact effectif.
-Dans le cas de M. Home, le développement de cette force varie
-énormément, non seulement de semaine à semaine, mais d'une heure à
-l'autre; dans quelques occasions, cette force peut être accusée par
-mes appareils, pendant une heure ou même davantage, et puis, tout à
-coup, elle reparaît avec une grande énergie. Elle est capable d'agir à
-une certaine distance de M. Home (il n'est pas rare que ce soit
-jusqu'à deux ou trois pieds), mais toujours elle est plus puissante
-auprès de lui.
-
- [104] Croockes: _Force psychique_, p. 66 et suivantes.
-
-».... Je crois découvrir ce que cette force physique emploie pour se
-développer. En me servant des termes de _force vitale_, _énergie
-nerveuse_, je sais que j'emploie des mots qui, pour bien des
-investigateurs, prêtent à des significations différentes; mais, après
-avoir été témoin de l'état pénible de prostration nerveuse et
-corporelle dans laquelle quelques-unes de ces expériences ont laissé
-M. Home, après l'avoir vu dans un état de défaillance presque
-complète, étendu sur le plancher, pâle et sans voix, je puis à peine
-douter que l'émission de la _force psychique_ ne soit accompagnée d'un
-épuisement correspondant de la force vitale.
-
-»Je me suis hasardé à donner à cette nouvelle force le nom de _force
-psychique_, à cause de sa relation manifeste avec certaines
-considérations psychologiques, et parce que j'étais très désireux
-d'éviter que les conclusions précédentes ne fussent classées sous un
-titre qui, jusqu'ici, a été considéré comme dépendant d'un terrain
-d'où les arguments et les expériences sont bannis. Mais, comme j'ai
-trouvé que c'était du ressort de la recherche scientifique pure, j'ai
-dû le faire connaître par une appellation qui fût un nom scientifique,
-et je ne pense pas qu'on pût en choisir un autre qui lui convînt
-mieux.
-
-»Pour être témoin des manifestations de cette force, il n'est pas
-nécessaire d'avoir accès auprès des psychistes en renom. Cette force
-est probablement possédée par tous les êtres humains, quoique les
-individus qui en sont doués avec une énergie extraordinaire soient
-sans doute rares. Pendant l'année qui vient de s'écouler, j'ai
-rencontré, dans l'intimité de quelques familles, cinq ou six personnes
-qui possèdent cette force d'une manière assez puissante pour
-m'inspirer pleinement la confiance que, par leur moyen, on aurait pu
-obtenir des résultats semblables à ceux qui viennent d'être décrits,
-pourvu que les expérimentateurs opérassent avec des appareils plus
-délicats et susceptibles de marquer une fraction de grain, au lieu
-d'indiquer seulement des livres et des onces.... Qu'il soit bien
-compris que, de même que toutes les autres expériences scientifiques,
-ces recherches doivent être conduites en parfait accord avec les
-conditions dans lesquelles la force se développe.
-
-»De même que, dans les expériences d'électricité par frottement, c'est
-une condition indispensable que l'atmosphère soit exempte d'un excès
-d'humidité et qu'aucun corps conducteur ne doive toucher l'instrument,
-pendant que cette force s'engendre, de même on a trouvé que certaines
-conditions étaient essentielles à la production et à l'action de la
-force psychique; et si ces précautions ne sont pas observées, les
-expériences ne réussissent pas.
-
-»C'est ainsi que cette force psychique était défavorablement
-influencée par une lumière trop vive, par le rayonnement du
-regard[105], qu'elle se transmet à travers l'eau.»
-
- [105] C'est pourquoi très souvent les médiums demandent
- l'obscurité et abritent leurs mains sous une table.
-
-M. Croockes a essayé sur elle l'influence de plusieurs lumières:
-lumière du soleil diffuse, clair de lune, gaz, lampe, bougie, lumière
-électrique, etc. Les rayons les moins favorables aux manifestations
-«semblent être ceux de l'extrémité du spectre.»
-
-«Je dois rectifier, continue M. Croockes, une ou deux erreurs qui se
-sont profondément implantées dans l'esprit du public. L'une, que
-l'obscurité est essentielle à la production des phénomènes, cela n'est
-pas le cas. Excepté en quelques circonstances, pour lesquelles
-l'obscurité a été une condition indispensable, comme par exemple les
-phénomènes d'apparitions lumineuses et quelques autres cas, _tout ce
-que je rapporte a eu lieu à la lumière_... Lorsque quelque raison
-particulière a exigé l'exclusion de la lumière, les résultats qui se
-sont manifestés l'ont été sous des conditions de contrôle si parfait
-que la suppression d'un de nos sens n'a réellement pas pu affaiblir la
-preuve fournie.
-
-»Une autre erreur qui est commune consiste à croire que les
-manifestations ne peuvent se produire qu'à certaines heures et qu'en
-certains lieux--chez le médium, ou à des heures convenues d'avance--et
-partant de cette supposition erronée, on a établi une analogie entre
-les phénomènes appelés spirituels et les tours d'adresse des
-«prestidigitateurs» et des «sorciers» opérant sur leur propre théâtre
-et entourés de tout ce qui concerne leur art... Les centaines de faits
-que _je me prépare à attester_ ont tous eu lieu dans ma _propre
-maison, aux époques désignées par moi et dans des circonstances qui
-excluaient absolument l'emploi et l'aide du plus simple instrument_.
-
-«Une troisième erreur est celle-ci: c'est que le médium doit choisir
-son cercle d'amis et de compagnons qui doivent assister à sa
-séance.--Que ces amis doivent croire fermement à la vérité de
-n'importe quelle doctrine qu'énoncera le médium.--Qu'on impose à toute
-personne, dont l'esprit est investigateur, des conditions telles
-qu'elles empêchent complètement toute observation soigneuse. A cela je
-puis répondre qu'à l'exception de quelques cas fort peu nombreux....
-_j'ai composé moi-même mon cercle d'amis, j'ai introduit tous les
-incrédules qu'il m'a plu d'introduire, et j'ai généralement imposé mes
-conditions choisies avec soin par moi-même_, pour éviter toute
-possibilité de fraude.....[106].»
-
- [106] Croockes, _loc. cit_, p. 147 et suivantes.
-
-Voici maintenant une déclaration du même expérimentateur dont le
-lecteur appréciera--sans que nous ayons besoin d'insister--toute la
-gravité:
-
-«Une question importante s'impose ici à notre attention: _Ces
-mouvements et ces bruits sont-ils gouvernés par une intelligence?_ Dès
-le premier début de mes recherches, j'ai constaté que le pouvoir qui
-produisait ces phénomènes n'était pas simplement une force aveugle,
-mais qu'une intelligence le dirigeait ou du moins lui était
-associée... L'intelligence qui gouverne ces phénomènes est quelquefois
-manifestement inférieure à celle du médium, et elle est souvent en
-opposition directe avec ses désirs... Cette intelligence est
-quelquefois d'un caractère tel qu'on est _forcé de croire_ qu'elle
-n'émane d'aucun de ceux qui sont présents.»
-
-Telles sont les expériences et les opinions de l'habile physicien
-anglais sur la Force psychique.
-
-Ces expériences sont, en Psychologie occulte, devenues fondamentales,
-classiques: et si, pour notre compte, nous n'acceptons qu'avec les
-plus expresses réserves les expériences de matérialisations que fit
-plus tard le même M. Croockes avec Mlle Cook (nous en parlerons plus
-loin), nous devons dire que nous considérons comme à peu près
-décisives celles que nous venons d'exposer.
-
-Et ici on ne peut pas invoquer le _testis unus testis nullus_, car des
-faits semblables ou analogues ont été constatés par divers
-expérimentateurs, tous dignes de foi, Gibier, Zoellner, Lepelletier,
-Lombroso, etc., etc.
-
-Nous ne pouvons que consigner rapidement les résultats de leurs
-expériences, sans entrer dans les détails des précautions prises, des
-appareils construits spécialement, etc.
-
-_Zoellner_[107], qui était professeur d'astronomie à l'Université de
-Leipzig, et qui est mort depuis, opéra avec un américain, Slade, qui
-devait, dans la suite, servir aux expériences de M. Gibier.
-
- [107] Zoellner; _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81.
- Leipzig (4 vol. in-8).
-
-Voici les phénomènes produits par ce médium, dans la maison même de
-Zoellner[108]:
-
-1º Mouvement, par la seule «force» de Slade, de l'aiguille aimantée
-renfermée dans la boîte d'une boussole[109];
-
-2º Coups frappés dans une table; couteau projeté, sans contact, à la
-hauteur d'un pied;
-
-3º Mouvements d'objets lourds, le lit de M. Zoellner, transporté à
-deux pieds du mur, Slade étant assis, le dos tourné au lit, les jambes
-croisées et bien en vue;
-
-4º Un écran est brisé avec fracas, sans contact avec le médium, et les
-morceaux sont projetés à cinq pieds de lui;
-
-5º Ecriture produite à plusieurs reprises entre deux ardoises
-appartenant à Zoellner et tenues bien en vue;
-
-6º Aimantation d'une aiguille d'acier;
-
-7º Réaction acide donnée à des substances neutres, etc., etc.
-
- [108] Voir le _Spiritisme_, de M. Gibier, p. 307.
-
- [109] Louis Lucas avait déjà observé que l'approche de certaines
- personnes faisait dévier l'aiguille d'un galvanomètre très
- sensible. (_Chimie nouvelle_). Mais il resterait à démontrer que
- ce ne sont pas les vibrations caloriques qui provoquent cette
- déviation.
-
-En France, c'est le docteur Gibier, ancien interne des Hôpitaux de
-Paris, qui voulut, le premier, soumettre à l'expérimentation
-scientifique les Phénomènes spirites. Il opéra avec le même Slade.
-
-«Nous avons eu, dit-il[110], trente-trois séances, dont trois dans
-notre maison même; sur ces trente-trois séances, plus de la moitié ont
-été presque nulles, deux n'ont donné aucun résultat ... Les personnes
-qui ont assisté à nos séances avec Slade nous sont connues: l'idée de
-compérage doit donc être éliminée; nous avons été parfois quatre et
-même cinq personnes, y compris le médium, mais nous n'avons jamais été
-moins de trois, dans toutes circonstances... Nous pouvons affirmer,
-après examen, qu'aucun mécanisme n'existait dans les meubles qui nous
-ont servi. Nous avons une certaine compétence sur ce point, et nous
-pouvons garantir ce que nous avançons.»
-
- [110] _Spiritisme_, p. 323.
-
-M. Gibier constata plusieurs faits analogues à ceux observés par
-Croockes et par Zoellner: mouvements de corps plus ou moins lourds,
-sans contact avec le médium, objets brisés par simple contact, corps
-transportés, sans que Slade les touchât, etc., etc.
-
-Citons les observations suivantes:
-
- Le 29 avril 1886, dans une séance de jour, Slade était assis en
- face de la fenêtre, ses pieds tournés de notre côté; quand il
- faisait face à la table, nous étions à sa droite. Tout à coup,
- une chaise, placée à un mètre vingt centimètres (nous avons
- mesuré exactement à l'aide d'un mètre double en ruban), fit un
- demi-tour sur elle-même et vint se jeter contre la table, comme
- attirée par un aimant.
-
- Le 11 mai 1886, Slade, dans la position ordinaire (comme
- ci-dessus), en plein jour (3 heures et demie de l'après-midi), un
- bahut placé à 75 centimètres de la chaise de Slade, se mit en
- mouvement assez lentement d'abord, en quittant le mur où il était
- appuyé, pour qu'on pût s'assurer qu'aucun contact n'existait
- entre ce meuble et les objets qui l'entouraient; puis il vint
- frapper violemment contre la table que nous entourions. Slade
- tournait le dos au bahut; M. A... et nous-même lui faisions face.
- Nous ne pouvons dire l'effet produit par ce meuble massif,
- semblant s'animer, pour l'instant, d'une vie propre.
-
- Le même jour, une chaise placée à coté du meuble en question fut
- renversée, quelques instants plus tard, à près de deux mètres du
- médium.
-
- Le 12 mai, sur notre demande, une chaise fut comme mue par un
- ressort et s'élança à 1 m. 50 de hauteur[111].
-
- [111] Gibier, _loc. cit._, p. 327, 328.
-
-Mais le fait sur lequel porta plus spécialement l'enquête de M. Gibier
-fut celui de l'_écriture automatique_.
-
-Et il ne s'agit plus ici des lignes que trace la main du médium, alors
-qu'il assure être l'interprète d'une autre personnalité qui, pour un
-instant, s'est _incarnée_ en lui. M. Janet a fait de ce dernier
-phénomène une analyse très pénétrante et il l'explique par la dualité
-cérébrale et l'automatisme psychologique[112]. L'_écriture spontanée_
-dont nous parlons est celle qui est tracée sans que les mains du
-médium paraissent en rien intervenir.
-
- [112] Voir son livre l'_Automatisme psychologique_, p. 397 et
- suiv.
-
-Evidemment, dans les deux cas, la nature de la pensée peut être la
-même, mais sa manifestation physique est bien différente.
-
-«Nous avons vu plus de cent fois, dit M. Gibier, des caractères, des
-dessins, des lignes et même des phrases entières se produire, à l'aide
-d'une petite touche, sur des ardoises que Slade tenait, et même entre
-deux ardoises avec lesquelles il _n'avait aucun contact_, et qui nous
-appartenaient, que nous avions achetées nous-même dans une papeterie
-quelconque de Paris et que nous avions marquées de notre signature...
-En somme, il ne nous a manqué qu'une chose: voir l'écriture se tracer
-sous nos yeux.»
-
-Voici la relation de l'une des plus typiques expériences de ce genre:
-
- EXPÉRIENCE VIII[113]
-
- Nous appelons toute l'attention du lecteur sur cette expérience,
- à laquelle nous laissons, comme aux précédentes, sa rédaction
- primitive:
-
- 30 juin 1886.--J'ai fait, aujourd'hui, à 5 heures, chez Slade,
- une observation plus curieuse que les autres, dans ce sens que le
- «phénomène» de l'écriture s'est produit dans deux ardoises
- m'appartenant et auxquelles _Slade n'a pas touché_.
-
- J'avais apporté plusieurs ardoises, deux entre autres enveloppées
- dans du papier, ficelées ensemble, cachetées et vissées. Je
- désirais obtenir de l'écriture dans ces ardoises et je demandai à
- Slade si cela était possible. «Je ne sais pas, me répondit-il, je
- vais le demander.» Je proposai alors d'avoir une réponse dans
- deux ardoises neuves que j'avais apportées dans ma serviette, ce
- qui me fut accordé.
-
- Dans une séance antérieure, un visiteur est venu chez Slade et a
- obtenu, m'a-t-on dit, de l'écriture dans deux ardoises qu'il
- tenait sous ses pieds. J'ai demandé et obtenu la permission,
- après avoir mis la petite touche traditionnelle entre elles deux,
- de m'asseoir sur mes ardoises. Les ayant donc posées sur ma
- chaise, je m'assis dessus et ne les quittai de la main que
- lorsque tout le poids de mon corps porta sur elles. Je plaçai
- alors mes mains sur la table avec celles de Slade et je _sentis
- et entendis_ alors, très nettement, que de l'écriture se traçait
- sur l'ardoise avec laquelle j'étais en contact.
-
- Quand ce fut fini, je retirai _moi-même_ mes deux ardoises, et je
- lus les douze mots suivants, fort mal écrits, du reste, mais
- enfin _écrits_ et lisibles quand même: _Les ardoises sont
- difficiles à influencer, nous ferons ce que nous pourrons._
-
- Slade n'avait pas touché aux ardoises. Je ne pus en obtenir
- davantage.
-
- [113] Gibier, _loc. cit._, p. 366.
-
-Dans une autre expérience (Expérience X), M. Gibier et plusieurs
-autres personnes obtinrent, non seulement de l'écriture sur des
-ardoises, dans les mêmes conditions, mais encore le transport de ces
-mêmes ardoises, sans contact apparent avec les mains d'aucune
-personne.
-
-«Il y a des faits, dit M. Gibier en terminant son livre, ne nous
-lassons pas de le dire, des faits positifs, inéluctables.... Nous ne
-pouvons plus reculer; les faits sont là qui nous pressent. Nous avons
-beau nous débattre et dire «cela n'est pas possible», ils nous
-répondent «cela est». Nous objectons un «mais», on nous réplique par
-«un fait», et comme l'a dit Russel Vallace, les faits sont choses
-opiniâtres».
-
-Nous ne pouvons insister sur les expériences qu'à son tour M. H.
-Lepelletier a instituées sur la Force psychique. On en trouvera les
-détails dans le livre de M. Plytoff sur _la Magie_[114].
-
- [114] Plytoff: _La Magie_, p. 37 et suiv. (Germer-Baillière,
- 1892).
-
-Depuis deux ans, cette question des phénomènes physiques occultes est
-particulièrement à l'étude, et nous allons avoir à citer des
-observations publiées par des hommes chez qui la haute situation
-scientifique dont ils jouissent n'a diminué en rien l'indépendance
-intellectuelle et l'esprit d'investigation. Si la réalité de ces
-phénomènes devient de plus en plus probable, la certitude à leur égard
-n'est pas encore faite: la preuve dernière, irréfutable, mathématique,
-manque encore; du reste, n'en est-il pas malheureusement ainsi,
-presque partout en Psychologie occulte? Mais cette certitude, cette
-preuve dernière, les documents qui suivent la font espérer
-prochaine...
-
-Voici d'abord la déclaration catégorique que M. Lombroso a publiée en
-1891, et par laquelle le chef de l'Ecole d'anthropologie criminelle
-d'Italie reconnaît l'existence des Phénomènes occultes et les juge
-dignes d'un intérêt scientifique sérieux.
-
-Il a recommencé ses investigations en septembre et octobre 1892, avec
-le concours de MM. Richet, Aksakof, Du Prel, et de plusieurs autres
-savants italiens. Nous donnerons, à la fin de cette deuxième partie de
-notre travail, et comme une sorte de résumé synthétique des divers
-phénomènes médianimiques, le compte rendu de ces nouvelles
-expériences--documents dont on saisit sans peine toute l'importance et
-que l'on doit considérer comme le dernier mot dit, jusqu'ici, par la
-science officielle sur ce troublant et mystérieux sujet.
-
-On nous reprochera peut-être d'avoir, en cette étude, multiplié les
-documents; on nous reprochera surtout, peut-être, la longueur de
-ceux-ci. Disons, une fois pour toutes, que nous n'écrivons pas pour
-aligner des phrases: nous voulons, sinon prouver l'absolue réalité des
-faits dont nous parlons, du moins montrer qu'ils méritent une
-attention scientifique sérieuse, que des hommes éminents en ont jugé
-ainsi, et que la Psychologie occulte sort enfin de l'empirisme
-grossier où on l'avait reléguée jusqu'à présent. Or, pour cela, la
-seule méthode est de citer longuement les auteurs qui présentent des
-faits ou qui émettent des opinions, avec une autorité que nous ne
-saurions posséder nous-même. Pareil système peut paraître fastidieux;
-en des matières encore si discutées, il n'en est pas moins le seul
-valable.
-
-Les premières expériences de M. Lombroso eurent lieu à Naples. Le
-savant italien était assisté de plusieurs de ses collègues et
-expérimentait avec le médium Eusapia Paladino. Nous donnons ici le
-second rapport que M. E. Ciolfi, le compagnon de Mme Eusapia, a écrit
-et présenté, après les expériences, à l'approbation de M. Lombroso. On
-trouvera à la suite de ce rapport la déclaration de ce dernier[115].
-
- [115] Nous empruntons ces documents aux _Annales des Sciences
- Psychiques_, no 5, première année.
-
-_Deuxième séance_
-
- Naples, 15 juin 1891.
-
- «Cher Ami,
-
- »Ainsi que je vous l'avais écrit, le lundi 2 courant, à 8 heures
- du soir, j'arrivais à l'hôtel de Genève, accompagné du médium,
- _Mme Eusapia Paladino_. Nous avons été reçus sous le péristyle
- par MM. Lombroso, Tamburini, Ascensi et plusieurs personnes
- qu'ils avaient invitées, les professeurs Gigli, Limoncelli,
- Vizioli, Bianchi, directeur de l'hospice d'aliénés de Sales, le
- docteur Penta et un jeune neveu de M. Lombroso, qui habite
- Naples.
-
- »Après les présentations d'usage, on nous a priés de monter à
- l'étage le plus élevé de l'hôtel, où l'on nous a fait entrer
- dans une grande pièce à alcôve.
-
- »Déjà, dans la matinée, Mme Paladino avait été examinée par M.
- Lombroso, qui invita néanmoins ses collègues et amis à procéder
- avec lui à un nouvel examen psychiatrique du médium.
-
- »L'examen terminé, et avant de prendre place autour d'une lourde
- table qui se trouvait là, on baissa les grands rideaux d'étoffe
- qui fermaient l'alcôve, puis, derrière ces rideaux, à une
- distance de plus d'un mètre, mesurée par MM. Lombroso et
- Tamburini, on plaça dans cette alcôve un guéridon avec une
- soucoupe de porcelaine remplie de farine, dans l'espoir d'y
- obtenir des empreintes, une trompette en fer-blanc, du papier,
- une enveloppe cachetée contenant une feuille de papier blanc,
- pour voir si l'on ne trouverait pas de l'_écriture directe_.
-
- »Après quoi, tous les assistants, moi excepté, visitèrent
- soigneusement l'alcôve, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouvait
- rien de préparé pour surprendre leur bonne foi.
-
- »Mme Paladino s'assit à la table, à cinquante centimètres des
- rideaux de l'alcôve, leur tournant le dos; puis, sur sa demande,
- elle eut le corps et les pieds liés à sa chaise, au moyen de
- bandes de toile, par trois professeurs, qui lui laissèrent
- uniquement la liberté des bras. Cela fait, on prit place à table
- dans l'ordre suivant: à gauche, Mme Eusapia, M. Lombroso; puis,
- en suivant, M. Vizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli,
- Limoncelli, Tamburini; enfin, le docteur Penta, qui complétait le
- cercle et se trouvait à gauche du médium.
-
- »Sur ma demande formelle, les personnes assises à table plaçaient
- les mains dans celles de leurs voisins et se mettaient en contact
- avec eux par les pieds et par les genoux. De la sorte, plus
- d'équivoque, de doute, ni de malentendu possible.
-
- »MM. Ascensi et Bianchi refusèrent de faire partie du cercle et
- restèrent debout, derrière MM. Tamburini et Penta.
-
- »Je laissai faire, persuadé que c'était là une combinaison
- préméditée pour redoubler de vigilance. Je me bornai à
- recommander que, tout en observant avec le plus grand soin,
- chacun se tint tranquille. Les expériences commencèrent à la
- lumière de bougies en nombre suffisant pour que la pièce fût bien
- éclairée....
-
- »Après une longue attente, la table se mit en branle, lentement
- d'abord, puis avec plus d'énergie; toutefois, les mouvements
- restèrent intermittents, laborieux et beaucoup moins vigoureux
- qu'à la séance de samedi. La table réclama spontanément, par des
- battements de pied représentant des lettres de l'alphabet, que
- MM. Limoncelli et Penta prissent la place l'un de l'autre. Cette
- mutation opérée, la table indiqua de faire de l'obscurité. Il
- n'y eut pas d'opposition et chacun conserva la place qu'il
- occupait. Un moment après, et avec plus de force cette fois,
- reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des
- coups violents se firent entendre. Une chaise, placée à la droite
- de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint
- suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les
- rideaux de l'alcôve s'agitèrent et furent projetés sur la table,
- de façon à envelopper M. Lombroso, qui en fut très ému, comme il
- l'a déclaré lui-même.
-
- »Tous ces phénomènes, survenus à de longs intervalles, dans
- l'obscurité et au milieu des conversations, ne furent pas pris au
- sérieux; on voulut n'y voir que des effets du hasard ou des
- plaisanteries de quelques-uns des assistants qui avaient voulu
- s'égayer aux dépens des autres.
-
- »Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la
- valeur des phénomènes et le plus ou moins de cas à en faire, on
- entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumière allumée, on
- trouva à nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait
- placée sur le guéridon, dans l'alcôve, derrière les rideaux. Ce
- fait, qui fit beaucoup rire MM. Bianchi et Ascensi, surprit les
- expérimentateurs et eut pour conséquence de fixer davantage leur
- attention. On refit l'obscurité et, à de longs intervalles, à
- force d'insistance, on vit paraître et disparaître quelques
- lueurs fugitives. Ce phénomène impressionna MM. Bianchi et
- Ascensi et mit un terme à leurs railleries incessantes, si bien
- qu'ils vinrent, à leur tour, prendre place dans le cercle. Au
- moment de l'apparition des lueurs, et même quelque temps après
- qu'elles eurent cessé de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini,
- à la droite du médium, dirent qu'ils étaient touchés, à divers
- endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument
- sceptique, qui était venu s'asseoir à côté de M. Limoncelli,
- déclara qu'il sentait les attouchements d'une main de chair et
- demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait--à la fois
- douteux et naïf--que toutes les personnes présentes, comme
- lui-même, d'ailleurs, formaient la chaîne et se trouvaient en
- contact réciproque.
-
- »Il se faisait tard, et, comme je l'ai dit, le peu d'homogénéité
- du cercle entravait les phénomènes. Dans ces conditions, je crus
- devoir lever la séance et faire rallumer les bougies.
-
- »Pendant que MM. Limoncelli et Vizioli prenaient congé, le médium
- encore assis et lié, nous tous, debout autour de la table,
- causant de nos phénomènes lumineux, comparant les effets rares et
- faibles obtenus dans la soirée avec ceux du samedi précédent,
- cherchant la raison de cette différence, nous entendîmes du bruit
- dans l'alcôve, nous vîmes les rideaux qui la fermaient agités
- fortement, et le _guéridon_ _qui se trouvait derrière eux
- s'avancer lentement vers Mme Paladino_, toujours assise et liée.
- A l'aspect de ce phénomène étrange, inattendu, et en pleine
- lumière, ce fut une stupeur et un ébahissement général. M.
- Bianchi et le neveu de M. Lombroso se précipitèrent dans
- l'alcôve, avec l'idée qu'une personne cachée y produisait le
- mouvement des rideaux et du guéridon. Leur étonnement n'eut plus
- de bornes après qu'ils eurent constaté qu'il n'y avait personne
- et que, sous leurs yeux, le guéridon continuait de glisser sur le
- parquet, dans la direction du médium. Ce n'est pas tout: le
- professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guéridon en
- mouvement, la soucoupe était retournée sens dessus dessous, sans
- que, de la farine qu'elle contenait, il se fût échappé une
- parcelle; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait
- capable de faire un pareil tour.
-
- »En présence de ces phénomènes survenus après la rupture du
- cercle, de façon à écarter toute hypothèse de courant magnétique,
- le professeur Bianchi, obéissant à l'amour de la vérité et de la
- science, avoua que c'était lui qui avait, par manière de
- plaisanterie, combiné et exécuté la chute de la trompette; mais
- que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier et allait
- se mettre à les étudier avec soin, pour en rechercher les causes.
- Le professeur Lombroso se plaignit du procédé et fit observer à
- M. Bianchi qu'entre professeurs réunis pour faire en commun des
- études et des recherches scientifiques, de semblables
- mystifications, de la part d'un professeur tel que lui, ne
- pouvaient porter atteinte qu'au respect dû à la science. Le
- professeur Lombroso, en proie à la fois au doute et aux mille
- idées qui lui mettaient l'esprit à la torture, prit l'engagement
- d'assister à de nouvelles réunions spirites, à son retour de
- Naples, l'été prochain.
-
- »J'ai, depuis, rencontré le professeur Bianchi; il a vivement
- insisté pour avoir une autre séance de Mme Paladino et a
- manifesté le désir de la voir, à l'asile d'aliénés, pour
- l'examiner à loisir.
-
- »Croyez-moi, etc.»
-
- E. CIOLFI.
-
-Enfin, voici la lettre dans laquelle le professeur Lombroso--avec une
-bonne grâce aussi courageuse que rare--proclame sa conversion et fait
-amende honorable à l'Occulte.
-
- «Cher Monsieur,
-
- »Les deux rapports que vous m'adressez sont de la plus complète
- exactitude. J'ajoute qu'avant qu'on eût vu la farine renversée,
- le médium avait annoncé qu'il en saupoudrerait le visage de ses
- voisins; et tout porte à croire que telle était son intention,
- qu'il n'a pu réaliser qu'à moitié, preuve nouvelle, selon moi, de
- la parfaite honnêteté de ce sujet, jointe à son état de
- semi-inconscience.
-
- »Je suis tout confus et au regret d'avoir combattu avec tant de
- persistance la possibilité des faits dits spirites (spiritici);
- je dis des faits, parce que je reste encore opposé à la théorie.
-
- »Veuillez saluer, en mon nom, M. E. Chiaja, et faire examiner, si
- c'est possible, par M. Albini, le champ visuel et le fond de
- l'oeil du médium, sur lesquels je désirerais me renseigner.
-
- »Votre bien dévoué,
-
- C. LOMBROSO[116].
-
- »Turin, 25 juin 1891.
-
- »A M. Ernesto Ciolfi, à Naples.»
-
- [116] Nous verrons plus loin comment M. Lombroso essaie
- d'expliquer les faits dont il a été témoin.
-
-Rappelons que l'on trouvera plus loin--comme une sorte de finale
-synthétique, résumant et renforçant cette seconde partie de notre
-travail--le compte rendu des nouvelles expériences, entreprises avec
-la même Eusapia, par M. Lombroso, assisté de M. Richet et de plusieurs
-de ses collègues.
-
-Et maintenant, qu'ajouterons-nous?
-
-Nous venons d'exposer tout au long les recherches que des hommes,
-d'une supériorité scientifique et d'une bonne foi universellement
-reconnues, ont faites sur cette absurdité mécanique que constituent
-les mouvements d'objets sans contact. Si, malgré leur autorité, il
-serait irrationnel de vouloir les croire, les yeux fermés, ne
-serait-il pas plus imprudent d'infirmer par des doutes systématiques,
-par une étroite pusillanimité d'esprit, la valeur de leurs travaux et
-surtout l'intérêt qu'ils présentent[117]?
-
- [117] Disons, du reste, que la question des mouvements d'objets
- sans contact est plus que jamais à l'ordre du jour des Recherches
- psychiques, et qu'en Angleterre comme en France, les résultats
- obtenus sont des plus satisfaisants.
-
-Pour nous--bien que n'ayant jamais pu constater, d'une façon
-indubitable, l'action à distance d'un médium,--après avoir
-minutieusement analysé les observations des autres et recueilli
-d'assez nombreux témoignages, nous regardons cette action à distance
-comme étant, de tous les Phénomènes physiques occultes, celui dont la
-réalité est la plus proche de l'évidence[118].
-
- [118] Voir, dans les _Annales des Sciences Psychiques_, une étude
- documentée de M. Meyers, sur les _Mouvements d'objets sans
- contact_, no 4, 2e année et numéros suivants.
-
-Et pour étayer en nous cette opinion, nous rapprochons des postulats
-de cette Science de l'Occulte, qui ne fait que naître, les ultimes
-résultats atteints par la Science officielle, en la plus féconde
-peut-être de ses branches; nous essayons de légitimer, dans notre
-esprit, les plus déconcertants des prodiges médianimiques, en nous
-remémorant les étonnantes et si suggestives découvertes, faites
-récemment en Electricité, et ces paroles de M. Croockes nous
-reviennent[119]:
-
-«Les phénomènes de l'électrolyse ne sont pas encore bien connus et
-bien coordonnés; cependant, ce que nous en savons nous laisse
-entrevoir que, suivant toute probabilité, l'électricité est atomique
-et qu'un atome d'électricité est une quantité aussi exactement définie
-qu'un atome chimique.... On a calculé que, dans un seul pied cube de
-l'éther qui remplit les espaces, il y a, à l'état latent, 10,000
-tonnes d'énergie qui avaient jusque-là échappé à nos observations.
-S'emparer de ce trésor et l'assujettir aux services de l'humanité,
-telle est la tâche qui s'offre aux électriciens de l'avenir. Les
-recherches les plus récentes nous donnent l'espoir fondé que ces
-vastes réservoirs de puissance ne sont pas absolument hors de notre
-portée.... Au moyen de courants alternatifs d'une extrême fréquence,
-le professeur Tesla est arrivé à porter à l'incandescence le filament
-d'une lampe, par induction, à travers le verre, _et sans le rallier
-par des conducteurs à la source d'électricité_. Il a fait plus, _il a
-illuminé une pièce entière en y produisant des conditions telles qu'un
-appareil, placé n'importe où, y était mis en jeu sans être relié
-électriquement avec quoi que ce soit_.... Les vibrations lentes
-auxquelles nous faisons allusion nous révèlent encore un fait
-surprenant: la possibilité d'établir des télégraphes sans fils, sans
-poteaux, sans câbles, sans aucune des coûteuses installations
-actuelles.»
-
- [119] Discours prononcé le 15 novembre 1891, au dîner offert par
- la Société des Electriciens.
-
-Et M. de Rochas, qui cite ces paroles du physicien anglais, ajoute:
-
-«Si l'on se rappelle encore les expériences de M. Elihu Thompson qui,
-à l'aide des courants alternatifs dont il vient d'être question, a pu
-_produire à distance des mouvements considérables d'un corps
-quelconque, suffisamment conducteur pour des courants induits de même
-nature_, on sera certainement tenté de ne plus considérer comme
-improbable l'explication naturelle, dans un avenir plus ou moins
-lointain, de la _Télépathie_, de la _Lévitation_ et des _Phénomènes
-lumineux_ produits par les médiums[120].»
-
- [120] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, p. 111, note,
- (Chamuel, Carré, 1892.)
-
-
-LÉVITATION
-
-Avant de passer à l'étude de phénomènes occultes d'un autre genre,
-nous désirons décrire un peu plus longuement l'un de ceux dont nous
-venons de parler et qui présente cet intérêt particulier qu'ici la
-Force psychique (si Force psychique il y a) semble produire ses effets
-sur le corps de l'être lui-même qui l'émet; et cela de façon telle que
-les conditions physiologiques normales de cet être en paraissent
-absolument changées.
-
-Nous voulons parler de la _Lévitation_, ou soulèvement spontané du
-corps. Le phénomène peut durer plusieurs minutes, pendant lesquelles
-le corps du sujet flotte dans l'air à une hauteur plus ou moins
-grande.
-
-Le colonel de Rochas a publié une excellente étude de la Lévitation,
-dans la _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1885, à une époque, on le
-sait, où il y avait une certaine hardiesse à aborder de pareilles
-questions. Nous ne saurions mieux faire que de le prendre pour guide,
-en la description d'un phénomène que nous n'avons jamais pu constater.
-
-«De tous les faits merveilleux, dit M. de Rochas, il n'en est certes
-aucun qui paraisse plus en contradiction avec ce que l'on considère
-comme les lois de la nature; il n'en est aucun qui prête moins à la
-supercherie.»
-
-L'auteur commence par citer rapidement les nombreux cas de lévitation
-que l'on trouve dans les histoires religieuses de l'Orient et de
-l'Occident.
-
-«Depuis un temps immémorial, dit-il, on a constaté chez les Brahmanes
-de l'Inde le phénomène de la lévitation.
-
-»Damis les a vu, dit Philostrate, s'élever en l'air, à la hauteur de
-deux coudées, non pour étonner, mais parce que, selon eux, tout ce
-qu'ils font en l'honneur du soleil, à quelque distance de la terre,
-est plus digne de ce Dieu.
-
-»La propriété de rester suspendu en l'air était un des caractères
-distinctifs des dieux et des héros ascètes.
-
-»Les histoires de lévitation «sont assez nombreuses dans les livres
-sacrés de l'Inde, mais elles s'y présentent généralement sous une
-forme mystique qui permettrait à l'esprit de se méprendre sur le
-véritable caractère du phénomène, si des faits contemporains ne
-venaient en préciser la nature.»
-
-Voici ce que raconte à ce sujet M. Louis Jacolliot, qui a longtemps
-résidé à Chandernagor, en qualité de président du Tribunal. Il avait
-rencontré à Bénarès un fakir charmeur, du nom de Covindassami, qui,
-après s'être livré au jeûne et à la prière, pendant une vingtaine de
-jours, produisit, entre autres faits prodigieux, les deux
-suivants[121]:
-
- [121] Jacolliot: _Voyage au pays des Fakirs charmeurs_.
-
- «Ayant pris une canne en bois de fer que j'avais apportée de
- Ceylan, dit M. Jacolliot, il appuya la main sur la pomme, et, les
- yeux fixés en terre, il se mit à prononcer les conjurations
- magiques de circonstance et autres momeries dont il avait oublié
- de me gratifier les jours précédents...
-
- »Appuyé d'une seule main sur la canne, le fakir s'éleva
- graduellement à deux pieds environ au-dessus du sol, les jambes
- croisées à l'orientale, et resta dans une position assez
- semblable à celle de ces boudhas en bronze, que tous les
- touristes des paquebots rapportent de l'Extrême-Orient... Pendant
- vingt minutes, je cherchai à comprendre comment Covindassami
- pouvait ainsi rompre avec toutes les lois de l'équilibre... Il me
- fut impossible d'y parvenir; aucun support apparent ne le liait
- au bâton, qui n'était en contact avec son corps que par la paume
- de sa main droite.»
-
- «Il faut remarquer, ajoute M. de Rochas, que la scène se passait
- sur la terrasse supérieure de la maison de M. Jacolliot, et que
- le fakir était presque entièrement nu.» De même pour cet autre
- phénomène:
-
- «Au moment où il me quittait pour aller déjeuner et faire
- quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant
- besoin, n'ayant rien pris et ne s'étant point reposé depuis
- vingt-quatre heures, le fakir s'arrêta à l'embrasure de la porte
- qui conduisait de la terrasse à l'escalier de sortie, et,
- croisant les bras sur la poitrine, il s'éleva ou me parut
- s'élever peu à peu, sans soutien, sans support apparent, à une
- hauteur d'environ vingt-cinq ou trente centimètres. Je pus fixer
- exactement cette distance, grâce à un point de repère dont je
- m'assurai pendant la durée rapide du phénomène. Derrière le
- fakir, se trouvait une tenture de soie servant de portière,
- rouge, or et blanc, par bandes égales, et je remarquai que les
- pieds du fakir étaient à la hauteur de la sixième bande. En
- voyant commencer l'ascension j'avais saisi mon chronomètre. La
- production entière du phénomène, du moment où le charmeur
- commença à s'élever à celui où il toucha de nouveau le sol, ne
- dura pas plus de huit à dix minutes. Il resta, à peu près cinq
- minutes immobile, dans son mouvement d'élévation. Aujourd'hui,
- que je réfléchis à cette scène étrange, il m'est impossible de
- l'expliquer autrement que je ne l'ai fait pour tous les
- phénomènes que ma raison s'était déjà refusée à admettre...
- c'est-à-dire par toute autre cause qu'un sommeil magnétique me
- laissant lucide, tout en me faisant voir, par la pensée du fakir,
- tout ce qui pouvait lui plaire...»
-
-M. de Rochas cite encore quelques cas de lévitation observés dans
-l'Inde par d'autres contemporains[122]:
-
-«Si de l'Orient, dit-il ensuite, nous passons à l'Occident, nous
-trouvons des exemples de lévitation, consignés par centaines, dans les
-Annales du christianisme, depuis l'évangile de saint Mathieu (IV, 5,
-6) qui nous montre Jésus porté du désert au pinacle du Temple et sur
-la cime d'une montagne.»
-
- [122] L'Inde est encore aujourd'hui, ainsi que nous l'avons dit,
- la terre d'élection du Merveilleux. Nous avions même pensé à lui
- consacrer un chapitre spécial, dans lequel nous aurions examiné
- les divers «miracles» produits par les Fakirs: germination d'une
- graine en quelques heures, sommeil cataleptique sous terre
- pendant des mois, etc., etc. Malheureusement, toutes ces
- merveilles, que nous ont énergiquement affirmées nombre de
- personnes qui en avaient été témoins, n'ont pas encore été
- soumises à un contrôle scientifique sérieux. Il y a, paraît-il,
- dans la péninsule gangétique, d'extraordinaires
- prestidigitateurs, dont il faudrait cependant distinguer les
- Fakirs, faiseurs de miracles. Ceux-ci, en leur qualité de membres
- inférieurs de la caste sacerdotale, habitent en commun des
- retraites situées dans le haut Tibet, d'où ils descendent, à
- certaines époques de l'année, pour se répandre sur les côtes.
- C'est aussi dans ces retraites des montagnes qu'habiteraient les
- fameux _Mahatmas_, les mystérieux et puissants Initiés dont on a
- tant parlé, et, sur le compte desquels on ne sait en réalité rien
- qui vaille. Quoi qu'il en soit, et maintenant que la Science
- occidentale admet, dans l'Occulte, autre chose qu'une constante
- supercherie, il y aurait pour des Européens, et surtout pour les
- médecins de la marine, d'intéressantes recherches à faire sur le
- Merveilleux, en ces régions.
-
-Servi par une érudition très étendue et très sûre, l'auteur signale
-ensuite de nombreux cas de soulèvements spontanés du corps chez les
-ascètes et les mystiques du Moyen-Age et des temps modernes, et il
-fait remarquer que le phénomène se produisait plus souvent quand ils
-étaient dans l'état d'extase si clairement décrit par sainte Thérèse.
-
-«Il serait intéressant, dit à ce sujet M. de Rochas, de savoir si ces
-extases, paraissant former le premier degré de lévitation, produisent
-une diminution dans le poids du sujet. N'ayant pas eu l'occasion, fort
-difficile à saisir, de peser une extatique religieuse, j'ai, du moins,
-tenté l'expérience dans un cas d'extase hypnotique, provoquée, et je
-n'ai constaté aucune variation de poids; mais je dois ajouter que le
-sujet ne cherchait point à s'élever dans la pose qui lui était
-habituelle, pose qu'il n'a pas été possible de modifier par
-suggestion.
-
-»Les phénomènes de lévitation sembleraient, d'après ce que nous venons
-de dire, être la spécialité des ascètes de toutes les religions et se
-produire plus fréquemment dans certaines races, dans certaines
-familles que dans d'autres; ainsi on a certainement remarqué que le
-plus grand nombre des cas cités se sont produits (en Occident) chez
-les Espagnols ou les Italiens, et que la maison royale de Hongrie en a
-présenté cinq exemples. Cette singulière propriété a cependant été
-attribuée aussi à des personnes dont le genre de vie a été fort
-différent de celui des religieux, car on doit considérer le transport
-des sorcières au sabbat comme un fait de même ordre que les transports
-des saints....[123].»
-
- [123] Voir, pour le détail de ces voyages aériens: la _Mystique
- divine_ de l'abbé Ribet, la _Mystique_ de Goerres, etc.
-
-Ces témoignages des temps passés, dont on peut, sans faire preuve
-d'une trop craintive incrédulité, contester l'authenticité, prennent
-tout de suite une valeur plus grande quand on les compare aux cas de
-lévitation qu'ont observés scientifiquement quelques auteurs
-contemporains.
-
-Ici, comme partout ailleurs en Psychologie occulte, il faut en revenir
-aux travaux de Croockes.
-
-Voici les cas de lévitation qu'il a observés[124]:
-
- [124] Voir son livre: _De la Force psychique_, p. 156 et
- suivantes.
-
- _Enlèvements de corps humains._--Ces faits se sont produits
- quatre fois en ma présence, dans l'obscurité. Le contrôle sous
- lequel ils eurent lieu fut tout à fait satisfaisant, autant du
- moins qu'on peut en juger; mais la démonstration, par les yeux,
- d'un fait pareil est si nécessaire pour détruire les idées
- préconçues «sur ce qui est naturellement possible ou ne l'est
- pas», que je ne mentionnerai ici que les cas où les déductions de
- la raison furent confirmées par le sens de la vue.
-
- En une occasion, je vis une chaise, sur laquelle une dame était
- assise, s'élever à plusieurs pouces du sol. Une autre fois, pour
- écarter tout soupçon que cet enlèvement était produit par elle,
- cette dame s'agenouilla sur la chaise, de telle façon que les
- quatre pieds en étaient visibles pour nous. Alors elle s'éleva à
- environ trois pouces, demeura suspendue pendant dix secondes à
- peu près et ensuite descendit lentement. Une autre fois encore
- deux enfants, en deux occasions différentes, s'élevèrent du sol
- avec leurs chaises, en plein jour et sous les conditions les plus
- satisfaisantes pour moi, car j'étais à genoux et je ne perdais
- pas de vue les pieds de la chaise, remarquant bien que personne
- ne pouvait y toucher.
-
- Les cas d'enlèvement les plus frappants dont j'ai été témoin ont
- eu lieu avec M. Home. En trois circonstances différentes, je l'ai
- vu s'élever complètement au-dessus du plancher de la chambre. La
- première fois, il était assis sur une chaise longue; la seconde
- fois, il était à genoux sur la chaise, et la troisième, il était
- debout. A chaque occasion, j'eus toute la latitude possible
- d'observer le fait au moment où il se produisait.
-
- Il y a au moins _cent cas bien constatés_ de l'enlèvement de M.
- Home, qui se sont produits en présence de beaucoup de personnes
- différentes; et j'ai entendu, de la bouche même de trois témoins,
- le comte de Dunraven, lord Lindsay et le capitaine C. Wynne, le
- récit des faits de ce genre les plus frappants, accompagnés des
- moindres détails de ce qui se passa. Rejeter l'évidence de ces
- manifestations équivaut à rejeter tout témoignage humain, quel
- qu'il soit, car il n'est pas de fait, dans l'histoire sacrée ou
- dans l'histoire profane, qui s'appuie sur des preuves plus
- imposantes.
-
-Donnons maintenant, d'après Home lui-même[125], la description des
-états intimes par lesquels passe le sujet, lors de la lévitation.
-
- [125] Dunglas Home: _Révélations sur ma vie surnaturelle._ Paris,
- 1864, p. 52-53.
-
- Durant ces élévations, dit-il, je n'éprouve rien de particulier
- en moi, excepté cette sensation ordinaire dont je renvoie la
- cause à une grande abondance d'électricité dans mes pieds; je ne
- sens aucune main me supporter et, depuis ma première
- ascension..., je n'ai plus éprouvé de craintes, quoique, si je
- fusse tombé de certains plafonds où j'avais été élevé, je n'eusse
- pu éviter des blessures sérieuses. Je suis, en général, soulevé
- perpendiculairement, mes bras raides et soulevés par-dessus ma
- tête, comme s'ils voulaient saisir l'être invisible qui me lève
- doucement du sol. Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont
- amenés au niveau de ma tête et je me trouve dans une position de
- repos. J'ai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq
- minutes... Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour,
- c'était en Amérique... En quelques occasions, la rigidité de mes
- bras se relâche, et j'ai fait avec un crayon des lettres et des
- signes sur le plafond, qui existent encore, pour la plupart, à
- Londres[126].
-
- [126] Il est regrettable que Home n'ait pas insisté sur le rôle
- de la volonté en ces phénomènes.
-
-Voilà un petit fait qui, soigneusement constaté, couperait court à
-toute supposition d'hallucination provoquée par le médium.
-
-M. de Rochas fait remarquer que «Home est, comme les ascètes, sujet
-aux visions et aux anesthésies.»
-
-Quant à sa véracité, on peut évidemment la suspecter, puisqu'on sait
-qu'il a été pris plusieurs fois en flagrant délit de supercherie;
-mais, d'un côté, les faits dont il s'agit ont été constatés par des
-observateurs très perspicaces, et de l'autre, on verra plus loin,
-quand nous parlerons en détail des médiums, qu'il ne suffit nullement
-qu'un médium soit surpris une ou plusieurs fois «la main dans le sac»
-pour conclure à une fraude constante de sa part.
-
-Nous n'allongerons pas inutilement cette étude par la relation de
-nouveaux cas de lévitation; les observations que nous avons rapportées
-suffisent, à notre avis, pour fixer les idées au sujet de ce
-phénomène.
-
-Disons seulement, pour terminer, que «dans une étude remarquable sur
-les _Maladies et facultés diverses des mystiques_, publiée, en 1875,
-par l'Académie royale de Belgique, M. Charbonnier-Debatty explique la
-lévitation, en supposant qu'il se produit une répulsion électrique
-entre le sol et le corps du sujet, dont la densité a été diminuée par
-le ballonnement hystérique.
-
-»Je ferai observer, dit avec raison M. de Rochas, que ce ballonnement
-ne peut produire qu'une augmentation de volume très faible, et, par
-suite, une variation de poids absolument négligeable, étant donnée
-surtout la nature des gaz internes».
-
-On peut présumer cependant que les phénomènes de lévitation sont bien
-dus à une répulsion dont la Force psychique serait l'un des agents.
-Mais ici, comme malheureusement presque partout en Psychologie
-occulte, on en est réduit aux plus vagues conjectures.
-
-
-II. Phénomènes divers
-
-Jusqu'à présent, les différents phénomènes que nous avons étudiés,
-bien que violentant nos concepts du «Possible», ne les renversaient
-pas pourtant absolument. A la rigueur, l'étrangeté des faits
-n'excluait pas complètement l'idée de causes naturelles encore que
-mystérieuses, et, dans la télépathie, dans la lévitation et les autres
-«prodiges» des médiums, on entrevoyait l'action d'un agent, d'une
-créature humaine douée de facultés spéciales...
-
-Or, avec les faits que nous abordons maintenant, il semble que nous
-pénétrions dans l'Au-delà des activités humaines, et l'on comprend que
-la raison, désorbitée, ait créé, pour les expliquer, un monde spécial,
-une sorte de _double_, invisible du monde réel, peuplé d'êtres
-mystérieux, d'essence plus subtile que celle de l'homme, bienfaisants
-ou terribles...
-
-Ces faits de prodige et de mystère existent-ils autre part que dans
-l'imagination humaine? La constatation de leur réalité objective
-a-t-elle été faite scientifiquement?
-
-Dire que nous allons retrouver, dans les pages suivantes, la plupart
-des noms dont l'autorité incontestée nous a déjà servi de garanties,
-est une réponse suffisante.
-
-Mais le trop fameux «il y a des degrés en tout» est ici plus vrai
-peut-être que partout ailleurs, et si le vieux bon sens routinier ne
-rechigne pas encore trop à concevoir, par exemple, la transmission de
-pensée, il se rebiffe absolument lorsqu'on vient lui parler d'objets
-traversant les murailles, ou mieux de la création instantanée, _ex
-nihilo_, de créatures en chair et en os[127].
-
- [127] Combien de fois, cependant, cela lui a mal réussi à ce «bon
- sens» si prôné. «Hélas! il n'est guère qu'une routine de
- l'intelligence. Le bon sens d'il y a deux mille ans était de
- croire que le soleil tourne autour de la terre et se couche tous
- les soirs dans l'Océan. Le bon sens d'il y a deux cents ans était
- que l'on ne peut, dans la même journée, donner de ses nouvelles à
- Pékin et en avoir une réponse, et cependant le bon sens
- d'aujourd'hui indique que l'on peut y envoyer un télégramme,
- réponse payée.» (Richet.--Préface de la _Suggestion mentale_
- d'Ochorowicz.)
-
-Et pourtant, l'Anormal une fois admis, pourquoi s'arrêter à ses
-premières formes? «Les possibilités de l'Univers» ne sont-elles pas
-infinies?
-
-Pour nous, si la conviction en notre esprit est, dès maintenant, à peu
-près établie à l'égard des phénomènes qui précèdent, nous devons
-déclarer qu'en ce qui concerne les autres, les faits «absurdes» qui
-vont suivre, nous sommes forcés d'être moins affirmatif. Nous croyons
-ces faits _possibles_ et même _probables_, car les documents sur
-lesquels nous nous appuyons ayant les mêmes sources, et par conséquent
-la même autorité que ceux qui nous ont déjà servi, la négation
-absolue, dans ce second cas, serait de notre part illogique. Mais ces
-phénomènes sont d'une nature telle, si graves les conséquences qui en
-peuvent résulter, et surtout si incomplète encore l'expérimentation à
-laquelle ils ont été soumis, qu'une réserve dans les conclusions
-s'impose. La seule affirmation que l'on puisse ici hardiment émettre,
-c'est que cet _Absurde_ mérite que l'on s'en occupe, c'est qu'enfin,
-ne serait-ce que pour en montrer l'inanité, la science doit le
-soumettre à de rationnelles et rigoureuses investigations. Il semble,
-du reste, comme nous allons le voir, qu'elle ait fini par le
-comprendre.
-
-Nous croyons donc, répétons-le, à la probabilité des faits suivants,
-pour si invraisemblables, pour si fantastiques qu'ils soient. Mais,
-cette opinion, comment pouvons-nous espérer la faire partager? Cette
-«foi provisoire», dont parle M. de Rochas, cette foi «équivalente à
-celle qu'on accorde aux historiens, aux voyageurs, aux naturalistes»,
-comment espérer la faire naître en un sujet où l'esprit le moins
-hostile se heurte, à chaque pas, au plus rebutant des _Inadmissibles_?
-
-Nous n'aurons quelque espoir d'y parvenir, ce nous semble, qu'en
-persistant plus que jamais dans notre système d'exactitude positive,
-dans notre mode d'argumentation par le fait.
-
-Nous continuerons donc, simplement, à _raconter_, à présenter les
-procès-verbaux des expériences, en les appuyant de toutes les
-garanties qu'il nous sera possible de trouver.
-
-Aux lecteurs d'une cérébralité amplexive et sérieuse, et d'un sens
-critique impartial, à ceux-là de se faire une opinion.
-
-Quant à la négation ironique et de parti-pris, elle n'existe pas pour
-nous.
-
-
-1º PHÉNOMÈNES SE PRODUISANT SANS L'INTERVENTION RECONNUE D'UN MÉDIUM
-
-Dans les effets physiques de la Force psychique dont nous avons parlé
-jusqu'à présent, nous avons toujours constaté la présence d'un agent,
-d'un _médium_.
-
-Or, il est certains autres de ces phénomènes qui semblent se produire
-spontanément, sans que l'on puisse, à l'égard du médium possible,
-faire autre chose que des conjectures. On suppose, par exemple, que
-telle ou telle personne est la cause inconsciente des faits produits,
-et c'est tout: à moins que, à l'exemple des occultistes et des
-spirites, on ne les attribue à l'intervention des êtres du monde
-invisible.
-
-Nous n'insistons pas.
-
-Et, pour demeurer autant que possible dans le domaine de
-l'expérimentation rigoureusement scientifique, nous négligerons toutes
-les histoires plus ou moins fantaisistes de maisons hantées, d'objets
-ensorcelés, etc., pour nous en tenir aux observations suivantes que
-nous trouvons dans les _Annales des Sciences Psychiques_.
-
-Les faits qu'elles signalent ont été constatés, on verra avec quel
-luxe de précautions, par M. Dariex lui-même, dans son propre
-appartement.
-
-Voici ses paroles textuelles[128]:
-
- Pendant la seconde moitié de l'année 1888, je m'occupais très
- activement de l'étude des phénomènes psychiques et je ne manquais
- pas une occasion de les expérimenter. Néanmoins, durant les
- premiers mois, je n'observai rien d'anormal chez moi: aussi, je
- fus assez surpris de voir ma servante me soutenir, un matin, avec
- l'insistance dont paraissent seules capables les personnes
- absolument convaincues de ce qu'elles avancent, que pendant la
- nuit--c'était la nuit du 30 novembre 1888--elle avait entendu
- dans mon cabinet de travail, voisin de la pièce où elle couche,
- entre trois heures et demie et quatre heures du matin, des bruits
- de pas, étouffés comme par un tapis, et de petits coups,
- paraissant frappés sur les meubles; ces coups, tantôt au nombre
- de deux, tantôt au nombre de trois, alternaient avec le bruit de
- pas. Durant cette demi-heure, l'alternance de ces bruits se
- produisit plusieurs fois.
-
- Je supposai qu'elle rapportait à mon cabinet de travail des
- bruits provenant d'autre part, ou bien qu'elle était le jouet
- d'hallucinations, et encore, actuellement, je ne suis pas
- convaincu du contraire; mais, en présence de son insistance et de
- l'énergie de ses affirmations au sujet de ces bruits qui, en
- raison de leur répétition à cette heure insolite, n'avaient pas
- tardé à l'effrayer; eu égard, d'autre part, à ce que des
- phénomènes de cet ordre avaient été signalés, à plusieurs
- reprises, par différents observateurs, je me livrai à une
- enquête.
-
- [128] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, no 4, 2e année.
-
-M. Dariex se rend compte, d'abord, que ces bruits ne pouvaient pas
-provenir d'appartements voisins du sien, soit à l'étage supérieur,
-soit à l'étage inférieur. En outre, les portes et les fenêtres étant
-soigneusement fermées chaque soir, et ne portant aucune trace
-d'effraction, il était impossible que quelqu'un eût pénétré dans
-l'appartement.
-
- Ne pouvant rien observer moi-même, et ne pouvant pas accepter
- comme véridiques ces étranges bruits (dont parlait la bonne),
- j'eus le désir qu'il se produisit un phénomène plus tangible, un
- phénomène dont il resterait des traces, et qu'il me serait aisé
- de constater. Je désirai que des chaises fussent renversées, et,
- pour rendre la chose plus facile, j'en appuyai une contre le
- secrétaire, dans une position inclinée, de manière que le moindre
- effort pût la faire tomber sur le dossier. Malgré cette position
- instable et les trépidations parfois assez fortes occasionnées
- par le pont Saint-Louis, aucune chaise ne se renversa, pendant
- une dizaine de jours.
-
-Rien ne se produisit pendant plusieurs jours, pas même le vendredi,
-«jour habituel des manifestations.» Mais le matin du 13 janvier 1889,
-M. Dariex trouvait «renversée sur le parquet, non la chaise au très
-faible équilibre», mais celle sur laquelle il était assis la veille au
-soir, alors qu'il dessinait à sa table. Et, dans la nuit, la bonne
-affirmait avoir entendu, dans le cabinet, un bruit violent, «comme la
-chute d'un corps pesant.»
-
-Pourtant notre auteur ne fut pas convaincu, quoique assez surpris. A
-partir de ce moment-là, il ferma, pendant la nuit, son cabinet et
-garda les clefs sur lui.
-
- Quatre jours plus tard, dans la nuit du mercredi 16 janvier, la
- chaise que j'avais continué à mettre en équilibre instable, se
- renversait à son tour, malgré que le cabinet fût fermé à clef et
- que les clefs ne m'eussent pas quitté; cette fois, la servante
- n'avait rien entendu.
-
-Le lundi 21 janvier, en rentrant chez lui, un peu avant minuit, M.
-Dariex trouve encore une chaise renversée contre la porte, qu'elle
-empêche d'ouvrir.
-
-Mais le sens critique de M. Dariex n'est pas encore satisfait, et
-avec raison, car, en un pareil sujet, on ne saurait être trop
-difficile en fait de témoignages et de preuves.
-
- Il n'était pas matériellement impossible, dit-il, de se procurer
- une fausse clef, et, pensant que la bonne foi d'une personne,
- malgré que l'on n'ait aucune raison de la suspecter, ne constitue
- pas une preuve scientifique suffisante, je songeai à prendre des
- précautions plus rigoureuses. Le mercredi 23 janvier, à huit
- heures du soir, avant de sortir, non seulement je fermai le
- cabinet à clef, mais je mis toutes ses ouvertures, portes et
- fenêtres, _sous scellés_.... Ils étaient au nombre de huit ou
- neuf, rien que pour la porte donnant dans la salle à manger, dont
- le trou de la serrure était obstrué par une bande de papier;
- cette même bande était, en outre, scellée au mur et rendait
- impossibles l'ouverture de cette porte... et l'introduction dans
- la serrure d'un instrument quelconque, sans traces d'effraction.
-
-Or, en rentrant à minuit dix minutes, M. Dariex trouve, après un
-examen minutieux, _tous les scellés parfaitement intacts_, aussi bien
-ceux des fenêtres que ceux de la porte... et dans le cabinet _une
-chaise était tombée, renversée sur son dossier_. La servante n'avait
-rien entendu; mais, plus tard, dans la même nuit, un peu après 3
-heures du matin, elle entendit trois coups très secs, frappés avec une
-extrême violence dans le panneau de la porte donnant dans le salon.
-
- Enfin, le jeudi 24 janvier, à minuit quarante-cinq minutes,
- malgré que mon cabinet eût été fermé et mis sous scellés comme la
- veille, et que, comme la veille, j'eusse trouvé les scellés
- parfaitement intacts, il y avait, dans la pièce, non plus une,
- mais deux chaises renversées.
-
-Dès lors, M. Dariex, pour donner plus de valeur encore à son
-témoignage, n'hésita plus à convier, au contrôle du fait qu'à cinq
-reprises il avait constaté, ceux de ses amis «à qui, dit-il, je crus
-pouvoir en parler, sans m'exposer à passer pour un halluciné, un
-pauvre fou qu'il faudrait bientôt enfermer.» Il les pria de prendre
-des précautions plus rigoureuses encore, s'ils pouvaient en imaginer,
-et voici le rapport, qu'après avoir expérimenté jusqu'au 5 février,
-ces Messieurs rédigèrent:
-
-_Procès-verbal des expériences collectives instituées pour le contrôle
-des mouvements d'objets sans contact[129]._
-
- [129] _Annales_, même numéro.
-
- Les soussignés:
-
- Dr BARBILLION, de la Faculté de Paris, ancien interne en médecine
- des hôpitaux, demeurant, 16, quai d'Orléans, à Paris;
-
- BESSOMBES (Paul), employé des ponts et chaussées, demeurant à
- Paris, 7, rue Boutarel;
-
- Dr MÉNEAULT (Joanne), de la Faculté de Paris, ancien interne de
- l'hôpital maritime de Berck-sur-Mer, demeurant à Paris, rue
- Monge, 51;
-
- MORIN (Louis), pharmacien de 1re classe, demeurant rue du
- Pont-Louis-Philippe, 9;
-
- Certifient l'exactitude des faits suivants:
-
- «Le Dr Dariex, demeurant à Paris, rue Du Bellay, no 6, ayant à
- plusieurs reprises, et notamment le 25 janvier 1889, cru
- constater que des phénomènes étranges se produisaient, la nuit,
- dans son cabinet de travail, pria les personnes ci-dessus
- désignées de contrôler les observations qu'il avait déjà faites
- sur l'existence de ces phénomènes.
-
- »Il s'agissait, au dire du Dr Dariex, de chaises qui avaient été
- trouvé renversées dans son cabinet, et cela, à plusieurs
- reprises, alors que, d'après les précautions prises en vue
- d'éviter toute supercherie, il paraissait impossible qu'aucun
- être vivant ait pu s'introduire dans le cabinet, dont les portes
- et les fenêtres avaient été méthodiquement closes et mises sous
- scellés.
-
- »Pendant 10 jours, du 27 janvier au 4 février, les soussignés se
- sont régulièrement réunis chez le Dr Dariex, le soir à 8 heures,
- le matin à 8 heures et demie; tantôt ils étaient tous présents,
- tantôt il manquait une ou plusieurs personnes. Le Dr Barbillion
- et le Dr Dariex n'ont pas manqué à un seul rendez-vous et ont pu
- assister à toute la série des expériences.
-
- »Le cabinet de travail du Dr Dariex occupe, au premier étage de
- la maison portant le no 6 de la rue Du Bellay, la partie de
- l'appartement qui forme le coin de cette rue et de la rue
- Saint-Louis-en-l'Ile. Il prend jour par deux fenêtres donnant sur
- cette rue et communique avec les autres pièces de l'appartement
- par deux portes, l'une donnant sur le salon et s'ouvrant vers le
- salon; l'autre donnant sur la salle à manger et s'ouvrant vers le
- cabinet.
-
- »Les meubles qui le garnissent sont: une bibliothèque, un
- secrétaire, une table, un divan, un fauteuil, quatre chaises; il
- n'existe aucun placard. Après avoir scrupuleusement examiné les
- fenêtres et les portes, ainsi que les différents meubles, les
- murs et le parquet, les soussignés, ayant acquis la conviction
- que rien ne pouvait amener la chute ou le déplacement d'aucun
- meuble ou d'aucun objet, à l'aide de mécanisme, de fils, etc., ou
- de tout autre moyen; qu'il était également impossible à quelqu'un
- de se cacher dans le cabinet ou de s'y introduire après la
- fermeture et la mise sous scellés des fenêtres et des portes;
- dans ces conditions, chaque soir, à huit heures, les précautions
- suivantes furent minutieusement prises: les volets en fer sont
- fermés, les fenêtres sont closes et des scellés sont apposés sur
- les montants, près de l'espagnolette. La porte de communication
- avec le salon est fermée à clef du côté du cabinet, la clef
- restant emprisonnée dans la serrure, par une bande d'étoffe
- scellée à ses deux extrémités.
-
- »Des scellés sont posés sur cette porte et une bande d'étoffe est
- fixée par des cachets de cire, d'une part sur la porte elle-même,
- et, d'autre part, sur le mur voisin. Pendant tout le cours de nos
- expériences, cette porte du salon est demeurée condamnée.
-
- »Restait, comme unique ouverture, la porte faisant communiquer le
- cabinet avec la salle à manger. Les chaises du cabinet étaient
- alors disposées suivant un ordre convenu, mais non toujours
- exactement à la même place. On sortait du cabinet, le Dr Dariex
- le premier, et chacun, de _la salle à manger_, jetait un dernier
- regard dans le cabinet, afin de s'assurer, une dernière fois, que
- _les chaises étaient debout_ et bien en place.
-
- »Alors le Dr Barbillion fermait à clef la porte du cabinet et
- gardait sur lui cette clef; les scellés étaient posés et la bande
- d'étoffe était appliquée sur le trou de la serrure. Sept ou huit
- cachets étaient posés, à l'aide d'un cachet appartenant à M.
- Morin, lequel le gardait et l'emportait chez lui. _La forme et la
- disposition des scellés étaient notées avec soin._
-
- »Ces précautions ayant été régulièrement et rigoureusement
- prises, chaque jour, à huit heures du soir, nous nous réunissions
- le lendemain matin, à huit heures et demie, pour la levée des
- scellés, laquelle était toujours précédée d'un examen minutieux
- de la clef et de la serrure. Pendant les dix jours qu'a duré
- l'observation, voici ce qui a été constaté:
-
- 1re Nuit, du samedi 26 janvier au dimanche 27.--Néant.
-
- 2e Nuit, du 27 au lundi 28 janvier.--Néant.
-
- 3e Nuit, du 28 janvier au mardi 29 janvier.--Deux chaises sont
- renversées; l'une, placée près de la bibliothèque, est tombée sur
- son côté gauche; l'autre, placée près du fauteuil, est renversée
- sur le dossier, dans la direction de la fenêtre et de la table.
-
- 4e Nuit, du mardi 29 janvier au mercredi 30.--Néant.
-
- 5e Nuit, du 30 janvier au jeudi 31 janvier.--Néant.
-
- 6e Nuit, du 31 janvier au vendredi 1er février.--Néant.
-
- 7e Nuit, du 1er février au samedi 2 février.--Néant.
-
- 8e Nuit, du 2 février au dimanche 3 février.--Néant.
-
- 9e Nuit, du dimanche 3 février au lundi 4 février.--Néant.
-
- 10e Nuit, du lundi 4 février au mardi 5 février.--Deux chaises
- sont renversées: l'une, placée vers la table, a été renversée sur
- le côté gauche, vers le divan; l'autre, placée près du fauteuil,
- est tombée sur le dossier, dans la direction de la fenêtre.
-
- »En présence de ces faits, des précautions prises par nous, pour
- éviter toute supercherie, du soin que nous avons apporté à la
- pose des scellés et à l'examen des mêmes scellés, nous sommes
- convaincus:
-
- »_1º Que personne n'a pu demeurer dans le cabinet, après que nous
- étions sortis;_
-
- »_2º Que personne n'a pu s'y introduire pendant la nuit, avant
- notre arrivée, le lendemain matin._
-
- »Et nous sommes amenés à conclure que, pendant la nuit, à deux
- reprises, dans l'espace de dix jours, au milieu d'une chambre
- parfaitement close et sans qu'aucun être vivant ait pu s'y
- introduire, des chaises ont été renversées, contrairement à notre
- attente et à nos prévisions; que cette manifestation d'une force,
- en apparence mystérieuse se produisant en dehors des conditions
- habituelles, ne nous paraît pas reconnaître une explication
- ordinaire, et que, sans vouloir préjuger en rien de la nature
- intime de cette force et tirer des conclusions positives, nous
- inclinons à penser qu'il s'agit de phénomènes d'ordre psychique,
- analogues à ceux qui ont été décrits et contrôlés par un certain
- nombre d'observateurs.
-
- »Dr BARBILLION; P. BESSOMBES; Dr MÉNEAULT;
- L. MORIN; Dr DARIEX.»
-
- Toutes ces signatures sont légalisées par la mairie du IVe
- arrondissement et par celle de Pont-de-Vaux, dans l'Ain, où est
- allé, peu après, se fixer le docteur Méneault.
-
- A partir du 5 février, ajoute le docteur Dariex, mes amis ayant
- déclaré que leur contrôle était suffisant et qu'il était inutile
- de le prolonger, je me fis dresser, tous les soirs, un lit dans
- ce cabinet de travail, et j'y couchai jusqu'au 26 février, date à
- laquelle je fus appelé en province par un deuil de famille. Je
- n'entendis rien et aucune chaise ne fut plus renversée.
-
- Ces phénomènes ont-ils été absolument indépendants de la présence
- ou du voisinage de quelque personne, de quelque «médium», pour
- employer le terme consacré? Je n'en sais rien, mais je présume
- que si la présence de quelqu'un a été nécessaire, si médium il y
- a eu, ce doit être ma servante, dont la santé et le système
- nerveux étaient alors très délicats. Elle n'a jamais eu d'accès
- de somnambulisme spontané; mais, il y a un an, j'ai été amené,
- par la force des choses, à me convaincre qu'elle était
- hypnotisable, etc., etc...
-
-Malgré le vif intérêt que présentent ces questions, il nous est
-impossible d'insister plus longuement; on trouvera, du reste, dans les
-_Annales_, tous les détails complémentaires des expériences du docteur
-Dariex.
-
-On y pourra lire aussi le récit de phénomènes du même ordre, mais
-incomparablement plus intenses, qui se seraient produits, en 1873, au
-château du T..., en Normandie. Les documents qui les relatent semblent
-posséder toutes les garanties désirables; par malheur, les
-observations n'ont pas été faites dans un esprit aussi rigoureusement
-scientifique que les précédentes, et cela est d'autant plus
-regrettable que les faits sont vraiment extraordinaires et
-passablement troublants. Ce sont des coups formidables qui, la nuit,
-ébranlent les murailles; des bruits de pas, et même des cris
-déchirants qui, pendant tout un mois, troublent le sommeil des hôtes
-du château, sans que les recherches les plus minutieuses fassent rien
-découvrir. Le propriétaire du château, M. de X..., écrit, chaque
-jour, le récit des phénomènes dont lui et les siens sont témoins. Ce
-journal a été publié par les _Annales_...[130]. La bonne foi de
-l'auteur paraît absolue; mais, nous le répétons, l'esprit
-d'observation scientifique lui fait un peu défaut.
-
- [130] Voir _Annales des Sc. Psych._, no 6, 2e année: _Phénomènes
- étranges du château du T....._
-
-
-2º MATÉRIALISATIONS
-
-On nomme ainsi, en langage spirite, les apparitions, non plus
-_fluidiques_, mais _matérielles_, qui se manifestaient par
-l'intermédiaire de certains médiums nommés, pour cette raison, médiums
-à _matérialisations_.
-
-Autrement dit, il s'agirait de la création extemporanée de créatures
-_en chair et en os_, de créatures qui _parlent_, dont on compte les
-pulsations du pouls et que l'on ausculte, d'êtres enfin qui semblent
-posséder tous les attributs de la vie...
-
-Et ici, nous avouons franchement que, n'était le désir de présenter un
-travail complet, nous préférerions remettre à plus tard cette partie
-de notre sujet, non certes par une sotte pusillanimité intellectuelle,
-mais parce que nous estimons que, dans l'évolution des idées relatives
-à l'Occulte et dans l'intérêt même de ces idées, le moment n'est pas
-encore venu d'aborder publiquement les plus transcendantes d'entre
-elles.
-
-Nous le répétons: pour si extra-normaux, pour si absurdes que
-paraissent les phénomènes dont nous allons nous occuper, nous les
-croyons _possibles_ et même _probables_, car, à notre sens, imaginer
-que les hommes éminents qui les affirment ont _tous_ été dupes de
-fraudes grossières ou d'hallucinations, cela heurte la raison, plus
-encore que les prodiges dont ils se portent garants.
-
-_Nous croyons donc ces Phénomènes probables._
-
-MAIS NOUS N'AFFIRMONS RIEN.
-
-Comme bien l'on pense, ce n'est pas dans les livres spirites que nous
-irons chercher des observations de _matérialisations_; non pas que
-nous refusions systématiquement toute valeur aux ouvrages de ce genre
-et aux faits qu'ils contiennent, mais leur esprit et leurs tendances
-diffèrent absolument des nôtres.
-
-Aussi, nous adresserons-nous de nouveau aux expérimentateurs que nous
-connaissons et parmi lesquels Croockes est encore celui qui a obtenu
-les résultats les plus complets, les plus surprenants, et, pour tout
-dire, les plus invraisemblables.
-
-C'est en expérimentant avec Home qu'il put constater, pour la première
-fois, des matérialisations; mais elles étaient partielles: c'étaient
-des mains, en tout semblables à de véritables mains vivantes, qui
-apparaissaient et disparaissaient subitement, tantôt lumineuses dans
-l'obscurité, tantôt visibles à la lumière ordinaire.
-
-Voici quelques-unes de ces apparitions:
-
- Une petite main, d'une forme très belle, s'éleva d'une table de
- salle à manger et me donna une fleur; elle apparut, puis disparut
- à trois reprises différentes, en me donnant toute facilité de me
- convaincre que cette _apparition était aussi réelle que ma propre
- main_. Cela se passa à la lumière, dans ma propre chambre, les
- pieds et les mains du médium étant tenus par moi pendant ce
- temps.
-
- Nombre de fois, moi-même et d'_autres personnes_ avons vu une
- main pressant les touches d'un accordéon, pendant qu'au même
- moment, nous voyions les deux mains du médium qui, quelquefois,
- étaient tenues par ceux qui étaient près de lui.
-
- Les mains et les doigts ne m'ont pas toujours paru être solides
- et comme vivants. Quelquefois, il faut le dire, ils offraient
- plutôt l'apparence d'un nuage, condensé en partie sous forme de
- main... J'ai vu, plus d'une fois, d'abord un objet (fleur, livre,
- etc.) se mouvoir, puis un nuage lumineux qui semblait se former
- autour de lui, et enfin le nuage se condenser, prendre une forme
- et se changer en une main parfaitement faite... Quelquefois, la
- chair semble être aussi humaine que celle de toutes les personnes
- présentes. Au poignet ou au bras, elle devient vaporeuse et se
- perd dans un nuage lumineux: au toucher, ces mains paraissent
- quelquefois froides comme de la glace et mortes; d'autres fois,
- elles m'ont semblé chaudes et vivantes, et ont serré la mienne
- avec la ferme étreinte d'un vieil ami. J'ai retenu une de ces
- mains dans la mienne, bien résolu à ne pas la laisser échapper.
- Aucune tentative ni aucun effort ne furent faits pour me faire
- lâcher prise, mais peu à peu cette main sembla se résoudre en
- vapeur, et ce fut ainsi qu'elle se dégagea de mon étreinte[131].
-
- [131] Croockes: _Force psychique_, p. 161, 162, 163.--Ne nous
- récrions pas trop: Oserait-on affirmer, demandons-nous encore,
- que toutes les modalités de la matière nous sont connues?
-
-Mais ces merveilles devaient être encore dépassées par les résultats
-que M. Croockes obtint, en 1874, avec un nouveau médium. Celui-ci
-était une jeune fille anglaise de 15 ans et d'une santé chétive, Mlle
-Florence Coock. Les expériences avaient lieu le plus souvent dans le
-laboratoire même de M. Croockes, et c'est là que furent faites les
-fameuses photographies des apparitions.
-
-L'être qui se manifestait, par l'intermédiaire du médium, était une
-jeune femme qui avait bien voulu révéler son nom: _Katie King_, et qui
-prétendait avoir, pendant une existence antérieure, vécu dans l'Inde.
-On savait, d'après ses propres paroles, qu'elle «n'avait le pouvoir de
-rester auprès de son médium que pendant trois ans et qu'après ce
-temps, elle lui ferait ses adieux, pour toujours[132]».
-
- [132] Croockes: _Force psychique_. Appendice. Extrait du
- _Spiritualiste_, 29 mai 1874.
-
-A chaque instant, en racontant de pareilles histoires, et bien que
-l'on soit convaincu, plus que quiconque, de «l'infini des Possibilités
-de l'Univers», on est obligé de se rappeler que celui qui les atteste
-est l'homme qui a découvert le _thallium_ et la _matière radiante_;
-devant un tel passé scientifique, la raison, même récalcitrante, est
-obligée de s'incliner, et l'on continue.....
-
-Voici, sous forme de lettre, le récit que fait M. Croockes de ses
-expériences avec Mlle Coock et Katie King:
-
- Dans une lettre que j'ai écrite à ce journal, au commencement de
- février dernier, je parlais des phénomènes de formes d'esprits
- qui s'étaient manifestées par la médiumnité de Mlle Coock, et je
- disais: «Que ceux qui inclinent à juger durement Mlle Coock
- suspendent leur jugement jusqu'à ce que j'apporte une preuve
- certaine qui, je le crois, sera suffisante pour résoudre la
- question.»
-
- En ce moment, Mlle Coock se consacre exclusivement à une série de
- séances privées auxquelles n'assistent qu'un ou deux de mes amis
- et moi. J'en ai vu assez pour me convaincre pleinement de la
- sincérité et de l'honnêteté parfaites de Mlle Coock, et pour me
- donner tout lieu de croire que les promesses que Katie King m'a
- faites si librement seront tenues.
-
- Dans cette lettre, je décrivais un incident qui, selon moi, était
- très propre à me convaincre que Katie et Mlle Coock étaient deux
- êtres _matériels_ distincts. Lorsque Katie était hors du cabinet
- debout devant moi, j'entendis un son plaintif venant de Mlle
- Coock qui était dans le cabinet. Je suis heureux de dire que j'ai
- enfin obtenu «_la preuve absolue_» dont je parlais dans la lettre
- ci-dessus mentionnée.
-
- Pour le moment, je ne parlerai pas de la plupart des preuves que
- Katie m'a données, dans les nombreuses occasions où Mlle Coock
- m'a favorisé de séances chez moi, et je n'en décrirai qu'une ou
- deux qui ont eu lieu tout récemment. Depuis quelque temps,
- j'expérimentais avec une lampe à phosphore, consistant en une
- bouteille de 6 à 8 onces, qui contenait un peu d'huile phosphorée
- et qui était solidement bouchée. J'avais des raisons pour espérer
- qu'à la lumière de cette lampe, quelques-uns des phénomènes du
- cabinet pourraient se rendre visibles, et Katie espérait, elle
- aussi, obtenir le même résultat.
-
- Le 12 mars, pendant une séance chez moi, et après que Katie eut
- marché au milieu de nous, qu'elle nous eut parlé pendant quelque
- temps, elle se retira derrière le rideau qui séparait mon
- laboratoire, où l'assistance était assise, de ma bibliothèque
- qui, temporairement, faisait l'office de cabinet.
-
- Au bout d'un moment, elle revint au rideau et m'appela à elle en
- disant: «Entrez dans la chambre et soulevez la tête de mon
- médium; elle a glissé à terre.» Katie était alors debout devant
- moi, revêtue de sa robe blanche habituelle et coiffée de son
- turban. Immédiatement, je me dirigeai vers la bibliothèque pour
- relever Mlle Coock, et Katie fit quelques pas de ce côté pour me
- laisser passer. En effet, Mlle Coock avait glissé en partie de
- dessus le canapé et sa tête penchait dans une position très
- pénible. Je la remis sur le canapé, et en faisant cela, j'eus,
- malgré l'obscurité, la satisfaction de constater que Mlle Coock
- n'était pas revêtue du costume de Katie, mais qu'elle portait,
- son vêtement ordinaire de velours noir et se trouvait dans une
- profonde léthargie. Il ne s'était pas écoulé plus de trois
- secondes entre le moment où je vis Katie en robe blanche, devant
- moi, et celui où je relevai Mlle Coock sur le canapé, en la
- tirant de la position où elle se trouvait.
-
- En retournant à mon poste d'observation, Katie apparut de nouveau
- et dit qu'elle pensait qu'elle pourrait se montrer à moi en même
- temps que son médium. Le gaz fut baissé et elle me demanda ma
- lampe à phosphore. Après s'être montrée à sa lueur pendant
- quelques secondes, elle me la remit dans les mains en disant:
- «Maintenant, entrez, et venez voir mon médium.» Je la suivis de
- près dans ma bibliothèque et, à la lueur de ma lampe, je vis Mlle
- Coock reposant sur le sofa, exactement comme je l'y avais
- laissée. Je regardai autour de moi pour voir Katie, mais elle
- avait disparu. Je l'appelai, mais je ne ne reçus pas de réponse.
-
- Je repris ma place, et Katie réapparut bientôt et me dit que,
- tout le temps, elle avait été debout auprès de Mlle Coock. Elle
- demanda alors si elle ne pourrait pas elle-même essayer une
- expérience, et, prenant de mes mains la lampe à phosphore, elle
- passa derrière le rideau, me priant de ne pas regarder dans le
- cabinet pour le moment. Au bout de quelques minutes, elle me
- rendit la lampe en me disant qu'elle n'avait pas pu réussir,
- qu'elle avait épuisé tout le fluide du médium, mais qu'elle
- essaierait de nouveau une autre fois. Mon fils aîné, un garçon
- de quatorze ans, qui était assis en face de moi, dans une
- position telle qu'il pouvait voir derrière le rideau, me dit
- qu'il avait distinctement vu la lampe à phosphore paraissant
- flotter dans l'espace au-dessus de Mlle Coock et l'éclairant,
- pendant qu'elle était étendue sans mouvement sur le sofa, mais
- qu'il n'avait pu voir personne tenir la lampe.
-
- Je passe maintenant à la séance tenue hier soir à Hackner. Jamais
- Katie n'est apparue avec une aussi grande perfection; pendant
- près de deux heures, elle s'est promenée dans la chambre, en
- causant familièrement avec ceux qui étaient présents. Plusieurs
- fois, elle me prit le bras en marchant, et l'impression ressentie
- par mon esprit que c'était une femme vivante qui se trouvait à
- mon côté et non pas un visiteur de l'autre monde, cette
- impression, dis-je, fut si forte, que la tentation de répéter une
- intéressante et curieuse expérience devint presque irrésistible.
-
- Pensant donc que si je n'avais pas un esprit près de moi, il y
- avait tout au moins une dame, je lui demandai la permission de la
- prendre dans mes bras, afin de me permettre de vérifier les
- intéressantes observations qu'un expérimentateur hardi avait
- récemment fait connaître d'une manière tant soit peu prolixe.
- Cette permission me fut gracieusement donnée, et, en conséquence,
- j'en usai--convenablement, comme tout homme bien élevé l'eût fait
- dans ces circonstances. M. Volckman sera charmé de savoir que je
- puis corroborer son assertion que le «fantôme» (qui du reste ne
- fit aucune résistance) était un être aussi matériel que Mlle
- Coock elle-même. Mais la suite montrera combien un
- expérimentateur a tort, quelque soignées que ses observations
- puissent être, de se hasarder à formuler une importante
- conclusion quand les preuves ne sont pas en quantité suffisante.
-
- Katie dit alors que, cette fois, elle se croyait capable de se
- montrer en même temps que Mlle Coock. Je baissai le gaz, et
- ensuite, avec ma lampe à phosphore, je pénétrai dans la chambre
- qui servait de cabinet. Mais, préalablement, j'avais prié un de
- mes amis, qui est habile sténographe, de noter toute observation
- que je pourrais faire pendant que je serais dans ce cabinet, car
- je connais l'importance qui s'attache aux premières impressions,
- et je ne voulais pas me confier à ma mémoire plus qu'il n'était
- nécessaire. Ces notes sont en ce moment devant moi.
-
- J'entrai dans la chambre avec précaution; il y faisait noir, et
- ce fut à tâtons que je cherchai Mlle Coock. Je la trouvai
- accroupie sur le plancher.
-
- M'agenouillant, je laissai l'air entrer dans ma lampe, et, à sa
- lueur, je vis cette jeune dame vêtue de velours noir, comme elle
- l'était au début de la séance et ayant toute l'apparence d'être
- complètement insensible. Elle ne bougea pas lorsque je pris sa
- main et tins la lampe tout à fait près de son visage; mais elle
- continua à respirer paisiblement.
-
- Elevant la lampe, je regardai autour de moi, et je vis Katie qui
- se tenait debout tout près de Mlle Coock et derrière elle. Elle
- était vêtue d'une draperie blanche et flottante, comme nous
- l'avions déjà vue pendant la séance. Tenant une des mains de Mlle
- Coock dans la mienne, et m'agenouillant encore, j'élevai et
- j'abaissai la lampe, tant pour éclairer la figure entière de
- Katie que pour pleinement me convaincre que je voyais bien
- réellement la vraie Katie, que j'avais pressée dans mes bras
- quelques minutes auparavant, et non pas le fantôme d'un cerveau
- malade. Elle ne parla pas, mais elle remua la tête en signe de
- reconnaissance. Par trois fois différentes, j'examinai
- soigneusement Mlle Coock accroupie devant moi, pour m'assurer que
- la main que je tenais était bien celle d'une femme vivante et, à
- trois reprises différentes, je tournai ma lampe vers Katie pour
- l'examiner avec une attention soutenue, jusqu'à ce que je n'eusse
- plus le moindre doute qu'elle était bien là, devant moi. A la
- fin, Mlle Coock fit un léger mouvement, et aussitôt Katie me fit
- signe de m'en aller. Je me retirai dans une autre partie du
- cabinet et cessai alors de voir Katie; mais je ne quittai pas la
- chambre jusqu'à ce que Mlle Coock se fût éveillée et que deux des
- assistants eussent pénétré avec de la lumière.
-
- Avant de terminer cet article, je désire faire connaître
- quelques-unes des différences que j'ai observées entre Mlle Coock
- et Katie. La taille de Katie est variable: chez moi, je l'ai vue
- plus grande de six pouces que Mlle Coock. Hier soir, Katie avait
- le cou découvert, la peau était parfaitement douce au toucher et
- à la vue, tandis que Mlle Coock a au cou une cicatrice qui, dans
- des circonstances semblables, se voit distinctement et est rude
- au toucher. Les oreilles de Katie ne sont pas percées, tandis que
- Mlle Coock porte ordinairement des boucles d'oreilles. Le teint
- de Katie est très blanc, tandis que celui de Mlle Coock est très
- brun. Les doigts de Katie sont beaucoup plus longs que ceux de
- Mlle Coock, et son visage est aussi plus grand. Dans les façons
- et manières de s'exprimer, il y a aussi bien des différences
- marquées.
-
- La santé de Mlle Coock n'est pas assez bonne pour lui permettre
- de donner, avant quelques semaines, d'autres séances
- expérimentales comme celles-ci et nous l'avons, en conséquence,
- fortement engagée à prendre un repos complet, avant de
- recommencer la campagne d'expériences dont, à cause d'elle, j'ai
- donné un aperçu, et dans un temps prochain, j'espère que je
- pourrai en faire connaître les résultats.
-
-On a vu que, dans toutes ses expériences sur les Phénomènes spirites,
-M. Croockes, éprouvant pour les témoignages de ses sens, si exercés
-fussent-ils, la méfiance du vrai savant, leur substituait autant que
-possible d'inhallucinables instruments enregistreurs.
-
-Donc, après avoir, dans la mesure de ses facultés sensorielles,
-constaté, vérifié, affirmé l'existence d'une créature en chair et en
-os, différant du médium, il voulut qu'un appareil de photographie,
-avec son impartialité mécanique, appuyât son témoignage, et c'est
-ainsi que furent faites ces fameuses photographies spirites, qui ont
-suscité de si passionnés débats, dans lesquels nous ne saurions
-intervenir.
-
-Aussi, tout en reconnaissant que ces photographies ont été prises dans
-de sérieuses conditions de contrôle (nombre et habileté des
-observateurs, rendant bien difficile la possibilité d'une
-hallucination de leur part ou l'introduction subreptice d'une seconde
-personne dans le laboratoire de M. Croockes, durée des expériences,
-etc.), sans discuter davantage, nous allons laisser M. Croockes
-raconter lui-même comment, avant qu'elle ne disparût pour jamais, il
-put prendre plusieurs images de la belle Katie King:
-
- Ayant pris une part active aux dernières séances de Mlle Coock et
- ayant très bien réussi à prendre de nombreuses photographies de
- Katie King, à l'aide de la lumière électrique, j'ai pensé que la
- publication de quelques détails serait intéressante pour les
- spiritualistes.
-
- Durant la semaine qui a précédé le départ de Katie, elle a donné
- des séances chez moi, presque tous les soirs, afin de me
- permettre de la photographier à la lumière artificielle. Cinq
- appareils complets de photographie furent donc préparés à cet
- effet. Ils consistaient en cinq chambres noires, une de la
- grandeur de plaque entière, une de demi-plaque, une de quart, et
- de deux chambres stéréoscopiques binoculaires, qui devaient
- toutes être dirigées sur Katie en même temps, chaque fois
- qu'elle poserait pour obtenir son portrait. Cinq bains
- sensibilisateurs et fixateurs furent employés et nombre de glaces
- furent nettoyées à l'avance, prêtes à servir, afin qu'il n'y eût
- ni hésitation, ni retard pendant les opérations photographiques,
- que j'exécutai moi-même, assisté d'un aide.
-
- Ma bibliothèque servit de cabinet noir: elle avait une porte à
- deux battants qui s'ouvrait sur le laboratoire; un de ces
- battants fut enlevé de ses gonds et un rideau fut suspendu à sa
- place, pour permettre à Katie d'entrer et de sortir facilement.
- Ceux de nos amis qui étaient présents étaient assis dans le
- laboratoire, en face du rideau, et les chambres noires étaient
- placées un peu derrière eux, prêtes à photographier Katie quand
- elle sortirait, et à prendre également l'intérieur du cabinet,
- chaque fois que le rideau serait soulevé dans ce but. Chaque
- soir, il y avait trois ou quatre expositions de glaces dans les
- cinq chambres noires, ce qui donnait au moins quinze épreuves par
- séance. Quelques-unes se gâtèrent au développement, d'autres en
- réglant la lumière. Malgré tout, j'ai quarante-quatre négatifs,
- quelques-uns médiocres, quelques-uns ni bons ni mauvais, et
- d'autres excellents.
-
- Katie donna pour instruction à tous les assistants de rester
- assis et d'observer cette condition; seul, je ne fus pas compris
- dans cette mesure, car, depuis quelque temps, elle m'avait donné
- la permission de faire ce que je voudrais, de la toucher,
- d'entrer dans le cabinet et d'en sortir, presque chaque fois
- qu'il me plaisait. Je l'ai souvent suivie dans le cabinet et l'ai
- vue quelquefois, elle et son médium, en même temps; mais, le plus
- généralement, je ne trouvais que le médium en léthargie et
- reposant sur le parquet; Katie et son costume blanc avaient
- instantanément disparu.
-
- Durant ces dix derniers mois, Mlle Coock a fait chez moi de
- nombreuses visites et y est demeurée quelquefois une semaine
- entière. Elle n'apportait avec elle qu'un petit sac de nuit, ne
- fermant pas à clef; pendant le jour, elle était constamment en
- compagnie de Mme Croockes, de moi-même ou de quelque autre membre
- de ma famille, et ne dormant pas seule; il y a eu manque absolu
- d'occasions de rien préparer, même d'un caractère moins achevé,
- qui fût apte à jouer le rôle de Katie King. J'ai préparé et
- disposé moi-même ma bibliothèque ainsi que le cabinet noir, et
- d'habitude, après que Mlle Coock avait dîné et causé avec nous,
- elle se dirigeait droit au cabinet et, à sa demande, je fermais à
- clef la seconde porte, gardant la clef sur moi pendant toute la
- séance; alors on abaissait le gaz et on laissait Mlle Coock dans
- l'obscurité.
-
- En entrant dans le cabinet, Mlle Coock s'étendait sur le
- plancher, sa tête sur un coussin, et bientôt elle était en
- léthargie. Pendant les séances photographiques, Katie
- enveloppait la tête de son médium avec un châle, pour empêcher
- que la lumière ne tombât sur son visage. Fréquemment, j'ai
- soulevé un côté du rideau, lorsque Katie était debout tout
- auprès, et alors il n'était pas rare que les sept ou huit
- personnes qui étaient dans le laboratoire pussent voir en même
- temps Mlle Coock et Katie, sous le plein éclat de la lumière
- électrique. Nous ne pouvions pas, alors, voir le visage du médium
- à cause du châle, mais nous apercevions ses mains et ses pieds;
- nous la voyions se remuer péniblement, sous l'influence de cette
- lumière intense, et, par moment, nous entendions ses plaintes.
- J'ai une épreuve de Katie et de son médium photographiés
- ensemble; mais Katie est placée devant la tête de Mlle Coock.
-
- Pendant que je prenais une part active à ces séances, la
- confiance qu'avait en moi Katie s'accroissait graduellement, au
- point qu'elle ne voulait plus donner de séance, à moins que je ne
- me chargeasse des dispositions à prendre, disant qu'elle voulait
- toujours m'avoir près d'elle et près du cabinet. Dès que cette
- confiance fut établie et quand elle eut la satisfaction d'être
- sûre que je tiendrais les promesses que je pouvais lui faire, les
- phénomènes augmentèrent beaucoup en puissance, et des preuves me
- furent données qu'il m'eût été impossible d'obtenir, si je
- m'étais approché du sujet d'une manière différente.
-
- Elle m'interrogeait souvent au sujet des personnes présentes aux
- séances et sur la manière dont elles seraient placées, car, dans
- les derniers temps, elle était devenue très nerveuse, à la suite
- de certaines suggestions malavisées, qui conseillaient d'employer
- la force pour aider à des modes de recherches plus scientifiques.
- Une des photographies les plus intéressantes est celle où je suis
- debout à côté de Katie; elle a son pied nu sur un point
- particulier du plancher.
-
- J'habillai Mlle Coock comme Katie; elle et moi nous nous plaçâmes
- exactement dans la même position, et nous fûmes photographiés par
- les mêmes objectifs, placés absolument comme dans l'autre
- expérience et éclairés par la même lumière. Lorsque les deux
- dessins sont placés l'un sur l'autre, les deux photographies de
- moi coïncident parfaitement quant à la taille, etc.; mais Katie
- est plus grande d'une demi-tête que Mlle Coock, et, auprès
- d'elle, elle semble une grosse femme. Dans beaucoup d'épreuves,
- la largeur de son visage et la grosseur de son corps diffèrent
- essentiellement de son médium, et les photographies font voir
- plusieurs points de dissemblance.
-
- J'ai si bien vu Katie récemment, lorsqu'elle était éclairée par
- la lumière électrique, qu'il m'est possible d'ajouter quelques
- traits aux différences que, dans un précédent article, j'ai
- établies entre elle et son médium. J'ai la certitude la plus
- absolue que Mlle Coock et Katie sont deux individualités
- distinctes, du moins en ce qui concerne leur corps. Plusieurs
- petites marques qui se trouvent sur le visage de Mlle Coock font
- défaut sur celui de Katie. La chevelure de Mlle Coock est d'un
- brun si foncé qu'elle paraît presque noire; une boucle de celle
- de Katie, qui est là sous mes yeux, et qu'elle m'avait permis de
- couper au milieu de ses tresses luxuriantes, après l'avoir suivie
- de mes propres doigts jusque sur le haut de sa tête, et m'être
- assuré qu'elle y avait bien poussé, est d'un riche châtain doré.
-
- Un soir, je comptai les pulsations de Katie: son pouls battait
- régulièrement 75, tandis que celui de Mlle Coock, peu d'instants
- après, atteignait 90, son chiffre habituel.
-
- En appuyant mon oreille sur la poitrine de Katie, je pouvais
- entendre un coeur battre à l'intérieur, et ses pulsations étaient
- encore plus régulières que celles du coeur de Mlle Coock,
- lorsque, après la séance, elle me permettait la même expérience.
- Eprouvés de la même manière, les poumons de Katie se montrèrent
- plus sains que ceux de son médium, car, au moment où je fis mon
- expérience, Mlle Coock suivait un traitement médical pour un gros
- rhume.
-
- Nos lecteurs trouveront sans doute intéressant qu'à vos récits et
- à ceux de M. Ross Church, au sujet de la dernière apparition de
- Katie, viennent s'ajouter les miens, du moins ceux que je peux
- publier. Lorsque le moment de nous séparer fut venu pour Katie,
- je lui demandai la faveur d'être le dernier à la voir. En
- conséquence, quand elle eut appelé à elle chaque personne de la
- société et qu'elle leur eut dit quelques mots en particulier,
- elle donna des instructions générales pour notre direction future
- et la protection à donner à Mlle Coock; de ces instructions, qui
- furent sténographiées, je cite la suivante: «M. Croockes a très
- bien agi constamment, et c'est avec la plus grande confiance que
- je laisse Florence entre ses mains, parfaitement sûre que je suis
- qu'il ne trompera pas la foi que j'ai en lui. Dans toutes les
- circonstances imprévues, il pourra faire mieux que moi-même, car
- il a plus de force.»
-
- Ayant terminé ses instructions, Katie m'engagea à entrer dans le
- cabinet avec elle, et me permit d'y demeurer jusqu'à la fin.
-
- Après avoir fermé le rideau, elle causa avec moi pendant quelque
- temps, puis elle traversa la chambre pour aller à Mlle Coock, qui
- gisait, inanimée, sur le plancher. Se penchant sur elle, Katie la
- toucha et lui dit:
-
- «Eveillez-vous, Florence, éveillez-vous! Il faut que je vous
- quitte maintenant.»
-
- Mlle Coock s'éveilla et, toute en larmes, elle supplia Katie de
- rester quelque temps encore. «Ma chère, je ne le puis pas; ma
- mission est accomplie. Que Dieu vous bénisse!» répondit Katie,
- et elle continua à parler à Mlle Coock. Pendant quelques minutes,
- elles causèrent ensemble, jusqu'à ce qu'enfin les larmes de Mlle
- Coock l'empêchèrent de continuer. Suivant les instructions de
- Katie, je m'élançai pour soutenir Mlle Coock, qui allait tomber
- sur le plancher et qui sanglotait convulsivement. Je regardai
- autour de moi, mais Katie et sa robe blanche avaient disparu. Dès
- que Mlle Coock fut assez calmée, on apporta une lumière, et je la
- conduisis hors du cabinet.
-
- Les séances presque journalières dont Mlle Coock m'a favorisé
- dernièrement ont beaucoup éprouvé ses forces, et je désire faire
- connaître, le plus possible, les obligations que je lui dois,
- pour son empressement à m'assister dans mes expériences. Quelque
- épreuve que j'ai proposée, elle a accepté de s'y soumettre avec
- la plus grande volonté; sa parole est franche et va droit au but,
- et je n'ai jamais rien vu qui pût en rien ressembler à la plus
- légère apparence du désir de tromper. Vraiment, je ne crois pas
- qu'elle pût mener une fraude à bonne fin, si elle venait à
- l'essayer, et, si elle le tentait, elle serait très promptement
- découverte, car une telle manière de faire est tout à fait
- étrangère à sa nature. Et quant à imaginer qu'une innocente
- écolière de quinze ans ait été capable de concevoir et de mener,
- pendant trois ans, avec un plein succès, une aussi gigantesque
- imposture que celle-ci, et que, pendant ce temps, elle se soit
- soumise à toutes les conditions qu'on a exigées d'elle, qu'elle
- ait supporté les recherches les plus minutieuses, qu'elle ait
- voulu être inspectée à n'importe quel moment, soit avant, soit
- après les séances; qu'elle ait obtenu encore plus de succès dans
- ma propre maison que chez ses parents, sachant qu'elle y venait
- expressément pour se soumettre à de rigoureux essais
- scientifiques;--quant à imaginer, dis-je, que la Katie King des
- trois dernières années est le résultat d'une imposture, cela fait
- plus de violence à la raison et au bon sens que de croire qu'elle
- est ce qu'elle affirme elle-même.
-
-Telles sont les fameuses expériences de M. Croockes.
-
-Si les résultats en furent accueillis par les Spirites avec des
-clameurs de triomphe, la Science officielle et le «Bon Sens» du moment
-ne leur épargnèrent pas--comme on peut le croire--des objections plus
-ou moins courtoises. Le savant anglais répondit aux plus sérieux de
-ses adversaires et négligea le reste. On peut lire ses réponses dans
-son livre.
-
-Depuis cette époque, les idées relatives aux Phénomènes occultes ont
-subi une sensible évolution. Certes, la conviction à leur sujet est
-loin d'être faite (et il est même à désirer, dans l'intérêt de notre
-cause, que cette conviction ne s'établisse qu'avec une méthodique
-lenteur), mais les négations _a priori_ se font, du moins, de plus en
-plus rares.
-
-Quant aux expériences de Croockes, elles demeurent, disons le mot,
-tellement «énormes» et tellement est irritant le dilemme qu'elles
-posent, qu'il semble que l'on évite de formuler une opinion à leur
-égard... On les abandonne aux Spirites, et l'on préfère n'en point
-parler.
-
-Et, cependant, des faits analogues, d'une égale transcendance dans le
-Surnaturel, ont été observés et contrôlés par d'autres auteurs:
-l'allemand Zoellner, le professeur russe Aksakof, d'autres
-encore[133]...
-
- [133] On trouvera le détail des expériences de ces auteurs dans
- un ouvrage tout récemment paru et très complet: _Le Phénomène
- spirite_, par Gabriel Delanne (Chamuel, 1893).
-
-Pour nous, estimant que c'est précisément leur transcendance qui doit
-exclure de pareils faits d'un travail destiné surtout à familiariser
-peu à peu l'esprit avec la notion du _Surnormal_, nous les laisserons
-de côté, car le vieil adage, sous sa forme vulgaire, n'est souvent que
-trop vrai: Qui veut trop prouver, etc. Nous préférerions mille fois
-mettre sous les yeux de nos lecteurs les plus merveilleux phénomènes
-d'une réalité seulement _probable_.
-
-Pourtant, comme cette question des phénomènes physiques occultes est
-très importante et plus que jamais à l'ordre du jour, comme, d'autre
-part, notre étude doit contenir les plus récentes recherches faites à
-leur endroit, nous allons terminer cette seconde partie de notre sujet
-par le compte rendu paru, il y a quelques jours, des expériences
-instituées, en septembre dernier, à Milan, avec le concours du médium
-Eusapia Paladino, par MM. Richet, Aksakof, Lombroso et plusieurs
-autres savants italiens.
-
-Ce compte rendu constitue, dans les archives des Sciences psychiques,
-un document de la plus précieuse valeur. C'est, en effet, la première
-fois que l'on voit plusieurs hommes, d'une réputation scientifique
-incontestée, se réunir dans le but de soumettre à des investigations
-méthodiques des phénomènes jusqu'ici suspects et rejetés
-impitoyablement par les Académies. Ce fait seul indique le progrès
-accompli par les idées relatives à l'Occulte et à quel point ces idées
-sont «dans l'air». Ce document ne conclut pas, c'est vrai, mais cette
-conclusion, il nous la fait entrevoir prochaine; de plus, en nous
-mettant à même d'apprécier leur méthode si rigoureuse et leurs
-scrupules si tenaces, il nous montre que, lorsque ces mêmes hommes
-proclameront la réalité des merveilles de l'Occulte, on pourra et même
-il faudra les croire en toute sûreté d'esprit.
-
-Que l'on veuille donc considérer ce qui va suivre comme le dernier mot
-dit par la Science officielle sur les phénomènes qui nous occupent.
-Que l'on veuille aussi le considérer comme une sorte de résumé
-synthétique de la seconde partie de notre étude, et regarder les
-opinions émises par les auteurs comme un exposé de ce que nous pensons
-nous-même.
-
-Comme ce rapport est passablement long, nous nous voyons forcé de n'en
-citer que les passages les plus caractéristiques. Le lecteur trouvera
-les autres dans le numéro de février 1893 des _Annales des Sciences
-psychiques_.
-
-
-RAPPORT DE LA COMMISSION
-
-_Réunie à Milan pour l'étude des Phénomènes psychiques_
-
-Prenant en considération le témoignage du professeur Cesare Lombroso,
-au sujet des phénomènes médianimiques qui se produisent par
-l'intermédiaire de Mme Eusapia Paladino, les soussignés se sont réunis
-ici, à Milan, pour faire avec elle une série d'études, en vue de
-vérifier ces phénomènes, en la soumettant à des expériences et à des
-observations aussi rigoureuses que possible. Il y a eu en tout
-dix-sept séances, qui se sont tenues dans l'appartement de M. Finzi
-(rue du Mont-de Piété), entre 9 heures du soir et minuit.
-
-Le médium invité à ces séances par M. Aksakof fut présenté par le
-chevalier Chiaia, qui assista seulement à un tiers des séances, et
-presque uniquement aux premières et aux moins importantes.
-
-Vu l'émotion produite dans le monde de la Presse par l'annonce de ces
-séances et les diverses appréciations qui y furent émises à l'égard de
-Mme Eusapia et du chevalier Chiaia, nous croyons devoir publier sans
-retard ce court compte rendu de toutes nos observations et
-expériences.
-
-Avant d'entrer en matière, nous devons faire immédiatement remarquer
-que les résultats obtenus ne correspondent pas toujours à notre
-attente. Non pas que nous n'ayons en grande quantité des faits, en
-apparence ou réellement importants et merveilleux; mais, dans la
-plupart des cas, nous n'avons pu appliquer les règles de l'art
-expérimental qui, dans d'autres champs d'observation, sont regardées
-comme nécessaires pour arriver à des résultats certains et
-incontestables.
-
-La plus importante de ces règles consiste à changer l'un après l'autre
-les modes d'expérimentation, de façon à dégager la vraie cause, ou au
-moins les vraies conditions de tous les faits. Or, c'est précisément à
-ce point de vue que nos expériences nous semblent encore trop
-incomplètes.
-
-Il est bien vrai que souvent le médium, pour prouver sa bonne foi,
-proposa spontanément de changer quelque particularité de l'une ou de
-l'autre expérience et, bien des fois, prit lui-même l'initiative de
-ces changements. Mais cela se rapportait surtout à des circonstances
-indifférentes en apparence, d'après notre manière de voir. Les
-changements, au contraire, qui nous semblaient nécessaires pour mettre
-hors de doute le vrai caractère des résultats, ou ne furent pas
-acceptés comme possibles par le médium, ou, s'ils furent réalisés,
-réussirent, la plupart du temps, à rendre l'expérience nulle ou au
-moins aboutirent à des résultats obscurs.
-
-Nous ne nous croyons pas en droit d'expliquer ces faits, à l'aide de
-ces suppositions injurieuses que beaucoup trouvent encore les plus
-simples et dont les journaux se sont fait les champions.
-
-Nous pensons, au contraire, qu'il s'agit ici de phénomènes d'une
-nature inconnue, et nous avouons ne pas connaître les conditions
-nécessaires pour qu'ils se produisent. Vouloir fixer ces conditions de
-notre propre chef serait donc aussi extravagant que de prétendre faire
-l'expérience du baromètre de Torricelli, avec un tube fermé en bas, ou
-des expériences électrostatiques, dans une atmosphère saturée
-d'humidité, ou encore de faire de la photographie en exposant la
-plaque sensible à la pleine lumière, avant de la placer dans la
-chambre obscure. Mais pourtant, en admettant tout cela (et pas un
-homme raisonnable n'en peut douter), il n'en reste pas moins vrai que
-l'impossibilité bien marquée de varier les expériences, à notre guise,
-a singulièrement diminué la valeur et l'intérêt des résultats obtenus,
-en leur enlevant, dans bien des cas, cette rigueur de démonstration
-qu'on est en droit d'exiger pour des faits de cette nature, ou plutôt
-à laquelle on doit aspirer.
-
-Pour ces raisons, parmi les innombrables expériences effectuées, nous
-passerons sous silence ou nous mentionnerons rapidement celles qui
-nous paraîtront peu probantes et à l'égard desquelles les conclusions
-ont pu facilement varier chez les divers expérimentateurs. Nous
-noterons, au contraire, avec plus de détails, les circonstances dans
-lesquelles, malgré l'obstacle que nous venons d'indiquer, il nous
-semble avoir atteint un degré suffisant de probabilité.
-
-
-I.--PHÉNOMÈNES OBSERVÉS A LA LUMIÈRE
-
-....................................................................
-
-_3º Mouvements d'objets à distance, sans aucun contact avec une des
-personnes présentes_
-
-_a_) Mouvements spontanés d'objets.
-
-Ces phénomènes ont été observés à plusieurs reprises pendant nos
-séances; fréquemment, une chaise placée, dans ce but, non loin de la
-table, entre le médium et un de ses voisins, se mit en mouvement et
-quelquefois s'approcha de la table. Un exemple remarquable se
-produisit dans la seconde séance, _toujours en pleine lumière_; une
-lourde chaise (10 kilog.), qui se trouvait à 1 mètre de la table et
-derrière le médium, s'approcha de M. Schiaparelli, qui se trouvait
-assis près du médium; il se leva pour la remettre en place, mais à
-peine s'était-il rassis que la chaise s'avança une seconde fois vers
-lui.
-
-_b_) Mouvements de la table sans contact.
-
-Il était désirable d'obtenir ce phénomène par voie d'expérience.
-
-Pour cela, la table fut placée sur des roulettes, les pieds du médium
-furent surveillés et tous les assistants firent la chaîne avec les
-mains, y compris celles du médium. Quand la table se mit en mouvement,
-nous soulevâmes, tous, les mains, sans rompre la chaîne, et la table,
-ainsi isolée, fit plusieurs mouvements, comme dans la seconde
-expérience. Cette expérience fut renouvelée plusieurs fois.
-
-_c_) Mouvement du levier de la balance à bascule.
-
-Cette expérience fut faite, pour la première fois, dans la séance du
-21 septembre.
-
-Après avoir constaté l'influence que le corps du médium exerçait sur
-la balance, pendant qu'il s'y tenait assis, il était intéressant de
-voir si cette expérience pouvait réussir à distance. Pour cela, la
-balance fut placée derrière le dos du médium assis à la table, de
-telle sorte que la plate-forme fût à 10 centimètres de sa chaise. On
-mit, en premier lieu, le bord de sa robe en contact avec la
-plate-forme; le levier commença à se mouvoir. Alors, M. Brofferio se
-mit à terre et tint le bord avec la main; il constata qu'il n'était
-pas tout à fait droit, puis il reprit sa place.
-
-Les mouvements continuant avec assez de force, M. Aksakof se mit à
-terre, derrière le médium, isola complètement la plate-forme du bord
-de sa robe, replia celui-ci sous la chaise et s'assura avec la main
-que l'espace était bien libre entre la plate-forme et la chaise, ce
-qu'il nous fit connaître aussitôt.
-
-Pendant qu'il restait dans cette position, le levier continuait à se
-mouvoir et à battre contre la barre d'arrêt, ce que nous avons tous vu
-et entendu. Une seconde fois, la même expérience fut faite, dans la
-séance du 27 septembre, devant le professeur Richet. Quand, après une
-certaine attente, le mouvement du levier se produisit à la vue de
-tous, battant contre l'arrêt, M. Richet quitta aussitôt sa place
-auprès du médium et s'assura, en passant la main en l'air et par
-terre, entre le médium et la plate-forme, que cet espace était libre
-de toute communication, de toute ficelle ou artifice.
-
-
-_4º Coups et reproductions de sons dans la table_
-
-Ces coups se sont toujours produits pendant nos séances, pour exprimer
-_oui_ ou _non_; quelquefois ils étaient forts et nets et semblaient
-résonner dans le bois de la table; mais, comme on l'a remarqué, la
-localisation du son n'est pas chose facile, et nous n'avons pu
-essayer, sur ce point, aucune expérience, à l'exception des coups
-rythmés ou des divers frottements que nous faisions sur la table et
-qui semblaient se reproduire, ensuite, _dans l'intérieur de la table_,
-mais faiblement.
-
-
-II.--PHÉNOMÈNES OBSERVÉS DANS L'OBSCURITÉ
-
-Les phénomènes observés dans l'obscurité complète se produisirent
-pendant que nous étions tous assis autour de la table, faisant la
-chaîne (au moins pendant les premières minutes). Les mains et les
-pieds du médium étaient tenus par ses deux voisins. Invariablement,
-les choses étant en cet état, ne tardèrent pas à se produire les faits
-les plus variés et les plus singuliers que, dans la pleine lumière,
-nous aurions en vain désirés; l'obscurité augmentant évidemment la
-facilité de ces manifestations, que l'on peut classer comme il suit:
-
-_1. Coups sur la table sensiblement plus forts que ceux que l'on
-entendait en pleine lumière sous ou dans la table; fracas terrible,
-comme celui d'un coup de poing ou d'un fort soufflet donné sur la
-table._
-
-_2. Chocs et coups frappés contre les chaises des voisins du médium,
-parfois assez forts pour faire tourner la chaise avec la personne.
-Quelquefois cette personne se soulevant, sa chaise était retirée._
-
-_3. Transport sur les tables d'objets divers, tels que des chaises,
-des vêtements et d'autres choses, quelquefois «éloignés de plusieurs
-mètres» et pesant «plusieurs kilogrammes.»_
-
-_4. Transport dans l'air d'objets divers, d'instruments de musique,
-par exemple; percussions et sons produits par ces objets._
-
-_5. Transport sur la table du médium, avec la chaise sur laquelle il
-était assis._
-
-_6. Apparitions de points phosphorescents de très courte durée (une
-fraction de seconde) et de lueurs, notamment de disques lumineux, qui
-souvent se dédoublaient, d'une durée également très courte._
-
-_7. Bruit de deux mains qui frappaient en l'air l'une contre l'autre._
-
-_8. Souffles d'air sensibles, comme un léger vent limité à un petit
-espace._
-
-_9. Attouchements produits par une main mystérieuse, soit sur les
-parties vêtues de notre corps, soit sur les parties nues (visage et
-mains), et, dans ce dernier cas, on éprouve exactement cette sensation
-de contact et de chaleur que produit une main humaine. Parfois, on
-perçoit réellement de ces attouchements, qui produisent un bruit
-correspondant._
-
-_10. Vision d'une ou deux mains projetées sur un papier phosphorescent
-ou une fenêtre faiblement éclairée._
-
-_11. Divers ouvrages effectués par ces mains: noeuds faits et défaits,
-traces de crayon (selon toute apparence) laissées sur une feuille de
-papier ou autre part. Empreintes de ces mains sur une feuille de
-papier noircie._
-
-_12. Contact de nos mains avec une figure mystérieuse, «qui n'est
-certainement pas celle du médium»._
-
-Tous ceux qui nient la possibilité des phénomènes médianimiques
-essaient d'expliquer ces faits, en supposant que le médium a la
-faculté (déclarée impossible par le professeur Richet) de voir dans
-l'obscurité complète où se faisaient les expériences, et que celui-ci,
-par un habile artifice, en s'agitant de mille manières dans
-l'obscurité, finit par faire tenir la même main par ses deux voisins,
-en rendant l'autre libre, pour produire les attouchements. Ceux
-d'entre nous qui ont eu l'occasion d'avoir en garde les mains
-d'Eusapia sont obligés d'avouer que celle-ci ne se prêtait assurément
-pas à faciliter leur surveillance et à les rendre à tout instant sûrs
-de leur fait.
-
-Au moment où allait se produire quelque phénomène important, elle
-commençait à s'agiter de tout son corps, se tordant et essayant de
-délivrer ses mains, surtout la droite, comme d'un contact gênant. Pour
-rendre leur surveillance continue, ses voisins étaient obligés de
-suivre tous les mouvements de la main fugitive, opération pendant
-laquelle il n'était pas rare de perdre son contact pendant quelques
-instants, juste au moment où il était le plus désirable de s'en bien
-assurer. Il n'était pas toujours facile de savoir si l'on tenait la
-main droite ou la main gauche du médium.
-
-Pour cette raison, beaucoup des manifestations très nombreuses,
-observées dans l'obscurité, ont été considérées comme d'une valeur
-démonstrative insuffisante, quoiqu'en réalité probable: aussi les
-passerons-nous sous silence, exposant seulement quelques cas sur
-lesquels on ne peut avoir aucun doute, soit à cause de la certitude du
-contrôle exercé, soit par _l'impossibilité manifeste_ qu'ils fussent
-l'oeuvre du médium.
-
-_a_) Apports de différents objets, pendant que les mains du médium
-étaient attachées à celles de ses voisins.
-
-Pour nous assurer que nous n'étions pas victimes d'une illusion, nous
-attachâmes les mains du médium à celles de ses deux voisins, au moyen
-d'une simple ficelle de 3 millim. de diamètre, de façon que les
-mouvements des quatre mains se contrôlassent réciproquement...
-L'attache fut faite de la façon suivante: autour de chaque poignet du
-médium, on fit trois tours de ficelle, sans laisser de jeu, serrés
-presque au point de lui faire mal, et ensuite on fit deux fois un
-noeud simple. Ceci fait, une sonnette fut placée sur une chaise, à
-droite du médium. On fit la chaîne et les mains du médium furent, en
-outre, tenues comme d'habitude, ainsi que ses pieds. On fit
-l'obscurité, en exprimant le désir que la sonnette tintât
-immédiatement, après quoi nous aurions détaché le médium.
-_Immédiatement_, nous entendîmes la chaise se renverser, décrire une
-courbe sur le sol, s'approcher de la table et bientôt se placer sur
-celle-ci. La sonnette tinta, puis fut projetée sur la table. Ayant
-fait brusquement la lumière, on constata que les noeuds étaient dans
-un ordre parfait. Il est clair que l'apport de la chaise n'a pu être
-produit par l'action des mains du médium, pendant cette expérience,
-qui ne dura en tout que dix minutes.
-
-_b_) Empreintes de doigts obtenues sur du papier enfumé.
-
-Pour nous assurer que nous avions vraiment affaire à une main humaine,
-nous fixâmes sur la table, du côté opposé à celui du médium, une
-feuille de papier noirci avec du noir de fumée, en exprimant le désir
-que la main y laissât une empreinte, que la main du médium restât
-propre, et que le noir de fumée fût transporté sur l'une de nos mains.
-Les mains du médium étaient tenues par celles de MM. Schiaparelli et
-Du Prel. On fit la chaîne et l'obscurité; nous entendîmes alors une
-main frapper légèrement sur la table, et bientôt M. Du Prel annonça
-que sa main gauche, qu'il tenait sur la main droite de M. Finzi, avait
-senti des doigts qui la frottaient.
-
-Ayant fait la lumière, nous trouvâmes sur le papier plusieurs
-empreintes de doigts et le dos de la main de M. Du Prel teint de noir
-de fumée; les mains du médium, examinées immédiatement, ne portaient
-aucune trace. Cette expérience fut répétée trois fois, en insistant
-pour avoir une empreinte complète: sur une seconde feuille, on obtint
-cinq doigts et sur une troisième, l'empreinte d'une main gauche
-presque entière. Après cela, le dos de la main de M. Du Prel était
-complètement noirci et les mains du médium parfaitement nettes.
-
-_c_) Apparition de mains sur un fond légèrement éclairé.
-
-Nous plaçâmes sur la table un carton enduit d'une substance
-phosphorescente (sulfure de calcium) et nous en plaçâmes d'autres sur
-des chaises, en différents points de la chambre. Dans ces conditions,
-nous vîmes très bien le profil d'une main qui se posait sur le carton
-de la table et sur le fond formé par les autres cartons; on vit
-l'ombre de la main passer et repasser autour de nous.
-
-Le soir du 21 septembre, l'un de nous vit, à plusieurs reprises, non
-pas une, mais _deux mains à la fois_ se projeter sur la faible lumière
-d'une fenêtre, fermée seulement par des carreaux (au dehors il faisait
-nuit, mais ce n'était pas l'obscurité absolue); les mains s'agitaient
-rapidement, pas assez pourtant pour que nous n'en pussions distinguer
-nettement le profil. Elles étaient complètement opaques, et se
-projetaient sur la fenêtre, en silhouettes absolument noires. Il ne
-fut pas possible aux observateurs de porter un jugement sur les bras
-auxquels ces mains étaient attachées, parce qu'une petite partie
-seulement de ces bras, voisine du poignet, s'interposait devant la
-faible clarté de la fenêtre, dans l'endroit où l'on pouvait
-l'observer.
-
-Ces phénomènes d'apparition simultanée de deux mains sont très
-significatifs, parce que l'on ne peut les expliquer par l'hypothèse
-d'une supercherie du médium qui n'aurait pu, en aucune façon, en
-rendre libre plus d'une seule, grâce à la surveillance de ses voisins.
-La même conclusion s'applique au battement des _deux mains_ l'une
-contre l'autre, qui fut entendu plusieurs fois dans l'air, pendant le
-cours de nos expériences.
-
-_d_) Enlèvement du médium sur la table.
-
-Nous plaçons parmi les faits les plus importants et les plus
-significatifs cet enlèvement, qui s'est effectué deux fois, le 23
-septembre et le 3 octobre: le médium, qui était assis à un bout de
-table, faisant entendre de grands gémissements, fut soulevé avec sa
-chaise et placé avec elle sur la table, assis dans la même position,
-ayant toujours les mains tenues et accompagnées par ses voisins.
-
-Le soir du 28 septembre, le même médium, tandis que ses deux mains
-étaient tenues par MM. Richet et Lombroso, se plaignit de mains qui le
-saisissaient sous le bras, puis, dans un état de transe, il dit d'une
-voix changée, qui est ordinaire dans cet état: «Maintenant, j'apporte
-mon médium sur la table.» Au bout de deux ou trois secondes, la chaise
-avec le médium qui y était assis fut, non pas jetée, mais soulevée
-sans précaution et déposée sur la table, tandis que MM. Richet et
-Lombroso sont sûrs de n'avoir aidé en rien à cette ascension par leurs
-propres efforts. Après avoir parlé, toujours en état de _transe_, le
-médium annonça sa descente, et M. Finzi s'étant substitué à M.
-Lombroso, le médium fut déposé à terre avec autant de sûreté et
-de précision, tandis que MM. Richet et Finzi accompagnaient, sans
-les aider en rien, les mouvements des mains et du corps et
-s'interrogeaient à chaque instant sur la position des mains.
-
-En outre, pendant la descente, tous deux sentirent, à plusieurs
-reprises, une main qui les touchait légèrement sur la tête. Le soir du
-3 octobre, le même phénomène se renouvela, dans des circonstances
-assez analogues, MM. Du Prel et Finzi se tenant à côté du médium.
-
-_e_) Attouchements.
-
-Quelques-uns méritent d'être notés, particulièrement, à cause d'une
-circonstance capable de fournir quelque notion intéressante sur leur
-origine possible; et d'abord, il faut noter les attouchements qui
-furent sentis par les personnes placées hors de la portée des mains du
-médium.
-
-Ainsi, le 6 octobre, M. Gerosa, qui se trouvait à la distance de trois
-places du médium (environ 1 mètre), ayant élevé la main pour qu'elle
-fût touchée, sentit plusieurs fois une main qui frappait la sienne
-pour l'abaisser, et comme il persistait, il fut frappé avec une
-trompette, qui, un peu auparavant, avait rendu des sons en l'air...
-
-En second lieu, il faut noter les attouchements qui constituent des
-opérations délicates, qu'on ne peut faire dans l'obscurité avec la
-précision que nous leur avons remarquée.
-
-Deux fois (16 et 21 septembre), M. Schiaparelli eut ses lunettes
-enlevées et placées devant une autre personne sur la table. Ces
-lunettes sont fixées aux oreilles au moyen de deux ressorts, et il
-faut une certaine attention pour les enlever, même pour celui qui
-opère en pleine lumière. Elles furent pourtant enlevées, dans
-l'obscurité complète, avec tant de délicatesse et de promptitude, que
-le dit expérimentateur ne s'en aperçut seulement qu'en ne sentant plus
-le contact habituel de ses lunettes sur son nez, sur les tempes et sur
-les oreilles, et il dut se tâter avec les mains pour s'assurer
-qu'elles ne se trouvaient plus à leur place habituelle.
-
-Des effets analogues résultèrent de beaucoup d'autres attouchements,
-exécutés avec une excessive délicatesse, par exemple, lorsqu'un des
-assistants se sentit caresser les cheveux et la barbe. Dans toutes les
-innombrables manoeuvres exécutées par les mains mystérieuses, il n'y
-eut jamais à noter une maladresse ou un choc, ce qui est ordinairement
-inévitable pour qui opère dans l'obscurité...........
-
-_f_) Contacts avec une figure humaine.
-
-L'un de nous, ayant exprimé le désir d'être embrassé, sentit devant sa
-propre bouche le bruit rapide d'un baiser, mais non accompagné d'un
-contact de lèvres: cela se produisit deux fois (21 septembre et 1er
-octobre). En trois occasions différentes, il arriva à l'un des
-assistants de toucher une figure humaine ayant des cheveux et de la
-barbe; le contact de la peau était absolument celui de la figure d'un
-homme vivant, les cheveux étaient beaucoup plus rudes et hérissés que
-ceux du médium, et la barbe, au contraire, paraissait très fine (1er,
-5 et 6 octobre).....................
-
-_h_) Expériences de Zoellner sur la pénétration d'un solide à travers
-un autre solide.
-
-On connaît les célèbres expériences par lesquelles l'astronome
-Zoellner a tenté de prouver expérimentalement l'existence d'une
-quatrième dimension de l'espace, laquelle, d'après sa manière de voir,
-aurait pu servir de base à une théorie acceptable de beaucoup de
-phénomènes médianimiques.
-
-Quoique nous sachions bien que, d'après une opinion très répandue,
-Zoellner a pu être victime d'une mystification fort habile[134], nous
-avons cru très important d'essayer une partie de ses expériences,
-avec l'aide de Mme Eusapia. Une seule d'entre elles, qui aurait
-réussi, avec les précautions voulues, nous aurait récompensé avec
-usure de toutes nos peines et nous aurait donné une preuve évidente de
-la réalité des faits médianimiques, même aux yeux des contradicteurs
-les plus obstinés. Nous avons essayé successivement trois des
-expériences de Zoellner, savoir:
-
-1º L'entrecroisement de deux anneaux solides (de bois ou de carton),
-auparavant séparés;
-
-2º La formation d'un noeud simple sur une corde sans fin;
-
-3º La pénétration d'un objet solide de l'extérieur à l'intérieur d'une
-boîte fermée, dont la clef était gardée en main sûre[135].
-
- [134] Opinion qui a cours aussi en ce qui concerne Croockes....
- Elle est si commode! Grâce à elle, on évite si aisément les
- courbatures cérébrales que l'on attraperait, à vouloir réfléchir
- sérieusement sur ces histoires-là!
-
- [135] On trouvera, dans le livre de M. Croockes (pag. 172 et
- suiv.), un fait à peu près analogue: en présence de plusieurs
- personnes et de M. Croockes lui-même, «une tige d'herbe de Chine»
- traversa une table...
-
-Aucune de ces tentatives n'a réussi. Il en fut de même d'une autre
-expérience qui aurait été non moins probante, celle du moulage de la
-main mystérieuse dans de la paraffine fondue.....
-
-
-III.--PHÉNOMÈNES PRÉCÉDEMMENT OBSERVÉS DANS L'OBSCURITÉ, OBTENUS ENFIN
-A LA LUMIÈRE, AVEC LE MÉDIUM EN VUE.
-
-Il restait, pour arriver à une entière conviction, à essayer d'obtenir
-les phénomènes importants de l'obscurité, sans cependant perdre de vue
-le médium. Puisque l'obscurité est, à ce qu'il semble, assez favorable
-à leur manifestation, il fallait laisser l'obscurité aux phénomènes et
-maintenir la lumière pour nous et le médium. Pour cela, voici comment
-nous procédâmes, dans la séance du 6 octobre: une portion d'une
-chambre fut séparée de l'autre par une tenture, pour qu'elle restât
-dans l'obscurité, et le médium fut placé, assis sur une chaise, devant
-l'ouverture de la tenture, ayant le dos dans la partie obscure; les
-bras, les mains, le visage et les pieds dans la partie éclairée de la
-chambre.
-
-Derrière la tenture, on plaça une petite chaise avec une sonnette, à
-un demi-mètre à peu près de la chaise du médium, et sur une autre
-chaise plus éloignée, on plaça un vase plein d'argile humide,
-parfaitement unie à la surface. Dans la partie éclairée, nous fîmes
-cercle autour de la table, qui fut placée devant le médium. Les mains
-de celui-ci furent toujours tenues par ses voisins, MM. Schiaparelli
-et Du Prel. La chambre était éclairée par une lanterne à verres
-rouges, placée sur une autre table. _C'était la première fois que le
-médium était soumis à ces conditions._
-
-Bientôt les phénomènes commencèrent. Alors, à la lumière d'une bougie
-sans verres rouges, nous vîmes la tenture se gonfler vers nous; les
-voisins du médium, opposant leurs mains à la tenture, sentirent une
-résistance; la chaise de l'un d'eux fut tirée avec violence, puis cinq
-coups y furent frappés, ce qui signifiait que l'on demandait moins de
-lumière. Alors nous allumâmes _à la place_ la lanterne rouge, en la
-protégeant en outre, en partie, avec un écran; mais, peu après, nous
-pûmes enlever cet objet et, auparavant, la lanterne fut placée sur
-notre table, devant le médium. Les bords de l'orifice de la tenture
-furent fixés aux angles de la table et, à la demande du médium,
-repliés au-dessous de sa tête et fixés avec des épingles: alors, sur
-la tête du médium, quelque chose commença à apparaître à plusieurs
-reprises, M. Aksakof se leva, mit la main dans la fente de la tenture,
-au-dessus de la tête du médium, et annonça bientôt que des doigts le
-touchaient à plusieurs reprises, puis sa main fut attirée à travers la
-tenture; enfin, il sentit que quelque chose venait lui repousser la
-main; c'était la petite chaise, il la tint, puis la chaise fut de
-nouveau reprise, et tomba à terre. _Tous les assistants mirent la main
-dans l'ouverture et sentirent le contact des mains._ Dans le fond noir
-de cette ouverture, au-dessus de la tête du médium, les lueurs
-bleuâtres habituelles apparurent plusieurs fois; M. Schiaparelli fut
-touché fortement, à travers la tenture, sur le dos et au côté; sa tête
-fut recouverte et attirée dans la partie obscure, tandis que, de la
-main gauche, il tenait toujours la droite du médium, et, de la main
-droite, la gauche de Finzi.
-
-Dans cette position, il se sentit toucher par des doigts nus et
-chauds, vit des lueurs décrivant des courbes dans l'air, et éclairant
-un peu la main ou le corps dont ils dépendaient. Puis il reprit sa
-place, et alors une main commença à apparaître à l'ouverture, sans
-être retirée aussi rapidement, et, par conséquent, plus distinctement.
-Le médium, n'ayant encore jamais vu cela, leva la tête pour regarder,
-et aussitôt la main lui toucha le visage. M. Du Prel, sans lâcher la
-main du médium, passa la tête dans l'ouverture, au-dessus de la tête
-du médium, et aussitôt il se sentit touché fortement en différentes
-parties et par plusieurs doigts. Entre les deux têtes, la main se
-montra encore. M. Du Prel reprit sa place, et M. Aksakof présenta un
-crayon dans l'ouverture; le crayon fut attiré par la main et ne tomba
-pas; puis, un peu après, il fut lancé à travers la fente, sur la
-table. Une fois apparut un poing fermé sur la tête du médium; puis
-après, la main ouverte se fit voir lentement, tenant les doigts
-écartés.
-
-Il est impossible de compter le nombre de fois que cette main apparut
-et fut touchée par l'un de nous; il suffit de dire qu'aucun doute
-n'était plus possible: _c'était véritablement une main humaine et
-vivante que nous voyions et touchions, pendant qu'en même temps, le
-buste et les bras du médium demeuraient visibles et que ses mains
-étaient tenues par ses deux voisins_. A la fin de la séance, M. Du
-Prel passa le premier dans la partie obscure, et nous annonça une
-empreinte dans l'argile. En effet, nous constatâmes que celle-ci était
-déformée par une profonde éraflure de cinq doigts appartenant à la
-main droite (ce qui expliqua ce fait, qu'un morceau d'argile avait été
-jeté sur la table, à travers l'orifice de la tenture, vers la fin de
-la séance), preuve permanente que nous n'avions pas été hallucinés.
-
-Ces faits se répétèrent plusieurs fois, sous la même forme ou sous une
-forme très peu différente, dans les soirées des 9, 13, 15, 17 et 18
-octobre.
-
- * * * * *
-
-CONCLUSION
-
-Ainsi donc, tous les phénomènes merveilleux que nous avons observés,
-dans l'obscurité complète ou presque complète, nous les avons obtenus
-aussi sans perdre de vue le médium, même un instant. En cela, la
-séance du 6 octobre fut pour nous la constatation évidente et absolue
-de la justesse de nos observations antérieures dans l'obscurité; ce
-fut la preuve incontestable que, pour expliquer les phénomènes de la
-complète obscurité, il n'est pas absolument nécessaire de supposer une
-supercherie du médium, ni une illusion de notre part; ce fut pour nous
-la preuve que ces phénomènes peuvent résulter d'une cause identique à
-celle qui les produit, quand le médium est visible, avec une lumière
-suffisante pour contrôler la position et les mouvements.
-
-En publiant ce court et incomplet compte rendu de nos expériences,
-nous avons aussi le devoir de dire que nos convictions sont les
-suivantes:
-
-1º Que, dans les circonstances données, aucun des phénomènes obtenus à
-la lumière plus ou moins intense n'aurait pu être produit à l'aide
-d'un artifice quelconque;
-
-2º Que la même opinion peut être affirmée en grande partie pour les
-phénomènes de l'obscurité complète. Pour un certain nombre de ceux-ci,
-nous pouvons bien reconnaître, _à l'extrême rigueur_, la possibilité
-de les imiter, au moyen de quelque adroit artifice du médium:
-toutefois, d'après ce que nous avons dit, il est évident que cette
-hypothèse serait, non seulement _improbable_, mais encore _inutile_
-dans le cas actuel, puisque, même en l'admettant, l'ensemble des faits
-nettement prouvés ne s'en trouverait nullement atteint.
-
-Nous reconnaissons d'ailleurs que, au point de vue de la science
-exacte, nos expériences laissent encore à désirer; elles ont été
-entreprises sans que nous pussions savoir ce dont nous avions besoin,
-et les divers appareils que nous avons employés ont dû être préparés
-et improvisés par les soins de MM. Finzi, Gerosa et Ermacora.
-
-Toutefois, ce que nous avons vu et constaté suffit, à nos yeux, pour
-prouver que ces phénomènes sont bien dignes de l'attention des
-savants.
-
-Nous considérons comme notre devoir d'exprimer publiquement notre
-reconnaissance pour M. D. Ercole Chiaia, qui a poursuivi pendant de
-longues années, avec tant de zèle et de patience, en dépit des
-clameurs et des dénigrements, le développement de la faculté
-médianimique de ce sujet remarquable, en appelant sur lui l'attention
-des hommes d'étude, et n'ayant en vue qu'un seul but: le triomphe
-d'une vérité impopulaire.
-
- ALEXANDRE AKSAKOF, directeur du journal les _Etudes psychiques_,
- à Leipzig; conseiller d'Etat de S. M. l'Empereur de Russie.
-
- GIOVANNI SCHIAPARELLI, directeur de l'Observatoire astronomique
- de Milan.
-
- CARL DU PREL, docteur en philosophie, de Munich.
-
- ANGELO BROFFERIO, professeur de philosophie.
-
- GIUSEPPE GEROSA, professeur de physique à l'Ecole royale
- supérieure d'agriculture de Portici.
-
- G.-B. ERMACORA, docteur en physique.
-
- GIORGIO FINZI, docteur en physique.
-
-A une partie de nos séances ont assisté quelques autres personnes,
-parmi lesquelles nous mentionnerons:
-
- MM. CHARLES RICHET, professeur à la Faculté de médecine de Paris,
- directeur de la _Revue Scientifique_ (5 séances).
-
- CESARE LOMBROSO, professeur à la Faculté de médecine de Turin (2
- séances).
-
-Dans le numéro des _Annales_ qui contient ce procès-verbal, figure
-aussi une étude de ces mêmes phénomènes, par M. Richet.
-
-Nous allons donner quelques extraits de ses appréciations et de ses
-conclusions personnelles:
-
- Et maintenant, que peut-on conclure? dit le savant professeur,
- après avoir raconté minutieusement les principales
- expériences.--Car il ne suffit pas d'énumérer des expériences; il
- faut dégager ou essayer de dégager le résultat final qu'elles
- apportent.
-
- Si, comme ce n'est pas tout à fait le cas, nous avions obtenu un
- résultat tout absolument décisif, je n'aurais pas hésité un
- instant à dire hautement mon opinion. La défaveur publique ne
- m'inquiète guère et ce ne serait pas la première fois que je me
- serais trouvé en désaccord avec la majorité, voire même la
- presque unanimité de mes confrères; les doutes que je ne crains
- pas d'avouer sont donc des doutes réels, non des doutes de
- timidité ou d'hésitation dans ma pensée.
-
- Certes, s'il s'agissait de prouver quelque fait simple et
- naturel, à peu près évident _a priori_, ou ne contredisant pas
- les données scientifiques vulgaires, je m'estimerais pleinement
- satisfait: les preuves seraient largement suffisantes et il me
- paraîtrait presque inutile de continuer, tant les faits accumulés
- dans ces séances paraissent éclatants et conclusifs; mais il
- s'agit de démontrer des phénomènes vraiment absurdes, contraires
- à tout ce que les hommes, le vulgaire ou les savants, ont admis
- depuis quelques milliers d'années. C'est un bouleversement
- radical de toute la pensée humaine, de toute l'expérience
- humaine; c'est un monde nouveau ouvert à nous, et, par
- conséquent, il n'est pas possible d'être trop réservé dans
- l'affirmation de ces étranges et stupéfiants
- phénomènes......................
-
- * * * * *
-
- Pour ma part, je n'admets pas du tout qu'Eusapia trompe de propos
- délibéré; et je crois que, si elle trompe, c'est sans le savoir
- elle-même... car il y a, dans la production de ces phénomènes,
- même s'ils ne sont pas sincères, une part d'inconscience qui est
- certainement très grande...
-
- Quant à l'opinion des personnes qui ont suivi Eusapia pendant
- longtemps, elle serait d'un grand poids s'il s'agissait de
- phénomènes vulgaires et ordinaires; mais les faits dont il s'agit
- sont trop surprenants pour que la croyance d'une personne, non
- habituée à l'expérimentation, détermine ma propre croyance. Je
- suis bien certain de la bonne foi de M. Chiaia et des autres
- hommes distingués qui ont, pendant des mois et des années,
- observé Eusapia: mais leur perspicacité ne m'est pas démontrée,
- et je puis parler ainsi sans les froisser, car je me défie de ma
- propre perspicacité...
-
-Pour ce qui est des expériences elles-mêmes:
-
- Il faut, avant tout, écarter l'hypothèse d'un compère... et s'il
- y a une supercherie, c'est Eusapia seule qui la commet, sans être
- aidée par personne et sans que personne s'en doute. De plus, si
- cette supercherie existe, elle se fait sans appareil, par des
- moyens très simples presque enfantins. Eusapia.... n'a aucun
- objet dans sa poche ou ses vêtements.
-
- Reste alors la seule hypothèse possible, c'est qu'Eusapia trompe,
- en remuant les objets avec ses pieds ou avec ses mains, après
- avoir réussi à dégager ses mains ou ses pieds des mains et des
- pieds de ceux qui sont chargés de la surveiller.
-
- Si ce n'est pas cela qui est l'explication, la réalité des
- phénomènes donnés par elle me paraît tout à fait certaine. Eh
- bien, je l'avoue, cette explication par des mouvements de ses
- pieds et de ses mains est peu satisfaisante. Dans quelques
- expériences....., celle, par exemple, de la chaise qui est venue
- derrière le rideau se placer sur le bras de M. Finzi, en
- demi-lumière..., je ne vois pas du tout comment la main d'Eusapia
- a pu se dégager, et comment, s'étant dégagée, cette main a pu
- accomplir le mouvement en question. Je me déclare donc incapable
- de comprendre.
-
- Mais, d'autre part, il s'agit de faits si absurdes qu'il ne faut
- pas se satisfaire à trop bon compte[136]. Les preuves que je
- donne seraient bien suffisantes pour une expérience de chimie.
- Elles ne suffisent pas pour une expérience de spiritisme.......
- ...............................................................
-
- [136] Voilà un reproche que--nos lecteurs en conviendront--l'on
- ne saurait adresser au scrupuleux directeur de la _Revue
- Scientifique_.
-
-En définitive: _Quelque absurdes et ineptes que soient les expériences
-faites par Eusapia, il me paraît bien difficile d'attribuer les
-phénomènes produits à une supercherie soit consciente, soit
-inconsciente, ou à une série de supercheries. Toutefois, la preuve
-formelle,_ _irrécusable, que ce n'est pas une fraude de la part
-d'Eusapia et une illusion de notre part, cette preuve formelle fait
-défaut._
-
-_Il faut donc chercher de nouveau une preuve irrécusable._
-
- Charles RICHET.
-
-On a pu s'en convaincre, il serait difficile d'être, plus que M.
-Richet, pénétré du véritable esprit scientifique, de se montrer d'une
-exigence plus scrupuleuse en fait de méthode et de preuves. Pareilles
-qualités intellectuelles, jointes à un _philonéisme_ aussi éclairé
-qu'ardent, nous sont de sûres garanties que la cause de la Psychologie
-occulte ne saurait être en de meilleures mains. Avec une telle
-intellectualité, l'écueil,--s'il pouvait y en avoir un--serait
-précisément, par un ironique retour, une suspicion trop tenace, une
-exigence poussée trop loin en fait de preuves....
-
-Nous voici parvenu à la fin de cette étude des Phénomènes physiques
-occultes, et cette progression à travers l'Absurde vient d'atteindre à
-son plus haut sommet, celui où le vertige est proche...
-
-Pas plus ici que précédemment, l'on ne doit nous demander des
-considérations plus ou moins développées, plus ou moins subtiles sur
-ces obscurs et inquiétants mystères, car, partout, dans l'Occulte, nos
-habitudes mentales, nos procédés de raisonnement et d'appréciation se
-trouvent en défaut. De quelque côté qu'il se tourne, l'esprit se
-heurte à des difficultés presque insurmontables et surtout irritantes.
-La seule attitude qui lui convienne donc, la seule rationnelle est une
-expectative impartiale et attentive.
-
-Certes, nous en avons assez dit pour exciter à d'exhilarantes joies ou
-à d'apitoyés haussements d'épaules les délectables exemplaires humains
-étiquetés «Beaux-Esprits». Et c'est déjà un résultat...
-
-Aurons-nous réussi de même à susciter chez les âmes sérieuses, dans
-les cerveaux sagement réceptifs, non pas un entraînement passager, non
-pas une conviction hâtive, mais la notion raisonnée de l'_Anormal
-possible_, mais un intérêt réfléchi pour les Phénomènes de l'Occulte?
-
-Que cet espoir nous soit permis.
-
-
-III. Des Médiums
-
-Nous ne pouvons terminer ce que nous avions à dire des Phénomènes
-occultes, c'est-à-dire des Phénomènes dus, selon toute probabilité, à
-une faculté encore mystérieuse de l'organisme, sans dire un mot des
-sujets qui présentent un développement plus ou moins remarquable de
-cette faculté.
-
-Or, malgré l'importance évidente d'une pareille étude pour la solution
-des divers problèmes que nous venons de passer en revue, il semble
-que, jusqu'ici, elle ait été un peu négligée; on s'est attaché surtout
-à la constatation aussi exacte que possible des faits--ce qui était
-rationnel, du reste--et l'on s'est contenté d'observations plus ou
-moins superficielles sur les états somatiques et psychiques des sujets
-qui les produisaient. Il en résulte que le «type» du médium reste
-encore à établir.
-
-Mais d'abord, il conviendrait de préciser où commence et où finit la
-véritable médiumnité.
-
-A notre sens, on a trop souvent donné ce titre de «médium» à des
-personnes qui rentrent simplement dans la catégorie des sujets
-hypnotiques: tels sont les médiums à _incarnations_, _à écriture
-directe_, etc. Nous ne nions pas absolument que les phénomènes qu'ils
-produisent puissent reconnaître d'autres causes, plus ou moins
-occultes; mais comme, par l'automatisme psychologique, la dualité
-cérébrale, les variations de la personnalité, on les interprète d'une
-façon satisfaisante, même dans les cas les plus compliqués, nous
-estimons que, dans le doute, on doit refuser à de tels sujets le don
-de la véritable médiumnité.
-
-Qu'est-ce donc qui caractérise le médium authentique? C'est, suivant
-nous, la possession de ce «_quelque chose_ de particulier» comme dit
-Croockes, de cette force spéciale, encore si mal connue, que la
-Science nomme Force psychique et qui produit des phénomènes absolument
-distincts de ceux de l'Hypnotisme: mouvements d'objets sans contact,
-matérialisations, etc.
-
-Tel est pour nous le _seul Médium_.
-
-Est-ce à dire qu'il n'existe aucun point de ressemblance entre lui et
-le _sujet_, aucun rapport entre les phénomènes de l'Hypnotisme et ceux
-de la Médiumnité transcendante?
-
-Nous ne le pensons pas, et, pour ne citer qu'un fait, nous
-rappellerons que si les grands médiums produisent certains de leurs
-«prodiges» à l'état de veille, la production de certains autres exige
-qu'ils soient tantôt en léthargie, tantôt en somnambulisme, ou tout au
-moins dans un état particulier encore mal défini, et qui paraît être
-intermédiaire à la veille et au sommeil: l'état de _transe_, comme on
-dit entre Spirites. Mais ici, plus que partout ailleurs, il faut se
-méfier des analogies apparentes, et ce simple fait ne saurait suffire
-à établir entre le sujet et le médium une tendance à la similitude,
-tendance que nous soupçonnons depuis longtemps, sans que nous ayons
-encore pu, faute de posséder de réels médiums, la vérifier d'une façon
-certaine.
-
-Or, on saisit sans peine les conséquences d'un rapprochement entre la
-Psychologie occulte et l'Hypnotisme. Si l'on pouvait démontrer, en
-effet, que les Phénomènes occultes ne sont en quelque sorte que les
-phénomènes _transcendantalisés_ de l'Hypnotisme, il est presque
-certain que la Psychologie occulte, désormais moins suspecte, aurait
-moins de préventions à vaincre et pourrait espérer, dans un avenir
-plus proche, une solution satisfaisante de ses inquiétants
-problèmes[137].
-
- [137] Ce rapprochement, M. de Rochas en légitime plus que
- personne la supposition et l'espoir, lorsqu'il nous révèle, dans
- ses _Etats profonds de l'Hypnose_, quelques-uns des étonnants et
- nombreux mystères que recèle encore l'Hypnotisme; il nous donne
- même la quasi-certitude que celui-ci n'est, comme il le dit, que
- «le vestibule d'un vaste et merveilleux édifice.»
-
-Les affinités probables entre médiums et sujets ont été depuis
-longtemps pressenties. C'est ainsi que Perrier écrivait, en 1854: «Les
-médiums sont des somnambules incomplets[138]», et qu'après lui,
-Chevillard disait que c'est «le même phénomène qui produit le
-somnambulisme et le spiritisme[139]». Mais ces auteurs, et d'autres
-encore, n'avaient surtout en vue que les médiums à incarnations, à
-écriture directe, etc., bref, ceux que l'on peut nommer les médiums
-_douteux_, en sorte que leurs conclusions ne sauraient être probantes.
-
- [138] _Journal du Magnétisme._ 1851, 79.
-
- [139] Chevillard: _Etudes expérimentales sur certains phénomènes
- nerveux, et solution rationnelle du problème spirite_. 1875.
-
-Plus récemment, M. Janet et le docteur Encausse (_Papus_) ont repris
-cette étude comparative. Par malheur, ces auteurs, eux aussi,
-s'occupent surtout de cette classe de médiums chez lesquels
-l'existence de la Force psychique n'est nullement démontrée, et M.
-Janet n'a pas de peine à prouver qu'ici médium et sujet ne font
-qu'un[140].
-
- [140] Voy. son livre: l'_Automatisme psychologique_, p. 404 et
- suiv.
-
-Suivant nous, le problème à résoudre se pose ainsi: rechercher et
-établir les similitudes qui--soit pendant la veille, soit pendant le
-sommeil--peuvent exister entre les sujets hypnotiques et _les
-personnes qui, paraissant douées d'une Force spéciale, produisent des
-Phénomènes différant absolument de ceux de l'Hypnose_[141], tels que
-mouvements d'objets sans contact, matérialisations, etc.
-
- [141] Cela revient à chercher si, déjà, dans les phénomènes de
- l'Hypnose, ce «quelque chose» d'inconnu, que l'on a nommé Force
- psychique, n'intervient pas.
-
-M. Encausse, dans son _Traité de Science occulte_, a consacré
-plusieurs pages d'un intérêt particulier à cette étude comparative; il
-établit un parallèle entre le sujet et le médium, d'abord à l'état de
-veille, puis dans le sommeil, et il parvient à établir chez le second
-l'existence de _phases_ analogues à celles que traverse le sujet. Ce
-qui affaiblit un peu, du moins à notre avis, les conclusions de
-l'auteur, c'est qu'il ne fait pas de différence, quant à leur origine,
-entre les phénomènes médianimiques qui peuvent s'interpréter
-scientifiquement (_typtologie_, mouvements de la table avec contact,
-écriture directe, incarnation, etc.) et les autres, ceux qui révèlent
-seuls une médiumnité réelle. Il semble que, pour M. Encausse, un
-médium à incarnations soit aussi sûrement médium que celui qui produit
-des matérialisations ou des effets à distance[142]. Nous sommes
-persuadés que le savant chef de clinique du Dr Luys possède de solides
-raisons pour penser ainsi; quant à nous, nous ne voulons pas affirmer,
-encore un coup, que les incarnations et l'écriture directe ne puissent
-reconnaître une cause réellement médianimique; mais comme ces faits
-sont passibles d'une interprétation rationnelle--du moins dans tous
-les cas que nous connaissons,--nous ne pouvons pas les considérer
-comme dus sûrement à une faculté, à une force occulte de l'organisme.
-
- [142] Voy. Papus: _Traité méthodique de Science occulte_, p. 867
- et suiv.
-
-Que si l'on nous objecte que le même médium peut produire--ce qui est
-vrai--des incarnations et des matérialisations, l'écriture directe et
-des effets à distance, nous répondrons que cela ne saurait nullement
-prouver l'identité de cause des phénomènes. Les théories de
-l'automatisme psychologique et des variations de la personnalité
-expliquent suffisamment les premiers de ces faits et, pour le moment,
-restent impuissantes devant les seconds: simplement.
-
-En résumé, disons donc que si certains médiums, les médiums à
-incarnations, à écriture directe, etc.--les plus nombreux--peuvent
-être et ont été justement assimilés aux sujets hypnotiques, pareille
-assimilation, bien que probable, reste encore à établir entre ces
-mêmes sujets et les grands, les véritables médiums, c'est-à-dire ceux
-qui, doués d'une force spéciale, produisent des phénomènes que nulle
-donnée de l'Hypnotisme ne peut plus interpréter.
-
-Et maintenant, rappelons en substance que les médiums sont, le plus
-souvent, des êtres très nerveux, très impressionnables, enclins à
-l'envie, à la dissimulation et d'une susceptibilité qui rend leur
-commerce difficile. La plupart du temps, ils présentent des tares
-nerveuses plus ou moins graves, et les cas ne sont pas rares de
-médiums morts fous[143].
-
- [143] Voir plus bas l'opinion de M. Lombroso à ce sujet.
-
-Nous le répétons, les examens détaillés et complets, tant, au point
-de vue anatomo-physiologique que psycho-pathologique, font presque
-entièrement défaut. On en est donc réduit, jusqu'à maintenant, à des
-notions très vagues sur ces êtres étranges.
-
-La force qu'ils possèdent leur est-elle particulière? et ne saurait-on
-en trouver le rudiment chez les autres êtres?
-
-Nous n'en savons rien pour le moment; il est bon toutefois de se
-rappeler que, lors des premiers travaux sur l'hypnotisme, on croyait
-très restreint le nombre des personnes hypnotisables, et que, depuis,
-ce nombre s'est singulièrement accru.
-
-Un des caractères psychiques dominant chez les médiums, c'est la
-tendance au mensonge, à la tricherie. On peut même dire que c'est à
-leurs nombreuses fraudes qu'est dû le discrédit qui, aujourd'hui
-encore, entrave d'une façon si fâcheuse les progrès de la Psychologie
-occulte. Ici, comme partout ailleurs, on conclut trop vite du
-particulier au général, et l'on s'imagine que, parce qu'un médium a
-été surpris «la main dans le sac», il ne saurait partout et toujours
-que tricher. Or, il n'en est pas du tout ainsi. Certes, nous ne
-saurions trop dénoncer et trop mettre en garde contre les nombreux
-jongleurs qui se donnent effrontément pour médiums; mais il n'en est
-pas moins vrai que, d'après le peu que nous en savons, la faculté
-médianimique paraît être très capricieuse, très variable chez le même
-individu, d'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre; il en résulte
-qu'un bon médium, désespérant d'obtenir par son seul «fluide» certains
-phénomènes qu'on lui demande, peut se laisser entraîner--parfois
-inconsciemment--à «simuler» la production de ces phénomènes. Du reste,
-voici ce que dit M. Dariex, au sujet des fraudes des médiums et des
-précautions à prendre dans l'expérimentation des phénomènes
-psychiques[144]:
-
-«Il ne faudrait pas conclure que tout est supercherie et que les faits
-n'existent pas; nous avons la ferme conviction que des faits d'ordre
-psychique ou, si l'on veut, spiritiques, existent, et il ne nous est
-plus permis de repousser la télépathie, ni la lucidité; quant aux
-mouvements d'objets sans contact, nous avons de puissantes raisons
-pour en admettre la réalité, mais nous tenions à démontrer que
-l'expérimentation de ces phénomènes est délicate et difficile, et que,
-pour la mener à bien, il est utile, comme d'ailleurs pour la plupart
-des choses, d'en avoir une longue pratique.
-
- [144] Dariex: _De l'expérimentation dans les Phénomènes
- psychiques_, Annales des Sciences psychiques, no 6, 1re année.
- L'un des plus célèbres médiums-imposteurs que l'on connaisse est
- celui qui, sous les noms de _Cagliostro_ et de _Joseph Balsamo_,
- fit tant de bruit à la fin du XVIIIe siècle. Voy. le curieux
- passage que, dans ses _Mémoires_, Goethe consacre à cet
- aventurier sicilien et à sa famille, qui valait mieux que lui.
- (Goethe: _Mémoires_, tome II, page 140 et suiv. Charpentier,
- 1885).
-
-»Les médiums sont habiles et très enclins à la supercherie, même quand
-ils ne sont pas gagés et n'ont aucun intérêt matériel à tromper.
-Beaucoup d'entre eux... simulent le phénomène attendu, s'il ne se
-produit pas naturellement, ou s'il tarde à se produire; tantôt ils
-agissent inconsciemment, tantôt ils sont plus ou moins conscients,
-mais sont mus par une impulsion à laquelle ils ne peuvent résister.
-Cette impulsion à simuler le phénomène, déjà longtemps attendu, n'est
-pas exclusive aux médiums, beaucoup de personnes l'éprouvent, mais,
-plus énergiques ou moins impressionnables que ces derniers, elles y
-résistent d'habitude...
-
-»Les spirites prétendent que les «esprits» aiment la musique, qu'elle
-aide aux phénomènes.
-
-»Beaucoup de médiums ont, en effet, l'habitude de demander que l'on
-chante ou que l'on joue de quelque instrument de musique; à les
-entendre, on serait plus mélomane dans l'autre monde que dans
-celui-ci... Ces bons «esprits» auraient-ils aussi une grande
-prédilection pour les odeurs, spécialement pour l'éther, dont l'odeur
-pénétrante se répand immédiatement dans toute la pièce? Les phénomènes
-augmenteraient beaucoup en intensité, disent les spirites et les
-occultistes.
-
-»Nous ne croyons pas que ces deux affirmations aient jamais été
-prouvées, tandis que nous savons que les médiums profitent souvent de
-ce que le chant masque le bruit de leurs mouvements et détourne
-l'attention des assistants, pour tricher plus à leur aise; ils sont
-aussi plus à leur aise pour produire des phénomènes lumineux, quand
-l'odeur de l'éther masque celle du phosphore.»
-
-D'où la nécessité grande, quand on se livre à l'expérimentation des
-phénomènes psychiques, de se méfier de la musique, des odeurs et des
-médiums.
-
-Au reste, disons, en finissant, que, d'une façon générale, nous
-déconseillons la pratique des Phénomènes occultes. Certes, leur seule
-pensée pourrait, par les problèmes élevés qu'elle suggère, secouer
-peut-être l'apathique aïdéisme qui, en ces jours de matérialité
-triomphante, n'a que de trop nombreux et de trop fervents adeptes;
-mais les dangers que présentent des recherches de ce genre, pour un
-parfait équilibre mental, doivent les faire interdire aux esprits
-qu'une éducation intellectuelle solide n'a pas prémunis là-contre.
-
-Seuls, les médecins, dont le concours pourrait être si précieux, ne
-devraient négliger aucune occasion de faire des expériences
-médianimiques. Leurs efforts n'auraient-ils que des résultats
-médiocres, la Psychologie occulte--nous le répétons--touche à des
-questions d'une telle transcendance, que son seul commerce pourrait
-les arracher à cette incuriosité intellectuelle, dans laquelle la
-pratique exclusive et terre-à-terre de leur art n'a que trop de
-tendance à les enliser.
-
-
-IV. Théories émises pour expliquer les divers Phénomènes occultes
-
-Nous avons déjà dit, à plusieurs reprises, que la partie théorique de
-notre étude serait brève et que nous aurions garde de nous lancer dans
-la discussion des théories diverses, émises pour l'interprétation des
-Phénomènes occultes. On connaît les raisons de prudence intellectuelle
-qui motivent cette réserve. Mais nous jugerions notre travail
-incomplet si nous n'y faisions figurer au moins un exposé de ces
-tentatives d'explication.
-
-Voici donc, d'après MM. Croockes et Gibier, le résumé de ces
-théories[145]:
-
-1re THÉORIE.--Les phénomènes sont tous le résultat de fraudes,
-d'habiles arrangements mécaniques ou de prestidigitation; les médiums
-sont des imposteurs et les assistants des imbéciles.
-
- [145] Voyez: Croockes: _Force psychique_, p. 174 et
- suiv.--Gibier: _Spiritisme_, p. 310 et suiv.
-
-Il est évident que cette théorie ne peut expliquer qu'un très petit
-nombre de faits sérieusement observés.
-
-2me THÉORIE.--Les personnes qui assistent à une séance sont victimes
-d'une espèce de folie ou d'illusion, et s'imaginent qu'il se produit
-des phénomènes qui n'existent réellement pas.
-
-Les expériences faites avec le secours d'instruments enregistreurs
-réfutent aisément cette théorie.
-
-3me THÉORIE.--Tout est produit par le diable ou ses suppôts. C'était
-la théorie de de Mirville, c'est celle de toutes les églises
-chrétiennes.--_Théorie démoniaque._
-
-4me THÉORIE.--Il existe une catégorie d'êtres, un monde immatériel,
-vivant à côté de nous et manifestant sa présence dans certaines
-conditions. Ce sont ces êtres qu'on a connus de tout temps sous le nom
-de _génies_, _fées_, _sylvains_, _lutins_, _gnômes_, _farfadets_, etc.
-A cette théorie se rattache celle des boudhistes de l'Inde et d'Europe
-(théosophes) qui mettent les phénomènes sur le compte d'esprits vitaux
-incomplets, d'êtres non finis appelés _Elémentals_.--_Théorie
-«gnômique»._
-
-5me THÉORIE.--Toutes ces manifestations sont dues aux esprits ou âmes
-des morts, qui se mettent en rapport avec les vivants, en manifestant
-leurs qualités ou leurs défauts, leur supériorité ou, au contraire,
-leur infériorité, tout comme s'ils vivaient encore.--_Théorie
-spirite._
-
-6me THÉORIE.--Un fluide spécial se dégage de la personne du médium, se
-combine avec le fluide des personnes présentes, pour constituer un
-personnage nouveau, temporaire, indépendant dans une certaine mesure,
-et produisant les phénomènes connus.--Cette théorie pourrait
-s'appeler: _Théorie de l'être collectif_.
-
-On pourrait la nommer aussi _Théorie de la Force psychique_.
-
-Le professeur Lombroso vient de la reprendre à propos des expériences
-de Naples et d'en présenter une variante. Comme ces expériences ont
-fait grand bruit, nous allons citer les principaux passages de
-l'interprétation qu'a voulu en donner l'éminent anthropologiste.
-
- »Aucun de ces faits, dit-il (qu'il faut pourtant admettre, parce
- qu'on ne peut nier des faits qu'on a vus), n'est de nature à faire
- supposer, pour les expliquer, un monde différent de celui admis
- par les neuro-pathologistes. Avant tout, il ne faut pas perdre de
- vue que Mme Eusapia est névropathe, qu'elle reçut dans son enfance
- un coup au pariétal gauche, ayant produit un trou assez profond
- pour qu'on puisse y enfoncer un doigt, qu'elle resta sujette
- ensuite à des accès d'épilepsie, de catalepsie, d'hystérie, qui se
- produisent surtout pendant les phénomènes médianimiques; qu'elle
- présente enfin une remarquable obtusité du tact. C'étaient des
- névropathes aussi, ces médiums admirables, tels que Home, Slade,
- etc... Eh bien! je ne vois rien d'inadmissible à ce que, chez les
- hystériques et les hypnotiques, l'excitation de certains centres,
- qui devient puissante par suite de la paralysie de tous les autres
- et provoque alors une transposition et une transmission des forces
- psychiques, puisse aussi amener une transformation en force
- lumineuse ou en force motrice. On comprend ainsi comment la force,
- que j'appellerai cordiale ou cérébrale, d'un médium, peut, par
- exemple, soulever une table, tirer la barbe de quelqu'un, le
- battre, le caresser, phénomènes assez fréquents dans ces cas.
-
- »Pendant la transposition des sens due à l'hystérisme, quand, par
- exemple, le nez et le menton voient (et c'est un fait que j'ai vu
- de mes yeux), alors que pendant quelques instants tous les autres
- sens sont paralysés, le centre cortical de la vision, qui a son
- siège dans le cerveau, acquiert une telle énergie qu'il se
- substitue à l'oeil.......
-
- * * * * *
-
- »Examinons maintenant ce qui arrive quand il y a transmission de
- pensée. Dans certaines conditions, très rares, le mouvement
- cérébral, que nous appelons pensée, se transmet à une distance
- petite ou grande. Or, de la même manière que cette force se
- transmet, elle peut aussi se transformer, et la force psychique
- devient force motrice: il y a, dans l'écorce cérébrale, des amas
- de substance nerveuse (centres moteurs) qui président précisément
- aux mouvements et qui, étant irrités, comme chez les épileptiques,
- provoquent des mouvements très violents dans les organes moteurs.
- On m'objectera que ces mouvements spiritiques n'ont pas comme
- intermédiaire le muscle, qui est le moyen le plus commun de
- transmission des mouvements; mais la pensée, non plus, dans les
- cas de transmission, ne se sert plus de ses voies ordinaires de
- communication, qui sont la main et le larynx. Dans ce cas,
- pourtant, le moyen de communication est celui qui sert à toutes
- les énergies et qu'on peut nommer, en se servant d'une hypothèse
- constamment admise, l'éther, par lequel se transmettent la
- lumière, l'électricité. Ne voyons-nous pas l'aimant faire mouvoir
- le fer, sans aucun intermédiaire visible? Dans les faits spirites,
- le mouvement prend une forme se rapprochant davantage de la
- volitive, parce qu'il part d'un moteur qui est en même temps un
- centre psychique: l'écorce cérébrale. La grande difficulté
- consiste à admettre que le cerveau est l'organe de la pensée et
- que la pensée est un mouvement; car, du reste, en physique, il n'y
- a pas de difficulté à admettre que les énergies se transforment et
- que telle énergie motrice devient lumineuse ou calorique.
-
- »Après l'ouvrage de M. Janet sur l'automatisme inconscient, il n'y
- a plus à chercher à expliquer les cas des médiums écrivains....
- Lorsque la table donne réponse exacte (par exemple, quand elle dit
- l'âge d'une personne que celle-ci est seule à connaître),
- lorsqu'elle cite un vers dans une langue inconnue au médium, ce
- qui étonne étrangement les profanes, cela arrive parce qu'un des
- assistants connaît cet âge, ce nom, ce vers et y fixe sa pensée
- vivement concentrée, à l'occasion de la séance, et qu'il transmet
- ensuite sa pensée au médium qui l'exprime par ses actes, et la
- reflète quelquefois chez un des assistants: justement parce que la
- pensée est un mouvement; non seulement elle se transmet, mais
- encore elle se reflète. J'ai observé des cas d'hypnotisme où la
- pensée, non seulement se transmettait, mais se reflétait en
- bondissant chez une troisième personne, qui n'était ni l'agent ni
- le sujet, et n'avait pas été hypnotisée. C'est ce qui arrive pour
- la lumière et l'onde sonore....
-
- »L'objection faite par la plupart des gens est celle-ci:
-
- »Pourquoi le médium, Mme Eusapia, par exemple, a-t-il un pouvoir
- qui manque aux autres?--De cette différence avec tout le monde
- surgit le soupçon d'une duperie, soupçon naturel, surtout chez les
- âmes vulgaires, et qui est l'explication plus simple, plus dans le
- goût de la multitude qui évite de réfléchir, d'étudier[146]. Mais
- ce soupçon disparaît dans l'esprit du psychologue, vieilli dans
- l'examen des hystériques et des simulateurs. Il s'agit,
- d'ailleurs, de faits très simples et assez vulgaires (tirer la
- barbe, soulever la table) à peu près toujours les mêmes, et qui se
- répètent avec une invariable monotonie, tandis qu'un simulateur
- saurait les changer, en inventer de plus amusants et plus
- merveilleux.
-
- [146] Disons mieux, cette multitude dont parle M. Lombroso--_et
- non toujours la plus vulgaire_--a non seulement de
- l'indifférence, mais encore, souvent, de la haine pour l'idée.
-
- »En outre, les charlatans sont très nombreux, et les médiums très
- rares.... Si les faits spécifiques étaient toujours simulés, ils
- devraient être très nombreux et non des exceptions.--Je le répète,
- on doit chercher la cause des phénomènes dans les conditions
- pathologiques du médium même... Et la grande erreur de la majorité
- des observateurs est d'étudier le phénomène hypnotique et non pas
- le terrain où il naît. Or, le médium, Mme Eusapia, présente des
- anomalies cérébrales très graves, d'où vient sans doute
- l'interruption des fonctions de quelques centres cérébraux, tandis
- que s'accroît l'activité d'autres centres, notamment des centres
- moteurs. Voilà la cause des singuliers phénomènes médianimiques.
- Quelquefois, les phénomènes spéciaux aux hypnotisés et aux médiums
- arrivent, il est vrai, chez des individus normaux, mais au moment
- d'une profonde émotion, chez les mourants, par exemple, qui
- pensent à la personne chérie avec toute l'énergie de la période
- préagonique. La pensée se transmet alors, sous forme d'image, et
- nous avons le fantôme qu'on appelle aujourd'hui hallucination
- véridique ou télépathique[147].
-
- [147] Et lorsque l'image de l'agent se manifeste alors que
- celui-ci ne court aucun danger et ne pense pas du tout au sujet?
-
- »Et justement parce que le phénomène est pathologique et
- extraordinaire, on le rencontre seulement dans des circonstances
- graves et chez des individus qui ne présentent pas une grande
- intelligence, du moins à l'instant de l'accès médianimique. Il est
- probable que dans les temps très reculés, quand le langage était à
- l'état embryonnaire, la transmission de la pensée était beaucoup
- plus fréquente et que beaucoup plus fréquents aussi étaient les
- phénomènes médianimiques, qu'on appelait alors magie,
- prophétie[148]. Mais, avec le progrès, avec le perfectionnement de
- l'écriture et du langage, le moyen de la transmission directe de
- pensée fut destiné à disparaître complètement, étant devenu
- inutile et même nuisible(?) et peu commode, parce qu'il
- trahissait les secrets et communiquait les idées avec une
- exactitude insuffisante. Quand l'on eut enfin compris que ces
- formes nécropathiques n'avaient pas l'importance qu'on leur
- attribuait et qu'elles étaient pathologiques et non divines, on
- vit diminuer et disparaître les magies, les fantômes, soi-disant
- miracles, qui étaient presque tous des phénomènes réels, mais
- médianimiques. Chez les peuples civilisés on ne rencontra plus
- toutes ces manifestations qu'en des cas très rares, tandis
- qu'elles continuent sur une vaste échelle chez les peuples
- sauvages(?) et les individus névropathiques.
-
- [148] Avancer que lorsque la Magie était florissante, le langage
- était encore à l'_état embryonnaire_, nous semble un peu hasardé.
-
- »Etudions, observons donc, comme dans la névrose, les convulsions,
- l'hypnotisme, le sujet plus que le phénomène, et nous trouverons
- l'explication de celui-ci plus complète et moins merveilleuse
- qu'elle ne semblait tout d'abord. Pour le moment, défions-nous de
- cette prétendue finesse d'esprit qui consiste à voir partout des
- simulateurs et à nous croire seuls les savants, tandis que
- précisément cette prétention pourrait nous plonger dans l'erreur.
-
- LOMBROSO.»
-
- Turin, 12 mars 1892.
-
-Voilà qui est parfait. Mais s'il est prudent de se défier d'une
-finesse d'esprit trop aiguë, l'on doit, ce nous semble, agir de même
-envers certaines hypothèses très brillantes, très séduisantes sans
-doute, mais un peu périlleuses...
-
-La théorie du savant italien explique suffisamment certains cas; mais,
-sans que nous ayons besoin de les préciser, elle reste insuffisante
-devant d'autres...
-
-Comme le sujet qui nous occupe semble, de par son irritant mystère,
-posséder, plus que tout autre, le don de susciter des théories et des
-hypothèses, le lecteur nous permettra de citer, en terminant, pour le
-bien de sa discipline intellectuelle et de la nôtre propre, les
-passages suivants du livre admirable et naturellement peu connu de
-Stallo: _la Matière et la Physique moderne_. En des études où les faux
-pas de l'esprit peuvent être si fréquents, on ne saurait trop insister
-sur les véritables procédés logiques.
-
- Quand un nouveau phénomène se présente à l'homme de science ou à
- l'observateur ordinaire, cette question se pose à l'esprit de
- l'un comme de l'autre: Qu'est-ce?--et cette question signifie
- simplement: De quel fait connu, familier, ce fait étrange en
- apparence, inconnu jusqu'ici, est-il une nouvelle forme?--de quel
- fait connu, familier, est-il un déguisement ou une explication?
- Ou, en tant que l'identité partielle ou totale de plusieurs
- phénomènes est la base de la classification (une classe étant un
- certain nombre d'objets ayant une ou plusieurs propriétés en
- commun), on peut dire aussi que toute explication, y compris
- l'explication par hypothèse, est, au fond, une classification.
- Telle étant la nature essentielle de l'explication scientifique,
- dont l'hypothèse est une forme à titre d'essai, il en résulte
- qu'aucune hypothèse ne peut être valide, si elle n'identifie tout
- ou partie du phénomène qu'elle est destinée à expliquer, avec un
- ou plusieurs autres phénomènes préalablement observés. La
- première règle, la règle fondamentale de tout raisonnement
- hypothétique dans la science, peut formellement se résoudre en
- deux propositions:--la première est que toute hypothèse valide
- doit être une identification de deux termes: le fait à expliquer
- et un fait par lequel on l'explique;--et la seconde, que ce
- dernier fait doit être connu par l'expérience.
-
- D'après la première de ces propositions, toute hypothèse est
- frivole quand elle substitue une supposition à un fait. C'est ce
- qu'on appelle, dans le langage scolastique, expliquer _obscurum
- per obscurius_, ou bien--la supposition étant l'expression du
- fait lui-même sous une autre forme, le fait répété--expliquer
- _idem per idem_. La frivolité de ces hypothèses confine à une
- puérilité déplorable quand elles remplacent un fait simple par
- plusieurs suppositions arbitraires, parmi lesquelles est le fait
- lui-même... Pour remplir la première condition de sa validité,
- une hypothèse doit mettre le fait à expliquer en relation avec un
- ou plusieurs autres faits, en identifiant une partie ou la
- totalité du premier avec une partie ou la totalité du second.
- Dans ce sens, on a dit, avec raison, qu'une hypothèse valide
- réduit le nombre des éléments non compris d'un phénomène.
-
-Quant à la seconde condition de validité des hypothèses:
-
- Le phénomène explicatif (c'est-à-dire celui avec lequel est
- identifié le phénomène à expliquer) doit être une donnée de
- l'expérience, elle équivaut en substance à la partie de la
- première _regula philoso-phandi_ de Newton, dans laquelle il
- insiste sur ce point que la cause choisie pour l'explication des
- choses de la nature doit être une _vera causa_, terme qu'il ne
- définit pas expressément dans les _Principia_, mais dont le sens
- peut être extrait du passage suivant de son _Optique_: «Dire que
- chaque espèce de choses est douée d'une qualité spécifique
- occulte, par laquelle elle agit et produit des effets manifestes,
- c'est ne rien dire. Mais exprimer deux ou trois principes
- généraux du mouvement, tirés des _phénomènes_, et ensuite montrer
- comment les propriétés et actions de toutes les choses
- matérielles découlent de ces principes manifestes, ce serait
- faire un grand pas en philosophie, quand même les oeuvres de ces
- principes ne seraient pas encore découvertes[149]....»
-
- [149] Stallo: _La Matière et la Physique moderne_. (Alcan, 1884),
- p. 77 et suiv.
-
-Telles sont les règles d'intellect, qu'en Psychologie occulte, plus
-encore que partout ailleurs, on devrait avoir constamment présentes,
-lorsqu'on aborde l'interprétation des phénomènes[150].
-
- [150] Deux essais d'explication scientifique des Phénomènes
- psychiques occultes viennent d'être récemment tentés, l'un par M.
- Durand (de Gros), dans son _Merveilleux scientifique_ (Paris,
- Alcan, 1894), l'autre par le docteur Fugairon, dans son Essai sur
- les _Phénomènes électriques des êtres vivants_ (Paris, Chamuel.
- 1894). Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'étude
- attentive de ces deux savants ouvrages.
-
-
-
-
-CONCLUSIONS
-
-
-Il est certains sujets qui portent en eux-mêmes leurs conclusions: ce
-sont ceux qui, exempts de toute intervention, de toute opinion
-personnelle de l'auteur qui les traite, ne comprennent que le simple
-énoncé des faits. Nous avons tenu--tout le long de ces pages--à
-conserver rigoureusement à notre étude ce caractère d'argumentation,
-pour ainsi dire impersonnelle, d'argumentation par les Faits et rien
-que par les Faits. Nous effaçant constamment devant eux, nous les
-avons laissé parler à notre place. En un sujet encore aussi obscur,
-aussi discuté et dont les conséquences peuvent être si graves, ce
-système d'exactitude positive s'imposait.
-
-Mais les documents que nous avons voulu donner comme unique soutien à
-notre thèse ont-ils toutes les garanties qui forment «l'éloquence des
-Faits»? S'ils ne les possèdent, s'ils ne peuvent pas les posséder
-toutes (en une science encore si neuve), ils en présentent du moins de
-suffisantes et, à notre avis, de décisives: d'une part le nombre, de
-l'autre la qualité des témoignages.--Et c'est sur ce dernier argument
-qu'il convient surtout d'insister.
-
-Le savant directeur de la _Revue scientifique_ le dit lui-même: «Il
-n'est pas possible que tant d'hommes distingués d'Angleterre,
-d'Amérique, de France, d'Allemagne, d'Italie, se soient grossièrement
-et lourdement trompés. Toutes les objections qu'on leur a faites, ils
-les avaient pesées et discutées: on ne leur a rien appris, en leur
-opposant soit le hasard possible, soit la fraude, et ils y avaient
-songé bien avant qu'on le leur ait reproché; de sorte que j'ai peine à
-croire que tout leur travail ait été stérile et qu'ils aient
-expérimenté, médité, réfléchi sur de décevantes illusions[151]».
-
- [151] Richet: L'Avenir de la Psychologie, in _Annales des
- Sciences psychiques_, no 6, 2me année.
-
-Si donc les Phénomènes occultes ont tant de peine à se faire admettre
-de l'Idée contemporaine, ce n'est point surtout parce que les
-témoignages qui les affirment sont en quantité ou de valeur
-insuffisantes. Au fond--est-il besoin de le dire?--ce qui prévient les
-esprits contre l'Occulte, ce qui le leur rend suspect et intolérable,
-c'est uniquement son inconcevabilité. La question se ramène donc, en
-dernière analyse, à celle-ci: La concevabilité est-elle--et dans
-quelle mesure--une preuve de réalité possible?
-
-On sait quels vifs débats cette question a suscités dans la
-philosophie contemporaine; on connaît les réponses opposées que lui
-ont faites Stuart Mill et ses élèves d'un côté, Whewel et Herbert
-Spencer de l'autre. Tandis que les premiers soutiennent que notre
-incapacité de concevoir une chose n'implique pas forcément son
-impossibilité, Whewel et Spencer affirment que ce qui est inconcevable
-ne peut pas être réel ou vrai. Nous n'avons pas à entrer ici dans le
-détail de cette discussion philosophique, d'autant que l'on n'ignore
-pas notre opinion à cet égard; bornons-nous donc à citer les paroles
-suivantes de Stallo, qui la résument exactement:
-
-«Généralement parlant, l'inconcevabilité d'un fait physique, par suite
-de son désaccord avec des notions préconçues, n'est pas une preuve de
-son impossibilité ou de sa non-existence. Le progrès intellectuel
-consiste presque toujours à rectifier ou renverser de vieilles idées,
-dont un grand nombre ont été considérées comme évidentes, pendant de
-longues périodes intellectuelles... On pourrait en accumuler des
-exemples indéfiniment. Jusqu'à la découverte de la décomposition de
-l'eau, de la véritable combustion et des affinités relatives du
-potassium et de l'hydrogène pour l'oxygène, il était impossible de
-concevoir une substance qui brûlât au contact de l'eau; un des
-attributs reconnus de l'eau--en d'autres termes, une partie du concept
-d'eau--était qu'elle est le contraire du feu. Ce concept préalablement
-était faux, et quand il fut détruit, l'inconcevabilité d'une substance
-telle que le potassium disparut[152].»
-
- [152] Stallo, _loc. cit._, p. 109 et suiv.
-
- Nous l'avons dit: la seule notion des Phénomènes que nous venons
- d'étudier confine aux questions les plus élevées, suggère les plus
- transcendants problèmes. C'est ainsi que l'on se demande si de la
- solution de cette nouvelle et si grave Inconnue ne pourra pas
- résulter--entre autres conséquences--la défaite ou le triomphe
- définitifs de l'un ou de l'autre des deux grands systèmes en
- présence: le Matérialisme et le Spiritualisme.
-
- «L'on doit affirmer que la matière, quelle qu'elle soit, est
- munie, pourvue et formée de telle sorte que toute vertu, toute
- essence, tout acte et tout mouvement peuvent en être des
- conséquences ou des émanations naturelles[152-a].»
-
- Cette affirmation de Bacon, la Psychologie occulte la
- confirmera-t-elle? ou bien en sera-t-elle la réfutation aussi
- décisive qu'imprévue? La fameuse déclaration de Tyndall ne saurait
- suffire à décider notre opinion:
-
- «Mettant bas tout déguisement, dit-il, voici l'aveu que je crois
- de voir faire devant vous: quand je jette un regard en arrière sur
- les limites de l'expérience expérimentale, je discerne au sein de
- cette matière--que, dans notre ignorance et tout en proclamant
- notre respect pour son Créateur, nous avons jusqu'ici couverte
- d'opprobre,--la promesse et la puissance de toutes les formes et
- de toutes les qualités de la vie[152-b].»
-
- Disons-le encore une fois: Nul ne peut affirmer dès maintenant
- connues toutes les modalités de la Matière et de la Force; nul,
- non plus, ne peut certifier que ces deux concepts (en réalité ce
- n'est pas autre chose) suffisent et suffiront toujours à tout
- expliquer....
-
- [152-a] Discours inaugural prononcé, en août 1874, au Congrès de
- l'Association britannique, à Belfast.
-
- [152-b] Bacon: _De Princ. atque Orig._ Opp. éd. Bohn, vol. II, p.
- 691.
-
-Donc, puisque, d'une part, l'observation positive,--nous pensons
-l'avoir suffisamment montré,--de l'autre, l'analyse philosophique,
-loin d'infirmer la proposition mise en tête de ces pages, semblent au
-contraire la légitimer, nous n'hésitons pas à la prendre pour
-conclusion de notre travail.
-
-Et nous répétons avec M. Richet:
-
-«_Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mêlées aux forces connues
-et décrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication
-mécanique, simple, vulgaire, ne suffit pas à expliquer tout ce qui se
-passe autour de nous; en un mot qu'_IL Y A DES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
-OCCULTES[153].»
-
- [153] Ch. Richet: _Lettre de M. Dariex, Ann. des Sciences
- Psychiques_, no 1, 1re année.
-
-On s'en souvient, nous avons jugé nécessaire--non par une sotte
-pusillanimité intellectuelle, mais parce que l'état actuel de la
-question l'exigeait--d'établir des degrés, des nuances dans
-l'admissibilité de ces divers Phénomènes; ces réserves ne sauraient
-pourtant infirmer en rien la conclusion ci-dessus, la seule à retenir,
-et qui peut se résumer en ces quelques mots vulgaires, mais
-significatifs: IL Y A SUREMENT QUELQUE CHOSE.
-
-Maintenant, et pour dire un mot des causes possibles de tout cet
-Absurde, parviendrons-nous à mieux connaître la plus probable[154]
-d'entre elles, cette «Force psychique» à peine entrevue jusqu'ici?
-Réussirons-nous--comme nous fîmes pour le fluide électrique--à
-pénétrer les modes de sa production et de son activité, à la manier
-selon nos désirs, en un mot, à nous l'asservir?
-
- [154] Au moins, pour une partie des Phénomènes psychiques, sinon
- pour tous.
-
-«Un jour viendra, dit Humboldt, où les forces qui s'exercent
-paisiblement dans la nature élémentaire, comme dans les cellules
-délicates des tissus organiques, sans que nos sens aient encore pu les
-découvrir, reconnues enfin, mises à profit et portées à un haut degré
-d'activité, prendront place dans la série indéfinie des moyens à
-l'aide desquels, en nous rendant maîtres de chaque domaine particulier
-dans l'empire de la nature, nous nous élèverons à une connaissance
-plus intelligente et plus animée de l'empire du monde.»
-
-La Force psychique est-elle au nombre de ces forces, et la prédiction
-d'Humboldt se réalisera-t-elle à son sujet? Il serait peu
-philosophique de le nier, téméraire de l'affirmer.
-
-«Assurément, les effets qu'elle a produits jusqu'à présent sont
-relativement faibles; mais quand Galvani s'amusait à faire danser des
-grenouilles, prévoyait-il qu'un siècle après, cette force, à peine
-perceptible qu'il venait de découvrir, éclairerait Paris?[155]»
-
- [155] De Rochas.
-
-Quel que soit son sort dans l'avenir, maintenant que l'existence de ce
-nouveau mode de l'Energie est à peu près démontrée, en dehors de
-toute erreur, en dehors de toute fraude, il faut, sans plus hésiter,
-le soumettre aux ordinaires procédés d'investigation scientifique,
-car, Sir William Thomson l'a déclaré: «La Science est tenue, par
-l'éternelle loi de l'honneur, à regarder en face et sans crainte tout
-problème qui peut franchement se présenter à elle[156].»
-
- [156] Discours prononcé, en 1871, devant l'_Association
- britannique_, à Edimbourg.
-
-Or--que l'on nous permette de revenir encore sur ce point--croire que
-parce que certains de ces problèmes affectent des données absolument
-contraires à celles qui nous sont familières, ils ne sauraient
-exister, c'est «se faire fort par une téméraire présumption de sçavoir
-jusques où va la possibilité[157]», c'est, du même coup, interdire
-toute investigation scientifique, en dehors des régions déjà connues,
-c'est arrêter net l'évolution progressive de la Science. Pareilles
-affirmations ne peuvent être le fait que d'un imprudent oubli des
-leçons infligées à l'esprit de l'homme par l'histoire des sciences...
-
- [157] Montaigne: ESSAIS.--_C'est folie de rapporter le vray et le
- faulx au jugement de notre suffisance._
-
-Certes, nous ne nous dissimulons pas que ces études si nouvelles nous
-réservent peut-être bien des déceptions. Qu'importe, s'il nous reste
-une chance, une seule d'atteindre à des résultats dont on peut dire
-que les entrevoir seulement effare l'imagination!
-
-Non pas, cependant, que, dans leur essence, les Phénomènes occultes
-soient plus «merveilleux» que n'importe lequel des faits qui se
-passent journellement sous nos yeux. Pour tout esprit tant soit peu
-philosophique, les mouvements d'un objet sans contact ne constituent
-pas un «incompréhensible» plus profond, un prodige plus étonnant que
-la germination d'une simple graine. L'absurde n'est-il pas, suivant le
-mot de Goethe, «la véritable âme de notre monde?» Seulement, les
-Phénomènes de l'Occulte sont en dehors de notre expérience
-journalière, ils bouleversent notre routine mentale; de plus--et c'est
-ce qui achève de désorbiter l'esprit--ils nous révèlent l'existence
-probable de nouveaux, d'inespérés éléments dans la série des Forces,
-ils projettent de révélatrices et aveuglantes lueurs dans les ténèbres
-de ces mystérieux «Au-delà» que la pensée humaine a toujours
-soupçonnés et jamais pénétrés...
-
-Donc, encore un coup, et c'est ici notre seconde
-conclusion--corollaire logique de la première,--il est temps d'entrer
-et d'entrer hardiment dans ces régions de l'Occulte, trop longtemps
-l'apanage de la Superstition et de la Fraude; il est temps de
-reconnaître ce nouveau et peut-être si fertile domaine, auquel M.
-Lodge assigne les limites suivantes:
-
-«Limitrophe à la fois, dit-il, à la physique et à la psychologie,
-cette région intermédiaire entre l'énergie et la vie, entre l'esprit
-et la matière, est bornée au nord par la psychologie, au sud par la
-physique, à l'est par la physiologie, et à l'ouest par la pathologie
-et la médecine..... Jusqu'à présent, nous avons trop hésité à pénétrer
-dans ce nouveau domaine, mais bientôt nous l'envahirons.»
-
-Et il continue par ces paroles, qui seront les dernières de notre
-étude:
-
-«Ce que nous savons n'est rien auprès de ce qui nous reste à
-apprendre, dit-on souvent, quoique parfois sans conviction. Pour moi,
-c'est la vérité la plus littérale, et vouloir restreindre notre examen
-aux territoires déjà à demi-conquis, c'est tromper la foi des hommes
-qui ont lutté pour le droit de libre examen, c'est trahir les
-espérances les plus légitimes de la Science.»
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
- PRÉAMBULE v
-
- INTRODUCTION vii
-
- HISTORIQUE 17
-
- DIVISION DU SUJET 41
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- PREMIÈRE CLASSE--PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES
-
- PREMIER GENRE.--_Télépathie_ 45
-
- A.--Hallucinations télépathiques visuelles 63
-
- B.--Hallucinations télépathiques auditives 73
-
- C.--Hallucinations télépathiques tactiles 81
-
- D.--Hallucinations télépathiques réciproques 89
-
- E.--Hallucinations télépathiques collectives 92
-
- DEUXIÈME GENRE.--_Lucidité ou clairvoyance_ 100
-
- TROISIÈME GENRE.--_Pressentiment_ 112
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- DEUXIÈME CLASSE--PHÉNOMÈNES PHYSIQUES OCCULTES
-
- I. _De la force psychique_ 125
-
- Lévitation 154
-
- II. _Phénomènes divers_ 161
-
- 1º Phénomènes se produisant sans l'intervention reconnue
- d'un médium 164
-
- 2º Matérialisations 172
-
- 3º Expériences de Milan 186
-
- III. _Des médiums_ 202
-
- IV. _Théories émises pour expliquer les divers phénomènes
- occultes_ 210
-
- CONCLUSIONS 218
-
-
-
-
-LIBRAIRIE CAMILLE COULET, ÉDITEUR.
-
-
- VIENT DE PARAITRE
-
- TRAITÉ PRATIQUE
-
- DES
-
- MALADIES DU SYSTÈME NERVEUX
-
- PAR
-
- J. GRASSET
-
- Correspondant de l'Académie
- de Médecine
- Professeur de clinique médicale
-
- G. RAUZIER
-
- Professeur agrégé
- Chargé du cours de pathologie
- interne
-
- à la Faculté de Médecine de Montpellier
-
- QUATRIÈME ÉDITION
-
- Revue et considérablement augmentée
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- AVEC 122 FIGURES DANS LE TEXTE ET 33 PLANCHES
- DONT 15 EN CHROMO ET 10 EN HÉLIOGRAVURE
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- _Ouvrage couronné par l'Institut (prix Lallemand)_
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- 2 vol. grand in-8º raisin de 1987 pages
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- Prix: 45 francs
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-
-
-
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-1.E.9.
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-Foundation
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