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-The Project Gutenberg EBook of Les Peintres Provençaux, by André Gouirand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Les Peintres Provençaux
- Loubon et son temps - Aiguier - Ricard - Monticelli - Paul Guigou
-
-Author: André Gouirand
-
-Release Date: May 29, 2013 [EBook #42836]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PEINTRES PROVENÇAUX ***
-
-
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-
-Produced by the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by The Internet Archive/Canadian
-Libraries)
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- Au lecteur:
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- L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
- typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
- mineures.
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- LES PEINTRES PROVENÇAUX
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- ANDRÉ GOUIRAND
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- _Les Peintres Provençaux_
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- LOUBON ET SON TEMPS
- AIGUIER--RICARD--MONTICELLI
- PAUL GUIGOU
-
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
- [Logo de l'éditeur]
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
- _Librairie Paul Ollendorff_
- 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
-
- 1901
- Tous droits réservés.
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-
-LES PEINTRES PROVENÇAUX
-
-
-INTRODUCTION
-
- _Il faut cultiver notre jardin._
- (VOLTAIRE.)
-
-
-A l'Exposition centennale de l'art français, les peintres provençaux
-remportaient, l'an dernier, des avantages marqués, même triomphaux, dans
-la glorieuse bataille artistique qui se livrait aux murs des salles
-du Grand Palais, entre les meilleurs ouvriers picturaux du siècle
-finissant. On fut surpris de la science d'un paysagiste animalier
-comme Loubon; beaucoup crurent découvrir pour la première fois, avec
-une admiration étonnée, l'intimité profonde des subjectifs portraits
-de Gustave Ricard, bien que ce peintre fût depuis longtemps au Louvre;
-l'art sincère et fort du paysagiste Paul Guigou arrêta au passage la
-critique et la foule; enfin, quelques toiles de Monticelli suscitèrent
-de la curiosité enthousiaste. Ce fut comme une révélation.
-
-Est-elle due, cette révélation tardive, à l'absence des oeuvres de ces
-artistes provençaux--Ricard à part--de nos musées nationaux du Louvre et
-du Luxembourg[1]? D'où viennent ce long silence et ce pesant oubli?
-Enfin, que leur manqua-t-il, à ces admirables peintres, pour acquérir la
-gloire méritée?
-
- [1] L'État a acquis depuis le _Paysage de Provence_ de Paul
- Guigou qui était exposé à la Centennale. Ce tableau est en ce
- moment au Musée Galliera pour aller plus tard au Louvre.
-
-Rien, certes! Mais ils eurent le tort de vivre, de travailler et de
-mourir en Provence, dans leur pays natal; où ils trouvèrent, du reste,
-les sources de leur meilleure inspiration.
-
-La Provence--comme d'ailleurs toute la province, grâce au système
-centralisateur qui étreint, paralyse et tue la France--a toujours tort;
-et l'Art, lui, est le premier frappé, car plus que jamais il faut qu'il
-soit de Paris ou consacré à Paris, pour avoir droit à la Justice, à la
-Renommée.
-
-Mais si c'est à leur vie, volontairement faite chez eux, à leur mort
-pour la plupart, survenue, là, sans bruit, que ces artistes provençaux
-doivent d'être restés en partie obscurs et aussi longtemps ignorés
-par les détenteurs de nos gloires nationales, c'est aussi à ces
-circonstances qu'ils méritent, par l'originalité puisée dans l'amour
-et la compréhension de leur pays, d'être remarqués aujourd'hui et de
-paraître plus intéressants. Par la comparaison possible et la reculée
-nécessaire du temps, l'oeuvre d'art acquiert sa grande et réelle
-beauté. Et pendant que vont disparaître dans l'indifférence bien des
-réputations officielles et tapageuses de ces dernières années, les
-noms de ces Provençaux, inconnus ou oubliés à Paris, jusqu'à hier,
-ceux-mêmes,--comme Aiguier, Engalière, Simon etc., etc.,--qu'on a
-négligé de montrer à la Centennale, vont s'imposer définitivement, et
-entrer dans l'histoire de l'art pictural français du siècle.
-
- *
- * *
-
-A certaines époques de l'art chez les peuples, l'influence de l'apport
-fait par des artistes étrangers au profit d'une race autochtone eut
-souvent des conséquences si heureuses, si inattendues comme résultats,
-qu'elle put fournir prétexte à des explications diverses. Les uns
-ont voulu affirmer que les nouveaux venus eurent seuls le mérite de
-la renaissance qui se produisit en ces moments-là; d'autres ont osé
-prétendre que les artistes étrangers qui apportaient leur talent
-particulier au service d'une civilisation existant déjà, durent le
-plier au goût du peuple hospitalier et comme par un sentiment de
-reconnaissance. Ces opinions opposées se peuvent soutenir: on peut
-même dire qu'elles se complètent. S'il y a, au point de vue physique,
-des croisements de race qui donnent de plus beaux produits que ceux
-résultant de l'union de sujets de la même famille, on peut admettre
-qu'au point de vue artistique, des échanges heureux ont pu s'établir
-entre différentes écoles éloignées; et encore, que des germes d'art
-accidentels, tombant dans des milieux favorables, ont donné, à certains
-moments, de merveilleux résultats.
-
-Il est incontestable que les artistes grecs qui descendirent en
-Provence, y apportèrent les éléments de beauté qui étaient chez eux le
-but de l'art. Mais il est non moins probable que ces artistes furent
-tout de suite compris, encouragés; et qu'ils trouvèrent sur cette terre
-hospitalière une population enthousiaste, des admirateurs puissants
-et bientôt des élèves nombreux doués de vives aptitudes. Ces ferments
-de beauté de l'art hellénique agitèrent si profondément le pays et y
-prospérèrent si bien que, cent cinquante ans après la disparition de la
-Grèce, l'art était, en Massalie, en pleine florescence, cultivé par
-des artistes supérieurs dont la réputation s'étendait lointaine[2].
-
- [2] _L'Art dans le Midi_ (Etienne Parrocel).
-
-Déjà des artistes provençaux avaient été antérieurement appelés en
-Grèce pour enrichir ce pays de nombreuses statues. Plus tard, la Rome
-républicaine--tout absorbée par la conquête et partant par la nécessité
-de faire de chaque citoyen un soldat--vint souvent demander à la
-Provence ses artistes en tous genres. Et quand, sous les Césars, le
-luxe exagéré, le faste sans goût, la richesse appliquée sans mesure,
-contribuèrent à la dégradation de l'art, la Provence, longtemps encore
-après l'invasion des Wisigoths, conserva le sentiment de la beauté
-simple des Grecs.
-
-Bientôt, aux clameurs victorieuses des hordes wisigothes, se mêlèrent
-les bruits de destruction des premiers chrétiens qui, dans leur haine
-des anciens dieux, anéantissaient les statues antiques. C'est avec
-fureur qu'ils obéirent aux ordres de Constantin et de Théodose leur
-commandant de briser les idoles et de renverser les temples. Et alors,
-tous les chefs-d'oeuvre du paganisme disparurent du monde en deuil.
-
-En Provence, après la fin tragique de l'art grec, il semble, en effet,
-qu'une nuit profonde y soit descendue. Cependant, et sans solution de
-continuité, l'art renaissait peu à peu sous des formes nouvelles, animé
-d'une autre foi. Un moine doué d'un grand cerveau--saint Benoît--avait
-introduit dans la règle de son ordre la liberté de cultiver les
-beaux-arts. Par un trait de génie, il les sauvait d'une décadence
-irrémédiable.
-
-Les moines du moyen âge furent plutôt, à la vérité, des savants, des
-lettrés, des architectes, des musiciens. Toutefois, à Avignon, au
-Xe siècle, on trouve dans le couvent de Saint-Ruff toute une
-école de peintres, de mosaïcistes, d'imagiers, de sculpteurs[3]. Pour
-ces hommes, ensevelis dans les cloîtres, l'art n'était qu'un acte de foi
-sincère; mais ils eurent rapidement de nombreux adeptes. Des séculiers
-s'exercèrent dans tous ces arts et y acquirent une grande réputation.
-Par ces derniers, l'Art devait perdre son anonymat. A leur tour, les
-peintres verriers de Marseille devenaient célèbres. Claude et Guillaume
-allaient même à Rome, appelés par le pape Jules II, pour y peindre les
-vitraux du Vatican. De son côté, l'école de peinture d'Avignon était
-éclatante. Personnelle, forte, indépendante, au XVe siècle,
-elle voyait sortir de son sein un artiste merveilleux, Enguerrand
-Charonton, l'auteur du _Couronnement de la Vierge_, si remarqué à la
-Centennale, peinture qu'on attribua longtemps à Van Eyck; et Nicolas
-Froment, qui pourrait bien être l'auteur incertain du triptyque de la
-cathédrale d'Aix.
-
- [3] Etienne Parrocel. _Les Annales de la peinture._
-
-Déjà, sous les Bérenger, le comté de Provence, en commerce spirituel
-constant avec les Grecs, les Arabes et l'Italie, était devenu un centre
-artistique remarquable. Après eux, René le Bon s'intéressa surtout à
-l'art de la peinture, qu'il pratiquait lui-même, paraît-il, avec assez
-d'habileté. Il sut, dans tous les cas, s'entourer de nombreux et bons
-artistes qui enrichirent les églises et les demeures seigneuriales.
-Aix, Avignon, Arles, Marseille se disputaient les meilleurs peintres,
-les plus adroits orfèvres, les plus estimables graveurs. La Provence
-s'était ressaisie et accomplissait, dans l'action artistique, sa
-brillante destinée. Néanmoins, la Renaissance italienne devait absorber
-à son profit les travaux antérieurs et les oeuvres des autres
-pays. Rien, en effet, ne pouvait, au moins pour l'instant, résister à
-une si haute et si volontaire impulsion. Le passé était emporté dans
-le tourbillonnement cyclique de cette force; et les tendances qui
-s'étaient annoncées ailleurs en manifestations latentes étaient d'avance
-annihilées par l'apparition presque spontanée des plus hauts génies de
-l'art pictural.
-
- *
- * *
-
-Après sa réunion à la France, en 1482, la Provence fut dévastée,
-pendant plus d'un siècle, par des épidémies et des guerres civiles. A
-la suite de ces longues années de dépression morale et physique, ainsi
-qu'un corps anémié qui n'a plus l'énergie de résister aux attaques
-diathésiques, cette province subit en art l'influence du mauvais goût
-des artistes italiens, qui avaient rapporté de l'école florentine les
-tendances décadentes de cette époque. Mais un hasard heureux, une
-circonstance fortuite amena à Aix, à son retour d'Italie (en 1609),
-Ludovic Finsonius[4], un Flamand, élève du Caravage, qui vint se fixer
-dans cette ville. Ce fut le prélude d'événements artistiques importants.
-Finsonius apportait, par l'union de l'art du Nord avec celui très
-éclectique de son dernier maître, les éléments d'un talent vigoureux et
-séduisant qui allait favorablement influencer une génération d'artistes.
-Le peintre brugeois, avec ses beaux mouvements de vie, impressionna les
-Méridionaux. Si sa couleur n'est pas somptueuse, son dessin demeure
-grand, car Finsonius allie avec bonheur la belle technique du
-Caravage aux gestes rudes et parfois violents de l'école d'Anvers. Par
-là, il dut frapper l'imagination provençale. Un autre peintre de talent,
-Daret, né à Bruxelles, vint aussi s'établir à Aix et s'y maria; pendant
-qu'à Brignoles s'installait le premier des Parrocel.
-
- [4] _Recherches sur la vie et les ouvrages de quelques peintres
- provinciaux de l'ancienne France_, par Ph. de Pointel. Du même
- auteur, voir aussi les _Biographies de Finsonius, Daret et
- Reynaud, le vieux peintre avignonnais_.
-
-Sur cette terre toujours désireuse de fécondation, sur ce sol provençal
-où l'art grec avait laissé de si profondes racines, un printemps
-devait bientôt faire pousser les rameaux d'une nouvelle Renaissance.
-Finsonius et Daret avaient fait école, et leurs élèves, Mimault et
-Laurent Fauchier, ne tardèrent pas à conquérir leur originalité.
-Laurent Fauchier (1643-1672), quoique mort très jeune, laisse un bagage
-important. Sa peinture délicatement savoureuse, son faire onctueux, sa
-couleur riche en font un artiste supérieur à Mignard, alors pourtant
-glorieux à Paris et dont il fut un temps l'élève.
-
-Pendant que Fauchier illustrait Aix, Marseille voyait grandir son enfant
-le plus célèbre, Pierre Puget, chez qui, il est vrai, le tempérament
-extraordinaire du sculpteur rejetait sans tarder au second plan la
-belle nature du peintre, la science de l'architecte. A Arles, en 1698,
-naissait Pierre Sauvan, le peintre d'histoire. Partout, en Provence,
-l'activité artistique s'était accrue. A Avignon, déjà remarquable par
-ses graveurs, avaient fleuri des peintres tels que Reynaud le Vieux,
-Nicolas Mignard, auxquels succédèrent les nombreuses familles des
-Parrocel et plus tard des Vernet. A Aix s'étaient enfin établis les Van
-Loo, venus de Hollande. Toutes ces familles vont fournir pendant plus
-d'un siècle des peintres de rois, peintres officiels par excellence,
-des prix de Rome, même des membres et directeurs d'Académies, partout
-comblés de gloire et d'honneurs.
-
-Sont-ils les plus intéressants de nos peintres provençaux?
-
-En 1705, était née à Marseille, Françoise Duparc, fille et
-élève d'Antoine Duparc, disciple de Puget. Après avoir travaillé
-durant quelques années avec son père et avec J.-B. Van Loo, la jeune
-artiste devint assez vite un peintre primesautier et supérieur à ses
-maîtres. Quoique et parce qu'ignorée, cette artiste mérite que nous
-nous arrêtions devant son oeuvre. Très au-dessus de Greuze comme
-portraitiste, Françoise Duparc s'impose surtout par la sincérité et
-la simplicité de son talent très personnel. Elle a laissé au musée de
-Marseille, à sa ville natale où elle vint mourir, obscure, oubliée--en
-1778--quatre portraits qui passent inaperçus aux yeux des visiteurs
-ordinaires, mais qui n'en sont pas moins fort remarquables. Ces toiles,
-d'une composition et d'une harmonie tranquilles, n'attirent pas les
-regards superficiels. Cependant, malgré leur allure modeste, elles
-détiennent des qualités rares: la compréhension de la couleur locale,
-l'amour du terroir, l'ingéniosité en même temps que la grâce simple. On
-les dirait peintes avec les éléments primordiaux de la terre provençale
-elle-même. Par là, elles demeurent définitives comme l'émanation de la
-vie, l'histoire des moeurs, l'étude des caractères d'une contrée.
-Sur chacune des figures, l'artiste a tracé avec bonhomie les destinées
-de son modèle. Tels le _Centenaire_, la _Vieille_, qui rappellent les
-ancêtres archaïquement symbolisés dans les crèches provençales; telles
-la _Laitière_, d'ingénuité puérile, chargée de tout l'attirail de son
-métier; la _Tricoteuse_, où l'artiste résume ses qualités précurseuses
-de la voie que suivront Greuze et Chardin: autant de symphonies aux
-timbres doux, d'un faire homogène et savant dans sa tranquillité,
-d'une délicate vision, d'une inspiration charmante. Il y a chez
-Françoise Duparc une originalité qui s'ignore et qui apparaît, après
-deux siècles, évidente et précieuse. Avec le charme sincère et
-l'affection profonde que l'artiste a pour les êtres et les choses du
-pays provençal, on retrouve surtout dans ses toiles, avant Chardin,
-l'observation naïve qui illustrera ce dernier. Son art est tout entier
-dans la modestie du procédé, dans la science des ressources infinies,
-dans l'agréable tonalité qu'elle sait trouver avec la gamme peu étendue
-d'une palette claire.
-
- [Illustration:
- Cliché Brion.
- FRANÇOISE DUPARC
- (1705-1778)
- _La Tricoteuse_ (Musée de Marseille).]
-
-Quoique parfaitement ignorée à Paris[5], quoique son nom ne figure dans
-aucune histoire de la peinture française au XVIIIe siècle,
-Françoise Duparc doit y prendre une des premières places à côté des
-peintres les plus connus.
-
- [5] Françoise Duparc fut très admirée en Angleterre, où elle
- vécut pendant quelques années. De nombreux portraits peints par
- l'artiste marseillaise sont conservés dans certaines galeries
- assez fermées, à la vérité, et s'y tiennent très bien, malgré le
- voisinage des plus grands maîtres.
-
- *
- * *
-
-De l'école d'André Bardon, alors directeur de l'Académie de peinture
-de Marseille--fondée en 1753--était sorti Henry d'Arles, un peintre
-de marine, presque égal à Vernet. A Grasse était né en 1732, Honoré
-Fragonard, nouvelle gloire provençale, dont la Révolution allait arrêter
-la géniale verve. Avec l'administration napoléonienne, le goût de David
-se répandit dans la France entière; et bien rares furent les artistes
-qui surent rester indépendants et ne sacrifièrent pas à la mode et à
-l'autorité. Après Goubaud--un élève de David qui peignit encore plus sec
-que le maître--l'école de Marseille passa en 1810 aux mains d'Aubert.
-Aubert était, sinon un grand peintre, du moins un artiste intelligent,
-classique, dans le bon sens du mot. S'étant fait dans les musées et
-les meilleurs ateliers des maîtres une éducation soignée de l'art
-du dessin, il en avait une belle compréhension. Il allait acquérir la
-gloire d'avoir su instruire et guider les premiers pas d'artistes tels
-que Papety, Ricard, Roqueplan, Monticelli, Simon, etc., etc.
-
-Il faut observer que, de tous les temps, l'école provençale vécut et
-prospéra par des échanges réciproques, et par la fusion constante des
-principaux artistes nés à Aix, à Avignon, à Marseille ou à Arles. Mais
-l'école qui va nous occuper plus spécialement et que l'on pourrait
-appeler aussi celle de 1830, est essentiellement le produit de
-l'alliance artistique et étroite entre Marseille et Aix. On voit, en
-effet, Constantin, un Marseillais, venir s'établir à Aix et devenir le
-maître de Granet, un Aixois. Pendant qu'un autre Aixois, Émile Loubon,
-élève de Constantin et de Granet, est appelé à Marseille pour y diriger
-l'École de dessin et de peinture; au moment où les tendances nouvelles
-poussaient les artistes français à sortir de l'atelier pour peindre dans
-les champs, au bord de la mer, sous les frondaisons.
-
-Or, cinquante ans auparavant, Constantin (Jean-Antoine)--1757-1843--avait,
-en grand artiste, devancé son époque. On peut à juste titre surnommer
-Constantin le père de l'école provençale du paysage, car c'est à lui
-qu'elle doit ses qualités et les principes de sa force. Constantin
-paraît--le premier en France--être allé demander directement à la
-nature des émotions nouvelles d'art. Et c'est après un travail
-incessant--Constantin dessinait une partie de la nuit--de longues et
-patientes études de dessin sur nature, qu'il a pu, aidé de son génie,
-arriver à donner par des moyens aussi bornés que le crayon rouge et le
-lavis à l'encre de Chine des sensations nouvelles de paysage. Tels sont
-ces lacs profonds bordés d'arbres séculaires, ces rochers majestueux aux
-arêtes cassantes, ces cascades bondissantes, ces ponts et ces fabriques
-de Rome d'un savant pittoresque; puis, la campagne un peu brutale de son
-pays qu'il dessine, sans arrêt, toute sa vie. «La nature provençale, dit
-encore M. Brès, n'eut peut-être pas de portraitiste plus sincère. Ce
-n'est pas dans ses paysages héroïques qu'il faut le chercher, mais dans
-cette foule d'études d'une exécution énergique et d'une franchise un peu
-rude, où se retrouvent la bastide d'autrefois, les jeux de boules devant
-la ferme, et les foires toutes grouillantes d'hommes et d'animaux,--la
-Provence de nos pères.» On ne s'explique pas vraiment comment et dans
-quelles circonstances on réussit à persuader Constantin qu'il n'était
-pas né pour faire un peintre et qu'il réussirait mieux dans ses dessins.
-Il y a au musée d'Aix un portrait peint par cet artiste qui atteste
-pourtant toute la puissance d'une superbe organisation. Cependant le
-peintre se contenta de dessiner et quelquefois d'indiquer les valeurs
-par des teintes plates d'un bel effet. Par sa vie de labeur incessant,
-d'observation constamment tendue vers un point: la recherche de la ligne
-éloquente, une vision particulière se fait chez l'artiste, son cerveau
-conçoit vite, sa main s'assouplit en même temps. Il sait regarder
-et traduire avec beauté. Il apprend surtout à éliminer le détail au
-profit de l'ensemble. Savamment il prend des partis pris de lumière, il
-sélecte la ligne et la veut toujours plus décisive, plus approchante et
-résumante du caractère. Par là, le dessin de Constantin se spiritualise
-et approche de la vie. Et Granet, son élève, alors célèbre, membre de
-l'Institut de France, officier de la légion d'honneur, s'arrêtera un
-jour devant un dessin de Constantin en s'écriant: «Ah! celui-là sera
-toujours le maître.» Oui, le maître, le maître de l'école provençale du
-paysage, dont nous étudierons les efforts des principaux représentants.
-
-Héritant de l'énergie du dessin de pareils ancêtres, forte des
-intéressantes recherches de Granet sur la belle ordonnance de la
-lumière, l'école provençale, qu'illustrait alors Dominique Papety,
-l'émule de Ingres, Roqueplan avec ses paysages, allait posséder une
-pléiade d'artistes éminents: Monticelli, un coloriste de génie; Gustave
-Ricard, le disciple inspiré des plus grands portraitistes qu'il a
-souvent égalés; Aiguier, un instinctif, doux poète de la lumière; enfin,
-des peintres tels que Paul Guigou, Loubon, etc., dont la renommée
-grandira avec le temps, à chaque manifestation comparative d'oeuvres
-picturales.
-
-A. G.
-
-
- Nous n'avons nommé dans cette introduction que les peintres
- provençaux caractérisant le mieux une époque souvent féconde
- en talents nombreux et que nous aurions voulu tous citer. Mais
- c'était dépasser la portée de cette première tentative de
- réhabilitation de l'école provençale, aujourd'hui en partie
- oubliée ou méconnue. L'école d'Avignon aurait mérité sans doute
- plus de développements. Peut-être ferons-nous plus complet
- ce travail, un jour prochain. Du reste, le cas des peintres
- provençaux n'est pas un cas isolé. Il existe dans de nombreuses
- contrées du pays de France, des artistes d'une valeur vraiment
- originale, qui demeurent dans l'oubli, victimes des conséquences
- d'une centralisation artistique exagérée. Il faut souhaiter que
- partout des bonnes volontés s'emploient à révéler les noms de
- ces artistes et à mettre au jour leurs oeuvres méritantes. Ainsi
- fera-t-on la France plus grande et l'art français plus haut.
-
-
-
-
-ÉMILE LOUBON ET SON TEMPS
-
-1809-1863
-
-
- [Illustration:
- Cliché Brion.
- LOUBON (ÉMILE)
- (1809-1863)
- Peint par G. RICARD
- (Musée de Marseille)]
-
-
-I
-
-ÉMILE LOUBON ET SON TEMPS
-
- _A Paul de Montvalon._
-
-
-Les peintres animaliers les plus remarquables, les Cuyp, les Paul
-Potter, les Troyon, les Ch. Jacque, etc., etc., se sont surtout
-attaché--en outre du poème pictural--à montrer, par l'étude de
-l'ostéologie et de la myologie, par les recherches linéaires, le
-caractère physique des animaux. Parmi ces peintres, quelques-uns ont
-cherché par une observation plus aiguë à déduire le caractère moral de
-leur modèle: l'instinct. Mais il appartenait à Émile Loubon de savoir
-saisir--plus que tout autre--les animaux au passage, de fixer leur
-course capricieuse ou violentée par l'homme, au milieu de paysages rudes
-et lumineux, et de les y camper dans de beaux mouvements de vie intense,
-de vie exubérante, endiablée, jusqu'à l'affolement.
-
-Dans le brouhaha de ses _troupeaux en marche_ qui dévalent les pentes
-en avalanche, quand se heurtent les cornes et que la masse laineuse
-oscille--houle animale--entre les chemins creux, parmi les pierrailles
-des pentes ravinées, on a la forte sensation de la vie agitée. Et,
-de ces tableaux, dans lequel l'air est déchiré par le sifflement des
-fouets, les aboiements rageurs des chiens, le mugissement inquiet des
-boeufs, les bêlements doux des moutons, une sensation de sonorité
-se dégage. M. Arsène Alexandre observe avec raison que ces sensations
-de mouvement et de sonorité sont surtout produites dans les grandes
-oeuvres d'art picturales ou sculpturales, dans toutes celles qui sont
-durables et auxquelles tout notre être est intéressé: «Nous entendons
-parfaitement, ajoute-t-il, le chant pur et gracieux que psalmodient les
-enfants dans les bas-reliefs célèbres de Lucca della Robbia. Dans le
-_Naufrage de la Méduse_, nos oreilles sont douloureusement effrayées par
-les lambeaux de cris d'appel qui nous parviennent, entrecoupés par le
-mugissement des vents de la mer. Prenez tous les temps, prenez tous les
-maîtres, et leurs oeuvres, pour peu que vous les sentiez vivement et
-avec sincérité, vous apparaîtront avec cette triple qualité: la forme
-solide qui est l'apparence immuable et tangible que l'artiste leur a
-donnée, et, d'autre part, le mouvement et la sonorité qui sont des
-réalités invisibles, augmentant d'intensité en raison du reste de notre
-personnelle émotion[6].»
-
- [6] Arsène Alexandre. _Barye (Antoine Louis)._
-
-Or, ces qualités de maître, Loubon les possède, car ses animaux sont
-dans un perpétuel mouvement, et de ses toiles un bruit constant sort.
-Jamais au repos, ses boeufs ne vont pas, comme avec Troyon, d'un
-pas nonchalant vers la ferme, dans le calme du soir, ou, au pré et
-à l'abreuvoir, sans hâte. Harcelés par l'homme et les chiens, ils
-foncent ou font des écarts brusques et dégringolent dans des raccourcis
-audacieux. Les moutons, en aucun moment, ne broutent silencieux,
-paisibles, comme avec Ch. Jacque, sous de beaux ombrages; constamment,
-ils vont en marche forcée, sur les routes calcaires, sous des cieux
-impitoyables, avec des bêlements plaintifs. Les chèvres, qu'on avait
-vues reproduites par certains avec des allures capricieuses,
-deviennent folâtres, grimacières, clownesques, sabbatiques.
-
-En fait, l'animal, comme l'a compris Loubon, est vu à travers un vrai
-cerveau provençal, et peint par une imagination provençale. Il a le
-mouvement tour à tour emphatique, explicatif, emporté; l'attitude
-essentiellement mimique. Pourtant, cette exagération fougueuse du
-mouvement n'est jamais chez lui extravagante. Ce qui pourrait n'être
-qu'une charge habile, qu'une caricature artistique, devient une note
-d'art nouvelle. Et cette furie de vie, en pleine lumière méridionale,
-intéresse, passionne et retient.
-
- *
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-A Aix, où ceux qui descendent du septentrion retrouvent une vague
-analogie de cité rhénale; à Aix, somnolente désormais dans la quiétude
-d'une vie accomplie; au sein de l'ancienne capitale de la Provence,
-où l'on peut encore évoquer les fastes glorieux et artistiques de son
-histoire écrits sur les murs des monuments, aux portes des églises
-et des anciennes demeures seigneuriales; dans une des petites rues
-silencieuses de la ville, aujourd'hui tranquille, aristocratique et
-universitaire, rues bien provinciales où l'herbe croît gentiment entre
-les pavés, Loubon (Charles-Joseph-Émile) vit le jour le 12 janvier 1809.
-Encore tout enfant, il fut vivement impressionné par quelques visites au
-musée de sa ville natale; et là, dans l'atmosphère presque monastique
-de ces salles, qui gardaient précieusement les oeuvres de quelques
-glorieux ancêtres, sa vocation apparut évidente sous la chaleur de ses
-enthousiasmes juvéniles, sous l'émoi de ses premières et fortes joies
-d'art. Les sérieuses études classiques qu'il fit ensuite aux lycées
-de Marseille et d'Aix, la vie d'internat, auraient peut-être eu
-raison de ce goût pour la peinture chez une nature moins artiste, elles
-augmentèrent au contraire chez Loubon ses aspirations et son désir
-d'exprimer ses sensations par le langage du dessin. A la grande joie
-de ses condisciples, ses cahiers de latin et de grec se couvrirent, en
-marge, de figures et de paysages. L'élève interprétait Virgile à sa
-manière; et les tableaux champêtres du poète des _Géorgiques_ étaient
-traduits par l'apprenti peintre sous la forme descriptive linéaire.
-C'était l'enseignement par l'image dont on a fait depuis une grande
-application; mais par l'image créée par un cerveau neuf et imaginatif.
-L'enfant étonnait, en outre, son professeur de dessin par sa facilité
-spirituelle et aisée de reproductions graphiques.
-
-Fils d'un riche négociant, peu destiné par sa naissance à la carrière
-artistique, le jeune Loubon s'y livrait virtuellement, et, circonstance
-rare, ses parents semblèrent favoriser ses goûts. Car, rentré à Aix
-pour y faire son droit, il se mit à travailler avec ardeur le dessin,
-à l'École de cette ville, alors dirigée par Clérian le père, avec les
-conseils d'un maître incomparable, Constantin. En passant à Aix pour se
-rendre à Rome, le peintre Granet, ami de la famille Loubon, décida de
-l'avenir du jeune homme, par ses encouragements et ses appréciations
-louangeuses; il réussit d'ailleurs à obtenir de ses parents
-l'autorisation de l'emmener à Rome.
-
-Loubon avait alors vingt ans. On s'imagine aisément ce que dut être
-ce voyage pour ce jeune Provençal d'imagination ardente, de culture
-lettrée, d'enthousiasme débordant pendant un long parcours, à travers
-le midi de la France et l'Italie, en compagnie d'un de ses amis et
-compatriote, Gustave de Beaulieu, qui fit plus tard du paysage, dans
-l'intimité affectueuse du maître commun Granet, artiste charmant,
-délicat, et dont les conseils judicieux consistaient surtout en longues
-causeries amicales.
-
-Ce qui frappa Loubon à Rome, ce qui le retint deux années dans cette
-ville--qui était alors pour les artistes ce qu'est La Mecque pour les
-fanatiques musulmans--ce ne furent pas les chefs-d'oeuvre de ses
-musées, les grands souvenirs historiques évoqués par ses ruines; mais
-bien la beauté de la campagne romaine déjà entrevue et pressentie dans
-les dessins de son premier maître Constantin. Et le jeune artiste,
-qui, dans les plus célèbres galeries, ne pouvait, en face des maîtres,
-tenir longtemps en place devant son chevalet, s'éprit d'un vif amour
-pour cette théâtrale nature. Il admira la beauté antique du geste du
-paysan romain; les scènes quasi virgiliennes auxquelles concouraient
-des animaux majestueux, dans la limpide atmosphère du ciel de la
-Romagne, au sein des grands paysages que décoraient les fonds hautains
-de ses collines augurales, et parfois, la plaine océanique de ses
-marais pontins. Il vit des scènes champêtres, où l'homme grave procède,
-ainsi que le dit Théophile Gautier, aux travaux de la terre comme aux
-cérémonies d'un culte. De ses yeux ravis, il observa les scènes de
-labour et de moisson, magnifiées par les vers, encore présents à sa
-mémoire, des poètes latins; les fins de journée glorieuse; la rentrée en
-apothéose des paysans et des paysannes, sur les hautes charrettes que
-traînent des boeufs majestueux. Intéressé par la nouveauté du costume,
-par la grandeur du paysage, par les beaux mouvements harmoniques qu'y
-font les hommes et les animaux, il va d'instinct vers ces choses.
-Ce qu'il admire vraiment à Rome, ce n'est pas le passé de la Ville
-Éternelle, ce ne sont pas Raphaël et Michel-Ange, c'est la vie au
-dehors, la vie dans la lumière, la vie remuante; et son désir se précise
-de l'exprimer sur la toile.
-
-Cependant Granet forçait son élève à étudier les maîtres; il le
-trouvait, avec raison, encore peu suffisamment armé, non complètement
-éduqué, pour pouvoir se livrer à ses inspirations personnelles; si
-bien qu'après deux années de séjour à Rome, et à peine rentré à Aix,
-Loubon partit pour Paris y continuer son éducation artistique si bien
-commencée. De nos jours, il se serait immédiatement livré à l'art,
-sans plus augmenter ses connaissances classiques, car il est assez
-généralement admis, depuis, qu'apprendre son métier est inutile. Mais
-c'était le temps où l'artiste faisait un long apprentissage, avant
-d'oser ce qu'osent généralement aujourd'hui ceux qui ne savent pas
-assez. Par les hésitations, les longs tâtonnements qui caractérisent
-l'éclosion des talents de tant d'artistes modernes, arrêtés trop souvent
-dans leur marche, il faut bien reconnaître, après expérience faite, que
-rien ne se traduit, en peinture, sans l'éducation préalable, sans la
-possession complète des moyens techniques d'expression, que les peintres
-de génie ont toujours possédés mieux qu'aucuns.
-
-A Paris, grâce à de nombreuses recommandations, grâce aussi à l'attrait
-sympathique qui émane de sa personne, Loubon se lie bientôt avec tous
-les artistes de son époque: Delacroix, Decamps, qu'il affectionne
-particulièrement; Rousseau, Corot, Diaz, Dupré. Par Roqueplan, son
-compatriote, duquel il subit pendant assez longtemps l'influence,
-et dont il semble s'être assimilé un certain temps la manière, il
-connut Troyon et devint bientôt son meilleur ami. C'est dans ce milieu
-fécondant que le peintre aixois, aidé par sa facilité intuitive, par les
-qualités de son intelligence, s'initiait, s'instruisait, en cherchant sa
-voie.
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- *
- * *
-
-Loubon était trop personnel pour se mettre à la remorque de peintres
-remarquables et tracer longtemps sa route dans leur sillon. Malgré
-sa vive admiration pour Decamps, pour Roqueplan et pour Troyon, il
-cherchait maintenant à dégager sa personnalité. Saura-t-on jamais ce
-qui se passe en ces moments dans le cerveau d'un artiste? par quelle
-filiation d'idées, par quels éclairs subits, un peintre, après de
-nombreuses et diverses tentatives, va délibérément vers la voie qui
-lui est propre? On a prétendu que Loubon fut illuminé par un paysage
-de Rubens, et qu'à partir de cet instant, il n'hésita plus. Il est
-assez difficile d'établir comment le grand peintre anversois--que
-certains mettent au-dessus de tous--put conseiller Loubon, qui ne fut
-jamais coloriste. Il est admissible cependant que des génies aussi
-vastes que Rubens ont, dans tous les genres, des ressources émotives
-telles qu'elles peuvent se manifester par d'infinies façons, sur des
-tempéraments différents et même éloignés. Ce qu'il y a de certain, c'est
-que, dès 1835, quand Loubon, à vingt-six ans, exposa pour la première
-fois au Salon de Paris ses _Troupeaux d'Arles descendant les Alpes
-à Saint-Paul-la-Durance_, le peintre y apparaissait avec un faire à
-lui, et des qualités bien personnelles qui feront toujours, partout,
-reconnaître dans l'avenir un de ses tableaux, et, on peut ajouter, avec
-des audaces qu'il est difficile d'apprécier aujourd'hui. Du premier
-coup, Loubon s'était montré ce qu'il est resté dans ses meilleurs
-tableaux, avec son entente des belles lignes, son heureux choix des
-effets lumineux, sa connaissance exacte des grandes valeurs, son respect
-du ton local, sa conscience exagérée du dessin des premiers plans, et
-surtout sa superbe construction architecturale des terrains de son
-paysage.
-
-Un peu exilé à Paris, comme tout bon Provençal qui l'habite pour
-la première fois, Loubon conservait du pays natal, avec les souvenirs
-d'enfance, l'image de tableaux qui, à distance, s'amplifiaient de
-lumière sous les ciels assez moroses du Nord. De loin, cette Provence
-lui apparut plus belle peut-être, plus inspiratrice; et il rêva de la
-peindre et de la faire aimer. Cette pensée, assez naturelle, de vouloir
-peindre son pays était, en 1835, plus méritante et plus osée qu'on ne
-pense. Aussi, le premier tableau que Loubon exposa à Paris «n'y fut
-point remarqué pour son caractère local, mais pour son animation[7]».
-Cette toile contenait en germe toutes les promesses que l'artiste
-réaliserait plus tard.
-
- [7] _La Tribune artistique et littéraire_ d'Auguste Chaumelin.
-
-Devant ce troupeau qui marche de front sur vous, on a presque l'envie de
-se garer. Avec énervement, les bêtes et les gens luttent contre le vent
-qui fait envoler les capes et se dresser les toisons, au milieu d'un
-tourbillon de poussière dressé en cercle argenté jusqu'au ciel d'un bleu
-violent. Tout autour, le paysage franchement provençal «en pierres et en
-herbes grises»; au loin, la Durance caillouteuse avec la belle ligne de
-ses bords aux escarpements décoratifs.
-
-La note était trouvée; elle était nouvelle, d'un pur accent. Loubon ne
-s'y tint pas. On lui reprocha, sans doute, sa crudité, sa violence, son
-naturalisme; et l'artiste n'eut pas de longtemps le courage de chercher
-son inspiration dans un pays qui ne plaisait à personne.
-
-C'est en vain qu'alors, obéissant à ces considérations, l'artiste
-provençal court la France, qu'il essaie de peindre diversement: les
-_Bords de la Seine à Maisons-Laffitte_ (Salon de 1841), et des _Vues
-de Nantes_ et _d'Étretat_ (Salon, 1843). C'est sans bonheur qu'il fait
-précédemment une incursion dans la peinture de genre: _Braconniers
-jouant aux dés le gibier qu'ils ont tué_ (1838); _Salvator Rosa chez un
-marchand brocanteur_; _Soldats jouant à la porte d'une prison_ (1839).
-Le portrait ne lui réussit pas mieux, et ceux de _M. Ch. Duval_ et de
-_M. P***_ passent inaperçus au Salon de 1840. C'est même inutilement
-qu'il cherche à revivre et à reconstituer ses souvenirs d'Italie avec
-sa _Mascarade sur l'Arno_; _Promenade aux Cassines, Florence_. C'est à
-la Provence qu'il lui faudra résolument revenir; c'est elle qui va lui
-donner, à partir de l'année 1846, le motif de ses meilleurs tableaux,
-de ses paysages animés, aux environs d'Aix et de Marseille, qui le
-classeront parmi les bons artistes originaux de ce siècle, dont les
-oeuvres résisteront au temps, et qui demeureront, tandis qu'auront
-disparu les hâtives et médiocres productions qui, comme une marée
-montante, envahissent toujours plus compactes, chaque nouvelle année,
-les Salons et les Expositions.
-
- *
- * *
-
-En 1845, Loubon, qui avait été médaillé au Salon de 1842, fut appelé à
-la direction de l'École gratuite de dessin, à Marseille. Il ne venait
-pas dans cette ville avec plaisir, car il lui fallait quitter le
-milieu alors si intéressant des ateliers parisiens, en pleine bataille
-artistique. Il céda toutefois aux instances de sa famille, très éprouvée
-par des revers financiers. L'événement fut heureux pour sa carrière.
-Le peintre, en contact obligé avec les paysages de son pays, vint de
-nouveau leur demander ses meilleures inspirations. Et nous allons le
-retrouver désormais dans ses toiles, cherchant à raconter les scènes des
-moeurs pastorales, les exodes d'animaux fuyant l'orage ou les razzias,
-les migrations de troupeaux en lutte contre le vent: «Émile Loubon,
-avec infiniment d'esprit, a dégagé le sens et fixé tout un côté de la
-physionomie du paysage provençal. Il fut par excellence le peintre de
-la Provence. Ses toiles nous en ont fait sentir le charme pittoresque.
-Nous y avons vu la couleur argentine du sol, la torsion spirituelle des
-arbres, le brusque contraste des ombres et de la lumière, le mouvement
-des êtres et des choses[8].»
-
- [8] Louis Brès. _Le Paysage provençal et son influence au point
- de vue artistique et littéraire._
-
-«Le mouvement des êtres et des choses.» Telle est bien la
-caractéristique du talent de Loubon. Le peintre aixois est un créateur
-essentiellement curieux d'un mouvement saisi dans son extrême rapidité
-et que l'artiste montre possible, admissible même dans sa déformation,
-sans l'arrêt maladroit, figé, qu'enregistre l'objectif,--car
-l'instantanéité photographique était alors inconnue. On ne saurait mieux
-pourtant faire comprendre quelques-unes de ses meilleures toiles qu'en
-disant qu'elles nous donnent une impression cinématographique virtuelle
-de ce qui s'y passe. En effet, au geste de l'homme on est tenté de
-donner sa destination, on veut voir le boeuf continuer sa descente, on
-suit le chien dans sa course folle...
-
-Aussi bien est-il temps d'analyser les oeuvres maîtresses de ce peintre
-qui figurèrent avec éclat aux Salons de Paris: _les Boeufs sur la route
-d'Aix à Marseille_ (1853), musée de Marseille; _les Menons en tête d'un
-troupeau de la Camargue_ (1853), musée d'Aix; _le Col de la Gineste
-entre Marseille et Cassis_ (1855), (exposition centennale de l'art
-français, 1900); _la Razzia_ (1857); _Un troupeau en marche_ (1854).
-C'est à partir de 1853 que Loubon semble être arrivé à la possession
-de son art, et c'est à partir de cette année-là que son oeuvre est
-intéressante à étudier, car elle est définitive.
-
- [Illustration:
- Cliché Brion.
- LES BOEUFS SUR LA ROUTE D'AIX A MARSEILLE
- (Musée de Marseille)]
-
-Le tableau que possède le musée de Marseille: _les Boeufs sur la
-route d'Aix à Marseille_, est vraiment d'une composition savante, d'un
-art consciencieux et fort. Quant à l'action animée et bruyante, elle
-est là très suggestive. Dans le troupeau de boeufs qui est prêt à
-disparaître derrière le mamelon raviné, on devine la cohue. Comme dans
-une charge suprême, les bêtes se bousculent pour éviter le bâton. Sous
-la poussière, la tête du troupeau s'en est allée déjà dans la déclivité
-du terrain, pendant que les bouviers frappent et crient, et que les
-chiens au galop jappent avec fureur après les retardataires.
-
-Ce qu'on peut appeler le champ d'action du tableau est une ligne très
-harmonieuse qui vient s'appuyer sur la courbe trouvée du premier plan.
-Le paysage qui encadre cette action est fait de beauté provençale. Au
-fond, sous le ciel, le pur dessin des collines grecques de Montredon et
-des îles Riou et de Maïre; plus proche, la croupe allongée de l'ancien
-fort Notre-Dame de la Garde, l'entrée du vieux port qu'indiquent la
-haute tour du phare Sainte-Marie, les vieilles maisons de la Tourette et
-de Saint-Jean; plus proche encore, la ligne accidentée et pittoresque
-du vieux Lazaret aujourd'hui disparu; enfin, les plans intermédiaires
-successifs où se déroulent les accidents d'un paysage agreste: des
-pins qui se penchent avec un mouvement souple; les bras d'un moulin à
-vent; des cheminées d'usine; l'oratoire provençal au coin de la route
-en zigzag sur laquelle vont, couvertes de leur tente en cerceau, les
-charrettes archaïques. Et sur la droite de la composition, le bleu
-intense de la Méditerranée qui creuse une cuvette triangulaire aiguë
-dans les dentelures avancées des caps minuscules.
-
-Or, ce tableau qui n'a pas de prétentions aux effets aveuglants
-de ceux des peintres modernes, contient néanmoins, observé longuement,
-une lumière vive; et cela, malgré la couleur schisteuse de ses premiers
-plans, malgré la désagréable et peu aérienne teinte roussâtre,
-particulière au peintre, qui court un peu partout sur les végétations,
-malgré des ombres durement accusées, malgré la lourdeur des couleurs
-lointaines. Trois choses, trois vérités éternelles scrupuleusement
-observées, judicieusement appliquées, font oublier ces faiblesses: la
-conscience du dessin, le respect du ton local, la justesse des valeurs.
-Aussi, combien de peintures à la mode qui papillotent sous prétexte de
-vibrations solaires, et qui, isolées, semblent flamber et miroiter,
-s'éteindraient pourtant anéanties à côté du tableau de Loubon? Combien
-de ceux que l'on dit être des coloristes parce qu'ils font joli ou
-amusant, ou des impressionnistes parce que leur lumière est orangée et
-leurs ombres violettes, verraient leur oeuvre s'effondrer, comparée à
-celle d'un peintre qui n'a aucune prétention à la couleur, qui n'est pas
-du reste un coloriste, mais qui savait dessiner, qui savait établir et
-qui connaissait son métier.
-
-Cette comparaison, que l'on fait malgré soi en songeant à tout le bruit
-que provoquent certaines réputations de peintres modernes, alors que
-sont oubliés ces grands morts d'hier si modestes, on peut la faire
-encore plus probante avec, du même peintre, le grand paysage, _le Col
-de la Gineste_, qui triompha l'an dernier à l'Exposition centennale.
-On peut dire que Loubon ne construisit, dans aucune autre toile,
-avec plus de précision et de solidité les plans d'un tableau. Il
-faut admirer cette toile où l'oeil aime à se reposer avec sécurité,
-l'audace extrême de son ciel tout en haut du cadre--audace que les
-impressionnistes érigeront plus tard en principes de composition--de
-son ciel qui n'est pas seulement dans ce court espace réservé à
-quelques nuages festonnés que le vent enroule, mais qui baigne aussi de
-lumière le creux des vallonnements successifs, qui éclaire les mamelons
-étagés où broutent les chèvres. La composition de ce tableau gagnerait
-peut-être encore à être débarrassée de ces taches noires d'animaux
-mièvres--qui semblent être mises après coup et qui n'ajoutent rien à
-la grandeur du paysage. N'importe, ce tableau demeurera, par la belle
-compréhension de sa lumière, par sa puissance, par sa solidité, parmi
-les oeuvres intéressantes qui naquirent à la suite de l'évolution du
-paysage commencée avec Rousseau; évolution qui marque la plus grande
-manifestation picturale du XIXe siècle.
-
- [Illustration:
- Cliché Heirieis.
- MENONS DE LA CRAU
- (Musée d'Aix-en-Provence)]
-
-Nous trouvons encore au musée de la ville natale du peintre, _les Menons
-de la Crau_, une grande toile, à la vérité, plus curieuse que parfaite
-de composition, mais où le peintre donna libre essor à son observation
-heureuse des chèvres. Loubon avait de tout temps affectionné cet animal,
-probablement pour l'excessive mobilité de son allure, et il ne résista
-pas au plaisir de le mettre en scène comme un personnage important, un
-acteur en vedette.
-
-Les bergers provençaux ont la coutume de mettre à la tête des troupeaux
-qui se déplacent, des _menons_, chèvres barbues, cravatées du haut
-collier de bois où s'accroche la clochette lourde. C'est la musique
-officielle qui préside à la marche de l'indisciplinée caravane. Loubon
-nous a montré les chèvres, vues de front, peu soucieuses de l'importance
-de leur rôle, dans les poses les plus variées: les unes sérieuses,
-d'autres esquissant un entrechat comique, les jeunes prêtes à cosser, le
-regard mauvais; toutes disposées à une incartade imprévue. Et entre le
-dessin capricieux de leurs formes osseuses, derrière ce rideau sombre
-qu'accusent les pelages foncés, les oreilles et les arêtes vives
-des cornes, arrive le troupeau bêlant, en masse serrée, pendant que
-l'arrière-garde va se perdre dans une apothéose lumineuse enveloppée de
-brouillards poussiéreux. Les chèvres comptant seules dans ce tableau,
-il faut voir avec quel humour, quelle acuité dans la notation, le
-peintre a inscrit leurs moindres tressaillements, la souplesse de leurs
-articulations nerveuses et fines, et leur gaminerie simiesque.
-
-L'oeuvre par excellence où s'accélère encore le mouvement est
-l'importante toile de _la Razzia_, très remarquée au Salon de Paris
-de 1857. Gustave Planche avait écrit dans la _Revue des Deux Mondes_:
-«La _Razzia_ de M. Loubon est une heureuse tentative dans le genre de
-Charlet et de Raffet. Il y a dans cette toile un entrain, une ardeur qui
-plairont aux hommes de guerre.»
-
-Maxime du Camp renchérit: «J'avoue, dit-il, que j'aime beaucoup M.
-Loubon: il a de l'entrain, une furie méridionale qui fait plaisir à
-voir et qui constitue à ses compositions une bien réelle originalité.
-Sa _Razzia_ a le diable au corps. Sur un terrain incliné, les veaux,
-les taureaux, les vaches, les chèvres, les brebis, les chiens se
-précipitent, se heurtent, cascadant du mufle à la queue et fuyant de
-leur galop saccadé devant leurs bergers montés sur des dromadaires
-lancés au grand trot. Toute cette avalanche dessinée en raccourci est
-d'un effet extraordinaire. Le troupeau ainsi chassé, est enveloppé d'une
-fine poussière blanche levée sur les terrains calcaires par le pied
-agile des bêtes effrayées. C'est grisâtre, mais d'une rapidité qui fait
-pardonner cette faiblesse de la couleur.» Nous n'avons rien à ajouter à
-ces quelques lignes exprimant si bien notre pensée.
-
-Un tableau que Loubon a fait souvent dans sa carrière, comme des
-variations nombreuses sur un thème identique, c'est le _Troupeau en
-marche_ du musée de Montpellier. Sur la route, au soleil, le troupeau
-vient de face, toujours malmené par l'homme et les chiens. Au milieu,
-dominant les moutons et les chèvres de sa haute stature, l'âne gris
-cendré de Provence, avec, surmontant le bât, les deux sacs de sparterie
-tressée qui oscillent, se haussent ou disparaissent dans le remous
-imprimé par la bousculade générale. Parmi les animaux effarés, l'âne
-seul semble échapper à la loi du mouvement exacerbé que l'artiste impose
-à tous. Que le chien jappe, gambade et morde même; que les moutons se
-pressent en galop de déroute, que les chèvres bondissent, que les mulets
-ruent, que les boeufs apeurés mugissent, que les chevaux que l'on tire
-trop durement avec la bride se cabrent, l'âne, comme un sage retiré
-dans sa tour d'ivoire, par seulement l'ironique balancement de ses
-longues oreilles, subit la bourrasque sans y participer. Il se laisse
-entraîner passif, philosophant peut-être; que sait-on? Et par ce rôle
-réservé à l'âne seul, le peintre aixois affirme encore davantage le côté
-particulier de son talent, la justesse de son observation.
-
- *
- * *
-
-Malgré leur couleur peu séduisante, l'abus de certains ocres lourds et
-opaques, la dureté des contours, le faire râpeux, les tableaux de Loubon
-sont remarquables encore par la belle ordonnance de la lumière que ce
-peintre tenait de Granet, par la belle ligne éloquente et simplifiée du
-maître Constantin, enfin par une harmonie de la composition générale
-qui semble lui avoir été révélée par les solennelles apparitions de
-la vie en mouvement au sein des décors de la campagne romaine. Sans
-doute, les recherches anatomiques ne furent pas poussées assez loin
-par l'artiste pressé d'exprimer sa pensée pétulante; mais il faut
-insister sur son originalité suprême: «sa furia méridionale», son esprit
-méridional, que recèlent toutes ses grandes oeuvres et qui en sont la
-caractéristique indéniable.
-
-Toujours nous la retrouverons dans la suite de ses productions avec le
-_Souvenir de Savoie, le Traîneau_ (1858), où dans un mouvement plein de
-hardiesse, un paysan attelé à une sorte de véhicule rustique, descend
-du bois sur une pente excessive; dans _Un chariot à Nevers_ (Exposition
-de Paris 1858), où, avec des efforts violents qui contractent leurs
-muscles et déforment leurs ossatures, «des boeufs cherchent à ramener
-le chariot embourbé hors de l'ornière profonde; dans _Un temps de pluie_
-(1859), où, par une débandade folle, les moutons et les vaches, sous la
-menace du nuage noir qui crève déjà à l'horizon, se précipitent vers
-l'abri[9]».
-
- [9] _La Tribune artistique et littéraire_ d'Auguste Chaumelin,
- vol. 2, 3 et 4.
-
-Dans les _Porteurs de poissons_ qui courent pieds nus, Loubon choisira
-à dessein des gestes vifs; et on suit, intéressé, la course antique de
-ces beaux gars luttant entre eux de vitesse, le panier d'osier rempli de
-poissons sur l'épaule.
-
-Dans son _Mulet fourbu_, il fait se plaindre lamentablement la misérable
-bête exténuée et rappelée par le bâton de l'homme aux dures nécessités
-de l'effort. Cédant sous le poids de son fardeau, le long de la route
-interminable, les pauvres jambes de l'animal flageolent en arc. Dans
-cette petite toile, Loubon écrit son dessin avec le burin comique d'un
-Callot.
-
-Mais, longtemps, il ne saurait s'apitoyer sur le sort des bêtes de
-somme, et s'il les mène à l'abreuvoir (exposition de Lyon, 1857), il les
-presse, les heurte, dans une hâte fébrile. Il n'étudie pas l'animal
-en artiste attendri; il ne lui prête ni le sentiment, ni les affections,
-ni les regards auxquels notre désir d'humanité pour ces frères
-inférieurs, donne parfois une signification qu'ils n'ont peut-être
-jamais eue. Ce qui l'intéresse chez l'animal, c'est la curiosité de sa
-ligne mouvante, l'imprévu de ses formes qui se déplacent; et, encore, il
-le force à courir les routes: _Troupeau de la Crau en marche_ (1856);
-à descendre hâtivement du pâturage estival pour rentrer à l'étable:
-_Un troupeau de mérinos arrive des montagnes du Piémont au village
-d'Aureille_ (Salon de Paris, 1859).
-
-Au besoin, il a les _Ferrades_, courses locales, qui lui permettent
-d'ébaucher, dans de vagues arènes, de curieuses attitudes; de satisfaire
-ses goûts méridionaux de geste dramatique; tel, la couleur en moins, un
-Goya provençal.
-
-Il ose peindre la nature secouée par le vent qui tord les arbres et fait
-se lever sur la route les cyclones poussiéreux; alors, sous le ciel d'un
-bleu dur, il montre la lutte épique des bêtes et du paysan de Provence
-contre le mistral. Et on le voit ce vent implacable qui s'engouffre
-dans la houppelande de l'homme, on le sent dans l'effort qui saccade la
-marche de l'animal, avec le symbole de sa poussière argentée qui monte,
-dans le tableau, aux environs d'Aix-en-Provence, jusqu'au sommet de la
-chaîne de Sainte-Victoire.
-
-Enfin Loubon accentue à tout propos la résistance animale
-qu'occasionnent la crainte, l'effroi, l'entêtement: _le Gué_ que les
-brebis se refusent à traverser; _Fuyant l'orage dans la montagne_ (Lyon,
-1857) où roulent, comme une avalanche, les boeufs qu'aiguillonne
-la peur autant que les cris et les bourrades du conducteur; _Un bac
-(environs de Paris)_ où, sur les rougeoiements d'un ciel de couchant
-pluvieux, il oppose les grandes silhouettes des veaux et des vaches
-qu'une paysanne pousse à grands coups de gaule, vers la barque, malgré
-eux.
-
-Maintenant, avec les _Souvenirs de Soumabre_ (1857) il se remémore la
-bataille d'un essaim de poules accourues vers la poignée de grains de
-blé que leur jette la fermière. Si quelques peintres de basses-cours
-les ont vues remuantes, Loubon y éveille tous les instincts les plus
-violents. Sous le coup de fouet de la faim, il excite le poulailler à
-une bousculade acharnée, à des écrasements, des combats où, dans des
-caqueteries de victoire, des piaulements de défaite, se hérissent les
-crêtes, s'arment les ergots, s'envolent les plumes.
-
- *
- * *
-
-«Pendant près de la moitié de ce siècle, alors que le retour à la
-nature avait déjà mis en honneur d'autres régions: la Suisse, la
-Bretagne, la Touraine; alors que les hautes cimes alpestres, les landes
-sauvages, les gras pâturages, les vieux châteaux historiques avaient
-leurs peintres et leurs poètes, qui se souciait de la Provence avec
-ses horizons de collines basses, ses chemins poudreux et ses maigres
-verdures[10]?» C'était la «Gueuse parfumée» qui n'était connue alors
-que par ses jasmins et ses orangers. La Gueuse parfumée et «ses basses
-terres brûlées du soleil et du vent avec la désolation des landes
-broussailleuses, les chênes-liège, les pins et les genévriers des
-silencieuses forêts vides d'oiseaux, la fraîcheur de ses ravins profonds
-où se mêlaient en impénétrables fourrés les houx, les myrtes, les
-lauriers aux fleurs roses et les silènes étoilés, les lavandes, les iris
-et les cistes à odeur d'ambre[11]».
-
- [10] L. Brès. _Le Paysage provençal._
-
- [11] Virgile Josz. _Fragonard_ (Société du _Mercure de France_.
- Paris, 1901).
-
-L'heure de célébrité allait venir bientôt pour elle. Si cette
-gloire revient surtout à Mistral, à Daudet, à Paul Arène, aux félibres
-et à tous les littérateurs et artistes qui surent l'imposer au goût des
-Parisiens, on peut dire que Loubon est le premier parmi les peintres
-qui ait compris la beauté du paysage provençal et ait osé s'en servir
-pour y placer ses animaux. Dans le lit blanc de la rivière caillouteuse,
-il fait passer quand même et trébucher le troupeau; il agrémente la
-nudité de la route avec l'anecdote du minuscule oratoire où, dans sa
-niche peinte à la chaux, le saint repose entre deux bouquets de fleurs
-sauvages desséchées; il l'orne encore de rares oliviers ou d'un pin
-isolé qui la coupe de son ombre grêle. Le peintre s'entend à merveille
-pour déduire le pittoresque de cette nature un peu âpre et pour en
-agrandir le décor. Avec les collines pelées qui bordent la Durance, les
-masses bleuâtres du dôme rectangulaire de Sainte-Victoire, les pures
-silhouettes ioniennes qui jouxtent la mer bleue et ferment les golfes,
-il fait ses fonds. L'aridité, la désolation de la terre crevassée,
-assoiffée, lui servent pour ses premiers plans sérieusement étudiés. De
-cette Provence dont il a aimé le ciel, les arbres, les terrains, les
-montagnes, il a su montrer les aspects séduisants et rendre aimables
-même les tares. Voilà le signe certain de l'amour sincère du terroir.
-Toujours après ses courses à travers la France, une partie de l'Italie,
-de l'Espagne, il éprouve, à son retour, un sentiment plus intense de
-la poésie particulière au pays natal. Même après son voyage aux pays
-enchantés, après le souvenir des exquis paysages italiens et des verts
-pays de France, son affection pour la petite Provence s'augmente et
-s'affermit; car le peintre a découvert en elle des grâces non révélées
-aux profanes: à lui elle s'est montrée, à peine impudique, dans sa
-nudité de vierge grise de parfums, éclairée par la chaude et éclatante
-lumière de son soleil.
-
- *
- * *
-
-La maladie, un mal terrible, s'abat sur l'artiste en pleine gloire;
-et, circonstance aggravante, il ne trouve pas auprès de sa compagne
-le réconfort, la sollicitude dont certaines femmes savent entourer
-l'existence d'un être souffrant. Rien dans la vie d'un artiste ne
-saurait être négligé. Tous les événements ont sur son oeuvre une
-importance plus ou moins heureuse ou néfaste qui réagit sur ses
-productions. Il faut donc dire la vérité, encore proche. Loubon n'avait
-pas épousé la femme qui pouvait le comprendre. Très belle, très gâtée
-par celui qui lui passait tous ses caprices d'enfant ingrate, l'ancien
-modèle ne sut pas donner à l'artiste un intérieur reposant. Il dut se
-réfugier dans l'amitié et même s'isoler souvent pour retrouver un peu
-de tranquillité et de paix. Mais son art pouvait suffire à remplir sa
-vie. Avec une énergie, un courage et une patience héroïques, Loubon
-lutte, les dernières années, avec la souffrance aiguë qui a prise sur
-son cerveau. Elle influe dès lors sur sa nature, sur ses productions.
-Peu à peu, une sorte de buée grise enveloppe ses toiles, le mouvement se
-ralentit et se fige presque dans ses dernières compositions. Les animaux
-qu'il y place marchent désormais mollement et comme sans bruit. C'est la
-vie qui, insensiblement, semble s'arrêter.
-
-Dans son _Après-midi d'automne_, un de ses derniers tableaux, les
-moutons sont tristes et broutent sans faim, les chèvres vont sans
-joie, sans cabrioles, les chiens n'aboient plus, les gestes de l'homme
-sont indécis; et ce gai paysage des environs de sa ville natale est
-brumeux, effacé. La grandeur du style est encore dans la toile, où une
-couleur maladive s'affine d'une enveloppe aérienne que le peintre avait
-jusqu'alors ignorée.
-
-Ce fut sa dernière oeuvre: elle figurait à Paris au Salon de
-1863 avec, sur le haut du cadre, le noeud en crêpe noir qui en
-augmentait encore--pour ceux qui avaient connu Loubon si vivant, si
-énergique--l'intense mélancolie.
-
-Émile Loubon venait à peine de mourir (à Marseille, le 2 mai 1863),
-emporté, dit-on, par un cancer intestinal qui le suppliciait depuis cinq
-ans. Il avait été fait chevalier de la légion d'honneur en 1855.
-
- *
- * *
-
-Quand on voit au musée de Marseille la superbe et définitive ébauche
-qu'est le portrait de Loubon par son ami Gustave Ricard, on est attiré
-vers cette figure souriante, aux traits mouvants, au regard sympathique
-et droit; et tout de suite on se met à apprécier l'homme que l'on voit
-pour la première fois, comme si on avait vécu de longues années dans
-son intimité, comme si on l'avait toujours connu. Loubon y apparaît
-essentiellement bon, distingué et fin. Il fut vraiment tout cela. Il
-fut, en outre, un esprit combatif, intelligent, remuant, un artiste
-sincèrement convaincu et qui eut le don de l'apostolat.
-
-Au moment de la retraite d'Aubert, quand Loubon vint lui succéder à
-la direction de l'école gratuite de dessin, l'enseignement classique
-qui y était donné avait produit d'heureux résultats. A voir certaines
-académies, certains portraits au conté dessinés par les meilleurs élèves
-de cette époque, on s'explique que ce premier enseignement ait si bien
-préparé des maîtres comme Papety, Gustave Ricard, Monticelli, Engalière,
-Beaume, Simon, etc. Cependant l'activité artistique, en tant que
-manifestation éclatante, convergeait déjà toute vers Paris. C'était le
-commencement pour la Provence des désertions en masse, de l'exode vers
-la capitale de tous ceux qui tenaient, avec quelque autorité, une
-plume ou un pinceau. Ils allaient chercher à Paris le succès, et aussi
-les moyens de vivre. Quelle statistique nous dira jamais le nombre des
-pauvres diables qui n'en sont point revenus, broyés par les combats de
-l'existence, ou qui en sont revenus pour mourir chez eux consumés par la
-phtisie? Pour un d'arrivé, combien qui sont tombés en chemin.
-
-En rentrant à Marseille, Loubon, qui était encore tout imprégné de
-l'atmosphère d'art qui l'entourait à Paris, le cerveau échauffé par
-une belle flamme émulatrice, fut frappé plus profondément de l'état de
-stupeur artistique dans lequel semblait plongée l'ancienne cité grecque
-qui concentrait toute son activité pour les transactions commerciales et
-pour certaines industries.
-
-Dès son installation, Loubon n'eut qu'une pensée: tenter de créer à
-Marseille un centre artistique en quelque sorte décentralisateur, bien
-que forcément tributaire de Paris; y montrer les productions des maîtres
-français et y faire se manifester les jeunes talents locaux, avec la
-possibilité de trouver pour leurs oeuvres un prix rémunérateur. Il
-fallait, en se servant de bonnes volontés, de quelques intelligences,
-susciter un mouvement artistique, une sorte de Renaissance. Loubon y
-réussit pleinement, pendant quelques années du moins. Sa carrière est à
-ce point de vue aussi intéressante que celle fournie par l'artiste. On
-doit retenir son nom à ce double titre.
-
-Grâce à ses efforts, à son énergie, à son esprit remuant, à la chaleur
-communicative de ses convictions, voilà que se fonde dès la première
-année la _Société des amis des arts de Marseille_, instituée dans le but
-«de propager et d'entretenir le goût et la culture des arts à Marseille».
-
-«L'exposition était si bien organisée, écrit M. Bouillon Landais,
-qu'elle put, dès cette année 1846, ouvrir dans la salle du Musée une
-exposition qui dura du 20 octobre au 15 novembre. Elle comptait 790
-actionnaires, en tête desquels figuraient S. M. le Roi pour 30 actions,
-et S. A. R. le comte de Paris pour 20. Les peintres, les sculpteurs
-et les architectes, au nombre de 194, y prirent part en exposant 356
-ouvrages.»
-
-C'était donc un succès. On vit là pour la première fois à Marseille,
-des oeuvres d'Eugène Delacroix, Couture, Decamps, Marilhat, Troyon,
-Rousseau, Roqueplan, Granet, Flers, Diaz, Fromentin, Cabanel, etc. Quant
-à Loubon, il exposait sept toiles: _Paysage_, _Vue prise aux environs
-d'Aix_, _Marche de muletiers_, _Mascarade sur l'Arno_, _le Gué_, _le
-Printemps_, _l'Été et Moulin breton_[12].
-
- [12] Bouillon-Landais, _le Peintre Émile Loubon_. Plon, Nourrit
- et Cie, 1897.
-
-L'élan était donné; il fut assez tôt entravé par les événements
-politiques de 1848, et aussi par l'envie, les basses jalousies des
-camarades et de tous ceux qui, en province, s'acharnent après celui de
-leurs concitoyens qui fait quelque chose et tente de s'élever au-dessus
-de la bonne médiocrité. On reprocha à Loubon--qui allait chaque année à
-Paris s'assurer pour l'Exposition le concours des plus grands peintres,
-ses amis--de faire ces voyages aux frais de l'Association. Loubon,
-qui était très digne, se retira de la Société, en tant que membre
-administrateur, pour ne demeurer que simple exposant.
-
-Du reste, la Société des amis des Arts[13] ne vécut pas longtemps
-sous cette dénomination; elle se transforma en 1850, et prit le titre de
-«Société littéraire et artistique des Bouches-du-Rhône», et continua,
-«jusqu'à la création du Cercle artistique», à faire chaque année des
-Expositions de peinture où, avec le concours des meilleurs peintres:
-Jules Dupré, Troyon, van Marke, Palizzi, Baron, Fromentin, Coignet,
-Diaz, Jules Noël, Millet, Granet, les deux Rousseau, Jonckind, Gustave
-Ricard, etc., etc., Loubon exposait, entouré de ses nombreux élèves et
-amis, parmi lesquels il convient de retenir le nom de ceux disparus:
-Aiguier, Paul Guigou, Barry, Fabrius Brest, Simon, Suchet, Engalière,
-Grésy, etc., etc.
-
- [13] Voici les noms qui méritent d'être retenus des membres
- de cette Société instituée le 5 août 1846: Président, M. le
- marquis de Forbin-Janson, chevalier de la légion d'honneur;
- vice-présidents, MM. Loubon, oncle du peintre, adjoint au
- maire, chevalier de la légion d'honneur; Gabriel, conseiller de
- préfecture; Hippolyte Luce; secrétaire: Baude; trésorier: M. Gouin.
-
- Commissaires actifs: MM. Bec, J. M. Coste, chevalier de la
- légion d'honneur, Isba, Émile Loubon, directeur de l'École;
- Marbeau, Michel Colomb, Alphonse Nègre, Ollivier, Paranque aîné,
- Albert Pascal, Charles Roux, Tassy.
-
- Commissaires supplémentaires: Aubert, directeur honoraire du
- musée de Marseille; Joseph Autran, Bénédit, critique d'art;
- Berteau, Boisselot fils aîné; Bontoux, statuaire; Boze; Carle,
- journaliste; Giraud, Pagliano; Mathieu; Casimir Flagniol; Romegas.
-
-Parallèlement, Loubon avait su attirer dans son atelier les notabilités
-marseillaises et la critique avisée d'alors. Des réunions journalières
-avaient lieu, au cinq à sept du peintre. Et cet atelier du boulevard
-du Musée, où s'arrêtaient, lorsqu'ils traversaient Marseille, Paul
-Delaroche, Horace Vernet, Fromentin, Baron, Granet, fut bientôt
-le rendez-vous de tout ce qui, à Marseille, pensait, écrivait ou
-s'intéressait à l'Art.
-
-Le jeune et avenant directeur de l'École était en outre le camarade
-plutôt que le maître des jeunes artistes qui venaient le consulter. Il
-était surtout l'ami sûr, le conseiller précieux de ceux qui venaient
-lui demander avis. L'atelier de Loubon fut pendant longtemps un foyer
-hospitalier où venaient s'échauffer les ambitions, se rallumer les
-énergies faiblissantes, s'exalter les vocations.
-
-Loubon, chez qui le sens critique était très affiné, avait pour chacun
-l'observation juste, l'encouragement, le conseil judicieux. Il savait
-merveilleusement indiquer à chaque tempérament différent sa voie, en lui
-laissant toute sa personnalité. A tous, il disait: «N'imitez personne,
-car vous seriez au-dessous de ceux que vous parviendrez à égaler.
-Regardez autour de vous, peignez ce que vous avez vu depuis votre
-enfance; le paysage et les choses que vous comprenez et qui vous donnent
-des sensations.»
-
-Par les conseils de Loubon, on peut dire que l'école provençale fit sous
-sa direction ce qui--toutes proportions gardées--avait si bien réussi
-à la grande école hollandaise. «Elle regarda autour d'elle, et fit le
-portrait des hommes et des moeurs rustiques des campagnes, des mers
-et des ciels de son pays[14].» Et cette voie aussi fut féconde pour les
-artistes provençaux.
-
- [14] Eugène Fromentin: _les Maîtres d'autrefois_.
-
-Nous voyons alors des talents surgir dans tous les genres. C'est
-Gustave Ricard, le subtil portraitiste, l'intimiste vers qui toute
-une génération de jeunes peintres a, en ce moment, les yeux tournés;
-Monticelli, le plus extraordinaire coloriste; Aiguier qui a retrouvé la
-composition colorée de l'éther impondérable; Paul Guigou, l'élève direct
-de Loubon, qui continuera à peindre la Provence et à la comprendre, à
-la faire aimer, même dans ses violences; François Simon, un peintre
-intéressant et doux, qui eût pu faire de la figure où il eût excellé, si
-on se rapporte à ses beaux portraits au crayon conté, à la très belle
-peinture: _Sollicitude_, qui est au musée de Marseille. Mais Simon
-peignit des animaux parce qu'il les aimait. Il comprit la poésie
-des étables où somnolent les doux ruminants; il nota avec tendresse le
-regard enfantin et inquiet des jeunes veaux, le pittoresque manteau des
-chèvres, la toison épaisse des moutons. Tendre, il aima les animaux à la
-façon de Loutherbourg, il les peignit avec amour, avec une mélancolique
-philosophie; mais, à part quelques exceptions, ses animaux participèrent
-rarement du paysage où le peintre les plaçait. Simon ne fut pas
-paysagiste, alors qu'il eût pu devenir un grand portraitiste.
-
-Engalière, par contre, était de pure race paysagiste; on en a la
-révélation devant son tableau du musée de Marseille, rapporté d'une
-excursion en Espagne et intitulé _Vue de Grenade_. Ce fut vraiment un
-peintre magnifiquement doué que cet Engalière, plus coloriste que Loubon
-et qui disparut emporté à trente et un ans par une congestion cérébrale,
-ne laissant qu'un bagage sommaire. On le vit à l'Exposition universelle
-de 1855 avec une toile importante, _Vue d'Alicante prise de la route
-de Malaga_, qui recélait des qualités de tout premier ordre et surtout
-un beau sentiment du pittoresque. Cet artiste était sans rival comme
-peinture à la gouache et avait un grand sens décoratif.
-
-Dans les peintres de marine, Barry s'essayait aux lumières roses qui
-font trop jolies ses vues de Constantinople et du Bosphore. L'époque
-est tout entière à l'Orient. Delacroix vient de peindre son _Entrée des
-croisés_; Fromentin va découvrir l'Algérie. Et voilà Fabius Brest, qui
-déserte la Provence et les heureux motifs de ses premières et meilleures
-toiles: _Vieilles bastides dans les pins et les oliviers_; _Fontaines
-sous les platanes des villages_; _Coteaux arides semés de mûriers
-nains_, où il mettait un grand charme, pour s'enfuir à Constantinople,
-peindre des mosquées et des scènes turques qui manqueront d'émotion.
-Un autre élève de Loubon, Huguet, se jette lui aussi dans un
-orientalisme de convention, mais au moins y réussit-il par des qualités
-de peintre délicat.--Pourrait-on oublier Suchet, un bien brave homme,
-que Daudet eût dû connaître pour nous laisser encore un chef-d'oeuvre?
-Suchet, qui incarne tout un côté de la physionomie provençale; Suchet,
-qui eut du talent, certainement, nonobstant sa vantardise, et qui,
-ancien maître portefaix, cuisinier et ténor à ses heures, trouva le
-temps de peindre quantité de toiles intéressantes, comme _la Pêche au
-thon_ du musée de Marseille. Il comprit à sa manière, cette Méditerranée
-qu'il avait si souvent regardée dans les heures longues des fameuses
-parties de pêche. Presque toujours il nous la montre avec la lame large,
-houleuse, éclairée par un ciel clair, et sur le sommet de laquelle
-il sait, comme pas un, placer un bateau de pêche, le hausser sur sa
-crête ou le rouler dans sa courbe molle. Suchet connaissait à fond
-les bateaux: canots, voiliers, goélettes, bricks de toutes sortes, il
-s'entendait comme un marin à les gréer et à les conduire selon le vent.
-
-Son _Brick qui rentre le soir, au clair de lune, dans le vieux port de
-Marseille_, prouve aussi en faveur de son entente de la composition
-générale, de sa recherche heureuse des effets lumineux.
-
-Nous trouvons encore dans les expositions de 1836, jusqu'en 1861, un
-peintre amateur qui fut receveur de l'Enregistrement à Marseille et plus
-tard directeur des Domaines à Avignon, Prosper Grésy, de qui on peut
-voir les nombreuses toiles,--car il peignit beaucoup--dans les musées
-de Provence et dans les galeries. Celui-là aussi fut un amant passionné
-de la Provence, et de sa manière un peu rocailleuse, il sut en révéler
-le caractère singulier. Grésy, qui fut un excellent paysagiste, a peint
-en outre des arbres, avec un beau lyrisme. La nature vue par lui, est
-puissante, colorée, et comme sculptée dans ses masses. Les musées
-de Marseille, d'Aix et d'Avignon possèdent de Prosper Grésy des toiles
-de différents motifs, bien que la notation soit toujours à peu près la
-même. Mais la meilleure partie de l'oeuvre de ce peintre se voit chez
-des collectionneurs, où on retrouve quelques paysages remarquables.
-
-C'était en quelque sorte de l'atelier de la rue du Musée que sortirent
-ces différentes personnalités. Pourtant, Loubon n'y influençait
-personne; admirant un jour une délicieuse étude de Simon, le lendemain
-une ébauche de Ricard, autant qu'une toile de Monticelli. Il aimait à
-garder quelque temps dans son atelier les toiles qu'on lui apportait,
-surtout celles qui l'intéressaient plus vivement.
-
-C'est ainsi qu'ayant accroché un jour contre son mur une peinture de
-Monticelli, à chaque instant, il se distrayait de son travail pour venir
-étudier la riche harmonie du grand coloriste qui l'attirait. «Mais,
-s'écria-t-il, à la fin, il sort du feu de cette toile!...»
-
-Loubon, sincère, modeste et bienveillant, savait reconnaître les
-qualités de ses amis et de ses élèves. Aucune méchanceté, aucune haine
-ne put modifier sa belle nature aimante et généreuse. Ce fut un vrai
-chef d'école, car il sut créer le milieu, l'ensemble qui, ainsi que le
-démontre Taine dans sa _Philosophie de l'art_, est nécessaire pour faire
-éclore les oeuvres durables.
-
-
-
-
-AUGUSTE AIGUIER
-
-1819-1865
-
-
- [Illustration:
- AUGUSTE AIGUIER
- (1819-1865)]
-
-
-II
-
-AUGUSTE AIGUIER
-
- _A M. Frédéric Gas._
-
-
-Parmi les peintres remarquables qu'a produits la Provence, Aiguier est
-assurément, aujourd'hui, le plus oublié. Ce fut peut-être, à cause de
-son admirable instinct, un de ses plus rares artistes.
-
-Instinctif, Aiguier l'est comme Claude, comme Turner, et, rapprochement
-curieux, il est, ainsi que ces grands alchimistes de la lumière, de
-mentalité pauvre; et, comme Corot, indifférent à tout ce qui n'est pas
-son art.
-
-Poète exquis, coloriste ému, il rendit le mieux en son temps--en ceci
-il égalera souvent Corot et même Claude Lorrain--l'extrême ténuité des
-vibrations lumineuses, leur délicatesse atomique, la subtile trépidation
-des ondes colorées; et, de même que ces chantres de la lumière, s'il eut
-aussi la divination synthétique de l'éther impalpable, il sut le mettre
-sur sa toile, simplement.
-
-Aiguier, provençal inconnu, Aiguier, qu'on oublia de montrer à la
-Centennale, comparé comme peintre à Turner par certains côtés, à Corot
-et à Claude par d'autres! Que de sourires ironiques n'allons-nous pas
-mettre aux lèvres pincées des pontifes? que de haussements d'épaules,
-que de réflexions malveillantes n'allons-nous pas provoquer?
-
-N'importe!... Il faut oser dire cela.
-
-Et pour tout homme qui n'est ni aveugle ni prévenu--ce qui est pire--il
-reste encore de ce peintre, dans les musées de Toulon, de Marseille et
-de Cannes, quelques toiles qui sauront, mieux que des phrases, prouver
-la valeur de nos affirmations.
-
- *
- * *
-
-Aiguier (Louis-Auguste-Laurent) naquit à Toulon, le 23 février 1819,
-de parents cultivateurs originaires de La Garde. On aimerait à faire
-naître dans cette ville, qui vit les débuts de Bonaparte, quelque
-glorieux soldat ou quelque rude marin. Il paraît tout d'abord assez
-extraordinaire que le grand port de guerre méditerranéen, ceinturé de
-remparts, couvert sur toutes ses hauteurs d'imposantes forteresses, nous
-ait donné un peintre d'atmosphère si attendri; mais on s'explique plus
-tard que la qualité de la lumière particulièrement enveloppante qui
-baigne Toulon et la campagne environnante, que la brume fine et ouatée
-de violet qui se joue à certaines heures aux flancs de ses collines,
-entre l'escarpement de ses caps dentelés en rose, que les buées
-particulièrement vibrantes qui s'élèvent, comme dans les grands lacs,
-au-dessus de la mer bleue, aient contribué à faire éclore la vocation
-d'un Aiguier qui vécut là pendant vingt ans. Combien, depuis, s'y sont
-essayés, mièvrement?
-
-Après avoir reçu une instruction très élémentaire, Aiguier fut mis en
-apprentissage chez un coiffeur. Et c'est ce métier qu'il exerça presque
-jusqu'à ses dernières années; plus rarement cependant à l'époque où il
-commença à exposer ses tableaux. Le barbier était devenu alors coiffeur
-pour dames et était très recherché par l'élite de la société
-marseillaise. Cette corporation de perruquiers devait enfanter deux
-autres artistes intéressants: Simon, l'animalier, et Barry, le peintre
-de marine, tous deux nés à Marseille.
-
-Coiffeur! coiffeur pour dames! et peintre comme Claude, et poète comme
-Corot. L'art de peindre ne serait il donc plus l'apanage des seuls
-artistes ayant des qualités de distinction plus ou moins natives, une
-éducation, une culture conférant à cet art une sorte d'aristocratie?
-
-Avec M. Arsène Alexandre, qui ne se trouve pas autrement choqué de
-la légende faisant de Claude «un esprit vacillant et, pour dire
-brutalement le mot, un peu idiot», et qui ajoute: «Oui, Claude Lorrain,
-idiot, faible d'esprit, enténébré pour tout autre chose que pour son
-art, nous semblerait encore très complet, et sa vie, ainsi que son
-oeuvre, ne cesserait pas pour cela d'être d'une absolue logique,» nous
-admettons pareillement Aiguier, coiffeur pour gagner sa vie, bien que
-poète exquis, peintre admirablement doué; et nous admettons aussi son
-oeuvre, faite d'un génial instinct, conséquence logique de sa nature.
-
-Dès sa jeunesse, cet instinct s'éveille, ainsi qu'il le raconte
-lui-même, «avec la vive admiration que lui donnait la peinture; et
-il s'essaye à imiter tout ce qui frappait ses yeux, aimant surtout à
-crayonner les sites pittoresques de sa ville natale et les beaux navires
-qu'il voyait se balancer sur les eaux bleues de la Méditerranée[15]».
-
- [15] _La Tribune artistique et littéraire._
-
-Il nous plaît de reconstituer l'enfance de l'apprenti coiffeur, enfermé
-dans une de ces curieuses échoppes qui touchent au port, s'enfuyant
-à chaque instant de la journée pour venir assister au spectacle
-changeant du soleil qui, sur les quais de Toulon, semblables à ceux de
-Venise,--que nul véhicule ne trouble,--vient éclairer ce palpitant
-décor. Nous aimons à suivre, au matin, le jeune homme faisant un détour
-pour se rendre au travail, longer les quais de la Marine grouillant à
-cette heure de vie intense.
-
-Croyez-vous qu'Aiguier va s'intéresser au mouvement d'animation
-pittoresque qui excite la curiosité des autres hommes attirés là?
-Croyez-vous qu'il verra la foule des marins qui approvisionnent
-l'escadre en rade et se hâtent de remplir de victuailles hétérogènes
-les canots de service? Croyez-vous qu'il sera frappé de tous ces bruits
-d'appels qui se mêlent aux sifflets des petites chaloupes à vapeur, aux
-heurts cadencés des rames?
-
-En ce moment, l'apprenti coiffeur ne voit pas, n'entend pas ce qui se
-passe près de lui. Il s'étonne, il s'émeut, il est retenu par la beauté
-de la symphonie du ciel et de la mer qui se joue devant lui dans le
-mystère de l'enveloppe aérienne baignant les fonds du tableau: le cap
-Sicié, la rade et le fort de l'Aiguillette plus proche. Il observe les
-insensibles valeurs qu'accusent les mâts et les tourelles des cuirassés
-immobiles. Il regarde avec plaisir les jolies notes de couleurs
-crues, véronèse et vermillon, bleu d'outremer et jaune de chrome, qui
-s'exaltent sur la coque des bateaux de plaisance et sont si harmonieuses
-à distance. Sur la Méditerranée qui tressaille dans le papillotement de
-la lumière irisée, il aime la course en zigzag que font les triangles
-inclinés des voiles latines.
-
-Il vient encore, au soir, admirer les épousailles mélancoliques du
-ciel et de la mer, quand l'adieu du soleil à la terre comporte toutes
-les souffrances de la séparation; et quand, la nature, dans l'harmonie
-plus suave des valeurs, chante--féerie apaisée--l'hymne religieux de la
-lumière mourante.
-
-Le ciel et la mer l'hypnotisent. Il les voit avec une admiration mêlée
-de tendresse; il les aime d'un amour mystique. Et pendant que ses
-yeux se mouillent d'attendrissement, il communie avec la magicienne
-insaisissable dans l'éther tiède et vibrant.
-
-Et d'instinct, le coiffeur devenu peintre mettra plus tard dans ses
-toiles, entraîné par la force de ses sensations, l'immense poésie de la
-lumière; toujours d'instinct, comme Turner, comme Claude.
-
- *
- * *
-
-Antoine Vollon, visitant vers 1880 le musée de Marseille, tomba
-subitement en arrêt, dans l'étonnement admiratif le plus vif, devant
-la marine d'Aiguier. Surpris et charmé, revenant sans cesse vers cette
-toile qui l'obsédait, et oubliant tout ce qui était accroché aux murs
-voisins, Vollon dit, à plusieurs reprises, à ceux qui l'accompagnaient:
-«Voilà un merveilleux tableau et je n'aurais jamais pensé que vous ayez
-eu à Marseille un peintre aussi grand.»
-
-Combien rares étaient les visiteurs du musée de Marseille qui avaient
-jusqu'alors fait semblables réflexions! Combien plus rares étaient les
-Provençaux qui s'étaient arrêtés un instant devant la toile d'Aiguier!
-
-Le _Soleil couchant sur la Méditerranée, au vallon des Auffes_, est daté
-de 1858. Le tableau fut exposé en 1859 au Salon de Paris. M. Ernest
-Cheneau, correspondant de la _Critique artistique et littéraire_,
-écrivit dans son compte rendu: «Quelles belles eaux profondes! Comme
-l'oeil les pénètre facilement et s'en va droit à l'horizon, guidé
-par ce rayon de soleil brisé en mille facettes par le doux mouvement
-des vagues! La belle marine! La plus belle du Salon... Je déclare le
-_Coucher de soleil sur la Méditerranée_ la plus forte marine que nous
-ayons vue depuis dix ans...» Nous pouvons ajouter à notre tour
-qu'on n'en a pas fait de meilleure depuis.
-
- [Illustration:
- Cliché Brion.
- LE SOLEIL COUCHANT SUR LA MÉDITERRANÉE, AU VALLON DES AUFFES
- (Musée de Marseille)]
-
-Quand on entre au musée de Marseille, dans la salle de l'École
-provençale, on aperçoit, en face, sur la cimaise, à côté du portrait
-de Chenavard, la marine d'Aiguier. Cette toile n'arrête pas, ne lance
-pas l'oeillade provocante de certaines peintures; et, n'étant pas
-de grandes proportions, on comprend qu'elle échappe aux visiteurs
-ordinaires en quête d'anecdotes ou de couleurs jolies. Un peu obscure,
-elle s'enveloppe, à certaines heures, du mystère particulier aux grandes
-oeuvres. Mais quand on l'observe avec attention, il se fait, à la
-longue, un insensible crescendo lumineux qui grandit vite et arrive
-progressivement à l'intensité. Peu à peu le soleil apparaît dans la
-toile et l'illumine toute. On crierait facilement au miracle. En effet,
-il est bien là devant nous le vrai soleil qui, à peine tamisé par des
-brouillards insensibles, éblouit les yeux et réchauffe le coeur. Telle
-est l'impression physique ressentie devant la marine d'Aiguier.
-
-Quant à l'impression psychologique, elle n'est ni moins parfaite, ni
-moins puissante. La peinture est oubliée; on s'occupe peu ici du métier
-et de la composition qui est nulle: un pan de rochers au demeurant
-assez banal, des fabriques peu intéressantes à droite, des barques
-gauchement dessinées au premier plan; mais il y a un ciel et une mer
-qui impressionnent fortement. Au milieu de la toile, le soleil descend
-sur l'horizon après la gloire d'un beau jour. Dans le lit recouvert en
-vieille soie jaune où des brumes la bordent, la Méditerranée l'attend
-frissonnante. Sur ses eaux court le frémissement imperceptible qui
-ourle la vague avec les tons du ciel lumineux à peine dégradé vers des
-bleuissements clairs et doux. Un voile diaphane semble jeté sur la
-nature dans la mélancolie du crépuscule pressenti.
-
-Les fonds et les seconds plans s'enveloppent vaporeusement d'une
-valeur à peine mauve; des voiles légères passent ou se dérobent à
-l'horizon; et, avant de disparaître, le soleil jette au monde tous les
-ors de sa cassette qui irradient le firmament et tintent joyeusement sur
-les crêtes des vagues cadencées.
-
-Cette impression, toute de pure poésie, évoque en même temps des chants
-musicaux et des pensées mélancoliques, d'un religieux panthéisme, la
-tristesse des fins de journées triomphales, les dualités émotives des
-grands spectacles de la nature:
-
- _Soleil couchant derrière les ports,
- Gloire incomparable des cités maritimes,
- Calme du ciel, pourpre des eaux[16]._
-
- [16] Pierre Louÿs.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- *
- * *
-
-Aiguier était venu se fixer à Marseille vers sa vingtième année. Il
-se mit tout de suite en rapports avec deux confrères qui, dans cette
-ville, faisaient aussi de la peinture: Barry et Simon. Toutes ses
-heures disponibles furent employées par lui à dessiner et à peindre
-sur nature. Pendant plus de quinze ans, on vit le coiffeur, se
-dissimulant, presque honteux, s'en aller deux fois par jour avec sa
-boîte de peintre, parcourir les abords du port: le quai de Rive-Neuve,
-le bassin du Carénage, le chemin qui passe au bord de l'eau sous le
-fort Saint-Nicolas, l'ancien Pharo, et toute cette route de la Corniche
-qu'il fouille dans ses moindres criques depuis les Catalans jusqu'au
-vallon de la Fausse-Monnaie. Sur des panneaux de petite dimension, sur
-des cartons que sa femme, qui était modiste, n'utilisait plus,
-incessamment, Aiguier étudiait et cherchait à surprendre lui aussi
-«l'âme des valeurs», la grande unité de la lumière qui caresse et revêt
-tous les plans et toutes les surfaces d'un tableau, la composition
-mystérieuse de l'éther chaud en ses vibrations insaisissables. Avec une
-ténacité extrême, très difficile sur le résultat obtenu, il travaillait
-silencieux et cherchait, sans jamais croire avoir atteint le but.
-
-Loubon, à qui il est allé montrer ses études, devine l'artiste,
-l'apprécie fort et l'encourage. Pendant quelque temps, on voit Aiguier
-suivre les cours de dessin, à l'École. Mais il étouffe dans ces salles
-où le modèle pose sans grâce; et il retourne vite à ses chères études en
-plein air, aux bords de la mer. Il rencontre dans ses courses solitaires
-Ziem, qui peint déjà des toiles consciencieuses et belles, lesquelles
-auront plus tard la priorité sur la production énorme de ce coloriste
-éminent; et il s'éprend de cette belle technique.
-
-Enfin en 1853, après avoir préludé par l'envoi de «quelques petits
-tableaux dont le sentiment doux et poétique fut généralement apprécié»,
-enhardi par son premier succès, Aiguier fait son premier voyage à Paris.
-Là, il montra ses études à Hébert qui sut en voir tout le charme et lui
-donna le conseil d'étudier Claude Lorrain. «Pour un paysagiste, lui dit
-l'ancien directeur de Rome, c'est le seul maître qui puisse le guider et
-lui apprendre à voir la nature[17].»
-
- [17] _La Tribune artistique et littéraire._
-
-Le conseil était judicieux. Aiguier vit, en effet, Claude au Louvre.
-Il l'admira, il l'étudia; mais il sut ne pas l'imiter. Le peintre
-toulonnais, revenu à ses patientes études, débute alors à l'Exposition
-universelle de 1855 avec deux belles oeuvres: la _Soirée d'automne
-aux Catalans_ (marine), et _Un paysage d'automne aux environs de
-Marseille_.
-
-La _Soirée d'automne aux Catalans_ du musée de Toulon, dont Maxime du
-Camp vanta «la couleur blonde et la finesse», est à notre avis un des
-meilleurs tableaux, pour ne pas dire le meilleur d'Aiguier. L'unité
-atmosphérique est, dans cette toile, incomparable. Pas un plan défini,
-mais de l'air partout; pas de chocs de couleurs, mais la sensation de la
-lumière elle-même.
-
-La voilà cette harmonie que beaucoup de peintres ont vainement cherchée
-toute leur vie; elle est là apparente, et douce, et merveilleuse.
-Certes, dans cette toile, comme dans presque toutes celles de ce
-peintre, il ne faut pas chercher l'élévation du style, la science du
-dessin, la féerie de la couleur. C'est la nature naïvement interprétée
-par un ému, sans plus. Rien d'elle n'est supprimé pour l'embellir,
-rien d'elle n'est ajouté pour la parer. C'est, à gauche de la toile,
-la tour rectangulaire des anciens Catalans, aussi peu pittoresque que
-possible, dont un côté est éclairé en rose par le soleil couchant. Dans
-l'anse, sous la tour, des bateaux entre-croisent leurs voiles sans
-recherche de jolies arabesques. Sur un premier plan de terrains, des
-barques tirées à sec; et dans leurs ombres, des figures de pêcheurs,
-de femmes et d'enfants, établies maladroitement. Mais quel charme dans
-cette poussière violette qui auréole les rochers de droite, quelle
-incomparable finesse dans cette valeur imperceptible qui délimite les
-îles lointaines et l'aérienne silhouette du château d'If. Quelle lumière
-dans ce ciel!
-
-L'autre marine, _les Tamaris_, environs de Toulon (Salon de 1865,
-Paris), est un effet de crépuscule particulier aux bords de la mer
-Méditerranée, à certaines époques de l'année. Dans un ciel très pur, le
-jour est demeuré après le départ du soleil; pendant que la mer est déjà
-influencée dans sa couleur par la nuit que l'on sent proche. Une
-masse violette, arrêtée aux contours d'un promontoire voisin, sépare
-la dualité de la lumière qui s'en va et de l'ombre qui vient. Et une
-sensation particulière de froid crépusculaire sort de cette toile que
-d'aucuns préfèrent même au _Soleil couchant_ de ce peintre. Nous ne
-saurions être de cet avis.
-
-Le musée de Cannes possède aussi deux toiles d'inégales beautés et de
-dimensions moindres. La première est un coin du _Bassin du Carénage à
-Marseille_. Le navire, que l'on bourre d'étoupes, est couché sur le
-flanc, livré aux longs marteaux de bois des calfats qui travaillent
-sur sa carène. Derrière cette masse sombre, cette sorte de baleine
-échouée et ligotée, apparaissent en lumière la saillie rocheuse du
-fort Saint-Nicolas et la vieille cité que domine le clocher octogonal
-de Saint-Laurent. Tout cela est fin comme tout ce que peignit Aiguier,
-fin de tons et de valeurs. Mais voilà une toute petite toile autrement
-intéressante, avec laquelle nous pénétrons dans sa compréhension du
-paysage.
-
-Lorsqu'on veut analyser ce peintre dans plusieurs de ses tableaux, on
-est forcément obligé de se répéter. Il ne peignit en fait que deux
-ou trois effets au plus: des soleils couchants sur la mer, certaines
-notes d'automne dans les champs. Si on y joint quelques tentatives de
-crépuscule, on les a tous décrits, car Aiguier n'a pas fait trente
-toiles, à part de très nombreuses petites études[18].
-
- [18] Le catalogue de la vente des tableaux et études faite à
- Marseille en 1866 comporte 40 tableaux et 193 études.
-
-Ce tableautin du musée de Cannes: _Une vue de la campagne de Provence_
-(1859), est d'une délicatesse atmosphérique rare, assez comparable à
-l'art de Chintreuil; et vraiment on ne saurait mettre plus d'air,
-de poésie et d'espace dans une si petite surface.
-
-Or, malgré la qualité d'air, enveloppante comme une caresse, qui vibre
-dans cette toile, par cette matinée si adorable, si prometteuse de
-vie, que le peintre nous décrit, une sensation presque triste s'en
-dégage qui fait monter aux yeux des larmes d'attendrissement. C'est que
-toujours le poète l'emporte, et que, la palette à la main, Aiguier pense
-musicalement. «Voyez assez profondément et vous verrez musicalement, dit
-Carlyle; le coeur de la nature étant partout musique, si vous pouvez
-l'atteindre.»
-
-Après la _Lisière de bois dans le Var_ (Exposition des amis des Arts
-de Lyon, 1858), Aiguier envoie à Paris, en 1859, les _Collines de
-Montredon_, un paysage de lumière d'une inspiration symphonique triste
-et douce. Derrière les pins du premier plan et sur leur droite, les
-lointains s'estompent, délicats, la belle architecture des collines
-grecques de Montredon s'efface dans une brume aristocratique; et la
-ligne à peine bleue de la Méditerranée note, presque insensible, la
-place de l'horizon infini sous le ciel vibrant.
-
-Dans ce tableau, les pins ont une grande importance. C'est le seul arbre
-qu'Aiguier ait mis dans ses paysages. Il l'a d'ailleurs aimé avec une
-tendresse infinie, ce pin de Provence, ce pauvre souffreteux que le
-vent malmena pendant son enfance et qui se penche, s'incline ou se tord
-dans une attitude si pittoresque. Le peintre d'atmosphère a eu pour
-son arbre favori un vert tout particulier, matinal, apaisé, frais et
-nouveau qui lui sied, et qu'en effet cet arbre porte en lui. Il a rendu
-la trame fluide de ses masses, la finesse élégante de ses branches, les
-découpures japonaises de ses ramures. Aussi, mieux que personne, il
-a dit la mélodie que le vent chante dans les pins, avec de plaintifs
-et longs crescendo. Mieux qu'aucun peintre, il a su les baigner
-dans les matinées de lumière automnale, les opposer sur les fonds
-dorés des crépuscules, et faire pailleter le ciel autour de l'arbre,
-avec, à chaque pointe aiguë de sa dentelle verte, les feux des pierres
-précieuses rares.
-
- *
- * *
-
-Parmi les oeuvres des artistes que la commission impériale de 1862
-désigna pour représenter l'Art français à l'Exposition universelle de
-Londres, on comptait deux toiles d'Aiguier: _Pêcheurs à Saint-Mandrier_
-et _Golfe de Val-Bonète_, qui avaient été très remarquées au Salon de
-1861. «M. Aiguier, écrit alors Henry Fouquier, idéaliste pur, élève
-direct de Claude Lorrain, poète trop épris peut-être de la simplicité et
-tombant facilement dans l'art dioramique qu'on a reproché justement à
-Claude.»
-
-La renommée tardive venait au peintre. Cependant, à Marseille, Aiguier,
-modeste, malingre, souffreteux, ne connaissait la célébrité que par son
-talent de coiffeur; et la gloire ne s'attachait à son nom que par la
-création d'une forme spéciale de chapeau pour dame qui fit fureur en
-son temps, et qu'on surnomma l'_Auguste_. Le peintre désormais à l'abri
-du besoin, et pouvant enfin se livrer tout entier à l'art, vendait
-quelques toiles, dont, comme tous les vrais artistes, il n'était jamais
-complètement satisfait et desquelles il ne se séparait qu'à regret.
-
-A partir de ce moment, Aiguier s'affine toujours, presque maladivement.
-Il orchestre avec des timbres encore plus doux sa symphonie aérienne. Il
-veut que ses instruments ne jouent que dans la demi-teinte; mais même
-avec l'extrême simplicité d'un unisson, la monotonie d'une pédale, il
-donne encore une forte sensation lumineuse.
-
-Il voit alors, avec le poète, tomber le soir à l'entrée des ports,
-quand:
-
- _Sous le ciel rose et clair comme une aile d'ibis,
- Sur Marseille où descend déjà la nuit future,
- La Méditerranée a fermé sa ceinture
- Aux anneaux d'or, de malachite et de rubis._
-
-Il annonce l'aube aux bords de la mer, quand:
-
- _L'étendue infinie est d'un bleu très profond
- Où traînent vaguement des mousselines claires.
- Et les vagues s'en vont leur route sans colères:
- De la lumière au loin barrant tout l'horizon.
-
- Plus d'étoiles, la nuit, glissées du ciel moins sombre
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Mais l'aube en grisaillant les rochers laisse encore,
- Dans l'entre-deux des caps, dormir des golfes d'ombre._
-
- *
- * *
-
-Aiguier, malade, s'est retiré au Pradet, près de Toulon; et le long
-de cette côte enchanteresse qui va par le chemin douanier du Golfe
-de la Garonne jusqu'au Mourillon, en passant sous les forts de
-Sainte-Marguerite et du cap Brun, au-dessus des promontoires roses,
-dans les anses endormies, à travers les lentisques et les myrtes, les
-bourraches fleuries en bleu pastel et les pins résineux, il ne regarde
-presque jamais que le ciel et l'eau, que «la clarté du soleil sur la mer
-profonde», et trouve cette simplicité plus grande que toute chose.
-
-A peine consent-il à mettre dans les marines de cette époque une bande
-de terre qui s'avance gauchement sur l'horizon. C'est devant l'anse de
-Val-Bonète, le fort de la Colle-Noire et les oliviers clairsemés et
-insignifiants de ce coteau monotone.
-
-Aiguier, du reste, réussissait peu dans l'arrangement; et son _Ile des
-Saints_ (Salon de Paris, 1863), souvenir d'un séjour à Cannes, n'est
-vraiment pas heureuse.
-
-Le ciel et la mer!
-
-Ce sont là ses meilleures toiles. Il a rendu l'air impondérable d'une
-rare qualité lumineuse. Il a peint l'eau avec une substance particulière
-plus exquise que ne serait la sensation du trompe-l'oeil. La fluidité
-et la mobilité de la mer sont notées par lui d'une touche sûre; on sent
-avec la transparence toute la puissance, la profondeur de la masse
-liquide.
-
-Une de ses dernières toiles exposée à Paris en 1863, _la Pêche au
-bourgin_, à Val-Bonète, ne contient plus que le ciel et l'eau; mais
-c'est dans une harmonie limpide, un ciel de rêve, une mer moelleuse,
-recueillie, que ride à peine la brise expirante, et, dans une impression
-infiniment douce, la préface à «ce deuil quotidien de la terre, la
-tristesse de voir le soleil--cette joie du monde et ce père de toute
-vie, sombrer, s'abîmer dans les flots[19]».
-
- [19] Michelet. _La Mer._
-
-Aiguier depuis longtemps va aussi vers sa fin, au moment où il arrive à
-la maturité de son talent.
-
- *
- * *
-
- _Alors ce pâle cygne, dans son lit de larmes, commença le triste
- chant funèbre de sa mort._
-
- SHAKESPEARE.
-
-Le peintre provençal va quelquefois encore vers sa chère _Calanque de
-Val-Bonète_. Il refait péniblement, miné par la phtisie, cette
-route exquise bordée de chèvrefeuilles fleuris, de genêts odorants,
-de fleurs sauvages qui se détachent sur la mer bleue; et, dans
-cette grisante atmosphère il retrouve assez d'énergie pour peindre
-encore quelques toiles dans une harmonie qui s'affine toujours, mais
-s'essouffle vite.
-
-Maintenant, au hameau d'Astouret qui touche au Pradet, sur la petite
-éminence où se pressent en désordre quelques maisonnettes provençales
-gardées par les noirs cyprès en sentinelle, Aiguier s'éteint à quarante
-ans sans souffrance, en regardant jusqu'au bout, de son oeil pénétrant
-d'artiste, l'horizon lointain où la mer et le ciel s'épousent dans la
-brume dorée des soirs.
-
-Le 7 juin 1865, Auguste Aiguier était mort.
-
- *
- * *
-
-Il faut à l'artiste l'assurance de son talent, sinon son oeuvre n'a
-pas sa raison d'être. Malgré tout, Aiguier fut un modeste qui eut,
-vivant à l'écart, une certaine conscience de sa valeur, mais qui n'en
-parlait jamais. Bien qu'on ait oublié de le montrer à la Centennale,
-Aiguier est un très grand peintre que fera revivre à son heure
-l'oeuvre réparatrice du temps. Comme Corot, sa sincérité nous est
-sympathique, car, vivant de l'air, nous aimons ces peintres qui nous
-ont montré dans leurs toiles, comme recherche première, la qualité de
-l'atmosphère harmonisée poétiquement.
-
-Aiguier eut aussi «cette puissance assez peu commune d'imaginer d'abord
-une atmosphère et d'en faire non seulement l'élément fuyant, fluide
-et respirable, mais la loi et pour ainsi dire le principe de ses
-tableaux[20]».
-
- [20] Eug. Fromentin. _Les Maîtres d'autrefois._
-
-Ses tableaux ont encore le caractère «d'infinitude», dont parle
-Carlyle, puisque, suivant la belle expression de l'écrivain anglais,
-toutes les choses profondes sont _chant_, elles contiennent une pensée
-musicale: «Une pensée parlée par un esprit qui a pénétré dans le coeur
-le plus intime de la chose; qui en a découvert le plus intime mystère,
-c'est-à-dire la mélodie qui gît cachée en elle[21]». Et puisque aussi
-la profondeur de vision fait le poète, Aiguier possédait, autant que le
-poète héros, le sens des plus tendres harmonies et le profond instinct
-des idéalisations atmosphériques.
-
- [21] Carlyle. _Le Héros comme poète._
-
-
-
-
-GUSTAVE RICARD
-
-1823-1873
-
-
- [Illustration: Cliché Lezer.
- GUSTAVE RICARD (PAR LUI-MÊME)
- (1823-1873)]
-
-
-III
-
-GUSTAVE RICARD
-
- _A M. Edmond André._
-
-
-Après les biographies de MM. Paul de Musset, Louis Brès et Charles
-Yriarte[22], et une étude en langue allemande du poète Hartmann, il
-semble qu'il y ait une certaine prétention de venir, à nouveau, raconter
-l'homme et le peintre. Il faut nous en excuser par une explication:
-les biographies de Ricard ont été faites à des points de vue assez
-différents. Un auteur a voulu donner à l'ami le gage affectueux d'un
-souvenir vivace, c'est M. Paul de Musset. Quant à M. Louis Brès, de qui
-le travail est le plus complet, puisqu'il ne compte pas moins de 110
-pages, il eût suffi, semble-t-il, à faire, grâce à l'intelligence du
-littérateur, une analyse définitive du talent du peintre. Pourtant, M.
-Charles Yriarte dégage, à son tour, du caractère et de l'originalité
-de Ricard tout un côté psychologique insoupçonné. Il était donc très
-intéressant de réunir dans une même étude les appréciations de ces
-divers biographes, d'en citer les pages les plus caractéristiques, et
-d'y ajouter des impressions nouvelles ressenties personnellement, devant
-les oeuvres du grand artiste marseillais.
-
- [22] Paul de Musset. _Notice sur la vie de Gustave Ricard._
- Paris, Gauthier-Villars, 1873.
-
- Louis Brès. _Gustave Ricard et son oeuvre à Marseille._
- Librairie Renouard, Paris, 1873.
-
- Charles Yriarte. _Gazette des Beaux-Arts_, numéro de mars 1873.
-
-La peinture de Ricard est assez profonde pour que chaque génération
-puisse l'étudier avec des sensations particulières et y faire des
-découvertes originales. Toujours, au reste, l'histoire des grands
-peintres sera à écrire. De même qu'on n'a pas cru devoir s'arrêter
-après la _Vie des peintres illustres_ de Vasari, on pourra à l'avenir
-dire différemment et voir autrement les peintres sur lesquels les
-appréciations des critiques ne font autorité que durant un temps. Chaque
-époque, en effet, veut découvrir dans les grandes oeuvres de nouvelles
-beautés émotives répondant à ses aspirations et à ses goûts.
-
- *
- * *
-
-D'après tous ses biographes, précis et d'accord, Gustave Ricard est né à
-Marseille dans la maison de la rue de Rome qui porte aujourd'hui le n°
-85 et qui était à l'époque le n° 89. Ricard descendait d'une ancienne
-famille provençale originaire de Pélisanne. Son oncle était directeur
-de la Monnaie à Marseille, et son père était changeur, en même temps
-qu'affineur de métaux.
-
-Or, les impressions d'enfance ont, à notre avis, une si grande
-importance sur la destinée artistique d'un homme, que nous sommes
-heureux de retrouver, reconstitué par la plume colorée de M. Louis Brès,
-l'endroit où se passa la jeunesse du peintre:
-
-«La boutique du changeur était située sur l'un des points les plus
-pittoresques de l'ancien port, à l'angle du quai de la Fraternité et de
-la petite place du Change, appelée autrefois le _Cul-de-Boeuf_.
-On l'y voit encore telle qu'elle était en ce temps-là, avec ses
-grillages, ses sébiles pleines de monnaies et son chien de faïence[23].
-Ce dernier, assis sur sa tablette de bois, ne se lasse de regarder la
-mer, avec l'air inquiet d'un pilote qui voit venir le mauvais temps. Cet
-emblème, d'un style passablement archaïque, nous fait toujours plaisir
-à voir, car, avec le petit aspirant qui, à toute heure du jour, prenait
-le point non loin de là, à la porte de l'hydrographe Roux, ce chien
-cambiste fait partie de nos impressions d'enfance.
-
- [23] Ce chien de faïence qui se trouvait être un lion en vrai
- Moustier, fait partie aujourd'hui d'une intéressante collection
- particulière.
-
-«La petite place elle-même, si énigmatiquement nommée le
-_Cul-de-Boeuf_, a laissé chez nous le plus charmant souvenir. Il
-ne faut pas la juger sur ce qu'elle est aujourd'hui,--un carrefour
-sillonné depuis le dégagement des abords de la Bourse et le percement
-de la rue de la République, par le plus désagréable charroi. C'était,
-vers 1835, un petit coin tranquille et pittoresque ouvert seulement au
-soleil--véritable encoignure de cette vieille cheminée du roi René, qui
-allait de l'église des Augustins au fort Saint-Jean--et où tout bon
-Marseillais venait, par tous les jours de mistral, selon la populaire
-expression, _brula un gaveou_. Les maisons avoisinant l'église des
-Augustins étaient le point de prédilection de ces buveurs de soleil. Ils
-s'y attroupaient autour des cages des marchands d'oiseaux exotiques,
-regardaient voler les bengalis, agaçaient du doigt les aras ou causaient
-avec les perruches. La petite place du _Cul-de-Boeuf_ était plus
-tranquille. Elle était habitée par des gens d'affaires, des assureurs
-maritimes, des notaires et des changeurs. Ses petites boutiques étaient
-souvent désertes, et l'on ne voyait guère au milieu de la place que
-l'étalage d'une vieille grosse fruitière, abritée sous un parasol
-rose. Cet étalage s'embellissait, le dimanche, d'une collection de pipes
-et de chiens de sucre, et vers Pâques, de grands paniers d'oeufs
-rouges que les gamins de la ville venaient se disputer...»
-
-C'est dans l'ancien château Menpenti encore aujourd'hui debout, sur le
-grand chemin de Toulon, et transformé alors en institution, que Ricard
-fit ses études. Cette ancienne bâtisse, d'une architecture assez mal
-venue, noire de poussière, est égayée seulement par une balustrade
-supérieure qui s'ajoure sur le ciel. Un prêtre fort intelligent,
-et quelque peu réfractaire à l'autorité ecclésiastique d'alors, la
-dirigeait: M. l'abbé Jonjon. C'est à lui que l'école française de
-peinture doit de compter un de ses plus éminents portraitistes.
-
-L'abbé Jonjon s'était pris pour Ricard d'une affection dont il devait
-lui donner souvent la preuve. M. Paul de Musset dit dans quelle occasion:
-
-«... Gustave apportait aux jeux de la récréation plus de passion qu'à
-l'étude: mais il s'instruisait sans efforts et fit des progrès rapides.
-Cependant Gustave s'arrêta tout à coup en face des mathématiques et
-du grec, et se mit en tête de ne point les apprendre. Ceux qui ont
-entendu Ricard devenu homme parler avec une facilité rare les langues
-et même les dialectes des pays où il avait voyagé, s'étonneront de
-cette aversion d'enfant pour le grec. Quelle qu'en fût la raison, il
-s'y entêta si bien que ses parents, après avoir songé à vaincre son
-obstination, finirent par céder. Grâce à la bonne intervention de l'abbé
-Jonjon, l'enfant obtint la permission d'abandonner les mathématiques et
-le grec; mais il promit de pousser aussi loin qu'on le voudrait l'étude
-du latin. Il tint parole, et devint un latiniste distingué.»
-
-La vocation de Gustave Ricard pour la peinture se révéla tout à
-coup avec une vivacité qui rappelle celle de Giotto: «... Ricard, qui
-recevait des leçons de dessin, obtenait d'être laissé seul à la maison
-les jours de promenade, pour y travailler à son aise. Il était là dans
-son atelier et il se livrait à une oeuvre colossale qu'il avait
-entreprise avec l'agrément du directeur du pensionnat. Il ne s'agissait
-de rien moins que de décorer les murs blanchis à la chaux de cette
-vaste salle. L'écolier y exécuta, en effet, de grandes compositions.
-L'une, entre autres, représentait une chasse aux papillons où étaient
-figurés, dans les positions les plus plaisantes, les bons professeurs de
-l'établissement. Ricard avait su, en quelques traits sommaires, préciser
-la physionomie de chacun de ses maîtres. Cette décoration est demeurée
-légendaire dans la mémoire des condisciples et des maîtres de Ricard.
-M. l'abbé Jonjon écrivait: «_J'aurais volontiers, quand j'ai dû quitter
-Menpenti, emporté les cloisons dans mes malles._»
-
-Ici se place l'instant critique qui va décider de la vie de Ricard: «La
-répugnance peu raisonnable qu'il avait témoignée pour le grec faillit
-lui coûter cher. Obligé de renoncer au diplôme de bachelier ès lettres,
-il se trouva sans défense quand l'autorité paternelle lui signifia qu'il
-devait songer à prendre un état, et qu'il en savait tout juste assez
-pour changer des monnaies, dans la petite boutique du carrefour[24].»
-
- [24] M. Paul de Musset.
-
-Il faut citer le délicieux tableau qu'en fait M. L. Brès:
-
-«On plaça le jeune homme derrière le grillage du change, parmi les
-liasses de billets de banque et des piles d'or. Notre futur portraitiste
-dut passer dans cette étouffante atmosphère de longues heures d'ennui.
-Il est vrai que, par la porte basse de la boutique, il pouvait
-voir, comme en un cadre sombre, le lumineux tableau du port, tableau
-magique, qui, pour un oeil naturellement sensible aux beautés
-pittoresques, devait avoir un charme profond et qui décida peut-être de
-sa vocation de peintre.
-
-«Ce coin du port est hanté par les balancelles espagnoles, dont les
-pavillons couleur de safran s'enlèvent avec tant d'éclat sur le ciel
-bleu. Leurs cargaisons d'oranges servent de prétexte à des groupes du
-plus fier accent, où les Génoises coiffées d'un madras rouge, leurs
-grands anneaux d'or aux oreilles, se mêlent aux profils aigus, aux
-têtes olivâtres et férocement langoureuses des matelots catalans. A
-cette époque, vers la Cannebière, se tenaient, telles que nous les
-voyons aujourd'hui encore, les petites embarcations de plaisance,
-la voile latine roulée autour de la vergue, le tendelet aux rideaux
-rouges et blancs coquettement déployés, le vieux marin à la figure
-tannée, fumant son bout de pipe et vous appelant du geste. Ajoutez par
-là-dessus, quand le vent soufflait du large, les ailes blanches des
-goélands. En cet endroit, aussi, était une énorme borne-fontaine où se
-succédaient pendant toute la journée les matelots les plus truculents
-de la Méditerranée et de l'Adriatique, des Grecs et des Smyrniotes,
-des Napolitains et des Illyriens, qui, au prix de rixes bruyantes, y
-venaient emplir leurs barils. C'était un fourmillement de types, de
-costumes, de tableaux des plus richement colorés. Ce petit coin semblait
-fait tout exprès pour mettre la palette aux mains d'un peintre. Pourquoi
-n'aurait-il pas eu cette influence sur une organisation d'artiste telle
-que celle de Ricard?
-
-«Sans doute, aux heures du soir, le jeune homme, le front dans la
-main, laissait emporter sa rêverie dans cette forêt de mâts qu'une
-brume violette enveloppait et à travers laquelle filtraient comme
-des gouttes d'or les lueurs du couchant. Entre les masses sombres des
-navires, il voyait se refléter dans l'eau les teintes mourantes de la
-lumière, et il en suivait, au loin, dans le ciel, les dégradations
-infinies. Il n'est pas d'organisation qui ne vibre devant un tel
-spectacle. Que ne devait-il pas éprouver, lui dont l'âme était si
-impressionnable et l'oeil si sensible à la couleur? L'imagination du
-poète ne pouvait que prendre son vol vers cet infini et chevaucher sur
-ces nuées d'or et de flamme, laissant l'apprenti changeur parmi ses
-chiffons de banque et ses sébiles de florins.»
-
-Ricard, qui avait continué ses études de dessin à l'École des
-Beaux-Arts, y obtenait très vite, à dix-sept ans, un premier prix de
-modèle vivant.
-
-C'est à la suite du résultat de ce concours, où l'académie de Gustave
-fut très remarquée[25], que l'abbé Jonjon fut sollicité par son ancien
-élève pour obtenir du père Ricard de laisser à son fils le choix de la
-carrière pour laquelle il semblait si bien doué. Ce ne fut pas chose
-facile. «_Mais on ne gagne rien à ce métier-là!_» s'écria M. Ricard.
-L'abbé Jonjon fut très éloquent, il prouva que beaucoup d'artistes
-pouvaient vivre de leur art et même s'enrichir, il sut montrer au
-père «les souffrances de l'enfant contrarié dans sa vocation, la
-responsabilité grave des parents, l'éclat qu'un grand artiste pourrait
-jeter sur le nom de son père». M. Ricard consentit à la fin. La destinée
-a glorieusement «ratifié le pronostic de l'abbé Jonjon». Dès ce jour,
-Ricard, qui avait échappé à la perspective de passer sa vie dans la
-boutique grillagée du changeur, se livra à son art avec une
-ténacité et une patience de bénédictin. Alors commence pour le peintre
-cette existence en quelque sorte monastique, assez semblable à celle
-d'un moine du moyen âge cherchant à découvrir sous des palimpsestes la
-beauté d'un premier manuscrit; alors, commence ce travail opiniâtre
-qu'il va accomplir, dans le silence religieux des grandes galeries
-d'Europe, en se livrant «à une sorte d'autopsie» des oeuvres de ses
-maîtres aimés.
-
- [25] Cette académie fait partie de l'intéressante collection des
- prix de l'école des Beaux-Arts de Marseille depuis les premières
- années du siècle. On y retrouve les belles académies de Papety, de
- Monticelli, de Simon, etc., etc.
-
- *
- * *
-
-Au musée de Marseille, assez pauvre en tableaux de maîtres anciens,
-Ricard ne trouvait pas, après une belle copie du _Salvator Mundi_
-de Puget, à satisfaire sa passion de recherches. Pour la troisième
-fois, l'abbé Jonjon dut intervenir auprès de M. Ricard pour l'obliger
-à consentir au départ de son fils pour Paris. Cette fois encore, le
-bon abbé gagna sa cause; le peintre lui en garda toute sa vie une
-affectueuse reconnaissance.
-
-Après les excellents principes de dessin que Ricard avait reçus à
-l'école d'Aubert et les éléments de peinture qu'il tenait de M. Pierre
-Bronzet--un probe artiste enfoui en province--le jeune homme, dès son
-arrivée à Paris, entra dans l'atelier, fort à la mode, de Léon Coignet,
-où il n'apprit pas grand'chose. Son insuccès au concours du prix de
-Rome[26] le jeta avec plus de passion dans la fréquentation des grands
-peintres qui l'attiraient et surtout «des portraits qui avaient le
-don de le retenir. Ces portraits de gentilshommes de Van Dyck dont le
-regard vous poursuit et vous pénètre, se dressaient devant lui comme
-autant d'énigmes.» Ricard «voulut avoir le secret de cette peinture
-qui était la vie même et plus que la vie. Il installa résolument son
-chevalet devant ces chefs-d'oeuvre, et il commença cette suite de
-copies qui devaient être la jouissance la plus profonde et le labeur le
-plus obstiné de sa vie[27].»
-
- [26] Il entra en loge sans grande chance et en sortit sans
- déception. En ce temps-là, les membres de l'Institut distribuaient
- un peu les prix en famille. L'atelier de Léon Coignet ne devait
- pas y prétendre cette année. Ricard avait pourtant une bonne
- lettre de recommandation pour M. Hersent: il ne la porta qu'une
- fois le jugement rendu. L. Brès. _Gustave Ricard et son oeuvre_
- (p. 52).
-
- [27] M. Louis Brès.
-
-On peut dire de ces copies que peu de peintres modernes surent et purent
-en faire de semblables; car nul ne pénétra plus profondément dans
-l'intimité de l'oeuvre, nul ne demeura aussi éloquemment fidèle, avec
-autant de tact, de talent et de discrétion--il faut ajouter avec autant
-d'amour--à la pensée des maîtres.
-
-Jusqu'à ce moment, Ricard n'avait encore peint que quelques têtes
-d'étude, et, dans l'atelier Coignet, une _Décollation de saint
-Jean-Baptiste_. Son admiration pour Van Dyck et le Titien décida de
-sa vocation. Il ne serait que portraitiste; mais ce portraitiste
-deviendrait un des plus grands de son siècle.
-
-N'en déplaise à tous les adeptes des compositions d'histoire,
-de mythologie, de légendes et de symboles, le portrait est une
-manifestation d'art susceptible d'autant d'invention et d'originalité
-que le reste, une manifestation plus proche de la vie. L'histoire! ne
-pouvons-nous pas la reconstituer bien plus sûrement avec les portraits
-de quelques grandes figures qui l'incarnent et autour desquelles elle
-pivote? «Quels admirables historiens que Holbein, Titien, Van Dyck,
-Velasquez, peintres de si admirables portraits!»
-
-L'histoire! «nous fait-elle mieux connaître Henri VIII que dans son
-portrait, où l'on découvre la grossièreté d'un soldat et la sensibilité
-d'un moine, l'Arétin chez qui on retrouve du renard et de la chèvre,
-Philippe IV qui ressemble à un mouton malade, Charles Ier qui n'a
-aucun signe de volonté? Et n'apprécie-t-on pas aussi bien que dans
-l'histoire François Ier dans le portrait du Titien, Charles IX dans
-le portrait de Janet, Louis XIV dans le portrait de Rigaut, Marat dans
-le portrait de David, Napoléon dans le portrait de Gros[28]?»
-
- [28] Thoré. _Salon de 1845._
-
-Un portrait! mais, comme le remarque Th. Gautier, c'est une histoire
-de moeurs de toute une époque. «N'est-ce pas la révélation de toute
-une époque que cette magnifique pose de M. Bertin de Vaux appuyant,
-comme un César bourgeois, ses belles et fortes mains sur ses genoux
-puissants, avec l'autorité de l'intelligence, de la richesse et de la
-confiance en soi? Quelle belle tête bien organisée, quel regard lucide
-et mâle, quelle aménité sereine autour de cette bouche fine sans astuce!
-Remplacez la redingote par un pli de pourpre, ce sera là un empereur
-romain ou un cardinal; tel qu'il est, c'est l'honnête homme sous
-Louis-Philippe; et les six tomes des _Mémoires d'un bourgeois de Paris_
-du docteur Véron n'en racontent pas davantage sur cette époque disparue.»
-
-Infinies sont les destinées du portrait; autant que le passé, l'avenir
-lui appartient: un avenir que n'émotionneront guère plus, en peinture,
-la mythologie ni la Bible, la fable ni la légende, mais le _beau_, dans
-la vie ordinaire, le beau dans la vie dont nous participons; le _beau_
-qui est autour de nous, qui nous entoure, qui est de chaque jour, et qui
-est autrement intéressant que les reconstitutions picturales de l'époque
-grecque ou romaine, que l'évocation conventionnelle des mythes
-religieux, faite par des peintres sans conviction et sans foi.
-
- *
- * *
-
-Vers 1833, au Louvre, Ricard commence sa vie de labeur pénétrant qui
-durera plus de dix années. Avec une ténacité extraordinaire, il va
-«chercher, sous l'épiderme de la couleur, les secrets des maîtres»,
-et pénétrer par l'analyse méticuleuse des procédés spéciaux à chaque
-école, «par une connaissance particulière des préparations, des dessous,
-jusqu'à leur pensée intime».
-
-Il a compris qu'il n'arriverait là qu'après avoir découvert leurs
-secrets techniques. «Sous cette première couche de couleurs, il voit la
-préparation, il devine les changements, les _repentirs_; et lorsqu'il
-a découvert quelque indice certain de ces retouches qui trahissent des
-hésitations, auxquelles il sera si sujet lui-même, sa joie éclate; il en
-prend note, il ne l'oubliera plus.»
-
-Avec une patiente science, il pénètre les mystères de ces différentes
-palettes, leur orchestration puissante ou rare, les infinies ressources
-de leur harmonie.
-
-Le voilà devant le portrait de l'_Infante Isabelle d'Autriche en costume
-de religieuse_, de Van Dyck, devant le portrait du _Président des
-Pays-Bas_, et devant une _tête d'enfant_ du même peintre. Il ne copie
-pas, il n'interprète pas. Derrière la toile, il cherche la pensée de
-l'artiste et essaie de peindre avec la main de Van Dyck. Devant ces
-portraits qui, pour lui, s'animent, il éprouve l'émotion de la vie, et
-pour la seconde fois, les modèles posent pour Ricard qui les peint à
-travers la vision distinguée du peintre flamand.
-
-Il s'attaque à Rembrandt dans le _Portrait du peintre_ peint par
-lui-même. Il veut découvrir la puissance de cette lumière que le
-génial réaliste a créée pour éclairer le visage de ses figures et nous
-les montrer aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur d'eux-mêmes.
-
-Il se retourne vers le Titien pour lui demander de lui révéler les
-règles de sa suave harmonie. Il s'installe devant l'_Homme au gant_;
-devant cette merveille, la _Maîtresse du Titien_; et, avec enchantement,
-il monte et descend cette gamme aux sonorités opulentes et fines, il
-plaque les accords, les renverse et les résout; il en déduit les lois et
-arrive par des décomposés chromatiques à en saisir les subtiles nuances.
-
-Oh! le Titien, ainsi que Van Dyck, il ne l'oubliera jamais, jamais. Il
-écrit à un de ses vieux amis, à propos de la _Vénus de la Tribune_ de ce
-peintre:
-
- _Paris, mai 1872._
-
- _Je ne puis me décider à te lâcher ma Titienne, je la garde
- comme le dragon d'Espérie gardait ses pommes d'or, et j'espère que
- ta chère conseillère te détournera de cet enlèvement de mineure,
- qui n'aboutirait qu'à attrister mon atelier dont elle fait les
- beaux jours._
-
-Mais Ricard ne résiste pas longtemps à la grâce du Corrège. Il l'aborde
-résolument avec la copie, grandeur de l'original, de l'_Antiope_ du
-Louvre. Cet incomparable poème de la chair l'émeut plus que tout; il
-cherche le mystère voluptueux de la vie sous la fluidité de la pâte.
-Pendant six mois consécutifs, sans nul souci de ce qui se passe à ses
-côtés, il travaille comme un artiste envoûté:
-
-_Je n'ai qu'une minute_, écrit-il à son frère, _pour te dire que je mène
-une vie_ indiavolata col Correggio, _de huit heures à six heures, mais
-ce sera fameux_.
-
-Et il ajoute une autre fois, dans quelques bribes de lettre, à
-l'époque de cette copie du Louvre:
-
-_Je rentre si rompu que je n'ai ni tête ni bras à écrire._
-
-Dans cet état d'âme, Ricard ne pouvait demeurer plus longtemps à Paris.
-Il avait su charmer ces génies solitaires, «ils l'appelaient». Le
-peintre provençal partit pour l'Italie.
-
-Ces génies solitaires, il allait les étudier dans leur pays, dans les
-milieux où ils avaient vécu; vivre de leur pensée, au sein des villes et
-des campagnes qu'ils avaient habitées, sous leur ciel et leur climat;
-et, là, «à l'ivresse de la vie errante, aux saines études en plein air,
-Ricard préfère le recueillement du musée de la ville et la méditation
-devant une toile de maître, car avant d'aller à la nature, il va
-demander aux oeuvres d'art le secret des transformations poétiques que
-les maîtres lui ont fait subir[29]».
-
- [29] Charles Yriarte.
-
-Il ne s'arrêtera pas seulement dans les grandes villes: à Gênes où il
-retrouve Van Dyck, à Milan où il revoit le Vinci, à Parme où le Corrège
-se révèle à lui plus intimement encore; mais comme un antiquaire cupide,
-il fouille les petites villes si curieuses d'Italie, les palais déserts,
-les couvents écartés où, mieux qu'ailleurs, on éprouve les délicieuses
-sensations de revivre le passé par l'aspect des décors à peine vieillis.
-Il visite les moindres villages, les églises solitaires avec une
-curiosité anxieuse, une émotion enthousiaste. «Il ira à Urbino pour
-Raphaël, et gravira à la Cà d'Oro de Venise les marches du palais que le
-vieux maître a montées. Avec religion, il touche dans un cloître un reçu
-signé du nom de Corrège.»
-
-Longtemps après son départ--car les années se sont écoulées--Ricard
-arrive à Venise. Là est sa véritable patrie. «A cette époque, c'est un
-grand jeune homme, fin, aristocratique, à la longue barbe soyeuse;
-on dirait un jeune patricien de Venise qui a déjà accès aux Pregadi,» et
-le poète Joseph Autran pourra, avec raison, s'écrier après la mort du
-peintre:
-
- _Venise, en le perdant, aurait porté le deuil._
-
-«Dans cet étrange milieu de lagunes où l'on se croirait, ajoute Paul de
-Musset, sur une autre planète que la terre, Ricard respire à l'aise; il
-se sent de la race des Venètes, et, en effet, il en a l'humeur aimable
-et rieuse, l'esprit léger, le tempérament d'artiste, il en parle le
-dialecte. Qu'on lui rende le Sénat, le grand Conseil, le Doge, la
-Quarantie, les costumes et les riches étoffes du XVIe siècle;
-ces beaux modèles auront en lui un peintre de plus et les Giorgione, les
-Titien, les Tintoret, un rival digne d'eux.»
-
-Là, son cher Titien lui apparaît plus prestigieux, plus éblouissant;
-et pendant les quatre à cinq ans qu'il demeure à Venise, il s'enferme
-dans les musées, il se cloître dans les églises et les couvents, il
-s'emprisonne dans le palais ducal, seul avec son cher maître, sans souci
-de l'heure, dans l'oubli du monde extérieur.
-
-Il s'enivre de peinture vénitienne, «de cette peinture qui emplit
-l'oeil comme la symphonie emplit l'oreille», qui vivifie les formes,
-de cette «peinture de somptuosité et d'abondance».
-
-«Ailleurs, dit M. Taine[30], on a séparé le corps de son milieu, on l'a
-simplifié et réduit; on a oublié que le contour n'est que la limite
-d'une couleur, que pour l'oeil la couleur est l'objet lui-même.
-Car, sitôt que cet oeil est sensible, il sent dans l'objet, non pas
-seulement une diminution d'éclat au recul des plans, mais encore une
-multitude et un mélange de tons, un bleuissement général qui croît
-avec la distance, une infinité de reflets que les autres objets éclairés
-entre-croisent et superposent avec des couleurs et des intensités
-diverses, une vibration continue de l'air interposé où flottent des
-irisations imperceptibles, où tremblotent des stries naissantes,
-où poudroient d'innombrables atomes, où s'ébranlent et se défont
-incessamment des apparences fugitives.»
-
- [30] H. Taine. _Voyage en Italie_, t. II, p. 37.
-
-Si Ricard découvre tout cela chez Giorgione, chez Tintoret, chez
-le Titien, il n'en exagère pas le procédé pour mieux prouver sa
-compréhension. Il garde avec une belle pudeur d'art le secret de cette
-harmonie aérienne, il n'en montre pas à la foule--comme plus tard vont
-le faire les impressionnistes--la formule de ses accords isolés, de ses
-dissonances non préparées. Il n'érige pas en principes les altérations
-harmoniques; il garde à cet art la grandeur de son ensemble synthétisé.
-
-Pendant ce temps, Ziem, son meilleur ami, se grise de lumière et de
-couleurs. Avec une palette éclatante, le paysagiste va, le long du grand
-canal, sous les façades d'or des vieux palais mauresques, en face la
-Salute, au soir, et le palais ducal incendié, écrire sur l'Adriatique
-en fête l'orgie colorée des pompes vénitiennes, dans la gloire de son
-ciel de smalt, de ses barques parées et peintes, semblables à des fleurs
-enchantées.
-
-L'intense poésie des pierres de Venise ne retient pas Ricard: il admire,
-sans désirer le peindre, le merveilleux spectacle du soleil qui, avant
-de descendre derrière les monts Vicentins, jette chaque soir sur les
-dômes et les campaniles de la ville le plus délirant adieu. Il comprend,
-sans éprouver l'envie de courir à sa palette, le sommeil paisible des
-demeures fastueuses que reflètent en capricieuses irisations les eaux
-des canaux solitaires. Il aime la vie qui se manifeste intensive
-chaque jour, sur les places et les quais; mais il ne s'y arrête pas, et
-il n'est pas tenté par les apparitions fantomatiques, entre les deux
-colonnes de granit que surmonte le lion ailé de saint Marc, des grandes
-voiles historiées en cadmium qui passent dans un décor inoubliable.
-
-A ces féeries de lumière il préfère les longues conversations avec ses
-maîtres qu'il a devinés et compris, car, lorsqu'il s'arrache de leurs
-oeuvres, il ne peut en demeurer longtemps éloigné, et il se hâte de
-revenir les voir souvent.
-
-A Rome, où il est allé pour compléter son éducation qu'il ne trouve pas
-assez parfaite, il étudie patiemment les belles fresques de Raphaël,
-_l'Incendie du Bourg_. Surmené par un travail excessif, éprouvé par la
-malaria, il est forcé de rentrer au pays natal pour s'y reposer.
-
-Il n'y fait pas un long séjour. Il ne se trouve pas suffisamment
-préparé et documenté; il veut, vers 1848, étudier encore Rembrandt en
-Hollande et Rubens en Belgique. Il s'arrête devant la _Sainte Famille_
-de l'église Saint-Jacques à Anvers. De là, il passe en Angleterre et
-s'éprend de Holbein, de Reynolds et de Lawrence. D'eux aussi, il saura
-se rappeler en temps opportun.
-
-Rentré à Paris en 1850, il se retire dans son petit atelier de la rue
-Duperré, qu'il garde jusqu'à sa mort «avec le jardinet malingre de cinq
-pieds carrés, modeste ensemble, qui d'ailleurs n'est pas sans grâce et
-où il a laissé comme un reflet de lui-même».
-
-Il y mène une vie de travail acharné pendant vingt ans, «à la poursuite
-d'un idéal qui parfois change», cherchant à exprimer d'abord sa
-sensation à travers l'émotion ressentie devant les oeuvres des
-maîtres; à voir, enfin, de ses yeux, à traduire sa pensée avec le
-talent d'un grand virtuose dégagé des difficultés de la mécanique
-instrumentale.
-
- *
- * *
-
-Dès sa première exposition, Ricard ne passa pas inaperçu, et, avec
-sa jeune _Bohémienne tenant un chat_ et sa série de portraits, le
-succès vint immédiatement à lui. Le peintre, à la vérité, était mûr
-pour la maîtrise. Les années suivantes--1851 et 1852--furent pour lui
-l'occasion d'un nouveau triomphe. On y remarqua les portraits devenus
-aujourd'hui célèbres de Mme Sabatier, de Mlle Clauss, du Dr
-Philip. Après avoir très rapidement obtenu une médaille de seconde
-et de première classe, Ricard, dont le talent grandissait, était en
-droit de s'attendre à recevoir la décoration de la légion d'honneur, à
-la suite de sa brillante participation à l'Exposition universelle de
-1855. Ces neuf admirables portraits furent récompensés par une mention
-honorable. «Il en fut blessé, dit M. Paul de Musset, quoiqu'il eût trop
-de goût pour le dire.» Il faut reconnaître, aujourd'hui que les années
-ont passé, classant à leurs valeurs respectives la peinture de Ricard
-et celles des membres du jury d'alors--plus ou moins décorés et même
-cravatés de rouge--que le portraitiste provençal avait le droit «d'être
-l'orgueilleux discret qui croyait à lui-même avec une sorte de naïveté
-allant jusqu'à la candeur».
-
-«Fier et digne, hautain dans son silence, il est certain qu'il
-répondit en 1863: _Il est trop tard!_ à ceux qui lui offrirent la
-légion d'honneur, mais il était sincère dans son orgueil. Il vivait
-alors sur les cimes et comprenait que c'était se classer dans une rare
-aristocratie que de se signaler par une éclatante abstention[31].»
-
- [31] Charles Yriarte.
-
-Ricard avait la nature d'élite d'un artiste de race. «Il était une
-de ces organisations délicates passionnées pour leur art et qui veulent
-être respectées. Il ressemblait à ces gens qui, dans une cohue, laissent
-passer devant eux les personnes pressées, ou même à ceux qui, parvenus
-au vestibule d'un théâtre, s'en retournent chez eux, effrayés par la
-foule[32].»
-
- [32] Paul de Musset.
-
- *
- * *
-
-«Si nous avions fait, écrivait M. de Calonne en 1857, une classification
-à part des coloristes, nous aurions probablement inscrit à leur tête le
-nom de M. Ricard. C'est au premier rang qu'il convient de le placer...
-Le portrait de M. Vaïsse, sénateur, est le meilleur du Salon... Ici,
-la réussite est complète et l'artiste est à ce point maître de son
-sujet qu'il lui fait exprimer plus qu'on ne demande ordinairement à un
-portrait. C'est un morceau très original, d'une couleur lumineuse sur un
-fond d'émail bleu, d'une pâte qui ressemble à celle du Corrège, sans que
-l'ensemble appartienne à nul autre qu'à M. Ricard. Tout cela vaut mieux
-pour l'honneur d'un Salon que tous les Meissonier du monde[33].»
-
- [33] Alphonse de Calonne. _Revue contemporaine_, 15 juin 1857.
-
-Vraiment le critique ne pouvait être plus juste et plus prophétique.
-Et, aujourd'hui, après un demi-siècle écoulé, que la comparaison est
-permise, qu'elle s'impose, dégagée de toute partialité, de toute
-considération d'amitié et de circonstance, pour tous, le portrait
-de Chenavard du musée de Marseille, peint par Ricard, est un
-chef-d'oeuvre digne de voisiner honorablement avec les plus grands
-maîtres de la peinture, alors que le portrait de Chenavard du musée
-de Lyon, peint par Meissonier, est le plus détestable portrait
-qu'on puisse voir. Ce Chenavard de Meissonier, si vide de pensée,
-avec ses chairs en zinc brillant, sa couleur sans harmonie, son faire
-prétentieux, est-il assez loin de celui de Ricard?
-
- [Illustration:
- Cliché Brion.
- PORTRAIT DE CHENAVARD
- (Musée de Marseille)]
-
-Quoi qu'en pense M. Charles Yriarte, le peintre marseillais n'avait pas
-perdu de sa santé ni de sa force dans ses productions dernières; et
-ce portrait qui fut, en quelque sorte, le chant du cygne du peintre,
-puisque la mort le surprit avant son entier achèvement, «n'a aucune
-trace de nervosité maladive», malgré «que l'artiste argutie, qu'il
-subtilise»; et vraiment le don de pénétration intérieure est ici à son
-apogée. Regardez cette figure méditative de Chenavard qui s'appuie sur
-la main sans affectation, ne donne-t-elle pas vraiment la sensation de
-la pensée impondérable inscrite sur ce front et dans ce regard lointain
-aux yeux d'apôtre?
-
-Ce n'est pas en vain que Ricard a étudié avec tant de persistance et
-d'amour les vieux maîtres, ce n'est pas vainement que, sous la sublime
-enveloppe qui recouvre le travail des oeuvres du Titien, du Tintoret
-et de Van Dyck, il a cherché la genèse de leurs efforts. Maintenant
-libéré de toute préoccupation, il peut, avec une facture large et
-puissante, inscrire sur sa toile, avec la pensée, le mystérieux fluide
-qui s'échappe de la tête de l'être intelligent.
-
-Le voilà bien l'homme qu'il connaît à fond, son meilleur ami, celui
-dont la conversation était «pour lui comme un exercice d'esthétique en
-même temps qu'une récréation».--Tout entier, avec son cerveau et son
-âme, nous apparaît ce Chenavard, artiste curieux, préoccupé d'idées
-sociales et qui veut faire «du but suprême de l'art la traduction des
-idées philosophiques». C'est bien là le peintre qui, avec une «richesse
-extrême d'imagination, la science profonde de l'historien», a
-entrepris d'écrire sur les murs du Panthéon l'histoire de l'humanité
-depuis la Genèse jusqu'à la Révolution. C'est encore là l'artiste de
-coeur qui s'est jeté enthousiaste dans les idées si captivantes de
-Saint-Simon et de Fourier, à la suite de Considérant, d'Enfantin et de
-Félicien David; le précurseur politique qui veut «que la pensée sociale
-soit l'inspiratrice, la base et la force de l'art»; l'esprit curieux et
-mélancolique qui dit que «la musique est un art, vague, dissolvant, fait
-exprès pour consoler la vieille espèce humaine de ses longues douleurs
-et l'endormir dans le tombeau». Et lui aussi, ce penseur exprimé par
-l'oeil aigu d'un sensitif comme Ricard, représente bien toute une
-époque évolutionniste, qu'il incarne, qu'il résume.
-
-Au point de vue métier, on s'étonne de l'habileté extrême du peintre,
-habileté qui se traduit sur cette toile en une géniale simplicité. Cette
-suprême pellicule colorée, si faible, si ténue, à peine apparente,
-cette brume enveloppante d'un gris délicat qui couvre si légèrement les
-dessous à peine frottés, c'est la vie et la pensée exprimées avec une
-poignante poésie. Ricard est là d'une personnalité absolue, et son art
-s'élève aussi haut que celui des maîtres de qui les oeuvres planent
-dans les sphères inaccessibles des plus belles manifestations de l'art
-pictural.
-
-Au même musée de Marseille, le portrait de Loubon, d'un caractère tout
-différent, donne l'éloquente preuve du talent subtil de Ricard. La
-tête du spirituel directeur de l'École des Beaux-Arts attire, avec son
-expression souriante et bonne. A regarder si longtemps les chèvres,
-il est resté à l'animalier quelque chose d'un peu capricant dans sa
-physionomie enjouée et fine. Sous le ton jauni de la moustache, on
-devine l'invétéré fumeur de cigarettes que fut le peintre.
-
-Ah! le portraitiste le possédait bien, son Loubon qu'il
-affectionnait particulièrement. Et le jour où, dans son atelier de
-Marseille, Ricard regardait son ami, en tenue de travail, la toque de
-soie sur la tête, aisément, il pouvait noter avec quelques touches qui
-sont des paroles, la personnalité physique et morale du modèle.
-
-Aussi au sens des valeurs, de l'harmonie colorée et du dessin vient
-s'ajouter, dans cette toile, la plus étonnante recherche de psychologie
-qu'un peintre ait jamais faite.
-
-Enlevé en quelques séances, ce portrait est peut-être le plus curieux,
-le plus original parmi tous ceux qu'a peints Ricard. Il offre cette
-particularité intéressante, c'est de laisser voir sans restriction
-le procédé du peintre. La figure est ébauchée en grisaille, dans ce
-ton spécial que Ricard appelait _ma sauce_ et qu'il avait cherché
-longtemps. Sur cette préparation légère couvrant à peine la toile, le
-peintre a posé des glacis. C'est ici que se révèle toute sa puissance de
-pénétration objective. Sur l'ébauche, au préalable construite, dessinée
-et modelée, l'homme va apparaître créé par touche de couleurs. Chaque
-coup de brosse traduira dans une pâte sobre et transparente, en même
-temps que le détail anatomique, que le trait, la saillie ou le méplat,
-un peu de l'idée, du sentiment, de l'habitude et du caractère du modèle.
-C'est d'un art intime, suprême.
-
-La couleur de ce portrait est d'une qualité supérieure. La lumière des
-chairs est tiède et ambrée, les demi-teintes et les ombres sont dans une
-rare transparence. Mais la merveille, c'est le ton de saphir mourant
-qui fait sur l'angle rentrant de la toque du modèle une tache colorée,
-exquise, d'une si indéfinissable et si fine tonalité. Pastellisée,
-transparente, douce, chantante, immatérielle comme le velours duveté des
-fruits, comme le pollen des fleurs, cette poussière lucide d'un bleu
-gris de pâle myosotis, à la fois tendre, fraîche, chatoyante et effacée,
-est la plus rêveuse notation de couleurs qu'on puisse voir. Elle
-démontre la patiente éducation, la finesse aristocratique d'un oeil
-supérieurement doué.
-
-La belle mais incomplète ébauche du portrait de Dominique Papety
-par Ricard, qu'on a montrée à l'Exposition centennale au lieu du si
-définitif portrait de Loubon, a fait retour au musée de Marseille.
-Bien qu'inachevée, à peine frottée par places, l'ébauche ne manque pas
-de grandeur. On reconnaît le grand prix de Rome, «l'héritier direct
-de la grande tradition française, le descendant du Poussin[34]», dans
-ce portrait qui ne fut malheureusement pas achevé. Dominique Papety,
-qui s'était attardé au mont Athos pour y copier, avec une admirable
-patience, les fresques du moine byzantin, Manuel Penselinos, aujourd'hui
-dans la collection du Louvre, rapporta de son voyage le germe de
-la maladie qui devait l'emporter à trente-quatre ans[35]. Dans une
-belle attitude dénuée de pose, la tête intelligente et noble, sous
-l'épanouissement d'une chevelure abondante, Ricard nous montre Papety
-comme le type de l'artiste enthousiaste de la romantique époque de 1830.
-
- [34] _Journal des débats_, 15 janvier 1850.
-
- [35] Il laissait, en outre de quelques portraits remarquables,
- le _Moïse sauvé des eaux_ du musée de Munich; le _Rêve de bonheur_
- du musée de Compiègne et une fort intéressante et complète
- histoire de la peinture byzantine, du IIIe siècle au XIe siècle.
- Tamisier. _Dominique Papety, sa vie et ses oeuvres._ Librairie
- Camoin, à Marseille.
-
- *
- * *
-
-«On retrouve dans tous les portraits exposés par M. Ricard, la finesse
-de ton, l'agrément de touche et cette sorte de patine anticipée qui sont
-comme le cachet de l'artiste. Nous regrettons qu'on ne commande pas
-à M. Ricard des portraits de personnages célèbres et de beautés
-historiques pour quelque galerie princière; il serait là dans la vraie
-veine de son talent, et ses tableaux se confondraient aisément avec ceux
-des plus grands maîtres[36]...»
-
- [36] Théophile Gautier (Salon 1857).
-
-Nonobstant l'avisée critique de Gautier, on ne commanda pas à Ricard--à
-part celui du président du Sénat, M. Troplong--des portraits de
-personnages célèbres ni de beautés historiques. Le peintre n'intriguait,
-d'ailleurs, nullement. «Il avait sa clientèle rare, son cénacle
-d'admirateurs et d'amis, et était parvenu à ce point de sa carrière
-que le seul fait de le choisir comme portraitiste donnait au modèle
-un brevet d'homme de goût et constituait une sorte d'aristocratie
-intellectuelle[37].»
-
- [37] Charles Yriarte.
-
-Parmi les cent cinquante portraits environ qui sortirent du pinceau de
-Ricard, on peut dire que la postérité ne retiendra que ceux qui furent
-par lui peints avec amour; soit qu'il aimât ou connût leur modèle depuis
-longtemps, soit qu'il s'intéressât à eux par quelque particularité
-séduisante de leur visage ou de leur caractère. De ceux-ci, il faut
-remarquer le portrait de la mère de l'artiste, qu'il peignit avec un
-sentiment de pieuse reconnaissance filiale. «La mère, cet être sacré,
-faible et fort, plein de pitié, plein de courage,» celle qui reste
-toujours _la maman_, même pour l'homme déclinant, il l'évoque dans la
-tranquillité de ses traits délicats que la vieillesse n'a pas gâtés, de
-sa peau d'une finesse d'émail à peine rosée par le rapport proche des
-cheveux blancs. A cette tête chère et vénérable, le peintre a donné une
-pénétrante impression de dévouement, de bonté et de charme inexprimables.
-
-Ricard fit aussi le portrait de sa soeur en 1869, dans sa
-dernière visite au couvent de Nancy où elle était cloîtrée. Dans le
-parloir même il fixa sur le papier, d'un crayon moelleux et large, les
-traits de la religieuse sous sa grande cornette. Avec des hachures fines
-qui ménagent le blanc du papier et en font comme une sorte de canevas de
-soie serré, le peintre exécuta une image fidèle et vivante. La petite
-soeurette apparaît à travers les souvenirs d'enfance, l'émoi du passé
-charmeur, avec l'infinie et vague tristesse que reflètent ces figures de
-recluses, dans l'abnégation propre à l'apostolat. Ricard n'était-il pas,
-au reste, un croyant?
-
-Nous allons savoir maintenant comment sut aimer cet artiste si
-tendre, si délicat. «La tendresse est un état de délicatesse des âmes
-sensibles portées à aimer pour exalter leur vie ou pour soutenir
-celle des autres. Il y a en elle un élément de douceur qui correspond
-à un élément de faiblesse, et c'est surtout aux moments si nombreux
-parfois d'incertitude et de lassitude qu'on l'appelle à soi; elle est
-légère, faite de caresse sans violence et mélodieuse et lente, elle
-peut s'appliquer à tous les modes d'aimer, elle est de l'amour en
-«mineur[38]». C'est celui qu'a compris le peintre.
-
- [38] Etienne Bricon. _Psychologie d'art._ Société française
- d'éditions d'art. Paris, 1900.
-
-Dans une atmosphère de mélancolie, c'est sous l'or fin de cheveux blonds
-capricieux, par l'énigme de ses yeux câlins, attirants, suprêmement
-pervers et doux, plus que jolie, fascinatrice, la femme impénétrable,
-avec autour des paupières la nacre exquise de sa peau. Qu'était-elle?
-D'où venait-elle? Slave, comtesse, grande dame certainement, d'aucuns
-dirent espionne. Qu'importe! Le peintre l'aima; à la toile il confia son
-amour. Et, aujourd'hui, que la maîtresse et l'amant sont morts,
-l'amour est demeuré dans ces yeux si hautains, si affectueux: la vie est
-restée dans ce regard à la puissance prenante et fluidique.
-
-Après le Vinci qui place aux coins de la bouche ironique de sa _Lisa
-Monna_ le mystère de l'éternel féminin, Ricard, par un miracle de
-tendresse, le fixe dans ces yeux de rêve, de volupté, peut-être de
-trahison.
-
-Sa tendresse va aussi vers cette admirable «chair transparente et suave,
-vers ce tissu riche et fin qui fait éprouver, en la lucidité de ses
-couleurs, l'impression d'être un revêtement de vie spirituelle, d'avoir
-en elle le souffle qu'éveille la pensée». La chair de la femme, cette
-«argile idéale» du poète, Ricard nous la montre dans toute l'exquise
-délicatesse de ses diaphanéités, et, par elle autant que par les yeux,
-il nous révèle l'âme féminine «indolente, frémissante ou troublée». Par
-les yeux et par la chair, il rend sensibles tout le drame et la poésie
-des émotions. C'est que la tendresse du peintre en a fait un confesseur
-d'âme féminine. D'une légère brume qui est comme un voile transparent,
-il enveloppe cette âme dans les rimes les plus mélodieuses de sa
-palette. Il subtilise la couleur, il éthérise le ton en des finesses
-ésotériques. Il obtient des nuances de roses agonisantes, des gris de
-bleuets éteints, des éclats de pierres précieuses mortes. Il a son
-harmonie à lui, avec des timbres qui n'éclatent pas, mais qui pénètrent:
-c'est un musicien extatique.
-
-Autour de ses portraits, à côté de ses têtes de femme, il compose une
-atmosphère particulière, une zone de vibrations qui est l'accompagnement
-de la note principale donnée par les figures. Il excelle surtout à
-établir un courant magnétique entre elles et l'oeil de celui qui
-regarde. Ce courant d'un mystère si attractif est toujours sympathique,
-suggestif. Sa peinture est comme une musique berceuse aux rythmes
-enchanteurs, aux mols accents, aux cadences légères. Il est le poète
-inspiré.
-
- *
- * *
-
-Le portraitiste provençal a appris des peintres anglais l'art des
-sacrifices pour attirer plus sûrement le regard sur les points
-essentiels de la figure qu'il peint; mais jamais cette recherche ne
-saurait influer sur le caractère de la physionomie du modèle. Les
-portraits de Ricard que l'on reconnaît si bien à première vue, sont par
-là très dissemblables. Après en avoir compris l'importance, le peintre
-s'attache de préférence à la forme ou à la couleur des yeux et à leur
-expression; à la sensualité ou à la finesse spirituelle de la bouche; à
-la beauté du front, qui recèle le cerveau de l'artiste, du philosophe et
-du penseur; à la couleur et à la richesse de la barbe; à la perfection
-de certains ovales; à l'aristocratie des chevelures et même aux détails
-de certaines oreilles féminines qu'il nous montre délicates, mutines,
-comme de petites conques roses, avec l'exquise carnation de leur lobe
-désirable.
-
-Il sait faire à chaque modèle le cadre qui lui convient. Il entoure
-cette belle barbe fauve aux tons de cuivre et cette pensive figure
-qu'on croirait être celle d'un membre du Conseil des Dix, du bleu
-intense du ciel vénitien. Il vaporise au milieu d'un fond en or éteint,
-l'arrangement capricieux d'un collier de perles qui court dans cette
-chevelure de patricienne blonde, soeur de celle que Véronèse mit
-dans son _Triomphe de Venise_. Toujours les Vénitiens le hantent,
-c'est certain. Quelquefois avec ses figures se détachant en clair sur
-des masses sombres, il se souvient de Van Dyck. Cependant l'étude
-si approfondie qu'il fait de son modèle, la recherche aiguë de
-l'intimité, le ramène à sa personnalité.
-
-Il est surtout attiré par l'état d'âme qui se manifeste sur les
-physionomies en des signes à peine perceptibles aux regards
-superficiels. Avec des reflets d'une vive intelligence, il éclaire ces
-yeux d'artiste; il nimbe ce visage blond d'une beauté mélancolique;
-il auréole de pensées hautes le front d'un Chenavard; il jette de
-la gaieté, de la malice et de la bonté autour du masque souriant et
-spirituel d'un Loubon.
-
-Il recherche encore par sa force de pénétration intérieure la sélection
-aristocratique, et, sous la transparence de cette chair d'enfant presque
-maladive, les méandres bleus des veines des tempes, le système des
-vaisseaux sanguins, floraison de vie délicate.
-
-Il aperçoit le processus de l'espèce, la lente cristallisation des
-sentiments ataviques; et il donne à certaines physionomies hébraïques
-le signe caractéristique de la race conservé à travers les temps. Il en
-déduit les dons d'intuition, la facilité d'assimilation; il souligne la
-tristesse des persécutions que combattent l'énergie, l'audace, l'âpreté,
-la foi dominatrice.
-
-Il marque si fortement l'individualité de ces portraits qu'on ne saurait
-les oublier et qu'ils vous impressionnent pour toujours.
-
-Parfois, il va plus loin encore: il pressent la destinée; et, après les
-événements tragiques, on constate que le peintre était un voyant.
-
-De lui-même, il nous laisse deux portraits. Dans le premier, il se
-montre vers trente ans, ressemblant comme un frère au poète des _Nuits_.
-Dans l'autre qu'il fit à quarante-neuf ans à la suite de plusieurs
-demandes impératives d'un de ses amis, il nous apparaît plus grave avec
-une expression presque monastique. De ce portrait, il s'excuse
-presque dans la lettre d'envoi.
-
-_Si la renommée veut jamais de mon nom, je te devrai une reproduction de
-mes traits par moi-même que je n'aurais plus tentée, car je ne puis te
-dire à combien de reprises j'ai échoué._
-
-L'année suivante, Gustave Ricard mourait subitement à Paris, le 23
-janvier 1873, succombant sans souffrances--au moment de se mettre à
-table chez des amis--à une paralysie du coeur.
-
- *
- * *
-
-«Holbein, dans son portrait d'Érasme, a tout sacrifié à la main qui
-écrit. C'est qu'en effet, autant que la figure, la main a sa physionomie
-et sa signification; et Lavater a raison de la croire aussi utile que
-le front à qui veut, par la forme plastique de l'homme, rechercher ses
-qualités ou ses défauts probables[39].»
-
- [39] Henry Fouquier. _La tribune artistique et littéraire._
-
-Ricard a vu, lui aussi, ces mains «vraiment douées d'une existence
-spéciale et révélatrices de caractère».
-
-Il les a dessinées fines, longues, aristocratiques; il les a peintes
-nerveuses, prenantes, avec la complexité de leur travail musculaire sous
-l'enveloppe fine de la chair.
-
-Pour bien faire comprendre la subtilité esthétique un peu nébuleuse
-de son idéal d'art, M. Charles Yriarte raconte ce qui se passait dans
-l'atelier du peintre cinq jours avant sa fin: «Comme on lui faisait
-observer que la main du chevalier Nigra, en ce moment ministre d'Italie,
-était peut-être moins fine dans le tableau que dans le modèle, il
-répondit sérieusement: «Sa main, dans la nature, a deux caractères,
-elle change; tantôt c'est la main du diplomate et du lettré, tantôt
-celle du soldat qui a porté le mousquet à Novarre.» Ricard, mieux
-qu'aucun, comprit et traduisit les _tendresses_ de la main.
-
-Voici, dans un morceau détaché d'un tableau, une main de femme. Elle est
-aussi éloquente qu'un visage. Coupée un peu plus haut que le poignet
-que recouvrent aussitôt les flots d'une dentelle, cette main--avec à
-l'annulaire un simple anneau d'or qui garde un oeil-de-chat--tient un
-mouchoir de fine batiste. Évocatrice, elle raconte les douces pressions
-des premiers aveux, puis les caresses qui sur le front triste de
-l'artiste calment les fièvres, endorment l'amant aux heures de doute
-ou de souffrances. Elle est si belle cette main, sous sa chair aux
-jaspures roses que grise et agatise une imperceptible moire, elle est si
-vivante dans la finesse de son dessin, qu'on espère la voir s'agiter, se
-mouvoir et saisir. Et cette expression est si forte, qu'on est longtemps
-hanté par le souvenir de cette main de femme plus charmeresse et plus
-troublante qu'un visage inoublié.
-
- *
- * *
-
-Gustave Ricard fut, chose assez rare, moralement l'homme de ses
-oeuvres. Ignorant des défauts d'un Provençal, il en eut toutes les
-qualités.
-
-Il faudrait pouvoir citer en entier ses biographes et les articles
-nombreux écrits à l'époque de sa mort pour exalter l'homme et l'artiste.
-Nous en retiendrons les meilleures pages; et d'abord un intéressant
-portrait à la plume de M. Louis Énault:
-
-«Grand, mince, élancé, suprêmement distingué, chauve avant l'âge,
-les lèvres fines effleurées par un sourire rêveur, l'oeil un
-peu vague et regardant plus loin, Ricard, physionomie singulièrement
-originale, tenait tout à la fois du moine et de l'artiste; il y avait en
-lui, par un mélange aussi heureux qu'inattendu, la gaieté parfois un peu
-railleuse d'un artiste et les profondeurs tant soit peu mystiques d'un
-illuminé. Tel qu'il était, il fallait le prendre pour un des meilleurs
-d'entre nous...»
-
-«Fidèle à ses affections, indulgent pour les autres, sévère pour
-lui-même, Ricard était bon et capable de grands dévouements; il était
-si généreux que son argent ne lui appartenait pour ainsi dire point.
-Lorsqu'on écrira l'histoire des arts au XIXe siècle, Ricard y
-occupera son rang, mais si l'on faisait une galerie des coeurs d'or,
-il y aurait encore là une belle page pour lui[40].»
-
- [40] Paul de Musset.
-
-Qu'était l'artiste?
-
-«Si on parvenait, dit M. Charles Yriarte, à définir cette organisation
-nerveuse et impressionnable, ce caractère digne et fier, cette
-intelligence raffinée et multiple, ce singulier mélange de grâces
-féminines et d'austérité claustrale, cette profonde expérience et
-cette naïve candeur, la séduction que cette rare nature exerçait sur
-ceux qui l'ont approché, il en résulterait une étude plus attachante
-au point de vue littéraire, qui tiendrait peu de la critique d'art.»
-Causeur merveilleux, plein d'idées neuves relevées par le sel piquant
-du paradoxe, il tirait, ajoute M. Louis Énault, un feu d'artifice en
-chambre pour deux ou trois amis. Et Baudelaire renchérit en parlant «du
-rebondissement de son discours» et cite, à propos de la conversation
-intéressante des artistes de son temps, quatre noms: «Chenavard,
-Préault, Ricard et Delacroix, et après ceux-là, je ne me rappelle plus,
-dit-il, personne qui soit digne de converser avec un philosophe
-ou un poète.» C'est que Ricard «ne se borne pas à l'art, que l'étendue
-de ses connaissances littéraires est grande et qu'il est d'une rare
-érudition».
-
-Qu'était le peintre?
-
-Peu mondain, «enfermé dans sa tente, il ne vit plus que pour son art,
-entouré de ses ouvrages dont il ne se sépare qu'avec peine. Sa porte
-est close, il faut des signes francs-maçonniques pour en franchir le
-seuil. Son atelier tient à la fois de la cellule et de l'autel, quand on
-y entre on se prend involontairement à parler bas. Il vit là son rêve
-en face de toiles commencées, et dès qu'il a reconnu le visiteur, sans
-transition aucune, il entame un monologue lent, original, plein de vives
-saillies et d'images inattendues.» Esprit original, il écrit à Chenavard:
-
-_Un artiste peut rester des heures plongé dans la méditation, à regarder
-une fourmi et une mouche._
-
-«Depuis bien des années il a effacé les heures du cadran de son horloge;
-mais il laisse les aiguilles continuer leur course.»
-
-Tourmenté, «tant qu'il n'avait pas atteint son idéal, Ricard était
-comme possédé d'un démon. De quelques-uns de ses meilleurs portraits
-il disait: _Celui-là m'a mis sur le gril comme saint Laurent._ De même
-que tous les véritables artistes, il avait besoin d'être soutenu et
-encouragé par les éloges non du premier venu, mais de ses amis et des
-gens de goût. Lorsqu'on gardait le silence devant un de ses ouvrages
-qu'il aimait le mieux, il vous disait avec bonhomie: _Ne me dites pas de
-mal de celui-là._
-
-«Les éloges d'ailleurs ne le grisaient point, cependant il était
-sensible à la moindre critique. Il fallait en être ménager avec lui,
-sans quoi on s'exposait à trouver le lendemain sa toile entièrement
-couverte en blanc.» Il aimait à raconter, à la suite de vagues critiques
-sur la ressemblance de ses portraits, un souvenir d'anecdote sur
-le Titien: Quand un prince ou un patricien indigne de vivre sous la
-Renaissance disait au Titien que son portrait n'était point ressemblant,
-le Titien lui répondait: «Allez à Vérone, vous trouverez un brave homme,
-Giambattista Maroni, qui fait exact.» Ricard laissait entendre ainsi la
-distance qui le séparait des peintres exacts.
-
-Il fut pourtant assez modeste, celui qui signa simplement par un G. R.
-de véritables chefs-d'oeuvre!
-
-«Il travaillait beaucoup en l'absence du modèle; et, sur la fin, il ne
-désirait le revoir que pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé. Il
-vous disait alors avec une naïveté pleine de grâces: _J'ai plaisir à
-voir combien vous ressemblez à votre portrait_, comme si votre _moi_
-véritable était sur la toile et non plus en vous-même[41].»
-
- [41] Paul de Musset.
-
-Enfin, «à mesure qu'il avance dans la vie, il se spiritualise de plus en
-plus et ne sait absolument plus rien de ce qui se passe dans le domaine
-des faits: la politique, le mouvement des arts, le choc des idées, les
-polémiques ou les scandales et les vives compétitions des passions ou
-des appétits des humains lui échappent et ne sauraient l'intéresser. Il
-a toutes sortes de petites manies, il invente des chevalets à lui et des
-pinceaux d'une forme particulière.»
-
-Il s'amuse à «tamiser la lumière par des voiles et des châssis. Sa
-palette ne ressemble à celle d'aucun autre. Pendant un certain temps,
-il ne veut employer que trois couleurs, et il se plaît à démontrer tout
-le parti que l'on peut tirer de ces moyens bornés. Comme il sait se
-mouvoir dans ce cercle étroit, ses raisonnements sont d'une subtilité
-charmante. Les raffinements qui pourraient être dangereux pour
-un esprit moins élevé que le sien conviennent à son tempérament. Il
-parle mystérieusement de couleurs qui lui sont spéciales et il a des
-enthousiasmes violents pour des cadmiums et des copals qui semblent
-être des talismans.» Et M. Charles Yriarte conclut: «C'est un doux et
-charmant halluciné au nom de l'art.»
-
- *
- * *
-
-Les expositions des oeuvres de Gustave Ricard faites simultanément
-après sa mort--à Paris et à Marseille--en février et en mai 1873, ne
-permirent pas, malgré leur éclatant succès, de juger à sa vraie valeur
-le grand talent du portraitiste[42]. Au reste, le moment n'était pas
-encore venu pour la compréhension de cet art de pensée et de profondeur.
-On laissait cela aux anciens maîtres. Pour l'instant, il fallait faire
-joli, amusant et superficiel. A peine si Ricard était compris en France
-par une élite et était vraiment apprécié en Angleterre et surtout en
-Allemagne. Le temps a marché depuis. Après Whistler, après Carrière,
-une nouvelle génération de peintres, que M. Camille Mauclair appelle
-des _Intimistes_, a suivi la voie que Ricard a le premier indiquée.
-C'est pour le peintre provençal un titre de gloire précieux. En outre,
-on peut constater aujourd'hui combien sont demeurées en dessous de
-l'éloge mérité les biographies qui paraissaient si osées dans leur
-enthousiasme d'alors. C'est que Gustave Ricard, par son coloris
-subtil, sa tendresse et son intellectualité, sa recherche profonde de
-l'intimité, restera, indéniablement, le plus attachant portraitiste de
-l'Art français du siècle dernier.
-
- [42] Paul de Musset donne dans son catalogue des oeuvres de
- Ricard exposées à l'École des Beaux-Arts à Paris, 94 portraits,
- 30 études de tête, 3 natures mortes et 16 copies. La même année,
- à Marseille, on exposait, au Cercle artistique, 29 portraits,
- 12 copies et 3 esquisses originales. A l'Exposition centennale,
- Ricard avait 6 portraits. Le Louvre possède de cet artiste deux
- portraits.
-
-
-
-
-ADOLPHE MONTICELLI
-
-1824-1886
-
-
- [Illustration:
- Cliché Brion.
- ADOLPHE MONTICELLI
- (1824-1886)]
-
-
-IV
-
-ADOLPHE MONTICELLI
-
- _A M. Octave Mirbeau._
-
- Il faut parler des vents
- avec les nautoniers.
-
- (MONTAIGNE.)
-
-
-Rarement un nom d'homme fut, en même temps, plus claironnant et plus
-doux. Dans sa prononciation italienne, il semble tenir de l'éclat de
-la flamme, de la résonance du gong et de la caresse. Ces qualités, si
-opposées en apparence, symbolisent le talent original de Monticelli.
-
-Devant son oeuvre, on a l'éveil d'un monde éclairé par une lumière
-spéciale, la sensation d'une souveraine puissance mise au service de
-l'imagination la plus vive.
-
-Bien qu'on ait fait depuis quelques années un usage assez abusif
-du mot «génie», on ne saurait trouver un autre vocable pour mieux
-qualifier Monticelli; son emploi est ici dans sa meilleure et plus
-juste acception. Car ce grand peintre a créé pour la joie des yeux une
-infinité de personnages, une faune, une flore, un curieux microcosme
-vivant, dans la splendeur des plus belles symphonies picturales. Et les
-êtres, les visions particulières, étranges quelquefois, qui habitèrent
-son cerveau, l'inspiration du démon favorable qui était en lui,
-trouvèrent, pour prendre une forme concrète, deux puissants auxiliaires:
-un oeil de peintre d'organisation admirable, une main d'ouvrier
-d'extraordinaire habileté.
-
-Réaliser un rêve d'art, montrer, rendre tangible une hallucination,
-n'est-ce pas du génie? Combien, aussi, les mots de notre langue
-deviennent-ils insuffisants pour traduire les sensations que donne cette
-peinture! Il faudrait, après la trouvaille de verbes plus expressifs,
-d'adjectifs plus sonores, d'expressions plus imagées, inventer encore
-une écriture composée d'encres diversement colorées, de mosaïques, de
-gemmes précieuses, de métaux fulgurants, idoine à rendre la beauté
-pyrotechnique de la palette de Monticelli, son pouvoir irradiant et
-l'antithèse heureuse, harmonique, de sa distinction avec l'outrance de
-sa couleur.
-
- *
- * *
-
-Monticelli (Adolphe), d'une ancienne origine vénitienne, naquit à
-Marseille, le 14 octobre 1824. Ce sera pour sa ville natale--combien peu
-s'en doutent!--une de ses gloires les plus pures et les plus rayonnantes.
-
-De bonne heure, Monticelli montra des aptitudes pour le dessin, une
-attirance vers la couleur; et malgré les tracasseries de ses parents,
-de sa mère surtout, le jeune Adolphe suivit avec assiduité et joie les
-cours de dessin à l'école des Beaux-Arts de Marseille. A l'encontre de
-bien des jeunes hommes qui, pressés de produire, se mettent, non sans
-danger, trop tôt à la couleur, sans avoir appris les éléments les plus
-indispensables de leur art, Monticelli dessina avec la patience d'un
-primitif. A cette époque, l'école de Provence était, nous l'avons dit,
-florissante; elle pouvait rivaliser avec les premières écoles,
-ainsi qu'en témoignent les noms des grands artistes qui en sortirent
-depuis. Monticelli y apprit son art, sans hâte, en élève docile; et
-cette éducation, un peu rigide, lui fut très utile quand, quelques
-années après, il se livra à toute la fougue de son tempérament.
-
-En 1846, à vingt-deux ans, Monticelli sortait de l'école, alors sous
-la direction du grand animalier Émile Loubon, avec un brillant premier
-prix de modèle vivant. Ce fut, dans toute sa vie, son seul titre
-officiel. Ses académies d'alors, ses têtes au fusain ou à la sauce
-sont d'un impeccable et beau dessin d'école, avec déjà la presciente
-apparence d'un coloriste ému. Toujours, contre le gré de ses parents qui
-voulaient faire de lui un peseur de commerce, Monticelli s'obstina au
-métier de peintre, à ce métier de paria, le dernier, pour la bourgeoisie
-marseillaise de cette époque.
-
-Dans ses premiers portraits, la poétique manière de Ricard--déjà arrivé
-à la maîtrise--l'impressionna d'abord. Bien que le grain de sa pâte
-soit plus gras, que sa couleur soit plus chaude que celle du grand
-portraitiste provençal, on sent, chez Monticelli, une admiration trop
-vive pour cette manière de peindre et de sentir la vie. Bientôt, ce sera
-à la suite de son premier voyage à Paris, Watteau qui le prendra, après
-le choc ressenti, au Louvre, à la vue des Rembrandt, des Rubens, des
-Corrège, des Véronèse.
-
-La manière de Watteau flattait ses goûts de composition, éveillait son
-désir de ressusciter les _Scènes galantes_, les _Plaisirs champêtres_
-d'une société élégante et raffinée. Comme lui, il rêvait de peindre la
-femme aristocratique, l'élégance voluptueuse de son geste; et, comme
-lui aussi, il allait tenter de faire revivre, en peinture, un Décaméron
-poétique et coloré, en évoquant, dans la beauté du décor des
-anciens parcs, la vie amoureuse des grandes et belles dames richement
-parées et de leurs amants empressés. Mais si Watteau le retient,
-Rembrandt le stupéfie par la sublimité de sa couleur puissante. Il tombe
-en hypnose devant le _Boeuf écorché_, le Titien le ravit, Corrège
-l'étonne, Véronèse le séduit, les Hollandais l'émerveillent; et, ramené
-devant Delacroix qu'il n'a pas compris d'abord, il se prend d'un chaud
-enthousiasme pour cette force créatrice, violente et imaginative.
-
-Comment un peintre de la nature de Monticelli pouvait-il rester calme en
-face de tels chefs-d'oeuvre?
-
-Grisé, affolé par ces manifestations géniales si diverses, son cerveau
-en subit de si violentes commotions, que la répercussion en demeurera
-lointaine et se reflétera pendant longtemps dans ses productions.
-
- *
- * *
-
-A partir de ce jour, on assiste à la lente éclosion d'une magnifique
-personnalité sous l'emprise des maîtres; et l'incubation dure quelques
-années, laborieuse, entravée par un travail digestif. Pourquoi
-Monticelli met-il un temps si long à devenir personnel? Comment
-s'expliquer ce retard qui empêche le peintre de voir de son oeil,
-de traduire sa pensée sans préoccupation ni souvenir d'aucun tableau?
-Peut-être sa timidité et sa modestie natives--propre des forts--qui lui
-demeureront toujours[43]?
-
- [43] Lorsqu'en parlant peinture avec Monticelli, certains
- noms, tels que ceux de Rembrandt, de Vinci, de Delacroix étaient
- prononcés, le peintre, prenant son feutre à pleine main par le
- revers gauche, à la façon des gentilshommes du temps d'Henri
- IV, se découvrait en silence, par un beau geste large et noble,
- montrant ainsi le respect qu'il avait pour de si grandes mémoires.
-
-Malgré la valeur incontestable des oeuvres de ce temps, bien que
-beaucoup de ses tableaux soient très beaux et qu'ils séduisent ses
-admirateurs récents, ils ne sauraient avoir qu'un intérêt rétrospectif
-et procurer des éléments de reconstitution historique sur la marche de
-son génie. Il y a là, certainement, en ce moment, telles toiles qui sont
-comparables à Rembrandt, mais l'illustre Hollandais est plus haut; voilà
-des Watteau presque authentiques, mais ce ne sont pas des Watteau. C'est
-dans telle tête l'expression morbide des yeux, la poésie de la bouche
-particulière à Ricard, mais ce portrait n'a pas le charme intime de
-Ricard. Voilà des chairs à la Titien, peut-être; ici des natures mortes
-peintes avec la science de Gérard Dow ou de Terburg; des ciels avec
-des qualités d'atmosphère dignes de Claude; enfin une ébauche dont le
-mouvement rappelle de loin Delacroix. Ce sont de beaux morceaux, certes,
-qui glorifieraient tout autre; mais quand on est Monticelli, on peint
-des Monticelli, et c'est assez pour devenir grand parmi les plus grands.
-
-Monticelli va peindre des Monticelli.
-
-Insensiblement, lentement, sûrement, le peintre va vers son genre, vers
-la réalisation de son rêve d'art, dégagé de toute influence extérieure.
-
-L'évolution commence vers sa deuxième manière, celle dont on a exposé,
-à la Centennale, quelques toiles qui, bien que placées pour la plupart
-dans des conditions assez défectueuses et malgré l'étonnement admiratif
-qu'elles ont provoqué, ne sont pas suffisantes pour faire apprécier le
-Maître; l'oeuvre de ce peintre se trouvant là, incomplète et comme
-tronquée[44].
-
- [44] Pour que l'on connût Monticelli à Paris, il faudrait y
- faire l'exposition de 50 à 60 de ses toiles, au plus, prises
- sur l'énorme production de ses oeuvres de 1860 à 1876. Cette
- exposition serait certainement l'événement le plus retentissant
- dans l'histoire de l'art de la peinture depuis cent ans, comme
- notations et trouvailles d'harmonies colorées.
-
-En fait, ses trois principales manières sont assez difficiles à
-exactement définir. Comme elles ne s'arrêtent pas brusquement, elles
-se sérient plus qu'on ne pense, et il serait malaisé d'en établir
-le classement. Cette étude, du reste, procède plutôt d'une synthèse
-générale, c'est une vue d'ensemble fuyant le détail et la description
-anecdotique.
-
-Peut-on décrire Monticelli et comment le décrire?
-
-On ne décrit pas plus une symphonie orchestrale qu'une musique de
-couleurs... Les sensations de beauté que communiquent les tableaux de
-Monticelli sont faites surtout de leur ensemble total. Son art, plus que
-tout autre, va, par la couleur, la composition, le dessin, à un effet
-homogène et convergent qui ne se prête pas à la description du détail.
-En outre, si peu de musées en possèdent qu'il faut aller le voir dans
-les galeries particulières. Là, chaque détenteur a la prétention, très
-excusable, de posséder le ou les plus beaux spécimens,--ce peintre ayant
-le don de pousser au paroxysme l'exaltation enthousiaste chez ceux qui
-ont appris à l'apprécier à sa vraie valeur.
-
-Comment faire un choix? Comment parler de telle toile, sans avoir l'air
-de diminuer la beauté de celles dont on ne dit rien? Comment échapper
-à un reproche de réclame? Comment encore raconter ses toiles, le côté
-anecdotique n'existant pas chez ce peintre?
-
-Ah! le doux rêveur sourirait des jolis titres que l'on a donnés depuis à
-ses tableaux, lui qui, presque jamais, ne précisa sa fantaisie.
-
- *
- * *
-
-C'est à la nature que Monticelli va d'instinct demander des émotions
-nouvelles d'art.
-
-Vers les sources du divin moteur, il trouve sa route de Damas; et
-aussitôt se révèlent les qualités maîtresses de son génie: imagination
-surprenante, grâce exquise du dessin, éclat translucide de la couleur
-par un procédé personnel, richesse extrême des harmonies les plus
-violemment colorées, habileté de touche comparable à celle d'un maître
-japonais.
-
-Il peint alors une série de petites toiles, dont quatre pour la chambre
-de sa mère, qui sont autant de merveilleux poèmes virgiliens. Jamais
-plus grande finesse de tons ne couvrit un dessin aussi expressif.
-Les travaux nourriciers de la terre sont le thème de ces toiles,
-remarquables par l'harmonie de leur composition et la distinction
-de leur enveloppe atomique. Peut-être va-t-on faire à Monticelli le
-reproche d'être ici sous l'influence de Troyon et de Corot. Ce reproche
-est immérité[45].
-
- [45] Que de reproches n'a-t-on pas faits à Monticelli? Ne
- l'a-t-on pas accusé de plagier Diaz? A la Centennale, où l'on vit
- enfin les deux maîtres côte à côte, Monticelli a montré à tous les
- yeux la distance qui les sépare.
-
-Comme à toutes les époques où l'art évolue, dans le mouvement qui
-portait alors les artistes à sortir de l'atelier pour voir la nature, on
-comprend que différents peintres, préoccupés par les mêmes recherches,
-soient arrivés à des résultats ayant une parité d'expression.
-L'atmosphère est, à certains moments, saturée de molécules d'idées qui
-peuvent germer identiquement chez des cerveaux différents,--à distance.
-On peut dire, dans tous les cas, que l'oeuvre de Monticelli eut à
-cette époque un côté d'idéalité qui ne fut jamais dépassé; et même
-quand le talent du peintre, semblable à l'échelle de Jacob, eut atteint
-le paradis de la couleur, ses oeuvres ne furent jamais autant
-parfumées de poésie et de tendresse. Ce sont les fêtes de Cérès, de
-Pomone, les Fenaisons, les Vendanges, les Apothéoses presque mystiques
-où se révèle le peintre amoureux de la femme et de l'enfant. Déjà
-s'esquissent les figures de songe, les groupes qui passent mélancoliques
-au second plan, baignant dans une lumière de rêve. Monticelli monte
-vers son idéal. Sa couleur devient plus rutilante, plus osée, plus
-translucide encore; son faire plus indépendant.
-
-A présent, dans des décors nouveaux, les femmes de Monticelli vont
-apparaître, élancées, dans des attitudes souveraines de suprême
-élégance, avec, dans des robes somptueuses, le troublant prolongement
-de leurs lignes; sur les visages, la grâce contemplative des femmes de
-Boticelli, sur les corps devinés, la ligne enveloppante et voluptueuse
-d'un Outamaro. Le peintre provençal qui les ignore se rencontre avec les
-deux grands peintres de la femme, dans son rêve personnel.
-
-La chair de la femme! les formes de la femme! la femme toute!!!
-
-Elle sera dans la vie de Monticelli l'obsession constante, le désir
-douloureux, l'idole vers laquelle à genoux, les yeux suppliants, il
-tendra les bras. Elle passera, aussi aimée, aussi souhaitée qu'aux
-premiers appels de l'adolescence. Elle sera vrillée dans son cerveau...
-Monticelli a la hantise de la femme... Et ce grand voluptueux, ce
-gourmand presque grossier de la chair exubérante, devient, le pinceau
-à la main, un amoureux timide, un galant raffiné. En peignant, son
-désir se fait chaste, ses soifs de sensualité se changent en hommage
-respectueux; et c'est en chevalier déférent qu'il va, la parant des plus
-beaux atours que sauront inventer son esprit ingénieux et son art de
-coloriste, la montrer, cette femme, dans la splendeur de sa beauté
-et de sa grâce, en n'exhibant de ses chairs que des bras, des épaules
-immatérialisés.
-
-Le type de la beauté féminine, dans l'oeuvre du peintre provençal,
-est la femme grande, au col gracieux, aux larges épaules, aux formes
-ondulantes, aux gestes caressants, enveloppants sans lasciveté, au
-visage éclairé par d'idéales carnations.
-
-Assise, debout, dans les attitudes les plus diverses, même ployant
-les genoux, la femme est la reine, la déesse toujours. On a créé la
-légende--possible--d'un Monticelli amoureux d'une impératrice. Que cet
-amour ait été vraiment ressenti par l'artiste, aussi vivement et aussi
-longtemps qu'on l'a dit, il n'eût guère influé sur sa compréhension de
-la femme, car cette compréhension habitait depuis longtemps son cerveau.
-
- *
- * *
-
-Quand la triste épopée de 1870 força Monticelli à quitter Paris--où
-il s'était fait un nom, où il était très apprécié et aimé par des
-confrères comme Corot--pour revenir à Marseille, c'est en touriste, en
-bohême plutôt, qu'il descendit, la boîte au dos, la vallée du Rhône.
-Ayant tôt épuisé ses ressources, c'est avec sa peinture qu'il paya
-l'hospitalité offerte sans enthousiasme. Nous le trouvons échoué à Salon
-pendant plusieurs mois. Enfin, après de longues courses sur les bords
-de la Durance, après des étapes successives, après une longue halte à
-Ganagobi, petit village des Basses-Alpes, et d'incessantes recherches
-sur nature, le peintre marseillais rentra chez lui dans un état assez
-minable, les mains vides, ayant semé partout des chefs-d'oeuvre,
-la tête bourrée de souvenirs précieux. Séduit, enthousiasmé par
-le beau caractère de la Provence qu'il semble apercevoir pour la
-première fois, Monticelli commence alors la série de ses paysages,
-dont on peut dire de quelques-uns qu'ils sont des merveilles parmi ses
-toiles les plus remarquables. Par ce contact prolongé avec la nature,
-sa personnalité s'aiguise. Pendant quelques années de production
-intense dans tous les genres, de belles oeuvres--les plus belles
-peut-être--vont apparaître pour aller enrichir les célèbres collections
-des châteaux d'Écosse, les galeries nombreuses d'Angleterre, d'Allemagne
-et d'Amérique, et y éclairer des pans de cimaise tout entiers.
-
-Et en France? direz-vous.
-
-Il est convenu que nous sommes le peuple le plus spirituel. Il est à
-craindre que nous soyons bientôt les seuls à le dire. Pendant que Turner
-trône glorieusement à la «National Gallery», notre Louvre ne possède pas
-une toile du maître français!
-
- *
- * *
-
-En 1872, Monticelli est à l'apogée de son génie. L'ardent coloriste,
-l'enchanteur, est en pleine possession de son art volontaire, et son
-oeuvre encore méconnue va résumer, au point de vue de la couleur,
-plusieurs siècles d'art.
-
-Si on étudie aujourd'hui les panneaux de cette époque, on retrouve en
-effet dans leur peinture l'éclat vitrifié des Flamands, la profondeur
-des clairs-obscurs des Hollandais, l'exquis coloris vénitien, la force
-rembrandtesque, l'habileté des colorations d'un Véronèse, la fougue
-emportée d'un Delacroix, les grâces d'un Botticelli, la facilité
-d'invention et d'exécution d'un Hokousaï. Et cette peinture est de
-Monticelli.
-
-Elle est à lui seul!
-
-Alors, les merveilles qui surprendront le monde voient le jour,
-pendant que les Marseillais, ses compatriotes--à part quelques rares
-exceptions--ne voient rien, ne comprennent rien. Quand le peintre passe
-à leur côté, noble, grave, sans les apercevoir, le regard perdu dans son
-rêve d'art, ils ont des sourires ironiques: «Il est fou!» disent-ils.
-
-Qu'importent à Monticelli le dédain, les lazzis des passants. Son
-imagination lui permet de vivre dans un pays enchanté. Sous son pinceau,
-dans des décors merveilleux, une époque charmante est rappelée; le
-visionnaire fait oeuvre créatrice, il donne un corps à ses rêves.
-
-Ils vivent, ils vivront, ses rêves, dans la puissance supérieure d'une
-couleur magique. C'est le moment des pompeuses idylles, des sérénades
-mélancoliques, des carrousels bruyants, des rondes et des cours d'amour,
-de tous les spectacles des «fêtes galantes». Ce sont, dans les jardins
-ombreux, des groupes de femmes dans les attitudes les plus variées...
-
-Ah! voyez les câlines expressions de ces cous aristocratiques, les
-adorables mouvements d'épaules, les félines inflexions des hanches, les
-prenants mouvements des bras, la grâce des génuflexions amoureuses.
-Quel peintre a encore trouvé une si forte expression de la suavité
-féminine?... Or jamais à cette époque un modèle n'a posé dans l'atelier
-de l'artiste, jamais un mannequin ne lui a donné la ligne d'un pli
-d'étoffe. Sur sa toile, Monticelli peint sa chimère: la femme! Il la
-prend dans son cerveau; sans le secours d'aucun document étranger, il
-la place dans un cadre de verdure somptueuse, il la vêt de brocarts,
-de plumes rares, de soies changeantes, de satins très doux, de velours
-riches; il la pare de métaux, de pierres précieuses qu'il incruste aussi
-dans les étoffes, et, au-dessus de ses bras, de ses épaules nues,
-il lui met un adorable visage de poupée, poupée bien vivante: poupées
-blondes, poupées rousses, poupées brunes. Ah! elles ne disent pas les
-mots poupées «si spécieux tout bas» qui font s'étonner le naïf Verlaine
-des fêtes galantes. Les femmes de Monticelli sont chastes, chastes comme
-le peintre au travail, car, devant son chevalet, il y a quelque chose
-qu'il aime encore plus qu'elles: c'est la couleur.
-
-Dans ces édens de la fantaisie la plus excessive, on ne respire que
-la joie, la jeunesse, on ne voit que grâce et beauté! Les paysages y
-sont exquis; la lumière tamisée n'y pénètre souvent que par douces
-échappées, les pièces d'eau de ces parcs tranquilles ne sont rayées que
-par le sillage de cygnes gracieux; on coudoie des fées appuyées sur les
-balustrades de terrasses qui se profilent sur des perspectives ombreuses
-avec--dans l'entrelacement des futaies--des éclaircies gaies, de ciels
-de printemps; intenses, de ciels d'été; tristes, de ciels d'automne.
-
-Dans ces paysages divers que le peintre accorde avec son ciel, il
-met des personnages qui ont du faste, de belles manières, de grandes
-allures; et des animaux aristocratiques, des lévriers, des chevaux de
-race, des paons et des oiseaux. Dans l'apparat des cours, ce sont devant
-ces dames en vertugadins serrés dans le corps de baleine, les saluts
-profonds des jeunes cavaliers, saluts si inclinés qu'ils font traîner,
-sur le sol, les plumes des feutres.
-
-La sortie de l'église d'un mariage princier, la scène de la cathédrale
-de _Faust_, lui offrent souvent le thème d'un motif aimé. Les murs de
-la vieille église lui servent de fond. Le trou ogival et profond de la
-porte entr'ouverte laisse passer les derniers accords de l'orgue. Serrée
-par la foule, une mariée sort, hésitante, habillée de dentelles, de gaze
-fine et transparente comme des ailes de libellule. Elle
-appuie son bras sur le nouvel époux très empressé. La foule les entoure
-et leur fait un cadre d'extrême élégance, en même temps que des plus
-sublimées couleurs; alors que, dans la douceur de ces irisations, le
-vermillon cru d'un habit de suisse ou les plumes d'un Méphisto jettent
-dans cette douce musique de couleurs un éclat de timbre étrange qui n'en
-détruit point l'harmonie générale. L'oeil seul du coloriste a accompli
-ce miracle.
-
- [Illustration:
- Cliché Nadar.
- LA RONDE]
-
-C'est encore, dans ces diverses toiles, l'apparition de personnages
-nouveaux, de silhouettes inaperçues d'abord, jaillissant de tous côtés;
-et, souvent, un beau morceau de nature morte, une étoffe de couleur et
-de dessin d'un japonisme précieux; détails qui contribuent, sans lui
-nuire jamais, à la beauté de l'ensemble.
-
-Quand Monticelli peint l'enfant, il le comprend autrement que les
-autres peintres. Ce n'est pas l'ange des Murillo, ni le poupon rose des
-Boucher, autre encore que chez Fragonard et que chez Chardin; c'est pour
-lui l'être de rêve encore, prometteur des grâces et des délicatesses
-féminines. C'est l'exquis bourgeon féminin gentiment nu, la femme en
-miniature, avec sur sa chair la «délicate fleur de ton» du poète. Car
-nul mieux que lui ne sait accrocher plus délicatement, plus sûrement,
-les touches lumineuses, qui sur ces chairs «font de la vie». Puis, il
-leur donne des poses délicieuses, coutumières, mais ennoblies, des jeux
-aristocratisés.
-
-Comme d'une décoration vivante, il en fera aussi un tableau dont le
-souvenir nous est précieux. C'est peut-être sous l'inspiration de
-la parole du Christ: «Laissez venir à moi les petits enfants,» que
-Monticelli fit un chef d'oeuvre que le vieux Rembrandt à son tour eût
-salué[46].
-
- [46] Ce tableau est au musée d'Amsterdam.
-
-Il édifie souvent, sur des fonds ténébreux, de bruissantes fontaines
-dont il compose la riante architecture avec des enfants, des femmes et
-des fleurs[47]. Mais avec passion, Monticelli retourne à ses scènes
-galantes et les varie à l'infini par l'arrangement et l'effet, car
-ses scènes, si elles se ressemblent, ne se répètent jamais. Ce seront
-de nouveaux madrigaux, de nouvelles aubades galantes, l'occasion d'un
-caquetage de femmes, autour d'une table de jardin où des enfants jouent,
-les poses charmeresses de jeunes filles caressant des oiseaux; tout
-l'ensorcellement magnétique du geste féminin.
-
- [47] Nous devons faire remarquer que la peinture de Monticelli
- est intraduisible par la gravure et les procédés photographiques.
-
-L'artiste devient un visionnaire, il peint les fêtes, les bals dans de
-fantaisistes et princières demeures brillamment éclairées, dans des
-salles de palais féeriques, semblables à ceux des contes faits par
-Schéhérazade: le mouvement de la folie élégante se détachant dans des
-perspectives lumineuses. Ce sera encore une conception nouvelle de
-l'orgie romaine, du délire décadent de Byzance; des apothéoses, des
-foules en marche, avec des animaux y participant. Les sujets de genre se
-multiplient. Monticelli crée des scènes locales inspirées de l'Orient,
-dont il appuie le mystère: c'est le harem, la souplesse et la langueur
-du bel animal de volupté, l'ennui qui pèse sur ces figures de femmes.
-Les formes fuyantes, les richesses des mosquées, les fontaines, les
-blancs colorés des murailles, les noirs tragiques des faces, les têtes
-coiffées de rouge violent. Puis, l'Orient guerrier: l'étendard vert du
-prophète déployé sous des ciels sombres, des chameaux apocalyptiques,
-des guerriers, des esclaves, grouillant dans un fleuve de lave colorée.
-
-Monticelli s'arrête, en ce temps-là, dans l'intérieur des fermes
-de Provence; il pénètre dans les cuisines et, mieux que les Hollandais,
-grâce à son procédé d'incrustation, il en détaille tous les ustensiles
-locaux, et fait lutter le feu de l'âtre avec la lumière diffuse du jour.
-Il peint, dans ces cuisines--comme des diables blancs--des marmitons
-pressés. Tout est pour lui prétexte à couleurs, matière à tableaux,
-sujets inépuisables, thèmes innombrables sur lesquels brode le caprice
-de l'imagination la plus excessive.
-
- *
- * *
-
-La musique surtout affolait Monticelli. Comme tous les imaginatifs,
-il l'adorait pour sa puissance évocatrice, immatérielle. Il admirait,
-surpris, enchanté, le beau travail des réalisations harmoniques,
-l'imprévu des cadences, la nouveauté des rythmes, la science des
-développements thématiques, la couleur des belles modulations. Il liait
-par analogies la musique à son art, car, en véritable symphoniste, il en
-comprenait les secrètes beautés.
-
-Plus que jamais Monticelli aimait les grands peintres; plus que jamais
-il s'enthousiasmait devant les belles oeuvres. Ce sens critique,
-qu'on lui niait si sottement parce qu'il parlait peu ou qu'il avait des
-appréciations quelquefois brutales et des mots d'un pince-sans-rire, il
-le possédait étonnamment. On est bien forcé de reconnaître aujourd'hui
-que ses réflexions et ses observations rares sur la peinture des autres,
-furent toujours justes, sincères, assez souvent divinatrices.
-
-Il faut rappeler avec quel fanatisme ému, Monticelli venait admirer,
-tous les jours, pendant des heures entières, les beaux portraits de
-Gustave Ricard, lors de l'exposition à Marseille, des oeuvres de ce
-peintre, en 1873. Jamais, par aucun, Ricard ne fut aussi bien
-compris. Et on entendit plusieurs fois Monticelli, sorti pour cette
-circonstance de son mutisme habituel, s'écrier les larmes aux yeux:
-_Est-ce possible d'arriver à peindre ainsi!_
-
- *
- * *
-
-Dans cette belle période, 1870-1876, la technique du peintre est
-admirable, savante, et précieusement originale. Son faire est
-génialement intransigeant. Son dessin procède par masses soutenues
-dans lesquelles viennent s'incruster des touches colorées, posées dans
-le sentiment et le mouvement de la ligne. Il est presque puéril de
-démontrer aujourd'hui la force du dessin de Monticelli. Il faut être
-aveugle, ou bien ignorant en art, pour nier la beauté de ce dessin.
-C'est dans «la souplesse ondoyante des lignes» que l'artiste provençal
-le cherche, et non «dans la sécheresse du contour». Il possède la
-science de la forme, car «il analyse les épaisseurs et sait étudier
-les volumes». Il a le dessin d'un grand peintre, celui qui conduit à
-exprimer la vie. S'il n'a plus de modèles, il retrouve, à sa volonté,
-dans sa mémoire les mouvements entrevus jadis. La rue lui donne sans
-cesse de précieuses indications. Il n'y passe pas seulement en rêveur,
-mais en observateur aussi. Dans la rue, portant beau, dans sa veste de
-velours noir, la démarche aisée, il suit de son oeil voilé par l'ombre
-du feutre, le mouvement qui l'intéresse. Il regarde la passante, la
-femme prête au combat de la séduction, il note sa démarche rythmée ou
-nonchalante, l'expression de ses désirs inavoués, et en même temps les
-rapports de tons, les oppositions, les valeurs. Là, il observe; là, il
-étudie.
-
- *
- * *
-
-Généreuse et franche, sa couleur, sans jamais être adultérée par des
-mariages discords, reste éminemment translucide. Les points colorés,
-lumineux, sont, aux bonnes places, posés avec une habileté inouïe.
-
-Sa couleur!
-
-On se demande intrigué quelles sont ces matières dont le peintre s'est
-servi, à quelles fleurs il a dérobé la vivacité de son coloris et sa
-fraîcheur? Est-ce là le bleu d'azur intense des gentianes cespiteuses,
-le bleu poétique des lavandes de Provence, les bleus noirs violacés
-de la campanule en deuil des hautes prairies? Est-ce dans la flore si
-variée des altitudes alpestres qu'il a surpris le secret des safrans,
-des jonquilles, des strontianes; la gamme des alizarins, des purpurins,
-des rubis? Est-ce au Japon qu'il a trouvé ces douceurs roses, cerises,
-lilas, mauves? A quel oiseau des tropiques a-t-il pris les plumes pour
-obtenir ces rouges? A quelle coquille marine de l'océan indien a-t-il
-arraché ces nacres et ces irisations? Quel vieux Rouen et quel Delft
-a-t-il pu mettre en tube pour arriver à ce bleu effacé de vieille
-faïence?
-
-Comment encore a-t-il broyé ces pierres précieuses dont il semble
-s'être servi pour garnir sa palette? Les grenats syriens, les ponceaux
-clairs, les cramoisis, dans les rouges; les saphirs barbeau, le
-béryl, la tourmaline, l'indigo oriental, dans les bleus; les riches
-émeraudes, la chrysoprase, l'aigue-marine, dans les verts; la variété
-des zircons cristallins dans les jaunes; la poétique améthyste, dans
-les violets? Ses profondeurs ne semblent-elles pas procéder encore de
-pierres opaques, onyx, agate? Enfin, quel est le mystère de ces mélanges
-inconnus: violets d'or clair, vert-de-gris strié, auréoline
-laqueuse et cendre d'outremer, lapis lazzuli et maïs?
-
-Comment ce lapidaire a-t-il serti, taillé en facettes, avec sa brosse,
-ces pierres qui, sur sa toile, jettent d'aussi beaux feux? Ah! oui,
-il faut le reconnaître maintenant, jamais l'amour d'un peintre pour
-la couleur ne le poussa à de semblables inspirations, jamais aucun ne
-l'adora avec une tendresse si respectueuse et ne sut la violenter, avec
-autant de bonheur, dans le coup de folie de la passion...
-
-Quand on examine certaines toiles de Monticelli, on a l'impression de
-l'ouverture d'un écrin contenant des bijoux rares subitement placés
-à la lumière. Vraie parure des princesses de contes de fées, ils
-apparaissent, dévotement sertis, avec leurs ornements niellés d'émail,
-leur délicate orfèvrerie ajourée, l'éclat doux de leurs diamants
-vieillis, la patine de leurs métaux de couleur, comme d'anciennes
-merveilles d'un art oublié. De même qu'un échange sympathique de rayons
-lumineux a pu se faire, à la longue, entre des pierres précieuses
-voisines, et en a adouci l'éclat; de même, la violence des richesses
-de la palette de Monticelli s'est apaisée, la couleur trop neuve s'est
-agatisée avec le temps.
-
-A l'encontre des peintures bitumineuses, des toiles peintes sur
-des dessous non entièrement secs, lesquelles vont progressivement
-à la mort, celles de Monticelli gagnent tous les jours. Et ses
-paroles prophétiques: _Je peins pour dans trente ans_, sont prêtes
-à s'accomplir: son oeuvre acquiert sa grande beauté au moment où,
-sortie de la période des silences intéressés, des sourires ironiques,
-des enthousiasmes isolés et contenus, elle va se montrer dans toute sa
-clarté irradiante.
-
-Cette couleur, Monticelli l'a toujours appliquée avec la sûreté de main
-d'un Japonais; mais il lui a donné la consistance qui fera sa
-durée. Non triturée avec la brosse, son éclat emprisonné dans un liquide
-composé surtout de vernis copal, elle n'a subi aucune des réactions
-chimiques qui détruisent d'autres peintures.
-
-Le peintre ne se sert pas de sa palette pour y préparer le ton. Il
-obtient, par exemple ses gris, par le voisinage de couleurs franches
-diminuées de blanc. Il a dans le cerveau la vision tellement nette du
-résultat de certains mélanges, dans de différentes proportions, qu'il
-les pose sur sa toile d'un coup sans jamais avoir besoin d'y revenir.
-Son art consiste surtout dans l'application adroite de ces mélanges.
-Suivant le cas, l'effet qu'il veut obtenir et les relations qui les
-entourent, il donne aux couleurs qu'il juxtapose ainsi une grande
-importance d'application et d'ordre. A l'infini, il arrive ainsi à
-varier ses tons, en leur laissant toute la fraîcheur de l'inspiration et
-de la touche.
-
-L'instinct du coloriste est chez lui si puissant, qu'il peut découvrir
-et appliquer la science des lois des complémentaires; la science des
-neutres--cette force des grands coloristes--avec laquelle il va éteindre
-et manier à son gré les stridences les plus aiguës. Et, si éclatants que
-soient les timbres de sa symphonie, ils ne choqueront jamais, car ils
-seront toujours merveilleusement entourés et accompagnés.
-
-Pour l'effet, à dessein, il prend volontairement de grands partis
-d'ombres et de lumières, évitant la complexité des reflets. Il sait
-arriver aux rapports de tons justes en conservant à la couleur toute
-sa franchise. S'il est le plus audacieux, il est aussi le plus savant
-coloriste. Quand, dans ses toiles, la pâte coule en laves brûlantes
-comme un fleuve de feu, l'harmonie demeure dans ce brasier ardent:
-éclats soufrés d'or, lueurs rougeâtres d'incendie, phosphorescentes
-irradiations, sont sauvés, excusés, par la force de l'effet et de la
-couleur concentriques.
-
- *
- * *
-
-Monticelli possède étonnamment le sens de l'arabesque! L'arabesque,
-cette science mystérieuse de la ligne qui est aux arts du dessin ce que
-sont pour les mondes les lois d'attraction universelle; l'arabesque,
-avec la volupté de ses ellipses, l'envoûtement de ses volutes, le
-pouvoir de ses lignes qui s'attirent, qui se lient, se délient d'après
-une mathématique idéale, elle est chez Monticelli dans toute sa beauté,
-adéquate à la couleur. Harmonisée, dans l'opposition éclatante des
-bleus et ors; pesante, des verts éteints sur l'indigo pur; ou tendre,
-des mauves roses sur la cendre verte; et parfois harmonisée aussi dans
-l'opposition violente, tragique, l'arabesque apparaît dans ses toiles
-comme éclate dans l'orchestre la sonorité brusque d'un affreux accord
-dissonant dont l'heureuse réalisation s'opère aussitôt, inattendue,
-docile, sur la joie d'une sensation de douces consonances picturales.
-
-L'arabesque du peintre marseillais, aussi curieuse par la touche que
-par le dessin, par la couleur que par la ligne, est, parmi ses qualités
-originales, une des plus suprêmes de son art.
-
- *
- * *
-
-Par toutes ses séductions, la nature avait pris le peintre. Le
-peintre l'aima intimement, la posséda, et devint un grand paysagiste
-primesautier. Mieux qu'aucun il devina que «l'art devait être la large
-synthèse des choses» et qu'il fallait surtout peindre avec son cerveau.
-Son oeuvre de paysagiste est belle par son mystère, elle fuit le Vrai
-pour atteindre le Beau; et par là, elle résout mieux, en quelque
-sorte, les problèmes énigmatiques des aurores, des soirs, qui échappent
-à l'explication par les solutions picturales ordinaires. Monticelli,
-en un mot, fait une géniale transposition de la nature. Elle lui
-devient un thème à modulations si riches, si imprévues, que même le
-motif principal, s'il n'est pas incisif, est oublié. Sa sensation est
-tellement forte, qu'elle tord, qu'elle broie, qu'elle déforme!... Mais,
-elle l'aide à créer.
-
-De nouveau, pour peindre les soirs incandescents, il trouve sur sa
-palette les étranges reflets citrins, les safrans vigoureux; pour les
-crépuscules, la douceur des ciels vermeils et verts; pour la tiédeur du
-midi automnal, l'éclat métallique de la turquoise intense, à travers la
-vive rousseur des arbres. Puis, avec le poème des nues en marche, sous
-un ciel de cuivre orageux, les rouges vinaigre s'opposant aux hyacinthes
-glauques ou s'éteignant dans les tragiques violets.
-
-C'est un soir dramatiquement éclairé, un paysage de légende moyenâgeuse:
-sous la nuée mauvaise, l'arbre ploie, avec la détresse de ses branches
-en gibet; un affreux drame se joue dans des fonds sanglants; une
-mare, au premier plan, reflète en la renversant l'horreur du ciel, la
-catastrophe de la terre...
-
-C'est la nature en joie, exubérante de vie. Dans l'enveloppe ouatée
-de l'impalpable cendre verte du ciel, un arbre majestueux étend ses
-bras en patriarche sur la prairie en fête. Sur ce tapis scintillant,
-tissé des plus jolies soies, la rosée a jeté la diaprure de ses perles
-que le soleil colore en fusées irisées. Monticelli a donné le mieux
-la sensation de l'exquise caresse faite à la terre et aux arbres par
-les rayons solaires. Il a surpris en flagrant délit le soleil venant
-racler sa palette sur la création, il lui a volé son procédé, et il a
-peint comme le soleil... Mieux qu'aucun il va rendre désormais le
-caractère essentiel qui émane de la poésie des heures, des pays.
-
-De la Provence, il peint les soirs, la fin des journées brûlantes d'été.
-Dans le fond d'or, strié de bandes rouges, sous l'horizon, le soleil
-vient de disparaître en accrochant ses derniers rayons aux squelettes
-d'arbres rabougris. Par l'effort de la journée délirante, la végétation
-est accablée, les arbres implorent, et les ajoncs, comme cuits, en
-garance fanée, presque éteinte, s'affaissent, exténués.
-
-Il rend avec intensité le coin de route éclatante de soleil, le vieux
-puits, les touffes robustes et agressives des chardons verts poussiéreux
-qui la bordent et la note de leurs fleurs mauves poudrerisées; alors
-que, sous le ciel en ébullition par l'intensité calorique, l'air
-trépide, et que, dans le silence particulier aux atmosphères torrides,
-sur les arbres, les cigales lassées se sont endormies.
-
-Dans le sentiment d'un vigoureux pittoresque, il sculpte, avec des
-pierres moussues, un vieux pont couvert de lierres et encadré de
-verdure. Sous le cintre architectural de son arche caduque, il fait
-passer la rivière qui flirte sur ses bords avec les roseaux penchés.
-Mais son exaltation méridionale force bientôt la masse liquide à se
-changer au premier plan en tumulte de charge guerrière, en gloire
-d'irisations.
-
-Il peint ses paysages par touches grasses, en marqueterie colorée; le
-neutre des fonds, entre lesquels elles apparaissent, les cerne et les
-divise. Avec ce procédé qui paraît devoir conduire au papillotage,
-Monticelli obtient un ensemble d'une impeccable tenue et d'une parfaite
-harmonie.
-
- [Illustration:
- PAYSAGE (ÉTUDE)]
-
-Puis, c'est dans la somptuosité des couchants, la gloire et les
-tristesses automnales, l'arabesque de leur rouille et de leur tache
-de sang sur l'incendie de leur ciel, la douce harmonie des paysages
-matinals, aux tons vermeils pareils à ceux qui, par la cuisson
-solaire, dorent les grappes des raisins trop mûrs. Les plus modestes
-paysages familiers grandissent avec Monticelli. Par lui, le petit
-morceau de terre devient épique. Dans sa puissance d'évocation
-panthéiste, ainsi qu'un Ruysdaël exalté, il semble résumer la création
-dans un arbre, un ciel, un morceau de terrain: il fait un monde qui
-tourne...
-
- *
- * *
-
-Ses marines, ses coins de mer plutôt, sont synthétiques. C'est toujours
-le morceau de nature qui grandit à travers sa vision. Un village de
-pêcheurs, avec ses petites maisons blanches sur un fond de colline
-provençale, le calme de son port minuscule. La vie «au cagnard» du
-pêcheur méridional racontée par le détail de quelques batelets et de
-leurs engins de pêche; la vie de la nature dite par quelques reflets sur
-l'eau en mouvement.
-
-Aux environs de Marseille, à Séon-Saint-Henry peut-être, des barques
-sur un coin de rive, où vient mourir, dans un rythme lent, la vague
-clapotante. Au ciel, la belle arabesque des fumées d'usine, qui brode,
-autour du bleu, de symboliques spirales. Au loin, le port, la forêt
-de ses mâts dans une brume d'apothéose, avec la divination de la vie
-tumultueuse de quelque Tyr ou Sidon lointaine, la sensation historique
-de longs siècles de gloire maritime d'un grand port phénicien.
-
-Si le peintre provençal n'a pas cherché à rendre le grand caractère
-de la mer--pas plus, du reste, que celui, angoissant, des masses
-chaotiques--si la poésie et le mouvement de l'eau ne l'ont point
-tenté dans leur ensemble, il a étudié avec soin la trame de son tissu
-prismatique. Dans le riche vestiaire où il suspend ses beaux vêtements
-de femme, dans les coffrets où il enferme ses pierreries, on
-retrouve ses effets de moires changeantes, les apparitions fugitives de
-ses émeraudes, le miroitement de son kaléidoscope liquide.
-
- *
- * *
-
-Autant par la beauté de leur couleur et de leurs formes que par la
-diversité de leurs caractères, les animaux ont tenté le peintre.
-S'il aime à voir--tenu en laisse ou debout devant la châtelaine--le
-lévrier de race aux jambes hautes et fines; s'il aime à mettre sur les
-lacs endormis l'ébrouement des cygnes ou la grâce de leur silencieux
-glissement giratoire; s'il se plaît à flatter, en l'exagérant, l'orgueil
-arrogant des paons, la fierté élégante du cheval pur sang, il sympathise
-aussi avec l'animal auxiliaire de l'homme: le cheval de labour à
-l'encolure solide, chez qui le travail quotidien a développé la beauté
-de la musculature, l'âne avec sa philosophie entêtée, le boeuf avec
-sa passivité lourde. Tous l'intéressent, les grands, les petits, les
-superbes, les humbles.
-
-Il oppose, au-dessus des eaux glauques et mouvantes, le dessin d'un
-fond japonais aux tons émaillés de vieille céramique. Dans des poses
-hiératiques, comiques de gravité, il y fait grouiller des oiseaux
-aquatiques, pélicans goitreux, flamants roses, canards chinois. Il voit
-dans les étables les ruminants somnolents, et dans les poulaillers le
-tumulte de la vie des poules et des coqs. Toujours, malgré la rutilance
-de la couleur qui semble l'absorber, malgré son faire un peu brutal,
-il laisse à chaque animal son caractère, il appuie ses habitudes, il
-souligne son instinct.
-
- *
- * *
-
-Quand Monticelli peint la nature morte, il est _babylonien_, suivant
-l'expression chère à notre regretté A. Lauzet. Ce n'est ici ni le
-trompe-l'oeil, ni l'objet sacrifié à l'effet décoratif: mais par
-sa puissante interprétation, une augmentation de l'essence même des
-choses. Par lui aperçus, les fruits sont plus savoureux, les fleurs plus
-odorantes. Les tapis--malgré la pauvreté des modèles--sont somptueux.
-Les étoffes communes se changent en tissu précieux de chaîne et de
-trame, de couleur et de dessin. L'humble vase devient sacerdotal. Les
-pots, la cruche provençale se transforment en bibelots d'art d'un grand
-prix. Les objets les plus ordinaires, précieusement colorés, prennent
-des lignes et des courbes nouvelles. Ils sont agrandis, augmentés,
-inclus dans un dessin énorme. Avec la large simplicité de l'effet,
-la beauté de la ligne, avec la magie de la couleur, Monticelli fait
-définitif...
-
-L'oeuvre de ce peintre est--pour me servir d'un mot désormais
-historique--un «bloc» aussi, qu'il faut accepter entièrement, sans
-chercher à en enlever la moindre parcelle. Comment, sans détruire
-la belle harmonie de ses tableaux, y ajouter une touche, y modifier
-une ligne? Son génie, comme tous les génies, s'impose autant par ses
-qualités que par ses aspérités caractéristiques.
-
-Qui essaierait du reste d'ajouter un mot à un monologue de Shakespeare?
-Qui oserait enlever une seule note dans l'oeuvre de César Frank?
-
- *
- * *
-
-L'art du peintre provençal va atteindre de plus hautes cimes: d'un
-beau geste, il a simplifié la ligne et augmenté la sonorité de sa
-palette. Il va dans le sens de la couleur franche sans altérations,
-de la couleur pure, simplement diminuée par les voisinages immédiats
-et débarrassée à jamais des bains assombrissants. Déjà, il entrevoit
-une évolution vers quelque chose de plus robuste, de plus grand. Comme
-Beethoven, peut-être,--après sa 9e symphonie et ses derniers quatuors à
-cordes,--il a la perception d'un art nouveau; et, au moment où dans ses
-toiles il en bégaie la formule, son cerveau craque tout à coup, cède, se
-désagrège et se déséquilibre...
-
-Est-ce sous l'effort exagéré d'une production formidable ou de
-l'exacerbation trop longue de ses facultés? Est-ce la conséquence
-de souffrances morales, d'amours malheureux, de déceptions? la
-méconnaissance de son génie ou la tristesse de sa vie depuis longtemps
-silencieuse et solitaire? Sont-ce les suites, comme on l'a dit, des
-heures d'oubli demandées à l'absinthe? Les causes importent peu.
-Monticelli est vraiment détraqué; et à ceux qui lui demandent de ses
-nouvelles, il répond gravement: _Je viens de la lune._
-
-Oh! cette chose épouvantable, l'homme survivant à son génie; la
-tristesse de la décadence d'un si beau cerveau! Pendant près de cinq
-ans Monticelli, dément, continue à peindre, à produire plus que
-jamais. Et alors, il exagère, sans aucune mesure, son genre. Il fait
-une épouvantable charge de sa manière, une caricature mauvaise de ses
-qualités. On dirait qu'il tente dans sa folie de diminuer, ironiquement,
-sa gloire immanente. En ce moment douloureux, des plagiaires
-nombreux--oiseaux de proie qui ont senti la fin prochaine--se jettent
-sur son oeuvre, et, par d'infâmes copies, l'aident dans cette tâche
-sinistre[48]. Les Monticelli courent les rues, s'étalent dans les
-vitrines les plus interlopes, sont partout, grotesques ou simplement
-mauvais, bêtes, pitoyables, falsifiés. Et la foule, cette fois, dans son
-incapacité de distinguer le bon grain dans toute cette ivraie, exulte,
-se réjouit de sa prétention d'augure. L'accusation de folie, de tout
-temps prêtée au peintre, est malheureusement aujourd'hui justifiée...
-La fin de Monticelli est proche. La main du peintre ne peut plus obéir
-à son cerveau qui ne sait plus commander: _Mes doigts sont en cuivre_,
-dit-il. La main va s'arrêter, cinq ans trop tard.
-
- [48] Plus qu'aucun peintre Monticelli est volé, volé dans son
- nom, volé dans ses oeuvres. Et quand beaucoup de ses toiles, parmi
- les meilleures, courent l'Amérique sous la signature de Diaz,
- une quantité d'horribles peintures lui sont en France--à Paris
- surtout--attribuées à tort.
-
-Dans la chambre où pénètre par la fenêtre ouverte un gai soleil
-prometteur de vie, le 29 juin 1886, Monticelli, sur son lit, couché,
-agonise. Le peintre a trouvé la force, dans l'excitation nerveuse qui
-préface quelquefois la mort, de peindre sa dernière toile. A ses côtés,
-des taches de couleur et de vernis ont glissé sur les draps et le
-linge. Avec l'odeur des essences, on devine la mort flotter, dans cette
-chambre, en molécules mystérieuses, impondérables... Comme suprêmes
-réflexes, la paralysie des méninges laisse encore à l'homme le besoin de
-peindre, l'habitude de la couleur. S'est-il ressaisi, le grand artiste?
-Non, mais il peint... Près de lui, la Mort regarde, attend, impatiente.
-Elle seulement va pouvoir lui arracher son pinceau... La palette
-est lâchée... les bras sont tombés, inertes... la tête lourde, dans
-l'oreiller pénètre...
-
-Dans l'Infini, Monticelli poursuit son rêve d'Art!
-
- *
- * *
-
-Il repose ignoré, oublié, le divin coloriste, dans un coin du
-cimetière, à Marseille, sans que la moindre inscription en note la
-place, sans que les fleurs égaient cette tombe abandonnée. Aucune
-ruelle de sa ville natale ne porte son nom; nul buste, nulle plaque
-commémorative ne le rappellent à la mémoire des hommes.
-
-Mais, déjà tinte allègrement l'heure de la justice. Elle sonne,
-annonçant la marche triomphante de son génie, vers la postérité
-vengeresse.
-
- _Je peins pour dans trente ans..._
-
-En vérité, pour Monticelli, pour sa gloire, les temps sont révolus.
-
- Les commentateurs, d'abord assez rares, de Monticelli,
- apparaissent maintenant plus documentés. Après les articles
- anciens de Paul Arène, Emile Bergerat, Ch. Fromentin, etc., et
- l'intéressante étude de Guigou contenant vingt-deux lithographies
- de Lauzet, voici quelques pages très littéraires de M. Robert
- de Montesquiou, contenant avec beaucoup de citations de jolies
- appréciations personnelles[49].
-
- [49] _Gazette des Beaux-Arts_, n° du 1er février 1901.
-
- Parmi les articles cités, il faut surtout retenir des fragments
- de ceux signés Émile Blémont, écrits en 1881, à propos de la vente
- Burty. M. de Montesquiou donne ces fragments en les accompagnant
- d'heureuses réflexions.
-
- «Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de
- Shakespeare. Ici, c'est le _Décaméron_. Là, c'est le _Songe d'une
- nuit d'été_. Il est le poète de la lumière.--Comme on l'a dit pour
- Diaz, _Il ne montre pas un arbre ou une figure, mais l'effet du
- soleil sur cette figure ou sur cet arbre_. Il y a _ce style de
- fête_ dont parle Carlyle.
-
- [Illustration:
- Cliché Nadar.
- DÉCAMÉRON]
-
- «Sans effort, en se laissant naïvement aller à son imagination,
- il évoque, dit M. Émile Blémont, des féeries adorables, où il
- réunit en des décors et sous des costumes d'éternelle beauté, les
- déesses et les demi-déesses de tous les âges et de toutes les
- patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et les Judith,
- les Fiammetta et les Rosalinde, les Ève et les Béatrice, les
- courtisanes de Corinthe et les marquises de la Régence.»
-
- «Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique domaine de
- Watteau, où fleurit l'élégance d'une vie surnaturelle. Il en a
- renouvelé la grâce. Il y a retrouvé le sourire de la ligne, l'âme
- de la forme, la cadence des poses, en des bosquets d'apothéoses,
- en des bois baignés d'un clair de lune bleu, en de magiques
- campagnes pleines de vibrations musicales et de pénétrants
- parfums, en des fêtes galantes d'une volupté suprêmement
- mélancolique. Mais j'en avertis les gens positifs, ajoute M. de
- Montesquiou, il faut être un peu poète pour sentir la poésie
- un peu folle de ces personnages lyriques et de ces chimériques
- paysages. Il faut avoir en soi de quoi éclairer cette lanterne
- magique. Alors seulement un tableau de Monticelli, avec toutes
- ses imperfections, avec toutes ses défaillances, est aux regards
- et à la pensée, suivant l'expression de Shelley, _une joie pour
- toujours_.»
-
- M. de Montesquiou achève ainsi, en très coloré poète, son étude
- sur Monticelli: «Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de ceux
- de ce coloriste étonnant, tous, enfants, nous les avons faits,
- et je les revois dans mon souvenir. Au chaud de l'été, nous
- écrasions, entre une planchette et un fragment de vitre, lobélias,
- calcéolaires, géraniums, tous les tons les plus fulgurants du
- jardin, et nous nous complaisions des heures à contempler fascinés
- les éblouissants ensembles ainsi conçus, composés de fleurs
- broyées.»
-
- Si exquise que soit cette comparaison, voici une phrase plus
- heureuse encore et qu'il faut citer toute, car elle est en quelque
- sorte, avec un rare bonheur d'expressions imitatives, explicative
- du talent de Monticelli:
-
- «Un intitulé prononcé à propos, c'est celui de _Fêtes galantes_;
- avec le titre de _Jardins d'amour_, il baptise excellemment une
- grande part de cette oeuvre, toute faite d'un papillonnement de
- Triboulets et de Méphistos, de pages et d'abbés, de seigneurs
- et de dames. Le mot _irradiation_ caractérise bien le fluide en
- lequel ils baignent. Ce sont des trouées, des infiltrations,
- des percées lumineuses, quasi incandescentes; comme des vols
- d'abeilles de flamme, des essaims de papillons ignés ou de
- lucioles envahissant les feuillages, soudain piquetés, tiquetés,
- tigrés de voltigeantes étincelles.»
-
-
-
-
-PAUL GUIGOU
-
-1834-1871
-
-
- [Illustration:
- PAUL GUIGOU
- (1834-1871)]
-
-
-V
-
-PAUL GUIGOU
-
- _A René Seyssaud._
-
-
-Il y a entre l'homme et la nature une harmonie secrète qui peut servir,
-surtout en peinture, de thèmes inépuisables aux conceptions futures. Des
-artistes l'ont compris: Puvis de Chavanne entre autres, qui laisse à son
-paysage le soin de commenter la pensée principale: l'action, et lui fait
-jouer le rôle du choeur antique.
-
-Désormais l'évolution est faite; et le paysage, que l'on considérait, il
-n'y a pas bien longtemps, comme un art secondaire, a pris l'importance
-qu'il méritait.
-
-C'est que «la nature est _tout_»; c'est qu'elle contient _tout_: force,
-beauté, passion, poésie, sentiment, «qu'elle informe, et manifeste
-toutes les grandes expressions morales et pittoresques de l'Art[50]».
-
- [50] Raymond Bouyer. _Le Paysage dans l'Art._
-
-Elle est, avec l'eurythmie des pures lignes que font sur le ciel bleu
-les crêtes des promontoires méditerranéens, l'incomparable architecte
-plus grec que l'art grec. Elle est, dans les harmonies du «frais tumulte
-du matin», des mélopées douces ou tragiques de la mer, de la plaintive
-chanson des pins qui vibrent dans sa symphonie aérienne, la
-musicienne divine.
-
-Et l'art pictural sera, dans la joie toujours nouvelle de ces spectacles
-changeants: gloire des couchants, énigme des aubes, majesté horrifiante
-des montagnes et poésie des eaux; spectacles sans cesse modifiés ou
-exaltés suivant la saison et l'heure, par la magique lumière du ciel.
-
-Il faut le répéter encore: par l'épuisement et le rabâchage des
-inspirations prises à l'histoire, à la légende et à la Bible, le
-peintre devra maintenant nous intéresser par le sens de la vie dont
-nous participons, et nous donner en face de la nature «son état d'âme»
-avec la personnalité de sa vision. Par le portrait de l'homme, par le
-portrait de la nature, l'artiste recule à l'infini le champ d'action
-qui peut rendre ses émotions captivantes. Il rattache les sensations de
-peinture à celles que nous donnent la musique et la poésie.
-
- *
- * *
-
-Dans le nombre des glorieux paysagistes français qu'on nous montra à la
-Centennale, un peintre jusqu'alors assez inconnu à Paris, Paul Guigou,
-se révéla avec un _Paysage de Provence_[51], un simple paysage, où se
-magnifiait dans un acte de conscience artistique l'amour de la nature,
-la tendresse pour le pays natal.
-
- [51] Ce tableau acheté par l'État, à l'issue de l'Exposition
- universelle, est en ce moment au musée Galliera, attendant son
- entrée au Louvre.
-
-La conscience, cette qualité des plus grands artistes, est, en effet,
-dans l'art de Paul Guigou, affirmée avec une si grande et si énergique
-beauté qu'elle fait passer sur la sécheresse du peintre allant parfois
-jusqu'à la dureté, et sur son exagérée minutie.
-
-D'où venait ce paysagiste oublié, si peu récompensé aux anciens
-Salons officiels?
-
-Le 15 février 1834, Paul Guigou naissait à Villars, près d'Apt, sur
-les confins de l'ancien Comtat, dans cette partie de la Provence qui
-va en escalade pittoresque jusqu'aux premiers contreforts alpestres.
-Au collège d'Apt, l'enfant commença des études continuées ensuite au
-séminaire d'Avignon. Ses parents, qui étaient dans l'aisance, rêvaient
-pour lui un métier en rapport avec leur situation de fortune. La mère
-désirait le voir se faire prêtre; désir que faisaient alors secrètement,
-en Provence, toutes les mères chrétiennes. Mais le jeune homme, bien
-qu'excellent élève, n'avait pas la vocation sacerdotale; et, à sa sortie
-du séminaire on le destina au notariat. Le 6 novembre 1851, Paul Guigou,
-après l'obtention de son diplôme de bachelier ès lettres à l'Université
-d'Aix, fut envoyé à Apt comme aspirant notaire chez Me Madon.
-
-La famille Guigou, qui avait quitté le Vaucluse, habitait Marseille
-depuis quelques années. Paul Guigou avait volontiers accepté un
-déplacement qui lui permettait d'aller vivre pendant un certain temps
-dans un pays qui lui avait laissé le souvenir de beaux paysages ayant
-enchanté son enfance. Si la perspective du notariat ne lui souriait
-que médiocrement--car il était déjà mordu du désir de dessiner et de
-peindre--il échappait ainsi à l'étroite surveillance paternelle et
-allait pouvoir se livrer à son art préféré. Dans l'étude de Me Madon où
-il n'était pas sévèrement tenu, car le tabellion était un brave homme,
-le clerc s'enfiévrait d'émotions à l'évocation des paysages proches. Par
-la fenêtre du bureau, il pouvait apercevoir, aux extrémités de la rue
-de la petite ville, les fonds de collines qui s'étagent et ferment le
-pays en allant vers la Durance, dans des courbes molles et concentriques
-au fond desquelles circulent les combes solitaires. Par quelques
-échancrures de bleu aperçues au-dessus des toitures, il pouvait rêver
-encore à de fraîches oasis vers Roc-Sallière, à des voisinages de
-sources ombreuses qui, dans ce pays aride, paraissent par opposition
-plus édéniques. Mais la beauté sauvage du paysage provençal devait
-surtout le retenir et il en goûtait déjà l'âpre accent.
-
-Car, non loin de là est le pays des ocres où se ruent sous le ciel
-intense les colorations extrêmes qui font paraître plus blanche la route
-et plus puissante la verdure. Sur ce sol rocailleux se hâtent d'habiter
-l'olivier et le mûrier, entre quelques pentes couvertes de vignes, parmi
-les rectangles de terre en rouges vifs et en jaunes éclatants.
-
-L'aspirant notaire demeura trois ans à Apt sans trouver le temps long.
-Il s'était empressé, il est vrai, dès les premiers jours de son arrivée,
-d'aller demander des leçons de dessin au professeur du collège de la
-ville, M. Camp. Celui-ci, abasourdi des étonnantes dispositions de son
-élève, lui dit au bout de peu de temps «Vous en savez autant que moi;
-allez étudier sur nature.» C'est elle, en effet, qui fut la meilleure et
-presque la seule éducatrice de Paul Guigou.
-
-Avec beaucoup de ténacité, avec un soin et une volonté extraordinaires,
-il se mit à dessiner les arbres, les rochers et les montagnes de son
-pays. Il obtint à la longue de précieux résultats; et lorsqu'il vint
-montrer ses dessins à Loubon, ce dernier, pressentant une vocation,
-l'encouragea fort à étudier et se mit à sa disposition pour le
-conseiller. Paul Guigou était revenu à Marseille et achevait son stage
-dans l'étude de Me Roubaud, pendant que, préoccupé de recherches sur
-nature, poussé par le directeur de l'École des Beaux-Arts dont il
-suivait les cours, il se livrait presque entièrement à la peinture,
-luttant contre les désirs de sa famille, qu'il devait vaincre malgré
-tout.
-
-A partir de ce jour, Paul Guigou se révéla vite. On peut même
-observer que ce peintre, après sa période de débuts, où il reste encore
-sous la dépendance du faire de Loubon, après sa première manière un peu
-noire et un peu conventionnelle, fit tout jeune ses meilleures toiles:
-son tableau du musée de Marseille, par exemple, et celui exposé à la
-Centennale.
-
- *
- * *
-
-A l'Exposition de la Société artistique des Bouches-du-Rhône, Paul
-Guigou se montra pour la première fois, en 1859, avec deux toiles qui y
-furent remarquées: _Chemin dans la colline à Saint-Loup_, et _Vue prise
-aux abords de la rue Ferrari_. La première se ressentait visiblement
-de la manière de Loubon, surtout dans la facture et la compréhension
-des terrains du premier plan; elle contenait cependant des qualités
-d'atmosphère, un sens de la couleur bien personnels. Quant à la seconde
-toile, elle était dans une tonalité un peu sombre, très montée de
-ton. Ces deux tableaux prouvaient déjà le tempérament d'un peintre et
-la volonté d'un consciencieux. Or, à cette exposition figuraient les
-oeuvres de Puvis de Chavanne, Luminais, Couture, Baron, Jules Dupré,
-Corot, les deux Rousseau, Troyon, Van Marck, Loubon, Palizzi, Fromentin,
-Ziem, Monticelli, Diaz, Gudin, Chintreuil, Aiguier, Millet, Jules Noël,
-etc., c'est dire assez que l'Exposition n'était pas provinciale. Malgré
-cela et peut être même à cause de la promiscuité de telles oeuvres,
-Paul Guigou n'eut bientôt qu'un désir: aller à Paris. Il n'y fit qu'un
-court séjour. L'existence n'y était pas facile, car il ne pouvait
-encore espérer pouvoir vivre du produit de la vente de ses toiles. Il
-revint enthousiasmé avec l'idée très arrêtée de poursuivre la carrière
-artistique.
-
-Aussitôt rentré à Marseille, quelque peu influencé par Courbet
-qu'il avait admiré là bas, Paul Guigou installe son chevalet devant
-les sites les plus agrestes et les moins peints des environs de cette
-ville. Il expose, en 1859, le _Vallon de la Panouse_, qui fleure une
-Provence aride, désolée même, mais capiteuse; un coin presque inconnu
-où jusqu'aux bords du chemin, dans le _draiou_[52] local, le thym,
-le romarin, la sauge et les lavandes s'acharnent à pousser entre les
-pierres, parmi les argelas dominateurs et parasites, avec, au fond, la
-colline nue, abrupte, brûlée, où l'ombre met des cassures d'un violet
-spécial.--Une nouvelle note était trouvée. La Provence comptait le
-peintre historiographe de son sol aride, de ses collines marmoréennes,
-de ses lignes fortement accusées dans la lumière crue, enfin de son
-caractère particulièrement sauvage.
-
- [52] Sentier.
-
-Paul Guigou ne saura voir autrement son pays: mais éprouvant fortement
-cette poésie du terroir, il en imprégnera ses toiles avec tant de
-sincérité qu'on doit lui pardonner sa violente franchise.
-
-Il continue à parcourir les endroits les moins riants, mais les plus
-caractéristiques: le _Ravin de la Nerthe_, où on n'aperçoit que des
-rochers amoncelés en désordre, des arbres décharnés qui élèvent
-désespérément leurs branches rachitiques vers le ciel; et dans une
-sorte de vallée de Josaphat impitoyable, un chaos lunaire où la lumière
-pourtant chante la vie sous l'azur bleu.
-
-Les _Gorges d'Ollioules_, rendues effarantes par la torsion géologique
-de leurs roches, l'effort vain de quelques végétaux à pousser dans
-les interstices du granit et des gneiss; l'eau qui longe le ravin,
-constamment arrêtée dans sa marche par les pierres anguleuses, tous
-les détails d'un coin de désolation.
-
-Cependant, de ses paysages, Paul Guigou sait déduire l'effet.
-
-Ici, il attend que les ombres atteignent telles parties des gorges
-pour éclairer plus vivement les fonds et faire refléter le ciel bleu
-sur les eaux transparentes; là, il fait courir sur cette nudité des
-ombres légères dont l'arabesque est une joie pour l'oeil, un accident
-anecdotique emprunté à la nature même, et avec lequel il sait la parer.
-
-Pour le peintre, cette époque est féconde en petites études charmantes
-et en morceaux puissants. Paul Guigou s'éprend du geste des laveuses
-qui, agenouillées dans les caisses de bois, un mouchoir couvrant leur
-tête, font, aux bords des ruisseaux et des rivières, une jolie tache de
-couleurs; et très consciencieusement il les étudie sans rien omettre des
-détails de leur costume.
-
-Mais en 1860, à part quelques artistes et quelques rares amateurs,
-personne n'appréciait l'art de Guigou. Dans la _Tribune artistique et
-littéraire_, M. Auguste Chaumelin, animé pourtant de bonnes intentions
-décentralisatrices et dont les efforts furent méritants, faisait à Paul
-Guigou, ainsi qu'à Monticelli qu'il ne comprenait point, les reproches
-les moins mérités.
-
-Incompris dans son pays, le pauvre artiste, fort de sa vocation
-impérieuse, des encouragements de Loubon et de quelques peintres amis,
-signifia à sa famille qu'il allait se fixer définitivement à Paris et
-qu'il renonçait pour toujours au notariat. Un vrai conseil de famille
-se réunit devant lequel comparut Paul Guigou. La discussion fut
-orageuse: mais Guigou l'emporta. «Je ne ferai jamais, dit-il, un notaire
-consciencieux, je puis faire un bon peintre.» Le père consentit alors à
-laisser partir son fils en lui assurant une pension de cent francs
-par mois.
-
-A Paris, nous retrouvons Paul Guigou travaillant avec une énergie
-rare, vendant quelques toiles, et collaborant au _Moniteur des Arts_.
-Enfin, après quelques refus, le peintre provençal apparaît au Salon de
-1863. En ce temps, le paysage n'était pas en honneur à l'Institut où
-se recrutaient les seuls membres du jury de peinture. Les paysagistes
-étaient considérés comme des artistes inférieurs, et dans les catalogues
-le paysage venait hiérarchiquement après la nature morte. On ne se
-doutait guère que dans les quelques noms de peintres que la postérité
-retiendrait comme ayant illustré le XIXe siècle, les paysagistes
-auraient la préséance.
-
-Paul Guigou exposa donc au Salon de 1863 deux toiles importantes: les
-_Collines d'Allauch_ et le _Coucher de soleil à Saint-Menet_. Cette même
-année, Loubon mourait à Marseille. La Provence était, par l'élève devenu
-un maître--quoique à peine âgé de vingt-neuf ans--dignement représentée.
-Les deux tableaux du paysagiste vauclusien accusaient le moment d'une
-personnalité curieuse et primesautière.
-
-Le paysage des _Collines d'Allauch_ du musée de Marseille est une très
-belle sensation de la campagne de Provence aperçue sous son aspect
-cassant, rébarbatif, mais lumineux et original. Le tableau est d'une
-heureuse composition: au premier plan passe au milieu de la toile
-le chemin capricieux que vient lécher par places la langue longue
-des ombres, car le soleil est déjà bas sur l'horizon. La lumière qui
-incendie les terrains ne les décolore point, les ombres qui y courent
-procèdent du ton local et sont transparentes sans la ressource des
-partis pris violets. Les plans s'en vont, en perspective, malgré
-l'énergie du dessin et la couleur des lointains. Les montagnes sont
-franchement délimitées dans le sens de leur mouvement géologique.
-Les arbres et les végétaux, comme pour se prémunir du vent violent qui
-les secoue d'ordinaire, se tiennent au sol par des attaches lourdes, et
-l'indication de leur masse est synthétique et belle.
-
- [Illustration:
- LES COLLINES D'ALLAUCH
- (Musée de Marseille)]
-
-Le peintre a cherché avec soin l'arabesque: son tableau en est une
-succession. Or, cette arabesque qui n'est jamais imaginative comme
-chez Monticelli, a été scrupuleusement prise par Paul Guigou dans
-la nature même. Il a en quelque sorte écrit sous sa dictée. Par des
-indications incisives et détaillées, l'arabesque du paysagiste cerne,
-avec de beaux contours, les arbrisseaux, fixe les sinuosités du sentier
-pierreux, agrémente les ombres, sculpte la silhouette des collines,
-et architecture les différents plans. Comme avec une pointe sèche,
-l'artiste a construit la charpente osseuse de son paysage et a introduit
-dans la partie gravée une couleur chaude, puissante, harmonieuse,
-adéquate au travail de son burin.
-
-Au point de vue impression dégagée du côté métier, on ne peut s'empêcher
-de constater qu'on n'a pas encore donné une si juste expression de la
-Provence vue sous cet angle particulier. Paul Guigou n'a jamais été un
-tendre. Les subtilités de la lumière ne l'ont pas occupé. Il n'entendait
-pas comme Aiguier la douce musique aérienne; mais il ne trichait pas.
-Son pays lui est apparu dur dans une atmosphère éclatante, un peu privé
-d'enveloppe; il n'a pas cherché à le voir autrement, ni avec les yeux
-d'un autre. Il fut profondément sincère. Pour cette raison son oeuvre
-doit intéresser et retenir.
-
- *
- * *
-
-Comme tous les provençaux, Paul Guigou n'était pas fixé à Paris depuis
-longtemps qu'il souhaita revoir la Provence. Et à peine revenu dans
-son pays, il va, en compagnie de Monticelli, parcourir, sac au dos, la
-Durance qu'ils descendent tous deux à partir de Mirabeau.
-
-Loubon leur avait indiqué un coin pittoresque entre tous: le village de
-Saint-Paul-de-Durance, qu'il affectionnait particulièrement pour lui
-avoir donné les motifs de quelques tableaux, et qui allait offrir, en
-effet, à Paul Guigou l'occasion de montrer, en une nouvelle veine de
-son talent, une Provence souriante et belle, bien qu'aussi peu connue.
-Le peintre vauclusien qui avait compris et révélé l'âpre beauté de la
-colline provençale découvrit dans les bords de la Durance des aspects
-nouveaux, des trésors de grâce.
-
-Il nous plaît de reconstituer par la pensée les bonnes journées passées
-au plein air, la camaraderie de ces deux Provençaux aux tempéraments
-si opposés, aux natures enthousiastes et droites bien faites pour se
-comprendre et s'apprécier. Il nous semble entendre Monticelli jetant
-de sa voix belle et timbrée le sonore _Arrêtons-nous ici, l'aspect de
-ces montagnes_, qu'il aimait à placer dans certaines circonstances. Il
-nous semble voir Paul Guigou s'installant avec la joie folle du peintre
-qui vient de découvrir un beau motif; et tous les deux émus, grisés,
-travaillant côte à côte, pour en arriver à une si différente et pourtant
-si intéressante interprétation de la nature.
-
-Monticelli aimait Paul Guigou, en qui il reconnaissait un artiste; et
-quoique ce dernier fût, par tempérament, réfractaire à la compréhension
-intégrale de l'art du génial coloriste, il était trop intelligent pour
-ne pas s'apercevoir de la grandeur de cet art. Aussi, chez quelques-unes
-de ses toiles, on sent chez le Paul Guigou de cette époque la tentative
-d'une évolution vers la manière large de son compagnon d'études, vers
-son interprétation transposée du paysage; seulement Paul Guigou,
-artiste de race, ne perdait point de sa personnalité. Il pouvait dire
-aussi: _Mon verre est bien petit; mais je bois dans mon verre._
-
-Sa manière s'élargit alors et sa couleur s'affine. Il se sert, comme le
-fait Monticelli, des dessous de son panneau pour cerner avec les neutres
-de la couleur du bois à peine frottés, les valeurs principales. Il
-obtient ainsi, même en de petites études, une ampleur qu'il ne possédait
-pas et qui est un peu factice, puisque lorsqu'il sera livré à lui-même,
-il retombera de plus en plus dans son faire méticuleux et sec qui va
-s'exagérant dans ses dernières productions.
-
-Pourtant, à Saint-Paul-de-Durance, le peintre provençal peint ses
-toiles «avec la naïve humilité de l'oeil et de l'âme qui sent». Il
-nous raconte en reporter avisé la vie du village: la _grande place_
-qu'ombragent les platanes séculaires, avec sous leur dais épais de
-feuillage, l'échappée ensoleillée vers la rivière et les coteaux
-illuminés; la _Fontaine_ où se réunissent les laveuses et les jeunes
-paysannes qui viennent remplir les cruches vertes, en causant, à
-l'ombre, de fiançailles proches. Il nous montre les vieilles maisons
-avec leurs portes basses et la théorie de leurs escaliers délabrés, les
-fenêtres étroites auxquelles s'accrochent des lambeaux d'étoffes. Il
-ouvre les portes d'étable, de style roman grossier; et, sur toutes ces
-choses, sur cette vétusté et ces haillons, il fait glisser en taches de
-couleur le soleil qui, à travers les feuilles, apporte ses richesses et
-sa gaieté.
-
-Le matin et le soir, il descend vers la Durance. Il aime le mouvement
-peu rapide de ses eaux qui vont entre les graviers blancs, les alluvions
-roses: _la Durance à Cadenet_ (Salon de 1865). Il choisit parmi les
-coteaux qui la cernent ceux dont le dessin pittoresque rappelle de
-vieux châteaux féodaux en ruines: les _Bords de la Durance à Saint-Paul_
-(Salon de 1864). Parmi les collines escarpées, celles qui sont assez
-semblables à de menaçantes forteresses: _Bords de la Durance à Mirabeau_
-(Salon de 1867).
-
-Ses fonds sont toujours dans les bleus aériens que les accidents de
-terrain varient et qui font le charme des collines de Provence. Sur
-cette note délicate, le peintre place la silhouette fine des arbres
-lointains. Il dit tout, il n'omet rien: ni l'anecdote des reflets dans
-l'eau, ni le caillou, ni le brin d'herbe; mais «la lettre est vivifiée
-par l'esprit»; et cette nature vue par instants photographiquement,
-n'apparaît pas moins grande dans les paysages de l'artiste.
-
-Si Paul Guigou a pu peindre quelques bons tableaux avec cette Durance
-jolie et décorative et dont il a déduit le caractère, c'est qu'il l'a
-étudiée en détail dans de moindres et intéressantes études. C'est
-tantôt sous des ciels transparents d'azur léger, une plage sablonneuse,
-une bande de terrains rougeâtres; de l'eau qui glisse entre les bords
-plats de la rivière; un fond très lointain; le coteau où s'accroche,
-bâti en amphithéâtre, le village blanc entre les vignes et les pins.
-Toujours, avec peu de chose, Paul Guigou réussit à donner le sentiment
-de l'étendue.
-
- *
- * *
-
-Après avoir récolté de nombreux documents, le peintre provençal
-retournait à Paris y faire ses tableaux. La vie était pour lui
-difficile. Il donnait entre temps quelques leçons de peinture et de
-dessin qui l'aidaient un peu. Souvent, l'été venu, le paysagiste n'avait
-pas les économies suffisantes pour faire son voyage en Provence. Il se
-contentait alors d'aller excursionner les bords de la Seine et de
-la Marne: _la Seine à Triel, en Seine-et-Oise_ (1866), où la rivière
-est large et a déjà l'aspect normand avec ses gras pâturages riverains
-bordés de hauts peupliers et ses fonds bas et boisés. Paul Guigou
-étudie avec soin le mouvement de l'eau: ses remous, les caresses de la
-brise sur sa surface par bandes espacées et frissonnantes. Dans l'été
-de 1867, il remonte vers _Moret_ et va peindre le Loing en soulignant
-son caractère tranquille et intime. A _Saint-Mammès_, il bâtit quelques
-arches de pont sous lesquelles la rivière passe, transparente, pendant
-que des femmes lavent abritées par un parapluie vert; vers la berge,
-sous le ciel gris, se découpent les toitures ardoisées des maisons
-riveraines.
-
-A _Villennes_, il se place devant le _Vieux moulin_, et, tout en restant
-d'une exactitude scrupuleuse, il arrange son motif de telle sorte qu'il
-en fait un paysage héroïque. Rien n'y manque: ni la vieille fabrique
-perchée sur le pont pittoresque; ni la grande masse des marronniers qui
-rejettent, comme une coulisse, le motif au second plan, ni les objets
-reflétés comme dans un miroir; ni, au premier plan, les deux bachots
-plats et longs dans lesquels des mariniers travaillent.
-
- *
- * *
-
-Aussitôt qu'il le peut, Paul Guigou revient étudier en Provence.
-Maintenant, il s'éprend d'un bel enthousiasme pour les arbres, et
-il les place dans ses paysages comme principaux acteurs. Il pénètre
-leur caractère avec la conscience qu'il a mise à étudier les paysages
-agrestes et la Durance décorative.
-
-Aux _Bords du Jarret_, il peint des effets d'automne sonores,
-en se servant avec adresse des dessous du ton des panneaux de bois
-pour obtenir les masses et les chaudes colorations qui s'exaltent en
-or sous le ciel bleu. Il aime surtout le chêne de Provence. Il place
-quelquefois aussi un bouquet de pins dans des plaines vastes, aux
-lumineux lointains. Il choisit «au bon soleil, les jolis bois de pins
-tout étincelants de lumière qui dégringolent jusqu'au bas de la côte,
-quand à l'horizon les Alpines découpent leurs crêtes fines[53]».
-
- [53] Alphonse Daudet. _Lettres de mon moulin._
-
-S'il ne compose jamais avec art ses paysages, il fait aussi oeuvre
-d'artiste, par le choix heureux du motif. Le peintre pense avec Platon
-que «le Beau est la splendeur du Vrai»; il n'interprète jamais au sens
-lyrique, car il copie presque; mais il a l'imitation pittoresque, et son
-enthousiasme pour la nature l'aide à créer. Pourtant son art n'est pas
-très élevé, car l'envolée lui fait défaut.
-
-Il aime les arbres, ces
-
- _Beaux arbres verts qui modulent des chants divins_,
-
-pour les opposer aux soirs de triomphe, aux soirs dorés, et faire de
-leur masse sombre pleine de majesté théâtrale l'évocation de quelque
-«bois sacré».
-
-Il voit souvent le chêne, le vieil arbre centenaire au feuillage éternel
-qui incise dans le paysage lumineux, par un geste de bénédiction, son
-arabesque lourde et grave.
-
-En 1870, Paul Guigou s'est arrêté devant les bastides provençales
-haut perchées sur les crêtes des vallons qui s'ouvrent brusquement
-vers l'échappée d'un fond de collines grecques. Ses verts au soleil,
-bleuâtres et doux comme de la vieille soie, sont particuliers, étranges,
-et n'appartiennent qu'à lui.
-
-Il excelle à rendre les paysages aux horizons éloignés: le _Paysage
-de Camargue_, avec ses vastes étendues que coupent à peine les
-salicornes et les salants, où vont à l'infini les fines et minuscules
-silhouettes d'arbres, «les cubes blancs coiffés de rose de quelques mas
-isolés» préfacés du cyprès noir, et dans le ciel, l'angle aigu d'un
-vol de canards sauvages; les _Paysages de Crau_, océan de cailloux qui
-roulent jusqu'à l'horizon où pointent comme des tirailleurs isolés
-quelques rares peupliers. Ici, le peintre traite patiemment les premiers
-plans de ce paysage monotone. Sans compter les pierres ni les ronces, il
-semble les peindre toutes. Il a surpris lui aussi le mystère d'invention
-et de combinaison de la nature, et il les déduit simplement. L'océan
-pierreux fuit vraiment, dans ses toiles, en perspective, à perte de vue,
-sous les lignes presque insaisissables des collines lilliputiennes.
-
-Il s'arrête devant la _Mare_, où se reflètent dans un renversement de
-lignes et de couleurs apaisées le ciel et les bois. Il y met le détail
-décoratif des ajoncs, la poésie tranquille du paysage environnant.
-
-Paul Guigou ne construit pas ses plans avec la belle science
-architecturale de son maître, ses terrains n'ont pas la solidité
-extraordinaire de Loubon; mais il a su faire l'intelligente sélection
-des détails des premiers plans. Avec le paysagiste vauclusien «la Nature
-parle à l'esprit»; sur les dessous de sa peinture, il écrit avec la
-hampe du pinceau quelques indications d'arbustes qui personnifient bien
-le sol inculte. Avec quelques traits caractéristiques, il marque le
-mouvement des eaux de la rivière; par quelques intelligents détails, la
-végétation qui croît sur ses bords. De même qu'avec quelques coquelicots
-et quelques bleuets placés à propos, il semble résumer tout un coin de
-prairie émaillée de fleurs.
-
-Le nom de Paul Guigou commençait à être connu de quelques amateurs
-et ses oeuvres pénétraient enfin dans les galeries réputées qui font à
-l'artiste la meilleure des réclames, lorsque la guerre de 1870 éclata.
-Le peintre, en ce moment chez ses parents, fut incorporé dans la garde
-mobile et on l'envoya passer bien inutilement avec d'autres une partie
-de l'hiver au camp des Alpines, d'où il rapporta toutefois de nombreuses
-et intéressantes aquarelles.
-
-Rentré à Paris en novembre 1871, il ne tarda pas à devenir professeur de
-dessin chez la baronne de Rothschild. L'avenir était désormais assuré
-pour lui. Les années d'épreuve étaient finies pour l'artiste; mais
-ses jours étaient parcimonieusement comptés. Une congestion cérébrale
-l'abattit dans son atelier. Transporté à Lariboisière, il y mourut deux
-jours après, le 21 décembre 1871.
-
-Quand Paul Guigou disparut, à peine âgé de trente-sept ans, on put
-regretter l'homme qui fut bon, l'ami qui fut sincère et loyal; mais
-le peintre avait fait son oeuvre. Ses dernières années sont loin
-d'être les meilleures de sa production. On aurait dit que sa vision se
-rapetissait et que, dans ses paysages, l'émotion s'affaiblissait dans
-l'exagération de recherches méticuleuses. L'artiste avait tout donné.
-
- *
- * *
-
-Que de fois, en montant le _raidillon_ abrupte qui grimpe, bordé à la
-diable de thym, de sauges et d'argeras, entre les pins odorants du
-vallon provençal, ne nous sommes nous pas écrié, en voyant devant nous
-le fond des collines nues, aux jaspures violettes: Voilà un Guigou!
-
-Que de fois, par les brusques apparitions à travers les vitres du chemin
-de fer qui longe la Durance, n'avons-nous pas, depuis Mirabeau
-jusqu'à Cheval-Blanc, aperçu des paysages aux lointains bleus, aux
-coteaux pittoresques, aux eaux animées courant sur des alluvions et des
-graviers, qui s'imposaient à nous avec le souvenir des toiles de ce
-peintre!
-
-Cette Durance qu'il nous est si difficile de ne pas voir avec les yeux
-du paysagiste vauclusien, ce sentier dans la colline provençale qui
-nous rappelle si impérieusement ses meilleures oeuvres, n'est-ce pas
-le plus bel éloge que nous puissions faire du probe et consciencieux
-artiste que fut Paul Guigou?
-
-Marseille, septembre 1900-mai 1901.
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
- Corrections:
-
- Page 27 «grand» remplacé par «grande»
- (une grande toile, à la vérité).
- Page 35 «combattif» remplacé par «combatif»
- (un esprit combatif, intelligent).
- Page 47 Numéro de note [15] ajouté.
- Page 51 Note 16: «Lonÿs» remplacé par «Louÿs» (Pierre Louÿs).
- Page 71 Appel de note [27] ajouté.
- Page 82 «inaccescibles» remplacé par «inaccessibles»
- (dans les sphères inaccessibles).
- Page 115 «chrysopase» par «chrysoprase»
- (la chrysoprase, l'aigue-marine).
- Page 122 «quotitien» par «quotidien» (le travail quotidien).
- Page 126 «rapellent» par «rappellent»
- (ne le rappellent à la mémoire).
- Page 134 «édénique» par «édéniques»
- (paraissent par opposition plus édéniques).
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Les Peintres Provençaux, by André Gouirand
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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