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diff --git a/42695-h/42695-h.htm b/42695-h/42695-h.htm
index 79dd3fb..503f0b3 100644
--- a/42695-h/42695-h.htm
+++ b/42695-h/42695-h.htm
@@ -3,10 +3,10 @@
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<title>
- The Project Gutenberg's eBook of &OElig;uvres Complètes de Chamfort, tome second, by P. R. Auguis</title>
+ The Project Gutenberg's eBook of &OElig;uvres Complètes de Chamfort, tome second, by P. R. Auguis</title>
<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
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@@ -201,73 +201,31 @@
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</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Chamfort, (Tome 2/5), by
-Pierre René Auguis
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Oeuvres complètes de Chamfort, (Tome 2/5)
- Recueillies et publiées, avec une notice historique sur
- la vie et les écrits de l'auteur.
-
-Author: Pierre René Auguis
-
-Release Date: May 11, 2013 [EBook #42695]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
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-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42695 ***</div>
<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
<div class="covernote">
-<p>La page de couverture, créée expressément pour cette version
-électronique, a été placée dans le domaine public.</p></div></div>
+<p>La page de couverture, créée expressément pour cette version
+électronique, a été placée dans le domaine public.</p></div></div>
<h1><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
-<span class="small">COMPLÈTES</span><br />
+<span class="small">COMPLÈTES</span><br />
DE CHAMFORT.</h1>
<p class="frontmatter">TOME SECOND.</p>
<p class="p4 frontmatter"><span class="small">DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,</span><br />
-<span class="xs">RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, N<sup>o</sup> 1.</span></p>
+<span class="xs">RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, N<sup>o</sup> 1.</span></p>
<p class="p4 frontmatter"><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
-COMPLÈTES<br />
+COMPLÈTES<br />
<span class="xlarge">DE CHAMFORT,</span></p>
-<p class="frontmatter xs">RECUEILLIES et PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE<br />
-SUR LA VIE ET LES ÉCRIS DE L'AUTEUR,</p>
+<p class="frontmatter xs">RECUEILLIES et PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE<br />
+SUR LA VIE ET LES ÉCRIS DE L'AUTEUR,</p>
<p class="frontmatter smcap">Par P. R. AUGUIS.</p>
@@ -288,4842 +246,4842 @@ SUR LA VIE ET LES ÉCRIS DE L'AUTEUR,</p>
<h2>AVANT-PROPOS</h2>
-<p class="p2">Écrivain spirituel, élégant et ingénieux, Chamfort
-a marqué sa place entre Duclos et La Harpe:
-plus correct que le premier, il a plus de précision
-que le second. Son éloquence, dans les éloges
-et les discours académiques, a moins d'abondance,
+<p class="p2">Écrivain spirituel, élégant et ingénieux, Chamfort
+a marqué sa place entre Duclos et La Harpe:
+plus correct que le premier, il a plus de précision
+que le second. Son éloquence, dans les éloges
+et les discours académiques, a moins d'abondance,
moins de rondeur que celle de La Harpe, mais
-elle étincelle de traits piquans; on reconnaît dans
-sa tragédie de <cite>Mustapha et Zéangir</cite> un poète
-formé à l'école de Racine; ses comédies offrent
-un tableau fidèle des opinions et des sentimens
-de la société à l'époque où il les composa, en
-même temps qu'elles font connaître et les principes
-et le caractère que l'auteur manifesta plus
-tard avec une nouvelle énergie. Il avait porté dans
+elle étincelle de traits piquans; on reconnaît dans
+sa tragédie de <cite>Mustapha et Zéangir</cite> un poète
+formé à l'école de Racine; ses comédies offrent
+un tableau fidèle des opinions et des sentimens
+de la société à l'époque où il les composa, en
+même temps qu'elles font connaître et les principes
+et le caractère que l'auteur manifesta plus
+tard avec une nouvelle énergie. Il avait porté dans
le monde un esprit d'observation qu'on retrouve
tout entier dans la partie de ses ouvrages recueillis
-sous le titre de <cite>Maximes et Pensées:</cite> c'est
-là qu'on rencontre à chaque instant ce qu'Hérault
-de Séchelles, qui fut lui-même un homme
+sous le titre de <cite>Maximes et Pensées:</cite> c'est
+là qu'on rencontre à chaque instant ce qu'Hérault
+de Séchelles, qui fut lui-même un homme
de beaucoup d'esprit, appelait les <em>tenailles mordicantes</em>
-de Chamfort. S'il ne voit dans la société
-que des ridicules, des défauts et des vices, il
-faut convenir que nul écrivain ne les a peints de
-couleurs plus vives. C'était un des caractères de
+de Chamfort. S'il ne voit dans la société
+que des ridicules, des défauts et des vices, il
+faut convenir que nul écrivain ne les a peints de
+couleurs plus vives. C'était un des caractères de
<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span>
son esprit, de ne voir dans le perfectionnement
de la civilisation que l'excessive corruption des
m&oelig;urs, des vices hideux et ridicules, et les travers
-de toute espèce.</p>
-
-<p>Chamfort était dans l'usage d'écrire chaque jour,
-sur de petits carrés de papier, les résultats de ses
-réflexions rédigées en maximes, les anecdotes
-qu'il avait apprises, les faits servant à l'histoire des
-m&oelig;urs, dont il avait été témoin dans le monde,
-enfin les mots piquans et les réparties ingénieuses
-qu'il avait entendus, et qui lui étaient échappés
-à lui-même. Il y règne la plus heureuse variété:
+de toute espèce.</p>
+
+<p>Chamfort était dans l'usage d'écrire chaque jour,
+sur de petits carrés de papier, les résultats de ses
+réflexions rédigées en maximes, les anecdotes
+qu'il avait apprises, les faits servant à l'histoire des
+m&oelig;urs, dont il avait été témoin dans le monde,
+enfin les mots piquans et les réparties ingénieuses
+qu'il avait entendus, et qui lui étaient échappés
+à lui-même. Il y règne la plus heureuse variété:
la cour, la ville, hommes, femmes, gens de
-lettres, figurent tour-à-tour et presque ensemble
-dans cette scène mobile, comme ils figuraient
+lettres, figurent tour-à-tour et presque ensemble
+dans cette scène mobile, comme ils figuraient
dans celle du monde.</p>
-<p>Avec une littérature moins étendue que celle
-de La Harpe, Chamfort sait imprimer à l'examen
+<p>Avec une littérature moins étendue que celle
+de La Harpe, Chamfort sait imprimer à l'examen
des ouvrages qu'il analysait pour le <cite>Mercure de
-France</cite>, cette raillerie un peu amère qui était
-le caractère dominant de son esprit; il rendait
-compte de préférence des mémoires historiques,
-des voyages et des ouvrages sur les réformes politiques
-qui se préparaient en France à l'époque
-où, de concert avec Marmontel et la Harpe qui
-partageait alors ses opinions, il rédigeait la partie
-littéraire du <cite>Mercure</cite>. Il n'est pas rare de le
-voir se mettre à la place de l'auteur, raconter
-de la manière la plus piquante les anecdotes que
-celui-ci n'a pas sues, redresser celles qu'il a défigurées,
+France</cite>, cette raillerie un peu amère qui était
+le caractère dominant de son esprit; il rendait
+compte de préférence des mémoires historiques,
+des voyages et des ouvrages sur les réformes politiques
+qui se préparaient en France à l'époque
+où, de concert avec Marmontel et la Harpe qui
+partageait alors ses opinions, il rédigeait la partie
+littéraire du <cite>Mercure</cite>. Il n'est pas rare de le
+voir se mettre à la place de l'auteur, raconter
+de la manière la plus piquante les anecdotes que
+celui-ci n'a pas sues, redresser celles qu'il a défigurées,
<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span>
-tirer des faits les plus ingénieuses conséquences,
+tirer des faits les plus ingénieuses conséquences,
parler des hommes et des choses en
philosophe.</p>
-<p>S'il entreprend de retracer le tableau des révolutions
-dont le royaume de Naples a été le
-théâtre, c'est avec la plume de Saint-Réal qu'il
-en écrit l'histoire. Il semblait préluder par ce morceau
-vraiment remarquable, composé pour être
-placé en tête du voyage pittoresque de Naples
-et de Sicile par l'abbé de Saint-Non, à une autre
+<p>S'il entreprend de retracer le tableau des révolutions
+dont le royaume de Naples a été le
+théâtre, c'est avec la plume de Saint-Réal qu'il
+en écrit l'histoire. Il semblait préluder par ce morceau
+vraiment remarquable, composé pour être
+placé en tête du voyage pittoresque de Naples
+et de Sicile par l'abbé de Saint-Non, à une autre
composition plus importante, et par le sujet,
-et par la manière dont il est traité; nous voulons
-parler des <cite>Tableaux de la Révolution française</cite><a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a>
-que Chamfort a dessinés d'une main ferme et
+et par la manière dont il est traité; nous voulons
+parler des <cite>Tableaux de la Révolution française</cite><a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a>
+que Chamfort a dessinés d'une main ferme et
hardie.</p>
<p>L'ardeur avec laquelle Chamfort s'attacha au
-char de la révolution, l'espèce d'enthousiasme
+char de la révolution, l'espèce d'enthousiasme
avec lequel il en professait les principes, il en suivait
-les événemens, il en exaltait les hommes, il
-en approuvait les institutions, en même temps
-qu'il immolait impitoyablement à son opinion
+les événemens, il en exaltait les hommes, il
+en approuvait les institutions, en même temps
+qu'il immolait impitoyablement à son opinion
tout ce qui ne la partageait pas, qu'il poursuivait
<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span>
de ses sarcasmes quiconque avait le malheur de
ne pas penser comme lui, revivent tout entiers
-dans les tableaux qu'il a tracés des premières
-époques de nos orages politiques: il dessine à
+dans les tableaux qu'il a tracés des premières
+époques de nos orages politiques: il dessine à
grands traits, et ses portraits ont la physionomie
-du moment. Aujourd'hui que l'expérience est venue
-amortir le feu des passions, que la réflexion
-s'est arrêtée sur l'histoire de nos agitations politiques,
-qu'elle en a médité les principes et les causes,
+du moment. Aujourd'hui que l'expérience est venue
+amortir le feu des passions, que la réflexion
+s'est arrêtée sur l'histoire de nos agitations politiques,
+qu'elle en a médité les principes et les causes,
qu'elle s'est rendue un compte plus exact des
hommes et des choses, il nous semble que les
-Tableaux de la révolution sont peints moins avec
+Tableaux de la révolution sont peints moins avec
les couleurs de l'histoire qu'avec les passions du
-temps. Cependant, comme ils sont une image fidèle
+temps. Cependant, comme ils sont une image fidèle
des opinions et des sentimens d'une partie de la
-nation à l'époque où ils furent faits, ils doivent
-être considérés comme un des monumens historiques
-les plus précieux de cette époque. Tout explique,
+nation à l'époque où ils furent faits, ils doivent
+être considérés comme un des monumens historiques
+les plus précieux de cette époque. Tout explique,
dans un homme qui n'avait voulu voir dans
-l'ancien ordre de choses que des abus consacrés par
-d'autres abus, dans la société qu'un outrage fait au
-plus grand nombre, cette âpreté républicaine, qui
+l'ancien ordre de choses que des abus consacrés par
+d'autres abus, dans la société qu'un outrage fait au
+plus grand nombre, cette âpreté républicaine, qui
a parfois quelque chose de sauvage, avec laquelle
-il retrace les premiers triomphes de la révolution
-sur ce qui avait été constamment l'objet de sa
-haine et de ses bons mots. Il ne semble avoir cultivé
-les lettres jusques-là, que pour se trouver prêt
-à écrire l'histoire des événemens qu'il entrevoit
-dans le lointain. Il n'est pas étonnant que, placé
-sur le cratère, au milieu des éclairs et des détonations,
+il retrace les premiers triomphes de la révolution
+sur ce qui avait été constamment l'objet de sa
+haine et de ses bons mots. Il ne semble avoir cultivé
+les lettres jusques-là, que pour se trouver prêt
+à écrire l'histoire des événemens qu'il entrevoit
+dans le lointain. Il n'est pas étonnant que, placé
+sur le cratère, au milieu des éclairs et des détonations,
<span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span>
-il porte dans ses récits le feu et la chaleur
+il porte dans ses récits le feu et la chaleur
de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend.
-Il faut se reporter au temps où cet ouvrage fut
-composé, se pénétrer des opinions de l'auteur, se
+Il faut se reporter au temps où cet ouvrage fut
+composé, se pénétrer des opinions de l'auteur, se
rappeler les circonstances de sa vie, ce qu'il pensait
-de la société telle qu'il la voyait organisée
-avant la révolution, la haine implacable que dans
-l'ivresse de l'amour-propre il avait vouée à certaines
-conditions. Les excès d'une populace effrénée
-ne sont pour lui que de justes représailles
-de ce que le peuple a eu à souffrir, pendant tant
-de siècles, de quelques castes privilégiées. La vengeance
-est permise à qui a si long-temps gémi
+de la société telle qu'il la voyait organisée
+avant la révolution, la haine implacable que dans
+l'ivresse de l'amour-propre il avait vouée à certaines
+conditions. Les excès d'une populace effrénée
+ne sont pour lui que de justes représailles
+de ce que le peuple a eu à souffrir, pendant tant
+de siècles, de quelques castes privilégiées. La vengeance
+est permise à qui a si long-temps gémi
dans l'oubli de ses droits. L'incendie qui consume
-l'édifice social, ne fait qu'éclairer le triomphe de
-la liberté. La France est en travail d'une régénération
+l'édifice social, ne fait qu'éclairer le triomphe de
+la liberté. La France est en travail d'une régénération
politique; Chamfort s'en est promis les plus
-heureux résultats: cette pensée l'absorbe tout
-entier; il ne voit dans tous les événemens qui
+heureux résultats: cette pensée l'absorbe tout
+entier; il ne voit dans tous les événemens qui
se pressent autour de lui, que le concours de tout
-un peuple à hâter l'enfantement de la liberté.
-C'est vainement que le sang innocent a coulé, que
-le trône est ébranlé jusqu'en ses fondemens, que
+un peuple à hâter l'enfantement de la liberté.
+C'est vainement que le sang innocent a coulé, que
+le trône est ébranlé jusqu'en ses fondemens, que
la couronne chancelle sur le front des rois, que
-l'anarchie dresse une tête altière, et que les institutions
-s'écroulant ne laissent après elles que
-le désordre: tranquille au milieu de leurs ruines,
+l'anarchie dresse une tête altière, et que les institutions
+s'écroulant ne laissent après elles que
+le désordre: tranquille au milieu de leurs ruines,
il ressemble aux filles d'&OElig;son, qui attendent des
-maléfices de Médée le rajeunissement de leur
-vieux père. On assure que c'est Chamfort qui dit,
+maléfices de Médée le rajeunissement de leur
+vieux père. On assure que c'est Chamfort qui dit,
<span class="pagenum"><a id="Page_VI"> VI</a></span>
-après le massacre de Foulon et de Berthier: <em>la
-révolution fera le tour du globe</em>; phrase tant
-répétée depuis. C'est encore lui qui donna à
-M. Sieyes le titre et l'idée de la brochure intitulée:
-<cite>Qu'est-ce que le Tiers-État?</cite> brochure qui fit
-la fortune politique et littéraire de son auteur.
-Chamfort avait coutume de dire: «Qu'est-ce que
-le tiers-état? rien et tout.» C'est sur ce mot que
-Sieyes bâtit la pensée qui sert de fondement à sa
+après le massacre de Foulon et de Berthier: <em>la
+révolution fera le tour du globe</em>; phrase tant
+répétée depuis. C'est encore lui qui donna à
+M. Sieyes le titre et l'idée de la brochure intitulée:
+<cite>Qu'est-ce que le Tiers-État?</cite> brochure qui fit
+la fortune politique et littéraire de son auteur.
+Chamfort avait coutume de dire: «Qu'est-ce que
+le tiers-état? rien et tout.» C'est sur ce mot que
+Sieyes bâtit la pensée qui sert de fondement à sa
brochure<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>; aussi le comte, aujourd'hui duc de
-Lauragais, disait à Chamfort, en lui parlant de
-l'abbé Sieyes et de cette brochure: «Vous lui avez
-donné le peuple à vendre au tiers-état.»</p>
-
-<p>Tour-à-tour poète et orateur, Chamfort n'avait
-pas été pour La Harpe un rival moins redoutable
-dans la lice poétique que dans la carrière de l'éloquence.
-Couronné d'un double laurier, il occupe
+Lauragais, disait à Chamfort, en lui parlant de
+l'abbé Sieyes et de cette brochure: «Vous lui avez
+donné le peuple à vendre au tiers-état.»</p>
+
+<p>Tour-à-tour poète et orateur, Chamfort n'avait
+pas été pour La Harpe un rival moins redoutable
+dans la lice poétique que dans la carrière de l'éloquence.
+Couronné d'un double laurier, il occupe
sur le Parnasse une double place; assis, comme
-prosateur, à côté de Fontanelle, dont il a l'esprit
-avec plus de goût et de force, il récite ses contes
-à Voltaire, qui sourit aux traits malins d'une muse
-caustique formée à son école, et qu'il aime à reconnaître
+prosateur, à côté de Fontanelle, dont il a l'esprit
+avec plus de goût et de force, il récite ses contes
+à Voltaire, qui sourit aux traits malins d'une muse
+caustique formée à son école, et qu'il aime à reconnaître
comme une de celles qui ont le mieux
-profité de la lecture de ses ouvrages.</p>
+profité de la lecture de ses ouvrages.</p>
-<p>La littérature dramatique avait été pour lui l'objet
-d'une étude particulière; il avait même entrepris
-d'en écrire la poétique. Les principaux articles
+<p>La littérature dramatique avait été pour lui l'objet
+d'une étude particulière; il avait même entrepris
+d'en écrire la poétique. Les principaux articles
<span class="pagenum"><a id="Page_VII"> VII</a></span>
-de l'ouvrage, publié en 1807 par Lacombe,
-sous le titre d'<cite>Art théâtral</cite>, sont de Chamfort; on
+de l'ouvrage, publié en 1807 par Lacombe,
+sous le titre d'<cite>Art théâtral</cite>, sont de Chamfort; on
y retrouve cette justesse d'esprit, cette finesse
-d'observation, cette précision claire et piquante,
-qui sont autant de caractères distinctifs de son talent.
-On lira surtout avec intérêt ce qu'il a écrit
-sur la tragédie et sur la comédie chez les anciens;
-sur le théâtre français; des observations générales
+d'observation, cette précision claire et piquante,
+qui sont autant de caractères distinctifs de son talent.
+On lira surtout avec intérêt ce qu'il a écrit
+sur la tragédie et sur la comédie chez les anciens;
+sur le théâtre français; des observations générales
sur l'art dramatique, sur les parties constitutives
-d'une pièce de théâtre; sur l'intérêt qui doit animer
-le tout et chacune de ses parties; sur les différens
-genres d'intérêt; sur les caractères dans la
-tragédie, dans la comédie; sur l'amour dans les
-pièces de théâtre; sur les divers sentimens que
-l'auteur peut y développer avec avantage; sur le
-style dramatique, sujet délicat et difficile à traiter;
-sur la terreur, comme moyen puissant d'émouvoir
+d'une pièce de théâtre; sur l'intérêt qui doit animer
+le tout et chacune de ses parties; sur les différens
+genres d'intérêt; sur les caractères dans la
+tragédie, dans la comédie; sur l'amour dans les
+pièces de théâtre; sur les divers sentimens que
+l'auteur peut y développer avec avantage; sur le
+style dramatique, sujet délicat et difficile à traiter;
+sur la terreur, comme moyen puissant d'émouvoir
le spectateur; sur l'horreur, comme
-source de crainte et de pitié; sur le genre comique;
-sur l'opéra ou poème lyrique, etc.</p>
+source de crainte et de pitié; sur le genre comique;
+sur l'opéra ou poème lyrique, etc.</p>
<p>Le coup-d'&oelig;il rapide que nous venons de jeter
sur les principaux ouvrages de Chamfort, indique
-assez que ce n'est point une réimpression de ses
-&oelig;uvres, telles qu'elles ont été publiées, que nous
-avons voulu donner. Nous les avons complétées
-de tout ce que n'avaient pas recueilli les éditeurs
-précédens. De ce nombre sont le <cite>Précis historique
-des révolutions de Naples et de Sicile</cite>; les <cite>Notes
-sur les Fables de la Fontaine</cite>, qui n'avaient été
-imprimées que dans un recueil étranger à Chamfort
+assez que ce n'est point une réimpression de ses
+&oelig;uvres, telles qu'elles ont été publiées, que nous
+avons voulu donner. Nous les avons complétées
+de tout ce que n'avaient pas recueilli les éditeurs
+précédens. De ce nombre sont le <cite>Précis historique
+des révolutions de Naples et de Sicile</cite>; les <cite>Notes
+sur les Fables de la Fontaine</cite>, qui n'avaient été
+imprimées que dans un recueil étranger à Chamfort
<span class="pagenum"><a id="Page_VIII"> VIII</a></span>
-et de la manière la plus fautive; les vingt-six
-premiers <cite>Tableaux de la Révolution française</cite>, ouvrage
-d'un grand intérêt; les articles qui faisaient
+et de la manière la plus fautive; les vingt-six
+premiers <cite>Tableaux de la Révolution française</cite>, ouvrage
+d'un grand intérêt; les articles qui faisaient
rechercher, avec un si juste empressement, les
-numéros du <cite>Mercure</cite> qui les contenaient, et qui,
-à l'exception de trois, n'avaient point été retirés
-de l'énorme collection où ils étaient oubliés; les
-ébauches de la <cite>Poétique du Théâtre</cite> qu'il avait commencée;
-vingt-deux <cite>Contes</cite> inédits faisant partie
-du recueil plus considérable que Chamfort avait
-composé, et qu'on ne retrouva pas parmi ses
-papiers après sa mort; les opéras de <cite>Zénis et Almasie</cite>
-et de <cite>Palmire</cite>; et quelques <cite>Poésies</cite> légères
-pleines d'esprit; quelques <cite>Lettres</cite> écrites par Chamfort,
-dénoncé à la société des Jacobins, et menacé
-de porter sa tête à l'échafaud; sa <cite>Défense</cite> qu'il fit
-placarder sur les murs de Paris, pièce dans laquelle
-il présente une récapitulation rapide de
-ce qu'il a fait pour fonder la liberté en France;
-quelques-unes des lettres que lui écrivait Mirabeau,
-et dans lesquelles il se plaît à reconnaître
-tout ce qu'il doit à la plume éloquente et fière de
+numéros du <cite>Mercure</cite> qui les contenaient, et qui,
+à l'exception de trois, n'avaient point été retirés
+de l'énorme collection où ils étaient oubliés; les
+ébauches de la <cite>Poétique du Théâtre</cite> qu'il avait commencée;
+vingt-deux <cite>Contes</cite> inédits faisant partie
+du recueil plus considérable que Chamfort avait
+composé, et qu'on ne retrouva pas parmi ses
+papiers après sa mort; les opéras de <cite>Zénis et Almasie</cite>
+et de <cite>Palmire</cite>; et quelques <cite>Poésies</cite> légères
+pleines d'esprit; quelques <cite>Lettres</cite> écrites par Chamfort,
+dénoncé à la société des Jacobins, et menacé
+de porter sa tête à l'échafaud; sa <cite>Défense</cite> qu'il fit
+placarder sur les murs de Paris, pièce dans laquelle
+il présente une récapitulation rapide de
+ce qu'il a fait pour fonder la liberté en France;
+quelques-unes des lettres que lui écrivait Mirabeau,
+et dans lesquelles il se plaît à reconnaître
+tout ce qu'il doit à la plume éloquente et fière de
Chamfort, dans la composition des meilleurs ouvrages
-publiés avec son nom, mais qui étaient
-presque toujours composés par ses amis; enfin
-nous n'avons rien négligé pour que cette édition de
-Chamfort présentât réunis tous ceux de ses ouvrages
-qui rendront sa mémoire durable.</p>
+publiés avec son nom, mais qui étaient
+presque toujours composés par ses amis; enfin
+nous n'avons rien négligé pour que cette édition de
+Chamfort présentât réunis tous ceux de ses ouvrages
+qui rendront sa mémoire durable.</p>
<p class="p2 center small">FIN DE L'AVANT-PROPOS.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
<h2><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
-<span class="small">COMPLÈTES</span><br />
+<span class="small">COMPLÈTES</span><br />
DE CHAMFORT.</h2>
-<h3>CARACTÈRES ET ANECDOTES</h3>
+<h3>CARACTÈRES ET ANECDOTES</h3>
-<p>Notre siècle a produit huit grandes comédiennes:
-quatre du théâtre et quatre de la société.
-Les quatre premières sont mademoiselle d'Angeville,
-mademoiselle Duménil, mademoiselle Clairon
+<p>Notre siècle a produit huit grandes comédiennes:
+quatre du théâtre et quatre de la société.
+Les quatre premières sont mademoiselle d'Angeville,
+mademoiselle Duménil, mademoiselle Clairon
et madame Saint-Huberti; les quatre autres
sont madame de Montesson, madame de Genlis,
madame Necker et madame d'Angivilliers.</p>
-<p>&mdash;M..... me disait: «Je me suis réduit à trouver
-tous mes plaisirs en moi-même, c'est-à-dire, dans
+<p>&mdash;M..... me disait: «Je me suis réduit à trouver
+tous mes plaisirs en moi-même, c'est-à-dire, dans
le seul exercice de mon intelligence. La nature a
mis, dans le cerveau de l'homme, une petite glande
-appelée cervelet, laquelle fait office d'un miroir;
-on se représente, tant bien que mal, en petit et
-en grand, en gros et en détail, tous les objets de
-l'univers, et même les produits de sa propre pensée.
+appelée cervelet, laquelle fait office d'un miroir;
+on se représente, tant bien que mal, en petit et
+en grand, en gros et en détail, tous les objets de
+l'univers, et même les produits de sa propre pensée.
C'est une lanterne magique dont l'homme est
<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
-propriétaire, et devant laquelle se passent des
-scènes où il est acteur et spectateur. C'est là proprement
-l'homme; là se borne son empire: tout
-le reste lui est étranger.»</p>
-
-<p>&mdash;«Aujourd'hui, 15 mars 1782, j'ai fait, disait
-M. de..., une bonne &oelig;uvre d'une espèce assez
-rare. J'ai consolé un homme honnête, plein de
+propriétaire, et devant laquelle se passent des
+scènes où il est acteur et spectateur. C'est là proprement
+l'homme; là se borne son empire: tout
+le reste lui est étranger.»</p>
+
+<p>&mdash;«Aujourd'hui, 15 mars 1782, j'ai fait, disait
+M. de..., une bonne &oelig;uvre d'une espèce assez
+rare. J'ai consolé un homme honnête, plein de
vertus, riche de cent mille livres de rente, d'un
-très-grand nom, de beaucoup d'esprit, d'une
-très-bonne santé, etc; et moi, je suis pauvre,
-obscur et malade.»</p>
+très-grand nom, de beaucoup d'esprit, d'une
+très-bonne santé, etc; et moi, je suis pauvre,
+obscur et malade.»</p>
-<p>&mdash;On sait le discours fanatique que l'évêque
+<p>&mdash;On sait le discours fanatique que l'évêque
de Dol a tenu au roi, au sujet du rappel des protestans.
-Il parla au nom du clergé. L'évêque de
-Saint-Pol lui ayant demandé pourquoi il avait
-parlé au nom de ses confrères, sans les consulter:
-«J'ai consulté, dit-il, mon crucifix.&mdash;En ce cas, répliqua
-l'évêque de saint-Pol, il fallait répéter exactement
-ce que votre crucifix vous avait répondu.»</p>
-
-<p>&mdash;C'est un fait avéré que Madame, fille du roi,
-jouant avec une de ses bonnes, regarda à sa main,
-et après avoir compté ses doigts: «Comment!
+Il parla au nom du clergé. L'évêque de
+Saint-Pol lui ayant demandé pourquoi il avait
+parlé au nom de ses confrères, sans les consulter:
+«J'ai consulté, dit-il, mon crucifix.&mdash;En ce cas, répliqua
+l'évêque de saint-Pol, il fallait répéter exactement
+ce que votre crucifix vous avait répondu.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fait avéré que Madame, fille du roi,
+jouant avec une de ses bonnes, regarda à sa main,
+et après avoir compté ses doigts: «Comment!
dit l'enfant avec surprise, vous avez cinq doigts
-aussi, comme moi?» Et elle recompta pour s'en
+aussi, comme moi?» Et elle recompta pour s'en
assurer.</p>
-<p>&mdash;Le maréchal de Richelieu, ayant proposé
-pour maîtresse à Louis XV une grande dame, j'ai
-oublié laquelle; le roi n'en voulut pas, disant
-qu'elle coûterait trop cher à renvoyer.</p>
+<p>&mdash;Le maréchal de Richelieu, ayant proposé
+pour maîtresse à Louis XV une grande dame, j'ai
+oublié laquelle; le roi n'en voulut pas, disant
+qu'elle coûterait trop cher à renvoyer.</p>
<p>&mdash;M. de Tressan avait fait, en 1738, des couplets
<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
contre M. le duc de Nivernois. Il sollicita
-l'académie en 1780, et alla chez M. de Nivernois,
-qui le reçut à merveille, lui parla du succès de
-ses derniers ouvrages, et le renvoyait comblé
-d'espérances, lorsque, voyant M. de Tressan prêt
-à remonter en voiture, il lui dit: «Adieu, monsieur
-le comte, je vous félicite de n'avoir pas plus
-de mémoire.»</p>
-
-<p>&mdash;Le maréchal de Biron eut une maladie très-dangereuse:
+l'académie en 1780, et alla chez M. de Nivernois,
+qui le reçut à merveille, lui parla du succès de
+ses derniers ouvrages, et le renvoyait comblé
+d'espérances, lorsque, voyant M. de Tressan prêt
+à remonter en voiture, il lui dit: «Adieu, monsieur
+le comte, je vous félicite de n'avoir pas plus
+de mémoire.»</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal de Biron eut une maladie très-dangereuse:
il voulut se confesser; et dit devant
-plusieurs de ses amis: «Ce que je dois à Dieu, ce
-que je dois au roi, ce que je dois à l'état».... Un de
-ses amis l'interrompit: «Tais-toi, dit-il, tu mourras
-insolvable.»</p>
+plusieurs de ses amis: «Ce que je dois à Dieu, ce
+que je dois au roi, ce que je dois à l'état».... Un de
+ses amis l'interrompit: «Tais-toi, dit-il, tu mourras
+insolvable.»</p>
<p>&mdash;Duclos avait l'habitude de prononcer sans
-cesse en pleine académie, des f..., des b...; l'abbé
-du Renel, qui, à cause de sa longue figure, était
-appelé un grand serpent sans venin, lui dit: «Monsieur,
-sachez qu'on ne doit prononcer dans l'académie
-que des mots qui se trouvent dans le dictionnaire.»</p>
-
-<p>&mdash;M. de L.... parlait à son ami M. de B.....,
-homme très-respectable, et cependant très-peu
-ménagé par le public; il lui avouait les bruits et
+cesse en pleine académie, des f..., des b...; l'abbé
+du Renel, qui, à cause de sa longue figure, était
+appelé un grand serpent sans venin, lui dit: «Monsieur,
+sachez qu'on ne doit prononcer dans l'académie
+que des mots qui se trouvent dans le dictionnaire.»</p>
+
+<p>&mdash;M. de L.... parlait à son ami M. de B.....,
+homme très-respectable, et cependant très-peu
+ménagé par le public; il lui avouait les bruits et
les faux jugemens qui couraient sur son compte.
-Celui-ci répondit froidement: «C'est bien à une
-bête et à un coquin comme le public actuel, à
-juger un caractère de ma trempe!»</p>
+Celui-ci répondit froidement: «C'est bien à une
+bête et à un coquin comme le public actuel, à
+juger un caractère de ma trempe!»</p>
-<p>&mdash;M.... me disait: «J'ai vu des femmes de tous
-les pays; l'Italienne ne croit être aimée de son
+<p>&mdash;M.... me disait: «J'ai vu des femmes de tous
+les pays; l'Italienne ne croit être aimée de son
<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
amant que quand il est capable de commettre un
-crime pour elle; l'Anglaise, une folie; et la Française,
-une sottise.»</p>
+crime pour elle; l'Anglaise, une folie; et la Française,
+une sottise.»</p>
<p>&mdash;Duclos disait de je ne sais quel bas coquin
-qui avait fait fortune: «On lui crache au visage,
-on le lui essuie avec le pied, et il remercie.»</p>
-
-<p>&mdash;D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande
-réputation, se trouvait chez madame du Deffant,
-où étaient M. le président Hénault et M. de Pont-de-Veyle.
-Arrive un médecin, nommé Fournier,
-qui, en entrant, dit à madame du Deffant: «Madame,
-j'ai l'honneur de vous présenter mon très-humble
-respect»; à M. le président Hénault: «Monsieur,
-j'ai bien l'honneur de vous saluer»; à M.
-de Pont-de-Veyle: «Monsieur, je suis votre très-humble
-serviteur»; et à d'Alembert: «Bon jour,
-monsieur.»</p>
+qui avait fait fortune: «On lui crache au visage,
+on le lui essuie avec le pied, et il remercie.»</p>
+
+<p>&mdash;D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande
+réputation, se trouvait chez madame du Deffant,
+où étaient M. le président Hénault et M. de Pont-de-Veyle.
+Arrive un médecin, nommé Fournier,
+qui, en entrant, dit à madame du Deffant: «Madame,
+j'ai l'honneur de vous présenter mon très-humble
+respect»; à M. le président Hénault: «Monsieur,
+j'ai bien l'honneur de vous saluer»; à M.
+de Pont-de-Veyle: «Monsieur, je suis votre très-humble
+serviteur»; et à d'Alembert: «Bon jour,
+monsieur.»</p>
<p>&mdash;Un homme allait, depuis trente ans, passer
-toutes les soirées chez madame de..... Il perdit sa
-femme; on crut qu'il épouserait l'autre, et on l'y
-encourageait. Il refusa: «Je ne saurais plus, dit-il,
-où aller passer mes soirées.»</p>
+toutes les soirées chez madame de..... Il perdit sa
+femme; on crut qu'il épouserait l'autre, et on l'y
+encourageait. Il refusa: «Je ne saurais plus, dit-il,
+où aller passer mes soirées.»</p>
-<p>&mdash;Madame de Tencin, avec des manières
-douces, était une femme sans principes, et capable
+<p>&mdash;Madame de Tencin, avec des manières
+douces, était une femme sans principes, et capable
de tout, exactement. Un jour, on louait sa
-douceur: «Oui, dit l'abbé Trublet, si elle eût eu
-intérêt de vous empoisonner, elle eût choisi le
-poison le plus doux.»</p>
+douceur: «Oui, dit l'abbé Trublet, si elle eût eu
+intérêt de vous empoisonner, elle eût choisi le
+poison le plus doux.»</p>
-<p>&mdash;M. de Broglie, qui n'admire que le mérite
-militaire, disait un jour: «Ce Voltaire qu'on vante
+<p>&mdash;M. de Broglie, qui n'admire que le mérite
+militaire, disait un jour: «Ce Voltaire qu'on vante
<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
tant, et dont je fais peu de cas, il a pourtant fait
un beau vers:</p>
-<p class="verse">»Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.»</p>
+<p class="verse">»Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.»</p>
-<p>&mdash;On réfutait je ne sais quelle opinion de M.....
+<p>&mdash;On réfutait je ne sais quelle opinion de M.....
sur un ouvrage, en lui parlant du public qui en
-jugeait autrement: «Le public! le public! dit-il,
-combien faut-il de sots pour faire un public?»</p>
+jugeait autrement: «Le public! le public! dit-il,
+combien faut-il de sots pour faire un public?»</p>
-<p>&mdash;M. d'Argenson disait à M. le comte de Sébourg,
-qui était l'amant de sa femme: «Il y a deux
-places qui vous conviendraient également: le gouvernement
+<p>&mdash;M. d'Argenson disait à M. le comte de Sébourg,
+qui était l'amant de sa femme: «Il y a deux
+places qui vous conviendraient également: le gouvernement
de la Bastille et celui des Invalides;
si je vous donne la Bastille, tout le monde dira
-que je vous y ai envoyé; si je vous donne les Invalides,
-on croira que c'est ma femme.»</p>
+que je vous y ai envoyé; si je vous donne les Invalides,
+on croira que c'est ma femme.»</p>
-<p>&mdash;Il existe une médaille que M. le prince de
-Condé m'a dit avoir possédée et que je lui ai vu
-regretter. Cette médaille représente d'un côté
+<p>&mdash;Il existe une médaille que M. le prince de
+Condé m'a dit avoir possédée et que je lui ai vu
+regretter. Cette médaille représente d'un côté
Louis XIII, avec les mots ordinaires: <i lang="la" xml:lang="la">Rex Franc</i>.
et Nav., et de l'autre, le cardinal de Richelieu,
avec ces mots autour: <i lang="la" xml:lang="la">Nil sine consilio</i>.</p>
-<p>&mdash;M....., ayant lu la lettre de Saint-Jérôme où
-il peint avec la plus grande énergie la violence de
-ses passions, disait: «La force de ses tentations
-me fait plus d'envie que sa pénitence ne me fait
-peur.»</p>
+<p>&mdash;M....., ayant lu la lettre de Saint-Jérôme où
+il peint avec la plus grande énergie la violence de
+ses passions, disait: «La force de ses tentations
+me fait plus d'envie que sa pénitence ne me fait
+peur.»</p>
-<p>&mdash;M..... disait: «Les femmes n'ont de bon que
-ce qu'elles ont de meilleur.»</p>
+<p>&mdash;M..... disait: «Les femmes n'ont de bon que
+ce qu'elles ont de meilleur.»</p>
<p>&mdash;Madame la princesse de Marsan, maintenant
-si dévote, vivait autrefois avec M. de Bissy. Elle
-avait loué une petite maison, rue Plumet, où elle
+si dévote, vivait autrefois avec M. de Bissy. Elle
+avait loué une petite maison, rue Plumet, où elle
<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-alla, tandis que M. de Bissy y était avec des filles:
-il lui fit refuser la porte. Les fruitières de la rue
-de Sèvres s'assemblèrent autour de son carrosse,
-disant: «C'est bien vilain de refuser la maison à
-la princesse qui paie, pour y donner à souper à
-des filles de joie!»</p>
-
-<p>&mdash;Un homme, épris des charmes de l'état de
-prêtrise, disait: «Quand je devrais être damné,
-il faut que je me fasse prêtre.»</p>
-
-<p>&mdash;Un homme était en deuil de la tête aux
+alla, tandis que M. de Bissy y était avec des filles:
+il lui fit refuser la porte. Les fruitières de la rue
+de Sèvres s'assemblèrent autour de son carrosse,
+disant: «C'est bien vilain de refuser la maison à
+la princesse qui paie, pour y donner à souper à
+des filles de joie!»</p>
+
+<p>&mdash;Un homme, épris des charmes de l'état de
+prêtrise, disait: «Quand je devrais être damné,
+il faut que je me fasse prêtre.»</p>
+
+<p>&mdash;Un homme était en deuil de la tête aux
pieds: grandes pleureuses, perruque noire, figure
-allongée. Un de ses amis l'aborde tristement:
-«Eh! bon Dieu! qui est-ce donc que vous avez
+allongée. Un de ses amis l'aborde tristement:
+«Eh! bon Dieu! qui est-ce donc que vous avez
perdu?&mdash;Moi, dit-il, je n'ai rien perdu; c'est
-que je suis veuf.»</p>
+que je suis veuf.»</p>
-<p>&mdash;Madame de Bassompierre, vivant à la cour
-du roi Stanislas, était la maîtresse connue de
-M. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne.
+<p>&mdash;Madame de Bassompierre, vivant à la cour
+du roi Stanislas, était la maîtresse connue de
+M. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne.
Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle
-quelques libertés qui ne réussirent pas: «Je me
+quelques libertés qui ne réussirent pas: «Je me
tais, dit Stanislas; mon chancelier vous dira le
-reste.»</p>
+reste.»</p>
-<p>&mdash;Autrefois on tirait le gâteau des rois avant
+<p>&mdash;Autrefois on tirait le gâteau des rois avant
le repas. M. de Fontanelle fut roi; et comme il
-négligeait de servir d'un excellent plat qu'il avait
-devant lui, on lui dit: «Le roi oublie ses sujets.»
-A quoi il répondit: «Voilà comme nous sommes,
-nous autres.»</p>
+négligeait de servir d'un excellent plat qu'il avait
+devant lui, on lui dit: «Le roi oublie ses sujets.»
+A quoi il répondit: «Voilà comme nous sommes,
+nous autres.»</p>
<p>&mdash;Quinze jours avant l'attentat de Damiens,
-un négociant provençal, passant dans une petite
-ville à six lieues de Lyon, et étant à l'auberge,
+un négociant provençal, passant dans une petite
+ville à six lieues de Lyon, et étant à l'auberge,
<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
-entendit dire, dans une chambre qui n'était séparée
+entendit dire, dans une chambre qui n'était séparée
de la sienne que par une cloison, qu'un
-nommé Damiens devait assassiner le roi. Ce négociant
-venait à Paris; il alla se présenter chez
-M. Berrier, ne le trouva point, lui écrivit ce qu'il
+nommé Damiens devait assassiner le roi. Ce négociant
+venait à Paris; il alla se présenter chez
+M. Berrier, ne le trouva point, lui écrivit ce qu'il
avait entendu, retourna voir M. Berrier, et lui dit
-qui il était. Il repartit pour sa province: comme
-il était en route, arriva l'attentat de Damiens.
-M. Berrier, qui comprit que ce négociant conterait
-son histoire, et que cette négligence le perdrait
+qui il était. Il repartit pour sa province: comme
+il était en route, arriva l'attentat de Damiens.
+M. Berrier, qui comprit que ce négociant conterait
+son histoire, et que cette négligence le perdrait
(lui Berrier), envoie un exempt de police et
des gardes sur la route de Lyon; on saisit l'homme,
-on le bâillonne, on le mène à Paris; on le met à la
-Bastille, où il est resté pendant dix-huit ans. M. de
-Malesherbes, qui en délivra plusieurs prisonniers
+on le bâillonne, on le mène à Paris; on le met à la
+Bastille, où il est resté pendant dix-huit ans. M. de
+Malesherbes, qui en délivra plusieurs prisonniers
en 1775, conta cette histoire dans le premier
moment de son indignation.</p>
<p>&mdash;Un jeune homme sensible, et portant
-l'honnêteté dans l'amour, était bafoué par des
+l'honnêteté dans l'amour, était bafoué par des
libertins qui se moquaient de sa tournure sentimentale.
-Il leur répondit avec naïveté: «Est-ce
-ma faute à moi, si j'aime mieux les femmes que
-j'aime, que les femmes que je n'aime pas?»</p>
+Il leur répondit avec naïveté: «Est-ce
+ma faute à moi, si j'aime mieux les femmes que
+j'aime, que les femmes que je n'aime pas?»</p>
-<p>&mdash;Le cardinal de Rohan, qui a été arrêté
+<p>&mdash;Le cardinal de Rohan, qui a été arrêté
pour dettes dans son ambassade de Vienne, alla,
-en qualité de grand aumônier, délivrer des prisonniers
-du Châtelet, à l'occasion de la naissance
+en qualité de grand aumônier, délivrer des prisonniers
+du Châtelet, à l'occasion de la naissance
du dauphin. Un homme, voyant un grand tumulte
autour de la prison, en demanda la cause; on lui
-répondit que c'était pour M. le cardinal de Rohan,
+répondit que c'était pour M. le cardinal de Rohan,
<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-qui, ce jour là, venait au Châtelet: «Comment!
-dit-il naïvement, est-ce qu'il est arrêté?»</p>
+qui, ce jour là, venait au Châtelet: «Comment!
+dit-il naïvement, est-ce qu'il est arrêté?»</p>
-<p>&mdash;M. de Roquemont, dont la femme était
-très-galante, couchait une fois par mois dans la
-chambre de madame, pour prévenir les mauvais
+<p>&mdash;M. de Roquemont, dont la femme était
+très-galante, couchait une fois par mois dans la
+chambre de madame, pour prévenir les mauvais
propos, si elle devenait grosse, et s'en allait en
-disant: «Me voilà net; arrive qui plante.»</p>
+disant: «Me voilà net; arrive qui plante.»</p>
-<p>&mdash;M. de...., que des chagrins amers empêchaient
-de reprendre sa santé, me disait: «Qu'on
+<p>&mdash;M. de...., que des chagrins amers empêchaient
+de reprendre sa santé, me disait: «Qu'on
me montre le fleuve d'Oubli, et je trouverai la
-fontaine de Jouvence.»</p>
+fontaine de Jouvence.»</p>
-<p>&mdash;On faisait une quête à l'académie française;
-il manquait un écu de six francs ou un louis
+<p>&mdash;On faisait une quête à l'académie française;
+il manquait un écu de six francs ou un louis
d'or. Un des membres, connu par son avarice,
-fut soupçonné de n'avoir pas contribué; il soutint
-qu'il avait mis; celui qui faisait la collecte dit: «Je
-ne l'ai pas vu; mais je le crois.» M. de Fontenelle
-termina la discussion en disant: «Je l'ai vu, moi;
-mais je ne le crois pas.»</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé Maury, allant chez le Cardinal de la
-Roche-Aymon, le rencontra revenant de l'assemblée
-du clergé. Il lui trouva de l'humeur et lui en
-demanda la raison. «J'en ai de bien bonnes, dit le
-vieux cardinal: on m'a engagé à présider cette
-assemblée du clergé, où tout s'est passé on ne
-saurait plus mal; il n'y a pas jusqu'à ces jeunes
-agens du clergé, cet abbé de la Luzerne, qui ne
-veulent pas se payer de mauvaises raisons.»</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta
-une messe à dire tous les jours pour vingt sous:
+fut soupçonné de n'avoir pas contribué; il soutint
+qu'il avait mis; celui qui faisait la collecte dit: «Je
+ne l'ai pas vu; mais je le crois.» M. de Fontenelle
+termina la discussion en disant: «Je l'ai vu, moi;
+mais je ne le crois pas.»</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Maury, allant chez le Cardinal de la
+Roche-Aymon, le rencontra revenant de l'assemblée
+du clergé. Il lui trouva de l'humeur et lui en
+demanda la raison. «J'en ai de bien bonnes, dit le
+vieux cardinal: on m'a engagé à présider cette
+assemblée du clergé, où tout s'est passé on ne
+saurait plus mal; il n'y a pas jusqu'à ces jeunes
+agens du clergé, cet abbé de la Luzerne, qui ne
+veulent pas se payer de mauvaises raisons.»</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta
+une messe à dire tous les jours pour vingt sous:
<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé de la
+quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé de la
Porte, en retenant huit sous dessus: celui-ci,
-devenu moins gueux, la sous-loua à l'abbé
+devenu moins gueux, la sous-loua à l'abbé
Dinouart, en retenant quatre sous dessus, outre la
-portion de l'abbé Raynal; si bien que cette pauvre
-messe, grevée de deux pensions, ne valait que
-huit sous à l'abbé Dinouart.</p>
+portion de l'abbé Raynal; si bien que cette pauvre
+messe, grevée de deux pensions, ne valait que
+huit sous à l'abbé Dinouart.</p>
-<p>&mdash;Un évêque de Saint-Brieux, dans une oraison
-funèbre de Marie-Thérèse, se tira d'affaire
+<p>&mdash;Un évêque de Saint-Brieux, dans une oraison
+funèbre de Marie-Thérèse, se tira d'affaire
fort simplement sur le partage de la Pologne:
-«La France, dit il, n'ayant rien dit sur ce partage,
+«La France, dit il, n'ayant rien dit sur ce partage,
je prendrai le parti de faire comme la
-France, et de n'en rien dire non plus.»</p>
+France, et de n'en rien dire non plus.»</p>
-<p>&mdash;Milord Marlborough étant à la tranchée avec
+<p>&mdash;Milord Marlborough étant à la tranchée avec
un de ses amis et un de ses neveux, un coup de
-canon fit sauter la cervelle à cet ami, et en couvrit
+canon fit sauter la cervelle à cet ami, et en couvrit
le visage du jeune homme, qui recula avec
-effroi. Marlborough lui dit intrépidement: «Eh
-quoi! monsieur, vous paraissez étonné?&mdash;Oui,
+effroi. Marlborough lui dit intrépidement: «Eh
+quoi! monsieur, vous paraissez étonné?&mdash;Oui,
dit le jeune homme, en s'essuyant la figure, je le
suis qu'un homme, qui a autant de cervelle,
-restât exposé gratuitement à un danger si inutile.»</p>
+restât exposé gratuitement à un danger si inutile.»</p>
-<p>&mdash;Madame la duchesse du Maine, dont la santé
-allait mal, grondait son médecin, et lui disait:
-«Était-ce la peine de m'imposer tant de privations,
+<p>&mdash;Madame la duchesse du Maine, dont la santé
+allait mal, grondait son médecin, et lui disait:
+«Était-ce la peine de m'imposer tant de privations,
et de me faire vivre en mon particulier?&mdash;Mais
votre altesse a maintenant quarante personnes
-au château?&mdash;Eh bien! ne savez-vous
+au château?&mdash;Eh bien! ne savez-vous
pas que quarante ou cinquante personnes sont le
-particulier d'une princesse?»</p>
+particulier d'une princesse?»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
&mdash;Le duc de Chartres<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, apprenant l'insulte
-faite à madame la duchesse de Bourbon, sa s&oelig;ur,
-par M. le comte d'Artois, dit: «On est bien
-heureux de n'être ni père ni mari.»</p>
+faite à madame la duchesse de Bourbon, sa s&oelig;ur,
+par M. le comte d'Artois, dit: «On est bien
+heureux de n'être ni père ni mari.»</p>
<p>&mdash;Un jour, que l'on ne s'entendait pas dans
-une dispute à l'académie, M. de Mairan dit:
-«Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la
-fois!»</p>
-
-<p>&mdash;Le comte de Mirabeau, très-laid de figure,
-mais plein d'esprit, ayant été mis en cause pour
-un prétendu rapt de séduction, fut lui-même son
-avocat. «Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction;
-pour toute réponse et pour toute défense,
+une dispute à l'académie, M. de Mairan dit:
+«Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la
+fois!»</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Mirabeau, très-laid de figure,
+mais plein d'esprit, ayant été mis en cause pour
+un prétendu rapt de séduction, fut lui-même son
+avocat. «Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction;
+pour toute réponse et pour toute défense,
je demande que mon portrait soit mis au
-greffe.» Le commissaire n'entendait pas: «Bête,
-dit le juge, regarde donc la figure de monsieur!»</p>
+greffe.» Le commissaire n'entendait pas: «Bête,
+dit le juge, regarde donc la figure de monsieur!»</p>
-<p>&mdash;M.... me disait: «C'est faute de pouvoir placer
+<p>&mdash;M.... me disait: «C'est faute de pouvoir placer
un sentiment vrai, que j'ai pris le parti de
traiter l'amour comme tout le monde. Cette ressource
-a été mon pis aller: comme un homme
+a été mon pis aller: comme un homme
qui, voulant aller au spectacle, et n'ayant pas
-trouvé de place à <cite>Iphigénie</cite>, s'en va aux <cite>Variétés
-amusantes</cite>.»</p>
+trouvé de place à <cite>Iphigénie</cite>, s'en va aux <cite>Variétés
+amusantes</cite>.»</p>
<p>&mdash;Madame de Brionne rompit avec le cardinal
-de Rohan, à l'occasion du duc de Choiseul, que
+de Rohan, à l'occasion du duc de Choiseul, que
le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut entre
-eux une scène violente, que madame de Brionne
-termina en menaçant de le faire jeter par la fenêtre:
+eux une scène violente, que madame de Brionne
+termina en menaçant de le faire jeter par la fenêtre:
<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-«Je puis bien descendre, dit-il, par où je
-suis monté si souvent.»</p>
-
-<p>&mdash;M. le duc de Choiseul était du jeu de
-Louis <span class="smcap">XV</span>, quand il fut exilé. M. de Chauvelin,
-qui en était aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le
-continuer, parce que le duc en était de moitié.
-Le roi dit à M. de Chauvelin: «Demandez-lui s'il
-veut continuer.» M. de Chauvelin écrivit à Chanteloup:
+«Je puis bien descendre, dit-il, par où je
+suis monté si souvent.»</p>
+
+<p>&mdash;M. le duc de Choiseul était du jeu de
+Louis <span class="smcap">XV</span>, quand il fut exilé. M. de Chauvelin,
+qui en était aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le
+continuer, parce que le duc en était de moitié.
+Le roi dit à M. de Chauvelin: «Demandez-lui s'il
+veut continuer.» M. de Chauvelin écrivit à Chanteloup:
M. de Choiseul accepta. Au bout du mois,
-le roi demanda si le partage des gains était fait.
-«Oui, dit M. de Chauvelin; M. de Choiseul gagne
+le roi demanda si le partage des gains était fait.
+«Oui, dit M. de Chauvelin; M. de Choiseul gagne
trois mille louis.&mdash;Ah! j'en suis bien aise, dit le
-roi; mandez-le lui bien vîte.»</p>
+roi; mandez-le lui bien vîte.»</p>
-<p>&mdash;«L'amour, disait M....., devrait n'être le
-plaisir que des âmes délicates. Quand je vois des
-hommes grossiers se mêler d'amour, je suis tenté
-de dire: «De quoi vous mêlez-vous?» Du jeu, de
-la table, de l'ambition à cette canaille!»</p>
+<p>&mdash;«L'amour, disait M....., devrait n'être le
+plaisir que des âmes délicates. Quand je vois des
+hommes grossiers se mêler d'amour, je suis tenté
+de dire: «De quoi vous mêlez-vous?» Du jeu, de
+la table, de l'ambition à cette canaille!»</p>
-<p>&mdash;Ne me vantez point le caractère de N....:
-c'est un homme dur, inébranlable, appuyé sur
+<p>&mdash;Ne me vantez point le caractère de N....:
+c'est un homme dur, inébranlable, appuyé sur
une philosophie froide, comme une statue de
bronze sur du marbre.</p>
-<p>&mdash;«Savez-vous pourquoi, me disait M. de....,
-on est plus honnête, en France, dans la jeunesse
-et jusqu'à trente ans, que passé cet âge? c'est que
-ce n'est qu'après cet âge, qu'on s'est détrompé;
-que chez nous, il faut être enclume ou marteau;
-que l'on voit clairement que les maux dont gémit
-la nation sont irrémédiables. Jusqu'alors, on avait
-ressemblé au chien qui défend le dîner de son
+<p>&mdash;«Savez-vous pourquoi, me disait M. de....,
+on est plus honnête, en France, dans la jeunesse
+et jusqu'à trente ans, que passé cet âge? c'est que
+ce n'est qu'après cet âge, qu'on s'est détrompé;
+que chez nous, il faut être enclume ou marteau;
+que l'on voit clairement que les maux dont gémit
+la nation sont irrémédiables. Jusqu'alors, on avait
+ressemblé au chien qui défend le dîner de son
<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-maître contre les autres chiens; après cette
-époque, on fait comme le même chien, qui en
-prend sa part avec les autres.»</p>
+maître contre les autres chiens; après cette
+époque, on fait comme le même chien, qui en
+prend sa part avec les autres.»</p>
-<p>&mdash;Madame de B..... ne pouvant, malgré son
-grand crédit, rien faire pour M. de D...., son
-amant, homme par trop médiocre, l'a épousé.
+<p>&mdash;Madame de B..... ne pouvant, malgré son
+grand crédit, rien faire pour M. de D...., son
+amant, homme par trop médiocre, l'a épousé.
En fait d'amans, il n'est pas de ceux que l'on
montre; en fait de maris, on montre tout.</p>
-<p>&mdash;M. le comte d'Orsai, fils d'un fermier-général,
-et si connu par sa manie d'être homme de
-qualité, se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier,
-chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez
+<p>&mdash;M. le comte d'Orsai, fils d'un fermier-général,
+et si connu par sa manie d'être homme de
+qualité, se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier,
+chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez
ce magistrat pour faire diminuer sa capitation
-considérablement augmentée: l'autre y venait
-porter ses plaintes de ce qu'on avait diminué
+considérablement augmentée: l'autre y venait
+porter ses plaintes de ce qu'on avait diminué
la sienne, et croyait que cette diminution supposait
-quelque atteinte portée à ses titres de
+quelque atteinte portée à ses titres de
noblesse.</p>
-<p>&mdash;On disait de M. l'abbé Arnaud, qui ne conte
-jamais: «Il parle beaucoup, non qu'il soit bavard,
-mais c'est qu'en parlant on ne conte pas.»</p>
+<p>&mdash;On disait de M. l'abbé Arnaud, qui ne conte
+jamais: «Il parle beaucoup, non qu'il soit bavard,
+mais c'est qu'en parlant on ne conte pas.»</p>
-<p>&mdash;M. d'Autrep disait de M. de Ximenez: «C'est
+<p>&mdash;M. d'Autrep disait de M. de Ximenez: «C'est
un homme qui aime mieux la pluie que le beau
temps, et qui, entendant chanter le rossignol,
-dit: «Ah! la vilaine bête!»</p>
+dit: «Ah! la vilaine bête!»</p>
-<p>&mdash;Le tzar Pierre I<sup>er</sup>, étant à Spithead, voulut
-savoir ce que c'était que le châtiment de la cale
+<p>&mdash;Le tzar Pierre I<sup>er</sup>, étant à Spithead, voulut
+savoir ce que c'était que le châtiment de la cale
qu'on inflige aux matelots. Il ne se trouva pour
-lors aucun coupable; Pierre dit: «Qu'on prenne
-un de mes gens.&mdash;Prince, lui répondit-on, vos gens
+lors aucun coupable; Pierre dit: «Qu'on prenne
+un de mes gens.&mdash;Prince, lui répondit-on, vos gens
<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-sont en Angleterre, et par conséquent sous la protection
-des lois.»</p>
-
-<p>&mdash;M. de Vaucanson s'était trouvé l'objet principal
-des attentions d'un prince étranger, quoique
-M. de Voltaire fût présent. Embarrassé et
-honteux que ce prince n'eût rien dit à Voltaire,
-il s'approche de ce dernier et lui dit: «Le prince
+sont en Angleterre, et par conséquent sous la protection
+des lois.»</p>
+
+<p>&mdash;M. de Vaucanson s'était trouvé l'objet principal
+des attentions d'un prince étranger, quoique
+M. de Voltaire fût présent. Embarrassé et
+honteux que ce prince n'eût rien dit à Voltaire,
+il s'approche de ce dernier et lui dit: «Le prince
vient de me dire telle chose. (Un compliment
-très-flatteur pour Voltaire.)» Celui-ci vit bien que
-c'était une politesse de Vaucanson, et lui dit: «Je
-reconnais tout votre talent dans la manière dont
-vous faites parler le prince.»</p>
+très-flatteur pour Voltaire.)» Celui-ci vit bien que
+c'était une politesse de Vaucanson, et lui dit: «Je
+reconnais tout votre talent dans la manière dont
+vous faites parler le prince.»</p>
-<p>&mdash;A l'époque de l'assassinat de Louis <span class="smcap">XV</span> par
-Damiens, M. d'Argenson était en rupture ouverte
+<p>&mdash;A l'époque de l'assassinat de Louis <span class="smcap">XV</span> par
+Damiens, M. d'Argenson était en rupture ouverte
avec madame de Pompadour. Le lendemain de
cette catastrophe, le roi le fit venir pour lui donner
l'ordre de renvoyer madame de Pompadour.
-Il se conduisit en homme consommé dans l'art
+Il se conduisit en homme consommé dans l'art
des cours. Sachant bien que la blessure du roi
-n'était pas considérable, il crut que le roi, après
-s'être rassuré, rappelerait madame de Pompadour;
-en conséquence, il fit observer au roi
-qu'ayant eu le malheur de déplaire à la reine, il
+n'était pas considérable, il crut que le roi, après
+s'être rassuré, rappelerait madame de Pompadour;
+en conséquence, il fit observer au roi
+qu'ayant eu le malheur de déplaire à la reine, il
serait barbare de lui faire porter cet ordre par
-une bouche ennemie; et il engagea le roi à donner
-cette commission à M. de Machaut, qui était des
+une bouche ennemie; et il engagea le roi à donner
+cette commission à M. de Machaut, qui était des
amis de madame de Pompadour, et qui adoucirait
-cet ordre par toutes les consolations de l'amitié;
+cet ordre par toutes les consolations de l'amitié;
ce fut cette commission qui perdit M. de Machaut.
-Mais ce même homme, que cette conduite
+Mais ce même homme, que cette conduite
<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-savante avait réconcilié avec madame de Pompadour,
-fit une faute d'écolier, en abusant de sa
+savante avait réconcilié avec madame de Pompadour,
+fit une faute d'écolier, en abusant de sa
victoire, et la chargeant d'invectives, lorsque, revenue
-à lui, elle allait mettre la France à ses pieds.</p>
+à lui, elle allait mettre la France à ses pieds.</p>
<p>&mdash;Lorsque madame Dubarry et le duc d'Aiguillon
firent renvoyer M. de Choiseul, les places
-que sa retraite laissait vacantes n'étaient point encore
-données. Le roi ne voulait point de M. d'Aiguillon
-pour ministre des affaires étrangères:
-M. le prince de Condé portait M. de Vergennes,
+que sa retraite laissait vacantes n'étaient point encore
+données. Le roi ne voulait point de M. d'Aiguillon
+pour ministre des affaires étrangères:
+M. le prince de Condé portait M. de Vergennes,
qu'il avait connu en Bourgogne; madame Dubarry
-portait le cardinal de Rohan, qui s'était
-attaché à elle: M. d'Aiguillon, alors son amant,
-voulut les écarter l'un et l'autre; et c'est ce qui
-fit donner l'ambassade de Suède à M. de Vergennes,
-alors oublié et retiré dans ses terres, et
+portait le cardinal de Rohan, qui s'était
+attaché à elle: M. d'Aiguillon, alors son amant,
+voulut les écarter l'un et l'autre; et c'est ce qui
+fit donner l'ambassade de Suède à M. de Vergennes,
+alors oublié et retiré dans ses terres, et
l'ambassade de Vienne au cardinal de Rohan,
alors le prince Louis.</p>
-<p>&mdash;«Mes idées, mes principes, disait M...., ne
-conviennent pas à tout le monde: c'est comme
+<p>&mdash;«Mes idées, mes principes, disait M...., ne
+conviennent pas à tout le monde: c'est comme
les poudres d'Ailhaut et certaines drogues qui ont
-fait grand tort à des tempéramens faibles, et ont
-été très-profitables à des gens robustes.» Il donnait
+fait grand tort à des tempéramens faibles, et ont
+été très-profitables à des gens robustes.» Il donnait
cette raison pour se dispenser de se lier avec
M. de J......, jeune homme de la cour, avec qui on
voulait le mettre en liaison.</p>
<p>&mdash;J'ai vu M. de Foncemagne jouir, dans sa vieillesse,
-d'une grande considération. Cependant,
-ayant eu occasion de soupçonner un moment sa
-droiture, je demandai à M. Saurin s'il l'avait
+d'une grande considération. Cependant,
+ayant eu occasion de soupçonner un moment sa
+droiture, je demandai à M. Saurin s'il l'avait
<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-connu particulièrement. Il me répondit qu'oui.
+connu particulièrement. Il me répondit qu'oui.
J'insistai pour savoir s'il n'avait jamais rien eu
-contre lui. M. Saurin, après un moment de réflexion,
-me répondit: «Il y a long-temps qu'il est
-honnête homme.» Je ne pus en tirer rien de positif,
+contre lui. M. Saurin, après un moment de réflexion,
+me répondit: «Il y a long-temps qu'il est
+honnête homme.» Je ne pus en tirer rien de positif,
sinon qu'autrefois M. de Foncemagne avait
-tenu une conduite oblique et rusée dans plusieurs
-affaires d'intérêt.</p>
+tenu une conduite oblique et rusée dans plusieurs
+affaires d'intérêt.</p>
-<p>&mdash;M. d'Argenson, apprenant qu'à la bataille de
-Rancoux, un valet d'armée avait été blessé d'un
-coup de canon, derrière l'endroit où il était lui-même
-avec le roi, disait: «Ce drôle-là ne nous
-fera pas l'honneur d'en mourir.»</p>
+<p>&mdash;M. d'Argenson, apprenant qu'à la bataille de
+Rancoux, un valet d'armée avait été blessé d'un
+coup de canon, derrière l'endroit où il était lui-même
+avec le roi, disait: «Ce drôle-là ne nous
+fera pas l'honneur d'en mourir.»</p>
-<p>&mdash;Dans les malheurs de la fin du règne de
-Louis <span class="smcap">XIV</span>, après la perte des batailles de Turin,
+<p>&mdash;Dans les malheurs de la fin du règne de
+Louis <span class="smcap">XIV</span>, après la perte des batailles de Turin,
d'Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies,
-d'Hochstet, les plus honnêtes gens de la cour disaient:
-«Au moins le roi se porte bien, c'est le
-principal.»</p>
-
-<p>&mdash;Quand M. le comte d'Estaing, après sa campagne
-de la Grenade, vint faire sa cour à la reine
-pour la première fois, il arriva porté sur ses béquilles,
-et accompagné de plusieurs officiers
-blessés comme lui. La reine ne sut lui dire autre
-chose, sinon: «M. le comte, avez-vous été content
-du petit Laborde?»</p>
-
-<p>&mdash;«Je n'ai vu dans le monde, disait M..., que
+d'Hochstet, les plus honnêtes gens de la cour disaient:
+«Au moins le roi se porte bien, c'est le
+principal.»</p>
+
+<p>&mdash;Quand M. le comte d'Estaing, après sa campagne
+de la Grenade, vint faire sa cour à la reine
+pour la première fois, il arriva porté sur ses béquilles,
+et accompagné de plusieurs officiers
+blessés comme lui. La reine ne sut lui dire autre
+chose, sinon: «M. le comte, avez-vous été content
+du petit Laborde?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je n'ai vu dans le monde, disait M..., que
des diners sans digestion, des soupers sans plaisirs,
des conversations sans confiance, des liaisons
-sans amitié, et des coucheries sans amour.»</p>
+sans amitié, et des coucheries sans amour.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-&mdash;Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame
-de Mazarin pendant sa dernière maladie,
+&mdash;Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame
+de Mazarin pendant sa dernière maladie,
pour lui faire quelques petites exhortations, elle
-lui dit en l'apercevant: «Ah! M. le curé, je suis
-enchantée de vous voir; j'ai à vous dire que le
-beurre de l'Enfant-Jésus n'est plus à beaucoup
-près si bon: c'est à vous d'y mettre ordre, puisque
-l'Enfant-Jésus est une dépendance de votre
-église.»</p>
-
-<p>&mdash;Je disais à M. R...., misantrope plaisant, qui
-m'avait présenté un jeune homme de sa connaissance:
-«Votre ami n'a aucun usage du monde, ne
-sait rien de rien.&mdash;Oui, dit-il; et il est déjà triste,
-comme s'il savait tout.»</p>
-
-<p>&mdash;M.... disait qu'un esprit sage, pénétrant et
-qui verrait la société telle qu'elle est, ne trouverait
+lui dit en l'apercevant: «Ah! M. le curé, je suis
+enchantée de vous voir; j'ai à vous dire que le
+beurre de l'Enfant-Jésus n'est plus à beaucoup
+près si bon: c'est à vous d'y mettre ordre, puisque
+l'Enfant-Jésus est une dépendance de votre
+église.»</p>
+
+<p>&mdash;Je disais à M. R...., misantrope plaisant, qui
+m'avait présenté un jeune homme de sa connaissance:
+«Votre ami n'a aucun usage du monde, ne
+sait rien de rien.&mdash;Oui, dit-il; et il est déjà triste,
+comme s'il savait tout.»</p>
+
+<p>&mdash;M.... disait qu'un esprit sage, pénétrant et
+qui verrait la société telle qu'elle est, ne trouverait
partout que de l'amertume. Il faut absolument
-diriger sa vue vers le côté plaisant, et s'accoutumer
-à ne regarder l'homme que comme un pantin,
-et la société comme la planche sur laquelle il saute.
-Dès-lors, tout change: l'esprit des différens états,
-la vanité particulière à chacun d'eux, ses différentes
+diriger sa vue vers le côté plaisant, et s'accoutumer
+à ne regarder l'homme que comme un pantin,
+et la société comme la planche sur laquelle il saute.
+Dès-lors, tout change: l'esprit des différens états,
+la vanité particulière à chacun d'eux, ses différentes
nuances dans les individus, les friponneries,
etc., tout devient divertissant, et on conserve
-sa santé.</p>
+sa santé.</p>
-<p>&mdash;«Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, disait
-M...., qu'un homme de mérite se soutient dans le
+<p>&mdash;«Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, disait
+M...., qu'un homme de mérite se soutient dans le
monde sans l'appui d'un nom, d'un rang, d'une
fortune: l'homme qui a ces avantages y est, au
-contraire, soutenu comme malgré lui-même. Il y
+contraire, soutenu comme malgré lui-même. Il y
<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-a, entre ces deux hommes, la différence qu'il y a
+a, entre ces deux hommes, la différence qu'il y a
du scaphandre au nageur.</p>
-<p>&mdash;M.... me disait: «J'ai renoncé à l'amitié de
+<p>&mdash;M.... me disait: «J'ai renoncé à l'amitié de
deux hommes: l'un, parce qu'il ne m'a jamais
-parlé de lui; l'autre, parce qu'il ne m'a jamais
-parlé de moi.»</p>
+parlé de lui; l'autre, parce qu'il ne m'a jamais
+parlé de moi.»</p>
-<p>&mdash;On demandait au même, pourquoi les gouverneurs
+<p>&mdash;On demandait au même, pourquoi les gouverneurs
de province avaient plus de faste que le
-roi: «C'est, dit-il, que les comédiens de campagne
-chargent plus que ceux de Paris.»</p>
+roi: «C'est, dit-il, que les comédiens de campagne
+chargent plus que ceux de Paris.»</p>
-<p>&mdash;Un prédicateur de la ligue avait pris, pour
-texte de son sermon: <i lang="la" xml:lang="la">Eripe nos, Domine, à luto
-f&oelig;cis</i>, qu'il traduisait ainsi: «Seigneur, débourbonez-nous.»</p>
+<p>&mdash;Un prédicateur de la ligue avait pris, pour
+texte de son sermon: <i lang="la" xml:lang="la">Eripe nos, Domine, à luto
+f&oelig;cis</i>, qu'il traduisait ainsi: «Seigneur, débourbonez-nous.»</p>
<p>&mdash;M...., intendant de province, homme fort ridicule,
avait plusieurs personnes dans son salon,
-tandis qu'il était dans son cabinet dont la porte
-était ouverte. Il prend un air affairé; et, tenant
-des papiers à la main, il dicte gravement à son
-secrétaire: «Louis, par la grâce de Dieu, roi de
-France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes
-lettres verront (verront, un <em>t</em> à la fin),
-salut.» Le reste est de forme, dit-il, en remettant
+tandis qu'il était dans son cabinet dont la porte
+était ouverte. Il prend un air affairé; et, tenant
+des papiers à la main, il dicte gravement à son
+secrétaire: «Louis, par la grâce de Dieu, roi de
+France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes
+lettres verront (verront, un <em>t</em> à la fin),
+salut.» Le reste est de forme, dit-il, en remettant
les papiers; et il passe dans la salle d'audience,
-pour livrer au public le grand homme occupé de
+pour livrer au public le grand homme occupé de
tant de grandes affaires.</p>
<p>&mdash;M. de Montesquiou priait M. de Maurepas
-de s'intéresser à la prompte décision de son
-affaire, et de ses prétentions sur le nom de
-Fézenzac. M. de Maurepas lui dit: «Rien ne presse;
+de s'intéresser à la prompte décision de son
+affaire, et de ses prétentions sur le nom de
+Fézenzac. M. de Maurepas lui dit: «Rien ne presse;
<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-M. le comte d'Artois a des enfans.» C'était avant
+M. le comte d'Artois a des enfans.» C'était avant
la naissance du dauphin.</p>
-<p>&mdash;Le régent envoya demander au président
-Daron la démission de sa place de premier président
-du parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit
-qu'on ne pouvait lui ôter sa place, sans lui
-faire son procès. Le régent, ayant reçu la lettre,
-mit au bas: «<em>Qu'à cela ne tienne</em>,» et la renvoya
-pour réponse. Le président, connaissant
-le prince auquel il avait à faire, envoya sa démission.</p>
+<p>&mdash;Le régent envoya demander au président
+Daron la démission de sa place de premier président
+du parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit
+qu'on ne pouvait lui ôter sa place, sans lui
+faire son procès. Le régent, ayant reçu la lettre,
+mit au bas: «<em>Qu'à cela ne tienne</em>,» et la renvoya
+pour réponse. Le président, connaissant
+le prince auquel il avait à faire, envoya sa démission.</p>
<p>&mdash;Un homme de lettres menait de front un
-poème et une affaire d'où dépendait sa fortune.
-On lui demandait comment allait son poème.
-«Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon
-affaire. Je ne ressemble pas mal à ce gentilhomme
-qui, ayant une affaire criminelle, laissait croître
+poème et une affaire d'où dépendait sa fortune.
+On lui demandait comment allait son poème.
+«Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon
+affaire. Je ne ressemble pas mal à ce gentilhomme
+qui, ayant une affaire criminelle, laissait croître
sa barbe, ne voulant pas, disait-il, la faire faire
-avant de savoir si sa tête lui appartiendrait. Avant
-d'être immortel, je veux savoir si je vivrai.»</p>
+avant de savoir si sa tête lui appartiendrait. Avant
+d'être immortel, je veux savoir si je vivrai.»</p>
-<p>&mdash;M. de la Reynière, obligé de choisir entre
+<p>&mdash;M. de la Reynière, obligé de choisir entre
la place d'administrateur des postes et celle de
-fermier-général, après avoir possédé ces deux
-places, dans lesquelles il avait été maintenu par
-le crédit des grands seigneurs qui soupaient chez
-lui, se plaignit à eux de l'alternative qu'on lui
+fermier-général, après avoir possédé ces deux
+places, dans lesquelles il avait été maintenu par
+le crédit des grands seigneurs qui soupaient chez
+lui, se plaignit à eux de l'alternative qu'on lui
proposait, et qui diminuait de beaucoup son revenu.
-Un d'eux lui dit naïvement: «Eh, mon
-Dieu! cela ne fait pas une grande différence dans
-votre fortune. C'est un million à mettre à fond
+Un d'eux lui dit naïvement: «Eh, mon
+Dieu! cela ne fait pas une grande différence dans
+votre fortune. C'est un million à mettre à fond
<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
perdu; et nous n'en viendrons pas moins souper
-chez vous.»</p>
+chez vous.»</p>
-<p>&mdash;M...., provençal, qui a des idées assez plaisantes,
-me disait, à propos des rois et même des
-ministres, que, la machine étant bien montée,
-le choix des uns et des autres était indifférent:
-«Ce sont, disait-il, des chiens dans un tournebroche;
+<p>&mdash;M...., provençal, qui a des idées assez plaisantes,
+me disait, à propos des rois et même des
+ministres, que, la machine étant bien montée,
+le choix des uns et des autres était indifférent:
+«Ce sont, disait-il, des chiens dans un tournebroche;
il suffit qu'ils remuent les pattes pour
que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il
ait de l'intelligence, ou du nez, ou rien du tout
-cela, la broche tourne, et le soupé sera toujours
-à peu près bon.»</p>
+cela, la broche tourne, et le soupé sera toujours
+à peu près bon.»</p>
-<p>&mdash;On faisait une procession avec la châsse de
-Sainte-Geneviève, pour obtenir de la sécheresse.
+<p>&mdash;On faisait une procession avec la châsse de
+Sainte-Geneviève, pour obtenir de la sécheresse.
A peine la procession fut-elle en route, qu'il
-commença à pleuvoir; sur quoi l'évêque de Castres
-dit plaisamment: «La sainte se trompe; elle
-croit qu'on lui demande de la pluie.»</p>
+commença à pleuvoir; sur quoi l'évêque de Castres
+dit plaisamment: «La sainte se trompe; elle
+croit qu'on lui demande de la pluie.»</p>
-<p>&mdash;«Au ton qui règne depuis dix ans dans la
-littérature, disait M...., la célébrité littéraire me
-paraît une espèce de diffamation qui n'a pas encore
-tout à fait autant de mauvais effets que le
-carcan; mais cela viendra.»</p>
+<p>&mdash;«Au ton qui règne depuis dix ans dans la
+littérature, disait M...., la célébrité littéraire me
+paraît une espèce de diffamation qui n'a pas encore
+tout à fait autant de mauvais effets que le
+carcan; mais cela viendra.»</p>
<p>&mdash;On venait de citer quelques traits de la gourmandise
-de plusieurs souverains. «Que voulez-vous,
+de plusieurs souverains. «Que voulez-vous,
dit le bonhomme M. de Brequigny; que
voulez-vous que fassent ces pauvres rois? Il faut
-bien qu'ils mangent.»</p>
+bien qu'ils mangent.»</p>
-<p>&mdash;On demandait à une duchesse de Rohan, à
-quelle époque elle comptait accoucher. «Je me
+<p>&mdash;On demandait à une duchesse de Rohan, à
+quelle époque elle comptait accoucher. «Je me
<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
flatte, dit-elle, d'avoir cet honneur dans deux
-mois.» L'honneur était d'accoucher d'un Rohan.</p>
+mois.» L'honneur était d'accoucher d'un Rohan.</p>
-<p>&mdash;Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à
-l'Opéra, le fameux <cite>Qu'il mourût</cite> de Corneille,
+<p>&mdash;Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à
+l'Opéra, le fameux <cite>Qu'il mourût</cite> de Corneille,
pria Noverre de faire danser les <cite>Maximes</cite> de La
Rochefoucault.</p>
-<p>&mdash;M. de Malesherbes disait à M. de Maurepas
-qu'il fallait engager le roi à aller voir la Bastille.
-«Il faut bien s'en garder, lui répondit M. de Maurepas;
-il ne voudrait plus y faire mettre personne.»</p>
+<p>&mdash;M. de Malesherbes disait à M. de Maurepas
+qu'il fallait engager le roi à aller voir la Bastille.
+«Il faut bien s'en garder, lui répondit M. de Maurepas;
+il ne voudrait plus y faire mettre personne.»</p>
-<p>&mdash;Pendant un siége, un porteur d'eau criait
-dans la ville: «A six sous la voie d'eau!» Une bombe
-vient et emporte un de ses sceaux: «A douze sous
-le sceau d'eau! s'écrie le porteur sans s'étonner.»</p>
+<p>&mdash;Pendant un siége, un porteur d'eau criait
+dans la ville: «A six sous la voie d'eau!» Une bombe
+vient et emporte un de ses sceaux: «A douze sous
+le sceau d'eau! s'écrie le porteur sans s'étonner.»</p>
-<p>&mdash;L'abbé de Molière était un homme simple
-et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux sur
-le système de Descartes; il n'avait point de valet,
+<p>&mdash;L'abbé de Molière était un homme simple
+et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux sur
+le système de Descartes; il n'avait point de valet,
et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte
-sur sa tête par-dessus son bonnet, les deux côtés
-pendant à droite et à gauche. Un matin, il entend
-frapper à sa porte: «Qui va là?&mdash;Ouvrez....» Il
-tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de Molière,
-ne regardant point: «Qui êtes-vous?&mdash;Donnez-moi
+sur sa tête par-dessus son bonnet, les deux côtés
+pendant à droite et à gauche. Un matin, il entend
+frapper à sa porte: «Qui va là?&mdash;Ouvrez....» Il
+tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de Molière,
+ne regardant point: «Qui êtes-vous?&mdash;Donnez-moi
de l'argent.&mdash;De l'argent?&mdash;Oui,
-de l'argent.&mdash;Ah! j'entends: vous êtes un voleur?&mdash;Voleur
+de l'argent.&mdash;Ah! j'entends: vous êtes un voleur?&mdash;Voleur
ou non, il me faut de l'argent.&mdash;Vraiment
oui, il vous en faut: eh bien! cherchez
-là dedans.....» Il tend le cou, et présente un
-des côtés de la culotte; le voleur fouille:&mdash;«Eh
+là dedans.....» Il tend le cou, et présente un
+des côtés de la culotte; le voleur fouille:&mdash;«Eh
bien! il n'y a point d'argent?&mdash;Vraiment non;
<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-mais il y a ma clé.&mdash;Eh bien! cette clé...&mdash;Cette
-clé, prenez-la.&mdash;Je la tiens.&mdash;Allez-vous en à
-ce secrétaire; ouvrez....» Le voleur met la clé à
-un autre tiroir.&mdash;«Laissez donc, ne dérangez
+mais il y a ma clé.&mdash;Eh bien! cette clé...&mdash;Cette
+clé, prenez-la.&mdash;Je la tiens.&mdash;Allez-vous en à
+ce secrétaire; ouvrez....» Le voleur met la clé à
+un autre tiroir.&mdash;«Laissez donc, ne dérangez
pas! ce sont mes papiers. Ventrebleu! finirez-vous?
-ce sont mes papiers: à l'autre tiroir, vous
-trouverez de l'argent.&mdash;Le voilà.&mdash;Eh bien!
-prenez. Fermez donc le tiroir...» Le voleur s'enfuit.&mdash;«M.
+ce sont mes papiers: à l'autre tiroir, vous
+trouverez de l'argent.&mdash;Le voilà.&mdash;Eh bien!
+prenez. Fermez donc le tiroir...» Le voleur s'enfuit.&mdash;«M.
le voleur, fermez donc la porte. Morbleu!
il laisse la porte ouverte!.... Quel chien de
-voleur! il faut que je me lève par le froid qu'il
-fait! maudit voleur!» L'abbé saute en pied, va
-fermer la porte, et revient se remettre à son
+voleur! il faut que je me lève par le froid qu'il
+fait! maudit voleur!» L'abbé saute en pied, va
+fermer la porte, et revient se remettre à son
travail.</p>
-<p>&mdash;M...., à propos des six mille ans de Moïse, disait,
-en considérant la lenteur des progrès des arts
-et l'état actuel de la civilisation: «Que veut-il
+<p>&mdash;M...., à propos des six mille ans de Moïse, disait,
+en considérant la lenteur des progrès des arts
+et l'état actuel de la civilisation: «Que veut-il
qu'on fasse de ses six mille ans? Il en a fallu plus
que cela pour savoir battre le briquet, et pour
-inventer les allumettes.»</p>
+inventer les allumettes.»</p>
<p>&mdash;La comtesse de Bouflers disait au prince de
-Conti, qu'il était le meilleur des tyrans.</p>
+Conti, qu'il était le meilleur des tyrans.</p>
-<p>&mdash;Madame de Montmorin disait à son fils:
-«Vous entrez dans le monde; je n'ai qu'un conseil
-à vous donner, c'est d'être amoureux de toutes
-les femmes.»</p>
+<p>&mdash;Madame de Montmorin disait à son fils:
+«Vous entrez dans le monde; je n'ai qu'un conseil
+à vous donner, c'est d'être amoureux de toutes
+les femmes.»</p>
-<p>&mdash;Une femme disait à M.... qu'elle le soupçonnait
+<p>&mdash;Une femme disait à M.... qu'elle le soupçonnait
de n'avoir jamais <em>perdu terre</em> avec les
-femmes: «Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans le
-ciel.» En effet, son amour s'accroissait toujours
+femmes: «Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans le
+ciel.» En effet, son amour s'accroissait toujours
<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-par la jouissance, après avoir commencé assez
+par la jouissance, après avoir commencé assez
tranquillement.</p>
-<p>&mdash;Du temps de M. de Machaut, on présenta
-au roi le projet d'une cour plénière, telle qu'on a
-voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre le
+<p>&mdash;Du temps de M. de Machaut, on présenta
+au roi le projet d'une cour plénière, telle qu'on a
+voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre le
roi, madame de Pompadour et les ministres. On
-dicta au roi les réponses qu'il ferait au premier
-président; tout fut expliqué dans un mémoire
-dans lequel on disait: «Ici le roi prendra un air
-sévère; ici le front du roi s'adoucira; ici le roi fera
-tel geste, etc.» Le mémoire existe.</p>
+dicta au roi les réponses qu'il ferait au premier
+président; tout fut expliqué dans un mémoire
+dans lequel on disait: «Ici le roi prendra un air
+sévère; ici le front du roi s'adoucira; ici le roi fera
+tel geste, etc.» Le mémoire existe.</p>
-<p>&mdash;«Il faut, disait M..., flatter l'intérêt ou effrayer
+<p>&mdash;«Il faut, disait M..., flatter l'intérêt ou effrayer
l'amour-propre des hommes: ce sont des singes
qui ne sautent que pour des noix, ou bien dans
-la crainte du coup de fouet..»</p>
+la crainte du coup de fouet..»</p>
-<p>&mdash;Madame de Créqui, parlant à la duchesse de
-Chaulnes de son mariage avec M. de Giac, après
-les suites désagréables qu'il a eues, lui dit qu'elle
-aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des
-âges. «Madame, lui dit madame de Giac, apprenez
+<p>&mdash;Madame de Créqui, parlant à la duchesse de
+Chaulnes de son mariage avec M. de Giac, après
+les suites désagréables qu'il a eues, lui dit qu'elle
+aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des
+âges. «Madame, lui dit madame de Giac, apprenez
qu'une femme de la cour n'est jamais vieille,
-et qu'un homme de robe est toujours vieux».</p>
+et qu'un homme de robe est toujours vieux».</p>
-<p>&mdash;M. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné
-à son fils de lui donner la liste de ses dettes, celui-ci
-mit à la tête de son bilan soixante mille
+<p>&mdash;M. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné
+à son fils de lui donner la liste de ses dettes, celui-ci
+mit à la tête de son bilan soixante mille
livres pour une charge de conseiller au parlement
-de Bordeaux. Le père indigné crut que c'était une
+de Bordeaux. Le père indigné crut que c'était une
raillerie, et lui en fit des reproches amers. Le fils
-soutint qu'il avait payé cette charge. «C'était,
+soutint qu'il avait payé cette charge. «C'était,
dit-il, lorsque je fis connaissance avec madame
<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
Tilaurier. Elle souhaitait d'avoir une charge de
conseiller au parlement de Bordeaux pour son
-mari; et jamais, sans cela, elle n'aurait eu d'amitié
-pour moi; j'ai payé la place; et vous voyez,
-mon père, qu'il n'y a pas de quoi être en colère
-contre moi, et que je ne suis pas un mauvais plaisant.»</p>
+mari; et jamais, sans cela, elle n'aurait eu d'amitié
+pour moi; j'ai payé la place; et vous voyez,
+mon père, qu'il n'y a pas de quoi être en colère
+contre moi, et que je ne suis pas un mauvais plaisant.»</p>
<p>&mdash;Le comte d'Argenson, homme d'esprit,
-mais dépravé, et se jouant de sa propre honte,
-disait: «Mes ennemis ont beau faire, ils ne me
+mais dépravé, et se jouant de sa propre honte,
+disait: «Mes ennemis ont beau faire, ils ne me
culbuteront pas; il n'y a ici personne plus valet
-que moi.»</p>
+que moi.»</p>
<p>&mdash;M. de Boulainvilliers, homme sans esprit,
-très-vain, et fier d'un cordon bleu par charge,
-disait à un homme, en mettant ce cordon, pour
-lequel il avait acheté une place de cinquante
-mille écus: «Ne seriez vous pas bien aise d'avoir
+très-vain, et fier d'un cordon bleu par charge,
+disait à un homme, en mettant ce cordon, pour
+lequel il avait acheté une place de cinquante
+mille écus: «Ne seriez vous pas bien aise d'avoir
un pareil ornement?&mdash;Non, dit l'autre; mais je
-voudrais avoir ce qu'il vous coûte.»</p>
+voudrais avoir ce qu'il vous coûte.»</p>
<p>&mdash;Le marquis de Chatelux, amoureux comme
-à vingt ans, ayant vu sa femme occupée, pendant
-tout un dîner, d'un étranger jeune et beau, l'aborda
+à vingt ans, ayant vu sa femme occupée, pendant
+tout un dîner, d'un étranger jeune et beau, l'aborda
au sortir de table, et lui adressait d'humbles
-reproches; le marquis de Genlis lui dit: «Passez,
-passez, bonhomme, on vous a donné. (Formule
-usitée envers les pauvres qui redemandent l'aumône.)»</p>
+reproches; le marquis de Genlis lui dit: «Passez,
+passez, bonhomme, on vous a donné. (Formule
+usitée envers les pauvres qui redemandent l'aumône.)»</p>
<p>&mdash;M...., connu par son usage du monde, me
-disait que ce qui l'avait le plus formé, c'était
+disait que ce qui l'avait le plus formé, c'était
d'avoir su coucher, dans l'occasion, avec des
<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-femmes de quarante ans, et écouter des vieillards
+femmes de quarante ans, et écouter des vieillards
de quatre-vingts.</p>
-<p>&mdash;M.... disait que de courir après la fortune
-avec de l'ennui, des soins, des assiduités auprès
-des grands, en négligeant la culture de son esprit
-et de son âme, c'est pêcher au goujon avec un
-hameçon d'or.</p>
+<p>&mdash;M.... disait que de courir après la fortune
+avec de l'ennui, des soins, des assiduités auprès
+des grands, en négligeant la culture de son esprit
+et de son âme, c'est pêcher au goujon avec un
+hameçon d'or.</p>
-<p>&mdash;On sait quelle familiarité le roi de Prusse
-permettait à quelques-uns de ceux qui vivaient
-avec lui. Le général Quintus-Icilius était celui qui
+<p>&mdash;On sait quelle familiarité le roi de Prusse
+permettait à quelques-uns de ceux qui vivaient
+avec lui. Le général Quintus-Icilius était celui qui
en profitait le plus librement. Le roi de Prusse,
avant la bataille de Rosbac, lui dit que, s'il la
-perdait, il se rendrait à Venise, où il vivrait en
-exerçant la médecine. Quintus lui répondit: «<em>Toujours
-assassin!</em>»</p>
+perdait, il se rendrait à Venise, où il vivrait en
+exerçant la médecine. Quintus lui répondit: «<em>Toujours
+assassin!</em>»</p>
<p>&mdash;M. de Buffon s'environne de flatteurs et de
sots qui le louent sans pudeur. Un homme avait
-dîné chez lui avec l'abbé Leblanc, M. de Juvigny
+dîné chez lui avec l'abbé Leblanc, M. de Juvigny
et deux autres hommes de cette force. Le soir, il
-dit à soupé qu'il avait vu, dans le c&oelig;ur de Paris,
-quatre huîtres attachées à un rocher. On chercha
-long-temps le sens de cette énigme, dont il donna
+dit à soupé qu'il avait vu, dans le c&oelig;ur de Paris,
+quatre huîtres attachées à un rocher. On chercha
+long-temps le sens de cette énigme, dont il donna
enfin le mot.</p>
-<p>&mdash;Pendant la dernière maladie de Louis <span class="smcap">XV</span>,
-qui, dès les premiers jours, se présenta comme
-mortelle, Lorry, qui fut mandé avec Bordeu,
-employa, dans le détail des conseils qu'il donnait,
-le mot: <em>Il faut</em>. Le Roi, choqué de ce mot, répétait
+<p>&mdash;Pendant la dernière maladie de Louis <span class="smcap">XV</span>,
+qui, dès les premiers jours, se présenta comme
+mortelle, Lorry, qui fut mandé avec Bordeu,
+employa, dans le détail des conseils qu'il donnait,
+le mot: <em>Il faut</em>. Le Roi, choqué de ce mot, répétait
tout bas, et d'une voix mourante: <em>Il faut! il
faut!</em></p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-&mdash;Voici une anecdote que j'ai ouï conter à
+&mdash;Voici une anecdote que j'ai ouï conter à
M. de Clermont-Tonnerre sur le baron de Breteuil.
-Le baron, qui s'intéressait à M. de Clermont-Tonnerre,
+Le baron, qui s'intéressait à M. de Clermont-Tonnerre,
le grondait de ce qu'il ne se montrait
-pas assez dans le monde. «J'ai trop peu de fortune,
-répondit M. de Clermont.&mdash;Il faut emprunter:
+pas assez dans le monde. «J'ai trop peu de fortune,
+répondit M. de Clermont.&mdash;Il faut emprunter:
vous payerez avec votre nom.&mdash;Mais, si je meurs?&mdash;Vous
-ne mourrez pas.&mdash;Je l'espère; mais enfin,
+ne mourrez pas.&mdash;Je l'espère; mais enfin,
si cela arrivait?&mdash;Eh bien! vous mourriez avec
des dettes, comme tant d'autres.&mdash;Je ne veux pas
mourir banqueroutier.&mdash;Monsieur, il faut aller
dans le monde: avec votre nom, vous devez arriver
-à tout. Ah! si j'avais eu votre nom!&mdash;Voyez
-à quoi il me sert.&mdash;C'est votre faute. Moi, j'ai
-emprunté; vous voyez le chemin que j'ai fait,
-moi qui ne suis qu'un <em>pied-plat</em>.» Ce mot fut répété
-deux ou trois fois, à la grande surprise de
+à tout. Ah! si j'avais eu votre nom!&mdash;Voyez
+à quoi il me sert.&mdash;C'est votre faute. Moi, j'ai
+emprunté; vous voyez le chemin que j'ai fait,
+moi qui ne suis qu'un <em>pied-plat</em>.» Ce mot fut répété
+deux ou trois fois, à la grande surprise de
l'auditeur, qui ne pouvait comprendre qu'on
-parlât ainsi de soi-même.</p>
+parlât ainsi de soi-même.</p>
-<p>&mdash;Cailhava qui, pendant toute la révolution,
+<p>&mdash;Cailhava qui, pendant toute la révolution,
ne songeait qu'aux sujets de plaintes des auteurs
-contre les comédiens, se plaignait à un homme
-de lettres lié avec plusieurs membres de l'assemblée
-nationale, que le décret n'arrivait pas. Celui-ci
-lui dit: «Mais pensez-vous qu'il ne s'agisse ici que
-de représentations d'ouvrages dramatiques?&mdash;Non,
-répondit Cailhava; je sais bien qu'il s'agit
-aussi d'impression.»</p>
-
-<p>&mdash;Quelque temps avant que Louis <span class="smcap">XV</span> fût arrangé
+contre les comédiens, se plaignait à un homme
+de lettres lié avec plusieurs membres de l'assemblée
+nationale, que le décret n'arrivait pas. Celui-ci
+lui dit: «Mais pensez-vous qu'il ne s'agisse ici que
+de représentations d'ouvrages dramatiques?&mdash;Non,
+répondit Cailhava; je sais bien qu'il s'agit
+aussi d'impression.»</p>
+
+<p>&mdash;Quelque temps avant que Louis <span class="smcap">XV</span> fût arrangé
avec madame de Pompadour, elle courait
<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-après lui aux chasses. Le roi eut la complaisance
-d'envoyer à M. d'Étioles une ramure de cerf. Celui-ci
-la fit mettre dans sa salle à manger, avec
-ces mots: «Présent fait par le roi à M. d'Étioles.»</p>
+après lui aux chasses. Le roi eut la complaisance
+d'envoyer à M. d'Étioles une ramure de cerf. Celui-ci
+la fit mettre dans sa salle à manger, avec
+ces mots: «Présent fait par le roi à M. d'Étioles.»</p>
<p>&mdash;Madame de Genlis vivait avec M. de Senevoi.
-Un jour qu'elle avait son mari à sa toilette, un
-soldat arrive, et lui demande sa protection auprès
+Un jour qu'elle avait son mari à sa toilette, un
+soldat arrive, et lui demande sa protection auprès
de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait
-un congé. Madame de Genlis se fâche contre
-cet impertinent, dit qu'elle ne connaît M. de Senevoi
+un congé. Madame de Genlis se fâche contre
+cet impertinent, dit qu'elle ne connaît M. de Senevoi
que comme tout le monde, en un mot, refuse.
-M. de Genlis retient le soldat, et lui dit: «Va demander
-ton congé en mon nom; et, si Senevoi te
-le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le sien.»</p>
+M. de Genlis retient le soldat, et lui dit: «Va demander
+ton congé en mon nom; et, si Senevoi te
+le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le sien.»</p>
-<p>&mdash;M.... débitait souvent des maximes de roué,
-en fait d'amour; mais, dans le fond, il était sensible,
+<p>&mdash;M.... débitait souvent des maximes de roué,
+en fait d'amour; mais, dans le fond, il était sensible,
et fait pour les passions. Aussi quelqu'un
-disait-il de lui: «Il a fait semblant d'être malhonnête,
-afin que les femmes ne le rebutent pas.»</p>
+disait-il de lui: «Il a fait semblant d'être malhonnête,
+afin que les femmes ne le rebutent pas.»</p>
-<p>&mdash;M. de Richelieu disait, au sujet du siège de
-Mahon par M. le duc de Crillon: «J'ai pris Mahon
-par une étourderie; et dans ce genre, M. de Crillon
-paraît en savoir plus que moi.»</p>
+<p>&mdash;M. de Richelieu disait, au sujet du siège de
+Mahon par M. le duc de Crillon: «J'ai pris Mahon
+par une étourderie; et dans ce genre, M. de Crillon
+paraît en savoir plus que moi.»</p>
<p>&mdash;A la bataille de Rocoux ou de la Lawfeld, le
-jeune M. de Thyange eut son cheval tué sous lui,
-et lui-même fut jeté fort loin; cependant il n'en
-fut point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit: «Petit
+jeune M. de Thyange eut son cheval tué sous lui,
+et lui-même fut jeté fort loin; cependant il n'en
+fut point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit: «Petit
Thyange, tu as eu une belle peur?&mdash;Oui, M. le
-maréchal, dit celui-ci; j'ai craint que vous ne
-fussiez blessé.»</p>
+maréchal, dit celui-ci; j'ai craint que vous ne
+fussiez blessé.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-&mdash;Voltaire disait, à propos de l'<em>Anti-Machiavel</em>
-du roi de Prusse: «Il crache au plat pour en
-dégoûter les autres.»</p>
-
-<p>On faisait compliment à madame Denis de la
-façon dont elle venait de jouer Zaïre: «Il faudrait,
-dit-elle, être belle et jeune.&mdash;Ah! madame, reprit
-le complimenteur naïvement, vous êtes bien la
-preuve du contraire.»</p>
-
-<p>&mdash;M. Poissonnier, le médecin, après son retour
-de Russie, alla à Ferney, et parla à M. de
-Voltaire de tout ce qu'il avait dit de faux et d'exagéré
-sur ce pays-là: «Mon ami, répondit naïvement
-Voltaire, au lieu de s'amuser à contredire,
-ils m'ont donné de bonnes pelisses, et je suis très-frileux.»</p>
+&mdash;Voltaire disait, à propos de l'<em>Anti-Machiavel</em>
+du roi de Prusse: «Il crache au plat pour en
+dégoûter les autres.»</p>
+
+<p>On faisait compliment à madame Denis de la
+façon dont elle venait de jouer Zaïre: «Il faudrait,
+dit-elle, être belle et jeune.&mdash;Ah! madame, reprit
+le complimenteur naïvement, vous êtes bien la
+preuve du contraire.»</p>
+
+<p>&mdash;M. Poissonnier, le médecin, après son retour
+de Russie, alla à Ferney, et parla à M. de
+Voltaire de tout ce qu'il avait dit de faux et d'exagéré
+sur ce pays-là: «Mon ami, répondit naïvement
+Voltaire, au lieu de s'amuser à contredire,
+ils m'ont donné de bonnes pelisses, et je suis très-frileux.»</p>
<p>&mdash;Madame de Tencin disait que les gens d'esprit
faisaient beaucoup de fautes en conduite,
parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez
-bête, aussi bête qu'il l'est.</p>
+bête, aussi bête qu'il l'est.</p>
-<p>&mdash;Une femme avait un procès au parlement
-de Dijon. Elle vint à Paris, sollicita M. le garde des
-sceaux (1784) de vouloir bien écrire, en sa faveur,
-un mot qui lui ferait gagner un procès très-juste;
+<p>&mdash;Une femme avait un procès au parlement
+de Dijon. Elle vint à Paris, sollicita M. le garde des
+sceaux (1784) de vouloir bien écrire, en sa faveur,
+un mot qui lui ferait gagner un procès très-juste;
le garde des sceaux la refusa. La comtesse Talleyrand
-prenait intérêt à cette femme; elle en parla
+prenait intérêt à cette femme; elle en parla
au garde des sceaux: nouveau refus. Madame de
Talleyrand en fit parler par la reine; autre refus.
Madame de Talleyrand se souvint que le garde
-des sceaux caressait beaucoup l'abbé de Périgord,
-son fils; elle fit écrire par lui: refus très-bien
+des sceaux caressait beaucoup l'abbé de Périgord,
+son fils; elle fit écrire par lui: refus très-bien
<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire
-une tentative, et d'aller à Versailles. Le lendemain,
-elle part; l'incommodité de la voiture publique
-l'engage à descendre à Sèvres, et à faire le reste de
-la route à pied. Un homme lui offre de la mener
-par un chemin plus agréable et qui abrège;
+tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire
+une tentative, et d'aller à Versailles. Le lendemain,
+elle part; l'incommodité de la voiture publique
+l'engage à descendre à Sèvres, et à faire le reste de
+la route à pied. Un homme lui offre de la mener
+par un chemin plus agréable et qui abrège;
elle accepte, et lui conte son histoire. Cet homme
-lui dit: «Vous aurez demain ce que vous demandez.»
+lui dit: «Vous aurez demain ce que vous demandez.»
Elle le regarde, et reste confondue. Elle va
-chez le garde des sceaux, est refusée encore, veut
-partir. L'homme l'engage à coucher à Versailles;
+chez le garde des sceaux, est refusée encore, veut
+partir. L'homme l'engage à coucher à Versailles;
et, le lendemain matin, lui apporte le papier
-qu'elle demandait. C'était un commis d'un commis,
-nommé M. Etienne.</p>
+qu'elle demandait. C'était un commis d'un commis,
+nommé M. Etienne.</p>
-<p>&mdash;Le duc de la Vallière, voyant à l'Opéra la
+<p>&mdash;Le duc de la Vallière, voyant à l'Opéra la
petite Lacour sans diamans, s'approche d'elle, et
-lui demande comment cela se fait. «C'est, lui dit-elle,
+lui demande comment cela se fait. «C'est, lui dit-elle,
que les diamans sont la croix de Saint-Louis
-de notre état». Sur ce mot, il devint amoureux
-fou d'elle. Il a vécu avec elle long-temps. Elle le
-subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent
-à madame Dubarry près de Louis <span class="smcap">XV</span>. Elle lui
-ôtait son cordon bleu, le mettait à terre, et lui
-disait: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille
-ducaille.»</p>
-
-<p>&mdash;Un joueur fameux, nommé Sablière, venait
-d'être arrêté. Il était au désespoir, et disait à Beaumarchais,
-qui voulait l'empêcher de se tuer: «Moi,
-arrêté pour deux cents louis! abandonné par tous
-mes amis! C'est moi qui les ai formés, qui leur
+de notre état». Sur ce mot, il devint amoureux
+fou d'elle. Il a vécu avec elle long-temps. Elle le
+subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent
+à madame Dubarry près de Louis <span class="smcap">XV</span>. Elle lui
+ôtait son cordon bleu, le mettait à terre, et lui
+disait: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille
+ducaille.»</p>
+
+<p>&mdash;Un joueur fameux, nommé Sablière, venait
+d'être arrêté. Il était au désespoir, et disait à Beaumarchais,
+qui voulait l'empêcher de se tuer: «Moi,
+arrêté pour deux cents louis! abandonné par tous
+mes amis! C'est moi qui les ai formés, qui leur
<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-ai appris à friponner. Sans moi, que seraient
+ai appris à friponner. Sans moi, que seraient
B...., D...., N....? (Ils vivent tous). Enfin, monsieur,
-jugez de l'excès de mon avilissement: pour
-vivre, je suis espion de police.»</p>
-
-<p>&mdash;Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair,
-fut accusé d'avoir fait une conspiration pour enlever
-le roi (George <span class="smcap">III</span>), et le transporter à Philadelphie.
-Amené devant ses juges, il leur dit:
-«Je sais très-bien ce qu'un roi peut faire d'un
+jugez de l'excès de mon avilissement: pour
+vivre, je suis espion de police.»</p>
+
+<p>&mdash;Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair,
+fut accusé d'avoir fait une conspiration pour enlever
+le roi (George <span class="smcap">III</span>), et le transporter à Philadelphie.
+Amené devant ses juges, il leur dit:
+«Je sais très-bien ce qu'un roi peut faire d'un
banquier, mais j'ignore ce qu'un banquier peut
-faire d'un roi.»</p>
+faire d'un roi.»</p>
-<p>&mdash;On disait au satirique anglais Donne: «Tonnez
-sur les vices; mais ménagez les vicieux.&mdash;Comment,
+<p>&mdash;On disait au satirique anglais Donne: «Tonnez
+sur les vices; mais ménagez les vicieux.&mdash;Comment,
dit-il, condamner les cartes, et pardonner
-aux escrocs?»</p>
+aux escrocs?»</p>
-<p>&mdash;On demandait à M. de Lauzun ce qu'il répondrait
-à sa femme (qu'il n'avait pas vue depuis dix
-ans), si elle lui écrivait: «Je viens de découvrir que
-je suis grosse.» Il réfléchit, et répondit: «Je lui écrirais:
-je suis charmé d'apprendre que le ciel ait
-enfin béni notre union; soignez votre santé; j'irai
-vous faire ma cour ce soir.»</p>
+<p>&mdash;On demandait à M. de Lauzun ce qu'il répondrait
+à sa femme (qu'il n'avait pas vue depuis dix
+ans), si elle lui écrivait: «Je viens de découvrir que
+je suis grosse.» Il réfléchit, et répondit: «Je lui écrirais:
+je suis charmé d'apprendre que le ciel ait
+enfin béni notre union; soignez votre santé; j'irai
+vous faire ma cour ce soir.»</p>
<p>&mdash;Madame de H.... me racontait la mort de
-M. le duc d'Aumont. «Cela a tourné bien court,
+M. le duc d'Aumont. «Cela a tourné bien court,
disait-elle; deux jours auparavant, M. Bouvard lui
-avait permis de manger, et le jour même de sa
-mort, deux heures avant la récidive de sa paralysie,
-il était comme à trente ans, comme il avait
-été toute sa vie; il avait demandé son perroquet,
+avait permis de manger, et le jour même de sa
+mort, deux heures avant la récidive de sa paralysie,
+il était comme à trente ans, comme il avait
+été toute sa vie; il avait demandé son perroquet,
avait dit: Brossez ce fauteuil, voyons mes deux
<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-broderies nouvelles, enfin, toute sa tête, ses idées
-comme à l'ordinaire.»</p>
+broderies nouvelles, enfin, toute sa tête, ses idées
+comme à l'ordinaire.»</p>
-<p>&mdash;M...., qui, après avoir connu le monde, prit
+<p>&mdash;M...., qui, après avoir connu le monde, prit
le parti de la solitude, disait, pour ses raisons,
-qu'après avoir examiné les conventions de la société
-dans le rapport qu'il y a de l'homme de qualité
-à l'homme vulgaire, il avait trouvé que c'était
-un marché d'imbécile et de dupe. «J'ai ressemblé,
-ajoutait-il, à un grand joueur d'échecs, qui se
+qu'après avoir examiné les conventions de la société
+dans le rapport qu'il y a de l'homme de qualité
+à l'homme vulgaire, il avait trouvé que c'était
+un marché d'imbécile et de dupe. «J'ai ressemblé,
+ajoutait-il, à un grand joueur d'échecs, qui se
lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner
la dame. On joue divinement, on se casse la
-tête, et on finit par gagner un petit écu.»</p>
+tête, et on finit par gagner un petit écu.»</p>
-<p>&mdash;Un courtisan disait, à la mort de Louis <em>XIV</em>:
-«Après la mort du roi, on peut tout croire.»</p>
+<p>&mdash;Un courtisan disait, à la mort de Louis <em>XIV</em>:
+«Après la mort du roi, on peut tout croire.»</p>
<p>&mdash;J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame
-la comtesse de Bouflers, et même (qu'on me
-passe ce terme) pour l'avoir manquée: ce qui
+la comtesse de Bouflers, et même (qu'on me
+passe ce terme) pour l'avoir manquée: ce qui
leur donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre.
Un jour, on disait devant eux que l'amour du
-genre humain éteignait l'amour de la patrie. «Pour
+genre humain éteignait l'amour de la patrie. «Pour
moi, dit-elle, je sais, par mon exemple, et je
-sens que cela n'est pas vrai; je suis très-bonne
-Française, et je ne m'intéresse pas moins au bonheur
+sens que cela n'est pas vrai; je suis très-bonne
+Française, et je ne m'intéresse pas moins au bonheur
de tous les peuples.&mdash;Oui, je vous entends,
-dit Rousseau, vous êtes Française par votre
-buste, et cosmopolite du reste de votre personne.»</p>
+dit Rousseau, vous êtes Française par votre
+buste, et cosmopolite du reste de votre personne.»</p>
-<p>&mdash;La maréchale de Noailles, actuellement vivante
+<p>&mdash;La maréchale de Noailles, actuellement vivante
(1780), est une mystique, comme madame
-Guyon, à l'esprit près. Sa tête s'était montée au
+Guyon, à l'esprit près. Sa tête s'était montée au
<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
-point d'écrire à la vierge. Sa lettre fut mise dans le
-tronc de l'église Saint-Roch; et la réponse à cette
-lettre fut faite par un prêtre de cette paroisse.
-Ce manége dura long-temps: le prêtre fut découvert
-et inquiété; mais on assoupit cette affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Un jeune homme avait offensé le complaisant
-d'un ministre. Un ami, témoin de la scène,
-lui dit, après le départ de l'offensé: «Apprenez
-qu'il vaudrait mieux avoir offensé le ministre
-même, que l'homme qui le suit dans sa garde-robe.»</p>
-
-<p>&mdash;Une des maîtresses de M. le régent lui ayant
-parlé d'affaires dans un rendez-vous, il parut
-l'écouter avec attention: «Croyez-vous, lui répondit-il,
-que le chancelier soit une bonne jouissance?»</p>
-
-<p>&mdash;M. de...., qui avait vécu avec des princesses,
-me disait: «Croyez-vous que M. de L.... ait
-madame de S...?» Je lui répondis: «Il n'en a pas
-même la prétention; il se donne pour ce qu'il
+point d'écrire à la vierge. Sa lettre fut mise dans le
+tronc de l'église Saint-Roch; et la réponse à cette
+lettre fut faite par un prêtre de cette paroisse.
+Ce manége dura long-temps: le prêtre fut découvert
+et inquiété; mais on assoupit cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune homme avait offensé le complaisant
+d'un ministre. Un ami, témoin de la scène,
+lui dit, après le départ de l'offensé: «Apprenez
+qu'il vaudrait mieux avoir offensé le ministre
+même, que l'homme qui le suit dans sa garde-robe.»</p>
+
+<p>&mdash;Une des maîtresses de M. le régent lui ayant
+parlé d'affaires dans un rendez-vous, il parut
+l'écouter avec attention: «Croyez-vous, lui répondit-il,
+que le chancelier soit une bonne jouissance?»</p>
+
+<p>&mdash;M. de...., qui avait vécu avec des princesses,
+me disait: «Croyez-vous que M. de L.... ait
+madame de S...?» Je lui répondis: «Il n'en a pas
+même la prétention; il se donne pour ce qu'il
est, pour un libertin, un homme qui aime les
-filles par-dessus tout.&mdash;Jeune homme, me répondit-il,
+filles par-dessus tout.&mdash;Jeune homme, me répondit-il,
n'en soyez pas la dupe; c'est avec cela
-qu'on a des reines.»</p>
+qu'on a des reines.»</p>
-<p>&mdash;M. de Stainville, lieutenant-général, venait
+<p>&mdash;M. de Stainville, lieutenant-général, venait
de faire enfermer sa femme. M. de Vaubecourt,
-maréchal de camp, sollicitait un ordre pour faire
+maréchal de camp, sollicitait un ordre pour faire
enfermer la sienne. Il venait d'obtenir l'ordre, et
sortait de chez le ministre avec un air triomphant.
M. de Stainville, qui crut qu'il venait
<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-d'être nommé lieutenant-général, lui dit devant
-beaucoup de monde: «Je vous félicite, vous êtes
-sûrement des nôtres.»</p>
+d'être nommé lieutenant-général, lui dit devant
+beaucoup de monde: «Je vous félicite, vous êtes
+sûrement des nôtres.»</p>
-<p>&mdash;L'Écluse, celui qui a été à la tête des <cite>Variétés
+<p>&mdash;L'Écluse, celui qui a été à la tête des <cite>Variétés
amusantes</cite>, racontait que, tout jeune et sans fortune,
-il arriva à Lunéville, où il obtint la place
-de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour
-où le roi perdit sa dernière dent.</p>
+il arriva à Lunéville, où il obtint la place
+de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour
+où le roi perdit sa dernière dent.</p>
<p>&mdash;On assure que Madame de Montpensier,
-ayant été quelquefois obligée, pendant l'absence
+ayant été quelquefois obligée, pendant l'absence
de ses dames, de se faire remettre un soulier par
quelqu'un de ses pages, lui demandait s'il n'avait
-pas eu quelque tentation. Le page répondait
-qu'oui. La princesse, trop honnête pour profiter
+pas eu quelque tentation. Le page répondait
+qu'oui. La princesse, trop honnête pour profiter
de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le
-mettre en état d'aller chez quelque fille perdre la
-tentation dont elle était la cause.</p>
+mettre en état d'aller chez quelque fille perdre la
+tentation dont elle était la cause.</p>
<p>&mdash;M. de Marville disait qu'il ne pouvait y
-avoir d'honnête homme à la police, que le lieutenant
+avoir d'honnête homme à la police, que le lieutenant
de police tout au plus.</p>
-<p>&mdash;Quand le duc de Choiseul était content
-d'un maître de poste par lequel il avait été bien
-mené, ou dont les enfants étaient jolis, il lui disait:
-«Combien paie-t-on? Est-ce poste ou poste et
-demie, de votre demeure à tel endroit?&mdash;Poste,
-monseigneur.&mdash;Eh bien! il y aura désormais
-poste et demie.» La fortune du maître de poste
-était faite.</p>
-
-<p>&mdash;Madame de Prie, maîtresse du régent, dirigée
-par son père, un traitant, nommé, je crois,
+<p>&mdash;Quand le duc de Choiseul était content
+d'un maître de poste par lequel il avait été bien
+mené, ou dont les enfants étaient jolis, il lui disait:
+«Combien paie-t-on? Est-ce poste ou poste et
+demie, de votre demeure à tel endroit?&mdash;Poste,
+monseigneur.&mdash;Eh bien! il y aura désormais
+poste et demie.» La fortune du maître de poste
+était faite.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Prie, maîtresse du régent, dirigée
+par son père, un traitant, nommé, je crois,
<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-Pleneuf, avait fait un accaparement de blé, qui
-avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé
-un soulèvement. Une compagnie de mousquetaires
-reçut ordre d'aller appaiser le tumulte; et
+Pleneuf, avait fait un accaparement de blé, qui
+avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé
+un soulèvement. Une compagnie de mousquetaires
+reçut ordre d'aller appaiser le tumulte; et
leur chef, M. d'Avejan, avait dans ses instructions
de tirer sur la canaille: c'est ainsi qu'on
-désignait le peuple en France. Cet honnête homme
+désignait le peuple en France. Cet honnête homme
se fit une peine de faire feu sur ses concitoyens;
et voici comme il s'y prit pour remplir
-sa commission. Il fit faire tous les apprêts d'une
+sa commission. Il fit faire tous les apprêts d'une
salve de mousqueterie; et avant de dire: <em>tirez</em>, il
-s'avança vers la foule, tenant d'une main son chapeau,
-et de l'autre l'ordre de la cour. «Messieurs,
+s'avança vers la foule, tenant d'une main son chapeau,
+et de l'autre l'ordre de la cour. «Messieurs,
dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille.
-Je prie tous les honnêtes gens de se retirer, avant
-que j'ordonne de faire feu.» Tout s'enfuit et disparut.</p>
+Je prie tous les honnêtes gens de se retirer, avant
+que j'ordonne de faire feu.» Tout s'enfuit et disparut.</p>
-<p>&mdash;C'est un fait connu que la lettre du roi, envoyée
-à M. de Maurepas, avait été écrite pour M.
-de Machault. On sait quel intérêt particulier fit
+<p>&mdash;C'est un fait connu que la lettre du roi, envoyée
+à M. de Maurepas, avait été écrite pour M.
+de Machault. On sait quel intérêt particulier fit
changer cette disposition; mais ce qu'on ne sait
point, c'est que M. de Maurepas escamota, pour
-ainsi dire, la place qu'on croit qui lui avait été
+ainsi dire, la place qu'on croit qui lui avait été
offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui; et
-à la fin de la conversation, M. de Maurepas lui
-dit: «Je développerai mes idées demain au conseil.»
-On assure aussi que, dans cette même conversation,
-il avait dit au roi: «Votre majesté me
+à la fin de la conversation, M. de Maurepas lui
+dit: «Je développerai mes idées demain au conseil.»
+On assure aussi que, dans cette même conversation,
+il avait dit au roi: «Votre majesté me
fait donc premier ministre?&mdash;Non, dit le roi, ce
n'est point du tout mon intention.&mdash;J'entends,
<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-dit M. de Maurepas, votre majesté veut que je lui
-apprenne à s'en passer.»</p>
+dit M. de Maurepas, votre majesté veut que je lui
+apprenne à s'en passer.»</p>
<p>&mdash;On disputait, chez madame de Luxembourg,
-sur ces vers de l'abbé Delille:</p>
+sur ces vers de l'abbé Delille:</p>
-<p class="verse">Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.</p>
+<p class="verse">Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.</p>
<p>On annonce le bailly de Breteuil et madame de La
-Reinière. «Le vers est bon, dit la maréchale.»</p>
+Reinière. «Le vers est bon, dit la maréchale.»</p>
-<p>&mdash;M...., m'ayant développé ses principes sur la
-société, sur le gouvernement, sa manière de voir
+<p>&mdash;M...., m'ayant développé ses principes sur la
+société, sur le gouvernement, sa manière de voir
les hommes et les choses, qui me sembla triste et
affligeante, je lui en fis la remarque, et j'ajoutai
-qu'il devait être malheureux. Il me répondit,
-qu'en effet il l'avait été assez long-temps; mais
-que ces idées n'avaient plus rien d'effrayant pour
-lui. «Je ressemble, continua-t-il, aux Spartiates,
-à qui l'on donnait pour lit des bancs épineux,
-dont il ne leur était permis de briser les épines
-qu'avec leur corps, opération après laquelle leur
-lit leur paraissait très-supportable.»</p>
-
-<p>&mdash;Un homme de qualité se marie sans aimer
-sa femme, prend une fille d'opéra qu'il quitte en
-disant: «C'est comme ma femme;» prend une
-femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en
-disant: «C'est comme une telle;» ainsi de suite.</p>
+qu'il devait être malheureux. Il me répondit,
+qu'en effet il l'avait été assez long-temps; mais
+que ces idées n'avaient plus rien d'effrayant pour
+lui. «Je ressemble, continua-t-il, aux Spartiates,
+à qui l'on donnait pour lit des bancs épineux,
+dont il ne leur était permis de briser les épines
+qu'avec leur corps, opération après laquelle leur
+lit leur paraissait très-supportable.»</p>
+
+<p>&mdash;Un homme de qualité se marie sans aimer
+sa femme, prend une fille d'opéra qu'il quitte en
+disant: «C'est comme ma femme;» prend une
+femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en
+disant: «C'est comme une telle;» ainsi de suite.</p>
<p>&mdash;Des jeunes gens de la cour soupaient chez
-M. de Conflans. On débute par une chanson libre,
-mais sans excès d'indécence; M. de Fronsac<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>,
+M. de Conflans. On débute par une chanson libre,
+mais sans excès d'indécence; M. de Fronsac<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>,
<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-sur-le-champ, se met à chanter des couplets abominables,
-qui étonnèrent même la bande joyeuse.
+sur-le-champ, se met à chanter des couplets abominables,
+qui étonnèrent même la bande joyeuse.
M. de Conflans interrompit le silence universel,
-en disant: «Que diable! Fronsac? il y a dix bouteilles
+en disant: «Que diable! Fronsac? il y a dix bouteilles
de vin de Champagne entre cette chanson
-et la première.»</p>
+et la première.»</p>
-<p>&mdash;Madame du Deffant, étant petite fille, et au
-couvent, y prêchait l'irréligion à ses petites camarades.
-L'abbesse fit venir Massillon, à qui la
+<p>&mdash;Madame du Deffant, étant petite fille, et au
+couvent, y prêchait l'irréligion à ses petites camarades.
+L'abbesse fit venir Massillon, à qui la
petite exposa ses raisons. Massillon se retira, en
-disant: «Elle est charmante!» L'abbesse, qui
-mettait de l'importance à tout cela, demanda à
-l'évêque quel livre il fallait lire à cet enfant.
-Il réfléchit une minute, et il répondit: «Un catéchisme
-de cinq sous.» On ne put en tirer autre
+disant: «Elle est charmante!» L'abbesse, qui
+mettait de l'importance à tout cela, demanda à
+l'évêque quel livre il fallait lire à cet enfant.
+Il réfléchit une minute, et il répondit: «Un catéchisme
+de cinq sous.» On ne put en tirer autre
chose.</p>
-<p>&mdash;L'abbé Baudeau disait de M. Turgot, que
-c'était un instrument d'une trempe excellente,
+<p>&mdash;L'abbé Baudeau disait de M. Turgot, que
+c'était un instrument d'une trempe excellente,
mais qui n'avait pas de manche.</p>
-<p>&mdash;Le prétendant, retiré à Rome, vieux et
-tourmenté de la goutte, criait dans ses accès:
-<em>Pauvre roi! pauvre roi!</em> Un Français voyageur,
-qui allait souvent chez lui, lui dit qu'il s'étonnait
-de n'y pas voir d'Anglais. «Je sais pourquoi, répondit-il;
+<p>&mdash;Le prétendant, retiré à Rome, vieux et
+tourmenté de la goutte, criait dans ses accès:
+<em>Pauvre roi! pauvre roi!</em> Un Français voyageur,
+qui allait souvent chez lui, lui dit qu'il s'étonnait
+de n'y pas voir d'Anglais. «Je sais pourquoi, répondit-il;
ils s'imaginent que je me ressouviens
-de ce qui s'est passé. Je les verrais encore avec
-plaisir. J'aime mes sujets, moi.»</p>
+de ce qui s'est passé. Je les verrais encore avec
+plaisir. J'aime mes sujets, moi.»</p>
-<p>&mdash;M. de Barbançon, qui avait été très-beau,
-possédait un très-joli jardin que madame la duchesse
-de La Vallière alla voir. Le propriétaire,
+<p>&mdash;M. de Barbançon, qui avait été très-beau,
+possédait un très-joli jardin que madame la duchesse
+de La Vallière alla voir. Le propriétaire,
<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-alors très-vieux et très-goutteux, lui dit qu'il avait
-été amoureux d'elle à la folie. Madame de La Vallière
-lui répondit: «Hélas! mon Dieu, que ne
+alors très-vieux et très-goutteux, lui dit qu'il avait
+été amoureux d'elle à la folie. Madame de La Vallière
+lui répondit: «Hélas! mon Dieu, que ne
parliez-vous? vous m'auriez eue comme les
-autres.»</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé Fraguier perdit un procès qui avait
-duré vingt ans. On lui faisait remarquer toutes les
-peines que lui avait causées un procès qu'il avait
-fini par perdre. «Oh! dit-il, je l'ai gagné tous les
-soirs pendant vingt ans.» Ce mot est très-philosophique,
-et peut s'appliquer à tout. Il explique
+autres.»</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Fraguier perdit un procès qui avait
+duré vingt ans. On lui faisait remarquer toutes les
+peines que lui avait causées un procès qu'il avait
+fini par perdre. «Oh! dit-il, je l'ai gagné tous les
+soirs pendant vingt ans.» Ce mot est très-philosophique,
+et peut s'appliquer à tout. Il explique
comment on aime la coquette: elle vous fait gagner
-votre procès pendant six mois, pour un jour
-où elle vous le fait perdre.</p>
+votre procès pendant six mois, pour un jour
+où elle vous le fait perdre.</p>
-<p>&mdash;Madame Dubarri, étant à Luciennes, eut la
+<p>&mdash;Madame Dubarri, étant à Luciennes, eut la
fantaisie de voir le Val, maison de M. de Beauveau.
-Elle fit demander à celui-ci si cela ne déplairait
-pas à madame de Beauveau. Madame de
+Elle fit demander à celui-ci si cela ne déplairait
+pas à madame de Beauveau. Madame de
Beauveau crut plaisant de s'y trouver et d'en faire
-les honneurs. On parla de ce qui s'était passé sous
-Louis XV. Madame Dubarri se plaignit de différentes
+les honneurs. On parla de ce qui s'était passé sous
+Louis XV. Madame Dubarri se plaignit de différentes
choses qui semblaient faire voir qu'on
-haïssait sa personne. «Point du tout, dit madame
-de Beauveau, nous n'en voulions qu'à votre place.»
-Après cet aveu naïf, on demanda à madame Dubarri
+haïssait sa personne. «Point du tout, dit madame
+de Beauveau, nous n'en voulions qu'à votre place.»
+Après cet aveu naïf, on demanda à madame Dubarri
si Louis <span class="smcap">XV</span> ne disait pas beaucoup de mal
d'elle (madame de Beauveau) et de madame de
-Grammont.&mdash;«Oh! beaucoup.&mdash;Eh bien! quel
+Grammont.&mdash;«Oh! beaucoup.&mdash;Eh bien! quel
mal, de moi, par exemple?&mdash;De vous, madame?
-que vous étiez hautaine, intrigante; que vous
+que vous étiez hautaine, intrigante; que vous
<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-meniez votre mari par le nez.» M. de Beauveau
-était présent; on se hâta de changer de conversation.</p>
+meniez votre mari par le nez.» M. de Beauveau
+était présent; on se hâta de changer de conversation.</p>
<p>&mdash;M. de Maurepas et M. de Saint-Florentin,
tous deux ministres dans le temps de madame de
Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la
-répétition du compliment de renvoi qu'ils prévoyaient
-que l'un ferait un jour à l'autre. Quinze
-jours après cette facétie, M. de Maurepas entre
+répétition du compliment de renvoi qu'ils prévoyaient
+que l'un ferait un jour à l'autre. Quinze
+jours après cette facétie, M. de Maurepas entre
un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un air
-triste et grave, et vient lui demander sa démission.
-M. de Saint-Florentin paraissait en être la
-dupe, lorsqu'il fut rassuré par un éclat de rire de
-M. de Maurepas. Trois semaines après, arriva le
-tour de celui-ci, mais sérieusement. M. de Saint-Florentin
+triste et grave, et vient lui demander sa démission.
+M. de Saint-Florentin paraissait en être la
+dupe, lorsqu'il fut rassuré par un éclat de rire de
+M. de Maurepas. Trois semaines après, arriva le
+tour de celui-ci, mais sérieusement. M. de Saint-Florentin
entre chez lui, et, se rappelant le
commencement de la harangue de M. de Maurepas,
-le jour de sa facétie, il répéta ses propres
-mots. M. de Maurepas crut d'abord que c'était une
+le jour de sa facétie, il répéta ses propres
+mots. M. de Maurepas crut d'abord que c'était une
plaisanterie; mais, voyant que l'autre parlait tout
-de bon: «Allons, dit-il, je vois bien que vous ne
-me persifflez pas; vous êtes un honnête homme;
-je vais vous donner ma démission.»</p>
+de bon: «Allons, dit-il, je vois bien que vous ne
+me persifflez pas; vous êtes un honnête homme;
+je vais vous donner ma démission.»</p>
-<p>&mdash;L'abbé Maury, tâchant de faire conter à
-l'abbé de Beaumont, vieux et paralytique, les
-détails de sa jeunesse et de sa vie: «L'abbé, lui
-dit celui-ci, vous me prenez mesure;» indiquant
-qu'il cherchait des matériaux pour son éloge à
-l'académie.</p>
+<p>&mdash;L'abbé Maury, tâchant de faire conter à
+l'abbé de Beaumont, vieux et paralytique, les
+détails de sa jeunesse et de sa vie: «L'abbé, lui
+dit celui-ci, vous me prenez mesure;» indiquant
+qu'il cherchait des matériaux pour son éloge à
+l'académie.</p>
<p>&mdash;D'Alembert se trouva chez Voltaire avec un
<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-célèbre professeur de droit à Genève. Celui-ci,
-admirant l'universalité de Voltaire, dit à d'Alembert:
-«Il n'y a qu'en droit public que je le trouve
+célèbre professeur de droit à Genève. Celui-ci,
+admirant l'universalité de Voltaire, dit à d'Alembert:
+«Il n'y a qu'en droit public que je le trouve
un peu faible.&mdash;Et moi, dit d'Alembert, je ne le
-trouve un peu faible qu'en géométrie.»</p>
-
-<p>&mdash;Madame de Maurepas avait de l'amitié pour
-le comte Lowendal (fils du maréchal); et celui-ci,
-à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué du
-voyage, descendit chez elle. «Ah! vous voilà, cher
-comte, dit elle; vous arrivez bien à propos; il
-nous manque un danseur, et vous nous êtes nécessaire.»
+trouve un peu faible qu'en géométrie.»</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Maurepas avait de l'amitié pour
+le comte Lowendal (fils du maréchal); et celui-ci,
+à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué du
+voyage, descendit chez elle. «Ah! vous voilà, cher
+comte, dit elle; vous arrivez bien à propos; il
+nous manque un danseur, et vous nous êtes nécessaire.»
Celui-ci n'eut que le temps de faire une
courte toilette et dansa.</p>
-<p>&mdash;M. de Calonne, au moment où il fut renvoyé,
-apprit qu'on offrait sa place à M. de Fourqueux,
-mais que celui-ci balançait à l'accepter.
-«Je voudrais qu'il la prît, dit l'ex-ministre: il était
+<p>&mdash;M. de Calonne, au moment où il fut renvoyé,
+apprit qu'on offrait sa place à M. de Fourqueux,
+mais que celui-ci balançait à l'accepter.
+«Je voudrais qu'il la prît, dit l'ex-ministre: il était
ami de M. Turgot, il entrerait dans mes plans.&mdash;Cela
-est vrai,» dit Dupont, lequel était fort ami
+est vrai,» dit Dupont, lequel était fort ami
de M. de Fourqueux; et il s'offrit pour aller l'engager
-à accepter la place. M. de Calonne l'y envoie.
-Dupont revient une heure après, criant: «Victoire!
-victoire! nous le tenons, il accepte.» M. de
+à accepter la place. M. de Calonne l'y envoie.
+Dupont revient une heure après, criant: «Victoire!
+victoire! nous le tenons, il accepte.» M. de
Calonne pensa crever de rire.</p>
-<p>&mdash;L'archevêque de Toulouse a fait avoir à
+<p>&mdash;L'archevêque de Toulouse a fait avoir à
M. de Cadignan quarante mille livres de gratification
-pour les services qu'il avait rendus à la province.
-Le plus grand était d'avoir eu sa mère,
-vieille et laide, madame de Loménie.</p>
+pour les services qu'il avait rendus à la province.
+Le plus grand était d'avoir eu sa mère,
+vieille et laide, madame de Loménie.</p>
-<p>&mdash;Le comte de Saint-Priest, envoyé en Hollande,
+<p>&mdash;Le comte de Saint-Priest, envoyé en Hollande,
<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-et retenu à Anvers huit ou quinze jours,
-après lesquels il est revenu à Paris, a eu pour son
+et retenu à Anvers huit ou quinze jours,
+après lesquels il est revenu à Paris, a eu pour son
voyage quatre-vingt mille livres, dans le moment
-même où l'on multipliait les suppressions de
+même où l'on multipliait les suppressions de
places, d'emplois, de pensions, etc.</p>
<p>&mdash;Le vicomte de Saint-Priest, intendant de
Languedoc pendant quelque temps, voulut se
-retirer, et demanda à M. de Calonne une pension
-de dix mille livres. «Que voulez-vous faire de
-dix mille livres, dit celui-ci?» et il fit porter la
-pension à vingt mille. Elle est du petit nombre
-de celles qui ont été respectées, à l'époque du
-retranchement des pensions, par l'archevêque de
+retirer, et demanda à M. de Calonne une pension
+de dix mille livres. «Que voulez-vous faire de
+dix mille livres, dit celui-ci?» et il fit porter la
+pension à vingt mille. Elle est du petit nombre
+de celles qui ont été respectées, à l'époque du
+retranchement des pensions, par l'archevêque de
Toulouse, qui avait fait plusieurs parties de filles
avec le vicomte de Saint-Priest.</p>
-<p>&mdash;M...... disait, à propos de madame de...:
-«J'ai cru quelle me demandait un fou, et j'étais
-prêt de le lui donner; mais elle me demandait un
-sot, et je le lui ai refusé net.»</p>
+<p>&mdash;M...... disait, à propos de madame de...:
+«J'ai cru quelle me demandait un fou, et j'étais
+prêt de le lui donner; mais elle me demandait un
+sot, et je le lui ai refusé net.»</p>
-<p>M.... disait, à propos des sottises ministérielles
-et ridicules: «Sans le gouvernement, on ne rirait
-plus en France.»</p>
+<p>M.... disait, à propos des sottises ministérielles
+et ridicules: «Sans le gouvernement, on ne rirait
+plus en France.»</p>
-<p>&mdash;«En France, disait M...., il faut purger l'humeur
-mélancolique et l'esprit patriotique. Ce sont
+<p>&mdash;«En France, disait M...., il faut purger l'humeur
+mélancolique et l'esprit patriotique. Ce sont
deux maladies contre-nature dans le pays qui se
-trouve entre le Rhin et les Pyrénées; et quand un
-Français se trouve atteint de l'un de ces deux
-maux, il a tout à craindre pour lui.»</p>
+trouve entre le Rhin et les Pyrénées; et quand un
+Français se trouve atteint de l'un de ces deux
+maux, il a tout à craindre pour lui.»</p>
-<p>&mdash;Il a plu un moment à madame la duchesse
+<p>&mdash;Il a plu un moment à madame la duchesse
de Grammont de dire que M. de Liancourt avait
<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-autant d'esprit que M. de Lauzun. M. de Créqui
-rencontre celui-ci, et lui dit: «Tu dînes aujourd'hui
+autant d'esprit que M. de Lauzun. M. de Créqui
+rencontre celui-ci, et lui dit: «Tu dînes aujourd'hui
chez moi.&mdash;Mon ami, cela m'est impossible.&mdash;Il
-le faut; et d'ailleurs tu y es intéressé.&mdash;Comment?&mdash;Liancourt
-y dîne: on lui donne ton
-esprit; il ne s'en sert point; il te le rendra.»</p>
+le faut; et d'ailleurs tu y es intéressé.&mdash;Comment?&mdash;Liancourt
+y dîne: on lui donne ton
+esprit; il ne s'en sert point; il te le rendra.»</p>
-<p>&mdash;On disait de J.-J. Rousseau: «C'est un hibou.&mdash;Oui,
+<p>&mdash;On disait de J.-J. Rousseau: «C'est un hibou.&mdash;Oui,
dit quelqu'un, mais c'est celui de Minerve;
et quand je sors du <cite>Devin du Village</cite>, j'ajouterais
-déniché par les Grâces.»</p>
+déniché par les Grâces.»</p>
<p>&mdash;Deux femmes de la cour, passant sur le
Pont-Neuf, virent, en deux minutes, un moine et
un cheval blanc; une des deux, poussant l'autre
-du coude, lui dit: «Pour la catin, vous et moi
-nous n'en sommes pas en peine<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.»</p>
+du coude, lui dit: «Pour la catin, vous et moi
+nous n'en sommes pas en peine<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.»</p>
<p>&mdash;Le prince de Conti actuel s'affligeait de ce
-que le comte d'Artois venait d'acquérir une terre
-auprès de ses cantons de chasses: on lui fit entendre
-que les limites étaient bien marquées,
-qu'il n'y avait rien à craindre pour lui, etc. Le
+que le comte d'Artois venait d'acquérir une terre
+auprès de ses cantons de chasses: on lui fit entendre
+que les limites étaient bien marquées,
+qu'il n'y avait rien à craindre pour lui, etc. Le
prince de Conti interrompit le harangueur, en
-lui disant: «Vous ne savez pas ce que c'est que
-les princes!»</p>
+lui disant: «Vous ne savez pas ce que c'est que
+les princes!»</p>
<p>&mdash;M.... disait que la goutte ressemblait aux
-bâtards des princes, qu'on baptise le plus tard
+bâtards des princes, qu'on baptise le plus tard
qu'on peut.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-&mdash;M.... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit
-est droit et juste, mais encore livré à quelques
-illusions: «Vous n'avez pas de taie dans l'&oelig;il,
-mais il y a un peu de poussière sur votre lunette.»</p>
-
-<p>&mdash;M. de B... disait qu'on ne dit point à une
-femme à trois heures, ce qu'on lui dit à six; à
-six, ce qu'on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il ajoutait
-que le plein midi a une sorte de sévérité. Il
-prétendait que son ton de conversation avec
-madame de.... était changé, depuis qu'elle avait
-changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui
-était bleu.</p>
-
-<p>&mdash;J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la
-représentation de son <cite>Devin du Village</cite>, un courtisan
-l'aborda, et lui dit poliment: «Monsieur,
+&mdash;M.... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit
+est droit et juste, mais encore livré à quelques
+illusions: «Vous n'avez pas de taie dans l'&oelig;il,
+mais il y a un peu de poussière sur votre lunette.»</p>
+
+<p>&mdash;M. de B... disait qu'on ne dit point à une
+femme à trois heures, ce qu'on lui dit à six; à
+six, ce qu'on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il ajoutait
+que le plein midi a une sorte de sévérité. Il
+prétendait que son ton de conversation avec
+madame de.... était changé, depuis qu'elle avait
+changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui
+était bleu.</p>
+
+<p>&mdash;J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la
+représentation de son <cite>Devin du Village</cite>, un courtisan
+l'aborda, et lui dit poliment: «Monsieur,
permettez-vous que je vous fasse mon compliment?&mdash;Oui,
monsieur, dit Rousseau, s'il est
-bien.» Le courtisan s'en alla. On dit à Rousseau:
-«Mais, y songez-vous? quelle réponse vous venez
-de faire!»&mdash;Fort bonne, dit Rousseau; connaissez-vous
-rien de pire qu'un compliment mal fait?»</p>
-
-<p>&mdash;M. de Voltaire, étant à Potsdam, un soir
-après souper, fit un portrait d'un bon roi en contraste
-avec celui d'un tyran; et s'échauffant par
-degrés, il fit une description épouvantable des
-malheurs dont l'humanité était accablée sous un
-roi despotique, conquérant, etc. Le roi de Prusse
-ému laisse tomber quelques larmes. «Voyez, voyez!
-s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre!»</p>
-
-<p>&mdash;On sait que M. de Luynes, ayant quitté le
+bien.» Le courtisan s'en alla. On dit à Rousseau:
+«Mais, y songez-vous? quelle réponse vous venez
+de faire!»&mdash;Fort bonne, dit Rousseau; connaissez-vous
+rien de pire qu'un compliment mal fait?»</p>
+
+<p>&mdash;M. de Voltaire, étant à Potsdam, un soir
+après souper, fit un portrait d'un bon roi en contraste
+avec celui d'un tyran; et s'échauffant par
+degrés, il fit une description épouvantable des
+malheurs dont l'humanité était accablée sous un
+roi despotique, conquérant, etc. Le roi de Prusse
+ému laisse tomber quelques larmes. «Voyez, voyez!
+s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre!»</p>
+
+<p>&mdash;On sait que M. de Luynes, ayant quitté le
<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-service pour un soufflet qu'il avait reçu sans en
-tirer vengeance, fut fait bientôt après archevêque
-de Sens. Un jour qu'il avait officié pontificalement,
+service pour un soufflet qu'il avait reçu sans en
+tirer vengeance, fut fait bientôt après archevêque
+de Sens. Un jour qu'il avait officié pontificalement,
un mauvais plaisant prit sa mitre, et
-l'écartant des deux côtés: «C'est singulier, dit-il,
-comme cette mitre ressemble à un soufflet.»</p>
+l'écartant des deux côtés: «C'est singulier, dit-il,
+comme cette mitre ressemble à un soufflet.»</p>
-<p>&mdash;Fontenelle avait été refusé trois fois de l'académie,
-et le racontait souvent. Il ajoutait: «J'ai
-fait cette histoire à tous ceux que j'ai vus s'affliger
-d'un refus de l'académie, et je n'ai consolé
-personne.»</p>
+<p>&mdash;Fontenelle avait été refusé trois fois de l'académie,
+et le racontait souvent. Il ajoutait: «J'ai
+fait cette histoire à tous ceux que j'ai vus s'affliger
+d'un refus de l'académie, et je n'ai consolé
+personne.»</p>
<p>&mdash;A propos des choses de ce bas monde, qui
-vont de mal en pis, M... disait: «J'ai lu quelque
+vont de mal en pis, M... disait: «J'ai lu quelque
part, qu'en politique il n'y avait rien de si malheureux
-pour les peuples, que les règnes trop
-longs. J'entends dire que Dieu est éternel; tout
-est dit.»</p>
+pour les peuples, que les règnes trop
+longs. J'entends dire que Dieu est éternel; tout
+est dit.»</p>
-<p>&mdash;C'est une remarque très-fine et très-judicieuse
+<p>&mdash;C'est une remarque très-fine et très-judicieuse
de M..., que quelqu'importuns, quelqu'insupportables
-que nous soient les défauts des gens
+que nous soient les défauts des gens
avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d'en
-prendre une partie: être la victime de ces défauts
-étrangers à notre caractère, n'est pas même un
-préservatif contre eux.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai assisté hier à une conversation philosophique
-entre M. D..... et M. L......, où un mot
-m'a frappé. M. D..... disait: «Peu de personnes et
-peu de choses m'intéressent; mais rien ne m'intéresse
-moins que moi.» M. L..... lui répondit:
-«N'est-ce point par la même raison? et l'un n'explique-t-il
+prendre une partie: être la victime de ces défauts
+étrangers à notre caractère, n'est pas même un
+préservatif contre eux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai assisté hier à une conversation philosophique
+entre M. D..... et M. L......, où un mot
+m'a frappé. M. D..... disait: «Peu de personnes et
+peu de choses m'intéressent; mais rien ne m'intéresse
+moins que moi.» M. L..... lui répondit:
+«N'est-ce point par la même raison? et l'un n'explique-t-il
<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-pas l'autre?&mdash;Cela est très-bien ce que
-vous dites-là, reprit froidement M. D.....; mais
-je vous dis le fait. J'ai été amené là par degrés:
+pas l'autre?&mdash;Cela est très-bien ce que
+vous dites-là, reprit froidement M. D.....; mais
+je vous dis le fait. J'ai été amené là par degrés:
en vivant et en voyant les hommes, il faut que le
-c&oelig;ur se brise ou se bronze.»</p>
+c&oelig;ur se brise ou se bronze.»</p>
<p>&mdash;C'est une anecdote connue en Espagne, que
-le comte d'Aranda reçut un soufflet du prince des
-Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa à l'époque
-où il fut envoyé ambassadeur en France.</p>
+le comte d'Aranda reçut un soufflet du prince des
+Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa à l'époque
+où il fut envoyé ambassadeur en France.</p>
-<p>&mdash;Dans ma première jeunesse, j'eus occasion
-d'aller voir dans la même journée M. Marmontel
+<p>&mdash;Dans ma première jeunesse, j'eus occasion
+d'aller voir dans la même journée M. Marmontel
et M. d'Alembert. J'allai le matin chez M. Marmontel,
qui demeurait alors chez madame Geoffrin;
je frappe, en me trompant de porte; je demande
-M. Marmontel; le suisse me répond: «M. de
-Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers-ci»;
+M. Marmontel; le suisse me répond: «M. de
+Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers-ci»;
et il me donna son adresse. Le soir, je vais chez
M. d'Alembert, rue Saint-Dominique. Je demande
-l'adresse à un suisse, qui me dit: «M. Staremberg,
-ambassadeur de Venise? La troisième porte...&mdash;Non,
-M. d'Alembert, de l'académie française.&mdash;Je
-ne connais pas.»</p>
-
-<p>&mdash;M. Helvétius, dans sa jeunesse, était beau
-comme l'amour. Un soir qu'il était assis dans le
-foyer et fort tranquille, quoiqu'auprès de mademoiselle
-Gaussin, un célèbre financier vint dire à
-l'oreille de cette actrice, assez haut pour qu'Helvétius
-l'entendît: «Mademoiselle, vous serait-il
-agréable d'accepter six cents louis, en échange de
-quelques complaisances? Monsieur, répondit-elle
+l'adresse à un suisse, qui me dit: «M. Staremberg,
+ambassadeur de Venise? La troisième porte...&mdash;Non,
+M. d'Alembert, de l'académie française.&mdash;Je
+ne connais pas.»</p>
+
+<p>&mdash;M. Helvétius, dans sa jeunesse, était beau
+comme l'amour. Un soir qu'il était assis dans le
+foyer et fort tranquille, quoiqu'auprès de mademoiselle
+Gaussin, un célèbre financier vint dire à
+l'oreille de cette actrice, assez haut pour qu'Helvétius
+l'entendît: «Mademoiselle, vous serait-il
+agréable d'accepter six cents louis, en échange de
+quelques complaisances? Monsieur, répondit-elle
<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-assez haut pour être entendue aussi, et en
-montrant Helvétius, je vous en donnerai deux
+assez haut pour être entendue aussi, et en
+montrant Helvétius, je vous en donnerai deux
cents, si vous voulez venir demain matin chez moi
-avec cette figure-là.»</p>
+avec cette figure-là.»</p>
<p>&mdash;La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait
-point eu d'amans, et l'on s'en étonnait;
-une autre femme, voulant rappeler qu'elle était
-rousse, et que cette raison avait pu contribuer à
-la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit: «Elle
-est comme Samson, sa force est dans ses cheveux.»</p>
-
-<p>&mdash;Madame Brisard, célèbre par ses galanteries,
-étant à Plombières, plusieurs femmes de la cour
+point eu d'amans, et l'on s'en étonnait;
+une autre femme, voulant rappeler qu'elle était
+rousse, et que cette raison avait pu contribuer à
+la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit: «Elle
+est comme Samson, sa force est dans ses cheveux.»</p>
+
+<p>&mdash;Madame Brisard, célèbre par ses galanteries,
+étant à Plombières, plusieurs femmes de la cour
ne voulaient point la voir. La duchesse de Gisors
-était du nombre; et, comme elle était très-dévote,
+était du nombre; et, comme elle était très-dévote,
les amis de madame Brisard comprirent que,
si madame de Gisors la recevait, les autres n'en
-feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette
-négociation et réussirent. Comme madame Brisard
-était aimable, elle plut bientôt à la dévote,
-et elles en vinrent à l'intimité. Un jour, madame
+feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette
+négociation et réussirent. Comme madame Brisard
+était aimable, elle plut bientôt à la dévote,
+et elles en vinrent à l'intimité. Un jour, madame
de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant
-très-bien qu'on eût une faiblesse, elle ne comprenait
-pas qu'une femme vînt à multiplier à un
-certain point le nombre de ses amans. «Hélas! lui
-dit madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai
-cru que celui-là serait le dernier.»</p>
-
-<p>&mdash;Le régent voulait aller au bal, et n'y être
-pas reconnu: «J'en sais un moyen, dit l'abbé Dubois»;
+très-bien qu'on eût une faiblesse, elle ne comprenait
+pas qu'une femme vînt à multiplier à un
+certain point le nombre de ses amans. «Hélas! lui
+dit madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai
+cru que celui-là serait le dernier.»</p>
+
+<p>&mdash;Le régent voulait aller au bal, et n'y être
+pas reconnu: «J'en sais un moyen, dit l'abbé Dubois»;
et, dans le bal, il lui donna des coups de
-pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva
+pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva
<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-trop forts, lui dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»</p>
+trop forts, lui dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»</p>
-<p>&mdash;C'est une chose remarquable que Molière,
-qui n'épargnait rien, n'a pas lancé un seul trait
-contre les gens de finance. On dit que Molière et
-les auteurs comiques du temps eurent là-dessus
+<p>&mdash;C'est une chose remarquable que Molière,
+qui n'épargnait rien, n'a pas lancé un seul trait
+contre les gens de finance. On dit que Molière et
+les auteurs comiques du temps eurent là-dessus
des ordres de Colbert.</p>
-<p>&mdash;Un énergumène de gentilhommerie, ayant
-observé que le contour du château de Versailles
-était empuanti d'urine, ordonna à ses domestiques
-et à ses vassaux de venir lâcher de l'eau autour
-de son château.</p>
+<p>&mdash;Un énergumène de gentilhommerie, ayant
+observé que le contour du château de Versailles
+était empuanti d'urine, ordonna à ses domestiques
+et à ses vassaux de venir lâcher de l'eau autour
+de son château.</p>
<p>&mdash;La Fontaine, entendant plaindre le sort des
-damnés au milieu du feu de l'enfer, dit: «Je me
-flatte qu'ils s'y accoutument, et qu'à la fin ils sont
-là comme le poisson dans l'eau.»</p>
+damnés au milieu du feu de l'enfer, dit: «Je me
+flatte qu'ils s'y accoutument, et qu'à la fin ils sont
+là comme le poisson dans l'eau.»</p>
<p>&mdash;Madame de Nesle avait M. de Soubise. M. de
-Nesle, qui méprisait sa femme, eut un jour une
-dispute avec elle en présence de son amant; il
-lui dit: «Madame, on sait bien que je vous passe
+Nesle, qui méprisait sa femme, eut un jour une
+dispute avec elle en présence de son amant; il
+lui dit: «Madame, on sait bien que je vous passe
tout; je dois pourtant vous dire que vous avez
-des fantaisies trop dégradantes, que je ne vous
+des fantaisies trop dégradantes, que je ne vous
passerai pas: telle est celle que vous avez pour
le perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai
-vue sortir et rentrer chez vous.» Après quelques
+vue sortir et rentrer chez vous.» Après quelques
menaces, il sortit, et la laissa avec M. de Soubise,
-qui la souffleta, quoiqu'elle pût dire. Le
+qui la souffleta, quoiqu'elle pût dire. Le
mari alla ensuite conter ce bel exploit, ajoutant
-que l'histoire du perruquier était fausse, se moquant
+que l'histoire du perruquier était fausse, se moquant
de M. de Soubise qui l'avait crue, et de
-sa femme qui avait été souffletée.</p>
+sa femme qui avait été souffletée.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-&mdash;On a dit, sur le résultat du conseil de
-guerre tenu à Lorient pour juger l'affaire de M. de
-Grasse: <em>L'armée innocentée, le général innocent,
-le ministre hors de cour, le roi condamné aux
-dépens</em>. Il faut savoir que ce conseil coûta au roi
-quatre millions, et qu'on prévoyait la chute de
+&mdash;On a dit, sur le résultat du conseil de
+guerre tenu à Lorient pour juger l'affaire de M. de
+Grasse: <em>L'armée innocentée, le général innocent,
+le ministre hors de cour, le roi condamné aux
+dépens</em>. Il faut savoir que ce conseil coûta au roi
+quatre millions, et qu'on prévoyait la chute de
M. de Castries.</p>
-<p>&mdash;On répétait cette plaisanterie devant une
-assemblée de jeunes gens de la cour. Un d'eux,
-enchanté jusqu'à l'ivresse, dit en levant les mains
-après un instant de silence et avec un air profond:
-«Comment ne serait-on pas charmé des
-grands événemens, des bouleversemens même qui
-font dire de si jolis mots?» On suivit cette idée,
+<p>&mdash;On répétait cette plaisanterie devant une
+assemblée de jeunes gens de la cour. Un d'eux,
+enchanté jusqu'à l'ivresse, dit en levant les mains
+après un instant de silence et avec un air profond:
+«Comment ne serait-on pas charmé des
+grands événemens, des bouleversemens même qui
+font dire de si jolis mots?» On suivit cette idée,
on repassa les mots, les chansons faites sur tous
-les désastres de la France. La chanson sur la bataille
-d'Hochstet fut trouvée mauvaise, et quelques-uns
-dirent à ce sujet: «Je suis fâché de la
-perte de cette bataille, la chanson ne vaut rien.»</p>
+les désastres de la France. La chanson sur la bataille
+d'Hochstet fut trouvée mauvaise, et quelques-uns
+dirent à ce sujet: «Je suis fâché de la
+perte de cette bataille, la chanson ne vaut rien.»</p>
<p>&mdash;Il s'agissait de corriger Louis <span class="smcap">XV</span>, jeune encore,
-de l'habitude de déchirer les dentelles de
+de l'habitude de déchirer les dentelles de
ses courtisans; M. de Maurepas s'en chargea. Il
parut devant le roi avec les plus belles dentelles
-du monde; le roi s'approche, et lui en déchire
-une; M. de Maurepas froidement déchire celle
-de l'autre main, et dit simplement: «Cela ne
-m'a fait nul plaisir.» Le roi surpris devint rouge,
-et depuis ce temps ne déchira plus de dentelles.</p>
+du monde; le roi s'approche, et lui en déchire
+une; M. de Maurepas froidement déchire celle
+de l'autre main, et dit simplement: «Cela ne
+m'a fait nul plaisir.» Le roi surpris devint rouge,
+et depuis ce temps ne déchira plus de dentelles.</p>
-<p>&mdash;Beaumarchais, qui s'était laissé maltraiter
+<p>&mdash;Beaumarchais, qui s'était laissé maltraiter
par le duc de Chaulnes sans se battre avec lui,
<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-reçut un défi de M. de La Blache. Il lui répondit:
-«J'ai refusé mieux.»</p>
+reçut un défi de M. de La Blache. Il lui répondit:
+«J'ai refusé mieux.»</p>
-<p>&mdash;M......, pour peindre d'un seul mot la rareté
-des honnêtes gens, me disait que, dans la société,
-l'honnête homme est une variété de l'espèce humaine.</p>
+<p>&mdash;M......, pour peindre d'un seul mot la rareté
+des honnêtes gens, me disait que, dans la société,
+l'honnête homme est une variété de l'espèce humaine.</p>
<p>&mdash;Louis <span class="smcap">XV</span> pensait qu'il fallait changer l'esprit
-de la nation, et causait, sur les moyens d'opérer
+de la nation, et causait, sur les moyens d'opérer
ce grand effet, avec M. Bertin (le petit
ministre), lequel demanda gravement du temps
-pour y rêver. Le résultat de son rêve, c'est-à-dire,
-de ses réflexions, fut qu'il serait à souhaiter que
-la nation fût animée de l'esprit qui règne à la
-Chine. Et c'est cette belle idée qui a valu au public
-la collection intitulée: <cite>Histoire de la Chine</cite>,
+pour y rêver. Le résultat de son rêve, c'est-à-dire,
+de ses réflexions, fut qu'il serait à souhaiter que
+la nation fût animée de l'esprit qui règne à la
+Chine. Et c'est cette belle idée qui a valu au public
+la collection intitulée: <cite>Histoire de la Chine</cite>,
ou <cite>Annales des Chinois</cite>.</p>
<p>&mdash;M. de Sourches, petit fat, hideux, le teint
-noir, et ressemblant à un hibou, dit un jour en
-se retirant: «Voilà la première fois, depuis deux
-ans, que je vais coucher chez moi.» L'évêque
+noir, et ressemblant à un hibou, dit un jour en
+se retirant: «Voilà la première fois, depuis deux
+ans, que je vais coucher chez moi.» L'évêque
d'Agde, se retournant et voyant cette figure, lui
-dit en le regardant: «Monsieur perche apparemment?»</p>
+dit en le regardant: «Monsieur perche apparemment?»</p>
-<p>&mdash;M. de R. venait de lire dans une société
-trois ou quatre épigrammes contre autant de personnes
-dont aucune n'était vivante. On se tourna
+<p>&mdash;M. de R. venait de lire dans une société
+trois ou quatre épigrammes contre autant de personnes
+dont aucune n'était vivante. On se tourna
vers M. de....., comme pour lui demander s'il
-n'en avait pas quelques-unes dont il pût régaler
-l'assemblée. «Moi! dit-il naïvement: tout mon
-monde vit, je ne puis vous rien dire.»</p>
+n'en avait pas quelques-unes dont il pût régaler
+l'assemblée. «Moi! dit-il naïvement: tout mon
+monde vit, je ne puis vous rien dire.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-&mdash;Plusieurs femmes s'élèvent dans le monde
-au-dessus de leur rang, donnent à souper aux
-grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent
+&mdash;Plusieurs femmes s'élèvent dans le monde
+au-dessus de leur rang, donnent à souper aux
+grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent
des princes, des princesses, qui doivent cette
-considération à la galanterie. Ce sont, en quelque
-sorte, des filles avouées par les honnêtes
+considération à la galanterie. Ce sont, en quelque
+sorte, des filles avouées par les honnêtes
gens, et chez lesquelles on va, comme en vertu
de cette convention tacite, sans que cela signifie
-quelque chose et tire le moins du monde à conséquence.
-Telles ont été, de nos jours, madame
+quelque chose et tire le moins du monde à conséquence.
+Telles ont été, de nos jours, madame
Brisard, madame Caze et tant d'autres.</p>
-<p>&mdash;M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix-sept
-ans, venant de dire à madame Helvétius,
-jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses
+<p>&mdash;M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix-sept
+ans, venant de dire à madame Helvétius,
+jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses
aimables et galantes, passa devant elle pour se
-mettre à table, ne l'ayant pas aperçue. «Voyez,
-lui dit madame Helvétius, le cas que je dois faire
+mettre à table, ne l'ayant pas aperçue. «Voyez,
+lui dit madame Helvétius, le cas que je dois faire
de vos galanteries; vous passez devant moi sans
me regarder.&mdash;Madame, dit le vieillard, si je
-vous eusse regardée, je n'aurais pas passé.»</p>
+vous eusse regardée, je n'aurais pas passé.»</p>
-<p>&mdash;Dans les dernières années du règne de
-Louis <span class="smcap">XV</span>, le roi étant à la chasse, et ayant peut-être
+<p>&mdash;Dans les dernières années du règne de
+Louis <span class="smcap">XV</span>, le roi étant à la chasse, et ayant peut-être
de l'humeur contre madame Dubarri, s'avisa
-de dire un mot contre les femmes; le maréchal
-de Noailles se répandit en invectives contre
+de dire un mot contre les femmes; le maréchal
+de Noailles se répandit en invectives contre
elles, et dit que, quand on avait fait d'elles ce
-qu'il faut en faire, elles n'étaient bonnes qu'à
-renvoyer. Après la chasse, le maître et le valet
-se retrouvèrent chez madame Dubarri, à qui
-M. de Noailles dit mille jolies choses. «Ne le
+qu'il faut en faire, elles n'étaient bonnes qu'à
+renvoyer. Après la chasse, le maître et le valet
+se retrouvèrent chez madame Dubarri, à qui
+M. de Noailles dit mille jolies choses. «Ne le
<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-croyez pas, dit le roi.» Et alors il répéta ce qu'avait
-dit le maréchal à la chasse. Madame Dubarri
-se mit en colère, et le maréchal lui répondit:
-«Madame, à la vérité, j'ai dit cela au roi; mais
-c'était à propos des dames de Saint-Germain, et
-non pas de celles de Versailles.» Les dames de
-Saint-Germain étaient sa femme, madame de
-Tessé, madame de Duras, etc. Cette anecdote
-m'a été contée par le maréchal de Duras, témoin
+croyez pas, dit le roi.» Et alors il répéta ce qu'avait
+dit le maréchal à la chasse. Madame Dubarri
+se mit en colère, et le maréchal lui répondit:
+«Madame, à la vérité, j'ai dit cela au roi; mais
+c'était à propos des dames de Saint-Germain, et
+non pas de celles de Versailles.» Les dames de
+Saint-Germain étaient sa femme, madame de
+Tessé, madame de Duras, etc. Cette anecdote
+m'a été contée par le maréchal de Duras, témoin
oculaire.</p>
-<p>&mdash;Le duc de Lauzun disait: «J'ai souvent de
+<p>&mdash;Le duc de Lauzun disait: «J'ai souvent de
vives disputes avec M. de Calonne; mais, comme
-ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère, c'est
-à qui se dépêchera de céder; et celui de nous
+ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère, c'est
+à qui se dépêchera de céder; et celui de nous
deux qui trouve la plus jolie tournure pour battre
-en retraite, est celui qui se retire le premier.»</p>
+en retraite, est celui qui se retire le premier.»</p>
<p>&mdash;Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions
-à plusieurs ex-jésuites; M. de Tressan lui
-dit: «Sire, votre majesté ne fera-t-elle rien pour
+à plusieurs ex-jésuites; M. de Tressan lui
+dit: «Sire, votre majesté ne fera-t-elle rien pour
la famille de Damiens, qui est dans la plus profonde
-misère?»</p>
+misère?»</p>
-<p>&mdash;Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa
-de relever l'éventail d'une femme jeune et
-belle, mais mal élevée, qui reçut sa politesse dédaigneusement.
-«Ah! madame, lui dit-il, vous
-prodiguez bien vos rigueurs.»</p>
+<p>&mdash;Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa
+de relever l'éventail d'une femme jeune et
+belle, mais mal élevée, qui reçut sa politesse dédaigneusement.
+«Ah! madame, lui dit-il, vous
+prodiguez bien vos rigueurs.»</p>
-<p>&mdash;M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désignait
-souvent Dieu par cette phrase: «Le gentilhomme
-d'en haut.»</p>
+<p>&mdash;M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désignait
+souvent Dieu par cette phrase: «Le gentilhomme
+d'en haut.»</p>
<p>&mdash;M.... disait que d'obliger, rendre service,
<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-sans y mettre toute la délicatesse possible, était
+sans y mettre toute la délicatesse possible, était
presque peine perdue. Ceux qui y manquent n'obtiennent
-jamais le c&oelig;ur, et c'est lui qu'il faut conquérir.
+jamais le c&oelig;ur, et c'est lui qu'il faut conquérir.
Ces bienfaiteurs maladroits ressemblent
-à ces généraux qui prennent une ville, en laissant
+à ces généraux qui prennent une ville, en laissant
la garnison se retirer dans la citadelle, et qui
-rendent ainsi leur conquête presqu'inutile.</p>
-
-<p>&mdash;M. Lorri, médecin, racontait que M<sup>me</sup> de
-Sully, étant indisposée, l'avait appelé et lui avait
-conté une insolence de Bordeu, lequel lui avait
-dit: «Votre maladie vient de vos besoins; voilà
-un homme.» Et en même temps il se présenta
-dans un état peu décent. Lorri excusa son confrère,
-et dit à madame de Sully force galanteries
-respectueuses. Il ajoutait: «Je ne sais ce qui est
-arrivé depuis; mais ce qu'il y a de certain, c'est
-qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit
-Bordeu.»</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses
+rendent ainsi leur conquête presqu'inutile.</p>
+
+<p>&mdash;M. Lorri, médecin, racontait que M<sup>me</sup> de
+Sully, étant indisposée, l'avait appelé et lui avait
+conté une insolence de Bordeu, lequel lui avait
+dit: «Votre maladie vient de vos besoins; voilà
+un homme.» Et en même temps il se présenta
+dans un état peu décent. Lorri excusa son confrère,
+et dit à madame de Sully force galanteries
+respectueuses. Il ajoutait: «Je ne sais ce qui est
+arrivé depuis; mais ce qu'il y a de certain, c'est
+qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit
+Bordeu.»</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses
genoux une petite fille, devenue depuis madame
Dubarri. Un jour elle lui dit qu'elle voulait lui
-faire du bien; elle ajouta: «Donnez-moi un mémoire.
-Un mémoire! lui dit-il; il est tout fait;
-le voici: je suis l'abbé Arnaud.»</p>
-
-<p>&mdash;Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre
-fois de la religion catholique à la religion protestante,
-et ses amis s'étonnant de cette indifférence:
-«Moi, indifférent! dit le curé; moi, inconstant!
+faire du bien; elle ajouta: «Donnez-moi un mémoire.
+Un mémoire! lui dit-il; il est tout fait;
+le voici: je suis l'abbé Arnaud.»</p>
+
+<p>&mdash;Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre
+fois de la religion catholique à la religion protestante,
+et ses amis s'étonnant de cette indifférence:
+«Moi, indifférent! dit le curé; moi, inconstant!
rien de tout cela, au contraire, je ne
-change point; je veux être curé de Bray.»</p>
+change point; je veux être curé de Bray.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-&mdash;Le chevalier de Montbarey avait vécu dans
-je ne sais quelle ville de province; et, à son retour,
-ses amis le plaignaient de la société qu'il
-avait eue. «C'est ce qui vous trompe, répondit-il;
+&mdash;Le chevalier de Montbarey avait vécu dans
+je ne sais quelle ville de province; et, à son retour,
+ses amis le plaignaient de la société qu'il
+avait eue. «C'est ce qui vous trompe, répondit-il;
la bonne compagnie de cette ville y est comme
-par tout, et la mauvaise y est excellente.»</p>
+par tout, et la mauvaise y est excellente.»</p>
<p>&mdash;Un paysan partagea le peu de biens qu'il
-avait entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez
-l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit, à son retour
-d'un de ses voyages chez ses enfans: «Eh bien!
-comment vous ont-ils reçu? comment vous ont-ils
-traité?&mdash;Ils m'ont traité, dit-il, comme leur
-enfant.» Ce mot paraît sublime dans la bouche
-d'un père tel que celui-ci.»</p>
-
-<p>&mdash;Dans une société où se trouvait M. de Schwalow,
-ancien amant de l'impératrice Elisabeth,
-on voulait savoir quelque fait relatif à la Russie.
-Le bailli de Chabrillant dit: «M. de Schwalow, dites-nous
+avait entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez
+l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit, à son retour
+d'un de ses voyages chez ses enfans: «Eh bien!
+comment vous ont-ils reçu? comment vous ont-ils
+traité?&mdash;Ils m'ont traité, dit-il, comme leur
+enfant.» Ce mot paraît sublime dans la bouche
+d'un père tel que celui-ci.»</p>
+
+<p>&mdash;Dans une société où se trouvait M. de Schwalow,
+ancien amant de l'impératrice Elisabeth,
+on voulait savoir quelque fait relatif à la Russie.
+Le bailli de Chabrillant dit: «M. de Schwalow, dites-nous
cette histoire; vous devez la savoir, vous
-qui étiez le Pompadour de ce pays-là.»</p>
+qui étiez le Pompadour de ce pays-là.»</p>
-<p>&mdash;Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt
-à se mettre à table, et environné de tous ses
+<p>&mdash;Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt
+à se mettre à table, et environné de tous ses
grands officiers et de ceux de madame la comtesse
-d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs
-personnes l'entendirent: «Tout ce monde que vous
-voyez, ce sont nos gens.» Ce mot a couru; mais
-c'est le millième; et cent mille autres pareils n'empêcheront
-jamais la noblesse française de briguer
-en foule les emplois où l'on fait exactement la
+d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs
+personnes l'entendirent: «Tout ce monde que vous
+voyez, ce sont nos gens.» Ce mot a couru; mais
+c'est le millième; et cent mille autres pareils n'empêcheront
+jamais la noblesse française de briguer
+en foule les emplois où l'on fait exactement la
fonction de valet.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-&mdash;«Pour juger de ce que c'est que la noblesse,
+&mdash;«Pour juger de ce que c'est que la noblesse,
disait M..., il suffit d'observer que M. le prince de
Turenne, actuellement vivant, est plus noble que
M. de Turenne, et que le marquis de Laval est
-plus noble que le connétable de Montmorenci.</p>
-
-<p>&mdash;M. de..., qui voyait la source de la dégradation
-de l'espèce humaine, dans l'établissement de
-la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait
-que, pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser
-et se débaptiser, et devenir Grec ou Romain
-par l'âme.</p>
-
-<p>&mdash;Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il
-avait vu le roi de France. «Oui, sire, dit celui-ci,
-en lui présentant mon discours de réception à l'académie
-française.&mdash;Eh bien! reprit le roi de Prusse,
-que vous a-t-il dit?&mdash;Il ne m'a pas parlé, sire.&mdash;A
-qui donc parle-t-il, poursuivit Frédéric?»</p>
+plus noble que le connétable de Montmorenci.</p>
+
+<p>&mdash;M. de..., qui voyait la source de la dégradation
+de l'espèce humaine, dans l'établissement de
+la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait
+que, pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser
+et se débaptiser, et devenir Grec ou Romain
+par l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il
+avait vu le roi de France. «Oui, sire, dit celui-ci,
+en lui présentant mon discours de réception à l'académie
+française.&mdash;Eh bien! reprit le roi de Prusse,
+que vous a-t-il dit?&mdash;Il ne m'a pas parlé, sire.&mdash;A
+qui donc parle-t-il, poursuivit Frédéric?»</p>
<p>&mdash;C'est un fait certain et connu des amis de
-M. d'Aiguillon, que le roi ne l'a jamais nommé
-ministre des affaires étrangères; ce fut madame
-Dubarri qui lui dit: «Il faut que tout ceci finisse,
+M. d'Aiguillon, que le roi ne l'a jamais nommé
+ministre des affaires étrangères; ce fut madame
+Dubarri qui lui dit: «Il faut que tout ceci finisse,
et je veux que vous alliez demain matin remercier
-le roi de vous avoir nommé à la place.» Elle dit au
-roi: «M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de
-sa nomination à la place de secrétaire d'état des
-affaires étrangères.» Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon
+le roi de vous avoir nommé à la place.» Elle dit au
+roi: «M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de
+sa nomination à la place de secrétaire d'état des
+affaires étrangères.» Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon
n'osait pas y aller: madame Dubarri le lui ordonna:
il y alla. Le roi ne lui dit rien, et M. d'Aiguillon
entra en fonction sur-le-champ.</p>
<p>&mdash;M. Amelot, ministre de Paris, homme excessivement
<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-borné, disait à M. Bignon: «Achetez
-beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi,
-que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente
+borné, disait à M. Bignon: «Achetez
+beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi,
+que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente
ou quarante mille francs de plus feraient une
grande affaire.</p>
-<p>&mdash;M.... faisant sa cour au prince Henri, à Neufchâtel,
-lui dit que les Neufchâtelois adoraient le
-roi de Prusse. «Il est fort simple, dit le prince,
-que les sujets aiment un maître qui est à trois
-cents lieues d'eux.»</p>
+<p>&mdash;M.... faisant sa cour au prince Henri, à Neufchâtel,
+lui dit que les Neufchâtelois adoraient le
+roi de Prusse. «Il est fort simple, dit le prince,
+que les sujets aiment un maître qui est à trois
+cents lieues d'eux.»</p>
-<p>&mdash;L'abbé Raynal dînant à Neufchâtel avec le
+<p>&mdash;L'abbé Raynal dînant à Neufchâtel avec le
prince Henri, s'empara de la conversation, et ne
laissa point au prince le moment de placer un
mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant
de croire que quelque chose tombait du plancher
-et profita du silence pour parler à son tour.</p>
+et profita du silence pour parler à son tour.</p>
<p>&mdash;Le roi de Prusse causant avec d'Alembert,
il entra chez le roi un de ses gens du service domestique,
homme de la plus belle figure qu'on
-pût voir; d'Alembert en parut frappé. «C'est,
-dit le roi, le plus bel homme de mes états: il a
-été quelque temps mon cocher; et j'ai eu une tentation
+pût voir; d'Alembert en parut frappé. «C'est,
+dit le roi, le plus bel homme de mes états: il a
+été quelque temps mon cocher; et j'ai eu une tentation
bien violente de l'envoyer ambassadeur en
-Russie.»</p>
+Russie.»</p>
<p>&mdash;Quelqu'un disait que la goutte est la seule
-maladie qui donne de la considération dans le
-monde. «Je le crois bien, répondit M......., c'est
-la croix de Saint-Louis de la galanterie.»</p>
+maladie qui donne de la considération dans le
+monde. «Je le crois bien, répondit M......., c'est
+la croix de Saint-Louis de la galanterie.»</p>
-<p>&mdash;M. de la Reynière devoit épouser mademoiselle
+<p>&mdash;M. de la Reynière devoit épouser mademoiselle
de Jarinte, jeune et aimable. Il revenait de
<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-la voir, enchanté du bonheur qui l'attendait, et
-disait à M. de Malesherbes, son beau-frère: «Ne
+la voir, enchanté du bonheur qui l'attendait, et
+disait à M. de Malesherbes, son beau-frère: «Ne
pensez-vous pas en effet que mon bonheur sera
-parfait?&mdash;Cela dépend de quelques circonstances.&mdash;Comment!
-que voulez-vous dire?&mdash;Cela dépend
-du premier amant qu'elle aura.»</p>
+parfait?&mdash;Cela dépend de quelques circonstances.&mdash;Comment!
+que voulez-vous dire?&mdash;Cela dépend
+du premier amant qu'elle aura.»</p>
-<p>&mdash;Diderot était lié avec un mauvais sujet qui,
-par je ne sais quelle mauvaise action récente, venait
-de perdre l'amitié d'un oncle, riche chanoine,
+<p>&mdash;Diderot était lié avec un mauvais sujet qui,
+par je ne sais quelle mauvaise action récente, venait
+de perdre l'amitié d'un oncle, riche chanoine,
qui voulait le priver de sa succession. Diderot va
voir l'oncle, prend un air grave et philosophique,
-prêche en faveur du neveu, et essaie de remuer
-la passion et de prendre le ton pathétique. L'oncle
-prend la parole, et lui conte deux ou trois indignités
-de son neveu. «Il a fait pis que tout cela,
+prêche en faveur du neveu, et essaie de remuer
+la passion et de prendre le ton pathétique. L'oncle
+prend la parole, et lui conte deux ou trois indignités
+de son neveu. «Il a fait pis que tout cela,
reprend Diderot.&mdash;Et quoi? dit l'oncle.&mdash;Il a
voulu vous assassiner un jour dans la sacristie,
-au sortir de votre messe; et c'est l'arrivée de deux
-ou trois personnes qui l'en a empêché.&mdash;Cela
-n'est pas vrai, s'écria l'oncle; c'est une calomnie.&mdash;Soit,
+au sortir de votre messe; et c'est l'arrivée de deux
+ou trois personnes qui l'en a empêché.&mdash;Cela
+n'est pas vrai, s'écria l'oncle; c'est une calomnie.&mdash;Soit,
dit Diderot; mais, quand cela serait vrai,
-il faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir,
-à sa position et aux malheurs qui l'attendent,
-si vous l'abandonnez.»</p>
-
-<p>&mdash;Parmi cette classe d'hommes nés avec une
-imagination vive et une sensibilité délicate, qui
-font regarder les femmes avec un vif intérêt, plusieurs
-m'ont dit qu'ils avaient été frappés de voir
-combien peu de femmes avaient de goût pour les
-arts, et particulièrement pour la poésie. Un poète
+il faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir,
+à sa position et aux malheurs qui l'attendent,
+si vous l'abandonnez.»</p>
+
+<p>&mdash;Parmi cette classe d'hommes nés avec une
+imagination vive et une sensibilité délicate, qui
+font regarder les femmes avec un vif intérêt, plusieurs
+m'ont dit qu'ils avaient été frappés de voir
+combien peu de femmes avaient de goût pour les
+arts, et particulièrement pour la poésie. Un poète
<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-connu par des ouvrages très-agréables, me peignait
-un jour la surprise qu'il avait éprouvée en
-voyant une femme pleine d'esprit, de grâces, de
-sentiment, de goût dans sa parure, bonne musicienne
+connu par des ouvrages très-agréables, me peignait
+un jour la surprise qu'il avait éprouvée en
+voyant une femme pleine d'esprit, de grâces, de
+sentiment, de goût dans sa parure, bonne musicienne
et jouant de plusieurs instrumens, qui
-n'avait pas l'idée de la mesure d'un vers, du mélange
-des rimes, qui substituait à un mot heureux
-et de génie un autre mot trivial et qui même
+n'avait pas l'idée de la mesure d'un vers, du mélange
+des rimes, qui substituait à un mot heureux
+et de génie un autre mot trivial et qui même
rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu'il avait
-éprouvé plusieurs fois ce qu'il appelait un petit
-malheur, mais qui en était un très-grand pour un
-poète érotique, lequel avait sollicité toute sa vie
+éprouvé plusieurs fois ce qu'il appelait un petit
+malheur, mais qui en était un très-grand pour un
+poète érotique, lequel avait sollicité toute sa vie
le suffrage des femmes.</p>
<p>&mdash;M. de Voltaire se trouvant avec madame la
-duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges
+duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges
qu'elle lui donna, insista principalement sur l'harmonie
-de sa prose. Tout d'un coup, voilà M. de
-Voltaire qui se jette à ses pieds. «Ah! Madame,
+de sa prose. Tout d'un coup, voilà M. de
+Voltaire qui se jette à ses pieds. «Ah! Madame,
je vis avec un cochon qui n'a pas d'organes, qui
-ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc.»
-Le cochon dont il parlait, c'était madame Duchâtelet,
-son Émilie.</p>
+ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc.»
+Le cochon dont il parlait, c'était madame Duchâtelet,
+son Émilie.</p>
<p>&mdash;Le roi de Prusse a fait plus d'une fois lever
-des plans géographiques très-défectueux de tel ou
+des plans géographiques très-défectueux de tel ou
tel pays; la carte indiquait tel marais impraticable
-qui ne l'était point, et que les ennemis croyaient
+qui ne l'était point, et que les ennemis croyaient
tel sur la foi du faux plan.</p>
<p>&mdash;M.... disait que le grand monde est un mauvais
lieu que l'on avoue.</p>
-<p>&mdash;Je demandais à M.... pourquoi aucun des
+<p>&mdash;Je demandais à M.... pourquoi aucun des
<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-plaisirs ne paraissait avoir prise sur lui; il me répondit:
-«Ce n'est pas que j'y sois insensible;
-mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpayé.
-La gloire expose à la calomnie; la considération
+plaisirs ne paraissait avoir prise sur lui; il me répondit:
+«Ce n'est pas que j'y sois insensible;
+mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpayé.
+La gloire expose à la calomnie; la considération
demande des soins continuels; les plaisirs,
-du mouvement, de la fatigue corporelle. La société
-entraîne mille inconvéniens: tout est vu,
-revu et jugé. Le monde ne m'a rien offert de tel
-qu'en descendant en moi-même, je n'aie trouvé
-encore mieux chez moi. Il est résulté de ces
-expériences réitérées cent fois, que, sans être
-apathique ni indifférent, je suis devenu comme
-immobile, et que ma position actuelle me paraît
-toujours la meilleure, parce que sa bonté même
-résulte de son immobilité et s'accroît avec elle.
-L'amour est une source de peines; la volupté
+du mouvement, de la fatigue corporelle. La société
+entraîne mille inconvéniens: tout est vu,
+revu et jugé. Le monde ne m'a rien offert de tel
+qu'en descendant en moi-même, je n'aie trouvé
+encore mieux chez moi. Il est résulté de ces
+expériences réitérées cent fois, que, sans être
+apathique ni indifférent, je suis devenu comme
+immobile, et que ma position actuelle me paraît
+toujours la meilleure, parce que sa bonté même
+résulte de son immobilité et s'accroît avec elle.
+L'amour est une source de peines; la volupté
sans amour est un plaisir de quelques minutes;
-le mariage est jugé encore plus que le reste;
-l'honneur d'être père amène une suite de calamités;
-tenir maison est le métier d'un aubergiste.
-Les misérables motifs qui font que l'on recherche
-un homme et qu'on le considère, sont transparens
+le mariage est jugé encore plus que le reste;
+l'honneur d'être père amène une suite de calamités;
+tenir maison est le métier d'un aubergiste.
+Les misérables motifs qui font que l'on recherche
+un homme et qu'on le considère, sont transparens
et ne peuvent tromper qu'un sot, ni flatter
qu'un homme ridiculement vain. J'en ai conclu
-que le repos, l'amitié et la pensée étaient les
-seuls biens qui convinssent à un homme qui a
-passé l'âge de la folie.»</p>
+que le repos, l'amitié et la pensée étaient les
+seuls biens qui convinssent à un homme qui a
+passé l'âge de la folie.»</p>
-<p>&mdash;Le marquis de Villequier était des amis du
-grand Condé. Au moment où ce prince fut arrêté
+<p>&mdash;Le marquis de Villequier était des amis du
+grand Condé. Au moment où ce prince fut arrêté
par ordre de la cour, le marquis de Villequier,
<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-capitaine des gardes, était chez madame de Motteville,
-lorsqu'on annonça cette nouvelle. «Ah
-mon Dieu! s'écria le marquis, je suis perdu!»
+capitaine des gardes, était chez madame de Motteville,
+lorsqu'on annonça cette nouvelle. «Ah
+mon Dieu! s'écria le marquis, je suis perdu!»
Madame de Motteville, surprise de cette exclamation,
-lui dit: «Je savais bien que vous étiez
+lui dit: «Je savais bien que vous étiez
des amis de M. le prince; mais j'ignorais que
-vous fussiez son ami à ce point.&mdash;Comment! dit
+vous fussiez son ami à ce point.&mdash;Comment! dit
le marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que
-cette exécution me regardait? et, puisqu'on ne
-m'a point employé, n'est-il pas clair qu'on n'a
-nulle confiance en moi?» Madame de Motteville,
-indignée, lui répondit: «Il me semble que,
-n'ayant point donné lieu à la cour de soupçonner
-votre fidélité, vous devriez n'avoir point
-cette inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir
-de n'avoir point mis votre ami en prison.»
+cette exécution me regardait? et, puisqu'on ne
+m'a point employé, n'est-il pas clair qu'on n'a
+nulle confiance en moi?» Madame de Motteville,
+indignée, lui répondit: «Il me semble que,
+n'ayant point donné lieu à la cour de soupçonner
+votre fidélité, vous devriez n'avoir point
+cette inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir
+de n'avoir point mis votre ami en prison.»
Villequier fut honteux du premier mouvement,
-qui avait trahi la bassesse de son âme.</p>
+qui avait trahi la bassesse de son âme.</p>
-<p>&mdash;On annonça, dans une maison où soupait
+<p>&mdash;On annonça, dans une maison où soupait
madame d'Egmont, un homme qui s'appelait
Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume;
-elle fait mettre cet homme à table à côté d'elle,
+elle fait mettre cet homme à table à côté d'elle,
lui fait mille politesses, et enfin lui offre du plat
-qu'elle avait devant elle (c'étaient des truffes):
-«Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté
+qu'elle avait devant elle (c'étaient des truffes):
+«Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté
de vous.&mdash;A ce ton, dit-elle, en contant cette histoire,
-j'eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis
+j'eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis
comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un
vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta
-dans la mer, en voyant que c'était un singe.»</p>
+dans la mer, en voyant que c'était un singe.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
&mdash;Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait
-beaucoup le vieux Boindin, célèbre par son esprit
-et son incrédulité. Le vieillard lui dit: «Trouvez-vous
-au café Procope.&mdash;Mais nous ne pourrons
-pas parler de matières philosophiques.&mdash;Si
-fait, en convenant d'une langue particulière,
-d'un argot.» Alors ils firent leur dictionnaire:
-l'âme s'appelait <em>Margot</em>; la religion, <em>Javotte</em>; la
-liberté, <em>Jeanneton</em>; et le père-éternel, <em>M. de
-l'Être</em>. Les voilà disputant et s'entendant très-bien.
+beaucoup le vieux Boindin, célèbre par son esprit
+et son incrédulité. Le vieillard lui dit: «Trouvez-vous
+au café Procope.&mdash;Mais nous ne pourrons
+pas parler de matières philosophiques.&mdash;Si
+fait, en convenant d'une langue particulière,
+d'un argot.» Alors ils firent leur dictionnaire:
+l'âme s'appelait <em>Margot</em>; la religion, <em>Javotte</em>; la
+liberté, <em>Jeanneton</em>; et le père-éternel, <em>M. de
+l'Être</em>. Les voilà disputant et s'entendant très-bien.
Un homme en habit noir, avec une fort
-mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit
-à Boindin: «Monsieur, oserais-je vous demander
-ce que c'était que ce monsieur de l'Être qui s'est
-si souvent mal conduit, et dont vous êtes si mécontent?&mdash;Monsieur,
-reprit Boindin, c'était un
-espion de police.» On peut juger de l'éclat de rire,
-cet homme étant lui-même du métier.</p>
-
-<p>&mdash;Le lord Bolingbroke donna à Louis <span class="smcap">XIV</span>
-mille preuves de sensibilité pendant une maladie
-très-dangereuse. Le roi étonné lui dit: «J'en suis
-d'autant plus touché, que vous autres Anglais,
+mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit
+à Boindin: «Monsieur, oserais-je vous demander
+ce que c'était que ce monsieur de l'Être qui s'est
+si souvent mal conduit, et dont vous êtes si mécontent?&mdash;Monsieur,
+reprit Boindin, c'était un
+espion de police.» On peut juger de l'éclat de rire,
+cet homme étant lui-même du métier.</p>
+
+<p>&mdash;Le lord Bolingbroke donna à Louis <span class="smcap">XIV</span>
+mille preuves de sensibilité pendant une maladie
+très-dangereuse. Le roi étonné lui dit: «J'en suis
+d'autant plus touché, que vous autres Anglais,
vous n'aimez pas les rois.&mdash;Sire, dit Bolingbroke,
nous ressemblons aux maris qui, n'aimant pas
-leurs femmes, n'en sont que plus empressés à
-plaire à celles de leurs voisins.»</p>
+leurs femmes, n'en sont que plus empressés à
+plaire à celles de leurs voisins.»</p>
-<p>&mdash;Dans une dispute que les représentans de
-Genève eurent avec le chevalier de Bouteville,
-l'un d'eux s'échauffant, le chevalier lui dit: «Savez-vous
-que je suis le représentant du roi mon
+<p>&mdash;Dans une dispute que les représentans de
+Genève eurent avec le chevalier de Bouteville,
+l'un d'eux s'échauffant, le chevalier lui dit: «Savez-vous
+que je suis le représentant du roi mon
<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-maître?&mdash;Savez-vous, lui dit le Genevois, que je
-suis le représentant de mes égaux?»</p>
-
-<p>&mdash;La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un
-homme du premier mérite à mettre à la tête de
-l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa
-pas le présenter en son nom. Elle était pour M. de
-Fronsac, son frère, un personnage trop grave.
-Elle pria le poète Bernard de passer chez elle. Il
-y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit: «Madame,
+maître?&mdash;Savez-vous, lui dit le Genevois, que je
+suis le représentant de mes égaux?»</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un
+homme du premier mérite à mettre à la tête de
+l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa
+pas le présenter en son nom. Elle était pour M. de
+Fronsac, son frère, un personnage trop grave.
+Elle pria le poète Bernard de passer chez elle. Il
+y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit: «Madame,
l'auteur de l'<cite>Art d'aimer</cite> n'est pas un personnage
bien imposant; mais je le suis encore un
peu trop pour cette occasion: je pourrais vous
dire que mademoiselle Arnould serait un passeport
-beaucoup meilleur auprès de monsieur votre
-frère......&mdash;Eh bien! dit madame d'Egmont en
-riant, arrangez le soupé chez mademoiselle Arnould.»
-Le soupé s'arrangea. Bernard y proposa
-l'abbé Lapdant pour précepteur: il fut agréé.
-C'est celui qui a depuis achevé l'éducation du duc
+beaucoup meilleur auprès de monsieur votre
+frère......&mdash;Eh bien! dit madame d'Egmont en
+riant, arrangez le soupé chez mademoiselle Arnould.»
+Le soupé s'arrangea. Bernard y proposa
+l'abbé Lapdant pour précepteur: il fut agréé.
+C'est celui qui a depuis achevé l'éducation du duc
d'Enghien.</p>
-<p>&mdash;Un philosophe, à qui l'on reprochait son extrême
-amour pour la retraite, répondit: «Dans
-le monde, tout tend à me faire descendre; dans la
-solitude, tout tend à me faire monter.»</p>
+<p>&mdash;Un philosophe, à qui l'on reprochait son extrême
+amour pour la retraite, répondit: «Dans
+le monde, tout tend à me faire descendre; dans la
+solitude, tout tend à me faire monter.»</p>
<p>&mdash;M. de B. est un de ces sots qui regardent, de
-bonne foi, l'échelle des conditions comme celle du
-mérite; qui, le plus naïvement du monde, ne
-conçoit pas qu'un honnête homme non décoré
-ou au-dessous de lui soit plus estimé que lui. Le
-rencontre-t-il dans une de ces maisons où l'on sait
+bonne foi, l'échelle des conditions comme celle du
+mérite; qui, le plus naïvement du monde, ne
+conçoit pas qu'un honnête homme non décoré
+ou au-dessous de lui soit plus estimé que lui. Le
+rencontre-t-il dans une de ces maisons où l'on sait
<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-encore honorer le mérite? M. de B. ouvre de
-grands yeux, montre un étonnement stupide; il
+encore honorer le mérite? M. de B. ouvre de
+grands yeux, montre un étonnement stupide; il
croit que cet homme vient de gagner un quaterne
-à la loterie; il l'appelle mon cher un tel, quand
-la société la plus distinguée vient de le traiter avec
-la plus grande considération. J'ai vu plusieurs de
-ces scènes dignes du pinceau de La Bruyère.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien examiné M...., et son caractère m'a
-paru piquant: très-aimable, et nulle envie de
-plaire, si ce n'est à ses amis ou à ceux qu'il
-estime; en récompense, une grande crainte de
-déplaire. Ce sentiment est juste, et accorde ce
-qu'on doit à l'amitié et ce qu'on doit à la société.
+à la loterie; il l'appelle mon cher un tel, quand
+la société la plus distinguée vient de le traiter avec
+la plus grande considération. J'ai vu plusieurs de
+ces scènes dignes du pinceau de La Bruyère.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien examiné M...., et son caractère m'a
+paru piquant: très-aimable, et nulle envie de
+plaire, si ce n'est à ses amis ou à ceux qu'il
+estime; en récompense, une grande crainte de
+déplaire. Ce sentiment est juste, et accorde ce
+qu'on doit à l'amitié et ce qu'on doit à la société.
On peut faire plus de bien que lui: nul ne fera
-moins de mal. On sera plus empressé, jamais
+moins de mal. On sera plus empressé, jamais
moins importun. On caressera davantage: on ne
choquera jamais moins.</p>
-<p>&mdash;L'abbé Delille devait lire des vers à l'académie
-pour la réception d'un de ses amis. Sur quoi
-il disait: «Je voudrais bien qu'on ne le sût pas
-d'avance, mais je crains bien de le dire à tout
-le monde.»</p>
+<p>&mdash;L'abbé Delille devait lire des vers à l'académie
+pour la réception d'un de ses amis. Sur quoi
+il disait: «Je voudrais bien qu'on ne le sût pas
+d'avance, mais je crains bien de le dire à tout
+le monde.»</p>
-<p>&mdash;Madame Beauzée couchait avec un maître de
-langue allemande. M. Beauzée les surprit au retour
-de l'académie. L'Allemand dit à la femme:
-«Quand je vous disais qu'il était temps que je
-m'en <em>aille</em>.» M. Beauzée, toujours puriste, lui dit:
-«Que je m'en <em>allasse</em>, monsieur.»</p>
+<p>&mdash;Madame Beauzée couchait avec un maître de
+langue allemande. M. Beauzée les surprit au retour
+de l'académie. L'Allemand dit à la femme:
+«Quand je vous disais qu'il était temps que je
+m'en <em>aille</em>.» M. Beauzée, toujours puriste, lui dit:
+«Que je m'en <em>allasse</em>, monsieur.»</p>
<p>&mdash;M. Dubreuil, pendant la maladie dont il
-mourut, disait à son ami M. Pehméja: «Mon
+mourut, disait à son ami M. Pehméja: «Mon
<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
ami, pourquoi tout ce monde dans ma chambre?
Il ne devrait y avoir que toi; ma maladie est
-contagieuse.»</p>
+contagieuse.»</p>
-<p>&mdash;On demandait à Pehméja quelle était sa fortune?&mdash;«Quinze
+<p>&mdash;On demandait à Pehméja quelle était sa fortune?&mdash;«Quinze
cents livres de rente.&mdash;C'est
-bien peu.&mdash;Oh! reprit Pehméja, Dubreuil est
-riche.»</p>
-
-<p>&mdash;Madame la comtesse de Tessé disait après la
-mort de M. Dubreuil: «Il était trop inflexible, trop
-inabordable aux présens, et j'avais un accès de
-fièvre toutes les fois que je songeais à lui en
-faire.&mdash;Et moi aussi, lui répondit madame de
-Champagne qui avait placé trente six mille livres
-sur sa tête; voilà pourquoi j'ai mieux aimé me
+bien peu.&mdash;Oh! reprit Pehméja, Dubreuil est
+riche.»</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse de Tessé disait après la
+mort de M. Dubreuil: «Il était trop inflexible, trop
+inabordable aux présens, et j'avais un accès de
+fièvre toutes les fois que je songeais à lui en
+faire.&mdash;Et moi aussi, lui répondit madame de
+Champagne qui avait placé trente six mille livres
+sur sa tête; voilà pourquoi j'ai mieux aimé me
donner tout de suite une bonne maladie, que
-d'avoir tous ces petits accès de fièvre dont vous
-parlez.»</p>
+d'avoir tous ces petits accès de fièvre dont vous
+parlez.»</p>
-<p>&mdash;L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné
-le latin à un vieux conseiller de grand'chambre,
+<p>&mdash;L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné
+le latin à un vieux conseiller de grand'chambre,
qui voulait entendre les <cite>Institutes</cite> de Justinien.
-Quelques années se passent, et il rencontre ce
-conseiller étonné de le voir dans une maison honnête.
-«Ah! l'abbé, vous voilà, lui dit-il lestement?
+Quelques années se passent, et il rencontre ce
+conseiller étonné de le voir dans une maison honnête.
+«Ah! l'abbé, vous voilà, lui dit-il lestement?
par quel hasard vous trouvez-vous dans cette
maison-ci?&mdash;Je m'y trouve comme vous vous y
-trouvez.&mdash;Oh! ce n'est pas la même chose. Vous
-êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait
-quelque chose dans votre métier de prêtre?&mdash;Je
+trouvez.&mdash;Oh! ce n'est pas la même chose. Vous
+êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait
+quelque chose dans votre métier de prêtre?&mdash;Je
suis grand-vicaire de M. de Lombez.&mdash;Diable!
c'est quelque chose: et combien cela vaut-il?&mdash;Mille
<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
francs.&mdash;C'est bien peu; et il reprend le
-ton leste et léger.&mdash;Mais j'ai un prieuré de mille
-écus.&mdash;Mille écus! bonnes affaires (<em>avec l'air de
-la considération</em>).&mdash;Et j'ai fait la rencontre du
-maître de cette maison-ci, chez M. le cardinal de
+ton leste et léger.&mdash;Mais j'ai un prieuré de mille
+écus.&mdash;Mille écus! bonnes affaires (<em>avec l'air de
+la considération</em>).&mdash;Et j'ai fait la rencontre du
+maître de cette maison-ci, chez M. le cardinal de
Rohan.&mdash;Peste! vous allez chez le cardinal de
Rohan?&mdash;Oui, il m'a fait avoir une abbaye.&mdash;Une
-abbaye! ah! cela posé, monsieur l'abbé, faites-moi
-l'honneur de revenir dîner chez moi.»</p>
+abbaye! ah! cela posé, monsieur l'abbé, faites-moi
+l'honneur de revenir dîner chez moi.»</p>
-<p>&mdash;M. de La Popelinière se déchaussait un soir
+<p>&mdash;M. de La Popelinière se déchaussait un soir
devant ses complaisans, et se chauffait les pieds;
-un petit chien les lui léchait. Pendant ce temps-là,
-la société parlait d'amitié, d'amis: «Un ami,
-dit M. de La Popelinière, montrant son chien, le
-voilà.»</p>
+un petit chien les lui léchait. Pendant ce temps-là,
+la société parlait d'amitié, d'amis: «Un ami,
+dit M. de La Popelinière, montrant son chien, le
+voilà.»</p>
<p>&mdash;Jamais Bossuet ne put apprendre au grand
-dauphin à écrire une lettre. Ce prince était très-indolent.
-On raconte que ses billets à la comtesse
+dauphin à écrire une lettre. Ce prince était très-indolent.
+On raconte que ses billets à la comtesse
du Roure finissaient tous par ces mots: <em>Le roi me
fait mander pour le conseil</em>. Le jour que cette
-comtesse fut exilée, un des courtisans lui demanda
-s'il n'était pas bien affligé. «Sans doute, dit le dauphin;
-mais cependant me voilà délivré de la nécessité
-d'écrire le petit billet.»</p>
-
-<p>&mdash;L'archevêque de Toulouse (Brienne) disait
-à M. de Saint-Priest, grand-père de M. d'Entragues:
-«Il n'y a eu en France, sous aucun roi,
-aucun ministre qui ait poussé ses vues et son ambition
-jusqu'où elles pouvaient aller.» M. de Saint-Priest
-lui dit: «Et le cardinal de Richelieu?&mdash;Arrêté
+comtesse fut exilée, un des courtisans lui demanda
+s'il n'était pas bien affligé. «Sans doute, dit le dauphin;
+mais cependant me voilà délivré de la nécessité
+d'écrire le petit billet.»</p>
+
+<p>&mdash;L'archevêque de Toulouse (Brienne) disait
+à M. de Saint-Priest, grand-père de M. d'Entragues:
+«Il n'y a eu en France, sous aucun roi,
+aucun ministre qui ait poussé ses vues et son ambition
+jusqu'où elles pouvaient aller.» M. de Saint-Priest
+lui dit: «Et le cardinal de Richelieu?&mdash;Arrêté
<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-à moitié chemin; répondit l'archevêque.» Ce
-mot peint tout un caractère.</p>
-
-<p>&mdash;Le maréchal de Broglie avait épousé la fille
-d'un négociant; il eut deux filles. On lui proposait,
-en présence de madame de Broglie, de faire
-entrer l'une dans un chapitre. «Je me suis fermé,
-dit-il, en épousant madame, l'entrée de tous les
-chapitres....&mdash;Et de l'hôpital, ajouta-t-elle.»</p>
-
-<p>&mdash;La maréchale de Luxembourg, arrivant à
-l'église un peu trop tard, demanda où en était la
+à moitié chemin; répondit l'archevêque.» Ce
+mot peint tout un caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal de Broglie avait épousé la fille
+d'un négociant; il eut deux filles. On lui proposait,
+en présence de madame de Broglie, de faire
+entrer l'une dans un chapitre. «Je me suis fermé,
+dit-il, en épousant madame, l'entrée de tous les
+chapitres....&mdash;Et de l'hôpital, ajouta-t-elle.»</p>
+
+<p>&mdash;La maréchale de Luxembourg, arrivant à
+l'église un peu trop tard, demanda où en était la
messe, et dans cet instant la sonnette du lever-dieu
-sonna. Le comte de Chabot lui dit en bégayant:
-«Madame la maréchale,</p>
+sonna. Le comte de Chabot lui dit en bégayant:
+«Madame la maréchale,</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">«J'entends la petite clochette,</div>
-<div class="line">Le petit mouton n'est pas loin.»</div>
+<div class="line">«J'entends la petite clochette,</div>
+<div class="line">Le petit mouton n'est pas loin.»</div>
</div></div></div>
-<p>Ce sont deux vers d'un opéra comique.</p>
+<p>Ce sont deux vers d'un opéra comique.</p>
-<p>&mdash;La jeune madame de M........, étant quittée
-par le vicomte de Noailles, était au désespoir,
-et disait: «J'aurai vraisemblablement beaucoup
+<p>&mdash;La jeune madame de M........, étant quittée
+par le vicomte de Noailles, était au désespoir,
+et disait: «J'aurai vraisemblablement beaucoup
d'amans; mais je n'en aimerai aucun, autant que
-j'aime le vicomte de Noailles.»</p>
+j'aime le vicomte de Noailles.»</p>
-<p>&mdash;Le duc de Choiseul, à qui l'on parlait de son
-étoile, qu'on regardait comme sans exemple, répondit:
-«Elle l'est pour le mal autant que pour
+<p>&mdash;Le duc de Choiseul, à qui l'on parlait de son
+étoile, qu'on regardait comme sans exemple, répondit:
+«Elle l'est pour le mal autant que pour
le bien.&mdash;Comment?&mdash;Le voici: j'ai toujours
-très-bien traité les filles: il y en a une que je néglige;
-elle devient reine de France, ou à peu près.
-J'ai traité à merveille tous les inspecteurs, je leur
+très-bien traité les filles: il y en a une que je néglige;
+elle devient reine de France, ou à peu près.
+J'ai traité à merveille tous les inspecteurs, je leur
<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-ai prodigué l'or et les honneurs: Il y en a un extrêmement
-méprisé que je traite légèrement, il
+ai prodigué l'or et les honneurs: Il y en a un extrêmement
+méprisé que je traite légèrement, il
devient ministre de la guerre, c'est M. de Monteynard.
Les ambassadeurs, on sait ce que j'ai fait
pour eux sans exception, hormis un seul: mais il
y en a un qui a le travail lent et lourd, que tous
-les autres méprisent, qu'ils ne veulent plus voir à
+les autres méprisent, qu'ils ne veulent plus voir à
cause d'un ridicule mariage: c'est M. de Vergennes;
-et il devient ministre des affaires étrangères.
+et il devient ministre des affaires étrangères.
Convenez que j'ai des raisons de dire que
-mon étoile est aussi extraordinaire en mal qu'en
-bien.»</p>
+mon étoile est aussi extraordinaire en mal qu'en
+bien.»</p>
-<p>&mdash;M. le président de Montesquieu avait un caractère
-fort au-dessous de son génie. On connaît
+<p>&mdash;M. le président de Montesquieu avait un caractère
+fort au-dessous de son génie. On connaît
ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite ambition,
etc. Lorsque l'<cite>Esprit des Lois</cite> parut, il s'en
-fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres,
-qu'il méprisa fortement. Mais un homme de
+fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres,
+qu'il méprisa fortement. Mais un homme de
lettres connu en fit une dont M. du Pin voulut
-bien se reconnaître l'auteur, et qui contenait
+bien se reconnaître l'auteur, et qui contenait
d'excellentes choses. M. de Montesquieu en eut
-connaissance, et en fut au désespoir. On la fit imprimer,
-et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu
+connaissance, et en fut au désespoir. On la fit imprimer,
+et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu
alla trouver madame de Pompadour qui,
-sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition
-tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva
+sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition
+tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva
que cinq exemplaires.</p>
-<p>&mdash;Le maréchal de Noailles disait beaucoup de
-mal d'une tragédie nouvelle. On lui dit: «Mais
+<p>&mdash;Le maréchal de Noailles disait beaucoup de
+mal d'une tragédie nouvelle. On lui dit: «Mais
M. d'Aumont, dans la loge duquel vous l'avez
<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-entendue, prétend qu'elle vous a fait pleurer.&mdash;Moi!
-dit le maréchal, point du tout; mais
-comme il pleurait lui-même dès la première scène,
-j'ai cru honnête de prendre part à sa douleur.»</p>
+entendue, prétend qu'elle vous a fait pleurer.&mdash;Moi!
+dit le maréchal, point du tout; mais
+comme il pleurait lui-même dès la première scène,
+j'ai cru honnête de prendre part à sa douleur.»</p>
<p>&mdash;Monsieur et madame d'Angeviler, Monsieur
et madame Necker paraissent deux couples uniques,
chacun dans son genre. On croirait que
-chacun d'eux convenait à l'autre exclusivement,
+chacun d'eux convenait à l'autre exclusivement,
et que l'amour ne peut aller plus loin. Je les ai
-étudiés, et j'ai trouvé qu'ils se tenaient très-peu
-par le c&oelig;ur; et que, quant au caractère, ils ne
+étudiés, et j'ai trouvé qu'ils se tenaient très-peu
+par le c&oelig;ur; et que, quant au caractère, ils ne
se tenaient que par des contrastes.</p>
-<p>&mdash;M. Th...... me disait un jour qu'en général
-dans la société, lorsqu'on avait fait quelque action
-honnête et courageuse par un motif digne
-d'elle, c'est-à-dire, très-noble, il fallait que celui
-qui avait fait cette action lui prêtât, pour adoucir
-l'envie, quelque motif moins honnête et plus
+<p>&mdash;M. Th...... me disait un jour qu'en général
+dans la société, lorsqu'on avait fait quelque action
+honnête et courageuse par un motif digne
+d'elle, c'est-à-dire, très-noble, il fallait que celui
+qui avait fait cette action lui prêtât, pour adoucir
+l'envie, quelque motif moins honnête et plus
vulgaire.</p>
<p>&mdash;Louis <span class="smcap">XV</span> demanda au duc d'Ayen (depuis
-maréchal de Noailles) s'il avait envoyé sa vaisselle
-à la monnaie; le duc répondit que non.
-«Moi, dit le roi, j'ai envoyé la mienne.&mdash;Ah!
-sire, dit M. d'Ayen, quand Jésus-Christ mourut le
+maréchal de Noailles) s'il avait envoyé sa vaisselle
+à la monnaie; le duc répondit que non.
+«Moi, dit le roi, j'ai envoyé la mienne.&mdash;Ah!
+sire, dit M. d'Ayen, quand Jésus-Christ mourut le
vendredi-saint, il savait bien qu'il ressusciterait le
-dimanche.»</p>
+dimanche.»</p>
-<p>&mdash;Dans le temps qu'il y avait des jansénistes,
-on les distinguait à la longueur du collet de leur
-manteau. L'archevêque de Lyon avait fait plusieurs
-enfans; mais, à chaque équipée de cette
+<p>&mdash;Dans le temps qu'il y avait des jansénistes,
+on les distinguait à la longueur du collet de leur
+manteau. L'archevêque de Lyon avait fait plusieurs
+enfans; mais, à chaque équipée de cette
<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-espèce, il avait soin de faire allonger d'un pouce
+espèce, il avait soin de faire allonger d'un pouce
le collet de son manteau. Enfin, le collet s'allongea
-tellement qu'il a passé quelque temps pour janséniste,
-et a été suspect à la cour.</p>
+tellement qu'il a passé quelque temps pour janséniste,
+et a été suspect à la cour.</p>
-<p>&mdash;Un Français avait été admis à voir le cabinet
-du roi d'Espagne. Arrivé devant son fauteuil et
-son bureau: «C'est donc ici, dit-il, que ce grand
+<p>&mdash;Un Français avait été admis à voir le cabinet
+du roi d'Espagne. Arrivé devant son fauteuil et
+son bureau: «C'est donc ici, dit-il, que ce grand
roi travaille.&mdash;Comment, travaille! dit le conducteur:
quelle insolence! ce grand roi travailler!
-Vous venez chez lui pour insulter sa majesté!» Il
-s'engagea une querelle où le Français eut beaucoup
-de peine à faire entendre à l'Espagnol qu'on
-n'avait pas eu l'intention d'offenser la majesté de
-son maître.</p>
-
-<p>&mdash;M. de...... ayant aperçu que M. Barthe était
-jaloux (de sa femme), lui dit: «Vous jaloux!
-mais savez-vous bien que c'est une prétention?
+Vous venez chez lui pour insulter sa majesté!» Il
+s'engagea une querelle où le Français eut beaucoup
+de peine à faire entendre à l'Espagnol qu'on
+n'avait pas eu l'intention d'offenser la majesté de
+son maître.</p>
+
+<p>&mdash;M. de...... ayant aperçu que M. Barthe était
+jaloux (de sa femme), lui dit: «Vous jaloux!
+mais savez-vous bien que c'est une prétention?
C'est bien de l'honneur que vous vous faites: je
m'explique. N'est pas cocu qui veut: savez-vous
-que, pour l'être, il faut savoir tenir une maison,
-être poli, sociable, honnête? Commencez par acquérir
-toutes ces qualités, et puis les honnêtes
-gens verront ce qu'ils auront à faire pour vous.
-Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire cocu? une
-espèce? Quand il sera temps de vous effrayer, je
-vous en ferai mon compliment.»</p>
-
-<p>&mdash;Madame de Créqui me disait du baron de
-Breteuil: «Ce n'est morbleu pas une bête, que
-le baron; c'est un sot.»</p>
+que, pour l'être, il faut savoir tenir une maison,
+être poli, sociable, honnête? Commencez par acquérir
+toutes ces qualités, et puis les honnêtes
+gens verront ce qu'ils auront à faire pour vous.
+Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire cocu? une
+espèce? Quand il sera temps de vous effrayer, je
+vous en ferai mon compliment.»</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Créqui me disait du baron de
+Breteuil: «Ce n'est morbleu pas une bête, que
+le baron; c'est un sot.»</p>
<p>&mdash;Un homme d'esprit me disait un jour que
<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-le gouvernement de France était une monarchie
-absolue, tempérée par des chansons.</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de
-M. Turgot, le vit lisant un manuscrit: c'était celui
-des <cite>Mois</cite> de M. Roucher. L'abbé Delille s'en douta,
-et dit en plaisantant: «Odeur de vers se sentait
-à la ronde.&mdash;Vous êtes trop parfumé, lui dit
-M. Turgot, pour sentir les odeurs.»</p>
-
-<p>&mdash;M. de Fleuri, procureur-général, disait
-devant quelques gens de lettres: «Il n'y a que
+le gouvernement de France était une monarchie
+absolue, tempérée par des chansons.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de
+M. Turgot, le vit lisant un manuscrit: c'était celui
+des <cite>Mois</cite> de M. Roucher. L'abbé Delille s'en douta,
+et dit en plaisantant: «Odeur de vers se sentait
+à la ronde.&mdash;Vous êtes trop parfumé, lui dit
+M. Turgot, pour sentir les odeurs.»</p>
+
+<p>&mdash;M. de Fleuri, procureur-général, disait
+devant quelques gens de lettres: «Il n'y a que
depuis ces derniers temps que j'entends parler
-du peuple dans les conversations où il s'agit du
+du peuple dans les conversations où il s'agit du
gouvernement. C'est un fruit de la philosophie
nouvelle. Est-ce que l'on ignore que le <em>tiers n'est
qu'adventice dans la constitution</em>? (Cela veut dire,
en d'autres termes, que vingt-trois millions neuf
cents mille hommes ne sont qu'un hasard et un
-accessoire dans la totalité de vingt-quatre millions
-d'hommes.)»</p>
+accessoire dans la totalité de vingt-quatre millions
+d'hommes.)»</p>
<p>&mdash;Milord Hervey, voyageant dans l'Italie et se
trouvant non loin de la mer, traversa une lagune
-dans l'eau de laquelle il trempa son doigt: «Ah!
-ah! dit-il, l'eau est salée; ceci est à nous.»</p>
+dans l'eau de laquelle il trempa son doigt: «Ah!
+ah! dit-il, l'eau est salée; ceci est à nous.»</p>
-<p>&mdash;Duclos disait à un homme ennuyé d'un sermon
-prêché à Versailles: «Pourquoi avez-vous
+<p>&mdash;Duclos disait à un homme ennuyé d'un sermon
+prêché à Versailles: «Pourquoi avez-vous
entendu ce sermon jusqu'au bout?&mdash;J'ai craint
-de déranger l'auditoire et de le scandaliser.&mdash;Ma
-foi, reprit Duclos, plutôt que d'entendre ce sermon,
-je me serais converti au premier point.»</p>
+de déranger l'auditoire et de le scandaliser.&mdash;Ma
+foi, reprit Duclos, plutôt que d'entendre ce sermon,
+je me serais converti au premier point.»</p>
<p>&mdash;M. d'Aiguillon, dans le temps qu'il avait
<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
madame Dubarri, prit ailleurs une galanterie: il
-se crut perdu, s'imaginant l'avoir donnée à la
-comtesse; heureusement il n'en était rien. Pendant
-le traitement, qui lui paraissait très-long et
-qui l'obligeait à s'abstenir de madame Dubarri,
-il disait au médecin: «Ceci me perdra, si vous
-ne me dépêchez.» Ce médecin était M. Busson, qui
-l'avait guéri, en Bretagne, d'une maladie mortelle
-et dont les médecins avaient désespéré. Le souvenir
-de ce mauvais service rendu à la province,
-avait fait ôter à M. Basson toutes ses places, après
+se crut perdu, s'imaginant l'avoir donnée à la
+comtesse; heureusement il n'en était rien. Pendant
+le traitement, qui lui paraissait très-long et
+qui l'obligeait à s'abstenir de madame Dubarri,
+il disait au médecin: «Ceci me perdra, si vous
+ne me dépêchez.» Ce médecin était M. Busson, qui
+l'avait guéri, en Bretagne, d'une maladie mortelle
+et dont les médecins avaient désespéré. Le souvenir
+de ce mauvais service rendu à la province,
+avait fait ôter à M. Basson toutes ses places, après
la ruine de M. d'Aiguillon. Celui-ci, devenu ministre,
-fut très-long-temps sans rien faire pour
-M. Busson, qui, en voyant la manière dont le duc
-en usait avec Linguet, disait: «M. d'Aiguillon ne
-néglige rien, hors ceux qui lui ont sauvé l'honneur
-et la vie.»</p>
+fut très-long-temps sans rien faire pour
+M. Busson, qui, en voyant la manière dont le duc
+en usait avec Linguet, disait: «M. d'Aiguillon ne
+néglige rien, hors ceux qui lui ont sauvé l'honneur
+et la vie.»</p>
<p>&mdash;M. de Turenne, voyant un enfant passer
-derrière un cheval, de façon à pouvoir être estropié
-par une ruade, l'appela et lui dit: «Mon
-bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval
-sans laisser entre lui et vous l'intervalle nécessaire
-pour que vous ne puissiez en être blessé. Je vous
+derrière un cheval, de façon à pouvoir être estropié
+par une ruade, l'appela et lui dit: «Mon
+bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval
+sans laisser entre lui et vous l'intervalle nécessaire
+pour que vous ne puissiez en être blessé. Je vous
promets que cela ne vous fera pas faire une demi-lieue
-de plus dans le cours de votre vie entière;
+de plus dans le cours de votre vie entière;
et souvenez-vous que c'est M. de Turenne qui
-vous l'a dit.»</p>
+vous l'a dit.»</p>
-<p>&mdash;M. de Th..., pour exprimer l'insipidité des
-bergeries de M. de Florian, disait: «Je les aimerais
-assez, s'il y mettait des loups.»</p>
+<p>&mdash;M. de Th..., pour exprimer l'insipidité des
+bergeries de M. de Florian, disait: «Je les aimerais
+assez, s'il y mettait des loups.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-&mdash;On demandait à Diderot quel homme était
-M. d'Épinai. «C'est un homme, dit-il, qui a mangé
+&mdash;On demandait à Diderot quel homme était
+M. d'Épinai. «C'est un homme, dit-il, qui a mangé
deux millions, sans dire un bon mot et sans faire
-une bonne action.»</p>
+une bonne action.»</p>
<p>&mdash;M. de Fronsac alla voir une mappemonde
-que montrait l'artiste qui l'avait imaginée. Cet
+que montrait l'artiste qui l'avait imaginée. Cet
homme, ne le connaissant pas et lui voyant une
croix de Saint-Louis, ne l'appelait que le chevalier.
-La vanité de M. de Fronsac blessée de ne pas
-être appelé duc, lui fit inventer une histoire, dont
+La vanité de M. de Fronsac blessée de ne pas
+être appelé duc, lui fit inventer une histoire, dont
un des interlocuteurs, un de ses gens, l'appelait
-<em>monseigneur</em>. M. de Genlis l'arrête à ce mot, et
-lui dit: «Qu'est-ce que tu dis là? monseigneur!
-on va te prendre pour un évêque.»</p>
+<em>monseigneur</em>. M. de Genlis l'arrête à ce mot, et
+lui dit: «Qu'est-ce que tu dis là? monseigneur!
+on va te prendre pour un évêque.»</p>
-<p>&mdash;M. de Lassay, homme très-doux, mais qui
-avait une grande connaissance de la société, disait
+<p>&mdash;M. de Lassay, homme très-doux, mais qui
+avait une grande connaissance de la société, disait
qu'il faudrait avaler un crapaud tous les matins,
-pour ne trouver plus rien de dégoûtant le reste
-de la journée, quand on devait la passer dans le
+pour ne trouver plus rien de dégoûtant le reste
+de la journée, quand on devait la passer dans le
monde.</p>
<p>&mdash;M. d'Alembert eut occasion de voir madame
Denis, le lendemain de son mariage avec M. du
-Vivier. On lui demanda si elle avait l'air d'être
-heureuse. «Heureuse! dit-il, je vous en réponds:
-heureuse à faire mal au c&oelig;ur.»</p>
+Vivier. On lui demanda si elle avait l'air d'être
+heureuse. «Heureuse! dit-il, je vous en réponds:
+heureuse à faire mal au c&oelig;ur.»</p>
<p>&mdash;Quelqu'un ayant entendu la traduction des
-<cite>Géorgiques</cite> de l'abbé Delille, lui dit: «Cela est
+<cite>Géorgiques</cite> de l'abbé Delille, lui dit: «Cela est
excellent; je ne doute pas que vous n'ayez le
-premier bénéfice qui sera à la nomination de
-Virgile.»</p>
+premier bénéfice qui sera à la nomination de
+Virgile.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
&mdash;M. de B. et M. de C. sont intimes amis,
-au point d'être cités pour modèles. M. de B.
-disait un jour à M. de C.: «Ne t'est-il point arrivé
+au point d'être cités pour modèles. M. de B.
+disait un jour à M. de C.: «Ne t'est-il point arrivé
de trouver, parmi les femmes que tu as eues,
-quelque étourdie qui t'ait demandé si tu renoncerais
-à moi pour elle, si tu m'aimais mieux qu'elle?&mdash;Oui,
-répondit celui-ci.&mdash;Qui donc?&mdash;Madame
-de M....» C'était la maîtresse de son ami.</p>
+quelque étourdie qui t'ait demandé si tu renoncerais
+à moi pour elle, si tu m'aimais mieux qu'elle?&mdash;Oui,
+répondit celui-ci.&mdash;Qui donc?&mdash;Madame
+de M....» C'était la maîtresse de son ami.</p>
<p>&mdash;M..... me racontait, avec indignation, une
-malversation de vivriers: «Il en coûta, me dit-il,
-la vie à cinq mille hommes qui moururent exactement
-de faim; <em>et voilà, monsieur, comme le roi
-est servi!</em>»</p>
+malversation de vivriers: «Il en coûta, me dit-il,
+la vie à cinq mille hommes qui moururent exactement
+de faim; <em>et voilà, monsieur, comme le roi
+est servi!</em>»</p>
<p>&mdash;M. de Voltaire, voyant la religion tomber
-tous les jours, disait une fois: «Cela est pourtant
-fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous?&mdash;Oh!
+tous les jours, disait une fois: «Cela est pourtant
+fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous?&mdash;Oh!
lui dit M. Sabatier de Cabre, consolez-vous;
les occasions ne vous manqueront pas plus
que les moyens.&mdash;Ah! monsieur, reprit douloureusement
-M. de Voltaire, hors de l'église point
-de salut.»</p>
+M. de Voltaire, hors de l'église point
+de salut.»</p>
-<p>&mdash;Le prince de Conti disait, dans sa dernière
-maladie, à Beaumarchais, qu'il ne pourrait s'en
-tirer, vu l'état de sa personne épuisée par les
+<p>&mdash;Le prince de Conti disait, dans sa dernière
+maladie, à Beaumarchais, qu'il ne pourrait s'en
+tirer, vu l'état de sa personne épuisée par les
fatigues de la guerre, du vin et de la jouissance.
-«A l'égard de la guerre, dit celui-ci, le prince
-Eugène a fait vingt-une campagnes, et il est mort
-à soixante dix-huit ans; quant au vin, le marquis
+«A l'égard de la guerre, dit celui-ci, le prince
+Eugène a fait vingt-une campagnes, et il est mort
+à soixante dix-huit ans; quant au vin, le marquis
de Brancas buvait par jour six bouteilles de vin
-de Champagne, et il est mort à quatre-vingt-quatre
+de Champagne, et il est mort à quatre-vingt-quatre
<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-ans.&mdash;Oui, mais le coït, reprit le prince?&mdash;Madame
-votre mère.... répondit Beaumarchais. (La
-princesse était morte à soixante-dix neuf ans.)&mdash;Tu
+ans.&mdash;Oui, mais le coït, reprit le prince?&mdash;Madame
+votre mère.... répondit Beaumarchais. (La
+princesse était morte à soixante-dix neuf ans.)&mdash;Tu
as raison, dit le prince; il n'est pas impossible
-que j'en revienne.»</p>
-
-<p>&mdash;M. le régent avait promis de faire <em>quelque
-chose</em> du jeune Arouet, c'est-à-dire, d'en faire un
-important et le placer. Le jeune poète attendit le
-prince au sortir du conseil, au moment où il
-était suivi de quatre secrétaires d'état. Le régent
-le vit, et lui dit: «Arouet, je ne t'ai pas oublié,
-et je te destine le département des niaiseries.&mdash;Monseigneur,
+que j'en revienne.»</p>
+
+<p>&mdash;M. le régent avait promis de faire <em>quelque
+chose</em> du jeune Arouet, c'est-à-dire, d'en faire un
+important et le placer. Le jeune poète attendit le
+prince au sortir du conseil, au moment où il
+était suivi de quatre secrétaires d'état. Le régent
+le vit, et lui dit: «Arouet, je ne t'ai pas oublié,
+et je te destine le département des niaiseries.&mdash;Monseigneur,
dit le jeune Arouet, j'aurais
-trop de rivaux: en voilà quatre.» Le prince pensa
-étouffer de rire.</p>
+trop de rivaux: en voilà quatre.» Le prince pensa
+étouffer de rire.</p>
-<p>&mdash;Quand le maréchal de Richelieu vint faire
-sa cour à Louis <span class="smcap">XV</span>, après la prise de Mahon, la
-première chose ou plutôt la seule que lui dit le
-roi fut celle-ci: «Maréchal, savez-vous la mort
-de ce pauvre Lansmatt?» Lansmatt était un vieux
-garçon de la chambre.</p>
+<p>&mdash;Quand le maréchal de Richelieu vint faire
+sa cour à Louis <span class="smcap">XV</span>, après la prise de Mahon, la
+première chose ou plutôt la seule que lui dit le
+roi fut celle-ci: «Maréchal, savez-vous la mort
+de ce pauvre Lansmatt?» Lansmatt était un vieux
+garçon de la chambre.</p>
-<p>&mdash;Quelqu'un, ayant lu une lettre très-sotte de
+<p>&mdash;Quelqu'un, ayant lu une lettre très-sotte de
M. Blanchard sur le ballon, dans le <cite>Journal de
-Paris</cite>: «Avec cet esprit-là, dit-il, ce M. Blanchard
-doit bien s'ennuyer en l'air.»</p>
-
-<p>&mdash;Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse
-dont s'avisa l'évêque d'Autun, Montazet, depuis
-archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y avait
-de bonnes frasques à lui reprocher, et qu'il était
-facile de le perdre auprès de l'évêque de Mirepoix,
+Paris</cite>: «Avec cet esprit-là, dit-il, ce M. Blanchard
+doit bien s'ennuyer en l'air.»</p>
+
+<p>&mdash;Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse
+dont s'avisa l'évêque d'Autun, Montazet, depuis
+archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y avait
+de bonnes frasques à lui reprocher, et qu'il était
+facile de le perdre auprès de l'évêque de Mirepoix,
<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-le théatin Boyer, il écrivit contre lui-même une
+le théatin Boyer, il écrivit contre lui-même une
lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et
-faciles à convaincre d'absurdité. Il l'adressa à l'évêque
+faciles à convaincre d'absurdité. Il l'adressa à l'évêque
de Narbonne; il entra ensuite en explication
-avec lui, et fit voir l'atrocité de ses ennemis
-prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes
-écrites en effet par eux, et contenant des inculpations
-réelles: ces lettres furent méprisées. Le
-résultat des premières avait mené le théatin à
-l'incrédulité sur les secondes.</p>
+avec lui, et fit voir l'atrocité de ses ennemis
+prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes
+écrites en effet par eux, et contenant des inculpations
+réelles: ces lettres furent méprisées. Le
+résultat des premières avait mené le théatin à
+l'incrédulité sur les secondes.</p>
<p>&mdash;Louis <span class="smcap">XV</span> se fit peindre par La Tour. Le
peintre, tout en travaillant, causait avec le roi,
-qui paraissait le trouver bon. La Tour, encouragé
-et naturellement indiscret, poussa la témérité
-jusqu'à lui dire: «Au fait, sire, vous n'avez
-point de marine.» Le roi répondit sèchement:
-«Que dites-vous là? Et Vernet, donc?»</p>
-
-<p>&mdash;On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante
-et séparée de son mari: «Les sacremens sont là.&mdash;Un
+qui paraissait le trouver bon. La Tour, encouragé
+et naturellement indiscret, poussa la témérité
+jusqu'à lui dire: «Au fait, sire, vous n'avez
+point de marine.» Le roi répondit sèchement:
+«Que dites-vous là? Et Vernet, donc?»</p>
+
+<p>&mdash;On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante
+et séparée de son mari: «Les sacremens sont là.&mdash;Un
petit moment.&mdash;M. le duc de Chaulnes
-voudrait vous revoir.&mdash;Est-il là?&mdash;Oui.&mdash;Qu'il
-attende: il entrera avec les sacremens.»</p>
+voudrait vous revoir.&mdash;Est-il là?&mdash;Oui.&mdash;Qu'il
+attende: il entrera avec les sacremens.»</p>
<p>&mdash;Je me promenais un jour avec un de mes
-amis, qui fut salué par un homme d'assez mauvaise
-mine. Je lui demandai ce que c'était que cet
-homme: il me répondit que c'était un homme
+amis, qui fut salué par un homme d'assez mauvaise
+mine. Je lui demandai ce que c'était que cet
+homme: il me répondit que c'était un homme
qui faisait, pour sa patrie, ce que Brutus n'aurait
pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre cette
-grande idée à mon niveau. J'appris que son homme
-était un espion de police.</p>
+grande idée à mon niveau. J'appris que son homme
+était un espion de police.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-&mdash;M. Lemière a mieux dit qu'il ne voulait, en
-disant qu'entre sa <cite>Veuve de Malabar</cite>, jouée en
-1770, et sa <cite>Veuve de Malabar</cite>, jouée en 1781, il
-y avait la différence d'une falourde à une voie de
-bois. C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait
-le succès de la pièce.</p>
-
-<p>&mdash;Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait
+&mdash;M. Lemière a mieux dit qu'il ne voulait, en
+disant qu'entre sa <cite>Veuve de Malabar</cite>, jouée en
+1770, et sa <cite>Veuve de Malabar</cite>, jouée en 1781, il
+y avait la différence d'une falourde à une voie de
+bois. C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait
+le succès de la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait
une lettre pleine de vertu et de raison. Elle finissait
-par ces mots: «Adieu, mon ami; conservez, si
-vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la
-société; mais cultivez les sentimens qui vous en
-séparent.»</p>
-
-<p>&mdash;Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux
-de toutes les femmes, disait à un de ses
-amis: «Je me dis souvent à moi-même, vieux fou,
+par ces mots: «Adieu, mon ami; conservez, si
+vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la
+société; mais cultivez les sentimens qui vous en
+séparent.»</p>
+
+<p>&mdash;Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux
+de toutes les femmes, disait à un de ses
+amis: «Je me dis souvent à moi-même, vieux fou,
vieux gueux, quand cesseras-tu donc de t'exposer
-à l'affront d'un refus ou d'un ridicule?»</p>
+à l'affront d'un refus ou d'un ridicule?»</p>
<p>M. de C...., parlant un jour du gouvernement
-d'Angleterre et de ses avantages, dans une assemblée
-où se trouvaient quelques évêques, quelques
-abbés; l'un d'eux nommé l'abbé de Seguerand,
-lui dit: «Monsieur, sur le peu que je sais de
-ce pays-là, je ne suis nullement tenté d'y vivre,
-et je sais que je m'y trouverais très mal.&mdash;M. l'abbé,
-lui répondit naïvement M. de C..., c'est parce-que
-vous y seriez mal, que le pays est excellent.»</p>
-
-<p>&mdash;Plusieurs officiers français étant allés à
+d'Angleterre et de ses avantages, dans une assemblée
+où se trouvaient quelques évêques, quelques
+abbés; l'un d'eux nommé l'abbé de Seguerand,
+lui dit: «Monsieur, sur le peu que je sais de
+ce pays-là, je ne suis nullement tenté d'y vivre,
+et je sais que je m'y trouverais très mal.&mdash;M. l'abbé,
+lui répondit naïvement M. de C..., c'est parce-que
+vous y seriez mal, que le pays est excellent.»</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs officiers français étant allés à
Berlin, l'un d'eux parut devant le roi sans uniforme
et en bas blancs. Le roi s'approcha de lui,
-et lui demanda son nom. «Le marquis de Beaucour.&mdash;De
+et lui demanda son nom. «Le marquis de Beaucour.&mdash;De
<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-quel régiment?&mdash;De Champagne.&mdash;Ah!
-oui, ce régiment où l'on se f... de l'ordre.» Et
-il parla ensuite aux officiers qui étaient en uniforme
+quel régiment?&mdash;De Champagne.&mdash;Ah!
+oui, ce régiment où l'on se f... de l'ordre.» Et
+il parla ensuite aux officiers qui étaient en uniforme
et en bottes.</p>
<p>&mdash;M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme
-en Hébé; il ne savait comment se faire peindre
-pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à qui
-il disait son embarras, lui dit: «Faites-vous
-peindre en hébété.»</p>
-
-<p>&mdash;Le médecin Bouvard avait sur le visage une
-balafre en forme de C, qui le défigurait beaucoup.
-Diderot disait que c'était un coup qu'il
-s'était donné, en tenant maladroitement la faulx
+en Hébé; il ne savait comment se faire peindre
+pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à qui
+il disait son embarras, lui dit: «Faites-vous
+peindre en hébété.»</p>
+
+<p>&mdash;Le médecin Bouvard avait sur le visage une
+balafre en forme de C, qui le défigurait beaucoup.
+Diderot disait que c'était un coup qu'il
+s'était donné, en tenant maladroitement la faulx
de la mort.</p>
-<p>&mdash;L'empereur, passant à Trieste <em>incognito</em>
+<p>&mdash;L'empereur, passant à Trieste <em>incognito</em>
selon sa coutume, entra dans une auberge. Il demanda
s'il y avait une bonne chambre; on lui
-dit qu'un évêque d'Allemagne venait de prendre
-la dernière, et qu'il ne restait plus que deux petits
-bouges. Il demanda à souper; on lui dit qu'il
-n'y avait plus que des &oelig;ufs et des légumes, parce
-que l'évêque et sa suite avaient demandé toute
-la volaille. L'empereur fit demander à l'évêque
-si un étranger pouvait souper avec lui; l'évêque
-refusa. L'empereur soupa avec un aumônier de
-l'évêque, qui ne mangeait point avec son maître.
-Il demanda à cet aumônier ce qu'il allait faire à
-Rome. «Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter
-un bénéfice de cinquante mille livres de rente,
-avant que l'empereur soit informé qu'il est vacant.»
+dit qu'un évêque d'Allemagne venait de prendre
+la dernière, et qu'il ne restait plus que deux petits
+bouges. Il demanda à souper; on lui dit qu'il
+n'y avait plus que des &oelig;ufs et des légumes, parce
+que l'évêque et sa suite avaient demandé toute
+la volaille. L'empereur fit demander à l'évêque
+si un étranger pouvait souper avec lui; l'évêque
+refusa. L'empereur soupa avec un aumônier de
+l'évêque, qui ne mangeait point avec son maître.
+Il demanda à cet aumônier ce qu'il allait faire à
+Rome. «Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter
+un bénéfice de cinquante mille livres de rente,
+avant que l'empereur soit informé qu'il est vacant.»
<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
On change de conversation. L'empereur
-écrit une lettre au cardinal dataire, et une autre
-à son ambassadeur. Il fait promettre à l'aumônier
-de remettre ces deux lettres à leur adresse,
-en arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse.
-Le cardinal dataire fait expédier les provisions à
-l'aumônier surpris. Il va conter son histoire à son
-évêque qui veut partir. L'autre, ayant affaire à
-Rome, voulut rester, et apprit à son évêque que
-cette aventure était l'effet d'une lettre, écrite au
-cardinal dataire et à l'ambassadeur de l'empire,
-par l'empereur, lequel était cet étranger avec
-lequel monseigneur n'avait pas voulu souper à
+écrit une lettre au cardinal dataire, et une autre
+à son ambassadeur. Il fait promettre à l'aumônier
+de remettre ces deux lettres à leur adresse,
+en arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse.
+Le cardinal dataire fait expédier les provisions à
+l'aumônier surpris. Il va conter son histoire à son
+évêque qui veut partir. L'autre, ayant affaire à
+Rome, voulut rester, et apprit à son évêque que
+cette aventure était l'effet d'une lettre, écrite au
+cardinal dataire et à l'ambassadeur de l'empire,
+par l'empereur, lequel était cet étranger avec
+lequel monseigneur n'avait pas voulu souper à
Trieste.</p>
<p>&mdash;Le comte de.... et le marquis de.... me demandant
-quelle différence je faisais entre eux, en
-fait de principes, je répondis: «La différence qu'il
-y a entre vous, est que l'un lécherait l'écumoire,
-et que l'autre l'avalerait.»</p>
+quelle différence je faisais entre eux, en
+fait de principes, je répondis: «La différence qu'il
+y a entre vous, est que l'un lécherait l'écumoire,
+et que l'autre l'avalerait.»</p>
-<p>&mdash;Le baron de Breteuil, après son départ du
-ministère, en 1788, blâmait la conduite de l'archevêque
+<p>&mdash;Le baron de Breteuil, après son départ du
+ministère, en 1788, blâmait la conduite de l'archevêque
de Sens. Il le qualifiait de despote, et disait:
-«Moi, je veux que la puissance royale ne
-dégénère point en despotisme; et je veux qu'elle
-se renferme dans les limites où elle était resserrée
-sous Louis <span class="smcap">XIV</span>.» Il croyait, en tenant ce discours,
-faire acte de citoyen, et risquer de se perdre à
+«Moi, je veux que la puissance royale ne
+dégénère point en despotisme; et je veux qu'elle
+se renferme dans les limites où elle était resserrée
+sous Louis <span class="smcap">XIV</span>.» Il croyait, en tenant ce discours,
+faire acte de citoyen, et risquer de se perdre à
la cour.</p>
-<p>&mdash;Madame Desparbès, couchant, avec Louis
-<span class="smcap">XV</span>, le roi lui dit: «Tu as couché avec tous mes
+<p>&mdash;Madame Desparbès, couchant, avec Louis
+<span class="smcap">XV</span>, le roi lui dit: «Tu as couché avec tous mes
<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
sujets.&mdash;Ah! sire.&mdash;Tu as eu le duc de Choiseul.&mdash;Il
-est si puissant!&mdash;Le maréchal de Richelieu.&mdash;Il
+est si puissant!&mdash;Le maréchal de Richelieu.&mdash;Il
a tant d'esprit!&mdash;Monville.&mdash;Il a une si
belle jambe!&mdash;A la bonne heure; mais le duc
d'Aumont, qui n'a rien de tout cela.&mdash;Ah! sire,
-il est attaché à votre majesté!»</p>
+il est attaché à votre majesté!»</p>
<p>&mdash;Madame de Maintenon et madame de Caylus
-se promenaient autour de la pièce d'eau de
-Marly. L'eau était très-transparente, et on y
-voyait des carpes dont les mouvemens étaient
+se promenaient autour de la pièce d'eau de
+Marly. L'eau était très-transparente, et on y
+voyait des carpes dont les mouvemens étaient
lents, et qui paraissaient aussi tristes qu'elles
-étaient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer
-à madame de Maintenon, qui répondit:
-«Elles sont comme moi; elles regrettent leur
-bourbe.».</p>
-
-<p>&mdash;Collé avait placé une somme d'argent considérable,
-à fonds perdu et à dix pour cent, chez
-un financier qui, à la seconde année, ne lui
-avait pas encore donné un sou. «Monsieur, lui
-dit Collé, dans une visite qu'il lui fit, quand je
-place mon argent en viager, c'est pour être payé
-de mon vivant.»</p>
-
-<p>&mdash;Un ambassadeur anglais à Naples avait
-donné une fête charmante, mais qui n'avait pas
-coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour
-dénigrer sa fête, qui avait d'abord beaucoup
-réussi. Il s'en vengea en véritable Anglais, et en
-homme à qui les guinées ne coûtaient pas grand
-chose. Il annonça une autre fête. On crut que
-c'était pour prendre sa revanche, et que la fête
+étaient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer
+à madame de Maintenon, qui répondit:
+«Elles sont comme moi; elles regrettent leur
+bourbe.».</p>
+
+<p>&mdash;Collé avait placé une somme d'argent considérable,
+à fonds perdu et à dix pour cent, chez
+un financier qui, à la seconde année, ne lui
+avait pas encore donné un sou. «Monsieur, lui
+dit Collé, dans une visite qu'il lui fit, quand je
+place mon argent en viager, c'est pour être payé
+de mon vivant.»</p>
+
+<p>&mdash;Un ambassadeur anglais à Naples avait
+donné une fête charmante, mais qui n'avait pas
+coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour
+dénigrer sa fête, qui avait d'abord beaucoup
+réussi. Il s'en vengea en véritable Anglais, et en
+homme à qui les guinées ne coûtaient pas grand
+chose. Il annonça une autre fête. On crut que
+c'était pour prendre sa revanche, et que la fête
<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
serait superbe. On accourt. Grande affluence.
-Point d'apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à
-l'esprit-de-vin. On s'attendait à quelque miracle.
-«Messieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non
-l'agrément d'une fête, que vous cherchez: regardez
+Point d'apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à
+l'esprit-de-vin. On s'attendait à quelque miracle.
+«Messieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non
+l'agrément d'une fête, que vous cherchez: regardez
bien (et il entr'ouvre son habit dont il
montre la doublure), c'est un tableau du Dominicain,
-qui vaut cinq mille guinées; mais ce n'est
+qui vaut cinq mille guinées; mais ce n'est
pas tout: voyez ces dix billets; ils sont de mille
-guinées chacun, payables à vue sur la banque
+guinées chacun, payables à vue sur la banque
d'Amsterdam. (Il en fait un rouleau, et les met
-sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas, messieurs,
-que cette fête ne vous satisfasse, et que
+sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas, messieurs,
+que cette fête ne vous satisfasse, et que
vous ne vous retiriez tous contens de moi. Adieu,
-messieurs, la fête est finie.»</p>
+messieurs, la fête est finie.»</p>
-<p>&mdash;«La postérité, disait M. de B...., n'est pas
-autre chose qu'un public qui succède à un autre:
-or, vous voyez ce que c'est que le public d'à présent.»</p>
+<p>&mdash;«La postérité, disait M. de B...., n'est pas
+autre chose qu'un public qui succède à un autre:
+or, vous voyez ce que c'est que le public d'à présent.»</p>
-<p>&mdash;«Trois choses, disait N...., m'importunent,
-tant au moral qu'au physique, au sens figuré
-comme au sens propre: le bruit, le vent et la fumée.»</p>
+<p>&mdash;«Trois choses, disait N...., m'importunent,
+tant au moral qu'au physique, au sens figuré
+comme au sens propre: le bruit, le vent et la fumée.»</p>
<p>&mdash;A propos d'une fille qui avait fait un mariage
-avec un homme jusqu'alors réputé assez
-honnête, madame de L.... disait: «Si j'étais une
-catin, je serais encore une fort honnête femme;
+avec un homme jusqu'alors réputé assez
+honnête, madame de L.... disait: «Si j'étais une
+catin, je serais encore une fort honnête femme;
car je ne voudrais point prendre pour amant un
-homme qui serait capable de m'épouser.»</p>
+homme qui serait capable de m'épouser.»</p>
-<p>&mdash;«Madame de G...., disait M...., a trop d'esprit
+<p>&mdash;«Madame de G...., disait M...., a trop d'esprit
<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-et d'habileté pour être jamais méprisée autant que
-beaucoup de femmes moins méprisables.»</p>
-
-<p>&mdash;Feue madame la duchesse d'Orléans était
-fort éprise de son mari, dans les commencemens
-de son mariage, et il y avait peu de réduits dans
-le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins. Un
-jour les deux époux allèrent faire visite à la duchesse
-douairière qui était malade. Pendant la
+et d'habileté pour être jamais méprisée autant que
+beaucoup de femmes moins méprisables.»</p>
+
+<p>&mdash;Feue madame la duchesse d'Orléans était
+fort éprise de son mari, dans les commencemens
+de son mariage, et il y avait peu de réduits dans
+le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins. Un
+jour les deux époux allèrent faire visite à la duchesse
+douairière qui était malade. Pendant la
conversation, elle s'endormit; et le duc et la
-jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir
-sur le pied du lit de la malade. Elle s'en aperçut,
-et dit à sa belle-fille: «Il vous était réservé, madame,
-de faire rougir du mariage.»</p>
-
-<p>&mdash;Le maréchal de Duras, mécontent d'un de
-ses fils, lui dit: «Misérable, si tu continues, je te
-ferai souper avec le roi.» C'est que le jeune
-avait soupé deux fois à Marly, où il s'était
-ennuyé à périr.</p>
-
-<p>&mdash;Duclos, qui disait sans cesse des injures à
-l'abbé d'Olivet, disait de lui: «C'est un si grand
-coquin, que, malgré les duretés dont je l'accable,
-il ne me hait pas plus qu'un autre.»</p>
+jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir
+sur le pied du lit de la malade. Elle s'en aperçut,
+et dit à sa belle-fille: «Il vous était réservé, madame,
+de faire rougir du mariage.»</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal de Duras, mécontent d'un de
+ses fils, lui dit: «Misérable, si tu continues, je te
+ferai souper avec le roi.» C'est que le jeune
+avait soupé deux fois à Marly, où il s'était
+ennuyé à périr.</p>
+
+<p>&mdash;Duclos, qui disait sans cesse des injures à
+l'abbé d'Olivet, disait de lui: «C'est un si grand
+coquin, que, malgré les duretés dont je l'accable,
+il ne me hait pas plus qu'un autre.»</p>
<p>&mdash;Duclos parlait un jour du paradis que chacun
-se fait à sa manière. Madame de Rochefort
-lui dit: «Pour vous, Duclos, voici de quoi composer
-le vôtre: du pain, du vin, du fromage et
-la première venue.»</p>
+se fait à sa manière. Madame de Rochefort
+lui dit: «Pour vous, Duclos, voici de quoi composer
+le vôtre: du pain, du vin, du fromage et
+la première venue.»</p>
-<p>&mdash;Un homme a osé dire: «Je voudrais voir
-le dernier des rois étranglé avec le boyau du
-dernier des prêtres.»</p>
+<p>&mdash;Un homme a osé dire: «Je voudrais voir
+le dernier des rois étranglé avec le boyau du
+dernier des prêtres.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-&mdash;C'était l'usage chez madame Deluchet que
-l'on achetât une bonne histoire à celui qui la faisait...
-«Combien en voulez-vous?... Tant.» Il arriva
-que madame Deluchet demandant à sa femme de
-chambre l'emploi de cent écus, celle-ci parvint à
-rendre ce compte à l'exception de trente-six livres;
-lorsque tout-à-coup elle s'écria: «Ah! madame,
-et cette histoire pour laquelle vous m'avez sonné,
-que vous avez achetée à M. Coqueley, et que j'ai
-payée trente-six livres!»</p>
-
-<p>&mdash;M. de Bissi, voulant quitter la présidente
-d'Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans
-laquelle elle disait à un homme avec qui elle était
-en intrigue, qu'elle voulait ménager M. de Bissi,
-et s'arranger pour qu'il la quittât le premier.
-Elle avait même laissé cette lettre à dessein. Mais
+&mdash;C'était l'usage chez madame Deluchet que
+l'on achetât une bonne histoire à celui qui la faisait...
+«Combien en voulez-vous?... Tant.» Il arriva
+que madame Deluchet demandant à sa femme de
+chambre l'emploi de cent écus, celle-ci parvint à
+rendre ce compte à l'exception de trente-six livres;
+lorsque tout-à-coup elle s'écria: «Ah! madame,
+et cette histoire pour laquelle vous m'avez sonné,
+que vous avez achetée à M. Coqueley, et que j'ai
+payée trente-six livres!»</p>
+
+<p>&mdash;M. de Bissi, voulant quitter la présidente
+d'Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans
+laquelle elle disait à un homme avec qui elle était
+en intrigue, qu'elle voulait ménager M. de Bissi,
+et s'arranger pour qu'il la quittât le premier.
+Elle avait même laissé cette lettre à dessein. Mais
M. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda
-six mois, en l'importunant de ses assiduités.</p>
+six mois, en l'importunant de ses assiduités.</p>
<p>&mdash;M. de R. a beaucoup d'esprit, mais tant de
sottises dans l'esprit, que beaucoup de gens pourraient
le croire un sot.</p>
-<p>&mdash;M. d'Epréménil vivait depuis long-temps
-avec madame Tilaurier. Celle-ci voulait l'épouser.
-Elle se servit de Cagliostro, qui faisait espérer la
-découverte de la pierre philosophale. On sait que
-Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition
-aux sottises de l'alchimie. D'Epréménil se plaignant
+<p>&mdash;M. d'Epréménil vivait depuis long-temps
+avec madame Tilaurier. Celle-ci voulait l'épouser.
+Elle se servit de Cagliostro, qui faisait espérer la
+découverte de la pierre philosophale. On sait que
+Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition
+aux sottises de l'alchimie. D'Epréménil se plaignant
de ce que cette pierre philosophale n'arrivait
pas, et une certaine formule n'ayant point eu
d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait
<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
de ce qu'il vivait dans un commerce criminel avec
-madame Tilaurier. «Il faut, pour réussir, que
+madame Tilaurier. «Il faut, pour réussir, que
vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles
-et avec leur chef, l'Être Suprême. Épousez
-ou quittez madame Tilaurier.» Celle-ci redoubla
-de coquetterie; d'Epréménil épousa, et il n'y eut
+et avec leur chef, l'Être Suprême. Épousez
+ou quittez madame Tilaurier.» Celle-ci redoubla
+de coquetterie; d'Epréménil épousa, et il n'y eut
que sa femme qui trouva la pierre philosophale.</p>
-<p>&mdash;On disait à Louis <span class="smcap">XV</span> qu'un de ses gardes,
+<p>&mdash;On disait à Louis <span class="smcap">XV</span> qu'un de ses gardes,
qu'on lui nommait, allait mourir sur-le-champ,
pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler
-un écu de six livres. «Ah! bon Dieu, dit le roi,
-qu'on aille chercher Andouillet, Lamartinière,
+un écu de six livres. «Ah! bon Dieu, dit le roi,
+qu'on aille chercher Andouillet, Lamartinière,
Lassone.&mdash;Sire, dit le duc de Noailles, ce ne
-sont point là les gens qu'il faut.&mdash;Et qui donc?&mdash;Sire,
-c'est l'abbé Terray.&mdash;L'abbé Terray!
+sont point là les gens qu'il faut.&mdash;Et qui donc?&mdash;Sire,
+c'est l'abbé Terray.&mdash;L'abbé Terray!
comment?&mdash;Il arrivera, il mettra sur ce gros
-écu un premier dixième, un second dixième, un
-premier vingtième, un second vingtième; le gros
-écu sera réduit à trente-six sous, comme les
-nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà
-le malade guéri.» Cette plaisanterie fut la seule
-qui ait fait de la peine à l'abbé Terray; c'est la
-seule dont il eût conservé le souvenir: il le dit
-lui même au marquis de Sesmaisons.</p>
-
-<p>&mdash;M. d'Ormesson, étant contrôleur-général,
+écu un premier dixième, un second dixième, un
+premier vingtième, un second vingtième; le gros
+écu sera réduit à trente-six sous, comme les
+nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà
+le malade guéri.» Cette plaisanterie fut la seule
+qui ait fait de la peine à l'abbé Terray; c'est la
+seule dont il eût conservé le souvenir: il le dit
+lui même au marquis de Sesmaisons.</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Ormesson, étant contrôleur-général,
disait devant vingt personnes qu'il avait long-temps
-cherché à quoi pouvaient avoir été utiles
+cherché à quoi pouvaient avoir été utiles
des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine,
et qu'il ne l'avait jamais pu trouver. Cela passait,
-car, quand on est contrôleur-général, tout passe.
+car, quand on est contrôleur-général, tout passe.
<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-M. Pelletier de Mort-Fontaine, son beau-père,
-lui dit avec douceur: «Je sais que c'est votre façon
-de penser; mais ayez pour moi le ménagement de
+M. Pelletier de Mort-Fontaine, son beau-père,
+lui dit avec douceur: «Je sais que c'est votre façon
+de penser; mais ayez pour moi le ménagement de
ne pas la dire. Je voudrais bien obtenir que vous
ne vous vantassiez plus de ce qui vous manque.
Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermait
souvent avec Racine et Boileau, qui les
-menait à sa maison de campagne, et disait, en apprenant
-l'arrivée de plusieurs évêques: «Qu'on
-leur montre le château, les jardins, tout, excepté
-moi.»</p>
-
-<p>&mdash;La source des mauvais procédés du cardinal
-de Fleury à l'égard de la reine, femme de Louis XV,
-fut le refus qu'elle fit d'écouter ses propositions
+menait à sa maison de campagne, et disait, en apprenant
+l'arrivée de plusieurs évêques: «Qu'on
+leur montre le château, les jardins, tout, excepté
+moi.»</p>
+
+<p>&mdash;La source des mauvais procédés du cardinal
+de Fleury à l'égard de la reine, femme de Louis XV,
+fut le refus qu'elle fit d'écouter ses propositions
galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de
-la reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse
-à celle où elle lui demandait conseil sur la
+la reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse
+à celle où elle lui demandait conseil sur la
conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal avait
pourtant soixante-seize ans; mais, quelques mois
-auparavant, il avait violé deux femmes. Madame
-la maréchale de Mouchi et une autre femme ont
+auparavant, il avait violé deux femmes. Madame
+la maréchale de Mouchi et une autre femme ont
vu la lettre de Stanislas.</p>
-<p>&mdash;De toutes les violences exercées à la fin du
-règne de Louis <span class="smcap">XIV</span>, on ne se souvient guère que
-des dragonades, des persécutions contre les huguenots
+<p>&mdash;De toutes les violences exercées à la fin du
+règne de Louis <span class="smcap">XIV</span>, on ne se souvient guère que
+des dragonades, des persécutions contre les huguenots
qu'on tourmentait en France et qu'on y
-retenait par force, des lettres de cachet prodiguées
-contre Port-Royal, les jansénistes, le molinisme
-et le quiétisme. C'est bien assez: mais on
-oublie l'inquisition secrète, et quelquefois déclarée,
+retenait par force, des lettres de cachet prodiguées
+contre Port-Royal, les jansénistes, le molinisme
+et le quiétisme. C'est bien assez: mais on
+oublie l'inquisition secrète, et quelquefois déclarée,
<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-que la bigoterie de Louis <span class="smcap">XIV</span> exerça contre
+que la bigoterie de Louis <span class="smcap">XIV</span> exerça contre
ceux qui faisaient gras les jours maigres; les recherches
-à Paris et dans les provinces que faisaient
-les évêques et les intendans sur les hommes et les
-femmes qui étaient soupçonnés de vivre ensemble,
-recherches qui firent déclarer plusieurs
+à Paris et dans les provinces que faisaient
+les évêques et les intendans sur les hommes et les
+femmes qui étaient soupçonnés de vivre ensemble,
+recherches qui firent déclarer plusieurs
mariages secrets. On aimait mieux s'exposer aux
-inconvéniens d'un mariage déclaré avant le temps,
-qu'aux effets de la persécution du roi et des
-prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame de
-Maintenon qui voulait par là faire deviner qu'elle
-était reine?</p>
+inconvéniens d'un mariage déclaré avant le temps,
+qu'aux effets de la persécution du roi et des
+prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame de
+Maintenon qui voulait par là faire deviner qu'elle
+était reine?</p>
-<p>&mdash;On appela à la cour le célèbre Levret, pour
+<p>&mdash;On appela à la cour le célèbre Levret, pour
accoucher la feue dauphine. M. le dauphin lui dit:
-«Vous êtes bien content, M. Levret, d'accoucher
-madame la dauphine? cela va vous faire de la réputation.&mdash;Si
-ma réputation n'était pas faite, dit
-tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici.»</p>
-
-<p>&mdash;Duclos disait un jour à madame de Rochefort
-et à madame de Mirepoix, que les courtisanes
-devenaient bégueules, et ne voulaient plus
-entendre le moindre conte un peu trop vif. «Elles
-étaient, disait-il, plus timorées que les femmes
-honnêtes.» Et là-dessus, il enfile une histoire fort
-gaie; puis une autre encore plus forte; enfin à
-une troisième qui commençait encore plus vivement,
-madame de Rochefort l'arrête et lui dit:
-«Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez
-aussi par trop honnêtes femmes.»</p>
-
-<p>&mdash;Le cocher du roi de Prusse l'ayant renversé,
+«Vous êtes bien content, M. Levret, d'accoucher
+madame la dauphine? cela va vous faire de la réputation.&mdash;Si
+ma réputation n'était pas faite, dit
+tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici.»</p>
+
+<p>&mdash;Duclos disait un jour à madame de Rochefort
+et à madame de Mirepoix, que les courtisanes
+devenaient bégueules, et ne voulaient plus
+entendre le moindre conte un peu trop vif. «Elles
+étaient, disait-il, plus timorées que les femmes
+honnêtes.» Et là-dessus, il enfile une histoire fort
+gaie; puis une autre encore plus forte; enfin à
+une troisième qui commençait encore plus vivement,
+madame de Rochefort l'arrête et lui dit:
+«Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez
+aussi par trop honnêtes femmes.»</p>
+
+<p>&mdash;Le cocher du roi de Prusse l'ayant renversé,
<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-le roi entra dans une colère épouvantable. «Eh
+le roi entra dans une colère épouvantable. «Eh
bien! dit le cocher, c'est un malheur; et vous,
-n'avez-vous jamais perdu une bataille?»</p>
+n'avez-vous jamais perdu une bataille?»</p>
-<p>&mdash;M. de Choiseul-Gouffier, voulant faire, à ses
+<p>&mdash;M. de Choiseul-Gouffier, voulant faire, à ses
frais, couvrir de tuiles les maisons de ses paysans
-exposées à des incendies, ils le remercièrent de
-sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons
-comme elles étaient, disant que, si leurs maisons
-étaient couvertes de tuiles au lieu de chaume,
-les subdélégués augmenteraient leurs tailles.</p>
-
-<p>&mdash;Le maréchal de Villars fut adonné au vin,
-même dans sa vieillesse. Allant en Italie, pour se
-mettre à la tête de l'armée dans la guerre de 1734,
+exposées à des incendies, ils le remercièrent de
+sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons
+comme elles étaient, disant que, si leurs maisons
+étaient couvertes de tuiles au lieu de chaume,
+les subdélégués augmenteraient leurs tailles.</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal de Villars fut adonné au vin,
+même dans sa vieillesse. Allant en Italie, pour se
+mettre à la tête de l'armée dans la guerre de 1734,
il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement
pris de vin qu'il ne pouvait se soutenir, et qu'il
-tomba à terre. Dans cet état, il n'avait pourtant
-pas perdu la tête, et il dit au roi: «Me voilà
-porté tout naturellement aux pieds de votre
-majesté.»</p>
+tomba à terre. Dans cet état, il n'avait pourtant
+pas perdu la tête, et il dit au roi: «Me voilà
+porté tout naturellement aux pieds de votre
+majesté.»</p>
<p>&mdash;Madame Geoffrin disait de madame de la
-Ferté-Imbaut, sa fille: «Quand je la considère,
-je suis étonnée comme une poule qui a couvé un
-&oelig;uf de canne.»</p>
-
-<p>&mdash;Le lord Rochester avait fait, dans une pièce
-de vers, l'éloge de la poltronnerie. Il était dans un
-café; arrive un homme qui avait reçu des coups
-de bâton sans se plaindre; Milord Rochester,
-après beaucoup de complimens, lui dit: «Monsieur,
-si vous étiez homme à recevoir des coups
-de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? je
+Ferté-Imbaut, sa fille: «Quand je la considère,
+je suis étonnée comme une poule qui a couvé un
+&oelig;uf de canne.»</p>
+
+<p>&mdash;Le lord Rochester avait fait, dans une pièce
+de vers, l'éloge de la poltronnerie. Il était dans un
+café; arrive un homme qui avait reçu des coups
+de bâton sans se plaindre; Milord Rochester,
+après beaucoup de complimens, lui dit: «Monsieur,
+si vous étiez homme à recevoir des coups
+de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? je
<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-vous les aurais donnés, moi, pour me remettre
-en crédit.»</p>
+vous les aurais donnés, moi, pour me remettre
+en crédit.»</p>
<p>&mdash;Louis <span class="smcap">XIV</span> se plaignant, chez madame de
Maintenon, du chagrin que lui causait la division
-des évêques: «Si l'on pouvait, disait-il, ramener
-les neuf opposans, on éviterait un schisme; mais
+des évêques: «Si l'on pouvait, disait-il, ramener
+les neuf opposans, on éviterait un schisme; mais
cela ne sera pas facile.&mdash;Eh bien! sire, dit en riant
madame la duchesse, que ne dites-vous aux quarante
de revenir de l'avis des neuf? ils ne vous
-refuseront pas.»</p>
+refuseront pas.»</p>
-<p>&mdash;Le roi, quelque temps après la mort de
+<p>&mdash;Le roi, quelque temps après la mort de
Louis <span class="smcap">XV</span>, fit terminer, avant le temps ordinaire,
-un concert qui l'ennuyait, et dit: «Voilà assez
-de musique.» Les concertans le surent, et l'un
-d'eux dit à l'autre: «Mon ami, quel règne se
-prépare!»</p>
-
-<p>&mdash;Ce fut le comte de Grammont lui-même qui
-vendit quinze cents livres le manuscrit des Mémoires
-où il est si clairement traité de fripon.
+un concert qui l'ennuyait, et dit: «Voilà assez
+de musique.» Les concertans le surent, et l'un
+d'eux dit à l'autre: «Mon ami, quel règne se
+prépare!»</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut le comte de Grammont lui-même qui
+vendit quinze cents livres le manuscrit des Mémoires
+où il est si clairement traité de fripon.
Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de
-l'approuver, par égard pour le comte. Celui-ci
-s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit
+l'approuver, par égard pour le comte. Celui-ci
+s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit
les raisons de son refus. Le comte ne voulant pas
-perdre les quinze cents livres, força Fontenelle
+perdre les quinze cents livres, força Fontenelle
d'approuver le livre d'Hamilton.</p>
-<p>&mdash;M. de L...., misanthrope à la manière de
+<p>&mdash;M. de L...., misanthrope à la manière de
Timon, venait d'avoir une conversation un peu
-mélancolique avec M. de B...., misantrope moins
-sombre, et quelquefois même très-gai; M. de L....
-parlait de M. de B... avec beaucoup d'intérêt, et
+mélancolique avec M. de B...., misantrope moins
+sombre, et quelquefois même très-gai; M. de L....
+parlait de M. de B... avec beaucoup d'intérêt, et
<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
disait qu'il voulait se lier avec lui. Quelqu'un lui
-dit: «Prenez garde; malgré son air grave, il est
-quelquefois très-gai; ne vous y fiez pas.»</p>
+dit: «Prenez garde; malgré son air grave, il est
+quelquefois très-gai; ne vous y fiez pas.»</p>
-<p>&mdash;Le Maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de
+<p>&mdash;Le Maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de
Choiseul prenait trop d'ascendant, fit faire contre
-lui un mémoire pour le roi, par le jésuite Neuville.
-Il mourut, sans avoir présenté ce mémoire;
-et le porte-feuille fut porté à M. le duc
-de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre
-lui. Il fit l'impossible pour reconnaître l'écriture,
+lui un mémoire pour le roi, par le jésuite Neuville.
+Il mourut, sans avoir présenté ce mémoire;
+et le porte-feuille fut porté à M. le duc
+de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre
+lui. Il fit l'impossible pour reconnaître l'écriture,
mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorsqu'un
-jésuite considérable lui fit demander la permission
-de lui lire l'éloge qu'on faisait de lui, dans
-l'oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle, composée
-par le père de Neuville. La lecture se fit
+jésuite considérable lui fit demander la permission
+de lui lire l'éloge qu'on faisait de lui, dans
+l'oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle, composée
+par le père de Neuville. La lecture se fit
sur le manuscrit de l'auteur, et M. de Choiseul
-reconnut alors l'écriture. La seule vengeance qu'il
-en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il
-réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre,
-que dans celui des mémoires au roi.</p>
+reconnut alors l'écriture. La seule vengeance qu'il
+en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il
+réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre,
+que dans celui des mémoires au roi.</p>
-<p>&mdash;M. d'Invau, étant contrôleur-général, demanda
+<p>&mdash;M. d'Invau, étant contrôleur-général, demanda
au roi la permission de se marier; le roi,
-instruit du nom de la demoiselle, lui dit: «Vous
-n'êtes pas assez riche.» Celui-ci lui parla de sa
-place, comme d'une chose qui suppléait à la richesse:
-«Oh! dit le roi, la place peut s'en aller et
-la femme reste.»</p>
-
-<p>&mdash;Des députés de Bretagne soupèrent chez
-M. de Choiseul; un d'eux, d'une mine très-grave,
+instruit du nom de la demoiselle, lui dit: «Vous
+n'êtes pas assez riche.» Celui-ci lui parla de sa
+place, comme d'une chose qui suppléait à la richesse:
+«Oh! dit le roi, la place peut s'en aller et
+la femme reste.»</p>
+
+<p>&mdash;Des députés de Bretagne soupèrent chez
+M. de Choiseul; un d'eux, d'une mine très-grave,
ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui
<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de
-Court, colonel des Suisses: «Je voudrais bien savoir
+avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de
+Court, colonel des Suisses: «Je voudrais bien savoir
de quelle couleur sont les paroles de cet
-homme.» Le chevalier lui adresse la parole.&mdash;«Monsieur,
-de quelle ville êtes-vous?&mdash;De Saint-Malo.&mdash;De
+homme.» Le chevalier lui adresse la parole.&mdash;«Monsieur,
+de quelle ville êtes-vous?&mdash;De Saint-Malo.&mdash;De
Saint-Malo! Par quelle bizarrerie la
-ville est-elle gardée par des chiens?&mdash;Quelle bizarrerie
-y a-t-il là? répondit le grave personnage;
-le roi est bien gardé par des Suisses.»</p>
-
-<p>&mdash;Pendant la guerre d'Amérique, un Écossais
-disait à un Français, en lui montrant quelques prisonniers
-américains: «Vous vous êtes battu pour
-votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci,
-pour qui se battent-ils?» Ce trait vaut bien celui
+ville est-elle gardée par des chiens?&mdash;Quelle bizarrerie
+y a-t-il là? répondit le grave personnage;
+le roi est bien gardé par des Suisses.»</p>
+
+<p>&mdash;Pendant la guerre d'Amérique, un Écossais
+disait à un Français, en lui montrant quelques prisonniers
+américains: «Vous vous êtes battu pour
+votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci,
+pour qui se battent-ils?» Ce trait vaut bien celui
du roi de Pegu, qui pensa mourir de rire en apprenant
-que les Vénitiens n'avaient pas de roi.</p>
-
-<p>&mdash;Un vieillard, me trouvant trop sensible à
-je ne sais quelle injustice, me dit: «Mon cher enfant,
-il faut apprendre de la vie à souffrir la vie.»</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri,
-avant qu'il fût contrôleur-général. Quand il fut
-nommé à cette place, son portier, devenu suisse,
-semblait ne pas le reconnaître. «Mon ami, lui dit
-l'abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup
-trop tôt; votre maître ne l'est pas encore.»</p>
-
-<p>&mdash;Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait
-à M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-quinze:
-«La mort nous a oubliés.&mdash;Chut! lui répondit
+que les Vénitiens n'avaient pas de roi.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieillard, me trouvant trop sensible à
+je ne sais quelle injustice, me dit: «Mon cher enfant,
+il faut apprendre de la vie à souffrir la vie.»</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri,
+avant qu'il fût contrôleur-général. Quand il fut
+nommé à cette place, son portier, devenu suisse,
+semblait ne pas le reconnaître. «Mon ami, lui dit
+l'abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup
+trop tôt; votre maître ne l'est pas encore.»</p>
+
+<p>&mdash;Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait
+à M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-quinze:
+«La mort nous a oubliés.&mdash;Chut! lui répondit
M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa
-bouche.»</p>
+bouche.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-&mdash;M. de Vendôme disait de madame de Nemours,
-qui avait un long nez courbé sur des
-lèvres vermeilles: «Elle a l'air d'un perroquet
-qui mange une cerise.»</p>
+&mdash;M. de Vendôme disait de madame de Nemours,
+qui avait un long nez courbé sur des
+lèvres vermeilles: «Elle a l'air d'un perroquet
+qui mange une cerise.»</p>
<p>&mdash;M. le prince de Charolais ayant surpris M. de
-Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «Sortez.»
-M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos
-ancêtres auraient dit: «Sortons.»</p>
+Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «Sortez.»
+M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos
+ancêtres auraient dit: «Sortons.»</p>
<p>&mdash;M. de Castries, dans le temps de la querelle
de Diderot et de Rousseau, dit avec impatience
-à M. de R..., qui me l'a répété: «Cela est
-incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens
-sans état, qui n'ont point de maison, logés dans
-un grenier: on ne s'accoutume point à cela.»</p>
-
-<p>&mdash;M. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet
-et même dans sa chambre, s'amusait avec
-l'abbé Mignot, encore enfant, et qu'il tenait sur
-ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui
-donner des instructions. «Mon ami, lui dit-il,
-pour réussir avec les hommes, il faut avoir les
+à M. de R..., qui me l'a répété: «Cela est
+incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens
+sans état, qui n'ont point de maison, logés dans
+un grenier: on ne s'accoutume point à cela.»</p>
+
+<p>&mdash;M. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet
+et même dans sa chambre, s'amusait avec
+l'abbé Mignot, encore enfant, et qu'il tenait sur
+ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui
+donner des instructions. «Mon ami, lui dit-il,
+pour réussir avec les hommes, il faut avoir les
femmes pour soi; pour avoir les femmes pour
-soi, il faut les connaître. Vous saurez donc que
+soi, il faut les connaître. Vous saurez donc que
toutes les femmes sont fausses et catins....&mdash;Comment!
-toutes les femmes! Que dites-vous là,
-monsieur, dit madame du Châtelet en colère?&mdash;Madame,
+toutes les femmes! Que dites-vous là,
+monsieur, dit madame du Châtelet en colère?&mdash;Madame,
dit M. de Voltaire, il ne faut pas
-tromper l'enfance.»</p>
+tromper l'enfance.»</p>
-<p>&mdash;M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon,
-celui-ci lui demanda si son intrépidité n'était
-pas ébranlée au commencement d'une bataille.
+<p>&mdash;M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon,
+celui-ci lui demanda si son intrépidité n'était
+pas ébranlée au commencement d'une bataille.
<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-«Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une
-grande agitation; mais il y a dans l'armée plusieurs
+«Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une
+grande agitation; mais il y a dans l'armée plusieurs
officiers subalternes et un grand nombre de
-soldats qui n'en éprouvent aucune.»</p>
+soldats qui n'en éprouvent aucune.»</p>
<p>&mdash;Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait
compromettre son repos, confiait son secret
-à un ami qui, le connaissant bien, lui dit:
-«Mais, vous-même, me garderez-vous bien le
-secret?» En effet, ce fut Diderot qui le trahit.</p>
+à un ami qui, le connaissant bien, lui dit:
+«Mais, vous-même, me garderez-vous bien le
+secret?» En effet, ce fut Diderot qui le trahit.</p>
<p>&mdash;C'est M. de Maugiron qui a commis cette
action horrible, que j'ai entendu conter, et qui
-me parut une fable. Étant à l'armée, son cuisinier
+me parut une fable. Étant à l'armée, son cuisinier
fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire:
-«Je suis très-content de mon cuisinier, répondit-il;
-mais j'ai un mauvais marmiton.» Il fait
+«Je suis très-content de mon cuisinier, répondit-il;
+mais j'ai un mauvais marmiton.» Il fait
venir ce dernier, lui donne une lettre pour le
-grand-prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste
+grand-prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste
de son innocence, et est pendu.</p>
-<p>&mdash;Je proposais à M. de L.... un mariage qui
-semblait avantageux. Il me répondit: «Pourquoi
+<p>&mdash;Je proposais à M. de L.... un mariage qui
+semblait avantageux. Il me répondit: «Pourquoi
me marierais-je? le mieux qui puisse m'arriver,
-en me mariant, est de n'être pas cocu, ce que
-j'obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant
-pas.»</p>
+en me mariant, est de n'être pas cocu, ce que
+j'obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant
+pas.»</p>
-<p>&mdash;Fontenelle avait fait un opéra où il y avait
-un ch&oelig;ur de prêtres qui scandalisa les dévots;
-l'archevêque de Paris voulut le faire supprimer:
-«Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle;
-qu'il ne se mêle pas du mien.»</p>
+<p>&mdash;Fontenelle avait fait un opéra où il y avait
+un ch&oelig;ur de prêtres qui scandalisa les dévots;
+l'archevêque de Paris voulut le faire supprimer:
+«Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle;
+qu'il ne se mêle pas du mien.»</p>
<p>&mdash;M. d'Alembert a entendu dire au roi de
<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-Prusse, qu'à la bataille de Minden, si M. de Broglie
-eût attaqué les ennemis et secondé M. de
-Contades, le prince Ferdinand était battu. Les
-Broglie ont fait demander à M. d'Alembert s'il
-était vrai qu'il eût entendu dire ce fait au roi de
-Prusse, et il a répondu qu'oui.</p>
-
-<p>&mdash;Un courtisan disait: «Ne se brouille pas avec
-moi qui veut.»</p>
-
-<p>&mdash;On demandait à M. de Fontenelle mourant:
-«Comment cela va-t-il?&mdash;Cela ne va pas, dit-il;
-cela s'en va.»</p>
-
-<p>&mdash;Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bontés
-pour l'abbé Porquet, et n'avait encore rien
-fait pour lui. L'abbé lui en faisait l'observation:
-«Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup
-de votre faute; vous tenez des discours très-libres;
-on prétend que vous ne croyez pas en Dieu;
-il faut vous modérer; tâchez d'y croire; je vous
-donne un an pour cela.»</p>
+Prusse, qu'à la bataille de Minden, si M. de Broglie
+eût attaqué les ennemis et secondé M. de
+Contades, le prince Ferdinand était battu. Les
+Broglie ont fait demander à M. d'Alembert s'il
+était vrai qu'il eût entendu dire ce fait au roi de
+Prusse, et il a répondu qu'oui.</p>
+
+<p>&mdash;Un courtisan disait: «Ne se brouille pas avec
+moi qui veut.»</p>
+
+<p>&mdash;On demandait à M. de Fontenelle mourant:
+«Comment cela va-t-il?&mdash;Cela ne va pas, dit-il;
+cela s'en va.»</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bontés
+pour l'abbé Porquet, et n'avait encore rien
+fait pour lui. L'abbé lui en faisait l'observation:
+«Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup
+de votre faute; vous tenez des discours très-libres;
+on prétend que vous ne croyez pas en Dieu;
+il faut vous modérer; tâchez d'y croire; je vous
+donne un an pour cela.»</p>
<p>&mdash;M. Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus
-depuis long-temps, dit à cet ami, en le retrouvant:
-«Depuis que je suis ministre, vous m'avez
-disgracié.»</p>
-
-<p>&mdash;Louis <span class="smcap">XV</span> ayant refusé vingt-cinq mille francs
-de sa cassette à Lebel, son valet de chambre, pour
-la dépense de ses petits appartemens, et lui disant
-de s'adresser au trésor royal, Lebel lui répondit:
-«Pourquoi m'exposerais-je aux refus et
-aux tracasseries de ces gens-là, tandis que vous
-avez là plusieurs millions?» Le roi lui répartit:
+depuis long-temps, dit à cet ami, en le retrouvant:
+«Depuis que je suis ministre, vous m'avez
+disgracié.»</p>
+
+<p>&mdash;Louis <span class="smcap">XV</span> ayant refusé vingt-cinq mille francs
+de sa cassette à Lebel, son valet de chambre, pour
+la dépense de ses petits appartemens, et lui disant
+de s'adresser au trésor royal, Lebel lui répondit:
+«Pourquoi m'exposerais-je aux refus et
+aux tracasseries de ces gens-là, tandis que vous
+avez là plusieurs millions?» Le roi lui répartit:
<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-«Je n'aime point à me dessaisir; il faut toujours
-avoir de quoi vivre.» (<em>Anecdote contée par Lebel
-à M. Buscher.</em>)</p>
+«Je n'aime point à me dessaisir; il faut toujours
+avoir de quoi vivre.» (<em>Anecdote contée par Lebel
+à M. Buscher.</em>)</p>
-<p>&mdash;Le feu roi était, comme on sait, en correspondance
-secrète avec le comte de Broglie. Il s'agissait
-de nommer un ambassadeur en Suède; le
+<p>&mdash;Le feu roi était, comme on sait, en correspondance
+secrète avec le comte de Broglie. Il s'agissait
+de nommer un ambassadeur en Suède; le
comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors
-retiré dans ses terres, à son retour de Constantinople:
+retiré dans ses terres, à son retour de Constantinople:
le roi ne voulait pas; le comte insistait.
-Il était dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge,
-et le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière
-lettre le roi écrivit: «Je n'approuve point le choix
+Il était dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge,
+et le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière
+lettre le roi écrivit: «Je n'approuve point le choix
de M. de Vergennes; c'est vous qui m'y forcez:
-soit, qu'il parte; mais je défends qu'il amène sa
-vilaine femme avec lui.» (<em>Anecdote contée par
-Favier, qui avait vu la réponse du roi dans les
+soit, qu'il parte; mais je défends qu'il amène sa
+vilaine femme avec lui.» (<em>Anecdote contée par
+Favier, qui avait vu la réponse du roi dans les
mains du comte de Broglie.</em>)</p>
-<p>&mdash;On s'étonnait de voir le duc de Choiseul
+<p>&mdash;On s'étonnait de voir le duc de Choiseul
se soutenir aussi long-temps contre madame
-Dubarri. Son secret était simple: au moment où
+Dubarri. Son secret était simple: au moment où
il paraissait le plus chanceler, il se procurait une
audience ou un travail avec le roi, et lui demandait
-ses ordres relativement à cinq ou six millions
-d'économie qu'il avait faite dans le département
-de la guerre, observant qu'il n'était pas convenable
-de les envoyer au trésor royal. Le roi entendait
-ce que cela voulait dire, et lui répondait:
-«Parlez à Bertin; donnez-lui trois millions en tels
-effets: je vous fais présent du reste.» Le roi
-partageait ainsi avec le ministre; et n'étant pas sûr
+ses ordres relativement à cinq ou six millions
+d'économie qu'il avait faite dans le département
+de la guerre, observant qu'il n'était pas convenable
+de les envoyer au trésor royal. Le roi entendait
+ce que cela voulait dire, et lui répondait:
+«Parlez à Bertin; donnez-lui trois millions en tels
+effets: je vous fais présent du reste.» Le roi
+partageait ainsi avec le ministre; et n'étant pas sûr
<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-que son successeur lui offrît les mêmes facilités,
-gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de
+que son successeur lui offrît les mêmes facilités,
+gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de
madame Dubarri.</p>
-<p>&mdash;M. Harris, fameux négociant de Londres,
-se trouvant à Paris dans le cours de l'année 1786,
-à l'époque de la signature du traité de commerce,
-disait à des Français: «Je crois que la France n'y
+<p>&mdash;M. Harris, fameux négociant de Londres,
+se trouvant à Paris dans le cours de l'année 1786,
+à l'époque de la signature du traité de commerce,
+disait à des Français: «Je crois que la France n'y
perdra un million sterling par an que pendant
-les vingt-cinq ou trente premières années, mais
-qu'ensuite la balance sera parfaitement égale.»</p>
+les vingt-cinq ou trente premières années, mais
+qu'ensuite la balance sera parfaitement égale.»</p>
<p>&mdash;On sait que M. de Maurepas se jouait de tout;
-en voici une preuve nouvelle. M. Francis avait été
-instruit par une voie sûre, mais sous le secret, que
-l'Espagne ne se déclarerait dans la guerre d'Amérique
-que pendant l'année 1780. Il l'avait affirmé à
-M. de Maurepas; et une année s'étant passée sans
-que l'Espagne se déclarât, le prophète avait pris
-du crédit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et
-lui demanda pourquoi il répandait ce bruit. Celui-ci
-répondit: «C'est que j'en suis sûr.» Le ministre,
-prenant la morgue ministérielle, lui ordonna de
+en voici une preuve nouvelle. M. Francis avait été
+instruit par une voie sûre, mais sous le secret, que
+l'Espagne ne se déclarerait dans la guerre d'Amérique
+que pendant l'année 1780. Il l'avait affirmé à
+M. de Maurepas; et une année s'étant passée sans
+que l'Espagne se déclarât, le prophète avait pris
+du crédit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et
+lui demanda pourquoi il répandait ce bruit. Celui-ci
+répondit: «C'est que j'en suis sûr.» Le ministre,
+prenant la morgue ministérielle, lui ordonna de
lui dire sur quoi il fondait cette opinion. M. Francis
-répondit que c'était son secret; et que, n'étant
-pas en activité, il ne devait rien au gouvernement.
+répondit que c'était son secret; et que, n'étant
+pas en activité, il ne devait rien au gouvernement.
Il ajouta que M. le comte de Maurepas savait,
sinon son secret, au moins tout ce qu'il pouvait
-dire là-dessus. M. de Vergennes fut étonné; il
-en parle à M. de Maurepas, qui lui dit: «Je le
-savais; j'ai oublié de vous le dire.»</p>
+dire là-dessus. M. de Vergennes fut étonné; il
+en parle à M. de Maurepas, qui lui dit: «Je le
+savais; j'ai oublié de vous le dire.»</p>
<p>&mdash;M. de Tressan, autrefois amant de madame
<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-de Genlis, et père de ses deux enfants, alla, dans
-sa vieillesse, les voir à Sillery, une de leurs terres.
-Ils l'accompagnèrent dans sa chambre à coucher,
+de Genlis, et père de ses deux enfants, alla, dans
+sa vieillesse, les voir à Sillery, une de leurs terres.
+Ils l'accompagnèrent dans sa chambre à coucher,
et ouvrirent les rideaux de son lit, dans lequel
-ils avaient fait mettre le portrait de leur défunte
-mère. Il les embrassa, s'attendrit; ils partagèrent
-sa sensibilité: et cela produisit une scène de sentiment
+ils avaient fait mettre le portrait de leur défunte
+mère. Il les embrassa, s'attendrit; ils partagèrent
+sa sensibilité: et cela produisit une scène de sentiment
la plus ridicule du monde.</p>
<p>&mdash;Le duc de Choiseul avait grande envie de
-ravoir les lettres qu'il avait écrites à M. de Calonne
+ravoir les lettres qu'il avait écrites à M. de Calonne
dans l'affaire de M. de la Chalotais; mais il
-était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit
-une scène plaisante entre lui et M. de Calonne,
+était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit
+une scène plaisante entre lui et M. de Calonne,
qui tirait ces lettres d'un porte-feuille,
-bien numérotées, les parcourait, et disait à chaque
-fois: «En voilà une bonne à brûler», ou telle
+bien numérotées, les parcourait, et disait à chaque
+fois: «En voilà une bonne à brûler», ou telle
autre plaisanterie; M. de Choiseul dissimulant
toujours l'importance qu'il y mettait, et M. de
Calonne se divertissant de son embarras, et lui
-disant: «Si je ne fais pas une chose dangereuse
-pour moi, cela m'ôte tout le piquant de la scène.»
+disant: «Si je ne fais pas une chose dangereuse
+pour moi, cela m'ôte tout le piquant de la scène.»
Mais ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que
-M. d'Aiguillon l'ayant su, écrivit à M. de Calonne:
-«Je sais, monsieur, que vous avez brûlé
-les lettres de M. de Choiseul relatives à l'affaire
+M. d'Aiguillon l'ayant su, écrivit à M. de Calonne:
+«Je sais, monsieur, que vous avez brûlé
+les lettres de M. de Choiseul relatives à l'affaire
de M. de la Chalotais; je vous prie de garder
-toutes les miennes.»</p>
+toutes les miennes.»</p>
-<p>&mdash;Quand l'archevêque de Lyon, Montazet,
-alla prendre possession de son siége, une vieille
+<p>&mdash;Quand l'archevêque de Lyon, Montazet,
+alla prendre possession de son siége, une vieille
chanoinesse de...., s&oelig;ur du cardinal de Tencin, lui
<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-fit compliment de ses succès auprès des femmes,
+fit compliment de ses succès auprès des femmes,
et entr'autres de l'enfant qu'il avait eu de madame
-de Mazarin. Le prélat nia tout, et ajouta: «Madame,
+de Mazarin. Le prélat nia tout, et ajouta: «Madame,
vous savez que la calomnie ne vous a pas
-ménagée vous-même; mon histoire avec madame
+ménagée vous-même; mon histoire avec madame
de Mazarin n'est pas plus vraie que celle qu'on
-vous prête avec M. le cardinal.&mdash;En ce cas, dit
+vous prête avec M. le cardinal.&mdash;En ce cas, dit
la chanoinesse tranquillement, l'enfant est de
-vous.»</p>
+vous.»</p>
-<p>&mdash;Un homme très-pauvre, qui avait fait un
-livre contre le gouvernement, disait: «Morbleu!
-la Bastille n'arrive point; et voilà qu'il faut tout
-à l'heure payer mon terme.»</p>
+<p>&mdash;Un homme très-pauvre, qui avait fait un
+livre contre le gouvernement, disait: «Morbleu!
+la Bastille n'arrive point; et voilà qu'il faut tout
+à l'heure payer mon terme.»</p>
-<p>&mdash;Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem,
+<p>&mdash;Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem,
pour aller voir un combat de taureaux, le jour du
tremblement de terre de Lisbonne; c'est ce qui
-les sauva; et une chose avérée, et qui m'a été
-garantie par plusieurs Français alors en Portugal,
-c'est que le roi n'a jamais su l'énormité du désastre.
+les sauva; et une chose avérée, et qui m'a été
+garantie par plusieurs Français alors en Portugal,
+c'est que le roi n'a jamais su l'énormité du désastre.
On lui parla d'abord de quelques maisons
-tombées, ensuite de quelques églises; et, n'étant
-jamais revenu à Lisbonne, on peut dire qu'il est
+tombées, ensuite de quelques églises; et, n'étant
+jamais revenu à Lisbonne, on peut dire qu'il est
le seul homme de l'Europe qui ne se soit pas fait
-une véritable idée du désastre arrivé à une lieue
+une véritable idée du désastre arrivé à une lieue
de lui.</p>
-<p>&mdash;Madame de C.... disait à M. de B...: «J'aime
+<p>&mdash;Madame de C.... disait à M. de B...: «J'aime
en vous....&mdash;Ah, madame! dit-il avec feu, si vous
-savez quoi, je suis perdu.»</p>
+savez quoi, je suis perdu.»</p>
<p>&mdash;J'ai connu un misantrope, qui avait des
-instans de bonhomie, dans lesquels il disait: «Je
+instans de bonhomie, dans lesquels il disait: «Je
<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-ne serais pas étonné qu'il y eût quelque honnête
-homme caché dans quelque coin, et que personne
-ne connaisse.»</p>
+ne serais pas étonné qu'il y eût quelque honnête
+homme caché dans quelque coin, et que personne
+ne connaisse.»</p>
-<p>&mdash;Le maréchal de Broglie, affrontant un danger
+<p>&mdash;Le maréchal de Broglie, affrontant un danger
inutile et ne voulant pas se retirer, tous ses
amis faisaient de vains efforts pour lui en faire
-sentir la nécessité. Enfin, l'un d'entr'eux, M. de
-Jaucour, s'approcha, et lui dit à l'oreille: «Monsieur
-le maréchal, songez que, si vous êtes tué,
-c'est M. de Routhe qui commandera.» C'était le
-plus sot des lieutenans-généraux. M. de Broglie,
-frappé du danger que courait l'armée, se retira.</p>
+sentir la nécessité. Enfin, l'un d'entr'eux, M. de
+Jaucour, s'approcha, et lui dit à l'oreille: «Monsieur
+le maréchal, songez que, si vous êtes tué,
+c'est M. de Routhe qui commandera.» C'était le
+plus sot des lieutenans-généraux. M. de Broglie,
+frappé du danger que courait l'armée, se retira.</p>
<p>&mdash;Le prince de Conti pensait et parlait mal
de M. de Silhouette. Louis <span class="smcap">XV</span> lui dit un jour:
-«On songe pourtant à le faire contrôleur-général.&mdash;Je
-le sais, dit le prince; et, s'il arrive à cette
-place, je supplie votre majesté de me garder le
-secret.» Le roi, quand M. de Silhouette fut nommé,
+«On songe pourtant à le faire contrôleur-général.&mdash;Je
+le sais, dit le prince; et, s'il arrive à cette
+place, je supplie votre majesté de me garder le
+secret.» Le roi, quand M. de Silhouette fut nommé,
en apprit la nouvelle au prince, et ajouta:
-«Je n'oublie point la promesse que je vous ai
+«Je n'oublie point la promesse que je vous ai
faite, d'autant plus que vous avez une affaire qui
-doit se rapporter au conseil» (<em>Anecdote contée
+doit se rapporter au conseil» (<em>Anecdote contée
par madame de Bouflers.</em>)</p>
-<p>&mdash;Le jour de la mort de madame de Châteauroux,
-Louis <span class="smcap">XV</span> paraissait accablé de chagrin;
+<p>&mdash;Le jour de la mort de madame de Châteauroux,
+Louis <span class="smcap">XV</span> paraissait accablé de chagrin;
mais ce qui est extraordinaire, c'est le mot par
-lequel il le témoigna: «<em>Être malheureux pendant
-quatre-vingt-dix ans! car je suis sûr que je vivrai
-jusques-là.</em>» Je l'ai ouï raconter par madame de
-Luxembourg, qui l'entendit elle-même, et qui
+lequel il le témoigna: «<em>Être malheureux pendant
+quatre-vingt-dix ans! car je suis sûr que je vivrai
+jusques-là.</em>» Je l'ai ouï raconter par madame de
+Luxembourg, qui l'entendit elle-même, et qui
<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-ajoutait: «Je n'ai raconté ce trait que depuis la
-mort de Louis <span class="smcap">XV</span>.» Ce trait méritait pourtant
-d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient
-d'amour et d'égoïsme.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme buvait à table d'excellent vin,
-sans le louer. Le maître de la maison lui en fit
-servir de très-médiocre. «Voilà de bon vin, dit
-le buveur silencieux.&mdash;C'est du vin à dix sous,
-dit le maître, et l'autre est du vin des dieux.&mdash;Je
+ajoutait: «Je n'ai raconté ce trait que depuis la
+mort de Louis <span class="smcap">XV</span>.» Ce trait méritait pourtant
+d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient
+d'amour et d'égoïsme.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme buvait à table d'excellent vin,
+sans le louer. Le maître de la maison lui en fit
+servir de très-médiocre. «Voilà de bon vin, dit
+le buveur silencieux.&mdash;C'est du vin à dix sous,
+dit le maître, et l'autre est du vin des dieux.&mdash;Je
le sais, reprit le convive; aussi ne l'ai-je pas
-loué. C'est celui-ci qui a besoin de recommandation.»</p>
+loué. C'est celui-ci qui a besoin de recommandation.»</p>
<p>&mdash;Duclos disait, pour ne pas profaner le nom
de Romain, en parlant des Romains modernes:
<em>Un Italien de Rome</em>.</p>
-<p>&mdash;«Dans ma jeunesse même, me disait M....,
-j'aimais à intéresser, j'aimais assez peu à séduire,
-et j'ai toujours détesté de corrompre.»</p>
+<p>&mdash;«Dans ma jeunesse même, me disait M....,
+j'aimais à intéresser, j'aimais assez peu à séduire,
+et j'ai toujours détesté de corrompre.»</p>
-<p>&mdash;M. me disait: «Toutes les fois que je vais
-chez quelqu'un, c'est une préférence que je lui
-donne sur moi; je ne suis pas assez dés&oelig;uvré pour
-y être conduit par un autre motif.»</p>
+<p>&mdash;M. me disait: «Toutes les fois que je vais
+chez quelqu'un, c'est une préférence que je lui
+donne sur moi; je ne suis pas assez dés&oelig;uvré pour
+y être conduit par un autre motif.»</p>
-<p>&mdash;«Malgré toutes les plaisanteries qu'on rebat
+<p>&mdash;«Malgré toutes les plaisanteries qu'on rebat
sur le mariage, disait M...., je ne vois pas ce qu'on
peut dire contre un homme de soixante ans qui
-épouse une femme de cinquante-cinq.»</p>
+épouse une femme de cinquante-cinq.»</p>
-<p>&mdash;M. de L.... me disait de M. de R....: «C'est
-l'entrepôt du venin de toute la société. Il le rassemble
+<p>&mdash;M. de L.... me disait de M. de R....: «C'est
+l'entrepôt du venin de toute la société. Il le rassemble
comme les crapauds, et le darde comme
-les vipères.»</p>
+les vipères.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-&mdash;On disait de M. de Calonne, chassé après la
-déclaration du déficit: «On l'a laissé tranquille
+&mdash;On disait de M. de Calonne, chassé après la
+déclaration du déficit: «On l'a laissé tranquille
quand il a mis le feu, et on l'a puni quand il a
-sonné le tocsin.»</p>
-
-<p>&mdash;Je causais un jour avec M. de V...., qui paraît
-vivre sans illusions, dans un âge où l'on en est
-encore susceptible. Je lui témoignais la surprise
-qu'on avait de son indifférence. Il me répondit
-gravement: «On ne peut pas être et avoir été. J'ai
-été dans mon temps, tout comme un autre, l'amant
+sonné le tocsin.»</p>
+
+<p>&mdash;Je causais un jour avec M. de V...., qui paraît
+vivre sans illusions, dans un âge où l'on en est
+encore susceptible. Je lui témoignais la surprise
+qu'on avait de son indifférence. Il me répondit
+gravement: «On ne peut pas être et avoir été. J'ai
+été dans mon temps, tout comme un autre, l'amant
d'une femme galante, le jouet d'une coquette,
le passe-temps d'une femme frivole, l'instrument
-d'une intrigante. Que peut-on être de plus?&mdash;L'ami
-d'une femme sensible.&mdash;Ah! nous voilà
-dans les romans.»</p>
+d'une intrigante. Que peut-on être de plus?&mdash;L'ami
+d'une femme sensible.&mdash;Ah! nous voilà
+dans les romans.»</p>
-<p>&mdash;«Je vous prie de croire, disait M... à un homme
-très-riche, que je n'ai pas besoin de ce qui me
-manque.»</p>
+<p>&mdash;«Je vous prie de croire, disait M... à un homme
+très-riche, que je n'ai pas besoin de ce qui me
+manque.»</p>
-<p>&mdash;M..., à qui on offrait une place dont quelques
-fonctions blessaient sa délicatesse, répondit:
-«Cette place ne convient ni à l'amour-propre que
-je me permets, ni à celui que je me commande.»</p>
+<p>&mdash;M..., à qui on offrait une place dont quelques
+fonctions blessaient sa délicatesse, répondit:
+«Cette place ne convient ni à l'amour-propre que
+je me permets, ni à celui que je me commande.»</p>
-<p>&mdash;Un homme d'esprit ayant lu les petits traités
-de M. d'Alembert sur l'élocution oratoire, sur la
-poésie, sur l'ode, on lui demanda ce qu'il en pensait.
-Il répondit: «Tout le monde ne peut pas
-être sec.»</p>
+<p>&mdash;Un homme d'esprit ayant lu les petits traités
+de M. d'Alembert sur l'élocution oratoire, sur la
+poésie, sur l'ode, on lui demanda ce qu'il en pensait.
+Il répondit: «Tout le monde ne peut pas
+être sec.»</p>
<p>&mdash;M...., qui avait une collection des discours
-de réception à l'académie française, me disait:
-«Lorsque j'y jette les yeux, il me semble voir
+de réception à l'académie française, me disait:
+«Lorsque j'y jette les yeux, il me semble voir
<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-des carcasses de feu d'artifice, après la Saint-Jean.»</p>
+des carcasses de feu d'artifice, après la Saint-Jean.»</p>
-<p>&mdash;«Je repousse, disait M..., les bienfaits de la
-protection, je pourrais peut-être recevoir et honorer
-ceux de l'estime, mais je ne chéris que ceux
-de l'amitié.»</p>
+<p>&mdash;«Je repousse, disait M..., les bienfaits de la
+protection, je pourrais peut-être recevoir et honorer
+ceux de l'estime, mais je ne chéris que ceux
+de l'amitié.»</p>
-<p>&mdash;On demandait à M.... qu'est-ce qui rend
-plus aimable dans la société? Il répondit: «C'est
-de plaire.»</p>
+<p>&mdash;On demandait à M.... qu'est-ce qui rend
+plus aimable dans la société? Il répondit: «C'est
+de plaire.»</p>
-<p>&mdash;On disait à un homme que M...., autrefois son
-bienfaiteur, le haïssait. «Je demande, répondit-il,
-la permission d'avoir un peu d'incrédulité à cet
-égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer
+<p>&mdash;On disait à un homme que M...., autrefois son
+bienfaiteur, le haïssait. «Je demande, répondit-il,
+la permission d'avoir un peu d'incrédulité à cet
+égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer
en respect pour moi, le seul sentiment que j'ai besoin
-de lui conserver.»</p>
+de lui conserver.»</p>
-<p>&mdash;M... tient à ses idées. Il aurait de la suite dans
+<p>&mdash;M... tient à ses idées. Il aurait de la suite dans
l'esprit, s'il avait de l'esprit. On en ferait quelque
-chose, si l'on pouvait changer ses préjugés en
+chose, si l'on pouvait changer ses préjugés en
principes.</p>
-<p>&mdash;Une jeune personne, dont la mère était jalouse
-et à qui les treize ans de sa fille déplaisaient
-infiniment, me disait un jour: «J'ai toujours envie
-de lui demander pardon d'être née.»</p>
+<p>&mdash;Une jeune personne, dont la mère était jalouse
+et à qui les treize ans de sa fille déplaisaient
+infiniment, me disait un jour: «J'ai toujours envie
+de lui demander pardon d'être née.»</p>
<p>&mdash;M...., homme de lettres connu, n'avait fait
-aucune démarche pour voir tous ces princes voyageurs,
+aucune démarche pour voir tous ces princes voyageurs,
qui, dans l'espace de trois ans, sont venus
-en France l'un après l'autre. Je lui demandai
-la raison de ce peu d'empressement. Il me répondit:
-«Je n'aime, dans les scènes de la vie, que ce
+en France l'un après l'autre. Je lui demandai
+la raison de ce peu d'empressement. Il me répondit:
+«Je n'aime, dans les scènes de la vie, que ce
qui met les hommes dans un rapport simple et
<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
vrai les uns avec les autres. Je sais, par exemple,
-ce que c'est qu'un père et un fils, un amant et
-une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur
-et un protégé, et même un acheteur et un vendeur,
-etc.; mais ces visites produisant des scènes
-sans objet, où tout est comme réglé par l'étiquette,
-dont le dialogue est comme écrit d'avance,
+ce que c'est qu'un père et un fils, un amant et
+une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur
+et un protégé, et même un acheteur et un vendeur,
+etc.; mais ces visites produisant des scènes
+sans objet, où tout est comme réglé par l'étiquette,
+dont le dialogue est comme écrit d'avance,
je n'en fais aucun cas. J'aime mieux un canevas
-italien, qui a du moins le mérite d'être joué à
-l'impromptu.»</p>
+italien, qui a du moins le mérite d'être joué à
+l'impromptu.»</p>
-<p>&mdash;M.... voyant, dans ces derniers temps, jusqu'à
+<p>&mdash;M.... voyant, dans ces derniers temps, jusqu'à
quel point l'opinion publique influait sur
les grandes affaires, sur les places, sur le choix
-des ministres, disait à M. de L..., en faveur d'un
-homme qu'il voulait voir arriver: «Faites-nous,
-en sa faveur, un peu d'opinion publique.»</p>
+des ministres, disait à M. de L..., en faveur d'un
+homme qu'il voulait voir arriver: «Faites-nous,
+en sa faveur, un peu d'opinion publique.»</p>
-<p>&mdash;Je demandais à M. N.... pourquoi il n'allait
-plus dans le monde. Il me répondit: «C'est que
+<p>&mdash;Je demandais à M. N.... pourquoi il n'allait
+plus dans le monde. Il me répondit: «C'est que
je n'aime plus les femmes, et que je connais les
-hommes.»</p>
+hommes.»</p>
-<p>&mdash;M.... disait de Sainte-Foix, homme indifférent
-au mal et au bien, dénué de tout instinct moral:
-«C'est un chien placé entre une pastille et un
-excrément, et ne trouvant d'odeur ni à l'une ni à
-l'autre.»</p>
+<p>&mdash;M.... disait de Sainte-Foix, homme indifférent
+au mal et au bien, dénué de tout instinct moral:
+«C'est un chien placé entre une pastille et un
+excrément, et ne trouvant d'odeur ni à l'une ni à
+l'autre.»</p>
-<p>&mdash;M... avait montré beaucoup d'insolence et
-de vanité, après une espèce de succès au théâtre
-(c'était son premier ouvrage). Un de ses amis lui
-dit: «Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi;
-tu les trouveras en repassant.»</p>
+<p>&mdash;M... avait montré beaucoup d'insolence et
+de vanité, après une espèce de succès au théâtre
+(c'était son premier ouvrage). Un de ses amis lui
+dit: «Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi;
+tu les trouveras en repassant.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-&mdash;«La manière dont je vois distribuer l'éloge
-et le blâme, disait M. de B...., donnerait au plus
-honnête homme du monde l'envie d'être diffamé.»</p>
+&mdash;«La manière dont je vois distribuer l'éloge
+et le blâme, disait M. de B...., donnerait au plus
+honnête homme du monde l'envie d'être diffamé.»</p>
-<p>&mdash;Une mère, après un trait d'entêtement de
-son fils, disait que les enfans étaient très-égoïstes.
-«Oui, dit M...., en attendant qu'ils soient polis.»</p>
+<p>&mdash;Une mère, après un trait d'entêtement de
+son fils, disait que les enfans étaient très-égoïstes.
+«Oui, dit M...., en attendant qu'ils soient polis.»</p>
-<p>&mdash;On disait à M....: «Vous aimez beaucoup la considération.»
-Il répondit ce mot qui me frappa:
-«Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire quelquefois
-celle des autres.»</p>
+<p>&mdash;On disait à M....: «Vous aimez beaucoup la considération.»
+Il répondit ce mot qui me frappa:
+«Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire quelquefois
+celle des autres.»</p>
<p>&mdash;On compte cinquante-six violations de la
-foi publique, depuis Henri IV jusqu'au ministère
-du cardinal de Loménie inclusivement. M. D....
-appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos
+foi publique, depuis Henri IV jusqu'au ministère
+du cardinal de Loménie inclusivement. M. D....
+appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos
rois, ces deux vers de Racine:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée</div>
-<div class="line">Que sur la foi promise, et rarement gardée.</div>
+<div class="line">Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée</div>
+<div class="line">Que sur la foi promise, et rarement gardée.</div>
</div></div></div>
-<p>&mdash;On disait à M...., académicien: «Vous vous
-marierez quelque jour.» Il répondit: «J'ai tant
-plaisanté l'académie, et j'en suis; j'ai toujours
-peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage.»</p>
+<p>&mdash;On disait à M...., académicien: «Vous vous
+marierez quelque jour.» Il répondit: «J'ai tant
+plaisanté l'académie, et j'en suis; j'ai toujours
+peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage.»</p>
-<p>&mdash;M.... disait de mademoiselle...., qui n'était
-point vénale, n'écoutait que son c&oelig;ur, et restait
-fidèle à l'objet de son choix: «C'est une personne
-charmante, et qui vit le plus honnêtement
-qu'il est possible, hors du mariage et du célibat.»</p>
+<p>&mdash;M.... disait de mademoiselle...., qui n'était
+point vénale, n'écoutait que son c&oelig;ur, et restait
+fidèle à l'objet de son choix: «C'est une personne
+charmante, et qui vit le plus honnêtement
+qu'il est possible, hors du mariage et du célibat.»</p>
-<p>&mdash;Un mari disait à sa femme: «Madame, cet
+<p>&mdash;Un mari disait à sa femme: «Madame, cet
<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-homme a des droits sur vous, il vous a manqué
+homme a des droits sur vous, il vous a manqué
devant moi; je ne le souffrirai pas. Qu'il vous maltraite
-quand vous êtes seule: mais, en ma présence,
-c'est me manquer à moi-même.»</p>
-
-<p>&mdash;J'étais à table à côté d'un homme, qui me
-demanda si la femme qu'il avait devant lui, n'était
-pas la femme de celui qui était à côté d'elle.
-J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit
-un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin:
-«Monsieur, ou il ne la connaît pas, ou c'est sa
-femme.»</p>
-
-<p>&mdash;Je demandais à M. de.... s'il se marierait. «Je
-ne le crois pas, me disait-il;» et il ajouta en riant:
-«La femme qu'il me faudrait, je ne la cherche point,
-je ne l'évite même pas.»</p>
-
-<p>&mdash;Je demandais à M. de T.... pourquoi il négligeait
-son talent, et paraissait si complètement insensible
-à la gloire; il me répondit ces propres
-paroles: «Mon amour-propre a péri dans le naufrage
-de l'intérêt que je prenais aux hommes.»</p>
-
-<p>&mdash;On disait à un homme modeste: «Il y a quelquefois
-des fentes au boisseau sous lequel se cachent les vertus.»</p>
-
-<p>&mdash;M...., qu'on voulait faire parler sur différens
-abus publics ou particuliers, répondit froidement:
-«Tous les jours j'accrois la liste des choses dont je
+quand vous êtes seule: mais, en ma présence,
+c'est me manquer à moi-même.»</p>
+
+<p>&mdash;J'étais à table à côté d'un homme, qui me
+demanda si la femme qu'il avait devant lui, n'était
+pas la femme de celui qui était à côté d'elle.
+J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit
+un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin:
+«Monsieur, ou il ne la connaît pas, ou c'est sa
+femme.»</p>
+
+<p>&mdash;Je demandais à M. de.... s'il se marierait. «Je
+ne le crois pas, me disait-il;» et il ajouta en riant:
+«La femme qu'il me faudrait, je ne la cherche point,
+je ne l'évite même pas.»</p>
+
+<p>&mdash;Je demandais à M. de T.... pourquoi il négligeait
+son talent, et paraissait si complètement insensible
+à la gloire; il me répondit ces propres
+paroles: «Mon amour-propre a péri dans le naufrage
+de l'intérêt que je prenais aux hommes.»</p>
+
+<p>&mdash;On disait à un homme modeste: «Il y a quelquefois
+des fentes au boisseau sous lequel se cachent les vertus.»</p>
+
+<p>&mdash;M...., qu'on voulait faire parler sur différens
+abus publics ou particuliers, répondit froidement:
+«Tous les jours j'accrois la liste des choses dont je
ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la
-liste est la plus longue.»</p>
+liste est la plus longue.»</p>
-<p>&mdash;«Je proposerais volontiers, disait M. D...., je
-proposerais aux calomniateurs et aux méchans
+<p>&mdash;«Je proposerais volontiers, disait M. D...., je
+proposerais aux calomniateurs et aux méchans
<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-le traité que voici. Je dirais aux premiers: je
+le traité que voici. Je dirais aux premiers: je
veux bien que l'on me calomnie, pourvu que,
-par une action ou indifférente ou même louable,
+par une action ou indifférente ou même louable,
j'aie fourni le fond de la calomnie; pourvu que
son travail ne soit que la broderie du canevas;
-pourvu qu'on n'invente pas les faits en même
+pourvu qu'on n'invente pas les faits en même
temps que les circonstances; en un mot, pourvu
-que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois
-et du fond et de la forme. Je dirais aux méchans:
+que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois
+et du fond et de la forme. Je dirais aux méchans:
je trouve simple qu'on me nuise, pourvu que
-celui qui me nuit y ait quelque intérêt personnel;
+celui qui me nuit y ait quelque intérêt personnel;
en un mot, qu'on ne me fasse pas du mal gratuitement
-comme il arrive.»</p>
+comme il arrive.»</p>
<p>&mdash;On disait d'un escrimeur adroit mais poltron,
-spirituel et galant auprès des femmes, mais
-impuissant: «Il manie très-bien le fleuret et la
+spirituel et galant auprès des femmes, mais
+impuissant: «Il manie très-bien le fleuret et la
fleurette, mais le duel et la jouissance lui font
-peur.»</p>
+peur.»</p>
-<p>&mdash;«C'est bien mal fait, disait M...., d'avoir
-laissé tomber le cocuage, c'est-à-dire, de s'être arrangé
+<p>&mdash;«C'est bien mal fait, disait M...., d'avoir
+laissé tomber le cocuage, c'est-à-dire, de s'être arrangé
pour que ce ne soit plus rien. Autrefois,
-c'était un état dans le monde, comme de nos
-jours celui de joueur. A présent, ce n'est plus rien
-du tout.»</p>
+c'était un état dans le monde, comme de nos
+jours celui de joueur. A présent, ce n'est plus rien
+du tout.»</p>
<p>&mdash;M. de L...., connu pour misantrope, me disait
-un jour à propos de son goût pour la solitude:
-«Il faut diablement aimer quelqu'un pour
-le voir.»</p>
+un jour à propos de son goût pour la solitude:
+«Il faut diablement aimer quelqu'un pour
+le voir.»</p>
-<p>&mdash;M.... aime qu'on dise qu'il est méchant, à
-peu près comme les jésuites n'étaient pas fâchés
+<p>&mdash;M.... aime qu'on dise qu'il est méchant, à
+peu près comme les jésuites n'étaient pas fâchés
<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-qu'on dît qu'ils assassinaient les rois. C'est l'orgueil
-qui veut régner par la crainte sur la faiblesse.</p>
+qu'on dît qu'ils assassinaient les rois. C'est l'orgueil
+qui veut régner par la crainte sur la faiblesse.</p>
-<p>&mdash;Un célibataire, qu'on pressait de se marier,
-répondit plaisamment: «Je prie Dieu de me préserver
-des femmes, aussi bien que je me préserverai
-du mariage.»</p>
+<p>&mdash;Un célibataire, qu'on pressait de se marier,
+répondit plaisamment: «Je prie Dieu de me préserver
+des femmes, aussi bien que je me préserverai
+du mariage.»</p>
-<p>&mdash;Un homme parlait du respect que mérite le
-public. «Oui, dit M...., le respect qu'il obtient
-de la prudence. Tout le monde méprise les harangères;
+<p>&mdash;Un homme parlait du respect que mérite le
+public. «Oui, dit M...., le respect qu'il obtient
+de la prudence. Tout le monde méprise les harangères;
cependant qui oserait risquer de les offenser
-en traversant la halle?»</p>
+en traversant la halle?»</p>
-<p>&mdash;Je demandais à M. R...., homme plein d'esprit
-et de talens, pourquoi il ne s'était nullement
-montré dans la révolution de 1789; il me répondit:
-«C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les
-hommes si méchans en particulier et pris un à
-un, que je n'ai osé espérer rien de bon d'eux,
-en public et pris collectivement.»</p>
+<p>&mdash;Je demandais à M. R...., homme plein d'esprit
+et de talens, pourquoi il ne s'était nullement
+montré dans la révolution de 1789; il me répondit:
+«C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les
+hommes si méchans en particulier et pris un à
+un, que je n'ai osé espérer rien de bon d'eux,
+en public et pris collectivement.»</p>
-<p>&mdash;«Il faut que ce qu'on appelle <em>la police</em> soit
+<p>&mdash;«Il faut que ce qu'on appelle <em>la police</em> soit
une chose bien terrible, disait plaisamment madame
de...., puisque les Anglais aiment mieux les
voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment
-mieux la peste.»</p>
+mieux la peste.»</p>
-<p>&mdash;«Ce qui rend le monde désagréable, me disait
+<p>&mdash;«Ce qui rend le monde désagréable, me disait
M. de L...., ce sont les fripons, et puis les
-honnêtes gens; de sorte que, pour que tout fût
-passable, il faudrait anéantir les uns et corriger
-les autres; il faudrait détruire l'enfer et recomposer
-le paradis.»</p>
+honnêtes gens; de sorte que, pour que tout fût
+passable, il faudrait anéantir les uns et corriger
+les autres; il faudrait détruire l'enfer et recomposer
+le paradis.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-&mdash;D.... s'étonnait de voir M. de L...., homme
-très-accrédité, échouer dans tout ce qu'il essayait
+&mdash;D.... s'étonnait de voir M. de L...., homme
+très-accrédité, échouer dans tout ce qu'il essayait
de faire pour un de ses amis. C'est que la faiblesse
-de son caractère anéantit la puissance de sa position.
-Celui qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa
+de son caractère anéantit la puissance de sa position.
+Celui qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa
force, n'a point de force.</p>
<p>&mdash;Quand madame de F.... a dit joliment une
-chose bien pensée, elle croit avoir tout fait; de
-façon que, si une de ses amies faisait à sa place
-ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à
+chose bien pensée, elle croit avoir tout fait; de
+façon que, si une de ses amies faisait à sa place
+ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à
elles deux une philosophe. M. de.... disait d'elle
-que, quand elle a dit une jolie chose sur l'émétique,
-elle est toute surprise de n'être point
-purgée.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme d'esprit définissait Versailles
-un pays où, en descendant, il faut toujours paraître
-monter, c'est-à-dire, s'honorer de fréquenter
-ce qu'on méprise.</p>
-
-<p>&mdash;M.... me disait qu'il s'était toujours bien
-trouvé des maximes suivantes sur les femmes:
-«Parler toujours bien du sexe en général, louer
+que, quand elle a dit une jolie chose sur l'émétique,
+elle est toute surprise de n'être point
+purgée.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme d'esprit définissait Versailles
+un pays où, en descendant, il faut toujours paraître
+monter, c'est-à-dire, s'honorer de fréquenter
+ce qu'on méprise.</p>
+
+<p>&mdash;M.... me disait qu'il s'était toujours bien
+trouvé des maximes suivantes sur les femmes:
+«Parler toujours bien du sexe en général, louer
celles qui sont aimables, se taire sur les autres,
les voir peu, ne s'y fier jamais, et ne jamais laisser
-dépendre son bonheur d'une femme, quelle
-qu'elle soit.»</p>
+dépendre son bonheur d'une femme, quelle
+qu'elle soit.»</p>
-<p>&mdash;Un philosophe me disait qu'après avoir examiné
-l'ordre civil et politique des sociétés, il n'étudiait
+<p>&mdash;Un philosophe me disait qu'après avoir examiné
+l'ordre civil et politique des sociétés, il n'étudiait
plus que les sauvages dans les livres des
voyageurs, et les enfans dans la vie ordinaire.</p>
-<p>&mdash;Madame de.... disait de M. B..... «Il est honnête,
+<p>&mdash;Madame de.... disait de M. B..... «Il est honnête,
<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-mais médiocre et d'un caractère épineux:
+mais médiocre et d'un caractère épineux:
c'est comme la perche, blanche, saine, mais insipide
-et pleine d'arêtes.»</p>
+et pleine d'arêtes.»</p>
-<p>&mdash;M.... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait
-les conduire. Il me disait là-dessus: «Je ressemble
-à un homme qui, étant à cheval, et ne sachant
-pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un
-coup de pistolet et se précipite avec elle.»</p>
+<p>&mdash;M.... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait
+les conduire. Il me disait là-dessus: «Je ressemble
+à un homme qui, étant à cheval, et ne sachant
+pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un
+coup de pistolet et se précipite avec elle.»</p>
-<p>&mdash;«Ne voyez vous pas, disait M..., que je ne
+<p>&mdash;«Ne voyez vous pas, disait M..., que je ne
suis rien que par l'opinion qu'on a de moi; que
lorsque je m'abaisse je perds de ma force, et que
-je tombe lorsque je descends?»</p>
+je tombe lorsque je descends?»</p>
<p>&mdash;C'est une chose bien extraordinaire que deux
-auteurs pénétrés et panégyristes, l'un en vers,
+auteurs pénétrés et panégyristes, l'un en vers,
l'autre en prose, de l'amour immoral et libertin,
-Crébillon et Bernard, soient morts épris passionnément
+Crébillon et Bernard, soient morts épris passionnément
de deux filles. Si quelque chose est plus
-étonnant, c'est de voir l'amour sentimental posséder
+étonnant, c'est de voir l'amour sentimental posséder
madame de Voyer jusqu'au dernier moment,
et la passionner pour le vicomte de Noailles;
-tandis que, de son côté, M. de Voyer a laissé
-deux cassettes pleines de lettres céladoniques copiées
+tandis que, de son côté, M. de Voyer a laissé
+deux cassettes pleines de lettres céladoniques copiées
deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons,
-qui chantent pour déguiser leur peur.</p>
+qui chantent pour déguiser leur peur.</p>
-<p>&mdash;«Qu'un homme d'esprit, disait en riant
-M. de..., ait des doutes sur sa maîtresse, cela se
-conçoit; mais sur sa femme! il faut être bien
-bête.»</p>
+<p>&mdash;«Qu'un homme d'esprit, disait en riant
+M. de..., ait des doutes sur sa maîtresse, cela se
+conçoit; mais sur sa femme! il faut être bien
+bête.»</p>
-<p>&mdash;C'est un caractère curieux que celui de
+<p>&mdash;C'est un caractère curieux que celui de
M. L...; son esprit est plaisant et profond; son
<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
c&oelig;ur est fier et calme; son imagination est douce,
-vive et même passionnée.</p>
+vive et même passionnée.</p>
-<p>&mdash;Je demandais à M.... pourquoi il avait refusé
-plusieurs places; il me répondit: «Je ne veux
-rien de ce qui met un rôle à la place d'un homme.»</p>
+<p>&mdash;Je demandais à M.... pourquoi il avait refusé
+plusieurs places; il me répondit: «Je ne veux
+rien de ce qui met un rôle à la place d'un homme.»</p>
-<p>&mdash;«Dans le monde, disait M..., vous avez trois
+<p>&mdash;«Dans le monde, disait M..., vous avez trois
sortes d'amis: vos amis qui vous aiment, vos
amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis
-qui vous haïssent.»</p>
-
-<p>&mdash;M.... disait: «Je ne sais pourquoi madame
-de L.... désire tant que j'aille chez elle; car quand
-j'ai été quelque temps sans y aller, je la méprise
-moins.» On pourrait dire cela du monde en général.</p>
-
-<p>&mdash;D..., misantrope plaisant, me disait, à propos
-de la méchanceté des hommes: «Il n'y a que
-l'inutilité du premier déluge qui empêche Dieu
-d'en envoyer un second.»</p>
-
-<p>&mdash;On attribuait à la philosophie moderne le
-tort d'avoir multiplié le nombre des célibataires;
-sur quoi M.... dit: «Tant qu'on ne me prouvera
-pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés
+qui vous haïssent.»</p>
+
+<p>&mdash;M.... disait: «Je ne sais pourquoi madame
+de L.... désire tant que j'aille chez elle; car quand
+j'ai été quelque temps sans y aller, je la méprise
+moins.» On pourrait dire cela du monde en général.</p>
+
+<p>&mdash;D..., misantrope plaisant, me disait, à propos
+de la méchanceté des hommes: «Il n'y a que
+l'inutilité du premier déluge qui empêche Dieu
+d'en envoyer un second.»</p>
+
+<p>&mdash;On attribuait à la philosophie moderne le
+tort d'avoir multiplié le nombre des célibataires;
+sur quoi M.... dit: «Tant qu'on ne me prouvera
+pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés
pour faire les fonds de mademoiselle Bertin,
-et pour élever sa boutique, je croirai que le célibat
-pourrait bien avoir une autre cause.»</p>
+et pour élever sa boutique, je croirai que le célibat
+pourrait bien avoir une autre cause.»</p>
<p>M. de.... disait qu'il ne fallait rien lire dans les
-séances publiques de l'académie française, par-delà
-ce qui est imposé par les statuts; et il motivait
-son avis en disant: «En fait d'inutilités, il
-ne faut que le nécessaire.»</p>
+séances publiques de l'académie française, par-delà
+ce qui est imposé par les statuts; et il motivait
+son avis en disant: «En fait d'inutilités, il
+ne faut que le nécessaire.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
&mdash;N.... disait qu'il fallait toujours examiner si
-la liaison d'une femme et d'un homme est d'âme
-à âme, ou de corps à corps; si celle d'un particulier
+la liaison d'une femme et d'un homme est d'âme
+à âme, ou de corps à corps; si celle d'un particulier
et d'un homme en place ou d'un homme
-de la cour, est de sentiment à sentiment, ou de
-position à position, etc.</p>
+de la cour, est de sentiment à sentiment, ou de
+position à position, etc.</p>
-<p>&mdash;On proposait un mariage à M...; il répondit:
-«Il y a deux choses que j'ai toujours aimées à
-la folie; ce sont les femmes et le célibat. J'ai perdu
-ma première passion, il faut que je conserve la
-seconde.»</p>
+<p>&mdash;On proposait un mariage à M...; il répondit:
+«Il y a deux choses que j'ai toujours aimées à
+la folie; ce sont les femmes et le célibat. J'ai perdu
+ma première passion, il faut que je conserve la
+seconde.»</p>
-<p>&mdash;«La rareté d'un sentiment vrai fait que je
-m'arrête quelquefois dans les rues à regarder un
+<p>&mdash;«La rareté d'un sentiment vrai fait que je
+m'arrête quelquefois dans les rues à regarder un
chien ronger un os: c'est au retour de Versailles,
Marly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis
-plus curieux de ce spectacle.»</p>
+plus curieux de ce spectacle.»</p>
-<p>&mdash;M. Thomas me disait un jour: «Je n'ai pas
+<p>&mdash;M. Thomas me disait un jour: «Je n'ai pas
besoin de mes contemporains; mais j'ai besoin de
-la postérité.» Il aimait beaucoup la gloire. «Beau
-résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se
+la postérité.» Il aimait beaucoup la gloire. «Beau
+résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se
passer des vivans, pour avoir besoin de ceux qui
-ne sont pas nés!»</p>
+ne sont pas nés!»</p>
-<p>&mdash;N.... disait à M. Barthe: «Depuis dix ans que
-je vous connais, j'ai toujours cru qu'il était impossible
-d'être votre ami; mais je me suis trompé;
+<p>&mdash;N.... disait à M. Barthe: «Depuis dix ans que
+je vous connais, j'ai toujours cru qu'il était impossible
+d'être votre ami; mais je me suis trompé;
il y en aurait un moyen.&mdash;Et lequel?&mdash;Celui de
-faire une parfaite abnégation de soi, et d'adorer
-sans cesse votre égoïsme.»</p>
+faire une parfaite abnégation de soi, et d'adorer
+sans cesse votre égoïsme.»</p>
-<p>&mdash;M. de R... était autrefois moins dur et moins
-dénigrant qu'aujourd'hui; il a usé toute son indulgence;
+<p>&mdash;M. de R... était autrefois moins dur et moins
+dénigrant qu'aujourd'hui; il a usé toute son indulgence;
<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
et le peu qui lui en reste, il le garde pour
lui.</p>
-<p>&mdash;M.... disait que le désavantage d'être au-dessous
-des princes est richement compensé par
-l'avantage d'en être loin.</p>
+<p>&mdash;M.... disait que le désavantage d'être au-dessous
+des princes est richement compensé par
+l'avantage d'en être loin.</p>
-<p>&mdash;On proposait à un célibataire de se marier.
-Il répondit par de la plaisanterie; et comme il y
-avait mis beaucoup d'esprit, on lui dit: «Votre
-femme ne s'ennuierait pas.» Sur quoi il répondit:
-«Si elle était jolie, sûrement elle s'amuserait
-tout comme une autre.»</p>
+<p>&mdash;On proposait à un célibataire de se marier.
+Il répondit par de la plaisanterie; et comme il y
+avait mis beaucoup d'esprit, on lui dit: «Votre
+femme ne s'ennuierait pas.» Sur quoi il répondit:
+«Si elle était jolie, sûrement elle s'amuserait
+tout comme une autre.»</p>
-<p>&mdash;On accusait M..... d'être misantrope. «Moi,
-dit-il, je ne le suis pas; mais j'ai bien pensé l'être,
+<p>&mdash;On accusait M..... d'être misantrope. «Moi,
+dit-il, je ne le suis pas; mais j'ai bien pensé l'être,
et j'ai vraiment bien fait d'y mettre ordre.&mdash;Qu'avez-vous
-fait pour l'empêcher? Je me suis fait
-solitaire.»</p>
+fait pour l'empêcher? Je me suis fait
+solitaire.»</p>
<p>&mdash;Il est temps, disait M......., que la philosophie
ait aussi son <em>index</em>, comme l'inquisition de
Rome et de Madrid. Il faut qu'elle fasse une liste
des livres qu'elle proscrit, et cette proscription
-sera plus considérable que celle de sa rivale.
-Dans les livres même qu'elle approuve en général,
-combien d'idées particulières ne condamnerait-elle
-pas comme contraires à la morale, et même
-au bon sens!»</p>
+sera plus considérable que celle de sa rivale.
+Dans les livres même qu'elle approuve en général,
+combien d'idées particulières ne condamnerait-elle
+pas comme contraires à la morale, et même
+au bon sens!»</p>
-<p>&mdash;«Ce jour-là je fus très-aimable, point brutal,
-me disait M. S..., qui était en effet l'un et l'autre.»</p>
+<p>&mdash;«Ce jour-là je fus très-aimable, point brutal,
+me disait M. S..., qui était en effet l'un et l'autre.»</p>
<p>&mdash;M...., qui venait de publier un ouvrage qui
-avait beaucoup réussi, était sollicité d'en publier
+avait beaucoup réussi, était sollicité d'en publier
un second, dont ses amis faisaient grand cas.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-«Non, dit-il, il faut laisser à l'envie le temps d'essuyer
-son écume.»</p>
+«Non, dit-il, il faut laisser à l'envie le temps d'essuyer
+son écume.»</p>
-<p>&mdash;M.... me dit un jour plaisamment, à propos
-des femmes et de leurs défauts: «Il faut choisir
-d'aimer les femmes ou de les connaître: il n'y a
-pas de milieu.»</p>
+<p>&mdash;M.... me dit un jour plaisamment, à propos
+des femmes et de leurs défauts: «Il faut choisir
+d'aimer les femmes ou de les connaître: il n'y a
+pas de milieu.»</p>
<p>&mdash;M...., jeune homme, me demandait pourquoi
-madame de B.... avait refusé son hommage qu'il
-lui offrait, pour courir après celui de M. de L....,
-qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis:
-«Mon cher ami, Gênes, riche et puissante, a offert
-sa souveraineté à plusieurs rois qui l'ont refusée;
+madame de B.... avait refusé son hommage qu'il
+lui offrait, pour courir après celui de M. de L....,
+qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis:
+«Mon cher ami, Gênes, riche et puissante, a offert
+sa souveraineté à plusieurs rois qui l'ont refusée;
et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne
-produit que des châtaignes, mais qui était fière et
-indépendante.»</p>
+produit que des châtaignes, mais qui était fière et
+indépendante.»</p>
<p>&mdash;Un des parens de M. de Vergennes lui demandait
-pourquoi il avait laissé arriver au ministère
-de Paris le baron de Breteuil, qui était dans
-le cas de lui succéder. «C'est que, dit-il, c'est un
-homme qui, ayant toujours vécu dans le pays
-étranger, n'est pas connu ici; c'est qu'il a une
-réputation usurpée; que quantité de gens le
-croient digne du ministère: il faut les détromper,
-le mettre en évidence, et faire voir ce que c'est
-que le baron de Breteuil.»</p>
-
-<p>&mdash;On reprochait à M. L...., homme de lettres,
-de ne plus rien donner au public. «Que voulez-vous
-qu'on imprime, dit-il, dans un pays où l'almanach
-de Liége est défendu de temps en temps?»</p>
-
-<p>&mdash;M........ disait de M. de La Reynière, chez
+pourquoi il avait laissé arriver au ministère
+de Paris le baron de Breteuil, qui était dans
+le cas de lui succéder. «C'est que, dit-il, c'est un
+homme qui, ayant toujours vécu dans le pays
+étranger, n'est pas connu ici; c'est qu'il a une
+réputation usurpée; que quantité de gens le
+croient digne du ministère: il faut les détromper,
+le mettre en évidence, et faire voir ce que c'est
+que le baron de Breteuil.»</p>
+
+<p>&mdash;On reprochait à M. L...., homme de lettres,
+de ne plus rien donner au public. «Que voulez-vous
+qu'on imprime, dit-il, dans un pays où l'almanach
+de Liége est défendu de temps en temps?»</p>
+
+<p>&mdash;M........ disait de M. de La Reynière, chez
<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
qui tout le monde va pour sa table, et qu'on
-trouve très-ennuyeux: «On le mange, mais on
-ne le digère pas.»</p>
+trouve très-ennuyeux: «On le mange, mais on
+ne le digère pas.»</p>
-<p>&mdash;M. de F......., qui avait vu à sa femme plusieurs
+<p>&mdash;M. de F......., qui avait vu à sa femme plusieurs
amans, et qui avait toujours joui de temps
-en temps de ses droits d'époux, s'avisa un soir
-de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. «Eh
+en temps de ses droits d'époux, s'avisa un soir
+de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. «Eh
quoi! lui dit-elle, ne savez-vous pas que je suis
en affaire avec M....?&mdash;Belle raison, dit-il! ne
-m'avez-vous pas laissé mes droits quand vous
-aviez L...., S...., N...., B... T...? Oh! quelle différence!
-était-ce de l'amour que j'avais pour eux?
+m'avez-vous pas laissé mes droits quand vous
+aviez L...., S...., N...., B... T...? Oh! quelle différence!
+était-ce de l'amour que j'avais pour eux?
Rien, pures fantaisies; mais avec M...... c'est un
-sentiment: c'est à la vie et à la mort.&mdash;Ah!
-je ne savais pas cela; n'en parlons plus.» Et en
+sentiment: c'est à la vie et à la mort.&mdash;Ah!
+je ne savais pas cela; n'en parlons plus.» Et en
effet tout fut dit. M. de R....., qui entendait conter
-cette histoire, s'écria: «Mon Dieu! que je
-vous remercie d'avoir amené le mariage à produire
-de pareilles gentillesses!»</p>
-
-<p>&mdash;«Mes ennemis ne peuvent rien contre moi,
-disait M.....; car ils ne peuvent m'ôter la faculté
-de bien penser, ni celle de bien faire.»</p>
-
-<p>&mdash;Je demandais à M.... s'il se marierait. Il me
-répondit: «Pourquoi faire? pour payer au roi de
-France la capitation et les trois vingtièmes après
-ma mort?»</p>
-
-<p>&mdash;M. de.... demandait à l'évêque de... une maison
-de campagne où il n'allait jamais. Celui-ci lui
-répondit: «Ne savez-vous pas qu'il faut toujours
-avoir un endroit où l'on n'aille point, et où
+cette histoire, s'écria: «Mon Dieu! que je
+vous remercie d'avoir amené le mariage à produire
+de pareilles gentillesses!»</p>
+
+<p>&mdash;«Mes ennemis ne peuvent rien contre moi,
+disait M.....; car ils ne peuvent m'ôter la faculté
+de bien penser, ni celle de bien faire.»</p>
+
+<p>&mdash;Je demandais à M.... s'il se marierait. Il me
+répondit: «Pourquoi faire? pour payer au roi de
+France la capitation et les trois vingtièmes après
+ma mort?»</p>
+
+<p>&mdash;M. de.... demandait à l'évêque de... une maison
+de campagne où il n'allait jamais. Celui-ci lui
+répondit: «Ne savez-vous pas qu'il faut toujours
+avoir un endroit où l'on n'aille point, et où
<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
l'on croie que l'on serait heureux si on y allait?
-M. de....., après un instant de silence, répondit:
-«Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune du
-paradis.»</p>
+M. de....., après un instant de silence, répondit:
+«Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune du
+paradis.»</p>
-<p>&mdash;Milton, après le rétablissement de Charles II,
-était dans le cas de reprendre une place très-lucrative
+<p>&mdash;Milton, après le rétablissement de Charles II,
+était dans le cas de reprendre une place très-lucrative
qu'il avait perdue; sa femme l'y exhortait;
-il lui répondit: «Vous êtes femme, et vous
+il lui répondit: «Vous êtes femme, et vous
voulez avoir un carrosse; moi, je veux vivre et
-mourir en honnête homme.»</p>
+mourir en honnête homme.»</p>
<p>&mdash;Je pressais M. de L..... d'oublier les torts de
-M. de B..... qui l'avait autrefois obligé; il me répondit:
-«Dieu a recommandé le pardon des injures;
-il n'a point recommandé celui des bienfaits.»</p>
+M. de B..... qui l'avait autrefois obligé; il me répondit:
+«Dieu a recommandé le pardon des injures;
+il n'a point recommandé celui des bienfaits.»</p>
-<p>&mdash;M...... me disait: «Je ne regarde le roi de
+<p>&mdash;M...... me disait: «Je ne regarde le roi de
France que comme le roi d'environ cent mille
hommes, auxquels il partage et sacrifie la sueur,
-le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions
+le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions
neuf cents mille hommes, dans des proportions
-déterminées par les idées féodales, militaires,
+déterminées par les idées féodales, militaires,
anti-morales et anti-politiques qui avilissent l'Europe
-depuis vingt siècles.»</p>
+depuis vingt siècles.»</p>
<p>&mdash;M. de Calonne, voulant introduire des femmes
dans son cabinet, trouva que la clef n'entrait
-point dans la serrure. Il lâcha un f...... d'impatience;
-et, sentant sa faute: «Pardon, mesdames,
+point dans la serrure. Il lâcha un f...... d'impatience;
+et, sentant sa faute: «Pardon, mesdames,
dit-il! j'ai fait bien des affaires dans ma vie, et
-j'ai vu qu'il n'y a qu'un mot qui serve.» En effet,
+j'ai vu qu'il n'y a qu'un mot qui serve.» En effet,
la clef entra tout de suite.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-&mdash;Je demandais à M..... pourquoi, en se condamnant
-à l'obscurité, il se dérobait au bien qu'on
-pouvait lui faire. «Les hommes, me dit-il, ne
-peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli.»</p>
+&mdash;Je demandais à M..... pourquoi, en se condamnant
+à l'obscurité, il se dérobait au bien qu'on
+pouvait lui faire. «Les hommes, me dit-il, ne
+peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli.»</p>
-<p>&mdash;M. de... promettait je ne sais quoi à M. L....,
-et jurait foi de gentilhomme. Celui-ci lui dit: «Si
-cela vous est égal, ne pourriez-vous pas dire foi
-d'honnête homme?»</p>
+<p>&mdash;M. de... promettait je ne sais quoi à M. L....,
+et jurait foi de gentilhomme. Celui-ci lui dit: «Si
+cela vous est égal, ne pourriez-vous pas dire foi
+d'honnête homme?»</p>
<p>&mdash;Le fameux Ben-Johnson disait que tous ceux
-qui avaient pris les Muses pour femmes étaient
+qui avaient pris les Muses pour femmes étaient
morts de faim, et que ceux qui les avaient prises
-pour maîtresses s'en étaient fort bien trouvés.
-Cela revient assez à ce que j'ai ouï dire à Diderot,
-qu'un homme de lettres sensé pouvait être l'amant
+pour maîtresses s'en étaient fort bien trouvés.
+Cela revient assez à ce que j'ai ouï dire à Diderot,
+qu'un homme de lettres sensé pouvait être l'amant
d'une femme qui fait un livre; mais ne devait
-être le mari que de celle qui sait faire une chemise.
-Il y a mieux que tout cela: c'est de n'être
+être le mari que de celle qui sait faire une chemise.
+Il y a mieux que tout cela: c'est de n'être
ni l'amant de celle qui fait un livre, ni le mari
d'aucune.</p>
-<p>&mdash;«J'espère qu'un jour, disait M...., au sortir
-de l'assemblée nationale, présidée par un juif,
-j'assisterai au mariage d'un catholique séparé par
-divorce de sa première femme luthérienne, et
-épousant une jeune anabaptiste; qu'ensuite nous
-irons dîner chez le curé, qui nous présentera sa
+<p>&mdash;«J'espère qu'un jour, disait M...., au sortir
+de l'assemblée nationale, présidée par un juif,
+j'assisterai au mariage d'un catholique séparé par
+divorce de sa première femme luthérienne, et
+épousant une jeune anabaptiste; qu'ensuite nous
+irons dîner chez le curé, qui nous présentera sa
femme, jeune personne de la religion anglicane,
-qu'il aura lui-même épousée en secondes noces,
-étant fille d'une calviniste.»</p>
+qu'il aura lui-même épousée en secondes noces,
+étant fille d'une calviniste.»</p>
-<p>&mdash;«Ce doit être, me disait M. de M......., un
-homme très-vulgaire, que celui qui dit à la fortune:
+<p>&mdash;«Ce doit être, me disait M. de M......., un
+homme très-vulgaire, que celui qui dit à la fortune:
<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-«Je ne veux de toi qu'à telle condition; tu
-subiras le joug que je veux t'imposer»; et qui
-dit à la gloire: «Tu n'es qu'une fille à qui je veux
+«Je ne veux de toi qu'à telle condition; tu
+subiras le joug que je veux t'imposer»; et qui
+dit à la gloire: «Tu n'es qu'une fille à qui je veux
bien faire quelques caresses, mais que je repousserai
-si tu en risques avec moi de trop familières
-et qui ne conviennent pas.» C'était lui-même
-qu'il peignait; et tel est en effet son caractère.</p>
+si tu en risques avec moi de trop familières
+et qui ne conviennent pas.» C'était lui-même
+qu'il peignait; et tel est en effet son caractère.</p>
-<p>&mdash;On disait d'un courtisan léger, mais non
-corrompu: «Il a pris de la poussière dans le tourbillon;
-mais il n'a pas pris de tache dans la boue.»</p>
+<p>&mdash;On disait d'un courtisan léger, mais non
+corrompu: «Il a pris de la poussière dans le tourbillon;
+mais il n'a pas pris de tache dans la boue.»</p>
<p>&mdash;M....... disait qu'il fallait qu'un philosophe
-commençât par avoir le bonheur des morts, celui
-de ne pas souffrir et d'être tranquille; puis celui
-des vivans, de penser, sentir et s'amuser.»</p>
+commençât par avoir le bonheur des morts, celui
+de ne pas souffrir et d'être tranquille; puis celui
+des vivans, de penser, sentir et s'amuser.»</p>
<p>&mdash;M. de Vergennes n'aimait pas les gens de
-lettres, et on remarqua qu'aucun écrivain distingué
+lettres, et on remarqua qu'aucun écrivain distingué
n'avait fait des vers sur la paix de 1783; sur
-quoi quelqu'un disait: «Il y en a deux raisons;
-il ne donne rien aux poètes et ne prête pas à la
-poésie.»</p>
+quoi quelqu'un disait: «Il y en a deux raisons;
+il ne donne rien aux poètes et ne prête pas à la
+poésie.»</p>
-<p>&mdash;Je demandais à M.... quelle était sa raison
-de refuser un mariage avantageux. «Je ne veux
+<p>&mdash;Je demandais à M.... quelle était sa raison
+de refuser un mariage avantageux. «Je ne veux
point me marier, dit-il, dans la crainte d'avoir
-un fils qui me ressemble.» Comme j'étais surpris,
-vu que c'est un très-honnête homme: «Oui, dit-il,
-oui, dans la crainte d'avoir un fils qui, étant
+un fils qui me ressemble.» Comme j'étais surpris,
+vu que c'est un très-honnête homme: «Oui, dit-il,
+oui, dans la crainte d'avoir un fils qui, étant
pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter,
-ni ramper, et ait à subir les mêmes épreuves
-que moi.»</p>
+ni ramper, et ait à subir les mêmes épreuves
+que moi.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
&mdash;Une femme parlait emphatiquement de sa
vertu, et ne voulait plus, disait-elle, entendre parler
-d'amour. Un homme d'esprit dit là-dessus:
-«A quoi bon toute cette forfanterie? ne peut-on
-pas trouver un amant sans dire cela?»</p>
+d'amour. Un homme d'esprit dit là-dessus:
+«A quoi bon toute cette forfanterie? ne peut-on
+pas trouver un amant sans dire cela?»</p>
-<p>&mdash;Dans le temps de l'assemblée des notables,
+<p>&mdash;Dans le temps de l'assemblée des notables,
un homme voulait faire parler le perroquet de
-madame de.... «Ne vous fatiguez pas, lui dit elle,
+madame de.... «Ne vous fatiguez pas, lui dit elle,
il n'ouvre jamais le bec.&mdash;Comment avez-vous
un perroquet qui ne dit mot? Ayez-en un qui
-dise au moins: <em>Vive le roi!</em>&mdash;Dieu m'en préserve,
+dise au moins: <em>Vive le roi!</em>&mdash;Dieu m'en préserve,
dit-elle: un perroquet disant vive le roi!
-je ne l'aurais plus; on en aurait fait un notable.»</p>
+je ne l'aurais plus; on en aurait fait un notable.»</p>
-<p>&mdash;Un malheureux portier, à qui les enfans de
-son maître refusèrent de payer un legs de mille
-livres, qu'il pouvait réclamer par justice, me dit:
-«Voulez-vous, monsieur, que j'aille plaider contre
+<p>&mdash;Un malheureux portier, à qui les enfans de
+son maître refusèrent de payer un legs de mille
+livres, qu'il pouvait réclamer par justice, me dit:
+«Voulez-vous, monsieur, que j'aille plaider contre
les enfans d'un homme que j'ai servi vingt-cinq
-ans, et que je sers eux-mêmes depuis quinze?»
-Il se faisait, de leur injustice même, une raison
-d'être généreux à leur égard.</p>
-
-<p>&mdash;On demandait à M......... pourquoi la nature
-avait rendu l'amour indépendant de notre raison.
-«C'est, dit-il, parce que la nature ne songe qu'au
-maintien de l'espèce; et, pour la perpétuer, elle
-n'a que faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je
-m'adresse à une servante de cabaret ou à une
-fille, le but de la nature peut-être aussi bien
-rempli, que si j'eusse obtenu Clarisse après deux
+ans, et que je sers eux-mêmes depuis quinze?»
+Il se faisait, de leur injustice même, une raison
+d'être généreux à leur égard.</p>
+
+<p>&mdash;On demandait à M......... pourquoi la nature
+avait rendu l'amour indépendant de notre raison.
+«C'est, dit-il, parce que la nature ne songe qu'au
+maintien de l'espèce; et, pour la perpétuer, elle
+n'a que faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je
+m'adresse à une servante de cabaret ou à une
+fille, le but de la nature peut-être aussi bien
+rempli, que si j'eusse obtenu Clarisse après deux
ans de soins; au lieu que ma raison me sauverait
<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-de la servante, de la fille, et de Clarisse même
-peut-être. A ne consulter que la raison, quel est
-l'homme qui voudrait être père et se préparer
+de la servante, de la fille, et de Clarisse même
+peut-être. A ne consulter que la raison, quel est
+l'homme qui voudrait être père et se préparer
tant de soucis pour un long avenir? Quelle femme,
-pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait
-une maladie d'une année entière? la nature,
-en nous dérobant à notre raison, assure
-mieux son empire; et voilà pourquoi elle a mis
-de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour,
-Marc-Aurèle et son palefrenier.»</p>
-
-<p>&mdash;M...... est un homme mobile, dont l'âme est
-ouverte à toutes les impressions, dépendant de
+pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait
+une maladie d'une année entière? la nature,
+en nous dérobant à notre raison, assure
+mieux son empire; et voilà pourquoi elle a mis
+de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour,
+Marc-Aurèle et son palefrenier.»</p>
+
+<p>&mdash;M...... est un homme mobile, dont l'âme est
+ouverte à toutes les impressions, dépendant de
ce qu'il voit, de ce qu'il entend, ayant une larme
-prête pour la belle action qu'on lui raconte, et
+prête pour la belle action qu'on lui raconte, et
un sourire pour le ridicule qu'un sot essaye de
jeter sur elle.</p>
-<p>&mdash;M..... prétend que le monde le plus choisi
-est entièrement conforme à la description qui lui
+<p>&mdash;M..... prétend que le monde le plus choisi
+est entièrement conforme à la description qui lui
fut faite d'un mauvais lieu, par une jeune personne
qui y logeait. Il la rencontre au Vaux-hall;
il s'approche d'elle, et lui demande en quel endroit
on pourrait la voir seule pour lui confier
-quelques petits secrets. «Monsieur, dit-elle, je
-demeure chez madame....... C'est un lieu très-honnête,
-où il ne va que des gens comme il faut, la
-plupart en carrosse; une porte cochère, un joli
-salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y
+quelques petits secrets. «Monsieur, dit-elle, je
+demeure chez madame....... C'est un lieu très-honnête,
+où il ne va que des gens comme il faut, la
+plupart en carrosse; une porte cochère, un joli
+salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y
soupe quelquefois et on est servi en vaisselle
-plate.&mdash;Comment donc, mademoiselle! j'ai vécu
+plate.&mdash;Comment donc, mademoiselle! j'ai vécu
en bonne compagnie, et je n'ai rien vu de mieux
<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
que cela.&mdash;Ni moi non plus, qui ai pourtant
-habité presque toutes ces sortes de maisons.»
+habité presque toutes ces sortes de maisons.»
M....... reprenait toutes les circonstances, et faisait
-voir qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliquât
+voir qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliquât
au monde tel qu'il est.</p>
<p>&mdash;M....... jouit excessivement des ridicules qu'il
-peut saisir et apercevoir dans le monde. Il paraît
-même charmé lorsqu'il voit quelqu'injustice
-absurde, des places données à contre-sens, des
+peut saisir et apercevoir dans le monde. Il paraît
+même charmé lorsqu'il voit quelqu'injustice
+absurde, des places données à contre-sens, des
contradictions ridicules dans la conduite de ceux
-qui gouvernent, des scandales de toute espèce
-que la société offre trop souvent. D'abord j'ai
-cru qu'il était méchant; mais, en le fréquentant
-davantage, j'ai démêlé à quel principe appartient
-cette étrange manière de voir; c'est un sentiment
-honnête, une indignation vertueuse qui l'a rendu
-long-temps malheureux, et à laquelle il a substitué
+qui gouvernent, des scandales de toute espèce
+que la société offre trop souvent. D'abord j'ai
+cru qu'il était méchant; mais, en le fréquentant
+davantage, j'ai démêlé à quel principe appartient
+cette étrange manière de voir; c'est un sentiment
+honnête, une indignation vertueuse qui l'a rendu
+long-temps malheureux, et à laquelle il a substitué
une habitude de plaisanterie, qui voudrait
-n'être que gaie, mais qui, devenant quelquefois
-amère et <em>sarcasmatique</em>, dénonce la source dont
+n'être que gaie, mais qui, devenant quelquefois
+amère et <em>sarcasmatique</em>, dénonce la source dont
elle part.</p>
-<p>&mdash;Les amitiés de N....... ne sont autre chose
-que le rapport de ses intérêts avec ceux de ses
-prétendus amis. Ses amours ne sont que le produit
+<p>&mdash;Les amitiés de N....... ne sont autre chose
+que le rapport de ses intérêts avec ceux de ses
+prétendus amis. Ses amours ne sont que le produit
de quelques bonnes digestions. Tout ce qui
-est au-dessus ou au-delà n'existe point pour lui.
-Un mouvement noble et désintéressé en amitié,
-un sentiment délicat lui paraissent une folie non
+est au-dessus ou au-delà n'existe point pour lui.
+Un mouvement noble et désintéressé en amitié,
+un sentiment délicat lui paraissent une folie non
moins absurde que celle qui fait mettre un
homme aux Petites-Maisons.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-&mdash;M. de Ségur ayant publié une ordonnance
-qui obligeait à ne recevoir dans le corps de l'artillerie
+&mdash;M. de Ségur ayant publié une ordonnance
+qui obligeait à ne recevoir dans le corps de l'artillerie
que des gentilshommes, et d'une autre part
ces fonctions n'admettant que des gens instruits,
-il arriva une chose plaisante: c'est que l'abbé
-Bossut, examinateur des élèves, ne donna d'attestation
-qu'à des roturiers, et Cherin, qu'à des
-gentilshommes. Sur une centaines d'élèves, il n'y
+il arriva une chose plaisante: c'est que l'abbé
+Bossut, examinateur des élèves, ne donna d'attestation
+qu'à des roturiers, et Cherin, qu'à des
+gentilshommes. Sur une centaines d'élèves, il n'y
en eut que quatre ou cinq qui remplirent les deux
conditions.</p>
<p>&mdash;M. de L..... me disait, relativement au plaisir
des femmes, que lorsqu'on cesse de pouvoir
-être prodigue, il faut devenir avare, et qu'en ce
-genre celui qui cesse d'être riche commence à
-être pauvre. «Pour moi, dit-il, aussitôt que j'ai
-été obligé de distinguer entre la lettre de change
-payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai
-quitté la banque.»</p>
-
-<p>&mdash;Un homme de lettres à qui un grand seigneur
-faisait sentir la supériorité de son rang,
-lui dit: «Monsieur le duc, je n'ignore pas ce
+être prodigue, il faut devenir avare, et qu'en ce
+genre celui qui cesse d'être riche commence à
+être pauvre. «Pour moi, dit-il, aussitôt que j'ai
+été obligé de distinguer entre la lettre de change
+payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai
+quitté la banque.»</p>
+
+<p>&mdash;Un homme de lettres à qui un grand seigneur
+faisait sentir la supériorité de son rang,
+lui dit: «Monsieur le duc, je n'ignore pas ce
que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il est
-plus aisé d'être au-dessus de moi qu'à côté.»</p>
+plus aisé d'être au-dessus de moi qu'à côté.»</p>
<p>&mdash;Madame de L..... est coquette avec illusion,
-en se trompant elle-même. Madame de B..... l'est
+en se trompant elle-même. Madame de B..... l'est
sans illusion; et il ne faut pas la chercher parmi
les dupes qu'elle fait.</p>
-<p>&mdash;Le maréchal de Noailles avait un procès au
-parlement avec un de ses fermiers. Huit à neuf
-conseillers se récusèrent, disant tous: «En qualité
+<p>&mdash;Le maréchal de Noailles avait un procès au
+parlement avec un de ses fermiers. Huit à neuf
+conseillers se récusèrent, disant tous: «En qualité
<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-de parent de M. de Noailles.» Et il l'étaient en
-effet au <em>huitantième</em> degré. Un conseiller, nommé
-M. Hurson, trouvant cette vanité ridicule, se leva,
-disant: «Je me récuse aussi.» Le premier président
-lui demanda en quelle qualité. Il répondit:
-«Comme parent du fermier.»</p>
-
-<p>&mdash;Madame de........ âgée de soixante-cinq ans,
-ayant épousé M......, âgé de vingt-deux, quelqu'un
-dit que c'était le mariage de Pyrame et de Baucis.</p>
-
-<p>&mdash;M....., à qui on reprochait son indifférence
-pour les femmes, disait: «Je puis dire sur elles
+de parent de M. de Noailles.» Et il l'étaient en
+effet au <em>huitantième</em> degré. Un conseiller, nommé
+M. Hurson, trouvant cette vanité ridicule, se leva,
+disant: «Je me récuse aussi.» Le premier président
+lui demanda en quelle qualité. Il répondit:
+«Comme parent du fermier.»</p>
+
+<p>&mdash;Madame de........ âgée de soixante-cinq ans,
+ayant épousé M......, âgé de vingt-deux, quelqu'un
+dit que c'était le mariage de Pyrame et de Baucis.</p>
+
+<p>&mdash;M....., à qui on reprochait son indifférence
+pour les femmes, disait: «Je puis dire sur elles
ce que madame de C...... disait sur les enfans: j'ai
-dans la tête un fils dont je n'ai jamais pu accoucher;
+dans la tête un fils dont je n'ai jamais pu accoucher;
j'ai dans l'esprit une femme <em>comme il y en a
-peu</em>, qui me préserve des femmes comme il y
-en a beaucoup; j'ai bien des obligations à cette
-femme-là.</p>
+peu</em>, qui me préserve des femmes comme il y
+en a beaucoup; j'ai bien des obligations à cette
+femme-là.</p>
-<p>&mdash;«Ce qui me paraît le plus comique dans le
+<p>&mdash;«Ce qui me paraît le plus comique dans le
monde civil, disait M....., c'est le mariage, c'est
-l'état de mari; ce qui me paraît le plus triste
-dans le monde politique, c'est la royauté, c'est le
-métier de roi. Voilà les deux choses qui m'égaient
+l'état de mari; ce qui me paraît le plus triste
+dans le monde politique, c'est la royauté, c'est le
+métier de roi. Voilà les deux choses qui m'égaient
le plus: ce sont les deux sources intarissables de
mes plaisanteries. Ainsi, qui me marierait et me
-ferait roi, m'ôterait à la fois une partie de mon esprit
-et de ma gaîté.»</p>
+ferait roi, m'ôterait à la fois une partie de mon esprit
+et de ma gaîté.»</p>
-<p>&mdash;On avisait dans une société aux moyens de
-déplacer un mauvais ministre, déshonoré par
+<p>&mdash;On avisait dans une société aux moyens de
+déplacer un mauvais ministre, déshonoré par
vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit
-tout-à-coup: «Ne pourrait-on pas lui faire faire
+tout-à-coup: «Ne pourrait-on pas lui faire faire
<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-quelque opération raisonnable, quelque chose
-d'honnête, pour le faire chasser?»</p>
+quelque opération raisonnable, quelque chose
+d'honnête, pour le faire chasser?»</p>
-<p>&mdash;«Que peuvent pour moi, disait M......., les
+<p>&mdash;«Que peuvent pour moi, disait M......., les
grands et les princes? Peuvent-ils me rendre ma
-jeunesse ou m'ôter ma pensée, dont l'usage me
-console de tout?»</p>
+jeunesse ou m'ôter ma pensée, dont l'usage me
+console de tout?»</p>
-<p>&mdash;Madame de...... disait un jour à M.......: «Je
-ne saurais être à ma place dans votre esprit, parce
+<p>&mdash;Madame de...... disait un jour à M.......: «Je
+ne saurais être à ma place dans votre esprit, parce
que j'ai beaucoup vu pendant quelque temps
M. d'Ur...... Je vais vous en dire la raison, qui est
-en même-temps ma meilleure excuse. Je couchais
+en même-temps ma meilleure excuse. Je couchais
avec lui; et je hais si fort la mauvaise compagnie,
-qu'il n'y avait qu'une pareille raison qui pût me
-justifier à mes yeux, et, je m'imagine, aux vôtres.»</p>
+qu'il n'y avait qu'une pareille raison qui pût me
+justifier à mes yeux, et, je m'imagine, aux vôtres.»</p>
<p>&mdash;M. de B..... voyait madame de L...... tous les
-jours; le bruit courut qu'il allait l'épouser. Sur
-quoi il dit à l'un de ses amis: «Il y a peu d'hommes
-qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi,
-et réciproquement. Il serait bien étrange que,
-dans quinze ans d'amitié, nous n'eussions pas
-vu combien nous sommes antipathiques l'un à
-l'autre.»</p>
-
-<p>&mdash;«L'illusion, disait M......., ne fait d'effet sur
+jours; le bruit courut qu'il allait l'épouser. Sur
+quoi il dit à l'un de ses amis: «Il y a peu d'hommes
+qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi,
+et réciproquement. Il serait bien étrange que,
+dans quinze ans d'amitié, nous n'eussions pas
+vu combien nous sommes antipathiques l'un à
+l'autre.»</p>
+
+<p>&mdash;«L'illusion, disait M......., ne fait d'effet sur
moi, relativement aux personnes que j'aime, que
celui d'un verre sur un pastel. Il adoucit les traits
-sans changer les rapports ni les proportions.»</p>
+sans changer les rapports ni les proportions.»</p>
-<p>&mdash;On agitait dans une société la question: <em>Lequel
-était plus agréable de donner ou de recevoir</em>.
-Les uns prétendaient que c'était de donner; d'autres,
-que, quand l'amitié était parfaite, le plaisir
+<p>&mdash;On agitait dans une société la question: <em>Lequel
+était plus agréable de donner ou de recevoir</em>.
+Les uns prétendaient que c'était de donner; d'autres,
+que, quand l'amitié était parfaite, le plaisir
<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-de recevoir était peut-être aussi délicat et plus
-vif. Un homme d'esprit, à qui on demanda son
-avis, dit: «Je ne demanderais pas lequel des
-deux plaisirs est le plus vif; mais je préférerais
-celui de donner; il m'a semblé qu'au moins il
-était le plus durable; et j'ai toujours vu que c'était
-celui des deux dont on se souvenait plus long-temps.»</p>
-
-<p>&mdash;Les amis de M....... voulaient plier son caractère
-à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le
-même, disaient qu'il était incorrigible. Il leur répondit:
-«Si je n'étais pas incorrigible, il y a bien
-long-temps que je serais corrompu.»</p>
-
-<p>&mdash;«Je me refuse, disait M....., aux avances de
-M. de B......., parce que j'estime assez peu les qualités
+de recevoir était peut-être aussi délicat et plus
+vif. Un homme d'esprit, à qui on demanda son
+avis, dit: «Je ne demanderais pas lequel des
+deux plaisirs est le plus vif; mais je préférerais
+celui de donner; il m'a semblé qu'au moins il
+était le plus durable; et j'ai toujours vu que c'était
+celui des deux dont on se souvenait plus long-temps.»</p>
+
+<p>&mdash;Les amis de M....... voulaient plier son caractère
+à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le
+même, disaient qu'il était incorrigible. Il leur répondit:
+«Si je n'étais pas incorrigible, il y a bien
+long-temps que je serais corrompu.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je me refuse, disait M....., aux avances de
+M. de B......., parce que j'estime assez peu les qualités
pour lesquelles il me recherche, et que, s'il
-savait quelles sont les qualités pour lesquelles je
-m'estime, il me fermerait sa porte.»</p>
+savait quelles sont les qualités pour lesquelles je
+m'estime, il me fermerait sa porte.»</p>
-<p>&mdash;On reprochait à M. de.......... d'être le médecin
-<em>Tant-Pis</em>. «Cela vient, répondit-il, de ce que
-j'ai vu enterrer tous les malades du médecin <em>Tant-Mieux</em>.
+<p>&mdash;On reprochait à M. de.......... d'être le médecin
+<em>Tant-Pis</em>. «Cela vient, répondit-il, de ce que
+j'ai vu enterrer tous les malades du médecin <em>Tant-Mieux</em>.
Au moins, si les miens meurent, on n'a
-point à me reprocher d'être un sot.»</p>
+point à me reprocher d'être un sot.»</p>
-<p>&mdash;Un homme qui avait refusé d'avoir madame
-de Staël, disait: «A quoi sert l'esprit, s'il ne sert
-à n'avoir point madame de....?»</p>
+<p>&mdash;Un homme qui avait refusé d'avoir madame
+de Staël, disait: «A quoi sert l'esprit, s'il ne sert
+à n'avoir point madame de....?»</p>
-<p>&mdash;M. Joli de Fleuri, contrôleur-général
-en 1781, a dit à mon ami M. B....: «Vous parlez
+<p>&mdash;M. Joli de Fleuri, contrôleur-général
+en 1781, a dit à mon ami M. B....: «Vous parlez
toujours de nation; il n'y a point de nation. Il
faut dire le peuple; le peuple que nos plus anciens
<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-publicistes définissent: <em>Peuple serf, corvéable et
-taillable à merci et miséricorde</em>.»</p>
+publicistes définissent: <em>Peuple serf, corvéable et
+taillable à merci et miséricorde</em>.»</p>
-<p>&mdash;On offrait à M.... une place lucrative qui
-ne lui convenait pas; il répondit: Je sais qu'on
+<p>&mdash;On offrait à M.... une place lucrative qui
+ne lui convenait pas; il répondit: Je sais qu'on
vit avec de l'argent; mais je sais aussi qu'il ne faut
-pas vivre pour de l'argent.»</p>
+pas vivre pour de l'argent.»</p>
-<p>&mdash;Quelqu'un disait d'un homme très-personnel:
-«Il brûlerait votre maison pour se faire cuire
-deux &oelig;ufs.»</p>
+<p>&mdash;Quelqu'un disait d'un homme très-personnel:
+«Il brûlerait votre maison pour se faire cuire
+deux &oelig;ufs.»</p>
<p>Le duc de...., qui avait autrefois de l'esprit,
-qui recherchait la conversation des honnêtes gens,
-s'est mis, à cinquante ans, à mener la vie d'un
-courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles
-lui conviennent dans la décadence de son
+qui recherchait la conversation des honnêtes gens,
+s'est mis, à cinquante ans, à mener la vie d'un
+courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles
+lui conviennent dans la décadence de son
esprit, comme le jeu convient aux vieilles femmes.</p>
-<p>&mdash;Un homme, dont la santé s'était rétablie en
-assez peu de temps, et à qui on en demandait la
-raison, répondit: «C'est que je compte avec
-moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi.»</p>
+<p>&mdash;Un homme, dont la santé s'était rétablie en
+assez peu de temps, et à qui on en demandait la
+raison, répondit: «C'est que je compte avec
+moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi.»</p>
-<p>&mdash;«Je crois, disait M...., sur le duc de....,
-que son nom est son plus grand mérite, et qu'il
-a toutes les vertus qui se font dans une parcheminerie.»</p>
+<p>&mdash;«Je crois, disait M...., sur le duc de....,
+que son nom est son plus grand mérite, et qu'il
+a toutes les vertus qui se font dans une parcheminerie.»</p>
<p>&mdash;On accusait un jeune homme de la cour
-d'aimer les filles avec fureur. Il y avait là plusieurs
-femmes honnêtes et considérables avec
+d'aimer les filles avec fureur. Il y avait là plusieurs
+femmes honnêtes et considérables avec
qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis,
-qui était présent, répondit: «Exagération! méchanceté!
-il a aussi des femmes.»</p>
+qui était présent, répondit: «Exagération! méchanceté!
+il a aussi des femmes.»</p>
<p>M...., qui aimait beaucoup les femmes, me
<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-disait que leur commerce lui était nécessaire,
-pour tempérer la sévérité de ses pensées, et occuper
-la sensibilité de son âme. «J'ai, disait-il,
-du Tacite dans la tête, et du Tibulle dans le
-c&oelig;ur.»</p>
+disait que leur commerce lui était nécessaire,
+pour tempérer la sévérité de ses pensées, et occuper
+la sensibilité de son âme. «J'ai, disait-il,
+du Tacite dans la tête, et du Tibulle dans le
+c&oelig;ur.»</p>
-<p>&mdash;M. de L.... disait qu'on aurait dû appliquer
+<p>&mdash;M. de L.... disait qu'on aurait dû appliquer
au mariage la police relative aux maisons, qu'on
loue par un bail pour trois, six et neuf ans, avec
pouvoir d'acheter la maison si elle vous convient.</p>
-<p>&mdash;«La différence qu'il y a de vous à moi, me
-disait M...., c'est que vous avez dit à tous les
-masques: «Je vous connais;» et moi je leur ai
-laissé l'espérance de me tromper. Voilà pourquoi
-le monde m'est plus favorable qu'à vous. C'est
-au bal dont vous avez détruit l'intérêt pour les
-autres, et l'amusement pour vous-même.»</p>
+<p>&mdash;«La différence qu'il y a de vous à moi, me
+disait M...., c'est que vous avez dit à tous les
+masques: «Je vous connais;» et moi je leur ai
+laissé l'espérance de me tromper. Voilà pourquoi
+le monde m'est plus favorable qu'à vous. C'est
+au bal dont vous avez détruit l'intérêt pour les
+autres, et l'amusement pour vous-même.»</p>
-<p>&mdash;Quand M. de R... a passé une journée sans
-écrire, il répète le mot de Titus: «J'ai perdu un
-jour.»</p>
+<p>&mdash;Quand M. de R... a passé une journée sans
+écrire, il répète le mot de Titus: «J'ai perdu un
+jour.»</p>
-<p>&mdash;«L'homme, disait M...., est un sot animal,
-si j'en juge par moi.»</p>
+<p>&mdash;«L'homme, disait M...., est un sot animal,
+si j'en juge par moi.»</p>
-<p>&mdash;M.... avait, pour exprimer le mépris, une
-formule favorite: «C'est l'avant-dernier des
+<p>&mdash;M.... avait, pour exprimer le mépris, une
+formule favorite: «C'est l'avant-dernier des
hommes.&mdash;Pourquoi l'avant-dernier, lui demandait-on?&mdash;Pour
-ne décourager personne; car il
-y a presse.»</p>
+ne décourager personne; car il
+y a presse.»</p>
-<p>&mdash;«Au physique, disait M....., homme d'une
-santé délicate et d'un caractère très-fort, je suis
+<p>&mdash;«Au physique, disait M....., homme d'une
+santé délicate et d'un caractère très-fort, je suis
le roseau qui plie et ne rompt pas; au moral, je
-suis au contraire le chêne qui rompt et qui ne
+suis au contraire le chêne qui rompt et qui ne
<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-plie point. <i lang="la" xml:lang="la">Homo interior totus nervus</i>, dit Vanhelmont.»</p>
+plie point. <i lang="la" xml:lang="la">Homo interior totus nervus</i>, dit Vanhelmont.»</p>
-<p>&mdash;«J'ai connu, me disait M. de L....., âgé de
+<p>&mdash;«J'ai connu, me disait M. de L....., âgé de
quatre-vingt-onze ans, des hommes qui avaient
-un caractère grand, mais sans pureté; d'autres
-qui avaient un caractère pur, mais sans grandeur.»</p>
-
-<p>&mdash;M. de Condorcet avait reçu un bienfait de
-M. d'Anville; celui-ci avait recommandé le secret.
-Il fut gardé. Plusieurs années après, il se brouillèrent;
-alors M. de Condorcet révéla le secret du
-bienfait qu'il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami
-commun, instruit, demanda à M. de Condorcet la
-raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci répondit:
-«J'ai tû son bienfait tant que je l'ai aimé.
-Je parle, parce que je ne l'aime plus. C'était alors
-son secret; à présent, c'est le mien.»</p>
+un caractère grand, mais sans pureté; d'autres
+qui avaient un caractère pur, mais sans grandeur.»</p>
+
+<p>&mdash;M. de Condorcet avait reçu un bienfait de
+M. d'Anville; celui-ci avait recommandé le secret.
+Il fut gardé. Plusieurs années après, il se brouillèrent;
+alors M. de Condorcet révéla le secret du
+bienfait qu'il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami
+commun, instruit, demanda à M. de Condorcet la
+raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci répondit:
+«J'ai tû son bienfait tant que je l'ai aimé.
+Je parle, parce que je ne l'aime plus. C'était alors
+son secret; à présent, c'est le mien.»</p>
<p>&mdash;M...... disait du prince de Beauveau, grand
-puriste: «Quand je le rencontre dans ses promenades
+puriste: «Quand je le rencontre dans ses promenades
du matin, et que je passe dans l'ombre de
-son cheval (il se promène souvent à cheval pour
-sa santé), j'ai remarqué que je ne fais pas une
-faute de français de toute la journée.»</p>
+son cheval (il se promène souvent à cheval pour
+sa santé), j'ai remarqué que je ne fais pas une
+faute de français de toute la journée.»</p>
-<p>&mdash;N..... disait, qu'il s'étonnait toujours de ces
+<p>&mdash;N..... disait, qu'il s'étonnait toujours de ces
festins meurtriers qu'on se donne dans le monde.
-«Cela se concevrait entre parens qui héritent les
-uns des autres; mais entre amis qui n'héritent
-pas, quel peut en être l'objet?»</p>
+«Cela se concevrait entre parens qui héritent les
+uns des autres; mais entre amis qui n'héritent
+pas, quel peut en être l'objet?»</p>
-<p>&mdash;On engageait M. de.... à quitter une place,
-dont le titre seul faisait sa sûreté contre des
+<p>&mdash;On engageait M. de.... à quitter une place,
+dont le titre seul faisait sa sûreté contre des
<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-hommes puissans; il répondit: «On peut couper à
+hommes puissans; il répondit: «On peut couper à
Samson sa chevelure; mais il ne faut pas lui conseiller
-de prendre perruque.»</p>
+de prendre perruque.»</p>
-<p>&mdash;J'ai vu, disait M...., peu de fierté dont j'aie
-été content. Ce que je connais de mieux en ce
-genre, c'est celle de Satan dans le <cite>Paradis Perdu</cite>.»</p>
+<p>&mdash;J'ai vu, disait M...., peu de fierté dont j'aie
+été content. Ce que je connais de mieux en ce
+genre, c'est celle de Satan dans le <cite>Paradis Perdu</cite>.»</p>
-<p>&mdash;«Le bonheur, disait M...., n'est pas chose aisée.
-Il est très-difficile de le trouver en nous, et
-impossible de le trouver ailleurs.»</p>
+<p>&mdash;«Le bonheur, disait M...., n'est pas chose aisée.
+Il est très-difficile de le trouver en nous, et
+impossible de le trouver ailleurs.»</p>
-<p>&mdash;On disait que M.... était peu sociable. «Oui,
-dit un de ses amis, il est choqué de plusieurs
-choses qui dans la société choquent la nature.»</p>
+<p>&mdash;On disait que M.... était peu sociable. «Oui,
+dit un de ses amis, il est choqué de plusieurs
+choses qui dans la société choquent la nature.»</p>
-<p>&mdash;On fesait la guerre à M.... sur son goût pour
-la solitude; il répondit: «C'est que je suis plus
-accoutumé à mes défauts qu'à ceux d'autrui.»</p>
+<p>&mdash;On fesait la guerre à M.... sur son goût pour
+la solitude; il répondit: «C'est que je suis plus
+accoutumé à mes défauts qu'à ceux d'autrui.»</p>
-<p>&mdash;M. de...., se prétendant ami de M. Turgot,
-alla faire compliment à M. de Maurepas d'être
-délivré de M. Turgot.</p>
+<p>&mdash;M. de...., se prétendant ami de M. Turgot,
+alla faire compliment à M. de Maurepas d'être
+délivré de M. Turgot.</p>
-<p>Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le
-voir après sa disgrâce; et M. Turgot ayant eu besoin
+<p>Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le
+voir après sa disgrâce; et M. Turgot ayant eu besoin
de le voir, il lui donna un rendez-vous, non
-chez M. Turgot, non chez lui-même, mais chez
-Duplessis, au moment où il se faisait peindre.</p>
+chez M. Turgot, non chez lui-même, mais chez
+Duplessis, au moment où il se faisait peindre.</p>
-<p>Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert.....,
-qui n'était parti de Paris que huit jours après la
-mort de M. Turgot: «Moi qui ai vu M. Turgot
+<p>Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert.....,
+qui n'était parti de Paris que huit jours après la
+mort de M. Turgot: «Moi qui ai vu M. Turgot
dans tous les momens de sa vie, moi, son ami intime,
-qui lui ai fermé les yeux.»</p>
+qui lui ai fermé les yeux.»</p>
-<p>Il n'a commencé à braver M. Necker, que quand
-celui-ci fut très-mal avec M. de Maurepas; et
+<p>Il n'a commencé à braver M. Necker, que quand
+celui-ci fut très-mal avec M. de Maurepas; et
<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix avec
-Bourboulon, ennemi de Necker, qu'il méprisait
+à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix avec
+Bourboulon, ennemi de Necker, qu'il méprisait
tous les deux.</p>
-<p>Il passa sa vie à médire de M. de Calonne, qu'il
+<p>Il passa sa vie à médire de M. de Calonne, qu'il
a fini par loger; de M. de Vergennes, qu'il n'a
-cessé de capter, par le moyen d'Hénin, qu'il a ensuite
-mis à l'écart; il lui a substitué dans son
-amitié Renneval, dont il s'est servi pour faire
-faire un traitement très-considérable à M. Dornano,
-nommé pour présider à la démarcation des
+cessé de capter, par le moyen d'Hénin, qu'il a ensuite
+mis à l'écart; il lui a substitué dans son
+amitié Renneval, dont il s'est servi pour faire
+faire un traitement très-considérable à M. Dornano,
+nommé pour présider à la démarcation des
limites de France et d'Espagne.</p>
-<p>Incrédule, il fait maigre les vendredi et samedi
-à tout hasard. Il s'est fait donner cent mille
-livres du roi pour payer les dettes de son frère,
+<p>Incrédule, il fait maigre les vendredi et samedi
+à tout hasard. Il s'est fait donner cent mille
+livres du roi pour payer les dettes de son frère,
et a eu l'air de faire de son propre argent tout
ce qu'il a fait pour lui, comme frais pour son logement
-du Louvre, etc. Nommé tuteur du petit
-Bart....., à qui sa mère avait donné cent mille
-écus par testament, au préjudice de sa s&oelig;ur, madame
-de Verg....., il a fait une assemblée de famille,
-dans laquelle il a engagé le jeune homme
-à renoncer à son legs, à déchirer le testament; et,
-à la première faute de jeune homme qu'a faite
-son pupille, il s'est débarrassé de la tutelle.</p>
+du Louvre, etc. Nommé tuteur du petit
+Bart....., à qui sa mère avait donné cent mille
+écus par testament, au préjudice de sa s&oelig;ur, madame
+de Verg....., il a fait une assemblée de famille,
+dans laquelle il a engagé le jeune homme
+à renoncer à son legs, à déchirer le testament; et,
+à la première faute de jeune homme qu'a faite
+son pupille, il s'est débarrassé de la tutelle.</p>
<p>&mdash;On se souvient encore de la ridicule et excessive
-vanité de l'archevêque de Reims, Le Tellier-Louvois,
+vanité de l'archevêque de Reims, Le Tellier-Louvois,
sur son sang et sur sa naissance. On sait
-combien, de son temps, elle était célèbre dans
-toute la France. Voici une des occasions où elle
-se montra tout entière le plus plaisamment. Le
+combien, de son temps, elle était célèbre dans
+toute la France. Voici une des occasions où elle
+se montra tout entière le plus plaisamment. Le
<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-duc d'A..., absent de la cour depuis plusieurs années,
+duc d'A..., absent de la cour depuis plusieurs années,
revenu dans son gouvernement de Berri,
-allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il
-faisait un froid très-aigu. On lui dit qu'il fallait
-deux heures pour la remettre en état. Il vit un
-relais, et demanda pour qui c'était: on lui dit que
-c'était pour l'archevêque de Reims qui allait à
+allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il
+faisait un froid très-aigu. On lui dit qu'il fallait
+deux heures pour la remettre en état. Il vit un
+relais, et demanda pour qui c'était: on lui dit que
+c'était pour l'archevêque de Reims qui allait à
Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui,
-n'en réservant qu'un, auquel il recommanda de ne
-point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive.
+n'en réservant qu'un, auquel il recommanda de ne
+point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive.
Pendant qu'on attelait, le duc charge un
-des gens de l'archevêque de lui demander une
-place pour un honnête homme, dont la voiture
-vient de se briser, et qui est condamné à attendre
-deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique
-va et fait la commission. «Quel homme est-ce?
-dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut?&mdash;Je
-le crois, monseigneur; il a un air bien honnête.&mdash;Qu'appelles-tu
-bien honnête? est-il bien
+des gens de l'archevêque de lui demander une
+place pour un honnête homme, dont la voiture
+vient de se briser, et qui est condamné à attendre
+deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique
+va et fait la commission. «Quel homme est-ce?
+dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut?&mdash;Je
+le crois, monseigneur; il a un air bien honnête.&mdash;Qu'appelles-tu
+bien honnête? est-il bien
mis?&mdash;Monseigneur, simplement, mais bien.&mdash;A-t-il
des gens?&mdash;Monseigneur; je l'imagine.&mdash;Va-t-en
le savoir. (Le domestique va et revient).&mdash;Monseigneur,
-il les a envoyés devant à Versailles.&mdash;Ah!
+il les a envoyés devant à Versailles.&mdash;Ah!
c'est quelque chose. Mais ce n'est pas tout.
Demande-lui s'il est gentilhomme. (Le laquais
va et revient.)&mdash;Oui, monseigneur, il est gentilhomme.&mdash;A
la bonne heure: qu'il vienne, nous
-verrons ce que c'est.» Le duc arrive, salue. L'archevêque
-fait un signe de tête, se range à peine
+verrons ce que c'est.» Le duc arrive, salue. L'archevêque
+fait un signe de tête, se range à peine
pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit
<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-une croix de Saint-Louis. «Monsieur, dit-il au duc,
-je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je
-ne pouvais donner une place dans ma voiture à
+une croix de Saint-Louis. «Monsieur, dit-il au duc,
+je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je
+ne pouvais donner une place dans ma voiture à
un homme de rien: vous en conviendrez. Je sais
-que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce
+que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce
que je vois?&mdash;Oui, monseigneur.&mdash;Et vous allez
-à Versailles?&mdash;Oui, monseigneur.&mdash;Dans les bureaux,
-apparemment?&mdash;Non, je n'ai rien à faire dans
+à Versailles?&mdash;Oui, monseigneur.&mdash;Dans les bureaux,
+apparemment?&mdash;Non, je n'ai rien à faire dans
les bureaux. Je vais remercier...&mdash;Qui? M. de Louvois?&mdash;Non,
monseigneur, le roi.&mdash;Le roi! (Ici
-l'archevêque se recule et fait un peu de place.) Le
-roi vient donc de vous faire quelque grâce toute
-récente?&mdash;Non, monseigneur; c'est une longue
+l'archevêque se recule et fait un peu de place.) Le
+roi vient donc de vous faire quelque grâce toute
+récente?&mdash;Non, monseigneur; c'est une longue
histoire.&mdash;Contez toujours.&mdash;C'est qu'il y a deux
-ans j'ai marié ma fille à un homme peu riche
-(l'archevêque reprend un peu de l'espace qu'il a
-cédé dans la voiture), mais d'un très-grand
-nom (l'archevêque recède la place.)» Le duc
-continue: «Sa majesté avait bien voulu s'intéresser
-à ce mariage.... (l'archevêque fait beaucoup
-de place) et avait même promis à mon gendre
+ans j'ai marié ma fille à un homme peu riche
+(l'archevêque reprend un peu de l'espace qu'il a
+cédé dans la voiture), mais d'un très-grand
+nom (l'archevêque recède la place.)» Le duc
+continue: «Sa majesté avait bien voulu s'intéresser
+à ce mariage.... (l'archevêque fait beaucoup
+de place) et avait même promis à mon gendre
le premier gouvernement qui vaquerait.&mdash;Comment
donc? Un petit gouvernement sans doute!
De quelle ville?&mdash;Ce n'est pas d'une ville, monseigneur;
c'est d'une province.&mdash;D'une province,
-monsieur! crie l'archevêque, en reculant dans
+monsieur! crie l'archevêque, en reculant dans
l'angle de sa voiture; d'une province!&mdash;Oui, et
il va y en avoir un de vacant.&mdash;Lequel donc?&mdash;Le
mien, celui de Berri, que je veux faire passer
-à mon gendre.&mdash;Quoi! monsieur... Vous êtes
+à mon gendre.&mdash;Quoi! monsieur... Vous êtes
<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-gouverneur de?... Vous êtes donc le duc de?... (et
+gouverneur de?... Vous êtes donc le duc de?... (et
il veut descendre de sa voiture...) Mais, monsieur
le duc, que ne parliez vous? Mais cela est incroyable.
-Mais à quoi m'exposez-vous! Pardon de vous
+Mais à quoi m'exposez-vous! Pardon de vous
avoir fait attendre...... Ce maraud de laquais qui
ne me dit pas.... Je suis bien heureux encore d'avoir
-cru, sur votre parole, que vous étiez gentilhomme:
-tant de gens le disent sans l'être! Et
+cru, sur votre parole, que vous étiez gentilhomme:
+tant de gens le disent sans l'être! Et
puis ce d'Hosier est un fripon! Ah! M. le duc,
je suis confus.&mdash;Remettez-vous, monseigneur. Pardonnez
-à votre laquais, qui s'est contenté de vous
-dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à
-d'Hosier, qui vous exposait à recevoir dans votre
-voiture un vieux militaire non titré; et pardonnez-moi
-aussi de n'avoir pas commencé par faire
-mes preuves, pour monter dans votre carrosse.»</p>
+à votre laquais, qui s'est contenté de vous
+dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à
+d'Hosier, qui vous exposait à recevoir dans votre
+voiture un vieux militaire non titré; et pardonnez-moi
+aussi de n'avoir pas commencé par faire
+mes preuves, pour monter dans votre carrosse.»</p>
-<p>&mdash;Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles
-d'étudier. Les nôtres pensent différemment.</p>
+<p>&mdash;Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles
+d'étudier. Les nôtres pensent différemment.</p>
<p>&mdash;Louis <span class="smcap">XIV</span>, voulant envoyer en Espagne un
portrait du duc de Bourgogne, le fit faire par Coypel;
-et, voulant en retenir un pour lui-même,
+et, voulant en retenir un pour lui-même,
chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les
-deux tableaux furent exposés en même temps
-dans la galerie: il était impossible de les distinguer.
-Louis <span class="smcap">XIV</span>, prévoyant qu'il allait se trouver
-dans cet embarras, prit Coypel à part, et lui dit:
-«Il n'est pas décent que je me trompe en cette occasion;
-dites-moi de quel côté est le tableau original.»
+deux tableaux furent exposés en même temps
+dans la galerie: il était impossible de les distinguer.
+Louis <span class="smcap">XIV</span>, prévoyant qu'il allait se trouver
+dans cet embarras, prit Coypel à part, et lui dit:
+«Il n'est pas décent que je me trompe en cette occasion;
+dites-moi de quel côté est le tableau original.»
Coypel le lui indiqua; et Louis <span class="smcap">XIV</span>, repassant,
-dit: «La copie et l'original sont si semblables
+dit: «La copie et l'original sont si semblables
<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-qu'on pourrait s'y méprendre; cependant on peut
-voir avec un peu d'attention que celui-ci est l'original.»</p>
+qu'on pourrait s'y méprendre; cependant on peut
+voir avec un peu d'attention que celui-ci est l'original.»</p>
<p>&mdash;M.... disait d'un sot sur lequel il n'y a pas
-prise: «C'est une cruche sans anse.»</p>
+prise: «C'est une cruche sans anse.»</p>
-<p>&mdash;«Henri <span class="smcap">IV</span> fut un grand roi: Louis <span class="smcap">XIV</span> fut le
-roi d'un beau règne.» Ce mot de Voisenon passe
-sa portée ordinaire.</p>
+<p>&mdash;«Henri <span class="smcap">IV</span> fut un grand roi: Louis <span class="smcap">XIV</span> fut le
+roi d'un beau règne.» Ce mot de Voisenon passe
+sa portée ordinaire.</p>
-<p>&mdash;Le feu prince de Conti, ayant été très-maltraité
-de paroles par Louis <span class="smcap">XV</span>, conta cette scène
-désagréable à son ami le lord Tirconnel, à qui il
-demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé,
-lui dit naïvement: «Monseigneur, il ne serait
+<p>&mdash;Le feu prince de Conti, ayant été très-maltraité
+de paroles par Louis <span class="smcap">XV</span>, conta cette scène
+désagréable à son ami le lord Tirconnel, à qui il
+demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé,
+lui dit naïvement: «Monseigneur, il ne serait
pas impossible de vous venger, si vous aviez de
-l'argent et de la considération.»</p>
+l'argent et de la considération.»</p>
<p>&mdash;Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir
-employé son temps, dit qu'il n'y a peut-être pas
-d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il aurait
+employé son temps, dit qu'il n'y a peut-être pas
+d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il aurait
pu faire.</p>
-<p>&mdash;Messieurs Montgolfier, après leur superbe
-découverte des aérostats, sollicitaient à Paris un
+<p>&mdash;Messieurs Montgolfier, après leur superbe
+découverte des aérostats, sollicitaient à Paris un
bureau de tabac pour un de leurs parens; leur
-demande éprouvait mille difficultés de la part de
+demande éprouvait mille difficultés de la part de
plusieurs personnes, et entre autres de M. de Colonia,
-de qui dépendait le succès de l'affaire. Le
-comte d'Antraigues, ami des Montgolfier, dit à
-M. de Colonia: «Monsieur, s'ils n'obtiennent pas
+de qui dépendait le succès de l'affaire. Le
+comte d'Antraigues, ami des Montgolfier, dit à
+M. de Colonia: «Monsieur, s'ils n'obtiennent pas
ce qu'ils demandent, j'imprimerai ce qui s'est
-passé à leur égard en Angleterre, et ce qui, grâce
-à vous, leur arrive en France dans ce moment-ci.&mdash;Et
+passé à leur égard en Angleterre, et ce qui, grâce
+à vous, leur arrive en France dans ce moment-ci.&mdash;Et
<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-que s'est-il passé en Angleterre?&mdash;Le voici,
-écoutez: M. Étienne Montgolfier est allé en Angleterre
-l'année dernière; il a été présenté au roi
-qui lui a fait un grand accueil, et l'a invité à lui
-demander quelque grâce. M. Montgolfier répondit
-au lord Sidney, qu'étant étranger, il ne voyait pas
+que s'est-il passé en Angleterre?&mdash;Le voici,
+écoutez: M. Étienne Montgolfier est allé en Angleterre
+l'année dernière; il a été présenté au roi
+qui lui a fait un grand accueil, et l'a invité à lui
+demander quelque grâce. M. Montgolfier répondit
+au lord Sidney, qu'étant étranger, il ne voyait pas
ce qu'il pouvait demander. Le lord le pressa de
faire une demande quelconque. Alors M. Montgolfier
-se rappela qu'il avait à Québec un frère prêtre
+se rappela qu'il avait à Québec un frère prêtre
et pauvre; il dit qu'il souhaiterait bien qu'on lui
-fît avoir un petit bénéfice de cinquante guinées.
-Le lord répondit que cette demande n'était digne
+fît avoir un petit bénéfice de cinquante guinées.
+Le lord répondit que cette demande n'était digne
ni de messieurs Montgolfier, ni du roi, ni du ministre.
-Quelque temps après, l'évêché de Québec
-vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au roi
+Quelque temps après, l'évêché de Québec
+vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au roi
qui l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester
de cesser la sollicitation qu'il faisait pour un autre.
Ce ne fut point sans peine que messieurs Montgolfier
-obtinrent que cette bonté du roi n'eût de
-moins grands effets.» Il y a loin de là au bureau
-de tabac refusé en France.</p>
+obtinrent que cette bonté du roi n'eût de
+moins grands effets.» Il y a loin de là au bureau
+de tabac refusé en France.</p>
-<p>&mdash;On parlait de la dispute sur la préférence
-qu'on devait donner, pour les inscriptions, à la
-langue latine ou à la langue française. «Comment
+<p>&mdash;On parlait de la dispute sur la préférence
+qu'on devait donner, pour les inscriptions, à la
+langue latine ou à la langue française. «Comment
peut-il y avoir une dispute sur cela, dit M. B....?&mdash;Vous
avez bien raison, dit M. T....&mdash;Sans
doute, reprit M. B..., c'est la langue latine, n'est-il
pas vrai?&mdash;Point du tout, dit M. T...., c'est la
-langue française.»</p>
+langue française.»</p>
-<p>&mdash;«Comment trouvez-vous M. de...?&mdash;Je le
+<p>&mdash;«Comment trouvez-vous M. de...?&mdash;Je le
<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-trouve très-aimable; je ne l'aime point du tout.»
+trouve très-aimable; je ne l'aime point du tout.»
L'accent dont le dernier mot fut dit, marquait
-très-bien la différence de l'homme aimable et de
-l'homme digne d'être aimé.</p>
-
-<p>&mdash;«Le moment où j'ai renoncé à l'amour, disait
-M...., le voici: c'est lorsque les femmes ont commencé
-à dire: «M...., je l'aime beaucoup, je l'aime
-de tout mon c&oelig;ur, etc.» Autrefois, ajoutait-il,
-quand j'étais jeune, elles disaient: «M...., je l'estime
+très-bien la différence de l'homme aimable et de
+l'homme digne d'être aimé.</p>
+
+<p>&mdash;«Le moment où j'ai renoncé à l'amour, disait
+M...., le voici: c'est lorsque les femmes ont commencé
+à dire: «M...., je l'aime beaucoup, je l'aime
+de tout mon c&oelig;ur, etc.» Autrefois, ajoutait-il,
+quand j'étais jeune, elles disaient: «M...., je l'estime
infiniment, c'est un jeune homme bien
-honnête.»</p>
+honnête.»</p>
<p>&mdash;Je hais si fort le despotisme, disait M....,
-que je ne puis souffrir le mot <em>ordonnance</em> du médecin.</p>
+que je ne puis souffrir le mot <em>ordonnance</em> du médecin.</p>
-<p>&mdash;Un homme était abandonné des médecins;
-on demanda à M. Tronchin s'il fallait lui donner
-le viatique. «Cela est bien colant, répondit-il.»</p>
+<p>&mdash;Un homme était abandonné des médecins;
+on demanda à M. Tronchin s'il fallait lui donner
+le viatique. «Cela est bien colant, répondit-il.»</p>
-<p>&mdash;Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvait
-quelque chose, il disait: «Ceci est bon, pour moi,
-quant à présent.» Rien ne peint mieux la variété
-des jugemens humains, et la mobilité du jugement
+<p>&mdash;Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvait
+quelque chose, il disait: «Ceci est bon, pour moi,
+quant à présent.» Rien ne peint mieux la variété
+des jugemens humains, et la mobilité du jugement
de chaque homme.</p>
-<p>&mdash;Avant que Mademoiselle Clairon eût établi
-le costume au théâtre français, on ne connaissait,
-pour le théâtre tragique, qu'un seul habit qu'on
-appellait l'habit à la romaine, et avec lequel on
-jouait les pièces grecques, américaines, espagnoles,
-etc. Lekain fut le premier à se soumettre
+<p>&mdash;Avant que Mademoiselle Clairon eût établi
+le costume au théâtre français, on ne connaissait,
+pour le théâtre tragique, qu'un seul habit qu'on
+appellait l'habit à la romaine, et avec lequel on
+jouait les pièces grecques, américaines, espagnoles,
+etc. Lekain fut le premier à se soumettre
au costume, et fit faire un habit grec pour
jouer Oreste d'<cite>Andromaque</cite>. Dauberval arrive
<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-dans la loge de Lekain, au moment où le tailleur
-de la comédie apportait l'habit d'Oreste. La nouveauté
+dans la loge de Lekain, au moment où le tailleur
+de la comédie apportait l'habit d'Oreste. La nouveauté
de cet habit frappa Dauberval qui demanda
-ce que c'était. «Cela s'appelle un habit à la
+ce que c'était. «Cela s'appelle un habit à la
grecque, dit Lekain.&mdash;Ah qu'il est beau, reprend
-Dauberval! le premier habit à la romaine dont
-j'aurai besoin, je le ferai faire à la grecque.»</p>
+Dauberval! le premier habit à la romaine dont
+j'aurai besoin, je le ferai faire à la grecque.»</p>
<p>&mdash;M.... disait qu'il y avait tels ou tels principes
-excellens pour tel ou tel caractère ferme et vigoureux,
-et qui ne vaudraient rien pour des caractères
-d'un ordre inférieur. Ce sont les armes
-d'Achille qui ne peuvent convenir qu'à lui, et
-sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé.</p>
+excellens pour tel ou tel caractère ferme et vigoureux,
+et qui ne vaudraient rien pour des caractères
+d'un ordre inférieur. Ce sont les armes
+d'Achille qui ne peuvent convenir qu'à lui, et
+sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé.</p>
-<p>&mdash;Après le crime et le mal faits à dessein, il
+<p>&mdash;Après le crime et le mal faits à dessein, il
faut mettre les mauvais effets des bonnes intentions,
-les bonnes actions nuisibles à la société
-publique, comme le bien fait aux méchans, les
+les bonnes actions nuisibles à la société
+publique, comme le bien fait aux méchans, les
sottises de la bonhomie, les abus de la philosophie
-appliquée mal à propos, la maladresse en
+appliquée mal à propos, la maladresse en
servant ses amis, les fausses applications des maximes
-utiles ou honnêtes, etc.</p>
+utiles ou honnêtes, etc.</p>
<p>&mdash;La nature, en nous accablant de tant de
-misère et en nous donnant un attachement invincible
+misère et en nous donnant un attachement invincible
pour la vie, semble en avoir agi avec
l'homme comme un incendiaire qui mettrait le
-feu à notre maison, après avoir posé des sentinelles
-à notre porte. Il faut que le danger soit bien grand,
-pour nous obliger à sauter par la fenêtre.</p>
+feu à notre maison, après avoir posé des sentinelles
+à notre porte. Il faut que le danger soit bien grand,
+pour nous obliger à sauter par la fenêtre.</p>
<p>&mdash;Les ministres en place s'avisent quelquefois,
lorsque par hazard ils ont de l'esprit, de
<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-parler du temps où ils ne seront plus rien. On
-en est communément la dupe, et l'on s'imagine
+parler du temps où ils ne seront plus rien. On
+en est communément la dupe, et l'on s'imagine
qu'ils croient ce qu'ils disent. Ce n'est de leur
part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les malades
qui parlent souvent de leur mort, et qui
n'y croient pas, comme on peut le voir par d'autres
-mots qui leur échappent.</p>
+mots qui leur échappent.</p>
-<p>&mdash;On disait à Delon, médecin mesmériste:
-«Eh bien! M. de B... est mort, malgré la promesse
-que vous aviez faite de le guérir.&mdash;Vous
-avez, dit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les
-progrès de la cure: il est mort guéri.»</p>
+<p>&mdash;On disait à Delon, médecin mesmériste:
+«Eh bien! M. de B... est mort, malgré la promesse
+que vous aviez faite de le guérir.&mdash;Vous
+avez, dit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les
+progrès de la cure: il est mort guéri.»</p>
-<p>&mdash;On disait de M...., qui se créait des chimères
-tristes et qui voyait tout en noir: «Il fait des cachots
-en Espagne.»</p>
+<p>&mdash;On disait de M...., qui se créait des chimères
+tristes et qui voyait tout en noir: «Il fait des cachots
+en Espagne.»</p>
-<p>&mdash;L'abbé Dangeau, de l'académie française,
-grand puriste, travaillait à une grammaire et
+<p>&mdash;L'abbé Dangeau, de l'académie française,
+grand puriste, travaillait à une grammaire et
ne parlait d'autre chose. Un jour on se lamentait
-devant lui sur les malheurs de la dernière
-campagne (c'étoit pendant les dernières années
-de Louis <span class="smcap">XIV</span>.) «Tout cela n'empêche pas, dit-il,
+devant lui sur les malheurs de la dernière
+campagne (c'étoit pendant les dernières années
+de Louis <span class="smcap">XIV</span>.) «Tout cela n'empêche pas, dit-il,
que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes
-français bien conjugués.»</p>
+français bien conjugués.»</p>
-<p>&mdash;Un gazetier mit dans sa gazette: «Les uns
+<p>&mdash;Un gazetier mit dans sa gazette: «Les uns
disent le cardinal Mazarin mort, les autres vivant;
-moi je ne crois ni l'un ni l'autre.»</p>
+moi je ne crois ni l'un ni l'autre.»</p>
<p>&mdash;Le vieux d'Arnoncour avait fait un contrat
-de douze cents livres de rente à une fille, pour
-tout le temps qu'il en serait aimé. Elle se sépara
-de lui étourdiment, et se lia avec un jeune
+de douze cents livres de rente à une fille, pour
+tout le temps qu'il en serait aimé. Elle se sépara
+de lui étourdiment, et se lia avec un jeune
<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-homme qui, ayant vu ce contrat, se mit en tête
-de le faire revivre. Elle réclama en conséquence
-les quartiers échus depuis le dernier paiement,
-en lui faisant signifier, sur papier timbré, qu'elle
+homme qui, ayant vu ce contrat, se mit en tête
+de le faire revivre. Elle réclama en conséquence
+les quartiers échus depuis le dernier paiement,
+en lui faisant signifier, sur papier timbré, qu'elle
l'aimait toujours.</p>
<p>&mdash;Un marchand d'estampes voulait (le 25
juin) vendre cher le portrait de madame Lamotte
-(fouettée et marquée le 21), et donnait
-pour raison que l'estampe était avant la lettre.</p>
+(fouettée et marquée le 21), et donnait
+pour raison que l'estampe était avant la lettre.</p>
-<p>&mdash;Massillon était fort galant. Il devint amoureux
+<p>&mdash;Massillon était fort galant. Il devint amoureux
de madame de Simiane, petite fille de madame
-de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup
-le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu'il
-mit tant de soin à composer ses <cite>Synodes</cite>, un de
-ses meilleurs ouvrages. Il logeait à l'Oratoire et
-devait être rentré à neuf heures; madame de Simiane
-soupait à sept par complaisance pour lui.
-Ce fut à un de ces soupers tête-à-tête qu'il fit une
-chanson très-jolie, dont j'ai retenu la moitié d'un
+de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup
+le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu'il
+mit tant de soin à composer ses <cite>Synodes</cite>, un de
+ses meilleurs ouvrages. Il logeait à l'Oratoire et
+devait être rentré à neuf heures; madame de Simiane
+soupait à sept par complaisance pour lui.
+Ce fut à un de ces soupers tête-à-tête qu'il fit une
+chanson très-jolie, dont j'ai retenu la moitié d'un
couplet.</p>
<div class="poetry-container">
@@ -5131,39 +5089,39 @@ couplet.</p>
<div class="line"><b>. . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
<div class="line">Aimons-nous tendrement, Elvire:</div>
<div class="line">Ceci n'est qu'une chanson</div>
-<div class="line">Pour qui voudrait en médire;</div>
+<div class="line">Pour qui voudrait en médire;</div>
<div class="line">Mais, pour nous, c'est tout de bon.</div>
</div></div></div>
-<p>&mdash;On demandait à madame de Rochefort, si
-elle aurait envie de connaître l'avenir: «Non, dit-elle,
-il ressemble trop au passé.»</p>
+<p>&mdash;On demandait à madame de Rochefort, si
+elle aurait envie de connaître l'avenir: «Non, dit-elle,
+il ressemble trop au passé.»</p>
-<p>&mdash;On pressait l'abbé Vatri de solliciter une
-place vacante au Collége royal. «Nous verrons
+<p>&mdash;On pressait l'abbé Vatri de solliciter une
+place vacante au Collége royal. «Nous verrons
<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-cela», dit-il, et ne sollicita point. La place fut
-donnée à un antre. Un ami de l'abbé court chez
-lui: «Eh bien! voilà comme vous êtes! vous
-n'avez pas voulu solliciter la place, elle est donnée.&mdash;Elle
-est donnée, reprit-il! eh bien! je vais
-la demander.&mdash;Êtes-vous fou?&mdash;Parbleu! non;
-j'avais cent concurrens, je n'en ai plus qu'un.» Il
+cela», dit-il, et ne sollicita point. La place fut
+donnée à un antre. Un ami de l'abbé court chez
+lui: «Eh bien! voilà comme vous êtes! vous
+n'avez pas voulu solliciter la place, elle est donnée.&mdash;Elle
+est donnée, reprit-il! eh bien! je vais
+la demander.&mdash;Êtes-vous fou?&mdash;Parbleu! non;
+j'avais cent concurrens, je n'en ai plus qu'un.» Il
demanda la place et l'obtint.</p>
<p>&mdash;Madame....., tenant un bureau d'esprit, disait
-de L.... «Je n'en fais pas grand cas; il ne
-vient pas chez moi.»</p>
+de L.... «Je n'en fais pas grand cas; il ne
+vient pas chez moi.»</p>
-<p>&mdash;L'abbé de Fleury avait été amoureux de
-madame la maréchale de Noailles, qui le traita
-avec mépris. Il devint premier ministre; elle eut
-besoin de lui; et il lui rappella ses rigueurs. «Ah!
-monseigneur, lui dit naïvement la maréchale,
-qui l'aurait pû prévoir?»</p>
+<p>&mdash;L'abbé de Fleury avait été amoureux de
+madame la maréchale de Noailles, qui le traita
+avec mépris. Il devint premier ministre; elle eut
+besoin de lui; et il lui rappella ses rigueurs. «Ah!
+monseigneur, lui dit naïvement la maréchale,
+qui l'aurait pû prévoir?»</p>
<p>&mdash;M. le duc de Chabot ayant fait peindre une
-Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces
+Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces
vers:</p>
<div class="poetry-container">
@@ -5174,393 +5132,393 @@ vers:</p>
<div class="line">Votre plus cruelle ennemie.</div>
</div></div></div>
-<p>&mdash;Un médecin de village allait visiter un malade
+<p>&mdash;Un médecin de village allait visiter un malade
au village prochain. Il prit avec lui un fusil
-pour chasser en chemin et se désennuyer. Un
-paysan le rencontra, et lui demanda où il allait.
-«Voir un malade.&mdash;Avez-vous peur de le manquer?»</p>
+pour chasser en chemin et se désennuyer. Un
+paysan le rencontra, et lui demanda où il allait.
+«Voir un malade.&mdash;Avez-vous peur de le manquer?»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-&mdash;Une fille, étant à confesse, dit: «Je m'accuse
-d'avoir estimé un jeune homme.&mdash;Estimé!
-combien de fois? demanda le père.»</p>
+&mdash;Une fille, étant à confesse, dit: «Je m'accuse
+d'avoir estimé un jeune homme.&mdash;Estimé!
+combien de fois? demanda le père.»</p>
-<p>&mdash;Un homme étant à l'extrémité, un confesseur
-alla le voir, et il lui dit: «Je viens vous exhorter
-à mourir.&mdash;Et moi, répondit l'autre, je vous exhorte
-à me laisser mourir.»</p>
+<p>&mdash;Un homme étant à l'extrémité, un confesseur
+alla le voir, et il lui dit: «Je viens vous exhorter
+à mourir.&mdash;Et moi, répondit l'autre, je vous exhorte
+à me laisser mourir.»</p>
-<p>&mdash;On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine
-édition de la <cite>Bible</cite>, et on la vantait beaucoup.
-«Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé
-dans toute sa pureté.»</p>
+<p>&mdash;On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine
+édition de la <cite>Bible</cite>, et on la vantait beaucoup.
+«Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé
+dans toute sa pureté.»</p>
<p>&mdash;Une femme causant avec M. de M...., lui dit:
-«Allez, vous ne savez que dire des sottises.&mdash;Madame,
-répondit-il, j'en entends quelquefois,
-et vous me prenez sur le fait.»</p>
+«Allez, vous ne savez que dire des sottises.&mdash;Madame,
+répondit-il, j'en entends quelquefois,
+et vous me prenez sur le fait.»</p>
-<p>&mdash;«Vous bâillez, disait une femme à son mari.&mdash;Ma
-chère amie, lui dit celui-ci, le mari et la
+<p>&mdash;«Vous bâillez, disait une femme à son mari.&mdash;Ma
+chère amie, lui dit celui-ci, le mari et la
femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je
-m'ennuie.»</p>
+m'ennuie.»</p>
-<p>&mdash;Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant,
-dit un jour: «Je voudrais, dans ce moment-ci,
-résoudre un beau problème qui ne fût
-pas difficile.» Ce mot le peint tout entier.</p>
+<p>&mdash;Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant,
+dit un jour: «Je voudrais, dans ce moment-ci,
+résoudre un beau problème qui ne fût
+pas difficile.» Ce mot le peint tout entier.</p>
-<p>&mdash;Mademoiselle d'Entragues, piquée de la
-façon dont Bassompierre refusait de l'épouser,
-lui dit: «Vous êtes le plus sot homme de la cour.&mdash;Vous
-voyez bien le contraire, répondit-il.»</p>
+<p>&mdash;Mademoiselle d'Entragues, piquée de la
+façon dont Bassompierre refusait de l'épouser,
+lui dit: «Vous êtes le plus sot homme de la cour.&mdash;Vous
+voyez bien le contraire, répondit-il.»</p>
<p>&mdash;Le roi nomma M. de Navailles gouverneur
-de M. le duc de Chartres, depuis régent; M. de
+de M. le duc de Chartres, depuis régent; M. de
Navailles mourut au bout de huit jours: le roi
<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-nomma M. d'Estrade pour lui succéder; il mourut
-au bout du même terme: sur quoi Benserade
-dit: «On ne peut pas élever un gouverneur pour
-M. le duc de Chartres.»</p>
-
-<p>&mdash;Un entrepreneur de spectacles ayant prié
-M. de Villars d'ôter l'entrée <em>gratis</em> aux pages, lui
-dit: «Monseigneur, observez que plusieurs pages
-font un volume.»</p>
-
-<p>&mdash;Diderot, s'étant aperçu qu'un homme à qui
-il prenait quelqu'intérêt, avait le vice de voler,
-et l'avait volé lui-même, lui conseilla de quitter
+nomma M. d'Estrade pour lui succéder; il mourut
+au bout du même terme: sur quoi Benserade
+dit: «On ne peut pas élever un gouverneur pour
+M. le duc de Chartres.»</p>
+
+<p>&mdash;Un entrepreneur de spectacles ayant prié
+M. de Villars d'ôter l'entrée <em>gratis</em> aux pages, lui
+dit: «Monseigneur, observez que plusieurs pages
+font un volume.»</p>
+
+<p>&mdash;Diderot, s'étant aperçu qu'un homme à qui
+il prenait quelqu'intérêt, avait le vice de voler,
+et l'avait volé lui-même, lui conseilla de quitter
ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot
-n'en entendit plus parler pendant dix ans. Après
+n'en entendit plus parler pendant dix ans. Après
dix ans, un jour il entend tirer sa sonnette avec
-violence. Il va ouvrir lui-même, reconnaît son
-homme, et, d'un air étonné, il s'écrie: «Ha! Ha!
-c'est vous!» Celui-ci lui répond: «Ma foi, il ne
-s'en est guère fallu.» Il avait démêlé que Diderot
-s'étonnait qu'il ne fût pas pendu.</p>
-
-<p>&mdash;M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un
-seul coup de dez son revenu d'une année; c'était
-mille écus. Il les envoya demander à M...., son
+violence. Il va ouvrir lui-même, reconnaît son
+homme, et, d'un air étonné, il s'écrie: «Ha! Ha!
+c'est vous!» Celui-ci lui répond: «Ma foi, il ne
+s'en est guère fallu.» Il avait démêlé que Diderot
+s'étonnait qu'il ne fût pas pendu.</p>
+
+<p>&mdash;M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un
+seul coup de dez son revenu d'une année; c'était
+mille écus. Il les envoya demander à M...., son
ami, qui connaissait sa passion pour le jeu, et qui
-voulait l'en guérir. Il lui envoya la lettre de
-change suivante: «Je prie M..., banquier, de donner
-à M...., ce qu'il lui demandera, à la concurrence
-de ma fortune.» Cette leçon terrible et
-généreuse produisit son effet.</p>
+voulait l'en guérir. Il lui envoya la lettre de
+change suivante: «Je prie M..., banquier, de donner
+à M...., ce qu'il lui demandera, à la concurrence
+de ma fortune.» Cette leçon terrible et
+généreuse produisit son effet.</p>
-<p>&mdash;On faisait l'éloge de Louis <span class="smcap">XIV</span>, devant le roi
+<p>&mdash;On faisait l'éloge de Louis <span class="smcap">XIV</span>, devant le roi
de Prusse. Il lui contestait toutes ses vertus et ses
<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-talens. «Au moins votre majesté accordera qu'il
+talens. «Au moins votre majesté accordera qu'il
faisait bien le roi.&mdash;Pas si bien que Baron, dit
-le roi de Prusse avec humeur.»</p>
+le roi de Prusse avec humeur.»</p>
-<p>&mdash;Une femme était à une représentation de
-<cite>Mérope</cite>, et ne pleurait point; on était surpris.
-«Je pleurerais bien, dit-elle: mais je dois souper
-en ville.»</p>
+<p>&mdash;Une femme était à une représentation de
+<cite>Mérope</cite>, et ne pleurait point; on était surpris.
+«Je pleurerais bien, dit-elle: mais je dois souper
+en ville.»</p>
-<p>&mdash;Un pape causant avec un étranger, de toutes
+<p>&mdash;Un pape causant avec un étranger, de toutes
les merveilles de l'Italie, celui-ci dit gauchement:
-«J'ai tout vu, hors un conclave que je voudrais
-bien voir.»</p>
+«J'ai tout vu, hors un conclave que je voudrais
+bien voir.»</p>
-<p>&mdash;Henri <span class="smcap">IV</span> s'y prit singulièrement pour faire
-connaître à un ambassadeur d'Espagne le caractère
-de ses trois ministres, Villeroi, le président
+<p>&mdash;Henri <span class="smcap">IV</span> s'y prit singulièrement pour faire
+connaître à un ambassadeur d'Espagne le caractère
+de ses trois ministres, Villeroi, le président
Jeannin et Sully. Il fit appeler d'abord Villeroi:
-«Voyez-vous cette poutre qui menace ruine?&mdash;Sans
-doute, dit Villeroi, sans lever la tête,
+«Voyez-vous cette poutre qui menace ruine?&mdash;Sans
+doute, dit Villeroi, sans lever la tête,
il faut la faire raccomoder, je vais donner des
-ordres.» Il appela ensuite le président Jeannin:
-«Il faudra s'en assurer, dit celui-ci.» On fait venir
-Sully qui regarde la poutre: «Eh! sire, y
+ordres.» Il appela ensuite le président Jeannin:
+«Il faudra s'en assurer, dit celui-ci.» On fait venir
+Sully qui regarde la poutre: «Eh! sire, y
pensez-vous, dit-il? cette poutre durera plus que
-vous et moi.»</p>
+vous et moi.»</p>
-<p>&mdash;J'ai entendu un dévot, parlant contre des
-gens qui discutent des articles de foi, dire naïvement:
-«Messieurs, un vrai chrétien n'examine
+<p>&mdash;J'ai entendu un dévot, parlant contre des
+gens qui discutent des articles de foi, dire naïvement:
+«Messieurs, un vrai chrétien n'examine
point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il
-en est de cela comme d'une pillule amère, si vous
-la mâchez, jamais vous ne pourrez l'avaler.»</p>
+en est de cela comme d'une pillule amère, si vous
+la mâchez, jamais vous ne pourrez l'avaler.»</p>
-<p>&mdash;M. le régent disait à madame de Parabère,
+<p>&mdash;M. le régent disait à madame de Parabère,
<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-dévote, qui, pour lui plaire, tenait quelques discours
-peu chrétiens: «Tu as beau faire, tu seras
-sauvée.»</p>
+dévote, qui, pour lui plaire, tenait quelques discours
+peu chrétiens: «Tu as beau faire, tu seras
+sauvée.»</p>
-<p>&mdash;Un prédicateur disait: «Quand le père Bourdaloue
-prêchait à Rouen, il y causait bien du désordre;
+<p>&mdash;Un prédicateur disait: «Quand le père Bourdaloue
+prêchait à Rouen, il y causait bien du désordre;
les artisans quittaient leurs boutiques,
-les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année
-d'après, ajoutait-il, j'y remis tout dans l'ordre.»</p>
+les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année
+d'après, ajoutait-il, j'y remis tout dans l'ordre.»</p>
<p>&mdash;Les papiers anglais rendirent compte ainsi
-d'une opération de finances de M. l'abbé Terray:
-«Le roi vient de réduire les actions des fermes à
-la moitié. Le reste à l'ordinaire prochain.»</p>
+d'une opération de finances de M. l'abbé Terray:
+«Le roi vient de réduire les actions des fermes à
+la moitié. Le reste à l'ordinaire prochain.»</p>
<p>&mdash;Quand M. de B.... lisait, ou voyait, ou entendait
-conter quelqu'action bien infâme ou très-criminelle,
-il s'écriait: «Oh! comme je voudrais
-qu'il m'en eût coûté un petit écu, et qu'il y eût
-un Dieu.»</p>
+conter quelqu'action bien infâme ou très-criminelle,
+il s'écriait: «Oh! comme je voudrais
+qu'il m'en eût coûté un petit écu, et qu'il y eût
+un Dieu.»</p>
<p>&mdash;Bachelier avait fait un mauvais portrait de
-Jésus; un de ses amis lui dit: «Ce portrait ne vaut
+Jésus; un de ses amis lui dit: «Ce portrait ne vaut
rien, je lui trouve une figure basse et niaise.&mdash;Qu'est-ce
-que vous dites? répondit naïvement Bachelier;
+que vous dites? répondit naïvement Bachelier;
d'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici,
-l'ont trouvé très ressemblant.»</p>
+l'ont trouvé très ressemblant.»</p>
-<p>&mdash;M. de Saint-Germain demandait à M. de
+<p>&mdash;M. de Saint-Germain demandait à M. de
Malesherbes quelques renseignemens sur sa conduite,
sur les affaires qu'il devait proposer au
-conseil: «Décidez les grandes vous-même, lui
+conseil: «Décidez les grandes vous-même, lui
dit M. Malesherbes, et portez les autres au
-conseil.»</p>
+conseil.»</p>
-<p>&mdash;Le chanoine Récupéro, célèbre physicien,
+<p>&mdash;Le chanoine Récupéro, célèbre physicien,
<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-ayant publié une savante dissertation sur le mont
-Etna, où il prouvait, d'après les dates des éruptions
+ayant publié une savante dissertation sur le mont
+Etna, où il prouvait, d'après les dates des éruptions
et la nature de leurs laves, que le monde
ne pouvait pas avoir moins de quatorze mille ans,
la cour lui fit dire de se taire, et que l'arche sainte
-avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour dit.
-C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier
+avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour dit.
+C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier
de la Tremblaye.</p>
<p>&mdash;Marivaux disait que le style a un sexe, et
-qu'on reconnaissait les femmes à une phrase.</p>
+qu'on reconnaissait les femmes à une phrase.</p>
-<p>&mdash;On avait dit à un roi de Sardaigne que la
-noblesse de Savoie était très-pauvre. Un jour plusieurs
+<p>&mdash;On avait dit à un roi de Sardaigne que la
+noblesse de Savoie était très-pauvre. Un jour plusieurs
gentils-hommes, apprenant que le roi passait
par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire
leur cour en habits de gala magnifiques. Le roi
-leur fit entendre qu'il n'étaient pas aussi pauvres
-qu'on le disait. «Sire, répondirent-ils, nous
-avons appris l'arrivée de votre majesté; nous
+leur fit entendre qu'il n'étaient pas aussi pauvres
+qu'on le disait. «Sire, répondirent-ils, nous
+avons appris l'arrivée de votre majesté; nous
avons fait tout ce que nous devions, mais nous
-devons tout ce nous avons fait.»</p>
+devons tout ce nous avons fait.»</p>
-<p>&mdash;On condamna en même temps le livre de
-l'<cite>Esprit</cite> et le poème de la <cite>Pucelle</cite>. Ils furent tous
-les deux défendus en Suisse. Un magistrat de
-Berne, après une grande recherche de ces deux
-ouvrages, écrivit au sénat: «Nous n'avons trouvé
-dans tout le canton, ni <em>Esprit</em> ni <em>Pucelle</em>.»</p>
+<p>&mdash;On condamna en même temps le livre de
+l'<cite>Esprit</cite> et le poème de la <cite>Pucelle</cite>. Ils furent tous
+les deux défendus en Suisse. Un magistrat de
+Berne, après une grande recherche de ces deux
+ouvrages, écrivit au sénat: «Nous n'avons trouvé
+dans tout le canton, ni <em>Esprit</em> ni <em>Pucelle</em>.»</p>
-<p>&mdash;«J'appelle un honnête homme celui à qui le
-récit d'une bonne action rafraîchit le sang, et
-un malhonnête celui qui cherche chicane à une
-bonne action.» C'est un mot de M. de Mairan.</p>
+<p>&mdash;«J'appelle un honnête homme celui à qui le
+récit d'une bonne action rafraîchit le sang, et
+un malhonnête celui qui cherche chicane à une
+bonne action.» C'est un mot de M. de Mairan.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-&mdash;La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé
-cinq mille ducats à l'impératrice, pour
-chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice répondit:
-«Je ne paie sur ce pied-là aucun de mes
-feld-maréchaux.&mdash;En ce cas, dit la Gabrielli,
-votre majesté n'a qu'à faire chanter ses feld-maréchaux.»
-L'impératrice paya les cinq mille
+&mdash;La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé
+cinq mille ducats à l'impératrice, pour
+chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice répondit:
+«Je ne paie sur ce pied-là aucun de mes
+feld-maréchaux.&mdash;En ce cas, dit la Gabrielli,
+votre majesté n'a qu'à faire chanter ses feld-maréchaux.»
+L'impératrice paya les cinq mille
ducats.</p>
-<p>&mdash;Madame du D.... disait de M.... qu'il était aux
-petits soins pour déplaire.</p>
+<p>&mdash;Madame du D.... disait de M.... qu'il était aux
+petits soins pour déplaire.</p>
-<p>&mdash;«Les athées sont meilleure compagnie pour
+<p>&mdash;«Les athées sont meilleure compagnie pour
moi, disait M. D...., que ceux qui croient en
-Dieu. A la vue d'un athée, toutes les demi-preuves
-de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit; et à
+Dieu. A la vue d'un athée, toutes les demi-preuves
+de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit; et à
la vue d'un croyant, toutes les demi-preuves
-contre son existence se présentent à moi en
-foule.»</p>
+contre son existence se présentent à moi en
+foule.»</p>
-<p>&mdash;M.... disait: «On m'a dit du mal de M. de...;
+<p>&mdash;M.... disait: «On m'a dit du mal de M. de...;
j'aurais cru cela il y a six mois, mais nous sommes
-réconciliés.»</p>
+réconciliés.»</p>
<p>&mdash;Un jour que quelques conseillers parlaient
-un peu trop haut à l'audience, M. de Harlay, premier
-président, dit: «Si ces messieurs qui causent
+un peu trop haut à l'audience, M. de Harlay, premier
+président, dit: «Si ces messieurs qui causent
ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs
qui dorment, cela accommoderait fort ces
-messieurs qui écoutent.</p>
+messieurs qui écoutent.</p>
<p>&mdash;Un certain marchand, avocat, homme d'esprit,
-disait: «On court les risques du dégoût, en
+disait: «On court les risques du dégoût, en
voyant comment l'administration, la justice et la
-cuisine se préparent.»</p>
+cuisine se préparent.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-&mdash;Colbert disait, à propos de l'industrie de la
-nation, que le Français changerait les rochers en
+&mdash;Colbert disait, à propos de l'industrie de la
+nation, que le Français changerait les rochers en
or, si on le laissait faire.</p>
-<p>&mdash;«Je sais me suffire, disait M..., et dans l'occasion
-je saurai bien me passer de moi», voulant
+<p>&mdash;«Je sais me suffire, disait M..., et dans l'occasion
+je saurai bien me passer de moi», voulant
dire qu'il mourrait sans chagrin.</p>
-<p>&mdash;«Une idée qui se montre deux fois dans un
-ouvrage, surtout à peu de distance, disait M..., me
-fait l'effet de ces gens qui, après avoir pris congé,
-rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau.»</p>
+<p>&mdash;«Une idée qui se montre deux fois dans un
+ouvrage, surtout à peu de distance, disait M..., me
+fait l'effet de ces gens qui, après avoir pris congé,
+rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau.»</p>
-<p>&mdash;«Je joue aux échecs à vingt-quatre sous,
-dans un salon où le passe-dix est à cent louis»,
-disait un général employé dans une guerre difficile
+<p>&mdash;«Je joue aux échecs à vingt-quatre sous,
+dans un salon où le passe-dix est à cent louis»,
+disait un général employé dans une guerre difficile
et ingrate, tandis que d'autres faisaient des campagnes
faciles et brillantes.</p>
-<p>&mdash;Mademoiselle du Thé, ayant perdu un de
+<p>&mdash;Mademoiselle du Thé, ayant perdu un de
ses amans, et cette aventure ayant fait du bruit,
un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la
-harpe, et lui dit avec surprise: «Eh! mon Dieu!
-je m'attendais à vous trouver dans la désolation.&mdash;Ah!
-dit-elle d'un ton pathétique, c'était hier qu'il
-fallait me voir.»</p>
-
-<p>&mdash;La marquise de Saint-Pierre était dans une
-société où on disait que M. de Richelieu avait eu
-beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé
-une. «Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle:
+harpe, et lui dit avec surprise: «Eh! mon Dieu!
+je m'attendais à vous trouver dans la désolation.&mdash;Ah!
+dit-elle d'un ton pathétique, c'était hier qu'il
+fallait me voir.»</p>
+
+<p>&mdash;La marquise de Saint-Pierre était dans une
+société où on disait que M. de Richelieu avait eu
+beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé
+une. «Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle:
moi, je sais une femme pour laquelle il est revenu
-de trois cents lieues.» Ici elle raconte l'histoire en
-troisième personne, et, gagnée par sa narration:
+de trois cents lieues.» Ici elle raconte l'histoire en
+troisième personne, et, gagnée par sa narration:
<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-«Il la porte sur le lit avec une violence incroyable,
-et nous y sommes restés trois jours.»</p>
+«Il la porte sur le lit avec une violence incroyable,
+et nous y sommes restés trois jours.»</p>
-<p>&mdash;On faisait une question épineuse à M..., qui
-répondit: «Ce sont de ces choses que je sais à
+<p>&mdash;On faisait une question épineuse à M..., qui
+répondit: «Ce sont de ces choses que je sais à
merveille quand on ne m'en parle pas, et que
-j'oublie quand on me les demande.»</p>
+j'oublie quand on me les demande.»</p>
<p>&mdash;Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu
-de l'évêque de Châlons, dévot et grand janséniste,
-étant très-jeune, devint triste tout-à-coup. Son
-oncle l'évêque lui en demanda la raison: il lui dit
-qu'il avait vu une cafetière qu'il voudrait bien avoir,
-mais qu'il en désespérait.&mdash;«Elle est donc bien
-chère?&mdash;Oui, mon oncle: vingt-cinq louis.»&mdash;L'oncle
-les donna à condition qu'il verrait cette
-cafetière. Quelques jours après, il en demanda
-des nouvelles à son neveu.&mdash;«Je l'ai, mon oncle,
-et la journée de demain ne se passera pas sans que
-vous ne l'ayez vue.» Il la lui montra en effet au
-sortir de la grand'messe. Ce n'était point un vase
-à verser du café, c'était une jolie cafetière, c'est-à-dire,
-limonadière, connue depuis sous le nom
-de madame de Bussi. On conçoit la colère du vieil
-évêque janséniste.</p>
-
-<p>&mdash;Voltaire disait du poète Roi, qui avait été
+de l'évêque de Châlons, dévot et grand janséniste,
+étant très-jeune, devint triste tout-à-coup. Son
+oncle l'évêque lui en demanda la raison: il lui dit
+qu'il avait vu une cafetière qu'il voudrait bien avoir,
+mais qu'il en désespérait.&mdash;«Elle est donc bien
+chère?&mdash;Oui, mon oncle: vingt-cinq louis.»&mdash;L'oncle
+les donna à condition qu'il verrait cette
+cafetière. Quelques jours après, il en demanda
+des nouvelles à son neveu.&mdash;«Je l'ai, mon oncle,
+et la journée de demain ne se passera pas sans que
+vous ne l'ayez vue.» Il la lui montra en effet au
+sortir de la grand'messe. Ce n'était point un vase
+à verser du café, c'était une jolie cafetière, c'est-à-dire,
+limonadière, connue depuis sous le nom
+de madame de Bussi. On conçoit la colère du vieil
+évêque janséniste.</p>
+
+<p>&mdash;Voltaire disait du poète Roi, qui avait été
souvent repris de justice, et qui sortait de Saint-Lazare:
-«C'est un homme qui a de l'esprit, mais
-ce n'est pas un auteur assez châtié.»</p>
+«C'est un homme qui a de l'esprit, mais
+ce n'est pas un auteur assez châtié.»</p>
-<p>&mdash;Je ne vois jamais jouer les pièces de ***, et
+<p>&mdash;Je ne vois jamais jouer les pièces de ***, et
le peu de monde qu'il y a, sans me rappeler le
-mot d'un major de place qui avait indiqué l'exercice
+mot d'un major de place qui avait indiqué l'exercice
<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un
-trompette: «Parlez donc, messieurs les b..., d'où
-vient donc est-ce que vous n'êtes qu'un?»</p>
+trompette: «Parlez donc, messieurs les b..., d'où
+vient donc est-ce que vous n'êtes qu'un?»</p>
<p>&mdash;Le marquis de Villette appelait la banqueroute
-de M. de Guémenée, la sérénissime banqueroute.</p>
+de M. de Guémenée, la sérénissime banqueroute.</p>
<p>&mdash;Luxembourg, le crieur qui appelait les gens
-et les carosses au sortir de la comédie, disait,
-lorsqu'elle fut transportée au Carrousel: «La comédie
-sera mal ici, il n'y a point d'écho.»</p>
+et les carosses au sortir de la comédie, disait,
+lorsqu'elle fut transportée au Carrousel: «La comédie
+sera mal ici, il n'y a point d'écho.»</p>
-<p>&mdash;On demandait à un homme qui faisait profession
+<p>&mdash;On demandait à un homme qui faisait profession
d'estimer beaucoup les femmes, s'il en
-avait eu beaucoup. Il répondit: «Pas autant que
-si je les méprisais.»</p>
+avait eu beaucoup. Il répondit: «Pas autant que
+si je les méprisais.»</p>
-<p>&mdash;On faisait entendre à un homme d'esprit,
-qu'il ne connaissait pas bien la cour. Il répondit:
-«On peut être très-bon géographe, sans être sorti
-de chez soi.» Danville n'avait jamais quitté sa
+<p>&mdash;On faisait entendre à un homme d'esprit,
+qu'il ne connaissait pas bien la cour. Il répondit:
+«On peut être très-bon géographe, sans être sorti
+de chez soi.» Danville n'avait jamais quitté sa
chambre.</p>
-<p>&mdash;Dans une dispute sur le préjugé relatif aux
-peines infamantes, qui flétrissent la famille du
-coupable, M.... dit: «C'est bien assez de voir des
-honneurs et des récompenses où il n'y a pas de
-vertu, sans qu'il faille voir encore un châtiment
-où il n'y a pas de crime.»</p>
+<p>&mdash;Dans une dispute sur le préjugé relatif aux
+peines infamantes, qui flétrissent la famille du
+coupable, M.... dit: «C'est bien assez de voir des
+honneurs et des récompenses où il n'y a pas de
+vertu, sans qu'il faille voir encore un châtiment
+où il n'y a pas de crime.»</p>
-<p>&mdash;M. de L...., pour détourner madame de B....,
-veuve depuis quelque temps, de l'idée du mariage,
-lui dit: «Savez-vous que c'est une bien
+<p>&mdash;M. de L...., pour détourner madame de B....,
+veuve depuis quelque temps, de l'idée du mariage,
+lui dit: «Savez-vous que c'est une bien
belle chose de porter le nom d'un homme qui ne
-peut plus faire de sottises!»</p>
+peut plus faire de sottises!»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-&mdash;Milord Tirauley disait qu'après avoir ôté à
+&mdash;Milord Tirauley disait qu'après avoir ôté à
un Espagnol ce qu'il avait de bon, ce qu'il en
-restait était un Portugais. Il disait cela étant ambassadeur
+restait était un Portugais. Il disait cela étant ambassadeur
en Portugal.</p>
<p>&mdash;Le vicomte de S.... aborda un jour M. de
-Vaines, en lui disant: «Est-il vrai, monsieur,
-que, dans une maison où l'on avait eu la bonté de
+Vaines, en lui disant: «Est-il vrai, monsieur,
+que, dans une maison où l'on avait eu la bonté de
me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en
-avais pas du tout?» M. de Vaines lui répondit:
-«Monsieur, il n'y a pas un seul mot de vrai dans
-tout cela; je n'ai jamais été dans une maison où
-l'on vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit
-que vous n'en aviez pas.»</p>
+avais pas du tout?» M. de Vaines lui répondit:
+«Monsieur, il n'y a pas un seul mot de vrai dans
+tout cela; je n'ai jamais été dans une maison où
+l'on vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit
+que vous n'en aviez pas.»</p>
<p>&mdash;M.... me disait que ceux qui entrent par
-écrit dans de longues justifications devant le public,
+écrit dans de longues justifications devant le public,
lui paraissaient ressembler aux chiens qui
-courent et jappent après une chaise de poste.</p>
+courent et jappent après une chaise de poste.</p>
-<p>&mdash;L'homme arrive novice à chaque âge de
+<p>&mdash;L'homme arrive novice à chaque âge de
la vie.</p>
-<p>&mdash;M.... disait à un jeune homme qui ne s'apercevait
-pas qu'il était aimé d'une femme: «Vous
-êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que les
-gros caractères.»</p>
+<p>&mdash;M.... disait à un jeune homme qui ne s'apercevait
+pas qu'il était aimé d'une femme: «Vous
+êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que les
+gros caractères.»</p>
-<p>&mdash;«Pourquoi donc, disait mademoiselle de....,
-âgée de douze ans, pourquoi cette phrase: «Apprendre
-à mourir?» Je vois qu'on y réussit très-bien
-dès la première fois.»</p>
+<p>&mdash;«Pourquoi donc, disait mademoiselle de....,
+âgée de douze ans, pourquoi cette phrase: «Apprendre
+à mourir?» Je vois qu'on y réussit très-bien
+dès la première fois.»</p>
-<p>&mdash;On disait à M...., qui n'était plus jeune:
-«Vous n'êtes plus capable d'aimer.&mdash;Je ne l'ose
+<p>&mdash;On disait à M...., qui n'était plus jeune:
+«Vous n'êtes plus capable d'aimer.&mdash;Je ne l'ose
plus, dit-il, mais je me dis encore quelquefois
<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
-en voyant une jolie femme: «Combien je l'aimerais,
-si j'étais plus aimable!»</p>
+en voyant une jolie femme: «Combien je l'aimerais,
+si j'étais plus aimable!»</p>
-<p>&mdash;Dans le temps où parut le livre de Mirabeau
+<p>&mdash;Dans le temps où parut le livre de Mirabeau
sur l'agiotage, dans lequel M. de Calonne est
-très-maltraité, on disait pourtant, à cause d'un
-passage contre M. Necker, que le livre était payé
+très-maltraité, on disait pourtant, à cause d'un
+passage contre M. Necker, que le livre était payé
par M. de Calonne, et que le mal qu'on y disait
de lui n'avait d'autre objet que de masquer la
collusion. Sur quoi, M. de.... dit que cela ressemblerait
-trop à l'histoire du régent qui avait dit au
-bal à l'abbé Dubois: «Sois bien familier avec
-moi, pour qu'on ne me soupçonne pas.» Sur quoi
-l'abbé lui donna des coups de pied au c.., et le
-dernier étant un peu fort, le régent, passant sa
-main sur son derrière, lui dit: «L'abbé, tu me
-déguises trop.»</p>
+trop à l'histoire du régent qui avait dit au
+bal à l'abbé Dubois: «Sois bien familier avec
+moi, pour qu'on ne me soupçonne pas.» Sur quoi
+l'abbé lui donna des coups de pied au c.., et le
+dernier étant un peu fort, le régent, passant sa
+main sur son derrière, lui dit: «L'abbé, tu me
+déguises trop.»</p>
<p>&mdash;Je n'aime point, disait M....., ces femmes
impeccables, au-dessous de toute faiblesse. Il me
@@ -5569,294 +5527,294 @@ sur la porte de l'enfer:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">«<i lang="it" xml:lang="it">Voi che intrate lasciate ogni speranza.</i></div>
-<div class="line">»Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.»</div>
+<div class="line">«<i lang="it" xml:lang="it">Voi che intrate lasciate ogni speranza.</i></div>
+<div class="line">»Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.»</div>
</div></div></div>
-<p>C'est la devise des damnés.</p>
+<p>C'est la devise des damnés.</p>
-<p>&mdash;«J'estime le plus que je peux, disait M..., et
+<p>&mdash;«J'estime le plus que je peux, disait M..., et
cependant j'estime peu: je ne sais comment cela
-se fait.»</p>
+se fait.»</p>
-<p>&mdash;Un homme d'une fortune médiocre se chargea
-de secourir un malheureux qui avait été inutilement
-recommandé à la bienfaisance d'un grand
+<p>&mdash;Un homme d'une fortune médiocre se chargea
+de secourir un malheureux qui avait été inutilement
+recommandé à la bienfaisance d'un grand
<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-seigneur et d'un fermier-général. Je lui appris ces
-deux circonstances chargées de détails qui aggravaient
-la faute de ces derniers. Il me répondit
-tranquillement: «Comment voudriez-vous que le
-monde subsistât, si les pauvres n'étaient pas continuellement
-occupés à faire le bien que les riches
-négligent de faire, ou à réparer le mal qu'ils
-font?»</p>
-
-<p>&mdash;On disait à un jeune homme de redemander
-ses lettres à une femme d'environ quarante ans,
-dont il avait été fort amoureux. «Vraisemblablement
-elle ne les a plus.&mdash;Si fait, lui répondit
+seigneur et d'un fermier-général. Je lui appris ces
+deux circonstances chargées de détails qui aggravaient
+la faute de ces derniers. Il me répondit
+tranquillement: «Comment voudriez-vous que le
+monde subsistât, si les pauvres n'étaient pas continuellement
+occupés à faire le bien que les riches
+négligent de faire, ou à réparer le mal qu'ils
+font?»</p>
+
+<p>&mdash;On disait à un jeune homme de redemander
+ses lettres à une femme d'environ quarante ans,
+dont il avait été fort amoureux. «Vraisemblablement
+elle ne les a plus.&mdash;Si fait, lui répondit
quelqu'un; les femmes commencent vers trente
-ans à garder les lettres d'amour.»</p>
+ans à garder les lettres d'amour.»</p>
-<p>&mdash;M... disait, à propos de l'utilité de la retraite
-et de la force que l'esprit y acquiert: «Malheur
-au poète qui se fait friser tous les jours? Pour
-faire de bonne besogne, il faut être en bonnet
-de nuit, et pouvoir faire le tour de sa tête avec
-sa main.»</p>
+<p>&mdash;M... disait, à propos de l'utilité de la retraite
+et de la force que l'esprit y acquiert: «Malheur
+au poète qui se fait friser tous les jours? Pour
+faire de bonne besogne, il faut être en bonnet
+de nuit, et pouvoir faire le tour de sa tête avec
+sa main.»</p>
-<p>&mdash;Les grands vendent toujours leur société à
-la vanité des petits.</p>
+<p>&mdash;Les grands vendent toujours leur société à
+la vanité des petits.</p>
<p>&mdash;C'est une chose curieuse que l'histoire de
-Port-Royal écrite par Racine. Il est plaisant de
-voir l'auteur de <cite>Phèdre</cite> parler des grands desseins
-de Dieu sur la mère Agnès.</p>
+Port-Royal écrite par Racine. Il est plaisant de
+voir l'auteur de <cite>Phèdre</cite> parler des grands desseins
+de Dieu sur la mère Agnès.</p>
<p>&mdash;D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise,
-le vit à sa toilette ayant les épaules couvertes de
-ses beaux cheveux. «Ah! Monsieur, dit-il, voilà
-vraiment des cheveux de génie.&mdash;Vous trouvez,
+le vit à sa toilette ayant les épaules couvertes de
+ses beaux cheveux. «Ah! Monsieur, dit-il, voilà
+vraiment des cheveux de génie.&mdash;Vous trouvez,
<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
dit le comte? Si vous voulez, je me les ferai couper
-pour vous en faire une perruque.»</p>
+pour vous en faire une perruque.»</p>
<p>&mdash;Il n'y a pas maintenant en France un plus
-grand objet de politique étrangère, que la connaissance
+grand objet de politique étrangère, que la connaissance
parfaite de ce qui regarde l'Inde. C'est
-à cet objet que Brissot de Warville a consacré
-des années entières; et je lui ai entendu dire que
-M. de Vergennes était celui qui lui avait suscité
-le plus d'obstacles, pour le détourner de cette
-étude.</p>
-
-<p>&mdash;On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné
-plusieurs parties d'échecs au prince de Conti, qu'il
+à cet objet que Brissot de Warville a consacré
+des années entières; et je lui ai entendu dire que
+M. de Vergennes était celui qui lui avait suscité
+le plus d'obstacles, pour le détourner de cette
+étude.</p>
+
+<p>&mdash;On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné
+plusieurs parties d'échecs au prince de Conti, qu'il
ne lui avait pas fait sa cour, et qu'il fallait lui en
-laisser gagner quelques-unes: «Comment! dit-il,
-je lui donne la tour.»</p>
+laisser gagner quelques-unes: «Comment! dit-il,
+je lui donne la tour.»</p>
<p>&mdash;M... me disait que madame de Coislin, qui
-tâche d'être dévote, n'y parviendrait jamais,
+tâche d'être dévote, n'y parviendrait jamais,
parce que, outre la sottise de croire, il fallait,
-pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne
-qui lui manquerait trop souvent; «et c'est ce
-fonds, ajoutait-il, qu'on appelle la grâce.»</p>
+pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne
+qui lui manquerait trop souvent; «et c'est ce
+fonds, ajoutait-il, qu'on appelle la grâce.»</p>
<p>&mdash;Madame de Talmont, voyant M. de Richelieu,
-au lieu de s'occuper d'elle, faire sa cour à
+au lieu de s'occuper d'elle, faire sa cour à
madame de Brionne, fort belle femme, mais qui
-n'avait pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit,
-lui dit: «M. le maréchal, vous n'êtes point
-aveugle; mais je vous crois un peu sourd.»</p>
+n'avait pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit,
+lui dit: «M. le maréchal, vous n'êtes point
+aveugle; mais je vous crois un peu sourd.»</p>
-<p>&mdash;L'abbé Delaville voulait engager à entrer
-dans la carrière politique M. de....., homme modeste
-et honnête, qui doutait de sa capacité et qui
+<p>&mdash;L'abbé Delaville voulait engager à entrer
+dans la carrière politique M. de....., homme modeste
+et honnête, qui doutait de sa capacité et qui
<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-se refusait à ses invitations. «Eh! monsieur, lui
-dit l'abbé, ouvrez l'<cite>Almanach royal</cite>.»</p>
+se refusait à ses invitations. «Eh! monsieur, lui
+dit l'abbé, ouvrez l'<cite>Almanach royal</cite>.»</p>
-<p>&mdash;Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à
+<p>&mdash;Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à
propos des travers de chaque sexe, que nous serions
-tous parfaits, si nous n'étions ni hommes
+tous parfaits, si nous n'étions ni hommes
ni femmes.</p>
-<p>&mdash;Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un
-jacobin de Milan, et le tança comme mauvais administrateur
+<p>&mdash;Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un
+jacobin de Milan, et le tança comme mauvais administrateur
de sa maison, en lui rappelant une
-certaine somme d'argent qu'il avait prêtée quinze
-ans au paravant à un certain cordelier. Le coupable
-dit: «Cela est vrai, c'était un mauvais sujet
-qui m'a escroqué.&mdash;C'est moi, dit le pape, qui
-suis ce cordelier: voilà votre argent; mais n'y retombez
-plus, et ne prêtez jamais à des gens de
-cette robe.»</p>
-
-<p>&mdash;La finesse et la mesure sont peut-être les
-qualités les plus usuelles et qui donnent le plus
+certaine somme d'argent qu'il avait prêtée quinze
+ans au paravant à un certain cordelier. Le coupable
+dit: «Cela est vrai, c'était un mauvais sujet
+qui m'a escroqué.&mdash;C'est moi, dit le pape, qui
+suis ce cordelier: voilà votre argent; mais n'y retombez
+plus, et ne prêtez jamais à des gens de
+cette robe.»</p>
+
+<p>&mdash;La finesse et la mesure sont peut-être les
+qualités les plus usuelles et qui donnent le plus
d'avantages dans le monde. Elles font dire des
mots qui valent mieux que des saillies. On louait
-excessivement dans une société le ministère de
+excessivement dans une société le ministère de
M. Necker; quelqu'un, qui apparemment ne l'aimait
-pas, demanda: «Monsieur, combien de
-temps est-il resté en place depuis la mort de M. de
-Pezay?» Ce mot, en rappelant que M. Necker
-était l'ouvrage de ce dernier, fit tomber à l'instant
+pas, demanda: «Monsieur, combien de
+temps est-il resté en place depuis la mort de M. de
+Pezay?» Ce mot, en rappelant que M. Necker
+était l'ouvrage de ce dernier, fit tomber à l'instant
tout cet enthousiasme.</p>
<p>&mdash;Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats
-balafré au visage, lui dit: «Dans quel cabaret t'a-t-on
-équipé de la sorte?&mdash;Dans un cabaret où
+balafré au visage, lui dit: «Dans quel cabaret t'a-t-on
+équipé de la sorte?&mdash;Dans un cabaret où
<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-vous avez payé votre écot, à Colinn, dit le soldat.»
-Le roi, qui avait été battu à Colinn, trouva cependant
+vous avez payé votre écot, à Colinn, dit le soldat.»
+Le roi, qui avait été battu à Colinn, trouva cependant
le mot excellent.</p>
-<p>&mdash;Christine, reine de Suède, avait appelé à sa
-cour le célèbre Naudé, qui avait composé un
-livre très-savant sur les différentes danses grecques,
-et Meibomius, érudit allemand, auteur du
+<p>&mdash;Christine, reine de Suède, avait appelé à sa
+cour le célèbre Naudé, qui avait composé un
+livre très-savant sur les différentes danses grecques,
+et Meibomius, érudit allemand, auteur du
recueil et de la traduction de sept auteurs grecs
-qui ont écrit sur la musique. Bourdelot, son premier
-médecin, espèce de favori et plaisant de profession,
-donna à la reine l'idée d'engager ces deux
-savans, l'un à chanter un air de musique ancienne,
-et l'autre à le danser. Elle y réussit; et cette farce
+qui ont écrit sur la musique. Bourdelot, son premier
+médecin, espèce de favori et plaisant de profession,
+donna à la reine l'idée d'engager ces deux
+savans, l'un à chanter un air de musique ancienne,
+et l'autre à le danser. Elle y réussit; et cette farce
couvrit de ridicule les deux savans qui en avaient
-été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience;
+été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience;
mais le savant en <em>us</em> s'emporta et poussa
-la colère jusqu'à meurtrir de coups de poing le
-visage de Bourdelot; et après cette équipée, il se
-sauva de la cour, et même quitta la Suède.</p>
+la colère jusqu'à meurtrir de coups de poing le
+visage de Bourdelot; et après cette équipée, il se
+sauva de la cour, et même quitta la Suède.</p>
<p>&mdash;M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais
-de privilége pour l'impression d'aucun roman
-nouveau, et n'accordait même de permission
+de privilége pour l'impression d'aucun roman
+nouveau, et n'accordait même de permission
tacite que sous des conditions expresses. Il
-ne donna à l'abbé Prévost la permission d'imprimer
-les premiers volumes de <cite>Cléveland</cite>, que sous la
-condition que <cite>Cléveland</cite> se ferait catholique au
+ne donna à l'abbé Prévost la permission d'imprimer
+les premiers volumes de <cite>Cléveland</cite>, que sous la
+condition que <cite>Cléveland</cite> se ferait catholique au
dernier volume.</p>
<p>&mdash;Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de
-la maladie dont il mourut, se confessa de la façon
-de je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui demanda
+la maladie dont il mourut, se confessa de la façon
+de je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui demanda
<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-sa façon de penser. «J'en suis très-content,
-dit-il; il parle de l'enfer comme un ange.»</p>
+sa façon de penser. «J'en suis très-content,
+dit-il; il parle de l'enfer comme un ange.»</p>
<p>&mdash;M.... disait de madame la princesse de....:
-«C'est une femme qu'il faut absolument tromper;
+«C'est une femme qu'il faut absolument tromper;
car elle n'est pas de la classe de celles qu'on
-quitte.»</p>
+quitte.»</p>
-<p>&mdash;On demandait à la Calprenède quelle était
-l'étoffe de ce bel habit qu'il portait. «C'est du
+<p>&mdash;On demandait à la Calprenède quelle était
+l'étoffe de ce bel habit qu'il portait. «C'est du
<cite>Sylvandre</cite>, dit-il, un de ses romans qui avait
-réussi.»</p>
+réussi.»</p>
-<p>&mdash;L'abbé de Vertot changea d'état très-souvent.
-On appelait cela les révolutions de l'abbé de
+<p>&mdash;L'abbé de Vertot changea d'état très-souvent.
+On appelait cela les révolutions de l'abbé de
Vertot.</p>
-<p>&mdash;M.... disait: «Je ne me soucierais pas d'être
-chrétien; mais je ne serais pas fâché de croire en
-Dieu.»</p>
+<p>&mdash;M.... disait: «Je ne me soucierais pas d'être
+chrétien; mais je ne serais pas fâché de croire en
+Dieu.»</p>
<p>&mdash;Il est extraordinaire que M. de Voltaire n'ait
pas mis dans la <cite>Pucelle</cite> un fou comme nos rois en
avaient alors. Cela pouvait fournir quelques traits
heureux pris dans les m&oelig;urs du temps.</p>
-<p>&mdash;M. de...., homme violent, à qui on reprochait
+<p>&mdash;M. de...., homme violent, à qui on reprochait
quelques torts, entra en fureur et dit qu'il
-irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis
-lui répondit tranquillement: «Je vois que vous
-aimez mieux garder vos défauts que vos amis.»</p>
+irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis
+lui répondit tranquillement: «Je vois que vous
+aimez mieux garder vos défauts que vos amis.»</p>
-<p>&mdash;Louis <span class="smcap">XIV</span>, après la bataille de Ramillies
-dont il venait d'apprendre le détail, dit: «Dieu
-a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui. (Anecdote
-contée à M. de Voltaire par un vieux duc
-de Brancas.)»</p>
+<p>&mdash;Louis <span class="smcap">XIV</span>, après la bataille de Ramillies
+dont il venait d'apprendre le détail, dit: «Dieu
+a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui. (Anecdote
+contée à M. de Voltaire par un vieux duc
+de Brancas.)»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
&mdash;Il est d'usage en Angleterre que les voleurs
-détenus en prison et sûrs d'être condamnés
-vendent tout ce qu'ils possèdent, pour en faire
-bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement
-leurs chevaux qu'on est le plus empressé
+détenus en prison et sûrs d'être condamnés
+vendent tout ce qu'ils possèdent, pour en faire
+bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement
+leurs chevaux qu'on est le plus empressé
d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart excellens.
-Un d'eux, à qui un lord demandait le sien,
+Un d'eux, à qui un lord demandait le sien,
prenant le lord pour quelqu'un qui voulait faire le
-métier, lui dit: «Je ne veux pas vous tromper;
-mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand
-défaut, c'est qu'il recule quand il est auprès
-de la portière.»</p>
-
-<p>&mdash;On ne distingue pas aisément l'intention de
-l'auteur dans le <cite>Temple de Gnide</cite>, et il y a même
-quelqu'obscurité dans les détails; c'est pour cela
+métier, lui dit: «Je ne veux pas vous tromper;
+mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand
+défaut, c'est qu'il recule quand il est auprès
+de la portière.»</p>
+
+<p>&mdash;On ne distingue pas aisément l'intention de
+l'auteur dans le <cite>Temple de Gnide</cite>, et il y a même
+quelqu'obscurité dans les détails; c'est pour cela
que madame du Deffant l'appelait l'<em>Apocalypse</em>
de la galanterie.</p>
-<p>&mdash;On disait d'un certain homme qui répétait
-à différentes personnes le bien qu'elles disaient
-l'une de l'autre, qu'il était tracassier en bien.</p>
+<p>&mdash;On disait d'un certain homme qui répétait
+à différentes personnes le bien qu'elles disaient
+l'une de l'autre, qu'il était tracassier en bien.</p>
-<p>&mdash;Fox avait emprunté des sommes immenses
-à différens Juifs, et se flattait que la succession
+<p>&mdash;Fox avait emprunté des sommes immenses
+à différens Juifs, et se flattait que la succession
d'un de ses oncles paierait toutes ces dettes. Cet
-oncle se maria et eut un fils; à la naissance de
-l'enfant, Fox dit: «C'est le Messie que cet enfant;
-il vient au monde pour la destruction des Juifs.»</p>
+oncle se maria et eut un fils; à la naissance de
+l'enfant, Fox dit: «C'est le Messie que cet enfant;
+il vient au monde pour la destruction des Juifs.»</p>
-<p>&mdash;Dubuc disait que les femmes sont si décriées,
-qu'il n'y a même plus d'hommes à bonnes fortunes.</p>
+<p>&mdash;Dubuc disait que les femmes sont si décriées,
+qu'il n'y a même plus d'hommes à bonnes fortunes.</p>
-<p>&mdash;Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait
+<p>&mdash;Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait
<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-du travail et du café, et qu'il se tuait. «Je suis
-né tué, répondit-il.»</p>
+du travail et du café, et qu'il se tuait. «Je suis
+né tué, répondit-il.»</p>
<p>&mdash;Une femme venait de perdre son mari. Son
confesseur <i lang="la" xml:lang="la">ad honores</i> vint la voir le lendemain
-et la trouva jouant avec un jeune homme très-bien
-mis. «Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu,
-si vous étiez venu une demi-heure plus
-tôt, vous m'auriez trouvée les yeux baignés de
-larmes; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur,
-et je l'ai perdue.»</p>
-
-<p>&mdash;On disait de l'avant-dernier évêque d'Autun,
-monstrueusement gros, qu'il avait été créé et mis
-au monde pour faire voir jusqu'où peut aller la
+et la trouva jouant avec un jeune homme très-bien
+mis. «Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu,
+si vous étiez venu une demi-heure plus
+tôt, vous m'auriez trouvée les yeux baignés de
+larmes; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur,
+et je l'ai perdue.»</p>
+
+<p>&mdash;On disait de l'avant-dernier évêque d'Autun,
+monstrueusement gros, qu'il avait été créé et mis
+au monde pour faire voir jusqu'où peut aller la
peau humaine.</p>
-<p>&mdash;M.... disait, à propos de la manière dont on
-vit dans le monde: «La société serait une chose
-charmante, si on s'intéressait les uns aux autres.»</p>
+<p>&mdash;M.... disait, à propos de la manière dont on
+vit dans le monde: «La société serait une chose
+charmante, si on s'intéressait les uns aux autres.»</p>
-<p>&mdash;Il paraît certain que l'homme au masque de
-fer est un frère de Louis <span class="smcap">XIV</span>: sans cette explication,
-c'est un mystère absurde. Il paraît certain
+<p>&mdash;Il paraît certain que l'homme au masque de
+fer est un frère de Louis <span class="smcap">XIV</span>: sans cette explication,
+c'est un mystère absurde. Il paraît certain
non seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce
-qui est plus inconcevable) qu'il était marié avec
+qui est plus inconcevable) qu'il était marié avec
elle; sans cela, comment expliquer la lettre qu'il
-écrivit de Cologne, lorsqu'apprenant qu'elle avait
-pris parti sur une grande affaire, il lui mande: «Il
-vous convenait bien, madame, etc.?» Les vieux
+écrivit de Cologne, lorsqu'apprenant qu'elle avait
+pris parti sur une grande affaire, il lui mande: «Il
+vous convenait bien, madame, etc.?» Les vieux
courtisans racontent d'ailleurs que, quelques jours
-avant la mort de la reine, il y eut une scène de
+avant la mort de la reine, il y eut une scène de
tendresse, de larmes, d'explication entre la reine
-et son fils; et l'on est fondé à croire que c'est dans
+et son fils; et l'on est fondé à croire que c'est dans
<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-cette scène que fut faite la confidence de la mère
+cette scène que fut faite la confidence de la mère
au fils.</p>
<p>&mdash;Le baron de la Houze, ayant rendu quelques
services au pape Ganganelli, ce pape lui demanda
-s'il pouvait faire quelque chose qui lui fût
-agréable. Le baron de la Houze, rusé gascon, le
+s'il pouvait faire quelque chose qui lui fût
+agréable. Le baron de la Houze, rusé gascon, le
pria de lui faire donner un corps saint. Le pape
-fut très-surpris de cette demande, de la part d'un
-Français. Il lui fit donner ce qu'il demandait. Le
-baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées,
-d'un revenu très-mince, sans débouché
-pour les denrées, y fit porter son saint, le fit accréditer.
+fut très-surpris de cette demande, de la part d'un
+Français. Il lui fit donner ce qu'il demandait. Le
+baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées,
+d'un revenu très-mince, sans débouché
+pour les denrées, y fit porter son saint, le fit accréditer.
Les chalans accoururent, les miracles
-arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les
-denrées augmentèrent de prix, et les revenus du
-baron triplèrent.</p>
+arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les
+denrées augmentèrent de prix, et les revenus du
+baron triplèrent.</p>
-<p>&mdash;Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et
-vivant des libéralités de Louis <span class="smcap">XIV</span>, venait à Paris
-pour guérir les écrouelles, qu'il ne touchait qu'en
-qualité de roi de France.</p>
+<p>&mdash;Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et
+vivant des libéralités de Louis <span class="smcap">XIV</span>, venait à Paris
+pour guérir les écrouelles, qu'il ne touchait qu'en
+qualité de roi de France.</p>
-<p>&mdash;M. Cérutti avait fait une pièce de vers où il
+<p>&mdash;M. Cérutti avait fait une pièce de vers où il
y avait ce vers:</p>
<p class="verse">Le vieillard de Ferney, celui de Pont-Chartrain.</p>
@@ -5866,5899 +5824,5899 @@ le vers ainsi:</p>
<p class="verse">Le vieillard de Ferney, <em>le vieux</em> de Pont-Chartrain.</p>
-<p>&mdash;M. de B...., âgé de cinquante ans, venait
-d'épouser mademoiselle de C...., âgée de treize
+<p>&mdash;M. de B...., âgé de cinquante ans, venait
+d'épouser mademoiselle de C...., âgée de treize
<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
ans. On disait de lui, pendant qu'il sollicitait ce
-mariage, qu'il demandait la survivance de la poupée
+mariage, qu'il demandait la survivance de la poupée
de cette demoiselle.</p>
<p>&mdash;Un sot disait au milieu d'une conversation:
-«Il me vient une idée.» Un plaisant dit: «J'en suis
-bien surpris.»</p>
+«Il me vient une idée.» Un plaisant dit: «J'en suis
+bien surpris.»</p>
-<p>&mdash;Milord Hamilton, personnage très-singulier,
-étant ivre dans une hôtellerie d'Angleterre, avait
-tué un garçon d'auberge et était rentré sans savoir
+<p>&mdash;Milord Hamilton, personnage très-singulier,
+étant ivre dans une hôtellerie d'Angleterre, avait
+tué un garçon d'auberge et était rentré sans savoir
ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout
-effrayé et lui dit: «Milord, savez-vous que vous
-avez tué ce garçon?&mdash;Mettez-le sur la carte.»</p>
+effrayé et lui dit: «Milord, savez-vous que vous
+avez tué ce garçon?&mdash;Mettez-le sur la carte.»</p>
-<p>&mdash;Le chevalier de Narbonne, accosté par un
-importun dont la familiarité lui déplaisait, et qui
-lui dit, en l'abordant: «Bon jour, mon ami,
-comment te portes-tu?» répondit: «Bon jour,
-mon ami, comment t'appelles-tu?»</p>
+<p>&mdash;Le chevalier de Narbonne, accosté par un
+importun dont la familiarité lui déplaisait, et qui
+lui dit, en l'abordant: «Bon jour, mon ami,
+comment te portes-tu?» répondit: «Bon jour,
+mon ami, comment t'appelles-tu?»</p>
<p>&mdash;Un avare souffrait beaucoup d'un mal de
-dent; on lui conseillait de la faire arracher: «Ah!
+dent; on lui conseillait de la faire arracher: «Ah!
dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en fasse la
-dépense.»</p>
+dépense.»</p>
-<p>&mdash;On dit d'un homme tout-à-fait malheureux:
+<p>&mdash;On dit d'un homme tout-à-fait malheureux:
Il tombe sur le dos et se casse le nez.</p>
<p>&mdash;Je venais de raconter une histoire galante
-de madame la présidente de...., et je ne l'avais pas
-nommée. M.... reprit naïvement: «Cette présidente
-de Bernière dont vous venez de parler....»
-Toute la société partit d'un éclat de rire.</p>
+de madame la présidente de...., et je ne l'avais pas
+nommée. M.... reprit naïvement: «Cette présidente
+de Bernière dont vous venez de parler....»
+Toute la société partit d'un éclat de rire.</p>
-<p>&mdash;Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les
-jours l'heure de son dîner. M. de la Galaisière
+<p>&mdash;Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les
+jours l'heure de son dîner. M. de la Galaisière
<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-lui dit à ce sujet: «Sire, si vous continuez, vous
-finirez par dîner la veille.»</p>
+lui dit à ce sujet: «Sire, si vous continuez, vous
+finirez par dîner la veille.»</p>
-<p>&mdash;M.... disait, à son retour d'Allemagne: «Je
-ne sache pas de chose à quoi j'eusse été moins
-propre qu'à être un Allemand.»</p>
+<p>&mdash;M.... disait, à son retour d'Allemagne: «Je
+ne sache pas de chose à quoi j'eusse été moins
+propre qu'à être un Allemand.»</p>
-<p>&mdash;M.... me disait, à propos des fautes de régime
+<p>&mdash;M.... me disait, à propos des fautes de régime
qu'il commet sans cesse, des plaisirs qu'il
-se permet et qui l'empêchent seuls de recouvrer
-sa santé: «Sans moi, je me porterais à merveille.»</p>
+se permet et qui l'empêchent seuls de recouvrer
+sa santé: «Sans moi, je me porterais à merveille.»</p>
<p>&mdash;Un catholique de Breslau vola, dans une
-église de sa communion, des petits c&oelig;urs d'or
+église de sa communion, des petits c&oelig;urs d'or
et autres offrandes. Traduit en justice, il dit qu'il
les tient de la vierge. On le condamne. La sentence
-est envoyée au roi de Prusse pour la signer,
-suivant l'usage. Le roi ordonne une assemblée
-de théologiens pour décider s'il est rigoureusement
-impossible que la vierge fasse à un dévot
-catholique de petits présens. Les théologiens de
-cette communion, bien embarrassés, décident
+est envoyée au roi de Prusse pour la signer,
+suivant l'usage. Le roi ordonne une assemblée
+de théologiens pour décider s'il est rigoureusement
+impossible que la vierge fasse à un dévot
+catholique de petits présens. Les théologiens de
+cette communion, bien embarrassés, décident
que la chose n'est pas rigoureusement impossible.
-Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable:
-«Je fais grâce au nommé N....; mais je lui
-défends, sous peine de la vie, de recevoir désormais
-aucune espèce de cadeau de la vierge ni des
-saints.»</p>
-
-<p>&mdash;M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut
-la visite des députés de l'académie de Soissons,
-qui disaient que cette académie était la fille aînée
-de l'académie française. «Oui, messieurs, répondit-il,
+Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable:
+«Je fais grâce au nommé N....; mais je lui
+défends, sous peine de la vie, de recevoir désormais
+aucune espèce de cadeau de la vierge ni des
+saints.»</p>
+
+<p>&mdash;M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut
+la visite des députés de l'académie de Soissons,
+qui disaient que cette académie était la fille aînée
+de l'académie française. «Oui, messieurs, répondit-il,
<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
-la fille aînée, fille sage, fille honnête, qui
-n'a jamais fait parler d'elle.»</p>
+la fille aînée, fille sage, fille honnête, qui
+n'a jamais fait parler d'elle.»</p>
-<p>&mdash;M. l'évêque de L...., étant à déjeûner, il lui
-vint en visite l'abbé de....; l'évêque le prie de déjeûner,
-l'abbé refuse. Le prélat insiste: «Monseigneur,
-dit l'abbé, j'ai déjeûné deux fois; et d'ailleurs,
-c'est aujourd'hui jeûne.»</p>
+<p>&mdash;M. l'évêque de L...., étant à déjeûner, il lui
+vint en visite l'abbé de....; l'évêque le prie de déjeûner,
+l'abbé refuse. Le prélat insiste: «Monseigneur,
+dit l'abbé, j'ai déjeûné deux fois; et d'ailleurs,
+c'est aujourd'hui jeûne.»</p>
-<p>&mdash;L'évêque d'Arras, recevant dans sa cathédrale
-le corps du maréchal de Levi, dit, en mettant
-la main sur le cercueil: «Je le possède enfin
-cet homme vertueux.»</p>
+<p>&mdash;L'évêque d'Arras, recevant dans sa cathédrale
+le corps du maréchal de Levi, dit, en mettant
+la main sur le cercueil: «Je le possède enfin
+cet homme vertueux.»</p>
<p>&mdash;Madame la princesse de Conti, fille de
-Louis <span class="smcap">XIV</span>, ayant vu madame la dauphine de Bavière
+Louis <span class="smcap">XIV</span>, ayant vu madame la dauphine de Bavière
qui dormait, ou faisait semblant de dormir,
-dit, après l'avoir considérée: «Madame la dauphine
+dit, après l'avoir considérée: «Madame la dauphine
est encore plus laide en dormant que lorsqu'elle
-veille.» Madame la dauphine, prenant la parole
-sans faire le moindre mouvement, lui répondit:
-«Madame, tout le monde n'est pas enfant
-de l'amour.»</p>
+veille.» Madame la dauphine, prenant la parole
+sans faire le moindre mouvement, lui répondit:
+«Madame, tout le monde n'est pas enfant
+de l'amour.»</p>
-<p>&mdash;Un Américain, ayant vu six Anglais séparés
+<p>&mdash;Un Américain, ayant vu six Anglais séparés
de leur troupe, eut l'audace inconcevable de leur
-courir sus, d'en blesser deux, de désarmer les
-autres, et de les amener au général Washington.
-Le général lui demanda comment il avait pu faire
-pour se rendre maître de six hommes. «Aussitôt
+courir sus, d'en blesser deux, de désarmer les
+autres, et de les amener au général Washington.
+Le général lui demanda comment il avait pu faire
+pour se rendre maître de six hommes. «Aussitôt
que je les ai vus, dit-il, j'ai couru sur eux, et je
-les ai environnés.»</p>
+les ai environnés.»</p>
-<p>&mdash;Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts
+<p>&mdash;Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts
qui portaient sur les riches, un millionnaire se
<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
trouvant parmi des gens riches qui se plaignaient
-du malheur des temps, dit: «Qui est-ce qui est
-heureux dans ces temps-ci?... quelques misérables.»</p>
+du malheur des temps, dit: «Qui est-ce qui est
+heureux dans ces temps-ci?... quelques misérables.»</p>
-<p>&mdash;Ce fut l'abbé S..... qui administra le viatique
-à l'abbé Pétiot, dans une maladie très-dangereuse,
-et il raconte qu'en voyant la manière très-prononcée
-dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se dit
-à lui-même: «S'il en revient, ce sera mon ami.»</p>
+<p>&mdash;Ce fut l'abbé S..... qui administra le viatique
+à l'abbé Pétiot, dans une maladie très-dangereuse,
+et il raconte qu'en voyant la manière très-prononcée
+dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se dit
+à lui-même: «S'il en revient, ce sera mon ami.»</p>
-<p>&mdash;Un poète consultait Chamfort sur un distique:
-«Excellent, répondit-il, sauf les longueurs.»</p>
+<p>&mdash;Un poète consultait Chamfort sur un distique:
+«Excellent, répondit-il, sauf les longueurs.»</p>
-<p>&mdash;Rulhière lui disait un jour: «Je n'ai jamais
-fait qu'une méchanceté dans ma vie.&mdash;Quand
-finira-t-elle? demanda Chamfort.»</p>
+<p>&mdash;Rulhière lui disait un jour: «Je n'ai jamais
+fait qu'une méchanceté dans ma vie.&mdash;Quand
+finira-t-elle? demanda Chamfort.»</p>
-<p>&mdash;M. de Vaudreuil se plaignait à Chamfort de
-son peu de confiance en ses amis. «Vous n'êtes
+<p>&mdash;M. de Vaudreuil se plaignait à Chamfort de
+son peu de confiance en ses amis. «Vous n'êtes
point riche, lui disait-il, et vous oubliez notre
-amitié.&mdash;Je vous promets, répondit Chamfort,
+amitié.&mdash;Je vous promets, répondit Chamfort,
de vous emprunter vingt-cinq louis, quand vous
-aurez payé vos dettes.»</p>
+aurez payé vos dettes.»</p>
-<p class="p2 center small">FIN DES CARACTÈRES ET ANECDOTES.</p>
+<p class="p2 center small">FIN DES CARACTÈRES ET ANECDOTES.</p>
<p><a id="Page_158"></a>
<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span></p>
<h2><span class="large">TABLEAUX HISTORIQUES</span><br />
<span class="small">DE</span><br />
-LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.</h2>
+LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.</h2>
<h3>INTRODUCTION.</h3>
-<p>La révolution de 1789 est le résultat d'un assemblage
-de causes agissant depuis des siècles, et dont
-l'action rapidement accrue, fortement accélérée
-dans ces derniers temps, s'est trouvée tout-à-coup
-aidée d'un concours de circonstances dont la réunion
-paraît un prodige.</p>
+<p>La révolution de 1789 est le résultat d'un assemblage
+de causes agissant depuis des siècles, et dont
+l'action rapidement accrue, fortement accélérée
+dans ces derniers temps, s'est trouvée tout-à-coup
+aidée d'un concours de circonstances dont la réunion
+paraît un prodige.</p>
<p>Jetons un coup-d'&oelig;il sur notre histoire; c'est
celle de tous les maux politiques qui peuvent
-accabler un peuple. On s'étonne qu'il ait pu subsister
-tant de siècles, en gémissant sous le fardeau
-de tant de calamités. Mais c'est à la patience de
-nos ancêtres et de nos pères que les générations
-suivantes devront la félicité qui les attend.
-Si la révolution s'était faite plutôt, si l'ancien
-édifice fût tombé avant que la nation, par ses
-lumières récentes, fût en état d'en reconstruire
-un nouveau, sur un plan vaste, sage et régulier,
+accabler un peuple. On s'étonne qu'il ait pu subsister
+tant de siècles, en gémissant sous le fardeau
+de tant de calamités. Mais c'est à la patience de
+nos ancêtres et de nos pères que les générations
+suivantes devront la félicité qui les attend.
+Si la révolution s'était faite plutôt, si l'ancien
+édifice fût tombé avant que la nation, par ses
+lumières récentes, fût en état d'en reconstruire
+un nouveau, sur un plan vaste, sage et régulier,
<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-la France, dans les âges suivans, n'eût pas joui
-de la prospérité qui lui est réservée, et le bonheur
-de nos descendans n'eût pas été, comme il le sera
-sans doute, proportionné aux souffrances de
-leurs aïeux.</p>
+la France, dans les âges suivans, n'eût pas joui
+de la prospérité qui lui est réservée, et le bonheur
+de nos descendans n'eût pas été, comme il le sera
+sans doute, proportionné aux souffrances de
+leurs aïeux.</p>
-<p>Après l'affranchissement des communes (car
+<p>Après l'affranchissement des communes (car
nous ne remonterons pas plus haut, le peuple
-était serf, et les esclaves n'ont point d'histoire),
-à cette époque, les Français sortirent de leur abrutissement;
-mais ils ne cessèrent pas d'être avilis.
-Un peu moins opprimés, moins malheureux, ils
+était serf, et les esclaves n'ont point d'histoire),
+à cette époque, les Français sortirent de leur abrutissement;
+mais ils ne cessèrent pas d'être avilis.
+Un peu moins opprimés, moins malheureux, ils
n'en furent pas moins contraints de ramper devant
-des hommes appelés nobles et prêtres qui, depuis
-si long-temps, formaient deux castes privilégiées.
+des hommes appelés nobles et prêtres qui, depuis
+si long-temps, formaient deux castes privilégiées.
Seulement quelques individus parvenaient, de loin
-en loin, à s'élever au-dessus de la classe opprimée,
+en loin, à s'élever au-dessus de la classe opprimée,
par le moyen de l'anoblissement; invention
-de la politique ou plutôt de l'avarice des rois,
-qui vendirent à plusieurs de leurs sujets nommés
-roturiers quelques-uns des droits et des privilèges
-attribués aux nobles. Parmi ces privilèges, était
-l'exemption de plusieurs impôts avilissans, dont
-la masse, croissant par degrés, retombait sur la
+de la politique ou plutôt de l'avarice des rois,
+qui vendirent à plusieurs de leurs sujets nommés
+roturiers quelques-uns des droits et des privilèges
+attribués aux nobles. Parmi ces privilèges, était
+l'exemption de plusieurs impôts avilissans, dont
+la masse, croissant par degrés, retombait sur la
nation contribuable, qui voyait ainsi ses oppresseurs
-se recruter dans son sein, se perpétuer par
-elle, et les plus distingués de ses enfans passer
-parmi ses adversaires. Le droit de conférer la
-noblesse, et les abus qui en résultèrent, devinrent
-le fléau du peuple pendant plusieurs générations
+se recruter dans son sein, se perpétuer par
+elle, et les plus distingués de ses enfans passer
+parmi ses adversaires. Le droit de conférer la
+noblesse, et les abus qui en résultèrent, devinrent
+le fléau du peuple pendant plusieurs générations
successives. Des guerres continuelles, les nouvelles
<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-impositions, qu'elles occasionnèrent, rendirent
+impositions, qu'elles occasionnèrent, rendirent
ce fardeau toujours plus insupportable.
Mais ce qui fut encore plus funeste, c'est qu'elles
-prolongèrent l'ignorance et la barbarie de la
+prolongèrent l'ignorance et la barbarie de la
nation.</p>
-<p>La renaissance des lettres, au seizième siècle,
+<p>La renaissance des lettres, au seizième siècle,
paraissait devoir amener celle de la raison: mais,
-égarée dès ses premiers pas dans le dédale des
+égarée dès ses premiers pas dans le dédale des
disputes religieuses et scholastiques, elle ne put
-servir aux progrès de la société; et cinquante ans
+servir aux progrès de la société; et cinquante ans
de guerres civiles, dont l'ambition des grands
-fut la cause et dont la religion fut le prétexte,
-plongèrent la France dans un abîme de maux dont
-elle ne commença à sortir que vers la fin du
-règne de Henri <span class="smcap">IV</span>. La régence de Marie de Médicis
-ne fut qu'une suite de faiblesses, de désordres et
-de déprédations. Enfin Richelieu parut, et l'aristocratie
-féodale sembla venir expirer au pied du
-trône. Le peuple, un peu soulagé, mais toujours
+fut la cause et dont la religion fut le prétexte,
+plongèrent la France dans un abîme de maux dont
+elle ne commença à sortir que vers la fin du
+règne de Henri <span class="smcap">IV</span>. La régence de Marie de Médicis
+ne fut qu'une suite de faiblesses, de désordres et
+de déprédations. Enfin Richelieu parut, et l'aristocratie
+féodale sembla venir expirer au pied du
+trône. Le peuple, un peu soulagé, mais toujours
avili, compta pour une vengeance et regarda
-comme un bonheur la chûte de ces tyrans subalternes
-écrasés sous le poids de l'autorité royale.
-C'était sans doute un grand bien, puisque le ministre
+comme un bonheur la chûte de ces tyrans subalternes
+écrasés sous le poids de l'autorité royale.
+C'était sans doute un grand bien, puisque le ministre
faisait cesser les convulsions politiques qui
-tourmentaient la France depuis tant de siècles.
+tourmentaient la France depuis tant de siècles.
Mais qu'arriva-t-il? Les aristocrates, en cessant
-d'être redoutables au roi, se rendirent aussitôt
-les soutiens du despotisme. Ils restèrent les principaux
-agens du monarque, les dépositaires de
+d'être redoutables au roi, se rendirent aussitôt
+les soutiens du despotisme. Ils restèrent les principaux
+agens du monarque, les dépositaires de
presque toutes les portions de son pouvoir.
<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-Richelieu, né dans leur classe, dont il avait conservé
-tous les préjugés, crut, en leur accordant
-des préférences de toute espèce, ne leur donner
-qu'un faible dédommagement des immenses avantages
+Richelieu, né dans leur classe, dont il avait conservé
+tous les préjugés, crut, en leur accordant
+des préférences de toute espèce, ne leur donner
+qu'un faible dédommagement des immenses avantages
qu'avaient perdus les principaux membres
-de cette classe privilégiée. Ils environnèrent le
-trône, ils en bloquèrent toutes les avenues.
-Maîtres de la personne du monarque et du berceau
-de ses enfans, ils ne laissèrent entrer, dans
-l'esprit des rois et dans l'éducation des princes,
-que des idées féodales et sacerdotales: c'était
-presque la même chose sous le rapport des privilèges
-communs aux nobles et aux prêtres. Tous
+de cette classe privilégiée. Ils environnèrent le
+trône, ils en bloquèrent toutes les avenues.
+Maîtres de la personne du monarque et du berceau
+de ses enfans, ils ne laissèrent entrer, dans
+l'esprit des rois et dans l'éducation des princes,
+que des idées féodales et sacerdotales: c'était
+presque la même chose sous le rapport des privilèges
+communs aux nobles et aux prêtres. Tous
les honneurs, toutes les places, tous les emplois
qui exercent quelque influence sur les m&oelig;urs et
-sur l'esprit général d'un peuple, ne furent confiés
-qu'à des hommes plus ou moins imbus d'idées
+sur l'esprit général d'un peuple, ne furent confiés
+qu'à des hommes plus ou moins imbus d'idées
nobiliaires. Il se trouva que Richelieu avait bien
-détruit l'aristocratie comme puissance rivale de la
-royauté, mais qu'il l'avait laissée subsister comme
+détruit l'aristocratie comme puissance rivale de la
+royauté, mais qu'il l'avait laissée subsister comme
puissance ennemie de la nation. Cet esprit de
-gentilhommerie, devant lequel les idées d'homme
+gentilhommerie, devant lequel les idées d'homme
et de citoyen ont si long-temps disparu en Europe,
-cet esprit destructeur de toute société et
-(quoiqu'on puisse dire), de toute morale, reçut
-alors un nouvel accroissement, et pénétra plus
-avant dans toutes les classes. C'était une source
-empoisonnée que Richelieu venait de partager en
-différens ruisseaux. Aussi observe-t-on, à cette
-époque, un redoublement marqué dans la fureur
+cet esprit destructeur de toute société et
+(quoiqu'on puisse dire), de toute morale, reçut
+alors un nouvel accroissement, et pénétra plus
+avant dans toutes les classes. C'était une source
+empoisonnée que Richelieu venait de partager en
+différens ruisseaux. Aussi observe-t-on, à cette
+époque, un redoublement marqué dans la fureur
<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-des anoblissemens: maladie politique, vanité
-nationale, qui devait à la longue miner la monarchie,
-et qui l'a minée en effet.</p>
-
-<p>Les ennemis de la révolution ne cessent de
-vanter l'éclat extérieur que jeta la France sous ce
-ministère, et que répandirent sur elle les victoires
-du grand Condé sous celui de Mazarin. Ils en
-concluent qu'alors tout était bien; et nous concluons
-seulement que, même chez une nation
+des anoblissemens: maladie politique, vanité
+nationale, qui devait à la longue miner la monarchie,
+et qui l'a minée en effet.</p>
+
+<p>Les ennemis de la révolution ne cessent de
+vanter l'éclat extérieur que jeta la France sous ce
+ministère, et que répandirent sur elle les victoires
+du grand Condé sous celui de Mazarin. Ils en
+concluent qu'alors tout était bien; et nous concluons
+seulement que, même chez une nation
malheureuse et avilie, un gouvernement ferme,
tel que celui de Richelieu, pouvait faire respecter
la France par l'Espagne et l'Allemagne, encore
-plus malheureuses, et surtout plus mal gouvernées.
-Nous concluons des victoires de Condé, qu'il
-était un guerrier plus habile ou plus heureux que
-les généraux qu'on lui opposa. Mais ce qui est,
-pour ces mêmes ennemis de la révolution, le sujet
-d'un triomphe éternel, c'est la gloire de Louis <span class="smcap">XIV</span>,
+plus malheureuses, et surtout plus mal gouvernées.
+Nous concluons des victoires de Condé, qu'il
+était un guerrier plus habile ou plus heureux que
+les généraux qu'on lui opposa. Mais ce qui est,
+pour ces mêmes ennemis de la révolution, le sujet
+d'un triomphe éternel, c'est la gloire de Louis <span class="smcap">XIV</span>,
autour duquel un concours de circonstances heureuses
-fit naître et appela une foule de grands
-hommes. On a tout dit sur ce règne brillant et
-désastreux, où l'on vit un peuple entier, tour-à-tour
-victorieux et vaincu, mais toujours misérable,
-déifier un monarque qui sacrifiait sans
-cesse sa nation à sa cour et sa cour à lui-même.
-La banqueroute qui suivit ce règne théâtral n'éclaira
-point, ne désenchanta point les Français,
-qui, pendant cinquante années, ayant porté tout
-leur génie vers les arts d'agrément, restèrent
-épris de l'éclat, de la pompe extérieure, du luxe
+fit naître et appela une foule de grands
+hommes. On a tout dit sur ce règne brillant et
+désastreux, où l'on vit un peuple entier, tour-à-tour
+victorieux et vaincu, mais toujours misérable,
+déifier un monarque qui sacrifiait sans
+cesse sa nation à sa cour et sa cour à lui-même.
+La banqueroute qui suivit ce règne théâtral n'éclaira
+point, ne désenchanta point les Français,
+qui, pendant cinquante années, ayant porté tout
+leur génie vers les arts d'agrément, restèrent
+épris de l'éclat, de la pompe extérieure, du luxe
<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-et des bagatelles, dont ils avaient été profondément
-occupés. Les titres, les noms, les grands
-continuèrent d'être leurs idoles, même sous la
-régence, pendant laquelle ces idoles n'avaient
-pourtant rien négligé pour s'avilir. Ce frivole
-égarement, cette folie servile, se perpétuèrent,
-à travers les maux publics, jusqu'au milieu du
-règne de Louis <span class="smcap">XV</span>.</p>
-
-<p>Alors on vit éclore en France le germe d'un
+et des bagatelles, dont ils avaient été profondément
+occupés. Les titres, les noms, les grands
+continuèrent d'être leurs idoles, même sous la
+régence, pendant laquelle ces idoles n'avaient
+pourtant rien négligé pour s'avilir. Ce frivole
+égarement, cette folie servile, se perpétuèrent,
+à travers les maux publics, jusqu'au milieu du
+règne de Louis <span class="smcap">XV</span>.</p>
+
+<p>Alors on vit éclore en France le germe d'un
esprit nouveau. On se tourna vers les objets utiles;
-et les sciences, dont les semences avaient été jetées
-le siècle précédent, commencèrent à produire
-quelques heureux fruits. Bientôt on vit s'élever
-ce monument littéraire si célèbre<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, qui, ne paraissant
-offrir à l'Europe qu'une distribution facile
+et les sciences, dont les semences avaient été jetées
+le siècle précédent, commencèrent à produire
+quelques heureux fruits. Bientôt on vit s'élever
+ce monument littéraire si célèbre<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, qui, ne paraissant
+offrir à l'Europe qu'une distribution facile
et pour ainsi dire l'inventaire des richesses
-de l'esprit humain, leur en ajoutait réellement
+de l'esprit humain, leur en ajoutait réellement
de nouvelles, en inspirant de plus l'ambition de
-les accroître. Voltaire, après avoir parcouru la
-carrière des arts, attaquait tous les préjugés superstitieux
+les accroître. Voltaire, après avoir parcouru la
+carrière des arts, attaquait tous les préjugés superstitieux
dont la ruine devait avec le temps
-entraîner celle des préjugés politiques. Une
+entraîner celle des préjugés politiques. Une
nouvelle classe de philosophes, disciples des
-précédens, dirigea ses travaux vers l'étude de
-l'économie sociale, et soumit à des discussions
+précédens, dirigea ses travaux vers l'étude de
+l'économie sociale, et soumit à des discussions
approfondies des objets qui jusqu'alors avaient
paru s'y soustraire. Alors la France offrit un spectacle
-singulier; c'était le pays des futilités, où la
+singulier; c'était le pays des futilités, où la
<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
-raison venait chercher un établissement: tout fut
-contraste et opposition dans ce combat des lumières
-nouvelles et des anciennes erreurs, appuyées
-de toute l'autorité d'un gouvernement d'ailleurs
+raison venait chercher un établissement: tout fut
+contraste et opposition dans ce combat des lumières
+nouvelles et des anciennes erreurs, appuyées
+de toute l'autorité d'un gouvernement d'ailleurs
faible et avili. On vit, dans la nation, deux
-nations différentes s'occuper d'encyclopédie et
-de billets de confession, d'économie politique et
-de miracles jansénistes, d'Émile et d'un mandement
-d'évêque, d'un lit de justice et du Contrat
-social, de jésuites proscrits, de parlemens exilés,
-de philosophes persécutés. C'est à travers ce cahos
-que la nation marchait vers les idées qui devaient
+nations différentes s'occuper d'encyclopédie et
+de billets de confession, d'économie politique et
+de miracles jansénistes, d'Émile et d'un mandement
+d'évêque, d'un lit de justice et du Contrat
+social, de jésuites proscrits, de parlemens exilés,
+de philosophes persécutés. C'est à travers ce cahos
+que la nation marchait vers les idées qui devaient
amener une constitution libre.</p>
-<p>Louis <span class="smcap">XV</span> meurt, non moins endetté que Louis <span class="smcap">XIV</span>.
-Un jeune monarque lui succède, rempli d'intentions
-droites et pures, mais ignorant les piéges
-ou plutôt l'abîme caché sous ses pas. Il appelle à
-son secours l'expérience d'un ancien ministre disgracié.
-Maurepas, vieillard enfant, doué du don
-de plaire, gouverne, comme il avait vécu, pour
-s'amuser. La réforme des abus, l'économie, étaient
+<p>Louis <span class="smcap">XV</span> meurt, non moins endetté que Louis <span class="smcap">XIV</span>.
+Un jeune monarque lui succède, rempli d'intentions
+droites et pures, mais ignorant les piéges
+ou plutôt l'abîme caché sous ses pas. Il appelle à
+son secours l'expérience d'un ancien ministre disgracié.
+Maurepas, vieillard enfant, doué du don
+de plaire, gouverne, comme il avait vécu, pour
+s'amuser. La réforme des abus, l'économie, étaient
les seules ressources capables de restaurer les
finances. Il parut y recourir. Il met en place un
-homme que la voix publique lui désignait<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>;
-mais il l'arrête dans le cours des réformes que
-voulait opérer ce ministre, dont tout le malheur
-fut d'être appelé quinze ans trop tôt à gouverner.
+homme que la voix publique lui désignait<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>;
+mais il l'arrête dans le cours des réformes que
+voulait opérer ce ministre, dont tout le malheur
+fut d'être appelé quinze ans trop tôt à gouverner.
Maurepas le sacrifie: il lui donne pour successeur
<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-un autre homme estimé, laborieux, intègre,
-qu'il gêne également et encore plus, qu'il inquiète,
-et qu'il retient dans une dépendance affligeante,
-ennemie de toute grande amélioration. Cependant
+un autre homme estimé, laborieux, intègre,
+qu'il gêne également et encore plus, qu'il inquiète,
+et qu'il retient dans une dépendance affligeante,
+ennemie de toute grande amélioration. Cependant
il engage la France dans une alliance et dans
-une guerre étrangère, qui ne laisse au directeur
-des finances que l'alternative d'établir de nouveaux
-impôts ou de proposer des emprunts. Le dernier
-parti était le seul qui put maintenir en place le
-directeur des finances, peu agréable à la cour et
+une guerre étrangère, qui ne laisse au directeur
+des finances que l'alternative d'établir de nouveaux
+impôts ou de proposer des emprunts. Le dernier
+parti était le seul qui put maintenir en place le
+directeur des finances, peu agréable à la cour et
au ministre principal. Les emprunts se multiplient;
-nulle réforme économique n'en assure les
-intérêts, au moins d'une manière durable. M. Necker
-est renvoyé. Cet emploi périlleux passe successivement
-en différentes mains mal-habiles,
-bientôt forcées d'abandonner ce pesant fardeau.</p>
+nulle réforme économique n'en assure les
+intérêts, au moins d'une manière durable. M. Necker
+est renvoyé. Cet emploi périlleux passe successivement
+en différentes mains mal-habiles,
+bientôt forcées d'abandonner ce pesant fardeau.</p>
<p>M. de Calonne, connu par son esprit et par un
travail facile, osa s'en charger; mais ce poids l'accabla.
-Il avait à combattre la haine des parlemens
-et les préventions fâcheuses d'une partie de la nation.
-Toutefois son début fut brillant. Une opération
-heureuse et surtout sa confiante sécurité
-en imposa. Elle réveilla le crédit public, qui,
-fatigué de ses nouveaux efforts, s'épuisa et finit
+Il avait à combattre la haine des parlemens
+et les préventions fâcheuses d'une partie de la nation.
+Toutefois son début fut brillant. Une opération
+heureuse et surtout sa confiante sécurité
+en imposa. Elle réveilla le crédit public, qui,
+fatigué de ses nouveaux efforts, s'épuisa et finit
par succomber; enfin il fallut prononcer l'aveu
-d'une détresse complète. Il prit le parti désespéré,
-mais courageux, de convoquer une assemblée de
-notables pour leur exposer les besoins de l'état.</p>
+d'une détresse complète. Il prit le parti désespéré,
+mais courageux, de convoquer une assemblée de
+notables pour leur exposer les besoins de l'état.</p>
-<p>Alors fut déclaré le vide annuel des finances,
+<p>Alors fut déclaré le vide annuel des finances,
si fameux sous le nom de <em>deficit</em>, mot qui, de
<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-l'idiôme des bureaux, passa dans la langue commune,
-et que la nation avait d'avance bien payé.
-Un cri général s'élève contre le ministre accusé de
-déprédation et de complaisances aveugles pour
+l'idiôme des bureaux, passa dans la langue commune,
+et que la nation avait d'avance bien payé.
+Un cri général s'élève contre le ministre accusé de
+déprédation et de complaisances aveugles pour
une cour follement dissipatrice. L'indignation publique
n'eut plus de bornes. Elle devint une arme
-formidable dans les mains du clergé et de la noblesse,
+formidable dans les mains du clergé et de la noblesse,
que M. de Calonne voulait ranger parmi
-les contribuables, en attaquant leurs priviléges
-pécuniaires. Les deux ordres se réunirent contre
+les contribuables, en attaquant leurs priviléges
+pécuniaires. Les deux ordres se réunirent contre
le ministre. Le royaume entier retentit de leurs
clameurs, auxquelles se joignit la clameur populaire.</p>
<p>C'est alors qu'on reconnut tout l'empire de cette
-puissance nouvelle et désormais irrésistible, l'opinion
-publique. Elle avait précédemment entraîné
-M. de Maurepas dans la guerre d'Amérique;
-et ce triomphe même avait accru sa force. On avait
+puissance nouvelle et désormais irrésistible, l'opinion
+publique. Elle avait précédemment entraîné
+M. de Maurepas dans la guerre d'Amérique;
+et ce triomphe même avait accru sa force. On avait
pu apercevoir, pendant cette guerre, quels immenses
-progrès avaient faits les principes de la
-liberté. Une singularité particulière les avait fait
-reconnaître dans le traité avec les Américains,
-signé par le monarque; et on peut dire que les
-presses royales avaient, en quelque sorte, promulgué
-la déclaration des droits de l'homme, avant
-qu'elle le fût, en 1789, par l'assemblée nationale.
-C'est ainsi que le despotisme s'anéantit quelquefois
-par lui-même et par ses ministres.</p>
+progrès avaient faits les principes de la
+liberté. Une singularité particulière les avait fait
+reconnaître dans le traité avec les Américains,
+signé par le monarque; et on peut dire que les
+presses royales avaient, en quelque sorte, promulgué
+la déclaration des droits de l'homme, avant
+qu'elle le fût, en 1789, par l'assemblée nationale.
+C'est ainsi que le despotisme s'anéantit quelquefois
+par lui-même et par ses ministres.</p>
<p>Observons de plus qu'en 1787, outre cette
-classe déjà nombreuse de citoyens épris des
+classe déjà nombreuse de citoyens épris des
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-maximes d'une philosophie générale, il s'en était
-depuis peu formé une autre, non moins nombreuse,
-d'hommes occupés des affaires publiques,
-encore plus par goût que par intérêt. M. Necker,
-en publiant, après sa disgrace, son compte rendu,
-et, quelques années après, son ouvrage sur l'administration
-des finances, avait donné au public
+maximes d'une philosophie générale, il s'en était
+depuis peu formé une autre, non moins nombreuse,
+d'hommes occupés des affaires publiques,
+encore plus par goût que par intérêt. M. Necker,
+en publiant, après sa disgrace, son compte rendu,
+et, quelques années après, son ouvrage sur l'administration
+des finances, avait donné au public
des instructions que jusqu'alors on avait pris soin
-de lui cacher. Il avait formé en quelque sorte une
-école d'administrateurs théoriciens, qui devenaient
+de lui cacher. Il avait formé en quelque sorte une
+école d'administrateurs théoriciens, qui devenaient
les juges des administrateurs actifs; et parmi ces
juges, alors si redoutables pour son rival, il s'en
-est trouvé plusieurs qui, quelque temps après, le
-sont devenus pour lui-même.</p>
-
-<p>M. de Calonne fut renvoyé: une intrigue de
-cour, habilement tramée, mit à sa place son ennemi,
-l'archevêque de Sens, qui, avant d'être ministre,
-passait pour propre au ministère. C'était
-sur-tout celui des finances qu'il desirait, et c'était
-celui dont il était le plus incapable. Il porta dans
-sa place les idées avec lesquelles, trente ans plus
-tôt, on pouvait gouverner la France, et avec lesquelles
+est trouvé plusieurs qui, quelque temps après, le
+sont devenus pour lui-même.</p>
+
+<p>M. de Calonne fut renvoyé: une intrigue de
+cour, habilement tramée, mit à sa place son ennemi,
+l'archevêque de Sens, qui, avant d'être ministre,
+passait pour propre au ministère. C'était
+sur-tout celui des finances qu'il desirait, et c'était
+celui dont il était le plus incapable. Il porta dans
+sa place les idées avec lesquelles, trente ans plus
+tôt, on pouvait gouverner la France, et avec lesquelles
il ne pouvait alors que se rendre ridicule.
-Il s'était servi des parlemens pour perdre M. de
+Il s'était servi des parlemens pour perdre M. de
Calonne; et ensuite, sur le refus d'enregistrer
-des édits modelés sur ceux de son prédécesseur,
+des édits modelés sur ceux de son prédécesseur,
dont il s'appropriait les plans comme une partie
-de sa dépouille, il exila les parlemens. La nation,
+de sa dépouille, il exila les parlemens. La nation,
qui, sans les aimer, les regardait comme la seule
-barrière qui lui restât contre le despotisme, leur
+barrière qui lui restât contre le despotisme, leur
<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-montra un intérêt qu'ils exagérèrent, et du moins
-dont ils n'aperçurent pas les motifs. Ils s'étaient
-rendus recommandables à ses yeux en demandant
-la convocation des états-généraux, dans lesquels
-ils croyaient dominer, et dont ils espéraient influencer
-la composition. L'archevêque de Sens, entraîné
-par la force irrésistible du v&oelig;u national,
+montra un intérêt qu'ils exagérèrent, et du moins
+dont ils n'aperçurent pas les motifs. Ils s'étaient
+rendus recommandables à ses yeux en demandant
+la convocation des états-généraux, dans lesquels
+ils croyaient dominer, et dont ils espéraient influencer
+la composition. L'archevêque de Sens, entraîné
+par la force irrésistible du v&oelig;u national,
avait promis cette convocation, qu'il se flattait
-d'éluder; de plus il avait reconnu et marqué du
-sceau de l'autorité royale le droit de la nation à consentir
-l'impôt, aveu qui, dans l'état des lumières
-publiques, conduisait, par des conséquences presque
-immédiates, à la destruction du despotisme.</p>
-
-<p>Cette déclaration de leurs droits, donnée aux
-Français, comme un mot, fut acceptée par eux
+d'éluder; de plus il avait reconnu et marqué du
+sceau de l'autorité royale le droit de la nation à consentir
+l'impôt, aveu qui, dans l'état des lumières
+publiques, conduisait, par des conséquences presque
+immédiates, à la destruction du despotisme.</p>
+
+<p>Cette déclaration de leurs droits, donnée aux
+Français, comme un mot, fut acceptée par eux
comme une chose; et le ministre put s'en apercevoir
-au soulèvement général qu'excita son projet
-de cour plénière. Il fallut soutenir par la force armée
-cette absurde invention; mais la force armée
+au soulèvement général qu'excita son projet
+de cour plénière. Il fallut soutenir par la force armée
+cette absurde invention; mais la force armée
se trouva insuffisante, dans plusieurs provinces,
-contre le peuple, excité secrètement par les nobles,
-les prêtres et les parlementaires. La nation
+contre le peuple, excité secrètement par les nobles,
+les prêtres et les parlementaires. La nation
essayait ainsi contre le despotisme d'un seul la
-force qu'elle allait bientôt déployer contre le despotisme
-des ordres privilégiés; cette lutte ébranlait
-partout les fondemens des autorités alors
-reconnues. Les impôts qui les alimentent étaient
-mal perçus; et lorsqu'après une banqueroute partielle,
-prémices d'une banqueroute générale, l'archevêque
-de Sens eut cédé sa place à M. Necker,
+force qu'elle allait bientôt déployer contre le despotisme
+des ordres privilégiés; cette lutte ébranlait
+partout les fondemens des autorités alors
+reconnues. Les impôts qui les alimentent étaient
+mal perçus; et lorsqu'après une banqueroute partielle,
+prémices d'une banqueroute générale, l'archevêque
+de Sens eut cédé sa place à M. Necker,
<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-appelé une seconde fois au ministère par la voix
-publique, le gouvernement parut décidé en effet
-à convoquer ces états-généraux si universellement
-désirés. Chaque jour, chaque instant lui montrait
+appelé une seconde fois au ministère par la voix
+publique, le gouvernement parut décidé en effet
+à convoquer ces états-généraux si universellement
+désirés. Chaque jour, chaque instant lui montrait
sa faiblesse et la force du peuple.</p>
-<p>M. Necker signala sa rentrée au ministère par
-le rappel des parlemens, qu'avait exilés l'archevêque
-de Sens. Bientôt après, il fit décider une seconde
-assemblée, composée des mêmes personnes
-que la précédente. Ces notables détruisirent,
-en 1788, ce qu'ils avaient statué en 1787, déclarant
-ainsi qu'ils avaient plus haï M. de Calonne
-qu'ils n'avaient aimé la nation. Mais en vain les
-notables, en vain les parlemens s'efforçaient de la
-faire rétrograder, en cherchant à soumettre la
-composition des états-généraux au mode adopté
-en 1614: l'opinion publique, secondée depuis
-quelque temps de la liberté de la presse, triompha
-de tous ces obstacles. Le jour où M. Necker fit
-accorder au peuple une représentation égale à
-celle des deux ordres réunis, le couvrit d'une gloire
+<p>M. Necker signala sa rentrée au ministère par
+le rappel des parlemens, qu'avait exilés l'archevêque
+de Sens. Bientôt après, il fit décider une seconde
+assemblée, composée des mêmes personnes
+que la précédente. Ces notables détruisirent,
+en 1788, ce qu'ils avaient statué en 1787, déclarant
+ainsi qu'ils avaient plus haï M. de Calonne
+qu'ils n'avaient aimé la nation. Mais en vain les
+notables, en vain les parlemens s'efforçaient de la
+faire rétrograder, en cherchant à soumettre la
+composition des états-généraux au mode adopté
+en 1614: l'opinion publique, secondée depuis
+quelque temps de la liberté de la presse, triompha
+de tous ces obstacles. Le jour où M. Necker fit
+accorder au peuple une représentation égale à
+celle des deux ordres réunis, le couvrit d'une gloire
plus pure que celle dont il avait joui quand son
-rappel au ministère était le sujet de l'allégresse
-publique. Heureux si, après avoir aidé la nation
-à faire un si grand pas, il eût pu l'accompagner,
-ou du moins la suivre! Mais il s'arrêta, et elle
-continua sa marche. Au milieu des désordres
-qu'entraîna la chûte subite du gouvernement,
-l'assemblée nationale poursuivit courageusement
+rappel au ministère était le sujet de l'allégresse
+publique. Heureux si, après avoir aidé la nation
+à faire un si grand pas, il eût pu l'accompagner,
+ou du moins la suivre! Mais il s'arrêta, et elle
+continua sa marche. Au milieu des désordres
+qu'entraîna la chûte subite du gouvernement,
+l'assemblée nationale poursuivit courageusement
ses immenses travaux; et, dans l'espace de deux
<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
ans et quelques mois, elle consomma son ouvrage,
-malgré les fureurs des ennemis renfermés
-dans son sein ou répandus autour d'elle. Le
-peuple français prit sa place parmi les nations
-libres; et alors tomba ce préjugé politique, admis
-même de nos jours et par des philosophes, qu'une
+malgré les fureurs des ennemis renfermés
+dans son sein ou répandus autour d'elle. Le
+peuple français prit sa place parmi les nations
+libres; et alors tomba ce préjugé politique, admis
+même de nos jours et par des philosophes, qu'une
nation vieillie et long-temps corrompue ne pouvait
-plus renaître à la liberté. Maxime odieuse,
-qui condamnait presque tout le genre humain à
-une servitude éternelle!</p>
+plus renaître à la liberté. Maxime odieuse,
+qui condamnait presque tout le genre humain à
+une servitude éternelle!</p>
<h3>PREMIER TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Le Serment de l'Assemblée nationale dans le jeu de Paume, à
+<p class="centerh">Le Serment de l'Assemblée nationale dans le jeu de Paume, à
Versailles, le 20 juin 1789.</p>
<p>Le tableau qui ouvre cette galerie vraiment nationale,
-est un de ceux qui sont le plus marqués
-d'un caractère auguste et imposant. Mais, pour
-assurer et accroître son effet sur l'âme des spectateurs,
-il convient de leur présenter le précis
-des événemens qui, depuis l'ouverture des états-généraux,
-ont préparé cette scène attachante,
+est un de ceux qui sont le plus marqués
+d'un caractère auguste et imposant. Mais, pour
+assurer et accroître son effet sur l'âme des spectateurs,
+il convient de leur présenter le précis
+des événemens qui, depuis l'ouverture des états-généraux,
+ont préparé cette scène attachante,
unique jusqu'ici dans l'histoire.</p>
-<p>Dès la première séance des états, au moment
+<p>Dès la première séance des états, au moment
de leur ouverture, le seul spectacle de ces trois
-ordres divisés d'intérêts, d'opinions, même de
-costumes, mais réunis par une nécessité impérieuse,
+ordres divisés d'intérêts, d'opinions, même de
+costumes, mais réunis par une nécessité impérieuse,
<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
la seule vue du maintien et des mouvemens
-de ces hommes si différens, oppresseurs et
-opprimés, mêlés et confondus sous le nom général
-de Français, auraient suffi pour faire pressentir
-à un observateur instruit et attentif qu'une telle
-assemblée, composée d'élémens si dissemblables,
+de ces hommes si différens, oppresseurs et
+opprimés, mêlés et confondus sous le nom général
+de Français, auraient suffi pour faire pressentir
+à un observateur instruit et attentif qu'une telle
+assemblée, composée d'élémens si dissemblables,
se dissoudrait, ou se constituerait sous une autre
-forme, qui, sans établir une véritable unité d'intérêts,
-forcerait tous ces intérêts opposés à marcher
-quelque temps ensemble. Il était facile dès-lors
-de prévoir quels seraient les embarras du
-trône, entre les privilèges qui l'entouraient, et
-les représentans d'un peuple éclairé connaissant
-ses droits et sa force, disposé également à repousser
-la violence ou le mépris.</p>
-
-<p>Dans cette première séance, la noblesse s'était signalée
-par l'expression d'un orgueil offensant, puisé
+forme, qui, sans établir une véritable unité d'intérêts,
+forcerait tous ces intérêts opposés à marcher
+quelque temps ensemble. Il était facile dès-lors
+de prévoir quels seraient les embarras du
+trône, entre les privilèges qui l'entouraient, et
+les représentans d'un peuple éclairé connaissant
+ses droits et sa force, disposé également à repousser
+la violence ou le mépris.</p>
+
+<p>Dans cette première séance, la noblesse s'était signalée
+par l'expression d'un orgueil offensant, puisé
sans doute dans son costume et dans sa parure,
plus que dans ses droits, dans ses talens et dans ses
-moyens de puissance. Ses refus et ceux du clergé
-de vérifier en commun les pouvoirs des trois
-ordres respectifs avaient occasionné des débats,
-dans lesquels les députés du peuple avaient vu
-à la fois et l'arrogance et la faiblesse de leurs adversaires.
-Un temps précieux se consumait dans
-ces discussions. La cour, dans une neutralité apparente,
-feignait de tenir la balance égale entre
-les concurrens, pour attirer à elle la décision de
-tous les points contestés. Elle n'avait voulu, en
-doublant la représentation du peuple, que forcer
+moyens de puissance. Ses refus et ceux du clergé
+de vérifier en commun les pouvoirs des trois
+ordres respectifs avaient occasionné des débats,
+dans lesquels les députés du peuple avaient vu
+à la fois et l'arrogance et la faiblesse de leurs adversaires.
+Un temps précieux se consumait dans
+ces discussions. La cour, dans une neutralité apparente,
+feignait de tenir la balance égale entre
+les concurrens, pour attirer à elle la décision de
+tous les points contestés. Elle n'avait voulu, en
+doublant la représentation du peuple, que forcer
<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-les privilégiés au sacrifice de leurs exemptions
-pécuniaires; et elle commençait à redouter cette
-nouvelle puissance du peuple, près de se diriger
-contre d'autres avantages des privilégiés qu'elle
+les privilégiés au sacrifice de leurs exemptions
+pécuniaires; et elle commençait à redouter cette
+nouvelle puissance du peuple, près de se diriger
+contre d'autres avantages des privilégiés qu'elle
voulait maintenir. Dans cette lutte de la noblesse
-et de la nation, le clergé semblait s'offrir comme
-médiateur; et bien qu'opposé à la vérification des
-pouvoirs en commun, il ne s'était point constitué
-en chambre séparée, comme les nobles s'étaient
-hâtés de le faire. Les communes, réduites à l'inaction
+et de la nation, le clergé semblait s'offrir comme
+médiateur; et bien qu'opposé à la vérification des
+pouvoirs en commun, il ne s'était point constitué
+en chambre séparée, comme les nobles s'étaient
+hâtés de le faire. Les communes, réduites à l'inaction
par l'absence de leurs collaborateurs, s'apercevaient
tous les jours que leur force d'inertie
-devenait une puissance formidable; et, secondées
-par quelques prêtres vertueux, par quelques
-nobles éclairés, qui ne virent le salut de la patrie
-que dans une prompte réunion au parti populaire,
-elles osèrent enfin, après une mûre délibération,
-se constituer en assemblée nationale:
-c'était déclarer ce qu'elles étaient, la nation. Cette
+devenait une puissance formidable; et, secondées
+par quelques prêtres vertueux, par quelques
+nobles éclairés, qui ne virent le salut de la patrie
+que dans une prompte réunion au parti populaire,
+elles osèrent enfin, après une mûre délibération,
+se constituer en assemblée nationale:
+c'était déclarer ce qu'elles étaient, la nation. Cette
grande et sublime mesure remplit le peuple d'un
-nouvel enthousiasme pour ses représentans, et
+nouvel enthousiasme pour ses représentans, et
fit trembler la cour, les ministres, les nobles et
-les prêtres, avertis alors de leur faiblesse. Ce fut
-en vain qu'ils se liguèrent, ou plutôt que leur
-ligue, jusqu'alors secrète, se manifesta par des
-signes évidens. Mais il est trop tard: le colosse
-national s'était élevé à sa véritable hauteur, et
-tout devait dès-lors fléchir ou se briser devant lui.</p>
-
-<p>Une autre délibération, plus subite et non moins
+les prêtres, avertis alors de leur faiblesse. Ce fut
+en vain qu'ils se liguèrent, ou plutôt que leur
+ligue, jusqu'alors secrète, se manifesta par des
+signes évidens. Mais il est trop tard: le colosse
+national s'était élevé à sa véritable hauteur, et
+tout devait dès-lors fléchir ou se briser devant lui.</p>
+
+<p>Une autre délibération, plus subite et non moins
hardie, avait, en conservant provisoirement les
<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-impositions, déclaré qu'elles étaient toutes illégales,
-et qu'elles ne seraient perçues dans les
-formes existantes, que jusqu'à la première séparation
-de l'assemblée nationale, quelle que fût la
-cause de cette séparation. C'était couper à la fois
-tous les nerfs du despotisme, dans un temps où
-le peuple, surchargé d'impôts, accablé de toutes
-les calamités réunies, était affligé d'une disette de
+impositions, déclaré qu'elles étaient toutes illégales,
+et qu'elles ne seraient perçues dans les
+formes existantes, que jusqu'à la première séparation
+de l'assemblée nationale, quelle que fût la
+cause de cette séparation. C'était couper à la fois
+tous les nerfs du despotisme, dans un temps où
+le peuple, surchargé d'impôts, accablé de toutes
+les calamités réunies, était affligé d'une disette de
grains, qu'il imputait au gouvernement encore
-plus qu'à la nature.</p>
+plus qu'à la nature.</p>
-<p>Un autre article de cet arrêté mémorable mettait
+<p>Un autre article de cet arrêté mémorable mettait
la dette publique sous la protection de la
-loyauté française. On attachait ainsi, on dévouait
-à la cause nationale la classe immense des créanciers
-de l'état, que leurs préjugés, leurs habitudes
-et leurs intérêts mal conçus avaient rendus
+loyauté française. On attachait ainsi, on dévouait
+à la cause nationale la classe immense des créanciers
+de l'état, que leurs préjugés, leurs habitudes
+et leurs intérêts mal conçus avaient rendus
jusqu'alors partisans et soutiens du despotisme.</p>
-<p>Qu'on se représente, s'il est possible, à la
-nouvelle de cet arrêté, la surprise et la terreur
+<p>Qu'on se représente, s'il est possible, à la
+nouvelle de cet arrêté, la surprise et la terreur
de tous ceux qui jusqu'alors n'avaient vu dans le
-peuple français qu'un assemblage d'hommes nés
+peuple français qu'un assemblage d'hommes nés
pour la servitude. Ce fut en ce moment que les
ennemis du peuple eurent recours aux mesures
-les plus violentes. Maîtres de la personne du roi,
-ils le reléguèrent en quelque sorte à Marly, et
-l'entourèrent suivant leurs convenances; ils le
+les plus violentes. Maîtres de la personne du roi,
+ils le reléguèrent en quelque sorte à Marly, et
+l'entourèrent suivant leurs convenances; ils le
rendirent invisible, inaccessible comme un sultan
-d'Asie; ils mirent entre lui et la nation une barrière
-que ni la nation ni la vérité ne pouvaient
-franchir, et que lui-même n'aurait pu renverser.
+d'Asie; ils mirent entre lui et la nation une barrière
+que ni la nation ni la vérité ne pouvaient
+franchir, et que lui-même n'aurait pu renverser.
<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
-Enfin, en l'environnant d'illusions, ils le forcèrent
-d'appuyer de son autorité la division des trois
-ordres en trois chambres; ils amenèrent le roi de
-France à se déclarer le roi des privilégiés: et sans
-doute on résolut alors la tenue de cette séance
+Enfin, en l'environnant d'illusions, ils le forcèrent
+d'appuyer de son autorité la division des trois
+ordres en trois chambres; ils amenèrent le roi de
+France à se déclarer le roi des privilégiés: et sans
+doute on résolut alors la tenue de cette séance
royale, dans laquelle on allait dicter des lois arbitraires
-à ce peuple qui devait se régénérer; violence
+à ce peuple qui devait se régénérer; violence
du despotisme connue sous le nom de lit de
-justice, détestée des Français même au temps de
-l'esclavage, et qui, en 1789, devait révolter des
-hommes appelés pour être législateurs d'un grand
+justice, détestée des Français même au temps de
+l'esclavage, et qui, en 1789, devait révolter des
+hommes appelés pour être législateurs d'un grand
empire.</p>
-<p>On la proclame donc cette séance royale, qui
-devait se tenir quelques jours après. Dans l'intervalle,
-la porte de l'hôtel de l'assemblée est fermée
-et gardée par des soldats. Les députés de la nation
-sont repoussés du lieu de la séance. Le président,
-M. Bailly, paraît, demande l'officier de
+<p>On la proclame donc cette séance royale, qui
+devait se tenir quelques jours après. Dans l'intervalle,
+la porte de l'hôtel de l'assemblée est fermée
+et gardée par des soldats. Les députés de la nation
+sont repoussés du lieu de la séance. Le président,
+M. Bailly, paraît, demande l'officier de
garde. Celui-ci a l'audace de lui intimer l'ordre de
-ne laisser entrer personne dans la salle des états-généraux.
-«Je proteste contre de pareils ordres,
-répond le président, et j'en rendrai compte à
-l'assemblée.» Les députés arrivent en foule, se
+ne laisser entrer personne dans la salle des états-généraux.
+«Je proteste contre de pareils ordres,
+répond le président, et j'en rendrai compte à
+l'assemblée.» Les députés arrivent en foule, se
partagent en divers groupes dans l'avenue, s'irritent
et se communiquent leur indignation. Le
-peuple la partageait. On s'étonne encore aujourd'hui,
-deux ans après la révolution, que les habitans
+peuple la partageait. On s'étonne encore aujourd'hui,
+deux ans après la révolution, que les habitans
de Versailles, ces hommes nourris et enrichis
ou du faste ou des bienfaits du despotisme, aient
-montré contre lui une si violente aversion. C'est
+montré contre lui une si violente aversion. C'est
<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-pourtant ce qu'on vit alors. On vit même plusieurs
-des soldats exécuteurs de cet ordre barbare,
-dire tout bas à quelques représentans du peuple:
-«Courage, braves députés!» Le courage remplissait
-toutes les âmes, il brillait dans tous les
-yeux. Les uns voulaient que l'assemblée se tint
-sur la place même, au milieu d'un peuple innombrable;
+pourtant ce qu'on vit alors. On vit même plusieurs
+des soldats exécuteurs de cet ordre barbare,
+dire tout bas à quelques représentans du peuple:
+«Courage, braves députés!» Le courage remplissait
+toutes les âmes, il brillait dans tous les
+yeux. Les uns voulaient que l'assemblée se tint
+sur la place même, au milieu d'un peuple innombrable;
d'autres proposaient d'aller tenir la
-séance sur la terrasse de Marly, et d'éclairer le
+séance sur la terrasse de Marly, et d'éclairer le
prince, qu'on emprisonnait pour l'aveugler. Au
-milieu de ces cris et de ce tumulte, le président
-avait cherché un local où l'on pût délibérer avec
-ordre et sagesse. Un jeu de paume est indiqué.
+milieu de ces cris et de ce tumulte, le président
+avait cherché un local où l'on pût délibérer avec
+ordre et sagesse. Un jeu de paume est indiqué.
La circonstance rendait auguste tout lieu qui pouvait
-servir d'asile à l'assemblée nationale. On s'invite
-mutuellement à s'y rendre. L'ordre est donné,
-tous y accourent. Un des députés<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, malade, et
+servir d'asile à l'assemblée nationale. On s'invite
+mutuellement à s'y rendre. L'ordre est donné,
+tous y accourent. Un des députés<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, malade, et
qu'on instruisait d'heure en heure des mouvemens
-de l'assemblée, s'élance de son lit, s'y fait porter;
-il assiste à l'appel que suivait le serment national;
-il demande que, par indulgence pour son état,
+de l'assemblée, s'élance de son lit, s'y fait porter;
+il assiste à l'appel que suivait le serment national;
+il demande que, par indulgence pour son état,
l'ordre de l'appel soit interverti, et qu'on lui permette
-d'être un des premiers à prononcer ce serment:
-sa demande est agréée; il le prononce à
-voix haute: «Grâce au ciel, dit-il en se retirant,
+d'être un des premiers à prononcer ce serment:
+sa demande est agréée; il le prononce à
+voix haute: «Grâce au ciel, dit-il en se retirant,
si je meurs, mon dernier serment sera pour ma
-patrie!»</p>
+patrie!»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-Le voici ce décret qui décida des hautes destinées
-de la France: «L'Assemblée nationale, considérant
-qu'appelée à fixer la constitution du
-royaume, opérer la régénération de l'ordre
+Le voici ce décret qui décida des hautes destinées
+de la France: «L'Assemblée nationale, considérant
+qu'appelée à fixer la constitution du
+royaume, opérer la régénération de l'ordre
public et maintenir les vrais principes de la
-monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne
-continue ses délibérations et ne consomme
-l'&oelig;uvre importante pour laquelle elle s'est réunie,
-dans quelque lieu qu'elle soit forcée de
-s'établir; et qu'enfin partout où ses membres
-se réunissent, là est l'assemblée nationale, a
-arrêté que tous les membres de cette assemblée
-prêteront à l'instant le serment de ne jamais se
-séparer, que la constitution du royaume et la
-régénération publique ne soient établies et affermies;
-et que, le serment étant prêté, tous
+monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne
+continue ses délibérations et ne consomme
+l'&oelig;uvre importante pour laquelle elle s'est réunie,
+dans quelque lieu qu'elle soit forcée de
+s'établir; et qu'enfin partout où ses membres
+se réunissent, là est l'assemblée nationale, a
+arrêté que tous les membres de cette assemblée
+prêteront à l'instant le serment de ne jamais se
+séparer, que la constitution du royaume et la
+régénération publique ne soient établies et affermies;
+et que, le serment étant prêté, tous
les membres et chacun d'eux confirmeront par
-leur signature cette résolution inébranlable.»</p>
+leur signature cette résolution inébranlable.»</p>
-<p>Le président prêta le premier ce serment à
-l'assemblée et le signa. L'assemblée le prêta entre
-les mains de son président, et chacun apposa sa
-signature à ce grand acte. Qui le croirait, que,
+<p>Le président prêta le premier ce serment à
+l'assemblée et le signa. L'assemblée le prêta entre
+les mains de son président, et chacun apposa sa
+signature à ce grand acte. Qui le croirait, que,
dans ce jour de gloire, un homme ait pu vouloir
-assurer l'éternité de sa honte en refusant de signer?
+assurer l'éternité de sa honte en refusant de signer?
Il fut le seul. Qu'il jouisse du fruit de sa
-lâcheté! que le nom de Martin de Castelnaudari
-obtienne l'immortalité de l'opprobre!</p>
+lâcheté! que le nom de Martin de Castelnaudari
+obtienne l'immortalité de l'opprobre!</p>
-<p>Pendant cette grande scène, la capitale, instruite
+<p>Pendant cette grande scène, la capitale, instruite
de moment en moment, se livrait aux
-transports de la joie, de l'admiration et de l'espérance.
+transports de la joie, de l'admiration et de l'espérance.
<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-La majorité du clergé se décidait à la
-réunion, qui s'opéra le lundi 22, dans l'église de
-Saint-Louis, où l'assemblée nationale tint sa
-séance avec un recueillement plein de majesté,
-malgré le concours des spectateurs qui remplissaient
-les bas côtés du temple. Les cent quarante-neuf
-pasteurs citoyens qui avaient signé la délibération
-du 19 pour la vérification des pouvoirs
-en commun, sortirent du sanctuaire après un
-appel nominal, et s'avancèrent en ordre dans la
-nef, cessant ainsi d'être les représentans d'un
-ordre et devenus les représentans de la nation.
-Le vénérable archevêque de Vienne mêla, dans un
+La majorité du clergé se décidait à la
+réunion, qui s'opéra le lundi 22, dans l'église de
+Saint-Louis, où l'assemblée nationale tint sa
+séance avec un recueillement plein de majesté,
+malgré le concours des spectateurs qui remplissaient
+les bas côtés du temple. Les cent quarante-neuf
+pasteurs citoyens qui avaient signé la délibération
+du 19 pour la vérification des pouvoirs
+en commun, sortirent du sanctuaire après un
+appel nominal, et s'avancèrent en ordre dans la
+nef, cessant ainsi d'être les représentans d'un
+ordre et devenus les représentans de la nation.
+Le vénérable archevêque de Vienne mêla, dans un
discours touchant, les conseils de la concorde et
-le v&oelig;u de la liberté. Ses cheveux blancs, son
-éloquence paisible, le profond silence de l'assemblée
+le v&oelig;u de la liberté. Ses cheveux blancs, son
+éloquence paisible, le profond silence de l'assemblée
et de tout le peuple qui remplissait l'enceinte,
-la réponse du président pleine d'un sentiment
-doux et d'une dignité tranquille, les larmes de
+la réponse du président pleine d'un sentiment
+doux et d'une dignité tranquille, les larmes de
joie de dix mille assistans, les accens unanimes
-d'une sensibilité tout ensemble patriotique et
-religieuse, le retentissement des voûtes sacrées,
-le saisissement de tous les c&oelig;urs, le mélange de
-toutes les passions nobles et fières, peintes et
+d'une sensibilité tout ensemble patriotique et
+religieuse, le retentissement des voûtes sacrées,
+le saisissement de tous les c&oelig;urs, le mélange de
+toutes les passions nobles et fières, peintes et
rayonnantes sur tous les fronts et dans tous les
regards, formaient un spectacle d'enchantement,
nouveau sur la terre. Le souvenir de ces pures et
-délicieuses sensations est demeuré ineffaçable
-dans l'âme de ceux qui les éprouvèrent: il n'a pu
-être étouffé sous la multitude des sensations successives,
+délicieuses sensations est demeuré ineffaçable
+dans l'âme de ceux qui les éprouvèrent: il n'a pu
+être étouffé sous la multitude des sensations successives,
<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-récentes et accumulées, qu'ont fait naître
-tous les grands événemens de la révolution.</p>
+récentes et accumulées, qu'ont fait naître
+tous les grands événemens de la révolution.</p>
<p>Quel contraste entre ce jour de concorde, de
-fraternité sociale, et cet autre jour qui suivit
-bientôt après, où le roi vint parler en maître
-moins à ses propres esclaves qu'aux esclaves des
-privilégiés! Une garde nombreuse entoure la salle
-des états; des barrières en écartent le public. Le
-roi commande qu'on délibère par ordres et en
-chambres séparées; il dicte ses lois, et sort. La
-noblesse, une partie du clergé, le suivent: les
-communes restent. Un appariteur royal se présente,
-intime l'ordre de sortir. L'étonnement et
-l'indignation remplissaient toutes les âmes. Un
-citoyen se lève, et prononce ces paroles, gravées
+fraternité sociale, et cet autre jour qui suivit
+bientôt après, où le roi vint parler en maître
+moins à ses propres esclaves qu'aux esclaves des
+privilégiés! Une garde nombreuse entoure la salle
+des états; des barrières en écartent le public. Le
+roi commande qu'on délibère par ordres et en
+chambres séparées; il dicte ses lois, et sort. La
+noblesse, une partie du clergé, le suivent: les
+communes restent. Un appariteur royal se présente,
+intime l'ordre de sortir. L'étonnement et
+l'indignation remplissaient toutes les âmes. Un
+citoyen se lève, et prononce ces paroles, gravées
depuis sur sa statue et dans le c&oelig;ur de tous les
-Français: «Allez dire à ceux qui vous envoient
-que nous sommes les représentans de la nation
-française, et que nous ne sortirons d'ici que par
-la puissance des baïonnettes. Tel est le v&oelig;u de la
-l'assemblée.» Ce fut le cri de tous, la réponse
+Français: «Allez dire à ceux qui vous envoient
+que nous sommes les représentans de la nation
+française, et que nous ne sortirons d'ici que par
+la puissance des baïonnettes. Tel est le v&oelig;u de la
+l'assemblée.» Ce fut le cri de tous, la réponse
unanime. Un nouveau serment confirme le premier;
-et cette journée, d'abord si menaçante pour
-la liberté publique, ne fit que l'affermir sur ses
-bases désormais inébranlables.</p>
+et cette journée, d'abord si menaçante pour
+la liberté publique, ne fit que l'affermir sur ses
+bases désormais inébranlables.</p>
<p>Si les petites circonstances ne servaient quelquefois
-à réveiller de grandes idées ou du moins
-à y ajouter un nouvel intérêt, nous nous abstiendrions
-de rappeler une anecdote oubliée et
+à réveiller de grandes idées ou du moins
+à y ajouter un nouvel intérêt, nous nous abstiendrions
+de rappeler une anecdote oubliée et
comme perdue dans les grands mouvemens de la
<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
-révolution. Croira-t-on qu'un prince français ait,
-le soir même du jour où fut prononcé le serment
-patriotique, retenu et loué pour le lendemain ce
-même jeu de paume consacré depuis comme un
-temple élevé à la liberté?</p>
+révolution. Croira-t-on qu'un prince français ait,
+le soir même du jour où fut prononcé le serment
+patriotique, retenu et loué pour le lendemain ce
+même jeu de paume consacré depuis comme un
+temple élevé à la liberté?</p>
<p>Il pensait (et ses conseillers le pensaient comme
-lui) qu'un tel obstacle empêcherait une seconde
-séance de l'assemblée. Tel était l'aveuglement des
-nobles et leur mépris pour la nation. Osons le dire,
-elle l'avait mérité par sa patience; et la révolution
-même peut bien la faire absoudre et non la justifier.</p>
+lui) qu'un tel obstacle empêcherait une seconde
+séance de l'assemblée. Tel était l'aveuglement des
+nobles et leur mépris pour la nation. Osons le dire,
+elle l'avait mérité par sa patience; et la révolution
+même peut bien la faire absoudre et non la justifier.</p>
<h3>SECOND TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Les Gardes-Françaises détenus à l'Abbaye Saint-Germain,
-délivrés par le peuple.</p>
+<p class="centerh">Les Gardes-Françaises détenus à l'Abbaye Saint-Germain,
+délivrés par le peuple.</p>
<p>On ne doit point compter parmi les mouvemens
-généreux du peuple vers la liberté, ni regarder
-comme son ouvrage, l'émeute excitée contre Réveillon,
+généreux du peuple vers la liberté, ni regarder
+comme son ouvrage, l'émeute excitée contre Réveillon,
riche manufacturier du faubourg Saint-Antoine
et citoyen estimable. Le pillage de ses
-ateliers, la fureur des brigands qui s'y livrèrent,
-les cris de mort poussés contre lui, l'ordre de
-fermer les maisons donné par une troupe de scélérats
+ateliers, la fureur des brigands qui s'y livrèrent,
+les cris de mort poussés contre lui, l'ordre de
+fermer les maisons donné par une troupe de scélérats
qui couraient les rues, les alarmes, les terreurs
-répandues en un instant dans la capitale,
-n'étaient qu'un complot de l'aristocratie pour effrayer
+répandues en un instant dans la capitale,
+n'étaient qu'un complot de l'aristocratie pour effrayer
<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-les esprits, faire redouter la révolution, et
-se ménager le prétexte plausible d'entourer Paris
-de forces menaçantes, afin de le garantir du pillage.</p>
+les esprits, faire redouter la révolution, et
+se ménager le prétexte plausible d'entourer Paris
+de forces menaçantes, afin de le garantir du pillage.</p>
-<p>Les commis des fermes, qui, au grand étonnement
+<p>Les commis des fermes, qui, au grand étonnement
des financiers leurs commettans et du
-peuple jusqu'alors leur victime, se montrèrent
-de bons citoyens, avaient annoncé que, depuis
+peuple jusqu'alors leur victime, se montrèrent
+de bons citoyens, avaient annoncé que, depuis
quelques jours, il entrait dans la ville une foule
de gens sans aveu. On ne voulut tenir aucun
compte de cet avis. La police laissa les brigands
s'attrouper, porter avec insolence l'effigie du citoyen
-dont ils détruisaient les possessions, et prononcer
-son arrêt de mort.</p>
-
-<p>M. de Crosne, homme faible et indécis, esclave
-d'un ministère corrompu, et gardant par ambition
-une place supérieure à ses talens, ne se met nullement
-en peine d'arrêter le brigandage. Il répond
-que le guet à pied et à cheval a d'autres occupations,
+dont ils détruisaient les possessions, et prononcer
+son arrêt de mort.</p>
+
+<p>M. de Crosne, homme faible et indécis, esclave
+d'un ministère corrompu, et gardant par ambition
+une place supérieure à ses talens, ne se met nullement
+en peine d'arrêter le brigandage. Il répond
+que le guet à pied et à cheval a d'autres occupations,
et qu'il faut s'adresser au commandant des
-gardes-françaises. On fait vingt courses inutiles
-pour trouver M. du Châtelet; enfin on réussit à
-le joindre. Il n'est point effrayé de tout ce qui
+gardes-françaises. On fait vingt courses inutiles
+pour trouver M. du Châtelet; enfin on réussit à
+le joindre. Il n'est point effrayé de tout ce qui
arrive; il va envoyer de puissans secours; et ces
-puissans secours sont une poignée de soldats pour
+puissans secours sont une poignée de soldats pour
garder un vaste enclos, une maison immense,
-et pour faire face à une multitude innombrable
-de vagabonds effrénés, qui passent la nuit dans
+et pour faire face à une multitude innombrable
+de vagabonds effrénés, qui passent la nuit dans
les tavernes, et se disposent, par des orgies, aux
-crimes commandés pour le lendemain. Le commandant
+crimes commandés pour le lendemain. Le commandant
<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-se repose, et la police dort; ou plutôt
-tout le gouvernement veille, dans l'espérance
-d'un désordre qui va remplir ses vues. Aucun des
-séditieux n'est arrêté, aucune mesure n'est prise
-afin de réprimer les misérables, qui se trouvent
-assez riches pour répandre eux-mêmes l'argent à
-pleines mains, et entraîner avec eux les ouvriers
-séduits ou trompés. Ils commettent en effet les
-désordres qu'on avait prévus et désirés.</p>
-
-<p>Quand les excès sont à leur comble, alors le
+se repose, et la police dort; ou plutôt
+tout le gouvernement veille, dans l'espérance
+d'un désordre qui va remplir ses vues. Aucun des
+séditieux n'est arrêté, aucune mesure n'est prise
+afin de réprimer les misérables, qui se trouvent
+assez riches pour répandre eux-mêmes l'argent à
+pleines mains, et entraîner avec eux les ouvriers
+séduits ou trompés. Ils commettent en effet les
+désordres qu'on avait prévus et désirés.</p>
+
+<p>Quand les excès sont à leur comble, alors le
secours arrive, et il ne peut que redoubler
-le mal en nécessitant le carnage. Des ordres exécrables
-sont donnés pour tirer sur une multitude
-de citoyens, dont la plupart n'étaient attirés
-là que par la singularité de l'événement, ou
-même par le zèle de la chose publique. On avait
-préparé pour les malfaiteurs des charrettes chargées
+le mal en nécessitant le carnage. Des ordres exécrables
+sont donnés pour tirer sur une multitude
+de citoyens, dont la plupart n'étaient attirés
+là que par la singularité de l'événement, ou
+même par le zèle de la chose publique. On avait
+préparé pour les malfaiteurs des charrettes chargées
de pierres, un bateau rempli de cailloux et
-de bâtons: ils furent interceptés; mais les tuiles,
-les ardoises, les meubles, y suppléèrent, et furent
-lancés comme une grêle sur les soldats de Royal-Cravate
-et sur les gardes françaises. Blessés et
-furieux, ils obéirent à l'ordre de la vengeance.
-Les fusils, les baïonnettes, immolèrent des
-troupes de citoyens, tués sur les toits, percés
+de bâtons: ils furent interceptés; mais les tuiles,
+les ardoises, les meubles, y suppléèrent, et furent
+lancés comme une grêle sur les soldats de Royal-Cravate
+et sur les gardes françaises. Blessés et
+furieux, ils obéirent à l'ordre de la vengeance.
+Les fusils, les baïonnettes, immolèrent des
+troupes de citoyens, tués sur les toits, percés
dans les appartemens, dans les caves; et la nuit
-seule mit un terme à ces meurtres. Il ne fallait
-qu'un bataillon, placé le veille sur les lieux, pour
-parer à tout: mais on voulait un événement qui
-parût rendre nécessaire à Paris la présence des
+seule mit un terme à ces meurtres. Il ne fallait
+qu'un bataillon, placé le veille sur les lieux, pour
+parer à tout: mais on voulait un événement qui
+parût rendre nécessaire à Paris la présence des
<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
troupes nombreuses qu'on allait y amener, et il
-importait au ministère de rendre le peuple et le
-soldat irréconciliables.</p>
+importait au ministère de rendre le peuple et le
+soldat irréconciliables.</p>
<p>La providence, qui, depuis le premier moment
-du nouvel ordre de choses, a toujours déconcerté
+du nouvel ordre de choses, a toujours déconcerté
les mesures de nos anciens tyrans, fit tourner
-contre eux cet exécrable projet. Les troupes, indignées
-de la mauvaise foi de leurs chefs, frémirent
-de l'odieux emploi auquel on réservait leur courage.
-Elles se souvinrent qu'elles étaient françaises
+contre eux cet exécrable projet. Les troupes, indignées
+de la mauvaise foi de leurs chefs, frémirent
+de l'odieux emploi auquel on réservait leur courage.
+Elles se souvinrent qu'elles étaient françaises
et citoyennes, et les soldats du roi devinrent
les soldats de la patrie. On en remplit cependant
-tous les environs de la capitale. Quoique la réunion
-des trois ordres fût consommée à l'assemblée
+tous les environs de la capitale. Quoique la réunion
+des trois ordres fût consommée à l'assemblée
nationale, et que les ministres ne parlassent que
-de concorde entre le roi et les représentants,
+de concorde entre le roi et les représentants,
trente-cinq mille hommes de troupes de ligne
-étaient répartis entre Paris et Versailles; vingt
-mille autres étaient attendus; des trains d'artillerie
-les suivaient avec des frais énormes. Les camps
-sont tracés, les emplacemens des batteries sont
-formés; on s'assure des communications, on intercepte
+étaient répartis entre Paris et Versailles; vingt
+mille autres étaient attendus; des trains d'artillerie
+les suivaient avec des frais énormes. Les camps
+sont tracés, les emplacemens des batteries sont
+formés; on s'assure des communications, on intercepte
les passages; les chemins, les ponts, les
-promenades sont métamorphosés en postes militaires.
-Le maréchal de Broglie dirigeait tous ces
+promenades sont métamorphosés en postes militaires.
+Le maréchal de Broglie dirigeait tous ces
mouvemens.</p>
-<p>La capitale, émue d'une indignation profonde
-à la vue d'un appareil de guerre si audacieux,
-cherche des amis et des alliés dans les soldats
-français qui arrivaient de toutes parts. On leur fit
+<p>La capitale, émue d'une indignation profonde
+à la vue d'un appareil de guerre si audacieux,
+cherche des amis et des alliés dans les soldats
+français qui arrivaient de toutes parts. On leur fit
<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-sentir que la soumission absolue à la discipline des
+sentir que la soumission absolue à la discipline des
camps et des combats, qui fait leur force contre
les ennemis de la patrie, n'est pas exigible contre
-la patrie elle-même, et que le serment des guerriers
-les lie à la nation encore plus qu'au roi. Le
-régiment des gardes-françaises, plus éclairé que
-le reste de l'armée par son séjour dans Paris, et
-particulièrement animé d'un juste ressentiment
-pour s'être vu dans l'alternative d'être la victime
+la patrie elle-même, et que le serment des guerriers
+les lie à la nation encore plus qu'au roi. Le
+régiment des gardes-françaises, plus éclairé que
+le reste de l'armée par son séjour dans Paris, et
+particulièrement animé d'un juste ressentiment
+pour s'être vu dans l'alternative d'être la victime
des brigands du Faubourg-Antoine ou le
bourreau de ses concitoyens, donna le premier
-les preuves d'un patriotisme déclaré. Deux compagnies
+les preuves d'un patriotisme déclaré. Deux compagnies
de ce corps refusent, le 23 juin, de tirer
-sur le peuple. Un jeune homme, officier récemment
-sorti de cette brave légion, et, malgré tous
-les liens du sang qui doivent l'attacher à l'aristocratie,
-intrépide apôtre de la liberté, M. de Valadi,
-va, de caserne en caserne, prêcher les droits
-de l'homme, et rappeler à chaque soldat ce qu'il
-se doit à lui-même et ce qu'exige la patrie. Le succès
-répond à son zèle: les gardes se mêlent avec le
-peuple et prennent part à tous les événemens qui
-intéressent la nation. En vain les chefs inquiets
-les consignent; des cohortes entières sortent des
-casernes où elles étaient emprisonnées; et, après
-avoir paru par centaines, deux à deux, et sans
-armes, au Palais-Royal, et y avoir reçu les applaudissemens
-dus à leur patriotisme, ils rentrent
-dans les mêmes casernes, sans causer aucun désordre.</p>
+sur le peuple. Un jeune homme, officier récemment
+sorti de cette brave légion, et, malgré tous
+les liens du sang qui doivent l'attacher à l'aristocratie,
+intrépide apôtre de la liberté, M. de Valadi,
+va, de caserne en caserne, prêcher les droits
+de l'homme, et rappeler à chaque soldat ce qu'il
+se doit à lui-même et ce qu'exige la patrie. Le succès
+répond à son zèle: les gardes se mêlent avec le
+peuple et prennent part à tous les événemens qui
+intéressent la nation. En vain les chefs inquiets
+les consignent; des cohortes entières sortent des
+casernes où elles étaient emprisonnées; et, après
+avoir paru par centaines, deux à deux, et sans
+armes, au Palais-Royal, et y avoir reçu les applaudissemens
+dus à leur patriotisme, ils rentrent
+dans les mêmes casernes, sans causer aucun désordre.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
-Cependant onze gardes-françaises, du nombre
-de ceux qui avaient refusé de tourner leurs armes
-contre le peuple, étaient détenus dans les prisons
+Cependant onze gardes-françaises, du nombre
+de ceux qui avaient refusé de tourner leurs armes
+contre le peuple, étaient détenus dans les prisons
de l'abbaye Saint-Germain. Le 30 juin, un commissionnaire
-remit au café de Foi une lettre, par
+remit au café de Foi une lettre, par
laquelle on donnait avis au public que la nuit
-même ils devaient être transférés à Bicêtre, <em>lieu</em>,
-disait la lettre, <em>destiné à de vils scélérats et non à
+même ils devaient être transférés à Bicêtre, <em>lieu</em>,
+disait la lettre, <em>destiné à de vils scélérats et non à
de braves gens comme eux</em>. A peine un citoyen
d'une voix forte a-t-il fait, au milieu du jardin,
-lecture de cet avis, aussitôt plusieurs jeunes gens
-s'écrient ensemble: <em>A l'abbaye! à l'abbaye!</em> et ils
-courent. Le cri se répète; les compagnons se multiplient;
+lecture de cet avis, aussitôt plusieurs jeunes gens
+s'écrient ensemble: <em>A l'abbaye! à l'abbaye!</em> et ils
+courent. Le cri se répète; les compagnons se multiplient;
la troupe s'augmente; les ouvriers qui
s'y joignent se munissent d'instrumens, et dix
mille personnes arrivent devant la prison. Les
-portes sont enfoncées, les gardes-françaises sont
-mis en liberté, ainsi que ceux du guet de Paris et
+portes sont enfoncées, les gardes-françaises sont
+mis en liberté, ainsi que ceux du guet de Paris et
quelques officiers qui, pour diverses causes, s'y
-trouvaient captifs; les coups redoublés de haches,
-de pics, de maillets, donnés dans l'intérieur, retentissaient
-au loin, malgré le bruit occasionné par
+trouvaient captifs; les coups redoublés de haches,
+de pics, de maillets, donnés dans l'intérieur, retentissaient
+au loin, malgré le bruit occasionné par
un peuple immense qui emplissait les rues adjacentes.
Une compagnie de hussards et de dragons,
-le sabre à la main, se présente. Le peuple saisit
-les rênes des chevaux: les soldats baissent le
-sabre, plusieurs mêmes ôtent leur casque en signe
-de paix. Les prisonniers délivrés sont conduits en
-triomphe au Palais-Royal par leurs libérateurs.
+le sabre à la main, se présente. Le peuple saisit
+les rênes des chevaux: les soldats baissent le
+sabre, plusieurs mêmes ôtent leur casque en signe
+de paix. Les prisonniers délivrés sont conduits en
+triomphe au Palais-Royal par leurs libérateurs.
On les fait souper dans le jardin; ils couchent
<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-dans la salle des Variétés, sous la garde des citoyens;
-et le lendemain on les loge à l'hôtel de
-Genève. Des paniers suspendus aux fenêtres par
-des rubans reçurent les offrandes qu'on s'empressait
-d'apporter à ces guerriers patriotes. On fit
-reconduire un soldat prévenu de crime, le peuple
-déclarant qu'il ne prenait sous sa protection que
-ceux qui étaient victimes de leur civisme.</p>
-
-<p>L'assemblée nationale, qu'une députation de
-jeunes citoyens instruisit de cet événement, se vit
-alors entre deux pièges. Placée entre le monarque
+dans la salle des Variétés, sous la garde des citoyens;
+et le lendemain on les loge à l'hôtel de
+Genève. Des paniers suspendus aux fenêtres par
+des rubans reçurent les offrandes qu'on s'empressait
+d'apporter à ces guerriers patriotes. On fit
+reconduire un soldat prévenu de crime, le peuple
+déclarant qu'il ne prenait sous sa protection que
+ceux qui étaient victimes de leur civisme.</p>
+
+<p>L'assemblée nationale, qu'une députation de
+jeunes citoyens instruisit de cet événement, se vit
+alors entre deux pièges. Placée entre le monarque
et le peuple, compromise avec l'un ou l'autre si
-elle prenait un parti décisif, elle demanda au roi
-d'employer, pour le rétablissement de l'ordre, les
-moyens de la clémence et de la bonté. Le roi attacha
-la grâce des soldats délivrés, à la condition
+elle prenait un parti décisif, elle demanda au roi
+d'employer, pour le rétablissement de l'ordre, les
+moyens de la clémence et de la bonté. Le roi attacha
+la grâce des soldats délivrés, à la condition
de leur retour dans les prisons de l'abbaye. On
-craignait au Palais-Royal quelque vengeance secrète
+craignait au Palais-Royal quelque vengeance secrète
de la part des ministres et des chefs aristocrates
contre ces braves gens, s'ils redevenaient
-prisonniers. Eux-mêmes, inquiets de la forme
-dans laquelle était conçue la promesse royale,
-résistaient aux invitations de ceux qui étaient
+prisonniers. Eux-mêmes, inquiets de la forme
+dans laquelle était conçue la promesse royale,
+résistaient aux invitations de ceux qui étaient
plus confians.</p>
-<p>Cette cause fut agitée dans l'assemblée des
-électeurs, qui dès lors tenaient des séances publiques
-à l'hôtel-de-ville, séances dont bientôt
-devait dépendre le salut de la patrie. M. l'abbé
-Fauchet plaida éloquemment pour les soldats, et
-fit sentir la nécessité de rendre à une sécurité entière
+<p>Cette cause fut agitée dans l'assemblée des
+électeurs, qui dès lors tenaient des séances publiques
+à l'hôtel-de-ville, séances dont bientôt
+devait dépendre le salut de la patrie. M. l'abbé
+Fauchet plaida éloquemment pour les soldats, et
+fit sentir la nécessité de rendre à une sécurité entière
<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-les gardes françaises dont la délivrance avait
+les gardes françaises dont la délivrance avait
fait la joie publique. On proposa divers moyens:
-celui qui vint en pensée à M. l'abbé Bertolio eut
-la préférence et réussit. On arrêta une députation
-de douze membres à Versailles, qui s'engagèrent
-par serment à ne point rentrer dans Paris, que les
-soldats qui retourneraient à la prison n'en fussent
-ressortis, avec une pleine assurance de n'être
-jamais ni recherchés ni inquiétés pour cette cause.
-Ils n'hésitèrent point d'y retourner. Les députés
-allèrent à la cour: mais, instruite de cette démarche,
-elle se hâta, pendant que la députation
-était en route, d'envoyer la lettre de rémission.
-Les députés revinrent le même jour à Paris embrasser
+celui qui vint en pensée à M. l'abbé Bertolio eut
+la préférence et réussit. On arrêta une députation
+de douze membres à Versailles, qui s'engagèrent
+par serment à ne point rentrer dans Paris, que les
+soldats qui retourneraient à la prison n'en fussent
+ressortis, avec une pleine assurance de n'être
+jamais ni recherchés ni inquiétés pour cette cause.
+Ils n'hésitèrent point d'y retourner. Les députés
+allèrent à la cour: mais, instruite de cette démarche,
+elle se hâta, pendant que la députation
+était en route, d'envoyer la lettre de rémission.
+Les députés revinrent le même jour à Paris embrasser
les soldats citoyens, qu'on s'empressa de
-féliciter. Cet événement fit sentir au peuple toute
-sa force, acheva de troubler les ministres, précipita
-leurs opérations insensées contre la capitale,
-et hâta le moment décisif où l'on devait anéantir le
-despotisme, et élever sur ses débris la souveraineté
+féliciter. Cet événement fit sentir au peuple toute
+sa force, acheva de troubler les ministres, précipita
+leurs opérations insensées contre la capitale,
+et hâta le moment décisif où l'on devait anéantir le
+despotisme, et élever sur ses débris la souveraineté
nationale.</p>
-<h3>TROISIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>TROISIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Première motion du Palais-Royal.</p>
+<p class="centerh">Première motion du Palais-Royal.</p>
-<p>L'histoire morale de la révolution n'est pas d'un
-moindre intérêt que son histoire politique; et si,
-dans la rapidité de tant d'événemens extraordinaires,
+<p>L'histoire morale de la révolution n'est pas d'un
+moindre intérêt que son histoire politique; et si,
+dans la rapidité de tant d'événemens extraordinaires,
<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-il eût pu se trouver un spectateur tranquille
-et indifférent, qui, passant tour à tour de
-Paris à Versailles et de Versailles à Paris, eût
-entendu et comparé les discours et les opinions,
-il eût joui du plaisir attaché au plus grand contraste
-qui puisse, à cet égard, exister parmi les
-hommes; il eût senti la vérité de l'observation que
-nous avons déjà indiquée, qu'il y a des nations
-moins différentes entre elles que ne l'étaient en
-France la classe qui gouvernait et celle qui était
-gouvernée.</p>
-
-<p>On a peine à se figurer quel fut l'étonnement
-de la cour, des ministres, des nobles en général,
-en apprenant que le peuple avait forcé les prisons
-de l'abbaye pour en tirer les gardes françaises.
-Mais cet étonnement mêlé de mépris et d'indignation,
-ressemblait à celui que des maîtres ont pour
-des esclaves révoltés, dont la punition est infaillible.
-Tous les dépositaires de l'autorité, dans
-quelque grade que ce fût, accoutumés à la regarder
-comme leur propriété particulière, ne pouvaient
+il eût pu se trouver un spectateur tranquille
+et indifférent, qui, passant tour à tour de
+Paris à Versailles et de Versailles à Paris, eût
+entendu et comparé les discours et les opinions,
+il eût joui du plaisir attaché au plus grand contraste
+qui puisse, à cet égard, exister parmi les
+hommes; il eût senti la vérité de l'observation que
+nous avons déjà indiquée, qu'il y a des nations
+moins différentes entre elles que ne l'étaient en
+France la classe qui gouvernait et celle qui était
+gouvernée.</p>
+
+<p>On a peine à se figurer quel fut l'étonnement
+de la cour, des ministres, des nobles en général,
+en apprenant que le peuple avait forcé les prisons
+de l'abbaye pour en tirer les gardes françaises.
+Mais cet étonnement mêlé de mépris et d'indignation,
+ressemblait à celui que des maîtres ont pour
+des esclaves révoltés, dont la punition est infaillible.
+Tous les dépositaires de l'autorité, dans
+quelque grade que ce fût, accoutumés à la regarder
+comme leur propriété particulière, ne pouvaient
concevoir et plaignaient presque l'audacieuse
-démence qui venait de se permettre un
-pareil attentat: le plus grand nombre, demeuré
-étranger au progrès des idées générales, n'avait
-pas le plus léger pressentiment sur les approches
-d'une révolution que la partie éclairée de la nation
-regardait comme inévitable, sans pouvoir
+démence qui venait de se permettre un
+pareil attentat: le plus grand nombre, demeuré
+étranger au progrès des idées générales, n'avait
+pas le plus léger pressentiment sur les approches
+d'une révolution que la partie éclairée de la nation
+regardait comme inévitable, sans pouvoir
toutefois en calculer le terme ni la mesure. Quant
-aux maximes de liberté publique, de souveraineté
+aux maximes de liberté publique, de souveraineté
<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
nationale, de droits des hommes, devenues, quelques
-mois après, constitutionnelles, ces axiomes
-ne semblaient à la plupart des privilégiés que des
-blasphèmes d'une philosophie nouvelle; et ceux
-qui, plus instruits, en étaient moins surpris ou
-moins indignés, ne les considéraient que comme
-des principes spéculatifs qui ne pouvaient jamais
-avoir d'application, et qui, dans une nation destinée,
-selon eux, à un esclavage éternel, perdraient
-infailliblement les insensés capables de
+mois après, constitutionnelles, ces axiomes
+ne semblaient à la plupart des privilégiés que des
+blasphèmes d'une philosophie nouvelle; et ceux
+qui, plus instruits, en étaient moins surpris ou
+moins indignés, ne les considéraient que comme
+des principes spéculatifs qui ne pouvaient jamais
+avoir d'application, et qui, dans une nation destinée,
+selon eux, à un esclavage éternel, perdraient
+infailliblement les insensés capables de
les croire admissibles dans la pratique. C'est ce
-qu'on vit peu de jours après, lorsque M. de La
-Fayette, député à l'assemblée nationale, vint proposer
-un projet de déclaration des droits de
+qu'on vit peu de jours après, lorsque M. de La
+Fayette, député à l'assemblée nationale, vint proposer
+un projet de déclaration des droits de
l'homme et du citoyen, et dire qu'on pouvait
-rendre la France libre comme l'Amérique. Cette
-idée, pardonnable peut-être à un philosophe ou
-à un avocat (c'était presque la même chose dans
-les idées de la cour), parut le comble de la folie
+rendre la France libre comme l'Amérique. Cette
+idée, pardonnable peut-être à un philosophe ou
+à un avocat (c'était presque la même chose dans
+les idées de la cour), parut le comble de la folie
dans la bouche d'un jeune gentilhomme, qui
-se dégradait lui-même, et qui de plus attirait
-sur lui les vengeances du despotisme forcé à regret
-d'envelopper un chevalier français dans la
+se dégradait lui-même, et qui de plus attirait
+sur lui les vengeances du despotisme forcé à regret
+d'envelopper un chevalier français dans la
proscription de tous ces hommes sans naissance,
de tous ces gens <em>de rien</em> qui partageaient ses principes
et son espoir.</p>
-<p>Telle était, à Versailles, l'illusion générale
+<p>Telle était, à Versailles, l'illusion générale
parmi tous les ennemis du peuple, lorsqu'ils apprirent
-la sortie des gardes-françaises prisonniers
-à l'abbaye. Les ministres, en partageant l'indignation
+la sortie des gardes-françaises prisonniers
+à l'abbaye. Les ministres, en partageant l'indignation
<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
-qu'elle excitait, réprimèrent néanmoins
+qu'elle excitait, réprimèrent néanmoins
les premiers mouvemens de leur fureur. Ils se
-rassuraient en songeant qu'ils avaient à leurs ordres
-une armée prête à punir les rebelles. Ils
-dictèrent au roi une réponse mesurée, qui calma
-le peuple sans dissiper ses inquiétudes. Pendant
-ce temps, les maîtres de la force armée environnaient
-de troupes et de canons l'assemblée
-nationale; et, tandis qu'elle s'occupait à rédiger
-les droits de l'homme et du citoyen, elle était menacée
+rassuraient en songeant qu'ils avaient à leurs ordres
+une armée prête à punir les rebelles. Ils
+dictèrent au roi une réponse mesurée, qui calma
+le peuple sans dissiper ses inquiétudes. Pendant
+ce temps, les maîtres de la force armée environnaient
+de troupes et de canons l'assemblée
+nationale; et, tandis qu'elle s'occupait à rédiger
+les droits de l'homme et du citoyen, elle était menacée
d'une prochaine destruction.</p>
-<p>Déjà Paris, qui votait pour la liberté, était
-menacé des plus grandes violences. Déjà se développait
-un plan d'attaque dont le succès paraissait
+<p>Déjà Paris, qui votait pour la liberté, était
+menacé des plus grandes violences. Déjà se développait
+un plan d'attaque dont le succès paraissait
infaillible. Les vives clameurs de la capitale
-éveillent enfin les alarmes des représentans, et
-l'éloquence de Mirabeau les décide à demander
-au roi la retraite des troupes. Dans la soirée du
-10 juillet, une députation de vingt-quatre membres,
-présidée par l'archevêque de Vienne, est
-reçue dans ce même palais qui recelait les conspirateurs;
-elle présente au roi une adresse pleine
-d'énergie et de raison, pour le décider à éloigner
-sans délai les régimens nombreux, les trains
-d'artillerie, et tous les apprêts d'incendie et de
-meurtre qu'on étalait d'une manière si terrible aux
-yeux des Français.</p>
-
-<p>Dans cette adresse, où l'on avait épuisé toutes
-les armés de l'éloquence, on avait prédit les suites
-que devait avoir l'appareil formidable qui menaçait
+éveillent enfin les alarmes des représentans, et
+l'éloquence de Mirabeau les décide à demander
+au roi la retraite des troupes. Dans la soirée du
+10 juillet, une députation de vingt-quatre membres,
+présidée par l'archevêque de Vienne, est
+reçue dans ce même palais qui recelait les conspirateurs;
+elle présente au roi une adresse pleine
+d'énergie et de raison, pour le décider à éloigner
+sans délai les régimens nombreux, les trains
+d'artillerie, et tous les apprêts d'incendie et de
+meurtre qu'on étalait d'une manière si terrible aux
+yeux des Français.</p>
+
+<p>Dans cette adresse, où l'on avait épuisé toutes
+les armés de l'éloquence, on avait prédit les suites
+que devait avoir l'appareil formidable qui menaçait
<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
le peuple, et l'on proposait au roi les moyens
-de tout prévenir.</p>
+de tout prévenir.</p>
-<p>«La France, lui disait-on, ne souffrira pas
-qu'on abuse le meilleur des rois, et qu'on l'écarte,
+<p>«La France, lui disait-on, ne souffrira pas
+qu'on abuse le meilleur des rois, et qu'on l'écarte,
par des vues sinistres, du noble plan
-qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez appelés
+qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez appelés
pour fixer, de concert avec vous, la constitution,
-pour opérer la régénération du royaume.
-L'assemblée nationale vient vous déclarer que
+pour opérer la régénération du royaume.
+L'assemblée nationale vient vous déclarer que
vos v&oelig;ux seront accomplis, que vos promesses
-ne seront point vaines; que les pièges, les difficultés,
+ne seront point vaines; que les pièges, les difficultés,
les terreurs, ne retarderont point sa
-marche, n'intimideront point son courage.»</p>
+marche, n'intimideront point son courage.»</p>
-<p>On entrait dans les détails de tous les dangers
+<p>On entrait dans les détails de tous les dangers
qu'occasionnait le rassemblement des troupes, et
l'on ajoutait:</p>
-<p>«Il est d'ailleurs une contagion dans les mouvemens
-passionnés. Nous ne sommes que des
-hommes: la défiance de nous-mêmes, la crainte
-de paraître faibles, peuvent entraîner au-delà
-du but. Nous serons obsédés d'ailleurs de conseils
-violens et démesurés; et la raison calme, la
+<p>«Il est d'ailleurs une contagion dans les mouvemens
+passionnés. Nous ne sommes que des
+hommes: la défiance de nous-mêmes, la crainte
+de paraître faibles, peuvent entraîner au-delà
+du but. Nous serons obsédés d'ailleurs de conseils
+violens et démesurés; et la raison calme, la
tranquille sagesse, ne rendent pas leurs oracles
-au milieu du tumulte, des désordres et des
-scènes factieuses. Le danger est plus terrible encore;
-et jugez de son étendue par les alarmes
-qui nous amènent devant vous: de grandes
-révolutions ont eu des causes bien moins
-éclatantes; plus d'une entreprise fatale aux nations
-(on n'osait dire <em>aux rois</em>) s'est annoncée
+au milieu du tumulte, des désordres et des
+scènes factieuses. Le danger est plus terrible encore;
+et jugez de son étendue par les alarmes
+qui nous amènent devant vous: de grandes
+révolutions ont eu des causes bien moins
+éclatantes; plus d'une entreprise fatale aux nations
+(on n'osait dire <em>aux rois</em>) s'est annoncée
<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-d'une manière moins sinistre et moins formidable,
-etc.»</p>
+d'une manière moins sinistre et moins formidable,
+etc.»</p>
<p>Le monarque, dont on dictait les paroles, fit
-une réponse ambiguë, et persista dans le projet
+une réponse ambiguë, et persista dans le projet
de conserver autour de lui toutes les forces qu'il
-prétendait nécessaires au bon ordre et à la tranquillité
+prétendait nécessaires au bon ordre et à la tranquillité
publique.</p>
-<p>Cette démarche de l'assemblée nationale, cette
+<p>Cette démarche de l'assemblée nationale, cette
confiance dans la parole du roi, confiance que
-Paris ne partagea point, déterminèrent les ministres
-à presser l'exécution de leur projet. La
-disgrâce de M. Necker, qui désapprouvait toutes
-ces mesures, était résolue; mais elle ne devait
-avoir lieu que dans la nuit du 14 au 15. Les conjurés,
-impatiens, devancèrent l'exécution de ce
-projet, et crurent faire un grand pas en précipitant
-le départ du seul ministre qui leur était
-contraire. Dès le 11, on lui fit donner l'ordre de
+Paris ne partagea point, déterminèrent les ministres
+à presser l'exécution de leur projet. La
+disgrâce de M. Necker, qui désapprouvait toutes
+ces mesures, était résolue; mais elle ne devait
+avoir lieu que dans la nuit du 14 au 15. Les conjurés,
+impatiens, devancèrent l'exécution de ce
+projet, et crurent faire un grand pas en précipitant
+le départ du seul ministre qui leur était
+contraire. Dès le 11, on lui fit donner l'ordre de
sortir du royaume dans vingt-quatre heures et
-avec tout le secret possible. Il obéit si exactement,
-que son frère et sa fille, en présence desquels
-il avait reçu la lettre de cachet, n'en furent
-instruits par lui-même que lorsqu'il fut arrivé,
-le lendemain 12, à Bruxelles. Paris reçut le même
-jour à midi cette nouvelle inattendue. Celui qui
-l'apporta au Palais-Royal fut traité comme un insensé,
-et pensa être jeté dans le bassin: mais
-bientôt elle se confirma, et il ne fut plus permis
-d'en douter. Le jardin était rempli de groupes
-menaçans ou mornes. Alors parut au milieu d'eux
+avec tout le secret possible. Il obéit si exactement,
+que son frère et sa fille, en présence desquels
+il avait reçu la lettre de cachet, n'en furent
+instruits par lui-même que lorsqu'il fut arrivé,
+le lendemain 12, à Bruxelles. Paris reçut le même
+jour à midi cette nouvelle inattendue. Celui qui
+l'apporta au Palais-Royal fut traité comme un insensé,
+et pensa être jeté dans le bassin: mais
+bientôt elle se confirma, et il ne fut plus permis
+d'en douter. Le jardin était rempli de groupes
+menaçans ou mornes. Alors parut au milieu d'eux
<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
un jeune homme, Camille Desmoulins. Il faut
-l'écouter lui-même: «Il était deux heures et demie.
-Je venais sonder le peuple. Ma colère contre
-les despotes était tournée en désespoir. Je ne
+l'écouter lui-même: «Il était deux heures et demie.
+Je venais sonder le peuple. Ma colère contre
+les despotes était tournée en désespoir. Je ne
voyais pas les groupes, quoique vivement
-émus ou consternés, assez disposés au soulèvement.
-Trois jeunes gens me parurent agités
-d'un plus véhément courage: ils se tenaient
-par la main. Je vis qu'ils étaient venus au Palais-Royal
-dans le même dessein que moi. Quelques
-citoyens <em>passifs</em> les suivaient: «Messieurs, leur
+émus ou consternés, assez disposés au soulèvement.
+Trois jeunes gens me parurent agités
+d'un plus véhément courage: ils se tenaient
+par la main. Je vis qu'ils étaient venus au Palais-Royal
+dans le même dessein que moi. Quelques
+citoyens <em>passifs</em> les suivaient: «Messieurs, leur
dis-je, voici un commencement d'attroupement
-civique: il faut qu'un de nous se dévoue,
+civique: il faut qu'un de nous se dévoue,
et monte sur une table pour haranguer le peuple.&mdash;Montez-y.&mdash;J'y
-consens...» Aussitôt je
-fus porté sur la table, plutôt que je n'y montai.
-A peine y étais-je, que je me vis entouré d'une
+consens...» Aussitôt je
+fus porté sur la table, plutôt que je n'y montai.
+A peine y étais-je, que je me vis entouré d'une
foule immense: voici ma harangue que je n'oublierai
jamais:</p>
-<p>»Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre.
-J'arrive de Versailles; M. Necker est renvoyé:
-ce renvoi est le tocsin d'un St.-Barthélemi de
+<p>»Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre.
+J'arrive de Versailles; M. Necker est renvoyé:
+ce renvoi est le tocsin d'un St.-Barthélemi de
patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et
allemands sortiront du Champ-de-Mars pour
-nous égorger. Il ne nous reste qu'une ressource,
+nous égorger. Il ne nous reste qu'une ressource,
c'est de courir aux armes, et de prendre
-une cocarde pour nous reconnaître.</p>
+une cocarde pour nous reconnaître.</p>
-<p>»J'avais les larmes aux yeux; et je parlais avec
+<p>»J'avais les larmes aux yeux; et je parlais avec
une action que je ne pourrais ni retrouver, ni
-peindre. Ma motion fut reçue avec des applaudissemens
+peindre. Ma motion fut reçue avec des applaudissemens
<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
infinis.&mdash;Quelles couleurs voulez-vous?....
-Quelqu'un s'écria:&mdash;Choisissez.&mdash;Voulez-vous
-le verd, couleur de l'espérance,
-ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté
-d'Amérique et de la démocratie?.... Des voix
-s'élevèrent:&mdash;Le verd, couleur de l'espérance...
-Alors je m'écriai:&mdash;Amis, le signal est donné:
+Quelqu'un s'écria:&mdash;Choisissez.&mdash;Voulez-vous
+le verd, couleur de l'espérance,
+ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté
+d'Amérique et de la démocratie?.... Des voix
+s'élevèrent:&mdash;Le verd, couleur de l'espérance...
+Alors je m'écriai:&mdash;Amis, le signal est donné:
voici les espions et les satellites de la police qui
me regardent en face. Je ne tomberai pas du
moins vivant entre leurs mains.... Puis tirant
deux pistolets de ma poche, je dis:&mdash;Que
tous les citoyens m'imitent.... Je descendis,
-étouffé d'embrassemens: les uns me serraient
+étouffé d'embrassemens: les uns me serraient
contre leurs c&oelig;urs; d'autres me baignaient de
leurs larmes. Un citoyen de Toulouse, craignant
pour mes jours, ne voulut jamais m'abandonner.
-Cependant on m'avait apporté du
-ruban verd: j'en mis le premier à mon chapeau,
-et j'en distribuai à ceux qui m'environnaient.»</p>
+Cependant on m'avait apporté du
+ruban verd: j'en mis le premier à mon chapeau,
+et j'en distribuai à ceux qui m'environnaient.»</p>
-<p>Telle fut la première motion qui établit l'insurrection
-au Palais-Royal et donna le signal de la liberté.
+<p>Telle fut la première motion qui établit l'insurrection
+au Palais-Royal et donna le signal de la liberté.
Le citoyen qui eut le courage de la faire,
-s'est encore distingué depuis par des ouvrages
-pleins de talent, où la gaîté, la hardiesse, plusieurs
-saillies heureuses, et même quelques grandes pensées,
-demandent et obtiennent grâce pour des
+s'est encore distingué depuis par des ouvrages
+pleins de talent, où la gaîté, la hardiesse, plusieurs
+saillies heureuses, et même quelques grandes pensées,
+demandent et obtiennent grâce pour des
folies burlesques, des disparates bizarres:
-défauts qui, dans ces temps orageux, contribuaient
-plutôt qu'ils ne nuisaient au succès de
+défauts qui, dans ces temps orageux, contribuaient
+plutôt qu'ils ne nuisaient au succès de
ces ouvrages.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
On peut citer ce jeune homme comme un
-exemple mémorable des rapides effets de la liberté.
-Il a lui-même raconté depuis, que, né avec
-une âme timide et un esprit pusillanime, l'une se
-trouva tout d'un coup échauffée d'un courage intrépide,
-et l'autre comme éclairé d'une lumière
-nouvelle. Sans doute cette même influence de la
-révolution prochaine se fit sentir à tous les jeunes
-gens dont l'âme était née pour elle, et qui, des
-ténèbres où la servitude publique devait tenir enfouis
+exemple mémorable des rapides effets de la liberté.
+Il a lui-même raconté depuis, que, né avec
+une âme timide et un esprit pusillanime, l'une se
+trouva tout d'un coup échauffée d'un courage intrépide,
+et l'autre comme éclairé d'une lumière
+nouvelle. Sans doute cette même influence de la
+révolution prochaine se fit sentir à tous les jeunes
+gens dont l'âme était née pour elle, et qui, des
+ténèbres où la servitude publique devait tenir enfouis
leurs talens ou leurs vertus, passaient, subitement
-et contre leur espérance, au grand jour
-de la liberté, qui devait développer ces mêmes
-vertus et ces mêmes talens.</p>
+et contre leur espérance, au grand jour
+de la liberté, qui devait développer ces mêmes
+vertus et ces mêmes talens.</p>
-<h3>QUATRIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>QUATRIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Sortie de l'Opéra.</p>
+<p class="centerh">Sortie de l'Opéra.</p>
-<p>Le grand mouvement excité dans Paris par le
+<p>Le grand mouvement excité dans Paris par le
renvoi de M. Necker avait deux causes: d'abord
-l'opinion qu'on s'était formée de cet administrateur,
+l'opinion qu'on s'était formée de cet administrateur,
dont l'influence au conseil se liait alors dans
-tous les esprits à l'idée du bonheur public. On
-l'avait vu, dans son premier ministère, porter la
-plus stricte économie dans l'emploi des revenus
-de l'état. Il avait fréquemment repoussé les avides
+tous les esprits à l'idée du bonheur public. On
+l'avait vu, dans son premier ministère, porter la
+plus stricte économie dans l'emploi des revenus
+de l'état. Il avait fréquemment repoussé les avides
sollicitations des courtisans; et une fois, entre
<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-autres, il avait répondu à l'un d'eux: «Ce que vous
+autres, il avait répondu à l'un d'eux: «Ce que vous
me demandez forme la contribution de plusieurs
-villages.» Ce mot, répandu parmi le peuple, était
-devenu presque aussi célèbre que <em>la poule au
+villages.» Ce mot, répandu parmi le peuple, était
+devenu presque aussi célèbre que <em>la poule au
pot</em>, promise en quelque sorte aux paysans par
-Henri <span class="smcap">IV</span>, et qui ne leur a été donnée ni par lui ni
-par ses successeurs. Ce mot avait concilié au ministre
-une popularité qui semblait indestructible.
-Son retour au ministère l'avait encore accrue, et
+Henri <span class="smcap">IV</span>, et qui ne leur a été donnée ni par lui ni
+par ses successeurs. Ce mot avait concilié au ministre
+une popularité qui semblait indestructible.
+Son retour au ministère l'avait encore accrue, et
son exil inattendu paraissait le signal des projets
-hostiles médités contre Paris. Il devenait, en quelque
-sorte, une déclaration de guerre aux habitans
+hostiles médités contre Paris. Il devenait, en quelque
+sorte, une déclaration de guerre aux habitans
de la capitale.</p>
<p>Le second motif de l'insurrection, moins
-aperçu de la multitude, mais non moins impérieux,
-était le besoin presque généralement senti
+aperçu de la multitude, mais non moins impérieux,
+était le besoin presque généralement senti
de mettre Paris sous la protection d'une force publique,
-capable de diriger l'indiscrète énergie du
-peuple, qui, par l'impétueuse irrégularité de ses
+capable de diriger l'indiscrète énergie du
+peuple, qui, par l'impétueuse irrégularité de ses
mouvemens, pouvoit compromettre le salut de la
-ville et même de l'empire.</p>
+ville et même de l'empire.</p>
-<p>Les électeurs ne tenaient d'assemblées ordinaires
-qu'une fois la semaine. Déjà leurs séances,
+<p>Les électeurs ne tenaient d'assemblées ordinaires
+qu'une fois la semaine. Déjà leurs séances,
qu'ils avaient rendues publiques, les avaient
-montrés capables de prendre des mesures de vigueur
-dans les événemens décisifs que chacun prévoyait.
+montrés capables de prendre des mesures de vigueur
+dans les événemens décisifs que chacun prévoyait.
Nicolas Bonneville avait fait le premier la
motion d'armer les citoyens, et de former ce qu'on
-appelait alors une garde bourgeoise. Cette idée,
-qui avait d'abord effrayé les esprits, incertains
+appelait alors une garde bourgeoise. Cette idée,
+qui avait d'abord effrayé les esprits, incertains
<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
-du moment où l'on pourrait tenter à force ouverte
-de secouer le joug du despotisme, s'était reproduite
-peu de jours avant l'exil du ministre chéri;
-et l'on se proposait, vu la multitude des régimens
-qui environnaient Paris, de la réaliser au plus tôt.
+du moment où l'on pourrait tenter à force ouverte
+de secouer le joug du despotisme, s'était reproduite
+peu de jours avant l'exil du ministre chéri;
+et l'on se proposait, vu la multitude des régimens
+qui environnaient Paris, de la réaliser au plus tôt.
Mais la formation des citoyens en corps de commune
-était un préalable nécessaire.</p>
-
-<p>Dans les premières assemblées électives, séparées
-en trois chambres, l'abbé Fauchet avait soutenu
-le droit et la nécessité de cette organisation
-des habitans en commune: mais il parlait à un
-clergé trop ami de l'ancien régime pour entendre
-des pensées libres et courageuses. Il fit de nouveau
-cette proposition aux électeurs réunis: elle fut
-accueillie comme elle devait l'être par des hommes
+était un préalable nécessaire.</p>
+
+<p>Dans les premières assemblées électives, séparées
+en trois chambres, l'abbé Fauchet avait soutenu
+le droit et la nécessité de cette organisation
+des habitans en commune: mais il parlait à un
+clergé trop ami de l'ancien régime pour entendre
+des pensées libres et courageuses. Il fit de nouveau
+cette proposition aux électeurs réunis: elle fut
+accueillie comme elle devait l'être par des hommes
qui voulaient se montrer citoyens. Il alla plus
loin. Le 9, veille du premier jour de l'insurrection
-décidée, on venait de faire un tableau
-très-sensible des dangers qui environnaient la
-cité. Il proposa aux électeurs de se constituer
-eux-mêmes comme élus du peuple, et les seuls
-actuellement en activité, sous le titre de représentans
-provisoires de la commune de Paris, jusqu'à
-l'instant où elle se rassemblerait elle-même, soit
+décidée, on venait de faire un tableau
+très-sensible des dangers qui environnaient la
+cité. Il proposa aux électeurs de se constituer
+eux-mêmes comme élus du peuple, et les seuls
+actuellement en activité, sous le titre de représentans
+provisoires de la commune de Paris, jusqu'à
+l'instant où elle se rassemblerait elle-même, soit
pour les confirmer dans cette fonction, soit pour
-en nommer d'autres. Les présidens de l'assemblée,
-MM. la Vigne et Moreau de Saint-Méry, eurent
+en nommer d'autres. Les présidens de l'assemblée,
+MM. la Vigne et Moreau de Saint-Méry, eurent
peur des applaudissemens qu'obtenait cette proposition;
-et, dans l'inquiétude qui les agitait, ils
-demandèrent du temps pour discuter cette question
+et, dans l'inquiétude qui les agitait, ils
+demandèrent du temps pour discuter cette question
<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-importante, et voulurent remettre à huit
-jours une décision si essentielle. A cette proposition
-du délai d'une semaine entière pour rassembler
-les électeurs, tandis que tout annonçait une
+importante, et voulurent remettre à huit
+jours une décision si essentielle. A cette proposition
+du délai d'une semaine entière pour rassembler
+les électeurs, tandis que tout annonçait une
crise prochaine, un d'entre eux, qui arrivait de
Versailles, et qui avait vu tout l'appareil de la
-guerre préparée à la patrie, M. de Leutre, se
-lève, et d'une voix perçante crie: «Qu'ose-t-on
+guerre préparée à la patrie, M. de Leutre, se
+lève, et d'une voix perçante crie: «Qu'ose-t-on
nous dire? Huit jours! Dans trois, si nous ne
sommes sur nos gardes, tout est perdu! Rassemblons-nous
-demain. Si nos présidens balancent,
-qu'ils se démettent, nous en choisirons de moins
-timides.» Il désigna M. de la Salle et l'abbé
+demain. Si nos présidens balancent,
+qu'ils se démettent, nous en choisirons de moins
+timides.» Il désigna M. de la Salle et l'abbé
Fauchet.</p>
-<p>MM. La Vigne et Moreau de Saint-Méry cédèrent
-à leurs craintes; ils déclarèrent qu'ils se
-démettaient. L'assemblée s'ajourna au surlendemain
-pour l'élection des présidens. On s'étonne de
-ne pas trouver, dans l'historique du procès-verbal
-des électeurs, ces faits authentiques et incontestables.
-La justice et l'intérêt public condamnent
-également ces réticences mensongères, qui trompent
-ou égarent l'opinion du peuple sur le vrai
-caractère de ses défenseurs plus ou moins courageux,
-dans le moment où il lui importe le plus
-de les connaître et de les distinguer. Dès que la
-révolution fut décidée par l'unanime et invincible
-insurrection de la capitale, ces deux mêmes
+<p>MM. La Vigne et Moreau de Saint-Méry cédèrent
+à leurs craintes; ils déclarèrent qu'ils se
+démettaient. L'assemblée s'ajourna au surlendemain
+pour l'élection des présidens. On s'étonne de
+ne pas trouver, dans l'historique du procès-verbal
+des électeurs, ces faits authentiques et incontestables.
+La justice et l'intérêt public condamnent
+également ces réticences mensongères, qui trompent
+ou égarent l'opinion du peuple sur le vrai
+caractère de ses défenseurs plus ou moins courageux,
+dans le moment où il lui importe le plus
+de les connaître et de les distinguer. Dès que la
+révolution fut décidée par l'unanime et invincible
+insurrection de la capitale, ces deux mêmes
hommes qui, trente-six heures auparavant, se
-démettaient de leur présidence pour n'être pas
+démettaient de leur présidence pour n'être pas
<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
-comptables aux despotes de l'énergie de l'assemblée,
-reprirent leurs fonctions, où ils se trouvaient
+comptables aux despotes de l'énergie de l'assemblée,
+reprirent leurs fonctions, où ils se trouvaient
forts de toute la puissance du peuple. La
-prise de la Bastille acheva de les rendre intrépides.</p>
+prise de la Bastille acheva de les rendre intrépides.</p>
<p>Si la motion de M. de Leutre (qui voulait, le
-samedi au soir 9 juillet, que dès le lendemain
-l'assemblée des électeurs se réunît) eût été arrêtée,
-le centre de ralliement se fût trouvé prêt pour
-diriger à l'instant même les forces éparses des
-citoyens, les brigands eussent été contenus, les
-barrières n'eussent pas été incendiées, Saint-Lazare
-n'eût pas été pillé, et la liberté eût marché
-d'un pas mesuré dès sa naissance. Mais les électeurs
+samedi au soir 9 juillet, que dès le lendemain
+l'assemblée des électeurs se réunît) eût été arrêtée,
+le centre de ralliement se fût trouvé prêt pour
+diriger à l'instant même les forces éparses des
+citoyens, les brigands eussent été contenus, les
+barrières n'eussent pas été incendiées, Saint-Lazare
+n'eût pas été pillé, et la liberté eût marché
+d'un pas mesuré dès sa naissance. Mais les électeurs
ne croyaient pas la crise si prochaine, et ils
-étaient persuadés qu'on serait à temps le lundi 13
-pour prévenir tous les périls. L'exil de M. Necker
-ayant tout précipité, dès quatre heures du soir
-le dimanche, après la motion de Camille Desmoulins
+étaient persuadés qu'on serait à temps le lundi 13
+pour prévenir tous les périls. L'exil de M. Necker
+ayant tout précipité, dès quatre heures du soir
+le dimanche, après la motion de Camille Desmoulins
au Palais-Royal, l'effervescence des patriotes
-fut extrême. Le peuple, outré de colère,
-mais non consterné de l'insulte qui venait de lui
-être faite par le renvoi d'un ministre en qui il
-avait placé sa confiance, n'apprit qu'avec indignation
-que les spectacles étaient ouverts et qu'ils
-étaient remplis. La motion faite au Palais-Royal de
-les fermer, fut appuyée, décrétée, exécutée sur-le-champ:
-chose inouïe jusqu'alors, et dont l'idée
-seule était faite pour frapper d'étonnement! Jamais
+fut extrême. Le peuple, outré de colère,
+mais non consterné de l'insulte qui venait de lui
+être faite par le renvoi d'un ministre en qui il
+avait placé sa confiance, n'apprit qu'avec indignation
+que les spectacles étaient ouverts et qu'ils
+étaient remplis. La motion faite au Palais-Royal de
+les fermer, fut appuyée, décrétée, exécutée sur-le-champ:
+chose inouïe jusqu'alors, et dont l'idée
+seule était faite pour frapper d'étonnement! Jamais
particulier n'avait obtenu cet honneur, devenu
<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-exclusivement un hommage à la splendeur
-du rang suprême, ou de ceux que la naissance
+exclusivement un hommage à la splendeur
+du rang suprême, ou de ceux que la naissance
en approche. Une adulation aussi absurde qu'avilissante
supposait que leurs maladies, leurs infortunes,
-et surtout leur mort, étaient toujours
-des calamités publiques. Cinq semaines auparavant,
-le 4 juin, pendant la dernière maladie du
-dauphin, mort âgé de sept ans, les spectacles
-avaient été fermés; et, le 11 juillet, on les fermait
+et surtout leur mort, étaient toujours
+des calamités publiques. Cinq semaines auparavant,
+le 4 juin, pendant la dernière maladie du
+dauphin, mort âgé de sept ans, les spectacles
+avaient été fermés; et, le 11 juillet, on les fermait
pour la retraite d'un citoyen cher au peuple.
-Ce rapprochement seul eût suffi pour irriter l'orgueil
+Ce rapprochement seul eût suffi pour irriter l'orgueil
de ceux qui croient que tout hommage
-public n'appartient qu'à la grandeur. La plupart
-détestaient dès long-temps M. Necker; et, lors de
-son renvoi après son premier ministère, sa chûte
-avait été pour eux le sujet d'une joie révoltante
-et scandaleuse. On les avait vus alors venir étaler
+public n'appartient qu'à la grandeur. La plupart
+détestaient dès long-temps M. Necker; et, lors de
+son renvoi après son premier ministère, sa chûte
+avait été pour eux le sujet d'une joie révoltante
+et scandaleuse. On les avait vus alors venir étaler
leur triomphe insolent dans les spectacles, dont
-le peuple les eût dès-lors chassés volontiers. Cette
-seconde fois, le 12 juillet 1789, ils y étaient accourus
-en foule et leur allégresse était encore plus
-grande. Ils connaissaient la destination de cette armée
+le peuple les eût dès-lors chassés volontiers. Cette
+seconde fois, le 12 juillet 1789, ils y étaient accourus
+en foule et leur allégresse était encore plus
+grande. Ils connaissaient la destination de cette armée
dont on investissait la capitale; ils croyaient
-voir bientôt le peuple, effrayé, asservi, retomber
+voir bientôt le peuple, effrayé, asservi, retomber
sous le joug qu'il venait de soulever un moment,
-et qui n'était pas encore brisé. Qu'on se représente
+et qui n'était pas encore brisé. Qu'on se représente
leur indignation et leur rage, quand l'insurrection
publique vint troubler le sentiment trompeur
qu'ils avaient de leur victoire, et surtout leur intimer
-l'ordre de sortir du spectacle! Il fallut obéir
+l'ordre de sortir du spectacle! Il fallut obéir
<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
-et céder à cette force, qui d'ailleurs se manifesta sans
-violence et avec une sorte de règle. Nul accident
-grave ne signala cette sortie. Le seul désagrément,
-très-odieux sans doute pour des ducs, marquis et
+et céder à cette force, qui d'ailleurs se manifesta sans
+violence et avec une sorte de règle. Nul accident
+grave ne signala cette sortie. Le seul désagrément,
+très-odieux sans doute pour des ducs, marquis et
comtes, mais qu'il fut impossible de leur sauver,
-ce fut la nécessité de défiler entre deux haies de
-citoyens non décorés, obscurs même, et dont
-peut-être aucun, par sa naissance, ne pouvait être
-présenté à la cour.</p>
+ce fut la nécessité de défiler entre deux haies de
+citoyens non décorés, obscurs même, et dont
+peut-être aucun, par sa naissance, ne pouvait être
+présenté à la cour.</p>
-<p>Plût au ciel que, sans nuire à l'établissement
-de la liberté publique, il eût été possible d'épargner
-à ses ennemis des malheurs plus grands que
-cette humiliation passagère!</p>
+<p>Plût au ciel que, sans nuire à l'établissement
+de la liberté publique, il eût été possible d'épargner
+à ses ennemis des malheurs plus grands que
+cette humiliation passagère!</p>
-<h3>CINQUIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>CINQUIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Bustes de MM. d'Orléans et Necker portés en triomphe
-et brisés à la place Louis-<span class="smcap">XV</span>.</p>
+<p class="centerh">Bustes de MM. d'Orléans et Necker portés en triomphe
+et brisés à la place Louis-<span class="smcap">XV</span>.</p>
-<p>Les tableaux précédens ont suffisamment fait
-concevoir quel était le trouble, le désordre, l'agitation
+<p>Les tableaux précédens ont suffisamment fait
+concevoir quel était le trouble, le désordre, l'agitation
de Paris. Chaque instant y apportait de
Versailles des nouvelles qui, vraies ou fausses, redoublaient
-la fermentation générale. Les lieux
-publics, les jardins, les cafés, n'offraient partout
+la fermentation générale. Les lieux
+publics, les jardins, les cafés, n'offraient partout
que des groupes d'hommes avides de parler
-ou empressés d'entendre; et, dès le matin de cette
-journée mémorable, un pressentiment inquiet
+ou empressés d'entendre; et, dès le matin de cette
+journée mémorable, un pressentiment inquiet
avait fait sortir de leurs maisons les citoyens les
<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
plus paisibles. Les amis, les voisins se visitaient;
-les indifférens même s'abordaient avec cet air de
-confiance, de bienveillance mutuelle, qui naît du
-sentiment d'un péril et d'un intérêt commun. Dès
-la veille, un bruit sourd s'était répandu que M. Necker
-était disgracié, et l'on connaissait les dispositions
+les indifférens même s'abordaient avec cet air de
+confiance, de bienveillance mutuelle, qui naît du
+sentiment d'un péril et d'un intérêt commun. Dès
+la veille, un bruit sourd s'était répandu que M. Necker
+était disgracié, et l'on connaissait les dispositions
de la cour peu favorables pour ce ministre.
-Elle pardonne rarement à ceux qui ont été l'objet
-d'un enthousiasme universel, comme il l'avait été
-le jour de la séance royale; et de pareils triomphes
-sont représentés, par les courtisans, comme de
-cruelles offenses pour le trône. Cependant, telle
-était à Paris l'opinion qu'on avait de M. Necker,
-du besoin que la cour même avait de lui, qu'on
-supposait la cour convaincue de cette vérité, autant
-que la capitale. Cet homme célèbre jouissait
-alors, dans une monarchie, d'une popularité que
-les démagogues les plus heureux ont rarement
-obtenue dans les républiques: on se plaisait à voir
-en lui l'homme du peuple et l'ami de la liberté.
-Il l'était en effet, mais dans des limitations alors
-inconnues, qu'il n'a laissé entrevoir depuis que
-successivement et par degrés, jusqu'à l'instant où
-il les a enfin exprimées et motivées, dans un ouvrage
-composé après son départ, et qui ne lui a
-pas rendu la faveur nationale. Revenons à ce moment
+Elle pardonne rarement à ceux qui ont été l'objet
+d'un enthousiasme universel, comme il l'avait été
+le jour de la séance royale; et de pareils triomphes
+sont représentés, par les courtisans, comme de
+cruelles offenses pour le trône. Cependant, telle
+était à Paris l'opinion qu'on avait de M. Necker,
+du besoin que la cour même avait de lui, qu'on
+supposait la cour convaincue de cette vérité, autant
+que la capitale. Cet homme célèbre jouissait
+alors, dans une monarchie, d'une popularité que
+les démagogues les plus heureux ont rarement
+obtenue dans les républiques: on se plaisait à voir
+en lui l'homme du peuple et l'ami de la liberté.
+Il l'était en effet, mais dans des limitations alors
+inconnues, qu'il n'a laissé entrevoir depuis que
+successivement et par degrés, jusqu'à l'instant où
+il les a enfin exprimées et motivées, dans un ouvrage
+composé après son départ, et qui ne lui a
+pas rendu la faveur nationale. Revenons à ce moment
du 12 juillet, qui associe le triomphe de
-M. Necker aux premiers mouvemens de la liberté
+M. Necker aux premiers mouvemens de la liberté
naissante.</p>
-<p>A peine la nouvelle de sa disgrace et de son départ
+<p>A peine la nouvelle de sa disgrace et de son départ
<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-fut-elle répandue et confirmée, la consternation
-devint générale. Elle se manifesta par des emportemens,
+fut-elle répandue et confirmée, la consternation
+devint générale. Elle se manifesta par des emportemens,
par une fureur aveugle qui porta une
-partie du peuple à incendier plusieurs barrières:
-chez les citoyens d'une classe plus éclairée, elle
-se montra par une douleur profonde, mêlée d'indignation:
-bientôt elle se caractérisa par tous les
-signes qui annoncent une calamité publique. En
+partie du peuple à incendier plusieurs barrières:
+chez les citoyens d'une classe plus éclairée, elle
+se montra par une douleur profonde, mêlée d'indignation:
+bientôt elle se caractérisa par tous les
+signes qui annoncent une calamité publique. En
un mot, on retrouva par-tout le deuil de la patrie.
Tandis que des multitudes de citoyens ferment
-les grands théâtres, interdisent les petites salles
-des boulevards où le peuple se porte habituellement,
-tandis que l'on commandait à tous des pensées
-sévères, quelques-uns conçurent l'idée d'un
-spectacle nouveau, à la fois triomphal et funèbre,
-qui annonçait en même temps la confiance et
-la terreur. Dans le cabinet de Curtius, étaient
-en cire coloriée un grand nombre de bustes
-d'hommes célèbres. On y saisit ceux de M. Necker
-et de M. d'Orléans, qu'on croyait enveloppé dans
-la disgrace du ministre. On les couvre de crêpes,
-ainsi que le tambour qui les précède. On les porte
-des allées du boulevard du Temple dans la rue
-Saint-Martin, au milieu d'un cortége innombrable
-qui se grossit à chaque pas. Le cri répété, <em>chapeau
+les grands théâtres, interdisent les petites salles
+des boulevards où le peuple se porte habituellement,
+tandis que l'on commandait à tous des pensées
+sévères, quelques-uns conçurent l'idée d'un
+spectacle nouveau, à la fois triomphal et funèbre,
+qui annonçait en même temps la confiance et
+la terreur. Dans le cabinet de Curtius, étaient
+en cire coloriée un grand nombre de bustes
+d'hommes célèbres. On y saisit ceux de M. Necker
+et de M. d'Orléans, qu'on croyait enveloppé dans
+la disgrace du ministre. On les couvre de crêpes,
+ainsi que le tambour qui les précède. On les porte
+des allées du boulevard du Temple dans la rue
+Saint-Martin, au milieu d'un cortége innombrable
+qui se grossit à chaque pas. Le cri répété, <em>chapeau
bas!</em> fait un devoir aux passans de saluer
-ces images révérées. Le guet à cheval du poste de
-la Planchette reçoit du peuple l'ordre d'escorter
-les porteurs. La garde de Paris cède aussitôt à
-cette volonté générale. On se précipite de toutes
+ces images révérées. Le guet à cheval du poste de
+la Planchette reçoit du peuple l'ordre d'escorter
+les porteurs. La garde de Paris cède aussitôt à
+cette volonté générale. On se précipite de toutes
<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
-les issues, pour voir cette nouveauté républicaine.
+les issues, pour voir cette nouveauté républicaine.
On en augmente sans cesse la pompe tumultueuse,
bizarre, et cependant imposante. Tout s'anoblissait
-par l'idée d'honorer avec éclat deux hommes
-qu'on croit victimes de leur généreux amour pour
-le peuple. Les rues Grenéta, Saint-Denis, la Féronnerie,
-Saint-Honoré, par où passent successivement
-les images devenues momentanément
-l'objet du culte public, contiennent à peine les
-flots de citoyens qui se succèdent avec une rapidité
+par l'idée d'honorer avec éclat deux hommes
+qu'on croit victimes de leur généreux amour pour
+le peuple. Les rues Grenéta, Saint-Denis, la Féronnerie,
+Saint-Honoré, par où passent successivement
+les images devenues momentanément
+l'objet du culte public, contiennent à peine les
+flots de citoyens qui se succèdent avec une rapidité
toujours croissante.</p>
-<p>C'est avec cet immense cortége que les bustes
-arrivent à la place Vendôme. On les promène autour
+<p>C'est avec cet immense cortége que les bustes
+arrivent à la place Vendôme. On les promène autour
de la statue de Louis <span class="smcap">XIV</span>..... O changemens
-opérés par la révolution d'un siècle! Là, fut élevé,
+opérés par la révolution d'un siècle! Là, fut élevé,
par l'adulation servile d'un courtisan, le bronze
de ce monarque, qui, d'un regard, faisait trembler
-sa cour, vit près de soixante ans son peuple
-à ses genoux; et maintenant..... Ce sont les suites
+sa cour, vit près de soixante ans son peuple
+à ses genoux; et maintenant..... Ce sont les suites
de son despotisme, de son faste orgueilleux, qui,
-de loin, préparaient les afflictions douloureuses
+de loin, préparaient les afflictions douloureuses
d'un de ses petits-fils. L'esprit du peuple est
-changé. Ce ne sont plus ces Parisiens, ridicules
-héros de la fronde, fuyant devant quelques soldats
-soudoyés pour contenir ou châtier des bourgeois:
+changé. Ce ne sont plus ces Parisiens, ridicules
+héros de la fronde, fuyant devant quelques soldats
+soudoyés pour contenir ou châtier des bourgeois:
c'est pourtant ce que l'on croyait; mais on
-se trompa. Un détachement de Royal-Allemand se
-précipite sur ces bourgeois devenus citoyens,
+se trompa. Un détachement de Royal-Allemand se
+précipite sur ces bourgeois devenus citoyens,
qui ne prennent point la fuite, comme les stipendiaires
-s'en étaient flattés. L'action fut vive; plusieurs
+s'en étaient flattés. L'action fut vive; plusieurs
<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-personnes y furent blessées. Un cavalier
-de Royal-Allemand fut tué d'un coup de pistolet
-par un médecin. Le cortège écarte enfin la troupe
+personnes y furent blessées. Un cavalier
+de Royal-Allemand fut tué d'un coup de pistolet
+par un médecin. Le cortège écarte enfin la troupe
et continue sa route avec une ardeur nouvelle.
On voulait se rendre aux Tuileries par la place
-Louis-<span class="smcap">XV</span>. Là, commença l'exécution manifeste des
+Louis-<span class="smcap">XV</span>. Là, commença l'exécution manifeste des
projets hostiles de la cour contre les citoyens. Un
-détachement de dragons se précipite à coups de
-sabres sur l'innombrable multitude qui s'y était
-rassemblée pour voir passer les bustes de MM. Necker
-et d'Orléans. Le porteur de la première effigie
-fut tué, le buste mis en pièces: incident qui,
-dans les siècles où la superstition changeait tout
-en augure, serait devenu un présage menaçant
+détachement de dragons se précipite à coups de
+sabres sur l'innombrable multitude qui s'y était
+rassemblée pour voir passer les bustes de MM. Necker
+et d'Orléans. Le porteur de la première effigie
+fut tué, le buste mis en pièces: incident qui,
+dans les siècles où la superstition changeait tout
+en augure, serait devenu un présage menaçant
pour la personne de M. Necker, ou du moins
-pour la durée de sa faveur populaire. François
-Pepin, qui portait l'effigie de M. d'Orléans, reçut
-un coup d'épée dans la poitrine, de la main de
-l'officier qui commandait le détachement, et fut
-encore atteint d'un coup de pistolet à la jambe
-gauche. Un garde-française fut tué par un dragon;
+pour la durée de sa faveur populaire. François
+Pepin, qui portait l'effigie de M. d'Orléans, reçut
+un coup d'épée dans la poitrine, de la main de
+l'officier qui commandait le détachement, et fut
+encore atteint d'un coup de pistolet à la jambe
+gauche. Un garde-française fut tué par un dragon;
mais un soldat de la garde de Paris, qui avait vu
-d'où le coup partait, tua à son tour, d'un coup
-de fusil, le dragon, dont les dépouilles furent
-portées au Palais-Royal. Le cortège des patriotes,
-sans armes, étonné plus qu'effrayé de cette course
-à bride abattue, de ce cliquetis de sabres, de ces
-images brisées, de ce sang, de ces morts, fut forcé
+d'où le coup partait, tua à son tour, d'un coup
+de fusil, le dragon, dont les dépouilles furent
+portées au Palais-Royal. Le cortège des patriotes,
+sans armes, étonné plus qu'effrayé de cette course
+à bride abattue, de ce cliquetis de sabres, de ces
+images brisées, de ce sang, de ces morts, fut forcé
de se diviser. Une partie se porta vers le quai, une
autre rebroussa chemin par le boulevard; et ceux
<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-qui occupaient le milieu de la scène entrèrent
-pêle-mêle dans les Tuileries par le Pont-Tournant.
+qui occupaient le milieu de la scène entrèrent
+pêle-mêle dans les Tuileries par le Pont-Tournant.
C'est le sujet d'un autre tableau.</p>
-<h3>SIXIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>SIXIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Les Gardes-Françaises sauvant M. du Châtelet, leur colonel,
+<p class="centerh">Les Gardes-Françaises sauvant M. du Châtelet, leur colonel,
de l'effervescence populaire.</p>
-<p>S'il fallait se borner à développer les circonstances
-principales des tableaux que nous présentons
-au public, quelques lignes suffiraient à celui
+<p>S'il fallait se borner à développer les circonstances
+principales des tableaux que nous présentons
+au public, quelques lignes suffiraient à celui
que nous mettons en cet instant sous ses yeux.
-Il serait seulement nécessaire de rappeler, comme
-un fait incontestable, que les gardes-françaises,
-en sauvant leur général, triomphaient d'un ressentiment
-qu'ils avaient même déjà fortement exprimé.
-Cette circonstance à part, le sauver d'un
-péril imminent n'eût été que leur devoir et même
-un acte d'humanité vulgaire. Mais ils le regardaient
-comme leur ennemi; et là commence la
-générosité, disons même l'héroïsme, puisque leur
-haine s'était récemment montrée d'une manière
-menaçante et dangereuse pour sa vie.</p>
-
-<p>Ici nous nous arrêterions, ou du moins nous
-nous contenterions d'exposer les détails de cet
-acte de générosité, s'il ne rappelait ce que doit
-la révolution française à ces braves soldats, qui,
+Il serait seulement nécessaire de rappeler, comme
+un fait incontestable, que les gardes-françaises,
+en sauvant leur général, triomphaient d'un ressentiment
+qu'ils avaient même déjà fortement exprimé.
+Cette circonstance à part, le sauver d'un
+péril imminent n'eût été que leur devoir et même
+un acte d'humanité vulgaire. Mais ils le regardaient
+comme leur ennemi; et là commence la
+générosité, disons même l'héroïsme, puisque leur
+haine s'était récemment montrée d'une manière
+menaçante et dangereuse pour sa vie.</p>
+
+<p>Ici nous nous arrêterions, ou du moins nous
+nous contenterions d'exposer les détails de cet
+acte de générosité, s'il ne rappelait ce que doit
+la révolution française à ces braves soldats, qui,
<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
-en abandonnant tout-à-coup le service du despotisme,
-le glacèrent d'effroi et précipitèrent sa
-chûte. Persuadé, par l'habitude de leur obéissance,
-qu'ils étaient une portion de lui-même,
+en abandonnant tout-à-coup le service du despotisme,
+le glacèrent d'effroi et précipitèrent sa
+chûte. Persuadé, par l'habitude de leur obéissance,
+qu'ils étaient une portion de lui-même,
en perdant leurs secours, il crut voir ses bras se
-séparer de lui. Sa surprise, mêlée d'une terreur
+séparer de lui. Sa surprise, mêlée d'une terreur
profonde, s'accrut encore et fut au comble quand
-il les vit se vouer à la cause publique. Il passa
-tout-à-coup du sentiment exagéré de sa force au
-sentiment de sa faiblesse. Cette espèce de miracle,
-qu'il avait cru impossible, n'étonna pourtant que
+il les vit se vouer à la cause publique. Il passa
+tout-à-coup du sentiment exagéré de sa force au
+sentiment de sa faiblesse. Cette espèce de miracle,
+qu'il avait cru impossible, n'étonna pourtant que
lui, ses agens et ses satellites. Depuis long-temps
-on observait le mécontentement de toute l'armée,
-de tous les corps qui la composaient; et ce mécontentement,
-loin d'éveiller l'attention des ministres
+on observait le mécontentement de toute l'armée,
+de tous les corps qui la composaient; et ce mécontentement,
+loin d'éveiller l'attention des ministres
et des chefs sur les moyens de le calmer,
-ne semblait que les provoquer à multiplier les
-fautes et les imprudences. Les chefs fatiguaient à
-pure perte leurs subordonnés: ceux-ci, par une
-vengeance imprévoyante, avaient, dans la lutte
-du roi et des parlemens, excité en secret à la
-désobéissance leurs soldats, qu'eux-mêmes avaient
-fréquemment indisposés. Comment ne s'apercevaient-ils
-pas qu'ils minaient à l'envi les fondemens
-d'un édifice ébranlé, prêt à crouler sur
-eux? Mais leurs destins étaient marqués: il fallait
-que la ruine de tous les oppresseurs fût le fruit
-de leurs propres intrigues. On eût dit que le ciel
-les aveuglait pour les perdre; caractère de cette
-fatalité imposante que l'histoire des siècles passés
+ne semblait que les provoquer à multiplier les
+fautes et les imprudences. Les chefs fatiguaient à
+pure perte leurs subordonnés: ceux-ci, par une
+vengeance imprévoyante, avaient, dans la lutte
+du roi et des parlemens, excité en secret à la
+désobéissance leurs soldats, qu'eux-mêmes avaient
+fréquemment indisposés. Comment ne s'apercevaient-ils
+pas qu'ils minaient à l'envi les fondemens
+d'un édifice ébranlé, prêt à crouler sur
+eux? Mais leurs destins étaient marqués: il fallait
+que la ruine de tous les oppresseurs fût le fruit
+de leurs propres intrigues. On eût dit que le ciel
+les aveuglait pour les perdre; caractère de cette
+fatalité imposante que l'histoire des siècles passés
<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
-conserve dans le récit des grands événemens, et
-dont la révolution française rappelle fréquemment
+conserve dans le récit des grands événemens, et
+dont la révolution française rappelle fréquemment
le souvenir.</p>
-<p>Telle était, en général, la disposition de l'armée;
-et le régiment des gardes-françaises s'en était lui-même
-ressenti. Mais, à ces causes de mécontentement,
-communes à tous les corps militaires, il
+<p>Telle était, en général, la disposition de l'armée;
+et le régiment des gardes-françaises s'en était lui-même
+ressenti. Mais, à ces causes de mécontentement,
+communes à tous les corps militaires, il
s'en joignait d'autres qui redoublaient dans celui-ci
-la fermentation sourde dont il était agité. Le développement
-de ces causes contribuera à faire admirer
-la réunion de circonstances favorables à la
-révolution.</p>
-
-<p>Le régiment des gardes avait été long-temps
-commandé par le maréchal de Biron. Cet homme,
-d'un mérite médiocre, avait eu pourtant celui de
-se faire aimer de ses soldats. Distingué à Fontenoi,
-et depuis oublié de la France, mais non pas
-de la cour, comblé de grâces, parvenu à une extrême
+la fermentation sourde dont il était agité. Le développement
+de ces causes contribuera à faire admirer
+la réunion de circonstances favorables à la
+révolution.</p>
+
+<p>Le régiment des gardes avait été long-temps
+commandé par le maréchal de Biron. Cet homme,
+d'un mérite médiocre, avait eu pourtant celui de
+se faire aimer de ses soldats. Distingué à Fontenoi,
+et depuis oublié de la France, mais non pas
+de la cour, comblé de grâces, parvenu à une extrême
vieillesse, et possesseur d'une immense
-fortune, il en consacrait une partie à la belle tenue
-de sa troupe, déjà très-dispendieuse pour l'état.
-Jaloux en même temps, et de plaire à la cour,
-et de briller par son faste à Paris, il allait à ce
-double but par l'éclat extérieur de son régiment,
-qui semblait être devenu une partie de son luxe
-personnel. Ces qualités avaient suffi pour en faire
-l'idole de ses soldats. On se souvient de l'obéissance
-qu'ils lui avaient montrée en 1788, dans
-une action engagée entre eux et le peuple de Paris,
+fortune, il en consacrait une partie à la belle tenue
+de sa troupe, déjà très-dispendieuse pour l'état.
+Jaloux en même temps, et de plaire à la cour,
+et de briller par son faste à Paris, il allait à ce
+double but par l'éclat extérieur de son régiment,
+qui semblait être devenu une partie de son luxe
+personnel. Ces qualités avaient suffi pour en faire
+l'idole de ses soldats. On se souvient de l'obéissance
+qu'ils lui avaient montrée en 1788, dans
+une action engagée entre eux et le peuple de Paris,
dans la rue Saint-Dominique. Nous n'ignorons
<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
-pas les changemens qu'une année avait opérés
-dans l'opinion, même parmi les soldats: mais,
-malgré ces changemens si rapides, nous avons lieu
+pas les changemens qu'une année avait opérés
+dans l'opinion, même parmi les soldats: mais,
+malgré ces changemens si rapides, nous avons lieu
de douter que l'influence des dispositions nouvelles
-se fût étendue jusqu'aux gardes-françaises,
-s'ils eussent continué d'être commandés par le
-maréchal de Biron. Leur patriotisme, dans la
-crise de 1789, l'eût-il emporté sur leur affection
-pour leur général?...... Bénissons le ciel qui nous
-a épargné les hasards d'une pareille épreuve, en
+se fût étendue jusqu'aux gardes-françaises,
+s'ils eussent continué d'être commandés par le
+maréchal de Biron. Leur patriotisme, dans la
+crise de 1789, l'eût-il emporté sur leur affection
+pour leur général?...... Bénissons le ciel qui nous
+a épargné les hasards d'une pareille épreuve, en
disposant des jours de leur vieux commandant! Tel
-était leur attachement pour sa mémoire, qu'une
+était leur attachement pour sa mémoire, qu'une
des fautes les plus graves de leur nouveau colonel
-fut d'avoir fait ôter de leurs casernes le buste de
-son prédécesseur. C'était sans doute une grande
+fut d'avoir fait ôter de leurs casernes le buste de
+son prédécesseur. C'était sans doute une grande
imprudence, et ce ne fut pas la seule. Chaque jour
multipliait les plaintes qu'ils formaient contre
-lui; ils lui reprochaient à la fois une excessive dureté
-et une extrême avarice: deux défauts qui
-placent un chef entre la haine et le mépris. Différentes
-circonstances hâtaient le moment qui devait
-tourner en révolte ouverte leur ressentiment
-déjà si dangereux. On sait que, dans ce régiment,
-plusieurs soldats exerçaient dans la capitale des
-métiers et des professions qui les mettaient en
-communication immédiate avec les artisans et les
-journaliers de toute espèce. De là, des conversations
-sur les affaires publiques, dans un temps où
-tous les esprits étaient échauffés; de là, des rapports
+lui; ils lui reprochaient à la fois une excessive dureté
+et une extrême avarice: deux défauts qui
+placent un chef entre la haine et le mépris. Différentes
+circonstances hâtaient le moment qui devait
+tourner en révolte ouverte leur ressentiment
+déjà si dangereux. On sait que, dans ce régiment,
+plusieurs soldats exerçaient dans la capitale des
+métiers et des professions qui les mettaient en
+communication immédiate avec les artisans et les
+journaliers de toute espèce. De là, des conversations
+sur les affaires publiques, dans un temps où
+tous les esprits étaient échauffés; de là, des rapports
plus intimes avec le peuple, et en quelque
<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-sorte une communauté de ressentiment. Ils lisaient
-ou entendaient lire cette foule d'écrits, publiés
-tous les jours, où les torts du gouvernement,
-les projets absurdes et désastreux des ministres et
-de tous les hommes en place, étaient dénoncés
-au peuple dans un style grossièrement énergique,
-dont l'effet s'est plus d'une fois manifesté trop rapidement.
-Ces écrits étaient semés de ces maximes
+sorte une communauté de ressentiment. Ils lisaient
+ou entendaient lire cette foule d'écrits, publiés
+tous les jours, où les torts du gouvernement,
+les projets absurdes et désastreux des ministres et
+de tous les hommes en place, étaient dénoncés
+au peuple dans un style grossièrement énergique,
+dont l'effet s'est plus d'une fois manifesté trop rapidement.
+Ces écrits étaient semés de ces maximes
qu'on appelle philosophiques, et qui ne sont que
-le résultat du plus simple bon sens, puisque la
-plupart expriment des vérités incontestables, qui
-frappent par leur évidence, et que le c&oelig;ur saisit
+le résultat du plus simple bon sens, puisque la
+plupart expriment des vérités incontestables, qui
+frappent par leur évidence, et que le c&oelig;ur saisit
avidement. On portait, jusques dans les casernes,
-ces écrits, qui répandaient parmi les soldats les
-idées, les rumeurs et les agitations de la capitale.
-Des libéralités, accompagnées de promesses, donnaient
-du poids parmi eux à cette nouvelle doctrine;
+ces écrits, qui répandaient parmi les soldats les
+idées, les rumeurs et les agitations de la capitale.
+Des libéralités, accompagnées de promesses, donnaient
+du poids parmi eux à cette nouvelle doctrine;
et l'accueil, quelquefois fraternel, qu'ils
-recevaient des citoyens les plus aisés, formait un
+recevaient des citoyens les plus aisés, formait un
contraste saillant avec la rudesse dont les agens
-du despotisme usaient à l'égard de ses soutiens.
-On aigrissait encore leur mécontentement contre
-leur colonel, qui, à ce titre seul, était très-odieux
+du despotisme usaient à l'égard de ses soutiens.
+On aigrissait encore leur mécontentement contre
+leur colonel, qui, à ce titre seul, était très-odieux
au peuple. On le supposait complice des mesures
prises avec les ministres contre Paris; et l'opposition
-révoltante de cette conduite et de ses devoirs
-comme député à l'assemblée nationale, redoublait
+révoltante de cette conduite et de ses devoirs
+comme député à l'assemblée nationale, redoublait
l'indignation populaire: plus d'une fois il en avait
-évité l'effet, lorsqu'il courut enfin le risque d'en
-être la victime.</p>
+évité l'effet, lorsqu'il courut enfin le risque d'en
+être la victime.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-Le dimanche 12 juillet 1789, jour où commença
-l'insurrection, M. du Châtelet fut reconnu et
-poursuivi par le peuple. Où croit-on qu'il alla
-chercher un refuge? Au dépôt même de ses soldats,
-sur le boulevard de la Chaussée-d'Antin. Il
-les crut capables d'un sentiment généreux; et il
+Le dimanche 12 juillet 1789, jour où commença
+l'insurrection, M. du Châtelet fut reconnu et
+poursuivi par le peuple. Où croit-on qu'il alla
+chercher un refuge? Au dépôt même de ses soldats,
+sur le boulevard de la Chaussée-d'Antin. Il
+les crut capables d'un sentiment généreux; et il
ne se trompa point. Berbet, l'un d'eux, de la
compagnie de Gaillac, le couvre de son corps et
en quelque sorte de son courage; il presse, il
conjure les grenadiers et soldats du poste de sauver
leur colonel; dit que, s'il est coupable, c'est
-aux lois à le punir, et non pas au peuple. Il y a,
-dans l'expression des sentimens honnêtes, une influence
+aux lois à le punir, et non pas au peuple. Il y a,
+dans l'expression des sentimens honnêtes, une influence
rapide et contagieuse qui saisit toutes les
-âmes nobles. Tous oublient leurs ressentimens. Ils
-se réunissent, l'entourent, le conduisent en sûreté
-au quartier-général, hôtel de Richelieu, et le
-mettent à l'abri d'une vengeance populaire, qui
-s'exerçait principalement pour eux. Ce ne fut pas
-la seule occasion qu'eurent les gardes-françaises
-d'arracher leur colonel à la fureur publique. Ce
-même général, en passant le bac des Invalides,
-fut près d'être jeté dans la Seine, par le peuple
+âmes nobles. Tous oublient leurs ressentimens. Ils
+se réunissent, l'entourent, le conduisent en sûreté
+au quartier-général, hôtel de Richelieu, et le
+mettent à l'abri d'une vengeance populaire, qui
+s'exerçait principalement pour eux. Ce ne fut pas
+la seule occasion qu'eurent les gardes-françaises
+d'arracher leur colonel à la fureur publique. Ce
+même général, en passant le bac des Invalides,
+fut près d'être jeté dans la Seine, par le peuple
qui remplissait la barque et qui le reconnut. Ce
-furent encore ces soldats si cruellement maltraités,
-qui le sauvèrent. Le c&oelig;ur se complaît dans le
-récit de ces actions qui honorent l'humanité. Plût
-au ciel que les généreux sentimens des gardes-françaises
-eussent dès lors été accompagnés des
-idées saines qui ne peuvent être que l'ouvrage du
+furent encore ces soldats si cruellement maltraités,
+qui le sauvèrent. Le c&oelig;ur se complaît dans le
+récit de ces actions qui honorent l'humanité. Plût
+au ciel que les généreux sentimens des gardes-françaises
+eussent dès lors été accompagnés des
+idées saines qui ne peuvent être que l'ouvrage du
<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
-temps et de la liberté! On n'aurait point à joindre
-à ces justes éloges des regrets non moins justes:
-on n'aurait point à reprocher aux gardes-françaises
-les inquiétudes qu'ils ont données à la liberté
-naissante, après l'avoir assurée par leur
-courage: ils n'auraient pas envié à leurs concitoyens,
-à leurs frères, vainqueurs de la Bastille,
-le modeste honneur dû à ceux qui les avaient aidés
-à renverser cette forteresse du despotisme.
-Braves gardes-françaises, l'empreinte d'une couronne
-murale, tracée dans une broderie au bras
-de vos concitoyens qui, sans être guerriers de
-profession, se sont montrés intrépides comme
-vous, dignes de combattre auprès de vous, n'eût
-fait que rehausser l'éclat de la médaille d'or dont
-vous êtes décorés. Mais vous avez eu le triste
-avantage de l'emporter dans ces odieux débats si
-effrayans pour la patrie. L'assemblée nationale
-s'est vue, pour la première fois, contrainte de déroger
-à l'un de ses décrets, jusqu'alors immuables.
-C'est vous, qui, opposant à la puissance des lois
-la puissance de l'épée, l'avez forcée à recevoir,
-comme une offrande généreuse, comme un nouveau
+temps et de la liberté! On n'aurait point à joindre
+à ces justes éloges des regrets non moins justes:
+on n'aurait point à reprocher aux gardes-françaises
+les inquiétudes qu'ils ont données à la liberté
+naissante, après l'avoir assurée par leur
+courage: ils n'auraient pas envié à leurs concitoyens,
+à leurs frères, vainqueurs de la Bastille,
+le modeste honneur dû à ceux qui les avaient aidés
+à renverser cette forteresse du despotisme.
+Braves gardes-françaises, l'empreinte d'une couronne
+murale, tracée dans une broderie au bras
+de vos concitoyens qui, sans être guerriers de
+profession, se sont montrés intrépides comme
+vous, dignes de combattre auprès de vous, n'eût
+fait que rehausser l'éclat de la médaille d'or dont
+vous êtes décorés. Mais vous avez eu le triste
+avantage de l'emporter dans ces odieux débats si
+effrayans pour la patrie. L'assemblée nationale
+s'est vue, pour la première fois, contrainte de déroger
+à l'un de ses décrets, jusqu'alors immuables.
+C'est vous, qui, opposant à la puissance des lois
+la puissance de l'épée, l'avez forcée à recevoir,
+comme une offrande généreuse, comme un nouveau
don patriotique, le sacrifice que les vainqueurs
de la Bastille firent de leur v&oelig;u le plus
-ardent. Ne reprochons point à nos législateurs
-une prudence nécessaire, qui a sauvé à la capitale
-des scènes de sang, et arraché à nos ennemis une
-de leurs cruelles espérances. L'assemblée nationale
-voulut voir dans la conduite des gardes-françaises,
+ardent. Ne reprochons point à nos législateurs
+une prudence nécessaire, qui a sauvé à la capitale
+des scènes de sang, et arraché à nos ennemis une
+de leurs cruelles espérances. L'assemblée nationale
+voulut voir dans la conduite des gardes-françaises,
<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-non pas une violence de prétoriens, ni
-une révolte de janissaires, comme le souhaitaient
-nos ennemis, mais un égarement passager
-d'hommes livrés entièrement à des idées militaires,
-étrangers aux idées civiques, et privés des
+non pas une violence de prétoriens, ni
+une révolte de janissaires, comme le souhaitaient
+nos ennemis, mais un égarement passager
+d'hommes livrés entièrement à des idées militaires,
+étrangers aux idées civiques, et privés des
instructions que la constitution seule peut faire
-passer jusqu'à eux. Nous terminerons cet article
-par le récit d'un fait jusqu'ici peu connu, et qui
-montre à-la-fois leur loyauté, leur inconséquence,
-leur grandeur d'âme, et une indiscipline qui pouvait
+passer jusqu'à eux. Nous terminerons cet article
+par le récit d'un fait jusqu'ici peu connu, et qui
+montre à-la-fois leur loyauté, leur inconséquence,
+leur grandeur d'âme, et une indiscipline qui pouvait
devenir funeste, sans le courage, le sang froid
-et le sage héroïsme du général la Fayette. Après
-avoir obtenu du roi la permission de s'enrôler
+et le sage héroïsme du général la Fayette. Après
+avoir obtenu du roi la permission de s'enrôler
dans la garde nationale parisienne, il leur prend
fantaisie d'avoir des cartouches de leur ancien
major. Ils se portent de nuit, au nombre d'environ
-deux mille, à l'hôtel de M. de Mathan et dans
+deux mille, à l'hôtel de M. de Mathan et dans
les rues adjacentes. Cet officier, plein de sens et de
-mérite, leur représente que, maintenant qu'ils
-sont, de l'agrément du roi, à la ville de Paris,
-s'ils veulent des cartouches de congé, c'est au
-commandant la Fayette à leur en donner, comme
-leur général. Les têtes s'échauffent, la fermentation
-s'accroît et devient effrayante. Cinquante
-sont détachés pour aller chercher, à l'instant
-même, à trois heures du matin, le général la
+mérite, leur représente que, maintenant qu'ils
+sont, de l'agrément du roi, à la ville de Paris,
+s'ils veulent des cartouches de congé, c'est au
+commandant la Fayette à leur en donner, comme
+leur général. Les têtes s'échauffent, la fermentation
+s'accroît et devient effrayante. Cinquante
+sont détachés pour aller chercher, à l'instant
+même, à trois heures du matin, le général la
Fayette. Pendant qu'ils y courent, on dispose des
-canons, on s'échauffe mutuellement par des menaces,
-par des propos injurieux contre lui. Le détachement
-arrive à l'hôtel du commandant, et lui
+canons, on s'échauffe mutuellement par des menaces,
+par des propos injurieux contre lui. Le détachement
+arrive à l'hôtel du commandant, et lui
<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-déclare ce dont il s'agit. «Soldats, répond-il, allez
-dire à vos camarades que je vais y aller tout à
-l'heure et tout seul.» La réponse vole: on n'y croit
-pas; on s'obstine à penser que si le général se porte
+déclare ce dont il s'agit. «Soldats, répond-il, allez
+dire à vos camarades que je vais y aller tout à
+l'heure et tout seul.» La réponse vole: on n'y croit
+pas; on s'obstine à penser que si le général se porte
vers eux, il va y venir en forces. Il s'habille, il
-monte à cheval; il arrive tranquillement seul au
+monte à cheval; il arrive tranquillement seul au
milieu de cette troupe de furieux, confondus de
-son calme intrépide. A cet aspect inattendu, ils
-se taisent. Il parle..... «Me voilà seul; osez! Que
-ceux qui ne veulent pas servir la liberté prennent
+son calme intrépide. A cet aspect inattendu, ils
+se taisent. Il parle..... «Me voilà seul; osez! Que
+ceux qui ne veulent pas servir la liberté prennent
des cartouches de M. de Mathan; ils appartiennent
-à l'ancien régime: que ceux qui, fidèles
-à la patrie, veulent des congés pour un
+à l'ancien régime: que ceux qui, fidèles
+à la patrie, veulent des congés pour un
temps et revenir ensuite sous les drapeaux de la
-révolution, se présentent à huit heures à l'hôtel-de-ville;
-ils en auront de moi. Adieu.» C'est un
+révolution, se présentent à huit heures à l'hôtel-de-ville;
+ils en auront de moi. Adieu.» C'est un
brave homme!..... Les applaudissemens partent,
-se communiquent; tous les c&oelig;urs sont à lui. Le
-général s'en retourne comblé d'éloges, et eux-mêmes
-se retirent en paix. L'idée d'un grand courage
-ne pouvait manquer de saisir les gardes-françaises;
-et dès-lors les voilà rendus à eux-mêmes
-et à la patrie.</p>
+se communiquent; tous les c&oelig;urs sont à lui. Le
+général s'en retourne comblé d'éloges, et eux-mêmes
+se retirent en paix. L'idée d'un grand courage
+ne pouvait manquer de saisir les gardes-françaises;
+et dès-lors les voilà rendus à eux-mêmes
+et à la patrie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span></p>
-<h3>SEPTIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>SEPTIÈME TABLEAU.</h3>
<p class="centerh">Le prince de Lambesc entrant aux Tuileries par le Pont-Tournant,
le 12 juillet 1789.</p>
-<p>On s'étonnera peu sans doute que ce même jour
-du 12 juillet ait produit, à la fois et presque à la
-même heure, plusieurs de ces scènes imposantes
+<p>On s'étonnera peu sans doute que ce même jour
+du 12 juillet ait produit, à la fois et presque à la
+même heure, plusieurs de ces scènes imposantes
ou terribles, que la peinture et l'histoire s'empressent
-également de transmettre à la postérité.
+également de transmettre à la postérité.
Rien ne prouve mieux qu'il existait, entre toutes
les classes de citoyens, un ordre de sentimens
-communs à tous, auxquels se ralliaient alors les
-habitans de cette grande ville, divisés depuis par
-la différence des opinions et des intérêts.</p>
+communs à tous, auxquels se ralliaient alors les
+habitans de cette grande ville, divisés depuis par
+la différence des opinions et des intérêts.</p>
<p>Nous avons vu cette nombreuse portion du
peuple qui accompagnait les bustes de MM. Necker
-et d'Orléans se partager en trois files, dont l'une
-se précipita dans les Tuileries par le Pont-Tournant;
+et d'Orléans se partager en trois files, dont l'une
+se précipita dans les Tuileries par le Pont-Tournant;
ceux qui la composaient y furent poursuivis
-par un fort détachement de Royal-Allemand,
-que commandait le prince de Lambesc, alors à la
-tête de sa troupe. C'était le dimanche, un jour où
+par un fort détachement de Royal-Allemand,
+que commandait le prince de Lambesc, alors à la
+tête de sa troupe. C'était le dimanche, un jour où
les promenades publiques sont remplies de
-monde. Le voisinage des Champs-Élysées, la curiosité
-même d'être à portée de voir les man&oelig;uvres
+monde. Le voisinage des Champs-Élysées, la curiosité
+même d'être à portée de voir les man&oelig;uvres
des troupes qui alarmaient la capitale,
<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-avaient attiré dans les Tuileries une affluence de
+avaient attiré dans les Tuileries une affluence de
monde plus grande que de coutume. Qu'on se
figure le tumulte, l'effroi, la surprise de ces citoyens
paisibles, voyant accourir, avec les signes
de la terreur, une foule d'hommes qui cherchaient
-un asile dans le jardin; et, sur leurs pas, se précipitant
-après eux une troupe de cavalerie, les
-poursuivant, les frappant à coups de sabres,
+un asile dans le jardin; et, sur leurs pas, se précipitant
+après eux une troupe de cavalerie, les
+poursuivant, les frappant à coups de sabres,
renversant et foulant ceux qui se trouvaient sur
-leur chemin. Dans ce désordre, on distinguait le
-féroce prince de Lambesc, qui, le sabre nu,
-blessa un vieillard à qui l'âge ne permit pas de
-fuir assez promptement. Cependant, après le
-premier instant de terreur, ceux qui, plus près
+leur chemin. Dans ce désordre, on distinguait le
+féroce prince de Lambesc, qui, le sabre nu,
+blessa un vieillard à qui l'âge ne permit pas de
+fuir assez promptement. Cependant, après le
+premier instant de terreur, ceux qui, plus près
du Pont-Tournant et des terrasses voisines, avaient
vu les cavaliers de Royal-Allemand s'engager dans
-le jardin, s'animent tout-à-coup d'une fureur
-égale au péril qu'ils ont couru. Le grand nombre
-de chaises dont le jardin était rempli, devient,
-pour les citoyens désarmés, une arme de défense.
-Les uns s'en couvrent pour être à l'abri des coups
+le jardin, s'animent tout-à-coup d'une fureur
+égale au péril qu'ils ont couru. Le grand nombre
+de chaises dont le jardin était rempli, devient,
+pour les citoyens désarmés, une arme de défense.
+Les uns s'en couvrent pour être à l'abri des coups
qu'on dirige sur eux: d'autres les lancent sur les
soldats du haut des terrasses qui couronnent le
-fer à cheval. Ces chaises, semées et accumulées vis-à-vis
+fer à cheval. Ces chaises, semées et accumulées vis-à-vis
le Pont-Tournant, deviennent un obstacle
-au retour des cavaliers: ils s'en apperçoivent, et
-eux-mêmes craignent d'être enfermés parmi des
-ennemis sans armes. Déjà l'on essayait de tourner
+au retour des cavaliers: ils s'en apperçoivent, et
+eux-mêmes craignent d'être enfermés parmi des
+ennemis sans armes. Déjà l'on essayait de tourner
le Pont, lorsque les cavaliers, revenus sur leurs
-pas, écartent la foule, et, regagnant les Champs-Élysées,
+pas, écartent la foule, et, regagnant les Champs-Élysées,
<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-retournent au galop dans l'enceinte destinée
-à leur rassemblement.</p>
+retournent au galop dans l'enceinte destinée
+à leur rassemblement.</p>
<p>La nouvelle de cette irruption d'une troupe
-étrangère dans un lieu consacré à des promenades
-paisibles, se répand aussitôt dans Paris: l'effet
+étrangère dans un lieu consacré à des promenades
+paisibles, se répand aussitôt dans Paris: l'effet
qu'elle y produisit ne fut point la terreur,
-mais une indignation générale, un vrai soulèvement.
+mais une indignation générale, un vrai soulèvement.
Chaque citoyen croit qu'on va l'attaquer
-dans ses foyers, et se tient prêt à les défendre.
-Des époux, des pères, des parens, alarmés
+dans ses foyers, et se tient prêt à les défendre.
+Des époux, des pères, des parens, alarmés
pour leurs femmes, leurs enfans et leurs proches,
-qui, dans ce jour de délassement, étaient allés
+qui, dans ce jour de délassement, étaient allés
ou du moins avaient pu aller dans ce jardin
-et périr dans un danger si imprévu, redoublèrent
-de haine pour un ministère qui se permettait
+et périr dans un danger si imprévu, redoublèrent
+de haine pour un ministère qui se permettait
de pareils attentats; car, en ce moment,
c'est aux ministres autant qu'au prince de Lambesc
-qu'on imputait cette violence insensée. Ce fut
+qu'on imputait cette violence insensée. Ce fut
elle qui poussa des hommes, jusqu'alors timides,
-à prendre parti contre le gouvernement. Tel bourgeois
-de Paris qui la veille eût frémi peut-être de
-cette seule idée et l'eût rejetée avec effroi, devint
-un ennemi mortel du ministère et de la cour. C'est
-ainsi que cette atrocité absurde du prince de
+à prendre parti contre le gouvernement. Tel bourgeois
+de Paris qui la veille eût frémi peut-être de
+cette seule idée et l'eût rejetée avec effroi, devint
+un ennemi mortel du ministère et de la cour. C'est
+ainsi que cette atrocité absurde du prince de
Lambesc a servi puissamment la cause publique.
-La précipitation, en forçant les citoyens à se mettre
-sur la défensive, en même temps qu'elle décelait
-les projets de la cour, les dérangea et les fit
-échouer par la terreur qu'excitèrent, parmi les
-ministres, la promptitude et l'unanimité de l'insurrection.
+La précipitation, en forçant les citoyens à se mettre
+sur la défensive, en même temps qu'elle décelait
+les projets de la cour, les dérangea et les fit
+échouer par la terreur qu'excitèrent, parmi les
+ministres, la promptitude et l'unanimité de l'insurrection.
<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-En effet, si le prince de Lambesc, fidèle
-aux ordres que sans doute il avait reçus,
-se fût contenté de dissiper la foule de ceux qui
-suivaient les bustes de MM. d'Orléans et Necker,
-il eût paru n'avoir fait que son devoir en réprimant
-un désordre et des attroupemens nouveaux,
-dangereux pour la tranquillité publique. C'est
-ainsi qu'en aurait jugé du moins cette classe toujours
-nombreuse d'hommes imprévoyans et timides
-qui, dans leur simplicité de citadins, sont
-bien loin de soupçonner les perfides complots
-qui se trament autour des rois. Peut-être, sans
-l'effervescence subite et universelle occasionnée
-par l'incursion du prince de Lambesc, le ministère
+En effet, si le prince de Lambesc, fidèle
+aux ordres que sans doute il avait reçus,
+se fût contenté de dissiper la foule de ceux qui
+suivaient les bustes de MM. d'Orléans et Necker,
+il eût paru n'avoir fait que son devoir en réprimant
+un désordre et des attroupemens nouveaux,
+dangereux pour la tranquillité publique. C'est
+ainsi qu'en aurait jugé du moins cette classe toujours
+nombreuse d'hommes imprévoyans et timides
+qui, dans leur simplicité de citadins, sont
+bien loin de soupçonner les perfides complots
+qui se trament autour des rois. Peut-être, sans
+l'effervescence subite et universelle occasionnée
+par l'incursion du prince de Lambesc, le ministère
aurait pu, dans les deux jours suivans, assurer
-le succès des mesures déjà préparées contre
+le succès des mesures déjà préparées contre
la capitale: il ne s'agissait que de la tenir quelque
-temps dans cet état intermédiaire entre l'espérance
-et la crainte, qui laisse les inquiétudes, sans
+temps dans cet état intermédiaire entre l'espérance
+et la crainte, qui laisse les inquiétudes, sans
permettre les partis violens. C'est l'effet que les
-ministres attendaient d'une proclamation affichée
-partout, dans laquelle ils présentaient l'arrivée
-des troupes royales comme une précaution de
-prudence nécessaire au maintien de l'ordre, un
+ministres attendaient d'une proclamation affichée
+partout, dans laquelle ils présentaient l'arrivée
+des troupes royales comme une précaution de
+prudence nécessaire au maintien de l'ordre, un
secours contre les brigands. La proclamation n'ajoutait
-pas que les brigands avaient été soudoyés
-par les ministres même, pour occasionner ces désordres,
-et leur fournir un prétexte d'appeler des
-régimens autour de Paris et de l'assemblée nationale,
-qu'on parlait de transférer à Soissons ou à
+pas que les brigands avaient été soudoyés
+par les ministres même, pour occasionner ces désordres,
+et leur fournir un prétexte d'appeler des
+régimens autour de Paris et de l'assemblée nationale,
+qu'on parlait de transférer à Soissons ou à
<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
Noyon. L'invasion des Tuileries dans un pareil
-moment décréditait la proclamation des ministres;
+moment décréditait la proclamation des ministres;
et ce fut un service que le colonel de Royal-Allemand
-rendit alors à la révolution.</p>
+rendit alors à la révolution.</p>
-<p>Il lui en avait déjà rendu un précédemment, le
-samedi 11. L'insubordination des gardes-françaises
+<p>Il lui en avait déjà rendu un précédemment, le
+samedi 11. L'insubordination des gardes-françaises
alarmait les chefs des autres corps: le prince
-de Lambesc surtout avait redoublé de sévérité à
-l'égard de son régiment, alors cantonné à la
-Meute. Une consigne rigide défendait qu'aucun
-soldat des gardes-françaises entrât dans le camp,
-sous quelque prétexte que ce fût. Deux grenadiers
-de ce régiment suspect, ignorant la consigne, se présentèrent,
+de Lambesc surtout avait redoublé de sévérité à
+l'égard de son régiment, alors cantonné à la
+Meute. Une consigne rigide défendait qu'aucun
+soldat des gardes-françaises entrât dans le camp,
+sous quelque prétexte que ce fût. Deux grenadiers
+de ce régiment suspect, ignorant la consigne, se présentèrent,
pour voir quelques soldats leurs compatriotes.
On ne voulut point les laisser entrer. La
-sentinelle les menaça de tirer sur eux. Là, devait
-finir la scène, et la discipline militaire était satisfaite.
+sentinelle les menaça de tirer sur eux. Là, devait
+finir la scène, et la discipline militaire était satisfaite.
Mais le prince de Lambesc survint; et se
-livrant à l'emportement de son caractère, il mêla
-à ses grossières imprécations la menace de leur
+livrant à l'emportement de son caractère, il mêla
+à ses grossières imprécations la menace de leur
faire donner cinquante coups de plat de sabre.
-Ceux-ci, de retour dans leurs casernes, ne manquèrent
-pas de raconter à leurs camarades les
-détails de cet accueil. Tous s'associaient au ressentiment
+Ceux-ci, de retour dans leurs casernes, ne manquèrent
+pas de raconter à leurs camarades les
+détails de cet accueil. Tous s'associaient au ressentiment
de leurs compagnons; et de la haine
-pour le colonel français, on passait à la colère
-contre un régiment étranger. Les soldats de
-Royal-Allemand en recueillirent les fruits dès le
-lendemain, quoique leur seul tort fût d'obéir aux
-ordres d'un commandant qu'ils détestaient, et que
+pour le colonel français, on passait à la colère
+contre un régiment étranger. Les soldats de
+Royal-Allemand en recueillirent les fruits dès le
+lendemain, quoique leur seul tort fût d'obéir aux
+ordres d'un commandant qu'ils détestaient, et que
<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-même ils maltraitèrent, dit-on, dans sa fuite<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.
-Mais revenons à cette après-midi du 12 juillet,
-dont l'époque sera si fameuse dans l'histoire de
-la révolution. Tandis que M. de Lambesc était
-occupé d'un côté, d'autres troupes étrangères,
-postées en différens faubourgs, firent aussi quelques
-incursions dans les rues voisines, et contribuèrent
-à augmenter la fermentation. Les citoyens
-de ces quartiers éloignés des Tuileries, crurent
-tous avoir couru le même péril que ceux qui
-s'étaient promenés dans ce jardin. Dès le soir
-même de cette journée mémorable, l'indignation
-contre les soldats étrangers fut générale: il semblait
-qu'ils eussent cessé d'être des troupes royales;
+même ils maltraitèrent, dit-on, dans sa fuite<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.
+Mais revenons à cette après-midi du 12 juillet,
+dont l'époque sera si fameuse dans l'histoire de
+la révolution. Tandis que M. de Lambesc était
+occupé d'un côté, d'autres troupes étrangères,
+postées en différens faubourgs, firent aussi quelques
+incursions dans les rues voisines, et contribuèrent
+à augmenter la fermentation. Les citoyens
+de ces quartiers éloignés des Tuileries, crurent
+tous avoir couru le même péril que ceux qui
+s'étaient promenés dans ce jardin. Dès le soir
+même de cette journée mémorable, l'indignation
+contre les soldats étrangers fut générale: il semblait
+qu'ils eussent cessé d'être des troupes royales;
on ne voyait plus en eux que des ennemis et des
Allemands. On paraissait au contraire ne voir que
-des amis dans les soldats français; le peuple
-pressentait, comme le disait en ce même temps
-un orateur célèbre, qu'ils oublieraient un moment
-leur qualité de soldats pour se souvenir
-qu'ils étaient hommes. C'est ce que craignait le
-despotisme, malgré son aveuglement; et voilà
-pourquoi il s'était environné de troupes étrangères.
-Trois régimens suisses étaient campés au
+des amis dans les soldats français; le peuple
+pressentait, comme le disait en ce même temps
+un orateur célèbre, qu'ils oublieraient un moment
+leur qualité de soldats pour se souvenir
+qu'ils étaient hommes. C'est ce que craignait le
+despotisme, malgré son aveuglement; et voilà
+pourquoi il s'était environné de troupes étrangères.
+Trois régimens suisses étaient campés au
<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
-Champ-de-Mars, Salis-Samade, Diesbach et Châteauvieux;
-ce même Châteauvieux qui trompa
-l'espérance des ministres et des chefs, en prenant
-parti pour la révolution; crime impardonnable
-à leurs yeux, crime qui long-temps après, dans
-l'affaire de Nancy, attira sur ce régiment la vengeance
-d'un homme que nul Français ne nommera
-plus sans horreur, le perfide de Bouillé.</p>
-
-<p>A Sèvres et à Meudon, se trouvaient ceux d'Helmstadt
-et de Royal-Pologne. Trois autres régimens
-étaient prêts à marcher vers la porte d'Enfer. C'étaient
+Champ-de-Mars, Salis-Samade, Diesbach et Châteauvieux;
+ce même Châteauvieux qui trompa
+l'espérance des ministres et des chefs, en prenant
+parti pour la révolution; crime impardonnable
+à leurs yeux, crime qui long-temps après, dans
+l'affaire de Nancy, attira sur ce régiment la vengeance
+d'un homme que nul Français ne nommera
+plus sans horreur, le perfide de Bouillé.</p>
+
+<p>A Sèvres et à Meudon, se trouvaient ceux d'Helmstadt
+et de Royal-Pologne. Trois autres régimens
+étaient prêts à marcher vers la porte d'Enfer. C'étaient
encore des Allemands.</p>
<p>C'est alors que se montra, dans toute son horreur,
-aux yeux des Français, ce vieux secret des
+aux yeux des Français, ce vieux secret des
cours, ce moyen d'opprimer une nation par des
-étrangers que cette nation paie pour sa défense.
+étrangers que cette nation paie pour sa défense.
En tout pays et en tout temps, le premier pas
-vers la liberté devrait être la suppression de
-cet abus révoltant: mais, par malheur, il ne
-peut être détruit que quand la liberté commence
-à s'établir, comme il ne commence à s'établir (du
-moins pour l'ordinaire), que lorsque la liberté
-chancèle ou quand elle n'existe plus. Elle n'existait
+vers la liberté devrait être la suppression de
+cet abus révoltant: mais, par malheur, il ne
+peut être détruit que quand la liberté commence
+à s'établir, comme il ne commence à s'établir (du
+moins pour l'ordinaire), que lorsque la liberté
+chancèle ou quand elle n'existe plus. Elle n'existait
plus sous Louis <span class="smcap">XI</span>, qui le premier appela en
-France ces étrangers mercenaires, empressés à
-trafiquer de leur sang, à le répandre (s'il le faut)
+France ces étrangers mercenaires, empressés à
+trafiquer de leur sang, à le répandre (s'il le faut)
au-dedans du royaume comme au-dehors, sur
-l'ordre de celui qui les soudoie. Bientôt cet instrument
-de la tyrannie devint un faste du trône.
-Les cours se remplirent de soldats étrangers,
+l'ordre de celui qui les soudoie. Bientôt cet instrument
+de la tyrannie devint un faste du trône.
+Les cours se remplirent de soldats étrangers,
<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-comme si le monarque était en guerre avec son
+comme si le monarque était en guerre avec son
peuple. Partout les rois se sont trop souvent, il
-est vrai, montrés les ennemis des nations qu'ils
-gouvernaient: mais cette vérité cruelle, ne devaient-ils
-pas la cacher avec soin, plutôt que de
-l'annoncer, de la publier eux-mêmes, de la rendre,
+est vrai, montrés les ennemis des nations qu'ils
+gouvernaient: mais cette vérité cruelle, ne devaient-ils
+pas la cacher avec soin, plutôt que de
+l'annoncer, de la publier eux-mêmes, de la rendre,
en quelque sorte, visible aux yeux les moins
-éclairés, en ne s'offrant aux regards qu'avec l'appareil
-d'une force armée, et surtout d'une force
-étrangère, entourés d'hommes indifférens au
+éclairés, en ne s'offrant aux regards qu'avec l'appareil
+d'une force armée, et surtout d'une force
+étrangère, entourés d'hommes indifférens au
bien, au mal de leur empire, sans patrie, sans
affection locale, insensibles comme l'acier qui les
couvre et comme le fer dont ils menacent les
-citoyens? Ah! si cette pompe féroce est odieuse
-et déplacée partout, combien ne l'est-elle pas
-davantage chez un peuple de tout temps célèbre
+citoyens? Ah! si cette pompe féroce est odieuse
+et déplacée partout, combien ne l'est-elle pas
+davantage chez un peuple de tout temps célèbre
par son amour pour ses rois!</p>
-<p>Ces réflexions sur les troupes étrangères, soit
-dans l'armée, soit auprès de la personne de nos
+<p>Ces réflexions sur les troupes étrangères, soit
+dans l'armée, soit auprès de la personne de nos
rois, ne peuvent s'appliquer rigoureusement aux
-Suisses, qui, par une singularité remarquable,
-née de leur constitution politique, conservent le
-goût de la liberté, en vendant leurs services militaires
-aux despotes. Leur conduite dans la révolution
-a prouvé qu'en se croyant engagés au service
-du roi, ils ne se regardaient pas comme étrangers
-à la nation. Fidèles à la discipline, ils ont
-prévenu des désordres, sans se montrer disposés
-à répandre le sang français. Cette sagesse semble
-les naturaliser en France; et peut-être, avec le
+Suisses, qui, par une singularité remarquable,
+née de leur constitution politique, conservent le
+goût de la liberté, en vendant leurs services militaires
+aux despotes. Leur conduite dans la révolution
+a prouvé qu'en se croyant engagés au service
+du roi, ils ne se regardaient pas comme étrangers
+à la nation. Fidèles à la discipline, ils ont
+prévenu des désordres, sans se montrer disposés
+à répandre le sang français. Cette sagesse semble
+les naturaliser en France; et peut-être, avec le
<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
-temps, y prendront-ils ces idées de liberté politique
-qui déjà inquiètent les dépositaires du pouvoir
-dans les cantons où règne l'aristocratie. Sans
+temps, y prendront-ils ces idées de liberté politique
+qui déjà inquiètent les dépositaires du pouvoir
+dans les cantons où règne l'aristocratie. Sans
doute que, dans ces cantons, ceux qui gouvernent
auraient voulu que les Suisses au service de France
-eussent cru n'être qu'au service du roi, et qu'ils
-eussent obéi fidèlement aux ordres du despotisme:
-mais cette imprudence, qu'eût-elle produit
+eussent cru n'être qu'au service du roi, et qu'ils
+eussent obéi fidèlement aux ordres du despotisme:
+mais cette imprudence, qu'eût-elle produit
qu'une inutile effusion de sang et la destruction
-de ceux qui s'en seraient souillés? Telle est, depuis
-cette époque, la propagation des idées libres,
-que peut-être les aristocraties helvétiques redoutent,
-pour leurs sujets établis en France, la
-communication de ces idées qu'ils pourraient
+de ceux qui s'en seraient souillés? Telle est, depuis
+cette époque, la propagation des idées libres,
+que peut-être les aristocraties helvétiques redoutent,
+pour leurs sujets établis en France, la
+communication de ces idées qu'ils pourraient
reporter dans leur patrie; il est probable qu'elles
s'empresseront moins d'exposer leurs compatriotes
-à la contagion qu'elles redoutent. Elles
-aimeront mieux les vendre à des despotes chez
-lesquels les Suisses sont moins exposés à <em>se corrompre</em>,
-que dans un pays entièrement libre
+à la contagion qu'elles redoutent. Elles
+aimeront mieux les vendre à des despotes chez
+lesquels les Suisses sont moins exposés à <em>se corrompre</em>,
+que dans un pays entièrement libre
comme la France, qui peut leur apprendre que,
dans les cantons aristocratiques, ils ne jouissent
-que d'une liberté trop incomplète.</p>
+que d'une liberté trop incomplète.</p>
-<p>Quant aux autres corps de troupes étrangères
-au service de France, un décret de l'assemblée
-nationale les a depuis peu incorporés dans l'armée
-française; et cette mesure provisoire annonce
-et présage le moment où la liberté n'admettra
-que ses enfans et ses amis parmi ses défenseurs
-armés.</p>
+<p>Quant aux autres corps de troupes étrangères
+au service de France, un décret de l'assemblée
+nationale les a depuis peu incorporés dans l'armée
+française; et cette mesure provisoire annonce
+et présage le moment où la liberté n'admettra
+que ses enfans et ses amis parmi ses défenseurs
+armés.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-Français, vous êtes libres; vous avez conquis
-la liberté sur les ennemis du dedans; vous seuls
-la défendrez avec courage contre les ennemis du
-dehors. On vous vante la discipline des armées
-étrangères, on s'en fait un titre pour vous engager
-à conserver dans la vôtre des régimens étrangers;
+Français, vous êtes libres; vous avez conquis
+la liberté sur les ennemis du dedans; vous seuls
+la défendrez avec courage contre les ennemis du
+dehors. On vous vante la discipline des armées
+étrangères, on s'en fait un titre pour vous engager
+à conserver dans la vôtre des régimens étrangers;
eh bien! imitez-la cette discipline, surpassez-la,
-s'il se peut: mais croyez que votre liberté,
-votre patrie, ne seront bien défendues que par
-vous. Défiez-vous de tous ces argumens répétés
-par le despotisme; éclairez-vous, armez-vous,
-soyez fidèles à votre devise; à ce prix, vous vous
-passerez des étrangers; et le temps approche où
-les étrangers souhaiteront de devenir Français.</p>
+s'il se peut: mais croyez que votre liberté,
+votre patrie, ne seront bien défendues que par
+vous. Défiez-vous de tous ces argumens répétés
+par le despotisme; éclairez-vous, armez-vous,
+soyez fidèles à votre devise; à ce prix, vous vous
+passerez des étrangers; et le temps approche où
+les étrangers souhaiteront de devenir Français.</p>
-<h3>HUITIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>HUITIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Action des Gardes-Françaises contre Royal-Allemand,
-vis-à-vis le dépôt, Chaussée-d'Antin.</p>
+<p class="centerh">Action des Gardes-Françaises contre Royal-Allemand,
+vis-à-vis le dépôt, Chaussée-d'Antin.</p>
<p>Dans le trouble et les alarmes qu'inspirait aux
-ministres l'inquiétante disposition des troupes et
-surtout des gardes-françaises, on avait pris soin
-d'opposer à ceux-ci des rivaux redoutables; et
-c'était ce qui avait fait préférer le régiment de
+ministres l'inquiétante disposition des troupes et
+surtout des gardes-françaises, on avait pris soin
+d'opposer à ceux-ci des rivaux redoutables; et
+c'était ce qui avait fait préférer le régiment de
cavalerie Royal-Allemand, dont la tenue paraissait
excellente, que l'on croyait plein de bravoure
-et très-attaché à son colonel, M. de Lambesc,
+et très-attaché à son colonel, M. de Lambesc,
<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-dès long-temps odieux par une férocité grossière,
-excusée en partie sous l'apparence d'un zèle ardent
+dès long-temps odieux par une férocité grossière,
+excusée en partie sous l'apparence d'un zèle ardent
pour la discipline. Cet homme avait paru
-digne d'être un des principaux instrumens des
-projets ministériels. Nous venons de voir à quels
-excès il s'était porté contre le peuple, mot qui,
-pour lui et pour ses pareils, équivalait à celui
-de populace. Cette violence imprudente et prématurée,
-si heureuse par les désastres qu'elle prévint,
-produisit, dans cette même journée, des
-événemens utiles à la révolution. Cet assemblage
-de circonstances préparées pour elle comme par
-une providence bienfaisante, cette fatalité qui
-fit tourner à la ruine des oppresseurs toutes les
-mesures concertées pour le succès de leurs entreprises,
+digne d'être un des principaux instrumens des
+projets ministériels. Nous venons de voir à quels
+excès il s'était porté contre le peuple, mot qui,
+pour lui et pour ses pareils, équivalait à celui
+de populace. Cette violence imprudente et prématurée,
+si heureuse par les désastres qu'elle prévint,
+produisit, dans cette même journée, des
+événemens utiles à la révolution. Cet assemblage
+de circonstances préparées pour elle comme par
+une providence bienfaisante, cette fatalité qui
+fit tourner à la ruine des oppresseurs toutes les
+mesures concertées pour le succès de leurs entreprises,
tandis qu'au contraire les malheurs apparens
-et passagers du peuple, ses fautes même
-et celles de ses conducteurs, servirent au succès
-de sa cause; c'est le phénomène qui se reproduit
-le plus fréquemment dans l'histoire de la révolution:
-voilà ce qui la distingue de toutes les révolutions
-connues, soit qu'en effet ce caractère lui
+et passagers du peuple, ses fautes même
+et celles de ses conducteurs, servirent au succès
+de sa cause; c'est le phénomène qui se reproduit
+le plus fréquemment dans l'histoire de la révolution:
+voilà ce qui la distingue de toutes les révolutions
+connues, soit qu'en effet ce caractère lui
appartienne exclusivement, soit que les historiens
-qui, dans les siècles passés, nous ont transmis
-le récit de ces grands bouleversemens politiques
-aient négligé de recueillir et de rendre saillantes
-les circonstances par lesquelles ce même caractère
-se serait plus ou moins manifesté.</p>
+qui, dans les siècles passés, nous ont transmis
+le récit de ces grands bouleversemens politiques
+aient négligé de recueillir et de rendre saillantes
+les circonstances par lesquelles ce même caractère
+se serait plus ou moins manifesté.</p>
-<p>Revenons aux effets qui résultèrent immédiatement
+<p>Revenons aux effets qui résultèrent immédiatement
de l'absurde conduite de M. de Lambesc.
<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-Il avait commandé à un détachement de soixante
-hommes de son régiment de traverser un faubourg
-de Paris, d'aller se poster devant le dépôt
-des gardes-françaises, Chaussée-d'Antin: mais
-ces étrangers ignorant leur chemin et pouvant
-s'égarer dans les rues, on leur avait donné, pour
-les précéder et les conduire, un cavalier du guet.
-Ils arrivèrent au galop à la porte Saint-Martin,
-défilèrent le long du boulevard, et vinrent, suivant
-l'ordre qu'ils avaient reçu, se poster devant
-le dépôt des gardes-françaises. Ce poste parut
+Il avait commandé à un détachement de soixante
+hommes de son régiment de traverser un faubourg
+de Paris, d'aller se poster devant le dépôt
+des gardes-françaises, Chaussée-d'Antin: mais
+ces étrangers ignorant leur chemin et pouvant
+s'égarer dans les rues, on leur avait donné, pour
+les précéder et les conduire, un cavalier du guet.
+Ils arrivèrent au galop à la porte Saint-Martin,
+défilèrent le long du boulevard, et vinrent, suivant
+l'ordre qu'ils avaient reçu, se poster devant
+le dépôt des gardes-françaises. Ce poste parut
choisi pour les outrager. Et en effet, ceux-ci,
-étant comme prisonniers dans leurs casernes,
+étant comme prisonniers dans leurs casernes,
virent, dans cette provocation gratuite, une insulte
d'autant plus grande qu'elle paraissait impossible
-à punir. Ce surcroît d'indignation, mêlé à la rivalité
-militaire, anoblie alors par l'intérêt de la
-vengeance nationale, les eût sur-le-champ fait
+à punir. Ce surcroît d'indignation, mêlé à la rivalité
+militaire, anoblie alors par l'intérêt de la
+vengeance nationale, les eût sur-le-champ fait
courir aux armes: mais un reste de subordination
leur fit respecter la consigne et les ordres
-d'un colonel qu'ils détestaient. M. du Châtelet,
-désespéré de perdre un régiment qui avait prodigué
-à son prédécesseur, le maréchal de Biron,
-une obéissance et un respect filial, n'avait trouvé
+d'un colonel qu'ils détestaient. M. du Châtelet,
+désespéré de perdre un régiment qui avait prodigué
+à son prédécesseur, le maréchal de Biron,
+une obéissance et un respect filial, n'avait trouvé
d'autre moyen pour le conserver que d'enfermer
les soldats. Leurs officiers, autrefois si durs et si
-orgueilleux, avaient changé de ton; harangues,
-prières, menaces, promesses, supplications, rien
-n'était épargné pour les enlever à la cause du
-peuple. Tout fut inutile. Résolus à ne point céder,
+orgueilleux, avaient changé de ton; harangues,
+prières, menaces, promesses, supplications, rien
+n'était épargné pour les enlever à la cause du
+peuple. Tout fut inutile. Résolus à ne point céder,
<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-ils se faisaient pourtant une peine de résister à
-leurs supérieurs et de désobéir à des ordres qu'on
-supposait émanés du roi. Partagés entre ces divers
+ils se faisaient pourtant une peine de résister à
+leurs supérieurs et de désobéir à des ordres qu'on
+supposait émanés du roi. Partagés entre ces divers
sentimens, ils n'en demeuraient pas moins
-inébranlables dans leur attachement à la cause
-du peuple. Un cri intérieur, plus fort que la voix
+inébranlables dans leur attachement à la cause
+du peuple. Un cri intérieur, plus fort que la voix
de leurs officiers, repoussait invinciblement les
-prières et les menaces, les craintes et les espérances.
-Dans ce combat de tant de passions opposées,
-un incident nouveau vint accroître le
-trouble et presser leur détermination: c'était le
-retour de leurs camarades, qui, rentrant précipitamment
-et d'un air égaré dans les casernes,
-après l'héroïque expédition de M. de Lambesc,
-s'écriaient qu'on égorgeait leurs frères, et racontaient
+prières et les menaces, les craintes et les espérances.
+Dans ce combat de tant de passions opposées,
+un incident nouveau vint accroître le
+trouble et presser leur détermination: c'était le
+retour de leurs camarades, qui, rentrant précipitamment
+et d'un air égaré dans les casernes,
+après l'héroïque expédition de M. de Lambesc,
+s'écriaient qu'on égorgeait leurs frères, et racontaient
ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient entendu.
Alors ce n'est plus qu'un cri d'indignation;
-le tumulte redouble; ils veulent sortir, s'élancer
-de leurs casernes. Plusieurs officiers, hors d'eux-mêmes,
+le tumulte redouble; ils veulent sortir, s'élancer
+de leurs casernes. Plusieurs officiers, hors d'eux-mêmes,
saisissent les soldats, les embrassent;
-d'autres se couchant à terre, barrent la porte
-en criant: «Vous ne sortirez de vos casernes
-qu'en marchant sur mon corps!» Ces obstacles
+d'autres se couchant à terre, barrent la porte
+en criant: «Vous ne sortirez de vos casernes
+qu'en marchant sur mon corps!» Ces obstacles
les retiennent un moment, leur courage chancelle,
-lorsque tout-à-coup il se ranime et devient
-une fureur guerrière. Ce mouvement subit et impétueux
-venait de l'approche d'un détachement
+lorsque tout-à-coup il se ranime et devient
+une fureur guerrière. Ce mouvement subit et impétueux
+venait de l'approche d'un détachement
de leurs camarades, qui arrivait tambours battans.
-Dès-lors rien ne les arrête: ils repoussent ou
-écartent les officiers, accourent en foule vers la
+Dès-lors rien ne les arrête: ils repoussent ou
+écartent les officiers, accourent en foule vers la
<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-grille, l'ébranlent, parviennent à l'ouvrir, et sur-le-champ
-se rangent en bataille à l'entrée du dépôt,
+grille, l'ébranlent, parviennent à l'ouvrir, et sur-le-champ
+se rangent en bataille à l'entrée du dépôt,
en face des Allemands qui semblaient les braver.
-<em>Qui vive?</em> s'écrient les gardes-françaises. Royal-Allemand,
-répondit-on. <em>Êtes-vous pour le tiers-état?</em>
-C'était alors le nom de la nation française, en
-mettant à part ses oppresseurs prêtres et laïcs,
-c'est-à-dire trois cents mille hommes tout au plus
-sur vingt-cinq millions. A cette demande, <em>êtes-vous
-pour le tiers-état?</em> des étrangers, des mercenaires,
-durent répondre et répondirent en effet:
+<em>Qui vive?</em> s'écrient les gardes-françaises. Royal-Allemand,
+répondit-on. <em>Êtes-vous pour le tiers-état?</em>
+C'était alors le nom de la nation française, en
+mettant à part ses oppresseurs prêtres et laïcs,
+c'est-à-dire trois cents mille hommes tout au plus
+sur vingt-cinq millions. A cette demande, <em>êtes-vous
+pour le tiers-état?</em> des étrangers, des mercenaires,
+durent répondre et répondirent en effet:
<em>Nous sommes pour ceux qui nous donnent des
-ordres</em>. Cette réponse leur valut une décharge
+ordres</em>. Cette réponse leur valut une décharge
suivie d'un feu roulant, qui leur tua deux hommes
-et en blessa trois. Ils tirèrent de leur côté quelques
+et en blessa trois. Ils tirèrent de leur côté quelques
coups de pistolets, dont un seul homme fut
-blessé légèrement. Ce fut le terme de leurs exploits:
-une fuite soudaine les déroba à la fureur
-de leurs adversaires et à la vengeance du peuple.
-Ce qui étonna davantage, ce fut le désordre dans
-lequel ils s'enfuirent, les uns prenant à droite,
-les autres à gauche, oubliant leurs brillantes man&oelig;uvres,
-et occupés seulement du soin de se
-sauver. Il semblait que le génie de la France les
-eût frappés de terreur, comme il avait frappé de
+blessé légèrement. Ce fut le terme de leurs exploits:
+une fuite soudaine les déroba à la fureur
+de leurs adversaires et à la vengeance du peuple.
+Ce qui étonna davantage, ce fut le désordre dans
+lequel ils s'enfuirent, les uns prenant à droite,
+les autres à gauche, oubliant leurs brillantes man&oelig;uvres,
+et occupés seulement du soin de se
+sauver. Il semblait que le génie de la France les
+eût frappés de terreur, comme il avait frappé de
vertige les chefs qui leur donnaient des ordres et
-les ministres qui avaient employé de pareils chefs.</p>
+les ministres qui avaient employé de pareils chefs.</p>
-<p>Les gardes-françaises, vainqueurs de ces ennemis
-détestés, s'avancèrent au pas de charge,
-et la baïonnette en avant, jusqu'à la place de
+<p>Les gardes-françaises, vainqueurs de ces ennemis
+détestés, s'avancèrent au pas de charge,
+et la baïonnette en avant, jusqu'à la place de
<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-Louis <span class="smcap">XV</span>, à travers la foule immense du peuple,
-qui passait tour-à-tour d'un silence profond à de
-bruyantes acclamations, et réunissait dans sa
+Louis <span class="smcap">XV</span>, à travers la foule immense du peuple,
+qui passait tour-à-tour d'un silence profond à de
+bruyantes acclamations, et réunissait dans sa
marche et dans son maintien l'expression d'une
-sorte de terreur à celle de l'allégresse, toutes les
-deux également effrayantes. On arriva ainsi jusqu'aux
-Champs-Élysées où étaient retranchées
-d'autres troupes étrangères. Aucune ne fit le
-moindre mouvement: les gardes-françaises eurent
+sorte de terreur à celle de l'allégresse, toutes les
+deux également effrayantes. On arriva ainsi jusqu'aux
+Champs-Élysées où étaient retranchées
+d'autres troupes étrangères. Aucune ne fit le
+moindre mouvement: les gardes-françaises eurent
le choix du poste qui leur convenait; et ce poste
-choisi, ils le gardèrent tranquillement pendant
-cette nuit alarmante, se trouvant ainsi placés
-entre l'armée du ministère et leurs concitoyens,
-dont ils étaient devenus l'espérance et l'appui.</p>
-
-<p>Divers incidens nés de la même cause accéléraient,
-dans la capitale, les progrès d'un mouvement
-universel. Vers la même heure, sur le
-boulevard, mais beaucoup plus loin, un fort détachement
+choisi, ils le gardèrent tranquillement pendant
+cette nuit alarmante, se trouvant ainsi placés
+entre l'armée du ministère et leurs concitoyens,
+dont ils étaient devenus l'espérance et l'appui.</p>
+
+<p>Divers incidens nés de la même cause accéléraient,
+dans la capitale, les progrès d'un mouvement
+universel. Vers la même heure, sur le
+boulevard, mais beaucoup plus loin, un fort détachement
de Royal-Cravate, vint se poster au bout
de la rue du Temple, en face des petits spectacles.
-Là, ils firent plusieurs évolutions en présence
+Là, ils firent plusieurs évolutions en présence
d'une foule de curieux, dont le nombre,
-considérable en tout temps et surtout le dimanche,
-se trouvait encore accru par la clôture inopinée
-des théâtres voisins. Le résultat de ces évolutions
+considérable en tout temps et surtout le dimanche,
+se trouvait encore accru par la clôture inopinée
+des théâtres voisins. Le résultat de ces évolutions
fut enfin de se ranger en bataille; et en
dernier lieu, lorsque ces cavaliers barraient toute
la largeur du boulevard, un ordre que l'on n'entendit
-pas, les fit partir à la fois comme un trait
-et à bride abattue, renversant dans leur course
+pas, les fit partir à la fois comme un trait
+et à bride abattue, renversant dans leur course
<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
tout ce qui traversait le boulevard, hommes,
-femmes, enfans, qui, dans la sécurité de la paix,
-se trouvaient exposés à des accidens réservés pour
-la guerre. Ces pandours brutaux eurent bientôt
-parcouru la longueur des boulevards, et arrivèrent
+femmes, enfans, qui, dans la sécurité de la paix,
+se trouvaient exposés à des accidens réservés pour
+la guerre. Ces pandours brutaux eurent bientôt
+parcouru la longueur des boulevards, et arrivèrent
en peu de minutes vers la place de Louis <span class="smcap">XV</span>,
-où M. de Lambesc les attendait.</p>
+où M. de Lambesc les attendait.</p>
<p>Nous omettons quelques actes de violence, ou
-plutôt quelques assassinats commis dans cette
-même soirée, par des hussards et par des officiers
-de Royal-Allemand, sur des grenadiers des gardes-françaises,
-qui, pour réponse à la question du
-jour, <em>êtes-vous pour le tiers-état?</em> reçurent des
-coups de sabre ou de pistolet. Ces atrocités, qu'on
-apprenait d'un moment à l'autre, appelaient le
-peuple à la réunion de toutes ses forces contre
+plutôt quelques assassinats commis dans cette
+même soirée, par des hussards et par des officiers
+de Royal-Allemand, sur des grenadiers des gardes-françaises,
+qui, pour réponse à la question du
+jour, <em>êtes-vous pour le tiers-état?</em> reçurent des
+coups de sabre ou de pistolet. Ces atrocités, qu'on
+apprenait d'un moment à l'autre, appelaient le
+peuple à la réunion de toutes ses forces contre
des ennemis si barbares. La plupart furent punis
-sur-le-champ par ceux qui avaient pensé en être
-les victimes. Le peuple se précipitait sur le coupable
-au moment où il venait de tomber, et la
+sur-le-champ par ceux qui avaient pensé en être
+les victimes. Le peuple se précipitait sur le coupable
+au moment où il venait de tomber, et la
figure d'homme disparaissait sous les coups dont
l'accablait la fureur de la multitude. On portait
-ces restes hideux au Palais-Royal, devenu l'entrepôt
+ces restes hideux au Palais-Royal, devenu l'entrepôt
de ce commerce meurtrier entre les agens du
-ministère et leurs ennemis. Là, étaient le foyer de
-l'insurrection, le point de départ et de retour
+ministère et leurs ennemis. Là, étaient le foyer de
+l'insurrection, le point de départ et de retour
pour tous les projets, pour toutes les vengeances;
-et ce lieu, dans son étroite enceinte, offrit aux
+et ce lieu, dans son étroite enceinte, offrit aux
yeux, pendant plus d'un mois, ce qu'ont de plus
terrible le crime et sa punition.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-L'action la plus coupable de cette journée, plus
-heureuse par ses suites que funeste par ses désastres,
+L'action la plus coupable de cette journée, plus
+heureuse par ses suites que funeste par ses désastres,
celle qui fait le sujet de ce tableau, jointe
-à l'incursion gratuite de M. de Lambesc dans les
-Tuileries, a été, comme on sait, l'objet d'une
-poursuite juridique. L'accusé a été absous, et il
-en sera quitte pour le mépris et l'horreur de la
-postérité. En avouant les faits, il a prétendu n'avoir
-agi que d'après des ordres supérieurs, quoique
+à l'incursion gratuite de M. de Lambesc dans les
+Tuileries, a été, comme on sait, l'objet d'une
+poursuite juridique. L'accusé a été absous, et il
+en sera quitte pour le mépris et l'horreur de la
+postérité. En avouant les faits, il a prétendu n'avoir
+agi que d'après des ordres supérieurs, quoique
ces ordres n'aient pu lui faire un devoir de
poursuivre ses victimes jusques dans un jardin
-rempli d'hommes désarmés, de femmes et d'enfans.
-Au défaut de la loi civile, un conseil de
-guerre devait juger ses moyens de défense. Mais
-qu'eût servi ce conseil de guerre, sinon à faire
-voir la difficulté de porter un jugement dans une
-affaire de ce genre, au moment où périssent les
-principes du despotisme, où commencent à naître
-ceux de la liberté? Si l'insurrection eût fini par
-être appelée révolte (ce qui ne pouvait arriver
+rempli d'hommes désarmés, de femmes et d'enfans.
+Au défaut de la loi civile, un conseil de
+guerre devait juger ses moyens de défense. Mais
+qu'eût servi ce conseil de guerre, sinon à faire
+voir la difficulté de porter un jugement dans une
+affaire de ce genre, au moment où périssent les
+principes du despotisme, où commencent à naître
+ceux de la liberté? Si l'insurrection eût fini par
+être appelée révolte (ce qui ne pouvait arriver
que par la victoire du despotisme) M. de Lambesc,
-absous par la loi, eût été récompensé par
-les dépositaires de la puissance; mais il eût été
-encore méprisé autant que haï, pour avoir mêlé
-à l'exécution de leurs ordres une cruauté inutile.
+absous par la loi, eût été récompensé par
+les dépositaires de la puissance; mais il eût été
+encore méprisé autant que haï, pour avoir mêlé
+à l'exécution de leurs ordres une cruauté inutile.
Dans le triomphe de la cause publique, quand
-l'unanimité et le succès de l'insurrection rendent
-ridicule la tentative de lui donner le nom de révolte,
+l'unanimité et le succès de l'insurrection rendent
+ridicule la tentative de lui donner le nom de révolte,
l'indulgence de la loi qui l'absout, prouve
seulement que cette loi, ouvrage du despotisme,
<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-ménageait des ressources et des subterfuges aux
+ménageait des ressources et des subterfuges aux
hommes vils qui s'en montraient les appuis et
-les défenseurs. La liberté les dédaigne et leur
+les défenseurs. La liberté les dédaigne et leur
pardonne.</p>
-<h3>NEUVIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>NEUVIÈME TABLEAU.</h3>
<p class="centerh">Les troupes du Champ-de-Mars partant pour la place Louis <span class="smcap">XV</span>,
le 12 juillet 1789.</p>
-<p>Tandis que Paris était livré au tumulte et aux
-désordres dont les tableaux précédens n'expriment
-qu'une faible partie, les troupes répandues
+<p>Tandis que Paris était livré au tumulte et aux
+désordres dont les tableaux précédens n'expriment
+qu'une faible partie, les troupes répandues
aux environs de la capitale semblaient la
-menacer d'un siége ou d'un blocus. C'était le résultat
-des mesures prises après la séance royale
-du 23 juin. Dès-lors le renvoi des ministres avait
-été décidé. Les prêtres et les nobles, parvenus
-à faire de l'autorité royale l'instrument d'une
-faction, avaient déterminé le roi à des mesures de
-rigueur; et le choix même des nouveaux ministres,
-connus par leur mépris pour le peuple, attestait
-cette effrayante résolution. Inquiets cependant de
-l'esprit nouveau qu'ils avaient vu se développer
-rapidement, plus alarmés encore de l'insubordination
-des gardes-françaises, ils avaient appelé
-les régimens qu'ils avaient cru les plus attachés
-à l'obéissance passive, ce dogme si cher aux despotes,
+menacer d'un siége ou d'un blocus. C'était le résultat
+des mesures prises après la séance royale
+du 23 juin. Dès-lors le renvoi des ministres avait
+été décidé. Les prêtres et les nobles, parvenus
+à faire de l'autorité royale l'instrument d'une
+faction, avaient déterminé le roi à des mesures de
+rigueur; et le choix même des nouveaux ministres,
+connus par leur mépris pour le peuple, attestait
+cette effrayante résolution. Inquiets cependant de
+l'esprit nouveau qu'ils avaient vu se développer
+rapidement, plus alarmés encore de l'insubordination
+des gardes-françaises, ils avaient appelé
+les régimens qu'ils avaient cru les plus attachés
+à l'obéissance passive, ce dogme si cher aux despotes,
<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-mais alors ébranlé partout et même dans
-les armées. On avait cru le raffermir et le fortifier
-parmi les soldats, en mettant à leur tête un maréchal
-de France célèbre dans la guerre. M. de Broglio,
-désigné depuis long-temps comme un des
-généraux que la France opposerait le plus heureusement
-à ses ennemis étrangers, fut choisi
-pour s'opposer aux Français dans la guerre
-élevée entre eux et l'aristocratie féodale et sacerdotale.
-Il eut sous ses ordres une véritable armée;
-on porte à plus de trente mille hommes le nombre
-des soldats qui environnaient Paris. C'était le
-parti le plus funeste que l'on pût faire prendre au
-monarque; aussi eut-on beaucoup de peine à l'y
-résoudre; et, pour y réussir, il avait fallu le remplir
+mais alors ébranlé partout et même dans
+les armées. On avait cru le raffermir et le fortifier
+parmi les soldats, en mettant à leur tête un maréchal
+de France célèbre dans la guerre. M. de Broglio,
+désigné depuis long-temps comme un des
+généraux que la France opposerait le plus heureusement
+à ses ennemis étrangers, fut choisi
+pour s'opposer aux Français dans la guerre
+élevée entre eux et l'aristocratie féodale et sacerdotale.
+Il eut sous ses ordres une véritable armée;
+on porte à plus de trente mille hommes le nombre
+des soldats qui environnaient Paris. C'était le
+parti le plus funeste que l'on pût faire prendre au
+monarque; aussi eut-on beaucoup de peine à l'y
+résoudre; et, pour y réussir, il avait fallu le remplir
de fausses terreurs. On lui montra les troubles
-de Paris sous un aspect formidable, même
-pour sa personne; et ces troubles furent le prétexte
+de Paris sous un aspect formidable, même
+pour sa personne; et ces troubles furent le prétexte
dont on se servit pour arracher de lui l'ordre
-de faire venir ce grand nombre de régimens. On
-supposait que, plus ce nombre serait considérable,
-plus le péril paraîtrait grand au roi que
+de faire venir ce grand nombre de régimens. On
+supposait que, plus ce nombre serait considérable,
+plus le péril paraîtrait grand au roi que
l'on voulait tromper. On assure qu'en voyant le
-maréchal de Broglio mandé de Lorraine, le roi
-en pleurs, se jeta dans ses bras, et lui dit: «Que
+maréchal de Broglio mandé de Lorraine, le roi
+en pleurs, se jeta dans ses bras, et lui dit: «Que
je suis malheureux! J'ai tout perdu, je n'ai plus
le c&oelig;ur de mes sujets, et je suis sans finances et
-sans soldats.» Le roi se trompait sur le premier
-point: sa personne était aimée. Mais puisqu'il
-n'avait point de soldats, ce n'était donc point
+sans soldats.» Le roi se trompait sur le premier
+point: sa personne était aimée. Mais puisqu'il
+n'avait point de soldats, ce n'était donc point
<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
d'eux qu'il fallait rien attendre; et d'ailleurs,
quand il en aurait eu, des soldats ne pouvaient
-rétablir ses finances; et l'appareil militaire qui
-menaçait Paris, n'aurait pu qu'affaiblir l'amour
-de ses sujets pour sa personne. Cet appareil était
+rétablir ses finances; et l'appareil militaire qui
+menaçait Paris, n'aurait pu qu'affaiblir l'amour
+de ses sujets pour sa personne. Cet appareil était
vraiment formidable: mais ce qui le rendit plus
-odieux, plus révoltant, ce fut ce grand nombre
+odieux, plus révoltant, ce fut ce grand nombre
de trains d'artillerie, de bombes, de mortiers, et
-autres instrumens réservés à l'usage des siéges:
-attirail peu propre à persuader au peuple qu'on
+autres instrumens réservés à l'usage des siéges:
+attirail peu propre à persuader au peuple qu'on
voulait seulement maintenir l'ordre et assurer la
-tranquillité publique, comme le disaient les ministres.
-Ces affreux détails étaient sans doute ignorés
-du roi; et les dépositaires de sa puissance lui
+tranquillité publique, comme le disaient les ministres.
+Ces affreux détails étaient sans doute ignorés
+du roi; et les dépositaires de sa puissance lui
cachaient avec soin l'usage qu'ils en faisaient.
Nous sommes loin d'appuyer l'opinion alors admise,
-et qui n'est pas même encore détruite, qu'il
-s'agissait de bombarder Paris: c'est une idée que
-repousse l'excès de son invraisemblance, encore
-plus que son atrocité. Mais ce qui ne serait
-guère moins invraisemblable, si le fait ne l'eût
-démontré possible, c'est qu'il ait pu exister des
+et qui n'est pas même encore détruite, qu'il
+s'agissait de bombarder Paris: c'est une idée que
+repousse l'excès de son invraisemblance, encore
+plus que son atrocité. Mais ce qui ne serait
+guère moins invraisemblable, si le fait ne l'eût
+démontré possible, c'est qu'il ait pu exister des
ministres assez stupides pour ne pas voir qu'en
promenant sous les yeux d'un peuple entier ces
instruments de carnage et de destruction, ils
-ajoutaient déjà à sa force si redoutable, toute
+ajoutaient déjà à sa force si redoutable, toute
celle qu'il emprunterait de sa fureur. En ne
-supposant à cet appareil guerrier que l'intention
+supposant à cet appareil guerrier que l'intention
de la menace, comment ne sentaient-ils pas
-que cette menace était d'un genre à inspirer autant
+que cette menace était d'un genre à inspirer autant
<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-d'horreur que l'exécution même du projet?
-De plus, ces affreux préparatifs accréditaient le
-bruit déjà trop répandu que des troupes armées
-devaient secrètement entrer dans Paris, livrer au
+d'horreur que l'exécution même du projet?
+De plus, ces affreux préparatifs accréditaient le
+bruit déjà trop répandu que des troupes armées
+devaient secrètement entrer dans Paris, livrer au
pillage le Palais-Royal et les maisons des patriotes,
-sans épargner les personnes qui, par la hardiesse
+sans épargner les personnes qui, par la hardiesse
de leurs actions, de leurs discours ou de
-leurs écrits, avaient attiré les regards et l'attention
+leurs écrits, avaient attiré les regards et l'attention
des nouveaux ministres. Quoi qu'il en soit de ces
-complots, quel qu'ait été le projet formé contre
-Paris et dont le secret n'échappera pas à l'&oelig;il
-pénétrant de l'histoire, il est certain que les Parisiens
-dûrent croire alors au projet formel de les
+complots, quel qu'ait été le projet formé contre
+Paris et dont le secret n'échappera pas à l'&oelig;il
+pénétrant de l'histoire, il est certain que les Parisiens
+dûrent croire alors au projet formel de les
exterminer. On mettait en mouvement, on faisait
avancer les troupes contre la capitale; le camp
-principal était au Champ-de-Mars. A peu de distance,
-aux Invalides, était caserné un régiment
-entier destiné à servir ce train d'artillerie qui
-avait répandu tant d'effroi. Le quartier-général
-était l'hôtel de Richelieu; des détachemens
-postés à Sèvres et à Saint-Denis devaient servir
-de renfort. Pendant ce temps, l'assemblée nationale
+principal était au Champ-de-Mars. A peu de distance,
+aux Invalides, était caserné un régiment
+entier destiné à servir ce train d'artillerie qui
+avait répandu tant d'effroi. Le quartier-général
+était l'hôtel de Richelieu; des détachemens
+postés à Sèvres et à Saint-Denis devaient servir
+de renfort. Pendant ce temps, l'assemblée nationale
multipliait les adresses au roi pour demander
le renvoi des troupes; et elle recevait du
-monarque trompé ou des refus ou des réponses
+monarque trompé ou des refus ou des réponses
dilatoires. On parlait dans Paris de lettres de cachet
-préparées contre ses membres les plus distingués;
+préparées contre ses membres les plus distingués;
on faisait courir des listes de proscription
-contre les patriotes. Tous ces bruits faux ou exagérés,
-les nouvelles, les soupçons, étaient portés
+contre les patriotes. Tous ces bruits faux ou exagérés,
+les nouvelles, les soupçons, étaient portés
<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-aux électeurs, qui, en se ralliant fréquemment,
-avaient formé un centre de réunion où tout aboutissait,
-et commençaient à devenir en quelque
-sorte une puissance publique, supplément des autorités
+aux électeurs, qui, en se ralliant fréquemment,
+avaient formé un centre de réunion où tout aboutissait,
+et commençaient à devenir en quelque
+sorte une puissance publique, supplément des autorités
civiles, qui gardaient un silence inexplicable.
-Il semblait qu'en employant la force armée,
-le ministère n'attendît rien que d'elle. Déjà les
-troupes postées dans le Champ-de-Mars avaient
-reçu de Versailles l'ordre de s'avancer vers Paris.
-Aussitôt les officiers font rassembler les soldats;
+Il semblait qu'en employant la force armée,
+le ministère n'attendît rien que d'elle. Déjà les
+troupes postées dans le Champ-de-Mars avaient
+reçu de Versailles l'ordre de s'avancer vers Paris.
+Aussitôt les officiers font rassembler les soldats;
ils les rangent en bataille, et les haranguent pour
-les encourager à cette expédition, comme ils eussent
+les encourager à cette expédition, comme ils eussent
fait pour l'entreprise la plus glorieuse. Ces
-soldats étaient pour la plupart étrangers; mais il
+soldats étaient pour la plupart étrangers; mais il
ne fallait pas moins les tromper, pour en obtenir
-l'obéissance qu'on souhaitait. Ils avaient vécu en
+l'obéissance qu'on souhaitait. Ils avaient vécu en
France depuis long-temps; plusieurs y avaient
-contracté des liaisons; et il était difficile de leur
-représenter comme un exploit héroïque le triste
+contracté des liaisons; et il était difficile de leur
+représenter comme un exploit héroïque le triste
courage de marcher en ordre de bataille contre
-des citoyens désarmés, de porter le feu dans une
-ville agitée par des troubles, mais qui n'avait pas
-encore arboré l'étendard de l'insurrection, et qui
-peut-être n'en avait pas conçu l'idée. Il fallut
-donc, pour les engager à marcher contre Paris,
-leur faire entendre qu'ils allaient à son secours:
-on leur dit que cette ville était remplie de brigands
-qu'on ne pouvait réprimer que par la force
-militaire. La troupe défile, ayant pour avant-garde
-un détachement de Royal-Allemand: ils
+des citoyens désarmés, de porter le feu dans une
+ville agitée par des troubles, mais qui n'avait pas
+encore arboré l'étendard de l'insurrection, et qui
+peut-être n'en avait pas conçu l'idée. Il fallut
+donc, pour les engager à marcher contre Paris,
+leur faire entendre qu'ils allaient à son secours:
+on leur dit que cette ville était remplie de brigands
+qu'on ne pouvait réprimer que par la force
+militaire. La troupe défile, ayant pour avant-garde
+un détachement de Royal-Allemand: ils
<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-passent les bacs vis-à-vis l'hôtel des Invalides, et
-viennent se ranger en bataille dans les Champs-Élysées.</p>
+passent les bacs vis-à-vis l'hôtel des Invalides, et
+viennent se ranger en bataille dans les Champs-Élysées.</p>
-<p>Dès que le peuple voit s'avancer cette colonne
-imposante, il murmure, il s'indigne, il mêle la
-menace à la crainte; et bientôt le bruit se répand
-qu'une armée venait pour égorger tous les habitans
+<p>Dès que le peuple voit s'avancer cette colonne
+imposante, il murmure, il s'indigne, il mêle la
+menace à la crainte; et bientôt le bruit se répand
+qu'une armée venait pour égorger tous les habitans
de Paris. Mais quelle fut leur fureur, quand
-ils virent cette armée, que la terreur seule avait
-grossie à leurs yeux, s'augmenter et se recruter en
-chemin des dragons, des hussards, des régimens
+ils virent cette armée, que la terreur seule avait
+grossie à leurs yeux, s'augmenter et se recruter en
+chemin des dragons, des hussards, des régimens
de Royal-Bourgogne, de Royal-Cravate, et enfin
-d'un détachement du guet à cheval! Ce dernier
+d'un détachement du guet à cheval! Ce dernier
corps, que les habitans de Paris avaient toujours
-détesté, était devenu pour eux un objet d'horreur,
+détesté, était devenu pour eux un objet d'horreur,
depuis que la police en avait fait l'instrument
du despotisme le plus odieux. Une guerre
-ouverte s'était élevée entre lui et cette portion
-du peuple que l'orgueil désigne sous le nom de
-<em>populace</em> ou même de <em>canaille</em>, et que plus d'une
-fois le guet avait foulée aux pieds dans les rues, sur
-les quais, et même sur les trottoirs des ponts. La
+ouverte s'était élevée entre lui et cette portion
+du peuple que l'orgueil désigne sous le nom de
+<em>populace</em> ou même de <em>canaille</em>, et que plus d'une
+fois le guet avait foulée aux pieds dans les rues, sur
+les quais, et même sur les trottoirs des ponts. La
seule apparition des cavaliers de ce corps suffisait
pour provoquer le peuple au combat. Mais quel
-combat! et combien il était inégal! Des pierres,
+combat! et combien il était inégal! Des pierres,
alors la seule arme du peuple, assaillirent les
hommes et les chevaux. A ces coups peu meurtriers,
-les adversaires répondent par des coups de
+les adversaires répondent par des coups de
fusil, dont le bruit appelle de nouveaux combattans
-ou de nouveaux témoins. La nouvelle de ce
+ou de nouveaux témoins. La nouvelle de ce
<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-combat pénètre dans l'intérieur de la ville. Aussitôt
+combat pénètre dans l'intérieur de la ville. Aussitôt
les forts de la halle, les ouvriers des ports,
-les artisans robustes de toute espèce, s'arment
-à la hâte de tout ce qu'ils rencontrent, la plupart
-de bâtons, quelques-uns de mauvais fusils, et
+les artisans robustes de toute espèce, s'arment
+à la hâte de tout ce qu'ils rencontrent, la plupart
+de bâtons, quelques-uns de mauvais fusils, et
viennent au secours de leurs concitoyens. Mais ce
-qui les servit le plus efficacement, ce fut l'arrivée
-d'un détachement des gardes-françaises, qui, devenus
-l'idole du peuple, s'empressèrent de marcher
-à son secours. C'était un spectacle curieux, que
-l'approche de cette troupe guerrière au milieu
-d'une foule désarmée qui la suivait ou la précédait
+qui les servit le plus efficacement, ce fut l'arrivée
+d'un détachement des gardes-françaises, qui, devenus
+l'idole du peuple, s'empressèrent de marcher
+à son secours. C'était un spectacle curieux, que
+l'approche de cette troupe guerrière au milieu
+d'une foule désarmée qui la suivait ou la précédait
au combat. Des femmes, des enfans, augmentaient
cette foule; et l'on distinguait surtout,
-dans l'obscurité de la nuit qui s'approchait, la
-hardiesse de ces petits garçons nommés <em>porte-falots</em>,
-qui, avec leurs lanternes, éclairaient, par
-zèle et avec gaîté, cette colonne de gardes-françaises
+dans l'obscurité de la nuit qui s'approchait, la
+hardiesse de ces petits garçons nommés <em>porte-falots</em>,
+qui, avec leurs lanternes, éclairaient, par
+zèle et avec gaîté, cette colonne de gardes-françaises
marchant vers les coups de fusil. Ce sont
de ces tableaux qu'on ne peut oublier; et Paris
-en a offert, pendant cette célèbre semaine, plusieurs
-peut-être qui ne se renouvelleront jamais.</p>
+en a offert, pendant cette célèbre semaine, plusieurs
+peut-être qui ne se renouvelleront jamais.</p>
-<p>La seule approche des gardes-françaises et quelques
+<p>La seule approche des gardes-françaises et quelques
coups de fusil avaient suffi pour forcer leurs
-adversaires à s'enfoncer dans les Champs-Élysées.
+adversaires à s'enfoncer dans les Champs-Élysées.
Vainement voulut-on employer le renfort des petits
-Suisses: ces braves alliés de la France refusèrent
-de tirer sur des Français. Ce fut de ces
-étrangers que le reste des troupes reçut un exemple
-si généreux et si salutaire pour les deux partis.
+Suisses: ces braves alliés de la France refusèrent
+de tirer sur des Français. Ce fut de ces
+étrangers que le reste des troupes reçut un exemple
+si généreux et si salutaire pour les deux partis.
<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-Les officiers frémissaient de colère de voir que
-leurs ordres demeuraient sans exécution. Pour être
-obéis, ils ne voient qu'un moyen; c'est celui qu'ils
-prirent: ils ordonnèrent la retraite, et les troupes
-rétrogradèrent jusqu'à la grille de Chaillot. Elles y
-demeurèrent deux heures, après lesquelles elles
-reprirent le chemin du Champ-de-Mars. Là, le
+Les officiers frémissaient de colère de voir que
+leurs ordres demeuraient sans exécution. Pour être
+obéis, ils ne voient qu'un moyen; c'est celui qu'ils
+prirent: ils ordonnèrent la retraite, et les troupes
+rétrogradèrent jusqu'à la grille de Chaillot. Elles y
+demeurèrent deux heures, après lesquelles elles
+reprirent le chemin du Champ-de-Mars. Là, le
prince de Lambesc reparut le lendemain, pour essayer
d'obtenir de ses soldats ce qu'il n'avait pu en
-obtenir la veille; mais la résolution des troupes
-était prise: elles s'étaient rappelé que leur engagement
-n'avait été que de combattre les ennemis
-de l'état, et elles n'en voyaient point. Ces
-ennemis n'étaient visibles qu'aux officiers qui appellent
-l'état le gouvernement qui les paie. C'est
-cette équivoque qui a perdu les peuples; et le
-despotisme finit ou va finir, quand cette équivoque
-commence à s'éclaircir. C'est ce que ne savait
-pas M. de Lambesc, qui menaça du dernier supplice
-ses soldats réfractaires; menace qui ne servit
-qu'à les irriter contre celui qui se la permettait.
-Toute l'armée se souleva contre lui: il fut forcé
-de se sauver à Versailles, où il ne trouva pas
-plus de sûreté qu'ailleurs. Il vit préparer contre
-lui ce même châtiment dont il avait menacé de
-généreux soldats, il fut encore contraint de fuir;
-et comme la France entière ne lui présentait plus
+obtenir la veille; mais la résolution des troupes
+était prise: elles s'étaient rappelé que leur engagement
+n'avait été que de combattre les ennemis
+de l'état, et elles n'en voyaient point. Ces
+ennemis n'étaient visibles qu'aux officiers qui appellent
+l'état le gouvernement qui les paie. C'est
+cette équivoque qui a perdu les peuples; et le
+despotisme finit ou va finir, quand cette équivoque
+commence à s'éclaircir. C'est ce que ne savait
+pas M. de Lambesc, qui menaça du dernier supplice
+ses soldats réfractaires; menace qui ne servit
+qu'à les irriter contre celui qui se la permettait.
+Toute l'armée se souleva contre lui: il fut forcé
+de se sauver à Versailles, où il ne trouva pas
+plus de sûreté qu'ailleurs. Il vit préparer contre
+lui ce même châtiment dont il avait menacé de
+généreux soldats, il fut encore contraint de fuir;
+et comme la France entière ne lui présentait plus
que des ennemis, il la quitta, retrouvant par-tout
-sur sa route le danger du même traitement auquel
+sur sa route le danger du même traitement auquel
il venait de se soustraire.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span></p>
-<h3>DIXIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>DIXIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">La barrière de la Conférence incendiée,
+<p class="centerh">La barrière de la Conférence incendiée,
le 12 juillet 1789.</p>
<p>Quoique le courage des habitans de Paris et sur-tout
-la valeur des gardes-françaises eussent repoussé
-un instant les troupes étrangères, la ville
-n'en paraissait pas moins menacée des horreurs
-d'un siége; elle n'en restait pas moins livrée à des
+la valeur des gardes-françaises eussent repoussé
+un instant les troupes étrangères, la ville
+n'en paraissait pas moins menacée des horreurs
+d'un siége; elle n'en restait pas moins livrée à des
dangers non moins grands de la part des ennemis
-qu'elle recelait dans son sein. C'était peu de l'armée
-dont on l'avait investie: on avait rassemblé
+qu'elle recelait dans son sein. C'était peu de l'armée
+dont on l'avait investie: on avait rassemblé
depuis peu, dans les faubourgs, une foule de brigands
sous le nom d'ouvriers; on avait pris, pour
-ce rassemblement, le prétexte honorable de les occuper
-à des travaux publics et de soulager leur
-misère. Mais si leur misère était réelle, l'utilité de
-leurs travaux n'était pas également évidente. Cette
+ce rassemblement, le prétexte honorable de les occuper
+à des travaux publics et de soulager leur
+misère. Mais si leur misère était réelle, l'utilité de
+leurs travaux n'était pas également évidente. Cette
multitude d'hommes, la plupart sans domicile,
-sans aveu, sans profession, menaçaient la capitale
+sans aveu, sans profession, menaçaient la capitale
d'une invasion d'autant plus formidable, qu'il
-était impossible de leur en interdire l'entrée. Le
-dés&oelig;uvrement général par lequel les artisans célèbrent
+était impossible de leur en interdire l'entrée. Le
+dés&oelig;uvrement général par lequel les artisans célèbrent
chez nous le dimanche, leur permettait
-d'errer dans la ville; ils usèrent de cette liberté,
-pour se permettre tous les excès de la licence. Ces
-coupables auxiliaires des ministres y exerçaient
+d'errer dans la ville; ils usèrent de cette liberté,
+pour se permettre tous les excès de la licence. Ces
+coupables auxiliaires des ministres y exerçaient
<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-un brigandage qui servait de prétexte à l'introduction
-des soldats et d'une force armée suffisante
-pour réprimer le désordre. On en tirait un
-prétexte non moins spécieux, celui de calomnier
+un brigandage qui servait de prétexte à l'introduction
+des soldats et d'une force armée suffisante
+pour réprimer le désordre. On en tirait un
+prétexte non moins spécieux, celui de calomnier
le peuple, en comprenant dans ce mot collectif
<em>peuple</em> la foule de malfaiteurs qui abondent toujours
dans une capitale immense, et que multiplient
encore les abus d'un gouvernement pervers:
-odieuse confusion d'idées dont le despotisme a
-tiré grand parti en faisant illusion au plus grand
-nombre des citoyens honnêtes vivant de leurs
-propriétés ou de leur industrie, qui s'accoutumaient
-à ne voir dans la multitude qu'un ramas
+odieuse confusion d'idées dont le despotisme a
+tiré grand parti en faisant illusion au plus grand
+nombre des citoyens honnêtes vivant de leurs
+propriétés ou de leur industrie, qui s'accoutumaient
+à ne voir dans la multitude qu'un ramas
d'hommes dangereux contre lesquels il n'existait
-qu'un rempart, l'autorité arbitraire, seule capable
+qu'un rempart, l'autorité arbitraire, seule capable
de les contenir. Mais, au lieu de les contenir, elle
avait plus d'une fois pris le parti de les soudoyer.
C'est ce qu'on avait fait un mois auparavant,
lorsqu'une troupe de bandits pilla dans le faubourg
Saint-Antoine les maisons des sieurs
-Henriot, salpêtrier, et Réveillon, manufacturier intelligent;
-deux citoyens honnêtes, dont l'industrie
+Henriot, salpêtrier, et Réveillon, manufacturier intelligent;
+deux citoyens honnêtes, dont l'industrie
faisait vivre un grand nombre d'ouvriers, et qui
-se trouvèrent ainsi ruinés, eux et leurs locataires,
+se trouvèrent ainsi ruinés, eux et leurs locataires,
par cet acte de brigandage commis en plein jour.
-On avait vu une troupe de mille à douze cents
-hommes armés de bâtons, démolir une maison de
-fond en comble, brûler tranquillement les ateliers,
+On avait vu une troupe de mille à douze cents
+hommes armés de bâtons, démolir une maison de
+fond en comble, brûler tranquillement les ateliers,
des magasins, porter l'effigie d'un citoyen
-jusqu'à l'hôtel-de-ville, en observant dans cette
+jusqu'à l'hôtel-de-ville, en observant dans cette
<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-exécution, comme dans cette marche, une espèce
-d'ordre et même de subordination scandaleuse,
-sans que la police d'alors, qui était pourtant dans
-toute la vigueur de son activité, fît le moindre
-mouvement pour réprimer cet audacieux brigandage.
-Ce silence, ou plutôt ce sommeil volontaire
+exécution, comme dans cette marche, une espèce
+d'ordre et même de subordination scandaleuse,
+sans que la police d'alors, qui était pourtant dans
+toute la vigueur de son activité, fît le moindre
+mouvement pour réprimer cet audacieux brigandage.
+Ce silence, ou plutôt ce sommeil volontaire
de la police, devenue complice d'une troupe de
-bandits, fit soupçonner alors à plusieurs citoyens
+bandits, fit soupçonner alors à plusieurs citoyens
le secret du gouvernement, qui sondait ainsi les
-dispositions des gardes-françaises, et justifiait en
-quelque sorte l'approche des troupes étrangères,
-seules capables de prévenir ou de châtier de pareils
+dispositions des gardes-françaises, et justifiait en
+quelque sorte l'approche des troupes étrangères,
+seules capables de prévenir ou de châtier de pareils
attentats.</p>
-<p>Quoi qu'il en soit de ce mystère plus odieux
-qu'impénétrable, et en se bornant au récit des
-faits, il est certain que des brigands répandus
-dans la ville et dans les faubourgs terminèrent
-leurs man&oelig;uvres de cette journée du 12 juillet, par
-l'incendie des barrières. On y procéda méthodiquement,
-comme on avait fait à celui de la maison
-du sieur Réveillon. Les barrières arrachées, on
+<p>Quoi qu'il en soit de ce mystère plus odieux
+qu'impénétrable, et en se bornant au récit des
+faits, il est certain que des brigands répandus
+dans la ville et dans les faubourgs terminèrent
+leurs man&oelig;uvres de cette journée du 12 juillet, par
+l'incendie des barrières. On y procéda méthodiquement,
+comme on avait fait à celui de la maison
+du sieur Réveillon. Les barrières arrachées, on
renverse les baraques des commis qui avaient pris
-la fuite. La foule du peuple assistait à cette opération
-comme à un spectacle. Un moment après,
-arrivent des gardes-françaises qui se placent entre
+la fuite. La foule du peuple assistait à cette opération
+comme à un spectacle. Un moment après,
+arrivent des gardes-françaises qui se placent entre
les spectateurs et les incendiaires, sans troubler
-ceux-ci ou leur porter le moindre empêchement;
-ils paraissaient n'être venus que pour établir l'ordre
-au sein même de ce désordre, et pour empêcher
-que le feu ne se communiquât aux maisons
+ceux-ci ou leur porter le moindre empêchement;
+ils paraissaient n'être venus que pour établir l'ordre
+au sein même de ce désordre, et pour empêcher
+que le feu ne se communiquât aux maisons
voisines.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-Le même tableau se reproduisait à chacune des
-barrières qui ferment l'enceinte de Paris. Nous
-avons préféré celui qu'offrit la barrière de la Conférence:
+Le même tableau se reproduisait à chacune des
+barrières qui ferment l'enceinte de Paris. Nous
+avons préféré celui qu'offrit la barrière de la Conférence:
c'est que ce fut celle dont la destruction
-laissa le plus de regrets, après que la terreur
-publique fut calmée, et lorsque le calme eut
-amené la réflexion. Les amateurs des arts regrettent
+laissa le plus de regrets, après que la terreur
+publique fut calmée, et lorsque le calme eut
+amené la réflexion. Les amateurs des arts regrettent
encore les figures colossales, et cependant
-finies, qui décoraient particulièrement cette barrière:
-c'étaient des figures allégoriques de la Bretagne
+finies, qui décoraient particulièrement cette barrière:
+c'étaient des figures allégoriques de la Bretagne
et de la Normandie, qui semblaient indiquer
-la route qui conduit à la capitale et à ces
-deux provinces. Le feu les eût faiblement altérées:
-mais la rage des incendiaires, décidés à tout détruire,
-les porta à employer le fer, qui supplée
-si cruellement à l'impuissance du feu, et anéantit
-les formes quand la matière ne peut être consumée.</p>
-
-<p>A la même heure, au même instant, d'autres
-hordes de bandits allèrent brûler les pataches sur
-la rivière, les cabanes, les meubles des commis,
-et faisaient ainsi la guerre à la ferme générale sur
-la terre et sur l'eau. C'est ce qui fait penser à plusieurs
-personnes qu'une partie des désordres de
-cette journée fut l'effet d'une spéculation de contrebandiers:
+la route qui conduit à la capitale et à ces
+deux provinces. Le feu les eût faiblement altérées:
+mais la rage des incendiaires, décidés à tout détruire,
+les porta à employer le fer, qui supplée
+si cruellement à l'impuissance du feu, et anéantit
+les formes quand la matière ne peut être consumée.</p>
+
+<p>A la même heure, au même instant, d'autres
+hordes de bandits allèrent brûler les pataches sur
+la rivière, les cabanes, les meubles des commis,
+et faisaient ainsi la guerre à la ferme générale sur
+la terre et sur l'eau. C'est ce qui fait penser à plusieurs
+personnes qu'une partie des désordres de
+cette journée fut l'effet d'une spéculation de contrebandiers:
supposition qui n'en exclut aucune
autre; car, dans ce bouleversement universel, diverses
-causes agissant à la fois, tous les effets ne
-peuvent se rapporter à une seule. Des vengeances
-personnelles, des intérêts particuliers, occasionnèrent
+causes agissant à la fois, tous les effets ne
+peuvent se rapporter à une seule. Des vengeances
+personnelles, des intérêts particuliers, occasionnèrent
<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
encore, dans l'enceinte de Paris, l'embrasement
-de plusieurs échoppes, hangars et boutiques
-des marchés publics, qui pouvaient être
-la proie des flammes. C'était de loin surtout que ce
-spectacle était le plus effrayant. Ce grand nombre
-de citoyens qui, les jours de fête, vont se promener
+de plusieurs échoppes, hangars et boutiques
+des marchés publics, qui pouvaient être
+la proie des flammes. C'était de loin surtout que ce
+spectacle était le plus effrayant. Ce grand nombre
+de citoyens qui, les jours de fête, vont se promener
dans les environs et sur les hauteurs qui
-dominent la capitale, étaient saisis de terreur en
-la voyant environnée d'un cercle de feu, tandis
-que du centre il s'élevait un nuage épais de fumée:
-ils se persuadaient que la ville entière était embrasée;
-ils étaient dans des transes mortelles
+dominent la capitale, étaient saisis de terreur en
+la voyant environnée d'un cercle de feu, tandis
+que du centre il s'élevait un nuage épais de fumée:
+ils se persuadaient que la ville entière était embrasée;
+ils étaient dans des transes mortelles
pour leurs parens et leurs amis qu'ils y avaient
-laissés, et n'étaient pas sans crainte sur le danger
-qu'ils couraient eux-mêmes en y rentrant; quelques-uns
-même crurent, pour pouvoir y rentrer,
-avoir besoin de déguisement. On ne peut représenter
+laissés, et n'étaient pas sans crainte sur le danger
+qu'ils couraient eux-mêmes en y rentrant; quelques-uns
+même crurent, pour pouvoir y rentrer,
+avoir besoin de déguisement. On ne peut représenter
que faiblement la terreur, les angoisses de
cette multitude d'hommes, de femmes, d'enfans,
-de vieillards, revenant le soir à pied, à cheval, en
+de vieillards, revenant le soir à pied, à cheval, en
voiture, se pressant d'arriver et craignant des
-nouvelles désastreuses, avertis d'un danger qu'ils
+nouvelles désastreuses, avertis d'un danger qu'ils
ne connaissaient pas et qu'ils n'en redoutaient que
davantage, se frayant un passage au travers de
-feux mal éteints et des débris qui brûlaient encore,
+feux mal éteints et des débris qui brûlaient encore,
au milieu d'une foule dont ils ignoraient les intentions,
-ne cherchant qu'à regagner leur demeure,
-bravant les coups de fusil qui sont tirés
-ou qui s'échappent à côté d'eux, arrêtés à chaque
+ne cherchant qu'à regagner leur demeure,
+bravant les coups de fusil qui sont tirés
+ou qui s'échappent à côté d'eux, arrêtés à chaque
pas par mille accidens et par des patrouilles dont
<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
-ils ne peuvent sentir l'utilité et dont les questions
-les importunent. Arrivés chez eux, et trouvant
-tout dans l'état où ils l'ont laissé, ils interrogent
-à leur tour, et sont conduits d'étonnement
-en étonnement par les récits qu'ils écoutent
-avec avidité, qu'ils entendent à peine, et dont le
-résultat ne se représente à leur mémoire le lendemain
-que comme un tissu de rêves incohérens.</p>
+ils ne peuvent sentir l'utilité et dont les questions
+les importunent. Arrivés chez eux, et trouvant
+tout dans l'état où ils l'ont laissé, ils interrogent
+à leur tour, et sont conduits d'étonnement
+en étonnement par les récits qu'ils écoutent
+avec avidité, qu'ils entendent à peine, et dont le
+résultat ne se représente à leur mémoire le lendemain
+que comme un tissu de rêves incohérens.</p>
<p>Tout ce mouvement dure une partie de la nuit,
-pendant laquelle les brigands parurent maîtres
+pendant laquelle les brigands parurent maîtres
de la ville. Plusieurs habitans, n'osant rentrer
-chez eux, demandaient l'hospitalité aux amis chez
+chez eux, demandaient l'hospitalité aux amis chez
lesquels ils se trouvaient. D'autres qui se hasardaient
-à regagner leur logement, virent briller
-plusieurs fois la lumière des fusils dont ils entendaient
-le coup, et ne savaient dans l'obscurité
-s'il était dirigé contre eux. Les aventures particulières,
+à regagner leur logement, virent briller
+plusieurs fois la lumière des fusils dont ils entendaient
+le coup, et ne savaient dans l'obscurité
+s'il était dirigé contre eux. Les aventures particulières,
les cas fortuits, les spectacles inattendus,
tous les incidens bizarres de cette nuit
-unique, à peine racontés le lendemain et oubliés
+unique, à peine racontés le lendemain et oubliés
pendant la semaine au milieu de tant d'agitations
-et d'événemens successifs, ont fourni depuis,
-en des temps plus calmes, une matière inépuisable
+et d'événemens successifs, ont fourni depuis,
+en des temps plus calmes, une matière inépuisable
aux conversations des citoyens.</p>
<p>Cependant, au milieu de ce chaos, les principaux
-habitans, les hommes honnêtes, et tous
-ceux qui avaient quelque chose à perdre, s'empressèrent
-d'arrêter, autant qu'il était possible,
-ce brigandage et cette dévastation. Les ouvriers
-des ports, les forts de la halle, accoururent armés
+habitans, les hommes honnêtes, et tous
+ceux qui avaient quelque chose à perdre, s'empressèrent
+d'arrêter, autant qu'il était possible,
+ce brigandage et cette dévastation. Les ouvriers
+des ports, les forts de la halle, accoururent armés
<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-de bâtons, et tombèrent sur tous ceux qui
+de bâtons, et tombèrent sur tous ceux qui
leur parurent des vagabonds et des gens sans
-aveu: ils les chassèrent hors de la ville; et, rejoignant
+aveu: ils les chassèrent hors de la ville; et, rejoignant
les pompiers qui travaillaient avec une
-ardeur incroyable, ils parvinrent à modérer la
-violence des flammes partout où elles menaçaient
-les bâtimens voisins. Bientôt après, ils vinrent à
-bout d'éteindre le feu dans tous les quartiers
-avant le milieu de la nuit; et ceux que l'excès de
-l'inquiétude ou de la terreur ne priva point du
+ardeur incroyable, ils parvinrent à modérer la
+violence des flammes partout où elles menaçaient
+les bâtimens voisins. Bientôt après, ils vinrent à
+bout d'éteindre le feu dans tous les quartiers
+avant le milieu de la nuit; et ceux que l'excès de
+l'inquiétude ou de la terreur ne priva point du
sommeil, purent prendre quelque repos dans une
-ville livrée à elle-même, et qui se trouva soudain
+ville livrée à elle-même, et qui se trouva soudain
sans roi, sans gouvernement, sans police, et redoutant
-pour le lendemain les mêmes désordres
-et peut être des périls encore plus grands.</p>
+pour le lendemain les mêmes désordres
+et peut être des périls encore plus grands.</p>
-<h3>ONZIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>ONZIÈME TABLEAU.</h3>
<p class="centerh">Le peuple gardant Paris.</p>
-<p>Après ce grand spectacle d'un empire qui ose
-prétendre à se régénérer, et qui renouvelle les
+<p>Après ce grand spectacle d'un empire qui ose
+prétendre à se régénérer, et qui renouvelle les
bases du contrat politique qui doit unir vingt-cinq
millions d'hommes, s'il est un tableau digne
-d'attacher tous les regards, c'est celui que présente
+d'attacher tous les regards, c'est celui que présente
une ville immense, capitale de cette empire,
-menacée de sa ruine entière par la chûte
-subite de toutes les autorités légales, contrainte
+menacée de sa ruine entière par la chûte
+subite de toutes les autorités légales, contrainte
<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-de passer précipitamment d'un régime à un régime
-opposé, et réduite, dans ce passage trop rapide, à
-se défendre contre les attaques du despotisme, sans
+de passer précipitamment d'un régime à un régime
+opposé, et réduite, dans ce passage trop rapide, à
+se défendre contre les attaques du despotisme, sans
avoir eu le temps d'organiser en quelque sorte la
-liberté. Quelle devait être la terreur de tous les
-bons citoyens, dans une ville où se réunissaient
+liberté. Quelle devait être la terreur de tous les
+bons citoyens, dans une ville où se réunissaient
toutes les corruptions, celle de l'excessive opulence
-et celle de l'extrême misère, asile de quelques
-vertus, mais à coup sûr, repaire de tous
+et celle de l'extrême misère, asile de quelques
+vertus, mais à coup sûr, repaire de tous
les vices, et recelant dans son sein les ennemis
-mortels du nouvel ordre politique qui s'établissait
-pour la France, armés de tous les moyens qu'ils
+mortels du nouvel ordre politique qui s'établissait
+pour la France, armés de tous les moyens qu'ils
avaient en leur pouvoir!</p>
-<p>Heureusement le ministère avait lui-même brisé
+<p>Heureusement le ministère avait lui-même brisé
une partie de ses propres trames, par la menace
-prématurée d'une attaque ou d'un siége, menace
-qui sur-le-champ rallia, pour la défense de Paris,
+prématurée d'une attaque ou d'un siége, menace
+qui sur-le-champ rallia, pour la défense de Paris,
une portion nombreuse des agens du despotisme
ou de ceux qui tenaient de lui leurs moyens
d'existence. La plupart, ayant dans la capitale leur
-famille, leur domicile, leurs propriétés, se trouvaient
-intéressés à prévenir les désastres accidentels
-qu'entraîne après soi l'invasion violente
-d'une force étrangère et armée. C'est ainsi que,
-par la faute du ministère, ils se trouvaient placés
-entre deux sentimens, dont le plus impérieux les
-forçait de voler au danger le plus pressant. Plusieurs
-combattirent pour la liberté naissante, en
-croyant ne combattre que pour leur défense et
-pour celle de leurs foyers; d'autres, entraînés par
+famille, leur domicile, leurs propriétés, se trouvaient
+intéressés à prévenir les désastres accidentels
+qu'entraîne après soi l'invasion violente
+d'une force étrangère et armée. C'est ainsi que,
+par la faute du ministère, ils se trouvaient placés
+entre deux sentimens, dont le plus impérieux les
+forçait de voler au danger le plus pressant. Plusieurs
+combattirent pour la liberté naissante, en
+croyant ne combattre que pour leur défense et
+pour celle de leurs foyers; d'autres, entraînés par
<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-le mouvement général, la servirent en la détestant,
-et pour se mettre à couvert des dangers
-qu'eût attirés sur eux une suspecte et alarmante
-inaction. Voilà ce qui sauva Paris; et tel fut le
-concours des causes qui empêchèrent que la ruine
-du gouvernement n'entraînât celle de la société
-même.</p>
+le mouvement général, la servirent en la détestant,
+et pour se mettre à couvert des dangers
+qu'eût attirés sur eux une suspecte et alarmante
+inaction. Voilà ce qui sauva Paris; et tel fut le
+concours des causes qui empêchèrent que la ruine
+du gouvernement n'entraînât celle de la société
+même.</p>
<p>Esquissons rapidement quelques traits de ce
-tableau si varié, si mobile, trop supérieur au pinceau
-et à la description.</p>
+tableau si varié, si mobile, trop supérieur au pinceau
+et à la description.</p>
-<p>Les événemens de la veille en présageaient de
+<p>Les événemens de la veille en présageaient de
plus terribles pour le lendemain. La crainte et les
-précautions de la prudence avaient tenu éveillée
+précautions de la prudence avaient tenu éveillée
une grande partie des citoyens. Les brigands
-avaient, dans la soirée du dimanche, paru les
-maîtres de la ville; cette même nuit, on avait vu
-paraître dans les rues des patrouilles composées
-d'hommes et même de femmes, armés de fusils,
+avaient, dans la soirée du dimanche, paru les
+maîtres de la ville; cette même nuit, on avait vu
+paraître dans les rues des patrouilles composées
+d'hommes et même de femmes, armés de fusils,
de sabres, de haches, de massues, agitant en l'air
-des flambeaux allumés. Il est vrai que cet appareil,
-imaginé pour défendre et pour éclairer la ville,
+des flambeaux allumés. Il est vrai que cet appareil,
+imaginé pour défendre et pour éclairer la ville,
semblait la menacer d'incendie, et inspirait plus
de terreur que de confiance, en montrant sous le
-même aspect le secours et le danger, les amis et
+même aspect le secours et le danger, les amis et
les ennemis, les citoyens et les brigands. En effet,
-dès le matin, plusieurs de ces derniers, marchant
-en troupes, enrôlaient de force les passans pour
-aller brûler les maisons des aristocrates, nom
-sous lequel ils comprenaient tous les propriétaires
-et même tout homme dont le maintien annonçait
+dès le matin, plusieurs de ces derniers, marchant
+en troupes, enrôlaient de force les passans pour
+aller brûler les maisons des aristocrates, nom
+sous lequel ils comprenaient tous les propriétaires
+et même tout homme dont le maintien annonçait
<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-quelque aisance. On eût dit que Paris
-allait être leur proie, d'autant plus que, dans cette
+quelque aisance. On eût dit que Paris
+allait être leur proie, d'autant plus que, dans cette
alarme universelle, on confondait les tentatives
-que faisait la liberté pour se procurer des armes,
-et les attentats que méditaient la licence et le
+que faisait la liberté pour se procurer des armes,
+et les attentats que méditaient la licence et le
brigandage.</p>
-<p>Mais bientôt le besoin général rallia tous les
-amis de l'ordre. Les bourgeois s'armèrent; le
+<p>Mais bientôt le besoin général rallia tous les
+amis de l'ordre. Les bourgeois s'armèrent; le
tocsin de chaque paroisse les appela dans leurs
districts. Chaque district vota deux cents hommes
-pour sa défense. On en forme des compagnies;
-elles marchent sous des chefs nommés par elles,
+pour sa défense. On en forme des compagnies;
+elles marchent sous des chefs nommés par elles,
un magistrat, un marchand, un chevalier de Saint-Louis,
un homme de lettres, un procureur, un
-acteur: tous sont égaux, citoyens, frères. Des curés
-vénérables par leur âge et par leurs vertus
-marchent à la tête de leurs paroissiens armés,
-prêchant ou ordonnant le calme et la paix. Les
+acteur: tous sont égaux, citoyens, frères. Des curés
+vénérables par leur âge et par leurs vertus
+marchent à la tête de leurs paroissiens armés,
+prêchant ou ordonnant le calme et la paix. Les
cohortes citoyennes se divisent selon le besoin;
-elles prennent différens noms, <em>Volontaires des
+elles prennent différens noms, <em>Volontaires des
Tuileries</em>, <em>du Palais-Royal</em>, etc. Les armes manquaient,
on en cherche. On se saisit de celles qui
se trouvent chez les armuriers et les fourbisseurs:
-on expédie un reçu de ce qu'on emporte, qu'on
+on expédie un reçu de ce qu'on emporte, qu'on
promet de rendre, et que depuis on rendit en effet.
Point d'effraction, point de vol: tout se passait
-en règle, autant que le permettait une nécessité
+en règle, autant que le permettait une nécessité
si instante. Cependant une portion du
-peuple, celle à qui le guet était odieux et suspect,
-le dépouille de ses armes et s'en empare. On court
+peuple, celle à qui le guet était odieux et suspect,
+le dépouille de ses armes et s'en empare. On court
<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-dans tous les lieux où l'on croit en trouver ainsi
-que des canons. On délivre les prisonniers de
-l'hôtel de la Force, à l'exception des criminels;
-on arrête des voitures chargées d'effets, un bateau
-chargé de poudre, que l'on conduit à la
-ville; on établit des barricades, des tranchées
-dans les faubourgs; enfin, on se dispose soit à
-soutenir un siége, soit à repousser l'attaque dont
-on était menacé.</p>
-
-<p>Voilà ce que le peuple fit par lui-même et
-comme d'un mouvement subit et spontané, tandis
+dans tous les lieux où l'on croit en trouver ainsi
+que des canons. On délivre les prisonniers de
+l'hôtel de la Force, à l'exception des criminels;
+on arrête des voitures chargées d'effets, un bateau
+chargé de poudre, que l'on conduit à la
+ville; on établit des barricades, des tranchées
+dans les faubourgs; enfin, on se dispose soit à
+soutenir un siége, soit à repousser l'attaque dont
+on était menacé.</p>
+
+<p>Voilà ce que le peuple fit par lui-même et
+comme d'un mouvement subit et spontané, tandis
que, dans les districts, on cherchait les moyens
-d'imprimer à ce mouvement une direction plus
-régulière et mieux ordonnée. On commença par
-envoyer des députations à l'hôtel-de-ville, où,
-depuis l'ouverture des états-généraux, les électeurs
-étaient dans l'usage de s'assembler; mesure
-prudente, à laquelle le ministère n'osa s'opposer,
-et qui devint le salut de la patrie. Là, dès six
-heures du matin, les électeurs, devenus magistrats
+d'imprimer à ce mouvement une direction plus
+régulière et mieux ordonnée. On commença par
+envoyer des députations à l'hôtel-de-ville, où,
+depuis l'ouverture des états-généraux, les électeurs
+étaient dans l'usage de s'assembler; mesure
+prudente, à laquelle le ministère n'osa s'opposer,
+et qui devint le salut de la patrie. Là, dès six
+heures du matin, les électeurs, devenus magistrats
provisoires par la confiance du peuple et par
-la nécessité, proposent, délibèrent, exécutent.
-Ils établissent entre eux et les districts une correspondance
-active et continuelle. On cherche à
-donner à l'assemblée des électeurs une force légale.
-On mande le prévôt des marchands. Il arrive, et
-le peuple applaudit. Il offre de se démettre de sa
+la nécessité, proposent, délibèrent, exécutent.
+Ils établissent entre eux et les districts une correspondance
+active et continuelle. On cherche à
+donner à l'assemblée des électeurs une force légale.
+On mande le prévôt des marchands. Il arrive, et
+le peuple applaudit. Il offre de se démettre de sa
place, et ne veut, dit-il, la tenir que de la confiance
-de ses concitoyens: on refuse sa démission.
-Cependant le tumulte augmente, et l'assemblée
+de ses concitoyens: on refuse sa démission.
+Cependant le tumulte augmente, et l'assemblée
<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-ne peut suffire à toutes les demandes, à toutes
-les plaintes. On forme un comité permanent
-qui doit rester assemblé jour et nuit pour rétablir
-la tranquillité publique. On crée différens bureaux,
-afin de pourvoir aux différens objets de
-sûreté ou d'utilité, subsistances, formation de
-milice parisienne, etc. On arrête provisoirement
+ne peut suffire à toutes les demandes, à toutes
+les plaintes. On forme un comité permanent
+qui doit rester assemblé jour et nuit pour rétablir
+la tranquillité publique. On crée différens bureaux,
+afin de pourvoir aux différens objets de
+sûreté ou d'utilité, subsistances, formation de
+milice parisienne, etc. On arrête provisoirement
qu'elle sera de quarante-huit mille hommes; mesure
sage, qui augmenta la confiance et rassura
-les esprits timides. Toutes ces délibérations se
-prenaient en présence du peuple, dont une partie
+les esprits timides. Toutes ces délibérations se
+prenaient en présence du peuple, dont une partie
remplissait la salle, tandis que le grand nombre
-faisait retentir la place de Grève d'acclamations,
-à l'arrivée des grains, des canons, des soldats,
-des voitures chargées de meubles et d'effets. Cette
-place semblait tour-à-tour un camp, un marché,
+faisait retentir la place de Grève d'acclamations,
+à l'arrivée des grains, des canons, des soldats,
+des voitures chargées de meubles et d'effets. Cette
+place semblait tour-à-tour un camp, un marché,
un port, un arsenal.</p>
-<p>Telles étaient les opérations achevées avant
-deux heures; et celles de l'après-midi ne furent ni
-moins rapides ni moins étonnantes.</p>
+<p>Telles étaient les opérations achevées avant
+deux heures; et celles de l'après-midi ne furent ni
+moins rapides ni moins étonnantes.</p>
<p>Effectuer la formation de la milice parisienne;
-en promulguer le réglement à l'instant même;
+en promulguer le réglement à l'instant même;
nommer les principaux chefs; entendre tous
-les renseignemens donnés par le lieutenant de
-police; recevoir l'adhésion de tous les districts,
-de toutes les corporations, aux arrêtés du matin;
+les renseignemens donnés par le lieutenant de
+police; recevoir l'adhésion de tous les districts,
+de toutes les corporations, aux arrêtés du matin;
accepter les offres patriotiques de plusieurs compagnies
-de gardes-françaises; députer à quelques
-autres, aux troupes étrangères; entendre le récit
-des députés de la ville à l'assemblée nationale, et
+de gardes-françaises; députer à quelques
+autres, aux troupes étrangères; entendre le récit
+des députés de la ville à l'assemblée nationale, et
<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-instruire l'assemblée de ce qui se passait dans la
+instruire l'assemblée de ce qui se passait dans la
capitale; donner l'ordre de prendre des cartouches
-à l'arsenal, et (ce qui fut plus décisif) autoriser
-les soixante districts à faire fabriquer cinquante
+à l'arsenal, et (ce qui fut plus décisif) autoriser
+les soixante districts à faire fabriquer cinquante
mille piques; distribuer les armes, les balles, la
-poudre, le plomb, dont le peuple s'était emparé:
-voilà ce qui fut exécuté au milieu des cris, des
-demandes, des menaces, malgré la multitude d'incidens
-vrais ou faux, mais également funestes et
-menaçans pour les électeurs, accusés à tout moment
+poudre, le plomb, dont le peuple s'était emparé:
+voilà ce qui fut exécuté au milieu des cris, des
+demandes, des menaces, malgré la multitude d'incidens
+vrais ou faux, mais également funestes et
+menaçans pour les électeurs, accusés à tout moment
de trahir la confiance publique. Perdre ces
-hommes courageux était le principal but des mal-intentionnés:
+hommes courageux était le principal but des mal-intentionnés:
on suscitait contre eux, au Palais-Royal,
les motions les plus furieuses et les plus
-insensées. Leur refus de découvrir l'arsenal secret
-de l'hôtel-de-ville, c'est-à-dire de faire l'impossible,
-pensa leur être funeste; ce qui, l'instant
-d'après, ne les empêchait pas d'être les modérateurs
+insensées. Leur refus de découvrir l'arsenal secret
+de l'hôtel-de-ville, c'est-à-dire de faire l'impossible,
+pensa leur être funeste; ce qui, l'instant
+d'après, ne les empêchait pas d'être les modérateurs
des mouvemens populaires, tant le besoin
-de la subordination se faisait sentir aux plus forcenés!
-A chaque événement inattendu, ils couraient,
-se précipitaient d'une manière formidable.
-Tantôt ils priaient impérieusement, tantôt ils
-commandaient avec menaces qu'on leur donnât
-des ordres. On les donnait ces ordres, et ils étaient
-exécutés. Des hommes de tout état, de tout âge,
-de tout rang, multiplièrent des preuves d'une intrépidité
-inébranlable. Un électeur faible et infirme
-courut à travers la foule chercher le drapeau
-de la ville, que des hommes mal-intentionnés ou
+de la subordination se faisait sentir aux plus forcenés!
+A chaque événement inattendu, ils couraient,
+se précipitaient d'une manière formidable.
+Tantôt ils priaient impérieusement, tantôt ils
+commandaient avec menaces qu'on leur donnât
+des ordres. On les donnait ces ordres, et ils étaient
+exécutés. Des hommes de tout état, de tout âge,
+de tout rang, multiplièrent des preuves d'une intrépidité
+inébranlable. Un électeur faible et infirme
+courut à travers la foule chercher le drapeau
+de la ville, que des hommes mal-intentionnés ou
<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-violens avaient enlevé: il parvint à le leur arracher,
-et le reporta lui-même à sa place. Un jeune prêtre,
-chargé de distribuer au peuple plusieurs barils
-de poudre déjà ouverts, continua de s'acquitter de
-cette fonction après avoir entendu siffler à son
+violens avaient enlevé: il parvint à le leur arracher,
+et le reporta lui-même à sa place. Un jeune prêtre,
+chargé de distribuer au peuple plusieurs barils
+de poudre déjà ouverts, continua de s'acquitter de
+cette fonction après avoir entendu siffler à son
oreille la balle d'un pistolet, tandis qu'un indigent,
presque nu, fumait sa pipe sur un de ces
barils; plaisir auquel il ne voulait renoncer, disait-il,
qu'en vendant sa pipe, et on la lui acheta.</p>
-<p>On s'est depuis souvent étonné que, dans cette
-soirée tumultueuse, quelque accident inévitable
+<p>On s'est depuis souvent étonné que, dans cette
+soirée tumultueuse, quelque accident inévitable
parmi tant de torches et de flambeaux, n'ait pas
-fait sauter l'hôtel-de-ville. La plupart de ceux
-qui s'y trouvaient n'y pensèrent pas, et ceux
-qui y pensèrent y étaient résignés. Une troupe
-d'hommes pervers ayant imaginé, vers la nuit,
-d'effrayer le comité permanent, en lui disant
+fait sauter l'hôtel-de-ville. La plupart de ceux
+qui s'y trouvaient n'y pensèrent pas, et ceux
+qui y pensèrent y étaient résignés. Une troupe
+d'hommes pervers ayant imaginé, vers la nuit,
+d'effrayer le comité permanent, en lui disant
qu'on avait vu quinze mille soldats entrer dans
-Paris, et qu'ils allaient arriver pour forcer l'hôtel-de-ville:
-«Il ne le sera pas, dit froidement un des
-électeurs<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, car je le ferai sauter à temps<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Et
-aussitôt il ordonna d'apporter six barils de poudre
+Paris, et qu'ils allaient arriver pour forcer l'hôtel-de-ville:
+«Il ne le sera pas, dit froidement un des
+électeurs<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, car je le ferai sauter à temps<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Et
+aussitôt il ordonna d'apporter six barils de poudre
<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-et de les déposer dans le cabinet communément
-appelé <em>la petite audience</em>. Les mal intentionnés
-en pâlirent, et se retirèrent au premier qui fut
-apporté.</p>
-
-<p>Paris recueillit, dès le soir même, le fruit d'un
-courage si général, d'une activité si unanime. On
-se crut en sûreté du moins contre les brigands
-intérieurs; on en avait désarmé une grande partie,
-soit à force ouverte, soit en se mêlant habilement
+et de les déposer dans le cabinet communément
+appelé <em>la petite audience</em>. Les mal intentionnés
+en pâlirent, et se retirèrent au premier qui fut
+apporté.</p>
+
+<p>Paris recueillit, dès le soir même, le fruit d'un
+courage si général, d'une activité si unanime. On
+se crut en sûreté du moins contre les brigands
+intérieurs; on en avait désarmé une grande partie,
+soit à force ouverte, soit en se mêlant habilement
avec eux. C'est un service qu'avait rendu un
certain nombre d'ouvriers ou d'indigens, qui,
-honnêtes sous les livrées de la misère, avaient bien
-voulu se joindre à des scélérats pour tromper leur
-fureur sous prétexte de la conduire. Un ordre du
-comité permanent avait fait illuminer les rues, et
-par là prévenu de grands désordres. Mais ces cris
-fréquens et répétés, <em>aux armes! aux armes!</em> ces
-lampions tour-à-tour retirés et placés suivant les
-différens avis d'un danger éloigné ou prochain,
-ces courses de la milice bourgeoise, des gens à
+honnêtes sous les livrées de la misère, avaient bien
+voulu se joindre à des scélérats pour tromper leur
+fureur sous prétexte de la conduire. Un ordre du
+comité permanent avait fait illuminer les rues, et
+par là prévenu de grands désordres. Mais ces cris
+fréquens et répétés, <em>aux armes! aux armes!</em> ces
+lampions tour-à-tour retirés et placés suivant les
+différens avis d'un danger éloigné ou prochain,
+ces courses de la milice bourgeoise, des gens à
cheval portant des ordres de toutes parts, ces
coups de canon, ces signaux d'avertissemens
convenus, mille incidens divers tenaient dans un
-mouvement continuel l'âme et l'imagination,
-effarouchées du plus grand de tous les périls, le
-péril inconnu. Toutefois, on était loin de l'épouvante;
-une vive émotion et non le désespoir, une
+mouvement continuel l'âme et l'imagination,
+effarouchées du plus grand de tous les périls, le
+péril inconnu. Toutefois, on était loin de l'épouvante;
+une vive émotion et non le désespoir, une
grande attente et non la terreur, se manifestaient
sur les visages; hommes, femmes, enfans, tous se
-prémunissaient contre une attaque nocturne;
+prémunissaient contre une attaque nocturne;
<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-tous avaient transporté, sur les maisons, aux
-balcons, aux fenêtres, des meubles, des ustensiles
-pesans, des bûches, et jusqu'aux pavés des rues:
-précautions inutiles, puisque, dès la nuit même,
-les régimens campés aux Champs-Élysées se retirèrent
+tous avaient transporté, sur les maisons, aux
+balcons, aux fenêtres, des meubles, des ustensiles
+pesans, des bûches, et jusqu'aux pavés des rues:
+précautions inutiles, puisque, dès la nuit même,
+les régimens campés aux Champs-Élysées se retirèrent
et disparurent.</p>
-<p>Telle fut cette journée qui s'annonçait d'une
-manière si formidable, qui commença la destruction
-de l'ancien gouvernement et prépara la naissance
-du nouveau, qui vit s'élever tout-à-coup une
+<p>Telle fut cette journée qui s'annonçait d'une
+manière si formidable, qui commença la destruction
+de l'ancien gouvernement et prépara la naissance
+du nouveau, qui vit s'élever tout-à-coup une
ombre de puissance civile et de force militaire
-capables de remplacer celles qui venaient de disparaître;
-faibles appuis, frêles étais sans doute,
-mais qui heureusement suffirent à soutenir l'édifice
-social prêt à crouler. Paris, le matin livré
-aux brigands, compta le soir cent mille défenseurs.
-Le peuple se montra digne de la liberté: il en fit
-les actions, il en parla le langage. Même intrépidité,
-même patriotisme dans les arrêtés de tous
+capables de remplacer celles qui venaient de disparaître;
+faibles appuis, frêles étais sans doute,
+mais qui heureusement suffirent à soutenir l'édifice
+social prêt à crouler. Paris, le matin livré
+aux brigands, compta le soir cent mille défenseurs.
+Le peuple se montra digne de la liberté: il en fit
+les actions, il en parla le langage. Même intrépidité,
+même patriotisme dans les arrêtés de tous
les districts, de toutes les corporations; et quelques
-traits d'éloquence antique se firent remarquer
+traits d'éloquence antique se firent remarquer
dans les discours de plus d'un orateur.
-Nombre de traits de vertu brillèrent parmi la
-classe d'hommes les plus opprimés, et que, par
+Nombre de traits de vertu brillèrent parmi la
+classe d'hommes les plus opprimés, et que, par
cette raison, on croyait les plus avilis. Un homme
-presque sans vêtemens avait sauvé un citoyen
+presque sans vêtemens avait sauvé un citoyen
opulent d'un grand danger. Celui-ci le prie d'accepter
-un écu. «Vous ne savez donc pas, répondit
-le pauvre, qu'aujourd'hui l'argent ne sert plus à
-rien. En voulez-vous la preuve? qui veut cet écu?
+un écu. «Vous ne savez donc pas, répondit
+le pauvre, qu'aujourd'hui l'argent ne sert plus à
+rien. En voulez-vous la preuve? qui veut cet écu?
<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
ajouta-t-il: c'est monsieur qui le donne.&mdash;Point
-d'argent! point d'argent! s'écrièrent ses camarades.»
-Quelques traits de gaîté française se mêlèrent
-même à ces scènes passionnées. Un petit marchand,
+d'argent! point d'argent! s'écrièrent ses camarades.»
+Quelques traits de gaîté française se mêlèrent
+même à ces scènes passionnées. Un petit marchand,
ayant surfait les cocardes tricolores, qui venaient
-d'être substituées à la cocarde verte, fut menacé
-par les assistans d'être traité en criminel de <em>lèse-révolution</em>.
+d'être substituées à la cocarde verte, fut menacé
+par les assistans d'être traité en criminel de <em>lèse-révolution</em>.
Enfin, ce qu'il faut compter pour beaucoup,
-aucun crime ne se mêla aux orages de cette
-journée; car il ne faut pas attribuer au peuple
+aucun crime ne se mêla aux orages de cette
+journée; car il ne faut pas attribuer au peuple
l'incendie de Saint-Lazare, &oelig;uvre d'une bande de
-scélérats soudoyés dès long-temps et pour la plupart
-étrangers. Ces deux dernières circonstances
-sont la seule consolation que nous puissions présenter
-à nos lecteurs, en leur offrant le tableau suivant,
-dont leur ame va être douloureusement
-affectée.</p>
+scélérats soudoyés dès long-temps et pour la plupart
+étrangers. Ces deux dernières circonstances
+sont la seule consolation que nous puissions présenter
+à nos lecteurs, en leur offrant le tableau suivant,
+dont leur ame va être douloureusement
+affectée.</p>
-<h3>DOUZIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>DOUZIÈME TABLEAU.</h3>
<p class="centerh">Pillage de Saint-Lazare.</p>
-<p>L'événement funeste dont le tableau ci-joint n'a
-pu présenter que quelques traits principaux, est,
-de tous les désastres précurseurs de la révolution,
-celui qui l'annonçait sous les auspices les plus
+<p>L'événement funeste dont le tableau ci-joint n'a
+pu présenter que quelques traits principaux, est,
+de tous les désastres précurseurs de la révolution,
+celui qui l'annonçait sous les auspices les plus
sinistres. Il rassemble des circonstances qui font
-frémir. Nous supprimerons les plus horribles,
+frémir. Nous supprimerons les plus horribles,
<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
-dont le souvenir, presque perdu, a été comme
-englouti dans le torrent rapide des événemens
-qui se succédèrent d'heure en heure, dans cette
-semaine à jamais mémorable.</p>
-
-<p>Le lundi 13 juillet, à deux heures du matin,
-pendant qu'à l'extrémité de chaque faubourg les
-barrières incendiées fumaient encore, tandis que
-le plus grand nombre des citoyens, après avoir
-vu l'incendie éteint, se retiraient chez eux, des
-brigands (c'était le nom qu'ils se donnaient eux-mêmes,
-exemple imité deux ans après par les
-scélérats d'Avignon, qui ont surpassé les crimes
-de leurs devanciers), des brigands se rassemblèrent
-derrière le moulin des dames de Montmartre, et
-là tinrent conseil pour savoir par où ils commenceraient
+dont le souvenir, presque perdu, a été comme
+englouti dans le torrent rapide des événemens
+qui se succédèrent d'heure en heure, dans cette
+semaine à jamais mémorable.</p>
+
+<p>Le lundi 13 juillet, à deux heures du matin,
+pendant qu'à l'extrémité de chaque faubourg les
+barrières incendiées fumaient encore, tandis que
+le plus grand nombre des citoyens, après avoir
+vu l'incendie éteint, se retiraient chez eux, des
+brigands (c'était le nom qu'ils se donnaient eux-mêmes,
+exemple imité deux ans après par les
+scélérats d'Avignon, qui ont surpassé les crimes
+de leurs devanciers), des brigands se rassemblèrent
+derrière le moulin des dames de Montmartre, et
+là tinrent conseil pour savoir par où ils commenceraient
leurs forfaits, qu'ils appelaient leurs exploits.</p>
-<p>Les uns voulaient débuter par le prieuré de
+<p>Les uns voulaient débuter par le prieuré de
Saint-Martin, les autres par d'autres maisons religieuses,
-lorsqu'un d'entre eux demande la priorité
-pour la maison de Saint-Lazare; la <em>priorité</em>,
-ce fut son terme: ces misérables se faisant un jeu
-d'imiter, dans leur conciliabule, les formes usitées
-dans les assemblées populaires, et d'en reproduire
-même les expressions. Cette motion
-contre Saint-Lazare ayant eu la majorité, un des
+lorsqu'un d'entre eux demande la priorité
+pour la maison de Saint-Lazare; la <em>priorité</em>,
+ce fut son terme: ces misérables se faisant un jeu
+d'imiter, dans leur conciliabule, les formes usitées
+dans les assemblées populaires, et d'en reproduire
+même les expressions. Cette motion
+contre Saint-Lazare ayant eu la majorité, un des
membres fit ajouter, par amendement, disait-il,
-qu'après l'incendie de Saint-Lazare on procéderait
-à celui des maisons religieuses, et qu'ensuite on
-s'occuperait de toute maison réputée riche, sans
+qu'après l'incendie de Saint-Lazare on procéderait
+à celui des maisons religieuses, et qu'ensuite on
+s'occuperait de toute maison réputée riche, sans
<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-en épargner une seule, à moins qu'on ne rencontrât
-une résistance insurmontable. Cet amendement,
-qu'on avait écouté dans le plus profond
-silence, fut reçu avec acclamation et décrété unanimement.</p>
-
-<p>On passa ensuite à la nomination des chefs,
-entre les mains desquels on jura une obéissance
-aveugle, en tout ce qui serait commandé pour
-l'exécution des projets convenus. Il fut assigné à
-ces chefs une décoration visible, arborée à l'instant;
-c'était un ruban verd et noir, flottant auprès
+en épargner une seule, à moins qu'on ne rencontrât
+une résistance insurmontable. Cet amendement,
+qu'on avait écouté dans le plus profond
+silence, fut reçu avec acclamation et décrété unanimement.</p>
+
+<p>On passa ensuite à la nomination des chefs,
+entre les mains desquels on jura une obéissance
+aveugle, en tout ce qui serait commandé pour
+l'exécution des projets convenus. Il fut assigné à
+ces chefs une décoration visible, arborée à l'instant;
+c'était un ruban verd et noir, flottant auprès
de la ganse du chapeau. Toute arme offensive
-leur fut interdite, et une canne ou un bâton
+leur fut interdite, et une canne ou un bâton
fut dans leurs mains le signe du commandement.
Ils devaient de plus s'abstenir du pillage, condition
-qu'ils acceptèrent, après quelques débats.</p>
+qu'ils acceptèrent, après quelques débats.</p>
-<p>Ayant ainsi tout réglé, la horde se mit en
-marche, armée de bâtons, de sabres, de masses
-et de merlins trouvés dans les bureaux des barrières.
-Ils arrivèrent sans bruit, à trois heures
+<p>Ayant ainsi tout réglé, la horde se mit en
+marche, armée de bâtons, de sabres, de masses
+et de merlins trouvés dans les bureaux des barrières.
+Ils arrivèrent sans bruit, à trois heures
du matin, devant une des portes de Saint-Lazare,
-où se fit sur le champ l'appel nominal qui devait
-précéder l'expédition. L'appel ne fut pas long,
-les associés n'étant alors que quarante-trois, en
+où se fit sur le champ l'appel nominal qui devait
+précéder l'expédition. L'appel ne fut pas long,
+les associés n'étant alors que quarante-trois, en
y comprenant les chefs.</p>
-<p>Le signal étant donné, ils assaillirent la porte,
-qui ne résista pas long-temps aux coups de hache
-et de masse; elle fut enfoncée; et déjà les brigands
-inondaient la cour de la communauté, et
-criaient d'une voix terrible: «Du pain! du pain!».
+<p>Le signal étant donné, ils assaillirent la porte,
+qui ne résista pas long-temps aux coups de hache
+et de masse; elle fut enfoncée; et déjà les brigands
+inondaient la cour de la communauté, et
+criaient d'une voix terrible: «Du pain! du pain!».
<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-A ces cris, à ce tumulte, les religieux s'enfuient
-sans savoir où, laissant leurs effets et leurs
-hardes à ces misérables, qui s'en saisirent, et
-s'en revêtirent sur-le-champ, mêlant ainsi l'apparence
-d'une mascarade aux horreurs d'une scène
-révoltante.</p>
-
-<p>Cependant, à ces cris: «Du pain! du pain!» le
-procureur de la maison ordonna que l'on conduisît
+A ces cris, à ce tumulte, les religieux s'enfuient
+sans savoir où, laissant leurs effets et leurs
+hardes à ces misérables, qui s'en saisirent, et
+s'en revêtirent sur-le-champ, mêlant ainsi l'apparence
+d'une mascarade aux horreurs d'une scène
+révoltante.</p>
+
+<p>Cependant, à ces cris: «Du pain! du pain!» le
+procureur de la maison ordonna que l'on conduisît
ces messieurs par la basse-cour de la cuisine,
-où l'on dressa sur-le-champ des tables aussitôt
-couvertes de pain, de viande et de vin à
-discrétion, les frères s'empressant tous de servir
-ces exécrables hôtes.</p>
-
-<p>Après avoir assouvi leur faim et surtout leur soif,
-ils demandèrent s'il n'était pas possible de leur procurer
-des armes pour défendre la ville contre les ennemis
-du tiers-état. Les misérables se qualifiaient
+où l'on dressa sur-le-champ des tables aussitôt
+couvertes de pain, de viande et de vin à
+discrétion, les frères s'empressant tous de servir
+ces exécrables hôtes.</p>
+
+<p>Après avoir assouvi leur faim et surtout leur soif,
+ils demandèrent s'il n'était pas possible de leur procurer
+des armes pour défendre la ville contre les ennemis
+du tiers-état. Les misérables se qualifiaient
ainsi d'un nom sous lequel on comprenait alors la
-nation entière, à l'exception des privilégiés, qui,
+nation entière, à l'exception des privilégiés, qui,
pendant long-temps, se sont fait un plaisir absurde
-et lâche de confondre, dans une même dénomination,
-les citoyens les plus honnêtes, les plus éclairés,
+et lâche de confondre, dans une même dénomination,
+les citoyens les plus honnêtes, les plus éclairés,
les plus notables, avec les derniers des
-hommes, c'est-à-dire, les scélérats.</p>
+hommes, c'est-à-dire, les scélérats.</p>
-<p>Les religieux de Saint-Lazare répondirent à ces
-prétendus vengeurs du tiers-état qu'il n'y avait
+<p>Les religieux de Saint-Lazare répondirent à ces
+prétendus vengeurs du tiers-état qu'il n'y avait
point d'armes dans la maison, et qu'on pouvait
s'en assurer par la visite de toutes les chambres,
-«Eh bien! de l'argent! de l'argent!» fut le cri général
-de ces bandits. A ce cri, le supérieur et le
+«Eh bien! de l'argent! de l'argent!» fut le cri général
+de ces bandits. A ce cri, le supérieur et le
<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-procureur, montés sur un banc, leur répondirent
-avec un extérieur tranquille: «Messieurs, votre
-volonté sera faite»; et à l'instant on leur fit distribuer
-six cents livres. Un murmure de mécontentement
-fit connaître que la somme paraissait modique;
-et aussitôt on leur donna une autre somme
+procureur, montés sur un banc, leur répondirent
+avec un extérieur tranquille: «Messieurs, votre
+volonté sera faite»; et à l'instant on leur fit distribuer
+six cents livres. Un murmure de mécontentement
+fit connaître que la somme paraissait modique;
+et aussitôt on leur donna une autre somme
de huit cents livres. Cette seconde distribution
parut les calmer; et, pressentant que leur nombre
-allait s'accroître, ils se hâtèrent d'en faire le
-partage avant l'arrivée des survenans.</p>
+allait s'accroître, ils se hâtèrent d'en faire le
+partage avant l'arrivée des survenans.</p>
-<p>Aussitôt après cette seconde distribution, les
-chefs avaient envoyé quelques-uns de leurs subordonnés
+<p>Aussitôt après cette seconde distribution, les
+chefs avaient envoyé quelques-uns de leurs subordonnés
parcourir la maison, pour prendre
connaissance des lieux, et diriger l'attaque; c'est
-ce qu'ils appelaient la visite de leurs ingénieurs.
-Ceux-ci se firent attendre jusqu'à cinq heures et
+ce qu'ils appelaient la visite de leurs ingénieurs.
+Ceux-ci se firent attendre jusqu'à cinq heures et
demie, tandis que les cours se remplissaient de
monde, hommes, femmes, enfans, qui attendaient
-six heures, moment où devait commencer
-l'attaque générale.</p>
+six heures, moment où devait commencer
+l'attaque générale.</p>
-<p>Le signal se donne: aussitôt ils courent aux
+<p>Le signal se donne: aussitôt ils courent aux
appartemens les plus riches et qui renfermaient
-les objets les plus précieux, au secrétariat général
-de l'ordre, à la pharmacie, à la bibliothèque,
-toutes les deux célèbres, à l'appartement du supérieur
-général, où ils trouvent des reliques
+les objets les plus précieux, au secrétariat général
+de l'ordre, à la pharmacie, à la bibliothèque,
+toutes les deux célèbres, à l'appartement du supérieur
+général, où ils trouvent des reliques
qu'ils brisent, un coffre-fort qu'ils enfoncent, de
l'or qu'ils saisissent, qu'ils se disputent, pour
-lequel ils se battent. Les cris, les imprécations,
-les hurlemens retentissent à travers le bruit des
+lequel ils se battent. Les cris, les imprécations,
+les hurlemens retentissent à travers le bruit des
<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-haches, des marteaux, des maillets. Les maîtres
+haches, des marteaux, des maillets. Les maîtres
des maisons voisines, les habitans du quartier
-sont saisis d'effroi, tremblant pour eux-mêmes,
-et ne sachant où peut s'arrêter ce désordre inouï.</p>
+sont saisis d'effroi, tremblant pour eux-mêmes,
+et ne sachant où peut s'arrêter ce désordre inouï.</p>
-<p>Quelques-uns courent aux casernes des gardes-françaises,
+<p>Quelques-uns courent aux casernes des gardes-françaises,
rue du faubourg Saint-Denis, pour
-implorer leurs secours. Les soldats répondent
-qu'ils ne peuvent se déplacer sans un ordre de
-leurs chefs, et que de plus ils ne se mêlaient
+implorer leurs secours. Les soldats répondent
+qu'ils ne peuvent se déplacer sans un ordre de
+leurs chefs, et que de plus ils ne se mêlaient
point des objets de police.</p>
-<p>Le hasard suspendit un moment ces atrocités.
-Un gros détachement des gardes-françaises passe
+<p>Le hasard suspendit un moment ces atrocités.
+Un gros détachement des gardes-françaises passe
devant Saint-Lazare, pour gagner le faubourg Saint-Denis;
-les brigands, saisis d'épouvante, le croient
-commandé contre eux; ils prennent la fuite; et
+les brigands, saisis d'épouvante, le croient
+commandé contre eux; ils prennent la fuite; et
parcourant l'enclos, les uns escaladent les murailles
pour se sauver, les autres plus timides se
-cachent dans les blés. On se croyait délivré de
+cachent dans les blés. On se croyait délivré de
ces monstres; mais, par malheur, un de leurs
-chefs, qui s'était trouvé à la porte du couvent,
+chefs, qui s'était trouvé à la porte du couvent,
avait recueilli le refus qu'avaient fait ces nouveaux
-gardes-françaises d'entrer dans l'intérieur,
+gardes-françaises d'entrer dans l'intérieur,
disant, comme les autres, que la police ne les
-regardait pas. Transporté de joie, ce misérable
+regardait pas. Transporté de joie, ce misérable
rappelle ses complices, fait des signaux, les rallie
-malgré leur frayeur, et leur apprend le refus des
-soldats, qui les remplit d'une féroce allégresse.
-Leur fureur redouble; ils remontent à la bibliothèque,
-à la salle des tableaux, au réfectoire,
-aux chambres particulières des religieux, brisent,
+malgré leur frayeur, et leur apprend le refus des
+soldats, qui les remplit d'une féroce allégresse.
+Leur fureur redouble; ils remontent à la bibliothèque,
+à la salle des tableaux, au réfectoire,
+aux chambres particulières des religieux, brisent,
<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-renversent, jettent tout par les fenêtres, et semblent
-regretter de n'avoir plus rien à détruire que
+renversent, jettent tout par les fenêtres, et semblent
+regretter de n'avoir plus rien à détruire que
les murailles.</p>
-<p>Tout-à-coup, un de leurs chefs représente qu'il
-faut donner une preuve de leur humanité, et aller
-délivrer les prisonniers détenus dans la maison
-de force. On y court, les portes sont enfoncées;
+<p>Tout-à-coup, un de leurs chefs représente qu'il
+faut donner une preuve de leur humanité, et aller
+délivrer les prisonniers détenus dans la maison
+de force. On y court, les portes sont enfoncées;
et deux prisonniers, les seuls qui s'y trouvassent
alors, sont conduits en triomphe devant le chef.
-«Je suis surpris et fâché, dit-il, que vous ne
-soyez que deux. Allez, et profitez de notre bienfaisance.»
+«Je suis surpris et fâché, dit-il, que vous ne
+soyez que deux. Allez, et profitez de notre bienfaisance.»
A ce mot, on se rappelle une autre
-espèce de détenus, les fous, les aliénés; et l'on
-s'écrie qu'il faut les délivrer sur-le-champ. L'ordre
-est donné, il s'exécute. Alors paraissent et défilent,
-l'un après l'autre, ces êtres infortunés,
-que leurs prétendus libérateurs soutiennent sous
+espèce de détenus, les fous, les aliénés; et l'on
+s'écrie qu'il faut les délivrer sur-le-champ. L'ordre
+est donné, il s'exécute. Alors paraissent et défilent,
+l'un après l'autre, ces êtres infortunés,
+que leurs prétendus libérateurs soutiennent sous
les bras, et qu'ils conduisent dans la rue, en y
-déposant les hardes et les malles de ces malheureux,
-qu'ils abandonnent à la pitié publique.
-Quelques citoyens honnêtes, pénétrés de douleur,
-se chargèrent d'eux, les firent conduire à l'Hôtel-Dieu,
-et leur donnèrent les secours dûs à leur
-triste état.</p>
-
-<p>Toutes ces horreurs, commencées dans la nuit,
+déposant les hardes et les malles de ces malheureux,
+qu'ils abandonnent à la pitié publique.
+Quelques citoyens honnêtes, pénétrés de douleur,
+se chargèrent d'eux, les firent conduire à l'Hôtel-Dieu,
+et leur donnèrent les secours dûs à leur
+triste état.</p>
+
+<p>Toutes ces horreurs, commencées dans la nuit,
se consommaient en plein jour, et, ce qui est inconcevable,
-aux heures déterminées d'avance par
+aux heures déterminées d'avance par
les chefs. On a su depuis (et c'est un de ces traits
-qui remplissent l'âme d'une douleur profonde et
+qui remplissent l'âme d'une douleur profonde et
d'une amertume misanthropique), on a su qu'un
<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-de ces chefs était un jeune homme autrefois reçu
-par charité dans la maison de ces religieux, et
-même traité par eux avec une indulgence paternelle.
-C'était le titre qu'il avait fait valoir auprès
-des brigands, pour être nommé par eux <em>sous-chef</em>
-malgré sa jeunesse, et témoigner sa reconnaissance
-à ses bienfaiteurs.</p>
-
-<p>Telle fut, dans ce désastre, la pieuse simplicité
-de ces bons pères, qu'au milieu de ce tumulte on
+de ces chefs était un jeune homme autrefois reçu
+par charité dans la maison de ces religieux, et
+même traité par eux avec une indulgence paternelle.
+C'était le titre qu'il avait fait valoir auprès
+des brigands, pour être nommé par eux <em>sous-chef</em>
+malgré sa jeunesse, et témoigner sa reconnaissance
+à ses bienfaiteurs.</p>
+
+<p>Telle fut, dans ce désastre, la pieuse simplicité
+de ces bons pères, qu'au milieu de ce tumulte on
en vit quelques uns, dans une des cours du couvent,
-montés sur des bornes et prêchant l'amour
-de Dieu et du prochain au peuple qui s'était rassemblé;
-ils ne cessèrent leur sermon que lorsque
-les cris de joie, poussés par les brigands à l'ouverture
-du coffre-fort, leur eurent enlevé tout
-leur auditoire et les eurent laissés seuls au milieu
+montés sur des bornes et prêchant l'amour
+de Dieu et du prochain au peuple qui s'était rassemblé;
+ils ne cessèrent leur sermon que lorsque
+les cris de joie, poussés par les brigands à l'ouverture
+du coffre-fort, leur eurent enlevé tout
+leur auditoire et les eurent laissés seuls au milieu
de la cour.</p>
-<p>Midi était l'heure destinée au pillage de la chapelle
-de l'infirmerie. Les brigands s'y portèrent;
-et mêlant la dérision au sacrilège, ils revêtirent
-un d'entre eux de l'étole et du rochet, lui mirent
+<p>Midi était l'heure destinée au pillage de la chapelle
+de l'infirmerie. Les brigands s'y portèrent;
+et mêlant la dérision au sacrilège, ils revêtirent
+un d'entre eux de l'étole et du rochet, lui mirent
dans les mains le ciboire, et marchant processionnellement
-à sa suite, tenant des cierges allumés,
-ils s'avancent vers l'église des Récollets; ils obligent
-tous les passans à s'agenouiller, craignant, disaient-ils,
-d'être accusés d'irréligion. Des coureurs
-envoyés en avant ordonnent aux Récollets de
-venir à la rencontre des bandits jusqu'à l'entrée
-de la rue Saint-Laurent. Là, ils remirent le ciboire
-à l'un des prêtres récollets et en exigèrent impérieusement
+à sa suite, tenant des cierges allumés,
+ils s'avancent vers l'église des Récollets; ils obligent
+tous les passans à s'agenouiller, craignant, disaient-ils,
+d'être accusés d'irréligion. Des coureurs
+envoyés en avant ordonnent aux Récollets de
+venir à la rencontre des bandits jusqu'à l'entrée
+de la rue Saint-Laurent. Là, ils remirent le ciboire
+à l'un des prêtres récollets et en exigèrent impérieusement
<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-la bénédiction, disant qu'ils étaient
-pressés de retourner à leur <em>ouvrage</em>, qui consistait
-à réduire en cendres les débris de tous les
-meubles accumulés dans les cours de Saint-Lazare.</p>
-
-<p>A trois heures, on tint conseil. Il fut décidé
-qu'il fallait conduire les blés à la halle. Il en fut
-chargé dix-sept voitures de huit sacs chacune,
-tant en blé qu'en seigle. Leur marche fut un
-triomphe hideux, assorti à leur affreuse victoire.
-Sur ces voitures chargées de grains, ils avaient
-guindé des squelettes anatomiques, à côté desquels
-ils avaient forcé de s'asseoir les malheureux
-prêtres de Saint-Lazare, qu'ils contraignaient à
+la bénédiction, disant qu'ils étaient
+pressés de retourner à leur <em>ouvrage</em>, qui consistait
+à réduire en cendres les débris de tous les
+meubles accumulés dans les cours de Saint-Lazare.</p>
+
+<p>A trois heures, on tint conseil. Il fut décidé
+qu'il fallait conduire les blés à la halle. Il en fut
+chargé dix-sept voitures de huit sacs chacune,
+tant en blé qu'en seigle. Leur marche fut un
+triomphe hideux, assorti à leur affreuse victoire.
+Sur ces voitures chargées de grains, ils avaient
+guindé des squelettes anatomiques, à côté desquels
+ils avaient forcé de s'asseoir les malheureux
+prêtres de Saint-Lazare, qu'ils contraignaient à
vider avec eux des brocs de vin, au milieu des
cris d'une populace qui, voyant arriver des grains,
-applaudissait à leurs conducteurs. Ainsi ces monstres,
-bientôt punis, les uns dans l'instant et
-par eux-mêmes, les autres quelques jours après
-et par la justice, furent reçus comme des bienfaiteurs
-publics. On saisit, pour voiturer ces blés,
-tous les chevaux des passans; on détela ceux des
+applaudissait à leurs conducteurs. Ainsi ces monstres,
+bientôt punis, les uns dans l'instant et
+par eux-mêmes, les autres quelques jours après
+et par la justice, furent reçus comme des bienfaiteurs
+publics. On saisit, pour voiturer ces blés,
+tous les chevaux des passans; on détela ceux des
carrosses bourgeois, des fiacres, des charrettes;
-et un air de fête, moitié burlesque, moitié féroce,
-se mêlait à ces odieuses violences.</p>
+et un air de fête, moitié burlesque, moitié féroce,
+se mêlait à ces odieuses violences.</p>
<p>Cependant la punition approchait, et la plupart
-la portaient déjà dans leur sein; ils s'étaient
-empoisonnés par des liqueurs qu'ils avaient stupidement
+la portaient déjà dans leur sein; ils s'étaient
+empoisonnés par des liqueurs qu'ils avaient stupidement
bues dans la pharmacie de Saint-Lazare.
-Aux autres, l'excès du vin tint lieu de poison;
+Aux autres, l'excès du vin tint lieu de poison;
<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
-et plusieurs, en tombant et restant couchés à
-terre, furent dépouillés d'abord et enfin assassinés
-par leurs camarades. Un grand nombre était
-demeuré à Saint-Lazare, où, après avoir forcé
-les caves, ils s'étaient endormis ivres morts, tandis
-que d'autres furieux, ayant brisé une multitude
-de tonneaux, occasionnèrent un déluge où
-furent engloutis plusieurs même de ceux qui l'avaient
-causé, ainsi que nombre de femmes et d'enfans
-qu'on y trouva noyés quelques jours après.</p>
-
-<p>A ce tableau d'horreurs, à cette dégradation
+et plusieurs, en tombant et restant couchés à
+terre, furent dépouillés d'abord et enfin assassinés
+par leurs camarades. Un grand nombre était
+demeuré à Saint-Lazare, où, après avoir forcé
+les caves, ils s'étaient endormis ivres morts, tandis
+que d'autres furieux, ayant brisé une multitude
+de tonneaux, occasionnèrent un déluge où
+furent engloutis plusieurs même de ceux qui l'avaient
+causé, ainsi que nombre de femmes et d'enfans
+qu'on y trouva noyés quelques jours après.</p>
+
+<p>A ce tableau d'horreurs, à cette dégradation
de la nature humaine, opposons un acte de courage,
-un trait d'intrépidité, qui la rehausse dans
-ce lieu même où elle se montre si horriblement
-avilie. Tandis que ces scélérats déployaient leurs
-fureurs contre eux-mêmes, et jonchaient de leurs
+un trait d'intrépidité, qui la rehausse dans
+ce lieu même où elle se montre si horriblement
+avilie. Tandis que ces scélérats déployaient leurs
+fureurs contre eux-mêmes, et jonchaient de leurs
cadavres la maison de Saint-Lazare et les rues
adjacentes, un de leurs chefs se rappelle qu'ils
-avaient oublié le pillage de l'église, échappée
-comme par miracle à leur sacrilège frénésie: il
-les invite à ce nouveau crime, qu'il appelle <em>l'ordre
+avaient oublié le pillage de l'église, échappée
+comme par miracle à leur sacrilège frénésie: il
+les invite à ce nouveau crime, qu'il appelle <em>l'ordre
du jour</em>. Ils courent aux portes, qu'ils trouvent
-fermées et qu'ils enfoncent. Ils entrent. Que voient-ils?
-Un homme seul, un prêtre<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. «Où allez-vous,
+fermées et qu'ils enfoncent. Ils entrent. Que voient-ils?
+Un homme seul, un prêtre<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. «Où allez-vous,
impies, leur dit-il d'une voix ferme et imposante?&mdash;Le
-trésor, le trésor de l'église, s'écria
-la horde furieuse et menaçante.» Lui, tranquille
+trésor, le trésor de l'église, s'écria
+la horde furieuse et menaçante.» Lui, tranquille
<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-et calme, il les regarde; et, ce qui étonne, il
-se fait écouter. Il leur représente l'horreur de ce
-forfait, les intimide, parvient à toucher ceux qui
-l'entendent. Mais la foule des brigands s'accroît,
-les survenans allaient se précipiter sur l'orateur.
-«Frappez, dit-il, en leur présentant un couteau,
+et calme, il les regarde; et, ce qui étonne, il
+se fait écouter. Il leur représente l'horreur de ce
+forfait, les intimide, parvient à toucher ceux qui
+l'entendent. Mais la foule des brigands s'accroît,
+les survenans allaient se précipiter sur l'orateur.
+«Frappez, dit-il, en leur présentant un couteau,
frappez; et, puisque vous voulez vous souiller
d'un forfait impie, percez-moi le c&oelig;ur avant que
-de toucher à ce dépôt sacré.» Croirait-on que ces
-monstres, interdits et déconcertés, se retirèrent
+de toucher à ce dépôt sacré.» Croirait-on que ces
+monstres, interdits et déconcertés, se retirèrent
comme saisis de terreur?</p>
-<p>Une dernière délibération décida qu'il fallait
-détruire la maison de fond en comble; et, pour
-commencer, ils mirent le feu aux écuries. Déjà
-la flamme, en s'élevant, avait répandu la consternation
+<p>Une dernière délibération décida qu'il fallait
+détruire la maison de fond en comble; et, pour
+commencer, ils mirent le feu aux écuries. Déjà
+la flamme, en s'élevant, avait répandu la consternation
dans les quartiers voisins. Les pompiers
-arrivent de toutes parts: mais, assaillis et maltraités
-par les brigands, ils se retirent consternés. Heureusement
-trois ou quatre cents gardes-françaises,
-mieux instruits du péril et de ses conséquences,
-voulurent bien s'élever au-dessus de leur consigne
+arrivent de toutes parts: mais, assaillis et maltraités
+par les brigands, ils se retirent consternés. Heureusement
+trois ou quatre cents gardes-françaises,
+mieux instruits du péril et de ses conséquences,
+voulurent bien s'élever au-dessus de leur consigne
et croire enfin que la police les regardait. Quelques
-décharges de fusils purgèrent le terrain de
-ces brigands, et assurèrent le travail des pompiers,
-qui coupèrent les bâtimens voisins et empêchèrent
-le progrès des flammes. Un champ de
-bataille offre un spectacle moins révoltant que l'aspect
+décharges de fusils purgèrent le terrain de
+ces brigands, et assurèrent le travail des pompiers,
+qui coupèrent les bâtimens voisins et empêchèrent
+le progrès des flammes. Un champ de
+bataille offre un spectacle moins révoltant que l'aspect
de l'enceinte et des environs de Saint-Lazare,
ruisselans de sang, couverts de mourans, de
morts, de lambeaux humains; car ces monstres
<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-avaient poussé la fureur jusqu'à s'entre-déchirer.
-La plume tombe des mains, et on rougit d'être
+avaient poussé la fureur jusqu'à s'entre-déchirer.
+La plume tombe des mains, et on rougit d'être
homme.</p>
-<h3>TREIZIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>TREIZIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Enlèvement des armes au Garde-Meuble,
+<p class="centerh">Enlèvement des armes au Garde-Meuble,
le lundi 13 juillet 1789.</p>
-<p>Nos lecteurs s'aperçoivent sans doute d'une des
-principales difficultés attachées au genre encore
-plus qu'à l'ordonnance de cet ouvrage, moins
-favorable souvent à l'historien qu'au peintre.
+<p>Nos lecteurs s'aperçoivent sans doute d'une des
+principales difficultés attachées au genre encore
+plus qu'à l'ordonnance de cet ouvrage, moins
+favorable souvent à l'historien qu'au peintre.
C'est sur-tout dans l'histoire des premiers jours de
-la révolution, que cette difficulté se fait remarquer,
+la révolution, que cette difficulté se fait remarquer,
en rendant plus sensible la disproportion
des moyens entre la plume et le pinceau. Aux
premiers momens de l'insurrection parisienne, la
-multitude des tableaux simultanés, ou rapidement
-successifs, sert à souhait le talent de l'artiste; tandis
-que l'historien, dans une dépendance plus ou
-moins gênante, rencontrant un sujet tantôt trop
-fécond, tantôt trop stérile, se voit forcé de resserrer
-l'un, d'étendre l'autre, au gré d'une convenance
-étrangère; subordination pénible dans
-le sujet actuel, qui nous borne au récit d'un événement
+multitude des tableaux simultanés, ou rapidement
+successifs, sert à souhait le talent de l'artiste; tandis
+que l'historien, dans une dépendance plus ou
+moins gênante, rencontrant un sujet tantôt trop
+fécond, tantôt trop stérile, se voit forcé de resserrer
+l'un, d'étendre l'autre, au gré d'une convenance
+étrangère; subordination pénible dans
+le sujet actuel, qui nous borne au récit d'un événement
particulier, celui de la prise des armes
au Garde-Meuble.</p>
-<p>Mous espérons pouvoir dédommager un peu
+<p>Mous espérons pouvoir dédommager un peu
<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-nos lecteurs, lors qu'après ces premiers jours de
-fougue et d'effervescence, la révolution, marchant
-d'un pas moins précipité, laissera, d'un tableau
-à l'autre, l'intervalle d'un temps plus considérable.
+nos lecteurs, lors qu'après ces premiers jours de
+fougue et d'effervescence, la révolution, marchant
+d'un pas moins précipité, laissera, d'un tableau
+à l'autre, l'intervalle d'un temps plus considérable.
C'est alors qu'il nous sera permis de sortir du
-cercle où nous sommes quelquefois contraints de
-nous tenir renfermés. La scène, resserrée jusqu'ici
+cercle où nous sommes quelquefois contraints de
+nous tenir renfermés. La scène, resserrée jusqu'ici
dans l'enceinte de Paris, n'aura de bornes que la
-France; et nous ne serons plus réduits à n'offrir
-à nos lecteurs que l'histoire d'un seul jour,
-ou même, comme aujourd'hui, d'un seul moment.</p>
+France; et nous ne serons plus réduits à n'offrir
+à nos lecteurs que l'histoire d'un seul jour,
+ou même, comme aujourd'hui, d'un seul moment.</p>
-<p>Le tableau précédent nous a montré tous les
+<p>Le tableau précédent nous a montré tous les
habitans de Paris devenus guerriers; la plupart
-de ces guerriers étaient sans armes. Un arrêté du
-comité permanent avait (comme nous l'avons dit)
-ordonné la fabrication de cent mille piques ou
-hallebardes; une heure après, toutes les forges
-de la capitale y étaient employées, et plusieurs
-églises étaient changées en ateliers de fonderies,
-où l'on coulait du plomb pour faire des balles de
-fusil. Au milieu de cette fureur générale qui avait
-fait chercher des armes par-tout où l'on en supposait,
-aux Chartreux, aux Célestins, dans plusieurs
-autres maisons religieuses, quelques citoyens s'écrièrent
+de ces guerriers étaient sans armes. Un arrêté du
+comité permanent avait (comme nous l'avons dit)
+ordonné la fabrication de cent mille piques ou
+hallebardes; une heure après, toutes les forges
+de la capitale y étaient employées, et plusieurs
+églises étaient changées en ateliers de fonderies,
+où l'on coulait du plomb pour faire des balles de
+fusil. Au milieu de cette fureur générale qui avait
+fait chercher des armes par-tout où l'on en supposait,
+aux Chartreux, aux Célestins, dans plusieurs
+autres maisons religieuses, quelques citoyens s'écrièrent
qu'il en existait un grand nombre au
-Garde-Meuble. Aussitôt on décide qu'il faut s'en
-emparer; le groupe s'écrie: <em>Au Garde-Meuble!</em> et
-ce cri seul accroît la foule qui s'augmente encore
-en marchant. Quelques bruits, répandus dès
+Garde-Meuble. Aussitôt on décide qu'il faut s'en
+emparer; le groupe s'écrie: <em>Au Garde-Meuble!</em> et
+ce cri seul accroît la foule qui s'augmente encore
+en marchant. Quelques bruits, répandus dès
<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
le matin, avaient fait craindre le pillage entier
-de cette maison; et le garde-général des meubles,
-à qui elle était confiée en l'absence de M. Thierry,
-avait cherché à la préserver d'une ruine qu'on
-croyait inévitable.</p>
+de cette maison; et le garde-général des meubles,
+à qui elle était confiée en l'absence de M. Thierry,
+avait cherché à la préserver d'une ruine qu'on
+croyait inévitable.</p>
-<p>Mais, dans la chute de toutes les autorités, qui
-pouvait défendre cet établissement? Le garde-général
+<p>Mais, dans la chute de toutes les autorités, qui
+pouvait défendre cet établissement? Le garde-général
prit donc le sage parti de n'opposer aucune
-résistance, et de parler à cette troupe, comme il
-eût parlé à une députation de l'hôtel-de-ville. Il
+résistance, et de parler à cette troupe, comme il
+eût parlé à une députation de l'hôtel-de-ville. Il
supposa que ceux qui la composaient n'avaient
d'autre dessein que celui de s'armer; et il leur offrit
-toutes les armes qui étaient en son pouvoir,
-les invitant à ne causer d'ailleurs aucun dommage;
-conduite qui convenait à des citoyens bien intentionnés.
-Sans doute lui-même comptait peu sur
-l'effet de sa prière; les excès commis à Saint-Lazare
-le matin de cette même journée, devaient
-lui faire craindre l'entière destruction de la maison
-confiée à ses soins. Il ne fut pas peu surpris
-sans doute de l'espèce d'ordre avec lequel ils procédèrent
-à cette opération. Les armes parurent
-être en effet le seul objet de leur recherche. A la
-vérité les plus belles, les plus riches attirèrent de
-préférence leur attention et leur empressement;
-ils allèrent même jusqu'à se les disputer, mais
+toutes les armes qui étaient en son pouvoir,
+les invitant à ne causer d'ailleurs aucun dommage;
+conduite qui convenait à des citoyens bien intentionnés.
+Sans doute lui-même comptait peu sur
+l'effet de sa prière; les excès commis à Saint-Lazare
+le matin de cette même journée, devaient
+lui faire craindre l'entière destruction de la maison
+confiée à ses soins. Il ne fut pas peu surpris
+sans doute de l'espèce d'ordre avec lequel ils procédèrent
+à cette opération. Les armes parurent
+être en effet le seul objet de leur recherche. A la
+vérité les plus belles, les plus riches attirèrent de
+préférence leur attention et leur empressement;
+ils allèrent même jusqu'à se les disputer, mais
sans violence, sans combat, et seulement dans les
termes d'une rixe ordinaire. Fusils, pistolets,
-sabres, épées, couteaux de chasse, armes offensives
-de toute espèce, furent enlevés en moins
+sabres, épées, couteaux de chasse, armes offensives
+de toute espèce, furent enlevés en moins
<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-d'une demi-heure. Deux canons, sur leurs affûts,
-envoyés par le roi de Siam à Louis <span class="smcap">XIV</span>, furent
-traînés et descendus dans la cour, avec autant de
-précautions et de soins qu'en eussent pris les officiers
-même du Garde-Meuble, s'ils eussent été
-chargés de cette translation. Ils les conduisirent
-vers la place de Grève, à travers deux haies de
-citoyens confondus de la nouveauté d'un spectacle
-à la fois effrayant et grotesque. Qu'on se représente
+d'une demi-heure. Deux canons, sur leurs affûts,
+envoyés par le roi de Siam à Louis <span class="smcap">XIV</span>, furent
+traînés et descendus dans la cour, avec autant de
+précautions et de soins qu'en eussent pris les officiers
+même du Garde-Meuble, s'ils eussent été
+chargés de cette translation. Ils les conduisirent
+vers la place de Grève, à travers deux haies de
+citoyens confondus de la nouveauté d'un spectacle
+à la fois effrayant et grotesque. Qu'on se représente
ce groupe d'hommes, de femmes, d'enfans,
-formé tout-à-coup en bataillon bizarre, offrant
-l'assemblage des différens costumes guerriers de
-tout siècle, de tout pays, anciens et modernes,
-et portant toutes les espèces d'armes d'Europe,
-d'Asie, d'Amérique, même les flèches empoisonnées
+formé tout-à-coup en bataillon bizarre, offrant
+l'assemblage des différens costumes guerriers de
+tout siècle, de tout pays, anciens et modernes,
+et portant toutes les espèces d'armes d'Europe,
+d'Asie, d'Amérique, même les flèches empoisonnées
des sauvages!</p>
<p>La lance de Boucicaut, le sabre de Duguesclin
brillaient dans la main d'un bourgeois, d'un
-ouvrier; un porte-faix brandissait l'épée de
-François <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, de ce monarque nommé par sa
+ouvrier; un porte-faix brandissait l'épée de
+François <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, de ce monarque nommé par sa
cour le roi des gentils-hommes, par opposition
-à son prédécesseur, le bon Louis <span class="smcap">XII</span>, qu'elle
-appelait le roi des roturiers, et que la postérité a
-surnommé simplement le Père du peuple. Toutes
-ces armes, étiquetées du nom de leurs anciens
-maîtres, flattaient merveilleusement la vanité de
-leurs nouveaux possesseurs. Une autre vanité,
+à son prédécesseur, le bon Louis <span class="smcap">XII</span>, qu'elle
+appelait le roi des roturiers, et que la postérité a
+surnommé simplement le Père du peuple. Toutes
+ces armes, étiquetées du nom de leurs anciens
+maîtres, flattaient merveilleusement la vanité de
+leurs nouveaux possesseurs. Une autre vanité,
celle des hommes qui ne connaissent que les noms,
la naissance, le rang, s'affligeait de ces contrastes,
comme d'un ridicule, d'un scandale, d'une profanation:
<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-mais le philosophe y voyait le présage
-du prochain triomphe de l'humanité sur la
+mais le philosophe y voyait le présage
+du prochain triomphe de l'humanité sur la
chevalerie, de l'homme sur le gentil-homme; il
-y voyait l'espérance de la vraie régénération nationale,
-la destruction future d'un préjugé qui,
-non moins nuisible, non moins invétéré en Europe
-qu'aucune autre superstition, a peut-être
-retardé encore davantage les progrès de la société.</p>
-
-<p>Après cette première invasion du Garde-Meuble,
-ceux qui habitaient cette maison, se croyant délivrés
-de tout péril, en fermèrent les portes: mais
-leurs frayeurs recommencèrent lorsqu'ils se virent
-assiégés de nouveau par une seconde troupe,
-plus redoutable que la première, puisqu'elle
-était composée d'hommes encore plus pauvres,
-plus mal vêtus, <em>moins honnêtes</em>, comme on disait
-alors; car l'extérieur de l'indigence était, pour des
-yeux prévenus, la menace du brigandage. Cependant,
-cette seconde troupe, non moins <em>honnête</em>,
-en prenant ce mot dans un sens plus exact, déclara
+y voyait l'espérance de la vraie régénération nationale,
+la destruction future d'un préjugé qui,
+non moins nuisible, non moins invétéré en Europe
+qu'aucune autre superstition, a peut-être
+retardé encore davantage les progrès de la société.</p>
+
+<p>Après cette première invasion du Garde-Meuble,
+ceux qui habitaient cette maison, se croyant délivrés
+de tout péril, en fermèrent les portes: mais
+leurs frayeurs recommencèrent lorsqu'ils se virent
+assiégés de nouveau par une seconde troupe,
+plus redoutable que la première, puisqu'elle
+était composée d'hommes encore plus pauvres,
+plus mal vêtus, <em>moins honnêtes</em>, comme on disait
+alors; car l'extérieur de l'indigence était, pour des
+yeux prévenus, la menace du brigandage. Cependant,
+cette seconde troupe, non moins <em>honnête</em>,
+en prenant ce mot dans un sens plus exact, déclara
qu'elle ne voulait causer aucun dommage,
mais seulement faire la visite de la maison. On
-leur représenta que leur seule multitude pouvait
-occasionner quelque dégât; et on leur proposa
+leur représenta que leur seule multitude pouvait
+occasionner quelque dégât; et on leur proposa
de choisir un certain nombre d'entre eux pour
s'assurer qu'il ne restait plus d'armes. La proposition
-fut acceptée; et les députés introduits, tandis
-que la foule se répandait dans les cours. Il
-est vrai que, dans cette foule, quelques mal-intentionnés,
-s'arrogeant les droits de la députation,
+fut acceptée; et les députés introduits, tandis
+que la foule se répandait dans les cours. Il
+est vrai que, dans cette foule, quelques mal-intentionnés,
+s'arrogeant les droits de la députation,
<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-osèrent arbitrairement se confondre avec elle, et
-parcoururent différentes salles et cabinets. Un
+osèrent arbitrairement se confondre avec elle, et
+parcoururent différentes salles et cabinets. Un
d'eux, ayant vu le bouclier d'argent de Scipion l'Africain,
voulut s'en emparer; tentative dont il fut
-châtié sur-le-champ. «Veux-tu, lui dirent ses camarades,
-nous faire prendre pour des voleurs?» Il
-s'excusa, en représentant que le bouclier était une
-arme défensive, quoiqu'il fût d'argent: l'excuse fut
-agréée; mais le bouclier de Scipion fut remis à sa
-place, où il resta, malgré le péril où le Garde-Meuble
-fut exposé par les visites de quatre ou cinq compagnies
-qui se succédèrent jusqu'à dix heures du soir.</p>
-
-<p>La dernière de ces visites fut la plus périlleuse.
+châtié sur-le-champ. «Veux-tu, lui dirent ses camarades,
+nous faire prendre pour des voleurs?» Il
+s'excusa, en représentant que le bouclier était une
+arme défensive, quoiqu'il fût d'argent: l'excuse fut
+agréée; mais le bouclier de Scipion fut remis à sa
+place, où il resta, malgré le péril où le Garde-Meuble
+fut exposé par les visites de quatre ou cinq compagnies
+qui se succédèrent jusqu'à dix heures du soir.</p>
+
+<p>La dernière de ces visites fut la plus périlleuse.
Les approches de la nuit favorisant les mauvais
-desseins de quelques brigands mêlés dans la foule,
-il fut question, pour cette fois, de brûler la maison,
-sous prétexte qu'elle appartenait au roi,
+desseins de quelques brigands mêlés dans la foule,
+il fut question, pour cette fois, de brûler la maison,
+sous prétexte qu'elle appartenait au roi,
comme toutes les richesses qu'elle renfermait.
-Déjà des scélérats applaudissaient à cette idée,
-lorsqu'un malheureux, presque nu, s'écria d'une
+Déjà des scélérats applaudissaient à cette idée,
+lorsqu'un malheureux, presque nu, s'écria d'une
voix sonore: <em>Non, non</em>; et demandant du silence,
-ajouta: <em>Tout est à la nation</em>. Ces derniers mots
-furent répétés généralement par la troupe, et
-sauvèrent la maison, qu'un incident nouveau
-préserva tout-à-coup de tout danger. On annonça
+ajouta: <em>Tout est à la nation</em>. Ces derniers mots
+furent répétés généralement par la troupe, et
+sauvèrent la maison, qu'un incident nouveau
+préserva tout-à-coup de tout danger. On annonça
que des dragons accouraient pour sa garde. La
-frayeur se répandit parmi les assistans, qui prirent
-la fuite et disparurent. Les habitans de l'hôtel,
-enfin rassurés, regardèrent comme un bonheur
-inouï d'avoir sauvé leurs propriétés particulières,
+frayeur se répandit parmi les assistans, qui prirent
+la fuite et disparurent. Les habitans de l'hôtel,
+enfin rassurés, regardèrent comme un bonheur
+inouï d'avoir sauvé leurs propriétés particulières,
<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-et d'avoir vu presque impunément cinq ou six
-milliers d'hommes sans frein, indépendans de
-toute autorité, parcourir librement une maison
+et d'avoir vu presque impunément cinq ou six
+milliers d'hommes sans frein, indépendans de
+toute autorité, parcourir librement une maison
qui contenait des valeurs de plus de cinquante
-millions en tapisseries, ameublemens, curiosités,
-bijoux de toute espèce, et même, dit-on, les principaux
+millions en tapisseries, ameublemens, curiosités,
+bijoux de toute espèce, et même, dit-on, les principaux
diamans de la couronne. La surprise des
-officiers du Garde-Meuble dut être encore plus
+officiers du Garde-Meuble dut être encore plus
grande le lendemain, lorsqu'ils virent plusieurs
-de ces prétendus brigands qui leur rapportaient
+de ces prétendus brigands qui leur rapportaient
quelques armes d'une valeur plus ou moins
-grande, en disant que, n'étant pas de défense,
-elles leur étaient inutiles.</p>
+grande, en disant que, n'étant pas de défense,
+elles leur étaient inutiles.</p>
-<p>Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'en indiquant
-les dispositions du peuple, ils servent à
+<p>Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'en indiquant
+les dispositions du peuple, ils servent à
repousser les accusations de ses ennemis, qui ont
-essayé de déshonorer les premiers mouvemens
-de l'insurrection, en la représentant comme l'égarement
-d'une populace effrénée, guidée par l'espoir
+essayé de déshonorer les premiers mouvemens
+de l'insurrection, en la représentant comme l'égarement
+d'une populace effrénée, guidée par l'espoir
du vol et du pillage. Accusation absurde,
contre laquelle le peuple protestait d'avance par
sa conduite au Garde-Meuble, et par celle qu'il
-tint le lendemain à l'hôtel des Invalides. Le besoin
-d'être armé fut évidemment le seul motif de
-ces deux invasions; et le soir même, un pauvre
-artisan montrant avec orgueil une épée d'Henri IV,
-mais de fer et d'un travail grossier, refusa de l'échanger
-contre un louis d'or et une riche épée que
-lui offrait, le mardi, à l'hôtel des Invalides, un
-citoyen opulent. «La vôtre est plus belle, dit-il,
+tint le lendemain à l'hôtel des Invalides. Le besoin
+d'être armé fut évidemment le seul motif de
+ces deux invasions; et le soir même, un pauvre
+artisan montrant avec orgueil une épée d'Henri IV,
+mais de fer et d'un travail grossier, refusa de l'échanger
+contre un louis d'or et une riche épée que
+lui offrait, le mardi, à l'hôtel des Invalides, un
+citoyen opulent. «La vôtre est plus belle, dit-il,
<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
-mais ce n'est pas celle du bon Henri.» Mot bien
-remarquable dans une occasion où cette épée se
-tirait contre l'autorité d'un de ses petits fils!
-Mais la personne du roi trompé était comme mise
-à part dans l'imagination de tous les Français: on
-ne considérait que l'absurde scélératesse de ses ministres,
+mais ce n'est pas celle du bon Henri.» Mot bien
+remarquable dans une occasion où cette épée se
+tirait contre l'autorité d'un de ses petits fils!
+Mais la personne du roi trompé était comme mise
+à part dans l'imagination de tous les Français: on
+ne considérait que l'absurde scélératesse de ses ministres,
et on ne s'occupait que des moyens d'en
triompher. Cette disposition constante des esprits
-s'est montrée dans tout le cours de la révolution;
-et c'est un des traits qui la caractérisent le plus
+s'est montrée dans tout le cours de la révolution;
+et c'est un des traits qui la caractérisent le plus
fortement.</p>
-<h3>QUATORZIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>QUATORZIÈME TABLEAU.</h3>
<p class="centerh">Prise des armes aux Invalides.</p>
-<p>Nous avons montré, dans celui de nos tableaux qui
-représente le peuple gardant Paris, comment tous
+<p>Nous avons montré, dans celui de nos tableaux qui
+représente le peuple gardant Paris, comment tous
les mouvemens particuliers concoururent aux
-mesures générales pour la défense d'une ville
-menacée de tous les fléaux, assaillie de tous les
-dangers. Le premier besoin de ce peuple à qui le
-pain manquait, c'étaient des armes; ce mot était
+mesures générales pour la défense d'une ville
+menacée de tous les fléaux, assaillie de tous les
+dangers. Le premier besoin de ce peuple à qui le
+pain manquait, c'étaient des armes; ce mot était
le cri universel. On demandait des ordres pour
-aller en chercher dans tous les dépôts publics;
+aller en chercher dans tous les dépôts publics;
on allait en solliciter ou en enlever dans les maisons
-particulières. On soupçonnait l'hôtel des
-Invalides d'être un des magasins. Le peuple s'écria
+particulières. On soupçonnait l'hôtel des
+Invalides d'être un des magasins. Le peuple s'écria
<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-qu'il fallait y courir. Déjà il se mettait en marche,
-lorsque le comité permanent engagea M. Ethis de
+qu'il fallait y courir. Déjà il se mettait en marche,
+lorsque le comité permanent engagea M. Ethis de
Corny, procureur du roi, d'aller officiellement
en demander au gouverneur des Invalides. Cet
officier, militaire estimable, se trouvait ainsi
-placé dans la cruelle alternative de manquer à
-son devoir envers le roi, ou de répandre à pure
+placé dans la cruelle alternative de manquer à
+son devoir envers le roi, ou de répandre à pure
perte le sang d'une multitude de ses concitoyens.
-Un régiment d'artillerie était caserné dans l'enceinte
-de l'hôtel. On y avait, depuis quelque
-temps, déposé une quantité considérable de fusils;
+Un régiment d'artillerie était caserné dans l'enceinte
+de l'hôtel. On y avait, depuis quelque
+temps, déposé une quantité considérable de fusils;
et rien ne prouve mieux quels formidables
-projets on avait formés contre la capitale, puisqu'indépendamment
-de trente mille hommes armés
+projets on avait formés contre la capitale, puisqu'indépendamment
+de trente mille hommes armés
qui l'environnaient de toutes parts, on avait
-préparé d'avance un si grand amas d'armes destinées
+préparé d'avance un si grand amas d'armes destinées
sans doute aux ennemis qu'elle renfermait
-dans son sein, ou qu'on espérait d'y introduire.
+dans son sein, ou qu'on espérait d'y introduire.
Mais cette mesure, comme tant d'autres,
-tourna contre les auteurs du complot. L'unanimité
-de l'insurrection, l'énergie qui, dès le dimanche,
-s'était manifestée dans toutes les classes
-du peuple, déconcertèrent le gouvernement, et
-lui firent craindre que ces armes déposées aux
-Invalides et destinées à contenir les Parisiens
-ne servissent au contraire à leur défense. Les ministres
-se décidèrent à les faire enlever. Mais la
-surveillance générale des citoyens avait rendu
+tourna contre les auteurs du complot. L'unanimité
+de l'insurrection, l'énergie qui, dès le dimanche,
+s'était manifestée dans toutes les classes
+du peuple, déconcertèrent le gouvernement, et
+lui firent craindre que ces armes déposées aux
+Invalides et destinées à contenir les Parisiens
+ne servissent au contraire à leur défense. Les ministres
+se décidèrent à les faire enlever. Mais la
+surveillance générale des citoyens avait rendu
cette entreprise difficile. On ne put la tenter que
-pendant la nuit, et on ne réussit à en soustraire
+pendant la nuit, et on ne réussit à en soustraire
<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-qu'une partie. Après en avoir chargé onze voitures,
+qu'une partie. Après en avoir chargé onze voitures,
on fut contraint d'abandonner le reste,
-qui fut caché sous le dôme et enseveli sous des
+qui fut caché sous le dôme et enseveli sous des
monceaux de paille.</p>
-<p>Il est remarquable que le peuple marchait à
-cette expédition comme à une victoire certaine,
-quoique l'enceinte des Invalides, bordée de canons
-tournés depuis quelques jours contre Paris,
-eût pu lui inspirer quelque effroi. Sans doute il
+<p>Il est remarquable que le peuple marchait à
+cette expédition comme à une victoire certaine,
+quoique l'enceinte des Invalides, bordée de canons
+tournés depuis quelques jours contre Paris,
+eût pu lui inspirer quelque effroi. Sans doute il
ne pouvait se persuader que ces vieux guerriers
-se permissent contre lui aucune exécution sanguinaire:
-il savait qu'il était devenu une puissance;
-et les jours précédens l'hôtel des Invalides
-en avait eu la preuve. Le régiment de la Fère, qui
-y était caserné, avait défense d'en sortir et de se répandre
+se permissent contre lui aucune exécution sanguinaire:
+il savait qu'il était devenu une puissance;
+et les jours précédens l'hôtel des Invalides
+en avait eu la preuve. Le régiment de la Fère, qui
+y était caserné, avait défense d'en sortir et de se répandre
dans Paris; mais plusieurs soldats de ce
-régiment avaient violé cette consigne. Ils étaient
-allés voir leurs amis, leurs parens, ou d'anciens camarades,
-qui les avaient conduits dans les cafés,
-dans les jardins publics, où on les avait imbus
-de maximes plus propres à faire haïr et à renverser
-le despotisme, qu'à maintenir la discipline
-militaire. Ils craignaient, après cette faute, de
-retourner à leur corps. Le peuple, dont cette insubordination
+régiment avaient violé cette consigne. Ils étaient
+allés voir leurs amis, leurs parens, ou d'anciens camarades,
+qui les avaient conduits dans les cafés,
+dans les jardins publics, où on les avait imbus
+de maximes plus propres à faire haïr et à renverser
+le despotisme, qu'à maintenir la discipline
+militaire. Ils craignaient, après cette faute, de
+retourner à leur corps. Le peuple, dont cette insubordination
servait la cause, prit le parti de les
-reconduire lui-même à leur poste, comme pour
-attester que c'était pour lui et par lui qu'ils s'étaient
-écartés de leur devoir, et comme pour solliciter,
+reconduire lui-même à leur poste, comme pour
+attester que c'était pour lui et par lui qu'ils s'étaient
+écartés de leur devoir, et comme pour solliciter,
par un concours imposant, l'indulgence
-ou la grâce qu'on ne pouvait prudemment leur refuser.
+ou la grâce qu'on ne pouvait prudemment leur refuser.
<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-En effet, les soldats n'essuyèrent ni châtimens
+En effet, les soldats n'essuyèrent ni châtimens
ni reproches; mais, au milieu de la nuit, le
-régiment reçut ordre de quitter l'hôtel et de retourner
-à la Fère. A cinq heures du matin, il ne
-restait plus personne: position fâcheuse des agens
-du despotisme, obligés de laisser sans défense un
+régiment reçut ordre de quitter l'hôtel et de retourner
+à la Fère. A cinq heures du matin, il ne
+restait plus personne: position fâcheuse des agens
+du despotisme, obligés de laisser sans défense un
de leurs arsenaux, dans la crainte de voir leurs
-soldats accroître la force de ce même peuple,
-contre lequel ils étaient soudoyés! Les braves
-mais vieux militaires qui habitent cet hôtel, restèrent
-donc seuls chargés de sa garde. Mais que
+soldats accroître la force de ce même peuple,
+contre lequel ils étaient soudoyés! Les braves
+mais vieux militaires qui habitent cet hôtel, restèrent
+donc seuls chargés de sa garde. Mais que
pouvait ce simulacre de garnison, cette parade
inutile, cette ombre de service militaire, contre
-une multitude qui, quoique mal armée, était redoutable
-par sa fureur et par son impétuosité?</p>
-
-<p>Cependant les Invalides parurent déterminés à
-défendre leur hôtel, et cette disposition se manifestait
-encore dans la matinée du mardi 14 juillet.
-Quelle que fût leur faiblesse, leur résistance assez
-inutile pouvait devenir funeste à leurs adversaires;
-et la décharge de douze pièces de canon,
-eût-elle été unique, eût rendu cette matinée très-meurtrière.
+une multitude qui, quoique mal armée, était redoutable
+par sa fureur et par son impétuosité?</p>
+
+<p>Cependant les Invalides parurent déterminés à
+défendre leur hôtel, et cette disposition se manifestait
+encore dans la matinée du mardi 14 juillet.
+Quelle que fût leur faiblesse, leur résistance assez
+inutile pouvait devenir funeste à leurs adversaires;
+et la décharge de douze pièces de canon,
+eût-elle été unique, eût rendu cette matinée très-meurtrière.
Parmi ces vieillards, il s'en trouvait
-plusieurs, étrangers aux opinions nouvelles, à
-la disposition générale des esprits, ne connaissant
-que le nom du roi, pour qui le mot <em>nation</em> était
-un mot vide de sens, et à qui celui de <em>peuple</em>
-semblait une qualité plus injurieuse qu'imposante;
+plusieurs, étrangers aux opinions nouvelles, à
+la disposition générale des esprits, ne connaissant
+que le nom du roi, pour qui le mot <em>nation</em> était
+un mot vide de sens, et à qui celui de <em>peuple</em>
+semblait une qualité plus injurieuse qu'imposante;
et l'on pouvait tout craindre d'un seul acte
-de violence. On fit à peine ces réflexions. Déterminé
+de violence. On fit à peine ces réflexions. Déterminé
<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
-dès la veille à une garde bourgeoise, le
+dès la veille à une garde bourgeoise, le
peuple ne se portait en foule aux Invalides que
parce qu'un grand nombre d'hommes avait besoin
-d'être armé. Leur démarche leur paraissait simple;
-ils allaient vers un dépôt qui devait leur fournir
-ce qui leur manquait. Ils ne s'étonnèrent point
-de trouver les portes fermées et les Invalides disposés
-à la résistance: ils demandèrent paisiblement
-qu'on leur livrât les armes déposées dans
-l'hôtel. Le gouverneur, M. Sombreuil, répondit
+d'être armé. Leur démarche leur paraissait simple;
+ils allaient vers un dépôt qui devait leur fournir
+ce qui leur manquait. Ils ne s'étonnèrent point
+de trouver les portes fermées et les Invalides disposés
+à la résistance: ils demandèrent paisiblement
+qu'on leur livrât les armes déposées dans
+l'hôtel. Le gouverneur, M. Sombreuil, répondit
qu'il n'en avait pas. On insiste, et on lui demande
-de permettre la visite de l'hôtel. «Le roi, réplique-t-il,
-m'en a confié la garde, et je ne puis rien sans
-une permission du roi.» Parlant ainsi, il reconduisit
+de permettre la visite de l'hôtel. «Le roi, réplique-t-il,
+m'en a confié la garde, et je ne puis rien sans
+une permission du roi.» Parlant ainsi, il reconduisit
M. de Corny vers la grille, qu'il fallut bien
-ouvrir. Aussitôt la foule qui l'assiégeait, se pousse,
-se précipite dans la cour. En un instant, elle est
-inondée d'un peuple innombrable; on court, on
-franchit les fossés, on force en quelques endroits
-les grilles qui se trouvent fermées. M. de Sombreuil,
-cédant à une violence irrésistible, et
-craignant qu'elle ne devînt funeste, fit ouvrir les
+ouvrir. Aussitôt la foule qui l'assiégeait, se pousse,
+se précipite dans la cour. En un instant, elle est
+inondée d'un peuple innombrable; on court, on
+franchit les fossés, on force en quelques endroits
+les grilles qui se trouvent fermées. M. de Sombreuil,
+cédant à une violence irrésistible, et
+craignant qu'elle ne devînt funeste, fit ouvrir les
portes, tous les passages, et, par cette complaisance
-forcée, sauva l'hôtel du pillage, dernier
+forcée, sauva l'hôtel du pillage, dernier
service qu'il pouvait alors lui rendre.</p>
-<p>Ce qui restait des armes ne pouvait échapper
-à une recherche aussi active. Un souterrain suspect
-contenait le principal dépôt: on s'y précipite.
-Des cris de joie annoncent l'heureuse découverte;
-et, malgré les clameurs, les hurlemens douloureux
+<p>Ce qui restait des armes ne pouvait échapper
+à une recherche aussi active. Un souterrain suspect
+contenait le principal dépôt: on s'y précipite.
+Des cris de joie annoncent l'heureuse découverte;
+et, malgré les clameurs, les hurlemens douloureux
<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-de ceux que leur chûte avait estropiés,
-blessés, brisés, ou qu'étouffait la foule, cette
-foule s'accroît de moment en moment. C'est
-dans ce tumulte, plus effrayant encore par l'obscurité
+de ceux que leur chûte avait estropiés,
+blessés, brisés, ou qu'étouffait la foule, cette
+foule s'accroît de moment en moment. C'est
+dans ce tumulte, plus effrayant encore par l'obscurité
du lieu, qu'on se partage les armes, qu'on
se les arrache. Les premiers qui en sont saisis,
-sortent pour faire place à d'autres. On en vit plusieurs
-qui, se traînant à peine hors de ce souterrain,
-exprimaient en même temps, sur leur visage,
+sortent pour faire place à d'autres. On en vit plusieurs
+qui, se traînant à peine hors de ce souterrain,
+exprimaient en même temps, sur leur visage,
et la douleur de leurs blessures et le plaisir de se
-voir armés; les plus robustes portaient à la fois
-fusils, baïonnettes, sabres, pistolets. On assure
-que cette seule expédition arma plus de trente
+voir armés; les plus robustes portaient à la fois
+fusils, baïonnettes, sabres, pistolets. On assure
+que cette seule expédition arma plus de trente
mille hommes; douze canons furent aussi le prix
-de cette heureuse entreprise: conquête encore
-plus précieuse que celle des fusils, puisque, dès
-le soir même, plusieurs de ces canons furent
-tournés contre la Bastille, et les autres placés à
-différens postes, sous la garde d'une sentinelle.
-Cependant, ce peuple nouvellement armé se forme
+de cette heureuse entreprise: conquête encore
+plus précieuse que celle des fusils, puisque, dès
+le soir même, plusieurs de ces canons furent
+tournés contre la Bastille, et les autres placés à
+différens postes, sous la garde d'une sentinelle.
+Cependant, ce peuple nouvellement armé se forme
comme en bataille dans le champ des Invalides;
-d'autres se répandent sur le boulevard, dans les
+d'autres se répandent sur le boulevard, dans les
rues voisines; et un grand nombre va se poster,
-d'un air intrépide, mais sans audace et sans bravade,
-en face des troupes campées au Champ-de-Mars,
-comme pour leur montrer à la fois des
-intentions amicales et une sécurité guerrière, en
-leur laissant le choix d'être leurs frères d'armes
+d'un air intrépide, mais sans audace et sans bravade,
+en face des troupes campées au Champ-de-Mars,
+comme pour leur montrer à la fois des
+intentions amicales et une sécurité guerrière, en
+leur laissant le choix d'être leurs frères d'armes
ou leurs ennemis.</p>
-<p>Observons que le peuple s'abstint là, comme
+<p>Observons que le peuple s'abstint là, comme
<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-ailleurs, de toute violence étrangère à son objet.
+ailleurs, de toute violence étrangère à son objet.
A voir cette foule prodigieuse inonder les cours
-et se répandre par-tout, il semblait qu'on fût exposé
-à une dévastation générale, et l'effroi fut extrême.
-Aucun dégât ne fut commis dans cette
-vaste enceinte. Le peuple, qui avait respecté la
-fermeté de M. de Sombreuil dans ses premiers
-refus, étendit ce respect sur l'hospice confié à ses
-soins. A la vérité, quelques brigands qui s'étaient
-glissés dans cette foule pour profiter du désordre,
-cherchèrent à forcer la cave d'un particulier; mais,
-sur les premières plaintes qu'il en porta, un
-grand nombre de citoyens coururent au lieu désigné,
+et se répandre par-tout, il semblait qu'on fût exposé
+à une dévastation générale, et l'effroi fut extrême.
+Aucun dégât ne fut commis dans cette
+vaste enceinte. Le peuple, qui avait respecté la
+fermeté de M. de Sombreuil dans ses premiers
+refus, étendit ce respect sur l'hospice confié à ses
+soins. A la vérité, quelques brigands qui s'étaient
+glissés dans cette foule pour profiter du désordre,
+cherchèrent à forcer la cave d'un particulier; mais,
+sur les premières plaintes qu'il en porta, un
+grand nombre de citoyens coururent au lieu désigné,
se saisirent des coupables qui ne voulaient
-que s'enivrer, et posèrent à l'entrée de la cave
-une sentinelle, qui ne se retira qu'après tout
-le peuple, et lorsque tout fut calme dans l'hôtel.</p>
+que s'enivrer, et posèrent à l'entrée de la cave
+une sentinelle, qui ne se retira qu'après tout
+le peuple, et lorsque tout fut calme dans l'hôtel.</p>
<p>Qu'il nous soit permis de ne pas omettre un
acte particulier de civisme et de courage, qui
-prouve en même temps qu'au milieu de ce tumulte
-il n'arriva nul accident à aucun des habitans
-de l'hôtel. M. Sabatier, chirurgien-major
-depuis plus de trente ans, était sorti le matin
+prouve en même temps qu'au milieu de ce tumulte
+il n'arriva nul accident à aucun des habitans
+de l'hôtel. M. Sabatier, chirurgien-major
+depuis plus de trente ans, était sorti le matin
pour visiter dans Paris les malades dont il a la
confiance. Il apprend par la voix publique que
-l'hôtel est assiégé, et des récits exagérés lui présentent
-le péril sous l'aspect le plus effrayant.
-Aussitôt il s'empresse d'y courir. On tâche de l'arrêter.
-«C'est mon poste, dit-il; depuis trente ans
-je n'y ai fait que mon devoir; voilà la première
+l'hôtel est assiégé, et des récits exagérés lui présentent
+le péril sous l'aspect le plus effrayant.
+Aussitôt il s'empresse d'y courir. On tâche de l'arrêter.
+«C'est mon poste, dit-il; depuis trente ans
+je n'y ai fait que mon devoir; voilà la première
<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-occasion où je puis être d'une grande utilité; je
-n'ai pas de temps à perdre.» Il court, il se presse
-autant que son âge le lui permet. Il arrive au
-moment où un peuple innombrable assiégeait les
+occasion où je puis être d'une grande utilité; je
+n'ai pas de temps à perdre.» Il court, il se presse
+autant que son âge le lui permet. Il arrive au
+moment où un peuple innombrable assiégeait les
grilles. Il s'efforce d'entrer avec autant d'ardeur
-qu'un autre en eût mis peut-être pour sortir. Ecarté
+qu'un autre en eût mis peut-être pour sortir. Ecarté
de la grille, il se rappelle une petite porte qui
-donne sur le boulevard; il y vole, et parvient à se
-la faire ouvrir. Mais sa présence fut inutile; et
-l'on n'eut pas besoin de son art dans un lieu où
-cent mille hommes venaient de répandre la terreur
+donne sur le boulevard; il y vole, et parvient à se
+la faire ouvrir. Mais sa présence fut inutile; et
+l'on n'eut pas besoin de son art dans un lieu où
+cent mille hommes venaient de répandre la terreur
et la consternation.</p>
-<p>Cette attaque des Invalides, d'un établissement
-royal et militaire, marqua, d'un caractère plus
-imposant, plus menaçant pour le despotisme,
-l'insurrection jusqu'alors regardée par les ministres
-comme une suite de mouvemens séditieux,
-un vertige d'insubordination. Elle acheva de répandre,
-dans le conseil, le trouble et la précipitation
-qui multiplièrent les fausses mesures. Tous ces
-vieux soldats, réunis au peuple, semblaient rentrés
-dans le sein de la nation dont ils avaient été
-comme séparés. C'était une première conquête
+<p>Cette attaque des Invalides, d'un établissement
+royal et militaire, marqua, d'un caractère plus
+imposant, plus menaçant pour le despotisme,
+l'insurrection jusqu'alors regardée par les ministres
+comme une suite de mouvemens séditieux,
+un vertige d'insubordination. Elle acheva de répandre,
+dans le conseil, le trouble et la précipitation
+qui multiplièrent les fausses mesures. Tous ces
+vieux soldats, réunis au peuple, semblaient rentrés
+dans le sein de la nation dont ils avaient été
+comme séparés. C'était une première conquête
faite sur le plus fastueux de ses rois, Louis <span class="smcap">XIV</span>,
-qu'on a tant loué pour cet établissement, plus
+qu'on a tant loué pour cet établissement, plus
dispendieux qu'utile.</p>
-<p>On sait quelles sommes immenses furent prodiguées
+<p>On sait quelles sommes immenses furent prodiguées
pour cette fondation, qui ne recevait
dans son sein qu'environ quatre mille hommes,
sur plus de vingt-huit mille qui composaient
<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
-l'armée inactive; et cependant ces trois ou quatre
-mille hommes coûtaient à l'état deux millions,
-sur les six millions trois cents mille livres destinées
-aux vingt-huit mille défenseurs de la patrie.
-Cet abus, comme tant d'autres, dénoncé à l'Assemblée
+l'armée inactive; et cependant ces trois ou quatre
+mille hommes coûtaient à l'état deux millions,
+sur les six millions trois cents mille livres destinées
+aux vingt-huit mille défenseurs de la patrie.
+Cet abus, comme tant d'autres, dénoncé à l'Assemblée
nationale par un de ses membres les
-plus vertueux et les plus patriotes<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, fut réformé
-dès la seconde année de la liberté française;
-et le temps amènera sans doute des changemens
-encore plus favorables à cette classe de
+plus vertueux et les plus patriotes<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, fut réformé
+dès la seconde année de la liberté française;
+et le temps amènera sans doute des changemens
+encore plus favorables à cette classe de
guerriers, autrefois soldats du prince, et maintenant
-soldats de la patrie. Déjà plusieurs ont ressenti
-ses bienfaits, et entre autres la liberté de
-quitter cet hôtel, où un esprit moitié militaire,
-moitié monacal, les soumettait aux règles minutieuses
-d'une discipline inutile et gênante. Heureux
+soldats de la patrie. Déjà plusieurs ont ressenti
+ses bienfaits, et entre autres la liberté de
+quitter cet hôtel, où un esprit moitié militaire,
+moitié monacal, les soumettait aux règles minutieuses
+d'une discipline inutile et gênante. Heureux
maintenant de pouvoir vivre en conservant
-leur traitement dans les lieux qui leur rappèlent
-des souvenirs chéris, et où ils pourront trouver
+leur traitement dans les lieux qui leur rappèlent
+des souvenirs chéris, et où ils pourront trouver
des sentimens affectueux, des soins consolateurs:
plus de deux mille de ces guerriers, habitans de
-l'hôtel, ont profité de cette faveur; et, dans le
-nombre, on a vu avec intérêt des vieillards plus
-qu'octogénaires, tant l'indépendance a de charmes,
-tant elle exerce d'empire même sur les âmes que
-l'âge a presque fermées à tout autre sentiment!</p>
+l'hôtel, ont profité de cette faveur; et, dans le
+nombre, on a vu avec intérêt des vieillards plus
+qu'octogénaires, tant l'indépendance a de charmes,
+tant elle exerce d'empire même sur les âmes que
+l'âge a presque fermées à tout autre sentiment!</p>
<p>Le tableau des abus qu'offrait l'administration
<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-intérieure de l'hôtel des Invalides engagea l'Assemblée
-nationale à examiner si elle n'ordonnerait
-pas la suppression de cet établissement. Il a été
-conservé, et nous respectons les motifs qui lui
-ont commandé une circonspection prudente.
-Nous observerons seulement que les raisons alléguées
-pour le maintien de cet établissement ont
-été, pour la plupart, puisées dans ce systême
-ancien d'idées proscrites par la révolution; systême
+intérieure de l'hôtel des Invalides engagea l'Assemblée
+nationale à examiner si elle n'ordonnerait
+pas la suppression de cet établissement. Il a été
+conservé, et nous respectons les motifs qui lui
+ont commandé une circonspection prudente.
+Nous observerons seulement que les raisons alléguées
+pour le maintien de cet établissement ont
+été, pour la plupart, puisées dans ce systême
+ancien d'idées proscrites par la révolution; systême
qui prend la gloire des rois pour le bonheur
-des peuples, et préfère la splendeur du trône à
-la félicité des nations. Ceux au contraire qui
-votaient pour la destruction de cet établissement,
-puisèrent leurs raisons dans cet ordre d'idées qui,
-subordonnant l'éclat à l'utilité, soumet l'intérêt des
-gouvernemens à celui des nations, et place dans
+des peuples, et préfère la splendeur du trône à
+la félicité des nations. Ceux au contraire qui
+votaient pour la destruction de cet établissement,
+puisèrent leurs raisons dans cet ordre d'idées qui,
+subordonnant l'éclat à l'utilité, soumet l'intérêt des
+gouvernemens à celui des nations, et place dans
le bonheur du peuple la gloire des monarques,
puisqu'il leur faut de la gloire: principes qui ont
-préparé le succès de la révolution, et dont la
-constitution française n'est qu'un développement
-rédigé en lois et mis en action. Le temps décidera
-si les principes de l'égalité et la nécessité
-d'une économie sévère peuvent laisser subsister
-un établissement qui d'ailleurs rappèle à la nation
-les souvenirs d'une époque plus brillante
-que fortunée, dont un peuple libre ne peut être
-ébloui.</p>
+préparé le succès de la révolution, et dont la
+constitution française n'est qu'un développement
+rédigé en lois et mis en action. Le temps décidera
+si les principes de l'égalité et la nécessité
+d'une économie sévère peuvent laisser subsister
+un établissement qui d'ailleurs rappèle à la nation
+les souvenirs d'une époque plus brillante
+que fortunée, dont un peuple libre ne peut être
+ébloui.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span></p>
-<h3>QUINZIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>QUINZIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Mort de M. de Flesselles, Prévôt des marchands de Paris.</p>
+<p class="centerh">Mort de M. de Flesselles, Prévôt des marchands de Paris.</p>
<p>Nous avons vu, aux premiers momens de l'insurrection
parisienne, les habitans de la capitale
-abandonnés à eux-mêmes, dans le silence des autorités
-constituées, en appeler une autre, et reconnaître
-provisoirement celle des électeurs: puissance
+abandonnés à eux-mêmes, dans le silence des autorités
+constituées, en appeler une autre, et reconnaître
+provisoirement celle des électeurs: puissance
nouvelle, sortie du sein du peuple, peuple
-elle-même et par conséquent marquée du caractère
+elle-même et par conséquent marquée du caractère
le plus respectable, le plus fait pour tenir lieu
-d'une légalité alors impossible. C'était le besoin
-général, c'était le v&oelig;u public qui avait appelé
-les électeurs à l'hôtel-de-ville. Mais, à peine
-réunis, ils cherchèrent à donner à leur assemblée
-la légalité qui lui manquait. Quelques-uns d'entre
-eux dirent que la présence du prévôt des marchands
-leur était nécessaire. C'était vouloir marcher
-vers la liberté sous les auspices du despotisme;
-mais cette aparence de régularité plut au
+d'une légalité alors impossible. C'était le besoin
+général, c'était le v&oelig;u public qui avait appelé
+les électeurs à l'hôtel-de-ville. Mais, à peine
+réunis, ils cherchèrent à donner à leur assemblée
+la légalité qui lui manquait. Quelques-uns d'entre
+eux dirent que la présence du prévôt des marchands
+leur était nécessaire. C'était vouloir marcher
+vers la liberté sous les auspices du despotisme;
+mais cette aparence de régularité plut au
grand nombre. On mande M. de Flesselles; il arrive.
Il prend sa place au milieu des applaudissemens
-universels. «Mes enfans, dit-il, je suis votre
-père, et vous serez contens.» A ces mots, les applaudissemens
-redoublent; car la liberté naissante
+universels. «Mes enfans, dit-il, je suis votre
+père, et vous serez contens.» A ces mots, les applaudissemens
+redoublent; car la liberté naissante
<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-n'avait point encore appris à ne plus permettre
-aux agens de l'autorité ce ton d'une bonté protectrice.
-Toutefois celui de l'assemblée et le mouvement
-général des esprits lui firent bientôt prendre
+n'avait point encore appris à ne plus permettre
+aux agens de l'autorité ce ton d'une bonté protectrice.
+Toutefois celui de l'assemblée et le mouvement
+général des esprits lui firent bientôt prendre
un langage plus conforme aux circonstances.
-Il déclara que, pour continuer les fonctions qui
-lui avaient été confiées par le roi, il voulait y
-être confirmé par le suffrage de ses concitoyens.
-Les acclamations de l'assemblée lui rendirent l'autorité
-qu'il abdiquait. Aussitôt il travailla avec le
-bureau de la ville et avec les électeurs au règlement
-et aux mesures qu'exigeait la sûreté publique.
-Mais dans l'assemblée générale, comme
-dans les comités qui se formèrent ensuite, il
-n'eut que sa voix; circonstance qui dut paraître
-dure à un homme dès long-temps imbu des
-maximes de l'autorité arbitraire, et qui, dans les
-places de maître des requêtes, d'intendant de
-province, écoles subalternes de la tyrannie, s'était
-rempli d'un profond mépris pour le peuple. Il
-paraît, par sa conduite, qu'il regardait cette insurrection
+Il déclara que, pour continuer les fonctions qui
+lui avaient été confiées par le roi, il voulait y
+être confirmé par le suffrage de ses concitoyens.
+Les acclamations de l'assemblée lui rendirent l'autorité
+qu'il abdiquait. Aussitôt il travailla avec le
+bureau de la ville et avec les électeurs au règlement
+et aux mesures qu'exigeait la sûreté publique.
+Mais dans l'assemblée générale, comme
+dans les comités qui se formèrent ensuite, il
+n'eut que sa voix; circonstance qui dut paraître
+dure à un homme dès long-temps imbu des
+maximes de l'autorité arbitraire, et qui, dans les
+places de maître des requêtes, d'intendant de
+province, écoles subalternes de la tyrannie, s'était
+rempli d'un profond mépris pour le peuple. Il
+paraît, par sa conduite, qu'il regardait cette insurrection
comme tant d'autres mouvemens populaires
-qui, sous les règnes précédens, s'étaient
-terminés par le triomphe du pouvoir, la punition
+qui, sous les règnes précédens, s'étaient
+terminés par le triomphe du pouvoir, la punition
de quelques malheureux, et la fortune de quelques
-intrigans. Telle était en effet jusqu'alors la
-leçon de l'histoire, du moins en France; et la différence
-des époques, les approches d'une révolution
-née d'un grand accroissement de lumières
-publiques, étaient des idées trop supérieures aux
+intrigans. Telle était en effet jusqu'alors la
+leçon de l'histoire, du moins en France; et la différence
+des époques, les approches d'une révolution
+née d'un grand accroissement de lumières
+publiques, étaient des idées trop supérieures aux
<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
-conceptions de Flesselles, comme à celles de quelques
+conceptions de Flesselles, comme à celles de quelques
autres ministres<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-<p>On fut bientôt à portée de s'apercevoir de ses
-intentions. Le comité permanent venait de se former.
-«A qui prêterons-nous le serment? demanda
-M. de Flesselles.&mdash;A l'assemblée des citoyens, s'écria
-l'un des électeurs, M. de Leustres.» Cette réponse,
+<p>On fut bientôt à portée de s'apercevoir de ses
+intentions. Le comité permanent venait de se former.
+«A qui prêterons-nous le serment? demanda
+M. de Flesselles.&mdash;A l'assemblée des citoyens, s'écria
+l'un des électeurs, M. de Leustres.» Cette réponse,
accueillie par les applaudissement de toute
-la salle, éluda et prévint les suites de la question
-captieuse du magistrat. Ce nouveau serment prévalut;
-et ce premier hommage à la souveraineté
+la salle, éluda et prévint les suites de la question
+captieuse du magistrat. Ce nouveau serment prévalut;
+et ce premier hommage à la souveraineté
nationale excita un enthousiasme qui ressemblait
-au délire.</p>
+au délire.</p>
-<p>Cependant le péril croissait, et le tumulte avec
-lui. Le tocsin de l'hôtel-de-ville s'était joint à tous
-ceux de Paris. Les députés des districts arrivaient
+<p>Cependant le péril croissait, et le tumulte avec
+lui. Le tocsin de l'hôtel-de-ville s'était joint à tous
+ceux de Paris. Les députés des districts arrivaient
en foule pour demander des armes. On croyait
-que la ville avait un arsenal; et cette idée accréditait
-des soupçons déjà répandus contre le prévôt
-des marchands. Lui-même les fortifiait, en
-paraissant prendre peu d'intérêt à leur impatience.
-Quelques citoyens étant accourus à lui, pour se
-plaindre qu'un convoi de poudre et de plomb eût
-été enlevé par des soldats campés aux environs de
-Paris, et n'obtenant pas son attention qu'ils s'attirèrent
-enfin par de sanglans reproches: «Eh
+que la ville avait un arsenal; et cette idée accréditait
+des soupçons déjà répandus contre le prévôt
+des marchands. Lui-même les fortifiait, en
+paraissant prendre peu d'intérêt à leur impatience.
+Quelques citoyens étant accourus à lui, pour se
+plaindre qu'un convoi de poudre et de plomb eût
+été enlevé par des soldats campés aux environs de
+Paris, et n'obtenant pas son attention qu'ils s'attirèrent
+enfin par de sanglans reproches: «Eh
<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-bien! leur dit-il, il faut tenir note de tout cela.»
-Et il leur tourna le dos. Ils le notèrent trop pour
-son malheur; car ils répandirent par-tout leurs
-défiances. Les mots de perfidie, de trahison, circulèrent
-dans la salle, et de là dans tous les quartiers
-de Paris, d'où ils revenaient encore à l'hôtel-de-ville
-plus violens et plus envenimés.</p>
+bien! leur dit-il, il faut tenir note de tout cela.»
+Et il leur tourna le dos. Ils le notèrent trop pour
+son malheur; car ils répandirent par-tout leurs
+défiances. Les mots de perfidie, de trahison, circulèrent
+dans la salle, et de là dans tous les quartiers
+de Paris, d'où ils revenaient encore à l'hôtel-de-ville
+plus violens et plus envenimés.</p>
<p>Il multipliait les imprudences. A des hommes
-furieux qui voulaient être armés sur-le-champ, il
+furieux qui voulaient être armés sur-le-champ, il
parlait d'un directeur des armes de Charleville
qui devait leur envoyer d'abord douze mille fusils
et ensuite trente mille. A d'autres, il conseillait
-d'aller prendre des cartouches à l'Arsenal, où il
+d'aller prendre des cartouches à l'Arsenal, où il
n'y avait point de cartouches; d'aller chercher des
-armes au couvent des Chartreux, où il n'y a point
+armes au couvent des Chartreux, où il n'y a point
d'armes. Il croyait tromper leur fureur, qu'il ne
-faisait qu'accroître, et qui à leur retour se montrait
-plus menaçante. De grandes caisses étant
-arrivées à l'hôtel-de-ville avec l'étiquette <em>Artillerie</em>,
-on crut que c'étaient les armes attendues de
+faisait qu'accroître, et qui à leur retour se montrait
+plus menaçante. De grandes caisses étant
+arrivées à l'hôtel-de-ville avec l'étiquette <em>Artillerie</em>,
+on crut que c'étaient les armes attendues de
Charleville, et, pour les soustraire au danger d'un
-pillage ou d'une distribution indiscrète, on les fit
-déposer dans une salle de l'hôtel-de-ville, jusqu'à
-l'arrivée d'un détachement de gardes-françaises qui
+pillage ou d'une distribution indiscrète, on les fit
+déposer dans une salle de l'hôtel-de-ville, jusqu'à
+l'arrivée d'un détachement de gardes-françaises qui
devaient faire cette distribution dans les districts.
-Rien n'était plus sage que cette mesure, qui associait
+Rien n'était plus sage que cette mesure, qui associait
de plus en plus les citoyens et les soldats;
-mais elle devint funeste au prévôt des marchands.
-Les gardes-françaises étant arrivées et l'ouverture
-des caisses s'étant faite devant eux et en présence
+mais elle devint funeste au prévôt des marchands.
+Les gardes-françaises étant arrivées et l'ouverture
+des caisses s'étant faite devant eux et en présence
<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-des députés des districts, elles se trouvèrent n'être
+des députés des districts, elles se trouvèrent n'être
remplies que de vieilles hardes et d'ustensiles
-brisés. Le cri de la rage se fit entendre de toutes
-parts; et l'emportement du peuple mit dès-lors
-en danger la vie du magistrat. Les soupçons s'étendirent
-jusques sur tous les membres du comité
-permanent. Dès-lors il fut dangereux pour
-M. de Flesselles de sortir de l'hôtel-de-ville: il y
+brisés. Le cri de la rage se fit entendre de toutes
+parts; et l'emportement du peuple mit dès-lors
+en danger la vie du magistrat. Les soupçons s'étendirent
+jusques sur tous les membres du comité
+permanent. Dès-lors il fut dangereux pour
+M. de Flesselles de sortir de l'hôtel-de-ville: il y
coucha, et reparut le lendemain avec un visage
-plus défiguré que ceux qui avaient veillé toute la
-nuit, pour donner les ordres qu'exigeaient la défense
+plus défiguré que ceux qui avaient veillé toute la
+nuit, pour donner les ordres qu'exigeaient la défense
commune.</p>
<p>Le lendemain, chaque instant produisit des
-scènes qui redoublèrent son péril. C'était la nouvelle
+scènes qui redoublèrent son péril. C'était la nouvelle
d'une insurrection de hussards dans le faubourg
-Saint-Antoine; c'était l'ennemi qui avait
-pénétré dans celui de Saint-Denis; et les soupçons
+Saint-Antoine; c'était l'ennemi qui avait
+pénétré dans celui de Saint-Denis; et les soupçons
du peuple s'accroissaient de toutes ces craintes.
-Au milieu de ces désordres, se présentent, plus
+Au milieu de ces désordres, se présentent, plus
morts que vifs, le prieur et le procureur des
-Chartreux, tous deux demandant qu'on révoque
+Chartreux, tous deux demandant qu'on révoque
l'ordre de visiter leur couvent pour y prendre des
armes qui n'y sont pas, et redoublant ainsi l'embarras
-du prévôt des marchands. Des officiers
-viennent offrir leurs services; et leurs réponses
+du prévôt des marchands. Des officiers
+viennent offrir leurs services; et leurs réponses
rendent suspects quelques-uns d'eux, qu'avait accueillis
M. de Flesselles. Un citoyen vient offrir
cent mille livres, et demande la permission de lever
six mille hommes. Le magistrat l'embrasse
-et lui présente une épée. On s'écrie que cet homme
+et lui présente une épée. On s'écrie que cet homme
<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
est en banqueroute et que la collusion est manifeste.</p>
-<p>Pendant ces débats, on forçait l'hôtel des Invalides;
-ceux qui s'étaient emparés des canons les
-conduisaient à leurs districts, accusant M. de
+<p>Pendant ces débats, on forçait l'hôtel des Invalides;
+ceux qui s'étaient emparés des canons les
+conduisaient à leurs districts, accusant M. de
Flesselles de trahison. Le projet d'attaquer la
Bastille, la fermentation qu'il excita, la nouvelle
-des canons de cette forteresse tournés contre la
-capitale, les arrêtés pour des députations au gouverneur,
+des canons de cette forteresse tournés contre la
+capitale, les arrêtés pour des députations au gouverneur,
l'impatience qu'elles parurent causer au
-prévôt des marchands, le premier coup de canon
-qui de ses remparts fut entendu à l'hôtel-de-ville,
-la nouvelle d'un massacre de citoyens entrés
-à la suite de la députation dans une des cours de
+prévôt des marchands, le premier coup de canon
+qui de ses remparts fut entendu à l'hôtel-de-ville,
+la nouvelle d'un massacre de citoyens entrés
+à la suite de la députation dans une des cours de
la Bastille; tous ces incidens produisaient une explosion
-nouvelle, et hâtaient la funeste catastrophe.
-L'attention que le prévôt des marchands
-demandait pour un projet de catapulte dirigée
-contre la forteresse, pour celui d'une tranchée
-que proposait un militaire, fit dire à un des assistans:
-«Il veut gagner du temps pour nous faire
-perdre le nôtre.» Et un vieillard s'écria: «Que faisons-nous
-avec ces traîtres? courons à la Bastille.»
-Aussitôt tous les hommes armés sortent, et la
-salle où se tenait le comité devint déserte. Ce fut
+nouvelle, et hâtaient la funeste catastrophe.
+L'attention que le prévôt des marchands
+demandait pour un projet de catapulte dirigée
+contre la forteresse, pour celui d'une tranchée
+que proposait un militaire, fit dire à un des assistans:
+«Il veut gagner du temps pour nous faire
+perdre le nôtre.» Et un vieillard s'écria: «Que faisons-nous
+avec ces traîtres? courons à la Bastille.»
+Aussitôt tous les hommes armés sortent, et la
+salle où se tenait le comité devint déserte. Ce fut
un instant de terreur. Le peuple accourt vers cette
-salle, il trouve la porte fermée; il s'écrie qu'on le
-trahit; il force la porte, et oblige les membres à
-venir travailler dans la grande salle, en présence
+salle, il trouve la porte fermée; il s'écrie qu'on le
+trahit; il force la porte, et oblige les membres à
+venir travailler dans la grande salle, en présence
du public. M. de Flesselles y passe comme les autres.
<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
Alors le danger ne fut plus pour lui seul; il
-devint commun à tous les membres du comité, à
-tous les électeurs. En ce moment arrive une prétendue
-députation du Palais-Royal, dont l'orateur
+devint commun à tous les membres du comité, à
+tous les électeurs. En ce moment arrive une prétendue
+députation du Palais-Royal, dont l'orateur
accuse M. de Flesselles de trahir ses concitoyens
depuis vingt-quatre heures en refusant des armes
-à leur impatience, d'être en correspondance active
+à leur impatience, d'être en correspondance active
avec tous les ennemis publics. M. de Flesselles
-se défend avec présence d'esprit, même avec fermeté.
+se défend avec présence d'esprit, même avec fermeté.
Ses discours faisaient quelque effet, mais
autour de lui seulement; et plus loin, les mots de
-traître, de perfide, se faisaient entendre au milieu
+traître, de perfide, se faisaient entendre au milieu
des clameurs. La lecture de deux billets surpris,
-et signés Besenval, adressés l'un au gouverneur,
+et signés Besenval, adressés l'un au gouverneur,
l'autre au major de la Bastille, et dans
-lesquels on leur promettait du secours, réveilla
+lesquels on leur promettait du secours, réveilla
toutes les craintes, tous les emportemens, toutes
les passions. Elles paraissaient au comble, lorsqu'elles
-devinrent un vrai délire à la nouvelle
-de la prise de la Bastille, à la vue de ses chefs,
-à l'arrivée des vainqueurs, des vaincus, des
-prisonniers, des blessés, des mourans, amis ou
+devinrent un vrai délire à la nouvelle
+de la prise de la Bastille, à la vue de ses chefs,
+à l'arrivée des vainqueurs, des vaincus, des
+prisonniers, des blessés, des mourans, amis ou
ennemis, objets d'amour ou de vengeance. Vengeance!
-ce dernier cri étouffait tous les autres;
-et, dans une multitude alors forcenée, l'allégresse
-même semblait ajouter à la fureur populaire.
+ce dernier cri étouffait tous les autres;
+et, dans une multitude alors forcenée, l'allégresse
+même semblait ajouter à la fureur populaire.
Ce qui redoublait ces transports, cette
-rage, c'était la vue de quelques Invalides et
+rage, c'était la vue de quelques Invalides et
des Suisses prisonniers, qu'on accusait d'avoir
-tiré sur le peuple. Les Invalides surtout, comme
+tiré sur le peuple. Les Invalides surtout, comme
<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
-Français, étaient plus odieux. <em>La mort! la mort!</em>
+Français, étaient plus odieux. <em>La mort! la mort!</em>
ce mot faisait retentir et la salle, et les cours,
-et la place de Grève. Dans ce moment de vengeance,
+et la place de Grève. Dans ce moment de vengeance,
tous les yeux se portaient sur M. de Flesselles,
qu'on accusait directement et tout haut. Il
-sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant, balbutiant:
-«Puisque je suis suspect, dit-il, à mes concitoyens,
-il est indispensable que je me retire.» Un
-des électeurs lui dit qu'il était responsable des
+sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant, balbutiant:
+«Puisque je suis suspect, dit-il, à mes concitoyens,
+il est indispensable que je me retire.» Un
+des électeurs lui dit qu'il était responsable des
malheurs qui allaient arriver par son refus de remettre
-les clefs du magasin de la ville où étaient
-ses armes et sur-tout ses canons. Pour toute réponse,
+les clefs du magasin de la ville où étaient
+ses armes et sur-tout ses canons. Pour toute réponse,
il tira les clefs de sa poche et les mit sur
la table. La multitude se pressant alors autour du
-bureau, les uns lui dirent qu'il devait être retenu
-comme ôtage; d'autres conduit au Châtelet; enfin
-d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal
-pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de
+bureau, les uns lui dirent qu'il devait être retenu
+comme ôtage; d'autres conduit au Châtelet; enfin
+d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal
+pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de
mort; et ce fut celui que saisit la fureur publique:
<em>au Palais-Royal! au Palais-Royal!</em> devint le cri
-de tous. «Eh bien! messieurs, répondit alors M. de
-Flesselles d'un air assez tranquille, allons au Palais-Royal.»
-Il se lève; on l'environne; on le presse;
-il traverse la salle, entouré d'une escorte irritée
-d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, la
+de tous. «Eh bien! messieurs, répondit alors M. de
+Flesselles d'un air assez tranquille, allons au Palais-Royal.»
+Il se lève; on l'environne; on le presse;
+il traverse la salle, entouré d'une escorte irritée
+d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, la
haine, mais qui pourtant ne se permirent aucune
-violence. Il descend avec eux l'escalier de l'hôtel-de-ville,
-leur parle de près, s'adresse à chacun
-d'eux, se justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons;
-je vous expliquerai tout.» Il tâchait de se
+violence. Il descend avec eux l'escalier de l'hôtel-de-ville,
+leur parle de près, s'adresse à chacun
+d'eux, se justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons;
+je vous expliquerai tout.» Il tâchait de se
<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
faire un appui de ceux qui d'abord l'avaient fait
trembler, et qui alors devenaient son escorte
-contre la multitude encore plus redoutable. Déjà
-il était au bas de l'escalier, lorsqu'un jeune homme,
-un inconnu, s'approche et lui présente son pistolet.
-<em>Traître</em>, dit-il, <em>tu n'iras pas plus loin!</em> Le magistrat
-chancelle, et tombe. La foule se précipite
-sur son corps, le presse, l'étouffe, le perce, le
-déchire; on lui tranche la tête, que l'on porte en
+contre la multitude encore plus redoutable. Déjà
+il était au bas de l'escalier, lorsqu'un jeune homme,
+un inconnu, s'approche et lui présente son pistolet.
+<em>Traître</em>, dit-il, <em>tu n'iras pas plus loin!</em> Le magistrat
+chancelle, et tombe. La foule se précipite
+sur son corps, le presse, l'étouffe, le perce, le
+déchire; on lui tranche la tête, que l'on porte en
triomphe au bout d'une pique, comme celle du
gouverneur de la Bastille.</p>
-<p>On a prétendu qu'avant de tuer M. de Flesselles,
-on lui avait présenté une lettre de lui, trouvée
+<p>On a prétendu qu'avant de tuer M. de Flesselles,
+on lui avait présenté une lettre de lui, trouvée
dans la poche de M. de Launay, et dans laquelle le
-prévôt des marchands disait à ce gouverneur:
+prévôt des marchands disait à ce gouverneur:
<em>J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses.
-Tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du
+Tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du
renfort.</em> Cette anecdote est admise par deux historiens
-de la révolution, qui paraissent avoir porté
+de la révolution, qui paraissent avoir porté
beaucoup de soin dans leurs recherches; mais
-elle est contestée par un écrivain dont l'autorité
+elle est contestée par un écrivain dont l'autorité
n'a pas moins de poids, M. Dussault, qui a recueilli
-avec intérêt les principaux événemens de
-cette mémorable semaine. «Doutons, doutons, dit-il,
-jusqu'à ce que cette importante lettre, qu'on
-cherche en vain depuis six mois, nous ait été produite.»
+avec intérêt les principaux événemens de
+cette mémorable semaine. «Doutons, doutons, dit-il,
+jusqu'à ce que cette importante lettre, qu'on
+cherche en vain depuis six mois, nous ait été produite.»
Il est probable qu'elle ne le sera jamais;
mais il ne l'est pas moins que M. de Flesselles ne
voulait pas la prise de la Bastille, non plus que
-M. de Besenval, que peu de temps après un tribunal
-a renvoyé absous.</p>
+M. de Besenval, que peu de temps après un tribunal
+a renvoyé absous.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span></p>
-<h3>SEIZIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>SEIZIÈME TABLEAU.</h3>
<p class="centerh">La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789.</p>
<p>La prise de la Bastille! ces mots retentissent
-encore dans tous les c&oelig;urs français; ils commencent
-pour nous les vraies annales de la liberté.
-Jusqu'alors elle n'était qu'une conception de l'esprit,
-un v&oelig;u, une espérance; on inquiétait,
+encore dans tous les c&oelig;urs français; ils commencent
+pour nous les vraies annales de la liberté.
+Jusqu'alors elle n'était qu'une conception de l'esprit,
+un v&oelig;u, une espérance; on inquiétait,
on effrayait le despotisme: c'est ce jour qui
-fit la révolution; disons plus, la constitution
-même. Qu'eût-elle été, en effet, sans cette première
+fit la révolution; disons plus, la constitution
+même. Qu'eût-elle été, en effet, sans cette première
victoire? Est-ce sous les canons de la
-Bastille ministérielle que les représentans du
-peuple eussent promulgué la déclaration des
+Bastille ministérielle que les représentans du
+peuple eussent promulgué la déclaration des
droits de l'homme? Ne les avait-on pas vus, quelques
-semaines auparavant, menacés des vengeances
-du despotisme pour avoir réclamé les
-droits du peuple contre les prétentions des ordres
-privilégiés? Bien plus: tandis qu'on attaquait,
-qu'on prenait cette forteresse, même deux jours
-après qu'on l'eut prise, ne se trouvaient-ils pas
-encore assiégés, entourés de canons, et exposés
-à des périls toujours renaissans? Mais la Bastille
+semaines auparavant, menacés des vengeances
+du despotisme pour avoir réclamé les
+droits du peuple contre les prétentions des ordres
+privilégiés? Bien plus: tandis qu'on attaquait,
+qu'on prenait cette forteresse, même deux jours
+après qu'on l'eut prise, ne se trouvaient-ils pas
+encore assiégés, entourés de canons, et exposés
+à des périls toujours renaissans? Mais la Bastille
est conquise, tout change. Les ennemis du peuple
-frémissent en vain. Ils voient dicter, composer
+frémissent en vain. Ils voient dicter, composer
<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-auprès d'eux, au milieu d'eux, cette déclaration
-des droits, éternel effroi des tyrans; et pendant
-ces nobles travaux, le peuple s'empresse à démolir
+auprès d'eux, au milieu d'eux, cette déclaration
+des droits, éternel effroi des tyrans; et pendant
+ces nobles travaux, le peuple s'empresse à démolir
de ses mains l'odieuse forteresse. Il mesure,
-d'un &oelig;il brillant de joie, la décroissance de ses
-bastions. Il croit saper, miner, démanteler en
-quelque sorte le despotisme. Il hâte l'instant de
-voir s'écrouler, avec l'orgueil de ses tours, l'orgueil
-et les espérances de ses oppresseurs. Tout
-tombe, et bientôt arrive l'heureux jour où il offre
-à ses représentans, pour salaire de leurs travaux,
-cette grande charte de la nature, ces mêmes droits
+d'un &oelig;il brillant de joie, la décroissance de ses
+bastions. Il croit saper, miner, démanteler en
+quelque sorte le despotisme. Il hâte l'instant de
+voir s'écrouler, avec l'orgueil de ses tours, l'orgueil
+et les espérances de ses oppresseurs. Tout
+tombe, et bientôt arrive l'heureux jour où il offre
+à ses représentans, pour salaire de leurs travaux,
+cette grande charte de la nature, ces mêmes droits
de l'homme empreints sur la pierre souterraine
-enfouie dans les fondemens de l'horrible édifice,
-où, pendant quatre siècles, l'humanité avait reçu
+enfouie dans les fondemens de l'horrible édifice,
+où, pendant quatre siècles, l'humanité avait reçu
de si sanglans et si inconcevables outrages.</p>
-<p>Rassemblons, en présentant l'aspect de cette forteresse,
-les principales circonstances de sa conquête.</p>
-
-<p>Dans une vaste enceinte, entourée d'un fossé
-large et profond, s'élevaient huit tours rondes
-dont les murs avaient six pieds d'épaisseur, unies
-par des massifs de maçonnerie encore plus épais.
-Tel se montrait le château qui fut la Bastille, défendu
-encore dans l'intérieur par des bastions,
-des corps-de-gardes, des fossés traversés de ponts-levis
-qui séparaient différentes cours, dont la
-première présentait trois pièces de canon chargées
-à mitraille, et en face de la porte d'entrée. Quinze
+<p>Rassemblons, en présentant l'aspect de cette forteresse,
+les principales circonstances de sa conquête.</p>
+
+<p>Dans une vaste enceinte, entourée d'un fossé
+large et profond, s'élevaient huit tours rondes
+dont les murs avaient six pieds d'épaisseur, unies
+par des massifs de maçonnerie encore plus épais.
+Tel se montrait le château qui fut la Bastille, défendu
+encore dans l'intérieur par des bastions,
+des corps-de-gardes, des fossés traversés de ponts-levis
+qui séparaient différentes cours, dont la
+première présentait trois pièces de canon chargées
+à mitraille, et en face de la porte d'entrée. Quinze
canons bordaient ses remparts; et vingt milliers
<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
de poudre, introduits depuis deux jours, au moment
-où tous les Parisiens étaient devenus soldats,
+où tous les Parisiens étaient devenus soldats,
devaient servir le feu de son artillerie.
Quatre-vingts Suisses ou Invalides formaient sa
-garnison. Des monceaux de pierres accumulées
+garnison. Des monceaux de pierres accumulées
sur les remparts et sur les bastions devaient les
-préserver d'un assaut. C'est de là que le gouverneur,
-détesté du peuple, croyait pouvoir le
-braver. Mais tous les yeux étaient tournés vers
-cette forteresse. Dès le matin, ces mots <em>à la Bastille!
-à la Bastille!</em> se répétaient dans tout Paris;
-et, dès la veille, quelques citoyens avaient tracé
+préserver d'un assaut. C'est de là que le gouverneur,
+détesté du peuple, croyait pouvoir le
+braver. Mais tous les yeux étaient tournés vers
+cette forteresse. Dès le matin, ces mots <em>à la Bastille!
+à la Bastille!</em> se répétaient dans tout Paris;
+et, dès la veille, quelques citoyens avaient tracé
contre elle des plans d'attaque. La fureur populaire
-tint lieu de plan. On aperçoit les canons
-dirigés contre la ville. Un citoyen seul<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, au
+tint lieu de plan. On aperçoit les canons
+dirigés contre la ville. Un citoyen seul<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, au
nom de son district, vient prier le gouverneur
-d'épargner cet aspect au peuple. Il lui donne hardiment
+d'épargner cet aspect au peuple. Il lui donne hardiment
des conseils qui semblaient une sommation.
-A sa voix, les canons se détournent; et le
+A sa voix, les canons se détournent; et le
peuple applaudit au courageux citoyen qui,
-du haut des tours, se montre à sa vue. Bientôt
+du haut des tours, se montre à sa vue. Bientôt
une multitude nouvelle vient demander des armes
-et des munitions. On la reçoit dans la première
-cour; mais à peine entrée, soit méprise des soldats
-de l'intérieur, soit perfidie du gouverneur
-lui-même, un grand nombre de ces malheureux
+et des munitions. On la reçoit dans la première
+cour; mais à peine entrée, soit méprise des soldats
+de l'intérieur, soit perfidie du gouverneur
+lui-même, un grand nombre de ces malheureux
expire sous un feu roulant de mousqueterie.
Les cris des mourans retentissent au dehors,
<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
avec ceux d'assassinat, de trahison. La fureur,
-le désespoir, la rage, saisissent tous les
-c&oelig;urs. Deux hommes intrépides montant sur
-un corps-de-garde, s'élancent par-delà le
+le désespoir, la rage, saisissent tous les
+c&oelig;urs. Deux hommes intrépides montant sur
+un corps-de-garde, s'élancent par-delà le
pont-levis, en brisent les ferrures et les verroux
-à coups de hache, sous le feu de l'ennemi.
+à coups de hache, sous le feu de l'ennemi.
Le peuple accourt en foule. Il inonde cette
-cour d'où la mousqueterie l'écarte un moment.
-Cependant une première et bientôt une seconde
-députation précédées d'un tambour et d'un drapeau
-blanc, arrivent et sont exposées aux mêmes
-périls. Une fureur nouvelle saisit le peuple. Les
-députés veulent le contenir, l'empêcher de courir
-à une mort inutile. <em>Inutile!</em> s'écrie la multitude
+cour d'où la mousqueterie l'écarte un moment.
+Cependant une première et bientôt une seconde
+députation précédées d'un tambour et d'un drapeau
+blanc, arrivent et sont exposées aux mêmes
+périls. Une fureur nouvelle saisit le peuple. Les
+députés veulent le contenir, l'empêcher de courir
+à une mort inutile. <em>Inutile!</em> s'écrie la multitude
avec les hurlemens de la rage: <em>non, non, nos
-cadavres serviront à combler les fossés</em>. Ils les
-eussent comblés..... Cruels et coupables ministres!
-vous qui, dans l'insurrection générale, née de
-l'excès de tous les maux, ne vouliez voir qu'une
-vile émeute, une méprisable sédition, ouvrage
-de quelques factieux, frémissez de ce cri unanime
-et forcené d'un peuple réduit au désespoir! Ce
-cri terrible dépose contre votre imposture et vous
-a dévoués à l'exécration de tous les âges. L'attaque
-recommence, le sang coule à pure perte.
-Les accidens, les méprises, la précipitation multiplient
-les dangers et les désastres. Enfin, un
-détachement de grenadiers et une troupe de bourgeois,
-commandés par un militaire qu'ils avaient
-nommé leur chef, s'avancent vers le fort, suivis
+cadavres serviront à combler les fossés</em>. Ils les
+eussent comblés..... Cruels et coupables ministres!
+vous qui, dans l'insurrection générale, née de
+l'excès de tous les maux, ne vouliez voir qu'une
+vile émeute, une méprisable sédition, ouvrage
+de quelques factieux, frémissez de ce cri unanime
+et forcené d'un peuple réduit au désespoir! Ce
+cri terrible dépose contre votre imposture et vous
+a dévoués à l'exécration de tous les âges. L'attaque
+recommence, le sang coule à pure perte.
+Les accidens, les méprises, la précipitation multiplient
+les dangers et les désastres. Enfin, un
+détachement de grenadiers et une troupe de bourgeois,
+commandés par un militaire qu'ils avaient
+nommé leur chef, s'avancent vers le fort, suivis
<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
de canons qu'ils disposent avec intelligence. Ils se
-postent, se distribuent en hommes expérimentés.
-Des voitures chargées de paille et brûlées au
-pied des remparts élèvent un nuage de fumée
-qui dérobe aux assiégés les man&oelig;uvres des assiégeans;
+postent, se distribuent en hommes expérimentés.
+Des voitures chargées de paille et brûlées au
+pied des remparts élèvent un nuage de fumée
+qui dérobe aux assiégés les man&oelig;uvres des assiégeans;
tandis que, du haut des maisons voisines,
-on écarte à coups de fusil les fusiliers placés sur
+on écarte à coups de fusil les fusiliers placés sur
le rempart. Soldats, citoyens, artisans, man&oelig;uvres,
-armés, désarmés, la valeur est la même,
-la fureur est égale. Des pères voient tuer leurs
-fils, des petits-fils leurs grands-pères; des enfans
-de sept ans ramassent des balles encore brûlantes,
-qu'ils remettent à des grenadiers. Une jeune fille,
-en uniforme guerrier, se montre par-tout à côté
-de son amant. Un homme blessé accourt, s'écrie:
+armés, désarmés, la valeur est la même,
+la fureur est égale. Des pères voient tuer leurs
+fils, des petits-fils leurs grands-pères; des enfans
+de sept ans ramassent des balles encore brûlantes,
+qu'ils remettent à des grenadiers. Une jeune fille,
+en uniforme guerrier, se montre par-tout à côté
+de son amant. Un homme blessé accourt, s'écrie:
<em>Je me meurs; mais tenez bon, mes amis;
vous la prendrez</em>.</p>
<p>Pendant cette attaque, une partie du peuple
-forçait l'arsenal et l'hôtel de la régie des poudres,
-et apportait à ses défenseurs des munitions de
-toute espèce. A chaque cour, à chaque porte,
-nouveau combat marqué par des actes d'un courage
-héroïque. Elie, Hulin, Tournai, Arné,
-Réole, Cholat, vos noms chers à la patrie, immortels
-par cette journée, survivront à ceux de
-tant d'autres guerriers, d'ailleurs célèbres, qui
-n'ont versé leur sang que pour des maîtres, et
+forçait l'arsenal et l'hôtel de la régie des poudres,
+et apportait à ses défenseurs des munitions de
+toute espèce. A chaque cour, à chaque porte,
+nouveau combat marqué par des actes d'un courage
+héroïque. Elie, Hulin, Tournai, Arné,
+Réole, Cholat, vos noms chers à la patrie, immortels
+par cette journée, survivront à ceux de
+tant d'autres guerriers, d'ailleurs célèbres, qui
+n'ont versé leur sang que pour des maîtres, et
n'ont servi, dans des combats inutiles, que l'ambition
des ministres ou les vaines querelles des
rois.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-Maître d'un pont par cette dernière attaque
-si impétueuse et si terrible, les assaillans encouragés
-et plus furieux amènent trois pièces d'artillerie
-devant le second pont. Déjà le succès paraît
-sûr. Launai tremble, et quelques-uns de ses soldats
+Maître d'un pont par cette dernière attaque
+si impétueuse et si terrible, les assaillans encouragés
+et plus furieux amènent trois pièces d'artillerie
+devant le second pont. Déjà le succès paraît
+sûr. Launai tremble, et quelques-uns de ses soldats
parlent de se rendre. A ce mot, il perd le sens;
-il saisit une mèche embrâsée, et court aux poudres
-pour y mettre le feu. Il est repoussé par un
-des siens. Il sollicite, par grâce, un baril de
-poudre pour se faire sauter. La garnison présente
-le drapeau blanc, demande à capituler.
-<em>Non</em>, est le cri général. Un papier sort d'un créneau,
+il saisit une mèche embrâsée, et court aux poudres
+pour y mettre le feu. Il est repoussé par un
+des siens. Il sollicite, par grâce, un baril de
+poudre pour se faire sauter. La garnison présente
+le drapeau blanc, demande à capituler.
+<em>Non</em>, est le cri général. Un papier sort d'un créneau,
en dehors de la forteresse. Un bourgeois
-intrépide s'avance pour le saisir sur une planche
-chancelante; il tombe dans le fossé. Un autre le
-remplace; plus heureux, il prend l'écrit, le rapporte,
-le remet au brave Elie. L'écrit portait:
+intrépide s'avance pour le saisir sur une planche
+chancelante; il tombe dans le fossé. Un autre le
+remplace; plus heureux, il prend l'écrit, le rapporte,
+le remet au brave Elie. L'écrit portait:
<em>Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons
sauter la garnison et tout le quartier, si vous
n'acceptez la capitulation.&mdash;Nous l'acceptons,
foi d'officier</em>, dit Elie! <em>baissez vos ponts.</em> Les
ponts se baissent. La foule accourt. Que voit-elle?
-Les Invalides à gauche, les Suisses à droite, déposant
+Les Invalides à gauche, les Suisses à droite, déposant
leurs armes, et de leurs cris applaudissant
-aux vainqueurs. Launai est saisi et conduit à
-l'hôtel-de-ville, où il ne devait pas arriver.</p>
+aux vainqueurs. Launai est saisi et conduit à
+l'hôtel-de-ville, où il ne devait pas arriver.</p>
-<p>Cependant la multitude se précipite, et couvre
+<p>Cependant la multitude se précipite, et couvre
toute l'enceinte de la forteresse; on monte dans
les appartemens, sur les plates-formes, contre
lesquelles se dirigeait toujours le feu de ceux qui,
<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
-placés trop loin, ignoraient la capitulation; les
+placés trop loin, ignoraient la capitulation; les
assaillans tuent, sans le savoir, leurs amis et
-leurs défenseurs. Le courageux Arné, bravant une
+leurs défenseurs. Le courageux Arné, bravant une
mort presque certaine, s'avance sur le parapet,
son bonnet de grenadier sur sa pique, et fait
-cesser le désastre. La joie redouble, la foule
+cesser le désastre. La joie redouble, la foule
augmente, on accourt des rues voisines. On
-force les prisons, les cachots; on pénètre, on
+force les prisons, les cachots; on pénètre, on
s'enfonce dans tous les souterrains. On se remplit
-avec délices de la terreur qu'ils inspirent; on
-délivre les prisonniers qui croyaient que ce tumulte
-leur annonçait la mort, et qu'on étonne
-en les embrassant; on brise leurs chaînes; on les
-conduit vers la lumière, que quelques-uns,
-vieillis dans les cachots, avaient oubliée, et que
+avec délices de la terreur qu'ils inspirent; on
+délivre les prisonniers qui croyaient que ce tumulte
+leur annonçait la mort, et qu'on étonne
+en les embrassant; on brise leurs chaînes; on les
+conduit vers la lumière, que quelques-uns,
+vieillis dans les cachots, avaient oubliée, et que
leurs yeux ne peuvent soutenir; on admire la
pesanteur de leurs fers qu'on brise, qu'on arrache,
-que bientôt on porte autour d'eux, autour
-des brancards sur lesquels on promène ces infortunés
+que bientôt on porte autour d'eux, autour
+des brancards sur lesquels on promène ces infortunés
dans les places publiques, dans les jardins;
-on étale aux yeux d'une multitude étonnée
-ces instrumens de gêne, des corselets de fer et
+on étale aux yeux d'une multitude étonnée
+ces instrumens de gêne, des corselets de fer et
autres moyens de torture, recherches d'une barbarie
-inventive. Les débris enlevés sous ces voûtes
-ténébreuses, verroux, ferremens, tout ce qu'un
-premier effort peut arracher, devient un trophée
+inventive. Les débris enlevés sous ces voûtes
+ténébreuses, verroux, ferremens, tout ce qu'un
+premier effort peut arracher, devient un trophée
dans les mains qui l'ont saisi. Les clefs des cachots,
-portées à l'hôtel-de-ville pour preuve de
+portées à l'hôtel-de-ville pour preuve de
cette heureuse victoire, passent de mains en
-mains dans celles d'un électeur connu pour avoir
+mains dans celles d'un électeur connu pour avoir
<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
-habité cet exécrable donjon. Ces souvenirs, ces contrastes,
-redoublent l'allégresse publique, bientôt
-accrue par l'arrivée des vainqueurs et des drapeaux
-des Invalides et des Suisses, soustraits à la
-première fureur du peuple, et maintenant protégés
+habité cet exécrable donjon. Ces souvenirs, ces contrastes,
+redoublent l'allégresse publique, bientôt
+accrue par l'arrivée des vainqueurs et des drapeaux
+des Invalides et des Suisses, soustraits à la
+première fureur du peuple, et maintenant protégés
contre lui par ceux qui les ont vaincus.
Quel burin, quel pinceau pourrait seulement
-retracer l'esquisse des tableaux mobiles et variés
-que présentaient alors les salles immenses de l'hôtel-de-ville,
-les escaliers, la place de Grève, ces
-armes ensanglantées, ces banderoles flottantes,
-ces couleurs nationales, ces trophées bizarres et
+retracer l'esquisse des tableaux mobiles et variés
+que présentaient alors les salles immenses de l'hôtel-de-ville,
+les escaliers, la place de Grève, ces
+armes ensanglantées, ces banderoles flottantes,
+ces couleurs nationales, ces trophées bizarres et
imposans d'une victoire inattendue, les couronnes
-triomphales et civiques décernées par l'enthousiasme
-universel; le passage des passions féroces
-aux passions généreuses, des mouvemens terribles
-au plus doux attendrissement, dont le mélange
-inouï, dont l'expression sublime reportait
-l'âme et reculait l'imagination jusques dans les
-temps héroïques<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>?</p>
-
-<p>L'histoire a déjà consacré des actes de vertu,
-des traits de magnanimité et de grandeur qui
-adoucissent le souvenir pénible des vengeances
+triomphales et civiques décernées par l'enthousiasme
+universel; le passage des passions féroces
+aux passions généreuses, des mouvemens terribles
+au plus doux attendrissement, dont le mélange
+inouï, dont l'expression sublime reportait
+l'âme et reculait l'imagination jusques dans les
+temps héroïques<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>?</p>
+
+<p>L'histoire a déjà consacré des actes de vertu,
+des traits de magnanimité et de grandeur qui
+adoucissent le souvenir pénible des vengeances
du peuple. Il versa du sang, il est vrai; mais le
sien venait de couler. La Bastille existe encore.
Les morts, les mourans, l'environnent. Les parens,
<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-les amis, transportent les blessés dans les
-maisons voisines, dans les hospices que la piété
-consacra à l'humanité. Un d'eux, en expirant,
-demande: <em>Est-elle prise?</em> Oui, lui dit-on. Il lève
+les amis, transportent les blessés dans les
+maisons voisines, dans les hospices que la piété
+consacra à l'humanité. Un d'eux, en expirant,
+demande: <em>Est-elle prise?</em> Oui, lui dit-on. Il lève
au ciel des yeux pleins de joie, et rend le dernier
-soupir. Une mère cherche son fils parmi
-des cadavres défigurés. On s'étonne d'une curiosité
-qui paraît barbare. <em>Puis-je le chercher</em>, dit-elle,
-<em>dans une place plus glorieuse?</em> La liberté parla-t-elle
+soupir. Une mère cherche son fils parmi
+des cadavres défigurés. On s'étonne d'une curiosité
+qui paraît barbare. <em>Puis-je le chercher</em>, dit-elle,
+<em>dans une place plus glorieuse?</em> La liberté parla-t-elle
un plus beau langage dans les pays qu'elle
-avait le plus long-temps illustrés?</p>
+avait le plus long-temps illustrés?</p>
-<p>Telle fut cette journée célèbre, présage heureux
-des événemens qui la suivirent. Mais au milieu
-de ces événemens si multipliés, si importans,
+<p>Telle fut cette journée célèbre, présage heureux
+des événemens qui la suivirent. Mais au milieu
+de ces événemens si multipliés, si importans,
si rapides, la Bastille occupait encore tous les esprits;
-l'ivresse publique se prolongeait par la découverte
-des mystères affreux recelés dans son
-sein. C'est là que la tyrannie avait enfoui ses archives,
-le récit détaillé de ses propres forfaits, les
-dépositions de ses émissaires et de ses délateurs,
-la liste de ses victimes, les preuves irrécusables
-de la barbarie de ses ministres, tracées de leurs
-propres mains. Ces vils écrits, ces odieux registres,
-livrés au pillage, circulent dans Paris et de
-là dans tout l'empire, comme pour rehausser
-aux yeux des Français, honteux de leur longue
-patience, le prix de leur nouvelle conquête et
-de la liberté qui en est la récompense. Bientôt
-tous les arts s'empressent de célébrer l'une et
+l'ivresse publique se prolongeait par la découverte
+des mystères affreux recelés dans son
+sein. C'est là que la tyrannie avait enfoui ses archives,
+le récit détaillé de ses propres forfaits, les
+dépositions de ses émissaires et de ses délateurs,
+la liste de ses victimes, les preuves irrécusables
+de la barbarie de ses ministres, tracées de leurs
+propres mains. Ces vils écrits, ces odieux registres,
+livrés au pillage, circulent dans Paris et de
+là dans tout l'empire, comme pour rehausser
+aux yeux des Français, honteux de leur longue
+patience, le prix de leur nouvelle conquête et
+de la liberté qui en est la récompense. Bientôt
+tous les arts s'empressent de célébrer l'une et
l'autre. Chacun d'eux reproduit, sous les formes
<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
-qui lui sont propres, ce glorieux événement. Les
-théâtres, les jeux publics, en retracent les principales
+qui lui sont propres, ce glorieux événement. Les
+théâtres, les jeux publics, en retracent les principales
circonstances. Les vainqueurs de la Bastille
-assistent à leur propre éloge prononcé dans
-le sénat de la nation, dans les temples de la capitale.
-La patrie adopte ceux qui ont échappé au
-feu des assiégés, les blessés, les veuves et les enfans
+assistent à leur propre éloge prononcé dans
+le sénat de la nation, dans les temples de la capitale.
+La patrie adopte ceux qui ont échappé au
+feu des assiégés, les blessés, les veuves et les enfans
des morts. Ainsi l'enthousiasme se soutient
-et se perpétue. Les étrangers le partagent. Il
-s'étend au-delà des mers. Ce grand jour est
-une fête pour l'Europe, ou plutôt pour le monde
-entier, dont toutes les contrées ont fourni à ce
-labyrinthe, à ces cachots, des victimes de tout
-rang, des deux sexes, de tous les âges<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Le
-14 juillet a vengé tous les peuples. Ils applaudissent
-à la destruction de cet odieux château, tandis
-qu'une de ses clefs envoyée dans un autre hémisphère
-à l'un des auteurs de l'indépendance américaine,
-lui apprend que les Français n'ont pas inutilement
-servi sous ses yeux la cause de la liberté.</p>
+et se perpétue. Les étrangers le partagent. Il
+s'étend au-delà des mers. Ce grand jour est
+une fête pour l'Europe, ou plutôt pour le monde
+entier, dont toutes les contrées ont fourni à ce
+labyrinthe, à ces cachots, des victimes de tout
+rang, des deux sexes, de tous les âges<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Le
+14 juillet a vengé tous les peuples. Ils applaudissent
+à la destruction de cet odieux château, tandis
+qu'une de ses clefs envoyée dans un autre hémisphère
+à l'un des auteurs de l'indépendance américaine,
+lui apprend que les Français n'ont pas inutilement
+servi sous ses yeux la cause de la liberté.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p>
-<h3>DIX-SEPTIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>DIX-SEPTIÈME TABLEAU.</h3>
<p class="centerh">La mort de M. de Launay, gouverneur de la Bastille.</p>
-<p>En présentant à nos lecteurs, dans le précédent
+<p>En présentant à nos lecteurs, dans le précédent
tableau, le choix des principales circonstances
-qui accompagnèrent la prise de la Bastille, nous
-avons dû en écarter plusieurs, qui, sans être dénuées
-d'intérêt, eussent diminué l'impression des
-sentimens ou des idées que faisait naître cet événement
-mémorable. Parmi les incidens, sinon
-tout-à-fait oubliés, au moins rappelés faiblement,
+qui accompagnèrent la prise de la Bastille, nous
+avons dû en écarter plusieurs, qui, sans être dénuées
+d'intérêt, eussent diminué l'impression des
+sentimens ou des idées que faisait naître cet événement
+mémorable. Parmi les incidens, sinon
+tout-à-fait oubliés, au moins rappelés faiblement,
est la mort du gouverneur, de ce Launay devenu,
-en un jour, si célèbre. Sa conduite pendant le
-siége, et même quelques jours auparavant, semble
-avoir participé de cet aveuglement fatal, commun
-dans ce moment à presque tous les agens
-du pouvoir arbitraire. Quoiqu'il eût pris pour la
-défense de sa forteresse les précautions d'une prudence
-ordinaire, il avait négligé de s'approvisionner
+en un jour, si célèbre. Sa conduite pendant le
+siége, et même quelques jours auparavant, semble
+avoir participé de cet aveuglement fatal, commun
+dans ce moment à presque tous les agens
+du pouvoir arbitraire. Quoiqu'il eût pris pour la
+défense de sa forteresse les précautions d'une prudence
+ordinaire, il avait négligé de s'approvisionner
de vivres, au point que le danger d'une disette
-instante et inévitable, si le siège eût duré jusqu'au
+instante et inévitable, si le siège eût duré jusqu'au
lendemain, fut un des motifs que les officiers de
-sa garnison lui présentèrent pour le déterminer à
-se rendre; négligence plus impardonnable que
-celle d'avoir oublié de se pourvoir d'un drapeau
+sa garnison lui présentèrent pour le déterminer à
+se rendre; négligence plus impardonnable que
+celle d'avoir oublié de se pourvoir d'un drapeau
<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
blanc, pour arborer le signe de la capitulation<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>:
-mais toutes les deux partaient de la même cause.
+mais toutes les deux partaient de la même cause.
Launay supposait, comme les ministres, que quelques
-décharges d'artillerie feraient trembler la
-capitale, et que l'approche de l'armée établirait
+décharges d'artillerie feraient trembler la
+capitale, et que l'approche de l'armée établirait
une communication facile entre la ville et la citadelle.</p>
-<p>On est étonné de ne lui voir jouer presque aucun
-rôle, dans la défense de sa place, pendant la
-journée du 14. Il semblait que la terreur l'eût
-saisi et eût enchaîné tous ses sens. On le voit,
-dans la matinée, accueillir différentes députations
+<p>On est étonné de ne lui voir jouer presque aucun
+rôle, dans la défense de sa place, pendant la
+journée du 14. Il semblait que la terreur l'eût
+saisi et eût enchaîné tous ses sens. On le voit,
+dans la matinée, accueillir différentes députations
populaires, les assurer de ses bonnes intentions
-et donner même des ôtages au peuple pour
-sa sûreté. Bientôt après, on lui arrache l'ordre de
+et donner même des ôtages au peuple pour
+sa sûreté. Bientôt après, on lui arrache l'ordre de
faire tirer sur les Invalides par les Suisses; en cas
-que les premiers refusent d'obéir. Il paraît qu'il
-céda aux intimations d'un officier suisse, nommé
-Laflue, comme il avait cédé, en sens contraire, à
-M. de Losme-Solbrai, qui l'engagea à recevoir,
-dans l'intérieur du gouvernement, M. Thuriot de
-la Rosière<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, à qui cette faveur avait d'abord
-été refusée. Launay répond avec une douceur
-craintive au député qui lui parle d'un ton voisin
-de la menace; et, quelque temps après, une multitude
+que les premiers refusent d'obéir. Il paraît qu'il
+céda aux intimations d'un officier suisse, nommé
+Laflue, comme il avait cédé, en sens contraire, à
+M. de Losme-Solbrai, qui l'engagea à recevoir,
+dans l'intérieur du gouvernement, M. Thuriot de
+la Rosière<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, à qui cette faveur avait d'abord
+été refusée. Launay répond avec une douceur
+craintive au député qui lui parle d'un ton voisin
+de la menace; et, quelque temps après, une multitude
de citoyens sans armes, sans intentions
<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
-hostiles, accueillis par lui-même, et entrés dans la
-première cour dont il a fait baisser le pont-levis,
-sont accablés de plusieurs décharges de mousqueterie
+hostiles, accueillis par lui-même, et entrés dans la
+première cour dont il a fait baisser le pont-levis,
+sont accablés de plusieurs décharges de mousqueterie
et d'artillerie, tandis que le pont-levis se
-relève pour dérober tout moyen de fuite à ces
-infortunés. Cruauté si basse, si absurde et si gratuite,
-qu'après les premiers mouvemens de fureur
-et d'indignation qu'elle excita, on a soupçonné
-qu'elle pouvait être l'effet de quelque ordre
-mal donné ou mal entendu, de quelque méprise
-fatale, plutôt que d'une perfidie préméditée.</p>
-
-<p>Quoiqu'il en soit, ce fut cette horreur qui dévoua
-à la mort le malheureux Launay, en remplissant
+relève pour dérober tout moyen de fuite à ces
+infortunés. Cruauté si basse, si absurde et si gratuite,
+qu'après les premiers mouvemens de fureur
+et d'indignation qu'elle excita, on a soupçonné
+qu'elle pouvait être l'effet de quelque ordre
+mal donné ou mal entendu, de quelque méprise
+fatale, plutôt que d'une perfidie préméditée.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, ce fut cette horreur qui dévoua
+à la mort le malheureux Launay, en remplissant
les c&oelig;urs de cette rage soudaine et soutenue
qui triompha des efforts et de tous les
obstacles. C'est en contemplant cette fureur, qu'il
donna les marques d'une terreur profonde. Toute
-présence d'esprit l'abandonna. Il eût pu opposer
-à la prise du premier pont une résistance plus vigoureuse,
-en plaçant dans la cour un grand nombre
-de pièces d'artillerie. Cette man&oelig;uvre eût fait
-couler des flots de sang; mais, dans le délire forcené
-des combattans, la Bastille n'en eût pas moins
-été prise. L'inadvertance de Launay (car ce n'est
-point à son humanité qu'il faut faire honneur de
-cet oubli) prévint les horreurs d'un massacre inutile.
-Après avoir vu forcer tous les ponts et tous
-les postes, il se réfugia dans l'intérieur de ses
-énormes bastions, et n'eut plus d'autre idée que
+présence d'esprit l'abandonna. Il eût pu opposer
+à la prise du premier pont une résistance plus vigoureuse,
+en plaçant dans la cour un grand nombre
+de pièces d'artillerie. Cette man&oelig;uvre eût fait
+couler des flots de sang; mais, dans le délire forcené
+des combattans, la Bastille n'en eût pas moins
+été prise. L'inadvertance de Launay (car ce n'est
+point à son humanité qu'il faut faire honneur de
+cet oubli) prévint les horreurs d'un massacre inutile.
+Après avoir vu forcer tous les ponts et tous
+les postes, il se réfugia dans l'intérieur de ses
+énormes bastions, et n'eut plus d'autre idée que
d'attendre les secours promis par M. de Besenval,
<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
ou, s'ils tardaient trop, de se faire sauter en l'air,
-et d'écraser, disait-il, ses ennemis sous les débris
-de la Bastille. Deux fois il fut repoussé, au moment
-où il allait mettre le feu au magasin des
+et d'écraser, disait-il, ses ennemis sous les débris
+de la Bastille. Deux fois il fut repoussé, au moment
+où il allait mettre le feu au magasin des
poudres.</p>
<p>Cependant le peuple victorieux remplit la forteresse.
La fureur des uns, le courage des autres,
cherchent l'odieux gouverneur. Ce ne fut pas sans
-peine qu'on le découvrit; sans épée, sans uniforme,
-un habit ordinaire le dérobait à des yeux
+peine qu'on le découvrit; sans épée, sans uniforme,
+un habit ordinaire le dérobait à des yeux
qui ne le connaissaient pas. Plusieurs se disputent
-l'honneur de l'avoir arrêté. Il veut se percer le
-sein d'une lame à dard que le grenadier Arné lui
-arrache. Bientôt les braves Elie, Hulin, L'Épine,
+l'honneur de l'avoir arrêté. Il veut se percer le
+sein d'une lame à dard que le grenadier Arné lui
+arrache. Bientôt les braves Elie, Hulin, L'Épine,
Legris, Morin, le saisissent, l'entourent, et deviennent
-ses défenseurs contre la fureur générale.
-Quelques-uns sont même maltraités et blessés;
+ses défenseurs contre la fureur générale.
+Quelques-uns sont même maltraités et blessés;
en couvrant de leurs corps leur prisonnier,
-ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait
-les cheveux; on dirigeait des épées contre
-lui. Il conjurait ses défenseurs de ne pas l'abandonner
-jusqu'à l'hôtel-de-ville. Il réclamait les
+ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait
+les cheveux; on dirigeait des épées contre
+lui. Il conjurait ses défenseurs de ne pas l'abandonner
+jusqu'à l'hôtel-de-ville. Il réclamait les
promesses de MM. Elie et Hulin, ses vainqueurs,
-et maintenant ses appuis. Ces deux hommes généreux,
-épuisés de cette lutte inégale contre l'impétuosité
-populaire, écartés malgré leur force et
-leur vigueur, et comme emportés par le flot de la
+et maintenant ses appuis. Ces deux hommes généreux,
+épuisés de cette lutte inégale contre l'impétuosité
+populaire, écartés malgré leur force et
+leur vigueur, et comme emportés par le flot de la
multitude loin du malheureux Launay, perdent
-le prix de leurs efforts. Obligés de s'éloigner un
-instant, ils voient ce misérable, à qui une rage
+le prix de leurs efforts. Obligés de s'éloigner un
+instant, ils voient ce misérable, à qui une rage
<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
subite aux approches de la mort inspire un courage
-forcené, se défendre contre tous, tomber
-foulé aux pieds de la multitude, et le moment
-après sa tête hideuse et sanglante s'élever en l'air
-au milieu des cris d'une allégresse féroce et encore
-mal assouvie. Cet horrible trophée fut bientôt
-suivi de plusieurs autres de la même espèce;
-des officiers de la garnison de la Bastille, dénoncés
-par leur uniforme, eurent le même sort. Quelques-uns
-cependant ne méritaient d'autre reproche
+forcené, se défendre contre tous, tomber
+foulé aux pieds de la multitude, et le moment
+après sa tête hideuse et sanglante s'élever en l'air
+au milieu des cris d'une allégresse féroce et encore
+mal assouvie. Cet horrible trophée fut bientôt
+suivi de plusieurs autres de la même espèce;
+des officiers de la garnison de la Bastille, dénoncés
+par leur uniforme, eurent le même sort. Quelques-uns
+cependant ne méritaient d'autre reproche
que celui d'avoir servi le despotisme dans un emploi
trop indigne de leur courage. Plusieurs citoyens
-employés à la Bastille donnèrent alors des
-preuves d'un patriotisme aussi éclairé que courageux.
-Tel est M. Vielh de Varennes, ancien ingénieur
-des ponts et chaussées, qui, au péril de
-sa vie, blessé dangereusement, parvint à sauver
-M. Clouet, régisseur des poudres. Un individu
+employés à la Bastille donnèrent alors des
+preuves d'un patriotisme aussi éclairé que courageux.
+Tel est M. Vielh de Varennes, ancien ingénieur
+des ponts et chaussées, qui, au péril de
+sa vie, blessé dangereusement, parvint à sauver
+M. Clouet, régisseur des poudres. Un individu
moins heureux emporta les regrets de tous ceux
-qui l'avaient connu. C'était l'honnête Losme-Solbrai,
-celui qui, le matin même, avait engagé le
-gouverneur à recevoir M. de la Rosière dans l'intérieur
-de la Bastille. Il était, depuis vingt ans,
+qui l'avaient connu. C'était l'honnête Losme-Solbrai,
+celui qui, le matin même, avait engagé le
+gouverneur à recevoir M. de la Rosière dans l'intérieur
+de la Bastille. Il était, depuis vingt ans,
l'ami, le consolateur des prisonniers; sa douceur,
-sa générosité, égalaient la dureté et l'avarice de
+sa générosité, égalaient la dureté et l'avarice de
Launay. Pourquoi faut-il que le hasard singulier,
-qui, dans ce moment, vint dénoncer ses vertus,
+qui, dans ce moment, vint dénoncer ses vertus,
n'ait pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit
-pas devenu la sauve-garde de ce vénérable militaire?
-Déjà entouré d'une multitude que la vue
+pas devenu la sauve-garde de ce vénérable militaire?
+Déjà entouré d'une multitude que la vue
<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
-de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré
-par elle, lorsqu'un jeune homme pénétré de
-douleur, d'attendrissement et de désespoir, se
-précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse,
-l'appelle son père, son ami, son bienfaiteur,
-se nomme<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, conjure le peuple d'épargner
+de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré
+par elle, lorsqu'un jeune homme pénétré de
+douleur, d'attendrissement et de désespoir, se
+précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse,
+l'appelle son père, son ami, son bienfaiteur,
+se nomme<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, conjure le peuple d'épargner
un respectable mortel, l'ami de tous les malheureux;
il raconte son histoire: long-temps prisonnier
-à la Bastille, il doit à M. Losme plus que la
-vie; il mourra pour le défendre; il le serre de nouveau
+à la Bastille, il doit à M. Losme plus que la
+vie; il mourra pour le défendre; il le serre de nouveau
entre ses bras, en le baignant de ses larmes.
-Déjà quelques-uns s'attendrissent; mais d'autres
-s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut par une
+Déjà quelques-uns s'attendrissent; mais d'autres
+s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut par une
fable leur enlever leur victime. Les cris couvrent
-ses cris: la fureur populaire redouble; lui-même est
-frappé, meurtri de plusieurs coups. On l'arrache
-avec violence à celui qu'il croit soustraire au péril.
-Le digne militaire, touché de cette générosité, qui
+ses cris: la fureur populaire redouble; lui-même est
+frappé, meurtri de plusieurs coups. On l'arrache
+avec violence à celui qu'il croit soustraire au péril.
+Le digne militaire, touché de cette générosité, qui
adoucit pour lui les horreurs de la mort, lui dit,
-les larmes aux yeux: «Que faites-vous, jeune
+les larmes aux yeux: «Que faites-vous, jeune
homme? retirez-vous; vous allez vous sacrifier
-sans me sauver.» A ces mots, devenu encore
-plus intrépide, parce que sa tendresse et sa douleur
-sont accrues, M. de Pelleport s'écrie: «Je le
-défendrai envers et contre tous.» Et oubliant qu'il
-est sans armes, il écarte la foule avec ses mains,
-secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait. Ce
+sans me sauver.» A ces mots, devenu encore
+plus intrépide, parce que sa tendresse et sa douleur
+sont accrues, M. de Pelleport s'écrie: «Je le
+défendrai envers et contre tous.» Et oubliant qu'il
+est sans armes, il écarte la foule avec ses mains,
+secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait. Ce
<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
-mouvement violent étonne, irrite la multitude
+mouvement violent étonne, irrite la multitude
qu'il devait attendrir; mais qui, bouillante encore
au sortir de la Bastille, ne respirait que la vengeance.
-Un homme féroce frappe M. de Pelleport
+Un homme féroce frappe M. de Pelleport
d'un coup de hache sur le cou, le blesse, et allait
-redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami
-qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitôt, assailli
-de tous côtés, il se trouve entouré de sabres,
-fusils, baïonnettes dirigés contre lui; il en saisit
-une, et, avec une agilité, une force et un courage
-qu'il reçoit de son désespoir, il écarte la
-foule, se fait jour à travers, court vers l'hôtel-de-ville,
+redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami
+qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitôt, assailli
+de tous côtés, il se trouve entouré de sabres,
+fusils, baïonnettes dirigés contre lui; il en saisit
+une, et, avec une agilité, une force et un courage
+qu'il reçoit de son désespoir, il écarte la
+foule, se fait jour à travers, court vers l'hôtel-de-ville,
et tombe sur les marches sans connaissance,
-tandis que la tête de son respectable bienfaiteur
-de Losme est promenée en triomphe avec celle
+tandis que la tête de son respectable bienfaiteur
+de Losme est promenée en triomphe avec celle
de Launay.</p>
-<p>Quelques regrets qu'ait excités cette mort parmi
+<p>Quelques regrets qu'ait excités cette mort parmi
ceux qui connurent trop tard celui qui l'avait si
-peu méritée, une autre mort non moins funeste
+peu méritée, une autre mort non moins funeste
excita une douleur plus profonde, plus durable,
-proportionnée à la reconnaissance due à l'infortuné,
-victime d'une fatale méprise. La capitale,
-et même la patrie, dont la destinée était liée
-alors à celle de la capitale, placeront toujours,
-parmi les désastres les plus affligeans de cette journée,
-la mort déplorable d'un bas-officier nommé
-Becar, qui sauva Paris de la plus horrible des calamités.
-C'était lui qui, se trouvant de garde à la
-porte du magasin à poudre, et voyant arriver le
-gouverneur avec des mèches allumées, dans le dessein
+proportionnée à la reconnaissance due à l'infortuné,
+victime d'une fatale méprise. La capitale,
+et même la patrie, dont la destinée était liée
+alors à celle de la capitale, placeront toujours,
+parmi les désastres les plus affligeans de cette journée,
+la mort déplorable d'un bas-officier nommé
+Becar, qui sauva Paris de la plus horrible des calamités.
+C'était lui qui, se trouvant de garde à la
+porte du magasin à poudre, et voyant arriver le
+gouverneur avec des mèches allumées, dans le dessein
<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
de se faire sauter, le poussa avec violence,
-le menaçant même de le percer de sa baïonnette
+le menaçant même de le percer de sa baïonnette
s'il s'obstinait dans cet abominable dessein. On sut
-dès le soir même (car l'intérêt qu'inspira sa mort
+dès le soir même (car l'intérêt qu'inspira sa mort
fit rechercher sa conduite, et ce que l'on apprit
augmenta les regrets que causa sa perte), on sut
-qu'il avait souhaité de prévenir, de la part du gouverneur,
-toute mesure hostile, qu'il avait donné
-des conseils pacifiques, formé les v&oelig;ux d'un citoyen,
-enfin qu'il s'était constamment abstenu,
-pendant le siége et le combat, de tirer un seul
-coup de fusil. Tel était celui dont la tête, quelques
-heures après, était portée au bout d'une pique,
-ainsi que celle du nommé Asselin, innocent comme
+qu'il avait souhaité de prévenir, de la part du gouverneur,
+toute mesure hostile, qu'il avait donné
+des conseils pacifiques, formé les v&oelig;ux d'un citoyen,
+enfin qu'il s'était constamment abstenu,
+pendant le siége et le combat, de tirer un seul
+coup de fusil. Tel était celui dont la tête, quelques
+heures après, était portée au bout d'une pique,
+ainsi que celle du nommé Asselin, innocent comme
lui, mais qui, comme lui, n'avait pas rendu le
-plus signalé de tous les services. Une fausse ressemblance
+plus signalé de tous les services. Une fausse ressemblance
dans les uniformes, trompant la multitude,
les avait fait prendre l'un et l'autre pour
-des canonniers de la Bastille. C'était le plus grand
+des canonniers de la Bastille. C'était le plus grand
des crimes aux yeux du peuple qui avait vu, depuis
plusieurs jours, ces instrumens de carnage
-tournés contre lui, et qui, ce jour même, venait
-d'être écrasé sous plusieurs détonations d'artillerie.
-Il immola donc ces deux infortunés; mais il
-pleura sa méprise quand il la connut; et depuis
+tournés contre lui, et qui, ce jour même, venait
+d'être écrasé sous plusieurs détonations d'artillerie.
+Il immola donc ces deux infortunés; mais il
+pleura sa méprise quand il la connut; et depuis
on vit quelques-uns de ces meurtriers verser des
-larmes d'attendrissement, et même donner des
-signes de désespoir, lorsque, mieux instruits, ils
-venaient à se rappeler qu'ils avaient tenu entre
-leurs mains et présenté avec joie aux regards des
+larmes d'attendrissement, et même donner des
+signes de désespoir, lorsque, mieux instruits, ils
+venaient à se rappeler qu'ils avaient tenu entre
+leurs mains et présenté avec joie aux regards des
<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
-passans la main qu'ils avaient coupée comme
+passans la main qu'ils avaient coupée comme
celle d'un ennemi public.</p>
-<p>Par malheur, ce ne fut pas la seule méprise de
-cette extraordinaire journée. Certes, toute âme
-généreuse s'applaudira d'avoir vu les Suisses,
-en garnison à la Bastille, échapper par un hasard
-heureux à la punition que leur eût infligée la vengeance
-publique, si l'on eût su qu'eux seuls avaient
-fait couler tout le sang répandu autour de cette
+<p>Par malheur, ce ne fut pas la seule méprise de
+cette extraordinaire journée. Certes, toute âme
+généreuse s'applaudira d'avoir vu les Suisses,
+en garnison à la Bastille, échapper par un hasard
+heureux à la punition que leur eût infligée la vengeance
+publique, si l'on eût su qu'eux seuls avaient
+fait couler tout le sang répandu autour de cette
forteresse: mais on voudrait que des soldats
-français, des Invalides, bien moins coupables,
-n'eussent pas porté la peine de cette odieuse méprise.
-O vous! stipendiaires étrangers, que le peuple
-français a crus ses amis, parce que vos maîtres
-ont trafiqué avec le sien de votre sang et de votre
-obéissance alors tournée contre la nation qui vous
-payait, cette nation généreuse ne reproche qu'à
+français, des Invalides, bien moins coupables,
+n'eussent pas porté la peine de cette odieuse méprise.
+O vous! stipendiaires étrangers, que le peuple
+français a crus ses amis, parce que vos maîtres
+ont trafiqué avec le sien de votre sang et de votre
+obéissance alors tournée contre la nation qui vous
+payait, cette nation généreuse ne reproche qu'à
l'ignorance de vos soldats la conduite sanguinaire
qu'ils tinrent dans cette occasion; elle est l'ouvrage
des officiers qui les trompent et qui les oppriment.
-Mais cet aveuglement cessera: frappés
-de la lumière que portera dans vos yeux la révolution
-française, vous apprendrez à juger ceux
+Mais cet aveuglement cessera: frappés
+de la lumière que portera dans vos yeux la révolution
+française, vous apprendrez à juger ceux
qui vous commandent, ceux qui vous gouvernent,
et ceux qui vous ordonnaient de tirer sur le <em>peuple</em>.
-Vous vous direz à vous-mêmes: Il est bon, il
-est généreux, ce <em>peuple</em>, qui, un moment, crut
-impossible que nous eussions tiré sur lui, et qui,
-bientôt après, mieux instruit de notre conduite,
-nous pardonna; c'est de son sein qu'étaient sortis
+Vous vous direz à vous-mêmes: Il est bon, il
+est généreux, ce <em>peuple</em>, qui, un moment, crut
+impossible que nous eussions tiré sur lui, et qui,
+bientôt après, mieux instruit de notre conduite,
+nous pardonna; c'est de son sein qu'étaient sortis
<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
-le magnanime Elie, ces braves gardes-françaises,
+le magnanime Elie, ces braves gardes-françaises,
qui, au milieu des applaudissemens, des transports
-de joie, des couronnes civiques accumulées
-sur leurs têtes, entourés de trophées érigés subitement
+de joie, des couronnes civiques accumulées
+sur leurs têtes, entourés de trophées érigés subitement
autour d'eux par la reconnaissance publique,
-nous voyant, dans cette salle de l'hôtel-de-ville,
-désarmés, pâles, attendant la mort comme
-des coupables convaincus, éprouvèrent pour nous
-une compassion héroïque, intercédèrent en notre
-faveur, ne demandèrent pour prix de leurs exploits
-que la grâce de leurs frères d'armes, et, en entendant
-ce cri unanime <em>grâce, grâce</em>, sortir à la fois
-de toutes les bouches, nous embrassèrent avec
-des transports d'allégresse et la joie d'une seconde
-victoire. Voilà, <em>peuple</em> helvétien (et par <em>peuple</em>, je
+nous voyant, dans cette salle de l'hôtel-de-ville,
+désarmés, pâles, attendant la mort comme
+des coupables convaincus, éprouvèrent pour nous
+une compassion héroïque, intercédèrent en notre
+faveur, ne demandèrent pour prix de leurs exploits
+que la grâce de leurs frères d'armes, et, en entendant
+ce cri unanime <em>grâce, grâce</em>, sortir à la fois
+de toutes les bouches, nous embrassèrent avec
+des transports d'allégresse et la joie d'une seconde
+victoire. Voilà, <em>peuple</em> helvétien (et par <em>peuple</em>, je
n'entends pas les magistrats des treize cantons,
-mais les citoyens qui les paient pour en être gouvernés),
-voilà les souvenirs nobles et chers qui
-vous donneront des remords d'avoir tiré sur le
-<em>peuple</em> français; car alors, libres vous-mêmes,
-vous donnerez à ce mot le sens qui lui appartient,
+mais les citoyens qui les paient pour en être gouvernés),
+voilà les souvenirs nobles et chers qui
+vous donneront des remords d'avoir tiré sur le
+<em>peuple</em> français; car alors, libres vous-mêmes,
+vous donnerez à ce mot le sens qui lui appartient,
et qui ne vous est pas encore connu.</p>
-<h3>DIX-HUITIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>DIX-HUITIÈME TABLEAU.</h3>
<p class="centerh">Nuit du 14 au 15 juillet 1789.</p>
-<p>La nouvelle de la Bastille prise avait répandu dans
-Paris une allégresse universelle; mais cette joie
+<p>La nouvelle de la Bastille prise avait répandu dans
+Paris une allégresse universelle; mais cette joie
<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
-était combattue par l'idée de tous les périls qui
-menaçaient cette capitale; périls que la prise même
+était combattue par l'idée de tous les périls qui
+menaçaient cette capitale; périls que la prise même
de cette forteresse pouvait rendre plus instans, en
-poussant les ministres et les généraux à presser le
+poussant les ministres et les généraux à presser le
moment de l'attaque. Les troupes qui environnaient
-la ville, continuaient de garder leurs différens
-postes. Deux fois l'assemblée nationale avait
-sollicité l'éloignement de ces troupes; et ces deux
+la ville, continuaient de garder leurs différens
+postes. Deux fois l'assemblée nationale avait
+sollicité l'éloignement de ces troupes; et ces deux
demandes n'avaient obtenu qu'un refus positif,
-suivi bientôt d'une réponse équivoque et dilatoire.
-La cour restait environnée d'illusions et de
+suivi bientôt d'une réponse équivoque et dilatoire.
+La cour restait environnée d'illusions et de
mensonges. Croirait-on que l'intendant de Paris
-(Berthier), peu de jours après victime de la vengeance
-populaire, interrogé par le roi, le soir même
-du 14 juillet, sur l'état de la capitale, répondit
-que tout était calme? Ainsi Louis <span class="smcap">XVI</span>, dans Versailles,
-était aussi étranger à la vérité sur ce qui
-se passait dans le sein de son royaume, à quatre
-lieues de lui, que peut l'être le roi d'Espagne dans
-Madrid sur les événemens qui arrivent au Mexique,
-au Chili et aux Philippines, soumis à sa domination.
+(Berthier), peu de jours après victime de la vengeance
+populaire, interrogé par le roi, le soir même
+du 14 juillet, sur l'état de la capitale, répondit
+que tout était calme? Ainsi Louis <span class="smcap">XVI</span>, dans Versailles,
+était aussi étranger à la vérité sur ce qui
+se passait dans le sein de son royaume, à quatre
+lieues de lui, que peut l'être le roi d'Espagne dans
+Madrid sur les événemens qui arrivent au Mexique,
+au Chili et aux Philippines, soumis à sa domination.
Une haie de courtisans et de flatteurs mettait
-entre son peuple et lui un obstacle égal à celui
-qu'élèvent, entre un autre Bourbon et ses sujets
-d'Amérique ou d'Asie, la mer Atlantique, celle
+entre son peuple et lui un obstacle égal à celui
+qu'élèvent, entre un autre Bourbon et ses sujets
+d'Amérique ou d'Asie, la mer Atlantique, celle
du Sud, et l'intervalle de cinq mille lieues. Et c'est
-là ce qu'on appelle régner! C'est là ce qui constitue
-la majesté du trône, de ce trône dont les
-esclaves de cour, qui, à la honte du genre humain,
-furent nommés <em>des grands</em>, se disent les
+là ce qu'on appelle régner! C'est là ce qui constitue
+la majesté du trône, de ce trône dont les
+esclaves de cour, qui, à la honte du genre humain,
+furent nommés <em>des grands</em>, se disent les
<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-appuis et les défenseurs! Et ces mêmes hommes,
-qui insultaient ainsi à leur monarque par cette
-absurde détention, qui l'emprisonnaient pour
-dicter en son nom des ordres funestes à tout un
-peuple, et exposaient ainsi à des dangers incalculables
+appuis et les défenseurs! Et ces mêmes hommes,
+qui insultaient ainsi à leur monarque par cette
+absurde détention, qui l'emprisonnaient pour
+dicter en son nom des ordres funestes à tout un
+peuple, et exposaient ainsi à des dangers incalculables
la personne de celui qu'ils appelaient leur
-maître, ces mêmes hommes ont depuis fait
-retentir la France et l'Europe de ces mots: «<em>Le roi
-est prisonnier dans Paris!</em>» «Oui, aurait pu répondre
-l'assemblée nationale, par la bouche
+maître, ces mêmes hommes ont depuis fait
+retentir la France et l'Europe de ces mots: «<em>Le roi
+est prisonnier dans Paris!</em>» «Oui, aurait pu répondre
+l'assemblée nationale, par la bouche
d'un de ses orateurs; le roi est retenu dans sa
-capitale, ou si le mot vous plaît davantage, il
-est prisonnier de son peuple, pour n'être plus
+capitale, ou si le mot vous plaît davantage, il
+est prisonnier de son peuple, pour n'être plus
prisonnier des ennemis de la nation, qu'au nom
-du roi vous avez voulu perdre et enchaîner. Il
-est prisonnier, pour être soustrait aux perfides
-conseils qui, en compromettant son trône et sa
-sûreté, l'enfermaient dans une enceinte plus
-étroite et plus digne de ce nom de prison. En un
+du roi vous avez voulu perdre et enchaîner. Il
+est prisonnier, pour être soustrait aux perfides
+conseils qui, en compromettant son trône et sa
+sûreté, l'enfermaient dans une enceinte plus
+étroite et plus digne de ce nom de prison. En un
mot, il est prisonnier d'un peuple qui veut un
roi. Et quand nous l'arrachons aux mains de ces
nobles qui, sous le nom de roi, voulaient un
-esclave couronné, oppresseur de sa nation, nous
-sommes les libérateurs du monarque.» Voilà
-comment l'assemblée nationale pouvait et devait
-peut-être répliquer à ses ennemis, après que le
+esclave couronné, oppresseur de sa nation, nous
+sommes les libérateurs du monarque.» Voilà
+comment l'assemblée nationale pouvait et devait
+peut-être répliquer à ses ennemis, après que le
peuple eut conquis son roi, pour rappeler l'heureuse
expression de M. Bailly, premier maire de
-Paris. Mais, à cette époque du 14 juillet, elle
-attendait avec une impatience mêlée de crainte ce
+Paris. Mais, à cette époque du 14 juillet, elle
+attendait avec une impatience mêlée de crainte ce
<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
qu'il plairait aux ministres d'ordonner d'elle,
-entourée cependant de canons et de baïonnettes.</p>
+entourée cependant de canons et de baïonnettes.</p>
-<p>La postérité n'oubliera point cette soirée mémorable,
-où, même après la prise de la Bastille,
-encore ignorée à Versailles, les députés d'une
+<p>La postérité n'oubliera point cette soirée mémorable,
+où, même après la prise de la Bastille,
+encore ignorée à Versailles, les députés d'une
grande nation parlaient en supplians au despotisme
-déjà vaincu et presque désarmé. Mais du
+déjà vaincu et presque désarmé. Mais du
moins ces supplians s'exprimaient en hommes
-près d'être libres et dignes de le devenir. Les
-harangues des orateurs, sur la nécessité d'une nouvelle
-députation, portaient le caractère d'une éloquence
-fière et hardie, peu connue en France
-dans une assemblée d'états-généraux. Que faisaient
-cependant les ennemis de l'assemblée ou plutôt de
-la nation? Ils méditaient des violences forcenées;
-ils s'occupaient des préparatifs du crime nouveau
+près d'être libres et dignes de le devenir. Les
+harangues des orateurs, sur la nécessité d'une nouvelle
+députation, portaient le caractère d'une éloquence
+fière et hardie, peu connue en France
+dans une assemblée d'états-généraux. Que faisaient
+cependant les ennemis de l'assemblée ou plutôt de
+la nation? Ils méditaient des violences forcenées;
+ils s'occupaient des préparatifs du crime nouveau
dont ils allaient enrichir l'histoire des cours. C'est
-ce que le premier orateur de l'assemblée<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> exprimait
-énergiquement le lendemain, en rassemblant
-les traits du tableau que la députation devait
+ce que le premier orateur de l'assemblée<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> exprimait
+énergiquement le lendemain, en rassemblant
+les traits du tableau que la députation devait
offrir au roi.</p>
-<p>«Dites-lui, s'écriait-il, que les hordes étrangères
-dont nous sommes investis, ont reçu hier la visite
+<p>«Dites-lui, s'écriait-il, que les hordes étrangères
+dont nous sommes investis, ont reçu hier la visite
des princes, des princesses, des favoris, des
favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations,
-et leurs présens: dites-lui que tous les satellites
-étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit,
+et leurs présens: dites-lui que tous les satellites
+étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit,
dans leurs chants impies, l'asservissement de la
<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
France, et que leurs v&oelig;ux brutaux invoquaient
-la destruction de l'assemblée nationale: dites-lui
-que, dans son palais même, les courtisans ont
-mêlé leurs danses au son de cette musique barbare,
-et qu'elle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi.»</p>
+la destruction de l'assemblée nationale: dites-lui
+que, dans son palais même, les courtisans ont
+mêlé leurs danses au son de cette musique barbare,
+et qu'elle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi.»</p>
-<p>Telle était à Versailles la perplexité de l'assemblée
+<p>Telle était à Versailles la perplexité de l'assemblée
nationale; et cette horrible situation, connue
-à Paris, ajoutait aux terreurs et aux mouvemens
+à Paris, ajoutait aux terreurs et aux mouvemens
d'indignation qui agitaient la capitale. Cette nuit
-présenta le même spectacle qu'avait offert la
-nuit précédente; pavés arrachés des rues et transportés
-au haut des maisons; fossés profonds; larges
-tranchées ouvertes en divers lieux menacés;
-canons conduits par le peuple en différens postes,
-aux barrières, et particulièrement à celle de
+présenta le même spectacle qu'avait offert la
+nuit précédente; pavés arrachés des rues et transportés
+au haut des maisons; fossés profonds; larges
+tranchées ouvertes en divers lieux menacés;
+canons conduits par le peuple en différens postes,
+aux barrières, et particulièrement à celle de
Saint-Denis; enfin tout l'ensemble d'un tableau
-dont nous avons déjà rassemblé les principaux
+dont nous avons déjà rassemblé les principaux
traits. Il suffit d'ajouter que chaque instant accroissait
-les moyens de défense. Les bataillons,
+les moyens de défense. Les bataillons,
les compagnies se multipliaient. La permission
-d'en former de nouvelles se donnait à qui venait
-en demander; et quelques bourgeois y réussirent,
+d'en former de nouvelles se donnait à qui venait
+en demander; et quelques bourgeois y réussirent,
sans montrer d'autre autorisation que la signature
-d'un électeur ou d'un membre du comité. Un particulier
-s'était, dès le soir même, fait nommer
+d'un électeur ou d'un membre du comité. Un particulier
+s'était, dès le soir même, fait nommer
gouverneur de la Bastille; et, sur un ordre de
M. de la Salle, alors commandant de la garde parisienne,
-il s'y était rendu à la tête de cent bourgeois
-armés, qui se joignirent à cent cinquante gardes-françaises
+il s'y était rendu à la tête de cent bourgeois
+armés, qui se joignirent à cent cinquante gardes-françaises
<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
-pour empêcher qu'on ne reprît cette
-forteresse. Ce fut encore dans cette même nuit que les
-grenadiers du régiment des gardes-françaises vinrent
-déclarer à l'hôtel-de-ville qu'ils ne voulaient
-plus retourner à leurs casernes, dans la crainte
-d'être exposés à de mauvais traitemens et à tous
-les pièges que leur tendraient la malveillance et
-même la fureur de leurs officiers. On peut juger
-s'ils furent bien reçus. On expédia à différens
+pour empêcher qu'on ne reprît cette
+forteresse. Ce fut encore dans cette même nuit que les
+grenadiers du régiment des gardes-françaises vinrent
+déclarer à l'hôtel-de-ville qu'ils ne voulaient
+plus retourner à leurs casernes, dans la crainte
+d'être exposés à de mauvais traitemens et à tous
+les pièges que leur tendraient la malveillance et
+même la fureur de leurs officiers. On peut juger
+s'ils furent bien reçus. On expédia à différens
couvens de Paris l'ordre de les loger et de les
-nourrir jusqu'à nouvel ordre.</p>
+nourrir jusqu'à nouvel ordre.</p>
<p>Il est peu d'hommes, alors habitant Paris ou
s'y trouvant par hasard, qui, se rappelant cette
-soirée et cette nuit du 14 au 15, ne se souvienne
+soirée et cette nuit du 14 au 15, ne se souvienne
de quelque acte de patriotisme, de quelque trait
-de courage et de vertu, et qui n'ait à citer un
-nombre infini de ces mots touchans ou énergiques
-qui partent de l'âme et qui saisissent ceux qui les
-entendent. On eût dit que tous les Français sentissent
-à la fois que, de ce jour seulement, ils avaient
+de courage et de vertu, et qui n'ait à citer un
+nombre infini de ces mots touchans ou énergiques
+qui partent de l'âme et qui saisissent ceux qui les
+entendent. On eût dit que tous les Français sentissent
+à la fois que, de ce jour seulement, ils avaient
une patrie; et, de l'enthousiasme soudain qu'inspirait
-cette idée, s'échappaient en même temps les
-sentimens les plus élevés, comme autant de sources
-nouvelles qui se font jour et jaillissent au même
-instant. L'égoïsme semblait anéanti; et l'intérêt
+cette idée, s'échappaient en même temps les
+sentimens les plus élevés, comme autant de sources
+nouvelles qui se font jour et jaillissent au même
+instant. L'égoïsme semblait anéanti; et l'intérêt
du salut particulier se manifestait par les signes
-d'un intérêt plus noble, la conservation de tous.</p>
+d'un intérêt plus noble, la conservation de tous.</p>
<p>Parmi ces traits, dont on pourrait rapporter
un grand nombre, nous n'en citerons qu'un seul
des plus remarquables.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
-Un jeune homme, M. Mandar, occupé toute
-la matinée de différentes fonctions publiques et
+Un jeune homme, M. Mandar, occupé toute
+la matinée de différentes fonctions publiques et
volontaires, comme tous les citoyens, apprit, en
se transportant aux Invalides, que la Bastille
-était prise. Désespéré de n'avoir pas eu part à
-l'honneur de ce succès, il lui vint à l'esprit de se
-consoler en rendant à ses concitoyens un service
+était prise. Désespéré de n'avoir pas eu part à
+l'honneur de ce succès, il lui vint à l'esprit de se
+consoler en rendant à ses concitoyens un service
essentiel. Il n'avait pu vaincre avec eux, il voulait
tirer parti de leur victoire et du premier effet que
-produirait sur les troupes postées au Champ-de-Mars
+produirait sur les troupes postées au Champ-de-Mars
la nouvelle de la prise de la Bastille. Il communique
-à ses compagnons la démarche qu'il
-médite. Quelques-uns la trouvent impraticable,
+à ses compagnons la démarche qu'il
+médite. Quelques-uns la trouvent impraticable,
d'autres inutile; tous la croient dangereuse pour
-lui, et s'efforcent de l'en détourner. Mais il est
-inébranlable dans sa résolution.</p>
+lui, et s'efforcent de l'en détourner. Mais il est
+inébranlable dans sa résolution.</p>
<p>Cet enthousiasme, commun depuis quelques
jours au plus grand nombre des habitans de
-Paris, exaltait, dans une âme naturellement
-ferme et intrépide, les idées de liberté et d'indépendance,
+Paris, exaltait, dans une âme naturellement
+ferme et intrépide, les idées de liberté et d'indépendance,
que la culture des lettres<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> et la lecture
-des écrivains de l'antiquité rendent presque
-indestructible dans les hommes nés pour les passions
-généreuses. Repoussant tout conseil timide
-de ses compagnons, et même écartant ceux que
-pouvait lui donner sa propre faiblesse déguisée
+des écrivains de l'antiquité rendent presque
+indestructible dans les hommes nés pour les passions
+généreuses. Repoussant tout conseil timide
+de ses compagnons, et même écartant ceux que
+pouvait lui donner sa propre faiblesse déguisée
<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
-en prudence, il se sépare de sa troupe et marche
-vers l'École militaire, où le général était logé.
-De-là il s'avance au camp du Champ-de-Mars, où
-le chef se trouve en ce moment: il pénètre jusqu'à
+en prudence, il se sépare de sa troupe et marche
+vers l'École militaire, où le général était logé.
+De-là il s'avance au camp du Champ-de-Mars, où
+le chef se trouve en ce moment: il pénètre jusqu'à
lui; il lui dit que la Bastille est conquise;
-que M. de Launay vient de périr <em>de la mort des
-traîtres</em>. Il ajoute: «Et c'est ainsi que nous traiterons
-les agens du pouvoir absolu.» On conçoit
+que M. de Launay vient de périr <em>de la mort des
+traîtres</em>. Il ajoute: «Et c'est ainsi que nous traiterons
+les agens du pouvoir absolu.» On conçoit
quelle fut la surprise du commandant suisse.
-Besenval était un courtisan faible et corrompu,
-mais il n'était ni cruel ni barbare. Tranquille et
+Besenval était un courtisan faible et corrompu,
+mais il n'était ni cruel ni barbare. Tranquille et
de sang froid, il se contente d'observer que cette
-nouvelle de la prise de la Bastille était invraisemblable;
-que Henri IV, qui avait assiégé cette forteresse,
+nouvelle de la prise de la Bastille était invraisemblable;
+que Henri IV, qui avait assiégé cette forteresse,
n'avait pu s'en emparer. Le jeune homme,
-que l'incrédulité du général échauffe sans l'étonner,
-atteste la vérité de ses récits; et, pour
-garant, offre sa tête. «Je vous observe, ajoute-t-il,
+que l'incrédulité du général échauffe sans l'étonner,
+atteste la vérité de ses récits; et, pour
+garant, offre sa tête. «Je vous observe, ajoute-t-il,
que je suis ici dans un camp: vous seul y
commandez; je ne puis en sortir que de votre
-consentement. Que je perde la liberté et la vie,
-si ce que je dis n'est pas vrai.» Le vieux officier,
-ne pouvant guère alors conserver de doute sur la
-vérité des faits, se contenta de marquer sa surprise,
-tant sur les faits eux-mêmes que sur la
+consentement. Que je perde la liberté et la vie,
+si ce que je dis n'est pas vrai.» Le vieux officier,
+ne pouvant guère alors conserver de doute sur la
+vérité des faits, se contenta de marquer sa surprise,
+tant sur les faits eux-mêmes que sur la
hardiesse du projet de venir les lui apprendre, et
-d'avoir pu réussir à parvenir jusqu'à lui; et,
-mêlant au flegme de son caractère et de son âge
-une sorte d'intérêt et même d'émotion, il dit à
-M. Mandar: «Retournez vers vos concitoyens, et
+d'avoir pu réussir à parvenir jusqu'à lui; et,
+mêlant au flegme de son caractère et de son âge
+une sorte d'intérêt et même d'émotion, il dit à
+M. Mandar: «Retournez vers vos concitoyens, et
<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
dites-leur que je ne sers point contre eux. Je ne
-tirerai point l'épée contre les Parisiens: je suis ici
-pour donner du secours à la ville, dans le cas où
-elle en aurait besoin contre les brigands.» Le
-jeune homme, frappé de cette apparente émotion
-du général, et persévérant dans l'espérance
-de l'engager à la retraite, lui dit que la seule manière
-de secourir Paris, c'est d'en éloigner les
-troupes dont le voisinage y redouble les périls
-et les alarmes; que la retraite du général peut
-seule prévenir l'effusion du sang humain et le
-carnage dont le Champ-de-Mars va être infailliblement
-le théâtre. Le général répond qu'il va
-prendre les ordres de la cour. «Ne prenez, monsieur,
-lui réplique-t-il, ne prenez l'ordre que de
-vous-même, de votre amour pour la paix, si vous
-ne voulez répandre à pure perte, dans cette même
-place, le sang de vos concitoyens, prêts d'attaquer,
+tirerai point l'épée contre les Parisiens: je suis ici
+pour donner du secours à la ville, dans le cas où
+elle en aurait besoin contre les brigands.» Le
+jeune homme, frappé de cette apparente émotion
+du général, et persévérant dans l'espérance
+de l'engager à la retraite, lui dit que la seule manière
+de secourir Paris, c'est d'en éloigner les
+troupes dont le voisinage y redouble les périls
+et les alarmes; que la retraite du général peut
+seule prévenir l'effusion du sang humain et le
+carnage dont le Champ-de-Mars va être infailliblement
+le théâtre. Le général répond qu'il va
+prendre les ordres de la cour. «Ne prenez, monsieur,
+lui réplique-t-il, ne prenez l'ordre que de
+vous-même, de votre amour pour la paix, si vous
+ne voulez répandre à pure perte, dans cette même
+place, le sang de vos concitoyens, prêts d'attaquer,
au nombre de cent mille hommes, quelques milliers
-de vos soldats.» Toujours plus surpris, mais
-plus ému, soit crainte, soit humanité, le général
-promit de ne point venir à Paris, d'éviter tout
-engagement avec les citoyens, et congédia M. Mandar,
-qui, rassuré sur les dispositions de M. Besenval,
-se retira plein de joie, et, à peine hors du
+de vos soldats.» Toujours plus surpris, mais
+plus ému, soit crainte, soit humanité, le général
+promit de ne point venir à Paris, d'éviter tout
+engagement avec les citoyens, et congédia M. Mandar,
+qui, rassuré sur les dispositions de M. Besenval,
+se retira plein de joie, et, à peine hors du
camp, eut le plaisir d'entendre sonner la retraite.</p>
-<p>Cette retraite, bientôt connue des Parisiens,
+<p>Cette retraite, bientôt connue des Parisiens,
sans qu'ils sussent la principale circonstance
-qui avait pu, sinon la déterminer, du moins la
-hâter de quelques heures, diminua les inquiétudes
+qui avait pu, sinon la déterminer, du moins la
+hâter de quelques heures, diminua les inquiétudes
<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
-que pouvaient causer les troupes placées dans un
+que pouvaient causer les troupes placées dans un
poste si voisin. On se porta en plus grand nombre
-dans les endroits les plus menacés ou qu'on
-croyait l'être. Paris ignorait alors que la consternation
-était plus grande dans les divers camps qui
-l'assiégeaient, qu'elle ne l'était dans ses propres
-murs. Le maréchal de Broglie avait vu et fait entendre
-qu'il ne pouvait compter sur l'obéissance
+dans les endroits les plus menacés ou qu'on
+croyait l'être. Paris ignorait alors que la consternation
+était plus grande dans les divers camps qui
+l'assiégeaient, qu'elle ne l'était dans ses propres
+murs. Le maréchal de Broglie avait vu et fait entendre
+qu'il ne pouvait compter sur l'obéissance
de ses soldats, et principalement des canonniers;
-il méditait déjà sa retraite: mais chaque mouvement
-qu'il faisait faire à différens détachemens de
+il méditait déjà sa retraite: mais chaque mouvement
+qu'il faisait faire à différens détachemens de
ses troupes, produisait tout l'effet que devaient
causer des mouvemens hostiles qu'on n'attribuait
-pas à la crainte, et qui redoublaient l'agitation générale.
-La nuit se passa tout entière dans ces
+pas à la crainte, et qui redoublaient l'agitation générale.
+La nuit se passa tout entière dans ces
alternatives de tumultes convulsifs et de silence
-inquiet; tandis que l'assemblée nationale, instruite
+inquiet; tandis que l'assemblée nationale, instruite
enfin de la prise de la Bastille, continuait sa
-séance, prolongée jusqu'au lendemain, dans des
-inquiétudes mortelles, moins sur elle-même que
-sur le sort d'une grande nation, lié dans ce moment
-à celui de ses représentans: situation terrible,
-qui devait durer jusqu'au moment où il plairait
+séance, prolongée jusqu'au lendemain, dans des
+inquiétudes mortelles, moins sur elle-même que
+sur le sort d'une grande nation, lié dans ce moment
+à celui de ses représentans: situation terrible,
+qui devait durer jusqu'au moment où il plairait
aux ministres, aux favoris, de laisser parvenir
-au roi la vérité qui devait l'éclairer sur ses propres
-périls, plus encore que sur ceux du peuple français.
+au roi la vérité qui devait l'éclairer sur ses propres
+périls, plus encore que sur ceux du peuple français.
Elle se fit jour enfin et parvint jusqu'au monarque.
-Le duc de Liancourt, membre de l'assemblée
-nationale, usant du droit attaché à sa charge
+Le duc de Liancourt, membre de l'assemblée
+nationale, usant du droit attaché à sa charge
de premier gentilhomme du roi, lui montra, la
<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
-nuit du 15, à minuit, l'abîme où allaient le pousser
-ses ministres, en croyant n'y précipiter que
-la nation. Alors tout changea. Le roi, détrompé,
-déclara qu'il ne faisait qu'un avec elle: il chargea
-le duc de Liancourt d'annoncer à l'assemblée qu'il
-se rendrait à la séance du lendemain: et cette
-nouvelle, qui d'abord y rétablit le calme, bientôt
-portée à Paris, y répandit une joie égale aux
+nuit du 15, à minuit, l'abîme où allaient le pousser
+ses ministres, en croyant n'y précipiter que
+la nation. Alors tout changea. Le roi, détrompé,
+déclara qu'il ne faisait qu'un avec elle: il chargea
+le duc de Liancourt d'annoncer à l'assemblée qu'il
+se rendrait à la séance du lendemain: et cette
+nouvelle, qui d'abord y rétablit le calme, bientôt
+portée à Paris, y répandit une joie égale aux
alarmes qu'elle faisait cesser.</p>
-<h3>DIX-NEUVIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>DIX-NEUVIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Les canons de Paris transportés à Montmartre.</p>
+<p class="centerh">Les canons de Paris transportés à Montmartre.</p>
-<p>Un des caractères de la révolution, dans cette
-première et immortelle semaine, c'est d'avoir
-réuni et rapproché, dans un si court intervalle de
+<p>Un des caractères de la révolution, dans cette
+première et immortelle semaine, c'est d'avoir
+réuni et rapproché, dans un si court intervalle de
temps, et dans l'enceinte de Paris et de Versailles,
-une telle multitude d'événemens simultanés,
-qu'après cette époque, et pendant un
-temps considérable, les acteurs et les spectateurs,
-également opprimés du poids de tant de souvenirs,
+une telle multitude d'événemens simultanés,
+qu'après cette époque, et pendant un
+temps considérable, les acteurs et les spectateurs,
+également opprimés du poids de tant de souvenirs,
retrouvaient avec peine l'ordre et la suite
-des faits égarés en quelque sorte dans leur mémoire;
-tous les événemens semblaient perdus
-dans la variété des émotions successives dont on
-avait été comme accablé pendant six jours.</p>
+des faits égarés en quelque sorte dans leur mémoire;
+tous les événemens semblaient perdus
+dans la variété des émotions successives dont on
+avait été comme accablé pendant six jours.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
-L'agitation de Paris, toujours égale, toujours
-extrême, se marquait presque d'heure en heure
-par des symptômes différens. C'est qu'au milieu
+L'agitation de Paris, toujours égale, toujours
+extrême, se marquait presque d'heure en heure
+par des symptômes différens. C'est qu'au milieu
de tant de dangers, chacun de ces dangers devenant
-tour-à-tour l'objet dominant de l'attention
-générale, toutes les passions, tous les caractères
+tour-à-tour l'objet dominant de l'attention
+générale, toutes les passions, tous les caractères
se manifestaient successivement sous des
-formes nouvelles. Paris, dans la soirée où la Bastille
+formes nouvelles. Paris, dans la soirée où la Bastille
fut prise, Paris pendant la nuit suivante,
-Paris le lendemain matin, offrit un aspect différent;
-et cependant rien n'était changé pour lui.
-Menacé par l'armée du maréchal de Broglie, par
-des soldats étrangers, par les brigands enfermés
+Paris le lendemain matin, offrit un aspect différent;
+et cependant rien n'était changé pour lui.
+Menacé par l'armée du maréchal de Broglie, par
+des soldats étrangers, par les brigands enfermés
dans son sein, les dangers qu'il courait au dedans
redoublaient ses alarmes sur ceux du dehors.
-A peine était-il approvisionné pour deux jours:
-déjà de fausses patrouilles, qu'il était impossible
-de ne pas confondre avec les véritables, avaient
-diminué la sécurité des citoyens rassurés d'abord
-par la vigilance de la milice bourgeoise. Des équivoques
-inévitables, le mot de l'ordre mal donné
-ou mal entendu par des bourgeois sans expérience
-et armés subitement, avaient occasionné
-des méprises funestes et sanglantes entre des
-hommes bien intentionnés. Des hussards, des
-soldats étrangers, déguisés en paysans, attendaient
-le moment de se revêtir d'habits de gardes-françaises,
-déjà préparés pour eux; et trente mille
-bandits armés, redoublant le désordre pour hâter
+A peine était-il approvisionné pour deux jours:
+déjà de fausses patrouilles, qu'il était impossible
+de ne pas confondre avec les véritables, avaient
+diminué la sécurité des citoyens rassurés d'abord
+par la vigilance de la milice bourgeoise. Des équivoques
+inévitables, le mot de l'ordre mal donné
+ou mal entendu par des bourgeois sans expérience
+et armés subitement, avaient occasionné
+des méprises funestes et sanglantes entre des
+hommes bien intentionnés. Des hussards, des
+soldats étrangers, déguisés en paysans, attendaient
+le moment de se revêtir d'habits de gardes-françaises,
+déjà préparés pour eux; et trente mille
+bandits armés, redoublant le désordre pour hâter
l'instant du pillage, devenaient des ennemis plus
<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
-formidables que les régimens qui environnaient
+formidables que les régimens qui environnaient
la capitale.</p>
-<p>Le courage, l'activité, l'unanimité inconcevable
-de tous les citoyens, devint le remède de
-tous ces maux. Toute idée utile, saisie aussitôt
-que proposée, s'exécutait sur-le-champ, et s'exécutait
-bien. Des courriers allaient presser l'arrivée
-des convois, dont on hâtait la marche à grands
-frais, et qu'on escortait d'une force armée. Plusieurs
-citoyens portèrent des sommes considérables
-à l'hôtel-de-ville, et un grand nombre y
+<p>Le courage, l'activité, l'unanimité inconcevable
+de tous les citoyens, devint le remède de
+tous ces maux. Toute idée utile, saisie aussitôt
+que proposée, s'exécutait sur-le-champ, et s'exécutait
+bien. Des courriers allaient presser l'arrivée
+des convois, dont on hâtait la marche à grands
+frais, et qu'on escortait d'une force armée. Plusieurs
+citoyens portèrent des sommes considérables
+à l'hôtel-de-ville, et un grand nombre y
adressa les dons du patriotisme. Quelques-uns
-présentaient aux différens comités des ordres tout
-dressés pour des objets utiles, pour l'activité de
-la poste, le paiement de l'impôt, celui des rentes,
-l'entrée et la sortie des hommes et des choses nécessaires
-au service public. Les électeurs, les membres
-des comités, tous ceux qui se trouvèrent
-alors en place, étaient surpris et confondus de
-cette ardeur, de cet accord. A la vérité, nombre
-de hasards, en nourrissant l'inquiétude, entretenaient
+présentaient aux différens comités des ordres tout
+dressés pour des objets utiles, pour l'activité de
+la poste, le paiement de l'impôt, celui des rentes,
+l'entrée et la sortie des hommes et des choses nécessaires
+au service public. Les électeurs, les membres
+des comités, tous ceux qui se trouvèrent
+alors en place, étaient surpris et confondus de
+cette ardeur, de cet accord. A la vérité, nombre
+de hasards, en nourrissant l'inquiétude, entretenaient
la vigilance. Ici, l'on saisissait des voitures
-chargées d'armes cachées sous de la paille; là,
-l'on arrêtait des femmes d'un rang distingué,
-déguisées en paysanes; ici, des gens de la cour
-revêtus de haillons; ailleurs, des laitières emportant
-de l'or et de l'argent dans des vases à lait.
-La tentative de délivrer et d'armer les prisonniers
-de Bicêtre et de la Salpêtrière, ainsi que celle de
-reprendre la Bastille, tout échoua par l'effet de
+chargées d'armes cachées sous de la paille; là,
+l'on arrêtait des femmes d'un rang distingué,
+déguisées en paysanes; ici, des gens de la cour
+revêtus de haillons; ailleurs, des laitières emportant
+de l'or et de l'argent dans des vases à lait.
+La tentative de délivrer et d'armer les prisonniers
+de Bicêtre et de la Salpêtrière, ainsi que celle de
+reprendre la Bastille, tout échoua par l'effet de
<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
-cette surveillance générale que tout mouvement
-inquiétait et qui se montrait par-tout. On se distribuait
-ces soins pénibles et ces emplois fatigans,
-regardés comme des distinctions et presque
+cette surveillance générale que tout mouvement
+inquiétait et qui se montrait par-tout. On se distribuait
+ces soins pénibles et ces emplois fatigans,
+regardés comme des distinctions et presque
des faveurs; et il se forma une compagnie sous
le nom de <em>volontaires de la Bastille</em>, dont l'unique
-destination fut de veiller sur cette forteresse jusqu'à
-son entière démolition, déjà résolue et bientôt
-décrétée. Des bruits répandus sur des prétendues
-communications secrètes, ménagées entre cette
-citadelle et le donjon de Vincennes, engagèrent
-l'hôtel-de-ville à vérifier cette conjecture. Elle se
-trouva fausse; et cette recherche ne fit découvrir
-que de nouveaux cachots fangeux, des chaînes
-pesantes attachées à des pierres d'une grandeur
-énorme, seule table, seul lit et seul siége que laissait
-le despotisme ministériel aux malheureux
-qu'il plongeait dans ces abîmes.</p>
-
-<p>De tous les préparatifs hostiles dirigés par les
-ministres contre Paris, ceux qui avaient causé
-le plus de crainte et d'alarmes, étaient les travaux
-ordonnés à la butte Montmartre. On y
+destination fut de veiller sur cette forteresse jusqu'à
+son entière démolition, déjà résolue et bientôt
+décrétée. Des bruits répandus sur des prétendues
+communications secrètes, ménagées entre cette
+citadelle et le donjon de Vincennes, engagèrent
+l'hôtel-de-ville à vérifier cette conjecture. Elle se
+trouva fausse; et cette recherche ne fit découvrir
+que de nouveaux cachots fangeux, des chaînes
+pesantes attachées à des pierres d'une grandeur
+énorme, seule table, seul lit et seul siége que laissait
+le despotisme ministériel aux malheureux
+qu'il plongeait dans ces abîmes.</p>
+
+<p>De tous les préparatifs hostiles dirigés par les
+ministres contre Paris, ceux qui avaient causé
+le plus de crainte et d'alarmes, étaient les travaux
+ordonnés à la butte Montmartre. On y
occupait, depuis plusieurs mois, vingt mille ouvriers,
-sous le prétexte spécieux de délivrer la
-capitale des dangers dont la menaçaient le dés&oelig;uvrement
-et la mendicité de cette multitude.
+sous le prétexte spécieux de délivrer la
+capitale des dangers dont la menaçaient le dés&oelig;uvrement
+et la mendicité de cette multitude.
Mais ces dangers subsistaient toujours, puisque
-ces ouvriers venaient tous les soirs coucher à Paris,
+ces ouvriers venaient tous les soirs coucher à Paris,
que dans la disette des subsistances ils affamaient
-encore, et qu'ils allarmèrent souvent, même depuis
+encore, et qu'ils allarmèrent souvent, même depuis
<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
-la liberté conquise. Le plus grand nombre
+la liberté conquise. Le plus grand nombre
se trouvait alors dans l'enceinte de la ville, et plusieurs
-contribuèrent à lui rendre un service dont
-le ministère dut leur savoir peu de gré. Mais nous
-avons vu plus d'une fois que sa destinée était de
+contribuèrent à lui rendre un service dont
+le ministère dut leur savoir peu de gré. Mais nous
+avons vu plus d'une fois que sa destinée était de
voir tourner contre lui presque toutes les mesures
qu'il avait prises contre les Parisiens. Ils savaient
que ces travaux de Montmartre avaient eu pour
-objet d'y établir plusieurs plates-formes, à différentes
-hauteurs, disposées à recevoir des canons.
-Ils résolurent de s'en emparer, d'y établir eux-mêmes
-des pièces d'artillerie pour protéger Paris,
-la Bastille, et tenir les ennemis à distance. Ce
-projet, à peine conçu, est exécuté soudain. Bourgeois,
-artisans de la capitale, gardes-françaises,
-soldats déserteurs de tous les régimens, ouvriers
-de Montmartre, tous se mêlent, se confondent,
-conduisent, traînent ou poussent les canons sur
-la butte inégalement escarpée. Chevaux, voitures,
+objet d'y établir plusieurs plates-formes, à différentes
+hauteurs, disposées à recevoir des canons.
+Ils résolurent de s'en emparer, d'y établir eux-mêmes
+des pièces d'artillerie pour protéger Paris,
+la Bastille, et tenir les ennemis à distance. Ce
+projet, à peine conçu, est exécuté soudain. Bourgeois,
+artisans de la capitale, gardes-françaises,
+soldats déserteurs de tous les régimens, ouvriers
+de Montmartre, tous se mêlent, se confondent,
+conduisent, traînent ou poussent les canons sur
+la butte inégalement escarpée. Chevaux, voitures,
instrumens, machines, l'empressement public
avait tout fourni; et en peu d'heures on acheva,
-sans frais, une entreprise que les agens du ministère
+sans frais, une entreprise que les agens du ministère
n'eussent pu consommer qu'en plusieurs
-jours et avec des sommes considérables. La vue
-détaillée de cette butte, l'aspect des plates-formes,
-et l'ensemble de tous ces travaux combinés avec
-tant d'autres préparatifs non moins menaçans,
-parurent aux yeux plus ou moins prévenus des Parisiens,
+jours et avec des sommes considérables. La vue
+détaillée de cette butte, l'aspect des plates-formes,
+et l'ensemble de tous ces travaux combinés avec
+tant d'autres préparatifs non moins menaçans,
+parurent aux yeux plus ou moins prévenus des Parisiens,
la preuve manifeste de l'horrible complot
-tramé contre eux. Leurs soupçons devinrent une
+tramé contre eux. Leurs soupçons devinrent une
<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
-certitude qu'ils rapportèrent dans la capitale et
-qui pénétra d'une nouvelle horreur tous leurs
-concitoyens. L'histoire ne doit lever que par degrés
-et avec ménagement le voile qui couvre certaines
-atrocités. Le temps lui prépare des preuves
-souvent refusées aux contemporains, qu'une
-incrédulité toujours honnête, mais souvent absurde,
-engage à repousser le soupçon des forfaits
-qui n'ont point eu leur exécution. Si le complot
-plus affreux de la Saint-Barthélemi, tramé entre
-trois cours pendant plus de dix-huit mois, eût
-échoué par quelque circonstance imprévue, combien
+certitude qu'ils rapportèrent dans la capitale et
+qui pénétra d'une nouvelle horreur tous leurs
+concitoyens. L'histoire ne doit lever que par degrés
+et avec ménagement le voile qui couvre certaines
+atrocités. Le temps lui prépare des preuves
+souvent refusées aux contemporains, qu'une
+incrédulité toujours honnête, mais souvent absurde,
+engage à repousser le soupçon des forfaits
+qui n'ont point eu leur exécution. Si le complot
+plus affreux de la Saint-Barthélemi, tramé entre
+trois cours pendant plus de dix-huit mois, eût
+échoué par quelque circonstance imprévue, combien
de milliers d'hommes simples et droits,
-combien d'autres, même sages, éclairés, expérimentés,
-eussent obstinément refusé de le croire,
-et en eussent maintenu l'impossibilité par des raisons
-qui auraient paru presque irréplicables! Il
-est dû plus de mépris que de haine à des ministres
-réduits à dire, pour leur justification, qu'en
+combien d'autres, même sages, éclairés, expérimentés,
+eussent obstinément refusé de le croire,
+et en eussent maintenu l'impossibilité par des raisons
+qui auraient paru presque irréplicables! Il
+est dû plus de mépris que de haine à des ministres
+réduits à dire, pour leur justification, qu'en
ourdissant de pareilles trames, ils ne voulaient
inspirer que de la crainte. L'horreur et l'indignation
-sont les sentimens qu'ils ont inspirés, qu'ils
+sont les sentimens qu'ils ont inspirés, qu'ils
inspirent, puisqu'ils vivent encore; et elles sont
-attachées à leur nom pour la durée des siècles.</p>
+attachées à leur nom pour la durée des siècles.</p>
-<p>Les soupçons que firent naître ces travaux de
+<p>Les soupçons que firent naître ces travaux de
Montmartre, furent tels, qu'on se persuada qu'il
existait dans l'abbaye voisine, des vivres, des
armes et des munitions pour l'usage des troupes
-ministérielles qui devaient occuper ce poste. Les
-Parisiens se portèrent en foule dans le monastère.
+ministérielles qui devaient occuper ce poste. Les
+Parisiens se portèrent en foule dans le monastère.
<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
-Leur recherche fut inutile, et ils ne trouvèrent
-que des recluses occupées à prier Dieu
-pour le soutien de la religion, c'est-à-dire du
-clergé; la gloire du roi, c'est-à-dire le succès des
-entreprises ministérielles; et le triomphe de sa
-fidèle noblesse, c'est-à-dire la perpétuité des priviléges
-féodaux et l'éternité de l'oppression du
-peuple. Ce sont là les v&oelig;ux qui s'élevaient au
-ciel du fond de ces âmes simples et pures pour
-la plupart, mais dénaturées par tous les préjugés
+Leur recherche fut inutile, et ils ne trouvèrent
+que des recluses occupées à prier Dieu
+pour le soutien de la religion, c'est-à-dire du
+clergé; la gloire du roi, c'est-à-dire le succès des
+entreprises ministérielles; et le triomphe de sa
+fidèle noblesse, c'est-à-dire la perpétuité des priviléges
+féodaux et l'éternité de l'oppression du
+peuple. Ce sont là les v&oelig;ux qui s'élevaient au
+ciel du fond de ces âmes simples et pures pour
+la plupart, mais dénaturées par tous les préjugés
de la superstition, de l'ignorance et de l'orgueil.</p>
<p>Tandis que la capitale offrait ce spectacle si
-nouveau d'un ordre naissant au sein du désordre,
-de la subordination volontaire ou commandée
+nouveau d'un ordre naissant au sein du désordre,
+de la subordination volontaire ou commandée
au milieu des ruines de l'insurrection, du v&oelig;u
-presque unanime pour le bien général au milieu
+presque unanime pour le bien général au milieu
de tous les maux, on apprit la nouvelle ou on
-reçut la confirmation d'un événement qui, sans
-pouvoir rétablir subitement le calme, fit succéder
-la joie et l'espérance aux alarmes, aux angoisses,
-à toutes les passions douloureuses. On sut que,
-dans la matinée du mercredi 15, le roi, sans
-autre cortège que celui de ses deux frères, s'était
-transporté à l'assemblée nationale, qu'il s'était
-uni aux représentans de son peuple, qu'il avait
-ordonné le renvoi des troupes, que quelques-uns
-de ses ministres s'étaient retirés, et qu'on
-ne doutait point du renvoi ou de la démission
+reçut la confirmation d'un événement qui, sans
+pouvoir rétablir subitement le calme, fit succéder
+la joie et l'espérance aux alarmes, aux angoisses,
+à toutes les passions douloureuses. On sut que,
+dans la matinée du mercredi 15, le roi, sans
+autre cortège que celui de ses deux frères, s'était
+transporté à l'assemblée nationale, qu'il s'était
+uni aux représentans de son peuple, qu'il avait
+ordonné le renvoi des troupes, que quelques-uns
+de ses ministres s'étaient retirés, et qu'on
+ne doutait point du renvoi ou de la démission
des autres. Enfin on ajoutait qu'il se transporterait
<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
-à Paris dès le lendemain, pour satisfaire à
-l'empressement du peuple et dissiper ses inquiétudes.
+à Paris dès le lendemain, pour satisfaire à
+l'empressement du peuple et dissiper ses inquiétudes.
Il serait difficile d'exprimer les transports
-que firent naître ces heureuses nouvelles. Plusieurs
-députés de l'assemblée nationale prévinrent
-volontairement la députation que l'assemblée jugea
-convenable d'envoyer à Paris: honneur dû au
-civisme héroïque de la capitale. Ils furent reçus avec
-un enthousiasme qui n'eut d'égal que celui qui précipita
-tous les citoyens au devant de la députation
-entière. Les applaudissemens, les v&oelig;ux, les bénédictions,
-les doux noms de pères, de frères, d'amis,
-prodigués avec une effusion touchante, suivant
-les convenances d'âges, de liaisons, de rapports;
-les fleurs semées sur leurs pas ou jetées du haut
-des fenêtres; le mélange confus de tous les rangs,
+que firent naître ces heureuses nouvelles. Plusieurs
+députés de l'assemblée nationale prévinrent
+volontairement la députation que l'assemblée jugea
+convenable d'envoyer à Paris: honneur dû au
+civisme héroïque de la capitale. Ils furent reçus avec
+un enthousiasme qui n'eut d'égal que celui qui précipita
+tous les citoyens au devant de la députation
+entière. Les applaudissemens, les v&oelig;ux, les bénédictions,
+les doux noms de pères, de frères, d'amis,
+prodigués avec une effusion touchante, suivant
+les convenances d'âges, de liaisons, de rapports;
+les fleurs semées sur leurs pas ou jetées du haut
+des fenêtres; le mélange confus de tous les rangs,
de toutes les conditions, de tous les costumes, un
-certain désordre attendrissant mêlé d'une confiance
+certain désordre attendrissant mêlé d'une confiance
fraternelle, sont les plus faibles traits de
-ce tableau, dont ne peuvent se faire l'idée ceux
-qui ne l'ont pas vu, et qu'il suffit de rappeler à
-ceux qui en ont joui. On eût dit que l'amour, prévenant
-le décret qui devait rendre les Français
-égaux, en avait fait d'avance un peuple de frères.
-Moment heureux et trop court, qui n'annonçait
-pas les fureurs auxquelles devait bientôt se porter
-une partie des Français, quand la loi leur ferait un
-devoir de cette égalité, seule base inébranlable de
-la société et de la vraie morale parmi les hommes!</p>
-
-<p>C'est à l'hôtel-de-ville que cette allégresse, d'ailleurs
+ce tableau, dont ne peuvent se faire l'idée ceux
+qui ne l'ont pas vu, et qu'il suffit de rappeler à
+ceux qui en ont joui. On eût dit que l'amour, prévenant
+le décret qui devait rendre les Français
+égaux, en avait fait d'avance un peuple de frères.
+Moment heureux et trop court, qui n'annonçait
+pas les fureurs auxquelles devait bientôt se porter
+une partie des Français, quand la loi leur ferait un
+devoir de cette égalité, seule base inébranlable de
+la société et de la vraie morale parmi les hommes!</p>
+
+<p>C'est à l'hôtel-de-ville que cette allégresse, d'ailleurs
<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
si universelle, se manifestait par les signes
-les plus éclatans. Elle s'accroissait par les discours
-des députés les plus éloquens, par les récits de ce
-qui s'était passé le matin à Versailles, par l'échange
+les plus éclatans. Elle s'accroissait par les discours
+des députés les plus éloquens, par les récits de ce
+qui s'était passé le matin à Versailles, par l'échange
et la communication des sentimens les plus vifs,
-les plus nobles et les plus doux, en présence d'un
-peuple occupé de ces événemens d'où dépendait
-sa destinée. C'est là que, par une acclamation générale,
-M. de la Fayette fut nommé commandant
-de la milice bourgeoise, bientôt après appelée
+les plus nobles et les plus doux, en présence d'un
+peuple occupé de ces événemens d'où dépendait
+sa destinée. C'est là que, par une acclamation générale,
+M. de la Fayette fut nommé commandant
+de la milice bourgeoise, bientôt après appelée
garde nationale parisienne.</p>
-<p>C'est au milieu de cette même assemblée qu'un
-simple citoyen, M. Bailly, député de Paris à l'assemblée
-nationale, et qui avait présidé le tiers-état
-au moment de la réunion des ordres, fut proclamé
-prévôt des marchands, la multitude ne connaissant
-point d'autre dénomination pour désigner
-le magistrat qui préside à la municipalité. Mais
-ce mot rappelant des idées que l'esprit de la révolution
+<p>C'est au milieu de cette même assemblée qu'un
+simple citoyen, M. Bailly, député de Paris à l'assemblée
+nationale, et qui avait présidé le tiers-état
+au moment de la réunion des ordres, fut proclamé
+prévôt des marchands, la multitude ne connaissant
+point d'autre dénomination pour désigner
+le magistrat qui préside à la municipalité. Mais
+ce mot rappelant des idées que l'esprit de la révolution
repoussait avec force, il ne fallut que la
-voix d'un seul citoyen pour faire substituer à ce
-titre un titre convenable: <em>Point de Prévôt des Marchands</em>,
-s'écria-t-il; <em>Maire de Paris!</em> et ce mot retentit
-dans toute la salle. Des refus modestes, mêlés
-à l'expression de la reconnaissance la plus vive
-et de la sensibilité la plus profonde, furent presque
-la seule réponse du nouveau maire, dont les
-larmes et les sanglots étouffèrent la voix. La sensibilité
+voix d'un seul citoyen pour faire substituer à ce
+titre un titre convenable: <em>Point de Prévôt des Marchands</em>,
+s'écria-t-il; <em>Maire de Paris!</em> et ce mot retentit
+dans toute la salle. Des refus modestes, mêlés
+à l'expression de la reconnaissance la plus vive
+et de la sensibilité la plus profonde, furent presque
+la seule réponse du nouveau maire, dont les
+larmes et les sanglots étouffèrent la voix. La sensibilité
publique plus forte que la sienne, le v&oelig;u
-général, les instances de tous les citoyens, triomphèrent
+général, les instances de tous les citoyens, triomphèrent
<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
-de sa résistance. C'est ainsi que, dès le
+de sa résistance. C'est ainsi que, dès le
lendemain de la prise de la Bastille, le peuple
de Paris entrait en jouissance de sa portion de la
-souveraineté nationale, et s'enivrait du plaisir de
-voir la force civile et militaire de la capitale confiée
-à des citoyens nommés par son choix. L'archevêque
-de Paris lui-même, qui depuis a manifesté
-des sentimens beaucoup moins favorables à
-la souveraineté nationale, emporté alors par le
-torrent de l'émotion publique, se leva le premier
-et proposa d'aller à Notre-Dame remercier Dieu,
+souveraineté nationale, et s'enivrait du plaisir de
+voir la force civile et militaire de la capitale confiée
+à des citoyens nommés par son choix. L'archevêque
+de Paris lui-même, qui depuis a manifesté
+des sentimens beaucoup moins favorables à
+la souveraineté nationale, emporté alors par le
+torrent de l'émotion publique, se leva le premier
+et proposa d'aller à Notre-Dame remercier Dieu,
et chanter un <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> en reconnaissance des
-bienfaits du ciel versés sur la nation dans cette
-journée. Cette proposition fut reçue avec transport;
-et une couronne civique déposée sur sa tête,
-malgré tous ses efforts, lui attesta la joie que ressentait
+bienfaits du ciel versés sur la nation dans cette
+journée. Cette proposition fut reçue avec transport;
+et une couronne civique déposée sur sa tête,
+malgré tous ses efforts, lui attesta la joie que ressentait
le peuple de trouver un citoyen dans un
-prêtre. La multitude répandue dans les escaliers,
+prêtre. La multitude répandue dans les escaliers,
dans les cours, dans la place, instruite de moment
-en moment, de ce qui se passait à l'hôtel-de-ville,
+en moment, de ce qui se passait à l'hôtel-de-ville,
applaudissait avec un enthousiasme toujours nouveau.
-C'est à travers cette foule que l'archevêque,
-le nouveau maire, le commandant général de la milice
-parisienne, les électeurs, se firent jour pour
-aller à la cathédrale avec un cortège difficile à décrire.
-Le hasard l'avait formé; tous les costumes
-y étaient comme en contraste, mais le sentiment
+C'est à travers cette foule que l'archevêque,
+le nouveau maire, le commandant général de la milice
+parisienne, les électeurs, se firent jour pour
+aller à la cathédrale avec un cortège difficile à décrire.
+Le hasard l'avait formé; tous les costumes
+y étaient comme en contraste, mais le sentiment
mettait tout en accord, et formait un tableau que
-n'offrit jamais la pompe du cérémonial le plus auguste
+n'offrit jamais la pompe du cérémonial le plus auguste
et le plus imposant.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span></p>
-<h3>VINGTIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>VINGTIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Le Roi à l'Hôtel-de-Ville de Paris.</p>
+<p class="centerh">Le Roi à l'Hôtel-de-Ville de Paris.</p>
-<p>Une cour perfide, et trompée dans ses barbares
-desseins, frémissant de voir tout-à-coup briser la
+<p>Une cour perfide, et trompée dans ses barbares
+desseins, frémissant de voir tout-à-coup briser la
trame d'une conspiration contre Paris et la France;
les auteurs, les complices, les agens de cet affreux
-complot déjà fugitifs, partout poursuivis par la
+complot déjà fugitifs, partout poursuivis par la
vengeance publique; et, dans ce renversement
-subit de tant de projets désastreux, un peuple si
-cruellement traité, à peine échappé à tant de
-périls, encore menacé de tant d'autres, et qui,
-généreux dans sa victoire, juste dans sa colère,
-sépare son roi du crime de ses ministres, aime
-encore le monarque au nom duquel se méditaient
-tant d'atrocités, et l'ayant soustrait aux ennemis
+subit de tant de projets désastreux, un peuple si
+cruellement traité, à peine échappé à tant de
+périls, encore menacé de tant d'autres, et qui,
+généreux dans sa victoire, juste dans sa colère,
+sépare son roi du crime de ses ministres, aime
+encore le monarque au nom duquel se méditaient
+tant d'atrocités, et l'ayant soustrait aux ennemis
publics, l'accueille d'abord avec le respect fier et
-sombre qui atteste l'affliction des c&oelig;urs mécontens,
-mais bientôt, sur la foi d'une promesse
+sombre qui atteste l'affliction des c&oelig;urs mécontens,
+mais bientôt, sur la foi d'une promesse
royale, se livre aux mouvemens plus doux, plus
-affectueux, qui succèdent au ressentiment évanoui:
-quels sujets de réflexions pour les ennemis
-du peuple, s'ils savaient réfléchir, et surtout s'ils
-étaient justes comme lui!</p>
+affectueux, qui succèdent au ressentiment évanoui:
+quels sujets de réflexions pour les ennemis
+du peuple, s'ils savaient réfléchir, et surtout s'ils
+étaient justes comme lui!</p>
-<p>Une autre source non moins féconde de pensées
+<p>Une autre source non moins féconde de pensées
<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
d'un autre genre, plus tristes et plus affligeantes,
-sur le sort des nations, sur l'enchaînement
-des causes qui pervertissent les idées des
-princes et même les meilleurs, c'est de songer
-qu'un roi né sensible et bon, échappé au malheur
-de voir à son insu son nom et sa mémoire flétris
+sur le sort des nations, sur l'enchaînement
+des causes qui pervertissent les idées des
+princes et même les meilleurs, c'est de songer
+qu'un roi né sensible et bon, échappé au malheur
+de voir à son insu son nom et sa mémoire flétris
par des crimes dont ses ministres ne l'eussent
-instruit qu'après leur réussite, ramené dans son
-palais où l'ont suivi les bénédictions de ce peuple
-dont on lui faisait craindre les féroces vengeances,
-se trouve comme forcé par ces idées habituelles,
-par son éducation, par les illusions des cours, de
-se croire malheureux, presque détrôné. Et pourquoi?
-parce qu'une grande nation lui dit: «C'est
-à moi que vous appartiendrez désormais, et non
-plus à quelques hommes pervers conjurés pour
-me perdre au risque de vous perdre vous-même.
-Notre amour se plaît à vous croire étranger à des
+instruit qu'après leur réussite, ramené dans son
+palais où l'ont suivi les bénédictions de ce peuple
+dont on lui faisait craindre les féroces vengeances,
+se trouve comme forcé par ces idées habituelles,
+par son éducation, par les illusions des cours, de
+se croire malheureux, presque détrôné. Et pourquoi?
+parce qu'une grande nation lui dit: «C'est
+à moi que vous appartiendrez désormais, et non
+plus à quelques hommes pervers conjurés pour
+me perdre au risque de vous perdre vous-même.
+Notre amour se plaît à vous croire étranger à des
forfaits dont vous pouviez devenir victime. Vingt-cinq
millions d'hommes renouvellent les bases
-de leur association, à la tête de laquelle ils vous
+de leur association, à la tête de laquelle ils vous
placent encore. Ils respecteront en vous le chef
d'un peuple libre, qui ne veut plus trouver dans
-vos ministres que les serviteurs d'un peuple souverain.»</p>
+vos ministres que les serviteurs d'un peuple souverain.»</p>
-<p>La nouvelle annoncée dès le mercredi soir de
-l'arrivée du roi à Paris fixée au lendemain, en répandant
+<p>La nouvelle annoncée dès le mercredi soir de
+l'arrivée du roi à Paris fixée au lendemain, en répandant
une joie universelle, n'avait banni cependant
-ni la défiance ni la crainte. <em>Le roi trompé;
-une cour perfide</em>: c'était le cri d'une multitude de
+ni la défiance ni la crainte. <em>Le roi trompé;
+une cour perfide</em>: c'était le cri d'une multitude de
<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
-citoyens qui voulaient qu'on redoublât les précautions;
+citoyens qui voulaient qu'on redoublât les précautions;
et en effet on les redoubla toute la nuit.
-Un district même, ayant appris que les électeurs
-avaient voté des remercîmens au roi pour le retour
-de la tranquillité dans Paris, députa à l'hôtel-de-ville
-pour demander qu'on suspendît ces remercîmens,
-et qu'on attendit le retour de la tranquillité
-et l'effet des promesses du roi. C'était un
-changement bien remarquable dans le caractère
-des Parisiens, connus jusqu'alors par l'excès de
-leur crédulité infatigable comme leur patience.</p>
+Un district même, ayant appris que les électeurs
+avaient voté des remercîmens au roi pour le retour
+de la tranquillité dans Paris, députa à l'hôtel-de-ville
+pour demander qu'on suspendît ces remercîmens,
+et qu'on attendit le retour de la tranquillité
+et l'effet des promesses du roi. C'était un
+changement bien remarquable dans le caractère
+des Parisiens, connus jusqu'alors par l'excès de
+leur crédulité infatigable comme leur patience.</p>
<p>Le lendemain jeudi, le trouble, l'agitation de
Versailles, les terreurs dont on environnait le roi
-sur les dangers qu'il courait à Paris, ayant fait
-remettre son départ au jour suivant, les soupçons
-de la capitale y redoublèrent l'effervescence;
-on revint à craindre quelque attaque imprévue.
-Les bourgeois, lassés de vivre dans ces alarmes
+sur les dangers qu'il courait à Paris, ayant fait
+remettre son départ au jour suivant, les soupçons
+de la capitale y redoublèrent l'effervescence;
+on revint à craindre quelque attaque imprévue.
+Les bourgeois, lassés de vivre dans ces alarmes
continuelles, disaient hautement que, si le roi
-différait encore d'un jour, ils se diviseraient en
-quatre corps d'armée, chacun de vingt mille
-hommes, qu'ils iraient à Versailles, arracheraient
-le roi et la famille royale à leurs obsesseurs, et viendraient
-les établir dans la capitale. Tout concourait
-à échauffer les esprits sur ces idées guerrières,
-à redoubler cette fermentation. Chaque moment
-était marqué par l'arrivée d'une multitude de soldats,
-et quelquefois de compagnies entières,
-de toute arme, de tout uniforme, qui désertaient
-et accouraient à Paris, soit par mécontentement
+différait encore d'un jour, ils se diviseraient en
+quatre corps d'armée, chacun de vingt mille
+hommes, qu'ils iraient à Versailles, arracheraient
+le roi et la famille royale à leurs obsesseurs, et viendraient
+les établir dans la capitale. Tout concourait
+à échauffer les esprits sur ces idées guerrières,
+à redoubler cette fermentation. Chaque moment
+était marqué par l'arrivée d'une multitude de soldats,
+et quelquefois de compagnies entières,
+de toute arme, de tout uniforme, qui désertaient
+et accouraient à Paris, soit par mécontentement
<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
contre leurs chefs, soit par amour de
-la nouveauté, soit enfin par la disette et le besoin
+la nouveauté, soit enfin par la disette et le besoin
absolu d'alimens: car il est remarquable que,
-dans cette crise politique où les ministres avaient
-pris le parti violent de recourir à la force armée,
-ils avaient souvent laissé le soldat manquer de
-pain et des secours les plus nécessaires, que les
+dans cette crise politique où les ministres avaient
+pris le parti violent de recourir à la force armée,
+ils avaient souvent laissé le soldat manquer de
+pain et des secours les plus nécessaires, que les
bourgeois leur apportaient des villes voisines avec
un empressement fraternel. C'est ainsi que les Parisiens
-en usèrent avec les troupes postées à Saint-Denis.
-Et l'on peut juger quels défenseurs la cour
-trouvait dans des soldats affamés par elle-même,
-et nourris par ceux qu'elle appelait des révoltés.
-Mais la cour ne voulait plus de défenseurs, au
-moins de cette espèce: le roi s'était décidé; il
-avait généreusement repoussé les craintes et les
-soupçons dont on cherchait à l'investir. Un seul
+en usèrent avec les troupes postées à Saint-Denis.
+Et l'on peut juger quels défenseurs la cour
+trouvait dans des soldats affamés par elle-même,
+et nourris par ceux qu'elle appelait des révoltés.
+Mais la cour ne voulait plus de défenseurs, au
+moins de cette espèce: le roi s'était décidé; il
+avait généreusement repoussé les craintes et les
+soupçons dont on cherchait à l'investir. Un seul
fait suffit pour montrer si Louis <span class="smcap">XVI</span> jugeait trop
favorablement du peuple. Depuis quatre jours, le
-corps municipal, les électeurs, tous les officiers
-publics, assemblés à l'hôtel-de-ville, vivaient,
-délibéraient, travaillaient dans une salle sous laquelle
-étaient déposés quarante milliers de poudre.
-La nouvelle de l'arrivée du roi fit frémir
-sur ce danger, qu'on avait négligé jusqu'alors;
-et l'on se hâta de donner des ordres qui furent
-exécutés avec empressement. Telle était la disposition
-du peuple dans ce même jour, à cet instant
-même où les courtisans s'occupaient à le calomnier
-auprès du monarque.</p>
+corps municipal, les électeurs, tous les officiers
+publics, assemblés à l'hôtel-de-ville, vivaient,
+délibéraient, travaillaient dans une salle sous laquelle
+étaient déposés quarante milliers de poudre.
+La nouvelle de l'arrivée du roi fit frémir
+sur ce danger, qu'on avait négligé jusqu'alors;
+et l'on se hâta de donner des ordres qui furent
+exécutés avec empressement. Telle était la disposition
+du peuple dans ce même jour, à cet instant
+même où les courtisans s'occupaient à le calomnier
+auprès du monarque.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
-Cependant tout s'apprêtait à l'hôtel-de-ville
-pour le recevoir d'une manière à la fois respectueuse
+Cependant tout s'apprêtait à l'hôtel-de-ville
+pour le recevoir d'une manière à la fois respectueuse
et imposante, non plus avec la pompe
-servile et le cérémonial adulateur d'une bourgeoisie
-municipale adorant son maître au nom
-d'un troupeau d'esclaves, mais avec la dignité
-convenable à des hommes libres, jaloux d'honorer
+servile et le cérémonial adulateur d'une bourgeoisie
+municipale adorant son maître au nom
+d'un troupeau d'esclaves, mais avec la dignité
+convenable à des hommes libres, jaloux d'honorer
dans la personne de leur roi le chef d'une nation
-qui se reconstitue. On vit toutefois (et peut-être
-l'histoire ne doit point négliger ces traits qui
-caractérisent l'esprit des corps) l'empire des habitudes
-basses, des idées abjectes, et qui mêlent les
-sombres teintes de la servitude à l'éclat de la liberté
+qui se reconstitue. On vit toutefois (et peut-être
+l'histoire ne doit point négliger ces traits qui
+caractérisent l'esprit des corps) l'empire des habitudes
+basses, des idées abjectes, et qui mêlent les
+sombres teintes de la servitude à l'éclat de la liberté
naissante; on vit les officiers municipaux
-nommés par la cour, cédant aux suggestions d'une
-crainte pusillanime ou d'une vanité puérile, prétendre
-dans l'enceinte de la salle une place à part,
-distincte de la place destinée aux électeurs. Les
-élus du peuple, souriant de cette demande, ne
-s'en offensent point, jusqu'au moment où quelques-uns
-de ces municipaux proposèrent (qui le
-croirait en un tel jour!) de délibérer si, conformément
-à l'ancien usage, on ne recevrait pas le
-roi à genoux. Une indignation unanime repoussa
-cette proposition; et les électeurs, punissant alors
-l'injure qu'ils avaient d'abord méprisée, s'écrièrent
-qu'à leur tour ils prétendaient être distingués des
+nommés par la cour, cédant aux suggestions d'une
+crainte pusillanime ou d'une vanité puérile, prétendre
+dans l'enceinte de la salle une place à part,
+distincte de la place destinée aux électeurs. Les
+élus du peuple, souriant de cette demande, ne
+s'en offensent point, jusqu'au moment où quelques-uns
+de ces municipaux proposèrent (qui le
+croirait en un tel jour!) de délibérer si, conformément
+à l'ancien usage, on ne recevrait pas le
+roi à genoux. Une indignation unanime repoussa
+cette proposition; et les électeurs, punissant alors
+l'injure qu'ils avaient d'abord méprisée, s'écrièrent
+qu'à leur tour ils prétendaient être distingués des
officiers municipaux; distinction qui fut reconnue
-à l'instant même, et ratifiée par les applaudissemens
+à l'instant même, et ratifiée par les applaudissemens
de toute la salle.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
-Nos électeurs n'exigent pas que nous remettions
+Nos électeurs n'exigent pas que nous remettions
sous leurs yeux le vaste et sublime tableau,
-ou plutôt la suite de tableaux que présente cette
+ou plutôt la suite de tableaux que présente cette
marche du roi depuis Versailles jusqu'au sein de
la capitale, dans une route de quatre lieues couverte
d'un peuple immense; un million d'hommes,
-spectateurs et acteurs à la fois, dominés par des
-passions diverses, mais alors mêlées, réunies et
-concentrées dans un même intérêt; deux ou trois
-cents mille citoyens changés depuis quatre jours
-en soldats, les uns régulièrement, les autres bizarrement
-armés, formant dans ce long intervalle
+spectateurs et acteurs à la fois, dominés par des
+passions diverses, mais alors mêlées, réunies et
+concentrées dans un même intérêt; deux ou trois
+cents mille citoyens changés depuis quatre jours
+en soldats, les uns régulièrement, les autres bizarrement
+armés, formant dans ce long intervalle
une haie de plusieurs rangs; ce morne silence,
que le roi prend d'abord pour un danger, mais
-qui n'était qu'un reproche ou un conseil; ces cris
+qui n'était qu'un reproche ou un conseil; ces cris
de <em>vive la nation!</em> expression si nouvelle pour le
-petit-fils d'un monarque qui disait <em>l'état c'est moi</em>;
-ces trois cents membres de l'assemblée nationale
-précédant ou suivant à pied la voiture du roi, applaudis
-avec transport, consolés de leurs peines
-par les bénédictions d'un grand peuple, mais accablés
-de leurs fatigues précédentes, de leurs
-craintes passées, et de leurs inquiétudes sur un
-avenir obscur et incertain où la pensée ne pénétrait
+petit-fils d'un monarque qui disait <em>l'état c'est moi</em>;
+ces trois cents membres de l'assemblée nationale
+précédant ou suivant à pied la voiture du roi, applaudis
+avec transport, consolés de leurs peines
+par les bénédictions d'un grand peuple, mais accablés
+de leurs fatigues précédentes, de leurs
+craintes passées, et de leurs inquiétudes sur un
+avenir obscur et incertain où la pensée ne pénétrait
qu'avec effroi; le monarque et cet imposant
-cortège arrivant à Paris et accueillis si différemment,
-le roi avec respect, et les députés avec
+cortège arrivant à Paris et accueillis si différemment,
+le roi avec respect, et les députés avec
l'ivresse d'une joie fraternelle, couverts de fleurs
-semées sur leurs pas, de couronnes, de guirlandes
-jetées du haut des fenêtres; un mélange singulier
+semées sur leurs pas, de couronnes, de guirlandes
+jetées du haut des fenêtres; un mélange singulier
<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
de tumulte et d'ordre; l'appareil de la guerre et
-le v&oelig;u général de la tranquillité; les gardes-françaises,
+le v&oelig;u général de la tranquillité; les gardes-françaises,
ces destructeurs du despotisme, marchant
avec leurs canons devant ce monarque, qu'ils
veulent servir encore quand il sera le roi d'un
-peuple libre; M. la Fayette allant le recevoir à la
-tête de la milice parisienne, chef des rebelles aux
+peuple libre; M. la Fayette allant le recevoir à la
+tête de la milice parisienne, chef des rebelles aux
yeux de la cour, sauveur de la cour aux yeux de
ses adversaires: tous ces contrastes et tant d'autres
-occupaient l'âme de ceux qui, dans ces vives agitations,
-restent capables d'observer et de réfléchir,
+occupaient l'âme de ceux qui, dans ces vives agitations,
+restent capables d'observer et de réfléchir,
tandis que la multitude se livrait au sentiment
-confus qui résultait du spectacle de toutes ces
-scènes si majestueuses et si nouvelles.</p>
-
-<p>Enfin, après une marche de plus de neuf heures,
-Louis <span class="smcap">XVI</span> arrivé à l'hôtel-de-ville, y est reçu en
-roi qui se rend aux v&oelig;ux d'un peuple affligé, mais
-plein d'espérance, qui n'a besoin pour aimer son
-chef que de ne plus craindre un maître, ou plutôt
+confus qui résultait du spectacle de toutes ces
+scènes si majestueuses et si nouvelles.</p>
+
+<p>Enfin, après une marche de plus de neuf heures,
+Louis <span class="smcap">XVI</span> arrivé à l'hôtel-de-ville, y est reçu en
+roi qui se rend aux v&oelig;ux d'un peuple affligé, mais
+plein d'espérance, qui n'a besoin pour aimer son
+chef que de ne plus craindre un maître, ou plutôt
ses ministres. Le discours que lui tint le nouveau
maire de Paris en lui remettant les clefs de
-l'hôtel-de-ville, est le résultat des idées qui ont
-préparé la révolution et qui devaient la consommer:
+l'hôtel-de-ville, est le résultat des idées qui ont
+préparé la révolution et qui devaient la consommer:
<em>Sire, Henri <span class="smcap">IV</span> avait reconquis son peuple;
ici c'est le peuple qui a reconquis son roi</em>. Heureux
-les Français, heureux le monarque, si les ennemis
-du peuple ne parviennent pas à le reconquérir!
-Plus heureux encore, si les habitudes du trône,
-si les préjugés de l'éducation royale lui permettaient
-d'apprécier les titres glorieux qui lui furent
+les Français, heureux le monarque, si les ennemis
+du peuple ne parviennent pas à le reconquérir!
+Plus heureux encore, si les habitudes du trône,
+si les préjugés de l'éducation royale lui permettaient
+d'apprécier les titres glorieux qui lui furent
<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
-décernés en ce jour, ceux de régénérateur de la
-liberté nationale et de restaurateur de la félicité
-publique! titres qu'auraient enviés les Titus, les
-Trajan, les Marc-Aurèle. Mais ces princes, que,
-malgré leurs vertus, la constitution de l'empire
-forçait à n'être que des despotes, ces princes ne
-devaient pas le trône à leur naissance. L'adulation
-superstitieuse qui, après leur mort, plaçait les
-empereurs romains au rang des dieux, ne les déifiait
-point dès le berceau; une religion antique
-n'avait point consacré leur puissance comme une
-émanation d'une autorité céleste; le premier essor
+décernés en ce jour, ceux de régénérateur de la
+liberté nationale et de restaurateur de la félicité
+publique! titres qu'auraient enviés les Titus, les
+Trajan, les Marc-Aurèle. Mais ces princes, que,
+malgré leurs vertus, la constitution de l'empire
+forçait à n'être que des despotes, ces princes ne
+devaient pas le trône à leur naissance. L'adulation
+superstitieuse qui, après leur mort, plaçait les
+empereurs romains au rang des dieux, ne les déifiait
+point dès le berceau; une religion antique
+n'avait point consacré leur puissance comme une
+émanation d'une autorité céleste; le premier essor
de leur raison naissante, les premiers mouvemens
-de leur bonté naturelle n'avaient point
-été réprimés sans cesse par l'orgueil, les préjugés
-et l'intérêt de deux classes distinctes, placées entre
+de leur bonté naturelle n'avaient point
+été réprimés sans cesse par l'orgueil, les préjugés
+et l'intérêt de deux classes distinctes, placées entre
eux et le peuple pour l'opprimer, l'avilir, et surtout
-le dépouiller au nom de leur maître commun.
+le dépouiller au nom de leur maître commun.
Tel est pourtant le sort des monarques de
-l'Europe et surtout des monarques français; c'est
+l'Europe et surtout des monarques français; c'est
cet assemblage de circonstances qui a toujours
-atténué leurs fautes aux yeux de leurs sujets, ou
+atténué leurs fautes aux yeux de leurs sujets, ou
les a fait rejeter sur ceux qui les conseillent; et de
-là sans doute la convention tacite qui semble avoir
-partout recommandé aux peuples, comme un devoir
+là sans doute la convention tacite qui semble avoir
+partout recommandé aux peuples, comme un devoir
de justice, l'indulgence pour les rois.</p>
-<p>La renommée a fait retentir l'Europe de tous
-les détails de cette séance mémorable, où le roi
-entendit le langage de la vérité, simple et douce
+<p>La renommée a fait retentir l'Europe de tous
+les détails de cette séance mémorable, où le roi
+entendit le langage de la vérité, simple et douce
dans la bouche d'un de ses anciens officiers municipaux,
<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
-énergique dans celle du président des
-électeurs. Il y répondit avec une émotion touchante,
-se para du signe distinctif des Français,
-se montra au peuple orné de ce signe devenu le
-symbole de la liberté, confirma la nomination
+énergique dans celle du président des
+électeurs. Il y répondit avec une émotion touchante,
+se para du signe distinctif des Français,
+se montra au peuple orné de ce signe devenu le
+symbole de la liberté, confirma la nomination
du maire et du commandant de la garde parisienne,
-et s'aperçut, aux acclamations universelles,
-à l'expression de l'ivresse publique, qu'en dépit
-de ses ministres et de ses obsesseurs, il avait conservé
+et s'aperçut, aux acclamations universelles,
+à l'expression de l'ivresse publique, qu'en dépit
+de ses ministres et de ses obsesseurs, il avait conservé
l'amour de son peuple. Alors ce cri si ancien
<em>vive le roi!</em> sortit de toutes les bouches avec
ce cri plus nouveau <em>vive la nation!</em> et, en se retirant,
le roi les entendit retentir partout sur son
-passage. Alors, ces épées, ces lances qui, deux
-heures auparavant, sur le parvis de l'hôtel-de-ville,
-avaient présenté une apparence menaçante,
-et avaient comme formé au-dessus de la tête du
-monarque une voûte d'acier, sous laquelle il avait
-passé avec une surprise mêlée d'une terreur involontaire,
-ces lances, ces baïonnettes, s'abaissèrent
+passage. Alors, ces épées, ces lances qui, deux
+heures auparavant, sur le parvis de l'hôtel-de-ville,
+avaient présenté une apparence menaçante,
+et avaient comme formé au-dessus de la tête du
+monarque une voûte d'acier, sous laquelle il avait
+passé avec une surprise mêlée d'une terreur involontaire,
+ces lances, ces baïonnettes, s'abaissèrent
respectueusement devant lui; et le roi en
ayant de sa main rabattu une qui restait haute
-dans la main d'un soldat, ce signe de paix, expliqué
+dans la main d'un soldat, ce signe de paix, expliqué
par un sourire du monarque, mit le comble
-à l'allégresse générale.</p>
+à l'allégresse générale.</p>
-<p>La crainte et l'inquiétude avaient été chercher
-Louis <span class="smcap">XVI</span> à Versailles; l'amour l'y reconduisit. C'étaient
-les mêmes hommes, et le cortège ne paraissait
-plus le même; c'est que les c&oelig;urs étaient
-changés. Le peuple, qui se flattait d'avoir trouvé
+<p>La crainte et l'inquiétude avaient été chercher
+Louis <span class="smcap">XVI</span> à Versailles; l'amour l'y reconduisit. C'étaient
+les mêmes hommes, et le cortège ne paraissait
+plus le même; c'est que les c&oelig;urs étaient
+changés. Le peuple, qui se flattait d'avoir trouvé
<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
-un ami dans son roi, croyait toucher à la fin de ses
-tourmens. Il croyait avoir signé un nouveau traité
-avec son prince; et il se reposait sur ses représentans
-du soin de créer une constitution qui aidât
-Louis <span class="smcap">XVI</span> à remplir la promesse qu'il avait
-faite la surveille à l'assemblée nationale, de n'être
+un ami dans son roi, croyait toucher à la fin de ses
+tourmens. Il croyait avoir signé un nouveau traité
+avec son prince; et il se reposait sur ses représentans
+du soin de créer une constitution qui aidât
+Louis <span class="smcap">XVI</span> à remplir la promesse qu'il avait
+faite la surveille à l'assemblée nationale, de n'être
plus qu'un avec la nation.</p>
-<h3>VINGT-UNIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>VINGT-UNIÈME TABLEAU.</h3>
<p class="centerh">La Mort de Foulon, le 22 juillet 1789.</p>
-<p>Les jours qui suivirent l'arrivée du roi furent
-des jours de calme et de tranquillité, si l'on ne
-considère que l'adoucissement des esprits, effet
-naturel de cette démarche; mais le mouvement
-extérieur et l'apparente agitation de la capitale ne
-semblaient pas diminuer. Les passions étaient différentes,
-le tumulte était le même; et un étranger
-qui, sans être instruit des événemens antérieurs, eût
-tout à coup été transporté dans Paris, n'eût jamais
-cru que la veille le désordre y eût été plus grand.
-La démarche du roi ayant ôté tout prétexte aux défiances,
-il fallut bien ouvrir les barrières de la ville,
-ou plutôt les issues, car les barrières étaient détruites.
+<p>Les jours qui suivirent l'arrivée du roi furent
+des jours de calme et de tranquillité, si l'on ne
+considère que l'adoucissement des esprits, effet
+naturel de cette démarche; mais le mouvement
+extérieur et l'apparente agitation de la capitale ne
+semblaient pas diminuer. Les passions étaient différentes,
+le tumulte était le même; et un étranger
+qui, sans être instruit des événemens antérieurs, eût
+tout à coup été transporté dans Paris, n'eût jamais
+cru que la veille le désordre y eût été plus grand.
+La démarche du roi ayant ôté tout prétexte aux défiances,
+il fallut bien ouvrir les barrières de la ville,
+ou plutôt les issues, car les barrières étaient détruites.
A peine la sortie fut-elle libre, qu'un nombre
-prodigieux de nobles, d'ennoblis, de privilégiés,
-même de simples citoyens opulens, s'empressèrent
+prodigieux de nobles, d'ennoblis, de privilégiés,
+même de simples citoyens opulens, s'empressèrent
<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
de se soustraire aux dangers qu'ils craignaient ou
qu'ils feignaient de craindre. Le peuple voyait,
-avec une joie mêlée d'inquiétude, cette fuite précipitée
+avec une joie mêlée d'inquiétude, cette fuite précipitée
qui, d'une part, attestait sa victoire, et de
-l'autre, le menaçait d'une détresse prochaine, au
-départ des riches, des propriétaires, des grands
+l'autre, le menaçait d'une détresse prochaine, au
+départ des riches, des propriétaires, des grands
consommateurs, enfin de tous ceux qui soudoyent
le luxe et l'industrie. Mais quels que fussent les
-regrets de ces honnêtes citadins, la joie l'emportait
-sur la crainte: ils se voyaient délivrés du
-danger le plus instant. La présence du roi et
-quelques mots de sa bouche avaient ratifié les
-premiers actes de la liberté naissante. Plusieurs
-de ces bourgeois, si récemment citoyens, croyaient
-de bonne foi la révolution faite; et la fuite de
-ceux qu'ils désignaient par le nom d'<em>aristocrates</em> les
+regrets de ces honnêtes citadins, la joie l'emportait
+sur la crainte: ils se voyaient délivrés du
+danger le plus instant. La présence du roi et
+quelques mots de sa bouche avaient ratifié les
+premiers actes de la liberté naissante. Plusieurs
+de ces bourgeois, si récemment citoyens, croyaient
+de bonne foi la révolution faite; et la fuite de
+ceux qu'ils désignaient par le nom d'<em>aristocrates</em> les
confirmait dans cette opinion. Ils ignoraient que,
-parmi les nobles restés à Paris, à Versailles, en
-France, ou siégeant dans l'assemblée nationale,
-les plus redoutables ennemis du peuple étaient
+parmi les nobles restés à Paris, à Versailles, en
+France, ou siégeant dans l'assemblée nationale,
+les plus redoutables ennemis du peuple étaient
ceux qui, pour le perdre, paraissaient le servir,
-et se créaient une renommée populaire, pour
-vendre plus chèrement à la cour leur déshonneur
-et la ruine de la nation. Ces cruelles vérités ne
-pouvaient alors être senties de la multitude. C'est
-en vain que même on les lui eût révélées; elle
-eût continué à ne ranger parmi ses ennemis que
+et se créaient une renommée populaire, pour
+vendre plus chèrement à la cour leur déshonneur
+et la ruine de la nation. Ces cruelles vérités ne
+pouvaient alors être senties de la multitude. C'est
+en vain que même on les lui eût révélées; elle
+eût continué à ne ranger parmi ses ennemis que
les nobles fugitifs qui couraient en Brabant, en
-Piémont, en Suisse, en Allemagne, promener
+Piémont, en Suisse, en Allemagne, promener
leur rage impuissante contre les Parisiens qu'ils
<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
-séparaient alors des Français, avant que tous les
-Français fussent devenus complices des Parisiens
-par leur zèle pour la révolution.</p>
-
-<p>Plût au ciel que, parmi ces fugitifs qui eurent
-le bonheur d'échapper à la première fureur du
-peuple, on eût compté deux hommes de plus!
-Ils étaient, à la vérité, dévoués depuis long-temps
-à l'exécration publique, et ils la méritaient: mais
-les Français du dix-huitième siècle méritaient de
+séparaient alors des Français, avant que tous les
+Français fussent devenus complices des Parisiens
+par leur zèle pour la révolution.</p>
+
+<p>Plût au ciel que, parmi ces fugitifs qui eurent
+le bonheur d'échapper à la première fureur du
+peuple, on eût compté deux hommes de plus!
+Ils étaient, à la vérité, dévoués depuis long-temps
+à l'exécration publique, et ils la méritaient: mais
+les Français du dix-huitième siècle méritaient de
ne pas voir renouveler, sur les cadavres de Foulon
-et de Berthier, les horreurs exercées sur celui de
+et de Berthier, les horreurs exercées sur celui de
Concini.</p>
<p>Rassemblons quelques traits de la vie de ces
@@ -11766,3904 +11724,3904 @@ deux hommes, non pour excuser leur genre de
mort, mais pour justifier l'horreur universelle qui
en fut la cause.</p>
-<p>Foulon et Berthier étaient deux des principaux
-agens de la conspiration qui venait d'échouer. Ils
-l'étaient, l'un par la place d'adjoint au ministère
-de la guerre, qu'il avait acceptée depuis quelques
+<p>Foulon et Berthier étaient deux des principaux
+agens de la conspiration qui venait d'échouer. Ils
+l'étaient, l'un par la place d'adjoint au ministère
+de la guerre, qu'il avait acceptée depuis quelques
jours, l'autre par celle d'intendant de Paris, qu'il
-exerçait depuis long-temps. Leur nom, surtout
-celui du premier, annonçait que les projets de la
-cour ne pouvaient être qu'atroces. Le beau-père
-(de tels hommes devaient être alliés), Foulon,
-haïssait le peuple comme par instinct. Il ne déguisait
-pas ce sentiment; cette audace avait été
+exerçait depuis long-temps. Leur nom, surtout
+celui du premier, annonçait que les projets de la
+cour ne pouvaient être qu'atroces. Le beau-père
+(de tels hommes devaient être alliés), Foulon,
+haïssait le peuple comme par instinct. Il ne déguisait
+pas ce sentiment; cette audace avait été
autrefois une des causes de sa fortune. Sa richesse
-était immense, et elle avait développé tous les
-vices de son caractère, surtout une inflexible et
+était immense, et elle avait développé tous les
+vices de son caractère, surtout une inflexible et
<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
-barbare dureté. Il avait conservé, jusques dans
-un âge avancé, une ambition aveugle, qui, sur
+barbare dureté. Il avait conservé, jusques dans
+un âge avancé, une ambition aveugle, qui, sur
la foi d'une constitution robuste, se promettait un
-long avenir. Il avait souvent souhaité la place de
-contrôleur-général, et l'on croyait qu'il y serait
-appelé pour déclarer la banqueroute de l'état. Son
-nom seul en était comme l'avant-coureur, et Foulon
-ne s'en affligeait pas. On assure qu'il se croyait recommandé
-à la cour par cette horreur publique,
-peu redoutable selon lui, et à travers laquelle il
-avait marché vers la fortune. La place de contrôleur-général
-n'étant point vacante et se trouvant
-beaucoup mieux occupée par M. Necker, qui ne
+long avenir. Il avait souvent souhaité la place de
+contrôleur-général, et l'on croyait qu'il y serait
+appelé pour déclarer la banqueroute de l'état. Son
+nom seul en était comme l'avant-coureur, et Foulon
+ne s'en affligeait pas. On assure qu'il se croyait recommandé
+à la cour par cette horreur publique,
+peu redoutable selon lui, et à travers laquelle il
+avait marché vers la fortune. La place de contrôleur-général
+n'étant point vacante et se trouvant
+beaucoup mieux occupée par M. Necker, qui ne
voulait point de banqueroute, Foulon se crut
-heureux de devenir en quelque sorte le collègue
-du maréchal de Broglie. C'est à ce comble des
-honneurs que l'attendait une révolution dont ni
-lui ni ses complices ne pouvaient se faire l'idée,
+heureux de devenir en quelque sorte le collègue
+du maréchal de Broglie. C'est à ce comble des
+honneurs que l'attendait une révolution dont ni
+lui ni ses complices ne pouvaient se faire l'idée,
pensant comme Narcisse<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, qu'on ne lasserait
-jamais la patience française. Saisi d'épouvante à
-ce dénouement imprévu, à cette fuite de plusieurs
-princes, et même d'un général d'armée son collègue,
+jamais la patience française. Saisi d'épouvante à
+ce dénouement imprévu, à cette fuite de plusieurs
+princes, et même d'un général d'armée son collègue,
Foulon courut se cacher dans ses terres.
-Mais elles ne pouvaient être un asile pour lui; il y
-était abhorré. On lui imputait d'avoir dit fréquemment
+Mais elles ne pouvaient être un asile pour lui; il y
+était abhorré. On lui imputait d'avoir dit fréquemment
<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
-que le peuple était trop heureux de pouvoir
+que le peuple était trop heureux de pouvoir
brouter l'herbe; et ce mot peu vraisemblable,
-après avoir circulé parmi ses vassaux, s'était répandu
+après avoir circulé parmi ses vassaux, s'était répandu
dans la capitale. Banni de sa propre maison
par la crainte, Foulon fit courir le bruit de sa
-mort; et l'un de ses domestiques étant mort, il
-lui fit faire des obsèques magnifiques et dignes
-d'un ministre. En même temps, il se retira dans
+mort; et l'un de ses domestiques étant mort, il
+lui fit faire des obsèques magnifiques et dignes
+d'un ministre. En même temps, il se retira dans
une terre voisine, chez un homme autrefois ministre
-lui-même, mais moins odieux à la nation,
-parce qu'il avait mêlé au despotisme de sa place
+lui-même, mais moins odieux à la nation,
+parce qu'il avait mêlé au despotisme de sa place
les formes plus polies d'une apparente douceur;
-car on rend cette justice à M. de Sartine, qu'il n'a
-guère commis d'iniquités gratuites, et qu'il ne
-s'est permis que celles qu'il a jugées indispensables
-pour parvenir au ministère et pour s'y maintenir.
-Tel était l'hôte chez qui Foulon avait cherché un
-asile, peu sûr pour le maître lui-même bientôt
-obligé d'en aller chercher un ailleurs. On laissa
-fuir M. de Sartine; mais Foulon, abhorré, fut
-dénoncé secrètement à ses vassaux. Ils le saisirent,
-l'accablèrent d'outrages et de coups, le dépouillèrent,
-le chargèrent d'une botte de cette herbe
+car on rend cette justice à M. de Sartine, qu'il n'a
+guère commis d'iniquités gratuites, et qu'il ne
+s'est permis que celles qu'il a jugées indispensables
+pour parvenir au ministère et pour s'y maintenir.
+Tel était l'hôte chez qui Foulon avait cherché un
+asile, peu sûr pour le maître lui-même bientôt
+obligé d'en aller chercher un ailleurs. On laissa
+fuir M. de Sartine; mais Foulon, abhorré, fut
+dénoncé secrètement à ses vassaux. Ils le saisirent,
+l'accablèrent d'outrages et de coups, le dépouillèrent,
+le chargèrent d'une botte de cette herbe
dont il voulait les nourrir, lui mirent une couronne
-de chardons sur la tête, un collier d'orties
-au cou, et en cet état le traînèrent à Paris
-à la suite d'une charrette, dans la plus grande
+de chardons sur la tête, un collier d'orties
+au cou, et en cet état le traînèrent à Paris
+à la suite d'une charrette, dans la plus grande
chaleur du midi, l'abreuvant en route de vinaigre
-poivré. C'est ainsi qu'il fut conduit à l'hôtel-de-ville,
-à travers les huées et les imprécations
+poivré. C'est ainsi qu'il fut conduit à l'hôtel-de-ville,
+à travers les huées et les imprécations
<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
-d'une multitude furieuse et menaçante. Là, dans
-la grande salle, tout le peuple à son aspect
-s'écria: «<em>Pendu! pendu sur-le-champ!</em>» Les électeurs,
-le maire ensuite, employèrent tour-à-tour
+d'une multitude furieuse et menaçante. Là, dans
+la grande salle, tout le peuple à son aspect
+s'écria: «<em>Pendu! pendu sur-le-champ!</em>» Les électeurs,
+le maire ensuite, employèrent tour-à-tour
tous les moyens de persuasion, pour obtenir que
-l'accusé ou le coupable fût jugé légalement et
-envoyé à l'abbaye de Saint-Germain. Le cri fatal
-et négatif fut constamment la même réponse.
+l'accusé ou le coupable fût jugé légalement et
+envoyé à l'abbaye de Saint-Germain. Le cri fatal
+et négatif fut constamment la même réponse.
Enfin M. la Fayette arriva; et, par un discours
-adroit où il feignait d'être l'ennemi de Foulon,
-pour le soustraire à la violence et l'abandonner
-aux lois, il paraissait avoir ébranlé la multitude:
-mais l'accusé ayant entendu cette conclusion, et
+adroit où il feignait d'être l'ennemi de Foulon,
+pour le soustraire à la violence et l'abandonner
+aux lois, il paraissait avoir ébranlé la multitude:
+mais l'accusé ayant entendu cette conclusion, et
sans doute voulant montrer qu'il ne craignait pas
la rigueur des lois, battit des mains. Ce fut le
signal d'un redoublement de fureur populaire:
-«Ils sont de connivence! on veut le sauver!»
-s'écriait-on de toutes parts; et il fut entraîné au
+«Ils sont de connivence! on veut le sauver!»
+s'écriait-on de toutes parts; et il fut entraîné au
dehors comme par une force invincible. On le
-pousse; on le traîne dans la place et jusqu'à une
-boutique, où, près d'un buste de Louis <span class="smcap">XIV</span>, était
-suspendu un réverbère, devenu trop célèbre
-dans la révolution par cet odieux cri <em>à la lanterne!</em>
-On descend ce réverbère, on suspend
-le malheureux à la corde fatale; elle casse jusqu'à
-trois fois sous le poids de ce corps athlétique.
-On le massacre, on le déchire par morceaux;
-on lui coupe la tête, on la porte au bout d'une
+pousse; on le traîne dans la place et jusqu'à une
+boutique, où, près d'un buste de Louis <span class="smcap">XIV</span>, était
+suspendu un réverbère, devenu trop célèbre
+dans la révolution par cet odieux cri <em>à la lanterne!</em>
+On descend ce réverbère, on suspend
+le malheureux à la corde fatale; elle casse jusqu'à
+trois fois sous le poids de ce corps athlétique.
+On le massacre, on le déchire par morceaux;
+on lui coupe la tête, on la porte au bout d'une
pique par toute la ville, et surtout au Palais-Royal,
-station solennelle de tous ces affreux trophées.</p>
+station solennelle de tous ces affreux trophées.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
-Peut-être nul autre lieu dans l'univers n'offrait,
-à cette époque, et notamment dans cette journée,
+Peut-être nul autre lieu dans l'univers n'offrait,
+à cette époque, et notamment dans cette journée,
un ensemble de contrastes plus bizarres, plus
-saillans, plus monstrueux. Celui qui écrit ces
-lignes, et qui par hasard se trouva présent à ce
-spectacle, en conserve après trois ans la mémoire
-encore vive et récente. Qu'on se figure, à
-neuf heures du soir, dans ce jardin environné de
-maisons inégalement éclairées, entre des allées
-illuminées de lampions posés aux pieds des arbres,
-sous deux ou trois tentes dressées pour recevoir
-ceux qui veulent prendre des rafraîchissemens,
-causer, se divertir; qu'on se figure tous les âges,
+saillans, plus monstrueux. Celui qui écrit ces
+lignes, et qui par hasard se trouva présent à ce
+spectacle, en conserve après trois ans la mémoire
+encore vive et récente. Qu'on se figure, à
+neuf heures du soir, dans ce jardin environné de
+maisons inégalement éclairées, entre des allées
+illuminées de lampions posés aux pieds des arbres,
+sous deux ou trois tentes dressées pour recevoir
+ceux qui veulent prendre des rafraîchissemens,
+causer, se divertir; qu'on se figure tous les âges,
tous les rangs, les deux sexes, tous les costumes,
-mélangés et confondus sans trouble, et même
+mélangés et confondus sans trouble, et même
sans crainte, car les dangers n'existaient plus;
des soldats de toute arme, parlant de leurs derniers
exploits; de jeunes femmes parlant de spectacles
et de plaisirs; des gardes nationaux parisiens,
-encore sans uniforme, mais armés de baïonnettes;
-des moissonneurs chargés de croissans ou de faux;
-des citoyens bien vêtus conversant avec eux; les
-ris de la folie près d'une conversation politique;
-ici le récit d'un meurtre, là le chant d'un vaudeville;
-les propositions de la débauche à côté du
-tréteau du motionnaire. En six minutes on pouvait
+encore sans uniforme, mais armés de baïonnettes;
+des moissonneurs chargés de croissans ou de faux;
+des citoyens bien vêtus conversant avec eux; les
+ris de la folie près d'une conversation politique;
+ici le récit d'un meurtre, là le chant d'un vaudeville;
+les propositions de la débauche à côté du
+tréteau du motionnaire. En six minutes on pouvait
se croire dans une tabagie, dans un bal, dans
-une foire, dans un sérail, dans un camp. Au milieu
-de ce désordre et de l'étonnement qu'il causait,
-je ne sais quelle confusion d'idées rappelait
+une foire, dans un sérail, dans un camp. Au milieu
+de ce désordre et de l'étonnement qu'il causait,
+je ne sais quelle confusion d'idées rappelait
<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
-en même temps à l'esprit Athènes et Constantinople,
-Sybaris et Alger. Tout-à-coup un bruit
+en même temps à l'esprit Athènes et Constantinople,
+Sybaris et Alger. Tout-à-coup un bruit
nouveau se fait entendre, c'est celui du tambour:
-il commande le silence. Deux torches s'élèvent et
-attirent les yeux. Quel spectacle! Une tête livide
-et sanglante éclairée d'une horrible lueur! Un
-homme qui précède, et crie d'une voix lugubre:
-«<em>Laissez passer la justice du peuple</em>»; et les assistans
+il commande le silence. Deux torches s'élèvent et
+attirent les yeux. Quel spectacle! Une tête livide
+et sanglante éclairée d'une horrible lueur! Un
+homme qui précède, et crie d'une voix lugubre:
+«<em>Laissez passer la justice du peuple</em>»; et les assistans
muets qui regardent! A vingt pas de distance
-et en arrière, la patrouille du soir, en uniforme,
-indifférente à ce spectacle et battant la retraite,
-passant en silence à travers cette multitude étonnée
-de voir mêler une apparence d'ordre public
-à ce renversement de tout ordre social, attesté
-par les hideuses dépouilles qu'on promenait
-impunément sous ses yeux!</p>
+et en arrière, la patrouille du soir, en uniforme,
+indifférente à ce spectacle et battant la retraite,
+passant en silence à travers cette multitude étonnée
+de voir mêler une apparence d'ordre public
+à ce renversement de tout ordre social, attesté
+par les hideuses dépouilles qu'on promenait
+impunément sous ses yeux!</p>
<p>Ce mot d'un sens si profond: <em>Laissez passer la
justice du peuple!</em> frappa vivement les esprits. Il
-les eût frappés davantage, si on l'eût considéré
-comme une allusion à un mot plus ancien: <em>Laissez
-passer la justice du roi!</em> C'était le cri d'un des
-satellites royaux qui, sous Charles <span class="smcap">VI</span>, traîna, par
+les eût frappés davantage, si on l'eût considéré
+comme une allusion à un mot plus ancien: <em>Laissez
+passer la justice du roi!</em> C'était le cri d'un des
+satellites royaux qui, sous Charles <span class="smcap">VI</span>, traîna, par
ordre du monarque, dans les rues de Paris, le
cadavre sanglant d'un des amans de sa femme,
-Isabeau de Bavière. De ces deux justices, celle du
-roi ou celle du peuple, laquelle était la plus
-odieuse et la plus révoltante? Est-ce celle du
-peuple convaincu, par trop de preuves multipliées,
+Isabeau de Bavière. De ces deux justices, celle du
+roi ou celle du peuple, laquelle était la plus
+odieuse et la plus révoltante? Est-ce celle du
+peuple convaincu, par trop de preuves multipliées,
que le coupable puissant ou opulent n'est presque
-jamais puni? N'est-ce pas plutôt la justice d'un
+jamais puni? N'est-ce pas plutôt la justice d'un
<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
prince qui tirait arbitrairement vengeance d'une
-insulte qu'il pouvait si aisément faire châtier par
+insulte qu'il pouvait si aisément faire châtier par
la loi?</p>
-<p>Qu'il nous soit permis, après le récit de ces
-scènes d'horreur, de n'accorder qu'un regard à la
-plus révoltante, à celle qui a laissé les plus affreux
-souvenirs. La mort de Berthier offre des atrocités
+<p>Qu'il nous soit permis, après le récit de ces
+scènes d'horreur, de n'accorder qu'un regard à la
+plus révoltante, à celle qui a laissé les plus affreux
+souvenirs. La mort de Berthier offre des atrocités
qui repoussent le burin de l'artiste et la plume de
-l'historien; et plût au ciel que toute plume se fût
-interdit d'écrire ces abominables détails! Quelle
-que soit la vie de Berthier trop semblable à
-Foulon, de quelque ardeur qu'il ait secondé les
-projets du ministère contre Paris, par les distributions
+l'historien; et plût au ciel que toute plume se fût
+interdit d'écrire ces abominables détails! Quelle
+que soit la vie de Berthier trop semblable à
+Foulon, de quelque ardeur qu'il ait secondé les
+projets du ministère contre Paris, par les distributions
de poudre, de cartouches, de balles, par
-la coupe prématurée des blés, par la liste des citoyens
-destinés au glaive, malgré ses malversations
-de tout genre dévoilées par la commune
-depuis la révolution, Berthier paraît innocent,
-dès que l'on songe au monstre qui put lui arracher
-le c&oelig;ur, et le présenter tout sanglant aux yeux
-d'une grande assemblée. En vain assure-t-on que
-Berthier avait fait périr le père de ce monstre. La
-nature frémit d'être ainsi vengée; et la patrie
-s'afflige qu'une telle vengeance ait pu être exercée
-par un scélérat revêtu d'un habit français. Ces
-lâches barbaries consternèrent d'abord tous les
-amis de la révolution, et firent mettre en doute si
-les Français méritaient d'être libres. Les ennemis
-de la liberté en tirèrent avantage; et dès le lendemain
+la coupe prématurée des blés, par la liste des citoyens
+destinés au glaive, malgré ses malversations
+de tout genre dévoilées par la commune
+depuis la révolution, Berthier paraît innocent,
+dès que l'on songe au monstre qui put lui arracher
+le c&oelig;ur, et le présenter tout sanglant aux yeux
+d'une grande assemblée. En vain assure-t-on que
+Berthier avait fait périr le père de ce monstre. La
+nature frémit d'être ainsi vengée; et la patrie
+s'afflige qu'une telle vengeance ait pu être exercée
+par un scélérat revêtu d'un habit français. Ces
+lâches barbaries consternèrent d'abord tous les
+amis de la révolution, et firent mettre en doute si
+les Français méritaient d'être libres. Les ennemis
+de la liberté en tirèrent avantage; et dès le lendemain
ceux d'entre eux qui, sous le voile du patriotisme,
<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
ne voulaient qu'une modification<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> dans
-le gouvernement, cherchèrent à faire porter par
-l'assemblée nationale un décret qui, réprimant
-l'effervescence populaire, eût laissé les représentans
-du peuple exposés sans défense aux attaques
-du despotisme, encore armé d'une grande puissance.
+le gouvernement, cherchèrent à faire porter par
+l'assemblée nationale un décret qui, réprimant
+l'effervescence populaire, eût laissé les représentans
+du peuple exposés sans défense aux attaques
+du despotisme, encore armé d'une grande puissance.
Ce ne fut pas sans peine que Mirabeau para
ce coup; et ce n'est pas un des moindres services
-qu'il ait rendus à la révolution. Il opposa à ces
-crimes récens du peuple les crimes anciens et
-nouveaux des despotes de toute espèce, qui avaient
-poussé la multitude à cet excès de rage. Il s'étonne
-que la prise de la Bastille et la révélation de tant
-d'atrocités des ministres n'aient pas rendu le peuple
-aussi cruel qu'eux mêmes. «<em>La colère du peuple</em>,
-s'écrie-t-il! Ah! si la colère du peuple est terrible,
+qu'il ait rendus à la révolution. Il opposa à ces
+crimes récens du peuple les crimes anciens et
+nouveaux des despotes de toute espèce, qui avaient
+poussé la multitude à cet excès de rage. Il s'étonne
+que la prise de la Bastille et la révélation de tant
+d'atrocités des ministres n'aient pas rendu le peuple
+aussi cruel qu'eux mêmes. «<em>La colère du peuple</em>,
+s'écrie-t-il! Ah! si la colère du peuple est terrible,
c'est le sang froid du despotisme qui est atroce;
-ses cruautés systématiques font plus de malheureux
+ses cruautés systématiques font plus de malheureux
en un jour que les insurrections populaires
-n'immolent de victimes pendant des années. Le
+n'immolent de victimes pendant des années. Le
peuple a puni quelques-uns que le cri public lui
-désignait comme les auteurs de ses maux. Mais
-qu'on nous dise s'il n'eût pas coulé plus de sang
+désignait comme les auteurs de ses maux. Mais
+qu'on nous dise s'il n'eût pas coulé plus de sang
dans le triomphe de nos ennemis, ou avant que
-la victoire fût décidée!»</p>
+la victoire fût décidée!»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></p>
-<h3>VINGT-DEUXIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>VINGT-DEUXIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Service à Saint-Jacques-l'Hôpital, le 5 août 1789,
-en l'honneur de ceux qui sont morts au siége de la Bastille.&mdash;Sermon
-de l'abbé Fauchet.</p>
+<p class="centerh">Service à Saint-Jacques-l'Hôpital, le 5 août 1789,
+en l'honneur de ceux qui sont morts au siége de la Bastille.&mdash;Sermon
+de l'abbé Fauchet.</p>
-<p>L'assemblée nationale, après avoir échappé au
-piège qu'on lui tendait, après avoir refusé de
-qualifier de rébellion les mouvemens populaires,
-ne sentit pas moins la nécessité de mettre fin à la
+<p>L'assemblée nationale, après avoir échappé au
+piège qu'on lui tendait, après avoir refusé de
+qualifier de rébellion les mouvemens populaires,
+ne sentit pas moins la nécessité de mettre fin à la
terrible dictature que venait d'exercer le peuple,
-et qui ne pouvait se prolonger sans que la société
-fût dissoute. Elle adopta la proclamation proposée
-par M. Lalli-Tolendal, sagement amendée,
-et qui n'était plus qu'une invitation à la paix.
-Mais ce moyen de douceur fut accompagné de
+et qui ne pouvait se prolonger sans que la société
+fût dissoute. Elle adopta la proclamation proposée
+par M. Lalli-Tolendal, sagement amendée,
+et qui n'était plus qu'une invitation à la paix.
+Mais ce moyen de douceur fut accompagné de
toutes les mesures qui pouvaient le rendre efficace.
-Le même orateur qui l'avait conseillé, fit sentir
-que la cause principale du désordre de Paris, était
-l'existence illégale du pouvoir des électeurs, commandant
-sans délégation, après que leur mission
-était consommée, d'où résultait dans les districts
-une lutte d'opinions, une suite de décisions contradictoires,
-et par conséquent une véritable
-anarchie. Le remède à ce mal et à ceux qui en
-dérivaient, ne pouvait être que dans la création
-d'une municipalité capable en même temps d'offrir
+Le même orateur qui l'avait conseillé, fit sentir
+que la cause principale du désordre de Paris, était
+l'existence illégale du pouvoir des électeurs, commandant
+sans délégation, après que leur mission
+était consommée, d'où résultait dans les districts
+une lutte d'opinions, une suite de décisions contradictoires,
+et par conséquent une véritable
+anarchie. Le remède à ce mal et à ceux qui en
+dérivaient, ne pouvait être que dans la création
+d'une municipalité capable en même temps d'offrir
<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
-un modèle à toutes celles du royaume. Mais
+un modèle à toutes celles du royaume. Mais
comme une bonne organisation municipale ne
-pouvait être l'ouvrage d'un jour, il proposait l'établissement
+pouvait être l'ouvrage d'un jour, il proposait l'établissement
provisoire d'un conseil de la commune;
-et cet avis fut adopté. Les électeurs renoncèrent
-à leurs fonctions et ne devinrent que
-les adjudans officieux des nouveaux représentans
-du peuple de Paris légalement élus. Dès-lors,
-tout tendit à l'ordre. Le maire et le commandant
-de la milice parisienne sollicitèrent une
-nouvelle élection plus régulière. Les pouvoirs
-civils et militaires furent distincts et séparés.
-Plusieurs abus furent réformés en peu de jours;
-et Paris fut plus agité par les nouvelles des désordres
+et cet avis fut adopté. Les électeurs renoncèrent
+à leurs fonctions et ne devinrent que
+les adjudans officieux des nouveaux représentans
+du peuple de Paris légalement élus. Dès-lors,
+tout tendit à l'ordre. Le maire et le commandant
+de la milice parisienne sollicitèrent une
+nouvelle élection plus régulière. Les pouvoirs
+civils et militaires furent distincts et séparés.
+Plusieurs abus furent réformés en peu de jours;
+et Paris fut plus agité par les nouvelles des désordres
commis dans ses environs, que par ceux qui
se commettaient dans son sein. La garde nationale
se formait, se disciplinait; toute la jeunesse accourait
-à ses exercices; et, comme si déjà la génération
-naissante eût senti que la liberté ne se
+à ses exercices; et, comme si déjà la génération
+naissante eût senti que la liberté ne se
maintenait que par les armes, les exercices militaires
se multipliaient par-tout, devenaient l'occupation
d'un grand nombre de citoyens, et se
reproduisaient dans les jeux de l'enfance. Ces jeux
embellissaient les jardins et les lieux publics, et
-faisaient succéder des tableaux plus rians aux
-scènes turbulentes qui venaient d'affliger les yeux
-et l'imagination. Les églises retentissaient d'actions
-de grâces sur la prise de la Bastille. Des processions
-de jeunes filles, souvent agréables, bien
-vêtues et ornées d'un extérieur modeste, allant à
+faisaient succéder des tableaux plus rians aux
+scènes turbulentes qui venaient d'affliger les yeux
+et l'imagination. Les églises retentissaient d'actions
+de grâces sur la prise de la Bastille. Des processions
+de jeunes filles, souvent agréables, bien
+vêtues et ornées d'un extérieur modeste, allant à
<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
-Sainte-Geneviève, étaient rencontrées par un bataillon
-de jeunes guerriers, qui s'arrêtaient pour
+Sainte-Geneviève, étaient rencontrées par un bataillon
+de jeunes guerriers, qui s'arrêtaient pour
les laisser passer, tandis que de nombreux spectateurs,
-soit dans les rues, soit du haut des fenêtres,
-témoignaient leur joie par de vifs applaudissemens.</p>
+soit dans les rues, soit du haut des fenêtres,
+témoignaient leur joie par de vifs applaudissemens.</p>
-<p>Les fréquentes promenades des citoyens à la
-Bastille, dont les hautes murailles décroissaient
+<p>Les fréquentes promenades des citoyens à la
+Bastille, dont les hautes murailles décroissaient
tous les jours, renouvellaient sans cesse le plaisir
-de cette conquête. On s'occupait de ses vainqueurs,
-de ceux qui avaient été tués dans le combat,
+de cette conquête. On s'occupait de ses vainqueurs,
+de ceux qui avaient été tués dans le combat,
du sort de leurs veuves, de leurs enfans; et
-la reconnaissance particulière prévenait les marques
+la reconnaissance particulière prévenait les marques
publiques de la reconnaissance universelle.
-Enfin, le moment arriva où la patrie put commencer
-à s'acquitter. Les représentans provisoires
-de la commune, après avoir satisfait à des devoirs
-encore plus pressans, aux soins de la sûreté générale,
-ordonnèrent un service et un éloge funèbre
-consacrés à la mémoire des citoyens morts à la
-prise de cette forteresse et pour la défense de la
+Enfin, le moment arriva où la patrie put commencer
+à s'acquitter. Les représentans provisoires
+de la commune, après avoir satisfait à des devoirs
+encore plus pressans, aux soins de la sûreté générale,
+ordonnèrent un service et un éloge funèbre
+consacrés à la mémoire des citoyens morts à la
+prise de cette forteresse et pour la défense de la
patrie. Tout fut remarquable et imposant dans
-cette solennité, qui fut célébrée dans l'église paroissiale
+cette solennité, qui fut célébrée dans l'église paroissiale
de Saint-Jacques et des Saints-Innocens.
-Mais ce qui était entièrement nouveau, c'est que
-l'orateur avait lui-même contribué en quelque
-sorte à la conquête qu'il célébrait: il s'était trouvé
-au milieu de ceux dont il honorait la mémoire;
-et quoique revêtu du caractère de prêtre, il avait,
-en courant le même péril, déployé le même courage
-et montré la même intrépidité.</p>
+Mais ce qui était entièrement nouveau, c'est que
+l'orateur avait lui-même contribué en quelque
+sorte à la conquête qu'il célébrait: il s'était trouvé
+au milieu de ceux dont il honorait la mémoire;
+et quoique revêtu du caractère de prêtre, il avait,
+en courant le même péril, déployé le même courage
+et montré la même intrépidité.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
Le ton de son discours fut nouveau comme le
-sujet et l'occasion: c'était le cri de joie de la liberté
-triomphante; c'était la promulgation de ses
+sujet et l'occasion: c'était le cri de joie de la liberté
+triomphante; c'était la promulgation de ses
maximes au nom de la religion et dans la chaire
-de vérité; c'était l'histoire des crimes du despotisme
-étonné d'être attaqué par un prêtre, plus
-étonné encore de voir tourner contre la tyrannie
-les armes que jusqu'alors elle avait osé chercher
+de vérité; c'était l'histoire des crimes du despotisme
+étonné d'être attaqué par un prêtre, plus
+étonné encore de voir tourner contre la tyrannie
+les armes que jusqu'alors elle avait osé chercher
dans le christianisme et dans les livres saints. On
-sait quel avantage elle avait tiré de ces mots;
-<em>Rendez à César ce qui est à César.</em> «Oui, s'écrie
-l'orateur: mais ce qui n'est point à lui, faut-il aussi
-le lui rendre? Or, la liberté n'est point à César,
-elle est à la nature humaine. Le droit d'oppression
-n'est point à César, et le droit de défense est
-à tous les hommes. Les tributs, ils ne sont au
+sait quel avantage elle avait tiré de ces mots;
+<em>Rendez à César ce qui est à César.</em> «Oui, s'écrie
+l'orateur: mais ce qui n'est point à lui, faut-il aussi
+le lui rendre? Or, la liberté n'est point à César,
+elle est à la nature humaine. Le droit d'oppression
+n'est point à César, et le droit de défense est
+à tous les hommes. Les tributs, ils ne sont au
prince que quand les peuples y consentent: les
-rois n'ont droit dans la société qu'à ce que les
-lois leur accordent, et rien n'est à eux que par
-la volonté publique qui est la voix de Dieu.» L'orateur
-accuse d'impiété les faux docteurs qui ont
+rois n'ont droit dans la société qu'à ce que les
+lois leur accordent, et rien n'est à eux que par
+la volonté publique qui est la voix de Dieu.» L'orateur
+accuse d'impiété les faux docteurs qui ont
perverti le sens d'un grand nombre de passages des
-saintes écritures. «Qu'ils ont fait de mal au monde,
-les faux interprètes des divins oracles, quand ils
+saintes écritures. «Qu'ils ont fait de mal au monde,
+les faux interprètes des divins oracles, quand ils
ont voulu, au nom du ciel, faire ramper les peuples
-sous les volontés arbitraires des chefs! Ils
-ont consacré le despotisme; ils ont rendu Dieu
+sous les volontés arbitraires des chefs! Ils
+ont consacré le despotisme; ils ont rendu Dieu
complice des tyrans; c'est le plus grand des
-crimes.» Il combat ces faux docteurs par d'autres
-passages de l'écriture plus convainquans et victorieux.
+crimes.» Il combat ces faux docteurs par d'autres
+passages de l'écriture plus convainquans et victorieux.
<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
-Il établit que la révolution française,
-pour être crue de la philosophie, n'en est pas
-moins ordonnée dans la religion et dans les plans
-de la providence. Il ose rendre à cette philosophie,
-si calomniée jusqu'alors, l'hommage qui
-lui est dû. «Il faut le dire, et très-haut, et jusques
+Il établit que la révolution française,
+pour être crue de la philosophie, n'en est pas
+moins ordonnée dans la religion et dans les plans
+de la providence. Il ose rendre à cette philosophie,
+si calomniée jusqu'alors, l'hommage qui
+lui est dû. «Il faut le dire, et très-haut, et jusques
dans les temples: c'est la philosophie qui
-a ressuscité la nature; c'est elle qui a recréé l'esprit
-humain et redonné un c&oelig;ur à la société.
-L'humanité était morte par la servitude; elle
-s'est ranimée par la pensée. Elle a cherché en
-elle-même, elle y a trouvé la liberté. Philosophes,
-vous avez pensé; nous vous rendons
-grâces. Représentans de la patrie, vous avez
-élevé nos courages; nous vous bénissons. Citoyens
-de Paris, mes généreux frères, vous avez
-levé l'étendard de la liberté; gloire à vous! Et
-vous, intrépides victimes qui vous êtes dévouées
+a ressuscité la nature; c'est elle qui a recréé l'esprit
+humain et redonné un c&oelig;ur à la société.
+L'humanité était morte par la servitude; elle
+s'est ranimée par la pensée. Elle a cherché en
+elle-même, elle y a trouvé la liberté. Philosophes,
+vous avez pensé; nous vous rendons
+grâces. Représentans de la patrie, vous avez
+élevé nos courages; nous vous bénissons. Citoyens
+de Paris, mes généreux frères, vous avez
+levé l'étendard de la liberté; gloire à vous! Et
+vous, intrépides victimes qui vous êtes dévouées
pour le bonheur de la patrie, ah! recueillez
dans les cieux, avec nos larmes de reconnaissance,
-la joie de votre victoire!»</p>
-
-<p>Ce n'est pas le seul endroit du discours où l'orateur,
-enflammé de son enthousiasme pour la
-liberté, paraît porter envie aux victimes qu'il
-célèbre. On voit qu'il serait tenté de dire, comme
-Périclès dans une occasion presque semblable,
-aux veuves et aux enfans des morts: «Je voudrais
-vous consoler, mais je ne puis vous plaindre.»
-Paroles sublimes dont le sentiment était dans
-l'ame du prédicateur français, sans être exprimé
+la joie de votre victoire!»</p>
+
+<p>Ce n'est pas le seul endroit du discours où l'orateur,
+enflammé de son enthousiasme pour la
+liberté, paraît porter envie aux victimes qu'il
+célèbre. On voit qu'il serait tenté de dire, comme
+Périclès dans une occasion presque semblable,
+aux veuves et aux enfans des morts: «Je voudrais
+vous consoler, mais je ne puis vous plaindre.»
+Paroles sublimes dont le sentiment était dans
+l'ame du prédicateur français, sans être exprimé
<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
-par sa bouche. C'est bien à lui qu'on peut appliquer
-plus particulièrement le bel et heureux
-texte de son sermon: <em>vous êtes appelés à la liberté</em>.<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a></p>
+par sa bouche. C'est bien à lui qu'on peut appliquer
+plus particulièrement le bel et heureux
+texte de son sermon: <em>vous êtes appelés à la liberté</em>.<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a></p>
<p>On peut juger de l'effet de ce discours sur un
-auditoire dominé des mêmes passions, du même
-esprit que l'orateur. Une couronne civique, formée
+auditoire dominé des mêmes passions, du même
+esprit que l'orateur. Une couronne civique, formée
sur-le-champ par l'enthousiasme de ses auditeurs,
-couvrit sa tête au milieu des applaudissemens:
-un héraut la porta devant lui jusqu'à
-l'hôtel-de-ville, où il se rendait, entouré de tous
+couvrit sa tête au milieu des applaudissemens:
+un héraut la porta devant lui jusqu'à
+l'hôtel-de-ville, où il se rendait, entouré de tous
les officiers du district, entre deux compagnies
-qui marchaient tambour battant et enseignes déployées.
-Image de la pompe et du cortège qui,
+qui marchaient tambour battant et enseignes déployées.
+Image de la pompe et du cortège qui,
plus d'une fois dans les pays libres et chez les
-anciens peuples, attestaient ou récompensaient le
-triomphe ou le service de l'éloquence.</p>
-
-<p>C'était un moment bien remarquable dans l'histoire
-de nos m&oelig;urs, que celui où la louange
-publique, jusqu'alors réservée parmi nous aux
-rangs, aux noms, aux places ou à la naissance,
-était décernée à des victimes inconnues, à des
+anciens peuples, attestaient ou récompensaient le
+triomphe ou le service de l'éloquence.</p>
+
+<p>C'était un moment bien remarquable dans l'histoire
+de nos m&oelig;urs, que celui où la louange
+publique, jusqu'alors réservée parmi nous aux
+rangs, aux noms, aux places ou à la naissance,
+était décernée à des victimes inconnues, à des
hommes obscurs, dont le plus grand nombre
-était revêtu, dont même il était à peine couvert,
-des livrées de l'indigence; c'était arracher à l'orgueil
-celui de ses priviléges exclusifs auquel il
-était le plus attaché; c'était d'avance mettre le
-peuple en possession de cette égalité décrétée
+était revêtu, dont même il était à peine couvert,
+des livrées de l'indigence; c'était arracher à l'orgueil
+celui de ses priviléges exclusifs auquel il
+était le plus attaché; c'était d'avance mettre le
+peuple en possession de cette égalité décrétée
<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
-bientôt après. Quel triomphe, s'ils eussent osé le
-prévoir, quel triomphe pour les philosophes dont
-les v&oelig;ux l'avaient appelée, dont les écrits la
-préparaient depuis quarante ans! Qu'auraient-ils
-dit de ce changement subit et imprévu? Qu'aurait
+bientôt après. Quel triomphe, s'ils eussent osé le
+prévoir, quel triomphe pour les philosophes dont
+les v&oelig;ux l'avaient appelée, dont les écrits la
+préparaient depuis quarante ans! Qu'auraient-ils
+dit de ce changement subit et imprévu? Qu'aurait
dit Voltaire, lui qui crut affronter le danger
d'un ridicule, et se vit contraint d'employer
-les plus grands ménagemens, quand il osa s'élever
-contre l'usage de ne célébrer après leur
-mort que ceux qui ont été, pendant leur vie,
-donnés en spectacle au monde par leur élévation,
-quand il osa réveiller la cendre de ceux qui ont
-été utiles? C'est ainsi qu'il s'énonce dans l'exorde
-de l'éloge funèbre consacré à la mémoire des <em>officiers</em>
-morts dans la guerre de 1741. C'était alors
+les plus grands ménagemens, quand il osa s'élever
+contre l'usage de ne célébrer après leur
+mort que ceux qui ont été, pendant leur vie,
+donnés en spectacle au monde par leur élévation,
+quand il osa réveiller la cendre de ceux qui ont
+été utiles? C'est ainsi qu'il s'énonce dans l'exorde
+de l'éloge funèbre consacré à la mémoire des <em>officiers</em>
+morts dans la guerre de 1741. C'était alors
une hardiesse de louer des hommes qui n'avaient
-été ni princes, ni maréchaux de France, qui n'avaient
-été que des <em>officiers</em>. Et les <span class="smcap">SOLDATS</span>... Hélas!
-dans cet éloge, ils sont qualifiés de meurtriers
-mercenaires, à qui l'esprit de débauche, de libertinage
+été ni princes, ni maréchaux de France, qui n'avaient
+été que des <em>officiers</em>. Et les <span class="smcap">SOLDATS</span>... Hélas!
+dans cet éloge, ils sont qualifiés de meurtriers
+mercenaires, à qui l'esprit de débauche, de libertinage
et de rapine a fait quitter leurs campagnes,
-qui vont et changent de maîtres, qui s'exposent
-à la mort pour un infâme intérêt. «Tel est, dit
-Voltaire, tel est trop souvent le soldat.» Oui,
-grand homme: mais à qui la faute? vous le saviez
-bien. Vous ajoutez: «Tel n'est point l'<em>officier</em>, idolâtre
+qui vont et changent de maîtres, qui s'exposent
+à la mort pour un infâme intérêt. «Tel est, dit
+Voltaire, tel est trop souvent le soldat.» Oui,
+grand homme: mais à qui la faute? vous le saviez
+bien. Vous ajoutez: «Tel n'est point l'<em>officier</em>, idolâtre
de son honneur et de celui de son souverain,
bravant de sang froid la mort avec toutes les raisons
-d'aimer la vie, quittant gaîment les délices
-de la société, pour des fatigues qui font frémir la
+d'aimer la vie, quittant gaîment les délices
+de la société, pour des fatigues qui font frémir la
<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
-nature. «Et le <span class="smcap">SOLDAT</span>?... La nature ne frémit donc
-pas pour lui? et s'il n'a pas quitté pour les combats
-les délices de la société, mais seulement son
-hameau d'où l'ont chassé sa misère et la tyrannie
-du gouvernement, est-ce une raison pour être
-avili par nous, pour servir de contraste à l'officier,
+nature. «Et le <span class="smcap">SOLDAT</span>?... La nature ne frémit donc
+pas pour lui? et s'il n'a pas quitté pour les combats
+les délices de la société, mais seulement son
+hameau d'où l'ont chassé sa misère et la tyrannie
+du gouvernement, est-ce une raison pour être
+avili par nous, pour servir de contraste à l'officier,
pour rehausser la gloire de ces ducs,
comtes et marquis, les seuls dont on trouve les
-noms dans cet éloge funèbre qui, selon vous,
+noms dans cet éloge funèbre qui, selon vous,
ont tout fait, qui ont teint de leur sang les
champs de Fontenoi, les rivages de l'Escaut et
-de la Meuse, qui ont couru à la mort, non pour
-être payés, mais pour être regardés de leur souverain?
-Etre regardé du souverain est beau sans
-doute: mais être payé quand on vous a tout
-pris, quand on vous a enlevé tous les moyens
-de sustenter une misérable vie, c'est une nécessité
-plus déplorable qu'avilissante. Et puis ces
+de la Meuse, qui ont couru à la mort, non pour
+être payés, mais pour être regardés de leur souverain?
+Etre regardé du souverain est beau sans
+doute: mais être payé quand on vous a tout
+pris, quand on vous a enlevé tous les moyens
+de sustenter une misérable vie, c'est une nécessité
+plus déplorable qu'avilissante. Et puis ces
officiers qui ne servent que pour l'honneur!...
-On a su depuis qu'à cet honneur l'État ajoutait
+On a su depuis qu'à cet honneur l'État ajoutait
plus de quarante-six millions; et quarante-quatre
suffisaient pour la paye de deux cent mille
soldats.</p>
<p>Attendri sur le sort de ses chers officiers, Voltaire
-s'étonne et s'afflige de l'indifférence avec
+s'étonne et s'afflige de l'indifférence avec
laquelle les habitans de Paris apprennent le gain
-d'une bataille achetée par un sang si précieux.&mdash;Ah!
-pourquoi cette indifférence, qu'il taxe
-d'ingratitude? Lui-même savait bien que cette
+d'une bataille achetée par un sang si précieux.&mdash;Ah!
+pourquoi cette indifférence, qu'il taxe
+d'ingratitude? Lui-même savait bien que cette
guerre, fruit des cabales de deux intrigans, des
<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
-deux Belle-Isle, qui font violence à la faiblesse
-d'un vieux ministre et à la jeunesse d'un roi sans
-volonté, ne pouvait intéresser la nation. Quel
-titre avaient à la reconnaissance publique ceux
+deux Belle-Isle, qui font violence à la faiblesse
+d'un vieux ministre et à la jeunesse d'un roi sans
+volonté, ne pouvait intéresser la nation. Quel
+titre avaient à la reconnaissance publique ceux
qui mouraient pour servir une pareille cause?
-Qu'y avait-il dans cette guerre, évidemment injuste,
-qui pût intéresser les Français au sort des
-victimes d'un caprice ministériel? Lui-même
+Qu'y avait-il dans cette guerre, évidemment injuste,
+qui pût intéresser les Français au sort des
+victimes d'un caprice ministériel? Lui-même
voyait dans la capitale des hommes qui formaient
-hautement des v&oelig;ux pour le succès des armes
+hautement des v&oelig;ux pour le succès des armes
de la reine de Hongrie; protestation solennelle
-contre les fautes d'un gouvernement égaré. Ah!
+contre les fautes d'un gouvernement égaré. Ah!
le peuple n'est point ingrat; et sa froideur sur de
-certains services qu'on prétend quelquefois lui
-avoir rendus, naît pour l'ordinaire d'un sentiment
-peu développé, mais juste, qui lui apprend qu'on
-ne l'a pas en effet servi. A-t-il été froid sur le sort
+certains services qu'on prétend quelquefois lui
+avoir rendus, naît pour l'ordinaire d'un sentiment
+peu développé, mais juste, qui lui apprend qu'on
+ne l'a pas en effet servi. A-t-il été froid sur le sort
des vainqueurs de la Bastille et dans le triomphe de
-l'orateur qui les a célébrés? A-t-il été froid et indifférent,
-dans tout le cours de la révolution, pour
-ceux qui se sont montrés constamment ses amis?
-Et s'il s'est détaché enfin de quelques idoles qu'il
-avait trop légèrement affectionnées, combien de
-temps n'a-t-il pas fallu pour le détromper, pour
-dissiper une illusion chérie et renverser l'autel
-sapé par ceux même auxquels il l'avait imprudemment
-érigé!</p>
-
-<p>Les honneurs rendus dans un district à la mémoire
-des citoyens tués à la Bastille, se renouvelèrent
-dans un grand nombre d'églises de la
+l'orateur qui les a célébrés? A-t-il été froid et indifférent,
+dans tout le cours de la révolution, pour
+ceux qui se sont montrés constamment ses amis?
+Et s'il s'est détaché enfin de quelques idoles qu'il
+avait trop légèrement affectionnées, combien de
+temps n'a-t-il pas fallu pour le détromper, pour
+dissiper une illusion chérie et renverser l'autel
+sapé par ceux même auxquels il l'avait imprudemment
+érigé!</p>
+
+<p>Les honneurs rendus dans un district à la mémoire
+des citoyens tués à la Bastille, se renouvelèrent
+dans un grand nombre d'églises de la
<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
-capitale; et par-tout ils excitèrent le même enthousiasme.
-Ils élevèrent l'âme du peuple, ils
-entretinrent et échauffèrent le patriotisme, le
-marquèrent du sceau de la religion. La chaire devint
-en même temps une espèce de tribune où
+capitale; et par-tout ils excitèrent le même enthousiasme.
+Ils élevèrent l'âme du peuple, ils
+entretinrent et échauffèrent le patriotisme, le
+marquèrent du sceau de la religion. La chaire devint
+en même temps une espèce de tribune où
l'on parla au peuple de ses droits en lui parlant
-de ses devoirs. Des prédicateurs éloquens se portèrent
-eux-mêmes les délateurs de tous les abus
-du sacerdoce. Ils rendirent, comme l'abbé Fauchet,
-hommage à la philosophie, qui la première
-avait attaqué les abus, et qui peut-être n'avait
-attaqué la religion que parce que le clergé s'efforçait
+de ses devoirs. Des prédicateurs éloquens se portèrent
+eux-mêmes les délateurs de tous les abus
+du sacerdoce. Ils rendirent, comme l'abbé Fauchet,
+hommage à la philosophie, qui la première
+avait attaqué les abus, et qui peut-être n'avait
+attaqué la religion que parce que le clergé s'efforçait
d'identifier la religion avec ces abus scandaleux.
-On prédisait, on annonçait qu'elle allait
-renaître triomphante et plus pure; et c'était un
-des bienfaits de la révolution. Les principes qui
-l'avaient préparée étaient consacrés dans l'Évangile
-par les maximes d'égalité et de fraternité que
-l'opinion publique appelait à devenir la base de
-la constitution dont allait s'occuper l'assemblée
-nationale. Cette égalité, cette fraternité, recommandées
-si fréquemment dans l'Évangile, étaient
-le principal caractère du christianisme primitif;
-et la révolution nous y ramenait. Telles étaient
-les maximes débitées alors dans les chaires par les
-prêtres, dont plusieurs sont restés fidèles à leurs
+On prédisait, on annonçait qu'elle allait
+renaître triomphante et plus pure; et c'était un
+des bienfaits de la révolution. Les principes qui
+l'avaient préparée étaient consacrés dans l'Évangile
+par les maximes d'égalité et de fraternité que
+l'opinion publique appelait à devenir la base de
+la constitution dont allait s'occuper l'assemblée
+nationale. Cette égalité, cette fraternité, recommandées
+si fréquemment dans l'Évangile, étaient
+le principal caractère du christianisme primitif;
+et la révolution nous y ramenait. Telles étaient
+les maximes débitées alors dans les chaires par les
+prêtres, dont plusieurs sont restés fidèles à leurs
principes, tandis que d'autres, qui d'abord les
-avaient prêchées, les ont ensuite combattues par
-d'autres textes de l'écriture, après que les représentans
-du peuple ont eu déclaré biens nationaux
+avaient prêchées, les ont ensuite combattues par
+d'autres textes de l'écriture, après que les représentans
+du peuple ont eu déclaré biens nationaux
<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
-les biens de l'église, c'est-à-dire du clergé; car
-dès long-temps le clergé se croyait l'église, comme
+les biens de l'église, c'est-à-dire du clergé; car
+dès long-temps le clergé se croyait l'église, comme
la noblesse se croyait la nation.</p>
-<h3>VINGT-TROISIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>VINGT-TROISIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Émeute populaire à l'occasion du transport d'un bateau de poudre.
+<p class="centerh">Émeute populaire à l'occasion du transport d'un bateau de poudre.
Danger du marquis de la Salle.</p>
-<p>La révolution n'est l'ouvrage d'aucun homme,
+<p>La révolution n'est l'ouvrage d'aucun homme,
d'aucune classe d'hommes; elle est l'&oelig;uvre de la
-nation entière. C'est ce que disait Mirabeau, en châtiant
-la vanité de quelques-uns de ses adversaires,
-qui osaient se croire les auteurs d'une révolution
-dont ils n'avaient été que les instrumens, et pour
+nation entière. C'est ce que disait Mirabeau, en châtiant
+la vanité de quelques-uns de ses adversaires,
+qui osaient se croire les auteurs d'une révolution
+dont ils n'avaient été que les instrumens, et pour
la plupart les instrumens aveugles. Le peuple seul
-l'avait commencée, le peuple la soutenait, et devait
+l'avait commencée, le peuple la soutenait, et devait
seul la finir. Un heureux instinct semblait le
-rappeler sans cesse au sentiment de cette vérité.
-Il semblait se dire: «Je suis en guerre avec tous
-ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner,
-même avec ceux que je viens de choisir
-moi-même. Je dois me défier d'eux, parce que je
-me suis vu forcé encore de les choisir dans les
-classes intéressées à me tromper. Je surveillerai
-tout, et je ne m'en rapporterai qu'à moi.»</p>
-
-<p>C'est surtout à l'égard des armes et des munitions
+rappeler sans cesse au sentiment de cette vérité.
+Il semblait se dire: «Je suis en guerre avec tous
+ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner,
+même avec ceux que je viens de choisir
+moi-même. Je dois me défier d'eux, parce que je
+me suis vu forcé encore de les choisir dans les
+classes intéressées à me tromper. Je surveillerai
+tout, et je ne m'en rapporterai qu'à moi.»</p>
+
+<p>C'est surtout à l'égard des armes et des munitions
<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
-que le peuple manifestait sa défiance et son
-inquiétude: l'expérience a montré depuis combien
-elles étaient fondées. De pareilles dispositions,
-nécessaires, inévitables, et sans lesquelles
-la révolution eût échoué, devaient sauver la
-France; mais elles devaient aussi occasionner passagèrement
-les plus grands désordres. Elles donnèrent
-lieu à des méprises fâcheuses, à des catastrophes
-funestes. Peu s'en fallut que la scène qui
-fait le sujet de ce tableau n'augmentât le nombre
-de ces victimes malheureuses, et ne privât la patrie
+que le peuple manifestait sa défiance et son
+inquiétude: l'expérience a montré depuis combien
+elles étaient fondées. De pareilles dispositions,
+nécessaires, inévitables, et sans lesquelles
+la révolution eût échoué, devaient sauver la
+France; mais elles devaient aussi occasionner passagèrement
+les plus grands désordres. Elles donnèrent
+lieu à des méprises fâcheuses, à des catastrophes
+funestes. Peu s'en fallut que la scène qui
+fait le sujet de ce tableau n'augmentât le nombre
+de ces victimes malheureuses, et ne privât la patrie
d'un citoyen respectable qui l'avait servie
-avec zèle.</p>
-
-<p>Paris était dans la joie depuis vingt-quatre
-heures, et jamais chez aucun peuple l'allégresse
-publique n'avait eu une cause aussi mémorable:
-c'était l'abolition de la servitude féodale, prononcée
-par un décret; c'était la destruction de tous
-les priviléges sous lesquels la France gémissait
-depuis tant de siècles; enfin, c'était cette fameuse
-nuit, appelée depuis la <em>nuit des sacrifices</em>. Le
+avec zèle.</p>
+
+<p>Paris était dans la joie depuis vingt-quatre
+heures, et jamais chez aucun peuple l'allégresse
+publique n'avait eu une cause aussi mémorable:
+c'était l'abolition de la servitude féodale, prononcée
+par un décret; c'était la destruction de tous
+les priviléges sous lesquels la France gémissait
+depuis tant de siècles; enfin, c'était cette fameuse
+nuit, appelée depuis la <em>nuit des sacrifices</em>. Le
peuple, au milieu de cette juste ivresse, ne veillait
-pas moins à tout; et ces nouveaux succès ne
+pas moins à tout; et ces nouveaux succès ne
le rassuraient pas. Quelques citoyens voient passer
un bateau au port Saint-Paul: ils s'informent
-de sa cargaison. On leur répond que c'étaient des
-poudres et des munitions, qui venaient d'être tirées
-de l'arsenal, et dont la destination était pour
+de sa cargaison. On leur répond que c'étaient des
+poudres et des munitions, qui venaient d'être tirées
+de l'arsenal, et dont la destination était pour
Essone. On s'alarme; le peuple se rassemble, le
-tumulte s'accroît, les esprits s'échauffent. On
+tumulte s'accroît, les esprits s'échauffent. On
<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
-mande ceux à qui la garde des munitions de l'arsenal
-est confiée. Ils montrent leur ordre, et cet
-ordre est signé <em>de la Salle</em> pour le marquis de la
-Fayette. Aussitôt M. de la Salle est un traître. On
-court en foule à la Grève, on demande sa tête;
-on prépare le fatal réverbère. Heureusement M. de
-la Salle n'était point à l'hôtel-de-ville. Il s'y rendait
-dans sa voiture, lorsque, retardé dans sa
+mande ceux à qui la garde des munitions de l'arsenal
+est confiée. Ils montrent leur ordre, et cet
+ordre est signé <em>de la Salle</em> pour le marquis de la
+Fayette. Aussitôt M. de la Salle est un traître. On
+court en foule à la Grève, on demande sa tête;
+on prépare le fatal réverbère. Heureusement M. de
+la Salle n'était point à l'hôtel-de-ville. Il s'y rendait
+dans sa voiture, lorsque, retardé dans sa
route par la multitude qui remplissait la rue, il
-demande quel était le sujet de ce tumulte. On lui
-dit, sans le connaître, qu'on en veut à un traître,
+demande quel était le sujet de ce tumulte. On lui
+dit, sans le connaître, qu'on en veut à un traître,
au marquis de la Salle. Il dissimule sa surprise et
sa crainte, descend de sa voiture et va chercher
un asile chez un ami.</p>
<p>Cependant le peuple parcourt tous les appartemens
-de l'hôtel-de-ville, enfonce toutes les portes,
+de l'hôtel-de-ville, enfonce toutes les portes,
visite les coins les plus obscurs, et cherche
-même sous la cloche de l'horloge. En vain leur
+même sous la cloche de l'horloge. En vain leur
attestait-on l'innocence de M. de la Salle; en vain
leur expliquait-on cet ordre et la cause de cet
-ordre, que cette poudre était d'une qualité inférieure,
-qu'on l'échangeait contre une poudre
-d'une meilleure espèce attendue d'Essone, que
-cette mauvaise qualité de poudre, appelée <em>poudre
-de traite</em>......<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> <em>Poudre de traître</em>, s'écrient quelques
-forcenés; et cette cruelle plaisanterie, en circulant,
+ordre, que cette poudre était d'une qualité inférieure,
+qu'on l'échangeait contre une poudre
+d'une meilleure espèce attendue d'Essone, que
+cette mauvaise qualité de poudre, appelée <em>poudre
+de traite</em>......<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> <em>Poudre de traître</em>, s'écrient quelques
+forcenés; et cette cruelle plaisanterie, en circulant,
<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
augmentait encore la fureur de la multitude.</p>
-<p>Le général la Fayette, qui avait été appelé pour
-expliquer l'ordre donné en son nom par M. le
-marquis de la Salle, et qui n'avait pas donné cet
-ordre, se trouva justifié; mais il augmentait le péril
-de son lieutenant. Il s'en tira avec habileté. Il
+<p>Le général la Fayette, qui avait été appelé pour
+expliquer l'ordre donné en son nom par M. le
+marquis de la Salle, et qui n'avait pas donné cet
+ordre, se trouva justifié; mais il augmentait le péril
+de son lieutenant. Il s'en tira avec habileté. Il
parut entrer dans le ressentiment du peuple, fit
-chercher l'accusé, gagna du temps, donna différens
+chercher l'accusé, gagna du temps, donna différens
ordres et attendait le retour de ceux qu'il en
-avait chargés. La nuit avançait, dit M. Dussault,
-témoin oculaire de cette scène, et les esprits n'en
-étaient pas moins agités dans notre salle. On y
-voulait du sang. Les cris de la Grève augmentaient
-la terreur parmi nous; et déjà les imaginations
-ardentes de quelques-uns de nos collègues se représentaient
+avait chargés. La nuit avançait, dit M. Dussault,
+témoin oculaire de cette scène, et les esprits n'en
+étaient pas moins agités dans notre salle. On y
+voulait du sang. Les cris de la Grève augmentaient
+la terreur parmi nous; et déjà les imaginations
+ardentes de quelques-uns de nos collègues se représentaient
les ombres sanglantes des Foulon
et des Berthier errantes dans notre salle.</p>
-<p>En cet instant, un sergent vint parler à l'oreille
-de M. la Fayette. «C'en est assez, dit le général.
-Mes amis, ajoute-t-il, vous êtes fatigués, et je n'en
+<p>En cet instant, un sergent vint parler à l'oreille
+de M. la Fayette. «C'en est assez, dit le général.
+Mes amis, ajoute-t-il, vous êtes fatigués, et je n'en
puis plus; croyez-moi, allons nous coucher tranquillement.
-Au reste sachez que la Grève est libre
+Au reste sachez que la Grève est libre
maintenant. Je vous jure que Paris ne fut jamais
plus tranquille; allons, que l'on se retire en bonnes
-gens.»</p>
+gens.»</p>
-<p>A ces mots plusieurs s'élancent vers les fenêtres:
-ils regardent, et sont consternés de ce qu'ils
-voient, l'ordre rétabli à leur insu. Au lieu de ceux
+<p>A ces mots plusieurs s'élancent vers les fenêtres:
+ils regardent, et sont consternés de ce qu'ils
+voient, l'ordre rétabli à leur insu. Au lieu de ceux
qui les appuyaient, qui les excitaient, ils ne voient
<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
-plus que de nombreux détachemens arrivés de
-différens districts, des casernes des gardes-françaises
-et de celles des gardes-suisses. «Tout à l'heure
+plus que de nombreux détachemens arrivés de
+différens districts, des casernes des gardes-françaises
+et de celles des gardes-suisses. «Tout à l'heure
ils nous investissaient, et ce sont eux qui se
trouvent investis: comment cela s'est-il donc fait,
-disaient-ils?» Et ils en furent confondus.</p>
+disaient-ils?» Et ils en furent confondus.</p>
-<p>M. de la Fayette reprend la parole; et après
-leur avoir parlé comme à de bons amis, ils défilèrent
-tous en applaudissant et le comblant de bénédictions.</p>
+<p>M. de la Fayette reprend la parole; et après
+leur avoir parlé comme à de bons amis, ils défilèrent
+tous en applaudissant et le comblant de bénédictions.</p>
<p>La conduite que tint en cette occasion la Fayette
augmenta beaucoup la confiance que l'on avait
-en lui, et accrut considérablement son influence
-sur le peuple. C'était alors un bonheur; et les
-maux de l'anarchie eussent été trop intolérables,
+en lui, et accrut considérablement son influence
+sur le peuple. C'était alors un bonheur; et les
+maux de l'anarchie eussent été trop intolérables,
sans la sorte d'empire qu'il obtint sur la multitude.
-Il avait été réservé à ce jeune homme de
-servir en Amérique la liberté qu'il n'aimait pas,
-et de rapporter en France une réputation assez
-peu méritée, qui le mit, quelques années après,
-à la tête de la garde nationale parisienne. Tel
-était l'éclat de cette réputation, que, dans la concurrence
+Il avait été réservé à ce jeune homme de
+servir en Amérique la liberté qu'il n'aimait pas,
+et de rapporter en France une réputation assez
+peu méritée, qui le mit, quelques années après,
+à la tête de la garde nationale parisienne. Tel
+était l'éclat de cette réputation, que, dans la concurrence
pour cette place, son nom seul avait
-écarté celui d'un vieux militaire, connu par d'anciens
+écarté celui d'un vieux militaire, connu par d'anciens
services, et, ce qui est plus remarquable,
-par des services tout récens rendus à la révolution.
-M. de la Salle se crut honoré de servir sous les
+par des services tout récens rendus à la révolution.
+M. de la Salle se crut honoré de servir sous les
ordres de la Fayette, qui, pour accepter cette
place, avait attendu ceux de la cour, ou du moins
sa permission. Ainsi, aux suffrages des amis de
<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
-la liberté qui voulaient pour chef militaire un
-homme d'un nom célèbre, il avait réuni ceux de
-la minorité de la noblesse, flattée de voir un
-homme de sa classe à la tête de la force armée,
+la liberté qui voulaient pour chef militaire un
+homme d'un nom célèbre, il avait réuni ceux de
+la minorité de la noblesse, flattée de voir un
+homme de sa classe à la tête de la force armée,
enfin ceux des ministres et des courtisans, qui
-supposent que l'amour de la liberté dans un noble
+supposent que l'amour de la liberté dans un noble
n'est pas une passion dominante et indomtable.
-Le temps a prouvé qu'ils ne se trompaient pas.
+Le temps a prouvé qu'ils ne se trompaient pas.
Ce la Fayette, que nous venons de voir applaudi,
-béni par le peuple en 1789, aujourd'hui, en 1792...
-O abyme du c&oelig;ur humain! ô contraste révoltant!
-le héros prétendu de la liberté, dès long-temps
-traître envers elle, vendu en secret à des
-rois, même en les offensant, forgeait ses propres
-chaînes en croyant préparer celles du peuple!
-L'élève de Washington, qui, deux ans auparavant,
-avait envoyé à son maître les clefs d'une
-bastille française, se voit par une suite de ses trahisons
-dévoilées, conduit honteusement dans une
+béni par le peuple en 1789, aujourd'hui, en 1792...
+O abyme du c&oelig;ur humain! ô contraste révoltant!
+le héros prétendu de la liberté, dès long-temps
+traître envers elle, vendu en secret à des
+rois, même en les offensant, forgeait ses propres
+chaînes en croyant préparer celles du peuple!
+L'élève de Washington, qui, deux ans auparavant,
+avait envoyé à son maître les clefs d'une
+bastille française, se voit par une suite de ses trahisons
+dévoilées, conduit honteusement dans une
bastille prussienne, vil jouet des rois dont il pouvait
-être la terreur! Méprisable et insensé mortel,
-né pour faire voir que la gloire a ses caprices
+être la terreur! Méprisable et insensé mortel,
+né pour faire voir que la gloire a ses caprices
ainsi que la fortune, qu'elle peut quelquefois
-n'être qu'un présent du hasard, et tomber, comme
-tout autre lot, entre les mains d'un être nul, sans
-talens et sans caractère! Que pensent, que disent
-maintenant les Américains, en apprenant les crimes
-et même les bassesses de la Fayette, eux qui
+n'être qu'un présent du hasard, et tomber, comme
+tout autre lot, entre les mains d'un être nul, sans
+talens et sans caractère! Que pensent, que disent
+maintenant les Américains, en apprenant les crimes
+et même les bassesses de la Fayette, eux qui
partout, sous leurs yeux, sous leurs pas, retrouvent
des monumens de sa gloire? Des bourgs, des
<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
-villes, des contrées entières portent son nom et
-s'en croient honorées! Le garderont-elles, ce nom
-aujourd'hui méprisé en Europe?... O Washington,
-prends pitié de ton élève; épargne-lui la perpétuité
-de cette gloire mensongère, qui n'est plus
+villes, des contrées entières portent son nom et
+s'en croient honorées! Le garderont-elles, ce nom
+aujourd'hui méprisé en Europe?... O Washington,
+prends pitié de ton élève; épargne-lui la perpétuité
+de cette gloire mensongère, qui n'est plus
pour lui qu'un outrage et le garant de son immortel
-déshonneur.</p>
+déshonneur.</p>
-<h3>VINGT-QUATRIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>VINGT-QUATRIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Canons enlevés de différens châteaux et transportés à Paris. État
-de la capitale. Effets de l'abolition subite des droits féodaux.</p>
+<p class="centerh">Canons enlevés de différens châteaux et transportés à Paris. État
+de la capitale. Effets de l'abolition subite des droits féodaux.</p>
-<p>Nous avons, dès le commencement de cet ouvrage,
-présenté la révolution sous l'aspect d'une
-guerre sans trève, d'un combat à mort entre des
-maîtres et des esclaves. C'est en effet à quoi se
-réduisait cette grande question. Mais, par malheur,
-ces maîtres et ces esclaves étaient confondus
-sous le nom générique de Français; et voilà
+<p>Nous avons, dès le commencement de cet ouvrage,
+présenté la révolution sous l'aspect d'une
+guerre sans trève, d'un combat à mort entre des
+maîtres et des esclaves. C'est en effet à quoi se
+réduisait cette grande question. Mais, par malheur,
+ces maîtres et ces esclaves étaient confondus
+sous le nom générique de Français; et voilà
ce qui faisait illusion au peuple. De plus, il
-voyait dans les différentes classes de ses oppresseurs
+voyait dans les différentes classes de ses oppresseurs
un grand nombre d'hommes ennemis du
-gouvernement; et dès lors le peuple était porté
-à les croire ses amis.</p>
+gouvernement; et dès lors le peuple était porté
+à les croire ses amis.</p>
-<p>Parmi ces prétendus amis, les uns, convaincus
-de la nécessité d'un grand nombre de réformes
+<p>Parmi ces prétendus amis, les uns, convaincus
+de la nécessité d'un grand nombre de réformes
<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
-plutôt que d'une révolution complète, voulaient,
-pour la nation, une certaine mesure de liberté
-dont ils espéraient se rendre les arbitres: d'autres,
-redoutant les violences de la cour, que dès
-le commencement de la révolution ils avaient
-outragée, voulaient une constitution ferme et
-stable qui les mît à l'abri de ses vengeances; mais
-en désirant cette constitution, plus pour leur sûreté
-personnelle et pour le succès de leur ambition
-que par amour pour la liberté, ils comptaient
-sur la dépravation des m&oelig;urs publiques, qui
-corrompant la liberté dans sa source, la rendrait
+plutôt que d'une révolution complète, voulaient,
+pour la nation, une certaine mesure de liberté
+dont ils espéraient se rendre les arbitres: d'autres,
+redoutant les violences de la cour, que dès
+le commencement de la révolution ils avaient
+outragée, voulaient une constitution ferme et
+stable qui les mît à l'abri de ses vengeances; mais
+en désirant cette constitution, plus pour leur sûreté
+personnelle et pour le succès de leur ambition
+que par amour pour la liberté, ils comptaient
+sur la dépravation des m&oelig;urs publiques, qui
+corrompant la liberté dans sa source, la rendrait
illusoire en retenant le peuple dans une abjection
-servile à l'égard des grands propriétaires, c'est-à-dire
-en général, des nobles. Le mépris pour le
-peuple, maladie incurable de la noblesse française,
+servile à l'égard des grands propriétaires, c'est-à-dire
+en général, des nobles. Le mépris pour le
+peuple, maladie incurable de la noblesse française,
ne lui permettait pas d'admettre, comme
-praticable en France, une liberté fondée sur la
-seule base vraiment immuable, l'égalité absolue
+praticable en France, une liberté fondée sur la
+seule base vraiment immuable, l'égalité absolue
des citoyens.</p>
-<p>Telles étaient, à l'ouverture des états-généraux
-et au commencement de l'assemblée nationale,
+<p>Telles étaient, à l'ouverture des états-généraux
+et au commencement de l'assemblée nationale,
les dispositions de ceux qui se portaient pour amis
-du peuple, connus alors sous le nom de minorité
-de la noblesse. Mais après la prise de la Bastille,
-après la chûte subite du despotisme et la fuite de
+du peuple, connus alors sous le nom de minorité
+de la noblesse. Mais après la prise de la Bastille,
+après la chûte subite du despotisme et la fuite de
ses agens, lorsque l'anarchie eut ouvert un libre
-cours à la licence, au brigandage, à l'incendie des
-châteaux, tous les nobles, de quelque parti qu'ils
-fussent, saisis d'une égale terreur, sentirent également
+cours à la licence, au brigandage, à l'incendie des
+châteaux, tous les nobles, de quelque parti qu'ils
+fussent, saisis d'une égale terreur, sentirent également
<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
-la nécessité de désarmer la vengeance d'un
-peuple échappé tout-à-coup de ses chaînes. Il fallait
-chercher à le calmer, à l'adoucir. Sans doute ce
-n'est point calomnier la chevalerie française, ni
-même le c&oelig;ur humain, de penser que ce sentiment
-d'une crainte commune, d'un intérêt commun,
-ait préparé et en quelque sorte commandé
-l'abolition soudaine des droits féodaux, la renonciation
-à des privileges odieux, l'égale répartition
-des impôts proportionnelle aux revenus, enfin
-tous ces actes d'équité, qu'on a déshonorés, disait
+la nécessité de désarmer la vengeance d'un
+peuple échappé tout-à-coup de ses chaînes. Il fallait
+chercher à le calmer, à l'adoucir. Sans doute ce
+n'est point calomnier la chevalerie française, ni
+même le c&oelig;ur humain, de penser que ce sentiment
+d'une crainte commune, d'un intérêt commun,
+ait préparé et en quelque sorte commandé
+l'abolition soudaine des droits féodaux, la renonciation
+à des privileges odieux, l'égale répartition
+des impôts proportionnelle aux revenus, enfin
+tous ces actes d'équité, qu'on a déshonorés, disait
Mirabeau, en les appelant des sacrifices. Quels
-que soient les noms qu'ils méritent, ils furent d'abord
-acceptés comme tels dans la capitale: ils excitèrent
+que soient les noms qu'ils méritent, ils furent d'abord
+acceptés comme tels dans la capitale: ils excitèrent
une reconnaissance, une admiration universelle,
-un enthousiasme égal à celui qui avait
-saisi l'assemblée nationale dans la séance de cette
-nuit mémorable du 5 août. La joie remplissait tous
+un enthousiasme égal à celui qui avait
+saisi l'assemblée nationale dans la séance de cette
+nuit mémorable du 5 août. La joie remplissait tous
les c&oelig;urs, brillait dans tous les yeux. Les citoyens
-s'abordaient, se félicitaient, s'embrassaient sans se
-connaître: on eût dit, en voyant cet échange de
-sentimens affectueux, que la suite de la révolution
-ne pouvait plus désormais amener ni périls ni
-malheurs. Mais bientôt cette première effervescence
-se dissipa, et on s'apperçut que la nature des
-choses n'était pas changée. Le peuple conçut que, si
-l'assemblée venait de renverser le colosse féodal,
-il n'était pas brisé; et il se chargea de ce soin. La
-secousse que les nouveaux décrets venaient de
-donner à la France, pour être salutaire, n'en était
+s'abordaient, se félicitaient, s'embrassaient sans se
+connaître: on eût dit, en voyant cet échange de
+sentimens affectueux, que la suite de la révolution
+ne pouvait plus désormais amener ni périls ni
+malheurs. Mais bientôt cette première effervescence
+se dissipa, et on s'apperçut que la nature des
+choses n'était pas changée. Le peuple conçut que, si
+l'assemblée venait de renverser le colosse féodal,
+il n'était pas brisé; et il se chargea de ce soin. La
+secousse que les nouveaux décrets venaient de
+donner à la France, pour être salutaire, n'en était
<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
pas moins violente, et dans peu de jours elle se
-communiqua jusqu'aux extrémités de l'empire.
-Presque partout elle fut terrible. Les haines particulières,
-irritées encore par les dissentimens politiques,
-se portèrent à des excès difficiles à imaginer;
+communiqua jusqu'aux extrémités de l'empire.
+Presque partout elle fut terrible. Les haines particulières,
+irritées encore par les dissentimens politiques,
+se portèrent à des excès difficiles à imaginer;
et l'histoire, un jour pourvue de preuves
-suffisantes refusées aux contemporains, flétrira
-des noms connus, en révélant le secret de certains
-crimes qui d'abord n'ont dû être imputés qu'à des
-hasards malheureux ou à des brigands vulgaires.</p>
+suffisantes refusées aux contemporains, flétrira
+des noms connus, en révélant le secret de certains
+crimes qui d'abord n'ont dû être imputés qu'à des
+hasards malheureux ou à des brigands vulgaires.</p>
<p>L'abolition des droits exclusifs de chasse mit le
-fusil à la main d'un million de paysans; et de ce
-qu'on n'avait plus le droit de les faire dévorer par
+fusil à la main d'un million de paysans; et de ce
+qu'on n'avait plus le droit de les faire dévorer par
le gibier, ils en conclurent qu'ils avaient le droit
de le poursuivre sur les terres d'autrui. Ce fut un
-des fléaux des environs de la capitale: il s'y commit
-les plus grands désordres, les paysans cherchant
-moins encore à se délivrer des animaux qu'à châtier
+des fléaux des environs de la capitale: il s'y commit
+les plus grands désordres, les paysans cherchant
+moins encore à se délivrer des animaux qu'à châtier
la tyrannie de leurs seigneurs. On remarqua
dans ce temps un trait de la justice populaire, dans
-les égards qu'on eut pour les chasses de M. d'Orléans,
-distingué, dès le commencement de la révolution,
-par le zèle qu'il montra pour la favoriser,
-par son amour pour la liberté, et même
-pour l'égalité, qui substituée à son nom patronimique,
+les égards qu'on eut pour les chasses de M. d'Orléans,
+distingué, dès le commencement de la révolution,
+par le zèle qu'il montra pour la favoriser,
+par son amour pour la liberté, et même
+pour l'égalité, qui substituée à son nom patronimique,
a fini par devenir son nom.<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a></p>
-<p>Cette succession rapide d'évènements journaliers,
+<p>Cette succession rapide d'évènements journaliers,
la plupart affligeans, cette circulation
<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
non moins prompte de nouvelles vraies ou fausses
-d'un bout de l'empire à l'autre, accroissait partout
-la fermentation; mais c'est à Paris que cet
-effet était le plus sensible. L'ardeur et l'activité du
-peuple pour saisir partout des armes était presque
-aussi vive que lorsqu'il avait à repousser les
-satellites qui assiégeaient Paris: c'était surtout les
-canons qu'il désirait le plus passionnément de posséder;
+d'un bout de l'empire à l'autre, accroissait partout
+la fermentation; mais c'est à Paris que cet
+effet était le plus sensible. L'ardeur et l'activité du
+peuple pour saisir partout des armes était presque
+aussi vive que lorsqu'il avait à repousser les
+satellites qui assiégeaient Paris: c'était surtout les
+canons qu'il désirait le plus passionnément de posséder;
c'est la meilleure des armes et la meilleure
des raisons; c'est la raison des rois, et il voulait
en faire la sienne. Quand il avait fait quelques
-nouvelles conquêtes en ce genre, il les défendait
-même contre ses chefs, même contre la Fayette,
+nouvelles conquêtes en ce genre, il les défendait
+même contre ses chefs, même contre la Fayette,
qui se rendit suspect en voulant que les districts
-de Paris lui remissent leurs canons, sous prétexte
+de Paris lui remissent leurs canons, sous prétexte
de les rendre plus utiles et de former un parc
-d'artillerie. Il s'était passé peu de jours, depuis
-la révolution, que le peuple n'eût formé quelque
-entreprise, fait des voyages dont le but était la
-prise de quelques canons. Choisy-le-Roi fut dépouillé
+d'artillerie. Il s'était passé peu de jours, depuis
+la révolution, que le peuple n'eût formé quelque
+entreprise, fait des voyages dont le but était la
+prise de quelques canons. Choisy-le-Roi fut dépouillé
des siens, quoique le roi, depuis sa visite
-à l'hôtel-de-ville, fût censé avoir fait la paix avec
-Paris. Ceux de Chantilli étaient de bonne prise, le
-possesseur de ce château étant alors en guerre ouverte
-avec les Parisiens, en attendant qu'il y fût
-avec tous les Français. L'Isle-Adam, maison de
-M. de Conti, en possédait dix-sept: on les enleva,
-tandis que ce prince (il l'était encore) fugitif,
-poursuivi, ayant erré plus de soixante heures,
+à l'hôtel-de-ville, fût censé avoir fait la paix avec
+Paris. Ceux de Chantilli étaient de bonne prise, le
+possesseur de ce château étant alors en guerre ouverte
+avec les Parisiens, en attendant qu'il y fût
+avec tous les Français. L'Isle-Adam, maison de
+M. de Conti, en possédait dix-sept: on les enleva,
+tandis que ce prince (il l'était encore) fugitif,
+poursuivi, ayant erré plus de soixante heures,
dans les bois, se sauvait avec peine du royaume,
<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
-où il rentra quelques mois après, devenu simple
-citoyen, presque aimé du peuple, qui, depuis
-son retour, lui a pardonné ses anciennes vexations
-de chasseur et ses vieux péchés de prince.
-Le château de Broglie paya aussi en canons son
-contingent à l'artillerie parisienne: c'était une
+où il rentra quelques mois après, devenu simple
+citoyen, presque aimé du peuple, qui, depuis
+son retour, lui a pardonné ses anciennes vexations
+de chasseur et ses vieux péchés de prince.
+Le château de Broglie paya aussi en canons son
+contingent à l'artillerie parisienne: c'était une
bien petite expiation du crime de celui qui avait
-commandé l'armée contre Paris; ce n'était même
-qu'un léger dédommagement du tort qu'il venait
-de faire encore plus récemment à la révolution,
+commandé l'armée contre Paris; ce n'était même
+qu'un léger dédommagement du tort qu'il venait
+de faire encore plus récemment à la révolution,
en faisant enlever de Thionville des fusils, des
-armes et des munitions de toute espèce, dont il
-disposa d'une manière peu favorable à la liberté.
-Limours, château de madame de Brionne, fournit
-de même quelques pièces d'artillerie: ce
-n'était pas trop pour la mère de M. de Lambesc.
-Enfin des détachemens de l'armée parisienne visitèrent
-plusieurs châteaux, appartenans non plus
-à des princes, à des maréchaux de France, à des
-lieutenans-généraux, mais à des financiers, à des
-millionnaires qui les avaient légalement conquis
+armes et des munitions de toute espèce, dont il
+disposa d'une manière peu favorable à la liberté.
+Limours, château de madame de Brionne, fournit
+de même quelques pièces d'artillerie: ce
+n'était pas trop pour la mère de M. de Lambesc.
+Enfin des détachemens de l'armée parisienne visitèrent
+plusieurs châteaux, appartenans non plus
+à des princes, à des maréchaux de France, à des
+lieutenans-généraux, mais à des financiers, à des
+millionnaires qui les avaient légalement conquis
sur les descendans de ces guerriers, et qui, par
-une vanité assez mal entendue, y avaient laissé
+une vanité assez mal entendue, y avaient laissé
des canons pris dans les batailles par leurs illustres
devanciers.</p>
-<p>La Fayette était obligé de donner des ordres pour
-ces différentes expéditions, qui étaient supposées
+<p>La Fayette était obligé de donner des ordres pour
+ces différentes expéditions, qui étaient supposées
lui plaire, le peuple n'ayant point encore de justes
-sujets de défiance contre un homme qui, l'un des
-premiers, avait apporté des États-Unis cette
+sujets de défiance contre un homme qui, l'un des
+premiers, avait apporté des États-Unis cette
<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
-phrase triviale en Amérique, mais neuve alors
+phrase triviale en Amérique, mais neuve alors
chez nous, que l'<em>insurrection est le plus saint des
-devoirs</em>. On a vu de quel usage ont été depuis
+devoirs</em>. On a vu de quel usage ont été depuis
tous ces canons, lorsqu'il s'est agi d'envoyer des
-détachemens à de grandes distances pour faire
-cesser les désordres excités par les aristocrates;
-désordres qui eussent en effet été très-dangereux,
-s'il n'y eût eu pour les réprimer que des canons
-ministériels et non pas des canons populaires.
-Nous remarquerons à ce sujet ce qui a été observé
+détachemens à de grandes distances pour faire
+cesser les désordres excités par les aristocrates;
+désordres qui eussent en effet été très-dangereux,
+s'il n'y eût eu pour les réprimer que des canons
+ministériels et non pas des canons populaires.
+Nous remarquerons à ce sujet ce qui a été observé
dans un grand nombre de circonstances depuis
-la révolution, que l'instinct du peuple l'a mieux
-conduit que ne l'eût fait la raison plus ou moins
-éclairée de la plupart de ses chefs, même les
-mieux intentionnés. Que fût-il devenu en effet
-si, tandis qu'il était forcé à laisser entre les mains
-d'un pouvoir exécutif, son mortel ennemi, la disposition
-d'une grande force armée, il n'eût créé
+la révolution, que l'instinct du peuple l'a mieux
+conduit que ne l'eût fait la raison plus ou moins
+éclairée de la plupart de ses chefs, même les
+mieux intentionnés. Que fût-il devenu en effet
+si, tandis qu'il était forcé à laisser entre les mains
+d'un pouvoir exécutif, son mortel ennemi, la disposition
+d'une grande force armée, il n'eût créé
en quelque sorte, dans son propre sein, un second
-pouvoir exécutif vraiment à ses ordres, une
-autre force armée vraiment la sienne, capable de
+pouvoir exécutif vraiment à ses ordres, une
+autre force armée vraiment la sienne, capable de
repousser la portion de puissance nationale encore
-placée sous la main de ses adversaires? Mais
-c'est là, disait-on, une doctrine d'anarchie. Qui
-en doutait? et qui doutait aussi qu'il ne fallût
+placée sous la main de ses adversaires? Mais
+c'est là, disait-on, une doctrine d'anarchie. Qui
+en doutait? et qui doutait aussi qu'il ne fallût
opter entre l'anarchie et la servitude? Qui ne
voyait que les fautes du roi constitutionnel, en
-perpétuant les désordres, forceraient la nation à
-marcher vers une liberté complète, tandis que
-le retour prématuré de l'ordre ramenerait infailliblement
+perpétuant les désordres, forceraient la nation à
+marcher vers une liberté complète, tandis que
+le retour prématuré de l'ordre ramenerait infailliblement
<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
le despotisme, incorrigible par son essence,
par sa nature?</p>
-<p>Toutes ces courses, ces prises de canons, expéditions
+<p>Toutes ces courses, ces prises de canons, expéditions
plus bruyantes que militaires, ne servaient
-pas moins à entretenir l'ardeur du peuple. La
-rentrée dans la capitale était une fête, un triomphe.
-Indépendamment des canons, les dépôts d'armes
-cachées qui s'y trouvaient, manifestaient des intentions
-menaçantes qui commandaient au peuple
+pas moins à entretenir l'ardeur du peuple. La
+rentrée dans la capitale était une fête, un triomphe.
+Indépendamment des canons, les dépôts d'armes
+cachées qui s'y trouvaient, manifestaient des intentions
+menaçantes qui commandaient au peuple
une surveillance nouvelle. C'est une des causes
-qui empêchèrent la renonciation aux droits féodaux
-de ramener le calme comme l'avaient annoncé
+qui empêchèrent la renonciation aux droits féodaux
+de ramener le calme comme l'avaient annoncé
les deux membres de la noblesse qui la
-proposèrent: elle servit seulement à prévenir de
+proposèrent: elle servit seulement à prévenir de
plus grands malheurs. Cette proposition honora
-ceux qui l'acceptèrent; elle rendit chers au peuple
-ceux qui la firent. On crut à leur patriotisme, en
-les voyant aller au devant d'une nécessité qui ne
-paraissait instante qu'à la classe peu nombreuse
-des yeux éclairés et pénétrans. Après une telle
-démarche, on les crut dignes de marcher au
-moins du même pas que la révolution, quel que
-loin qu'elle pût aller. Mais il était de la destinée
-des nobles français de présenter à peine quelques
-hommes capables de la suivre jusqu'à son dernier
-terme, c'est-à-dire, jusqu'à l'égalité réelle, sentie,
-réduite en acte. C'est un plaisir qui n'est pas indigne
-d'un philosophe, d'observer à quelle période
-de la révolution chacun d'eux l'a délaissée, ou a
-pris parti contre elle. Tel l'a suivie ou accompagnée
+ceux qui l'acceptèrent; elle rendit chers au peuple
+ceux qui la firent. On crut à leur patriotisme, en
+les voyant aller au devant d'une nécessité qui ne
+paraissait instante qu'à la classe peu nombreuse
+des yeux éclairés et pénétrans. Après une telle
+démarche, on les crut dignes de marcher au
+moins du même pas que la révolution, quel que
+loin qu'elle pût aller. Mais il était de la destinée
+des nobles français de présenter à peine quelques
+hommes capables de la suivre jusqu'à son dernier
+terme, c'est-à-dire, jusqu'à l'égalité réelle, sentie,
+réduite en acte. C'est un plaisir qui n'est pas indigne
+d'un philosophe, d'observer à quelle période
+de la révolution chacun d'eux l'a délaissée, ou a
+pris parti contre elle. Tel l'a suivie ou accompagnée
<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
-après le <em>veto</em> suspensif, qui l'eût abandonnée
-si le roi n'eût été en possession de ce beau privilège,
-devenu bientôt après la cause de sa ruine.
-Tel autre vient de quitter la France à la destruction
-de la royauté, qui, passant condamnation
-sur la royauté héréditaire, fût demeuré Français
-si on eût établi la royauté élective. Les préjugés,
-l'habitude, l'irréflexion entraînèrent ceux que
-l'intérêt personnel n'avait pu dominer. Sous cet
-aspect, purement moral et philosophique, la révolution
+après le <em>veto</em> suspensif, qui l'eût abandonnée
+si le roi n'eût été en possession de ce beau privilège,
+devenu bientôt après la cause de sa ruine.
+Tel autre vient de quitter la France à la destruction
+de la royauté, qui, passant condamnation
+sur la royauté héréditaire, fût demeuré Français
+si on eût établi la royauté élective. Les préjugés,
+l'habitude, l'irréflexion entraînèrent ceux que
+l'intérêt personnel n'avait pu dominer. Sous cet
+aspect, purement moral et philosophique, la révolution
a fourni des faits qui, dans l'espace de
-peu de mois, ont plus avancé un observateur
+peu de mois, ont plus avancé un observateur
dans la connaissance de l'homme, que ne l'eussent
-pu faire vingt années dans la société, à toute autre
-époque. Que dire en voyant la Fayette, après la
-nuit du 6 octobre, se vouer à Marie-Antoinette,
-et cette même Marie-Antoinette, arrêtée à Varennes
-avec son époux, ramenée dans la capitale,
+pu faire vingt années dans la société, à toute autre
+époque. Que dire en voyant la Fayette, après la
+nuit du 6 octobre, se vouer à Marie-Antoinette,
+et cette même Marie-Antoinette, arrêtée à Varennes
+avec son époux, ramenée dans la capitale,
et faisant aux Tuileries la partie de whist du jeune
-Barnave? Tous ces faits ont étonné les contemporains:
-mais combien eussent-ils été plus surpris,
+Barnave? Tous ces faits ont étonné les contemporains:
+mais combien eussent-ils été plus surpris,
s'ils eussent su que la Fayette, complice de la fuite
-du roi, avait placé lui-même dans la voiture et
+du roi, avait placé lui-même dans la voiture et
sur les genoux de la reine le jeune prince royal,
qu'en ce moment il appelait M. le Dauphin! Tous
-ces faits, plusieurs autres non moins étranges et
-encore presque ignorés, confirmeront, en se découvrant,
-une vérité déjà sentie des Français,
-c'est que la liberté ne date vraiment pour eux que
-du jour où la royauté fut abolie.</p>
+ces faits, plusieurs autres non moins étranges et
+encore presque ignorés, confirmeront, en se découvrant,
+une vérité déjà sentie des Français,
+c'est que la liberté ne date vraiment pour eux que
+du jour où la royauté fut abolie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span></p>
-<h3>VINGT-CINQUIÈME TABLEAU.</h3>
+<h3>VINGT-CINQUIÈME TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Besenval conduit et enfermé dans un vieux château-fort à Brie-Comte-Robert,
-escorté par la Basoche, le 10 août 1789.</p>
+<p class="centerh">Besenval conduit et enfermé dans un vieux château-fort à Brie-Comte-Robert,
+escorté par la Basoche, le 10 août 1789.</p>
-<p>L'événement qui fait le sujet de ce tableau
-tient à des faits antérieurs, que nous avons été
-contraints de laisser derrière nous. Peu important
-par lui-même, il le devient par les circonstances
-qui l'accompagnent, et par l'évidente manifestation
+<p>L'événement qui fait le sujet de ce tableau
+tient à des faits antérieurs, que nous avons été
+contraints de laisser derrière nous. Peu important
+par lui-même, il le devient par les circonstances
+qui l'accompagnent, et par l'évidente manifestation
d'un grand changement dans l'esprit des Parisiens,
-par la preuve du progrès des idées publiques,
-nécessaires à l'établissement de la liberté. On put
+par la preuve du progrès des idées publiques,
+nécessaires à l'établissement de la liberté. On put
s'apercevoir que, si le peuple de Paris conservait
-encore du penchant à l'idolâtrie pour certains individus,
-il était du moins capable de les juger;
-que s'il pouvait être un moment entraîné par les
-mouvemens irréfléchis d'une sensibilité dramatique,
-il pouvait aussi, en revenant à lui-même,
+encore du penchant à l'idolâtrie pour certains individus,
+il était du moins capable de les juger;
+que s'il pouvait être un moment entraîné par les
+mouvemens irréfléchis d'une sensibilité dramatique,
+il pouvait aussi, en revenant à lui-même,
protester, avec le sang-froid de la raison, contre
-l'illusion faite à sa sensibilité: enfin on vit que,
+l'illusion faite à sa sensibilité: enfin on vit que,
sans avoir encore des principes, il cherchait du
-moins à s'en former; et on put espérer que bientôt
-il unirait au sentiment de la liberté l'habitude
-de réflexion qui la maintient et l'affermit.</p>
+moins à s'en former; et on put espérer que bientôt
+il unirait au sentiment de la liberté l'habitude
+de réflexion qui la maintient et l'affermit.</p>
-<p>Le rappel des faits qui donne lieu à ces observations
+<p>Le rappel des faits qui donne lieu à ces observations
rendra leur application sensible.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
-Il faut se reporter au moment où, la terreur
-ayant saisi tous les suppôts du despotisme après
-la prise de la Bastille, les d'Artois, les Condé, les
-Broglie précipitèrent leur fuite hors du royaume.
+Il faut se reporter au moment où, la terreur
+ayant saisi tous les suppôts du despotisme après
+la prise de la Bastille, les d'Artois, les Condé, les
+Broglie précipitèrent leur fuite hors du royaume.
Besenval non moins coupable qu'eux, Besenval
-complice dans leurs projets conçus dans les
-soupers de Trianon et mûris dans les orgies du
-Temple, n'avait pas le droit de se croire en sûreté
-à Versailles. Cependant il avait eu l'audace d'y
-reparaître publiquement pendant plusieurs jours,
+complice dans leurs projets conçus dans les
+soupers de Trianon et mûris dans les orgies du
+Temple, n'avait pas le droit de se croire en sûreté
+à Versailles. Cependant il avait eu l'audace d'y
+reparaître publiquement pendant plusieurs jours,
et d'y braver l'indignation publique. Enfin, averti
-de ses propres périls, il avait daigné fuir
-comme les autres et s'était vu arrêté à Villenauce,
+de ses propres périls, il avait daigné fuir
+comme les autres et s'était vu arrêté à Villenauce,
sur le chemin de la Suisse, par la milice de la
-municipalité. C'était l'instant où M. Necker y passait
-à son retour en France, rappellé par ce même
+municipalité. C'était l'instant où M. Necker y passait
+à son retour en France, rappellé par ce même
roi qui venait de le bannir de sa cour et de son
royaume, et qui depuis avait attendu dans une
-inquiétude mortelle l'arrivée de ce ministre, par
-lequel il s'était cru avili et en quelque sorte détrôné,
-ce fameux jour de la séance royale, où le
+inquiétude mortelle l'arrivée de ce ministre, par
+lequel il s'était cru avili et en quelque sorte détrôné,
+ce fameux jour de la séance royale, où le
peuple courut en foule chez le ministre, qui
-n'ayant point paru à cette séance, semblait
-l'avoir désavouée. On a su depuis qu'un pur
-hasard avait empêché M. Necker de s'y montrer;
-et ce n'est pas la moindre singularité de son histoire,
+n'ayant point paru à cette séance, semblait
+l'avoir désavouée. On a su depuis qu'un pur
+hasard avait empêché M. Necker de s'y montrer;
+et ce n'est pas la moindre singularité de son histoire,
qui, de ce jour surtout, semble appartenir
au roman. En effet ne tient-elle pas de la fiction,
cette entrevue de madame de Polignac et de
-M. Necker à Bâle, où tous les deux se rencontrent,
+M. Necker à Bâle, où tous les deux se rencontrent,
<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
-chassés de la cour et de la France, l'une par la
+chassés de la cour et de la France, l'une par la
France, l'autre par la cour?</p>
-<p>Les jeux du théâtre vont-ils plus loin que ceux
+<p>Les jeux du théâtre vont-ils plus loin que ceux
de la fortune dans le concours de circonstances
qui rapprochent ces deux personnages, dont
-l'une dit à l'autre: «Je vous ai fait chasser, et je
-suis chassée à mon tour; c'est moi qu'on bannit,
+l'une dit à l'autre: «Je vous ai fait chasser, et je
+suis chassée à mon tour; c'est moi qu'on bannit,
et c'est vous qu'on rappelle. Allez, soyez l'idole de
-la nation, jusqu'à ce que...» Le ministre n'avait pas
-long-temps à l'être. Mais si son règne fut court,
+la nation, jusqu'à ce que...» Le ministre n'avait pas
+long-temps à l'être. Mais si son règne fut court,
il fut au moins brillant. Accueilli partout avec
l'ivresse de l'enthousiasme, il est instruit dans sa
route du danger que court M. de Besenval; il implore
pour lui l'indulgence du peuple, il se rend
en quelque sorte garant de son innocence. Ce ne
-fut pas sans doute une médiocre surprise pour
+fut pas sans doute une médiocre surprise pour
M. Necker de voir la commune de Villenauce renvoyer
-cette demande à la décision de l'assemblée
+cette demande à la décision de l'assemblée
nationale, et en attendant retenir le prisonnier
-sous bonne garde. L'arrivée du ministre à Versailles
-fut un triomphe, à Paris une fête. Le même
-sentiment parut animer le roi, l'assemblée nationale,
-Paris, la nation. Il étoit bien difficile que
-M. Necker ne crût pas au succès d'une demande
+sous bonne garde. L'arrivée du ministre à Versailles
+fut un triomphe, à Paris une fête. Le même
+sentiment parut animer le roi, l'assemblée nationale,
+Paris, la nation. Il étoit bien difficile que
+M. Necker ne crût pas au succès d'une demande
qu'il adresserait au peuple. Une absence de dix-sept
-jours lui avoit dérobé la connoissance de ces changemens
-rapides dans l'opinion, dans les idées, dans
-les intérêts variés et mobiles des différens partis;
+jours lui avoit dérobé la connoissance de ces changemens
+rapides dans l'opinion, dans les idées, dans
+les intérêts variés et mobiles des différens partis;
connoissance sans laquelle il est impossible de
-ne pas s'engager en quelques fausses démarches.</p>
+ne pas s'engager en quelques fausses démarches.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
-Comment M. Necker, entouré de tous les hommages
-des citoyens rassemblés à l'hôtel-de-ville,
-n'eût-il pas essayé d'obtenir de leur enthousiasme
-ce qui lui avoit été refusé par une municipalité
-provinciale? Sa demande, principalement adressée
-aux électeurs fut accueillie avec transport; et
-l'enthousiasme ayant saisi toute l'assemblée, les
-mots <em>amnistie générale</em> furent proclamés dans la
-salle, et bientôt dans tout Paris. Au premier moment
-la joie fut universelle; mais bientôt après le
-peuple s'écria que cet exercice de la souveraineté
-n'appartenait pas à ceux qui se l'étaient arrogé,
-que le terme marqué aux pouvoirs des électeurs
-était expiré, qu'ils étaient remplacés par ses représentans
+Comment M. Necker, entouré de tous les hommages
+des citoyens rassemblés à l'hôtel-de-ville,
+n'eût-il pas essayé d'obtenir de leur enthousiasme
+ce qui lui avoit été refusé par une municipalité
+provinciale? Sa demande, principalement adressée
+aux électeurs fut accueillie avec transport; et
+l'enthousiasme ayant saisi toute l'assemblée, les
+mots <em>amnistie générale</em> furent proclamés dans la
+salle, et bientôt dans tout Paris. Au premier moment
+la joie fut universelle; mais bientôt après le
+peuple s'écria que cet exercice de la souveraineté
+n'appartenait pas à ceux qui se l'étaient arrogé,
+que le terme marqué aux pouvoirs des électeurs
+était expiré, qu'ils étaient remplacés par ses représentans
provisoires, membres de la commune;
-et que ceux-ci même ne pouvaient pas prononcer,
+et que ceux-ci même ne pouvaient pas prononcer,
au nom de la capitale, le pardon des crimes commis
contre la nation.</p>
-<p>Cette jalousie inquiète que montrait le peuple
+<p>Cette jalousie inquiète que montrait le peuple
sur l'emploi, la gradation, les limites des pouvoirs
-confiés par lui, confondait cette foule d'hommes
-qui ne pouvaient se persuader que les Français
-fussent capables de réduire en acte ce dogme de
-la souveraineté nationale, si nouveau pour la
-plupart d'entre eux, et pour M. Necker lui-même,
-qui, dans son discours à la commune, lui
-avait parlé de la liberté <em>sage</em> dont les Français
+confiés par lui, confondait cette foule d'hommes
+qui ne pouvaient se persuader que les Français
+fussent capables de réduire en acte ce dogme de
+la souveraineté nationale, si nouveau pour la
+plupart d'entre eux, et pour M. Necker lui-même,
+qui, dans son discours à la commune, lui
+avait parlé de la liberté <em>sage</em> dont les Français
allaient jouir. Les soixante districts ne voulurent
point de cette <em>sagesse</em>. Ils sentirent qu'elle tendait
-à soustraire au glaive de la loi les conspirateurs
+à soustraire au glaive de la loi les conspirateurs
<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
-qui avaient tenté d'étouffer la liberté
+qui avaient tenté d'étouffer la liberté
naissante, et qu'une imprudente amnistie allait
-ramener triomphans au pied du trône et dans la
-capitale. Les esprits s'échauffèrent; bientôt la fermentation
+ramener triomphans au pied du trône et dans la
+capitale. Les esprits s'échauffèrent; bientôt la fermentation
fut au comble. Quelques-uns de ces
hommes ardens que dans ces crises violentes on
-appelle séditieux, mais qui contribuent à rendre
+appelle séditieux, mais qui contribuent à rendre
les crises salutaires, firent sonner le tocsin
comme dans le plus imminent danger de la patrie.
-Il suffisait de le craindre pour qu'il cessât. Il disparut
-dès qu'on le crut un danger. Les électeurs,
-effrayés de la terreur générale, motivèrent leur
-arrêté, et en le motivant, l'annulèrent en quelque
-sorte. Ils déclarèrent qu'en exprimant un
+Il suffisait de le craindre pour qu'il cessât. Il disparut
+dès qu'on le crut un danger. Les électeurs,
+effrayés de la terreur générale, motivèrent leur
+arrêté, et en le motivant, l'annulèrent en quelque
+sorte. Ils déclarèrent qu'en exprimant un
sentiment de pardon et d'indulgence envers les
-ennemis de la patrie, ils n'avaient pas prétendu
-prononcer la grâce de ceux qui seraient prévenus,
-accusés, ou convaincus de crime de lèse-nation.
-Les représentans de la commune allèrent
-plus loin: ils ordonnèrent qu'on arrêtât Besenval,
-jusqu'au moment où l'on statuerait sur son
-sort. Enfin, l'assemblée nationale, en mettant
-l'accusé sous la garde de la loi, déclara qu'elle
-persistait dans ses précédens arrêtés sur la responsabilité
-des ministres et agens du pouvoir exécutif,
-et sur l'établissement d'un tribunal qui prononcerait
-sur leurs délits.</p>
-
-<p>Le concours de mesures prises en même temps
-et par l'assemblée nationale et par la commune
-calma le peuple et rétablit la tranquillité dans
+ennemis de la patrie, ils n'avaient pas prétendu
+prononcer la grâce de ceux qui seraient prévenus,
+accusés, ou convaincus de crime de lèse-nation.
+Les représentans de la commune allèrent
+plus loin: ils ordonnèrent qu'on arrêtât Besenval,
+jusqu'au moment où l'on statuerait sur son
+sort. Enfin, l'assemblée nationale, en mettant
+l'accusé sous la garde de la loi, déclara qu'elle
+persistait dans ses précédens arrêtés sur la responsabilité
+des ministres et agens du pouvoir exécutif,
+et sur l'établissement d'un tribunal qui prononcerait
+sur leurs délits.</p>
+
+<p>Le concours de mesures prises en même temps
+et par l'assemblée nationale et par la commune
+calma le peuple et rétablit la tranquillité dans
<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
-Paris. On conduisit Besenval au château de Brie-Comte-Robert,
-où il fut gardé soigneusement et
-à grands frais.</p>
+Paris. On conduisit Besenval au château de Brie-Comte-Robert,
+où il fut gardé soigneusement et
+à grands frais.</p>
<p>Le peuple, en voyant que le prisonnier ne
-pouvait lui échapper, et se tenant sûr de sa vengeance,
-modéra ses emportemens. Des affiches lui
+pouvait lui échapper, et se tenant sûr de sa vengeance,
+modéra ses emportemens. Des affiches lui
apprenaient chaque jour les soins qu'on se donnait
-pour prévenir l'évasion de l'accusé; et ce fut
-cette attention qui le sauva. On ne s'efforça point
-de hâter un supplice qu'on croyait sûr; et le
-coupable échappa entre la loi ancienne qui lui
-avait commandé d'obéir à son <em>maître</em>, et les principes
+pour prévenir l'évasion de l'accusé; et ce fut
+cette attention qui le sauva. On ne s'efforça point
+de hâter un supplice qu'on croyait sûr; et le
+coupable échappa entre la loi ancienne qui lui
+avait commandé d'obéir à son <em>maître</em>, et les principes
nouveaux qui, faisant un devoir de l'insurrection,
poursuivent et condamnent ceux qui s'efforcent
-de la réprimer.</p>
+de la réprimer.</p>
-<h3>VINGT-SIXIÈME ET DERNIER TABLEAU.</h3>
+<h3>VINGT-SIXIÈME ET DERNIER TABLEAU.</h3>
-<p class="centerh">Députation des femmes artistes présentant leurs pierreries et bijoux
-à l'Assemblée nationale à Versailles, le 7 septembre 1789.</p>
+<p class="centerh">Députation des femmes artistes présentant leurs pierreries et bijoux
+à l'Assemblée nationale à Versailles, le 7 septembre 1789.</p>
-<p>C'est un de ces momens précieux au génie des
+<p>C'est un de ces momens précieux au génie des
arts non moins qu'au patriotisme. Les annales de
-Rome n'ont point dédaigné d'immortaliser les
-sacrifices que de généreuses citoyennes firent à
-leur patrie des ornemens les plus chers à leur
-sexe, et le pinceau des artistes s'est souvent exercé
+Rome n'ont point dédaigné d'immortaliser les
+sacrifices que de généreuses citoyennes firent à
+leur patrie des ornemens les plus chers à leur
+sexe, et le pinceau des artistes s'est souvent exercé
sur cet acte de civisme. Chez nos vertueuses
<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
-citoyennes françaises, le sentiment et le sacrifice
-sont les mêmes; et de plus l'action pareille offre
-un autre genre d'intérêt relatif aux personnes. Celles
+citoyennes françaises, le sentiment et le sacrifice
+sont les mêmes; et de plus l'action pareille offre
+un autre genre d'intérêt relatif aux personnes. Celles
qui apportaient cette offrande unissaient aux
-grâces de leur sexe la gloire des arts et des talens,
-partage de leurs familles, de leurs pères, de leurs
-époux, et même le leur propre; car plus d'une
-parmi elles, pouvait avec succès retracer sous ses
+grâces de leur sexe la gloire des arts et des talens,
+partage de leurs familles, de leurs pères, de leurs
+époux, et même le leur propre; car plus d'une
+parmi elles, pouvait avec succès retracer sous ses
crayons ou sous ses pinceaux le tableau dont elle
avait fait partie, et reproduire, comme artiste, la
-scène où, comme actrice, elle avait agréablement
-figuré.</p>
+scène où, comme actrice, elle avait agréablement
+figuré.</p>
-<p>Le tribut présenté à la patrie par nos jeunes
-citoyennes, fut modique et proportionné à leur
+<p>Le tribut présenté à la patrie par nos jeunes
+citoyennes, fut modique et proportionné à leur
fortune: mais l'heureux exemple qu'elles donnaient,
-était véritablement une riche offrande; il
-réveilla l'esprit public, dans un temps où l'esprit
-public était la seule ressource de l'état. C'était
-une des plus dangereuses époques de la révolution;
-c'était le moment ou la destruction des
-droits féodaux, des dîmes, des priviléges de toute
-espèce, en irritant toutes les passions, en désolant
-tous les intérêts, avait rallié tous les ennemis
-publics contre l'espérance de la régénération nationale.
-Accablés sous les ruines du despotisme,
-tous se réunissaient pour disperser les matériaux
-du nouvel édifice à peine ébauché. Le plus sûr
-moyen d'atteindre cet exécrable but, c'était de
-renverser la fortune publique, déjà si chancelante;
-faire disparaître le numéraire, l'enfouir,
+était véritablement une riche offrande; il
+réveilla l'esprit public, dans un temps où l'esprit
+public était la seule ressource de l'état. C'était
+une des plus dangereuses époques de la révolution;
+c'était le moment ou la destruction des
+droits féodaux, des dîmes, des priviléges de toute
+espèce, en irritant toutes les passions, en désolant
+tous les intérêts, avait rallié tous les ennemis
+publics contre l'espérance de la régénération nationale.
+Accablés sous les ruines du despotisme,
+tous se réunissaient pour disperser les matériaux
+du nouvel édifice à peine ébauché. Le plus sûr
+moyen d'atteindre cet exécrable but, c'était de
+renverser la fortune publique, déjà si chancelante;
+faire disparaître le numéraire, l'enfouir,
<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
-l'exporter, anéantir ou embarrasser la perception
-des impôts, c'était le but de toutes leurs man&oelig;uvres.
-Les destins d'un grand empire tenaient à
-quelques millions de plus ou de moins dans le trésor public.
-Il s'agissait de gagner le moment où un
-nouveau plan de finances serait présenté à la nation
+l'exporter, anéantir ou embarrasser la perception
+des impôts, c'était le but de toutes leurs man&oelig;uvres.
+Les destins d'un grand empire tenaient à
+quelques millions de plus ou de moins dans le trésor public.
+Il s'agissait de gagner le moment où un
+nouveau plan de finances serait présenté à la nation
par le ministre en qui elle se confiait encore.
-Jusqu'alors, il fallait vivre de ressources momentanées;
-et l'état était réduit à demander aux citoyens
-des sacrifices volontaires, dont la récompense
-se montrait en perspective dans la liberté
-publique, &oelig;uvre de la constitution que l'assemblée
-nationale promettait aux Français.</p>
-
-<p>Elle s'occupait alors d'une question très-importante,
-celle du droit accordé à un seul homme,
-nommé roi, de suspendre ou d'annuler la volonté
+Jusqu'alors, il fallait vivre de ressources momentanées;
+et l'état était réduit à demander aux citoyens
+des sacrifices volontaires, dont la récompense
+se montrait en perspective dans la liberté
+publique, &oelig;uvre de la constitution que l'assemblée
+nationale promettait aux Français.</p>
+
+<p>Elle s'occupait alors d'une question très-importante,
+celle du droit accordé à un seul homme,
+nommé roi, de suspendre ou d'annuler la volonté
d'une grande nation. Cette discussion avait
-rempli une partie de la séance du lundi 7 septembre,
-lorsque le président demanda à l'assemblée
-si elle voulait recevoir une députation composée
+rempli une partie de la séance du lundi 7 septembre,
+lorsque le président demanda à l'assemblée
+si elle voulait recevoir une députation composée
de onze vertueuses citoyennes, qui venaient lui
offrir avec leurs hommages, leurs parures et
leurs bijoux. Un applaudissement universel fut
-la réponse à cette question. Elles paraissent: on
-leur fait préparer des siéges hors de la barre dans
-l'intérieur de la salle. Ces dames toutes vêtues
-de blanc, toutes décemment et simplement coiffées,
-ornées d'une cocarde patriotique, s'avancent,
-précédées de deux huissiers, se rangent sur
-une ligne, et saluent le président et l'assemblée.</p>
+la réponse à cette question. Elles paraissent: on
+leur fait préparer des siéges hors de la barre dans
+l'intérieur de la salle. Ces dames toutes vêtues
+de blanc, toutes décemment et simplement coiffées,
+ornées d'une cocarde patriotique, s'avancent,
+précédées de deux huissiers, se rangent sur
+une ligne, et saluent le président et l'assemblée.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
-Madame Moitte, femme d'un artiste distingué,
-qui avait, en qualité d'auteur du projet, été nommée
-présidente de la députation, devait prononcer
+Madame Moitte, femme d'un artiste distingué,
+qui avait, en qualité d'auteur du projet, été nommée
+présidente de la députation, devait prononcer
un discours; mais craignant, soit par la faiblesse
-de sa voix, soit par sa timidité, de n'être pas entendue
-de l'assemblée, elle pria M. Bouche, député
+de sa voix, soit par sa timidité, de n'être pas entendue
+de l'assemblée, elle pria M. Bouche, député
d'Aix, de le prononcer pour elle.</p>
-<p>M. Bouche, ayant reçu le discours de madame
+<p>M. Bouche, ayant reçu le discours de madame
Moitte, dit:</p>
-<p>«Messeigneurs, (on prononçait encore ce mot,
-que le développement des principes de la liberté a
-proscrit, même en parlant à l'assemblée nationale)</p>
+<p>«Messeigneurs, (on prononçait encore ce mot,
+que le développement des principes de la liberté a
+proscrit, même en parlant à l'assemblée nationale)</p>
-<p>»La régénération de l'état sera l'ouvrage des
-représentans de la nation.</p>
+<p>»La régénération de l'état sera l'ouvrage des
+représentans de la nation.</p>
-<p>»La libération de l'état doit être celui des bons
+<p>»La libération de l'état doit être celui des bons
citoyens.</p>
-<p>»Lorsque les Romaines firent hommage de
-leurs bijoux au sénat, c'était pour lui procurer
+<p>»Lorsque les Romaines firent hommage de
+leurs bijoux au sénat, c'était pour lui procurer
l'or sans lequel il ne pouvait accomplir
-le v&oelig;u fait à Apollon par Camille avant la
+le v&oelig;u fait à Apollon par Camille avant la
prise de Veies.</p>
-<p>»Les engagemens contractés envers les créanciers
-de l'état sont aussi sacrés qu'un v&oelig;u. La
-dette publique doit être scrupuleusement acquittée,
+<p>»Les engagemens contractés envers les créanciers
+de l'état sont aussi sacrés qu'un v&oelig;u. La
+dette publique doit être scrupuleusement acquittée,
mais par des moyens qui ne soient pas
-onéreux au peuple.</p>
+onéreux au peuple.</p>
-<p>»C'est dans cette vue que quelques citoyennes,
-femmes ou filles d'artistes, viennent offrir à
-l'auguste assemblée nationale des bijoux qu'elles
+<p>»C'est dans cette vue que quelques citoyennes,
+femmes ou filles d'artistes, viennent offrir à
+l'auguste assemblée nationale des bijoux qu'elles
rougiraient de porter, quand le patriotisme leur
<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
en commande le sacrifice. Eh! quelle femme ne
-préférerait l'inexprimable satisfaction d'en faire
-un si noble usage, au stérile plaisir de contenter
-sa vanité?</p>
+préférerait l'inexprimable satisfaction d'en faire
+un si noble usage, au stérile plaisir de contenter
+sa vanité?</p>
-<p>»Notre offrande est de peu de valeur, sans
+<p>»Notre offrande est de peu de valeur, sans
doute; mais dans les arts, on cherche plus la
gloire que la fortune; et notre hommage ne peut
-être proportionné au sentiment qui nous inspire.</p>
+être proportionné au sentiment qui nous inspire.</p>
-<p>«Puisse notre exemple être suivi par le grand
+<p>«Puisse notre exemple être suivi par le grand
nombre de citoyens et de citoyennes dont les
-facultés surpassent de beaucoup les nôtres!</p>
-
-<p>«Il le sera, si vous daignez l'accueillir avec bonté,
-si vous donnez à tous les bons patriotes la
-facilité d'offrir des contributions volontaires,
-en établissant dès à-présent une caisse uniquement
-destinée à recevoir tous les dons en bijoux
-ou espèces, pour former un fonds qui serait invariablement
-employé à acquitter la dette publique.»</p>
-
-<p>Après ce discours, vivement applaudi, madame
-Moitte, qui tenait la cassette où étaient renfermés
-les bijoux, monta au bureau des secrétaires,
-et la déposa entre leurs mains; la cassette fut
-ensuite remise sur le bureau du président, qui,
-s'adressant à ces dames, leur dit:</p>
-
-<p>«L'assemblée nationale voit avec une vraie satisfaction
-les offres généreuses auxquelles vous
-a déterminées votre patriotisme.</p>
-
-<p>»Puisse le noble exemple que vous donnez
+facultés surpassent de beaucoup les nôtres!</p>
+
+<p>«Il le sera, si vous daignez l'accueillir avec bonté,
+si vous donnez à tous les bons patriotes la
+facilité d'offrir des contributions volontaires,
+en établissant dès à-présent une caisse uniquement
+destinée à recevoir tous les dons en bijoux
+ou espèces, pour former un fonds qui serait invariablement
+employé à acquitter la dette publique.»</p>
+
+<p>Après ce discours, vivement applaudi, madame
+Moitte, qui tenait la cassette où étaient renfermés
+les bijoux, monta au bureau des secrétaires,
+et la déposa entre leurs mains; la cassette fut
+ensuite remise sur le bureau du président, qui,
+s'adressant à ces dames, leur dit:</p>
+
+<p>«L'assemblée nationale voit avec une vraie satisfaction
+les offres généreuses auxquelles vous
+a déterminées votre patriotisme.</p>
+
+<p>»Puisse le noble exemple que vous donnez
<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
-en ce moment, propager le sentiment héroïque
-dont il procède, et trouver autant d'imitateurs
+en ce moment, propager le sentiment héroïque
+dont il procède, et trouver autant d'imitateurs
qu'il aura d'admirateurs!</p>
-<p>»Vous serez plus ornées de vos vertus et de
+<p>»Vous serez plus ornées de vos vertus et de
vos privations, que des parures que vous venez
-de sacrifier à la patrie.</p>
+de sacrifier à la patrie.</p>
-<p>»L'assemblée nationale s'occupera de votre
-proposition, avec tout l'intérêt qu'elle inspire.»</p>
+<p>»L'assemblée nationale s'occupera de votre
+proposition, avec tout l'intérêt qu'elle inspire.»</p>
-<p>Ce discours fut aussi très-applaudi; et un
-membre proposa d'insérer dans le procès-verbal
-de l'assemblée le discours et les noms de ces dignes
-citoyennes. La proposition fut agréée; et
-l'assemblée demanda même que les noms fussent
+<p>Ce discours fut aussi très-applaudi; et un
+membre proposa d'insérer dans le procès-verbal
+de l'assemblée le discours et les noms de ces dignes
+citoyennes. La proposition fut agréée; et
+l'assemblée demanda même que les noms fussent
lus en ce moment. Il serait injuste de leur refuser
ici l'honneur dont ces noms jouissent dans les
-premières pages des annales de la patrie: c'étaient
-mesdames Moitte, Vien, la Grénée, Suvée, Beruer,
+premières pages des annales de la patrie: c'étaient
+mesdames Moitte, Vien, la Grénée, Suvée, Beruer,
du Vivier, Belle, Fragonard, Vestier, Peyron, David,
Vernet, Desmarteaux, Beauvarlet, Cornedecerf;
-mesdemoiselles Vassé, de Bourecueil, Vestier,
-Gérard, Pithoud, Viefville, Hautemps.</p>
+mesdemoiselles Vassé, de Bourecueil, Vestier,
+Gérard, Pithoud, Viefville, Hautemps.</p>
-<p>Après la lecture de ces noms, l'assemblée, en
-décernant à ces dames l'honneur de la séance,
+<p>Après la lecture de ces noms, l'assemblée, en
+décernant à ces dames l'honneur de la séance,
voulut qu'elles conservassent la place de distinction
-qui leur était accordée.</p>
+qui leur était accordée.</p>
<p>D'autres honneurs et d'autres applaudissemens
-les accompagnèrent au sortir de l'assemblée, soit
-à Versailles, soit à Paris. Elles étaient attendues
-à l'entrée des Champs-Élysées par un détachement
-des élèves de l'académie de peinture et de
+les accompagnèrent au sortir de l'assemblée, soit
+à Versailles, soit à Paris. Elles étaient attendues
+à l'entrée des Champs-Élysées par un détachement
+des élèves de l'académie de peinture et de
<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
-sculpture, et par des musiciens précédés de
-flambeaux qui entourèrent la voiture de ces
+sculpture, et par des musiciens précédés de
+flambeaux qui entourèrent la voiture de ces
dignes citoyennes.</p>
-<p>Le peuple, toujours éclairé par un sentiment
-prompt sur ses intérêts et sur ses besoins, les comblait
-de bénédictions. Les districts devant lesquels
-elles passèrent, firent prendre les armes, et ajoutèrent
+<p>Le peuple, toujours éclairé par un sentiment
+prompt sur ses intérêts et sur ses besoins, les comblait
+de bénédictions. Les districts devant lesquels
+elles passèrent, firent prendre les armes, et ajoutèrent
chacun un certain nombre d'hommes pour
-augmenter la garde d'honneur qui précédait les
-voitures. Ce cortége les conduisit jusqu'au Louvre
-où logeaient la plupart de ces dames; et en
-entrant dans ce séjour des arts, les musiciens
-eurent la délicate attention de jouer l'air: <em>Où
-peut-on être-mieux qu'au sein de sa famille?</em></p>
-
-<p>Telle fut la première récompense que nos aimables
+augmenter la garde d'honneur qui précédait les
+voitures. Ce cortége les conduisit jusqu'au Louvre
+où logeaient la plupart de ces dames; et en
+entrant dans ce séjour des arts, les musiciens
+eurent la délicate attention de jouer l'air: <em>Où
+peut-on être-mieux qu'au sein de sa famille?</em></p>
+
+<p>Telle fut la première récompense que nos aimables
patriotes obtinrent de leur civisme dans cette
-journée. Mais elle ne fut que le présage du prix
-plus flatteur qu'elles avaient espéré de leur démarche,
-l'avantage d'être imitées. Dès ce moment,
-l'assemblée reçut chaque jour de nouvelles offrandes.
-Plusieurs districts formèrent des bureaux
-et des caisses pour réunir ces tributs, qu'ils portaient
-ensuite à l'assemblée. Il se forma différentes
-sociétés qui se piquèrent d'une émulation
-généreuse. C'était à qui enrichirait le plus l'autel
-de la patrie, à qui repousserait le plus le fléau
-que les aristocrates invoquaient comme un présent
-du ciel et comme leur unique espérance,
-la banqueroute. Ils frémissaient de la voir
-tous les jours s'éloigner davantage, d'entendre
+journée. Mais elle ne fut que le présage du prix
+plus flatteur qu'elles avaient espéré de leur démarche,
+l'avantage d'être imitées. Dès ce moment,
+l'assemblée reçut chaque jour de nouvelles offrandes.
+Plusieurs districts formèrent des bureaux
+et des caisses pour réunir ces tributs, qu'ils portaient
+ensuite à l'assemblée. Il se forma différentes
+sociétés qui se piquèrent d'une émulation
+généreuse. C'était à qui enrichirait le plus l'autel
+de la patrie, à qui repousserait le plus le fléau
+que les aristocrates invoquaient comme un présent
+du ciel et comme leur unique espérance,
+la banqueroute. Ils frémissaient de la voir
+tous les jours s'éloigner davantage, d'entendre
<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
-tous les jours dans l'assemblée, de lire dans les
+tous les jours dans l'assemblée, de lire dans les
journaux la liste des dons patriotiques qui attestaient
-le noble dévouement d'un grand nombre
-de citoyens. «On vit, disent les deux historiens
-que nous avons déjà cité plus d'une fois, on vit
+le noble dévouement d'un grand nombre
+de citoyens. «On vit, disent les deux historiens
+que nous avons déjà cité plus d'une fois, on vit
l'enfance sacrifier ses jouets, la vieillesse les soulagemens
-si nécessaires à son existence, l'opulence
-présenter le tribut de ses richesses, l'indigence
-celui de sa pauvreté, les domestiques dans plusieurs
-maisons particulières se réunir, dans plusieurs
+si nécessaires à son existence, l'opulence
+présenter le tribut de ses richesses, l'indigence
+celui de sa pauvreté, les domestiques dans plusieurs
+maisons particulières se réunir, dans plusieurs
manufactures les ouvriers se cotiser et
-donner à l'état une portion de leur faible pécule,
-quelques-uns même ouvrir une souscription chez
+donner à l'état une portion de leur faible pécule,
+quelques-uns même ouvrir une souscription chez
un notaire. Enfin, une pauvre femme, rencontrant
-les députés de son district qui allaient porter
-leur contribution à l'assemblée nationale, voulut
-avoir part à cette &oelig;uvre civique, et les contraignit,
-à force de prières et de larmes, d'accepter
-la moitié de sa fortune, vingt-quatre sous, et
-de joindre le denier de la veuve à leurs magnifiques
+les députés de son district qui allaient porter
+leur contribution à l'assemblée nationale, voulut
+avoir part à cette &oelig;uvre civique, et les contraignit,
+à force de prières et de larmes, d'accepter
+la moitié de sa fortune, vingt-quatre sous, et
+de joindre le denier de la veuve à leurs magnifiques
offrandes. Tous ces traits de vertu, et il y en
-eut plusieurs, étaient pour la patrie un trésor
-plus précieux que les sommes qu'ils produisaient.
-Ils montraient que les Français, quoiqu'osassent
-dire les ennemis publics, n'étaient pas indignes
-de la liberté, malgré l'abîme de vices où la servitude
-les avait plongés. Nous avons vu, deux
-ans après, la guerre étrangère et les menaces
+eut plusieurs, étaient pour la patrie un trésor
+plus précieux que les sommes qu'ils produisaient.
+Ils montraient que les Français, quoiqu'osassent
+dire les ennemis publics, n'étaient pas indignes
+de la liberté, malgré l'abîme de vices où la servitude
+les avait plongés. Nous avons vu, deux
+ans après, la guerre étrangère et les menaces
des despotes provoquer de nouveaux sacrifices
-consommés avec un nouvel enthousiasme. De
+consommés avec un nouvel enthousiasme. De
<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
-nouveaux exemples de vertu auraient dû décourager
-les tyrans extérieurs, et leur annoncer
-dès-lors le triomphe de la liberté. Mais ce n'était
-point à eux d'imaginer que les vertus d'un peuple
-peuvent être le prélude de ses victoires.</p>
+nouveaux exemples de vertu auraient dû décourager
+les tyrans extérieurs, et leur annoncer
+dès-lors le triomphe de la liberté. Mais ce n'était
+point à eux d'imaginer que les vertus d'un peuple
+peuvent être le prélude de ses victoires.</p>
-<p class="p2 center small">FIN DES TABLEAUX SUR LA RÉVOLUTION.</p>
+<p class="p2 center small">FIN DES TABLEAUX SUR LA RÉVOLUTION.</p>
<p><a id="Page_390"></a>
<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span></p>
-<h2><span class="large">PRÉCIS HISTORIQUE</span><br />
+<h2><span class="large">PRÉCIS HISTORIQUE</span><br />
<span class="small">DES</span><br />
-<span class="xlarge">RÉVOLUTIONS DE NAPLES</span><br />
+<span class="xlarge">RÉVOLUTIONS DE NAPLES</span><br />
<span class="medium">ET DE SICILE.</span></h2>
<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
-<p class="hanging indent">Gélon, tyran de Syracuse, avant J.-C. 480.&mdash;Gélon dépose son
-autorité entre les mains du peuple.&mdash;Avant J.-C. 414, Denis
+<p class="hanging indent">Gélon, tyran de Syracuse, avant J.-C. 480.&mdash;Gélon dépose son
+autorité entre les mains du peuple.&mdash;Avant J.-C. 414, Denis
tyran de Syracuse.&mdash;Avant J.-C. 405,&mdash;346,&mdash;les Syracusains
-appellent Timoléon à leur secours.&mdash;Timoléon se fixe en Sicile.&mdash;Mort
-de Timoléon.&mdash;Agathocle est élu tyran de Syracuse,
-avant J.-C. 310.&mdash;Agathocle est chassé de Sicile, et meurt en
-Italie, avant J.-C. 278.&mdash;Avant J.-C. 269, Hiéron gouverne la
-Sicile et en fait le bonheur.&mdash;Archimède.&mdash;Siège de Syracuse
+appellent Timoléon à leur secours.&mdash;Timoléon se fixe en Sicile.&mdash;Mort
+de Timoléon.&mdash;Agathocle est élu tyran de Syracuse,
+avant J.-C. 310.&mdash;Agathocle est chassé de Sicile, et meurt en
+Italie, avant J.-C. 278.&mdash;Avant J.-C. 269, Hiéron gouverne la
+Sicile et en fait le bonheur.&mdash;Archimède.&mdash;Siège de Syracuse
par Marcellus.&mdash;Avant J.-C. 212, Naples, simple province
-romaine, est gouvernée par les ducs.</p>
+romaine, est gouvernée par les ducs.</p>
-<p>Les royaumes de Naples et de Sicile furent réunis
-sous les mêmes lois au commencement du douzième
-siècle; depuis cette époque (et hors l'intervalle
-de cent cinquante années), ne formant
-qu'une seule et même puissance, nous avons cru
+<p>Les royaumes de Naples et de Sicile furent réunis
+sous les mêmes lois au commencement du douzième
+siècle; depuis cette époque (et hors l'intervalle
+de cent cinquante années), ne formant
+qu'une seule et même puissance, nous avons cru
<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
-devoir présenter, sous un seul et même point de
-vue, les principaux événemens de leur histoire.</p>
+devoir présenter, sous un seul et même point de
+vue, les principaux événemens de leur histoire.</p>
-<p>En effet, dans cet intervalle même où les deux
-royaumes sont séparés, pendant cette longue rivalité
+<p>En effet, dans cet intervalle même où les deux
+royaumes sont séparés, pendant cette longue rivalité
des maisons d'Aragon et d'Anjou, les guerres
-civiles que se font les deux peuples, c'est-à-dire,
-leurs souverains, semblent mêler et confondre
-les annales des deux empires; nous ne les séparerons
-donc point, même dans le précis des événemens
-de cette période, où les alternatives de leurs
-victoires et de leurs défaites ne forment pour les
-deux peuples qu'une suite de mêmes calamités:
-et quant aux siècles reculés, la Sicile seule mérite
-d'attirer nos regards, puisqu'elle était déjà couverte
-de villes opulentes et célèbres, dans un
-temps où Naples n'était qu'une république obscure,
-resserrée dans les limites d'un territoire
-borné, distinguée seulement par sa fondation antérieure
-à celle de Rome même, mais bientôt
-recherchant l'amitié de ces redoutables voisins, et
+civiles que se font les deux peuples, c'est-à-dire,
+leurs souverains, semblent mêler et confondre
+les annales des deux empires; nous ne les séparerons
+donc point, même dans le précis des événemens
+de cette période, où les alternatives de leurs
+victoires et de leurs défaites ne forment pour les
+deux peuples qu'une suite de mêmes calamités:
+et quant aux siècles reculés, la Sicile seule mérite
+d'attirer nos regards, puisqu'elle était déjà couverte
+de villes opulentes et célèbres, dans un
+temps où Naples n'était qu'une république obscure,
+resserrée dans les limites d'un territoire
+borné, distinguée seulement par sa fondation antérieure
+à celle de Rome même, mais bientôt
+recherchant l'amitié de ces redoutables voisins, et
heureuse sous la protection de cette alliance,
-jusqu'au moment où elle passe sous leur empire.</p>
-
-<p>La Sicile, célèbre avant les temps historiques,
-partage avec la Grèce, les îles de l'Archipel et les
-belles contrées de l'Asie, l'honneur de rappeler
-ces traditions antiques, recueillies et ornées par
-l'imagination des poètes. Elle est en effet, ainsi
-que ces contrées, le théâtre des événemens et des
-prodiges consacrés par la mythologie, le berceau
-de plusieurs de ses fables même, et la patrie de
+jusqu'au moment où elle passe sous leur empire.</p>
+
+<p>La Sicile, célèbre avant les temps historiques,
+partage avec la Grèce, les îles de l'Archipel et les
+belles contrées de l'Asie, l'honneur de rappeler
+ces traditions antiques, recueillies et ornées par
+l'imagination des poètes. Elle est en effet, ainsi
+que ces contrées, le théâtre des événemens et des
+prodiges consacrés par la mythologie, le berceau
+de plusieurs de ses fables même, et la patrie de
<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
-ces héros et de ces dieux admis par la postérité.
+ces héros et de ces dieux admis par la postérité.
Ces peuples, sous un ciel heureux, dans un climat
-fertile, cultivèrent de bonne heure, ainsi que les
-Grecs, les arts de l'imagination, et témoins
-comme eux des phénomènes variés et des merveilles
-de la nature, ils virent naître des artistes
-pour la peindre et des poètes pour la chanter.</p>
-
-<p>On conçoit qu'avec ces avantages la civilisation
-n'y dut pas être moins prompte; aussi la Sicile
-est-elle représentée comme un pays florissant,
-couvert de républiques déjà puissantes, au temps
-même où les Sicanes (peuplade espagnole), où
+fertile, cultivèrent de bonne heure, ainsi que les
+Grecs, les arts de l'imagination, et témoins
+comme eux des phénomènes variés et des merveilles
+de la nature, ils virent naître des artistes
+pour la peindre et des poètes pour la chanter.</p>
+
+<p>On conçoit qu'avec ces avantages la civilisation
+n'y dut pas être moins prompte; aussi la Sicile
+est-elle représentée comme un pays florissant,
+couvert de républiques déjà puissantes, au temps
+même où les Sicanes (peuplade espagnole), où
les Sicules (nation italienne), y viennent chercher
-des établissemens. Mais ce furent les Grecs, fondateurs
-de plusieurs colonies, telles que Géla,
+des établissemens. Mais ce furent les Grecs, fondateurs
+de plusieurs colonies, telles que Géla,
Agrigente, Syracuse, qui, en y portant leur
-langue, leurs usages, leur caractère, développèrent
-le génie des indigènes, et transportèrent,
-pour ainsi dire, la Grèce dans la Sicile. Même
-esprit, mêmes effets de cet esprit, un pays partagé
-en différens états, les uns républicains, les autres
-soumis à un tyran; des guerres, des rivalités, des
+langue, leurs usages, leur caractère, développèrent
+le génie des indigènes, et transportèrent,
+pour ainsi dire, la Grèce dans la Sicile. Même
+esprit, mêmes effets de cet esprit, un pays partagé
+en différens états, les uns républicains, les autres
+soumis à un tyran; des guerres, des rivalités, des
divisions intestines, des usurpateurs, des conspirations:
tout rappelle les Grecs et leur histoire.
-Mais leur histoire même n'offre rien de plus beau
-peut-être et de plus imposant que le moment où
-Syracuse, après deux siècles d'un gouvernement
-orageux, forme sous les lois de Gélon, la seule
+Mais leur histoire même n'offre rien de plus beau
+peut-être et de plus imposant que le moment où
+Syracuse, après deux siècles d'un gouvernement
+orageux, forme sous les lois de Gélon, la seule
grande puissance de la Sicile. Quel spectacle de
-voir Gélon usurpant, il est vrai, l'autorité souveraine,
+voir Gélon usurpant, il est vrai, l'autorité souveraine,
<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
-mais la dévouant aux soins de la félicité
+mais la dévouant aux soins de la félicité
publique, repoussant les Carthaginois qui, voisins
-de la Sicile, y possédaient d'anciens établissemens;
-portant en peu d'années son peuple au
-plus haut degré de splendeur; ensuite, venant
+de la Sicile, y possédaient d'anciens établissemens;
+portant en peu d'années son peuple au
+plus haut degré de splendeur; ensuite, venant
seul, sans armes, dans la place publique, au milieu
-des Syracusains armés par ses ordres, offrant
-de rendre compte de sa conduite, même de ses
-facultés, à ses sujets assemblés, et déposant le
-pouvoir suprême au milieu de ses concitoyens!
+des Syracusains armés par ses ordres, offrant
+de rendre compte de sa conduite, même de ses
+facultés, à ses sujets assemblés, et déposant le
+pouvoir suprême au milieu de ses concitoyens!
Le peuple, dans le transport de sa reconnaissance,
-lui rend, d'une acclamation unanime, l'autorité
-abdiquée, la consacrant même par le nom de <em>roi</em>;
-car il n'avait régné que sous celui de <em>préteur</em>. On
-lui décerne une statue qui le représente désarmé,
-vêtu en simple citoyen, tel qu'il s'est présenté à
-l'assemblée le jour de son abdication. C'était en
+lui rend, d'une acclamation unanime, l'autorité
+abdiquée, la consacrant même par le nom de <em>roi</em>;
+car il n'avait régné que sous celui de <em>préteur</em>. On
+lui décerne une statue qui le représente désarmé,
+vêtu en simple citoyen, tel qu'il s'est présenté à
+l'assemblée le jour de son abdication. C'était en
effet le plus beau de sa vie.</p>
-<p>C'est à un tel caractère qu'il appartient d'être,
-comme le dit un de nos grands écrivains, le seul
-homme qui, dans un traité de paix, ait jamais
-stipulé pour l'humanité entière. Vainqueur des
-Carthaginois qu'il chassa de son île, il leur impose,
-parmi les conditions du traité, la loi de
+<p>C'est à un tel caractère qu'il appartient d'être,
+comme le dit un de nos grands écrivains, le seul
+homme qui, dans un traité de paix, ait jamais
+stipulé pour l'humanité entière. Vainqueur des
+Carthaginois qu'il chassa de son île, il leur impose,
+parmi les conditions du traité, la loi de
renoncer chez eux aux sacrifices des victimes
-humaines; et consacrant par la religion même ce
+humaines; et consacrant par la religion même ce
sentiment humain, il ordonne, aux frais des
-vaincus, la construction de deux temples, l'un à
+vaincus, la construction de deux temples, l'un à
Carthage, l'autre en Sicile; monumens augustes
-où fut déposé, sous la garde des dieux, le double
+où fut déposé, sous la garde des dieux, le double
<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
-du traité qui les frustrait de ces cruelles offrandes.</p>
-
-<p>Le respect attaché à la mémoire de ce prince
-fut tel que les Syracusains supportèrent patiemment
-après lui ses deux frères Hiéron et Trasibule:
-pardonnant à l'un d'être un roi faible et indolent,
-trop peu digne du sang de Gélon, et à l'autre
-d'être un tyran barbare qui le déshonorait. Les
-vexations de ces deux règnes réveillèrent, dans les
-Syracusains, cet esprit démocratique si naturel aux
-Grecs; mais la république, rendue à son ancienne
-forme, perdit cette énergie et cette influence
+du traité qui les frustrait de ces cruelles offrandes.</p>
+
+<p>Le respect attaché à la mémoire de ce prince
+fut tel que les Syracusains supportèrent patiemment
+après lui ses deux frères Hiéron et Trasibule:
+pardonnant à l'un d'être un roi faible et indolent,
+trop peu digne du sang de Gélon, et à l'autre
+d'être un tyran barbare qui le déshonorait. Les
+vexations de ces deux règnes réveillèrent, dans les
+Syracusains, cet esprit démocratique si naturel aux
+Grecs; mais la république, rendue à son ancienne
+forme, perdit cette énergie et cette influence
souvent plus fortes et plus rapides sous le gouvernement
d'un seul. C'est ce qu'on vit dans une
suite de guerres contre des voisins moins puissans
-qu'elle. Un grand danger lui rendit bientôt toutes
-ses forces; et l'on retrouve la Syracuse de Gélon,
-à la grande époque de la descente des Athéniens
+qu'elle. Un grand danger lui rendit bientôt toutes
+ses forces; et l'on retrouve la Syracuse de Gélon,
+à la grande époque de la descente des Athéniens
en Sicile.</p>
-<p>Une discussion, pour des limites de frontières
-entre deux petites républiques siciliennes,
-dont l'une appelait Athènes à son secours, fut un
-prétexte dont l'ambition d'Alcibiade se prévalut
-pour engager une guerre qui commença la ruine
-de sa patrie. Les premiers succès des généraux
-athéniens, parvenus à bloquer Syracuse par terre
-et par mer, effrayèrent Lacédémone, qui envoya
-aux Syracusains des troupes et un libérateur.
-Mais cette violente crise avait fait sentir à Syracuse
-le besoin d'un chef contre les ennemis étrangers.
+<p>Une discussion, pour des limites de frontières
+entre deux petites républiques siciliennes,
+dont l'une appelait Athènes à son secours, fut un
+prétexte dont l'ambition d'Alcibiade se prévalut
+pour engager une guerre qui commença la ruine
+de sa patrie. Les premiers succès des généraux
+athéniens, parvenus à bloquer Syracuse par terre
+et par mer, effrayèrent Lacédémone, qui envoya
+aux Syracusains des troupes et un libérateur.
+Mais cette violente crise avait fait sentir à Syracuse
+le besoin d'un chef contre les ennemis étrangers.
Hermocrate repoussa plus d'une fois les Carthaginois
<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
-qui possédaient encore des établissemens
-dans l'île, et préparait ainsi les usurpations et la
+qui possédaient encore des établissemens
+dans l'île, et préparait ainsi les usurpations et la
grandeur de Denis, son gendre; tyran bizarre,
-avide de conquêtes et recherchant les philosophes;
-inégal dans le développement de ses talens politiques
-et militaires; épris de la gloire, et se déshonorant
-par des cruautés gratuites; méditant
-une descente à Carthage et mourant de joie du
-succès d'une tragédie.</p>
-
-<p>Denis le jeune, autre tyran, indigne même
-de son père, offre le tableau affligeant d'un prince
-qui, né avec d'heureuses dispositions, appelle
+avide de conquêtes et recherchant les philosophes;
+inégal dans le développement de ses talens politiques
+et militaires; épris de la gloire, et se déshonorant
+par des cruautés gratuites; méditant
+une descente à Carthage et mourant de joie du
+succès d'une tragédie.</p>
+
+<p>Denis le jeune, autre tyran, indigne même
+de son père, offre le tableau affligeant d'un prince
+qui, né avec d'heureuses dispositions, appelle
d'abord autour de lui la philosophie et les arts,
-les exilant bientôt à la voix des flatteurs, vendant
-Platon pour s'en défaire, se livrant ensuite à tous
-les vices de la fortune; enfin, chassé deux fois
-pendant un règne qui ne fut qu'une longue guerre
-contre ses peuples. Dans l'état où était réduite
-Syracuse, déchirée au-dedans, menacée au-dehors,
+les exilant bientôt à la voix des flatteurs, vendant
+Platon pour s'en défaire, se livrant ensuite à tous
+les vices de la fortune; enfin, chassé deux fois
+pendant un règne qui ne fut qu'une longue guerre
+contre ses peuples. Dans l'état où était réduite
+Syracuse, déchirée au-dedans, menacée au-dehors,
affaiblie par des passages violens du despotisme
-à l'anarchie et de l'anarchie au despotisme, elle
+à l'anarchie et de l'anarchie au despotisme, elle
tourne les yeux vers Corinthe, son ancienne
-métropole, et demande, par des ambassadeurs,
+métropole, et demande, par des ambassadeurs,
des secours contre ses tyrans domestiques et ses
-ennemis étrangers, les Carthaginois.</p>
+ennemis étrangers, les Carthaginois.</p>
-<p>Corinthe possédait un citoyen qui, après avoir
+<p>Corinthe possédait un citoyen qui, après avoir
servi sa patrie dans la guerre et dans la paix,
-n'aspirait, depuis vingt ans, qu'à se faire oublier
-d'elle. Il avait caché dans un désert sa mélancolie
-et son désespoir plutôt que ses remords. Timoléon
+n'aspirait, depuis vingt ans, qu'à se faire oublier
+d'elle. Il avait caché dans un désert sa mélancolie
+et son désespoir plutôt que ses remords. Timoléon
<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
-pouvait-il les connaître? Le meurtre qu'il avait
-commis avait sauvé la république; il avait chéri
+pouvait-il les connaître? Le meurtre qu'il avait
+commis avait sauvé la république; il avait chéri
sa victime; il l'avait, dans un combat, couvert
-de sa personne; mais Timophane aspire à la tyrannie,
-Timoléon l'immole et pleure son frère.
+de sa personne; mais Timophane aspire à la tyrannie,
+Timoléon l'immole et pleure son frère.
Il le pleure vingt ans, enseveli dans la retraite, et
-se croyant un objet de la haine céleste, non pour
-avoir châtié un tyran, mais pour l'avoir trouvé
-dans un frère qu'il chérissait. A la prière des ambassadeurs
-syracusains qui demandent un général,
+se croyant un objet de la haine céleste, non pour
+avoir châtié un tyran, mais pour l'avoir trouvé
+dans un frère qu'il chérissait. A la prière des ambassadeurs
+syracusains qui demandent un général,
un ennemi des tyrans, un vengeur de la
-liberté, le peuple s'écrie: «Timoléon!» On députe
-vers lui, on le presse; il obéit sans joie:
+liberté, le peuple s'écrie: «Timoléon!» On députe
+vers lui, on le presse; il obéit sans joie:
il part.</p>
-<p>Le nom de Timoléon avait hâté la levée des
-troupes. Il voit de loin la côte de Sicile; mais pour
-arriver à Syracuse, il fallait échapper à la flotte
-des Carthaginois. Son habileté triomphe de cet
-obstacle: il aborde; il bat Jectas, tyran de Léonte,
-qui, sous prétexte de délivrer les Syracusains
-contre Denis, aspirait à le remplacer. Sa victoire
-lui livre Syracuse. Il renvoie Denis à Corinthe,
-voyage qui fit un proverbe dans la Grèce. Il fallait
-encore renvoyer les Africains à Carthage; c'est ce
-que fit une nouvelle victoire de Timoléon. Les
-conditions de paix qu'il leur imposa assurèrent la
-liberté de toutes les villes grecques qu'ils avaient
-opprimées; et déjà ses soins avaient purgé la
-Sicile des tyrans qui ne dépendaient pas des Carthaginois.
-De retour à Syracuse, il se donne à
+<p>Le nom de Timoléon avait hâté la levée des
+troupes. Il voit de loin la côte de Sicile; mais pour
+arriver à Syracuse, il fallait échapper à la flotte
+des Carthaginois. Son habileté triomphe de cet
+obstacle: il aborde; il bat Jectas, tyran de Léonte,
+qui, sous prétexte de délivrer les Syracusains
+contre Denis, aspirait à le remplacer. Sa victoire
+lui livre Syracuse. Il renvoie Denis à Corinthe,
+voyage qui fit un proverbe dans la Grèce. Il fallait
+encore renvoyer les Africains à Carthage; c'est ce
+que fit une nouvelle victoire de Timoléon. Les
+conditions de paix qu'il leur imposa assurèrent la
+liberté de toutes les villes grecques qu'ils avaient
+opprimées; et déjà ses soins avaient purgé la
+Sicile des tyrans qui ne dépendaient pas des Carthaginois.
+De retour à Syracuse, il se donne à
<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
-lui-même un spectacle fait pour son c&oelig;ur; maître
+lui-même un spectacle fait pour son c&oelig;ur; maître
de la citadelle, dernier asile du dernier tyran, il
-appelle le peuple à la destruction de ce monument
-odieux; et de ses débris même, sur la même place,
-il fait élever un édifice public consacré à l'administration
-de la justice. Syracuse était déserte; il
-rappelle les exilés. Mais leur nombre ne suffisant
+appelle le peuple à la destruction de ce monument
+odieux; et de ses débris même, sur la même place,
+il fait élever un édifice public consacré à l'administration
+de la justice. Syracuse était déserte; il
+rappelle les exilés. Mais leur nombre ne suffisant
pas pour repeupler la solitude de cette ville immense,
une nouvelle colonie arrive de Corinthe,
qui redevient en quelque sorte la fondatrice de
Syracuse.</p>
-<p>La Sicile délivrée, vengée, repeuplée, heureuse
+<p>La Sicile délivrée, vengée, repeuplée, heureuse
par les soins d'un seul homme, Corinthe redemande
-Timoléon. Mais déjà il habite une retraite
-solitaire près de la ville dont le bonheur est son
+Timoléon. Mais déjà il habite une retraite
+solitaire près de la ville dont le bonheur est son
ouvrage. La Sicile est la nouvelle patrie que son
-c&oelig;ur adopte, et où il n'a point à pleurer les
-tyrans qu'il a punis. C'est aux frais de la république
-que fut préparé son asile champêtre.
-Un décret lui assigna pour sa maison le plus bel
-édifice de la ville; car il y venait quelquefois pour
-les délibérations les plus importantes, à la prière
-du sénat et du peuple; un char allait le chercher
-et le reconduisait chez lui avec un nombreux cortége.
-Les plus illustres citoyens allaient fréquemment
-lui porter leurs hommages; on lui présentait
-les voyageurs et les étrangers les plus célèbres de
-la Sicile et de la Grèce qui voulaient voir ou avoir
-vu Timoléon. Mais devenu vieux, il ne pouvait
-que les entendre, et la perte de sa vue ajoutait à
+c&oelig;ur adopte, et où il n'a point à pleurer les
+tyrans qu'il a punis. C'est aux frais de la république
+que fut préparé son asile champêtre.
+Un décret lui assigna pour sa maison le plus bel
+édifice de la ville; car il y venait quelquefois pour
+les délibérations les plus importantes, à la prière
+du sénat et du peuple; un char allait le chercher
+et le reconduisait chez lui avec un nombreux cortége.
+Les plus illustres citoyens allaient fréquemment
+lui porter leurs hommages; on lui présentait
+les voyageurs et les étrangers les plus célèbres de
+la Sicile et de la Grèce qui voulaient voir ou avoir
+vu Timoléon. Mais devenu vieux, il ne pouvait
+que les entendre, et la perte de sa vue ajoutait à
<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
-l'intérêt et à la vénération publique. Il recueillit
+l'intérêt et à la vénération publique. Il recueillit
jusqu'au dernier moment de sa vie ce tribut habituel
de respects unanimes et volontaires. Sa mort
-fut une calamité; et, parmi les honneurs prodigués
-à sa mémoire, on distingue le décret qui
-ordonnait d'aller demander à la ville de Corinthe
-un général dans les dangers de Syracuse.</p>
-
-<p>La république jouit vingt ans du fruit des exploits
-et des bienfaits de Timoléon. Mais de nouvelles
-factions amenèrent de nouveaux malheurs.
-Le plus grand de tous fut Agathocle, né dans la
-dernière classe des citoyens. Elevé par son mérite
-à un commandement militaire, il parvint à la
+fut une calamité; et, parmi les honneurs prodigués
+à sa mémoire, on distingue le décret qui
+ordonnait d'aller demander à la ville de Corinthe
+un général dans les dangers de Syracuse.</p>
+
+<p>La république jouit vingt ans du fruit des exploits
+et des bienfaits de Timoléon. Mais de nouvelles
+factions amenèrent de nouveaux malheurs.
+Le plus grand de tous fut Agathocle, né dans la
+dernière classe des citoyens. Elevé par son mérite
+à un commandement militaire, il parvint à la
puissance de Denis, avec de plus grands talens
-et un plus grand éclat. On le vit, dans un de
+et un plus grand éclat. On le vit, dans un de
ses revers qui le priva du fruit de ses premiers
-succès, sortir de sa capitale assiégée par les Carthaginois,
+succès, sortir de sa capitale assiégée par les Carthaginois,
et passant la mer, porter la guerre en
-Afrique: conduite audacieuse, justifiée par l'événement,
-sans exemple jusqu'alors, et depuis imitée
-par plus d'un capitaine. Il avait porté la hardiesse
-jusqu'à brûler ses vaisseaux en abordant
+Afrique: conduite audacieuse, justifiée par l'événement,
+sans exemple jusqu'alors, et depuis imitée
+par plus d'un capitaine. Il avait porté la hardiesse
+jusqu'à brûler ses vaisseaux en abordant
au rivage ennemi, pour mettre ses soldats dans la
-nécessité de vaincre ou de mourir: autre exemple
-d'audace qui a trouvé aussi d'illustres imitateurs.</p>
+nécessité de vaincre ou de mourir: autre exemple
+d'audace qui a trouvé aussi d'illustres imitateurs.</p>
-<p>On admire, malgré soi, dans ce caractère
-souillé de cruautés et de vices, différens traits
+<p>On admire, malgré soi, dans ce caractère
+souillé de cruautés et de vices, différens traits
d'une grandeur imposante. Fils d'un potier de
terre, loin de rougir de son origine, il s'en faisait
un triomphe de tous les jours; et dans les festins
<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
-qu'il donnait à ses courtisans, il mêlait aux coupes
+qu'il donnait à ses courtisans, il mêlait aux coupes
d'or des convives, la coupe d'argile de leur
-maître, fier de la bassesse de sa naissance qui
-constatait la supériorité de ses talens, et lui laissait
-l'honneur d'être son ouvrage; orgueil nouveau,
-plus raisonnable après tout, plus noble
-même que l'orgueil fondé sur des ancêtres. Chassé
-enfin malgré ses talens, mais né pour asservir, il
+maître, fier de la bassesse de sa naissance qui
+constatait la supériorité de ses talens, et lui laissait
+l'honneur d'être son ouvrage; orgueil nouveau,
+plus raisonnable après tout, plus noble
+même que l'orgueil fondé sur des ancêtres. Chassé
+enfin malgré ses talens, mais né pour asservir, il
mourut en Italie, tyran des Brutiens, et victime
-d'une vengeance particulière et inouïe<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>; il laissait
+d'une vengeance particulière et inouïe<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>; il laissait
une fille dont l'hymen attira sur la Sicile de
-nouvelles infortunes. Elle avait épousé Pyrrhus, roi
-d'Epire, à qui les Syracusains eurent l'imprudence
+nouvelles infortunes. Elle avait épousé Pyrrhus, roi
+d'Epire, à qui les Syracusains eurent l'imprudence
de demander pour roi le fils qu'il avait eu d'elle;
-ils voulaient obéir au petit-fils de cet Agathocle,
-qu'ils avaient détesté et banni; ils espéraient
+ils voulaient obéir au petit-fils de cet Agathocle,
+qu'ils avaient détesté et banni; ils espéraient
d'ailleurs se faire de Pyrrhus un appui contre les
Carthaginois: mais Pyrrhus se croyant leur roi
-sous le nom de son fils, ils s'indignèrent et se
-lassèrent de ses violences, au point de s'allier
-avec ces mêmes Carthaginois, pour le chasser de
+sous le nom de son fils, ils s'indignèrent et se
+lassèrent de ses violences, au point de s'allier
+avec ces mêmes Carthaginois, pour le chasser de
la Sicile. L'imprudent roi d'Epire alla commettre
de nouvelles fautes en Italie, abandonnant la Sicile
-plus que jamais à des divisions intestines, aux
-descentes des Africains, et à des désastres qui ne
+plus que jamais à des divisions intestines, aux
+descentes des Africains, et à des désastres qui ne
<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
-cessèrent qu'au commencement du règne d'Hiéron.</p>
+cessèrent qu'au commencement du règne d'Hiéron.</p>
-<p>Hiéron, descendu de Gélon, qui comme lui
-fit le bonheur de Syracuse, avait comme lui commencé
-par être un usurpateur. Il avait fait la paix
-avec les Carthaginois, et même s'était ligué avec
+<p>Hiéron, descendu de Gélon, qui comme lui
+fit le bonheur de Syracuse, avait comme lui commencé
+par être un usurpateur. Il avait fait la paix
+avec les Carthaginois, et même s'était ligué avec
eux contre les Mamertins, peuplade italienne et
-guerrière, qui avaient envahi Messane, un des plus
-beaux territoires de l'île, et qui s'étaient fortifiés
-par une alliance avec Rome: époque remarquable
-de la première descente des Romains en Sicile.
-Hiéron battu par eux, mécontent des Carthaginois,
+guerrière, qui avaient envahi Messane, un des plus
+beaux territoires de l'île, et qui s'étaient fortifiés
+par une alliance avec Rome: époque remarquable
+de la première descente des Romains en Sicile.
+Hiéron battu par eux, mécontent des Carthaginois,
les abandonne pour s'allier aux vainqueurs,
-dont sa prudence prévoit la grandeur future,
+dont sa prudence prévoit la grandeur future,
conduite qui fit pendant soixante ans le bonheur
de Syracuse. On voit avec surprise cette ville heureuse,
-et jouissant d'une tranquillité constante et
-inaltérable au milieu des calamités du reste de la
-Sicile, entre les armées et les flottes des deux
+et jouissant d'une tranquillité constante et
+inaltérable au milieu des calamités du reste de la
+Sicile, entre les armées et les flottes des deux
grandes puissances qui se disputaient l'empire du
monde.</p>
-<p>Dans ce long période, Hiéron s'occupant de
-l'administration intérieure de son royaume, du
+<p>Dans ce long période, Hiéron s'occupant de
+l'administration intérieure de son royaume, du
commerce, surtout de l'agriculture, composant
-même un livre sur cet art, première richesse de
+même un livre sur cet art, première richesse de
tous les pays, et surtout du sien, y rapportait la
-plupart des lois dont il rédigea lui-même le code,
-lois qui gouvernèrent la Sicile après lui, et qui
-furent respectées par les Romains. Il rassemblait
-autour de lui tous les arts, ceux d'utilité, ceux
+plupart des lois dont il rédigea lui-même le code,
+lois qui gouvernèrent la Sicile après lui, et qui
+furent respectées par les Romains. Il rassemblait
+autour de lui tous les arts, ceux d'utilité, ceux
<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span>
-d'agrément, ceux même de la guerre: car ce fut
-à sa sollicitation qu'Archimède, son parent et son
-ami, appliqua la géométrie et la mécanique à des
+d'agrément, ceux même de la guerre: car ce fut
+à sa sollicitation qu'Archimède, son parent et son
+ami, appliqua la géométrie et la mécanique à des
usages militaires. Il remplit ses arsenaux de machines
-pour l'attaque et la défense des places, inventions
-d'Archimède, qui bientôt après furent
-dirigées contre ces mêmes Romains, dont il avait
-été soixante ans l'allié le plus fidèle. C'est ce qu'on
-vit après la mort de son fils Hiéronime, qui rompit
+pour l'attaque et la défense des places, inventions
+d'Archimède, qui bientôt après furent
+dirigées contre ces mêmes Romains, dont il avait
+été soixante ans l'allié le plus fidèle. C'est ce qu'on
+vit après la mort de son fils Hiéronime, qui rompit
une alliance utile et glorieuse, pour s'unir avec
-les Carthaginois, et se précipiter dans leur ruine.</p>
+les Carthaginois, et se précipiter dans leur ruine.</p>
<p>Ses deux successeurs, Epicide et Hippocrate,
-se déclarèrent aussi contre les Romains, qui,
-après plusieurs victoires, vinrent assiéger Syracuse.
+se déclarèrent aussi contre les Romains, qui,
+après plusieurs victoires, vinrent assiéger Syracuse.
Les deux tyrans subalternes qui l'opprimaient
-au-dedans, sous prétexte de la défendre au-dehors,
-osèrent lutter contre la puissance romaine, et
-fortifiés du génie d'Archimède, plus habile géomètre
-que politique éclairé, engagèrent ou forcèrent
-ce grand homme à défendre la ville contre
-une flotte et une armée également formidables.
+au-dedans, sous prétexte de la défendre au-dehors,
+osèrent lutter contre la puissance romaine, et
+fortifiés du génie d'Archimède, plus habile géomètre
+que politique éclairé, engagèrent ou forcèrent
+ce grand homme à défendre la ville contre
+une flotte et une armée également formidables.
On n'attend pas de nous que nous insistions sur
-les détails de ce siège fameux, où les talens d'un
-seul homme arrêtent et repoussent pendant
-trois ans un des plus grands généraux de Rome.</p>
+les détails de ce siège fameux, où les talens d'un
+seul homme arrêtent et repoussent pendant
+trois ans un des plus grands généraux de Rome.</p>
-<p>Marcellus, après des pertes multipliées sur
-terre et sur mer, effet des machines d'Archimède,
-change le siège en blocus, et se consolant de
+<p>Marcellus, après des pertes multipliées sur
+terre et sur mer, effet des machines d'Archimède,
+change le siège en blocus, et se consolant de
tous ses vains efforts contre la capitale par des
-conquêtes et des victoires dans le reste de la Sicile,
+conquêtes et des victoires dans le reste de la Sicile,
<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span>
-réunit enfin toutes ses forces pour livrer un
-assaut général. On dit que, prêt à donner le signal
-de toutes les attaques, qui devaient être suivies
-du pillage, immobile et rêveur à l'aspect de
-cette ville célèbre et malheureuse, séjour autrefois
+réunit enfin toutes ses forces pour livrer un
+assaut général. On dit que, prêt à donner le signal
+de toutes les attaques, qui devaient être suivies
+du pillage, immobile et rêveur à l'aspect de
+cette ville célèbre et malheureuse, séjour autrefois
de tant de grands hommes en tous genres,
-nés ou illustrés dans son sein, au souvenir de tant
-d'événemens qui signalèrent sa puissance, Marcellus
-ne put commander à son émotion, ni même
-retenir ses larmes. Syracuse fut presqu'entièrement
-détruite, mais elle se releva par degrés de sa
+nés ou illustrés dans son sein, au souvenir de tant
+d'événemens qui signalèrent sa puissance, Marcellus
+ne put commander à son émotion, ni même
+retenir ses larmes. Syracuse fut presqu'entièrement
+détruite, mais elle se releva par degrés de sa
ruine, et resta toujours l'ornement de la Sicile,
devenue province des Romains.</p>
-<p>Naples, une des plus anciennes républiques de
-l'Italie, mais peu guerrière au milieu de tant de
-voisins belliqueux, s'était volontairement soumise
-à la puissance romaine, seul moyen de s'en
-faire un appui. Cette ville conserva ses priviléges
+<p>Naples, une des plus anciennes républiques de
+l'Italie, mais peu guerrière au milieu de tant de
+voisins belliqueux, s'était volontairement soumise
+à la puissance romaine, seul moyen de s'en
+faire un appui. Cette ville conserva ses priviléges
et ses lois municipales, sous les protecteurs qu'elle
-s'était choisis; et par un bonheur surprenant,
-les guerres qui désolèrent l'Italie dans les différentes
-époques de Pyrrhus, d'Annibal, de Spartacus
-et de la guerre sociale, n'attirèrent sur elle
-que la moindre partie des calamités qui accablèrent
-plusieurs des villes attachées aux Romains.
-Naples et la Sicile gouvernées, l'une par ses lois
-particulières, l'autre par des préteurs ou des proconsuls,
-demeurent pendant plusieurs siècles
-presque oubliées des historiens romains, qui ne
-citent Naples que comme un séjour de délices et
+s'était choisis; et par un bonheur surprenant,
+les guerres qui désolèrent l'Italie dans les différentes
+époques de Pyrrhus, d'Annibal, de Spartacus
+et de la guerre sociale, n'attirèrent sur elle
+que la moindre partie des calamités qui accablèrent
+plusieurs des villes attachées aux Romains.
+Naples et la Sicile gouvernées, l'une par ses lois
+particulières, l'autre par des préteurs ou des proconsuls,
+demeurent pendant plusieurs siècles
+presque oubliées des historiens romains, qui ne
+citent Naples que comme un séjour de délices et
<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span>
-de volupté, et la Sicile comme le grenier de l'empire.
-Elles eurent sans doute à souffrir quelquefois,
+de volupté, et la Sicile comme le grenier de l'empire.
+Elles eurent sans doute à souffrir quelquefois,
comme tant d'autres provinces, des abus
d'une administration dure et violente; mais le
-nom romain les préserva des calamités attachées
-à la guerre et aux dissensions intérieures. Heureux
-ces deux peuples, s'ils eussent continué d'échapper
-à l'histoire! mais elle les retrouve vers la
-fin du cinquième siècle, plongés dans le chaos du
-démembrement de l'empire romain, passant dans
-l'espace de soixante-quinze années, sous les lois
-d'Odoacre, de Théodoric, de Totila, conquérans
-qui, malgré les idées de terreur attachées à leurs
-noms, mêlèrent quelques vertus, même la clémence,
-à leurs exploits guerriers, et qui seuls, avec
-les Bélisaire et les Narsès, leurs ennemis et quelquefois
-leurs vainqueurs, sont distingués dans la
-confusion d'un tableau monotone, chargé de personnages
+nom romain les préserva des calamités attachées
+à la guerre et aux dissensions intérieures. Heureux
+ces deux peuples, s'ils eussent continué d'échapper
+à l'histoire! mais elle les retrouve vers la
+fin du cinquième siècle, plongés dans le chaos du
+démembrement de l'empire romain, passant dans
+l'espace de soixante-quinze années, sous les lois
+d'Odoacre, de Théodoric, de Totila, conquérans
+qui, malgré les idées de terreur attachées à leurs
+noms, mêlèrent quelques vertus, même la clémence,
+à leurs exploits guerriers, et qui seuls, avec
+les Bélisaire et les Narsès, leurs ennemis et quelquefois
+leurs vainqueurs, sont distingués dans la
+confusion d'un tableau monotone, chargé de personnages
obscurs et trop souvent odieux. D'autres
-barbares, les Sarrasins, se répandent dans la Sicile,
-s'y maintiennent, assurent leurs conquêtes; et
-profitant des rivalités mutuelles, des dissentions
-intestines, qui désolaient les villes et les principautés
-d'Italie, épiaient le moment de s'emparer
+barbares, les Sarrasins, se répandent dans la Sicile,
+s'y maintiennent, assurent leurs conquêtes; et
+profitant des rivalités mutuelles, des dissentions
+intestines, qui désolaient les villes et les principautés
+d'Italie, épiaient le moment de s'emparer
de Naples.</p>
-<p>Au milieu de ces convulsions, Naples avait conservé
-la constitution républicaine, sous des chefs
-appelés <em>ducs</em>, indépendans plus ou moins de l'empire
+<p>Au milieu de ces convulsions, Naples avait conservé
+la constitution républicaine, sous des chefs
+appelés <em>ducs</em>, indépendans plus ou moins de l'empire
d'Orient, suivant la faiblesse plus ou moins
grande des empereurs, qui depuis long-temps
<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span>
-n'avaient sur l'Italie qu'un vain titre de souveraineté.
-Mais ce cahos va s'éclaircir: tout change
-par un de ces événemens inattendus, qui rend à
-l'histoire le droit d'intéresser; mérite que celle
+n'avaient sur l'Italie qu'un vain titre de souveraineté.
+Mais ce cahos va s'éclaircir: tout change
+par un de ces événemens inattendus, qui rend à
+l'histoire le droit d'intéresser; mérite que celle
d'Italie avait perdu depuis trop long-temps.</p>
-<h3>CHAPITRE DEUXIÈME.</h3>
+<h3>CHAPITRE DEUXIÈME.</h3>
-<p class="hanging indent">An de J.-C. 1005, arrivée des Normands en Italie au retour d'une
-croisade.&mdash;Les Normands fondent la ville d'Averse auprès de
+<p class="hanging indent">An de J.-C. 1005, arrivée des Normands en Italie au retour d'une
+croisade.&mdash;Les Normands fondent la ville d'Averse auprès de
Naples.&mdash;1035, Vont faire la guerre aux Sarrasins en Sicile.&mdash;S'emparent
de la Pouille et fondent le royaume de Naples.&mdash;Les
-enfans de Tancrède de Hauteville se partagent leurs conquêtes.&mdash;En
+enfans de Tancrède de Hauteville se partagent leurs conquêtes.&mdash;En
1072, les Normands obtiennent du Pape l'investiture de la Sicile.&mdash;En
-1139, Naples est réuni à la Sicile.&mdash;Guillaume-le-Bon, roi
-de Sicile, appelle la maison de Souabe pour lui succéder.&mdash;Cause
+1139, Naples est réuni à la Sicile.&mdash;Guillaume-le-Bon, roi
+de Sicile, appelle la maison de Souabe pour lui succéder.&mdash;Cause
de la guerre et malheurs de la Sicile, 1195.&mdash;Henry, fils de
-Tancrède, meurt à Messine, détesté de ses peuples.&mdash;Le Pape
-est élu régent du royaume des deux Siciles.&mdash;Origine des prétentions
-de la cour de Rome.&mdash;En 1198, Frédéric excommunié et
-déposé.&mdash;Frédéric meurt en 1250.&mdash;Mainfroy est nommé gouverneur
-du royaume.&mdash;Conrad, héritier de Frédéric, chasse
-Mainfroy de ses états.&mdash;Conrad meurt, et laisse Conradin en bas
-âge, héritier de son royaume.&mdash;Mainfroy accepte la régence.&mdash;La
-reine fait répandre la nouvelle de la mort de Conradin.&mdash;Mainfroy
-est couronné en 1258.&mdash;Le pape Clément IV l'excommunie,
+Tancrède, meurt à Messine, détesté de ses peuples.&mdash;Le Pape
+est élu régent du royaume des deux Siciles.&mdash;Origine des prétentions
+de la cour de Rome.&mdash;En 1198, Frédéric excommunié et
+déposé.&mdash;Frédéric meurt en 1250.&mdash;Mainfroy est nommé gouverneur
+du royaume.&mdash;Conrad, héritier de Frédéric, chasse
+Mainfroy de ses états.&mdash;Conrad meurt, et laisse Conradin en bas
+âge, héritier de son royaume.&mdash;Mainfroy accepte la régence.&mdash;La
+reine fait répandre la nouvelle de la mort de Conradin.&mdash;Mainfroy
+est couronné en 1258.&mdash;Le pape Clément IV l'excommunie,
met le royaume de Naples en interdit, et en offre la couronne
-à tous les souverains de l'Europe.&mdash;Charles d'Anjou, frère
-de Saint-Louis, l'accepte.&mdash;Il reçoit, en 1265, l'investiture du
-pape.&mdash;Mainfroy est vaincu et tué en combattant, en 1266.&mdash;Charles
-d'Anjou, maître de la Sicile.&mdash;Conradin paraît en Italie;
-offre le combat à Charles d'Anjou, est vaincu et fait prisonnier.&mdash;Supplice
+à tous les souverains de l'Europe.&mdash;Charles d'Anjou, frère
+de Saint-Louis, l'accepte.&mdash;Il reçoit, en 1265, l'investiture du
+pape.&mdash;Mainfroy est vaincu et tué en combattant, en 1266.&mdash;Charles
+d'Anjou, maître de la Sicile.&mdash;Conradin paraît en Italie;
+offre le combat à Charles d'Anjou, est vaincu et fait prisonnier.&mdash;Supplice
<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span>
-de Conradin, en 1270.&mdash;Le comte d'Anjou règne en
-Sicile et s'y fait détester.&mdash;Vêpres Siciliennes, le 29 mars 1282.&mdash;Guillaume
-Porcelet est excepté seul du massacre et reconduit en
-France.&mdash;Charles veut former le siége de Syracuse.&mdash;Est repoussé
-par l'amiral Loria.&mdash;Pierre d'Aragon, oncle et héritier de Conradin,
-est élu roi de Sicile.&mdash;En 1285, Charles d'Anjou meurt
-accablé des malheurs qu'il s'est attirés par ses cruautés.</p>
-
-<p>C'est au retour d'un voyage à la Terre-Sainte
+de Conradin, en 1270.&mdash;Le comte d'Anjou règne en
+Sicile et s'y fait détester.&mdash;Vêpres Siciliennes, le 29 mars 1282.&mdash;Guillaume
+Porcelet est excepté seul du massacre et reconduit en
+France.&mdash;Charles veut former le siége de Syracuse.&mdash;Est repoussé
+par l'amiral Loria.&mdash;Pierre d'Aragon, oncle et héritier de Conradin,
+est élu roi de Sicile.&mdash;En 1285, Charles d'Anjou meurt
+accablé des malheurs qu'il s'est attirés par ses cruautés.</p>
+
+<p>C'est au retour d'un voyage à la Terre-Sainte
que quarante ou cinquante gentilshommes normands
vont jeter en Italie les fondemens d'un empire.
-Ils descendent à Salerne au moment où cette
-ville, assiégée par les Sarrasins, avait capitulé et
-préparait sa rançon. Indignés de la faiblesse de
-leurs hôtes, et, semblables à ce Romain qui,
-s'offensant de l'appareil d'un traité honteux, le
-rompt et l'annulle par sa présence, ces généreux
-chevaliers offrent aux Salertins de les défendre.
-La nuit même, ils fondent dans le camp des barbares,
-les taillent en pièces et rentrent à Salerne
-couverts de gloire et chargés de butin. Ces libérateurs,
-laissant après eux leur renommée, emportent
-les regrets des Salertins, et repassent bientôt
-dans leur patrie étonnée du récit de leurs exploits.</p>
+Ils descendent à Salerne au moment où cette
+ville, assiégée par les Sarrasins, avait capitulé et
+préparait sa rançon. Indignés de la faiblesse de
+leurs hôtes, et, semblables à ce Romain qui,
+s'offensant de l'appareil d'un traité honteux, le
+rompt et l'annulle par sa présence, ces généreux
+chevaliers offrent aux Salertins de les défendre.
+La nuit même, ils fondent dans le camp des barbares,
+les taillent en pièces et rentrent à Salerne
+couverts de gloire et chargés de butin. Ces libérateurs,
+laissant après eux leur renommée, emportent
+les regrets des Salertins, et repassent bientôt
+dans leur patrie étonnée du récit de leurs exploits.</p>
<p>Trois cents Normands, sous le commandement
de Rainulf, passent les mers et viennent en Italie
-recueillir le fruit des premiers succès de leurs compatriotes.
-L'Italie était alors partagée presqu'en
-autant de petites souverainetés qu'elle avait de
-villes importantes. Partout des haines, des rivalités,
+recueillir le fruit des premiers succès de leurs compatriotes.
+L'Italie était alors partagée presqu'en
+autant de petites souverainetés qu'elle avait de
+villes importantes. Partout des haines, des rivalités,
des combats. Les Normands qui attendaient tout
<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span>
de leurs armes, trouvaient sans cesse l'occasion
-de vendre ou de louer leur valeur et leurs succès;
+de vendre ou de louer leur valeur et leurs succès;
des guerriers toujours victorieux ne pouvaient
-rester long-temps sans un établissement durable.
+rester long-temps sans un établissement durable.
Un duc de Naples, en leur assignant un territoire,
entre sa ville et Capoue, fut le premier qui paya
-véritablement leurs services. Les Normands y fondèrent
+véritablement leurs services. Les Normands y fondèrent
la ville d'Averse; et l'on peut remarquer,
-avec une sorte de surprise, que le premier établissement
-de ces conquérans ne fut pas une
-conquête.</p>
+avec une sorte de surprise, que le premier établissement
+de ces conquérans ne fut pas une
+conquête.</p>
-<p>Trois frères, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon
-et Humfroy, fils de Trancrède de Hauteville, seigneur
+<p>Trois frères, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon
+et Humfroy, fils de Trancrède de Hauteville, seigneur
normand des environs de Coutances, accourent
-en Italie, à la tête des aventuriers qui voulurent
-s'associer à leur fortune. Ils offrent leurs
-services au commandant grec nommé le Catapan,
+en Italie, à la tête des aventuriers qui voulurent
+s'associer à leur fortune. Ils offrent leurs
+services au commandant grec nommé le Catapan,
et marchent contre les Sarrasins de Sicile. Les
-Sarrasins sont vaincus. Guillaume tue leur général;
-la Sicile allait retourner à l'empire; mais les Grecs,
-jaloux de leurs libérateurs, les privent de leur
+Sarrasins sont vaincus. Guillaume tue leur général;
+la Sicile allait retourner à l'empire; mais les Grecs,
+jaloux de leurs libérateurs, les privent de leur
part dans le partage du butin. Ingratitude imprudente!
-Les Normands irrités, méditant, sans se
+Les Normands irrités, méditant, sans se
plaindre, une vengeance utile, abandonnent le
-perfide Grec à ses ennemis, et, repassant la mer,
-fondent sur ses états d'Italie. Ils s'emparent de la
-Pouille, de la Calabre, et bravant à la fois le pape
-et l'empereur, ne reçoivent que de leur épée l'investiture
-de leurs nouveaux états.</p>
+perfide Grec à ses ennemis, et, repassant la mer,
+fondent sur ses états d'Italie. Ils s'emparent de la
+Pouille, de la Calabre, et bravant à la fois le pape
+et l'empereur, ne reçoivent que de leur épée l'investiture
+de leurs nouveaux états.</p>
<p>Cette audace a sans doute quelque chose d'imposant.
<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span>
-Voir un petit nombre de guerriers protéger,
-conquérir, asservir des villes, des états,
+Voir un petit nombre de guerriers protéger,
+conquérir, asservir des villes, des états,
des princes, vaincre sans alliances et jeter seuls
les fondemens d'un empire durable, braver avec
-impunité les deux puissances redoutables de l'Italie,
-faire un pape prisonnier; et séparant dans
+impunité les deux puissances redoutables de l'Italie,
+faire un pape prisonnier; et séparant dans
sa personne le pontife du souverain, respecter l'un,
-dicter des lois à l'autre; saisir une couronne entre
-l'autel et le trône impérial, et se l'assurer par la
+dicter des lois à l'autre; saisir une couronne entre
+l'autel et le trône impérial, et se l'assurer par la
jalousie mutuelle de l'empire et du sacerdoce: un
tel tableau a droit de frapper l'imagination, et celle
-de plusieurs historiens n'a rien négligé pour l'embellir.</p>
+de plusieurs historiens n'a rien négligé pour l'embellir.</p>
<p>Mais en recherchant la cause du merveilleux
-(car le merveilleux en a une), quelle résistance
-pouvaient opposer de petits états dispersés, des
-peuples toujours en guerre, sans troupes réglées,
-sans discipline; des sujets tantôt sous la domination
-des empereurs trop éloignés pour les gouverner,
-tantôt sous un duc électif ou usurpateur,
-tantôt sous le joug des barbares et sachant à peine
-le nom de leur maître! Quelle résistance, dis-je,
-pouvait opposer un tel pays à la valeur exercée
-de ces chefs célèbres dont le nom seul rassemblait
-sous leurs drapeaux les mécontens de tous les
+(car le merveilleux en a une), quelle résistance
+pouvaient opposer de petits états dispersés, des
+peuples toujours en guerre, sans troupes réglées,
+sans discipline; des sujets tantôt sous la domination
+des empereurs trop éloignés pour les gouverner,
+tantôt sous un duc électif ou usurpateur,
+tantôt sous le joug des barbares et sachant à peine
+le nom de leur maître! Quelle résistance, dis-je,
+pouvait opposer un tel pays à la valeur exercée
+de ces chefs célèbres dont le nom seul rassemblait
+sous leurs drapeaux les mécontens de tous les
partis!</p>
-<p>Robert, au bruit de ces nouveaux succès, Guiscard
-et Roger, autres fils de Tancrède de Hauteville,
-quittent leur vieux père, et déguisés en pélerins
-(car l'Italie prenait des précautions contre
+<p>Robert, au bruit de ces nouveaux succès, Guiscard
+et Roger, autres fils de Tancrède de Hauteville,
+quittent leur vieux père, et déguisés en pélerins
+(car l'Italie prenait des précautions contre
<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span>
-les nouveaux émigrans de la Normandie), arrivent,
-le bourdon à la main, chez leur frère déjà
-maître de deux riches provinces. Là, dans l'épanchement
+les nouveaux émigrans de la Normandie), arrivent,
+le bourdon à la main, chez leur frère déjà
+maître de deux riches provinces. Là, dans l'épanchement
de leur tendresse et de leur joie, ils
-partagent entre eux leurs conquêtes et leurs espérances;
-et sans autre traité que leur parole, il
-règne entre eux dès ce moment une intelligence
-invariable: conduite plus étonnante peut-être
-que leur établissement, et qui sans doute en assura
-la durée.</p>
-
-<p>Mais leur puissance commençait à alarmer le
-pape et l'empereur. Le pape, à la tête d'une armée
-composée d'Allemands, d'évêques et de prêtres
+partagent entre eux leurs conquêtes et leurs espérances;
+et sans autre traité que leur parole, il
+règne entre eux dès ce moment une intelligence
+invariable: conduite plus étonnante peut-être
+que leur établissement, et qui sans doute en assura
+la durée.</p>
+
+<p>Mais leur puissance commençait à alarmer le
+pape et l'empereur. Le pape, à la tête d'une armée
+composée d'Allemands, d'évêques et de prêtres
que Henri <span class="smcap">III</span> envoya contre ces aventuriers, les
-excommunia. L'armée taillée en pièces, l'excommunication
-fut nulle, et Léon <span class="smcap">IX</span> prisonnier. Le
-pontife fit les avances. Humfroy reçut, pour la
+excommunia. L'armée taillée en pièces, l'excommunication
+fut nulle, et Léon <span class="smcap">IX</span> prisonnier. Le
+pontife fit les avances. Humfroy reçut, pour la
Pouille et la Calabre, une investiture qu'il n'avait
-pas demandée et qu'il n'était bientôt plus temps
+pas demandée et qu'il n'était bientôt plus temps
de lui offrir.</p>
-<p>Léon avait pressenti qu'il était de sa politique
-de maîtriser l'indépendance des Normands, en se
-hâtant de légitimer leurs usurpations. Il leur donna
-même une investiture qu'ils ne demandaient pas,
-celle de la Sicile qu'ils ne possédaient point encore.</p>
+<p>Léon avait pressenti qu'il était de sa politique
+de maîtriser l'indépendance des Normands, en se
+hâtant de légitimer leurs usurpations. Il leur donna
+même une investiture qu'ils ne demandaient pas,
+celle de la Sicile qu'ils ne possédaient point encore.</p>
<p>En effet, Robert, s'apercevant que les papes
pouvaient donner ce qu'ils n'avaient pas, les crut
-assez puissans pour lui ravir ce qu'il possédait. Il
-prêta foi et hommage au saint-siège et s'en reconnut
+assez puissans pour lui ravir ce qu'il possédait. Il
+prêta foi et hommage au saint-siège et s'en reconnut
<span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span>
-feudataire, véritable origine des prétentions
+feudataire, véritable origine des prétentions
que la cour de Rome eut dans la suite sur
le royaume des deux Siciles.</p>
-<p>Le pape protégeait les Normands pour contenir
-l'empereur; et les Normands, protégés par le pape,
+<p>Le pape protégeait les Normands pour contenir
+l'empereur; et les Normands, protégés par le pape,
augmentaient leur puissance en sanctifiant leurs
-conquêtes. Ce fut, en effet, sous l'étendard du
-pontife, que Robert et le comte Roger chassèrent
-les Sarrasins d'Italie et s'emparèrent de la Sicile:
-brillante destinée de deux frères dont l'un (Robert)
-se préparait, en mourant, à la conquête de l'empire
+conquêtes. Ce fut, en effet, sous l'étendard du
+pontife, que Robert et le comte Roger chassèrent
+les Sarrasins d'Italie et s'emparèrent de la Sicile:
+brillante destinée de deux frères dont l'un (Robert)
+se préparait, en mourant, à la conquête de l'empire
d'Orient, et l'autre (Roger, comte de Sicile)
obtint du pape Urbain <span class="smcap">II</span>, cette fameuse bulle de
-légation, par laquelle il se fit créer légat né du
-saint-siège en Sicile, lui et ses successeurs.</p>
+légation, par laquelle il se fit créer légat né du
+saint-siège en Sicile, lui et ses successeurs.</p>
-<p>Cependant, au milieu de tant de révolutions,
-parmi tant de peuples accoutumés au joug, qui
+<p>Cependant, au milieu de tant de révolutions,
+parmi tant de peuples accoutumés au joug, qui
se soulageaient en changeant d'oppresseurs, les
-Napolitains s'étaient maintenus libres: ni l'établissement
-fortuné des Normands, ni le siècle brillant
-de leurs conquêtes, qui venait de ravir presque
-toute l'Italie à la faiblesse des empereurs et la Sicile
+Napolitains s'étaient maintenus libres: ni l'établissement
+fortuné des Normands, ni le siècle brillant
+de leurs conquêtes, qui venait de ravir presque
+toute l'Italie à la faiblesse des empereurs et la Sicile
aux armes des Sarrasins, n'avaient pu changer
-l'état heureux et primitif de son ancien gouvernement.
-Naples, renfermée dans son patrimoine
-républicain, sous l'administration constante de
-ses ducs électifs, conservait encore ses priviléges
-et son indépendance.</p>
+l'état heureux et primitif de son ancien gouvernement.
+Naples, renfermée dans son patrimoine
+républicain, sous l'administration constante de
+ses ducs électifs, conservait encore ses priviléges
+et son indépendance.</p>
-<p>Ce ne fut que vers l'an 1139, à la mort de
+<p>Ce ne fut que vers l'an 1139, à la mort de
Sergio <span class="smcap">VIII</span>, le dernier de ses ducs, que cette ville
<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span>
-ouvrit volontairement ses portes à la puissance
-des Normands et prêta serment de fidélité à Roger <span class="smcap">II</span>,
-premier roi de Sicile. C'était la destinée de
-Naples de prévenir les violences en se donnant
+ouvrit volontairement ses portes à la puissance
+des Normands et prêta serment de fidélité à Roger <span class="smcap">II</span>,
+premier roi de Sicile. C'était la destinée de
+Naples de prévenir les violences en se donnant
au plus fort, conduite qu'elle avait autrefois tenue
-à l'égard des Romains. Les Napolitains acceptèrent
+à l'égard des Romains. Les Napolitains acceptèrent
le fils de Roger, avec le titre de duc, pour les
gouverner selon leurs lois.</p>
-<p>Mais la Sicile eut bientôt à regretter la domination
+<p>Mais la Sicile eut bientôt à regretter la domination
des Sarrasins et celle des autres barbares qui
-l'avaient gouvernée. Des favoris cruels, des eunuques
-insolens jettèrent les Siciliens dans un désespoir
-inutile qui n'enfanta que des révoltes et
-des conjurations impuissantes. Guillaume, surnommé
+l'avaient gouvernée. Des favoris cruels, des eunuques
+insolens jettèrent les Siciliens dans un désespoir
+inutile qui n'enfanta que des révoltes et
+des conjurations impuissantes. Guillaume, surnommé
le Mauvais, fils et successeur de Roger <span class="smcap">II</span>,
-régnait alors. Il mourut. Pour le peindre, il suffit
-d'observer qu'on n'osa même graver une inscription
+régnait alors. Il mourut. Pour le peindre, il suffit
+d'observer qu'on n'osa même graver une inscription
sur son tombeau.</p>
<p>La Sicile respira quelque temps sous Guillaume-le-Bon;
mais une faute de ce monarque fut
pour elle une source de malheurs. Quelle imprudence
d'appeler la maison de Souabe en Sicile!
-Il pouvait transmettre sa couronne à Tancrède,
+Il pouvait transmettre sa couronne à Tancrède,
dernier rejeton du sang de Hauteville; et il marie
-une princesse de trente-six ans, dernière héritière
-du royaume, à Henri <span class="smcap">VI</span>, roi des Romains, fils du
-célèbre Barberousse: c'était détruire l'équilibre
-que la maison normande avait intérêt de maintenir
+une princesse de trente-six ans, dernière héritière
+du royaume, à Henri <span class="smcap">VI</span>, roi des Romains, fils du
+célèbre Barberousse: c'était détruire l'équilibre
+que la maison normande avait intérêt de maintenir
entre les empereurs et les papes. Cependant,
-dans l'absence de Henri et de son épouse, Tancrède,
+dans l'absence de Henri et de son épouse, Tancrède,
<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span>
fils naturel du duc Roger, fils de Roger <span class="smcap">II</span>,
-monta sur le trône de Sicile. Il en reçut même
+monta sur le trône de Sicile. Il en reçut même
l'investiture du pape. Mais les principaux seigneurs
-et barons du royaume refusèrent de
-reconnaître une élection à laquelle ils n'avaient
-pas présidé. La Sicile fut bientôt embrâsée des
-premiers feux d'une guerre civile. Henri paraît
-alors en Italie, à la tête d'une puissante armée.
-Couronné empereur après la mort de son père, il
-vient réclamer les droits de Constance son épouse,
-et conquérir son royaume de Sicile. Les Allemands
+et barons du royaume refusèrent de
+reconnaître une élection à laquelle ils n'avaient
+pas présidé. La Sicile fut bientôt embrâsée des
+premiers feux d'une guerre civile. Henri paraît
+alors en Italie, à la tête d'une puissante armée.
+Couronné empereur après la mort de son père, il
+vient réclamer les droits de Constance son épouse,
+et conquérir son royaume de Sicile. Les Allemands
sont vaincus.</p>
<p>L'empereur, avec de nouveaux secours, s'avance
-dans la Campanie, accompagné de son
-épouse, héritière de ses conquêtes. Henri retourne
-en Allemagne. Tancrède vainqueur, mais sans
-jouir de sa victoire, pleurant un fils aussi cher à
-ses peuples qu'à lui-même, ne put résister à son
-chagrin; et son retour à Palerme fut bientôt suivi
-de sa mort. Après lui, Henri vint saisir son héritage,
+dans la Campanie, accompagné de son
+épouse, héritière de ses conquêtes. Henri retourne
+en Allemagne. Tancrède vainqueur, mais sans
+jouir de sa victoire, pleurant un fils aussi cher à
+ses peuples qu'à lui-même, ne put résister à son
+chagrin; et son retour à Palerme fut bientôt suivi
+de sa mort. Après lui, Henri vint saisir son héritage,
et s'en assura par tout ce qui restait du sang
-royal: prémices d'un règne affreux, où l'on vit un
-peuple lassé des crimes atroces et des cruautés
-recherchées de son tyran, se soulever contre lui,
-l'assiéger et lui imposer la loi de sortir du royaume;
-où l'on vit le tyran obéir, mêler une terreur basse
-aux projets de vengeance qu'il méditait en fuyant;
-entraîner avec lui une épouse forcée d'entrer dans
-la conjuration publique; mourir enfin à Messine
-d'une mort précipitée. Telle était l'horreur attachée
+royal: prémices d'un règne affreux, où l'on vit un
+peuple lassé des crimes atroces et des cruautés
+recherchées de son tyran, se soulever contre lui,
+l'assiéger et lui imposer la loi de sortir du royaume;
+où l'on vit le tyran obéir, mêler une terreur basse
+aux projets de vengeance qu'il méditait en fuyant;
+entraîner avec lui une épouse forcée d'entrer dans
+la conjuration publique; mourir enfin à Messine
+d'une mort précipitée. Telle était l'horreur attachée
<span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span>
-à son nom, qu'en soupçonnant l'impératrice
-d'avoir empoisonné son époux, on ne vit qu'un
-bienfait à chérir au lieu d'un crime à détester; et
-la haine publique lui en fit un de la sépulture
+à son nom, qu'en soupçonnant l'impératrice
+d'avoir empoisonné son époux, on ne vit qu'un
+bienfait à chérir au lieu d'un crime à détester; et
+la haine publique lui en fit un de la sépulture
qu'elle avait obtenue du pape pour son mari. Mais
-en lui rendant cette grâce, la cour de Rome refusa
-de reconnaître la légitimité de Frédéric son fils;
-et, par une de ces absurdités indécentes qui
-peignent tout un siècle, elle força l'impératrice à
+en lui rendant cette grâce, la cour de Rome refusa
+de reconnaître la légitimité de Frédéric son fils;
+et, par une de ces absurdités indécentes qui
+peignent tout un siècle, elle força l'impératrice à
racheter publiquement, au prix de mille marcs
d'or pour le pape et pour chacun des cardinaux,
-l'investiture du royaume de Sicile pour Frédéric,
-et à faire sur l'évangile, en présence du pontife,
-le serment exigé d'elle sur la fidélité conjugale et
-sur la légitimité de son fils.</p>
-
-<p>Après ce marché avilissant, l'impératrice meurt,
-et nomme, par testament, tuteur de Frédéric et
-régent du royaume, ce même pontife qui avait
-outragé les cendres du père, flétri l'honneur de la
-mère et contesté la naissance et les droits du fils.</p>
-
-<p>Telle fut l'origine des prétentions de la cour de
-Rome sur les Deux-Siciles, dans les interrègnes
-qui les désolèrent. Quelle époque de ses droits!
-Celle où un tuteur, surprenant ce titre à la faiblesse
-d'une mère superstitieuse, s'en sert pour
-devenir l'oppresseur du fils, et après avoir excommunié
-ceux qui méconnaissent sa tutelle, cherche
-dans l'Europe à qui vendre l'héritage et les dépouilles
+l'investiture du royaume de Sicile pour Frédéric,
+et à faire sur l'évangile, en présence du pontife,
+le serment exigé d'elle sur la fidélité conjugale et
+sur la légitimité de son fils.</p>
+
+<p>Après ce marché avilissant, l'impératrice meurt,
+et nomme, par testament, tuteur de Frédéric et
+régent du royaume, ce même pontife qui avait
+outragé les cendres du père, flétri l'honneur de la
+mère et contesté la naissance et les droits du fils.</p>
+
+<p>Telle fut l'origine des prétentions de la cour de
+Rome sur les Deux-Siciles, dans les interrègnes
+qui les désolèrent. Quelle époque de ses droits!
+Celle où un tuteur, surprenant ce titre à la faiblesse
+d'une mère superstitieuse, s'en sert pour
+devenir l'oppresseur du fils, et après avoir excommunié
+ceux qui méconnaissent sa tutelle, cherche
+dans l'Europe à qui vendre l'héritage et les dépouilles
de son pupille.</p>
-<p>C'est à l'histoire d'Allemagne à peindre les
+<p>C'est à l'histoire d'Allemagne à peindre les
<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span>
vertus, les talens, les exploits et les malheurs de
-Frédéric <span class="smcap">II</span>; elle le montre portant dès le berceau
+Frédéric <span class="smcap">II</span>; elle le montre portant dès le berceau
le poids de la haine des papes; achetant deux fois
-son couronnement par le v&oelig;u forcé d'une croisade;
-excommunié pour avoir différé son départ;
-excommunié de nouveau pour être parti excommunié;
-chargé d'un troisième anathême dans le
-temps où ce prince délivrait les lieux saints;
-déposé par une bulle appuyée d'une croisade,
-qu'un pape en personne prêchait contre lui
-dans la chaire de Saint-Pierre: déposition dont
-l'inimitié ambitieuse du pontife fit retentir l'Europe,
-et que son orgueil notifia même au sultan
+son couronnement par le v&oelig;u forcé d'une croisade;
+excommunié pour avoir différé son départ;
+excommunié de nouveau pour être parti excommunié;
+chargé d'un troisième anathême dans le
+temps où ce prince délivrait les lieux saints;
+déposé par une bulle appuyée d'une croisade,
+qu'un pape en personne prêchait contre lui
+dans la chaire de Saint-Pierre: déposition dont
+l'inimitié ambitieuse du pontife fit retentir l'Europe,
+et que son orgueil notifia même au sultan
de Babylone.</p>
-<p>La Sicile, témoin comme l'empire des infortunes
-de son maître, le fut constamment des périls
-attachés à sa personne, dans le voisinage de son
+<p>La Sicile, témoin comme l'empire des infortunes
+de son maître, le fut constamment des périls
+attachés à sa personne, dans le voisinage de son
ennemi le plus implacable; elle le vit en butte aux
-fureurs et aux trahisons, dont l'ascendant sacré
+fureurs et aux trahisons, dont l'ascendant sacré
des papes l'environnait de toutes parts, chercher,
-au milieu d'une garde mahométane, un rempart
-inaccessible aux attentats de la superstition; après
-cinquante ans de malheurs causés par le saint-siége,
+au milieu d'une garde mahométane, un rempart
+inaccessible aux attentats de la superstition; après
+cinquante ans de malheurs causés par le saint-siége,
ce prince mourut, et mourut absous.</p>
<p>Le pape Innocent <span class="smcap">IV</span> profita de la mort de son
-ennemi, pendant que Conrad, l'héritier du trône,
-était en Allemagne. Il entre en Sicile comme dans
-un territoire de l'église, excite à la révolte la
-Pouille, la terre de Labour, et fait déclarer en sa
+ennemi, pendant que Conrad, l'héritier du trône,
+était en Allemagne. Il entre en Sicile comme dans
+un territoire de l'église, excite à la révolte la
+Pouille, la terre de Labour, et fait déclarer en sa
faveur Naples et Capoue.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span>
-Mais Frédéric, habile à prévoir les desseins du
-pontife qui venait de l'absoudre, avait nommé,
+Mais Frédéric, habile à prévoir les desseins du
+pontife qui venait de l'absoudre, avait nommé,
par son testament, gouverneur de l'Italie en
l'absence de Conrad, Mainfroy, son fils naturel,
-à qui il avait donné la principauté de Tarente.</p>
-
-<p>Dans ces siècles de barbarie, on se plaît à voir
-paraître un homme ambitieux sans crime, dissimulé
-sans bassesse, supérieur sans orgueil, qui
-conçoit un grand dessein, trace de loin son plan,
-se crée lui-même des obstacles qui retardent, mais
-assurent sa marche, amène ainsi tout ce qui l'entoure
-à son but, et comme contraint se fait entraîner
-où il aspire: tel est Mainfroy. Caractère développé
-par les faits mêmes, par les circonstances
-difficiles qui le formèrent sans doute. Chargé du
+à qui il avait donné la principauté de Tarente.</p>
+
+<p>Dans ces siècles de barbarie, on se plaît à voir
+paraître un homme ambitieux sans crime, dissimulé
+sans bassesse, supérieur sans orgueil, qui
+conçoit un grand dessein, trace de loin son plan,
+se crée lui-même des obstacles qui retardent, mais
+assurent sa marche, amène ainsi tout ce qui l'entoure
+à son but, et comme contraint se fait entraîner
+où il aspire: tel est Mainfroy. Caractère développé
+par les faits mêmes, par les circonstances
+difficiles qui le formèrent sans doute. Chargé du
gouvernement pendant l'absence de Conrad, il
-prévoyait, sans s'effrayer, la future jalousie de
-son frère et de son maître; mais se préparant à
-souffrir des injustices qui pouvaient l'éconduire,
+prévoyait, sans s'effrayer, la future jalousie de
+son frère et de son maître; mais se préparant à
+souffrir des injustices qui pouvaient l'éconduire,
il s'en frayait le chemin par des exploits, par des
vertus, qui lui conciliaient l'estime des grands et
l'amour du peuple.</p>
-<p>Conrad arrive; il trouve, grâce à la valeur et
-aux soins de son frère, un royaume tranquille:
-pour récompense, envieux et persécuteur, il
-dépouille Mainfroy de ses seigneuries, et chasse du
-royaume les parens et les alliés maternels de ce
+<p>Conrad arrive; il trouve, grâce à la valeur et
+aux soins de son frère, un royaume tranquille:
+pour récompense, envieux et persécuteur, il
+dépouille Mainfroy de ses seigneuries, et chasse du
+royaume les parens et les alliés maternels de ce
rival cru dangereux.</p>
<p>Politique odieuse et maladroite, utile aux desseins
d'un homme qui savait profiter d'une humiliation
<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span>
-comme d'un avantage, et dont le génie
-supérieur forçait les autres à lui tenir compte de
-ce qu'il faisait pour lui-même. En effet, Mainfroy,
+comme d'un avantage, et dont le génie
+supérieur forçait les autres à lui tenir compte de
+ce qu'il faisait pour lui-même. En effet, Mainfroy,
qui voyait avec plaisir l'indignation publique se
-charger du soin de le venger, affectait de répondre
+charger du soin de le venger, affectait de répondre
aux injustices nouvelles par des services nouveaux.</p>
-<p>Tout va bientôt changer de face. Conrad meurt,
-ne laissant qu'un fils en bas âge, nommé Conradin.
-Mainfroy fut accusé d'avoir empoisonné
-son frère, crime dont l'histoire n'offre aucune
+<p>Tout va bientôt changer de face. Conrad meurt,
+ne laissant qu'un fils en bas âge, nommé Conradin.
+Mainfroy fut accusé d'avoir empoisonné
+son frère, crime dont l'histoire n'offre aucune
preuve, non plus que de l'empoisonnement de
-Frédéric, son père, dont il eut la douleur de se
+Frédéric, son père, dont il eut la douleur de se
voir charger. Dans l'absence des preuves, si l'on
songe que le pape, ennemi mortel de la maison
-de Souabe, fut également accusé de ces deux
+de Souabe, fut également accusé de ces deux
crimes, croira-t-on Mainfroy coupable du premier,
-en voyant Frédéric justifier son fils, et, dans son
-lit de mort, joindre à ses derniers bienfaits le
-regret profond de ne pouvoir lui laisser un trône?
-Qui le croira coupable du second, quand ce même
-pape, à l'instant de la mort de Conrad, s'avance
+en voyant Frédéric justifier son fils, et, dans son
+lit de mort, joindre à ses derniers bienfaits le
+regret profond de ne pouvoir lui laisser un trône?
+Qui le croira coupable du second, quand ce même
+pape, à l'instant de la mort de Conrad, s'avance
en armes sur le territoire de Naples? quand le
royaume entier regarde Mainfroy, dans ce moment
de crise, comme l'espoir de la nation, et
-l'appelle à la régence qu'il refuse? L'heure n'était
+l'appelle à la régence qu'il refuse? L'heure n'était
pas venue; il voulait un empire; et n'attendait
-que l'instant d'avouer son ambition. Il fait déclarer
-régent du royaume un Allemand (le marquis
+que l'instant d'avouer son ambition. Il fait déclarer
+régent du royaume un Allemand (le marquis
d'Honnebruch), absolument incapable de gouverner
<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span>
-et propre à ses desseins. D'Honnebruch ne
-peut suffire à sa nouvelle dignité; l'état n'a qu'un
-régent, il demande un chef. Cependant le pape
-s'est déclaré; il est en Italie, soulève les peuples,
-marche de conquêtes en conquêtes, tient déjà la
-moitié du royaume: le reste n'attend que sa présence.
-La Sicile était perdue; et d'Honnebruch ne
-pouvait la sauver, quand l'état alarmé vint prier
-Mainfroy de prendre la régence. Il accepte alors,
+et propre à ses desseins. D'Honnebruch ne
+peut suffire à sa nouvelle dignité; l'état n'a qu'un
+régent, il demande un chef. Cependant le pape
+s'est déclaré; il est en Italie, soulève les peuples,
+marche de conquêtes en conquêtes, tient déjà la
+moitié du royaume: le reste n'attend que sa présence.
+La Sicile était perdue; et d'Honnebruch ne
+pouvait la sauver, quand l'état alarmé vint prier
+Mainfroy de prendre la régence. Il accepte alors,
au nom de Conradin, un titre qu'il n'aurait pris
-ni plus tôt ni plus tard.</p>
+ni plus tôt ni plus tard.</p>
-<p>Le régent marche aux ennemis, remporte
-une victoire signalée, entre dans la Pouille,
+<p>Le régent marche aux ennemis, remporte
+une victoire signalée, entre dans la Pouille,
soumet les villes rebelles. Innocent <span class="smcap">IV</span>, honteux
-et indigné d'un succès si rapide, qui lui ravissait
-un royaume dont il se croyait déjà possesseur,
+et indigné d'un succès si rapide, qui lui ravissait
+un royaume dont il se croyait déjà possesseur,
n'osant s'exposer sur un champ de
-bataille, meurt dans son lit, à Naples, de rage
-et de désespoir. Mainfroy repasse en Sicile, où
+bataille, meurt dans son lit, à Naples, de rage
+et de désespoir. Mainfroy repasse en Sicile, où
ses grands desseins devaient s'accomplir. La reine
-Élisabeth, femme de Frédéric, craignant pour
-les jours de son fils Conradin, fit répandre le
+Élisabeth, femme de Frédéric, craignant pour
+les jours de son fils Conradin, fit répandre le
bruit de sa mort.</p>
-<p>Quels motifs pouvaient déterminer cette princesse
-à commettre une telle imprudence? Craignait-elle
+<p>Quels motifs pouvaient déterminer cette princesse
+à commettre une telle imprudence? Craignait-elle
pour son fils les vues ambitieuses et les
-desseins secrets d'un oncle et d'un régent?
-Élisabeth les servait; elle perdait son fils, au lieu
-de le sauver. Était-ce un mouvement de tendresse,
+desseins secrets d'un oncle et d'un régent?
+Élisabeth les servait; elle perdait son fils, au lieu
+de le sauver. Était-ce un mouvement de tendresse,
un de ces pressentimens maternels dont le c&oelig;ur
<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span>
-n'est pas maître? Pourquoi donc se hâter de le
-faire revivre et de redemander son héritage?</p>
+n'est pas maître? Pourquoi donc se hâter de le
+faire revivre et de redemander son héritage?</p>
<p>Quoiqu'il en soit, les seigneurs et les barons
-du royaume n'eurent pas plutôt appris cette nouvelle,
-qu'ils vinrent trouver Mainfroy, et le conjurèrent
-de monter sur un trône où il était appelé
+du royaume n'eurent pas plutôt appris cette nouvelle,
+qu'ils vinrent trouver Mainfroy, et le conjurèrent
+de monter sur un trône où il était appelé
par sa naissance, par ses exploits et par le testament
-même de Frédéric. Il n'était ni du caractère
-ni de la politique du régent de les prendre au mot;
-il s'attendait à de nouvelles sollicitations encore
-plus pressantes des prélats et de la noblesse; il
-les reçut avec complaisance, se fit représenter ses
+même de Frédéric. Il n'était ni du caractère
+ni de la politique du régent de les prendre au mot;
+il s'attendait à de nouvelles sollicitations encore
+plus pressantes des prélats et de la noblesse; il
+les reçut avec complaisance, se fit représenter ses
droits, raconter tous ses titres, et se laissa couronner.</p>
-<p>Élisabeth se repentit bientôt de sa fausse politique
-et de ses timides précautions; elle fit reparaître
-son fils et redemanda son héritage au prince
-de Tarente. Il n'étoit plus temps. Le régent crut
-pouvoir garder le royaume, par droit de conquête
-et d'élection. La reine alla porter ses plaintes au
-saint siége, oppresseur de sa maison.</p>
+<p>Élisabeth se repentit bientôt de sa fausse politique
+et de ses timides précautions; elle fit reparaître
+son fils et redemanda son héritage au prince
+de Tarente. Il n'étoit plus temps. Le régent crut
+pouvoir garder le royaume, par droit de conquête
+et d'élection. La reine alla porter ses plaintes au
+saint siége, oppresseur de sa maison.</p>
<p>Le pape, qui n'attendait qu'un murmure favorable
-pour se venger des mépris et de la valeur de
+pour se venger des mépris et de la valeur de
Mainfroy, l'excommunia et mit son royaume en
interdit. Mais ce prince, dont la famille semblait
-être vouée aux foudres de Rome, regardait l'excommunication
-comme un héritage des princes
-de sa maison; il n'en fut pas effrayé.</p>
+être vouée aux foudres de Rome, regardait l'excommunication
+comme un héritage des princes
+de sa maison; il n'en fut pas effrayé.</p>
-<p>Clément <span class="smcap">IV</span>, alors possesseur du siége apostolique
-et héritier de l'ambition des papes, avait
+<p>Clément <span class="smcap">IV</span>, alors possesseur du siége apostolique
+et héritier de l'ambition des papes, avait
<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span>
-juré la perte d'un ennemi si redoutable. Il publia
+juré la perte d'un ennemi si redoutable. Il publia
des croisades, mit le royaume de Naples et de
-Sicile à l'encan, et le fit offrir à presque tous les
-souverains de l'Europe qui le refusèrent. C'était
+Sicile à l'encan, et le fit offrir à presque tous les
+souverains de l'Europe qui le refusèrent. C'était
pour la seconde fois qu'un pape promenait en
-Europe un royaume à vendre, et ne trouvait pas
-d'acquéreur; était-ce de la maison de Saint-Louis
+Europe un royaume à vendre, et ne trouvait pas
+d'acquéreur; était-ce de la maison de Saint-Louis
que devait sortir l'acheteur d'un empire dont le
vendeur n'avait pas le droit de disposer? Et comment
-Saint-Louis, qui avait rejeté ce marché criminel,
-permit-il à Charles d'Anjou, son frère,
-de se rendre, à la face de l'Europe, le complice de
-Clément, en acceptant ses offres illégitimes? Un
-ordre donné à Charles, d'imiter ce refus juste et
-sage, eût sauvé à la France et à l'Italie deux cents
+Saint-Louis, qui avait rejeté ce marché criminel,
+permit-il à Charles d'Anjou, son frère,
+de se rendre, à la face de l'Europe, le complice de
+Clément, en acceptant ses offres illégitimes? Un
+ordre donné à Charles, d'imiter ce refus juste et
+sage, eût sauvé à la France et à l'Italie deux cents
ans de guerres et d'infortunes.</p>
-<p>Tandis que Mainfroy, occupé du soin de se
-défendre, lève des troupes, équipe des flottes
-et se dispose à repousser des frontières de son
+<p>Tandis que Mainfroy, occupé du soin de se
+défendre, lève des troupes, équipe des flottes
+et se dispose à repousser des frontières de son
royaume l'ennemi qui le marchande, son royaume
-est vendu par un traité entre le pape et le comte
+est vendu par un traité entre le pape et le comte
d'Anjou.</p>
-<p>Le comte arrive à Rome, y reçoit l'investiture
-des états qu'il allait conquérir, entre en Italie où
-les croisés le joignent de toutes parts. Le malheureux
-Mainfroy se voit trahi, abandonné de tous
-côtés. Il rassemble son courage et ses forces, et
+<p>Le comte arrive à Rome, y reçoit l'investiture
+des états qu'il allait conquérir, entre en Italie où
+les croisés le joignent de toutes parts. Le malheureux
+Mainfroy se voit trahi, abandonné de tous
+côtés. Il rassemble son courage et ses forces, et
cherche le comte usurpateur.</p>
-<p>Les croisés, armés par le comte d'Anjou et
-bénis par l'évêque d'Auxerre, se rangent en bataille
+<p>Les croisés, armés par le comte d'Anjou et
+bénis par l'évêque d'Auxerre, se rangent en bataille
<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span>
-dans la plaine appelée du <em>Champ-fleuri</em>; le
+dans la plaine appelée du <em>Champ-fleuri</em>; le
combat s'engage, il ne dura qu'une heure, et fut
sanglant.</p>
-<p>Mainfroy, à la tête de dix chevaliers, dont l'ardeur
-répondait à son courage, voit ses troupes
-plier de toutes parts; il perd toute espérance. La
-valeur lui reste, il se précipite au milieu des escadrons
+<p>Mainfroy, à la tête de dix chevaliers, dont l'ardeur
+répondait à son courage, voit ses troupes
+plier de toutes parts; il perd toute espérance. La
+valeur lui reste, il se précipite au milieu des escadrons
ennemis, et meurt comme il avait voulu
vivre, en roi.</p>
-<p>Ainsi périt ce prince extraordinaire, le premier
-dont l'ambition n'ait pas été criminelle, et dont
-l'usurpation semble être légitime; le seul dont la
-politique ait gagné les sujets, avant que sa valeur
-ait conquis le royaume. Persécuté par un frère
+<p>Ainsi périt ce prince extraordinaire, le premier
+dont l'ambition n'ait pas été criminelle, et dont
+l'usurpation semble être légitime; le seul dont la
+politique ait gagné les sujets, avant que sa valeur
+ait conquis le royaume. Persécuté par un frère
injuste, vendu par un pape vindicatif, et vaincu
-par un prince féroce, il fut sage dans ses humiliations,
-modéré dans ses succès, et grand dans ses
+par un prince féroce, il fut sage dans ses humiliations,
+modéré dans ses succès, et grand dans ses
revers. On trouva le corps du malheureux prince
-quelques jours après la bataille; le comte Jourdan,
+quelques jours après la bataille; le comte Jourdan,
son ami, se jette dessus et l'arrose de ses
-larmes. Le comte d'Anjou lui refuse la sépulture;
-et Clément le fait jeter sur les bords du Marino,
+larmes. Le comte d'Anjou lui refuse la sépulture;
+et Clément le fait jeter sur les bords du Marino,
aux confins du royaume.</p>
-<p>Cette victoire rendit Charles maître de la Sicile.
-Il fit son entrée à Naples avec Béatrix, son épouse.
-Le peuple inconstant le reçoit en triomphe, et lui
-prépare des fêtes lorsqu'il demande des bourreaux,
-et fait périr dans les supplices plusieurs
+<p>Cette victoire rendit Charles maître de la Sicile.
+Il fit son entrée à Naples avec Béatrix, son épouse.
+Le peuple inconstant le reçoit en triomphe, et lui
+prépare des fêtes lorsqu'il demande des bourreaux,
+et fait périr dans les supplices plusieurs
barons et gentilshommes qui tenaient encore pour
Mainfroy.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span>
-Charles, s'applaudissant de ses cruautés et de
-ses conquêtes, se voyait enfin paisible possesseur
-de ses nouveaux états; mais le sang qu'il fit répandre,
-força bientôt ses sujets à se croire encore
+Charles, s'applaudissant de ses cruautés et de
+ses conquêtes, se voyait enfin paisible possesseur
+de ses nouveaux états; mais le sang qu'il fit répandre,
+força bientôt ses sujets à se croire encore
ses ennemis.</p>
<p>Conradin, ce fils de l'imprudente et sensible
-Elisabeth, caché depuis son enfance au sein de
-l'Allemagne, à quinze ans deux fois détrôné sans
-avoir porté la couronne de ses ancêtres, voyant
-les peuples mécontens, les croit fidèles. On lui
-représente en vain la double puissance d'un usurpateur
+Elisabeth, caché depuis son enfance au sein de
+l'Allemagne, à quinze ans deux fois détrôné sans
+avoir porté la couronne de ses ancêtres, voyant
+les peuples mécontens, les croit fidèles. On lui
+représente en vain la double puissance d'un usurpateur
qui le brave, et d'un pape qui le proscrit;
-il s'arrache des bras d'une mère en pleurs, et
-court se montrer aux provinces qui le reçoivent
-avec joie. Le jeune Frédéric, duc d'Autriche, et
+il s'arrache des bras d'une mère en pleurs, et
+court se montrer aux provinces qui le reçoivent
+avec joie. Le jeune Frédéric, duc d'Autriche, et
dernier espoir de sa maison, renouvelle dans ce
-vil siècle l'exemple de ces amitiés héroïques
-consacrées dans l'antiquité; il veut suivre et suit
+vil siècle l'exemple de ces amitiés héroïques
+consacrées dans l'antiquité; il veut suivre et suit
la fortune de Conradin son ami, dont il plaignait
les malheurs, et partage avec lui les hasards d'une
-guerre qu'il croit trop juste pour être malheureuse.</p>
+guerre qu'il croit trop juste pour être malheureuse.</p>
-<p>Sous cet auspice, Conradin se présente en Italie;
+<p>Sous cet auspice, Conradin se présente en Italie;
son audace, sa jeunesse, ses droits, ses premiers
-succès lui font bientôt un parti redoutable.
-Le pape qui commence à le craindre, l'excommunie:
-Charles le joint dans la Pouille et lui présente
+succès lui font bientôt un parti redoutable.
+Le pape qui commence à le craindre, l'excommunie:
+Charles le joint dans la Pouille et lui présente
le combat.</p>
-<p>Les jeunes princes firent dans cette journée
+<p>Les jeunes princes firent dans cette journée
des actions dignes de leur naissance et de la justice
<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span>
-de leur cause. L'année royale était en déroute;
-on poursuivait les fuyards; on se voyait maître du
+de leur cause. L'année royale était en déroute;
+on poursuivait les fuyards; on se voyait maître du
champ de bataille, quand Charles sort d'un bois
-voisin, où la prudence d'un chevalier français,
-nommé alors de Saint-Vatry, l'avait caché; il
-fond avec un corps de réserve sur les vainqueurs,
-les taille en pièces, et leur arrache la victoire. Conradin
-échappe au carnage avec son ami; mais la
-trahison le fit bientôt tomber entre les mains du
+voisin, où la prudence d'un chevalier français,
+nommé alors de Saint-Vatry, l'avait caché; il
+fond avec un corps de réserve sur les vainqueurs,
+les taille en pièces, et leur arrache la victoire. Conradin
+échappe au carnage avec son ami; mais la
+trahison le fit bientôt tomber entre les mains du
vainqueur. Le comte fit jeter les malheureux
-princes dans les prisons de Naples, d'où ils ne
+princes dans les prisons de Naples, d'où ils ne
devaient sortir que pour marcher au supplice.</p>
<p>Le pape de qui Charles tenait la Sicile, en vendant
-les états du père, avait proscrit la tête du
-fils, arrêt horrible qui fut donné tranquillement
-comme un conseil: «S'il vit, avait dit le pontife,
-tu meurs; s'il meurt, tu vis.»</p>
-
-<p>Le comte d'Anjou fut fidèle au traité par lequel
-il s'était engagé à faire périr l'héritier légitime du
-trône. Naples vit dresser un échafaud. Conradin
-et Frédéric, que la prison avait séparés, se revirent
-alors pour la dernière fois. Le prince de
-Souabe se reprochait la mort de son ami. Frédéric
+les états du père, avait proscrit la tête du
+fils, arrêt horrible qui fut donné tranquillement
+comme un conseil: «S'il vit, avait dit le pontife,
+tu meurs; s'il meurt, tu vis.»</p>
+
+<p>Le comte d'Anjou fut fidèle au traité par lequel
+il s'était engagé à faire périr l'héritier légitime du
+trône. Naples vit dresser un échafaud. Conradin
+et Frédéric, que la prison avait séparés, se revirent
+alors pour la dernière fois. Le prince de
+Souabe se reprochait la mort de son ami. Frédéric
le console, et monte le premier au supplice; ainsi
-l'avait ordonné le comte d'Anjou, qui, pour rendre
-aux yeux du généreux Conradin la mort plus
-cruelle que la mort même, voulait qu'il fût teint
+l'avait ordonné le comte d'Anjou, qui, pour rendre
+aux yeux du généreux Conradin la mort plus
+cruelle que la mort même, voulait qu'il fût teint
du sang de son ami.</p>
-<p>Ce prince infortuné voit tomber à ses pieds la
-tête de Frédéric. Il la saisit et la baigne de ses
+<p>Ce prince infortuné voit tomber à ses pieds la
+tête de Frédéric. Il la saisit et la baigne de ses
<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span>
-pleurs. Il monte à son tour, et paraît aux yeux du
+pleurs. Il monte à son tour, et paraît aux yeux du
peuple qui fond en larmes. Conradin rassemble
ses esprits; et agissant encore en roi, sur un
-échaffaud dressé dans ses états, il jette son gant,
-nomme son oncle, Pierre d'Aragon, héritier du
-trône, s'écrie: «O ma mère! que ma mort va vous
-causer de chagrin!» et meurt.</p>
-
-<p>Pourquoi l'histoire, qui s'est chargée de tant
-de noms odieux, n'a-t-elle pas consacré celui du
-généreux chevalier qui osa ramasser le gant du
-prince, et porter en Espagne ce précieux gage,
+échaffaud dressé dans ses états, il jette son gant,
+nomme son oncle, Pierre d'Aragon, héritier du
+trône, s'écrie: «O ma mère! que ma mort va vous
+causer de chagrin!» et meurt.</p>
+
+<p>Pourquoi l'histoire, qui s'est chargée de tant
+de noms odieux, n'a-t-elle pas consacré celui du
+généreux chevalier qui osa ramasser le gant du
+prince, et porter en Espagne ce précieux gage,
dont Pierre d'Aragon sut profiter dans la suite?</p>
-<p>Le comte d'Anjou se voyait, après tant de
+<p>Le comte d'Anjou se voyait, après tant de
meurtres et d'assassinats, paisible possesseur d'un
royaume qu'il avait acquis par le fer et par le feu,
mais qu'il ne sut pas gouverner. Les gibets, les
bourreaux, les exactions en tout genre, effrayaient
-les peuples; et la Sicile vit renaître les règnes désastreux
-de Guillaume <span class="smcap">I</span><sup>er</sup> et de Henri <span class="smcap">VI</span>, les Néron
+les peuples; et la Sicile vit renaître les règnes désastreux
+de Guillaume <span class="smcap">I</span><sup>er</sup> et de Henri <span class="smcap">VI</span>, les Néron
de l'Italie moderne.</p>
-<p>Au milieu de ces sanglantes exécutions, Charles
-demandait à son père la permission d'envahir
-les états de l'empereur: et tandis que la cour de
-Rome la lui refusait, elle entrait elle-même dans
-la conspiration qui devait ravir à Charles la plus
+<p>Au milieu de ces sanglantes exécutions, Charles
+demandait à son père la permission d'envahir
+les états de l'empereur: et tandis que la cour de
+Rome la lui refusait, elle entrait elle-même dans
+la conspiration qui devait ravir à Charles la plus
belle partie de ses possessions. Jean de Procida,
-seigneur d'une île de ce nom, aux environs de
-Naples, banni pour son attachement à la maison
+seigneur d'une île de ce nom, aux environs de
+Naples, banni pour son attachement à la maison
de Souabe, avait fait adopter son ressentiment et
-sa vengeance à presque tous les souverains. Après
+sa vengeance à presque tous les souverains. Après
<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span>
-avoir négocié secrètement avec Michel Paléologue,
+avoir négocié secrètement avec Michel Paléologue,
empereur d'Orient, et Pierre d'Aragon, il
-s'était rendu, sous un habit de moine, auprès du
-pape Nicolas <span class="smcap">III</span>, qui l'avait reçu comme un ambassadeur
+s'était rendu, sous un habit de moine, auprès du
+pape Nicolas <span class="smcap">III</span>, qui l'avait reçu comme un ambassadeur
de l'Espagne et de l'Empire. Revenu en
-Sicile sous ce même déguisement, il s'occupait
-alors à soulever les peuples, et préparait les esprits
-à la révolte, pendant que Michel et Pierre,
-sous différens prétextes, levaient des troupes et
-équipaient des flottes. Tout était concerté, quand
-un événement imprévu hâta la révolution préparée
+Sicile sous ce même déguisement, il s'occupait
+alors à soulever les peuples, et préparait les esprits
+à la révolte, pendant que Michel et Pierre,
+sous différens prétextes, levaient des troupes et
+équipaient des flottes. Tout était concerté, quand
+un événement imprévu hâta la révolution préparée
par une ligue de rois, et lui donna l'apparence
-d'une émeute populaire.</p>
+d'une émeute populaire.</p>
-<p>Le 29 mars 1282, à l'heure de vêpres, un habitant
+<p>Le 29 mars 1282, à l'heure de vêpres, un habitant
violait une Sicilienne. Aux cris de cette
femme, le peuple accourt en foule. On massacre
-le coupable; c'est un Français. Ce nom réveille
-la haine; les têtes s'échauffent; on s'arme de
+le coupable; c'est un Français. Ce nom réveille
+la haine; les têtes s'échauffent; on s'arme de
toutes parts. A l'instant, dans les rues, dans les
places publiques, au sein des maisons, au pied
des autels, hommes, femmes, enfans, vieillards,
-huit mille Français sont égorgés. Palerme nage
+huit mille Français sont égorgés. Palerme nage
dans le sang.</p>
-<p>Cette horrible boucherie est le signal de la révolte.
-Toute l'île est sous les armes, et tout ce
-qui porte le nom français est immolé. Ainsi finit
-la domination française, chez un peuple qui
+<p>Cette horrible boucherie est le signal de la révolte.
+Toute l'île est sous les armes, et tout ce
+qui porte le nom français est immolé. Ainsi finit
+la domination française, chez un peuple qui
venait de voir massacrer ses deux derniers rois
-par un frère de Saint-Louis.</p>
+par un frère de Saint-Louis.</p>
<p>Les historiens qui tracent avec les couleurs les
<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span>
-plus fortes le tableau des désastres de la Sicile,
-qui la montrent réduite à l'état le plus affreux,
-déchue non seulement de son ancienne splendeur,
-mais même de la situation déplorable où l'avaient
-mise les cruautés d'Henri <span class="smcap">VI</span>, regrettant le joug
-barbare de ses anciens maîtres, Grecs, Sarrasins,
+plus fortes le tableau des désastres de la Sicile,
+qui la montrent réduite à l'état le plus affreux,
+déchue non seulement de son ancienne splendeur,
+mais même de la situation déplorable où l'avaient
+mise les cruautés d'Henri <span class="smcap">VI</span>, regrettant le joug
+barbare de ses anciens maîtres, Grecs, Sarrasins,
Normands, Allemands, dont les vexations n'avaient
-pu la porter à de telles extrémités; ces
-mêmes historiens semblent chercher une cause
-étrangère à cette horrible vengeance: cette vengeance
-est inouïe sans doute, et rien de cruel
-n'est juste. Mais qui n'en voit la seule et véritable
-cause dans les excès atroces commis journellement
-par les Français? Comment ne pas la
-voir dans leur tyrannie publique qui réunit et
-ligua contre eux les grands de l'état, appuyés ensuite
-par des souverains étrangers, et dans leur
-tyrannie particulière et domestique, qui mit la
+pu la porter à de telles extrémités; ces
+mêmes historiens semblent chercher une cause
+étrangère à cette horrible vengeance: cette vengeance
+est inouïe sans doute, et rien de cruel
+n'est juste. Mais qui n'en voit la seule et véritable
+cause dans les excès atroces commis journellement
+par les Français? Comment ne pas la
+voir dans leur tyrannie publique qui réunit et
+ligua contre eux les grands de l'état, appuyés ensuite
+par des souverains étrangers, et dans leur
+tyrannie particulière et domestique, qui mit la
rage dans le c&oelig;ur des peuples? Le coupable ne
devient-il pas l'accusateur de la nation, tandis
-qu'un autre Français sauvé, protégé même par
+qu'un autre Français sauvé, protégé même par
les meurtriers, semble expliquer du moins, s'il
ne l'excuse en quelque sorte, la fureur des Siciliens?
Il existe un homme juste, Guillaume de
-Porcelet, Français d'origine, et gouverneur de
-l'isle de Calafatimi; cet homme est seul excepté
-du massacre général; on le respecte et on s'empresse
-à lui fournir un bâtiment pour le reconduire
-dans sa patrie. Ce décret tacite et unanime
-de tout un peuple, qui révérait l'innocence et l'intégrité
+Porcelet, Français d'origine, et gouverneur de
+l'isle de Calafatimi; cet homme est seul excepté
+du massacre général; on le respecte et on s'empresse
+à lui fournir un bâtiment pour le reconduire
+dans sa patrie. Ce décret tacite et unanime
+de tout un peuple, qui révérait l'innocence et l'intégrité
<span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span>
-d'un seul Français, semble justifier la proscription
+d'un seul Français, semble justifier la proscription
de tous les autres, et renouveler contre
-leur mémoire l'arrêt exécuté contre leur personne.</p>
+leur mémoire l'arrêt exécuté contre leur personne.</p>
-<p>Charles était violent; à la nouvelle de la révolte
+<p>Charles était violent; à la nouvelle de la révolte
et du carnage, il entre en fureur; et jurant
d'exterminer la race sicilienne, il vient mettre le
-siège devant Messine. Il était sur le point de s'en
-rendre maître et de recouvrer la Sicile en vainqueur
-implacable, si la flotte d'Aragon ne fût venue secourir
-la ville assiégée et rassurer l'île malheureuse.
-Le comte d'Anjou, forcé de lever le siége,
+siège devant Messine. Il était sur le point de s'en
+rendre maître et de recouvrer la Sicile en vainqueur
+implacable, si la flotte d'Aragon ne fût venue secourir
+la ville assiégée et rassurer l'île malheureuse.
+Le comte d'Anjou, forcé de lever le siége,
est poursuivi par l'amiral Loria, perd vingt-neuf
-vaisseaux, en voit brûler trente à ses yeux; et
+vaisseaux, en voit brûler trente à ses yeux; et
trop faible pour supporter la disgrace qui le prive
de la vengeance, il pleure d'impuissance et de
rage.</p>
-<p>Pierre d'Aragon, maître de la mer et vainqueur
+<p>Pierre d'Aragon, maître de la mer et vainqueur
de Charles, entre dans Messine aux acclamations
-du peuple; et bientôt la Sicile couronne dans son
-libérateur l'oncle et l'héritier de Conradin.</p>
+du peuple; et bientôt la Sicile couronne dans son
+libérateur l'oncle et l'héritier de Conradin.</p>
<p>Charles vaincu, et n'ayant plus d'espoir dans
-les armes, cherche à ramener les peuples par sa
-clémence. Il publie des amnisties, rétablit la Sicile
-dans tous ses droits et tous ses priviléges,
-étend même ses bienfaits jusques sur Naples:
+les armes, cherche à ramener les peuples par sa
+clémence. Il publie des amnisties, rétablit la Sicile
+dans tous ses droits et tous ses priviléges,
+étend même ses bienfaits jusques sur Naples:
basse indulgence qui ne trompa et ne ramena personne.
-La Sicile qui le brave, méprise ses dons
-perfides; et Naples seule en profite contre le gré du
+La Sicile qui le brave, méprise ses dons
+perfides; et Naples seule en profite contre le gré du
tyran.</p>
-<p>Ce monarque s'aperçoit que la feinte est vaine,
+<p>Ce monarque s'aperçoit que la feinte est vaine,
<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span>
-et renouvelle la guerre; il quitte ses états, court
+et renouvelle la guerre; il quitte ses états, court
en Provence pour chercher de l'argent et des
troupes.</p>
<p>Pierre sut profiter de son absence. L'amiral
-Loria, après s'être emparé de l'île de Malte, se
-présente au port de Naples et l'insulte. Le jeune
-prince de Salerne, à qui son père avait recommandé
-la modération et la prudence, sort avec
-soixante-dix galères pour repousser l'ennemi qui
-le brave: mais ayant plus de courage que d'expérience,
-il est fait prisonnier à la vue de ses sujets.</p>
-
-<p>Loria, maître de l'héritier du trône, impose
-des lois et redemande Béatrix, fille de Mainfroy,
-prisonnière au château de l'&OElig;uf, et menace les
+Loria, après s'être emparé de l'île de Malte, se
+présente au port de Naples et l'insulte. Le jeune
+prince de Salerne, à qui son père avait recommandé
+la modération et la prudence, sort avec
+soixante-dix galères pour repousser l'ennemi qui
+le brave: mais ayant plus de courage que d'expérience,
+il est fait prisonnier à la vue de ses sujets.</p>
+
+<p>Loria, maître de l'héritier du trône, impose
+des lois et redemande Béatrix, fille de Mainfroy,
+prisonnière au château de l'&OElig;uf, et menace les
jours du prince, si l'on refuse de la rendre. Loria
-prévoyant le retour de Charles, revient avec Béatrix
-à Palerme, où il laisse le prince de Salerne en
-captivité.</p>
+prévoyant le retour de Charles, revient avec Béatrix
+à Palerme, où il laisse le prince de Salerne en
+captivité.</p>
<p>Le peuple demandait hautement la mort du
-fils de Charles, comme une juste représaille de
+fils de Charles, comme une juste représaille de
la mort de Conradin. Mais on voit avec plaisir
que Constance, qui commandait en Sicile pendant
-l'absence du roi son époux, dédaignant de
-se venger du père sur un fils innocent, prit soin
+l'absence du roi son époux, dédaignant de
+se venger du père sur un fils innocent, prit soin
de soustraire le jeune prince au ressentiment
des Siciliens et le fit conduire en Aragon.</p>
-<p>Cependant Charles arriva à Naples; son peuple
-est révolté; son fils est dans les fers; il se voit
+<p>Cependant Charles arriva à Naples; son peuple
+est révolté; son fils est dans les fers; il se voit
assailli de toutes parts, et ne respire que la vengeance.
-La vengeance lui échappe. Il se préparait au siége
+La vengeance lui échappe. Il se préparait au siége
<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span>
de Messine; on lui montre son fils
-dont on menace la tête, s'il approche de la ville.
-Enfin, accablé de malheurs qu'il ne peut imputer
-qu'à son ambition sanguinaire, il meurt à Foggia,
-dans la Pouille, âgé de soixante-cinq ans, et ne
-laisse au prince de Salerne, son héritier, que le
+dont on menace la tête, s'il approche de la ville.
+Enfin, accablé de malheurs qu'il ne peut imputer
+qu'à son ambition sanguinaire, il meurt à Foggia,
+dans la Pouille, âgé de soixante-cinq ans, et ne
+laisse au prince de Salerne, son héritier, que le
royaume de Naples.</p>
-<h3>CHAPITRE TROISIÈME</h3>
+<h3>CHAPITRE TROISIÈME</h3>
-<p class="hanging indent">La Sicile et le royaume de Naples sont séparés.&mdash;Robert, comte
-d'Artois, régent du royaume de Naples; Robert, duc de Calabre,
-roi de Naples.&mdash;Jeanne <span class="smcap">I</span><sup>re</sup>, fille de Robert, épouse en 1333,
-André, fils de Charobert, roi de Hongrie.&mdash;André est assassiné
-à Averse en 1345.&mdash;Jeanne épouse Louis, prince de Tarente; le
+<p class="hanging indent">La Sicile et le royaume de Naples sont séparés.&mdash;Robert, comte
+d'Artois, régent du royaume de Naples; Robert, duc de Calabre,
+roi de Naples.&mdash;Jeanne <span class="smcap">I</span><sup>re</sup>, fille de Robert, épouse en 1333,
+André, fils de Charobert, roi de Hongrie.&mdash;André est assassiné
+à Averse en 1345.&mdash;Jeanne épouse Louis, prince de Tarente; le
roi de Hongrie descend en Italie, venge en 1347 la mort de son
-malheureux frère, et fait jeter Durazzo par une fenêtre.&mdash;Jeanne
-rentre dans ses états.&mdash;Vend Avignon au pape.&mdash;La
-Sicile livrée à de nouvelles factions.&mdash;Mort de la reine Jeanne <span class="smcap">I</span><sup>re</sup>,
-en 1382.&mdash;Anarchie.&mdash;Magistrature créée sous le nom de huit
-seigneurs du bon gouvernement.&mdash;Jeanne <span class="smcap">II</span><sup>e</sup> monte sur le trône
-de Naples en 1414.&mdash;Caraccioli, grand-sénéchal du royaume de
-Naples et amant de la reine, est assassiné.&mdash;La reine Jeanne
+malheureux frère, et fait jeter Durazzo par une fenêtre.&mdash;Jeanne
+rentre dans ses états.&mdash;Vend Avignon au pape.&mdash;La
+Sicile livrée à de nouvelles factions.&mdash;Mort de la reine Jeanne <span class="smcap">I</span><sup>re</sup>,
+en 1382.&mdash;Anarchie.&mdash;Magistrature créée sous le nom de huit
+seigneurs du bon gouvernement.&mdash;Jeanne <span class="smcap">II</span><sup>e</sup> monte sur le trône
+de Naples en 1414.&mdash;Caraccioli, grand-sénéchal du royaume de
+Naples et amant de la reine, est assassiné.&mdash;La reine Jeanne
meurt en 1442.</p>
<p>C'est ainsi que les crimes de Charles d'Anjou,
-funestes à sa maison presque autant qu'à lui-même,
-marquent la séparation des deux royaumes.</p>
+funestes à sa maison presque autant qu'à lui-même,
+marquent la séparation des deux royaumes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span>
Naples, pendant que son prince languit dans
-les fers, reste abandonnée à l'autorité de Robert,
+les fers, reste abandonnée à l'autorité de Robert,
comte d'Artois, et du cardinal de Sainte-Sabine.
Charles d'Anjou, emportant au tombeau la douleur
-de laisser son unique héritier entre les mains
-de ses ennemis, crut devoir les nommer régens
+de laisser son unique héritier entre les mains
+de ses ennemis, crut devoir les nommer régens
par son testament.</p>
<p>Pierre d'Aragon ne jouit pas long-temps de ses
triomphes et de sa nouvelle couronne. Se sentant
-proche de sa fin, il voulut assurer à ses fils la
+proche de sa fin, il voulut assurer à ses fils la
possession de la Sicile. Le pape Honorius refuse aux
-ambassadeurs de ce prince l'investiture de son héritage,
-et répond par une excommunication à la
-demande légitime du nouveau roi.</p>
+ambassadeurs de ce prince l'investiture de son héritage,
+et répond par une excommunication à la
+demande légitime du nouveau roi.</p>
-<p>Les régens napolitains appuyaient de leurs
+<p>Les régens napolitains appuyaient de leurs
armes impuissantes la haine ambitieuse du pontife,
-qui se flattait de l'autoriser bientôt par l'aveu
+qui se flattait de l'autoriser bientôt par l'aveu
et par le nom de Charles <span class="smcap">II</span> d'Anjou, que l'entremise
-d'Édouard <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, roi d'Angleterre, venait de
+d'Édouard <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, roi d'Angleterre, venait de
tirer de sa prison. Mais il apprend que Charles,
-par le traité, a reconnu Jacques, second fils de
+par le traité, a reconnu Jacques, second fils de
Pierre d'Aragon, pour roi de Sicile.</p>
-<p>Le pape irrité renouvelle la guerre, force ce
-même Charles de réclamer la couronne de Sicile
-à laquelle il venait de renoncer par un traité solennel,
-excommunie Alphonse frère de Jacques,
-pour avoir trempé dans ce crime, et fait croire à
+<p>Le pape irrité renouvelle la guerre, force ce
+même Charles de réclamer la couronne de Sicile
+à laquelle il venait de renoncer par un traité solennel,
+excommunie Alphonse frère de Jacques,
+pour avoir trempé dans ce crime, et fait croire à
tous les princes de l'Italie qu'il peut seul annuler
-un traité conclu entre deux rois, par l'entremise
+un traité conclu entre deux rois, par l'entremise
d'un souverain.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span>
-Voilà donc Charles, contraint, au nom de la
-religion, d'être parjure, faisant la guerre au roi
+Voilà donc Charles, contraint, au nom de la
+religion, d'être parjure, faisant la guerre au roi
Jacques, contre sa conscience et la foi des sermens,
-et vainqueur, malgré lui-même, ménageant
+et vainqueur, malgré lui-même, ménageant
son ennemi dans ses victoires, pour se faire
-pardonner son infidélité.</p>
+pardonner son infidélité.</p>
<p>Pendant cette guerre, Alphonse meurt; et Jacques
-son frère, souverain excommunié de deux
+son frère, souverain excommunié de deux
royaumes en interdit, passe en Espagne pour se
faire couronner roi d'Aragon.</p>
-<p>Jacques se voyait deux puissans ennemis à combattre;
+<p>Jacques se voyait deux puissans ennemis à combattre;
Charles <span class="smcap">II</span>, roi de Naples, et Philippe-le-Bel.
-Le pape avait relevé le premier de la foi des
+Le pape avait relevé le premier de la foi des
sermens comme d'un crime, et offrait au second
la Sicile pour le comte de Valois, son fils: cette
-dangereuse position força Jacques à prendre le
-parti de sacrifier un de ses états pour se conserver
-l'autre; il renonça à la Sicile en faveur du
+dangereuse position força Jacques à prendre le
+parti de sacrifier un de ses états pour se conserver
+l'autre; il renonça à la Sicile en faveur du
roi de Naples.</p>
-<p>Ce fut treize ans après les vêpres siciliennes,
-après treize ans d'une guerre défensive et meurtrière,
-que cette île malheureuse apprit la nouvelle
-effrayante d'un traité qui la rendait à la
-maison d'Anjou. Elle en frémit. La consternation
-y fut générale et causa le même effroi que la nouvelle
-des vêpres siciliennes avait produit chez
-la nation qui en fut la victime. Les États assemblés
-en tumulte se hâtèrent d'élire pour leur roi,
-Frédéric, troisième fils de Pierre d'Aragon.</p>
-
-<p>Boniface ne fut pas plutôt informé de la nouvelle élection,
+<p>Ce fut treize ans après les vêpres siciliennes,
+après treize ans d'une guerre défensive et meurtrière,
+que cette île malheureuse apprit la nouvelle
+effrayante d'un traité qui la rendait à la
+maison d'Anjou. Elle en frémit. La consternation
+y fut générale et causa le même effroi que la nouvelle
+des vêpres siciliennes avait produit chez
+la nation qui en fut la victime. Les États assemblés
+en tumulte se hâtèrent d'élire pour leur roi,
+Frédéric, troisième fils de Pierre d'Aragon.</p>
+
+<p>Boniface ne fut pas plutôt informé de la nouvelle élection,
<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span>
qu'il accusa de supercherie le nouveau
-roi d'Aragon, et se crut trompé parce qu'il
-n'était pas obéi. Jacques courut à Rome dissuader
+roi d'Aragon, et se crut trompé parce qu'il
+n'était pas obéi. Jacques courut à Rome dissuader
le pontife; et pour le convaincre de son innocence,
-il ordonna à tous les Catalans et à ses Aragonois
-de sortir de Sicile. Blase d'Allagon se refusa à cet
-ordre dicté par la faiblesse, et parut à la tête
-d'une armée redoutable, croyant son maître trop
-puissant pour n'être pas légitime. Ce fut par un
-procédé aussi généreux que ce grand général fit
+il ordonna à tous les Catalans et à ses Aragonois
+de sortir de Sicile. Blase d'Allagon se refusa à cet
+ordre dicté par la faiblesse, et parut à la tête
+d'une armée redoutable, croyant son maître trop
+puissant pour n'être pas légitime. Ce fut par un
+procédé aussi généreux que ce grand général fit
un devoir aux principaux Aragonois de suivre
son exemple.</p>
-<p>Le peuple sicilien, préférant l'excommunication
-à la tyrannie, jurait à son prince de lui conserver
-la couronne au prix de son sang; et Frédéric
-garda généreusement un royaume qu'il ne pouvait
-céder sans ingratitude envers son peuple.</p>
+<p>Le peuple sicilien, préférant l'excommunication
+à la tyrannie, jurait à son prince de lui conserver
+la couronne au prix de son sang; et Frédéric
+garda généreusement un royaume qu'il ne pouvait
+céder sans ingratitude envers son peuple.</p>
-<p>Le pape voyant que Charles, malgré ses victoires,
-désirait toujours la paix, et que Frédéric,
-malgré ses défaites, trouvait sans cesse dans l'amour
-de ses peuples des ressources inépuisables
+<p>Le pape voyant que Charles, malgré ses victoires,
+désirait toujours la paix, et que Frédéric,
+malgré ses défaites, trouvait sans cesse dans l'amour
+de ses peuples des ressources inépuisables
pour la guerre, craignit que l'accommodement ne
-se conclût sans sa participation. Il s'annonce
-alors en médiateur; mais se faisant de ce titre
-même une arme nouvelle contre le roi de Sicile,
-et cherchant le moyen d'ébranler la fidélité de
-ses sujets, il envoie à Messine le chevalier Calamandra
-sur un vaisseau chargé de pardons et
-d'indulgences promises à la rébellion, ruse odieuse
-et inutile. L'amiral sicilien Loria refuse l'entrée
+se conclût sans sa participation. Il s'annonce
+alors en médiateur; mais se faisant de ce titre
+même une arme nouvelle contre le roi de Sicile,
+et cherchant le moyen d'ébranler la fidélité de
+ses sujets, il envoie à Messine le chevalier Calamandra
+sur un vaisseau chargé de pardons et
+d'indulgences promises à la rébellion, ruse odieuse
+et inutile. L'amiral sicilien Loria refuse l'entrée
<span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span>
-du port à ce dangereux navire, et répond par des
-signaux de guerre à ce ridicule envoyé de paix. Ce
-fut le dernier service que cet amiral rendit à sa
-patrie, qu'il va bientôt trahir pour passer au
-service étranger.</p>
-
-<p>Alors Boniface, perdant tout retenue, défend
-à Charles de songer à la paix, et cherche à Frédéric
+du port à ce dangereux navire, et répond par des
+signaux de guerre à ce ridicule envoyé de paix. Ce
+fut le dernier service que cet amiral rendit à sa
+patrie, qu'il va bientôt trahir pour passer au
+service étranger.</p>
+
+<p>Alors Boniface, perdant tout retenue, défend
+à Charles de songer à la paix, et cherche à Frédéric
un nouvel ennemi dans la personne de
-Jacques d'Aragon, son frère, qu'il arme enfin
+Jacques d'Aragon, son frère, qu'il arme enfin
contre lui.</p>
-<p>La flotte de Frédéric est enveloppée et vaincue
-au Cap-d'Irlande; mais le vainqueur lui-même,
-prévoyant une victoire assurée, avait, par un
-secret avis, prévenu le prince du danger qu'il
-courait sur la flotte: générosité qu'il exerçait à
-l'insu du pape et que méritait Frédéric, qui,
-dans la guerre même, osa croire au conseil d'un
-frère forcé d'être son ennemi.</p>
+<p>La flotte de Frédéric est enveloppée et vaincue
+au Cap-d'Irlande; mais le vainqueur lui-même,
+prévoyant une victoire assurée, avait, par un
+secret avis, prévenu le prince du danger qu'il
+courait sur la flotte: générosité qu'il exerçait à
+l'insu du pape et que méritait Frédéric, qui,
+dans la guerre même, osa croire au conseil d'un
+frère forcé d'être son ennemi.</p>
-<p>Frédéric, plus heureux sur terre, remporte une
+<p>Frédéric, plus heureux sur terre, remporte une
victoire et fait prisonnier Philippe, prince de
-Tarente, fils de Charles d'Anjou; malgré ce dernier
-avantage, il demande la paix, unique désir des
+Tarente, fils de Charles d'Anjou; malgré ce dernier
+avantage, il demande la paix, unique désir des
princes, unique espoir des peuples; le pape s'y
oppose. Boniface appelle en Italie le comte de
-Valois; et flattant les vaines espérances de Marguerite
-de Courtenay, sa femme, à la couronne
-de Constantinople, il promet à ce prince un trône
+Valois; et flattant les vaines espérances de Marguerite
+de Courtenay, sa femme, à la couronne
+de Constantinople, il promet à ce prince un trône
imaginaire, s'il veut participer au crime d'une
-usurpation réelle.</p>
+usurpation réelle.</p>
<p>En effet, le comte arrive en Italie avec une
<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span>
-armée formidable; et, secondé de Loria qui avait
-passé au parti napolitain, et du duc de Calabre,
+armée formidable; et, secondé de Loria qui avait
+passé au parti napolitain, et du duc de Calabre,
second fils de Charles, il fait une descente en
-Sicile. Frédéric, seul avec son peuple, résiste de
-toutes parts. L'armée ennemie se consume; la
+Sicile. Frédéric, seul avec son peuple, résiste de
+toutes parts. L'armée ennemie se consume; la
peste y joint ses ravages; et le comte de Valois
s'en retourne avec opprobre: guerrier sans talent,
-incapable à la fois de ravir une couronne et indigne
+incapable à la fois de ravir une couronne et indigne
de la porter.</p>
-<p>La paix se conclut enfin; et dans le traité qui
-portait que la Sicile retournerait à Charles ou à
-ses héritiers, après la mort de Frédéric, on remarque
-la condition que le pape impose à ce
-dernier, de régner sous le nom de Trinacrie.</p>
+<p>La paix se conclut enfin; et dans le traité qui
+portait que la Sicile retournerait à Charles ou à
+ses héritiers, après la mort de Frédéric, on remarque
+la condition que le pape impose à ce
+dernier, de régner sous le nom de Trinacrie.</p>
-<p>Que prétendait Boniface? Son orgueil croyait-il
-s'épargner une humiliation, en donnant aux états
+<p>Que prétendait Boniface? Son orgueil croyait-il
+s'épargner une humiliation, en donnant aux états
que son ennemi conservait, le nom que la Sicile
portait aux temps fabuleux?</p>
-<p>Pendant ce long période, l'histoire particulière
+<p>Pendant ce long période, l'histoire particulière
de Naples n'offre rien de remarquable. Ce royaume
perdit avec regret Charles <span class="smcap">II</span>, le plus juste et le
-plus fortuné de ses rois. Il était âgé de soixante-trois
-ans; il en avait régné vingt-quatre, après
-une longue captivité, à laquelle ce prince n'aurait
-peut-être jamais renoncé, s'il eût prévu l'injustice
-de trois papes consécutifs, et les mêmes malheurs
-dont son père avait été accablé.</p>
+plus fortuné de ses rois. Il était âgé de soixante-trois
+ans; il en avait régné vingt-quatre, après
+une longue captivité, à laquelle ce prince n'aurait
+peut-être jamais renoncé, s'il eût prévu l'injustice
+de trois papes consécutifs, et les mêmes malheurs
+dont son père avait été accablé.</p>
<p>Que penser de cette suite de papes, dynastie
-singulière de souverains étrangers l'un à l'autre,
-travaillant sans relâche pour des successeurs inconnus,
+singulière de souverains étrangers l'un à l'autre,
+travaillant sans relâche pour des successeurs inconnus,
<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span>
-adoptant près de la tombe un système
+adoptant près de la tombe un système
d'ambition usurpatrice qu'ils soutiennent par des
parjures et par des crimes, et auquel ils immolent,
-pour la plupart, les restes d'une longue vie dévouée
-jusqu'alors à la vertu?</p>
-
-<p>Charles avait laissé, par son testament, la couronne
-de Naples à Robert, duc de Calabre, l'un
-de ses fils. Ce prince, occupé du bonheur de ses
-peuples, veillait au gouvernement intérieur de ses
-états, quand Frédéric de Sicile, ligué avec l'empereur
-Henri <span class="smcap">VII</span>, et commandant la flotte combinée
-de Gênes et de Pise, vient descendre en
-Calabre et y commet des hostilités qu'il aurait
-poussées plus loin, sans la mort de l'empereur
-son puissant allié. Le roi de Naples vengea cette
-injure par une descente en Sicile, expédition
-inutile et malheureuse, suivie bientôt de la mort
-d'un fils tendrement aimé. Telle était l'estime de
+pour la plupart, les restes d'une longue vie dévouée
+jusqu'alors à la vertu?</p>
+
+<p>Charles avait laissé, par son testament, la couronne
+de Naples à Robert, duc de Calabre, l'un
+de ses fils. Ce prince, occupé du bonheur de ses
+peuples, veillait au gouvernement intérieur de ses
+états, quand Frédéric de Sicile, ligué avec l'empereur
+Henri <span class="smcap">VII</span>, et commandant la flotte combinée
+de Gênes et de Pise, vient descendre en
+Calabre et y commet des hostilités qu'il aurait
+poussées plus loin, sans la mort de l'empereur
+son puissant allié. Le roi de Naples vengea cette
+injure par une descente en Sicile, expédition
+inutile et malheureuse, suivie bientôt de la mort
+d'un fils tendrement aimé. Telle était l'estime de
Robert pour le prince, qu'en apprenant sa mort
-il s'écria: «La couronne est tombée de dessus ma
-tête.»</p>
+il s'écria: «La couronne est tombée de dessus ma
+tête.»</p>
-<p>Le roi de Naples, privé de son unique héritier,
-donna tous ses soins à l'éducation de sa
-petite-fille, la célèbre Jeanne. Mais cet aïeul si
-tendre préparait, sans le savoir, les malheurs de
+<p>Le roi de Naples, privé de son unique héritier,
+donna tous ses soins à l'éducation de sa
+petite-fille, la célèbre Jeanne. Mais cet aïeul si
+tendre préparait, sans le savoir, les malheurs de
la jeune princesse; il voulait faire rentrer la couronne
-dans la branche à qui elle devait appartenir;
-il fit épouser à Jeanne, André <span class="smcap">II</span>, fils de
+dans la branche à qui elle devait appartenir;
+il fit épouser à Jeanne, André <span class="smcap">II</span>, fils de
Charobert, roi de Hongrie, son neveu; le prince
-et l'infante, âgés l'un et l'autre de sept ans, furent
+et l'infante, âgés l'un et l'autre de sept ans, furent
<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span>
-fiancés. Le roi Charobert fit accompagner son
+fiancés. Le roi Charobert fit accompagner son
fils d'un certain nombre de seigneurs hongrois ses
gentilshommes, et du moine Robert son gouverneur.
-André prit à Naples le nom de duc de Calabre.</p>
+André prit à Naples le nom de duc de Calabre.</p>
-<p>Cependant le roi de Naples, affligé de la faiblesse
-et même de l'imbécillité du jeune André,
-désigné son successeur, pressentant les intrigues
+<p>Cependant le roi de Naples, affligé de la faiblesse
+et même de l'imbécillité du jeune André,
+désigné son successeur, pressentant les intrigues
du moine Robert et du parti des Hongrois, engagea
-ses peuples par serment à ne reconnaître
+ses peuples par serment à ne reconnaître
que Jeanne sa fille pour leur souveraine, et
-déclara par son testament qu'elle régnerait seule.</p>
+déclara par son testament qu'elle régnerait seule.</p>
-<p>Jeanne, après la mort de Robert son aïeul, ne
-fut pas long-temps à s'apercevoir qu'il avait tout
-prévu; mais jeune encore, trop faible pour répondre
-à ses sages précautions et soutenir ses
+<p>Jeanne, après la mort de Robert son aïeul, ne
+fut pas long-temps à s'apercevoir qu'il avait tout
+prévu; mais jeune encore, trop faible pour répondre
+à ses sages précautions et soutenir ses
droits, en conservant toujours le nom de reine,
-elle perdit bientôt l'autorité. Le pape, abusant de
+elle perdit bientôt l'autorité. Le pape, abusant de
ces dissentions conjugales qu'il croyait favorables
-à ses desseins, protège le moine et le parti hongrois,
+à ses desseins, protège le moine et le parti hongrois,
contre les droits de la reine et le testament
-de son aïeul; il publie une bulle pour le couronnement
-du jeune André, politique funeste et intéressée
-qui devait entraîner la ruine du royaume.</p>
-
-<p>Charles de Durazzo, prince du sang royal, s'était
-rangé du parti de la reine et des autres princes;
-les barons même, indignés de la puissance hongroise,
-avaient suivi son exemple. Tous s'étaient
-promis de prévenir les desseins de la cour de
-Rome et de se défaire du prince imbécille qu'on
+de son aïeul; il publie une bulle pour le couronnement
+du jeune André, politique funeste et intéressée
+qui devait entraîner la ruine du royaume.</p>
+
+<p>Charles de Durazzo, prince du sang royal, s'était
+rangé du parti de la reine et des autres princes;
+les barons même, indignés de la puissance hongroise,
+avaient suivi son exemple. Tous s'étaient
+promis de prévenir les desseins de la cour de
+Rome et de se défaire du prince imbécille qu'on
<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span>
-allait couronner. Le jour de la cérémonie approchait.
-André fut assassiné au sortir de la chambre
-de la reine, à Averse, où était la cour. On l'étrangla,
-et son corps fut jeté par une fenêtre.</p>
+allait couronner. Le jour de la cérémonie approchait.
+André fut assassiné au sortir de la chambre
+de la reine, à Averse, où était la cour. On l'étrangla,
+et son corps fut jeté par une fenêtre.</p>
-<p>La Reine, à dix-huit ans, veuve ainsi d'un
+<p>La Reine, à dix-huit ans, veuve ainsi d'un
prince qu'elle n'aimait pas, entendit les rumeurs
-et les soupçons du peuple; et tandis que le moine
-Robert et les Hongrois étaient encore dans la
+et les soupçons du peuple; et tandis que le moine
+Robert et les Hongrois étaient encore dans la
consternation, elle assemble son conseil, se justifie
-avec éloquence, et fait informer sur un crime
+avec éloquence, et fait informer sur un crime
qui venait de se commettre presque sous ses yeux.</p>
-<p>Deux gentilshommes, peut-être innocens, furent
-punis de mort. Le pape veut connaître d'un attentat,
+<p>Deux gentilshommes, peut-être innocens, furent
+punis de mort. Le pape veut connaître d'un attentat,
suite funeste de sa bulle. Jeanne, loin de
-s'y opposer, envoie même à Louis, roi de Hongrie
-et frère d'André, un ambassadeur, et se marie
-bientôt à Louis, frère de Robert, prince de Tarente,
+s'y opposer, envoie même à Louis, roi de Hongrie
+et frère d'André, un ambassadeur, et se marie
+bientôt à Louis, frère de Robert, prince de Tarente,
fils de Charles <span class="smcap">II</span>.</p>
<p>Mais le roi de Hongrie s'avance en Italie avec
-une armée formidable, faisant porter à la tête de
-ses troupes un étendard noir sur lequel on avait
-représenté la fin tragique de son malheureux
-frère. Jeanne épouvantée assemble son conseil; et
+une armée formidable, faisant porter à la tête de
+ses troupes un étendard noir sur lequel on avait
+représenté la fin tragique de son malheureux
+frère. Jeanne épouvantée assemble son conseil; et
jugeant que le vengeur est inflexible, elle se retire
-en Provence avec son nouvel époux, laissant à
-Naples son fils Charobert, âgé de trois ans, pour
-désarmer, s'il se peut, le vainqueur.</p>
+en Provence avec son nouvel époux, laissant à
+Naples son fils Charobert, âgé de trois ans, pour
+désarmer, s'il se peut, le vainqueur.</p>
-<p>Louis, dont l'étendard annonce les projets, ne
-trouvant point de résistance, poursuit sa marche.
-Les villes lui font présenter leurs clefs; il y met
+<p>Louis, dont l'étendard annonce les projets, ne
+trouvant point de résistance, poursuit sa marche.
+Les villes lui font présenter leurs clefs; il y met
<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span>
-des garnisons, sème partout l'épouvante; tout
-reste immobile à son aspect. Son armée s'arrête
-aux environs d'Averse. Louis reçoit au château
+des garnisons, sème partout l'épouvante; tout
+reste immobile à son aspect. Son armée s'arrête
+aux environs d'Averse. Louis reçoit au château
le duc de Durazzo et tous les seigneurs qui viennent
-à sa rencontre, portant avec eux l'enfant
+à sa rencontre, portant avec eux l'enfant
Charobert dans son berceau; il passe avec eux
-dans la galerie; le signal est donné: les troupes
+dans la galerie; le signal est donné: les troupes
hongroises se rangent en bataille; appareil de
terreur! Louis s'informe du lieu de l'assassinat,
-et quelle est la fenêtre fatale. On lui montre l'un et
+et quelle est la fenêtre fatale. On lui montre l'un et
l'autre. Le roi tire une lettre que Charles, duc de
-Durazzo, avait écrite et qui déposait contre lui;
-il ordonne qu'on étrangle ce prince, et que son
-corps soit jeté par la fenêtre où celui d'André
-son frère avait passé; il sort à l'instant d'Averse
-et marche à Naples. Le peuple en foule s'empresse
-de lui offrir les honneurs dus à son rang; il les
+Durazzo, avait écrite et qui déposait contre lui;
+il ordonne qu'on étrangle ce prince, et que son
+corps soit jeté par la fenêtre où celui d'André
+son frère avait passé; il sort à l'instant d'Averse
+et marche à Naples. Le peuple en foule s'empresse
+de lui offrir les honneurs dus à son rang; il les
refuse, fait raser les maisons des princes du sang,
-séjourne deux mois à Naples, en passe deux
-autres à parcourir ce royaume, laisse des officiers
+séjourne deux mois à Naples, en passe deux
+autres à parcourir ce royaume, laisse des officiers
dans toutes les places, et retourne en Hongrie.</p>
-<p>La reine cependant était venue trouver le pape
-à Avignon; elle y plaide sa cause en public, et le
-pontife reconnut son innocence. Il envoya même
-au roi de Hongrie un légat dont il connaissait l'éloquence
-et l'adresse. Mais Louis, maître de
-Naples, après la mort du jeune Charobert, devait
-être d'autant plus inflexible, que la politique et
-l'ambition se joignaient alors à la vengeance.</p>
+<p>La reine cependant était venue trouver le pape
+à Avignon; elle y plaide sa cause en public, et le
+pontife reconnut son innocence. Il envoya même
+au roi de Hongrie un légat dont il connaissait l'éloquence
+et l'adresse. Mais Louis, maître de
+Naples, après la mort du jeune Charobert, devait
+être d'autant plus inflexible, que la politique et
+l'ambition se joignaient alors à la vengeance.</p>
-<p>Telle fut pourtant l'habileté du légat négociateur,
+<p>Telle fut pourtant l'habileté du légat négociateur,
<span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span>
-ou peut-être le noble désintéressement de
+ou peut-être le noble désintéressement de
Louis, que Jeanne obtint la permission de rentrer
-dans ses états.</p>
+dans ses états.</p>
-<p>La reine, dans le besoin d'argent où elle était,
+<p>La reine, dans le besoin d'argent où elle était,
vendit Avignon au pape pour quatre-vingt mille
florins d'or de Provence. Boniface, se doutant bien
que le prix modique d'une acquisition si importante
-donnerait lieu à des réflexions désavantageuses,
-eut soin de prêter aux intentions de
-Jeanne un motif religieux, indiqué par ces paroles:
-«Plus heureux celui qui donne que celui qui
-reçoit.» Adroite citation de l'Écriture-Sainte, mais
+donnerait lieu à des réflexions désavantageuses,
+eut soin de prêter aux intentions de
+Jeanne un motif religieux, indiqué par ces paroles:
+«Plus heureux celui qui donne que celui qui
+reçoit.» Adroite citation de l'Écriture-Sainte, mais
qui par malheur, aux yeux de la politique mondaine,
-ne lève pas entièrement les soupçons sur
-l'intégrité des juges et l'innocence de Jeanne.</p>
+ne lève pas entièrement les soupçons sur
+l'intégrité des juges et l'innocence de Jeanne.</p>
<p>La reine, avec les quatre-vingt mille florins du
-pape, vint descendre au château de l'&OElig;uf, seule
-place qui lui restât dans son royaume. Les Napolitains
+pape, vint descendre au château de l'&OElig;uf, seule
+place qui lui restât dans son royaume. Les Napolitains
la revirent avec joie; et le roi de Hongrie,
-ayant rappelé ses troupes et consenti à la paix,
-Jeanne et Louis son époux se firent couronner
+ayant rappelé ses troupes et consenti à la paix,
+Jeanne et Louis son époux se firent couronner
dans leur ville capitale.</p>
-<p>Pendant les troubles de Naples, la Sicile, livrée
+<p>Pendant les troubles de Naples, la Sicile, livrée
aux factions des Palices et des Clermonts, princes
-du sang révoltés, n'avait pas été plus tranquille.
-L'infant don Juan, dont la régence habile avait
-dompté et puni les séditieux vendus à la maison
-de Naples, avait, malgré le pape et les factieux,
-négocié la paix avec la reine Jeanne, tandis que
-le roi de Hongrie lui disputait à elle-même sa
+du sang révoltés, n'avait pas été plus tranquille.
+L'infant don Juan, dont la régence habile avait
+dompté et puni les séditieux vendus à la maison
+de Naples, avait, malgré le pape et les factieux,
+négocié la paix avec la reine Jeanne, tandis que
+le roi de Hongrie lui disputait à elle-même sa
<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span>
-couronne. Il se voit forcé d'appeler un évêque
-étranger pour le sacre du jeune Louis, les prélats du
-royaume refusant leur ministère à leur souverain.</p>
+couronne. Il se voit forcé d'appeler un évêque
+étranger pour le sacre du jeune Louis, les prélats du
+royaume refusant leur ministère à leur souverain.</p>
-<p>Après la mort de l'infant, nouvelles calamités;
-le nouveau régent, le célèbre Blaze d'Allagon,
-trouve dans la reine-mère un appui des Clermonts
+<p>Après la mort de l'infant, nouvelles calamités;
+le nouveau régent, le célèbre Blaze d'Allagon,
+trouve dans la reine-mère un appui des Clermonts
et des Palices. Il voit sa souveraine favoriser ses
-ennemis personnels, protéger les factions, ne
+ennemis personnels, protéger les factions, ne
trouver qu'un ennemi dans le soutien de la couronne,
-et lui défendre de pénétrer dans le royaume.
+et lui défendre de pénétrer dans le royaume.
Cet ordre imprudent devient pour les deux partis
-un signal de carnage et de cruautés. Division générale;
-tout respire la guerre; et le peuple épouvanté
-déserte la patrie pour se retirer dans la
+un signal de carnage et de cruautés. Division générale;
+tout respire la guerre; et le peuple épouvanté
+déserte la patrie pour se retirer dans la
Sardaigne et dans la Calabre.</p>
-<p>On se flattait que la prochaine majorité du roi,
-réunissant tous les partis, allait rendre le repos
-à l'état, et dépouiller Palice d'un pouvoir dont il
-avait trop abusé. Vaine espérance! il jouit de la
-faveur et de l'amitié de son jeune maître, dont le
-nom va consacrer sa puissance; le peuple désespéré
+<p>On se flattait que la prochaine majorité du roi,
+réunissant tous les partis, allait rendre le repos
+à l'état, et dépouiller Palice d'un pouvoir dont il
+avait trop abusé. Vaine espérance! il jouit de la
+faveur et de l'amitié de son jeune maître, dont le
+nom va consacrer sa puissance; le peuple désespéré
ne voit plus dans son roi qu'un instrument
de la tyrannie de Palice, et qu'un chef de la faction
-élevée contre un régent choisi par la noblesse et
-estimé de la nation.</p>
+élevée contre un régent choisi par la noblesse et
+estimé de la nation.</p>
-<p>Palice avait osé persuader au roi de convoquer
-les états à Messine. Tout Palerme assiége le palais,
+<p>Palice avait osé persuader au roi de convoquer
+les états à Messine. Tout Palerme assiége le palais,
demande la mort du ministre criminel, force les
portes de la maison royale, et massacre Palice,
-presque sous les yeux de son maître.</p>
+presque sous les yeux de son maître.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span>
-Alors le désordre est au comble; les Clermonts
-refusent d'obéir au roi; et, protégeant la révolte de
+Alors le désordre est au comble; les Clermonts
+refusent d'obéir au roi; et, protégeant la révolte de
plusieurs villes du royaume, ils appellent en Sicile
-la reine Jeanne et Louis son époux. Cent
-douze places vendues ou surprises arborent l'étendard
+la reine Jeanne et Louis son époux. Cent
+douze places vendues ou surprises arborent l'étendard
de Naples; et l'Europe, les yeux ouverts
-sur cette île malheureuse, juge de l'excès de ses
-calamités, en la voyant sacrifier sa haine pour le
-nom d'Anjou, et prête à passer sous les lois de
-cette maison détestée.</p>
-
-<p>Le jeune Louis de Sicile meurt; Frédéric son
-frère lui succède, prince âgé de quatorze ans.
-Son règne n'est qu'une suite de désastres sous la
-régence de sa s&oelig;ur, simple religieuse incapable
-de gouverner un monastère, et qui se trouve à la
-tête de l'état.</p>
-
-<p>Jeanne de Naples et son époux entrent en triomphe
-à Messine; et Frédéric va perdre la Sicile.
-Mais il existe un homme qui veille sur sa destinée.</p>
+sur cette île malheureuse, juge de l'excès de ses
+calamités, en la voyant sacrifier sa haine pour le
+nom d'Anjou, et prête à passer sous les lois de
+cette maison détestée.</p>
+
+<p>Le jeune Louis de Sicile meurt; Frédéric son
+frère lui succède, prince âgé de quatorze ans.
+Son règne n'est qu'une suite de désastres sous la
+régence de sa s&oelig;ur, simple religieuse incapable
+de gouverner un monastère, et qui se trouve à la
+tête de l'état.</p>
+
+<p>Jeanne de Naples et son époux entrent en triomphe
+à Messine; et Frédéric va perdre la Sicile.
+Mais il existe un homme qui veille sur sa destinée.</p>
<p>Blaze d'Allagon attaque l'escadre napolitaine,
-la disperse, et, malgré ses blessures, va battre sur
-terre le général qui assiége la place, sauvant ainsi
+la disperse, et, malgré ses blessures, va battre sur
+terre le général qui assiége la place, sauvant ainsi
par deux victoires en un jour, la Sicile et son roi.
-Ses succès amenèrent une paix générale que le
+Ses succès amenèrent une paix générale que le
pape ratifia enfin, ne pouvant plus s'y opposer.</p>
-<p>Jeanne, de retour dans ses états, veuve de
+<p>Jeanne, de retour dans ses états, veuve de
Louis, veuve encore du jeune prince de Majorque
-(car ses maris se succèdent rapidement), épouse
-en quatrièmes noces le jeune Othon duc de Brunswick:
+(car ses maris se succèdent rapidement), épouse
+en quatrièmes noces le jeune Othon duc de Brunswick:
mariage imprudent, qui semblait annuler
<span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span>
l'adoption qu'elle avait faite de Charles de Durazzo;
-c'était en effet l'écarter du trône attaché
+c'était en effet l'écarter du trône attaché
aux droits de la princesse Marguerite sa femme,
-héritière de Naples; et la naissance d'un fils qu'elle
+héritière de Naples; et la naissance d'un fils qu'elle
venait de lui donner rendait cette injure plus sensible
-et plus amère.</p>
+et plus amère.</p>
-<p>Le pape voyant matière à de nouveaux troubles,
-excité par l'intérêt de donner à son neveu
-la principauté de Capoue, et par l'orgueil de disposer
+<p>Le pape voyant matière à de nouveaux troubles,
+excité par l'intérêt de donner à son neveu
+la principauté de Capoue, et par l'orgueil de disposer
d'un royaume, sert les projets de Durazzo.
-Il excommunie Jeanne, donne à Charles l'investiture
+Il excommunie Jeanne, donne à Charles l'investiture
du royaume de Naples par une bulle que le
-roi de Hongrie devait protéger de ses armes.
-Jeanne effrayée, cherche un appui dans la maison
-de France, en adoptant pour nouvel héritier
-Louis, duc d'Anjou. Charles de Durazzo, maître
-de la capitale et du royaume, pendant que l'armée
-d'Othon est campée aux environs de Naples,
-tient la reine assiégée dans le château neuf, et
-la force de capituler à cinq jours de trève. Le cinquième
-jour expire, le prince Othon présente
-alors la bataille à Durazzo; il est vaincu et fait
+roi de Hongrie devait protéger de ses armes.
+Jeanne effrayée, cherche un appui dans la maison
+de France, en adoptant pour nouvel héritier
+Louis, duc d'Anjou. Charles de Durazzo, maître
+de la capitale et du royaume, pendant que l'armée
+d'Othon est campée aux environs de Naples,
+tient la reine assiégée dans le château neuf, et
+la force de capituler à cinq jours de trève. Le cinquième
+jour expire, le prince Othon présente
+alors la bataille à Durazzo; il est vaincu et fait
prisonnier. La reine se rend au vainqueur, qui
envoie consulter Louis de Hongrie sur le traitement
-qu'il doit lui faire. C'était demander la mort
-de Jeanne; Louis inflexible, toujours obstiné à la
-croire coupable du meurtre d'André son frère,
-prononce contre elle un arrêt de mort, dont Durazzo
-se rend exécuteur.</p>
+qu'il doit lui faire. C'était demander la mort
+de Jeanne; Louis inflexible, toujours obstiné à la
+croire coupable du meurtre d'André son frère,
+prononce contre elle un arrêt de mort, dont Durazzo
+se rend exécuteur.</p>
-<p>Bientôt le pape mécontent du nouveau roi, qui
+<p>Bientôt le pape mécontent du nouveau roi, qui
<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span>
-sans doute n'avait point assez payé ses services,
+sans doute n'avait point assez payé ses services,
appelle un autre duc d'Anjou en Italie. Ce prince
-paraît à la tête d'une puissante armée, et s'annonce
-par des succès rapides. Mais tout change
-encore; Durazzo sent la nécessité de ramener le
-pape; c'est ce qu'il fait par un traité avantageux
-pour la cour de Rome. Alors le Saint Père excommunie
-ce même duc d'Anjou, dont il venait de se
+paraît à la tête d'une puissante armée, et s'annonce
+par des succès rapides. Mais tout change
+encore; Durazzo sent la nécessité de ramener le
+pape; c'est ce qu'il fait par un traité avantageux
+pour la cour de Rome. Alors le Saint Père excommunie
+ce même duc d'Anjou, dont il venait de se
servir, publie une croisade contre lui, et promet
-des indulgences à quiconque tournera ses armes
+des indulgences à quiconque tournera ses armes
contre ce prince. Durazzo, paisible possesseur du
-trône, va briguer celui de Hongrie vacant par la
-mort du roi Louis, et périt dans les troubles de
-ce royaume, livré comme celui de Naples aux fureurs
+trône, va briguer celui de Hongrie vacant par la
+mort du roi Louis, et périt dans les troubles de
+ce royaume, livré comme celui de Naples aux fureurs
des dissentions intestines.</p>
<p>Marguerite, veuve de Durazzo, plus incapable
-de gouverner que Jeanne elle-même, fait proclamer
-roi son fils, et ose se charger de la régence.
-Dans l'anarchie intolérable, fruit de son incapacité
-et de celle de ses ministres, ses peuples forcés de
-se gouverner eux-mêmes, se créent une magistrature
+de gouverner que Jeanne elle-même, fait proclamer
+roi son fils, et ose se charger de la régence.
+Dans l'anarchie intolérable, fruit de son incapacité
+et de celle de ses ministres, ses peuples forcés de
+se gouverner eux-mêmes, se créent une magistrature
sous le nom des huit seigneurs du bon gouvernement.
-C'était le temps du grand schisme qui
+C'était le temps du grand schisme qui
produisit tant d'anti-papes. Ces huit seigneurs reconnaissent
-pour roi de Naples le fils du précédent
-duc d'Anjou, attiré comme son père en Italie
-par Clément, pape d'Avignon. Ce pontife lui
-avait donné l'investiture du royaume de Naples,
-à l'exclusion de Ladislas soutenu par Boniface <span class="smcap">II</span>,
-onzième pape de Rome: moment curieux de l'histoire,
+pour roi de Naples le fils du précédent
+duc d'Anjou, attiré comme son père en Italie
+par Clément, pape d'Avignon. Ce pontife lui
+avait donné l'investiture du royaume de Naples,
+à l'exclusion de Ladislas soutenu par Boniface <span class="smcap">II</span>,
+onzième pape de Rome: moment curieux de l'histoire,
<span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span>
-où l'on voit deux princes se disputer un
-royaume, à la solde l'un et l'autre de deux pontifes
+où l'on voit deux princes se disputer un
+royaume, à la solde l'un et l'autre de deux pontifes
qui se disputent la thiare. Ce fut Ladislas et
-le pape romain qui l'emportèrent sur Louis d'Anjou
+le pape romain qui l'emportèrent sur Louis d'Anjou
et son pape d'Avignon. Sa mort, effet d'une
-vengeance vile et atroce<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, laisse le trône à
+vengeance vile et atroce<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, laisse le trône à
Jeanne <span class="smcap">II</span>, sa s&oelig;ur.</p>
-<p>Jeanne, dont les m&oelig;urs influèrent sur les révolutions
-du gouvernement, était déjà connue par
-ses faiblesses avant de monter sur le trône. Le rapprochement
-des différents traits relatifs à son
-règne et consacrés par les historiens de Naples,
-forme un tableau assez semblable à celui que
-présentent quelques-uns de ces romans français,
-fondés sur le mélange de la galanterie et des intrigues
+<p>Jeanne, dont les m&oelig;urs influèrent sur les révolutions
+du gouvernement, était déjà connue par
+ses faiblesses avant de monter sur le trône. Le rapprochement
+des différents traits relatifs à son
+règne et consacrés par les historiens de Naples,
+forme un tableau assez semblable à celui que
+présentent quelques-uns de ces romans français,
+fondés sur le mélange de la galanterie et des intrigues
de cour. L'histoire contemporaine, en parlant
de cette princesse qui descendait quelquefois
-de son rang, est forcée de descendre elle-même
-de sa dignité.</p>
+de son rang, est forcée de descendre elle-même
+de sa dignité.</p>
<p>Pandolphe-Alopo, amant choisi dans un ordre
-inférieur, et devenu trop rapidement grand-sénéchal
+inférieur, et devenu trop rapidement grand-sénéchal
du royaume, ne sut pas se faire pardonner
-les bontés de sa souveraine. Jeanne, soit pour appaiser
+les bontés de sa souveraine. Jeanne, soit pour appaiser
<span class="pagenum"><a id="Page_444"> 444</a></span>
les murmures du peuple, soit pour assurer
-la tranquillité de l'état, prit le parti de se marier.
+la tranquillité de l'état, prit le parti de se marier.
Jacques comte de la Marche, prince de la maison
-de France, fut l'époux qu'elle préféra. Il devait,
-aux termes du traité, s'en tenir au titre de gouverneur-général
+de France, fut l'époux qu'elle préféra. Il devait,
+aux termes du traité, s'en tenir au titre de gouverneur-général
du royaume. Mais la flatterie ou
-le mécontentement des seigneurs, députés par la
+le mécontentement des seigneurs, députés par la
cour de Naples, lui donna le nom de roi, et trompa
-de cette manière les précautions et la politique de
+de cette manière les précautions et la politique de
la reine.</p>
-<p>Jacques distingue, parmi les députés, Jules-César
-de Capoue. Ce seigneur, excité par le mouvement
-d'une reconnaissance indiscrète, ou par
-le désir de devancer dans la confiance de Jacques
+<p>Jacques distingue, parmi les députés, Jules-César
+de Capoue. Ce seigneur, excité par le mouvement
+d'une reconnaissance indiscrète, ou par
+le désir de devancer dans la confiance de Jacques
les courtisans ses rivaux, apprit au comte de la
-Marche les préférences dont la reine son épouse
+Marche les préférences dont la reine son épouse
honorait depuis long-temps Pandolphe Alopo.</p>
-<p>Jeanne, informée de l'empressement des seigneurs
-à se donner un maître, crut devoir confirmer,
-dans une assemblée publique de la noblesse,
+<p>Jeanne, informée de l'empressement des seigneurs
+à se donner un maître, crut devoir confirmer,
+dans une assemblée publique de la noblesse,
le titre que le comte de la Marche son
-époux venait de recevoir en arrivant.</p>
+époux venait de recevoir en arrivant.</p>
-<p>Jacques fut donc proclamé roi. Son premier acte
-de souveraineté fut de condamner Pandolphe à
-perdre la tête sur un échafaud. Il se donnait, pour
-venger des injures antérieures à son mariage, des
+<p>Jacques fut donc proclamé roi. Son premier acte
+de souveraineté fut de condamner Pandolphe à
+perdre la tête sur un échafaud. Il se donnait, pour
+venger des injures antérieures à son mariage, des
soins qu'il aurait mieux valu prendre pour en
-prévenir de nouvelles. Des lecteurs français sont
-affligés de voir un prince de leur nation se souiller
-d'une cruauté que suivit bientôt un ridicule,
+prévenir de nouvelles. Des lecteurs français sont
+affligés de voir un prince de leur nation se souiller
+d'une cruauté que suivit bientôt un ridicule,
<span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span>
-augmenté encore, comme on le verra, par la
+augmenté encore, comme on le verra, par la
perte d'une couronne.</p>
-<p>La reine dissimula son ressentiment. Surveillée
-par un vieil officier français, elle attendait de ses
+<p>La reine dissimula son ressentiment. Surveillée
+par un vieil officier français, elle attendait de ses
disgraces le retour de la faveur du peuple napolitain,
-étonné d'une jalousie française. La cour revint
-la première; les seigneurs qui, depuis la
-chute de Pandolphe, s'étaient flattés d'obtenir les
-premières places, s'indignèrent de les voir toutes
-accordées à la nation du prince. Ils s'aperçurent
-que Jeanne était captive, et trop étroitement gardée:
+étonné d'une jalousie française. La cour revint
+la première; les seigneurs qui, depuis la
+chute de Pandolphe, s'étaient flattés d'obtenir les
+premières places, s'indignèrent de les voir toutes
+accordées à la nation du prince. Ils s'aperçurent
+que Jeanne était captive, et trop étroitement gardée:
on le fit remarquer au peuple.</p>
-<p>En ce moment, Jules-César de Capoue, qui
-croyait sans doute avoir de grands droits à la reconnaissance
-du prince, et mécontent de se voir
-oublié, forme contre le roi une conspiration que
-son imprudence confie à la reine. Il espérait que
+<p>En ce moment, Jules-César de Capoue, qui
+croyait sans doute avoir de grands droits à la reconnaissance
+du prince, et mécontent de se voir
+oublié, forme contre le roi une conspiration que
+son imprudence confie à la reine. Il espérait que
Jeanne lui pardonnerait, en faveur d'une conjuration
-formée contre son mari, la confidence
-faite autrefois contre son honneur à ce mari même.
-Mais la reine accordant l'intérêt de son ressentiment
-avec celui de sa délivrance, obtient sa liberté,
-en immolant César et son secret, et en
+formée contre son mari, la confidence
+faite autrefois contre son honneur à ce mari même.
+Mais la reine accordant l'intérêt de son ressentiment
+avec celui de sa délivrance, obtient sa liberté,
+en immolant César et son secret, et en
avertissant le roi d'un attentat dont elle sut lui
-ménager une preuve incontestable.</p>
+ménager une preuve incontestable.</p>
<p>Le criminel est puni, et la reine libre un moment
-se hâte de paraître en public; le peuple
-la revoit avec joie; on craint une détention nouvelle;
+se hâte de paraître en public; le peuple
+la revoit avec joie; on craint une détention nouvelle;
on s'empare de sa personne; et tandis que
-la multitude demande à grands cris la liberté de
+la multitude demande à grands cris la liberté de
<span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span>
-Jeanne, les grands, mêlant leur intérêt particulier
-à la rumeur populaire, demandent impérieusement
-les premières charges de la couronne.</p>
+Jeanne, les grands, mêlant leur intérêt particulier
+à la rumeur populaire, demandent impérieusement
+les premières charges de la couronne.</p>
-<p>Le roi, forcé de capituler, accorde tout. Parmi
+<p>Le roi, forcé de capituler, accorde tout. Parmi
les seigneurs napolitains que ce monarque venait
-d'honorer de dignités nouvelles, parut Caraccioli,
-élevé au rang de grand-sénéchal. Il réunissait
+d'honorer de dignités nouvelles, parut Caraccioli,
+élevé au rang de grand-sénéchal. Il réunissait
tous les dons de la figure et de l'esprit. Le choix
-de la reine (car il fallait un choix) se décida pour
+de la reine (car il fallait un choix) se décida pour
Caraccioli, et sa passion devint publique.</p>
-<p>L'adresse du favori, habile à ménager les grands,
-à s'assurer du peuple, mit bientôt le roi dans les
-fers de son épouse; et son appartement devint sa
+<p>L'adresse du favori, habile à ménager les grands,
+à s'assurer du peuple, mit bientôt le roi dans les
+fers de son épouse; et son appartement devint sa
prison. Mais abusant alors de l'accroissement de
-son crédit, bientôt son pouvoir chancèle; le peuple
-tourne contre l'amant le même ressentiment
-qu'il venait de montrer contre l'époux. La cour
-de Naples députe au roi de France; et croira-t-on
+son crédit, bientôt son pouvoir chancèle; le peuple
+tourne contre l'amant le même ressentiment
+qu'il venait de montrer contre l'époux. La cour
+de Naples députe au roi de France; et croira-t-on
que ce monarque s'adresse au pape pour venger
-l'injure faite à un prince de sa maison?</p>
+l'injure faite à un prince de sa maison?</p>
-<p>Caraccioli prévoit l'orage; mais ne paraissant
-s'occuper que des intérêts de la reine devenus
+<p>Caraccioli prévoit l'orage; mais ne paraissant
+s'occuper que des intérêts de la reine devenus
les siens, il prend le parti de s'immoler; et trompant
-ses ennemis, il dicte lui-même l'arrêt de
-son exil, le roi Jacques étant toujours détenu.</p>
+ses ennemis, il dicte lui-même l'arrêt de
+son exil, le roi Jacques étant toujours détenu.</p>
<p>Du lieu de sa retraite, cet adroit courtisan parvint
-à regagner la confiance du pape et à rassurer
-les princes du sang; il reparaît l'année suivante
-à la cour, et fait couronner publiquement sa souveraine,
-sans que le nom de son époux soit prononcé:
+à regagner la confiance du pape et à rassurer
+les princes du sang; il reparaît l'année suivante
+à la cour, et fait couronner publiquement sa souveraine,
+sans que le nom de son époux soit prononcé:
<span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span>
exclusion tacite, mais cruelle, qui le vengeait
d'un souverain son rival.</p>
-<p>Le roi Jacques, avili par une longue captivité,
-haï de la reine et méprisé de son peuple, libre
+<p>Le roi Jacques, avili par une longue captivité,
+haï de la reine et méprisé de son peuple, libre
enfin, repasse en France, comte de la Marche, et
-va mourir moine au fond d'un cloître.</p>
+va mourir moine au fond d'un cloître.</p>
<p>On appelle contre le pouvoir de Caraccioli,
-appuyé de la reine, un Louis <span class="smcap">III</span>, duc d'Anjou,
-contre lequel Jeanne appelle à son tour Alphonse,
+appuyé de la reine, un Louis <span class="smcap">III</span>, duc d'Anjou,
+contre lequel Jeanne appelle à son tour Alphonse,
roi d'Aragon et de Sicile, qu'elle adopte pour son
-héritier; mais bientôt elle est forcée d'adopter,
-contre cet Alphonse, ce même Louis <span class="smcap">III</span> qui venait
-d'être battu par lui: alternatives d'adoptions,
-qui furent plus funestes à Jeanne que la variété
+héritier; mais bientôt elle est forcée d'adopter,
+contre cet Alphonse, ce même Louis <span class="smcap">III</span> qui venait
+d'être battu par lui: alternatives d'adoptions,
+qui furent plus funestes à Jeanne que la variété
de ses galanteries.</p>
-<p>Après ces troubles, où s'était consumée la jeunesse
+<p>Après ces troubles, où s'était consumée la jeunesse
de la souveraine et du favori, le favori n'aimant
-plus, n'étant plus aimé, eut l'imprudence
-de se croire encore nécessaire. Un jour, il exigeait
-de Jeanne une grâce nouvelle, et la demandait
-avec fierté. Surpris d'un refus, le premier qu'il
-eût reçu d'elle, il se livra à toute la violence de
+plus, n'étant plus aimé, eut l'imprudence
+de se croire encore nécessaire. Un jour, il exigeait
+de Jeanne une grâce nouvelle, et la demandait
+avec fierté. Surpris d'un refus, le premier qu'il
+eût reçu d'elle, il se livra à toute la violence de
son emportement; et la reine porta les marques
-d'un outrage impardonnable à l'amour même.
-Les courtisans obtinrent de la reine l'ordre d'arrêter
+d'un outrage impardonnable à l'amour même.
+Les courtisans obtinrent de la reine l'ordre d'arrêter
son ancien favori.</p>
<p>La haine publique alla plus loin que son ordre;
-et Caraccioli fut massacré. La reine ne lui survécut
+et Caraccioli fut massacré. La reine ne lui survécut
pas long-temps. Avant de mourir, elle avait vu
descendre au tombeau Louis <span class="smcap">III</span> d'Anjou, dont elle
<span class="pagenum"><a id="Page_448"> 448</a></span>
-s'était fait un appui par adoption, contre Alphonse
-également adopté par elle. Son testament substitua
-à Louis <span class="smcap">III</span> d'Anjou, René son frère. C'est ce
-même René qui, depuis chassé du royaume de
+s'était fait un appui par adoption, contre Alphonse
+également adopté par elle. Son testament substitua
+à Louis <span class="smcap">III</span> d'Anjou, René son frère. C'est ce
+même René qui, depuis chassé du royaume de
Naples par Alphonse, et passant dans sa fuite par
Florence, eut la faiblesse de recevoir du pape l'investiture
d'une couronne qu'on venait de lui ravir.</p>
-<h3>CHAPITRE QUATRIÈME.</h3>
+<h3>CHAPITRE QUATRIÈME.</h3>
-<p class="hanging indent">Les deux royaumes de Naples et de Sicile sont réunis.&mdash;Alphonse
-d'Aragon est reconnu roi par le pape Eugène.&mdash;Nicolas <span class="smcap">V</span>, pape
+<p class="hanging indent">Les deux royaumes de Naples et de Sicile sont réunis.&mdash;Alphonse
+d'Aragon est reconnu roi par le pape Eugène.&mdash;Nicolas <span class="smcap">V</span>, pape
vertueux.&mdash;Mort d'Alphonse en 1458.&mdash;Calixte <span class="smcap">III</span>, nouveau
pontife, renouvelle les troubles en appelant encore la maison
-d'Anjou au trône de Naples.&mdash;Scanderberg vient au secours de
+d'Anjou au trône de Naples.&mdash;Scanderberg vient au secours de
Ferdinand, roi de Naples.&mdash;Nouvelle guerre civile.&mdash;En 1489,
-le comte de Sarno et Petruccio sont décapités.&mdash;Charles <span class="smcap">VIII</span>,
-héritier des droits de la maison d'Anjou au trône de Naples, entre
-en Italie à la tête d'une armée.&mdash;En 1494, Charles <span class="smcap">VIII</span> s'empare
-de Naples.&mdash;Louis <span class="smcap">XII</span> veut faire revivre ses droits et sa qualité
+le comte de Sarno et Petruccio sont décapités.&mdash;Charles <span class="smcap">VIII</span>,
+héritier des droits de la maison d'Anjou au trône de Naples, entre
+en Italie à la tête d'une armée.&mdash;En 1494, Charles <span class="smcap">VIII</span> s'empare
+de Naples.&mdash;Louis <span class="smcap">XII</span> veut faire revivre ses droits et sa qualité
de roi de Naples.&mdash;Partage du royaume de Naples avec le roi
-d'Espagne.&mdash;Frédéric, fils de Ferdinand, et prince vertueux, est
-enfin reconnu roi, mais est obligé de céder aux forces de la France
-et de l'Espagne réunies.&mdash;Discussions nouvelles entre les Espagnols
-et les Français.&mdash;Les Français sont battus et obligés de quitter
-l'Italie.&mdash;Louis <span class="smcap">XII</span> renonce à la couronne de Naples.&mdash;En
+d'Espagne.&mdash;Frédéric, fils de Ferdinand, et prince vertueux, est
+enfin reconnu roi, mais est obligé de céder aux forces de la France
+et de l'Espagne réunies.&mdash;Discussions nouvelles entre les Espagnols
+et les Français.&mdash;Les Français sont battus et obligés de quitter
+l'Italie.&mdash;Louis <span class="smcap">XII</span> renonce à la couronne de Naples.&mdash;En
1506, le royaume de Naples et de Sicile passe pour toujours sous
-la domination espagnole.&mdash;Le royaume de Naples est opprimé
-par les vice-rois d'Espagne.&mdash;Sédition de Mazaniello en 1647.</p>
+la domination espagnole.&mdash;Le royaume de Naples est opprimé
+par les vice-rois d'Espagne.&mdash;Sédition de Mazaniello en 1647.</p>
-<p>Après la mort de Jeanne <span class="smcap">II</span>, et la retraite de René
-d'Anjou, Alphonse, déjà roi d'Aragon et de Sicile,
+<p>Après la mort de Jeanne <span class="smcap">II</span>, et la retraite de René
+d'Anjou, Alphonse, déjà roi d'Aragon et de Sicile,
<span class="pagenum"><a id="Page_449"> 449</a></span>
devenait encore possesseur de Naples: deux
-fois il avait été adopté par Jeanne; mais le fruit
-de cette double adoption lui était ravi par les
+fois il avait été adopté par Jeanne; mais le fruit
+de cette double adoption lui était ravi par les
droits que le pape et le testament de la reine
-avaient donnés à René d'Anjou. Les armes à la
+avaient donnés à René d'Anjou. Les armes à la
main, il veut annuler le choix de la reine, son testament
et l'investiture du pontife en faveur de la
-maison d'Anjou; et en souverain habile, il légitima
-les droits de la force par le sceau de l'autorité
+maison d'Anjou; et en souverain habile, il légitima
+les droits de la force par le sceau de l'autorité
pontificale, toujours imposante en Italie. Il
-fit demander en même temps l'investiture de Naples
-à Eugène de Rome et à Félix d'Avignon,
-promettant de reconnaître pour pape le premier
-qui le reconnaîtrait pour roi. Félix se trouvait lié
-aux intérêts d'Anjou, et attendait tout de la France;
-ce fut donc Eugène qui, profitant des offres d'Alphonse,
-ratifia par une bulle les premières adoptions
-et sa dernière conquête.</p>
-
-<p>La Sicile gouvernée par des vice-rois, sous un
+fit demander en même temps l'investiture de Naples
+à Eugène de Rome et à Félix d'Avignon,
+promettant de reconnaître pour pape le premier
+qui le reconnaîtrait pour roi. Félix se trouvait lié
+aux intérêts d'Anjou, et attendait tout de la France;
+ce fut donc Eugène qui, profitant des offres d'Alphonse,
+ratifia par une bulle les premières adoptions
+et sa dernière conquête.</p>
+
+<p>La Sicile gouvernée par des vice-rois, sous un
prince assez puissant pour maintenir la paix, assez
-éclairé pour protéger les arts, jouissait depuis
-quelques années d'une heureuse tranquillité et
-d'une situation florissante. Naples partagea bientôt
-la même félicité, et dut aux soins du monarque,
-qui préférait le séjour de cette ville, plusieurs
-de ses embellissemens. Naples et la Sicile respirèrent
+éclairé pour protéger les arts, jouissait depuis
+quelques années d'une heureuse tranquillité et
+d'une situation florissante. Naples partagea bientôt
+la même félicité, et dut aux soins du monarque,
+qui préférait le séjour de cette ville, plusieurs
+de ses embellissemens. Naples et la Sicile respirèrent
donc sous un prince ami de ses peuples,
des lois et des lettres, refuge et protecteur des savans
qui s'exilaient en foule de Constantinople,
-et dont il sauva même quelques-uns des bûchers
+et dont il sauva même quelques-uns des bûchers
<span class="pagenum"><a id="Page_450"> 450</a></span>
de l'Inquisition. Aragonais, Siciliens, Napolitains,
tous se crurent compatriotes sous un monarque
-qui partageait entre eux ses soins et sa présence,
+qui partageait entre eux ses soins et sa présence,
et qui suffisait au bonheur de tant de peuples. Il
s'en occupa d'autant plus constamment qu'une
-fois établi sur le trône, il eut moins que ses prédécesseurs
-à lutter contre l'ambition des papes,
-et qu'il put être bienfaisant avec sécurité. C'est de
+fois établi sur le trône, il eut moins que ses prédécesseurs
+à lutter contre l'ambition des papes,
+et qu'il put être bienfaisant avec sécurité. C'est de
son temps que monta sur la chaire de Saint-Pierre
-le vertueux Nicolas <span class="smcap">V</span>, élu malgré lui-même, homme
-à jamais respectable, qui, après le schisme d'Occident,
-nomma doyen du sacré collége son concurrent
-détrôné, l'anti-pape Félix. Ce pontife dédaignant
+le vertueux Nicolas <span class="smcap">V</span>, élu malgré lui-même, homme
+à jamais respectable, qui, après le schisme d'Occident,
+nomma doyen du sacré collége son concurrent
+détrôné, l'anti-pape Félix. Ce pontife dédaignant
le faux honneur de briller dans les fastes
de la cour de Rome parmi les papes, soutiens de
-l'ambition pontificale, lui préféra l'honneur véritable
-de laisser un nom cher à l'humanité. Il
+l'ambition pontificale, lui préféra l'honneur véritable
+de laisser un nom cher à l'humanité. Il
partagea avec Alphonse la gloire de faire oublier
-à l'Italie les calamités qui l'affligeaient depuis
+à l'Italie les calamités qui l'affligeaient depuis
long-temps; mais comme si le royaume de Naples
-eût été destiné à expier, par un des fléaux de la
-nature, la tranquillité dont il jouissait sous Alphonse,
+eût été destiné à expier, par un des fléaux de la
+nature, la tranquillité dont il jouissait sous Alphonse,
un affreux tremblement de terre engloutit
cent mille de ses sujets<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_451"> 451</a></span>
-Ce désastre fut bientôt suivi de la mort d'Alphonse,
-monarque vraiment digne de l'être, à la
-mémoire duquel on ne peut reprocher que quelques
+Ce désastre fut bientôt suivi de la mort d'Alphonse,
+monarque vraiment digne de l'être, à la
+mémoire duquel on ne peut reprocher que quelques
faiblesses, entre autres celle qu'il eut pour
-Ferdinand, son fils naturel. Il l'avait nommé son
+Ferdinand, son fils naturel. Il l'avait nommé son
successeur, et avait obtenu pour lui une bulle
d'investiture, peu de temps avant sa mort, laissant
-à son frère don Juan, déjà roi de Navarre,
-l'Aragon et la Sicile. Ce fut une faute qui fit après
+à son frère don Juan, déjà roi de Navarre,
+l'Aragon et la Sicile. Ce fut une faute qui fit après
lui le malheur du royaume de Naples, que don
-Juan aurait pu protéger de toute la puissance aragonaise
-et sicilienne; c'était le seul moyen d'en
-imposer à l'ambition des papes. En effet, Calixte <span class="smcap">III</span>,
-qui, après la mort de Nicolas <span class="smcap">V</span>, avait
-repris l'ancien système pontifical, et qui avait
-déjà inquiété les dernières années d'Alphonse, préparait
-de nouvelles traverses à Ferdinand, possesseur
-d'un seul royaume abandonné à lui-même.
-Dès-lors, la branche napolitaine d'Aragon devint
-l'objet de la jalousie des pontifes, encouragés par
-l'espérance d'en consommer la ruine. Calixte rappelle
-en Italie René et Jean d'Anjou; il fomente,
-il irrite les troubles intérieurs du royaume, et
-pousse l'emportement jusqu'à soulever contre Ferdinand
+Juan aurait pu protéger de toute la puissance aragonaise
+et sicilienne; c'était le seul moyen d'en
+imposer à l'ambition des papes. En effet, Calixte <span class="smcap">III</span>,
+qui, après la mort de Nicolas <span class="smcap">V</span>, avait
+repris l'ancien système pontifical, et qui avait
+déjà inquiété les dernières années d'Alphonse, préparait
+de nouvelles traverses à Ferdinand, possesseur
+d'un seul royaume abandonné à lui-même.
+Dès-lors, la branche napolitaine d'Aragon devint
+l'objet de la jalousie des pontifes, encouragés par
+l'espérance d'en consommer la ruine. Calixte rappelle
+en Italie René et Jean d'Anjou; il fomente,
+il irrite les troubles intérieurs du royaume, et
+pousse l'emportement jusqu'à soulever contre Ferdinand
la puissance ottomane.</p>
<p>Le roi de Naples allait succomber sous tant
d'ennemis, lorsque le fameux Scanderberg, se
-rappellant les grands services qu'il avait reçus du
-père de ce prince, vola à son secours, et le délivra
-de tant de puissances liguées pour la ruine
+rappellant les grands services qu'il avait reçus du
+père de ce prince, vola à son secours, et le délivra
+de tant de puissances liguées pour la ruine
<span class="pagenum"><a id="Page_452"> 452</a></span>
-de ses états. Après cette espèce de triomphe, le
+de ses états. Après cette espèce de triomphe, le
monarque eut la faiblesse d'abandonner le gouvernement
-au naturel féroce et indomptable d'Alphonse
+au naturel féroce et indomptable d'Alphonse
son fils, ce qui attira sur lui la haine et
le courroux des barons napolitains. Une conspiration
se forma sur-le-champ; le comte de Sarno
-et Petruccio, secrétaire du monarque, sont à la
-tête; et le pontife, pour profiter de ces temps
+et Petruccio, secrétaire du monarque, sont à la
+tête; et le pontife, pour profiter de ces temps
orageux, appelle de nouveau en Italie un petit-fils
-de René d'Anjou.</p>
+de René d'Anjou.</p>
-<p>Ferdinand découvrit le complot, et montra aux
-conjurés une fermeté qui ne leur laissait aucun
-espoir d'échapper aux supplices. Les barons audacieux
-osèrent lui faire des propositions qui
-étaient très-avantageuses aux rebelles. Le roi dissimula
+<p>Ferdinand découvrit le complot, et montra aux
+conjurés une fermeté qui ne leur laissait aucun
+espoir d'échapper aux supplices. Les barons audacieux
+osèrent lui faire des propositions qui
+étaient très-avantageuses aux rebelles. Le roi dissimula
son ressentiment, et crut ne pas devoir les
-rejeter, en attendant qu'il pût faire repentir des
-sujets d'avoir traité avec leur souverain. Le pape,
-le roi d'Aragon et le vertueux Frédéric frère
-d'Alphonse furent garans du traité, qui par-là
-devenait respectable à Ferdinand; mais un c&oelig;ur
-accoutumé au crime ne connaît rien de sacré.</p>
+rejeter, en attendant qu'il pût faire repentir des
+sujets d'avoir traité avec leur souverain. Le pape,
+le roi d'Aragon et le vertueux Frédéric frère
+d'Alphonse furent garans du traité, qui par-là
+devenait respectable à Ferdinand; mais un c&oelig;ur
+accoutumé au crime ne connaît rien de sacré.</p>
<p>Lorsque les esprits furent calmes, et que la
-haine ou la crainte eurent cédé à la sécurité, Ferdinand
-fit éclater une vengeance odieuse et terrible.
-Le comte de Sarno, entièrement rassuré par
-les bontés qu'il recevait chaque jour du monarque,
+haine ou la crainte eurent cédé à la sécurité, Ferdinand
+fit éclater une vengeance odieuse et terrible.
+Le comte de Sarno, entièrement rassuré par
+les bontés qu'il recevait chaque jour du monarque,
mariait sa fille au duc d'Amalfi, et les noces
-se célébraient à la cour dans le palais même qu'habitait
-le roi. On se livrait à l'allégresse; la scène
+se célébraient à la cour dans le palais même qu'habitait
+le roi. On se livrait à l'allégresse; la scène
<span class="pagenum"><a id="Page_453"> 453</a></span>
-change: la fête devient une désolation. Le roi,
+change: la fête devient une désolation. Le roi,
sans respect pour sa parole, pour les droits de
-l'hospitalité, pour le nom du pape et du roi d'Espagne
-garant du traité d'amnistie, fait arrêter le
+l'hospitalité, pour le nom du pape et du roi d'Espagne
+garant du traité d'amnistie, fait arrêter le
comte de Sarno et tous ceux qu'il croit ses complices.
-Le comte, Petruccio et ses enfans sont décapités
-dans la cour du château. Une foule de
-noblesse est proscrite, leurs biens confisqués et
+Le comte, Petruccio et ses enfans sont décapités
+dans la cour du château. Une foule de
+noblesse est proscrite, leurs biens confisqués et
envahis. Le roi devient l'horreur du peuple et des
-nations étrangères. Mais par une fatalité odieuse,
-et qui révolterait encore davantage si le crime
-n'était pas lui-même sa punition, Ferdinand, après
-cet attentat, ne laissa pas de régner six ans, dans
-une paix et une tranquillité dont il n'avait pas
-joui jusqu'alors. Ce fut son fils, bientôt son successeur,
+nations étrangères. Mais par une fatalité odieuse,
+et qui révolterait encore davantage si le crime
+n'était pas lui-même sa punition, Ferdinand, après
+cet attentat, ne laissa pas de régner six ans, dans
+une paix et une tranquillité dont il n'avait pas
+joui jusqu'alors. Ce fut son fils, bientôt son successeur,
qui sembla porter la peine tardive des
-forfaits arrachés à la faiblesse de son père.</p>
+forfaits arrachés à la faiblesse de son père.</p>
<p>Charles <span class="smcap">VIII</span>, roi de France, venait, en montant
-sur le trône, d'acquérir des prétentions au
-royaume de Naples. Le comte du Maine, héritier
-de René, avait, à l'exclusion de son neveu, légué
-par testament les droits de la maison d'Anjou à
+sur le trône, d'acquérir des prétentions au
+royaume de Naples. Le comte du Maine, héritier
+de René, avait, à l'exclusion de son neveu, légué
+par testament les droits de la maison d'Anjou à
Louis <span class="smcap">XI</span>, son cousin germain. La vieillesse de ce
-monarque, livrée toute entière dans le sein de son
-royaume à l'exercice pénible de la tyrannie, et
+monarque, livrée toute entière dans le sein de son
+royaume à l'exercice pénible de la tyrannie, et
consommant chez lui l'ouvrage de la servitude publique,
-avait négligé ces droits que réclama bientôt
-l'ambition mal conseillée du jeune Charles.
+avait négligé ces droits que réclama bientôt
+l'ambition mal conseillée du jeune Charles.
Le nouveau roi de France apprend que le pape
-Alexandre <span class="smcap">VI</span> vient de donner à Alphonse l'investiture
+Alexandre <span class="smcap">VI</span> vient de donner à Alphonse l'investiture
<span class="pagenum"><a id="Page_454"> 454</a></span>
de Naples, que Charles demandait pour
-lui-même. Il lève une armée, descend en Italie;
-et une terreur panique avait déjà saisi Alphonse,
-qui, déposant la couronne entre les mains de son
-fils Ferdinand <span class="smcap">II</span>, va cacher dans un cloître la
-honte de son règne et les remords de sa vie. Il
-y mourut dans les convulsions d'un désespoir féroce;
-et sa mort désirée si long-temps, parut encore
-trop tardive à ses peuples.</p>
-
-<p>Charles marche droit à Rome, s'en rend maître,
+lui-même. Il lève une armée, descend en Italie;
+et une terreur panique avait déjà saisi Alphonse,
+qui, déposant la couronne entre les mains de son
+fils Ferdinand <span class="smcap">II</span>, va cacher dans un cloître la
+honte de son règne et les remords de sa vie. Il
+y mourut dans les convulsions d'un désespoir féroce;
+et sa mort désirée si long-temps, parut encore
+trop tardive à ses peuples.</p>
+
+<p>Charles marche droit à Rome, s'en rend maître,
demande au pape l'investiture de Naples. Le pontife
-lui répond naïvement qu'il faut attendre que
-sa conquête soit plus avancée. Charles sort de
-Rome, va s'emparer de Naples déjà abandonnée
-par son souverain. Il confie les places conquises à
-des gouverneurs, qui, par une conduite téméraire
-et violente, aliènent les peuples et indisposent
+lui répond naïvement qu'il faut attendre que
+sa conquête soit plus avancée. Charles sort de
+Rome, va s'emparer de Naples déjà abandonnée
+par son souverain. Il confie les places conquises à
+des gouverneurs, qui, par une conduite téméraire
+et violente, aliènent les peuples et indisposent
tous les souverains d'Italie. Le vainqueur va se
-trouver réduit à repasser en France; mais il fallait
-s'en ouvrir le passage à travers des armées ennemies;
-il fallait protéger sa retraite par une victoire,
+trouver réduit à repasser en France; mais il fallait
+s'en ouvrir le passage à travers des armées ennemies;
+il fallait protéger sa retraite par une victoire,
et triompher pour fuir. C'est l'avantage que
-procura la brillante journée de Fornoue.</p>
+procura la brillante journée de Fornoue.</p>
-<p>Alexandre <span class="smcap">VI</span>, intimidé par Charles qui le menaçait
-d'un concile où devait être déposé un pontife
-qui déshonorait la tiare, avait enfin accordé
-au roi de France l'investiture de sa conquête;
+<p>Alexandre <span class="smcap">VI</span>, intimidé par Charles qui le menaçait
+d'un concile où devait être déposé un pontife
+qui déshonorait la tiare, avait enfin accordé
+au roi de France l'investiture de sa conquête;
mais cette investiture lui devenait inutile,
-ainsi que son couronnement, célébré avec tant de
-faste à Capoue. A peine est-il repassé en France
+ainsi que son couronnement, célébré avec tant de
+faste à Capoue. A peine est-il repassé en France
<span class="pagenum"><a id="Page_455"> 455</a></span>
-que Ferdinand <span class="smcap">II</span> est rentré dans Naples; il y
-meurt, et sa mort est bientôt suivie de celle de
+que Ferdinand <span class="smcap">II</span> est rentré dans Naples; il y
+meurt, et sa mort est bientôt suivie de celle de
Charles <span class="smcap">VIII</span>.</p>
<p>Louis <span class="smcap">XII</span>, son successeur, qui avait de son
-chef des droits sur le duché de Milan, se porte
-pour héritier des droits de Charles <span class="smcap">VIII</span> sur
-Naples, et s'en était déjà qualifié roi. L'inutile
-campagne de Charles en Italie avait coûté à la
+chef des droits sur le duché de Milan, se porte
+pour héritier des droits de Charles <span class="smcap">VIII</span> sur
+Naples, et s'en était déjà qualifié roi. L'inutile
+campagne de Charles en Italie avait coûté à la
France le Roussillon et la Cerdagne, qu'il avait
-fallu céder à Ferdinand-le-Catholique, pour acheter
-son inaction. Louis <span class="smcap">XII</span>, destiné à être encore
-plus trompé par ce prince que ne l'avait été
-Charles <span class="smcap">VIII</span>, craignant d'être traversé, dans sa
-conquête par les prétentions du roi d'Espagne,
-conclut avec lui un traité par lequel ces deux
+fallu céder à Ferdinand-le-Catholique, pour acheter
+son inaction. Louis <span class="smcap">XII</span>, destiné à être encore
+plus trompé par ce prince que ne l'avait été
+Charles <span class="smcap">VIII</span>, craignant d'être traversé, dans sa
+conquête par les prétentions du roi d'Espagne,
+conclut avec lui un traité par lequel ces deux
monarques se partageaient le royaume de Naples,
-qu'ils devaient tous deux attaquer en même
+qu'ils devaient tous deux attaquer en même
temps.</p>
-<p>On vit donc deux rois, l'un nommé <em>très-chrétien</em>,
-l'autre le <em>catholique</em>, unis pour dépouiller
-un souverain légitime, demander au pape
-Alexandre <span class="smcap">VI</span>, opprobre du saint-siége, la permission
-de partager sa dépouille, et dans l'instant
-où ce pontife est en liaison publique avec le
-Turc, lui représenter ce pacte unique et révoltant
-comme un traité religieux qui bientôt va réunir
-et armer les chrétiens contre les infidèles. Quelle
+<p>On vit donc deux rois, l'un nommé <em>très-chrétien</em>,
+l'autre le <em>catholique</em>, unis pour dépouiller
+un souverain légitime, demander au pape
+Alexandre <span class="smcap">VI</span>, opprobre du saint-siége, la permission
+de partager sa dépouille, et dans l'instant
+où ce pontife est en liaison publique avec le
+Turc, lui représenter ce pacte unique et révoltant
+comme un traité religieux qui bientôt va réunir
+et armer les chrétiens contre les infidèles. Quelle
fut la victime de cette union perfide? c'est le
-vertueux Frédéric, second fils de Ferdinand <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>,
+vertueux Frédéric, second fils de Ferdinand <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>,
qui, lors de la conjuration des barons napolitains,
<span class="pagenum"><a id="Page_456"> 456</a></span>
-était déjà tellement estimé qu'on le força de servir
-de garant à son père, et qui toujours plus cher à
-la nation, venait de parvenir au trône par droit
-d'hérédité; c'est lui que l'on vit chassé de ses états
-par les armes de deux rois ligués, venir recevoir
-une pension du roi de France et mourir bientôt
-après, en Touraine, laissant une veuve et des
-enfans que Louis s'engage par un traité solennel
-à laisser manquer de tout<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
-
-<p>Fatalité étrange qui choisit le vertueux Louis <span class="smcap">XII</span>
-pour être l'instrument d'une iniquité si cruelle et
-dont il ne retira aucun avantage! Les Français et
-les Espagnols furent unis, tant qu'il fallut conquérir;
-mais ils se brouillèrent bientôt, lorsqu'ils
-n'eurent plus qu'à jouir de leurs conquêtes; il
-s'éleva, pour le partage de la dépouille de Frédéric,
-une discussion entre le général espagnol et
-le vice-roi français.</p>
+était déjà tellement estimé qu'on le força de servir
+de garant à son père, et qui toujours plus cher à
+la nation, venait de parvenir au trône par droit
+d'hérédité; c'est lui que l'on vit chassé de ses états
+par les armes de deux rois ligués, venir recevoir
+une pension du roi de France et mourir bientôt
+après, en Touraine, laissant une veuve et des
+enfans que Louis s'engage par un traité solennel
+à laisser manquer de tout<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<p>Fatalité étrange qui choisit le vertueux Louis <span class="smcap">XII</span>
+pour être l'instrument d'une iniquité si cruelle et
+dont il ne retira aucun avantage! Les Français et
+les Espagnols furent unis, tant qu'il fallut conquérir;
+mais ils se brouillèrent bientôt, lorsqu'ils
+n'eurent plus qu'à jouir de leurs conquêtes; il
+s'éleva, pour le partage de la dépouille de Frédéric,
+une discussion entre le général espagnol et
+le vice-roi français.</p>
<p>Nemours, il faut l'avouer, fut l'agresseur; il
remporta une victoire sur les Espagnols; mais
-Gonsalve, mieux secondé par sa cour, reprit
-bientôt l'avantage et chassa les Français battus de
-tous côtés. Louis souhaite la paix. Ferdinand consent
-à traiter. Mais tandis qu'il envoie en France
+Gonsalve, mieux secondé par sa cour, reprit
+bientôt l'avantage et chassa les Français battus de
+tous côtés. Louis souhaite la paix. Ferdinand consent
+à traiter. Mais tandis qu'il envoie en France
<span class="pagenum"><a id="Page_457"> 457</a></span>
-des ambassadeurs à la tête desquels est l'archiduc
-Philippe son gendre, il ordonne à Gonsalve de
-poursuivre la conquête de Naples. Qu'arriva-t-il?
-Il reçoit à la fois la nouvelle d'une victoire de son
-général et la nouvelle du traité conclu par Philippe
-avec le roi de France. Il fait à l'archiduc
-l'outrage de le désavouer à la face de l'Europe.
-C'est alors que son gendre put répéter ces mots
+des ambassadeurs à la tête desquels est l'archiduc
+Philippe son gendre, il ordonne à Gonsalve de
+poursuivre la conquête de Naples. Qu'arriva-t-il?
+Il reçoit à la fois la nouvelle d'une victoire de son
+général et la nouvelle du traité conclu par Philippe
+avec le roi de France. Il fait à l'archiduc
+l'outrage de le désavouer à la face de l'Europe.
+C'est alors que son gendre put répéter ces mots
d'un prince contemporain sur le roi catholique:
-«Je voudrais, quand il fait un serment, qu'il
-jurât du moins par un dieu auquel il crût.»</p>
-
-<p>Louis <span class="smcap">XII</span>, étonné de la perfidie du roi d'Espagne,
-s'indigne et veut armer; mais l'épuisement
-de la France l'oblige à sacrifier son juste
-ressentiment. De nouvelles circonstances amènent
-enfin un traité par lequel il renonce entièrement
-au royaume de Naples, en donnant pour épouse
-à Ferdinand, Germaine de Foix sa nièce.</p>
-
-<p>Ainsi, ces longues et ruineuses prétentions de
+«Je voudrais, quand il fait un serment, qu'il
+jurât du moins par un dieu auquel il crût.»</p>
+
+<p>Louis <span class="smcap">XII</span>, étonné de la perfidie du roi d'Espagne,
+s'indigne et veut armer; mais l'épuisement
+de la France l'oblige à sacrifier son juste
+ressentiment. De nouvelles circonstances amènent
+enfin un traité par lequel il renonce entièrement
+au royaume de Naples, en donnant pour épouse
+à Ferdinand, Germaine de Foix sa nièce.</p>
+
+<p>Ainsi, ces longues et ruineuses prétentions de
la maison de France sur le royaume de Naples
-n'eurent d'autre effet que d'assurer à cette princesse
+n'eurent d'autre effet que d'assurer à cette princesse
un mariage illustre et malheureux.</p>
-<p>La cour de France vit, dans ce traité, la cession
+<p>La cour de France vit, dans ce traité, la cession
d'un droit litigieux sur un royaume qu'elle venait
de perdre. Celle d'Espagne y vit la possession tranquille
-d'un royaume usurpé, dont elle jouirait
-désormais, sans craindre pour l'avenir les réclamations
+d'un royaume usurpé, dont elle jouirait
+désormais, sans craindre pour l'avenir les réclamations
d'une maison rivale et puissante, et se
-hâta de faire un voyage dans ses nouveaux états.
-Mais ce voyage, que sa politique crut nécessaire,
+hâta de faire un voyage dans ses nouveaux états.
+Mais ce voyage, que sa politique crut nécessaire,
<span class="pagenum"><a id="Page_458"> 458</a></span>
-montrant de près aux Napolitains leur nouveau
-maître, diminua leur admiration, et prouva
-qu'un prince peut remplir l'Europe de sa renommée,
-sans que sa personne mérite aux yeux de
-ses sujets les respects prodigués à son nom.</p>
-
-<p>Où l'intérêt et l'action cessent, l'histoire devrait
-s'arrêter. Mais nous devons un coup-d'&oelig;il aux
-principaux événemens dont Naples ou la Sicile
-furent les théâtres sous les vice-rois espagnols,
-ou dans les révolutions qui leur donnèrent de
+montrant de près aux Napolitains leur nouveau
+maître, diminua leur admiration, et prouva
+qu'un prince peut remplir l'Europe de sa renommée,
+sans que sa personne mérite aux yeux de
+ses sujets les respects prodigués à son nom.</p>
+
+<p>Où l'intérêt et l'action cessent, l'histoire devrait
+s'arrêter. Mais nous devons un coup-d'&oelig;il aux
+principaux événemens dont Naples ou la Sicile
+furent les théâtres sous les vice-rois espagnols,
+ou dans les révolutions qui leur donnèrent de
nouveaux souverains. Devenues provinces d'Espagne,
-malheureuses obscurément, l'ambition
+malheureuses obscurément, l'ambition
fastueuse de Charles-Quint les traita comme un
-pays de conquête.</p>
+pays de conquête.</p>
<p>La tyrannie sombre et tranquille de Philippe II
pesa sur elles plus encore que sur le reste de ses
sujets. Sous ses successeurs, Philippe <span class="smcap">III</span> et Philippe
-<span class="smcap">IV</span>, l'Espagne, accoutumée à se croire puissante,
-et cherchant à prolonger sa méprise, sans
-cesse affamée d'hommes et d'argent, leur demanda
-ce que lui refusaient tant d'autres provinces épuisées.
-Un vice-roi osait-il, dans les temps de calamités,
-faire des représentations à la cour de
-Madrid? c'était demander son rappel. De cette
+<span class="smcap">IV</span>, l'Espagne, accoutumée à se croire puissante,
+et cherchant à prolonger sa méprise, sans
+cesse affamée d'hommes et d'argent, leur demanda
+ce que lui refusaient tant d'autres provinces épuisées.
+Un vice-roi osait-il, dans les temps de calamités,
+faire des représentations à la cour de
+Madrid? c'était demander son rappel. De cette
oppression naquirent des tumultes populaires ou
-des conspirations réfléchies.</p>
+des conspirations réfléchies.</p>
<p>Le joug espagnol devint si odieux, qu'on vit
-à cette époque Naples sans cesse déchirée par des
+à cette époque Naples sans cesse déchirée par des
factions, n'offrir, pendant un long espace, que
-des scènes d'horreur.</p>
+des scènes d'horreur.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_459"> 459</a></span>
-Les trois frères Imperatori appellent François
-<span class="smcap">I</span><sup>er</sup> en Italie, et s'engagent à lui en ouvrir les
-barrières. Campanella, moine calabrois, conçoit
-la folle idée d'ériger Naples en république, et
-porte partout l'étendard de la révolte. Alessi brave
-la puissance législative, et oblige les souverains à
-révoquer un impôt sur les grains. En vain un insensé
-gouverneur de Palerme, forcé de diminuer
-le prix du bled, crut y suppléer en diminuant le
+Les trois frères Imperatori appellent François
+<span class="smcap">I</span><sup>er</sup> en Italie, et s'engagent à lui en ouvrir les
+barrières. Campanella, moine calabrois, conçoit
+la folle idée d'ériger Naples en république, et
+porte partout l'étendard de la révolte. Alessi brave
+la puissance législative, et oblige les souverains à
+révoquer un impôt sur les grains. En vain un insensé
+gouverneur de Palerme, forcé de diminuer
+le prix du bled, crut y suppléer en diminuant le
poids du pain.</p>
-<p>Mais l'histoire ne nous présente pas de calamités
-aussi effrayantes que celle où Mazaniello
+<p>Mais l'histoire ne nous présente pas de calamités
+aussi effrayantes que celle où Mazaniello
plongea ce royaume; cet homme de la plus basse
-extraction, alliant à un caractère féroce une âme
-téméraire et hardie, entreprit de faire abolir les
+extraction, alliant à un caractère féroce une âme
+téméraire et hardie, entreprit de faire abolir les
impositions que le duc d'Arcos, alors vice-roi de
-Naples, venait de mettre sur les fruits et les légumes,
+Naples, venait de mettre sur les fruits et les légumes,
nourriture ordinaire du peuple. Le 7 juillet
-1647, s'étant mis à la tête d'une troupe de
-mécontens, tous gens de son état, et aussi déterminés
-que lui, le nombre des séditieux augmenta
-bientôt à tel point que le duc d'Arcos fut obligé
-de se réfugier dans une des principales forteresses
+1647, s'étant mis à la tête d'une troupe de
+mécontens, tous gens de son état, et aussi déterminés
+que lui, le nombre des séditieux augmenta
+bientôt à tel point que le duc d'Arcos fut obligé
+de se réfugier dans une des principales forteresses
de la ville.</p>
-<p>Encouragés par cette faiblesse du vice-roi, les
-révoltés, au nombre de plus de cinquante mille,
-ayant mis Mazaniello à leur tête, se portèrent à
-tous les excès et tous les désordres dont est capable
-une multitude effrénée; les prisons furent ouvertes,
-les maisons des principaux nobles livrées
+<p>Encouragés par cette faiblesse du vice-roi, les
+révoltés, au nombre de plus de cinquante mille,
+ayant mis Mazaniello à leur tête, se portèrent à
+tous les excès et tous les désordres dont est capable
+une multitude effrénée; les prisons furent ouvertes,
+les maisons des principaux nobles livrées
<span class="pagenum"><a id="Page_460"> 460</a></span>
aux flammes, et toute la ville pendant six jours,
-entièrement abandonnée au pillage.</p>
+entièrement abandonnée au pillage.</p>
<p>Ce souvenir funeste remplit encore d'effroi les
-habitans de Naples, dont les pères furent témoins
-de cette horrible catastrophe; il n'y eut peut-être
+habitans de Naples, dont les pères furent témoins
+de cette horrible catastrophe; il n'y eut peut-être
jamais d'exemple plus frappant de la fureur d'un
-peuple révolté, mais en même temps de son inconstance
-et de sa légèreté. Mazaniello ne pouvant
-soutenir le poids de la puissance et de l'autorité
-sans bornes à laquelle il avait été élevé, et
-se croyant tout permis, se porta à des actions si
+peuple révolté, mais en même temps de son inconstance
+et de sa légèreté. Mazaniello ne pouvant
+soutenir le poids de la puissance et de l'autorité
+sans bornes à laquelle il avait été élevé, et
+se croyant tout permis, se porta à des actions si
extravagantes et si cruelles, qu'il devint en horreur
-à ce même peuple qui la veille venait de le
-regarder comme son dieu tutélaire. Il fut lui-même
-massacré; on porta sa tête en triomphe au
-bout d'une pique, et son corps fut traîné avec
+à ce même peuple qui la veille venait de le
+regarder comme son dieu tutélaire. Il fut lui-même
+massacré; on porta sa tête en triomphe au
+bout d'une pique, et son corps fut traîné avec
ignominie.</p>
-<p>A peine la tranquillité commençait-elle à renaître
+<p>A peine la tranquillité commençait-elle à renaître
dans Naples, que le duc de Guise vint encore
la troubler; mais sa tentative sur cette ville est
l'exploit d'un aventurier magnanime qui, cherchant
-à rappeler les souvenirs des prétentions de
-ses ancêtres sur une souveraineté, court à la gloire
-plutôt qu'au succès dans une entreprise audacieuse,
+à rappeler les souvenirs des prétentions de
+ses ancêtres sur une souveraineté, court à la gloire
+plutôt qu'au succès dans une entreprise audacieuse,
et entend presqu'au moment de sa retraite,
-les instigateurs de son projet, heureux d'échapper
-au châtiment, remercier le ciel par des <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>
-de la fuite du prince qu'ils avaient nommé le protecteur
-de la liberté.</p>
+les instigateurs de son projet, heureux d'échapper
+au châtiment, remercier le ciel par des <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>
+de la fuite du prince qu'ils avaient nommé le protecteur
+de la liberté.</p>
-<p>La protection donnée par Louis <span class="smcap">XIV</span> aux Messinois
+<p>La protection donnée par Louis <span class="smcap">XIV</span> aux Messinois
<span class="pagenum"><a id="Page_461"> 461</a></span>
-qui venaient d'arborer l'étendard de la révolte,
+qui venaient d'arborer l'étendard de la révolte,
est une de ces diversions qui n'ont pour
-objet que d'inquiéter une puissance ennemie.
-Louis <span class="smcap">XIV</span>, vainement reconnu à Messine, abandonne
-les révoltés au ressentiment de la cour de
+objet que d'inquiéter une puissance ennemie.
+Louis <span class="smcap">XIV</span>, vainement reconnu à Messine, abandonne
+les révoltés au ressentiment de la cour de
Madrid, et sacrifie les Messinois au besoin de la
-paix, par le traité de Nimégue.</p>
+paix, par le traité de Nimégue.</p>
-<p>Depuis cette époque, nulle révolution à Naples
-ni en Sicile, jusqu'au moment où, pendant la
-guerre de la succession, les armes impériales,
-heureuses entre les mains du prince Eugène,
+<p>Depuis cette époque, nulle révolution à Naples
+ni en Sicile, jusqu'au moment où, pendant la
+guerre de la succession, les armes impériales,
+heureuses entre les mains du prince Eugène,
mettent Naples sous le pouvoir de l'empereur,
-en dépit de la fidélité qu'elle venait de jurer
-à Philippe <span class="smcap">V</span>.</p>
+en dépit de la fidélité qu'elle venait de jurer
+à Philippe <span class="smcap">V</span>.</p>
-<p>Le traité d'Utrecht donne la Sicile à Victor
-Amédée, duc de Savoie, celui de tous les princes
-qui était le plus éloigné d'y prétendre.</p>
+<p>Le traité d'Utrecht donne la Sicile à Victor
+Amédée, duc de Savoie, celui de tous les princes
+qui était le plus éloigné d'y prétendre.</p>
-<p>L'empereur traite avec le duc de Savoie, qui reçoit
-la Sardaigne en échange. La Sicile reconquise
+<p>L'empereur traite avec le duc de Savoie, qui reçoit
+la Sardaigne en échange. La Sicile reconquise
par les Espagnols, reprise de nouveau par l'empereur,
-passe enfin dans les mains de don Carlos, à
+passe enfin dans les mains de don Carlos, à
qui le cardinal de Fleury fait assurer le prix de
ses exploits et la couronne des Deux-Siciles par
-le traité de Vienne du 15 mai 1734.</p>
+le traité de Vienne du 15 mai 1734.</p>
-<p>Les deux états, heureux sous la domination
+<p>Les deux états, heureux sous la domination
de don Carlos, comptent parmi ses plus grands
-bienfaits, celui d'avoir été préservés de l'Inquisition.</p>
+bienfaits, celui d'avoir été préservés de l'Inquisition.</p>
-<p>Ferdinand <span class="smcap">VI</span>, roi d'Espagne, son frère, étant
-mort, don Carlos lui succéda sur le trône d'Espagne,
+<p>Ferdinand <span class="smcap">VI</span>, roi d'Espagne, son frère, étant
+mort, don Carlos lui succéda sur le trône d'Espagne,
<span class="pagenum"><a id="Page_462"> 462</a></span>
-et remit la couronne de Naples à son troisième
-fils, Ferdinand <span class="smcap">IV</span>, en 1759, époque d'un
+et remit la couronne de Naples à son troisième
+fils, Ferdinand <span class="smcap">IV</span>, en 1759, époque d'un
gouvernement enfin tranquille et heureux, sous
-le règne de la branche espagnole de la maison de
+le règne de la branche espagnole de la maison de
Bourbon.</p>
<hr class="c15 p4" />
<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A" class="label">[A]</a> <cite>Tableaux de la Révolution Française</cite>, ou Collection de quarante-huit
-Gravures représentant les événemens principaux qui ont
-eu lieu en France, depuis la transformation des États-Généraux
-en Assemblée Nationale, le 20 juin 1789; ouvrage dont le texte
-primitif est de Chamfort, mais que M. Auber, son éditeur, fit
-refaire à plusieurs reprises, selon que la France changeait de
-mode de gouvernement, afin qu'il fût toujours au niveau des
-opinions qui régnaient.</p>
+<p><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A" class="label">[A]</a> <cite>Tableaux de la Révolution Française</cite>, ou Collection de quarante-huit
+Gravures représentant les événemens principaux qui ont
+eu lieu en France, depuis la transformation des États-Généraux
+en Assemblée Nationale, le 20 juin 1789; ouvrage dont le texte
+primitif est de Chamfort, mais que M. Auber, son éditeur, fit
+refaire à plusieurs reprises, selon que la France changeait de
+mode de gouvernement, afin qu'il fût toujours au niveau des
+opinions qui régnaient.</p>
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Mémoires de Condorcet sur la Révolution Française, t. II,
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Mémoires de Condorcet sur la Révolution Française, t. II,
pag. 145 et suiv.</p>
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Le duc d'Orléans, guillotiné le 6 novembre 1793.</p>
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Le duc d'Orléans, guillotiné le 6 novembre 1793.</p>
-<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Le fils du maréchal de Richelieu.</p>
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Le fils du maréchal de Richelieu.</p>
-<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Allusion à l'ancien proverbe populaire: «On ne passe jamais
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Allusion à l'ancien proverbe populaire: «On ne passe jamais
sur le Pont-Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une
-catin.»</p>
+catin.»</p>
-<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> L'Encyclopédie.</p>
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> L'Encyclopédie.</p>
<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> M. Turgot.</p>
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> M. Goupilleau, député de la Vendée, dont le patriotisme
-ne s'est pas démenti un seul moment.</p>
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> M. Goupilleau, député de la Vendée, dont le patriotisme
+ne s'est pas démenti un seul moment.</p>
-<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Il est à remarquer que, quelques jours après la fuite de M. de
-Lambesc, le peuple s'étant porté en foule à sa maison pour la
-détruire, la garde nationale, quoique partageant le ressentiment
-de chaque individu contre cet homme féroce, n'en fut ni moins
-prompte ni moins zélée à la préserver de l'incendie.</p>
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Il est à remarquer que, quelques jours après la fuite de M. de
+Lambesc, le peuple s'étant porté en foule à sa maison pour la
+détruire, la garde nationale, quoique partageant le ressentiment
+de chaque individu contre cet homme féroce, n'en fut ni moins
+prompte ni moins zélée à la préserver de l'incendie.</p>
-<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> M. Le Grand de Saint-René, le même qui avait reporté,
-dans la grande salle, le drapeau de la ville qu'on en avait enlevé.</p>
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> M. Le Grand de Saint-René, le même qui avait reporté,
+dans la grande salle, le drapeau de la ville qu'on en avait enlevé.</p>
-<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Il était homme à le faire, dit M. Dussaulx, un de ses collègues,
-auteur de l'intéressant ouvrage intitulé: <cite>De l'Insurrection
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Il était homme à le faire, dit M. Dussaulx, un de ses collègues,
+auteur de l'intéressant ouvrage intitulé: <cite>De l'Insurrection
parisienne</cite>. Qu'il nous soit permis de saisir cette occasion de rendre
-hommage à la vertu de cet homme respectable, qui était patriote
-par ses m&oelig;urs long-temps avant la révolution. Ce sont là les véritables
-et peut-être les seuls.</p>
+hommage à la vertu de cet homme respectable, qui était patriote
+par ses m&oelig;urs long-temps avant la révolution. Ce sont là les véritables
+et peut-être les seuls.</p>
<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> M. Pioret.</p>
-<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> M. Dubois-Crancé.</p>
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> M. Dubois-Crancé.</p>
-<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Croirait-on qu'un d'entre eux s'était persuadé qu'il était
-possible de faire ouvrir les théâtres le mardi 14 juillet, et qu'il en
-avait donné l'ordre?</p>
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Croirait-on qu'un d'entre eux s'était persuadé qu'il était
+possible de faire ouvrir les théâtres le mardi 14 juillet, et qu'il en
+avait donné l'ordre?</p>
-<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> M. Thuriot de la Rosière.</p>
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> M. Thuriot de la Rosière.</p>
-<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> C'est le sentiment qu'éprouva M. Dussault, et qu'il exprime
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> C'est le sentiment qu'éprouva M. Dussault, et qu'il exprime
en ces propres termes, que nous avons cru devoir consacrer.</p>
-<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> La Bastille a renfermé, à la même époque, un enfant de six
-ans et un vieillard de cent onze. On y a vu même un Chinois, que
-les jésuites y avaient fait mettre en 1719.</p>
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> La Bastille a renfermé, à la même époque, un enfant de six
+ans et un vieillard de cent onze. On y a vu même un Chinois, que
+les jésuites y avaient fait mettre en 1719.</p>
-<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> On y suppléa par quelques mouchoirs blancs attachés ensemble.</p>
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> On y suppléa par quelques mouchoirs blancs attachés ensemble.</p>
-<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Député de son district.</p>
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Député de son district.</p>
-<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Son nom était le marquis de Pelleport.</p>
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Son nom était le marquis de Pelleport.</p>
<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Mirabeau.</p>
<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> M. Mandar est le traducteur de l'excellent livre de Needham
-intitulé: <cite>De la Souveraineté du peuple, et de l'excellence d'un État
+intitulé: <cite>De la Souveraineté du peuple, et de l'excellence d'un État
libre</cite>.</p>
<div><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a></div>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,</div>
-<div class="line">Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée.</div>
+<div class="line">J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,</div>
+<div class="line">Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée.</div>
</div>
<div class="stanza">
-<div class="line i9"><span class="smcap">Britannicus</span>, <em>acte</em> <span class="smcap">IV</span>, <em>scène</em> <span class="smcap">IV</span>.</div>
+<div class="line i9"><span class="smcap">Britannicus</span>, <em>acte</em> <span class="smcap">IV</span>, <em>scène</em> <span class="smcap">IV</span>.</div>
</div></div></div>
-<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Voyez le discours de M. Lalli-Tolendal, dans la séance du
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Voyez le discours de M. Lalli-Tolendal, dans la séance du
22 juillet 1789.</p>
<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i lang="la" xml:lang="la">Vos enim ad libertatem vocati estis.</i> <span class="smcap">S. Paul.</span></p>
-<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> On appelle poudre de traite une espèce de poudre particuliére
-qui n'a presque point de portée, et qu'on réserve pour le commerce
-de la côte de Guinée, pour la traite des nègres.</p>
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> On appelle poudre de traite une espèce de poudre particuliére
+qui n'a presque point de portée, et qu'on réserve pour le commerce
+de la côte de Guinée, pour la traite des nègres.</p>
-<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Philippe-Joseph Égalité.</p>
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Philippe-Joseph Égalité.</p>
-<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Un cure-dent empoisonné par un de ses ennemis consuma
-ses gencives. Le poison se communiqua rapidement à toutes les
-parties de son corps, qui ne fut bientôt plus qu'une plaie. Déchiré
-par les douleurs, on le porta vivant sur un bûcher.</p>
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Un cure-dent empoisonné par un de ses ennemis consuma
+ses gencives. Le poison se communiqua rapidement à toutes les
+parties de son corps, qui ne fut bientôt plus qu'une plaie. Déchiré
+par les douleurs, on le porta vivant sur un bûcher.</p>
-<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Ce prince aimait la fille d'un médecin de Pérouse. Le père
-gagné, dit-on, par les Florentins, donne à sa fille un mouchoir
-dont le contact devait irriter les desirs et même fixer le c&oelig;ur de
-son amant. Ladislas et sa maîtresse furent également victimes de
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Ce prince aimait la fille d'un médecin de Pérouse. Le père
+gagné, dit-on, par les Florentins, donne à sa fille un mouchoir
+dont le contact devait irriter les desirs et même fixer le c&oelig;ur de
+son amant. Ladislas et sa maîtresse furent également victimes de
cette ruse abominable. Ils moururent l'un et l'autre d'une maladie
de langueur.</p>
-<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> Le roi assistait à la messe; aux premières secousses du tremblement
-de terre, tout le monde sortait avec effroi; le prêtre même
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> Le roi assistait à la messe; aux premières secousses du tremblement
+de terre, tout le monde sortait avec effroi; le prêtre même
quittait l'autel: Alphonse le retient et lui ordonne d'achever le
sacrifice.</p>
-<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Louis fut fidèle à cet odieux article de son traité avec Ferdinand.
-La veuve de Frédéric ayant refusé de se remettre avec ses
-enfans au pouvoir du roi catholique, se retira à Ferrare; ils y
-moururent tous dans la misère, Louis <span class="smcap">XII</span> et le roi catholique, leur
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Louis fut fidèle à cet odieux article de son traité avec Ferdinand.
+La veuve de Frédéric ayant refusé de se remettre avec ses
+enfans au pouvoir du roi catholique, se retira à Ferrare; ils y
+moururent tous dans la misère, Louis <span class="smcap">XII</span> et le roi catholique, leur
parent, ne leur faisant passer aucun secours.</p>
</div>
</div>
@@ -15672,7 +15630,7 @@ parent, ne leur faisant passer aucun secours.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_463"> 463</a></span></p>
-<h2>TABLE DES MATIÈRES<br />
+<h2>TABLE DES MATIÈRES<br />
<span class="medium">CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME.</span></h2>
<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" summary="toc">
<tr>
@@ -15683,11 +15641,11 @@ parent, ne leur faisant passer aucun secours.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
</tr>
<tr>
- <td colspan="3" class="tdl smcap">Caractères et Anecdotes.</td>
+ <td colspan="3" class="tdl smcap">Caractères et Anecdotes.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
</tr>
<tr>
-<th colspan="4" class="smcap">Tableaux historiques de la Révolution Française.</th>
+<th colspan="4" class="smcap">Tableaux historiques de la Révolution Française.</th>
</tr>
<tr>
<td colspan="3" class="tdl"><span class="i2">Introduction.</span></td>
@@ -15702,31 +15660,31 @@ parent, ne leur faisant passer aucun secours.</p>
<tr>
<td class="tdrt">II<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Délivrance des Gardes-Françaises.</td>
+ <td class="tdl">Délivrance des Gardes-Françaises.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_180">180</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">III<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Première Motion du Palais-Royal.</td>
+ <td class="tdl">Première Motion du Palais-Royal.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">IV<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Sortie de l'Opéra.</td>
+ <td class="tdl">Sortie de l'Opéra.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_195">195</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">V<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Triomphe de MM. d'Orléans et Necker.</td>
+ <td class="tdl">Triomphe de MM. d'Orléans et Necker.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_201">201</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">VI<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">M. le colonel du Châtelet sauvé par les Gardes-Françaises.</td>
+ <td class="tdl">M. le colonel du Châtelet sauvé par les Gardes-Françaises.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_206">206</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -15738,20 +15696,20 @@ parent, ne leur faisant passer aucun secours.</p>
<tr>
<td class="tdrt">VIII<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Action des Gardes-Françaises contre Royal-Allemand.</td>
+ <td class="tdl">Action des Gardes-Françaises contre Royal-Allemand.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">IX<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Départ des troupes du Champ-de-Mars
+ <td class="tdl">Départ des troupes du Champ-de-Mars
pour la Place Louis <span class="smcap">XV</span>.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_232">232</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">X<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Incendie de la barrière de la Conférence.</td>
+ <td class="tdl">Incendie de la barrière de la Conférence.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -15769,7 +15727,7 @@ parent, ne leur faisant passer aucun secours.</p>
<tr>
<td class="tdrt">XIII<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Enlèvement d'armes au Garde-Meuble.</td>
+ <td class="tdl">Enlèvement d'armes au Garde-Meuble.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -15806,13 +15764,13 @@ XVI<sup>e</sup></td>
<tr>
<td class="tdrt">XIX<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Transport des canons de Paris à Montmartre.</td>
+ <td class="tdl">Transport des canons de Paris à Montmartre.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_322">322</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">XX<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Le Roi à l'hôtel-de-ville de Paris.</td>
+ <td class="tdl">Le Roi à l'hôtel-de-ville de Paris.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_332">332</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -15824,43 +15782,43 @@ XVI<sup>e</sup></td>
<tr>
<td class="tdrt">XXII<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Service à S<sup>t</sup>-Jacques-de-l'Hôpital en
- l'honneur de ceux qui sont morts à la
- Bastille. Sermon de l'abbé Fauchet.</td>
+ <td class="tdl">Service à S<sup>t</sup>-Jacques-de-l'Hôpital en
+ l'honneur de ceux qui sont morts à la
+ Bastille. Sermon de l'abbé Fauchet.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_351">351</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">XXIII<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Émeute populaire. Danger du marquis
+ <td class="tdl">Émeute populaire. Danger du marquis
de la Salle.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_361">361</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">XXIV<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Enlèvement de canons de différens châteaux
- et leur transport à Paris.&mdash;Effets
+ <td class="tdl">Enlèvement de canons de différens châteaux
+ et leur transport à Paris.&mdash;Effets
de l'abolition subite des droits
- féodaux.</td>
+ féodaux.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_367">367</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">XXV<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">M. de Besenval escorté par la Basoche.</td>
+ <td class="tdl">M. de Besenval escorté par la Basoche.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_376">376</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdrt">XXVI<sup>e</sup></td>
<td class="tdc">&mdash;</td>
- <td class="tdl">Députation des femmes artistes, présentant
- leurs pierreries et bijoux à
- l'Assemblée nationale.</td>
+ <td class="tdl">Députation des femmes artistes, présentant
+ leurs pierreries et bijoux à
+ l'Assemblée nationale.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_381">381</a></td>
</tr>
<tr>
- <th colspan="4" class="smcap">Précis historique des Révolutions de Naples et de
+ <th colspan="4" class="smcap">Précis historique des Révolutions de Naples et de
Sicile.</th>
</tr>
<tr>
@@ -15885,387 +15843,8 @@ de la Salle.</td>
</tr>
</table>
-<p class="center p2 small">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Chamfort, (Tome
-2/5), by Pierre René Auguis
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT ***
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-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
+<p class="center p2 small">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME.</p>
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42695 ***</div>
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</html>