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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Les Peintres Provençaux - Loubon et son temps - Aiguier - Ricard - Monticelli - Paul Guigou - -Author: André Gouirand - -Release Date: May 29, 2013 [EBook #42836] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PEINTRES PROVENÇAUX *** - - - - -Produced by the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by The Internet Archive/Canadian -Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur: - - L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs - typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections - mineures. - - - - - LES PEINTRES PROVENÇAUX - - - - - ANDRÉ GOUIRAND - - - _Les Peintres Provençaux_ - - - LOUBON ET SON TEMPS - AIGUIER--RICARD--MONTICELLI - PAUL GUIGOU - - - DEUXIÈME ÉDITION - - [Logo de l'éditeur] - - PARIS - SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES - _Librairie Paul Ollendorff_ - 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50 - - 1901 - Tous droits réservés. - - - - -LES PEINTRES PROVENÇAUX - - -INTRODUCTION - - _Il faut cultiver notre jardin._ - (VOLTAIRE.) - - -A l'Exposition centennale de l'art français, les peintres provençaux -remportaient, l'an dernier, des avantages marqués, même triomphaux, dans -la glorieuse bataille artistique qui se livrait aux murs des salles -du Grand Palais, entre les meilleurs ouvriers picturaux du siècle -finissant. On fut surpris de la science d'un paysagiste animalier -comme Loubon; beaucoup crurent découvrir pour la première fois, avec -une admiration étonnée, l'intimité profonde des subjectifs portraits -de Gustave Ricard, bien que ce peintre fût depuis longtemps au Louvre; -l'art sincère et fort du paysagiste Paul Guigou arrêta au passage la -critique et la foule; enfin, quelques toiles de Monticelli suscitèrent -de la curiosité enthousiaste. Ce fut comme une révélation. - -Est-elle due, cette révélation tardive, à l'absence des oeuvres de ces -artistes provençaux--Ricard à part--de nos musées nationaux du Louvre et -du Luxembourg[1]? D'où viennent ce long silence et ce pesant oubli? -Enfin, que leur manqua-t-il, à ces admirables peintres, pour acquérir la -gloire méritée? - - [1] L'État a acquis depuis le _Paysage de Provence_ de Paul - Guigou qui était exposé à la Centennale. Ce tableau est en ce - moment au Musée Galliera pour aller plus tard au Louvre. - -Rien, certes! Mais ils eurent le tort de vivre, de travailler et de -mourir en Provence, dans leur pays natal; où ils trouvèrent, du reste, -les sources de leur meilleure inspiration. - -La Provence--comme d'ailleurs toute la province, grâce au système -centralisateur qui étreint, paralyse et tue la France--a toujours tort; -et l'Art, lui, est le premier frappé, car plus que jamais il faut qu'il -soit de Paris ou consacré à Paris, pour avoir droit à la Justice, à la -Renommée. - -Mais si c'est à leur vie, volontairement faite chez eux, à leur mort -pour la plupart, survenue, là, sans bruit, que ces artistes provençaux -doivent d'être restés en partie obscurs et aussi longtemps ignorés -par les détenteurs de nos gloires nationales, c'est aussi à ces -circonstances qu'ils méritent, par l'originalité puisée dans l'amour -et la compréhension de leur pays, d'être remarqués aujourd'hui et de -paraître plus intéressants. Par la comparaison possible et la reculée -nécessaire du temps, l'oeuvre d'art acquiert sa grande et réelle -beauté. Et pendant que vont disparaître dans l'indifférence bien des -réputations officielles et tapageuses de ces dernières années, les -noms de ces Provençaux, inconnus ou oubliés à Paris, jusqu'à hier, -ceux-mêmes,--comme Aiguier, Engalière, Simon etc., etc.,--qu'on a -négligé de montrer à la Centennale, vont s'imposer définitivement, et -entrer dans l'histoire de l'art pictural français du siècle. - - * - * * - -A certaines époques de l'art chez les peuples, l'influence de l'apport -fait par des artistes étrangers au profit d'une race autochtone eut -souvent des conséquences si heureuses, si inattendues comme résultats, -qu'elle put fournir prétexte à des explications diverses. Les uns -ont voulu affirmer que les nouveaux venus eurent seuls le mérite de -la renaissance qui se produisit en ces moments-là; d'autres ont osé -prétendre que les artistes étrangers qui apportaient leur talent -particulier au service d'une civilisation existant déjà, durent le -plier au goût du peuple hospitalier et comme par un sentiment de -reconnaissance. Ces opinions opposées se peuvent soutenir: on peut -même dire qu'elles se complètent. S'il y a, au point de vue physique, -des croisements de race qui donnent de plus beaux produits que ceux -résultant de l'union de sujets de la même famille, on peut admettre -qu'au point de vue artistique, des échanges heureux ont pu s'établir -entre différentes écoles éloignées; et encore, que des germes d'art -accidentels, tombant dans des milieux favorables, ont donné, à certains -moments, de merveilleux résultats. - -Il est incontestable que les artistes grecs qui descendirent en -Provence, y apportèrent les éléments de beauté qui étaient chez eux le -but de l'art. Mais il est non moins probable que ces artistes furent -tout de suite compris, encouragés; et qu'ils trouvèrent sur cette terre -hospitalière une population enthousiaste, des admirateurs puissants -et bientôt des élèves nombreux doués de vives aptitudes. Ces ferments -de beauté de l'art hellénique agitèrent si profondément le pays et y -prospérèrent si bien que, cent cinquante ans après la disparition de la -Grèce, l'art était, en Massalie, en pleine florescence, cultivé par -des artistes supérieurs dont la réputation s'étendait lointaine[2]. - - [2] _L'Art dans le Midi_ (Etienne Parrocel). - -Déjà des artistes provençaux avaient été antérieurement appelés en -Grèce pour enrichir ce pays de nombreuses statues. Plus tard, la Rome -républicaine--tout absorbée par la conquête et partant par la nécessité -de faire de chaque citoyen un soldat--vint souvent demander à la -Provence ses artistes en tous genres. Et quand, sous les Césars, le -luxe exagéré, le faste sans goût, la richesse appliquée sans mesure, -contribuèrent à la dégradation de l'art, la Provence, longtemps encore -après l'invasion des Wisigoths, conserva le sentiment de la beauté -simple des Grecs. - -Bientôt, aux clameurs victorieuses des hordes wisigothes, se mêlèrent -les bruits de destruction des premiers chrétiens qui, dans leur haine -des anciens dieux, anéantissaient les statues antiques. C'est avec -fureur qu'ils obéirent aux ordres de Constantin et de Théodose leur -commandant de briser les idoles et de renverser les temples. Et alors, -tous les chefs-d'oeuvre du paganisme disparurent du monde en deuil. - -En Provence, après la fin tragique de l'art grec, il semble, en effet, -qu'une nuit profonde y soit descendue. Cependant, et sans solution de -continuité, l'art renaissait peu à peu sous des formes nouvelles, animé -d'une autre foi. Un moine doué d'un grand cerveau--saint Benoît--avait -introduit dans la règle de son ordre la liberté de cultiver les -beaux-arts. Par un trait de génie, il les sauvait d'une décadence -irrémédiable. - -Les moines du moyen âge furent plutôt, à la vérité, des savants, des -lettrés, des architectes, des musiciens. Toutefois, à Avignon, au -Xe siècle, on trouve dans le couvent de Saint-Ruff toute une -école de peintres, de mosaïcistes, d'imagiers, de sculpteurs[3]. Pour -ces hommes, ensevelis dans les cloîtres, l'art n'était qu'un acte de foi -sincère; mais ils eurent rapidement de nombreux adeptes. Des séculiers -s'exercèrent dans tous ces arts et y acquirent une grande réputation. -Par ces derniers, l'Art devait perdre son anonymat. A leur tour, les -peintres verriers de Marseille devenaient célèbres. Claude et Guillaume -allaient même à Rome, appelés par le pape Jules II, pour y peindre les -vitraux du Vatican. De son côté, l'école de peinture d'Avignon était -éclatante. Personnelle, forte, indépendante, au XVe siècle, -elle voyait sortir de son sein un artiste merveilleux, Enguerrand -Charonton, l'auteur du _Couronnement de la Vierge_, si remarqué à la -Centennale, peinture qu'on attribua longtemps à Van Eyck; et Nicolas -Froment, qui pourrait bien être l'auteur incertain du triptyque de la -cathédrale d'Aix. - - [3] Etienne Parrocel. _Les Annales de la peinture._ - -Déjà, sous les Bérenger, le comté de Provence, en commerce spirituel -constant avec les Grecs, les Arabes et l'Italie, était devenu un centre -artistique remarquable. Après eux, René le Bon s'intéressa surtout à -l'art de la peinture, qu'il pratiquait lui-même, paraît-il, avec assez -d'habileté. Il sut, dans tous les cas, s'entourer de nombreux et bons -artistes qui enrichirent les églises et les demeures seigneuriales. -Aix, Avignon, Arles, Marseille se disputaient les meilleurs peintres, -les plus adroits orfèvres, les plus estimables graveurs. La Provence -s'était ressaisie et accomplissait, dans l'action artistique, sa -brillante destinée. Néanmoins, la Renaissance italienne devait absorber -à son profit les travaux antérieurs et les oeuvres des autres -pays. Rien, en effet, ne pouvait, au moins pour l'instant, résister à -une si haute et si volontaire impulsion. Le passé était emporté dans -le tourbillonnement cyclique de cette force; et les tendances qui -s'étaient annoncées ailleurs en manifestations latentes étaient d'avance -annihilées par l'apparition presque spontanée des plus hauts génies de -l'art pictural. - - * - * * - -Après sa réunion à la France, en 1482, la Provence fut dévastée, -pendant plus d'un siècle, par des épidémies et des guerres civiles. A -la suite de ces longues années de dépression morale et physique, ainsi -qu'un corps anémié qui n'a plus l'énergie de résister aux attaques -diathésiques, cette province subit en art l'influence du mauvais goût -des artistes italiens, qui avaient rapporté de l'école florentine les -tendances décadentes de cette époque. Mais un hasard heureux, une -circonstance fortuite amena à Aix, à son retour d'Italie (en 1609), -Ludovic Finsonius[4], un Flamand, élève du Caravage, qui vint se fixer -dans cette ville. Ce fut le prélude d'événements artistiques importants. -Finsonius apportait, par l'union de l'art du Nord avec celui très -éclectique de son dernier maître, les éléments d'un talent vigoureux et -séduisant qui allait favorablement influencer une génération d'artistes. -Le peintre brugeois, avec ses beaux mouvements de vie, impressionna les -Méridionaux. Si sa couleur n'est pas somptueuse, son dessin demeure -grand, car Finsonius allie avec bonheur la belle technique du -Caravage aux gestes rudes et parfois violents de l'école d'Anvers. Par -là, il dut frapper l'imagination provençale. Un autre peintre de talent, -Daret, né à Bruxelles, vint aussi s'établir à Aix et s'y maria; pendant -qu'à Brignoles s'installait le premier des Parrocel. - - [4] _Recherches sur la vie et les ouvrages de quelques peintres - provinciaux de l'ancienne France_, par Ph. de Pointel. Du même - auteur, voir aussi les _Biographies de Finsonius, Daret et - Reynaud, le vieux peintre avignonnais_. - -Sur cette terre toujours désireuse de fécondation, sur ce sol provençal -où l'art grec avait laissé de si profondes racines, un printemps -devait bientôt faire pousser les rameaux d'une nouvelle Renaissance. -Finsonius et Daret avaient fait école, et leurs élèves, Mimault et -Laurent Fauchier, ne tardèrent pas à conquérir leur originalité. -Laurent Fauchier (1643-1672), quoique mort très jeune, laisse un bagage -important. Sa peinture délicatement savoureuse, son faire onctueux, sa -couleur riche en font un artiste supérieur à Mignard, alors pourtant -glorieux à Paris et dont il fut un temps l'élève. - -Pendant que Fauchier illustrait Aix, Marseille voyait grandir son enfant -le plus célèbre, Pierre Puget, chez qui, il est vrai, le tempérament -extraordinaire du sculpteur rejetait sans tarder au second plan la -belle nature du peintre, la science de l'architecte. A Arles, en 1698, -naissait Pierre Sauvan, le peintre d'histoire. Partout, en Provence, -l'activité artistique s'était accrue. A Avignon, déjà remarquable par -ses graveurs, avaient fleuri des peintres tels que Reynaud le Vieux, -Nicolas Mignard, auxquels succédèrent les nombreuses familles des -Parrocel et plus tard des Vernet. A Aix s'étaient enfin établis les Van -Loo, venus de Hollande. Toutes ces familles vont fournir pendant plus -d'un siècle des peintres de rois, peintres officiels par excellence, -des prix de Rome, même des membres et directeurs d'Académies, partout -comblés de gloire et d'honneurs. - -Sont-ils les plus intéressants de nos peintres provençaux? - -En 1705, était née à Marseille, Françoise Duparc, fille et -élève d'Antoine Duparc, disciple de Puget. Après avoir travaillé -durant quelques années avec son père et avec J.-B. Van Loo, la jeune -artiste devint assez vite un peintre primesautier et supérieur à ses -maîtres. Quoique et parce qu'ignorée, cette artiste mérite que nous -nous arrêtions devant son oeuvre. Très au-dessus de Greuze comme -portraitiste, Françoise Duparc s'impose surtout par la sincérité et -la simplicité de son talent très personnel. Elle a laissé au musée de -Marseille, à sa ville natale où elle vint mourir, obscure, oubliée--en -1778--quatre portraits qui passent inaperçus aux yeux des visiteurs -ordinaires, mais qui n'en sont pas moins fort remarquables. Ces toiles, -d'une composition et d'une harmonie tranquilles, n'attirent pas les -regards superficiels. Cependant, malgré leur allure modeste, elles -détiennent des qualités rares: la compréhension de la couleur locale, -l'amour du terroir, l'ingéniosité en même temps que la grâce simple. On -les dirait peintes avec les éléments primordiaux de la terre provençale -elle-même. Par là, elles demeurent définitives comme l'émanation de la -vie, l'histoire des moeurs, l'étude des caractères d'une contrée. -Sur chacune des figures, l'artiste a tracé avec bonhomie les destinées -de son modèle. Tels le _Centenaire_, la _Vieille_, qui rappellent les -ancêtres archaïquement symbolisés dans les crèches provençales; telles -la _Laitière_, d'ingénuité puérile, chargée de tout l'attirail de son -métier; la _Tricoteuse_, où l'artiste résume ses qualités précurseuses -de la voie que suivront Greuze et Chardin: autant de symphonies aux -timbres doux, d'un faire homogène et savant dans sa tranquillité, -d'une délicate vision, d'une inspiration charmante. Il y a chez -Françoise Duparc une originalité qui s'ignore et qui apparaît, après -deux siècles, évidente et précieuse. Avec le charme sincère et -l'affection profonde que l'artiste a pour les êtres et les choses du -pays provençal, on retrouve surtout dans ses toiles, avant Chardin, -l'observation naïve qui illustrera ce dernier. Son art est tout entier -dans la modestie du procédé, dans la science des ressources infinies, -dans l'agréable tonalité qu'elle sait trouver avec la gamme peu étendue -d'une palette claire. - - [Illustration: - Cliché Brion. - FRANÇOISE DUPARC - (1705-1778) - _La Tricoteuse_ (Musée de Marseille).] - -Quoique parfaitement ignorée à Paris[5], quoique son nom ne figure dans -aucune histoire de la peinture française au XVIIIe siècle, -Françoise Duparc doit y prendre une des premières places à côté des -peintres les plus connus. - - [5] Françoise Duparc fut très admirée en Angleterre, où elle - vécut pendant quelques années. De nombreux portraits peints par - l'artiste marseillaise sont conservés dans certaines galeries - assez fermées, à la vérité, et s'y tiennent très bien, malgré le - voisinage des plus grands maîtres. - - * - * * - -De l'école d'André Bardon, alors directeur de l'Académie de peinture -de Marseille--fondée en 1753--était sorti Henry d'Arles, un peintre -de marine, presque égal à Vernet. A Grasse était né en 1732, Honoré -Fragonard, nouvelle gloire provençale, dont la Révolution allait arrêter -la géniale verve. Avec l'administration napoléonienne, le goût de David -se répandit dans la France entière; et bien rares furent les artistes -qui surent rester indépendants et ne sacrifièrent pas à la mode et à -l'autorité. Après Goubaud--un élève de David qui peignit encore plus sec -que le maître--l'école de Marseille passa en 1810 aux mains d'Aubert. -Aubert était, sinon un grand peintre, du moins un artiste intelligent, -classique, dans le bon sens du mot. S'étant fait dans les musées et -les meilleurs ateliers des maîtres une éducation soignée de l'art -du dessin, il en avait une belle compréhension. Il allait acquérir la -gloire d'avoir su instruire et guider les premiers pas d'artistes tels -que Papety, Ricard, Roqueplan, Monticelli, Simon, etc., etc. - -Il faut observer que, de tous les temps, l'école provençale vécut et -prospéra par des échanges réciproques, et par la fusion constante des -principaux artistes nés à Aix, à Avignon, à Marseille ou à Arles. Mais -l'école qui va nous occuper plus spécialement et que l'on pourrait -appeler aussi celle de 1830, est essentiellement le produit de -l'alliance artistique et étroite entre Marseille et Aix. On voit, en -effet, Constantin, un Marseillais, venir s'établir à Aix et devenir le -maître de Granet, un Aixois. Pendant qu'un autre Aixois, Émile Loubon, -élève de Constantin et de Granet, est appelé à Marseille pour y diriger -l'École de dessin et de peinture; au moment où les tendances nouvelles -poussaient les artistes français à sortir de l'atelier pour peindre dans -les champs, au bord de la mer, sous les frondaisons. - -Or, cinquante ans auparavant, Constantin (Jean-Antoine)--1757-1843--avait, -en grand artiste, devancé son époque. On peut à juste titre surnommer -Constantin le père de l'école provençale du paysage, car c'est à lui -qu'elle doit ses qualités et les principes de sa force. Constantin -paraît--le premier en France--être allé demander directement à la -nature des émotions nouvelles d'art. Et c'est après un travail -incessant--Constantin dessinait une partie de la nuit--de longues et -patientes études de dessin sur nature, qu'il a pu, aidé de son génie, -arriver à donner par des moyens aussi bornés que le crayon rouge et le -lavis à l'encre de Chine des sensations nouvelles de paysage. Tels sont -ces lacs profonds bordés d'arbres séculaires, ces rochers majestueux aux -arêtes cassantes, ces cascades bondissantes, ces ponts et ces fabriques -de Rome d'un savant pittoresque; puis, la campagne un peu brutale de son -pays qu'il dessine, sans arrêt, toute sa vie. «La nature provençale, dit -encore M. Brès, n'eut peut-être pas de portraitiste plus sincère. Ce -n'est pas dans ses paysages héroïques qu'il faut le chercher, mais dans -cette foule d'études d'une exécution énergique et d'une franchise un peu -rude, où se retrouvent la bastide d'autrefois, les jeux de boules devant -la ferme, et les foires toutes grouillantes d'hommes et d'animaux,--la -Provence de nos pères.» On ne s'explique pas vraiment comment et dans -quelles circonstances on réussit à persuader Constantin qu'il n'était -pas né pour faire un peintre et qu'il réussirait mieux dans ses dessins. -Il y a au musée d'Aix un portrait peint par cet artiste qui atteste -pourtant toute la puissance d'une superbe organisation. Cependant le -peintre se contenta de dessiner et quelquefois d'indiquer les valeurs -par des teintes plates d'un bel effet. Par sa vie de labeur incessant, -d'observation constamment tendue vers un point: la recherche de la ligne -éloquente, une vision particulière se fait chez l'artiste, son cerveau -conçoit vite, sa main s'assouplit en même temps. Il sait regarder -et traduire avec beauté. Il apprend surtout à éliminer le détail au -profit de l'ensemble. Savamment il prend des partis pris de lumière, il -sélecte la ligne et la veut toujours plus décisive, plus approchante et -résumante du caractère. Par là, le dessin de Constantin se spiritualise -et approche de la vie. Et Granet, son élève, alors célèbre, membre de -l'Institut de France, officier de la légion d'honneur, s'arrêtera un -jour devant un dessin de Constantin en s'écriant: «Ah! celui-là sera -toujours le maître.» Oui, le maître, le maître de l'école provençale du -paysage, dont nous étudierons les efforts des principaux représentants. - -Héritant de l'énergie du dessin de pareils ancêtres, forte des -intéressantes recherches de Granet sur la belle ordonnance de la -lumière, l'école provençale, qu'illustrait alors Dominique Papety, -l'émule de Ingres, Roqueplan avec ses paysages, allait posséder une -pléiade d'artistes éminents: Monticelli, un coloriste de génie; Gustave -Ricard, le disciple inspiré des plus grands portraitistes qu'il a -souvent égalés; Aiguier, un instinctif, doux poète de la lumière; enfin, -des peintres tels que Paul Guigou, Loubon, etc., dont la renommée -grandira avec le temps, à chaque manifestation comparative d'oeuvres -picturales. - -A. G. - - - Nous n'avons nommé dans cette introduction que les peintres - provençaux caractérisant le mieux une époque souvent féconde - en talents nombreux et que nous aurions voulu tous citer. Mais - c'était dépasser la portée de cette première tentative de - réhabilitation de l'école provençale, aujourd'hui en partie - oubliée ou méconnue. L'école d'Avignon aurait mérité sans doute - plus de développements. Peut-être ferons-nous plus complet - ce travail, un jour prochain. Du reste, le cas des peintres - provençaux n'est pas un cas isolé. Il existe dans de nombreuses - contrées du pays de France, des artistes d'une valeur vraiment - originale, qui demeurent dans l'oubli, victimes des conséquences - d'une centralisation artistique exagérée. Il faut souhaiter que - partout des bonnes volontés s'emploient à révéler les noms de - ces artistes et à mettre au jour leurs oeuvres méritantes. Ainsi - fera-t-on la France plus grande et l'art français plus haut. - - - - -ÉMILE LOUBON ET SON TEMPS - -1809-1863 - - - [Illustration: - Cliché Brion. - LOUBON (ÉMILE) - (1809-1863) - Peint par G. RICARD - (Musée de Marseille)] - - -I - -ÉMILE LOUBON ET SON TEMPS - - _A Paul de Montvalon._ - - -Les peintres animaliers les plus remarquables, les Cuyp, les Paul -Potter, les Troyon, les Ch. Jacque, etc., etc., se sont surtout -attaché--en outre du poème pictural--à montrer, par l'étude de -l'ostéologie et de la myologie, par les recherches linéaires, le -caractère physique des animaux. Parmi ces peintres, quelques-uns ont -cherché par une observation plus aiguë à déduire le caractère moral de -leur modèle: l'instinct. Mais il appartenait à Émile Loubon de savoir -saisir--plus que tout autre--les animaux au passage, de fixer leur -course capricieuse ou violentée par l'homme, au milieu de paysages rudes -et lumineux, et de les y camper dans de beaux mouvements de vie intense, -de vie exubérante, endiablée, jusqu'à l'affolement. - -Dans le brouhaha de ses _troupeaux en marche_ qui dévalent les pentes -en avalanche, quand se heurtent les cornes et que la masse laineuse -oscille--houle animale--entre les chemins creux, parmi les pierrailles -des pentes ravinées, on a la forte sensation de la vie agitée. Et, -de ces tableaux, dans lequel l'air est déchiré par le sifflement des -fouets, les aboiements rageurs des chiens, le mugissement inquiet des -boeufs, les bêlements doux des moutons, une sensation de sonorité -se dégage. M. Arsène Alexandre observe avec raison que ces sensations -de mouvement et de sonorité sont surtout produites dans les grandes -oeuvres d'art picturales ou sculpturales, dans toutes celles qui sont -durables et auxquelles tout notre être est intéressé: «Nous entendons -parfaitement, ajoute-t-il, le chant pur et gracieux que psalmodient les -enfants dans les bas-reliefs célèbres de Lucca della Robbia. Dans le -_Naufrage de la Méduse_, nos oreilles sont douloureusement effrayées par -les lambeaux de cris d'appel qui nous parviennent, entrecoupés par le -mugissement des vents de la mer. Prenez tous les temps, prenez tous les -maîtres, et leurs oeuvres, pour peu que vous les sentiez vivement et -avec sincérité, vous apparaîtront avec cette triple qualité: la forme -solide qui est l'apparence immuable et tangible que l'artiste leur a -donnée, et, d'autre part, le mouvement et la sonorité qui sont des -réalités invisibles, augmentant d'intensité en raison du reste de notre -personnelle émotion[6].» - - [6] Arsène Alexandre. _Barye (Antoine Louis)._ - -Or, ces qualités de maître, Loubon les possède, car ses animaux sont -dans un perpétuel mouvement, et de ses toiles un bruit constant sort. -Jamais au repos, ses boeufs ne vont pas, comme avec Troyon, d'un -pas nonchalant vers la ferme, dans le calme du soir, ou, au pré et -à l'abreuvoir, sans hâte. Harcelés par l'homme et les chiens, ils -foncent ou font des écarts brusques et dégringolent dans des raccourcis -audacieux. Les moutons, en aucun moment, ne broutent silencieux, -paisibles, comme avec Ch. Jacque, sous de beaux ombrages; constamment, -ils vont en marche forcée, sur les routes calcaires, sous des cieux -impitoyables, avec des bêlements plaintifs. Les chèvres, qu'on avait -vues reproduites par certains avec des allures capricieuses, -deviennent folâtres, grimacières, clownesques, sabbatiques. - -En fait, l'animal, comme l'a compris Loubon, est vu à travers un vrai -cerveau provençal, et peint par une imagination provençale. Il a le -mouvement tour à tour emphatique, explicatif, emporté; l'attitude -essentiellement mimique. Pourtant, cette exagération fougueuse du -mouvement n'est jamais chez lui extravagante. Ce qui pourrait n'être -qu'une charge habile, qu'une caricature artistique, devient une note -d'art nouvelle. Et cette furie de vie, en pleine lumière méridionale, -intéresse, passionne et retient. - - * - * * - -A Aix, où ceux qui descendent du septentrion retrouvent une vague -analogie de cité rhénale; à Aix, somnolente désormais dans la quiétude -d'une vie accomplie; au sein de l'ancienne capitale de la Provence, -où l'on peut encore évoquer les fastes glorieux et artistiques de son -histoire écrits sur les murs des monuments, aux portes des églises -et des anciennes demeures seigneuriales; dans une des petites rues -silencieuses de la ville, aujourd'hui tranquille, aristocratique et -universitaire, rues bien provinciales où l'herbe croît gentiment entre -les pavés, Loubon (Charles-Joseph-Émile) vit le jour le 12 janvier 1809. -Encore tout enfant, il fut vivement impressionné par quelques visites au -musée de sa ville natale; et là, dans l'atmosphère presque monastique -de ces salles, qui gardaient précieusement les oeuvres de quelques -glorieux ancêtres, sa vocation apparut évidente sous la chaleur de ses -enthousiasmes juvéniles, sous l'émoi de ses premières et fortes joies -d'art. Les sérieuses études classiques qu'il fit ensuite aux lycées -de Marseille et d'Aix, la vie d'internat, auraient peut-être eu -raison de ce goût pour la peinture chez une nature moins artiste, elles -augmentèrent au contraire chez Loubon ses aspirations et son désir -d'exprimer ses sensations par le langage du dessin. A la grande joie -de ses condisciples, ses cahiers de latin et de grec se couvrirent, en -marge, de figures et de paysages. L'élève interprétait Virgile à sa -manière; et les tableaux champêtres du poète des _Géorgiques_ étaient -traduits par l'apprenti peintre sous la forme descriptive linéaire. -C'était l'enseignement par l'image dont on a fait depuis une grande -application; mais par l'image créée par un cerveau neuf et imaginatif. -L'enfant étonnait, en outre, son professeur de dessin par sa facilité -spirituelle et aisée de reproductions graphiques. - -Fils d'un riche négociant, peu destiné par sa naissance à la carrière -artistique, le jeune Loubon s'y livrait virtuellement, et, circonstance -rare, ses parents semblèrent favoriser ses goûts. Car, rentré à Aix -pour y faire son droit, il se mit à travailler avec ardeur le dessin, -à l'École de cette ville, alors dirigée par Clérian le père, avec les -conseils d'un maître incomparable, Constantin. En passant à Aix pour se -rendre à Rome, le peintre Granet, ami de la famille Loubon, décida de -l'avenir du jeune homme, par ses encouragements et ses appréciations -louangeuses; il réussit d'ailleurs à obtenir de ses parents -l'autorisation de l'emmener à Rome. - -Loubon avait alors vingt ans. On s'imagine aisément ce que dut être -ce voyage pour ce jeune Provençal d'imagination ardente, de culture -lettrée, d'enthousiasme débordant pendant un long parcours, à travers -le midi de la France et l'Italie, en compagnie d'un de ses amis et -compatriote, Gustave de Beaulieu, qui fit plus tard du paysage, dans -l'intimité affectueuse du maître commun Granet, artiste charmant, -délicat, et dont les conseils judicieux consistaient surtout en longues -causeries amicales. - -Ce qui frappa Loubon à Rome, ce qui le retint deux années dans cette -ville--qui était alors pour les artistes ce qu'est La Mecque pour les -fanatiques musulmans--ce ne furent pas les chefs-d'oeuvre de ses -musées, les grands souvenirs historiques évoqués par ses ruines; mais -bien la beauté de la campagne romaine déjà entrevue et pressentie dans -les dessins de son premier maître Constantin. Et le jeune artiste, -qui, dans les plus célèbres galeries, ne pouvait, en face des maîtres, -tenir longtemps en place devant son chevalet, s'éprit d'un vif amour -pour cette théâtrale nature. Il admira la beauté antique du geste du -paysan romain; les scènes quasi virgiliennes auxquelles concouraient -des animaux majestueux, dans la limpide atmosphère du ciel de la -Romagne, au sein des grands paysages que décoraient les fonds hautains -de ses collines augurales, et parfois, la plaine océanique de ses -marais pontins. Il vit des scènes champêtres, où l'homme grave procède, -ainsi que le dit Théophile Gautier, aux travaux de la terre comme aux -cérémonies d'un culte. De ses yeux ravis, il observa les scènes de -labour et de moisson, magnifiées par les vers, encore présents à sa -mémoire, des poètes latins; les fins de journée glorieuse; la rentrée en -apothéose des paysans et des paysannes, sur les hautes charrettes que -traînent des boeufs majestueux. Intéressé par la nouveauté du costume, -par la grandeur du paysage, par les beaux mouvements harmoniques qu'y -font les hommes et les animaux, il va d'instinct vers ces choses. -Ce qu'il admire vraiment à Rome, ce n'est pas le passé de la Ville -Éternelle, ce ne sont pas Raphaël et Michel-Ange, c'est la vie au -dehors, la vie dans la lumière, la vie remuante; et son désir se précise -de l'exprimer sur la toile. - -Cependant Granet forçait son élève à étudier les maîtres; il le -trouvait, avec raison, encore peu suffisamment armé, non complètement -éduqué, pour pouvoir se livrer à ses inspirations personnelles; si -bien qu'après deux années de séjour à Rome, et à peine rentré à Aix, -Loubon partit pour Paris y continuer son éducation artistique si bien -commencée. De nos jours, il se serait immédiatement livré à l'art, -sans plus augmenter ses connaissances classiques, car il est assez -généralement admis, depuis, qu'apprendre son métier est inutile. Mais -c'était le temps où l'artiste faisait un long apprentissage, avant -d'oser ce qu'osent généralement aujourd'hui ceux qui ne savent pas -assez. Par les hésitations, les longs tâtonnements qui caractérisent -l'éclosion des talents de tant d'artistes modernes, arrêtés trop souvent -dans leur marche, il faut bien reconnaître, après expérience faite, que -rien ne se traduit, en peinture, sans l'éducation préalable, sans la -possession complète des moyens techniques d'expression, que les peintres -de génie ont toujours possédés mieux qu'aucuns. - -A Paris, grâce à de nombreuses recommandations, grâce aussi à l'attrait -sympathique qui émane de sa personne, Loubon se lie bientôt avec tous -les artistes de son époque: Delacroix, Decamps, qu'il affectionne -particulièrement; Rousseau, Corot, Diaz, Dupré. Par Roqueplan, son -compatriote, duquel il subit pendant assez longtemps l'influence, -et dont il semble s'être assimilé un certain temps la manière, il -connut Troyon et devint bientôt son meilleur ami. C'est dans ce milieu -fécondant que le peintre aixois, aidé par sa facilité intuitive, par les -qualités de son intelligence, s'initiait, s'instruisait, en cherchant sa -voie. - - * - * * - -Loubon était trop personnel pour se mettre à la remorque de peintres -remarquables et tracer longtemps sa route dans leur sillon. Malgré -sa vive admiration pour Decamps, pour Roqueplan et pour Troyon, il -cherchait maintenant à dégager sa personnalité. Saura-t-on jamais ce -qui se passe en ces moments dans le cerveau d'un artiste? par quelle -filiation d'idées, par quels éclairs subits, un peintre, après de -nombreuses et diverses tentatives, va délibérément vers la voie qui -lui est propre? On a prétendu que Loubon fut illuminé par un paysage -de Rubens, et qu'à partir de cet instant, il n'hésita plus. Il est -assez difficile d'établir comment le grand peintre anversois--que -certains mettent au-dessus de tous--put conseiller Loubon, qui ne fut -jamais coloriste. Il est admissible cependant que des génies aussi -vastes que Rubens ont, dans tous les genres, des ressources émotives -telles qu'elles peuvent se manifester par d'infinies façons, sur des -tempéraments différents et même éloignés. Ce qu'il y a de certain, c'est -que, dès 1835, quand Loubon, à vingt-six ans, exposa pour la première -fois au Salon de Paris ses _Troupeaux d'Arles descendant les Alpes -à Saint-Paul-la-Durance_, le peintre y apparaissait avec un faire à -lui, et des qualités bien personnelles qui feront toujours, partout, -reconnaître dans l'avenir un de ses tableaux, et, on peut ajouter, avec -des audaces qu'il est difficile d'apprécier aujourd'hui. Du premier -coup, Loubon s'était montré ce qu'il est resté dans ses meilleurs -tableaux, avec son entente des belles lignes, son heureux choix des -effets lumineux, sa connaissance exacte des grandes valeurs, son respect -du ton local, sa conscience exagérée du dessin des premiers plans, et -surtout sa superbe construction architecturale des terrains de son -paysage. - -Un peu exilé à Paris, comme tout bon Provençal qui l'habite pour -la première fois, Loubon conservait du pays natal, avec les souvenirs -d'enfance, l'image de tableaux qui, à distance, s'amplifiaient de -lumière sous les ciels assez moroses du Nord. De loin, cette Provence -lui apparut plus belle peut-être, plus inspiratrice; et il rêva de la -peindre et de la faire aimer. Cette pensée, assez naturelle, de vouloir -peindre son pays était, en 1835, plus méritante et plus osée qu'on ne -pense. Aussi, le premier tableau que Loubon exposa à Paris «n'y fut -point remarqué pour son caractère local, mais pour son animation[7]». -Cette toile contenait en germe toutes les promesses que l'artiste -réaliserait plus tard. - - [7] _La Tribune artistique et littéraire_ d'Auguste Chaumelin. - -Devant ce troupeau qui marche de front sur vous, on a presque l'envie de -se garer. Avec énervement, les bêtes et les gens luttent contre le vent -qui fait envoler les capes et se dresser les toisons, au milieu d'un -tourbillon de poussière dressé en cercle argenté jusqu'au ciel d'un bleu -violent. Tout autour, le paysage franchement provençal «en pierres et en -herbes grises»; au loin, la Durance caillouteuse avec la belle ligne de -ses bords aux escarpements décoratifs. - -La note était trouvée; elle était nouvelle, d'un pur accent. Loubon ne -s'y tint pas. On lui reprocha, sans doute, sa crudité, sa violence, son -naturalisme; et l'artiste n'eut pas de longtemps le courage de chercher -son inspiration dans un pays qui ne plaisait à personne. - -C'est en vain qu'alors, obéissant à ces considérations, l'artiste -provençal court la France, qu'il essaie de peindre diversement: les -_Bords de la Seine à Maisons-Laffitte_ (Salon de 1841), et des _Vues -de Nantes_ et _d'Étretat_ (Salon, 1843). C'est sans bonheur qu'il fait -précédemment une incursion dans la peinture de genre: _Braconniers -jouant aux dés le gibier qu'ils ont tué_ (1838); _Salvator Rosa chez un -marchand brocanteur_; _Soldats jouant à la porte d'une prison_ (1839). -Le portrait ne lui réussit pas mieux, et ceux de _M. Ch. Duval_ et de -_M. P***_ passent inaperçus au Salon de 1840. C'est même inutilement -qu'il cherche à revivre et à reconstituer ses souvenirs d'Italie avec -sa _Mascarade sur l'Arno_; _Promenade aux Cassines, Florence_. C'est à -la Provence qu'il lui faudra résolument revenir; c'est elle qui va lui -donner, à partir de l'année 1846, le motif de ses meilleurs tableaux, -de ses paysages animés, aux environs d'Aix et de Marseille, qui le -classeront parmi les bons artistes originaux de ce siècle, dont les -oeuvres résisteront au temps, et qui demeureront, tandis qu'auront -disparu les hâtives et médiocres productions qui, comme une marée -montante, envahissent toujours plus compactes, chaque nouvelle année, -les Salons et les Expositions. - - * - * * - -En 1845, Loubon, qui avait été médaillé au Salon de 1842, fut appelé à -la direction de l'École gratuite de dessin, à Marseille. Il ne venait -pas dans cette ville avec plaisir, car il lui fallait quitter le -milieu alors si intéressant des ateliers parisiens, en pleine bataille -artistique. Il céda toutefois aux instances de sa famille, très éprouvée -par des revers financiers. L'événement fut heureux pour sa carrière. -Le peintre, en contact obligé avec les paysages de son pays, vint de -nouveau leur demander ses meilleures inspirations. Et nous allons le -retrouver désormais dans ses toiles, cherchant à raconter les scènes des -moeurs pastorales, les exodes d'animaux fuyant l'orage ou les razzias, -les migrations de troupeaux en lutte contre le vent: «Émile Loubon, -avec infiniment d'esprit, a dégagé le sens et fixé tout un côté de la -physionomie du paysage provençal. Il fut par excellence le peintre de -la Provence. Ses toiles nous en ont fait sentir le charme pittoresque. -Nous y avons vu la couleur argentine du sol, la torsion spirituelle des -arbres, le brusque contraste des ombres et de la lumière, le mouvement -des êtres et des choses[8].» - - [8] Louis Brès. _Le Paysage provençal et son influence au point - de vue artistique et littéraire._ - -«Le mouvement des êtres et des choses.» Telle est bien la -caractéristique du talent de Loubon. Le peintre aixois est un créateur -essentiellement curieux d'un mouvement saisi dans son extrême rapidité -et que l'artiste montre possible, admissible même dans sa déformation, -sans l'arrêt maladroit, figé, qu'enregistre l'objectif,--car -l'instantanéité photographique était alors inconnue. On ne saurait mieux -pourtant faire comprendre quelques-unes de ses meilleures toiles qu'en -disant qu'elles nous donnent une impression cinématographique virtuelle -de ce qui s'y passe. En effet, au geste de l'homme on est tenté de -donner sa destination, on veut voir le boeuf continuer sa descente, on -suit le chien dans sa course folle... - -Aussi bien est-il temps d'analyser les oeuvres maîtresses de ce peintre -qui figurèrent avec éclat aux Salons de Paris: _les Boeufs sur la route -d'Aix à Marseille_ (1853), musée de Marseille; _les Menons en tête d'un -troupeau de la Camargue_ (1853), musée d'Aix; _le Col de la Gineste -entre Marseille et Cassis_ (1855), (exposition centennale de l'art -français, 1900); _la Razzia_ (1857); _Un troupeau en marche_ (1854). -C'est à partir de 1853 que Loubon semble être arrivé à la possession -de son art, et c'est à partir de cette année-là que son oeuvre est -intéressante à étudier, car elle est définitive. - - [Illustration: - Cliché Brion. - LES BOEUFS SUR LA ROUTE D'AIX A MARSEILLE - (Musée de Marseille)] - -Le tableau que possède le musée de Marseille: _les Boeufs sur la -route d'Aix à Marseille_, est vraiment d'une composition savante, d'un -art consciencieux et fort. Quant à l'action animée et bruyante, elle -est là très suggestive. Dans le troupeau de boeufs qui est prêt à -disparaître derrière le mamelon raviné, on devine la cohue. Comme dans -une charge suprême, les bêtes se bousculent pour éviter le bâton. Sous -la poussière, la tête du troupeau s'en est allée déjà dans la déclivité -du terrain, pendant que les bouviers frappent et crient, et que les -chiens au galop jappent avec fureur après les retardataires. - -Ce qu'on peut appeler le champ d'action du tableau est une ligne très -harmonieuse qui vient s'appuyer sur la courbe trouvée du premier plan. -Le paysage qui encadre cette action est fait de beauté provençale. Au -fond, sous le ciel, le pur dessin des collines grecques de Montredon et -des îles Riou et de Maïre; plus proche, la croupe allongée de l'ancien -fort Notre-Dame de la Garde, l'entrée du vieux port qu'indiquent la -haute tour du phare Sainte-Marie, les vieilles maisons de la Tourette et -de Saint-Jean; plus proche encore, la ligne accidentée et pittoresque -du vieux Lazaret aujourd'hui disparu; enfin, les plans intermédiaires -successifs où se déroulent les accidents d'un paysage agreste: des -pins qui se penchent avec un mouvement souple; les bras d'un moulin à -vent; des cheminées d'usine; l'oratoire provençal au coin de la route -en zigzag sur laquelle vont, couvertes de leur tente en cerceau, les -charrettes archaïques. Et sur la droite de la composition, le bleu -intense de la Méditerranée qui creuse une cuvette triangulaire aiguë -dans les dentelures avancées des caps minuscules. - -Or, ce tableau qui n'a pas de prétentions aux effets aveuglants -de ceux des peintres modernes, contient néanmoins, observé longuement, -une lumière vive; et cela, malgré la couleur schisteuse de ses premiers -plans, malgré la désagréable et peu aérienne teinte roussâtre, -particulière au peintre, qui court un peu partout sur les végétations, -malgré des ombres durement accusées, malgré la lourdeur des couleurs -lointaines. Trois choses, trois vérités éternelles scrupuleusement -observées, judicieusement appliquées, font oublier ces faiblesses: la -conscience du dessin, le respect du ton local, la justesse des valeurs. -Aussi, combien de peintures à la mode qui papillotent sous prétexte de -vibrations solaires, et qui, isolées, semblent flamber et miroiter, -s'éteindraient pourtant anéanties à côté du tableau de Loubon? Combien -de ceux que l'on dit être des coloristes parce qu'ils font joli ou -amusant, ou des impressionnistes parce que leur lumière est orangée et -leurs ombres violettes, verraient leur oeuvre s'effondrer, comparée à -celle d'un peintre qui n'a aucune prétention à la couleur, qui n'est pas -du reste un coloriste, mais qui savait dessiner, qui savait établir et -qui connaissait son métier. - -Cette comparaison, que l'on fait malgré soi en songeant à tout le bruit -que provoquent certaines réputations de peintres modernes, alors que -sont oubliés ces grands morts d'hier si modestes, on peut la faire -encore plus probante avec, du même peintre, le grand paysage, _le Col -de la Gineste_, qui triompha l'an dernier à l'Exposition centennale. -On peut dire que Loubon ne construisit, dans aucune autre toile, -avec plus de précision et de solidité les plans d'un tableau. Il -faut admirer cette toile où l'oeil aime à se reposer avec sécurité, -l'audace extrême de son ciel tout en haut du cadre--audace que les -impressionnistes érigeront plus tard en principes de composition--de -son ciel qui n'est pas seulement dans ce court espace réservé à -quelques nuages festonnés que le vent enroule, mais qui baigne aussi de -lumière le creux des vallonnements successifs, qui éclaire les mamelons -étagés où broutent les chèvres. La composition de ce tableau gagnerait -peut-être encore à être débarrassée de ces taches noires d'animaux -mièvres--qui semblent être mises après coup et qui n'ajoutent rien à -la grandeur du paysage. N'importe, ce tableau demeurera, par la belle -compréhension de sa lumière, par sa puissance, par sa solidité, parmi -les oeuvres intéressantes qui naquirent à la suite de l'évolution du -paysage commencée avec Rousseau; évolution qui marque la plus grande -manifestation picturale du XIXe siècle. - - [Illustration: - Cliché Heirieis. - MENONS DE LA CRAU - (Musée d'Aix-en-Provence)] - -Nous trouvons encore au musée de la ville natale du peintre, _les Menons -de la Crau_, une grande toile, à la vérité, plus curieuse que parfaite -de composition, mais où le peintre donna libre essor à son observation -heureuse des chèvres. Loubon avait de tout temps affectionné cet animal, -probablement pour l'excessive mobilité de son allure, et il ne résista -pas au plaisir de le mettre en scène comme un personnage important, un -acteur en vedette. - -Les bergers provençaux ont la coutume de mettre à la tête des troupeaux -qui se déplacent, des _menons_, chèvres barbues, cravatées du haut -collier de bois où s'accroche la clochette lourde. C'est la musique -officielle qui préside à la marche de l'indisciplinée caravane. Loubon -nous a montré les chèvres, vues de front, peu soucieuses de l'importance -de leur rôle, dans les poses les plus variées: les unes sérieuses, -d'autres esquissant un entrechat comique, les jeunes prêtes à cosser, le -regard mauvais; toutes disposées à une incartade imprévue. Et entre le -dessin capricieux de leurs formes osseuses, derrière ce rideau sombre -qu'accusent les pelages foncés, les oreilles et les arêtes vives -des cornes, arrive le troupeau bêlant, en masse serrée, pendant que -l'arrière-garde va se perdre dans une apothéose lumineuse enveloppée de -brouillards poussiéreux. Les chèvres comptant seules dans ce tableau, -il faut voir avec quel humour, quelle acuité dans la notation, le -peintre a inscrit leurs moindres tressaillements, la souplesse de leurs -articulations nerveuses et fines, et leur gaminerie simiesque. - -L'oeuvre par excellence où s'accélère encore le mouvement est -l'importante toile de _la Razzia_, très remarquée au Salon de Paris -de 1857. Gustave Planche avait écrit dans la _Revue des Deux Mondes_: -«La _Razzia_ de M. Loubon est une heureuse tentative dans le genre de -Charlet et de Raffet. Il y a dans cette toile un entrain, une ardeur qui -plairont aux hommes de guerre.» - -Maxime du Camp renchérit: «J'avoue, dit-il, que j'aime beaucoup M. -Loubon: il a de l'entrain, une furie méridionale qui fait plaisir à -voir et qui constitue à ses compositions une bien réelle originalité. -Sa _Razzia_ a le diable au corps. Sur un terrain incliné, les veaux, -les taureaux, les vaches, les chèvres, les brebis, les chiens se -précipitent, se heurtent, cascadant du mufle à la queue et fuyant de -leur galop saccadé devant leurs bergers montés sur des dromadaires -lancés au grand trot. Toute cette avalanche dessinée en raccourci est -d'un effet extraordinaire. Le troupeau ainsi chassé, est enveloppé d'une -fine poussière blanche levée sur les terrains calcaires par le pied -agile des bêtes effrayées. C'est grisâtre, mais d'une rapidité qui fait -pardonner cette faiblesse de la couleur.» Nous n'avons rien à ajouter à -ces quelques lignes exprimant si bien notre pensée. - -Un tableau que Loubon a fait souvent dans sa carrière, comme des -variations nombreuses sur un thème identique, c'est le _Troupeau en -marche_ du musée de Montpellier. Sur la route, au soleil, le troupeau -vient de face, toujours malmené par l'homme et les chiens. Au milieu, -dominant les moutons et les chèvres de sa haute stature, l'âne gris -cendré de Provence, avec, surmontant le bât, les deux sacs de sparterie -tressée qui oscillent, se haussent ou disparaissent dans le remous -imprimé par la bousculade générale. Parmi les animaux effarés, l'âne -seul semble échapper à la loi du mouvement exacerbé que l'artiste impose -à tous. Que le chien jappe, gambade et morde même; que les moutons se -pressent en galop de déroute, que les chèvres bondissent, que les mulets -ruent, que les boeufs apeurés mugissent, que les chevaux que l'on tire -trop durement avec la bride se cabrent, l'âne, comme un sage retiré -dans sa tour d'ivoire, par seulement l'ironique balancement de ses -longues oreilles, subit la bourrasque sans y participer. Il se laisse -entraîner passif, philosophant peut-être; que sait-on? Et par ce rôle -réservé à l'âne seul, le peintre aixois affirme encore davantage le côté -particulier de son talent, la justesse de son observation. - - * - * * - -Malgré leur couleur peu séduisante, l'abus de certains ocres lourds et -opaques, la dureté des contours, le faire râpeux, les tableaux de Loubon -sont remarquables encore par la belle ordonnance de la lumière que ce -peintre tenait de Granet, par la belle ligne éloquente et simplifiée du -maître Constantin, enfin par une harmonie de la composition générale -qui semble lui avoir été révélée par les solennelles apparitions de -la vie en mouvement au sein des décors de la campagne romaine. Sans -doute, les recherches anatomiques ne furent pas poussées assez loin -par l'artiste pressé d'exprimer sa pensée pétulante; mais il faut -insister sur son originalité suprême: «sa furia méridionale», son esprit -méridional, que recèlent toutes ses grandes oeuvres et qui en sont la -caractéristique indéniable. - -Toujours nous la retrouverons dans la suite de ses productions avec le -_Souvenir de Savoie, le Traîneau_ (1858), où dans un mouvement plein de -hardiesse, un paysan attelé à une sorte de véhicule rustique, descend -du bois sur une pente excessive; dans _Un chariot à Nevers_ (Exposition -de Paris 1858), où, avec des efforts violents qui contractent leurs -muscles et déforment leurs ossatures, «des boeufs cherchent à ramener -le chariot embourbé hors de l'ornière profonde; dans _Un temps de pluie_ -(1859), où, par une débandade folle, les moutons et les vaches, sous la -menace du nuage noir qui crève déjà à l'horizon, se précipitent vers -l'abri[9]». - - [9] _La Tribune artistique et littéraire_ d'Auguste Chaumelin, - vol. 2, 3 et 4. - -Dans les _Porteurs de poissons_ qui courent pieds nus, Loubon choisira -à dessein des gestes vifs; et on suit, intéressé, la course antique de -ces beaux gars luttant entre eux de vitesse, le panier d'osier rempli de -poissons sur l'épaule. - -Dans son _Mulet fourbu_, il fait se plaindre lamentablement la misérable -bête exténuée et rappelée par le bâton de l'homme aux dures nécessités -de l'effort. Cédant sous le poids de son fardeau, le long de la route -interminable, les pauvres jambes de l'animal flageolent en arc. Dans -cette petite toile, Loubon écrit son dessin avec le burin comique d'un -Callot. - -Mais, longtemps, il ne saurait s'apitoyer sur le sort des bêtes de -somme, et s'il les mène à l'abreuvoir (exposition de Lyon, 1857), il les -presse, les heurte, dans une hâte fébrile. Il n'étudie pas l'animal -en artiste attendri; il ne lui prête ni le sentiment, ni les affections, -ni les regards auxquels notre désir d'humanité pour ces frères -inférieurs, donne parfois une signification qu'ils n'ont peut-être -jamais eue. Ce qui l'intéresse chez l'animal, c'est la curiosité de sa -ligne mouvante, l'imprévu de ses formes qui se déplacent; et, encore, il -le force à courir les routes: _Troupeau de la Crau en marche_ (1856); -à descendre hâtivement du pâturage estival pour rentrer à l'étable: -_Un troupeau de mérinos arrive des montagnes du Piémont au village -d'Aureille_ (Salon de Paris, 1859). - -Au besoin, il a les _Ferrades_, courses locales, qui lui permettent -d'ébaucher, dans de vagues arènes, de curieuses attitudes; de satisfaire -ses goûts méridionaux de geste dramatique; tel, la couleur en moins, un -Goya provençal. - -Il ose peindre la nature secouée par le vent qui tord les arbres et fait -se lever sur la route les cyclones poussiéreux; alors, sous le ciel d'un -bleu dur, il montre la lutte épique des bêtes et du paysan de Provence -contre le mistral. Et on le voit ce vent implacable qui s'engouffre -dans la houppelande de l'homme, on le sent dans l'effort qui saccade la -marche de l'animal, avec le symbole de sa poussière argentée qui monte, -dans le tableau, aux environs d'Aix-en-Provence, jusqu'au sommet de la -chaîne de Sainte-Victoire. - -Enfin Loubon accentue à tout propos la résistance animale -qu'occasionnent la crainte, l'effroi, l'entêtement: _le Gué_ que les -brebis se refusent à traverser; _Fuyant l'orage dans la montagne_ (Lyon, -1857) où roulent, comme une avalanche, les boeufs qu'aiguillonne -la peur autant que les cris et les bourrades du conducteur; _Un bac -(environs de Paris)_ où, sur les rougeoiements d'un ciel de couchant -pluvieux, il oppose les grandes silhouettes des veaux et des vaches -qu'une paysanne pousse à grands coups de gaule, vers la barque, malgré -eux. - -Maintenant, avec les _Souvenirs de Soumabre_ (1857) il se remémore la -bataille d'un essaim de poules accourues vers la poignée de grains de -blé que leur jette la fermière. Si quelques peintres de basses-cours -les ont vues remuantes, Loubon y éveille tous les instincts les plus -violents. Sous le coup de fouet de la faim, il excite le poulailler à -une bousculade acharnée, à des écrasements, des combats où, dans des -caqueteries de victoire, des piaulements de défaite, se hérissent les -crêtes, s'arment les ergots, s'envolent les plumes. - - * - * * - -«Pendant près de la moitié de ce siècle, alors que le retour à la -nature avait déjà mis en honneur d'autres régions: la Suisse, la -Bretagne, la Touraine; alors que les hautes cimes alpestres, les landes -sauvages, les gras pâturages, les vieux châteaux historiques avaient -leurs peintres et leurs poètes, qui se souciait de la Provence avec -ses horizons de collines basses, ses chemins poudreux et ses maigres -verdures[10]?» C'était la «Gueuse parfumée» qui n'était connue alors -que par ses jasmins et ses orangers. La Gueuse parfumée et «ses basses -terres brûlées du soleil et du vent avec la désolation des landes -broussailleuses, les chênes-liège, les pins et les genévriers des -silencieuses forêts vides d'oiseaux, la fraîcheur de ses ravins profonds -où se mêlaient en impénétrables fourrés les houx, les myrtes, les -lauriers aux fleurs roses et les silènes étoilés, les lavandes, les iris -et les cistes à odeur d'ambre[11]». - - [10] L. Brès. _Le Paysage provençal._ - - [11] Virgile Josz. _Fragonard_ (Société du _Mercure de France_. - Paris, 1901). - -L'heure de célébrité allait venir bientôt pour elle. Si cette -gloire revient surtout à Mistral, à Daudet, à Paul Arène, aux félibres -et à tous les littérateurs et artistes qui surent l'imposer au goût des -Parisiens, on peut dire que Loubon est le premier parmi les peintres -qui ait compris la beauté du paysage provençal et ait osé s'en servir -pour y placer ses animaux. Dans le lit blanc de la rivière caillouteuse, -il fait passer quand même et trébucher le troupeau; il agrémente la -nudité de la route avec l'anecdote du minuscule oratoire où, dans sa -niche peinte à la chaux, le saint repose entre deux bouquets de fleurs -sauvages desséchées; il l'orne encore de rares oliviers ou d'un pin -isolé qui la coupe de son ombre grêle. Le peintre s'entend à merveille -pour déduire le pittoresque de cette nature un peu âpre et pour en -agrandir le décor. Avec les collines pelées qui bordent la Durance, les -masses bleuâtres du dôme rectangulaire de Sainte-Victoire, les pures -silhouettes ioniennes qui jouxtent la mer bleue et ferment les golfes, -il fait ses fonds. L'aridité, la désolation de la terre crevassée, -assoiffée, lui servent pour ses premiers plans sérieusement étudiés. De -cette Provence dont il a aimé le ciel, les arbres, les terrains, les -montagnes, il a su montrer les aspects séduisants et rendre aimables -même les tares. Voilà le signe certain de l'amour sincère du terroir. -Toujours après ses courses à travers la France, une partie de l'Italie, -de l'Espagne, il éprouve, à son retour, un sentiment plus intense de -la poésie particulière au pays natal. Même après son voyage aux pays -enchantés, après le souvenir des exquis paysages italiens et des verts -pays de France, son affection pour la petite Provence s'augmente et -s'affermit; car le peintre a découvert en elle des grâces non révélées -aux profanes: à lui elle s'est montrée, à peine impudique, dans sa -nudité de vierge grise de parfums, éclairée par la chaude et éclatante -lumière de son soleil. - - * - * * - -La maladie, un mal terrible, s'abat sur l'artiste en pleine gloire; -et, circonstance aggravante, il ne trouve pas auprès de sa compagne -le réconfort, la sollicitude dont certaines femmes savent entourer -l'existence d'un être souffrant. Rien dans la vie d'un artiste ne -saurait être négligé. Tous les événements ont sur son oeuvre une -importance plus ou moins heureuse ou néfaste qui réagit sur ses -productions. Il faut donc dire la vérité, encore proche. Loubon n'avait -pas épousé la femme qui pouvait le comprendre. Très belle, très gâtée -par celui qui lui passait tous ses caprices d'enfant ingrate, l'ancien -modèle ne sut pas donner à l'artiste un intérieur reposant. Il dut se -réfugier dans l'amitié et même s'isoler souvent pour retrouver un peu -de tranquillité et de paix. Mais son art pouvait suffire à remplir sa -vie. Avec une énergie, un courage et une patience héroïques, Loubon -lutte, les dernières années, avec la souffrance aiguë qui a prise sur -son cerveau. Elle influe dès lors sur sa nature, sur ses productions. -Peu à peu, une sorte de buée grise enveloppe ses toiles, le mouvement se -ralentit et se fige presque dans ses dernières compositions. Les animaux -qu'il y place marchent désormais mollement et comme sans bruit. C'est la -vie qui, insensiblement, semble s'arrêter. - -Dans son _Après-midi d'automne_, un de ses derniers tableaux, les -moutons sont tristes et broutent sans faim, les chèvres vont sans -joie, sans cabrioles, les chiens n'aboient plus, les gestes de l'homme -sont indécis; et ce gai paysage des environs de sa ville natale est -brumeux, effacé. La grandeur du style est encore dans la toile, où une -couleur maladive s'affine d'une enveloppe aérienne que le peintre avait -jusqu'alors ignorée. - -Ce fut sa dernière oeuvre: elle figurait à Paris au Salon de -1863 avec, sur le haut du cadre, le noeud en crêpe noir qui en -augmentait encore--pour ceux qui avaient connu Loubon si vivant, si -énergique--l'intense mélancolie. - -Émile Loubon venait à peine de mourir (à Marseille, le 2 mai 1863), -emporté, dit-on, par un cancer intestinal qui le suppliciait depuis cinq -ans. Il avait été fait chevalier de la légion d'honneur en 1855. - - * - * * - -Quand on voit au musée de Marseille la superbe et définitive ébauche -qu'est le portrait de Loubon par son ami Gustave Ricard, on est attiré -vers cette figure souriante, aux traits mouvants, au regard sympathique -et droit; et tout de suite on se met à apprécier l'homme que l'on voit -pour la première fois, comme si on avait vécu de longues années dans -son intimité, comme si on l'avait toujours connu. Loubon y apparaît -essentiellement bon, distingué et fin. Il fut vraiment tout cela. Il -fut, en outre, un esprit combatif, intelligent, remuant, un artiste -sincèrement convaincu et qui eut le don de l'apostolat. - -Au moment de la retraite d'Aubert, quand Loubon vint lui succéder à -la direction de l'école gratuite de dessin, l'enseignement classique -qui y était donné avait produit d'heureux résultats. A voir certaines -académies, certains portraits au conté dessinés par les meilleurs élèves -de cette époque, on s'explique que ce premier enseignement ait si bien -préparé des maîtres comme Papety, Gustave Ricard, Monticelli, Engalière, -Beaume, Simon, etc. Cependant l'activité artistique, en tant que -manifestation éclatante, convergeait déjà toute vers Paris. C'était le -commencement pour la Provence des désertions en masse, de l'exode vers -la capitale de tous ceux qui tenaient, avec quelque autorité, une -plume ou un pinceau. Ils allaient chercher à Paris le succès, et aussi -les moyens de vivre. Quelle statistique nous dira jamais le nombre des -pauvres diables qui n'en sont point revenus, broyés par les combats de -l'existence, ou qui en sont revenus pour mourir chez eux consumés par la -phtisie? Pour un d'arrivé, combien qui sont tombés en chemin. - -En rentrant à Marseille, Loubon, qui était encore tout imprégné de -l'atmosphère d'art qui l'entourait à Paris, le cerveau échauffé par -une belle flamme émulatrice, fut frappé plus profondément de l'état de -stupeur artistique dans lequel semblait plongée l'ancienne cité grecque -qui concentrait toute son activité pour les transactions commerciales et -pour certaines industries. - -Dès son installation, Loubon n'eut qu'une pensée: tenter de créer à -Marseille un centre artistique en quelque sorte décentralisateur, bien -que forcément tributaire de Paris; y montrer les productions des maîtres -français et y faire se manifester les jeunes talents locaux, avec la -possibilité de trouver pour leurs oeuvres un prix rémunérateur. Il -fallait, en se servant de bonnes volontés, de quelques intelligences, -susciter un mouvement artistique, une sorte de Renaissance. Loubon y -réussit pleinement, pendant quelques années du moins. Sa carrière est à -ce point de vue aussi intéressante que celle fournie par l'artiste. On -doit retenir son nom à ce double titre. - -Grâce à ses efforts, à son énergie, à son esprit remuant, à la chaleur -communicative de ses convictions, voilà que se fonde dès la première -année la _Société des amis des arts de Marseille_, instituée dans le but -«de propager et d'entretenir le goût et la culture des arts à Marseille». - -«L'exposition était si bien organisée, écrit M. Bouillon Landais, -qu'elle put, dès cette année 1846, ouvrir dans la salle du Musée une -exposition qui dura du 20 octobre au 15 novembre. Elle comptait 790 -actionnaires, en tête desquels figuraient S. M. le Roi pour 30 actions, -et S. A. R. le comte de Paris pour 20. Les peintres, les sculpteurs -et les architectes, au nombre de 194, y prirent part en exposant 356 -ouvrages.» - -C'était donc un succès. On vit là pour la première fois à Marseille, -des oeuvres d'Eugène Delacroix, Couture, Decamps, Marilhat, Troyon, -Rousseau, Roqueplan, Granet, Flers, Diaz, Fromentin, Cabanel, etc. Quant -à Loubon, il exposait sept toiles: _Paysage_, _Vue prise aux environs -d'Aix_, _Marche de muletiers_, _Mascarade sur l'Arno_, _le Gué_, _le -Printemps_, _l'Été et Moulin breton_[12]. - - [12] Bouillon-Landais, _le Peintre Émile Loubon_. Plon, Nourrit - et Cie, 1897. - -L'élan était donné; il fut assez tôt entravé par les événements -politiques de 1848, et aussi par l'envie, les basses jalousies des -camarades et de tous ceux qui, en province, s'acharnent après celui de -leurs concitoyens qui fait quelque chose et tente de s'élever au-dessus -de la bonne médiocrité. On reprocha à Loubon--qui allait chaque année à -Paris s'assurer pour l'Exposition le concours des plus grands peintres, -ses amis--de faire ces voyages aux frais de l'Association. Loubon, -qui était très digne, se retira de la Société, en tant que membre -administrateur, pour ne demeurer que simple exposant. - -Du reste, la Société des amis des Arts[13] ne vécut pas longtemps -sous cette dénomination; elle se transforma en 1850, et prit le titre de -«Société littéraire et artistique des Bouches-du-Rhône», et continua, -«jusqu'à la création du Cercle artistique», à faire chaque année des -Expositions de peinture où, avec le concours des meilleurs peintres: -Jules Dupré, Troyon, van Marke, Palizzi, Baron, Fromentin, Coignet, -Diaz, Jules Noël, Millet, Granet, les deux Rousseau, Jonckind, Gustave -Ricard, etc., etc., Loubon exposait, entouré de ses nombreux élèves et -amis, parmi lesquels il convient de retenir le nom de ceux disparus: -Aiguier, Paul Guigou, Barry, Fabrius Brest, Simon, Suchet, Engalière, -Grésy, etc., etc. - - [13] Voici les noms qui méritent d'être retenus des membres - de cette Société instituée le 5 août 1846: Président, M. le - marquis de Forbin-Janson, chevalier de la légion d'honneur; - vice-présidents, MM. Loubon, oncle du peintre, adjoint au - maire, chevalier de la légion d'honneur; Gabriel, conseiller de - préfecture; Hippolyte Luce; secrétaire: Baude; trésorier: M. Gouin. - - Commissaires actifs: MM. Bec, J. M. Coste, chevalier de la - légion d'honneur, Isba, Émile Loubon, directeur de l'École; - Marbeau, Michel Colomb, Alphonse Nègre, Ollivier, Paranque aîné, - Albert Pascal, Charles Roux, Tassy. - - Commissaires supplémentaires: Aubert, directeur honoraire du - musée de Marseille; Joseph Autran, Bénédit, critique d'art; - Berteau, Boisselot fils aîné; Bontoux, statuaire; Boze; Carle, - journaliste; Giraud, Pagliano; Mathieu; Casimir Flagniol; Romegas. - -Parallèlement, Loubon avait su attirer dans son atelier les notabilités -marseillaises et la critique avisée d'alors. Des réunions journalières -avaient lieu, au cinq à sept du peintre. Et cet atelier du boulevard -du Musée, où s'arrêtaient, lorsqu'ils traversaient Marseille, Paul -Delaroche, Horace Vernet, Fromentin, Baron, Granet, fut bientôt -le rendez-vous de tout ce qui, à Marseille, pensait, écrivait ou -s'intéressait à l'Art. - -Le jeune et avenant directeur de l'École était en outre le camarade -plutôt que le maître des jeunes artistes qui venaient le consulter. Il -était surtout l'ami sûr, le conseiller précieux de ceux qui venaient -lui demander avis. L'atelier de Loubon fut pendant longtemps un foyer -hospitalier où venaient s'échauffer les ambitions, se rallumer les -énergies faiblissantes, s'exalter les vocations. - -Loubon, chez qui le sens critique était très affiné, avait pour chacun -l'observation juste, l'encouragement, le conseil judicieux. Il savait -merveilleusement indiquer à chaque tempérament différent sa voie, en lui -laissant toute sa personnalité. A tous, il disait: «N'imitez personne, -car vous seriez au-dessous de ceux que vous parviendrez à égaler. -Regardez autour de vous, peignez ce que vous avez vu depuis votre -enfance; le paysage et les choses que vous comprenez et qui vous donnent -des sensations.» - -Par les conseils de Loubon, on peut dire que l'école provençale fit sous -sa direction ce qui--toutes proportions gardées--avait si bien réussi -à la grande école hollandaise. «Elle regarda autour d'elle, et fit le -portrait des hommes et des moeurs rustiques des campagnes, des mers -et des ciels de son pays[14].» Et cette voie aussi fut féconde pour les -artistes provençaux. - - [14] Eugène Fromentin: _les Maîtres d'autrefois_. - -Nous voyons alors des talents surgir dans tous les genres. C'est -Gustave Ricard, le subtil portraitiste, l'intimiste vers qui toute -une génération de jeunes peintres a, en ce moment, les yeux tournés; -Monticelli, le plus extraordinaire coloriste; Aiguier qui a retrouvé la -composition colorée de l'éther impondérable; Paul Guigou, l'élève direct -de Loubon, qui continuera à peindre la Provence et à la comprendre, à -la faire aimer, même dans ses violences; François Simon, un peintre -intéressant et doux, qui eût pu faire de la figure où il eût excellé, si -on se rapporte à ses beaux portraits au crayon conté, à la très belle -peinture: _Sollicitude_, qui est au musée de Marseille. Mais Simon -peignit des animaux parce qu'il les aimait. Il comprit la poésie -des étables où somnolent les doux ruminants; il nota avec tendresse le -regard enfantin et inquiet des jeunes veaux, le pittoresque manteau des -chèvres, la toison épaisse des moutons. Tendre, il aima les animaux à la -façon de Loutherbourg, il les peignit avec amour, avec une mélancolique -philosophie; mais, à part quelques exceptions, ses animaux participèrent -rarement du paysage où le peintre les plaçait. Simon ne fut pas -paysagiste, alors qu'il eût pu devenir un grand portraitiste. - -Engalière, par contre, était de pure race paysagiste; on en a la -révélation devant son tableau du musée de Marseille, rapporté d'une -excursion en Espagne et intitulé _Vue de Grenade_. Ce fut vraiment un -peintre magnifiquement doué que cet Engalière, plus coloriste que Loubon -et qui disparut emporté à trente et un ans par une congestion cérébrale, -ne laissant qu'un bagage sommaire. On le vit à l'Exposition universelle -de 1855 avec une toile importante, _Vue d'Alicante prise de la route -de Malaga_, qui recélait des qualités de tout premier ordre et surtout -un beau sentiment du pittoresque. Cet artiste était sans rival comme -peinture à la gouache et avait un grand sens décoratif. - -Dans les peintres de marine, Barry s'essayait aux lumières roses qui -font trop jolies ses vues de Constantinople et du Bosphore. L'époque -est tout entière à l'Orient. Delacroix vient de peindre son _Entrée des -croisés_; Fromentin va découvrir l'Algérie. Et voilà Fabius Brest, qui -déserte la Provence et les heureux motifs de ses premières et meilleures -toiles: _Vieilles bastides dans les pins et les oliviers_; _Fontaines -sous les platanes des villages_; _Coteaux arides semés de mûriers -nains_, où il mettait un grand charme, pour s'enfuir à Constantinople, -peindre des mosquées et des scènes turques qui manqueront d'émotion. -Un autre élève de Loubon, Huguet, se jette lui aussi dans un -orientalisme de convention, mais au moins y réussit-il par des qualités -de peintre délicat.--Pourrait-on oublier Suchet, un bien brave homme, -que Daudet eût dû connaître pour nous laisser encore un chef-d'oeuvre? -Suchet, qui incarne tout un côté de la physionomie provençale; Suchet, -qui eut du talent, certainement, nonobstant sa vantardise, et qui, -ancien maître portefaix, cuisinier et ténor à ses heures, trouva le -temps de peindre quantité de toiles intéressantes, comme _la Pêche au -thon_ du musée de Marseille. Il comprit à sa manière, cette Méditerranée -qu'il avait si souvent regardée dans les heures longues des fameuses -parties de pêche. Presque toujours il nous la montre avec la lame large, -houleuse, éclairée par un ciel clair, et sur le sommet de laquelle -il sait, comme pas un, placer un bateau de pêche, le hausser sur sa -crête ou le rouler dans sa courbe molle. Suchet connaissait à fond -les bateaux: canots, voiliers, goélettes, bricks de toutes sortes, il -s'entendait comme un marin à les gréer et à les conduire selon le vent. - -Son _Brick qui rentre le soir, au clair de lune, dans le vieux port de -Marseille_, prouve aussi en faveur de son entente de la composition -générale, de sa recherche heureuse des effets lumineux. - -Nous trouvons encore dans les expositions de 1836, jusqu'en 1861, un -peintre amateur qui fut receveur de l'Enregistrement à Marseille et plus -tard directeur des Domaines à Avignon, Prosper Grésy, de qui on peut -voir les nombreuses toiles,--car il peignit beaucoup--dans les musées -de Provence et dans les galeries. Celui-là aussi fut un amant passionné -de la Provence, et de sa manière un peu rocailleuse, il sut en révéler -le caractère singulier. Grésy, qui fut un excellent paysagiste, a peint -en outre des arbres, avec un beau lyrisme. La nature vue par lui, est -puissante, colorée, et comme sculptée dans ses masses. Les musées -de Marseille, d'Aix et d'Avignon possèdent de Prosper Grésy des toiles -de différents motifs, bien que la notation soit toujours à peu près la -même. Mais la meilleure partie de l'oeuvre de ce peintre se voit chez -des collectionneurs, où on retrouve quelques paysages remarquables. - -C'était en quelque sorte de l'atelier de la rue du Musée que sortirent -ces différentes personnalités. Pourtant, Loubon n'y influençait -personne; admirant un jour une délicieuse étude de Simon, le lendemain -une ébauche de Ricard, autant qu'une toile de Monticelli. Il aimait à -garder quelque temps dans son atelier les toiles qu'on lui apportait, -surtout celles qui l'intéressaient plus vivement. - -C'est ainsi qu'ayant accroché un jour contre son mur une peinture de -Monticelli, à chaque instant, il se distrayait de son travail pour venir -étudier la riche harmonie du grand coloriste qui l'attirait. «Mais, -s'écria-t-il, à la fin, il sort du feu de cette toile!...» - -Loubon, sincère, modeste et bienveillant, savait reconnaître les -qualités de ses amis et de ses élèves. Aucune méchanceté, aucune haine -ne put modifier sa belle nature aimante et généreuse. Ce fut un vrai -chef d'école, car il sut créer le milieu, l'ensemble qui, ainsi que le -démontre Taine dans sa _Philosophie de l'art_, est nécessaire pour faire -éclore les oeuvres durables. - - - - -AUGUSTE AIGUIER - -1819-1865 - - - [Illustration: - AUGUSTE AIGUIER - (1819-1865)] - - -II - -AUGUSTE AIGUIER - - _A M. Frédéric Gas._ - - -Parmi les peintres remarquables qu'a produits la Provence, Aiguier est -assurément, aujourd'hui, le plus oublié. Ce fut peut-être, à cause de -son admirable instinct, un de ses plus rares artistes. - -Instinctif, Aiguier l'est comme Claude, comme Turner, et, rapprochement -curieux, il est, ainsi que ces grands alchimistes de la lumière, de -mentalité pauvre; et, comme Corot, indifférent à tout ce qui n'est pas -son art. - -Poète exquis, coloriste ému, il rendit le mieux en son temps--en ceci -il égalera souvent Corot et même Claude Lorrain--l'extrême ténuité des -vibrations lumineuses, leur délicatesse atomique, la subtile trépidation -des ondes colorées; et, de même que ces chantres de la lumière, s'il eut -aussi la divination synthétique de l'éther impalpable, il sut le mettre -sur sa toile, simplement. - -Aiguier, provençal inconnu, Aiguier, qu'on oublia de montrer à la -Centennale, comparé comme peintre à Turner par certains côtés, à Corot -et à Claude par d'autres! Que de sourires ironiques n'allons-nous pas -mettre aux lèvres pincées des pontifes? que de haussements d'épaules, -que de réflexions malveillantes n'allons-nous pas provoquer? - -N'importe!... Il faut oser dire cela. - -Et pour tout homme qui n'est ni aveugle ni prévenu--ce qui est pire--il -reste encore de ce peintre, dans les musées de Toulon, de Marseille et -de Cannes, quelques toiles qui sauront, mieux que des phrases, prouver -la valeur de nos affirmations. - - * - * * - -Aiguier (Louis-Auguste-Laurent) naquit à Toulon, le 23 février 1819, -de parents cultivateurs originaires de La Garde. On aimerait à faire -naître dans cette ville, qui vit les débuts de Bonaparte, quelque -glorieux soldat ou quelque rude marin. Il paraît tout d'abord assez -extraordinaire que le grand port de guerre méditerranéen, ceinturé de -remparts, couvert sur toutes ses hauteurs d'imposantes forteresses, nous -ait donné un peintre d'atmosphère si attendri; mais on s'explique plus -tard que la qualité de la lumière particulièrement enveloppante qui -baigne Toulon et la campagne environnante, que la brume fine et ouatée -de violet qui se joue à certaines heures aux flancs de ses collines, -entre l'escarpement de ses caps dentelés en rose, que les buées -particulièrement vibrantes qui s'élèvent, comme dans les grands lacs, -au-dessus de la mer bleue, aient contribué à faire éclore la vocation -d'un Aiguier qui vécut là pendant vingt ans. Combien, depuis, s'y sont -essayés, mièvrement? - -Après avoir reçu une instruction très élémentaire, Aiguier fut mis en -apprentissage chez un coiffeur. Et c'est ce métier qu'il exerça presque -jusqu'à ses dernières années; plus rarement cependant à l'époque où il -commença à exposer ses tableaux. Le barbier était devenu alors coiffeur -pour dames et était très recherché par l'élite de la société -marseillaise. Cette corporation de perruquiers devait enfanter deux -autres artistes intéressants: Simon, l'animalier, et Barry, le peintre -de marine, tous deux nés à Marseille. - -Coiffeur! coiffeur pour dames! et peintre comme Claude, et poète comme -Corot. L'art de peindre ne serait il donc plus l'apanage des seuls -artistes ayant des qualités de distinction plus ou moins natives, une -éducation, une culture conférant à cet art une sorte d'aristocratie? - -Avec M. Arsène Alexandre, qui ne se trouve pas autrement choqué de -la légende faisant de Claude «un esprit vacillant et, pour dire -brutalement le mot, un peu idiot», et qui ajoute: «Oui, Claude Lorrain, -idiot, faible d'esprit, enténébré pour tout autre chose que pour son -art, nous semblerait encore très complet, et sa vie, ainsi que son -oeuvre, ne cesserait pas pour cela d'être d'une absolue logique,» nous -admettons pareillement Aiguier, coiffeur pour gagner sa vie, bien que -poète exquis, peintre admirablement doué; et nous admettons aussi son -oeuvre, faite d'un génial instinct, conséquence logique de sa nature. - -Dès sa jeunesse, cet instinct s'éveille, ainsi qu'il le raconte -lui-même, «avec la vive admiration que lui donnait la peinture; et -il s'essaye à imiter tout ce qui frappait ses yeux, aimant surtout à -crayonner les sites pittoresques de sa ville natale et les beaux navires -qu'il voyait se balancer sur les eaux bleues de la Méditerranée[15]». - - [15] _La Tribune artistique et littéraire._ - -Il nous plaît de reconstituer l'enfance de l'apprenti coiffeur, enfermé -dans une de ces curieuses échoppes qui touchent au port, s'enfuyant -à chaque instant de la journée pour venir assister au spectacle -changeant du soleil qui, sur les quais de Toulon, semblables à ceux de -Venise,--que nul véhicule ne trouble,--vient éclairer ce palpitant -décor. Nous aimons à suivre, au matin, le jeune homme faisant un détour -pour se rendre au travail, longer les quais de la Marine grouillant à -cette heure de vie intense. - -Croyez-vous qu'Aiguier va s'intéresser au mouvement d'animation -pittoresque qui excite la curiosité des autres hommes attirés là? -Croyez-vous qu'il verra la foule des marins qui approvisionnent -l'escadre en rade et se hâtent de remplir de victuailles hétérogènes -les canots de service? Croyez-vous qu'il sera frappé de tous ces bruits -d'appels qui se mêlent aux sifflets des petites chaloupes à vapeur, aux -heurts cadencés des rames? - -En ce moment, l'apprenti coiffeur ne voit pas, n'entend pas ce qui se -passe près de lui. Il s'étonne, il s'émeut, il est retenu par la beauté -de la symphonie du ciel et de la mer qui se joue devant lui dans le -mystère de l'enveloppe aérienne baignant les fonds du tableau: le cap -Sicié, la rade et le fort de l'Aiguillette plus proche. Il observe les -insensibles valeurs qu'accusent les mâts et les tourelles des cuirassés -immobiles. Il regarde avec plaisir les jolies notes de couleurs -crues, véronèse et vermillon, bleu d'outremer et jaune de chrome, qui -s'exaltent sur la coque des bateaux de plaisance et sont si harmonieuses -à distance. Sur la Méditerranée qui tressaille dans le papillotement de -la lumière irisée, il aime la course en zigzag que font les triangles -inclinés des voiles latines. - -Il vient encore, au soir, admirer les épousailles mélancoliques du -ciel et de la mer, quand l'adieu du soleil à la terre comporte toutes -les souffrances de la séparation; et quand, la nature, dans l'harmonie -plus suave des valeurs, chante--féerie apaisée--l'hymne religieux de la -lumière mourante. - -Le ciel et la mer l'hypnotisent. Il les voit avec une admiration mêlée -de tendresse; il les aime d'un amour mystique. Et pendant que ses -yeux se mouillent d'attendrissement, il communie avec la magicienne -insaisissable dans l'éther tiède et vibrant. - -Et d'instinct, le coiffeur devenu peintre mettra plus tard dans ses -toiles, entraîné par la force de ses sensations, l'immense poésie de la -lumière; toujours d'instinct, comme Turner, comme Claude. - - * - * * - -Antoine Vollon, visitant vers 1880 le musée de Marseille, tomba -subitement en arrêt, dans l'étonnement admiratif le plus vif, devant -la marine d'Aiguier. Surpris et charmé, revenant sans cesse vers cette -toile qui l'obsédait, et oubliant tout ce qui était accroché aux murs -voisins, Vollon dit, à plusieurs reprises, à ceux qui l'accompagnaient: -«Voilà un merveilleux tableau et je n'aurais jamais pensé que vous ayez -eu à Marseille un peintre aussi grand.» - -Combien rares étaient les visiteurs du musée de Marseille qui avaient -jusqu'alors fait semblables réflexions! Combien plus rares étaient les -Provençaux qui s'étaient arrêtés un instant devant la toile d'Aiguier! - -Le _Soleil couchant sur la Méditerranée, au vallon des Auffes_, est daté -de 1858. Le tableau fut exposé en 1859 au Salon de Paris. M. Ernest -Cheneau, correspondant de la _Critique artistique et littéraire_, -écrivit dans son compte rendu: «Quelles belles eaux profondes! Comme -l'oeil les pénètre facilement et s'en va droit à l'horizon, guidé -par ce rayon de soleil brisé en mille facettes par le doux mouvement -des vagues! La belle marine! La plus belle du Salon... Je déclare le -_Coucher de soleil sur la Méditerranée_ la plus forte marine que nous -ayons vue depuis dix ans...» Nous pouvons ajouter à notre tour -qu'on n'en a pas fait de meilleure depuis. - - [Illustration: - Cliché Brion. - LE SOLEIL COUCHANT SUR LA MÉDITERRANÉE, AU VALLON DES AUFFES - (Musée de Marseille)] - -Quand on entre au musée de Marseille, dans la salle de l'École -provençale, on aperçoit, en face, sur la cimaise, à côté du portrait -de Chenavard, la marine d'Aiguier. Cette toile n'arrête pas, ne lance -pas l'oeillade provocante de certaines peintures; et, n'étant pas -de grandes proportions, on comprend qu'elle échappe aux visiteurs -ordinaires en quête d'anecdotes ou de couleurs jolies. Un peu obscure, -elle s'enveloppe, à certaines heures, du mystère particulier aux grandes -oeuvres. Mais quand on l'observe avec attention, il se fait, à la -longue, un insensible crescendo lumineux qui grandit vite et arrive -progressivement à l'intensité. Peu à peu le soleil apparaît dans la -toile et l'illumine toute. On crierait facilement au miracle. En effet, -il est bien là devant nous le vrai soleil qui, à peine tamisé par des -brouillards insensibles, éblouit les yeux et réchauffe le coeur. Telle -est l'impression physique ressentie devant la marine d'Aiguier. - -Quant à l'impression psychologique, elle n'est ni moins parfaite, ni -moins puissante. La peinture est oubliée; on s'occupe peu ici du métier -et de la composition qui est nulle: un pan de rochers au demeurant -assez banal, des fabriques peu intéressantes à droite, des barques -gauchement dessinées au premier plan; mais il y a un ciel et une mer -qui impressionnent fortement. Au milieu de la toile, le soleil descend -sur l'horizon après la gloire d'un beau jour. Dans le lit recouvert en -vieille soie jaune où des brumes la bordent, la Méditerranée l'attend -frissonnante. Sur ses eaux court le frémissement imperceptible qui -ourle la vague avec les tons du ciel lumineux à peine dégradé vers des -bleuissements clairs et doux. Un voile diaphane semble jeté sur la -nature dans la mélancolie du crépuscule pressenti. - -Les fonds et les seconds plans s'enveloppent vaporeusement d'une -valeur à peine mauve; des voiles légères passent ou se dérobent à -l'horizon; et, avant de disparaître, le soleil jette au monde tous les -ors de sa cassette qui irradient le firmament et tintent joyeusement sur -les crêtes des vagues cadencées. - -Cette impression, toute de pure poésie, évoque en même temps des chants -musicaux et des pensées mélancoliques, d'un religieux panthéisme, la -tristesse des fins de journées triomphales, les dualités émotives des -grands spectacles de la nature: - - _Soleil couchant derrière les ports, - Gloire incomparable des cités maritimes, - Calme du ciel, pourpre des eaux[16]._ - - [16] Pierre Louÿs. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - * - * * - -Aiguier était venu se fixer à Marseille vers sa vingtième année. Il -se mit tout de suite en rapports avec deux confrères qui, dans cette -ville, faisaient aussi de la peinture: Barry et Simon. Toutes ses -heures disponibles furent employées par lui à dessiner et à peindre -sur nature. Pendant plus de quinze ans, on vit le coiffeur, se -dissimulant, presque honteux, s'en aller deux fois par jour avec sa -boîte de peintre, parcourir les abords du port: le quai de Rive-Neuve, -le bassin du Carénage, le chemin qui passe au bord de l'eau sous le -fort Saint-Nicolas, l'ancien Pharo, et toute cette route de la Corniche -qu'il fouille dans ses moindres criques depuis les Catalans jusqu'au -vallon de la Fausse-Monnaie. Sur des panneaux de petite dimension, sur -des cartons que sa femme, qui était modiste, n'utilisait plus, -incessamment, Aiguier étudiait et cherchait à surprendre lui aussi -«l'âme des valeurs», la grande unité de la lumière qui caresse et revêt -tous les plans et toutes les surfaces d'un tableau, la composition -mystérieuse de l'éther chaud en ses vibrations insaisissables. Avec une -ténacité extrême, très difficile sur le résultat obtenu, il travaillait -silencieux et cherchait, sans jamais croire avoir atteint le but. - -Loubon, à qui il est allé montrer ses études, devine l'artiste, -l'apprécie fort et l'encourage. Pendant quelque temps, on voit Aiguier -suivre les cours de dessin, à l'École. Mais il étouffe dans ces salles -où le modèle pose sans grâce; et il retourne vite à ses chères études en -plein air, aux bords de la mer. Il rencontre dans ses courses solitaires -Ziem, qui peint déjà des toiles consciencieuses et belles, lesquelles -auront plus tard la priorité sur la production énorme de ce coloriste -éminent; et il s'éprend de cette belle technique. - -Enfin en 1853, après avoir préludé par l'envoi de «quelques petits -tableaux dont le sentiment doux et poétique fut généralement apprécié», -enhardi par son premier succès, Aiguier fait son premier voyage à Paris. -Là, il montra ses études à Hébert qui sut en voir tout le charme et lui -donna le conseil d'étudier Claude Lorrain. «Pour un paysagiste, lui dit -l'ancien directeur de Rome, c'est le seul maître qui puisse le guider et -lui apprendre à voir la nature[17].» - - [17] _La Tribune artistique et littéraire._ - -Le conseil était judicieux. Aiguier vit, en effet, Claude au Louvre. -Il l'admira, il l'étudia; mais il sut ne pas l'imiter. Le peintre -toulonnais, revenu à ses patientes études, débute alors à l'Exposition -universelle de 1855 avec deux belles oeuvres: la _Soirée d'automne -aux Catalans_ (marine), et _Un paysage d'automne aux environs de -Marseille_. - -La _Soirée d'automne aux Catalans_ du musée de Toulon, dont Maxime du -Camp vanta «la couleur blonde et la finesse», est à notre avis un des -meilleurs tableaux, pour ne pas dire le meilleur d'Aiguier. L'unité -atmosphérique est, dans cette toile, incomparable. Pas un plan défini, -mais de l'air partout; pas de chocs de couleurs, mais la sensation de la -lumière elle-même. - -La voilà cette harmonie que beaucoup de peintres ont vainement cherchée -toute leur vie; elle est là apparente, et douce, et merveilleuse. -Certes, dans cette toile, comme dans presque toutes celles de ce -peintre, il ne faut pas chercher l'élévation du style, la science du -dessin, la féerie de la couleur. C'est la nature naïvement interprétée -par un ému, sans plus. Rien d'elle n'est supprimé pour l'embellir, -rien d'elle n'est ajouté pour la parer. C'est, à gauche de la toile, -la tour rectangulaire des anciens Catalans, aussi peu pittoresque que -possible, dont un côté est éclairé en rose par le soleil couchant. Dans -l'anse, sous la tour, des bateaux entre-croisent leurs voiles sans -recherche de jolies arabesques. Sur un premier plan de terrains, des -barques tirées à sec; et dans leurs ombres, des figures de pêcheurs, -de femmes et d'enfants, établies maladroitement. Mais quel charme dans -cette poussière violette qui auréole les rochers de droite, quelle -incomparable finesse dans cette valeur imperceptible qui délimite les -îles lointaines et l'aérienne silhouette du château d'If. Quelle lumière -dans ce ciel! - -L'autre marine, _les Tamaris_, environs de Toulon (Salon de 1865, -Paris), est un effet de crépuscule particulier aux bords de la mer -Méditerranée, à certaines époques de l'année. Dans un ciel très pur, le -jour est demeuré après le départ du soleil; pendant que la mer est déjà -influencée dans sa couleur par la nuit que l'on sent proche. Une -masse violette, arrêtée aux contours d'un promontoire voisin, sépare -la dualité de la lumière qui s'en va et de l'ombre qui vient. Et une -sensation particulière de froid crépusculaire sort de cette toile que -d'aucuns préfèrent même au _Soleil couchant_ de ce peintre. Nous ne -saurions être de cet avis. - -Le musée de Cannes possède aussi deux toiles d'inégales beautés et de -dimensions moindres. La première est un coin du _Bassin du Carénage à -Marseille_. Le navire, que l'on bourre d'étoupes, est couché sur le -flanc, livré aux longs marteaux de bois des calfats qui travaillent -sur sa carène. Derrière cette masse sombre, cette sorte de baleine -échouée et ligotée, apparaissent en lumière la saillie rocheuse du -fort Saint-Nicolas et la vieille cité que domine le clocher octogonal -de Saint-Laurent. Tout cela est fin comme tout ce que peignit Aiguier, -fin de tons et de valeurs. Mais voilà une toute petite toile autrement -intéressante, avec laquelle nous pénétrons dans sa compréhension du -paysage. - -Lorsqu'on veut analyser ce peintre dans plusieurs de ses tableaux, on -est forcément obligé de se répéter. Il ne peignit en fait que deux -ou trois effets au plus: des soleils couchants sur la mer, certaines -notes d'automne dans les champs. Si on y joint quelques tentatives de -crépuscule, on les a tous décrits, car Aiguier n'a pas fait trente -toiles, à part de très nombreuses petites études[18]. - - [18] Le catalogue de la vente des tableaux et études faite à - Marseille en 1866 comporte 40 tableaux et 193 études. - -Ce tableautin du musée de Cannes: _Une vue de la campagne de Provence_ -(1859), est d'une délicatesse atmosphérique rare, assez comparable à -l'art de Chintreuil; et vraiment on ne saurait mettre plus d'air, -de poésie et d'espace dans une si petite surface. - -Or, malgré la qualité d'air, enveloppante comme une caresse, qui vibre -dans cette toile, par cette matinée si adorable, si prometteuse de -vie, que le peintre nous décrit, une sensation presque triste s'en -dégage qui fait monter aux yeux des larmes d'attendrissement. C'est que -toujours le poète l'emporte, et que, la palette à la main, Aiguier pense -musicalement. «Voyez assez profondément et vous verrez musicalement, dit -Carlyle; le coeur de la nature étant partout musique, si vous pouvez -l'atteindre.» - -Après la _Lisière de bois dans le Var_ (Exposition des amis des Arts -de Lyon, 1858), Aiguier envoie à Paris, en 1859, les _Collines de -Montredon_, un paysage de lumière d'une inspiration symphonique triste -et douce. Derrière les pins du premier plan et sur leur droite, les -lointains s'estompent, délicats, la belle architecture des collines -grecques de Montredon s'efface dans une brume aristocratique; et la -ligne à peine bleue de la Méditerranée note, presque insensible, la -place de l'horizon infini sous le ciel vibrant. - -Dans ce tableau, les pins ont une grande importance. C'est le seul arbre -qu'Aiguier ait mis dans ses paysages. Il l'a d'ailleurs aimé avec une -tendresse infinie, ce pin de Provence, ce pauvre souffreteux que le -vent malmena pendant son enfance et qui se penche, s'incline ou se tord -dans une attitude si pittoresque. Le peintre d'atmosphère a eu pour -son arbre favori un vert tout particulier, matinal, apaisé, frais et -nouveau qui lui sied, et qu'en effet cet arbre porte en lui. Il a rendu -la trame fluide de ses masses, la finesse élégante de ses branches, les -découpures japonaises de ses ramures. Aussi, mieux que personne, il -a dit la mélodie que le vent chante dans les pins, avec de plaintifs -et longs crescendo. Mieux qu'aucun peintre, il a su les baigner -dans les matinées de lumière automnale, les opposer sur les fonds -dorés des crépuscules, et faire pailleter le ciel autour de l'arbre, -avec, à chaque pointe aiguë de sa dentelle verte, les feux des pierres -précieuses rares. - - * - * * - -Parmi les oeuvres des artistes que la commission impériale de 1862 -désigna pour représenter l'Art français à l'Exposition universelle de -Londres, on comptait deux toiles d'Aiguier: _Pêcheurs à Saint-Mandrier_ -et _Golfe de Val-Bonète_, qui avaient été très remarquées au Salon de -1861. «M. Aiguier, écrit alors Henry Fouquier, idéaliste pur, élève -direct de Claude Lorrain, poète trop épris peut-être de la simplicité et -tombant facilement dans l'art dioramique qu'on a reproché justement à -Claude.» - -La renommée tardive venait au peintre. Cependant, à Marseille, Aiguier, -modeste, malingre, souffreteux, ne connaissait la célébrité que par son -talent de coiffeur; et la gloire ne s'attachait à son nom que par la -création d'une forme spéciale de chapeau pour dame qui fit fureur en -son temps, et qu'on surnomma l'_Auguste_. Le peintre désormais à l'abri -du besoin, et pouvant enfin se livrer tout entier à l'art, vendait -quelques toiles, dont, comme tous les vrais artistes, il n'était jamais -complètement satisfait et desquelles il ne se séparait qu'à regret. - -A partir de ce moment, Aiguier s'affine toujours, presque maladivement. -Il orchestre avec des timbres encore plus doux sa symphonie aérienne. Il -veut que ses instruments ne jouent que dans la demi-teinte; mais même -avec l'extrême simplicité d'un unisson, la monotonie d'une pédale, il -donne encore une forte sensation lumineuse. - -Il voit alors, avec le poète, tomber le soir à l'entrée des ports, -quand: - - _Sous le ciel rose et clair comme une aile d'ibis, - Sur Marseille où descend déjà la nuit future, - La Méditerranée a fermé sa ceinture - Aux anneaux d'or, de malachite et de rubis._ - -Il annonce l'aube aux bords de la mer, quand: - - _L'étendue infinie est d'un bleu très profond - Où traînent vaguement des mousselines claires. - Et les vagues s'en vont leur route sans colères: - De la lumière au loin barrant tout l'horizon. - - Plus d'étoiles, la nuit, glissées du ciel moins sombre - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Mais l'aube en grisaillant les rochers laisse encore, - Dans l'entre-deux des caps, dormir des golfes d'ombre._ - - * - * * - -Aiguier, malade, s'est retiré au Pradet, près de Toulon; et le long -de cette côte enchanteresse qui va par le chemin douanier du Golfe -de la Garonne jusqu'au Mourillon, en passant sous les forts de -Sainte-Marguerite et du cap Brun, au-dessus des promontoires roses, -dans les anses endormies, à travers les lentisques et les myrtes, les -bourraches fleuries en bleu pastel et les pins résineux, il ne regarde -presque jamais que le ciel et l'eau, que «la clarté du soleil sur la mer -profonde», et trouve cette simplicité plus grande que toute chose. - -A peine consent-il à mettre dans les marines de cette époque une bande -de terre qui s'avance gauchement sur l'horizon. C'est devant l'anse de -Val-Bonète, le fort de la Colle-Noire et les oliviers clairsemés et -insignifiants de ce coteau monotone. - -Aiguier, du reste, réussissait peu dans l'arrangement; et son _Ile des -Saints_ (Salon de Paris, 1863), souvenir d'un séjour à Cannes, n'est -vraiment pas heureuse. - -Le ciel et la mer! - -Ce sont là ses meilleures toiles. Il a rendu l'air impondérable d'une -rare qualité lumineuse. Il a peint l'eau avec une substance particulière -plus exquise que ne serait la sensation du trompe-l'oeil. La fluidité -et la mobilité de la mer sont notées par lui d'une touche sûre; on sent -avec la transparence toute la puissance, la profondeur de la masse -liquide. - -Une de ses dernières toiles exposée à Paris en 1863, _la Pêche au -bourgin_, à Val-Bonète, ne contient plus que le ciel et l'eau; mais -c'est dans une harmonie limpide, un ciel de rêve, une mer moelleuse, -recueillie, que ride à peine la brise expirante, et, dans une impression -infiniment douce, la préface à «ce deuil quotidien de la terre, la -tristesse de voir le soleil--cette joie du monde et ce père de toute -vie, sombrer, s'abîmer dans les flots[19]». - - [19] Michelet. _La Mer._ - -Aiguier depuis longtemps va aussi vers sa fin, au moment où il arrive à -la maturité de son talent. - - * - * * - - _Alors ce pâle cygne, dans son lit de larmes, commença le triste - chant funèbre de sa mort._ - - SHAKESPEARE. - -Le peintre provençal va quelquefois encore vers sa chère _Calanque de -Val-Bonète_. Il refait péniblement, miné par la phtisie, cette -route exquise bordée de chèvrefeuilles fleuris, de genêts odorants, -de fleurs sauvages qui se détachent sur la mer bleue; et, dans -cette grisante atmosphère il retrouve assez d'énergie pour peindre -encore quelques toiles dans une harmonie qui s'affine toujours, mais -s'essouffle vite. - -Maintenant, au hameau d'Astouret qui touche au Pradet, sur la petite -éminence où se pressent en désordre quelques maisonnettes provençales -gardées par les noirs cyprès en sentinelle, Aiguier s'éteint à quarante -ans sans souffrance, en regardant jusqu'au bout, de son oeil pénétrant -d'artiste, l'horizon lointain où la mer et le ciel s'épousent dans la -brume dorée des soirs. - -Le 7 juin 1865, Auguste Aiguier était mort. - - * - * * - -Il faut à l'artiste l'assurance de son talent, sinon son oeuvre n'a -pas sa raison d'être. Malgré tout, Aiguier fut un modeste qui eut, -vivant à l'écart, une certaine conscience de sa valeur, mais qui n'en -parlait jamais. Bien qu'on ait oublié de le montrer à la Centennale, -Aiguier est un très grand peintre que fera revivre à son heure -l'oeuvre réparatrice du temps. Comme Corot, sa sincérité nous est -sympathique, car, vivant de l'air, nous aimons ces peintres qui nous -ont montré dans leurs toiles, comme recherche première, la qualité de -l'atmosphère harmonisée poétiquement. - -Aiguier eut aussi «cette puissance assez peu commune d'imaginer d'abord -une atmosphère et d'en faire non seulement l'élément fuyant, fluide -et respirable, mais la loi et pour ainsi dire le principe de ses -tableaux[20]». - - [20] Eug. Fromentin. _Les Maîtres d'autrefois._ - -Ses tableaux ont encore le caractère «d'infinitude», dont parle -Carlyle, puisque, suivant la belle expression de l'écrivain anglais, -toutes les choses profondes sont _chant_, elles contiennent une pensée -musicale: «Une pensée parlée par un esprit qui a pénétré dans le coeur -le plus intime de la chose; qui en a découvert le plus intime mystère, -c'est-à-dire la mélodie qui gît cachée en elle[21]». Et puisque aussi -la profondeur de vision fait le poète, Aiguier possédait, autant que le -poète héros, le sens des plus tendres harmonies et le profond instinct -des idéalisations atmosphériques. - - [21] Carlyle. _Le Héros comme poète._ - - - - -GUSTAVE RICARD - -1823-1873 - - - [Illustration: Cliché Lezer. - GUSTAVE RICARD (PAR LUI-MÊME) - (1823-1873)] - - -III - -GUSTAVE RICARD - - _A M. Edmond André._ - - -Après les biographies de MM. Paul de Musset, Louis Brès et Charles -Yriarte[22], et une étude en langue allemande du poète Hartmann, il -semble qu'il y ait une certaine prétention de venir, à nouveau, raconter -l'homme et le peintre. Il faut nous en excuser par une explication: -les biographies de Ricard ont été faites à des points de vue assez -différents. Un auteur a voulu donner à l'ami le gage affectueux d'un -souvenir vivace, c'est M. Paul de Musset. Quant à M. Louis Brès, de qui -le travail est le plus complet, puisqu'il ne compte pas moins de 110 -pages, il eût suffi, semble-t-il, à faire, grâce à l'intelligence du -littérateur, une analyse définitive du talent du peintre. Pourtant, M. -Charles Yriarte dégage, à son tour, du caractère et de l'originalité -de Ricard tout un côté psychologique insoupçonné. Il était donc très -intéressant de réunir dans une même étude les appréciations de ces -divers biographes, d'en citer les pages les plus caractéristiques, et -d'y ajouter des impressions nouvelles ressenties personnellement, devant -les oeuvres du grand artiste marseillais. - - [22] Paul de Musset. _Notice sur la vie de Gustave Ricard._ - Paris, Gauthier-Villars, 1873. - - Louis Brès. _Gustave Ricard et son oeuvre à Marseille._ - Librairie Renouard, Paris, 1873. - - Charles Yriarte. _Gazette des Beaux-Arts_, numéro de mars 1873. - -La peinture de Ricard est assez profonde pour que chaque génération -puisse l'étudier avec des sensations particulières et y faire des -découvertes originales. Toujours, au reste, l'histoire des grands -peintres sera à écrire. De même qu'on n'a pas cru devoir s'arrêter -après la _Vie des peintres illustres_ de Vasari, on pourra à l'avenir -dire différemment et voir autrement les peintres sur lesquels les -appréciations des critiques ne font autorité que durant un temps. Chaque -époque, en effet, veut découvrir dans les grandes oeuvres de nouvelles -beautés émotives répondant à ses aspirations et à ses goûts. - - * - * * - -D'après tous ses biographes, précis et d'accord, Gustave Ricard est né à -Marseille dans la maison de la rue de Rome qui porte aujourd'hui le n° -85 et qui était à l'époque le n° 89. Ricard descendait d'une ancienne -famille provençale originaire de Pélisanne. Son oncle était directeur -de la Monnaie à Marseille, et son père était changeur, en même temps -qu'affineur de métaux. - -Or, les impressions d'enfance ont, à notre avis, une si grande -importance sur la destinée artistique d'un homme, que nous sommes -heureux de retrouver, reconstitué par la plume colorée de M. Louis Brès, -l'endroit où se passa la jeunesse du peintre: - -«La boutique du changeur était située sur l'un des points les plus -pittoresques de l'ancien port, à l'angle du quai de la Fraternité et de -la petite place du Change, appelée autrefois le _Cul-de-Boeuf_. -On l'y voit encore telle qu'elle était en ce temps-là, avec ses -grillages, ses sébiles pleines de monnaies et son chien de faïence[23]. -Ce dernier, assis sur sa tablette de bois, ne se lasse de regarder la -mer, avec l'air inquiet d'un pilote qui voit venir le mauvais temps. Cet -emblème, d'un style passablement archaïque, nous fait toujours plaisir -à voir, car, avec le petit aspirant qui, à toute heure du jour, prenait -le point non loin de là, à la porte de l'hydrographe Roux, ce chien -cambiste fait partie de nos impressions d'enfance. - - [23] Ce chien de faïence qui se trouvait être un lion en vrai - Moustier, fait partie aujourd'hui d'une intéressante collection - particulière. - -«La petite place elle-même, si énigmatiquement nommée le -_Cul-de-Boeuf_, a laissé chez nous le plus charmant souvenir. Il -ne faut pas la juger sur ce qu'elle est aujourd'hui,--un carrefour -sillonné depuis le dégagement des abords de la Bourse et le percement -de la rue de la République, par le plus désagréable charroi. C'était, -vers 1835, un petit coin tranquille et pittoresque ouvert seulement au -soleil--véritable encoignure de cette vieille cheminée du roi René, qui -allait de l'église des Augustins au fort Saint-Jean--et où tout bon -Marseillais venait, par tous les jours de mistral, selon la populaire -expression, _brula un gaveou_. Les maisons avoisinant l'église des -Augustins étaient le point de prédilection de ces buveurs de soleil. Ils -s'y attroupaient autour des cages des marchands d'oiseaux exotiques, -regardaient voler les bengalis, agaçaient du doigt les aras ou causaient -avec les perruches. La petite place du _Cul-de-Boeuf_ était plus -tranquille. Elle était habitée par des gens d'affaires, des assureurs -maritimes, des notaires et des changeurs. Ses petites boutiques étaient -souvent désertes, et l'on ne voyait guère au milieu de la place que -l'étalage d'une vieille grosse fruitière, abritée sous un parasol -rose. Cet étalage s'embellissait, le dimanche, d'une collection de pipes -et de chiens de sucre, et vers Pâques, de grands paniers d'oeufs -rouges que les gamins de la ville venaient se disputer...» - -C'est dans l'ancien château Menpenti encore aujourd'hui debout, sur le -grand chemin de Toulon, et transformé alors en institution, que Ricard -fit ses études. Cette ancienne bâtisse, d'une architecture assez mal -venue, noire de poussière, est égayée seulement par une balustrade -supérieure qui s'ajoure sur le ciel. Un prêtre fort intelligent, -et quelque peu réfractaire à l'autorité ecclésiastique d'alors, la -dirigeait: M. l'abbé Jonjon. C'est à lui que l'école française de -peinture doit de compter un de ses plus éminents portraitistes. - -L'abbé Jonjon s'était pris pour Ricard d'une affection dont il devait -lui donner souvent la preuve. M. Paul de Musset dit dans quelle occasion: - -«... Gustave apportait aux jeux de la récréation plus de passion qu'à -l'étude: mais il s'instruisait sans efforts et fit des progrès rapides. -Cependant Gustave s'arrêta tout à coup en face des mathématiques et -du grec, et se mit en tête de ne point les apprendre. Ceux qui ont -entendu Ricard devenu homme parler avec une facilité rare les langues -et même les dialectes des pays où il avait voyagé, s'étonneront de -cette aversion d'enfant pour le grec. Quelle qu'en fût la raison, il -s'y entêta si bien que ses parents, après avoir songé à vaincre son -obstination, finirent par céder. Grâce à la bonne intervention de l'abbé -Jonjon, l'enfant obtint la permission d'abandonner les mathématiques et -le grec; mais il promit de pousser aussi loin qu'on le voudrait l'étude -du latin. Il tint parole, et devint un latiniste distingué.» - -La vocation de Gustave Ricard pour la peinture se révéla tout à -coup avec une vivacité qui rappelle celle de Giotto: «... Ricard, qui -recevait des leçons de dessin, obtenait d'être laissé seul à la maison -les jours de promenade, pour y travailler à son aise. Il était là dans -son atelier et il se livrait à une oeuvre colossale qu'il avait -entreprise avec l'agrément du directeur du pensionnat. Il ne s'agissait -de rien moins que de décorer les murs blanchis à la chaux de cette -vaste salle. L'écolier y exécuta, en effet, de grandes compositions. -L'une, entre autres, représentait une chasse aux papillons où étaient -figurés, dans les positions les plus plaisantes, les bons professeurs de -l'établissement. Ricard avait su, en quelques traits sommaires, préciser -la physionomie de chacun de ses maîtres. Cette décoration est demeurée -légendaire dans la mémoire des condisciples et des maîtres de Ricard. -M. l'abbé Jonjon écrivait: «_J'aurais volontiers, quand j'ai dû quitter -Menpenti, emporté les cloisons dans mes malles._» - -Ici se place l'instant critique qui va décider de la vie de Ricard: «La -répugnance peu raisonnable qu'il avait témoignée pour le grec faillit -lui coûter cher. Obligé de renoncer au diplôme de bachelier ès lettres, -il se trouva sans défense quand l'autorité paternelle lui signifia qu'il -devait songer à prendre un état, et qu'il en savait tout juste assez -pour changer des monnaies, dans la petite boutique du carrefour[24].» - - [24] M. Paul de Musset. - -Il faut citer le délicieux tableau qu'en fait M. L. Brès: - -«On plaça le jeune homme derrière le grillage du change, parmi les -liasses de billets de banque et des piles d'or. Notre futur portraitiste -dut passer dans cette étouffante atmosphère de longues heures d'ennui. -Il est vrai que, par la porte basse de la boutique, il pouvait -voir, comme en un cadre sombre, le lumineux tableau du port, tableau -magique, qui, pour un oeil naturellement sensible aux beautés -pittoresques, devait avoir un charme profond et qui décida peut-être de -sa vocation de peintre. - -«Ce coin du port est hanté par les balancelles espagnoles, dont les -pavillons couleur de safran s'enlèvent avec tant d'éclat sur le ciel -bleu. Leurs cargaisons d'oranges servent de prétexte à des groupes du -plus fier accent, où les Génoises coiffées d'un madras rouge, leurs -grands anneaux d'or aux oreilles, se mêlent aux profils aigus, aux -têtes olivâtres et férocement langoureuses des matelots catalans. A -cette époque, vers la Cannebière, se tenaient, telles que nous les -voyons aujourd'hui encore, les petites embarcations de plaisance, -la voile latine roulée autour de la vergue, le tendelet aux rideaux -rouges et blancs coquettement déployés, le vieux marin à la figure -tannée, fumant son bout de pipe et vous appelant du geste. Ajoutez par -là-dessus, quand le vent soufflait du large, les ailes blanches des -goélands. En cet endroit, aussi, était une énorme borne-fontaine où se -succédaient pendant toute la journée les matelots les plus truculents -de la Méditerranée et de l'Adriatique, des Grecs et des Smyrniotes, -des Napolitains et des Illyriens, qui, au prix de rixes bruyantes, y -venaient emplir leurs barils. C'était un fourmillement de types, de -costumes, de tableaux des plus richement colorés. Ce petit coin semblait -fait tout exprès pour mettre la palette aux mains d'un peintre. Pourquoi -n'aurait-il pas eu cette influence sur une organisation d'artiste telle -que celle de Ricard? - -«Sans doute, aux heures du soir, le jeune homme, le front dans la -main, laissait emporter sa rêverie dans cette forêt de mâts qu'une -brume violette enveloppait et à travers laquelle filtraient comme -des gouttes d'or les lueurs du couchant. Entre les masses sombres des -navires, il voyait se refléter dans l'eau les teintes mourantes de la -lumière, et il en suivait, au loin, dans le ciel, les dégradations -infinies. Il n'est pas d'organisation qui ne vibre devant un tel -spectacle. Que ne devait-il pas éprouver, lui dont l'âme était si -impressionnable et l'oeil si sensible à la couleur? L'imagination du -poète ne pouvait que prendre son vol vers cet infini et chevaucher sur -ces nuées d'or et de flamme, laissant l'apprenti changeur parmi ses -chiffons de banque et ses sébiles de florins.» - -Ricard, qui avait continué ses études de dessin à l'École des -Beaux-Arts, y obtenait très vite, à dix-sept ans, un premier prix de -modèle vivant. - -C'est à la suite du résultat de ce concours, où l'académie de Gustave -fut très remarquée[25], que l'abbé Jonjon fut sollicité par son ancien -élève pour obtenir du père Ricard de laisser à son fils le choix de la -carrière pour laquelle il semblait si bien doué. Ce ne fut pas chose -facile. «_Mais on ne gagne rien à ce métier-là!_» s'écria M. Ricard. -L'abbé Jonjon fut très éloquent, il prouva que beaucoup d'artistes -pouvaient vivre de leur art et même s'enrichir, il sut montrer au -père «les souffrances de l'enfant contrarié dans sa vocation, la -responsabilité grave des parents, l'éclat qu'un grand artiste pourrait -jeter sur le nom de son père». M. Ricard consentit à la fin. La destinée -a glorieusement «ratifié le pronostic de l'abbé Jonjon». Dès ce jour, -Ricard, qui avait échappé à la perspective de passer sa vie dans la -boutique grillagée du changeur, se livra à son art avec une -ténacité et une patience de bénédictin. Alors commence pour le peintre -cette existence en quelque sorte monastique, assez semblable à celle -d'un moine du moyen âge cherchant à découvrir sous des palimpsestes la -beauté d'un premier manuscrit; alors, commence ce travail opiniâtre -qu'il va accomplir, dans le silence religieux des grandes galeries -d'Europe, en se livrant «à une sorte d'autopsie» des oeuvres de ses -maîtres aimés. - - [25] Cette académie fait partie de l'intéressante collection des - prix de l'école des Beaux-Arts de Marseille depuis les premières - années du siècle. On y retrouve les belles académies de Papety, de - Monticelli, de Simon, etc., etc. - - * - * * - -Au musée de Marseille, assez pauvre en tableaux de maîtres anciens, -Ricard ne trouvait pas, après une belle copie du _Salvator Mundi_ -de Puget, à satisfaire sa passion de recherches. Pour la troisième -fois, l'abbé Jonjon dut intervenir auprès de M. Ricard pour l'obliger -à consentir au départ de son fils pour Paris. Cette fois encore, le -bon abbé gagna sa cause; le peintre lui en garda toute sa vie une -affectueuse reconnaissance. - -Après les excellents principes de dessin que Ricard avait reçus à -l'école d'Aubert et les éléments de peinture qu'il tenait de M. Pierre -Bronzet--un probe artiste enfoui en province--le jeune homme, dès son -arrivée à Paris, entra dans l'atelier, fort à la mode, de Léon Coignet, -où il n'apprit pas grand'chose. Son insuccès au concours du prix de -Rome[26] le jeta avec plus de passion dans la fréquentation des grands -peintres qui l'attiraient et surtout «des portraits qui avaient le -don de le retenir. Ces portraits de gentilshommes de Van Dyck dont le -regard vous poursuit et vous pénètre, se dressaient devant lui comme -autant d'énigmes.» Ricard «voulut avoir le secret de cette peinture -qui était la vie même et plus que la vie. Il installa résolument son -chevalet devant ces chefs-d'oeuvre, et il commença cette suite de -copies qui devaient être la jouissance la plus profonde et le labeur le -plus obstiné de sa vie[27].» - - [26] Il entra en loge sans grande chance et en sortit sans - déception. En ce temps-là, les membres de l'Institut distribuaient - un peu les prix en famille. L'atelier de Léon Coignet ne devait - pas y prétendre cette année. Ricard avait pourtant une bonne - lettre de recommandation pour M. Hersent: il ne la porta qu'une - fois le jugement rendu. L. Brès. _Gustave Ricard et son oeuvre_ - (p. 52). - - [27] M. Louis Brès. - -On peut dire de ces copies que peu de peintres modernes surent et purent -en faire de semblables; car nul ne pénétra plus profondément dans -l'intimité de l'oeuvre, nul ne demeura aussi éloquemment fidèle, avec -autant de tact, de talent et de discrétion--il faut ajouter avec autant -d'amour--à la pensée des maîtres. - -Jusqu'à ce moment, Ricard n'avait encore peint que quelques têtes -d'étude, et, dans l'atelier Coignet, une _Décollation de saint -Jean-Baptiste_. Son admiration pour Van Dyck et le Titien décida de -sa vocation. Il ne serait que portraitiste; mais ce portraitiste -deviendrait un des plus grands de son siècle. - -N'en déplaise à tous les adeptes des compositions d'histoire, -de mythologie, de légendes et de symboles, le portrait est une -manifestation d'art susceptible d'autant d'invention et d'originalité -que le reste, une manifestation plus proche de la vie. L'histoire! ne -pouvons-nous pas la reconstituer bien plus sûrement avec les portraits -de quelques grandes figures qui l'incarnent et autour desquelles elle -pivote? «Quels admirables historiens que Holbein, Titien, Van Dyck, -Velasquez, peintres de si admirables portraits!» - -L'histoire! «nous fait-elle mieux connaître Henri VIII que dans son -portrait, où l'on découvre la grossièreté d'un soldat et la sensibilité -d'un moine, l'Arétin chez qui on retrouve du renard et de la chèvre, -Philippe IV qui ressemble à un mouton malade, Charles Ier qui n'a -aucun signe de volonté? Et n'apprécie-t-on pas aussi bien que dans -l'histoire François Ier dans le portrait du Titien, Charles IX dans -le portrait de Janet, Louis XIV dans le portrait de Rigaut, Marat dans -le portrait de David, Napoléon dans le portrait de Gros[28]?» - - [28] Thoré. _Salon de 1845._ - -Un portrait! mais, comme le remarque Th. Gautier, c'est une histoire -de moeurs de toute une époque. «N'est-ce pas la révélation de toute -une époque que cette magnifique pose de M. Bertin de Vaux appuyant, -comme un César bourgeois, ses belles et fortes mains sur ses genoux -puissants, avec l'autorité de l'intelligence, de la richesse et de la -confiance en soi? Quelle belle tête bien organisée, quel regard lucide -et mâle, quelle aménité sereine autour de cette bouche fine sans astuce! -Remplacez la redingote par un pli de pourpre, ce sera là un empereur -romain ou un cardinal; tel qu'il est, c'est l'honnête homme sous -Louis-Philippe; et les six tomes des _Mémoires d'un bourgeois de Paris_ -du docteur Véron n'en racontent pas davantage sur cette époque disparue.» - -Infinies sont les destinées du portrait; autant que le passé, l'avenir -lui appartient: un avenir que n'émotionneront guère plus, en peinture, -la mythologie ni la Bible, la fable ni la légende, mais le _beau_, dans -la vie ordinaire, le beau dans la vie dont nous participons; le _beau_ -qui est autour de nous, qui nous entoure, qui est de chaque jour, et qui -est autrement intéressant que les reconstitutions picturales de l'époque -grecque ou romaine, que l'évocation conventionnelle des mythes -religieux, faite par des peintres sans conviction et sans foi. - - * - * * - -Vers 1833, au Louvre, Ricard commence sa vie de labeur pénétrant qui -durera plus de dix années. Avec une ténacité extraordinaire, il va -«chercher, sous l'épiderme de la couleur, les secrets des maîtres», -et pénétrer par l'analyse méticuleuse des procédés spéciaux à chaque -école, «par une connaissance particulière des préparations, des dessous, -jusqu'à leur pensée intime». - -Il a compris qu'il n'arriverait là qu'après avoir découvert leurs -secrets techniques. «Sous cette première couche de couleurs, il voit la -préparation, il devine les changements, les _repentirs_; et lorsqu'il -a découvert quelque indice certain de ces retouches qui trahissent des -hésitations, auxquelles il sera si sujet lui-même, sa joie éclate; il en -prend note, il ne l'oubliera plus.» - -Avec une patiente science, il pénètre les mystères de ces différentes -palettes, leur orchestration puissante ou rare, les infinies ressources -de leur harmonie. - -Le voilà devant le portrait de l'_Infante Isabelle d'Autriche en costume -de religieuse_, de Van Dyck, devant le portrait du _Président des -Pays-Bas_, et devant une _tête d'enfant_ du même peintre. Il ne copie -pas, il n'interprète pas. Derrière la toile, il cherche la pensée de -l'artiste et essaie de peindre avec la main de Van Dyck. Devant ces -portraits qui, pour lui, s'animent, il éprouve l'émotion de la vie, et -pour la seconde fois, les modèles posent pour Ricard qui les peint à -travers la vision distinguée du peintre flamand. - -Il s'attaque à Rembrandt dans le _Portrait du peintre_ peint par -lui-même. Il veut découvrir la puissance de cette lumière que le -génial réaliste a créée pour éclairer le visage de ses figures et nous -les montrer aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur d'eux-mêmes. - -Il se retourne vers le Titien pour lui demander de lui révéler les -règles de sa suave harmonie. Il s'installe devant l'_Homme au gant_; -devant cette merveille, la _Maîtresse du Titien_; et, avec enchantement, -il monte et descend cette gamme aux sonorités opulentes et fines, il -plaque les accords, les renverse et les résout; il en déduit les lois et -arrive par des décomposés chromatiques à en saisir les subtiles nuances. - -Oh! le Titien, ainsi que Van Dyck, il ne l'oubliera jamais, jamais. Il -écrit à un de ses vieux amis, à propos de la _Vénus de la Tribune_ de ce -peintre: - - _Paris, mai 1872._ - - _Je ne puis me décider à te lâcher ma Titienne, je la garde - comme le dragon d'Espérie gardait ses pommes d'or, et j'espère que - ta chère conseillère te détournera de cet enlèvement de mineure, - qui n'aboutirait qu'à attrister mon atelier dont elle fait les - beaux jours._ - -Mais Ricard ne résiste pas longtemps à la grâce du Corrège. Il l'aborde -résolument avec la copie, grandeur de l'original, de l'_Antiope_ du -Louvre. Cet incomparable poème de la chair l'émeut plus que tout; il -cherche le mystère voluptueux de la vie sous la fluidité de la pâte. -Pendant six mois consécutifs, sans nul souci de ce qui se passe à ses -côtés, il travaille comme un artiste envoûté: - -_Je n'ai qu'une minute_, écrit-il à son frère, _pour te dire que je mène -une vie_ indiavolata col Correggio, _de huit heures à six heures, mais -ce sera fameux_. - -Et il ajoute une autre fois, dans quelques bribes de lettre, à -l'époque de cette copie du Louvre: - -_Je rentre si rompu que je n'ai ni tête ni bras à écrire._ - -Dans cet état d'âme, Ricard ne pouvait demeurer plus longtemps à Paris. -Il avait su charmer ces génies solitaires, «ils l'appelaient». Le -peintre provençal partit pour l'Italie. - -Ces génies solitaires, il allait les étudier dans leur pays, dans les -milieux où ils avaient vécu; vivre de leur pensée, au sein des villes et -des campagnes qu'ils avaient habitées, sous leur ciel et leur climat; -et, là, «à l'ivresse de la vie errante, aux saines études en plein air, -Ricard préfère le recueillement du musée de la ville et la méditation -devant une toile de maître, car avant d'aller à la nature, il va -demander aux oeuvres d'art le secret des transformations poétiques que -les maîtres lui ont fait subir[29]». - - [29] Charles Yriarte. - -Il ne s'arrêtera pas seulement dans les grandes villes: à Gênes où il -retrouve Van Dyck, à Milan où il revoit le Vinci, à Parme où le Corrège -se révèle à lui plus intimement encore; mais comme un antiquaire cupide, -il fouille les petites villes si curieuses d'Italie, les palais déserts, -les couvents écartés où, mieux qu'ailleurs, on éprouve les délicieuses -sensations de revivre le passé par l'aspect des décors à peine vieillis. -Il visite les moindres villages, les églises solitaires avec une -curiosité anxieuse, une émotion enthousiaste. «Il ira à Urbino pour -Raphaël, et gravira à la Cà d'Oro de Venise les marches du palais que le -vieux maître a montées. Avec religion, il touche dans un cloître un reçu -signé du nom de Corrège.» - -Longtemps après son départ--car les années se sont écoulées--Ricard -arrive à Venise. Là est sa véritable patrie. «A cette époque, c'est un -grand jeune homme, fin, aristocratique, à la longue barbe soyeuse; -on dirait un jeune patricien de Venise qui a déjà accès aux Pregadi,» et -le poète Joseph Autran pourra, avec raison, s'écrier après la mort du -peintre: - - _Venise, en le perdant, aurait porté le deuil._ - -«Dans cet étrange milieu de lagunes où l'on se croirait, ajoute Paul de -Musset, sur une autre planète que la terre, Ricard respire à l'aise; il -se sent de la race des Venètes, et, en effet, il en a l'humeur aimable -et rieuse, l'esprit léger, le tempérament d'artiste, il en parle le -dialecte. Qu'on lui rende le Sénat, le grand Conseil, le Doge, la -Quarantie, les costumes et les riches étoffes du XVIe siècle; -ces beaux modèles auront en lui un peintre de plus et les Giorgione, les -Titien, les Tintoret, un rival digne d'eux.» - -Là, son cher Titien lui apparaît plus prestigieux, plus éblouissant; -et pendant les quatre à cinq ans qu'il demeure à Venise, il s'enferme -dans les musées, il se cloître dans les églises et les couvents, il -s'emprisonne dans le palais ducal, seul avec son cher maître, sans souci -de l'heure, dans l'oubli du monde extérieur. - -Il s'enivre de peinture vénitienne, «de cette peinture qui emplit -l'oeil comme la symphonie emplit l'oreille», qui vivifie les formes, -de cette «peinture de somptuosité et d'abondance». - -«Ailleurs, dit M. Taine[30], on a séparé le corps de son milieu, on l'a -simplifié et réduit; on a oublié que le contour n'est que la limite -d'une couleur, que pour l'oeil la couleur est l'objet lui-même. -Car, sitôt que cet oeil est sensible, il sent dans l'objet, non pas -seulement une diminution d'éclat au recul des plans, mais encore une -multitude et un mélange de tons, un bleuissement général qui croît -avec la distance, une infinité de reflets que les autres objets éclairés -entre-croisent et superposent avec des couleurs et des intensités -diverses, une vibration continue de l'air interposé où flottent des -irisations imperceptibles, où tremblotent des stries naissantes, -où poudroient d'innombrables atomes, où s'ébranlent et se défont -incessamment des apparences fugitives.» - - [30] H. Taine. _Voyage en Italie_, t. II, p. 37. - -Si Ricard découvre tout cela chez Giorgione, chez Tintoret, chez -le Titien, il n'en exagère pas le procédé pour mieux prouver sa -compréhension. Il garde avec une belle pudeur d'art le secret de cette -harmonie aérienne, il n'en montre pas à la foule--comme plus tard vont -le faire les impressionnistes--la formule de ses accords isolés, de ses -dissonances non préparées. Il n'érige pas en principes les altérations -harmoniques; il garde à cet art la grandeur de son ensemble synthétisé. - -Pendant ce temps, Ziem, son meilleur ami, se grise de lumière et de -couleurs. Avec une palette éclatante, le paysagiste va, le long du grand -canal, sous les façades d'or des vieux palais mauresques, en face la -Salute, au soir, et le palais ducal incendié, écrire sur l'Adriatique -en fête l'orgie colorée des pompes vénitiennes, dans la gloire de son -ciel de smalt, de ses barques parées et peintes, semblables à des fleurs -enchantées. - -L'intense poésie des pierres de Venise ne retient pas Ricard: il admire, -sans désirer le peindre, le merveilleux spectacle du soleil qui, avant -de descendre derrière les monts Vicentins, jette chaque soir sur les -dômes et les campaniles de la ville le plus délirant adieu. Il comprend, -sans éprouver l'envie de courir à sa palette, le sommeil paisible des -demeures fastueuses que reflètent en capricieuses irisations les eaux -des canaux solitaires. Il aime la vie qui se manifeste intensive -chaque jour, sur les places et les quais; mais il ne s'y arrête pas, et -il n'est pas tenté par les apparitions fantomatiques, entre les deux -colonnes de granit que surmonte le lion ailé de saint Marc, des grandes -voiles historiées en cadmium qui passent dans un décor inoubliable. - -A ces féeries de lumière il préfère les longues conversations avec ses -maîtres qu'il a devinés et compris, car, lorsqu'il s'arrache de leurs -oeuvres, il ne peut en demeurer longtemps éloigné, et il se hâte de -revenir les voir souvent. - -A Rome, où il est allé pour compléter son éducation qu'il ne trouve pas -assez parfaite, il étudie patiemment les belles fresques de Raphaël, -_l'Incendie du Bourg_. Surmené par un travail excessif, éprouvé par la -malaria, il est forcé de rentrer au pays natal pour s'y reposer. - -Il n'y fait pas un long séjour. Il ne se trouve pas suffisamment -préparé et documenté; il veut, vers 1848, étudier encore Rembrandt en -Hollande et Rubens en Belgique. Il s'arrête devant la _Sainte Famille_ -de l'église Saint-Jacques à Anvers. De là, il passe en Angleterre et -s'éprend de Holbein, de Reynolds et de Lawrence. D'eux aussi, il saura -se rappeler en temps opportun. - -Rentré à Paris en 1850, il se retire dans son petit atelier de la rue -Duperré, qu'il garde jusqu'à sa mort «avec le jardinet malingre de cinq -pieds carrés, modeste ensemble, qui d'ailleurs n'est pas sans grâce et -où il a laissé comme un reflet de lui-même». - -Il y mène une vie de travail acharné pendant vingt ans, «à la poursuite -d'un idéal qui parfois change», cherchant à exprimer d'abord sa -sensation à travers l'émotion ressentie devant les oeuvres des -maîtres; à voir, enfin, de ses yeux, à traduire sa pensée avec le -talent d'un grand virtuose dégagé des difficultés de la mécanique -instrumentale. - - * - * * - -Dès sa première exposition, Ricard ne passa pas inaperçu, et, avec -sa jeune _Bohémienne tenant un chat_ et sa série de portraits, le -succès vint immédiatement à lui. Le peintre, à la vérité, était mûr -pour la maîtrise. Les années suivantes--1851 et 1852--furent pour lui -l'occasion d'un nouveau triomphe. On y remarqua les portraits devenus -aujourd'hui célèbres de Mme Sabatier, de Mlle Clauss, du Dr -Philip. Après avoir très rapidement obtenu une médaille de seconde -et de première classe, Ricard, dont le talent grandissait, était en -droit de s'attendre à recevoir la décoration de la légion d'honneur, à -la suite de sa brillante participation à l'Exposition universelle de -1855. Ces neuf admirables portraits furent récompensés par une mention -honorable. «Il en fut blessé, dit M. Paul de Musset, quoiqu'il eût trop -de goût pour le dire.» Il faut reconnaître, aujourd'hui que les années -ont passé, classant à leurs valeurs respectives la peinture de Ricard -et celles des membres du jury d'alors--plus ou moins décorés et même -cravatés de rouge--que le portraitiste provençal avait le droit «d'être -l'orgueilleux discret qui croyait à lui-même avec une sorte de naïveté -allant jusqu'à la candeur». - -«Fier et digne, hautain dans son silence, il est certain qu'il -répondit en 1863: _Il est trop tard!_ à ceux qui lui offrirent la -légion d'honneur, mais il était sincère dans son orgueil. Il vivait -alors sur les cimes et comprenait que c'était se classer dans une rare -aristocratie que de se signaler par une éclatante abstention[31].» - - [31] Charles Yriarte. - -Ricard avait la nature d'élite d'un artiste de race. «Il était une -de ces organisations délicates passionnées pour leur art et qui veulent -être respectées. Il ressemblait à ces gens qui, dans une cohue, laissent -passer devant eux les personnes pressées, ou même à ceux qui, parvenus -au vestibule d'un théâtre, s'en retournent chez eux, effrayés par la -foule[32].» - - [32] Paul de Musset. - - * - * * - -«Si nous avions fait, écrivait M. de Calonne en 1857, une classification -à part des coloristes, nous aurions probablement inscrit à leur tête le -nom de M. Ricard. C'est au premier rang qu'il convient de le placer... -Le portrait de M. Vaïsse, sénateur, est le meilleur du Salon... Ici, -la réussite est complète et l'artiste est à ce point maître de son -sujet qu'il lui fait exprimer plus qu'on ne demande ordinairement à un -portrait. C'est un morceau très original, d'une couleur lumineuse sur un -fond d'émail bleu, d'une pâte qui ressemble à celle du Corrège, sans que -l'ensemble appartienne à nul autre qu'à M. Ricard. Tout cela vaut mieux -pour l'honneur d'un Salon que tous les Meissonier du monde[33].» - - [33] Alphonse de Calonne. _Revue contemporaine_, 15 juin 1857. - -Vraiment le critique ne pouvait être plus juste et plus prophétique. -Et, aujourd'hui, après un demi-siècle écoulé, que la comparaison est -permise, qu'elle s'impose, dégagée de toute partialité, de toute -considération d'amitié et de circonstance, pour tous, le portrait -de Chenavard du musée de Marseille, peint par Ricard, est un -chef-d'oeuvre digne de voisiner honorablement avec les plus grands -maîtres de la peinture, alors que le portrait de Chenavard du musée -de Lyon, peint par Meissonier, est le plus détestable portrait -qu'on puisse voir. Ce Chenavard de Meissonier, si vide de pensée, -avec ses chairs en zinc brillant, sa couleur sans harmonie, son faire -prétentieux, est-il assez loin de celui de Ricard? - - [Illustration: - Cliché Brion. - PORTRAIT DE CHENAVARD - (Musée de Marseille)] - -Quoi qu'en pense M. Charles Yriarte, le peintre marseillais n'avait pas -perdu de sa santé ni de sa force dans ses productions dernières; et -ce portrait qui fut, en quelque sorte, le chant du cygne du peintre, -puisque la mort le surprit avant son entier achèvement, «n'a aucune -trace de nervosité maladive», malgré «que l'artiste argutie, qu'il -subtilise»; et vraiment le don de pénétration intérieure est ici à son -apogée. Regardez cette figure méditative de Chenavard qui s'appuie sur -la main sans affectation, ne donne-t-elle pas vraiment la sensation de -la pensée impondérable inscrite sur ce front et dans ce regard lointain -aux yeux d'apôtre? - -Ce n'est pas en vain que Ricard a étudié avec tant de persistance et -d'amour les vieux maîtres, ce n'est pas vainement que, sous la sublime -enveloppe qui recouvre le travail des oeuvres du Titien, du Tintoret -et de Van Dyck, il a cherché la genèse de leurs efforts. Maintenant -libéré de toute préoccupation, il peut, avec une facture large et -puissante, inscrire sur sa toile, avec la pensée, le mystérieux fluide -qui s'échappe de la tête de l'être intelligent. - -Le voilà bien l'homme qu'il connaît à fond, son meilleur ami, celui -dont la conversation était «pour lui comme un exercice d'esthétique en -même temps qu'une récréation».--Tout entier, avec son cerveau et son -âme, nous apparaît ce Chenavard, artiste curieux, préoccupé d'idées -sociales et qui veut faire «du but suprême de l'art la traduction des -idées philosophiques». C'est bien là le peintre qui, avec une «richesse -extrême d'imagination, la science profonde de l'historien», a -entrepris d'écrire sur les murs du Panthéon l'histoire de l'humanité -depuis la Genèse jusqu'à la Révolution. C'est encore là l'artiste de -coeur qui s'est jeté enthousiaste dans les idées si captivantes de -Saint-Simon et de Fourier, à la suite de Considérant, d'Enfantin et de -Félicien David; le précurseur politique qui veut «que la pensée sociale -soit l'inspiratrice, la base et la force de l'art»; l'esprit curieux et -mélancolique qui dit que «la musique est un art, vague, dissolvant, fait -exprès pour consoler la vieille espèce humaine de ses longues douleurs -et l'endormir dans le tombeau». Et lui aussi, ce penseur exprimé par -l'oeil aigu d'un sensitif comme Ricard, représente bien toute une -époque évolutionniste, qu'il incarne, qu'il résume. - -Au point de vue métier, on s'étonne de l'habileté extrême du peintre, -habileté qui se traduit sur cette toile en une géniale simplicité. Cette -suprême pellicule colorée, si faible, si ténue, à peine apparente, -cette brume enveloppante d'un gris délicat qui couvre si légèrement les -dessous à peine frottés, c'est la vie et la pensée exprimées avec une -poignante poésie. Ricard est là d'une personnalité absolue, et son art -s'élève aussi haut que celui des maîtres de qui les oeuvres planent -dans les sphères inaccessibles des plus belles manifestations de l'art -pictural. - -Au même musée de Marseille, le portrait de Loubon, d'un caractère tout -différent, donne l'éloquente preuve du talent subtil de Ricard. La -tête du spirituel directeur de l'École des Beaux-Arts attire, avec son -expression souriante et bonne. A regarder si longtemps les chèvres, -il est resté à l'animalier quelque chose d'un peu capricant dans sa -physionomie enjouée et fine. Sous le ton jauni de la moustache, on -devine l'invétéré fumeur de cigarettes que fut le peintre. - -Ah! le portraitiste le possédait bien, son Loubon qu'il -affectionnait particulièrement. Et le jour où, dans son atelier de -Marseille, Ricard regardait son ami, en tenue de travail, la toque de -soie sur la tête, aisément, il pouvait noter avec quelques touches qui -sont des paroles, la personnalité physique et morale du modèle. - -Aussi au sens des valeurs, de l'harmonie colorée et du dessin vient -s'ajouter, dans cette toile, la plus étonnante recherche de psychologie -qu'un peintre ait jamais faite. - -Enlevé en quelques séances, ce portrait est peut-être le plus curieux, -le plus original parmi tous ceux qu'a peints Ricard. Il offre cette -particularité intéressante, c'est de laisser voir sans restriction -le procédé du peintre. La figure est ébauchée en grisaille, dans ce -ton spécial que Ricard appelait _ma sauce_ et qu'il avait cherché -longtemps. Sur cette préparation légère couvrant à peine la toile, le -peintre a posé des glacis. C'est ici que se révèle toute sa puissance de -pénétration objective. Sur l'ébauche, au préalable construite, dessinée -et modelée, l'homme va apparaître créé par touche de couleurs. Chaque -coup de brosse traduira dans une pâte sobre et transparente, en même -temps que le détail anatomique, que le trait, la saillie ou le méplat, -un peu de l'idée, du sentiment, de l'habitude et du caractère du modèle. -C'est d'un art intime, suprême. - -La couleur de ce portrait est d'une qualité supérieure. La lumière des -chairs est tiède et ambrée, les demi-teintes et les ombres sont dans une -rare transparence. Mais la merveille, c'est le ton de saphir mourant -qui fait sur l'angle rentrant de la toque du modèle une tache colorée, -exquise, d'une si indéfinissable et si fine tonalité. Pastellisée, -transparente, douce, chantante, immatérielle comme le velours duveté des -fruits, comme le pollen des fleurs, cette poussière lucide d'un bleu -gris de pâle myosotis, à la fois tendre, fraîche, chatoyante et effacée, -est la plus rêveuse notation de couleurs qu'on puisse voir. Elle -démontre la patiente éducation, la finesse aristocratique d'un oeil -supérieurement doué. - -La belle mais incomplète ébauche du portrait de Dominique Papety -par Ricard, qu'on a montrée à l'Exposition centennale au lieu du si -définitif portrait de Loubon, a fait retour au musée de Marseille. -Bien qu'inachevée, à peine frottée par places, l'ébauche ne manque pas -de grandeur. On reconnaît le grand prix de Rome, «l'héritier direct -de la grande tradition française, le descendant du Poussin[34]», dans -ce portrait qui ne fut malheureusement pas achevé. Dominique Papety, -qui s'était attardé au mont Athos pour y copier, avec une admirable -patience, les fresques du moine byzantin, Manuel Penselinos, aujourd'hui -dans la collection du Louvre, rapporta de son voyage le germe de -la maladie qui devait l'emporter à trente-quatre ans[35]. Dans une -belle attitude dénuée de pose, la tête intelligente et noble, sous -l'épanouissement d'une chevelure abondante, Ricard nous montre Papety -comme le type de l'artiste enthousiaste de la romantique époque de 1830. - - [34] _Journal des débats_, 15 janvier 1850. - - [35] Il laissait, en outre de quelques portraits remarquables, - le _Moïse sauvé des eaux_ du musée de Munich; le _Rêve de bonheur_ - du musée de Compiègne et une fort intéressante et complète - histoire de la peinture byzantine, du IIIe siècle au XIe siècle. - Tamisier. _Dominique Papety, sa vie et ses oeuvres._ Librairie - Camoin, à Marseille. - - * - * * - -«On retrouve dans tous les portraits exposés par M. Ricard, la finesse -de ton, l'agrément de touche et cette sorte de patine anticipée qui sont -comme le cachet de l'artiste. Nous regrettons qu'on ne commande pas -à M. Ricard des portraits de personnages célèbres et de beautés -historiques pour quelque galerie princière; il serait là dans la vraie -veine de son talent, et ses tableaux se confondraient aisément avec ceux -des plus grands maîtres[36]...» - - [36] Théophile Gautier (Salon 1857). - -Nonobstant l'avisée critique de Gautier, on ne commanda pas à Ricard--à -part celui du président du Sénat, M. Troplong--des portraits de -personnages célèbres ni de beautés historiques. Le peintre n'intriguait, -d'ailleurs, nullement. «Il avait sa clientèle rare, son cénacle -d'admirateurs et d'amis, et était parvenu à ce point de sa carrière -que le seul fait de le choisir comme portraitiste donnait au modèle -un brevet d'homme de goût et constituait une sorte d'aristocratie -intellectuelle[37].» - - [37] Charles Yriarte. - -Parmi les cent cinquante portraits environ qui sortirent du pinceau de -Ricard, on peut dire que la postérité ne retiendra que ceux qui furent -par lui peints avec amour; soit qu'il aimât ou connût leur modèle depuis -longtemps, soit qu'il s'intéressât à eux par quelque particularité -séduisante de leur visage ou de leur caractère. De ceux-ci, il faut -remarquer le portrait de la mère de l'artiste, qu'il peignit avec un -sentiment de pieuse reconnaissance filiale. «La mère, cet être sacré, -faible et fort, plein de pitié, plein de courage,» celle qui reste -toujours _la maman_, même pour l'homme déclinant, il l'évoque dans la -tranquillité de ses traits délicats que la vieillesse n'a pas gâtés, de -sa peau d'une finesse d'émail à peine rosée par le rapport proche des -cheveux blancs. A cette tête chère et vénérable, le peintre a donné une -pénétrante impression de dévouement, de bonté et de charme inexprimables. - -Ricard fit aussi le portrait de sa soeur en 1869, dans sa -dernière visite au couvent de Nancy où elle était cloîtrée. Dans le -parloir même il fixa sur le papier, d'un crayon moelleux et large, les -traits de la religieuse sous sa grande cornette. Avec des hachures fines -qui ménagent le blanc du papier et en font comme une sorte de canevas de -soie serré, le peintre exécuta une image fidèle et vivante. La petite -soeurette apparaît à travers les souvenirs d'enfance, l'émoi du passé -charmeur, avec l'infinie et vague tristesse que reflètent ces figures de -recluses, dans l'abnégation propre à l'apostolat. Ricard n'était-il pas, -au reste, un croyant? - -Nous allons savoir maintenant comment sut aimer cet artiste si -tendre, si délicat. «La tendresse est un état de délicatesse des âmes -sensibles portées à aimer pour exalter leur vie ou pour soutenir -celle des autres. Il y a en elle un élément de douceur qui correspond -à un élément de faiblesse, et c'est surtout aux moments si nombreux -parfois d'incertitude et de lassitude qu'on l'appelle à soi; elle est -légère, faite de caresse sans violence et mélodieuse et lente, elle -peut s'appliquer à tous les modes d'aimer, elle est de l'amour en -«mineur[38]». C'est celui qu'a compris le peintre. - - [38] Etienne Bricon. _Psychologie d'art._ Société française - d'éditions d'art. Paris, 1900. - -Dans une atmosphère de mélancolie, c'est sous l'or fin de cheveux blonds -capricieux, par l'énigme de ses yeux câlins, attirants, suprêmement -pervers et doux, plus que jolie, fascinatrice, la femme impénétrable, -avec autour des paupières la nacre exquise de sa peau. Qu'était-elle? -D'où venait-elle? Slave, comtesse, grande dame certainement, d'aucuns -dirent espionne. Qu'importe! Le peintre l'aima; à la toile il confia son -amour. Et, aujourd'hui, que la maîtresse et l'amant sont morts, -l'amour est demeuré dans ces yeux si hautains, si affectueux: la vie est -restée dans ce regard à la puissance prenante et fluidique. - -Après le Vinci qui place aux coins de la bouche ironique de sa _Lisa -Monna_ le mystère de l'éternel féminin, Ricard, par un miracle de -tendresse, le fixe dans ces yeux de rêve, de volupté, peut-être de -trahison. - -Sa tendresse va aussi vers cette admirable «chair transparente et suave, -vers ce tissu riche et fin qui fait éprouver, en la lucidité de ses -couleurs, l'impression d'être un revêtement de vie spirituelle, d'avoir -en elle le souffle qu'éveille la pensée». La chair de la femme, cette -«argile idéale» du poète, Ricard nous la montre dans toute l'exquise -délicatesse de ses diaphanéités, et, par elle autant que par les yeux, -il nous révèle l'âme féminine «indolente, frémissante ou troublée». Par -les yeux et par la chair, il rend sensibles tout le drame et la poésie -des émotions. C'est que la tendresse du peintre en a fait un confesseur -d'âme féminine. D'une légère brume qui est comme un voile transparent, -il enveloppe cette âme dans les rimes les plus mélodieuses de sa -palette. Il subtilise la couleur, il éthérise le ton en des finesses -ésotériques. Il obtient des nuances de roses agonisantes, des gris de -bleuets éteints, des éclats de pierres précieuses mortes. Il a son -harmonie à lui, avec des timbres qui n'éclatent pas, mais qui pénètrent: -c'est un musicien extatique. - -Autour de ses portraits, à côté de ses têtes de femme, il compose une -atmosphère particulière, une zone de vibrations qui est l'accompagnement -de la note principale donnée par les figures. Il excelle surtout à -établir un courant magnétique entre elles et l'oeil de celui qui -regarde. Ce courant d'un mystère si attractif est toujours sympathique, -suggestif. Sa peinture est comme une musique berceuse aux rythmes -enchanteurs, aux mols accents, aux cadences légères. Il est le poète -inspiré. - - * - * * - -Le portraitiste provençal a appris des peintres anglais l'art des -sacrifices pour attirer plus sûrement le regard sur les points -essentiels de la figure qu'il peint; mais jamais cette recherche ne -saurait influer sur le caractère de la physionomie du modèle. Les -portraits de Ricard que l'on reconnaît si bien à première vue, sont par -là très dissemblables. Après en avoir compris l'importance, le peintre -s'attache de préférence à la forme ou à la couleur des yeux et à leur -expression; à la sensualité ou à la finesse spirituelle de la bouche; à -la beauté du front, qui recèle le cerveau de l'artiste, du philosophe et -du penseur; à la couleur et à la richesse de la barbe; à la perfection -de certains ovales; à l'aristocratie des chevelures et même aux détails -de certaines oreilles féminines qu'il nous montre délicates, mutines, -comme de petites conques roses, avec l'exquise carnation de leur lobe -désirable. - -Il sait faire à chaque modèle le cadre qui lui convient. Il entoure -cette belle barbe fauve aux tons de cuivre et cette pensive figure -qu'on croirait être celle d'un membre du Conseil des Dix, du bleu -intense du ciel vénitien. Il vaporise au milieu d'un fond en or éteint, -l'arrangement capricieux d'un collier de perles qui court dans cette -chevelure de patricienne blonde, soeur de celle que Véronèse mit -dans son _Triomphe de Venise_. Toujours les Vénitiens le hantent, -c'est certain. Quelquefois avec ses figures se détachant en clair sur -des masses sombres, il se souvient de Van Dyck. Cependant l'étude -si approfondie qu'il fait de son modèle, la recherche aiguë de -l'intimité, le ramène à sa personnalité. - -Il est surtout attiré par l'état d'âme qui se manifeste sur les -physionomies en des signes à peine perceptibles aux regards -superficiels. Avec des reflets d'une vive intelligence, il éclaire ces -yeux d'artiste; il nimbe ce visage blond d'une beauté mélancolique; -il auréole de pensées hautes le front d'un Chenavard; il jette de -la gaieté, de la malice et de la bonté autour du masque souriant et -spirituel d'un Loubon. - -Il recherche encore par sa force de pénétration intérieure la sélection -aristocratique, et, sous la transparence de cette chair d'enfant presque -maladive, les méandres bleus des veines des tempes, le système des -vaisseaux sanguins, floraison de vie délicate. - -Il aperçoit le processus de l'espèce, la lente cristallisation des -sentiments ataviques; et il donne à certaines physionomies hébraïques -le signe caractéristique de la race conservé à travers les temps. Il en -déduit les dons d'intuition, la facilité d'assimilation; il souligne la -tristesse des persécutions que combattent l'énergie, l'audace, l'âpreté, -la foi dominatrice. - -Il marque si fortement l'individualité de ces portraits qu'on ne saurait -les oublier et qu'ils vous impressionnent pour toujours. - -Parfois, il va plus loin encore: il pressent la destinée; et, après les -événements tragiques, on constate que le peintre était un voyant. - -De lui-même, il nous laisse deux portraits. Dans le premier, il se -montre vers trente ans, ressemblant comme un frère au poète des _Nuits_. -Dans l'autre qu'il fit à quarante-neuf ans à la suite de plusieurs -demandes impératives d'un de ses amis, il nous apparaît plus grave avec -une expression presque monastique. De ce portrait, il s'excuse -presque dans la lettre d'envoi. - -_Si la renommée veut jamais de mon nom, je te devrai une reproduction de -mes traits par moi-même que je n'aurais plus tentée, car je ne puis te -dire à combien de reprises j'ai échoué._ - -L'année suivante, Gustave Ricard mourait subitement à Paris, le 23 -janvier 1873, succombant sans souffrances--au moment de se mettre à -table chez des amis--à une paralysie du coeur. - - * - * * - -«Holbein, dans son portrait d'Érasme, a tout sacrifié à la main qui -écrit. C'est qu'en effet, autant que la figure, la main a sa physionomie -et sa signification; et Lavater a raison de la croire aussi utile que -le front à qui veut, par la forme plastique de l'homme, rechercher ses -qualités ou ses défauts probables[39].» - - [39] Henry Fouquier. _La tribune artistique et littéraire._ - -Ricard a vu, lui aussi, ces mains «vraiment douées d'une existence -spéciale et révélatrices de caractère». - -Il les a dessinées fines, longues, aristocratiques; il les a peintes -nerveuses, prenantes, avec la complexité de leur travail musculaire sous -l'enveloppe fine de la chair. - -Pour bien faire comprendre la subtilité esthétique un peu nébuleuse -de son idéal d'art, M. Charles Yriarte raconte ce qui se passait dans -l'atelier du peintre cinq jours avant sa fin: «Comme on lui faisait -observer que la main du chevalier Nigra, en ce moment ministre d'Italie, -était peut-être moins fine dans le tableau que dans le modèle, il -répondit sérieusement: «Sa main, dans la nature, a deux caractères, -elle change; tantôt c'est la main du diplomate et du lettré, tantôt -celle du soldat qui a porté le mousquet à Novarre.» Ricard, mieux -qu'aucun, comprit et traduisit les _tendresses_ de la main. - -Voici, dans un morceau détaché d'un tableau, une main de femme. Elle est -aussi éloquente qu'un visage. Coupée un peu plus haut que le poignet -que recouvrent aussitôt les flots d'une dentelle, cette main--avec à -l'annulaire un simple anneau d'or qui garde un oeil-de-chat--tient un -mouchoir de fine batiste. Évocatrice, elle raconte les douces pressions -des premiers aveux, puis les caresses qui sur le front triste de -l'artiste calment les fièvres, endorment l'amant aux heures de doute -ou de souffrances. Elle est si belle cette main, sous sa chair aux -jaspures roses que grise et agatise une imperceptible moire, elle est si -vivante dans la finesse de son dessin, qu'on espère la voir s'agiter, se -mouvoir et saisir. Et cette expression est si forte, qu'on est longtemps -hanté par le souvenir de cette main de femme plus charmeresse et plus -troublante qu'un visage inoublié. - - * - * * - -Gustave Ricard fut, chose assez rare, moralement l'homme de ses -oeuvres. Ignorant des défauts d'un Provençal, il en eut toutes les -qualités. - -Il faudrait pouvoir citer en entier ses biographes et les articles -nombreux écrits à l'époque de sa mort pour exalter l'homme et l'artiste. -Nous en retiendrons les meilleures pages; et d'abord un intéressant -portrait à la plume de M. Louis Énault: - -«Grand, mince, élancé, suprêmement distingué, chauve avant l'âge, -les lèvres fines effleurées par un sourire rêveur, l'oeil un -peu vague et regardant plus loin, Ricard, physionomie singulièrement -originale, tenait tout à la fois du moine et de l'artiste; il y avait en -lui, par un mélange aussi heureux qu'inattendu, la gaieté parfois un peu -railleuse d'un artiste et les profondeurs tant soit peu mystiques d'un -illuminé. Tel qu'il était, il fallait le prendre pour un des meilleurs -d'entre nous...» - -«Fidèle à ses affections, indulgent pour les autres, sévère pour -lui-même, Ricard était bon et capable de grands dévouements; il était -si généreux que son argent ne lui appartenait pour ainsi dire point. -Lorsqu'on écrira l'histoire des arts au XIXe siècle, Ricard y -occupera son rang, mais si l'on faisait une galerie des coeurs d'or, -il y aurait encore là une belle page pour lui[40].» - - [40] Paul de Musset. - -Qu'était l'artiste? - -«Si on parvenait, dit M. Charles Yriarte, à définir cette organisation -nerveuse et impressionnable, ce caractère digne et fier, cette -intelligence raffinée et multiple, ce singulier mélange de grâces -féminines et d'austérité claustrale, cette profonde expérience et -cette naïve candeur, la séduction que cette rare nature exerçait sur -ceux qui l'ont approché, il en résulterait une étude plus attachante -au point de vue littéraire, qui tiendrait peu de la critique d'art.» -Causeur merveilleux, plein d'idées neuves relevées par le sel piquant -du paradoxe, il tirait, ajoute M. Louis Énault, un feu d'artifice en -chambre pour deux ou trois amis. Et Baudelaire renchérit en parlant «du -rebondissement de son discours» et cite, à propos de la conversation -intéressante des artistes de son temps, quatre noms: «Chenavard, -Préault, Ricard et Delacroix, et après ceux-là, je ne me rappelle plus, -dit-il, personne qui soit digne de converser avec un philosophe -ou un poète.» C'est que Ricard «ne se borne pas à l'art, que l'étendue -de ses connaissances littéraires est grande et qu'il est d'une rare -érudition». - -Qu'était le peintre? - -Peu mondain, «enfermé dans sa tente, il ne vit plus que pour son art, -entouré de ses ouvrages dont il ne se sépare qu'avec peine. Sa porte -est close, il faut des signes francs-maçonniques pour en franchir le -seuil. Son atelier tient à la fois de la cellule et de l'autel, quand on -y entre on se prend involontairement à parler bas. Il vit là son rêve -en face de toiles commencées, et dès qu'il a reconnu le visiteur, sans -transition aucune, il entame un monologue lent, original, plein de vives -saillies et d'images inattendues.» Esprit original, il écrit à Chenavard: - -_Un artiste peut rester des heures plongé dans la méditation, à regarder -une fourmi et une mouche._ - -«Depuis bien des années il a effacé les heures du cadran de son horloge; -mais il laisse les aiguilles continuer leur course.» - -Tourmenté, «tant qu'il n'avait pas atteint son idéal, Ricard était -comme possédé d'un démon. De quelques-uns de ses meilleurs portraits -il disait: _Celui-là m'a mis sur le gril comme saint Laurent._ De même -que tous les véritables artistes, il avait besoin d'être soutenu et -encouragé par les éloges non du premier venu, mais de ses amis et des -gens de goût. Lorsqu'on gardait le silence devant un de ses ouvrages -qu'il aimait le mieux, il vous disait avec bonhomie: _Ne me dites pas de -mal de celui-là._ - -«Les éloges d'ailleurs ne le grisaient point, cependant il était -sensible à la moindre critique. Il fallait en être ménager avec lui, -sans quoi on s'exposait à trouver le lendemain sa toile entièrement -couverte en blanc.» Il aimait à raconter, à la suite de vagues critiques -sur la ressemblance de ses portraits, un souvenir d'anecdote sur -le Titien: Quand un prince ou un patricien indigne de vivre sous la -Renaissance disait au Titien que son portrait n'était point ressemblant, -le Titien lui répondait: «Allez à Vérone, vous trouverez un brave homme, -Giambattista Maroni, qui fait exact.» Ricard laissait entendre ainsi la -distance qui le séparait des peintres exacts. - -Il fut pourtant assez modeste, celui qui signa simplement par un G. R. -de véritables chefs-d'oeuvre! - -«Il travaillait beaucoup en l'absence du modèle; et, sur la fin, il ne -désirait le revoir que pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé. Il -vous disait alors avec une naïveté pleine de grâces: _J'ai plaisir à -voir combien vous ressemblez à votre portrait_, comme si votre _moi_ -véritable était sur la toile et non plus en vous-même[41].» - - [41] Paul de Musset. - -Enfin, «à mesure qu'il avance dans la vie, il se spiritualise de plus en -plus et ne sait absolument plus rien de ce qui se passe dans le domaine -des faits: la politique, le mouvement des arts, le choc des idées, les -polémiques ou les scandales et les vives compétitions des passions ou -des appétits des humains lui échappent et ne sauraient l'intéresser. Il -a toutes sortes de petites manies, il invente des chevalets à lui et des -pinceaux d'une forme particulière.» - -Il s'amuse à «tamiser la lumière par des voiles et des châssis. Sa -palette ne ressemble à celle d'aucun autre. Pendant un certain temps, -il ne veut employer que trois couleurs, et il se plaît à démontrer tout -le parti que l'on peut tirer de ces moyens bornés. Comme il sait se -mouvoir dans ce cercle étroit, ses raisonnements sont d'une subtilité -charmante. Les raffinements qui pourraient être dangereux pour -un esprit moins élevé que le sien conviennent à son tempérament. Il -parle mystérieusement de couleurs qui lui sont spéciales et il a des -enthousiasmes violents pour des cadmiums et des copals qui semblent -être des talismans.» Et M. Charles Yriarte conclut: «C'est un doux et -charmant halluciné au nom de l'art.» - - * - * * - -Les expositions des oeuvres de Gustave Ricard faites simultanément -après sa mort--à Paris et à Marseille--en février et en mai 1873, ne -permirent pas, malgré leur éclatant succès, de juger à sa vraie valeur -le grand talent du portraitiste[42]. Au reste, le moment n'était pas -encore venu pour la compréhension de cet art de pensée et de profondeur. -On laissait cela aux anciens maîtres. Pour l'instant, il fallait faire -joli, amusant et superficiel. A peine si Ricard était compris en France -par une élite et était vraiment apprécié en Angleterre et surtout en -Allemagne. Le temps a marché depuis. Après Whistler, après Carrière, -une nouvelle génération de peintres, que M. Camille Mauclair appelle -des _Intimistes_, a suivi la voie que Ricard a le premier indiquée. -C'est pour le peintre provençal un titre de gloire précieux. En outre, -on peut constater aujourd'hui combien sont demeurées en dessous de -l'éloge mérité les biographies qui paraissaient si osées dans leur -enthousiasme d'alors. C'est que Gustave Ricard, par son coloris -subtil, sa tendresse et son intellectualité, sa recherche profonde de -l'intimité, restera, indéniablement, le plus attachant portraitiste de -l'Art français du siècle dernier. - - [42] Paul de Musset donne dans son catalogue des oeuvres de - Ricard exposées à l'École des Beaux-Arts à Paris, 94 portraits, - 30 études de tête, 3 natures mortes et 16 copies. La même année, - à Marseille, on exposait, au Cercle artistique, 29 portraits, - 12 copies et 3 esquisses originales. A l'Exposition centennale, - Ricard avait 6 portraits. Le Louvre possède de cet artiste deux - portraits. - - - - -ADOLPHE MONTICELLI - -1824-1886 - - - [Illustration: - Cliché Brion. - ADOLPHE MONTICELLI - (1824-1886)] - - -IV - -ADOLPHE MONTICELLI - - _A M. Octave Mirbeau._ - - Il faut parler des vents - avec les nautoniers. - - (MONTAIGNE.) - - -Rarement un nom d'homme fut, en même temps, plus claironnant et plus -doux. Dans sa prononciation italienne, il semble tenir de l'éclat de -la flamme, de la résonance du gong et de la caresse. Ces qualités, si -opposées en apparence, symbolisent le talent original de Monticelli. - -Devant son oeuvre, on a l'éveil d'un monde éclairé par une lumière -spéciale, la sensation d'une souveraine puissance mise au service de -l'imagination la plus vive. - -Bien qu'on ait fait depuis quelques années un usage assez abusif -du mot «génie», on ne saurait trouver un autre vocable pour mieux -qualifier Monticelli; son emploi est ici dans sa meilleure et plus -juste acception. Car ce grand peintre a créé pour la joie des yeux une -infinité de personnages, une faune, une flore, un curieux microcosme -vivant, dans la splendeur des plus belles symphonies picturales. Et les -êtres, les visions particulières, étranges quelquefois, qui habitèrent -son cerveau, l'inspiration du démon favorable qui était en lui, -trouvèrent, pour prendre une forme concrète, deux puissants auxiliaires: -un oeil de peintre d'organisation admirable, une main d'ouvrier -d'extraordinaire habileté. - -Réaliser un rêve d'art, montrer, rendre tangible une hallucination, -n'est-ce pas du génie? Combien, aussi, les mots de notre langue -deviennent-ils insuffisants pour traduire les sensations que donne cette -peinture! Il faudrait, après la trouvaille de verbes plus expressifs, -d'adjectifs plus sonores, d'expressions plus imagées, inventer encore -une écriture composée d'encres diversement colorées, de mosaïques, de -gemmes précieuses, de métaux fulgurants, idoine à rendre la beauté -pyrotechnique de la palette de Monticelli, son pouvoir irradiant et -l'antithèse heureuse, harmonique, de sa distinction avec l'outrance de -sa couleur. - - * - * * - -Monticelli (Adolphe), d'une ancienne origine vénitienne, naquit à -Marseille, le 14 octobre 1824. Ce sera pour sa ville natale--combien peu -s'en doutent!--une de ses gloires les plus pures et les plus rayonnantes. - -De bonne heure, Monticelli montra des aptitudes pour le dessin, une -attirance vers la couleur; et malgré les tracasseries de ses parents, -de sa mère surtout, le jeune Adolphe suivit avec assiduité et joie les -cours de dessin à l'école des Beaux-Arts de Marseille. A l'encontre de -bien des jeunes hommes qui, pressés de produire, se mettent, non sans -danger, trop tôt à la couleur, sans avoir appris les éléments les plus -indispensables de leur art, Monticelli dessina avec la patience d'un -primitif. A cette époque, l'école de Provence était, nous l'avons dit, -florissante; elle pouvait rivaliser avec les premières écoles, -ainsi qu'en témoignent les noms des grands artistes qui en sortirent -depuis. Monticelli y apprit son art, sans hâte, en élève docile; et -cette éducation, un peu rigide, lui fut très utile quand, quelques -années après, il se livra à toute la fougue de son tempérament. - -En 1846, à vingt-deux ans, Monticelli sortait de l'école, alors sous -la direction du grand animalier Émile Loubon, avec un brillant premier -prix de modèle vivant. Ce fut, dans toute sa vie, son seul titre -officiel. Ses académies d'alors, ses têtes au fusain ou à la sauce -sont d'un impeccable et beau dessin d'école, avec déjà la presciente -apparence d'un coloriste ému. Toujours, contre le gré de ses parents qui -voulaient faire de lui un peseur de commerce, Monticelli s'obstina au -métier de peintre, à ce métier de paria, le dernier, pour la bourgeoisie -marseillaise de cette époque. - -Dans ses premiers portraits, la poétique manière de Ricard--déjà arrivé -à la maîtrise--l'impressionna d'abord. Bien que le grain de sa pâte -soit plus gras, que sa couleur soit plus chaude que celle du grand -portraitiste provençal, on sent, chez Monticelli, une admiration trop -vive pour cette manière de peindre et de sentir la vie. Bientôt, ce sera -à la suite de son premier voyage à Paris, Watteau qui le prendra, après -le choc ressenti, au Louvre, à la vue des Rembrandt, des Rubens, des -Corrège, des Véronèse. - -La manière de Watteau flattait ses goûts de composition, éveillait son -désir de ressusciter les _Scènes galantes_, les _Plaisirs champêtres_ -d'une société élégante et raffinée. Comme lui, il rêvait de peindre la -femme aristocratique, l'élégance voluptueuse de son geste; et, comme -lui aussi, il allait tenter de faire revivre, en peinture, un Décaméron -poétique et coloré, en évoquant, dans la beauté du décor des -anciens parcs, la vie amoureuse des grandes et belles dames richement -parées et de leurs amants empressés. Mais si Watteau le retient, -Rembrandt le stupéfie par la sublimité de sa couleur puissante. Il tombe -en hypnose devant le _Boeuf écorché_, le Titien le ravit, Corrège -l'étonne, Véronèse le séduit, les Hollandais l'émerveillent; et, ramené -devant Delacroix qu'il n'a pas compris d'abord, il se prend d'un chaud -enthousiasme pour cette force créatrice, violente et imaginative. - -Comment un peintre de la nature de Monticelli pouvait-il rester calme en -face de tels chefs-d'oeuvre? - -Grisé, affolé par ces manifestations géniales si diverses, son cerveau -en subit de si violentes commotions, que la répercussion en demeurera -lointaine et se reflétera pendant longtemps dans ses productions. - - * - * * - -A partir de ce jour, on assiste à la lente éclosion d'une magnifique -personnalité sous l'emprise des maîtres; et l'incubation dure quelques -années, laborieuse, entravée par un travail digestif. Pourquoi -Monticelli met-il un temps si long à devenir personnel? Comment -s'expliquer ce retard qui empêche le peintre de voir de son oeil, -de traduire sa pensée sans préoccupation ni souvenir d'aucun tableau? -Peut-être sa timidité et sa modestie natives--propre des forts--qui lui -demeureront toujours[43]? - - [43] Lorsqu'en parlant peinture avec Monticelli, certains - noms, tels que ceux de Rembrandt, de Vinci, de Delacroix étaient - prononcés, le peintre, prenant son feutre à pleine main par le - revers gauche, à la façon des gentilshommes du temps d'Henri - IV, se découvrait en silence, par un beau geste large et noble, - montrant ainsi le respect qu'il avait pour de si grandes mémoires. - -Malgré la valeur incontestable des oeuvres de ce temps, bien que -beaucoup de ses tableaux soient très beaux et qu'ils séduisent ses -admirateurs récents, ils ne sauraient avoir qu'un intérêt rétrospectif -et procurer des éléments de reconstitution historique sur la marche de -son génie. Il y a là, certainement, en ce moment, telles toiles qui sont -comparables à Rembrandt, mais l'illustre Hollandais est plus haut; voilà -des Watteau presque authentiques, mais ce ne sont pas des Watteau. C'est -dans telle tête l'expression morbide des yeux, la poésie de la bouche -particulière à Ricard, mais ce portrait n'a pas le charme intime de -Ricard. Voilà des chairs à la Titien, peut-être; ici des natures mortes -peintes avec la science de Gérard Dow ou de Terburg; des ciels avec -des qualités d'atmosphère dignes de Claude; enfin une ébauche dont le -mouvement rappelle de loin Delacroix. Ce sont de beaux morceaux, certes, -qui glorifieraient tout autre; mais quand on est Monticelli, on peint -des Monticelli, et c'est assez pour devenir grand parmi les plus grands. - -Monticelli va peindre des Monticelli. - -Insensiblement, lentement, sûrement, le peintre va vers son genre, vers -la réalisation de son rêve d'art, dégagé de toute influence extérieure. - -L'évolution commence vers sa deuxième manière, celle dont on a exposé, -à la Centennale, quelques toiles qui, bien que placées pour la plupart -dans des conditions assez défectueuses et malgré l'étonnement admiratif -qu'elles ont provoqué, ne sont pas suffisantes pour faire apprécier le -Maître; l'oeuvre de ce peintre se trouvant là, incomplète et comme -tronquée[44]. - - [44] Pour que l'on connût Monticelli à Paris, il faudrait y - faire l'exposition de 50 à 60 de ses toiles, au plus, prises - sur l'énorme production de ses oeuvres de 1860 à 1876. Cette - exposition serait certainement l'événement le plus retentissant - dans l'histoire de l'art de la peinture depuis cent ans, comme - notations et trouvailles d'harmonies colorées. - -En fait, ses trois principales manières sont assez difficiles à -exactement définir. Comme elles ne s'arrêtent pas brusquement, elles -se sérient plus qu'on ne pense, et il serait malaisé d'en établir -le classement. Cette étude, du reste, procède plutôt d'une synthèse -générale, c'est une vue d'ensemble fuyant le détail et la description -anecdotique. - -Peut-on décrire Monticelli et comment le décrire? - -On ne décrit pas plus une symphonie orchestrale qu'une musique de -couleurs... Les sensations de beauté que communiquent les tableaux de -Monticelli sont faites surtout de leur ensemble total. Son art, plus que -tout autre, va, par la couleur, la composition, le dessin, à un effet -homogène et convergent qui ne se prête pas à la description du détail. -En outre, si peu de musées en possèdent qu'il faut aller le voir dans -les galeries particulières. Là, chaque détenteur a la prétention, très -excusable, de posséder le ou les plus beaux spécimens,--ce peintre ayant -le don de pousser au paroxysme l'exaltation enthousiaste chez ceux qui -ont appris à l'apprécier à sa vraie valeur. - -Comment faire un choix? Comment parler de telle toile, sans avoir l'air -de diminuer la beauté de celles dont on ne dit rien? Comment échapper -à un reproche de réclame? Comment encore raconter ses toiles, le côté -anecdotique n'existant pas chez ce peintre? - -Ah! le doux rêveur sourirait des jolis titres que l'on a donnés depuis à -ses tableaux, lui qui, presque jamais, ne précisa sa fantaisie. - - * - * * - -C'est à la nature que Monticelli va d'instinct demander des émotions -nouvelles d'art. - -Vers les sources du divin moteur, il trouve sa route de Damas; et -aussitôt se révèlent les qualités maîtresses de son génie: imagination -surprenante, grâce exquise du dessin, éclat translucide de la couleur -par un procédé personnel, richesse extrême des harmonies les plus -violemment colorées, habileté de touche comparable à celle d'un maître -japonais. - -Il peint alors une série de petites toiles, dont quatre pour la chambre -de sa mère, qui sont autant de merveilleux poèmes virgiliens. Jamais -plus grande finesse de tons ne couvrit un dessin aussi expressif. -Les travaux nourriciers de la terre sont le thème de ces toiles, -remarquables par l'harmonie de leur composition et la distinction -de leur enveloppe atomique. Peut-être va-t-on faire à Monticelli le -reproche d'être ici sous l'influence de Troyon et de Corot. Ce reproche -est immérité[45]. - - [45] Que de reproches n'a-t-on pas faits à Monticelli? Ne - l'a-t-on pas accusé de plagier Diaz? A la Centennale, où l'on vit - enfin les deux maîtres côte à côte, Monticelli a montré à tous les - yeux la distance qui les sépare. - -Comme à toutes les époques où l'art évolue, dans le mouvement qui -portait alors les artistes à sortir de l'atelier pour voir la nature, on -comprend que différents peintres, préoccupés par les mêmes recherches, -soient arrivés à des résultats ayant une parité d'expression. -L'atmosphère est, à certains moments, saturée de molécules d'idées qui -peuvent germer identiquement chez des cerveaux différents,--à distance. -On peut dire, dans tous les cas, que l'oeuvre de Monticelli eut à -cette époque un côté d'idéalité qui ne fut jamais dépassé; et même -quand le talent du peintre, semblable à l'échelle de Jacob, eut atteint -le paradis de la couleur, ses oeuvres ne furent jamais autant -parfumées de poésie et de tendresse. Ce sont les fêtes de Cérès, de -Pomone, les Fenaisons, les Vendanges, les Apothéoses presque mystiques -où se révèle le peintre amoureux de la femme et de l'enfant. Déjà -s'esquissent les figures de songe, les groupes qui passent mélancoliques -au second plan, baignant dans une lumière de rêve. Monticelli monte -vers son idéal. Sa couleur devient plus rutilante, plus osée, plus -translucide encore; son faire plus indépendant. - -A présent, dans des décors nouveaux, les femmes de Monticelli vont -apparaître, élancées, dans des attitudes souveraines de suprême -élégance, avec, dans des robes somptueuses, le troublant prolongement -de leurs lignes; sur les visages, la grâce contemplative des femmes de -Boticelli, sur les corps devinés, la ligne enveloppante et voluptueuse -d'un Outamaro. Le peintre provençal qui les ignore se rencontre avec les -deux grands peintres de la femme, dans son rêve personnel. - -La chair de la femme! les formes de la femme! la femme toute!!! - -Elle sera dans la vie de Monticelli l'obsession constante, le désir -douloureux, l'idole vers laquelle à genoux, les yeux suppliants, il -tendra les bras. Elle passera, aussi aimée, aussi souhaitée qu'aux -premiers appels de l'adolescence. Elle sera vrillée dans son cerveau... -Monticelli a la hantise de la femme... Et ce grand voluptueux, ce -gourmand presque grossier de la chair exubérante, devient, le pinceau -à la main, un amoureux timide, un galant raffiné. En peignant, son -désir se fait chaste, ses soifs de sensualité se changent en hommage -respectueux; et c'est en chevalier déférent qu'il va, la parant des plus -beaux atours que sauront inventer son esprit ingénieux et son art de -coloriste, la montrer, cette femme, dans la splendeur de sa beauté -et de sa grâce, en n'exhibant de ses chairs que des bras, des épaules -immatérialisés. - -Le type de la beauté féminine, dans l'oeuvre du peintre provençal, -est la femme grande, au col gracieux, aux larges épaules, aux formes -ondulantes, aux gestes caressants, enveloppants sans lasciveté, au -visage éclairé par d'idéales carnations. - -Assise, debout, dans les attitudes les plus diverses, même ployant -les genoux, la femme est la reine, la déesse toujours. On a créé la -légende--possible--d'un Monticelli amoureux d'une impératrice. Que cet -amour ait été vraiment ressenti par l'artiste, aussi vivement et aussi -longtemps qu'on l'a dit, il n'eût guère influé sur sa compréhension de -la femme, car cette compréhension habitait depuis longtemps son cerveau. - - * - * * - -Quand la triste épopée de 1870 força Monticelli à quitter Paris--où -il s'était fait un nom, où il était très apprécié et aimé par des -confrères comme Corot--pour revenir à Marseille, c'est en touriste, en -bohême plutôt, qu'il descendit, la boîte au dos, la vallée du Rhône. -Ayant tôt épuisé ses ressources, c'est avec sa peinture qu'il paya -l'hospitalité offerte sans enthousiasme. Nous le trouvons échoué à Salon -pendant plusieurs mois. Enfin, après de longues courses sur les bords -de la Durance, après des étapes successives, après une longue halte à -Ganagobi, petit village des Basses-Alpes, et d'incessantes recherches -sur nature, le peintre marseillais rentra chez lui dans un état assez -minable, les mains vides, ayant semé partout des chefs-d'oeuvre, -la tête bourrée de souvenirs précieux. Séduit, enthousiasmé par -le beau caractère de la Provence qu'il semble apercevoir pour la -première fois, Monticelli commence alors la série de ses paysages, -dont on peut dire de quelques-uns qu'ils sont des merveilles parmi ses -toiles les plus remarquables. Par ce contact prolongé avec la nature, -sa personnalité s'aiguise. Pendant quelques années de production -intense dans tous les genres, de belles oeuvres--les plus belles -peut-être--vont apparaître pour aller enrichir les célèbres collections -des châteaux d'Écosse, les galeries nombreuses d'Angleterre, d'Allemagne -et d'Amérique, et y éclairer des pans de cimaise tout entiers. - -Et en France? direz-vous. - -Il est convenu que nous sommes le peuple le plus spirituel. Il est à -craindre que nous soyons bientôt les seuls à le dire. Pendant que Turner -trône glorieusement à la «National Gallery», notre Louvre ne possède pas -une toile du maître français! - - * - * * - -En 1872, Monticelli est à l'apogée de son génie. L'ardent coloriste, -l'enchanteur, est en pleine possession de son art volontaire, et son -oeuvre encore méconnue va résumer, au point de vue de la couleur, -plusieurs siècles d'art. - -Si on étudie aujourd'hui les panneaux de cette époque, on retrouve en -effet dans leur peinture l'éclat vitrifié des Flamands, la profondeur -des clairs-obscurs des Hollandais, l'exquis coloris vénitien, la force -rembrandtesque, l'habileté des colorations d'un Véronèse, la fougue -emportée d'un Delacroix, les grâces d'un Botticelli, la facilité -d'invention et d'exécution d'un Hokousaï. Et cette peinture est de -Monticelli. - -Elle est à lui seul! - -Alors, les merveilles qui surprendront le monde voient le jour, -pendant que les Marseillais, ses compatriotes--à part quelques rares -exceptions--ne voient rien, ne comprennent rien. Quand le peintre passe -à leur côté, noble, grave, sans les apercevoir, le regard perdu dans son -rêve d'art, ils ont des sourires ironiques: «Il est fou!» disent-ils. - -Qu'importent à Monticelli le dédain, les lazzis des passants. Son -imagination lui permet de vivre dans un pays enchanté. Sous son pinceau, -dans des décors merveilleux, une époque charmante est rappelée; le -visionnaire fait oeuvre créatrice, il donne un corps à ses rêves. - -Ils vivent, ils vivront, ses rêves, dans la puissance supérieure d'une -couleur magique. C'est le moment des pompeuses idylles, des sérénades -mélancoliques, des carrousels bruyants, des rondes et des cours d'amour, -de tous les spectacles des «fêtes galantes». Ce sont, dans les jardins -ombreux, des groupes de femmes dans les attitudes les plus variées... - -Ah! voyez les câlines expressions de ces cous aristocratiques, les -adorables mouvements d'épaules, les félines inflexions des hanches, les -prenants mouvements des bras, la grâce des génuflexions amoureuses. -Quel peintre a encore trouvé une si forte expression de la suavité -féminine?... Or jamais à cette époque un modèle n'a posé dans l'atelier -de l'artiste, jamais un mannequin ne lui a donné la ligne d'un pli -d'étoffe. Sur sa toile, Monticelli peint sa chimère: la femme! Il la -prend dans son cerveau; sans le secours d'aucun document étranger, il -la place dans un cadre de verdure somptueuse, il la vêt de brocarts, -de plumes rares, de soies changeantes, de satins très doux, de velours -riches; il la pare de métaux, de pierres précieuses qu'il incruste aussi -dans les étoffes, et, au-dessus de ses bras, de ses épaules nues, -il lui met un adorable visage de poupée, poupée bien vivante: poupées -blondes, poupées rousses, poupées brunes. Ah! elles ne disent pas les -mots poupées «si spécieux tout bas» qui font s'étonner le naïf Verlaine -des fêtes galantes. Les femmes de Monticelli sont chastes, chastes comme -le peintre au travail, car, devant son chevalet, il y a quelque chose -qu'il aime encore plus qu'elles: c'est la couleur. - -Dans ces édens de la fantaisie la plus excessive, on ne respire que -la joie, la jeunesse, on ne voit que grâce et beauté! Les paysages y -sont exquis; la lumière tamisée n'y pénètre souvent que par douces -échappées, les pièces d'eau de ces parcs tranquilles ne sont rayées que -par le sillage de cygnes gracieux; on coudoie des fées appuyées sur les -balustrades de terrasses qui se profilent sur des perspectives ombreuses -avec--dans l'entrelacement des futaies--des éclaircies gaies, de ciels -de printemps; intenses, de ciels d'été; tristes, de ciels d'automne. - -Dans ces paysages divers que le peintre accorde avec son ciel, il -met des personnages qui ont du faste, de belles manières, de grandes -allures; et des animaux aristocratiques, des lévriers, des chevaux de -race, des paons et des oiseaux. Dans l'apparat des cours, ce sont devant -ces dames en vertugadins serrés dans le corps de baleine, les saluts -profonds des jeunes cavaliers, saluts si inclinés qu'ils font traîner, -sur le sol, les plumes des feutres. - -La sortie de l'église d'un mariage princier, la scène de la cathédrale -de _Faust_, lui offrent souvent le thème d'un motif aimé. Les murs de -la vieille église lui servent de fond. Le trou ogival et profond de la -porte entr'ouverte laisse passer les derniers accords de l'orgue. Serrée -par la foule, une mariée sort, hésitante, habillée de dentelles, de gaze -fine et transparente comme des ailes de libellule. Elle -appuie son bras sur le nouvel époux très empressé. La foule les entoure -et leur fait un cadre d'extrême élégance, en même temps que des plus -sublimées couleurs; alors que, dans la douceur de ces irisations, le -vermillon cru d'un habit de suisse ou les plumes d'un Méphisto jettent -dans cette douce musique de couleurs un éclat de timbre étrange qui n'en -détruit point l'harmonie générale. L'oeil seul du coloriste a accompli -ce miracle. - - [Illustration: - Cliché Nadar. - LA RONDE] - -C'est encore, dans ces diverses toiles, l'apparition de personnages -nouveaux, de silhouettes inaperçues d'abord, jaillissant de tous côtés; -et, souvent, un beau morceau de nature morte, une étoffe de couleur et -de dessin d'un japonisme précieux; détails qui contribuent, sans lui -nuire jamais, à la beauté de l'ensemble. - -Quand Monticelli peint l'enfant, il le comprend autrement que les -autres peintres. Ce n'est pas l'ange des Murillo, ni le poupon rose des -Boucher, autre encore que chez Fragonard et que chez Chardin; c'est pour -lui l'être de rêve encore, prometteur des grâces et des délicatesses -féminines. C'est l'exquis bourgeon féminin gentiment nu, la femme en -miniature, avec sur sa chair la «délicate fleur de ton» du poète. Car -nul mieux que lui ne sait accrocher plus délicatement, plus sûrement, -les touches lumineuses, qui sur ces chairs «font de la vie». Puis, il -leur donne des poses délicieuses, coutumières, mais ennoblies, des jeux -aristocratisés. - -Comme d'une décoration vivante, il en fera aussi un tableau dont le -souvenir nous est précieux. C'est peut-être sous l'inspiration de -la parole du Christ: «Laissez venir à moi les petits enfants,» que -Monticelli fit un chef d'oeuvre que le vieux Rembrandt à son tour eût -salué[46]. - - [46] Ce tableau est au musée d'Amsterdam. - -Il édifie souvent, sur des fonds ténébreux, de bruissantes fontaines -dont il compose la riante architecture avec des enfants, des femmes et -des fleurs[47]. Mais avec passion, Monticelli retourne à ses scènes -galantes et les varie à l'infini par l'arrangement et l'effet, car -ses scènes, si elles se ressemblent, ne se répètent jamais. Ce seront -de nouveaux madrigaux, de nouvelles aubades galantes, l'occasion d'un -caquetage de femmes, autour d'une table de jardin où des enfants jouent, -les poses charmeresses de jeunes filles caressant des oiseaux; tout -l'ensorcellement magnétique du geste féminin. - - [47] Nous devons faire remarquer que la peinture de Monticelli - est intraduisible par la gravure et les procédés photographiques. - -L'artiste devient un visionnaire, il peint les fêtes, les bals dans de -fantaisistes et princières demeures brillamment éclairées, dans des -salles de palais féeriques, semblables à ceux des contes faits par -Schéhérazade: le mouvement de la folie élégante se détachant dans des -perspectives lumineuses. Ce sera encore une conception nouvelle de -l'orgie romaine, du délire décadent de Byzance; des apothéoses, des -foules en marche, avec des animaux y participant. Les sujets de genre se -multiplient. Monticelli crée des scènes locales inspirées de l'Orient, -dont il appuie le mystère: c'est le harem, la souplesse et la langueur -du bel animal de volupté, l'ennui qui pèse sur ces figures de femmes. -Les formes fuyantes, les richesses des mosquées, les fontaines, les -blancs colorés des murailles, les noirs tragiques des faces, les têtes -coiffées de rouge violent. Puis, l'Orient guerrier: l'étendard vert du -prophète déployé sous des ciels sombres, des chameaux apocalyptiques, -des guerriers, des esclaves, grouillant dans un fleuve de lave colorée. - -Monticelli s'arrête, en ce temps-là, dans l'intérieur des fermes -de Provence; il pénètre dans les cuisines et, mieux que les Hollandais, -grâce à son procédé d'incrustation, il en détaille tous les ustensiles -locaux, et fait lutter le feu de l'âtre avec la lumière diffuse du jour. -Il peint, dans ces cuisines--comme des diables blancs--des marmitons -pressés. Tout est pour lui prétexte à couleurs, matière à tableaux, -sujets inépuisables, thèmes innombrables sur lesquels brode le caprice -de l'imagination la plus excessive. - - * - * * - -La musique surtout affolait Monticelli. Comme tous les imaginatifs, -il l'adorait pour sa puissance évocatrice, immatérielle. Il admirait, -surpris, enchanté, le beau travail des réalisations harmoniques, -l'imprévu des cadences, la nouveauté des rythmes, la science des -développements thématiques, la couleur des belles modulations. Il liait -par analogies la musique à son art, car, en véritable symphoniste, il en -comprenait les secrètes beautés. - -Plus que jamais Monticelli aimait les grands peintres; plus que jamais -il s'enthousiasmait devant les belles oeuvres. Ce sens critique, -qu'on lui niait si sottement parce qu'il parlait peu ou qu'il avait des -appréciations quelquefois brutales et des mots d'un pince-sans-rire, il -le possédait étonnamment. On est bien forcé de reconnaître aujourd'hui -que ses réflexions et ses observations rares sur la peinture des autres, -furent toujours justes, sincères, assez souvent divinatrices. - -Il faut rappeler avec quel fanatisme ému, Monticelli venait admirer, -tous les jours, pendant des heures entières, les beaux portraits de -Gustave Ricard, lors de l'exposition à Marseille, des oeuvres de ce -peintre, en 1873. Jamais, par aucun, Ricard ne fut aussi bien -compris. Et on entendit plusieurs fois Monticelli, sorti pour cette -circonstance de son mutisme habituel, s'écrier les larmes aux yeux: -_Est-ce possible d'arriver à peindre ainsi!_ - - * - * * - -Dans cette belle période, 1870-1876, la technique du peintre est -admirable, savante, et précieusement originale. Son faire est -génialement intransigeant. Son dessin procède par masses soutenues -dans lesquelles viennent s'incruster des touches colorées, posées dans -le sentiment et le mouvement de la ligne. Il est presque puéril de -démontrer aujourd'hui la force du dessin de Monticelli. Il faut être -aveugle, ou bien ignorant en art, pour nier la beauté de ce dessin. -C'est dans «la souplesse ondoyante des lignes» que l'artiste provençal -le cherche, et non «dans la sécheresse du contour». Il possède la -science de la forme, car «il analyse les épaisseurs et sait étudier -les volumes». Il a le dessin d'un grand peintre, celui qui conduit à -exprimer la vie. S'il n'a plus de modèles, il retrouve, à sa volonté, -dans sa mémoire les mouvements entrevus jadis. La rue lui donne sans -cesse de précieuses indications. Il n'y passe pas seulement en rêveur, -mais en observateur aussi. Dans la rue, portant beau, dans sa veste de -velours noir, la démarche aisée, il suit de son oeil voilé par l'ombre -du feutre, le mouvement qui l'intéresse. Il regarde la passante, la -femme prête au combat de la séduction, il note sa démarche rythmée ou -nonchalante, l'expression de ses désirs inavoués, et en même temps les -rapports de tons, les oppositions, les valeurs. Là, il observe; là, il -étudie. - - * - * * - -Généreuse et franche, sa couleur, sans jamais être adultérée par des -mariages discords, reste éminemment translucide. Les points colorés, -lumineux, sont, aux bonnes places, posés avec une habileté inouïe. - -Sa couleur! - -On se demande intrigué quelles sont ces matières dont le peintre s'est -servi, à quelles fleurs il a dérobé la vivacité de son coloris et sa -fraîcheur? Est-ce là le bleu d'azur intense des gentianes cespiteuses, -le bleu poétique des lavandes de Provence, les bleus noirs violacés -de la campanule en deuil des hautes prairies? Est-ce dans la flore si -variée des altitudes alpestres qu'il a surpris le secret des safrans, -des jonquilles, des strontianes; la gamme des alizarins, des purpurins, -des rubis? Est-ce au Japon qu'il a trouvé ces douceurs roses, cerises, -lilas, mauves? A quel oiseau des tropiques a-t-il pris les plumes pour -obtenir ces rouges? A quelle coquille marine de l'océan indien a-t-il -arraché ces nacres et ces irisations? Quel vieux Rouen et quel Delft -a-t-il pu mettre en tube pour arriver à ce bleu effacé de vieille -faïence? - -Comment encore a-t-il broyé ces pierres précieuses dont il semble -s'être servi pour garnir sa palette? Les grenats syriens, les ponceaux -clairs, les cramoisis, dans les rouges; les saphirs barbeau, le -béryl, la tourmaline, l'indigo oriental, dans les bleus; les riches -émeraudes, la chrysoprase, l'aigue-marine, dans les verts; la variété -des zircons cristallins dans les jaunes; la poétique améthyste, dans -les violets? Ses profondeurs ne semblent-elles pas procéder encore de -pierres opaques, onyx, agate? Enfin, quel est le mystère de ces mélanges -inconnus: violets d'or clair, vert-de-gris strié, auréoline -laqueuse et cendre d'outremer, lapis lazzuli et maïs? - -Comment ce lapidaire a-t-il serti, taillé en facettes, avec sa brosse, -ces pierres qui, sur sa toile, jettent d'aussi beaux feux? Ah! oui, -il faut le reconnaître maintenant, jamais l'amour d'un peintre pour -la couleur ne le poussa à de semblables inspirations, jamais aucun ne -l'adora avec une tendresse si respectueuse et ne sut la violenter, avec -autant de bonheur, dans le coup de folie de la passion... - -Quand on examine certaines toiles de Monticelli, on a l'impression de -l'ouverture d'un écrin contenant des bijoux rares subitement placés -à la lumière. Vraie parure des princesses de contes de fées, ils -apparaissent, dévotement sertis, avec leurs ornements niellés d'émail, -leur délicate orfèvrerie ajourée, l'éclat doux de leurs diamants -vieillis, la patine de leurs métaux de couleur, comme d'anciennes -merveilles d'un art oublié. De même qu'un échange sympathique de rayons -lumineux a pu se faire, à la longue, entre des pierres précieuses -voisines, et en a adouci l'éclat; de même, la violence des richesses -de la palette de Monticelli s'est apaisée, la couleur trop neuve s'est -agatisée avec le temps. - -A l'encontre des peintures bitumineuses, des toiles peintes sur -des dessous non entièrement secs, lesquelles vont progressivement -à la mort, celles de Monticelli gagnent tous les jours. Et ses -paroles prophétiques: _Je peins pour dans trente ans_, sont prêtes -à s'accomplir: son oeuvre acquiert sa grande beauté au moment où, -sortie de la période des silences intéressés, des sourires ironiques, -des enthousiasmes isolés et contenus, elle va se montrer dans toute sa -clarté irradiante. - -Cette couleur, Monticelli l'a toujours appliquée avec la sûreté de main -d'un Japonais; mais il lui a donné la consistance qui fera sa -durée. Non triturée avec la brosse, son éclat emprisonné dans un liquide -composé surtout de vernis copal, elle n'a subi aucune des réactions -chimiques qui détruisent d'autres peintures. - -Le peintre ne se sert pas de sa palette pour y préparer le ton. Il -obtient, par exemple ses gris, par le voisinage de couleurs franches -diminuées de blanc. Il a dans le cerveau la vision tellement nette du -résultat de certains mélanges, dans de différentes proportions, qu'il -les pose sur sa toile d'un coup sans jamais avoir besoin d'y revenir. -Son art consiste surtout dans l'application adroite de ces mélanges. -Suivant le cas, l'effet qu'il veut obtenir et les relations qui les -entourent, il donne aux couleurs qu'il juxtapose ainsi une grande -importance d'application et d'ordre. A l'infini, il arrive ainsi à -varier ses tons, en leur laissant toute la fraîcheur de l'inspiration et -de la touche. - -L'instinct du coloriste est chez lui si puissant, qu'il peut découvrir -et appliquer la science des lois des complémentaires; la science des -neutres--cette force des grands coloristes--avec laquelle il va éteindre -et manier à son gré les stridences les plus aiguës. Et, si éclatants que -soient les timbres de sa symphonie, ils ne choqueront jamais, car ils -seront toujours merveilleusement entourés et accompagnés. - -Pour l'effet, à dessein, il prend volontairement de grands partis -d'ombres et de lumières, évitant la complexité des reflets. Il sait -arriver aux rapports de tons justes en conservant à la couleur toute -sa franchise. S'il est le plus audacieux, il est aussi le plus savant -coloriste. Quand, dans ses toiles, la pâte coule en laves brûlantes -comme un fleuve de feu, l'harmonie demeure dans ce brasier ardent: -éclats soufrés d'or, lueurs rougeâtres d'incendie, phosphorescentes -irradiations, sont sauvés, excusés, par la force de l'effet et de la -couleur concentriques. - - * - * * - -Monticelli possède étonnamment le sens de l'arabesque! L'arabesque, -cette science mystérieuse de la ligne qui est aux arts du dessin ce que -sont pour les mondes les lois d'attraction universelle; l'arabesque, -avec la volupté de ses ellipses, l'envoûtement de ses volutes, le -pouvoir de ses lignes qui s'attirent, qui se lient, se délient d'après -une mathématique idéale, elle est chez Monticelli dans toute sa beauté, -adéquate à la couleur. Harmonisée, dans l'opposition éclatante des -bleus et ors; pesante, des verts éteints sur l'indigo pur; ou tendre, -des mauves roses sur la cendre verte; et parfois harmonisée aussi dans -l'opposition violente, tragique, l'arabesque apparaît dans ses toiles -comme éclate dans l'orchestre la sonorité brusque d'un affreux accord -dissonant dont l'heureuse réalisation s'opère aussitôt, inattendue, -docile, sur la joie d'une sensation de douces consonances picturales. - -L'arabesque du peintre marseillais, aussi curieuse par la touche que -par le dessin, par la couleur que par la ligne, est, parmi ses qualités -originales, une des plus suprêmes de son art. - - * - * * - -Par toutes ses séductions, la nature avait pris le peintre. Le -peintre l'aima intimement, la posséda, et devint un grand paysagiste -primesautier. Mieux qu'aucun il devina que «l'art devait être la large -synthèse des choses» et qu'il fallait surtout peindre avec son cerveau. -Son oeuvre de paysagiste est belle par son mystère, elle fuit le Vrai -pour atteindre le Beau; et par là, elle résout mieux, en quelque -sorte, les problèmes énigmatiques des aurores, des soirs, qui échappent -à l'explication par les solutions picturales ordinaires. Monticelli, -en un mot, fait une géniale transposition de la nature. Elle lui -devient un thème à modulations si riches, si imprévues, que même le -motif principal, s'il n'est pas incisif, est oublié. Sa sensation est -tellement forte, qu'elle tord, qu'elle broie, qu'elle déforme!... Mais, -elle l'aide à créer. - -De nouveau, pour peindre les soirs incandescents, il trouve sur sa -palette les étranges reflets citrins, les safrans vigoureux; pour les -crépuscules, la douceur des ciels vermeils et verts; pour la tiédeur du -midi automnal, l'éclat métallique de la turquoise intense, à travers la -vive rousseur des arbres. Puis, avec le poème des nues en marche, sous -un ciel de cuivre orageux, les rouges vinaigre s'opposant aux hyacinthes -glauques ou s'éteignant dans les tragiques violets. - -C'est un soir dramatiquement éclairé, un paysage de légende moyenâgeuse: -sous la nuée mauvaise, l'arbre ploie, avec la détresse de ses branches -en gibet; un affreux drame se joue dans des fonds sanglants; une -mare, au premier plan, reflète en la renversant l'horreur du ciel, la -catastrophe de la terre... - -C'est la nature en joie, exubérante de vie. Dans l'enveloppe ouatée -de l'impalpable cendre verte du ciel, un arbre majestueux étend ses -bras en patriarche sur la prairie en fête. Sur ce tapis scintillant, -tissé des plus jolies soies, la rosée a jeté la diaprure de ses perles -que le soleil colore en fusées irisées. Monticelli a donné le mieux -la sensation de l'exquise caresse faite à la terre et aux arbres par -les rayons solaires. Il a surpris en flagrant délit le soleil venant -racler sa palette sur la création, il lui a volé son procédé, et il a -peint comme le soleil... Mieux qu'aucun il va rendre désormais le -caractère essentiel qui émane de la poésie des heures, des pays. - -De la Provence, il peint les soirs, la fin des journées brûlantes d'été. -Dans le fond d'or, strié de bandes rouges, sous l'horizon, le soleil -vient de disparaître en accrochant ses derniers rayons aux squelettes -d'arbres rabougris. Par l'effort de la journée délirante, la végétation -est accablée, les arbres implorent, et les ajoncs, comme cuits, en -garance fanée, presque éteinte, s'affaissent, exténués. - -Il rend avec intensité le coin de route éclatante de soleil, le vieux -puits, les touffes robustes et agressives des chardons verts poussiéreux -qui la bordent et la note de leurs fleurs mauves poudrerisées; alors -que, sous le ciel en ébullition par l'intensité calorique, l'air -trépide, et que, dans le silence particulier aux atmosphères torrides, -sur les arbres, les cigales lassées se sont endormies. - -Dans le sentiment d'un vigoureux pittoresque, il sculpte, avec des -pierres moussues, un vieux pont couvert de lierres et encadré de -verdure. Sous le cintre architectural de son arche caduque, il fait -passer la rivière qui flirte sur ses bords avec les roseaux penchés. -Mais son exaltation méridionale force bientôt la masse liquide à se -changer au premier plan en tumulte de charge guerrière, en gloire -d'irisations. - -Il peint ses paysages par touches grasses, en marqueterie colorée; le -neutre des fonds, entre lesquels elles apparaissent, les cerne et les -divise. Avec ce procédé qui paraît devoir conduire au papillotage, -Monticelli obtient un ensemble d'une impeccable tenue et d'une parfaite -harmonie. - - [Illustration: - PAYSAGE (ÉTUDE)] - -Puis, c'est dans la somptuosité des couchants, la gloire et les -tristesses automnales, l'arabesque de leur rouille et de leur tache -de sang sur l'incendie de leur ciel, la douce harmonie des paysages -matinals, aux tons vermeils pareils à ceux qui, par la cuisson -solaire, dorent les grappes des raisins trop mûrs. Les plus modestes -paysages familiers grandissent avec Monticelli. Par lui, le petit -morceau de terre devient épique. Dans sa puissance d'évocation -panthéiste, ainsi qu'un Ruysdaël exalté, il semble résumer la création -dans un arbre, un ciel, un morceau de terrain: il fait un monde qui -tourne... - - * - * * - -Ses marines, ses coins de mer plutôt, sont synthétiques. C'est toujours -le morceau de nature qui grandit à travers sa vision. Un village de -pêcheurs, avec ses petites maisons blanches sur un fond de colline -provençale, le calme de son port minuscule. La vie «au cagnard» du -pêcheur méridional racontée par le détail de quelques batelets et de -leurs engins de pêche; la vie de la nature dite par quelques reflets sur -l'eau en mouvement. - -Aux environs de Marseille, à Séon-Saint-Henry peut-être, des barques -sur un coin de rive, où vient mourir, dans un rythme lent, la vague -clapotante. Au ciel, la belle arabesque des fumées d'usine, qui brode, -autour du bleu, de symboliques spirales. Au loin, le port, la forêt -de ses mâts dans une brume d'apothéose, avec la divination de la vie -tumultueuse de quelque Tyr ou Sidon lointaine, la sensation historique -de longs siècles de gloire maritime d'un grand port phénicien. - -Si le peintre provençal n'a pas cherché à rendre le grand caractère -de la mer--pas plus, du reste, que celui, angoissant, des masses -chaotiques--si la poésie et le mouvement de l'eau ne l'ont point -tenté dans leur ensemble, il a étudié avec soin la trame de son tissu -prismatique. Dans le riche vestiaire où il suspend ses beaux vêtements -de femme, dans les coffrets où il enferme ses pierreries, on -retrouve ses effets de moires changeantes, les apparitions fugitives de -ses émeraudes, le miroitement de son kaléidoscope liquide. - - * - * * - -Autant par la beauté de leur couleur et de leurs formes que par la -diversité de leurs caractères, les animaux ont tenté le peintre. -S'il aime à voir--tenu en laisse ou debout devant la châtelaine--le -lévrier de race aux jambes hautes et fines; s'il aime à mettre sur les -lacs endormis l'ébrouement des cygnes ou la grâce de leur silencieux -glissement giratoire; s'il se plaît à flatter, en l'exagérant, l'orgueil -arrogant des paons, la fierté élégante du cheval pur sang, il sympathise -aussi avec l'animal auxiliaire de l'homme: le cheval de labour à -l'encolure solide, chez qui le travail quotidien a développé la beauté -de la musculature, l'âne avec sa philosophie entêtée, le boeuf avec -sa passivité lourde. Tous l'intéressent, les grands, les petits, les -superbes, les humbles. - -Il oppose, au-dessus des eaux glauques et mouvantes, le dessin d'un -fond japonais aux tons émaillés de vieille céramique. Dans des poses -hiératiques, comiques de gravité, il y fait grouiller des oiseaux -aquatiques, pélicans goitreux, flamants roses, canards chinois. Il voit -dans les étables les ruminants somnolents, et dans les poulaillers le -tumulte de la vie des poules et des coqs. Toujours, malgré la rutilance -de la couleur qui semble l'absorber, malgré son faire un peu brutal, -il laisse à chaque animal son caractère, il appuie ses habitudes, il -souligne son instinct. - - * - * * - -Quand Monticelli peint la nature morte, il est _babylonien_, suivant -l'expression chère à notre regretté A. Lauzet. Ce n'est ici ni le -trompe-l'oeil, ni l'objet sacrifié à l'effet décoratif: mais par -sa puissante interprétation, une augmentation de l'essence même des -choses. Par lui aperçus, les fruits sont plus savoureux, les fleurs plus -odorantes. Les tapis--malgré la pauvreté des modèles--sont somptueux. -Les étoffes communes se changent en tissu précieux de chaîne et de -trame, de couleur et de dessin. L'humble vase devient sacerdotal. Les -pots, la cruche provençale se transforment en bibelots d'art d'un grand -prix. Les objets les plus ordinaires, précieusement colorés, prennent -des lignes et des courbes nouvelles. Ils sont agrandis, augmentés, -inclus dans un dessin énorme. Avec la large simplicité de l'effet, -la beauté de la ligne, avec la magie de la couleur, Monticelli fait -définitif... - -L'oeuvre de ce peintre est--pour me servir d'un mot désormais -historique--un «bloc» aussi, qu'il faut accepter entièrement, sans -chercher à en enlever la moindre parcelle. Comment, sans détruire -la belle harmonie de ses tableaux, y ajouter une touche, y modifier -une ligne? Son génie, comme tous les génies, s'impose autant par ses -qualités que par ses aspérités caractéristiques. - -Qui essaierait du reste d'ajouter un mot à un monologue de Shakespeare? -Qui oserait enlever une seule note dans l'oeuvre de César Frank? - - * - * * - -L'art du peintre provençal va atteindre de plus hautes cimes: d'un -beau geste, il a simplifié la ligne et augmenté la sonorité de sa -palette. Il va dans le sens de la couleur franche sans altérations, -de la couleur pure, simplement diminuée par les voisinages immédiats -et débarrassée à jamais des bains assombrissants. Déjà, il entrevoit -une évolution vers quelque chose de plus robuste, de plus grand. Comme -Beethoven, peut-être,--après sa 9e symphonie et ses derniers quatuors à -cordes,--il a la perception d'un art nouveau; et, au moment où dans ses -toiles il en bégaie la formule, son cerveau craque tout à coup, cède, se -désagrège et se déséquilibre... - -Est-ce sous l'effort exagéré d'une production formidable ou de -l'exacerbation trop longue de ses facultés? Est-ce la conséquence -de souffrances morales, d'amours malheureux, de déceptions? la -méconnaissance de son génie ou la tristesse de sa vie depuis longtemps -silencieuse et solitaire? Sont-ce les suites, comme on l'a dit, des -heures d'oubli demandées à l'absinthe? Les causes importent peu. -Monticelli est vraiment détraqué; et à ceux qui lui demandent de ses -nouvelles, il répond gravement: _Je viens de la lune._ - -Oh! cette chose épouvantable, l'homme survivant à son génie; la -tristesse de la décadence d'un si beau cerveau! Pendant près de cinq -ans Monticelli, dément, continue à peindre, à produire plus que -jamais. Et alors, il exagère, sans aucune mesure, son genre. Il fait -une épouvantable charge de sa manière, une caricature mauvaise de ses -qualités. On dirait qu'il tente dans sa folie de diminuer, ironiquement, -sa gloire immanente. En ce moment douloureux, des plagiaires -nombreux--oiseaux de proie qui ont senti la fin prochaine--se jettent -sur son oeuvre, et, par d'infâmes copies, l'aident dans cette tâche -sinistre[48]. Les Monticelli courent les rues, s'étalent dans les -vitrines les plus interlopes, sont partout, grotesques ou simplement -mauvais, bêtes, pitoyables, falsifiés. Et la foule, cette fois, dans son -incapacité de distinguer le bon grain dans toute cette ivraie, exulte, -se réjouit de sa prétention d'augure. L'accusation de folie, de tout -temps prêtée au peintre, est malheureusement aujourd'hui justifiée... -La fin de Monticelli est proche. La main du peintre ne peut plus obéir -à son cerveau qui ne sait plus commander: _Mes doigts sont en cuivre_, -dit-il. La main va s'arrêter, cinq ans trop tard. - - [48] Plus qu'aucun peintre Monticelli est volé, volé dans son - nom, volé dans ses oeuvres. Et quand beaucoup de ses toiles, parmi - les meilleures, courent l'Amérique sous la signature de Diaz, - une quantité d'horribles peintures lui sont en France--à Paris - surtout--attribuées à tort. - -Dans la chambre où pénètre par la fenêtre ouverte un gai soleil -prometteur de vie, le 29 juin 1886, Monticelli, sur son lit, couché, -agonise. Le peintre a trouvé la force, dans l'excitation nerveuse qui -préface quelquefois la mort, de peindre sa dernière toile. A ses côtés, -des taches de couleur et de vernis ont glissé sur les draps et le -linge. Avec l'odeur des essences, on devine la mort flotter, dans cette -chambre, en molécules mystérieuses, impondérables... Comme suprêmes -réflexes, la paralysie des méninges laisse encore à l'homme le besoin de -peindre, l'habitude de la couleur. S'est-il ressaisi, le grand artiste? -Non, mais il peint... Près de lui, la Mort regarde, attend, impatiente. -Elle seulement va pouvoir lui arracher son pinceau... La palette -est lâchée... les bras sont tombés, inertes... la tête lourde, dans -l'oreiller pénètre... - -Dans l'Infini, Monticelli poursuit son rêve d'Art! - - * - * * - -Il repose ignoré, oublié, le divin coloriste, dans un coin du -cimetière, à Marseille, sans que la moindre inscription en note la -place, sans que les fleurs égaient cette tombe abandonnée. Aucune -ruelle de sa ville natale ne porte son nom; nul buste, nulle plaque -commémorative ne le rappellent à la mémoire des hommes. - -Mais, déjà tinte allègrement l'heure de la justice. Elle sonne, -annonçant la marche triomphante de son génie, vers la postérité -vengeresse. - - _Je peins pour dans trente ans..._ - -En vérité, pour Monticelli, pour sa gloire, les temps sont révolus. - - Les commentateurs, d'abord assez rares, de Monticelli, - apparaissent maintenant plus documentés. Après les articles - anciens de Paul Arène, Emile Bergerat, Ch. Fromentin, etc., et - l'intéressante étude de Guigou contenant vingt-deux lithographies - de Lauzet, voici quelques pages très littéraires de M. Robert - de Montesquiou, contenant avec beaucoup de citations de jolies - appréciations personnelles[49]. - - [49] _Gazette des Beaux-Arts_, n° du 1er février 1901. - - Parmi les articles cités, il faut surtout retenir des fragments - de ceux signés Émile Blémont, écrits en 1881, à propos de la vente - Burty. M. de Montesquiou donne ces fragments en les accompagnant - d'heureuses réflexions. - - «Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de - Shakespeare. Ici, c'est le _Décaméron_. Là, c'est le _Songe d'une - nuit d'été_. Il est le poète de la lumière.--Comme on l'a dit pour - Diaz, _Il ne montre pas un arbre ou une figure, mais l'effet du - soleil sur cette figure ou sur cet arbre_. Il y a _ce style de - fête_ dont parle Carlyle. - - [Illustration: - Cliché Nadar. - DÉCAMÉRON] - - «Sans effort, en se laissant naïvement aller à son imagination, - il évoque, dit M. Émile Blémont, des féeries adorables, où il - réunit en des décors et sous des costumes d'éternelle beauté, les - déesses et les demi-déesses de tous les âges et de toutes les - patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et les Judith, - les Fiammetta et les Rosalinde, les Ève et les Béatrice, les - courtisanes de Corinthe et les marquises de la Régence.» - - «Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique domaine de - Watteau, où fleurit l'élégance d'une vie surnaturelle. Il en a - renouvelé la grâce. Il y a retrouvé le sourire de la ligne, l'âme - de la forme, la cadence des poses, en des bosquets d'apothéoses, - en des bois baignés d'un clair de lune bleu, en de magiques - campagnes pleines de vibrations musicales et de pénétrants - parfums, en des fêtes galantes d'une volupté suprêmement - mélancolique. Mais j'en avertis les gens positifs, ajoute M. de - Montesquiou, il faut être un peu poète pour sentir la poésie - un peu folle de ces personnages lyriques et de ces chimériques - paysages. Il faut avoir en soi de quoi éclairer cette lanterne - magique. Alors seulement un tableau de Monticelli, avec toutes - ses imperfections, avec toutes ses défaillances, est aux regards - et à la pensée, suivant l'expression de Shelley, _une joie pour - toujours_.» - - M. de Montesquiou achève ainsi, en très coloré poète, son étude - sur Monticelli: «Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de ceux - de ce coloriste étonnant, tous, enfants, nous les avons faits, - et je les revois dans mon souvenir. Au chaud de l'été, nous - écrasions, entre une planchette et un fragment de vitre, lobélias, - calcéolaires, géraniums, tous les tons les plus fulgurants du - jardin, et nous nous complaisions des heures à contempler fascinés - les éblouissants ensembles ainsi conçus, composés de fleurs - broyées.» - - Si exquise que soit cette comparaison, voici une phrase plus - heureuse encore et qu'il faut citer toute, car elle est en quelque - sorte, avec un rare bonheur d'expressions imitatives, explicative - du talent de Monticelli: - - «Un intitulé prononcé à propos, c'est celui de _Fêtes galantes_; - avec le titre de _Jardins d'amour_, il baptise excellemment une - grande part de cette oeuvre, toute faite d'un papillonnement de - Triboulets et de Méphistos, de pages et d'abbés, de seigneurs - et de dames. Le mot _irradiation_ caractérise bien le fluide en - lequel ils baignent. Ce sont des trouées, des infiltrations, - des percées lumineuses, quasi incandescentes; comme des vols - d'abeilles de flamme, des essaims de papillons ignés ou de - lucioles envahissant les feuillages, soudain piquetés, tiquetés, - tigrés de voltigeantes étincelles.» - - - - -PAUL GUIGOU - -1834-1871 - - - [Illustration: - PAUL GUIGOU - (1834-1871)] - - -V - -PAUL GUIGOU - - _A René Seyssaud._ - - -Il y a entre l'homme et la nature une harmonie secrète qui peut servir, -surtout en peinture, de thèmes inépuisables aux conceptions futures. Des -artistes l'ont compris: Puvis de Chavanne entre autres, qui laisse à son -paysage le soin de commenter la pensée principale: l'action, et lui fait -jouer le rôle du choeur antique. - -Désormais l'évolution est faite; et le paysage, que l'on considérait, il -n'y a pas bien longtemps, comme un art secondaire, a pris l'importance -qu'il méritait. - -C'est que «la nature est _tout_»; c'est qu'elle contient _tout_: force, -beauté, passion, poésie, sentiment, «qu'elle informe, et manifeste -toutes les grandes expressions morales et pittoresques de l'Art[50]». - - [50] Raymond Bouyer. _Le Paysage dans l'Art._ - -Elle est, avec l'eurythmie des pures lignes que font sur le ciel bleu -les crêtes des promontoires méditerranéens, l'incomparable architecte -plus grec que l'art grec. Elle est, dans les harmonies du «frais tumulte -du matin», des mélopées douces ou tragiques de la mer, de la plaintive -chanson des pins qui vibrent dans sa symphonie aérienne, la -musicienne divine. - -Et l'art pictural sera, dans la joie toujours nouvelle de ces spectacles -changeants: gloire des couchants, énigme des aubes, majesté horrifiante -des montagnes et poésie des eaux; spectacles sans cesse modifiés ou -exaltés suivant la saison et l'heure, par la magique lumière du ciel. - -Il faut le répéter encore: par l'épuisement et le rabâchage des -inspirations prises à l'histoire, à la légende et à la Bible, le -peintre devra maintenant nous intéresser par le sens de la vie dont -nous participons, et nous donner en face de la nature «son état d'âme» -avec la personnalité de sa vision. Par le portrait de l'homme, par le -portrait de la nature, l'artiste recule à l'infini le champ d'action -qui peut rendre ses émotions captivantes. Il rattache les sensations de -peinture à celles que nous donnent la musique et la poésie. - - * - * * - -Dans le nombre des glorieux paysagistes français qu'on nous montra à la -Centennale, un peintre jusqu'alors assez inconnu à Paris, Paul Guigou, -se révéla avec un _Paysage de Provence_[51], un simple paysage, où se -magnifiait dans un acte de conscience artistique l'amour de la nature, -la tendresse pour le pays natal. - - [51] Ce tableau acheté par l'État, à l'issue de l'Exposition - universelle, est en ce moment au musée Galliera, attendant son - entrée au Louvre. - -La conscience, cette qualité des plus grands artistes, est, en effet, -dans l'art de Paul Guigou, affirmée avec une si grande et si énergique -beauté qu'elle fait passer sur la sécheresse du peintre allant parfois -jusqu'à la dureté, et sur son exagérée minutie. - -D'où venait ce paysagiste oublié, si peu récompensé aux anciens -Salons officiels? - -Le 15 février 1834, Paul Guigou naissait à Villars, près d'Apt, sur -les confins de l'ancien Comtat, dans cette partie de la Provence qui -va en escalade pittoresque jusqu'aux premiers contreforts alpestres. -Au collège d'Apt, l'enfant commença des études continuées ensuite au -séminaire d'Avignon. Ses parents, qui étaient dans l'aisance, rêvaient -pour lui un métier en rapport avec leur situation de fortune. La mère -désirait le voir se faire prêtre; désir que faisaient alors secrètement, -en Provence, toutes les mères chrétiennes. Mais le jeune homme, bien -qu'excellent élève, n'avait pas la vocation sacerdotale; et, à sa sortie -du séminaire on le destina au notariat. Le 6 novembre 1851, Paul Guigou, -après l'obtention de son diplôme de bachelier ès lettres à l'Université -d'Aix, fut envoyé à Apt comme aspirant notaire chez Me Madon. - -La famille Guigou, qui avait quitté le Vaucluse, habitait Marseille -depuis quelques années. Paul Guigou avait volontiers accepté un -déplacement qui lui permettait d'aller vivre pendant un certain temps -dans un pays qui lui avait laissé le souvenir de beaux paysages ayant -enchanté son enfance. Si la perspective du notariat ne lui souriait -que médiocrement--car il était déjà mordu du désir de dessiner et de -peindre--il échappait ainsi à l'étroite surveillance paternelle et -allait pouvoir se livrer à son art préféré. Dans l'étude de Me Madon où -il n'était pas sévèrement tenu, car le tabellion était un brave homme, -le clerc s'enfiévrait d'émotions à l'évocation des paysages proches. Par -la fenêtre du bureau, il pouvait apercevoir, aux extrémités de la rue -de la petite ville, les fonds de collines qui s'étagent et ferment le -pays en allant vers la Durance, dans des courbes molles et concentriques -au fond desquelles circulent les combes solitaires. Par quelques -échancrures de bleu aperçues au-dessus des toitures, il pouvait rêver -encore à de fraîches oasis vers Roc-Sallière, à des voisinages de -sources ombreuses qui, dans ce pays aride, paraissent par opposition -plus édéniques. Mais la beauté sauvage du paysage provençal devait -surtout le retenir et il en goûtait déjà l'âpre accent. - -Car, non loin de là est le pays des ocres où se ruent sous le ciel -intense les colorations extrêmes qui font paraître plus blanche la route -et plus puissante la verdure. Sur ce sol rocailleux se hâtent d'habiter -l'olivier et le mûrier, entre quelques pentes couvertes de vignes, parmi -les rectangles de terre en rouges vifs et en jaunes éclatants. - -L'aspirant notaire demeura trois ans à Apt sans trouver le temps long. -Il s'était empressé, il est vrai, dès les premiers jours de son arrivée, -d'aller demander des leçons de dessin au professeur du collège de la -ville, M. Camp. Celui-ci, abasourdi des étonnantes dispositions de son -élève, lui dit au bout de peu de temps «Vous en savez autant que moi; -allez étudier sur nature.» C'est elle, en effet, qui fut la meilleure et -presque la seule éducatrice de Paul Guigou. - -Avec beaucoup de ténacité, avec un soin et une volonté extraordinaires, -il se mit à dessiner les arbres, les rochers et les montagnes de son -pays. Il obtint à la longue de précieux résultats; et lorsqu'il vint -montrer ses dessins à Loubon, ce dernier, pressentant une vocation, -l'encouragea fort à étudier et se mit à sa disposition pour le -conseiller. Paul Guigou était revenu à Marseille et achevait son stage -dans l'étude de Me Roubaud, pendant que, préoccupé de recherches sur -nature, poussé par le directeur de l'École des Beaux-Arts dont il -suivait les cours, il se livrait presque entièrement à la peinture, -luttant contre les désirs de sa famille, qu'il devait vaincre malgré -tout. - -A partir de ce jour, Paul Guigou se révéla vite. On peut même -observer que ce peintre, après sa période de débuts, où il reste encore -sous la dépendance du faire de Loubon, après sa première manière un peu -noire et un peu conventionnelle, fit tout jeune ses meilleures toiles: -son tableau du musée de Marseille, par exemple, et celui exposé à la -Centennale. - - * - * * - -A l'Exposition de la Société artistique des Bouches-du-Rhône, Paul -Guigou se montra pour la première fois, en 1859, avec deux toiles qui y -furent remarquées: _Chemin dans la colline à Saint-Loup_, et _Vue prise -aux abords de la rue Ferrari_. La première se ressentait visiblement -de la manière de Loubon, surtout dans la facture et la compréhension -des terrains du premier plan; elle contenait cependant des qualités -d'atmosphère, un sens de la couleur bien personnels. Quant à la seconde -toile, elle était dans une tonalité un peu sombre, très montée de -ton. Ces deux tableaux prouvaient déjà le tempérament d'un peintre et -la volonté d'un consciencieux. Or, à cette exposition figuraient les -oeuvres de Puvis de Chavanne, Luminais, Couture, Baron, Jules Dupré, -Corot, les deux Rousseau, Troyon, Van Marck, Loubon, Palizzi, Fromentin, -Ziem, Monticelli, Diaz, Gudin, Chintreuil, Aiguier, Millet, Jules Noël, -etc., c'est dire assez que l'Exposition n'était pas provinciale. Malgré -cela et peut être même à cause de la promiscuité de telles oeuvres, -Paul Guigou n'eut bientôt qu'un désir: aller à Paris. Il n'y fit qu'un -court séjour. L'existence n'y était pas facile, car il ne pouvait -encore espérer pouvoir vivre du produit de la vente de ses toiles. Il -revint enthousiasmé avec l'idée très arrêtée de poursuivre la carrière -artistique. - -Aussitôt rentré à Marseille, quelque peu influencé par Courbet -qu'il avait admiré là bas, Paul Guigou installe son chevalet devant -les sites les plus agrestes et les moins peints des environs de cette -ville. Il expose, en 1859, le _Vallon de la Panouse_, qui fleure une -Provence aride, désolée même, mais capiteuse; un coin presque inconnu -où jusqu'aux bords du chemin, dans le _draiou_[52] local, le thym, -le romarin, la sauge et les lavandes s'acharnent à pousser entre les -pierres, parmi les argelas dominateurs et parasites, avec, au fond, la -colline nue, abrupte, brûlée, où l'ombre met des cassures d'un violet -spécial.--Une nouvelle note était trouvée. La Provence comptait le -peintre historiographe de son sol aride, de ses collines marmoréennes, -de ses lignes fortement accusées dans la lumière crue, enfin de son -caractère particulièrement sauvage. - - [52] Sentier. - -Paul Guigou ne saura voir autrement son pays: mais éprouvant fortement -cette poésie du terroir, il en imprégnera ses toiles avec tant de -sincérité qu'on doit lui pardonner sa violente franchise. - -Il continue à parcourir les endroits les moins riants, mais les plus -caractéristiques: le _Ravin de la Nerthe_, où on n'aperçoit que des -rochers amoncelés en désordre, des arbres décharnés qui élèvent -désespérément leurs branches rachitiques vers le ciel; et dans une -sorte de vallée de Josaphat impitoyable, un chaos lunaire où la lumière -pourtant chante la vie sous l'azur bleu. - -Les _Gorges d'Ollioules_, rendues effarantes par la torsion géologique -de leurs roches, l'effort vain de quelques végétaux à pousser dans -les interstices du granit et des gneiss; l'eau qui longe le ravin, -constamment arrêtée dans sa marche par les pierres anguleuses, tous -les détails d'un coin de désolation. - -Cependant, de ses paysages, Paul Guigou sait déduire l'effet. - -Ici, il attend que les ombres atteignent telles parties des gorges -pour éclairer plus vivement les fonds et faire refléter le ciel bleu -sur les eaux transparentes; là, il fait courir sur cette nudité des -ombres légères dont l'arabesque est une joie pour l'oeil, un accident -anecdotique emprunté à la nature même, et avec lequel il sait la parer. - -Pour le peintre, cette époque est féconde en petites études charmantes -et en morceaux puissants. Paul Guigou s'éprend du geste des laveuses -qui, agenouillées dans les caisses de bois, un mouchoir couvrant leur -tête, font, aux bords des ruisseaux et des rivières, une jolie tache de -couleurs; et très consciencieusement il les étudie sans rien omettre des -détails de leur costume. - -Mais en 1860, à part quelques artistes et quelques rares amateurs, -personne n'appréciait l'art de Guigou. Dans la _Tribune artistique et -littéraire_, M. Auguste Chaumelin, animé pourtant de bonnes intentions -décentralisatrices et dont les efforts furent méritants, faisait à Paul -Guigou, ainsi qu'à Monticelli qu'il ne comprenait point, les reproches -les moins mérités. - -Incompris dans son pays, le pauvre artiste, fort de sa vocation -impérieuse, des encouragements de Loubon et de quelques peintres amis, -signifia à sa famille qu'il allait se fixer définitivement à Paris et -qu'il renonçait pour toujours au notariat. Un vrai conseil de famille -se réunit devant lequel comparut Paul Guigou. La discussion fut -orageuse: mais Guigou l'emporta. «Je ne ferai jamais, dit-il, un notaire -consciencieux, je puis faire un bon peintre.» Le père consentit alors à -laisser partir son fils en lui assurant une pension de cent francs -par mois. - -A Paris, nous retrouvons Paul Guigou travaillant avec une énergie -rare, vendant quelques toiles, et collaborant au _Moniteur des Arts_. -Enfin, après quelques refus, le peintre provençal apparaît au Salon de -1863. En ce temps, le paysage n'était pas en honneur à l'Institut où -se recrutaient les seuls membres du jury de peinture. Les paysagistes -étaient considérés comme des artistes inférieurs, et dans les catalogues -le paysage venait hiérarchiquement après la nature morte. On ne se -doutait guère que dans les quelques noms de peintres que la postérité -retiendrait comme ayant illustré le XIXe siècle, les paysagistes -auraient la préséance. - -Paul Guigou exposa donc au Salon de 1863 deux toiles importantes: les -_Collines d'Allauch_ et le _Coucher de soleil à Saint-Menet_. Cette même -année, Loubon mourait à Marseille. La Provence était, par l'élève devenu -un maître--quoique à peine âgé de vingt-neuf ans--dignement représentée. -Les deux tableaux du paysagiste vauclusien accusaient le moment d'une -personnalité curieuse et primesautière. - -Le paysage des _Collines d'Allauch_ du musée de Marseille est une très -belle sensation de la campagne de Provence aperçue sous son aspect -cassant, rébarbatif, mais lumineux et original. Le tableau est d'une -heureuse composition: au premier plan passe au milieu de la toile -le chemin capricieux que vient lécher par places la langue longue -des ombres, car le soleil est déjà bas sur l'horizon. La lumière qui -incendie les terrains ne les décolore point, les ombres qui y courent -procèdent du ton local et sont transparentes sans la ressource des -partis pris violets. Les plans s'en vont, en perspective, malgré -l'énergie du dessin et la couleur des lointains. Les montagnes sont -franchement délimitées dans le sens de leur mouvement géologique. -Les arbres et les végétaux, comme pour se prémunir du vent violent qui -les secoue d'ordinaire, se tiennent au sol par des attaches lourdes, et -l'indication de leur masse est synthétique et belle. - - [Illustration: - LES COLLINES D'ALLAUCH - (Musée de Marseille)] - -Le peintre a cherché avec soin l'arabesque: son tableau en est une -succession. Or, cette arabesque qui n'est jamais imaginative comme -chez Monticelli, a été scrupuleusement prise par Paul Guigou dans -la nature même. Il a en quelque sorte écrit sous sa dictée. Par des -indications incisives et détaillées, l'arabesque du paysagiste cerne, -avec de beaux contours, les arbrisseaux, fixe les sinuosités du sentier -pierreux, agrémente les ombres, sculpte la silhouette des collines, -et architecture les différents plans. Comme avec une pointe sèche, -l'artiste a construit la charpente osseuse de son paysage et a introduit -dans la partie gravée une couleur chaude, puissante, harmonieuse, -adéquate au travail de son burin. - -Au point de vue impression dégagée du côté métier, on ne peut s'empêcher -de constater qu'on n'a pas encore donné une si juste expression de la -Provence vue sous cet angle particulier. Paul Guigou n'a jamais été un -tendre. Les subtilités de la lumière ne l'ont pas occupé. Il n'entendait -pas comme Aiguier la douce musique aérienne; mais il ne trichait pas. -Son pays lui est apparu dur dans une atmosphère éclatante, un peu privé -d'enveloppe; il n'a pas cherché à le voir autrement, ni avec les yeux -d'un autre. Il fut profondément sincère. Pour cette raison son oeuvre -doit intéresser et retenir. - - * - * * - -Comme tous les provençaux, Paul Guigou n'était pas fixé à Paris depuis -longtemps qu'il souhaita revoir la Provence. Et à peine revenu dans -son pays, il va, en compagnie de Monticelli, parcourir, sac au dos, la -Durance qu'ils descendent tous deux à partir de Mirabeau. - -Loubon leur avait indiqué un coin pittoresque entre tous: le village de -Saint-Paul-de-Durance, qu'il affectionnait particulièrement pour lui -avoir donné les motifs de quelques tableaux, et qui allait offrir, en -effet, à Paul Guigou l'occasion de montrer, en une nouvelle veine de -son talent, une Provence souriante et belle, bien qu'aussi peu connue. -Le peintre vauclusien qui avait compris et révélé l'âpre beauté de la -colline provençale découvrit dans les bords de la Durance des aspects -nouveaux, des trésors de grâce. - -Il nous plaît de reconstituer par la pensée les bonnes journées passées -au plein air, la camaraderie de ces deux Provençaux aux tempéraments -si opposés, aux natures enthousiastes et droites bien faites pour se -comprendre et s'apprécier. Il nous semble entendre Monticelli jetant -de sa voix belle et timbrée le sonore _Arrêtons-nous ici, l'aspect de -ces montagnes_, qu'il aimait à placer dans certaines circonstances. Il -nous semble voir Paul Guigou s'installant avec la joie folle du peintre -qui vient de découvrir un beau motif; et tous les deux émus, grisés, -travaillant côte à côte, pour en arriver à une si différente et pourtant -si intéressante interprétation de la nature. - -Monticelli aimait Paul Guigou, en qui il reconnaissait un artiste; et -quoique ce dernier fût, par tempérament, réfractaire à la compréhension -intégrale de l'art du génial coloriste, il était trop intelligent pour -ne pas s'apercevoir de la grandeur de cet art. Aussi, chez quelques-unes -de ses toiles, on sent chez le Paul Guigou de cette époque la tentative -d'une évolution vers la manière large de son compagnon d'études, vers -son interprétation transposée du paysage; seulement Paul Guigou, -artiste de race, ne perdait point de sa personnalité. Il pouvait dire -aussi: _Mon verre est bien petit; mais je bois dans mon verre._ - -Sa manière s'élargit alors et sa couleur s'affine. Il se sert, comme le -fait Monticelli, des dessous de son panneau pour cerner avec les neutres -de la couleur du bois à peine frottés, les valeurs principales. Il -obtient ainsi, même en de petites études, une ampleur qu'il ne possédait -pas et qui est un peu factice, puisque lorsqu'il sera livré à lui-même, -il retombera de plus en plus dans son faire méticuleux et sec qui va -s'exagérant dans ses dernières productions. - -Pourtant, à Saint-Paul-de-Durance, le peintre provençal peint ses -toiles «avec la naïve humilité de l'oeil et de l'âme qui sent». Il -nous raconte en reporter avisé la vie du village: la _grande place_ -qu'ombragent les platanes séculaires, avec sous leur dais épais de -feuillage, l'échappée ensoleillée vers la rivière et les coteaux -illuminés; la _Fontaine_ où se réunissent les laveuses et les jeunes -paysannes qui viennent remplir les cruches vertes, en causant, à -l'ombre, de fiançailles proches. Il nous montre les vieilles maisons -avec leurs portes basses et la théorie de leurs escaliers délabrés, les -fenêtres étroites auxquelles s'accrochent des lambeaux d'étoffes. Il -ouvre les portes d'étable, de style roman grossier; et, sur toutes ces -choses, sur cette vétusté et ces haillons, il fait glisser en taches de -couleur le soleil qui, à travers les feuilles, apporte ses richesses et -sa gaieté. - -Le matin et le soir, il descend vers la Durance. Il aime le mouvement -peu rapide de ses eaux qui vont entre les graviers blancs, les alluvions -roses: _la Durance à Cadenet_ (Salon de 1865). Il choisit parmi les -coteaux qui la cernent ceux dont le dessin pittoresque rappelle de -vieux châteaux féodaux en ruines: les _Bords de la Durance à Saint-Paul_ -(Salon de 1864). Parmi les collines escarpées, celles qui sont assez -semblables à de menaçantes forteresses: _Bords de la Durance à Mirabeau_ -(Salon de 1867). - -Ses fonds sont toujours dans les bleus aériens que les accidents de -terrain varient et qui font le charme des collines de Provence. Sur -cette note délicate, le peintre place la silhouette fine des arbres -lointains. Il dit tout, il n'omet rien: ni l'anecdote des reflets dans -l'eau, ni le caillou, ni le brin d'herbe; mais «la lettre est vivifiée -par l'esprit»; et cette nature vue par instants photographiquement, -n'apparaît pas moins grande dans les paysages de l'artiste. - -Si Paul Guigou a pu peindre quelques bons tableaux avec cette Durance -jolie et décorative et dont il a déduit le caractère, c'est qu'il l'a -étudiée en détail dans de moindres et intéressantes études. C'est -tantôt sous des ciels transparents d'azur léger, une plage sablonneuse, -une bande de terrains rougeâtres; de l'eau qui glisse entre les bords -plats de la rivière; un fond très lointain; le coteau où s'accroche, -bâti en amphithéâtre, le village blanc entre les vignes et les pins. -Toujours, avec peu de chose, Paul Guigou réussit à donner le sentiment -de l'étendue. - - * - * * - -Après avoir récolté de nombreux documents, le peintre provençal -retournait à Paris y faire ses tableaux. La vie était pour lui -difficile. Il donnait entre temps quelques leçons de peinture et de -dessin qui l'aidaient un peu. Souvent, l'été venu, le paysagiste n'avait -pas les économies suffisantes pour faire son voyage en Provence. Il se -contentait alors d'aller excursionner les bords de la Seine et de -la Marne: _la Seine à Triel, en Seine-et-Oise_ (1866), où la rivière -est large et a déjà l'aspect normand avec ses gras pâturages riverains -bordés de hauts peupliers et ses fonds bas et boisés. Paul Guigou -étudie avec soin le mouvement de l'eau: ses remous, les caresses de la -brise sur sa surface par bandes espacées et frissonnantes. Dans l'été -de 1867, il remonte vers _Moret_ et va peindre le Loing en soulignant -son caractère tranquille et intime. A _Saint-Mammès_, il bâtit quelques -arches de pont sous lesquelles la rivière passe, transparente, pendant -que des femmes lavent abritées par un parapluie vert; vers la berge, -sous le ciel gris, se découpent les toitures ardoisées des maisons -riveraines. - -A _Villennes_, il se place devant le _Vieux moulin_, et, tout en restant -d'une exactitude scrupuleuse, il arrange son motif de telle sorte qu'il -en fait un paysage héroïque. Rien n'y manque: ni la vieille fabrique -perchée sur le pont pittoresque; ni la grande masse des marronniers qui -rejettent, comme une coulisse, le motif au second plan, ni les objets -reflétés comme dans un miroir; ni, au premier plan, les deux bachots -plats et longs dans lesquels des mariniers travaillent. - - * - * * - -Aussitôt qu'il le peut, Paul Guigou revient étudier en Provence. -Maintenant, il s'éprend d'un bel enthousiasme pour les arbres, et -il les place dans ses paysages comme principaux acteurs. Il pénètre -leur caractère avec la conscience qu'il a mise à étudier les paysages -agrestes et la Durance décorative. - -Aux _Bords du Jarret_, il peint des effets d'automne sonores, -en se servant avec adresse des dessous du ton des panneaux de bois -pour obtenir les masses et les chaudes colorations qui s'exaltent en -or sous le ciel bleu. Il aime surtout le chêne de Provence. Il place -quelquefois aussi un bouquet de pins dans des plaines vastes, aux -lumineux lointains. Il choisit «au bon soleil, les jolis bois de pins -tout étincelants de lumière qui dégringolent jusqu'au bas de la côte, -quand à l'horizon les Alpines découpent leurs crêtes fines[53]». - - [53] Alphonse Daudet. _Lettres de mon moulin._ - -S'il ne compose jamais avec art ses paysages, il fait aussi oeuvre -d'artiste, par le choix heureux du motif. Le peintre pense avec Platon -que «le Beau est la splendeur du Vrai»; il n'interprète jamais au sens -lyrique, car il copie presque; mais il a l'imitation pittoresque, et son -enthousiasme pour la nature l'aide à créer. Pourtant son art n'est pas -très élevé, car l'envolée lui fait défaut. - -Il aime les arbres, ces - - _Beaux arbres verts qui modulent des chants divins_, - -pour les opposer aux soirs de triomphe, aux soirs dorés, et faire de -leur masse sombre pleine de majesté théâtrale l'évocation de quelque -«bois sacré». - -Il voit souvent le chêne, le vieil arbre centenaire au feuillage éternel -qui incise dans le paysage lumineux, par un geste de bénédiction, son -arabesque lourde et grave. - -En 1870, Paul Guigou s'est arrêté devant les bastides provençales -haut perchées sur les crêtes des vallons qui s'ouvrent brusquement -vers l'échappée d'un fond de collines grecques. Ses verts au soleil, -bleuâtres et doux comme de la vieille soie, sont particuliers, étranges, -et n'appartiennent qu'à lui. - -Il excelle à rendre les paysages aux horizons éloignés: le _Paysage -de Camargue_, avec ses vastes étendues que coupent à peine les -salicornes et les salants, où vont à l'infini les fines et minuscules -silhouettes d'arbres, «les cubes blancs coiffés de rose de quelques mas -isolés» préfacés du cyprès noir, et dans le ciel, l'angle aigu d'un -vol de canards sauvages; les _Paysages de Crau_, océan de cailloux qui -roulent jusqu'à l'horizon où pointent comme des tirailleurs isolés -quelques rares peupliers. Ici, le peintre traite patiemment les premiers -plans de ce paysage monotone. Sans compter les pierres ni les ronces, il -semble les peindre toutes. Il a surpris lui aussi le mystère d'invention -et de combinaison de la nature, et il les déduit simplement. L'océan -pierreux fuit vraiment, dans ses toiles, en perspective, à perte de vue, -sous les lignes presque insaisissables des collines lilliputiennes. - -Il s'arrête devant la _Mare_, où se reflètent dans un renversement de -lignes et de couleurs apaisées le ciel et les bois. Il y met le détail -décoratif des ajoncs, la poésie tranquille du paysage environnant. - -Paul Guigou ne construit pas ses plans avec la belle science -architecturale de son maître, ses terrains n'ont pas la solidité -extraordinaire de Loubon; mais il a su faire l'intelligente sélection -des détails des premiers plans. Avec le paysagiste vauclusien «la Nature -parle à l'esprit»; sur les dessous de sa peinture, il écrit avec la -hampe du pinceau quelques indications d'arbustes qui personnifient bien -le sol inculte. Avec quelques traits caractéristiques, il marque le -mouvement des eaux de la rivière; par quelques intelligents détails, la -végétation qui croît sur ses bords. De même qu'avec quelques coquelicots -et quelques bleuets placés à propos, il semble résumer tout un coin de -prairie émaillée de fleurs. - -Le nom de Paul Guigou commençait à être connu de quelques amateurs -et ses oeuvres pénétraient enfin dans les galeries réputées qui font à -l'artiste la meilleure des réclames, lorsque la guerre de 1870 éclata. -Le peintre, en ce moment chez ses parents, fut incorporé dans la garde -mobile et on l'envoya passer bien inutilement avec d'autres une partie -de l'hiver au camp des Alpines, d'où il rapporta toutefois de nombreuses -et intéressantes aquarelles. - -Rentré à Paris en novembre 1871, il ne tarda pas à devenir professeur de -dessin chez la baronne de Rothschild. L'avenir était désormais assuré -pour lui. Les années d'épreuve étaient finies pour l'artiste; mais -ses jours étaient parcimonieusement comptés. Une congestion cérébrale -l'abattit dans son atelier. Transporté à Lariboisière, il y mourut deux -jours après, le 21 décembre 1871. - -Quand Paul Guigou disparut, à peine âgé de trente-sept ans, on put -regretter l'homme qui fut bon, l'ami qui fut sincère et loyal; mais -le peintre avait fait son oeuvre. Ses dernières années sont loin -d'être les meilleures de sa production. On aurait dit que sa vision se -rapetissait et que, dans ses paysages, l'émotion s'affaiblissait dans -l'exagération de recherches méticuleuses. L'artiste avait tout donné. - - * - * * - -Que de fois, en montant le _raidillon_ abrupte qui grimpe, bordé à la -diable de thym, de sauges et d'argeras, entre les pins odorants du -vallon provençal, ne nous sommes nous pas écrié, en voyant devant nous -le fond des collines nues, aux jaspures violettes: Voilà un Guigou! - -Que de fois, par les brusques apparitions à travers les vitres du chemin -de fer qui longe la Durance, n'avons-nous pas, depuis Mirabeau -jusqu'à Cheval-Blanc, aperçu des paysages aux lointains bleus, aux -coteaux pittoresques, aux eaux animées courant sur des alluvions et des -graviers, qui s'imposaient à nous avec le souvenir des toiles de ce -peintre! - -Cette Durance qu'il nous est si difficile de ne pas voir avec les yeux -du paysagiste vauclusien, ce sentier dans la colline provençale qui -nous rappelle si impérieusement ses meilleures oeuvres, n'est-ce pas -le plus bel éloge que nous puissions faire du probe et consciencieux -artiste que fut Paul Guigou? - -Marseille, septembre 1900-mai 1901. - - -ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - - - Corrections: - - Page 27 «grand» remplacé par «grande» - (une grande toile, à la vérité). - Page 35 «combattif» remplacé par «combatif» - (un esprit combatif, intelligent). - Page 47 Numéro de note [15] ajouté. - Page 51 Note 16: «Lonÿs» remplacé par «Louÿs» (Pierre Louÿs). - Page 71 Appel de note [27] ajouté. - Page 82 «inaccescibles» remplacé par «inaccessibles» - (dans les sphères inaccessibles). - Page 115 «chrysopase» par «chrysoprase» - (la chrysoprase, l'aigue-marine). - Page 122 «quotitien» par «quotidien» (le travail quotidien). - Page 126 «rapellent» par «rappellent» - (ne le rappellent à la mémoire). - Page 134 «édénique» par «édéniques» - (paraissent par opposition plus édéniques). - - - - - -End of Project Gutenberg's Les Peintres Provençaux, by André Gouirand - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PEINTRES PROVENÇAUX *** - -***** This file should be named 42836-8.txt or 42836-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/8/3/42836/ - -Produced by the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by The Internet Archive/Canadian -Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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