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-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Chamfort, (Tome 2/5), by
-Pierre René Auguis
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Oeuvres complètes de Chamfort, (Tome 2/5)
- Recueillies et publiées, avec une notice historique sur
- la vie et les écrits de l'auteur.
-
-Author: Pierre René Auguis
-
-Release Date: May 11, 2013 [EBook #42695]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT ***
-
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-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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- OEUVRES
-
- COMPLÈTES
-
- DE CHAMFORT.
-
- TOME SECOND.
-
-
-
-
- DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
- RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
-
-
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-
- OEUVRES
-
- COMPLÈTES
-
- DE CHAMFORT,
-
- RECUEILLIES et PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
- SUR LA VIE ET LES ÉCRIS DE L'AUTEUR,
-
- PAR P. R. AUGUIS.
-
-
- TOME SECOND.
-
- [Illustration]
-
- PARIS.
-
- CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
-
- PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
-
- 1824.
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Écrivain spirituel, élégant et ingénieux, Chamfort a marqué sa place
-entre Duclos et La Harpe: plus correct que le premier, il a plus de
-précision que le second. Son éloquence, dans les éloges et les
-discours académiques, a moins d'abondance, moins de rondeur que celle
-de La Harpe, mais elle étincelle de traits piquans; on reconnaît dans
-sa tragédie de _Mustapha et Zéangir_ un poète formé à l'école de
-Racine; ses comédies offrent un tableau fidèle des opinions et des
-sentimens de la société à l'époque où il les composa, en même temps
-qu'elles font connaître et les principes et le caractère que l'auteur
-manifesta plus tard avec une nouvelle énergie. Il avait porté dans le
-monde un esprit d'observation qu'on retrouve tout entier dans la
-partie de ses ouvrages recueillis sous le titre de _Maximes et
-Pensées:_ c'est là qu'on rencontre à chaque instant ce qu'Hérault de
-Séchelles, qui fut lui-même un homme de beaucoup d'esprit, appelait
-les _tenailles mordicantes_ de Chamfort. S'il ne voit dans la société
-que des ridicules, des défauts et des vices, il faut convenir que nul
-écrivain ne les a peints de couleurs plus vives. C'était un des
-caractères de son esprit, de ne voir dans le perfectionnement de la
-civilisation que l'excessive corruption des moeurs, des vices hideux
-et ridicules, et les travers de toute espèce.
-
-Chamfort était dans l'usage d'écrire chaque jour, sur de petits carrés
-de papier, les résultats de ses réflexions rédigées en maximes, les
-anecdotes qu'il avait apprises, les faits servant à l'histoire des
-moeurs, dont il avait été témoin dans le monde, enfin les mots piquans
-et les réparties ingénieuses qu'il avait entendus, et qui lui étaient
-échappés à lui-même. Il y règne la plus heureuse variété: la cour, la
-ville, hommes, femmes, gens de lettres, figurent tour-à-tour et
-presque ensemble dans cette scène mobile, comme ils figuraient dans
-celle du monde.
-
-Avec une littérature moins étendue que celle de La Harpe, Chamfort
-sait imprimer à l'examen des ouvrages qu'il analysait pour le _Mercure
-de France_, cette raillerie un peu amère qui était le caractère
-dominant de son esprit; il rendait compte de préférence des mémoires
-historiques, des voyages et des ouvrages sur les réformes politiques
-qui se préparaient en France à l'époque où, de concert avec Marmontel
-et la Harpe qui partageait alors ses opinions, il rédigeait la partie
-littéraire du _Mercure_. Il n'est pas rare de le voir se mettre à la
-place de l'auteur, raconter de la manière la plus piquante les
-anecdotes que celui-ci n'a pas sues, redresser celles qu'il a
-défigurées, tirer des faits les plus ingénieuses conséquences, parler
-des hommes et des choses en philosophe.
-
-S'il entreprend de retracer le tableau des révolutions dont le royaume
-de Naples a été le théâtre, c'est avec la plume de Saint-Réal qu'il en
-écrit l'histoire. Il semblait préluder par ce morceau vraiment
-remarquable, composé pour être placé en tête du voyage pittoresque de
-Naples et de Sicile par l'abbé de Saint-Non, à une autre composition
-plus importante, et par le sujet, et par la manière dont il est
-traité; nous voulons parler des _Tableaux de la Révolution
-française_[A] que Chamfort a dessinés d'une main ferme et hardie.
-
- [A] _Tableaux de la Révolution Française_, ou Collection de
- quarante-huit Gravures représentant les événemens principaux qui
- ont eu lieu en France, depuis la transformation des
- États-Généraux en Assemblée Nationale, le 20 juin 1789; ouvrage
- dont le texte primitif est de Chamfort, mais que M. Auber, son
- éditeur, fit refaire à plusieurs reprises, selon que la France
- changeait de mode de gouvernement, afin qu'il fût toujours au
- niveau des opinions qui régnaient.
-
-L'ardeur avec laquelle Chamfort s'attacha au char de la révolution,
-l'espèce d'enthousiasme avec lequel il en professait les principes, il
-en suivait les événemens, il en exaltait les hommes, il en approuvait
-les institutions, en même temps qu'il immolait impitoyablement à son
-opinion tout ce qui ne la partageait pas, qu'il poursuivait de ses
-sarcasmes quiconque avait le malheur de ne pas penser comme lui,
-revivent tout entiers dans les tableaux qu'il a tracés des premières
-époques de nos orages politiques: il dessine à grands traits, et ses
-portraits ont la physionomie du moment. Aujourd'hui que l'expérience
-est venue amortir le feu des passions, que la réflexion s'est arrêtée
-sur l'histoire de nos agitations politiques, qu'elle en a médité les
-principes et les causes, qu'elle s'est rendue un compte plus exact des
-hommes et des choses, il nous semble que les Tableaux de la révolution
-sont peints moins avec les couleurs de l'histoire qu'avec les passions
-du temps. Cependant, comme ils sont une image fidèle des opinions et
-des sentimens d'une partie de la nation à l'époque où ils furent
-faits, ils doivent être considérés comme un des monumens historiques
-les plus précieux de cette époque. Tout explique, dans un homme qui
-n'avait voulu voir dans l'ancien ordre de choses que des abus
-consacrés par d'autres abus, dans la société qu'un outrage fait au
-plus grand nombre, cette âpreté républicaine, qui a parfois quelque
-chose de sauvage, avec laquelle il retrace les premiers triomphes de
-la révolution sur ce qui avait été constamment l'objet de sa haine et
-de ses bons mots. Il ne semble avoir cultivé les lettres jusques-là,
-que pour se trouver prêt à écrire l'histoire des événemens qu'il
-entrevoit dans le lointain. Il n'est pas étonnant que, placé sur le
-cratère, au milieu des éclairs et des détonations, il porte dans ses
-récits le feu et la chaleur de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il
-entend. Il faut se reporter au temps où cet ouvrage fut composé, se
-pénétrer des opinions de l'auteur, se rappeler les circonstances de sa
-vie, ce qu'il pensait de la société telle qu'il la voyait organisée
-avant la révolution, la haine implacable que dans l'ivresse de
-l'amour-propre il avait vouée à certaines conditions. Les excès d'une
-populace effrénée ne sont pour lui que de justes représailles de ce
-que le peuple a eu à souffrir, pendant tant de siècles, de quelques
-castes privilégiées. La vengeance est permise à qui a si long-temps
-gémi dans l'oubli de ses droits. L'incendie qui consume l'édifice
-social, ne fait qu'éclairer le triomphe de la liberté. La France est
-en travail d'une régénération politique; Chamfort s'en est promis les
-plus heureux résultats: cette pensée l'absorbe tout entier; il ne voit
-dans tous les événemens qui se pressent autour de lui, que le concours
-de tout un peuple à hâter l'enfantement de la liberté. C'est vainement
-que le sang innocent a coulé, que le trône est ébranlé jusqu'en ses
-fondemens, que la couronne chancelle sur le front des rois, que
-l'anarchie dresse une tête altière, et que les institutions
-s'écroulant ne laissent après elles que le désordre: tranquille au
-milieu de leurs ruines, il ressemble aux filles d'OEson, qui attendent
-des maléfices de Médée le rajeunissement de leur vieux père. On assure
-que c'est Chamfort qui dit, après le massacre de Foulon et de
-Berthier: _la révolution fera le tour du globe_; phrase tant répétée
-depuis. C'est encore lui qui donna à M. Sieyes le titre et l'idée de
-la brochure intitulée: _Qu'est-ce que le Tiers-État?_ brochure qui fit
-la fortune politique et littéraire de son auteur. Chamfort avait
-coutume de dire: «Qu'est-ce que le tiers-état? rien et tout.» C'est
-sur ce mot que Sieyes bâtit la pensée qui sert de fondement à sa
-brochure[1]; aussi le comte, aujourd'hui duc de Lauragais, disait à
-Chamfort, en lui parlant de l'abbé Sieyes et de cette brochure: «Vous
-lui avez donné le peuple à vendre au tiers-état.»
-
- [1] Mémoires de Condorcet sur la Révolution Française, t. II,
- pag. 145 et suiv.
-
-Tour-à-tour poète et orateur, Chamfort n'avait pas été pour La Harpe
-un rival moins redoutable dans la lice poétique que dans la carrière
-de l'éloquence. Couronné d'un double laurier, il occupe sur le
-Parnasse une double place; assis, comme prosateur, à côté de
-Fontanelle, dont il a l'esprit avec plus de goût et de force, il
-récite ses contes à Voltaire, qui sourit aux traits malins d'une muse
-caustique formée à son école, et qu'il aime à reconnaître comme une de
-celles qui ont le mieux profité de la lecture de ses ouvrages.
-
-La littérature dramatique avait été pour lui l'objet d'une étude
-particulière; il avait même entrepris d'en écrire la poétique. Les
-principaux articles de l'ouvrage, publié en 1807 par Lacombe, sous le
-titre d'_Art théâtral_, sont de Chamfort; on y retrouve cette justesse
-d'esprit, cette finesse d'observation, cette précision claire et
-piquante, qui sont autant de caractères distinctifs de son talent. On
-lira surtout avec intérêt ce qu'il a écrit sur la tragédie et sur la
-comédie chez les anciens; sur le théâtre français; des observations
-générales sur l'art dramatique, sur les parties constitutives d'une
-pièce de théâtre; sur l'intérêt qui doit animer le tout et chacune de
-ses parties; sur les différens genres d'intérêt; sur les caractères
-dans la tragédie, dans la comédie; sur l'amour dans les pièces de
-théâtre; sur les divers sentimens que l'auteur peut y développer avec
-avantage; sur le style dramatique, sujet délicat et difficile à
-traiter; sur la terreur, comme moyen puissant d'émouvoir le
-spectateur; sur l'horreur, comme source de crainte et de pitié; sur le
-genre comique; sur l'opéra ou poème lyrique, etc.
-
-Le coup-d'oeil rapide que nous venons de jeter sur les principaux
-ouvrages de Chamfort, indique assez que ce n'est point une
-réimpression de ses oeuvres, telles qu'elles ont été publiées, que
-nous avons voulu donner. Nous les avons complétées de tout ce que
-n'avaient pas recueilli les éditeurs précédens. De ce nombre sont le
-_Précis historique des révolutions de Naples et de Sicile_; les _Notes
-sur les Fables de la Fontaine_, qui n'avaient été imprimées que dans
-un recueil étranger à Chamfort et de la manière la plus fautive; les
-vingt-six premiers _Tableaux de la Révolution française_, ouvrage d'un
-grand intérêt; les articles qui faisaient rechercher, avec un si juste
-empressement, les numéros du _Mercure_ qui les contenaient, et qui, à
-l'exception de trois, n'avaient point été retirés de l'énorme
-collection où ils étaient oubliés; les ébauches de la _Poétique du
-Théâtre_ qu'il avait commencée; vingt-deux _Contes_ inédits faisant
-partie du recueil plus considérable que Chamfort avait composé, et
-qu'on ne retrouva pas parmi ses papiers après sa mort; les opéras de
-_Zénis et Almasie_ et de _Palmire_; et quelques _Poésies_ légères
-pleines d'esprit; quelques _Lettres_ écrites par Chamfort, dénoncé à
-la société des Jacobins, et menacé de porter sa tête à l'échafaud; sa
-_Défense_ qu'il fit placarder sur les murs de Paris, pièce dans
-laquelle il présente une récapitulation rapide de ce qu'il a fait pour
-fonder la liberté en France; quelques-unes des lettres que lui
-écrivait Mirabeau, et dans lesquelles il se plaît à reconnaître tout
-ce qu'il doit à la plume éloquente et fière de Chamfort, dans la
-composition des meilleurs ouvrages publiés avec son nom, mais qui
-étaient presque toujours composés par ses amis; enfin nous n'avons
-rien négligé pour que cette édition de Chamfort présentât réunis tous
-ceux de ses ouvrages qui rendront sa mémoire durable.
-
- FIN DE L'AVANT-PROPOS.
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-
-OEUVRES
-
-COMPLÈTES
-
-DE CHAMFORT.
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-
-CARACTÈRES ET ANECDOTES
-
-
-Notre siècle a produit huit grandes comédiennes: quatre du théâtre et
-quatre de la société. Les quatre premières sont mademoiselle
-d'Angeville, mademoiselle Duménil, mademoiselle Clairon et madame
-Saint-Huberti; les quatre autres sont madame de Montesson, madame de
-Genlis, madame Necker et madame d'Angivilliers.
-
---M..... me disait: «Je me suis réduit à trouver tous mes plaisirs en
-moi-même, c'est-à-dire, dans le seul exercice de mon intelligence. La
-nature a mis, dans le cerveau de l'homme, une petite glande appelée
-cervelet, laquelle fait office d'un miroir; on se représente, tant
-bien que mal, en petit et en grand, en gros et en détail, tous les
-objets de l'univers, et même les produits de sa propre pensée. C'est
-une lanterne magique dont l'homme est propriétaire, et devant
-laquelle se passent des scènes où il est acteur et spectateur. C'est
-là proprement l'homme; là se borne son empire: tout le reste lui est
-étranger.»
-
---«Aujourd'hui, 15 mars 1782, j'ai fait, disait M. de..., une bonne
-oeuvre d'une espèce assez rare. J'ai consolé un homme honnête, plein
-de vertus, riche de cent mille livres de rente, d'un très-grand nom,
-de beaucoup d'esprit, d'une très-bonne santé, etc; et moi, je suis
-pauvre, obscur et malade.»
-
---On sait le discours fanatique que l'évêque de Dol a tenu au roi, au
-sujet du rappel des protestans. Il parla au nom du clergé. L'évêque de
-Saint-Pol lui ayant demandé pourquoi il avait parlé au nom de ses
-confrères, sans les consulter: «J'ai consulté, dit-il, mon
-crucifix.--En ce cas, répliqua l'évêque de saint-Pol, il fallait
-répéter exactement ce que votre crucifix vous avait répondu.»
-
---C'est un fait avéré que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses
-bonnes, regarda à sa main, et après avoir compté ses doigts: «Comment!
-dit l'enfant avec surprise, vous avez cinq doigts aussi, comme moi?»
-Et elle recompta pour s'en assurer.
-
---Le maréchal de Richelieu, ayant proposé pour maîtresse à Louis XV
-une grande dame, j'ai oublié laquelle; le roi n'en voulut pas, disant
-qu'elle coûterait trop cher à renvoyer.
-
---M. de Tressan avait fait, en 1738, des couplets contre M. le duc de
-Nivernois. Il sollicita l'académie en 1780, et alla chez M. de
-Nivernois, qui le reçut à merveille, lui parla du succès de ses
-derniers ouvrages, et le renvoyait comblé d'espérances, lorsque,
-voyant M. de Tressan prêt à remonter en voiture, il lui dit: «Adieu,
-monsieur le comte, je vous félicite de n'avoir pas plus de mémoire.»
-
---Le maréchal de Biron eut une maladie très-dangereuse: il voulut se
-confesser; et dit devant plusieurs de ses amis: «Ce que je dois à
-Dieu, ce que je dois au roi, ce que je dois à l'état».... Un de ses
-amis l'interrompit: «Tais-toi, dit-il, tu mourras insolvable.»
-
---Duclos avait l'habitude de prononcer sans cesse en pleine académie,
-des f..., des b...; l'abbé du Renel, qui, à cause de sa longue figure,
-était appelé un grand serpent sans venin, lui dit: «Monsieur, sachez
-qu'on ne doit prononcer dans l'académie que des mots qui se trouvent
-dans le dictionnaire.»
-
---M. de L.... parlait à son ami M. de B....., homme très-respectable,
-et cependant très-peu ménagé par le public; il lui avouait les bruits
-et les faux jugemens qui couraient sur son compte. Celui-ci répondit
-froidement: «C'est bien à une bête et à un coquin comme le public
-actuel, à juger un caractère de ma trempe!»
-
---M.... me disait: «J'ai vu des femmes de tous les pays; l'Italienne
-ne croit être aimée de son amant que quand il est capable de
-commettre un crime pour elle; l'Anglaise, une folie; et la Française,
-une sottise.»
-
---Duclos disait de je ne sais quel bas coquin qui avait fait fortune:
-«On lui crache au visage, on le lui essuie avec le pied, et il
-remercie.»
-
---D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait
-chez madame du Deffant, où étaient M. le président Hénault et M. de
-Pont-de-Veyle. Arrive un médecin, nommé Fournier, qui, en entrant, dit
-à madame du Deffant: «Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon
-très-humble respect»; à M. le président Hénault: «Monsieur, j'ai bien
-l'honneur de vous saluer»; à M. de Pont-de-Veyle: «Monsieur, je suis
-votre très-humble serviteur»; et à d'Alembert: «Bon jour, monsieur.»
-
---Un homme allait, depuis trente ans, passer toutes les soirées chez
-madame de..... Il perdit sa femme; on crut qu'il épouserait l'autre,
-et on l'y encourageait. Il refusa: «Je ne saurais plus, dit-il, où
-aller passer mes soirées.»
-
---Madame de Tencin, avec des manières douces, était une femme sans
-principes, et capable de tout, exactement. Un jour, on louait sa
-douceur: «Oui, dit l'abbé Trublet, si elle eût eu intérêt de vous
-empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux.»
-
---M. de Broglie, qui n'admire que le mérite militaire, disait un jour:
-«Ce Voltaire qu'on vante tant, et dont je fais peu de cas, il a
-pourtant fait un beau vers:
-
- »Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.»
-
---On réfutait je ne sais quelle opinion de M..... sur un ouvrage, en
-lui parlant du public qui en jugeait autrement: «Le public! le public!
-dit-il, combien faut-il de sots pour faire un public?»
-
---M. d'Argenson disait à M. le comte de Sébourg, qui était l'amant de
-sa femme: «Il y a deux places qui vous conviendraient également: le
-gouvernement de la Bastille et celui des Invalides; si je vous donne
-la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé; si je vous
-donne les Invalides, on croira que c'est ma femme.»
-
---Il existe une médaille que M. le prince de Condé m'a dit avoir
-possédée et que je lui ai vu regretter. Cette médaille représente d'un
-côté Louis XIII, avec les mots ordinaires: _Rex Franc_. et Nav., et de
-l'autre, le cardinal de Richelieu, avec ces mots autour: _Nil sine
-consilio_.
-
---M....., ayant lu la lettre de Saint-Jérôme où il peint avec la plus
-grande énergie la violence de ses passions, disait: «La force de ses
-tentations me fait plus d'envie que sa pénitence ne me fait peur.»
-
---M..... disait: «Les femmes n'ont de bon que ce qu'elles ont de
-meilleur.»
-
---Madame la princesse de Marsan, maintenant si dévote, vivait
-autrefois avec M. de Bissy. Elle avait loué une petite maison, rue
-Plumet, où elle alla, tandis que M. de Bissy y était avec des filles:
-il lui fit refuser la porte. Les fruitières de la rue de Sèvres
-s'assemblèrent autour de son carrosse, disant: «C'est bien vilain de
-refuser la maison à la princesse qui paie, pour y donner à souper à
-des filles de joie!»
-
---Un homme, épris des charmes de l'état de prêtrise, disait: «Quand je
-devrais être damné, il faut que je me fasse prêtre.»
-
---Un homme était en deuil de la tête aux pieds: grandes pleureuses,
-perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l'aborde tristement:
-«Eh! bon Dieu! qui est-ce donc que vous avez perdu?--Moi, dit-il, je
-n'ai rien perdu; c'est que je suis veuf.»
-
---Madame de Bassompierre, vivant à la cour du roi Stanislas, était la
-maîtresse connue de M. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne.
-Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle quelques libertés qui
-ne réussirent pas: «Je me tais, dit Stanislas; mon chancelier vous
-dira le reste.»
-
---Autrefois on tirait le gâteau des rois avant le repas. M. de
-Fontanelle fut roi; et comme il négligeait de servir d'un excellent
-plat qu'il avait devant lui, on lui dit: «Le roi oublie ses sujets.» A
-quoi il répondit: «Voilà comme nous sommes, nous autres.»
-
---Quinze jours avant l'attentat de Damiens, un négociant provençal,
-passant dans une petite ville à six lieues de Lyon, et étant à
-l'auberge, entendit dire, dans une chambre qui n'était séparée de la
-sienne que par une cloison, qu'un nommé Damiens devait assassiner le
-roi. Ce négociant venait à Paris; il alla se présenter chez M.
-Berrier, ne le trouva point, lui écrivit ce qu'il avait entendu,
-retourna voir M. Berrier, et lui dit qui il était. Il repartit pour sa
-province: comme il était en route, arriva l'attentat de Damiens. M.
-Berrier, qui comprit que ce négociant conterait son histoire, et que
-cette négligence le perdrait (lui Berrier), envoie un exempt de police
-et des gardes sur la route de Lyon; on saisit l'homme, on le
-bâillonne, on le mène à Paris; on le met à la Bastille, où il est
-resté pendant dix-huit ans. M. de Malesherbes, qui en délivra
-plusieurs prisonniers en 1775, conta cette histoire dans le premier
-moment de son indignation.
-
---Un jeune homme sensible, et portant l'honnêteté dans l'amour, était
-bafoué par des libertins qui se moquaient de sa tournure sentimentale.
-Il leur répondit avec naïveté: «Est-ce ma faute à moi, si j'aime mieux
-les femmes que j'aime, que les femmes que je n'aime pas?»
-
---Le cardinal de Rohan, qui a été arrêté pour dettes dans son
-ambassade de Vienne, alla, en qualité de grand aumônier, délivrer des
-prisonniers du Châtelet, à l'occasion de la naissance du dauphin. Un
-homme, voyant un grand tumulte autour de la prison, en demanda la
-cause; on lui répondit que c'était pour M. le cardinal de Rohan, qui,
-ce jour là, venait au Châtelet: «Comment! dit-il naïvement, est-ce
-qu'il est arrêté?»
-
---M. de Roquemont, dont la femme était très-galante, couchait une fois
-par mois dans la chambre de madame, pour prévenir les mauvais propos,
-si elle devenait grosse, et s'en allait en disant: «Me voilà net;
-arrive qui plante.»
-
---M. de...., que des chagrins amers empêchaient de reprendre sa santé,
-me disait: «Qu'on me montre le fleuve d'Oubli, et je trouverai la
-fontaine de Jouvence.»
-
---On faisait une quête à l'académie française; il manquait un écu de
-six francs ou un louis d'or. Un des membres, connu par son avarice,
-fut soupçonné de n'avoir pas contribué; il soutint qu'il avait mis;
-celui qui faisait la collecte dit: «Je ne l'ai pas vu; mais je le
-crois.» M. de Fontenelle termina la discussion en disant: «Je l'ai vu,
-moi; mais je ne le crois pas.»
-
---L'abbé Maury, allant chez le Cardinal de la Roche-Aymon, le
-rencontra revenant de l'assemblée du clergé. Il lui trouva de l'humeur
-et lui en demanda la raison. «J'en ai de bien bonnes, dit le vieux
-cardinal: on m'a engagé à présider cette assemblée du clergé, où tout
-s'est passé on ne saurait plus mal; il n'y a pas jusqu'à ces jeunes
-agens du clergé, cet abbé de la Luzerne, qui ne veulent pas se payer
-de mauvaises raisons.»
-
---L'abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta une messe à dire tous les
-jours pour vingt sous: quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé
-de la Porte, en retenant huit sous dessus: celui-ci, devenu moins
-gueux, la sous-loua à l'abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus,
-outre la portion de l'abbé Raynal; si bien que cette pauvre messe,
-grevée de deux pensions, ne valait que huit sous à l'abbé Dinouart.
-
---Un évêque de Saint-Brieux, dans une oraison funèbre de
-Marie-Thérèse, se tira d'affaire fort simplement sur le partage de la
-Pologne: «La France, dit il, n'ayant rien dit sur ce partage, je
-prendrai le parti de faire comme la France, et de n'en rien dire non
-plus.»
-
---Milord Marlborough étant à la tranchée avec un de ses amis et un de
-ses neveux, un coup de canon fit sauter la cervelle à cet ami, et en
-couvrit le visage du jeune homme, qui recula avec effroi. Marlborough
-lui dit intrépidement: «Eh quoi! monsieur, vous paraissez
-étonné?--Oui, dit le jeune homme, en s'essuyant la figure, je le suis
-qu'un homme, qui a autant de cervelle, restât exposé gratuitement à un
-danger si inutile.»
-
---Madame la duchesse du Maine, dont la santé allait mal, grondait son
-médecin, et lui disait: «Était-ce la peine de m'imposer tant de
-privations, et de me faire vivre en mon particulier?--Mais votre
-altesse a maintenant quarante personnes au château?--Eh bien! ne
-savez-vous pas que quarante ou cinquante personnes sont le particulier
-d'une princesse?»
-
---Le duc de Chartres[2], apprenant l'insulte faite à madame la
-duchesse de Bourbon, sa soeur, par M. le comte d'Artois, dit: «On est
-bien heureux de n'être ni père ni mari.»
-
- [2] Le duc d'Orléans, guillotiné le 6 novembre 1793.
-
---Un jour, que l'on ne s'entendait pas dans une dispute à l'académie,
-M. de Mairan dit: «Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la
-fois!»
-
---Le comte de Mirabeau, très-laid de figure, mais plein d'esprit,
-ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut
-lui-même son avocat. «Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction;
-pour toute réponse et pour toute défense, je demande que mon portrait
-soit mis au greffe.» Le commissaire n'entendait pas: «Bête, dit le
-juge, regarde donc la figure de monsieur!»
-
---M.... me disait: «C'est faute de pouvoir placer un sentiment vrai,
-que j'ai pris le parti de traiter l'amour comme tout le monde. Cette
-ressource a été mon pis aller: comme un homme qui, voulant aller au
-spectacle, et n'ayant pas trouvé de place à _Iphigénie_, s'en va aux
-_Variétés amusantes_.»
-
---Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan, à l'occasion du
-duc de Choiseul, que le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut
-entre eux une scène violente, que madame de Brionne termina en
-menaçant de le faire jeter par la fenêtre: «Je puis bien descendre,
-dit-il, par où je suis monté si souvent.»
-
---M. le duc de Choiseul était du jeu de Louis XV, quand il fut exilé.
-M. de Chauvelin, qui en était aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le
-continuer, parce que le duc en était de moitié. Le roi dit à M. de
-Chauvelin: «Demandez-lui s'il veut continuer.» M. de Chauvelin écrivit
-à Chanteloup: M. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda
-si le partage des gains était fait. «Oui, dit M. de Chauvelin; M. de
-Choiseul gagne trois mille louis.--Ah! j'en suis bien aise, dit le
-roi; mandez-le lui bien vîte.»
-
---«L'amour, disait M....., devrait n'être le plaisir que des âmes
-délicates. Quand je vois des hommes grossiers se mêler d'amour, je
-suis tenté de dire: «De quoi vous mêlez-vous?» Du jeu, de la table, de
-l'ambition à cette canaille!»
-
---Ne me vantez point le caractère de N....: c'est un homme dur,
-inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de
-bronze sur du marbre.
-
---«Savez-vous pourquoi, me disait M. de...., on est plus honnête, en
-France, dans la jeunesse et jusqu'à trente ans, que passé cet âge?
-c'est que ce n'est qu'après cet âge, qu'on s'est détrompé; que chez
-nous, il faut être enclume ou marteau; que l'on voit clairement que
-les maux dont gémit la nation sont irrémédiables. Jusqu'alors, on
-avait ressemblé au chien qui défend le dîner de son maître contre les
-autres chiens; après cette époque, on fait comme le même chien, qui en
-prend sa part avec les autres.»
-
---Madame de B..... ne pouvant, malgré son grand crédit, rien faire
-pour M. de D...., son amant, homme par trop médiocre, l'a épousé. En
-fait d'amans, il n'est pas de ceux que l'on montre; en fait de maris,
-on montre tout.
-
---M. le comte d'Orsai, fils d'un fermier-général, et si connu par sa
-manie d'être homme de qualité, se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier,
-chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez ce magistrat pour
-faire diminuer sa capitation considérablement augmentée: l'autre y
-venait porter ses plaintes de ce qu'on avait diminué la sienne, et
-croyait que cette diminution supposait quelque atteinte portée à ses
-titres de noblesse.
-
---On disait de M. l'abbé Arnaud, qui ne conte jamais: «Il parle
-beaucoup, non qu'il soit bavard, mais c'est qu'en parlant on ne conte
-pas.»
-
---M. d'Autrep disait de M. de Ximenez: «C'est un homme qui aime mieux
-la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol,
-dit: «Ah! la vilaine bête!»
-
---Le tzar Pierre Ier, étant à Spithead, voulut savoir ce que c'était
-que le châtiment de la cale qu'on inflige aux matelots. Il ne se
-trouva pour lors aucun coupable; Pierre dit: «Qu'on prenne un de mes
-gens.--Prince, lui répondit-on, vos gens sont en Angleterre, et par
-conséquent sous la protection des lois.»
-
---M. de Vaucanson s'était trouvé l'objet principal des attentions d'un
-prince étranger, quoique M. de Voltaire fût présent. Embarrassé et
-honteux que ce prince n'eût rien dit à Voltaire, il s'approche de ce
-dernier et lui dit: «Le prince vient de me dire telle chose. (Un
-compliment très-flatteur pour Voltaire.)» Celui-ci vit bien que
-c'était une politesse de Vaucanson, et lui dit: «Je reconnais tout
-votre talent dans la manière dont vous faites parler le prince.»
-
---A l'époque de l'assassinat de Louis XV par Damiens, M. d'Argenson
-était en rupture ouverte avec madame de Pompadour. Le lendemain de
-cette catastrophe, le roi le fit venir pour lui donner l'ordre de
-renvoyer madame de Pompadour. Il se conduisit en homme consommé dans
-l'art des cours. Sachant bien que la blessure du roi n'était pas
-considérable, il crut que le roi, après s'être rassuré, rappelerait
-madame de Pompadour; en conséquence, il fit observer au roi qu'ayant
-eu le malheur de déplaire à la reine, il serait barbare de lui faire
-porter cet ordre par une bouche ennemie; et il engagea le roi à donner
-cette commission à M. de Machaut, qui était des amis de madame de
-Pompadour, et qui adoucirait cet ordre par toutes les consolations de
-l'amitié; ce fut cette commission qui perdit M. de Machaut. Mais ce
-même homme, que cette conduite savante avait réconcilié avec madame
-de Pompadour, fit une faute d'écolier, en abusant de sa victoire, et
-la chargeant d'invectives, lorsque, revenue à lui, elle allait mettre
-la France à ses pieds.
-
---Lorsque madame Dubarry et le duc d'Aiguillon firent renvoyer M. de
-Choiseul, les places que sa retraite laissait vacantes n'étaient point
-encore données. Le roi ne voulait point de M. d'Aiguillon pour
-ministre des affaires étrangères: M. le prince de Condé portait M. de
-Vergennes, qu'il avait connu en Bourgogne; madame Dubarry portait le
-cardinal de Rohan, qui s'était attaché à elle: M. d'Aiguillon, alors
-son amant, voulut les écarter l'un et l'autre; et c'est ce qui fit
-donner l'ambassade de Suède à M. de Vergennes, alors oublié et retiré
-dans ses terres, et l'ambassade de Vienne au cardinal de Rohan, alors
-le prince Louis.
-
---«Mes idées, mes principes, disait M...., ne conviennent pas à tout
-le monde: c'est comme les poudres d'Ailhaut et certaines drogues qui
-ont fait grand tort à des tempéramens faibles, et ont été
-très-profitables à des gens robustes.» Il donnait cette raison pour se
-dispenser de se lier avec M. de J......, jeune homme de la cour, avec
-qui on voulait le mettre en liaison.
-
---J'ai vu M. de Foncemagne jouir, dans sa vieillesse, d'une grande
-considération. Cependant, ayant eu occasion de soupçonner un moment sa
-droiture, je demandai à M. Saurin s'il l'avait connu particulièrement.
-Il me répondit qu'oui. J'insistai pour savoir s'il n'avait jamais
-rien eu contre lui. M. Saurin, après un moment de réflexion, me
-répondit: «Il y a long-temps qu'il est honnête homme.» Je ne pus en
-tirer rien de positif, sinon qu'autrefois M. de Foncemagne avait
-tenu une conduite oblique et rusée dans plusieurs affaires d'intérêt.
-
---M. d'Argenson, apprenant qu'à la bataille de Rancoux, un valet
-d'armée avait été blessé d'un coup de canon, derrière l'endroit où il
-était lui-même avec le roi, disait: «Ce drôle-là ne nous fera pas
-l'honneur d'en mourir.»
-
---Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte
-des batailles de Turin, d'Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies,
-d'Hochstet, les plus honnêtes gens de la cour disaient: «Au moins le
-roi se porte bien, c'est le principal.»
-
---Quand M. le comte d'Estaing, après sa campagne de la Grenade, vint
-faire sa cour à la reine pour la première fois, il arriva porté sur
-ses béquilles, et accompagné de plusieurs officiers blessés comme lui.
-La reine ne sut lui dire autre chose, sinon: «M. le comte, avez-vous
-été content du petit Laborde?»
-
---«Je n'ai vu dans le monde, disait M..., que des diners sans
-digestion, des soupers sans plaisirs, des conversations sans
-confiance, des liaisons sans amitié, et des coucheries sans amour.»
-
---Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame de Mazarin pendant
-sa dernière maladie, pour lui faire quelques petites exhortations,
-elle lui dit en l'apercevant: «Ah! M. le curé, je suis enchantée de
-vous voir; j'ai à vous dire que le beurre de l'Enfant-Jésus n'est plus
-à beaucoup près si bon: c'est à vous d'y mettre ordre, puisque
-l'Enfant-Jésus est une dépendance de votre église.»
-
---Je disais à M. R...., misantrope plaisant, qui m'avait présenté un
-jeune homme de sa connaissance: «Votre ami n'a aucun usage du monde,
-ne sait rien de rien.--Oui, dit-il; et il est déjà triste, comme s'il
-savait tout.»
-
---M.... disait qu'un esprit sage, pénétrant et qui verrait la société
-telle qu'elle est, ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut
-absolument diriger sa vue vers le côté plaisant, et s'accoutumer à ne
-regarder l'homme que comme un pantin, et la société comme la planche
-sur laquelle il saute. Dès-lors, tout change: l'esprit des différens
-états, la vanité particulière à chacun d'eux, ses différentes nuances
-dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant,
-et on conserve sa santé.
-
---«Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, disait M...., qu'un homme de
-mérite se soutient dans le monde sans l'appui d'un nom, d'un rang,
-d'une fortune: l'homme qui a ces avantages y est, au contraire,
-soutenu comme malgré lui-même. Il y a, entre ces deux hommes, la
-différence qu'il y a du scaphandre au nageur.
-
---M.... me disait: «J'ai renoncé à l'amitié de deux hommes: l'un,
-parce qu'il ne m'a jamais parlé de lui; l'autre, parce qu'il ne m'a
-jamais parlé de moi.»
-
---On demandait au même, pourquoi les gouverneurs de province avaient
-plus de faste que le roi: «C'est, dit-il, que les comédiens de
-campagne chargent plus que ceux de Paris.»
-
---Un prédicateur de la ligue avait pris, pour texte de son sermon:
-_Eripe nos, Domine, à luto foecis_, qu'il traduisait ainsi: «Seigneur,
-débourbonez-nous.»
-
---M...., intendant de province, homme fort ridicule, avait plusieurs
-personnes dans son salon, tandis qu'il était dans son cabinet dont la
-porte était ouverte. Il prend un air affairé; et, tenant des papiers à
-la main, il dicte gravement à son secrétaire: «Louis, par la grâce de
-Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes
-lettres verront (verront, un _t_ à la fin), salut.» Le reste est de
-forme, dit-il, en remettant les papiers; et il passe dans la salle
-d'audience, pour livrer au public le grand homme occupé de tant de
-grandes affaires.
-
---M. de Montesquiou priait M. de Maurepas de s'intéresser à la prompte
-décision de son affaire, et de ses prétentions sur le nom de Fézenzac.
-M. de Maurepas lui dit: «Rien ne presse; M. le comte d'Artois a des
-enfans.» C'était avant la naissance du dauphin.
-
---Le régent envoya demander au président Daron la démission de sa
-place de premier président du parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit
-qu'on ne pouvait lui ôter sa place, sans lui faire son procès. Le
-régent, ayant reçu la lettre, mit au bas: «_Qu'à cela ne tienne_,» et
-la renvoya pour réponse. Le président, connaissant le prince auquel il
-avait à faire, envoya sa démission.
-
---Un homme de lettres menait de front un poème et une affaire d'où
-dépendait sa fortune. On lui demandait comment allait son poème.
-«Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon affaire. Je ne ressemble
-pas mal à ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissait
-croître sa barbe, ne voulant pas, disait-il, la faire faire avant de
-savoir si sa tête lui appartiendrait. Avant d'être immortel, je veux
-savoir si je vivrai.»
-
---M. de la Reynière, obligé de choisir entre la place d'administrateur
-des postes et celle de fermier-général, après avoir possédé ces deux
-places, dans lesquelles il avait été maintenu par le crédit des grands
-seigneurs qui soupaient chez lui, se plaignit à eux de l'alternative
-qu'on lui proposait, et qui diminuait de beaucoup son revenu. Un d'eux
-lui dit naïvement: «Eh, mon Dieu! cela ne fait pas une grande
-différence dans votre fortune. C'est un million à mettre à fond
-perdu; et nous n'en viendrons pas moins souper chez vous.»
-
---M...., provençal, qui a des idées assez plaisantes, me disait, à
-propos des rois et même des ministres, que, la machine étant bien
-montée, le choix des uns et des autres était indifférent: «Ce sont,
-disait-il, des chiens dans un tournebroche; il suffit qu'ils remuent
-les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il ait
-de l'intelligence, ou du nez, ou rien du tout cela, la broche tourne,
-et le soupé sera toujours à peu près bon.»
-
---On faisait une procession avec la châsse de Sainte-Geneviève, pour
-obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route,
-qu'il commença à pleuvoir; sur quoi l'évêque de Castres dit
-plaisamment: «La sainte se trompe; elle croit qu'on lui demande de la
-pluie.»
-
---«Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disait M....,
-la célébrité littéraire me paraît une espèce de diffamation qui n'a
-pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan; mais
-cela viendra.»
-
---On venait de citer quelques traits de la gourmandise de plusieurs
-souverains. «Que voulez-vous, dit le bonhomme M. de Brequigny; que
-voulez-vous que fassent ces pauvres rois? Il faut bien qu'ils
-mangent.»
-
---On demandait à une duchesse de Rohan, à quelle époque elle comptait
-accoucher. «Je me flatte, dit-elle, d'avoir cet honneur dans deux
-mois.» L'honneur était d'accoucher d'un Rohan.
-
---Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à l'Opéra, le fameux
-_Qu'il mourût_ de Corneille, pria Noverre de faire danser les
-_Maximes_ de La Rochefoucault.
-
---M. de Malesherbes disait à M. de Maurepas qu'il fallait engager le
-roi à aller voir la Bastille. «Il faut bien s'en garder, lui répondit
-M. de Maurepas; il ne voudrait plus y faire mettre personne.»
-
---Pendant un siége, un porteur d'eau criait dans la ville: «A six sous
-la voie d'eau!» Une bombe vient et emporte un de ses sceaux: «A douze
-sous le sceau d'eau! s'écrie le porteur sans s'étonner.»
-
---L'abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à tout,
-hors à ses travaux sur le système de Descartes; il n'avait point de
-valet, et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa
-tête par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à
-gauche. Un matin, il entend frapper à sa porte: «Qui va
-là?--Ouvrez....» Il tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de
-Molière, ne regardant point: «Qui êtes-vous?--Donnez-moi de
-l'argent.--De l'argent?--Oui, de l'argent.--Ah! j'entends: vous êtes
-un voleur?--Voleur ou non, il me faut de l'argent.--Vraiment oui, il
-vous en faut: eh bien! cherchez là dedans.....» Il tend le cou, et
-présente un des côtés de la culotte; le voleur fouille:--«Eh bien! il
-n'y a point d'argent?--Vraiment non; mais il y a ma clé.--Eh bien!
-cette clé...--Cette clé, prenez-la.--Je la tiens.--Allez-vous en à ce
-secrétaire; ouvrez....» Le voleur met la clé à un autre
-tiroir.--«Laissez donc, ne dérangez pas! ce sont mes papiers.
-Ventrebleu! finirez-vous? ce sont mes papiers: à l'autre tiroir, vous
-trouverez de l'argent.--Le voilà.--Eh bien! prenez. Fermez donc le
-tiroir...» Le voleur s'enfuit.--«M. le voleur, fermez donc la porte.
-Morbleu! il laisse la porte ouverte!.... Quel chien de voleur! il faut
-que je me lève par le froid qu'il fait! maudit voleur!» L'abbé saute
-en pied, va fermer la porte, et revient se remettre à son travail.
-
---M...., à propos des six mille ans de Moïse, disait, en considérant
-la lenteur des progrès des arts et l'état actuel de la civilisation:
-«Que veut-il qu'on fasse de ses six mille ans? Il en a fallu plus que
-cela pour savoir battre le briquet, et pour inventer les allumettes.»
-
---La comtesse de Bouflers disait au prince de Conti, qu'il était le
-meilleur des tyrans.
-
---Madame de Montmorin disait à son fils: «Vous entrez dans le monde;
-je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est d'être amoureux de toutes
-les femmes.»
-
---Une femme disait à M.... qu'elle le soupçonnait de n'avoir jamais
-_perdu terre_ avec les femmes: «Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans
-le ciel.» En effet, son amour s'accroissait toujours par la
-jouissance, après avoir commencé assez tranquillement.
-
---Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour
-plénière, telle qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre
-le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les
-réponses qu'il ferait au premier président; tout fut expliqué dans un
-mémoire dans lequel on disait: «Ici le roi prendra un air sévère; ici
-le front du roi s'adoucira; ici le roi fera tel geste, etc.» Le
-mémoire existe.
-
---«Il faut, disait M..., flatter l'intérêt ou effrayer l'amour-propre
-des hommes: ce sont des singes qui ne sautent que pour des noix, ou
-bien dans la crainte du coup de fouet..»
-
---Madame de Créqui, parlant à la duchesse de Chaulnes de son mariage
-avec M. de Giac, après les suites désagréables qu'il a eues, lui dit
-qu'elle aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des âges.
-«Madame, lui dit madame de Giac, apprenez qu'une femme de la cour
-n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux».
-
---M. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné à son fils de lui donner
-la liste de ses dettes, celui-ci mit à la tête de son bilan soixante
-mille livres pour une charge de conseiller au parlement de Bordeaux.
-Le père indigné crut que c'était une raillerie, et lui en fit des
-reproches amers. Le fils soutint qu'il avait payé cette charge.
-«C'était, dit-il, lorsque je fis connaissance avec madame Tilaurier.
-Elle souhaitait d'avoir une charge de conseiller au parlement de
-Bordeaux pour son mari; et jamais, sans cela, elle n'aurait eu
-d'amitié pour moi; j'ai payé la place; et vous voyez, mon père, qu'il
-n'y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un
-mauvais plaisant.»
-
---Le comte d'Argenson, homme d'esprit, mais dépravé, et se jouant de
-sa propre honte, disait: «Mes ennemis ont beau faire, ils ne me
-culbuteront pas; il n'y a ici personne plus valet que moi.»
-
---M. de Boulainvilliers, homme sans esprit, très-vain, et fier d'un
-cordon bleu par charge, disait à un homme, en mettant ce cordon, pour
-lequel il avait acheté une place de cinquante mille écus: «Ne seriez
-vous pas bien aise d'avoir un pareil ornement?--Non, dit l'autre; mais
-je voudrais avoir ce qu'il vous coûte.»
-
---Le marquis de Chatelux, amoureux comme à vingt ans, ayant vu sa
-femme occupée, pendant tout un dîner, d'un étranger jeune et beau,
-l'aborda au sortir de table, et lui adressait d'humbles reproches; le
-marquis de Genlis lui dit: «Passez, passez, bonhomme, on vous a donné.
-(Formule usitée envers les pauvres qui redemandent l'aumône.)»
-
---M...., connu par son usage du monde, me disait que ce qui l'avait le
-plus formé, c'était d'avoir su coucher, dans l'occasion, avec des
-femmes de quarante ans, et écouter des vieillards de quatre-vingts.
-
---M.... disait que de courir après la fortune avec de l'ennui, des
-soins, des assiduités auprès des grands, en négligeant la culture de
-son esprit et de son âme, c'est pêcher au goujon avec un hameçon d'or.
-
---On sait quelle familiarité le roi de Prusse permettait à
-quelques-uns de ceux qui vivaient avec lui. Le général Quintus-Icilius
-était celui qui en profitait le plus librement. Le roi de Prusse,
-avant la bataille de Rosbac, lui dit que, s'il la perdait, il se
-rendrait à Venise, où il vivrait en exerçant la médecine. Quintus lui
-répondit: «_Toujours assassin!_»
-
---M. de Buffon s'environne de flatteurs et de sots qui le louent sans
-pudeur. Un homme avait dîné chez lui avec l'abbé Leblanc, M. de
-Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit à soupé
-qu'il avait vu, dans le coeur de Paris, quatre huîtres attachées à un
-rocher. On chercha long-temps le sens de cette énigme, dont il donna
-enfin le mot.
-
---Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui, dès les premiers
-jours, se présenta comme mortelle, Lorry, qui fut mandé avec Bordeu,
-employa, dans le détail des conseils qu'il donnait, le mot: _Il faut_.
-Le Roi, choqué de ce mot, répétait tout bas, et d'une voix mourante:
-_Il faut! il faut!_
-
---Voici une anecdote que j'ai ouï conter à M. de Clermont-Tonnerre sur
-le baron de Breteuil. Le baron, qui s'intéressait à M. de
-Clermont-Tonnerre, le grondait de ce qu'il ne se montrait pas assez
-dans le monde. «J'ai trop peu de fortune, répondit M. de Clermont.--Il
-faut emprunter: vous payerez avec votre nom.--Mais, si je meurs?--Vous
-ne mourrez pas.--Je l'espère; mais enfin, si cela arrivait?--Eh bien!
-vous mourriez avec des dettes, comme tant d'autres.--Je ne veux pas
-mourir banqueroutier.--Monsieur, il faut aller dans le monde: avec
-votre nom, vous devez arriver à tout. Ah! si j'avais eu votre
-nom!--Voyez à quoi il me sert.--C'est votre faute. Moi, j'ai emprunté;
-vous voyez le chemin que j'ai fait, moi qui ne suis qu'un
-_pied-plat_.» Ce mot fut répété deux ou trois fois, à la grande
-surprise de l'auditeur, qui ne pouvait comprendre qu'on parlât ainsi
-de soi-même.
-
---Cailhava qui, pendant toute la révolution, ne songeait qu'aux sujets
-de plaintes des auteurs contre les comédiens, se plaignait à un homme
-de lettres lié avec plusieurs membres de l'assemblée nationale, que le
-décret n'arrivait pas. Celui-ci lui dit: «Mais pensez-vous qu'il ne
-s'agisse ici que de représentations d'ouvrages dramatiques?--Non,
-répondit Cailhava; je sais bien qu'il s'agit aussi d'impression.»
-
---Quelque temps avant que Louis XV fût arrangé avec madame de
-Pompadour, elle courait après lui aux chasses. Le roi eut la
-complaisance d'envoyer à M. d'Étioles une ramure de cerf. Celui-ci la
-fit mettre dans sa salle à manger, avec ces mots: «Présent fait par le
-roi à M. d'Étioles.»
-
---Madame de Genlis vivait avec M. de Senevoi. Un jour qu'elle avait
-son mari à sa toilette, un soldat arrive, et lui demande sa protection
-auprès de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait un congé.
-Madame de Genlis se fâche contre cet impertinent, dit qu'elle ne
-connaît M. de Senevoi que comme tout le monde, en un mot, refuse. M.
-de Genlis retient le soldat, et lui dit: «Va demander ton congé en mon
-nom; et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le
-sien.»
-
---M.... débitait souvent des maximes de roué, en fait d'amour; mais,
-dans le fond, il était sensible, et fait pour les passions. Aussi
-quelqu'un disait-il de lui: «Il a fait semblant d'être malhonnête,
-afin que les femmes ne le rebutent pas.»
-
---M. de Richelieu disait, au sujet du siège de Mahon par M. le duc de
-Crillon: «J'ai pris Mahon par une étourderie; et dans ce genre, M. de
-Crillon paraît en savoir plus que moi.»
-
---A la bataille de Rocoux ou de la Lawfeld, le jeune M. de Thyange eut
-son cheval tué sous lui, et lui-même fut jeté fort loin; cependant il
-n'en fut point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit: «Petit Thyange, tu
-as eu une belle peur?--Oui, M. le maréchal, dit celui-ci; j'ai craint
-que vous ne fussiez blessé.»
-
---Voltaire disait, à propos de l'_Anti-Machiavel_ du roi de Prusse:
-«Il crache au plat pour en dégoûter les autres.»
-
-On faisait compliment à madame Denis de la façon dont elle venait de
-jouer Zaïre: «Il faudrait, dit-elle, être belle et jeune.--Ah! madame,
-reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du
-contraire.»
-
---M. Poissonnier, le médecin, après son retour de Russie, alla à
-Ferney, et parla à M. de Voltaire de tout ce qu'il avait dit de faux
-et d'exagéré sur ce pays-là: «Mon ami, répondit naïvement Voltaire, au
-lieu de s'amuser à contredire, ils m'ont donné de bonnes pelisses, et
-je suis très-frileux.»
-
---Madame de Tencin disait que les gens d'esprit faisaient beaucoup de
-fautes en conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez
-bête, aussi bête qu'il l'est.
-
---Une femme avait un procès au parlement de Dijon. Elle vint à Paris,
-sollicita M. le garde des sceaux (1784) de vouloir bien écrire, en sa
-faveur, un mot qui lui ferait gagner un procès très-juste; le garde
-des sceaux la refusa. La comtesse Talleyrand prenait intérêt à cette
-femme; elle en parla au garde des sceaux: nouveau refus. Madame de
-Talleyrand en fit parler par la reine; autre refus. Madame de
-Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressait beaucoup
-l'abbé de Périgord, son fils; elle fit écrire par lui: refus très-bien
-tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire une tentative, et
-d'aller à Versailles. Le lendemain, elle part; l'incommodité de la
-voiture publique l'engage à descendre à Sèvres, et à faire le reste de
-la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus
-agréable et qui abrège; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet
-homme lui dit: «Vous aurez demain ce que vous demandez.» Elle le
-regarde, et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est
-refusée encore, veut partir. L'homme l'engage à coucher à Versailles;
-et, le lendemain matin, lui apporte le papier qu'elle demandait.
-C'était un commis d'un commis, nommé M. Etienne.
-
---Le duc de la Vallière, voyant à l'Opéra la petite Lacour sans
-diamans, s'approche d'elle, et lui demande comment cela se fait.
-«C'est, lui dit-elle, que les diamans sont la croix de Saint-Louis de
-notre état». Sur ce mot, il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec
-elle long-temps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui
-réussirent à madame Dubarry près de Louis XV. Elle lui ôtait son
-cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait: «Mets-toi à genoux
-là-dessus, vieille ducaille.»
-
---Un joueur fameux, nommé Sablière, venait d'être arrêté. Il était au
-désespoir, et disait à Beaumarchais, qui voulait l'empêcher de se
-tuer: «Moi, arrêté pour deux cents louis! abandonné par tous mes amis!
-C'est moi qui les ai formés, qui leur ai appris à friponner. Sans
-moi, que seraient B...., D...., N....? (Ils vivent tous). Enfin,
-monsieur, jugez de l'excès de mon avilissement: pour vivre, je suis
-espion de police.»
-
---Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair, fut accusé d'avoir fait une
-conspiration pour enlever le roi (George III), et le transporter à
-Philadelphie. Amené devant ses juges, il leur dit: «Je sais très-bien
-ce qu'un roi peut faire d'un banquier, mais j'ignore ce qu'un banquier
-peut faire d'un roi.»
-
---On disait au satirique anglais Donne: «Tonnez sur les vices; mais
-ménagez les vicieux.--Comment, dit-il, condamner les cartes, et
-pardonner aux escrocs?»
-
---On demandait à M. de Lauzun ce qu'il répondrait à sa femme (qu'il
-n'avait pas vue depuis dix ans), si elle lui écrivait: «Je viens de
-découvrir que je suis grosse.» Il réfléchit, et répondit: «Je lui
-écrirais: je suis charmé d'apprendre que le ciel ait enfin béni notre
-union; soignez votre santé; j'irai vous faire ma cour ce soir.»
-
---Madame de H.... me racontait la mort de M. le duc d'Aumont. «Cela a
-tourné bien court, disait-elle; deux jours auparavant, M. Bouvard lui
-avait permis de manger, et le jour même de sa mort, deux heures avant
-la récidive de sa paralysie, il était comme à trente ans, comme il
-avait été toute sa vie; il avait demandé son perroquet, avait dit:
-Brossez ce fauteuil, voyons mes deux broderies nouvelles, enfin,
-toute sa tête, ses idées comme à l'ordinaire.»
-
---M...., qui, après avoir connu le monde, prit le parti de la
-solitude, disait, pour ses raisons, qu'après avoir examiné les
-conventions de la société dans le rapport qu'il y a de l'homme de
-qualité à l'homme vulgaire, il avait trouvé que c'était un marché
-d'imbécile et de dupe. «J'ai ressemblé, ajoutait-il, à un grand joueur
-d'échecs, qui se lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner
-la dame. On joue divinement, on se casse la tête, et on finit par
-gagner un petit écu.»
-
---Un courtisan disait, à la mort de Louis _XIV_: «Après la mort du
-roi, on peut tout croire.»
-
---J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Bouflers,
-et même (qu'on me passe ce terme) pour l'avoir manquée: ce qui leur
-donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre. Un jour, on disait devant
-eux que l'amour du genre humain éteignait l'amour de la patrie. «Pour
-moi, dit-elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n'est pas
-vrai; je suis très-bonne Française, et je ne m'intéresse pas moins au
-bonheur de tous les peuples.--Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous
-êtes Française par votre buste, et cosmopolite du reste de votre
-personne.»
-
---La maréchale de Noailles, actuellement vivante (1780), est une
-mystique, comme madame Guyon, à l'esprit près. Sa tête s'était montée
-au point d'écrire à la vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de
-l'église Saint-Roch; et la réponse à cette lettre fut faite par un
-prêtre de cette paroisse. Ce manége dura long-temps: le prêtre fut
-découvert et inquiété; mais on assoupit cette affaire.
-
---Un jeune homme avait offensé le complaisant d'un ministre. Un ami,
-témoin de la scène, lui dit, après le départ de l'offensé: «Apprenez
-qu'il vaudrait mieux avoir offensé le ministre même, que l'homme qui
-le suit dans sa garde-robe.»
-
---Une des maîtresses de M. le régent lui ayant parlé d'affaires dans
-un rendez-vous, il parut l'écouter avec attention: «Croyez-vous, lui
-répondit-il, que le chancelier soit une bonne jouissance?»
-
---M. de...., qui avait vécu avec des princesses, me disait:
-«Croyez-vous que M. de L.... ait madame de S...?» Je lui répondis: «Il
-n'en a pas même la prétention; il se donne pour ce qu'il est, pour un
-libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout.--Jeune homme,
-me répondit-il, n'en soyez pas la dupe; c'est avec cela qu'on a des
-reines.»
-
---M. de Stainville, lieutenant-général, venait de faire enfermer sa
-femme. M. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitait un ordre pour
-faire enfermer la sienne. Il venait d'obtenir l'ordre, et sortait de
-chez le ministre avec un air triomphant. M. de Stainville, qui crut
-qu'il venait d'être nommé lieutenant-général, lui dit devant beaucoup
-de monde: «Je vous félicite, vous êtes sûrement des nôtres.»
-
---L'Écluse, celui qui a été à la tête des _Variétés amusantes_,
-racontait que, tout jeune et sans fortune, il arriva à Lunéville, où
-il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour
-où le roi perdit sa dernière dent.
-
---On assure que Madame de Montpensier, ayant été quelquefois obligée,
-pendant l'absence de ses dames, de se faire remettre un soulier par
-quelqu'un de ses pages, lui demandait s'il n'avait pas eu quelque
-tentation. Le page répondait qu'oui. La princesse, trop honnête pour
-profiter de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le mettre en
-état d'aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle était la
-cause.
-
---M. de Marville disait qu'il ne pouvait y avoir d'honnête homme à la
-police, que le lieutenant de police tout au plus.
-
---Quand le duc de Choiseul était content d'un maître de poste par
-lequel il avait été bien mené, ou dont les enfants étaient jolis, il
-lui disait: «Combien paie-t-on? Est-ce poste ou poste et demie, de
-votre demeure à tel endroit?--Poste, monseigneur.--Eh bien! il y aura
-désormais poste et demie.» La fortune du maître de poste était faite.
-
---Madame de Prie, maîtresse du régent, dirigée par son père, un
-traitant, nommé, je crois, Pleneuf, avait fait un accaparement de
-blé, qui avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé un
-soulèvement. Une compagnie de mousquetaires reçut ordre d'aller
-appaiser le tumulte; et leur chef, M. d'Avejan, avait dans ses
-instructions de tirer sur la canaille: c'est ainsi qu'on désignait le
-peuple en France. Cet honnête homme se fit une peine de faire feu sur
-ses concitoyens; et voici comme il s'y prit pour remplir sa
-commission. Il fit faire tous les apprêts d'une salve de mousqueterie;
-et avant de dire: _tirez_, il s'avança vers la foule, tenant d'une
-main son chapeau, et de l'autre l'ordre de la cour. «Messieurs,
-dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille. Je prie tous les
-honnêtes gens de se retirer, avant que j'ordonne de faire feu.» Tout
-s'enfuit et disparut.
-
---C'est un fait connu que la lettre du roi, envoyée à M. de Maurepas,
-avait été écrite pour M. de Machault. On sait quel intérêt particulier
-fit changer cette disposition; mais ce qu'on ne sait point, c'est que
-M. de Maurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu'on croit qui lui
-avait été offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui; et à la fin
-de la conversation, M. de Maurepas lui dit: «Je développerai mes idées
-demain au conseil.» On assure aussi que, dans cette même conversation,
-il avait dit au roi: «Votre majesté me fait donc premier ministre?--Non,
-dit le roi, ce n'est point du tout mon intention.--J'entends, dit
-M. de Maurepas, votre majesté veut que je lui apprenne à s'en passer.»
-
---On disputait, chez madame de Luxembourg, sur ces vers de l'abbé
-Delille:
-
- Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.
-
-On annonce le bailly de Breteuil et madame de La Reinière. «Le vers
-est bon, dit la maréchale.»
-
---M...., m'ayant développé ses principes sur la société, sur le
-gouvernement, sa manière de voir les hommes et les choses, qui me
-sembla triste et affligeante, je lui en fis la remarque, et j'ajoutai
-qu'il devait être malheureux. Il me répondit, qu'en effet il l'avait
-été assez long-temps; mais que ces idées n'avaient plus rien
-d'effrayant pour lui. «Je ressemble, continua-t-il, aux Spartiates, à
-qui l'on donnait pour lit des bancs épineux, dont il ne leur était
-permis de briser les épines qu'avec leur corps, opération après
-laquelle leur lit leur paraissait très-supportable.»
-
---Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, prend une fille
-d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma femme;» prend une
-femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant: «C'est comme
-une telle;» ainsi de suite.
-
---Des jeunes gens de la cour soupaient chez M. de Conflans. On débute
-par une chanson libre, mais sans excès d'indécence; M. de Fronsac[3],
-sur-le-champ, se met à chanter des couplets abominables, qui
-étonnèrent même la bande joyeuse. M. de Conflans interrompit le
-silence universel, en disant: «Que diable! Fronsac? il y a dix
-bouteilles de vin de Champagne entre cette chanson et la première.»
-
- [3] Le fils du maréchal de Richelieu.
-
---Madame du Deffant, étant petite fille, et au couvent, y prêchait
-l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit venir Massillon, à
-qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira, en disant:
-«Elle est charmante!» L'abbesse, qui mettait de l'importance à tout
-cela, demanda à l'évêque quel livre il fallait lire à cet enfant. Il
-réfléchit une minute, et il répondit: «Un catéchisme de cinq sous.» On
-ne put en tirer autre chose.
-
---L'abbé Baudeau disait de M. Turgot, que c'était un instrument d'une
-trempe excellente, mais qui n'avait pas de manche.
-
---Le prétendant, retiré à Rome, vieux et tourmenté de la goutte,
-criait dans ses accès: _Pauvre roi! pauvre roi!_ Un Français voyageur,
-qui allait souvent chez lui, lui dit qu'il s'étonnait de n'y pas voir
-d'Anglais. «Je sais pourquoi, répondit-il; ils s'imaginent que je me
-ressouviens de ce qui s'est passé. Je les verrais encore avec plaisir.
-J'aime mes sujets, moi.»
-
---M. de Barbançon, qui avait été très-beau, possédait un très-joli
-jardin que madame la duchesse de La Vallière alla voir. Le
-propriétaire, alors très-vieux et très-goutteux, lui dit qu'il avait
-été amoureux d'elle à la folie. Madame de La Vallière lui répondit:
-«Hélas! mon Dieu, que ne parliez-vous? vous m'auriez eue comme les
-autres.»
-
---L'abbé Fraguier perdit un procès qui avait duré vingt ans. On lui
-faisait remarquer toutes les peines que lui avait causées un procès
-qu'il avait fini par perdre. «Oh! dit-il, je l'ai gagné tous les soirs
-pendant vingt ans.» Ce mot est très-philosophique, et peut s'appliquer
-à tout. Il explique comment on aime la coquette: elle vous fait gagner
-votre procès pendant six mois, pour un jour où elle vous le fait
-perdre.
-
---Madame Dubarri, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val,
-maison de M. de Beauveau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne
-déplairait pas à madame de Beauveau. Madame de Beauveau crut plaisant
-de s'y trouver et d'en faire les honneurs. On parla de ce qui s'était
-passé sous Louis XV. Madame Dubarri se plaignit de différentes choses
-qui semblaient faire voir qu'on haïssait sa personne. «Point du tout,
-dit madame de Beauveau, nous n'en voulions qu'à votre place.» Après
-cet aveu naïf, on demanda à madame Dubarri si Louis XV ne disait pas
-beaucoup de mal d'elle (madame de Beauveau) et de madame de
-Grammont.--«Oh! beaucoup.--Eh bien! quel mal, de moi, par exemple?--De
-vous, madame? que vous étiez hautaine, intrigante; que vous meniez
-votre mari par le nez.» M. de Beauveau était présent; on se hâta de
-changer de conversation.
-
---M. de Maurepas et M. de Saint-Florentin, tous deux ministres dans le
-temps de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la
-répétition du compliment de renvoi qu'ils prévoyaient que l'un ferait
-un jour à l'autre. Quinze jours après cette facétie, M. de Maurepas
-entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un air triste et
-grave, et vient lui demander sa démission. M. de Saint-Florentin
-paraissait en être la dupe, lorsqu'il fut rassuré par un éclat de rire
-de M. de Maurepas. Trois semaines après, arriva le tour de celui-ci,
-mais sérieusement. M. de Saint-Florentin entre chez lui, et, se
-rappelant le commencement de la harangue de M. de Maurepas, le jour de
-sa facétie, il répéta ses propres mots. M. de Maurepas crut d'abord
-que c'était une plaisanterie; mais, voyant que l'autre parlait tout de
-bon: «Allons, dit-il, je vois bien que vous ne me persifflez pas; vous
-êtes un honnête homme; je vais vous donner ma démission.»
-
---L'abbé Maury, tâchant de faire conter à l'abbé de Beaumont, vieux et
-paralytique, les détails de sa jeunesse et de sa vie: «L'abbé, lui dit
-celui-ci, vous me prenez mesure;» indiquant qu'il cherchait des
-matériaux pour son éloge à l'académie.
-
---D'Alembert se trouva chez Voltaire avec un célèbre professeur de
-droit à Genève. Celui-ci, admirant l'universalité de Voltaire, dit à
-d'Alembert: «Il n'y a qu'en droit public que je le trouve un peu
-faible.--Et moi, dit d'Alembert, je ne le trouve un peu faible qu'en
-géométrie.»
-
---Madame de Maurepas avait de l'amitié pour le comte Lowendal (fils du
-maréchal); et celui-ci, à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué
-du voyage, descendit chez elle. «Ah! vous voilà, cher comte, dit elle;
-vous arrivez bien à propos; il nous manque un danseur, et vous nous
-êtes nécessaire.» Celui-ci n'eut que le temps de faire une courte
-toilette et dansa.
-
---M. de Calonne, au moment où il fut renvoyé, apprit qu'on offrait sa
-place à M. de Fourqueux, mais que celui-ci balançait à l'accepter. «Je
-voudrais qu'il la prît, dit l'ex-ministre: il était ami de M. Turgot,
-il entrerait dans mes plans.--Cela est vrai,» dit Dupont, lequel était
-fort ami de M. de Fourqueux; et il s'offrit pour aller l'engager à
-accepter la place. M. de Calonne l'y envoie. Dupont revient une heure
-après, criant: «Victoire! victoire! nous le tenons, il accepte.» M. de
-Calonne pensa crever de rire.
-
---L'archevêque de Toulouse a fait avoir à M. de Cadignan quarante
-mille livres de gratification pour les services qu'il avait rendus à
-la province. Le plus grand était d'avoir eu sa mère, vieille et laide,
-madame de Loménie.
-
---Le comte de Saint-Priest, envoyé en Hollande, et retenu à Anvers
-huit ou quinze jours, après lesquels il est revenu à Paris, a eu pour
-son voyage quatre-vingt mille livres, dans le moment même où l'on
-multipliait les suppressions de places, d'emplois, de pensions, etc.
-
---Le vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc pendant quelque
-temps, voulut se retirer, et demanda à M. de Calonne une pension de
-dix mille livres. «Que voulez-vous faire de dix mille livres, dit
-celui-ci?» et il fit porter la pension à vingt mille. Elle est du
-petit nombre de celles qui ont été respectées, à l'époque du
-retranchement des pensions, par l'archevêque de Toulouse, qui avait
-fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest.
-
---M...... disait, à propos de madame de...: «J'ai cru quelle me
-demandait un fou, et j'étais prêt de le lui donner; mais elle me
-demandait un sot, et je le lui ai refusé net.»
-
-M.... disait, à propos des sottises ministérielles et ridicules: «Sans
-le gouvernement, on ne rirait plus en France.»
-
---«En France, disait M...., il faut purger l'humeur mélancolique et
-l'esprit patriotique. Ce sont deux maladies contre-nature dans le pays
-qui se trouve entre le Rhin et les Pyrénées; et quand un Français se
-trouve atteint de l'un de ces deux maux, il a tout à craindre pour
-lui.»
-
---Il a plu un moment à madame la duchesse de Grammont de dire que M.
-de Liancourt avait autant d'esprit que M. de Lauzun. M. de Créqui
-rencontre celui-ci, et lui dit: «Tu dînes aujourd'hui chez moi.--Mon
-ami, cela m'est impossible.--Il le faut; et d'ailleurs tu y es
-intéressé.--Comment?--Liancourt y dîne: on lui donne ton esprit; il ne
-s'en sert point; il te le rendra.»
-
---On disait de J.-J. Rousseau: «C'est un hibou.--Oui, dit quelqu'un,
-mais c'est celui de Minerve; et quand je sors du _Devin du Village_,
-j'ajouterais déniché par les Grâces.»
-
---Deux femmes de la cour, passant sur le Pont-Neuf, virent, en deux
-minutes, un moine et un cheval blanc; une des deux, poussant l'autre
-du coude, lui dit: «Pour la catin, vous et moi nous n'en sommes pas en
-peine[4].»
-
- [4] Allusion à l'ancien proverbe populaire: «On ne passe jamais
- sur le Pont-Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une
- catin.»
-
---Le prince de Conti actuel s'affligeait de ce que le comte d'Artois
-venait d'acquérir une terre auprès de ses cantons de chasses: on lui
-fit entendre que les limites étaient bien marquées, qu'il n'y avait
-rien à craindre pour lui, etc. Le prince de Conti interrompit le
-harangueur, en lui disant: «Vous ne savez pas ce que c'est que les
-princes!»
-
---M.... disait que la goutte ressemblait aux bâtards des princes,
-qu'on baptise le plus tard qu'on peut.
-
---M.... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste,
-mais encore livré à quelques illusions: «Vous n'avez pas de taie dans
-l'oeil, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette.»
-
---M. de B... disait qu'on ne dit point à une femme à trois heures, ce
-qu'on lui dit à six; à six, ce qu'on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il
-ajoutait que le plein midi a une sorte de sévérité. Il prétendait que
-son ton de conversation avec madame de.... était changé, depuis
-qu'elle avait changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui était
-bleu.
-
---J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la représentation de son
-_Devin du Village_, un courtisan l'aborda, et lui dit poliment:
-«Monsieur, permettez-vous que je vous fasse mon compliment?--Oui,
-monsieur, dit Rousseau, s'il est bien.» Le courtisan s'en alla. On dit
-à Rousseau: «Mais, y songez-vous? quelle réponse vous venez de
-faire!»--Fort bonne, dit Rousseau; connaissez-vous rien de pire qu'un
-compliment mal fait?»
-
---M. de Voltaire, étant à Potsdam, un soir après souper, fit un
-portrait d'un bon roi en contraste avec celui d'un tyran; et
-s'échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des
-malheurs dont l'humanité était accablée sous un roi despotique,
-conquérant, etc. Le roi de Prusse ému laisse tomber quelques larmes.
-«Voyez, voyez! s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre!»
-
---On sait que M. de Luynes, ayant quitté le service pour un soufflet
-qu'il avait reçu sans en tirer vengeance, fut fait bientôt après
-archevêque de Sens. Un jour qu'il avait officié pontificalement, un
-mauvais plaisant prit sa mitre, et l'écartant des deux côtés: «C'est
-singulier, dit-il, comme cette mitre ressemble à un soufflet.»
-
---Fontenelle avait été refusé trois fois de l'académie, et le
-racontait souvent. Il ajoutait: «J'ai fait cette histoire à tous ceux
-que j'ai vus s'affliger d'un refus de l'académie, et je n'ai consolé
-personne.»
-
---A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis, M...
-disait: «J'ai lu quelque part, qu'en politique il n'y avait rien de si
-malheureux pour les peuples, que les règnes trop longs. J'entends dire
-que Dieu est éternel; tout est dit.»
-
---C'est une remarque très-fine et très-judicieuse de M..., que
-quelqu'importuns, quelqu'insupportables que nous soient les défauts
-des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d'en prendre une
-partie: être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère,
-n'est pas même un préservatif contre eux.
-
---J'ai assisté hier à une conversation philosophique entre M. D.....
-et M. L......, où un mot m'a frappé. M. D..... disait: «Peu de
-personnes et peu de choses m'intéressent; mais rien ne m'intéresse
-moins que moi.» M. L..... lui répondit: «N'est-ce point par la même
-raison? et l'un n'explique-t-il pas l'autre?--Cela est très-bien ce
-que vous dites-là, reprit froidement M. D.....; mais je vous dis le
-fait. J'ai été amené là par degrés: en vivant et en voyant les hommes,
-il faut que le coeur se brise ou se bronze.»
-
---C'est une anecdote connue en Espagne, que le comte d'Aranda reçut un
-soufflet du prince des Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa à
-l'époque où il fut envoyé ambassadeur en France.
-
---Dans ma première jeunesse, j'eus occasion d'aller voir dans la même
-journée M. Marmontel et M. d'Alembert. J'allai le matin chez M.
-Marmontel, qui demeurait alors chez madame Geoffrin; je frappe, en me
-trompant de porte; je demande M. Marmontel; le suisse me répond: «M.
-de Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers-ci»; et il me donna
-son adresse. Le soir, je vais chez M. d'Alembert, rue Saint-Dominique.
-Je demande l'adresse à un suisse, qui me dit: «M. Staremberg,
-ambassadeur de Venise? La troisième porte...--Non, M. d'Alembert, de
-l'académie française.--Je ne connais pas.»
-
---M. Helvétius, dans sa jeunesse, était beau comme l'amour. Un soir
-qu'il était assis dans le foyer et fort tranquille, quoiqu'auprès de
-mademoiselle Gaussin, un célèbre financier vint dire à l'oreille de
-cette actrice, assez haut pour qu'Helvétius l'entendît: «Mademoiselle,
-vous serait-il agréable d'accepter six cents louis, en échange de
-quelques complaisances? Monsieur, répondit-elle assez haut pour être
-entendue aussi, et en montrant Helvétius, je vous en donnerai deux
-cents, si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette
-figure-là.»
-
---La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amans, et
-l'on s'en étonnait; une autre femme, voulant rappeler qu'elle était
-rousse, et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa
-tranquille sagesse, dit: «Elle est comme Samson, sa force est dans ses
-cheveux.»
-
---Madame Brisard, célèbre par ses galanteries, étant à Plombières,
-plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de
-Gisors était du nombre; et, comme elle était très-dévote, les amis de
-madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevait, les
-autres n'en feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette
-négociation et réussirent. Comme madame Brisard était aimable, elle
-plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l'intimité. Un jour,
-madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant très-bien
-qu'on eût une faiblesse, elle ne comprenait pas qu'une femme vînt à
-multiplier à un certain point le nombre de ses amans. «Hélas! lui dit
-madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai cru que celui-là serait le
-dernier.»
-
---Le régent voulait aller au bal, et n'y être pas reconnu: «J'en sais
-un moyen, dit l'abbé Dubois»; et, dans le bal, il lui donna des coups
-de pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva trop forts, lui
-dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»
-
---C'est une chose remarquable que Molière, qui n'épargnait rien, n'a
-pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière
-et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus des ordres de
-Colbert.
-
---Un énergumène de gentilhommerie, ayant observé que le contour du
-château de Versailles était empuanti d'urine, ordonna à ses
-domestiques et à ses vassaux de venir lâcher de l'eau autour de son
-château.
-
---La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu du feu
-de l'enfer, dit: «Je me flatte qu'ils s'y accoutument, et qu'à la fin
-ils sont là comme le poisson dans l'eau.»
-
---Madame de Nesle avait M. de Soubise. M. de Nesle, qui méprisait sa
-femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant; il
-lui dit: «Madame, on sait bien que je vous passe tout; je dois
-pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes, que
-je ne vous passerai pas: telle est celle que vous avez pour le
-perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer
-chez vous.» Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de
-Soubise, qui la souffleta, quoiqu'elle pût dire. Le mari alla ensuite
-conter ce bel exploit, ajoutant que l'histoire du perruquier était
-fausse, se moquant de M. de Soubise qui l'avait crue, et de sa femme
-qui avait été souffletée.
-
---On a dit, sur le résultat du conseil de guerre tenu à Lorient pour
-juger l'affaire de M. de Grasse: _L'armée innocentée, le général
-innocent, le ministre hors de cour, le roi condamné aux dépens_. Il
-faut savoir que ce conseil coûta au roi quatre millions, et qu'on
-prévoyait la chute de M. de Castries.
-
---On répétait cette plaisanterie devant une assemblée de jeunes gens
-de la cour. Un d'eux, enchanté jusqu'à l'ivresse, dit en levant les
-mains après un instant de silence et avec un air profond: «Comment ne
-serait-on pas charmé des grands événemens, des bouleversemens même qui
-font dire de si jolis mots?» On suivit cette idée, on repassa les
-mots, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La
-chanson sur la bataille d'Hochstet fut trouvée mauvaise, et
-quelques-uns dirent à ce sujet: «Je suis fâché de la perte de cette
-bataille, la chanson ne vaut rien.»
-
---Il s'agissait de corriger Louis XV, jeune encore, de l'habitude de
-déchirer les dentelles de ses courtisans; M. de Maurepas s'en chargea.
-Il parut devant le roi avec les plus belles dentelles du monde; le roi
-s'approche, et lui en déchire une; M. de Maurepas froidement déchire
-celle de l'autre main, et dit simplement: «Cela ne m'a fait nul
-plaisir.» Le roi surpris devint rouge, et depuis ce temps ne déchira
-plus de dentelles.
-
---Beaumarchais, qui s'était laissé maltraiter par le duc de Chaulnes
-sans se battre avec lui, reçut un défi de M. de La Blache. Il lui
-répondit: «J'ai refusé mieux.»
-
---M......, pour peindre d'un seul mot la rareté des honnêtes gens, me
-disait que, dans la société, l'honnête homme est une variété de
-l'espèce humaine.
-
---Louis XV pensait qu'il fallait changer l'esprit de la nation, et
-causait, sur les moyens d'opérer ce grand effet, avec M. Bertin (le
-petit ministre), lequel demanda gravement du temps pour y rêver. Le
-résultat de son rêve, c'est-à-dire, de ses réflexions, fut qu'il
-serait à souhaiter que la nation fût animée de l'esprit qui règne à la
-Chine. Et c'est cette belle idée qui a valu au public la collection
-intitulée: _Histoire de la Chine_, ou _Annales des Chinois_.
-
---M. de Sourches, petit fat, hideux, le teint noir, et ressemblant à
-un hibou, dit un jour en se retirant: «Voilà la première fois, depuis
-deux ans, que je vais coucher chez moi.» L'évêque d'Agde, se
-retournant et voyant cette figure, lui dit en le regardant: «Monsieur
-perche apparemment?»
-
---M. de R. venait de lire dans une société trois ou quatre épigrammes
-contre autant de personnes dont aucune n'était vivante. On se tourna
-vers M. de....., comme pour lui demander s'il n'en avait pas
-quelques-unes dont il pût régaler l'assemblée. «Moi! dit-il naïvement:
-tout mon monde vit, je ne puis vous rien dire.»
-
---Plusieurs femmes s'élèvent dans le monde au-dessus de leur rang,
-donnent à souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent
-des princes, des princesses, qui doivent cette considération à la
-galanterie. Ce sont, en quelque sorte, des filles avouées par les
-honnêtes gens, et chez lesquelles on va, comme en vertu de cette
-convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le
-moins du monde à conséquence. Telles ont été, de nos jours, madame
-Brisard, madame Caze et tant d'autres.
-
---M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, venant de dire à
-madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses
-aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne
-l'ayant pas aperçue. «Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je
-dois faire de vos galanteries; vous passez devant moi sans me
-regarder.--Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je
-n'aurais pas passé.»
-
---Dans les dernières années du règne de Louis XV, le roi étant à la
-chasse, et ayant peut-être de l'humeur contre madame Dubarri, s'avisa
-de dire un mot contre les femmes; le maréchal de Noailles se répandit
-en invectives contre elles, et dit que, quand on avait fait d'elles ce
-qu'il faut en faire, elles n'étaient bonnes qu'à renvoyer. Après la
-chasse, le maître et le valet se retrouvèrent chez madame Dubarri, à
-qui M. de Noailles dit mille jolies choses. «Ne le croyez pas, dit le
-roi.» Et alors il répéta ce qu'avait dit le maréchal à la chasse.
-Madame Dubarri se mit en colère, et le maréchal lui répondit: «Madame,
-à la vérité, j'ai dit cela au roi; mais c'était à propos des dames de
-Saint-Germain, et non pas de celles de Versailles.» Les dames de
-Saint-Germain étaient sa femme, madame de Tessé, madame de Duras, etc.
-Cette anecdote m'a été contée par le maréchal de Duras, témoin
-oculaire.
-
---Le duc de Lauzun disait: «J'ai souvent de vives disputes avec M. de
-Calonne; mais, comme ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère,
-c'est à qui se dépêchera de céder; et celui de nous deux qui trouve la
-plus jolie tournure pour battre en retraite, est celui qui se retire
-le premier.»
-
---Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions à plusieurs
-ex-jésuites; M. de Tressan lui dit: «Sire, votre majesté ne
-fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus
-profonde misère?»
-
---Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa de relever
-l'éventail d'une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa
-politesse dédaigneusement. «Ah! madame, lui dit-il, vous prodiguez
-bien vos rigueurs.»
-
---M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désignait souvent Dieu par
-cette phrase: «Le gentilhomme d'en haut.»
-
---M.... disait que d'obliger, rendre service, sans y mettre toute la
-délicatesse possible, était presque peine perdue. Ceux qui y manquent
-n'obtiennent jamais le coeur, et c'est lui qu'il faut conquérir. Ces
-bienfaiteurs maladroits ressemblent à ces généraux qui prennent une
-ville, en laissant la garnison se retirer dans la citadelle, et qui
-rendent ainsi leur conquête presqu'inutile.
-
---M. Lorri, médecin, racontait que Mme de Sully, étant indisposée,
-l'avait appelé et lui avait conté une insolence de Bordeu, lequel lui
-avait dit: «Votre maladie vient de vos besoins; voilà un homme.» Et en
-même temps il se présenta dans un état peu décent. Lorri excusa son
-confrère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. Il
-ajoutait: «Je ne sais ce qui est arrivé depuis; mais ce qu'il y a de
-certain, c'est qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu.»
-
---L'abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille,
-devenue depuis madame Dubarri. Un jour elle lui dit qu'elle voulait
-lui faire du bien; elle ajouta: «Donnez-moi un mémoire. Un mémoire!
-lui dit-il; il est tout fait; le voici: je suis l'abbé Arnaud.»
-
---Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre fois de la religion
-catholique à la religion protestante, et ses amis s'étonnant de cette
-indifférence: «Moi, indifférent! dit le curé; moi, inconstant! rien de
-tout cela, au contraire, je ne change point; je veux être curé de
-Bray.»
-
---Le chevalier de Montbarey avait vécu dans je ne sais quelle ville de
-province; et, à son retour, ses amis le plaignaient de la société
-qu'il avait eue. «C'est ce qui vous trompe, répondit-il; la bonne
-compagnie de cette ville y est comme par tout, et la mauvaise y est
-excellente.»
-
---Un paysan partagea le peu de biens qu'il avait entre ses quatre
-fils, et alla vivre tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit,
-à son retour d'un de ses voyages chez ses enfans: «Eh bien! comment
-vous ont-ils reçu? comment vous ont-ils traité?--Ils m'ont traité,
-dit-il, comme leur enfant.» Ce mot paraît sublime dans la bouche d'un
-père tel que celui-ci.»
-
---Dans une société où se trouvait M. de Schwalow, ancien amant de
-l'impératrice Elisabeth, on voulait savoir quelque fait relatif à la
-Russie. Le bailli de Chabrillant dit: «M. de Schwalow, dites-nous
-cette histoire; vous devez la savoir, vous qui étiez le Pompadour de
-ce pays-là.»
-
---Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt à se mettre à table,
-et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la
-comtesse d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes
-l'entendirent: «Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens.» Ce
-mot a couru; mais c'est le millième; et cent mille autres pareils
-n'empêcheront jamais la noblesse française de briguer en foule les
-emplois où l'on fait exactement la fonction de valet.
-
---«Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disait M..., il suffit
-d'observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus
-noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que
-le connétable de Montmorenci.
-
---M. de..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce
-humaine, dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la
-féodalité, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se
-défranciser et se débaptiser, et devenir Grec ou Romain par l'âme.
-
---Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de
-France. «Oui, sire, dit celui-ci, en lui présentant mon discours de
-réception à l'académie française.--Eh bien! reprit le roi de Prusse,
-que vous a-t-il dit?--Il ne m'a pas parlé, sire.--A qui donc
-parle-t-il, poursuivit Frédéric?»
-
---C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon, que le
-roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères; ce fut
-madame Dubarri qui lui dit: «Il faut que tout ceci finisse, et je veux
-que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la
-place.» Elle dit au roi: «M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de
-sa nomination à la place de secrétaire d'état des affaires
-étrangères.» Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osait pas y aller:
-madame Dubarri le lui ordonna: il y alla. Le roi ne lui dit rien, et
-M. d'Aiguillon entra en fonction sur-le-champ.
-
---M. Amelot, ministre de Paris, homme excessivement borné, disait à
-M. Bignon: «Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi,
-que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente ou quarante mille
-francs de plus feraient une grande affaire.
-
---M.... faisant sa cour au prince Henri, à Neufchâtel, lui dit que les
-Neufchâtelois adoraient le roi de Prusse. «Il est fort simple, dit le
-prince, que les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues
-d'eux.»
-
---L'abbé Raynal dînant à Neufchâtel avec le prince Henri, s'empara de
-la conversation, et ne laissa point au prince le moment de placer un
-mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que
-quelque chose tombait du plancher et profita du silence pour parler à
-son tour.
-
---Le roi de Prusse causant avec d'Alembert, il entra chez le roi un de
-ses gens du service domestique, homme de la plus belle figure qu'on
-pût voir; d'Alembert en parut frappé. «C'est, dit le roi, le plus bel
-homme de mes états: il a été quelque temps mon cocher; et j'ai eu une
-tentation bien violente de l'envoyer ambassadeur en Russie.»
-
---Quelqu'un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la
-considération dans le monde. «Je le crois bien, répondit M.......,
-c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie.»
-
---M. de la Reynière devoit épouser mademoiselle de Jarinte, jeune et
-aimable. Il revenait de la voir, enchanté du bonheur qui l'attendait,
-et disait à M. de Malesherbes, son beau-frère: «Ne pensez-vous pas en
-effet que mon bonheur sera parfait?--Cela dépend de quelques
-circonstances.--Comment! que voulez-vous dire?--Cela dépend du premier
-amant qu'elle aura.»
-
---Diderot était lié avec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle
-mauvaise action récente, venait de perdre l'amitié d'un oncle, riche
-chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir
-l'oncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du
-neveu, et essaie de remuer la passion et de prendre le ton pathétique.
-L'oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indignités de son
-neveu. «Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot.--Et quoi? dit
-l'oncle.--Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au
-sortir de votre messe; et c'est l'arrivée de deux ou trois personnes
-qui l'en a empêché.--Cela n'est pas vrai, s'écria l'oncle; c'est une
-calomnie.--Soit, dit Diderot; mais, quand cela serait vrai, il
-faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position
-et aux malheurs qui l'attendent, si vous l'abandonnez.»
-
---Parmi cette classe d'hommes nés avec une imagination vive et une
-sensibilité délicate, qui font regarder les femmes avec un vif
-intérêt, plusieurs m'ont dit qu'ils avaient été frappés de voir
-combien peu de femmes avaient de goût pour les arts, et
-particulièrement pour la poésie. Un poète connu par des ouvrages
-très-agréables, me peignait un jour la surprise qu'il avait éprouvée
-en voyant une femme pleine d'esprit, de grâces, de sentiment, de goût
-dans sa parure, bonne musicienne et jouant de plusieurs instrumens,
-qui n'avait pas l'idée de la mesure d'un vers, du mélange des rimes,
-qui substituait à un mot heureux et de génie un autre mot trivial et
-qui même rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu'il avait éprouvé
-plusieurs fois ce qu'il appelait un petit malheur, mais qui en était
-un très-grand pour un poète érotique, lequel avait sollicité toute sa
-vie le suffrage des femmes.
-
---M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes,
-celle-ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement
-sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup, voilà M. de Voltaire qui
-se jette à ses pieds. «Ah! Madame, je vis avec un cochon qui n'a pas
-d'organes, qui ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc.» Le
-cochon dont il parlait, c'était madame Duchâtelet, son Émilie.
-
---Le roi de Prusse a fait plus d'une fois lever des plans
-géographiques très-défectueux de tel ou tel pays; la carte indiquait
-tel marais impraticable qui ne l'était point, et que les ennemis
-croyaient tel sur la foi du faux plan.
-
---M.... disait que le grand monde est un mauvais lieu que l'on avoue.
-
---Je demandais à M.... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait
-avoir prise sur lui; il me répondit: «Ce n'est pas que j'y sois
-insensible; mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpayé. La
-gloire expose à la calomnie; la considération demande des soins
-continuels; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La
-société entraîne mille inconvéniens: tout est vu, revu et jugé. Le
-monde ne m'a rien offert de tel qu'en descendant en moi-même, je n'aie
-trouvé encore mieux chez moi. Il est résulté de ces expériences
-réitérées cent fois, que, sans être apathique ni indifférent, je suis
-devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours
-la meilleure, parce que sa bonté même résulte de son immobilité et
-s'accroît avec elle. L'amour est une source de peines; la volupté sans
-amour est un plaisir de quelques minutes; le mariage est jugé encore
-plus que le reste; l'honneur d'être père amène une suite de calamités;
-tenir maison est le métier d'un aubergiste. Les misérables motifs qui
-font que l'on recherche un homme et qu'on le considère, sont
-transparens et ne peuvent tromper qu'un sot, ni flatter qu'un homme
-ridiculement vain. J'en ai conclu que le repos, l'amitié et la pensée
-étaient les seuls biens qui convinssent à un homme qui a passé l'âge
-de la folie.»
-
---Le marquis de Villequier était des amis du grand Condé. Au moment où
-ce prince fut arrêté par ordre de la cour, le marquis de Villequier,
-capitaine des gardes, était chez madame de Motteville, lorsqu'on
-annonça cette nouvelle. «Ah mon Dieu! s'écria le marquis, je suis
-perdu!» Madame de Motteville, surprise de cette exclamation, lui dit:
-«Je savais bien que vous étiez des amis de M. le prince; mais
-j'ignorais que vous fussiez son ami à ce point.--Comment! dit le
-marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que cette exécution me
-regardait? et, puisqu'on ne m'a point employé, n'est-il pas clair
-qu'on n'a nulle confiance en moi?» Madame de Motteville, indignée, lui
-répondit: «Il me semble que, n'ayant point donné lieu à la cour de
-soupçonner votre fidélité, vous devriez n'avoir point cette
-inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir de n'avoir point mis
-votre ami en prison.» Villequier fut honteux du premier mouvement, qui
-avait trahi la bassesse de son âme.
-
---On annonça, dans une maison où soupait madame d'Egmont, un homme qui
-s'appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume; elle fait
-mettre cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses, et
-enfin lui offre du plat qu'elle avait devant elle (c'étaient des
-truffes): «Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous.--A
-ce ton, dit-elle, en contant cette histoire, j'eus grand regret à mes
-honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un
-vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta dans la mer, en voyant
-que c'était un singe.»
-
---Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin,
-célèbre par son esprit et son incrédulité. Le vieillard lui dit:
-«Trouvez-vous au café Procope.--Mais nous ne pourrons pas parler de
-matières philosophiques.--Si fait, en convenant d'une langue
-particulière, d'un argot.» Alors ils firent leur dictionnaire: l'âme
-s'appelait _Margot_; la religion, _Javotte_; la liberté, _Jeanneton_;
-et le père-éternel, _M. de l'Être_. Les voilà disputant et s'entendant
-très-bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se
-mêlant à la conversation, dit à Boindin: «Monsieur, oserais-je vous
-demander ce que c'était que ce monsieur de l'Être qui s'est si souvent
-mal conduit, et dont vous êtes si mécontent?--Monsieur, reprit
-Boindin, c'était un espion de police.» On peut juger de l'éclat de
-rire, cet homme étant lui-même du métier.
-
---Le lord Bolingbroke donna à Louis XIV mille preuves de sensibilité
-pendant une maladie très-dangereuse. Le roi étonné lui dit: «J'en suis
-d'autant plus touché, que vous autres Anglais, vous n'aimez pas les
-rois.--Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n'aimant
-pas leurs femmes, n'en sont que plus empressés à plaire à celles de
-leurs voisins.»
-
---Dans une dispute que les représentans de Genève eurent avec le
-chevalier de Bouteville, l'un d'eux s'échauffant, le chevalier lui
-dit: «Savez-vous que je suis le représentant du roi mon
-maître?--Savez-vous, lui dit le Genevois, que je suis le représentant
-de mes égaux?»
-
---La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un homme du premier mérite à
-mettre à la tête de l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa pas
-le présenter en son nom. Elle était pour M. de Fronsac, son frère, un
-personnage trop grave. Elle pria le poète Bernard de passer chez elle.
-Il y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit: «Madame, l'auteur de
-l'_Art d'aimer_ n'est pas un personnage bien imposant; mais je le suis
-encore un peu trop pour cette occasion: je pourrais vous dire que
-mademoiselle Arnould serait un passeport beaucoup meilleur auprès de
-monsieur votre frère......--Eh bien! dit madame d'Egmont en riant,
-arrangez le soupé chez mademoiselle Arnould.» Le soupé s'arrangea.
-Bernard y proposa l'abbé Lapdant pour précepteur: il fut agréé. C'est
-celui qui a depuis achevé l'éducation du duc d'Enghien.
-
---Un philosophe, à qui l'on reprochait son extrême amour pour la
-retraite, répondit: «Dans le monde, tout tend à me faire descendre;
-dans la solitude, tout tend à me faire monter.»
-
---M. de B. est un de ces sots qui regardent, de bonne foi, l'échelle
-des conditions comme celle du mérite; qui, le plus naïvement du monde,
-ne conçoit pas qu'un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui
-soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où
-l'on sait encore honorer le mérite? M. de B. ouvre de grands yeux,
-montre un étonnement stupide; il croit que cet homme vient de gagner
-un quaterne à la loterie; il l'appelle mon cher un tel, quand la
-société la plus distinguée vient de le traiter avec la plus grande
-considération. J'ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de La
-Bruyère.
-
---J'ai bien examiné M...., et son caractère m'a paru piquant:
-très-aimable, et nulle envie de plaire, si ce n'est à ses amis ou à
-ceux qu'il estime; en récompense, une grande crainte de déplaire. Ce
-sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on
-doit à la société. On peut faire plus de bien que lui: nul ne fera
-moins de mal. On sera plus empressé, jamais moins importun. On
-caressera davantage: on ne choquera jamais moins.
-
---L'abbé Delille devait lire des vers à l'académie pour la réception
-d'un de ses amis. Sur quoi il disait: «Je voudrais bien qu'on ne le
-sût pas d'avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde.»
-
---Madame Beauzée couchait avec un maître de langue allemande. M.
-Beauzée les surprit au retour de l'académie. L'Allemand dit à la
-femme: «Quand je vous disais qu'il était temps que je m'en _aille_.»
-M. Beauzée, toujours puriste, lui dit: «Que je m'en _allasse_,
-monsieur.»
-
---M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami M.
-Pehméja: «Mon ami, pourquoi tout ce monde dans ma chambre? Il ne
-devrait y avoir que toi; ma maladie est contagieuse.»
-
---On demandait à Pehméja quelle était sa fortune?--«Quinze cents
-livres de rente.--C'est bien peu.--Oh! reprit Pehméja, Dubreuil est
-riche.»
-
---Madame la comtesse de Tessé disait après la mort de M. Dubreuil: «Il
-était trop inflexible, trop inabordable aux présens, et j'avais un
-accès de fièvre toutes les fois que je songeais à lui en faire.--Et
-moi aussi, lui répondit madame de Champagne qui avait placé trente six
-mille livres sur sa tête; voilà pourquoi j'ai mieux aimé me donner
-tout de suite une bonne maladie, que d'avoir tous ces petits accès de
-fièvre dont vous parlez.»
-
---L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné le latin à un vieux
-conseiller de grand'chambre, qui voulait entendre les _Institutes_ de
-Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller
-étonné de le voir dans une maison honnête. «Ah! l'abbé, vous voilà,
-lui dit-il lestement? par quel hasard vous trouvez-vous dans cette
-maison-ci?--Je m'y trouve comme vous vous y trouvez.--Oh! ce n'est pas
-la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait
-quelque chose dans votre métier de prêtre?--Je suis grand-vicaire de
-M. de Lombez.--Diable! c'est quelque chose: et combien cela
-vaut-il?--Mille francs.--C'est bien peu; et il reprend le ton leste
-et léger.--Mais j'ai un prieuré de mille écus.--Mille écus! bonnes
-affaires (_avec l'air de la considération_).--Et j'ai fait la
-rencontre du maître de cette maison-ci, chez M. le cardinal de
-Rohan.--Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan?--Oui, il m'a fait
-avoir une abbaye.--Une abbaye! ah! cela posé, monsieur l'abbé,
-faites-moi l'honneur de revenir dîner chez moi.»
-
---M. de La Popelinière se déchaussait un soir devant ses complaisans,
-et se chauffait les pieds; un petit chien les lui léchait. Pendant ce
-temps-là, la société parlait d'amitié, d'amis: «Un ami, dit M. de La
-Popelinière, montrant son chien, le voilà.»
-
---Jamais Bossuet ne put apprendre au grand dauphin à écrire une
-lettre. Ce prince était très-indolent. On raconte que ses billets à la
-comtesse du Roure finissaient tous par ces mots: _Le roi me fait
-mander pour le conseil_. Le jour que cette comtesse fut exilée, un des
-courtisans lui demanda s'il n'était pas bien affligé. «Sans doute, dit
-le dauphin; mais cependant me voilà délivré de la nécessité d'écrire
-le petit billet.»
-
---L'archevêque de Toulouse (Brienne) disait à M. de Saint-Priest,
-grand-père de M. d'Entragues: «Il n'y a eu en France, sous aucun roi,
-aucun ministre qui ait poussé ses vues et son ambition jusqu'où elles
-pouvaient aller.» M. de Saint-Priest lui dit: «Et le cardinal de
-Richelieu?--Arrêté à moitié chemin; répondit l'archevêque.» Ce mot
-peint tout un caractère.
-
---Le maréchal de Broglie avait épousé la fille d'un négociant; il eut
-deux filles. On lui proposait, en présence de madame de Broglie, de
-faire entrer l'une dans un chapitre. «Je me suis fermé, dit-il, en
-épousant madame, l'entrée de tous les chapitres....--Et de l'hôpital,
-ajouta-t-elle.»
-
---La maréchale de Luxembourg, arrivant à l'église un peu trop tard,
-demanda où en était la messe, et dans cet instant la sonnette du
-lever-dieu sonna. Le comte de Chabot lui dit en bégayant: «Madame la
-maréchale,
-
- «J'entends la petite clochette,
- Le petit mouton n'est pas loin.»
-
-Ce sont deux vers d'un opéra comique.
-
---La jeune madame de M........, étant quittée par le vicomte de
-Noailles, était au désespoir, et disait: «J'aurai vraisemblablement
-beaucoup d'amans; mais je n'en aimerai aucun, autant que j'aime le
-vicomte de Noailles.»
-
---Le duc de Choiseul, à qui l'on parlait de son étoile, qu'on
-regardait comme sans exemple, répondit: «Elle l'est pour le mal autant
-que pour le bien.--Comment?--Le voici: j'ai toujours très-bien traité
-les filles: il y en a une que je néglige; elle devient reine de
-France, ou à peu près. J'ai traité à merveille tous les inspecteurs,
-je leur ai prodigué l'or et les honneurs: Il y en a un extrêmement
-méprisé que je traite légèrement, il devient ministre de la guerre,
-c'est M. de Monteynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j'ai fait
-pour eux sans exception, hormis un seul: mais il y en a un qui a le
-travail lent et lourd, que tous les autres méprisent, qu'ils ne
-veulent plus voir à cause d'un ridicule mariage: c'est M. de
-Vergennes; et il devient ministre des affaires étrangères. Convenez
-que j'ai des raisons de dire que mon étoile est aussi extraordinaire
-en mal qu'en bien.»
-
---M. le président de Montesquieu avait un caractère fort au-dessous de
-son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite
-ambition, etc. Lorsque l'_Esprit des Lois_ parut, il s'en fit
-plusieurs critiques mauvaises ou médiocres, qu'il méprisa fortement.
-Mais un homme de lettres connu en fit une dont M. du Pin voulut bien
-se reconnaître l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M. de
-Montesquieu en eut connaissance, et en fut au désespoir. On la fit
-imprimer, et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla
-trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur
-et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq
-exemplaires.
-
---Le maréchal de Noailles disait beaucoup de mal d'une tragédie
-nouvelle. On lui dit: «Mais M. d'Aumont, dans la loge duquel vous
-l'avez entendue, prétend qu'elle vous a fait pleurer.--Moi! dit le
-maréchal, point du tout; mais comme il pleurait lui-même dès la
-première scène, j'ai cru honnête de prendre part à sa douleur.»
-
---Monsieur et madame d'Angeviler, Monsieur et madame Necker paraissent
-deux couples uniques, chacun dans son genre. On croirait que chacun
-d'eux convenait à l'autre exclusivement, et que l'amour ne peut aller
-plus loin. Je les ai étudiés, et j'ai trouvé qu'ils se tenaient
-très-peu par le coeur; et que, quant au caractère, ils ne se tenaient
-que par des contrastes.
-
---M. Th...... me disait un jour qu'en général dans la société,
-lorsqu'on avait fait quelque action honnête et courageuse par un motif
-digne d'elle, c'est-à-dire, très-noble, il fallait que celui qui avait
-fait cette action lui prêtât, pour adoucir l'envie, quelque motif
-moins honnête et plus vulgaire.
-
---Louis XV demanda au duc d'Ayen (depuis maréchal de Noailles) s'il
-avait envoyé sa vaisselle à la monnaie; le duc répondit que non. «Moi,
-dit le roi, j'ai envoyé la mienne.--Ah! sire, dit M. d'Ayen, quand
-Jésus-Christ mourut le vendredi-saint, il savait bien qu'il
-ressusciterait le dimanche.»
-
---Dans le temps qu'il y avait des jansénistes, on les distinguait à la
-longueur du collet de leur manteau. L'archevêque de Lyon avait fait
-plusieurs enfans; mais, à chaque équipée de cette espèce, il avait
-soin de faire allonger d'un pouce le collet de son manteau. Enfin, le
-collet s'allongea tellement qu'il a passé quelque temps pour
-janséniste, et a été suspect à la cour.
-
---Un Français avait été admis à voir le cabinet du roi d'Espagne.
-Arrivé devant son fauteuil et son bureau: «C'est donc ici, dit-il, que
-ce grand roi travaille.--Comment, travaille! dit le conducteur: quelle
-insolence! ce grand roi travailler! Vous venez chez lui pour insulter
-sa majesté!» Il s'engagea une querelle où le Français eut beaucoup de
-peine à faire entendre à l'Espagnol qu'on n'avait pas eu l'intention
-d'offenser la majesté de son maître.
-
---M. de...... ayant aperçu que M. Barthe était jaloux (de sa femme),
-lui dit: «Vous jaloux! mais savez-vous bien que c'est une prétention?
-C'est bien de l'honneur que vous vous faites: je m'explique. N'est pas
-cocu qui veut: savez-vous que, pour l'être, il faut savoir tenir une
-maison, être poli, sociable, honnête? Commencez par acquérir toutes
-ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu'ils auront à
-faire pour vous. Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire cocu? une
-espèce? Quand il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon
-compliment.»
-
---Madame de Créqui me disait du baron de Breteuil: «Ce n'est morbleu
-pas une bête, que le baron; c'est un sot.»
-
---Un homme d'esprit me disait un jour que le gouvernement de France
-était une monarchie absolue, tempérée par des chansons.
-
---L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant
-un manuscrit: c'était celui des _Mois_ de M. Roucher. L'abbé Delille
-s'en douta, et dit en plaisantant: «Odeur de vers se sentait à la
-ronde.--Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot, pour sentir les
-odeurs.»
-
---M. de Fleuri, procureur-général, disait devant quelques gens de
-lettres: «Il n'y a que depuis ces derniers temps que j'entends parler
-du peuple dans les conversations où il s'agit du gouvernement. C'est
-un fruit de la philosophie nouvelle. Est-ce que l'on ignore que le
-_tiers n'est qu'adventice dans la constitution_? (Cela veut dire, en
-d'autres termes, que vingt-trois millions neuf cents mille hommes ne
-sont qu'un hasard et un accessoire dans la totalité de vingt-quatre
-millions d'hommes.)»
-
---Milord Hervey, voyageant dans l'Italie et se trouvant non loin de la
-mer, traversa une lagune dans l'eau de laquelle il trempa son doigt:
-«Ah! ah! dit-il, l'eau est salée; ceci est à nous.»
-
---Duclos disait à un homme ennuyé d'un sermon prêché à Versailles:
-«Pourquoi avez-vous entendu ce sermon jusqu'au bout?--J'ai craint de
-déranger l'auditoire et de le scandaliser.--Ma foi, reprit Duclos,
-plutôt que d'entendre ce sermon, je me serais converti au premier
-point.»
-
---M. d'Aiguillon, dans le temps qu'il avait madame Dubarri, prit
-ailleurs une galanterie: il se crut perdu, s'imaginant l'avoir donnée
-à la comtesse; heureusement il n'en était rien. Pendant le traitement,
-qui lui paraissait très-long et qui l'obligeait à s'abstenir de madame
-Dubarri, il disait au médecin: «Ceci me perdra, si vous ne me
-dépêchez.» Ce médecin était M. Busson, qui l'avait guéri, en Bretagne,
-d'une maladie mortelle et dont les médecins avaient désespéré. Le
-souvenir de ce mauvais service rendu à la province, avait fait ôter à
-M. Basson toutes ses places, après la ruine de M. d'Aiguillon.
-Celui-ci, devenu ministre, fut très-long-temps sans rien faire pour M.
-Busson, qui, en voyant la manière dont le duc en usait avec Linguet,
-disait: «M. d'Aiguillon ne néglige rien, hors ceux qui lui ont sauvé
-l'honneur et la vie.»
-
---M. de Turenne, voyant un enfant passer derrière un cheval, de façon
-à pouvoir être estropié par une ruade, l'appela et lui dit: «Mon bel
-enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et
-vous l'intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé.
-Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demi-lieue de plus
-dans le cours de votre vie entière; et souvenez-vous que c'est M. de
-Turenne qui vous l'a dit.»
-
---M. de Th..., pour exprimer l'insipidité des bergeries de M. de
-Florian, disait: «Je les aimerais assez, s'il y mettait des loups.»
-
---On demandait à Diderot quel homme était M. d'Épinai. «C'est un
-homme, dit-il, qui a mangé deux millions, sans dire un bon mot et sans
-faire une bonne action.»
-
---M. de Fronsac alla voir une mappemonde que montrait l'artiste qui
-l'avait imaginée. Cet homme, ne le connaissant pas et lui voyant une
-croix de Saint-Louis, ne l'appelait que le chevalier. La vanité de M.
-de Fronsac blessée de ne pas être appelé duc, lui fit inventer une
-histoire, dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l'appelait
-_monseigneur_. M. de Genlis l'arrête à ce mot, et lui dit: «Qu'est-ce
-que tu dis là? monseigneur! on va te prendre pour un évêque.»
-
---M. de Lassay, homme très-doux, mais qui avait une grande
-connaissance de la société, disait qu'il faudrait avaler un crapaud
-tous les matins, pour ne trouver plus rien de dégoûtant le reste de la
-journée, quand on devait la passer dans le monde.
-
---M. d'Alembert eut occasion de voir madame Denis, le lendemain de son
-mariage avec M. du Vivier. On lui demanda si elle avait l'air d'être
-heureuse. «Heureuse! dit-il, je vous en réponds: heureuse à faire mal
-au coeur.»
-
---Quelqu'un ayant entendu la traduction des _Géorgiques_ de l'abbé
-Delille, lui dit: «Cela est excellent; je ne doute pas que vous n'ayez
-le premier bénéfice qui sera à la nomination de Virgile.»
-
---M. de B. et M. de C. sont intimes amis, au point d'être cités pour
-modèles. M. de B. disait un jour à M. de C.: «Ne t'est-il point arrivé
-de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque étourdie qui
-t'ait demandé si tu renoncerais à moi pour elle, si tu m'aimais mieux
-qu'elle?--Oui, répondit celui-ci.--Qui donc?--Madame de M....» C'était
-la maîtresse de son ami.
-
---M..... me racontait, avec indignation, une malversation de vivriers:
-«Il en coûta, me dit-il, la vie à cinq mille hommes qui moururent
-exactement de faim; _et voilà, monsieur, comme le roi est servi!_»
-
---M. de Voltaire, voyant la religion tomber tous les jours, disait une
-fois: «Cela est pourtant fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous?--Oh!
-lui dit M. Sabatier de Cabre, consolez-vous; les occasions ne vous
-manqueront pas plus que les moyens.--Ah! monsieur, reprit
-douloureusement M. de Voltaire, hors de l'église point de salut.»
-
---Le prince de Conti disait, dans sa dernière maladie, à Beaumarchais,
-qu'il ne pourrait s'en tirer, vu l'état de sa personne épuisée par les
-fatigues de la guerre, du vin et de la jouissance. «A l'égard de la
-guerre, dit celui-ci, le prince Eugène a fait vingt-une campagnes, et
-il est mort à soixante dix-huit ans; quant au vin, le marquis de
-Brancas buvait par jour six bouteilles de vin de Champagne, et il est
-mort à quatre-vingt-quatre ans.--Oui, mais le coït, reprit le
-prince?--Madame votre mère.... répondit Beaumarchais. (La princesse
-était morte à soixante-dix neuf ans.)--Tu as raison, dit le prince; il
-n'est pas impossible que j'en revienne.»
-
---M. le régent avait promis de faire _quelque chose_ du jeune Arouet,
-c'est-à-dire, d'en faire un important et le placer. Le jeune poète
-attendit le prince au sortir du conseil, au moment où il était suivi
-de quatre secrétaires d'état. Le régent le vit, et lui dit: «Arouet,
-je ne t'ai pas oublié, et je te destine le département des
-niaiseries.--Monseigneur, dit le jeune Arouet, j'aurais trop de
-rivaux: en voilà quatre.» Le prince pensa étouffer de rire.
-
---Quand le maréchal de Richelieu vint faire sa cour à Louis XV, après
-la prise de Mahon, la première chose ou plutôt la seule que lui dit le
-roi fut celle-ci: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre
-Lansmatt?» Lansmatt était un vieux garçon de la chambre.
-
---Quelqu'un, ayant lu une lettre très-sotte de M. Blanchard sur le
-ballon, dans le _Journal de Paris_: «Avec cet esprit-là, dit-il, ce M.
-Blanchard doit bien s'ennuyer en l'air.»
-
---Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse dont s'avisa l'évêque
-d'Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y
-avait de bonnes frasques à lui reprocher, et qu'il était facile de le
-perdre auprès de l'évêque de Mirepoix, le théatin Boyer, il écrivit
-contre lui-même une lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et
-faciles à convaincre d'absurdité. Il l'adressa à l'évêque de Narbonne;
-il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l'atrocité de
-ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes écrites
-en effet par eux, et contenant des inculpations réelles: ces lettres
-furent méprisées. Le résultat des premières avait mené le théatin à
-l'incrédulité sur les secondes.
-
---Louis XV se fit peindre par La Tour. Le peintre, tout en
-travaillant, causait avec le roi, qui paraissait le trouver bon. La
-Tour, encouragé et naturellement indiscret, poussa la témérité jusqu'à
-lui dire: «Au fait, sire, vous n'avez point de marine.» Le roi
-répondit sèchement: «Que dites-vous là? Et Vernet, donc?»
-
---On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante et séparée de son mari:
-«Les sacremens sont là.--Un petit moment.--M. le duc de Chaulnes
-voudrait vous revoir.--Est-il là?--Oui.--Qu'il attende: il entrera
-avec les sacremens.»
-
---Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un
-homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'était que cet
-homme: il me répondit que c'était un homme qui faisait, pour sa
-patrie, ce que Brutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de
-mettre cette grande idée à mon niveau. J'appris que son homme était un
-espion de police.
-
---M. Lemière a mieux dit qu'il ne voulait, en disant qu'entre sa
-_Veuve de Malabar_, jouée en 1770, et sa _Veuve de Malabar_, jouée en
-1781, il y avait la différence d'une falourde à une voie de bois.
-C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait le succès de la
-pièce.
-
---Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait une lettre pleine de
-vertu et de raison. Elle finissait par ces mots: «Adieu, mon ami;
-conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la
-société; mais cultivez les sentimens qui vous en séparent.»
-
---Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes,
-disait à un de ses amis: «Je me dis souvent à moi-même, vieux fou,
-vieux gueux, quand cesseras-tu donc de t'exposer à l'affront d'un
-refus ou d'un ridicule?»
-
-M. de C...., parlant un jour du gouvernement d'Angleterre et de ses
-avantages, dans une assemblée où se trouvaient quelques évêques,
-quelques abbés; l'un d'eux nommé l'abbé de Seguerand, lui dit:
-«Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-là, je ne suis nullement
-tenté d'y vivre, et je sais que je m'y trouverais très mal.--M.
-l'abbé, lui répondit naïvement M. de C..., c'est parce-que vous y
-seriez mal, que le pays est excellent.»
-
---Plusieurs officiers français étant allés à Berlin, l'un d'eux parut
-devant le roi sans uniforme et en bas blancs. Le roi s'approcha de
-lui, et lui demanda son nom. «Le marquis de Beaucour.--De quel
-régiment?--De Champagne.--Ah! oui, ce régiment où l'on se f... de
-l'ordre.» Et il parla ensuite aux officiers qui étaient en uniforme et
-en bottes.
-
---M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé; il ne savait
-comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à
-qui il disait son embarras, lui dit: «Faites-vous peindre en hébété.»
-
---Le médecin Bouvard avait sur le visage une balafre en forme de C,
-qui le défigurait beaucoup. Diderot disait que c'était un coup qu'il
-s'était donné, en tenant maladroitement la faulx de la mort.
-
---L'empereur, passant à Trieste _incognito_ selon sa coutume, entra
-dans une auberge. Il demanda s'il y avait une bonne chambre; on lui
-dit qu'un évêque d'Allemagne venait de prendre la dernière, et qu'il
-ne restait plus que deux petits bouges. Il demanda à souper; on lui
-dit qu'il n'y avait plus que des oeufs et des légumes, parce que
-l'évêque et sa suite avaient demandé toute la volaille. L'empereur fit
-demander à l'évêque si un étranger pouvait souper avec lui; l'évêque
-refusa. L'empereur soupa avec un aumônier de l'évêque, qui ne mangeait
-point avec son maître. Il demanda à cet aumônier ce qu'il allait faire
-à Rome. «Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter un bénéfice de
-cinquante mille livres de rente, avant que l'empereur soit informé
-qu'il est vacant.» On change de conversation. L'empereur écrit une
-lettre au cardinal dataire, et une autre à son ambassadeur. Il fait
-promettre à l'aumônier de remettre ces deux lettres à leur adresse, en
-arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse. Le cardinal dataire fait
-expédier les provisions à l'aumônier surpris. Il va conter son
-histoire à son évêque qui veut partir. L'autre, ayant affaire à Rome,
-voulut rester, et apprit à son évêque que cette aventure était l'effet
-d'une lettre, écrite au cardinal dataire et à l'ambassadeur de
-l'empire, par l'empereur, lequel était cet étranger avec lequel
-monseigneur n'avait pas voulu souper à Trieste.
-
---Le comte de.... et le marquis de.... me demandant quelle différence
-je faisais entre eux, en fait de principes, je répondis: «La
-différence qu'il y a entre vous, est que l'un lécherait l'écumoire, et
-que l'autre l'avalerait.»
-
---Le baron de Breteuil, après son départ du ministère, en 1788,
-blâmait la conduite de l'archevêque de Sens. Il le qualifiait de
-despote, et disait: «Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère
-point en despotisme; et je veux qu'elle se renferme dans les limites
-où elle était resserrée sous Louis XIV.» Il croyait, en tenant ce
-discours, faire acte de citoyen, et risquer de se perdre à la cour.
-
---Madame Desparbès, couchant, avec Louis XV, le roi lui dit: «Tu as
-couché avec tous mes sujets.--Ah! sire.--Tu as eu le duc de
-Choiseul.--Il est si puissant!--Le maréchal de Richelieu.--Il a tant
-d'esprit!--Monville.--Il a une si belle jambe!--A la bonne heure; mais
-le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela.--Ah! sire, il est attaché
-à votre majesté!»
-
---Madame de Maintenon et madame de Caylus se promenaient autour de la
-pièce d'eau de Marly. L'eau était très-transparente, et on y voyait
-des carpes dont les mouvemens étaient lents, et qui paraissaient aussi
-tristes qu'elles étaient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer à
-madame de Maintenon, qui répondit: «Elles sont comme moi; elles
-regrettent leur bourbe.».
-
---Collé avait placé une somme d'argent considérable, à fonds perdu et
-à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui
-avait pas encore donné un sou. «Monsieur, lui dit Collé, dans une
-visite qu'il lui fit, quand je place mon argent en viager, c'est pour
-être payé de mon vivant.»
-
---Un ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante, mais
-qui n'avait pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour
-dénigrer sa fête, qui avait d'abord beaucoup réussi. Il s'en vengea en
-véritable Anglais, et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas
-grand chose. Il annonça une autre fête. On crut que c'était pour
-prendre sa revanche, et que la fête serait superbe. On accourt.
-Grande affluence. Point d'apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à
-l'esprit-de-vin. On s'attendait à quelque miracle. «Messieurs, dit-il,
-ce sont les dépenses, et non l'agrément d'une fête, que vous cherchez:
-regardez bien (et il entr'ouvre son habit dont il montre la doublure),
-c'est un tableau du Dominicain, qui vaut cinq mille guinées; mais ce
-n'est pas tout: voyez ces dix billets; ils sont de mille guinées
-chacun, payables à vue sur la banque d'Amsterdam. (Il en fait un
-rouleau, et les met sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas,
-messieurs, que cette fête ne vous satisfasse, et que vous ne vous
-retiriez tous contens de moi. Adieu, messieurs, la fête est finie.»
-
---«La postérité, disait M. de B...., n'est pas autre chose qu'un
-public qui succède à un autre: or, vous voyez ce que c'est que le
-public d'à présent.»
-
---«Trois choses, disait N...., m'importunent, tant au moral qu'au
-physique, au sens figuré comme au sens propre: le bruit, le vent et la
-fumée.»
-
---A propos d'une fille qui avait fait un mariage avec un homme
-jusqu'alors réputé assez honnête, madame de L.... disait: «Si j'étais
-une catin, je serais encore une fort honnête femme; car je ne voudrais
-point prendre pour amant un homme qui serait capable de m'épouser.»
-
---«Madame de G...., disait M...., a trop d'esprit et d'habileté pour
-être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables.»
-
---Feue madame la duchesse d'Orléans était fort éprise de son mari,
-dans les commencemens de son mariage, et il y avait peu de réduits
-dans le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins. Un jour les deux
-époux allèrent faire visite à la duchesse douairière qui était malade.
-Pendant la conversation, elle s'endormit; et le duc et la jeune
-duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la
-malade. Elle s'en aperçut, et dit à sa belle-fille: «Il vous était
-réservé, madame, de faire rougir du mariage.»
-
---Le maréchal de Duras, mécontent d'un de ses fils, lui dit:
-«Misérable, si tu continues, je te ferai souper avec le roi.» C'est
-que le jeune avait soupé deux fois à Marly, où il s'était ennuyé à
-périr.
-
---Duclos, qui disait sans cesse des injures à l'abbé d'Olivet, disait
-de lui: «C'est un si grand coquin, que, malgré les duretés dont je
-l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre.»
-
---Duclos parlait un jour du paradis que chacun se fait à sa manière.
-Madame de Rochefort lui dit: «Pour vous, Duclos, voici de quoi
-composer le vôtre: du pain, du vin, du fromage et la première venue.»
-
---Un homme a osé dire: «Je voudrais voir le dernier des rois étranglé
-avec le boyau du dernier des prêtres.»
-
---C'était l'usage chez madame Deluchet que l'on achetât une bonne
-histoire à celui qui la faisait... «Combien en voulez-vous?... Tant.»
-Il arriva que madame Deluchet demandant à sa femme de chambre l'emploi
-de cent écus, celle-ci parvint à rendre ce compte à l'exception de
-trente-six livres; lorsque tout-à-coup elle s'écria: «Ah! madame, et
-cette histoire pour laquelle vous m'avez sonné, que vous avez achetée
-à M. Coqueley, et que j'ai payée trente-six livres!»
-
---M. de Bissi, voulant quitter la présidente d'Aligre, trouva sur sa
-cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle
-était en intrigue, qu'elle voulait ménager M. de Bissi, et s'arranger
-pour qu'il la quittât le premier. Elle avait même laissé cette lettre
-à dessein. Mais M. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda six
-mois, en l'importunant de ses assiduités.
-
---M. de R. a beaucoup d'esprit, mais tant de sottises dans l'esprit,
-que beaucoup de gens pourraient le croire un sot.
-
---M. d'Epréménil vivait depuis long-temps avec madame Tilaurier.
-Celle-ci voulait l'épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait
-espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que
-Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition aux sottises de
-l'alchimie. D'Epréménil se plaignant de ce que cette pierre
-philosophale n'arrivait pas, et une certaine formule n'ayant point eu
-d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu'il
-vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. «Il faut, pour
-réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et
-avec leur chef, l'Être Suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier.»
-Celle-ci redoubla de coquetterie; d'Epréménil épousa, et il n'y eut
-que sa femme qui trouva la pierre philosophale.
-
---On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait
-mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler
-un écu de six livres. «Ah! bon Dieu, dit le roi, qu'on aille chercher
-Andouillet, Lamartinière, Lassone.--Sire, dit le duc de Noailles, ce
-ne sont point là les gens qu'il faut.--Et qui donc?--Sire, c'est
-l'abbé Terray.--L'abbé Terray! comment?--Il arrivera, il mettra sur ce
-gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième,
-un second vingtième; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme
-les nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade
-guéri.» Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à
-l'abbé Terray; c'est la seule dont il eût conservé le souvenir: il le
-dit lui même au marquis de Sesmaisons.
-
---M. d'Ormesson, étant contrôleur-général, disait devant vingt
-personnes qu'il avait long-temps cherché à quoi pouvaient avoir été
-utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu'il ne
-l'avait jamais pu trouver. Cela passait, car, quand on est
-contrôleur-général, tout passe. M. Pelletier de Mort-Fontaine, son
-beau-père, lui dit avec douceur: «Je sais que c'est votre façon de
-penser; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas la dire. Je
-voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous
-manque. Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermait souvent avec
-Racine et Boileau, qui les menait à sa maison de campagne, et disait,
-en apprenant l'arrivée de plusieurs évêques: «Qu'on leur montre le
-château, les jardins, tout, excepté moi.»
-
---La source des mauvais procédés du cardinal de Fleury à l'égard de la
-reine, femme de Louis XV, fut le refus qu'elle fit d'écouter ses
-propositions galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de la
-reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse à celle où elle lui
-demandait conseil sur la conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal
-avait pourtant soixante-seize ans; mais, quelques mois auparavant, il
-avait violé deux femmes. Madame la maréchale de Mouchi et une autre
-femme ont vu la lettre de Stanislas.
-
---De toutes les violences exercées à la fin du règne de Louis XIV, on
-ne se souvient guère que des dragonades, des persécutions contre les
-huguenots qu'on tourmentait en France et qu'on y retenait par force,
-des lettres de cachet prodiguées contre Port-Royal, les jansénistes,
-le molinisme et le quiétisme. C'est bien assez: mais on oublie
-l'inquisition secrète, et quelquefois déclarée, que la bigoterie de
-Louis XIV exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres; les
-recherches à Paris et dans les provinces que faisaient les évêques et
-les intendans sur les hommes et les femmes qui étaient soupçonnés de
-vivre ensemble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages
-secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvéniens d'un mariage
-déclaré avant le temps, qu'aux effets de la persécution du roi et des
-prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame de Maintenon qui voulait
-par là faire deviner qu'elle était reine?
-
---On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue
-dauphine. M. le dauphin lui dit: «Vous êtes bien content, M. Levret,
-d'accoucher madame la dauphine? cela va vous faire de la
-réputation.--Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement
-l'accoucheur, je ne serais pas ici.»
-
---Duclos disait un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepoix,
-que les courtisanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus
-entendre le moindre conte un peu trop vif. «Elles étaient, disait-il,
-plus timorées que les femmes honnêtes.» Et là-dessus, il enfile une
-histoire fort gaie; puis une autre encore plus forte; enfin à une
-troisième qui commençait encore plus vivement, madame de Rochefort
-l'arrête et lui dit: «Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez
-aussi par trop honnêtes femmes.»
-
---Le cocher du roi de Prusse l'ayant renversé, le roi entra dans une
-colère épouvantable. «Eh bien! dit le cocher, c'est un malheur; et
-vous, n'avez-vous jamais perdu une bataille?»
-
---M. de Choiseul-Gouffier, voulant faire, à ses frais, couvrir de
-tuiles les maisons de ses paysans exposées à des incendies, ils le
-remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons
-comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de
-tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs
-tailles.
-
---Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse.
-Allant en Italie, pour se mettre à la tête de l'armée dans la guerre
-de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de
-vin qu'il ne pouvait se soutenir, et qu'il tomba à terre. Dans cet
-état, il n'avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi: «Me
-voilà porté tout naturellement aux pieds de votre majesté.»
-
---Madame Geoffrin disait de madame de la Ferté-Imbaut, sa fille:
-«Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un
-oeuf de canne.»
-
---Le lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, l'éloge de la
-poltronnerie. Il était dans un café; arrive un homme qui avait reçu
-des coups de bâton sans se plaindre; Milord Rochester, après beaucoup
-de complimens, lui dit: «Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des
-coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? je vous les
-aurais donnés, moi, pour me remettre en crédit.»
-
---Louis XIV se plaignant, chez madame de Maintenon, du chagrin que lui
-causait la division des évêques: «Si l'on pouvait, disait-il, ramener
-les neuf opposans, on éviterait un schisme; mais cela ne sera pas
-facile.--Eh bien! sire, dit en riant madame la duchesse, que ne
-dites-vous aux quarante de revenir de l'avis des neuf? ils ne vous
-refuseront pas.»
-
---Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer, avant
-le temps ordinaire, un concert qui l'ennuyait, et dit: «Voilà assez de
-musique.» Les concertans le surent, et l'un d'eux dit à l'autre: «Mon
-ami, quel règne se prépare!»
-
---Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres
-le manuscrit des Mémoires où il est si clairement traité de fripon.
-Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de l'approuver, par égard
-pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle
-dit les raisons de son refus. Le comte ne voulant pas perdre les
-quinze cents livres, força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.
-
---M. de L...., misanthrope à la manière de Timon, venait d'avoir une
-conversation un peu mélancolique avec M. de B...., misantrope moins
-sombre, et quelquefois même très-gai; M. de L.... parlait de M. de
-B... avec beaucoup d'intérêt, et disait qu'il voulait se lier avec
-lui. Quelqu'un lui dit: «Prenez garde; malgré son air grave, il est
-quelquefois très-gai; ne vous y fiez pas.»
-
---Le Maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiseul prenait trop
-d'ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi, par le
-jésuite Neuville. Il mourut, sans avoir présenté ce mémoire; et le
-porte-feuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le
-mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnaître
-l'écriture, mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorsqu'un jésuite
-considérable lui fit demander la permission de lui lire l'éloge qu'on
-faisait de lui, dans l'oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle,
-composée par le père de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit
-de l'auteur, et M. de Choiseul reconnut alors l'écriture. La seule
-vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il
-réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre, que dans celui
-des mémoires au roi.
-
---M. d'Invau, étant contrôleur-général, demanda au roi la permission
-de se marier; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit: «Vous
-n'êtes pas assez riche.» Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une
-chose qui suppléait à la richesse: «Oh! dit le roi, la place peut s'en
-aller et la femme reste.»
-
---Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul; un d'eux,
-d'une mine très-grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui
-avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des
-Suisses: «Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles
-de cet homme.» Le chevalier lui adresse la parole.--«Monsieur, de
-quelle ville êtes-vous?--De Saint-Malo.--De Saint-Malo! Par quelle
-bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens?--Quelle bizarrerie
-y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par
-des Suisses.»
-
---Pendant la guerre d'Amérique, un Écossais disait à un Français, en
-lui montrant quelques prisonniers américains: «Vous vous êtes battu
-pour votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se
-battent-ils?» Ce trait vaut bien celui du roi de Pegu, qui pensa
-mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n'avaient pas de roi.
-
---Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle
-injustice, me dit: «Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie à
-souffrir la vie.»
-
---L'abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri, avant qu'il fût
-contrôleur-général. Quand il fut nommé à cette place, son portier,
-devenu suisse, semblait ne pas le reconnaître. «Mon ami, lui dit
-l'abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt; votre
-maître ne l'est pas encore.»
-
---Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait à M. de Fontenelle,
-âgé de quatre-vingt-quinze: «La mort nous a oubliés.--Chut! lui
-répondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche.»
-
---M. de Vendôme disait de madame de Nemours, qui avait un long nez
-courbé sur des lèvres vermeilles: «Elle a l'air d'un perroquet qui
-mange une cerise.»
-
---M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa
-maîtresse, lui dit: «Sortez.» M. de Brissac lui répondit:
-«Monseigneur, vos ancêtres auraient dit: «Sortons.»
-
---M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de
-Rousseau, dit avec impatience à M. de R..., qui me l'a répété: «Cela
-est incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui
-n'ont point de maison, logés dans un grenier: on ne s'accoutume point
-à cela.»
-
---M. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet et même dans sa
-chambre, s'amusait avec l'abbé Mignot, encore enfant, et qu'il tenait
-sur ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui donner des
-instructions. «Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il
-faut avoir les femmes pour soi; pour avoir les femmes pour soi, il
-faut les connaître. Vous saurez donc que toutes les femmes sont
-fausses et catins....--Comment! toutes les femmes! Que dites-vous là,
-monsieur, dit madame du Châtelet en colère?--Madame, dit M. de
-Voltaire, il ne faut pas tromper l'enfance.»
-
---M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si
-son intrépidité n'était pas ébranlée au commencement d'une bataille.
-«Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une grande agitation; mais il y a
-dans l'armée plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de
-soldats qui n'en éprouvent aucune.»
-
---Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre son
-repos, confiait son secret à un ami qui, le connaissant bien, lui dit:
-«Mais, vous-même, me garderez-vous bien le secret?» En effet, ce fut
-Diderot qui le trahit.
-
---C'est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j'ai
-entendu conter, et qui me parut une fable. Étant à l'armée, son
-cuisinier fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire: «Je suis
-très-content de mon cuisinier, répondit-il; mais j'ai un mauvais
-marmiton.» Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le
-grand-prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son
-innocence, et est pendu.
-
---Je proposais à M. de L.... un mariage qui semblait avantageux. Il me
-répondit: «Pourquoi me marierais-je? le mieux qui puisse m'arriver, en
-me mariant, est de n'être pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus
-sûrement en ne me mariant pas.»
-
---Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un choeur de prêtres
-qui scandalisa les dévots; l'archevêque de Paris voulut le faire
-supprimer: «Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle; qu'il
-ne se mêle pas du mien.»
-
---M. d'Alembert a entendu dire au roi de Prusse, qu'à la bataille de
-Minden, si M. de Broglie eût attaqué les ennemis et secondé M. de
-Contades, le prince Ferdinand était battu. Les Broglie ont fait
-demander à M. d'Alembert s'il était vrai qu'il eût entendu dire ce
-fait au roi de Prusse, et il a répondu qu'oui.
-
---Un courtisan disait: «Ne se brouille pas avec moi qui veut.»
-
---On demandait à M. de Fontenelle mourant: «Comment cela
-va-t-il?--Cela ne va pas, dit-il; cela s'en va.»
-
---Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bontés pour l'abbé Porquet,
-et n'avait encore rien fait pour lui. L'abbé lui en faisait
-l'observation: «Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup de
-votre faute; vous tenez des discours très-libres; on prétend que vous
-ne croyez pas en Dieu; il faut vous modérer; tâchez d'y croire; je
-vous donne un an pour cela.»
-
---M. Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis long-temps, dit à
-cet ami, en le retrouvant: «Depuis que je suis ministre, vous m'avez
-disgracié.»
-
---Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à
-Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits
-appartemens, et lui disant de s'adresser au trésor royal, Lebel lui
-répondit: «Pourquoi m'exposerais-je aux refus et aux tracasseries de
-ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions?» Le roi lui
-répartit: «Je n'aime point à me dessaisir; il faut toujours avoir de
-quoi vivre.» (_Anecdote contée par Lebel à M. Buscher._)
-
---Le feu roi était, comme on sait, en correspondance secrète avec le
-comte de Broglie. Il s'agissait de nommer un ambassadeur en Suède; le
-comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses
-terres, à son retour de Constantinople: le roi ne voulait pas; le
-comte insistait. Il était dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge, et
-le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi
-écrivit: «Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes; c'est vous
-qui m'y forcez: soit, qu'il parte; mais je défends qu'il amène sa
-vilaine femme avec lui.» (_Anecdote contée par Favier, qui avait vu la
-réponse du roi dans les mains du comte de Broglie._)
-
---On s'étonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi
-long-temps contre madame Dubarri. Son secret était simple: au moment
-où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un
-travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement à cinq
-ou six millions d'économie qu'il avait faite dans le département de la
-guerre, observant qu'il n'était pas convenable de les envoyer au
-trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui
-répondait: «Parlez à Bertin; donnez-lui trois millions en tels effets:
-je vous fais présent du reste.» Le roi partageait ainsi avec le
-ministre; et n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes
-facilités, gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de madame
-Dubarri.
-
---M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le
-cours de l'année 1786, à l'époque de la signature du traité de
-commerce, disait à des Français: «Je crois que la France n'y perdra un
-million sterling par an que pendant les vingt-cinq ou trente premières
-années, mais qu'ensuite la balance sera parfaitement égale.»
-
---On sait que M. de Maurepas se jouait de tout; en voici une preuve
-nouvelle. M. Francis avait été instruit par une voie sûre, mais sous
-le secret, que l'Espagne ne se déclarerait dans la guerre d'Amérique
-que pendant l'année 1780. Il l'avait affirmé à M. de Maurepas; et une
-année s'étant passée sans que l'Espagne se déclarât, le prophète avait
-pris du crédit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et lui demanda
-pourquoi il répandait ce bruit. Celui-ci répondit: «C'est que j'en
-suis sûr.» Le ministre, prenant la morgue ministérielle, lui ordonna
-de lui dire sur quoi il fondait cette opinion. M. Francis répondit que
-c'était son secret; et que, n'étant pas en activité, il ne devait rien
-au gouvernement. Il ajouta que M. le comte de Maurepas savait, sinon
-son secret, au moins tout ce qu'il pouvait dire là-dessus. M. de
-Vergennes fut étonné; il en parle à M. de Maurepas, qui lui dit: «Je
-le savais; j'ai oublié de vous le dire.»
-
---M. de Tressan, autrefois amant de madame de Genlis, et père de ses
-deux enfants, alla, dans sa vieillesse, les voir à Sillery, une de
-leurs terres. Ils l'accompagnèrent dans sa chambre à coucher, et
-ouvrirent les rideaux de son lit, dans lequel ils avaient fait mettre
-le portrait de leur défunte mère. Il les embrassa, s'attendrit; ils
-partagèrent sa sensibilité: et cela produisit une scène de sentiment
-la plus ridicule du monde.
-
---Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu'il
-avait écrites à M. de Calonne dans l'affaire de M. de la Chalotais;
-mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une
-scène plaisante entre lui et M. de Calonne, qui tirait ces lettres
-d'un porte-feuille, bien numérotées, les parcourait, et disait à
-chaque fois: «En voilà une bonne à brûler», ou telle autre
-plaisanterie; M. de Choiseul dissimulant toujours l'importance qu'il y
-mettait, et M. de Calonne se divertissant de son embarras, et lui
-disant: «Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m'ôte
-tout le piquant de la scène.» Mais ce qu'il y eut de plus singulier,
-c'est que M. d'Aiguillon l'ayant su, écrivit à M. de Calonne: «Je
-sais, monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Choiseul
-relatives à l'affaire de M. de la Chalotais; je vous prie de garder
-toutes les miennes.»
-
---Quand l'archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son
-siége, une vieille chanoinesse de...., soeur du cardinal de Tencin,
-lui fit compliment de ses succès auprès des femmes, et entr'autres de
-l'enfant qu'il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout, et
-ajouta: «Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée
-vous-même; mon histoire avec madame de Mazarin n'est pas plus vraie
-que celle qu'on vous prête avec M. le cardinal.--En ce cas, dit la
-chanoinesse tranquillement, l'enfant est de vous.»
-
---Un homme très-pauvre, qui avait fait un livre contre le
-gouvernement, disait: «Morbleu! la Bastille n'arrive point; et voilà
-qu'il faut tout à l'heure payer mon terme.»
-
---Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un
-combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne; c'est
-ce qui les sauva; et une chose avérée, et qui m'a été garantie par
-plusieurs Français alors en Portugal, c'est que le roi n'a jamais su
-l'énormité du désastre. On lui parla d'abord de quelques maisons
-tombées, ensuite de quelques églises; et, n'étant jamais revenu à
-Lisbonne, on peut dire qu'il est le seul homme de l'Europe qui ne se
-soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de
-lui.
-
---Madame de C.... disait à M. de B...: «J'aime en vous....--Ah,
-madame! dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu.»
-
---J'ai connu un misantrope, qui avait des instans de bonhomie, dans
-lesquels il disait: «Je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque
-honnête homme caché dans quelque coin, et que personne ne connaisse.»
-
---Le maréchal de Broglie, affrontant un danger inutile et ne voulant
-pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en
-faire sentir la nécessité. Enfin, l'un d'entr'eux, M. de Jaucour,
-s'approcha, et lui dit à l'oreille: «Monsieur le maréchal, songez que,
-si vous êtes tué, c'est M. de Routhe qui commandera.» C'était le plus
-sot des lieutenans-généraux. M. de Broglie, frappé du danger que
-courait l'armée, se retira.
-
---Le prince de Conti pensait et parlait mal de M. de Silhouette.
-Louis XV lui dit un jour: «On songe pourtant à le faire
-contrôleur-général.--Je le sais, dit le prince; et, s'il arrive à
-cette place, je supplie votre majesté de me garder le secret.» Le roi,
-quand M. de Silhouette fut nommé, en apprit la nouvelle au prince, et
-ajouta: «Je n'oublie point la promesse que je vous ai faite, d'autant
-plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil»
-(_Anecdote contée par madame de Bouflers._)
-
---Le jour de la mort de madame de Châteauroux, Louis XV paraissait
-accablé de chagrin; mais ce qui est extraordinaire, c'est le mot par
-lequel il le témoigna: «_Être malheureux pendant quatre-vingt-dix ans!
-car je suis sûr que je vivrai jusques-là._» Je l'ai ouï raconter par
-madame de Luxembourg, qui l'entendit elle-même, et qui ajoutait: «Je
-n'ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV.» Ce trait
-méritait pourtant d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient
-d'amour et d'égoïsme.
-
---Un homme buvait à table d'excellent vin, sans le louer. Le maître de
-la maison lui en fit servir de très-médiocre. «Voilà de bon vin, dit
-le buveur silencieux.--C'est du vin à dix sous, dit le maître, et
-l'autre est du vin des dieux.--Je le sais, reprit le convive; aussi ne
-l'ai-je pas loué. C'est celui-ci qui a besoin de recommandation.»
-
---Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des
-Romains modernes: _Un Italien de Rome_.
-
---«Dans ma jeunesse même, me disait M...., j'aimais à intéresser,
-j'aimais assez peu à séduire, et j'ai toujours détesté de corrompre.»
-
---M. me disait: «Toutes les fois que je vais chez quelqu'un, c'est une
-préférence que je lui donne sur moi; je ne suis pas assez désoeuvré
-pour y être conduit par un autre motif.»
-
---«Malgré toutes les plaisanteries qu'on rebat sur le mariage, disait
-M...., je ne vois pas ce qu'on peut dire contre un homme de soixante
-ans qui épouse une femme de cinquante-cinq.»
-
---M. de L.... me disait de M. de R....: «C'est l'entrepôt du venin de
-toute la société. Il le rassemble comme les crapauds, et le darde
-comme les vipères.»
-
---On disait de M. de Calonne, chassé après la déclaration du déficit:
-«On l'a laissé tranquille quand il a mis le feu, et on l'a puni quand
-il a sonné le tocsin.»
-
---Je causais un jour avec M. de V...., qui paraît vivre sans
-illusions, dans un âge où l'on en est encore susceptible. Je lui
-témoignais la surprise qu'on avait de son indifférence. Il me répondit
-gravement: «On ne peut pas être et avoir été. J'ai été dans mon temps,
-tout comme un autre, l'amant d'une femme galante, le jouet d'une
-coquette, le passe-temps d'une femme frivole, l'instrument d'une
-intrigante. Que peut-on être de plus?--L'ami d'une femme
-sensible.--Ah! nous voilà dans les romans.»
-
---«Je vous prie de croire, disait M... à un homme très-riche, que je
-n'ai pas besoin de ce qui me manque.»
-
---M..., à qui on offrait une place dont quelques fonctions blessaient
-sa délicatesse, répondit: «Cette place ne convient ni à l'amour-propre
-que je me permets, ni à celui que je me commande.»
-
---Un homme d'esprit ayant lu les petits traités de M. d'Alembert sur
-l'élocution oratoire, sur la poésie, sur l'ode, on lui demanda ce
-qu'il en pensait. Il répondit: «Tout le monde ne peut pas être sec.»
-
---M...., qui avait une collection des discours de réception à
-l'académie française, me disait: «Lorsque j'y jette les yeux, il me
-semble voir des carcasses de feu d'artifice, après la Saint-Jean.»
-
---«Je repousse, disait M..., les bienfaits de la protection, je
-pourrais peut-être recevoir et honorer ceux de l'estime, mais je ne
-chéris que ceux de l'amitié.»
-
---On demandait à M.... qu'est-ce qui rend plus aimable dans la
-société? Il répondit: «C'est de plaire.»
-
---On disait à un homme que M...., autrefois son bienfaiteur, le
-haïssait. «Je demande, répondit-il, la permission d'avoir un peu
-d'incrédulité à cet égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer
-en respect pour moi, le seul sentiment que j'ai besoin de lui
-conserver.»
-
---M... tient à ses idées. Il aurait de la suite dans l'esprit, s'il
-avait de l'esprit. On en ferait quelque chose, si l'on pouvait changer
-ses préjugés en principes.
-
---Une jeune personne, dont la mère était jalouse et à qui les treize
-ans de sa fille déplaisaient infiniment, me disait un jour: «J'ai
-toujours envie de lui demander pardon d'être née.»
-
---M...., homme de lettres connu, n'avait fait aucune démarche pour
-voir tous ces princes voyageurs, qui, dans l'espace de trois ans, sont
-venus en France l'un après l'autre. Je lui demandai la raison de ce
-peu d'empressement. Il me répondit: «Je n'aime, dans les scènes de la
-vie, que ce qui met les hommes dans un rapport simple et vrai les uns
-avec les autres. Je sais, par exemple, ce que c'est qu'un père et un
-fils, un amant et une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur et
-un protégé, et même un acheteur et un vendeur, etc.; mais ces visites
-produisant des scènes sans objet, où tout est comme réglé par
-l'étiquette, dont le dialogue est comme écrit d'avance, je n'en fais
-aucun cas. J'aime mieux un canevas italien, qui a du moins le mérite
-d'être joué à l'impromptu.»
-
---M.... voyant, dans ces derniers temps, jusqu'à quel point l'opinion
-publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le
-choix des ministres, disait à M. de L..., en faveur d'un homme qu'il
-voulait voir arriver: «Faites-nous, en sa faveur, un peu d'opinion
-publique.»
-
---Je demandais à M. N.... pourquoi il n'allait plus dans le monde. Il
-me répondit: «C'est que je n'aime plus les femmes, et que je connais
-les hommes.»
-
---M.... disait de Sainte-Foix, homme indifférent au mal et au bien,
-dénué de tout instinct moral: «C'est un chien placé entre une pastille
-et un excrément, et ne trouvant d'odeur ni à l'une ni à l'autre.»
-
---M... avait montré beaucoup d'insolence et de vanité, après une
-espèce de succès au théâtre (c'était son premier ouvrage). Un de ses
-amis lui dit: «Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi; tu les
-trouveras en repassant.»
-
---«La manière dont je vois distribuer l'éloge et le blâme, disait M.
-de B...., donnerait au plus honnête homme du monde l'envie d'être
-diffamé.»
-
---Une mère, après un trait d'entêtement de son fils, disait que les
-enfans étaient très-égoïstes. «Oui, dit M...., en attendant qu'ils
-soient polis.»
-
---On disait à M....: «Vous aimez beaucoup la considération.» Il
-répondit ce mot qui me frappa: «Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire
-quelquefois celle des autres.»
-
---On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri
-IV jusqu'au ministère du cardinal de Loménie inclusivement. M. D....
-appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos rois, ces deux vers de
-Racine:
-
- Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée
- Que sur la foi promise, et rarement gardée.
-
---On disait à M...., académicien: «Vous vous marierez quelque jour.»
-Il répondit: «J'ai tant plaisanté l'académie, et j'en suis; j'ai
-toujours peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage.»
-
---M.... disait de mademoiselle...., qui n'était point vénale,
-n'écoutait que son coeur, et restait fidèle à l'objet de son choix:
-«C'est une personne charmante, et qui vit le plus honnêtement qu'il
-est possible, hors du mariage et du célibat.»
-
---Un mari disait à sa femme: «Madame, cet homme a des droits sur
-vous, il vous a manqué devant moi; je ne le souffrirai pas. Qu'il vous
-maltraite quand vous êtes seule: mais, en ma présence, c'est me
-manquer à moi-même.»
-
---J'étais à table à côté d'un homme, qui me demanda si la femme qu'il
-avait devant lui, n'était pas la femme de celui qui était à côté
-d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot;
-c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou il ne la
-connaît pas, ou c'est sa femme.»
-
---Je demandais à M. de.... s'il se marierait. «Je ne le crois pas, me
-disait-il;» et il ajouta en riant: «La femme qu'il me faudrait, je ne
-la cherche point, je ne l'évite même pas.»
-
---Je demandais à M. de T.... pourquoi il négligeait son talent, et
-paraissait si complètement insensible à la gloire; il me répondit ces
-propres paroles: «Mon amour-propre a péri dans le naufrage de
-l'intérêt que je prenais aux hommes.»
-
---On disait à un homme modeste: «Il y a quelquefois des fentes au
-boisseau sous lequel se cachent les vertus.»
-
---M...., qu'on voulait faire parler sur différens abus publics ou
-particuliers, répondit froidement: «Tous les jours j'accrois la liste
-des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la
-liste est la plus longue.»
-
---«Je proposerais volontiers, disait M. D...., je proposerais aux
-calomniateurs et aux méchans le traité que voici. Je dirais aux
-premiers: je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que, par une
-action ou indifférente ou même louable, j'aie fourni le fond de la
-calomnie; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas;
-pourvu qu'on n'invente pas les faits en même temps que les
-circonstances; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les
-frais à la fois et du fond et de la forme. Je dirais aux méchans: je
-trouve simple qu'on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait
-quelque intérêt personnel; en un mot, qu'on ne me fasse pas du mal
-gratuitement comme il arrive.»
-
---On disait d'un escrimeur adroit mais poltron, spirituel et galant
-auprès des femmes, mais impuissant: «Il manie très-bien le fleuret et
-la fleurette, mais le duel et la jouissance lui font peur.»
-
---«C'est bien mal fait, disait M...., d'avoir laissé tomber le
-cocuage, c'est-à-dire, de s'être arrangé pour que ce ne soit plus
-rien. Autrefois, c'était un état dans le monde, comme de nos jours
-celui de joueur. A présent, ce n'est plus rien du tout.»
-
---M. de L...., connu pour misantrope, me disait un jour à propos de
-son goût pour la solitude: «Il faut diablement aimer quelqu'un pour le
-voir.»
-
---M.... aime qu'on dise qu'il est méchant, à peu près comme les
-jésuites n'étaient pas fâchés qu'on dît qu'ils assassinaient les
-rois. C'est l'orgueil qui veut régner par la crainte sur la faiblesse.
-
---Un célibataire, qu'on pressait de se marier, répondit plaisamment:
-«Je prie Dieu de me préserver des femmes, aussi bien que je me
-préserverai du mariage.»
-
---Un homme parlait du respect que mérite le public. «Oui, dit M....,
-le respect qu'il obtient de la prudence. Tout le monde méprise les
-harangères; cependant qui oserait risquer de les offenser en
-traversant la halle?»
-
---Je demandais à M. R...., homme plein d'esprit et de talens, pourquoi
-il ne s'était nullement montré dans la révolution de 1789; il me
-répondit: «C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les hommes si
-méchans en particulier et pris un à un, que je n'ai osé espérer rien
-de bon d'eux, en public et pris collectivement.»
-
---«Il faut que ce qu'on appelle _la police_ soit une chose bien
-terrible, disait plaisamment madame de...., puisque les Anglais aiment
-mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la
-peste.»
-
---«Ce qui rend le monde désagréable, me disait M. de L...., ce sont
-les fripons, et puis les honnêtes gens; de sorte que, pour que tout
-fût passable, il faudrait anéantir les uns et corriger les autres; il
-faudrait détruire l'enfer et recomposer le paradis.»
-
---D.... s'étonnait de voir M. de L...., homme très-accrédité, échouer
-dans tout ce qu'il essayait de faire pour un de ses amis. C'est que la
-faiblesse de son caractère anéantit la puissance de sa position. Celui
-qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa force, n'a point de force.
-
---Quand madame de F.... a dit joliment une chose bien pensée, elle
-croit avoir tout fait; de façon que, si une de ses amies faisait à sa
-place ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à elles deux
-une philosophe. M. de.... disait d'elle que, quand elle a dit une
-jolie chose sur l'émétique, elle est toute surprise de n'être point
-purgée.
-
---Un homme d'esprit définissait Versailles un pays où, en descendant,
-il faut toujours paraître monter, c'est-à-dire, s'honorer de
-fréquenter ce qu'on méprise.
-
---M.... me disait qu'il s'était toujours bien trouvé des maximes
-suivantes sur les femmes: «Parler toujours bien du sexe en général,
-louer celles qui sont aimables, se taire sur les autres, les voir peu,
-ne s'y fier jamais, et ne jamais laisser dépendre son bonheur d'une
-femme, quelle qu'elle soit.»
-
---Un philosophe me disait qu'après avoir examiné l'ordre civil et
-politique des sociétés, il n'étudiait plus que les sauvages dans les
-livres des voyageurs, et les enfans dans la vie ordinaire.
-
---Madame de.... disait de M. B..... «Il est honnête, mais médiocre et
-d'un caractère épineux: c'est comme la perche, blanche, saine, mais
-insipide et pleine d'arêtes.»
-
---M.... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me
-disait là-dessus: «Je ressemble à un homme qui, étant à cheval, et ne
-sachant pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un coup de
-pistolet et se précipite avec elle.»
-
---«Ne voyez vous pas, disait M..., que je ne suis rien que par
-l'opinion qu'on a de moi; que lorsque je m'abaisse je perds de ma
-force, et que je tombe lorsque je descends?»
-
---C'est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et
-panégyristes, l'un en vers, l'autre en prose, de l'amour immoral et
-libertin, Crébillon et Bernard, soient morts épris passionnément de
-deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c'est de voir l'amour
-sentimental posséder madame de Voyer jusqu'au dernier moment, et la
-passionner pour le vicomte de Noailles; tandis que, de son côté, M. de
-Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres céladoniques copiées
-deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour
-déguiser leur peur.
-
---«Qu'un homme d'esprit, disait en riant M. de..., ait des doutes sur
-sa maîtresse, cela se conçoit; mais sur sa femme! il faut être bien
-bête.»
-
---C'est un caractère curieux que celui de M. L...; son esprit est
-plaisant et profond; son coeur est fier et calme; son imagination est
-douce, vive et même passionnée.
-
---Je demandais à M.... pourquoi il avait refusé plusieurs places; il
-me répondit: «Je ne veux rien de ce qui met un rôle à la place d'un
-homme.»
-
---«Dans le monde, disait M..., vous avez trois sortes d'amis: vos amis
-qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis
-qui vous haïssent.»
-
---M.... disait: «Je ne sais pourquoi madame de L.... désire tant que
-j'aille chez elle; car quand j'ai été quelque temps sans y aller, je
-la méprise moins.» On pourrait dire cela du monde en général.
-
---D..., misantrope plaisant, me disait, à propos de la méchanceté des
-hommes: «Il n'y a que l'inutilité du premier déluge qui empêche Dieu
-d'en envoyer un second.»
-
---On attribuait à la philosophie moderne le tort d'avoir multiplié le
-nombre des célibataires; sur quoi M.... dit: «Tant qu'on ne me
-prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour
-faire les fonds de mademoiselle Bertin, et pour élever sa boutique, je
-croirai que le célibat pourrait bien avoir une autre cause.»
-
-M. de.... disait qu'il ne fallait rien lire dans les séances publiques
-de l'académie française, par-delà ce qui est imposé par les statuts;
-et il motivait son avis en disant: «En fait d'inutilités, il ne faut
-que le nécessaire.»
-
---N.... disait qu'il fallait toujours examiner si la liaison d'une
-femme et d'un homme est d'âme à âme, ou de corps à corps; si celle
-d'un particulier et d'un homme en place ou d'un homme de la cour, est
-de sentiment à sentiment, ou de position à position, etc.
-
---On proposait un mariage à M...; il répondit: «Il y a deux choses que
-j'ai toujours aimées à la folie; ce sont les femmes et le célibat.
-J'ai perdu ma première passion, il faut que je conserve la seconde.»
-
---«La rareté d'un sentiment vrai fait que je m'arrête quelquefois dans
-les rues à regarder un chien ronger un os: c'est au retour de
-Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis plus
-curieux de ce spectacle.»
-
---M. Thomas me disait un jour: «Je n'ai pas besoin de mes
-contemporains; mais j'ai besoin de la postérité.» Il aimait beaucoup
-la gloire. «Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se
-passer des vivans, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés!»
-
---N.... disait à M. Barthe: «Depuis dix ans que je vous connais, j'ai
-toujours cru qu'il était impossible d'être votre ami; mais je me suis
-trompé; il y en aurait un moyen.--Et lequel?--Celui de faire une
-parfaite abnégation de soi, et d'adorer sans cesse votre égoïsme.»
-
---M. de R... était autrefois moins dur et moins dénigrant
-qu'aujourd'hui; il a usé toute son indulgence; et le peu qui lui en
-reste, il le garde pour lui.
-
---M.... disait que le désavantage d'être au-dessous des princes est
-richement compensé par l'avantage d'en être loin.
-
---On proposait à un célibataire de se marier. Il répondit par de la
-plaisanterie; et comme il y avait mis beaucoup d'esprit, on lui dit:
-«Votre femme ne s'ennuierait pas.» Sur quoi il répondit: «Si elle
-était jolie, sûrement elle s'amuserait tout comme une autre.»
-
---On accusait M..... d'être misantrope. «Moi, dit-il, je ne le suis
-pas; mais j'ai bien pensé l'être, et j'ai vraiment bien fait d'y
-mettre ordre.--Qu'avez-vous fait pour l'empêcher? Je me suis fait
-solitaire.»
-
---Il est temps, disait M......., que la philosophie ait aussi son
-_index_, comme l'inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu'elle
-fasse une liste des livres qu'elle proscrit, et cette proscription
-sera plus considérable que celle de sa rivale. Dans les livres même
-qu'elle approuve en général, combien d'idées particulières ne
-condamnerait-elle pas comme contraires à la morale, et même au bon
-sens!»
-
---«Ce jour-là je fus très-aimable, point brutal, me disait M. S...,
-qui était en effet l'un et l'autre.»
-
---M...., qui venait de publier un ouvrage qui avait beaucoup réussi,
-était sollicité d'en publier un second, dont ses amis faisaient grand
-cas.
-
-«Non, dit-il, il faut laisser à l'envie le temps d'essuyer son écume.»
-
---M.... me dit un jour plaisamment, à propos des femmes et de leurs
-défauts: «Il faut choisir d'aimer les femmes ou de les connaître: il
-n'y a pas de milieu.»
-
---M...., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B.... avait
-refusé son hommage qu'il lui offrait, pour courir après celui de M. de
-L...., qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis: «Mon cher
-ami, Gênes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs
-rois qui l'ont refusée; et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne
-produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante.»
-
---Un des parens de M. de Vergennes lui demandait pourquoi il avait
-laissé arriver au ministère de Paris le baron de Breteuil, qui était
-dans le cas de lui succéder. «C'est que, dit-il, c'est un homme qui,
-ayant toujours vécu dans le pays étranger, n'est pas connu ici; c'est
-qu'il a une réputation usurpée; que quantité de gens le croient digne
-du ministère: il faut les détromper, le mettre en évidence, et faire
-voir ce que c'est que le baron de Breteuil.»
-
---On reprochait à M. L...., homme de lettres, de ne plus rien donner
-au public. «Que voulez-vous qu'on imprime, dit-il, dans un pays où
-l'almanach de Liége est défendu de temps en temps?»
-
---M........ disait de M. de La Reynière, chez qui tout le monde va
-pour sa table, et qu'on trouve très-ennuyeux: «On le mange, mais on ne
-le digère pas.»
-
---M. de F......., qui avait vu à sa femme plusieurs amans, et qui
-avait toujours joui de temps en temps de ses droits d'époux, s'avisa
-un soir de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. «Eh quoi! lui
-dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M....?--Belle
-raison, dit-il! ne m'avez-vous pas laissé mes droits quand vous aviez
-L...., S...., N...., B... T...? Oh! quelle différence! était-ce de
-l'amour que j'avais pour eux? Rien, pures fantaisies; mais avec
-M...... c'est un sentiment: c'est à la vie et à la mort.--Ah! je ne
-savais pas cela; n'en parlons plus.» Et en effet tout fut dit. M. de
-R....., qui entendait conter cette histoire, s'écria: «Mon Dieu! que
-je vous remercie d'avoir amené le mariage à produire de pareilles
-gentillesses!»
-
---«Mes ennemis ne peuvent rien contre moi, disait M.....; car ils ne
-peuvent m'ôter la faculté de bien penser, ni celle de bien faire.»
-
---Je demandais à M.... s'il se marierait. Il me répondit: «Pourquoi
-faire? pour payer au roi de France la capitation et les trois
-vingtièmes après ma mort?»
-
---M. de.... demandait à l'évêque de... une maison de campagne où il
-n'allait jamais. Celui-ci lui répondit: «Ne savez-vous pas qu'il faut
-toujours avoir un endroit où l'on n'aille point, et où l'on croie que
-l'on serait heureux si on y allait? M. de....., après un instant de
-silence, répondit: «Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune
-du paradis.»
-
---Milton, après le rétablissement de Charles II, était dans le cas de
-reprendre une place très-lucrative qu'il avait perdue; sa femme l'y
-exhortait; il lui répondit: «Vous êtes femme, et vous voulez avoir un
-carrosse; moi, je veux vivre et mourir en honnête homme.»
-
---Je pressais M. de L..... d'oublier les torts de M. de B..... qui
-l'avait autrefois obligé; il me répondit: «Dieu a recommandé le pardon
-des injures; il n'a point recommandé celui des bienfaits.»
-
---M...... me disait: «Je ne regarde le roi de France que comme le roi
-d'environ cent mille hommes, auxquels il partage et sacrifie la sueur,
-le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cents mille
-hommes, dans des proportions déterminées par les idées féodales,
-militaires, anti-morales et anti-politiques qui avilissent l'Europe
-depuis vingt siècles.»
-
---M. de Calonne, voulant introduire des femmes dans son cabinet,
-trouva que la clef n'entrait point dans la serrure. Il lâcha un
-f...... d'impatience; et, sentant sa faute: «Pardon, mesdames, dit-il!
-j'ai fait bien des affaires dans ma vie, et j'ai vu qu'il n'y a qu'un
-mot qui serve.» En effet, la clef entra tout de suite.
-
---Je demandais à M..... pourquoi, en se condamnant à l'obscurité, il
-se dérobait au bien qu'on pouvait lui faire. «Les hommes, me dit-il,
-ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli.»
-
---M. de... promettait je ne sais quoi à M. L...., et jurait foi de
-gentilhomme. Celui-ci lui dit: «Si cela vous est égal, ne
-pourriez-vous pas dire foi d'honnête homme?»
-
---Le fameux Ben-Johnson disait que tous ceux qui avaient pris les
-Muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient
-prises pour maîtresses s'en étaient fort bien trouvés. Cela revient
-assez à ce que j'ai ouï dire à Diderot, qu'un homme de lettres sensé
-pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre; mais ne devait
-être le mari que de celle qui sait faire une chemise. Il y a mieux que
-tout cela: c'est de n'être ni l'amant de celle qui fait un livre, ni
-le mari d'aucune.
-
---«J'espère qu'un jour, disait M...., au sortir de l'assemblée
-nationale, présidée par un juif, j'assisterai au mariage d'un
-catholique séparé par divorce de sa première femme luthérienne, et
-épousant une jeune anabaptiste; qu'ensuite nous irons dîner chez le
-curé, qui nous présentera sa femme, jeune personne de la religion
-anglicane, qu'il aura lui-même épousée en secondes noces, étant fille
-d'une calviniste.»
-
---«Ce doit être, me disait M. de M......., un homme très-vulgaire, que
-celui qui dit à la fortune: «Je ne veux de toi qu'à telle condition;
-tu subiras le joug que je veux t'imposer»; et qui dit à la gloire: «Tu
-n'es qu'une fille à qui je veux bien faire quelques caresses, mais que
-je repousserai si tu en risques avec moi de trop familières et qui ne
-conviennent pas.» C'était lui-même qu'il peignait; et tel est en effet
-son caractère.
-
---On disait d'un courtisan léger, mais non corrompu: «Il a pris de la
-poussière dans le tourbillon; mais il n'a pas pris de tache dans la
-boue.»
-
---M....... disait qu'il fallait qu'un philosophe commençât par avoir
-le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d'être tranquille;
-puis celui des vivans, de penser, sentir et s'amuser.»
-
---M. de Vergennes n'aimait pas les gens de lettres, et on remarqua
-qu'aucun écrivain distingué n'avait fait des vers sur la paix de 1783;
-sur quoi quelqu'un disait: «Il y en a deux raisons; il ne donne rien
-aux poètes et ne prête pas à la poésie.»
-
---Je demandais à M.... quelle était sa raison de refuser un mariage
-avantageux. «Je ne veux point me marier, dit-il, dans la crainte
-d'avoir un fils qui me ressemble.» Comme j'étais surpris, vu que c'est
-un très-honnête homme: «Oui, dit-il, oui, dans la crainte d'avoir un
-fils qui, étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni
-ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi.»
-
---Une femme parlait emphatiquement de sa vertu, et ne voulait plus,
-disait-elle, entendre parler d'amour. Un homme d'esprit dit là-dessus:
-«A quoi bon toute cette forfanterie? ne peut-on pas trouver un amant
-sans dire cela?»
-
---Dans le temps de l'assemblée des notables, un homme voulait faire
-parler le perroquet de madame de.... «Ne vous fatiguez pas, lui dit
-elle, il n'ouvre jamais le bec.--Comment avez-vous un perroquet qui ne
-dit mot? Ayez-en un qui dise au moins: _Vive le roi!_--Dieu m'en
-préserve, dit-elle: un perroquet disant vive le roi! je ne l'aurais
-plus; on en aurait fait un notable.»
-
---Un malheureux portier, à qui les enfans de son maître refusèrent de
-payer un legs de mille livres, qu'il pouvait réclamer par justice, me
-dit: «Voulez-vous, monsieur, que j'aille plaider contre les enfans
-d'un homme que j'ai servi vingt-cinq ans, et que je sers eux-mêmes
-depuis quinze?» Il se faisait, de leur injustice même, une raison
-d'être généreux à leur égard.
-
---On demandait à M......... pourquoi la nature avait rendu l'amour
-indépendant de notre raison. «C'est, dit-il, parce que la nature ne
-songe qu'au maintien de l'espèce; et, pour la perpétuer, elle n'a que
-faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je m'adresse à une servante de
-cabaret ou à une fille, le but de la nature peut-être aussi bien
-rempli, que si j'eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins; au
-lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille, et de
-Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est
-l'homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un
-long avenir? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se
-donnerait une maladie d'une année entière? la nature, en nous dérobant
-à notre raison, assure mieux son empire; et voilà pourquoi elle a mis
-de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle
-et son palefrenier.»
-
---M...... est un homme mobile, dont l'âme est ouverte à toutes les
-impressions, dépendant de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, ayant une
-larme prête pour la belle action qu'on lui raconte, et un sourire pour
-le ridicule qu'un sot essaye de jeter sur elle.
-
---M..... prétend que le monde le plus choisi est entièrement conforme
-à la description qui lui fut faite d'un mauvais lieu, par une jeune
-personne qui y logeait. Il la rencontre au Vaux-hall; il s'approche
-d'elle, et lui demande en quel endroit on pourrait la voir seule pour
-lui confier quelques petits secrets. «Monsieur, dit-elle, je demeure
-chez madame....... C'est un lieu très-honnête, où il ne va que des
-gens comme il faut, la plupart en carrosse; une porte cochère, un joli
-salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois
-et on est servi en vaisselle plate.--Comment donc, mademoiselle! j'ai
-vécu en bonne compagnie, et je n'ai rien vu de mieux que cela.--Ni
-moi non plus, qui ai pourtant habité presque toutes ces sortes de
-maisons.» M....... reprenait toutes les circonstances, et faisait voir
-qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliquât au monde tel qu'il est.
-
---M....... jouit excessivement des ridicules qu'il peut saisir et
-apercevoir dans le monde. Il paraît même charmé lorsqu'il voit
-quelqu'injustice absurde, des places données à contre-sens, des
-contradictions ridicules dans la conduite de ceux qui gouvernent, des
-scandales de toute espèce que la société offre trop souvent. D'abord
-j'ai cru qu'il était méchant; mais, en le fréquentant davantage, j'ai
-démêlé à quel principe appartient cette étrange manière de voir; c'est
-un sentiment honnête, une indignation vertueuse qui l'a rendu
-long-temps malheureux, et à laquelle il a substitué une habitude de
-plaisanterie, qui voudrait n'être que gaie, mais qui, devenant
-quelquefois amère et _sarcasmatique_, dénonce la source dont elle
-part.
-
---Les amitiés de N....... ne sont autre chose que le rapport de ses
-intérêts avec ceux de ses prétendus amis. Ses amours ne sont que le
-produit de quelques bonnes digestions. Tout ce qui est au-dessus ou
-au-delà n'existe point pour lui. Un mouvement noble et désintéressé en
-amitié, un sentiment délicat lui paraissent une folie non moins
-absurde que celle qui fait mettre un homme aux Petites-Maisons.
-
---M. de Ségur ayant publié une ordonnance qui obligeait à ne recevoir
-dans le corps de l'artillerie que des gentilshommes, et d'une autre
-part ces fonctions n'admettant que des gens instruits, il arriva une
-chose plaisante: c'est que l'abbé Bossut, examinateur des élèves, ne
-donna d'attestation qu'à des roturiers, et Cherin, qu'à des
-gentilshommes. Sur une centaines d'élèves, il n'y en eut que quatre ou
-cinq qui remplirent les deux conditions.
-
---M. de L..... me disait, relativement au plaisir des femmes, que
-lorsqu'on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et
-qu'en ce genre celui qui cesse d'être riche commence à être pauvre.
-«Pour moi, dit-il, aussitôt que j'ai été obligé de distinguer entre la
-lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai
-quitté la banque.»
-
---Un homme de lettres à qui un grand seigneur faisait sentir la
-supériorité de son rang, lui dit: «Monsieur le duc, je n'ignore pas ce
-que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il est plus aisé d'être
-au-dessus de moi qu'à côté.»
-
---Madame de L..... est coquette avec illusion, en se trompant
-elle-même. Madame de B..... l'est sans illusion; et il ne faut pas la
-chercher parmi les dupes qu'elle fait.
-
---Le maréchal de Noailles avait un procès au parlement avec un de ses
-fermiers. Huit à neuf conseillers se récusèrent, disant tous: «En
-qualité de parent de M. de Noailles.» Et il l'étaient en effet au
-_huitantième_ degré. Un conseiller, nommé M. Hurson, trouvant cette
-vanité ridicule, se leva, disant: «Je me récuse aussi.» Le premier
-président lui demanda en quelle qualité. Il répondit: «Comme parent du
-fermier.»
-
---Madame de........ âgée de soixante-cinq ans, ayant épousé M......,
-âgé de vingt-deux, quelqu'un dit que c'était le mariage de Pyrame et
-de Baucis.
-
---M....., à qui on reprochait son indifférence pour les femmes,
-disait: «Je puis dire sur elles ce que madame de C...... disait sur
-les enfans: j'ai dans la tête un fils dont je n'ai jamais pu
-accoucher; j'ai dans l'esprit une femme _comme il y en a peu_, qui me
-préserve des femmes comme il y en a beaucoup; j'ai bien des
-obligations à cette femme-là.
-
---«Ce qui me paraît le plus comique dans le monde civil, disait
-M....., c'est le mariage, c'est l'état de mari; ce qui me paraît le
-plus triste dans le monde politique, c'est la royauté, c'est le métier
-de roi. Voilà les deux choses qui m'égaient le plus: ce sont les deux
-sources intarissables de mes plaisanteries. Ainsi, qui me marierait et
-me ferait roi, m'ôterait à la fois une partie de mon esprit et de ma
-gaîté.»
-
---On avisait dans une société aux moyens de déplacer un mauvais
-ministre, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit
-tout-à-coup: «Ne pourrait-on pas lui faire faire quelque opération
-raisonnable, quelque chose d'honnête, pour le faire chasser?»
-
---«Que peuvent pour moi, disait M......., les grands et les princes?
-Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m'ôter ma pensée, dont l'usage me
-console de tout?»
-
---Madame de...... disait un jour à M.......: «Je ne saurais être à ma
-place dans votre esprit, parce que j'ai beaucoup vu pendant quelque
-temps M. d'Ur...... Je vais vous en dire la raison, qui est en
-même-temps ma meilleure excuse. Je couchais avec lui; et je hais si
-fort la mauvaise compagnie, qu'il n'y avait qu'une pareille raison qui
-pût me justifier à mes yeux, et, je m'imagine, aux vôtres.»
-
---M. de B..... voyait madame de L...... tous les jours; le bruit
-courut qu'il allait l'épouser. Sur quoi il dit à l'un de ses amis: «Il
-y a peu d'hommes qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi, et
-réciproquement. Il serait bien étrange que, dans quinze ans d'amitié,
-nous n'eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l'un à
-l'autre.»
-
---«L'illusion, disait M......., ne fait d'effet sur moi, relativement
-aux personnes que j'aime, que celui d'un verre sur un pastel. Il
-adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions.»
-
---On agitait dans une société la question: _Lequel était plus agréable
-de donner ou de recevoir_. Les uns prétendaient que c'était de donner;
-d'autres, que, quand l'amitié était parfaite, le plaisir de recevoir
-était peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d'esprit, à qui on
-demanda son avis, dit: «Je ne demanderais pas lequel des deux plaisirs
-est le plus vif; mais je préférerais celui de donner; il m'a semblé
-qu'au moins il était le plus durable; et j'ai toujours vu que c'était
-celui des deux dont on se souvenait plus long-temps.»
-
---Les amis de M....... voulaient plier son caractère à leurs
-fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disaient qu'il était
-incorrigible. Il leur répondit: «Si je n'étais pas incorrigible, il y
-a bien long-temps que je serais corrompu.»
-
---«Je me refuse, disait M....., aux avances de M. de B......., parce
-que j'estime assez peu les qualités pour lesquelles il me recherche,
-et que, s'il savait quelles sont les qualités pour lesquelles je
-m'estime, il me fermerait sa porte.»
-
---On reprochait à M. de.......... d'être le médecin _Tant-Pis_. «Cela
-vient, répondit-il, de ce que j'ai vu enterrer tous les malades du
-médecin _Tant-Mieux_. Au moins, si les miens meurent, on n'a point à
-me reprocher d'être un sot.»
-
---Un homme qui avait refusé d'avoir madame de Staël, disait: «A quoi
-sert l'esprit, s'il ne sert à n'avoir point madame de....?»
-
---M. Joli de Fleuri, contrôleur-général en 1781, a dit à mon ami M.
-B....: «Vous parlez toujours de nation; il n'y a point de nation. Il
-faut dire le peuple; le peuple que nos plus anciens publicistes
-définissent: _Peuple serf, corvéable et taillable à merci et
-miséricorde_.»
-
---On offrait à M.... une place lucrative qui ne lui convenait pas; il
-répondit: Je sais qu'on vit avec de l'argent; mais je sais aussi qu'il
-ne faut pas vivre pour de l'argent.»
-
---Quelqu'un disait d'un homme très-personnel: «Il brûlerait votre
-maison pour se faire cuire deux oeufs.»
-
-Le duc de...., qui avait autrefois de l'esprit, qui recherchait la
-conversation des honnêtes gens, s'est mis, à cinquante ans, à mener la
-vie d'un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles lui
-conviennent dans la décadence de son esprit, comme le jeu convient aux
-vieilles femmes.
-
---Un homme, dont la santé s'était rétablie en assez peu de temps, et à
-qui on en demandait la raison, répondit: «C'est que je compte avec
-moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi.»
-
---«Je crois, disait M...., sur le duc de...., que son nom est son plus
-grand mérite, et qu'il a toutes les vertus qui se font dans une
-parcheminerie.»
-
---On accusait un jeune homme de la cour d'aimer les filles avec
-fureur. Il y avait là plusieurs femmes honnêtes et considérables avec
-qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis, qui était présent,
-répondit: «Exagération! méchanceté! il a aussi des femmes.»
-
-M...., qui aimait beaucoup les femmes, me disait que leur commerce
-lui était nécessaire, pour tempérer la sévérité de ses pensées, et
-occuper la sensibilité de son âme. «J'ai, disait-il, du Tacite dans la
-tête, et du Tibulle dans le coeur.»
-
---M. de L.... disait qu'on aurait dû appliquer au mariage la police
-relative aux maisons, qu'on loue par un bail pour trois, six et neuf
-ans, avec pouvoir d'acheter la maison si elle vous convient.
-
---«La différence qu'il y a de vous à moi, me disait M...., c'est que
-vous avez dit à tous les masques: «Je vous connais;» et moi je leur ai
-laissé l'espérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m'est plus
-favorable qu'à vous. C'est au bal dont vous avez détruit l'intérêt
-pour les autres, et l'amusement pour vous-même.»
-
---Quand M. de R... a passé une journée sans écrire, il répète le mot
-de Titus: «J'ai perdu un jour.»
-
---«L'homme, disait M...., est un sot animal, si j'en juge par moi.»
-
---M.... avait, pour exprimer le mépris, une formule favorite: «C'est
-l'avant-dernier des hommes.--Pourquoi l'avant-dernier, lui
-demandait-on?--Pour ne décourager personne; car il y a presse.»
-
---«Au physique, disait M....., homme d'une santé délicate et d'un
-caractère très-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas; au
-moral, je suis au contraire le chêne qui rompt et qui ne plie point.
-_Homo interior totus nervus_, dit Vanhelmont.»
-
---«J'ai connu, me disait M. de L....., âgé de quatre-vingt-onze ans,
-des hommes qui avaient un caractère grand, mais sans pureté; d'autres
-qui avaient un caractère pur, mais sans grandeur.»
-
---M. de Condorcet avait reçu un bienfait de M. d'Anville; celui-ci
-avait recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après, il
-se brouillèrent; alors M. de Condorcet révéla le secret du bienfait
-qu'il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami commun, instruit, demanda à
-M. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci
-répondit: «J'ai tû son bienfait tant que je l'ai aimé. Je parle, parce
-que je ne l'aime plus. C'était alors son secret; à présent, c'est le
-mien.»
-
---M...... disait du prince de Beauveau, grand puriste: «Quand je le
-rencontre dans ses promenades du matin, et que je passe dans l'ombre
-de son cheval (il se promène souvent à cheval pour sa santé), j'ai
-remarqué que je ne fais pas une faute de français de toute la
-journée.»
-
---N..... disait, qu'il s'étonnait toujours de ces festins meurtriers
-qu'on se donne dans le monde. «Cela se concevrait entre parens qui
-héritent les uns des autres; mais entre amis qui n'héritent pas, quel
-peut en être l'objet?»
-
---On engageait M. de.... à quitter une place, dont le titre seul
-faisait sa sûreté contre des hommes puissans; il répondit: «On peut
-couper à Samson sa chevelure; mais il ne faut pas lui conseiller de
-prendre perruque.»
-
---J'ai vu, disait M...., peu de fierté dont j'aie été content. Ce que
-je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le _Paradis
-Perdu_.»
-
---«Le bonheur, disait M...., n'est pas chose aisée. Il est
-très-difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver
-ailleurs.»
-
---On disait que M.... était peu sociable. «Oui, dit un de ses amis, il
-est choqué de plusieurs choses qui dans la société choquent la
-nature.»
-
---On fesait la guerre à M.... sur son goût pour la solitude; il
-répondit: «C'est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu'à ceux
-d'autrui.»
-
---M. de...., se prétendant ami de M. Turgot, alla faire compliment à
-M. de Maurepas d'être délivré de M. Turgot.
-
-Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le voir après sa disgrâce; et
-M. Turgot ayant eu besoin de le voir, il lui donna un rendez-vous, non
-chez M. Turgot, non chez lui-même, mais chez Duplessis, au moment où
-il se faisait peindre.
-
-Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert....., qui n'était parti
-de Paris que huit jours après la mort de M. Turgot: «Moi qui ai vu M.
-Turgot dans tous les momens de sa vie, moi, son ami intime, qui lui ai
-fermé les yeux.»
-
-Il n'a commencé à braver M. Necker, que quand celui-ci fut très-mal
-avec M. de Maurepas; et à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix
-avec Bourboulon, ennemi de Necker, qu'il méprisait tous les deux.
-
-Il passa sa vie à médire de M. de Calonne, qu'il a fini par loger; de
-M. de Vergennes, qu'il n'a cessé de capter, par le moyen d'Hénin,
-qu'il a ensuite mis à l'écart; il lui a substitué dans son amitié
-Renneval, dont il s'est servi pour faire faire un traitement
-très-considérable à M. Dornano, nommé pour présider à la démarcation
-des limites de France et d'Espagne.
-
-Incrédule, il fait maigre les vendredi et samedi à tout hasard. Il
-s'est fait donner cent mille livres du roi pour payer les dettes de
-son frère, et a eu l'air de faire de son propre argent tout ce qu'il a
-fait pour lui, comme frais pour son logement du Louvre, etc. Nommé
-tuteur du petit Bart....., à qui sa mère avait donné cent mille écus
-par testament, au préjudice de sa soeur, madame de Verg....., il a
-fait une assemblée de famille, dans laquelle il a engagé le jeune
-homme à renoncer à son legs, à déchirer le testament; et, à la
-première faute de jeune homme qu'a faite son pupille, il s'est
-débarrassé de la tutelle.
-
---On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de
-l'archevêque de Reims, Le Tellier-Louvois, sur son sang et sur sa
-naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans
-toute la France. Voici une des occasions où elle se montra tout
-entière le plus plaisamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis
-plusieurs années, revenu dans son gouvernement de Berri, allait à
-Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid
-très-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en
-état. Il vit un relais, et demanda pour qui c'était: on lui dit que
-c'était pour l'archevêque de Reims qui allait à Versailles aussi. Il
-envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un, auquel il recommanda
-de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant
-qu'on attelait, le duc charge un des gens de l'archevêque de lui
-demander une place pour un honnête homme, dont la voiture vient de se
-briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit
-rétablie. Le domestique va et fait la commission. «Quel homme est-ce?
-dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut?--Je le crois,
-monseigneur; il a un air bien honnête.--Qu'appelles-tu bien honnête?
-est-il bien mis?--Monseigneur, simplement, mais bien.--A-t-il des
-gens?--Monseigneur; je l'imagine.--Va-t-en le savoir. (Le domestique
-va et revient).--Monseigneur, il les a envoyés devant à
-Versailles.--Ah! c'est quelque chose. Mais ce n'est pas tout.
-Demande-lui s'il est gentilhomme. (Le laquais va et revient.)--Oui,
-monseigneur, il est gentilhomme.--A la bonne heure: qu'il vienne, nous
-verrons ce que c'est.» Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un
-signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa
-voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. «Monsieur, dit-il au duc,
-je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner
-une place dans ma voiture à un homme de rien: vous en conviendrez. Je
-sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je
-vois?--Oui, monseigneur.--Et vous allez à Versailles?--Oui,
-monseigneur.--Dans les bureaux, apparemment?--Non, je n'ai rien à
-faire dans les bureaux. Je vais remercier...--Qui? M. de
-Louvois?--Non, monseigneur, le roi.--Le roi! (Ici l'archevêque se
-recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire
-quelque grâce toute récente?--Non, monseigneur; c'est une longue
-histoire.--Contez toujours.--C'est qu'il y a deux ans j'ai marié ma
-fille à un homme peu riche (l'archevêque reprend un peu de l'espace
-qu'il a cédé dans la voiture), mais d'un très-grand nom (l'archevêque
-recède la place.)» Le duc continue: «Sa majesté avait bien voulu
-s'intéresser à ce mariage.... (l'archevêque fait beaucoup de place) et
-avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui
-vaquerait.--Comment donc? Un petit gouvernement sans doute! De quelle
-ville?--Ce n'est pas d'une ville, monseigneur; c'est d'une
-province.--D'une province, monsieur! crie l'archevêque, en reculant
-dans l'angle de sa voiture; d'une province!--Oui, et il va y en avoir
-un de vacant.--Lequel donc?--Le mien, celui de Berri, que je veux
-faire passer à mon gendre.--Quoi! monsieur... Vous êtes gouverneur
-de?... Vous êtes donc le duc de?... (et il veut descendre de sa
-voiture...) Mais, monsieur le duc, que ne parliez vous? Mais cela est
-incroyable. Mais à quoi m'exposez-vous! Pardon de vous avoir fait
-attendre...... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas.... Je suis bien
-heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez
-gentilhomme: tant de gens le disent sans l'être! Et puis ce d'Hosier
-est un fripon! Ah! M. le duc, je suis confus.--Remettez-vous,
-monseigneur. Pardonnez à votre laquais, qui s'est contenté de vous
-dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à d'Hosier, qui vous
-exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré;
-et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves,
-pour monter dans votre carrosse.»
-
---Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles d'étudier. Les nôtres
-pensent différemment.
-
---Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de
-Bourgogne, le fit faire par Coypel; et, voulant en retenir un pour
-lui-même, chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux
-furent exposés en même temps dans la galerie: il était impossible de
-les distinguer. Louis XIV, prévoyant qu'il allait se trouver dans cet
-embarras, prit Coypel à part, et lui dit: «Il n'est pas décent que je
-me trompe en cette occasion; dites-moi de quel côté est le tableau
-original.» Coypel le lui indiqua; et Louis XIV, repassant, dit: «La
-copie et l'original sont si semblables qu'on pourrait s'y méprendre;
-cependant on peut voir avec un peu d'attention que celui-ci est
-l'original.»
-
---M.... disait d'un sot sur lequel il n'y a pas prise: «C'est une
-cruche sans anse.»
-
---«Henri IV fut un grand roi: Louis XIV fut le roi d'un beau règne.»
-Ce mot de Voisenon passe sa portée ordinaire.
-
---Le feu prince de Conti, ayant été très-maltraité de paroles par
-Louis XV, conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnel, à
-qui il demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé, lui dit
-naïvement: «Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger,
-si vous aviez de l'argent et de la considération.»
-
---Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir employé son temps, dit
-qu'il n'y a peut-être pas d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il
-aurait pu faire.
-
---Messieurs Montgolfier, après leur superbe découverte des aérostats,
-sollicitaient à Paris un bureau de tabac pour un de leurs parens; leur
-demande éprouvait mille difficultés de la part de plusieurs personnes,
-et entre autres de M. de Colonia, de qui dépendait le succès de
-l'affaire. Le comte d'Antraigues, ami des Montgolfier, dit à M. de
-Colonia: «Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent,
-j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égard en Angleterre, et ce qui,
-grâce à vous, leur arrive en France dans ce moment-ci.--Et que
-s'est-il passé en Angleterre?--Le voici, écoutez: M. Étienne
-Montgolfier est allé en Angleterre l'année dernière; il a été présenté
-au roi qui lui a fait un grand accueil, et l'a invité à lui demander
-quelque grâce. M. Montgolfier répondit au lord Sidney, qu'étant
-étranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait demander. Le lord le
-pressa de faire une demande quelconque. Alors M. Montgolfier se
-rappela qu'il avait à Québec un frère prêtre et pauvre; il dit qu'il
-souhaiterait bien qu'on lui fît avoir un petit bénéfice de cinquante
-guinées. Le lord répondit que cette demande n'était digne ni de
-messieurs Montgolfier, ni du roi, ni du ministre. Quelque temps après,
-l'évêché de Québec vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au roi qui
-l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation
-qu'il faisait pour un autre. Ce ne fut point sans peine que messieurs
-Montgolfier obtinrent que cette bonté du roi n'eût de moins grands
-effets.» Il y a loin de là au bureau de tabac refusé en France.
-
---On parlait de la dispute sur la préférence qu'on devait donner, pour
-les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française.
-«Comment peut-il y avoir une dispute sur cela, dit M. B....?--Vous
-avez bien raison, dit M. T....--Sans doute, reprit M. B..., c'est la
-langue latine, n'est-il pas vrai?--Point du tout, dit M. T...., c'est
-la langue française.»
-
---«Comment trouvez-vous M. de...?--Je le trouve très-aimable; je ne
-l'aime point du tout.» L'accent dont le dernier mot fut dit, marquait
-très-bien la différence de l'homme aimable et de l'homme digne d'être
-aimé.
-
---«Le moment où j'ai renoncé à l'amour, disait M...., le voici: c'est
-lorsque les femmes ont commencé à dire: «M...., je l'aime beaucoup, je
-l'aime de tout mon coeur, etc.» Autrefois, ajoutait-il, quand j'étais
-jeune, elles disaient: «M...., je l'estime infiniment, c'est un jeune
-homme bien honnête.»
-
---Je hais si fort le despotisme, disait M...., que je ne puis souffrir
-le mot _ordonnance_ du médecin.
-
---Un homme était abandonné des médecins; on demanda à M. Tronchin s'il
-fallait lui donner le viatique. «Cela est bien colant, répondit-il.»
-
---Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait:
-«Ceci est bon, pour moi, quant à présent.» Rien ne peint mieux la
-variété des jugemens humains, et la mobilité du jugement de chaque
-homme.
-
---Avant que Mademoiselle Clairon eût établi le costume au théâtre
-français, on ne connaissait, pour le théâtre tragique, qu'un seul
-habit qu'on appellait l'habit à la romaine, et avec lequel on jouait
-les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le
-premier à se soumettre au costume, et fit faire un habit grec pour
-jouer Oreste d'_Andromaque_. Dauberval arrive dans la loge de Lekain,
-au moment où le tailleur de la comédie apportait l'habit d'Oreste. La
-nouveauté de cet habit frappa Dauberval qui demanda ce que c'était.
-«Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain.--Ah qu'il est beau,
-reprend Dauberval! le premier habit à la romaine dont j'aurai besoin,
-je le ferai faire à la grecque.»
-
---M.... disait qu'il y avait tels ou tels principes excellens pour tel
-ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour
-des caractères d'un ordre inférieur. Ce sont les armes d'Achille qui
-ne peuvent convenir qu'à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est
-opprimé.
-
---Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais
-effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la
-société publique, comme le bien fait aux méchans, les sottises de la
-bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la
-maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes
-utiles ou honnêtes, etc.
-
---La nature, en nous accablant de tant de misère et en nous donnant un
-attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme
-comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison, après avoir
-posé des sentinelles à notre porte. Il faut que le danger soit bien
-grand, pour nous obliger à sauter par la fenêtre.
-
---Les ministres en place s'avisent quelquefois, lorsque par hazard ils
-ont de l'esprit, de parler du temps où ils ne seront plus rien. On en
-est communément la dupe, et l'on s'imagine qu'ils croient ce qu'ils
-disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les
-malades qui parlent souvent de leur mort, et qui n'y croient pas,
-comme on peut le voir par d'autres mots qui leur échappent.
-
---On disait à Delon, médecin mesmériste: «Eh bien! M. de B... est
-mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir.--Vous
-avez, dit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les progrès de la
-cure: il est mort guéri.»
-
---On disait de M...., qui se créait des chimères tristes et qui voyait
-tout en noir: «Il fait des cachots en Espagne.»
-
---L'abbé Dangeau, de l'académie française, grand puriste, travaillait
-à une grammaire et ne parlait d'autre chose. Un jour on se lamentait
-devant lui sur les malheurs de la dernière campagne (c'étoit pendant
-les dernières années de Louis XIV.) «Tout cela n'empêche pas, dit-il,
-que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes français bien
-conjugués.»
-
---Un gazetier mit dans sa gazette: «Les uns disent le cardinal Mazarin
-mort, les autres vivant; moi je ne crois ni l'un ni l'autre.»
-
---Le vieux d'Arnoncour avait fait un contrat de douze cents livres de
-rente à une fille, pour tout le temps qu'il en serait aimé. Elle se
-sépara de lui étourdiment, et se lia avec un jeune homme qui, ayant
-vu ce contrat, se mit en tête de le faire revivre. Elle réclama en
-conséquence les quartiers échus depuis le dernier paiement, en lui
-faisant signifier, sur papier timbré, qu'elle l'aimait toujours.
-
---Un marchand d'estampes voulait (le 25 juin) vendre cher le portrait
-de madame Lamotte (fouettée et marquée le 21), et donnait pour raison
-que l'estampe était avant la lettre.
-
---Massillon était fort galant. Il devint amoureux de madame de
-Simiane, petite fille de madame de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup
-le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu'il mit tant de soin à
-composer ses _Synodes_, un de ses meilleurs ouvrages. Il logeait à
-l'Oratoire et devait être rentré à neuf heures; madame de Simiane
-soupait à sept par complaisance pour lui. Ce fut à un de ces soupers
-tête-à-tête qu'il fit une chanson très-jolie, dont j'ai retenu la
-moitié d'un couplet.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Aimons-nous tendrement, Elvire:
- Ceci n'est qu'une chanson
- Pour qui voudrait en médire;
- Mais, pour nous, c'est tout de bon.
-
---On demandait à madame de Rochefort, si elle aurait envie de
-connaître l'avenir: «Non, dit-elle, il ressemble trop au passé.»
-
---On pressait l'abbé Vatri de solliciter une place vacante au Collége
-royal. «Nous verrons cela», dit-il, et ne sollicita point. La place
-fut donnée à un antre. Un ami de l'abbé court chez lui: «Eh bien!
-voilà comme vous êtes! vous n'avez pas voulu solliciter la place, elle
-est donnée.--Elle est donnée, reprit-il! eh bien! je vais la
-demander.--Êtes-vous fou?--Parbleu! non; j'avais cent concurrens, je
-n'en ai plus qu'un.» Il demanda la place et l'obtint.
-
---Madame....., tenant un bureau d'esprit, disait de L.... «Je n'en
-fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi.»
-
---L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de
-Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre; elle
-eut besoin de lui; et il lui rappella ses rigueurs. «Ah! monseigneur,
-lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pû prévoir?»
-
---M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son
-carrosse, on lui appliqua ces vers:
-
- Votre prudence est endormie,
- De loger magnifiquement
- Et de traiter superbement
- Votre plus cruelle ennemie.
-
---Un médecin de village allait visiter un malade au village prochain.
-Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un
-paysan le rencontra, et lui demanda où il allait. «Voir un
-malade.--Avez-vous peur de le manquer?»
-
---Une fille, étant à confesse, dit: «Je m'accuse d'avoir estimé un
-jeune homme.--Estimé! combien de fois? demanda le père.»
-
---Un homme étant à l'extrémité, un confesseur alla le voir, et il lui
-dit: «Je viens vous exhorter à mourir.--Et moi, répondit l'autre, je
-vous exhorte à me laisser mourir.»
-
---On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine édition de la _Bible_,
-et on la vantait beaucoup. «Oui, dit-il, le scandale du texte y est
-conservé dans toute sa pureté.»
-
---Une femme causant avec M. de M...., lui dit: «Allez, vous ne savez
-que dire des sottises.--Madame, répondit-il, j'en entends quelquefois,
-et vous me prenez sur le fait.»
-
---«Vous bâillez, disait une femme à son mari.--Ma chère amie, lui dit
-celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je
-m'ennuie.»
-
---Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant, dit un jour: «Je
-voudrais, dans ce moment-ci, résoudre un beau problème qui ne fût pas
-difficile.» Ce mot le peint tout entier.
-
---Mademoiselle d'Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre
-refusait de l'épouser, lui dit: «Vous êtes le plus sot homme de la
-cour.--Vous voyez bien le contraire, répondit-il.»
-
---Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres,
-depuis régent; M. de Navailles mourut au bout de huit jours: le roi
-nomma M. d'Estrade pour lui succéder; il mourut au bout du même
-terme: sur quoi Benserade dit: «On ne peut pas élever un gouverneur
-pour M. le duc de Chartres.»
-
---Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d'ôter
-l'entrée _gratis_ aux pages, lui dit: «Monseigneur, observez que
-plusieurs pages font un volume.»
-
---Diderot, s'étant aperçu qu'un homme à qui il prenait quelqu'intérêt,
-avait le vice de voler, et l'avait volé lui-même, lui conseilla de
-quitter ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'en
-entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour il entend
-tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-même, reconnaît son
-homme, et, d'un air étonné, il s'écrie: «Ha! Ha! c'est vous!» Celui-ci
-lui répond: «Ma foi, il ne s'en est guère fallu.» Il avait démêlé que
-Diderot s'étonnait qu'il ne fût pas pendu.
-
---M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un seul coup de dez son
-revenu d'une année; c'était mille écus. Il les envoya demander à
-M...., son ami, qui connaissait sa passion pour le jeu, et qui voulait
-l'en guérir. Il lui envoya la lettre de change suivante: «Je prie
-M..., banquier, de donner à M...., ce qu'il lui demandera, à la
-concurrence de ma fortune.» Cette leçon terrible et généreuse
-produisit son effet.
-
---On faisait l'éloge de Louis XIV, devant le roi de Prusse. Il lui
-contestait toutes ses vertus et ses talens. «Au moins votre majesté
-accordera qu'il faisait bien le roi.--Pas si bien que Baron, dit le
-roi de Prusse avec humeur.»
-
---Une femme était à une représentation de _Mérope_, et ne pleurait
-point; on était surpris. «Je pleurerais bien, dit-elle: mais je dois
-souper en ville.»
-
---Un pape causant avec un étranger, de toutes les merveilles de
-l'Italie, celui-ci dit gauchement: «J'ai tout vu, hors un conclave que
-je voudrais bien voir.»
-
---Henri IV s'y prit singulièrement pour faire connaître à un
-ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi,
-le président Jeannin et Sully. Il fit appeler d'abord Villeroi:
-«Voyez-vous cette poutre qui menace ruine?--Sans doute, dit Villeroi,
-sans lever la tête, il faut la faire raccomoder, je vais donner des
-ordres.» Il appela ensuite le président Jeannin: «Il faudra s'en
-assurer, dit celui-ci.» On fait venir Sully qui regarde la poutre:
-«Eh! sire, y pensez-vous, dit-il? cette poutre durera plus que vous et
-moi.»
-
---J'ai entendu un dévot, parlant contre des gens qui discutent des
-articles de foi, dire naïvement: «Messieurs, un vrai chrétien
-n'examine point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de
-cela comme d'une pillule amère, si vous la mâchez, jamais vous ne
-pourrez l'avaler.»
-
---M. le régent disait à madame de Parabère, dévote, qui, pour lui
-plaire, tenait quelques discours peu chrétiens: «Tu as beau faire, tu
-seras sauvée.»
-
---Un prédicateur disait: «Quand le père Bourdaloue prêchait à Rouen,
-il y causait bien du désordre; les artisans quittaient leurs
-boutiques, les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année
-d'après, ajoutait-il, j'y remis tout dans l'ordre.»
-
---Les papiers anglais rendirent compte ainsi d'une opération de
-finances de M. l'abbé Terray: «Le roi vient de réduire les actions des
-fermes à la moitié. Le reste à l'ordinaire prochain.»
-
---Quand M. de B.... lisait, ou voyait, ou entendait conter
-quelqu'action bien infâme ou très-criminelle, il s'écriait: «Oh! comme
-je voudrais qu'il m'en eût coûté un petit écu, et qu'il y eût un
-Dieu.»
-
---Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus; un de ses amis
-lui dit: «Ce portrait ne vaut rien, je lui trouve une figure basse et
-niaise.--Qu'est-ce que vous dites? répondit naïvement Bachelier;
-d'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici, l'ont trouvé très
-ressemblant.»
-
---M. de Saint-Germain demandait à M. de Malesherbes quelques
-renseignemens sur sa conduite, sur les affaires qu'il devait proposer
-au conseil: «Décidez les grandes vous-même, lui dit M. Malesherbes, et
-portez les autres au conseil.»
-
---Le chanoine Récupéro, célèbre physicien, ayant publié une savante
-dissertation sur le mont Etna, où il prouvait, d'après les dates des
-éruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas
-avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire,
-et que l'arche sainte avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour
-dit. C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier de la
-Tremblaye.
-
---Marivaux disait que le style a un sexe, et qu'on reconnaissait les
-femmes à une phrase.
-
---On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était
-très-pauvre. Un jour plusieurs gentils-hommes, apprenant que le roi
-passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en
-habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu'il n'étaient
-pas aussi pauvres qu'on le disait. «Sire, répondirent-ils, nous avons
-appris l'arrivée de votre majesté; nous avons fait tout ce que nous
-devions, mais nous devons tout ce nous avons fait.»
-
---On condamna en même temps le livre de l'_Esprit_ et le poème de la
-_Pucelle_. Ils furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat
-de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au
-sénat: «Nous n'avons trouvé dans tout le canton, ni _Esprit_ ni
-_Pucelle_.»
-
---«J'appelle un honnête homme celui à qui le récit d'une bonne action
-rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une
-bonne action.» C'est un mot de M. de Mairan.
-
---La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à
-l'impératrice, pour chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice
-répondit: «Je ne paie sur ce pied-là aucun de mes feld-maréchaux.--En
-ce cas, dit la Gabrielli, votre majesté n'a qu'à faire chanter ses
-feld-maréchaux.» L'impératrice paya les cinq mille ducats.
-
---Madame du D.... disait de M.... qu'il était aux petits soins pour
-déplaire.
-
---«Les athées sont meilleure compagnie pour moi, disait M. D...., que
-ceux qui croient en Dieu. A la vue d'un athée, toutes les demi-preuves
-de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit; et à la vue d'un
-croyant, toutes les demi-preuves contre son existence se présentent à
-moi en foule.»
-
---M.... disait: «On m'a dit du mal de M. de...; j'aurais cru cela il y
-a six mois, mais nous sommes réconciliés.»
-
---Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à
-l'audience, M. de Harlay, premier président, dit: «Si ces messieurs
-qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui
-dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent.
-
---Un certain marchand, avocat, homme d'esprit, disait: «On court les
-risques du dégoût, en voyant comment l'administration, la justice et
-la cuisine se préparent.»
-
---Colbert disait, à propos de l'industrie de la nation, que le
-Français changerait les rochers en or, si on le laissait faire.
-
---«Je sais me suffire, disait M..., et dans l'occasion je saurai bien
-me passer de moi», voulant dire qu'il mourrait sans chagrin.
-
---«Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de
-distance, disait M..., me fait l'effet de ces gens qui, après avoir
-pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau.»
-
---«Je joue aux échecs à vingt-quatre sous, dans un salon où le
-passe-dix est à cent louis», disait un général employé dans une guerre
-difficile et ingrate, tandis que d'autres faisaient des campagnes
-faciles et brillantes.
-
---Mademoiselle du Thé, ayant perdu un de ses amans, et cette aventure
-ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la
-harpe, et lui dit avec surprise: «Eh! mon Dieu! je m'attendais à vous
-trouver dans la désolation.--Ah! dit-elle d'un ton pathétique, c'était
-hier qu'il fallait me voir.»
-
---La marquise de Saint-Pierre était dans une société où on disait que
-M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé
-une. «Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle: moi, je sais une
-femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues.» Ici elle
-raconte l'histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration:
-«Il la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y
-sommes restés trois jours.»
-
---On faisait une question épineuse à M..., qui répondit: «Ce sont de
-ces choses que je sais à merveille quand on ne m'en parle pas, et que
-j'oublie quand on me les demande.»
-
---Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu de l'évêque de Châlons, dévot
-et grand janséniste, étant très-jeune, devint triste tout-à-coup. Son
-oncle l'évêque lui en demanda la raison: il lui dit qu'il avait vu une
-cafetière qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en désespérait.--«Elle
-est donc bien chère?--Oui, mon oncle: vingt-cinq louis.»--L'oncle les
-donna à condition qu'il verrait cette cafetière. Quelques jours après,
-il en demanda des nouvelles à son neveu.--«Je l'ai, mon oncle, et la
-journée de demain ne se passera pas sans que vous ne l'ayez vue.» Il
-la lui montra en effet au sortir de la grand'messe. Ce n'était point
-un vase à verser du café, c'était une jolie cafetière, c'est-à-dire,
-limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit
-la colère du vieil évêque janséniste.
-
---Voltaire disait du poète Roi, qui avait été souvent repris de
-justice, et qui sortait de Saint-Lazare: «C'est un homme qui a de
-l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez châtié.»
-
---Je ne vois jamais jouer les pièces de ***, et le peu de monde qu'il
-y a, sans me rappeler le mot d'un major de place qui avait indiqué
-l'exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un trompette:
-«Parlez donc, messieurs les b..., d'où vient donc est-ce que vous
-n'êtes qu'un?»
-
---Le marquis de Villette appelait la banqueroute de M. de Guémenée, la
-sérénissime banqueroute.
-
---Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carosses au
-sortir de la comédie, disait, lorsqu'elle fut transportée au
-Carrousel: «La comédie sera mal ici, il n'y a point d'écho.»
-
---On demandait à un homme qui faisait profession d'estimer beaucoup
-les femmes, s'il en avait eu beaucoup. Il répondit: «Pas autant que si
-je les méprisais.»
-
---On faisait entendre à un homme d'esprit, qu'il ne connaissait pas
-bien la cour. Il répondit: «On peut être très-bon géographe, sans être
-sorti de chez soi.» Danville n'avait jamais quitté sa chambre.
-
---Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes, qui
-flétrissent la famille du coupable, M.... dit: «C'est bien assez de
-voir des honneurs et des récompenses où il n'y a pas de vertu, sans
-qu'il faille voir encore un châtiment où il n'y a pas de crime.»
-
---M. de L...., pour détourner madame de B...., veuve depuis quelque
-temps, de l'idée du mariage, lui dit: «Savez-vous que c'est une bien
-belle chose de porter le nom d'un homme qui ne peut plus faire de
-sottises!»
-
---Milord Tirauley disait qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il
-avait de bon, ce qu'il en restait était un Portugais. Il disait cela
-étant ambassadeur en Portugal.
-
---Le vicomte de S.... aborda un jour M. de Vaines, en lui disant:
-«Est-il vrai, monsieur, que, dans une maison où l'on avait eu la bonté
-de me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en avais pas du
-tout?» M. de Vaines lui répondit: «Monsieur, il n'y a pas un seul mot
-de vrai dans tout cela; je n'ai jamais été dans une maison où l'on
-vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit que vous n'en aviez
-pas.»
-
---M.... me disait que ceux qui entrent par écrit dans de longues
-justifications devant le public, lui paraissaient ressembler aux
-chiens qui courent et jappent après une chaise de poste.
-
---L'homme arrive novice à chaque âge de la vie.
-
---M.... disait à un jeune homme qui ne s'apercevait pas qu'il était
-aimé d'une femme: «Vous êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que
-les gros caractères.»
-
---«Pourquoi donc, disait mademoiselle de...., âgée de douze ans,
-pourquoi cette phrase: «Apprendre à mourir?» Je vois qu'on y réussit
-très-bien dès la première fois.»
-
---On disait à M...., qui n'était plus jeune: «Vous n'êtes plus capable
-d'aimer.--Je ne l'ose plus, dit-il, mais je me dis encore quelquefois
-en voyant une jolie femme: «Combien je l'aimerais, si j'étais plus
-aimable!»
-
---Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage, dans
-lequel M. de Calonne est très-maltraité, on disait pourtant, à cause
-d'un passage contre M. Necker, que le livre était payé par M. de
-Calonne, et que le mal qu'on y disait de lui n'avait d'autre objet que
-de masquer la collusion. Sur quoi, M. de.... dit que cela
-ressemblerait trop à l'histoire du régent qui avait dit au bal à
-l'abbé Dubois: «Sois bien familier avec moi, pour qu'on ne me
-soupçonne pas.» Sur quoi l'abbé lui donna des coups de pied au c.., et
-le dernier étant un peu fort, le régent, passant sa main sur son
-derrière, lui dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»
-
---Je n'aime point, disait M....., ces femmes impeccables, au-dessous
-de toute faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du
-Dante sur la porte de l'enfer:
-
- «_Voi che intrate lasciate ogni speranza._
- »Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.»
-
-C'est la devise des damnés.
-
---«J'estime le plus que je peux, disait M..., et cependant j'estime
-peu: je ne sais comment cela se fait.»
-
---Un homme d'une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux
-qui avait été inutilement recommandé à la bienfaisance d'un grand
-seigneur et d'un fermier-général. Je lui appris ces deux
-circonstances chargées de détails qui aggravaient la faute de ces
-derniers. Il me répondit tranquillement: «Comment voudriez-vous que le
-monde subsistât, si les pauvres n'étaient pas continuellement occupés
-à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal
-qu'ils font?»
-
---On disait à un jeune homme de redemander ses lettres à une femme
-d'environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux.
-«Vraisemblablement elle ne les a plus.--Si fait, lui répondit
-quelqu'un; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres
-d'amour.»
-
---M... disait, à propos de l'utilité de la retraite et de la force que
-l'esprit y acquiert: «Malheur au poète qui se fait friser tous les
-jours? Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit, et
-pouvoir faire le tour de sa tête avec sa main.»
-
---Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits.
-
---C'est une chose curieuse que l'histoire de Port-Royal écrite par
-Racine. Il est plaisant de voir l'auteur de _Phèdre_ parler des grands
-desseins de Dieu sur la mère Agnès.
-
---D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette
-ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. «Ah! Monsieur,
-dit-il, voilà vraiment des cheveux de génie.--Vous trouvez, dit le
-comte? Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une
-perruque.»
-
---Il n'y a pas maintenant en France un plus grand objet de politique
-étrangère, que la connaissance parfaite de ce qui regarde l'Inde.
-C'est à cet objet que Brissot de Warville a consacré des années
-entières; et je lui ai entendu dire que M. de Vergennes était celui
-qui lui avait suscité le plus d'obstacles, pour le détourner de cette
-étude.
-
---On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné plusieurs parties
-d'échecs au prince de Conti, qu'il ne lui avait pas fait sa cour, et
-qu'il fallait lui en laisser gagner quelques-unes: «Comment! dit-il,
-je lui donne la tour.»
-
---M... me disait que madame de Coislin, qui tâche d'être dévote, n'y
-parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il
-fallait, pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne qui lui
-manquerait trop souvent; «et c'est ce fonds, ajoutait-il, qu'on
-appelle la grâce.»
-
---Madame de Talmont, voyant M. de Richelieu, au lieu de s'occuper
-d'elle, faire sa cour à madame de Brionne, fort belle femme, mais qui
-n'avait pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, lui dit: «M. le
-maréchal, vous n'êtes point aveugle; mais je vous crois un peu sourd.»
-
---L'abbé Delaville voulait engager à entrer dans la carrière politique
-M. de....., homme modeste et honnête, qui doutait de sa capacité et
-qui se refusait à ses invitations. «Eh! monsieur, lui dit l'abbé,
-ouvrez l'_Almanach royal_.»
-
---Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à propos des travers de
-chaque sexe, que nous serions tous parfaits, si nous n'étions ni
-hommes ni femmes.
-
---Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Milan, et le
-tança comme mauvais administrateur de sa maison, en lui rappelant une
-certaine somme d'argent qu'il avait prêtée quinze ans au paravant à un
-certain cordelier. Le coupable dit: «Cela est vrai, c'était un mauvais
-sujet qui m'a escroqué.--C'est moi, dit le pape, qui suis ce
-cordelier: voilà votre argent; mais n'y retombez plus, et ne prêtez
-jamais à des gens de cette robe.»
-
---La finesse et la mesure sont peut-être les qualités les plus
-usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le monde. Elles font
-dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait
-excessivement dans une société le ministère de M. Necker; quelqu'un,
-qui apparemment ne l'aimait pas, demanda: «Monsieur, combien de temps
-est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay?» Ce mot, en
-rappelant que M. Necker était l'ouvrage de ce dernier, fit tomber à
-l'instant tout cet enthousiasme.
-
---Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui
-dit: «Dans quel cabaret t'a-t-on équipé de la sorte?--Dans un cabaret
-où vous avez payé votre écot, à Colinn, dit le soldat.» Le roi, qui
-avait été battu à Colinn, trouva cependant le mot excellent.
-
---Christine, reine de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre Naudé,
-qui avait composé un livre très-savant sur les différentes danses
-grecques, et Meibomius, érudit allemand, auteur du recueil et de la
-traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique.
-Bourdelot, son premier médecin, espèce de favori et plaisant de
-profession, donna à la reine l'idée d'engager ces deux savans, l'un à
-chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y
-réussit; et cette farce couvrit de ridicule les deux savans qui en
-avaient été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience; mais
-le savant en _us_ s'emporta et poussa la colère jusqu'à meurtrir de
-coups de poing le visage de Bourdelot; et après cette équipée, il se
-sauva de la cour, et même quitta la Suède.
-
---M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilége pour
-l'impression d'aucun roman nouveau, et n'accordait même de permission
-tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l'abbé Prévost
-la permission d'imprimer les premiers volumes de _Cléveland_, que sous
-la condition que _Cléveland_ se ferait catholique au dernier volume.
-
---Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut,
-se confessa de la façon de je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui
-demanda sa façon de penser. «J'en suis très-content, dit-il; il parle
-de l'enfer comme un ange.»
-
---M.... disait de madame la princesse de....: «C'est une femme qu'il
-faut absolument tromper; car elle n'est pas de la classe de celles
-qu'on quitte.»
-
---On demandait à la Calprenède quelle était l'étoffe de ce bel habit
-qu'il portait. «C'est du _Sylvandre_, dit-il, un de ses romans qui
-avait réussi.»
-
---L'abbé de Vertot changea d'état très-souvent. On appelait cela les
-révolutions de l'abbé de Vertot.
-
---M.... disait: «Je ne me soucierais pas d'être chrétien; mais je ne
-serais pas fâché de croire en Dieu.»
-
---Il est extraordinaire que M. de Voltaire n'ait pas mis dans la
-_Pucelle_ un fou comme nos rois en avaient alors. Cela pouvait fournir
-quelques traits heureux pris dans les moeurs du temps.
-
---M. de...., homme violent, à qui on reprochait quelques torts, entra
-en fureur et dit qu'il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis
-lui répondit tranquillement: «Je vois que vous aimez mieux garder vos
-défauts que vos amis.»
-
---Louis XIV, après la bataille de Ramillies dont il venait d'apprendre
-le détail, dit: «Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui.
-(Anecdote contée à M. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)»
-
---Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison et
-sûrs d'être condamnés vendent tout ce qu'ils possèdent, pour en faire
-bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on
-est le plus empressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart
-excellens. Un d'eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord
-pour quelqu'un qui voulait faire le métier, lui dit: «Je ne veux pas
-vous tromper; mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand défaut,
-c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière.»
-
---On ne distingue pas aisément l'intention de l'auteur dans le _Temple
-de Gnide_, et il y a même quelqu'obscurité dans les détails; c'est
-pour cela que madame du Deffant l'appelait l'_Apocalypse_ de la
-galanterie.
-
---On disait d'un certain homme qui répétait à différentes personnes le
-bien qu'elles disaient l'une de l'autre, qu'il était tracassier en
-bien.
-
---Fox avait emprunté des sommes immenses à différens Juifs, et se
-flattait que la succession d'un de ses oncles paierait toutes ces
-dettes. Cet oncle se maria et eut un fils; à la naissance de l'enfant,
-Fox dit: «C'est le Messie que cet enfant; il vient au monde pour la
-destruction des Juifs.»
-
---Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu'il n'y a même plus
-d'hommes à bonnes fortunes.
-
---Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait du travail et du
-café, et qu'il se tuait. «Je suis né tué, répondit-il.»
-
---Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur _ad honores_
-vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme
-très-bien mis. «Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu, si vous
-étiez venu une demi-heure plus tôt, vous m'auriez trouvée les yeux
-baignés de larmes; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur, et je
-l'ai perdue.»
-
---On disait de l'avant-dernier évêque d'Autun, monstrueusement gros,
-qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où peut
-aller la peau humaine.
-
---M.... disait, à propos de la manière dont on vit dans le monde: «La
-société serait une chose charmante, si on s'intéressait les uns aux
-autres.»
-
---Il paraît certain que l'homme au masque de fer est un frère de Louis
-XIV: sans cette explication, c'est un mystère absurde. Il paraît
-certain non seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce qui est plus
-inconcevable) qu'il était marié avec elle; sans cela, comment
-expliquer la lettre qu'il écrivit de Cologne, lorsqu'apprenant qu'elle
-avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande: «Il vous
-convenait bien, madame, etc.?» Les vieux courtisans racontent
-d'ailleurs que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une
-scène de tendresse, de larmes, d'explication entre la reine et son
-fils; et l'on est fondé à croire que c'est dans cette scène que fut
-faite la confidence de la mère au fils.
-
---Le baron de la Houze, ayant rendu quelques services au pape
-Ganganelli, ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui
-lui fût agréable. Le baron de la Houze, rusé gascon, le pria de lui
-faire donner un corps saint. Le pape fut très-surpris de cette
-demande, de la part d'un Français. Il lui fit donner ce qu'il
-demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées,
-d'un revenu très-mince, sans débouché pour les denrées, y fit porter
-son saint, le fit accréditer. Les chalans accoururent, les miracles
-arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les denrées augmentèrent de
-prix, et les revenus du baron triplèrent.
-
---Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et vivant des libéralités de
-Louis XIV, venait à Paris pour guérir les écrouelles, qu'il ne
-touchait qu'en qualité de roi de France.
-
---M. Cérutti avait fait une pièce de vers où il y avait ce vers:
-
- Le vieillard de Ferney, celui de Pont-Chartrain.
-
-D'Alembert, en lui renvoyant le manuscrit, changea le vers ainsi:
-
- Le vieillard de Ferney, _le vieux_ de Pont-Chartrain.
-
---M. de B...., âgé de cinquante ans, venait d'épouser mademoiselle de
-C...., âgée de treize ans. On disait de lui, pendant qu'il
-sollicitait ce mariage, qu'il demandait la survivance de la poupée de
-cette demoiselle.
-
---Un sot disait au milieu d'une conversation: «Il me vient une idée.»
-Un plaisant dit: «J'en suis bien surpris.»
-
---Milord Hamilton, personnage très-singulier, étant ivre dans une
-hôtellerie d'Angleterre, avait tué un garçon d'auberge et était rentré
-sans savoir ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et
-lui dit: «Milord, savez-vous que vous avez tué ce garçon?--Mettez-le
-sur la carte.»
-
---Le chevalier de Narbonne, accosté par un importun dont la
-familiarité lui déplaisait, et qui lui dit, en l'abordant: «Bon jour,
-mon ami, comment te portes-tu?» répondit: «Bon jour, mon ami, comment
-t'appelles-tu?»
-
---Un avare souffrait beaucoup d'un mal de dent; on lui conseillait de
-la faire arracher: «Ah! dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en
-fasse la dépense.»
-
---On dit d'un homme tout-à-fait malheureux: Il tombe sur le dos et se
-casse le nez.
-
---Je venais de raconter une histoire galante de madame la présidente
-de...., et je ne l'avais pas nommée. M.... reprit naïvement: «Cette
-présidente de Bernière dont vous venez de parler....» Toute la société
-partit d'un éclat de rire.
-
---Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l'heure de son
-dîner. M. de la Galaisière lui dit à ce sujet: «Sire, si vous
-continuez, vous finirez par dîner la veille.»
-
---M.... disait, à son retour d'Allemagne: «Je ne sache pas de chose à
-quoi j'eusse été moins propre qu'à être un Allemand.»
-
---M.... me disait, à propos des fautes de régime qu'il commet sans
-cesse, des plaisirs qu'il se permet et qui l'empêchent seuls de
-recouvrer sa santé: «Sans moi, je me porterais à merveille.»
-
---Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion, des
-petits coeurs d'or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit
-qu'il les tient de la vierge. On le condamne. La sentence est envoyée
-au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une
-assemblée de théologiens pour décider s'il est rigoureusement
-impossible que la vierge fasse à un dévot catholique de petits
-présens. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés,
-décident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le
-roi écrit au bas de la sentence du coupable: «Je fais grâce au nommé
-N....; mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir
-désormais aucune espèce de cadeau de la vierge ni des saints.»
-
---M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut la visite des députés de
-l'académie de Soissons, qui disaient que cette académie était la fille
-aînée de l'académie française. «Oui, messieurs, répondit-il, la fille
-aînée, fille sage, fille honnête, qui n'a jamais fait parler d'elle.»
-
---M. l'évêque de L...., étant à déjeûner, il lui vint en visite l'abbé
-de....; l'évêque le prie de déjeûner, l'abbé refuse. Le prélat
-insiste: «Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeûné deux fois; et
-d'ailleurs, c'est aujourd'hui jeûne.»
-
---L'évêque d'Arras, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal
-de Levi, dit, en mettant la main sur le cercueil: «Je le possède enfin
-cet homme vertueux.»
-
---Madame la princesse de Conti, fille de Louis XIV, ayant vu madame la
-dauphine de Bavière qui dormait, ou faisait semblant de dormir, dit,
-après l'avoir considérée: «Madame la dauphine est encore plus laide en
-dormant que lorsqu'elle veille.» Madame la dauphine, prenant la parole
-sans faire le moindre mouvement, lui répondit: «Madame, tout le monde
-n'est pas enfant de l'amour.»
-
---Un Américain, ayant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut
-l'audace inconcevable de leur courir sus, d'en blesser deux, de
-désarmer les autres, et de les amener au général Washington. Le
-général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de
-six hommes. «Aussitôt que je les ai vus, dit-il, j'ai couru sur eux,
-et je les ai environnés.»
-
---Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts qui portaient sur les
-riches, un millionnaire se trouvant parmi des gens riches qui se
-plaignaient du malheur des temps, dit: «Qui est-ce qui est heureux
-dans ces temps-ci?... quelques misérables.»
-
---Ce fut l'abbé S..... qui administra le viatique à l'abbé Pétiot,
-dans une maladie très-dangereuse, et il raconte qu'en voyant la
-manière très-prononcée dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se
-dit à lui-même: «S'il en revient, ce sera mon ami.»
-
---Un poète consultait Chamfort sur un distique: «Excellent,
-répondit-il, sauf les longueurs.»
-
---Rulhière lui disait un jour: «Je n'ai jamais fait qu'une méchanceté
-dans ma vie.--Quand finira-t-elle? demanda Chamfort.»
-
---M. de Vaudreuil se plaignait à Chamfort de son peu de confiance en
-ses amis. «Vous n'êtes point riche, lui disait-il, et vous oubliez
-notre amitié.--Je vous promets, répondit Chamfort, de vous emprunter
-vingt-cinq louis, quand vous aurez payé vos dettes.»
-
-
-FIN DES CARACTÈRES ET ANECDOTES.
-
-
-
-
-TABLEAUX HISTORIQUES
-
-DE
-
-LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
-
-
-
-
-INTRODUCTION.
-
-
-La révolution de 1789 est le résultat d'un assemblage de causes
-agissant depuis des siècles, et dont l'action rapidement accrue,
-fortement accélérée dans ces derniers temps, s'est trouvée tout-à-coup
-aidée d'un concours de circonstances dont la réunion paraît un
-prodige.
-
-Jetons un coup-d'oeil sur notre histoire; c'est celle de tous les maux
-politiques qui peuvent accabler un peuple. On s'étonne qu'il ait pu
-subsister tant de siècles, en gémissant sous le fardeau de tant de
-calamités. Mais c'est à la patience de nos ancêtres et de nos pères
-que les générations suivantes devront la félicité qui les attend. Si
-la révolution s'était faite plutôt, si l'ancien édifice fût tombé
-avant que la nation, par ses lumières récentes, fût en état d'en
-reconstruire un nouveau, sur un plan vaste, sage et régulier, la
-France, dans les âges suivans, n'eût pas joui de la prospérité qui lui
-est réservée, et le bonheur de nos descendans n'eût pas été, comme il
-le sera sans doute, proportionné aux souffrances de leurs aïeux.
-
-Après l'affranchissement des communes (car nous ne remonterons pas
-plus haut, le peuple était serf, et les esclaves n'ont point
-d'histoire), à cette époque, les Français sortirent de leur
-abrutissement; mais ils ne cessèrent pas d'être avilis. Un peu moins
-opprimés, moins malheureux, ils n'en furent pas moins contraints de
-ramper devant des hommes appelés nobles et prêtres qui, depuis si
-long-temps, formaient deux castes privilégiées. Seulement quelques
-individus parvenaient, de loin en loin, à s'élever au-dessus de la
-classe opprimée, par le moyen de l'anoblissement; invention de la
-politique ou plutôt de l'avarice des rois, qui vendirent à plusieurs
-de leurs sujets nommés roturiers quelques-uns des droits et des
-privilèges attribués aux nobles. Parmi ces privilèges, était
-l'exemption de plusieurs impôts avilissans, dont la masse, croissant
-par degrés, retombait sur la nation contribuable, qui voyait ainsi ses
-oppresseurs se recruter dans son sein, se perpétuer par elle, et les
-plus distingués de ses enfans passer parmi ses adversaires. Le droit
-de conférer la noblesse, et les abus qui en résultèrent, devinrent le
-fléau du peuple pendant plusieurs générations successives. Des guerres
-continuelles, les nouvelles impositions, qu'elles occasionnèrent,
-rendirent ce fardeau toujours plus insupportable. Mais ce qui fut
-encore plus funeste, c'est qu'elles prolongèrent l'ignorance et la
-barbarie de la nation.
-
-La renaissance des lettres, au seizième siècle, paraissait devoir
-amener celle de la raison: mais, égarée dès ses premiers pas dans le
-dédale des disputes religieuses et scholastiques, elle ne put servir
-aux progrès de la société; et cinquante ans de guerres civiles, dont
-l'ambition des grands fut la cause et dont la religion fut le
-prétexte, plongèrent la France dans un abîme de maux dont elle ne
-commença à sortir que vers la fin du règne de Henri IV. La régence de
-Marie de Médicis ne fut qu'une suite de faiblesses, de désordres et de
-déprédations. Enfin Richelieu parut, et l'aristocratie féodale sembla
-venir expirer au pied du trône. Le peuple, un peu soulagé, mais
-toujours avili, compta pour une vengeance et regarda comme un bonheur
-la chûte de ces tyrans subalternes écrasés sous le poids de l'autorité
-royale. C'était sans doute un grand bien, puisque le ministre faisait
-cesser les convulsions politiques qui tourmentaient la France depuis
-tant de siècles. Mais qu'arriva-t-il? Les aristocrates, en cessant
-d'être redoutables au roi, se rendirent aussitôt les soutiens du
-despotisme. Ils restèrent les principaux agens du monarque, les
-dépositaires de presque toutes les portions de son pouvoir.
-Richelieu, né dans leur classe, dont il avait conservé tous les
-préjugés, crut, en leur accordant des préférences de toute espèce, ne
-leur donner qu'un faible dédommagement des immenses avantages
-qu'avaient perdus les principaux membres de cette classe privilégiée.
-Ils environnèrent le trône, ils en bloquèrent toutes les avenues.
-Maîtres de la personne du monarque et du berceau de ses enfans, ils ne
-laissèrent entrer, dans l'esprit des rois et dans l'éducation des
-princes, que des idées féodales et sacerdotales: c'était presque la
-même chose sous le rapport des privilèges communs aux nobles et aux
-prêtres. Tous les honneurs, toutes les places, tous les emplois qui
-exercent quelque influence sur les moeurs et sur l'esprit général d'un
-peuple, ne furent confiés qu'à des hommes plus ou moins imbus d'idées
-nobiliaires. Il se trouva que Richelieu avait bien détruit
-l'aristocratie comme puissance rivale de la royauté, mais qu'il
-l'avait laissée subsister comme puissance ennemie de la nation. Cet
-esprit de gentilhommerie, devant lequel les idées d'homme et de
-citoyen ont si long-temps disparu en Europe, cet esprit destructeur de
-toute société et (quoiqu'on puisse dire), de toute morale, reçut alors
-un nouvel accroissement, et pénétra plus avant dans toutes les
-classes. C'était une source empoisonnée que Richelieu venait de
-partager en différens ruisseaux. Aussi observe-t-on, à cette époque,
-un redoublement marqué dans la fureur des anoblissemens: maladie
-politique, vanité nationale, qui devait à la longue miner la
-monarchie, et qui l'a minée en effet.
-
-Les ennemis de la révolution ne cessent de vanter l'éclat extérieur
-que jeta la France sous ce ministère, et que répandirent sur elle les
-victoires du grand Condé sous celui de Mazarin. Ils en concluent
-qu'alors tout était bien; et nous concluons seulement que, même chez
-une nation malheureuse et avilie, un gouvernement ferme, tel que celui
-de Richelieu, pouvait faire respecter la France par l'Espagne et
-l'Allemagne, encore plus malheureuses, et surtout plus mal gouvernées.
-Nous concluons des victoires de Condé, qu'il était un guerrier plus
-habile ou plus heureux que les généraux qu'on lui opposa. Mais ce qui
-est, pour ces mêmes ennemis de la révolution, le sujet d'un triomphe
-éternel, c'est la gloire de Louis XIV, autour duquel un concours de
-circonstances heureuses fit naître et appela une foule de grands
-hommes. On a tout dit sur ce règne brillant et désastreux, où l'on vit
-un peuple entier, tour-à-tour victorieux et vaincu, mais toujours
-misérable, déifier un monarque qui sacrifiait sans cesse sa nation à
-sa cour et sa cour à lui-même. La banqueroute qui suivit ce règne
-théâtral n'éclaira point, ne désenchanta point les Français, qui,
-pendant cinquante années, ayant porté tout leur génie vers les arts
-d'agrément, restèrent épris de l'éclat, de la pompe extérieure, du
-luxe et des bagatelles, dont ils avaient été profondément occupés.
-Les titres, les noms, les grands continuèrent d'être leurs idoles,
-même sous la régence, pendant laquelle ces idoles n'avaient pourtant
-rien négligé pour s'avilir. Ce frivole égarement, cette folie servile,
-se perpétuèrent, à travers les maux publics, jusqu'au milieu du règne
-de Louis XV.
-
-Alors on vit éclore en France le germe d'un esprit nouveau. On se
-tourna vers les objets utiles; et les sciences, dont les semences
-avaient été jetées le siècle précédent, commencèrent à produire
-quelques heureux fruits. Bientôt on vit s'élever ce monument
-littéraire si célèbre[5], qui, ne paraissant offrir à l'Europe qu'une
-distribution facile et pour ainsi dire l'inventaire des richesses de
-l'esprit humain, leur en ajoutait réellement de nouvelles, en
-inspirant de plus l'ambition de les accroître. Voltaire, après avoir
-parcouru la carrière des arts, attaquait tous les préjugés
-superstitieux dont la ruine devait avec le temps entraîner celle des
-préjugés politiques. Une nouvelle classe de philosophes, disciples des
-précédens, dirigea ses travaux vers l'étude de l'économie sociale, et
-soumit à des discussions approfondies des objets qui jusqu'alors
-avaient paru s'y soustraire. Alors la France offrit un spectacle
-singulier; c'était le pays des futilités, où la raison venait
-chercher un établissement: tout fut contraste et opposition dans ce
-combat des lumières nouvelles et des anciennes erreurs, appuyées de
-toute l'autorité d'un gouvernement d'ailleurs faible et avili. On vit,
-dans la nation, deux nations différentes s'occuper d'encyclopédie et
-de billets de confession, d'économie politique et de miracles
-jansénistes, d'Émile et d'un mandement d'évêque, d'un lit de justice
-et du Contrat social, de jésuites proscrits, de parlemens exilés, de
-philosophes persécutés. C'est à travers ce cahos que la nation
-marchait vers les idées qui devaient amener une constitution libre.
-
- [5] L'Encyclopédie.
-
-Louis XV meurt, non moins endetté que Louis XIV. Un jeune monarque lui
-succède, rempli d'intentions droites et pures, mais ignorant les
-piéges ou plutôt l'abîme caché sous ses pas. Il appelle à son secours
-l'expérience d'un ancien ministre disgracié. Maurepas, vieillard
-enfant, doué du don de plaire, gouverne, comme il avait vécu, pour
-s'amuser. La réforme des abus, l'économie, étaient les seules
-ressources capables de restaurer les finances. Il parut y recourir. Il
-met en place un homme que la voix publique lui désignait[6]; mais il
-l'arrête dans le cours des réformes que voulait opérer ce ministre,
-dont tout le malheur fut d'être appelé quinze ans trop tôt à
-gouverner. Maurepas le sacrifie: il lui donne pour successeur un
-autre homme estimé, laborieux, intègre, qu'il gêne également et encore
-plus, qu'il inquiète, et qu'il retient dans une dépendance
-affligeante, ennemie de toute grande amélioration. Cependant il engage
-la France dans une alliance et dans une guerre étrangère, qui ne
-laisse au directeur des finances que l'alternative d'établir de
-nouveaux impôts ou de proposer des emprunts. Le dernier parti était le
-seul qui put maintenir en place le directeur des finances, peu
-agréable à la cour et au ministre principal. Les emprunts se
-multiplient; nulle réforme économique n'en assure les intérêts, au
-moins d'une manière durable. M. Necker est renvoyé. Cet emploi
-périlleux passe successivement en différentes mains mal-habiles,
-bientôt forcées d'abandonner ce pesant fardeau.
-
- [6] M. Turgot.
-
-M. de Calonne, connu par son esprit et par un travail facile, osa s'en
-charger; mais ce poids l'accabla. Il avait à combattre la haine des
-parlemens et les préventions fâcheuses d'une partie de la nation.
-Toutefois son début fut brillant. Une opération heureuse et surtout sa
-confiante sécurité en imposa. Elle réveilla le crédit public, qui,
-fatigué de ses nouveaux efforts, s'épuisa et finit par succomber;
-enfin il fallut prononcer l'aveu d'une détresse complète. Il prit le
-parti désespéré, mais courageux, de convoquer une assemblée de
-notables pour leur exposer les besoins de l'état.
-
-Alors fut déclaré le vide annuel des finances, si fameux sous le nom
-de _deficit_, mot qui, de l'idiôme des bureaux, passa dans la langue
-commune, et que la nation avait d'avance bien payé. Un cri général
-s'élève contre le ministre accusé de déprédation et de complaisances
-aveugles pour une cour follement dissipatrice. L'indignation publique
-n'eut plus de bornes. Elle devint une arme formidable dans les mains
-du clergé et de la noblesse, que M. de Calonne voulait ranger parmi
-les contribuables, en attaquant leurs priviléges pécuniaires. Les deux
-ordres se réunirent contre le ministre. Le royaume entier retentit de
-leurs clameurs, auxquelles se joignit la clameur populaire.
-
-C'est alors qu'on reconnut tout l'empire de cette puissance nouvelle
-et désormais irrésistible, l'opinion publique. Elle avait précédemment
-entraîné M. de Maurepas dans la guerre d'Amérique; et ce triomphe même
-avait accru sa force. On avait pu apercevoir, pendant cette guerre,
-quels immenses progrès avaient faits les principes de la liberté. Une
-singularité particulière les avait fait reconnaître dans le traité
-avec les Américains, signé par le monarque; et on peut dire que les
-presses royales avaient, en quelque sorte, promulgué la déclaration
-des droits de l'homme, avant qu'elle le fût, en 1789, par l'assemblée
-nationale. C'est ainsi que le despotisme s'anéantit quelquefois par
-lui-même et par ses ministres.
-
-Observons de plus qu'en 1787, outre cette classe déjà nombreuse de
-citoyens épris des maximes d'une philosophie générale, il s'en était
-depuis peu formé une autre, non moins nombreuse, d'hommes occupés des
-affaires publiques, encore plus par goût que par intérêt. M. Necker,
-en publiant, après sa disgrace, son compte rendu, et, quelques années
-après, son ouvrage sur l'administration des finances, avait donné au
-public des instructions que jusqu'alors on avait pris soin de lui
-cacher. Il avait formé en quelque sorte une école d'administrateurs
-théoriciens, qui devenaient les juges des administrateurs actifs; et
-parmi ces juges, alors si redoutables pour son rival, il s'en est
-trouvé plusieurs qui, quelque temps après, le sont devenus pour
-lui-même.
-
-M. de Calonne fut renvoyé: une intrigue de cour, habilement tramée,
-mit à sa place son ennemi, l'archevêque de Sens, qui, avant d'être
-ministre, passait pour propre au ministère. C'était sur-tout celui des
-finances qu'il desirait, et c'était celui dont il était le plus
-incapable. Il porta dans sa place les idées avec lesquelles, trente
-ans plus tôt, on pouvait gouverner la France, et avec lesquelles il ne
-pouvait alors que se rendre ridicule. Il s'était servi des parlemens
-pour perdre M. de Calonne; et ensuite, sur le refus d'enregistrer des
-édits modelés sur ceux de son prédécesseur, dont il s'appropriait les
-plans comme une partie de sa dépouille, il exila les parlemens. La
-nation, qui, sans les aimer, les regardait comme la seule barrière qui
-lui restât contre le despotisme, leur montra un intérêt qu'ils
-exagérèrent, et du moins dont ils n'aperçurent pas les motifs. Ils
-s'étaient rendus recommandables à ses yeux en demandant la convocation
-des états-généraux, dans lesquels ils croyaient dominer, et dont ils
-espéraient influencer la composition. L'archevêque de Sens, entraîné
-par la force irrésistible du voeu national, avait promis cette
-convocation, qu'il se flattait d'éluder; de plus il avait reconnu et
-marqué du sceau de l'autorité royale le droit de la nation à consentir
-l'impôt, aveu qui, dans l'état des lumières publiques, conduisait, par
-des conséquences presque immédiates, à la destruction du despotisme.
-
-Cette déclaration de leurs droits, donnée aux Français, comme un mot,
-fut acceptée par eux comme une chose; et le ministre put s'en
-apercevoir au soulèvement général qu'excita son projet de cour
-plénière. Il fallut soutenir par la force armée cette absurde
-invention; mais la force armée se trouva insuffisante, dans plusieurs
-provinces, contre le peuple, excité secrètement par les nobles, les
-prêtres et les parlementaires. La nation essayait ainsi contre le
-despotisme d'un seul la force qu'elle allait bientôt déployer contre
-le despotisme des ordres privilégiés; cette lutte ébranlait partout
-les fondemens des autorités alors reconnues. Les impôts qui les
-alimentent étaient mal perçus; et lorsqu'après une banqueroute
-partielle, prémices d'une banqueroute générale, l'archevêque de Sens
-eut cédé sa place à M. Necker, appelé une seconde fois au ministère
-par la voix publique, le gouvernement parut décidé en effet à
-convoquer ces états-généraux si universellement désirés. Chaque jour,
-chaque instant lui montrait sa faiblesse et la force du peuple.
-
-M. Necker signala sa rentrée au ministère par le rappel des parlemens,
-qu'avait exilés l'archevêque de Sens. Bientôt après, il fit décider
-une seconde assemblée, composée des mêmes personnes que la précédente.
-Ces notables détruisirent, en 1788, ce qu'ils avaient statué en 1787,
-déclarant ainsi qu'ils avaient plus haï M. de Calonne qu'ils n'avaient
-aimé la nation. Mais en vain les notables, en vain les parlemens
-s'efforçaient de la faire rétrograder, en cherchant à soumettre la
-composition des états-généraux au mode adopté en 1614: l'opinion
-publique, secondée depuis quelque temps de la liberté de la presse,
-triompha de tous ces obstacles. Le jour où M. Necker fit accorder au
-peuple une représentation égale à celle des deux ordres réunis, le
-couvrit d'une gloire plus pure que celle dont il avait joui quand son
-rappel au ministère était le sujet de l'allégresse publique. Heureux
-si, après avoir aidé la nation à faire un si grand pas, il eût pu
-l'accompagner, ou du moins la suivre! Mais il s'arrêta, et elle
-continua sa marche. Au milieu des désordres qu'entraîna la chûte
-subite du gouvernement, l'assemblée nationale poursuivit
-courageusement ses immenses travaux; et, dans l'espace de deux ans et
-quelques mois, elle consomma son ouvrage, malgré les fureurs des
-ennemis renfermés dans son sein ou répandus autour d'elle. Le peuple
-français prit sa place parmi les nations libres; et alors tomba ce
-préjugé politique, admis même de nos jours et par des philosophes,
-qu'une nation vieillie et long-temps corrompue ne pouvait plus
-renaître à la liberté. Maxime odieuse, qui condamnait presque tout le
-genre humain à une servitude éternelle!
-
-
-
-
-PREMIER TABLEAU.
-
-Le Serment de l'Assemblée nationale dans le jeu de Paume, à
-Versailles, le 20 juin 1789.
-
-
-Le tableau qui ouvre cette galerie vraiment nationale, est un de ceux
-qui sont le plus marqués d'un caractère auguste et imposant. Mais,
-pour assurer et accroître son effet sur l'âme des spectateurs, il
-convient de leur présenter le précis des événemens qui, depuis
-l'ouverture des états-généraux, ont préparé cette scène attachante,
-unique jusqu'ici dans l'histoire.
-
-Dès la première séance des états, au moment de leur ouverture, le seul
-spectacle de ces trois ordres divisés d'intérêts, d'opinions, même de
-costumes, mais réunis par une nécessité impérieuse, la seule vue du
-maintien et des mouvemens de ces hommes si différens, oppresseurs et
-opprimés, mêlés et confondus sous le nom général de Français, auraient
-suffi pour faire pressentir à un observateur instruit et attentif
-qu'une telle assemblée, composée d'élémens si dissemblables, se
-dissoudrait, ou se constituerait sous une autre forme, qui, sans
-établir une véritable unité d'intérêts, forcerait tous ces intérêts
-opposés à marcher quelque temps ensemble. Il était facile dès-lors de
-prévoir quels seraient les embarras du trône, entre les privilèges qui
-l'entouraient, et les représentans d'un peuple éclairé connaissant ses
-droits et sa force, disposé également à repousser la violence ou le
-mépris.
-
-Dans cette première séance, la noblesse s'était signalée par
-l'expression d'un orgueil offensant, puisé sans doute dans son costume
-et dans sa parure, plus que dans ses droits, dans ses talens et dans
-ses moyens de puissance. Ses refus et ceux du clergé de vérifier en
-commun les pouvoirs des trois ordres respectifs avaient occasionné des
-débats, dans lesquels les députés du peuple avaient vu à la fois et
-l'arrogance et la faiblesse de leurs adversaires. Un temps précieux se
-consumait dans ces discussions. La cour, dans une neutralité
-apparente, feignait de tenir la balance égale entre les concurrens,
-pour attirer à elle la décision de tous les points contestés. Elle
-n'avait voulu, en doublant la représentation du peuple, que forcer
-les privilégiés au sacrifice de leurs exemptions pécuniaires; et elle
-commençait à redouter cette nouvelle puissance du peuple, près de se
-diriger contre d'autres avantages des privilégiés qu'elle voulait
-maintenir. Dans cette lutte de la noblesse et de la nation, le clergé
-semblait s'offrir comme médiateur; et bien qu'opposé à la vérification
-des pouvoirs en commun, il ne s'était point constitué en chambre
-séparée, comme les nobles s'étaient hâtés de le faire. Les communes,
-réduites à l'inaction par l'absence de leurs collaborateurs,
-s'apercevaient tous les jours que leur force d'inertie devenait une
-puissance formidable; et, secondées par quelques prêtres vertueux, par
-quelques nobles éclairés, qui ne virent le salut de la patrie que dans
-une prompte réunion au parti populaire, elles osèrent enfin, après une
-mûre délibération, se constituer en assemblée nationale: c'était
-déclarer ce qu'elles étaient, la nation. Cette grande et sublime
-mesure remplit le peuple d'un nouvel enthousiasme pour ses
-représentans, et fit trembler la cour, les ministres, les nobles et
-les prêtres, avertis alors de leur faiblesse. Ce fut en vain qu'ils se
-liguèrent, ou plutôt que leur ligue, jusqu'alors secrète, se manifesta
-par des signes évidens. Mais il est trop tard: le colosse national
-s'était élevé à sa véritable hauteur, et tout devait dès-lors fléchir
-ou se briser devant lui.
-
-Une autre délibération, plus subite et non moins hardie, avait, en
-conservant provisoirement les impositions, déclaré qu'elles étaient
-toutes illégales, et qu'elles ne seraient perçues dans les formes
-existantes, que jusqu'à la première séparation de l'assemblée
-nationale, quelle que fût la cause de cette séparation. C'était couper
-à la fois tous les nerfs du despotisme, dans un temps où le peuple,
-surchargé d'impôts, accablé de toutes les calamités réunies, était
-affligé d'une disette de grains, qu'il imputait au gouvernement encore
-plus qu'à la nature.
-
-Un autre article de cet arrêté mémorable mettait la dette publique
-sous la protection de la loyauté française. On attachait ainsi, on
-dévouait à la cause nationale la classe immense des créanciers de
-l'état, que leurs préjugés, leurs habitudes et leurs intérêts mal
-conçus avaient rendus jusqu'alors partisans et soutiens du despotisme.
-
-Qu'on se représente, s'il est possible, à la nouvelle de cet arrêté,
-la surprise et la terreur de tous ceux qui jusqu'alors n'avaient vu
-dans le peuple français qu'un assemblage d'hommes nés pour la
-servitude. Ce fut en ce moment que les ennemis du peuple eurent
-recours aux mesures les plus violentes. Maîtres de la personne du roi,
-ils le reléguèrent en quelque sorte à Marly, et l'entourèrent suivant
-leurs convenances; ils le rendirent invisible, inaccessible comme un
-sultan d'Asie; ils mirent entre lui et la nation une barrière que ni
-la nation ni la vérité ne pouvaient franchir, et que lui-même n'aurait
-pu renverser. Enfin, en l'environnant d'illusions, ils le forcèrent
-d'appuyer de son autorité la division des trois ordres en trois
-chambres; ils amenèrent le roi de France à se déclarer le roi des
-privilégiés: et sans doute on résolut alors la tenue de cette séance
-royale, dans laquelle on allait dicter des lois arbitraires à ce
-peuple qui devait se régénérer; violence du despotisme connue sous le
-nom de lit de justice, détestée des Français même au temps de
-l'esclavage, et qui, en 1789, devait révolter des hommes appelés pour
-être législateurs d'un grand empire.
-
-On la proclame donc cette séance royale, qui devait se tenir quelques
-jours après. Dans l'intervalle, la porte de l'hôtel de l'assemblée est
-fermée et gardée par des soldats. Les députés de la nation sont
-repoussés du lieu de la séance. Le président, M. Bailly, paraît,
-demande l'officier de garde. Celui-ci a l'audace de lui intimer
-l'ordre de ne laisser entrer personne dans la salle des
-états-généraux. «Je proteste contre de pareils ordres, répond le
-président, et j'en rendrai compte à l'assemblée.» Les députés arrivent
-en foule, se partagent en divers groupes dans l'avenue, s'irritent et
-se communiquent leur indignation. Le peuple la partageait. On s'étonne
-encore aujourd'hui, deux ans après la révolution, que les habitans de
-Versailles, ces hommes nourris et enrichis ou du faste ou des
-bienfaits du despotisme, aient montré contre lui une si violente
-aversion. C'est pourtant ce qu'on vit alors. On vit même plusieurs
-des soldats exécuteurs de cet ordre barbare, dire tout bas à quelques
-représentans du peuple: «Courage, braves députés!» Le courage
-remplissait toutes les âmes, il brillait dans tous les yeux. Les uns
-voulaient que l'assemblée se tint sur la place même, au milieu d'un
-peuple innombrable; d'autres proposaient d'aller tenir la séance sur
-la terrasse de Marly, et d'éclairer le prince, qu'on emprisonnait pour
-l'aveugler. Au milieu de ces cris et de ce tumulte, le président avait
-cherché un local où l'on pût délibérer avec ordre et sagesse. Un jeu
-de paume est indiqué. La circonstance rendait auguste tout lieu qui
-pouvait servir d'asile à l'assemblée nationale. On s'invite
-mutuellement à s'y rendre. L'ordre est donné, tous y accourent. Un des
-députés[7], malade, et qu'on instruisait d'heure en heure des
-mouvemens de l'assemblée, s'élance de son lit, s'y fait porter; il
-assiste à l'appel que suivait le serment national; il demande que, par
-indulgence pour son état, l'ordre de l'appel soit interverti, et qu'on
-lui permette d'être un des premiers à prononcer ce serment: sa demande
-est agréée; il le prononce à voix haute: «Grâce au ciel, dit-il en se
-retirant, si je meurs, mon dernier serment sera pour ma patrie!»
-
- [7] M. Goupilleau, député de la Vendée, dont le patriotisme ne
- s'est pas démenti un seul moment.
-
-Le voici ce décret qui décida des hautes destinées de la France:
-«L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la constitution
-du royaume, opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les
-vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne
-continue ses délibérations et ne consomme l'oeuvre importante pour
-laquelle elle s'est réunie, dans quelque lieu qu'elle soit forcée de
-s'établir; et qu'enfin partout où ses membres se réunissent, là est
-l'assemblée nationale, a arrêté que tous les membres de cette
-assemblée prêteront à l'instant le serment de ne jamais se séparer,
-que la constitution du royaume et la régénération publique ne soient
-établies et affermies; et que, le serment étant prêté, tous les
-membres et chacun d'eux confirmeront par leur signature cette
-résolution inébranlable.»
-
-Le président prêta le premier ce serment à l'assemblée et le signa.
-L'assemblée le prêta entre les mains de son président, et chacun
-apposa sa signature à ce grand acte. Qui le croirait, que, dans ce
-jour de gloire, un homme ait pu vouloir assurer l'éternité de sa honte
-en refusant de signer? Il fut le seul. Qu'il jouisse du fruit de sa
-lâcheté! que le nom de Martin de Castelnaudari obtienne l'immortalité
-de l'opprobre!
-
-Pendant cette grande scène, la capitale, instruite de moment en
-moment, se livrait aux transports de la joie, de l'admiration et de
-l'espérance. La majorité du clergé se décidait à la réunion, qui
-s'opéra le lundi 22, dans l'église de Saint-Louis, où l'assemblée
-nationale tint sa séance avec un recueillement plein de majesté,
-malgré le concours des spectateurs qui remplissaient les bas côtés du
-temple. Les cent quarante-neuf pasteurs citoyens qui avaient signé la
-délibération du 19 pour la vérification des pouvoirs en commun,
-sortirent du sanctuaire après un appel nominal, et s'avancèrent en
-ordre dans la nef, cessant ainsi d'être les représentans d'un ordre et
-devenus les représentans de la nation. Le vénérable archevêque de
-Vienne mêla, dans un discours touchant, les conseils de la concorde et
-le voeu de la liberté. Ses cheveux blancs, son éloquence paisible, le
-profond silence de l'assemblée et de tout le peuple qui remplissait
-l'enceinte, la réponse du président pleine d'un sentiment doux et
-d'une dignité tranquille, les larmes de joie de dix mille assistans,
-les accens unanimes d'une sensibilité tout ensemble patriotique et
-religieuse, le retentissement des voûtes sacrées, le saisissement de
-tous les coeurs, le mélange de toutes les passions nobles et fières,
-peintes et rayonnantes sur tous les fronts et dans tous les regards,
-formaient un spectacle d'enchantement, nouveau sur la terre. Le
-souvenir de ces pures et délicieuses sensations est demeuré
-ineffaçable dans l'âme de ceux qui les éprouvèrent: il n'a pu être
-étouffé sous la multitude des sensations successives, récentes et
-accumulées, qu'ont fait naître tous les grands événemens de la
-révolution.
-
-Quel contraste entre ce jour de concorde, de fraternité sociale, et
-cet autre jour qui suivit bientôt après, où le roi vint parler en
-maître moins à ses propres esclaves qu'aux esclaves des privilégiés!
-Une garde nombreuse entoure la salle des états; des barrières en
-écartent le public. Le roi commande qu'on délibère par ordres et en
-chambres séparées; il dicte ses lois, et sort. La noblesse, une partie
-du clergé, le suivent: les communes restent. Un appariteur royal se
-présente, intime l'ordre de sortir. L'étonnement et l'indignation
-remplissaient toutes les âmes. Un citoyen se lève, et prononce ces
-paroles, gravées depuis sur sa statue et dans le coeur de tous les
-Français: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes les
-représentans de la nation française, et que nous ne sortirons d'ici
-que par la puissance des baïonnettes. Tel est le voeu de la
-l'assemblée.» Ce fut le cri de tous, la réponse unanime. Un nouveau
-serment confirme le premier; et cette journée, d'abord si menaçante
-pour la liberté publique, ne fit que l'affermir sur ses bases
-désormais inébranlables.
-
-Si les petites circonstances ne servaient quelquefois à réveiller de
-grandes idées ou du moins à y ajouter un nouvel intérêt, nous nous
-abstiendrions de rappeler une anecdote oubliée et comme perdue dans
-les grands mouvemens de la révolution. Croira-t-on qu'un prince
-français ait, le soir même du jour où fut prononcé le serment
-patriotique, retenu et loué pour le lendemain ce même jeu de paume
-consacré depuis comme un temple élevé à la liberté?
-
-Il pensait (et ses conseillers le pensaient comme lui) qu'un tel
-obstacle empêcherait une seconde séance de l'assemblée. Tel était
-l'aveuglement des nobles et leur mépris pour la nation. Osons le dire,
-elle l'avait mérité par sa patience; et la révolution même peut bien
-la faire absoudre et non la justifier.
-
-
-
-
-SECOND TABLEAU.
-
-Les Gardes-Françaises détenus à l'Abbaye Saint-Germain, délivrés par
-le peuple.
-
-
-On ne doit point compter parmi les mouvemens généreux du peuple vers
-la liberté, ni regarder comme son ouvrage, l'émeute excitée contre
-Réveillon, riche manufacturier du faubourg Saint-Antoine et citoyen
-estimable. Le pillage de ses ateliers, la fureur des brigands qui s'y
-livrèrent, les cris de mort poussés contre lui, l'ordre de fermer les
-maisons donné par une troupe de scélérats qui couraient les rues, les
-alarmes, les terreurs répandues en un instant dans la capitale,
-n'étaient qu'un complot de l'aristocratie pour effrayer les esprits,
-faire redouter la révolution, et se ménager le prétexte plausible
-d'entourer Paris de forces menaçantes, afin de le garantir du pillage.
-
-Les commis des fermes, qui, au grand étonnement des financiers leurs
-commettans et du peuple jusqu'alors leur victime, se montrèrent de
-bons citoyens, avaient annoncé que, depuis quelques jours, il entrait
-dans la ville une foule de gens sans aveu. On ne voulut tenir aucun
-compte de cet avis. La police laissa les brigands s'attrouper, porter
-avec insolence l'effigie du citoyen dont ils détruisaient les
-possessions, et prononcer son arrêt de mort.
-
-M. de Crosne, homme faible et indécis, esclave d'un ministère
-corrompu, et gardant par ambition une place supérieure à ses talens,
-ne se met nullement en peine d'arrêter le brigandage. Il répond que le
-guet à pied et à cheval a d'autres occupations, et qu'il faut
-s'adresser au commandant des gardes-françaises. On fait vingt courses
-inutiles pour trouver M. du Châtelet; enfin on réussit à le joindre.
-Il n'est point effrayé de tout ce qui arrive; il va envoyer de
-puissans secours; et ces puissans secours sont une poignée de soldats
-pour garder un vaste enclos, une maison immense, et pour faire face à
-une multitude innombrable de vagabonds effrénés, qui passent la nuit
-dans les tavernes, et se disposent, par des orgies, aux crimes
-commandés pour le lendemain. Le commandant se repose, et la police
-dort; ou plutôt tout le gouvernement veille, dans l'espérance d'un
-désordre qui va remplir ses vues. Aucun des séditieux n'est arrêté,
-aucune mesure n'est prise afin de réprimer les misérables, qui se
-trouvent assez riches pour répandre eux-mêmes l'argent à pleines
-mains, et entraîner avec eux les ouvriers séduits ou trompés. Ils
-commettent en effet les désordres qu'on avait prévus et désirés.
-
-Quand les excès sont à leur comble, alors le secours arrive, et il ne
-peut que redoubler le mal en nécessitant le carnage. Des ordres
-exécrables sont donnés pour tirer sur une multitude de citoyens, dont
-la plupart n'étaient attirés là que par la singularité de l'événement,
-ou même par le zèle de la chose publique. On avait préparé pour les
-malfaiteurs des charrettes chargées de pierres, un bateau rempli de
-cailloux et de bâtons: ils furent interceptés; mais les tuiles, les
-ardoises, les meubles, y suppléèrent, et furent lancés comme une grêle
-sur les soldats de Royal-Cravate et sur les gardes françaises. Blessés
-et furieux, ils obéirent à l'ordre de la vengeance. Les fusils, les
-baïonnettes, immolèrent des troupes de citoyens, tués sur les toits,
-percés dans les appartemens, dans les caves; et la nuit seule mit un
-terme à ces meurtres. Il ne fallait qu'un bataillon, placé le veille
-sur les lieux, pour parer à tout: mais on voulait un événement qui
-parût rendre nécessaire à Paris la présence des troupes nombreuses
-qu'on allait y amener, et il importait au ministère de rendre le
-peuple et le soldat irréconciliables.
-
-La providence, qui, depuis le premier moment du nouvel ordre de
-choses, a toujours déconcerté les mesures de nos anciens tyrans, fit
-tourner contre eux cet exécrable projet. Les troupes, indignées de la
-mauvaise foi de leurs chefs, frémirent de l'odieux emploi auquel on
-réservait leur courage. Elles se souvinrent qu'elles étaient
-françaises et citoyennes, et les soldats du roi devinrent les soldats
-de la patrie. On en remplit cependant tous les environs de la
-capitale. Quoique la réunion des trois ordres fût consommée à
-l'assemblée nationale, et que les ministres ne parlassent que de
-concorde entre le roi et les représentants, trente-cinq mille hommes
-de troupes de ligne étaient répartis entre Paris et Versailles; vingt
-mille autres étaient attendus; des trains d'artillerie les suivaient
-avec des frais énormes. Les camps sont tracés, les emplacemens des
-batteries sont formés; on s'assure des communications, on intercepte
-les passages; les chemins, les ponts, les promenades sont
-métamorphosés en postes militaires. Le maréchal de Broglie dirigeait
-tous ces mouvemens.
-
-La capitale, émue d'une indignation profonde à la vue d'un appareil de
-guerre si audacieux, cherche des amis et des alliés dans les soldats
-français qui arrivaient de toutes parts. On leur fit sentir que la
-soumission absolue à la discipline des camps et des combats, qui fait
-leur force contre les ennemis de la patrie, n'est pas exigible contre
-la patrie elle-même, et que le serment des guerriers les lie à la
-nation encore plus qu'au roi. Le régiment des gardes-françaises, plus
-éclairé que le reste de l'armée par son séjour dans Paris, et
-particulièrement animé d'un juste ressentiment pour s'être vu dans
-l'alternative d'être la victime des brigands du Faubourg-Antoine ou le
-bourreau de ses concitoyens, donna le premier les preuves d'un
-patriotisme déclaré. Deux compagnies de ce corps refusent, le 23 juin,
-de tirer sur le peuple. Un jeune homme, officier récemment sorti de
-cette brave légion, et, malgré tous les liens du sang qui doivent
-l'attacher à l'aristocratie, intrépide apôtre de la liberté, M. de
-Valadi, va, de caserne en caserne, prêcher les droits de l'homme, et
-rappeler à chaque soldat ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'exige la
-patrie. Le succès répond à son zèle: les gardes se mêlent avec le
-peuple et prennent part à tous les événemens qui intéressent la
-nation. En vain les chefs inquiets les consignent; des cohortes
-entières sortent des casernes où elles étaient emprisonnées; et, après
-avoir paru par centaines, deux à deux, et sans armes, au Palais-Royal,
-et y avoir reçu les applaudissemens dus à leur patriotisme, ils
-rentrent dans les mêmes casernes, sans causer aucun désordre.
-
-Cependant onze gardes-françaises, du nombre de ceux qui avaient refusé
-de tourner leurs armes contre le peuple, étaient détenus dans les
-prisons de l'abbaye Saint-Germain. Le 30 juin, un commissionnaire
-remit au café de Foi une lettre, par laquelle on donnait avis au
-public que la nuit même ils devaient être transférés à Bicêtre,
-_lieu_, disait la lettre, _destiné à de vils scélérats et non à de
-braves gens comme eux_. A peine un citoyen d'une voix forte a-t-il
-fait, au milieu du jardin, lecture de cet avis, aussitôt plusieurs
-jeunes gens s'écrient ensemble: _A l'abbaye! à l'abbaye!_ et ils
-courent. Le cri se répète; les compagnons se multiplient; la troupe
-s'augmente; les ouvriers qui s'y joignent se munissent d'instrumens,
-et dix mille personnes arrivent devant la prison. Les portes sont
-enfoncées, les gardes-françaises sont mis en liberté, ainsi que ceux
-du guet de Paris et quelques officiers qui, pour diverses causes, s'y
-trouvaient captifs; les coups redoublés de haches, de pics, de
-maillets, donnés dans l'intérieur, retentissaient au loin, malgré le
-bruit occasionné par un peuple immense qui emplissait les rues
-adjacentes. Une compagnie de hussards et de dragons, le sabre à la
-main, se présente. Le peuple saisit les rênes des chevaux: les soldats
-baissent le sabre, plusieurs mêmes ôtent leur casque en signe de paix.
-Les prisonniers délivrés sont conduits en triomphe au Palais-Royal par
-leurs libérateurs. On les fait souper dans le jardin; ils couchent
-dans la salle des Variétés, sous la garde des citoyens; et le
-lendemain on les loge à l'hôtel de Genève. Des paniers suspendus aux
-fenêtres par des rubans reçurent les offrandes qu'on s'empressait
-d'apporter à ces guerriers patriotes. On fit reconduire un soldat
-prévenu de crime, le peuple déclarant qu'il ne prenait sous sa
-protection que ceux qui étaient victimes de leur civisme.
-
-L'assemblée nationale, qu'une députation de jeunes citoyens instruisit
-de cet événement, se vit alors entre deux pièges. Placée entre le
-monarque et le peuple, compromise avec l'un ou l'autre si elle prenait
-un parti décisif, elle demanda au roi d'employer, pour le
-rétablissement de l'ordre, les moyens de la clémence et de la bonté.
-Le roi attacha la grâce des soldats délivrés, à la condition de leur
-retour dans les prisons de l'abbaye. On craignait au Palais-Royal
-quelque vengeance secrète de la part des ministres et des chefs
-aristocrates contre ces braves gens, s'ils redevenaient prisonniers.
-Eux-mêmes, inquiets de la forme dans laquelle était conçue la promesse
-royale, résistaient aux invitations de ceux qui étaient plus confians.
-
-Cette cause fut agitée dans l'assemblée des électeurs, qui dès lors
-tenaient des séances publiques à l'hôtel-de-ville, séances dont
-bientôt devait dépendre le salut de la patrie. M. l'abbé Fauchet
-plaida éloquemment pour les soldats, et fit sentir la nécessité de
-rendre à une sécurité entière les gardes françaises dont la
-délivrance avait fait la joie publique. On proposa divers moyens:
-celui qui vint en pensée à M. l'abbé Bertolio eut la préférence et
-réussit. On arrêta une députation de douze membres à Versailles, qui
-s'engagèrent par serment à ne point rentrer dans Paris, que les
-soldats qui retourneraient à la prison n'en fussent ressortis, avec
-une pleine assurance de n'être jamais ni recherchés ni inquiétés pour
-cette cause. Ils n'hésitèrent point d'y retourner. Les députés
-allèrent à la cour: mais, instruite de cette démarche, elle se hâta,
-pendant que la députation était en route, d'envoyer la lettre de
-rémission. Les députés revinrent le même jour à Paris embrasser les
-soldats citoyens, qu'on s'empressa de féliciter. Cet événement fit
-sentir au peuple toute sa force, acheva de troubler les ministres,
-précipita leurs opérations insensées contre la capitale, et hâta le
-moment décisif où l'on devait anéantir le despotisme, et élever sur
-ses débris la souveraineté nationale.
-
-
-
-
-TROISIÈME TABLEAU.
-
-Première motion du Palais-Royal.
-
-
-L'histoire morale de la révolution n'est pas d'un moindre intérêt que
-son histoire politique; et si, dans la rapidité de tant d'événemens
-extraordinaires, il eût pu se trouver un spectateur tranquille et
-indifférent, qui, passant tour à tour de Paris à Versailles et de
-Versailles à Paris, eût entendu et comparé les discours et les
-opinions, il eût joui du plaisir attaché au plus grand contraste qui
-puisse, à cet égard, exister parmi les hommes; il eût senti la vérité
-de l'observation que nous avons déjà indiquée, qu'il y a des nations
-moins différentes entre elles que ne l'étaient en France la classe qui
-gouvernait et celle qui était gouvernée.
-
-On a peine à se figurer quel fut l'étonnement de la cour, des
-ministres, des nobles en général, en apprenant que le peuple avait
-forcé les prisons de l'abbaye pour en tirer les gardes françaises.
-Mais cet étonnement mêlé de mépris et d'indignation, ressemblait à
-celui que des maîtres ont pour des esclaves révoltés, dont la punition
-est infaillible. Tous les dépositaires de l'autorité, dans quelque
-grade que ce fût, accoutumés à la regarder comme leur propriété
-particulière, ne pouvaient concevoir et plaignaient presque
-l'audacieuse démence qui venait de se permettre un pareil attentat: le
-plus grand nombre, demeuré étranger au progrès des idées générales,
-n'avait pas le plus léger pressentiment sur les approches d'une
-révolution que la partie éclairée de la nation regardait comme
-inévitable, sans pouvoir toutefois en calculer le terme ni la mesure.
-Quant aux maximes de liberté publique, de souveraineté nationale, de
-droits des hommes, devenues, quelques mois après, constitutionnelles,
-ces axiomes ne semblaient à la plupart des privilégiés que des
-blasphèmes d'une philosophie nouvelle; et ceux qui, plus instruits, en
-étaient moins surpris ou moins indignés, ne les considéraient que
-comme des principes spéculatifs qui ne pouvaient jamais avoir
-d'application, et qui, dans une nation destinée, selon eux, à un
-esclavage éternel, perdraient infailliblement les insensés capables de
-les croire admissibles dans la pratique. C'est ce qu'on vit peu de
-jours après, lorsque M. de La Fayette, député à l'assemblée nationale,
-vint proposer un projet de déclaration des droits de l'homme et du
-citoyen, et dire qu'on pouvait rendre la France libre comme
-l'Amérique. Cette idée, pardonnable peut-être à un philosophe ou à un
-avocat (c'était presque la même chose dans les idées de la cour),
-parut le comble de la folie dans la bouche d'un jeune gentilhomme, qui
-se dégradait lui-même, et qui de plus attirait sur lui les vengeances
-du despotisme forcé à regret d'envelopper un chevalier français dans
-la proscription de tous ces hommes sans naissance, de tous ces gens
-_de rien_ qui partageaient ses principes et son espoir.
-
-Telle était, à Versailles, l'illusion générale parmi tous les ennemis
-du peuple, lorsqu'ils apprirent la sortie des gardes-françaises
-prisonniers à l'abbaye. Les ministres, en partageant l'indignation
-qu'elle excitait, réprimèrent néanmoins les premiers mouvemens de
-leur fureur. Ils se rassuraient en songeant qu'ils avaient à leurs
-ordres une armée prête à punir les rebelles. Ils dictèrent au roi une
-réponse mesurée, qui calma le peuple sans dissiper ses inquiétudes.
-Pendant ce temps, les maîtres de la force armée environnaient de
-troupes et de canons l'assemblée nationale; et, tandis qu'elle
-s'occupait à rédiger les droits de l'homme et du citoyen, elle était
-menacée d'une prochaine destruction.
-
-Déjà Paris, qui votait pour la liberté, était menacé des plus grandes
-violences. Déjà se développait un plan d'attaque dont le succès
-paraissait infaillible. Les vives clameurs de la capitale éveillent
-enfin les alarmes des représentans, et l'éloquence de Mirabeau les
-décide à demander au roi la retraite des troupes. Dans la soirée du 10
-juillet, une députation de vingt-quatre membres, présidée par
-l'archevêque de Vienne, est reçue dans ce même palais qui recelait les
-conspirateurs; elle présente au roi une adresse pleine d'énergie et de
-raison, pour le décider à éloigner sans délai les régimens nombreux,
-les trains d'artillerie, et tous les apprêts d'incendie et de meurtre
-qu'on étalait d'une manière si terrible aux yeux des Français.
-
-Dans cette adresse, où l'on avait épuisé toutes les armés de
-l'éloquence, on avait prédit les suites que devait avoir l'appareil
-formidable qui menaçait le peuple, et l'on proposait au roi les
-moyens de tout prévenir.
-
-«La France, lui disait-on, ne souffrira pas qu'on abuse le meilleur
-des rois, et qu'on l'écarte, par des vues sinistres, du noble plan
-qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez appelés pour fixer, de concert
-avec vous, la constitution, pour opérer la régénération du royaume.
-L'assemblée nationale vient vous déclarer que vos voeux seront
-accomplis, que vos promesses ne seront point vaines; que les pièges,
-les difficultés, les terreurs, ne retarderont point sa marche,
-n'intimideront point son courage.»
-
-On entrait dans les détails de tous les dangers qu'occasionnait le
-rassemblement des troupes, et l'on ajoutait:
-
-«Il est d'ailleurs une contagion dans les mouvemens passionnés. Nous
-ne sommes que des hommes: la défiance de nous-mêmes, la crainte de
-paraître faibles, peuvent entraîner au-delà du but. Nous serons
-obsédés d'ailleurs de conseils violens et démesurés; et la raison
-calme, la tranquille sagesse, ne rendent pas leurs oracles au milieu
-du tumulte, des désordres et des scènes factieuses. Le danger est plus
-terrible encore; et jugez de son étendue par les alarmes qui nous
-amènent devant vous: de grandes révolutions ont eu des causes bien
-moins éclatantes; plus d'une entreprise fatale aux nations (on n'osait
-dire _aux rois_) s'est annoncée d'une manière moins sinistre et moins
-formidable, etc.»
-
-Le monarque, dont on dictait les paroles, fit une réponse ambiguë, et
-persista dans le projet de conserver autour de lui toutes les forces
-qu'il prétendait nécessaires au bon ordre et à la tranquillité
-publique.
-
-Cette démarche de l'assemblée nationale, cette confiance dans la
-parole du roi, confiance que Paris ne partagea point, déterminèrent
-les ministres à presser l'exécution de leur projet. La disgrâce de M.
-Necker, qui désapprouvait toutes ces mesures, était résolue; mais elle
-ne devait avoir lieu que dans la nuit du 14 au 15. Les conjurés,
-impatiens, devancèrent l'exécution de ce projet, et crurent faire un
-grand pas en précipitant le départ du seul ministre qui leur était
-contraire. Dès le 11, on lui fit donner l'ordre de sortir du royaume
-dans vingt-quatre heures et avec tout le secret possible. Il obéit si
-exactement, que son frère et sa fille, en présence desquels il avait
-reçu la lettre de cachet, n'en furent instruits par lui-même que
-lorsqu'il fut arrivé, le lendemain 12, à Bruxelles. Paris reçut le
-même jour à midi cette nouvelle inattendue. Celui qui l'apporta au
-Palais-Royal fut traité comme un insensé, et pensa être jeté dans le
-bassin: mais bientôt elle se confirma, et il ne fut plus permis d'en
-douter. Le jardin était rempli de groupes menaçans ou mornes. Alors
-parut au milieu d'eux un jeune homme, Camille Desmoulins. Il faut
-l'écouter lui-même: «Il était deux heures et demie. Je venais sonder
-le peuple. Ma colère contre les despotes était tournée en désespoir.
-Je ne voyais pas les groupes, quoique vivement émus ou consternés,
-assez disposés au soulèvement. Trois jeunes gens me parurent agités
-d'un plus véhément courage: ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils
-étaient venus au Palais-Royal dans le même dessein que moi. Quelques
-citoyens _passifs_ les suivaient: «Messieurs, leur dis-je, voici un
-commencement d'attroupement civique: il faut qu'un de nous se dévoue,
-et monte sur une table pour haranguer le peuple.--Montez-y.--J'y
-consens...» Aussitôt je fus porté sur la table, plutôt que je n'y
-montai. A peine y étais-je, que je me vis entouré d'une foule immense:
-voici ma harangue que je n'oublierai jamais:
-
-»Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. J'arrive de Versailles; M.
-Necker est renvoyé: ce renvoi est le tocsin d'un St.-Barthélemi de
-patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront
-du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu'une ressource,
-c'est de courir aux armes, et de prendre une cocarde pour nous
-reconnaître.
-
-»J'avais les larmes aux yeux; et je parlais avec une action que je ne
-pourrais ni retrouver, ni peindre. Ma motion fut reçue avec des
-applaudissemens infinis.--Quelles couleurs voulez-vous?.... Quelqu'un
-s'écria:--Choisissez.--Voulez-vous le verd, couleur de l'espérance, ou
-le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté d'Amérique et de la
-démocratie?.... Des voix s'élevèrent:--Le verd, couleur de
-l'espérance... Alors je m'écriai:--Amis, le signal est donné: voici
-les espions et les satellites de la police qui me regardent en face.
-Je ne tomberai pas du moins vivant entre leurs mains.... Puis tirant
-deux pistolets de ma poche, je dis:--Que tous les citoyens
-m'imitent.... Je descendis, étouffé d'embrassemens: les uns me
-serraient contre leurs coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes.
-Un citoyen de Toulouse, craignant pour mes jours, ne voulut jamais
-m'abandonner. Cependant on m'avait apporté du ruban verd: j'en mis le
-premier à mon chapeau, et j'en distribuai à ceux qui m'environnaient.»
-
-Telle fut la première motion qui établit l'insurrection au
-Palais-Royal et donna le signal de la liberté. Le citoyen qui eut le
-courage de la faire, s'est encore distingué depuis par des ouvrages
-pleins de talent, où la gaîté, la hardiesse, plusieurs saillies
-heureuses, et même quelques grandes pensées, demandent et obtiennent
-grâce pour des folies burlesques, des disparates bizarres: défauts
-qui, dans ces temps orageux, contribuaient plutôt qu'ils ne nuisaient
-au succès de ces ouvrages.
-
-On peut citer ce jeune homme comme un exemple mémorable des rapides
-effets de la liberté. Il a lui-même raconté depuis, que, né avec une
-âme timide et un esprit pusillanime, l'une se trouva tout d'un coup
-échauffée d'un courage intrépide, et l'autre comme éclairé d'une
-lumière nouvelle. Sans doute cette même influence de la révolution
-prochaine se fit sentir à tous les jeunes gens dont l'âme était née
-pour elle, et qui, des ténèbres où la servitude publique devait tenir
-enfouis leurs talens ou leurs vertus, passaient, subitement et contre
-leur espérance, au grand jour de la liberté, qui devait développer ces
-mêmes vertus et ces mêmes talens.
-
-
-
-
-QUATRIÈME TABLEAU.
-
-Sortie de l'Opéra.
-
-
-Le grand mouvement excité dans Paris par le renvoi de M. Necker avait
-deux causes: d'abord l'opinion qu'on s'était formée de cet
-administrateur, dont l'influence au conseil se liait alors dans tous
-les esprits à l'idée du bonheur public. On l'avait vu, dans son
-premier ministère, porter la plus stricte économie dans l'emploi des
-revenus de l'état. Il avait fréquemment repoussé les avides
-sollicitations des courtisans; et une fois, entre autres, il avait
-répondu à l'un d'eux: «Ce que vous me demandez forme la contribution
-de plusieurs villages.» Ce mot, répandu parmi le peuple, était devenu
-presque aussi célèbre que _la poule au pot_, promise en quelque sorte
-aux paysans par Henri IV, et qui ne leur a été donnée ni par lui ni
-par ses successeurs. Ce mot avait concilié au ministre une popularité
-qui semblait indestructible. Son retour au ministère l'avait encore
-accrue, et son exil inattendu paraissait le signal des projets
-hostiles médités contre Paris. Il devenait, en quelque sorte, une
-déclaration de guerre aux habitans de la capitale.
-
-Le second motif de l'insurrection, moins aperçu de la multitude, mais
-non moins impérieux, était le besoin presque généralement senti de
-mettre Paris sous la protection d'une force publique, capable de
-diriger l'indiscrète énergie du peuple, qui, par l'impétueuse
-irrégularité de ses mouvemens, pouvoit compromettre le salut de la
-ville et même de l'empire.
-
-Les électeurs ne tenaient d'assemblées ordinaires qu'une fois la
-semaine. Déjà leurs séances, qu'ils avaient rendues publiques, les
-avaient montrés capables de prendre des mesures de vigueur dans les
-événemens décisifs que chacun prévoyait. Nicolas Bonneville avait fait
-le premier la motion d'armer les citoyens, et de former ce qu'on
-appelait alors une garde bourgeoise. Cette idée, qui avait d'abord
-effrayé les esprits, incertains du moment où l'on pourrait tenter à
-force ouverte de secouer le joug du despotisme, s'était reproduite peu
-de jours avant l'exil du ministre chéri; et l'on se proposait, vu la
-multitude des régimens qui environnaient Paris, de la réaliser au plus
-tôt. Mais la formation des citoyens en corps de commune était un
-préalable nécessaire.
-
-Dans les premières assemblées électives, séparées en trois chambres,
-l'abbé Fauchet avait soutenu le droit et la nécessité de cette
-organisation des habitans en commune: mais il parlait à un clergé trop
-ami de l'ancien régime pour entendre des pensées libres et
-courageuses. Il fit de nouveau cette proposition aux électeurs réunis:
-elle fut accueillie comme elle devait l'être par des hommes qui
-voulaient se montrer citoyens. Il alla plus loin. Le 9, veille du
-premier jour de l'insurrection décidée, on venait de faire un tableau
-très-sensible des dangers qui environnaient la cité. Il proposa aux
-électeurs de se constituer eux-mêmes comme élus du peuple, et les
-seuls actuellement en activité, sous le titre de représentans
-provisoires de la commune de Paris, jusqu'à l'instant où elle se
-rassemblerait elle-même, soit pour les confirmer dans cette fonction,
-soit pour en nommer d'autres. Les présidens de l'assemblée, MM. la
-Vigne et Moreau de Saint-Méry, eurent peur des applaudissemens
-qu'obtenait cette proposition; et, dans l'inquiétude qui les agitait,
-ils demandèrent du temps pour discuter cette question importante, et
-voulurent remettre à huit jours une décision si essentielle. A cette
-proposition du délai d'une semaine entière pour rassembler les
-électeurs, tandis que tout annonçait une crise prochaine, un d'entre
-eux, qui arrivait de Versailles, et qui avait vu tout l'appareil de la
-guerre préparée à la patrie, M. de Leutre, se lève, et d'une voix
-perçante crie: «Qu'ose-t-on nous dire? Huit jours! Dans trois, si nous
-ne sommes sur nos gardes, tout est perdu! Rassemblons-nous demain. Si
-nos présidens balancent, qu'ils se démettent, nous en choisirons de
-moins timides.» Il désigna M. de la Salle et l'abbé Fauchet.
-
-MM. La Vigne et Moreau de Saint-Méry cédèrent à leurs craintes; ils
-déclarèrent qu'ils se démettaient. L'assemblée s'ajourna au
-surlendemain pour l'élection des présidens. On s'étonne de ne pas
-trouver, dans l'historique du procès-verbal des électeurs, ces faits
-authentiques et incontestables. La justice et l'intérêt public
-condamnent également ces réticences mensongères, qui trompent ou
-égarent l'opinion du peuple sur le vrai caractère de ses défenseurs
-plus ou moins courageux, dans le moment où il lui importe le plus de
-les connaître et de les distinguer. Dès que la révolution fut décidée
-par l'unanime et invincible insurrection de la capitale, ces deux
-mêmes hommes qui, trente-six heures auparavant, se démettaient de leur
-présidence pour n'être pas comptables aux despotes de l'énergie de
-l'assemblée, reprirent leurs fonctions, où ils se trouvaient forts de
-toute la puissance du peuple. La prise de la Bastille acheva de les
-rendre intrépides.
-
-Si la motion de M. de Leutre (qui voulait, le samedi au soir 9
-juillet, que dès le lendemain l'assemblée des électeurs se réunît) eût
-été arrêtée, le centre de ralliement se fût trouvé prêt pour diriger à
-l'instant même les forces éparses des citoyens, les brigands eussent
-été contenus, les barrières n'eussent pas été incendiées, Saint-Lazare
-n'eût pas été pillé, et la liberté eût marché d'un pas mesuré dès sa
-naissance. Mais les électeurs ne croyaient pas la crise si prochaine,
-et ils étaient persuadés qu'on serait à temps le lundi 13 pour
-prévenir tous les périls. L'exil de M. Necker ayant tout précipité,
-dès quatre heures du soir le dimanche, après la motion de Camille
-Desmoulins au Palais-Royal, l'effervescence des patriotes fut extrême.
-Le peuple, outré de colère, mais non consterné de l'insulte qui venait
-de lui être faite par le renvoi d'un ministre en qui il avait placé sa
-confiance, n'apprit qu'avec indignation que les spectacles étaient
-ouverts et qu'ils étaient remplis. La motion faite au Palais-Royal de
-les fermer, fut appuyée, décrétée, exécutée sur-le-champ: chose inouïe
-jusqu'alors, et dont l'idée seule était faite pour frapper
-d'étonnement! Jamais particulier n'avait obtenu cet honneur, devenu
-exclusivement un hommage à la splendeur du rang suprême, ou de ceux
-que la naissance en approche. Une adulation aussi absurde
-qu'avilissante supposait que leurs maladies, leurs infortunes, et
-surtout leur mort, étaient toujours des calamités publiques. Cinq
-semaines auparavant, le 4 juin, pendant la dernière maladie du
-dauphin, mort âgé de sept ans, les spectacles avaient été fermés; et,
-le 11 juillet, on les fermait pour la retraite d'un citoyen cher au
-peuple. Ce rapprochement seul eût suffi pour irriter l'orgueil de ceux
-qui croient que tout hommage public n'appartient qu'à la grandeur. La
-plupart détestaient dès long-temps M. Necker; et, lors de son renvoi
-après son premier ministère, sa chûte avait été pour eux le sujet
-d'une joie révoltante et scandaleuse. On les avait vus alors venir
-étaler leur triomphe insolent dans les spectacles, dont le peuple les
-eût dès-lors chassés volontiers. Cette seconde fois, le 12 juillet
-1789, ils y étaient accourus en foule et leur allégresse était encore
-plus grande. Ils connaissaient la destination de cette armée dont on
-investissait la capitale; ils croyaient voir bientôt le peuple,
-effrayé, asservi, retomber sous le joug qu'il venait de soulever un
-moment, et qui n'était pas encore brisé. Qu'on se représente leur
-indignation et leur rage, quand l'insurrection publique vint troubler
-le sentiment trompeur qu'ils avaient de leur victoire, et surtout leur
-intimer l'ordre de sortir du spectacle! Il fallut obéir et céder à
-cette force, qui d'ailleurs se manifesta sans violence et avec une
-sorte de règle. Nul accident grave ne signala cette sortie. Le seul
-désagrément, très-odieux sans doute pour des ducs, marquis et comtes,
-mais qu'il fut impossible de leur sauver, ce fut la nécessité de
-défiler entre deux haies de citoyens non décorés, obscurs même, et
-dont peut-être aucun, par sa naissance, ne pouvait être présenté à la
-cour.
-
-Plût au ciel que, sans nuire à l'établissement de la liberté publique,
-il eût été possible d'épargner à ses ennemis des malheurs plus grands
-que cette humiliation passagère!
-
-
-
-
-CINQUIÈME TABLEAU.
-
-Bustes de MM. d'Orléans et Necker portés en triomphe et brisés à la
-place Louis-XV.
-
-
-Les tableaux précédens ont suffisamment fait concevoir quel était le
-trouble, le désordre, l'agitation de Paris. Chaque instant y apportait
-de Versailles des nouvelles qui, vraies ou fausses, redoublaient la
-fermentation générale. Les lieux publics, les jardins, les cafés,
-n'offraient partout que des groupes d'hommes avides de parler ou
-empressés d'entendre; et, dès le matin de cette journée mémorable, un
-pressentiment inquiet avait fait sortir de leurs maisons les citoyens
-les plus paisibles. Les amis, les voisins se visitaient; les
-indifférens même s'abordaient avec cet air de confiance, de
-bienveillance mutuelle, qui naît du sentiment d'un péril et d'un
-intérêt commun. Dès la veille, un bruit sourd s'était répandu que M.
-Necker était disgracié, et l'on connaissait les dispositions de la
-cour peu favorables pour ce ministre. Elle pardonne rarement à ceux
-qui ont été l'objet d'un enthousiasme universel, comme il l'avait été
-le jour de la séance royale; et de pareils triomphes sont représentés,
-par les courtisans, comme de cruelles offenses pour le trône.
-Cependant, telle était à Paris l'opinion qu'on avait de M. Necker, du
-besoin que la cour même avait de lui, qu'on supposait la cour
-convaincue de cette vérité, autant que la capitale. Cet homme célèbre
-jouissait alors, dans une monarchie, d'une popularité que les
-démagogues les plus heureux ont rarement obtenue dans les républiques:
-on se plaisait à voir en lui l'homme du peuple et l'ami de la liberté.
-Il l'était en effet, mais dans des limitations alors inconnues, qu'il
-n'a laissé entrevoir depuis que successivement et par degrés, jusqu'à
-l'instant où il les a enfin exprimées et motivées, dans un ouvrage
-composé après son départ, et qui ne lui a pas rendu la faveur
-nationale. Revenons à ce moment du 12 juillet, qui associe le triomphe
-de M. Necker aux premiers mouvemens de la liberté naissante.
-
-A peine la nouvelle de sa disgrace et de son départ fut-elle répandue
-et confirmée, la consternation devint générale. Elle se manifesta par
-des emportemens, par une fureur aveugle qui porta une partie du peuple
-à incendier plusieurs barrières: chez les citoyens d'une classe plus
-éclairée, elle se montra par une douleur profonde, mêlée
-d'indignation: bientôt elle se caractérisa par tous les signes qui
-annoncent une calamité publique. En un mot, on retrouva par-tout le
-deuil de la patrie. Tandis que des multitudes de citoyens ferment les
-grands théâtres, interdisent les petites salles des boulevards où le
-peuple se porte habituellement, tandis que l'on commandait à tous des
-pensées sévères, quelques-uns conçurent l'idée d'un spectacle nouveau,
-à la fois triomphal et funèbre, qui annonçait en même temps la
-confiance et la terreur. Dans le cabinet de Curtius, étaient en cire
-coloriée un grand nombre de bustes d'hommes célèbres. On y saisit ceux
-de M. Necker et de M. d'Orléans, qu'on croyait enveloppé dans la
-disgrace du ministre. On les couvre de crêpes, ainsi que le tambour
-qui les précède. On les porte des allées du boulevard du Temple dans
-la rue Saint-Martin, au milieu d'un cortége innombrable qui se grossit
-à chaque pas. Le cri répété, _chapeau bas!_ fait un devoir aux passans
-de saluer ces images révérées. Le guet à cheval du poste de la
-Planchette reçoit du peuple l'ordre d'escorter les porteurs. La garde
-de Paris cède aussitôt à cette volonté générale. On se précipite de
-toutes les issues, pour voir cette nouveauté républicaine. On en
-augmente sans cesse la pompe tumultueuse, bizarre, et cependant
-imposante. Tout s'anoblissait par l'idée d'honorer avec éclat deux
-hommes qu'on croit victimes de leur généreux amour pour le peuple. Les
-rues Grenéta, Saint-Denis, la Féronnerie, Saint-Honoré, par où passent
-successivement les images devenues momentanément l'objet du culte
-public, contiennent à peine les flots de citoyens qui se succèdent
-avec une rapidité toujours croissante.
-
-C'est avec cet immense cortége que les bustes arrivent à la place
-Vendôme. On les promène autour de la statue de Louis XIV..... O
-changemens opérés par la révolution d'un siècle! Là, fut élevé, par
-l'adulation servile d'un courtisan, le bronze de ce monarque, qui,
-d'un regard, faisait trembler sa cour, vit près de soixante ans son
-peuple à ses genoux; et maintenant..... Ce sont les suites de son
-despotisme, de son faste orgueilleux, qui, de loin, préparaient les
-afflictions douloureuses d'un de ses petits-fils. L'esprit du peuple
-est changé. Ce ne sont plus ces Parisiens, ridicules héros de la
-fronde, fuyant devant quelques soldats soudoyés pour contenir ou
-châtier des bourgeois: c'est pourtant ce que l'on croyait; mais on se
-trompa. Un détachement de Royal-Allemand se précipite sur ces
-bourgeois devenus citoyens, qui ne prennent point la fuite, comme les
-stipendiaires s'en étaient flattés. L'action fut vive; plusieurs
-personnes y furent blessées. Un cavalier de Royal-Allemand fut tué
-d'un coup de pistolet par un médecin. Le cortège écarte enfin la
-troupe et continue sa route avec une ardeur nouvelle. On voulait se
-rendre aux Tuileries par la place Louis-XV. Là, commença l'exécution
-manifeste des projets hostiles de la cour contre les citoyens. Un
-détachement de dragons se précipite à coups de sabres sur
-l'innombrable multitude qui s'y était rassemblée pour voir passer les
-bustes de MM. Necker et d'Orléans. Le porteur de la première effigie
-fut tué, le buste mis en pièces: incident qui, dans les siècles où la
-superstition changeait tout en augure, serait devenu un présage
-menaçant pour la personne de M. Necker, ou du moins pour la durée de
-sa faveur populaire. François Pepin, qui portait l'effigie de M.
-d'Orléans, reçut un coup d'épée dans la poitrine, de la main de
-l'officier qui commandait le détachement, et fut encore atteint d'un
-coup de pistolet à la jambe gauche. Un garde-française fut tué par un
-dragon; mais un soldat de la garde de Paris, qui avait vu d'où le coup
-partait, tua à son tour, d'un coup de fusil, le dragon, dont les
-dépouilles furent portées au Palais-Royal. Le cortège des patriotes,
-sans armes, étonné plus qu'effrayé de cette course à bride abattue, de
-ce cliquetis de sabres, de ces images brisées, de ce sang, de ces
-morts, fut forcé de se diviser. Une partie se porta vers le quai, une
-autre rebroussa chemin par le boulevard; et ceux qui occupaient le
-milieu de la scène entrèrent pêle-mêle dans les Tuileries par le
-Pont-Tournant. C'est le sujet d'un autre tableau.
-
-
-
-
-SIXIÈME TABLEAU.
-
-Les Gardes-Françaises sauvant M. du Châtelet, leur colonel, de
-l'effervescence populaire.
-
-
-S'il fallait se borner à développer les circonstances principales des
-tableaux que nous présentons au public, quelques lignes suffiraient à
-celui que nous mettons en cet instant sous ses yeux. Il serait
-seulement nécessaire de rappeler, comme un fait incontestable, que les
-gardes-françaises, en sauvant leur général, triomphaient d'un
-ressentiment qu'ils avaient même déjà fortement exprimé. Cette
-circonstance à part, le sauver d'un péril imminent n'eût été que leur
-devoir et même un acte d'humanité vulgaire. Mais ils le regardaient
-comme leur ennemi; et là commence la générosité, disons même
-l'héroïsme, puisque leur haine s'était récemment montrée d'une manière
-menaçante et dangereuse pour sa vie.
-
-Ici nous nous arrêterions, ou du moins nous nous contenterions
-d'exposer les détails de cet acte de générosité, s'il ne rappelait ce
-que doit la révolution française à ces braves soldats, qui, en
-abandonnant tout-à-coup le service du despotisme, le glacèrent
-d'effroi et précipitèrent sa chûte. Persuadé, par l'habitude de leur
-obéissance, qu'ils étaient une portion de lui-même, en perdant leurs
-secours, il crut voir ses bras se séparer de lui. Sa surprise, mêlée
-d'une terreur profonde, s'accrut encore et fut au comble quand il les
-vit se vouer à la cause publique. Il passa tout-à-coup du sentiment
-exagéré de sa force au sentiment de sa faiblesse. Cette espèce de
-miracle, qu'il avait cru impossible, n'étonna pourtant que lui, ses
-agens et ses satellites. Depuis long-temps on observait le
-mécontentement de toute l'armée, de tous les corps qui la composaient;
-et ce mécontentement, loin d'éveiller l'attention des ministres et des
-chefs sur les moyens de le calmer, ne semblait que les provoquer à
-multiplier les fautes et les imprudences. Les chefs fatiguaient à pure
-perte leurs subordonnés: ceux-ci, par une vengeance imprévoyante,
-avaient, dans la lutte du roi et des parlemens, excité en secret à la
-désobéissance leurs soldats, qu'eux-mêmes avaient fréquemment
-indisposés. Comment ne s'apercevaient-ils pas qu'ils minaient à l'envi
-les fondemens d'un édifice ébranlé, prêt à crouler sur eux? Mais leurs
-destins étaient marqués: il fallait que la ruine de tous les
-oppresseurs fût le fruit de leurs propres intrigues. On eût dit que le
-ciel les aveuglait pour les perdre; caractère de cette fatalité
-imposante que l'histoire des siècles passés conserve dans le récit
-des grands événemens, et dont la révolution française rappelle
-fréquemment le souvenir.
-
-Telle était, en général, la disposition de l'armée; et le régiment des
-gardes-françaises s'en était lui-même ressenti. Mais, à ces causes de
-mécontentement, communes à tous les corps militaires, il s'en joignait
-d'autres qui redoublaient dans celui-ci la fermentation sourde dont il
-était agité. Le développement de ces causes contribuera à faire
-admirer la réunion de circonstances favorables à la révolution.
-
-Le régiment des gardes avait été long-temps commandé par le maréchal
-de Biron. Cet homme, d'un mérite médiocre, avait eu pourtant celui de
-se faire aimer de ses soldats. Distingué à Fontenoi, et depuis oublié
-de la France, mais non pas de la cour, comblé de grâces, parvenu à une
-extrême vieillesse, et possesseur d'une immense fortune, il en
-consacrait une partie à la belle tenue de sa troupe, déjà
-très-dispendieuse pour l'état. Jaloux en même temps, et de plaire à la
-cour, et de briller par son faste à Paris, il allait à ce double but
-par l'éclat extérieur de son régiment, qui semblait être devenu une
-partie de son luxe personnel. Ces qualités avaient suffi pour en faire
-l'idole de ses soldats. On se souvient de l'obéissance qu'ils lui
-avaient montrée en 1788, dans une action engagée entre eux et le
-peuple de Paris, dans la rue Saint-Dominique. Nous n'ignorons pas les
-changemens qu'une année avait opérés dans l'opinion, même parmi les
-soldats: mais, malgré ces changemens si rapides, nous avons lieu de
-douter que l'influence des dispositions nouvelles se fût étendue
-jusqu'aux gardes-françaises, s'ils eussent continué d'être commandés
-par le maréchal de Biron. Leur patriotisme, dans la crise de 1789,
-l'eût-il emporté sur leur affection pour leur général?...... Bénissons
-le ciel qui nous a épargné les hasards d'une pareille épreuve, en
-disposant des jours de leur vieux commandant! Tel était leur
-attachement pour sa mémoire, qu'une des fautes les plus graves de leur
-nouveau colonel fut d'avoir fait ôter de leurs casernes le buste de
-son prédécesseur. C'était sans doute une grande imprudence, et ce ne
-fut pas la seule. Chaque jour multipliait les plaintes qu'ils
-formaient contre lui; ils lui reprochaient à la fois une excessive
-dureté et une extrême avarice: deux défauts qui placent un chef entre
-la haine et le mépris. Différentes circonstances hâtaient le moment
-qui devait tourner en révolte ouverte leur ressentiment déjà si
-dangereux. On sait que, dans ce régiment, plusieurs soldats exerçaient
-dans la capitale des métiers et des professions qui les mettaient en
-communication immédiate avec les artisans et les journaliers de toute
-espèce. De là, des conversations sur les affaires publiques, dans un
-temps où tous les esprits étaient échauffés; de là, des rapports plus
-intimes avec le peuple, et en quelque sorte une communauté de
-ressentiment. Ils lisaient ou entendaient lire cette foule d'écrits,
-publiés tous les jours, où les torts du gouvernement, les projets
-absurdes et désastreux des ministres et de tous les hommes en place,
-étaient dénoncés au peuple dans un style grossièrement énergique, dont
-l'effet s'est plus d'une fois manifesté trop rapidement. Ces écrits
-étaient semés de ces maximes qu'on appelle philosophiques, et qui ne
-sont que le résultat du plus simple bon sens, puisque la plupart
-expriment des vérités incontestables, qui frappent par leur évidence,
-et que le coeur saisit avidement. On portait, jusques dans les
-casernes, ces écrits, qui répandaient parmi les soldats les idées, les
-rumeurs et les agitations de la capitale. Des libéralités,
-accompagnées de promesses, donnaient du poids parmi eux à cette
-nouvelle doctrine; et l'accueil, quelquefois fraternel, qu'ils
-recevaient des citoyens les plus aisés, formait un contraste saillant
-avec la rudesse dont les agens du despotisme usaient à l'égard de ses
-soutiens. On aigrissait encore leur mécontentement contre leur
-colonel, qui, à ce titre seul, était très-odieux au peuple. On le
-supposait complice des mesures prises avec les ministres contre Paris;
-et l'opposition révoltante de cette conduite et de ses devoirs comme
-député à l'assemblée nationale, redoublait l'indignation populaire:
-plus d'une fois il en avait évité l'effet, lorsqu'il courut enfin le
-risque d'en être la victime.
-
-Le dimanche 12 juillet 1789, jour où commença l'insurrection, M. du
-Châtelet fut reconnu et poursuivi par le peuple. Où croit-on qu'il
-alla chercher un refuge? Au dépôt même de ses soldats, sur le
-boulevard de la Chaussée-d'Antin. Il les crut capables d'un sentiment
-généreux; et il ne se trompa point. Berbet, l'un d'eux, de la
-compagnie de Gaillac, le couvre de son corps et en quelque sorte de
-son courage; il presse, il conjure les grenadiers et soldats du poste
-de sauver leur colonel; dit que, s'il est coupable, c'est aux lois à
-le punir, et non pas au peuple. Il y a, dans l'expression des
-sentimens honnêtes, une influence rapide et contagieuse qui saisit
-toutes les âmes nobles. Tous oublient leurs ressentimens. Ils se
-réunissent, l'entourent, le conduisent en sûreté au quartier-général,
-hôtel de Richelieu, et le mettent à l'abri d'une vengeance populaire,
-qui s'exerçait principalement pour eux. Ce ne fut pas la seule
-occasion qu'eurent les gardes-françaises d'arracher leur colonel à la
-fureur publique. Ce même général, en passant le bac des Invalides, fut
-près d'être jeté dans la Seine, par le peuple qui remplissait la
-barque et qui le reconnut. Ce furent encore ces soldats si cruellement
-maltraités, qui le sauvèrent. Le coeur se complaît dans le récit de
-ces actions qui honorent l'humanité. Plût au ciel que les généreux
-sentimens des gardes-françaises eussent dès lors été accompagnés des
-idées saines qui ne peuvent être que l'ouvrage du temps et de la
-liberté! On n'aurait point à joindre à ces justes éloges des regrets
-non moins justes: on n'aurait point à reprocher aux gardes-françaises
-les inquiétudes qu'ils ont données à la liberté naissante, après
-l'avoir assurée par leur courage: ils n'auraient pas envié à leurs
-concitoyens, à leurs frères, vainqueurs de la Bastille, le modeste
-honneur dû à ceux qui les avaient aidés à renverser cette forteresse
-du despotisme. Braves gardes-françaises, l'empreinte d'une couronne
-murale, tracée dans une broderie au bras de vos concitoyens qui, sans
-être guerriers de profession, se sont montrés intrépides comme vous,
-dignes de combattre auprès de vous, n'eût fait que rehausser l'éclat
-de la médaille d'or dont vous êtes décorés. Mais vous avez eu le
-triste avantage de l'emporter dans ces odieux débats si effrayans pour
-la patrie. L'assemblée nationale s'est vue, pour la première fois,
-contrainte de déroger à l'un de ses décrets, jusqu'alors immuables.
-C'est vous, qui, opposant à la puissance des lois la puissance de
-l'épée, l'avez forcée à recevoir, comme une offrande généreuse, comme
-un nouveau don patriotique, le sacrifice que les vainqueurs de la
-Bastille firent de leur voeu le plus ardent. Ne reprochons point à nos
-législateurs une prudence nécessaire, qui a sauvé à la capitale des
-scènes de sang, et arraché à nos ennemis une de leurs cruelles
-espérances. L'assemblée nationale voulut voir dans la conduite des
-gardes-françaises, non pas une violence de prétoriens, ni une révolte
-de janissaires, comme le souhaitaient nos ennemis, mais un égarement
-passager d'hommes livrés entièrement à des idées militaires, étrangers
-aux idées civiques, et privés des instructions que la constitution
-seule peut faire passer jusqu'à eux. Nous terminerons cet article par
-le récit d'un fait jusqu'ici peu connu, et qui montre à-la-fois leur
-loyauté, leur inconséquence, leur grandeur d'âme, et une indiscipline
-qui pouvait devenir funeste, sans le courage, le sang froid et le sage
-héroïsme du général la Fayette. Après avoir obtenu du roi la
-permission de s'enrôler dans la garde nationale parisienne, il leur
-prend fantaisie d'avoir des cartouches de leur ancien major. Ils se
-portent de nuit, au nombre d'environ deux mille, à l'hôtel de M. de
-Mathan et dans les rues adjacentes. Cet officier, plein de sens et de
-mérite, leur représente que, maintenant qu'ils sont, de l'agrément du
-roi, à la ville de Paris, s'ils veulent des cartouches de congé, c'est
-au commandant la Fayette à leur en donner, comme leur général. Les
-têtes s'échauffent, la fermentation s'accroît et devient effrayante.
-Cinquante sont détachés pour aller chercher, à l'instant même, à trois
-heures du matin, le général la Fayette. Pendant qu'ils y courent, on
-dispose des canons, on s'échauffe mutuellement par des menaces, par
-des propos injurieux contre lui. Le détachement arrive à l'hôtel du
-commandant, et lui déclare ce dont il s'agit. «Soldats, répond-il,
-allez dire à vos camarades que je vais y aller tout à l'heure et tout
-seul.» La réponse vole: on n'y croit pas; on s'obstine à penser que si
-le général se porte vers eux, il va y venir en forces. Il s'habille,
-il monte à cheval; il arrive tranquillement seul au milieu de cette
-troupe de furieux, confondus de son calme intrépide. A cet aspect
-inattendu, ils se taisent. Il parle..... «Me voilà seul; osez! Que
-ceux qui ne veulent pas servir la liberté prennent des cartouches de
-M. de Mathan; ils appartiennent à l'ancien régime: que ceux qui,
-fidèles à la patrie, veulent des congés pour un temps et revenir
-ensuite sous les drapeaux de la révolution, se présentent à huit
-heures à l'hôtel-de-ville; ils en auront de moi. Adieu.» C'est un
-brave homme!..... Les applaudissemens partent, se communiquent; tous
-les coeurs sont à lui. Le général s'en retourne comblé d'éloges, et
-eux-mêmes se retirent en paix. L'idée d'un grand courage ne pouvait
-manquer de saisir les gardes-françaises; et dès-lors les voilà rendus
-à eux-mêmes et à la patrie.
-
-
-
-
-SEPTIÈME TABLEAU.
-
-Le prince de Lambesc entrant aux Tuileries par le Pont-Tournant, le 12
-juillet 1789.
-
-
-On s'étonnera peu sans doute que ce même jour du 12 juillet ait
-produit, à la fois et presque à la même heure, plusieurs de ces scènes
-imposantes ou terribles, que la peinture et l'histoire s'empressent
-également de transmettre à la postérité. Rien ne prouve mieux qu'il
-existait, entre toutes les classes de citoyens, un ordre de sentimens
-communs à tous, auxquels se ralliaient alors les habitans de cette
-grande ville, divisés depuis par la différence des opinions et des
-intérêts.
-
-Nous avons vu cette nombreuse portion du peuple qui accompagnait les
-bustes de MM. Necker et d'Orléans se partager en trois files, dont
-l'une se précipita dans les Tuileries par le Pont-Tournant; ceux qui
-la composaient y furent poursuivis par un fort détachement de
-Royal-Allemand, que commandait le prince de Lambesc, alors à la tête
-de sa troupe. C'était le dimanche, un jour où les promenades publiques
-sont remplies de monde. Le voisinage des Champs-Élysées, la curiosité
-même d'être à portée de voir les manoeuvres des troupes qui alarmaient
-la capitale, avaient attiré dans les Tuileries une affluence de monde
-plus grande que de coutume. Qu'on se figure le tumulte, l'effroi, la
-surprise de ces citoyens paisibles, voyant accourir, avec les signes
-de la terreur, une foule d'hommes qui cherchaient un asile dans le
-jardin; et, sur leurs pas, se précipitant après eux une troupe de
-cavalerie, les poursuivant, les frappant à coups de sabres, renversant
-et foulant ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Dans ce désordre,
-on distinguait le féroce prince de Lambesc, qui, le sabre nu, blessa
-un vieillard à qui l'âge ne permit pas de fuir assez promptement.
-Cependant, après le premier instant de terreur, ceux qui, plus près du
-Pont-Tournant et des terrasses voisines, avaient vu les cavaliers de
-Royal-Allemand s'engager dans le jardin, s'animent tout-à-coup d'une
-fureur égale au péril qu'ils ont couru. Le grand nombre de chaises
-dont le jardin était rempli, devient, pour les citoyens désarmés, une
-arme de défense. Les uns s'en couvrent pour être à l'abri des coups
-qu'on dirige sur eux: d'autres les lancent sur les soldats du haut des
-terrasses qui couronnent le fer à cheval. Ces chaises, semées et
-accumulées vis-à-vis le Pont-Tournant, deviennent un obstacle au
-retour des cavaliers: ils s'en apperçoivent, et eux-mêmes craignent
-d'être enfermés parmi des ennemis sans armes. Déjà l'on essayait de
-tourner le Pont, lorsque les cavaliers, revenus sur leurs pas,
-écartent la foule, et, regagnant les Champs-Élysées, retournent au
-galop dans l'enceinte destinée à leur rassemblement.
-
-La nouvelle de cette irruption d'une troupe étrangère dans un lieu
-consacré à des promenades paisibles, se répand aussitôt dans Paris:
-l'effet qu'elle y produisit ne fut point la terreur, mais une
-indignation générale, un vrai soulèvement. Chaque citoyen croit qu'on
-va l'attaquer dans ses foyers, et se tient prêt à les défendre. Des
-époux, des pères, des parens, alarmés pour leurs femmes, leurs enfans
-et leurs proches, qui, dans ce jour de délassement, étaient allés ou
-du moins avaient pu aller dans ce jardin et périr dans un danger si
-imprévu, redoublèrent de haine pour un ministère qui se permettait de
-pareils attentats; car, en ce moment, c'est aux ministres autant qu'au
-prince de Lambesc qu'on imputait cette violence insensée. Ce fut elle
-qui poussa des hommes, jusqu'alors timides, à prendre parti contre le
-gouvernement. Tel bourgeois de Paris qui la veille eût frémi peut-être
-de cette seule idée et l'eût rejetée avec effroi, devint un ennemi
-mortel du ministère et de la cour. C'est ainsi que cette atrocité
-absurde du prince de Lambesc a servi puissamment la cause publique. La
-précipitation, en forçant les citoyens à se mettre sur la défensive,
-en même temps qu'elle décelait les projets de la cour, les dérangea et
-les fit échouer par la terreur qu'excitèrent, parmi les ministres, la
-promptitude et l'unanimité de l'insurrection. En effet, si le prince
-de Lambesc, fidèle aux ordres que sans doute il avait reçus, se fût
-contenté de dissiper la foule de ceux qui suivaient les bustes de MM.
-d'Orléans et Necker, il eût paru n'avoir fait que son devoir en
-réprimant un désordre et des attroupemens nouveaux, dangereux pour la
-tranquillité publique. C'est ainsi qu'en aurait jugé du moins cette
-classe toujours nombreuse d'hommes imprévoyans et timides qui, dans
-leur simplicité de citadins, sont bien loin de soupçonner les perfides
-complots qui se trament autour des rois. Peut-être, sans
-l'effervescence subite et universelle occasionnée par l'incursion du
-prince de Lambesc, le ministère aurait pu, dans les deux jours
-suivans, assurer le succès des mesures déjà préparées contre la
-capitale: il ne s'agissait que de la tenir quelque temps dans cet état
-intermédiaire entre l'espérance et la crainte, qui laisse les
-inquiétudes, sans permettre les partis violens. C'est l'effet que les
-ministres attendaient d'une proclamation affichée partout, dans
-laquelle ils présentaient l'arrivée des troupes royales comme une
-précaution de prudence nécessaire au maintien de l'ordre, un secours
-contre les brigands. La proclamation n'ajoutait pas que les brigands
-avaient été soudoyés par les ministres même, pour occasionner ces
-désordres, et leur fournir un prétexte d'appeler des régimens autour
-de Paris et de l'assemblée nationale, qu'on parlait de transférer à
-Soissons ou à Noyon. L'invasion des Tuileries dans un pareil moment
-décréditait la proclamation des ministres; et ce fut un service que le
-colonel de Royal-Allemand rendit alors à la révolution.
-
-Il lui en avait déjà rendu un précédemment, le samedi 11.
-L'insubordination des gardes-françaises alarmait les chefs des autres
-corps: le prince de Lambesc surtout avait redoublé de sévérité à
-l'égard de son régiment, alors cantonné à la Meute. Une consigne
-rigide défendait qu'aucun soldat des gardes-françaises entrât dans le
-camp, sous quelque prétexte que ce fût. Deux grenadiers de ce régiment
-suspect, ignorant la consigne, se présentèrent, pour voir quelques
-soldats leurs compatriotes. On ne voulut point les laisser entrer. La
-sentinelle les menaça de tirer sur eux. Là, devait finir la scène, et
-la discipline militaire était satisfaite. Mais le prince de Lambesc
-survint; et se livrant à l'emportement de son caractère, il mêla à ses
-grossières imprécations la menace de leur faire donner cinquante coups
-de plat de sabre. Ceux-ci, de retour dans leurs casernes, ne
-manquèrent pas de raconter à leurs camarades les détails de cet
-accueil. Tous s'associaient au ressentiment de leurs compagnons; et de
-la haine pour le colonel français, on passait à la colère contre un
-régiment étranger. Les soldats de Royal-Allemand en recueillirent les
-fruits dès le lendemain, quoique leur seul tort fût d'obéir aux ordres
-d'un commandant qu'ils détestaient, et que même ils maltraitèrent,
-dit-on, dans sa fuite[8]. Mais revenons à cette après-midi du 12
-juillet, dont l'époque sera si fameuse dans l'histoire de la
-révolution. Tandis que M. de Lambesc était occupé d'un côté, d'autres
-troupes étrangères, postées en différens faubourgs, firent aussi
-quelques incursions dans les rues voisines, et contribuèrent à
-augmenter la fermentation. Les citoyens de ces quartiers éloignés des
-Tuileries, crurent tous avoir couru le même péril que ceux qui
-s'étaient promenés dans ce jardin. Dès le soir même de cette journée
-mémorable, l'indignation contre les soldats étrangers fut générale: il
-semblait qu'ils eussent cessé d'être des troupes royales; on ne voyait
-plus en eux que des ennemis et des Allemands. On paraissait au
-contraire ne voir que des amis dans les soldats français; le peuple
-pressentait, comme le disait en ce même temps un orateur célèbre,
-qu'ils oublieraient un moment leur qualité de soldats pour se souvenir
-qu'ils étaient hommes. C'est ce que craignait le despotisme, malgré
-son aveuglement; et voilà pourquoi il s'était environné de troupes
-étrangères. Trois régimens suisses étaient campés au Champ-de-Mars,
-Salis-Samade, Diesbach et Châteauvieux; ce même Châteauvieux qui
-trompa l'espérance des ministres et des chefs, en prenant parti pour
-la révolution; crime impardonnable à leurs yeux, crime qui long-temps
-après, dans l'affaire de Nancy, attira sur ce régiment la vengeance
-d'un homme que nul Français ne nommera plus sans horreur, le perfide
-de Bouillé.
-
- [8] Il est à remarquer que, quelques jours après la fuite de M.
- de Lambesc, le peuple s'étant porté en foule à sa maison pour la
- détruire, la garde nationale, quoique partageant le ressentiment
- de chaque individu contre cet homme féroce, n'en fut ni moins
- prompte ni moins zélée à la préserver de l'incendie.
-
-A Sèvres et à Meudon, se trouvaient ceux d'Helmstadt et de
-Royal-Pologne. Trois autres régimens étaient prêts à marcher vers la
-porte d'Enfer. C'étaient encore des Allemands.
-
-C'est alors que se montra, dans toute son horreur, aux yeux des
-Français, ce vieux secret des cours, ce moyen d'opprimer une nation
-par des étrangers que cette nation paie pour sa défense. En tout pays
-et en tout temps, le premier pas vers la liberté devrait être la
-suppression de cet abus révoltant: mais, par malheur, il ne peut être
-détruit que quand la liberté commence à s'établir, comme il ne
-commence à s'établir (du moins pour l'ordinaire), que lorsque la
-liberté chancèle ou quand elle n'existe plus. Elle n'existait plus
-sous Louis XI, qui le premier appela en France ces étrangers
-mercenaires, empressés à trafiquer de leur sang, à le répandre (s'il
-le faut) au-dedans du royaume comme au-dehors, sur l'ordre de celui
-qui les soudoie. Bientôt cet instrument de la tyrannie devint un faste
-du trône. Les cours se remplirent de soldats étrangers, comme si le
-monarque était en guerre avec son peuple. Partout les rois se sont
-trop souvent, il est vrai, montrés les ennemis des nations qu'ils
-gouvernaient: mais cette vérité cruelle, ne devaient-ils pas la cacher
-avec soin, plutôt que de l'annoncer, de la publier eux-mêmes, de la
-rendre, en quelque sorte, visible aux yeux les moins éclairés, en ne
-s'offrant aux regards qu'avec l'appareil d'une force armée, et surtout
-d'une force étrangère, entourés d'hommes indifférens au bien, au mal
-de leur empire, sans patrie, sans affection locale, insensibles comme
-l'acier qui les couvre et comme le fer dont ils menacent les citoyens?
-Ah! si cette pompe féroce est odieuse et déplacée partout, combien ne
-l'est-elle pas davantage chez un peuple de tout temps célèbre par son
-amour pour ses rois!
-
-Ces réflexions sur les troupes étrangères, soit dans l'armée, soit
-auprès de la personne de nos rois, ne peuvent s'appliquer
-rigoureusement aux Suisses, qui, par une singularité remarquable, née
-de leur constitution politique, conservent le goût de la liberté, en
-vendant leurs services militaires aux despotes. Leur conduite dans la
-révolution a prouvé qu'en se croyant engagés au service du roi, ils ne
-se regardaient pas comme étrangers à la nation. Fidèles à la
-discipline, ils ont prévenu des désordres, sans se montrer disposés à
-répandre le sang français. Cette sagesse semble les naturaliser en
-France; et peut-être, avec le temps, y prendront-ils ces idées de
-liberté politique qui déjà inquiètent les dépositaires du pouvoir dans
-les cantons où règne l'aristocratie. Sans doute que, dans ces cantons,
-ceux qui gouvernent auraient voulu que les Suisses au service de
-France eussent cru n'être qu'au service du roi, et qu'ils eussent obéi
-fidèlement aux ordres du despotisme: mais cette imprudence,
-qu'eût-elle produit qu'une inutile effusion de sang et la destruction
-de ceux qui s'en seraient souillés? Telle est, depuis cette époque, la
-propagation des idées libres, que peut-être les aristocraties
-helvétiques redoutent, pour leurs sujets établis en France, la
-communication de ces idées qu'ils pourraient reporter dans leur
-patrie; il est probable qu'elles s'empresseront moins d'exposer leurs
-compatriotes à la contagion qu'elles redoutent. Elles aimeront mieux
-les vendre à des despotes chez lesquels les Suisses sont moins exposés
-à _se corrompre_, que dans un pays entièrement libre comme la France,
-qui peut leur apprendre que, dans les cantons aristocratiques, ils ne
-jouissent que d'une liberté trop incomplète.
-
-Quant aux autres corps de troupes étrangères au service de France, un
-décret de l'assemblée nationale les a depuis peu incorporés dans
-l'armée française; et cette mesure provisoire annonce et présage le
-moment où la liberté n'admettra que ses enfans et ses amis parmi ses
-défenseurs armés.
-
-Français, vous êtes libres; vous avez conquis la liberté sur les
-ennemis du dedans; vous seuls la défendrez avec courage contre les
-ennemis du dehors. On vous vante la discipline des armées étrangères,
-on s'en fait un titre pour vous engager à conserver dans la vôtre des
-régimens étrangers; eh bien! imitez-la cette discipline, surpassez-la,
-s'il se peut: mais croyez que votre liberté, votre patrie, ne seront
-bien défendues que par vous. Défiez-vous de tous ces argumens répétés
-par le despotisme; éclairez-vous, armez-vous, soyez fidèles à votre
-devise; à ce prix, vous vous passerez des étrangers; et le temps
-approche où les étrangers souhaiteront de devenir Français.
-
-
-
-
-HUITIÈME TABLEAU.
-
-Action des Gardes-Françaises contre Royal-Allemand, vis-à-vis le
-dépôt, Chaussée-d'Antin.
-
-
-Dans le trouble et les alarmes qu'inspirait aux ministres
-l'inquiétante disposition des troupes et surtout des gardes-françaises,
-on avait pris soin d'opposer à ceux-ci des rivaux redoutables; et
-c'était ce qui avait fait préférer le régiment de cavalerie
-Royal-Allemand, dont la tenue paraissait excellente, que
-l'on croyait plein de bravoure et très-attaché à son colonel, M. de
-Lambesc, dès long-temps odieux par une férocité grossière, excusée en
-partie sous l'apparence d'un zèle ardent pour la discipline. Cet homme
-avait paru digne d'être un des principaux instrumens des projets
-ministériels. Nous venons de voir à quels excès il s'était porté
-contre le peuple, mot qui, pour lui et pour ses pareils, équivalait à
-celui de populace. Cette violence imprudente et prématurée, si
-heureuse par les désastres qu'elle prévint, produisit, dans cette même
-journée, des événemens utiles à la révolution. Cet assemblage de
-circonstances préparées pour elle comme par une providence
-bienfaisante, cette fatalité qui fit tourner à la ruine des
-oppresseurs toutes les mesures concertées pour le succès de leurs
-entreprises, tandis qu'au contraire les malheurs apparens et passagers
-du peuple, ses fautes même et celles de ses conducteurs, servirent au
-succès de sa cause; c'est le phénomène qui se reproduit le plus
-fréquemment dans l'histoire de la révolution: voilà ce qui la
-distingue de toutes les révolutions connues, soit qu'en effet ce
-caractère lui appartienne exclusivement, soit que les historiens qui,
-dans les siècles passés, nous ont transmis le récit de ces grands
-bouleversemens politiques aient négligé de recueillir et de rendre
-saillantes les circonstances par lesquelles ce même caractère se
-serait plus ou moins manifesté.
-
-Revenons aux effets qui résultèrent immédiatement de l'absurde
-conduite de M. de Lambesc. Il avait commandé à un détachement de
-soixante hommes de son régiment de traverser un faubourg de Paris,
-d'aller se poster devant le dépôt des gardes-françaises,
-Chaussée-d'Antin: mais ces étrangers ignorant leur chemin et pouvant
-s'égarer dans les rues, on leur avait donné, pour les précéder et les
-conduire, un cavalier du guet. Ils arrivèrent au galop à la porte
-Saint-Martin, défilèrent le long du boulevard, et vinrent, suivant
-l'ordre qu'ils avaient reçu, se poster devant le dépôt des
-gardes-françaises. Ce poste parut choisi pour les outrager. Et en
-effet, ceux-ci, étant comme prisonniers dans leurs casernes, virent,
-dans cette provocation gratuite, une insulte d'autant plus grande
-qu'elle paraissait impossible à punir. Ce surcroît d'indignation, mêlé
-à la rivalité militaire, anoblie alors par l'intérêt de la vengeance
-nationale, les eût sur-le-champ fait courir aux armes: mais un reste
-de subordination leur fit respecter la consigne et les ordres d'un
-colonel qu'ils détestaient. M. du Châtelet, désespéré de perdre un
-régiment qui avait prodigué à son prédécesseur, le maréchal de Biron,
-une obéissance et un respect filial, n'avait trouvé d'autre moyen pour
-le conserver que d'enfermer les soldats. Leurs officiers, autrefois si
-durs et si orgueilleux, avaient changé de ton; harangues, prières,
-menaces, promesses, supplications, rien n'était épargné pour les
-enlever à la cause du peuple. Tout fut inutile. Résolus à ne point
-céder, ils se faisaient pourtant une peine de résister à leurs
-supérieurs et de désobéir à des ordres qu'on supposait émanés du roi.
-Partagés entre ces divers sentimens, ils n'en demeuraient pas moins
-inébranlables dans leur attachement à la cause du peuple. Un cri
-intérieur, plus fort que la voix de leurs officiers, repoussait
-invinciblement les prières et les menaces, les craintes et les
-espérances. Dans ce combat de tant de passions opposées, un incident
-nouveau vint accroître le trouble et presser leur détermination:
-c'était le retour de leurs camarades, qui, rentrant précipitamment et
-d'un air égaré dans les casernes, après l'héroïque expédition de M. de
-Lambesc, s'écriaient qu'on égorgeait leurs frères, et racontaient ce
-qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient entendu. Alors ce n'est plus
-qu'un cri d'indignation; le tumulte redouble; ils veulent sortir,
-s'élancer de leurs casernes. Plusieurs officiers, hors d'eux-mêmes,
-saisissent les soldats, les embrassent; d'autres se couchant à terre,
-barrent la porte en criant: «Vous ne sortirez de vos casernes qu'en
-marchant sur mon corps!» Ces obstacles les retiennent un moment, leur
-courage chancelle, lorsque tout-à-coup il se ranime et devient une
-fureur guerrière. Ce mouvement subit et impétueux venait de l'approche
-d'un détachement de leurs camarades, qui arrivait tambours battans.
-Dès-lors rien ne les arrête: ils repoussent ou écartent les officiers,
-accourent en foule vers la grille, l'ébranlent, parviennent à
-l'ouvrir, et sur-le-champ se rangent en bataille à l'entrée du dépôt,
-en face des Allemands qui semblaient les braver. _Qui vive?_ s'écrient
-les gardes-françaises. Royal-Allemand, répondit-on. _Êtes-vous pour le
-tiers-état?_ C'était alors le nom de la nation française, en mettant à
-part ses oppresseurs prêtres et laïcs, c'est-à-dire trois cents mille
-hommes tout au plus sur vingt-cinq millions. A cette demande,
-_êtes-vous pour le tiers-état?_ des étrangers, des mercenaires, durent
-répondre et répondirent en effet: _Nous sommes pour ceux qui nous
-donnent des ordres_. Cette réponse leur valut une décharge suivie d'un
-feu roulant, qui leur tua deux hommes et en blessa trois. Ils tirèrent
-de leur côté quelques coups de pistolets, dont un seul homme fut
-blessé légèrement. Ce fut le terme de leurs exploits: une fuite
-soudaine les déroba à la fureur de leurs adversaires et à la vengeance
-du peuple. Ce qui étonna davantage, ce fut le désordre dans lequel ils
-s'enfuirent, les uns prenant à droite, les autres à gauche, oubliant
-leurs brillantes manoeuvres, et occupés seulement du soin de se
-sauver. Il semblait que le génie de la France les eût frappés de
-terreur, comme il avait frappé de vertige les chefs qui leur donnaient
-des ordres et les ministres qui avaient employé de pareils chefs.
-
-Les gardes-françaises, vainqueurs de ces ennemis détestés,
-s'avancèrent au pas de charge, et la baïonnette en avant, jusqu'à la
-place de Louis XV, à travers la foule immense du peuple, qui passait
-tour-à-tour d'un silence profond à de bruyantes acclamations, et
-réunissait dans sa marche et dans son maintien l'expression d'une
-sorte de terreur à celle de l'allégresse, toutes les deux également
-effrayantes. On arriva ainsi jusqu'aux Champs-Élysées où étaient
-retranchées d'autres troupes étrangères. Aucune ne fit le moindre
-mouvement: les gardes-françaises eurent le choix du poste qui leur
-convenait; et ce poste choisi, ils le gardèrent tranquillement pendant
-cette nuit alarmante, se trouvant ainsi placés entre l'armée du
-ministère et leurs concitoyens, dont ils étaient devenus l'espérance
-et l'appui.
-
-Divers incidens nés de la même cause accéléraient, dans la capitale,
-les progrès d'un mouvement universel. Vers la même heure, sur le
-boulevard, mais beaucoup plus loin, un fort détachement de
-Royal-Cravate, vint se poster au bout de la rue du Temple, en face des
-petits spectacles. Là, ils firent plusieurs évolutions en présence
-d'une foule de curieux, dont le nombre, considérable en tout temps et
-surtout le dimanche, se trouvait encore accru par la clôture inopinée
-des théâtres voisins. Le résultat de ces évolutions fut enfin de se
-ranger en bataille; et en dernier lieu, lorsque ces cavaliers
-barraient toute la largeur du boulevard, un ordre que l'on n'entendit
-pas, les fit partir à la fois comme un trait et à bride abattue,
-renversant dans leur course tout ce qui traversait le boulevard,
-hommes, femmes, enfans, qui, dans la sécurité de la paix, se
-trouvaient exposés à des accidens réservés pour la guerre. Ces
-pandours brutaux eurent bientôt parcouru la longueur des boulevards,
-et arrivèrent en peu de minutes vers la place de Louis XV, où M. de
-Lambesc les attendait.
-
-Nous omettons quelques actes de violence, ou plutôt quelques
-assassinats commis dans cette même soirée, par des hussards et par des
-officiers de Royal-Allemand, sur des grenadiers des gardes-françaises,
-qui, pour réponse à la question du jour, _êtes-vous pour le
-tiers-état?_ reçurent des coups de sabre ou de pistolet. Ces
-atrocités, qu'on apprenait d'un moment à l'autre, appelaient le peuple
-à la réunion de toutes ses forces contre des ennemis si barbares. La
-plupart furent punis sur-le-champ par ceux qui avaient pensé en être
-les victimes. Le peuple se précipitait sur le coupable au moment où il
-venait de tomber, et la figure d'homme disparaissait sous les coups
-dont l'accablait la fureur de la multitude. On portait ces restes
-hideux au Palais-Royal, devenu l'entrepôt de ce commerce meurtrier
-entre les agens du ministère et leurs ennemis. Là, étaient le foyer de
-l'insurrection, le point de départ et de retour pour tous les projets,
-pour toutes les vengeances; et ce lieu, dans son étroite enceinte,
-offrit aux yeux, pendant plus d'un mois, ce qu'ont de plus terrible le
-crime et sa punition.
-
-L'action la plus coupable de cette journée, plus heureuse par ses
-suites que funeste par ses désastres, celle qui fait le sujet de ce
-tableau, jointe à l'incursion gratuite de M. de Lambesc dans les
-Tuileries, a été, comme on sait, l'objet d'une poursuite juridique.
-L'accusé a été absous, et il en sera quitte pour le mépris et
-l'horreur de la postérité. En avouant les faits, il a prétendu n'avoir
-agi que d'après des ordres supérieurs, quoique ces ordres n'aient pu
-lui faire un devoir de poursuivre ses victimes jusques dans un jardin
-rempli d'hommes désarmés, de femmes et d'enfans. Au défaut de la loi
-civile, un conseil de guerre devait juger ses moyens de défense. Mais
-qu'eût servi ce conseil de guerre, sinon à faire voir la difficulté de
-porter un jugement dans une affaire de ce genre, au moment où
-périssent les principes du despotisme, où commencent à naître ceux de
-la liberté? Si l'insurrection eût fini par être appelée révolte (ce
-qui ne pouvait arriver que par la victoire du despotisme) M. de
-Lambesc, absous par la loi, eût été récompensé par les dépositaires de
-la puissance; mais il eût été encore méprisé autant que haï, pour
-avoir mêlé à l'exécution de leurs ordres une cruauté inutile. Dans le
-triomphe de la cause publique, quand l'unanimité et le succès de
-l'insurrection rendent ridicule la tentative de lui donner le nom de
-révolte, l'indulgence de la loi qui l'absout, prouve seulement que
-cette loi, ouvrage du despotisme, ménageait des ressources et des
-subterfuges aux hommes vils qui s'en montraient les appuis et les
-défenseurs. La liberté les dédaigne et leur pardonne.
-
-
-
-
-NEUVIÈME TABLEAU.
-
-Les troupes du Champ-de-Mars partant pour la place Louis XV, le 12
-juillet 1789.
-
-
-Tandis que Paris était livré au tumulte et aux désordres dont les
-tableaux précédens n'expriment qu'une faible partie, les troupes
-répandues aux environs de la capitale semblaient la menacer d'un siége
-ou d'un blocus. C'était le résultat des mesures prises après la séance
-royale du 23 juin. Dès-lors le renvoi des ministres avait été décidé.
-Les prêtres et les nobles, parvenus à faire de l'autorité royale
-l'instrument d'une faction, avaient déterminé le roi à des mesures de
-rigueur; et le choix même des nouveaux ministres, connus par leur
-mépris pour le peuple, attestait cette effrayante résolution. Inquiets
-cependant de l'esprit nouveau qu'ils avaient vu se développer
-rapidement, plus alarmés encore de l'insubordination des
-gardes-françaises, ils avaient appelé les régimens qu'ils avaient cru
-les plus attachés à l'obéissance passive, ce dogme si cher aux
-despotes, mais alors ébranlé partout et même dans les armées. On
-avait cru le raffermir et le fortifier parmi les soldats, en mettant à
-leur tête un maréchal de France célèbre dans la guerre. M. de Broglio,
-désigné depuis long-temps comme un des généraux que la France
-opposerait le plus heureusement à ses ennemis étrangers, fut choisi
-pour s'opposer aux Français dans la guerre élevée entre eux et
-l'aristocratie féodale et sacerdotale. Il eut sous ses ordres une
-véritable armée; on porte à plus de trente mille hommes le nombre des
-soldats qui environnaient Paris. C'était le parti le plus funeste que
-l'on pût faire prendre au monarque; aussi eut-on beaucoup de peine à
-l'y résoudre; et, pour y réussir, il avait fallu le remplir de fausses
-terreurs. On lui montra les troubles de Paris sous un aspect
-formidable, même pour sa personne; et ces troubles furent le prétexte
-dont on se servit pour arracher de lui l'ordre de faire venir ce grand
-nombre de régimens. On supposait que, plus ce nombre serait
-considérable, plus le péril paraîtrait grand au roi que l'on voulait
-tromper. On assure qu'en voyant le maréchal de Broglio mandé de
-Lorraine, le roi en pleurs, se jeta dans ses bras, et lui dit: «Que je
-suis malheureux! J'ai tout perdu, je n'ai plus le coeur de mes sujets,
-et je suis sans finances et sans soldats.» Le roi se trompait sur le
-premier point: sa personne était aimée. Mais puisqu'il n'avait point
-de soldats, ce n'était donc point d'eux qu'il fallait rien attendre;
-et d'ailleurs, quand il en aurait eu, des soldats ne pouvaient
-rétablir ses finances; et l'appareil militaire qui menaçait Paris,
-n'aurait pu qu'affaiblir l'amour de ses sujets pour sa personne. Cet
-appareil était vraiment formidable: mais ce qui le rendit plus odieux,
-plus révoltant, ce fut ce grand nombre de trains d'artillerie, de
-bombes, de mortiers, et autres instrumens réservés à l'usage des
-siéges: attirail peu propre à persuader au peuple qu'on voulait
-seulement maintenir l'ordre et assurer la tranquillité publique, comme
-le disaient les ministres. Ces affreux détails étaient sans doute
-ignorés du roi; et les dépositaires de sa puissance lui cachaient avec
-soin l'usage qu'ils en faisaient. Nous sommes loin d'appuyer l'opinion
-alors admise, et qui n'est pas même encore détruite, qu'il s'agissait
-de bombarder Paris: c'est une idée que repousse l'excès de son
-invraisemblance, encore plus que son atrocité. Mais ce qui ne serait
-guère moins invraisemblable, si le fait ne l'eût démontré possible,
-c'est qu'il ait pu exister des ministres assez stupides pour ne pas
-voir qu'en promenant sous les yeux d'un peuple entier ces instruments
-de carnage et de destruction, ils ajoutaient déjà à sa force si
-redoutable, toute celle qu'il emprunterait de sa fureur. En ne
-supposant à cet appareil guerrier que l'intention de la menace,
-comment ne sentaient-ils pas que cette menace était d'un genre à
-inspirer autant d'horreur que l'exécution même du projet? De plus,
-ces affreux préparatifs accréditaient le bruit déjà trop répandu que
-des troupes armées devaient secrètement entrer dans Paris, livrer au
-pillage le Palais-Royal et les maisons des patriotes, sans épargner
-les personnes qui, par la hardiesse de leurs actions, de leurs
-discours ou de leurs écrits, avaient attiré les regards et l'attention
-des nouveaux ministres. Quoi qu'il en soit de ces complots, quel
-qu'ait été le projet formé contre Paris et dont le secret n'échappera
-pas à l'oeil pénétrant de l'histoire, il est certain que les Parisiens
-dûrent croire alors au projet formel de les exterminer. On mettait en
-mouvement, on faisait avancer les troupes contre la capitale; le camp
-principal était au Champ-de-Mars. A peu de distance, aux Invalides,
-était caserné un régiment entier destiné à servir ce train
-d'artillerie qui avait répandu tant d'effroi. Le quartier-général
-était l'hôtel de Richelieu; des détachemens postés à Sèvres et à
-Saint-Denis devaient servir de renfort. Pendant ce temps, l'assemblée
-nationale multipliait les adresses au roi pour demander le renvoi des
-troupes; et elle recevait du monarque trompé ou des refus ou des
-réponses dilatoires. On parlait dans Paris de lettres de cachet
-préparées contre ses membres les plus distingués; on faisait courir
-des listes de proscription contre les patriotes. Tous ces bruits faux
-ou exagérés, les nouvelles, les soupçons, étaient portés aux
-électeurs, qui, en se ralliant fréquemment, avaient formé un centre de
-réunion où tout aboutissait, et commençaient à devenir en quelque
-sorte une puissance publique, supplément des autorités civiles, qui
-gardaient un silence inexplicable. Il semblait qu'en employant la
-force armée, le ministère n'attendît rien que d'elle. Déjà les troupes
-postées dans le Champ-de-Mars avaient reçu de Versailles l'ordre de
-s'avancer vers Paris. Aussitôt les officiers font rassembler les
-soldats; ils les rangent en bataille, et les haranguent pour les
-encourager à cette expédition, comme ils eussent fait pour
-l'entreprise la plus glorieuse. Ces soldats étaient pour la plupart
-étrangers; mais il ne fallait pas moins les tromper, pour en obtenir
-l'obéissance qu'on souhaitait. Ils avaient vécu en France depuis
-long-temps; plusieurs y avaient contracté des liaisons; et il était
-difficile de leur représenter comme un exploit héroïque le triste
-courage de marcher en ordre de bataille contre des citoyens désarmés,
-de porter le feu dans une ville agitée par des troubles, mais qui
-n'avait pas encore arboré l'étendard de l'insurrection, et qui
-peut-être n'en avait pas conçu l'idée. Il fallut donc, pour les
-engager à marcher contre Paris, leur faire entendre qu'ils allaient à
-son secours: on leur dit que cette ville était remplie de brigands
-qu'on ne pouvait réprimer que par la force militaire. La troupe
-défile, ayant pour avant-garde un détachement de Royal-Allemand: ils
-passent les bacs vis-à-vis l'hôtel des Invalides, et viennent se
-ranger en bataille dans les Champs-Élysées.
-
-Dès que le peuple voit s'avancer cette colonne imposante, il murmure,
-il s'indigne, il mêle la menace à la crainte; et bientôt le bruit se
-répand qu'une armée venait pour égorger tous les habitans de Paris.
-Mais quelle fut leur fureur, quand ils virent cette armée, que la
-terreur seule avait grossie à leurs yeux, s'augmenter et se recruter
-en chemin des dragons, des hussards, des régimens de Royal-Bourgogne,
-de Royal-Cravate, et enfin d'un détachement du guet à cheval! Ce
-dernier corps, que les habitans de Paris avaient toujours détesté,
-était devenu pour eux un objet d'horreur, depuis que la police en
-avait fait l'instrument du despotisme le plus odieux. Une guerre
-ouverte s'était élevée entre lui et cette portion du peuple que
-l'orgueil désigne sous le nom de _populace_ ou même de _canaille_, et
-que plus d'une fois le guet avait foulée aux pieds dans les rues, sur
-les quais, et même sur les trottoirs des ponts. La seule apparition
-des cavaliers de ce corps suffisait pour provoquer le peuple au
-combat. Mais quel combat! et combien il était inégal! Des pierres,
-alors la seule arme du peuple, assaillirent les hommes et les chevaux.
-A ces coups peu meurtriers, les adversaires répondent par des coups de
-fusil, dont le bruit appelle de nouveaux combattans ou de nouveaux
-témoins. La nouvelle de ce combat pénètre dans l'intérieur de la
-ville. Aussitôt les forts de la halle, les ouvriers des ports, les
-artisans robustes de toute espèce, s'arment à la hâte de tout ce
-qu'ils rencontrent, la plupart de bâtons, quelques-uns de mauvais
-fusils, et viennent au secours de leurs concitoyens. Mais ce qui les
-servit le plus efficacement, ce fut l'arrivée d'un détachement des
-gardes-françaises, qui, devenus l'idole du peuple, s'empressèrent de
-marcher à son secours. C'était un spectacle curieux, que l'approche de
-cette troupe guerrière au milieu d'une foule désarmée qui la suivait
-ou la précédait au combat. Des femmes, des enfans, augmentaient cette
-foule; et l'on distinguait surtout, dans l'obscurité de la nuit qui
-s'approchait, la hardiesse de ces petits garçons nommés
-_porte-falots_, qui, avec leurs lanternes, éclairaient, par zèle et
-avec gaîté, cette colonne de gardes-françaises marchant vers les coups
-de fusil. Ce sont de ces tableaux qu'on ne peut oublier; et Paris en a
-offert, pendant cette célèbre semaine, plusieurs peut-être qui ne se
-renouvelleront jamais.
-
-La seule approche des gardes-françaises et quelques coups de fusil
-avaient suffi pour forcer leurs adversaires à s'enfoncer dans les
-Champs-Élysées. Vainement voulut-on employer le renfort des petits
-Suisses: ces braves alliés de la France refusèrent de tirer sur des
-Français. Ce fut de ces étrangers que le reste des troupes reçut un
-exemple si généreux et si salutaire pour les deux partis. Les
-officiers frémissaient de colère de voir que leurs ordres demeuraient
-sans exécution. Pour être obéis, ils ne voient qu'un moyen; c'est
-celui qu'ils prirent: ils ordonnèrent la retraite, et les troupes
-rétrogradèrent jusqu'à la grille de Chaillot. Elles y demeurèrent deux
-heures, après lesquelles elles reprirent le chemin du Champ-de-Mars.
-Là, le prince de Lambesc reparut le lendemain, pour essayer d'obtenir
-de ses soldats ce qu'il n'avait pu en obtenir la veille; mais la
-résolution des troupes était prise: elles s'étaient rappelé que leur
-engagement n'avait été que de combattre les ennemis de l'état, et
-elles n'en voyaient point. Ces ennemis n'étaient visibles qu'aux
-officiers qui appellent l'état le gouvernement qui les paie. C'est
-cette équivoque qui a perdu les peuples; et le despotisme finit ou va
-finir, quand cette équivoque commence à s'éclaircir. C'est ce que ne
-savait pas M. de Lambesc, qui menaça du dernier supplice ses soldats
-réfractaires; menace qui ne servit qu'à les irriter contre celui qui
-se la permettait. Toute l'armée se souleva contre lui: il fut forcé de
-se sauver à Versailles, où il ne trouva pas plus de sûreté
-qu'ailleurs. Il vit préparer contre lui ce même châtiment dont il
-avait menacé de généreux soldats, il fut encore contraint de fuir; et
-comme la France entière ne lui présentait plus que des ennemis, il la
-quitta, retrouvant par-tout sur sa route le danger du même traitement
-auquel il venait de se soustraire.
-
-
-
-
-DIXIÈME TABLEAU.
-
-La barrière de la Conférence incendiée, le 12 juillet 1789.
-
-
-Quoique le courage des habitans de Paris et sur-tout la valeur des
-gardes-françaises eussent repoussé un instant les troupes étrangères,
-la ville n'en paraissait pas moins menacée des horreurs d'un siége;
-elle n'en restait pas moins livrée à des dangers non moins grands de
-la part des ennemis qu'elle recelait dans son sein. C'était peu de
-l'armée dont on l'avait investie: on avait rassemblé depuis peu, dans
-les faubourgs, une foule de brigands sous le nom d'ouvriers; on avait
-pris, pour ce rassemblement, le prétexte honorable de les occuper à
-des travaux publics et de soulager leur misère. Mais si leur misère
-était réelle, l'utilité de leurs travaux n'était pas également
-évidente. Cette multitude d'hommes, la plupart sans domicile, sans
-aveu, sans profession, menaçaient la capitale d'une invasion d'autant
-plus formidable, qu'il était impossible de leur en interdire l'entrée.
-Le désoeuvrement général par lequel les artisans célèbrent chez nous
-le dimanche, leur permettait d'errer dans la ville; ils usèrent de
-cette liberté, pour se permettre tous les excès de la licence. Ces
-coupables auxiliaires des ministres y exerçaient un brigandage qui
-servait de prétexte à l'introduction des soldats et d'une force armée
-suffisante pour réprimer le désordre. On en tirait un prétexte non
-moins spécieux, celui de calomnier le peuple, en comprenant dans ce
-mot collectif _peuple_ la foule de malfaiteurs qui abondent toujours
-dans une capitale immense, et que multiplient encore les abus d'un
-gouvernement pervers: odieuse confusion d'idées dont le despotisme a
-tiré grand parti en faisant illusion au plus grand nombre des citoyens
-honnêtes vivant de leurs propriétés ou de leur industrie, qui
-s'accoutumaient à ne voir dans la multitude qu'un ramas d'hommes
-dangereux contre lesquels il n'existait qu'un rempart, l'autorité
-arbitraire, seule capable de les contenir. Mais, au lieu de les
-contenir, elle avait plus d'une fois pris le parti de les soudoyer.
-C'est ce qu'on avait fait un mois auparavant, lorsqu'une troupe de
-bandits pilla dans le faubourg Saint-Antoine les maisons des sieurs
-Henriot, salpêtrier, et Réveillon, manufacturier intelligent; deux
-citoyens honnêtes, dont l'industrie faisait vivre un grand nombre
-d'ouvriers, et qui se trouvèrent ainsi ruinés, eux et leurs
-locataires, par cet acte de brigandage commis en plein jour. On avait
-vu une troupe de mille à douze cents hommes armés de bâtons, démolir
-une maison de fond en comble, brûler tranquillement les ateliers, des
-magasins, porter l'effigie d'un citoyen jusqu'à l'hôtel-de-ville, en
-observant dans cette exécution, comme dans cette marche, une espèce
-d'ordre et même de subordination scandaleuse, sans que la police
-d'alors, qui était pourtant dans toute la vigueur de son activité, fît
-le moindre mouvement pour réprimer cet audacieux brigandage. Ce
-silence, ou plutôt ce sommeil volontaire de la police, devenue
-complice d'une troupe de bandits, fit soupçonner alors à plusieurs
-citoyens le secret du gouvernement, qui sondait ainsi les dispositions
-des gardes-françaises, et justifiait en quelque sorte l'approche des
-troupes étrangères, seules capables de prévenir ou de châtier de
-pareils attentats.
-
-Quoi qu'il en soit de ce mystère plus odieux qu'impénétrable, et en se
-bornant au récit des faits, il est certain que des brigands répandus
-dans la ville et dans les faubourgs terminèrent leurs manoeuvres de
-cette journée du 12 juillet, par l'incendie des barrières. On y
-procéda méthodiquement, comme on avait fait à celui de la maison du
-sieur Réveillon. Les barrières arrachées, on renverse les baraques des
-commis qui avaient pris la fuite. La foule du peuple assistait à cette
-opération comme à un spectacle. Un moment après, arrivent des
-gardes-françaises qui se placent entre les spectateurs et les
-incendiaires, sans troubler ceux-ci ou leur porter le moindre
-empêchement; ils paraissaient n'être venus que pour établir l'ordre au
-sein même de ce désordre, et pour empêcher que le feu ne se
-communiquât aux maisons voisines.
-
-Le même tableau se reproduisait à chacune des barrières qui ferment
-l'enceinte de Paris. Nous avons préféré celui qu'offrit la barrière de
-la Conférence: c'est que ce fut celle dont la destruction laissa le
-plus de regrets, après que la terreur publique fut calmée, et lorsque
-le calme eut amené la réflexion. Les amateurs des arts regrettent
-encore les figures colossales, et cependant finies, qui décoraient
-particulièrement cette barrière: c'étaient des figures allégoriques de
-la Bretagne et de la Normandie, qui semblaient indiquer la route qui
-conduit à la capitale et à ces deux provinces. Le feu les eût
-faiblement altérées: mais la rage des incendiaires, décidés à tout
-détruire, les porta à employer le fer, qui supplée si cruellement à
-l'impuissance du feu, et anéantit les formes quand la matière ne peut
-être consumée.
-
-A la même heure, au même instant, d'autres hordes de bandits allèrent
-brûler les pataches sur la rivière, les cabanes, les meubles des
-commis, et faisaient ainsi la guerre à la ferme générale sur la terre
-et sur l'eau. C'est ce qui fait penser à plusieurs personnes qu'une
-partie des désordres de cette journée fut l'effet d'une spéculation de
-contrebandiers: supposition qui n'en exclut aucune autre; car, dans ce
-bouleversement universel, diverses causes agissant à la fois, tous les
-effets ne peuvent se rapporter à une seule. Des vengeances
-personnelles, des intérêts particuliers, occasionnèrent encore, dans
-l'enceinte de Paris, l'embrasement de plusieurs échoppes, hangars et
-boutiques des marchés publics, qui pouvaient être la proie des
-flammes. C'était de loin surtout que ce spectacle était le plus
-effrayant. Ce grand nombre de citoyens qui, les jours de fête, vont se
-promener dans les environs et sur les hauteurs qui dominent la
-capitale, étaient saisis de terreur en la voyant environnée d'un
-cercle de feu, tandis que du centre il s'élevait un nuage épais de
-fumée: ils se persuadaient que la ville entière était embrasée; ils
-étaient dans des transes mortelles pour leurs parens et leurs amis
-qu'ils y avaient laissés, et n'étaient pas sans crainte sur le danger
-qu'ils couraient eux-mêmes en y rentrant; quelques-uns même crurent,
-pour pouvoir y rentrer, avoir besoin de déguisement. On ne peut
-représenter que faiblement la terreur, les angoisses de cette
-multitude d'hommes, de femmes, d'enfans, de vieillards, revenant le
-soir à pied, à cheval, en voiture, se pressant d'arriver et craignant
-des nouvelles désastreuses, avertis d'un danger qu'ils ne
-connaissaient pas et qu'ils n'en redoutaient que davantage, se frayant
-un passage au travers de feux mal éteints et des débris qui brûlaient
-encore, au milieu d'une foule dont ils ignoraient les intentions, ne
-cherchant qu'à regagner leur demeure, bravant les coups de fusil qui
-sont tirés ou qui s'échappent à côté d'eux, arrêtés à chaque pas par
-mille accidens et par des patrouilles dont ils ne peuvent sentir
-l'utilité et dont les questions les importunent. Arrivés chez eux, et
-trouvant tout dans l'état où ils l'ont laissé, ils interrogent à leur
-tour, et sont conduits d'étonnement en étonnement par les récits
-qu'ils écoutent avec avidité, qu'ils entendent à peine, et dont le
-résultat ne se représente à leur mémoire le lendemain que comme un
-tissu de rêves incohérens.
-
-Tout ce mouvement dure une partie de la nuit, pendant laquelle les
-brigands parurent maîtres de la ville. Plusieurs habitans, n'osant
-rentrer chez eux, demandaient l'hospitalité aux amis chez lesquels ils
-se trouvaient. D'autres qui se hasardaient à regagner leur logement,
-virent briller plusieurs fois la lumière des fusils dont ils
-entendaient le coup, et ne savaient dans l'obscurité s'il était dirigé
-contre eux. Les aventures particulières, les cas fortuits, les
-spectacles inattendus, tous les incidens bizarres de cette nuit
-unique, à peine racontés le lendemain et oubliés pendant la semaine au
-milieu de tant d'agitations et d'événemens successifs, ont fourni
-depuis, en des temps plus calmes, une matière inépuisable aux
-conversations des citoyens.
-
-Cependant, au milieu de ce chaos, les principaux habitans, les hommes
-honnêtes, et tous ceux qui avaient quelque chose à perdre,
-s'empressèrent d'arrêter, autant qu'il était possible, ce brigandage
-et cette dévastation. Les ouvriers des ports, les forts de la halle,
-accoururent armés de bâtons, et tombèrent sur tous ceux qui leur
-parurent des vagabonds et des gens sans aveu: ils les chassèrent hors
-de la ville; et, rejoignant les pompiers qui travaillaient avec une
-ardeur incroyable, ils parvinrent à modérer la violence des flammes
-partout où elles menaçaient les bâtimens voisins. Bientôt après, ils
-vinrent à bout d'éteindre le feu dans tous les quartiers avant le
-milieu de la nuit; et ceux que l'excès de l'inquiétude ou de la
-terreur ne priva point du sommeil, purent prendre quelque repos dans
-une ville livrée à elle-même, et qui se trouva soudain sans roi, sans
-gouvernement, sans police, et redoutant pour le lendemain les mêmes
-désordres et peut être des périls encore plus grands.
-
-
-
-
-ONZIÈME TABLEAU.
-
-Le peuple gardant Paris.
-
-
-Après ce grand spectacle d'un empire qui ose prétendre à se régénérer,
-et qui renouvelle les bases du contrat politique qui doit unir
-vingt-cinq millions d'hommes, s'il est un tableau digne d'attacher
-tous les regards, c'est celui que présente une ville immense, capitale
-de cette empire, menacée de sa ruine entière par la chûte subite de
-toutes les autorités légales, contrainte de passer précipitamment
-d'un régime à un régime opposé, et réduite, dans ce passage trop
-rapide, à se défendre contre les attaques du despotisme, sans avoir eu
-le temps d'organiser en quelque sorte la liberté. Quelle devait être
-la terreur de tous les bons citoyens, dans une ville où se
-réunissaient toutes les corruptions, celle de l'excessive opulence et
-celle de l'extrême misère, asile de quelques vertus, mais à coup sûr,
-repaire de tous les vices, et recelant dans son sein les ennemis
-mortels du nouvel ordre politique qui s'établissait pour la France,
-armés de tous les moyens qu'ils avaient en leur pouvoir!
-
-Heureusement le ministère avait lui-même brisé une partie de ses
-propres trames, par la menace prématurée d'une attaque ou d'un siége,
-menace qui sur-le-champ rallia, pour la défense de Paris, une portion
-nombreuse des agens du despotisme ou de ceux qui tenaient de lui leurs
-moyens d'existence. La plupart, ayant dans la capitale leur famille,
-leur domicile, leurs propriétés, se trouvaient intéressés à prévenir
-les désastres accidentels qu'entraîne après soi l'invasion violente
-d'une force étrangère et armée. C'est ainsi que, par la faute du
-ministère, ils se trouvaient placés entre deux sentimens, dont le plus
-impérieux les forçait de voler au danger le plus pressant. Plusieurs
-combattirent pour la liberté naissante, en croyant ne combattre que
-pour leur défense et pour celle de leurs foyers; d'autres, entraînés
-par le mouvement général, la servirent en la détestant, et pour se
-mettre à couvert des dangers qu'eût attirés sur eux une suspecte et
-alarmante inaction. Voilà ce qui sauva Paris; et tel fut le concours
-des causes qui empêchèrent que la ruine du gouvernement n'entraînât
-celle de la société même.
-
-Esquissons rapidement quelques traits de ce tableau si varié, si
-mobile, trop supérieur au pinceau et à la description.
-
-Les événemens de la veille en présageaient de plus terribles pour le
-lendemain. La crainte et les précautions de la prudence avaient tenu
-éveillée une grande partie des citoyens. Les brigands avaient, dans la
-soirée du dimanche, paru les maîtres de la ville; cette même nuit, on
-avait vu paraître dans les rues des patrouilles composées d'hommes et
-même de femmes, armés de fusils, de sabres, de haches, de massues,
-agitant en l'air des flambeaux allumés. Il est vrai que cet appareil,
-imaginé pour défendre et pour éclairer la ville, semblait la menacer
-d'incendie, et inspirait plus de terreur que de confiance, en montrant
-sous le même aspect le secours et le danger, les amis et les ennemis,
-les citoyens et les brigands. En effet, dès le matin, plusieurs de ces
-derniers, marchant en troupes, enrôlaient de force les passans pour
-aller brûler les maisons des aristocrates, nom sous lequel ils
-comprenaient tous les propriétaires et même tout homme dont le
-maintien annonçait quelque aisance. On eût dit que Paris allait être
-leur proie, d'autant plus que, dans cette alarme universelle, on
-confondait les tentatives que faisait la liberté pour se procurer des
-armes, et les attentats que méditaient la licence et le brigandage.
-
-Mais bientôt le besoin général rallia tous les amis de l'ordre. Les
-bourgeois s'armèrent; le tocsin de chaque paroisse les appela dans
-leurs districts. Chaque district vota deux cents hommes pour sa
-défense. On en forme des compagnies; elles marchent sous des chefs
-nommés par elles, un magistrat, un marchand, un chevalier de
-Saint-Louis, un homme de lettres, un procureur, un acteur: tous sont
-égaux, citoyens, frères. Des curés vénérables par leur âge et par
-leurs vertus marchent à la tête de leurs paroissiens armés, prêchant
-ou ordonnant le calme et la paix. Les cohortes citoyennes se divisent
-selon le besoin; elles prennent différens noms, _Volontaires des
-Tuileries_, _du Palais-Royal_, etc. Les armes manquaient, on en
-cherche. On se saisit de celles qui se trouvent chez les armuriers et
-les fourbisseurs: on expédie un reçu de ce qu'on emporte, qu'on promet
-de rendre, et que depuis on rendit en effet. Point d'effraction, point
-de vol: tout se passait en règle, autant que le permettait une
-nécessité si instante. Cependant une portion du peuple, celle à qui le
-guet était odieux et suspect, le dépouille de ses armes et s'en
-empare. On court dans tous les lieux où l'on croit en trouver ainsi
-que des canons. On délivre les prisonniers de l'hôtel de la Force, à
-l'exception des criminels; on arrête des voitures chargées d'effets,
-un bateau chargé de poudre, que l'on conduit à la ville; on établit
-des barricades, des tranchées dans les faubourgs; enfin, on se dispose
-soit à soutenir un siége, soit à repousser l'attaque dont on était
-menacé.
-
-Voilà ce que le peuple fit par lui-même et comme d'un mouvement subit
-et spontané, tandis que, dans les districts, on cherchait les moyens
-d'imprimer à ce mouvement une direction plus régulière et mieux
-ordonnée. On commença par envoyer des députations à l'hôtel-de-ville,
-où, depuis l'ouverture des états-généraux, les électeurs étaient dans
-l'usage de s'assembler; mesure prudente, à laquelle le ministère n'osa
-s'opposer, et qui devint le salut de la patrie. Là, dès six heures du
-matin, les électeurs, devenus magistrats provisoires par la confiance
-du peuple et par la nécessité, proposent, délibèrent, exécutent. Ils
-établissent entre eux et les districts une correspondance active et
-continuelle. On cherche à donner à l'assemblée des électeurs une force
-légale. On mande le prévôt des marchands. Il arrive, et le peuple
-applaudit. Il offre de se démettre de sa place, et ne veut, dit-il, la
-tenir que de la confiance de ses concitoyens: on refuse sa démission.
-Cependant le tumulte augmente, et l'assemblée ne peut suffire à
-toutes les demandes, à toutes les plaintes. On forme un comité
-permanent qui doit rester assemblé jour et nuit pour rétablir la
-tranquillité publique. On crée différens bureaux, afin de pourvoir aux
-différens objets de sûreté ou d'utilité, subsistances, formation de
-milice parisienne, etc. On arrête provisoirement qu'elle sera de
-quarante-huit mille hommes; mesure sage, qui augmenta la confiance et
-rassura les esprits timides. Toutes ces délibérations se prenaient en
-présence du peuple, dont une partie remplissait la salle, tandis que
-le grand nombre faisait retentir la place de Grève d'acclamations, à
-l'arrivée des grains, des canons, des soldats, des voitures chargées
-de meubles et d'effets. Cette place semblait tour-à-tour un camp, un
-marché, un port, un arsenal.
-
-Telles étaient les opérations achevées avant deux heures; et celles de
-l'après-midi ne furent ni moins rapides ni moins étonnantes.
-
-Effectuer la formation de la milice parisienne; en promulguer le
-réglement à l'instant même; nommer les principaux chefs; entendre tous
-les renseignemens donnés par le lieutenant de police; recevoir
-l'adhésion de tous les districts, de toutes les corporations, aux
-arrêtés du matin; accepter les offres patriotiques de plusieurs
-compagnies de gardes-françaises; députer à quelques autres, aux
-troupes étrangères; entendre le récit des députés de la ville à
-l'assemblée nationale, et instruire l'assemblée de ce qui se passait
-dans la capitale; donner l'ordre de prendre des cartouches à
-l'arsenal, et (ce qui fut plus décisif) autoriser les soixante
-districts à faire fabriquer cinquante mille piques; distribuer les
-armes, les balles, la poudre, le plomb, dont le peuple s'était emparé:
-voilà ce qui fut exécuté au milieu des cris, des demandes, des
-menaces, malgré la multitude d'incidens vrais ou faux, mais également
-funestes et menaçans pour les électeurs, accusés à tout moment de
-trahir la confiance publique. Perdre ces hommes courageux était le
-principal but des mal-intentionnés: on suscitait contre eux, au
-Palais-Royal, les motions les plus furieuses et les plus insensées.
-Leur refus de découvrir l'arsenal secret de l'hôtel-de-ville,
-c'est-à-dire de faire l'impossible, pensa leur être funeste; ce qui,
-l'instant d'après, ne les empêchait pas d'être les modérateurs des
-mouvemens populaires, tant le besoin de la subordination se faisait
-sentir aux plus forcenés! A chaque événement inattendu, ils couraient,
-se précipitaient d'une manière formidable. Tantôt ils priaient
-impérieusement, tantôt ils commandaient avec menaces qu'on leur donnât
-des ordres. On les donnait ces ordres, et ils étaient exécutés. Des
-hommes de tout état, de tout âge, de tout rang, multiplièrent des
-preuves d'une intrépidité inébranlable. Un électeur faible et infirme
-courut à travers la foule chercher le drapeau de la ville, que des
-hommes mal-intentionnés ou violens avaient enlevé: il parvint à le
-leur arracher, et le reporta lui-même à sa place. Un jeune prêtre,
-chargé de distribuer au peuple plusieurs barils de poudre déjà
-ouverts, continua de s'acquitter de cette fonction après avoir entendu
-siffler à son oreille la balle d'un pistolet, tandis qu'un indigent,
-presque nu, fumait sa pipe sur un de ces barils; plaisir auquel il ne
-voulait renoncer, disait-il, qu'en vendant sa pipe, et on la lui
-acheta.
-
-On s'est depuis souvent étonné que, dans cette soirée tumultueuse,
-quelque accident inévitable parmi tant de torches et de flambeaux,
-n'ait pas fait sauter l'hôtel-de-ville. La plupart de ceux qui s'y
-trouvaient n'y pensèrent pas, et ceux qui y pensèrent y étaient
-résignés. Une troupe d'hommes pervers ayant imaginé, vers la nuit,
-d'effrayer le comité permanent, en lui disant qu'on avait vu quinze
-mille soldats entrer dans Paris, et qu'ils allaient arriver pour
-forcer l'hôtel-de-ville: «Il ne le sera pas, dit froidement un des
-électeurs[9], car je le ferai sauter à temps[10]. Et aussitôt il
-ordonna d'apporter six barils de poudre et de les déposer dans le
-cabinet communément appelé _la petite audience_. Les mal intentionnés
-en pâlirent, et se retirèrent au premier qui fut apporté.
-
- [9] M. Le Grand de Saint-René, le même qui avait reporté, dans la
- grande salle, le drapeau de la ville qu'on en avait enlevé.
-
- [10] Il était homme à le faire, dit M. Dussaulx, un de ses
- collègues, auteur de l'intéressant ouvrage intitulé: _De
- l'Insurrection parisienne_. Qu'il nous soit permis de saisir
- cette occasion de rendre hommage à la vertu de cet homme
- respectable, qui était patriote par ses moeurs long-temps avant
- la révolution. Ce sont là les véritables et peut-être les seuls.
-
-Paris recueillit, dès le soir même, le fruit d'un courage si général,
-d'une activité si unanime. On se crut en sûreté du moins contre les
-brigands intérieurs; on en avait désarmé une grande partie, soit à
-force ouverte, soit en se mêlant habilement avec eux. C'est un service
-qu'avait rendu un certain nombre d'ouvriers ou d'indigens, qui,
-honnêtes sous les livrées de la misère, avaient bien voulu se joindre
-à des scélérats pour tromper leur fureur sous prétexte de la conduire.
-Un ordre du comité permanent avait fait illuminer les rues, et par là
-prévenu de grands désordres. Mais ces cris fréquens et répétés, _aux
-armes! aux armes!_ ces lampions tour-à-tour retirés et placés suivant
-les différens avis d'un danger éloigné ou prochain, ces courses de la
-milice bourgeoise, des gens à cheval portant des ordres de toutes
-parts, ces coups de canon, ces signaux d'avertissemens convenus, mille
-incidens divers tenaient dans un mouvement continuel l'âme et
-l'imagination, effarouchées du plus grand de tous les périls, le péril
-inconnu. Toutefois, on était loin de l'épouvante; une vive émotion et
-non le désespoir, une grande attente et non la terreur, se
-manifestaient sur les visages; hommes, femmes, enfans, tous se
-prémunissaient contre une attaque nocturne; tous avaient transporté,
-sur les maisons, aux balcons, aux fenêtres, des meubles, des
-ustensiles pesans, des bûches, et jusqu'aux pavés des rues:
-précautions inutiles, puisque, dès la nuit même, les régimens campés
-aux Champs-Élysées se retirèrent et disparurent.
-
-Telle fut cette journée qui s'annonçait d'une manière si formidable,
-qui commença la destruction de l'ancien gouvernement et prépara la
-naissance du nouveau, qui vit s'élever tout-à-coup une ombre de
-puissance civile et de force militaire capables de remplacer celles
-qui venaient de disparaître; faibles appuis, frêles étais sans doute,
-mais qui heureusement suffirent à soutenir l'édifice social prêt à
-crouler. Paris, le matin livré aux brigands, compta le soir cent mille
-défenseurs. Le peuple se montra digne de la liberté: il en fit les
-actions, il en parla le langage. Même intrépidité, même patriotisme
-dans les arrêtés de tous les districts, de toutes les corporations; et
-quelques traits d'éloquence antique se firent remarquer dans les
-discours de plus d'un orateur. Nombre de traits de vertu brillèrent
-parmi la classe d'hommes les plus opprimés, et que, par cette raison,
-on croyait les plus avilis. Un homme presque sans vêtemens avait sauvé
-un citoyen opulent d'un grand danger. Celui-ci le prie d'accepter un
-écu. «Vous ne savez donc pas, répondit le pauvre, qu'aujourd'hui
-l'argent ne sert plus à rien. En voulez-vous la preuve? qui veut cet
-écu? ajouta-t-il: c'est monsieur qui le donne.--Point d'argent! point
-d'argent! s'écrièrent ses camarades.» Quelques traits de gaîté
-française se mêlèrent même à ces scènes passionnées. Un petit
-marchand, ayant surfait les cocardes tricolores, qui venaient d'être
-substituées à la cocarde verte, fut menacé par les assistans d'être
-traité en criminel de _lèse-révolution_. Enfin, ce qu'il faut compter
-pour beaucoup, aucun crime ne se mêla aux orages de cette journée; car
-il ne faut pas attribuer au peuple l'incendie de Saint-Lazare, oeuvre
-d'une bande de scélérats soudoyés dès long-temps et pour la plupart
-étrangers. Ces deux dernières circonstances sont la seule consolation
-que nous puissions présenter à nos lecteurs, en leur offrant le
-tableau suivant, dont leur ame va être douloureusement affectée.
-
-
-
-
-DOUZIÈME TABLEAU.
-
-Pillage de Saint-Lazare.
-
-
-L'événement funeste dont le tableau ci-joint n'a pu présenter que
-quelques traits principaux, est, de tous les désastres précurseurs de
-la révolution, celui qui l'annonçait sous les auspices les plus
-sinistres. Il rassemble des circonstances qui font frémir. Nous
-supprimerons les plus horribles, dont le souvenir, presque perdu, a
-été comme englouti dans le torrent rapide des événemens qui se
-succédèrent d'heure en heure, dans cette semaine à jamais mémorable.
-
-Le lundi 13 juillet, à deux heures du matin, pendant qu'à l'extrémité
-de chaque faubourg les barrières incendiées fumaient encore, tandis
-que le plus grand nombre des citoyens, après avoir vu l'incendie
-éteint, se retiraient chez eux, des brigands (c'était le nom qu'ils se
-donnaient eux-mêmes, exemple imité deux ans après par les scélérats
-d'Avignon, qui ont surpassé les crimes de leurs devanciers), des
-brigands se rassemblèrent derrière le moulin des dames de Montmartre,
-et là tinrent conseil pour savoir par où ils commenceraient leurs
-forfaits, qu'ils appelaient leurs exploits.
-
-Les uns voulaient débuter par le prieuré de Saint-Martin, les autres
-par d'autres maisons religieuses, lorsqu'un d'entre eux demande la
-priorité pour la maison de Saint-Lazare; la _priorité_, ce fut son
-terme: ces misérables se faisant un jeu d'imiter, dans leur
-conciliabule, les formes usitées dans les assemblées populaires, et
-d'en reproduire même les expressions. Cette motion contre Saint-Lazare
-ayant eu la majorité, un des membres fit ajouter, par amendement,
-disait-il, qu'après l'incendie de Saint-Lazare on procéderait à celui
-des maisons religieuses, et qu'ensuite on s'occuperait de toute maison
-réputée riche, sans en épargner une seule, à moins qu'on ne
-rencontrât une résistance insurmontable. Cet amendement, qu'on avait
-écouté dans le plus profond silence, fut reçu avec acclamation et
-décrété unanimement.
-
-On passa ensuite à la nomination des chefs, entre les mains desquels
-on jura une obéissance aveugle, en tout ce qui serait commandé pour
-l'exécution des projets convenus. Il fut assigné à ces chefs une
-décoration visible, arborée à l'instant; c'était un ruban verd et
-noir, flottant auprès de la ganse du chapeau. Toute arme offensive
-leur fut interdite, et une canne ou un bâton fut dans leurs mains le
-signe du commandement. Ils devaient de plus s'abstenir du pillage,
-condition qu'ils acceptèrent, après quelques débats.
-
-Ayant ainsi tout réglé, la horde se mit en marche, armée de bâtons, de
-sabres, de masses et de merlins trouvés dans les bureaux des
-barrières. Ils arrivèrent sans bruit, à trois heures du matin, devant
-une des portes de Saint-Lazare, où se fit sur le champ l'appel nominal
-qui devait précéder l'expédition. L'appel ne fut pas long, les
-associés n'étant alors que quarante-trois, en y comprenant les chefs.
-
-Le signal étant donné, ils assaillirent la porte, qui ne résista pas
-long-temps aux coups de hache et de masse; elle fut enfoncée; et déjà
-les brigands inondaient la cour de la communauté, et criaient d'une
-voix terrible: «Du pain! du pain!». A ces cris, à ce tumulte, les
-religieux s'enfuient sans savoir où, laissant leurs effets et leurs
-hardes à ces misérables, qui s'en saisirent, et s'en revêtirent
-sur-le-champ, mêlant ainsi l'apparence d'une mascarade aux horreurs
-d'une scène révoltante.
-
-Cependant, à ces cris: «Du pain! du pain!» le procureur de la maison
-ordonna que l'on conduisît ces messieurs par la basse-cour de la
-cuisine, où l'on dressa sur-le-champ des tables aussitôt couvertes de
-pain, de viande et de vin à discrétion, les frères s'empressant tous
-de servir ces exécrables hôtes.
-
-Après avoir assouvi leur faim et surtout leur soif, ils demandèrent
-s'il n'était pas possible de leur procurer des armes pour défendre la
-ville contre les ennemis du tiers-état. Les misérables se qualifiaient
-ainsi d'un nom sous lequel on comprenait alors la nation entière, à
-l'exception des privilégiés, qui, pendant long-temps, se sont fait un
-plaisir absurde et lâche de confondre, dans une même dénomination, les
-citoyens les plus honnêtes, les plus éclairés, les plus notables, avec
-les derniers des hommes, c'est-à-dire, les scélérats.
-
-Les religieux de Saint-Lazare répondirent à ces prétendus vengeurs du
-tiers-état qu'il n'y avait point d'armes dans la maison, et qu'on
-pouvait s'en assurer par la visite de toutes les chambres, «Eh bien!
-de l'argent! de l'argent!» fut le cri général de ces bandits. A ce
-cri, le supérieur et le procureur, montés sur un banc, leur
-répondirent avec un extérieur tranquille: «Messieurs, votre volonté
-sera faite»; et à l'instant on leur fit distribuer six cents livres.
-Un murmure de mécontentement fit connaître que la somme paraissait
-modique; et aussitôt on leur donna une autre somme de huit cents
-livres. Cette seconde distribution parut les calmer; et, pressentant
-que leur nombre allait s'accroître, ils se hâtèrent d'en faire le
-partage avant l'arrivée des survenans.
-
-Aussitôt après cette seconde distribution, les chefs avaient envoyé
-quelques-uns de leurs subordonnés parcourir la maison, pour prendre
-connaissance des lieux, et diriger l'attaque; c'est ce qu'ils
-appelaient la visite de leurs ingénieurs. Ceux-ci se firent attendre
-jusqu'à cinq heures et demie, tandis que les cours se remplissaient de
-monde, hommes, femmes, enfans, qui attendaient six heures, moment où
-devait commencer l'attaque générale.
-
-Le signal se donne: aussitôt ils courent aux appartemens les plus
-riches et qui renfermaient les objets les plus précieux, au
-secrétariat général de l'ordre, à la pharmacie, à la bibliothèque,
-toutes les deux célèbres, à l'appartement du supérieur général, où ils
-trouvent des reliques qu'ils brisent, un coffre-fort qu'ils enfoncent,
-de l'or qu'ils saisissent, qu'ils se disputent, pour lequel ils se
-battent. Les cris, les imprécations, les hurlemens retentissent à
-travers le bruit des haches, des marteaux, des maillets. Les maîtres
-des maisons voisines, les habitans du quartier sont saisis d'effroi,
-tremblant pour eux-mêmes, et ne sachant où peut s'arrêter ce désordre
-inouï.
-
-Quelques-uns courent aux casernes des gardes-françaises, rue du
-faubourg Saint-Denis, pour implorer leurs secours. Les soldats
-répondent qu'ils ne peuvent se déplacer sans un ordre de leurs chefs,
-et que de plus ils ne se mêlaient point des objets de police.
-
-Le hasard suspendit un moment ces atrocités. Un gros détachement des
-gardes-françaises passe devant Saint-Lazare, pour gagner le faubourg
-Saint-Denis; les brigands, saisis d'épouvante, le croient commandé
-contre eux; ils prennent la fuite; et parcourant l'enclos, les uns
-escaladent les murailles pour se sauver, les autres plus timides se
-cachent dans les blés. On se croyait délivré de ces monstres; mais,
-par malheur, un de leurs chefs, qui s'était trouvé à la porte du
-couvent, avait recueilli le refus qu'avaient fait ces nouveaux
-gardes-françaises d'entrer dans l'intérieur, disant, comme les autres,
-que la police ne les regardait pas. Transporté de joie, ce misérable
-rappelle ses complices, fait des signaux, les rallie malgré leur
-frayeur, et leur apprend le refus des soldats, qui les remplit d'une
-féroce allégresse. Leur fureur redouble; ils remontent à la
-bibliothèque, à la salle des tableaux, au réfectoire, aux chambres
-particulières des religieux, brisent, renversent, jettent tout par
-les fenêtres, et semblent regretter de n'avoir plus rien à détruire
-que les murailles.
-
-Tout-à-coup, un de leurs chefs représente qu'il faut donner une preuve
-de leur humanité, et aller délivrer les prisonniers détenus dans la
-maison de force. On y court, les portes sont enfoncées; et deux
-prisonniers, les seuls qui s'y trouvassent alors, sont conduits en
-triomphe devant le chef. «Je suis surpris et fâché, dit-il, que vous
-ne soyez que deux. Allez, et profitez de notre bienfaisance.» A ce
-mot, on se rappelle une autre espèce de détenus, les fous, les
-aliénés; et l'on s'écrie qu'il faut les délivrer sur-le-champ. L'ordre
-est donné, il s'exécute. Alors paraissent et défilent, l'un après
-l'autre, ces êtres infortunés, que leurs prétendus libérateurs
-soutiennent sous les bras, et qu'ils conduisent dans la rue, en y
-déposant les hardes et les malles de ces malheureux, qu'ils
-abandonnent à la pitié publique. Quelques citoyens honnêtes, pénétrés
-de douleur, se chargèrent d'eux, les firent conduire à l'Hôtel-Dieu,
-et leur donnèrent les secours dûs à leur triste état.
-
-Toutes ces horreurs, commencées dans la nuit, se consommaient en plein
-jour, et, ce qui est inconcevable, aux heures déterminées d'avance par
-les chefs. On a su depuis (et c'est un de ces traits qui remplissent
-l'âme d'une douleur profonde et d'une amertume misanthropique), on a
-su qu'un de ces chefs était un jeune homme autrefois reçu par charité
-dans la maison de ces religieux, et même traité par eux avec une
-indulgence paternelle. C'était le titre qu'il avait fait valoir auprès
-des brigands, pour être nommé par eux _sous-chef_ malgré sa jeunesse,
-et témoigner sa reconnaissance à ses bienfaiteurs.
-
-Telle fut, dans ce désastre, la pieuse simplicité de ces bons pères,
-qu'au milieu de ce tumulte on en vit quelques uns, dans une des cours
-du couvent, montés sur des bornes et prêchant l'amour de Dieu et du
-prochain au peuple qui s'était rassemblé; ils ne cessèrent leur sermon
-que lorsque les cris de joie, poussés par les brigands à l'ouverture
-du coffre-fort, leur eurent enlevé tout leur auditoire et les eurent
-laissés seuls au milieu de la cour.
-
-Midi était l'heure destinée au pillage de la chapelle de l'infirmerie.
-Les brigands s'y portèrent; et mêlant la dérision au sacrilège, ils
-revêtirent un d'entre eux de l'étole et du rochet, lui mirent dans les
-mains le ciboire, et marchant processionnellement à sa suite, tenant
-des cierges allumés, ils s'avancent vers l'église des Récollets; ils
-obligent tous les passans à s'agenouiller, craignant, disaient-ils,
-d'être accusés d'irréligion. Des coureurs envoyés en avant ordonnent
-aux Récollets de venir à la rencontre des bandits jusqu'à l'entrée de
-la rue Saint-Laurent. Là, ils remirent le ciboire à l'un des prêtres
-récollets et en exigèrent impérieusement la bénédiction, disant
-qu'ils étaient pressés de retourner à leur _ouvrage_, qui consistait à
-réduire en cendres les débris de tous les meubles accumulés dans les
-cours de Saint-Lazare.
-
-A trois heures, on tint conseil. Il fut décidé qu'il fallait conduire
-les blés à la halle. Il en fut chargé dix-sept voitures de huit sacs
-chacune, tant en blé qu'en seigle. Leur marche fut un triomphe hideux,
-assorti à leur affreuse victoire. Sur ces voitures chargées de grains,
-ils avaient guindé des squelettes anatomiques, à côté desquels ils
-avaient forcé de s'asseoir les malheureux prêtres de Saint-Lazare,
-qu'ils contraignaient à vider avec eux des brocs de vin, au milieu des
-cris d'une populace qui, voyant arriver des grains, applaudissait à
-leurs conducteurs. Ainsi ces monstres, bientôt punis, les uns dans
-l'instant et par eux-mêmes, les autres quelques jours après et par la
-justice, furent reçus comme des bienfaiteurs publics. On saisit, pour
-voiturer ces blés, tous les chevaux des passans; on détela ceux des
-carrosses bourgeois, des fiacres, des charrettes; et un air de fête,
-moitié burlesque, moitié féroce, se mêlait à ces odieuses violences.
-
-Cependant la punition approchait, et la plupart la portaient déjà dans
-leur sein; ils s'étaient empoisonnés par des liqueurs qu'ils avaient
-stupidement bues dans la pharmacie de Saint-Lazare. Aux autres,
-l'excès du vin tint lieu de poison; et plusieurs, en tombant et
-restant couchés à terre, furent dépouillés d'abord et enfin assassinés
-par leurs camarades. Un grand nombre était demeuré à Saint-Lazare, où,
-après avoir forcé les caves, ils s'étaient endormis ivres morts,
-tandis que d'autres furieux, ayant brisé une multitude de tonneaux,
-occasionnèrent un déluge où furent engloutis plusieurs même de ceux
-qui l'avaient causé, ainsi que nombre de femmes et d'enfans qu'on y
-trouva noyés quelques jours après.
-
-A ce tableau d'horreurs, à cette dégradation de la nature humaine,
-opposons un acte de courage, un trait d'intrépidité, qui la rehausse
-dans ce lieu même où elle se montre si horriblement avilie. Tandis que
-ces scélérats déployaient leurs fureurs contre eux-mêmes, et
-jonchaient de leurs cadavres la maison de Saint-Lazare et les rues
-adjacentes, un de leurs chefs se rappelle qu'ils avaient oublié le
-pillage de l'église, échappée comme par miracle à leur sacrilège
-frénésie: il les invite à ce nouveau crime, qu'il appelle _l'ordre du
-jour_. Ils courent aux portes, qu'ils trouvent fermées et qu'ils
-enfoncent. Ils entrent. Que voient-ils? Un homme seul, un prêtre[11].
-«Où allez-vous, impies, leur dit-il d'une voix ferme et imposante?--Le
-trésor, le trésor de l'église, s'écria la horde furieuse et
-menaçante.» Lui, tranquille et calme, il les regarde; et, ce qui
-étonne, il se fait écouter. Il leur représente l'horreur de ce
-forfait, les intimide, parvient à toucher ceux qui l'entendent. Mais
-la foule des brigands s'accroît, les survenans allaient se précipiter
-sur l'orateur. «Frappez, dit-il, en leur présentant un couteau,
-frappez; et, puisque vous voulez vous souiller d'un forfait impie,
-percez-moi le coeur avant que de toucher à ce dépôt sacré.»
-Croirait-on que ces monstres, interdits et déconcertés, se retirèrent
-comme saisis de terreur?
-
- [11] M. Pioret.
-
-Une dernière délibération décida qu'il fallait détruire la maison de
-fond en comble; et, pour commencer, ils mirent le feu aux écuries.
-Déjà la flamme, en s'élevant, avait répandu la consternation dans les
-quartiers voisins. Les pompiers arrivent de toutes parts: mais,
-assaillis et maltraités par les brigands, ils se retirent consternés.
-Heureusement trois ou quatre cents gardes-françaises, mieux instruits
-du péril et de ses conséquences, voulurent bien s'élever au-dessus de
-leur consigne et croire enfin que la police les regardait. Quelques
-décharges de fusils purgèrent le terrain de ces brigands, et
-assurèrent le travail des pompiers, qui coupèrent les bâtimens voisins
-et empêchèrent le progrès des flammes. Un champ de bataille offre un
-spectacle moins révoltant que l'aspect de l'enceinte et des environs
-de Saint-Lazare, ruisselans de sang, couverts de mourans, de morts, de
-lambeaux humains; car ces monstres avaient poussé la fureur jusqu'à
-s'entre-déchirer. La plume tombe des mains, et on rougit d'être homme.
-
-
-
-
-TREIZIÈME TABLEAU.
-
-Enlèvement des armes au Garde-Meuble, le lundi 13 juillet 1789.
-
-
-Nos lecteurs s'aperçoivent sans doute d'une des principales
-difficultés attachées au genre encore plus qu'à l'ordonnance de cet
-ouvrage, moins favorable souvent à l'historien qu'au peintre. C'est
-sur-tout dans l'histoire des premiers jours de la révolution, que
-cette difficulté se fait remarquer, en rendant plus sensible la
-disproportion des moyens entre la plume et le pinceau. Aux premiers
-momens de l'insurrection parisienne, la multitude des tableaux
-simultanés, ou rapidement successifs, sert à souhait le talent de
-l'artiste; tandis que l'historien, dans une dépendance plus ou moins
-gênante, rencontrant un sujet tantôt trop fécond, tantôt trop stérile,
-se voit forcé de resserrer l'un, d'étendre l'autre, au gré d'une
-convenance étrangère; subordination pénible dans le sujet actuel, qui
-nous borne au récit d'un événement particulier, celui de la prise des
-armes au Garde-Meuble.
-
-Mous espérons pouvoir dédommager un peu nos lecteurs, lors qu'après
-ces premiers jours de fougue et d'effervescence, la révolution,
-marchant d'un pas moins précipité, laissera, d'un tableau à l'autre,
-l'intervalle d'un temps plus considérable. C'est alors qu'il nous sera
-permis de sortir du cercle où nous sommes quelquefois contraints de
-nous tenir renfermés. La scène, resserrée jusqu'ici dans l'enceinte de
-Paris, n'aura de bornes que la France; et nous ne serons plus réduits
-à n'offrir à nos lecteurs que l'histoire d'un seul jour, ou même,
-comme aujourd'hui, d'un seul moment.
-
-Le tableau précédent nous a montré tous les habitans de Paris devenus
-guerriers; la plupart de ces guerriers étaient sans armes. Un arrêté
-du comité permanent avait (comme nous l'avons dit) ordonné la
-fabrication de cent mille piques ou hallebardes; une heure après,
-toutes les forges de la capitale y étaient employées, et plusieurs
-églises étaient changées en ateliers de fonderies, où l'on coulait du
-plomb pour faire des balles de fusil. Au milieu de cette fureur
-générale qui avait fait chercher des armes par-tout où l'on en
-supposait, aux Chartreux, aux Célestins, dans plusieurs autres maisons
-religieuses, quelques citoyens s'écrièrent qu'il en existait un grand
-nombre au Garde-Meuble. Aussitôt on décide qu'il faut s'en emparer; le
-groupe s'écrie: _Au Garde-Meuble!_ et ce cri seul accroît la foule qui
-s'augmente encore en marchant. Quelques bruits, répandus dès le
-matin, avaient fait craindre le pillage entier de cette maison; et le
-garde-général des meubles, à qui elle était confiée en l'absence de M.
-Thierry, avait cherché à la préserver d'une ruine qu'on croyait
-inévitable.
-
-Mais, dans la chute de toutes les autorités, qui pouvait défendre cet
-établissement? Le garde-général prit donc le sage parti de n'opposer
-aucune résistance, et de parler à cette troupe, comme il eût parlé à
-une députation de l'hôtel-de-ville. Il supposa que ceux qui la
-composaient n'avaient d'autre dessein que celui de s'armer; et il leur
-offrit toutes les armes qui étaient en son pouvoir, les invitant à ne
-causer d'ailleurs aucun dommage; conduite qui convenait à des citoyens
-bien intentionnés. Sans doute lui-même comptait peu sur l'effet de sa
-prière; les excès commis à Saint-Lazare le matin de cette même
-journée, devaient lui faire craindre l'entière destruction de la
-maison confiée à ses soins. Il ne fut pas peu surpris sans doute de
-l'espèce d'ordre avec lequel ils procédèrent à cette opération. Les
-armes parurent être en effet le seul objet de leur recherche. A la
-vérité les plus belles, les plus riches attirèrent de préférence leur
-attention et leur empressement; ils allèrent même jusqu'à se les
-disputer, mais sans violence, sans combat, et seulement dans les
-termes d'une rixe ordinaire. Fusils, pistolets, sabres, épées,
-couteaux de chasse, armes offensives de toute espèce, furent enlevés
-en moins d'une demi-heure. Deux canons, sur leurs affûts, envoyés par
-le roi de Siam à Louis XIV, furent traînés et descendus dans la cour,
-avec autant de précautions et de soins qu'en eussent pris les
-officiers même du Garde-Meuble, s'ils eussent été chargés de cette
-translation. Ils les conduisirent vers la place de Grève, à travers
-deux haies de citoyens confondus de la nouveauté d'un spectacle à la
-fois effrayant et grotesque. Qu'on se représente ce groupe d'hommes,
-de femmes, d'enfans, formé tout-à-coup en bataillon bizarre, offrant
-l'assemblage des différens costumes guerriers de tout siècle, de tout
-pays, anciens et modernes, et portant toutes les espèces d'armes
-d'Europe, d'Asie, d'Amérique, même les flèches empoisonnées des
-sauvages!
-
-La lance de Boucicaut, le sabre de Duguesclin brillaient dans la main
-d'un bourgeois, d'un ouvrier; un porte-faix brandissait l'épée de
-François Ier, de ce monarque nommé par sa cour le roi des
-gentils-hommes, par opposition à son prédécesseur, le bon Louis XII,
-qu'elle appelait le roi des roturiers, et que la postérité a surnommé
-simplement le Père du peuple. Toutes ces armes, étiquetées du nom de
-leurs anciens maîtres, flattaient merveilleusement la vanité de leurs
-nouveaux possesseurs. Une autre vanité, celle des hommes qui ne
-connaissent que les noms, la naissance, le rang, s'affligeait de ces
-contrastes, comme d'un ridicule, d'un scandale, d'une profanation:
-mais le philosophe y voyait le présage du prochain triomphe de
-l'humanité sur la chevalerie, de l'homme sur le gentil-homme; il y
-voyait l'espérance de la vraie régénération nationale, la destruction
-future d'un préjugé qui, non moins nuisible, non moins invétéré en
-Europe qu'aucune autre superstition, a peut-être retardé encore
-davantage les progrès de la société.
-
-Après cette première invasion du Garde-Meuble, ceux qui habitaient
-cette maison, se croyant délivrés de tout péril, en fermèrent les
-portes: mais leurs frayeurs recommencèrent lorsqu'ils se virent
-assiégés de nouveau par une seconde troupe, plus redoutable que la
-première, puisqu'elle était composée d'hommes encore plus pauvres,
-plus mal vêtus, _moins honnêtes_, comme on disait alors; car
-l'extérieur de l'indigence était, pour des yeux prévenus, la menace du
-brigandage. Cependant, cette seconde troupe, non moins _honnête_, en
-prenant ce mot dans un sens plus exact, déclara qu'elle ne voulait
-causer aucun dommage, mais seulement faire la visite de la maison. On
-leur représenta que leur seule multitude pouvait occasionner quelque
-dégât; et on leur proposa de choisir un certain nombre d'entre eux
-pour s'assurer qu'il ne restait plus d'armes. La proposition fut
-acceptée; et les députés introduits, tandis que la foule se répandait
-dans les cours. Il est vrai que, dans cette foule, quelques
-mal-intentionnés, s'arrogeant les droits de la députation, osèrent
-arbitrairement se confondre avec elle, et parcoururent différentes
-salles et cabinets. Un d'eux, ayant vu le bouclier d'argent de Scipion
-l'Africain, voulut s'en emparer; tentative dont il fut châtié
-sur-le-champ. «Veux-tu, lui dirent ses camarades, nous faire prendre
-pour des voleurs?» Il s'excusa, en représentant que le bouclier était
-une arme défensive, quoiqu'il fût d'argent: l'excuse fut agréée; mais
-le bouclier de Scipion fut remis à sa place, où il resta, malgré le
-péril où le Garde-Meuble fut exposé par les visites de quatre ou cinq
-compagnies qui se succédèrent jusqu'à dix heures du soir.
-
-La dernière de ces visites fut la plus périlleuse. Les approches de la
-nuit favorisant les mauvais desseins de quelques brigands mêlés dans
-la foule, il fut question, pour cette fois, de brûler la maison, sous
-prétexte qu'elle appartenait au roi, comme toutes les richesses
-qu'elle renfermait. Déjà des scélérats applaudissaient à cette idée,
-lorsqu'un malheureux, presque nu, s'écria d'une voix sonore: _Non,
-non_; et demandant du silence, ajouta: _Tout est à la nation_. Ces
-derniers mots furent répétés généralement par la troupe, et sauvèrent
-la maison, qu'un incident nouveau préserva tout-à-coup de tout danger.
-On annonça que des dragons accouraient pour sa garde. La frayeur se
-répandit parmi les assistans, qui prirent la fuite et disparurent. Les
-habitans de l'hôtel, enfin rassurés, regardèrent comme un bonheur
-inouï d'avoir sauvé leurs propriétés particulières, et d'avoir vu
-presque impunément cinq ou six milliers d'hommes sans frein,
-indépendans de toute autorité, parcourir librement une maison qui
-contenait des valeurs de plus de cinquante millions en tapisseries,
-ameublemens, curiosités, bijoux de toute espèce, et même, dit-on, les
-principaux diamans de la couronne. La surprise des officiers du
-Garde-Meuble dut être encore plus grande le lendemain, lorsqu'ils
-virent plusieurs de ces prétendus brigands qui leur rapportaient
-quelques armes d'une valeur plus ou moins grande, en disant que,
-n'étant pas de défense, elles leur étaient inutiles.
-
-Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'en indiquant les
-dispositions du peuple, ils servent à repousser les accusations de ses
-ennemis, qui ont essayé de déshonorer les premiers mouvemens de
-l'insurrection, en la représentant comme l'égarement d'une populace
-effrénée, guidée par l'espoir du vol et du pillage. Accusation
-absurde, contre laquelle le peuple protestait d'avance par sa conduite
-au Garde-Meuble, et par celle qu'il tint le lendemain à l'hôtel des
-Invalides. Le besoin d'être armé fut évidemment le seul motif de ces
-deux invasions; et le soir même, un pauvre artisan montrant avec
-orgueil une épée d'Henri IV, mais de fer et d'un travail grossier,
-refusa de l'échanger contre un louis d'or et une riche épée que lui
-offrait, le mardi, à l'hôtel des Invalides, un citoyen opulent. «La
-vôtre est plus belle, dit-il, mais ce n'est pas celle du bon Henri.»
-Mot bien remarquable dans une occasion où cette épée se tirait contre
-l'autorité d'un de ses petits fils! Mais la personne du roi trompé
-était comme mise à part dans l'imagination de tous les Français: on ne
-considérait que l'absurde scélératesse de ses ministres, et on ne
-s'occupait que des moyens d'en triompher. Cette disposition constante
-des esprits s'est montrée dans tout le cours de la révolution; et
-c'est un des traits qui la caractérisent le plus fortement.
-
-
-
-
-QUATORZIÈME TABLEAU.
-
-Prise des armes aux Invalides.
-
-
-Nous avons montré, dans celui de nos tableaux qui représente le peuple
-gardant Paris, comment tous les mouvemens particuliers concoururent
-aux mesures générales pour la défense d'une ville menacée de tous les
-fléaux, assaillie de tous les dangers. Le premier besoin de ce peuple
-à qui le pain manquait, c'étaient des armes; ce mot était le cri
-universel. On demandait des ordres pour aller en chercher dans tous
-les dépôts publics; on allait en solliciter ou en enlever dans les
-maisons particulières. On soupçonnait l'hôtel des Invalides d'être un
-des magasins. Le peuple s'écria qu'il fallait y courir. Déjà il se
-mettait en marche, lorsque le comité permanent engagea M. Ethis de
-Corny, procureur du roi, d'aller officiellement en demander au
-gouverneur des Invalides. Cet officier, militaire estimable, se
-trouvait ainsi placé dans la cruelle alternative de manquer à son
-devoir envers le roi, ou de répandre à pure perte le sang d'une
-multitude de ses concitoyens. Un régiment d'artillerie était caserné
-dans l'enceinte de l'hôtel. On y avait, depuis quelque temps, déposé
-une quantité considérable de fusils; et rien ne prouve mieux quels
-formidables projets on avait formés contre la capitale,
-puisqu'indépendamment de trente mille hommes armés qui l'environnaient
-de toutes parts, on avait préparé d'avance un si grand amas d'armes
-destinées sans doute aux ennemis qu'elle renfermait dans son sein, ou
-qu'on espérait d'y introduire. Mais cette mesure, comme tant d'autres,
-tourna contre les auteurs du complot. L'unanimité de l'insurrection,
-l'énergie qui, dès le dimanche, s'était manifestée dans toutes les
-classes du peuple, déconcertèrent le gouvernement, et lui firent
-craindre que ces armes déposées aux Invalides et destinées à contenir
-les Parisiens ne servissent au contraire à leur défense. Les ministres
-se décidèrent à les faire enlever. Mais la surveillance générale des
-citoyens avait rendu cette entreprise difficile. On ne put la tenter
-que pendant la nuit, et on ne réussit à en soustraire qu'une partie.
-Après en avoir chargé onze voitures, on fut contraint d'abandonner le
-reste, qui fut caché sous le dôme et enseveli sous des monceaux de
-paille.
-
-Il est remarquable que le peuple marchait à cette expédition comme à
-une victoire certaine, quoique l'enceinte des Invalides, bordée de
-canons tournés depuis quelques jours contre Paris, eût pu lui inspirer
-quelque effroi. Sans doute il ne pouvait se persuader que ces vieux
-guerriers se permissent contre lui aucune exécution sanguinaire: il
-savait qu'il était devenu une puissance; et les jours précédens
-l'hôtel des Invalides en avait eu la preuve. Le régiment de la Fère,
-qui y était caserné, avait défense d'en sortir et de se répandre dans
-Paris; mais plusieurs soldats de ce régiment avaient violé cette
-consigne. Ils étaient allés voir leurs amis, leurs parens, ou
-d'anciens camarades, qui les avaient conduits dans les cafés, dans les
-jardins publics, où on les avait imbus de maximes plus propres à faire
-haïr et à renverser le despotisme, qu'à maintenir la discipline
-militaire. Ils craignaient, après cette faute, de retourner à leur
-corps. Le peuple, dont cette insubordination servait la cause, prit le
-parti de les reconduire lui-même à leur poste, comme pour attester que
-c'était pour lui et par lui qu'ils s'étaient écartés de leur devoir,
-et comme pour solliciter, par un concours imposant, l'indulgence ou la
-grâce qu'on ne pouvait prudemment leur refuser. En effet, les soldats
-n'essuyèrent ni châtimens ni reproches; mais, au milieu de la nuit, le
-régiment reçut ordre de quitter l'hôtel et de retourner à la Fère. A
-cinq heures du matin, il ne restait plus personne: position fâcheuse
-des agens du despotisme, obligés de laisser sans défense un de leurs
-arsenaux, dans la crainte de voir leurs soldats accroître la force de
-ce même peuple, contre lequel ils étaient soudoyés! Les braves mais
-vieux militaires qui habitent cet hôtel, restèrent donc seuls chargés
-de sa garde. Mais que pouvait ce simulacre de garnison, cette parade
-inutile, cette ombre de service militaire, contre une multitude qui,
-quoique mal armée, était redoutable par sa fureur et par son
-impétuosité?
-
-Cependant les Invalides parurent déterminés à défendre leur hôtel, et
-cette disposition se manifestait encore dans la matinée du mardi 14
-juillet. Quelle que fût leur faiblesse, leur résistance assez inutile
-pouvait devenir funeste à leurs adversaires; et la décharge de douze
-pièces de canon, eût-elle été unique, eût rendu cette matinée
-très-meurtrière. Parmi ces vieillards, il s'en trouvait plusieurs,
-étrangers aux opinions nouvelles, à la disposition générale des
-esprits, ne connaissant que le nom du roi, pour qui le mot _nation_
-était un mot vide de sens, et à qui celui de _peuple_ semblait une
-qualité plus injurieuse qu'imposante; et l'on pouvait tout craindre
-d'un seul acte de violence. On fit à peine ces réflexions. Déterminé
-dès la veille à une garde bourgeoise, le peuple ne se portait en
-foule aux Invalides que parce qu'un grand nombre d'hommes avait besoin
-d'être armé. Leur démarche leur paraissait simple; ils allaient vers
-un dépôt qui devait leur fournir ce qui leur manquait. Ils ne
-s'étonnèrent point de trouver les portes fermées et les Invalides
-disposés à la résistance: ils demandèrent paisiblement qu'on leur
-livrât les armes déposées dans l'hôtel. Le gouverneur, M. Sombreuil,
-répondit qu'il n'en avait pas. On insiste, et on lui demande de
-permettre la visite de l'hôtel. «Le roi, réplique-t-il, m'en a confié
-la garde, et je ne puis rien sans une permission du roi.» Parlant
-ainsi, il reconduisit M. de Corny vers la grille, qu'il fallut bien
-ouvrir. Aussitôt la foule qui l'assiégeait, se pousse, se précipite
-dans la cour. En un instant, elle est inondée d'un peuple innombrable;
-on court, on franchit les fossés, on force en quelques endroits les
-grilles qui se trouvent fermées. M. de Sombreuil, cédant à une
-violence irrésistible, et craignant qu'elle ne devînt funeste, fit
-ouvrir les portes, tous les passages, et, par cette complaisance
-forcée, sauva l'hôtel du pillage, dernier service qu'il pouvait alors
-lui rendre.
-
-Ce qui restait des armes ne pouvait échapper à une recherche aussi
-active. Un souterrain suspect contenait le principal dépôt: on s'y
-précipite. Des cris de joie annoncent l'heureuse découverte; et,
-malgré les clameurs, les hurlemens douloureux de ceux que leur chûte
-avait estropiés, blessés, brisés, ou qu'étouffait la foule, cette
-foule s'accroît de moment en moment. C'est dans ce tumulte, plus
-effrayant encore par l'obscurité du lieu, qu'on se partage les armes,
-qu'on se les arrache. Les premiers qui en sont saisis, sortent pour
-faire place à d'autres. On en vit plusieurs qui, se traînant à peine
-hors de ce souterrain, exprimaient en même temps, sur leur visage, et
-la douleur de leurs blessures et le plaisir de se voir armés; les plus
-robustes portaient à la fois fusils, baïonnettes, sabres, pistolets.
-On assure que cette seule expédition arma plus de trente mille hommes;
-douze canons furent aussi le prix de cette heureuse entreprise:
-conquête encore plus précieuse que celle des fusils, puisque, dès le
-soir même, plusieurs de ces canons furent tournés contre la Bastille,
-et les autres placés à différens postes, sous la garde d'une
-sentinelle. Cependant, ce peuple nouvellement armé se forme comme en
-bataille dans le champ des Invalides; d'autres se répandent sur le
-boulevard, dans les rues voisines; et un grand nombre va se poster,
-d'un air intrépide, mais sans audace et sans bravade, en face des
-troupes campées au Champ-de-Mars, comme pour leur montrer à la fois
-des intentions amicales et une sécurité guerrière, en leur laissant le
-choix d'être leurs frères d'armes ou leurs ennemis.
-
-Observons que le peuple s'abstint là, comme ailleurs, de toute
-violence étrangère à son objet. A voir cette foule prodigieuse inonder
-les cours et se répandre par-tout, il semblait qu'on fût exposé à une
-dévastation générale, et l'effroi fut extrême. Aucun dégât ne fut
-commis dans cette vaste enceinte. Le peuple, qui avait respecté la
-fermeté de M. de Sombreuil dans ses premiers refus, étendit ce respect
-sur l'hospice confié à ses soins. A la vérité, quelques brigands qui
-s'étaient glissés dans cette foule pour profiter du désordre,
-cherchèrent à forcer la cave d'un particulier; mais, sur les premières
-plaintes qu'il en porta, un grand nombre de citoyens coururent au lieu
-désigné, se saisirent des coupables qui ne voulaient que s'enivrer, et
-posèrent à l'entrée de la cave une sentinelle, qui ne se retira
-qu'après tout le peuple, et lorsque tout fut calme dans l'hôtel.
-
-Qu'il nous soit permis de ne pas omettre un acte particulier de
-civisme et de courage, qui prouve en même temps qu'au milieu de ce
-tumulte il n'arriva nul accident à aucun des habitans de l'hôtel. M.
-Sabatier, chirurgien-major depuis plus de trente ans, était sorti le
-matin pour visiter dans Paris les malades dont il a la confiance. Il
-apprend par la voix publique que l'hôtel est assiégé, et des récits
-exagérés lui présentent le péril sous l'aspect le plus effrayant.
-Aussitôt il s'empresse d'y courir. On tâche de l'arrêter. «C'est mon
-poste, dit-il; depuis trente ans je n'y ai fait que mon devoir; voilà
-la première occasion où je puis être d'une grande utilité; je n'ai
-pas de temps à perdre.» Il court, il se presse autant que son âge le
-lui permet. Il arrive au moment où un peuple innombrable assiégeait
-les grilles. Il s'efforce d'entrer avec autant d'ardeur qu'un autre en
-eût mis peut-être pour sortir. Ecarté de la grille, il se rappelle une
-petite porte qui donne sur le boulevard; il y vole, et parvient à se
-la faire ouvrir. Mais sa présence fut inutile; et l'on n'eut pas
-besoin de son art dans un lieu où cent mille hommes venaient de
-répandre la terreur et la consternation.
-
-Cette attaque des Invalides, d'un établissement royal et militaire,
-marqua, d'un caractère plus imposant, plus menaçant pour le
-despotisme, l'insurrection jusqu'alors regardée par les ministres
-comme une suite de mouvemens séditieux, un vertige d'insubordination.
-Elle acheva de répandre, dans le conseil, le trouble et la
-précipitation qui multiplièrent les fausses mesures. Tous ces vieux
-soldats, réunis au peuple, semblaient rentrés dans le sein de la
-nation dont ils avaient été comme séparés. C'était une première
-conquête faite sur le plus fastueux de ses rois, Louis XIV, qu'on a
-tant loué pour cet établissement, plus dispendieux qu'utile.
-
-On sait quelles sommes immenses furent prodiguées pour cette
-fondation, qui ne recevait dans son sein qu'environ quatre mille
-hommes, sur plus de vingt-huit mille qui composaient l'armée
-inactive; et cependant ces trois ou quatre mille hommes coûtaient à
-l'état deux millions, sur les six millions trois cents mille livres
-destinées aux vingt-huit mille défenseurs de la patrie. Cet abus,
-comme tant d'autres, dénoncé à l'Assemblée nationale par un de ses
-membres les plus vertueux et les plus patriotes[12], fut réformé dès
-la seconde année de la liberté française; et le temps amènera sans
-doute des changemens encore plus favorables à cette classe de
-guerriers, autrefois soldats du prince, et maintenant soldats de la
-patrie. Déjà plusieurs ont ressenti ses bienfaits, et entre autres la
-liberté de quitter cet hôtel, où un esprit moitié militaire, moitié
-monacal, les soumettait aux règles minutieuses d'une discipline
-inutile et gênante. Heureux maintenant de pouvoir vivre en conservant
-leur traitement dans les lieux qui leur rappèlent des souvenirs
-chéris, et où ils pourront trouver des sentimens affectueux, des soins
-consolateurs: plus de deux mille de ces guerriers, habitans de
-l'hôtel, ont profité de cette faveur; et, dans le nombre, on a vu avec
-intérêt des vieillards plus qu'octogénaires, tant l'indépendance a de
-charmes, tant elle exerce d'empire même sur les âmes que l'âge a
-presque fermées à tout autre sentiment!
-
- [12] M. Dubois-Crancé.
-
-Le tableau des abus qu'offrait l'administration intérieure de l'hôtel
-des Invalides engagea l'Assemblée nationale à examiner si elle
-n'ordonnerait pas la suppression de cet établissement. Il a été
-conservé, et nous respectons les motifs qui lui ont commandé une
-circonspection prudente. Nous observerons seulement que les raisons
-alléguées pour le maintien de cet établissement ont été, pour la
-plupart, puisées dans ce systême ancien d'idées proscrites par la
-révolution; systême qui prend la gloire des rois pour le bonheur des
-peuples, et préfère la splendeur du trône à la félicité des nations.
-Ceux au contraire qui votaient pour la destruction de cet
-établissement, puisèrent leurs raisons dans cet ordre d'idées qui,
-subordonnant l'éclat à l'utilité, soumet l'intérêt des gouvernemens à
-celui des nations, et place dans le bonheur du peuple la gloire des
-monarques, puisqu'il leur faut de la gloire: principes qui ont préparé
-le succès de la révolution, et dont la constitution française n'est
-qu'un développement rédigé en lois et mis en action. Le temps décidera
-si les principes de l'égalité et la nécessité d'une économie sévère
-peuvent laisser subsister un établissement qui d'ailleurs rappèle à la
-nation les souvenirs d'une époque plus brillante que fortunée, dont un
-peuple libre ne peut être ébloui.
-
-
-
-
-QUINZIÈME TABLEAU.
-
-Mort de M. de Flesselles, Prévôt des marchands de Paris.
-
-
-Nous avons vu, aux premiers momens de l'insurrection parisienne, les
-habitans de la capitale abandonnés à eux-mêmes, dans le silence des
-autorités constituées, en appeler une autre, et reconnaître
-provisoirement celle des électeurs: puissance nouvelle, sortie du sein
-du peuple, peuple elle-même et par conséquent marquée du caractère le
-plus respectable, le plus fait pour tenir lieu d'une légalité alors
-impossible. C'était le besoin général, c'était le voeu public qui
-avait appelé les électeurs à l'hôtel-de-ville. Mais, à peine réunis,
-ils cherchèrent à donner à leur assemblée la légalité qui lui
-manquait. Quelques-uns d'entre eux dirent que la présence du prévôt
-des marchands leur était nécessaire. C'était vouloir marcher vers la
-liberté sous les auspices du despotisme; mais cette aparence de
-régularité plut au grand nombre. On mande M. de Flesselles; il arrive.
-Il prend sa place au milieu des applaudissemens universels. «Mes
-enfans, dit-il, je suis votre père, et vous serez contens.» A ces
-mots, les applaudissemens redoublent; car la liberté naissante
-n'avait point encore appris à ne plus permettre aux agens de
-l'autorité ce ton d'une bonté protectrice. Toutefois celui de
-l'assemblée et le mouvement général des esprits lui firent bientôt
-prendre un langage plus conforme aux circonstances. Il déclara que,
-pour continuer les fonctions qui lui avaient été confiées par le roi,
-il voulait y être confirmé par le suffrage de ses concitoyens. Les
-acclamations de l'assemblée lui rendirent l'autorité qu'il abdiquait.
-Aussitôt il travailla avec le bureau de la ville et avec les électeurs
-au règlement et aux mesures qu'exigeait la sûreté publique. Mais dans
-l'assemblée générale, comme dans les comités qui se formèrent ensuite,
-il n'eut que sa voix; circonstance qui dut paraître dure à un homme
-dès long-temps imbu des maximes de l'autorité arbitraire, et qui, dans
-les places de maître des requêtes, d'intendant de province, écoles
-subalternes de la tyrannie, s'était rempli d'un profond mépris pour le
-peuple. Il paraît, par sa conduite, qu'il regardait cette insurrection
-comme tant d'autres mouvemens populaires qui, sous les règnes
-précédens, s'étaient terminés par le triomphe du pouvoir, la punition
-de quelques malheureux, et la fortune de quelques intrigans. Telle
-était en effet jusqu'alors la leçon de l'histoire, du moins en France;
-et la différence des époques, les approches d'une révolution née d'un
-grand accroissement de lumières publiques, étaient des idées trop
-supérieures aux conceptions de Flesselles, comme à celles de quelques
-autres ministres[13].
-
- [13] Croirait-on qu'un d'entre eux s'était persuadé qu'il était
- possible de faire ouvrir les théâtres le mardi 14 juillet, et
- qu'il en avait donné l'ordre?
-
-On fut bientôt à portée de s'apercevoir de ses intentions. Le comité
-permanent venait de se former. «A qui prêterons-nous le serment?
-demanda M. de Flesselles.--A l'assemblée des citoyens, s'écria l'un
-des électeurs, M. de Leustres.» Cette réponse, accueillie par les
-applaudissement de toute la salle, éluda et prévint les suites de la
-question captieuse du magistrat. Ce nouveau serment prévalut; et ce
-premier hommage à la souveraineté nationale excita un enthousiasme qui
-ressemblait au délire.
-
-Cependant le péril croissait, et le tumulte avec lui. Le tocsin de
-l'hôtel-de-ville s'était joint à tous ceux de Paris. Les députés des
-districts arrivaient en foule pour demander des armes. On croyait que
-la ville avait un arsenal; et cette idée accréditait des soupçons déjà
-répandus contre le prévôt des marchands. Lui-même les fortifiait, en
-paraissant prendre peu d'intérêt à leur impatience. Quelques citoyens
-étant accourus à lui, pour se plaindre qu'un convoi de poudre et de
-plomb eût été enlevé par des soldats campés aux environs de Paris, et
-n'obtenant pas son attention qu'ils s'attirèrent enfin par de sanglans
-reproches: «Eh bien! leur dit-il, il faut tenir note de tout cela.»
-Et il leur tourna le dos. Ils le notèrent trop pour son malheur; car
-ils répandirent par-tout leurs défiances. Les mots de perfidie, de
-trahison, circulèrent dans la salle, et de là dans tous les quartiers
-de Paris, d'où ils revenaient encore à l'hôtel-de-ville plus violens
-et plus envenimés.
-
-Il multipliait les imprudences. A des hommes furieux qui voulaient
-être armés sur-le-champ, il parlait d'un directeur des armes de
-Charleville qui devait leur envoyer d'abord douze mille fusils et
-ensuite trente mille. A d'autres, il conseillait d'aller prendre des
-cartouches à l'Arsenal, où il n'y avait point de cartouches; d'aller
-chercher des armes au couvent des Chartreux, où il n'y a point
-d'armes. Il croyait tromper leur fureur, qu'il ne faisait
-qu'accroître, et qui à leur retour se montrait plus menaçante. De
-grandes caisses étant arrivées à l'hôtel-de-ville avec l'étiquette
-_Artillerie_, on crut que c'étaient les armes attendues de
-Charleville, et, pour les soustraire au danger d'un pillage ou d'une
-distribution indiscrète, on les fit déposer dans une salle de
-l'hôtel-de-ville, jusqu'à l'arrivée d'un détachement de
-gardes-françaises qui devaient faire cette distribution dans les
-districts. Rien n'était plus sage que cette mesure, qui associait de
-plus en plus les citoyens et les soldats; mais elle devint funeste au
-prévôt des marchands. Les gardes-françaises étant arrivées et
-l'ouverture des caisses s'étant faite devant eux et en présence des
-députés des districts, elles se trouvèrent n'être remplies que de
-vieilles hardes et d'ustensiles brisés. Le cri de la rage se fit
-entendre de toutes parts; et l'emportement du peuple mit dès-lors en
-danger la vie du magistrat. Les soupçons s'étendirent jusques sur tous
-les membres du comité permanent. Dès-lors il fut dangereux pour M. de
-Flesselles de sortir de l'hôtel-de-ville: il y coucha, et reparut le
-lendemain avec un visage plus défiguré que ceux qui avaient veillé
-toute la nuit, pour donner les ordres qu'exigeaient la défense
-commune.
-
-Le lendemain, chaque instant produisit des scènes qui redoublèrent son
-péril. C'était la nouvelle d'une insurrection de hussards dans le
-faubourg Saint-Antoine; c'était l'ennemi qui avait pénétré dans celui
-de Saint-Denis; et les soupçons du peuple s'accroissaient de toutes
-ces craintes. Au milieu de ces désordres, se présentent, plus morts
-que vifs, le prieur et le procureur des Chartreux, tous deux demandant
-qu'on révoque l'ordre de visiter leur couvent pour y prendre des armes
-qui n'y sont pas, et redoublant ainsi l'embarras du prévôt des
-marchands. Des officiers viennent offrir leurs services; et leurs
-réponses rendent suspects quelques-uns d'eux, qu'avait accueillis M.
-de Flesselles. Un citoyen vient offrir cent mille livres, et demande
-la permission de lever six mille hommes. Le magistrat l'embrasse et
-lui présente une épée. On s'écrie que cet homme est en banqueroute et
-que la collusion est manifeste.
-
-Pendant ces débats, on forçait l'hôtel des Invalides; ceux qui
-s'étaient emparés des canons les conduisaient à leurs districts,
-accusant M. de Flesselles de trahison. Le projet d'attaquer la
-Bastille, la fermentation qu'il excita, la nouvelle des canons de
-cette forteresse tournés contre la capitale, les arrêtés pour des
-députations au gouverneur, l'impatience qu'elles parurent causer au
-prévôt des marchands, le premier coup de canon qui de ses remparts fut
-entendu à l'hôtel-de-ville, la nouvelle d'un massacre de citoyens
-entrés à la suite de la députation dans une des cours de la Bastille;
-tous ces incidens produisaient une explosion nouvelle, et hâtaient la
-funeste catastrophe. L'attention que le prévôt des marchands demandait
-pour un projet de catapulte dirigée contre la forteresse, pour celui
-d'une tranchée que proposait un militaire, fit dire à un des
-assistans: «Il veut gagner du temps pour nous faire perdre le nôtre.»
-Et un vieillard s'écria: «Que faisons-nous avec ces traîtres? courons
-à la Bastille.» Aussitôt tous les hommes armés sortent, et la salle où
-se tenait le comité devint déserte. Ce fut un instant de terreur. Le
-peuple accourt vers cette salle, il trouve la porte fermée; il s'écrie
-qu'on le trahit; il force la porte, et oblige les membres à venir
-travailler dans la grande salle, en présence du public. M. de
-Flesselles y passe comme les autres. Alors le danger ne fut plus pour
-lui seul; il devint commun à tous les membres du comité, à tous les
-électeurs. En ce moment arrive une prétendue députation du
-Palais-Royal, dont l'orateur accuse M. de Flesselles de trahir ses
-concitoyens depuis vingt-quatre heures en refusant des armes à leur
-impatience, d'être en correspondance active avec tous les ennemis
-publics. M. de Flesselles se défend avec présence d'esprit, même avec
-fermeté. Ses discours faisaient quelque effet, mais autour de lui
-seulement; et plus loin, les mots de traître, de perfide, se faisaient
-entendre au milieu des clameurs. La lecture de deux billets surpris,
-et signés Besenval, adressés l'un au gouverneur, l'autre au major de
-la Bastille, et dans lesquels on leur promettait du secours, réveilla
-toutes les craintes, tous les emportemens, toutes les passions. Elles
-paraissaient au comble, lorsqu'elles devinrent un vrai délire à la
-nouvelle de la prise de la Bastille, à la vue de ses chefs, à
-l'arrivée des vainqueurs, des vaincus, des prisonniers, des blessés,
-des mourans, amis ou ennemis, objets d'amour ou de vengeance.
-Vengeance! ce dernier cri étouffait tous les autres; et, dans une
-multitude alors forcenée, l'allégresse même semblait ajouter à la
-fureur populaire. Ce qui redoublait ces transports, cette rage,
-c'était la vue de quelques Invalides et des Suisses prisonniers, qu'on
-accusait d'avoir tiré sur le peuple. Les Invalides surtout, comme
-Français, étaient plus odieux. _La mort! la mort!_ ce mot faisait
-retentir et la salle, et les cours, et la place de Grève. Dans ce
-moment de vengeance, tous les yeux se portaient sur M. de Flesselles,
-qu'on accusait directement et tout haut. Il sentit qu'il était perdu;
-et pâle, tremblant, balbutiant: «Puisque je suis suspect, dit-il, à
-mes concitoyens, il est indispensable que je me retire.» Un des
-électeurs lui dit qu'il était responsable des malheurs qui allaient
-arriver par son refus de remettre les clefs du magasin de la ville où
-étaient ses armes et sur-tout ses canons. Pour toute réponse, il tira
-les clefs de sa poche et les mit sur la table. La multitude se
-pressant alors autour du bureau, les uns lui dirent qu'il devait être
-retenu comme ôtage; d'autres conduit au Châtelet; enfin d'autres
-crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal pour être jugé. Ce dernier
-mot était un arrêt de mort; et ce fut celui que saisit la fureur
-publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_ devint le cri de tous.
-«Eh bien! messieurs, répondit alors M. de Flesselles d'un air assez
-tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se lève; on l'environne; on le
-presse; il traverse la salle, entouré d'une escorte irritée d'hommes
-dont le visage annonçait l'inimitié, la haine, mais qui pourtant ne se
-permirent aucune violence. Il descend avec eux l'escalier de
-l'hôtel-de-ville, leur parle de près, s'adresse à chacun d'eux, se
-justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons; je vous expliquerai
-tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord l'avaient
-fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la multitude
-encore plus redoutable. Déjà il était au bas de l'escalier, lorsqu'un
-jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente son pistolet.
-_Traître_, dit-il, _tu n'iras pas plus loin!_ Le magistrat chancelle,
-et tombe. La foule se précipite sur son corps, le presse, l'étouffe,
-le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que l'on porte en
-triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur de la
-Bastille.
-
-On a prétendu qu'avant de tuer M. de Flesselles, on lui avait présenté
-une lettre de lui, trouvée dans la poche de M. de Launay, et dans
-laquelle le prévôt des marchands disait à ce gouverneur: _J'amuse les
-Parisiens avec des cocardes et des promesses. Tenez bon jusqu'à ce
-soir, vous aurez du renfort._ Cette anecdote est admise par deux
-historiens de la révolution, qui paraissent avoir porté beaucoup de
-soin dans leurs recherches; mais elle est contestée par un écrivain
-dont l'autorité n'a pas moins de poids, M. Dussault, qui a recueilli
-avec intérêt les principaux événemens de cette mémorable semaine.
-«Doutons, doutons, dit-il, jusqu'à ce que cette importante lettre,
-qu'on cherche en vain depuis six mois, nous ait été produite.» Il est
-probable qu'elle ne le sera jamais; mais il ne l'est pas moins que M.
-de Flesselles ne voulait pas la prise de la Bastille, non plus que M.
-de Besenval, que peu de temps après un tribunal a renvoyé absous.
-
-
-
-
-SEIZIÈME TABLEAU.
-
-La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789.
-
-
-La prise de la Bastille! ces mots retentissent encore dans tous les
-coeurs français; ils commencent pour nous les vraies annales de la
-liberté. Jusqu'alors elle n'était qu'une conception de l'esprit, un
-voeu, une espérance; on inquiétait, on effrayait le despotisme: c'est
-ce jour qui fit la révolution; disons plus, la constitution même.
-Qu'eût-elle été, en effet, sans cette première victoire? Est-ce sous
-les canons de la Bastille ministérielle que les représentans du peuple
-eussent promulgué la déclaration des droits de l'homme? Ne les
-avait-on pas vus, quelques semaines auparavant, menacés des vengeances
-du despotisme pour avoir réclamé les droits du peuple contre les
-prétentions des ordres privilégiés? Bien plus: tandis qu'on attaquait,
-qu'on prenait cette forteresse, même deux jours après qu'on l'eut
-prise, ne se trouvaient-ils pas encore assiégés, entourés de canons,
-et exposés à des périls toujours renaissans? Mais la Bastille est
-conquise, tout change. Les ennemis du peuple frémissent en vain. Ils
-voient dicter, composer auprès d'eux, au milieu d'eux, cette
-déclaration des droits, éternel effroi des tyrans; et pendant ces
-nobles travaux, le peuple s'empresse à démolir de ses mains l'odieuse
-forteresse. Il mesure, d'un oeil brillant de joie, la décroissance de
-ses bastions. Il croit saper, miner, démanteler en quelque sorte le
-despotisme. Il hâte l'instant de voir s'écrouler, avec l'orgueil de
-ses tours, l'orgueil et les espérances de ses oppresseurs. Tout tombe,
-et bientôt arrive l'heureux jour où il offre à ses représentans, pour
-salaire de leurs travaux, cette grande charte de la nature, ces mêmes
-droits de l'homme empreints sur la pierre souterraine enfouie dans les
-fondemens de l'horrible édifice, où, pendant quatre siècles,
-l'humanité avait reçu de si sanglans et si inconcevables outrages.
-
-Rassemblons, en présentant l'aspect de cette forteresse, les
-principales circonstances de sa conquête.
-
-Dans une vaste enceinte, entourée d'un fossé large et profond,
-s'élevaient huit tours rondes dont les murs avaient six pieds
-d'épaisseur, unies par des massifs de maçonnerie encore plus épais.
-Tel se montrait le château qui fut la Bastille, défendu encore dans
-l'intérieur par des bastions, des corps-de-gardes, des fossés
-traversés de ponts-levis qui séparaient différentes cours, dont la
-première présentait trois pièces de canon chargées à mitraille, et en
-face de la porte d'entrée. Quinze canons bordaient ses remparts; et
-vingt milliers de poudre, introduits depuis deux jours, au moment où
-tous les Parisiens étaient devenus soldats, devaient servir le feu de
-son artillerie. Quatre-vingts Suisses ou Invalides formaient sa
-garnison. Des monceaux de pierres accumulées sur les remparts et sur
-les bastions devaient les préserver d'un assaut. C'est de là que le
-gouverneur, détesté du peuple, croyait pouvoir le braver. Mais tous
-les yeux étaient tournés vers cette forteresse. Dès le matin, ces mots
-_à la Bastille! à la Bastille!_ se répétaient dans tout Paris; et, dès
-la veille, quelques citoyens avaient tracé contre elle des plans
-d'attaque. La fureur populaire tint lieu de plan. On aperçoit les
-canons dirigés contre la ville. Un citoyen seul[14], au nom de son
-district, vient prier le gouverneur d'épargner cet aspect au peuple.
-Il lui donne hardiment des conseils qui semblaient une sommation. A sa
-voix, les canons se détournent; et le peuple applaudit au courageux
-citoyen qui, du haut des tours, se montre à sa vue. Bientôt une
-multitude nouvelle vient demander des armes et des munitions. On la
-reçoit dans la première cour; mais à peine entrée, soit méprise des
-soldats de l'intérieur, soit perfidie du gouverneur lui-même, un grand
-nombre de ces malheureux expire sous un feu roulant de mousqueterie.
-Les cris des mourans retentissent au dehors, avec ceux d'assassinat,
-de trahison. La fureur, le désespoir, la rage, saisissent tous les
-coeurs. Deux hommes intrépides montant sur un corps-de-garde,
-s'élancent par-delà le pont-levis, en brisent les ferrures et les
-verroux à coups de hache, sous le feu de l'ennemi. Le peuple accourt
-en foule. Il inonde cette cour d'où la mousqueterie l'écarte un
-moment. Cependant une première et bientôt une seconde députation
-précédées d'un tambour et d'un drapeau blanc, arrivent et sont
-exposées aux mêmes périls. Une fureur nouvelle saisit le peuple. Les
-députés veulent le contenir, l'empêcher de courir à une mort inutile.
-_Inutile!_ s'écrie la multitude avec les hurlemens de la rage: _non,
-non, nos cadavres serviront à combler les fossés_. Ils les eussent
-comblés..... Cruels et coupables ministres! vous qui, dans
-l'insurrection générale, née de l'excès de tous les maux, ne vouliez
-voir qu'une vile émeute, une méprisable sédition, ouvrage de quelques
-factieux, frémissez de ce cri unanime et forcené d'un peuple réduit au
-désespoir! Ce cri terrible dépose contre votre imposture et vous a
-dévoués à l'exécration de tous les âges. L'attaque recommence, le sang
-coule à pure perte. Les accidens, les méprises, la précipitation
-multiplient les dangers et les désastres. Enfin, un détachement de
-grenadiers et une troupe de bourgeois, commandés par un militaire
-qu'ils avaient nommé leur chef, s'avancent vers le fort, suivis de
-canons qu'ils disposent avec intelligence. Ils se postent, se
-distribuent en hommes expérimentés. Des voitures chargées de paille et
-brûlées au pied des remparts élèvent un nuage de fumée qui dérobe aux
-assiégés les manoeuvres des assiégeans; tandis que, du haut des
-maisons voisines, on écarte à coups de fusil les fusiliers placés sur
-le rempart. Soldats, citoyens, artisans, manoeuvres, armés, désarmés,
-la valeur est la même, la fureur est égale. Des pères voient tuer
-leurs fils, des petits-fils leurs grands-pères; des enfans de sept ans
-ramassent des balles encore brûlantes, qu'ils remettent à des
-grenadiers. Une jeune fille, en uniforme guerrier, se montre par-tout
-à côté de son amant. Un homme blessé accourt, s'écrie: _Je me meurs;
-mais tenez bon, mes amis; vous la prendrez_.
-
- [14] M. Thuriot de la Rosière.
-
-Pendant cette attaque, une partie du peuple forçait l'arsenal et
-l'hôtel de la régie des poudres, et apportait à ses défenseurs des
-munitions de toute espèce. A chaque cour, à chaque porte, nouveau
-combat marqué par des actes d'un courage héroïque. Elie, Hulin,
-Tournai, Arné, Réole, Cholat, vos noms chers à la patrie, immortels
-par cette journée, survivront à ceux de tant d'autres guerriers,
-d'ailleurs célèbres, qui n'ont versé leur sang que pour des maîtres,
-et n'ont servi, dans des combats inutiles, que l'ambition des
-ministres ou les vaines querelles des rois.
-
-Maître d'un pont par cette dernière attaque si impétueuse et si
-terrible, les assaillans encouragés et plus furieux amènent trois
-pièces d'artillerie devant le second pont. Déjà le succès paraît sûr.
-Launai tremble, et quelques-uns de ses soldats parlent de se rendre. A
-ce mot, il perd le sens; il saisit une mèche embrâsée, et court aux
-poudres pour y mettre le feu. Il est repoussé par un des siens. Il
-sollicite, par grâce, un baril de poudre pour se faire sauter. La
-garnison présente le drapeau blanc, demande à capituler. _Non_, est le
-cri général. Un papier sort d'un créneau, en dehors de la forteresse.
-Un bourgeois intrépide s'avance pour le saisir sur une planche
-chancelante; il tombe dans le fossé. Un autre le remplace; plus
-heureux, il prend l'écrit, le rapporte, le remet au brave Elie.
-L'écrit portait: _Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons
-sauter la garnison et tout le quartier, si vous n'acceptez la
-capitulation.--Nous l'acceptons, foi d'officier_, dit Elie! _baissez
-vos ponts._ Les ponts se baissent. La foule accourt. Que voit-elle?
-Les Invalides à gauche, les Suisses à droite, déposant leurs armes, et
-de leurs cris applaudissant aux vainqueurs. Launai est saisi et
-conduit à l'hôtel-de-ville, où il ne devait pas arriver.
-
-Cependant la multitude se précipite, et couvre toute l'enceinte de la
-forteresse; on monte dans les appartemens, sur les plates-formes,
-contre lesquelles se dirigeait toujours le feu de ceux qui, placés
-trop loin, ignoraient la capitulation; les assaillans tuent, sans le
-savoir, leurs amis et leurs défenseurs. Le courageux Arné, bravant une
-mort presque certaine, s'avance sur le parapet, son bonnet de
-grenadier sur sa pique, et fait cesser le désastre. La joie redouble,
-la foule augmente, on accourt des rues voisines. On force les prisons,
-les cachots; on pénètre, on s'enfonce dans tous les souterrains. On se
-remplit avec délices de la terreur qu'ils inspirent; on délivre les
-prisonniers qui croyaient que ce tumulte leur annonçait la mort, et
-qu'on étonne en les embrassant; on brise leurs chaînes; on les conduit
-vers la lumière, que quelques-uns, vieillis dans les cachots, avaient
-oubliée, et que leurs yeux ne peuvent soutenir; on admire la pesanteur
-de leurs fers qu'on brise, qu'on arrache, que bientôt on porte autour
-d'eux, autour des brancards sur lesquels on promène ces infortunés
-dans les places publiques, dans les jardins; on étale aux yeux d'une
-multitude étonnée ces instrumens de gêne, des corselets de fer et
-autres moyens de torture, recherches d'une barbarie inventive. Les
-débris enlevés sous ces voûtes ténébreuses, verroux, ferremens, tout
-ce qu'un premier effort peut arracher, devient un trophée dans les
-mains qui l'ont saisi. Les clefs des cachots, portées à
-l'hôtel-de-ville pour preuve de cette heureuse victoire, passent de
-mains en mains dans celles d'un électeur connu pour avoir habité cet
-exécrable donjon. Ces souvenirs, ces contrastes, redoublent
-l'allégresse publique, bientôt accrue par l'arrivée des vainqueurs et
-des drapeaux des Invalides et des Suisses, soustraits à la première
-fureur du peuple, et maintenant protégés contre lui par ceux qui les
-ont vaincus. Quel burin, quel pinceau pourrait seulement retracer
-l'esquisse des tableaux mobiles et variés que présentaient alors les
-salles immenses de l'hôtel-de-ville, les escaliers, la place de Grève,
-ces armes ensanglantées, ces banderoles flottantes, ces couleurs
-nationales, ces trophées bizarres et imposans d'une victoire
-inattendue, les couronnes triomphales et civiques décernées par
-l'enthousiasme universel; le passage des passions féroces aux passions
-généreuses, des mouvemens terribles au plus doux attendrissement, dont
-le mélange inouï, dont l'expression sublime reportait l'âme et
-reculait l'imagination jusques dans les temps héroïques[15]?
-
- [15] C'est le sentiment qu'éprouva M. Dussault, et qu'il exprime
- en ces propres termes, que nous avons cru devoir consacrer.
-
-L'histoire a déjà consacré des actes de vertu, des traits de
-magnanimité et de grandeur qui adoucissent le souvenir pénible des
-vengeances du peuple. Il versa du sang, il est vrai; mais le sien
-venait de couler. La Bastille existe encore. Les morts, les mourans,
-l'environnent. Les parens, les amis, transportent les blessés dans
-les maisons voisines, dans les hospices que la piété consacra à
-l'humanité. Un d'eux, en expirant, demande: _Est-elle prise?_ Oui, lui
-dit-on. Il lève au ciel des yeux pleins de joie, et rend le dernier
-soupir. Une mère cherche son fils parmi des cadavres défigurés. On
-s'étonne d'une curiosité qui paraît barbare. _Puis-je le chercher_,
-dit-elle, _dans une place plus glorieuse?_ La liberté parla-t-elle un
-plus beau langage dans les pays qu'elle avait le plus long-temps
-illustrés?
-
-Telle fut cette journée célèbre, présage heureux des événemens qui la
-suivirent. Mais au milieu de ces événemens si multipliés, si
-importans, si rapides, la Bastille occupait encore tous les esprits;
-l'ivresse publique se prolongeait par la découverte des mystères
-affreux recelés dans son sein. C'est là que la tyrannie avait enfoui
-ses archives, le récit détaillé de ses propres forfaits, les
-dépositions de ses émissaires et de ses délateurs, la liste de ses
-victimes, les preuves irrécusables de la barbarie de ses ministres,
-tracées de leurs propres mains. Ces vils écrits, ces odieux registres,
-livrés au pillage, circulent dans Paris et de là dans tout l'empire,
-comme pour rehausser aux yeux des Français, honteux de leur longue
-patience, le prix de leur nouvelle conquête et de la liberté qui en
-est la récompense. Bientôt tous les arts s'empressent de célébrer
-l'une et l'autre. Chacun d'eux reproduit, sous les formes qui lui
-sont propres, ce glorieux événement. Les théâtres, les jeux publics,
-en retracent les principales circonstances. Les vainqueurs de la
-Bastille assistent à leur propre éloge prononcé dans le sénat de la
-nation, dans les temples de la capitale. La patrie adopte ceux qui ont
-échappé au feu des assiégés, les blessés, les veuves et les enfans des
-morts. Ainsi l'enthousiasme se soutient et se perpétue. Les étrangers
-le partagent. Il s'étend au-delà des mers. Ce grand jour est une fête
-pour l'Europe, ou plutôt pour le monde entier, dont toutes les
-contrées ont fourni à ce labyrinthe, à ces cachots, des victimes de
-tout rang, des deux sexes, de tous les âges[16]. Le 14 juillet a vengé
-tous les peuples. Ils applaudissent à la destruction de cet odieux
-château, tandis qu'une de ses clefs envoyée dans un autre hémisphère à
-l'un des auteurs de l'indépendance américaine, lui apprend que les
-Français n'ont pas inutilement servi sous ses yeux la cause de la
-liberté.
-
- [16] La Bastille a renfermé, à la même époque, un enfant de six
- ans et un vieillard de cent onze. On y a vu même un Chinois, que
- les jésuites y avaient fait mettre en 1719.
-
-
-
-
-DIX-SEPTIÈME TABLEAU.
-
-La mort de M. de Launay, gouverneur de la Bastille.
-
-
-En présentant à nos lecteurs, dans le précédent tableau, le choix des
-principales circonstances qui accompagnèrent la prise de la Bastille,
-nous avons dû en écarter plusieurs, qui, sans être dénuées d'intérêt,
-eussent diminué l'impression des sentimens ou des idées que faisait
-naître cet événement mémorable. Parmi les incidens, sinon tout-à-fait
-oubliés, au moins rappelés faiblement, est la mort du gouverneur, de
-ce Launay devenu, en un jour, si célèbre. Sa conduite pendant le
-siége, et même quelques jours auparavant, semble avoir participé de
-cet aveuglement fatal, commun dans ce moment à presque tous les agens
-du pouvoir arbitraire. Quoiqu'il eût pris pour la défense de sa
-forteresse les précautions d'une prudence ordinaire, il avait négligé
-de s'approvisionner de vivres, au point que le danger d'une disette
-instante et inévitable, si le siège eût duré jusqu'au lendemain, fut
-un des motifs que les officiers de sa garnison lui présentèrent pour
-le déterminer à se rendre; négligence plus impardonnable que celle
-d'avoir oublié de se pourvoir d'un drapeau blanc, pour arborer le
-signe de la capitulation[17]: mais toutes les deux partaient de la
-même cause. Launay supposait, comme les ministres, que quelques
-décharges d'artillerie feraient trembler la capitale, et que
-l'approche de l'armée établirait une communication facile entre la
-ville et la citadelle.
-
- [17] On y suppléa par quelques mouchoirs blancs attachés
- ensemble.
-
-On est étonné de ne lui voir jouer presque aucun rôle, dans la défense
-de sa place, pendant la journée du 14. Il semblait que la terreur
-l'eût saisi et eût enchaîné tous ses sens. On le voit, dans la
-matinée, accueillir différentes députations populaires, les assurer de
-ses bonnes intentions et donner même des ôtages au peuple pour sa
-sûreté. Bientôt après, on lui arrache l'ordre de faire tirer sur les
-Invalides par les Suisses; en cas que les premiers refusent d'obéir.
-Il paraît qu'il céda aux intimations d'un officier suisse, nommé
-Laflue, comme il avait cédé, en sens contraire, à M. de Losme-Solbrai,
-qui l'engagea à recevoir, dans l'intérieur du gouvernement, M. Thuriot
-de la Rosière[18], à qui cette faveur avait d'abord été refusée.
-Launay répond avec une douceur craintive au député qui lui parle d'un
-ton voisin de la menace; et, quelque temps après, une multitude de
-citoyens sans armes, sans intentions hostiles, accueillis par
-lui-même, et entrés dans la première cour dont il a fait baisser le
-pont-levis, sont accablés de plusieurs décharges de mousqueterie et
-d'artillerie, tandis que le pont-levis se relève pour dérober tout
-moyen de fuite à ces infortunés. Cruauté si basse, si absurde et si
-gratuite, qu'après les premiers mouvemens de fureur et d'indignation
-qu'elle excita, on a soupçonné qu'elle pouvait être l'effet de quelque
-ordre mal donné ou mal entendu, de quelque méprise fatale, plutôt que
-d'une perfidie préméditée.
-
- [18] Député de son district.
-
-Quoiqu'il en soit, ce fut cette horreur qui dévoua à la mort le
-malheureux Launay, en remplissant les coeurs de cette rage soudaine et
-soutenue qui triompha des efforts et de tous les obstacles. C'est en
-contemplant cette fureur, qu'il donna les marques d'une terreur
-profonde. Toute présence d'esprit l'abandonna. Il eût pu opposer à la
-prise du premier pont une résistance plus vigoureuse, en plaçant dans
-la cour un grand nombre de pièces d'artillerie. Cette manoeuvre eût
-fait couler des flots de sang; mais, dans le délire forcené des
-combattans, la Bastille n'en eût pas moins été prise. L'inadvertance
-de Launay (car ce n'est point à son humanité qu'il faut faire honneur
-de cet oubli) prévint les horreurs d'un massacre inutile. Après avoir
-vu forcer tous les ponts et tous les postes, il se réfugia dans
-l'intérieur de ses énormes bastions, et n'eut plus d'autre idée que
-d'attendre les secours promis par M. de Besenval, ou, s'ils tardaient
-trop, de se faire sauter en l'air, et d'écraser, disait-il, ses
-ennemis sous les débris de la Bastille. Deux fois il fut repoussé, au
-moment où il allait mettre le feu au magasin des poudres.
-
-Cependant le peuple victorieux remplit la forteresse. La fureur des
-uns, le courage des autres, cherchent l'odieux gouverneur. Ce ne fut
-pas sans peine qu'on le découvrit; sans épée, sans uniforme, un habit
-ordinaire le dérobait à des yeux qui ne le connaissaient pas.
-Plusieurs se disputent l'honneur de l'avoir arrêté. Il veut se percer
-le sein d'une lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt
-les braves Elie, Hulin, L'Épine, Legris, Morin, le saisissent,
-l'entourent, et deviennent ses défenseurs contre la fureur générale.
-Quelques-uns sont même maltraités et blessés; en couvrant de leurs
-corps leur prisonnier, ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui
-arrachait les cheveux; on dirigeait des épées contre lui. Il conjurait
-ses défenseurs de ne pas l'abandonner jusqu'à l'hôtel-de-ville. Il
-réclamait les promesses de MM. Elie et Hulin, ses vainqueurs, et
-maintenant ses appuis. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette
-lutte inégale contre l'impétuosité populaire, écartés malgré leur
-force et leur vigueur, et comme emportés par le flot de la multitude
-loin du malheureux Launay, perdent le prix de leurs efforts. Obligés
-de s'éloigner un instant, ils voient ce misérable, à qui une rage
-subite aux approches de la mort inspire un courage forcené, se
-défendre contre tous, tomber foulé aux pieds de la multitude, et le
-moment après sa tête hideuse et sanglante s'élever en l'air au milieu
-des cris d'une allégresse féroce et encore mal assouvie. Cet horrible
-trophée fut bientôt suivi de plusieurs autres de la même espèce; des
-officiers de la garnison de la Bastille, dénoncés par leur uniforme,
-eurent le même sort. Quelques-uns cependant ne méritaient d'autre
-reproche que celui d'avoir servi le despotisme dans un emploi trop
-indigne de leur courage. Plusieurs citoyens employés à la Bastille
-donnèrent alors des preuves d'un patriotisme aussi éclairé que
-courageux. Tel est M. Vielh de Varennes, ancien ingénieur des ponts et
-chaussées, qui, au péril de sa vie, blessé dangereusement, parvint à
-sauver M. Clouet, régisseur des poudres. Un individu moins heureux
-emporta les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. C'était
-l'honnête Losme-Solbrai, celui qui, le matin même, avait engagé le
-gouverneur à recevoir M. de la Rosière dans l'intérieur de la
-Bastille. Il était, depuis vingt ans, l'ami, le consolateur des
-prisonniers; sa douceur, sa générosité, égalaient la dureté et
-l'avarice de Launay. Pourquoi faut-il que le hasard singulier, qui,
-dans ce moment, vint dénoncer ses vertus, n'ait pas eu l'effet qu'il
-devait produire, et ne soit pas devenu la sauve-garde de ce vénérable
-militaire? Déjà entouré d'une multitude que la vue de son uniforme
-rendait furieuse, il allait être déchiré par elle, lorsqu'un jeune
-homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de désespoir, se
-précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse, l'appelle son
-père, son ami, son bienfaiteur, se nomme[19], conjure le peuple
-d'épargner un respectable mortel, l'ami de tous les malheureux; il
-raconte son histoire: long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à
-M. Losme plus que la vie; il mourra pour le défendre; il le serre de
-nouveau entre ses bras, en le baignant de ses larmes. Déjà
-quelques-uns s'attendrissent; mais d'autres s'écrient que c'est un
-mensonge, qu'on veut par une fable leur enlever leur victime. Les cris
-couvrent ses cris: la fureur populaire redouble; lui-même est frappé,
-meurtri de plusieurs coups. On l'arrache avec violence à celui qu'il
-croit soustraire au péril. Le digne militaire, touché de cette
-générosité, qui adoucit pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les
-larmes aux yeux: «Que faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous
-allez vous sacrifier sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus
-intrépide, parce que sa tendresse et sa douleur sont accrues, M. de
-Pelleport s'écrie: «Je le défendrai envers et contre tous.» Et
-oubliant qu'il est sans armes, il écarte la foule avec ses mains,
-secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait. Ce mouvement violent
-étonne, irrite la multitude qu'il devait attendrir; mais qui,
-bouillante encore au sortir de la Bastille, ne respirait que la
-vengeance. Un homme féroce frappe M. de Pelleport d'un coup de hache
-sur le cou, le blesse, et allait redoubler lorsqu'il est renversé
-lui-même par l'ami qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitôt,
-assailli de tous côtés, il se trouve entouré de sabres, fusils,
-baïonnettes dirigés contre lui; il en saisit une, et, avec une
-agilité, une force et un courage qu'il reçoit de son désespoir, il
-écarte la foule, se fait jour à travers, court vers l'hôtel-de-ville,
-et tombe sur les marches sans connaissance, tandis que la tête de son
-respectable bienfaiteur de Losme est promenée en triomphe avec celle
-de Launay.
-
- [19] Son nom était le marquis de Pelleport.
-
-Quelques regrets qu'ait excités cette mort parmi ceux qui connurent
-trop tard celui qui l'avait si peu méritée, une autre mort non moins
-funeste excita une douleur plus profonde, plus durable, proportionnée
-à la reconnaissance due à l'infortuné, victime d'une fatale méprise.
-La capitale, et même la patrie, dont la destinée était liée alors à
-celle de la capitale, placeront toujours, parmi les désastres les plus
-affligeans de cette journée, la mort déplorable d'un bas-officier
-nommé Becar, qui sauva Paris de la plus horrible des calamités.
-C'était lui qui, se trouvant de garde à la porte du magasin à poudre,
-et voyant arriver le gouverneur avec des mèches allumées, dans le
-dessein de se faire sauter, le poussa avec violence, le menaçant même
-de le percer de sa baïonnette s'il s'obstinait dans cet abominable
-dessein. On sut dès le soir même (car l'intérêt qu'inspira sa mort fit
-rechercher sa conduite, et ce que l'on apprit augmenta les regrets que
-causa sa perte), on sut qu'il avait souhaité de prévenir, de la part
-du gouverneur, toute mesure hostile, qu'il avait donné des conseils
-pacifiques, formé les voeux d'un citoyen, enfin qu'il s'était
-constamment abstenu, pendant le siége et le combat, de tirer un seul
-coup de fusil. Tel était celui dont la tête, quelques heures après,
-était portée au bout d'une pique, ainsi que celle du nommé Asselin,
-innocent comme lui, mais qui, comme lui, n'avait pas rendu le plus
-signalé de tous les services. Une fausse ressemblance dans les
-uniformes, trompant la multitude, les avait fait prendre l'un et
-l'autre pour des canonniers de la Bastille. C'était le plus grand des
-crimes aux yeux du peuple qui avait vu, depuis plusieurs jours, ces
-instrumens de carnage tournés contre lui, et qui, ce jour même, venait
-d'être écrasé sous plusieurs détonations d'artillerie. Il immola donc
-ces deux infortunés; mais il pleura sa méprise quand il la connut; et
-depuis on vit quelques-uns de ces meurtriers verser des larmes
-d'attendrissement, et même donner des signes de désespoir, lorsque,
-mieux instruits, ils venaient à se rappeler qu'ils avaient tenu entre
-leurs mains et présenté avec joie aux regards des passans la main
-qu'ils avaient coupée comme celle d'un ennemi public.
-
-Par malheur, ce ne fut pas la seule méprise de cette extraordinaire
-journée. Certes, toute âme généreuse s'applaudira d'avoir vu les
-Suisses, en garnison à la Bastille, échapper par un hasard heureux à
-la punition que leur eût infligée la vengeance publique, si l'on eût
-su qu'eux seuls avaient fait couler tout le sang répandu autour de
-cette forteresse: mais on voudrait que des soldats français, des
-Invalides, bien moins coupables, n'eussent pas porté la peine de cette
-odieuse méprise. O vous! stipendiaires étrangers, que le peuple
-français a crus ses amis, parce que vos maîtres ont trafiqué avec le
-sien de votre sang et de votre obéissance alors tournée contre la
-nation qui vous payait, cette nation généreuse ne reproche qu'à
-l'ignorance de vos soldats la conduite sanguinaire qu'ils tinrent dans
-cette occasion; elle est l'ouvrage des officiers qui les trompent et
-qui les oppriment. Mais cet aveuglement cessera: frappés de la lumière
-que portera dans vos yeux la révolution française, vous apprendrez à
-juger ceux qui vous commandent, ceux qui vous gouvernent, et ceux qui
-vous ordonnaient de tirer sur le _peuple_. Vous vous direz à
-vous-mêmes: Il est bon, il est généreux, ce _peuple_, qui, un moment,
-crut impossible que nous eussions tiré sur lui, et qui, bientôt après,
-mieux instruit de notre conduite, nous pardonna; c'est de son sein
-qu'étaient sortis le magnanime Elie, ces braves gardes-françaises,
-qui, au milieu des applaudissemens, des transports de joie, des
-couronnes civiques accumulées sur leurs têtes, entourés de trophées
-érigés subitement autour d'eux par la reconnaissance publique, nous
-voyant, dans cette salle de l'hôtel-de-ville, désarmés, pâles,
-attendant la mort comme des coupables convaincus, éprouvèrent pour
-nous une compassion héroïque, intercédèrent en notre faveur, ne
-demandèrent pour prix de leurs exploits que la grâce de leurs frères
-d'armes, et, en entendant ce cri unanime _grâce, grâce_, sortir à la
-fois de toutes les bouches, nous embrassèrent avec des transports
-d'allégresse et la joie d'une seconde victoire. Voilà, _peuple_
-helvétien (et par _peuple_, je n'entends pas les magistrats des treize
-cantons, mais les citoyens qui les paient pour en être gouvernés),
-voilà les souvenirs nobles et chers qui vous donneront des remords
-d'avoir tiré sur le _peuple_ français; car alors, libres vous-mêmes,
-vous donnerez à ce mot le sens qui lui appartient, et qui ne vous est
-pas encore connu.
-
-
-
-
-DIX-HUITIÈME TABLEAU.
-
-Nuit du 14 au 15 juillet 1789.
-
-
-La nouvelle de la Bastille prise avait répandu dans Paris une
-allégresse universelle; mais cette joie était combattue par l'idée de
-tous les périls qui menaçaient cette capitale; périls que la prise
-même de cette forteresse pouvait rendre plus instans, en poussant les
-ministres et les généraux à presser le moment de l'attaque. Les
-troupes qui environnaient la ville, continuaient de garder leurs
-différens postes. Deux fois l'assemblée nationale avait sollicité
-l'éloignement de ces troupes; et ces deux demandes n'avaient obtenu
-qu'un refus positif, suivi bientôt d'une réponse équivoque et
-dilatoire. La cour restait environnée d'illusions et de mensonges.
-Croirait-on que l'intendant de Paris (Berthier), peu de jours après
-victime de la vengeance populaire, interrogé par le roi, le soir même
-du 14 juillet, sur l'état de la capitale, répondit que tout était
-calme? Ainsi Louis XVI, dans Versailles, était aussi étranger à la
-vérité sur ce qui se passait dans le sein de son royaume, à quatre
-lieues de lui, que peut l'être le roi d'Espagne dans Madrid sur les
-événemens qui arrivent au Mexique, au Chili et aux Philippines, soumis
-à sa domination. Une haie de courtisans et de flatteurs mettait entre
-son peuple et lui un obstacle égal à celui qu'élèvent, entre un autre
-Bourbon et ses sujets d'Amérique ou d'Asie, la mer Atlantique, celle
-du Sud, et l'intervalle de cinq mille lieues. Et c'est là ce qu'on
-appelle régner! C'est là ce qui constitue la majesté du trône, de ce
-trône dont les esclaves de cour, qui, à la honte du genre humain,
-furent nommés _des grands_, se disent les appuis et les défenseurs!
-Et ces mêmes hommes, qui insultaient ainsi à leur monarque par cette
-absurde détention, qui l'emprisonnaient pour dicter en son nom des
-ordres funestes à tout un peuple, et exposaient ainsi à des dangers
-incalculables la personne de celui qu'ils appelaient leur maître, ces
-mêmes hommes ont depuis fait retentir la France et l'Europe de ces
-mots: «_Le roi est prisonnier dans Paris!_» «Oui, aurait pu répondre
-l'assemblée nationale, par la bouche d'un de ses orateurs; le roi est
-retenu dans sa capitale, ou si le mot vous plaît davantage, il est
-prisonnier de son peuple, pour n'être plus prisonnier des ennemis de
-la nation, qu'au nom du roi vous avez voulu perdre et enchaîner. Il
-est prisonnier, pour être soustrait aux perfides conseils qui, en
-compromettant son trône et sa sûreté, l'enfermaient dans une enceinte
-plus étroite et plus digne de ce nom de prison. En un mot, il est
-prisonnier d'un peuple qui veut un roi. Et quand nous l'arrachons aux
-mains de ces nobles qui, sous le nom de roi, voulaient un esclave
-couronné, oppresseur de sa nation, nous sommes les libérateurs du
-monarque.» Voilà comment l'assemblée nationale pouvait et devait
-peut-être répliquer à ses ennemis, après que le peuple eut conquis son
-roi, pour rappeler l'heureuse expression de M. Bailly, premier maire
-de Paris. Mais, à cette époque du 14 juillet, elle attendait avec une
-impatience mêlée de crainte ce qu'il plairait aux ministres
-d'ordonner d'elle, entourée cependant de canons et de baïonnettes.
-
-La postérité n'oubliera point cette soirée mémorable, où, même après
-la prise de la Bastille, encore ignorée à Versailles, les députés
-d'une grande nation parlaient en supplians au despotisme déjà vaincu
-et presque désarmé. Mais du moins ces supplians s'exprimaient en
-hommes près d'être libres et dignes de le devenir. Les harangues des
-orateurs, sur la nécessité d'une nouvelle députation, portaient le
-caractère d'une éloquence fière et hardie, peu connue en France dans
-une assemblée d'états-généraux. Que faisaient cependant les ennemis de
-l'assemblée ou plutôt de la nation? Ils méditaient des violences
-forcenées; ils s'occupaient des préparatifs du crime nouveau dont ils
-allaient enrichir l'histoire des cours. C'est ce que le premier
-orateur de l'assemblée[20] exprimait énergiquement le lendemain, en
-rassemblant les traits du tableau que la députation devait offrir au
-roi.
-
- [20] Mirabeau.
-
-«Dites-lui, s'écriait-il, que les hordes étrangères dont nous sommes
-investis, ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des
-favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et
-leurs présens: dites-lui que tous les satellites étrangers, gorgés
-d'or et de vin, ont prédit, dans leurs chants impies, l'asservissement
-de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la destruction
-de l'assemblée nationale: dites-lui que, dans son palais même, les
-courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et
-qu'elle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi.»
-
-Telle était à Versailles la perplexité de l'assemblée nationale; et
-cette horrible situation, connue à Paris, ajoutait aux terreurs et aux
-mouvemens d'indignation qui agitaient la capitale. Cette nuit présenta
-le même spectacle qu'avait offert la nuit précédente; pavés arrachés
-des rues et transportés au haut des maisons; fossés profonds; larges
-tranchées ouvertes en divers lieux menacés; canons conduits par le
-peuple en différens postes, aux barrières, et particulièrement à celle
-de Saint-Denis; enfin tout l'ensemble d'un tableau dont nous avons
-déjà rassemblé les principaux traits. Il suffit d'ajouter que chaque
-instant accroissait les moyens de défense. Les bataillons, les
-compagnies se multipliaient. La permission d'en former de nouvelles se
-donnait à qui venait en demander; et quelques bourgeois y réussirent,
-sans montrer d'autre autorisation que la signature d'un électeur ou
-d'un membre du comité. Un particulier s'était, dès le soir même, fait
-nommer gouverneur de la Bastille; et, sur un ordre de M. de la Salle,
-alors commandant de la garde parisienne, il s'y était rendu à la tête
-de cent bourgeois armés, qui se joignirent à cent cinquante
-gardes-françaises pour empêcher qu'on ne reprît cette forteresse. Ce
-fut encore dans cette même nuit que les grenadiers du régiment des
-gardes-françaises vinrent déclarer à l'hôtel-de-ville qu'ils ne
-voulaient plus retourner à leurs casernes, dans la crainte d'être
-exposés à de mauvais traitemens et à tous les pièges que leur
-tendraient la malveillance et même la fureur de leurs officiers. On
-peut juger s'ils furent bien reçus. On expédia à différens couvens de
-Paris l'ordre de les loger et de les nourrir jusqu'à nouvel ordre.
-
-Il est peu d'hommes, alors habitant Paris ou s'y trouvant par hasard,
-qui, se rappelant cette soirée et cette nuit du 14 au 15, ne se
-souvienne de quelque acte de patriotisme, de quelque trait de courage
-et de vertu, et qui n'ait à citer un nombre infini de ces mots
-touchans ou énergiques qui partent de l'âme et qui saisissent ceux qui
-les entendent. On eût dit que tous les Français sentissent à la fois
-que, de ce jour seulement, ils avaient une patrie; et, de
-l'enthousiasme soudain qu'inspirait cette idée, s'échappaient en même
-temps les sentimens les plus élevés, comme autant de sources nouvelles
-qui se font jour et jaillissent au même instant. L'égoïsme semblait
-anéanti; et l'intérêt du salut particulier se manifestait par les
-signes d'un intérêt plus noble, la conservation de tous.
-
-Parmi ces traits, dont on pourrait rapporter un grand nombre, nous
-n'en citerons qu'un seul des plus remarquables.
-
-Un jeune homme, M. Mandar, occupé toute la matinée de différentes
-fonctions publiques et volontaires, comme tous les citoyens, apprit,
-en se transportant aux Invalides, que la Bastille était prise.
-Désespéré de n'avoir pas eu part à l'honneur de ce succès, il lui vint
-à l'esprit de se consoler en rendant à ses concitoyens un service
-essentiel. Il n'avait pu vaincre avec eux, il voulait tirer parti de
-leur victoire et du premier effet que produirait sur les troupes
-postées au Champ-de-Mars la nouvelle de la prise de la Bastille. Il
-communique à ses compagnons la démarche qu'il médite. Quelques-uns la
-trouvent impraticable, d'autres inutile; tous la croient dangereuse
-pour lui, et s'efforcent de l'en détourner. Mais il est inébranlable
-dans sa résolution.
-
-Cet enthousiasme, commun depuis quelques jours au plus grand nombre
-des habitans de Paris, exaltait, dans une âme naturellement ferme et
-intrépide, les idées de liberté et d'indépendance, que la culture des
-lettres[21] et la lecture des écrivains de l'antiquité rendent presque
-indestructible dans les hommes nés pour les passions généreuses.
-Repoussant tout conseil timide de ses compagnons, et même écartant
-ceux que pouvait lui donner sa propre faiblesse déguisée en prudence,
-il se sépare de sa troupe et marche vers l'École militaire, où le
-général était logé. De-là il s'avance au camp du Champ-de-Mars, où le
-chef se trouve en ce moment: il pénètre jusqu'à lui; il lui dit que la
-Bastille est conquise; que M. de Launay vient de périr _de la mort des
-traîtres_. Il ajoute: «Et c'est ainsi que nous traiterons les agens du
-pouvoir absolu.» On conçoit quelle fut la surprise du commandant
-suisse. Besenval était un courtisan faible et corrompu, mais il
-n'était ni cruel ni barbare. Tranquille et de sang froid, il se
-contente d'observer que cette nouvelle de la prise de la Bastille
-était invraisemblable; que Henri IV, qui avait assiégé cette
-forteresse, n'avait pu s'en emparer. Le jeune homme, que l'incrédulité
-du général échauffe sans l'étonner, atteste la vérité de ses récits;
-et, pour garant, offre sa tête. «Je vous observe, ajoute-t-il, que je
-suis ici dans un camp: vous seul y commandez; je ne puis en sortir que
-de votre consentement. Que je perde la liberté et la vie, si ce que je
-dis n'est pas vrai.» Le vieux officier, ne pouvant guère alors
-conserver de doute sur la vérité des faits, se contenta de marquer sa
-surprise, tant sur les faits eux-mêmes que sur la hardiesse du projet
-de venir les lui apprendre, et d'avoir pu réussir à parvenir jusqu'à
-lui; et, mêlant au flegme de son caractère et de son âge une sorte
-d'intérêt et même d'émotion, il dit à M. Mandar: «Retournez vers vos
-concitoyens, et dites-leur que je ne sers point contre eux. Je ne
-tirerai point l'épée contre les Parisiens: je suis ici pour donner du
-secours à la ville, dans le cas où elle en aurait besoin contre les
-brigands.» Le jeune homme, frappé de cette apparente émotion du
-général, et persévérant dans l'espérance de l'engager à la retraite,
-lui dit que la seule manière de secourir Paris, c'est d'en éloigner
-les troupes dont le voisinage y redouble les périls et les alarmes;
-que la retraite du général peut seule prévenir l'effusion du sang
-humain et le carnage dont le Champ-de-Mars va être infailliblement le
-théâtre. Le général répond qu'il va prendre les ordres de la cour. «Ne
-prenez, monsieur, lui réplique-t-il, ne prenez l'ordre que de
-vous-même, de votre amour pour la paix, si vous ne voulez répandre à
-pure perte, dans cette même place, le sang de vos concitoyens, prêts
-d'attaquer, au nombre de cent mille hommes, quelques milliers de vos
-soldats.» Toujours plus surpris, mais plus ému, soit crainte, soit
-humanité, le général promit de ne point venir à Paris, d'éviter tout
-engagement avec les citoyens, et congédia M. Mandar, qui, rassuré sur
-les dispositions de M. Besenval, se retira plein de joie, et, à peine
-hors du camp, eut le plaisir d'entendre sonner la retraite.
-
- [21] M. Mandar est le traducteur de l'excellent livre de Needham
- intitulé: _De la Souveraineté du peuple, et de l'excellence d'un
- État libre_.
-
-Cette retraite, bientôt connue des Parisiens, sans qu'ils sussent la
-principale circonstance qui avait pu, sinon la déterminer, du moins la
-hâter de quelques heures, diminua les inquiétudes que pouvaient
-causer les troupes placées dans un poste si voisin. On se porta en
-plus grand nombre dans les endroits les plus menacés ou qu'on croyait
-l'être. Paris ignorait alors que la consternation était plus grande
-dans les divers camps qui l'assiégeaient, qu'elle ne l'était dans ses
-propres murs. Le maréchal de Broglie avait vu et fait entendre qu'il
-ne pouvait compter sur l'obéissance de ses soldats, et principalement
-des canonniers; il méditait déjà sa retraite: mais chaque mouvement
-qu'il faisait faire à différens détachemens de ses troupes, produisait
-tout l'effet que devaient causer des mouvemens hostiles qu'on
-n'attribuait pas à la crainte, et qui redoublaient l'agitation
-générale. La nuit se passa tout entière dans ces alternatives de
-tumultes convulsifs et de silence inquiet; tandis que l'assemblée
-nationale, instruite enfin de la prise de la Bastille, continuait sa
-séance, prolongée jusqu'au lendemain, dans des inquiétudes mortelles,
-moins sur elle-même que sur le sort d'une grande nation, lié dans ce
-moment à celui de ses représentans: situation terrible, qui devait
-durer jusqu'au moment où il plairait aux ministres, aux favoris, de
-laisser parvenir au roi la vérité qui devait l'éclairer sur ses
-propres périls, plus encore que sur ceux du peuple français. Elle se
-fit jour enfin et parvint jusqu'au monarque. Le duc de Liancourt,
-membre de l'assemblée nationale, usant du droit attaché à sa charge de
-premier gentilhomme du roi, lui montra, la nuit du 15, à minuit,
-l'abîme où allaient le pousser ses ministres, en croyant n'y
-précipiter que la nation. Alors tout changea. Le roi, détrompé,
-déclara qu'il ne faisait qu'un avec elle: il chargea le duc de
-Liancourt d'annoncer à l'assemblée qu'il se rendrait à la séance du
-lendemain: et cette nouvelle, qui d'abord y rétablit le calme, bientôt
-portée à Paris, y répandit une joie égale aux alarmes qu'elle faisait
-cesser.
-
-
-
-
-DIX-NEUVIÈME TABLEAU.
-
-Les canons de Paris transportés à Montmartre.
-
-
-Un des caractères de la révolution, dans cette première et immortelle
-semaine, c'est d'avoir réuni et rapproché, dans un si court intervalle
-de temps, et dans l'enceinte de Paris et de Versailles, une telle
-multitude d'événemens simultanés, qu'après cette époque, et pendant un
-temps considérable, les acteurs et les spectateurs, également opprimés
-du poids de tant de souvenirs, retrouvaient avec peine l'ordre et la
-suite des faits égarés en quelque sorte dans leur mémoire; tous les
-événemens semblaient perdus dans la variété des émotions successives
-dont on avait été comme accablé pendant six jours.
-
-L'agitation de Paris, toujours égale, toujours extrême, se marquait
-presque d'heure en heure par des symptômes différens. C'est qu'au
-milieu de tant de dangers, chacun de ces dangers devenant tour-à-tour
-l'objet dominant de l'attention générale, toutes les passions, tous
-les caractères se manifestaient successivement sous des formes
-nouvelles. Paris, dans la soirée où la Bastille fut prise, Paris
-pendant la nuit suivante, Paris le lendemain matin, offrit un aspect
-différent; et cependant rien n'était changé pour lui. Menacé par
-l'armée du maréchal de Broglie, par des soldats étrangers, par les
-brigands enfermés dans son sein, les dangers qu'il courait au dedans
-redoublaient ses alarmes sur ceux du dehors. A peine était-il
-approvisionné pour deux jours: déjà de fausses patrouilles, qu'il
-était impossible de ne pas confondre avec les véritables, avaient
-diminué la sécurité des citoyens rassurés d'abord par la vigilance de
-la milice bourgeoise. Des équivoques inévitables, le mot de l'ordre
-mal donné ou mal entendu par des bourgeois sans expérience et armés
-subitement, avaient occasionné des méprises funestes et sanglantes
-entre des hommes bien intentionnés. Des hussards, des soldats
-étrangers, déguisés en paysans, attendaient le moment de se revêtir
-d'habits de gardes-françaises, déjà préparés pour eux; et trente mille
-bandits armés, redoublant le désordre pour hâter l'instant du pillage,
-devenaient des ennemis plus formidables que les régimens qui
-environnaient la capitale.
-
-Le courage, l'activité, l'unanimité inconcevable de tous les citoyens,
-devint le remède de tous ces maux. Toute idée utile, saisie aussitôt
-que proposée, s'exécutait sur-le-champ, et s'exécutait bien. Des
-courriers allaient presser l'arrivée des convois, dont on hâtait la
-marche à grands frais, et qu'on escortait d'une force armée. Plusieurs
-citoyens portèrent des sommes considérables à l'hôtel-de-ville, et un
-grand nombre y adressa les dons du patriotisme. Quelques-uns
-présentaient aux différens comités des ordres tout dressés pour des
-objets utiles, pour l'activité de la poste, le paiement de l'impôt,
-celui des rentes, l'entrée et la sortie des hommes et des choses
-nécessaires au service public. Les électeurs, les membres des comités,
-tous ceux qui se trouvèrent alors en place, étaient surpris et
-confondus de cette ardeur, de cet accord. A la vérité, nombre de
-hasards, en nourrissant l'inquiétude, entretenaient la vigilance. Ici,
-l'on saisissait des voitures chargées d'armes cachées sous de la
-paille; là, l'on arrêtait des femmes d'un rang distingué, déguisées en
-paysanes; ici, des gens de la cour revêtus de haillons; ailleurs, des
-laitières emportant de l'or et de l'argent dans des vases à lait. La
-tentative de délivrer et d'armer les prisonniers de Bicêtre et de la
-Salpêtrière, ainsi que celle de reprendre la Bastille, tout échoua par
-l'effet de cette surveillance générale que tout mouvement inquiétait
-et qui se montrait par-tout. On se distribuait ces soins pénibles et
-ces emplois fatigans, regardés comme des distinctions et presque des
-faveurs; et il se forma une compagnie sous le nom de _volontaires de
-la Bastille_, dont l'unique destination fut de veiller sur cette
-forteresse jusqu'à son entière démolition, déjà résolue et bientôt
-décrétée. Des bruits répandus sur des prétendues communications
-secrètes, ménagées entre cette citadelle et le donjon de Vincennes,
-engagèrent l'hôtel-de-ville à vérifier cette conjecture. Elle se
-trouva fausse; et cette recherche ne fit découvrir que de nouveaux
-cachots fangeux, des chaînes pesantes attachées à des pierres d'une
-grandeur énorme, seule table, seul lit et seul siége que laissait le
-despotisme ministériel aux malheureux qu'il plongeait dans ces abîmes.
-
-De tous les préparatifs hostiles dirigés par les ministres contre
-Paris, ceux qui avaient causé le plus de crainte et d'alarmes, étaient
-les travaux ordonnés à la butte Montmartre. On y occupait, depuis
-plusieurs mois, vingt mille ouvriers, sous le prétexte spécieux de
-délivrer la capitale des dangers dont la menaçaient le désoeuvrement
-et la mendicité de cette multitude. Mais ces dangers subsistaient
-toujours, puisque ces ouvriers venaient tous les soirs coucher à
-Paris, que dans la disette des subsistances ils affamaient encore, et
-qu'ils allarmèrent souvent, même depuis la liberté conquise. Le plus
-grand nombre se trouvait alors dans l'enceinte de la ville, et
-plusieurs contribuèrent à lui rendre un service dont le ministère dut
-leur savoir peu de gré. Mais nous avons vu plus d'une fois que sa
-destinée était de voir tourner contre lui presque toutes les mesures
-qu'il avait prises contre les Parisiens. Ils savaient que ces travaux
-de Montmartre avaient eu pour objet d'y établir plusieurs
-plates-formes, à différentes hauteurs, disposées à recevoir des
-canons. Ils résolurent de s'en emparer, d'y établir eux-mêmes des
-pièces d'artillerie pour protéger Paris, la Bastille, et tenir les
-ennemis à distance. Ce projet, à peine conçu, est exécuté soudain.
-Bourgeois, artisans de la capitale, gardes-françaises, soldats
-déserteurs de tous les régimens, ouvriers de Montmartre, tous se
-mêlent, se confondent, conduisent, traînent ou poussent les canons sur
-la butte inégalement escarpée. Chevaux, voitures, instrumens,
-machines, l'empressement public avait tout fourni; et en peu d'heures
-on acheva, sans frais, une entreprise que les agens du ministère
-n'eussent pu consommer qu'en plusieurs jours et avec des sommes
-considérables. La vue détaillée de cette butte, l'aspect des
-plates-formes, et l'ensemble de tous ces travaux combinés avec tant
-d'autres préparatifs non moins menaçans, parurent aux yeux plus ou
-moins prévenus des Parisiens, la preuve manifeste de l'horrible
-complot tramé contre eux. Leurs soupçons devinrent une certitude
-qu'ils rapportèrent dans la capitale et qui pénétra d'une nouvelle
-horreur tous leurs concitoyens. L'histoire ne doit lever que par
-degrés et avec ménagement le voile qui couvre certaines atrocités. Le
-temps lui prépare des preuves souvent refusées aux contemporains,
-qu'une incrédulité toujours honnête, mais souvent absurde, engage à
-repousser le soupçon des forfaits qui n'ont point eu leur exécution.
-Si le complot plus affreux de la Saint-Barthélemi, tramé entre trois
-cours pendant plus de dix-huit mois, eût échoué par quelque
-circonstance imprévue, combien de milliers d'hommes simples et droits,
-combien d'autres, même sages, éclairés, expérimentés, eussent
-obstinément refusé de le croire, et en eussent maintenu
-l'impossibilité par des raisons qui auraient paru presque
-irréplicables! Il est dû plus de mépris que de haine à des ministres
-réduits à dire, pour leur justification, qu'en ourdissant de pareilles
-trames, ils ne voulaient inspirer que de la crainte. L'horreur et
-l'indignation sont les sentimens qu'ils ont inspirés, qu'ils
-inspirent, puisqu'ils vivent encore; et elles sont attachées à leur
-nom pour la durée des siècles.
-
-Les soupçons que firent naître ces travaux de Montmartre, furent tels,
-qu'on se persuada qu'il existait dans l'abbaye voisine, des vivres,
-des armes et des munitions pour l'usage des troupes ministérielles qui
-devaient occuper ce poste. Les Parisiens se portèrent en foule dans le
-monastère. Leur recherche fut inutile, et ils ne trouvèrent que des
-recluses occupées à prier Dieu pour le soutien de la religion,
-c'est-à-dire du clergé; la gloire du roi, c'est-à-dire le succès des
-entreprises ministérielles; et le triomphe de sa fidèle noblesse,
-c'est-à-dire la perpétuité des priviléges féodaux et l'éternité de
-l'oppression du peuple. Ce sont là les voeux qui s'élevaient au ciel
-du fond de ces âmes simples et pures pour la plupart, mais dénaturées
-par tous les préjugés de la superstition, de l'ignorance et de
-l'orgueil.
-
-Tandis que la capitale offrait ce spectacle si nouveau d'un ordre
-naissant au sein du désordre, de la subordination volontaire ou
-commandée au milieu des ruines de l'insurrection, du voeu presque
-unanime pour le bien général au milieu de tous les maux, on apprit la
-nouvelle ou on reçut la confirmation d'un événement qui, sans pouvoir
-rétablir subitement le calme, fit succéder la joie et l'espérance aux
-alarmes, aux angoisses, à toutes les passions douloureuses. On sut
-que, dans la matinée du mercredi 15, le roi, sans autre cortège que
-celui de ses deux frères, s'était transporté à l'assemblée nationale,
-qu'il s'était uni aux représentans de son peuple, qu'il avait ordonné
-le renvoi des troupes, que quelques-uns de ses ministres s'étaient
-retirés, et qu'on ne doutait point du renvoi ou de la démission des
-autres. Enfin on ajoutait qu'il se transporterait à Paris dès le
-lendemain, pour satisfaire à l'empressement du peuple et dissiper ses
-inquiétudes. Il serait difficile d'exprimer les transports que firent
-naître ces heureuses nouvelles. Plusieurs députés de l'assemblée
-nationale prévinrent volontairement la députation que l'assemblée
-jugea convenable d'envoyer à Paris: honneur dû au civisme héroïque de
-la capitale. Ils furent reçus avec un enthousiasme qui n'eut d'égal
-que celui qui précipita tous les citoyens au devant de la députation
-entière. Les applaudissemens, les voeux, les bénédictions, les doux
-noms de pères, de frères, d'amis, prodigués avec une effusion
-touchante, suivant les convenances d'âges, de liaisons, de rapports;
-les fleurs semées sur leurs pas ou jetées du haut des fenêtres; le
-mélange confus de tous les rangs, de toutes les conditions, de tous
-les costumes, un certain désordre attendrissant mêlé d'une confiance
-fraternelle, sont les plus faibles traits de ce tableau, dont ne
-peuvent se faire l'idée ceux qui ne l'ont pas vu, et qu'il suffit de
-rappeler à ceux qui en ont joui. On eût dit que l'amour, prévenant le
-décret qui devait rendre les Français égaux, en avait fait d'avance un
-peuple de frères. Moment heureux et trop court, qui n'annonçait pas
-les fureurs auxquelles devait bientôt se porter une partie des
-Français, quand la loi leur ferait un devoir de cette égalité, seule
-base inébranlable de la société et de la vraie morale parmi les
-hommes!
-
-C'est à l'hôtel-de-ville que cette allégresse, d'ailleurs si
-universelle, se manifestait par les signes les plus éclatans. Elle
-s'accroissait par les discours des députés les plus éloquens, par les
-récits de ce qui s'était passé le matin à Versailles, par l'échange et
-la communication des sentimens les plus vifs, les plus nobles et les
-plus doux, en présence d'un peuple occupé de ces événemens d'où
-dépendait sa destinée. C'est là que, par une acclamation générale, M.
-de la Fayette fut nommé commandant de la milice bourgeoise, bientôt
-après appelée garde nationale parisienne.
-
-C'est au milieu de cette même assemblée qu'un simple citoyen, M.
-Bailly, député de Paris à l'assemblée nationale, et qui avait présidé
-le tiers-état au moment de la réunion des ordres, fut proclamé prévôt
-des marchands, la multitude ne connaissant point d'autre dénomination
-pour désigner le magistrat qui préside à la municipalité. Mais ce mot
-rappelant des idées que l'esprit de la révolution repoussait avec
-force, il ne fallut que la voix d'un seul citoyen pour faire
-substituer à ce titre un titre convenable: _Point de Prévôt des
-Marchands_, s'écria-t-il; _Maire de Paris!_ et ce mot retentit dans
-toute la salle. Des refus modestes, mêlés à l'expression de la
-reconnaissance la plus vive et de la sensibilité la plus profonde,
-furent presque la seule réponse du nouveau maire, dont les larmes et
-les sanglots étouffèrent la voix. La sensibilité publique plus forte
-que la sienne, le voeu général, les instances de tous les citoyens,
-triomphèrent de sa résistance. C'est ainsi que, dès le lendemain de
-la prise de la Bastille, le peuple de Paris entrait en jouissance de
-sa portion de la souveraineté nationale, et s'enivrait du plaisir de
-voir la force civile et militaire de la capitale confiée à des
-citoyens nommés par son choix. L'archevêque de Paris lui-même, qui
-depuis a manifesté des sentimens beaucoup moins favorables à la
-souveraineté nationale, emporté alors par le torrent de l'émotion
-publique, se leva le premier et proposa d'aller à Notre-Dame remercier
-Dieu, et chanter un _Te Deum_ en reconnaissance des bienfaits du ciel
-versés sur la nation dans cette journée. Cette proposition fut reçue
-avec transport; et une couronne civique déposée sur sa tête, malgré
-tous ses efforts, lui attesta la joie que ressentait le peuple de
-trouver un citoyen dans un prêtre. La multitude répandue dans les
-escaliers, dans les cours, dans la place, instruite de moment en
-moment, de ce qui se passait à l'hôtel-de-ville, applaudissait avec un
-enthousiasme toujours nouveau. C'est à travers cette foule que
-l'archevêque, le nouveau maire, le commandant général de la milice
-parisienne, les électeurs, se firent jour pour aller à la cathédrale
-avec un cortège difficile à décrire. Le hasard l'avait formé; tous les
-costumes y étaient comme en contraste, mais le sentiment mettait tout
-en accord, et formait un tableau que n'offrit jamais la pompe du
-cérémonial le plus auguste et le plus imposant.
-
-
-
-
-VINGTIÈME TABLEAU.
-
-Le Roi à l'Hôtel-de-Ville de Paris.
-
-
-Une cour perfide, et trompée dans ses barbares desseins, frémissant de
-voir tout-à-coup briser la trame d'une conspiration contre Paris et la
-France; les auteurs, les complices, les agens de cet affreux complot
-déjà fugitifs, partout poursuivis par la vengeance publique; et, dans
-ce renversement subit de tant de projets désastreux, un peuple si
-cruellement traité, à peine échappé à tant de périls, encore menacé de
-tant d'autres, et qui, généreux dans sa victoire, juste dans sa
-colère, sépare son roi du crime de ses ministres, aime encore le
-monarque au nom duquel se méditaient tant d'atrocités, et l'ayant
-soustrait aux ennemis publics, l'accueille d'abord avec le respect
-fier et sombre qui atteste l'affliction des coeurs mécontens, mais
-bientôt, sur la foi d'une promesse royale, se livre aux mouvemens plus
-doux, plus affectueux, qui succèdent au ressentiment évanoui: quels
-sujets de réflexions pour les ennemis du peuple, s'ils savaient
-réfléchir, et surtout s'ils étaient justes comme lui!
-
-Une autre source non moins féconde de pensées d'un autre genre, plus
-tristes et plus affligeantes, sur le sort des nations, sur
-l'enchaînement des causes qui pervertissent les idées des princes et
-même les meilleurs, c'est de songer qu'un roi né sensible et bon,
-échappé au malheur de voir à son insu son nom et sa mémoire flétris
-par des crimes dont ses ministres ne l'eussent instruit qu'après leur
-réussite, ramené dans son palais où l'ont suivi les bénédictions de ce
-peuple dont on lui faisait craindre les féroces vengeances, se trouve
-comme forcé par ces idées habituelles, par son éducation, par les
-illusions des cours, de se croire malheureux, presque détrôné. Et
-pourquoi? parce qu'une grande nation lui dit: «C'est à moi que vous
-appartiendrez désormais, et non plus à quelques hommes pervers
-conjurés pour me perdre au risque de vous perdre vous-même. Notre
-amour se plaît à vous croire étranger à des forfaits dont vous pouviez
-devenir victime. Vingt-cinq millions d'hommes renouvellent les bases
-de leur association, à la tête de laquelle ils vous placent encore.
-Ils respecteront en vous le chef d'un peuple libre, qui ne veut plus
-trouver dans vos ministres que les serviteurs d'un peuple souverain.»
-
-La nouvelle annoncée dès le mercredi soir de l'arrivée du roi à Paris
-fixée au lendemain, en répandant une joie universelle, n'avait banni
-cependant ni la défiance ni la crainte. _Le roi trompé; une cour
-perfide_: c'était le cri d'une multitude de citoyens qui voulaient
-qu'on redoublât les précautions; et en effet on les redoubla toute la
-nuit. Un district même, ayant appris que les électeurs avaient voté
-des remercîmens au roi pour le retour de la tranquillité dans Paris,
-députa à l'hôtel-de-ville pour demander qu'on suspendît ces
-remercîmens, et qu'on attendit le retour de la tranquillité et l'effet
-des promesses du roi. C'était un changement bien remarquable dans le
-caractère des Parisiens, connus jusqu'alors par l'excès de leur
-crédulité infatigable comme leur patience.
-
-Le lendemain jeudi, le trouble, l'agitation de Versailles, les
-terreurs dont on environnait le roi sur les dangers qu'il courait à
-Paris, ayant fait remettre son départ au jour suivant, les soupçons de
-la capitale y redoublèrent l'effervescence; on revint à craindre
-quelque attaque imprévue. Les bourgeois, lassés de vivre dans ces
-alarmes continuelles, disaient hautement que, si le roi différait
-encore d'un jour, ils se diviseraient en quatre corps d'armée, chacun
-de vingt mille hommes, qu'ils iraient à Versailles, arracheraient le
-roi et la famille royale à leurs obsesseurs, et viendraient les
-établir dans la capitale. Tout concourait à échauffer les esprits sur
-ces idées guerrières, à redoubler cette fermentation. Chaque moment
-était marqué par l'arrivée d'une multitude de soldats, et quelquefois
-de compagnies entières, de toute arme, de tout uniforme, qui
-désertaient et accouraient à Paris, soit par mécontentement contre
-leurs chefs, soit par amour de la nouveauté, soit enfin par la disette
-et le besoin absolu d'alimens: car il est remarquable que, dans cette
-crise politique où les ministres avaient pris le parti violent de
-recourir à la force armée, ils avaient souvent laissé le soldat
-manquer de pain et des secours les plus nécessaires, que les bourgeois
-leur apportaient des villes voisines avec un empressement fraternel.
-C'est ainsi que les Parisiens en usèrent avec les troupes postées à
-Saint-Denis. Et l'on peut juger quels défenseurs la cour trouvait dans
-des soldats affamés par elle-même, et nourris par ceux qu'elle
-appelait des révoltés. Mais la cour ne voulait plus de défenseurs, au
-moins de cette espèce: le roi s'était décidé; il avait généreusement
-repoussé les craintes et les soupçons dont on cherchait à l'investir.
-Un seul fait suffit pour montrer si Louis XVI jugeait trop
-favorablement du peuple. Depuis quatre jours, le corps municipal, les
-électeurs, tous les officiers publics, assemblés à l'hôtel-de-ville,
-vivaient, délibéraient, travaillaient dans une salle sous laquelle
-étaient déposés quarante milliers de poudre. La nouvelle de l'arrivée
-du roi fit frémir sur ce danger, qu'on avait négligé jusqu'alors; et
-l'on se hâta de donner des ordres qui furent exécutés avec
-empressement. Telle était la disposition du peuple dans ce même jour,
-à cet instant même où les courtisans s'occupaient à le calomnier
-auprès du monarque.
-
-Cependant tout s'apprêtait à l'hôtel-de-ville pour le recevoir d'une
-manière à la fois respectueuse et imposante, non plus avec la pompe
-servile et le cérémonial adulateur d'une bourgeoisie municipale
-adorant son maître au nom d'un troupeau d'esclaves, mais avec la
-dignité convenable à des hommes libres, jaloux d'honorer dans la
-personne de leur roi le chef d'une nation qui se reconstitue. On vit
-toutefois (et peut-être l'histoire ne doit point négliger ces traits
-qui caractérisent l'esprit des corps) l'empire des habitudes basses,
-des idées abjectes, et qui mêlent les sombres teintes de la servitude
-à l'éclat de la liberté naissante; on vit les officiers municipaux
-nommés par la cour, cédant aux suggestions d'une crainte pusillanime
-ou d'une vanité puérile, prétendre dans l'enceinte de la salle une
-place à part, distincte de la place destinée aux électeurs. Les élus
-du peuple, souriant de cette demande, ne s'en offensent point,
-jusqu'au moment où quelques-uns de ces municipaux proposèrent (qui le
-croirait en un tel jour!) de délibérer si, conformément à l'ancien
-usage, on ne recevrait pas le roi à genoux. Une indignation unanime
-repoussa cette proposition; et les électeurs, punissant alors l'injure
-qu'ils avaient d'abord méprisée, s'écrièrent qu'à leur tour ils
-prétendaient être distingués des officiers municipaux; distinction qui
-fut reconnue à l'instant même, et ratifiée par les applaudissemens de
-toute la salle.
-
-Nos électeurs n'exigent pas que nous remettions sous leurs yeux le
-vaste et sublime tableau, ou plutôt la suite de tableaux que présente
-cette marche du roi depuis Versailles jusqu'au sein de la capitale,
-dans une route de quatre lieues couverte d'un peuple immense; un
-million d'hommes, spectateurs et acteurs à la fois, dominés par des
-passions diverses, mais alors mêlées, réunies et concentrées dans un
-même intérêt; deux ou trois cents mille citoyens changés depuis quatre
-jours en soldats, les uns régulièrement, les autres bizarrement armés,
-formant dans ce long intervalle une haie de plusieurs rangs; ce morne
-silence, que le roi prend d'abord pour un danger, mais qui n'était
-qu'un reproche ou un conseil; ces cris de _vive la nation!_ expression
-si nouvelle pour le petit-fils d'un monarque qui disait _l'état c'est
-moi_; ces trois cents membres de l'assemblée nationale précédant ou
-suivant à pied la voiture du roi, applaudis avec transport, consolés
-de leurs peines par les bénédictions d'un grand peuple, mais accablés
-de leurs fatigues précédentes, de leurs craintes passées, et de leurs
-inquiétudes sur un avenir obscur et incertain où la pensée ne
-pénétrait qu'avec effroi; le monarque et cet imposant cortège arrivant
-à Paris et accueillis si différemment, le roi avec respect, et les
-députés avec l'ivresse d'une joie fraternelle, couverts de fleurs
-semées sur leurs pas, de couronnes, de guirlandes jetées du
-haut des fenêtres; un mélange singulier de tumulte et d'ordre;
-l'appareil de la guerre et le voeu général de la tranquillité; les
-gardes-françaises, ces destructeurs du despotisme, marchant avec leurs
-canons devant ce monarque, qu'ils veulent servir encore quand il sera
-le roi d'un peuple libre; M. la Fayette allant le recevoir à la tête
-de la milice parisienne, chef des rebelles aux yeux de la cour,
-sauveur de la cour aux yeux de ses adversaires: tous ces contrastes et
-tant d'autres occupaient l'âme de ceux qui, dans ces vives agitations,
-restent capables d'observer et de réfléchir, tandis que la multitude
-se livrait au sentiment confus qui résultait du spectacle de toutes
-ces scènes si majestueuses et si nouvelles.
-
-Enfin, après une marche de plus de neuf heures, Louis XVI arrivé à
-l'hôtel-de-ville, y est reçu en roi qui se rend aux voeux d'un peuple
-affligé, mais plein d'espérance, qui n'a besoin pour aimer son chef
-que de ne plus craindre un maître, ou plutôt ses ministres. Le
-discours que lui tint le nouveau maire de Paris en lui remettant les
-clefs de l'hôtel-de-ville, est le résultat des idées qui ont préparé
-la révolution et qui devaient la consommer: _Sire, Henri IV avait
-reconquis son peuple; ici c'est le peuple qui a reconquis son roi_.
-Heureux les Français, heureux le monarque, si les ennemis du peuple ne
-parviennent pas à le reconquérir! Plus heureux encore, si les
-habitudes du trône, si les préjugés de l'éducation royale lui
-permettaient d'apprécier les titres glorieux qui lui furent décernés
-en ce jour, ceux de régénérateur de la liberté nationale et de
-restaurateur de la félicité publique! titres qu'auraient enviés les
-Titus, les Trajan, les Marc-Aurèle. Mais ces princes, que, malgré
-leurs vertus, la constitution de l'empire forçait à n'être que des
-despotes, ces princes ne devaient pas le trône à leur naissance.
-L'adulation superstitieuse qui, après leur mort, plaçait les empereurs
-romains au rang des dieux, ne les déifiait point dès le berceau; une
-religion antique n'avait point consacré leur puissance comme une
-émanation d'une autorité céleste; le premier essor de leur raison
-naissante, les premiers mouvemens de leur bonté naturelle n'avaient
-point été réprimés sans cesse par l'orgueil, les préjugés et l'intérêt
-de deux classes distinctes, placées entre eux et le peuple pour
-l'opprimer, l'avilir, et surtout le dépouiller au nom de leur maître
-commun. Tel est pourtant le sort des monarques de l'Europe et surtout
-des monarques français; c'est cet assemblage de circonstances qui a
-toujours atténué leurs fautes aux yeux de leurs sujets, ou les a fait
-rejeter sur ceux qui les conseillent; et de là sans doute la
-convention tacite qui semble avoir partout recommandé aux peuples,
-comme un devoir de justice, l'indulgence pour les rois.
-
-La renommée a fait retentir l'Europe de tous les détails de cette
-séance mémorable, où le roi entendit le langage de la vérité, simple
-et douce dans la bouche d'un de ses anciens officiers municipaux,
-énergique dans celle du président des électeurs. Il y répondit avec
-une émotion touchante, se para du signe distinctif des Français, se
-montra au peuple orné de ce signe devenu le symbole de la liberté,
-confirma la nomination du maire et du commandant de la garde
-parisienne, et s'aperçut, aux acclamations universelles, à
-l'expression de l'ivresse publique, qu'en dépit de ses ministres et de
-ses obsesseurs, il avait conservé l'amour de son peuple. Alors ce cri
-si ancien _vive le roi!_ sortit de toutes les bouches avec ce cri plus
-nouveau _vive la nation!_ et, en se retirant, le roi les entendit
-retentir partout sur son passage. Alors, ces épées, ces lances qui,
-deux heures auparavant, sur le parvis de l'hôtel-de-ville, avaient
-présenté une apparence menaçante, et avaient comme formé au-dessus de
-la tête du monarque une voûte d'acier, sous laquelle il avait passé
-avec une surprise mêlée d'une terreur involontaire, ces lances, ces
-baïonnettes, s'abaissèrent respectueusement devant lui; et le roi en
-ayant de sa main rabattu une qui restait haute dans la main d'un
-soldat, ce signe de paix, expliqué par un sourire du monarque, mit le
-comble à l'allégresse générale.
-
-La crainte et l'inquiétude avaient été chercher Louis XVI à
-Versailles; l'amour l'y reconduisit. C'étaient les mêmes hommes, et le
-cortège ne paraissait plus le même; c'est que les coeurs étaient
-changés. Le peuple, qui se flattait d'avoir trouvé un ami dans son
-roi, croyait toucher à la fin de ses tourmens. Il croyait avoir signé
-un nouveau traité avec son prince; et il se reposait sur ses
-représentans du soin de créer une constitution qui aidât Louis XVI à
-remplir la promesse qu'il avait faite la surveille à l'assemblée
-nationale, de n'être plus qu'un avec la nation.
-
-
-
-
-VINGT-UNIÈME TABLEAU.
-
-La Mort de Foulon, le 22 juillet 1789.
-
-
-Les jours qui suivirent l'arrivée du roi furent des jours de calme et
-de tranquillité, si l'on ne considère que l'adoucissement des esprits,
-effet naturel de cette démarche; mais le mouvement extérieur et
-l'apparente agitation de la capitale ne semblaient pas diminuer. Les
-passions étaient différentes, le tumulte était le même; et un étranger
-qui, sans être instruit des événemens antérieurs, eût tout à coup été
-transporté dans Paris, n'eût jamais cru que la veille le désordre y
-eût été plus grand. La démarche du roi ayant ôté tout prétexte aux
-défiances, il fallut bien ouvrir les barrières de la ville, ou plutôt
-les issues, car les barrières étaient détruites. A peine la sortie
-fut-elle libre, qu'un nombre prodigieux de nobles, d'ennoblis, de
-privilégiés, même de simples citoyens opulens, s'empressèrent de se
-soustraire aux dangers qu'ils craignaient ou qu'ils feignaient de
-craindre. Le peuple voyait, avec une joie mêlée d'inquiétude, cette
-fuite précipitée qui, d'une part, attestait sa victoire, et de
-l'autre, le menaçait d'une détresse prochaine, au départ des riches,
-des propriétaires, des grands consommateurs, enfin de tous ceux qui
-soudoyent le luxe et l'industrie. Mais quels que fussent les regrets
-de ces honnêtes citadins, la joie l'emportait sur la crainte: ils se
-voyaient délivrés du danger le plus instant. La présence du roi et
-quelques mots de sa bouche avaient ratifié les premiers actes de la
-liberté naissante. Plusieurs de ces bourgeois, si récemment citoyens,
-croyaient de bonne foi la révolution faite; et la fuite de ceux qu'ils
-désignaient par le nom d'_aristocrates_ les confirmait dans cette
-opinion. Ils ignoraient que, parmi les nobles restés à Paris, à
-Versailles, en France, ou siégeant dans l'assemblée nationale, les
-plus redoutables ennemis du peuple étaient ceux qui, pour le perdre,
-paraissaient le servir, et se créaient une renommée populaire, pour
-vendre plus chèrement à la cour leur déshonneur et la ruine de la
-nation. Ces cruelles vérités ne pouvaient alors être senties de la
-multitude. C'est en vain que même on les lui eût révélées; elle eût
-continué à ne ranger parmi ses ennemis que les nobles fugitifs qui
-couraient en Brabant, en Piémont, en Suisse, en Allemagne, promener
-leur rage impuissante contre les Parisiens qu'ils séparaient alors
-des Français, avant que tous les Français fussent devenus complices
-des Parisiens par leur zèle pour la révolution.
-
-Plût au ciel que, parmi ces fugitifs qui eurent le bonheur d'échapper
-à la première fureur du peuple, on eût compté deux hommes de plus! Ils
-étaient, à la vérité, dévoués depuis long-temps à l'exécration
-publique, et ils la méritaient: mais les Français du dix-huitième
-siècle méritaient de ne pas voir renouveler, sur les cadavres de
-Foulon et de Berthier, les horreurs exercées sur celui de Concini.
-
-Rassemblons quelques traits de la vie de ces deux hommes, non pour
-excuser leur genre de mort, mais pour justifier l'horreur universelle
-qui en fut la cause.
-
-Foulon et Berthier étaient deux des principaux agens de la
-conspiration qui venait d'échouer. Ils l'étaient, l'un par la place
-d'adjoint au ministère de la guerre, qu'il avait acceptée depuis
-quelques jours, l'autre par celle d'intendant de Paris, qu'il exerçait
-depuis long-temps. Leur nom, surtout celui du premier, annonçait que
-les projets de la cour ne pouvaient être qu'atroces. Le beau-père (de
-tels hommes devaient être alliés), Foulon, haïssait le peuple comme
-par instinct. Il ne déguisait pas ce sentiment; cette audace avait été
-autrefois une des causes de sa fortune. Sa richesse était immense, et
-elle avait développé tous les vices de son caractère, surtout une
-inflexible et barbare dureté. Il avait conservé, jusques dans un âge
-avancé, une ambition aveugle, qui, sur la foi d'une constitution
-robuste, se promettait un long avenir. Il avait souvent souhaité la
-place de contrôleur-général, et l'on croyait qu'il y serait appelé
-pour déclarer la banqueroute de l'état. Son nom seul en était comme
-l'avant-coureur, et Foulon ne s'en affligeait pas. On assure qu'il se
-croyait recommandé à la cour par cette horreur publique, peu
-redoutable selon lui, et à travers laquelle il avait marché vers la
-fortune. La place de contrôleur-général n'étant point vacante et se
-trouvant beaucoup mieux occupée par M. Necker, qui ne voulait point de
-banqueroute, Foulon se crut heureux de devenir en quelque sorte le
-collègue du maréchal de Broglie. C'est à ce comble des honneurs que
-l'attendait une révolution dont ni lui ni ses complices ne pouvaient
-se faire l'idée, pensant comme Narcisse[22], qu'on ne lasserait jamais
-la patience française. Saisi d'épouvante à ce dénouement imprévu, à
-cette fuite de plusieurs princes, et même d'un général d'armée son
-collègue, Foulon courut se cacher dans ses terres. Mais elles ne
-pouvaient être un asile pour lui; il y était abhorré. On lui imputait
-d'avoir dit fréquemment que le peuple était trop heureux de pouvoir
-brouter l'herbe; et ce mot peu vraisemblable, après avoir circulé
-parmi ses vassaux, s'était répandu dans la capitale. Banni de sa
-propre maison par la crainte, Foulon fit courir le bruit de sa mort;
-et l'un de ses domestiques étant mort, il lui fit faire des obsèques
-magnifiques et dignes d'un ministre. En même temps, il se retira dans
-une terre voisine, chez un homme autrefois ministre lui-même, mais
-moins odieux à la nation, parce qu'il avait mêlé au despotisme de sa
-place les formes plus polies d'une apparente douceur; car on rend
-cette justice à M. de Sartine, qu'il n'a guère commis d'iniquités
-gratuites, et qu'il ne s'est permis que celles qu'il a jugées
-indispensables pour parvenir au ministère et pour s'y maintenir. Tel
-était l'hôte chez qui Foulon avait cherché un asile, peu sûr pour le
-maître lui-même bientôt obligé d'en aller chercher un ailleurs. On
-laissa fuir M. de Sartine; mais Foulon, abhorré, fut dénoncé
-secrètement à ses vassaux. Ils le saisirent, l'accablèrent d'outrages
-et de coups, le dépouillèrent, le chargèrent d'une botte de cette
-herbe dont il voulait les nourrir, lui mirent une couronne de chardons
-sur la tête, un collier d'orties au cou, et en cet état le traînèrent
-à Paris à la suite d'une charrette, dans la plus grande chaleur du
-midi, l'abreuvant en route de vinaigre poivré. C'est ainsi qu'il fut
-conduit à l'hôtel-de-ville, à travers les huées et les imprécations
-d'une multitude furieuse et menaçante. Là, dans la grande salle, tout
-le peuple à son aspect s'écria: «_Pendu! pendu sur-le-champ!_» Les
-électeurs, le maire ensuite, employèrent tour-à-tour tous les moyens
-de persuasion, pour obtenir que l'accusé ou le coupable fût jugé
-légalement et envoyé à l'abbaye de Saint-Germain. Le cri fatal et
-négatif fut constamment la même réponse. Enfin M. la Fayette arriva;
-et, par un discours adroit où il feignait d'être l'ennemi de Foulon,
-pour le soustraire à la violence et l'abandonner aux lois, il
-paraissait avoir ébranlé la multitude: mais l'accusé ayant entendu
-cette conclusion, et sans doute voulant montrer qu'il ne craignait pas
-la rigueur des lois, battit des mains. Ce fut le signal d'un
-redoublement de fureur populaire: «Ils sont de connivence! on veut le
-sauver!» s'écriait-on de toutes parts; et il fut entraîné au dehors
-comme par une force invincible. On le pousse; on le traîne dans la
-place et jusqu'à une boutique, où, près d'un buste de Louis XIV, était
-suspendu un réverbère, devenu trop célèbre dans la révolution par cet
-odieux cri _à la lanterne!_ On descend ce réverbère, on suspend le
-malheureux à la corde fatale; elle casse jusqu'à trois fois sous le
-poids de ce corps athlétique. On le massacre, on le déchire par
-morceaux; on lui coupe la tête, on la porte au bout d'une pique par
-toute la ville, et surtout au Palais-Royal, station solennelle de tous
-ces affreux trophées.
-
- [22] J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
- Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée.
-
- BRITANNICUS, _acte_ IV, _scène_ IV.
-
-Peut-être nul autre lieu dans l'univers n'offrait, à cette époque,
-et notamment dans cette journée, un ensemble de contrastes plus
-bizarres, plus saillans, plus monstrueux. Celui qui écrit ces lignes,
-et qui par hasard se trouva présent à ce spectacle, en conserve après
-trois ans la mémoire encore vive et récente. Qu'on se figure, à neuf
-heures du soir, dans ce jardin environné de maisons inégalement
-éclairées, entre des allées illuminées de lampions posés aux pieds des
-arbres, sous deux ou trois tentes dressées pour recevoir ceux qui
-veulent prendre des rafraîchissemens, causer, se divertir; qu'on se
-figure tous les âges, tous les rangs, les deux sexes, tous les
-costumes, mélangés et confondus sans trouble, et même sans crainte,
-car les dangers n'existaient plus; des soldats de toute arme, parlant
-de leurs derniers exploits; de jeunes femmes parlant de spectacles et
-de plaisirs; des gardes nationaux parisiens, encore sans uniforme,
-mais armés de baïonnettes; des moissonneurs chargés de croissans ou de
-faux; des citoyens bien vêtus conversant avec eux; les ris de la folie
-près d'une conversation politique; ici le récit d'un meurtre, là le
-chant d'un vaudeville; les propositions de la débauche à côté du
-tréteau du motionnaire. En six minutes on pouvait se croire dans une
-tabagie, dans un bal, dans une foire, dans un sérail, dans un camp. Au
-milieu de ce désordre et de l'étonnement qu'il causait, je ne sais
-quelle confusion d'idées rappelait en même temps à l'esprit Athènes
-et Constantinople, Sybaris et Alger. Tout-à-coup un bruit nouveau se
-fait entendre, c'est celui du tambour: il commande le silence. Deux
-torches s'élèvent et attirent les yeux. Quel spectacle! Une tête
-livide et sanglante éclairée d'une horrible lueur! Un homme qui
-précède, et crie d'une voix lugubre: «_Laissez passer la justice du
-peuple_»; et les assistans muets qui regardent! A vingt pas de
-distance et en arrière, la patrouille du soir, en uniforme,
-indifférente à ce spectacle et battant la retraite, passant en silence
-à travers cette multitude étonnée de voir mêler une apparence d'ordre
-public à ce renversement de tout ordre social, attesté par les
-hideuses dépouilles qu'on promenait impunément sous ses yeux!
-
-Ce mot d'un sens si profond: _Laissez passer la justice du peuple!_
-frappa vivement les esprits. Il les eût frappés davantage, si on l'eût
-considéré comme une allusion à un mot plus ancien: _Laissez passer la
-justice du roi!_ C'était le cri d'un des satellites royaux qui, sous
-Charles VI, traîna, par ordre du monarque, dans les rues de Paris, le
-cadavre sanglant d'un des amans de sa femme, Isabeau de Bavière. De
-ces deux justices, celle du roi ou celle du peuple, laquelle était la
-plus odieuse et la plus révoltante? Est-ce celle du peuple convaincu,
-par trop de preuves multipliées, que le coupable puissant ou opulent
-n'est presque jamais puni? N'est-ce pas plutôt la justice d'un prince
-qui tirait arbitrairement vengeance d'une insulte qu'il pouvait si
-aisément faire châtier par la loi?
-
-Qu'il nous soit permis, après le récit de ces scènes d'horreur, de
-n'accorder qu'un regard à la plus révoltante, à celle qui a laissé les
-plus affreux souvenirs. La mort de Berthier offre des atrocités qui
-repoussent le burin de l'artiste et la plume de l'historien; et plût
-au ciel que toute plume se fût interdit d'écrire ces abominables
-détails! Quelle que soit la vie de Berthier trop semblable à Foulon,
-de quelque ardeur qu'il ait secondé les projets du ministère contre
-Paris, par les distributions de poudre, de cartouches, de balles, par
-la coupe prématurée des blés, par la liste des citoyens destinés au
-glaive, malgré ses malversations de tout genre dévoilées par la
-commune depuis la révolution, Berthier paraît innocent, dès que l'on
-songe au monstre qui put lui arracher le coeur, et le présenter tout
-sanglant aux yeux d'une grande assemblée. En vain assure-t-on que
-Berthier avait fait périr le père de ce monstre. La nature frémit
-d'être ainsi vengée; et la patrie s'afflige qu'une telle vengeance ait
-pu être exercée par un scélérat revêtu d'un habit français. Ces lâches
-barbaries consternèrent d'abord tous les amis de la révolution, et
-firent mettre en doute si les Français méritaient d'être libres. Les
-ennemis de la liberté en tirèrent avantage; et dès le lendemain ceux
-d'entre eux qui, sous le voile du patriotisme, ne voulaient qu'une
-modification[23] dans le gouvernement, cherchèrent à faire porter par
-l'assemblée nationale un décret qui, réprimant l'effervescence
-populaire, eût laissé les représentans du peuple exposés sans défense
-aux attaques du despotisme, encore armé d'une grande puissance. Ce ne
-fut pas sans peine que Mirabeau para ce coup; et ce n'est pas un des
-moindres services qu'il ait rendus à la révolution. Il opposa à ces
-crimes récens du peuple les crimes anciens et nouveaux des despotes de
-toute espèce, qui avaient poussé la multitude à cet excès de rage. Il
-s'étonne que la prise de la Bastille et la révélation de tant
-d'atrocités des ministres n'aient pas rendu le peuple aussi cruel
-qu'eux mêmes. «_La colère du peuple_, s'écrie-t-il! Ah! si la colère
-du peuple est terrible, c'est le sang froid du despotisme qui est
-atroce; ses cruautés systématiques font plus de malheureux en un jour
-que les insurrections populaires n'immolent de victimes pendant des
-années. Le peuple a puni quelques-uns que le cri public lui désignait
-comme les auteurs de ses maux. Mais qu'on nous dise s'il n'eût pas
-coulé plus de sang dans le triomphe de nos ennemis, ou avant que la
-victoire fût décidée!»
-
- [23] Voyez le discours de M. Lalli-Tolendal, dans la séance du 22
- juillet 1789.
-
-
-
-
-VINGT-DEUXIÈME TABLEAU.
-
- Service à Saint-Jacques-l'Hôpital, le 5 août 1789, en l'honneur
- de ceux qui sont morts au siége de la Bastille.--Sermon de
- l'abbé Fauchet.
-
-
-L'assemblée nationale, après avoir échappé au piège qu'on lui tendait,
-après avoir refusé de qualifier de rébellion les mouvemens populaires,
-ne sentit pas moins la nécessité de mettre fin à la terrible dictature
-que venait d'exercer le peuple, et qui ne pouvait se prolonger sans
-que la société fût dissoute. Elle adopta la proclamation proposée par
-M. Lalli-Tolendal, sagement amendée, et qui n'était plus qu'une
-invitation à la paix. Mais ce moyen de douceur fut accompagné de
-toutes les mesures qui pouvaient le rendre efficace. Le même orateur
-qui l'avait conseillé, fit sentir que la cause principale du désordre
-de Paris, était l'existence illégale du pouvoir des électeurs,
-commandant sans délégation, après que leur mission était consommée,
-d'où résultait dans les districts une lutte d'opinions, une suite de
-décisions contradictoires, et par conséquent une véritable anarchie.
-Le remède à ce mal et à ceux qui en dérivaient, ne pouvait être que
-dans la création d'une municipalité capable en même temps d'offrir un
-modèle à toutes celles du royaume. Mais comme une bonne organisation
-municipale ne pouvait être l'ouvrage d'un jour, il proposait
-l'établissement provisoire d'un conseil de la commune; et cet avis fut
-adopté. Les électeurs renoncèrent à leurs fonctions et ne devinrent
-que les adjudans officieux des nouveaux représentans du peuple de
-Paris légalement élus. Dès-lors, tout tendit à l'ordre. Le maire et le
-commandant de la milice parisienne sollicitèrent une nouvelle élection
-plus régulière. Les pouvoirs civils et militaires furent distincts et
-séparés. Plusieurs abus furent réformés en peu de jours; et Paris fut
-plus agité par les nouvelles des désordres commis dans ses environs,
-que par ceux qui se commettaient dans son sein. La garde nationale se
-formait, se disciplinait; toute la jeunesse accourait à ses exercices;
-et, comme si déjà la génération naissante eût senti que la liberté ne
-se maintenait que par les armes, les exercices militaires se
-multipliaient par-tout, devenaient l'occupation d'un grand nombre de
-citoyens, et se reproduisaient dans les jeux de l'enfance. Ces jeux
-embellissaient les jardins et les lieux publics, et faisaient succéder
-des tableaux plus rians aux scènes turbulentes qui venaient d'affliger
-les yeux et l'imagination. Les églises retentissaient d'actions de
-grâces sur la prise de la Bastille. Des processions de jeunes filles,
-souvent agréables, bien vêtues et ornées d'un extérieur modeste,
-allant à Sainte-Geneviève, étaient rencontrées par un bataillon de
-jeunes guerriers, qui s'arrêtaient pour les laisser passer, tandis que
-de nombreux spectateurs, soit dans les rues, soit du haut des
-fenêtres, témoignaient leur joie par de vifs applaudissemens.
-
-Les fréquentes promenades des citoyens à la Bastille, dont les hautes
-murailles décroissaient tous les jours, renouvellaient sans cesse le
-plaisir de cette conquête. On s'occupait de ses vainqueurs, de ceux
-qui avaient été tués dans le combat, du sort de leurs veuves, de leurs
-enfans; et la reconnaissance particulière prévenait les marques
-publiques de la reconnaissance universelle. Enfin, le moment arriva où
-la patrie put commencer à s'acquitter. Les représentans provisoires de
-la commune, après avoir satisfait à des devoirs encore plus pressans,
-aux soins de la sûreté générale, ordonnèrent un service et un éloge
-funèbre consacrés à la mémoire des citoyens morts à la prise de cette
-forteresse et pour la défense de la patrie. Tout fut remarquable et
-imposant dans cette solennité, qui fut célébrée dans l'église
-paroissiale de Saint-Jacques et des Saints-Innocens. Mais ce qui était
-entièrement nouveau, c'est que l'orateur avait lui-même contribué en
-quelque sorte à la conquête qu'il célébrait: il s'était trouvé au
-milieu de ceux dont il honorait la mémoire; et quoique revêtu du
-caractère de prêtre, il avait, en courant le même péril, déployé le
-même courage et montré la même intrépidité.
-
-Le ton de son discours fut nouveau comme le sujet et l'occasion:
-c'était le cri de joie de la liberté triomphante; c'était la
-promulgation de ses maximes au nom de la religion et dans la chaire de
-vérité; c'était l'histoire des crimes du despotisme étonné d'être
-attaqué par un prêtre, plus étonné encore de voir tourner contre la
-tyrannie les armes que jusqu'alors elle avait osé chercher dans le
-christianisme et dans les livres saints. On sait quel avantage elle
-avait tiré de ces mots; _Rendez à César ce qui est à César._ «Oui,
-s'écrie l'orateur: mais ce qui n'est point à lui, faut-il aussi le lui
-rendre? Or, la liberté n'est point à César, elle est à la nature
-humaine. Le droit d'oppression n'est point à César, et le droit de
-défense est à tous les hommes. Les tributs, ils ne sont au prince que
-quand les peuples y consentent: les rois n'ont droit dans la société
-qu'à ce que les lois leur accordent, et rien n'est à eux que par la
-volonté publique qui est la voix de Dieu.» L'orateur accuse d'impiété
-les faux docteurs qui ont perverti le sens d'un grand nombre de
-passages des saintes écritures. «Qu'ils ont fait de mal au monde, les
-faux interprètes des divins oracles, quand ils ont voulu, au nom du
-ciel, faire ramper les peuples sous les volontés arbitraires des
-chefs! Ils ont consacré le despotisme; ils ont rendu Dieu complice des
-tyrans; c'est le plus grand des crimes.» Il combat ces faux docteurs
-par d'autres passages de l'écriture plus convainquans et victorieux.
-Il établit que la révolution française, pour être crue de la
-philosophie, n'en est pas moins ordonnée dans la religion et dans les
-plans de la providence. Il ose rendre à cette philosophie, si
-calomniée jusqu'alors, l'hommage qui lui est dû. «Il faut le dire, et
-très-haut, et jusques dans les temples: c'est la philosophie qui a
-ressuscité la nature; c'est elle qui a recréé l'esprit humain et
-redonné un coeur à la société. L'humanité était morte par la
-servitude; elle s'est ranimée par la pensée. Elle a cherché en
-elle-même, elle y a trouvé la liberté. Philosophes, vous avez pensé;
-nous vous rendons grâces. Représentans de la patrie, vous avez élevé
-nos courages; nous vous bénissons. Citoyens de Paris, mes généreux
-frères, vous avez levé l'étendard de la liberté; gloire à vous! Et
-vous, intrépides victimes qui vous êtes dévouées pour le bonheur de la
-patrie, ah! recueillez dans les cieux, avec nos larmes de
-reconnaissance, la joie de votre victoire!»
-
-Ce n'est pas le seul endroit du discours où l'orateur, enflammé de son
-enthousiasme pour la liberté, paraît porter envie aux victimes qu'il
-célèbre. On voit qu'il serait tenté de dire, comme Périclès dans une
-occasion presque semblable, aux veuves et aux enfans des morts: «Je
-voudrais vous consoler, mais je ne puis vous plaindre.» Paroles
-sublimes dont le sentiment était dans l'ame du prédicateur français,
-sans être exprimé par sa bouche. C'est bien à lui qu'on peut
-appliquer plus particulièrement le bel et heureux texte de son sermon:
-_vous êtes appelés à la liberté_.[24]
-
- [24] _Vos enim ad libertatem vocati estis._ S. PAUL.
-
-On peut juger de l'effet de ce discours sur un auditoire dominé des
-mêmes passions, du même esprit que l'orateur. Une couronne civique,
-formée sur-le-champ par l'enthousiasme de ses auditeurs, couvrit sa
-tête au milieu des applaudissemens: un héraut la porta devant lui
-jusqu'à l'hôtel-de-ville, où il se rendait, entouré de tous les
-officiers du district, entre deux compagnies qui marchaient tambour
-battant et enseignes déployées. Image de la pompe et du cortège qui,
-plus d'une fois dans les pays libres et chez les anciens peuples,
-attestaient ou récompensaient le triomphe ou le service de
-l'éloquence.
-
-C'était un moment bien remarquable dans l'histoire de nos moeurs, que
-celui où la louange publique, jusqu'alors réservée parmi nous aux
-rangs, aux noms, aux places ou à la naissance, était décernée à des
-victimes inconnues, à des hommes obscurs, dont le plus grand nombre
-était revêtu, dont même il était à peine couvert, des livrées de
-l'indigence; c'était arracher à l'orgueil celui de ses priviléges
-exclusifs auquel il était le plus attaché; c'était d'avance mettre le
-peuple en possession de cette égalité décrétée bientôt après. Quel
-triomphe, s'ils eussent osé le prévoir, quel triomphe pour les
-philosophes dont les voeux l'avaient appelée, dont les écrits la
-préparaient depuis quarante ans! Qu'auraient-ils dit de ce changement
-subit et imprévu? Qu'aurait dit Voltaire, lui qui crut affronter le
-danger d'un ridicule, et se vit contraint d'employer les plus grands
-ménagemens, quand il osa s'élever contre l'usage de ne célébrer après
-leur mort que ceux qui ont été, pendant leur vie, donnés en spectacle
-au monde par leur élévation, quand il osa réveiller la cendre de ceux
-qui ont été utiles? C'est ainsi qu'il s'énonce dans l'exorde de
-l'éloge funèbre consacré à la mémoire des _officiers_ morts dans la
-guerre de 1741. C'était alors une hardiesse de louer des hommes qui
-n'avaient été ni princes, ni maréchaux de France, qui n'avaient été
-que des _officiers_. Et les SOLDATS... Hélas! dans cet éloge, ils sont
-qualifiés de meurtriers mercenaires, à qui l'esprit de débauche, de
-libertinage et de rapine a fait quitter leurs campagnes, qui vont et
-changent de maîtres, qui s'exposent à la mort pour un infâme intérêt.
-«Tel est, dit Voltaire, tel est trop souvent le soldat.» Oui, grand
-homme: mais à qui la faute? vous le saviez bien. Vous ajoutez: «Tel
-n'est point l'_officier_, idolâtre de son honneur et de celui de son
-souverain, bravant de sang froid la mort avec toutes les raisons
-d'aimer la vie, quittant gaîment les délices de la société, pour des
-fatigues qui font frémir la nature. «Et le SOLDAT?... La nature ne
-frémit donc pas pour lui? et s'il n'a pas quitté pour les combats les
-délices de la société, mais seulement son hameau d'où l'ont chassé sa
-misère et la tyrannie du gouvernement, est-ce une raison pour être
-avili par nous, pour servir de contraste à l'officier, pour rehausser
-la gloire de ces ducs, comtes et marquis, les seuls dont on trouve les
-noms dans cet éloge funèbre qui, selon vous, ont tout fait, qui ont
-teint de leur sang les champs de Fontenoi, les rivages de l'Escaut et
-de la Meuse, qui ont couru à la mort, non pour être payés, mais pour
-être regardés de leur souverain? Etre regardé du souverain est beau
-sans doute: mais être payé quand on vous a tout pris, quand on vous a
-enlevé tous les moyens de sustenter une misérable vie, c'est une
-nécessité plus déplorable qu'avilissante. Et puis ces officiers qui ne
-servent que pour l'honneur!... On a su depuis qu'à cet honneur l'État
-ajoutait plus de quarante-six millions; et quarante-quatre suffisaient
-pour la paye de deux cent mille soldats.
-
-Attendri sur le sort de ses chers officiers, Voltaire s'étonne et
-s'afflige de l'indifférence avec laquelle les habitans de Paris
-apprennent le gain d'une bataille achetée par un sang si
-précieux.--Ah! pourquoi cette indifférence, qu'il taxe d'ingratitude?
-Lui-même savait bien que cette guerre, fruit des cabales de deux
-intrigans, des deux Belle-Isle, qui font violence à la faiblesse d'un
-vieux ministre et à la jeunesse d'un roi sans volonté, ne pouvait
-intéresser la nation. Quel titre avaient à la reconnaissance publique
-ceux qui mouraient pour servir une pareille cause? Qu'y avait-il dans
-cette guerre, évidemment injuste, qui pût intéresser les Français au
-sort des victimes d'un caprice ministériel? Lui-même voyait dans la
-capitale des hommes qui formaient hautement des voeux pour le succès
-des armes de la reine de Hongrie; protestation solennelle contre les
-fautes d'un gouvernement égaré. Ah! le peuple n'est point ingrat; et
-sa froideur sur de certains services qu'on prétend quelquefois lui
-avoir rendus, naît pour l'ordinaire d'un sentiment peu développé, mais
-juste, qui lui apprend qu'on ne l'a pas en effet servi. A-t-il été
-froid sur le sort des vainqueurs de la Bastille et dans le triomphe de
-l'orateur qui les a célébrés? A-t-il été froid et indifférent, dans
-tout le cours de la révolution, pour ceux qui se sont montrés
-constamment ses amis? Et s'il s'est détaché enfin de quelques idoles
-qu'il avait trop légèrement affectionnées, combien de temps n'a-t-il
-pas fallu pour le détromper, pour dissiper une illusion chérie et
-renverser l'autel sapé par ceux même auxquels il l'avait imprudemment
-érigé!
-
-Les honneurs rendus dans un district à la mémoire des citoyens tués à
-la Bastille, se renouvelèrent dans un grand nombre d'églises de la
-capitale; et par-tout ils excitèrent le même enthousiasme. Ils
-élevèrent l'âme du peuple, ils entretinrent et échauffèrent le
-patriotisme, le marquèrent du sceau de la religion. La chaire devint
-en même temps une espèce de tribune où l'on parla au peuple de ses
-droits en lui parlant de ses devoirs. Des prédicateurs éloquens se
-portèrent eux-mêmes les délateurs de tous les abus du sacerdoce. Ils
-rendirent, comme l'abbé Fauchet, hommage à la philosophie, qui la
-première avait attaqué les abus, et qui peut-être n'avait attaqué la
-religion que parce que le clergé s'efforçait d'identifier la religion
-avec ces abus scandaleux. On prédisait, on annonçait qu'elle allait
-renaître triomphante et plus pure; et c'était un des bienfaits de la
-révolution. Les principes qui l'avaient préparée étaient consacrés
-dans l'Évangile par les maximes d'égalité et de fraternité que
-l'opinion publique appelait à devenir la base de la constitution dont
-allait s'occuper l'assemblée nationale. Cette égalité, cette
-fraternité, recommandées si fréquemment dans l'Évangile, étaient le
-principal caractère du christianisme primitif; et la révolution nous y
-ramenait. Telles étaient les maximes débitées alors dans les chaires
-par les prêtres, dont plusieurs sont restés fidèles à leurs principes,
-tandis que d'autres, qui d'abord les avaient prêchées, les ont ensuite
-combattues par d'autres textes de l'écriture, après que les
-représentans du peuple ont eu déclaré biens nationaux les biens de
-l'église, c'est-à-dire du clergé; car dès long-temps le clergé se
-croyait l'église, comme la noblesse se croyait la nation.
-
-
-
-
-VINGT-TROISIÈME TABLEAU.
-
-Émeute populaire à l'occasion du transport d'un bateau de poudre.
-Danger du marquis de la Salle.
-
-
-La révolution n'est l'ouvrage d'aucun homme, d'aucune classe d'hommes;
-elle est l'oeuvre de la nation entière. C'est ce que disait Mirabeau,
-en châtiant la vanité de quelques-uns de ses adversaires, qui osaient
-se croire les auteurs d'une révolution dont ils n'avaient été que les
-instrumens, et pour la plupart les instrumens aveugles. Le peuple seul
-l'avait commencée, le peuple la soutenait, et devait seul la finir. Un
-heureux instinct semblait le rappeler sans cesse au sentiment de cette
-vérité. Il semblait se dire: «Je suis en guerre avec tous ceux qui me
-gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que je viens
-de choisir moi-même. Je dois me défier d'eux, parce que je me suis vu
-forcé encore de les choisir dans les classes intéressées à me tromper.
-Je surveillerai tout, et je ne m'en rapporterai qu'à moi.»
-
-C'est surtout à l'égard des armes et des munitions que le peuple
-manifestait sa défiance et son inquiétude: l'expérience a montré
-depuis combien elles étaient fondées. De pareilles dispositions,
-nécessaires, inévitables, et sans lesquelles la révolution eût échoué,
-devaient sauver la France; mais elles devaient aussi occasionner
-passagèrement les plus grands désordres. Elles donnèrent lieu à des
-méprises fâcheuses, à des catastrophes funestes. Peu s'en fallut que
-la scène qui fait le sujet de ce tableau n'augmentât le nombre de ces
-victimes malheureuses, et ne privât la patrie d'un citoyen respectable
-qui l'avait servie avec zèle.
-
-Paris était dans la joie depuis vingt-quatre heures, et jamais chez
-aucun peuple l'allégresse publique n'avait eu une cause aussi
-mémorable: c'était l'abolition de la servitude féodale, prononcée par
-un décret; c'était la destruction de tous les priviléges sous lesquels
-la France gémissait depuis tant de siècles; enfin, c'était cette
-fameuse nuit, appelée depuis la _nuit des sacrifices_. Le peuple, au
-milieu de cette juste ivresse, ne veillait pas moins à tout; et ces
-nouveaux succès ne le rassuraient pas. Quelques citoyens voient passer
-un bateau au port Saint-Paul: ils s'informent de sa cargaison. On leur
-répond que c'étaient des poudres et des munitions, qui venaient d'être
-tirées de l'arsenal, et dont la destination était pour Essone. On
-s'alarme; le peuple se rassemble, le tumulte s'accroît, les esprits
-s'échauffent. On mande ceux à qui la garde des munitions de l'arsenal
-est confiée. Ils montrent leur ordre, et cet ordre est signé _de la
-Salle_ pour le marquis de la Fayette. Aussitôt M. de la Salle est un
-traître. On court en foule à la Grève, on demande sa tête; on prépare
-le fatal réverbère. Heureusement M. de la Salle n'était point à
-l'hôtel-de-ville. Il s'y rendait dans sa voiture, lorsque, retardé
-dans sa route par la multitude qui remplissait la rue, il demande quel
-était le sujet de ce tumulte. On lui dit, sans le connaître, qu'on en
-veut à un traître, au marquis de la Salle. Il dissimule sa surprise et
-sa crainte, descend de sa voiture et va chercher un asile chez un ami.
-
-Cependant le peuple parcourt tous les appartemens de l'hôtel-de-ville,
-enfonce toutes les portes, visite les coins les plus obscurs, et
-cherche même sous la cloche de l'horloge. En vain leur attestait-on
-l'innocence de M. de la Salle; en vain leur expliquait-on cet ordre et
-la cause de cet ordre, que cette poudre était d'une qualité
-inférieure, qu'on l'échangeait contre une poudre d'une meilleure
-espèce attendue d'Essone, que cette mauvaise qualité de poudre,
-appelée _poudre de traite_......[25] _Poudre de traître_, s'écrient
-quelques forcenés; et cette cruelle plaisanterie, en circulant,
-augmentait encore la fureur de la multitude.
-
- [25] On appelle poudre de traite une espèce de poudre
- particuliére qui n'a presque point de portée, et qu'on réserve
- pour le commerce de la côte de Guinée, pour la traite des nègres.
-
-Le général la Fayette, qui avait été appelé pour expliquer l'ordre
-donné en son nom par M. le marquis de la Salle, et qui n'avait pas
-donné cet ordre, se trouva justifié; mais il augmentait le péril de
-son lieutenant. Il s'en tira avec habileté. Il parut entrer dans le
-ressentiment du peuple, fit chercher l'accusé, gagna du temps, donna
-différens ordres et attendait le retour de ceux qu'il en avait
-chargés. La nuit avançait, dit M. Dussault, témoin oculaire de cette
-scène, et les esprits n'en étaient pas moins agités dans notre salle.
-On y voulait du sang. Les cris de la Grève augmentaient la terreur
-parmi nous; et déjà les imaginations ardentes de quelques-uns de nos
-collègues se représentaient les ombres sanglantes des Foulon et des
-Berthier errantes dans notre salle.
-
-En cet instant, un sergent vint parler à l'oreille de M. la Fayette.
-«C'en est assez, dit le général. Mes amis, ajoute-t-il, vous êtes
-fatigués, et je n'en puis plus; croyez-moi, allons nous coucher
-tranquillement. Au reste sachez que la Grève est libre maintenant. Je
-vous jure que Paris ne fut jamais plus tranquille; allons, que l'on se
-retire en bonnes gens.»
-
-A ces mots plusieurs s'élancent vers les fenêtres: ils regardent, et
-sont consternés de ce qu'ils voient, l'ordre rétabli à leur insu. Au
-lieu de ceux qui les appuyaient, qui les excitaient, ils ne voient
-plus que de nombreux détachemens arrivés de différens districts, des
-casernes des gardes-françaises et de celles des gardes-suisses. «Tout
-à l'heure ils nous investissaient, et ce sont eux qui se trouvent
-investis: comment cela s'est-il donc fait, disaient-ils?» Et ils en
-furent confondus.
-
-M. de la Fayette reprend la parole; et après leur avoir parlé comme à
-de bons amis, ils défilèrent tous en applaudissant et le comblant de
-bénédictions.
-
-La conduite que tint en cette occasion la Fayette augmenta beaucoup la
-confiance que l'on avait en lui, et accrut considérablement son
-influence sur le peuple. C'était alors un bonheur; et les maux de
-l'anarchie eussent été trop intolérables, sans la sorte d'empire qu'il
-obtint sur la multitude. Il avait été réservé à ce jeune homme de
-servir en Amérique la liberté qu'il n'aimait pas, et de rapporter en
-France une réputation assez peu méritée, qui le mit, quelques années
-après, à la tête de la garde nationale parisienne. Tel était l'éclat
-de cette réputation, que, dans la concurrence pour cette place, son
-nom seul avait écarté celui d'un vieux militaire, connu par d'anciens
-services, et, ce qui est plus remarquable, par des services tout
-récens rendus à la révolution. M. de la Salle se crut honoré de servir
-sous les ordres de la Fayette, qui, pour accepter cette place, avait
-attendu ceux de la cour, ou du moins sa permission. Ainsi, aux
-suffrages des amis de la liberté qui voulaient pour chef militaire un
-homme d'un nom célèbre, il avait réuni ceux de la minorité de la
-noblesse, flattée de voir un homme de sa classe à la tête de la force
-armée, enfin ceux des ministres et des courtisans, qui supposent que
-l'amour de la liberté dans un noble n'est pas une passion dominante et
-indomtable. Le temps a prouvé qu'ils ne se trompaient pas. Ce la
-Fayette, que nous venons de voir applaudi, béni par le peuple en 1789,
-aujourd'hui, en 1792... O abyme du coeur humain! ô contraste
-révoltant! le héros prétendu de la liberté, dès long-temps traître
-envers elle, vendu en secret à des rois, même en les offensant,
-forgeait ses propres chaînes en croyant préparer celles du peuple!
-L'élève de Washington, qui, deux ans auparavant, avait envoyé à son
-maître les clefs d'une bastille française, se voit par une suite de
-ses trahisons dévoilées, conduit honteusement dans une bastille
-prussienne, vil jouet des rois dont il pouvait être la terreur!
-Méprisable et insensé mortel, né pour faire voir que la gloire a ses
-caprices ainsi que la fortune, qu'elle peut quelquefois n'être qu'un
-présent du hasard, et tomber, comme tout autre lot, entre les mains
-d'un être nul, sans talens et sans caractère! Que pensent, que disent
-maintenant les Américains, en apprenant les crimes et même les
-bassesses de la Fayette, eux qui partout, sous leurs yeux, sous leurs
-pas, retrouvent des monumens de sa gloire? Des bourgs, des villes,
-des contrées entières portent son nom et s'en croient honorées! Le
-garderont-elles, ce nom aujourd'hui méprisé en Europe?... O
-Washington, prends pitié de ton élève; épargne-lui la perpétuité de
-cette gloire mensongère, qui n'est plus pour lui qu'un outrage et le
-garant de son immortel déshonneur.
-
-
-
-
-VINGT-QUATRIÈME TABLEAU.
-
-Canons enlevés de différens châteaux et transportés à Paris. État de
-la capitale. Effets de l'abolition subite des droits féodaux.
-
-
-Nous avons, dès le commencement de cet ouvrage, présenté la révolution
-sous l'aspect d'une guerre sans trève, d'un combat à mort entre des
-maîtres et des esclaves. C'est en effet à quoi se réduisait cette
-grande question. Mais, par malheur, ces maîtres et ces esclaves
-étaient confondus sous le nom générique de Français; et voilà ce qui
-faisait illusion au peuple. De plus, il voyait dans les différentes
-classes de ses oppresseurs un grand nombre d'hommes ennemis du
-gouvernement; et dès lors le peuple était porté à les croire ses amis.
-
-Parmi ces prétendus amis, les uns, convaincus de la nécessité d'un
-grand nombre de réformes plutôt que d'une révolution complète,
-voulaient, pour la nation, une certaine mesure de liberté dont ils
-espéraient se rendre les arbitres: d'autres, redoutant les violences
-de la cour, que dès le commencement de la révolution ils avaient
-outragée, voulaient une constitution ferme et stable qui les mît à
-l'abri de ses vengeances; mais en désirant cette constitution, plus
-pour leur sûreté personnelle et pour le succès de leur ambition que
-par amour pour la liberté, ils comptaient sur la dépravation des
-moeurs publiques, qui corrompant la liberté dans sa source, la
-rendrait illusoire en retenant le peuple dans une abjection servile à
-l'égard des grands propriétaires, c'est-à-dire en général, des nobles.
-Le mépris pour le peuple, maladie incurable de la noblesse française,
-ne lui permettait pas d'admettre, comme praticable en France, une
-liberté fondée sur la seule base vraiment immuable, l'égalité absolue
-des citoyens.
-
-Telles étaient, à l'ouverture des états-généraux et au commencement de
-l'assemblée nationale, les dispositions de ceux qui se portaient pour
-amis du peuple, connus alors sous le nom de minorité de la noblesse.
-Mais après la prise de la Bastille, après la chûte subite du
-despotisme et la fuite de ses agens, lorsque l'anarchie eut ouvert un
-libre cours à la licence, au brigandage, à l'incendie des châteaux,
-tous les nobles, de quelque parti qu'ils fussent, saisis d'une égale
-terreur, sentirent également la nécessité de désarmer la vengeance
-d'un peuple échappé tout-à-coup de ses chaînes. Il fallait chercher à
-le calmer, à l'adoucir. Sans doute ce n'est point calomnier la
-chevalerie française, ni même le coeur humain, de penser que ce
-sentiment d'une crainte commune, d'un intérêt commun, ait préparé et
-en quelque sorte commandé l'abolition soudaine des droits féodaux, la
-renonciation à des privileges odieux, l'égale répartition des impôts
-proportionnelle aux revenus, enfin tous ces actes d'équité, qu'on a
-déshonorés, disait Mirabeau, en les appelant des sacrifices. Quels que
-soient les noms qu'ils méritent, ils furent d'abord acceptés comme
-tels dans la capitale: ils excitèrent une reconnaissance, une
-admiration universelle, un enthousiasme égal à celui qui avait saisi
-l'assemblée nationale dans la séance de cette nuit mémorable du 5
-août. La joie remplissait tous les coeurs, brillait dans tous les
-yeux. Les citoyens s'abordaient, se félicitaient, s'embrassaient sans
-se connaître: on eût dit, en voyant cet échange de sentimens
-affectueux, que la suite de la révolution ne pouvait plus désormais
-amener ni périls ni malheurs. Mais bientôt cette première
-effervescence se dissipa, et on s'apperçut que la nature des choses
-n'était pas changée. Le peuple conçut que, si l'assemblée venait de
-renverser le colosse féodal, il n'était pas brisé; et il se chargea de
-ce soin. La secousse que les nouveaux décrets venaient de donner à la
-France, pour être salutaire, n'en était pas moins violente, et dans
-peu de jours elle se communiqua jusqu'aux extrémités de l'empire.
-Presque partout elle fut terrible. Les haines particulières, irritées
-encore par les dissentimens politiques, se portèrent à des excès
-difficiles à imaginer; et l'histoire, un jour pourvue de preuves
-suffisantes refusées aux contemporains, flétrira des noms connus, en
-révélant le secret de certains crimes qui d'abord n'ont dû être
-imputés qu'à des hasards malheureux ou à des brigands vulgaires.
-
-L'abolition des droits exclusifs de chasse mit le fusil à la main d'un
-million de paysans; et de ce qu'on n'avait plus le droit de les faire
-dévorer par le gibier, ils en conclurent qu'ils avaient le droit de le
-poursuivre sur les terres d'autrui. Ce fut un des fléaux des environs
-de la capitale: il s'y commit les plus grands désordres, les paysans
-cherchant moins encore à se délivrer des animaux qu'à châtier la
-tyrannie de leurs seigneurs. On remarqua dans ce temps un trait de la
-justice populaire, dans les égards qu'on eut pour les chasses de M.
-d'Orléans, distingué, dès le commencement de la révolution, par le
-zèle qu'il montra pour la favoriser, par son amour pour la liberté, et
-même pour l'égalité, qui substituée à son nom patronimique, a fini par
-devenir son nom.[26]
-
- [26] Philippe-Joseph Égalité.
-
-Cette succession rapide d'évènements journaliers, la plupart
-affligeans, cette circulation non moins prompte de nouvelles vraies
-ou fausses d'un bout de l'empire à l'autre, accroissait partout la
-fermentation; mais c'est à Paris que cet effet était le plus sensible.
-L'ardeur et l'activité du peuple pour saisir partout des armes était
-presque aussi vive que lorsqu'il avait à repousser les satellites qui
-assiégeaient Paris: c'était surtout les canons qu'il désirait le plus
-passionnément de posséder; c'est la meilleure des armes et la
-meilleure des raisons; c'est la raison des rois, et il voulait en
-faire la sienne. Quand il avait fait quelques nouvelles conquêtes en
-ce genre, il les défendait même contre ses chefs, même contre la
-Fayette, qui se rendit suspect en voulant que les districts de Paris
-lui remissent leurs canons, sous prétexte de les rendre plus utiles et
-de former un parc d'artillerie. Il s'était passé peu de jours, depuis
-la révolution, que le peuple n'eût formé quelque entreprise, fait des
-voyages dont le but était la prise de quelques canons. Choisy-le-Roi
-fut dépouillé des siens, quoique le roi, depuis sa visite à
-l'hôtel-de-ville, fût censé avoir fait la paix avec Paris. Ceux de
-Chantilli étaient de bonne prise, le possesseur de ce château étant
-alors en guerre ouverte avec les Parisiens, en attendant qu'il y fût
-avec tous les Français. L'Isle-Adam, maison de M. de Conti, en
-possédait dix-sept: on les enleva, tandis que ce prince (il l'était
-encore) fugitif, poursuivi, ayant erré plus de soixante heures, dans
-les bois, se sauvait avec peine du royaume, où il rentra quelques
-mois après, devenu simple citoyen, presque aimé du peuple, qui, depuis
-son retour, lui a pardonné ses anciennes vexations de chasseur et ses
-vieux péchés de prince. Le château de Broglie paya aussi en canons son
-contingent à l'artillerie parisienne: c'était une bien petite
-expiation du crime de celui qui avait commandé l'armée contre Paris;
-ce n'était même qu'un léger dédommagement du tort qu'il venait de
-faire encore plus récemment à la révolution, en faisant enlever de
-Thionville des fusils, des armes et des munitions de toute espèce,
-dont il disposa d'une manière peu favorable à la liberté. Limours,
-château de madame de Brionne, fournit de même quelques pièces
-d'artillerie: ce n'était pas trop pour la mère de M. de Lambesc. Enfin
-des détachemens de l'armée parisienne visitèrent plusieurs châteaux,
-appartenans non plus à des princes, à des maréchaux de France, à des
-lieutenans-généraux, mais à des financiers, à des millionnaires qui
-les avaient légalement conquis sur les descendans de ces guerriers, et
-qui, par une vanité assez mal entendue, y avaient laissé des canons
-pris dans les batailles par leurs illustres devanciers.
-
-La Fayette était obligé de donner des ordres pour ces différentes
-expéditions, qui étaient supposées lui plaire, le peuple n'ayant point
-encore de justes sujets de défiance contre un homme qui, l'un des
-premiers, avait apporté des États-Unis cette phrase triviale en
-Amérique, mais neuve alors chez nous, que l'_insurrection est le plus
-saint des devoirs_. On a vu de quel usage ont été depuis tous ces
-canons, lorsqu'il s'est agi d'envoyer des détachemens à de grandes
-distances pour faire cesser les désordres excités par les
-aristocrates; désordres qui eussent en effet été très-dangereux, s'il
-n'y eût eu pour les réprimer que des canons ministériels et non pas
-des canons populaires. Nous remarquerons à ce sujet ce qui a été
-observé dans un grand nombre de circonstances depuis la révolution,
-que l'instinct du peuple l'a mieux conduit que ne l'eût fait la raison
-plus ou moins éclairée de la plupart de ses chefs, même les mieux
-intentionnés. Que fût-il devenu en effet si, tandis qu'il était forcé
-à laisser entre les mains d'un pouvoir exécutif, son mortel ennemi, la
-disposition d'une grande force armée, il n'eût créé en quelque sorte,
-dans son propre sein, un second pouvoir exécutif vraiment à ses
-ordres, une autre force armée vraiment la sienne, capable de repousser
-la portion de puissance nationale encore placée sous la main de ses
-adversaires? Mais c'est là, disait-on, une doctrine d'anarchie. Qui en
-doutait? et qui doutait aussi qu'il ne fallût opter entre l'anarchie
-et la servitude? Qui ne voyait que les fautes du roi constitutionnel,
-en perpétuant les désordres, forceraient la nation à marcher vers une
-liberté complète, tandis que le retour prématuré de l'ordre ramenerait
-infailliblement le despotisme, incorrigible par son essence, par sa
-nature?
-
-Toutes ces courses, ces prises de canons, expéditions plus bruyantes
-que militaires, ne servaient pas moins à entretenir l'ardeur du
-peuple. La rentrée dans la capitale était une fête, un triomphe.
-Indépendamment des canons, les dépôts d'armes cachées qui s'y
-trouvaient, manifestaient des intentions menaçantes qui commandaient
-au peuple une surveillance nouvelle. C'est une des causes qui
-empêchèrent la renonciation aux droits féodaux de ramener le calme
-comme l'avaient annoncé les deux membres de la noblesse qui la
-proposèrent: elle servit seulement à prévenir de plus grands malheurs.
-Cette proposition honora ceux qui l'acceptèrent; elle rendit chers au
-peuple ceux qui la firent. On crut à leur patriotisme, en les voyant
-aller au devant d'une nécessité qui ne paraissait instante qu'à la
-classe peu nombreuse des yeux éclairés et pénétrans. Après une telle
-démarche, on les crut dignes de marcher au moins du même pas que la
-révolution, quel que loin qu'elle pût aller. Mais il était de la
-destinée des nobles français de présenter à peine quelques hommes
-capables de la suivre jusqu'à son dernier terme, c'est-à-dire, jusqu'à
-l'égalité réelle, sentie, réduite en acte. C'est un plaisir qui n'est
-pas indigne d'un philosophe, d'observer à quelle période de la
-révolution chacun d'eux l'a délaissée, ou a pris parti contre elle.
-Tel l'a suivie ou accompagnée après le _veto_ suspensif, qui l'eût
-abandonnée si le roi n'eût été en possession de ce beau privilège,
-devenu bientôt après la cause de sa ruine. Tel autre vient de quitter
-la France à la destruction de la royauté, qui, passant condamnation
-sur la royauté héréditaire, fût demeuré Français si on eût établi la
-royauté élective. Les préjugés, l'habitude, l'irréflexion entraînèrent
-ceux que l'intérêt personnel n'avait pu dominer. Sous cet aspect,
-purement moral et philosophique, la révolution a fourni des faits qui,
-dans l'espace de peu de mois, ont plus avancé un observateur dans la
-connaissance de l'homme, que ne l'eussent pu faire vingt années dans
-la société, à toute autre époque. Que dire en voyant la Fayette, après
-la nuit du 6 octobre, se vouer à Marie-Antoinette, et cette même
-Marie-Antoinette, arrêtée à Varennes avec son époux, ramenée dans la
-capitale, et faisant aux Tuileries la partie de whist du jeune
-Barnave? Tous ces faits ont étonné les contemporains: mais combien
-eussent-ils été plus surpris, s'ils eussent su que la Fayette,
-complice de la fuite du roi, avait placé lui-même dans la voiture et
-sur les genoux de la reine le jeune prince royal, qu'en ce moment il
-appelait M. le Dauphin! Tous ces faits, plusieurs autres non moins
-étranges et encore presque ignorés, confirmeront, en se découvrant,
-une vérité déjà sentie des Français, c'est que la liberté ne date
-vraiment pour eux que du jour où la royauté fut abolie.
-
-
-
-
-VINGT-CINQUIÈME TABLEAU.
-
-Besenval conduit et enfermé dans un vieux château-fort à
-Brie-Comte-Robert, escorté par la Basoche, le 10 août 1789.
-
-
-L'événement qui fait le sujet de ce tableau tient à des faits
-antérieurs, que nous avons été contraints de laisser derrière nous.
-Peu important par lui-même, il le devient par les circonstances qui
-l'accompagnent, et par l'évidente manifestation d'un grand changement
-dans l'esprit des Parisiens, par la preuve du progrès des idées
-publiques, nécessaires à l'établissement de la liberté. On put
-s'apercevoir que, si le peuple de Paris conservait encore du penchant
-à l'idolâtrie pour certains individus, il était du moins capable de
-les juger; que s'il pouvait être un moment entraîné par les mouvemens
-irréfléchis d'une sensibilité dramatique, il pouvait aussi, en
-revenant à lui-même, protester, avec le sang-froid de la raison,
-contre l'illusion faite à sa sensibilité: enfin on vit que, sans avoir
-encore des principes, il cherchait du moins à s'en former; et on put
-espérer que bientôt il unirait au sentiment de la liberté l'habitude
-de réflexion qui la maintient et l'affermit.
-
-Le rappel des faits qui donne lieu à ces observations rendra leur
-application sensible.
-
-Il faut se reporter au moment où, la terreur ayant saisi tous les
-suppôts du despotisme après la prise de la Bastille, les d'Artois, les
-Condé, les Broglie précipitèrent leur fuite hors du royaume. Besenval
-non moins coupable qu'eux, Besenval complice dans leurs projets conçus
-dans les soupers de Trianon et mûris dans les orgies du Temple,
-n'avait pas le droit de se croire en sûreté à Versailles. Cependant il
-avait eu l'audace d'y reparaître publiquement pendant plusieurs jours,
-et d'y braver l'indignation publique. Enfin, averti de ses propres
-périls, il avait daigné fuir comme les autres et s'était vu arrêté à
-Villenauce, sur le chemin de la Suisse, par la milice de la
-municipalité. C'était l'instant où M. Necker y passait à son retour en
-France, rappellé par ce même roi qui venait de le bannir de sa cour et
-de son royaume, et qui depuis avait attendu dans une inquiétude
-mortelle l'arrivée de ce ministre, par lequel il s'était cru avili et
-en quelque sorte détrôné, ce fameux jour de la séance royale, où le
-peuple courut en foule chez le ministre, qui n'ayant point paru à
-cette séance, semblait l'avoir désavouée. On a su depuis qu'un pur
-hasard avait empêché M. Necker de s'y montrer; et ce n'est pas la
-moindre singularité de son histoire, qui, de ce jour surtout, semble
-appartenir au roman. En effet ne tient-elle pas de la fiction, cette
-entrevue de madame de Polignac et de M. Necker à Bâle, où tous les
-deux se rencontrent, chassés de la cour et de la France, l'une par la
-France, l'autre par la cour?
-
-Les jeux du théâtre vont-ils plus loin que ceux de la fortune dans le
-concours de circonstances qui rapprochent ces deux personnages, dont
-l'une dit à l'autre: «Je vous ai fait chasser, et je suis chassée à
-mon tour; c'est moi qu'on bannit, et c'est vous qu'on rappelle. Allez,
-soyez l'idole de la nation, jusqu'à ce que...» Le ministre n'avait pas
-long-temps à l'être. Mais si son règne fut court, il fut au moins
-brillant. Accueilli partout avec l'ivresse de l'enthousiasme, il est
-instruit dans sa route du danger que court M. de Besenval; il implore
-pour lui l'indulgence du peuple, il se rend en quelque sorte garant de
-son innocence. Ce ne fut pas sans doute une médiocre surprise pour M.
-Necker de voir la commune de Villenauce renvoyer cette demande à la
-décision de l'assemblée nationale, et en attendant retenir le
-prisonnier sous bonne garde. L'arrivée du ministre à Versailles fut un
-triomphe, à Paris une fête. Le même sentiment parut animer le roi,
-l'assemblée nationale, Paris, la nation. Il étoit bien difficile que
-M. Necker ne crût pas au succès d'une demande qu'il adresserait au
-peuple. Une absence de dix-sept jours lui avoit dérobé la connoissance
-de ces changemens rapides dans l'opinion, dans les idées, dans les
-intérêts variés et mobiles des différens partis; connoissance sans
-laquelle il est impossible de ne pas s'engager en quelques fausses
-démarches.
-
-Comment M. Necker, entouré de tous les hommages des citoyens
-rassemblés à l'hôtel-de-ville, n'eût-il pas essayé d'obtenir de leur
-enthousiasme ce qui lui avoit été refusé par une municipalité
-provinciale? Sa demande, principalement adressée aux électeurs fut
-accueillie avec transport; et l'enthousiasme ayant saisi toute
-l'assemblée, les mots _amnistie générale_ furent proclamés dans la
-salle, et bientôt dans tout Paris. Au premier moment la joie fut
-universelle; mais bientôt après le peuple s'écria que cet exercice de
-la souveraineté n'appartenait pas à ceux qui se l'étaient arrogé, que
-le terme marqué aux pouvoirs des électeurs était expiré, qu'ils
-étaient remplacés par ses représentans provisoires, membres de la
-commune; et que ceux-ci même ne pouvaient pas prononcer, au nom de la
-capitale, le pardon des crimes commis contre la nation.
-
-Cette jalousie inquiète que montrait le peuple sur l'emploi, la
-gradation, les limites des pouvoirs confiés par lui, confondait cette
-foule d'hommes qui ne pouvaient se persuader que les Français fussent
-capables de réduire en acte ce dogme de la souveraineté nationale, si
-nouveau pour la plupart d'entre eux, et pour M. Necker lui-même, qui,
-dans son discours à la commune, lui avait parlé de la liberté _sage_
-dont les Français allaient jouir. Les soixante districts ne voulurent
-point de cette _sagesse_. Ils sentirent qu'elle tendait à soustraire
-au glaive de la loi les conspirateurs qui avaient tenté d'étouffer la
-liberté naissante, et qu'une imprudente amnistie allait ramener
-triomphans au pied du trône et dans la capitale. Les esprits
-s'échauffèrent; bientôt la fermentation fut au comble. Quelques-uns de
-ces hommes ardens que dans ces crises violentes on appelle séditieux,
-mais qui contribuent à rendre les crises salutaires, firent sonner le
-tocsin comme dans le plus imminent danger de la patrie. Il suffisait
-de le craindre pour qu'il cessât. Il disparut dès qu'on le crut un
-danger. Les électeurs, effrayés de la terreur générale, motivèrent
-leur arrêté, et en le motivant, l'annulèrent en quelque sorte. Ils
-déclarèrent qu'en exprimant un sentiment de pardon et d'indulgence
-envers les ennemis de la patrie, ils n'avaient pas prétendu prononcer
-la grâce de ceux qui seraient prévenus, accusés, ou convaincus de
-crime de lèse-nation. Les représentans de la commune allèrent plus
-loin: ils ordonnèrent qu'on arrêtât Besenval, jusqu'au moment où l'on
-statuerait sur son sort. Enfin, l'assemblée nationale, en mettant
-l'accusé sous la garde de la loi, déclara qu'elle persistait dans ses
-précédens arrêtés sur la responsabilité des ministres et agens du
-pouvoir exécutif, et sur l'établissement d'un tribunal qui
-prononcerait sur leurs délits.
-
-Le concours de mesures prises en même temps et par l'assemblée
-nationale et par la commune calma le peuple et rétablit la
-tranquillité dans Paris. On conduisit Besenval au château de
-Brie-Comte-Robert, où il fut gardé soigneusement et à grands frais.
-
-Le peuple, en voyant que le prisonnier ne pouvait lui échapper, et se
-tenant sûr de sa vengeance, modéra ses emportemens. Des affiches lui
-apprenaient chaque jour les soins qu'on se donnait pour prévenir
-l'évasion de l'accusé; et ce fut cette attention qui le sauva. On ne
-s'efforça point de hâter un supplice qu'on croyait sûr; et le coupable
-échappa entre la loi ancienne qui lui avait commandé d'obéir à son
-_maître_, et les principes nouveaux qui, faisant un devoir de
-l'insurrection, poursuivent et condamnent ceux qui s'efforcent de la
-réprimer.
-
-
-
-
-VINGT-SIXIÈME ET DERNIER TABLEAU.
-
-Députation des femmes artistes présentant leurs pierreries et bijoux à
-l'Assemblée nationale à Versailles, le 7 septembre 1789.
-
-
-C'est un de ces momens précieux au génie des arts non moins qu'au
-patriotisme. Les annales de Rome n'ont point dédaigné d'immortaliser
-les sacrifices que de généreuses citoyennes firent à leur patrie des
-ornemens les plus chers à leur sexe, et le pinceau des artistes s'est
-souvent exercé sur cet acte de civisme. Chez nos vertueuses
-citoyennes françaises, le sentiment et le sacrifice sont les mêmes;
-et de plus l'action pareille offre un autre genre d'intérêt relatif
-aux personnes. Celles qui apportaient cette offrande unissaient aux
-grâces de leur sexe la gloire des arts et des talens, partage de leurs
-familles, de leurs pères, de leurs époux, et même le leur propre; car
-plus d'une parmi elles, pouvait avec succès retracer sous ses crayons
-ou sous ses pinceaux le tableau dont elle avait fait partie, et
-reproduire, comme artiste, la scène où, comme actrice, elle avait
-agréablement figuré.
-
-Le tribut présenté à la patrie par nos jeunes citoyennes, fut modique
-et proportionné à leur fortune: mais l'heureux exemple qu'elles
-donnaient, était véritablement une riche offrande; il réveilla
-l'esprit public, dans un temps où l'esprit public était la seule
-ressource de l'état. C'était une des plus dangereuses époques de la
-révolution; c'était le moment ou la destruction des droits féodaux,
-des dîmes, des priviléges de toute espèce, en irritant toutes les
-passions, en désolant tous les intérêts, avait rallié tous les ennemis
-publics contre l'espérance de la régénération nationale. Accablés sous
-les ruines du despotisme, tous se réunissaient pour disperser les
-matériaux du nouvel édifice à peine ébauché. Le plus sûr moyen
-d'atteindre cet exécrable but, c'était de renverser la fortune
-publique, déjà si chancelante; faire disparaître le numéraire,
-l'enfouir, l'exporter, anéantir ou embarrasser la perception des
-impôts, c'était le but de toutes leurs manoeuvres. Les destins d'un
-grand empire tenaient à quelques millions de plus ou de moins dans le
-trésor public. Il s'agissait de gagner le moment où un nouveau plan de
-finances serait présenté à la nation par le ministre en qui elle se
-confiait encore. Jusqu'alors, il fallait vivre de ressources
-momentanées; et l'état était réduit à demander aux citoyens des
-sacrifices volontaires, dont la récompense se montrait en perspective
-dans la liberté publique, oeuvre de la constitution que l'assemblée
-nationale promettait aux Français.
-
-Elle s'occupait alors d'une question très-importante, celle du droit
-accordé à un seul homme, nommé roi, de suspendre ou d'annuler la
-volonté d'une grande nation. Cette discussion avait rempli une partie
-de la séance du lundi 7 septembre, lorsque le président demanda à
-l'assemblée si elle voulait recevoir une députation composée de onze
-vertueuses citoyennes, qui venaient lui offrir avec leurs hommages,
-leurs parures et leurs bijoux. Un applaudissement universel fut la
-réponse à cette question. Elles paraissent: on leur fait préparer des
-siéges hors de la barre dans l'intérieur de la salle. Ces dames toutes
-vêtues de blanc, toutes décemment et simplement coiffées, ornées d'une
-cocarde patriotique, s'avancent, précédées de deux huissiers, se
-rangent sur une ligne, et saluent le président et l'assemblée.
-
-Madame Moitte, femme d'un artiste distingué, qui avait, en qualité
-d'auteur du projet, été nommée présidente de la députation, devait
-prononcer un discours; mais craignant, soit par la faiblesse de sa
-voix, soit par sa timidité, de n'être pas entendue de l'assemblée,
-elle pria M. Bouche, député d'Aix, de le prononcer pour elle.
-
-M. Bouche, ayant reçu le discours de madame Moitte, dit:
-
-«Messeigneurs, (on prononçait encore ce mot, que le développement des
-principes de la liberté a proscrit, même en parlant à l'assemblée
-nationale)
-
-»La régénération de l'état sera l'ouvrage des représentans de la
-nation.
-
-»La libération de l'état doit être celui des bons citoyens.
-
-»Lorsque les Romaines firent hommage de leurs bijoux au sénat, c'était
-pour lui procurer l'or sans lequel il ne pouvait accomplir le voeu
-fait à Apollon par Camille avant la prise de Veies.
-
-»Les engagemens contractés envers les créanciers de l'état sont aussi
-sacrés qu'un voeu. La dette publique doit être scrupuleusement
-acquittée, mais par des moyens qui ne soient pas onéreux au peuple.
-
-»C'est dans cette vue que quelques citoyennes, femmes ou filles
-d'artistes, viennent offrir à l'auguste assemblée nationale des bijoux
-qu'elles rougiraient de porter, quand le patriotisme leur en commande
-le sacrifice. Eh! quelle femme ne préférerait l'inexprimable
-satisfaction d'en faire un si noble usage, au stérile plaisir de
-contenter sa vanité?
-
-»Notre offrande est de peu de valeur, sans doute; mais dans les arts,
-on cherche plus la gloire que la fortune; et notre hommage ne peut
-être proportionné au sentiment qui nous inspire.
-
-«Puisse notre exemple être suivi par le grand nombre de citoyens et de
-citoyennes dont les facultés surpassent de beaucoup les nôtres!
-
-«Il le sera, si vous daignez l'accueillir avec bonté, si vous donnez à
-tous les bons patriotes la facilité d'offrir des contributions
-volontaires, en établissant dès à-présent une caisse uniquement
-destinée à recevoir tous les dons en bijoux ou espèces, pour former un
-fonds qui serait invariablement employé à acquitter la dette
-publique.»
-
-Après ce discours, vivement applaudi, madame Moitte, qui tenait la
-cassette où étaient renfermés les bijoux, monta au bureau des
-secrétaires, et la déposa entre leurs mains; la cassette fut ensuite
-remise sur le bureau du président, qui, s'adressant à ces dames, leur
-dit:
-
-«L'assemblée nationale voit avec une vraie satisfaction les offres
-généreuses auxquelles vous a déterminées votre patriotisme.
-
-»Puisse le noble exemple que vous donnez en ce moment, propager le
-sentiment héroïque dont il procède, et trouver autant d'imitateurs
-qu'il aura d'admirateurs!
-
-»Vous serez plus ornées de vos vertus et de vos privations, que des
-parures que vous venez de sacrifier à la patrie.
-
-»L'assemblée nationale s'occupera de votre proposition, avec tout
-l'intérêt qu'elle inspire.»
-
-Ce discours fut aussi très-applaudi; et un membre proposa d'insérer
-dans le procès-verbal de l'assemblée le discours et les noms de ces
-dignes citoyennes. La proposition fut agréée; et l'assemblée demanda
-même que les noms fussent lus en ce moment. Il serait injuste de leur
-refuser ici l'honneur dont ces noms jouissent dans les premières pages
-des annales de la patrie: c'étaient mesdames Moitte, Vien, la Grénée,
-Suvée, Beruer, du Vivier, Belle, Fragonard, Vestier, Peyron, David,
-Vernet, Desmarteaux, Beauvarlet, Cornedecerf; mesdemoiselles Vassé, de
-Bourecueil, Vestier, Gérard, Pithoud, Viefville, Hautemps.
-
-Après la lecture de ces noms, l'assemblée, en décernant à ces dames
-l'honneur de la séance, voulut qu'elles conservassent la place de
-distinction qui leur était accordée.
-
-D'autres honneurs et d'autres applaudissemens les accompagnèrent au
-sortir de l'assemblée, soit à Versailles, soit à Paris. Elles étaient
-attendues à l'entrée des Champs-Élysées par un détachement des élèves
-de l'académie de peinture et de sculpture, et par des musiciens
-précédés de flambeaux qui entourèrent la voiture de ces dignes
-citoyennes.
-
-Le peuple, toujours éclairé par un sentiment prompt sur ses intérêts
-et sur ses besoins, les comblait de bénédictions. Les districts devant
-lesquels elles passèrent, firent prendre les armes, et ajoutèrent
-chacun un certain nombre d'hommes pour augmenter la garde d'honneur
-qui précédait les voitures. Ce cortége les conduisit jusqu'au Louvre
-où logeaient la plupart de ces dames; et en entrant dans ce séjour des
-arts, les musiciens eurent la délicate attention de jouer l'air: _Où
-peut-on être-mieux qu'au sein de sa famille?_
-
-Telle fut la première récompense que nos aimables patriotes obtinrent
-de leur civisme dans cette journée. Mais elle ne fut que le présage du
-prix plus flatteur qu'elles avaient espéré de leur démarche,
-l'avantage d'être imitées. Dès ce moment, l'assemblée reçut chaque
-jour de nouvelles offrandes. Plusieurs districts formèrent des bureaux
-et des caisses pour réunir ces tributs, qu'ils portaient ensuite à
-l'assemblée. Il se forma différentes sociétés qui se piquèrent d'une
-émulation généreuse. C'était à qui enrichirait le plus l'autel de la
-patrie, à qui repousserait le plus le fléau que les aristocrates
-invoquaient comme un présent du ciel et comme leur unique espérance,
-la banqueroute. Ils frémissaient de la voir tous les jours s'éloigner
-davantage, d'entendre tous les jours dans l'assemblée, de lire dans
-les journaux la liste des dons patriotiques qui attestaient le noble
-dévouement d'un grand nombre de citoyens. «On vit, disent les deux
-historiens que nous avons déjà cité plus d'une fois, on vit l'enfance
-sacrifier ses jouets, la vieillesse les soulagemens si nécessaires à
-son existence, l'opulence présenter le tribut de ses richesses,
-l'indigence celui de sa pauvreté, les domestiques dans plusieurs
-maisons particulières se réunir, dans plusieurs manufactures les
-ouvriers se cotiser et donner à l'état une portion de leur faible
-pécule, quelques-uns même ouvrir une souscription chez un notaire.
-Enfin, une pauvre femme, rencontrant les députés de son district qui
-allaient porter leur contribution à l'assemblée nationale, voulut
-avoir part à cette oeuvre civique, et les contraignit, à force de
-prières et de larmes, d'accepter la moitié de sa fortune, vingt-quatre
-sous, et de joindre le denier de la veuve à leurs magnifiques
-offrandes. Tous ces traits de vertu, et il y en eut plusieurs, étaient
-pour la patrie un trésor plus précieux que les sommes qu'ils
-produisaient. Ils montraient que les Français, quoiqu'osassent dire
-les ennemis publics, n'étaient pas indignes de la liberté, malgré
-l'abîme de vices où la servitude les avait plongés. Nous avons vu,
-deux ans après, la guerre étrangère et les menaces des despotes
-provoquer de nouveaux sacrifices consommés avec un nouvel
-enthousiasme. De nouveaux exemples de vertu auraient dû décourager
-les tyrans extérieurs, et leur annoncer dès-lors le triomphe de la
-liberté. Mais ce n'était point à eux d'imaginer que les vertus d'un
-peuple peuvent être le prélude de ses victoires.
-
-
-FIN DES TABLEAUX SUR LA RÉVOLUTION.
-
-
-
-
-PRÉCIS HISTORIQUE
-
-DES
-
-RÉVOLUTIONS DE NAPLES
-
-ET DE SICILE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
- Gélon, tyran de Syracuse, avant J.-C. 480.--Gélon dépose son
- autorité entre les mains du peuple.--Avant J.-C. 414, Denis
- tyran de Syracuse.--Avant J.-C. 405,--346,--les Syracusains
- appellent Timoléon à leur secours.--Timoléon se fixe en
- Sicile.--Mort de Timoléon.--Agathocle est élu tyran de
- Syracuse, avant J.-C. 310.--Agathocle est chassé de Sicile, et
- meurt en Italie, avant J.-C. 278.--Avant J.-C. 269, Hiéron
- gouverne la Sicile et en fait le bonheur.--Archimède.--Siège de
- Syracuse par Marcellus.--Avant J.-C. 212, Naples, simple
- province romaine, est gouvernée par les ducs.
-
-
-Les royaumes de Naples et de Sicile furent réunis sous les mêmes lois
-au commencement du douzième siècle; depuis cette époque (et hors
-l'intervalle de cent cinquante années), ne formant qu'une seule et
-même puissance, nous avons cru devoir présenter, sous un seul et même
-point de vue, les principaux événemens de leur histoire.
-
-En effet, dans cet intervalle même où les deux royaumes sont séparés,
-pendant cette longue rivalité des maisons d'Aragon et d'Anjou, les
-guerres civiles que se font les deux peuples, c'est-à-dire, leurs
-souverains, semblent mêler et confondre les annales des deux empires;
-nous ne les séparerons donc point, même dans le précis des événemens
-de cette période, où les alternatives de leurs victoires et de leurs
-défaites ne forment pour les deux peuples qu'une suite de mêmes
-calamités: et quant aux siècles reculés, la Sicile seule mérite
-d'attirer nos regards, puisqu'elle était déjà couverte de villes
-opulentes et célèbres, dans un temps où Naples n'était qu'une
-république obscure, resserrée dans les limites d'un territoire borné,
-distinguée seulement par sa fondation antérieure à celle de Rome même,
-mais bientôt recherchant l'amitié de ces redoutables voisins, et
-heureuse sous la protection de cette alliance, jusqu'au moment où elle
-passe sous leur empire.
-
-La Sicile, célèbre avant les temps historiques, partage avec la Grèce,
-les îles de l'Archipel et les belles contrées de l'Asie, l'honneur de
-rappeler ces traditions antiques, recueillies et ornées par
-l'imagination des poètes. Elle est en effet, ainsi que ces contrées,
-le théâtre des événemens et des prodiges consacrés par la mythologie,
-le berceau de plusieurs de ses fables même, et la patrie de ces héros
-et de ces dieux admis par la postérité. Ces peuples, sous un ciel
-heureux, dans un climat fertile, cultivèrent de bonne heure, ainsi que
-les Grecs, les arts de l'imagination, et témoins comme eux des
-phénomènes variés et des merveilles de la nature, ils virent naître
-des artistes pour la peindre et des poètes pour la chanter.
-
-On conçoit qu'avec ces avantages la civilisation n'y dut pas être
-moins prompte; aussi la Sicile est-elle représentée comme un pays
-florissant, couvert de républiques déjà puissantes, au temps même où
-les Sicanes (peuplade espagnole), où les Sicules (nation italienne), y
-viennent chercher des établissemens. Mais ce furent les Grecs,
-fondateurs de plusieurs colonies, telles que Géla, Agrigente,
-Syracuse, qui, en y portant leur langue, leurs usages, leur caractère,
-développèrent le génie des indigènes, et transportèrent, pour ainsi
-dire, la Grèce dans la Sicile. Même esprit, mêmes effets de cet
-esprit, un pays partagé en différens états, les uns républicains, les
-autres soumis à un tyran; des guerres, des rivalités, des divisions
-intestines, des usurpateurs, des conspirations: tout rappelle les
-Grecs et leur histoire. Mais leur histoire même n'offre rien de plus
-beau peut-être et de plus imposant que le moment où Syracuse, après
-deux siècles d'un gouvernement orageux, forme sous les lois de Gélon,
-la seule grande puissance de la Sicile. Quel spectacle de voir Gélon
-usurpant, il est vrai, l'autorité souveraine, mais la dévouant aux
-soins de la félicité publique, repoussant les Carthaginois qui,
-voisins de la Sicile, y possédaient d'anciens établissemens; portant
-en peu d'années son peuple au plus haut degré de splendeur; ensuite,
-venant seul, sans armes, dans la place publique, au milieu des
-Syracusains armés par ses ordres, offrant de rendre compte de sa
-conduite, même de ses facultés, à ses sujets assemblés, et déposant le
-pouvoir suprême au milieu de ses concitoyens! Le peuple, dans le
-transport de sa reconnaissance, lui rend, d'une acclamation unanime,
-l'autorité abdiquée, la consacrant même par le nom de _roi_; car il
-n'avait régné que sous celui de _préteur_. On lui décerne une statue
-qui le représente désarmé, vêtu en simple citoyen, tel qu'il s'est
-présenté à l'assemblée le jour de son abdication. C'était en effet le
-plus beau de sa vie.
-
-C'est à un tel caractère qu'il appartient d'être, comme le dit un de
-nos grands écrivains, le seul homme qui, dans un traité de paix, ait
-jamais stipulé pour l'humanité entière. Vainqueur des Carthaginois
-qu'il chassa de son île, il leur impose, parmi les conditions du
-traité, la loi de renoncer chez eux aux sacrifices des victimes
-humaines; et consacrant par la religion même ce sentiment humain, il
-ordonne, aux frais des vaincus, la construction de deux temples, l'un
-à Carthage, l'autre en Sicile; monumens augustes où fut déposé, sous
-la garde des dieux, le double du traité qui les frustrait de ces
-cruelles offrandes.
-
-Le respect attaché à la mémoire de ce prince fut tel que les
-Syracusains supportèrent patiemment après lui ses deux frères Hiéron
-et Trasibule: pardonnant à l'un d'être un roi faible et indolent, trop
-peu digne du sang de Gélon, et à l'autre d'être un tyran barbare qui
-le déshonorait. Les vexations de ces deux règnes réveillèrent, dans
-les Syracusains, cet esprit démocratique si naturel aux Grecs; mais la
-république, rendue à son ancienne forme, perdit cette énergie et cette
-influence souvent plus fortes et plus rapides sous le gouvernement
-d'un seul. C'est ce qu'on vit dans une suite de guerres contre des
-voisins moins puissans qu'elle. Un grand danger lui rendit bientôt
-toutes ses forces; et l'on retrouve la Syracuse de Gélon, à la grande
-époque de la descente des Athéniens en Sicile.
-
-Une discussion, pour des limites de frontières entre deux petites
-républiques siciliennes, dont l'une appelait Athènes à son secours,
-fut un prétexte dont l'ambition d'Alcibiade se prévalut pour engager
-une guerre qui commença la ruine de sa patrie. Les premiers succès des
-généraux athéniens, parvenus à bloquer Syracuse par terre et par mer,
-effrayèrent Lacédémone, qui envoya aux Syracusains des troupes et un
-libérateur. Mais cette violente crise avait fait sentir à Syracuse le
-besoin d'un chef contre les ennemis étrangers. Hermocrate repoussa
-plus d'une fois les Carthaginois qui possédaient encore des
-établissemens dans l'île, et préparait ainsi les usurpations et la
-grandeur de Denis, son gendre; tyran bizarre, avide de conquêtes et
-recherchant les philosophes; inégal dans le développement de ses
-talens politiques et militaires; épris de la gloire, et se déshonorant
-par des cruautés gratuites; méditant une descente à Carthage et
-mourant de joie du succès d'une tragédie.
-
-Denis le jeune, autre tyran, indigne même de son père, offre le
-tableau affligeant d'un prince qui, né avec d'heureuses dispositions,
-appelle d'abord autour de lui la philosophie et les arts, les exilant
-bientôt à la voix des flatteurs, vendant Platon pour s'en défaire, se
-livrant ensuite à tous les vices de la fortune; enfin, chassé deux
-fois pendant un règne qui ne fut qu'une longue guerre contre ses
-peuples. Dans l'état où était réduite Syracuse, déchirée au-dedans,
-menacée au-dehors, affaiblie par des passages violens du despotisme à
-l'anarchie et de l'anarchie au despotisme, elle tourne les yeux vers
-Corinthe, son ancienne métropole, et demande, par des ambassadeurs,
-des secours contre ses tyrans domestiques et ses ennemis étrangers,
-les Carthaginois.
-
-Corinthe possédait un citoyen qui, après avoir servi sa patrie dans la
-guerre et dans la paix, n'aspirait, depuis vingt ans, qu'à se faire
-oublier d'elle. Il avait caché dans un désert sa mélancolie et son
-désespoir plutôt que ses remords. Timoléon pouvait-il les connaître?
-Le meurtre qu'il avait commis avait sauvé la république; il avait
-chéri sa victime; il l'avait, dans un combat, couvert de sa personne;
-mais Timophane aspire à la tyrannie, Timoléon l'immole et pleure son
-frère. Il le pleure vingt ans, enseveli dans la retraite, et se
-croyant un objet de la haine céleste, non pour avoir châtié un tyran,
-mais pour l'avoir trouvé dans un frère qu'il chérissait. A la prière
-des ambassadeurs syracusains qui demandent un général, un ennemi des
-tyrans, un vengeur de la liberté, le peuple s'écrie: «Timoléon!» On
-députe vers lui, on le presse; il obéit sans joie: il part.
-
-Le nom de Timoléon avait hâté la levée des troupes. Il voit de loin la
-côte de Sicile; mais pour arriver à Syracuse, il fallait échapper à la
-flotte des Carthaginois. Son habileté triomphe de cet obstacle: il
-aborde; il bat Jectas, tyran de Léonte, qui, sous prétexte de délivrer
-les Syracusains contre Denis, aspirait à le remplacer. Sa victoire lui
-livre Syracuse. Il renvoie Denis à Corinthe, voyage qui fit un
-proverbe dans la Grèce. Il fallait encore renvoyer les Africains à
-Carthage; c'est ce que fit une nouvelle victoire de Timoléon. Les
-conditions de paix qu'il leur imposa assurèrent la liberté de toutes
-les villes grecques qu'ils avaient opprimées; et déjà ses soins
-avaient purgé la Sicile des tyrans qui ne dépendaient pas des
-Carthaginois. De retour à Syracuse, il se donne à lui-même un
-spectacle fait pour son coeur; maître de la citadelle, dernier asile
-du dernier tyran, il appelle le peuple à la destruction de ce monument
-odieux; et de ses débris même, sur la même place, il fait élever un
-édifice public consacré à l'administration de la justice. Syracuse
-était déserte; il rappelle les exilés. Mais leur nombre ne suffisant
-pas pour repeupler la solitude de cette ville immense, une nouvelle
-colonie arrive de Corinthe, qui redevient en quelque sorte la
-fondatrice de Syracuse.
-
-La Sicile délivrée, vengée, repeuplée, heureuse par les soins d'un
-seul homme, Corinthe redemande Timoléon. Mais déjà il habite une
-retraite solitaire près de la ville dont le bonheur est son ouvrage.
-La Sicile est la nouvelle patrie que son coeur adopte, et où il n'a
-point à pleurer les tyrans qu'il a punis. C'est aux frais de la
-république que fut préparé son asile champêtre. Un décret lui assigna
-pour sa maison le plus bel édifice de la ville; car il y venait
-quelquefois pour les délibérations les plus importantes, à la prière
-du sénat et du peuple; un char allait le chercher et le reconduisait
-chez lui avec un nombreux cortége. Les plus illustres citoyens
-allaient fréquemment lui porter leurs hommages; on lui présentait les
-voyageurs et les étrangers les plus célèbres de la Sicile et de la
-Grèce qui voulaient voir ou avoir vu Timoléon. Mais devenu vieux, il
-ne pouvait que les entendre, et la perte de sa vue ajoutait à
-l'intérêt et à la vénération publique. Il recueillit jusqu'au dernier
-moment de sa vie ce tribut habituel de respects unanimes et
-volontaires. Sa mort fut une calamité; et, parmi les honneurs
-prodigués à sa mémoire, on distingue le décret qui ordonnait d'aller
-demander à la ville de Corinthe un général dans les dangers de
-Syracuse.
-
-La république jouit vingt ans du fruit des exploits et des bienfaits
-de Timoléon. Mais de nouvelles factions amenèrent de nouveaux
-malheurs. Le plus grand de tous fut Agathocle, né dans la dernière
-classe des citoyens. Elevé par son mérite à un commandement militaire,
-il parvint à la puissance de Denis, avec de plus grands talens et un
-plus grand éclat. On le vit, dans un de ses revers qui le priva du
-fruit de ses premiers succès, sortir de sa capitale assiégée par les
-Carthaginois, et passant la mer, porter la guerre en Afrique: conduite
-audacieuse, justifiée par l'événement, sans exemple jusqu'alors, et
-depuis imitée par plus d'un capitaine. Il avait porté la hardiesse
-jusqu'à brûler ses vaisseaux en abordant au rivage ennemi, pour mettre
-ses soldats dans la nécessité de vaincre ou de mourir: autre exemple
-d'audace qui a trouvé aussi d'illustres imitateurs.
-
-On admire, malgré soi, dans ce caractère souillé de cruautés et de
-vices, différens traits d'une grandeur imposante. Fils d'un potier de
-terre, loin de rougir de son origine, il s'en faisait un triomphe de
-tous les jours; et dans les festins qu'il donnait à ses courtisans,
-il mêlait aux coupes d'or des convives, la coupe d'argile de leur
-maître, fier de la bassesse de sa naissance qui constatait la
-supériorité de ses talens, et lui laissait l'honneur d'être son
-ouvrage; orgueil nouveau, plus raisonnable après tout, plus noble même
-que l'orgueil fondé sur des ancêtres. Chassé enfin malgré ses talens,
-mais né pour asservir, il mourut en Italie, tyran des Brutiens, et
-victime d'une vengeance particulière et inouïe[27]; il laissait une
-fille dont l'hymen attira sur la Sicile de nouvelles infortunes. Elle
-avait épousé Pyrrhus, roi d'Epire, à qui les Syracusains eurent
-l'imprudence de demander pour roi le fils qu'il avait eu d'elle; ils
-voulaient obéir au petit-fils de cet Agathocle, qu'ils avaient détesté
-et banni; ils espéraient d'ailleurs se faire de Pyrrhus un appui
-contre les Carthaginois: mais Pyrrhus se croyant leur roi sous le nom
-de son fils, ils s'indignèrent et se lassèrent de ses violences, au
-point de s'allier avec ces mêmes Carthaginois, pour le chasser de la
-Sicile. L'imprudent roi d'Epire alla commettre de nouvelles fautes en
-Italie, abandonnant la Sicile plus que jamais à des divisions
-intestines, aux descentes des Africains, et à des désastres qui ne
-cessèrent qu'au commencement du règne d'Hiéron.
-
- [27] Un cure-dent empoisonné par un de ses ennemis consuma ses
- gencives. Le poison se communiqua rapidement à toutes les parties
- de son corps, qui ne fut bientôt plus qu'une plaie. Déchiré par
- les douleurs, on le porta vivant sur un bûcher.
-
-Hiéron, descendu de Gélon, qui comme lui fit le bonheur de Syracuse,
-avait comme lui commencé par être un usurpateur. Il avait fait la paix
-avec les Carthaginois, et même s'était ligué avec eux contre les
-Mamertins, peuplade italienne et guerrière, qui avaient envahi
-Messane, un des plus beaux territoires de l'île, et qui s'étaient
-fortifiés par une alliance avec Rome: époque remarquable de la
-première descente des Romains en Sicile. Hiéron battu par eux,
-mécontent des Carthaginois, les abandonne pour s'allier aux
-vainqueurs, dont sa prudence prévoit la grandeur future, conduite qui
-fit pendant soixante ans le bonheur de Syracuse. On voit avec surprise
-cette ville heureuse, et jouissant d'une tranquillité constante et
-inaltérable au milieu des calamités du reste de la Sicile, entre les
-armées et les flottes des deux grandes puissances qui se disputaient
-l'empire du monde.
-
-Dans ce long période, Hiéron s'occupant de l'administration intérieure
-de son royaume, du commerce, surtout de l'agriculture, composant même
-un livre sur cet art, première richesse de tous les pays, et surtout
-du sien, y rapportait la plupart des lois dont il rédigea lui-même le
-code, lois qui gouvernèrent la Sicile après lui, et qui furent
-respectées par les Romains. Il rassemblait autour de lui tous les
-arts, ceux d'utilité, ceux d'agrément, ceux même de la guerre: car ce
-fut à sa sollicitation qu'Archimède, son parent et son ami, appliqua
-la géométrie et la mécanique à des usages militaires. Il remplit ses
-arsenaux de machines pour l'attaque et la défense des places,
-inventions d'Archimède, qui bientôt après furent dirigées contre ces
-mêmes Romains, dont il avait été soixante ans l'allié le plus fidèle.
-C'est ce qu'on vit après la mort de son fils Hiéronime, qui rompit une
-alliance utile et glorieuse, pour s'unir avec les Carthaginois, et se
-précipiter dans leur ruine.
-
-Ses deux successeurs, Epicide et Hippocrate, se déclarèrent aussi
-contre les Romains, qui, après plusieurs victoires, vinrent assiéger
-Syracuse. Les deux tyrans subalternes qui l'opprimaient au-dedans,
-sous prétexte de la défendre au-dehors, osèrent lutter contre la
-puissance romaine, et fortifiés du génie d'Archimède, plus habile
-géomètre que politique éclairé, engagèrent ou forcèrent ce grand homme
-à défendre la ville contre une flotte et une armée également
-formidables. On n'attend pas de nous que nous insistions sur les
-détails de ce siège fameux, où les talens d'un seul homme arrêtent et
-repoussent pendant trois ans un des plus grands généraux de Rome.
-
-Marcellus, après des pertes multipliées sur terre et sur mer, effet
-des machines d'Archimède, change le siège en blocus, et se consolant
-de tous ses vains efforts contre la capitale par des conquêtes et des
-victoires dans le reste de la Sicile, réunit enfin toutes ses forces
-pour livrer un assaut général. On dit que, prêt à donner le signal de
-toutes les attaques, qui devaient être suivies du pillage, immobile et
-rêveur à l'aspect de cette ville célèbre et malheureuse, séjour
-autrefois de tant de grands hommes en tous genres, nés ou illustrés
-dans son sein, au souvenir de tant d'événemens qui signalèrent sa
-puissance, Marcellus ne put commander à son émotion, ni même retenir
-ses larmes. Syracuse fut presqu'entièrement détruite, mais elle se
-releva par degrés de sa ruine, et resta toujours l'ornement de la
-Sicile, devenue province des Romains.
-
-Naples, une des plus anciennes républiques de l'Italie, mais peu
-guerrière au milieu de tant de voisins belliqueux, s'était
-volontairement soumise à la puissance romaine, seul moyen de s'en
-faire un appui. Cette ville conserva ses priviléges et ses lois
-municipales, sous les protecteurs qu'elle s'était choisis; et par un
-bonheur surprenant, les guerres qui désolèrent l'Italie dans les
-différentes époques de Pyrrhus, d'Annibal, de Spartacus et de la
-guerre sociale, n'attirèrent sur elle que la moindre partie des
-calamités qui accablèrent plusieurs des villes attachées aux Romains.
-Naples et la Sicile gouvernées, l'une par ses lois particulières,
-l'autre par des préteurs ou des proconsuls, demeurent pendant
-plusieurs siècles presque oubliées des historiens romains, qui ne
-citent Naples que comme un séjour de délices et de volupté, et la
-Sicile comme le grenier de l'empire. Elles eurent sans doute à
-souffrir quelquefois, comme tant d'autres provinces, des abus d'une
-administration dure et violente; mais le nom romain les préserva des
-calamités attachées à la guerre et aux dissensions intérieures.
-Heureux ces deux peuples, s'ils eussent continué d'échapper à
-l'histoire! mais elle les retrouve vers la fin du cinquième siècle,
-plongés dans le chaos du démembrement de l'empire romain, passant dans
-l'espace de soixante-quinze années, sous les lois d'Odoacre, de
-Théodoric, de Totila, conquérans qui, malgré les idées de terreur
-attachées à leurs noms, mêlèrent quelques vertus, même la clémence, à
-leurs exploits guerriers, et qui seuls, avec les Bélisaire et les
-Narsès, leurs ennemis et quelquefois leurs vainqueurs, sont distingués
-dans la confusion d'un tableau monotone, chargé de personnages obscurs
-et trop souvent odieux. D'autres barbares, les Sarrasins, se répandent
-dans la Sicile, s'y maintiennent, assurent leurs conquêtes; et
-profitant des rivalités mutuelles, des dissentions intestines, qui
-désolaient les villes et les principautés d'Italie, épiaient le moment
-de s'emparer de Naples.
-
-Au milieu de ces convulsions, Naples avait conservé la constitution
-républicaine, sous des chefs appelés _ducs_, indépendans plus ou moins
-de l'empire d'Orient, suivant la faiblesse plus ou moins grande des
-empereurs, qui depuis long-temps n'avaient sur l'Italie qu'un vain
-titre de souveraineté. Mais ce cahos va s'éclaircir: tout change par
-un de ces événemens inattendus, qui rend à l'histoire le droit
-d'intéresser; mérite que celle d'Italie avait perdu depuis trop
-long-temps.
-
-
-
-
-CHAPITRE DEUXIÈME.
-
- An de J.-C. 1005, arrivée des Normands en Italie au retour d'une
- croisade.--Les Normands fondent la ville d'Averse auprès de
- Naples.--1035, Vont faire la guerre aux Sarrasins en
- Sicile.--S'emparent de la Pouille et fondent le royaume de
- Naples.--Les enfans de Tancrède de Hauteville se partagent
- leurs conquêtes.--En 1072, les Normands obtiennent du Pape
- l'investiture de la Sicile.--En 1139, Naples est réuni à la
- Sicile.--Guillaume-le-Bon, roi de Sicile, appelle la maison de
- Souabe pour lui succéder.--Cause de la guerre et malheurs de la
- Sicile, 1195.--Henry, fils de Tancrède, meurt à Messine,
- détesté de ses peuples.--Le Pape est élu régent du royaume des
- deux Siciles.--Origine des prétentions de la cour de Rome.--En
- 1198, Frédéric excommunié et déposé.--Frédéric meurt en
- 1250.--Mainfroy est nommé gouverneur du royaume.--Conrad,
- héritier de Frédéric, chasse Mainfroy de ses états.--Conrad
- meurt, et laisse Conradin en bas âge, héritier de son
- royaume.--Mainfroy accepte la régence.--La reine fait répandre
- la nouvelle de la mort de Conradin.--Mainfroy est couronné en
- 1258.--Le pape Clément IV l'excommunie, met le royaume de
- Naples en interdit, et en offre la couronne à tous les
- souverains de l'Europe.--Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis,
- l'accepte.--Il reçoit, en 1265, l'investiture du
- pape.--Mainfroy est vaincu et tué en combattant, en
- 1266.--Charles d'Anjou, maître de la Sicile.--Conradin paraît
- en Italie; offre le combat à Charles d'Anjou, est vaincu et
- fait prisonnier.--Supplice de Conradin, en 1270.--Le comte
- d'Anjou règne en Sicile et s'y fait détester.--Vêpres
- Siciliennes, le 29 mars 1282.--Guillaume Porcelet est excepté
- seul du massacre et reconduit en France.--Charles veut former
- le siége de Syracuse.--Est repoussé par l'amiral Loria.--Pierre
- d'Aragon, oncle et héritier de Conradin, est élu roi de
- Sicile.--En 1285, Charles d'Anjou meurt accablé des malheurs
- qu'il s'est attirés par ses cruautés.
-
-
-C'est au retour d'un voyage à la Terre-Sainte que quarante ou
-cinquante gentilshommes normands vont jeter en Italie les fondemens
-d'un empire. Ils descendent à Salerne au moment où cette ville,
-assiégée par les Sarrasins, avait capitulé et préparait sa rançon.
-Indignés de la faiblesse de leurs hôtes, et, semblables à ce Romain
-qui, s'offensant de l'appareil d'un traité honteux, le rompt et
-l'annulle par sa présence, ces généreux chevaliers offrent aux
-Salertins de les défendre. La nuit même, ils fondent dans le camp des
-barbares, les taillent en pièces et rentrent à Salerne couverts de
-gloire et chargés de butin. Ces libérateurs, laissant après eux leur
-renommée, emportent les regrets des Salertins, et repassent bientôt
-dans leur patrie étonnée du récit de leurs exploits.
-
-Trois cents Normands, sous le commandement de Rainulf, passent les
-mers et viennent en Italie recueillir le fruit des premiers succès de
-leurs compatriotes. L'Italie était alors partagée presqu'en autant de
-petites souverainetés qu'elle avait de villes importantes. Partout des
-haines, des rivalités, des combats. Les Normands qui attendaient tout
-de leurs armes, trouvaient sans cesse l'occasion de vendre ou de
-louer leur valeur et leurs succès; des guerriers toujours victorieux
-ne pouvaient rester long-temps sans un établissement durable. Un duc
-de Naples, en leur assignant un territoire, entre sa ville et Capoue,
-fut le premier qui paya véritablement leurs services. Les Normands y
-fondèrent la ville d'Averse; et l'on peut remarquer, avec une sorte de
-surprise, que le premier établissement de ces conquérans ne fut pas
-une conquête.
-
-Trois frères, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon et Humfroy, fils de
-Trancrède de Hauteville, seigneur normand des environs de Coutances,
-accourent en Italie, à la tête des aventuriers qui voulurent
-s'associer à leur fortune. Ils offrent leurs services au commandant
-grec nommé le Catapan, et marchent contre les Sarrasins de Sicile. Les
-Sarrasins sont vaincus. Guillaume tue leur général; la Sicile allait
-retourner à l'empire; mais les Grecs, jaloux de leurs libérateurs, les
-privent de leur part dans le partage du butin. Ingratitude imprudente!
-Les Normands irrités, méditant, sans se plaindre, une vengeance utile,
-abandonnent le perfide Grec à ses ennemis, et, repassant la mer,
-fondent sur ses états d'Italie. Ils s'emparent de la Pouille, de la
-Calabre, et bravant à la fois le pape et l'empereur, ne reçoivent que
-de leur épée l'investiture de leurs nouveaux états.
-
-Cette audace a sans doute quelque chose d'imposant. Voir un petit
-nombre de guerriers protéger, conquérir, asservir des villes, des
-états, des princes, vaincre sans alliances et jeter seuls les
-fondemens d'un empire durable, braver avec impunité les deux
-puissances redoutables de l'Italie, faire un pape prisonnier; et
-séparant dans sa personne le pontife du souverain, respecter l'un,
-dicter des lois à l'autre; saisir une couronne entre l'autel et le
-trône impérial, et se l'assurer par la jalousie mutuelle de l'empire
-et du sacerdoce: un tel tableau a droit de frapper l'imagination, et
-celle de plusieurs historiens n'a rien négligé pour l'embellir.
-
-Mais en recherchant la cause du merveilleux (car le merveilleux en a
-une), quelle résistance pouvaient opposer de petits états dispersés,
-des peuples toujours en guerre, sans troupes réglées, sans discipline;
-des sujets tantôt sous la domination des empereurs trop éloignés pour
-les gouverner, tantôt sous un duc électif ou usurpateur, tantôt sous
-le joug des barbares et sachant à peine le nom de leur maître! Quelle
-résistance, dis-je, pouvait opposer un tel pays à la valeur exercée de
-ces chefs célèbres dont le nom seul rassemblait sous leurs drapeaux
-les mécontens de tous les partis!
-
-Robert, au bruit de ces nouveaux succès, Guiscard et Roger, autres
-fils de Tancrède de Hauteville, quittent leur vieux père, et déguisés
-en pélerins (car l'Italie prenait des précautions contre les nouveaux
-émigrans de la Normandie), arrivent, le bourdon à la main, chez leur
-frère déjà maître de deux riches provinces. Là, dans l'épanchement de
-leur tendresse et de leur joie, ils partagent entre eux leurs
-conquêtes et leurs espérances; et sans autre traité que leur parole,
-il règne entre eux dès ce moment une intelligence invariable: conduite
-plus étonnante peut-être que leur établissement, et qui sans doute en
-assura la durée.
-
-Mais leur puissance commençait à alarmer le pape et l'empereur. Le
-pape, à la tête d'une armée composée d'Allemands, d'évêques et de
-prêtres que Henri III envoya contre ces aventuriers, les excommunia.
-L'armée taillée en pièces, l'excommunication fut nulle, et Léon IX
-prisonnier. Le pontife fit les avances. Humfroy reçut, pour la Pouille
-et la Calabre, une investiture qu'il n'avait pas demandée et qu'il
-n'était bientôt plus temps de lui offrir.
-
-Léon avait pressenti qu'il était de sa politique de maîtriser
-l'indépendance des Normands, en se hâtant de légitimer leurs
-usurpations. Il leur donna même une investiture qu'ils ne demandaient
-pas, celle de la Sicile qu'ils ne possédaient point encore.
-
-En effet, Robert, s'apercevant que les papes pouvaient donner ce
-qu'ils n'avaient pas, les crut assez puissans pour lui ravir ce qu'il
-possédait. Il prêta foi et hommage au saint-siège et s'en reconnut
-feudataire, véritable origine des prétentions que la cour de Rome eut
-dans la suite sur le royaume des deux Siciles.
-
-Le pape protégeait les Normands pour contenir l'empereur; et les
-Normands, protégés par le pape, augmentaient leur puissance en
-sanctifiant leurs conquêtes. Ce fut, en effet, sous l'étendard du
-pontife, que Robert et le comte Roger chassèrent les Sarrasins
-d'Italie et s'emparèrent de la Sicile: brillante destinée de deux
-frères dont l'un (Robert) se préparait, en mourant, à la conquête de
-l'empire d'Orient, et l'autre (Roger, comte de Sicile) obtint du pape
-Urbain II, cette fameuse bulle de légation, par laquelle il se fit
-créer légat né du saint-siège en Sicile, lui et ses successeurs.
-
-Cependant, au milieu de tant de révolutions, parmi tant de peuples
-accoutumés au joug, qui se soulageaient en changeant d'oppresseurs,
-les Napolitains s'étaient maintenus libres: ni l'établissement fortuné
-des Normands, ni le siècle brillant de leurs conquêtes, qui venait de
-ravir presque toute l'Italie à la faiblesse des empereurs et la Sicile
-aux armes des Sarrasins, n'avaient pu changer l'état heureux et
-primitif de son ancien gouvernement. Naples, renfermée dans son
-patrimoine républicain, sous l'administration constante de ses ducs
-électifs, conservait encore ses priviléges et son indépendance.
-
-Ce ne fut que vers l'an 1139, à la mort de Sergio VIII, le dernier de
-ses ducs, que cette ville ouvrit volontairement ses portes à la
-puissance des Normands et prêta serment de fidélité à Roger II,
-premier roi de Sicile. C'était la destinée de Naples de prévenir les
-violences en se donnant au plus fort, conduite qu'elle avait autrefois
-tenue à l'égard des Romains. Les Napolitains acceptèrent le fils de
-Roger, avec le titre de duc, pour les gouverner selon leurs lois.
-
-Mais la Sicile eut bientôt à regretter la domination des Sarrasins et
-celle des autres barbares qui l'avaient gouvernée. Des favoris cruels,
-des eunuques insolens jettèrent les Siciliens dans un désespoir
-inutile qui n'enfanta que des révoltes et des conjurations
-impuissantes. Guillaume, surnommé le Mauvais, fils et successeur de
-Roger II, régnait alors. Il mourut. Pour le peindre, il suffit
-d'observer qu'on n'osa même graver une inscription sur son tombeau.
-
-La Sicile respira quelque temps sous Guillaume-le-Bon; mais une faute
-de ce monarque fut pour elle une source de malheurs. Quelle imprudence
-d'appeler la maison de Souabe en Sicile! Il pouvait transmettre sa
-couronne à Tancrède, dernier rejeton du sang de Hauteville; et il
-marie une princesse de trente-six ans, dernière héritière du royaume,
-à Henri VI, roi des Romains, fils du célèbre Barberousse: c'était
-détruire l'équilibre que la maison normande avait intérêt de maintenir
-entre les empereurs et les papes. Cependant, dans l'absence de Henri
-et de son épouse, Tancrède, fils naturel du duc Roger, fils de Roger
-II, monta sur le trône de Sicile. Il en reçut même l'investiture du
-pape. Mais les principaux seigneurs et barons du royaume refusèrent de
-reconnaître une élection à laquelle ils n'avaient pas présidé. La
-Sicile fut bientôt embrâsée des premiers feux d'une guerre civile.
-Henri paraît alors en Italie, à la tête d'une puissante armée.
-Couronné empereur après la mort de son père, il vient réclamer les
-droits de Constance son épouse, et conquérir son royaume de Sicile.
-Les Allemands sont vaincus.
-
-L'empereur, avec de nouveaux secours, s'avance dans la Campanie,
-accompagné de son épouse, héritière de ses conquêtes. Henri retourne
-en Allemagne. Tancrède vainqueur, mais sans jouir de sa victoire,
-pleurant un fils aussi cher à ses peuples qu'à lui-même, ne put
-résister à son chagrin; et son retour à Palerme fut bientôt suivi de
-sa mort. Après lui, Henri vint saisir son héritage, et s'en assura par
-tout ce qui restait du sang royal: prémices d'un règne affreux, où
-l'on vit un peuple lassé des crimes atroces et des cruautés
-recherchées de son tyran, se soulever contre lui, l'assiéger et lui
-imposer la loi de sortir du royaume; où l'on vit le tyran obéir, mêler
-une terreur basse aux projets de vengeance qu'il méditait en fuyant;
-entraîner avec lui une épouse forcée d'entrer dans la conjuration
-publique; mourir enfin à Messine d'une mort précipitée. Telle était
-l'horreur attachée à son nom, qu'en soupçonnant l'impératrice d'avoir
-empoisonné son époux, on ne vit qu'un bienfait à chérir au lieu d'un
-crime à détester; et la haine publique lui en fit un de la sépulture
-qu'elle avait obtenue du pape pour son mari. Mais en lui rendant cette
-grâce, la cour de Rome refusa de reconnaître la légitimité de Frédéric
-son fils; et, par une de ces absurdités indécentes qui peignent tout
-un siècle, elle força l'impératrice à racheter publiquement, au prix
-de mille marcs d'or pour le pape et pour chacun des cardinaux,
-l'investiture du royaume de Sicile pour Frédéric, et à faire sur
-l'évangile, en présence du pontife, le serment exigé d'elle sur la
-fidélité conjugale et sur la légitimité de son fils.
-
-Après ce marché avilissant, l'impératrice meurt, et nomme, par
-testament, tuteur de Frédéric et régent du royaume, ce même pontife
-qui avait outragé les cendres du père, flétri l'honneur de la mère et
-contesté la naissance et les droits du fils.
-
-Telle fut l'origine des prétentions de la cour de Rome sur les
-Deux-Siciles, dans les interrègnes qui les désolèrent. Quelle époque
-de ses droits! Celle où un tuteur, surprenant ce titre à la faiblesse
-d'une mère superstitieuse, s'en sert pour devenir l'oppresseur du
-fils, et après avoir excommunié ceux qui méconnaissent sa tutelle,
-cherche dans l'Europe à qui vendre l'héritage et les dépouilles de son
-pupille.
-
-C'est à l'histoire d'Allemagne à peindre les vertus, les talens, les
-exploits et les malheurs de Frédéric II; elle le montre portant dès le
-berceau le poids de la haine des papes; achetant deux fois son
-couronnement par le voeu forcé d'une croisade; excommunié pour avoir
-différé son départ; excommunié de nouveau pour être parti excommunié;
-chargé d'un troisième anathême dans le temps où ce prince délivrait
-les lieux saints; déposé par une bulle appuyée d'une croisade, qu'un
-pape en personne prêchait contre lui dans la chaire de Saint-Pierre:
-déposition dont l'inimitié ambitieuse du pontife fit retentir
-l'Europe, et que son orgueil notifia même au sultan de Babylone.
-
-La Sicile, témoin comme l'empire des infortunes de son maître, le fut
-constamment des périls attachés à sa personne, dans le voisinage de
-son ennemi le plus implacable; elle le vit en butte aux fureurs et aux
-trahisons, dont l'ascendant sacré des papes l'environnait de toutes
-parts, chercher, au milieu d'une garde mahométane, un rempart
-inaccessible aux attentats de la superstition; après cinquante ans de
-malheurs causés par le saint-siége, ce prince mourut, et mourut
-absous.
-
-Le pape Innocent IV profita de la mort de son ennemi, pendant que
-Conrad, l'héritier du trône, était en Allemagne. Il entre en Sicile
-comme dans un territoire de l'église, excite à la révolte la Pouille,
-la terre de Labour, et fait déclarer en sa faveur Naples et Capoue.
-
-Mais Frédéric, habile à prévoir les desseins du pontife qui venait de
-l'absoudre, avait nommé, par son testament, gouverneur de l'Italie en
-l'absence de Conrad, Mainfroy, son fils naturel, à qui il avait donné
-la principauté de Tarente.
-
-Dans ces siècles de barbarie, on se plaît à voir paraître un homme
-ambitieux sans crime, dissimulé sans bassesse, supérieur sans orgueil,
-qui conçoit un grand dessein, trace de loin son plan, se crée lui-même
-des obstacles qui retardent, mais assurent sa marche, amène ainsi tout
-ce qui l'entoure à son but, et comme contraint se fait entraîner où il
-aspire: tel est Mainfroy. Caractère développé par les faits mêmes, par
-les circonstances difficiles qui le formèrent sans doute. Chargé du
-gouvernement pendant l'absence de Conrad, il prévoyait, sans
-s'effrayer, la future jalousie de son frère et de son maître; mais se
-préparant à souffrir des injustices qui pouvaient l'éconduire, il s'en
-frayait le chemin par des exploits, par des vertus, qui lui
-conciliaient l'estime des grands et l'amour du peuple.
-
-Conrad arrive; il trouve, grâce à la valeur et aux soins de son frère,
-un royaume tranquille: pour récompense, envieux et persécuteur, il
-dépouille Mainfroy de ses seigneuries, et chasse du royaume les parens
-et les alliés maternels de ce rival cru dangereux.
-
-Politique odieuse et maladroite, utile aux desseins d'un homme qui
-savait profiter d'une humiliation comme d'un avantage, et dont le
-génie supérieur forçait les autres à lui tenir compte de ce qu'il
-faisait pour lui-même. En effet, Mainfroy, qui voyait avec plaisir
-l'indignation publique se charger du soin de le venger, affectait de
-répondre aux injustices nouvelles par des services nouveaux.
-
-Tout va bientôt changer de face. Conrad meurt, ne laissant qu'un fils
-en bas âge, nommé Conradin. Mainfroy fut accusé d'avoir empoisonné son
-frère, crime dont l'histoire n'offre aucune preuve, non plus que de
-l'empoisonnement de Frédéric, son père, dont il eut la douleur de se
-voir charger. Dans l'absence des preuves, si l'on songe que le pape,
-ennemi mortel de la maison de Souabe, fut également accusé de ces deux
-crimes, croira-t-on Mainfroy coupable du premier, en voyant Frédéric
-justifier son fils, et, dans son lit de mort, joindre à ses derniers
-bienfaits le regret profond de ne pouvoir lui laisser un trône? Qui le
-croira coupable du second, quand ce même pape, à l'instant de la mort
-de Conrad, s'avance en armes sur le territoire de Naples? quand le
-royaume entier regarde Mainfroy, dans ce moment de crise, comme
-l'espoir de la nation, et l'appelle à la régence qu'il refuse? L'heure
-n'était pas venue; il voulait un empire; et n'attendait que l'instant
-d'avouer son ambition. Il fait déclarer régent du royaume un Allemand
-(le marquis d'Honnebruch), absolument incapable de gouverner et
-propre à ses desseins. D'Honnebruch ne peut suffire à sa nouvelle
-dignité; l'état n'a qu'un régent, il demande un chef. Cependant le
-pape s'est déclaré; il est en Italie, soulève les peuples, marche de
-conquêtes en conquêtes, tient déjà la moitié du royaume: le reste
-n'attend que sa présence. La Sicile était perdue; et d'Honnebruch ne
-pouvait la sauver, quand l'état alarmé vint prier Mainfroy de prendre
-la régence. Il accepte alors, au nom de Conradin, un titre qu'il
-n'aurait pris ni plus tôt ni plus tard.
-
-Le régent marche aux ennemis, remporte une victoire signalée, entre
-dans la Pouille, soumet les villes rebelles. Innocent IV, honteux et
-indigné d'un succès si rapide, qui lui ravissait un royaume dont il se
-croyait déjà possesseur, n'osant s'exposer sur un champ de bataille,
-meurt dans son lit, à Naples, de rage et de désespoir. Mainfroy
-repasse en Sicile, où ses grands desseins devaient s'accomplir. La
-reine Élisabeth, femme de Frédéric, craignant pour les jours de son
-fils Conradin, fit répandre le bruit de sa mort.
-
-Quels motifs pouvaient déterminer cette princesse à commettre une
-telle imprudence? Craignait-elle pour son fils les vues ambitieuses et
-les desseins secrets d'un oncle et d'un régent? Élisabeth les servait;
-elle perdait son fils, au lieu de le sauver. Était-ce un mouvement de
-tendresse, un de ces pressentimens maternels dont le coeur n'est pas
-maître? Pourquoi donc se hâter de le faire revivre et de redemander
-son héritage?
-
-Quoiqu'il en soit, les seigneurs et les barons du royaume n'eurent pas
-plutôt appris cette nouvelle, qu'ils vinrent trouver Mainfroy, et le
-conjurèrent de monter sur un trône où il était appelé par sa
-naissance, par ses exploits et par le testament même de Frédéric. Il
-n'était ni du caractère ni de la politique du régent de les prendre au
-mot; il s'attendait à de nouvelles sollicitations encore plus
-pressantes des prélats et de la noblesse; il les reçut avec
-complaisance, se fit représenter ses droits, raconter tous ses titres,
-et se laissa couronner.
-
-Élisabeth se repentit bientôt de sa fausse politique et de ses timides
-précautions; elle fit reparaître son fils et redemanda son héritage au
-prince de Tarente. Il n'étoit plus temps. Le régent crut pouvoir
-garder le royaume, par droit de conquête et d'élection. La reine alla
-porter ses plaintes au saint siége, oppresseur de sa maison.
-
-Le pape, qui n'attendait qu'un murmure favorable pour se venger des
-mépris et de la valeur de Mainfroy, l'excommunia et mit son royaume en
-interdit. Mais ce prince, dont la famille semblait être vouée aux
-foudres de Rome, regardait l'excommunication comme un héritage des
-princes de sa maison; il n'en fut pas effrayé.
-
-Clément IV, alors possesseur du siége apostolique et héritier de
-l'ambition des papes, avait juré la perte d'un ennemi si redoutable.
-Il publia des croisades, mit le royaume de Naples et de Sicile à
-l'encan, et le fit offrir à presque tous les souverains de l'Europe
-qui le refusèrent. C'était pour la seconde fois qu'un pape promenait
-en Europe un royaume à vendre, et ne trouvait pas d'acquéreur;
-était-ce de la maison de Saint-Louis que devait sortir l'acheteur d'un
-empire dont le vendeur n'avait pas le droit de disposer? Et comment
-Saint-Louis, qui avait rejeté ce marché criminel, permit-il à Charles
-d'Anjou, son frère, de se rendre, à la face de l'Europe, le complice
-de Clément, en acceptant ses offres illégitimes? Un ordre donné à
-Charles, d'imiter ce refus juste et sage, eût sauvé à la France et à
-l'Italie deux cents ans de guerres et d'infortunes.
-
-Tandis que Mainfroy, occupé du soin de se défendre, lève des troupes,
-équipe des flottes et se dispose à repousser des frontières de son
-royaume l'ennemi qui le marchande, son royaume est vendu par un traité
-entre le pape et le comte d'Anjou.
-
-Le comte arrive à Rome, y reçoit l'investiture des états qu'il allait
-conquérir, entre en Italie où les croisés le joignent de toutes parts.
-Le malheureux Mainfroy se voit trahi, abandonné de tous côtés. Il
-rassemble son courage et ses forces, et cherche le comte usurpateur.
-
-Les croisés, armés par le comte d'Anjou et bénis par l'évêque
-d'Auxerre, se rangent en bataille dans la plaine appelée du
-_Champ-fleuri_; le combat s'engage, il ne dura qu'une heure, et fut
-sanglant.
-
-Mainfroy, à la tête de dix chevaliers, dont l'ardeur répondait à son
-courage, voit ses troupes plier de toutes parts; il perd toute
-espérance. La valeur lui reste, il se précipite au milieu des
-escadrons ennemis, et meurt comme il avait voulu vivre, en roi.
-
-Ainsi périt ce prince extraordinaire, le premier dont l'ambition n'ait
-pas été criminelle, et dont l'usurpation semble être légitime; le seul
-dont la politique ait gagné les sujets, avant que sa valeur ait
-conquis le royaume. Persécuté par un frère injuste, vendu par un pape
-vindicatif, et vaincu par un prince féroce, il fut sage dans ses
-humiliations, modéré dans ses succès, et grand dans ses revers. On
-trouva le corps du malheureux prince quelques jours après la bataille;
-le comte Jourdan, son ami, se jette dessus et l'arrose de ses larmes.
-Le comte d'Anjou lui refuse la sépulture; et Clément le fait jeter sur
-les bords du Marino, aux confins du royaume.
-
-Cette victoire rendit Charles maître de la Sicile. Il fit son entrée à
-Naples avec Béatrix, son épouse. Le peuple inconstant le reçoit en
-triomphe, et lui prépare des fêtes lorsqu'il demande des bourreaux, et
-fait périr dans les supplices plusieurs barons et gentilshommes qui
-tenaient encore pour Mainfroy.
-
-Charles, s'applaudissant de ses cruautés et de ses conquêtes, se
-voyait enfin paisible possesseur de ses nouveaux états; mais le sang
-qu'il fit répandre, força bientôt ses sujets à se croire encore ses
-ennemis.
-
-Conradin, ce fils de l'imprudente et sensible Elisabeth, caché depuis
-son enfance au sein de l'Allemagne, à quinze ans deux fois détrôné
-sans avoir porté la couronne de ses ancêtres, voyant les peuples
-mécontens, les croit fidèles. On lui représente en vain la double
-puissance d'un usurpateur qui le brave, et d'un pape qui le proscrit;
-il s'arrache des bras d'une mère en pleurs, et court se montrer aux
-provinces qui le reçoivent avec joie. Le jeune Frédéric, duc
-d'Autriche, et dernier espoir de sa maison, renouvelle dans ce vil
-siècle l'exemple de ces amitiés héroïques consacrées dans l'antiquité;
-il veut suivre et suit la fortune de Conradin son ami, dont il
-plaignait les malheurs, et partage avec lui les hasards d'une guerre
-qu'il croit trop juste pour être malheureuse.
-
-Sous cet auspice, Conradin se présente en Italie; son audace, sa
-jeunesse, ses droits, ses premiers succès lui font bientôt un parti
-redoutable. Le pape qui commence à le craindre, l'excommunie: Charles
-le joint dans la Pouille et lui présente le combat.
-
-Les jeunes princes firent dans cette journée des actions dignes de
-leur naissance et de la justice de leur cause. L'année royale était
-en déroute; on poursuivait les fuyards; on se voyait maître du champ
-de bataille, quand Charles sort d'un bois voisin, où la prudence d'un
-chevalier français, nommé alors de Saint-Vatry, l'avait caché; il fond
-avec un corps de réserve sur les vainqueurs, les taille en pièces, et
-leur arrache la victoire. Conradin échappe au carnage avec son ami;
-mais la trahison le fit bientôt tomber entre les mains du vainqueur.
-Le comte fit jeter les malheureux princes dans les prisons de Naples,
-d'où ils ne devaient sortir que pour marcher au supplice.
-
-Le pape de qui Charles tenait la Sicile, en vendant les états du père,
-avait proscrit la tête du fils, arrêt horrible qui fut donné
-tranquillement comme un conseil: «S'il vit, avait dit le pontife, tu
-meurs; s'il meurt, tu vis.»
-
-Le comte d'Anjou fut fidèle au traité par lequel il s'était engagé à
-faire périr l'héritier légitime du trône. Naples vit dresser un
-échafaud. Conradin et Frédéric, que la prison avait séparés, se
-revirent alors pour la dernière fois. Le prince de Souabe se
-reprochait la mort de son ami. Frédéric le console, et monte le
-premier au supplice; ainsi l'avait ordonné le comte d'Anjou, qui, pour
-rendre aux yeux du généreux Conradin la mort plus cruelle que la mort
-même, voulait qu'il fût teint du sang de son ami.
-
-Ce prince infortuné voit tomber à ses pieds la tête de Frédéric. Il la
-saisit et la baigne de ses pleurs. Il monte à son tour, et paraît aux
-yeux du peuple qui fond en larmes. Conradin rassemble ses esprits; et
-agissant encore en roi, sur un échaffaud dressé dans ses états, il
-jette son gant, nomme son oncle, Pierre d'Aragon, héritier du trône,
-s'écrie: «O ma mère! que ma mort va vous causer de chagrin!» et meurt.
-
-Pourquoi l'histoire, qui s'est chargée de tant de noms odieux,
-n'a-t-elle pas consacré celui du généreux chevalier qui osa ramasser
-le gant du prince, et porter en Espagne ce précieux gage, dont Pierre
-d'Aragon sut profiter dans la suite?
-
-Le comte d'Anjou se voyait, après tant de meurtres et d'assassinats,
-paisible possesseur d'un royaume qu'il avait acquis par le fer et par
-le feu, mais qu'il ne sut pas gouverner. Les gibets, les bourreaux,
-les exactions en tout genre, effrayaient les peuples; et la Sicile vit
-renaître les règnes désastreux de Guillaume Ier et de Henri VI, les
-Néron de l'Italie moderne.
-
-Au milieu de ces sanglantes exécutions, Charles demandait à son père
-la permission d'envahir les états de l'empereur: et tandis que la cour
-de Rome la lui refusait, elle entrait elle-même dans la conspiration
-qui devait ravir à Charles la plus belle partie de ses possessions.
-Jean de Procida, seigneur d'une île de ce nom, aux environs de Naples,
-banni pour son attachement à la maison de Souabe, avait fait adopter
-son ressentiment et sa vengeance à presque tous les souverains. Après
-avoir négocié secrètement avec Michel Paléologue, empereur d'Orient,
-et Pierre d'Aragon, il s'était rendu, sous un habit de moine, auprès
-du pape Nicolas III, qui l'avait reçu comme un ambassadeur de
-l'Espagne et de l'Empire. Revenu en Sicile sous ce même déguisement,
-il s'occupait alors à soulever les peuples, et préparait les esprits à
-la révolte, pendant que Michel et Pierre, sous différens prétextes,
-levaient des troupes et équipaient des flottes. Tout était concerté,
-quand un événement imprévu hâta la révolution préparée par une ligue
-de rois, et lui donna l'apparence d'une émeute populaire.
-
-Le 29 mars 1282, à l'heure de vêpres, un habitant violait une
-Sicilienne. Aux cris de cette femme, le peuple accourt en foule. On
-massacre le coupable; c'est un Français. Ce nom réveille la haine; les
-têtes s'échauffent; on s'arme de toutes parts. A l'instant, dans les
-rues, dans les places publiques, au sein des maisons, au pied des
-autels, hommes, femmes, enfans, vieillards, huit mille Français sont
-égorgés. Palerme nage dans le sang.
-
-Cette horrible boucherie est le signal de la révolte. Toute l'île est
-sous les armes, et tout ce qui porte le nom français est immolé. Ainsi
-finit la domination française, chez un peuple qui venait de voir
-massacrer ses deux derniers rois par un frère de Saint-Louis.
-
-Les historiens qui tracent avec les couleurs les plus fortes le
-tableau des désastres de la Sicile, qui la montrent réduite à l'état
-le plus affreux, déchue non seulement de son ancienne splendeur, mais
-même de la situation déplorable où l'avaient mise les cruautés d'Henri
-VI, regrettant le joug barbare de ses anciens maîtres, Grecs,
-Sarrasins, Normands, Allemands, dont les vexations n'avaient pu la
-porter à de telles extrémités; ces mêmes historiens semblent chercher
-une cause étrangère à cette horrible vengeance: cette vengeance est
-inouïe sans doute, et rien de cruel n'est juste. Mais qui n'en voit la
-seule et véritable cause dans les excès atroces commis journellement
-par les Français? Comment ne pas la voir dans leur tyrannie publique
-qui réunit et ligua contre eux les grands de l'état, appuyés ensuite
-par des souverains étrangers, et dans leur tyrannie particulière et
-domestique, qui mit la rage dans le coeur des peuples? Le coupable ne
-devient-il pas l'accusateur de la nation, tandis qu'un autre Français
-sauvé, protégé même par les meurtriers, semble expliquer du moins,
-s'il ne l'excuse en quelque sorte, la fureur des Siciliens? Il existe
-un homme juste, Guillaume de Porcelet, Français d'origine, et
-gouverneur de l'isle de Calafatimi; cet homme est seul excepté du
-massacre général; on le respecte et on s'empresse à lui fournir un
-bâtiment pour le reconduire dans sa patrie. Ce décret tacite et
-unanime de tout un peuple, qui révérait l'innocence et l'intégrité
-d'un seul Français, semble justifier la proscription de tous les
-autres, et renouveler contre leur mémoire l'arrêt exécuté contre leur
-personne.
-
-Charles était violent; à la nouvelle de la révolte et du carnage, il
-entre en fureur; et jurant d'exterminer la race sicilienne, il vient
-mettre le siège devant Messine. Il était sur le point de s'en rendre
-maître et de recouvrer la Sicile en vainqueur implacable, si la flotte
-d'Aragon ne fût venue secourir la ville assiégée et rassurer l'île
-malheureuse. Le comte d'Anjou, forcé de lever le siége, est poursuivi
-par l'amiral Loria, perd vingt-neuf vaisseaux, en voit brûler trente à
-ses yeux; et trop faible pour supporter la disgrace qui le prive de la
-vengeance, il pleure d'impuissance et de rage.
-
-Pierre d'Aragon, maître de la mer et vainqueur de Charles, entre dans
-Messine aux acclamations du peuple; et bientôt la Sicile couronne dans
-son libérateur l'oncle et l'héritier de Conradin.
-
-Charles vaincu, et n'ayant plus d'espoir dans les armes, cherche à
-ramener les peuples par sa clémence. Il publie des amnisties, rétablit
-la Sicile dans tous ses droits et tous ses priviléges, étend même ses
-bienfaits jusques sur Naples: basse indulgence qui ne trompa et ne
-ramena personne. La Sicile qui le brave, méprise ses dons perfides; et
-Naples seule en profite contre le gré du tyran.
-
-Ce monarque s'aperçoit que la feinte est vaine, et renouvelle la
-guerre; il quitte ses états, court en Provence pour chercher de
-l'argent et des troupes.
-
-Pierre sut profiter de son absence. L'amiral Loria, après s'être
-emparé de l'île de Malte, se présente au port de Naples et l'insulte.
-Le jeune prince de Salerne, à qui son père avait recommandé la
-modération et la prudence, sort avec soixante-dix galères pour
-repousser l'ennemi qui le brave: mais ayant plus de courage que
-d'expérience, il est fait prisonnier à la vue de ses sujets.
-
-Loria, maître de l'héritier du trône, impose des lois et redemande
-Béatrix, fille de Mainfroy, prisonnière au château de l'OEuf, et
-menace les jours du prince, si l'on refuse de la rendre. Loria
-prévoyant le retour de Charles, revient avec Béatrix à Palerme, où il
-laisse le prince de Salerne en captivité.
-
-Le peuple demandait hautement la mort du fils de Charles, comme une
-juste représaille de la mort de Conradin. Mais on voit avec plaisir
-que Constance, qui commandait en Sicile pendant l'absence du roi son
-époux, dédaignant de se venger du père sur un fils innocent, prit soin
-de soustraire le jeune prince au ressentiment des Siciliens et le fit
-conduire en Aragon.
-
-Cependant Charles arriva à Naples; son peuple est révolté; son fils
-est dans les fers; il se voit assailli de toutes parts, et ne respire
-que la vengeance. La vengeance lui échappe. Il se préparait au siége
-de Messine; on lui montre son fils dont on menace la tête, s'il
-approche de la ville. Enfin, accablé de malheurs qu'il ne peut imputer
-qu'à son ambition sanguinaire, il meurt à Foggia, dans la Pouille, âgé
-de soixante-cinq ans, et ne laisse au prince de Salerne, son héritier,
-que le royaume de Naples.
-
-
-
-
-CHAPITRE TROISIÈME
-
- La Sicile et le royaume de Naples sont séparés.--Robert, comte
- d'Artois, régent du royaume de Naples; Robert, duc de Calabre,
- roi de Naples.--Jeanne Ire, fille de Robert, épouse en 1333,
- André, fils de Charobert, roi de Hongrie.--André est assassiné
- à Averse en 1345.--Jeanne épouse Louis, prince de Tarente; le
- roi de Hongrie descend en Italie, venge en 1347 la mort de son
- malheureux frère, et fait jeter Durazzo par une
- fenêtre.--Jeanne rentre dans ses états.--Vend Avignon au
- pape.--La Sicile livrée à de nouvelles factions.--Mort de la
- reine Jeanne Ire, en 1382.--Anarchie.--Magistrature créée sous
- le nom de huit seigneurs du bon gouvernement.--Jeanne IIe monte
- sur le trône de Naples en 1414.--Caraccioli, grand-sénéchal du
- royaume de Naples et amant de la reine, est assassiné.--La
- reine Jeanne meurt en 1442.
-
-
-C'est ainsi que les crimes de Charles d'Anjou, funestes à sa maison
-presque autant qu'à lui-même, marquent la séparation des deux
-royaumes.
-
-Naples, pendant que son prince languit dans les fers, reste abandonnée
-à l'autorité de Robert, comte d'Artois, et du cardinal de
-Sainte-Sabine. Charles d'Anjou, emportant au tombeau la douleur de
-laisser son unique héritier entre les mains de ses ennemis, crut
-devoir les nommer régens par son testament.
-
-Pierre d'Aragon ne jouit pas long-temps de ses triomphes et de sa
-nouvelle couronne. Se sentant proche de sa fin, il voulut assurer à
-ses fils la possession de la Sicile. Le pape Honorius refuse aux
-ambassadeurs de ce prince l'investiture de son héritage, et répond par
-une excommunication à la demande légitime du nouveau roi.
-
-Les régens napolitains appuyaient de leurs armes impuissantes la haine
-ambitieuse du pontife, qui se flattait de l'autoriser bientôt par
-l'aveu et par le nom de Charles II d'Anjou, que l'entremise d'Édouard
-Ier, roi d'Angleterre, venait de tirer de sa prison. Mais il apprend
-que Charles, par le traité, a reconnu Jacques, second fils de Pierre
-d'Aragon, pour roi de Sicile.
-
-Le pape irrité renouvelle la guerre, force ce même Charles de réclamer
-la couronne de Sicile à laquelle il venait de renoncer par un traité
-solennel, excommunie Alphonse frère de Jacques, pour avoir trempé dans
-ce crime, et fait croire à tous les princes de l'Italie qu'il peut
-seul annuler un traité conclu entre deux rois, par l'entremise d'un
-souverain.
-
-Voilà donc Charles, contraint, au nom de la religion, d'être parjure,
-faisant la guerre au roi Jacques, contre sa conscience et la foi des
-sermens, et vainqueur, malgré lui-même, ménageant son ennemi dans ses
-victoires, pour se faire pardonner son infidélité.
-
-Pendant cette guerre, Alphonse meurt; et Jacques son frère, souverain
-excommunié de deux royaumes en interdit, passe en Espagne pour se
-faire couronner roi d'Aragon.
-
-Jacques se voyait deux puissans ennemis à combattre; Charles II, roi
-de Naples, et Philippe-le-Bel. Le pape avait relevé le premier de la
-foi des sermens comme d'un crime, et offrait au second la Sicile pour
-le comte de Valois, son fils: cette dangereuse position força Jacques
-à prendre le parti de sacrifier un de ses états pour se conserver
-l'autre; il renonça à la Sicile en faveur du roi de Naples.
-
-Ce fut treize ans après les vêpres siciliennes, après treize ans d'une
-guerre défensive et meurtrière, que cette île malheureuse apprit la
-nouvelle effrayante d'un traité qui la rendait à la maison d'Anjou.
-Elle en frémit. La consternation y fut générale et causa le même
-effroi que la nouvelle des vêpres siciliennes avait produit chez la
-nation qui en fut la victime. Les États assemblés en tumulte se
-hâtèrent d'élire pour leur roi, Frédéric, troisième fils de Pierre
-d'Aragon.
-
-Boniface ne fut pas plutôt informé de la nouvelle élection, qu'il
-accusa de supercherie le nouveau roi d'Aragon, et se crut trompé parce
-qu'il n'était pas obéi. Jacques courut à Rome dissuader le pontife; et
-pour le convaincre de son innocence, il ordonna à tous les Catalans et
-à ses Aragonois de sortir de Sicile. Blase d'Allagon se refusa à cet
-ordre dicté par la faiblesse, et parut à la tête d'une armée
-redoutable, croyant son maître trop puissant pour n'être pas légitime.
-Ce fut par un procédé aussi généreux que ce grand général fit un
-devoir aux principaux Aragonois de suivre son exemple.
-
-Le peuple sicilien, préférant l'excommunication à la tyrannie, jurait
-à son prince de lui conserver la couronne au prix de son sang; et
-Frédéric garda généreusement un royaume qu'il ne pouvait céder sans
-ingratitude envers son peuple.
-
-Le pape voyant que Charles, malgré ses victoires, désirait toujours la
-paix, et que Frédéric, malgré ses défaites, trouvait sans cesse dans
-l'amour de ses peuples des ressources inépuisables pour la guerre,
-craignit que l'accommodement ne se conclût sans sa participation. Il
-s'annonce alors en médiateur; mais se faisant de ce titre même une
-arme nouvelle contre le roi de Sicile, et cherchant le moyen
-d'ébranler la fidélité de ses sujets, il envoie à Messine le chevalier
-Calamandra sur un vaisseau chargé de pardons et d'indulgences promises
-à la rébellion, ruse odieuse et inutile. L'amiral sicilien Loria
-refuse l'entrée du port à ce dangereux navire, et répond par des
-signaux de guerre à ce ridicule envoyé de paix. Ce fut le dernier
-service que cet amiral rendit à sa patrie, qu'il va bientôt trahir
-pour passer au service étranger.
-
-Alors Boniface, perdant tout retenue, défend à Charles de songer à la
-paix, et cherche à Frédéric un nouvel ennemi dans la personne de
-Jacques d'Aragon, son frère, qu'il arme enfin contre lui.
-
-La flotte de Frédéric est enveloppée et vaincue au Cap-d'Irlande; mais
-le vainqueur lui-même, prévoyant une victoire assurée, avait, par un
-secret avis, prévenu le prince du danger qu'il courait sur la flotte:
-générosité qu'il exerçait à l'insu du pape et que méritait Frédéric,
-qui, dans la guerre même, osa croire au conseil d'un frère forcé
-d'être son ennemi.
-
-Frédéric, plus heureux sur terre, remporte une victoire et fait
-prisonnier Philippe, prince de Tarente, fils de Charles d'Anjou;
-malgré ce dernier avantage, il demande la paix, unique désir des
-princes, unique espoir des peuples; le pape s'y oppose. Boniface
-appelle en Italie le comte de Valois; et flattant les vaines
-espérances de Marguerite de Courtenay, sa femme, à la couronne de
-Constantinople, il promet à ce prince un trône imaginaire, s'il veut
-participer au crime d'une usurpation réelle.
-
-En effet, le comte arrive en Italie avec une armée formidable; et,
-secondé de Loria qui avait passé au parti napolitain, et du duc de
-Calabre, second fils de Charles, il fait une descente en Sicile.
-Frédéric, seul avec son peuple, résiste de toutes parts. L'armée
-ennemie se consume; la peste y joint ses ravages; et le comte de
-Valois s'en retourne avec opprobre: guerrier sans talent, incapable à
-la fois de ravir une couronne et indigne de la porter.
-
-La paix se conclut enfin; et dans le traité qui portait que la Sicile
-retournerait à Charles ou à ses héritiers, après la mort de Frédéric,
-on remarque la condition que le pape impose à ce dernier, de régner
-sous le nom de Trinacrie.
-
-Que prétendait Boniface? Son orgueil croyait-il s'épargner une
-humiliation, en donnant aux états que son ennemi conservait, le nom
-que la Sicile portait aux temps fabuleux?
-
-Pendant ce long période, l'histoire particulière de Naples n'offre
-rien de remarquable. Ce royaume perdit avec regret Charles II, le plus
-juste et le plus fortuné de ses rois. Il était âgé de soixante-trois
-ans; il en avait régné vingt-quatre, après une longue captivité, à
-laquelle ce prince n'aurait peut-être jamais renoncé, s'il eût prévu
-l'injustice de trois papes consécutifs, et les mêmes malheurs dont son
-père avait été accablé.
-
-Que penser de cette suite de papes, dynastie singulière de souverains
-étrangers l'un à l'autre, travaillant sans relâche pour des
-successeurs inconnus, adoptant près de la tombe un système d'ambition
-usurpatrice qu'ils soutiennent par des parjures et par des crimes, et
-auquel ils immolent, pour la plupart, les restes d'une longue vie
-dévouée jusqu'alors à la vertu?
-
-Charles avait laissé, par son testament, la couronne de Naples à
-Robert, duc de Calabre, l'un de ses fils. Ce prince, occupé du bonheur
-de ses peuples, veillait au gouvernement intérieur de ses états, quand
-Frédéric de Sicile, ligué avec l'empereur Henri VII, et commandant la
-flotte combinée de Gênes et de Pise, vient descendre en Calabre et y
-commet des hostilités qu'il aurait poussées plus loin, sans la mort de
-l'empereur son puissant allié. Le roi de Naples vengea cette injure
-par une descente en Sicile, expédition inutile et malheureuse, suivie
-bientôt de la mort d'un fils tendrement aimé. Telle était l'estime de
-Robert pour le prince, qu'en apprenant sa mort il s'écria: «La
-couronne est tombée de dessus ma tête.»
-
-Le roi de Naples, privé de son unique héritier, donna tous ses soins à
-l'éducation de sa petite-fille, la célèbre Jeanne. Mais cet aïeul si
-tendre préparait, sans le savoir, les malheurs de la jeune princesse;
-il voulait faire rentrer la couronne dans la branche à qui elle devait
-appartenir; il fit épouser à Jeanne, André II, fils de Charobert, roi
-de Hongrie, son neveu; le prince et l'infante, âgés l'un et l'autre de
-sept ans, furent fiancés. Le roi Charobert fit accompagner son fils
-d'un certain nombre de seigneurs hongrois ses gentilshommes, et du
-moine Robert son gouverneur. André prit à Naples le nom de duc de
-Calabre.
-
-Cependant le roi de Naples, affligé de la faiblesse et même de
-l'imbécillité du jeune André, désigné son successeur, pressentant les
-intrigues du moine Robert et du parti des Hongrois, engagea ses
-peuples par serment à ne reconnaître que Jeanne sa fille pour leur
-souveraine, et déclara par son testament qu'elle régnerait seule.
-
-Jeanne, après la mort de Robert son aïeul, ne fut pas long-temps à
-s'apercevoir qu'il avait tout prévu; mais jeune encore, trop faible
-pour répondre à ses sages précautions et soutenir ses droits, en
-conservant toujours le nom de reine, elle perdit bientôt l'autorité.
-Le pape, abusant de ces dissentions conjugales qu'il croyait
-favorables à ses desseins, protège le moine et le parti hongrois,
-contre les droits de la reine et le testament de son aïeul; il publie
-une bulle pour le couronnement du jeune André, politique funeste et
-intéressée qui devait entraîner la ruine du royaume.
-
-Charles de Durazzo, prince du sang royal, s'était rangé du parti de la
-reine et des autres princes; les barons même, indignés de la puissance
-hongroise, avaient suivi son exemple. Tous s'étaient promis de
-prévenir les desseins de la cour de Rome et de se défaire du prince
-imbécille qu'on allait couronner. Le jour de la cérémonie approchait.
-André fut assassiné au sortir de la chambre de la reine, à Averse, où
-était la cour. On l'étrangla, et son corps fut jeté par une fenêtre.
-
-La Reine, à dix-huit ans, veuve ainsi d'un prince qu'elle n'aimait
-pas, entendit les rumeurs et les soupçons du peuple; et tandis que le
-moine Robert et les Hongrois étaient encore dans la consternation,
-elle assemble son conseil, se justifie avec éloquence, et fait
-informer sur un crime qui venait de se commettre presque sous ses
-yeux.
-
-Deux gentilshommes, peut-être innocens, furent punis de mort. Le pape
-veut connaître d'un attentat, suite funeste de sa bulle. Jeanne, loin
-de s'y opposer, envoie même à Louis, roi de Hongrie et frère d'André,
-un ambassadeur, et se marie bientôt à Louis, frère de Robert, prince
-de Tarente, fils de Charles II.
-
-Mais le roi de Hongrie s'avance en Italie avec une armée formidable,
-faisant porter à la tête de ses troupes un étendard noir sur lequel on
-avait représenté la fin tragique de son malheureux frère. Jeanne
-épouvantée assemble son conseil; et jugeant que le vengeur est
-inflexible, elle se retire en Provence avec son nouvel époux, laissant
-à Naples son fils Charobert, âgé de trois ans, pour désarmer, s'il se
-peut, le vainqueur.
-
-Louis, dont l'étendard annonce les projets, ne trouvant point de
-résistance, poursuit sa marche. Les villes lui font présenter leurs
-clefs; il y met des garnisons, sème partout l'épouvante; tout reste
-immobile à son aspect. Son armée s'arrête aux environs d'Averse. Louis
-reçoit au château le duc de Durazzo et tous les seigneurs qui viennent
-à sa rencontre, portant avec eux l'enfant Charobert dans son berceau;
-il passe avec eux dans la galerie; le signal est donné: les troupes
-hongroises se rangent en bataille; appareil de terreur! Louis
-s'informe du lieu de l'assassinat, et quelle est la fenêtre fatale. On
-lui montre l'un et l'autre. Le roi tire une lettre que Charles, duc de
-Durazzo, avait écrite et qui déposait contre lui; il ordonne qu'on
-étrangle ce prince, et que son corps soit jeté par la fenêtre où celui
-d'André son frère avait passé; il sort à l'instant d'Averse et marche
-à Naples. Le peuple en foule s'empresse de lui offrir les honneurs dus
-à son rang; il les refuse, fait raser les maisons des princes du sang,
-séjourne deux mois à Naples, en passe deux autres à parcourir ce
-royaume, laisse des officiers dans toutes les places, et retourne en
-Hongrie.
-
-La reine cependant était venue trouver le pape à Avignon; elle y
-plaide sa cause en public, et le pontife reconnut son innocence. Il
-envoya même au roi de Hongrie un légat dont il connaissait l'éloquence
-et l'adresse. Mais Louis, maître de Naples, après la mort du jeune
-Charobert, devait être d'autant plus inflexible, que la politique et
-l'ambition se joignaient alors à la vengeance.
-
-Telle fut pourtant l'habileté du légat négociateur, ou peut-être le
-noble désintéressement de Louis, que Jeanne obtint la permission de
-rentrer dans ses états.
-
-La reine, dans le besoin d'argent où elle était, vendit Avignon au
-pape pour quatre-vingt mille florins d'or de Provence. Boniface, se
-doutant bien que le prix modique d'une acquisition si importante
-donnerait lieu à des réflexions désavantageuses, eut soin de prêter
-aux intentions de Jeanne un motif religieux, indiqué par ces paroles:
-«Plus heureux celui qui donne que celui qui reçoit.» Adroite citation
-de l'Écriture-Sainte, mais qui par malheur, aux yeux de la politique
-mondaine, ne lève pas entièrement les soupçons sur l'intégrité des
-juges et l'innocence de Jeanne.
-
-La reine, avec les quatre-vingt mille florins du pape, vint descendre
-au château de l'OEuf, seule place qui lui restât dans son royaume. Les
-Napolitains la revirent avec joie; et le roi de Hongrie, ayant rappelé
-ses troupes et consenti à la paix, Jeanne et Louis son époux se firent
-couronner dans leur ville capitale.
-
-Pendant les troubles de Naples, la Sicile, livrée aux factions des
-Palices et des Clermonts, princes du sang révoltés, n'avait pas été
-plus tranquille. L'infant don Juan, dont la régence habile avait
-dompté et puni les séditieux vendus à la maison de Naples, avait,
-malgré le pape et les factieux, négocié la paix avec la reine Jeanne,
-tandis que le roi de Hongrie lui disputait à elle-même sa couronne.
-Il se voit forcé d'appeler un évêque étranger pour le sacre du jeune
-Louis, les prélats du royaume refusant leur ministère à leur
-souverain.
-
-Après la mort de l'infant, nouvelles calamités; le nouveau régent, le
-célèbre Blaze d'Allagon, trouve dans la reine-mère un appui des
-Clermonts et des Palices. Il voit sa souveraine favoriser ses ennemis
-personnels, protéger les factions, ne trouver qu'un ennemi dans le
-soutien de la couronne, et lui défendre de pénétrer dans le royaume.
-Cet ordre imprudent devient pour les deux partis un signal de carnage
-et de cruautés. Division générale; tout respire la guerre; et le
-peuple épouvanté déserte la patrie pour se retirer dans la Sardaigne
-et dans la Calabre.
-
-On se flattait que la prochaine majorité du roi, réunissant tous les
-partis, allait rendre le repos à l'état, et dépouiller Palice d'un
-pouvoir dont il avait trop abusé. Vaine espérance! il jouit de la
-faveur et de l'amitié de son jeune maître, dont le nom va consacrer sa
-puissance; le peuple désespéré ne voit plus dans son roi qu'un
-instrument de la tyrannie de Palice, et qu'un chef de la faction
-élevée contre un régent choisi par la noblesse et estimé de la nation.
-
-Palice avait osé persuader au roi de convoquer les états à Messine.
-Tout Palerme assiége le palais, demande la mort du ministre criminel,
-force les portes de la maison royale, et massacre Palice, presque sous
-les yeux de son maître.
-
-Alors le désordre est au comble; les Clermonts refusent d'obéir au
-roi; et, protégeant la révolte de plusieurs villes du royaume, ils
-appellent en Sicile la reine Jeanne et Louis son époux. Cent douze
-places vendues ou surprises arborent l'étendard de Naples; et
-l'Europe, les yeux ouverts sur cette île malheureuse, juge de l'excès
-de ses calamités, en la voyant sacrifier sa haine pour le nom d'Anjou,
-et prête à passer sous les lois de cette maison détestée.
-
-Le jeune Louis de Sicile meurt; Frédéric son frère lui succède, prince
-âgé de quatorze ans. Son règne n'est qu'une suite de désastres sous la
-régence de sa soeur, simple religieuse incapable de gouverner un
-monastère, et qui se trouve à la tête de l'état.
-
-Jeanne de Naples et son époux entrent en triomphe à Messine; et
-Frédéric va perdre la Sicile. Mais il existe un homme qui veille sur
-sa destinée.
-
-Blaze d'Allagon attaque l'escadre napolitaine, la disperse, et, malgré
-ses blessures, va battre sur terre le général qui assiége la place,
-sauvant ainsi par deux victoires en un jour, la Sicile et son roi. Ses
-succès amenèrent une paix générale que le pape ratifia enfin, ne
-pouvant plus s'y opposer.
-
-Jeanne, de retour dans ses états, veuve de Louis, veuve encore du
-jeune prince de Majorque (car ses maris se succèdent rapidement),
-épouse en quatrièmes noces le jeune Othon duc de Brunswick: mariage
-imprudent, qui semblait annuler l'adoption qu'elle avait faite de
-Charles de Durazzo; c'était en effet l'écarter du trône attaché aux
-droits de la princesse Marguerite sa femme, héritière de Naples; et la
-naissance d'un fils qu'elle venait de lui donner rendait cette injure
-plus sensible et plus amère.
-
-Le pape voyant matière à de nouveaux troubles, excité par l'intérêt de
-donner à son neveu la principauté de Capoue, et par l'orgueil de
-disposer d'un royaume, sert les projets de Durazzo. Il excommunie
-Jeanne, donne à Charles l'investiture du royaume de Naples par une
-bulle que le roi de Hongrie devait protéger de ses armes. Jeanne
-effrayée, cherche un appui dans la maison de France, en adoptant pour
-nouvel héritier Louis, duc d'Anjou. Charles de Durazzo, maître de la
-capitale et du royaume, pendant que l'armée d'Othon est campée aux
-environs de Naples, tient la reine assiégée dans le château neuf, et
-la force de capituler à cinq jours de trève. Le cinquième jour expire,
-le prince Othon présente alors la bataille à Durazzo; il est vaincu et
-fait prisonnier. La reine se rend au vainqueur, qui envoie consulter
-Louis de Hongrie sur le traitement qu'il doit lui faire. C'était
-demander la mort de Jeanne; Louis inflexible, toujours obstiné à la
-croire coupable du meurtre d'André son frère, prononce contre elle un
-arrêt de mort, dont Durazzo se rend exécuteur.
-
-Bientôt le pape mécontent du nouveau roi, qui sans doute n'avait
-point assez payé ses services, appelle un autre duc d'Anjou en Italie.
-Ce prince paraît à la tête d'une puissante armée, et s'annonce par des
-succès rapides. Mais tout change encore; Durazzo sent la nécessité de
-ramener le pape; c'est ce qu'il fait par un traité avantageux pour la
-cour de Rome. Alors le Saint Père excommunie ce même duc d'Anjou, dont
-il venait de se servir, publie une croisade contre lui, et promet des
-indulgences à quiconque tournera ses armes contre ce prince. Durazzo,
-paisible possesseur du trône, va briguer celui de Hongrie vacant par
-la mort du roi Louis, et périt dans les troubles de ce royaume, livré
-comme celui de Naples aux fureurs des dissentions intestines.
-
-Marguerite, veuve de Durazzo, plus incapable de gouverner que Jeanne
-elle-même, fait proclamer roi son fils, et ose se charger de la
-régence. Dans l'anarchie intolérable, fruit de son incapacité et de
-celle de ses ministres, ses peuples forcés de se gouverner eux-mêmes,
-se créent une magistrature sous le nom des huit seigneurs du bon
-gouvernement. C'était le temps du grand schisme qui produisit tant
-d'anti-papes. Ces huit seigneurs reconnaissent pour roi de Naples le
-fils du précédent duc d'Anjou, attiré comme son père en Italie par
-Clément, pape d'Avignon. Ce pontife lui avait donné l'investiture du
-royaume de Naples, à l'exclusion de Ladislas soutenu par Boniface II,
-onzième pape de Rome: moment curieux de l'histoire, où l'on voit deux
-princes se disputer un royaume, à la solde l'un et l'autre de deux
-pontifes qui se disputent la thiare. Ce fut Ladislas et le pape romain
-qui l'emportèrent sur Louis d'Anjou et son pape d'Avignon. Sa mort,
-effet d'une vengeance vile et atroce[28], laisse le trône à Jeanne II,
-sa soeur.
-
- [28] Ce prince aimait la fille d'un médecin de Pérouse. Le père
- gagné, dit-on, par les Florentins, donne à sa fille un mouchoir
- dont le contact devait irriter les desirs et même fixer le coeur
- de son amant. Ladislas et sa maîtresse furent également victimes
- de cette ruse abominable. Ils moururent l'un et l'autre d'une
- maladie de langueur.
-
-Jeanne, dont les moeurs influèrent sur les révolutions du
-gouvernement, était déjà connue par ses faiblesses avant de monter sur
-le trône. Le rapprochement des différents traits relatifs à son règne
-et consacrés par les historiens de Naples, forme un tableau assez
-semblable à celui que présentent quelques-uns de ces romans français,
-fondés sur le mélange de la galanterie et des intrigues de cour.
-L'histoire contemporaine, en parlant de cette princesse qui descendait
-quelquefois de son rang, est forcée de descendre elle-même de sa
-dignité.
-
-Pandolphe-Alopo, amant choisi dans un ordre inférieur, et devenu trop
-rapidement grand-sénéchal du royaume, ne sut pas se faire pardonner
-les bontés de sa souveraine. Jeanne, soit pour appaiser les murmures
-du peuple, soit pour assurer la tranquillité de l'état, prit le parti
-de se marier. Jacques comte de la Marche, prince de la maison de
-France, fut l'époux qu'elle préféra. Il devait, aux termes du traité,
-s'en tenir au titre de gouverneur-général du royaume. Mais la
-flatterie ou le mécontentement des seigneurs, députés par la cour de
-Naples, lui donna le nom de roi, et trompa de cette manière les
-précautions et la politique de la reine.
-
-Jacques distingue, parmi les députés, Jules-César de Capoue. Ce
-seigneur, excité par le mouvement d'une reconnaissance indiscrète, ou
-par le désir de devancer dans la confiance de Jacques les courtisans
-ses rivaux, apprit au comte de la Marche les préférences dont la reine
-son épouse honorait depuis long-temps Pandolphe Alopo.
-
-Jeanne, informée de l'empressement des seigneurs à se donner un
-maître, crut devoir confirmer, dans une assemblée publique de la
-noblesse, le titre que le comte de la Marche son époux venait de
-recevoir en arrivant.
-
-Jacques fut donc proclamé roi. Son premier acte de souveraineté fut de
-condamner Pandolphe à perdre la tête sur un échafaud. Il se donnait,
-pour venger des injures antérieures à son mariage, des soins qu'il
-aurait mieux valu prendre pour en prévenir de nouvelles. Des lecteurs
-français sont affligés de voir un prince de leur nation se souiller
-d'une cruauté que suivit bientôt un ridicule, augmenté encore, comme
-on le verra, par la perte d'une couronne.
-
-La reine dissimula son ressentiment. Surveillée par un vieil officier
-français, elle attendait de ses disgraces le retour de la faveur du
-peuple napolitain, étonné d'une jalousie française. La cour revint la
-première; les seigneurs qui, depuis la chute de Pandolphe, s'étaient
-flattés d'obtenir les premières places, s'indignèrent de les voir
-toutes accordées à la nation du prince. Ils s'aperçurent que Jeanne
-était captive, et trop étroitement gardée: on le fit remarquer au
-peuple.
-
-En ce moment, Jules-César de Capoue, qui croyait sans doute avoir de
-grands droits à la reconnaissance du prince, et mécontent de se voir
-oublié, forme contre le roi une conspiration que son imprudence confie
-à la reine. Il espérait que Jeanne lui pardonnerait, en faveur d'une
-conjuration formée contre son mari, la confidence faite autrefois
-contre son honneur à ce mari même. Mais la reine accordant l'intérêt
-de son ressentiment avec celui de sa délivrance, obtient sa liberté,
-en immolant César et son secret, et en avertissant le roi d'un
-attentat dont elle sut lui ménager une preuve incontestable.
-
-Le criminel est puni, et la reine libre un moment se hâte de paraître
-en public; le peuple la revoit avec joie; on craint une détention
-nouvelle; on s'empare de sa personne; et tandis que la multitude
-demande à grands cris la liberté de Jeanne, les grands, mêlant leur
-intérêt particulier à la rumeur populaire, demandent impérieusement
-les premières charges de la couronne.
-
-Le roi, forcé de capituler, accorde tout. Parmi les seigneurs
-napolitains que ce monarque venait d'honorer de dignités nouvelles,
-parut Caraccioli, élevé au rang de grand-sénéchal. Il réunissait tous
-les dons de la figure et de l'esprit. Le choix de la reine (car il
-fallait un choix) se décida pour Caraccioli, et sa passion devint
-publique.
-
-L'adresse du favori, habile à ménager les grands, à s'assurer du
-peuple, mit bientôt le roi dans les fers de son épouse; et son
-appartement devint sa prison. Mais abusant alors de l'accroissement de
-son crédit, bientôt son pouvoir chancèle; le peuple tourne contre
-l'amant le même ressentiment qu'il venait de montrer contre l'époux.
-La cour de Naples députe au roi de France; et croira-t-on que ce
-monarque s'adresse au pape pour venger l'injure faite à un prince de
-sa maison?
-
-Caraccioli prévoit l'orage; mais ne paraissant s'occuper que des
-intérêts de la reine devenus les siens, il prend le parti de
-s'immoler; et trompant ses ennemis, il dicte lui-même l'arrêt de son
-exil, le roi Jacques étant toujours détenu.
-
-Du lieu de sa retraite, cet adroit courtisan parvint à regagner la
-confiance du pape et à rassurer les princes du sang; il reparaît
-l'année suivante à la cour, et fait couronner publiquement sa
-souveraine, sans que le nom de son époux soit prononcé: exclusion
-tacite, mais cruelle, qui le vengeait d'un souverain son rival.
-
-Le roi Jacques, avili par une longue captivité, haï de la reine et
-méprisé de son peuple, libre enfin, repasse en France, comte de la
-Marche, et va mourir moine au fond d'un cloître.
-
-On appelle contre le pouvoir de Caraccioli, appuyé de la reine, un
-Louis III, duc d'Anjou, contre lequel Jeanne appelle à son tour
-Alphonse, roi d'Aragon et de Sicile, qu'elle adopte pour son héritier;
-mais bientôt elle est forcée d'adopter, contre cet Alphonse, ce même
-Louis III qui venait d'être battu par lui: alternatives d'adoptions,
-qui furent plus funestes à Jeanne que la variété de ses galanteries.
-
-Après ces troubles, où s'était consumée la jeunesse de la souveraine
-et du favori, le favori n'aimant plus, n'étant plus aimé, eut
-l'imprudence de se croire encore nécessaire. Un jour, il exigeait de
-Jeanne une grâce nouvelle, et la demandait avec fierté. Surpris d'un
-refus, le premier qu'il eût reçu d'elle, il se livra à toute la
-violence de son emportement; et la reine porta les marques d'un
-outrage impardonnable à l'amour même. Les courtisans obtinrent de la
-reine l'ordre d'arrêter son ancien favori.
-
-La haine publique alla plus loin que son ordre; et Caraccioli fut
-massacré. La reine ne lui survécut pas long-temps. Avant de mourir,
-elle avait vu descendre au tombeau Louis III d'Anjou, dont elle
-s'était fait un appui par adoption, contre Alphonse également adopté
-par elle. Son testament substitua à Louis III d'Anjou, René son frère.
-C'est ce même René qui, depuis chassé du royaume de Naples par
-Alphonse, et passant dans sa fuite par Florence, eut la faiblesse de
-recevoir du pape l'investiture d'une couronne qu'on venait de lui
-ravir.
-
-
-
-
-CHAPITRE QUATRIÈME.
-
- Les deux royaumes de Naples et de Sicile sont réunis.--Alphonse
- d'Aragon est reconnu roi par le pape Eugène.--Nicolas V, pape
- vertueux.--Mort d'Alphonse en 1458.--Calixte III, nouveau
- pontife, renouvelle les troubles en appelant encore la maison
- d'Anjou au trône de Naples.--Scanderberg vient au secours de
- Ferdinand, roi de Naples.--Nouvelle guerre civile.--En 1489, le
- comte de Sarno et Petruccio sont décapités.--Charles VIII,
- héritier des droits de la maison d'Anjou au trône de Naples,
- entre en Italie à la tête d'une armée.--En 1494, Charles VIII
- s'empare de Naples.--Louis XII veut faire revivre ses droits et
- sa qualité de roi de Naples.--Partage du royaume de Naples avec
- le roi d'Espagne.--Frédéric, fils de Ferdinand, et prince
- vertueux, est enfin reconnu roi, mais est obligé de céder aux
- forces de la France et de l'Espagne réunies.--Discussions
- nouvelles entre les Espagnols et les Français.--Les Français
- sont battus et obligés de quitter l'Italie.--Louis XII renonce
- à la couronne de Naples.--En 1506, le royaume de Naples et de
- Sicile passe pour toujours sous la domination espagnole.--Le
- royaume de Naples est opprimé par les vice-rois
- d'Espagne.--Sédition de Mazaniello en 1647.
-
-
-Après la mort de Jeanne II, et la retraite de René d'Anjou, Alphonse,
-déjà roi d'Aragon et de Sicile, devenait encore possesseur de Naples:
-deux fois il avait été adopté par Jeanne; mais le fruit de cette
-double adoption lui était ravi par les droits que le pape et le
-testament de la reine avaient donnés à René d'Anjou. Les armes à la
-main, il veut annuler le choix de la reine, son testament et
-l'investiture du pontife en faveur de la maison d'Anjou; et en
-souverain habile, il légitima les droits de la force par le sceau de
-l'autorité pontificale, toujours imposante en Italie. Il fit demander
-en même temps l'investiture de Naples à Eugène de Rome et à Félix
-d'Avignon, promettant de reconnaître pour pape le premier qui le
-reconnaîtrait pour roi. Félix se trouvait lié aux intérêts d'Anjou, et
-attendait tout de la France; ce fut donc Eugène qui, profitant des
-offres d'Alphonse, ratifia par une bulle les premières adoptions et sa
-dernière conquête.
-
-La Sicile gouvernée par des vice-rois, sous un prince assez puissant
-pour maintenir la paix, assez éclairé pour protéger les arts,
-jouissait depuis quelques années d'une heureuse tranquillité et d'une
-situation florissante. Naples partagea bientôt la même félicité, et
-dut aux soins du monarque, qui préférait le séjour de cette ville,
-plusieurs de ses embellissemens. Naples et la Sicile respirèrent donc
-sous un prince ami de ses peuples, des lois et des lettres, refuge et
-protecteur des savans qui s'exilaient en foule de Constantinople, et
-dont il sauva même quelques-uns des bûchers de l'Inquisition.
-Aragonais, Siciliens, Napolitains, tous se crurent compatriotes sous
-un monarque qui partageait entre eux ses soins et sa présence, et qui
-suffisait au bonheur de tant de peuples. Il s'en occupa d'autant plus
-constamment qu'une fois établi sur le trône, il eut moins que ses
-prédécesseurs à lutter contre l'ambition des papes, et qu'il put être
-bienfaisant avec sécurité. C'est de son temps que monta sur la chaire
-de Saint-Pierre le vertueux Nicolas V, élu malgré lui-même, homme à
-jamais respectable, qui, après le schisme d'Occident, nomma doyen du
-sacré collége son concurrent détrôné, l'anti-pape Félix. Ce pontife
-dédaignant le faux honneur de briller dans les fastes de la cour de
-Rome parmi les papes, soutiens de l'ambition pontificale, lui préféra
-l'honneur véritable de laisser un nom cher à l'humanité. Il partagea
-avec Alphonse la gloire de faire oublier à l'Italie les calamités qui
-l'affligeaient depuis long-temps; mais comme si le royaume de Naples
-eût été destiné à expier, par un des fléaux de la nature, la
-tranquillité dont il jouissait sous Alphonse, un affreux tremblement
-de terre engloutit cent mille de ses sujets[29].
-
- [29] Le roi assistait à la messe; aux premières secousses du
- tremblement de terre, tout le monde sortait avec effroi; le
- prêtre même quittait l'autel: Alphonse le retient et lui ordonne
- d'achever le sacrifice.
-
-
-Ce désastre fut bientôt suivi de la mort d'Alphonse, monarque vraiment
-digne de l'être, à la mémoire duquel on ne peut reprocher que quelques
-faiblesses, entre autres celle qu'il eut pour Ferdinand, son fils
-naturel. Il l'avait nommé son successeur, et avait obtenu pour lui une
-bulle d'investiture, peu de temps avant sa mort, laissant à son frère
-don Juan, déjà roi de Navarre, l'Aragon et la Sicile. Ce fut une faute
-qui fit après lui le malheur du royaume de Naples, que don Juan aurait
-pu protéger de toute la puissance aragonaise et sicilienne; c'était le
-seul moyen d'en imposer à l'ambition des papes. En effet, Calixte III,
-qui, après la mort de Nicolas V, avait repris l'ancien système
-pontifical, et qui avait déjà inquiété les dernières années
-d'Alphonse, préparait de nouvelles traverses à Ferdinand, possesseur
-d'un seul royaume abandonné à lui-même. Dès-lors, la branche
-napolitaine d'Aragon devint l'objet de la jalousie des pontifes,
-encouragés par l'espérance d'en consommer la ruine. Calixte rappelle
-en Italie René et Jean d'Anjou; il fomente, il irrite les troubles
-intérieurs du royaume, et pousse l'emportement jusqu'à soulever contre
-Ferdinand la puissance ottomane.
-
-Le roi de Naples allait succomber sous tant d'ennemis, lorsque le
-fameux Scanderberg, se rappellant les grands services qu'il avait
-reçus du père de ce prince, vola à son secours, et le délivra de tant
-de puissances liguées pour la ruine de ses états. Après cette espèce
-de triomphe, le monarque eut la faiblesse d'abandonner le gouvernement
-au naturel féroce et indomptable d'Alphonse son fils, ce qui attira
-sur lui la haine et le courroux des barons napolitains. Une
-conspiration se forma sur-le-champ; le comte de Sarno et Petruccio,
-secrétaire du monarque, sont à la tête; et le pontife, pour profiter
-de ces temps orageux, appelle de nouveau en Italie un petit-fils de
-René d'Anjou.
-
-Ferdinand découvrit le complot, et montra aux conjurés une fermeté qui
-ne leur laissait aucun espoir d'échapper aux supplices. Les barons
-audacieux osèrent lui faire des propositions qui étaient
-très-avantageuses aux rebelles. Le roi dissimula son ressentiment, et
-crut ne pas devoir les rejeter, en attendant qu'il pût faire repentir
-des sujets d'avoir traité avec leur souverain. Le pape, le roi
-d'Aragon et le vertueux Frédéric frère d'Alphonse furent garans du
-traité, qui par-là devenait respectable à Ferdinand; mais un coeur
-accoutumé au crime ne connaît rien de sacré.
-
-Lorsque les esprits furent calmes, et que la haine ou la crainte
-eurent cédé à la sécurité, Ferdinand fit éclater une vengeance odieuse
-et terrible. Le comte de Sarno, entièrement rassuré par les bontés
-qu'il recevait chaque jour du monarque, mariait sa fille au duc
-d'Amalfi, et les noces se célébraient à la cour dans le palais même
-qu'habitait le roi. On se livrait à l'allégresse; la scène change: la
-fête devient une désolation. Le roi, sans respect pour sa parole, pour
-les droits de l'hospitalité, pour le nom du pape et du roi d'Espagne
-garant du traité d'amnistie, fait arrêter le comte de Sarno et tous
-ceux qu'il croit ses complices. Le comte, Petruccio et ses enfans sont
-décapités dans la cour du château. Une foule de noblesse est
-proscrite, leurs biens confisqués et envahis. Le roi devient l'horreur
-du peuple et des nations étrangères. Mais par une fatalité odieuse, et
-qui révolterait encore davantage si le crime n'était pas lui-même sa
-punition, Ferdinand, après cet attentat, ne laissa pas de régner six
-ans, dans une paix et une tranquillité dont il n'avait pas joui
-jusqu'alors. Ce fut son fils, bientôt son successeur, qui sembla
-porter la peine tardive des forfaits arrachés à la faiblesse de son
-père.
-
-Charles VIII, roi de France, venait, en montant sur le trône,
-d'acquérir des prétentions au royaume de Naples. Le comte du Maine,
-héritier de René, avait, à l'exclusion de son neveu, légué par
-testament les droits de la maison d'Anjou à Louis XI, son cousin
-germain. La vieillesse de ce monarque, livrée toute entière dans le
-sein de son royaume à l'exercice pénible de la tyrannie, et consommant
-chez lui l'ouvrage de la servitude publique, avait négligé ces droits
-que réclama bientôt l'ambition mal conseillée du jeune Charles. Le
-nouveau roi de France apprend que le pape Alexandre VI vient de donner
-à Alphonse l'investiture de Naples, que Charles demandait pour
-lui-même. Il lève une armée, descend en Italie; et une terreur panique
-avait déjà saisi Alphonse, qui, déposant la couronne entre les mains
-de son fils Ferdinand II, va cacher dans un cloître la honte de son
-règne et les remords de sa vie. Il y mourut dans les convulsions d'un
-désespoir féroce; et sa mort désirée si long-temps, parut encore trop
-tardive à ses peuples.
-
-Charles marche droit à Rome, s'en rend maître, demande au pape
-l'investiture de Naples. Le pontife lui répond naïvement qu'il faut
-attendre que sa conquête soit plus avancée. Charles sort de Rome, va
-s'emparer de Naples déjà abandonnée par son souverain. Il confie les
-places conquises à des gouverneurs, qui, par une conduite téméraire et
-violente, aliènent les peuples et indisposent tous les souverains
-d'Italie. Le vainqueur va se trouver réduit à repasser en France; mais
-il fallait s'en ouvrir le passage à travers des armées ennemies; il
-fallait protéger sa retraite par une victoire, et triompher pour fuir.
-C'est l'avantage que procura la brillante journée de Fornoue.
-
-Alexandre VI, intimidé par Charles qui le menaçait d'un concile où
-devait être déposé un pontife qui déshonorait la tiare, avait enfin
-accordé au roi de France l'investiture de sa conquête; mais cette
-investiture lui devenait inutile, ainsi que son couronnement, célébré
-avec tant de faste à Capoue. A peine est-il repassé en France que
-Ferdinand II est rentré dans Naples; il y meurt, et sa mort est
-bientôt suivie de celle de Charles VIII.
-
-Louis XII, son successeur, qui avait de son chef des droits sur le
-duché de Milan, se porte pour héritier des droits de Charles VIII sur
-Naples, et s'en était déjà qualifié roi. L'inutile campagne de Charles
-en Italie avait coûté à la France le Roussillon et la Cerdagne, qu'il
-avait fallu céder à Ferdinand-le-Catholique, pour acheter son
-inaction. Louis XII, destiné à être encore plus trompé par ce prince
-que ne l'avait été Charles VIII, craignant d'être traversé, dans sa
-conquête par les prétentions du roi d'Espagne, conclut avec lui un
-traité par lequel ces deux monarques se partageaient le royaume de
-Naples, qu'ils devaient tous deux attaquer en même temps.
-
-On vit donc deux rois, l'un nommé _très-chrétien_, l'autre le
-_catholique_, unis pour dépouiller un souverain légitime, demander au
-pape Alexandre VI, opprobre du saint-siége, la permission de partager
-sa dépouille, et dans l'instant où ce pontife est en liaison publique
-avec le Turc, lui représenter ce pacte unique et révoltant comme un
-traité religieux qui bientôt va réunir et armer les chrétiens contre
-les infidèles. Quelle fut la victime de cette union perfide? c'est le
-vertueux Frédéric, second fils de Ferdinand Ier, qui, lors de la
-conjuration des barons napolitains, était déjà tellement estimé qu'on
-le força de servir de garant à son père, et qui toujours plus cher à
-la nation, venait de parvenir au trône par droit d'hérédité; c'est lui
-que l'on vit chassé de ses états par les armes de deux rois ligués,
-venir recevoir une pension du roi de France et mourir bientôt après,
-en Touraine, laissant une veuve et des enfans que Louis s'engage par
-un traité solennel à laisser manquer de tout[30].
-
- [30] Louis fut fidèle à cet odieux article de son traité avec
- Ferdinand. La veuve de Frédéric ayant refusé de se remettre avec
- ses enfans au pouvoir du roi catholique, se retira à Ferrare; ils
- y moururent tous dans la misère, Louis XII et le roi catholique,
- leur parent, ne leur faisant passer aucun secours.
-
-Fatalité étrange qui choisit le vertueux Louis XII pour être
-l'instrument d'une iniquité si cruelle et dont il ne retira aucun
-avantage! Les Français et les Espagnols furent unis, tant qu'il fallut
-conquérir; mais ils se brouillèrent bientôt, lorsqu'ils n'eurent plus
-qu'à jouir de leurs conquêtes; il s'éleva, pour le partage de la
-dépouille de Frédéric, une discussion entre le général espagnol et le
-vice-roi français.
-
-Nemours, il faut l'avouer, fut l'agresseur; il remporta une victoire
-sur les Espagnols; mais Gonsalve, mieux secondé par sa cour, reprit
-bientôt l'avantage et chassa les Français battus de tous côtés. Louis
-souhaite la paix. Ferdinand consent à traiter. Mais tandis qu'il
-envoie en France des ambassadeurs à la tête desquels est l'archiduc
-Philippe son gendre, il ordonne à Gonsalve de poursuivre la conquête
-de Naples. Qu'arriva-t-il? Il reçoit à la fois la nouvelle d'une
-victoire de son général et la nouvelle du traité conclu par Philippe
-avec le roi de France. Il fait à l'archiduc l'outrage de le désavouer
-à la face de l'Europe. C'est alors que son gendre put répéter ces mots
-d'un prince contemporain sur le roi catholique: «Je voudrais, quand il
-fait un serment, qu'il jurât du moins par un dieu auquel il crût.»
-
-Louis XII, étonné de la perfidie du roi d'Espagne, s'indigne et veut
-armer; mais l'épuisement de la France l'oblige à sacrifier son juste
-ressentiment. De nouvelles circonstances amènent enfin un traité par
-lequel il renonce entièrement au royaume de Naples, en donnant pour
-épouse à Ferdinand, Germaine de Foix sa nièce.
-
-Ainsi, ces longues et ruineuses prétentions de la maison de France sur
-le royaume de Naples n'eurent d'autre effet que d'assurer à cette
-princesse un mariage illustre et malheureux.
-
-La cour de France vit, dans ce traité, la cession d'un droit litigieux
-sur un royaume qu'elle venait de perdre. Celle d'Espagne y vit la
-possession tranquille d'un royaume usurpé, dont elle jouirait
-désormais, sans craindre pour l'avenir les réclamations d'une maison
-rivale et puissante, et se hâta de faire un voyage dans ses nouveaux
-états. Mais ce voyage, que sa politique crut nécessaire, montrant de
-près aux Napolitains leur nouveau maître, diminua leur admiration, et
-prouva qu'un prince peut remplir l'Europe de sa renommée, sans que sa
-personne mérite aux yeux de ses sujets les respects prodigués à son
-nom.
-
-Où l'intérêt et l'action cessent, l'histoire devrait s'arrêter. Mais
-nous devons un coup-d'oeil aux principaux événemens dont Naples ou la
-Sicile furent les théâtres sous les vice-rois espagnols, ou dans les
-révolutions qui leur donnèrent de nouveaux souverains. Devenues
-provinces d'Espagne, malheureuses obscurément, l'ambition fastueuse de
-Charles-Quint les traita comme un pays de conquête.
-
-La tyrannie sombre et tranquille de Philippe II pesa sur elles plus
-encore que sur le reste de ses sujets. Sous ses successeurs, Philippe
-III et Philippe IV, l'Espagne, accoutumée à se croire puissante, et
-cherchant à prolonger sa méprise, sans cesse affamée d'hommes et
-d'argent, leur demanda ce que lui refusaient tant d'autres provinces
-épuisées. Un vice-roi osait-il, dans les temps de calamités, faire des
-représentations à la cour de Madrid? c'était demander son rappel. De
-cette oppression naquirent des tumultes populaires ou des
-conspirations réfléchies.
-
-Le joug espagnol devint si odieux, qu'on vit à cette époque Naples
-sans cesse déchirée par des factions, n'offrir, pendant un long
-espace, que des scènes d'horreur.
-
-Les trois frères Imperatori appellent François Ier en Italie, et
-s'engagent à lui en ouvrir les barrières. Campanella, moine calabrois,
-conçoit la folle idée d'ériger Naples en république, et porte partout
-l'étendard de la révolte. Alessi brave la puissance législative, et
-oblige les souverains à révoquer un impôt sur les grains. En vain un
-insensé gouverneur de Palerme, forcé de diminuer le prix du bled, crut
-y suppléer en diminuant le poids du pain.
-
-Mais l'histoire ne nous présente pas de calamités aussi effrayantes
-que celle où Mazaniello plongea ce royaume; cet homme de la plus basse
-extraction, alliant à un caractère féroce une âme téméraire et hardie,
-entreprit de faire abolir les impositions que le duc d'Arcos, alors
-vice-roi de Naples, venait de mettre sur les fruits et les légumes,
-nourriture ordinaire du peuple. Le 7 juillet 1647, s'étant mis à la
-tête d'une troupe de mécontens, tous gens de son état, et aussi
-déterminés que lui, le nombre des séditieux augmenta bientôt à tel
-point que le duc d'Arcos fut obligé de se réfugier dans une des
-principales forteresses de la ville.
-
-Encouragés par cette faiblesse du vice-roi, les révoltés, au nombre de
-plus de cinquante mille, ayant mis Mazaniello à leur tête, se
-portèrent à tous les excès et tous les désordres dont est capable une
-multitude effrénée; les prisons furent ouvertes, les maisons des
-principaux nobles livrées aux flammes, et toute la ville pendant six
-jours, entièrement abandonnée au pillage.
-
-Ce souvenir funeste remplit encore d'effroi les habitans de Naples,
-dont les pères furent témoins de cette horrible catastrophe; il n'y
-eut peut-être jamais d'exemple plus frappant de la fureur d'un peuple
-révolté, mais en même temps de son inconstance et de sa légèreté.
-Mazaniello ne pouvant soutenir le poids de la puissance et de
-l'autorité sans bornes à laquelle il avait été élevé, et se croyant
-tout permis, se porta à des actions si extravagantes et si cruelles,
-qu'il devint en horreur à ce même peuple qui la veille venait de le
-regarder comme son dieu tutélaire. Il fut lui-même massacré; on porta
-sa tête en triomphe au bout d'une pique, et son corps fut traîné avec
-ignominie.
-
-A peine la tranquillité commençait-elle à renaître dans Naples, que le
-duc de Guise vint encore la troubler; mais sa tentative sur cette
-ville est l'exploit d'un aventurier magnanime qui, cherchant à
-rappeler les souvenirs des prétentions de ses ancêtres sur une
-souveraineté, court à la gloire plutôt qu'au succès dans une
-entreprise audacieuse, et entend presqu'au moment de sa retraite, les
-instigateurs de son projet, heureux d'échapper au châtiment, remercier
-le ciel par des _Te Deum_ de la fuite du prince qu'ils avaient nommé
-le protecteur de la liberté.
-
-La protection donnée par Louis XIV aux Messinois qui venaient
-d'arborer l'étendard de la révolte, est une de ces diversions qui
-n'ont pour objet que d'inquiéter une puissance ennemie. Louis XIV,
-vainement reconnu à Messine, abandonne les révoltés au ressentiment de
-la cour de Madrid, et sacrifie les Messinois au besoin de la paix, par
-le traité de Nimégue.
-
-Depuis cette époque, nulle révolution à Naples ni en Sicile, jusqu'au
-moment où, pendant la guerre de la succession, les armes impériales,
-heureuses entre les mains du prince Eugène, mettent Naples sous le
-pouvoir de l'empereur, en dépit de la fidélité qu'elle venait de jurer
-à Philippe V.
-
-Le traité d'Utrecht donne la Sicile à Victor Amédée, duc de Savoie,
-celui de tous les princes qui était le plus éloigné d'y prétendre.
-
-L'empereur traite avec le duc de Savoie, qui reçoit la Sardaigne en
-échange. La Sicile reconquise par les Espagnols, reprise de nouveau
-par l'empereur, passe enfin dans les mains de don Carlos, à qui le
-cardinal de Fleury fait assurer le prix de ses exploits et la couronne
-des Deux-Siciles par le traité de Vienne du 15 mai 1734.
-
-Les deux états, heureux sous la domination de don Carlos, comptent
-parmi ses plus grands bienfaits, celui d'avoir été préservés de
-l'Inquisition.
-
-Ferdinand VI, roi d'Espagne, son frère, étant mort, don Carlos lui
-succéda sur le trône d'Espagne, et remit la couronne de Naples à son
-troisième fils, Ferdinand IV, en 1759, époque d'un gouvernement enfin
-tranquille et heureux, sous le règne de la branche espagnole de la
-maison de Bourbon.
-
-
-FIN DU SECOND VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME.
-
-
- pages
-
- AVANT-PROPOS. 1
-
- CARACTÈRES ET ANECDOTES. 5
-
- TABLEAUX HISTORIQUES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
-
- Introduction. 159
-
- Ier TABLEAU. Serment du Jeu de Paume. 171
-
- IIe -- Délivrance des Gardes-Françaises. 180
-
- IIIe -- Première Motion du Palais-Royal. 187
-
- IVe -- Sortie de l'Opéra. 195
-
- Ve -- Triomphe de MM. d'Orléans et Necker. 201
-
- VIe -- M. le colonel du Châtelet sauvé par les
- Gardes-Françaises. 206
-
- VIIe -- Le prince de Lambesc aux Tuileries. 215
-
- VIIIe -- Action des Gardes-Françaises contre
- Royal-Allemand. 224
-
- IXe -- Départ des troupes du Champ-de-Mars
- pour la Place Louis XV. 232
-
- Xe -- Incendie de la barrière de la Conférence. 240
-
- XIe -- Le peuple gardant Paris. 246
-
- XIIe -- Pillage de St-Lazare. 256
-
- XIIIe -- Enlèvement d'armes au Garde-Meuble. 267
-
- XIVe -- Prise des armes aux Invalides. 274
-
- XVe -- Assassinat de M. de Flesselles. 284
-
- XVIe -- Prise de la Bastille. 293
-
- XVIIe -- Assassinat de M. de Launay. 303
-
- XVIIIe -- Nuit du 14 au 15 juillet 1789. 321
-
- XIXe -- Transport des canons de Paris à Montmartre. 322
-
- XXe -- Le Roi à l'hôtel-de-ville de Paris. 332
-
- XXIe -- Assassinat de Foulon. 341
-
- XXIIe -- Service à St-Jacques-de-l'Hôpital en
- l'honneur de ceux qui sont morts à la
- Bastille. Sermon de l'abbé Fauchet. 351
-
- XXIIIe -- Émeute populaire. Danger du marquis
- de la Salle. 361
-
- XXIVe -- Enlèvement de canons de différens châteaux
- et leur transport à Paris.--Effets de
- l'abolition subite des droits féodaux. 367
-
- XXVe -- M. de Besenval escorté par la Basoche. 376
-
- XXVIe -- Députation des femmes artistes, présentant
- leurs pierreries et bijoux à l'Assemblée
- nationale. 381
-
-
- PRÉCIS HISTORIQUE DES RÉVOLUTIONS DE NAPLES ET DE
- SICILE.
-
- CHAP. Ier. 390
-
- IIe. 404
-
- IIIe. 428
-
- IVe. 448
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Chamfort, (Tom
- 2/5), by Pierre René Auguis
-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-
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-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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