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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Les Phénomènes Psychiques Occultes - État Actuel de la Question - -Author: Albert Coste - -Release Date: May 30, 2013 [EBook #42852] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES *** - - - - -Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - LES PHÉNOMÈNES - - PSYCHIQUES OCCULTES - - ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION - - - - - LES PHÉNOMÈNES - - PSYCHIQUES OCCULTES - - ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION - - PAR - - LE Dr ALBERT COSTE - - DEUXIÈME ÉDITION - - REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE - - - Les possibilités de l'Univers sont - infinies comme son étendue physique. - - O.-J. LODGE. - - Nous sommes si éloignés de connaître - tous les agents de la nature et leurs - divers modes d'action, qu'il serait peu - philosophique de nier l'existence de - phénomènes, uniquement parce qu'ils - sont inexplicables dans l'état actuel de - nos connaissances. - - LAPLACE. - - - MONTPELLIER - - CAMILLE COULET, LIBRAIRE-ÉDITEUR - - 5, Grand' Rue, 5 - - PARIS - - G. MASSON, LIBRAIRE-ÉDITEUR - - Boulevard Saint-Germain, 120 - - 1895 - - - - -PRÉAMBULE - - -_Qu'entend-on par «Phénomènes psychiques occultes?»_ - -_Ce sont des phénomènes contraires, en apparence, à toutes les lois -connues de la nature, inexplicables par les données actuelles de la -Science, et qui se produisent, tantôt spontanément, tantôt par -l'intermédiaire de certaines personnes._ - -_On le voit, ce terme de Phénomènes psychiques occultes n'est que la -dénomination scientifique de ce qui s'était appelé jusqu'ici le_ -Merveilleux _et le_ Surnaturel. - -_Or, ces phénomènes ont-ils une existence réelle, objective, en dehors -de toute hallucination, de toute supercherie?_ - -_Nous n'hésitons pas à répondre, avec M. le Professeur Charles -Richet_: - -«Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mêlées aux forces connues -et décrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication -mécanique, simple, vulgaire, ne suffit pas à expliquer tout ce qui se -passe autour de nous; en un mot, qu'il y a des phénomènes psychiques -occultes, et si nous disons occultes, c'est un mot qui veut dire -simplement inconnus[1].» - - [1] _Lettre à M. Dariex sur les Phénomènes psychiques_, in - _Annales des Sciences psychiques_.--No 1. - -_Et maintenant, nous allons tâcher de prouver ce que nous venons -d'affirmer._ - - - - -LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES - - - - -INTRODUCTION - - -Il y a seulement une dizaine d'années, la soutenance, devant une -Faculté de médecine, d'une thèse sur les Phénomènes psychiques -occultes, autrement dit presque un Essai d'officialisation du -Merveilleux[2], aurait été une tentative impossible. - - [2] Il est entendu que, pour les facilités du discours, et _toute - opinion sur la cause possible de ces Phénomènes mise à part_, - nous comprenons sous les termes de _Merveilleux_ et de - _Surnaturel_ l'ensemble des faits contraires, en apparence, à - toutes les lois naturelles connues et inexplicables par les - données actuelles de la Science. Donc, pas d'équivoque. - -A cela, plusieurs causes: - -D'abord, il faut bien l'avouer, la répugnance singulière dont -tous--même les meilleurs cerveaux--nous sommes plus ou moins dupes -envers ce qui dérange nos habitudes mentales, ce que Lombroso a nommé -le _Misonéisme_. - -Ensuite, l'immense discrédit, la réputation plus que suspecte dont -«jouissait», depuis la fin du siècle dernier, tout ce qui, de près ou -de loin, touchait au Surnaturel. - -Enfin, et c'est ici le motif principal--sa suppression devant -entraîner celle de tous les autres--l'indigence où se trouvait la -doctrine occulte de ce qui peut susciter et justifier un intérêt -scientifique sérieux, c'est-à-dire des faits d'observation exacte, -méthodique, en nombre suffisant, étudiés et garantis par des -expérimentateurs impartiaux, rompus à tous les secrets de la véritable -méthode scientifique. - -L'histoire du Merveilleux offre cette particularité qu'après avoir, -sous des formes diverses, joué dans l'évolution mentale de l'homme un -rôle considérable, non seulement ses origines et son essence, mais -encore son existence elle-même, ont été, jusqu'à nos jours, l'objet de -débats passionnés: croyances fanatiques ou négations irréductibles. - -Et cela s'explique aisément par ce fait que, chez l'homme, la notion -du surnaturel affecte cette partie de son âme qui est à la fois la -plus impressionnable et pour lui la plus chère: ses sentiments -qu'elle exalte ou qu'elle accable, ses croyances que, pour une bonne -part, elle détermine. - -Il est donc probable que nous saurions depuis longtemps à quoi nous en -tenir sur ce qu'il faut croire des phénomènes du Merveilleux, si les -considérations d'ordre politique, religieux, sentimental ou même -simplement esthétique et littéraire, ne s'étaient opposées à leur -étude désintéressée. - -Il est probable que, sans ces scrupules de divers genres, auxquels se -joint encore la crainte d'être dupe, le Surnaturel sorti du domaine de -l'empirisme, à l'exemple des sciences positives, formerait maintenant -une branche de l'une de ces sciences: Physique ou Psycho-physiologie. - -A moins que, affirmant d'éclatante façon sa nature supraterrestre, il -n'ait--souhaitable et inespéré bienfait--assuré à l'âme humaine -l'indestructible soutien d'une indiscutable Foi. - -Or, de nos jours, grâce à un mouvement spécial d'idées, de croyances -et de sentiments, sorte de réaction à laquelle on a voulu donner le -nom de _Nouveau Mysticisme_[3], on peut, sans crainte de susciter trop -de colères ou des oppositions systématiques, se pencher de nouveau -sur les mystères du Surnaturel, sur ces phénomènes étranges, dont on -parle depuis l'origine de l'homme, et qui, heurtant violemment nos -habitudes d'esprit, ont, par excellence, le don d'exciter, d'irriter -même la curiosité. - - [3] Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_ (Alcan, 1891). Voir, sur ce - qu'il faut penser de la sincérité de ce mysticisme, la hautaine - et cinglante préface que J.-K. Huysmans a mise au précieux livre - de Rémy de Gourmont: _Le Latin mystique_ (Vanier, 1892). - -On a d'autant plus de titres à le faire que la Science, armée de ses -instruments de précision, s'est enfin décidée à s'occuper de ces faits -absurdes en apparence et contraires à toutes les lois qu'elle a -établies jusqu'ici; elle a commencé, à leur sujet, une enquête qui, -espérons-le, va permettre de faire un peu de jour en cet obscur -fouillis du Merveilleux. - -Comme le dit M. Paulhan dans la substantielle étude qu'il a consacrée -aux hallucinations véridiques[4]: «Faire entrer le Merveilleux dans la -science, ce serait satisfaire à la fois notre goût, jamais dompté pour -le Merveilleux, et notre respect toujours croissant pour la Science. -C'est ce que l'on essaie de faire, et cette application des méthodes -exactes et précises à des sujets qui paraissaient ne relever que de la -Foi est un des caractères importants et originaux de notre science -psychologique. Nous ne voulons plus nous contenter, pour nier ou pour -croire, d'impressions personnelles ou de raisons instinctives et -vagues.» - - [4] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des - Deux-Mondes_, 1er nov. 1892. - -Et cette hardiesse dans l'investigation de l'_Au-delà_ est d'autant -plus légitime qu'il serait du fait d'une étroite présomption de -regarder, comme déjà connues et désormais enfermées dans les -catégories de nos sciences, toutes les modalités de la Force et de la -Matière. Qui pourrait soutenir que, dans notre terrestre atmosphère, -n'agissent pas--dissimulées et pourtant puissantes--des forces -échappant à tous nos concepts? Serait-il donc absurde de supposer des -états de la matière différents de ceux dont nos sens ont la notion -familière? - -Absurde au contraire serait la négation _a priori_, en ce temps où -les applications des données de la Science ont possibilisé -l'Invraisemblable. - -N'est-ce pas ici ou jamais le lieu de se rappeler la prudence -intellectuelle de Montaigne: «La raison m'a instruit que de condamner -ainsi résolûment une chose pour faulse et impossible, c'est se donner -l'advantage d'avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté -de Dieu et de la puissance de notre nature, et qu'il n'y a point de -plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre -capacité et suffisance.» - -Quelles seront maintenant les conséquences de cette enquête -scientifique? Nul ne saurait le dire d'une façon certaine. Pour notre -compte, nous les prévoyons nombreuses et graves et capables de -provoquer d'inattendus et singuliers bouleversements dans l'Ame -contemporaine... - -Quoi qu'il en soit, cette tardive mais louable curiosité de la Science -pour les inquiétantes énigmes de l'Occulte aura peut-être, entre -autres résultats imprévus, celui de dissiper bien des erreurs, bien -des calomnies, dont furent victimes ces sciences d'un autre âge: -Magie, Alchimie, Kabbale, etc., qui, toutes, faisaient de l'existence -des forces occultes de l'homme et de la nature comme la base de leurs -enseignements. - -Dans les pages suivantes, nous négligerons ce côté de la question, -ainsi que tous ceux du même genre, pour nous en tenir _exclusivement_ -aux résultats positifs que l'enquête, commencée par des hommes d'une -intelligence aussi amplexive que courageuse, a donnés jusqu'ici. - -_Ce travail n'a d'autres prétentions que d'être, pour ainsi dire, le -procès-verbal de l'état actuel de la question_, car, on ne saurait -trop le répéter, il est désormais acquis que la question du -Merveilleux existe et que son étude s'impose. - -Par malheur pour nous, malgré une expérimentation de deux années, nous -n'apportons en ces matières aucune lumière nouvelle. Les résultats que -nous avons obtenus, quoique non négligeables et même encourageants, ne -nous ont pas semblé accompagnés de suffisantes garanties de contrôle -pour que nous les puissions admettre. - -C'est qu'ici l'expérimentation est encore plus délicate, plus épineuse -que partout ailleurs. Les causes d'erreur sont infiniment multiples -et elles ne sont pas seulement extérieures à l'observateur; il les -porte aussi en lui-même: en tous ses sens que peuvent abuser de -multiples hallucinations, en son cerveau que des suggestions -puissantes ou simplement de séduisantes analogies peuvent entraîner à -d'erronées conclusions. On ne les compte plus ceux qui, en ces régions -périlleuses, ont déjà perdu pied. Aussi, ne saurait-on trop insister -sur l'absolue nécessité, en Psychologie occulte, d'une méthode -rigoureuse; ce n'est pas sur la seule production des Phénomènes que -doit s'exercer le contrôle de l'observateur, c'est encore et surtout -sur le témoignage de ses propres sens. - -Et qui sait même si les méthodes scientifiques normales sont -applicables à de pareilles recherches? - -Comme se le demande M. le professeur Richet, si nous n'avançons pas -davantage dans cette étude hérissée de tant d'obstacles, «qui sait si -ce n'est pas la méthode d'investigation elle-même qui est à -trouver[5]?» - - [5] _L'Avenir de la Psychologie_, in _Annales des Recherches - psychiques_, no 6, 2e année. - -Une des objections que l'on entend le plus fréquemment formuler contre -la réalité des faits de Psychologie occulte, «c'est qu'il est -impossible de les reproduire à volonté.» Nous avouons qu'elle nous a -toujours paru un peu naïve. En effet, est-ce que la moindre expérience -de physique ou de chimie n'exige pas, pour réussir, toute une série de -conditions spéciales, à défaut desquelles elle échoue fatalement? Or, -notre ignorance des conditions nécessaires et suffisantes pour la -production des Phénomènes occultes est à peu près complète; nous ne -savons qu'une chose: c'est qu'elles sont encore plus délicates, plus -difficiles à réaliser intégralement que celles de n'importe quels -autres phénomènes; un rien suffit à les contrarier. Dès lors, comment -pourrions-nous, en Psychologie occulte, reproduire, à volonté et à -coup sûr, telle ou telle expérience? Notre tâche est justement la -recherche et la détermination exacte des conditions des Phénomènes, de -l'atmosphère nécessaire à l'expérience, pour ainsi dire. Et pour -l'instant, elle est suffisante. - -Ceci dit, nous allons exposer d'abord un résumé de l'histoire du -Merveilleux, histoire précieuse pour nous, surtout en ce qu'elle -montre comment des faits, dont on faisait l'apanage du Surnaturel, -sont parvenus, sous le nom d'_Hypnotisme_, à se faire admettre par la -Science officielle, préparant ainsi la voie à d'autres.... - -«Est-ce à dire en effet, ainsi que l'écrit M. Charcot, que nous -connaissions tout dans ce domaine du Surnaturel qui voit, tous les -jours, ses frontières se rétrécir sous l'influence des acquisitions -scientifiques? Certainement non. Il faut, tout en cherchant toujours, -savoir attendre. Je suis le premier à reconnaître, avec Shakespeare, -«qu'il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre qu'il n'y a de -rêves dans votre philosophie[6].» - - [6] Charcot: _La foi qui guérit_ (Revue hebdomadaire du 3 déc. - 1892). - -Ensuite, nous examinerons séparément chaque classe de Phénomènes -psychiques occultes, en ayant soin de choisir les observations les -plus caractéristiques, les plus propres à fournir les éléments d'une -opinion raisonnée. - -Quant à ce qui est des théories explicatives, nous nous bornerons à -exposer brièvement celles des autres. Pour nous, persuadé que les -faits dont nous allons nous occuper ne peuvent encore comporter -l'ombre d'une théorie qui ne soit prématurée, nous nous abstiendrons -sagement de toute tentative de ce genre. - -«Tâchons de constater des faits. Les théories viendront plus tard, et, -hélas! elles ne feront pas défaut[7].» - - [7] Ch. Richet: _Lettre à M. Dariex_, etc. - -Ne réussirions-nous, par ce système d'exactitude positive, à faire -naître chez nos lecteurs, non pas la conviction--nous ne visons pas si -haut,--mais seulement une sorte de doute, plutôt contraire à la -négation _a priori_, une sorte d'état réceptif plutôt favorable à -l'objet de nos études, que nous nous estimerions satisfait. - -A cet égard, nous ne saurions mieux faire, en terminant ces quelques -lignes d'avant-propos, que de citer les paroles suivantes de M. de -Rochas: - -«Nous ne demandons certes pas une foi aveugle, mais seulement une foi -provisoire équivalente à celle qu'on accorde aux historiens, aux -voyageurs, aux naturalistes, pour les faits dont ils ont été les -témoins et qu'ils peuvent, comme nous, avoir mal vus ou mal -interprétés, ainsi que pour les récits rapportés d'après les -indigènes, qui ont pu se tromper ou les tromper, comme nos sujets -peuvent s'halluciner ou nous induire en erreur. - -»Qu'on n'exige pas des preuves absolues, irréfutables; il ne saurait y -en avoir pour des phénomènes qui ne dépendent pas de nous ou qui ne se -produisent que dans des circonstances non encore déterminées. - -»Celui qui rejette _a priori_ nos observations ressemble à l'homme qui -nierait César parce qu'il ne l'a pas vu, l'électricité parce qu'il n'a -pu tirer une étincelle de la machine par un temps humide, l'harmonie -parce que son oreille est incapable de discerner une consonance d'une -dissonance[8].» - - [8] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, page 115 - (Chamuel, 1892). - - - - -COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DU MERVEILLEUX - - -Dans ce résumé historique, nous passerons rapidement sur le -Merveilleux dans l'Antiquité et au Moyen-Age, non pas que les -documents fassent défaut, mais ils n'ont pas encore été soumis à une -critique suffisante pour que nous les puissions faire figurer dans ce -travail qui, répétons-le, ne doit et ne veut admettre que des faits -donnant prise le moins possible aux objections du doute. - -Nous l'avons dit, le Merveilleux est aussi vieux que l'homme et il est -«un aliment, si nécessaire à l'esprit humain» que son intervention -figure dans les oeuvres initiales de toutes les littératures, depuis -les livres sacrés et les épopées de l'Inde, jusqu'aux _Sagas_ -scandinaves[9]. - - [9] Voir Maury: _Croyances et légendes de l'Antiquité_ (Didier, - 1863) - -Cette intervention est essentiellement polymorphe: tantôt ce sont des -êtres d'essence supérieure à celle de l'homme, ou tout au moins -différente (dieux, anges, démons, génies de toute espèce et en nombre -incalculable), qui interviennent de façon miraculeuse dans les -destinées de l'humanité; tantôt, au contraire, ce sont des créatures -humaines qu'une faculté spéciale et une initiation mystérieuse ont -douées de pouvoirs surhumains, dont elles usent pour le bien ou pour -le mal des hommes (mages, thaumaturges, sorciers, etc., etc.). C'est -ainsi que l'histoire du Merveilleux touche d'un côté à celle des -religions, de l'autre à l'histoire des occultes (Magie, Alchimie, -Kabbale, etc.). - -Comme notre but n'est d'étudier que le Surnaturel qui se manifeste par -un agent humain, nous allons nous attacher uniquement aux personnages -que la tradition nous montre revêtus de pouvoirs extraordinaires, et -nous citerons, de préférence, les faits qui auront plus d'analogie -avec ceux que l'on peut observer de nos jours. - -Notons encore ceci, qui, pour nous, offre un intérêt spécial, c'est -que de tout temps, depuis les formules magiques des sanctuaires -d'Asclépios[10] jusqu'au _baquet_ de Mesmer, en passant par les -_onguents sympathiques_ de Paracelse et la _cure magnétique_ des -plaies de Van Helmont, le Merveilleux a été considéré comme un des -agents les plus actifs, les plus précieux de l'art de guérir. - - [10] Voir, pour les prêtres médecins de la Grèce: Decharme, - _Mythologie de la Grèce antique_,--et pour les guérisons du - sanctuaire d'Epidaure: Reinach, _Traité d'épigraphie grecque_. - -L'Inde a toujours été, et elle l'est encore de nos jours, la terre -d'élection du Surnaturel. C'est là que, d'après les travaux des -occultistes contemporains dont nous parlerons plus loin, aurait pris -naissance la _Science occulte_, c'est-à-dire un corps de doctrine qui, -entre autres enseignements, affirme l'existence d'une force spéciale -et mystérieuse, inhérente au corps humain et aux autres corps de la -nature. Elle dériverait d'une Force unique, sorte de «fluide et de -vibration perpétuelle», à la fois «substance et mouvement»; et c'est à -elle que seraient dus tous les phénomènes d'apparence surnaturelle. - -Des sanctuaires indiens, où les thaumaturges la tenaient secrète, -cette Science _ésotérique_, mère de toutes les sciences occultes, -serait passée d'abord en Chaldée, dans les temples de Mithrâ, puis en -Égypte, dans ceux d'Osiris et d'Isis; et l'on peut lire dans -Jamblique, Porphyre et Apulée, le très curieux récit des épreuves -physiques et morales auxquelles étaient soumis les adeptes, lors de -leur initiation. - -Tous les grands réformateurs religieux ou philosophes auraient été -initiés[11] à la doctrine occulte, et Moïse lui-même en aurait enfermé -l'essence dans la Genèse. La Kabbale, avec ses deux livres -fondamentaux, le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_, ne serait que la clé -qui permettrait de découvrir, sous le sens ordinaire, sous le sens -littéral de la Bible, la signification secrète[12]. - - [11] Voir Schuré: _Les grands initiés_ (Didier). - - [12] Voir, sur la Kabbale: Munck, _Système de la Kabbale_. Paris, - 1842. _Mélanges de philosophie juive et arabe._ Paris, 1859. - - Ad. Franck: _La Kabbale_. Paris, 1889.--Papus: _La Kabbale, résumé - méthodique_ (Chamuel, 1891). - - Parmi les anciens: Reuchlin. _De Verbo mirifico._ Bâle, 1494.--_De - arte cabalistica._ Haguenau, 1517.--et les oeuvres de Pic de la - Mirandole. - -Toutefois, au point de vue exclusivement positif et scientifique qui -est le nôtre, nous sommes mal renseignés sur les miracles que -pouvaient produire les thaumaturges de l'Inde, de la Chaldée, de -l'Égypte, etc. On n'a qu'à lire les très savants ouvrages d'Eusèbe -Salverte et de M. de Rochas, pour voir que beaucoup de ces prétendus -miracles n'étaient dus qu'à la connaissance anticipée, et tenue -soigneusement cachée, de quelques lois de nos sciences positives. Il -n'y aurait rien d'étonnant, cependant, à ce que des hommes qui -consacraient leur vie à l'étude des forces occultes de l'organisme -humain et de la nature ne fussent arrivés à des résultats dont nous -commençons à peine à entrevoir la possibilité. - -Dans l'Antiquité grecque et latine, on connaît les prêtres et les -devins qui prédisaient l'avenir, les _pythonisses_ qui rendaient des -oracles, en s'agitant sur leur trépied, les _sibylles_ qui, elles, -prophétisaient avec calme, sans convulsions. - -En général, on ne sait pas assez à quel point les Grecs étaient -superstitieux[13]; pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire les récits -d'Hérodote: ce ne sont que prodiges plus merveilleux les uns que les -autres, si merveilleux même que, quelquefois, l'auteur se refuse à les -croire. - - [13] Voir, à ce sujet, E. Havet: _Le Christianisme et ses - origines_. - -On lira aussi, dans _Théophraste_, le portrait, qui ne paraît pas trop -chargé, de l'_Athénien superstitieux_[14]. - - [14] «Socrate non seulement s'imaginait recevoir des influences, - des inspirations divines, mais il croyait encore, à raison de ce - privilège, posséder à distance une influence semblable sur ses - amis, sur ses disciples..., influence indépendante même de la - parole et du regard et qui s'exerçait à travers les murailles et - dans un rayon plus ou moins étendu.» (Lélut: _Le démon de - Socrate_, 1836, p. 121.) - -Les plus célèbres thaumaturges furent d'abord _Pythagore_, l'auteur -des _Vers Dorés_; il avait été initié, dans l'Inde, à la doctrine -occulte; il était, paraît-il, visité par les dieux, il savait se faire -écouter des bêtes, etc. Un jour, par la seule force de sa volonté, il -aurait arrêté le vol d'un aigle!... Puis viennent _Apollonius de -Thyane_ et _Simon le Magicien_, deux initiés eux aussi. - -«Apollonius, comme le dit M. Chassang[15], a été, de son vivant même, -non seulement honoré comme un sage, mais redouté par les uns comme un -magicien, adoré par les autres comme un dieu, ou tout au moins vénéré -comme un être surnaturel.» - - [15] Chassang: _Apollonius de Thyane_ (Didier, 1862). - -Parmi bien d'autres faits miraculeux que raconte avec complaisance son -biographe Philostrate, on voit qu'il put prédire d'Éphèse, en -Asie-Mineure, où il se trouvait, l'assassinat de l'empereur Domitien, -à Rome, à l'instant où cet assassinat se produisait. Une autre fois, -il fut transporté subitement de Smyrne à Ephèse, etc., etc. - -Quant à Simon de Samarie, dit _le Magicien_, non seulement il fut -aussi adoré comme un être divin par le peuple et le Sénat de Rome, -mais plusieurs Pères de l'Eglise, et saint Justin entre autres, ne -sont pas éloignés de le considérer, eux aussi, comme un dieu. -Cependant, tous les Pères ne sont pas à ce point favorables au célèbre -magicien, et l'on sait que ce fut, grâce aux prières de saint Pierre, -que le thaumaturge fut précipité du haut des airs, où il s'était élevé -«par la puissance de deux démons». Les miracles qu'on lui attribue -sont innombrables: il crée des statues qui ont la propriété de -marcher; il change les pierres en pain. Enfin, un jour, il dirige la -foudre sur le palais de Néron. - -D'ailleurs, pendant le siècle où vécut cet homme et pendant ceux qui -suivirent, à cette époque si confuse qui vit l'agonie du Paganisme, le -triomphe du Christianisme, et où pullulèrent les sectes -hérésiaques[16], toutes les sciences occultes, toutes les pratiques de -la superstition la plus vulgaire furent en grand honneur. Alors, déjà, -on parlait des _tables tournantes_ et des _esprits frappeurs_. -Tertullien, au milieu du IIe siècle, affirmait, devant le Sénat -romain, l'existence de la divination[17] par les tables, et il en -parlait comme d'une pratique courante. A la fin du IVe siècle, c'est -Ammien Marcellin qui nous conte l'histoire de deux païens, Patricius -et Hilarius, accusés de magie, pour avoir recouru à la divination par -les tables et par l'anneau suspendu, telle que la pratiquent encore -les modernes spirites. - - [16] Voy., pour les hérésies réunies sous le terme générique de - _gnosticisme_: Matter, _Histoire critique du gnosticisme_. Paris, - 1828-1843.--Ch. Baur: _la Gnose chrétienne_ (all.). Tubingue, - 1835. - - [17] Voir le _De Divinatione_, de Cicéron. - -Quant aux esprits frappeurs, c'est pour eux qu'a été faite la prière -suivante, qu'on lit dans les anciens rituels de l'Eglise: «Mettez en -fuite, Seigneur, tous les esprits malins, tous les fantômes et tout -esprit qui frappe (_spiritum percutientem_)»[18]. - - [18] Voir _Histoire des sciences occultes_, par le comte de - Résie, 1857. - -Pendant les premiers siècles de notre ère, nous trouvons, comme -dépositaires de la doctrine occulte, et par conséquent comme faiseurs -de miracles, les _Gnostiques_, les _Néo-Platoniciens_ de l'Ecole -d'Alexandrie, chez lesquels, depuis Plotin jusqu'à Proclus, la -philosophie s'associait aux pratiques de la _théurgie_, de -_l'évocation des esprits_, etc.[19]. - - [19] Voy. Jules Simon: _Histoire de l'Ecole d'Alexandrie_, - 1844-45.--Vacherot: _Histoire critique de l'Ecole d'Alexandrie_. - -Porphyre raconte que Plotin, séparé de lui, sentit cependant -l'intention où était son disciple de se donner la mort. - -Au Moyen-Age, les diverses sciences occultes, Magie, Alchimie, -Kabbale, ont, quoique mal vues par l'Eglise, de nombreux et brillants -représentants. Et ici, nous passerons plus rapidement encore sur les -théories et les pouvoirs surnaturels des _Albert le Grand_, des -_Raymond Lulle_, des _Nicolas Flamel_, des _Paracelse_, des _Van -Helmont_, etc., etc. - -L'enquête commencée sur eux par quelques esprits curieux et impartiaux -est de date encore trop récente[20]. Contentons-nous de dire que, -lorsqu'on aura bien voulu vérifier, en les rapprochant des résultats -obtenus par la science moderne, les enseignements de ces maîtres -d'autrefois, on sera forcé de rendre justice, sur ce point comme sur -bien d'autres, à ce grand Moyen-Age, souvent méconnu par la pédante et -partiale incompréhension de notre époque. - - [20] Voir Berthelot: _Origines de l'Alchimie_ (Steinheil, 1885); - _Collection des anciens Alchimistes_ (Steinheil). - - «A travers les explications mystiques et les symboles dont - s'enveloppent les alchimistes, nous pouvons entrevoir les théories - essentielles de leur philosophie, lesquelles se réduisent, en - somme, à un petit nombre d'idées claires, plausibles, et dont - certaines offrent une analogie étrange avec les conceptions de - notre temps... - - »Pourquoi ne pourrions-nous pas former le soufre avec l'oxygène, - former le selenium et le tellure avec le soufre, par des procédés - de condensation convenables? Pourquoi le tellure, le selenium ne - pourraient-ils pas être changés inversement en soufre, et - celui-ci, à son tour, métamorphosé en oxygène? - - »Rien, en effet, ne s'y oppose _a priori_. Assurément, je le - répète, nul ne peut affirmer que la fabrication des corps simples - soit impossible _a priori_. La pierre philosophale n'est donc pas - impossible.» (BERTHELOT.) - - Voici ce que, de son côté, pensait Dumas: «Serait-il permis - d'admettre des corps simples isomères? Cette question touche de - près à la transmutation des métaux. Résolue affirmativement, elle - donnerait des chances de succès à la pierre philosophale; il faut - donc consulter l'expérience, et l'expérience, il faut le dire, - n'est point en contradiction, jusqu'ici, avec la possibilité de la - transmutation des corps simples. Elle s'oppose même à ce qu'on - repousse cette idée comme une absurdité, qui serait démontrée par - l'état actuel de nos connaissances». - -Au XVIe et au XVIIe siècle, la croyance au Surnaturel était -universelle en Europe. Jamais temps ne comptèrent plus de sorciers de -toute sorte, plus de possessions démoniaques et d'exorcismes. Alors -les «juges civils admettent la sorcellerie et la magie comme des faits -indubitables, qu'ils ne songent pas même à expliquer autrement que par -l'action du démon»[21]. - - [21] Figuier: _Histoire du Merveilleux_. Voir, sur cette période: - LA BIBLIOTHÈQUE DIABOLIQUE, collection Bourneville (Babé). - -Citons seulement, pour mémoire, l'affaire des _Ursulines de Loudun_, -dont fut victime _Urbain Grandier_, celle des paysans du Labourd. -Ajoutons aussi, à titre de curiosité, que Descartes, le sceptique le -plus déterminé en apparence, tomba plusieurs fois en extase, alors -qu'il avait 24 ans; dans l'une d'elles, il entendit une explosion, il -vit «_des étincelles briller par toute la chambre_»; il perçut une -voix du Ciel qui lui promettait de lui enseigner le vrai chemin de la -science, etc. - -A la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, nous rencontrons un -grand nombre de théosophes, de visionnaires, de mystiques, -d'illuminés, etc. C'est l'époque où les petits pâtres protestants, en -proie à un alluminisme extatique, prophétisent dans les Cévennes; où -les Convulsionnaires jansénistes invoquent les prodiges accomplis sur -le tombeau du diacre Pâris; où, d'un autre côté, _Jacques Aymar_, Mlle -_Olivet_, Mlle _Martin_, font des miracles au moyen de la _baguette -divinatoire_, tandis que l'abbé Guibourt célèbre la _messe noire_[22]. - - [22] Le lecteur trouvera dans l'admirable roman de Huysmans: - _Là-Bas_, une des oeuvres littéraires les plus fortes de ces - dernières années, les renseignements les plus précis sur le - Satanisme au Moyen-Age et dans les temps modernes. - -Parmi les mystiques de cette époque, on distingue surtout Mlle -_Bourignon_ et Mme _Guyon_. Celle-ci, la malheureuse amie de -Fénelon[23], prétendait être en communion avec les saints, avait des -visions, jouissait du _vol d'esprit_ et de l'extase, opérait des cures -merveilleuses, etc. Ainsi que le dit M. Matter[24], «sa vie offre un -ensemble de phénomènes psychologiques d'un intérêt infini et dignes -d'une étude sérieuse.» Ajoutons qu'à notre connaissance, cette étude -n'a pas été faite et que Mme Guyon attend encore un historien -impartial. - - [23] Voir Matter: _Le Mysticisme en France au temps de Fénelon_ - (Didier). - - [24] Matter: _Swedenborg_ (Didier. 1863). - -Le plus illustre des théosophes du XVIIIe siècle est le Suédois -_Swedenborg_ (1688-1772), savant, philosophe, écrivain, qui, après une -brillante carrière scientifique, eut, à l'âge de 56 ans, à Londres, -une vision qui changea complètement l'orientation de ses idées et de -sa vie. Dès lors, il dit adieu à la science et, en proie à une sorte -d'illuminisme poétique, fonda une religion nouvelle, qui s'éloigne du -luthéranisme, encore plus du catholicisme, et qui est du «mysticisme -tout pur»[25]. Cette doctrine du _Nouvel Avènement_ eut bientôt -d'innombrables adeptes. - - [25] Comte de Résie, _loc. cit._ - -Pour nous, nous n'avons qu'à retenir que Swedenborg prétendait -conférer avec les patriarches, les prophètes, les philosophes de -l'Antiquité, que son âme pouvait, à travers toute distance, se mettre -en contact avec celle de ses adeptes, que, de Gothembourg, il vit -l'incendie de Stockolm, qu'enfin il prédit le moment exact de sa mort, -etc.[26]. - - [26] Voir Matter: _Swedenborg_ et les _Lettres de Kant à Mlle de - Knobloch_. - -Malgré son éducation scientifique--il s'était notamment occupé -d'anatomie et de minéralogie,--Swedenborg, comme tous les théosophes -dont nous avons cité les noms, n'avait jamais songé à rapporter aux -forces de la nature la cause des prodiges qu'il produisait ou dont il -était témoin. - -Pour tous ces mystiques, ces miracles étaient produits par des -puissances divines, par de bons ou de mauvais esprits, par les âmes -des morts, etc. - -Mesmer, le premier, quoique hanté, lui aussi, de préoccupations -mystiques, essaie de rapporter à une cause un peu plus naturelle la -production de ces phénomènes. Dans sa thèse intitulée: _De l'influence -des astres, des planètes, sur la guérison des maladies_, le médecin -allemand prétendait «que les corps célestes exercent, par la force qui -produit leurs attractions mutuelles, une influence sur les corps -animés, spécialement sur le système nerveux, par l'intermédiaire d'un -fluide subtil qui pénètre dans tous les corps et qui remplit tout -l'univers». C'est ainsi qu'il fonde la doctrine du _Magnétisme -animal_, doctrine qui, en réalité, n'était point nouvelle. Sans -remonter aux théories des anciens orientaux, dont nous avons parlé -plus haut, on en trouve des traces très nettes dans Paracelse, -Burgraëve, le Père Kircher, etc.[27]. - - [27] Voir, pour l'histoire du Magnétisme animal, les ouvrages de - Dechambre, de Bersot et une excellente étude de Paul Richer, dans - la _Nouvelle Revue_ du 1er août 1882.--Voir aussi le _Magnétisme - animal_, de Binet et Féré (Alcan, 1890). - -On connaît l'existence accidentée de l'inventeur du fameux «baquet» et -les pratiques charlatanesques auxquelles il eut recours pour attirer -la clientèle; ce furent elles qui jetèrent tant de discrédit sur les -théories du Magnétisme animal. Pourtant, ainsi que le dit M. -Bernheim[28], «tout n'était pas nul dans les folles et orgueilleuses -conceptions du Mesmerisme». Pour en donner une idée, citons seulement -cette proposition de Mesmer: - -«On trouve, dit-il, dans le corps humain, des propriétés analogues à -telles de l'aimant, on y distingue des _pôles également divers et -opposés_»[29]. - - [28] _De la Suggestion et de ses applications._ - - [29] 9e des _27 Propositions_ de Mesmer. - -Voilà mentionnée la _polarité humaine_, retrouvée de nos jours par -Reichenbach[30], Durville, Chazarain, de Rochas, etc. - - [30] Voir le _Fluide des magnétiseurs_, réédité et annoté par M. - de Rochas (Carré, 1892). - -Nous avons dit, au début de cet aperçu historique, que l'un des -caractères essentiels du Merveilleux était son polymorphisme. C'est -cette grande variété dans ses modes de manifestation qui rend son -histoire confuse et difficile à exposer, surtout lorsqu'on arrive à la -fin du siècle dernier et au nôtre. Alors, en effet, l'attention est -sollicitée par une foule de noms divers qui la déconcertent: -_Occultisme_, _Magie_, _Magnétisme_, _Somnambulisme_, _Hypnotisme_, -_Spiritisme_, etc., etc. - -Disons donc, pour fixer les idées, qu'au XVIIIe siècle, Mesmer, ayant -fait connaître au grand public, sous le nom de _Magnétisme animal_, -une partie des phénomènes que, seuls jusqu'alors, connaissaient et -revendiquaient les adeptes des sciences occultes, on peut distinguer, -dans l'histoire du Merveilleux, deux courants: - -D'un côté, les diverses écoles d'occultisme et les sociétés secrètes, -_Rose-Croix_, _Hermetistes_, continuent l'antique tradition. - -De l'autre, le Magnétisme animal évolue, à travers bien des fortunes -diverses, du Mesmerisme jusqu'au moderne Hypnotisme. - -Or, nous n'étudions ici que des phénomènes qui, tout en ayant -peut-être quelque lien caché avec ceux de l'Hypnotisme, en sont -pourtant tout à fait différents. - -C'est pourquoi nous rappellerons seulement que le Magnétisme animal, -perfectionné en quelque sorte par le marquis _de Puységur_, qui -découvre le somnambulisme provoqué par le baron _du Potet_, -l'inventeur du _miroir magique_, et par bien d'autres encore, ne put -cependant se concilier la faveur des corps savants. Bien au contraire, -après un nombre infini de recherches, de discussions, de rapports, -l'Académie de médecine de Paris conclut, en 1837, à sa négation -entière, absolue. Mais on sait comment son étude, reprise par -l'Anglais _Braid_, qui lui donna le nom d'_Hypnotisme_, continuée par -_Azam_, par _Durand de Gros_[31] (un adepte de la première heure, dont -on ne saurait trop rappeler l'active et courageuse propagande), -aboutit enfin aux beaux travaux des _Liebeault_, des _Charcot_, des -_Richet_, des _Grasset_, des _Bernheim_ et d'une foule d'autres -auteurs. - - [31] _Cours théorique et pratique de braidisme_, publié sous le - pseudonyme de Philip's. - -Dès lors, le Magnétisme animal, sous son nom nouveau d'_Hypnotisme_, -est définitivement admis et triomphe avec éclat. - -On peut donc dire que des phénomènes que l'on attribuait en propre au -Merveilleux viennent de se faire reconnaître par la science -officielle. - -Or, notre travail se propose de montrer qu'à la suite d'autres -chercheurs qui, dans la région du Mystère, ont voulu pousser plus loin -que l'hypnotisme, cette même science officielle va, sans doute, être -forcée d'admettre aussi les autres modalités du Surnaturel, celles qui -formaient jusqu'ici l'apanage des Sciences occultes, Magie, Kabbale, -Alchimie, etc. - -Mais, au préalable, un mot sur ces dernières. - -Nous avons dit que, d'après les occultistes, l'initié Moïse aurait -renfermé, dans les deux livres fondamentaux de la Kabbale, le _Sepher -Iesirah_ et le _Zohar_, l'essence de l'antique doctrine ésotérique de -l'Orient. Or, la transmission jusqu'à nous de cette doctrine se serait -faite par les diverses écoles d'occultisme qui, toutes, dérivent de la -Kabbale, et, par conséquent, de l'Esotérisme de l'antiquité. - -Comme lui, en effet, toutes reposent sur un même principe: l'existence -d'un Agent unique universel, d'une Force fluidique, origine de toutes -choses et à qui elles ont donné les noms les plus divers. C'est l'_Od_ -des Hébreux, l'_Aour_ des Kabbalistes, le _Mercure universel_ de -l'Alchimie, la _Lumière astrale_ des Mages[32]. - - [32] Cette force émanerait «d'un centre mystérieux et ineffable, - où réside l'Être des Êtres.» - -De même, tous les occultistes professent, et ceci nous intéresse -spécialement, que l'une des modalités de cette Force unique est -inhérente à l'organisme humain et aux autres corps de la nature; elle -est mystérieuse, le plus souvent à l'état latent, mais peut, dans -certains cas et sous certaines conditions, donner lieu à des -phénomènes inexplicables par les données ordinaires de la science, -tels que le soulèvement spontané du corps au-dessus du sol ou -_Lévitation_, les mouvements d'objets matériels sans cause -appréciable, la transmission de la pensée à distance, les apparitions, -etc. - -Pour les Mages, cette force est le _Corps astral_, troisième principe -de l'homme, sorte d'intermédiaire entre l'âme et le corps -organique[33]. - - [33] Voir Plytoff: _La Magie_ (Baillière, 1892). - -Pour Mesmer, c'est le _Fluide magnétique_; nous verrons plus loin que, -pour la Science, c'est la _Force psychique_. Les personnes qui -l'émettent en quantité sont les _médiums_. - -Enfin, tous les occultistes, après avoir affirmé la persistance du -_Moi_ conscient après la mort et même la réincarnation, admettent -l'existence d'Êtres invisibles, d'essence trop subtile pour être -perceptibles à nos sens, en un mot d'_Esprits_, qui sont de plusieurs -hiérarchies. La Magie les distingue, suivant leur rang, en: «1º -_Élémentals_, forces inconscientes des Éléments; 2º _Élémentaires_, -restes des défunts; 3º _Larves_, vestiges vitaux des morts-nés, des -suicidés, incessamment guidés par des désirs inassouvis.» - -Ajoutons que tous les initiés, quels qu'ils soient, Mages, -Kabbalistes, Alchimistes, prétendent pouvoir, au moyen de leur volonté -exaltée par des pratiques cérémonielles spéciales, exercer une action -puissante sur toute cette population de l'Invisible et posséder ainsi -des pouvoirs inconnus des autres hommes. Aussi, toutes les Écoles -accordent-elles, dans leur enseignement, la première place au -développement et, pour ainsi dire, à l'entraînement de la volonté[34]. - - [34] Voir le beau livre de Joséphin Péladan: _Comment on devient - Mage_ (Dentu, 1892), sorte de catéchisme intellectuel et moral - que, par ce temps d'abject sensualisme, l'on devrait mettre entre - les mains de tous les jeunes gens. - -Nous n'avons fait que nommer les plus grands occultistes du Moyen-Age, -Albert le Grand, Raymond Lulle, Nicolas Flamel, etc., l'enquête -commencée sur leurs théories et leurs pouvoirs extraordinaires étant -encore loin d'être suffisante. - -Au XVIIIe siècle, tandis que Mesmer jetait les pratiques du magnétisme -en pâture au public, l'occultisme eut pour adeptes les membres de -diverses sociétés secrètes: _Templiers_, _Rose-Croix_, _Hermetistes_; -puis le Mystérieux: _Comte de Saint-Germain_, _Louis-Claude de -Saint-Martin_, dit le _Philosophe inconnu_, fondateur de la secte des -Martinistes[35], _Cagliostro_, etc. - - [35] Voir Matter: _Saint-Martin. Le philosophe inconnu_ (Didier). - Ad. Franck: _La philosophie mystique en France au XVIIIe siècle_. - -Au commencement de ce siècle, après l'époque troublée de la Révolution -et de l'Empire, vers 1820, la Science occulte renaît partout, et l'on -doit reconnaître que les diverses Ecoles sont représentées par des -hommes de grande et originale valeur, quoique tenus à l'écart par les -Académies[36]. - - [36] Donnons, pour fixer les idées à leur égard et faire cesser - des équivoques souvent absurdes, une définition précise des - principales Ecoles: - - MAGIE.--Elle étudie la mise en pratique des forces occultes de la - nature et de l'homme. Si ces forces sont actionnées en vue du mal - ou dans un intérêt égoïste, on donne naissance à la _Magie noire_; - si, au contraire, elles sont mises en action pour le bien et dans - l'intérêt de tous, c'est la _Magie blanche_ qui se révèle. - - ALCHIMIE.--Branche de la science occulte qui s'occupe - particulièrement de l'application de la magie aux êtres inférieurs - de la nature, minéraux et végétaux. - - KABBALE.--Signifie _tradition_.--D'après certains auteurs, la - Bible est incompréhensible sans une explication secrète. Cette - explication aurait été donnée par Moïse à certains hommes choisis - et transmise ainsi de génération en génération. Cependant, à une - certaine époque, la peur de perdre la tradition aurait déterminé - ses possesseurs à l'écrire, le plus symboliquement possible, du - reste. De là l'origine des deux livres fondamentaux de la Kabbale: - le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_. (Ces définitions sont - empruntées à Papus). - -Ce sont le Polonais _Hoene Wronsky_, mathématicien et kabbaliste, -_Fabre d'Olivet_[37], auquel nous devons la restitution presque -entière des Sciences enseignées dans les Sanctuaires de l'Inde et de -l'Egypte, _Eliphas Lévy_[38], le plus savant de tous les occultistes -contemporains, _Louis Lucas_[39], disciple des alchimistes, qui -«ébauche la première synthèse scientifique, en alliant la Science -occulte à nos Sciences expérimentales.» - - [37] _La langue hébraïque restituée._--_Histoire philosophique du - genre humain._--_Les Vers Dorés de Pythagore._ (Traduction et - analyse.) Tous ces ouvrages chez Chamuel. - - [38] _Dogme et Rituel de la haute Magie_, _Histoire de la Magie_. - _Clef des Grands Mystères_ (Chamuel). - - [39] _Chimie nouvelle_, _Histoire dogmatique des Sciences - physiques_, _Le Roman alchimique_. - -De nos jours enfin, surtout depuis 1880, l'Occultisme a pris un essor -extraordinaire. Toutes les Écoles comptent de nombreux et brillants -adeptes; parmi eux, citons le docteur _Encausse_, chef de clinique du -docteur Luys, qui applique avec succès aux sciences modernes la -méthode analogique de l'Occultisme, et qui, sous le pseudonyme de -_Papus_, a publié un _Traité de Science occulte_ très documenté; il -dirige en outre la plus sérieuse des Revues d'occultisme, -l'_Initiation_, qui est l'organe du _Groupe indépendant de recherches -ésotériques_. Citons encore l'hermétiste _Stanislas de Guayta_[40], -successeur direct d'Eliphas Lévy; _Joséphin Péladan_, qui soutient, -dans ses livres--avec le talent que l'on sait--les théories de la -Magie la plus transcendantale; puis le _marquis de Saint-Yves -d'Alveydre_[41], la _duchesse de Pomar_, etc... - - [40] _Le Serpent de la Genèse_, _Le Temple de Satan_ (Chamuel). - - [41] _Mission des Juifs_ (Calmann-Lévy). - -Terminons ces quelques mots sur l'Occultisme contemporain en disant -que ce qui le caractérise, c'est l'emploi qu'il fait, dans ses -recherches, de la méthode analogique et le but qu'il se propose de -«ramener à un même principe toutes les sciences, toutes les -philosophies et toutes les religions, de trouver le lien qui unit la -Métaphysique à la Physique, la Science et la Foi. - -»Au point de vue pratique, il étudie une série de forces encore mal -connues, en partant de ces deux principes: _le Hasard n'existe pas_, -_le Surnaturel n'existe pas_[42].» - - [42] Papus.--Voici ce que dit M. Paulhan des Sciences occultes: - «M. Héricourt signalait récemment, à propos des travaux de M. - Charles Henry, sous le fatras des Sciences occultes, la vision de - l'importance des nombres et de leurs rapports pour l'explication - du monde. En effet, ramener le monde à des lois générales est un - but des Sciences occultes, mais ce n'est pas le seul. Une fois - connues les causes des phénomènes, il faut se servir de ces - découvertes pour agir sur le monde. La Magie n'est pas autre - chose que la science qui permet la mise en activité, par - l'initié, de l'agent universel et des différentes forces - invisibles émanées de l'âme humaine, pour obtenir certains - résultats pratiques.» - - (Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_, page 112). - -Or, ce sont ces «forces mal connues», productrices de phénomènes -prodigieux, que quelques savants éminents, diplômés à souhait, les -Croockes, les Zoellner, les Richet, les Gibier, les Dariex, ont eu le -courage, plus grand qu'il ne semble, de soumettre à des investigations -rigoureusement scientifiques, et, comme nous le disions plus haut, -c'est grâce à leurs travaux que la Science officielle sera peut-être -forcée, dans un avenir plus ou moins prochain, d'admettre, après les -phénomènes de l'Hypnotisme, les autres modalités du Merveilleux. - -Nous allons voir, maintenant, à la suite de quelles circonstances ces -chercheurs furent amenés à aborder ce genre d'études jusque-là si -suspectes, et c'est ici que nous nommerons pour la première fois le -_Spiritisme_, qui, s'il n'a pas d'autres mérites, a du moins celui -d'avoir attiré sur les phénomènes qui avaient formé jusqu'à présent -l'apanage exclusif des Sciences occultes l'attention de pareilles -autorités. - -On peut dire de lui qu'il a rendu à la cause des Phénomènes psychiques -occultes le même service que rendit le Mesmerisme à celle de -l'Hypnotisme. De même que Mesmer, _Allan Kardec_ et ses adeptes ont, -à travers bien des rêveries sans valeur, fait pourtant entrevoir à -quelques esprits pénétrants la possibilité de recherches sérieuses et -fécondes. - -Racontons donc rapidement les origines du Spiritisme et ensuite de ce -que l'on peut nommer l'Occultisme scientifique ou officiel. - -En 1847, on commença de signaler, dans le nord de l'Amérique, des -phénomènes étranges, mystérieux, qui se passaient à Hydesville, dans -l'Etat de New-York. Une famille de ce village, la famille Fox, -entendait des coups frappés dans les murs, sur le plancher de la -maison qu'elle habitait. Les meubles «étaient agités d'un mouvement -d'oscillation, comme s'ils avaient été balancés sur les flots; on -entendait marcher sur le parquet sans qu'on vît personne[43].» Des -recherches minutieuses et une surveillance sévère ne firent découvrir -aucune fraude, aucune supercherie. Quant à une hallucination possible, -les faits étaient constatés par un trop grand nombre de témoins et se -renouvelaient trop fréquemment pour qu'on pût y penser. Bientôt, les -bruits parurent produits par des forces _intelligentes_, qui -répondaient, au moyen de coups frappés, quand on les interrogeait. Dès -lors, tous ces prodiges furent--comme de juste--attribués à des -_esprits_, qui, affirma-t-on, étaient les âmes des morts. - - [43] Gibier: _Le Spiritisme ou Fakirisme occidental_ (Doin, - 1889). - -On le voit, l'explication n'était pas précisément neuve. - -On ne tarda pas à s'apercevoir que certains sujets avaient -particulièrement le don de communiquer avec ces esprits, et on leur -donna le nom de _médiums_. - -«Dès lors, le moderne Spiritisme était fondé. Des médiums -innombrables se révélèrent, les pratiques spirites se répandirent -comme une traînée de poudre, les différents clergés des mille sectes -américaines s'en mêlèrent, et la confusion devint indescriptible... -Peu s'en fallut que le Spiritisme, à ses débuts, ne comptât pour -martyrs ses premiers apôtres[44]». - - [44] Gibier, _loc. cit._ - -Bientôt l'épidémie spirite sévit en Europe. Partout on fait tourner, -parler, tables et guéridons. On s'entretient avec l'âme de tous les -grands personnages du passé, avec les puissances divines elles-mêmes, -et Dieu sait ce qu'on leur fait dire[45]! - - [45] Voir De Mirville: _Pneumatologie.--Des esprits et de leurs - manifestations diverses_, 4 vol., 1863. - -_Allan Kardec_, de son vrai nom _Rivail_, écrit des ouvrages qui sont, -comme l'Évangile, des Spirites français. - -Sans plus nous occuper des destinées du Spiritisme, disons que les -premiers chercheurs sérieux qui essayèrent, au moyen de procédés -scientifiques, de faire un peu de jour sur les Mystères spirites, -furent: - -En Amérique, _Mapes_, professeur de chimie, qui, «après avoir repoussé -dédaigneusement ces choses», fut obligé de convenir «qu'elles n'ont -rien de commun avec le hasard, la supercherie ou l'illusion.» - -Puis le docteur _Hare_, qui institua une série d'expériences très -ingénieuses, ressemblant beaucoup à celles du professeur Croockes, -dont nous aurons à parler longuement. - -Enfin, _M. Robert Dale Owen_ a publié, en Angleterre, un livre sur le -même sujet, dont les conclusions sont identiques à celles de Mapes. - -En France, à la même époque, _Babinet_ déclare, dans un article de la -_Revue des Deux-Mondes_, de mai 1854, que les prodiges nouveaux qu'on -raconte, les phénomènes surnaturels, sont _d'impossibilité_ et -_d'absurdité_. - -En 1859, _Jobert de Lamballe_, _Velpeau_, _Cloquet_, _Schiff_, -attribuent les _bruits_ spirites (coups, craquements, etc.) au -«_déplacement réitéré du tendon du muscle long péronier, de la gaine -dans laquelle il glisse en passant derrière la malléole interne_.» - -C'était se satisfaire à bon compte. - -Mentionnons pour mémoire l'article que _Dechambre_ fit paraître sur la -doctrine spirite, dans la _Gazette hebdomadaire de médecine et de -chirurgie_ (1859), dans lequel il a la sagesse de ne point se -prononcer sur la réalité des phénomènes psychiques occultes[46]. - - [46] On trouvera cet article cité tout au long dans le livre de - M. Gibier. - -Mais deux de ses collaborateurs au _Dictionnaire des Sciences -médicales_, MM. _Han_ et _Thomas_, loin de suivre son exemple, ne -veulent voir, dans tous les faits spirites, que le résultat de -l'_hallucination_ et surtout de l'_escroquerie_ (article -_Spiritisme_). - -Nous arrivons enfin à la période actuelle et à celle qui l'a précédée -immédiatement. - -C'est en 1870 que le professeur _William Croockes_[47], qui, parmi -bien d'autres titres de gloire, a celui d'avoir découvert un nouveau -corps simple métalloïde, le _Thallium_, et un nouvel état de la -matière, la _matière radiante_, voulut savoir enfin à quoi s'en tenir -sur les phénomènes dont les spirites affirmaient la réalité avec une -bonne foi absolue et même une conviction de fanatiques. Se défiant du -témoignage de ses propres sens, et pour qu'on ne pût prétendre qu'il -avait été dupe d'une hallucination, il eut recours aux instruments -enregistreurs dont il usait dans ses recherches scientifiques -ordinaires. - - [47] Déjà vers 1868, la _Société dialectique_ de Londres, sous la - présidence de sir Lubbock, avait étudié les Phénomènes occultes - et conclu à la réalité de la Force psychique. (Voy. Gibier, _loc. - cit._, page 250). - -Les résultats qu'il a obtenus et consignés dans son livre de la _Force -Psychique_ sont tels que, bien que l'on soit intimement persuadé de la -haute valeur et de l'honorabilité absolue de l'observateur, l'esprit -hésite cependant à les admettre sans réserves. - -Nous aurons à en parler longuement dans le courant de cette étude. - -Disons seulement qu'à la suite des travaux de Croockes, qui ne -trouvèrent aucune créance auprès des Académies, il s'est formé en -1822, en Angleterre, une _Société des Recherches Psychiques_ (_Society -for psychical Researches_), qui se consacre à l'étude des phénomènes -de psychologie occulte. Elle a pour président _Henry Sydgwick_ et -compte parmi ses membres honoraires _Croockes_, _Gladstone_, _John -Ruskin_, _Alfred Russel Wallace_[48]. Ajoutons qu'au dernier Congrès -de l'Association britannique pour l'avancement des Sciences, M. Lodge, -président de la section des sciences mathématiques et physiques, -vient, en un très beau langage, de reconnaître officiellement la -nécessité de l'étude des Phénomènes psychiques occultes. - - [48] Voir son livre: _Miracle and modern spiritualism_. - -Les expériences de Croockes sur la force psychique furent reprises en -Allemagne par l'astronome _Zoellner_, professeur à l'Université de -Leipzig, assisté de plusieurs de ses collègues: _Braune_, _Weber_, -_Scheibner_ et _Thiersch_. Le médium avec lequel il expérimenta était -l'Américain _Slade_, et les conclusions du savant allemand[49] sont -aussi catégoriques que celles du savant anglais. - - [49] Voir son ouvrage: _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81. - -En France, c'est le docteur _Gibier_, ancien interne des hôpitaux de -Paris, et que ses recherches de Pathologie expérimentale avaient -familiarisé avec les procédés d'investigation des Sciences positives, -qui est le premier à aborder, en 1886, l'étude des phénomènes de -Psychologie occulte; il est, du moins, le premier qui ose en parler -ouvertement. Il expérimente avec le médium Slade et obtient des -résultats aussi positifs que ceux de ses devanciers étrangers. Dans -son premier livre, le _Spiritisme_, il se borne à enregistrer des -faits et se garde sagement de tout essai de théorie explicative. Dans -le second, _Analyse des choses_, il est moins prudent..... - -Puis, tandis que le docteur _Luys_ et M. _Ochorowicz_ étudient, l'un -l'_action des médicaments à distance_ et le _transfert des maladies_, -l'autre la _Suggestion mentale_, le colonel de _Rochas d'Aiglun_, -administrateur de l'Ecole polytechnique, se livre à ses belles études -sur les _Forces non définies de la nature_ et les _Etats profonds de -l'Hypnose_[50]. - - [50] De Rochas: _Les forces non définies_ (Masson, 1887).--_Les - Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel, 1892). - -Enfin, il était réservé à l'homme, dont l'intelligence aussi largement -compréhensive que prudemment méthodique avait déjà tant fait pour le -triomphe de l'Hypnotisme, d'être encore le premier à reconnaître -_officiellement_ l'existence et l'intérêt scientifique des phénomènes -psychiques occultes. - -Après avoir accueilli, dans la grande Revue qu'il dirige, les -documents concernant l'Occultisme scientifique et publié sur ce sujet -de nombreuses études, M. le professeur _Charles Richet_ vient, en -1891, d'accepter, pour ainsi dire, la direction honoraire de la -première publication sérieuse consacrée à ce genre d'études. - -Les _Annales des Sciences Psychiques_, que dirige, avec un tact -scientifique bien rare en ces matières, M. le docteur _Dariex_, ont -pour but de «rapporter, avec force, preuves à l'appui, toutes les -observations sérieuses qui leur sont adressées relativement aux -faits soi-disant occultes de _télépathie_, de _lucidité_, de -_pressentiment_, d'_apparitions objectives_.» - -Disons, en terminant, que la _Society for psychical Researches_ a -pour membres correspondants français: MM. Beaunis, Bernheim, Féré, -Janet, Richet, Taine, Liébeault, Ribot, et que la _Société de -Psychologie Physiologique_ a nommé une commission, composée de MM. -Sully-Prudhomme, président, Ballet, Beaunis, Richet, de Rochas, etc., -qui se propose l'étude des phénomènes de Psychologie occulte, et en -particulier des hallucinations télépathiques. - -Nous voici parvenu à la fin de ce long, quoique bien incomplet -historique. - -Peut-être aura-t-il paru un peu fastidieux. Il était cependant -indispensable, ne fût-ce que pour poser les jalons de l'évolution, à -travers les âges, des idées relatives au Merveilleux; ne fût-ce encore -que pour suggérer une opinion des Sciences occultes[51] plus exacte -et, partant, moins défavorable que celle qui a cours en général. - - [51] Voyez, pour tout ce qui se rapporte à l'Occultisme, la - _Bibliographie méthodique_, publiée par la Librairie du - Merveilleux (Chamuel, éditeur). - -Et puis, en mettant sous nos yeux l'histoire du Magnétisme animal, -«cette histoire qui aurait dû nous guérir des négations _a priori_, si -nous n'étions incorrigibles[52]», les pages précédentes ne nous -permettent-elles pas d'espérer pour la cause de la Psychologie occulte -le même définitif triomphe? - - [52] Binet et Féré: _Le Magnétisme animal_ (Alcan, 1890). - - - - -DIVISION DU SUJET - - -Nous avons déjà dit que les expériences de Psychologie occulte, que -nous avions instituées soit seul, soit avec le concours de quelques -chercheurs, ne nous avaient malheureusement pas donné des résultats -assez positifs, assez probants, pour que nous les puissions présenter -ici. - -Aussi nous voyons-nous contraint d'emprunter aux divers -expérimentateurs qui se sont occupés de ces phénomènes les -observations et les expériences qui nous paraîtront devoir satisfaire -à la plus rigoureuse critique. - -Nous avons nommé tout à l'heure les _Annales des Sciences Psychiques_. -Comme cette publication est la seule vraiment scientifique qui -paraisse sur le sujet qui nous occupe, comme elle contient, -méthodiquement classées et rigoureusement analysées, un nombre -considérable d'observations, comme enfin nous ne saurions mieux faire -que de mettre notre travail sous la haute protection de deux -personnalités aussi sérieuses que celles de MM. Richet et Dariex, nous -nous permettrons de faire, à cette Revue, les plus larges emprunts. - -Nous puiserons aussi dans les savants ouvrages de MM. Croockes, -Gibier, Lepelletier, de Rochas, etc. - -Dans la lettre-préface que M. Richet a mise en tête du premier numéro -des _Annales_, nous trouvons une bonne classification des divers -Phénomènes occultes. - -Nous ne saurions mieux faire que de l'adopter; nous allons diviser -donc notre étude en cinq groupes de faits distincts: - -«1º Les faits de _Télépathie_; c'est-à-dire ceux dans lesquels un -phénomène a été ressenti par A, alors que B éprouvait le même -phénomène (ou un phénomène analogue) sans que A ait pu en être averti. -Les hallucinations véridiques rentrent dans le groupe des phénomènes -télépathiques; - -»2º Les faits de _Lucidité_; c'est-à-dire la connaissance par un -individu A d'un phénomène quelconque, non percevable et connaissable -par les sens normaux, en dehors de toute transmission mentale, -consciente ou inconsciente.--Par exemple, une somnambule A voit un -incendie qui se passe à 25 kilom. de là, alors que, parmi les -assistants, personne ne connaît l'incendie; - -»3º Les faits de _Pressentiment_; c'est-à-dire la prédication d'un -événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps -et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir; - -»4º Mouvements d'objets matériels, non explicables par la mécanique -normale, tels que: déplacement des objets sans contact, soulèvement de -tables, etc.; - -»5º Fantômes et apparitions se manifestant objectivement, c'est-à-dire -de telle manière que l'on ne puisse les expliquer par la simple -hallucination du percipient. Dans ce groupe rentrent les photographies -de fantômes, les hallucinations collectives, etc. - -»Les trois premiers groupes, _Télépathie_, _Lucidité_, -_Pressentiment_, ne sont au fond qu'un seul et même phénomène, -c'est-à-dire une perception de faits, inaccessibles à nos sens normaux -par des procédés psychiques, qui nous sont encore absolument -mystérieux.» - - * * * * * - -Ces phénomènes «révèlent une faculté profondément inconnue encore de -l'âme humaine: celle de voir et de connaître des événements lointains, -dans le temps comme dans l'espace, sous une forme plus ou moins -hallucinatoire[53].» - - [53] Richet: _Lettre à M. Dariex_, in _Annales des sciences - psychiques_, premier numéro. - -Le quatrième et le cinquième groupe comprennent, comme on l'a vu, les -Phénomènes physiques occultes. M. Richet déclare qu'il _n'y croit -pas_, «tout en étant prêt, ajoute-t-il, à se laisser convaincre, si on -lui apporte quelque bonne preuve.» - -Or, dans les derniers numéros parus des _Annales_, M. Dariex rapporte -des faits à lui personnels qui ne laissent qu'une bien petite place au -doute. - -De notre côté, nous citerons d'autres faits de ce genre, empruntés aux -différents auteurs, et l'on nous permettra de dire que s'il s'agissait -des phénomènes moins étranges, moins contraires à nos habitudes -mentales, on n'aurait aucune difficulté à en admettre dès maintenant -la réalité absolue. - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -Ire CLASSE.--PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES - - - - -PREMIER GENRE - - -Télépathie - -Qu'entend-on par _Télépathie_? - -Si nous nous reportons aux paroles de M. Richet, c'est la transmission -à distance, et sans aucun intermédiaire appréciable, d'une impression -ressentie par un organisme A à un autre organisme B, sans que cet -organisme B soit en rien averti. - -De tous les phénomènes psychiques occultes, ce sont ceux de la -Télépathie qui ont été jusqu'ici étudiés avec le plus de soin; ils ont -donné lieu à de nombreux et sérieux travaux. - -Les premières études scientifiques sur ce sujet furent entreprises par -la _Society for psychical Researches_ de Londres, qui fit sur les -hallucinations télépathiques une enquête dans le monde entier. Les -résultats en ont été consignés dans deux gros volumes par MM. Gurney, -Myers et Podmore. Ce sont les _Phantasms of the Living_ dont M. -Marillier a donné une traduction abrégée[54]. - - [54] Marillier: _Hallucinations télépathiques_ (Alcan, 1891). - -Les faits de télépathie ont ensuite été étudiés par MM. Ochorowicz, -Richet, Héricourt, Beaunis, Janet, etc. - -Le premier degré, et pour ainsi dire la base expérimentale de la -télépathie, c'est la _Suggestion mentale_, la transmission de la -pensée--à des distances variables et sans aucun intermédiaire--d'une -personne à une autre, toutes deux à l'état de veille. - -Or, cette suggestion mentale est-elle scientifiquement démontrée? - -Non, la preuve rigoureusement scientifique de la transmission de la -pensée n'a pas encore été faite. Mais cette transmission est -infiniment probable et, pour quelques-uns même, elle est certaine. - -Dans l'étude très soignée et d'une critique magistrale qu'il en a -faite, le docteur _Ochorowicz_ conclut que, si elle n'est pas aussi -fréquente qu'une expérimentation superficielle pourrait le faire -croire, la suggestion mentale existe cependant et peut même -s'effectuer à des distances considérables[55]. - - [55] «En résumé, dit-il, je considère comme _probable_ - l'existence de deux sortes de suggestion mentale, l'une - conditionnée par une exaltation des sens, exaltation relative - vis-à-vis des sensations provenant du magnétiseur, ce qui - constitue le _rapport_ commun; et une autre, conditionnée par une - paralysie complète des sens, avec l'exaltation tout à fait - exceptionnelle du cerveau.» (_La suggestion mentale_, Doin 1889, - page 526.) - -Telle est aussi l'opinion de M. _Pierre Janet_[56] et du docteur -_Gibert_ qui, en 1885-86, ont institué au Havre une série -d'expériences fort importantes. Sans en faire le récit, disons que ces -messieurs, après avoir pris les précautions les plus minutieuses pour -se garantir de toute cause d'erreur, surtout de la suggestion -involontaire et de l'auto-suggestion, parvinrent à endormir de loin (à -une distance de 500 mètres), par un ordre mental, une femme, Madame -B..., sujette à des accès de somnambulisme naturel. Le fait se -renouvela si souvent, que la supposition d'une coïncidence fortuite -dut être complètement écartée. Du reste, ces expériences furent -reprises, sur le même sujet, par MM. Ochorowicz, Marillier, Richet, -etc., et donnèrent des résultats identiques[57]. - - [56] Janet: _Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_; - _deuxième Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_. In - _Revue Philosophique_, 1886. - - [57] Voir aussi, pour le sommeil suggéré à distance, les - expériences de Dusart, Dufay, Claude Perronet. - -Disons encore que, sur une série de 2,997 expériences de transmission -de pensée, M. Richet obtint 789 succès, alors que le chiffre fourni -par le calcul des probabilités était de 732[58]. - - [58] Richet: _La suggestion mentale et le calcul des - probabilités_, in _Revue Philosophique_ (décembre - 1884).--Quelques expériences sur la transmission d'une image ont - été faites, en 1891, par MM. Desbeaux et Hennique. Les résultats, - quoique intéressants, ne sont pas cependant assez satisfaisants - pour que nous en parlions en détail. (Voir _Annales des Sciences - psych._, no 5). - -Mais on ne tarda pas à découvrir que ce n'est pas seulement la pensée -qui est transmissible; ce seraient aussi, toujours d'après MM. Janet -et Gibert et les travaux de la _Society for psychical Researches_, les -sentiments et les sensations qui pourraient se communiquer sans aucun -intermédiaire apparent. Ce fait avait été déjà signalé et revendiqué -par les magnétiseurs, notamment par Lafontaine[59]; mais il était -loin d'avoir reçu une confirmation sérieuse. Or, voici ce que raconte -à ce sujet M. Janet: - - [59] _Mémoires_, t. I, p. 157. - - Madame B... semble éprouver la plupart des sensations ressenties - par la personne qui l'a endormie. Elle croyait boire quand cette - personne buvait. Elle reconnaissait toujours exactement la - substance que je mettais dans ma bouche et distinguait - parfaitement si je goûtais du sel, du poivre ou du sucre... Le - phénomène se passe encore, même si je me trouve dans une autre - chambre... Si même, dans une autre chambre, on me pince fortement - le bras ou la jambe, elle pousse des cris et s'indigne qu'on la - pince ainsi au bras ou au mollet. - - Enfin, mon frère qui assistait à ces expériences et qui avait sur - elle une singulière influence, car elle le confondait avec moi, - essaya quelque chose de plus curieux. En se tenant dans une autre - chambre, il se brûla fortement le bras, pendant que Madame B... - était dans la phase de somnambulisme léthargique où elle ressent - les suggestions mentales. Madame B... poussa des cris terribles, - et j'eus de la peine à la maintenir. Elle tenait son bras droit - au-dessus du poignet et se plaignait d'y souffrir beaucoup. Or je - ne savais pas moi-même où mon frère avait voulu se brûler... - - Quand Madame B... fut réveillée, je vis avec étonnement qu'elle - serrait encore son poignet droit et se plaignait d'y souffrir - beaucoup, sans savoir pourquoi. Le lendemain, elle soignait - encore son bras avec des compresses d'eau froide. - -Il faut, ce nous semble, rapprocher de ces faits certains cas où l'on -voit des somnambules «éprouver les douleurs, les souffrances physiques -ou morales d'une personne avec qui on les met en relation, en leur -faisant, par exemple, toucher de ses cheveux et en déduire un jugement -sur son état[60]». De tout temps on a parlé de faits semblables, et -les ouvrages des premiers magnétiseurs sont pleins de récits où des -somnambules voient l'intérieur du corps de certains malades, décrivent -les lésions morbides et indiquent même les remèdes, etc.[61]. - - [60] Paulhan, _loc. cit._ - - [61] Voir les ouvrages de Puységur, Clocquet et Ch. Bertrand: - _Traité du somnambulisme_, page 229; du _Magnétisme en France_, - page 428-30. - -On attribuait, autrefois, cette sorte de divination à la _lucidité_, à -la _seconde vue_, à la faculté de voir dans l'intérieur de -l'organisme. - -D'après les travaux contemporains, il est probable que l'on se trouve -plutôt en présence d'une transmission des sensations. - -L'une des premières observations de ce genre, faite par des -expérimentateurs dignes de foi, est consignée dans le rapport que -Husson, assisté de Bourdois de la Motte, Guéneau de Mussy, etc., -présenta à l'Académie de médecine de Paris, en juin 1831, et dans -lequel il concluait à l'existence du magnétisme animal. Comme on le -sait, ce rapport n'influa en rien sur les opinions de l'Académie, qui -n'osa même pas l'imprimer. - -Or, on y lit ceci: - - Nous n'avons rencontré qu'une seule somnambule qui ait indiqué - les symptômes de la maladie de trois personnes avec lesquelles on - l'avait mise en rapport. Nous avions, cependant, fait des - recherches sur un assez grand nombre. - - ..... La commission trouva parmi ses membres quelqu'un qui voulut - bien se soumettre à l'exploration de la somnambule: ce fut M. - Marc... Mlle Céline appliqua la main sur le front et la région du - coeur, et au bout de trois minutes, elle dit que le sang se - portait à la tête; qu'actuellement M. Marc avait mal dans le côté - gauche de cette cavité; qu'il avait souvent de l'oppression, - surtout après avoir mangé; qu'il toussait fréquemment, que la - partie inférieure de la poitrine était gorgée de sang, que - quelque chose gênait le passage des aliments, que cette partie - (et elle désignait la région de l'appendice xyphoïde) était - rétrécie; que, pour guérir M. Marc, il fallait qu'on le saignât - largement, etc., etc., etc... - - M. Marc nous dit, en effet, qu'il avait de l'oppression lorsqu'il - marchait en sortant de table; que souvent il avait de la toux et - qu'avant l'expérience il avait mal dans le côté gauche de la - tête, mais qu'il ne ressentait aucune gène dans le passage des - aliments. - - Nous avons été frappés de cette analogie entre ce qu'éprouve M. - Marc et ce qu'annonce la somnambule; nous l'avons soigneusement - annoté et nous avons attendu une autre occasion pour constater de - nouveau cette singulière faculté. - -D'autres auteurs relatent des faits analogues: nous les laisserons -de côté pour nous en tenir à ceux qu'a observés M. Richet dans -ses récentes expériences avec une Somnambule habituée aux -consultations[62]. M. Paulhan les cite dans son article de la _Revue -des Deux-Mondes_, et c'est d'après lui que nous les rapportons: - -«Je suis avec Héléna, dit M. Richet, chez Mme de M..., qui l'interroge -sur divers malades. Il va de soi que je recommande à Mme de M... de ne -rien dire dans le cours de cet interrogatoire, et elle se conforme -rigoureusement à ma recommandation, de sorte que c'est moi seul qui -parle à Héléna et j'ignore absolument quels sont les malades dont il -est question.--Pour le premier malade, Héléna dit: «J'ai mal aux -nerfs. Je suis très agitée. Je ne peux me soutenir. J'ai mal à la -tête et dans le derrière de la tête, mais moins qu'à la poitrine, les -jambes faibles. Je suis presque sans connaissance.» Le diagnostic est -relativement exact: il s'agissait d'une femme atteinte d'une grande -irritation bronchique chronique. Elle tousse depuis plusieurs années; -en outre, elle a un peu d'hystérie et un état de spleen et de -tristesse presque insurmontable, avec une grande irritation nerveuse. -La consultation continue. Pour le second malade, Héléna dit: «Fièvre, -mal dans les reins, j'ai chaud et je souffre dans les reins.» En -disant les reins, elle montre uniquement le foie. «Le diagnostic est -exact. Il s'agissait de M. B..., qui souffre, depuis deux ans, d'une -affection hépatique rebelle, avec un teint bilieux et des douleurs -vives dans la région hépatique.» Enfin, pour un troisième malade, -Héléna dit: «J'ai mal à la tête, je ne puis définir ma sensation. Je -suis à bout de forces, sur le point de m'évanouir, minée par la -fièvre. Ce n'est pas un mal violent, c'est un mal languissant, un -malaise indescriptible; j'ai mal partout et mal nulle part.» Ici -encore, d'après M. Richet, le diagnostic est exact. Il s'agit de M. -C..., jeune homme qui, après un séjour de quelques mois dans les pays -chauds, a un état fébrile vague, sans localisation précise, une -fatigue permanente et un affaiblissement général des forces[63]». - - [62] Richet: _Relation de diverses expériences sur la - transmission mentale, la lucidité et autres phénomènes non - explicables par les données actuelles de la science_. - - [63] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des - Deux-Mondes_, 1er novembre 1892. - -Cette observation présente ceci de particulier que la somnambule _ne -se trouve pas en présence des malades_: l'intermédiaire probable -serait donc Mme B... - -Sans nous lancer dans aucune tentative de théorie, disons que le cas -précédent se rapproche de ceux où des somnambules ont deviné et -décrit les symptômes morbides d'un sujet par le seul contact d'un -objet ayant appartenu à ce sujet. - -Dans un ordre de faits connexes, le docteur Babinski a opéré, à la -Salpétrière, à l'aide d'un aimant, le transfert d'anesthésies, de -paralysies, d'une coxalgie, d'une hystérique à une autre, placée à peu -de distance. - -A la Charité, le docteur Luys, qui avait déjà découvert l'action des -médicaments à distance, a obtenu des résultats fort singuliers: après -avoir posé quelques instants un aimant en fer à cheval sur la tête -d'un malade ordinaire, il le pose sur la tête d'un sujet légèrement -endormi, placé dans une pièce voisine, et communique à celui-ci les -symptômes morbides--quels qu'ils soient--du premier[64]. - - [64] Luys et Encausse: _Du transfert à distance à l'aide d'une - couronne aimantée_. (Communication faite à la Société de - Biologie, séance du 16 novembre 1890.) - -De l'ensemble de ces faits et d'une foule d'autres, sur lesquels les -dimensions de ce travail ne nous permettent pas d'insister, il résulte -que, si la preuve dernière, absolue, irréfutable, l'_experimentum -crucis_ des alchimistes reste encore à faire au sujet de la -possibilité des relations occultes d'un être à un autre, on se trouve, -du moins, en présence de phénomènes qui semblent «nécessiter la -projection d'un élément sensible hors du corps, soit de l'individu qui -fait percevoir, soit de celui qui perçoit.» - -Cette proposition recevrait une éclatante confirmation si, comme tout -le fait espérer, la découverte que vient de faire M. de Rochas, de -l'_extériorisation de la sensibilité_, était reconnue scientifiquement -exacte[65]. - - [65] Voir de Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel - et Carré, 1892). - -De la télépathie _expérimentale_, «de celle où l'expérimentateur et le -sujet prennent part, consciemment et volontairement, à l'expérience, -passons à la télépathie _spontanée_; ici, l'agent n'exerce aucune -action consciente ni volontaire, et la personne qui éprouve -l'impression ne s'attend pas d'avance à l'éprouver[66]». - - [66] Gurney, Myers et Podmore: _Hallucinations télépathiques_; - traduction Marillier. - -Cette transition entre les deux genres de phénomènes est loin d'être -rigoureusement légitimée par les faits. Dans la transmission de -pensées, de sentiments, de sensations, etc., l'impression ressentie à -distance par le _sujet_ a été _voulue, imaginée fortement_ par -l'agent. Dans les _hallucinations véridiques_, dont nous allons parler -et qui constituent la _télépathie spontanée_, l'objet qui apparaît -n'est pas celui sur lequel s'était concentrée la pensée de l'agent. - -Ainsi, A meurt loin de B et son image apparaît à B; il est fort peu -probable que A, au moment de mourir, ait pensé fortement à sa propre -image et en même temps à B. - -Néanmoins, il existe quelques expériences dans lesquelles l'agent a -voulu apparaître au sujet, et, bien que «l'aspect extérieur d'une -personne tienne relativement peu de place dans l'idée qu'elle se fait -d'elle-même», ces expériences de dédoublement volontaire et de -projection du _double_ peuvent, à la rigueur, servir d'intermédiaire -entre les faits de télépathie expérimentale et ceux de télépathie -spontanée. - -Voici une de ces expériences, empruntée à la traduction du _Phantasms -of the Living_: - - IV (13). Le sujet de l'expérience est notre ami, le Rev. W. - Stainton Moses; il croit posséder un récit contemporain de - l'événement, mais il n'a pu encore le retrouver au milieu de ses - papiers. Nous connaissons un peu l'agent. Son récit a été écrit - en février 1879, et on n'y a fait, en 1883, que quelques - changements de mots, après l'avoir soumis à M. Moses, qui l'a - déclaré exact. - - Un soir, au commencement de l'année dernière, je résolus - d'essayer d'apparaître à Z..., qui se trouvait à quelques - milles de distance. Je ne l'avais pas informé d'avance de - l'expérience que j'allais tenter, et je me couchai un peu avant - minuit, en concentrant ma pensée sur Z. Je ne connaissais pas - du tout sa chambre ni sa maison. Je m'endormis bientôt et je me - réveillai le lendemain matin, sans avoir eu conscience que rien - se fût passé. - - Lorsque je vis Z.. quelques jours après, je lui demandai: - «N'est-il rien arrivé chez vous, samedi soir?»--«Certes oui, me - répondit-il, il est arrivé quelque chose. J'étais assis avec - M... près du feu, nous fumions en causant. Vers minuit et demi - il se leva pour s'en aller et je le reconduisis moi-même. - Lorsque je retournai près du feu, à ma place, pour finir ma - pipe, je vous vis assis dans le fauteuil qu'il venait de - quitter. Je fixai mes regards sur vous et je pris un journal - pour m'assurer que je ne rêvais point; mais lorsque je le posai, - je vous vis encore à la même place. Pendant que je vous - regardais, sans parler, vous vous êtes évanoui. Je vous voyais, - dans mon imagination, couché dans votre lit, comme d'ordinaire à - cette heure, mais cependant vous m'apparaissiez vêtu des - vêtements que vous portiez tous les jours». «C'est donc que mon - expérience semble avoir réussi, lui dis-je. La prochaine fois - que je viendrai, demandez-moi ce que je veux; j'avais dans - l'esprit certaines questions que je voulais vous poser, mais - j'attendais probablement une invitation à parler.»--Quelques - semaines plus tard, je renouvelai l'expérience, avec le même - succès. Je n'informai pas, cette fois-là non plus, Z..., de ma - tentative. Non seulement il me questionna sur un sujet qui était - à ce moment une occasion de chaudes discussions entre nous, mais - il me retint quelque temps par la puissance de sa volonté, après - que j'eus exprimé le désir de m'en aller. Lorsque le fait me fut - communiqué, il me sembla expliquer le mal de tête violent et un - peu étrange que j'avais ressenti le lendemain de mon expérience. - Je remarquai, du moins, alors, qu'il n'y avait pas de raison - apparente à ce mal de tête inaccoutumé. Comme la première fois, - je ne gardai pas de souvenir de ce qui s'était passé la nuit - précédente, ou du moins de ce qui semblait s'être passé. - -Citons encore en ce cas de télépathie expérimentale, remarquable en -ceci que deux personnes ont éprouvé l'hallucination: - - Le récit a été copié sur un manuscrit de M. S. H. B.; il l'avait - lui-même transcrit d'un _journal_ qui a été perdu depuis. - - V (14). Un certain dimanche du mois de novembre 1881, vers le - soir, je venais de lire un livre où l'on parlait de la grande - puissance que la volonté peut exercer et je résolus, avec toute - la force de mon être, d'apparaître dans la chambre à coucher du - devant, au second étage d'une maison située, 22, Hogarth Road, - Kewington. Dans cette chambre couchaient deux personnes de ma - connaissance: Mlle L. S. V... et Mlle C. E. V..., âgées de - vingt-cinq et de onze ans. Je demeurais en ce moment, 23, - Kildare Gardens, à une distance de trois milles à peu près de - Hogarth Road, et je n'avais pas parlé de l'expérience que - j'allais tenter à aucune de ces deux personnes, par la simple - raison que l'idée de cette expérience me vint ce dimanche soir - en allant me coucher. Je voulais apparaître à une heure du - matin, très décidé à manifester ma présence. - - Le jeudi suivant, j'allai voir ces dames et, au cours de notre - conversation (et sans que j'eusse fait aucune allusion à ce que - j'avais tenté), l'aînée me raconta l'incident suivant: - - «Le dimanche précédent, dans la nuit, elle m'avait aperçu - debout, près de son lit et en avait été très effrayée, et - lorsque l'apparition s'avança vers elle, elle cria et éveilla sa - petite soeur, qui me vit aussi». - - «Je lui demandai si elle était bien éveillée à ce moment; elle - m'affirma très nettement qu'elle l'était. Lorsque je lui - demandai à quelle heure cela s'était passé, elle me répondit que - c'était vers une heure du matin». - - Sur ma demande, cette dame écrivit un récit de l'événement et le - signa. - - C'était la première fois que je tentais une expérience de ce - genre, et son plein et entier succès me frappa beaucoup. - - Ce n'est pas seulement ma volonté que j'avais fortement tendue; - j'avais fait aussi un effort d'une nature spéciale qu'il m'est - impossible de décrire. J'avais conscience d'une influence - mystérieuse qui circulait dans mon corps et j'avais - l'impression distincte d'exercer une force que je n'avais pas - encore connue jusqu'ici, mais que je peux à présent mettre en - action à certains moments, lorsque je le veux. - - S. H. B. - - Voici maintenant comment Mlle _Verity_ raconte l'événement: - - Le 18 janvier 1893. - - Il y a à peu près un an qu'à notre maison de Hogarth Road, - Kewington, je vis distinctement M. B... dans ma chambre, vers - une heure du matin. J'étais tout à fait réveillée et fort - effrayée; mes cris réveillèrent ma soeur, qui vit aussi - l'apparition. - - Trois jours après, lorsque je vis M. B..., je lui racontai ce - qui était arrivé. Je ne me remis qu'au bout de quelque temps du - coup que j'avais reçu, et j'en garde un souvenir si vif qu'il ne - peut s'effacer de ma mémoire. - - L. S. VERITY. - - En réponse à nos questions, Mlle Verity ajoute: - - Je n'avais jamais eu aucune hallucination. - - Mlle E. C. Verity dit: - - Je me rappelle l'événement que raconte ma soeur, son récit est - tout à fait exact. J'ai vu l'apparition qu'elle voyait au même - moment et dans les mêmes circonstances. - - E. C. VERITY. - - Mlle A. S. Verity dit: - - Je me rappelle très nettement qu'un soir ma soeur aînée me - réveilla en m'appelant d'une chambre voisine. J'allai près du - lit où elle couchait avec ma soeur cadette, et elles me - racontèrent toutes les deux qu'elles avaient vu S. H. B... - debout dans la pièce. C'était vers une heure; S. H. B... était - en tenue de soirée, me dirent-elles. - - A. S. VERITY. - - M. B.... ne se rappelle plus comment il était habillé cette - nuit-là. - - Mlle E. C. Verity dormait quand sa soeur aperçut l'apparition, - elle fut réveillée par l'exclamation de sa soeur: «Voilà S...» - Elle avait donc entendu le nom avant de voir l'apparition et son - hallucination pourrait être attribuée à une suggestion. Mais il - faut remarquer qu'elle n'avait jamais eu d'autre hallucination et - qu'on ne pouvait, par conséquent, la considérer comme prédisposée - à éprouver des impressions de ce genre. Les deux soeurs sont - également sûres que l'apparition était en habit de soirée, elles - s'accordent aussi sur l'endroit où elle se tenait. Le gaz était - baissé et l'on voyait plus nettement l'apparition que l'on n'eût - pu voir une figure réelle. - - Nous avons examiné contradictoirement les témoins avec le plus - grand soin. Il est certain que les demoiselles V... ont parlé tout - à fait spontanément de l'événement de M. B... Tout d'abord, elles - n'avaient pas voulu en parler, mais quand elles le virent, la - bizarrerie de l'affaire les poussa à le faire. - - Mlle Verity est un témoin très exact et très consciencieux; elle - n'aime nullement le merveilleux, et elle craint et déteste surtout - cette forme particulière du merveilleux. - -Sans plus nous arrêter sur ces cas intermédiaires, dont on trouvera -d'autres exemples dans la traduction de M. Marillier, nous allons -aborder tout de suite ceux des phénomènes de télépathie spontanée qui -offrent le caractère le plus étrange et l'intérêt le plus profond, -puisqu'on a pu dire d'eux que les étudier, c'était étudier le -_lendemain de la mort_. - -C'est sur ces _Hallucinations véridiques_ qu'a surtout porté l'enquête -de la _Society for psychical Researches_, enquête que poursuivent la -_Société de Psychologie physiologique_ et les _Annales_ de M. -Dariex[67]. - - [67] Voici les termes dans lesquels est faite cette enquête: - «Vous est-il arrivé, alors que vous étiez complètement éveillé, - d'éprouver l'impression nette de voir un être vivant ou un objet - inanimé, sans que vous puissiez rapporter cette impression à - aucune cause extérieure? Vous est-il arrivé, dans les mêmes - conditions, d'éprouver l'impression nette d'être touché par un - être vivant ou un objet inanimé, ou bien d'entendre une voix - humaine, etc., etc.?» - - Il suffit de demander à M. Dariex, 6, rue Du Bellay, à Paris, des - feuilles d'observation contenant ce questionnaire détaillé. - -Tout le monde a plus ou moins entendu parler de ces apparitions, de -ces fantômes qui se manifestent, de ces voix qui se font entendre à -une personne, au moment même ou, _sans qu'elle s'en doute le moins du -monde_, un être qui lui est cher meurt loin d'elle ou court quelque -danger. - -Jusqu'ici on croyait ces cas assez rares, et quand l'apparition et -l'événement avaient concordé d'indéniable façon, on attribuait cela à -une hallucination coïncidant fortuitement avec le fait réel. - -Mais les récents travaux dont nous avons parlé ont révélé que ces -hallucinations _véridiques_ sont bien moins rares qu'on ne pensait. - -Certes, tous les documents que l'on a réunis (plus de huit cents) sont -de valeur très inégale, et l'on comprend qu'il ne puisse en être -autrement en des matières aussi délicates. Tantôt le narrateur -n'exerce pas sur le témoignage de ses sens une critique suffisamment -rigoureuse, l'imagination déforme le souvenir: on _soutient_ avoir vu -ce qu'on _désire_ avoir vu; tantôt l'hallucination n'a pas coïncidé, -autant qu'on veut bien le dire, avec l'événement. - -Le malheur, en ces questions, est--on ne saurait trop le répéter--que -l'ignorance à peu près absolue où nous sommes de la plupart des -conditions des phénomènes empêche de les reproduire à volonté. Et -même--comme dit M. Héricourt--«quand nous les connaissons, ces -conditions, nous voyons que ce sont précisément celles qui échappent -le plus à l'expérimentation. Deux éléments se retrouvent, en effet, -dans presque toutes les observations: d'une part, une sympathie -étroite entre les personnes mises en communication, d'autre part, un -événement de nature à faire vibrer à l'excès cette sympathie -préalable. Or, c'est précisément ce second élément qui, naturellement, -échappe aux expérimentateurs. On n'installe pas un drame comme on fait -une démonstration de physiologie[68].» - - [68] Héricourt: _Annales des Sciences psychiques_ (no 5, 1re - année). - -C'est ainsi que l'on ne peut démontrer, par l'expérimentation, la -valeur des documents. - -«Le jour, et il ne peut être lointain, dit M. Richet, où l'on aura -fourni une preuve expérimentale de la télépathie, la télépathie ne -sera plus discutée et elle sera admise comme un phénomène naturel, -aussi évident que la rotation de la terre autour de son axe ou que la -contagion de la tuberculose[69]». - - [69] Richet: Lettre-préface des _Hallucinations télépathiques_. - -Pour l'instant, nous en sommes réduits à soumettre: 1º chacun des cas -qu'on nous signale à la plus rigoureuse des analyses; 2º le total de -ces cas au calcul des probabilités, et, lorsque cette analyse et les -mathématiques nous ont révélé, d'un côté la bonne foi et la sagacité -de l'observateur, de l'autre l'impossibilité d'invoquer constamment -une coïncidence fortuite, nous devons, sous peine de refuser toute -valeur au témoignage humain, admettre sinon la réalité absolue, du -moins la probabilité très grande des faits de télépathie. - -Voici les résultats que le calcul des probabilités a fournis à M. -Dariex[70]: - -1º L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique visuelle_ -serait _quatre millions cent quatorze mille cinq cent quarante-cinq_ -fois plus probable que celle de la coïncidence fortuite. 2º -L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique auditive_ -serait _un million quatre cent quatre vingt-treize mille cent -quatre-vingt-dix_ fois plus probable que celle de la coïncidence -fortuite. - - [70] Pour les éléments de calcul, voir les _Annales des Sciences - psychiques_ (no 3, 2e année). - -Evidemment, il ne faut pas exagérer la valeur de ces chiffres, car -rappelons-nous que les données du problème sont singulièrement -multiples et délicates. - -Comme le dit sagement M. Paulhan, dans la substantielle étude qu'il a -consacrée aux hallucinations télépathiques: «Les mathématiques sont -une science très belle et relativement très sûre; mais il faut se -méfier un peu des applications qu'on en veut faire[71].» - - [71] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des - Deux-Mondes_, 1er nov. 92. - -Quoi qu'il en soit, ces chiffres ont leur intérêt, ne fût-ce que -pour indiquer «que l'action du hasard seul est tout à fait -invraisemblable.» - -Les hallucinations véridiques sont de plusieurs sortes, suivant -qu'elles impressionnent, séparément ou à la fois, les divers sens: la -vue, l'ouïe et même le toucher; suivant que le sujet qui les perçoit -est dans un sommeil plus ou moins profond ou en état de veille; -suivant qu'elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins complètes, -etc. - -Dans toute hallucination véridique, on distingue deux facteurs: -l'_agent_ dont l'image ou la voix se manifeste à distance, et le -_sujet_ qui perçoit ces manifestations. - -Au moment du phénomène, l'agent, on le sait, se trouve presque -toujours en danger de mort, si même il ne meurt pas. Ce sont là les -cas les plus fréquents. Mais il en existe d'autres où, lors de la -production du phénomène, l'état de l'agent n'offre rien d'anormal. Il -_ne sait pas_ que le sujet a perçu son image. Comment se rendre compte -alors que ce dernier n'a pas eu une simple hallucination subjective? -par certaines coïncidences: «Ainsi, une personne peut éprouver une -hallucination qui représente un de ses amis, _dans un costume_ avec -lequel elle ne l'a jamais vu et ne se l'est jamais imaginé; et il -arrive qu'il portait réellement ce costume, au moment où il lui est -apparu... Il est clair que l'on pourrait difficilement considérer -comme accidentelles une série de coïncidences de cette espèce. Ce type -d'hallucinations pourrait servir à résoudre la question de savoir si -c'est de l'état mental de l'agent ou de celui du sujet que dépendent -les impressions télépathiques, ou bien si ce n'est pas plutôt (comme -il est probable) de tous les deux à la fois[72]». - - [72] _Hallucinations télépathiques_, traduction de Marillier, - page 270. - -C'est cette nécessité de la coïncidence d'un état mental spécial, chez -le sujet et chez l'agent, qui expliquerait la faible proportion des -phénomènes télépathiques, par rapport au nombre des morts. - -Or, si l'on ignore, à peu près absolument, quelle est la nature de cet -état chez l'agent, on n'est guère plus renseigné sur ce qui concerne -le sujet. - -Tout ce que nous savons, c'est que l'on peut éprouver des -hallucinations véridiques à tout âge, même dans l'enfance, et dans _un -état de santé parfaite_; que le tempérament ni le sexe ne semblent -influer en rien sur leur production; qu'il est rare que le même sujet -en ait plusieurs dans sa vie; qu'enfin, au moment où elles se -manifestent, on ressent presque toujours une sorte de souffle froid -sur le visage, en même temps qu'une émotion fort vive; on a le -sentiment qu'un événement triste vient d'arriver: la mort d'un ami ou -d'un parent[73]. - - [73] Pour plus de détails, voir l'étude de M. Paulhan citée plus - haut et les _Hallucinations télépathiques_ de Gurney, Myers et - Podmore. - -Quant aux _apparitions_ elles-mêmes, elles sont le plus souvent -rapides, se manifestent dans le moment même de la crise ou de la mort -de l'agent, ou dans ceux qui suivent; elles sont, en général, -lumineuses, ne sont formées que d'une seule figure humaine, partielle -ou totale, et ne laissent aucune trace physique de leur passage, ce -qui les distingue des autres apparitions, des _matérialisations_, dont -nous aurons à parler plus loin. - -On le voit, les hallucinations de nature télépathique ont beaucoup de -points de ressemblance avec les hallucinations ordinaires[74]. - - [74] Voir _Hallucinations télépathiques_, page 165 et suivantes. - -Ce qui les en différencie réellement (outre, bien entendu, leur -coïncidence avec un fait réel), c'est, «d'une part, le fait que les -hallucinations _visuelles_ télépathiques sont beaucoup plus fréquentes -que les hallucinations _auditives_ (le contraire a lieu dans les -hallucinations ordinaires)[75]; c'est, d'autre part, la proportion -considérable d'apparitions non reconnues parmi les hallucinations -subjectives, apparitions que l'on ne rencontre que rarement dans les -cas de télépathie[76].» - - [75] Chez les aliénés, notamment, la proportion des - hallucinations auditives aux visuelles est comme de 3 à 1 - (Esquirol). Dans son beau _Traité_, Brierre de Boismont attribue - le 2e rang aux hallucinations visuelles. (_Des Hallucinations_, - page 88, Baillière, 1852). - - [76] _Hallucinations télépathiques_, page 207. - -Laissant de côté les cas qui se produisent pendant le sommeil (_rêves -véridiques_)[77] ou dans un état intermédiaire au sommeil et à la -veille, nous allons nous occuper de celles de ces hallucinations -véridiques que le sujet perçoit dans un état de veille parfaite et qui -lui donnent l'illusion absolue de la réalité. - - [77] On a des exemples réels de ces rêves où le dormeur a vu - l'image d'une personne qui mourrait loin de là ou qui était en - péril. Mais ici l'observation est particulièrement délicate. «En - effet, les rêves sont souvent confus et obscurs, et la - connaissance du fait réel peut, après coup, donner au souvenir - une précision et une clarté que n'avait point l'image apparue. - Ensuite, des millions de personnes rêvent toutes les nuits, et il - n'est point étonnant que parmi ces millions et ces millions - d'images qui traversent des millions d'esprits, il y en ait - quelques-unes qui coïncident par hasard avec des faits réels.» - Cependant, malgré ces objections, on trouvera dans le livre de - MM. Gurney, Myers, etc., des exemples indéniables de _Rêves - véridiques_. (Voyez page 97 et suivantes). - -Nous les diviserons en _visuelles_, _auditives_ et _tactiles_. - -Dans un second groupe, nous étudierons les hallucinations -_réciproques_, celles, beaucoup plus rares, où deux personnes -s'apparaissent l'une à l'autre en même temps. - -Et enfin les hallucinations _collectives_ qui affectent plusieurs -sujets à la fois. - - -_A._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES VISUELLES - -Comme nous l'avons dit, ce sont les plus nombreuses, contrairement à -ce qui arrive pour les hallucinations ordinaires. Elles présentent -tous les degrés de netteté possibles, depuis celui où le sujet hésite -sur le degré d'extériorité qu'il convient d'attribuer à la vision, -jusqu'à l'illusion de la réalité la plus complète, jusqu'à -l'objectivation absolue. - -Voici un cas où l'illusion semble avoir été complète. Nous -l'empruntons, comme tous ceux qui suivront, à l'excellente traduction -que M. Marillier a publiée du _Phantasm of the Living_[78]: - - [78] Comme, en un sujet encore si discuté, on ne saurait apporter - trop de preuves, nous ferons suivre chaque observation de tous - les documents qui la confirment.--Les chiffres romains indiquent - le numéro de l'observation dans la traduction française abrégée, - les chiffres arabes ce numéro dans le livre anglais. - - LXXI (28). N. J. S., bien qu'on parle de lui à la troisième - personne dans ce récit, en est le véritable auteur; nous le - connaissons personnellement. Il occupe une position qui fait - souhaiter que son nom ne soit pas publié; mais nous sommes - autorisés à le faire connaître aux personnes qui voudraient - examiner le cas de plus près. Ce récit nous est parvenu peu de - semaines après l'événement. - - N. J. S. et F. L. étaient employés dans le même bureau; ils - avaient noué des relations intimes qui continuèrent pendant - environ huit ans. Ils s'estimaient l'un l'autre beaucoup. Le lundi - 19 mars 1883, lorsque F. L. vint au bureau, il se plaignit d'avoir - souffert d'une indigestion. Il alla consulter un pharmacien, qui - lui dit qu'il avait le foie un peu malade et qui lui donna un - médicament. Le jeudi, il semblait ne pas aller beaucoup mieux. - Samedi, il ne vint pas et N. J. S. a appris que F. L. s'était fait - examiner par un médecin qui lui avait conseillé de se reposer deux - ou trois jours, mais qui ne pensait pas qu'il eût rien de sérieux. - - Le samedi 24 mars, vers le soir, N. J. S., qui avait mal à la - tête, était assis dans sa chambre. Il dit à sa femme qu'il avait - trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des mois. Après - avoir fait cette remarque, il se renversa en arrière sur la chaise - longue et, à la minute suivante, il vit son ami F. L. qui se - tenait devant lui, habillé comme d'habitude. N. J. S. remarqua les - détails de sa toilette: il avait un chapeau entouré d'un ruban - noir, son pardessus était déboutonné, il avait une canne à la - main. Il fixa son regard sur N. J. S., puis s'en alla. N. J. S. se - cita à lui-même les paroles de Job: «Et un esprit passa devant moi - et le poil de ma chair se hérissa.» A ce moment, un froid glacial - le traversa et ses cheveux se dressèrent. Puis, il se tourna vers - sa femme en lui demandant l'heure qu'il était: «9 heures moins 12 - minutes», répondit-elle. Sur quoi, il lui dit: «Je vous demandais - l'heure, parce que F. L. est mort. Je viens de le voir.» Elle - tâcha de lui persuader que c'était une imagination, mais il lui - assura positivement qu'aucun argument ne pourrait changer son - opinion. - - Le lendemain dimanche, vers 3 heures de l'après-midi, A. L., frère - de F. L., vint chez N. J. S., qui lui ouvrit la porte. A. L. dit: - «Je suppose que vous savez ce que je viens de vous dire?» N. J. S. - répliqua: «Oui, votre frère est mort.» A. L. dit: «Je pensais que - vous le saviez.» «Pourquoi?» répliqua N. J. S. A. L. répondit: - «Parce que vous aviez une grande sympathie l'un pour l'autre.» - Plus tard, N. J. S. s'assura que A. L. était venu voir son frère - le samedi soir, et qu'en le quittant, il avait vu à l'horloge de - l'escalier qu'il était 9 heures moins 25 minutes. La soeur de F. - L., qui vint le voir à 9 heures, le trouva mort; il était mort de - la rupture d'un anévrisme. - - C'est un simple exposé des faits, et la seule théorie que N. J. S. - a sur le sujet est la suivante: Au moment suprême de sa mort, F. - L. a éprouvé le vif désir de communiquer avec lui; par la force de - sa volonté, il a donc imprimé sa propre image dans le sens de N. - J. S. - - - En réponse à nos demandes, M. S. nous dit: - - 11 mars 1883. - - Ma femme était assise à une table, au milieu de la chambre, - au-dessus d'un lustre à gaz. Elle lisait ou elle travaillait à - quelque ouvrage de couture. J'étais assis sur une chaise longue, - placée contre le mur, dans l'ombre. Ma femme ne regardait pas - dans la même direction que moi. Je m'appliquai à parler - tranquillement pour ne pas l'alarmer; elle ne remarqua rien de - particulier en moi. - - Je n'ai jamais eu d'apparitions avant cette époque; je n'y - croyais pas, parce que je ne voyais pas de raisons d'y croire. - - M. A. L... me raconta que, tandis qu'il était en route pour - m'annoncer la mort de son frère, il cherchait quelle serait la - meilleure manière de m'apprendre la nouvelle. Mais, tout d'un - coup, et sans autre raison que la connaissance de grande - affection que nous avions l'un pour l'autre, l'idée lui vint que - je pourrais le savoir. - - Il n'y avait pas d'exemple de transmission de pensée entre nous. - Il y a encore beaucoup de petits détails qu'il est impossible de - donner en écrivant. Je suis donc tout à fait disposé à causer - avec vous de tout cela et à répondre à toutes les questions, - lorsque vous viendrez à la ville. - - Il y a surtout un fait dont l'étrangeté me frappe, c'est la - certitude profonde que j'ai qu'avant la mort de mon ami rien ne - pouvait m'amener à cette idée. Je semblais cependant accepter - tout ce qui se passait sans ressentir de surprise et comme si - c'était chose toute naturelle. - - N. J. S. - - Mme S... nous envoie la confirmation suivante: - - 18 septembre 1883. - - Le 29 septembre dernier, au soir, j'étais assise à une table et - je lisais, mon mari était assis sur une chaise longue placée - contre le mur de la chambre; il me demanda l'heure, et, sur ma - réponse qu'il était 9 heures moins douze minutes, il me dit: - «La raison pour laquelle je vous demande cela, c'est que S... - est mort. Je viens de le voir.» Je lui répondis: «Quelle - absurdité! Vous ne savez même pas s'il est malade; j'affirme - que vous le verrez tout à fait bien portant lorsque vous irez - en ville mardi prochain.» Cependant mon mari persista à - déclarer qu'il avait vu S... et qu'il était sûr de sa mort; je - remarquai alors qu'il avait l'air très inquiet et qu'il était - fort pâle.» - - Maria S... - - Nous trouvons dans la nécrologie du _Times_ que la mort de M. F. L. - eut lieu le 24 mars 1883. - - Dans une communication postérieure, M. S... dit: - - 23 février 1885. - - Comme vous me l'avez demandé, j'ai prié M. A. L.. de vous - écrire ce qu'il sait relativement au moment de la mort de son - frère. - - Depuis ce temps, j'ai souvent réfléchi sur cet incident: je ne - suis pas à même de satisfaire mon propre esprit quant au - _pourquoi_ de l'apparition, mais j'affirme encore l'exactitude - de chaque détail, je n'ai rien à ajouter ni à retrancher. - - Le frère de M. L... confirme le fait de la manière suivante: - - Banque d'Angleterre, 24 février 1885. - - M. S.... m'a informé du désir que vous aviez de voir confirmer - par écrit ce qu'il vous a raconté de la mort subite de mon - frère Frédéric; je le prie en conséquence de vous communiquer - les détails suivants: Mon frère n'était pas venu à son bureau - le 24 mars 1883; j'allai, vers 8 heures du soir, le voir et je - le trouvai assis dans sa chambre à coucher. Lorsque je le - quittai, il se trouvait en apparence beaucoup mieux et je - descendis vers 8 heures 40 à la salle à manger, où je restai - avec ma soeur, à peu près une demi-heure. Aussitôt que je fus - parti, elle monta à la chambre de mon frère, qu'elle trouva - étendu sur le lit: il était mort. Le moment exact de sa mort ne - sera par conséquent jamais connu. Lorsque je me rendis, le - lendemain, chez M. S... pour lui apporter la nouvelle, l'idée - me vint--je connaissais la forte sympathie qui existait entre - eux--qu'il pourrait bien avoir eu un pressentiment de cette - mort. Lorsqu'il vint à ma rencontre près de la porte, son - regard me prouva qu'il savait tout; je lui dis donc: «Vous - savez pourquoi je viens?» Il me raconta alors que, dans la - soirée précédente, il avait vu mon frère Frédéric dans une - vision, un peu avant 9 heures. Je dois vous dire que je ne - crois pas aux visions et que je n'ai pas toujours vu les - pressentiments se vérifier, mais je suis parfaitement convaincu - de la véracité du récit de M. S... On me demande de le - confirmer: je le fais volontiers, quoique je sache que je - fortifie ainsi une doctrine dont je ne suis pas le disciple. - - A. T. L. - -Voici un second cas, encore plus typique. On remarquera la longue -durée de l'apparition, et aussi cette expression qui se retrouve dans -quelques autres observations: _Je marchai à travers l'apparition_. - - Capitaine G. F. Russell Calt, Cartltierrie, Coatbridge, N. B. - - Je passais mes vacances à la maison, je demeurais avec mon père - et ma mère, non pas ici, mais dans une autre vieille résidence - de famille, dans le Mid-Lothian, construite par un ancêtre au - temps de Marie, reine d'Ecosse, et appelée Inveresk House. Ma - chambre à coucher était une vieille pièce curieuse, longue et - étroite, avec une fenêtre à un bout et une porte à l'autre. Mon - lit était à gauche de la fenêtre et regardait la porte. J'avais - un frère qui m'était bien cher (mon frère aîné), Oliver; il - était lieutenant dans le 7e Royal Fusiliers. Il avait à peu - près 19 ans et il se trouvait à cette époque, depuis quelques - mois, devant Sébastopol. J'entretenais une correspondance - suivie avec lui. - - Un jour, il m'écrivit dans un moment d'abattement, étant - indisposé; je lui répondis de reprendre courage, mais que, si - quelque chose lui arrivait, il devait me le faire savoir en - m'apparaissant dans ma chambre où, petits garçons encore, nous - nous étions si souvent assis, le soir, fumant et bavardant en - cachette. Mon frère reçut cette lettre (comme je l'appris plus - tard) lorsqu'il sortait pour aller recevoir la sainte cène; le - clergyman qui la lui a donnée me l'a raconté. Après avoir - communié, il alla aux retranchements, d'où il ne revint pas; - quelques heures plus tard, commença l'assaut du Redan. Lorsque - le capitaine de sa compagnie fut tombé, mon frère prit sa - place, et il conduisit bravement ses hommes. Bien qu'il eût - déjà reçu plusieurs blessures, il faisait franchir les remparts - à ses soldats, lorsqu'il fut frappé d'une balle à la tempe - droite. Il tomba parmi les monceaux d'autres; il fut trouvé - dans une sorte de posture agenouillée (il était soutenu par - d'autres cadavres), 36 heures plus tard. Sa mort eut lieu, ou - plutôt il tomba, peut-être sans mourir immédiatement, le 8 - septembre 1855. - - »Cette même nuit, je me réveillai tout d'un coup. Je voyais en - face de la fenêtre de ma chambre, près de mon lit, mon frère à - genoux, entouré, à ce qu'il me semblait, d'un léger brouillard - phosphorescent. Je tâchai de parler, mais je ne pus y réussir. - J'enfonçai ma tête dans les couvertures; je n'étais pas du tout - effrayé (nous avons tous été élevés à ne pas croire aux esprits - et aux apparitions), mais je voulais simplement rassembler mes - idées, parce que je n'avais pas pensé à lui, ni rêvé de lui, et - que j'avais oublié ce que je lui avais écrit une quinzaine - avant cette nuit-là. Je me dis que ce ne pouvait être qu'une - illusion, un reflet de la lune sur une serviette ou sur quelque - autre objet hors de sa place. Mais lorsque je levai les yeux, - il était encore là, fixant sur moi un regard plein d'affection, - de supplication et de tristesse. Je m'efforçai encore une fois - de parler, mais ma langue était comme liée; je ne pus - prononcer un son. Je sautai du lit, je regardai par la fenêtre - et je m'aperçus qu'il n'y avait pas de clair de lune: la nuit - était noire et il pleuvait serré, à en juger d'après le bruit - qu'on entendait contre les carreaux; je me retournai, et je vis - encore le pauvre Oliver: je fermai les yeux, _marchai à travers - l'apparition_ et arrivai à la porte de la chambre. En tournant - le bouton, avant de sortir, je regardai encore une fois en - arrière. L'apparition tourna lentement la tête vers moi et me - jeta encore un regard plein d'angoisse et d'amour. Pour la - première fois, je remarquai alors à la tempe droite une - blessure d'où coulait un filet rouge. Le visage avait un teint - pâle comme de la cire, mais transparent; transparente était - aussi la marque rouge. Mais il est presque impossible de - décrire l'apparence de la vision. Je sais seulement que je ne - l'oublierai jamais. Je quittai la chambre et j'allai dans celle - d'un ami, où je m'installai sur le sofa pour le reste de la - nuit; je lui dis pourquoi. Je parlai aussi de l'apparition à - d'autres personnes de la maison; mais, lorsque j'en parlai à - mon père, celui-ci m'ordonna de ne pas répéter un tel non-sens, - et surtout de n'en rien dire à ma mère. - - Le lundi suivant, il reçut une note de Sir Alexandre Milne - annonçant que le Redan avait été pris d'assaut, mais sans - donner des détails. Je dis à mon ami de me le faire savoir, - s'il voyait avant moi le nom de mon frère parmi les tués et les - blessés. Environ une quinzaine plus tard, il entra dans la - chambre à coucher que j'occupais dans la maison de sa mère, à - Athole Crescent, Edinburgh. - - Je lui dis, l'air très grave: «Je suppose que vous venez pour - me communiquer la triste nouvelle que j'attends.» Il répondit: - «Oui.» Le colonel du régiment et un officier ou deux, qui - avaient vu le cadavre, confirmaient le fait que l'apparence du - corps s'accordait très bien avec ma description. La blessure - mortelle était exactement là où je l'avais vue. Mais personne - ne put dire s'il était vraiment mort tout de suite. Son - apparition, dans ce cas, devait avoir eu lieu quelques heures - après sa mort, car je l'avais vue quelques minutes après 2 - heures du matin. Quelques mois plus tard, on renvoya à Inveresk - un petit livre de prières _et la lettre que je lui avais - écrite_. Les deux objets avaient été trouvés dans la poche - intérieure de la tunique qu'il portait au moment de sa mort; je - les ai encore. - - Le récit de la _London Gazette Extraordinary_, du 22 septembre - 1855, prouve que l'assaut du Redan commença dans l'après-midi du - 8 septembre et qu'il dura au moins une heure et demie. Le rapport - de Bunell nous apprend «que les morts, les moribonds et les non - blessés étaient empilés pêle-mêle.» L'heure exacte de la mort du - lieutenant Oliver Calt n'est pas connue. - - Le capitaine Calt dit dans une autre communication: - - Mon père reçut la lettre de l'amiral Milne juste au moment où - nous partions en voiture pour visiter des ruines situées à une - distance de quelques milles. Mon père conduisait, j'étais assis - à côté de lui, et il fit l'observation: «J'ai bien fait de vous - dire de ne pas parler à votre mère de l'apparition de votre - frère Oliver. J'espère que vous défendrez à toutes les personnes - auxquelles vous en avez parlé de mentionner cet incident, parce - que, à présent, depuis cette nouvelle, votre mère serait - doublement tourmentée.» - - Le capitaine Calt nous a nommé plusieurs personnes qui - pourraient confirmer son récit. Sa soeur, Mme Halpe, de Fermey, - nous a envoyé la lettre suivante: - - Le 12 septembre 1882. - - Dans la matinée du 8 septembre 1855, mon père, M. Calt, nous a - raconté, à moi, au capitaine Ferguson, du 42e régiment, qui est - mort depuis, au major Dorwick, de la Rifle Brigade (qui vit - encore), et à d'autres, qu'il s'était réveillé pendant la nuit - et qu'il avait vu, lui avait-il semblé, mon frère aîné, le - lieutenant Oliver Calt, des Royal Fusiliers (alors en Crimée), - qui se tenait debout entre le lit et la porte. Il avait vu que - Oliver avait été blessé de plusieurs balles; je me souviens - qu'il nous a parlé d'une blessure à la tempe. Mon frère s'était - levé; il s'était précipité, les yeux fermés, vers la porte et, - en se retournant, il avait vu l'apparition, qui se tenait entre - lui et le lit. Mon père lui ordonna de ne plus parler de cela - pour ne pas effrayer ma mère; mais, bientôt après, arrive la - nouvelle de la chute du Redan et de la mort de mon frère. - - Deux années plus tard, mon mari, le colonel Hape, invita mon - frère à diner. Mon mari n'était alors encore que lieutenant aux - Royal Fusiliers, et mon frère, enseigne aux Royal Welsh - Fusiliers. Ils parlèrent à diner de mon frère aîné. Mon mari - indiquait quel était l'aspect de son cadavre, quand on l'avait - trouvé, lorsque mon frère décrivit, ce qu'il avait vu. A - l'étonnement de toutes les personnes présentes, la description - des blessures correspondait aux faits. - - Mon mari était l'ami le plus intime de mon frère aîné; il était - parmi ceux qui virent le cadavre immédiatement après qu'on l'eut - retrouvé. - - On remarquera que cette confirmation diffère du récit précédent - en deux points qui, cependant, n'affectent pas grandement sa - valeur. La date de l'apparition était, en réalité, le 9 septembre - et non le 8, mais il est très naturel que la vision a été - associée à la date _mémorable_, c'est-à-dire le 8 septembre, et - la figure était à genoux et non pas debout. - -Citons maintenant un exemple d'hallucination véridique, où l'agent est -dans un état parfaitement normal. - - XCIV (256) Mlle Hopkinson, 37, Wolcem place, WC, Londres. - - 26 février 1886. - - «Dans le cours de ma vie, j'ai été accusée quatre fois - d'apparaître aux gens. Je ne puis donner aucune explication de - ces visites supposées.» - - Nous avons demandé à Mlle Hopkinson des détails et la - confirmation des faits qu'elle avançait: elle nous a répondu: - - «Vous seriez tout à fait excusable de ne pas croire un mot de - mes récits; je ne peux, en effet, vous donner aucun témoignage - extérieur pour les confirmer. La jeune femme qui a vu la - première apparition est morte peu de temps après; ses parents, - eux aussi, sont morts. Lors de la seconde apparition, j'ai - donné à entendre au monsieur à qui j'étais apparue qu'il - s'était trompé; je ne puis rien lui demander maintenant. Dans - le troisième cas, bien que la dame qui m'a vue m'ait encore - raconté les faits, il y a un ou deux jours, elle se refuse - absolument à m'en écrire le récit ou à me permettre de me - servir de son nom. Elle pense, en effet, et c'est une idée - assez répandue, qu'il est contraire à la religion de s'occuper - de ces sortes de choses. Le quatrième cas diffère des autres à - certains égards, mais la jeune femme dont il s'agit, dans cette - circonstance, mourut peu de temps après; je dois dire que, dans - tous ces cas, ma pensée était fort occupée des personnes qui - crurent me voir. Voici des détails plus circonstanciés: - - _Premier cas._--C'était, il y a bien des années déjà: une jeune - fille qui couchait dans une chambre contiguë à la mienne, - déclara que, pendant la nuit, j'étais allée la voir; elle - était réveillée et je lui avais rendu, disait-elle, quelques - légers services. Elle maintint ses affirmations avec tant - d'énergie que, malgré toutes mes dénégations, ceux qui - l'entouraient ne me crurent pas. J'étais absolument certaine de - ne pas avoir quitté ma chambre, je n'aurais pu le faire sans - qu'on s'en fût aperçu. Je n'aurais pas confiance en ma mémoire - pour d'autres détails; après un si long laps de temps, je - pourrais me tromper. - - _Deuxième cas._--Il y a sept ans, j'étais allée dans la cité - (endroit que j'évite toujours), ayant à m'occuper d'une petite - affaire qui concernait un de mes parents. Je tenais beaucoup à - ce qu'il ne sût rien de ma démarche. Mes pensées étaient donc - concentrées sur lui. Je fus tirée de ma rêverie par l'horloge - de _Bow Church_ qui sonnait 3 heures. Le soir, je vis mon - parent, et la première chose qu'il me dit fut: «L..., où - êtes-vous allée aujourd'hui? Je vous ai vu venir chez moi, vous - avez passé devant mon bureau, et je ne sais ce que vous êtes - devenue.» Je lui répondis: «A quel moment avez-vous été assez - ridicule pour penser que j'aurais pu aller vous voir»?--«Au - moment où la pendule sonnait 3 heures», répliqua-t-il. - - Je changeai de sujet, et depuis je ne suis pas revenue - là-dessus. Ce monsieur me connaissait fort bien et savait - comment je m'habillais d'ordinaire. Il va de soi que je - n'allais pas le voir, si ce n'est pour affaires et lorsqu'il me - donnait rendez-vous. - - _Troisième cas._--C'était il y a environ 6 ans: j'habitais une - maison de province à 100 milles de Londres. On était fort - occupé dans la maison et d'esprit fort positif. Il y avait - aussi beaucoup de jeunes gens très gais. Un matin, je descendis - pour déjeuner, comme pressée par une sensation que je ne - pouvais ni comprendre ni secouer. L'après-midi, cette sensation - fut remplacée par l'idée obsédante d'une de mes parentes de - Londres. Je lui écrivis pour lui demander ce qu'elle faisait, - mais sa lettre se croisa avec la mienne; elle m'adressait la - même question. Quand je la vis, elle m'a dit ce qu'elle m'a - encore répété la semaine dernière: elle était assise et - travaillait tranquillement, lorsque la porte s'ouvrit et - j'entrai, ayant mon air habituel. Bien qu'elle me sût fort - loin, elle conclut, en me voyant, que j'étais revenue. Elle ne - s'aperçut du contraire que lorsque je me fus retournée et que - je fus sortie de la chambre. - - _Quatrième cas._--Il y a quatre ans, une jeune fille m'affirma - que je m'étais tenue au pied de son lit (elle était souffrante - à ce moment-là) et que je lui avais dit distinctement de se - lever, de s'habiller, que je la croyais suffisamment bien pour - le faire; elle obéit. Je lui dis qu'elle s'était tout à fait - trompée et que je n'avais rien fait de pareil. Elle pensa - évidemment que je niais le fait pour un motif quelconque. A ce - moment-là, j'étais à une distance de 20 minutes de marche de la - chambre de cette jeune fille. Elle était sûre de ce qu'elle - affirmait et je n'aurais pas voulu discuter la question avec - elle. - - Sa maladie n'était pas une maladie mentale.» - - Louisa HOPKINSON. - -Il semblerait que des cas semblables dussent aider à découvrir le -mécanisme de la production des hallucinations télépathiques; en -réalité, on le voit, il n'en est rien. Bien mieux, des faits de ce -genre semblent obscurcir encore la genèse du phénomène. - -Le livre anglais contient plus de cent observations d'hallucinations -visuelles analogues à celles que nous venons de citer. - - -_B._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES AUDITIVES - -Les hallucinations véridiques auditives sont moins nombreuses que les -visuelles. - -Comme ces dernières, elles présentent divers degrés d'intensité et de -netteté. - -_Du côté du sujet_, tantôt ce n'est qu'un son inarticulé, un simple -bruit qu'il perçoit, tantôt (et c'est le cas le plus fréquent) c'est -une voix humaine qui est _reconnue_ ou non. Cette voix pousse un -simple cri, ou bien prononce des paroles. - -_Du côté de l'agent_, dans les cas qui n'ont pas été suivis de mort, -et où la vérification est possible, il arrive que les cris ou les mots -n'ont été qu'à demi-émis, et même simplement imaginés. - -Ces diverses classes d'hallucinations auditives indiquées, voici -quelques observations empruntées toujours au livre de MM. Gurney, -Myers et Podmore. - -Dans la suivante, il s'agit d'un cri terrible d'agonie poussé par -l'agent et entendu par le sujet qui ne reconnaît pas la voix. - - CIX (34). Ce récit est dû à un homme fort honorable que nous - désignerons par les initiales de A. Z... Il nous a donné les noms - véritables de toutes les personnes dont il est question dans son - récit, mais il désire qu'ils ne soient pas publiés, en raison du - caractère douloureux des faits qui y sont rapportés. - - Mai 1885. - - «En 1876, je demeurais dans une petite paroisse agricole de - l'est de l'Angleterre. - - J'avais pour voisin un jeune homme S. B... qui possédait, - depuis peu, une des grandes fermes du pays. Pendant qu'on - arrangeait sa maison, il logeait, avec son domestique, à - l'autre bout du village. Son logement était fort éloigné de ma - maison; il en était distant d'un demi-mille au moins, et il en - était séparé par beaucoup de maisons et de jardins, par une - plantation et des bâtiments de ferme. Il aimait les exercices - du corps et la vie en plein air, et passait une bonne partie de - son temps à chasser. Ce n'était pas pour moi un ami personnel, - mais une simple relation; je ne m'intéressais à lui que comme à - l'un des grands propriétaires du pays. Par politesse, je l'ai - invité à venir me voir, mais autant que je m'en souviens, je ne - suis jamais allé chez lui. - - Une après-midi du mois de mars 1876, comme je quittais la gare, - avec ma femme, pour rentrer chez moi, S. B... nous aborda. Il - nous accompagna jusqu'à la porte d'entrée; il resta encore - quelques instants à causer avec nous, mais il n'y eut rien de - particulier dans cette conversation. Il faut noter que la - distance entre cette porte et les fenêtres des salles à manger - est, par le chemin, à 60 yards; mais les fenêtres de ces pièces - donnent au nord-est sur le chemin à voitures. - - Après que S. B... eut pris congé de nous, ma femme me dit: - «Evidemment, le jeune B... désirait que nous lui disions - d'entrer, mais j'ai pensé que vous ne vous souciez pas de vous - laisser déranger par lui.» Une demi-heure plus tard environ, - je le rencontrai de nouveau, et, comme je voulais jeter un coup - d'oeil sur un travail que l'on faisait tout au bout du domaine, - je lui demandai de faire la route avec moi. Sa conversation - n'eut rien de particulier, ce jour-là; toutefois, il semblait - être un peu ennuyé par le mauvais temps et le bas prix des - produits agricoles. Je me rappelle qu'il me demanda des - cordages en fil de fer, pour faire un treillage dans sa ferme, - et que je lui promis de lui en donner. Au retour de notre - promenade et à l'entrée du village, je m'arrêtai au chemin de - traverse pour lui dire bonsoir; le chemin qui conduisait chez - lui tombait à angle droit sur le mien. Et à ma grande surprise, - je l'entendis dire: «Venez fumer un cigare chez moi, ce soir.» - Je lui répondis: «Ce n'est guère possible, je suis engagé ce - soir.» «Venez donc!» me dit-il. «Non, lui répliquai-je, je - viendrai un autre soir.» Sur ce mot, nous nous séparâmes. - - Nous étions peut-être à 40 yards l'un de l'autre, lorsqu'il se - retourna vers moi et me cria: «Alors, puisque vous ne viendrez - pas, bonsoir.» Ce fut la dernière fois que je le vis vivant. - - Je passai la soirée à écrire dans ma salle à manger. Je puis - dire que, pendant quelques heures, il est fort probable que la - pensée du jeune homme B... ne me vînt pas à l'esprit. La nuit - était brillante et claire, et la lune était pleine ou peu s'en - fallait; il ne faisait pas de vent. Depuis que j'étais rentré, - il avait un peu neigé, tout juste assez pour blanchir la terre. - - A 10 heures moins 5 environ, je me levai et je quittai la - chambre; je pris une lampe sur la table du vestibule et je la - mis sur un guéridon placé dans l'embrasure de la fenêtre de la - salle à déjeuner. Les rideaux des fenêtres n'étaient pas - fermés. Je venais de prendre dans la bibliothèque un volume de - l'ouvrage de Macgillivray sur les _Oiseaux d'Angleterre_, pour - y chercher un renseignement. J'étais en train de lire le - passage, le livre approché tout près de la lampe et mon épaule - appuyée contre le volet; j'étais dans une position où je - pouvais entendre le moindre bruit du dehors. Tout à coup, - j'entendis distinctement qu'on avait ouvert la grande porte de - devant et qu'on l'avait refermée en la faisant claquer. Puis, - j'entendis des pas précipités qui s'avançaient sur le chemin. - Les pas étaient d'abord fort distincts et très sonores; mais, - quand ils arrivèrent en face de la fenêtre, la pelouse qui - était au-dessous de la fenêtre en amortit le son, et, au même - moment, j'eus la conscience que quelque chose se tenait tout - près de moi, en dehors, séparé seulement de moi par la mince - jalousie et le carreau de verre. Je pus entendre la respiration - courte, haletante, pénible du messager, ou de quoi que ce fût, - qui s'efforçait de reprendre haleine avant de parler. Avait-il - été attiré par la lumière qui filtrait à travers les volets? - Mais, subitement, pareil à un coup de canon, retentit en - dedans, en dehors, partout, le plus épouvantable cri, un - gémissement, une plainte prolongée d'horreur qui glaça le sang - dans mes veines. Ce ne fut pas un seul cri, mais un cri - prolongé, qui commença sur une note très élevée, puis qui - s'abaissa et qui allait s'égrenant, s'éparpillant en - gémissements vers le Nord; il devenait de plus en plus faible, - comme s'il s'évanouissait dans les sanglots et les affres d'une - horrible agonie. Impossible de décrire mon épouvante et mon - horreur, augmentées dix fois lorsque je retournai dans la salle - à manger et que j'y trouvai ma femme, tranquillement assise à - son travail, près de la fenêtre, située sur la même ligne que - celle de la salle à déjeuner, et qui était éloignée seulement - de 10 à 12 pieds. _Elle n'avait rien entendu._ Je vis cela du - premier coup d'oeil; d'après la position où je la trouvai - assise, je pouvais conclure qu'elle aurait dû entendre le - moindre bruit qui se serait produit au dehors et surtout le - bruit des pas sur le sable. S'apercevant que quelque chose - m'avait alarmé, elle me demanda: «Qu'y-a-t-il?» «Il y a - seulement quelqu'un dehors», lui dis-je. «Alors, pourquoi ne - sortez-vous pas pour aller voir? Vous le faites toujours, quand - vous entendez quelque bruit extraordinaire.» Je dis: «Il y a - quelque chose de si étrange et de si terrible dans ce bruit, - que je n'ose pas le braver. Ce doit être la _banshee_ (la fée) - qui a crié.» - - Le jeune S. B..., après avoir pris congé de moi, était rentré - chez lui. Il avait passé la plus grande partie de la soirée sur - le sofa, lisant un roman de Whyle Melville. Il avait vu son - domestique à 9 heures et lui avait donné des ordres pour le - lendemain. Le domestique et sa femme, qui habitaient seuls la - maison avec S. B..., allèrent se coucher. A l'enquête, le - domestique déclara qu'au moment où il allait s'endormir, il - avait été brusquement réveillé par un cri. Il courut dans la - chambre de son maître qu'il trouva expirant sur le sol. On - constata que le jeune B... s'était déshabillé en haut et qu'il - était descendu dans son salon, vêtu seulement de sa chemise de - nuit et de son pantalon; il s'était versé un demi-verre d'eau, - dans lequel il avait vidé un flacon d'acide prussique (il se - l'était procuré le matin, sous prétexte d'empoisonner un chien; - en réalité, il n'avait pas de chien). Il était remonté et, - après être rentré dans sa chambre, il avait vidé le verre, en - poussant un cri: il s'était abattu mort par terre. Tout cela - s'était passé, autant du moins que je puis le savoir, - exactement au même moment où j'avais été si effrayé chez moi. - Il est tout à fait impossible qu'aucun bruit, sauf peut-être - celui d'un coup de canon, ait pu arriver à mon oreille, depuis - la maison de B... Les fenêtres et les portes étaient fermées; - il y avait entre sa maison et la mienne un grand nombre - d'obstacles: des maisons, des jardins, des fermes, des - plantations, etc. - - Forcé de partir par le premier train, j'étais sorti le - lendemain matin de bonne heure, et, examinant le terrain - au-dessous de la fenêtre, je ne trouvai aucune trace de pas sur - le sable ou le gazon: le sol était encore couvert de la légère - couche de neige tombée le soir précédent. - - Tout l'incident avait été un rêve d'un moment, une imagination, - appelez-le comme vous voudrez; je raconte simplement les faits - comme ils se sont passés, sans essayer d'en fournir une - explication, qu'en vérité je suis tout à fait incapable de - donner. Tout l'incident est un mystère et restera toujours un - mystère pour moi. Je n'appris les détails de la tragédie que - dans l'après-midi du lendemain, parce que j'étais parti par le - premier train. On disait que le motif du suicide était un - chagrin d'amour.» - - Dans une lettre ultérieure, datée du 12 juin 1885, M. A. Z... - nous dit: - - «Le suicide a eu lieu dans cette paroisse, le jeudi 9 mars - 1876, vers 10 heures du soir. L'enquête a eu lieu le samedi 11; - elle fut faite par.... alors coroner. Il y a quelques années - qu'il est mort, autrement j'aurais peut-être obtenu de lui une - copie des notes qu'il a prises alors; vous trouverez - probablement quelques détails de l'enquête, dans le.... du 17 - mars. - - Moi-même, je n'appris les détails de l'événement qu'à mon - retour, dans l'après-midi du vendredi, c'est-à-dire dix-sept - heures plus tard. - - La légère couche de neige tomba vers 8 heures, _pas plus tard_. - A partir de ce moment, la nuit fut claire et belle et très - silencieuse; il gela assez dur; j'ai des preuves de tout cela - qui pourraient satisfaire n'importe quel magistrat. - - Le lendemain matin, de bonne heure, avant de quitter la maison - pour toute la journée, j'allai voir sous la fenêtre s'il y avait - des traces de pas. Peut-être n'est-il pas tout à fait exact de - dire qu'il avait neigé. Il était tombé plutôt un peu de grêle et - de grésil, et l'on voyait à travers les brins d'herbe, mais cela - suffisait pour que personne ne pût passer par là sans laisser de - traces. - - Je n'assistai pas moi-même à l'enquête, de sorte que je n'en - sais que ce que j'ai entendu dire. Dans mon récit, j'ai dit que - le domestique avait été réveillé par un cri. J'ai interrogé cet - homme (dont M. Z... donne le nom) et je l'ai serré de près, en - le contre-interrogeant sur ce détail de sa déclaration: il est - plus exact de dire qu'il fut réveillé par une série de bruits, - qui se terminèrent par un fracas ou une «lourde chute». Cela est - probablement plus exact, car le fils du fermier (suit le nom), - qui demeurait dans la maison voisine, fut réveillé par _la même - sorte de bruits_, qui arriva de la maison de B... à travers le - mur, jusqu'à la chambre où il couchait. - - Cependant, je ne veux pas que l'on pense que des bruits - _matériels_ quelconques, entendus dans la maison de B... aussi - bien que dans celle du voisin, aient pu avoir quelques relations - avec le bruit et le cri particulier qui m'ont tant effrayé. - Toute personne, connaissant la localité, doit admettre - l'_impossibilité_ absolue que de pareils bruits puissent - traverser tous les obstacles interposés. Je veux seulement dire - que la scène qui se passa dans l'une des deux maisons coïncida - avec mon alarme et avec les phénomènes qui se passaient dans - l'autre maison. - - J'apprends par un renseignement, puisé dans le livre de.... - (suit le nom), pharmacien de..., que le jeune S. B.. s'était - procuré le poison le 8 mars. Ci-joint, en réponse à votre - demande, une note de Mme A. Z...» - - La note ci-jointe, signée par Mme A. Z... et aussi datée du 12 - juin 1885, dit ce qui suit: - - «Je puis attester que, dans la nuit du 9 mars 1876, vers dix - heures, mon mari, qui était allé dans la chambre attenante, - pour consulter un livre, fut fortement alarmé par des bruits - qu'il entendit. A ce qu'il me dit, il avait entendu la grande - porte claquer, puis des pas sur le chemin et sur la pelouse, - puis une respiration haletante près de la fenêtre, et enfin un - cri terrible. - - Je n'entendis rien du tout. Mon mari ne sortit pas pour - regarder autour de la maison, comme il aurait fait en tout - autre moment. Et lorsque je lui demandai _ensuite_ pourquoi il - n'était pas sorti, il me dit: «Parce que j'ai senti que je ne - pouvais pas.» Lorsqu'il alla se coucher, il monta son fusil, et - lorsque je lui demandai pourquoi, il me répondit: «Parce qu'il - doit y avoir quelqu'un par ici.» - - Le lendemain matin, il partit de bonne heure, et il n'entendit - pas parler du miracle de M. S. B... avant l'après-midi du même - jour.» - - M. A. Z... nous a dit qu'il n'avait jamais éprouvé d'impression - semblable. - - Un article d'un journal local, que nous avons lu, donne une - relation du miracle et de l'enquête qui confirme le récit donné - par M. A. Z... - -Dans le cas suivant, le sujet a entendu une phrase tout entière, qui -probablement a été prononcée par l'agent ou tout au moins fortement -imaginée: - - CXI. (284). R. H. K. Killick Greatmeaton Rectory, Northalleston. - C'est un extrait d'une lettre adressée au Rev. R. H. Davies de - Chelson. Cette lettre ne porte pas de date. - - Le Rev. Davies nous a dit, le 15 novembre 1885, qu'il devait - l'avoir reçue il y a dix ou douze ans. M. Killick nous a envoyé, - le 23 avril 1884, un récit presque identique; nous n'avons pu - obtenir de sa femme qui est maintenant infirme, une confirmation - directe du récit, mais M. Killick nous a dit que les souvenirs de - sa femme étaient d'accord avec les siens. L'événement s'est passé - il y a plus de trente ans. - - «Une de mes filles bien-aimées (maintenant mariée) était avec - toute ma famille à notre presbytère, dans le Wiltshire: - j'étais alors à Paris. Un dimanche après-midi, j'étais assis - dans la cour de l'hôtel où je prenais mon café, lorsqu'une - pensée traversa subitement mon esprit: «Etta est tombée dans - l'eau.» - - Dans le récit qu'il nous a envoyé plus tard: le passage parallèle - est «quand, tout à coup, je crus entendre une voix me dire: «Etta - est tombée dans l'étang.» - - Je dois vous dire que nous avions une très grande pelouse, une - belle pièce d'eau artificielle, avec une allée verte tout - autour, une cascade, une grotte, etc. C'était l'endroit - préféré. - - J'essayai de chasser cette pensée, mais en vain. Je me promenai - durant des heures dans Paris, essayant d'effacer cette - impression, mais en vain. Je marchai jusqu'à ce que je ne pusse - plus aller; je rentrai me coucher, mais sans pouvoir dormir. Le - lendemain, j'allai au bureau de poste, dans l'espoir d'y trouver - des lettres; il n'y en avait pas. Je ne pouvais plus rester à - Paris; j'allai à l'ambassade et je pris un passeport pour - Bruxelles. - - Je reçus ensuite des lettres où l'on me disait que tout le monde - se portait bien; j'achevai mon voyage, sans parler de «mon - inquiétude absurde», comme je l'appelais. - - Quelques mois plus tard, je dînais chez des amis, lorsque la - maîtresse de la maison dit: «Qu'avez-vous pensé d'Etta, quand - vous l'avez appris?» - - --Appris quoi? dis-je. - - --Oh! dit la dame, ai-je trahi un secret? - - --Je ne vous quitte pas avant de tout savoir. - - Elle me dit: «Ne me faites pas arriver d'ennuis, mais je parlais - de sa chute dans l'étang.» - - --Quel étang? - - --Votre étang. - - --Mais quand? - - --Lorsque vous étiez sur le continent.» - - Comme j'allais partir, je ne parlai plus de cela, mais je me - hâtai de rentrer à la maison, je cherchai la gouvernante, et lui - demandai ce que tout cela voulait dire. - - Elle me répondit: «Oh! que c'est cruel de vous le dire, - maintenant que tout est passé. Eh bien! une après-midi de - dimanche, nous nous promenions près de l'étang, lorsque Théodore - dit: «Etta, c'est si drôle de marcher les yeux fermés.» Elle - essaya, et tomba dans l'eau. J'entendis un cri, je regardai et - je vis la tête d'Etta sortir de l'eau; je courus, la saisis et - la tirai hors l'étang. Oh! c'est affreux! Alors je la portai à - sa maman; nous la mîmes au lit et elle se remit bien vite.» Je - lui demandai le jour: c'était «le dimanche même où j'étais à - Paris et où j'avais eu cette affreuse impression.» - - Je demandai l'heure. C'était vers quatre heures! le moment même - où cette pensée pénible s'était présentée à mon esprit. - - Je dis alors: «Cela m'a été révélé à Paris, au moment même de - l'accident,» et, pour la première fois, je lui parlai de la - triste impression que j'avais éprouvée à Paris, cette - après-midi.» - - R. Henry KILLICK. - - M. Killick nous écrit, le 6 mai 1884: - - «Vous me demandez si c'est la seule impression de ce genre que - j'aie eue; je crois pouvoir répondre que oui. Je ne me - rappelle rien de semblable. Vous me demandez si l'étang était - dangereux, etc. On ne permettait _jamais_ aux enfants de s'en - approcher, si ce n'est avec des personnes sérieuses; l'accès - en était défendu, et l'étang était loin de leur terrain de - jeu. Nous étions si sévères et si attentifs qu'un accident - était impossible. Nous n'avions pas d'inquiétude à ce - sujet-là. - - A ce moment, dix enfants se trouvaient réunis chez moi; et - l'enfant qui faillit se noyer était bien présente à mon esprit - à ce moment, et non une autre. La voix semblait dire: «Etta est - tombée dans l'étang.» - -On trouve dans les _Phantasms of the Living_ le récit de 36 autres cas -semblables. - - -_C._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES TACTILES - -Les hallucinations _tactiles_, d'origine télépathique, sont encore -plus rares que les auditives. - -Il en est de même, du reste, pour les hallucinations du toucher, qui -sont simplement subjectives. Dans ce dernier cas même, on peut -supposer que, souvent, la sensation a eu pour origine une secousse -musculaire involontaire, ce qui réduit encore le nombre des -hallucinations tactiles ordinaires. - -Rien d'étonnant donc à ce que celles qui sont de nature télépathique -soient aussi rares. - -Dans ces dernières, tantôt le sens du toucher est seul impressionné, -tantôt les autres sens participent aussi à l'impression. - -Voici maintenant quelques observations. - ---Dans celle-ci, l'hallucination affecte le toucher seul: - - CXV (292) M. J. C. Harris, Wellington, Nouvelle-Zélande, - propriétaire du _New Zealand Times_ et du _New Zealand Mail_. - - 6 juillet 1887. - - «Ma femme avait un oncle, capitaine dans la marine marchande, - qui l'aimait beaucoup; lorsqu'elle était enfant, et souvent, - lorsqu'il était chez lui, à Londres, il la prenait sur ses - genoux, et lui caressait les cheveux. Elle partit avec ses - parents pour Sydney, et son oncle continua son métier dans - d'autres parties du monde. - - Environ trois ou quatre ans plus tard, elle était montée - s'habiller pour dîner: elle avait défait ses cheveux; tout d'un - coup, elle sentit une main se poser sur le sommet de sa tête et - caresser rapidement ses cheveux, jusqu'à ses épaules. Effrayée, - elle se retourna et dit: «Oh! mère, pourquoi me faire peur - ainsi?» Car elle croyait que sa mère voulait lui faire une - niche. Il n'y avait personne dans la chambre. Lorsqu'elle - raconta l'incident à table, un ami superstitieux leur conseilla - de prendre note du jour et de la date. - - On le fit. Un peu plus tard, arriva la nouvelle que son oncle - William était mort ce jour-là; si l'on tient compte de la - différence de longitude c'était à peu près l'heure à laquelle - elle avait senti la main se poser sur sa tête.» - - Voici le récit de Mme Harris elle-même: - - Hill Street, Wellington, Nouvelle-Zélande. - - 5 décembre 1855. - - «Je regrette vivement qu'il ne soit pas en mon pouvoir, tout - désireux que nous soyons d'aider, si peu que ce soit, la cause - de la science, de vous fournir une confirmation du récit de mon - mari. Des amies que j'avais alors, une seule vit encore et elle - habite dans le Queensland. Nous n'avons pas considéré les notes - prises alors comme assez importantes pour être gardées; et nous - n'avons ni lettres de faire part, ni annonce de décès. Par - conséquent, mon récit ne peut, je le comprends, avoir une grande - valeur, puisqu'aucun témoignage ne vient le confirmer. - Toutefois, pour vous être agréable, je vous envoie mon récit, - bien assurée que vous le considérerez comme authentique. - - Le fait a eu lieu, il y a si longtemps, que, bien que l'incident - soit présent à ma mémoire, la date précise (qui n'a jamais été - soigneusement prise) m'échappe. - - C'était en 1860, au mois d'avril. J'étais alors jeune fille, - j'étais debout devant ma toilette, dans ma chambre à coucher, - arrangeant quelque détail de ma toilette. - - Il était à peu près 6 heures du soir, et à cette époque de - l'année, c'est déjà le crépuscule, lorsque, tout à coup, je - sentis une main se poser sur ma tête, descendre le long de mes - cheveux, et s'appuyer lourdement sur mon épaule gauche. Effrayée - par cette caresse inattendue, je me retournais vivement pour - reprocher à ma mère d'entrer sans bruit, quand, à ma grande - surprise, je ne vis personne. Aussitôt, je pensai à - l'Angleterre, où mon père était parti au mois de janvier - précédent, et je pensai que quelque chose était arrivé, bien - qu'il me fût impossible de rien définir. - - Je descendis, et je racontai ma peur à ma mère. Dans la soirée, - Mme et Mlle W... vinrent, et comme elles s'informaient des - causes de ma pâleur, on les mit au courant de l'affaire. Mme - W... dit immédiatement: «Notez la date, et nous verrons ce qui - aura lieu.» On le fit, et l'incident cessa de nous troubler, - bien que ma famille attendit avec inquiétude la première lettre - de mon père. Dans la première lettre que nous reçûmes, il nous - raconta qu'à son arrivée en Angleterre, il avait trouvé son - frère Henri gravement malade, mourant, à vrai dire. Dans mon - enfance, j'étais sa préférée, et à sa mort, mon nom fut le - dernier mot qu'il prononça. - - En comparant les dates et en tenant compte de la différence de - longitude, nous trouvâmes que l'époque de la mort de mon oncle - coïncidait exactement avec celle de mon étrange impression. Je - me rappelai aussi que mon oncle avait l'habitude de me caresser - les cheveux. Ma mère, qui demeure avec moi, est la seule - personne qui puisse confirmer l'histoire, et elle signe avec moi - ce récit.» - - Elisabeth HARRIS. - Elisabeth BRADFORD. - - En réponse à nos questions, Mme Harris nous dit qu'elle n'a - jamais eu d'autres hallucinations. - - Dans le _Thame Gazette_ et le _Oxford Chronicle_, nous voyons - que l'oncle de Mme Harris mourut le 12 mai (et non avril) 1860, - à l'âge de 51 ans. - -L'observation suivante nous présente un cas d'hallucination tactile -accompagnée d'hallucination visuelle: - - CXVIII.--Mme Randolph Lichfield, Cross Deeps Twickenham. Son mari - n'a pu confirmer le récit par écrit parce que des douleurs dans - la main l'empêchent d'écrire. - - 1883. - - «J'étais assise dans ma chambre, un soir avant mon mariage, - près d'une table de toilette, sur laquelle était posé le livre - que je lisais: la table était dans un coin de la chambre, et le - large miroir qui était dessus touchait presque le plafond, de - sorte que l'image de toute personne qui se trouvait dans la - chambre pouvait s'y refléter tout entière. Le livre que je - lisais ne pouvait nullement affecter mes nerfs, exciter mon - imagination. Je me portais très bien, j'étais de bonne humeur, - et rien ne m'était arrivé, depuis l'heure où j'avais reçu mes - lettres, le matin, qui eût pu me faire penser à la personne à - laquelle se rapporte l'étrange impression que vous me demandez - de raconter. J'avais les yeux fixés sur mon livre; tout à coup - je _sentis_, mais sans le _voir_, quelqu'un entrer dans ma - chambre. Je regardai dans le miroir pour savoir qui c'était, - mais je ne vis personne. Je pensais naturellement que ma - visite, me voyant plongée dans ma lecture, était ressortie, - quand, à mon vif étonnement, je ressentis un baiser sur mon - front, un baiser long et tendre. Je levai la tête nullement - effrayée, et je vis mon fiancé debout derrière ma chaise, - penché sur moi, comme pour m'embrasser de nouveau. Sa figure - était très pâle et triste au-delà de toute expression. Très - surprise, je me levai, et, avant que j'aie pu parler, il avait - disparu, je ne sais comment. Je ne sais qu'une chose, c'est - que, pendant un instant, je vis bien nettement tous les traits - de sa figure, sa haute taille, ses larges épaules, comme je les - ai vus toujours, et le moment d'après, je ne vis plus rien de - lui. - - D'abord, je ne fus que surprise, ou pour mieux dire, perplexe. - Je n'éprouvai aucune frayeur, je ne crus pas un instant que - j'avais vu un esprit; la sensation qui s'ensuivit fut que - j'avais quelque chose au cerveau, et j'étais reconnaissante que - cela n'eût pas amené une vision terrible, au lieu de celle que - j'avais éprouvée, et qui m'avait été fort agréable. Je me - rappelle avoir prié pour ne pas imaginer quelque chose de - terrifiant. - - Le lendemain, à ma grande surprise, je ne reçus pas ma lettre - habituelle de mon fiancé; quatre distributions eurent lieu, pas - de lettre; le jour suivant, pas de lettre. Je me révoltais - naturellement à l'idée qu'on me négligeait, mais je n'aurais - pas eu la pensée de le faire savoir au coupable, de sorte que - je n'écrivis pas pour connaître la cause de son silence. Le - troisième soir,--je n'avais pas encore reçu de lettre--comme je - montais me coucher, ne pensant pas à R..., je sentis tout à - coup et avec une grande intensité, dès que j'eus franchi la - dernière marche, qu'il était dans ma chambre et que je pourrais - le voir comme précédemment. Pour la première fois, j'eus peur - qu'il ne lui fût arrivé quelque chose. Je savais fort bien - combien serait grand, dans ce cas, son désir de me voir, et je - pensais: «Serait-ce vraiment lui que j'ai vu l'autre nuit?» - J'entrai droit dans la chambre, sûre de le voir; il n'y avait - rien. Je m'assis pour attendre, et la sensation qu'il était là, - essayant de me parler et de se faire voir, devint de plus en - plus forte. J'attendis jusqu'à ce que je me sentisse si - somnolente que je ne pouvais plus veiller; j'allai me coucher - et je m'endormis. J'écrivis par le premier courrier, le - lendemain matin, à mon fiancé, lui exprimant ma crainte qu'il - ne fût malade, puisque je n'avais pas reçu de lettre de lui - depuis trois jours. Je ne lui dis rien de ce que je vous - raconte. Deux jours après, je reçus quelques lignes - horriblement griffonnées, pour me dire qu'il s'était abîmé la - main à la chasse et qu'il n'avait pu tenir encore une plume, - mais qu'il n'était pas encore en danger. Ce ne fut que quelques - jours plus tard, lorsqu'il put écrire, que j'appris toute - l'histoire. - - La voici: il montait un cheval de chasse irlandais, une bête - superbe, mais très vicieuse. Ce cheval était habitué à - désarçonner quiconque le montait, s'il lui déplaisait d'être - monté, et pour cela, il mettait en jeu une quantité de ruses, - se débarrassant des grooms, des chasseurs, de n'importe qui, - lorsque l'envie lui en prenait. Lorsqu'il vit que ni ses - ruades, ni ses sauts, ni ses écarts ne pouvaient démonter mon - fiancé, et qu'il avait trouvé son maître, il devint furieux. Il - resta calme un moment, puis il traversa la route à reculons, se - redressa tout droit en arrière et pressa son cavalier contre le - mur. La pression et la douleur furent telles que R... pensa - mourir; il se rappelait d'avoir dit, au moment de perdre - connaissance: «May! ma petite May! que je ne meure pas sans te - revoir!» Ce fut cette nuit-là qu'il se pencha sur moi et - m'embrassa. Il ne fut pas aussi gravement blessé qu'il l'avait - d'abord cru, quoiqu'il souffrit beaucoup et qu'il ne pût tenir - une plume pendant longtemps. La nuit pendant laquelle je sentis - si soudainement que j'allais le voir, et où ne le voyant pas, - je sentis si bien qu'il était là, essayant de me le faire - savoir, cette nuit même, il se tourmentait de ne pouvoir - m'écrire, et il désirait ardemment que je puisse comprendre - qu'il y avait un motif grave pour expliquer son silence. - - Je racontai tout à ma mère (qui est morte depuis), tel que je - l'ai raconté; et elle me conseilla de ne pas lui parler de son - apparition jusqu'à ce qu'il fût tout à fait rétabli et que je - puisse le faire personnellement. Lorsqu'il vint me voir un peu - plus tard, je me fis raconter toute l'histoire, avant de lui - parler de l'impression étrange que j'avais éprouvée pendant ces - deux nuits. - - Je viens de lui lire ceci, et il affirme que j'ai raconté - exactement la part qu'il eut dans cette étrange affaire.» - -Il est fâcheux que les deux personnes en question n'aient pas fait -quelques tentatives de télépathie expérimentale. - -Le cas suivant est d'un type plus rare; les hallucinations de la vue -et de l'ouïe, au lieu de se combiner en un même événement, ont été -séparées par un intervalle de plusieurs heures. - - CXXI (302). M. Garling, 12, Westbourne Gardens, Folkestone. - - Février 1883. - - «Un jeudi soir, vers le milieu d'août, en 1849, j'allai, comme - je le faisais souvent, passer la soirée avec le Rev. Harrisson - et sa famille, avec laquelle, depuis bien des années, j'avais - les rapports les plus intimes. Comme le temps était très beau, - nous allâmes passer, avec les voisins, la soirée aux Surrey - zoological Gardens. Je note ceci tout particulièrement, parce - que cela prouve que Harrisson était incontestablement en bonne - santé ce jour-là et que personne ne se doutait de ce qui allait - arriver. Le lendemain, j'allai rendre visite à des parents, - dans l'Hertfordshire, qui habitaient dans une maison appelée - Flamstead Lodge, à 26 milles de Londres, sur la grand'route. - Nous dînions d'habitude à 2 heures, et le lundi, dans - l'après-midi suivante, lorsqu'on eut dîné, je laissai les dames - au salon et je descendis, à travers l'enclos, jusqu'à la - grand'route. Remarquez bien que nous étions au milieu d'une - journée du mois d'août, avec un beau soleil, sur une - grand'route fort large, où il passait beaucoup de monde, à cent - mètres d'une auberge. J'étais moi-même parfaitement gai, - j'avais l'esprit à l'aise, il n'y avait rien autour de moi qui - pût exciter mon imagination. Quelques paysans étaient auprès de - là, à ce moment. Tout à coup, un «fantôme» se dressa devant - moi, si près, que si c'eût été un être humain, il m'eût touché, - m'empêchant, pour un instant, de voir le paysage et les objets - qui étaient autour de moi; je ne distinguais pas complètement - les contours de ce fantôme, mais je voyais ses lèvres remuer et - murmurer quelque chose; ses yeux me fixaient et plongeaient - dans mon regard, avec une expression si sévère et si intense - que je reculai et marchai à reculons. Je me dis instinctivement - et probablement à haute voix: «Dieu juste! c'est Harrisson!» - quoique je n'eusse pas pensé à lui le moins du monde à ce - moment-là. Après quelques secondes, qui me semblèrent une - éternité, le spectre disparut; je restai cloué sur place - pendant quelques instants, et l'étrange sensation que - j'éprouvai fait que je ne puis douter de la réalité de la - vision. Je sentais mon sang se glacer dans mes veines; mes - nerfs étaient calmes, mais j'éprouvais une sensation de froid - mortel, qui dura pendant une heure et qui me quitta peu à peu, - à mesure que la circulation se rétablissait. Je n'ai jamais - ressenti pareille sensation, ni avant, ni après. Je n'en parlai - pas aux dames, à mon retour, pour ne pas les effrayer, et - l'impression désagréable perdit de sa force graduellement. - - J'ai dit que la maison était près de la grand'route; elle était - située au milieu de la propriété, le long d'un sentier qui mène - au village, à 200 ou 300 mètres de toute autre maison; il y - avait une grille en fer, de sept pieds de haut devant la - façade, pour protéger la maison des vagabonds; les portes sont - toujours fermées à la nuit tombante; une allée, longue de - trente pieds, toute en gravier ou pavée, menait de la porte - d'entrée au sentier. Ce jour-là, la soirée était très belle et - très tranquille. Placée comme elle était, personne n'eût pu - approcher de la maison, dans le profond silence d'une soirée - d'été, sans avoir été entendu de loin. En outre, il y avait un - gros chien dans un chenil, placé de manière à garder la porte - d'entrée; et, destiné surtout à avertir, dès que l'on entrait à - l'intérieur de la maison, un petit terrier qui aboyait contre - tout le monde et à chaque bruit. Nous allions nous retirer dans - nos chambres, nous étions assis dans le salon, qui est au - rez-de-chaussée, près de la porte d'entrée, et nous avions avec - nous le petit terrier. Les domestiques étaient allés se coucher - dans une chambre de derrière, à 60 pieds plus loin. Ils nous - dirent, lorsqu'ils descendirent, qu'ils étaient endormis et - qu'ils avaient été éveillés par le bruit. - - Tout à coup, il se fit, à la porte d'entrée, un bruit si grand - et si répété (la porte semblait remuer dans son cadre et vibrer - sous des coups formidables) que nous fûmes tout de suite - debout, tout remplis d'étonnement, et les domestiques - entrèrent, un moment après, à moitié habillés, descendus à la - hâte de leur chambre, pour savoir ce qu'il y avait. Nous - courûmes à la poste, mais nous ne vîmes rien et n'entendîmes - rien. Et les chiens restèrent muets. Le terrier, contre son - habitude, se cacha en tremblant sous le canapé et ne voulut - pas rester à la porte, ni sortir dans l'obscurité. Il n'y avait - pas de marteau à la porte qui pût tomber, et il était - impossible à qui que ce fût d'approcher ou de quitter la - maison, dans ce grand silence, sans être entendu. Tout le monde - était effrayé, et j'eus beaucoup de peine à faire coucher nos - hôtes et nos domestiques; moi-même, j'étais si peu - impressionnable que je ne rattachai pas ce fait à l'apparition - du «fantôme» que j'avais vu dans l'après-midi, mais que j'allai - me coucher, méditant sur tout cela et cherchant quelque - explication, bien qu'en vain, pour satisfaire mes hôtes. - - Je restai à la campagne jusqu'au mercredi matin, ne me doutant - pas de ce qui était arrivé pendant mon absence. Ce matin-là, je - rentrai en ville et je me rendis à mes bureaux, qui étaient - alors 11, Kings Road Gray's Inn. Mon employé vint à ma - rencontre sur la porte et me dit: «Monsieur, un monsieur est - déjà venu deux ou trois fois; il désire vous voir de suite, il - est sorti pour aller chercher un biscuit, mais il revient de - suite.» Quelques instants après, ce monsieur revint; je le - reconnus pour un M. Chadwick, ami intime de la famille - Harrisson. Il me dit alors, à ma grande surprise: «Il y a eu - une terrible épidémie de choléra dans Wandsworth Road», voulant - dire chez M. Harrisson; «_tous sont partis_». Mme Rosco est - tombée malade le vendredi et est morte; sa bonne est tombée - malade le même soir et est morte; Mme Harrisson a été atteinte - le samedi matin et est morte le même soir. La femme de chambre - est morte le dimanche. La cuisinière est aussi tombée malade; - elle a été emmenée hors de la maison, et il s'en est fallu de - très peu qu'elle ne mourût aussi. Le pauvre Harrisson a été - pris le dimanche, il a été très malade lundi et hier; on l'a - amené du lazaret de Wandsworth Road à Jack Straws' Castle à - Hampstead, pour avoir un meilleur air; il a supplié en grâce - son entourage, lundi et hier, de vous envoyer chercher, mais - l'on ne savait où vous étiez. Prenons vite un cab et venez avec - moi, ou vous ne le verrez pas vivant. Je partis avec Chadwick à - l'instant, mais Harrisson était mort avant que nous fussions - arrivés.» - - H.-B. GARLING. - - La nécrologie du Walchman du 15 août 1849 indique que Mme Rosco - est morte du choléra le 4 août, Mme Harrisson le 8 août, et le - Rev. T. Harrisson le jeudi (non le mercredi) 9, à Hampstead. - - En réponse à quelques questions, M. Garling nous dit: - - Les dames étaient âgées et sont mortes, il y a quelque - vingt-cinq ans. On a perdu la trace de tous les domestiques. - - M. Garling ajouta quelques détails, dans la conversation que - nous eûmes avec lui. L'apparition qu'il rencontra sur la - grand'route était si près de lui qu'il n'observa, en détail, - que la figure. Il a eu une autre hallucination. Il a cru voir - la figure de l'un de ses amis, au pied de son lit; mais il - venait d'assister à l'enterrement de cet ami qui avait, de - plus, l'habitude de s'asseoir à la place où apparut la - «vision», et M. Garling s'endormait à ce moment-là. Cette - hallucination ne peut pas prouver une tendance aux - hallucinations subjectives. - -L'observation qui précède est remarquable à plus d'un titre. Mais ce -qui la rend pour nous particulièrement précieuse, c'est qu'elle -contient une sorte de témoignage assez rare, et dont il semble que -l'on n'ait pas jusqu'ici apprécié toute l'importance: c'est le -témoignage des animaux. Nous nous bornons à le signaler à l'attention -du lecteur, nous proposant de revenir plus loin sur ce sujet. - - -_D._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES RÉCIPROQUES - -Voici une classe d'hallucinations véridiques, très curieuses et très -importantes, en ce qu'elles semblent restreindre encore la possibilité -d'une coïncidence fortuite, l'annuler presque, et aussi parce que -c'est par elles que l'on pourra probablement arriver à élucider les -conditions et le mécanisme de ces phénomènes. Mais, pour cela, il -faudra posséder un nombre d'observations exactes, qui est loin encore -d'avoir été atteint. - -Ici, le «sens du courant», qui semblait nettement indiqué, de l'agent -au sujet, n'existe plus; chacune des deux parties est, à la fois, -sujet et agent: elles s'apparaissent mutuellement l'une à l'autre. - -Comme les cas de cette nature sont très rares, nous nous en tiendrons -au suivant, que nous empruntons toujours au même ouvrage: - - CXXV (304). M. J. T. Milward Pierce Bow Ranche, Knox County, - Nebraska (Etats-Unis). - - Frettons, Danbury, Chelmsford. - - 5 janvier 1883. - - «J'habite dans le Nebraska (Etats-Unis), où j'ai un élevage de - bétail, etc. Je dois épouser une jeune personne qui habite - Yankton, Dakota, à 25 milles au nord. - - Vers la fin d'octobre 1884, pendant que j'essayais d'attraper - un cheval, je reçus un coup de sabot dans la figure, et il ne - s'en fallut que d'un pouce ou deux que je n'eusse le crâne - brisé; j'eus cependant deux dents cassées et je reçus un rude - coup dans la poitrine. Plusieurs hommes se tenaient auprès de - moi. Je ne perdis pas connaissance un seul instant, car il - fallait se garder d'une seconde ruade. Il s'écoula un moment, - avant que quelqu'un ne parlât. Je m'appuyais contre le mur de - l'écurie, lorsque je vis, à ma gauche, la jeune personne dont - j'ai parlé. Elle était pâle. Je ne fis pas attention à son - costume, mais je fus frappé de l'expression de ses yeux: - c'était une expression de trouble et d'anxiété. Ce n'était pas - seulement son visage que je voyais, mais sa personne tout - entière, une forme parfaitement matérielle, qui n'avait rien de - surnaturel. A ce moment, mon fermier me demanda si je m'étais - fait mal. Je tournai la tête pour lui répondre, et lorsque je - regardai de nouveau, l'ombre avait disparu. Le cheval ne - m'avait pas fait grand mal, ma raison était parfaitement saine, - car, tout de suite après, je rentrai dans mon bureau et je - dessinai le plan et j'établis le devis d'une nouvelle maison, - travail qui nécessite un esprit très dégagé et très attentif. - Je fus tellement obsédé par le souvenir de cette apparition - que, le lendemain matin, je partis pour Yankton. Les premières - paroles que la jeune fille me dit, lorsque je la vis, furent: - «Mais je vous ai attendu, hier, toute l'après-midi. J'ai cru - vous voir, vous étiez très pâle et votre figure était toute en - sang.» (Je puis dire que mes contusions n'avaient pas laissé de - traces visibles). Je fus très frappé de cela et lui demandai - quand elle avait cru me voir. Elle dit: «Immédiatement après le - déjeuner.» L'accident avait eu lieu juste après mon déjeuner. - Je notai les détails. Je dois dire qu'avant d'arriver à - Yankton, j'avais peur que quelque accident ne fût arrivé à la - jeune fille. Je serai heureux de vous envoyer de plus amples - détails, si vous le désirez.» - - Jno. T. Milward PIERCE. - - En réponse à quelques questions, M. Pierce nous dit: - - Je crois que la vision dura un quart de minute. - - Il n'a pas eu d'autre hallucination visuelle, sauf une fois où, - étendu à terre d'un coup de feu qu'un Indien lui avait tiré dans - la mâchoire, il crut voir un Indien se pencher sur lui; il pense - que ce n'était pas un Indien en chair et en os, parce que, dans - ce cas, il eût été scalpé. - - M. Pierce nous écrivit le 27 mai 1885: - - «J'ai envoyé votre lettre à la personne en question, mais je - n'ai pas reçu de réponse avant de quitter l'Angleterre, et, à - mon arrivée, j'ai trouvé la jeune fille très malade, et ce - n'est que récemment que j'ai pu obtenir les détails que vous - désirez. Elle désire que je dise qu'elle se rappelle aussi - m'avoir entendu, craignant que quelque chose ne me fût arrivé; - ce n'était pas cependant le jour où j'allais la voir - d'habitude; mais, bien qu'à cette époque, elle m'eût dit - qu'elle m'avait vu avec la figure en sang, maintenant elle ne - semble plus s'en souvenir, et je ne lui en ai rien dit, afin de - ne pas l'influencer.» - - Dans une lettre du 13 juillet 1885, M. Pierce nous dit: - - «Je regrette de ne pouvoir faire mieux. Il semble que des - événements très importants et la maladie aient fait oublier - presque complètement l'incident à Mlle Mac Gregor, qui n'y - attachait pas une grande importance au début. J'ai aidé sa - mémoire, mais elle dit que, sans doute, j'ai raison, mais - qu'elle ne peut plus maintenant se souvenir de rien.» - - Lettre de Mlle Mac Gregor: - - Yankton, D. T. 13 juillet 1885. - - «J'ai lu la lettre que vous avez envoyée à M. Pierce. J'ai peur - de ne pouvoir me rappeler les choses assez clairement pour vous - donner des détails exacts. Je me rappelle que j'ai senti que - quelque accident, était survenu, mais je racontais à M. Pierce - alors tout ce qui m'arrivait d'anormal, et les événements qui - sont survenus ont, je le crains, effacé de mon esprit tout - souvenir des faits.» - - Annie Mac GREGOR. - -Les restrictions de la jeune fille, bien que fâcheuses, ne sauraient -cependant affaiblir le témoignage d'un homme qui semble avoir un -esprit très positif et beaucoup de sang-froid. - -Les _Phantasms_ contiennent une douzaine de cas analoques -d'hallucinations réciproques. - - -_E._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES COLLECTIVES - -Les images hallucinatoires _identiques_ qui affectent à la fois -plusieurs sujets, autrement dit les hallucinations collectives -_ordinaires_, sont relativement assez fréquentes, et «les illusions de -la vue et de l'ouïe se sont même plusieurs fois montrées sous la forme -épidémique; les histoires en contiennent un grand nombre de -faits[79].» - - [79] Brierre de Boismont: _Hallucinations_, p. 124, 489, etc. - -Mais les hallucinations _véridiques_, impressionnant à la fois deux ou -plusieurs sujets, sont très rares. - -Et ici deux interprétations du phénomène sont possibles. - -On peut admettre que l'agent A impressionne, à distance, chacun des -deux sujets B et C, ou bien qu'il impressionne le seul B et que -celui-ci transmet l'action télépathique à C; en d'autres termes, qu'il -y a _contagion de l'hallucination_. C'est cette contagion qui, dans -les cas ordinaires, produit les épidémies d'hallucinations dont parle -Brierre de Boismont. Ce qui semblerait indiquer que, dans les -hallucinations véridiques collectives, il y a réellement contagion, -c'est que, très souvent, l'hallucination a été partagée «par une -personne _tout à fait étrangère_ à l'agent et que, d'autre part, il -est fort rare que des personnes, étroitement liées avec l'agent les -unes et les autres, éprouvent, au même moment, la même hallucination, -_si elles ne sont pas ensemble_[80]». - - [80] _Hallucinations télépathiques_, p. 344. - -Pourtant, nous allons citer un cas choisi parmi ceux où les deux -sujets B et C ont été impressionnés séparément. - - CXXXI (36). M. John Done, Stockley Cottage, Stretton. - - «Ma belle-soeur, Sarah Eustance, de Stretton, était à l'agonie - et ma femme était partie de Lowton Chapel, où nous demeurions - (à 12 ou 13 milles de Stretton), pour la voir et l'assister à - ses derniers moments. La nuit avant sa mort (environ 12 ou 14 - heures avant qu'elle mourût), je dormais seul dans ma chambre; - je me réveillai, j'entendis distinctement une voix qui - m'appelait. Je pensai que c'était ma nièce Rosanna, qui - habitait seule avec moi la maison; je crus qu'elle était - effrayée ou malade. J'allai donc à sa chambre, et je la - trouvai réveillée et agitée. Je lui demandai si elle m'avait - appelé. Elle répondit: «Non, mais quelque chose m'a réveillée; - j'ai entendu quelqu'un appeler.» - - Lorsque ma femme revint, après la mort de sa soeur, elle me dit - combien elle avait désiré me voir. Elle demandait qu'on envoyât - me chercher; elle disait: «Oh! comme je désire voir Done encore - une fois!» Bientôt après, elle ne put plus parler. Ce qu'il y a - d'étrange, c'est qu'au moment même où elle me demandait, moi et - ma nièce, nous l'avons entendue appeler.» - - John DONE. - - M. Done s'exprime ainsi dans une lettre ultérieure: - - «Pour répondre aux questions que vous m'avez faites, sur la - voix ou l'appel que j'ai entendu dans la nuit du 3 juillet - 1866, je dois vous expliquer qu'une sympathie et une affection - puissantes existaient entre ma belle-soeur et moi; nous avions - l'un pour l'autre les sentiments d'un frère et d'une soeur. - Elle avait la coutume de m'appeler «oncle Done» comme un mari - appelle sa femme «mère» quand il y a des enfants dans la - famille, ce qui était le cas. Or, comme je m'entendais appeler: - oncle, oncle, oncle! je supposai que c'était ma nièce qui - m'appelait; c'était la seule personne qui fût, cette nuit-là, à - la maison.» - - Copie de la lettre de faire part (_funeral card_): - - «En souvenir de feue Sarah Eustance, morte le 3 juillet 1866, - âgée de quarante-cinq ans, et enterrée à l'église de Stretton, - le 6 juillet 1866.» - - «Ma femme, qui était partie, le dimanche en question, de - Lowton, pour voir sa soeur, peut attester que la nuit où elle - était auprès de Sarah (après le départ du pasteur), Sarah - désirait me voir et me demandait avec insistance, répétant à - plusieurs reprises: «Oh! que je voudrais voir oncle Done et - Rosie, encore une fois avant de m'en aller.» Bientôt après, - elle perdit conscience ou du moins elle ne parla plus; elle - mourut le lendemain. Je n'appris cela qu'au retour de ma femme, - le soir du 4 juillet. - - J'espère que ma nièce voudra bien témoigner de l'exactitude des - faits. Je puis, en tous cas, affirmer qu'elle m'a dit qu'elle - croyait que je l'appelais et qu'elle allait venir auprès de - moi, lorsqu'elle m'a rencontré dans le couloir; je puis - affirmer aussi que je lui ai demandé si elle m'avait appelé. - - Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu une autre voix ou un - autre appel.» - - Le 7 août 1885, M. Done nous a écrit ce qui suit: - - Comme ma femme est malade et affaiblie, elle me dicte la - déclaration suivante: - - «Moi, Elisabeth Done, femme de John Done et tante de Rosanna - Done (à présent Sewil), je certifie que, le 3 juillet 1886, - j'assistai ma soeur agonisante, Sarah Eustance, à Stretton, à - douze milles de ma maison à Lowton Chapel, Newton-le-Willows. - Pendant la nuit qui précéda sa mort, elle me sollicitait sans - cesse d'envoyer chercher mon mari et ma nièce, parce qu'elle - désirait les voir encore une fois avant de s'en aller pour - toujours. Elle disait souvent: «Oh! combien je voudrais que - Done et Rosie fussent ici! oh! comme je voudrais voir l'oncle - Done!» Bientôt après, elle perdit la parole et sembla rester - sans conscience; elle mourut le lendemain». - - Elisabeth DONE. - - M. Done ajoute: - - «En pensant, parlant et écrivant sur cet étrange incident, je - me suis resouvenu de plusieurs détails; en voici un: Le - lendemain du jour où j'entendis la voix qui m'avait appelé, je - restai inquiet. J'avais le pressentiment que ma chère - belle-soeur était morte, et je sortis vers le soir pour voir - arriver un train à Newton-Bridge, car il me semblait que ce - train devait ramener ma femme, _si sa soeur était morte, comme - je m'y attendais_.» - - N.-B.--Nous étions convenus qu'elle resterait à Stretton, pour - soigner Mme Eustance, jusqu'au dénouement fatal ou jusqu'à sa - convalescence. - - Je rencontrai ma femme à quelques centaines de yards de la - station, et je devinai, d'après l'expression de ses traits, que - mes suppositions étaient vraies. Elle me raconta les détails de - la mort de sa soeur. Elle me dit combien elle _avait désiré_ - voir Rosanna et moi. Je lui racontai alors que, _dans le - courant de la nuit précédente_, une voix nous avait appelés, - qui ressemblait à la sienne; en même temps, ma femme me dit que - Mme Eustance avait bien souvent répété nos noms, dans la nuit - précédente, avant de perdre conscience.» - - Voici de quelle manière la nièce confirme ce récit: - - 11, Smithdown Lane, Paddington, Liverpool, 21 août 1885. - - «Sur la demande de mon oncle et la vôtre, je vous écris pour - confirmer l'assertion de mon oncle, au sujet de la voix que - j'ai entendue. Sans cause apparente, je fus subitement - réveillée et j'entendis une voix qui m'appelait distinctement - ainsi: «Rosy, Rosy, Rosy!» Je pensai que mon oncle m'appelait, - je me levai et je sortis de la chambre, mais je rencontrai mon - oncle qui venait voir si, moi, je l'appelais. Nous étions seuls - à la maison, cette nuit-là: ma tante était partie pour soigner - sa soeur. C'est dans la nuit du 2 au 3 juillet que je me suis - entendu appeler; je ne peux pas dire à quelle heure, mais je - sais que le jour commençait à poindre. Je ne me suis jamais - entendu appeler auparavant, ni depuis. - - Rosanna SEWILL.» - -Citons à présent un autre cas d'hallucination nettement télépathique, -et où l'on peut croire qu'il y a eu contagion. Il s'agit d'une -hallucination auditive. - - CXLV (340). Ce récit nous a été fourni par le Rev. W. Stainton - Moses, ami intime de l'agent. Il a été revu par ses parents qui - ont éprouvé l'hallucination. Ils l'ont déclaré exact. - - 1881. - - «Il y a deux ans environ, W. L... quitta l'Angleterre pour - l'Amérique. Neuf mois après, il se maria; il espérait amener sa - femme dans son pays, pour la présenter à sa mère qu'il aimait - tendrement. Le 4 février, il tomba malade subitement; il mourut - le 12 du même mois, vers 8 heures du soir. Cette nuit-là, - environ trois quarts d'heure après que les parents étaient - allés se coucher, la mère entendit clairement la voix de son - fils lui parler; son mari, qui entendit aussi cette voix, - demanda à sa femme si c'était elle qui parlait. Ni l'un ni - l'autre ne s'étaient endormis et elle répondit: «Non, reste - tranquille!» La voix continua: «Comme je ne puis venir en - Angleterre, mère, je suis venu te voir.» Les deux parents - croyaient, en ce moment, leur fils en bonne santé en Amérique, - et attendaient chaque jour une lettre annonçant son retour à la - maison. Ils prirent note de cet incident qui les avait beaucoup - frappés, et lorsqu'une quinzaine de jours plus tard, la - nouvelle de la mort du fils arriva, ils virent qu'elle - correspondait avec la date à laquelle la voix de «l'esprit» - avait annoncé sa présence en Angleterre. La veuve déclara que - les préparatifs de départ étaient presque terminés à ce - moment-là, et que son mari était très désireux d'aller en - Angleterre voir sa mère». - -On pourrait faire rentrer dans les cas d'hallucinations collectives -ceux où figurent les animaux. A notre avis, le témoignage de ces -derniers a été trop négligé jusqu'ici. Recueilli dans de bonnes -conditions de contrôle, il pourrait être de la plus haute importance. -Or, les observations où est décrite la façon dont les animaux (chiens, -chevaux) ont réagi devant une apparition sont assez rares et ne -présentent pas toutes les garanties désirables d'exactitude. - -Malgré le vif désir que nous aurions de continuer ces citations, -persuadé qu'en ces matières, où les preuves expérimentales font à peu -près défaut, le seul espoir de convaincre est d'accumuler les -documents, nous nous voyons forcé de nous en tenir à ces quelques cas -des diverses hallucinations véridiques. - -Et maintenant, comment interpréter ces faits étranges? - -Les Sciences Occultes, qui de tout temps en ont affirmé la réalité, -expliquent les apparitions et les actions à distance par l'existence, -dans l'homme, d'un 3e principe, le _Corps astral_, sorte -d'intermédiaire entre l'Ame et le Corps organique. Ce Corps astral -pourrait revêtir la forme du corps organique, en être comme un _double -fluidique_, et c'est ce _double_ que l'Initié, par le seul fait de sa -volonté exaltée, pourrait projeter à distance. Après la mort, le Corps -astral survivrait quelque temps, avant d'être dissous à son tour, et -c'est lui qui constituerait les diverses apparitions[81]. - - [81] Voir Papus: _Traité de Science Occulte_.--Plytoff: _la - Magie_.--Voir aussi Adolphe d'Assier: _Essai sur l'humanité - posthume_. - -Comme on a pu s'en apercevoir dans les pages précédentes, la tendance -de la Science moderne est de refuser toute réalité objective au -fantôme. Pour elle, il s'agit surtout de l'action à distance d'un -cerveau sur un autre cerveau, et non de la projection d'un _double_. -Si A voit l'image de B, c'est que B impressionne le cerveau de A, de -façon à ce que celui-ci _crée de toutes pièces_ l'image de B. - -C'est donc une suggestion mentale produisant une image -hallucinatoire[82]. - - [82] Voir, pour le mécanisme possible de cette suggestion: - Ochorowicz: _Suggestion mentale_, p. 521. - -Nous n'insistons pas sur les objections très fortes que l'on peut -faire à cette théorie. - -S'il était démontré, par exemple, que les animaux perçoivent -l'apparition, comment admettre la possibilité d'une suggestion -hallucinatoire chez ces êtres, qui sont si difficilement influencés -magnétiquement par l'homme? - -Persuadé qu'en ce moment tout essai de théorie explicative de ces -phénomènes ne saurait être que de la spéculation vague, échafaudée sur -des hypothèses, nous nous en tiendrons au simple récit des faits que -nous venons d'exposer, heureux si nous avons pu convaincre de leur -réalité. - -Pourtant, avant d'en finir avec la Télépathie et la transmission de la -pensée, nous voulons citer les paroles suivantes prononcées, en 1891, -par le Professeur Lodge, au Congrès de l'Association britannique, pour -l'avancement des Sciences: - -«.... En tout cas, ne conviendrait-il pas d'attendre de nouveaux -faits, avant de nier la possibilité des phénomènes? La découverte d'un -nouveau mode de communication par une action plus immédiate, peut être -à travers l'éther, n'est nullement incompatible, il faut le dire, avec -le principe de la conservation de l'énergie, ni avec aucune de nos -connaissances actuelles, et ce n'est pas faire preuve de sagesse que -se refuser à examiner des phénomènes, parce que nous croyons être sûrs -de leur impossibilité. Comme si notre connaissance de l'univers était -complète! - -»Tout le monde sait qu'une pensée, éclose dans notre cerveau, peut -être transmise au cerveau d'une autre personne, moyennant un -intermédiaire convenable, par une libération d'énergie, sous forme de -son par exemple, ou par l'accomplissement d'un acte mécanique, -l'écriture, etc. Un code convenu d'avance, le langage et un -intermédiaire matériel de communication sont les modes connus de -transmission des pensées. Ne peut-il donc exister aussi un -intermédiaire immatériel (éthéré peut-être)? Est-il donc impossible -qu'une pensée puisse être transportée d'une personne à une autre, par -un processus auquel nous ne sommes pas accoutumés et à l'égard duquel -nous ne savons rien encore? Ici, j'ai l'évidence pour moi. J'affirme -que j'ai vu et je suis parfaitement convaincu du fait. D'autres ont vu -aussi. Pourquoi alors parler de cela à voix basse, comme d'une chose -dont il faille rougir? De quel droit rougirions-nous donc de la -vérité[83]?» - - [83] Lodge: _Les problèmes actuels des Sciences physiques_, in - _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1891, p. 327. - - - - -DEUXIÈME GENRE - -Lucidité ou clairvoyance - - -Qu'est-ce qu'un fait de _lucidité_? - -«C'est la connaissance, par un individu A, d'un phénomène quelconque, -non percevable et connaissable par les sens normaux, en dehors de -toute transmission mentale, consciente ou inconsciente.» - -C'est ainsi que Apollonius de Thyane _voit_, de Smyrne, l'assassinat -de l'empereur Domitien à Rome, que Swedenborg _voit_, de Gothenbourg, -l'incendie de Stockolm, que la duchesse de Gueldre, devenue -religieuse, _voit_, dans son oratoire la bataille de Pavie et s'écrie: -«Mon fils de Lambesc est mort! Le roi de France est prisonnier!» - -Les faits de ce genre sont très nombreux dans l'histoire; -malheureusement, on ne peut admettre leur exactitude qu'avec les plus -prudentes réserves. - -Fidèle à notre système, nous ne parlerons ici que des résultats -fournis, d'abord par une expérimentation aussi scientifique que -possible, ensuite par des observations accompagnées de sérieuses -garanties. - -En rapprochant les deux définitions de la télépathie et de la -clairvoyance, on voit qu'en réalité elles ont entre elles fort peu de -différence. - -La principale serait que, dans la _télépathie_, c'est l'influence d'un -esprit qui semble impressionner un autre esprit semblable à lui, -tandis que, dans la _clairvoyance_, l'esprit du sujet prendrait, de -loin, _directement_, connaissance de certains faits qu'aucun autre -esprit ne reflèterait. Autrement dit, dans la _lucidité_, l'agent -serait supprimé, le _sujet_ existerait seul. - -Et il doit arriver que l'on attribue à la télépathie des faits qui ne -relèvent que de la lucidité, et, bien plus fréquemment, que l'on -regarde comme dus à la lucidité des phénomènes produits par la -télépathie. - -En outre, dans bien des cas de prétendue clairvoyance, la suggestion -involontaire de la part des assistants--qui connaissent, par exemple, -les lieux que décrit le sujet, alors qu'il est censé ne les avoir -jamais vus,--cette suggestion, mentale ou autre, intervient et -détermine plus ou moins les réponses du «clairvoyant». - -En réalité--l'on s'en convaincra, en lisant avec attention le travail -de Mme Sidgwick sur la lucidité,--la démarcation entre ces divers -phénomènes est très difficile à préciser. - -Aussi, les cas de lucidité authentique sont-ils beaucoup plus rares -que ceux de télépathie, et la certitude est-elle ici encore plus -malaisée à acquérir. - -Occupons-nous d'abord--comme de juste--des expériences. - -Les plus sérieuses sont celles de M. Richet; on en trouvera le détail -dans la «_Relation de diverses expériences sur la transmission -mentale, la lucidité et autres phénomènes non explicables par les -données scientifiques actuelles_.» - -M. Richet enferme des dessins dans une enveloppe opaque, et il les -fait ensuite décrire ou même reproduire par une somnambule. Dans -certains cas, les personnes présentes n'avaient aucune notion des -dessins. Sur 180 expériences de ce genre, 30 ont plus ou moins réussi. -D'après M. Richet, «cela indique la moyenne des jours de lucidité soit -pour Alice, soit pour Eugénie. Ce n'est qu'un jour sur six qu'elles -ont des éclairs de lucidité, et encore, ce jour-là même, cette -lucidité est des plus variables et des plus incertaines.» - -On voit avec quelle réserve l'habile expérimentateur se prononce. Nous -citerons pourtant, tout à l'heure, des expériences connexes de -celles-ci et qui lui ont donné de bien singuliers résultats: il s'agit -de la vision et de la description, par une somnambule, des états -morbides d'une personne étrangère. - -Mme Sidgwick a repris les expériences de M. Richet sur la -clairvoyance, et elle est parvenue à démontrer, d'une façon presque -certaine, la réalité de la lucidité. Comme ces expériences sont fort -importantes, nous les citons tout au long, d'après Mme Sidgwick[84]. - - [84] Voir les _Annales des Sciences Psychiques_, no 3 (1re - année). - -Expériences de Mme Sidgwick - - Je voudrais exposer brièvement une série d'expériences conduites - par une de mes amies, qui sont assez encourageantes, à mon avis, - pour engager d'autres personnes à essayer d'obtenir des - résultats identiques. - - Ces expériences consistent simplement à deviner des cartes - extraites d'un paquet, sans qu'elles aient été vues par - personne. Mon amie a fait environ 2,585 expériences de ce genre, - et, dans 187 cas, elle a deviné les cartes exactement, à la fois - selon leur nom et leur nombre de points. Pourtant, dans 75 de - ces cas, il a fallu faire deux essais (comme, par exemple, pour - savoir si c'était le trois de coeur ou le trois de pique). En - comptant ces cas comme demi-succès, nous arrivons à un total de - 149 succès, trois fois plus grand que le nombre que le calcul - des probabilités attribue au hasard. - - Toutes les expériences mentionnées plus haut ont été faites - alors qu'elle était entièrement seule. - - Elle est si habituée à être seule que toute compagnie la - trouble, dans tous les genres de travaux qui exigent de la - concentration mentale. - - C'est pourquoi il n'est pas surprenant que les expériences que - nous avons faites ensemble, dans des conditions de grande - agitation ou d'excitation relativement ordinaire, n'aient pas - réussi. Nous ne désespérons pas, cependant, de réussir dans - l'avenir. Seulement, en attendant, nous souhaitons que d'autres - se livrent à ces expériences et nous en fassent part, au cas où - quelque clairvoyance aurait été constatée: les expériences de ce - genre semblent être un moyen de prouver son existence. - - D'un autre côté, il est possible que les expériences d'autres - personnes expliquent les résultats obtenus par mon amie et les - rattachent à des causes connues, ce que nous déclarons ne - pouvoir faire. - - Par conséquent, dans l'état présent de nos connaissances il est - impossible de déterminer le rôle que joue, dans la réussite, le - tempérament de l'expérimentateur, mais si, comme certains le - pensent, la transmission de la pensée, ou plutôt la lecture par - l'esprit, est seulement une forme plus élevée de la - clairvoyance. - - Dans le but d'aider les personnes qui voudraient se livrer à ces - expériences, je vais décrire la manière d'opérer de mon amie. - Elle extrait une carte d'un paquet, au hasard, et à mesure les - installe devant elle sur la table et les met en un tas compact. - Le jeu de cartes est toujours battu. Au début, elle avait - continué de prendre chaque carte dans sa main et de la regarder - à l'envers, mais il lui vint à l'esprit qu'en opérant ainsi, il - lui était peut-être possible, d'une façon inconsciente, de - reconnaître les cartes par le revers, et c'est pour cette raison - qu'elle substitue à la carte un morceau de carton blanc, comme - un objet destiné à fixer ses regards. De cette façon, elle - voyait, non pas la véritable carte, mais quelque chose qui lui - ressemblait et qui devait l'inspirer dans son expérience (de - dénomination). Elle est d'avis qu'on doit éviter de se servir - deux fois de suite du même morceau de carton blanc, en raison de - la _persistance de l'image_. Cette façon de procéder n'est pas - indispensable à la bonne réussite. Elle pense, en somme, que - cela aide au succès; mais, si elle agit ainsi, c'est en raison - de la trop grande fatigue qui se produit, quand les yeux fixent - trop longtemps quelque chose. Elle a fait chaque fois environ 30 - expériences, tantôt plus, tantôt moins. - - Pour ce qui concerne les conditions dans lesquelles doivent se - trouver l'esprit et le corps, au moment où l'on expérimente, mon - amie a peu de choses à dire. Elle est incapable d'indiquer - clairement le rapport qu'il y a entre les réussites et certaines - conditions de santé ou de dispositions au travail. Elle pense, - cependant, qu'elle ne peut pas réussir immédiatement après le - repas. Un état d'esprit, exempt de tout souci, semble la - condition favorable; c'est ce qu'elle a remarqué dans ses - expériences. - - Dans les nombres donnés plus haut, nous avons compris toutes les - expériences faites du 29 mai au 4 septembre 1889; mais le total - de 2,585 est seulement approximatif, parce que le registre qui - contenait un certain nombre d'expériences infructueuses a été - détruit au début. Ce n'est que plus tard que mon amie pensa - qu'il était important de les noter toutes. Elle a des raisons - pour penser que 80 expériences au moins ont été ainsi perdues, - et c'est ce nombre de 80 que nous avons supposé. - -M. Dariex a raison de dire que «si l'expérience avait été faite, non -pas avec les mêmes jeux de cartes, mais avec des jeux neufs ou -renouvelés, la clairvoyance serait absolument démontrée d'une manière -irréprochable.» - -Venons-en maintenant aux cas de lucidité spontanée. - -Sans remonter loin dans le passé, on trouve, dans les ouvrages des -premiers auteurs qui ont écrit sur l'hypnotisme, des exemples de -somnambules _voyant_ à distance dans le présent, et même dans le -passé, toutes sortes d'événements: des scènes de meurtre, par -exemple, les reconstituant, aidant à trouver le coupable; d'autres -indiquent la place où l'on retrouvera des objets perdus, les trouvent -eux-mêmes, sans aucune hésitation, etc., etc. - -Actuellement même, il existerait, paraît-il, un médecin de campagne -qui, par l'intermédiaire d'un sujet merveilleux, saurait, sans sortir -de chez lui, de quelles maladies sont atteints les clients qui -demandent son aide; il emporterait ainsi les remèdes que, d'avance, il -saurait leur être nécessaires... - -Par malheur, toutes ces observations manquent de contrôle. Il n'en est -pas ainsi de celles qu'a réunies, dans sa consciencieuse étude, Mme -Henry Sidgwick[85]. Ici, les documents ont été soumis à une critique -éclairée et confirmés par des témoignages aussi précis et aussi -nombreux que possible. Et de cette analyse vraiment scientifique, il -ressort, comme nous le disions plus haut, que les cas de lucidité ou -de clairvoyance véritable doivent être infiniment rares. Dans un grand -nombre de circonstances, en effet, on attribue à la lucidité ce qui, -en réalité, est le fait soit de la télépathie, soit de suggestions -involontaires de la part des assistants, soit enfin d'auto-suggestions -chez le sujet. Nous répétons d'ailleurs que le départ à faire entre -ces diverses causes possibles est très délicat, très malaisé. - - [85] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, 1re année, no 5 et - suivants.--Mme Henry Sidgwick: _Essai sur la preuve de la - clairvoyance_. - -Pour fixer les idées, disons encore une fois que le problème de la -véritable lucidité se pose ainsi: - -Est-il possible à un sujet, dans l'état de veille ou dans l'état de -sommeil hypnotique, de décrire exactement des lieux qu'il n'a jamais -vus, ou des événements qui se passent loin de lui, alors qu'_aucune -des personnes_ qui l'entourent ne connaît ni ces lieux ni ces -événements? - -Nous répondrons en citant l'observation suivante, empruntée au travail -de Mme Sidgwick et qui nous paraît réaliser à peu près les conditions -exigées[86]: - -Un hypnotiseur, M. Hansen, possède un sujet, M. Balle, avec lequel il -tente des expériences de lucidité. Voici, d'après Mme Sidgwick, les -documents relatifs à deux de ces expériences. - - [86] Voir _Annales_ no 4, 2e année. On trouvera dans ce numéro - plusieurs autres observations de ce genre. - - Notre mère, disent les frères Suhr, habitait, à cette époque, - Roeskilde, en Seeland. Nous demandâmes à Hansen d'envoyer - Balle la visiter. Il était tard, dans la soirée, et, après - avoir un peu hésité, M. Balle fit le voyage en quelques - minutes. Il trouva notre mère souffrante et au lit; mais elle - n'avait qu'un léger rhume qui devait passer au bout de peu de - temps. Nous ne croyions pas que ceci fût vrai, et Hansen - demanda à Balle de lire, au coin de la maison, le nom de la - rue. Balle disait qu'il faisait trop sombre pour pouvoir lire; - mais Hansen insista, et il lut: «Skomagers traede». Nous - pensions qu'il se trompait complètement, car nous savions que - notre mère habitait dans une autre rue. Au bout de quelques - jours, elle nous écrivit une lettre dans laquelle elle nous - disait qu'elle avait été souffrante et s'était transportée - dans «Skomagers traede». - - La soussignée V. B..., femme de Suhr, alors Miss Clara Wilhelmine - Chrristensen, fut témoin d'une autre expérience. - - «A cette époque, ma femme habitait, à Slora Goothaab, une - grande ferme sur la route de Goothaab, près de Copenhague; - mais elle était allée à Odense voir un parent et M. Hansen et - sa femme qui, comme je l'ai déjà dit, étaient alors établis à - Odense. La séance eut lieu dans la pièce ci-dessus mentionnée. - - Ma femme désira savoir ce qui se passait à Slora Goothaab, dans - la maison de l'ingénieur des télégraphes Schjotz, avec la - famille duquel elle habitait, et elle pria donc M. Hansen de - faire à M. Balle des questions à ce sujet. Elle savait très - bien qu'aucun d'eux n'était jamais allé à l'endroit en - question. M. Hansen prit alors une lettre écrite par ma femme - et la plaça sur le front de M. Balle hypnotisé, en disant: - «Essayez de trouver l'endroit où habite l'auteur de cette - lettre.» Balle: «C'est inutile, puisqu'elle est dans cette - pièce.» Alors M. Hansen insiste fortement pour que Balle - trouvât la maison et après avoir hésité un peu, d'abord parce - qu'il fallait traverser l'eau (le Hora Balt), puis parce que, - comme il le dit, lorsqu'il atteignit la route de Goothaab, «il - fait si noir ici.» «Eclairez votre esprit et voyez», répondit - Hansen; et Balle continua à avancer: «M'y voilà», dit-il - quelques instants après. - - Hansen: «Que voyez-vous?»--Balle: «Cela ressemble à un - château.»--H...: «Entrez dans la maison.»--B...: «Il y a de - grands escaliers.»--H...: «Très bien! Maintenant il faut aller - dans la chambre de la dame.»--B...: «Il n'y a personne.»--H...: - «Pas un être vivant?»--B...: «Mais si! un serin dans une - cage.»--H...: «Où est-elle posée?»--B...: «Sur une commode.» - - Ma femme fit la remarque que ceci n'était pas exact, car la - cage était toujours sur la fenêtre; mais Balle persista à - l'affirmer. - - Il y avait quatre enfants dans la famille, et ma femme voulut - savoir comment ils allaient. - - --H...: «Allez chez la famille, et voyez comment vont les - enfants.»--B...: «En voici deux au lit.»--H...: «Il faut en - trouver d'autres.» Balle chercha beaucoup; enfin il s'écria: - «En voilà encore un! Eh! non, c'est une poupée», dit-il avec - indignation, et il agita la main comme s'il rejetait quelque - chose. En dépit de l'insistance de M. Hansen, M. Balle ne put - trouver plus de deux enfants, mais il vit dans son lit une dame - très malade, presque mourante. Ma femme savait que ceci était - exact, c'était une Miss Mary Kruse... Elle était très malade - quand ma femme avait quitté Copenhague, et le docteur ne - croyait pas qu'elle pût vivre, car elle était phtisique au - dernier degré. H...: «Comment va Miss Kruse?»--B...: «Très - mal.»--H...: «Mourra-t-elle?»--B...: «Elle se rétablira.» - - Lorsque ma femme revint à Slora Goothaab, elle ne dit rien de - ce qui était arrivé, mais demanda à une autre soeur de M. - Schjotz, Miss Caroline Kruse, si son serin avait toujours été - bien portant, pendant son absence, et s'il avait toujours été - à sa place accoutumée, excepté un soir où elle l'avait mis sur - la commode pour le préserver du froid. Quant aux enfants, elle - dit que deux d'entre eux, précisément le jour en question, - étaient allés voir le frère de leur père, Schjotz, le - manufacturier de tabacs, Kjohmagergade-street, à Copenhague. La - dame malade vit toujours et est depuis plusieurs années - directrice d'une grande école de filles, dont on dit beaucoup - de bien à Iredriksbergs Allé, près de Copenhague. - - Ont signé en témoignage de la vérité du récit ci-dessus: - - ANTON TILHELM SUHR, photographe. - Ystad (Suède), 30 août 1891. - VALDEMAR BLOCH SUHR, artiste dramatique et peintre. - - En réponse à mes questions, M. Anton Suhr m'écrit sur une carte - postale, datée du 9 octobre 1891: «Les notes que vous avez sont - un abrégé du procès-verbal (mon frère l'a eu en sa possession, - et il l'a écrit pendant les expériences du clairvoyant) et - exactement dans les mêmes termes.» - - Alfred BAIKMAN. - - Nous entendîmes parler, pour la première fois, de ce cas de - clairvoyance, dit Mme Sidgwick, par M. Hansen, qui a eu - l'amabilité, d'écrire pour nous le récit suivant de ses propres - souvenirs de cette circonstance, et nous a adressé à M. Anton - Suhr, pour en avoir la confirmation. Il s'écoula quelque temps - avant que nous n'ayons eu l'occasion de communiquer avec M. Suhr, - en Suède. - - 13 mai 1889. - - En causant avec le docteur A. J. Neyers, il m'arriva de - mentionner un exemple de ce que je considère comme la - clairvoyance indépendante. Le docteur Neyers me demanda alors - de le mettre par écrit. C'est ce que je vais faire, et - j'essaierai de raconter les faits avec autant de concision que - possible, car je crois que ma mémoire les a fidèlement retenus; - si cependant je fais quelques erreurs, elles pourront être - rectifiées par deux gentlemen présents, dans la circonstance, - et dont je donne les noms. - - En 1867, j'habitais Odense (Danemark), et je recevais souvent - deux jeunes gentlemen, établis dans la ville comme - photographes; ils étaient frères, fils d'un fameux jardinier - paysagiste et neveux d'un prédicateur alors en vogue, le R. - Bloch Suhr, d'Helligertor Thurch, à Copenhague. L'aîné - s'appelait Valdemar Bloch Suhr, le plus jeune Anton Suhr. En - outre, je voyais souvent chez moi un jeune homme nommé Valdemar - Balle, maintenant avocat à Copenhague. - - A différentes reprises, j'avais hypnotisé M. Balle, mais - j'avais seulement essayé de le mettre dans l'état hypnotique - caractérisé par la léthargie et l'anesthésie, ou encore de - produire des illusions ou des hallucinations; au fait, les - expériences avaient été plutôt faites pour l'amusement de mes - deux amis, les frères Suhr, que dans un but de recherche. - Cependant, M. Balle qui, à cette époque, étudiait et - travaillait beaucoup, se sentait très reposé et fortifié après - chaque sommeil magnétique, et me demandait parfois de - l'endormir pendant peu de temps; après quoi il était - généralement très en train et prenait une part active à la - conversation. Dans deux ou trois occasions, il donna, pendant - son sommeil, des signes de clairvoyance; j'ai oublié les - détails: peut-être M. Bloch Suhr, qui a une excellente mémoire, - se les rappelle-t-il. Cependant, j'ai conservé un souvenir très - net de ce qui suit: - - Un soir, quand j'eus hypnotisé M. Balle, et qu'il fut - profondément endormi dans un fauteuil, l'aîné des frères Suhr - me demanda d'essayer si Balle pourrait aller mentalement à - Roskilde, ville de Seeland, à environ 75 ou 80 milles anglais, - dont 16 milles de mer, et voir comment se portait la nièce de - Suhr. J'y consentis et j'ordonnai à Balle d'aller à Roskilde. - Il y était d'abord peu disposé, il dit ensuite: «Me voilà à - Nyborg (ville à 16 milles de distance); mais je n'aime pas à - traverser l'eau: il fait si sombre!» Je lui répondis de n'y - point faire attention, mais de continuer jusqu'à Roskilde. Peu - après il dit: «Je suis à Roskilde.» Ma réponse fut: «Eh bien! - alors, trouvez M. Suhr.» Un instant après, il dit qu'il se - trouvait près du logis de Mrs. Suhr. Afin de vérifier si - c'était exact, je lui demandai: «Où demeure-t-elle?» Il donna - le nom de la rue et, si j'ai bonne mémoire, dit que la maison - était au coin. - - Comme je ne connaissais ni Mrs. Suhr, ni son adresse, - j'interrogeai du regard M. Suhr, pour lui demander si c'était - exact, mais celui-ci hocha la tête et me fit signe que le - clairvoyant se trompait. Je dis à Balle qu'il se trompait et - qu'il fallait regarder de nouveau. Mais lui, d'un ton assez - indigné, répliqua: «Je ne peux pas lire peut-être? Le nom de la - rue est écrit là, vous pouvez lire vous-même.» Je crois que ce - nom était Skomagerstraede, mais je n'en suis pas sûr. Je me - souviens, cependant, que les deux frères Suhr me dirent que ce - n'était pas là la rue où habitait leur mère. Mais, comme le - clairvoyant paraissait blessé que j'essayasse de le corriger, - je n'insistai pas, et le priai d'entrer dans la maison et de - voir si Mrs. Suhr se portait bien. Il y semblait d'abord peu - disposé, et il donna pour excuse que la porte était fermée. Je - lui dis d'entrer quand même. «Je suis entré», répondit-il - ensuite, et alors je lui demandai: «Comment va Mrs. Suhr?» - «Elle est au lit un peu souffrante; mais sa maladie n'est pas - grave; ce n'est qu'un léger rhume. Elle pense à Valdemar: elle - lui écrira une lettre dans laquelle elle lui parlera de trois - choses.» Il cita trois choses relatives à des affaires. J'ai - oublié ce que c'était. Je le réveillai alors, et les frères - Suhr firent observer que les informations qu'il nous avait - données n'avaient point de valeur, puisqu'elles contenaient une - erreur complète, par rapport à l'adresse de leur mère, qui - n'habitait pas là où Balle l'avait dit. Je crois que c'était - deux jours après que Valdemar reçut de sa mère une lettre qui - prouvait que M. Balle avait eu raison. Mrs. Suhr s'était - transportée dans la maison que Balle avait indiquée pendant son - état hypnotique, sans que ses fils en eussent aucune idée. Elle - avait eu réellement un léger rhume et parlait de trois choses - dont Balle avait fait mention, presque dans les mêmes termes - qu'il avait employés. - - Maintenant, je dois dire que ni M. Balle, ni moi, ne savions - rien de Mrs. Suhr. Nous ne l'avions jamais vue; aucun de nous - n'était jamais allé à Roskilde, et nous ne connaissions pas le - nom des rues de cette ville. Il me semble donc que, dans ce - cas, il ne pouvait y avoir de télépathie, attendu que le - clairvoyant ne pouvait lire une adresse dont nous n'avions - aucune idée, et qui n'avait vraisemblablement pu entrer dans - son cerveau par un souvenir inconscient. J'ai considéré le cas - à tous les points de vue possibles, et il me semble que la - découverte de la ville et de l'adresse sont de la clairvoyance - pure, tandis que, à partir du moment où le clairvoyant est - entré dans la chambre de Mrs. Suhr, il semble avoir lu dans sa - pensée. - - Carl. HANSEN. - - Le clairvoyant a mentionné, dans ce cas, dit Mme Sidgwick, trois - faits déterminés, inconnus à tous ceux qui étaient présents et - qu'il n'était guère probable de deviner: la rue dans laquelle - habitait Mrs. Suhr, l'endroit où était le serin et l'absence des - enfants. Et le dernier cas, tel qu'il est décrit, ressemble plus - à de la clairvoyance indépendante qu'à aucune sorte de lecture de - la pensée, car, si M. Balle avait reçu son information de - l'esprit d'une personne de Slora Guothaab, on supposera qu'il - aurait dit immédiatement: «Les autres enfants ne sont pas là!», - au lieu de les chercher mentalement dans la maison sans les - trouver. - -Nous pourrions, maintenant, donner plusieurs belles histoires où des -somnambules lucides font des prodiges; cela nous serait aisé, car ces -histoires sont nombreuses... Nous préférons nous en tenir aux quelques -observations que nous venons de rapporter: si elles manquent de -pittoresque et d'intérêt émotionnel, elles ont, en revanche, de -sérieuses garanties d'exactitude: cela suffit pour le but que nous -nous proposons. - - - - -TROISIÈME GENRE - -Pressentiment - - -Que devons-nous entendre, en Psychologie occulte, par _Pressentiment_? - -Suivant la définition de M. Richet, «c'est la prédiction d'un -événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps -et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir.» - -On le voit, il ne s'agit plus ici de ces sensations internes, plus ou -moins vagues, que l'on désigne vulgairement sous le nom de -_pressentiments_. - -C'est, au contraire, le sentiment très net, quelquefois la vision -mentale d'un événement que le sujet affirme devoir se produire dans un -avenir plus ou moins lointain. Ces pressentiments se manifestent, soit -dans le sommeil somnambulique, soit, sous forme de _rêves_, dans le -sommeil ordinaire. Ce sont alors des rêves _véridiques_, se produisant -avant l'événement. - -Ce qui rend l'opinion à se faire de ces phénomènes particulièrement -malaisée, c'est qu'ici--on le comprend tout de suite--il ne saurait -plus être question d'expériences. - -Si, à la rigueur, on peut concevoir la possibilité d'une -expérimentation quelconque en fait de pressentiments, en réalité, -jusqu'ici, cette expérimentation n'a pas été instituée, et l'on est -contraint, plus encore que pour les phénomènes précédents, de s'en -tenir aux seules observations. - -Or, si les histoires mirifiques de prédictions, de prophéties -réalisées, abondent dans l'histoire du Merveilleux, en revanche, les -cas accompagnés de garanties, sinon rigoureusement scientifiques, du -moins sérieuses, sont très rares. - -Il existe pourtant un curieux document, revêtu de tous les caractères -d'authenticité désirables, et qui, si l'on était certain de l'absolue -bonne foi des signataires, relaterait un des cas les plus remarquables -d'hallucination collective prémonitoire. - -C'est le récit, arrangé naguère par Mérimée, sous la forme de conte -quasi fantastique, de la vision qu'eurent Charles XI, roi de Suède, -son chancelier, deux de ses conseillers et son vaguemestre. - -On nous permettra de le citer ici, ne fût-ce qu'à titre de curiosité: - - «Moi, Charles XI, roi de Suède, dans la nuit du 16 au 17 - septembre, je fus tourmenté plus que de coutume par ma maladie - mélancolique. Je me réveillai à onze heures et demie, quand, - ayant dirigé mes yeux par hasard vers ma fenêtre, je m'aperçus - qu'il faisait une grande lumière dans la salle des Etats. Je - dis au chancelier Bjelke, qui se trouvait dans ma chambre: - «Qu'est-ce que cette lumière dans la salle des Etats? Je crois - qu'il y a le feu.» Mais, il me répondit: «Oh! non, sire, c'est - l'éclat de la lune qui brille contre les vitres des fenêtres.» - Je fus content de cette réponse et je me retournai contre le - mur pour prendre quelque repos, mais il y avait une grande - inquiétude en moi; je me retournai de nouveau et j'aperçus - encore l'éclat des vitres. Je dis alors: «Il ne se peut pas - que cela soit dans l'ordre.» Mon bien-aimé chancelier reprit: - «Oui, c'est bien la lune.» Au même instant entra le conseiller - Bjelke, pour prendre de mes nouvelles. Je demandai à cet - excellent homme s'il savait que quelque malheur, tel qu'un - incendie, se fût produit dans la salle des Etats. Il me - répondit, après un silence: «Dieu merci, il n'y a rien; - seulement le clair de lune fait croire qu'il y a de la lumière - dans la salle des Etats.» Je me tranquillisai un peu, mais, - comme je regardais de nouveau du côté de la salle, il me parut - qu'il y avait là des gens. Je me levai et mis une robe de - chambre; j'ouvris alors la fenêtre et je vis qu'il y avait - dans la salle des Etats une quantité de lumières. - - »Je dis alors:--Bons serviteurs, cela n'est pas dans l'ordre. - Vous savez que celui qui craint Dieu ne craint rien autre au - monde. Je veux aller voir là-dedans, pour savoir ce que cela - peut être. - - »J'ordonnai donc aux assistants de descendre chez le - vaguemestre pour lui dire de monter les clefs. Quand il fut - venu, j'allai vers le passage secret qui est au-dessous de ma - chambre, à droite de la chambre à coucher de Gustave Ericson. - Quand nous y fûmes, je dis au vaguemestre d'ouvrir la porte, - mais par crainte, il me pria de lui faire la grâce de ne point - l'exiger; je priai alors le chancelier, mais lui aussi m'opposa - un refus. Je priai alors le conseiller Oscenstiana, qui jamais - n'eut peur de rien, d'ouvrir cette porte, mais il me - répondit:--J'ai, une fois, juré d'exposer pour Votre Majesté - mon corps et mon sang, mais non d'ouvrir cette porte. - - »Alors, je commençai moi-même à me sentir confondu, mais, - reprenant courage, je pris les clefs, j'ouvris la porte, et je - trouvai que tout, dans le passage, était tendu de noir, même le - parquet. Moi et toute la compagnie nous étions tout tremblants. - Nous allâmes vers la porte des Etats. J'ordonnai de nouveau au - vaguemestre d'ouvrir la porte, mais il me supplia de - l'épargner; je priai alors les autres personnes qui - m'accompagnaient, mais ils me demandèrent la faveur de ne pas - faire ce que je voulais. Je pris donc les clefs et ouvris la - porte, et quand j'eus avancé le pied, je le retirai aussitôt en - grande confusion. J'hésitai un instant, puis je dis: «Bons - seigneurs, si vous voulez me suivre, nous verrons ce qui se - passe ici, peut-être que le bon Dieu veut nous révéler quelque - chose.» Ils me répondirent tous à voix basse: «Oui», et nous - entrâmes. - - »Nous vîmes une grande table, autour de laquelle étaient assis - seize hommes d'un âge mûr et d'aspect digne, qui avaient devant - eux chacun un grand livre et, au milieu d'eux, un jeune roi de - seize, dix-sept ou dix-huit ans, la couronne sur la tête et le - sceptre à la main. - - »A sa droite était assis un seigneur de haute taille, de belle - mine, qui pouvait avoir quarante ans: son visage respirait - l'honnêteté, et il avait à ses côtés un homme de soixante-dix - ans. Je remarquai que le jeune roi secouait plusieurs fois la - tête, tandis que les hommes qui l'entouraient frappaient de la - main sur les grands livres qui étaient devant eux. Je détournai - les yeux, et je vis alors, près de la table, des billots et des - bourreaux qui, les manches retroussées, coupaient une tête - après l'autre, si bien que le sang commença à couler sur le - plancher. Dieu m'est témoin que j'eus plus que peur. Je - regardai à mes pantoufles si le sang venait jusque-là, mais il - n'en était rien. Ceux qu'on décapitait étaient, pour la - plupart, des gentilshommes. Je détournai les yeux, et je vis, - dans un coin, un trône qui était presque renversé, et à côté se - tenait un homme qui paraissait être le régent. Il était âgé - d'environ quarante ans. Je tremblais et je frissonnais en me - retirant vers la porte, et je criai: «Quelle est la voix du - Seigneur que je dois entendre? O Dieu! quand tout cela doit-il - arriver?» Il ne me fut pas répondu, mais le jeune roi secoua - plusieurs fois la tête, tandis que les hommes qui l'entouraient - frappaient plus durement sur leurs livres. Je criai encore plus - fort: «O Dieu! quand cela doit-il arriver? Fais-nous, ô Dieu, - la grâce de nous dire comment il faudra alors nous comporter.» - - «Alors, le jeune roi me répondit: - - »--Cela ne doit pas arriver de ton temps, mais seulement au - sixième souverain depuis ton règne, et il sera de l'âge et de - la figure que tu me vois, et celui qui est là montre comment - sera son tuteur, et le trône sera prêt d'être ébranlé, dans les - dernières années de sa tutelle, par quelques jeunes nobles; - mais alors, le tuteur, qui précédemment avait persécuté le - jeune roi, prendra sa tâche au sérieux, il raffermira le trône, - si bien qu'il n'y aura jamais eu de plus grand roi en Suède que - celui-ci, et il n'y en aura pas non plus de plus grand après, - et que le peuple sera heureux sous son sceptre, et ce roi - atteindra un âge extraordinaire, il laissera le royaume sans - dettes et plusieurs millions dans le trésor. Mais avant qu'il - soit affermi sur le trône, il y aura des ruisseaux de sang - répandus, comme jamais auparavant en Suède, et jamais après. - Laisse-lui, comme roi de Suède, de bons avis.» - - »Quand il eut dit cela, tout disparut et il n'y eut plus que - nous dans la salle avec nos lumières. Nous nous retirâmes dans - le plus grand étonnement, comme tout le monde peut l'imaginer, - et lorsque nous repassâmes par la chambre garnie de noir, cela - aussi était parti et tout se trouvait dans l'ordre habituel. - Nous retournâmes dans ma chambre, et aussitôt je m'assis pour - consigner cet avertissement aussi bien que je le pus. Et tout - ceci est vrai. Je l'affirme de mon serment, aussi vrai que Dieu - me soit en aide». - - CHARLES, _roi présent de Suède_. - - «Comme témoins présents sur les lieux, nous avons tout vu, - comme Sa Majesté l'a écrit, et nous confirmons le récit de - notre serment, aussi vrai que Dieu nous soit en aide». - - Charles BJELKE, _chancelier_; BJELKE, _conseiller_; - A. OSCENSTIANA, _conseiller_; - Pierre GRAUSLEN, _vaguemestre_. - -Si, en bonne critique, il n'était indiqué de supposer que des -considérations d'ordre politique ou autre ont influé sur la rédaction -de ce document, il constituerait, à coup sûr, l'une des plus -remarquables observations que l'on connaisse d'hallucinations -collectives _prévisionnelles_. Malgré les réserves qui s'imposent à -son égard, nous avons voulu le citer tout au long, les cas de -pressentiments, étayés de quelques garanties, étant fort peu nombreux. - -Or, le hasard de nos relations a voulu que nous ayons, sur le cas de -_rêve-pressentiment_ dont nous allons parler maintenant, des -renseignements très précis qui corroborent le récit que nous trouvons -dans un article de M. Rambaud, intitulé: «_Le Champ de bataille de -Borodino_[87]. - - [87] Voir: _Revue politique et littéraire_ du 30 janvier 1875. - -L'héroïne de cette histoire est une dame russe qui vivait dans la -première moitié de ce siècle, et qui était mariée à un officier de -l'armée russe, M. Toutchkof. Elle était très nerveuse, très -impressionnable, encline à un certain mysticisme. C'est elle qui, -après la bataille de Borodino, où périt son mari, fonda le monastère -qui s'élève aujourd'hui sur l'ancien champ de bataille. Elle mourut, -en 1838, abbesse de ce couvent. Le souvenir du rêve extraordinaire -qu'elle eut avant la mort de son mari s'est conservé soigneusement -dans sa famille, et c'est à une nièce de Mme Toutchkof que nous avons -dû la confirmation, dans tous ses détails, du récit suivant. - -Il a été emprunté par M. Rambaud à la biographie de Mme Toutchkof. - - Quand arriva 1812 et que son mari se rendit à l'armée, elle - dut se résigner, cette fois, dans cette guerre sérieuse contre - un Napoléon, à se séparer de lui et à se rendre chez ses - parents à Moscou. - - Pourtant, comme les régiments de Toutchkof étaient cantonnés à - Minsk, les deux époux peuvent faire route quelque temps - ensemble, avant de se séparer. Ils n'étaient accompagnés que - d'une Française, Mme Bouvier, gouvernante de l'enfant; elle fut - la meilleure amie de ceux que la guerre française allait rendre - si malheureux. La dernière nuit, toute la compagnie coucha sur - le plancher d'une cabane. Cette nuit-là, il arriva à Mme - Toutchkof une chose étrange. - - Margarita Mikhaïlowna, dit son biographe, fatiguée d'une longue - route, s'endormit promptement. Alors elle eut un songe. Elle - vit, suspendu devant elle, un tableau sur lequel elle lut, - tracés en lettres de sang et en langue française, ces six mots: - «Ton sort se décidera à Borodino!» De grosses gouttes de sang - se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. La - malheureuse femme poussa un cri et se leva en sursaut. Son mari - et Mme Bouvier, réveillés par ce cri, coururent à elle. Elle - était pâle et tremblait comme une feuille. «Où est Borodino? - dit-elle à son mari, quand elle put respirer; on te tuera à - Borodino.» «Borodino? répéta Toutchkof, c'est la première fois - que j'entends ce nom.» Et, en effet, le petit village de - Borodino était alors inconnu. Margarita Mikhaïlowna raconta son - rêve. Toutchkof et Mme Bouvier s'efforcèrent de la rassurer. - Borodino n'existait pas, n'avait jamais existé, et d'ailleurs - le songe ne disait pas qu'Alexandre y serait tué. - L'interprétation de Marguerite était purement arbitraire. «Tout - le mal vient, ajouta enfin le mari, de ce que tu as les nerfs - un peu surexcités. Recouche-toi, pour l'amour de Dieu, et tâche - de dormir.» Son sang-froid la calma un peu. La fatigue triompha - de ce qui lui restait de terreur; elle se recoucha et - s'endormit. Mais le même songe se renouvela; une seconde fois, - elle revit la fatale inscription; elle revit ces gouttes de - sang qui, lentement, l'une après l'autre, se détachaient des - lettres et ruisselaient sur le papier. De plus, elle vit, cette - fois, debout autour du tableau, trois personnages: un prêtre, - son frère Cyrille Narychkine, et enfin son père, qui tenait - dans ses bras le petit Nicolas, son enfant. Elle s'éveilla en - proie à une telle agitation que, cette fois, Alexandre fut - sérieusement effrayé. A toutes ses paroles, elle ne répondait - que par des sanglots ou par cette question: «Où est Borodino?» - Il finit par lui proposer d'examiner les cartes de l'état-major - et de se convaincre par elle-même qu'on n'y trouvait pas de - Borodino. Il envoya aussitôt réveiller un de ses officiers - d'ordonnance et lui demanda la carte. L'officier, surpris d'une - demande aussi extraordinaire à pareille heure, l'apporta - lui-même. Toutchkof la déploya, peut-être non sans un sentiment - secret d'appréhension, et l'étendit sur la table. Tout le monde - se mit à rechercher le nom fatal; personne ne le trouva. «Si - Borodino existe réellement, dit Toutchkof en se tournant vers - sa femme, à en juger par son nom il ne peut être qu'en Italie. - Or, il est bien peu probable que les hostilités soient - transportées là-bas: tu peux donc te rassurer.» Mais elle ne se - rassura point. Le maudit songe la poursuivait; c'est dans un - désespoir affreux qu'elle se sépara de son mari. Toutchkof - l'embrassa, la bénit pour la dernière fois, elle et son fils, - et, debout sur la grande route, contempla longuement la berline - qui les emportait, jusqu'à ce qu'elle eût disparu à ses yeux. - - Il écrivait souvent à sa femme, qui s'était établie dans une - petite ville du district, Kineckma, afin d'être plus à portée - de recevoir ses lettres. Elle attendait les jours de poste avec - une fiévreuse anxiété. Arriva le 1er septembre, c'était le jour - de sa fête. Elle entendit la messe et, revenue de l'église, se - mit à sa table de travail; toute pensive, elle appuya sa tête - dans ses mains, réfléchissant. Tout à coup, elle entendit son - père qui l'appelait. Elle pensa d'abord qu'il était revenu de - la campagne, pour passer ce jour avec sa fille; elle leva la - tête... Devant elle, était le prêtre, à côté de lui son père - qui tenait le petit Nicolas dans ses bras. Tous les détails - terribles de son rêve se représentent aussitôt à sa mémoire; il - ne manquait que son frère Narychkine pour achever le tableau: - «Où est mon frère Cyrille?» s'écria-t-elle d'une voix - éclatante. Il se montra sur le seuil. «Tué!» murmura-t-elle, et - elle tomba sans connaissance. Quand elle revint à elle, son - père et son frère la soutenaient. «On a donné la bataille près - de Borodino», lui dit Cyrille, à travers ses larmes. - -Alexandre Toutchkof était mort, en effet, et sa veuve ne put même -retrouver son corps. - -Nous avons tout lieu de croire, répétons-le, que les détails de ce -rêve n'ont pas été arrangés, après coup, pour le modeler exactement -sur l'événement. Les choses ont dû, en réalité, se passer ainsi, et -ce que cette observation présente alors d'extraordinaire, -c'est--outre, bien entendu, la divination de ce mot inconnu de -_Borodino_--la persistance de l'image hallucinatoire qui se manifeste -à deux reprises différentes. - -Nous l'avons dit, en fait de pressentiments, l'expérience n'existe -pas, et même c'est à peine si l'on entrevoit la possibilité d'une -expérimentation quelconque; aussi en sommes-nous réduits à nous -contenter d'observations plus ou moins sûres; celles que nous avons -déjà citées offraient--malgré leur étrangeté (pour ne pas dire -plus)--des garanties sinon absolues, du moins suffisantes: nous allons -terminer par deux autres cas de pressentiment, en faisant remarquer -que le nom seul de l'auteur qui les rapporte en atteste la valeur. - -Nous les trouvons dans l'intéressant ouvrage du docteur Liebeault: -_Thérapeutique suggestive_, 1891, p. 282[88]. - - [88] Ces deux observations sont aussi reproduites dans les - _Annales des Sciences psychiques_, no 2. - - -PREMIÈRE OBSERVATION - - (Elle est extraite de l'un de mes registres, à son rang, no 339, - 7 janvier 1886). - - Est venu me consulter aujourd'hui, à 4 heures de l'après-midi, - M. S. de Ch... pour un état nerveux sans gravité. M. de Ch... - a des préoccupations d'esprit, à propos d'un procès pendant, - et des choses qui suivent: En 1879, le 24 décembre, se - promenant dans une rue de Paris, il vit écrit sur une porte: - Mme Lenormand, nécromancienne. Piqué par une curiosité - irréfléchie, il se fit ouvrir la maison et, introduit, il se - laissa conduire dans une salle assez sombre. Là, il attendit - Mme Lenormand qui, prévenue presque aussitôt, vint le trouver - et le fit asseoir devant une table. Alors cette dame sortit, - revint, se mit en face de lui, puis regardant la face palmaise - de l'une de ses mains, lui dit: «Vous perdrez votre père dans - un an, jour par jour. Bientôt vous serez soldat (il avait - alors dix-neuf ans), mais vous n'y resterez pas longtemps. - Vous vous marierez jeune: il vous naîtra deux enfants et vous - mourrez à vingt-six ans.» - - Cette stupéfiante prophétie, que M. de Ch... confia à des amis - et à quelques-uns des siens, il ne la prit pas d'abord au - sérieux; mais son père étant mort le 27 décembre 1880, après - une courte maladie et juste un an après l'entrevue avec la - nécromancienne, ce malheur refroidit quelque peu son - incrédulité. Et lorsqu'il devint soldat--seulement 7 - mois--lorsque, marié peu après, il fut devenu le père de deux - enfants et qu'il fut sur le point d'atteindre vingt-six ans, - ébranlé définitivement par la peur, il crut qu'il n'avait plus - que quelques jours à vivre. - - Ce fut alors qu'il vint me trouver, pour me demander s'il ne me - serait pas possible de conjurer le sort qui l'attendait. Car, - pensait-il, les quatre premiers événements de la prédiction - s'étant accomplis, le cinquième devait fatalement se réaliser. - - Le jour même et les jours suivants, je tentai de mettre M. de - Ch... dans le sommeil profond, afin de dissiper la noire - obsession gravée dans son esprit: celle de sa mort prochaine, - mort qu'il s'imaginait devoir arriver le 4 février, jour - anniversaire de sa naissance, bien que Mme Lenormand ne lui eût - rien précisé sous ce rapport. Je ne pus produire sur ce jeune - homme même le sommeil le plus léger, tant il était fortement - agité. Cependant, comme il était urgent de lui enlever la - conviction qu'il devait bientôt succomber, conviction - dangereuse, car on a souvent vu des prévisions de ce genre - s'accomplir à la lettre par auto-suggestion, je changeai de - manière d'agir et je lui proposai de consulter l'un de mes - somnambules, un vieillard de soixante-dix ans, appelé le - prophète, parce qu'ayant été endormi par moi, il avait, sans - erreur, annoncé l'époque précise de sa guérison, pour des - rhumatismes articulaires remontant à quatre années, et l'époque - même de la guérison de sa fille, cette dernière cure due à - l'affirmation de recouvrer la santé à une heure fixée d'avance, - ce dont son père l'avait pénétrée. M. de Ch... accepta ma - proposition avec avidité et ne manqua pas de se rendre - exactement au rendez-vous que je lui ménageai. Entré en rapport - avec ce somnambule, ses premières paroles furent de lui dire: - «Quand mourrai-je?» Le dormeur expérimenté, soupçonnant le - trouble de ce jeune homme, lui répondit, après l'avoir fait - attendre: «Vous mourrez... vous mourrez... dans quarante-un - ans.» L'effet causé par ces paroles fut merveilleux. - Immédiatement, le consultant redevint gai, expansif et plein - d'espoir; et quand il eut franchi le 4 février, ce jour tant - redouté par lui, il se crut sauvé. - - Ce fut alors que quelques-uns de ceux qui avaient entendu - parler de cette poignante histoire s'accordèrent pour conclure - qu'il n'y avait eu rien là de vrai; que c'était par une - suggestion post-hypnotique que ce jeune homme avait conçu ce - récit imaginaire. Paroles en l'air! le sort en était jeté, il - devait mourir. - - Je ne pensais plus à rien de cela, lorsque, au commencement - d'octobre, je reçus une lettre de faire part, par laquelle - j'appris que mon malheureux client venait de succomber, le 30 - septembre 1885, dans sa vingt-septième année, c'est-à-dire à - l'âge de vingt-six ans, ainsi que Mme Lenormand l'avait prédit. - Et pour qu'il ne soit pas supposé que ce que je raconte peut - être une illusion extravagante de mon esprit, je garde toujours - cette lettre, de même que le registre d'où j'ai tiré, à la - suite, l'observation qui précède. Ce sont là deux témoignages - écrits, indéniables. Depuis, j'ai appris que cet infortuné, - envoyé par son médecin aux eaux de Contrexeville, pour qu'il - soit traité pour des calculs biliaires, fut obligé de s'y - aliter, à la suite de la rupture d'une poche liquide (vésicule - du fiel), rupture qui amena une péritonite. - - -DEUXIÈME OBSERVATION - - (Elle m'a été communiquée par un homme très honorable. M. L..., - banquier). - - Dans une famille des environs de Nancy, l'on endormait souvent - une fille de dix-huit ans, nommée Julie. Cette fille, une fois - mise en état de somnambulisme, était portée d'elle-même, comme - si elle en recevait l'inspiration, à répéter, à chaque - nouvelle séance, qu'une proche parente de cette famille, - qu'elle nommait, mourrait bientôt et n'atteindrait pas le 1er - janvier. On était alors en novembre 1883. Une telle - persistance dans les affirmations de la dormeuse conduisit le - chef de cette famille, qui flairait là une bonne affaire, à - contracter une assurance à vie de 10,000 fr. sur la tête de la - dame en question, laquelle, n'étant nullement malade, - obtiendrait facilement un certificat de médecin. Pour trouver - cette somme, il s'adressa à M. L..., lui écrivit plusieurs - lettres, dans l'une desquelles il racontait le motif qui le - portait à emprunter. Et ces lettres, que M. L... m'a montrées, - il les garde comme des preuves irréfragables de l'événement - futur annoncé. Bref, on finit par ne pas s'entendre sur la - question des intérêts, et l'affaire entamée en resta là. Mais, - quelque temps après, grande fut la déception de l'emprunteur. - La dame X..., qui devait mourir avant le 1er janvier, - succomba, en effet, et tout d'un coup, le 30 décembre, ce dont - fait foi une dernière lettre du 2 janvier, adressée à M. L..., - lettre que ce Monsieur garde aussi avec celles qu'il avait - reçues précédemment, à propos de la même personne. - - * * * * * - -Nous en avons fini avec la première catégorie de Phénomènes psychiques -occultes, ceux qui, sous des modalités différentes, Télépathie, -Lucidité, Pressentiments, semblent «révéler une faculté profondément -inconnue encore de l'âme humaine, celle de voir et de connaître des -événements lointains, dans le temps comme dans l'espace, sous une -forme plus ou moins hallucinatoire.» - -On sait déjà ce que nous pensons des tentatives faites ou à faire pour -expliquer cette faculté occulte de l'organisme; nous n'y reviendrons -pas. - -Disons seulement que les plus récentes découvertes de l'hypnotisme, la -variation des états de conscience, le dédoublement de la personnalité, -l'extériorisation de la sensibilité (si elle est reconnue vraie), -etc., etc., ne sont peut-être, au fond, que des modes d'activité de -cette faculté. - -M. de Rochas est plus affirmatif: «Au point où est aujourd'hui la -science, dit-il[89], on est certainement autorisé à rechercher, dans -des phénomènes de cet ordre, l'explication des médiums, des voyants, -des envoûteurs et des guérisseurs... L'hypnotisme, jusqu'ici seul -étudié officiellement, n'est que le vestibule d'un vaste et -merveilleux édifice, déjà exploré en grande partie par les anciens -magnétiseurs.» - - [89] Voir: _États profonds de l'Hypnose_, p. 102. - -Nous comptons insister, plus loin--dans une étude comparative des -sujets et des médiums,--sur ces rapports très probables de -l'Hypnotisme avec la Psychologie occulte. - -Terminons cette première partie, où nous venons d'entrevoir les -facultés de _connaître_ encore mystérieuses de l'âme humaine, par ces -suggestives paroles de Laplace: - -«Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les -forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres -qui la composent, si, d'ailleurs, elle était assez vaste pour -soumettre ces données à l'analyse, embrasserait, dans la même formule, -les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus -léger atome; rien ne serait incertain pour elle et l'avenir comme le -passé serait présent à ses yeux[90].» - - [90] «Chacune de nos pensées, dit Balfourt-Stewart, est - accompagnée d'un déplacement et d'un mouvement de particules - cérébrales, et il est possible d'imaginer que, de façon ou - d'autre, ces mouvements soient propagés dans l'univers.» - - «M. Babbage a montré, dit Jevons, que si nous avions le pouvoir de - découvrir et de suivre les effets les plus minutieux de toute - agitation, chaque particule de matière deviendrait un registre de - tout ce qui est arrivé.» - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -IIme CLASSE.--PHÉNOMÈNES PHYSIQUES OCCULTES[91] - - [91] Le titre exact de cette 2e partie de notre travail serait: - _Phénomènes psychiques occultes à effets physiques_. Il s'agit - toujours d'une force encore inconnue émanant de l'organisme et - agissant, non plus sur un autre organisme, mais sur des objets - matériels. Le titre que nous avons choisi nous paraît cependant - suffisamment clair, et il a l'avantage d'être court. - - -I. De la force psychique - - -Nous abordons maintenant l'étude d'une classe de phénomènes plus -extraordinaires, plus surnormaux encore, du moins en apparence, que -ceux que nous venons de passer en revue. - -Il s'agit des effets mécaniques, plus ou moins contraires aux lois -naturelles, qui se produisent tantôt spontanément, tantôt par le fait -de certaines personnes paraissant douées de la faculté d'émettre une -force spéciale et nommées _Médiums_. - -Jusqu'à ces dernières années, ces phénomènes, mouvements d'objets sans -contact, coups, bruits, soulèvement spontané du corps, etc., etc., -étaient désignés sous le nom de _Phénomènes spiritiques_ et -revendiqués par les Spirites, qui en attribuaient la production aux -âmes des morts, avec lesquelles les médiums se mettent en rapport. - -Les premières tentatives scientifiques, faites pour expliquer -quelques-uns de ces «prodiges», furent celles de Babinet, de Faraday -et de Chevreul, qui, en substance, attribuaient aux mouvements -inconscients, à l'_automatisme_ des expérimentateurs et des médiums, -les mouvements des objets avec lesquels ils étaient en contact[92]. - - [92] Voir aussi M. l'abbé Moigno: _Cosmos_ du 8 janvier - 1854.--Comte de Gasparin: _Les Tables tournantes_.--Quant aux - _bruits_ spirites, on connaît déjà la bizarre interprétation - anatomique qu'on leur avait donnée. - -Cette théorie, complétée par celle de l'Automatisme psychologique, de -la dualité cérébrale, soutenue avec un grand talent par M. Pierre -Janet[93], peut évidemment suffire pour l'immense majorité des faits -que l'on observe dans les séances de tables tournantes, d'écriture -automatique, etc. - - [93] Voir son livre, l'_Automatisme psychologique_, p. 367 et - suivantes. (Alcan, 1889). - -Mais elle est en défaut quand il s'agit d'expliquer, rationnellement, -les faits d'action à distance, les seuls dont nous voulions nous -occuper ici. - -Si, comme le dit M. Janet, au point de vue _psychologique_, la pensée -du médium est de même nature, qu'il la manifeste au moyen d'un crayon -qu'il tient à la main ou au moyen d'un crayon placé loin de lui, il -n'en est pas moins certain qu'au point de vue _physique_, cela est -tout différent. - -Or, nous le répétons, c'est cette action physique à distance que nous -voulons principalement étudier. - -Nous ne nions pas, pour cela, l'action possible du -médium--indépendamment de tout mouvement musculaire--sur les objets -avec lesquels il est en contact. Mais comme, dans ces cas, le doute -est toujours légitime, nous préférons nous en tenir aux seuls -mouvements provoqués à distance. - -Dans le fait, s'il est démontré qu'une force, émanant de l'organisme, -peut agir de loin sur des objets matériels, il est presque certain que -les Phénomènes physiques occultes reconnaissent une cause identique à -celle des Phénomènes psychiques: dans les deux cas, il s'agit de la -projection, volontaire ou non, hors du corps, d'un élément particulier -dont la nature est encore profondément inconnue. - -Sans recourir aux vues des Sciences occultes sur cette force, il nous -faut dire un mot cependant des expériences de Reichenbach, reprises et -commentées, avec un sens critique très sûr, par M. le colonel de -Rochas[94]. - - [94] Voir: le _Fluide des Magnétiseurs_. - -D'après Reichenbach, non seulement l'organisme humain, mais tous les -corps de la nature seraient pénétrés d'un fluide spécial, dérivé de la -_Force-substance_ universelle des Occultistes. Ce fluide, cet _Od_, -comme il l'appelle, pourrait être projeté, volontairement ou non, hors -du corps, et, dans certains cas, deviendrait même _visible_. - -Des êtres, doués d'une plus grande finesse de perception, que l'auteur -nomme des _Sensitifs_, auraient le don de _voir_ l'Od se dégager des -objets naturels, du corps de l'homme, et surtout des aimants[95]. - - [95] «.. Que les effluves de l'aimant soient sensibles à quelques - organismes délicats, nous ne voyons vraiment pas ce qu'il y a là - de difficile à admettre; et, comme on l'a dit, ce qu'il y a de - plus étrange, c'est que, précisément, dans la grande majorité des - cas du moins, l'organisme humain soit insensible à l'action de - plus forts aimants. De même, il serait étrange que le corps - humain lui-même échappât à cette condition physique de toute - matière, d'être le support de phénomènes électriques et - magnétiques.» (S. Héricourt, in _Ann. des Sc. psych._, 1892. no - 6). - -Ces affirmations de Reichenbach ont été, nous l'avons dit, vérifiées -par M. de Rochas, dont la compétence scientifique offre toutes les -garanties désirables; cet expérimentateur serait même parvenu à -photographier ce que l'on pourrait nommer l'_image astrale_ d'un -minéral[96]. - - [96] Dans un ordre de faits connexes, disons que l'on sait, - maintenant, qu'il existe des courants électriques dans les - plantes; des expériences faites, il y a quelque temps, par M. - Kunkel, l'avaient porté à en attribuer l'origine au processus - purement mécanique du mouvement de l'eau. M. Haake, qui a repris - la question récemment, en s'entourant de toutes sortes de - précautions, arrive à des conclusions qui se résument ainsi: - - 1º Il n'est pas douteux que la production des courants électriques - est due à des changements de matière de diverses natures, - notamment à la respiration de l'oxygène et à l'assimilation de - l'acide carbonique; - - 2º Les mouvements de l'eau peuvent avoir une part à la production - des courants électriques, mais, certainement, cette part est - faible. (_Revue Scientifique_ du 21 janvier 1893, p. 88.) - -Voici maintenant, d'après M. Arnold Boscowitz, qui les a résumées, les -recherches de Reichenbach sur l'Od: - -«Longtemps avant que le sensitif ait vu la lumière polaire se dégager -de l'aimant ou du cristal, il voit briller, à la place où se trouve -une personne quelconque, un nuage transparent et phosphorescent. C'est -à peine s'il peut distinguer une forme humaine dans l'intérieur du -voile lumineux; mais, à mesure que sa pupille se dilate, il voit se -dessiner de mieux en mieux les contours du corps auquel des émanations -lumineuses donnent des proportions outrées. Les lueurs odiques -s'élèvent, bleuâtres et mobiles, au-dessus de la tête, présentent -l'aspect d'un géant lumineux qui porterait un casque orné de longues -aigrettes. La couleur des flammes qui s'échappent est rouge à gauche, -bleue à droite. - -»C'est aux mains, surtout aux extrémités des doigts, que le phénomène -est le plus marqué. De même, chez tous les animaux, tout le côté -gauche dégage la lumière odique rouge, le droit, la lumière bleue, -etc., etc.[97].» - - [97] Voir Plytoff: _La Magie_. (Baillière, 1892). - -Rappelons que le docteur Luys a communiqué à la Société de biologie -des expériences qui, faites avec des sujets endormis par l'aimant, lui -ont donné des résultats semblables à ceux que nous venons de décrire. - -Ajoutons encore que, dans son livre de l'_Analyse des choses_, le -docteur Gibier affirme l'existence de cette «_force animique_.» Il dit -l'avoir vu se dégager dans l'obscurité, sous forme de «matière -vaporeuse et lumineuse», du corps de l'un de ses clients. «Elle émane -principalement, au niveau de la région épigastrique ou des gros troncs -artériels[98]»... «J'ai eu maintes fois l'occasion de voir, chez des -sujets bien doués, le dégagement de cette force et sa condensation _en -plein jour_, sous une forme ou sous une autre. Je ne saurais mieux, -alors, caractériser son aspect qu'en le comparant à _l'état -vésiculaire_ qui précède l'état liquide du gaz acide carbonique, -lorsqu'on le liquéfie sous pression dans un tube de verre. A ce -propos, je dois dire (non que mon intention soit d'établir aucune -comparaison, puisque le gaz s'échauffe par la compression) que, lors -du dégagement de cette force du corps des sujets, on éprouve, surtout -en été ou dans une atmosphère tiède, une vive impression de -fraîcheur[99].» - - [98] Gibier: _Analyse des choses_, p. 157. - - [99] Gibier, _loc. cit._, p. 159. - -Admettrons-nous que Reichenbach, de Rochas, Gibier et d'autres encore -ont été dupes d'hallucinations? - -Mais cette force _odique_, _animique_, _neurique rayonnante_[100], -_psychique_ (qu'on l'appelle comme on voudra), ne se manifeste pas -seulement par des effets lumineux; elle peut aussi--à des distances -variables--provoquer des mouvements d'objets matériels, que la -mécanique est impuissante à expliquer. - - [100] Dr Baréty: _Force neurique rayonnante, vulgairement - magnétisme animal_. (Paris, Doin, 1882).--Disons pourtant que la - _force neurique_ du docteur Baréty diffèrerait, par certains - caractères, de la _force psychique_ de Croockes. - -Comme l'étude la plus sérieuse et la plus démonstrative de l'action -mécanique de la force psychique a été faite par le professeur William -Croockes, nous allons, sans plus tarder, parler de ses travaux. - -En une sorte de profession de foi, mise en tête de son livre, le -savant anglais a soin d'indiquer l'esprit dans lequel il commence ses -études relatives aux «Phénomènes spiritualistes[101].» - - [101] Voir Croockes: _Nouvelles expériences sur la force - psychique_. Traduction Alidel, Paris. - -«Le spiritualiste, dit-il, parle de corps pesant 50 ou 100 livres, qui -sont enlevés en l'air, sans l'intervention de force connue; mais le -savant chimiste est accoutumé à faire usage d'une balance sensible à -un poids si petit qu'il en faudrait dix mille comme lui pour faire un -grain. Il est donc fondé à demander que ce pouvoir, qui se dit guidé -par une intelligence, qui élève jusqu'au plafond un corps pesant, -fasse mouvoir, sous des conditions déterminées, sa balance si -délicatement équilibrée. - -»Le spiritualiste parle de coups frappés qui se produisent dans les -différentes parties d'une chambre, lorsque deux personnes ou plus sont -tranquillement assises autour d'une table. L'expérimentateur -scientifique a le droit de demander que ces coups se produisent sur la -membrane tendue de son phonautographe. - -»Le spiritualiste parle de chambres et de maisons secouées, même -jusqu'à en être endommagées, par un pouvoir surhumain. L'homme de -science demande simplement qu'un pendule, placé sous une cloche de -verre et reposant sur une solide maçonnerie, soit mis en vibration. - -»Le spiritualiste parle de lourds objets d'ameublement se mouvant -d'une chambre à l'autre, sans l'action de l'homme. Mais le savant a -construit les instruments qui diviseraient un pouce en un million de -parties: et il est fondé à douter de l'exactitude des observations -effectuées, si la même force est impuissante à faire mouvoir, d'un -simple degré, l'indicateur de son instrument. - -»Le spiritualiste parle de fleurs mouillées de fraîche rosée, de -fruits et même d'êtres vivants apportés à travers les croisées -fermées, et même à travers les solides murailles en briques. -L'investigateur scientifique demande naturellement qu'un poids -additionnel (ne fût-il que la millième partie d'un grain) soit déposé -dans un des plateaux de sa balance, quand la boîte est fermée à clef. -Et le chimiste demande qu'on introduise la millième partie d'un grain -d'arsenic à travers les parois d'un tube de verre dans lequel de l'eau -pure est hermétiquement scellée. - -»Le spiritualiste parle de manifestations d'une puissance équivalente -à des milliers de livres et qui se produit sans cause connue. L'homme -de science, qui croit fermement à la conservation de la force, et qui -pense qu'elle ne se produit jamais sans un épuisement correspondant de -quelque chose pour la remplacer, demande que lesdites manifestations -se produisent dans son laboratoire, où il pourra les peser, les -mesurer, les soumettre à ses propres essais. - -»C'est pour ces raisons et avec ces sentiments que je commence -l'enquête dont l'idée m'a été suggérée par des hommes éminents qui -exercent une grande influence sur le mouvement intellectuel du pays.» - -Les premières expériences de M. Croockes furent faites avec le -concours du médium américain Home, qui, après une existence assez -accidentée, est mort à Paris dans un état voisin de la misère[102]. - - [102] Voir son livre, Daniel Douglas Home: _Révélations sur ma - vie surnaturelle_. (Dentu, 1863). - -Parmi les phénomènes que produisait Home, les plus singuliers et qui -se prêtaient le mieux à l'examen scientifique étaient: - -1º L'altération du poids du corps. - -2º L'exécution d'airs sur des instruments de musique, généralement sur -l'accordéon, sans intervention humaine directe et sous des conditions -qui rendaient impossible tout contact ou tout maniement des clefs. - -Ce furent ces phénomènes que M. Croockes étudia tout d'abord. Nous -laissons à penser avec quels soins et avec quelle méthode furent -conduites ces expériences: on nota même la température. Elles se -faisaient chez le savant lui-même, assisté de quelques-uns de ses -collègues et de quelques personnes de sa famille. - -Voici le récit qu'en donne M. Croockes: - - «Les réunions eurent lieu le soir, dans une grande chambre - éclairée au gaz. Les appareils préparés dans le but de constater - les mouvements de l'accordéon consistaient en une cage formée de - deux cercles en bois, respectivement d'un diamètre de un pied dix - pouces, et de deux pieds, réunis ensemble par douze lattes - étroites, chacune d'un pied dix pouces de longueur, de manière à - former la charpente d'une espèce de tambour, ouvert en haut et en - bas. Tout autour, cinquante mètres de fil de cuivre isolés furent - enroulés en vingt-quatre tours, chacun de ces tours se trouvant à - moins d'un pouce de distance de son voisin. Ces fils de fer - horizontaux furent alors solidement reliés ensemble avec de la - ficelle, de manière à former des mailles d'un peu moins de deux - pouces de large sur un pouce de haut. La hauteur de cette cage - était telle qu'elle pouvait glisser sous la table de ma salle à - manger, mais elle en était trop près par le haut pour permettre à - une main de s'introduire dans l'intérieur, ou à un pied de s'y - glisser par-dessous. Dans une autre chambre, il y avait deux - piles de Grove, d'où partaient des fils qui se rendaient dans la - salle à manger, pour établir la communication, si on le désirait, - avec ceux qui entouraient la cage. - - »L'accordéon était neuf: je l'avais, pour ces expériences, acheté - moi-même chez Wheatstone, conduit-street, M. Home n'avait ni vu, - ni touché l'instrument, avant le commencement de nos essais. - - »Dans une autre partie de la chambre, un appareil était disposé - pour expérimenter l'altération du poids d'un corps. Il consistait - en une planche d'acajou de trente-six pouces de long, sur neuf et - demi de large, et un d'épaisseur. A chaque bout, une bande - d'acajou, d'un pouce et demi de large, était vissée et formait - pied. L'un des bouts de la planche reposait sur une table solide, - tandis que l'autre était supporté par une balance à ressort, - suspendue à un fort trépied. La balance était munie d'un index - enregistreur, auto-moteur, de manière à indiquer le maximum du - poids marqué par l'aiguille. L'appareil était ajusté de telle - sorte que la planche d'acajou était horizontale, son pied - reposant à plat sur le support. Dans cette position, son poids - était de trois livres; elles étaient indiquées par l'index de la - balance. - - »Avant que M. Home pénétrât dans la chambre, l'appareil avait été - mis en place, et, avant de s'asseoir, on ne lui avait même pas - expliqué la destination de quelques-unes de ses parties. Il sera - peut-être utile d'ajouter, dans le but de prévenir quelques - remarques critiques qu'on pourrait peut-être faire, que, - l'après-midi, j'étais allé chez M. Home, dans son appartement, et - que, là, il me dit que, comme il avait à changer de vêtements, je - ne ferais sans doute pas de difficulté à continuer notre - conversation dans sa chambre à coucher. Je suis donc en mesure - d'affirmer d'une manière positive que ni machine, ni artifice - d'aucune sorte, ne fut en secret mis sur sa personne. - - »Les investigateurs présents, à l'occasion de cette expérience, - étaient un éminent physicien, haut placé dans les rangs de la - Société Royale, que j'appellerai A B; un docteur en droit bien - connu, que j'appellerai C D; mon frère et mon aide de chimie. - - »M. Home s'assit à côté de la table, sur une chaise longue. En - face de lui, sous la table, se trouvait la cage sus-mentionnée, - et une de ses jambes se trouvait de chaque côté. Je m'assis près - de lui, à sa gauche, un autre observateur fut placé près de lui à - sa droite; le reste des assistants s'assit autour de la table, à - la distance qui lui convint. - - »Pendant la plus grande partie de la soirée, et particulièrement - lorsque quelque chose d'important avait lieu, les observateurs, - qui étaient de chaque côté de M. Home, tenaient respectivement - leurs pieds sur les siens, de manière à pouvoir découvrir le plus - léger mouvement. - - »La température de la chambre variait de 68° à 70° Farenheit. M. - Home prit l'accordéon entre le pouce et le doigt du milieu d'une - de ses mains, et par le bout opposé aux clefs. (Pour éviter les - répétitions, cette manière de le prendre sera appelée, à - l'avenir, «de la manière ordinaire».) - - »Après avoir préalablement ouvert moi-même la clef de basse, la - cage fut tirée de dessous la table, juste assez pour permettre - d'y introduire l'accordéon avec ses clefs tournées en bas. Elle - fut ensuite repoussée dessous, autant que le bras de M. Home pût - le permettre, mais sans cacher sa main à ceux qui étaient près de - lui. Bientôt ceux qui étaient de chaque côté virent l'accordéon - se balancer d'une manière curieuse, puis des sons en sortirent, - et enfin, plusieurs notes furent jouées successivement. - - »Pendant que ceci se passait, mon aide se glissa sous la table et - nous dit que l'accordéon s'allongeait et se fermait; on - constatait en même temps que la main de M. Home, qui tenait - l'accordéon, était tout à fait immobile, et que l'autre reposait - sur la table. - - »Puis, ceux qui étaient de chaque côté de M. Home virent - l'accordéon se mouvoir, osciller et tourner tout autour de la - cage, et jouer en même temps. Le docteur A B regarda alors sous - la table et dit que la main de M. Home semblait complètement - immobile, pendant que l'accordéon se mouvait et faisait entendre - des sons distincts. - - »M. Home tint encore l'accordéon dans la cage, de la manière - ordinaire. Ses pieds tenus par ceux qui étaient près de lui, son - autre main reposant sur la table, nous entendîmes des notes - distinctes et séparées résonner successivement, et ensuite un air - simple fut joué. Comme un tel résultat ne pouvait s'être produit - que par les différentes clefs de l'instrument, mises en action - d'une manière harmonieuse, tous ceux qui étaient présents le - considérèrent comme une expérience décisive. Mais ce qui suivit - fut encore plus frappant: M. Home éloigna entièrement sa main de - l'accordéon, la sortit tout à fait de la cage et la mit dans la - main de la personne qui se trouvait près de lui. Alors - l'instrument continua à jouer, personne ne le touchant et aucune - main n'étant près de lui. - - »Je voulus ensuite essayer quel effet on produirait, en faisant - passer le courant de la batterie autour du fil isolé de la cage. - En conséquence, mon aide établit la communication avec les fils - qui venaient des piles de Grove. De nouveau, M. Home tint - l'instrument dans la cage, de la même façon que précédemment, et - immédiatement il résonna, et s'agita de côté et d'autre avec - vigueur. Mais il m'est impossible de dire si le courant - électrique qui passa autour de la cage vint en aide à la force - qui se manifestait à l'intérieur. - - »L'accordéon fut alors repris sans aucun contact visible avec la - main de M. Home. Il l'éloigna complètement de l'instrument et la - plaça sur la table, où elle fut saisie par la personne qui était - près de lui; tous ceux qui étaient présents virent bien que ses - deux mains étaient là. Deux des assistants et moi nous aperçûmes - distinctement l'accordéon flotter çà et là dans l'intérieur de la - cage, sans aucun support visible. Après un court intervalle, ce - fait se répéta une seconde fois. - - »Alors M. Home remit sa main dans la cage et prit de nouveau - l'accordéon, qui commença à jouer d'abord des accords et des - arpèges, et ensuite une douce et plaintive mélodie bien connue, - qu'il exécuta parfaitement et d'une manière très belle. Pendant - que cet air se jouait, je saisis le bras de M. Home au-dessous du - coude et fis glisser doucement ma main jusqu'à ce qu'elle touchât - le haut de l'accordéon. Pas un muscle ne bougeait. L'autre main - de M. Home était sur la table, visible à tous les yeux, et ses - pieds étaient sous les pieds de ceux qui étaient à côté de lui.» - -Après avoir obtenu des résultats aussi décisifs avec l'accordéon, M. -Croockes expérimenta avec l'appareil de la balance. - -Malgré tout le désir que nous aurions de reproduire tout au long ces -expériences, qui sont fondamentales, nous nous voyons forcés d'en -donner seulement les résultats. Disons donc que M. Croockes constata, -au moyen d'appareils enregistreurs très sensibles et construits _ad -hoc_, que Home pouvait, par simple imposition des doigts, _sans -pression et même sans aucun contact_, augmenter de quantités énormes -(le 300 p. 100) le poids de divers objets, etc. - -En outre, il vit à plusieurs reprises des tables et des chaises -enlevées de terre, sans l'attouchement de personne; Home lui-même se -souleva, à trois reprises différentes, au-dessus du plancher; enfin, -plusieurs apparitions se manifestèrent, mais nous parlerons de -celles-ci dans le chapitre suivant. - -Répétons-le, le luxe des précautions prises était inouï. «Le pauvre -Home était soumis à des épreuves bien offensantes: on lui tenait les -pieds et les mains, il n'avait le droit de faire aucun mouvement, sans -que plusieurs paires d'yeux méfiants ne fussent braqués sur lui[103].» - - [103] Gibier: _Spiritisme occidental_, p. 269. - -Les conclusions que M. Croockes a tirées de ces expériences et d'une -foule d'autres sont consignées dans son livre. - -Elles sont trop importantes pour que nous ne les citions pas tout au -long[104]: - -«Ces expériences, dit le savant anglais, mettent _hors_ _de doute_ -les conclusions auxquelles je suis arrivé dans mon précédent mémoire, -savoir: l'existence d'une force associée, d'une manière encore -inexpliquée, à l'organisme humain, force par laquelle un surcroît de -poids peut être ajouté à des corps solides, sans contact effectif. -Dans le cas de M. Home, le développement de cette force varie -énormément, non seulement de semaine à semaine, mais d'une heure à -l'autre; dans quelques occasions, cette force peut être accusée par -mes appareils, pendant une heure ou même davantage, et puis, tout à -coup, elle reparaît avec une grande énergie. Elle est capable d'agir à -une certaine distance de M. Home (il n'est pas rare que ce soit -jusqu'à deux ou trois pieds), mais toujours elle est plus puissante -auprès de lui. - - [104] Croockes: _Force psychique_, p. 66 et suivantes. - -».... Je crois découvrir ce que cette force physique emploie pour se -développer. En me servant des termes de _force vitale_, _énergie -nerveuse_, je sais que j'emploie des mots qui, pour bien des -investigateurs, prêtent à des significations différentes; mais, après -avoir été témoin de l'état pénible de prostration nerveuse et -corporelle dans laquelle quelques-unes de ces expériences ont laissé -M. Home, après l'avoir vu dans un état de défaillance presque -complète, étendu sur le plancher, pâle et sans voix, je puis à peine -douter que l'émission de la _force psychique_ ne soit accompagnée d'un -épuisement correspondant de la force vitale. - -»Je me suis hasardé à donner à cette nouvelle force le nom de _force -psychique_, à cause de sa relation manifeste avec certaines -considérations psychologiques, et parce que j'étais très désireux -d'éviter que les conclusions précédentes ne fussent classées sous un -titre qui, jusqu'ici, a été considéré comme dépendant d'un terrain -d'où les arguments et les expériences sont bannis. Mais, comme j'ai -trouvé que c'était du ressort de la recherche scientifique pure, j'ai -dû le faire connaître par une appellation qui fût un nom scientifique, -et je ne pense pas qu'on pût en choisir un autre qui lui convînt -mieux. - -»Pour être témoin des manifestations de cette force, il n'est pas -nécessaire d'avoir accès auprès des psychistes en renom. Cette force -est probablement possédée par tous les êtres humains, quoique les -individus qui en sont doués avec une énergie extraordinaire soient -sans doute rares. Pendant l'année qui vient de s'écouler, j'ai -rencontré, dans l'intimité de quelques familles, cinq ou six personnes -qui possèdent cette force d'une manière assez puissante pour -m'inspirer pleinement la confiance que, par leur moyen, on aurait pu -obtenir des résultats semblables à ceux qui viennent d'être décrits, -pourvu que les expérimentateurs opérassent avec des appareils plus -délicats et susceptibles de marquer une fraction de grain, au lieu -d'indiquer seulement des livres et des onces.... Qu'il soit bien -compris que, de même que toutes les autres expériences scientifiques, -ces recherches doivent être conduites en parfait accord avec les -conditions dans lesquelles la force se développe. - -»De même que, dans les expériences d'électricité par frottement, c'est -une condition indispensable que l'atmosphère soit exempte d'un excès -d'humidité et qu'aucun corps conducteur ne doive toucher l'instrument, -pendant que cette force s'engendre, de même on a trouvé que certaines -conditions étaient essentielles à la production et à l'action de la -force psychique; et si ces précautions ne sont pas observées, les -expériences ne réussissent pas. - -»C'est ainsi que cette force psychique était défavorablement -influencée par une lumière trop vive, par le rayonnement du -regard[105], qu'elle se transmet à travers l'eau.» - - [105] C'est pourquoi très souvent les médiums demandent - l'obscurité et abritent leurs mains sous une table. - -M. Croockes a essayé sur elle l'influence de plusieurs lumières: -lumière du soleil diffuse, clair de lune, gaz, lampe, bougie, lumière -électrique, etc. Les rayons les moins favorables aux manifestations -«semblent être ceux de l'extrémité du spectre.» - -«Je dois rectifier, continue M. Croockes, une ou deux erreurs qui se -sont profondément implantées dans l'esprit du public. L'une, que -l'obscurité est essentielle à la production des phénomènes, cela n'est -pas le cas. Excepté en quelques circonstances, pour lesquelles -l'obscurité a été une condition indispensable, comme par exemple les -phénomènes d'apparitions lumineuses et quelques autres cas, _tout ce -que je rapporte a eu lieu à la lumière_... Lorsque quelque raison -particulière a exigé l'exclusion de la lumière, les résultats qui se -sont manifestés l'ont été sous des conditions de contrôle si parfait -que la suppression d'un de nos sens n'a réellement pas pu affaiblir la -preuve fournie. - -»Une autre erreur qui est commune consiste à croire que les -manifestations ne peuvent se produire qu'à certaines heures et qu'en -certains lieux--chez le médium, ou à des heures convenues d'avance--et -partant de cette supposition erronée, on a établi une analogie entre -les phénomènes appelés spirituels et les tours d'adresse des -«prestidigitateurs» et des «sorciers» opérant sur leur propre théâtre -et entourés de tout ce qui concerne leur art... Les centaines de faits -que _je me prépare à attester_ ont tous eu lieu dans ma _propre -maison, aux époques désignées par moi et dans des circonstances qui -excluaient absolument l'emploi et l'aide du plus simple instrument_. - -«Une troisième erreur est celle-ci: c'est que le médium doit choisir -son cercle d'amis et de compagnons qui doivent assister à sa -séance.--Que ces amis doivent croire fermement à la vérité de -n'importe quelle doctrine qu'énoncera le médium.--Qu'on impose à toute -personne, dont l'esprit est investigateur, des conditions telles -qu'elles empêchent complètement toute observation soigneuse. A cela je -puis répondre qu'à l'exception de quelques cas fort peu nombreux.... -_j'ai composé moi-même mon cercle d'amis, j'ai introduit tous les -incrédules qu'il m'a plu d'introduire, et j'ai généralement imposé mes -conditions choisies avec soin par moi-même_, pour éviter toute -possibilité de fraude.....[106].» - - [106] Croockes, _loc. cit_, p. 147 et suivantes. - -Voici maintenant une déclaration du même expérimentateur dont le -lecteur appréciera--sans que nous ayons besoin d'insister--toute la -gravité: - -«Une question importante s'impose ici à notre attention: _Ces -mouvements et ces bruits sont-ils gouvernés par une intelligence?_ Dès -le premier début de mes recherches, j'ai constaté que le pouvoir qui -produisait ces phénomènes n'était pas simplement une force aveugle, -mais qu'une intelligence le dirigeait ou du moins lui était -associée... L'intelligence qui gouverne ces phénomènes est quelquefois -manifestement inférieure à celle du médium, et elle est souvent en -opposition directe avec ses désirs... Cette intelligence est -quelquefois d'un caractère tel qu'on est _forcé de croire_ qu'elle -n'émane d'aucun de ceux qui sont présents.» - -Telles sont les expériences et les opinions de l'habile physicien -anglais sur la Force psychique. - -Ces expériences sont, en Psychologie occulte, devenues fondamentales, -classiques: et si, pour notre compte, nous n'acceptons qu'avec les -plus expresses réserves les expériences de matérialisations que fit -plus tard le même M. Croockes avec Mlle Cook (nous en parlerons plus -loin), nous devons dire que nous considérons comme à peu près -décisives celles que nous venons d'exposer. - -Et ici on ne peut pas invoquer le _testis unus testis nullus_, car des -faits semblables ou analogues ont été constatés par divers -expérimentateurs, tous dignes de foi, Gibier, Zoellner, Lepelletier, -Lombroso, etc., etc. - -Nous ne pouvons que consigner rapidement les résultats de leurs -expériences, sans entrer dans les détails des précautions prises, des -appareils construits spécialement, etc. - -_Zoellner_[107], qui était professeur d'astronomie à l'Université de -Leipzig, et qui est mort depuis, opéra avec un américain, Slade, qui -devait, dans la suite, servir aux expériences de M. Gibier. - - [107] Zoellner; _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81. - Leipzig (4 vol. in-8). - -Voici les phénomènes produits par ce médium, dans la maison même de -Zoellner[108]: - -1º Mouvement, par la seule «force» de Slade, de l'aiguille aimantée -renfermée dans la boîte d'une boussole[109]; - -2º Coups frappés dans une table; couteau projeté, sans contact, à la -hauteur d'un pied; - -3º Mouvements d'objets lourds, le lit de M. Zoellner, transporté à -deux pieds du mur, Slade étant assis, le dos tourné au lit, les jambes -croisées et bien en vue; - -4º Un écran est brisé avec fracas, sans contact avec le médium, et les -morceaux sont projetés à cinq pieds de lui; - -5º Ecriture produite à plusieurs reprises entre deux ardoises -appartenant à Zoellner et tenues bien en vue; - -6º Aimantation d'une aiguille d'acier; - -7º Réaction acide donnée à des substances neutres, etc., etc. - - [108] Voir le _Spiritisme_, de M. Gibier, p. 307. - - [109] Louis Lucas avait déjà observé que l'approche de certaines - personnes faisait dévier l'aiguille d'un galvanomètre très - sensible. (_Chimie nouvelle_). Mais il resterait à démontrer que - ce ne sont pas les vibrations caloriques qui provoquent cette - déviation. - -En France, c'est le docteur Gibier, ancien interne des Hôpitaux de -Paris, qui voulut, le premier, soumettre à l'expérimentation -scientifique les Phénomènes spirites. Il opéra avec le même Slade. - -«Nous avons eu, dit-il[110], trente-trois séances, dont trois dans -notre maison même; sur ces trente-trois séances, plus de la moitié ont -été presque nulles, deux n'ont donné aucun résultat ... Les personnes -qui ont assisté à nos séances avec Slade nous sont connues: l'idée de -compérage doit donc être éliminée; nous avons été parfois quatre et -même cinq personnes, y compris le médium, mais nous n'avons jamais été -moins de trois, dans toutes circonstances... Nous pouvons affirmer, -après examen, qu'aucun mécanisme n'existait dans les meubles qui nous -ont servi. Nous avons une certaine compétence sur ce point, et nous -pouvons garantir ce que nous avançons.» - - [110] _Spiritisme_, p. 323. - -M. Gibier constata plusieurs faits analogues à ceux observés par -Croockes et par Zoellner: mouvements de corps plus ou moins lourds, -sans contact avec le médium, objets brisés par simple contact, corps -transportés, sans que Slade les touchât, etc., etc. - -Citons les observations suivantes: - - Le 29 avril 1886, dans une séance de jour, Slade était assis en - face de la fenêtre, ses pieds tournés de notre côté; quand il - faisait face à la table, nous étions à sa droite. Tout à coup, - une chaise, placée à un mètre vingt centimètres (nous avons - mesuré exactement à l'aide d'un mètre double en ruban), fit un - demi-tour sur elle-même et vint se jeter contre la table, comme - attirée par un aimant. - - Le 11 mai 1886, Slade, dans la position ordinaire (comme - ci-dessus), en plein jour (3 heures et demie de l'après-midi), un - bahut placé à 75 centimètres de la chaise de Slade, se mit en - mouvement assez lentement d'abord, en quittant le mur où il était - appuyé, pour qu'on pût s'assurer qu'aucun contact n'existait - entre ce meuble et les objets qui l'entouraient; puis il vint - frapper violemment contre la table que nous entourions. Slade - tournait le dos au bahut; M. A... et nous-même lui faisions face. - Nous ne pouvons dire l'effet produit par ce meuble massif, - semblant s'animer, pour l'instant, d'une vie propre. - - Le même jour, une chaise placée à coté du meuble en question fut - renversée, quelques instants plus tard, à près de deux mètres du - médium. - - Le 12 mai, sur notre demande, une chaise fut comme mue par un - ressort et s'élança à 1 m. 50 de hauteur[111]. - - [111] Gibier, _loc. cit._, p. 327, 328. - -Mais le fait sur lequel porta plus spécialement l'enquête de M. Gibier -fut celui de l'_écriture automatique_. - -Et il ne s'agit plus ici des lignes que trace la main du médium, alors -qu'il assure être l'interprète d'une autre personnalité qui, pour un -instant, s'est _incarnée_ en lui. M. Janet a fait de ce dernier -phénomène une analyse très pénétrante et il l'explique par la dualité -cérébrale et l'automatisme psychologique[112]. L'_écriture spontanée_ -dont nous parlons est celle qui est tracée sans que les mains du -médium paraissent en rien intervenir. - - [112] Voir son livre l'_Automatisme psychologique_, p. 397 et - suiv. - -Evidemment, dans les deux cas, la nature de la pensée peut être la -même, mais sa manifestation physique est bien différente. - -«Nous avons vu plus de cent fois, dit M. Gibier, des caractères, des -dessins, des lignes et même des phrases entières se produire, à l'aide -d'une petite touche, sur des ardoises que Slade tenait, et même entre -deux ardoises avec lesquelles il _n'avait aucun contact_, et qui nous -appartenaient, que nous avions achetées nous-même dans une papeterie -quelconque de Paris et que nous avions marquées de notre signature... -En somme, il ne nous a manqué qu'une chose: voir l'écriture se tracer -sous nos yeux.» - -Voici la relation de l'une des plus typiques expériences de ce genre: - - EXPÉRIENCE VIII[113] - - Nous appelons toute l'attention du lecteur sur cette expérience, - à laquelle nous laissons, comme aux précédentes, sa rédaction - primitive: - - 30 juin 1886.--J'ai fait, aujourd'hui, à 5 heures, chez Slade, - une observation plus curieuse que les autres, dans ce sens que le - «phénomène» de l'écriture s'est produit dans deux ardoises - m'appartenant et auxquelles _Slade n'a pas touché_. - - J'avais apporté plusieurs ardoises, deux entre autres enveloppées - dans du papier, ficelées ensemble, cachetées et vissées. Je - désirais obtenir de l'écriture dans ces ardoises et je demandai à - Slade si cela était possible. «Je ne sais pas, me répondit-il, je - vais le demander.» Je proposai alors d'avoir une réponse dans - deux ardoises neuves que j'avais apportées dans ma serviette, ce - qui me fut accordé. - - Dans une séance antérieure, un visiteur est venu chez Slade et a - obtenu, m'a-t-on dit, de l'écriture dans deux ardoises qu'il - tenait sous ses pieds. J'ai demandé et obtenu la permission, - après avoir mis la petite touche traditionnelle entre elles deux, - de m'asseoir sur mes ardoises. Les ayant donc posées sur ma - chaise, je m'assis dessus et ne les quittai de la main que - lorsque tout le poids de mon corps porta sur elles. Je plaçai - alors mes mains sur la table avec celles de Slade et je _sentis - et entendis_ alors, très nettement, que de l'écriture se traçait - sur l'ardoise avec laquelle j'étais en contact. - - Quand ce fut fini, je retirai _moi-même_ mes deux ardoises, et je - lus les douze mots suivants, fort mal écrits, du reste, mais - enfin _écrits_ et lisibles quand même: _Les ardoises sont - difficiles à influencer, nous ferons ce que nous pourrons._ - - Slade n'avait pas touché aux ardoises. Je ne pus en obtenir - davantage. - - [113] Gibier, _loc. cit._, p. 366. - -Dans une autre expérience (Expérience X), M. Gibier et plusieurs -autres personnes obtinrent, non seulement de l'écriture sur des -ardoises, dans les mêmes conditions, mais encore le transport de ces -mêmes ardoises, sans contact apparent avec les mains d'aucune -personne. - -«Il y a des faits, dit M. Gibier en terminant son livre, ne nous -lassons pas de le dire, des faits positifs, inéluctables.... Nous ne -pouvons plus reculer; les faits sont là qui nous pressent. Nous avons -beau nous débattre et dire «cela n'est pas possible», ils nous -répondent «cela est». Nous objectons un «mais», on nous réplique par -«un fait», et comme l'a dit Russel Vallace, les faits sont choses -opiniâtres». - -Nous ne pouvons insister sur les expériences qu'à son tour M. H. -Lepelletier a instituées sur la Force psychique. On en trouvera les -détails dans le livre de M. Plytoff sur _la Magie_[114]. - - [114] Plytoff: _La Magie_, p. 37 et suiv. (Germer-Baillière, - 1892). - -Depuis deux ans, cette question des phénomènes physiques occultes est -particulièrement à l'étude, et nous allons avoir à citer des -observations publiées par des hommes chez qui la haute situation -scientifique dont ils jouissent n'a diminué en rien l'indépendance -intellectuelle et l'esprit d'investigation. Si la réalité de ces -phénomènes devient de plus en plus probable, la certitude à leur égard -n'est pas encore faite: la preuve dernière, irréfutable, mathématique, -manque encore; du reste, n'en est-il pas malheureusement ainsi, -presque partout en Psychologie occulte? Mais cette certitude, cette -preuve dernière, les documents qui suivent la font espérer -prochaine... - -Voici d'abord la déclaration catégorique que M. Lombroso a publiée en -1891, et par laquelle le chef de l'Ecole d'anthropologie criminelle -d'Italie reconnaît l'existence des Phénomènes occultes et les juge -dignes d'un intérêt scientifique sérieux. - -Il a recommencé ses investigations en septembre et octobre 1892, avec -le concours de MM. Richet, Aksakof, Du Prel, et de plusieurs autres -savants italiens. Nous donnerons, à la fin de cette deuxième partie de -notre travail, et comme une sorte de résumé synthétique des divers -phénomènes médianimiques, le compte rendu de ces nouvelles -expériences--documents dont on saisit sans peine toute l'importance et -que l'on doit considérer comme le dernier mot dit, jusqu'ici, par la -science officielle sur ce troublant et mystérieux sujet. - -On nous reprochera peut-être d'avoir, en cette étude, multiplié les -documents; on nous reprochera surtout, peut-être, la longueur de -ceux-ci. Disons, une fois pour toutes, que nous n'écrivons pas pour -aligner des phrases: nous voulons, sinon prouver l'absolue réalité des -faits dont nous parlons, du moins montrer qu'ils méritent une -attention scientifique sérieuse, que des hommes éminents en ont jugé -ainsi, et que la Psychologie occulte sort enfin de l'empirisme -grossier où on l'avait reléguée jusqu'à présent. Or, pour cela, la -seule méthode est de citer longuement les auteurs qui présentent des -faits ou qui émettent des opinions, avec une autorité que nous ne -saurions posséder nous-même. Pareil système peut paraître fastidieux; -en des matières encore si discutées, il n'en est pas moins le seul -valable. - -Les premières expériences de M. Lombroso eurent lieu à Naples. Le -savant italien était assisté de plusieurs de ses collègues et -expérimentait avec le médium Eusapia Paladino. Nous donnons ici le -second rapport que M. E. Ciolfi, le compagnon de Mme Eusapia, a écrit -et présenté, après les expériences, à l'approbation de M. Lombroso. On -trouvera à la suite de ce rapport la déclaration de ce dernier[115]. - - [115] Nous empruntons ces documents aux _Annales des Sciences - Psychiques_, no 5, première année. - -_Deuxième séance_ - - Naples, 15 juin 1891. - - «Cher Ami, - - »Ainsi que je vous l'avais écrit, le lundi 2 courant, à 8 heures - du soir, j'arrivais à l'hôtel de Genève, accompagné du médium, - _Mme Eusapia Paladino_. Nous avons été reçus sous le péristyle - par MM. Lombroso, Tamburini, Ascensi et plusieurs personnes - qu'ils avaient invitées, les professeurs Gigli, Limoncelli, - Vizioli, Bianchi, directeur de l'hospice d'aliénés de Sales, le - docteur Penta et un jeune neveu de M. Lombroso, qui habite - Naples. - - »Après les présentations d'usage, on nous a priés de monter à - l'étage le plus élevé de l'hôtel, où l'on nous a fait entrer - dans une grande pièce à alcôve. - - »Déjà, dans la matinée, Mme Paladino avait été examinée par M. - Lombroso, qui invita néanmoins ses collègues et amis à procéder - avec lui à un nouvel examen psychiatrique du médium. - - »L'examen terminé, et avant de prendre place autour d'une lourde - table qui se trouvait là, on baissa les grands rideaux d'étoffe - qui fermaient l'alcôve, puis, derrière ces rideaux, à une - distance de plus d'un mètre, mesurée par MM. Lombroso et - Tamburini, on plaça dans cette alcôve un guéridon avec une - soucoupe de porcelaine remplie de farine, dans l'espoir d'y - obtenir des empreintes, une trompette en fer-blanc, du papier, - une enveloppe cachetée contenant une feuille de papier blanc, - pour voir si l'on ne trouverait pas de l'_écriture directe_. - - »Après quoi, tous les assistants, moi excepté, visitèrent - soigneusement l'alcôve, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouvait - rien de préparé pour surprendre leur bonne foi. - - »Mme Paladino s'assit à la table, à cinquante centimètres des - rideaux de l'alcôve, leur tournant le dos; puis, sur sa demande, - elle eut le corps et les pieds liés à sa chaise, au moyen de - bandes de toile, par trois professeurs, qui lui laissèrent - uniquement la liberté des bras. Cela fait, on prit place à table - dans l'ordre suivant: à gauche, Mme Eusapia, M. Lombroso; puis, - en suivant, M. Vizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli, - Limoncelli, Tamburini; enfin, le docteur Penta, qui complétait le - cercle et se trouvait à gauche du médium. - - »Sur ma demande formelle, les personnes assises à table plaçaient - les mains dans celles de leurs voisins et se mettaient en contact - avec eux par les pieds et par les genoux. De la sorte, plus - d'équivoque, de doute, ni de malentendu possible. - - »MM. Ascensi et Bianchi refusèrent de faire partie du cercle et - restèrent debout, derrière MM. Tamburini et Penta. - - »Je laissai faire, persuadé que c'était là une combinaison - préméditée pour redoubler de vigilance. Je me bornai à - recommander que, tout en observant avec le plus grand soin, - chacun se tint tranquille. Les expériences commencèrent à la - lumière de bougies en nombre suffisant pour que la pièce fût bien - éclairée.... - - »Après une longue attente, la table se mit en branle, lentement - d'abord, puis avec plus d'énergie; toutefois, les mouvements - restèrent intermittents, laborieux et beaucoup moins vigoureux - qu'à la séance de samedi. La table réclama spontanément, par des - battements de pied représentant des lettres de l'alphabet, que - MM. Limoncelli et Penta prissent la place l'un de l'autre. Cette - mutation opérée, la table indiqua de faire de l'obscurité. Il - n'y eut pas d'opposition et chacun conserva la place qu'il - occupait. Un moment après, et avec plus de force cette fois, - reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des - coups violents se firent entendre. Une chaise, placée à la droite - de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint - suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les - rideaux de l'alcôve s'agitèrent et furent projetés sur la table, - de façon à envelopper M. Lombroso, qui en fut très ému, comme il - l'a déclaré lui-même. - - »Tous ces phénomènes, survenus à de longs intervalles, dans - l'obscurité et au milieu des conversations, ne furent pas pris au - sérieux; on voulut n'y voir que des effets du hasard ou des - plaisanteries de quelques-uns des assistants qui avaient voulu - s'égayer aux dépens des autres. - - »Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la - valeur des phénomènes et le plus ou moins de cas à en faire, on - entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumière allumée, on - trouva à nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait - placée sur le guéridon, dans l'alcôve, derrière les rideaux. Ce - fait, qui fit beaucoup rire MM. Bianchi et Ascensi, surprit les - expérimentateurs et eut pour conséquence de fixer davantage leur - attention. On refit l'obscurité et, à de longs intervalles, à - force d'insistance, on vit paraître et disparaître quelques - lueurs fugitives. Ce phénomène impressionna MM. Bianchi et - Ascensi et mit un terme à leurs railleries incessantes, si bien - qu'ils vinrent, à leur tour, prendre place dans le cercle. Au - moment de l'apparition des lueurs, et même quelque temps après - qu'elles eurent cessé de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini, - à la droite du médium, dirent qu'ils étaient touchés, à divers - endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument - sceptique, qui était venu s'asseoir à côté de M. Limoncelli, - déclara qu'il sentait les attouchements d'une main de chair et - demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait--à la fois - douteux et naïf--que toutes les personnes présentes, comme - lui-même, d'ailleurs, formaient la chaîne et se trouvaient en - contact réciproque. - - »Il se faisait tard, et, comme je l'ai dit, le peu d'homogénéité - du cercle entravait les phénomènes. Dans ces conditions, je crus - devoir lever la séance et faire rallumer les bougies. - - »Pendant que MM. Limoncelli et Vizioli prenaient congé, le médium - encore assis et lié, nous tous, debout autour de la table, - causant de nos phénomènes lumineux, comparant les effets rares et - faibles obtenus dans la soirée avec ceux du samedi précédent, - cherchant la raison de cette différence, nous entendîmes du bruit - dans l'alcôve, nous vîmes les rideaux qui la fermaient agités - fortement, et le _guéridon_ _qui se trouvait derrière eux - s'avancer lentement vers Mme Paladino_, toujours assise et liée. - A l'aspect de ce phénomène étrange, inattendu, et en pleine - lumière, ce fut une stupeur et un ébahissement général. M. - Bianchi et le neveu de M. Lombroso se précipitèrent dans - l'alcôve, avec l'idée qu'une personne cachée y produisait le - mouvement des rideaux et du guéridon. Leur étonnement n'eut plus - de bornes après qu'ils eurent constaté qu'il n'y avait personne - et que, sous leurs yeux, le guéridon continuait de glisser sur le - parquet, dans la direction du médium. Ce n'est pas tout: le - professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guéridon en - mouvement, la soucoupe était retournée sens dessus dessous, sans - que, de la farine qu'elle contenait, il se fût échappé une - parcelle; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait - capable de faire un pareil tour. - - »En présence de ces phénomènes survenus après la rupture du - cercle, de façon à écarter toute hypothèse de courant magnétique, - le professeur Bianchi, obéissant à l'amour de la vérité et de la - science, avoua que c'était lui qui avait, par manière de - plaisanterie, combiné et exécuté la chute de la trompette; mais - que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier et allait - se mettre à les étudier avec soin, pour en rechercher les causes. - Le professeur Lombroso se plaignit du procédé et fit observer à - M. Bianchi qu'entre professeurs réunis pour faire en commun des - études et des recherches scientifiques, de semblables - mystifications, de la part d'un professeur tel que lui, ne - pouvaient porter atteinte qu'au respect dû à la science. Le - professeur Lombroso, en proie à la fois au doute et aux mille - idées qui lui mettaient l'esprit à la torture, prit l'engagement - d'assister à de nouvelles réunions spirites, à son retour de - Naples, l'été prochain. - - »J'ai, depuis, rencontré le professeur Bianchi; il a vivement - insisté pour avoir une autre séance de Mme Paladino et a - manifesté le désir de la voir, à l'asile d'aliénés, pour - l'examiner à loisir. - - »Croyez-moi, etc.» - - E. CIOLFI. - -Enfin, voici la lettre dans laquelle le professeur Lombroso--avec une -bonne grâce aussi courageuse que rare--proclame sa conversion et fait -amende honorable à l'Occulte. - - «Cher Monsieur, - - »Les deux rapports que vous m'adressez sont de la plus complète - exactitude. J'ajoute qu'avant qu'on eût vu la farine renversée, - le médium avait annoncé qu'il en saupoudrerait le visage de ses - voisins; et tout porte à croire que telle était son intention, - qu'il n'a pu réaliser qu'à moitié, preuve nouvelle, selon moi, de - la parfaite honnêteté de ce sujet, jointe à son état de - semi-inconscience. - - »Je suis tout confus et au regret d'avoir combattu avec tant de - persistance la possibilité des faits dits spirites (spiritici); - je dis des faits, parce que je reste encore opposé à la théorie. - - »Veuillez saluer, en mon nom, M. E. Chiaja, et faire examiner, si - c'est possible, par M. Albini, le champ visuel et le fond de - l'oeil du médium, sur lesquels je désirerais me renseigner. - - »Votre bien dévoué, - - C. LOMBROSO[116]. - - »Turin, 25 juin 1891. - - »A M. Ernesto Ciolfi, à Naples.» - - [116] Nous verrons plus loin comment M. Lombroso essaie - d'expliquer les faits dont il a été témoin. - -Rappelons que l'on trouvera plus loin--comme une sorte de finale -synthétique, résumant et renforçant cette seconde partie de notre -travail--le compte rendu des nouvelles expériences, entreprises avec -la même Eusapia, par M. Lombroso, assisté de M. Richet et de plusieurs -de ses collègues. - -Et maintenant, qu'ajouterons-nous? - -Nous venons d'exposer tout au long les recherches que des hommes, -d'une supériorité scientifique et d'une bonne foi universellement -reconnues, ont faites sur cette absurdité mécanique que constituent -les mouvements d'objets sans contact. Si, malgré leur autorité, il -serait irrationnel de vouloir les croire, les yeux fermés, ne -serait-il pas plus imprudent d'infirmer par des doutes systématiques, -par une étroite pusillanimité d'esprit, la valeur de leurs travaux et -surtout l'intérêt qu'ils présentent[117]? - - [117] Disons, du reste, que la question des mouvements d'objets - sans contact est plus que jamais à l'ordre du jour des Recherches - psychiques, et qu'en Angleterre comme en France, les résultats - obtenus sont des plus satisfaisants. - -Pour nous--bien que n'ayant jamais pu constater, d'une façon -indubitable, l'action à distance d'un médium,--après avoir -minutieusement analysé les observations des autres et recueilli -d'assez nombreux témoignages, nous regardons cette action à distance -comme étant, de tous les Phénomènes physiques occultes, celui dont la -réalité est la plus proche de l'évidence[118]. - - [118] Voir, dans les _Annales des Sciences Psychiques_, une étude - documentée de M. Meyers, sur les _Mouvements d'objets sans - contact_, no 4, 2e année et numéros suivants. - -Et pour étayer en nous cette opinion, nous rapprochons des postulats -de cette Science de l'Occulte, qui ne fait que naître, les ultimes -résultats atteints par la Science officielle, en la plus féconde -peut-être de ses branches; nous essayons de légitimer, dans notre -esprit, les plus déconcertants des prodiges médianimiques, en nous -remémorant les étonnantes et si suggestives découvertes, faites -récemment en Electricité, et ces paroles de M. Croockes nous -reviennent[119]: - -«Les phénomènes de l'électrolyse ne sont pas encore bien connus et -bien coordonnés; cependant, ce que nous en savons nous laisse -entrevoir que, suivant toute probabilité, l'électricité est atomique -et qu'un atome d'électricité est une quantité aussi exactement définie -qu'un atome chimique.... On a calculé que, dans un seul pied cube de -l'éther qui remplit les espaces, il y a, à l'état latent, 10,000 -tonnes d'énergie qui avaient jusque-là échappé à nos observations. -S'emparer de ce trésor et l'assujettir aux services de l'humanité, -telle est la tâche qui s'offre aux électriciens de l'avenir. Les -recherches les plus récentes nous donnent l'espoir fondé que ces -vastes réservoirs de puissance ne sont pas absolument hors de notre -portée.... Au moyen de courants alternatifs d'une extrême fréquence, -le professeur Tesla est arrivé à porter à l'incandescence le filament -d'une lampe, par induction, à travers le verre, _et sans le rallier -par des conducteurs à la source d'électricité_. Il a fait plus, _il a -illuminé une pièce entière en y produisant des conditions telles qu'un -appareil, placé n'importe où, y était mis en jeu sans être relié -électriquement avec quoi que ce soit_.... Les vibrations lentes -auxquelles nous faisons allusion nous révèlent encore un fait -surprenant: la possibilité d'établir des télégraphes sans fils, sans -poteaux, sans câbles, sans aucune des coûteuses installations -actuelles.» - - [119] Discours prononcé le 15 novembre 1891, au dîner offert par - la Société des Electriciens. - -Et M. de Rochas, qui cite ces paroles du physicien anglais, ajoute: - -«Si l'on se rappelle encore les expériences de M. Elihu Thompson qui, -à l'aide des courants alternatifs dont il vient d'être question, a pu -_produire à distance des mouvements considérables d'un corps -quelconque, suffisamment conducteur pour des courants induits de même -nature_, on sera certainement tenté de ne plus considérer comme -improbable l'explication naturelle, dans un avenir plus ou moins -lointain, de la _Télépathie_, de la _Lévitation_ et des _Phénomènes -lumineux_ produits par les médiums[120].» - - [120] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, p. 111, note, - (Chamuel, Carré, 1892.) - - -LÉVITATION - -Avant de passer à l'étude de phénomènes occultes d'un autre genre, -nous désirons décrire un peu plus longuement l'un de ceux dont nous -venons de parler et qui présente cet intérêt particulier qu'ici la -Force psychique (si Force psychique il y a) semble produire ses effets -sur le corps de l'être lui-même qui l'émet; et cela de façon telle que -les conditions physiologiques normales de cet être en paraissent -absolument changées. - -Nous voulons parler de la _Lévitation_, ou soulèvement spontané du -corps. Le phénomène peut durer plusieurs minutes, pendant lesquelles -le corps du sujet flotte dans l'air à une hauteur plus ou moins -grande. - -Le colonel de Rochas a publié une excellente étude de la Lévitation, -dans la _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1885, à une époque, on le -sait, où il y avait une certaine hardiesse à aborder de pareilles -questions. Nous ne saurions mieux faire que de le prendre pour guide, -en la description d'un phénomène que nous n'avons jamais pu constater. - -«De tous les faits merveilleux, dit M. de Rochas, il n'en est certes -aucun qui paraisse plus en contradiction avec ce que l'on considère -comme les lois de la nature; il n'en est aucun qui prête moins à la -supercherie.» - -L'auteur commence par citer rapidement les nombreux cas de lévitation -que l'on trouve dans les histoires religieuses de l'Orient et de -l'Occident. - -«Depuis un temps immémorial, dit-il, on a constaté chez les Brahmanes -de l'Inde le phénomène de la lévitation. - -»Damis les a vu, dit Philostrate, s'élever en l'air, à la hauteur de -deux coudées, non pour étonner, mais parce que, selon eux, tout ce -qu'ils font en l'honneur du soleil, à quelque distance de la terre, -est plus digne de ce Dieu. - -»La propriété de rester suspendu en l'air était un des caractères -distinctifs des dieux et des héros ascètes. - -»Les histoires de lévitation «sont assez nombreuses dans les livres -sacrés de l'Inde, mais elles s'y présentent généralement sous une -forme mystique qui permettrait à l'esprit de se méprendre sur le -véritable caractère du phénomène, si des faits contemporains ne -venaient en préciser la nature.» - -Voici ce que raconte à ce sujet M. Louis Jacolliot, qui a longtemps -résidé à Chandernagor, en qualité de président du Tribunal. Il avait -rencontré à Bénarès un fakir charmeur, du nom de Covindassami, qui, -après s'être livré au jeûne et à la prière, pendant une vingtaine de -jours, produisit, entre autres faits prodigieux, les deux -suivants[121]: - - [121] Jacolliot: _Voyage au pays des Fakirs charmeurs_. - - «Ayant pris une canne en bois de fer que j'avais apportée de - Ceylan, dit M. Jacolliot, il appuya la main sur la pomme, et, les - yeux fixés en terre, il se mit à prononcer les conjurations - magiques de circonstance et autres momeries dont il avait oublié - de me gratifier les jours précédents... - - »Appuyé d'une seule main sur la canne, le fakir s'éleva - graduellement à deux pieds environ au-dessus du sol, les jambes - croisées à l'orientale, et resta dans une position assez - semblable à celle de ces boudhas en bronze, que tous les - touristes des paquebots rapportent de l'Extrême-Orient... Pendant - vingt minutes, je cherchai à comprendre comment Covindassami - pouvait ainsi rompre avec toutes les lois de l'équilibre... Il me - fut impossible d'y parvenir; aucun support apparent ne le liait - au bâton, qui n'était en contact avec son corps que par la paume - de sa main droite.» - - «Il faut remarquer, ajoute M. de Rochas, que la scène se passait - sur la terrasse supérieure de la maison de M. Jacolliot, et que - le fakir était presque entièrement nu.» De même pour cet autre - phénomène: - - «Au moment où il me quittait pour aller déjeuner et faire - quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant - besoin, n'ayant rien pris et ne s'étant point reposé depuis - vingt-quatre heures, le fakir s'arrêta à l'embrasure de la porte - qui conduisait de la terrasse à l'escalier de sortie, et, - croisant les bras sur la poitrine, il s'éleva ou me parut - s'élever peu à peu, sans soutien, sans support apparent, à une - hauteur d'environ vingt-cinq ou trente centimètres. Je pus fixer - exactement cette distance, grâce à un point de repère dont je - m'assurai pendant la durée rapide du phénomène. Derrière le - fakir, se trouvait une tenture de soie servant de portière, - rouge, or et blanc, par bandes égales, et je remarquai que les - pieds du fakir étaient à la hauteur de la sixième bande. En - voyant commencer l'ascension j'avais saisi mon chronomètre. La - production entière du phénomène, du moment où le charmeur - commença à s'élever à celui où il toucha de nouveau le sol, ne - dura pas plus de huit à dix minutes. Il resta, à peu près cinq - minutes immobile, dans son mouvement d'élévation. Aujourd'hui, - que je réfléchis à cette scène étrange, il m'est impossible de - l'expliquer autrement que je ne l'ai fait pour tous les - phénomènes que ma raison s'était déjà refusée à admettre... - c'est-à-dire par toute autre cause qu'un sommeil magnétique me - laissant lucide, tout en me faisant voir, par la pensée du fakir, - tout ce qui pouvait lui plaire...» - -M. de Rochas cite encore quelques cas de lévitation observés dans -l'Inde par d'autres contemporains[122]: - -«Si de l'Orient, dit-il ensuite, nous passons à l'Occident, nous -trouvons des exemples de lévitation, consignés par centaines, dans les -Annales du christianisme, depuis l'évangile de saint Mathieu (IV, 5, -6) qui nous montre Jésus porté du désert au pinacle du Temple et sur -la cime d'une montagne.» - - [122] L'Inde est encore aujourd'hui, ainsi que nous l'avons dit, - la terre d'élection du Merveilleux. Nous avions même pensé à lui - consacrer un chapitre spécial, dans lequel nous aurions examiné - les divers «miracles» produits par les Fakirs: germination d'une - graine en quelques heures, sommeil cataleptique sous terre - pendant des mois, etc., etc. Malheureusement, toutes ces - merveilles, que nous ont énergiquement affirmées nombre de - personnes qui en avaient été témoins, n'ont pas encore été - soumises à un contrôle scientifique sérieux. Il y a, paraît-il, - dans la péninsule gangétique, d'extraordinaires - prestidigitateurs, dont il faudrait cependant distinguer les - Fakirs, faiseurs de miracles. Ceux-ci, en leur qualité de membres - inférieurs de la caste sacerdotale, habitent en commun des - retraites situées dans le haut Tibet, d'où ils descendent, à - certaines époques de l'année, pour se répandre sur les côtes. - C'est aussi dans ces retraites des montagnes qu'habiteraient les - fameux _Mahatmas_, les mystérieux et puissants Initiés dont on a - tant parlé, et, sur le compte desquels on ne sait en réalité rien - qui vaille. Quoi qu'il en soit, et maintenant que la Science - occidentale admet, dans l'Occulte, autre chose qu'une constante - supercherie, il y aurait pour des Européens, et surtout pour les - médecins de la marine, d'intéressantes recherches à faire sur le - Merveilleux, en ces régions. - -Servi par une érudition très étendue et très sûre, l'auteur signale -ensuite de nombreux cas de soulèvements spontanés du corps chez les -ascètes et les mystiques du Moyen-Age et des temps modernes, et il -fait remarquer que le phénomène se produisait plus souvent quand ils -étaient dans l'état d'extase si clairement décrit par sainte Thérèse. - -«Il serait intéressant, dit à ce sujet M. de Rochas, de savoir si ces -extases, paraissant former le premier degré de lévitation, produisent -une diminution dans le poids du sujet. N'ayant pas eu l'occasion, fort -difficile à saisir, de peser une extatique religieuse, j'ai, du moins, -tenté l'expérience dans un cas d'extase hypnotique, provoquée, et je -n'ai constaté aucune variation de poids; mais je dois ajouter que le -sujet ne cherchait point à s'élever dans la pose qui lui était -habituelle, pose qu'il n'a pas été possible de modifier par -suggestion. - -»Les phénomènes de lévitation sembleraient, d'après ce que nous venons -de dire, être la spécialité des ascètes de toutes les religions et se -produire plus fréquemment dans certaines races, dans certaines -familles que dans d'autres; ainsi on a certainement remarqué que le -plus grand nombre des cas cités se sont produits (en Occident) chez -les Espagnols ou les Italiens, et que la maison royale de Hongrie en a -présenté cinq exemples. Cette singulière propriété a cependant été -attribuée aussi à des personnes dont le genre de vie a été fort -différent de celui des religieux, car on doit considérer le transport -des sorcières au sabbat comme un fait de même ordre que les transports -des saints....[123].» - - [123] Voir, pour le détail de ces voyages aériens: la _Mystique - divine_ de l'abbé Ribet, la _Mystique_ de Goerres, etc. - -Ces témoignages des temps passés, dont on peut, sans faire preuve -d'une trop craintive incrédulité, contester l'authenticité, prennent -tout de suite une valeur plus grande quand on les compare aux cas de -lévitation qu'ont observés scientifiquement quelques auteurs -contemporains. - -Ici, comme partout ailleurs en Psychologie occulte, il faut en revenir -aux travaux de Croockes. - -Voici les cas de lévitation qu'il a observés[124]: - - [124] Voir son livre: _De la Force psychique_, p. 156 et - suivantes. - - _Enlèvements de corps humains._--Ces faits se sont produits - quatre fois en ma présence, dans l'obscurité. Le contrôle sous - lequel ils eurent lieu fut tout à fait satisfaisant, autant du - moins qu'on peut en juger; mais la démonstration, par les yeux, - d'un fait pareil est si nécessaire pour détruire les idées - préconçues «sur ce qui est naturellement possible ou ne l'est - pas», que je ne mentionnerai ici que les cas où les déductions de - la raison furent confirmées par le sens de la vue. - - En une occasion, je vis une chaise, sur laquelle une dame était - assise, s'élever à plusieurs pouces du sol. Une autre fois, pour - écarter tout soupçon que cet enlèvement était produit par elle, - cette dame s'agenouilla sur la chaise, de telle façon que les - quatre pieds en étaient visibles pour nous. Alors elle s'éleva à - environ trois pouces, demeura suspendue pendant dix secondes à - peu près et ensuite descendit lentement. Une autre fois encore - deux enfants, en deux occasions différentes, s'élevèrent du sol - avec leurs chaises, en plein jour et sous les conditions les plus - satisfaisantes pour moi, car j'étais à genoux et je ne perdais - pas de vue les pieds de la chaise, remarquant bien que personne - ne pouvait y toucher. - - Les cas d'enlèvement les plus frappants dont j'ai été témoin ont - eu lieu avec M. Home. En trois circonstances différentes, je l'ai - vu s'élever complètement au-dessus du plancher de la chambre. La - première fois, il était assis sur une chaise longue; la seconde - fois, il était à genoux sur la chaise, et la troisième, il était - debout. A chaque occasion, j'eus toute la latitude possible - d'observer le fait au moment où il se produisait. - - Il y a au moins _cent cas bien constatés_ de l'enlèvement de M. - Home, qui se sont produits en présence de beaucoup de personnes - différentes; et j'ai entendu, de la bouche même de trois témoins, - le comte de Dunraven, lord Lindsay et le capitaine C. Wynne, le - récit des faits de ce genre les plus frappants, accompagnés des - moindres détails de ce qui se passa. Rejeter l'évidence de ces - manifestations équivaut à rejeter tout témoignage humain, quel - qu'il soit, car il n'est pas de fait, dans l'histoire sacrée ou - dans l'histoire profane, qui s'appuie sur des preuves plus - imposantes. - -Donnons maintenant, d'après Home lui-même[125], la description des -états intimes par lesquels passe le sujet, lors de la lévitation. - - [125] Dunglas Home: _Révélations sur ma vie surnaturelle._ Paris, - 1864, p. 52-53. - - Durant ces élévations, dit-il, je n'éprouve rien de particulier - en moi, excepté cette sensation ordinaire dont je renvoie la - cause à une grande abondance d'électricité dans mes pieds; je ne - sens aucune main me supporter et, depuis ma première - ascension..., je n'ai plus éprouvé de craintes, quoique, si je - fusse tombé de certains plafonds où j'avais été élevé, je n'eusse - pu éviter des blessures sérieuses. Je suis, en général, soulevé - perpendiculairement, mes bras raides et soulevés par-dessus ma - tête, comme s'ils voulaient saisir l'être invisible qui me lève - doucement du sol. Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont - amenés au niveau de ma tête et je me trouve dans une position de - repos. J'ai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq - minutes... Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour, - c'était en Amérique... En quelques occasions, la rigidité de mes - bras se relâche, et j'ai fait avec un crayon des lettres et des - signes sur le plafond, qui existent encore, pour la plupart, à - Londres[126]. - - [126] Il est regrettable que Home n'ait pas insisté sur le rôle - de la volonté en ces phénomènes. - -Voilà un petit fait qui, soigneusement constaté, couperait court à -toute supposition d'hallucination provoquée par le médium. - -M. de Rochas fait remarquer que «Home est, comme les ascètes, sujet -aux visions et aux anesthésies.» - -Quant à sa véracité, on peut évidemment la suspecter, puisqu'on sait -qu'il a été pris plusieurs fois en flagrant délit de supercherie; -mais, d'un côté, les faits dont il s'agit ont été constatés par des -observateurs très perspicaces, et de l'autre, on verra plus loin, -quand nous parlerons en détail des médiums, qu'il ne suffit nullement -qu'un médium soit surpris une ou plusieurs fois «la main dans le sac» -pour conclure à une fraude constante de sa part. - -Nous n'allongerons pas inutilement cette étude par la relation de -nouveaux cas de lévitation; les observations que nous avons rapportées -suffisent, à notre avis, pour fixer les idées au sujet de ce -phénomène. - -Disons seulement, pour terminer, que «dans une étude remarquable sur -les _Maladies et facultés diverses des mystiques_, publiée, en 1875, -par l'Académie royale de Belgique, M. Charbonnier-Debatty explique la -lévitation, en supposant qu'il se produit une répulsion électrique -entre le sol et le corps du sujet, dont la densité a été diminuée par -le ballonnement hystérique. - -»Je ferai observer, dit avec raison M. de Rochas, que ce ballonnement -ne peut produire qu'une augmentation de volume très faible, et, par -suite, une variation de poids absolument négligeable, étant donnée -surtout la nature des gaz internes». - -On peut présumer cependant que les phénomènes de lévitation sont bien -dus à une répulsion dont la Force psychique serait l'un des agents. -Mais ici, comme malheureusement presque partout en Psychologie -occulte, on en est réduit aux plus vagues conjectures. - - -II. Phénomènes divers - -Jusqu'à présent, les différents phénomènes que nous avons étudiés, -bien que violentant nos concepts du «Possible», ne les renversaient -pas pourtant absolument. A la rigueur, l'étrangeté des faits -n'excluait pas complètement l'idée de causes naturelles encore que -mystérieuses, et, dans la télépathie, dans la lévitation et les autres -«prodiges» des médiums, on entrevoyait l'action d'un agent, d'une -créature humaine douée de facultés spéciales... - -Or, avec les faits que nous abordons maintenant, il semble que nous -pénétrions dans l'Au-delà des activités humaines, et l'on comprend que -la raison, désorbitée, ait créé, pour les expliquer, un monde spécial, -une sorte de _double_, invisible du monde réel, peuplé d'êtres -mystérieux, d'essence plus subtile que celle de l'homme, bienfaisants -ou terribles... - -Ces faits de prodige et de mystère existent-ils autre part que dans -l'imagination humaine? La constatation de leur réalité objective -a-t-elle été faite scientifiquement? - -Dire que nous allons retrouver, dans les pages suivantes, la plupart -des noms dont l'autorité incontestée nous a déjà servi de garanties, -est une réponse suffisante. - -Mais le trop fameux «il y a des degrés en tout» est ici plus vrai -peut-être que partout ailleurs, et si le vieux bon sens routinier ne -rechigne pas encore trop à concevoir, par exemple, la transmission de -pensée, il se rebiffe absolument lorsqu'on vient lui parler d'objets -traversant les murailles, ou mieux de la création instantanée, _ex -nihilo_, de créatures en chair et en os[127]. - - [127] Combien de fois, cependant, cela lui a mal réussi à ce «bon - sens» si prôné. «Hélas! il n'est guère qu'une routine de - l'intelligence. Le bon sens d'il y a deux mille ans était de - croire que le soleil tourne autour de la terre et se couche tous - les soirs dans l'Océan. Le bon sens d'il y a deux cents ans était - que l'on ne peut, dans la même journée, donner de ses nouvelles à - Pékin et en avoir une réponse, et cependant le bon sens - d'aujourd'hui indique que l'on peut y envoyer un télégramme, - réponse payée.» (Richet.--Préface de la _Suggestion mentale_ - d'Ochorowicz.) - -Et pourtant, l'Anormal une fois admis, pourquoi s'arrêter à ses -premières formes? «Les possibilités de l'Univers» ne sont-elles pas -infinies? - -Pour nous, si la conviction en notre esprit est, dès maintenant, à peu -près établie à l'égard des phénomènes qui précèdent, nous devons -déclarer qu'en ce qui concerne les autres, les faits «absurdes» qui -vont suivre, nous sommes forcés d'être moins affirmatif. Nous croyons -ces faits _possibles_ et même _probables_, car les documents sur -lesquels nous nous appuyons ayant les mêmes sources, et par conséquent -la même autorité que ceux qui nous ont déjà servi, la négation -absolue, dans ce second cas, serait de notre part illogique. Mais ces -phénomènes sont d'une nature telle, si graves les conséquences qui en -peuvent résulter, et surtout si incomplète encore l'expérimentation à -laquelle ils ont été soumis, qu'une réserve dans les conclusions -s'impose. La seule affirmation que l'on puisse ici hardiment émettre, -c'est que cet _Absurde_ mérite que l'on s'en occupe, c'est qu'enfin, -ne serait-ce que pour en montrer l'inanité, la science doit le -soumettre à de rationnelles et rigoureuses investigations. Il semble, -du reste, comme nous allons le voir, qu'elle ait fini par le -comprendre. - -Nous croyons donc, répétons-le, à la probabilité des faits suivants, -pour si invraisemblables, pour si fantastiques qu'ils soient. Mais, -cette opinion, comment pouvons-nous espérer la faire partager? Cette -«foi provisoire», dont parle M. de Rochas, cette foi «équivalente à -celle qu'on accorde aux historiens, aux voyageurs, aux naturalistes», -comment espérer la faire naître en un sujet où l'esprit le moins -hostile se heurte, à chaque pas, au plus rebutant des _Inadmissibles_? - -Nous n'aurons quelque espoir d'y parvenir, ce nous semble, qu'en -persistant plus que jamais dans notre système d'exactitude positive, -dans notre mode d'argumentation par le fait. - -Nous continuerons donc, simplement, à _raconter_, à présenter les -procès-verbaux des expériences, en les appuyant de toutes les -garanties qu'il nous sera possible de trouver. - -Aux lecteurs d'une cérébralité amplexive et sérieuse, et d'un sens -critique impartial, à ceux-là de se faire une opinion. - -Quant à la négation ironique et de parti-pris, elle n'existe pas pour -nous. - - -1º PHÉNOMÈNES SE PRODUISANT SANS L'INTERVENTION RECONNUE D'UN MÉDIUM - -Dans les effets physiques de la Force psychique dont nous avons parlé -jusqu'à présent, nous avons toujours constaté la présence d'un agent, -d'un _médium_. - -Or, il est certains autres de ces phénomènes qui semblent se produire -spontanément, sans que l'on puisse, à l'égard du médium possible, -faire autre chose que des conjectures. On suppose, par exemple, que -telle ou telle personne est la cause inconsciente des faits produits, -et c'est tout: à moins que, à l'exemple des occultistes et des -spirites, on ne les attribue à l'intervention des êtres du monde -invisible. - -Nous n'insistons pas. - -Et, pour demeurer autant que possible dans le domaine de -l'expérimentation rigoureusement scientifique, nous négligerons toutes -les histoires plus ou moins fantaisistes de maisons hantées, d'objets -ensorcelés, etc., pour nous en tenir aux observations suivantes que -nous trouvons dans les _Annales des Sciences Psychiques_. - -Les faits qu'elles signalent ont été constatés, on verra avec quel -luxe de précautions, par M. Dariex lui-même, dans son propre -appartement. - -Voici ses paroles textuelles[128]: - - Pendant la seconde moitié de l'année 1888, je m'occupais très - activement de l'étude des phénomènes psychiques et je ne manquais - pas une occasion de les expérimenter. Néanmoins, durant les - premiers mois, je n'observai rien d'anormal chez moi: aussi, je - fus assez surpris de voir ma servante me soutenir, un matin, avec - l'insistance dont paraissent seules capables les personnes - absolument convaincues de ce qu'elles avancent, que pendant la - nuit--c'était la nuit du 30 novembre 1888--elle avait entendu - dans mon cabinet de travail, voisin de la pièce où elle couche, - entre trois heures et demie et quatre heures du matin, des bruits - de pas, étouffés comme par un tapis, et de petits coups, - paraissant frappés sur les meubles; ces coups, tantôt au nombre - de deux, tantôt au nombre de trois, alternaient avec le bruit de - pas. Durant cette demi-heure, l'alternance de ces bruits se - produisit plusieurs fois. - - Je supposai qu'elle rapportait à mon cabinet de travail des - bruits provenant d'autre part, ou bien qu'elle était le jouet - d'hallucinations, et encore, actuellement, je ne suis pas - convaincu du contraire; mais, en présence de son insistance et de - l'énergie de ses affirmations au sujet de ces bruits qui, en - raison de leur répétition à cette heure insolite, n'avaient pas - tardé à l'effrayer; eu égard, d'autre part, à ce que des - phénomènes de cet ordre avaient été signalés, à plusieurs - reprises, par différents observateurs, je me livrai à une - enquête. - - [128] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, no 4, 2e année. - -M. Dariex se rend compte, d'abord, que ces bruits ne pouvaient pas -provenir d'appartements voisins du sien, soit à l'étage supérieur, -soit à l'étage inférieur. En outre, les portes et les fenêtres étant -soigneusement fermées chaque soir, et ne portant aucune trace -d'effraction, il était impossible que quelqu'un eût pénétré dans -l'appartement. - - Ne pouvant rien observer moi-même, et ne pouvant pas accepter - comme véridiques ces étranges bruits (dont parlait la bonne), - j'eus le désir qu'il se produisit un phénomène plus tangible, un - phénomène dont il resterait des traces, et qu'il me serait aisé - de constater. Je désirai que des chaises fussent renversées, et, - pour rendre la chose plus facile, j'en appuyai une contre le - secrétaire, dans une position inclinée, de manière que le moindre - effort pût la faire tomber sur le dossier. Malgré cette position - instable et les trépidations parfois assez fortes occasionnées - par le pont Saint-Louis, aucune chaise ne se renversa, pendant - une dizaine de jours. - -Rien ne se produisit pendant plusieurs jours, pas même le vendredi, -«jour habituel des manifestations.» Mais le matin du 13 janvier 1889, -M. Dariex trouvait «renversée sur le parquet, non la chaise au très -faible équilibre», mais celle sur laquelle il était assis la veille au -soir, alors qu'il dessinait à sa table. Et, dans la nuit, la bonne -affirmait avoir entendu, dans le cabinet, un bruit violent, «comme la -chute d'un corps pesant.» - -Pourtant notre auteur ne fut pas convaincu, quoique assez surpris. A -partir de ce moment-là, il ferma, pendant la nuit, son cabinet et -garda les clefs sur lui. - - Quatre jours plus tard, dans la nuit du mercredi 16 janvier, la - chaise que j'avais continué à mettre en équilibre instable, se - renversait à son tour, malgré que le cabinet fût fermé à clef et - que les clefs ne m'eussent pas quitté; cette fois, la servante - n'avait rien entendu. - -Le lundi 21 janvier, en rentrant chez lui, un peu avant minuit, M. -Dariex trouve encore une chaise renversée contre la porte, qu'elle -empêche d'ouvrir. - -Mais le sens critique de M. Dariex n'est pas encore satisfait, et -avec raison, car, en un pareil sujet, on ne saurait être trop -difficile en fait de témoignages et de preuves. - - Il n'était pas matériellement impossible, dit-il, de se procurer - une fausse clef, et, pensant que la bonne foi d'une personne, - malgré que l'on n'ait aucune raison de la suspecter, ne constitue - pas une preuve scientifique suffisante, je songeai à prendre des - précautions plus rigoureuses. Le mercredi 23 janvier, à huit - heures du soir, avant de sortir, non seulement je fermai le - cabinet à clef, mais je mis toutes ses ouvertures, portes et - fenêtres, _sous scellés_.... Ils étaient au nombre de huit ou - neuf, rien que pour la porte donnant dans la salle à manger, dont - le trou de la serrure était obstrué par une bande de papier; - cette même bande était, en outre, scellée au mur et rendait - impossibles l'ouverture de cette porte... et l'introduction dans - la serrure d'un instrument quelconque, sans traces d'effraction. - -Or, en rentrant à minuit dix minutes, M. Dariex trouve, après un -examen minutieux, _tous les scellés parfaitement intacts_, aussi bien -ceux des fenêtres que ceux de la porte... et dans le cabinet _une -chaise était tombée, renversée sur son dossier_. La servante n'avait -rien entendu; mais, plus tard, dans la même nuit, un peu après 3 -heures du matin, elle entendit trois coups très secs, frappés avec une -extrême violence dans le panneau de la porte donnant dans le salon. - - Enfin, le jeudi 24 janvier, à minuit quarante-cinq minutes, - malgré que mon cabinet eût été fermé et mis sous scellés comme la - veille, et que, comme la veille, j'eusse trouvé les scellés - parfaitement intacts, il y avait, dans la pièce, non plus une, - mais deux chaises renversées. - -Dès lors, M. Dariex, pour donner plus de valeur encore à son -témoignage, n'hésita plus à convier, au contrôle du fait qu'à cinq -reprises il avait constaté, ceux de ses amis «à qui, dit-il, je crus -pouvoir en parler, sans m'exposer à passer pour un halluciné, un -pauvre fou qu'il faudrait bientôt enfermer.» Il les pria de prendre -des précautions plus rigoureuses encore, s'ils pouvaient en imaginer, -et voici le rapport, qu'après avoir expérimenté jusqu'au 5 février, -ces Messieurs rédigèrent: - -_Procès-verbal des expériences collectives instituées pour le contrôle -des mouvements d'objets sans contact[129]._ - - [129] _Annales_, même numéro. - - Les soussignés: - - Dr BARBILLION, de la Faculté de Paris, ancien interne en médecine - des hôpitaux, demeurant, 16, quai d'Orléans, à Paris; - - BESSOMBES (Paul), employé des ponts et chaussées, demeurant à - Paris, 7, rue Boutarel; - - Dr MÉNEAULT (Joanne), de la Faculté de Paris, ancien interne de - l'hôpital maritime de Berck-sur-Mer, demeurant à Paris, rue - Monge, 51; - - MORIN (Louis), pharmacien de 1re classe, demeurant rue du - Pont-Louis-Philippe, 9; - - Certifient l'exactitude des faits suivants: - - «Le Dr Dariex, demeurant à Paris, rue Du Bellay, no 6, ayant à - plusieurs reprises, et notamment le 25 janvier 1889, cru - constater que des phénomènes étranges se produisaient, la nuit, - dans son cabinet de travail, pria les personnes ci-dessus - désignées de contrôler les observations qu'il avait déjà faites - sur l'existence de ces phénomènes. - - »Il s'agissait, au dire du Dr Dariex, de chaises qui avaient été - trouvé renversées dans son cabinet, et cela, à plusieurs - reprises, alors que, d'après les précautions prises en vue - d'éviter toute supercherie, il paraissait impossible qu'aucun - être vivant ait pu s'introduire dans le cabinet, dont les portes - et les fenêtres avaient été méthodiquement closes et mises sous - scellés. - - »Pendant 10 jours, du 27 janvier au 4 février, les soussignés se - sont régulièrement réunis chez le Dr Dariex, le soir à 8 heures, - le matin à 8 heures et demie; tantôt ils étaient tous présents, - tantôt il manquait une ou plusieurs personnes. Le Dr Barbillion - et le Dr Dariex n'ont pas manqué à un seul rendez-vous et ont pu - assister à toute la série des expériences. - - »Le cabinet de travail du Dr Dariex occupe, au premier étage de - la maison portant le no 6 de la rue Du Bellay, la partie de - l'appartement qui forme le coin de cette rue et de la rue - Saint-Louis-en-l'Ile. Il prend jour par deux fenêtres donnant sur - cette rue et communique avec les autres pièces de l'appartement - par deux portes, l'une donnant sur le salon et s'ouvrant vers le - salon; l'autre donnant sur la salle à manger et s'ouvrant vers le - cabinet. - - »Les meubles qui le garnissent sont: une bibliothèque, un - secrétaire, une table, un divan, un fauteuil, quatre chaises; il - n'existe aucun placard. Après avoir scrupuleusement examiné les - fenêtres et les portes, ainsi que les différents meubles, les - murs et le parquet, les soussignés, ayant acquis la conviction - que rien ne pouvait amener la chute ou le déplacement d'aucun - meuble ou d'aucun objet, à l'aide de mécanisme, de fils, etc., ou - de tout autre moyen; qu'il était également impossible à quelqu'un - de se cacher dans le cabinet ou de s'y introduire après la - fermeture et la mise sous scellés des fenêtres et des portes; - dans ces conditions, chaque soir, à huit heures, les précautions - suivantes furent minutieusement prises: les volets en fer sont - fermés, les fenêtres sont closes et des scellés sont apposés sur - les montants, près de l'espagnolette. La porte de communication - avec le salon est fermée à clef du côté du cabinet, la clef - restant emprisonnée dans la serrure, par une bande d'étoffe - scellée à ses deux extrémités. - - »Des scellés sont posés sur cette porte et une bande d'étoffe est - fixée par des cachets de cire, d'une part sur la porte elle-même, - et, d'autre part, sur le mur voisin. Pendant tout le cours de nos - expériences, cette porte du salon est demeurée condamnée. - - »Restait, comme unique ouverture, la porte faisant communiquer le - cabinet avec la salle à manger. Les chaises du cabinet étaient - alors disposées suivant un ordre convenu, mais non toujours - exactement à la même place. On sortait du cabinet, le Dr Dariex - le premier, et chacun, de _la salle à manger_, jetait un dernier - regard dans le cabinet, afin de s'assurer, une dernière fois, que - _les chaises étaient debout_ et bien en place. - - »Alors le Dr Barbillion fermait à clef la porte du cabinet et - gardait sur lui cette clef; les scellés étaient posés et la bande - d'étoffe était appliquée sur le trou de la serrure. Sept ou huit - cachets étaient posés, à l'aide d'un cachet appartenant à M. - Morin, lequel le gardait et l'emportait chez lui. _La forme et la - disposition des scellés étaient notées avec soin._ - - »Ces précautions ayant été régulièrement et rigoureusement - prises, chaque jour, à huit heures du soir, nous nous réunissions - le lendemain matin, à huit heures et demie, pour la levée des - scellés, laquelle était toujours précédée d'un examen minutieux - de la clef et de la serrure. Pendant les dix jours qu'a duré - l'observation, voici ce qui a été constaté: - - 1re Nuit, du samedi 26 janvier au dimanche 27.--Néant. - - 2e Nuit, du 27 au lundi 28 janvier.--Néant. - - 3e Nuit, du 28 janvier au mardi 29 janvier.--Deux chaises sont - renversées; l'une, placée près de la bibliothèque, est tombée sur - son côté gauche; l'autre, placée près du fauteuil, est renversée - sur le dossier, dans la direction de la fenêtre et de la table. - - 4e Nuit, du mardi 29 janvier au mercredi 30.--Néant. - - 5e Nuit, du 30 janvier au jeudi 31 janvier.--Néant. - - 6e Nuit, du 31 janvier au vendredi 1er février.--Néant. - - 7e Nuit, du 1er février au samedi 2 février.--Néant. - - 8e Nuit, du 2 février au dimanche 3 février.--Néant. - - 9e Nuit, du dimanche 3 février au lundi 4 février.--Néant. - - 10e Nuit, du lundi 4 février au mardi 5 février.--Deux chaises - sont renversées: l'une, placée vers la table, a été renversée sur - le côté gauche, vers le divan; l'autre, placée près du fauteuil, - est tombée sur le dossier, dans la direction de la fenêtre. - - »En présence de ces faits, des précautions prises par nous, pour - éviter toute supercherie, du soin que nous avons apporté à la - pose des scellés et à l'examen des mêmes scellés, nous sommes - convaincus: - - »_1º Que personne n'a pu demeurer dans le cabinet, après que nous - étions sortis;_ - - »_2º Que personne n'a pu s'y introduire pendant la nuit, avant - notre arrivée, le lendemain matin._ - - »Et nous sommes amenés à conclure que, pendant la nuit, à deux - reprises, dans l'espace de dix jours, au milieu d'une chambre - parfaitement close et sans qu'aucun être vivant ait pu s'y - introduire, des chaises ont été renversées, contrairement à notre - attente et à nos prévisions; que cette manifestation d'une force, - en apparence mystérieuse se produisant en dehors des conditions - habituelles, ne nous paraît pas reconnaître une explication - ordinaire, et que, sans vouloir préjuger en rien de la nature - intime de cette force et tirer des conclusions positives, nous - inclinons à penser qu'il s'agit de phénomènes d'ordre psychique, - analogues à ceux qui ont été décrits et contrôlés par un certain - nombre d'observateurs. - - »Dr BARBILLION; P. BESSOMBES; Dr MÉNEAULT; - L. MORIN; Dr DARIEX.» - - Toutes ces signatures sont légalisées par la mairie du IVe - arrondissement et par celle de Pont-de-Vaux, dans l'Ain, où est - allé, peu après, se fixer le docteur Méneault. - - A partir du 5 février, ajoute le docteur Dariex, mes amis ayant - déclaré que leur contrôle était suffisant et qu'il était inutile - de le prolonger, je me fis dresser, tous les soirs, un lit dans - ce cabinet de travail, et j'y couchai jusqu'au 26 février, date à - laquelle je fus appelé en province par un deuil de famille. Je - n'entendis rien et aucune chaise ne fut plus renversée. - - Ces phénomènes ont-ils été absolument indépendants de la présence - ou du voisinage de quelque personne, de quelque «médium», pour - employer le terme consacré? Je n'en sais rien, mais je présume - que si la présence de quelqu'un a été nécessaire, si médium il y - a eu, ce doit être ma servante, dont la santé et le système - nerveux étaient alors très délicats. Elle n'a jamais eu d'accès - de somnambulisme spontané; mais, il y a un an, j'ai été amené, - par la force des choses, à me convaincre qu'elle était - hypnotisable, etc., etc... - -Malgré le vif intérêt que présentent ces questions, il nous est -impossible d'insister plus longuement; on trouvera, du reste, dans les -_Annales_, tous les détails complémentaires des expériences du docteur -Dariex. - -On y pourra lire aussi le récit de phénomènes du même ordre, mais -incomparablement plus intenses, qui se seraient produits, en 1873, au -château du T..., en Normandie. Les documents qui les relatent semblent -posséder toutes les garanties désirables; par malheur, les -observations n'ont pas été faites dans un esprit aussi rigoureusement -scientifique que les précédentes, et cela est d'autant plus -regrettable que les faits sont vraiment extraordinaires et -passablement troublants. Ce sont des coups formidables qui, la nuit, -ébranlent les murailles; des bruits de pas, et même des cris -déchirants qui, pendant tout un mois, troublent le sommeil des hôtes -du château, sans que les recherches les plus minutieuses fassent rien -découvrir. Le propriétaire du château, M. de X..., écrit, chaque -jour, le récit des phénomènes dont lui et les siens sont témoins. Ce -journal a été publié par les _Annales_...[130]. La bonne foi de -l'auteur paraît absolue; mais, nous le répétons, l'esprit -d'observation scientifique lui fait un peu défaut. - - [130] Voir _Annales des Sc. Psych._, no 6, 2e année: _Phénomènes - étranges du château du T....._ - - -2º MATÉRIALISATIONS - -On nomme ainsi, en langage spirite, les apparitions, non plus -_fluidiques_, mais _matérielles_, qui se manifestaient par -l'intermédiaire de certains médiums nommés, pour cette raison, médiums -à _matérialisations_. - -Autrement dit, il s'agirait de la création extemporanée de créatures -_en chair et en os_, de créatures qui _parlent_, dont on compte les -pulsations du pouls et que l'on ausculte, d'êtres enfin qui semblent -posséder tous les attributs de la vie... - -Et ici, nous avouons franchement que, n'était le désir de présenter un -travail complet, nous préférerions remettre à plus tard cette partie -de notre sujet, non certes par une sotte pusillanimité intellectuelle, -mais parce que nous estimons que, dans l'évolution des idées relatives -à l'Occulte et dans l'intérêt même de ces idées, le moment n'est pas -encore venu d'aborder publiquement les plus transcendantes d'entre -elles. - -Nous le répétons: pour si extra-normaux, pour si absurdes que -paraissent les phénomènes dont nous allons nous occuper, nous les -croyons _possibles_ et même _probables_, car, à notre sens, imaginer -que les hommes éminents qui les affirment ont _tous_ été dupes de -fraudes grossières ou d'hallucinations, cela heurte la raison, plus -encore que les prodiges dont ils se portent garants. - -_Nous croyons donc ces Phénomènes probables._ - -MAIS NOUS N'AFFIRMONS RIEN. - -Comme bien l'on pense, ce n'est pas dans les livres spirites que nous -irons chercher des observations de _matérialisations_; non pas que -nous refusions systématiquement toute valeur aux ouvrages de ce genre -et aux faits qu'ils contiennent, mais leur esprit et leurs tendances -diffèrent absolument des nôtres. - -Aussi, nous adresserons-nous de nouveau aux expérimentateurs que nous -connaissons et parmi lesquels Croockes est encore celui qui a obtenu -les résultats les plus complets, les plus surprenants, et, pour tout -dire, les plus invraisemblables. - -C'est en expérimentant avec Home qu'il put constater, pour la première -fois, des matérialisations; mais elles étaient partielles: c'étaient -des mains, en tout semblables à de véritables mains vivantes, qui -apparaissaient et disparaissaient subitement, tantôt lumineuses dans -l'obscurité, tantôt visibles à la lumière ordinaire. - -Voici quelques-unes de ces apparitions: - - Une petite main, d'une forme très belle, s'éleva d'une table de - salle à manger et me donna une fleur; elle apparut, puis disparut - à trois reprises différentes, en me donnant toute facilité de me - convaincre que cette _apparition était aussi réelle que ma propre - main_. Cela se passa à la lumière, dans ma propre chambre, les - pieds et les mains du médium étant tenus par moi pendant ce - temps. - - Nombre de fois, moi-même et d'_autres personnes_ avons vu une - main pressant les touches d'un accordéon, pendant qu'au même - moment, nous voyions les deux mains du médium qui, quelquefois, - étaient tenues par ceux qui étaient près de lui. - - Les mains et les doigts ne m'ont pas toujours paru être solides - et comme vivants. Quelquefois, il faut le dire, ils offraient - plutôt l'apparence d'un nuage, condensé en partie sous forme de - main... J'ai vu, plus d'une fois, d'abord un objet (fleur, livre, - etc.) se mouvoir, puis un nuage lumineux qui semblait se former - autour de lui, et enfin le nuage se condenser, prendre une forme - et se changer en une main parfaitement faite... Quelquefois, la - chair semble être aussi humaine que celle de toutes les personnes - présentes. Au poignet ou au bras, elle devient vaporeuse et se - perd dans un nuage lumineux: au toucher, ces mains paraissent - quelquefois froides comme de la glace et mortes; d'autres fois, - elles m'ont semblé chaudes et vivantes, et ont serré la mienne - avec la ferme étreinte d'un vieil ami. J'ai retenu une de ces - mains dans la mienne, bien résolu à ne pas la laisser échapper. - Aucune tentative ni aucun effort ne furent faits pour me faire - lâcher prise, mais peu à peu cette main sembla se résoudre en - vapeur, et ce fut ainsi qu'elle se dégagea de mon étreinte[131]. - - [131] Croockes: _Force psychique_, p. 161, 162, 163.--Ne nous - récrions pas trop: Oserait-on affirmer, demandons-nous encore, - que toutes les modalités de la matière nous sont connues? - -Mais ces merveilles devaient être encore dépassées par les résultats -que M. Croockes obtint, en 1874, avec un nouveau médium. Celui-ci -était une jeune fille anglaise de 15 ans et d'une santé chétive, Mlle -Florence Coock. Les expériences avaient lieu le plus souvent dans le -laboratoire même de M. Croockes, et c'est là que furent faites les -fameuses photographies des apparitions. - -L'être qui se manifestait, par l'intermédiaire du médium, était une -jeune femme qui avait bien voulu révéler son nom: _Katie King_, et qui -prétendait avoir, pendant une existence antérieure, vécu dans l'Inde. -On savait, d'après ses propres paroles, qu'elle «n'avait le pouvoir de -rester auprès de son médium que pendant trois ans et qu'après ce -temps, elle lui ferait ses adieux, pour toujours[132]». - - [132] Croockes: _Force psychique_. Appendice. Extrait du - _Spiritualiste_, 29 mai 1874. - -A chaque instant, en racontant de pareilles histoires, et bien que -l'on soit convaincu, plus que quiconque, de «l'infini des Possibilités -de l'Univers», on est obligé de se rappeler que celui qui les atteste -est l'homme qui a découvert le _thallium_ et la _matière radiante_; -devant un tel passé scientifique, la raison, même récalcitrante, est -obligée de s'incliner, et l'on continue..... - -Voici, sous forme de lettre, le récit que fait M. Croockes de ses -expériences avec Mlle Coock et Katie King: - - Dans une lettre que j'ai écrite à ce journal, au commencement de - février dernier, je parlais des phénomènes de formes d'esprits - qui s'étaient manifestées par la médiumnité de Mlle Coock, et je - disais: «Que ceux qui inclinent à juger durement Mlle Coock - suspendent leur jugement jusqu'à ce que j'apporte une preuve - certaine qui, je le crois, sera suffisante pour résoudre la - question.» - - En ce moment, Mlle Coock se consacre exclusivement à une série de - séances privées auxquelles n'assistent qu'un ou deux de mes amis - et moi. J'en ai vu assez pour me convaincre pleinement de la - sincérité et de l'honnêteté parfaites de Mlle Coock, et pour me - donner tout lieu de croire que les promesses que Katie King m'a - faites si librement seront tenues. - - Dans cette lettre, je décrivais un incident qui, selon moi, était - très propre à me convaincre que Katie et Mlle Coock étaient deux - êtres _matériels_ distincts. Lorsque Katie était hors du cabinet - debout devant moi, j'entendis un son plaintif venant de Mlle - Coock qui était dans le cabinet. Je suis heureux de dire que j'ai - enfin obtenu «_la preuve absolue_» dont je parlais dans la lettre - ci-dessus mentionnée. - - Pour le moment, je ne parlerai pas de la plupart des preuves que - Katie m'a données, dans les nombreuses occasions où Mlle Coock - m'a favorisé de séances chez moi, et je n'en décrirai qu'une ou - deux qui ont eu lieu tout récemment. Depuis quelque temps, - j'expérimentais avec une lampe à phosphore, consistant en une - bouteille de 6 à 8 onces, qui contenait un peu d'huile phosphorée - et qui était solidement bouchée. J'avais des raisons pour espérer - qu'à la lumière de cette lampe, quelques-uns des phénomènes du - cabinet pourraient se rendre visibles, et Katie espérait, elle - aussi, obtenir le même résultat. - - Le 12 mars, pendant une séance chez moi, et après que Katie eut - marché au milieu de nous, qu'elle nous eut parlé pendant quelque - temps, elle se retira derrière le rideau qui séparait mon - laboratoire, où l'assistance était assise, de ma bibliothèque - qui, temporairement, faisait l'office de cabinet. - - Au bout d'un moment, elle revint au rideau et m'appela à elle en - disant: «Entrez dans la chambre et soulevez la tête de mon - médium; elle a glissé à terre.» Katie était alors debout devant - moi, revêtue de sa robe blanche habituelle et coiffée de son - turban. Immédiatement, je me dirigeai vers la bibliothèque pour - relever Mlle Coock, et Katie fit quelques pas de ce côté pour me - laisser passer. En effet, Mlle Coock avait glissé en partie de - dessus le canapé et sa tête penchait dans une position très - pénible. Je la remis sur le canapé, et en faisant cela, j'eus, - malgré l'obscurité, la satisfaction de constater que Mlle Coock - n'était pas revêtue du costume de Katie, mais qu'elle portait, - son vêtement ordinaire de velours noir et se trouvait dans une - profonde léthargie. Il ne s'était pas écoulé plus de trois - secondes entre le moment où je vis Katie en robe blanche, devant - moi, et celui où je relevai Mlle Coock sur le canapé, en la - tirant de la position où elle se trouvait. - - En retournant à mon poste d'observation, Katie apparut de nouveau - et dit qu'elle pensait qu'elle pourrait se montrer à moi en même - temps que son médium. Le gaz fut baissé et elle me demanda ma - lampe à phosphore. Après s'être montrée à sa lueur pendant - quelques secondes, elle me la remit dans les mains en disant: - «Maintenant, entrez, et venez voir mon médium.» Je la suivis de - près dans ma bibliothèque et, à la lueur de ma lampe, je vis Mlle - Coock reposant sur le sofa, exactement comme je l'y avais - laissée. Je regardai autour de moi pour voir Katie, mais elle - avait disparu. Je l'appelai, mais je ne ne reçus pas de réponse. - - Je repris ma place, et Katie réapparut bientôt et me dit que, - tout le temps, elle avait été debout auprès de Mlle Coock. Elle - demanda alors si elle ne pourrait pas elle-même essayer une - expérience, et, prenant de mes mains la lampe à phosphore, elle - passa derrière le rideau, me priant de ne pas regarder dans le - cabinet pour le moment. Au bout de quelques minutes, elle me - rendit la lampe en me disant qu'elle n'avait pas pu réussir, - qu'elle avait épuisé tout le fluide du médium, mais qu'elle - essaierait de nouveau une autre fois. Mon fils aîné, un garçon - de quatorze ans, qui était assis en face de moi, dans une - position telle qu'il pouvait voir derrière le rideau, me dit - qu'il avait distinctement vu la lampe à phosphore paraissant - flotter dans l'espace au-dessus de Mlle Coock et l'éclairant, - pendant qu'elle était étendue sans mouvement sur le sofa, mais - qu'il n'avait pu voir personne tenir la lampe. - - Je passe maintenant à la séance tenue hier soir à Hackner. Jamais - Katie n'est apparue avec une aussi grande perfection; pendant - près de deux heures, elle s'est promenée dans la chambre, en - causant familièrement avec ceux qui étaient présents. Plusieurs - fois, elle me prit le bras en marchant, et l'impression ressentie - par mon esprit que c'était une femme vivante qui se trouvait à - mon côté et non pas un visiteur de l'autre monde, cette - impression, dis-je, fut si forte, que la tentation de répéter une - intéressante et curieuse expérience devint presque irrésistible. - - Pensant donc que si je n'avais pas un esprit près de moi, il y - avait tout au moins une dame, je lui demandai la permission de la - prendre dans mes bras, afin de me permettre de vérifier les - intéressantes observations qu'un expérimentateur hardi avait - récemment fait connaître d'une manière tant soit peu prolixe. - Cette permission me fut gracieusement donnée, et, en conséquence, - j'en usai--convenablement, comme tout homme bien élevé l'eût fait - dans ces circonstances. M. Volckman sera charmé de savoir que je - puis corroborer son assertion que le «fantôme» (qui du reste ne - fit aucune résistance) était un être aussi matériel que Mlle - Coock elle-même. Mais la suite montrera combien un - expérimentateur a tort, quelque soignées que ses observations - puissent être, de se hasarder à formuler une importante - conclusion quand les preuves ne sont pas en quantité suffisante. - - Katie dit alors que, cette fois, elle se croyait capable de se - montrer en même temps que Mlle Coock. Je baissai le gaz, et - ensuite, avec ma lampe à phosphore, je pénétrai dans la chambre - qui servait de cabinet. Mais, préalablement, j'avais prié un de - mes amis, qui est habile sténographe, de noter toute observation - que je pourrais faire pendant que je serais dans ce cabinet, car - je connais l'importance qui s'attache aux premières impressions, - et je ne voulais pas me confier à ma mémoire plus qu'il n'était - nécessaire. Ces notes sont en ce moment devant moi. - - J'entrai dans la chambre avec précaution; il y faisait noir, et - ce fut à tâtons que je cherchai Mlle Coock. Je la trouvai - accroupie sur le plancher. - - M'agenouillant, je laissai l'air entrer dans ma lampe, et, à sa - lueur, je vis cette jeune dame vêtue de velours noir, comme elle - l'était au début de la séance et ayant toute l'apparence d'être - complètement insensible. Elle ne bougea pas lorsque je pris sa - main et tins la lampe tout à fait près de son visage; mais elle - continua à respirer paisiblement. - - Elevant la lampe, je regardai autour de moi, et je vis Katie qui - se tenait debout tout près de Mlle Coock et derrière elle. Elle - était vêtue d'une draperie blanche et flottante, comme nous - l'avions déjà vue pendant la séance. Tenant une des mains de Mlle - Coock dans la mienne, et m'agenouillant encore, j'élevai et - j'abaissai la lampe, tant pour éclairer la figure entière de - Katie que pour pleinement me convaincre que je voyais bien - réellement la vraie Katie, que j'avais pressée dans mes bras - quelques minutes auparavant, et non pas le fantôme d'un cerveau - malade. Elle ne parla pas, mais elle remua la tête en signe de - reconnaissance. Par trois fois différentes, j'examinai - soigneusement Mlle Coock accroupie devant moi, pour m'assurer que - la main que je tenais était bien celle d'une femme vivante et, à - trois reprises différentes, je tournai ma lampe vers Katie pour - l'examiner avec une attention soutenue, jusqu'à ce que je n'eusse - plus le moindre doute qu'elle était bien là, devant moi. A la - fin, Mlle Coock fit un léger mouvement, et aussitôt Katie me fit - signe de m'en aller. Je me retirai dans une autre partie du - cabinet et cessai alors de voir Katie; mais je ne quittai pas la - chambre jusqu'à ce que Mlle Coock se fût éveillée et que deux des - assistants eussent pénétré avec de la lumière. - - Avant de terminer cet article, je désire faire connaître - quelques-unes des différences que j'ai observées entre Mlle Coock - et Katie. La taille de Katie est variable: chez moi, je l'ai vue - plus grande de six pouces que Mlle Coock. Hier soir, Katie avait - le cou découvert, la peau était parfaitement douce au toucher et - à la vue, tandis que Mlle Coock a au cou une cicatrice qui, dans - des circonstances semblables, se voit distinctement et est rude - au toucher. Les oreilles de Katie ne sont pas percées, tandis que - Mlle Coock porte ordinairement des boucles d'oreilles. Le teint - de Katie est très blanc, tandis que celui de Mlle Coock est très - brun. Les doigts de Katie sont beaucoup plus longs que ceux de - Mlle Coock, et son visage est aussi plus grand. Dans les façons - et manières de s'exprimer, il y a aussi bien des différences - marquées. - - La santé de Mlle Coock n'est pas assez bonne pour lui permettre - de donner, avant quelques semaines, d'autres séances - expérimentales comme celles-ci et nous l'avons, en conséquence, - fortement engagée à prendre un repos complet, avant de - recommencer la campagne d'expériences dont, à cause d'elle, j'ai - donné un aperçu, et dans un temps prochain, j'espère que je - pourrai en faire connaître les résultats. - -On a vu que, dans toutes ses expériences sur les Phénomènes spirites, -M. Croockes, éprouvant pour les témoignages de ses sens, si exercés -fussent-ils, la méfiance du vrai savant, leur substituait autant que -possible d'inhallucinables instruments enregistreurs. - -Donc, après avoir, dans la mesure de ses facultés sensorielles, -constaté, vérifié, affirmé l'existence d'une créature en chair et en -os, différant du médium, il voulut qu'un appareil de photographie, -avec son impartialité mécanique, appuyât son témoignage, et c'est -ainsi que furent faites ces fameuses photographies spirites, qui ont -suscité de si passionnés débats, dans lesquels nous ne saurions -intervenir. - -Aussi, tout en reconnaissant que ces photographies ont été prises dans -de sérieuses conditions de contrôle (nombre et habileté des -observateurs, rendant bien difficile la possibilité d'une -hallucination de leur part ou l'introduction subreptice d'une seconde -personne dans le laboratoire de M. Croockes, durée des expériences, -etc.), sans discuter davantage, nous allons laisser M. Croockes -raconter lui-même comment, avant qu'elle ne disparût pour jamais, il -put prendre plusieurs images de la belle Katie King: - - Ayant pris une part active aux dernières séances de Mlle Coock et - ayant très bien réussi à prendre de nombreuses photographies de - Katie King, à l'aide de la lumière électrique, j'ai pensé que la - publication de quelques détails serait intéressante pour les - spiritualistes. - - Durant la semaine qui a précédé le départ de Katie, elle a donné - des séances chez moi, presque tous les soirs, afin de me - permettre de la photographier à la lumière artificielle. Cinq - appareils complets de photographie furent donc préparés à cet - effet. Ils consistaient en cinq chambres noires, une de la - grandeur de plaque entière, une de demi-plaque, une de quart, et - de deux chambres stéréoscopiques binoculaires, qui devaient - toutes être dirigées sur Katie en même temps, chaque fois - qu'elle poserait pour obtenir son portrait. Cinq bains - sensibilisateurs et fixateurs furent employés et nombre de glaces - furent nettoyées à l'avance, prêtes à servir, afin qu'il n'y eût - ni hésitation, ni retard pendant les opérations photographiques, - que j'exécutai moi-même, assisté d'un aide. - - Ma bibliothèque servit de cabinet noir: elle avait une porte à - deux battants qui s'ouvrait sur le laboratoire; un de ces - battants fut enlevé de ses gonds et un rideau fut suspendu à sa - place, pour permettre à Katie d'entrer et de sortir facilement. - Ceux de nos amis qui étaient présents étaient assis dans le - laboratoire, en face du rideau, et les chambres noires étaient - placées un peu derrière eux, prêtes à photographier Katie quand - elle sortirait, et à prendre également l'intérieur du cabinet, - chaque fois que le rideau serait soulevé dans ce but. Chaque - soir, il y avait trois ou quatre expositions de glaces dans les - cinq chambres noires, ce qui donnait au moins quinze épreuves par - séance. Quelques-unes se gâtèrent au développement, d'autres en - réglant la lumière. Malgré tout, j'ai quarante-quatre négatifs, - quelques-uns médiocres, quelques-uns ni bons ni mauvais, et - d'autres excellents. - - Katie donna pour instruction à tous les assistants de rester - assis et d'observer cette condition; seul, je ne fus pas compris - dans cette mesure, car, depuis quelque temps, elle m'avait donné - la permission de faire ce que je voudrais, de la toucher, - d'entrer dans le cabinet et d'en sortir, presque chaque fois - qu'il me plaisait. Je l'ai souvent suivie dans le cabinet et l'ai - vue quelquefois, elle et son médium, en même temps; mais, le plus - généralement, je ne trouvais que le médium en léthargie et - reposant sur le parquet; Katie et son costume blanc avaient - instantanément disparu. - - Durant ces dix derniers mois, Mlle Coock a fait chez moi de - nombreuses visites et y est demeurée quelquefois une semaine - entière. Elle n'apportait avec elle qu'un petit sac de nuit, ne - fermant pas à clef; pendant le jour, elle était constamment en - compagnie de Mme Croockes, de moi-même ou de quelque autre membre - de ma famille, et ne dormant pas seule; il y a eu manque absolu - d'occasions de rien préparer, même d'un caractère moins achevé, - qui fût apte à jouer le rôle de Katie King. J'ai préparé et - disposé moi-même ma bibliothèque ainsi que le cabinet noir, et - d'habitude, après que Mlle Coock avait dîné et causé avec nous, - elle se dirigeait droit au cabinet et, à sa demande, je fermais à - clef la seconde porte, gardant la clef sur moi pendant toute la - séance; alors on abaissait le gaz et on laissait Mlle Coock dans - l'obscurité. - - En entrant dans le cabinet, Mlle Coock s'étendait sur le - plancher, sa tête sur un coussin, et bientôt elle était en - léthargie. Pendant les séances photographiques, Katie - enveloppait la tête de son médium avec un châle, pour empêcher - que la lumière ne tombât sur son visage. Fréquemment, j'ai - soulevé un côté du rideau, lorsque Katie était debout tout - auprès, et alors il n'était pas rare que les sept ou huit - personnes qui étaient dans le laboratoire pussent voir en même - temps Mlle Coock et Katie, sous le plein éclat de la lumière - électrique. Nous ne pouvions pas, alors, voir le visage du médium - à cause du châle, mais nous apercevions ses mains et ses pieds; - nous la voyions se remuer péniblement, sous l'influence de cette - lumière intense, et, par moment, nous entendions ses plaintes. - J'ai une épreuve de Katie et de son médium photographiés - ensemble; mais Katie est placée devant la tête de Mlle Coock. - - Pendant que je prenais une part active à ces séances, la - confiance qu'avait en moi Katie s'accroissait graduellement, au - point qu'elle ne voulait plus donner de séance, à moins que je ne - me chargeasse des dispositions à prendre, disant qu'elle voulait - toujours m'avoir près d'elle et près du cabinet. Dès que cette - confiance fut établie et quand elle eut la satisfaction d'être - sûre que je tiendrais les promesses que je pouvais lui faire, les - phénomènes augmentèrent beaucoup en puissance, et des preuves me - furent données qu'il m'eût été impossible d'obtenir, si je - m'étais approché du sujet d'une manière différente. - - Elle m'interrogeait souvent au sujet des personnes présentes aux - séances et sur la manière dont elles seraient placées, car, dans - les derniers temps, elle était devenue très nerveuse, à la suite - de certaines suggestions malavisées, qui conseillaient d'employer - la force pour aider à des modes de recherches plus scientifiques. - Une des photographies les plus intéressantes est celle où je suis - debout à côté de Katie; elle a son pied nu sur un point - particulier du plancher. - - J'habillai Mlle Coock comme Katie; elle et moi nous nous plaçâmes - exactement dans la même position, et nous fûmes photographiés par - les mêmes objectifs, placés absolument comme dans l'autre - expérience et éclairés par la même lumière. Lorsque les deux - dessins sont placés l'un sur l'autre, les deux photographies de - moi coïncident parfaitement quant à la taille, etc.; mais Katie - est plus grande d'une demi-tête que Mlle Coock, et, auprès - d'elle, elle semble une grosse femme. Dans beaucoup d'épreuves, - la largeur de son visage et la grosseur de son corps diffèrent - essentiellement de son médium, et les photographies font voir - plusieurs points de dissemblance. - - J'ai si bien vu Katie récemment, lorsqu'elle était éclairée par - la lumière électrique, qu'il m'est possible d'ajouter quelques - traits aux différences que, dans un précédent article, j'ai - établies entre elle et son médium. J'ai la certitude la plus - absolue que Mlle Coock et Katie sont deux individualités - distinctes, du moins en ce qui concerne leur corps. Plusieurs - petites marques qui se trouvent sur le visage de Mlle Coock font - défaut sur celui de Katie. La chevelure de Mlle Coock est d'un - brun si foncé qu'elle paraît presque noire; une boucle de celle - de Katie, qui est là sous mes yeux, et qu'elle m'avait permis de - couper au milieu de ses tresses luxuriantes, après l'avoir suivie - de mes propres doigts jusque sur le haut de sa tête, et m'être - assuré qu'elle y avait bien poussé, est d'un riche châtain doré. - - Un soir, je comptai les pulsations de Katie: son pouls battait - régulièrement 75, tandis que celui de Mlle Coock, peu d'instants - après, atteignait 90, son chiffre habituel. - - En appuyant mon oreille sur la poitrine de Katie, je pouvais - entendre un coeur battre à l'intérieur, et ses pulsations étaient - encore plus régulières que celles du coeur de Mlle Coock, - lorsque, après la séance, elle me permettait la même expérience. - Eprouvés de la même manière, les poumons de Katie se montrèrent - plus sains que ceux de son médium, car, au moment où je fis mon - expérience, Mlle Coock suivait un traitement médical pour un gros - rhume. - - Nos lecteurs trouveront sans doute intéressant qu'à vos récits et - à ceux de M. Ross Church, au sujet de la dernière apparition de - Katie, viennent s'ajouter les miens, du moins ceux que je peux - publier. Lorsque le moment de nous séparer fut venu pour Katie, - je lui demandai la faveur d'être le dernier à la voir. En - conséquence, quand elle eut appelé à elle chaque personne de la - société et qu'elle leur eut dit quelques mots en particulier, - elle donna des instructions générales pour notre direction future - et la protection à donner à Mlle Coock; de ces instructions, qui - furent sténographiées, je cite la suivante: «M. Croockes a très - bien agi constamment, et c'est avec la plus grande confiance que - je laisse Florence entre ses mains, parfaitement sûre que je suis - qu'il ne trompera pas la foi que j'ai en lui. Dans toutes les - circonstances imprévues, il pourra faire mieux que moi-même, car - il a plus de force.» - - Ayant terminé ses instructions, Katie m'engagea à entrer dans le - cabinet avec elle, et me permit d'y demeurer jusqu'à la fin. - - Après avoir fermé le rideau, elle causa avec moi pendant quelque - temps, puis elle traversa la chambre pour aller à Mlle Coock, qui - gisait, inanimée, sur le plancher. Se penchant sur elle, Katie la - toucha et lui dit: - - «Eveillez-vous, Florence, éveillez-vous! Il faut que je vous - quitte maintenant.» - - Mlle Coock s'éveilla et, toute en larmes, elle supplia Katie de - rester quelque temps encore. «Ma chère, je ne le puis pas; ma - mission est accomplie. Que Dieu vous bénisse!» répondit Katie, - et elle continua à parler à Mlle Coock. Pendant quelques minutes, - elles causèrent ensemble, jusqu'à ce qu'enfin les larmes de Mlle - Coock l'empêchèrent de continuer. Suivant les instructions de - Katie, je m'élançai pour soutenir Mlle Coock, qui allait tomber - sur le plancher et qui sanglotait convulsivement. Je regardai - autour de moi, mais Katie et sa robe blanche avaient disparu. Dès - que Mlle Coock fut assez calmée, on apporta une lumière, et je la - conduisis hors du cabinet. - - Les séances presque journalières dont Mlle Coock m'a favorisé - dernièrement ont beaucoup éprouvé ses forces, et je désire faire - connaître, le plus possible, les obligations que je lui dois, - pour son empressement à m'assister dans mes expériences. Quelque - épreuve que j'ai proposée, elle a accepté de s'y soumettre avec - la plus grande volonté; sa parole est franche et va droit au but, - et je n'ai jamais rien vu qui pût en rien ressembler à la plus - légère apparence du désir de tromper. Vraiment, je ne crois pas - qu'elle pût mener une fraude à bonne fin, si elle venait à - l'essayer, et, si elle le tentait, elle serait très promptement - découverte, car une telle manière de faire est tout à fait - étrangère à sa nature. Et quant à imaginer qu'une innocente - écolière de quinze ans ait été capable de concevoir et de mener, - pendant trois ans, avec un plein succès, une aussi gigantesque - imposture que celle-ci, et que, pendant ce temps, elle se soit - soumise à toutes les conditions qu'on a exigées d'elle, qu'elle - ait supporté les recherches les plus minutieuses, qu'elle ait - voulu être inspectée à n'importe quel moment, soit avant, soit - après les séances; qu'elle ait obtenu encore plus de succès dans - ma propre maison que chez ses parents, sachant qu'elle y venait - expressément pour se soumettre à de rigoureux essais - scientifiques;--quant à imaginer, dis-je, que la Katie King des - trois dernières années est le résultat d'une imposture, cela fait - plus de violence à la raison et au bon sens que de croire qu'elle - est ce qu'elle affirme elle-même. - -Telles sont les fameuses expériences de M. Croockes. - -Si les résultats en furent accueillis par les Spirites avec des -clameurs de triomphe, la Science officielle et le «Bon Sens» du moment -ne leur épargnèrent pas--comme on peut le croire--des objections plus -ou moins courtoises. Le savant anglais répondit aux plus sérieux de -ses adversaires et négligea le reste. On peut lire ses réponses dans -son livre. - -Depuis cette époque, les idées relatives aux Phénomènes occultes ont -subi une sensible évolution. Certes, la conviction à leur sujet est -loin d'être faite (et il est même à désirer, dans l'intérêt de notre -cause, que cette conviction ne s'établisse qu'avec une méthodique -lenteur), mais les négations _a priori_ se font, du moins, de plus en -plus rares. - -Quant aux expériences de Croockes, elles demeurent, disons le mot, -tellement «énormes» et tellement est irritant le dilemme qu'elles -posent, qu'il semble que l'on évite de formuler une opinion à leur -égard... On les abandonne aux Spirites, et l'on préfère n'en point -parler. - -Et, cependant, des faits analogues, d'une égale transcendance dans le -Surnaturel, ont été observés et contrôlés par d'autres auteurs: -l'allemand Zoellner, le professeur russe Aksakof, d'autres -encore[133]... - - [133] On trouvera le détail des expériences de ces auteurs dans - un ouvrage tout récemment paru et très complet: _Le Phénomène - spirite_, par Gabriel Delanne (Chamuel, 1893). - -Pour nous, estimant que c'est précisément leur transcendance qui doit -exclure de pareils faits d'un travail destiné surtout à familiariser -peu à peu l'esprit avec la notion du _Surnormal_, nous les laisserons -de côté, car le vieil adage, sous sa forme vulgaire, n'est souvent que -trop vrai: Qui veut trop prouver, etc. Nous préférerions mille fois -mettre sous les yeux de nos lecteurs les plus merveilleux phénomènes -d'une réalité seulement _probable_. - -Pourtant, comme cette question des phénomènes physiques occultes est -très importante et plus que jamais à l'ordre du jour, comme, d'autre -part, notre étude doit contenir les plus récentes recherches faites à -leur endroit, nous allons terminer cette seconde partie de notre sujet -par le compte rendu paru, il y a quelques jours, des expériences -instituées, en septembre dernier, à Milan, avec le concours du médium -Eusapia Paladino, par MM. Richet, Aksakof, Lombroso et plusieurs -autres savants italiens. - -Ce compte rendu constitue, dans les archives des Sciences psychiques, -un document de la plus précieuse valeur. C'est, en effet, la première -fois que l'on voit plusieurs hommes, d'une réputation scientifique -incontestée, se réunir dans le but de soumettre à des investigations -méthodiques des phénomènes jusqu'ici suspects et rejetés -impitoyablement par les Académies. Ce fait seul indique le progrès -accompli par les idées relatives à l'Occulte et à quel point ces idées -sont «dans l'air». Ce document ne conclut pas, c'est vrai, mais cette -conclusion, il nous la fait entrevoir prochaine; de plus, en nous -mettant à même d'apprécier leur méthode si rigoureuse et leurs -scrupules si tenaces, il nous montre que, lorsque ces mêmes hommes -proclameront la réalité des merveilles de l'Occulte, on pourra et même -il faudra les croire en toute sûreté d'esprit. - -Que l'on veuille donc considérer ce qui va suivre comme le dernier mot -dit par la Science officielle sur les phénomènes qui nous occupent. -Que l'on veuille aussi le considérer comme une sorte de résumé -synthétique de la seconde partie de notre étude, et regarder les -opinions émises par les auteurs comme un exposé de ce que nous pensons -nous-même. - -Comme ce rapport est passablement long, nous nous voyons forcé de n'en -citer que les passages les plus caractéristiques. Le lecteur trouvera -les autres dans le numéro de février 1893 des _Annales des Sciences -psychiques_. - - -RAPPORT DE LA COMMISSION - -_Réunie à Milan pour l'étude des Phénomènes psychiques_ - -Prenant en considération le témoignage du professeur Cesare Lombroso, -au sujet des phénomènes médianimiques qui se produisent par -l'intermédiaire de Mme Eusapia Paladino, les soussignés se sont réunis -ici, à Milan, pour faire avec elle une série d'études, en vue de -vérifier ces phénomènes, en la soumettant à des expériences et à des -observations aussi rigoureuses que possible. Il y a eu en tout -dix-sept séances, qui se sont tenues dans l'appartement de M. Finzi -(rue du Mont-de Piété), entre 9 heures du soir et minuit. - -Le médium invité à ces séances par M. Aksakof fut présenté par le -chevalier Chiaia, qui assista seulement à un tiers des séances, et -presque uniquement aux premières et aux moins importantes. - -Vu l'émotion produite dans le monde de la Presse par l'annonce de ces -séances et les diverses appréciations qui y furent émises à l'égard de -Mme Eusapia et du chevalier Chiaia, nous croyons devoir publier sans -retard ce court compte rendu de toutes nos observations et -expériences. - -Avant d'entrer en matière, nous devons faire immédiatement remarquer -que les résultats obtenus ne correspondent pas toujours à notre -attente. Non pas que nous n'ayons en grande quantité des faits, en -apparence ou réellement importants et merveilleux; mais, dans la -plupart des cas, nous n'avons pu appliquer les règles de l'art -expérimental qui, dans d'autres champs d'observation, sont regardées -comme nécessaires pour arriver à des résultats certains et -incontestables. - -La plus importante de ces règles consiste à changer l'un après l'autre -les modes d'expérimentation, de façon à dégager la vraie cause, ou au -moins les vraies conditions de tous les faits. Or, c'est précisément à -ce point de vue que nos expériences nous semblent encore trop -incomplètes. - -Il est bien vrai que souvent le médium, pour prouver sa bonne foi, -proposa spontanément de changer quelque particularité de l'une ou de -l'autre expérience et, bien des fois, prit lui-même l'initiative de -ces changements. Mais cela se rapportait surtout à des circonstances -indifférentes en apparence, d'après notre manière de voir. Les -changements, au contraire, qui nous semblaient nécessaires pour mettre -hors de doute le vrai caractère des résultats, ou ne furent pas -acceptés comme possibles par le médium, ou, s'ils furent réalisés, -réussirent, la plupart du temps, à rendre l'expérience nulle ou au -moins aboutirent à des résultats obscurs. - -Nous ne nous croyons pas en droit d'expliquer ces faits, à l'aide de -ces suppositions injurieuses que beaucoup trouvent encore les plus -simples et dont les journaux se sont fait les champions. - -Nous pensons, au contraire, qu'il s'agit ici de phénomènes d'une -nature inconnue, et nous avouons ne pas connaître les conditions -nécessaires pour qu'ils se produisent. Vouloir fixer ces conditions de -notre propre chef serait donc aussi extravagant que de prétendre faire -l'expérience du baromètre de Torricelli, avec un tube fermé en bas, ou -des expériences électrostatiques, dans une atmosphère saturée -d'humidité, ou encore de faire de la photographie en exposant la -plaque sensible à la pleine lumière, avant de la placer dans la -chambre obscure. Mais pourtant, en admettant tout cela (et pas un -homme raisonnable n'en peut douter), il n'en reste pas moins vrai que -l'impossibilité bien marquée de varier les expériences, à notre guise, -a singulièrement diminué la valeur et l'intérêt des résultats obtenus, -en leur enlevant, dans bien des cas, cette rigueur de démonstration -qu'on est en droit d'exiger pour des faits de cette nature, ou plutôt -à laquelle on doit aspirer. - -Pour ces raisons, parmi les innombrables expériences effectuées, nous -passerons sous silence ou nous mentionnerons rapidement celles qui -nous paraîtront peu probantes et à l'égard desquelles les conclusions -ont pu facilement varier chez les divers expérimentateurs. Nous -noterons, au contraire, avec plus de détails, les circonstances dans -lesquelles, malgré l'obstacle que nous venons d'indiquer, il nous -semble avoir atteint un degré suffisant de probabilité. - - -I.--PHÉNOMÈNES OBSERVÉS A LA LUMIÈRE - -.................................................................... - -_3º Mouvements d'objets à distance, sans aucun contact avec une des -personnes présentes_ - -_a_) Mouvements spontanés d'objets. - -Ces phénomènes ont été observés à plusieurs reprises pendant nos -séances; fréquemment, une chaise placée, dans ce but, non loin de la -table, entre le médium et un de ses voisins, se mit en mouvement et -quelquefois s'approcha de la table. Un exemple remarquable se -produisit dans la seconde séance, _toujours en pleine lumière_; une -lourde chaise (10 kilog.), qui se trouvait à 1 mètre de la table et -derrière le médium, s'approcha de M. Schiaparelli, qui se trouvait -assis près du médium; il se leva pour la remettre en place, mais à -peine s'était-il rassis que la chaise s'avança une seconde fois vers -lui. - -_b_) Mouvements de la table sans contact. - -Il était désirable d'obtenir ce phénomène par voie d'expérience. - -Pour cela, la table fut placée sur des roulettes, les pieds du médium -furent surveillés et tous les assistants firent la chaîne avec les -mains, y compris celles du médium. Quand la table se mit en mouvement, -nous soulevâmes, tous, les mains, sans rompre la chaîne, et la table, -ainsi isolée, fit plusieurs mouvements, comme dans la seconde -expérience. Cette expérience fut renouvelée plusieurs fois. - -_c_) Mouvement du levier de la balance à bascule. - -Cette expérience fut faite, pour la première fois, dans la séance du -21 septembre. - -Après avoir constaté l'influence que le corps du médium exerçait sur -la balance, pendant qu'il s'y tenait assis, il était intéressant de -voir si cette expérience pouvait réussir à distance. Pour cela, la -balance fut placée derrière le dos du médium assis à la table, de -telle sorte que la plate-forme fût à 10 centimètres de sa chaise. On -mit, en premier lieu, le bord de sa robe en contact avec la -plate-forme; le levier commença à se mouvoir. Alors, M. Brofferio se -mit à terre et tint le bord avec la main; il constata qu'il n'était -pas tout à fait droit, puis il reprit sa place. - -Les mouvements continuant avec assez de force, M. Aksakof se mit à -terre, derrière le médium, isola complètement la plate-forme du bord -de sa robe, replia celui-ci sous la chaise et s'assura avec la main -que l'espace était bien libre entre la plate-forme et la chaise, ce -qu'il nous fit connaître aussitôt. - -Pendant qu'il restait dans cette position, le levier continuait à se -mouvoir et à battre contre la barre d'arrêt, ce que nous avons tous vu -et entendu. Une seconde fois, la même expérience fut faite, dans la -séance du 27 septembre, devant le professeur Richet. Quand, après une -certaine attente, le mouvement du levier se produisit à la vue de -tous, battant contre l'arrêt, M. Richet quitta aussitôt sa place -auprès du médium et s'assura, en passant la main en l'air et par -terre, entre le médium et la plate-forme, que cet espace était libre -de toute communication, de toute ficelle ou artifice. - - -_4º Coups et reproductions de sons dans la table_ - -Ces coups se sont toujours produits pendant nos séances, pour exprimer -_oui_ ou _non_; quelquefois ils étaient forts et nets et semblaient -résonner dans le bois de la table; mais, comme on l'a remarqué, la -localisation du son n'est pas chose facile, et nous n'avons pu -essayer, sur ce point, aucune expérience, à l'exception des coups -rythmés ou des divers frottements que nous faisions sur la table et -qui semblaient se reproduire, ensuite, _dans l'intérieur de la table_, -mais faiblement. - - -II.--PHÉNOMÈNES OBSERVÉS DANS L'OBSCURITÉ - -Les phénomènes observés dans l'obscurité complète se produisirent -pendant que nous étions tous assis autour de la table, faisant la -chaîne (au moins pendant les premières minutes). Les mains et les -pieds du médium étaient tenus par ses deux voisins. Invariablement, -les choses étant en cet état, ne tardèrent pas à se produire les faits -les plus variés et les plus singuliers que, dans la pleine lumière, -nous aurions en vain désirés; l'obscurité augmentant évidemment la -facilité de ces manifestations, que l'on peut classer comme il suit: - -_1. Coups sur la table sensiblement plus forts que ceux que l'on -entendait en pleine lumière sous ou dans la table; fracas terrible, -comme celui d'un coup de poing ou d'un fort soufflet donné sur la -table._ - -_2. Chocs et coups frappés contre les chaises des voisins du médium, -parfois assez forts pour faire tourner la chaise avec la personne. -Quelquefois cette personne se soulevant, sa chaise était retirée._ - -_3. Transport sur les tables d'objets divers, tels que des chaises, -des vêtements et d'autres choses, quelquefois «éloignés de plusieurs -mètres» et pesant «plusieurs kilogrammes.»_ - -_4. Transport dans l'air d'objets divers, d'instruments de musique, -par exemple; percussions et sons produits par ces objets._ - -_5. Transport sur la table du médium, avec la chaise sur laquelle il -était assis._ - -_6. Apparitions de points phosphorescents de très courte durée (une -fraction de seconde) et de lueurs, notamment de disques lumineux, qui -souvent se dédoublaient, d'une durée également très courte._ - -_7. Bruit de deux mains qui frappaient en l'air l'une contre l'autre._ - -_8. Souffles d'air sensibles, comme un léger vent limité à un petit -espace._ - -_9. Attouchements produits par une main mystérieuse, soit sur les -parties vêtues de notre corps, soit sur les parties nues (visage et -mains), et, dans ce dernier cas, on éprouve exactement cette sensation -de contact et de chaleur que produit une main humaine. Parfois, on -perçoit réellement de ces attouchements, qui produisent un bruit -correspondant._ - -_10. Vision d'une ou deux mains projetées sur un papier phosphorescent -ou une fenêtre faiblement éclairée._ - -_11. Divers ouvrages effectués par ces mains: noeuds faits et défaits, -traces de crayon (selon toute apparence) laissées sur une feuille de -papier ou autre part. Empreintes de ces mains sur une feuille de -papier noircie._ - -_12. Contact de nos mains avec une figure mystérieuse, «qui n'est -certainement pas celle du médium»._ - -Tous ceux qui nient la possibilité des phénomènes médianimiques -essaient d'expliquer ces faits, en supposant que le médium a la -faculté (déclarée impossible par le professeur Richet) de voir dans -l'obscurité complète où se faisaient les expériences, et que celui-ci, -par un habile artifice, en s'agitant de mille manières dans -l'obscurité, finit par faire tenir la même main par ses deux voisins, -en rendant l'autre libre, pour produire les attouchements. Ceux -d'entre nous qui ont eu l'occasion d'avoir en garde les mains -d'Eusapia sont obligés d'avouer que celle-ci ne se prêtait assurément -pas à faciliter leur surveillance et à les rendre à tout instant sûrs -de leur fait. - -Au moment où allait se produire quelque phénomène important, elle -commençait à s'agiter de tout son corps, se tordant et essayant de -délivrer ses mains, surtout la droite, comme d'un contact gênant. Pour -rendre leur surveillance continue, ses voisins étaient obligés de -suivre tous les mouvements de la main fugitive, opération pendant -laquelle il n'était pas rare de perdre son contact pendant quelques -instants, juste au moment où il était le plus désirable de s'en bien -assurer. Il n'était pas toujours facile de savoir si l'on tenait la -main droite ou la main gauche du médium. - -Pour cette raison, beaucoup des manifestations très nombreuses, -observées dans l'obscurité, ont été considérées comme d'une valeur -démonstrative insuffisante, quoiqu'en réalité probable: aussi les -passerons-nous sous silence, exposant seulement quelques cas sur -lesquels on ne peut avoir aucun doute, soit à cause de la certitude du -contrôle exercé, soit par _l'impossibilité manifeste_ qu'ils fussent -l'oeuvre du médium. - -_a_) Apports de différents objets, pendant que les mains du médium -étaient attachées à celles de ses voisins. - -Pour nous assurer que nous n'étions pas victimes d'une illusion, nous -attachâmes les mains du médium à celles de ses deux voisins, au moyen -d'une simple ficelle de 3 millim. de diamètre, de façon que les -mouvements des quatre mains se contrôlassent réciproquement... -L'attache fut faite de la façon suivante: autour de chaque poignet du -médium, on fit trois tours de ficelle, sans laisser de jeu, serrés -presque au point de lui faire mal, et ensuite on fit deux fois un -noeud simple. Ceci fait, une sonnette fut placée sur une chaise, à -droite du médium. On fit la chaîne et les mains du médium furent, en -outre, tenues comme d'habitude, ainsi que ses pieds. On fit -l'obscurité, en exprimant le désir que la sonnette tintât -immédiatement, après quoi nous aurions détaché le médium. -_Immédiatement_, nous entendîmes la chaise se renverser, décrire une -courbe sur le sol, s'approcher de la table et bientôt se placer sur -celle-ci. La sonnette tinta, puis fut projetée sur la table. Ayant -fait brusquement la lumière, on constata que les noeuds étaient dans -un ordre parfait. Il est clair que l'apport de la chaise n'a pu être -produit par l'action des mains du médium, pendant cette expérience, -qui ne dura en tout que dix minutes. - -_b_) Empreintes de doigts obtenues sur du papier enfumé. - -Pour nous assurer que nous avions vraiment affaire à une main humaine, -nous fixâmes sur la table, du côté opposé à celui du médium, une -feuille de papier noirci avec du noir de fumée, en exprimant le désir -que la main y laissât une empreinte, que la main du médium restât -propre, et que le noir de fumée fût transporté sur l'une de nos mains. -Les mains du médium étaient tenues par celles de MM. Schiaparelli et -Du Prel. On fit la chaîne et l'obscurité; nous entendîmes alors une -main frapper légèrement sur la table, et bientôt M. Du Prel annonça -que sa main gauche, qu'il tenait sur la main droite de M. Finzi, avait -senti des doigts qui la frottaient. - -Ayant fait la lumière, nous trouvâmes sur le papier plusieurs -empreintes de doigts et le dos de la main de M. Du Prel teint de noir -de fumée; les mains du médium, examinées immédiatement, ne portaient -aucune trace. Cette expérience fut répétée trois fois, en insistant -pour avoir une empreinte complète: sur une seconde feuille, on obtint -cinq doigts et sur une troisième, l'empreinte d'une main gauche -presque entière. Après cela, le dos de la main de M. Du Prel était -complètement noirci et les mains du médium parfaitement nettes. - -_c_) Apparition de mains sur un fond légèrement éclairé. - -Nous plaçâmes sur la table un carton enduit d'une substance -phosphorescente (sulfure de calcium) et nous en plaçâmes d'autres sur -des chaises, en différents points de la chambre. Dans ces conditions, -nous vîmes très bien le profil d'une main qui se posait sur le carton -de la table et sur le fond formé par les autres cartons; on vit -l'ombre de la main passer et repasser autour de nous. - -Le soir du 21 septembre, l'un de nous vit, à plusieurs reprises, non -pas une, mais _deux mains à la fois_ se projeter sur la faible lumière -d'une fenêtre, fermée seulement par des carreaux (au dehors il faisait -nuit, mais ce n'était pas l'obscurité absolue); les mains s'agitaient -rapidement, pas assez pourtant pour que nous n'en pussions distinguer -nettement le profil. Elles étaient complètement opaques, et se -projetaient sur la fenêtre, en silhouettes absolument noires. Il ne -fut pas possible aux observateurs de porter un jugement sur les bras -auxquels ces mains étaient attachées, parce qu'une petite partie -seulement de ces bras, voisine du poignet, s'interposait devant la -faible clarté de la fenêtre, dans l'endroit où l'on pouvait -l'observer. - -Ces phénomènes d'apparition simultanée de deux mains sont très -significatifs, parce que l'on ne peut les expliquer par l'hypothèse -d'une supercherie du médium qui n'aurait pu, en aucune façon, en -rendre libre plus d'une seule, grâce à la surveillance de ses voisins. -La même conclusion s'applique au battement des _deux mains_ l'une -contre l'autre, qui fut entendu plusieurs fois dans l'air, pendant le -cours de nos expériences. - -_d_) Enlèvement du médium sur la table. - -Nous plaçons parmi les faits les plus importants et les plus -significatifs cet enlèvement, qui s'est effectué deux fois, le 23 -septembre et le 3 octobre: le médium, qui était assis à un bout de -table, faisant entendre de grands gémissements, fut soulevé avec sa -chaise et placé avec elle sur la table, assis dans la même position, -ayant toujours les mains tenues et accompagnées par ses voisins. - -Le soir du 28 septembre, le même médium, tandis que ses deux mains -étaient tenues par MM. Richet et Lombroso, se plaignit de mains qui le -saisissaient sous le bras, puis, dans un état de transe, il dit d'une -voix changée, qui est ordinaire dans cet état: «Maintenant, j'apporte -mon médium sur la table.» Au bout de deux ou trois secondes, la chaise -avec le médium qui y était assis fut, non pas jetée, mais soulevée -sans précaution et déposée sur la table, tandis que MM. Richet et -Lombroso sont sûrs de n'avoir aidé en rien à cette ascension par leurs -propres efforts. Après avoir parlé, toujours en état de _transe_, le -médium annonça sa descente, et M. Finzi s'étant substitué à M. -Lombroso, le médium fut déposé à terre avec autant de sûreté et -de précision, tandis que MM. Richet et Finzi accompagnaient, sans -les aider en rien, les mouvements des mains et du corps et -s'interrogeaient à chaque instant sur la position des mains. - -En outre, pendant la descente, tous deux sentirent, à plusieurs -reprises, une main qui les touchait légèrement sur la tête. Le soir du -3 octobre, le même phénomène se renouvela, dans des circonstances -assez analogues, MM. Du Prel et Finzi se tenant à côté du médium. - -_e_) Attouchements. - -Quelques-uns méritent d'être notés, particulièrement, à cause d'une -circonstance capable de fournir quelque notion intéressante sur leur -origine possible; et d'abord, il faut noter les attouchements qui -furent sentis par les personnes placées hors de la portée des mains du -médium. - -Ainsi, le 6 octobre, M. Gerosa, qui se trouvait à la distance de trois -places du médium (environ 1 mètre), ayant élevé la main pour qu'elle -fût touchée, sentit plusieurs fois une main qui frappait la sienne -pour l'abaisser, et comme il persistait, il fut frappé avec une -trompette, qui, un peu auparavant, avait rendu des sons en l'air... - -En second lieu, il faut noter les attouchements qui constituent des -opérations délicates, qu'on ne peut faire dans l'obscurité avec la -précision que nous leur avons remarquée. - -Deux fois (16 et 21 septembre), M. Schiaparelli eut ses lunettes -enlevées et placées devant une autre personne sur la table. Ces -lunettes sont fixées aux oreilles au moyen de deux ressorts, et il -faut une certaine attention pour les enlever, même pour celui qui -opère en pleine lumière. Elles furent pourtant enlevées, dans -l'obscurité complète, avec tant de délicatesse et de promptitude, que -le dit expérimentateur ne s'en aperçut seulement qu'en ne sentant plus -le contact habituel de ses lunettes sur son nez, sur les tempes et sur -les oreilles, et il dut se tâter avec les mains pour s'assurer -qu'elles ne se trouvaient plus à leur place habituelle. - -Des effets analogues résultèrent de beaucoup d'autres attouchements, -exécutés avec une excessive délicatesse, par exemple, lorsqu'un des -assistants se sentit caresser les cheveux et la barbe. Dans toutes les -innombrables manoeuvres exécutées par les mains mystérieuses, il n'y -eut jamais à noter une maladresse ou un choc, ce qui est ordinairement -inévitable pour qui opère dans l'obscurité........... - -_f_) Contacts avec une figure humaine. - -L'un de nous, ayant exprimé le désir d'être embrassé, sentit devant sa -propre bouche le bruit rapide d'un baiser, mais non accompagné d'un -contact de lèvres: cela se produisit deux fois (21 septembre et 1er -octobre). En trois occasions différentes, il arriva à l'un des -assistants de toucher une figure humaine ayant des cheveux et de la -barbe; le contact de la peau était absolument celui de la figure d'un -homme vivant, les cheveux étaient beaucoup plus rudes et hérissés que -ceux du médium, et la barbe, au contraire, paraissait très fine (1er, -5 et 6 octobre)..................... - -_h_) Expériences de Zoellner sur la pénétration d'un solide à travers -un autre solide. - -On connaît les célèbres expériences par lesquelles l'astronome -Zoellner a tenté de prouver expérimentalement l'existence d'une -quatrième dimension de l'espace, laquelle, d'après sa manière de voir, -aurait pu servir de base à une théorie acceptable de beaucoup de -phénomènes médianimiques. - -Quoique nous sachions bien que, d'après une opinion très répandue, -Zoellner a pu être victime d'une mystification fort habile[134], nous -avons cru très important d'essayer une partie de ses expériences, -avec l'aide de Mme Eusapia. Une seule d'entre elles, qui aurait -réussi, avec les précautions voulues, nous aurait récompensé avec -usure de toutes nos peines et nous aurait donné une preuve évidente de -la réalité des faits médianimiques, même aux yeux des contradicteurs -les plus obstinés. Nous avons essayé successivement trois des -expériences de Zoellner, savoir: - -1º L'entrecroisement de deux anneaux solides (de bois ou de carton), -auparavant séparés; - -2º La formation d'un noeud simple sur une corde sans fin; - -3º La pénétration d'un objet solide de l'extérieur à l'intérieur d'une -boîte fermée, dont la clef était gardée en main sûre[135]. - - [134] Opinion qui a cours aussi en ce qui concerne Croockes.... - Elle est si commode! Grâce à elle, on évite si aisément les - courbatures cérébrales que l'on attraperait, à vouloir réfléchir - sérieusement sur ces histoires-là! - - [135] On trouvera, dans le livre de M. Croockes (pag. 172 et - suiv.), un fait à peu près analogue: en présence de plusieurs - personnes et de M. Croockes lui-même, «une tige d'herbe de Chine» - traversa une table... - -Aucune de ces tentatives n'a réussi. Il en fut de même d'une autre -expérience qui aurait été non moins probante, celle du moulage de la -main mystérieuse dans de la paraffine fondue..... - - -III.--PHÉNOMÈNES PRÉCÉDEMMENT OBSERVÉS DANS L'OBSCURITÉ, OBTENUS ENFIN -A LA LUMIÈRE, AVEC LE MÉDIUM EN VUE. - -Il restait, pour arriver à une entière conviction, à essayer d'obtenir -les phénomènes importants de l'obscurité, sans cependant perdre de vue -le médium. Puisque l'obscurité est, à ce qu'il semble, assez favorable -à leur manifestation, il fallait laisser l'obscurité aux phénomènes et -maintenir la lumière pour nous et le médium. Pour cela, voici comment -nous procédâmes, dans la séance du 6 octobre: une portion d'une -chambre fut séparée de l'autre par une tenture, pour qu'elle restât -dans l'obscurité, et le médium fut placé, assis sur une chaise, devant -l'ouverture de la tenture, ayant le dos dans la partie obscure; les -bras, les mains, le visage et les pieds dans la partie éclairée de la -chambre. - -Derrière la tenture, on plaça une petite chaise avec une sonnette, à -un demi-mètre à peu près de la chaise du médium, et sur une autre -chaise plus éloignée, on plaça un vase plein d'argile humide, -parfaitement unie à la surface. Dans la partie éclairée, nous fîmes -cercle autour de la table, qui fut placée devant le médium. Les mains -de celui-ci furent toujours tenues par ses voisins, MM. Schiaparelli -et Du Prel. La chambre était éclairée par une lanterne à verres -rouges, placée sur une autre table. _C'était la première fois que le -médium était soumis à ces conditions._ - -Bientôt les phénomènes commencèrent. Alors, à la lumière d'une bougie -sans verres rouges, nous vîmes la tenture se gonfler vers nous; les -voisins du médium, opposant leurs mains à la tenture, sentirent une -résistance; la chaise de l'un d'eux fut tirée avec violence, puis cinq -coups y furent frappés, ce qui signifiait que l'on demandait moins de -lumière. Alors nous allumâmes _à la place_ la lanterne rouge, en la -protégeant en outre, en partie, avec un écran; mais, peu après, nous -pûmes enlever cet objet et, auparavant, la lanterne fut placée sur -notre table, devant le médium. Les bords de l'orifice de la tenture -furent fixés aux angles de la table et, à la demande du médium, -repliés au-dessous de sa tête et fixés avec des épingles: alors, sur -la tête du médium, quelque chose commença à apparaître à plusieurs -reprises, M. Aksakof se leva, mit la main dans la fente de la tenture, -au-dessus de la tête du médium, et annonça bientôt que des doigts le -touchaient à plusieurs reprises, puis sa main fut attirée à travers la -tenture; enfin, il sentit que quelque chose venait lui repousser la -main; c'était la petite chaise, il la tint, puis la chaise fut de -nouveau reprise, et tomba à terre. _Tous les assistants mirent la main -dans l'ouverture et sentirent le contact des mains._ Dans le fond noir -de cette ouverture, au-dessus de la tête du médium, les lueurs -bleuâtres habituelles apparurent plusieurs fois; M. Schiaparelli fut -touché fortement, à travers la tenture, sur le dos et au côté; sa tête -fut recouverte et attirée dans la partie obscure, tandis que, de la -main gauche, il tenait toujours la droite du médium, et, de la main -droite, la gauche de Finzi. - -Dans cette position, il se sentit toucher par des doigts nus et -chauds, vit des lueurs décrivant des courbes dans l'air, et éclairant -un peu la main ou le corps dont ils dépendaient. Puis il reprit sa -place, et alors une main commença à apparaître à l'ouverture, sans -être retirée aussi rapidement, et, par conséquent, plus distinctement. -Le médium, n'ayant encore jamais vu cela, leva la tête pour regarder, -et aussitôt la main lui toucha le visage. M. Du Prel, sans lâcher la -main du médium, passa la tête dans l'ouverture, au-dessus de la tête -du médium, et aussitôt il se sentit touché fortement en différentes -parties et par plusieurs doigts. Entre les deux têtes, la main se -montra encore. M. Du Prel reprit sa place, et M. Aksakof présenta un -crayon dans l'ouverture; le crayon fut attiré par la main et ne tomba -pas; puis, un peu après, il fut lancé à travers la fente, sur la -table. Une fois apparut un poing fermé sur la tête du médium; puis -après, la main ouverte se fit voir lentement, tenant les doigts -écartés. - -Il est impossible de compter le nombre de fois que cette main apparut -et fut touchée par l'un de nous; il suffit de dire qu'aucun doute -n'était plus possible: _c'était véritablement une main humaine et -vivante que nous voyions et touchions, pendant qu'en même temps, le -buste et les bras du médium demeuraient visibles et que ses mains -étaient tenues par ses deux voisins_. A la fin de la séance, M. Du -Prel passa le premier dans la partie obscure, et nous annonça une -empreinte dans l'argile. En effet, nous constatâmes que celle-ci était -déformée par une profonde éraflure de cinq doigts appartenant à la -main droite (ce qui expliqua ce fait, qu'un morceau d'argile avait été -jeté sur la table, à travers l'orifice de la tenture, vers la fin de -la séance), preuve permanente que nous n'avions pas été hallucinés. - -Ces faits se répétèrent plusieurs fois, sous la même forme ou sous une -forme très peu différente, dans les soirées des 9, 13, 15, 17 et 18 -octobre. - - * * * * * - -CONCLUSION - -Ainsi donc, tous les phénomènes merveilleux que nous avons observés, -dans l'obscurité complète ou presque complète, nous les avons obtenus -aussi sans perdre de vue le médium, même un instant. En cela, la -séance du 6 octobre fut pour nous la constatation évidente et absolue -de la justesse de nos observations antérieures dans l'obscurité; ce -fut la preuve incontestable que, pour expliquer les phénomènes de la -complète obscurité, il n'est pas absolument nécessaire de supposer une -supercherie du médium, ni une illusion de notre part; ce fut pour nous -la preuve que ces phénomènes peuvent résulter d'une cause identique à -celle qui les produit, quand le médium est visible, avec une lumière -suffisante pour contrôler la position et les mouvements. - -En publiant ce court et incomplet compte rendu de nos expériences, -nous avons aussi le devoir de dire que nos convictions sont les -suivantes: - -1º Que, dans les circonstances données, aucun des phénomènes obtenus à -la lumière plus ou moins intense n'aurait pu être produit à l'aide -d'un artifice quelconque; - -2º Que la même opinion peut être affirmée en grande partie pour les -phénomènes de l'obscurité complète. Pour un certain nombre de ceux-ci, -nous pouvons bien reconnaître, _à l'extrême rigueur_, la possibilité -de les imiter, au moyen de quelque adroit artifice du médium: -toutefois, d'après ce que nous avons dit, il est évident que cette -hypothèse serait, non seulement _improbable_, mais encore _inutile_ -dans le cas actuel, puisque, même en l'admettant, l'ensemble des faits -nettement prouvés ne s'en trouverait nullement atteint. - -Nous reconnaissons d'ailleurs que, au point de vue de la science -exacte, nos expériences laissent encore à désirer; elles ont été -entreprises sans que nous pussions savoir ce dont nous avions besoin, -et les divers appareils que nous avons employés ont dû être préparés -et improvisés par les soins de MM. Finzi, Gerosa et Ermacora. - -Toutefois, ce que nous avons vu et constaté suffit, à nos yeux, pour -prouver que ces phénomènes sont bien dignes de l'attention des -savants. - -Nous considérons comme notre devoir d'exprimer publiquement notre -reconnaissance pour M. D. Ercole Chiaia, qui a poursuivi pendant de -longues années, avec tant de zèle et de patience, en dépit des -clameurs et des dénigrements, le développement de la faculté -médianimique de ce sujet remarquable, en appelant sur lui l'attention -des hommes d'étude, et n'ayant en vue qu'un seul but: le triomphe -d'une vérité impopulaire. - - ALEXANDRE AKSAKOF, directeur du journal les _Etudes psychiques_, - à Leipzig; conseiller d'Etat de S. M. l'Empereur de Russie. - - GIOVANNI SCHIAPARELLI, directeur de l'Observatoire astronomique - de Milan. - - CARL DU PREL, docteur en philosophie, de Munich. - - ANGELO BROFFERIO, professeur de philosophie. - - GIUSEPPE GEROSA, professeur de physique à l'Ecole royale - supérieure d'agriculture de Portici. - - G.-B. ERMACORA, docteur en physique. - - GIORGIO FINZI, docteur en physique. - -A une partie de nos séances ont assisté quelques autres personnes, -parmi lesquelles nous mentionnerons: - - MM. CHARLES RICHET, professeur à la Faculté de médecine de Paris, - directeur de la _Revue Scientifique_ (5 séances). - - CESARE LOMBROSO, professeur à la Faculté de médecine de Turin (2 - séances). - -Dans le numéro des _Annales_ qui contient ce procès-verbal, figure -aussi une étude de ces mêmes phénomènes, par M. Richet. - -Nous allons donner quelques extraits de ses appréciations et de ses -conclusions personnelles: - - Et maintenant, que peut-on conclure? dit le savant professeur, - après avoir raconté minutieusement les principales - expériences.--Car il ne suffit pas d'énumérer des expériences; il - faut dégager ou essayer de dégager le résultat final qu'elles - apportent. - - Si, comme ce n'est pas tout à fait le cas, nous avions obtenu un - résultat tout absolument décisif, je n'aurais pas hésité un - instant à dire hautement mon opinion. La défaveur publique ne - m'inquiète guère et ce ne serait pas la première fois que je me - serais trouvé en désaccord avec la majorité, voire même la - presque unanimité de mes confrères; les doutes que je ne crains - pas d'avouer sont donc des doutes réels, non des doutes de - timidité ou d'hésitation dans ma pensée. - - Certes, s'il s'agissait de prouver quelque fait simple et - naturel, à peu près évident _a priori_, ou ne contredisant pas - les données scientifiques vulgaires, je m'estimerais pleinement - satisfait: les preuves seraient largement suffisantes et il me - paraîtrait presque inutile de continuer, tant les faits accumulés - dans ces séances paraissent éclatants et conclusifs; mais il - s'agit de démontrer des phénomènes vraiment absurdes, contraires - à tout ce que les hommes, le vulgaire ou les savants, ont admis - depuis quelques milliers d'années. C'est un bouleversement - radical de toute la pensée humaine, de toute l'expérience - humaine; c'est un monde nouveau ouvert à nous, et, par - conséquent, il n'est pas possible d'être trop réservé dans - l'affirmation de ces étranges et stupéfiants - phénomènes...................... - - * * * * * - - Pour ma part, je n'admets pas du tout qu'Eusapia trompe de propos - délibéré; et je crois que, si elle trompe, c'est sans le savoir - elle-même... car il y a, dans la production de ces phénomènes, - même s'ils ne sont pas sincères, une part d'inconscience qui est - certainement très grande... - - Quant à l'opinion des personnes qui ont suivi Eusapia pendant - longtemps, elle serait d'un grand poids s'il s'agissait de - phénomènes vulgaires et ordinaires; mais les faits dont il s'agit - sont trop surprenants pour que la croyance d'une personne, non - habituée à l'expérimentation, détermine ma propre croyance. Je - suis bien certain de la bonne foi de M. Chiaia et des autres - hommes distingués qui ont, pendant des mois et des années, - observé Eusapia: mais leur perspicacité ne m'est pas démontrée, - et je puis parler ainsi sans les froisser, car je me défie de ma - propre perspicacité... - -Pour ce qui est des expériences elles-mêmes: - - Il faut, avant tout, écarter l'hypothèse d'un compère... et s'il - y a une supercherie, c'est Eusapia seule qui la commet, sans être - aidée par personne et sans que personne s'en doute. De plus, si - cette supercherie existe, elle se fait sans appareil, par des - moyens très simples presque enfantins. Eusapia.... n'a aucun - objet dans sa poche ou ses vêtements. - - Reste alors la seule hypothèse possible, c'est qu'Eusapia trompe, - en remuant les objets avec ses pieds ou avec ses mains, après - avoir réussi à dégager ses mains ou ses pieds des mains et des - pieds de ceux qui sont chargés de la surveiller. - - Si ce n'est pas cela qui est l'explication, la réalité des - phénomènes donnés par elle me paraît tout à fait certaine. Eh - bien, je l'avoue, cette explication par des mouvements de ses - pieds et de ses mains est peu satisfaisante. Dans quelques - expériences....., celle, par exemple, de la chaise qui est venue - derrière le rideau se placer sur le bras de M. Finzi, en - demi-lumière..., je ne vois pas du tout comment la main d'Eusapia - a pu se dégager, et comment, s'étant dégagée, cette main a pu - accomplir le mouvement en question. Je me déclare donc incapable - de comprendre. - - Mais, d'autre part, il s'agit de faits si absurdes qu'il ne faut - pas se satisfaire à trop bon compte[136]. Les preuves que je - donne seraient bien suffisantes pour une expérience de chimie. - Elles ne suffisent pas pour une expérience de spiritisme....... - ............................................................... - - [136] Voilà un reproche que--nos lecteurs en conviendront--l'on - ne saurait adresser au scrupuleux directeur de la _Revue - Scientifique_. - -En définitive: _Quelque absurdes et ineptes que soient les expériences -faites par Eusapia, il me paraît bien difficile d'attribuer les -phénomènes produits à une supercherie soit consciente, soit -inconsciente, ou à une série de supercheries. Toutefois, la preuve -formelle,_ _irrécusable, que ce n'est pas une fraude de la part -d'Eusapia et une illusion de notre part, cette preuve formelle fait -défaut._ - -_Il faut donc chercher de nouveau une preuve irrécusable._ - - Charles RICHET. - -On a pu s'en convaincre, il serait difficile d'être, plus que M. -Richet, pénétré du véritable esprit scientifique, de se montrer d'une -exigence plus scrupuleuse en fait de méthode et de preuves. Pareilles -qualités intellectuelles, jointes à un _philonéisme_ aussi éclairé -qu'ardent, nous sont de sûres garanties que la cause de la Psychologie -occulte ne saurait être en de meilleures mains. Avec une telle -intellectualité, l'écueil,--s'il pouvait y en avoir un--serait -précisément, par un ironique retour, une suspicion trop tenace, une -exigence poussée trop loin en fait de preuves.... - -Nous voici parvenu à la fin de cette étude des Phénomènes physiques -occultes, et cette progression à travers l'Absurde vient d'atteindre à -son plus haut sommet, celui où le vertige est proche... - -Pas plus ici que précédemment, l'on ne doit nous demander des -considérations plus ou moins développées, plus ou moins subtiles sur -ces obscurs et inquiétants mystères, car, partout, dans l'Occulte, nos -habitudes mentales, nos procédés de raisonnement et d'appréciation se -trouvent en défaut. De quelque côté qu'il se tourne, l'esprit se -heurte à des difficultés presque insurmontables et surtout irritantes. -La seule attitude qui lui convienne donc, la seule rationnelle est une -expectative impartiale et attentive. - -Certes, nous en avons assez dit pour exciter à d'exhilarantes joies ou -à d'apitoyés haussements d'épaules les délectables exemplaires humains -étiquetés «Beaux-Esprits». Et c'est déjà un résultat... - -Aurons-nous réussi de même à susciter chez les âmes sérieuses, dans -les cerveaux sagement réceptifs, non pas un entraînement passager, non -pas une conviction hâtive, mais la notion raisonnée de l'_Anormal -possible_, mais un intérêt réfléchi pour les Phénomènes de l'Occulte? - -Que cet espoir nous soit permis. - - -III. Des Médiums - -Nous ne pouvons terminer ce que nous avions à dire des Phénomènes -occultes, c'est-à-dire des Phénomènes dus, selon toute probabilité, à -une faculté encore mystérieuse de l'organisme, sans dire un mot des -sujets qui présentent un développement plus ou moins remarquable de -cette faculté. - -Or, malgré l'importance évidente d'une pareille étude pour la solution -des divers problèmes que nous venons de passer en revue, il semble -que, jusqu'ici, elle ait été un peu négligée; on s'est attaché surtout -à la constatation aussi exacte que possible des faits--ce qui était -rationnel, du reste--et l'on s'est contenté d'observations plus ou -moins superficielles sur les états somatiques et psychiques des sujets -qui les produisaient. Il en résulte que le «type» du médium reste -encore à établir. - -Mais d'abord, il conviendrait de préciser où commence et où finit la -véritable médiumnité. - -A notre sens, on a trop souvent donné ce titre de «médium» à des -personnes qui rentrent simplement dans la catégorie des sujets -hypnotiques: tels sont les médiums à _incarnations_, _à écriture -directe_, etc. Nous ne nions pas absolument que les phénomènes qu'ils -produisent puissent reconnaître d'autres causes, plus ou moins -occultes; mais comme, par l'automatisme psychologique, la dualité -cérébrale, les variations de la personnalité, on les interprète d'une -façon satisfaisante, même dans les cas les plus compliqués, nous -estimons que, dans le doute, on doit refuser à de tels sujets le don -de la véritable médiumnité. - -Qu'est-ce donc qui caractérise le médium authentique? C'est, suivant -nous, la possession de ce «_quelque chose_ de particulier» comme dit -Croockes, de cette force spéciale, encore si mal connue, que la -Science nomme Force psychique et qui produit des phénomènes absolument -distincts de ceux de l'Hypnotisme: mouvements d'objets sans contact, -matérialisations, etc. - -Tel est pour nous le _seul Médium_. - -Est-ce à dire qu'il n'existe aucun point de ressemblance entre lui et -le _sujet_, aucun rapport entre les phénomènes de l'Hypnotisme et ceux -de la Médiumnité transcendante? - -Nous ne le pensons pas, et, pour ne citer qu'un fait, nous -rappellerons que si les grands médiums produisent certains de leurs -«prodiges» à l'état de veille, la production de certains autres exige -qu'ils soient tantôt en léthargie, tantôt en somnambulisme, ou tout au -moins dans un état particulier encore mal défini, et qui paraît être -intermédiaire à la veille et au sommeil: l'état de _transe_, comme on -dit entre Spirites. Mais ici, plus que partout ailleurs, il faut se -méfier des analogies apparentes, et ce simple fait ne saurait suffire -à établir entre le sujet et le médium une tendance à la similitude, -tendance que nous soupçonnons depuis longtemps, sans que nous ayons -encore pu, faute de posséder de réels médiums, la vérifier d'une façon -certaine. - -Or, on saisit sans peine les conséquences d'un rapprochement entre la -Psychologie occulte et l'Hypnotisme. Si l'on pouvait démontrer, en -effet, que les Phénomènes occultes ne sont en quelque sorte que les -phénomènes _transcendantalisés_ de l'Hypnotisme, il est presque -certain que la Psychologie occulte, désormais moins suspecte, aurait -moins de préventions à vaincre et pourrait espérer, dans un avenir -plus proche, une solution satisfaisante de ses inquiétants -problèmes[137]. - - [137] Ce rapprochement, M. de Rochas en légitime plus que - personne la supposition et l'espoir, lorsqu'il nous révèle, dans - ses _Etats profonds de l'Hypnose_, quelques-uns des étonnants et - nombreux mystères que recèle encore l'Hypnotisme; il nous donne - même la quasi-certitude que celui-ci n'est, comme il le dit, que - «le vestibule d'un vaste et merveilleux édifice.» - -Les affinités probables entre médiums et sujets ont été depuis -longtemps pressenties. C'est ainsi que Perrier écrivait, en 1854: «Les -médiums sont des somnambules incomplets[138]», et qu'après lui, -Chevillard disait que c'est «le même phénomène qui produit le -somnambulisme et le spiritisme[139]». Mais ces auteurs, et d'autres -encore, n'avaient surtout en vue que les médiums à incarnations, à -écriture directe, etc., bref, ceux que l'on peut nommer les médiums -_douteux_, en sorte que leurs conclusions ne sauraient être probantes. - - [138] _Journal du Magnétisme._ 1851, 79. - - [139] Chevillard: _Etudes expérimentales sur certains phénomènes - nerveux, et solution rationnelle du problème spirite_. 1875. - -Plus récemment, M. Janet et le docteur Encausse (_Papus_) ont repris -cette étude comparative. Par malheur, ces auteurs, eux aussi, -s'occupent surtout de cette classe de médiums chez lesquels -l'existence de la Force psychique n'est nullement démontrée, et M. -Janet n'a pas de peine à prouver qu'ici médium et sujet ne font -qu'un[140]. - - [140] Voy. son livre: l'_Automatisme psychologique_, p. 404 et - suiv. - -Suivant nous, le problème à résoudre se pose ainsi: rechercher et -établir les similitudes qui--soit pendant la veille, soit pendant le -sommeil--peuvent exister entre les sujets hypnotiques et _les -personnes qui, paraissant douées d'une Force spéciale, produisent des -Phénomènes différant absolument de ceux de l'Hypnose_[141], tels que -mouvements d'objets sans contact, matérialisations, etc. - - [141] Cela revient à chercher si, déjà, dans les phénomènes de - l'Hypnose, ce «quelque chose» d'inconnu, que l'on a nommé Force - psychique, n'intervient pas. - -M. Encausse, dans son _Traité de Science occulte_, a consacré -plusieurs pages d'un intérêt particulier à cette étude comparative; il -établit un parallèle entre le sujet et le médium, d'abord à l'état de -veille, puis dans le sommeil, et il parvient à établir chez le second -l'existence de _phases_ analogues à celles que traverse le sujet. Ce -qui affaiblit un peu, du moins à notre avis, les conclusions de -l'auteur, c'est qu'il ne fait pas de différence, quant à leur origine, -entre les phénomènes médianimiques qui peuvent s'interpréter -scientifiquement (_typtologie_, mouvements de la table avec contact, -écriture directe, incarnation, etc.) et les autres, ceux qui révèlent -seuls une médiumnité réelle. Il semble que, pour M. Encausse, un -médium à incarnations soit aussi sûrement médium que celui qui produit -des matérialisations ou des effets à distance[142]. Nous sommes -persuadés que le savant chef de clinique du Dr Luys possède de solides -raisons pour penser ainsi; quant à nous, nous ne voulons pas affirmer, -encore un coup, que les incarnations et l'écriture directe ne puissent -reconnaître une cause réellement médianimique; mais comme ces faits -sont passibles d'une interprétation rationnelle--du moins dans tous -les cas que nous connaissons,--nous ne pouvons pas les considérer -comme dus sûrement à une faculté, à une force occulte de l'organisme. - - [142] Voy. Papus: _Traité méthodique de Science occulte_, p. 867 - et suiv. - -Que si l'on nous objecte que le même médium peut produire--ce qui est -vrai--des incarnations et des matérialisations, l'écriture directe et -des effets à distance, nous répondrons que cela ne saurait nullement -prouver l'identité de cause des phénomènes. Les théories de -l'automatisme psychologique et des variations de la personnalité -expliquent suffisamment les premiers de ces faits et, pour le moment, -restent impuissantes devant les seconds: simplement. - -En résumé, disons donc que si certains médiums, les médiums à -incarnations, à écriture directe, etc.--les plus nombreux--peuvent -être et ont été justement assimilés aux sujets hypnotiques, pareille -assimilation, bien que probable, reste encore à établir entre ces -mêmes sujets et les grands, les véritables médiums, c'est-à-dire ceux -qui, doués d'une force spéciale, produisent des phénomènes que nulle -donnée de l'Hypnotisme ne peut plus interpréter. - -Et maintenant, rappelons en substance que les médiums sont, le plus -souvent, des êtres très nerveux, très impressionnables, enclins à -l'envie, à la dissimulation et d'une susceptibilité qui rend leur -commerce difficile. La plupart du temps, ils présentent des tares -nerveuses plus ou moins graves, et les cas ne sont pas rares de -médiums morts fous[143]. - - [143] Voir plus bas l'opinion de M. Lombroso à ce sujet. - -Nous le répétons, les examens détaillés et complets, tant, au point -de vue anatomo-physiologique que psycho-pathologique, font presque -entièrement défaut. On en est donc réduit, jusqu'à maintenant, à des -notions très vagues sur ces êtres étranges. - -La force qu'ils possèdent leur est-elle particulière? et ne saurait-on -en trouver le rudiment chez les autres êtres? - -Nous n'en savons rien pour le moment; il est bon toutefois de se -rappeler que, lors des premiers travaux sur l'hypnotisme, on croyait -très restreint le nombre des personnes hypnotisables, et que, depuis, -ce nombre s'est singulièrement accru. - -Un des caractères psychiques dominant chez les médiums, c'est la -tendance au mensonge, à la tricherie. On peut même dire que c'est à -leurs nombreuses fraudes qu'est dû le discrédit qui, aujourd'hui -encore, entrave d'une façon si fâcheuse les progrès de la Psychologie -occulte. Ici, comme partout ailleurs, on conclut trop vite du -particulier au général, et l'on s'imagine que, parce qu'un médium a -été surpris «la main dans le sac», il ne saurait partout et toujours -que tricher. Or, il n'en est pas du tout ainsi. Certes, nous ne -saurions trop dénoncer et trop mettre en garde contre les nombreux -jongleurs qui se donnent effrontément pour médiums; mais il n'en est -pas moins vrai que, d'après le peu que nous en savons, la faculté -médianimique paraît être très capricieuse, très variable chez le même -individu, d'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre; il en résulte -qu'un bon médium, désespérant d'obtenir par son seul «fluide» certains -phénomènes qu'on lui demande, peut se laisser entraîner--parfois -inconsciemment--à «simuler» la production de ces phénomènes. Du reste, -voici ce que dit M. Dariex, au sujet des fraudes des médiums et des -précautions à prendre dans l'expérimentation des phénomènes -psychiques[144]: - -«Il ne faudrait pas conclure que tout est supercherie et que les faits -n'existent pas; nous avons la ferme conviction que des faits d'ordre -psychique ou, si l'on veut, spiritiques, existent, et il ne nous est -plus permis de repousser la télépathie, ni la lucidité; quant aux -mouvements d'objets sans contact, nous avons de puissantes raisons -pour en admettre la réalité, mais nous tenions à démontrer que -l'expérimentation de ces phénomènes est délicate et difficile, et que, -pour la mener à bien, il est utile, comme d'ailleurs pour la plupart -des choses, d'en avoir une longue pratique. - - [144] Dariex: _De l'expérimentation dans les Phénomènes - psychiques_, Annales des Sciences psychiques, no 6, 1re année. - L'un des plus célèbres médiums-imposteurs que l'on connaisse est - celui qui, sous les noms de _Cagliostro_ et de _Joseph Balsamo_, - fit tant de bruit à la fin du XVIIIe siècle. Voy. le curieux - passage que, dans ses _Mémoires_, Goethe consacre à cet - aventurier sicilien et à sa famille, qui valait mieux que lui. - (Goethe: _Mémoires_, tome II, page 140 et suiv. Charpentier, - 1885). - -»Les médiums sont habiles et très enclins à la supercherie, même quand -ils ne sont pas gagés et n'ont aucun intérêt matériel à tromper. -Beaucoup d'entre eux... simulent le phénomène attendu, s'il ne se -produit pas naturellement, ou s'il tarde à se produire; tantôt ils -agissent inconsciemment, tantôt ils sont plus ou moins conscients, -mais sont mus par une impulsion à laquelle ils ne peuvent résister. -Cette impulsion à simuler le phénomène, déjà longtemps attendu, n'est -pas exclusive aux médiums, beaucoup de personnes l'éprouvent, mais, -plus énergiques ou moins impressionnables que ces derniers, elles y -résistent d'habitude... - -»Les spirites prétendent que les «esprits» aiment la musique, qu'elle -aide aux phénomènes. - -»Beaucoup de médiums ont, en effet, l'habitude de demander que l'on -chante ou que l'on joue de quelque instrument de musique; à les -entendre, on serait plus mélomane dans l'autre monde que dans -celui-ci... Ces bons «esprits» auraient-ils aussi une grande -prédilection pour les odeurs, spécialement pour l'éther, dont l'odeur -pénétrante se répand immédiatement dans toute la pièce? Les phénomènes -augmenteraient beaucoup en intensité, disent les spirites et les -occultistes. - -»Nous ne croyons pas que ces deux affirmations aient jamais été -prouvées, tandis que nous savons que les médiums profitent souvent de -ce que le chant masque le bruit de leurs mouvements et détourne -l'attention des assistants, pour tricher plus à leur aise; ils sont -aussi plus à leur aise pour produire des phénomènes lumineux, quand -l'odeur de l'éther masque celle du phosphore.» - -D'où la nécessité grande, quand on se livre à l'expérimentation des -phénomènes psychiques, de se méfier de la musique, des odeurs et des -médiums. - -Au reste, disons, en finissant, que, d'une façon générale, nous -déconseillons la pratique des Phénomènes occultes. Certes, leur seule -pensée pourrait, par les problèmes élevés qu'elle suggère, secouer -peut-être l'apathique aïdéisme qui, en ces jours de matérialité -triomphante, n'a que de trop nombreux et de trop fervents adeptes; -mais les dangers que présentent des recherches de ce genre, pour un -parfait équilibre mental, doivent les faire interdire aux esprits -qu'une éducation intellectuelle solide n'a pas prémunis là-contre. - -Seuls, les médecins, dont le concours pourrait être si précieux, ne -devraient négliger aucune occasion de faire des expériences -médianimiques. Leurs efforts n'auraient-ils que des résultats -médiocres, la Psychologie occulte--nous le répétons--touche à des -questions d'une telle transcendance, que son seul commerce pourrait -les arracher à cette incuriosité intellectuelle, dans laquelle la -pratique exclusive et terre-à-terre de leur art n'a que trop de -tendance à les enliser. - - -IV. Théories émises pour expliquer les divers Phénomènes occultes - -Nous avons déjà dit, à plusieurs reprises, que la partie théorique de -notre étude serait brève et que nous aurions garde de nous lancer dans -la discussion des théories diverses, émises pour l'interprétation des -Phénomènes occultes. On connaît les raisons de prudence intellectuelle -qui motivent cette réserve. Mais nous jugerions notre travail -incomplet si nous n'y faisions figurer au moins un exposé de ces -tentatives d'explication. - -Voici donc, d'après MM. Croockes et Gibier, le résumé de ces -théories[145]: - -1re THÉORIE.--Les phénomènes sont tous le résultat de fraudes, -d'habiles arrangements mécaniques ou de prestidigitation; les médiums -sont des imposteurs et les assistants des imbéciles. - - [145] Voyez: Croockes: _Force psychique_, p. 174 et - suiv.--Gibier: _Spiritisme_, p. 310 et suiv. - -Il est évident que cette théorie ne peut expliquer qu'un très petit -nombre de faits sérieusement observés. - -2me THÉORIE.--Les personnes qui assistent à une séance sont victimes -d'une espèce de folie ou d'illusion, et s'imaginent qu'il se produit -des phénomènes qui n'existent réellement pas. - -Les expériences faites avec le secours d'instruments enregistreurs -réfutent aisément cette théorie. - -3me THÉORIE.--Tout est produit par le diable ou ses suppôts. C'était -la théorie de de Mirville, c'est celle de toutes les églises -chrétiennes.--_Théorie démoniaque._ - -4me THÉORIE.--Il existe une catégorie d'êtres, un monde immatériel, -vivant à côté de nous et manifestant sa présence dans certaines -conditions. Ce sont ces êtres qu'on a connus de tout temps sous le nom -de _génies_, _fées_, _sylvains_, _lutins_, _gnômes_, _farfadets_, etc. -A cette théorie se rattache celle des boudhistes de l'Inde et d'Europe -(théosophes) qui mettent les phénomènes sur le compte d'esprits vitaux -incomplets, d'êtres non finis appelés _Elémentals_.--_Théorie -«gnômique»._ - -5me THÉORIE.--Toutes ces manifestations sont dues aux esprits ou âmes -des morts, qui se mettent en rapport avec les vivants, en manifestant -leurs qualités ou leurs défauts, leur supériorité ou, au contraire, -leur infériorité, tout comme s'ils vivaient encore.--_Théorie -spirite._ - -6me THÉORIE.--Un fluide spécial se dégage de la personne du médium, se -combine avec le fluide des personnes présentes, pour constituer un -personnage nouveau, temporaire, indépendant dans une certaine mesure, -et produisant les phénomènes connus.--Cette théorie pourrait -s'appeler: _Théorie de l'être collectif_. - -On pourrait la nommer aussi _Théorie de la Force psychique_. - -Le professeur Lombroso vient de la reprendre à propos des expériences -de Naples et d'en présenter une variante. Comme ces expériences ont -fait grand bruit, nous allons citer les principaux passages de -l'interprétation qu'a voulu en donner l'éminent anthropologiste. - - »Aucun de ces faits, dit-il (qu'il faut pourtant admettre, parce - qu'on ne peut nier des faits qu'on a vus), n'est de nature à faire - supposer, pour les expliquer, un monde différent de celui admis - par les neuro-pathologistes. Avant tout, il ne faut pas perdre de - vue que Mme Eusapia est névropathe, qu'elle reçut dans son enfance - un coup au pariétal gauche, ayant produit un trou assez profond - pour qu'on puisse y enfoncer un doigt, qu'elle resta sujette - ensuite à des accès d'épilepsie, de catalepsie, d'hystérie, qui se - produisent surtout pendant les phénomènes médianimiques; qu'elle - présente enfin une remarquable obtusité du tact. C'étaient des - névropathes aussi, ces médiums admirables, tels que Home, Slade, - etc... Eh bien! je ne vois rien d'inadmissible à ce que, chez les - hystériques et les hypnotiques, l'excitation de certains centres, - qui devient puissante par suite de la paralysie de tous les autres - et provoque alors une transposition et une transmission des forces - psychiques, puisse aussi amener une transformation en force - lumineuse ou en force motrice. On comprend ainsi comment la force, - que j'appellerai cordiale ou cérébrale, d'un médium, peut, par - exemple, soulever une table, tirer la barbe de quelqu'un, le - battre, le caresser, phénomènes assez fréquents dans ces cas. - - »Pendant la transposition des sens due à l'hystérisme, quand, par - exemple, le nez et le menton voient (et c'est un fait que j'ai vu - de mes yeux), alors que pendant quelques instants tous les autres - sens sont paralysés, le centre cortical de la vision, qui a son - siège dans le cerveau, acquiert une telle énergie qu'il se - substitue à l'oeil....... - - * * * * * - - »Examinons maintenant ce qui arrive quand il y a transmission de - pensée. Dans certaines conditions, très rares, le mouvement - cérébral, que nous appelons pensée, se transmet à une distance - petite ou grande. Or, de la même manière que cette force se - transmet, elle peut aussi se transformer, et la force psychique - devient force motrice: il y a, dans l'écorce cérébrale, des amas - de substance nerveuse (centres moteurs) qui président précisément - aux mouvements et qui, étant irrités, comme chez les épileptiques, - provoquent des mouvements très violents dans les organes moteurs. - On m'objectera que ces mouvements spiritiques n'ont pas comme - intermédiaire le muscle, qui est le moyen le plus commun de - transmission des mouvements; mais la pensée, non plus, dans les - cas de transmission, ne se sert plus de ses voies ordinaires de - communication, qui sont la main et le larynx. Dans ce cas, - pourtant, le moyen de communication est celui qui sert à toutes - les énergies et qu'on peut nommer, en se servant d'une hypothèse - constamment admise, l'éther, par lequel se transmettent la - lumière, l'électricité. Ne voyons-nous pas l'aimant faire mouvoir - le fer, sans aucun intermédiaire visible? Dans les faits spirites, - le mouvement prend une forme se rapprochant davantage de la - volitive, parce qu'il part d'un moteur qui est en même temps un - centre psychique: l'écorce cérébrale. La grande difficulté - consiste à admettre que le cerveau est l'organe de la pensée et - que la pensée est un mouvement; car, du reste, en physique, il n'y - a pas de difficulté à admettre que les énergies se transforment et - que telle énergie motrice devient lumineuse ou calorique. - - »Après l'ouvrage de M. Janet sur l'automatisme inconscient, il n'y - a plus à chercher à expliquer les cas des médiums écrivains.... - Lorsque la table donne réponse exacte (par exemple, quand elle dit - l'âge d'une personne que celle-ci est seule à connaître), - lorsqu'elle cite un vers dans une langue inconnue au médium, ce - qui étonne étrangement les profanes, cela arrive parce qu'un des - assistants connaît cet âge, ce nom, ce vers et y fixe sa pensée - vivement concentrée, à l'occasion de la séance, et qu'il transmet - ensuite sa pensée au médium qui l'exprime par ses actes, et la - reflète quelquefois chez un des assistants: justement parce que la - pensée est un mouvement; non seulement elle se transmet, mais - encore elle se reflète. J'ai observé des cas d'hypnotisme où la - pensée, non seulement se transmettait, mais se reflétait en - bondissant chez une troisième personne, qui n'était ni l'agent ni - le sujet, et n'avait pas été hypnotisée. C'est ce qui arrive pour - la lumière et l'onde sonore.... - - »L'objection faite par la plupart des gens est celle-ci: - - »Pourquoi le médium, Mme Eusapia, par exemple, a-t-il un pouvoir - qui manque aux autres?--De cette différence avec tout le monde - surgit le soupçon d'une duperie, soupçon naturel, surtout chez les - âmes vulgaires, et qui est l'explication plus simple, plus dans le - goût de la multitude qui évite de réfléchir, d'étudier[146]. Mais - ce soupçon disparaît dans l'esprit du psychologue, vieilli dans - l'examen des hystériques et des simulateurs. Il s'agit, - d'ailleurs, de faits très simples et assez vulgaires (tirer la - barbe, soulever la table) à peu près toujours les mêmes, et qui se - répètent avec une invariable monotonie, tandis qu'un simulateur - saurait les changer, en inventer de plus amusants et plus - merveilleux. - - [146] Disons mieux, cette multitude dont parle M. Lombroso--_et - non toujours la plus vulgaire_--a non seulement de - l'indifférence, mais encore, souvent, de la haine pour l'idée. - - »En outre, les charlatans sont très nombreux, et les médiums très - rares.... Si les faits spécifiques étaient toujours simulés, ils - devraient être très nombreux et non des exceptions.--Je le répète, - on doit chercher la cause des phénomènes dans les conditions - pathologiques du médium même... Et la grande erreur de la majorité - des observateurs est d'étudier le phénomène hypnotique et non pas - le terrain où il naît. Or, le médium, Mme Eusapia, présente des - anomalies cérébrales très graves, d'où vient sans doute - l'interruption des fonctions de quelques centres cérébraux, tandis - que s'accroît l'activité d'autres centres, notamment des centres - moteurs. Voilà la cause des singuliers phénomènes médianimiques. - Quelquefois, les phénomènes spéciaux aux hypnotisés et aux médiums - arrivent, il est vrai, chez des individus normaux, mais au moment - d'une profonde émotion, chez les mourants, par exemple, qui - pensent à la personne chérie avec toute l'énergie de la période - préagonique. La pensée se transmet alors, sous forme d'image, et - nous avons le fantôme qu'on appelle aujourd'hui hallucination - véridique ou télépathique[147]. - - [147] Et lorsque l'image de l'agent se manifeste alors que - celui-ci ne court aucun danger et ne pense pas du tout au sujet? - - »Et justement parce que le phénomène est pathologique et - extraordinaire, on le rencontre seulement dans des circonstances - graves et chez des individus qui ne présentent pas une grande - intelligence, du moins à l'instant de l'accès médianimique. Il est - probable que dans les temps très reculés, quand le langage était à - l'état embryonnaire, la transmission de la pensée était beaucoup - plus fréquente et que beaucoup plus fréquents aussi étaient les - phénomènes médianimiques, qu'on appelait alors magie, - prophétie[148]. Mais, avec le progrès, avec le perfectionnement de - l'écriture et du langage, le moyen de la transmission directe de - pensée fut destiné à disparaître complètement, étant devenu - inutile et même nuisible(?) et peu commode, parce qu'il - trahissait les secrets et communiquait les idées avec une - exactitude insuffisante. Quand l'on eut enfin compris que ces - formes nécropathiques n'avaient pas l'importance qu'on leur - attribuait et qu'elles étaient pathologiques et non divines, on - vit diminuer et disparaître les magies, les fantômes, soi-disant - miracles, qui étaient presque tous des phénomènes réels, mais - médianimiques. Chez les peuples civilisés on ne rencontra plus - toutes ces manifestations qu'en des cas très rares, tandis - qu'elles continuent sur une vaste échelle chez les peuples - sauvages(?) et les individus névropathiques. - - [148] Avancer que lorsque la Magie était florissante, le langage - était encore à l'_état embryonnaire_, nous semble un peu hasardé. - - »Etudions, observons donc, comme dans la névrose, les convulsions, - l'hypnotisme, le sujet plus que le phénomène, et nous trouverons - l'explication de celui-ci plus complète et moins merveilleuse - qu'elle ne semblait tout d'abord. Pour le moment, défions-nous de - cette prétendue finesse d'esprit qui consiste à voir partout des - simulateurs et à nous croire seuls les savants, tandis que - précisément cette prétention pourrait nous plonger dans l'erreur. - - LOMBROSO.» - - Turin, 12 mars 1892. - -Voilà qui est parfait. Mais s'il est prudent de se défier d'une -finesse d'esprit trop aiguë, l'on doit, ce nous semble, agir de même -envers certaines hypothèses très brillantes, très séduisantes sans -doute, mais un peu périlleuses... - -La théorie du savant italien explique suffisamment certains cas; mais, -sans que nous ayons besoin de les préciser, elle reste insuffisante -devant d'autres... - -Comme le sujet qui nous occupe semble, de par son irritant mystère, -posséder, plus que tout autre, le don de susciter des théories et des -hypothèses, le lecteur nous permettra de citer, en terminant, pour le -bien de sa discipline intellectuelle et de la nôtre propre, les -passages suivants du livre admirable et naturellement peu connu de -Stallo: _la Matière et la Physique moderne_. En des études où les faux -pas de l'esprit peuvent être si fréquents, on ne saurait trop insister -sur les véritables procédés logiques. - - Quand un nouveau phénomène se présente à l'homme de science ou à - l'observateur ordinaire, cette question se pose à l'esprit de - l'un comme de l'autre: Qu'est-ce?--et cette question signifie - simplement: De quel fait connu, familier, ce fait étrange en - apparence, inconnu jusqu'ici, est-il une nouvelle forme?--de quel - fait connu, familier, est-il un déguisement ou une explication? - Ou, en tant que l'identité partielle ou totale de plusieurs - phénomènes est la base de la classification (une classe étant un - certain nombre d'objets ayant une ou plusieurs propriétés en - commun), on peut dire aussi que toute explication, y compris - l'explication par hypothèse, est, au fond, une classification. - Telle étant la nature essentielle de l'explication scientifique, - dont l'hypothèse est une forme à titre d'essai, il en résulte - qu'aucune hypothèse ne peut être valide, si elle n'identifie tout - ou partie du phénomène qu'elle est destinée à expliquer, avec un - ou plusieurs autres phénomènes préalablement observés. La - première règle, la règle fondamentale de tout raisonnement - hypothétique dans la science, peut formellement se résoudre en - deux propositions:--la première est que toute hypothèse valide - doit être une identification de deux termes: le fait à expliquer - et un fait par lequel on l'explique;--et la seconde, que ce - dernier fait doit être connu par l'expérience. - - D'après la première de ces propositions, toute hypothèse est - frivole quand elle substitue une supposition à un fait. C'est ce - qu'on appelle, dans le langage scolastique, expliquer _obscurum - per obscurius_, ou bien--la supposition étant l'expression du - fait lui-même sous une autre forme, le fait répété--expliquer - _idem per idem_. La frivolité de ces hypothèses confine à une - puérilité déplorable quand elles remplacent un fait simple par - plusieurs suppositions arbitraires, parmi lesquelles est le fait - lui-même... Pour remplir la première condition de sa validité, - une hypothèse doit mettre le fait à expliquer en relation avec un - ou plusieurs autres faits, en identifiant une partie ou la - totalité du premier avec une partie ou la totalité du second. - Dans ce sens, on a dit, avec raison, qu'une hypothèse valide - réduit le nombre des éléments non compris d'un phénomène. - -Quant à la seconde condition de validité des hypothèses: - - Le phénomène explicatif (c'est-à-dire celui avec lequel est - identifié le phénomène à expliquer) doit être une donnée de - l'expérience, elle équivaut en substance à la partie de la - première _regula philoso-phandi_ de Newton, dans laquelle il - insiste sur ce point que la cause choisie pour l'explication des - choses de la nature doit être une _vera causa_, terme qu'il ne - définit pas expressément dans les _Principia_, mais dont le sens - peut être extrait du passage suivant de son _Optique_: «Dire que - chaque espèce de choses est douée d'une qualité spécifique - occulte, par laquelle elle agit et produit des effets manifestes, - c'est ne rien dire. Mais exprimer deux ou trois principes - généraux du mouvement, tirés des _phénomènes_, et ensuite montrer - comment les propriétés et actions de toutes les choses - matérielles découlent de ces principes manifestes, ce serait - faire un grand pas en philosophie, quand même les oeuvres de ces - principes ne seraient pas encore découvertes[149]....» - - [149] Stallo: _La Matière et la Physique moderne_. (Alcan, 1884), - p. 77 et suiv. - -Telles sont les règles d'intellect, qu'en Psychologie occulte, plus -encore que partout ailleurs, on devrait avoir constamment présentes, -lorsqu'on aborde l'interprétation des phénomènes[150]. - - [150] Deux essais d'explication scientifique des Phénomènes - psychiques occultes viennent d'être récemment tentés, l'un par M. - Durand (de Gros), dans son _Merveilleux scientifique_ (Paris, - Alcan, 1894), l'autre par le docteur Fugairon, dans son Essai sur - les _Phénomènes électriques des êtres vivants_ (Paris, Chamuel. - 1894). Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'étude - attentive de ces deux savants ouvrages. - - - - -CONCLUSIONS - - -Il est certains sujets qui portent en eux-mêmes leurs conclusions: ce -sont ceux qui, exempts de toute intervention, de toute opinion -personnelle de l'auteur qui les traite, ne comprennent que le simple -énoncé des faits. Nous avons tenu--tout le long de ces pages--à -conserver rigoureusement à notre étude ce caractère d'argumentation, -pour ainsi dire impersonnelle, d'argumentation par les Faits et rien -que par les Faits. Nous effaçant constamment devant eux, nous les -avons laissé parler à notre place. En un sujet encore aussi obscur, -aussi discuté et dont les conséquences peuvent être si graves, ce -système d'exactitude positive s'imposait. - -Mais les documents que nous avons voulu donner comme unique soutien à -notre thèse ont-ils toutes les garanties qui forment «l'éloquence des -Faits»? S'ils ne les possèdent, s'ils ne peuvent pas les posséder -toutes (en une science encore si neuve), ils en présentent du moins de -suffisantes et, à notre avis, de décisives: d'une part le nombre, de -l'autre la qualité des témoignages.--Et c'est sur ce dernier argument -qu'il convient surtout d'insister. - -Le savant directeur de la _Revue scientifique_ le dit lui-même: «Il -n'est pas possible que tant d'hommes distingués d'Angleterre, -d'Amérique, de France, d'Allemagne, d'Italie, se soient grossièrement -et lourdement trompés. Toutes les objections qu'on leur a faites, ils -les avaient pesées et discutées: on ne leur a rien appris, en leur -opposant soit le hasard possible, soit la fraude, et ils y avaient -songé bien avant qu'on le leur ait reproché; de sorte que j'ai peine à -croire que tout leur travail ait été stérile et qu'ils aient -expérimenté, médité, réfléchi sur de décevantes illusions[151]». - - [151] Richet: L'Avenir de la Psychologie, in _Annales des - Sciences psychiques_, no 6, 2me année. - -Si donc les Phénomènes occultes ont tant de peine à se faire admettre -de l'Idée contemporaine, ce n'est point surtout parce que les -témoignages qui les affirment sont en quantité ou de valeur -insuffisantes. Au fond--est-il besoin de le dire?--ce qui prévient les -esprits contre l'Occulte, ce qui le leur rend suspect et intolérable, -c'est uniquement son inconcevabilité. La question se ramène donc, en -dernière analyse, à celle-ci: La concevabilité est-elle--et dans -quelle mesure--une preuve de réalité possible? - -On sait quels vifs débats cette question a suscités dans la -philosophie contemporaine; on connaît les réponses opposées que lui -ont faites Stuart Mill et ses élèves d'un côté, Whewel et Herbert -Spencer de l'autre. Tandis que les premiers soutiennent que notre -incapacité de concevoir une chose n'implique pas forcément son -impossibilité, Whewel et Spencer affirment que ce qui est inconcevable -ne peut pas être réel ou vrai. Nous n'avons pas à entrer ici dans le -détail de cette discussion philosophique, d'autant que l'on n'ignore -pas notre opinion à cet égard; bornons-nous donc à citer les paroles -suivantes de Stallo, qui la résument exactement: - -«Généralement parlant, l'inconcevabilité d'un fait physique, par suite -de son désaccord avec des notions préconçues, n'est pas une preuve de -son impossibilité ou de sa non-existence. Le progrès intellectuel -consiste presque toujours à rectifier ou renverser de vieilles idées, -dont un grand nombre ont été considérées comme évidentes, pendant de -longues périodes intellectuelles... On pourrait en accumuler des -exemples indéfiniment. Jusqu'à la découverte de la décomposition de -l'eau, de la véritable combustion et des affinités relatives du -potassium et de l'hydrogène pour l'oxygène, il était impossible de -concevoir une substance qui brûlât au contact de l'eau; un des -attributs reconnus de l'eau--en d'autres termes, une partie du concept -d'eau--était qu'elle est le contraire du feu. Ce concept préalablement -était faux, et quand il fut détruit, l'inconcevabilité d'une substance -telle que le potassium disparut[152].» - - [152] Stallo, _loc. cit._, p. 109 et suiv. - - Nous l'avons dit: la seule notion des Phénomènes que nous venons - d'étudier confine aux questions les plus élevées, suggère les plus - transcendants problèmes. C'est ainsi que l'on se demande si de la - solution de cette nouvelle et si grave Inconnue ne pourra pas - résulter--entre autres conséquences--la défaite ou le triomphe - définitifs de l'un ou de l'autre des deux grands systèmes en - présence: le Matérialisme et le Spiritualisme. - - «L'on doit affirmer que la matière, quelle qu'elle soit, est - munie, pourvue et formée de telle sorte que toute vertu, toute - essence, tout acte et tout mouvement peuvent en être des - conséquences ou des émanations naturelles[152-a].» - - Cette affirmation de Bacon, la Psychologie occulte la - confirmera-t-elle? ou bien en sera-t-elle la réfutation aussi - décisive qu'imprévue? La fameuse déclaration de Tyndall ne saurait - suffire à décider notre opinion: - - «Mettant bas tout déguisement, dit-il, voici l'aveu que je crois - de voir faire devant vous: quand je jette un regard en arrière sur - les limites de l'expérience expérimentale, je discerne au sein de - cette matière--que, dans notre ignorance et tout en proclamant - notre respect pour son Créateur, nous avons jusqu'ici couverte - d'opprobre,--la promesse et la puissance de toutes les formes et - de toutes les qualités de la vie[152-b].» - - Disons-le encore une fois: Nul ne peut affirmer dès maintenant - connues toutes les modalités de la Matière et de la Force; nul, - non plus, ne peut certifier que ces deux concepts (en réalité ce - n'est pas autre chose) suffisent et suffiront toujours à tout - expliquer.... - - [152-a] Discours inaugural prononcé, en août 1874, au Congrès de - l'Association britannique, à Belfast. - - [152-b] Bacon: _De Princ. atque Orig._ Opp. éd. Bohn, vol. II, p. - 691. - -Donc, puisque, d'une part, l'observation positive,--nous pensons -l'avoir suffisamment montré,--de l'autre, l'analyse philosophique, -loin d'infirmer la proposition mise en tête de ces pages, semblent au -contraire la légitimer, nous n'hésitons pas à la prendre pour -conclusion de notre travail. - -Et nous répétons avec M. Richet: - -«_Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mêlées aux forces connues -et décrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication -mécanique, simple, vulgaire, ne suffit pas à expliquer tout ce qui se -passe autour de nous; en un mot qu'_IL Y A DES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES -OCCULTES[153].» - - [153] Ch. Richet: _Lettre de M. Dariex, Ann. des Sciences - Psychiques_, no 1, 1re année. - -On s'en souvient, nous avons jugé nécessaire--non par une sotte -pusillanimité intellectuelle, mais parce que l'état actuel de la -question l'exigeait--d'établir des degrés, des nuances dans -l'admissibilité de ces divers Phénomènes; ces réserves ne sauraient -pourtant infirmer en rien la conclusion ci-dessus, la seule à retenir, -et qui peut se résumer en ces quelques mots vulgaires, mais -significatifs: IL Y A SUREMENT QUELQUE CHOSE. - -Maintenant, et pour dire un mot des causes possibles de tout cet -Absurde, parviendrons-nous à mieux connaître la plus probable[154] -d'entre elles, cette «Force psychique» à peine entrevue jusqu'ici? -Réussirons-nous--comme nous fîmes pour le fluide électrique--à -pénétrer les modes de sa production et de son activité, à la manier -selon nos désirs, en un mot, à nous l'asservir? - - [154] Au moins, pour une partie des Phénomènes psychiques, sinon - pour tous. - -«Un jour viendra, dit Humboldt, où les forces qui s'exercent -paisiblement dans la nature élémentaire, comme dans les cellules -délicates des tissus organiques, sans que nos sens aient encore pu les -découvrir, reconnues enfin, mises à profit et portées à un haut degré -d'activité, prendront place dans la série indéfinie des moyens à -l'aide desquels, en nous rendant maîtres de chaque domaine particulier -dans l'empire de la nature, nous nous élèverons à une connaissance -plus intelligente et plus animée de l'empire du monde.» - -La Force psychique est-elle au nombre de ces forces, et la prédiction -d'Humboldt se réalisera-t-elle à son sujet? Il serait peu -philosophique de le nier, téméraire de l'affirmer. - -«Assurément, les effets qu'elle a produits jusqu'à présent sont -relativement faibles; mais quand Galvani s'amusait à faire danser des -grenouilles, prévoyait-il qu'un siècle après, cette force, à peine -perceptible qu'il venait de découvrir, éclairerait Paris?[155]» - - [155] De Rochas. - -Quel que soit son sort dans l'avenir, maintenant que l'existence de ce -nouveau mode de l'Energie est à peu près démontrée, en dehors de -toute erreur, en dehors de toute fraude, il faut, sans plus hésiter, -le soumettre aux ordinaires procédés d'investigation scientifique, -car, Sir William Thomson l'a déclaré: «La Science est tenue, par -l'éternelle loi de l'honneur, à regarder en face et sans crainte tout -problème qui peut franchement se présenter à elle[156].» - - [156] Discours prononcé, en 1871, devant l'_Association - britannique_, à Edimbourg. - -Or--que l'on nous permette de revenir encore sur ce point--croire que -parce que certains de ces problèmes affectent des données absolument -contraires à celles qui nous sont familières, ils ne sauraient -exister, c'est «se faire fort par une téméraire présumption de sçavoir -jusques où va la possibilité[157]», c'est, du même coup, interdire -toute investigation scientifique, en dehors des régions déjà connues, -c'est arrêter net l'évolution progressive de la Science. Pareilles -affirmations ne peuvent être le fait que d'un imprudent oubli des -leçons infligées à l'esprit de l'homme par l'histoire des sciences... - - [157] Montaigne: ESSAIS.--_C'est folie de rapporter le vray et le - faulx au jugement de notre suffisance._ - -Certes, nous ne nous dissimulons pas que ces études si nouvelles nous -réservent peut-être bien des déceptions. Qu'importe, s'il nous reste -une chance, une seule d'atteindre à des résultats dont on peut dire -que les entrevoir seulement effare l'imagination! - -Non pas, cependant, que, dans leur essence, les Phénomènes occultes -soient plus «merveilleux» que n'importe lequel des faits qui se -passent journellement sous nos yeux. Pour tout esprit tant soit peu -philosophique, les mouvements d'un objet sans contact ne constituent -pas un «incompréhensible» plus profond, un prodige plus étonnant que -la germination d'une simple graine. L'absurde n'est-il pas, suivant le -mot de Goethe, «la véritable âme de notre monde?» Seulement, les -Phénomènes de l'Occulte sont en dehors de notre expérience -journalière, ils bouleversent notre routine mentale; de plus--et c'est -ce qui achève de désorbiter l'esprit--ils nous révèlent l'existence -probable de nouveaux, d'inespérés éléments dans la série des Forces, -ils projettent de révélatrices et aveuglantes lueurs dans les ténèbres -de ces mystérieux «Au-delà» que la pensée humaine a toujours -soupçonnés et jamais pénétrés... - -Donc, encore un coup, et c'est ici notre seconde -conclusion--corollaire logique de la première,--il est temps d'entrer -et d'entrer hardiment dans ces régions de l'Occulte, trop longtemps -l'apanage de la Superstition et de la Fraude; il est temps de -reconnaître ce nouveau et peut-être si fertile domaine, auquel M. -Lodge assigne les limites suivantes: - -«Limitrophe à la fois, dit-il, à la physique et à la psychologie, -cette région intermédiaire entre l'énergie et la vie, entre l'esprit -et la matière, est bornée au nord par la psychologie, au sud par la -physique, à l'est par la physiologie, et à l'ouest par la pathologie -et la médecine..... Jusqu'à présent, nous avons trop hésité à pénétrer -dans ce nouveau domaine, mais bientôt nous l'envahirons.» - -Et il continue par ces paroles, qui seront les dernières de notre -étude: - -«Ce que nous savons n'est rien auprès de ce qui nous reste à -apprendre, dit-on souvent, quoique parfois sans conviction. Pour moi, -c'est la vérité la plus littérale, et vouloir restreindre notre examen -aux territoires déjà à demi-conquis, c'est tromper la foi des hommes -qui ont lutté pour le droit de libre examen, c'est trahir les -espérances les plus légitimes de la Science.» - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - PRÉAMBULE v - - INTRODUCTION vii - - HISTORIQUE 17 - - DIVISION DU SUJET 41 - - - PREMIÈRE PARTIE - - PREMIÈRE CLASSE--PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES - - PREMIER GENRE.--_Télépathie_ 45 - - A.--Hallucinations télépathiques visuelles 63 - - B.--Hallucinations télépathiques auditives 73 - - C.--Hallucinations télépathiques tactiles 81 - - D.--Hallucinations télépathiques réciproques 89 - - E.--Hallucinations télépathiques collectives 92 - - DEUXIÈME GENRE.--_Lucidité ou clairvoyance_ 100 - - TROISIÈME GENRE.--_Pressentiment_ 112 - - - DEUXIÈME PARTIE - - DEUXIÈME CLASSE--PHÉNOMÈNES PHYSIQUES OCCULTES - - I. _De la force psychique_ 125 - - Lévitation 154 - - II. _Phénomènes divers_ 161 - - 1º Phénomènes se produisant sans l'intervention reconnue - d'un médium 164 - - 2º Matérialisations 172 - - 3º Expériences de Milan 186 - - III. _Des médiums_ 202 - - IV. _Théories émises pour expliquer les divers phénomènes - occultes_ 210 - - CONCLUSIONS 218 - - - - -LIBRAIRIE CAMILLE COULET, ÉDITEUR. - - - VIENT DE PARAITRE - - TRAITÉ PRATIQUE - - DES - - MALADIES DU SYSTÈME NERVEUX - - PAR - - J. GRASSET - - Correspondant de l'Académie - de Médecine - Professeur de clinique médicale - - G. RAUZIER - - Professeur agrégé - Chargé du cours de pathologie - interne - - à la Faculté de Médecine de Montpellier - - QUATRIÈME ÉDITION - - Revue et considérablement augmentée - - AVEC 122 FIGURES DANS LE TEXTE ET 33 PLANCHES - DONT 15 EN CHROMO ET 10 EN HÉLIOGRAVURE - - _Ouvrage couronné par l'Institut (prix Lallemand)_ - - 2 vol. grand in-8º raisin de 1987 pages - - Prix: 45 francs - - - - - -End of Project Gutenberg's Les Phénomènes Psychiques Occultes, by Albert Coste - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES *** - -***** This file should be named 42852-8.txt or 42852-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/8/5/42852/ - -Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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