diff options
Diffstat (limited to '42695-8.txt')
| -rw-r--r-- | 42695-8.txt | 11963 |
1 files changed, 0 insertions, 11963 deletions
diff --git a/42695-8.txt b/42695-8.txt deleted file mode 100644 index 07c74fe..0000000 --- a/42695-8.txt +++ /dev/null @@ -1,11963 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Chamfort, (Tome 2/5), by -Pierre René Auguis - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Oeuvres complètes de Chamfort, (Tome 2/5) - Recueillies et publiées, avec une notice historique sur - la vie et les écrits de l'auteur. - -Author: Pierre René Auguis - -Release Date: May 11, 2013 [EBook #42695] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - OEUVRES - - COMPLÈTES - - DE CHAMFORT. - - TOME SECOND. - - - - - DE L'IMPRIMERIE DE DAVID, - RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1. - - - - - OEUVRES - - COMPLÈTES - - DE CHAMFORT, - - RECUEILLIES et PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE - SUR LA VIE ET LES ÉCRIS DE L'AUTEUR, - - PAR P. R. AUGUIS. - - - TOME SECOND. - - [Illustration] - - PARIS. - - CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, - - PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189. - - 1824. - - - - -AVANT-PROPOS - - -Écrivain spirituel, élégant et ingénieux, Chamfort a marqué sa place -entre Duclos et La Harpe: plus correct que le premier, il a plus de -précision que le second. Son éloquence, dans les éloges et les -discours académiques, a moins d'abondance, moins de rondeur que celle -de La Harpe, mais elle étincelle de traits piquans; on reconnaît dans -sa tragédie de _Mustapha et Zéangir_ un poète formé à l'école de -Racine; ses comédies offrent un tableau fidèle des opinions et des -sentimens de la société à l'époque où il les composa, en même temps -qu'elles font connaître et les principes et le caractère que l'auteur -manifesta plus tard avec une nouvelle énergie. Il avait porté dans le -monde un esprit d'observation qu'on retrouve tout entier dans la -partie de ses ouvrages recueillis sous le titre de _Maximes et -Pensées:_ c'est là qu'on rencontre à chaque instant ce qu'Hérault de -Séchelles, qui fut lui-même un homme de beaucoup d'esprit, appelait -les _tenailles mordicantes_ de Chamfort. S'il ne voit dans la société -que des ridicules, des défauts et des vices, il faut convenir que nul -écrivain ne les a peints de couleurs plus vives. C'était un des -caractères de son esprit, de ne voir dans le perfectionnement de la -civilisation que l'excessive corruption des moeurs, des vices hideux -et ridicules, et les travers de toute espèce. - -Chamfort était dans l'usage d'écrire chaque jour, sur de petits carrés -de papier, les résultats de ses réflexions rédigées en maximes, les -anecdotes qu'il avait apprises, les faits servant à l'histoire des -moeurs, dont il avait été témoin dans le monde, enfin les mots piquans -et les réparties ingénieuses qu'il avait entendus, et qui lui étaient -échappés à lui-même. Il y règne la plus heureuse variété: la cour, la -ville, hommes, femmes, gens de lettres, figurent tour-à-tour et -presque ensemble dans cette scène mobile, comme ils figuraient dans -celle du monde. - -Avec une littérature moins étendue que celle de La Harpe, Chamfort -sait imprimer à l'examen des ouvrages qu'il analysait pour le _Mercure -de France_, cette raillerie un peu amère qui était le caractère -dominant de son esprit; il rendait compte de préférence des mémoires -historiques, des voyages et des ouvrages sur les réformes politiques -qui se préparaient en France à l'époque où, de concert avec Marmontel -et la Harpe qui partageait alors ses opinions, il rédigeait la partie -littéraire du _Mercure_. Il n'est pas rare de le voir se mettre à la -place de l'auteur, raconter de la manière la plus piquante les -anecdotes que celui-ci n'a pas sues, redresser celles qu'il a -défigurées, tirer des faits les plus ingénieuses conséquences, parler -des hommes et des choses en philosophe. - -S'il entreprend de retracer le tableau des révolutions dont le royaume -de Naples a été le théâtre, c'est avec la plume de Saint-Réal qu'il en -écrit l'histoire. Il semblait préluder par ce morceau vraiment -remarquable, composé pour être placé en tête du voyage pittoresque de -Naples et de Sicile par l'abbé de Saint-Non, à une autre composition -plus importante, et par le sujet, et par la manière dont il est -traité; nous voulons parler des _Tableaux de la Révolution -française_[A] que Chamfort a dessinés d'une main ferme et hardie. - - [A] _Tableaux de la Révolution Française_, ou Collection de - quarante-huit Gravures représentant les événemens principaux qui - ont eu lieu en France, depuis la transformation des - États-Généraux en Assemblée Nationale, le 20 juin 1789; ouvrage - dont le texte primitif est de Chamfort, mais que M. Auber, son - éditeur, fit refaire à plusieurs reprises, selon que la France - changeait de mode de gouvernement, afin qu'il fût toujours au - niveau des opinions qui régnaient. - -L'ardeur avec laquelle Chamfort s'attacha au char de la révolution, -l'espèce d'enthousiasme avec lequel il en professait les principes, il -en suivait les événemens, il en exaltait les hommes, il en approuvait -les institutions, en même temps qu'il immolait impitoyablement à son -opinion tout ce qui ne la partageait pas, qu'il poursuivait de ses -sarcasmes quiconque avait le malheur de ne pas penser comme lui, -revivent tout entiers dans les tableaux qu'il a tracés des premières -époques de nos orages politiques: il dessine à grands traits, et ses -portraits ont la physionomie du moment. Aujourd'hui que l'expérience -est venue amortir le feu des passions, que la réflexion s'est arrêtée -sur l'histoire de nos agitations politiques, qu'elle en a médité les -principes et les causes, qu'elle s'est rendue un compte plus exact des -hommes et des choses, il nous semble que les Tableaux de la révolution -sont peints moins avec les couleurs de l'histoire qu'avec les passions -du temps. Cependant, comme ils sont une image fidèle des opinions et -des sentimens d'une partie de la nation à l'époque où ils furent -faits, ils doivent être considérés comme un des monumens historiques -les plus précieux de cette époque. Tout explique, dans un homme qui -n'avait voulu voir dans l'ancien ordre de choses que des abus -consacrés par d'autres abus, dans la société qu'un outrage fait au -plus grand nombre, cette âpreté républicaine, qui a parfois quelque -chose de sauvage, avec laquelle il retrace les premiers triomphes de -la révolution sur ce qui avait été constamment l'objet de sa haine et -de ses bons mots. Il ne semble avoir cultivé les lettres jusques-là, -que pour se trouver prêt à écrire l'histoire des événemens qu'il -entrevoit dans le lointain. Il n'est pas étonnant que, placé sur le -cratère, au milieu des éclairs et des détonations, il porte dans ses -récits le feu et la chaleur de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il -entend. Il faut se reporter au temps où cet ouvrage fut composé, se -pénétrer des opinions de l'auteur, se rappeler les circonstances de sa -vie, ce qu'il pensait de la société telle qu'il la voyait organisée -avant la révolution, la haine implacable que dans l'ivresse de -l'amour-propre il avait vouée à certaines conditions. Les excès d'une -populace effrénée ne sont pour lui que de justes représailles de ce -que le peuple a eu à souffrir, pendant tant de siècles, de quelques -castes privilégiées. La vengeance est permise à qui a si long-temps -gémi dans l'oubli de ses droits. L'incendie qui consume l'édifice -social, ne fait qu'éclairer le triomphe de la liberté. La France est -en travail d'une régénération politique; Chamfort s'en est promis les -plus heureux résultats: cette pensée l'absorbe tout entier; il ne voit -dans tous les événemens qui se pressent autour de lui, que le concours -de tout un peuple à hâter l'enfantement de la liberté. C'est vainement -que le sang innocent a coulé, que le trône est ébranlé jusqu'en ses -fondemens, que la couronne chancelle sur le front des rois, que -l'anarchie dresse une tête altière, et que les institutions -s'écroulant ne laissent après elles que le désordre: tranquille au -milieu de leurs ruines, il ressemble aux filles d'OEson, qui attendent -des maléfices de Médée le rajeunissement de leur vieux père. On assure -que c'est Chamfort qui dit, après le massacre de Foulon et de -Berthier: _la révolution fera le tour du globe_; phrase tant répétée -depuis. C'est encore lui qui donna à M. Sieyes le titre et l'idée de -la brochure intitulée: _Qu'est-ce que le Tiers-État?_ brochure qui fit -la fortune politique et littéraire de son auteur. Chamfort avait -coutume de dire: «Qu'est-ce que le tiers-état? rien et tout.» C'est -sur ce mot que Sieyes bâtit la pensée qui sert de fondement à sa -brochure[1]; aussi le comte, aujourd'hui duc de Lauragais, disait à -Chamfort, en lui parlant de l'abbé Sieyes et de cette brochure: «Vous -lui avez donné le peuple à vendre au tiers-état.» - - [1] Mémoires de Condorcet sur la Révolution Française, t. II, - pag. 145 et suiv. - -Tour-à-tour poète et orateur, Chamfort n'avait pas été pour La Harpe -un rival moins redoutable dans la lice poétique que dans la carrière -de l'éloquence. Couronné d'un double laurier, il occupe sur le -Parnasse une double place; assis, comme prosateur, à côté de -Fontanelle, dont il a l'esprit avec plus de goût et de force, il -récite ses contes à Voltaire, qui sourit aux traits malins d'une muse -caustique formée à son école, et qu'il aime à reconnaître comme une de -celles qui ont le mieux profité de la lecture de ses ouvrages. - -La littérature dramatique avait été pour lui l'objet d'une étude -particulière; il avait même entrepris d'en écrire la poétique. Les -principaux articles de l'ouvrage, publié en 1807 par Lacombe, sous le -titre d'_Art théâtral_, sont de Chamfort; on y retrouve cette justesse -d'esprit, cette finesse d'observation, cette précision claire et -piquante, qui sont autant de caractères distinctifs de son talent. On -lira surtout avec intérêt ce qu'il a écrit sur la tragédie et sur la -comédie chez les anciens; sur le théâtre français; des observations -générales sur l'art dramatique, sur les parties constitutives d'une -pièce de théâtre; sur l'intérêt qui doit animer le tout et chacune de -ses parties; sur les différens genres d'intérêt; sur les caractères -dans la tragédie, dans la comédie; sur l'amour dans les pièces de -théâtre; sur les divers sentimens que l'auteur peut y développer avec -avantage; sur le style dramatique, sujet délicat et difficile à -traiter; sur la terreur, comme moyen puissant d'émouvoir le -spectateur; sur l'horreur, comme source de crainte et de pitié; sur le -genre comique; sur l'opéra ou poème lyrique, etc. - -Le coup-d'oeil rapide que nous venons de jeter sur les principaux -ouvrages de Chamfort, indique assez que ce n'est point une -réimpression de ses oeuvres, telles qu'elles ont été publiées, que -nous avons voulu donner. Nous les avons complétées de tout ce que -n'avaient pas recueilli les éditeurs précédens. De ce nombre sont le -_Précis historique des révolutions de Naples et de Sicile_; les _Notes -sur les Fables de la Fontaine_, qui n'avaient été imprimées que dans -un recueil étranger à Chamfort et de la manière la plus fautive; les -vingt-six premiers _Tableaux de la Révolution française_, ouvrage d'un -grand intérêt; les articles qui faisaient rechercher, avec un si juste -empressement, les numéros du _Mercure_ qui les contenaient, et qui, à -l'exception de trois, n'avaient point été retirés de l'énorme -collection où ils étaient oubliés; les ébauches de la _Poétique du -Théâtre_ qu'il avait commencée; vingt-deux _Contes_ inédits faisant -partie du recueil plus considérable que Chamfort avait composé, et -qu'on ne retrouva pas parmi ses papiers après sa mort; les opéras de -_Zénis et Almasie_ et de _Palmire_; et quelques _Poésies_ légères -pleines d'esprit; quelques _Lettres_ écrites par Chamfort, dénoncé à -la société des Jacobins, et menacé de porter sa tête à l'échafaud; sa -_Défense_ qu'il fit placarder sur les murs de Paris, pièce dans -laquelle il présente une récapitulation rapide de ce qu'il a fait pour -fonder la liberté en France; quelques-unes des lettres que lui -écrivait Mirabeau, et dans lesquelles il se plaît à reconnaître tout -ce qu'il doit à la plume éloquente et fière de Chamfort, dans la -composition des meilleurs ouvrages publiés avec son nom, mais qui -étaient presque toujours composés par ses amis; enfin nous n'avons -rien négligé pour que cette édition de Chamfort présentât réunis tous -ceux de ses ouvrages qui rendront sa mémoire durable. - - FIN DE L'AVANT-PROPOS. - - - - -OEUVRES - -COMPLÈTES - -DE CHAMFORT. - - - - -CARACTÈRES ET ANECDOTES - - -Notre siècle a produit huit grandes comédiennes: quatre du théâtre et -quatre de la société. Les quatre premières sont mademoiselle -d'Angeville, mademoiselle Duménil, mademoiselle Clairon et madame -Saint-Huberti; les quatre autres sont madame de Montesson, madame de -Genlis, madame Necker et madame d'Angivilliers. - ---M..... me disait: «Je me suis réduit à trouver tous mes plaisirs en -moi-même, c'est-à-dire, dans le seul exercice de mon intelligence. La -nature a mis, dans le cerveau de l'homme, une petite glande appelée -cervelet, laquelle fait office d'un miroir; on se représente, tant -bien que mal, en petit et en grand, en gros et en détail, tous les -objets de l'univers, et même les produits de sa propre pensée. C'est -une lanterne magique dont l'homme est propriétaire, et devant -laquelle se passent des scènes où il est acteur et spectateur. C'est -là proprement l'homme; là se borne son empire: tout le reste lui est -étranger.» - ---«Aujourd'hui, 15 mars 1782, j'ai fait, disait M. de..., une bonne -oeuvre d'une espèce assez rare. J'ai consolé un homme honnête, plein -de vertus, riche de cent mille livres de rente, d'un très-grand nom, -de beaucoup d'esprit, d'une très-bonne santé, etc; et moi, je suis -pauvre, obscur et malade.» - ---On sait le discours fanatique que l'évêque de Dol a tenu au roi, au -sujet du rappel des protestans. Il parla au nom du clergé. L'évêque de -Saint-Pol lui ayant demandé pourquoi il avait parlé au nom de ses -confrères, sans les consulter: «J'ai consulté, dit-il, mon -crucifix.--En ce cas, répliqua l'évêque de saint-Pol, il fallait -répéter exactement ce que votre crucifix vous avait répondu.» - ---C'est un fait avéré que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses -bonnes, regarda à sa main, et après avoir compté ses doigts: «Comment! -dit l'enfant avec surprise, vous avez cinq doigts aussi, comme moi?» -Et elle recompta pour s'en assurer. - ---Le maréchal de Richelieu, ayant proposé pour maîtresse à Louis XV -une grande dame, j'ai oublié laquelle; le roi n'en voulut pas, disant -qu'elle coûterait trop cher à renvoyer. - ---M. de Tressan avait fait, en 1738, des couplets contre M. le duc de -Nivernois. Il sollicita l'académie en 1780, et alla chez M. de -Nivernois, qui le reçut à merveille, lui parla du succès de ses -derniers ouvrages, et le renvoyait comblé d'espérances, lorsque, -voyant M. de Tressan prêt à remonter en voiture, il lui dit: «Adieu, -monsieur le comte, je vous félicite de n'avoir pas plus de mémoire.» - ---Le maréchal de Biron eut une maladie très-dangereuse: il voulut se -confesser; et dit devant plusieurs de ses amis: «Ce que je dois à -Dieu, ce que je dois au roi, ce que je dois à l'état».... Un de ses -amis l'interrompit: «Tais-toi, dit-il, tu mourras insolvable.» - ---Duclos avait l'habitude de prononcer sans cesse en pleine académie, -des f..., des b...; l'abbé du Renel, qui, à cause de sa longue figure, -était appelé un grand serpent sans venin, lui dit: «Monsieur, sachez -qu'on ne doit prononcer dans l'académie que des mots qui se trouvent -dans le dictionnaire.» - ---M. de L.... parlait à son ami M. de B....., homme très-respectable, -et cependant très-peu ménagé par le public; il lui avouait les bruits -et les faux jugemens qui couraient sur son compte. Celui-ci répondit -froidement: «C'est bien à une bête et à un coquin comme le public -actuel, à juger un caractère de ma trempe!» - ---M.... me disait: «J'ai vu des femmes de tous les pays; l'Italienne -ne croit être aimée de son amant que quand il est capable de -commettre un crime pour elle; l'Anglaise, une folie; et la Française, -une sottise.» - ---Duclos disait de je ne sais quel bas coquin qui avait fait fortune: -«On lui crache au visage, on le lui essuie avec le pied, et il -remercie.» - ---D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait -chez madame du Deffant, où étaient M. le président Hénault et M. de -Pont-de-Veyle. Arrive un médecin, nommé Fournier, qui, en entrant, dit -à madame du Deffant: «Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon -très-humble respect»; à M. le président Hénault: «Monsieur, j'ai bien -l'honneur de vous saluer»; à M. de Pont-de-Veyle: «Monsieur, je suis -votre très-humble serviteur»; et à d'Alembert: «Bon jour, monsieur.» - ---Un homme allait, depuis trente ans, passer toutes les soirées chez -madame de..... Il perdit sa femme; on crut qu'il épouserait l'autre, -et on l'y encourageait. Il refusa: «Je ne saurais plus, dit-il, où -aller passer mes soirées.» - ---Madame de Tencin, avec des manières douces, était une femme sans -principes, et capable de tout, exactement. Un jour, on louait sa -douceur: «Oui, dit l'abbé Trublet, si elle eût eu intérêt de vous -empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux.» - ---M. de Broglie, qui n'admire que le mérite militaire, disait un jour: -«Ce Voltaire qu'on vante tant, et dont je fais peu de cas, il a -pourtant fait un beau vers: - - »Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.» - ---On réfutait je ne sais quelle opinion de M..... sur un ouvrage, en -lui parlant du public qui en jugeait autrement: «Le public! le public! -dit-il, combien faut-il de sots pour faire un public?» - ---M. d'Argenson disait à M. le comte de Sébourg, qui était l'amant de -sa femme: «Il y a deux places qui vous conviendraient également: le -gouvernement de la Bastille et celui des Invalides; si je vous donne -la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé; si je vous -donne les Invalides, on croira que c'est ma femme.» - ---Il existe une médaille que M. le prince de Condé m'a dit avoir -possédée et que je lui ai vu regretter. Cette médaille représente d'un -côté Louis XIII, avec les mots ordinaires: _Rex Franc_. et Nav., et de -l'autre, le cardinal de Richelieu, avec ces mots autour: _Nil sine -consilio_. - ---M....., ayant lu la lettre de Saint-Jérôme où il peint avec la plus -grande énergie la violence de ses passions, disait: «La force de ses -tentations me fait plus d'envie que sa pénitence ne me fait peur.» - ---M..... disait: «Les femmes n'ont de bon que ce qu'elles ont de -meilleur.» - ---Madame la princesse de Marsan, maintenant si dévote, vivait -autrefois avec M. de Bissy. Elle avait loué une petite maison, rue -Plumet, où elle alla, tandis que M. de Bissy y était avec des filles: -il lui fit refuser la porte. Les fruitières de la rue de Sèvres -s'assemblèrent autour de son carrosse, disant: «C'est bien vilain de -refuser la maison à la princesse qui paie, pour y donner à souper à -des filles de joie!» - ---Un homme, épris des charmes de l'état de prêtrise, disait: «Quand je -devrais être damné, il faut que je me fasse prêtre.» - ---Un homme était en deuil de la tête aux pieds: grandes pleureuses, -perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l'aborde tristement: -«Eh! bon Dieu! qui est-ce donc que vous avez perdu?--Moi, dit-il, je -n'ai rien perdu; c'est que je suis veuf.» - ---Madame de Bassompierre, vivant à la cour du roi Stanislas, était la -maîtresse connue de M. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne. -Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle quelques libertés qui -ne réussirent pas: «Je me tais, dit Stanislas; mon chancelier vous -dira le reste.» - ---Autrefois on tirait le gâteau des rois avant le repas. M. de -Fontanelle fut roi; et comme il négligeait de servir d'un excellent -plat qu'il avait devant lui, on lui dit: «Le roi oublie ses sujets.» A -quoi il répondit: «Voilà comme nous sommes, nous autres.» - ---Quinze jours avant l'attentat de Damiens, un négociant provençal, -passant dans une petite ville à six lieues de Lyon, et étant à -l'auberge, entendit dire, dans une chambre qui n'était séparée de la -sienne que par une cloison, qu'un nommé Damiens devait assassiner le -roi. Ce négociant venait à Paris; il alla se présenter chez M. -Berrier, ne le trouva point, lui écrivit ce qu'il avait entendu, -retourna voir M. Berrier, et lui dit qui il était. Il repartit pour sa -province: comme il était en route, arriva l'attentat de Damiens. M. -Berrier, qui comprit que ce négociant conterait son histoire, et que -cette négligence le perdrait (lui Berrier), envoie un exempt de police -et des gardes sur la route de Lyon; on saisit l'homme, on le -bâillonne, on le mène à Paris; on le met à la Bastille, où il est -resté pendant dix-huit ans. M. de Malesherbes, qui en délivra -plusieurs prisonniers en 1775, conta cette histoire dans le premier -moment de son indignation. - ---Un jeune homme sensible, et portant l'honnêteté dans l'amour, était -bafoué par des libertins qui se moquaient de sa tournure sentimentale. -Il leur répondit avec naïveté: «Est-ce ma faute à moi, si j'aime mieux -les femmes que j'aime, que les femmes que je n'aime pas?» - ---Le cardinal de Rohan, qui a été arrêté pour dettes dans son -ambassade de Vienne, alla, en qualité de grand aumônier, délivrer des -prisonniers du Châtelet, à l'occasion de la naissance du dauphin. Un -homme, voyant un grand tumulte autour de la prison, en demanda la -cause; on lui répondit que c'était pour M. le cardinal de Rohan, qui, -ce jour là, venait au Châtelet: «Comment! dit-il naïvement, est-ce -qu'il est arrêté?» - ---M. de Roquemont, dont la femme était très-galante, couchait une fois -par mois dans la chambre de madame, pour prévenir les mauvais propos, -si elle devenait grosse, et s'en allait en disant: «Me voilà net; -arrive qui plante.» - ---M. de...., que des chagrins amers empêchaient de reprendre sa santé, -me disait: «Qu'on me montre le fleuve d'Oubli, et je trouverai la -fontaine de Jouvence.» - ---On faisait une quête à l'académie française; il manquait un écu de -six francs ou un louis d'or. Un des membres, connu par son avarice, -fut soupçonné de n'avoir pas contribué; il soutint qu'il avait mis; -celui qui faisait la collecte dit: «Je ne l'ai pas vu; mais je le -crois.» M. de Fontenelle termina la discussion en disant: «Je l'ai vu, -moi; mais je ne le crois pas.» - ---L'abbé Maury, allant chez le Cardinal de la Roche-Aymon, le -rencontra revenant de l'assemblée du clergé. Il lui trouva de l'humeur -et lui en demanda la raison. «J'en ai de bien bonnes, dit le vieux -cardinal: on m'a engagé à présider cette assemblée du clergé, où tout -s'est passé on ne saurait plus mal; il n'y a pas jusqu'à ces jeunes -agens du clergé, cet abbé de la Luzerne, qui ne veulent pas se payer -de mauvaises raisons.» - ---L'abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta une messe à dire tous les -jours pour vingt sous: quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé -de la Porte, en retenant huit sous dessus: celui-ci, devenu moins -gueux, la sous-loua à l'abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus, -outre la portion de l'abbé Raynal; si bien que cette pauvre messe, -grevée de deux pensions, ne valait que huit sous à l'abbé Dinouart. - ---Un évêque de Saint-Brieux, dans une oraison funèbre de -Marie-Thérèse, se tira d'affaire fort simplement sur le partage de la -Pologne: «La France, dit il, n'ayant rien dit sur ce partage, je -prendrai le parti de faire comme la France, et de n'en rien dire non -plus.» - ---Milord Marlborough étant à la tranchée avec un de ses amis et un de -ses neveux, un coup de canon fit sauter la cervelle à cet ami, et en -couvrit le visage du jeune homme, qui recula avec effroi. Marlborough -lui dit intrépidement: «Eh quoi! monsieur, vous paraissez -étonné?--Oui, dit le jeune homme, en s'essuyant la figure, je le suis -qu'un homme, qui a autant de cervelle, restât exposé gratuitement à un -danger si inutile.» - ---Madame la duchesse du Maine, dont la santé allait mal, grondait son -médecin, et lui disait: «Était-ce la peine de m'imposer tant de -privations, et de me faire vivre en mon particulier?--Mais votre -altesse a maintenant quarante personnes au château?--Eh bien! ne -savez-vous pas que quarante ou cinquante personnes sont le particulier -d'une princesse?» - ---Le duc de Chartres[2], apprenant l'insulte faite à madame la -duchesse de Bourbon, sa soeur, par M. le comte d'Artois, dit: «On est -bien heureux de n'être ni père ni mari.» - - [2] Le duc d'Orléans, guillotiné le 6 novembre 1793. - ---Un jour, que l'on ne s'entendait pas dans une dispute à l'académie, -M. de Mairan dit: «Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la -fois!» - ---Le comte de Mirabeau, très-laid de figure, mais plein d'esprit, -ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut -lui-même son avocat. «Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction; -pour toute réponse et pour toute défense, je demande que mon portrait -soit mis au greffe.» Le commissaire n'entendait pas: «Bête, dit le -juge, regarde donc la figure de monsieur!» - ---M.... me disait: «C'est faute de pouvoir placer un sentiment vrai, -que j'ai pris le parti de traiter l'amour comme tout le monde. Cette -ressource a été mon pis aller: comme un homme qui, voulant aller au -spectacle, et n'ayant pas trouvé de place à _Iphigénie_, s'en va aux -_Variétés amusantes_.» - ---Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan, à l'occasion du -duc de Choiseul, que le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut -entre eux une scène violente, que madame de Brionne termina en -menaçant de le faire jeter par la fenêtre: «Je puis bien descendre, -dit-il, par où je suis monté si souvent.» - ---M. le duc de Choiseul était du jeu de Louis XV, quand il fut exilé. -M. de Chauvelin, qui en était aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le -continuer, parce que le duc en était de moitié. Le roi dit à M. de -Chauvelin: «Demandez-lui s'il veut continuer.» M. de Chauvelin écrivit -à Chanteloup: M. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda -si le partage des gains était fait. «Oui, dit M. de Chauvelin; M. de -Choiseul gagne trois mille louis.--Ah! j'en suis bien aise, dit le -roi; mandez-le lui bien vîte.» - ---«L'amour, disait M....., devrait n'être le plaisir que des âmes -délicates. Quand je vois des hommes grossiers se mêler d'amour, je -suis tenté de dire: «De quoi vous mêlez-vous?» Du jeu, de la table, de -l'ambition à cette canaille!» - ---Ne me vantez point le caractère de N....: c'est un homme dur, -inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de -bronze sur du marbre. - ---«Savez-vous pourquoi, me disait M. de...., on est plus honnête, en -France, dans la jeunesse et jusqu'à trente ans, que passé cet âge? -c'est que ce n'est qu'après cet âge, qu'on s'est détrompé; que chez -nous, il faut être enclume ou marteau; que l'on voit clairement que -les maux dont gémit la nation sont irrémédiables. Jusqu'alors, on -avait ressemblé au chien qui défend le dîner de son maître contre les -autres chiens; après cette époque, on fait comme le même chien, qui en -prend sa part avec les autres.» - ---Madame de B..... ne pouvant, malgré son grand crédit, rien faire -pour M. de D...., son amant, homme par trop médiocre, l'a épousé. En -fait d'amans, il n'est pas de ceux que l'on montre; en fait de maris, -on montre tout. - ---M. le comte d'Orsai, fils d'un fermier-général, et si connu par sa -manie d'être homme de qualité, se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier, -chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez ce magistrat pour -faire diminuer sa capitation considérablement augmentée: l'autre y -venait porter ses plaintes de ce qu'on avait diminué la sienne, et -croyait que cette diminution supposait quelque atteinte portée à ses -titres de noblesse. - ---On disait de M. l'abbé Arnaud, qui ne conte jamais: «Il parle -beaucoup, non qu'il soit bavard, mais c'est qu'en parlant on ne conte -pas.» - ---M. d'Autrep disait de M. de Ximenez: «C'est un homme qui aime mieux -la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol, -dit: «Ah! la vilaine bête!» - ---Le tzar Pierre Ier, étant à Spithead, voulut savoir ce que c'était -que le châtiment de la cale qu'on inflige aux matelots. Il ne se -trouva pour lors aucun coupable; Pierre dit: «Qu'on prenne un de mes -gens.--Prince, lui répondit-on, vos gens sont en Angleterre, et par -conséquent sous la protection des lois.» - ---M. de Vaucanson s'était trouvé l'objet principal des attentions d'un -prince étranger, quoique M. de Voltaire fût présent. Embarrassé et -honteux que ce prince n'eût rien dit à Voltaire, il s'approche de ce -dernier et lui dit: «Le prince vient de me dire telle chose. (Un -compliment très-flatteur pour Voltaire.)» Celui-ci vit bien que -c'était une politesse de Vaucanson, et lui dit: «Je reconnais tout -votre talent dans la manière dont vous faites parler le prince.» - ---A l'époque de l'assassinat de Louis XV par Damiens, M. d'Argenson -était en rupture ouverte avec madame de Pompadour. Le lendemain de -cette catastrophe, le roi le fit venir pour lui donner l'ordre de -renvoyer madame de Pompadour. Il se conduisit en homme consommé dans -l'art des cours. Sachant bien que la blessure du roi n'était pas -considérable, il crut que le roi, après s'être rassuré, rappelerait -madame de Pompadour; en conséquence, il fit observer au roi qu'ayant -eu le malheur de déplaire à la reine, il serait barbare de lui faire -porter cet ordre par une bouche ennemie; et il engagea le roi à donner -cette commission à M. de Machaut, qui était des amis de madame de -Pompadour, et qui adoucirait cet ordre par toutes les consolations de -l'amitié; ce fut cette commission qui perdit M. de Machaut. Mais ce -même homme, que cette conduite savante avait réconcilié avec madame -de Pompadour, fit une faute d'écolier, en abusant de sa victoire, et -la chargeant d'invectives, lorsque, revenue à lui, elle allait mettre -la France à ses pieds. - ---Lorsque madame Dubarry et le duc d'Aiguillon firent renvoyer M. de -Choiseul, les places que sa retraite laissait vacantes n'étaient point -encore données. Le roi ne voulait point de M. d'Aiguillon pour -ministre des affaires étrangères: M. le prince de Condé portait M. de -Vergennes, qu'il avait connu en Bourgogne; madame Dubarry portait le -cardinal de Rohan, qui s'était attaché à elle: M. d'Aiguillon, alors -son amant, voulut les écarter l'un et l'autre; et c'est ce qui fit -donner l'ambassade de Suède à M. de Vergennes, alors oublié et retiré -dans ses terres, et l'ambassade de Vienne au cardinal de Rohan, alors -le prince Louis. - ---«Mes idées, mes principes, disait M...., ne conviennent pas à tout -le monde: c'est comme les poudres d'Ailhaut et certaines drogues qui -ont fait grand tort à des tempéramens faibles, et ont été -très-profitables à des gens robustes.» Il donnait cette raison pour se -dispenser de se lier avec M. de J......, jeune homme de la cour, avec -qui on voulait le mettre en liaison. - ---J'ai vu M. de Foncemagne jouir, dans sa vieillesse, d'une grande -considération. Cependant, ayant eu occasion de soupçonner un moment sa -droiture, je demandai à M. Saurin s'il l'avait connu particulièrement. -Il me répondit qu'oui. J'insistai pour savoir s'il n'avait jamais -rien eu contre lui. M. Saurin, après un moment de réflexion, me -répondit: «Il y a long-temps qu'il est honnête homme.» Je ne pus en -tirer rien de positif, sinon qu'autrefois M. de Foncemagne avait -tenu une conduite oblique et rusée dans plusieurs affaires d'intérêt. - ---M. d'Argenson, apprenant qu'à la bataille de Rancoux, un valet -d'armée avait été blessé d'un coup de canon, derrière l'endroit où il -était lui-même avec le roi, disait: «Ce drôle-là ne nous fera pas -l'honneur d'en mourir.» - ---Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte -des batailles de Turin, d'Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies, -d'Hochstet, les plus honnêtes gens de la cour disaient: «Au moins le -roi se porte bien, c'est le principal.» - ---Quand M. le comte d'Estaing, après sa campagne de la Grenade, vint -faire sa cour à la reine pour la première fois, il arriva porté sur -ses béquilles, et accompagné de plusieurs officiers blessés comme lui. -La reine ne sut lui dire autre chose, sinon: «M. le comte, avez-vous -été content du petit Laborde?» - ---«Je n'ai vu dans le monde, disait M..., que des diners sans -digestion, des soupers sans plaisirs, des conversations sans -confiance, des liaisons sans amitié, et des coucheries sans amour.» - ---Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame de Mazarin pendant -sa dernière maladie, pour lui faire quelques petites exhortations, -elle lui dit en l'apercevant: «Ah! M. le curé, je suis enchantée de -vous voir; j'ai à vous dire que le beurre de l'Enfant-Jésus n'est plus -à beaucoup près si bon: c'est à vous d'y mettre ordre, puisque -l'Enfant-Jésus est une dépendance de votre église.» - ---Je disais à M. R...., misantrope plaisant, qui m'avait présenté un -jeune homme de sa connaissance: «Votre ami n'a aucun usage du monde, -ne sait rien de rien.--Oui, dit-il; et il est déjà triste, comme s'il -savait tout.» - ---M.... disait qu'un esprit sage, pénétrant et qui verrait la société -telle qu'elle est, ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut -absolument diriger sa vue vers le côté plaisant, et s'accoutumer à ne -regarder l'homme que comme un pantin, et la société comme la planche -sur laquelle il saute. Dès-lors, tout change: l'esprit des différens -états, la vanité particulière à chacun d'eux, ses différentes nuances -dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant, -et on conserve sa santé. - ---«Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, disait M...., qu'un homme de -mérite se soutient dans le monde sans l'appui d'un nom, d'un rang, -d'une fortune: l'homme qui a ces avantages y est, au contraire, -soutenu comme malgré lui-même. Il y a, entre ces deux hommes, la -différence qu'il y a du scaphandre au nageur. - ---M.... me disait: «J'ai renoncé à l'amitié de deux hommes: l'un, -parce qu'il ne m'a jamais parlé de lui; l'autre, parce qu'il ne m'a -jamais parlé de moi.» - ---On demandait au même, pourquoi les gouverneurs de province avaient -plus de faste que le roi: «C'est, dit-il, que les comédiens de -campagne chargent plus que ceux de Paris.» - ---Un prédicateur de la ligue avait pris, pour texte de son sermon: -_Eripe nos, Domine, à luto foecis_, qu'il traduisait ainsi: «Seigneur, -débourbonez-nous.» - ---M...., intendant de province, homme fort ridicule, avait plusieurs -personnes dans son salon, tandis qu'il était dans son cabinet dont la -porte était ouverte. Il prend un air affairé; et, tenant des papiers à -la main, il dicte gravement à son secrétaire: «Louis, par la grâce de -Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes -lettres verront (verront, un _t_ à la fin), salut.» Le reste est de -forme, dit-il, en remettant les papiers; et il passe dans la salle -d'audience, pour livrer au public le grand homme occupé de tant de -grandes affaires. - ---M. de Montesquiou priait M. de Maurepas de s'intéresser à la prompte -décision de son affaire, et de ses prétentions sur le nom de Fézenzac. -M. de Maurepas lui dit: «Rien ne presse; M. le comte d'Artois a des -enfans.» C'était avant la naissance du dauphin. - ---Le régent envoya demander au président Daron la démission de sa -place de premier président du parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit -qu'on ne pouvait lui ôter sa place, sans lui faire son procès. Le -régent, ayant reçu la lettre, mit au bas: «_Qu'à cela ne tienne_,» et -la renvoya pour réponse. Le président, connaissant le prince auquel il -avait à faire, envoya sa démission. - ---Un homme de lettres menait de front un poème et une affaire d'où -dépendait sa fortune. On lui demandait comment allait son poème. -«Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon affaire. Je ne ressemble -pas mal à ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissait -croître sa barbe, ne voulant pas, disait-il, la faire faire avant de -savoir si sa tête lui appartiendrait. Avant d'être immortel, je veux -savoir si je vivrai.» - ---M. de la Reynière, obligé de choisir entre la place d'administrateur -des postes et celle de fermier-général, après avoir possédé ces deux -places, dans lesquelles il avait été maintenu par le crédit des grands -seigneurs qui soupaient chez lui, se plaignit à eux de l'alternative -qu'on lui proposait, et qui diminuait de beaucoup son revenu. Un d'eux -lui dit naïvement: «Eh, mon Dieu! cela ne fait pas une grande -différence dans votre fortune. C'est un million à mettre à fond -perdu; et nous n'en viendrons pas moins souper chez vous.» - ---M...., provençal, qui a des idées assez plaisantes, me disait, à -propos des rois et même des ministres, que, la machine étant bien -montée, le choix des uns et des autres était indifférent: «Ce sont, -disait-il, des chiens dans un tournebroche; il suffit qu'ils remuent -les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il ait -de l'intelligence, ou du nez, ou rien du tout cela, la broche tourne, -et le soupé sera toujours à peu près bon.» - ---On faisait une procession avec la châsse de Sainte-Geneviève, pour -obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route, -qu'il commença à pleuvoir; sur quoi l'évêque de Castres dit -plaisamment: «La sainte se trompe; elle croit qu'on lui demande de la -pluie.» - ---«Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disait M...., -la célébrité littéraire me paraît une espèce de diffamation qui n'a -pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan; mais -cela viendra.» - ---On venait de citer quelques traits de la gourmandise de plusieurs -souverains. «Que voulez-vous, dit le bonhomme M. de Brequigny; que -voulez-vous que fassent ces pauvres rois? Il faut bien qu'ils -mangent.» - ---On demandait à une duchesse de Rohan, à quelle époque elle comptait -accoucher. «Je me flatte, dit-elle, d'avoir cet honneur dans deux -mois.» L'honneur était d'accoucher d'un Rohan. - ---Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à l'Opéra, le fameux -_Qu'il mourût_ de Corneille, pria Noverre de faire danser les -_Maximes_ de La Rochefoucault. - ---M. de Malesherbes disait à M. de Maurepas qu'il fallait engager le -roi à aller voir la Bastille. «Il faut bien s'en garder, lui répondit -M. de Maurepas; il ne voudrait plus y faire mettre personne.» - ---Pendant un siége, un porteur d'eau criait dans la ville: «A six sous -la voie d'eau!» Une bombe vient et emporte un de ses sceaux: «A douze -sous le sceau d'eau! s'écrie le porteur sans s'étonner.» - ---L'abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à tout, -hors à ses travaux sur le système de Descartes; il n'avait point de -valet, et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa -tête par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à -gauche. Un matin, il entend frapper à sa porte: «Qui va -là?--Ouvrez....» Il tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de -Molière, ne regardant point: «Qui êtes-vous?--Donnez-moi de -l'argent.--De l'argent?--Oui, de l'argent.--Ah! j'entends: vous êtes -un voleur?--Voleur ou non, il me faut de l'argent.--Vraiment oui, il -vous en faut: eh bien! cherchez là dedans.....» Il tend le cou, et -présente un des côtés de la culotte; le voleur fouille:--«Eh bien! il -n'y a point d'argent?--Vraiment non; mais il y a ma clé.--Eh bien! -cette clé...--Cette clé, prenez-la.--Je la tiens.--Allez-vous en à ce -secrétaire; ouvrez....» Le voleur met la clé à un autre -tiroir.--«Laissez donc, ne dérangez pas! ce sont mes papiers. -Ventrebleu! finirez-vous? ce sont mes papiers: à l'autre tiroir, vous -trouverez de l'argent.--Le voilà.--Eh bien! prenez. Fermez donc le -tiroir...» Le voleur s'enfuit.--«M. le voleur, fermez donc la porte. -Morbleu! il laisse la porte ouverte!.... Quel chien de voleur! il faut -que je me lève par le froid qu'il fait! maudit voleur!» L'abbé saute -en pied, va fermer la porte, et revient se remettre à son travail. - ---M...., à propos des six mille ans de Moïse, disait, en considérant -la lenteur des progrès des arts et l'état actuel de la civilisation: -«Que veut-il qu'on fasse de ses six mille ans? Il en a fallu plus que -cela pour savoir battre le briquet, et pour inventer les allumettes.» - ---La comtesse de Bouflers disait au prince de Conti, qu'il était le -meilleur des tyrans. - ---Madame de Montmorin disait à son fils: «Vous entrez dans le monde; -je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est d'être amoureux de toutes -les femmes.» - ---Une femme disait à M.... qu'elle le soupçonnait de n'avoir jamais -_perdu terre_ avec les femmes: «Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans -le ciel.» En effet, son amour s'accroissait toujours par la -jouissance, après avoir commencé assez tranquillement. - ---Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour -plénière, telle qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre -le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les -réponses qu'il ferait au premier président; tout fut expliqué dans un -mémoire dans lequel on disait: «Ici le roi prendra un air sévère; ici -le front du roi s'adoucira; ici le roi fera tel geste, etc.» Le -mémoire existe. - ---«Il faut, disait M..., flatter l'intérêt ou effrayer l'amour-propre -des hommes: ce sont des singes qui ne sautent que pour des noix, ou -bien dans la crainte du coup de fouet..» - ---Madame de Créqui, parlant à la duchesse de Chaulnes de son mariage -avec M. de Giac, après les suites désagréables qu'il a eues, lui dit -qu'elle aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des âges. -«Madame, lui dit madame de Giac, apprenez qu'une femme de la cour -n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux». - ---M. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné à son fils de lui donner -la liste de ses dettes, celui-ci mit à la tête de son bilan soixante -mille livres pour une charge de conseiller au parlement de Bordeaux. -Le père indigné crut que c'était une raillerie, et lui en fit des -reproches amers. Le fils soutint qu'il avait payé cette charge. -«C'était, dit-il, lorsque je fis connaissance avec madame Tilaurier. -Elle souhaitait d'avoir une charge de conseiller au parlement de -Bordeaux pour son mari; et jamais, sans cela, elle n'aurait eu -d'amitié pour moi; j'ai payé la place; et vous voyez, mon père, qu'il -n'y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un -mauvais plaisant.» - ---Le comte d'Argenson, homme d'esprit, mais dépravé, et se jouant de -sa propre honte, disait: «Mes ennemis ont beau faire, ils ne me -culbuteront pas; il n'y a ici personne plus valet que moi.» - ---M. de Boulainvilliers, homme sans esprit, très-vain, et fier d'un -cordon bleu par charge, disait à un homme, en mettant ce cordon, pour -lequel il avait acheté une place de cinquante mille écus: «Ne seriez -vous pas bien aise d'avoir un pareil ornement?--Non, dit l'autre; mais -je voudrais avoir ce qu'il vous coûte.» - ---Le marquis de Chatelux, amoureux comme à vingt ans, ayant vu sa -femme occupée, pendant tout un dîner, d'un étranger jeune et beau, -l'aborda au sortir de table, et lui adressait d'humbles reproches; le -marquis de Genlis lui dit: «Passez, passez, bonhomme, on vous a donné. -(Formule usitée envers les pauvres qui redemandent l'aumône.)» - ---M...., connu par son usage du monde, me disait que ce qui l'avait le -plus formé, c'était d'avoir su coucher, dans l'occasion, avec des -femmes de quarante ans, et écouter des vieillards de quatre-vingts. - ---M.... disait que de courir après la fortune avec de l'ennui, des -soins, des assiduités auprès des grands, en négligeant la culture de -son esprit et de son âme, c'est pêcher au goujon avec un hameçon d'or. - ---On sait quelle familiarité le roi de Prusse permettait à -quelques-uns de ceux qui vivaient avec lui. Le général Quintus-Icilius -était celui qui en profitait le plus librement. Le roi de Prusse, -avant la bataille de Rosbac, lui dit que, s'il la perdait, il se -rendrait à Venise, où il vivrait en exerçant la médecine. Quintus lui -répondit: «_Toujours assassin!_» - ---M. de Buffon s'environne de flatteurs et de sots qui le louent sans -pudeur. Un homme avait dîné chez lui avec l'abbé Leblanc, M. de -Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit à soupé -qu'il avait vu, dans le coeur de Paris, quatre huîtres attachées à un -rocher. On chercha long-temps le sens de cette énigme, dont il donna -enfin le mot. - ---Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui, dès les premiers -jours, se présenta comme mortelle, Lorry, qui fut mandé avec Bordeu, -employa, dans le détail des conseils qu'il donnait, le mot: _Il faut_. -Le Roi, choqué de ce mot, répétait tout bas, et d'une voix mourante: -_Il faut! il faut!_ - ---Voici une anecdote que j'ai ouï conter à M. de Clermont-Tonnerre sur -le baron de Breteuil. Le baron, qui s'intéressait à M. de -Clermont-Tonnerre, le grondait de ce qu'il ne se montrait pas assez -dans le monde. «J'ai trop peu de fortune, répondit M. de Clermont.--Il -faut emprunter: vous payerez avec votre nom.--Mais, si je meurs?--Vous -ne mourrez pas.--Je l'espère; mais enfin, si cela arrivait?--Eh bien! -vous mourriez avec des dettes, comme tant d'autres.--Je ne veux pas -mourir banqueroutier.--Monsieur, il faut aller dans le monde: avec -votre nom, vous devez arriver à tout. Ah! si j'avais eu votre -nom!--Voyez à quoi il me sert.--C'est votre faute. Moi, j'ai emprunté; -vous voyez le chemin que j'ai fait, moi qui ne suis qu'un -_pied-plat_.» Ce mot fut répété deux ou trois fois, à la grande -surprise de l'auditeur, qui ne pouvait comprendre qu'on parlât ainsi -de soi-même. - ---Cailhava qui, pendant toute la révolution, ne songeait qu'aux sujets -de plaintes des auteurs contre les comédiens, se plaignait à un homme -de lettres lié avec plusieurs membres de l'assemblée nationale, que le -décret n'arrivait pas. Celui-ci lui dit: «Mais pensez-vous qu'il ne -s'agisse ici que de représentations d'ouvrages dramatiques?--Non, -répondit Cailhava; je sais bien qu'il s'agit aussi d'impression.» - ---Quelque temps avant que Louis XV fût arrangé avec madame de -Pompadour, elle courait après lui aux chasses. Le roi eut la -complaisance d'envoyer à M. d'Étioles une ramure de cerf. Celui-ci la -fit mettre dans sa salle à manger, avec ces mots: «Présent fait par le -roi à M. d'Étioles.» - ---Madame de Genlis vivait avec M. de Senevoi. Un jour qu'elle avait -son mari à sa toilette, un soldat arrive, et lui demande sa protection -auprès de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait un congé. -Madame de Genlis se fâche contre cet impertinent, dit qu'elle ne -connaît M. de Senevoi que comme tout le monde, en un mot, refuse. M. -de Genlis retient le soldat, et lui dit: «Va demander ton congé en mon -nom; et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le -sien.» - ---M.... débitait souvent des maximes de roué, en fait d'amour; mais, -dans le fond, il était sensible, et fait pour les passions. Aussi -quelqu'un disait-il de lui: «Il a fait semblant d'être malhonnête, -afin que les femmes ne le rebutent pas.» - ---M. de Richelieu disait, au sujet du siège de Mahon par M. le duc de -Crillon: «J'ai pris Mahon par une étourderie; et dans ce genre, M. de -Crillon paraît en savoir plus que moi.» - ---A la bataille de Rocoux ou de la Lawfeld, le jeune M. de Thyange eut -son cheval tué sous lui, et lui-même fut jeté fort loin; cependant il -n'en fut point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit: «Petit Thyange, tu -as eu une belle peur?--Oui, M. le maréchal, dit celui-ci; j'ai craint -que vous ne fussiez blessé.» - ---Voltaire disait, à propos de l'_Anti-Machiavel_ du roi de Prusse: -«Il crache au plat pour en dégoûter les autres.» - -On faisait compliment à madame Denis de la façon dont elle venait de -jouer Zaïre: «Il faudrait, dit-elle, être belle et jeune.--Ah! madame, -reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du -contraire.» - ---M. Poissonnier, le médecin, après son retour de Russie, alla à -Ferney, et parla à M. de Voltaire de tout ce qu'il avait dit de faux -et d'exagéré sur ce pays-là: «Mon ami, répondit naïvement Voltaire, au -lieu de s'amuser à contredire, ils m'ont donné de bonnes pelisses, et -je suis très-frileux.» - ---Madame de Tencin disait que les gens d'esprit faisaient beaucoup de -fautes en conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez -bête, aussi bête qu'il l'est. - ---Une femme avait un procès au parlement de Dijon. Elle vint à Paris, -sollicita M. le garde des sceaux (1784) de vouloir bien écrire, en sa -faveur, un mot qui lui ferait gagner un procès très-juste; le garde -des sceaux la refusa. La comtesse Talleyrand prenait intérêt à cette -femme; elle en parla au garde des sceaux: nouveau refus. Madame de -Talleyrand en fit parler par la reine; autre refus. Madame de -Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressait beaucoup -l'abbé de Périgord, son fils; elle fit écrire par lui: refus très-bien -tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire une tentative, et -d'aller à Versailles. Le lendemain, elle part; l'incommodité de la -voiture publique l'engage à descendre à Sèvres, et à faire le reste de -la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus -agréable et qui abrège; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet -homme lui dit: «Vous aurez demain ce que vous demandez.» Elle le -regarde, et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est -refusée encore, veut partir. L'homme l'engage à coucher à Versailles; -et, le lendemain matin, lui apporte le papier qu'elle demandait. -C'était un commis d'un commis, nommé M. Etienne. - ---Le duc de la Vallière, voyant à l'Opéra la petite Lacour sans -diamans, s'approche d'elle, et lui demande comment cela se fait. -«C'est, lui dit-elle, que les diamans sont la croix de Saint-Louis de -notre état». Sur ce mot, il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec -elle long-temps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui -réussirent à madame Dubarry près de Louis XV. Elle lui ôtait son -cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait: «Mets-toi à genoux -là-dessus, vieille ducaille.» - ---Un joueur fameux, nommé Sablière, venait d'être arrêté. Il était au -désespoir, et disait à Beaumarchais, qui voulait l'empêcher de se -tuer: «Moi, arrêté pour deux cents louis! abandonné par tous mes amis! -C'est moi qui les ai formés, qui leur ai appris à friponner. Sans -moi, que seraient B...., D...., N....? (Ils vivent tous). Enfin, -monsieur, jugez de l'excès de mon avilissement: pour vivre, je suis -espion de police.» - ---Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair, fut accusé d'avoir fait une -conspiration pour enlever le roi (George III), et le transporter à -Philadelphie. Amené devant ses juges, il leur dit: «Je sais très-bien -ce qu'un roi peut faire d'un banquier, mais j'ignore ce qu'un banquier -peut faire d'un roi.» - ---On disait au satirique anglais Donne: «Tonnez sur les vices; mais -ménagez les vicieux.--Comment, dit-il, condamner les cartes, et -pardonner aux escrocs?» - ---On demandait à M. de Lauzun ce qu'il répondrait à sa femme (qu'il -n'avait pas vue depuis dix ans), si elle lui écrivait: «Je viens de -découvrir que je suis grosse.» Il réfléchit, et répondit: «Je lui -écrirais: je suis charmé d'apprendre que le ciel ait enfin béni notre -union; soignez votre santé; j'irai vous faire ma cour ce soir.» - ---Madame de H.... me racontait la mort de M. le duc d'Aumont. «Cela a -tourné bien court, disait-elle; deux jours auparavant, M. Bouvard lui -avait permis de manger, et le jour même de sa mort, deux heures avant -la récidive de sa paralysie, il était comme à trente ans, comme il -avait été toute sa vie; il avait demandé son perroquet, avait dit: -Brossez ce fauteuil, voyons mes deux broderies nouvelles, enfin, -toute sa tête, ses idées comme à l'ordinaire.» - ---M...., qui, après avoir connu le monde, prit le parti de la -solitude, disait, pour ses raisons, qu'après avoir examiné les -conventions de la société dans le rapport qu'il y a de l'homme de -qualité à l'homme vulgaire, il avait trouvé que c'était un marché -d'imbécile et de dupe. «J'ai ressemblé, ajoutait-il, à un grand joueur -d'échecs, qui se lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner -la dame. On joue divinement, on se casse la tête, et on finit par -gagner un petit écu.» - ---Un courtisan disait, à la mort de Louis _XIV_: «Après la mort du -roi, on peut tout croire.» - ---J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Bouflers, -et même (qu'on me passe ce terme) pour l'avoir manquée: ce qui leur -donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre. Un jour, on disait devant -eux que l'amour du genre humain éteignait l'amour de la patrie. «Pour -moi, dit-elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n'est pas -vrai; je suis très-bonne Française, et je ne m'intéresse pas moins au -bonheur de tous les peuples.--Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous -êtes Française par votre buste, et cosmopolite du reste de votre -personne.» - ---La maréchale de Noailles, actuellement vivante (1780), est une -mystique, comme madame Guyon, à l'esprit près. Sa tête s'était montée -au point d'écrire à la vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de -l'église Saint-Roch; et la réponse à cette lettre fut faite par un -prêtre de cette paroisse. Ce manége dura long-temps: le prêtre fut -découvert et inquiété; mais on assoupit cette affaire. - ---Un jeune homme avait offensé le complaisant d'un ministre. Un ami, -témoin de la scène, lui dit, après le départ de l'offensé: «Apprenez -qu'il vaudrait mieux avoir offensé le ministre même, que l'homme qui -le suit dans sa garde-robe.» - ---Une des maîtresses de M. le régent lui ayant parlé d'affaires dans -un rendez-vous, il parut l'écouter avec attention: «Croyez-vous, lui -répondit-il, que le chancelier soit une bonne jouissance?» - ---M. de...., qui avait vécu avec des princesses, me disait: -«Croyez-vous que M. de L.... ait madame de S...?» Je lui répondis: «Il -n'en a pas même la prétention; il se donne pour ce qu'il est, pour un -libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout.--Jeune homme, -me répondit-il, n'en soyez pas la dupe; c'est avec cela qu'on a des -reines.» - ---M. de Stainville, lieutenant-général, venait de faire enfermer sa -femme. M. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitait un ordre pour -faire enfermer la sienne. Il venait d'obtenir l'ordre, et sortait de -chez le ministre avec un air triomphant. M. de Stainville, qui crut -qu'il venait d'être nommé lieutenant-général, lui dit devant beaucoup -de monde: «Je vous félicite, vous êtes sûrement des nôtres.» - ---L'Écluse, celui qui a été à la tête des _Variétés amusantes_, -racontait que, tout jeune et sans fortune, il arriva à Lunéville, où -il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour -où le roi perdit sa dernière dent. - ---On assure que Madame de Montpensier, ayant été quelquefois obligée, -pendant l'absence de ses dames, de se faire remettre un soulier par -quelqu'un de ses pages, lui demandait s'il n'avait pas eu quelque -tentation. Le page répondait qu'oui. La princesse, trop honnête pour -profiter de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le mettre en -état d'aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle était la -cause. - ---M. de Marville disait qu'il ne pouvait y avoir d'honnête homme à la -police, que le lieutenant de police tout au plus. - ---Quand le duc de Choiseul était content d'un maître de poste par -lequel il avait été bien mené, ou dont les enfants étaient jolis, il -lui disait: «Combien paie-t-on? Est-ce poste ou poste et demie, de -votre demeure à tel endroit?--Poste, monseigneur.--Eh bien! il y aura -désormais poste et demie.» La fortune du maître de poste était faite. - ---Madame de Prie, maîtresse du régent, dirigée par son père, un -traitant, nommé, je crois, Pleneuf, avait fait un accaparement de -blé, qui avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé un -soulèvement. Une compagnie de mousquetaires reçut ordre d'aller -appaiser le tumulte; et leur chef, M. d'Avejan, avait dans ses -instructions de tirer sur la canaille: c'est ainsi qu'on désignait le -peuple en France. Cet honnête homme se fit une peine de faire feu sur -ses concitoyens; et voici comme il s'y prit pour remplir sa -commission. Il fit faire tous les apprêts d'une salve de mousqueterie; -et avant de dire: _tirez_, il s'avança vers la foule, tenant d'une -main son chapeau, et de l'autre l'ordre de la cour. «Messieurs, -dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille. Je prie tous les -honnêtes gens de se retirer, avant que j'ordonne de faire feu.» Tout -s'enfuit et disparut. - ---C'est un fait connu que la lettre du roi, envoyée à M. de Maurepas, -avait été écrite pour M. de Machault. On sait quel intérêt particulier -fit changer cette disposition; mais ce qu'on ne sait point, c'est que -M. de Maurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu'on croit qui lui -avait été offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui; et à la fin -de la conversation, M. de Maurepas lui dit: «Je développerai mes idées -demain au conseil.» On assure aussi que, dans cette même conversation, -il avait dit au roi: «Votre majesté me fait donc premier ministre?--Non, -dit le roi, ce n'est point du tout mon intention.--J'entends, dit -M. de Maurepas, votre majesté veut que je lui apprenne à s'en passer.» - ---On disputait, chez madame de Luxembourg, sur ces vers de l'abbé -Delille: - - Et ces deux grands débris se consolaient entre eux. - -On annonce le bailly de Breteuil et madame de La Reinière. «Le vers -est bon, dit la maréchale.» - ---M...., m'ayant développé ses principes sur la société, sur le -gouvernement, sa manière de voir les hommes et les choses, qui me -sembla triste et affligeante, je lui en fis la remarque, et j'ajoutai -qu'il devait être malheureux. Il me répondit, qu'en effet il l'avait -été assez long-temps; mais que ces idées n'avaient plus rien -d'effrayant pour lui. «Je ressemble, continua-t-il, aux Spartiates, à -qui l'on donnait pour lit des bancs épineux, dont il ne leur était -permis de briser les épines qu'avec leur corps, opération après -laquelle leur lit leur paraissait très-supportable.» - ---Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, prend une fille -d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma femme;» prend une -femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant: «C'est comme -une telle;» ainsi de suite. - ---Des jeunes gens de la cour soupaient chez M. de Conflans. On débute -par une chanson libre, mais sans excès d'indécence; M. de Fronsac[3], -sur-le-champ, se met à chanter des couplets abominables, qui -étonnèrent même la bande joyeuse. M. de Conflans interrompit le -silence universel, en disant: «Que diable! Fronsac? il y a dix -bouteilles de vin de Champagne entre cette chanson et la première.» - - [3] Le fils du maréchal de Richelieu. - ---Madame du Deffant, étant petite fille, et au couvent, y prêchait -l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit venir Massillon, à -qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira, en disant: -«Elle est charmante!» L'abbesse, qui mettait de l'importance à tout -cela, demanda à l'évêque quel livre il fallait lire à cet enfant. Il -réfléchit une minute, et il répondit: «Un catéchisme de cinq sous.» On -ne put en tirer autre chose. - ---L'abbé Baudeau disait de M. Turgot, que c'était un instrument d'une -trempe excellente, mais qui n'avait pas de manche. - ---Le prétendant, retiré à Rome, vieux et tourmenté de la goutte, -criait dans ses accès: _Pauvre roi! pauvre roi!_ Un Français voyageur, -qui allait souvent chez lui, lui dit qu'il s'étonnait de n'y pas voir -d'Anglais. «Je sais pourquoi, répondit-il; ils s'imaginent que je me -ressouviens de ce qui s'est passé. Je les verrais encore avec plaisir. -J'aime mes sujets, moi.» - ---M. de Barbançon, qui avait été très-beau, possédait un très-joli -jardin que madame la duchesse de La Vallière alla voir. Le -propriétaire, alors très-vieux et très-goutteux, lui dit qu'il avait -été amoureux d'elle à la folie. Madame de La Vallière lui répondit: -«Hélas! mon Dieu, que ne parliez-vous? vous m'auriez eue comme les -autres.» - ---L'abbé Fraguier perdit un procès qui avait duré vingt ans. On lui -faisait remarquer toutes les peines que lui avait causées un procès -qu'il avait fini par perdre. «Oh! dit-il, je l'ai gagné tous les soirs -pendant vingt ans.» Ce mot est très-philosophique, et peut s'appliquer -à tout. Il explique comment on aime la coquette: elle vous fait gagner -votre procès pendant six mois, pour un jour où elle vous le fait -perdre. - ---Madame Dubarri, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val, -maison de M. de Beauveau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne -déplairait pas à madame de Beauveau. Madame de Beauveau crut plaisant -de s'y trouver et d'en faire les honneurs. On parla de ce qui s'était -passé sous Louis XV. Madame Dubarri se plaignit de différentes choses -qui semblaient faire voir qu'on haïssait sa personne. «Point du tout, -dit madame de Beauveau, nous n'en voulions qu'à votre place.» Après -cet aveu naïf, on demanda à madame Dubarri si Louis XV ne disait pas -beaucoup de mal d'elle (madame de Beauveau) et de madame de -Grammont.--«Oh! beaucoup.--Eh bien! quel mal, de moi, par exemple?--De -vous, madame? que vous étiez hautaine, intrigante; que vous meniez -votre mari par le nez.» M. de Beauveau était présent; on se hâta de -changer de conversation. - ---M. de Maurepas et M. de Saint-Florentin, tous deux ministres dans le -temps de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la -répétition du compliment de renvoi qu'ils prévoyaient que l'un ferait -un jour à l'autre. Quinze jours après cette facétie, M. de Maurepas -entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un air triste et -grave, et vient lui demander sa démission. M. de Saint-Florentin -paraissait en être la dupe, lorsqu'il fut rassuré par un éclat de rire -de M. de Maurepas. Trois semaines après, arriva le tour de celui-ci, -mais sérieusement. M. de Saint-Florentin entre chez lui, et, se -rappelant le commencement de la harangue de M. de Maurepas, le jour de -sa facétie, il répéta ses propres mots. M. de Maurepas crut d'abord -que c'était une plaisanterie; mais, voyant que l'autre parlait tout de -bon: «Allons, dit-il, je vois bien que vous ne me persifflez pas; vous -êtes un honnête homme; je vais vous donner ma démission.» - ---L'abbé Maury, tâchant de faire conter à l'abbé de Beaumont, vieux et -paralytique, les détails de sa jeunesse et de sa vie: «L'abbé, lui dit -celui-ci, vous me prenez mesure;» indiquant qu'il cherchait des -matériaux pour son éloge à l'académie. - ---D'Alembert se trouva chez Voltaire avec un célèbre professeur de -droit à Genève. Celui-ci, admirant l'universalité de Voltaire, dit à -d'Alembert: «Il n'y a qu'en droit public que je le trouve un peu -faible.--Et moi, dit d'Alembert, je ne le trouve un peu faible qu'en -géométrie.» - ---Madame de Maurepas avait de l'amitié pour le comte Lowendal (fils du -maréchal); et celui-ci, à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué -du voyage, descendit chez elle. «Ah! vous voilà, cher comte, dit elle; -vous arrivez bien à propos; il nous manque un danseur, et vous nous -êtes nécessaire.» Celui-ci n'eut que le temps de faire une courte -toilette et dansa. - ---M. de Calonne, au moment où il fut renvoyé, apprit qu'on offrait sa -place à M. de Fourqueux, mais que celui-ci balançait à l'accepter. «Je -voudrais qu'il la prît, dit l'ex-ministre: il était ami de M. Turgot, -il entrerait dans mes plans.--Cela est vrai,» dit Dupont, lequel était -fort ami de M. de Fourqueux; et il s'offrit pour aller l'engager à -accepter la place. M. de Calonne l'y envoie. Dupont revient une heure -après, criant: «Victoire! victoire! nous le tenons, il accepte.» M. de -Calonne pensa crever de rire. - ---L'archevêque de Toulouse a fait avoir à M. de Cadignan quarante -mille livres de gratification pour les services qu'il avait rendus à -la province. Le plus grand était d'avoir eu sa mère, vieille et laide, -madame de Loménie. - ---Le comte de Saint-Priest, envoyé en Hollande, et retenu à Anvers -huit ou quinze jours, après lesquels il est revenu à Paris, a eu pour -son voyage quatre-vingt mille livres, dans le moment même où l'on -multipliait les suppressions de places, d'emplois, de pensions, etc. - ---Le vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc pendant quelque -temps, voulut se retirer, et demanda à M. de Calonne une pension de -dix mille livres. «Que voulez-vous faire de dix mille livres, dit -celui-ci?» et il fit porter la pension à vingt mille. Elle est du -petit nombre de celles qui ont été respectées, à l'époque du -retranchement des pensions, par l'archevêque de Toulouse, qui avait -fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest. - ---M...... disait, à propos de madame de...: «J'ai cru quelle me -demandait un fou, et j'étais prêt de le lui donner; mais elle me -demandait un sot, et je le lui ai refusé net.» - -M.... disait, à propos des sottises ministérielles et ridicules: «Sans -le gouvernement, on ne rirait plus en France.» - ---«En France, disait M...., il faut purger l'humeur mélancolique et -l'esprit patriotique. Ce sont deux maladies contre-nature dans le pays -qui se trouve entre le Rhin et les Pyrénées; et quand un Français se -trouve atteint de l'un de ces deux maux, il a tout à craindre pour -lui.» - ---Il a plu un moment à madame la duchesse de Grammont de dire que M. -de Liancourt avait autant d'esprit que M. de Lauzun. M. de Créqui -rencontre celui-ci, et lui dit: «Tu dînes aujourd'hui chez moi.--Mon -ami, cela m'est impossible.--Il le faut; et d'ailleurs tu y es -intéressé.--Comment?--Liancourt y dîne: on lui donne ton esprit; il ne -s'en sert point; il te le rendra.» - ---On disait de J.-J. Rousseau: «C'est un hibou.--Oui, dit quelqu'un, -mais c'est celui de Minerve; et quand je sors du _Devin du Village_, -j'ajouterais déniché par les Grâces.» - ---Deux femmes de la cour, passant sur le Pont-Neuf, virent, en deux -minutes, un moine et un cheval blanc; une des deux, poussant l'autre -du coude, lui dit: «Pour la catin, vous et moi nous n'en sommes pas en -peine[4].» - - [4] Allusion à l'ancien proverbe populaire: «On ne passe jamais - sur le Pont-Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une - catin.» - ---Le prince de Conti actuel s'affligeait de ce que le comte d'Artois -venait d'acquérir une terre auprès de ses cantons de chasses: on lui -fit entendre que les limites étaient bien marquées, qu'il n'y avait -rien à craindre pour lui, etc. Le prince de Conti interrompit le -harangueur, en lui disant: «Vous ne savez pas ce que c'est que les -princes!» - ---M.... disait que la goutte ressemblait aux bâtards des princes, -qu'on baptise le plus tard qu'on peut. - ---M.... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste, -mais encore livré à quelques illusions: «Vous n'avez pas de taie dans -l'oeil, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette.» - ---M. de B... disait qu'on ne dit point à une femme à trois heures, ce -qu'on lui dit à six; à six, ce qu'on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il -ajoutait que le plein midi a une sorte de sévérité. Il prétendait que -son ton de conversation avec madame de.... était changé, depuis -qu'elle avait changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui était -bleu. - ---J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la représentation de son -_Devin du Village_, un courtisan l'aborda, et lui dit poliment: -«Monsieur, permettez-vous que je vous fasse mon compliment?--Oui, -monsieur, dit Rousseau, s'il est bien.» Le courtisan s'en alla. On dit -à Rousseau: «Mais, y songez-vous? quelle réponse vous venez de -faire!»--Fort bonne, dit Rousseau; connaissez-vous rien de pire qu'un -compliment mal fait?» - ---M. de Voltaire, étant à Potsdam, un soir après souper, fit un -portrait d'un bon roi en contraste avec celui d'un tyran; et -s'échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des -malheurs dont l'humanité était accablée sous un roi despotique, -conquérant, etc. Le roi de Prusse ému laisse tomber quelques larmes. -«Voyez, voyez! s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre!» - ---On sait que M. de Luynes, ayant quitté le service pour un soufflet -qu'il avait reçu sans en tirer vengeance, fut fait bientôt après -archevêque de Sens. Un jour qu'il avait officié pontificalement, un -mauvais plaisant prit sa mitre, et l'écartant des deux côtés: «C'est -singulier, dit-il, comme cette mitre ressemble à un soufflet.» - ---Fontenelle avait été refusé trois fois de l'académie, et le -racontait souvent. Il ajoutait: «J'ai fait cette histoire à tous ceux -que j'ai vus s'affliger d'un refus de l'académie, et je n'ai consolé -personne.» - ---A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis, M... -disait: «J'ai lu quelque part, qu'en politique il n'y avait rien de si -malheureux pour les peuples, que les règnes trop longs. J'entends dire -que Dieu est éternel; tout est dit.» - ---C'est une remarque très-fine et très-judicieuse de M..., que -quelqu'importuns, quelqu'insupportables que nous soient les défauts -des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d'en prendre une -partie: être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère, -n'est pas même un préservatif contre eux. - ---J'ai assisté hier à une conversation philosophique entre M. D..... -et M. L......, où un mot m'a frappé. M. D..... disait: «Peu de -personnes et peu de choses m'intéressent; mais rien ne m'intéresse -moins que moi.» M. L..... lui répondit: «N'est-ce point par la même -raison? et l'un n'explique-t-il pas l'autre?--Cela est très-bien ce -que vous dites-là, reprit froidement M. D.....; mais je vous dis le -fait. J'ai été amené là par degrés: en vivant et en voyant les hommes, -il faut que le coeur se brise ou se bronze.» - ---C'est une anecdote connue en Espagne, que le comte d'Aranda reçut un -soufflet du prince des Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa à -l'époque où il fut envoyé ambassadeur en France. - ---Dans ma première jeunesse, j'eus occasion d'aller voir dans la même -journée M. Marmontel et M. d'Alembert. J'allai le matin chez M. -Marmontel, qui demeurait alors chez madame Geoffrin; je frappe, en me -trompant de porte; je demande M. Marmontel; le suisse me répond: «M. -de Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers-ci»; et il me donna -son adresse. Le soir, je vais chez M. d'Alembert, rue Saint-Dominique. -Je demande l'adresse à un suisse, qui me dit: «M. Staremberg, -ambassadeur de Venise? La troisième porte...--Non, M. d'Alembert, de -l'académie française.--Je ne connais pas.» - ---M. Helvétius, dans sa jeunesse, était beau comme l'amour. Un soir -qu'il était assis dans le foyer et fort tranquille, quoiqu'auprès de -mademoiselle Gaussin, un célèbre financier vint dire à l'oreille de -cette actrice, assez haut pour qu'Helvétius l'entendît: «Mademoiselle, -vous serait-il agréable d'accepter six cents louis, en échange de -quelques complaisances? Monsieur, répondit-elle assez haut pour être -entendue aussi, et en montrant Helvétius, je vous en donnerai deux -cents, si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette -figure-là.» - ---La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amans, et -l'on s'en étonnait; une autre femme, voulant rappeler qu'elle était -rousse, et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa -tranquille sagesse, dit: «Elle est comme Samson, sa force est dans ses -cheveux.» - ---Madame Brisard, célèbre par ses galanteries, étant à Plombières, -plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de -Gisors était du nombre; et, comme elle était très-dévote, les amis de -madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevait, les -autres n'en feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette -négociation et réussirent. Comme madame Brisard était aimable, elle -plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l'intimité. Un jour, -madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant très-bien -qu'on eût une faiblesse, elle ne comprenait pas qu'une femme vînt à -multiplier à un certain point le nombre de ses amans. «Hélas! lui dit -madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai cru que celui-là serait le -dernier.» - ---Le régent voulait aller au bal, et n'y être pas reconnu: «J'en sais -un moyen, dit l'abbé Dubois»; et, dans le bal, il lui donna des coups -de pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva trop forts, lui -dit: «L'abbé, tu me déguises trop.» - ---C'est une chose remarquable que Molière, qui n'épargnait rien, n'a -pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière -et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus des ordres de -Colbert. - ---Un énergumène de gentilhommerie, ayant observé que le contour du -château de Versailles était empuanti d'urine, ordonna à ses -domestiques et à ses vassaux de venir lâcher de l'eau autour de son -château. - ---La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu du feu -de l'enfer, dit: «Je me flatte qu'ils s'y accoutument, et qu'à la fin -ils sont là comme le poisson dans l'eau.» - ---Madame de Nesle avait M. de Soubise. M. de Nesle, qui méprisait sa -femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant; il -lui dit: «Madame, on sait bien que je vous passe tout; je dois -pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes, que -je ne vous passerai pas: telle est celle que vous avez pour le -perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer -chez vous.» Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de -Soubise, qui la souffleta, quoiqu'elle pût dire. Le mari alla ensuite -conter ce bel exploit, ajoutant que l'histoire du perruquier était -fausse, se moquant de M. de Soubise qui l'avait crue, et de sa femme -qui avait été souffletée. - ---On a dit, sur le résultat du conseil de guerre tenu à Lorient pour -juger l'affaire de M. de Grasse: _L'armée innocentée, le général -innocent, le ministre hors de cour, le roi condamné aux dépens_. Il -faut savoir que ce conseil coûta au roi quatre millions, et qu'on -prévoyait la chute de M. de Castries. - ---On répétait cette plaisanterie devant une assemblée de jeunes gens -de la cour. Un d'eux, enchanté jusqu'à l'ivresse, dit en levant les -mains après un instant de silence et avec un air profond: «Comment ne -serait-on pas charmé des grands événemens, des bouleversemens même qui -font dire de si jolis mots?» On suivit cette idée, on repassa les -mots, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La -chanson sur la bataille d'Hochstet fut trouvée mauvaise, et -quelques-uns dirent à ce sujet: «Je suis fâché de la perte de cette -bataille, la chanson ne vaut rien.» - ---Il s'agissait de corriger Louis XV, jeune encore, de l'habitude de -déchirer les dentelles de ses courtisans; M. de Maurepas s'en chargea. -Il parut devant le roi avec les plus belles dentelles du monde; le roi -s'approche, et lui en déchire une; M. de Maurepas froidement déchire -celle de l'autre main, et dit simplement: «Cela ne m'a fait nul -plaisir.» Le roi surpris devint rouge, et depuis ce temps ne déchira -plus de dentelles. - ---Beaumarchais, qui s'était laissé maltraiter par le duc de Chaulnes -sans se battre avec lui, reçut un défi de M. de La Blache. Il lui -répondit: «J'ai refusé mieux.» - ---M......, pour peindre d'un seul mot la rareté des honnêtes gens, me -disait que, dans la société, l'honnête homme est une variété de -l'espèce humaine. - ---Louis XV pensait qu'il fallait changer l'esprit de la nation, et -causait, sur les moyens d'opérer ce grand effet, avec M. Bertin (le -petit ministre), lequel demanda gravement du temps pour y rêver. Le -résultat de son rêve, c'est-à-dire, de ses réflexions, fut qu'il -serait à souhaiter que la nation fût animée de l'esprit qui règne à la -Chine. Et c'est cette belle idée qui a valu au public la collection -intitulée: _Histoire de la Chine_, ou _Annales des Chinois_. - ---M. de Sourches, petit fat, hideux, le teint noir, et ressemblant à -un hibou, dit un jour en se retirant: «Voilà la première fois, depuis -deux ans, que je vais coucher chez moi.» L'évêque d'Agde, se -retournant et voyant cette figure, lui dit en le regardant: «Monsieur -perche apparemment?» - ---M. de R. venait de lire dans une société trois ou quatre épigrammes -contre autant de personnes dont aucune n'était vivante. On se tourna -vers M. de....., comme pour lui demander s'il n'en avait pas -quelques-unes dont il pût régaler l'assemblée. «Moi! dit-il naïvement: -tout mon monde vit, je ne puis vous rien dire.» - ---Plusieurs femmes s'élèvent dans le monde au-dessus de leur rang, -donnent à souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent -des princes, des princesses, qui doivent cette considération à la -galanterie. Ce sont, en quelque sorte, des filles avouées par les -honnêtes gens, et chez lesquelles on va, comme en vertu de cette -convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le -moins du monde à conséquence. Telles ont été, de nos jours, madame -Brisard, madame Caze et tant d'autres. - ---M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, venant de dire à -madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses -aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne -l'ayant pas aperçue. «Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je -dois faire de vos galanteries; vous passez devant moi sans me -regarder.--Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je -n'aurais pas passé.» - ---Dans les dernières années du règne de Louis XV, le roi étant à la -chasse, et ayant peut-être de l'humeur contre madame Dubarri, s'avisa -de dire un mot contre les femmes; le maréchal de Noailles se répandit -en invectives contre elles, et dit que, quand on avait fait d'elles ce -qu'il faut en faire, elles n'étaient bonnes qu'à renvoyer. Après la -chasse, le maître et le valet se retrouvèrent chez madame Dubarri, à -qui M. de Noailles dit mille jolies choses. «Ne le croyez pas, dit le -roi.» Et alors il répéta ce qu'avait dit le maréchal à la chasse. -Madame Dubarri se mit en colère, et le maréchal lui répondit: «Madame, -à la vérité, j'ai dit cela au roi; mais c'était à propos des dames de -Saint-Germain, et non pas de celles de Versailles.» Les dames de -Saint-Germain étaient sa femme, madame de Tessé, madame de Duras, etc. -Cette anecdote m'a été contée par le maréchal de Duras, témoin -oculaire. - ---Le duc de Lauzun disait: «J'ai souvent de vives disputes avec M. de -Calonne; mais, comme ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère, -c'est à qui se dépêchera de céder; et celui de nous deux qui trouve la -plus jolie tournure pour battre en retraite, est celui qui se retire -le premier.» - ---Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions à plusieurs -ex-jésuites; M. de Tressan lui dit: «Sire, votre majesté ne -fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus -profonde misère?» - ---Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa de relever -l'éventail d'une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa -politesse dédaigneusement. «Ah! madame, lui dit-il, vous prodiguez -bien vos rigueurs.» - ---M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désignait souvent Dieu par -cette phrase: «Le gentilhomme d'en haut.» - ---M.... disait que d'obliger, rendre service, sans y mettre toute la -délicatesse possible, était presque peine perdue. Ceux qui y manquent -n'obtiennent jamais le coeur, et c'est lui qu'il faut conquérir. Ces -bienfaiteurs maladroits ressemblent à ces généraux qui prennent une -ville, en laissant la garnison se retirer dans la citadelle, et qui -rendent ainsi leur conquête presqu'inutile. - ---M. Lorri, médecin, racontait que Mme de Sully, étant indisposée, -l'avait appelé et lui avait conté une insolence de Bordeu, lequel lui -avait dit: «Votre maladie vient de vos besoins; voilà un homme.» Et en -même temps il se présenta dans un état peu décent. Lorri excusa son -confrère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. Il -ajoutait: «Je ne sais ce qui est arrivé depuis; mais ce qu'il y a de -certain, c'est qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu.» - ---L'abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille, -devenue depuis madame Dubarri. Un jour elle lui dit qu'elle voulait -lui faire du bien; elle ajouta: «Donnez-moi un mémoire. Un mémoire! -lui dit-il; il est tout fait; le voici: je suis l'abbé Arnaud.» - ---Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre fois de la religion -catholique à la religion protestante, et ses amis s'étonnant de cette -indifférence: «Moi, indifférent! dit le curé; moi, inconstant! rien de -tout cela, au contraire, je ne change point; je veux être curé de -Bray.» - ---Le chevalier de Montbarey avait vécu dans je ne sais quelle ville de -province; et, à son retour, ses amis le plaignaient de la société -qu'il avait eue. «C'est ce qui vous trompe, répondit-il; la bonne -compagnie de cette ville y est comme par tout, et la mauvaise y est -excellente.» - ---Un paysan partagea le peu de biens qu'il avait entre ses quatre -fils, et alla vivre tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit, -à son retour d'un de ses voyages chez ses enfans: «Eh bien! comment -vous ont-ils reçu? comment vous ont-ils traité?--Ils m'ont traité, -dit-il, comme leur enfant.» Ce mot paraît sublime dans la bouche d'un -père tel que celui-ci.» - ---Dans une société où se trouvait M. de Schwalow, ancien amant de -l'impératrice Elisabeth, on voulait savoir quelque fait relatif à la -Russie. Le bailli de Chabrillant dit: «M. de Schwalow, dites-nous -cette histoire; vous devez la savoir, vous qui étiez le Pompadour de -ce pays-là.» - ---Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt à se mettre à table, -et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la -comtesse d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes -l'entendirent: «Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens.» Ce -mot a couru; mais c'est le millième; et cent mille autres pareils -n'empêcheront jamais la noblesse française de briguer en foule les -emplois où l'on fait exactement la fonction de valet. - ---«Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disait M..., il suffit -d'observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus -noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que -le connétable de Montmorenci. - ---M. de..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce -humaine, dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la -féodalité, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se -défranciser et se débaptiser, et devenir Grec ou Romain par l'âme. - ---Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de -France. «Oui, sire, dit celui-ci, en lui présentant mon discours de -réception à l'académie française.--Eh bien! reprit le roi de Prusse, -que vous a-t-il dit?--Il ne m'a pas parlé, sire.--A qui donc -parle-t-il, poursuivit Frédéric?» - ---C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon, que le -roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères; ce fut -madame Dubarri qui lui dit: «Il faut que tout ceci finisse, et je veux -que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la -place.» Elle dit au roi: «M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de -sa nomination à la place de secrétaire d'état des affaires -étrangères.» Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osait pas y aller: -madame Dubarri le lui ordonna: il y alla. Le roi ne lui dit rien, et -M. d'Aiguillon entra en fonction sur-le-champ. - ---M. Amelot, ministre de Paris, homme excessivement borné, disait à -M. Bignon: «Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi, -que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente ou quarante mille -francs de plus feraient une grande affaire. - ---M.... faisant sa cour au prince Henri, à Neufchâtel, lui dit que les -Neufchâtelois adoraient le roi de Prusse. «Il est fort simple, dit le -prince, que les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues -d'eux.» - ---L'abbé Raynal dînant à Neufchâtel avec le prince Henri, s'empara de -la conversation, et ne laissa point au prince le moment de placer un -mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que -quelque chose tombait du plancher et profita du silence pour parler à -son tour. - ---Le roi de Prusse causant avec d'Alembert, il entra chez le roi un de -ses gens du service domestique, homme de la plus belle figure qu'on -pût voir; d'Alembert en parut frappé. «C'est, dit le roi, le plus bel -homme de mes états: il a été quelque temps mon cocher; et j'ai eu une -tentation bien violente de l'envoyer ambassadeur en Russie.» - ---Quelqu'un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la -considération dans le monde. «Je le crois bien, répondit M......., -c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie.» - ---M. de la Reynière devoit épouser mademoiselle de Jarinte, jeune et -aimable. Il revenait de la voir, enchanté du bonheur qui l'attendait, -et disait à M. de Malesherbes, son beau-frère: «Ne pensez-vous pas en -effet que mon bonheur sera parfait?--Cela dépend de quelques -circonstances.--Comment! que voulez-vous dire?--Cela dépend du premier -amant qu'elle aura.» - ---Diderot était lié avec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle -mauvaise action récente, venait de perdre l'amitié d'un oncle, riche -chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir -l'oncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du -neveu, et essaie de remuer la passion et de prendre le ton pathétique. -L'oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indignités de son -neveu. «Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot.--Et quoi? dit -l'oncle.--Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au -sortir de votre messe; et c'est l'arrivée de deux ou trois personnes -qui l'en a empêché.--Cela n'est pas vrai, s'écria l'oncle; c'est une -calomnie.--Soit, dit Diderot; mais, quand cela serait vrai, il -faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position -et aux malheurs qui l'attendent, si vous l'abandonnez.» - ---Parmi cette classe d'hommes nés avec une imagination vive et une -sensibilité délicate, qui font regarder les femmes avec un vif -intérêt, plusieurs m'ont dit qu'ils avaient été frappés de voir -combien peu de femmes avaient de goût pour les arts, et -particulièrement pour la poésie. Un poète connu par des ouvrages -très-agréables, me peignait un jour la surprise qu'il avait éprouvée -en voyant une femme pleine d'esprit, de grâces, de sentiment, de goût -dans sa parure, bonne musicienne et jouant de plusieurs instrumens, -qui n'avait pas l'idée de la mesure d'un vers, du mélange des rimes, -qui substituait à un mot heureux et de génie un autre mot trivial et -qui même rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu'il avait éprouvé -plusieurs fois ce qu'il appelait un petit malheur, mais qui en était -un très-grand pour un poète érotique, lequel avait sollicité toute sa -vie le suffrage des femmes. - ---M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes, -celle-ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement -sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup, voilà M. de Voltaire qui -se jette à ses pieds. «Ah! Madame, je vis avec un cochon qui n'a pas -d'organes, qui ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc.» Le -cochon dont il parlait, c'était madame Duchâtelet, son Émilie. - ---Le roi de Prusse a fait plus d'une fois lever des plans -géographiques très-défectueux de tel ou tel pays; la carte indiquait -tel marais impraticable qui ne l'était point, et que les ennemis -croyaient tel sur la foi du faux plan. - ---M.... disait que le grand monde est un mauvais lieu que l'on avoue. - ---Je demandais à M.... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait -avoir prise sur lui; il me répondit: «Ce n'est pas que j'y sois -insensible; mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpayé. La -gloire expose à la calomnie; la considération demande des soins -continuels; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La -société entraîne mille inconvéniens: tout est vu, revu et jugé. Le -monde ne m'a rien offert de tel qu'en descendant en moi-même, je n'aie -trouvé encore mieux chez moi. Il est résulté de ces expériences -réitérées cent fois, que, sans être apathique ni indifférent, je suis -devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours -la meilleure, parce que sa bonté même résulte de son immobilité et -s'accroît avec elle. L'amour est une source de peines; la volupté sans -amour est un plaisir de quelques minutes; le mariage est jugé encore -plus que le reste; l'honneur d'être père amène une suite de calamités; -tenir maison est le métier d'un aubergiste. Les misérables motifs qui -font que l'on recherche un homme et qu'on le considère, sont -transparens et ne peuvent tromper qu'un sot, ni flatter qu'un homme -ridiculement vain. J'en ai conclu que le repos, l'amitié et la pensée -étaient les seuls biens qui convinssent à un homme qui a passé l'âge -de la folie.» - ---Le marquis de Villequier était des amis du grand Condé. Au moment où -ce prince fut arrêté par ordre de la cour, le marquis de Villequier, -capitaine des gardes, était chez madame de Motteville, lorsqu'on -annonça cette nouvelle. «Ah mon Dieu! s'écria le marquis, je suis -perdu!» Madame de Motteville, surprise de cette exclamation, lui dit: -«Je savais bien que vous étiez des amis de M. le prince; mais -j'ignorais que vous fussiez son ami à ce point.--Comment! dit le -marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que cette exécution me -regardait? et, puisqu'on ne m'a point employé, n'est-il pas clair -qu'on n'a nulle confiance en moi?» Madame de Motteville, indignée, lui -répondit: «Il me semble que, n'ayant point donné lieu à la cour de -soupçonner votre fidélité, vous devriez n'avoir point cette -inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir de n'avoir point mis -votre ami en prison.» Villequier fut honteux du premier mouvement, qui -avait trahi la bassesse de son âme. - ---On annonça, dans une maison où soupait madame d'Egmont, un homme qui -s'appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume; elle fait -mettre cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses, et -enfin lui offre du plat qu'elle avait devant elle (c'étaient des -truffes): «Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous.--A -ce ton, dit-elle, en contant cette histoire, j'eus grand regret à mes -honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un -vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta dans la mer, en voyant -que c'était un singe.» - ---Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin, -célèbre par son esprit et son incrédulité. Le vieillard lui dit: -«Trouvez-vous au café Procope.--Mais nous ne pourrons pas parler de -matières philosophiques.--Si fait, en convenant d'une langue -particulière, d'un argot.» Alors ils firent leur dictionnaire: l'âme -s'appelait _Margot_; la religion, _Javotte_; la liberté, _Jeanneton_; -et le père-éternel, _M. de l'Être_. Les voilà disputant et s'entendant -très-bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se -mêlant à la conversation, dit à Boindin: «Monsieur, oserais-je vous -demander ce que c'était que ce monsieur de l'Être qui s'est si souvent -mal conduit, et dont vous êtes si mécontent?--Monsieur, reprit -Boindin, c'était un espion de police.» On peut juger de l'éclat de -rire, cet homme étant lui-même du métier. - ---Le lord Bolingbroke donna à Louis XIV mille preuves de sensibilité -pendant une maladie très-dangereuse. Le roi étonné lui dit: «J'en suis -d'autant plus touché, que vous autres Anglais, vous n'aimez pas les -rois.--Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n'aimant -pas leurs femmes, n'en sont que plus empressés à plaire à celles de -leurs voisins.» - ---Dans une dispute que les représentans de Genève eurent avec le -chevalier de Bouteville, l'un d'eux s'échauffant, le chevalier lui -dit: «Savez-vous que je suis le représentant du roi mon -maître?--Savez-vous, lui dit le Genevois, que je suis le représentant -de mes égaux?» - ---La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un homme du premier mérite à -mettre à la tête de l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa pas -le présenter en son nom. Elle était pour M. de Fronsac, son frère, un -personnage trop grave. Elle pria le poète Bernard de passer chez elle. -Il y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit: «Madame, l'auteur de -l'_Art d'aimer_ n'est pas un personnage bien imposant; mais je le suis -encore un peu trop pour cette occasion: je pourrais vous dire que -mademoiselle Arnould serait un passeport beaucoup meilleur auprès de -monsieur votre frère......--Eh bien! dit madame d'Egmont en riant, -arrangez le soupé chez mademoiselle Arnould.» Le soupé s'arrangea. -Bernard y proposa l'abbé Lapdant pour précepteur: il fut agréé. C'est -celui qui a depuis achevé l'éducation du duc d'Enghien. - ---Un philosophe, à qui l'on reprochait son extrême amour pour la -retraite, répondit: «Dans le monde, tout tend à me faire descendre; -dans la solitude, tout tend à me faire monter.» - ---M. de B. est un de ces sots qui regardent, de bonne foi, l'échelle -des conditions comme celle du mérite; qui, le plus naïvement du monde, -ne conçoit pas qu'un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui -soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où -l'on sait encore honorer le mérite? M. de B. ouvre de grands yeux, -montre un étonnement stupide; il croit que cet homme vient de gagner -un quaterne à la loterie; il l'appelle mon cher un tel, quand la -société la plus distinguée vient de le traiter avec la plus grande -considération. J'ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de La -Bruyère. - ---J'ai bien examiné M...., et son caractère m'a paru piquant: -très-aimable, et nulle envie de plaire, si ce n'est à ses amis ou à -ceux qu'il estime; en récompense, une grande crainte de déplaire. Ce -sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on -doit à la société. On peut faire plus de bien que lui: nul ne fera -moins de mal. On sera plus empressé, jamais moins importun. On -caressera davantage: on ne choquera jamais moins. - ---L'abbé Delille devait lire des vers à l'académie pour la réception -d'un de ses amis. Sur quoi il disait: «Je voudrais bien qu'on ne le -sût pas d'avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde.» - ---Madame Beauzée couchait avec un maître de langue allemande. M. -Beauzée les surprit au retour de l'académie. L'Allemand dit à la -femme: «Quand je vous disais qu'il était temps que je m'en _aille_.» -M. Beauzée, toujours puriste, lui dit: «Que je m'en _allasse_, -monsieur.» - ---M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami M. -Pehméja: «Mon ami, pourquoi tout ce monde dans ma chambre? Il ne -devrait y avoir que toi; ma maladie est contagieuse.» - ---On demandait à Pehméja quelle était sa fortune?--«Quinze cents -livres de rente.--C'est bien peu.--Oh! reprit Pehméja, Dubreuil est -riche.» - ---Madame la comtesse de Tessé disait après la mort de M. Dubreuil: «Il -était trop inflexible, trop inabordable aux présens, et j'avais un -accès de fièvre toutes les fois que je songeais à lui en faire.--Et -moi aussi, lui répondit madame de Champagne qui avait placé trente six -mille livres sur sa tête; voilà pourquoi j'ai mieux aimé me donner -tout de suite une bonne maladie, que d'avoir tous ces petits accès de -fièvre dont vous parlez.» - ---L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné le latin à un vieux -conseiller de grand'chambre, qui voulait entendre les _Institutes_ de -Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller -étonné de le voir dans une maison honnête. «Ah! l'abbé, vous voilà, -lui dit-il lestement? par quel hasard vous trouvez-vous dans cette -maison-ci?--Je m'y trouve comme vous vous y trouvez.--Oh! ce n'est pas -la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait -quelque chose dans votre métier de prêtre?--Je suis grand-vicaire de -M. de Lombez.--Diable! c'est quelque chose: et combien cela -vaut-il?--Mille francs.--C'est bien peu; et il reprend le ton leste -et léger.--Mais j'ai un prieuré de mille écus.--Mille écus! bonnes -affaires (_avec l'air de la considération_).--Et j'ai fait la -rencontre du maître de cette maison-ci, chez M. le cardinal de -Rohan.--Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan?--Oui, il m'a fait -avoir une abbaye.--Une abbaye! ah! cela posé, monsieur l'abbé, -faites-moi l'honneur de revenir dîner chez moi.» - ---M. de La Popelinière se déchaussait un soir devant ses complaisans, -et se chauffait les pieds; un petit chien les lui léchait. Pendant ce -temps-là, la société parlait d'amitié, d'amis: «Un ami, dit M. de La -Popelinière, montrant son chien, le voilà.» - ---Jamais Bossuet ne put apprendre au grand dauphin à écrire une -lettre. Ce prince était très-indolent. On raconte que ses billets à la -comtesse du Roure finissaient tous par ces mots: _Le roi me fait -mander pour le conseil_. Le jour que cette comtesse fut exilée, un des -courtisans lui demanda s'il n'était pas bien affligé. «Sans doute, dit -le dauphin; mais cependant me voilà délivré de la nécessité d'écrire -le petit billet.» - ---L'archevêque de Toulouse (Brienne) disait à M. de Saint-Priest, -grand-père de M. d'Entragues: «Il n'y a eu en France, sous aucun roi, -aucun ministre qui ait poussé ses vues et son ambition jusqu'où elles -pouvaient aller.» M. de Saint-Priest lui dit: «Et le cardinal de -Richelieu?--Arrêté à moitié chemin; répondit l'archevêque.» Ce mot -peint tout un caractère. - ---Le maréchal de Broglie avait épousé la fille d'un négociant; il eut -deux filles. On lui proposait, en présence de madame de Broglie, de -faire entrer l'une dans un chapitre. «Je me suis fermé, dit-il, en -épousant madame, l'entrée de tous les chapitres....--Et de l'hôpital, -ajouta-t-elle.» - ---La maréchale de Luxembourg, arrivant à l'église un peu trop tard, -demanda où en était la messe, et dans cet instant la sonnette du -lever-dieu sonna. Le comte de Chabot lui dit en bégayant: «Madame la -maréchale, - - «J'entends la petite clochette, - Le petit mouton n'est pas loin.» - -Ce sont deux vers d'un opéra comique. - ---La jeune madame de M........, étant quittée par le vicomte de -Noailles, était au désespoir, et disait: «J'aurai vraisemblablement -beaucoup d'amans; mais je n'en aimerai aucun, autant que j'aime le -vicomte de Noailles.» - ---Le duc de Choiseul, à qui l'on parlait de son étoile, qu'on -regardait comme sans exemple, répondit: «Elle l'est pour le mal autant -que pour le bien.--Comment?--Le voici: j'ai toujours très-bien traité -les filles: il y en a une que je néglige; elle devient reine de -France, ou à peu près. J'ai traité à merveille tous les inspecteurs, -je leur ai prodigué l'or et les honneurs: Il y en a un extrêmement -méprisé que je traite légèrement, il devient ministre de la guerre, -c'est M. de Monteynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j'ai fait -pour eux sans exception, hormis un seul: mais il y en a un qui a le -travail lent et lourd, que tous les autres méprisent, qu'ils ne -veulent plus voir à cause d'un ridicule mariage: c'est M. de -Vergennes; et il devient ministre des affaires étrangères. Convenez -que j'ai des raisons de dire que mon étoile est aussi extraordinaire -en mal qu'en bien.» - ---M. le président de Montesquieu avait un caractère fort au-dessous de -son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite -ambition, etc. Lorsque l'_Esprit des Lois_ parut, il s'en fit -plusieurs critiques mauvaises ou médiocres, qu'il méprisa fortement. -Mais un homme de lettres connu en fit une dont M. du Pin voulut bien -se reconnaître l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M. de -Montesquieu en eut connaissance, et en fut au désespoir. On la fit -imprimer, et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla -trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur -et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq -exemplaires. - ---Le maréchal de Noailles disait beaucoup de mal d'une tragédie -nouvelle. On lui dit: «Mais M. d'Aumont, dans la loge duquel vous -l'avez entendue, prétend qu'elle vous a fait pleurer.--Moi! dit le -maréchal, point du tout; mais comme il pleurait lui-même dès la -première scène, j'ai cru honnête de prendre part à sa douleur.» - ---Monsieur et madame d'Angeviler, Monsieur et madame Necker paraissent -deux couples uniques, chacun dans son genre. On croirait que chacun -d'eux convenait à l'autre exclusivement, et que l'amour ne peut aller -plus loin. Je les ai étudiés, et j'ai trouvé qu'ils se tenaient -très-peu par le coeur; et que, quant au caractère, ils ne se tenaient -que par des contrastes. - ---M. Th...... me disait un jour qu'en général dans la société, -lorsqu'on avait fait quelque action honnête et courageuse par un motif -digne d'elle, c'est-à-dire, très-noble, il fallait que celui qui avait -fait cette action lui prêtât, pour adoucir l'envie, quelque motif -moins honnête et plus vulgaire. - ---Louis XV demanda au duc d'Ayen (depuis maréchal de Noailles) s'il -avait envoyé sa vaisselle à la monnaie; le duc répondit que non. «Moi, -dit le roi, j'ai envoyé la mienne.--Ah! sire, dit M. d'Ayen, quand -Jésus-Christ mourut le vendredi-saint, il savait bien qu'il -ressusciterait le dimanche.» - ---Dans le temps qu'il y avait des jansénistes, on les distinguait à la -longueur du collet de leur manteau. L'archevêque de Lyon avait fait -plusieurs enfans; mais, à chaque équipée de cette espèce, il avait -soin de faire allonger d'un pouce le collet de son manteau. Enfin, le -collet s'allongea tellement qu'il a passé quelque temps pour -janséniste, et a été suspect à la cour. - ---Un Français avait été admis à voir le cabinet du roi d'Espagne. -Arrivé devant son fauteuil et son bureau: «C'est donc ici, dit-il, que -ce grand roi travaille.--Comment, travaille! dit le conducteur: quelle -insolence! ce grand roi travailler! Vous venez chez lui pour insulter -sa majesté!» Il s'engagea une querelle où le Français eut beaucoup de -peine à faire entendre à l'Espagnol qu'on n'avait pas eu l'intention -d'offenser la majesté de son maître. - ---M. de...... ayant aperçu que M. Barthe était jaloux (de sa femme), -lui dit: «Vous jaloux! mais savez-vous bien que c'est une prétention? -C'est bien de l'honneur que vous vous faites: je m'explique. N'est pas -cocu qui veut: savez-vous que, pour l'être, il faut savoir tenir une -maison, être poli, sociable, honnête? Commencez par acquérir toutes -ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu'ils auront à -faire pour vous. Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire cocu? une -espèce? Quand il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon -compliment.» - ---Madame de Créqui me disait du baron de Breteuil: «Ce n'est morbleu -pas une bête, que le baron; c'est un sot.» - ---Un homme d'esprit me disait un jour que le gouvernement de France -était une monarchie absolue, tempérée par des chansons. - ---L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant -un manuscrit: c'était celui des _Mois_ de M. Roucher. L'abbé Delille -s'en douta, et dit en plaisantant: «Odeur de vers se sentait à la -ronde.--Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot, pour sentir les -odeurs.» - ---M. de Fleuri, procureur-général, disait devant quelques gens de -lettres: «Il n'y a que depuis ces derniers temps que j'entends parler -du peuple dans les conversations où il s'agit du gouvernement. C'est -un fruit de la philosophie nouvelle. Est-ce que l'on ignore que le -_tiers n'est qu'adventice dans la constitution_? (Cela veut dire, en -d'autres termes, que vingt-trois millions neuf cents mille hommes ne -sont qu'un hasard et un accessoire dans la totalité de vingt-quatre -millions d'hommes.)» - ---Milord Hervey, voyageant dans l'Italie et se trouvant non loin de la -mer, traversa une lagune dans l'eau de laquelle il trempa son doigt: -«Ah! ah! dit-il, l'eau est salée; ceci est à nous.» - ---Duclos disait à un homme ennuyé d'un sermon prêché à Versailles: -«Pourquoi avez-vous entendu ce sermon jusqu'au bout?--J'ai craint de -déranger l'auditoire et de le scandaliser.--Ma foi, reprit Duclos, -plutôt que d'entendre ce sermon, je me serais converti au premier -point.» - ---M. d'Aiguillon, dans le temps qu'il avait madame Dubarri, prit -ailleurs une galanterie: il se crut perdu, s'imaginant l'avoir donnée -à la comtesse; heureusement il n'en était rien. Pendant le traitement, -qui lui paraissait très-long et qui l'obligeait à s'abstenir de madame -Dubarri, il disait au médecin: «Ceci me perdra, si vous ne me -dépêchez.» Ce médecin était M. Busson, qui l'avait guéri, en Bretagne, -d'une maladie mortelle et dont les médecins avaient désespéré. Le -souvenir de ce mauvais service rendu à la province, avait fait ôter à -M. Basson toutes ses places, après la ruine de M. d'Aiguillon. -Celui-ci, devenu ministre, fut très-long-temps sans rien faire pour M. -Busson, qui, en voyant la manière dont le duc en usait avec Linguet, -disait: «M. d'Aiguillon ne néglige rien, hors ceux qui lui ont sauvé -l'honneur et la vie.» - ---M. de Turenne, voyant un enfant passer derrière un cheval, de façon -à pouvoir être estropié par une ruade, l'appela et lui dit: «Mon bel -enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et -vous l'intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé. -Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demi-lieue de plus -dans le cours de votre vie entière; et souvenez-vous que c'est M. de -Turenne qui vous l'a dit.» - ---M. de Th..., pour exprimer l'insipidité des bergeries de M. de -Florian, disait: «Je les aimerais assez, s'il y mettait des loups.» - ---On demandait à Diderot quel homme était M. d'Épinai. «C'est un -homme, dit-il, qui a mangé deux millions, sans dire un bon mot et sans -faire une bonne action.» - ---M. de Fronsac alla voir une mappemonde que montrait l'artiste qui -l'avait imaginée. Cet homme, ne le connaissant pas et lui voyant une -croix de Saint-Louis, ne l'appelait que le chevalier. La vanité de M. -de Fronsac blessée de ne pas être appelé duc, lui fit inventer une -histoire, dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l'appelait -_monseigneur_. M. de Genlis l'arrête à ce mot, et lui dit: «Qu'est-ce -que tu dis là? monseigneur! on va te prendre pour un évêque.» - ---M. de Lassay, homme très-doux, mais qui avait une grande -connaissance de la société, disait qu'il faudrait avaler un crapaud -tous les matins, pour ne trouver plus rien de dégoûtant le reste de la -journée, quand on devait la passer dans le monde. - ---M. d'Alembert eut occasion de voir madame Denis, le lendemain de son -mariage avec M. du Vivier. On lui demanda si elle avait l'air d'être -heureuse. «Heureuse! dit-il, je vous en réponds: heureuse à faire mal -au coeur.» - ---Quelqu'un ayant entendu la traduction des _Géorgiques_ de l'abbé -Delille, lui dit: «Cela est excellent; je ne doute pas que vous n'ayez -le premier bénéfice qui sera à la nomination de Virgile.» - ---M. de B. et M. de C. sont intimes amis, au point d'être cités pour -modèles. M. de B. disait un jour à M. de C.: «Ne t'est-il point arrivé -de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque étourdie qui -t'ait demandé si tu renoncerais à moi pour elle, si tu m'aimais mieux -qu'elle?--Oui, répondit celui-ci.--Qui donc?--Madame de M....» C'était -la maîtresse de son ami. - ---M..... me racontait, avec indignation, une malversation de vivriers: -«Il en coûta, me dit-il, la vie à cinq mille hommes qui moururent -exactement de faim; _et voilà, monsieur, comme le roi est servi!_» - ---M. de Voltaire, voyant la religion tomber tous les jours, disait une -fois: «Cela est pourtant fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous?--Oh! -lui dit M. Sabatier de Cabre, consolez-vous; les occasions ne vous -manqueront pas plus que les moyens.--Ah! monsieur, reprit -douloureusement M. de Voltaire, hors de l'église point de salut.» - ---Le prince de Conti disait, dans sa dernière maladie, à Beaumarchais, -qu'il ne pourrait s'en tirer, vu l'état de sa personne épuisée par les -fatigues de la guerre, du vin et de la jouissance. «A l'égard de la -guerre, dit celui-ci, le prince Eugène a fait vingt-une campagnes, et -il est mort à soixante dix-huit ans; quant au vin, le marquis de -Brancas buvait par jour six bouteilles de vin de Champagne, et il est -mort à quatre-vingt-quatre ans.--Oui, mais le coït, reprit le -prince?--Madame votre mère.... répondit Beaumarchais. (La princesse -était morte à soixante-dix neuf ans.)--Tu as raison, dit le prince; il -n'est pas impossible que j'en revienne.» - ---M. le régent avait promis de faire _quelque chose_ du jeune Arouet, -c'est-à-dire, d'en faire un important et le placer. Le jeune poète -attendit le prince au sortir du conseil, au moment où il était suivi -de quatre secrétaires d'état. Le régent le vit, et lui dit: «Arouet, -je ne t'ai pas oublié, et je te destine le département des -niaiseries.--Monseigneur, dit le jeune Arouet, j'aurais trop de -rivaux: en voilà quatre.» Le prince pensa étouffer de rire. - ---Quand le maréchal de Richelieu vint faire sa cour à Louis XV, après -la prise de Mahon, la première chose ou plutôt la seule que lui dit le -roi fut celle-ci: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre -Lansmatt?» Lansmatt était un vieux garçon de la chambre. - ---Quelqu'un, ayant lu une lettre très-sotte de M. Blanchard sur le -ballon, dans le _Journal de Paris_: «Avec cet esprit-là, dit-il, ce M. -Blanchard doit bien s'ennuyer en l'air.» - ---Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse dont s'avisa l'évêque -d'Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y -avait de bonnes frasques à lui reprocher, et qu'il était facile de le -perdre auprès de l'évêque de Mirepoix, le théatin Boyer, il écrivit -contre lui-même une lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et -faciles à convaincre d'absurdité. Il l'adressa à l'évêque de Narbonne; -il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l'atrocité de -ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes écrites -en effet par eux, et contenant des inculpations réelles: ces lettres -furent méprisées. Le résultat des premières avait mené le théatin à -l'incrédulité sur les secondes. - ---Louis XV se fit peindre par La Tour. Le peintre, tout en -travaillant, causait avec le roi, qui paraissait le trouver bon. La -Tour, encouragé et naturellement indiscret, poussa la témérité jusqu'à -lui dire: «Au fait, sire, vous n'avez point de marine.» Le roi -répondit sèchement: «Que dites-vous là? Et Vernet, donc?» - ---On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante et séparée de son mari: -«Les sacremens sont là.--Un petit moment.--M. le duc de Chaulnes -voudrait vous revoir.--Est-il là?--Oui.--Qu'il attende: il entrera -avec les sacremens.» - ---Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un -homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'était que cet -homme: il me répondit que c'était un homme qui faisait, pour sa -patrie, ce que Brutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de -mettre cette grande idée à mon niveau. J'appris que son homme était un -espion de police. - ---M. Lemière a mieux dit qu'il ne voulait, en disant qu'entre sa -_Veuve de Malabar_, jouée en 1770, et sa _Veuve de Malabar_, jouée en -1781, il y avait la différence d'une falourde à une voie de bois. -C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait le succès de la -pièce. - ---Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait une lettre pleine de -vertu et de raison. Elle finissait par ces mots: «Adieu, mon ami; -conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la -société; mais cultivez les sentimens qui vous en séparent.» - ---Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes, -disait à un de ses amis: «Je me dis souvent à moi-même, vieux fou, -vieux gueux, quand cesseras-tu donc de t'exposer à l'affront d'un -refus ou d'un ridicule?» - -M. de C...., parlant un jour du gouvernement d'Angleterre et de ses -avantages, dans une assemblée où se trouvaient quelques évêques, -quelques abbés; l'un d'eux nommé l'abbé de Seguerand, lui dit: -«Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-là, je ne suis nullement -tenté d'y vivre, et je sais que je m'y trouverais très mal.--M. -l'abbé, lui répondit naïvement M. de C..., c'est parce-que vous y -seriez mal, que le pays est excellent.» - ---Plusieurs officiers français étant allés à Berlin, l'un d'eux parut -devant le roi sans uniforme et en bas blancs. Le roi s'approcha de -lui, et lui demanda son nom. «Le marquis de Beaucour.--De quel -régiment?--De Champagne.--Ah! oui, ce régiment où l'on se f... de -l'ordre.» Et il parla ensuite aux officiers qui étaient en uniforme et -en bottes. - ---M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé; il ne savait -comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à -qui il disait son embarras, lui dit: «Faites-vous peindre en hébété.» - ---Le médecin Bouvard avait sur le visage une balafre en forme de C, -qui le défigurait beaucoup. Diderot disait que c'était un coup qu'il -s'était donné, en tenant maladroitement la faulx de la mort. - ---L'empereur, passant à Trieste _incognito_ selon sa coutume, entra -dans une auberge. Il demanda s'il y avait une bonne chambre; on lui -dit qu'un évêque d'Allemagne venait de prendre la dernière, et qu'il -ne restait plus que deux petits bouges. Il demanda à souper; on lui -dit qu'il n'y avait plus que des oeufs et des légumes, parce que -l'évêque et sa suite avaient demandé toute la volaille. L'empereur fit -demander à l'évêque si un étranger pouvait souper avec lui; l'évêque -refusa. L'empereur soupa avec un aumônier de l'évêque, qui ne mangeait -point avec son maître. Il demanda à cet aumônier ce qu'il allait faire -à Rome. «Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter un bénéfice de -cinquante mille livres de rente, avant que l'empereur soit informé -qu'il est vacant.» On change de conversation. L'empereur écrit une -lettre au cardinal dataire, et une autre à son ambassadeur. Il fait -promettre à l'aumônier de remettre ces deux lettres à leur adresse, en -arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse. Le cardinal dataire fait -expédier les provisions à l'aumônier surpris. Il va conter son -histoire à son évêque qui veut partir. L'autre, ayant affaire à Rome, -voulut rester, et apprit à son évêque que cette aventure était l'effet -d'une lettre, écrite au cardinal dataire et à l'ambassadeur de -l'empire, par l'empereur, lequel était cet étranger avec lequel -monseigneur n'avait pas voulu souper à Trieste. - ---Le comte de.... et le marquis de.... me demandant quelle différence -je faisais entre eux, en fait de principes, je répondis: «La -différence qu'il y a entre vous, est que l'un lécherait l'écumoire, et -que l'autre l'avalerait.» - ---Le baron de Breteuil, après son départ du ministère, en 1788, -blâmait la conduite de l'archevêque de Sens. Il le qualifiait de -despote, et disait: «Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère -point en despotisme; et je veux qu'elle se renferme dans les limites -où elle était resserrée sous Louis XIV.» Il croyait, en tenant ce -discours, faire acte de citoyen, et risquer de se perdre à la cour. - ---Madame Desparbès, couchant, avec Louis XV, le roi lui dit: «Tu as -couché avec tous mes sujets.--Ah! sire.--Tu as eu le duc de -Choiseul.--Il est si puissant!--Le maréchal de Richelieu.--Il a tant -d'esprit!--Monville.--Il a une si belle jambe!--A la bonne heure; mais -le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela.--Ah! sire, il est attaché -à votre majesté!» - ---Madame de Maintenon et madame de Caylus se promenaient autour de la -pièce d'eau de Marly. L'eau était très-transparente, et on y voyait -des carpes dont les mouvemens étaient lents, et qui paraissaient aussi -tristes qu'elles étaient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer à -madame de Maintenon, qui répondit: «Elles sont comme moi; elles -regrettent leur bourbe.». - ---Collé avait placé une somme d'argent considérable, à fonds perdu et -à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui -avait pas encore donné un sou. «Monsieur, lui dit Collé, dans une -visite qu'il lui fit, quand je place mon argent en viager, c'est pour -être payé de mon vivant.» - ---Un ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante, mais -qui n'avait pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour -dénigrer sa fête, qui avait d'abord beaucoup réussi. Il s'en vengea en -véritable Anglais, et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas -grand chose. Il annonça une autre fête. On crut que c'était pour -prendre sa revanche, et que la fête serait superbe. On accourt. -Grande affluence. Point d'apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à -l'esprit-de-vin. On s'attendait à quelque miracle. «Messieurs, dit-il, -ce sont les dépenses, et non l'agrément d'une fête, que vous cherchez: -regardez bien (et il entr'ouvre son habit dont il montre la doublure), -c'est un tableau du Dominicain, qui vaut cinq mille guinées; mais ce -n'est pas tout: voyez ces dix billets; ils sont de mille guinées -chacun, payables à vue sur la banque d'Amsterdam. (Il en fait un -rouleau, et les met sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas, -messieurs, que cette fête ne vous satisfasse, et que vous ne vous -retiriez tous contens de moi. Adieu, messieurs, la fête est finie.» - ---«La postérité, disait M. de B...., n'est pas autre chose qu'un -public qui succède à un autre: or, vous voyez ce que c'est que le -public d'à présent.» - ---«Trois choses, disait N...., m'importunent, tant au moral qu'au -physique, au sens figuré comme au sens propre: le bruit, le vent et la -fumée.» - ---A propos d'une fille qui avait fait un mariage avec un homme -jusqu'alors réputé assez honnête, madame de L.... disait: «Si j'étais -une catin, je serais encore une fort honnête femme; car je ne voudrais -point prendre pour amant un homme qui serait capable de m'épouser.» - ---«Madame de G...., disait M...., a trop d'esprit et d'habileté pour -être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables.» - ---Feue madame la duchesse d'Orléans était fort éprise de son mari, -dans les commencemens de son mariage, et il y avait peu de réduits -dans le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins. Un jour les deux -époux allèrent faire visite à la duchesse douairière qui était malade. -Pendant la conversation, elle s'endormit; et le duc et la jeune -duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la -malade. Elle s'en aperçut, et dit à sa belle-fille: «Il vous était -réservé, madame, de faire rougir du mariage.» - ---Le maréchal de Duras, mécontent d'un de ses fils, lui dit: -«Misérable, si tu continues, je te ferai souper avec le roi.» C'est -que le jeune avait soupé deux fois à Marly, où il s'était ennuyé à -périr. - ---Duclos, qui disait sans cesse des injures à l'abbé d'Olivet, disait -de lui: «C'est un si grand coquin, que, malgré les duretés dont je -l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre.» - ---Duclos parlait un jour du paradis que chacun se fait à sa manière. -Madame de Rochefort lui dit: «Pour vous, Duclos, voici de quoi -composer le vôtre: du pain, du vin, du fromage et la première venue.» - ---Un homme a osé dire: «Je voudrais voir le dernier des rois étranglé -avec le boyau du dernier des prêtres.» - ---C'était l'usage chez madame Deluchet que l'on achetât une bonne -histoire à celui qui la faisait... «Combien en voulez-vous?... Tant.» -Il arriva que madame Deluchet demandant à sa femme de chambre l'emploi -de cent écus, celle-ci parvint à rendre ce compte à l'exception de -trente-six livres; lorsque tout-à-coup elle s'écria: «Ah! madame, et -cette histoire pour laquelle vous m'avez sonné, que vous avez achetée -à M. Coqueley, et que j'ai payée trente-six livres!» - ---M. de Bissi, voulant quitter la présidente d'Aligre, trouva sur sa -cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle -était en intrigue, qu'elle voulait ménager M. de Bissi, et s'arranger -pour qu'il la quittât le premier. Elle avait même laissé cette lettre -à dessein. Mais M. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda six -mois, en l'importunant de ses assiduités. - ---M. de R. a beaucoup d'esprit, mais tant de sottises dans l'esprit, -que beaucoup de gens pourraient le croire un sot. - ---M. d'Epréménil vivait depuis long-temps avec madame Tilaurier. -Celle-ci voulait l'épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait -espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que -Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition aux sottises de -l'alchimie. D'Epréménil se plaignant de ce que cette pierre -philosophale n'arrivait pas, et une certaine formule n'ayant point eu -d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu'il -vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. «Il faut, pour -réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et -avec leur chef, l'Être Suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier.» -Celle-ci redoubla de coquetterie; d'Epréménil épousa, et il n'y eut -que sa femme qui trouva la pierre philosophale. - ---On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait -mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler -un écu de six livres. «Ah! bon Dieu, dit le roi, qu'on aille chercher -Andouillet, Lamartinière, Lassone.--Sire, dit le duc de Noailles, ce -ne sont point là les gens qu'il faut.--Et qui donc?--Sire, c'est -l'abbé Terray.--L'abbé Terray! comment?--Il arrivera, il mettra sur ce -gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième, -un second vingtième; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme -les nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade -guéri.» Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à -l'abbé Terray; c'est la seule dont il eût conservé le souvenir: il le -dit lui même au marquis de Sesmaisons. - ---M. d'Ormesson, étant contrôleur-général, disait devant vingt -personnes qu'il avait long-temps cherché à quoi pouvaient avoir été -utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu'il ne -l'avait jamais pu trouver. Cela passait, car, quand on est -contrôleur-général, tout passe. M. Pelletier de Mort-Fontaine, son -beau-père, lui dit avec douceur: «Je sais que c'est votre façon de -penser; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas la dire. Je -voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous -manque. Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermait souvent avec -Racine et Boileau, qui les menait à sa maison de campagne, et disait, -en apprenant l'arrivée de plusieurs évêques: «Qu'on leur montre le -château, les jardins, tout, excepté moi.» - ---La source des mauvais procédés du cardinal de Fleury à l'égard de la -reine, femme de Louis XV, fut le refus qu'elle fit d'écouter ses -propositions galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de la -reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse à celle où elle lui -demandait conseil sur la conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal -avait pourtant soixante-seize ans; mais, quelques mois auparavant, il -avait violé deux femmes. Madame la maréchale de Mouchi et une autre -femme ont vu la lettre de Stanislas. - ---De toutes les violences exercées à la fin du règne de Louis XIV, on -ne se souvient guère que des dragonades, des persécutions contre les -huguenots qu'on tourmentait en France et qu'on y retenait par force, -des lettres de cachet prodiguées contre Port-Royal, les jansénistes, -le molinisme et le quiétisme. C'est bien assez: mais on oublie -l'inquisition secrète, et quelquefois déclarée, que la bigoterie de -Louis XIV exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres; les -recherches à Paris et dans les provinces que faisaient les évêques et -les intendans sur les hommes et les femmes qui étaient soupçonnés de -vivre ensemble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages -secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvéniens d'un mariage -déclaré avant le temps, qu'aux effets de la persécution du roi et des -prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame de Maintenon qui voulait -par là faire deviner qu'elle était reine? - ---On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue -dauphine. M. le dauphin lui dit: «Vous êtes bien content, M. Levret, -d'accoucher madame la dauphine? cela va vous faire de la -réputation.--Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement -l'accoucheur, je ne serais pas ici.» - ---Duclos disait un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepoix, -que les courtisanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus -entendre le moindre conte un peu trop vif. «Elles étaient, disait-il, -plus timorées que les femmes honnêtes.» Et là-dessus, il enfile une -histoire fort gaie; puis une autre encore plus forte; enfin à une -troisième qui commençait encore plus vivement, madame de Rochefort -l'arrête et lui dit: «Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez -aussi par trop honnêtes femmes.» - ---Le cocher du roi de Prusse l'ayant renversé, le roi entra dans une -colère épouvantable. «Eh bien! dit le cocher, c'est un malheur; et -vous, n'avez-vous jamais perdu une bataille?» - ---M. de Choiseul-Gouffier, voulant faire, à ses frais, couvrir de -tuiles les maisons de ses paysans exposées à des incendies, ils le -remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons -comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de -tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs -tailles. - ---Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse. -Allant en Italie, pour se mettre à la tête de l'armée dans la guerre -de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de -vin qu'il ne pouvait se soutenir, et qu'il tomba à terre. Dans cet -état, il n'avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi: «Me -voilà porté tout naturellement aux pieds de votre majesté.» - ---Madame Geoffrin disait de madame de la Ferté-Imbaut, sa fille: -«Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un -oeuf de canne.» - ---Le lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, l'éloge de la -poltronnerie. Il était dans un café; arrive un homme qui avait reçu -des coups de bâton sans se plaindre; Milord Rochester, après beaucoup -de complimens, lui dit: «Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des -coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? je vous les -aurais donnés, moi, pour me remettre en crédit.» - ---Louis XIV se plaignant, chez madame de Maintenon, du chagrin que lui -causait la division des évêques: «Si l'on pouvait, disait-il, ramener -les neuf opposans, on éviterait un schisme; mais cela ne sera pas -facile.--Eh bien! sire, dit en riant madame la duchesse, que ne -dites-vous aux quarante de revenir de l'avis des neuf? ils ne vous -refuseront pas.» - ---Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer, avant -le temps ordinaire, un concert qui l'ennuyait, et dit: «Voilà assez de -musique.» Les concertans le surent, et l'un d'eux dit à l'autre: «Mon -ami, quel règne se prépare!» - ---Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres -le manuscrit des Mémoires où il est si clairement traité de fripon. -Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de l'approuver, par égard -pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle -dit les raisons de son refus. Le comte ne voulant pas perdre les -quinze cents livres, força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton. - ---M. de L...., misanthrope à la manière de Timon, venait d'avoir une -conversation un peu mélancolique avec M. de B...., misantrope moins -sombre, et quelquefois même très-gai; M. de L.... parlait de M. de -B... avec beaucoup d'intérêt, et disait qu'il voulait se lier avec -lui. Quelqu'un lui dit: «Prenez garde; malgré son air grave, il est -quelquefois très-gai; ne vous y fiez pas.» - ---Le Maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiseul prenait trop -d'ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi, par le -jésuite Neuville. Il mourut, sans avoir présenté ce mémoire; et le -porte-feuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le -mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnaître -l'écriture, mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorsqu'un jésuite -considérable lui fit demander la permission de lui lire l'éloge qu'on -faisait de lui, dans l'oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle, -composée par le père de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit -de l'auteur, et M. de Choiseul reconnut alors l'écriture. La seule -vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il -réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre, que dans celui -des mémoires au roi. - ---M. d'Invau, étant contrôleur-général, demanda au roi la permission -de se marier; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit: «Vous -n'êtes pas assez riche.» Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une -chose qui suppléait à la richesse: «Oh! dit le roi, la place peut s'en -aller et la femme reste.» - ---Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul; un d'eux, -d'une mine très-grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui -avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des -Suisses: «Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles -de cet homme.» Le chevalier lui adresse la parole.--«Monsieur, de -quelle ville êtes-vous?--De Saint-Malo.--De Saint-Malo! Par quelle -bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens?--Quelle bizarrerie -y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par -des Suisses.» - ---Pendant la guerre d'Amérique, un Écossais disait à un Français, en -lui montrant quelques prisonniers américains: «Vous vous êtes battu -pour votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se -battent-ils?» Ce trait vaut bien celui du roi de Pegu, qui pensa -mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n'avaient pas de roi. - ---Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle -injustice, me dit: «Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie à -souffrir la vie.» - ---L'abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri, avant qu'il fût -contrôleur-général. Quand il fut nommé à cette place, son portier, -devenu suisse, semblait ne pas le reconnaître. «Mon ami, lui dit -l'abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt; votre -maître ne l'est pas encore.» - ---Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait à M. de Fontenelle, -âgé de quatre-vingt-quinze: «La mort nous a oubliés.--Chut! lui -répondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche.» - ---M. de Vendôme disait de madame de Nemours, qui avait un long nez -courbé sur des lèvres vermeilles: «Elle a l'air d'un perroquet qui -mange une cerise.» - ---M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa -maîtresse, lui dit: «Sortez.» M. de Brissac lui répondit: -«Monseigneur, vos ancêtres auraient dit: «Sortons.» - ---M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de -Rousseau, dit avec impatience à M. de R..., qui me l'a répété: «Cela -est incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui -n'ont point de maison, logés dans un grenier: on ne s'accoutume point -à cela.» - ---M. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet et même dans sa -chambre, s'amusait avec l'abbé Mignot, encore enfant, et qu'il tenait -sur ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui donner des -instructions. «Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il -faut avoir les femmes pour soi; pour avoir les femmes pour soi, il -faut les connaître. Vous saurez donc que toutes les femmes sont -fausses et catins....--Comment! toutes les femmes! Que dites-vous là, -monsieur, dit madame du Châtelet en colère?--Madame, dit M. de -Voltaire, il ne faut pas tromper l'enfance.» - ---M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si -son intrépidité n'était pas ébranlée au commencement d'une bataille. -«Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une grande agitation; mais il y a -dans l'armée plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de -soldats qui n'en éprouvent aucune.» - ---Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre son -repos, confiait son secret à un ami qui, le connaissant bien, lui dit: -«Mais, vous-même, me garderez-vous bien le secret?» En effet, ce fut -Diderot qui le trahit. - ---C'est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j'ai -entendu conter, et qui me parut une fable. Étant à l'armée, son -cuisinier fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire: «Je suis -très-content de mon cuisinier, répondit-il; mais j'ai un mauvais -marmiton.» Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le -grand-prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son -innocence, et est pendu. - ---Je proposais à M. de L.... un mariage qui semblait avantageux. Il me -répondit: «Pourquoi me marierais-je? le mieux qui puisse m'arriver, en -me mariant, est de n'être pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus -sûrement en ne me mariant pas.» - ---Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un choeur de prêtres -qui scandalisa les dévots; l'archevêque de Paris voulut le faire -supprimer: «Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle; qu'il -ne se mêle pas du mien.» - ---M. d'Alembert a entendu dire au roi de Prusse, qu'à la bataille de -Minden, si M. de Broglie eût attaqué les ennemis et secondé M. de -Contades, le prince Ferdinand était battu. Les Broglie ont fait -demander à M. d'Alembert s'il était vrai qu'il eût entendu dire ce -fait au roi de Prusse, et il a répondu qu'oui. - ---Un courtisan disait: «Ne se brouille pas avec moi qui veut.» - ---On demandait à M. de Fontenelle mourant: «Comment cela -va-t-il?--Cela ne va pas, dit-il; cela s'en va.» - ---Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bontés pour l'abbé Porquet, -et n'avait encore rien fait pour lui. L'abbé lui en faisait -l'observation: «Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup de -votre faute; vous tenez des discours très-libres; on prétend que vous -ne croyez pas en Dieu; il faut vous modérer; tâchez d'y croire; je -vous donne un an pour cela.» - ---M. Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis long-temps, dit à -cet ami, en le retrouvant: «Depuis que je suis ministre, vous m'avez -disgracié.» - ---Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à -Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits -appartemens, et lui disant de s'adresser au trésor royal, Lebel lui -répondit: «Pourquoi m'exposerais-je aux refus et aux tracasseries de -ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions?» Le roi lui -répartit: «Je n'aime point à me dessaisir; il faut toujours avoir de -quoi vivre.» (_Anecdote contée par Lebel à M. Buscher._) - ---Le feu roi était, comme on sait, en correspondance secrète avec le -comte de Broglie. Il s'agissait de nommer un ambassadeur en Suède; le -comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses -terres, à son retour de Constantinople: le roi ne voulait pas; le -comte insistait. Il était dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge, et -le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi -écrivit: «Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes; c'est vous -qui m'y forcez: soit, qu'il parte; mais je défends qu'il amène sa -vilaine femme avec lui.» (_Anecdote contée par Favier, qui avait vu la -réponse du roi dans les mains du comte de Broglie._) - ---On s'étonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi -long-temps contre madame Dubarri. Son secret était simple: au moment -où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un -travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement à cinq -ou six millions d'économie qu'il avait faite dans le département de la -guerre, observant qu'il n'était pas convenable de les envoyer au -trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui -répondait: «Parlez à Bertin; donnez-lui trois millions en tels effets: -je vous fais présent du reste.» Le roi partageait ainsi avec le -ministre; et n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes -facilités, gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de madame -Dubarri. - ---M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le -cours de l'année 1786, à l'époque de la signature du traité de -commerce, disait à des Français: «Je crois que la France n'y perdra un -million sterling par an que pendant les vingt-cinq ou trente premières -années, mais qu'ensuite la balance sera parfaitement égale.» - ---On sait que M. de Maurepas se jouait de tout; en voici une preuve -nouvelle. M. Francis avait été instruit par une voie sûre, mais sous -le secret, que l'Espagne ne se déclarerait dans la guerre d'Amérique -que pendant l'année 1780. Il l'avait affirmé à M. de Maurepas; et une -année s'étant passée sans que l'Espagne se déclarât, le prophète avait -pris du crédit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et lui demanda -pourquoi il répandait ce bruit. Celui-ci répondit: «C'est que j'en -suis sûr.» Le ministre, prenant la morgue ministérielle, lui ordonna -de lui dire sur quoi il fondait cette opinion. M. Francis répondit que -c'était son secret; et que, n'étant pas en activité, il ne devait rien -au gouvernement. Il ajouta que M. le comte de Maurepas savait, sinon -son secret, au moins tout ce qu'il pouvait dire là-dessus. M. de -Vergennes fut étonné; il en parle à M. de Maurepas, qui lui dit: «Je -le savais; j'ai oublié de vous le dire.» - ---M. de Tressan, autrefois amant de madame de Genlis, et père de ses -deux enfants, alla, dans sa vieillesse, les voir à Sillery, une de -leurs terres. Ils l'accompagnèrent dans sa chambre à coucher, et -ouvrirent les rideaux de son lit, dans lequel ils avaient fait mettre -le portrait de leur défunte mère. Il les embrassa, s'attendrit; ils -partagèrent sa sensibilité: et cela produisit une scène de sentiment -la plus ridicule du monde. - ---Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu'il -avait écrites à M. de Calonne dans l'affaire de M. de la Chalotais; -mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une -scène plaisante entre lui et M. de Calonne, qui tirait ces lettres -d'un porte-feuille, bien numérotées, les parcourait, et disait à -chaque fois: «En voilà une bonne à brûler», ou telle autre -plaisanterie; M. de Choiseul dissimulant toujours l'importance qu'il y -mettait, et M. de Calonne se divertissant de son embarras, et lui -disant: «Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m'ôte -tout le piquant de la scène.» Mais ce qu'il y eut de plus singulier, -c'est que M. d'Aiguillon l'ayant su, écrivit à M. de Calonne: «Je -sais, monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Choiseul -relatives à l'affaire de M. de la Chalotais; je vous prie de garder -toutes les miennes.» - ---Quand l'archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son -siége, une vieille chanoinesse de...., soeur du cardinal de Tencin, -lui fit compliment de ses succès auprès des femmes, et entr'autres de -l'enfant qu'il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout, et -ajouta: «Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée -vous-même; mon histoire avec madame de Mazarin n'est pas plus vraie -que celle qu'on vous prête avec M. le cardinal.--En ce cas, dit la -chanoinesse tranquillement, l'enfant est de vous.» - ---Un homme très-pauvre, qui avait fait un livre contre le -gouvernement, disait: «Morbleu! la Bastille n'arrive point; et voilà -qu'il faut tout à l'heure payer mon terme.» - ---Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un -combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne; c'est -ce qui les sauva; et une chose avérée, et qui m'a été garantie par -plusieurs Français alors en Portugal, c'est que le roi n'a jamais su -l'énormité du désastre. On lui parla d'abord de quelques maisons -tombées, ensuite de quelques églises; et, n'étant jamais revenu à -Lisbonne, on peut dire qu'il est le seul homme de l'Europe qui ne se -soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de -lui. - ---Madame de C.... disait à M. de B...: «J'aime en vous....--Ah, -madame! dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu.» - ---J'ai connu un misantrope, qui avait des instans de bonhomie, dans -lesquels il disait: «Je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque -honnête homme caché dans quelque coin, et que personne ne connaisse.» - ---Le maréchal de Broglie, affrontant un danger inutile et ne voulant -pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en -faire sentir la nécessité. Enfin, l'un d'entr'eux, M. de Jaucour, -s'approcha, et lui dit à l'oreille: «Monsieur le maréchal, songez que, -si vous êtes tué, c'est M. de Routhe qui commandera.» C'était le plus -sot des lieutenans-généraux. M. de Broglie, frappé du danger que -courait l'armée, se retira. - ---Le prince de Conti pensait et parlait mal de M. de Silhouette. -Louis XV lui dit un jour: «On songe pourtant à le faire -contrôleur-général.--Je le sais, dit le prince; et, s'il arrive à -cette place, je supplie votre majesté de me garder le secret.» Le roi, -quand M. de Silhouette fut nommé, en apprit la nouvelle au prince, et -ajouta: «Je n'oublie point la promesse que je vous ai faite, d'autant -plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil» -(_Anecdote contée par madame de Bouflers._) - ---Le jour de la mort de madame de Châteauroux, Louis XV paraissait -accablé de chagrin; mais ce qui est extraordinaire, c'est le mot par -lequel il le témoigna: «_Être malheureux pendant quatre-vingt-dix ans! -car je suis sûr que je vivrai jusques-là._» Je l'ai ouï raconter par -madame de Luxembourg, qui l'entendit elle-même, et qui ajoutait: «Je -n'ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV.» Ce trait -méritait pourtant d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient -d'amour et d'égoïsme. - ---Un homme buvait à table d'excellent vin, sans le louer. Le maître de -la maison lui en fit servir de très-médiocre. «Voilà de bon vin, dit -le buveur silencieux.--C'est du vin à dix sous, dit le maître, et -l'autre est du vin des dieux.--Je le sais, reprit le convive; aussi ne -l'ai-je pas loué. C'est celui-ci qui a besoin de recommandation.» - ---Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des -Romains modernes: _Un Italien de Rome_. - ---«Dans ma jeunesse même, me disait M...., j'aimais à intéresser, -j'aimais assez peu à séduire, et j'ai toujours détesté de corrompre.» - ---M. me disait: «Toutes les fois que je vais chez quelqu'un, c'est une -préférence que je lui donne sur moi; je ne suis pas assez désoeuvré -pour y être conduit par un autre motif.» - ---«Malgré toutes les plaisanteries qu'on rebat sur le mariage, disait -M...., je ne vois pas ce qu'on peut dire contre un homme de soixante -ans qui épouse une femme de cinquante-cinq.» - ---M. de L.... me disait de M. de R....: «C'est l'entrepôt du venin de -toute la société. Il le rassemble comme les crapauds, et le darde -comme les vipères.» - ---On disait de M. de Calonne, chassé après la déclaration du déficit: -«On l'a laissé tranquille quand il a mis le feu, et on l'a puni quand -il a sonné le tocsin.» - ---Je causais un jour avec M. de V...., qui paraît vivre sans -illusions, dans un âge où l'on en est encore susceptible. Je lui -témoignais la surprise qu'on avait de son indifférence. Il me répondit -gravement: «On ne peut pas être et avoir été. J'ai été dans mon temps, -tout comme un autre, l'amant d'une femme galante, le jouet d'une -coquette, le passe-temps d'une femme frivole, l'instrument d'une -intrigante. Que peut-on être de plus?--L'ami d'une femme -sensible.--Ah! nous voilà dans les romans.» - ---«Je vous prie de croire, disait M... à un homme très-riche, que je -n'ai pas besoin de ce qui me manque.» - ---M..., à qui on offrait une place dont quelques fonctions blessaient -sa délicatesse, répondit: «Cette place ne convient ni à l'amour-propre -que je me permets, ni à celui que je me commande.» - ---Un homme d'esprit ayant lu les petits traités de M. d'Alembert sur -l'élocution oratoire, sur la poésie, sur l'ode, on lui demanda ce -qu'il en pensait. Il répondit: «Tout le monde ne peut pas être sec.» - ---M...., qui avait une collection des discours de réception à -l'académie française, me disait: «Lorsque j'y jette les yeux, il me -semble voir des carcasses de feu d'artifice, après la Saint-Jean.» - ---«Je repousse, disait M..., les bienfaits de la protection, je -pourrais peut-être recevoir et honorer ceux de l'estime, mais je ne -chéris que ceux de l'amitié.» - ---On demandait à M.... qu'est-ce qui rend plus aimable dans la -société? Il répondit: «C'est de plaire.» - ---On disait à un homme que M...., autrefois son bienfaiteur, le -haïssait. «Je demande, répondit-il, la permission d'avoir un peu -d'incrédulité à cet égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer -en respect pour moi, le seul sentiment que j'ai besoin de lui -conserver.» - ---M... tient à ses idées. Il aurait de la suite dans l'esprit, s'il -avait de l'esprit. On en ferait quelque chose, si l'on pouvait changer -ses préjugés en principes. - ---Une jeune personne, dont la mère était jalouse et à qui les treize -ans de sa fille déplaisaient infiniment, me disait un jour: «J'ai -toujours envie de lui demander pardon d'être née.» - ---M...., homme de lettres connu, n'avait fait aucune démarche pour -voir tous ces princes voyageurs, qui, dans l'espace de trois ans, sont -venus en France l'un après l'autre. Je lui demandai la raison de ce -peu d'empressement. Il me répondit: «Je n'aime, dans les scènes de la -vie, que ce qui met les hommes dans un rapport simple et vrai les uns -avec les autres. Je sais, par exemple, ce que c'est qu'un père et un -fils, un amant et une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur et -un protégé, et même un acheteur et un vendeur, etc.; mais ces visites -produisant des scènes sans objet, où tout est comme réglé par -l'étiquette, dont le dialogue est comme écrit d'avance, je n'en fais -aucun cas. J'aime mieux un canevas italien, qui a du moins le mérite -d'être joué à l'impromptu.» - ---M.... voyant, dans ces derniers temps, jusqu'à quel point l'opinion -publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le -choix des ministres, disait à M. de L..., en faveur d'un homme qu'il -voulait voir arriver: «Faites-nous, en sa faveur, un peu d'opinion -publique.» - ---Je demandais à M. N.... pourquoi il n'allait plus dans le monde. Il -me répondit: «C'est que je n'aime plus les femmes, et que je connais -les hommes.» - ---M.... disait de Sainte-Foix, homme indifférent au mal et au bien, -dénué de tout instinct moral: «C'est un chien placé entre une pastille -et un excrément, et ne trouvant d'odeur ni à l'une ni à l'autre.» - ---M... avait montré beaucoup d'insolence et de vanité, après une -espèce de succès au théâtre (c'était son premier ouvrage). Un de ses -amis lui dit: «Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi; tu les -trouveras en repassant.» - ---«La manière dont je vois distribuer l'éloge et le blâme, disait M. -de B...., donnerait au plus honnête homme du monde l'envie d'être -diffamé.» - ---Une mère, après un trait d'entêtement de son fils, disait que les -enfans étaient très-égoïstes. «Oui, dit M...., en attendant qu'ils -soient polis.» - ---On disait à M....: «Vous aimez beaucoup la considération.» Il -répondit ce mot qui me frappa: «Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire -quelquefois celle des autres.» - ---On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri -IV jusqu'au ministère du cardinal de Loménie inclusivement. M. D.... -appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos rois, ces deux vers de -Racine: - - Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée - Que sur la foi promise, et rarement gardée. - ---On disait à M...., académicien: «Vous vous marierez quelque jour.» -Il répondit: «J'ai tant plaisanté l'académie, et j'en suis; j'ai -toujours peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage.» - ---M.... disait de mademoiselle...., qui n'était point vénale, -n'écoutait que son coeur, et restait fidèle à l'objet de son choix: -«C'est une personne charmante, et qui vit le plus honnêtement qu'il -est possible, hors du mariage et du célibat.» - ---Un mari disait à sa femme: «Madame, cet homme a des droits sur -vous, il vous a manqué devant moi; je ne le souffrirai pas. Qu'il vous -maltraite quand vous êtes seule: mais, en ma présence, c'est me -manquer à moi-même.» - ---J'étais à table à côté d'un homme, qui me demanda si la femme qu'il -avait devant lui, n'était pas la femme de celui qui était à côté -d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot; -c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou il ne la -connaît pas, ou c'est sa femme.» - ---Je demandais à M. de.... s'il se marierait. «Je ne le crois pas, me -disait-il;» et il ajouta en riant: «La femme qu'il me faudrait, je ne -la cherche point, je ne l'évite même pas.» - ---Je demandais à M. de T.... pourquoi il négligeait son talent, et -paraissait si complètement insensible à la gloire; il me répondit ces -propres paroles: «Mon amour-propre a péri dans le naufrage de -l'intérêt que je prenais aux hommes.» - ---On disait à un homme modeste: «Il y a quelquefois des fentes au -boisseau sous lequel se cachent les vertus.» - ---M...., qu'on voulait faire parler sur différens abus publics ou -particuliers, répondit froidement: «Tous les jours j'accrois la liste -des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la -liste est la plus longue.» - ---«Je proposerais volontiers, disait M. D...., je proposerais aux -calomniateurs et aux méchans le traité que voici. Je dirais aux -premiers: je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que, par une -action ou indifférente ou même louable, j'aie fourni le fond de la -calomnie; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas; -pourvu qu'on n'invente pas les faits en même temps que les -circonstances; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les -frais à la fois et du fond et de la forme. Je dirais aux méchans: je -trouve simple qu'on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait -quelque intérêt personnel; en un mot, qu'on ne me fasse pas du mal -gratuitement comme il arrive.» - ---On disait d'un escrimeur adroit mais poltron, spirituel et galant -auprès des femmes, mais impuissant: «Il manie très-bien le fleuret et -la fleurette, mais le duel et la jouissance lui font peur.» - ---«C'est bien mal fait, disait M...., d'avoir laissé tomber le -cocuage, c'est-à-dire, de s'être arrangé pour que ce ne soit plus -rien. Autrefois, c'était un état dans le monde, comme de nos jours -celui de joueur. A présent, ce n'est plus rien du tout.» - ---M. de L...., connu pour misantrope, me disait un jour à propos de -son goût pour la solitude: «Il faut diablement aimer quelqu'un pour le -voir.» - ---M.... aime qu'on dise qu'il est méchant, à peu près comme les -jésuites n'étaient pas fâchés qu'on dît qu'ils assassinaient les -rois. C'est l'orgueil qui veut régner par la crainte sur la faiblesse. - ---Un célibataire, qu'on pressait de se marier, répondit plaisamment: -«Je prie Dieu de me préserver des femmes, aussi bien que je me -préserverai du mariage.» - ---Un homme parlait du respect que mérite le public. «Oui, dit M...., -le respect qu'il obtient de la prudence. Tout le monde méprise les -harangères; cependant qui oserait risquer de les offenser en -traversant la halle?» - ---Je demandais à M. R...., homme plein d'esprit et de talens, pourquoi -il ne s'était nullement montré dans la révolution de 1789; il me -répondit: «C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les hommes si -méchans en particulier et pris un à un, que je n'ai osé espérer rien -de bon d'eux, en public et pris collectivement.» - ---«Il faut que ce qu'on appelle _la police_ soit une chose bien -terrible, disait plaisamment madame de...., puisque les Anglais aiment -mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la -peste.» - ---«Ce qui rend le monde désagréable, me disait M. de L...., ce sont -les fripons, et puis les honnêtes gens; de sorte que, pour que tout -fût passable, il faudrait anéantir les uns et corriger les autres; il -faudrait détruire l'enfer et recomposer le paradis.» - ---D.... s'étonnait de voir M. de L...., homme très-accrédité, échouer -dans tout ce qu'il essayait de faire pour un de ses amis. C'est que la -faiblesse de son caractère anéantit la puissance de sa position. Celui -qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa force, n'a point de force. - ---Quand madame de F.... a dit joliment une chose bien pensée, elle -croit avoir tout fait; de façon que, si une de ses amies faisait à sa -place ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à elles deux -une philosophe. M. de.... disait d'elle que, quand elle a dit une -jolie chose sur l'émétique, elle est toute surprise de n'être point -purgée. - ---Un homme d'esprit définissait Versailles un pays où, en descendant, -il faut toujours paraître monter, c'est-à-dire, s'honorer de -fréquenter ce qu'on méprise. - ---M.... me disait qu'il s'était toujours bien trouvé des maximes -suivantes sur les femmes: «Parler toujours bien du sexe en général, -louer celles qui sont aimables, se taire sur les autres, les voir peu, -ne s'y fier jamais, et ne jamais laisser dépendre son bonheur d'une -femme, quelle qu'elle soit.» - ---Un philosophe me disait qu'après avoir examiné l'ordre civil et -politique des sociétés, il n'étudiait plus que les sauvages dans les -livres des voyageurs, et les enfans dans la vie ordinaire. - ---Madame de.... disait de M. B..... «Il est honnête, mais médiocre et -d'un caractère épineux: c'est comme la perche, blanche, saine, mais -insipide et pleine d'arêtes.» - ---M.... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me -disait là-dessus: «Je ressemble à un homme qui, étant à cheval, et ne -sachant pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un coup de -pistolet et se précipite avec elle.» - ---«Ne voyez vous pas, disait M..., que je ne suis rien que par -l'opinion qu'on a de moi; que lorsque je m'abaisse je perds de ma -force, et que je tombe lorsque je descends?» - ---C'est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et -panégyristes, l'un en vers, l'autre en prose, de l'amour immoral et -libertin, Crébillon et Bernard, soient morts épris passionnément de -deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c'est de voir l'amour -sentimental posséder madame de Voyer jusqu'au dernier moment, et la -passionner pour le vicomte de Noailles; tandis que, de son côté, M. de -Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres céladoniques copiées -deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour -déguiser leur peur. - ---«Qu'un homme d'esprit, disait en riant M. de..., ait des doutes sur -sa maîtresse, cela se conçoit; mais sur sa femme! il faut être bien -bête.» - ---C'est un caractère curieux que celui de M. L...; son esprit est -plaisant et profond; son coeur est fier et calme; son imagination est -douce, vive et même passionnée. - ---Je demandais à M.... pourquoi il avait refusé plusieurs places; il -me répondit: «Je ne veux rien de ce qui met un rôle à la place d'un -homme.» - ---«Dans le monde, disait M..., vous avez trois sortes d'amis: vos amis -qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis -qui vous haïssent.» - ---M.... disait: «Je ne sais pourquoi madame de L.... désire tant que -j'aille chez elle; car quand j'ai été quelque temps sans y aller, je -la méprise moins.» On pourrait dire cela du monde en général. - ---D..., misantrope plaisant, me disait, à propos de la méchanceté des -hommes: «Il n'y a que l'inutilité du premier déluge qui empêche Dieu -d'en envoyer un second.» - ---On attribuait à la philosophie moderne le tort d'avoir multiplié le -nombre des célibataires; sur quoi M.... dit: «Tant qu'on ne me -prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour -faire les fonds de mademoiselle Bertin, et pour élever sa boutique, je -croirai que le célibat pourrait bien avoir une autre cause.» - -M. de.... disait qu'il ne fallait rien lire dans les séances publiques -de l'académie française, par-delà ce qui est imposé par les statuts; -et il motivait son avis en disant: «En fait d'inutilités, il ne faut -que le nécessaire.» - ---N.... disait qu'il fallait toujours examiner si la liaison d'une -femme et d'un homme est d'âme à âme, ou de corps à corps; si celle -d'un particulier et d'un homme en place ou d'un homme de la cour, est -de sentiment à sentiment, ou de position à position, etc. - ---On proposait un mariage à M...; il répondit: «Il y a deux choses que -j'ai toujours aimées à la folie; ce sont les femmes et le célibat. -J'ai perdu ma première passion, il faut que je conserve la seconde.» - ---«La rareté d'un sentiment vrai fait que je m'arrête quelquefois dans -les rues à regarder un chien ronger un os: c'est au retour de -Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis plus -curieux de ce spectacle.» - ---M. Thomas me disait un jour: «Je n'ai pas besoin de mes -contemporains; mais j'ai besoin de la postérité.» Il aimait beaucoup -la gloire. «Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se -passer des vivans, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés!» - ---N.... disait à M. Barthe: «Depuis dix ans que je vous connais, j'ai -toujours cru qu'il était impossible d'être votre ami; mais je me suis -trompé; il y en aurait un moyen.--Et lequel?--Celui de faire une -parfaite abnégation de soi, et d'adorer sans cesse votre égoïsme.» - ---M. de R... était autrefois moins dur et moins dénigrant -qu'aujourd'hui; il a usé toute son indulgence; et le peu qui lui en -reste, il le garde pour lui. - ---M.... disait que le désavantage d'être au-dessous des princes est -richement compensé par l'avantage d'en être loin. - ---On proposait à un célibataire de se marier. Il répondit par de la -plaisanterie; et comme il y avait mis beaucoup d'esprit, on lui dit: -«Votre femme ne s'ennuierait pas.» Sur quoi il répondit: «Si elle -était jolie, sûrement elle s'amuserait tout comme une autre.» - ---On accusait M..... d'être misantrope. «Moi, dit-il, je ne le suis -pas; mais j'ai bien pensé l'être, et j'ai vraiment bien fait d'y -mettre ordre.--Qu'avez-vous fait pour l'empêcher? Je me suis fait -solitaire.» - ---Il est temps, disait M......., que la philosophie ait aussi son -_index_, comme l'inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu'elle -fasse une liste des livres qu'elle proscrit, et cette proscription -sera plus considérable que celle de sa rivale. Dans les livres même -qu'elle approuve en général, combien d'idées particulières ne -condamnerait-elle pas comme contraires à la morale, et même au bon -sens!» - ---«Ce jour-là je fus très-aimable, point brutal, me disait M. S..., -qui était en effet l'un et l'autre.» - ---M...., qui venait de publier un ouvrage qui avait beaucoup réussi, -était sollicité d'en publier un second, dont ses amis faisaient grand -cas. - -«Non, dit-il, il faut laisser à l'envie le temps d'essuyer son écume.» - ---M.... me dit un jour plaisamment, à propos des femmes et de leurs -défauts: «Il faut choisir d'aimer les femmes ou de les connaître: il -n'y a pas de milieu.» - ---M...., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B.... avait -refusé son hommage qu'il lui offrait, pour courir après celui de M. de -L...., qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis: «Mon cher -ami, Gênes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs -rois qui l'ont refusée; et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne -produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante.» - ---Un des parens de M. de Vergennes lui demandait pourquoi il avait -laissé arriver au ministère de Paris le baron de Breteuil, qui était -dans le cas de lui succéder. «C'est que, dit-il, c'est un homme qui, -ayant toujours vécu dans le pays étranger, n'est pas connu ici; c'est -qu'il a une réputation usurpée; que quantité de gens le croient digne -du ministère: il faut les détromper, le mettre en évidence, et faire -voir ce que c'est que le baron de Breteuil.» - ---On reprochait à M. L...., homme de lettres, de ne plus rien donner -au public. «Que voulez-vous qu'on imprime, dit-il, dans un pays où -l'almanach de Liége est défendu de temps en temps?» - ---M........ disait de M. de La Reynière, chez qui tout le monde va -pour sa table, et qu'on trouve très-ennuyeux: «On le mange, mais on ne -le digère pas.» - ---M. de F......., qui avait vu à sa femme plusieurs amans, et qui -avait toujours joui de temps en temps de ses droits d'époux, s'avisa -un soir de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. «Eh quoi! lui -dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M....?--Belle -raison, dit-il! ne m'avez-vous pas laissé mes droits quand vous aviez -L...., S...., N...., B... T...? Oh! quelle différence! était-ce de -l'amour que j'avais pour eux? Rien, pures fantaisies; mais avec -M...... c'est un sentiment: c'est à la vie et à la mort.--Ah! je ne -savais pas cela; n'en parlons plus.» Et en effet tout fut dit. M. de -R....., qui entendait conter cette histoire, s'écria: «Mon Dieu! que -je vous remercie d'avoir amené le mariage à produire de pareilles -gentillesses!» - ---«Mes ennemis ne peuvent rien contre moi, disait M.....; car ils ne -peuvent m'ôter la faculté de bien penser, ni celle de bien faire.» - ---Je demandais à M.... s'il se marierait. Il me répondit: «Pourquoi -faire? pour payer au roi de France la capitation et les trois -vingtièmes après ma mort?» - ---M. de.... demandait à l'évêque de... une maison de campagne où il -n'allait jamais. Celui-ci lui répondit: «Ne savez-vous pas qu'il faut -toujours avoir un endroit où l'on n'aille point, et où l'on croie que -l'on serait heureux si on y allait? M. de....., après un instant de -silence, répondit: «Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune -du paradis.» - ---Milton, après le rétablissement de Charles II, était dans le cas de -reprendre une place très-lucrative qu'il avait perdue; sa femme l'y -exhortait; il lui répondit: «Vous êtes femme, et vous voulez avoir un -carrosse; moi, je veux vivre et mourir en honnête homme.» - ---Je pressais M. de L..... d'oublier les torts de M. de B..... qui -l'avait autrefois obligé; il me répondit: «Dieu a recommandé le pardon -des injures; il n'a point recommandé celui des bienfaits.» - ---M...... me disait: «Je ne regarde le roi de France que comme le roi -d'environ cent mille hommes, auxquels il partage et sacrifie la sueur, -le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cents mille -hommes, dans des proportions déterminées par les idées féodales, -militaires, anti-morales et anti-politiques qui avilissent l'Europe -depuis vingt siècles.» - ---M. de Calonne, voulant introduire des femmes dans son cabinet, -trouva que la clef n'entrait point dans la serrure. Il lâcha un -f...... d'impatience; et, sentant sa faute: «Pardon, mesdames, dit-il! -j'ai fait bien des affaires dans ma vie, et j'ai vu qu'il n'y a qu'un -mot qui serve.» En effet, la clef entra tout de suite. - ---Je demandais à M..... pourquoi, en se condamnant à l'obscurité, il -se dérobait au bien qu'on pouvait lui faire. «Les hommes, me dit-il, -ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli.» - ---M. de... promettait je ne sais quoi à M. L...., et jurait foi de -gentilhomme. Celui-ci lui dit: «Si cela vous est égal, ne -pourriez-vous pas dire foi d'honnête homme?» - ---Le fameux Ben-Johnson disait que tous ceux qui avaient pris les -Muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient -prises pour maîtresses s'en étaient fort bien trouvés. Cela revient -assez à ce que j'ai ouï dire à Diderot, qu'un homme de lettres sensé -pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre; mais ne devait -être le mari que de celle qui sait faire une chemise. Il y a mieux que -tout cela: c'est de n'être ni l'amant de celle qui fait un livre, ni -le mari d'aucune. - ---«J'espère qu'un jour, disait M...., au sortir de l'assemblée -nationale, présidée par un juif, j'assisterai au mariage d'un -catholique séparé par divorce de sa première femme luthérienne, et -épousant une jeune anabaptiste; qu'ensuite nous irons dîner chez le -curé, qui nous présentera sa femme, jeune personne de la religion -anglicane, qu'il aura lui-même épousée en secondes noces, étant fille -d'une calviniste.» - ---«Ce doit être, me disait M. de M......., un homme très-vulgaire, que -celui qui dit à la fortune: «Je ne veux de toi qu'à telle condition; -tu subiras le joug que je veux t'imposer»; et qui dit à la gloire: «Tu -n'es qu'une fille à qui je veux bien faire quelques caresses, mais que -je repousserai si tu en risques avec moi de trop familières et qui ne -conviennent pas.» C'était lui-même qu'il peignait; et tel est en effet -son caractère. - ---On disait d'un courtisan léger, mais non corrompu: «Il a pris de la -poussière dans le tourbillon; mais il n'a pas pris de tache dans la -boue.» - ---M....... disait qu'il fallait qu'un philosophe commençât par avoir -le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d'être tranquille; -puis celui des vivans, de penser, sentir et s'amuser.» - ---M. de Vergennes n'aimait pas les gens de lettres, et on remarqua -qu'aucun écrivain distingué n'avait fait des vers sur la paix de 1783; -sur quoi quelqu'un disait: «Il y en a deux raisons; il ne donne rien -aux poètes et ne prête pas à la poésie.» - ---Je demandais à M.... quelle était sa raison de refuser un mariage -avantageux. «Je ne veux point me marier, dit-il, dans la crainte -d'avoir un fils qui me ressemble.» Comme j'étais surpris, vu que c'est -un très-honnête homme: «Oui, dit-il, oui, dans la crainte d'avoir un -fils qui, étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni -ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi.» - ---Une femme parlait emphatiquement de sa vertu, et ne voulait plus, -disait-elle, entendre parler d'amour. Un homme d'esprit dit là-dessus: -«A quoi bon toute cette forfanterie? ne peut-on pas trouver un amant -sans dire cela?» - ---Dans le temps de l'assemblée des notables, un homme voulait faire -parler le perroquet de madame de.... «Ne vous fatiguez pas, lui dit -elle, il n'ouvre jamais le bec.--Comment avez-vous un perroquet qui ne -dit mot? Ayez-en un qui dise au moins: _Vive le roi!_--Dieu m'en -préserve, dit-elle: un perroquet disant vive le roi! je ne l'aurais -plus; on en aurait fait un notable.» - ---Un malheureux portier, à qui les enfans de son maître refusèrent de -payer un legs de mille livres, qu'il pouvait réclamer par justice, me -dit: «Voulez-vous, monsieur, que j'aille plaider contre les enfans -d'un homme que j'ai servi vingt-cinq ans, et que je sers eux-mêmes -depuis quinze?» Il se faisait, de leur injustice même, une raison -d'être généreux à leur égard. - ---On demandait à M......... pourquoi la nature avait rendu l'amour -indépendant de notre raison. «C'est, dit-il, parce que la nature ne -songe qu'au maintien de l'espèce; et, pour la perpétuer, elle n'a que -faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je m'adresse à une servante de -cabaret ou à une fille, le but de la nature peut-être aussi bien -rempli, que si j'eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins; au -lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille, et de -Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est -l'homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un -long avenir? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se -donnerait une maladie d'une année entière? la nature, en nous dérobant -à notre raison, assure mieux son empire; et voilà pourquoi elle a mis -de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle -et son palefrenier.» - ---M...... est un homme mobile, dont l'âme est ouverte à toutes les -impressions, dépendant de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, ayant une -larme prête pour la belle action qu'on lui raconte, et un sourire pour -le ridicule qu'un sot essaye de jeter sur elle. - ---M..... prétend que le monde le plus choisi est entièrement conforme -à la description qui lui fut faite d'un mauvais lieu, par une jeune -personne qui y logeait. Il la rencontre au Vaux-hall; il s'approche -d'elle, et lui demande en quel endroit on pourrait la voir seule pour -lui confier quelques petits secrets. «Monsieur, dit-elle, je demeure -chez madame....... C'est un lieu très-honnête, où il ne va que des -gens comme il faut, la plupart en carrosse; une porte cochère, un joli -salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois -et on est servi en vaisselle plate.--Comment donc, mademoiselle! j'ai -vécu en bonne compagnie, et je n'ai rien vu de mieux que cela.--Ni -moi non plus, qui ai pourtant habité presque toutes ces sortes de -maisons.» M....... reprenait toutes les circonstances, et faisait voir -qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliquât au monde tel qu'il est. - ---M....... jouit excessivement des ridicules qu'il peut saisir et -apercevoir dans le monde. Il paraît même charmé lorsqu'il voit -quelqu'injustice absurde, des places données à contre-sens, des -contradictions ridicules dans la conduite de ceux qui gouvernent, des -scandales de toute espèce que la société offre trop souvent. D'abord -j'ai cru qu'il était méchant; mais, en le fréquentant davantage, j'ai -démêlé à quel principe appartient cette étrange manière de voir; c'est -un sentiment honnête, une indignation vertueuse qui l'a rendu -long-temps malheureux, et à laquelle il a substitué une habitude de -plaisanterie, qui voudrait n'être que gaie, mais qui, devenant -quelquefois amère et _sarcasmatique_, dénonce la source dont elle -part. - ---Les amitiés de N....... ne sont autre chose que le rapport de ses -intérêts avec ceux de ses prétendus amis. Ses amours ne sont que le -produit de quelques bonnes digestions. Tout ce qui est au-dessus ou -au-delà n'existe point pour lui. Un mouvement noble et désintéressé en -amitié, un sentiment délicat lui paraissent une folie non moins -absurde que celle qui fait mettre un homme aux Petites-Maisons. - ---M. de Ségur ayant publié une ordonnance qui obligeait à ne recevoir -dans le corps de l'artillerie que des gentilshommes, et d'une autre -part ces fonctions n'admettant que des gens instruits, il arriva une -chose plaisante: c'est que l'abbé Bossut, examinateur des élèves, ne -donna d'attestation qu'à des roturiers, et Cherin, qu'à des -gentilshommes. Sur une centaines d'élèves, il n'y en eut que quatre ou -cinq qui remplirent les deux conditions. - ---M. de L..... me disait, relativement au plaisir des femmes, que -lorsqu'on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et -qu'en ce genre celui qui cesse d'être riche commence à être pauvre. -«Pour moi, dit-il, aussitôt que j'ai été obligé de distinguer entre la -lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai -quitté la banque.» - ---Un homme de lettres à qui un grand seigneur faisait sentir la -supériorité de son rang, lui dit: «Monsieur le duc, je n'ignore pas ce -que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il est plus aisé d'être -au-dessus de moi qu'à côté.» - ---Madame de L..... est coquette avec illusion, en se trompant -elle-même. Madame de B..... l'est sans illusion; et il ne faut pas la -chercher parmi les dupes qu'elle fait. - ---Le maréchal de Noailles avait un procès au parlement avec un de ses -fermiers. Huit à neuf conseillers se récusèrent, disant tous: «En -qualité de parent de M. de Noailles.» Et il l'étaient en effet au -_huitantième_ degré. Un conseiller, nommé M. Hurson, trouvant cette -vanité ridicule, se leva, disant: «Je me récuse aussi.» Le premier -président lui demanda en quelle qualité. Il répondit: «Comme parent du -fermier.» - ---Madame de........ âgée de soixante-cinq ans, ayant épousé M......, -âgé de vingt-deux, quelqu'un dit que c'était le mariage de Pyrame et -de Baucis. - ---M....., à qui on reprochait son indifférence pour les femmes, -disait: «Je puis dire sur elles ce que madame de C...... disait sur -les enfans: j'ai dans la tête un fils dont je n'ai jamais pu -accoucher; j'ai dans l'esprit une femme _comme il y en a peu_, qui me -préserve des femmes comme il y en a beaucoup; j'ai bien des -obligations à cette femme-là. - ---«Ce qui me paraît le plus comique dans le monde civil, disait -M....., c'est le mariage, c'est l'état de mari; ce qui me paraît le -plus triste dans le monde politique, c'est la royauté, c'est le métier -de roi. Voilà les deux choses qui m'égaient le plus: ce sont les deux -sources intarissables de mes plaisanteries. Ainsi, qui me marierait et -me ferait roi, m'ôterait à la fois une partie de mon esprit et de ma -gaîté.» - ---On avisait dans une société aux moyens de déplacer un mauvais -ministre, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit -tout-à-coup: «Ne pourrait-on pas lui faire faire quelque opération -raisonnable, quelque chose d'honnête, pour le faire chasser?» - ---«Que peuvent pour moi, disait M......., les grands et les princes? -Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m'ôter ma pensée, dont l'usage me -console de tout?» - ---Madame de...... disait un jour à M.......: «Je ne saurais être à ma -place dans votre esprit, parce que j'ai beaucoup vu pendant quelque -temps M. d'Ur...... Je vais vous en dire la raison, qui est en -même-temps ma meilleure excuse. Je couchais avec lui; et je hais si -fort la mauvaise compagnie, qu'il n'y avait qu'une pareille raison qui -pût me justifier à mes yeux, et, je m'imagine, aux vôtres.» - ---M. de B..... voyait madame de L...... tous les jours; le bruit -courut qu'il allait l'épouser. Sur quoi il dit à l'un de ses amis: «Il -y a peu d'hommes qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi, et -réciproquement. Il serait bien étrange que, dans quinze ans d'amitié, -nous n'eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l'un à -l'autre.» - ---«L'illusion, disait M......., ne fait d'effet sur moi, relativement -aux personnes que j'aime, que celui d'un verre sur un pastel. Il -adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions.» - ---On agitait dans une société la question: _Lequel était plus agréable -de donner ou de recevoir_. Les uns prétendaient que c'était de donner; -d'autres, que, quand l'amitié était parfaite, le plaisir de recevoir -était peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d'esprit, à qui on -demanda son avis, dit: «Je ne demanderais pas lequel des deux plaisirs -est le plus vif; mais je préférerais celui de donner; il m'a semblé -qu'au moins il était le plus durable; et j'ai toujours vu que c'était -celui des deux dont on se souvenait plus long-temps.» - ---Les amis de M....... voulaient plier son caractère à leurs -fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disaient qu'il était -incorrigible. Il leur répondit: «Si je n'étais pas incorrigible, il y -a bien long-temps que je serais corrompu.» - ---«Je me refuse, disait M....., aux avances de M. de B......., parce -que j'estime assez peu les qualités pour lesquelles il me recherche, -et que, s'il savait quelles sont les qualités pour lesquelles je -m'estime, il me fermerait sa porte.» - ---On reprochait à M. de.......... d'être le médecin _Tant-Pis_. «Cela -vient, répondit-il, de ce que j'ai vu enterrer tous les malades du -médecin _Tant-Mieux_. Au moins, si les miens meurent, on n'a point à -me reprocher d'être un sot.» - ---Un homme qui avait refusé d'avoir madame de Staël, disait: «A quoi -sert l'esprit, s'il ne sert à n'avoir point madame de....?» - ---M. Joli de Fleuri, contrôleur-général en 1781, a dit à mon ami M. -B....: «Vous parlez toujours de nation; il n'y a point de nation. Il -faut dire le peuple; le peuple que nos plus anciens publicistes -définissent: _Peuple serf, corvéable et taillable à merci et -miséricorde_.» - ---On offrait à M.... une place lucrative qui ne lui convenait pas; il -répondit: Je sais qu'on vit avec de l'argent; mais je sais aussi qu'il -ne faut pas vivre pour de l'argent.» - ---Quelqu'un disait d'un homme très-personnel: «Il brûlerait votre -maison pour se faire cuire deux oeufs.» - -Le duc de...., qui avait autrefois de l'esprit, qui recherchait la -conversation des honnêtes gens, s'est mis, à cinquante ans, à mener la -vie d'un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles lui -conviennent dans la décadence de son esprit, comme le jeu convient aux -vieilles femmes. - ---Un homme, dont la santé s'était rétablie en assez peu de temps, et à -qui on en demandait la raison, répondit: «C'est que je compte avec -moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi.» - ---«Je crois, disait M...., sur le duc de...., que son nom est son plus -grand mérite, et qu'il a toutes les vertus qui se font dans une -parcheminerie.» - ---On accusait un jeune homme de la cour d'aimer les filles avec -fureur. Il y avait là plusieurs femmes honnêtes et considérables avec -qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis, qui était présent, -répondit: «Exagération! méchanceté! il a aussi des femmes.» - -M...., qui aimait beaucoup les femmes, me disait que leur commerce -lui était nécessaire, pour tempérer la sévérité de ses pensées, et -occuper la sensibilité de son âme. «J'ai, disait-il, du Tacite dans la -tête, et du Tibulle dans le coeur.» - ---M. de L.... disait qu'on aurait dû appliquer au mariage la police -relative aux maisons, qu'on loue par un bail pour trois, six et neuf -ans, avec pouvoir d'acheter la maison si elle vous convient. - ---«La différence qu'il y a de vous à moi, me disait M...., c'est que -vous avez dit à tous les masques: «Je vous connais;» et moi je leur ai -laissé l'espérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m'est plus -favorable qu'à vous. C'est au bal dont vous avez détruit l'intérêt -pour les autres, et l'amusement pour vous-même.» - ---Quand M. de R... a passé une journée sans écrire, il répète le mot -de Titus: «J'ai perdu un jour.» - ---«L'homme, disait M...., est un sot animal, si j'en juge par moi.» - ---M.... avait, pour exprimer le mépris, une formule favorite: «C'est -l'avant-dernier des hommes.--Pourquoi l'avant-dernier, lui -demandait-on?--Pour ne décourager personne; car il y a presse.» - ---«Au physique, disait M....., homme d'une santé délicate et d'un -caractère très-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas; au -moral, je suis au contraire le chêne qui rompt et qui ne plie point. -_Homo interior totus nervus_, dit Vanhelmont.» - ---«J'ai connu, me disait M. de L....., âgé de quatre-vingt-onze ans, -des hommes qui avaient un caractère grand, mais sans pureté; d'autres -qui avaient un caractère pur, mais sans grandeur.» - ---M. de Condorcet avait reçu un bienfait de M. d'Anville; celui-ci -avait recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après, il -se brouillèrent; alors M. de Condorcet révéla le secret du bienfait -qu'il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami commun, instruit, demanda à -M. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci -répondit: «J'ai tû son bienfait tant que je l'ai aimé. Je parle, parce -que je ne l'aime plus. C'était alors son secret; à présent, c'est le -mien.» - ---M...... disait du prince de Beauveau, grand puriste: «Quand je le -rencontre dans ses promenades du matin, et que je passe dans l'ombre -de son cheval (il se promène souvent à cheval pour sa santé), j'ai -remarqué que je ne fais pas une faute de français de toute la -journée.» - ---N..... disait, qu'il s'étonnait toujours de ces festins meurtriers -qu'on se donne dans le monde. «Cela se concevrait entre parens qui -héritent les uns des autres; mais entre amis qui n'héritent pas, quel -peut en être l'objet?» - ---On engageait M. de.... à quitter une place, dont le titre seul -faisait sa sûreté contre des hommes puissans; il répondit: «On peut -couper à Samson sa chevelure; mais il ne faut pas lui conseiller de -prendre perruque.» - ---J'ai vu, disait M...., peu de fierté dont j'aie été content. Ce que -je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le _Paradis -Perdu_.» - ---«Le bonheur, disait M...., n'est pas chose aisée. Il est -très-difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver -ailleurs.» - ---On disait que M.... était peu sociable. «Oui, dit un de ses amis, il -est choqué de plusieurs choses qui dans la société choquent la -nature.» - ---On fesait la guerre à M.... sur son goût pour la solitude; il -répondit: «C'est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu'à ceux -d'autrui.» - ---M. de...., se prétendant ami de M. Turgot, alla faire compliment à -M. de Maurepas d'être délivré de M. Turgot. - -Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le voir après sa disgrâce; et -M. Turgot ayant eu besoin de le voir, il lui donna un rendez-vous, non -chez M. Turgot, non chez lui-même, mais chez Duplessis, au moment où -il se faisait peindre. - -Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert....., qui n'était parti -de Paris que huit jours après la mort de M. Turgot: «Moi qui ai vu M. -Turgot dans tous les momens de sa vie, moi, son ami intime, qui lui ai -fermé les yeux.» - -Il n'a commencé à braver M. Necker, que quand celui-ci fut très-mal -avec M. de Maurepas; et à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix -avec Bourboulon, ennemi de Necker, qu'il méprisait tous les deux. - -Il passa sa vie à médire de M. de Calonne, qu'il a fini par loger; de -M. de Vergennes, qu'il n'a cessé de capter, par le moyen d'Hénin, -qu'il a ensuite mis à l'écart; il lui a substitué dans son amitié -Renneval, dont il s'est servi pour faire faire un traitement -très-considérable à M. Dornano, nommé pour présider à la démarcation -des limites de France et d'Espagne. - -Incrédule, il fait maigre les vendredi et samedi à tout hasard. Il -s'est fait donner cent mille livres du roi pour payer les dettes de -son frère, et a eu l'air de faire de son propre argent tout ce qu'il a -fait pour lui, comme frais pour son logement du Louvre, etc. Nommé -tuteur du petit Bart....., à qui sa mère avait donné cent mille écus -par testament, au préjudice de sa soeur, madame de Verg....., il a -fait une assemblée de famille, dans laquelle il a engagé le jeune -homme à renoncer à son legs, à déchirer le testament; et, à la -première faute de jeune homme qu'a faite son pupille, il s'est -débarrassé de la tutelle. - ---On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de -l'archevêque de Reims, Le Tellier-Louvois, sur son sang et sur sa -naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans -toute la France. Voici une des occasions où elle se montra tout -entière le plus plaisamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis -plusieurs années, revenu dans son gouvernement de Berri, allait à -Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid -très-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en -état. Il vit un relais, et demanda pour qui c'était: on lui dit que -c'était pour l'archevêque de Reims qui allait à Versailles aussi. Il -envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un, auquel il recommanda -de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant -qu'on attelait, le duc charge un des gens de l'archevêque de lui -demander une place pour un honnête homme, dont la voiture vient de se -briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit -rétablie. Le domestique va et fait la commission. «Quel homme est-ce? -dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut?--Je le crois, -monseigneur; il a un air bien honnête.--Qu'appelles-tu bien honnête? -est-il bien mis?--Monseigneur, simplement, mais bien.--A-t-il des -gens?--Monseigneur; je l'imagine.--Va-t-en le savoir. (Le domestique -va et revient).--Monseigneur, il les a envoyés devant à -Versailles.--Ah! c'est quelque chose. Mais ce n'est pas tout. -Demande-lui s'il est gentilhomme. (Le laquais va et revient.)--Oui, -monseigneur, il est gentilhomme.--A la bonne heure: qu'il vienne, nous -verrons ce que c'est.» Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un -signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa -voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. «Monsieur, dit-il au duc, -je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner -une place dans ma voiture à un homme de rien: vous en conviendrez. Je -sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je -vois?--Oui, monseigneur.--Et vous allez à Versailles?--Oui, -monseigneur.--Dans les bureaux, apparemment?--Non, je n'ai rien à -faire dans les bureaux. Je vais remercier...--Qui? M. de -Louvois?--Non, monseigneur, le roi.--Le roi! (Ici l'archevêque se -recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire -quelque grâce toute récente?--Non, monseigneur; c'est une longue -histoire.--Contez toujours.--C'est qu'il y a deux ans j'ai marié ma -fille à un homme peu riche (l'archevêque reprend un peu de l'espace -qu'il a cédé dans la voiture), mais d'un très-grand nom (l'archevêque -recède la place.)» Le duc continue: «Sa majesté avait bien voulu -s'intéresser à ce mariage.... (l'archevêque fait beaucoup de place) et -avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui -vaquerait.--Comment donc? Un petit gouvernement sans doute! De quelle -ville?--Ce n'est pas d'une ville, monseigneur; c'est d'une -province.--D'une province, monsieur! crie l'archevêque, en reculant -dans l'angle de sa voiture; d'une province!--Oui, et il va y en avoir -un de vacant.--Lequel donc?--Le mien, celui de Berri, que je veux -faire passer à mon gendre.--Quoi! monsieur... Vous êtes gouverneur -de?... Vous êtes donc le duc de?... (et il veut descendre de sa -voiture...) Mais, monsieur le duc, que ne parliez vous? Mais cela est -incroyable. Mais à quoi m'exposez-vous! Pardon de vous avoir fait -attendre...... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas.... Je suis bien -heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez -gentilhomme: tant de gens le disent sans l'être! Et puis ce d'Hosier -est un fripon! Ah! M. le duc, je suis confus.--Remettez-vous, -monseigneur. Pardonnez à votre laquais, qui s'est contenté de vous -dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à d'Hosier, qui vous -exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré; -et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves, -pour monter dans votre carrosse.» - ---Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles d'étudier. Les nôtres -pensent différemment. - ---Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de -Bourgogne, le fit faire par Coypel; et, voulant en retenir un pour -lui-même, chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux -furent exposés en même temps dans la galerie: il était impossible de -les distinguer. Louis XIV, prévoyant qu'il allait se trouver dans cet -embarras, prit Coypel à part, et lui dit: «Il n'est pas décent que je -me trompe en cette occasion; dites-moi de quel côté est le tableau -original.» Coypel le lui indiqua; et Louis XIV, repassant, dit: «La -copie et l'original sont si semblables qu'on pourrait s'y méprendre; -cependant on peut voir avec un peu d'attention que celui-ci est -l'original.» - ---M.... disait d'un sot sur lequel il n'y a pas prise: «C'est une -cruche sans anse.» - ---«Henri IV fut un grand roi: Louis XIV fut le roi d'un beau règne.» -Ce mot de Voisenon passe sa portée ordinaire. - ---Le feu prince de Conti, ayant été très-maltraité de paroles par -Louis XV, conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnel, à -qui il demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé, lui dit -naïvement: «Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger, -si vous aviez de l'argent et de la considération.» - ---Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir employé son temps, dit -qu'il n'y a peut-être pas d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il -aurait pu faire. - ---Messieurs Montgolfier, après leur superbe découverte des aérostats, -sollicitaient à Paris un bureau de tabac pour un de leurs parens; leur -demande éprouvait mille difficultés de la part de plusieurs personnes, -et entre autres de M. de Colonia, de qui dépendait le succès de -l'affaire. Le comte d'Antraigues, ami des Montgolfier, dit à M. de -Colonia: «Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent, -j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égard en Angleterre, et ce qui, -grâce à vous, leur arrive en France dans ce moment-ci.--Et que -s'est-il passé en Angleterre?--Le voici, écoutez: M. Étienne -Montgolfier est allé en Angleterre l'année dernière; il a été présenté -au roi qui lui a fait un grand accueil, et l'a invité à lui demander -quelque grâce. M. Montgolfier répondit au lord Sidney, qu'étant -étranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait demander. Le lord le -pressa de faire une demande quelconque. Alors M. Montgolfier se -rappela qu'il avait à Québec un frère prêtre et pauvre; il dit qu'il -souhaiterait bien qu'on lui fît avoir un petit bénéfice de cinquante -guinées. Le lord répondit que cette demande n'était digne ni de -messieurs Montgolfier, ni du roi, ni du ministre. Quelque temps après, -l'évêché de Québec vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au roi qui -l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation -qu'il faisait pour un autre. Ce ne fut point sans peine que messieurs -Montgolfier obtinrent que cette bonté du roi n'eût de moins grands -effets.» Il y a loin de là au bureau de tabac refusé en France. - ---On parlait de la dispute sur la préférence qu'on devait donner, pour -les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française. -«Comment peut-il y avoir une dispute sur cela, dit M. B....?--Vous -avez bien raison, dit M. T....--Sans doute, reprit M. B..., c'est la -langue latine, n'est-il pas vrai?--Point du tout, dit M. T...., c'est -la langue française.» - ---«Comment trouvez-vous M. de...?--Je le trouve très-aimable; je ne -l'aime point du tout.» L'accent dont le dernier mot fut dit, marquait -très-bien la différence de l'homme aimable et de l'homme digne d'être -aimé. - ---«Le moment où j'ai renoncé à l'amour, disait M...., le voici: c'est -lorsque les femmes ont commencé à dire: «M...., je l'aime beaucoup, je -l'aime de tout mon coeur, etc.» Autrefois, ajoutait-il, quand j'étais -jeune, elles disaient: «M...., je l'estime infiniment, c'est un jeune -homme bien honnête.» - ---Je hais si fort le despotisme, disait M...., que je ne puis souffrir -le mot _ordonnance_ du médecin. - ---Un homme était abandonné des médecins; on demanda à M. Tronchin s'il -fallait lui donner le viatique. «Cela est bien colant, répondit-il.» - ---Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait: -«Ceci est bon, pour moi, quant à présent.» Rien ne peint mieux la -variété des jugemens humains, et la mobilité du jugement de chaque -homme. - ---Avant que Mademoiselle Clairon eût établi le costume au théâtre -français, on ne connaissait, pour le théâtre tragique, qu'un seul -habit qu'on appellait l'habit à la romaine, et avec lequel on jouait -les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le -premier à se soumettre au costume, et fit faire un habit grec pour -jouer Oreste d'_Andromaque_. Dauberval arrive dans la loge de Lekain, -au moment où le tailleur de la comédie apportait l'habit d'Oreste. La -nouveauté de cet habit frappa Dauberval qui demanda ce que c'était. -«Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain.--Ah qu'il est beau, -reprend Dauberval! le premier habit à la romaine dont j'aurai besoin, -je le ferai faire à la grecque.» - ---M.... disait qu'il y avait tels ou tels principes excellens pour tel -ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour -des caractères d'un ordre inférieur. Ce sont les armes d'Achille qui -ne peuvent convenir qu'à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est -opprimé. - ---Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais -effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la -société publique, comme le bien fait aux méchans, les sottises de la -bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la -maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes -utiles ou honnêtes, etc. - ---La nature, en nous accablant de tant de misère et en nous donnant un -attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme -comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison, après avoir -posé des sentinelles à notre porte. Il faut que le danger soit bien -grand, pour nous obliger à sauter par la fenêtre. - ---Les ministres en place s'avisent quelquefois, lorsque par hazard ils -ont de l'esprit, de parler du temps où ils ne seront plus rien. On en -est communément la dupe, et l'on s'imagine qu'ils croient ce qu'ils -disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les -malades qui parlent souvent de leur mort, et qui n'y croient pas, -comme on peut le voir par d'autres mots qui leur échappent. - ---On disait à Delon, médecin mesmériste: «Eh bien! M. de B... est -mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir.--Vous -avez, dit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les progrès de la -cure: il est mort guéri.» - ---On disait de M...., qui se créait des chimères tristes et qui voyait -tout en noir: «Il fait des cachots en Espagne.» - ---L'abbé Dangeau, de l'académie française, grand puriste, travaillait -à une grammaire et ne parlait d'autre chose. Un jour on se lamentait -devant lui sur les malheurs de la dernière campagne (c'étoit pendant -les dernières années de Louis XIV.) «Tout cela n'empêche pas, dit-il, -que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes français bien -conjugués.» - ---Un gazetier mit dans sa gazette: «Les uns disent le cardinal Mazarin -mort, les autres vivant; moi je ne crois ni l'un ni l'autre.» - ---Le vieux d'Arnoncour avait fait un contrat de douze cents livres de -rente à une fille, pour tout le temps qu'il en serait aimé. Elle se -sépara de lui étourdiment, et se lia avec un jeune homme qui, ayant -vu ce contrat, se mit en tête de le faire revivre. Elle réclama en -conséquence les quartiers échus depuis le dernier paiement, en lui -faisant signifier, sur papier timbré, qu'elle l'aimait toujours. - ---Un marchand d'estampes voulait (le 25 juin) vendre cher le portrait -de madame Lamotte (fouettée et marquée le 21), et donnait pour raison -que l'estampe était avant la lettre. - ---Massillon était fort galant. Il devint amoureux de madame de -Simiane, petite fille de madame de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup -le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu'il mit tant de soin à -composer ses _Synodes_, un de ses meilleurs ouvrages. Il logeait à -l'Oratoire et devait être rentré à neuf heures; madame de Simiane -soupait à sept par complaisance pour lui. Ce fut à un de ces soupers -tête-à-tête qu'il fit une chanson très-jolie, dont j'ai retenu la -moitié d'un couplet. - - . . . . . . . . . . . . . . . . - Aimons-nous tendrement, Elvire: - Ceci n'est qu'une chanson - Pour qui voudrait en médire; - Mais, pour nous, c'est tout de bon. - ---On demandait à madame de Rochefort, si elle aurait envie de -connaître l'avenir: «Non, dit-elle, il ressemble trop au passé.» - ---On pressait l'abbé Vatri de solliciter une place vacante au Collége -royal. «Nous verrons cela», dit-il, et ne sollicita point. La place -fut donnée à un antre. Un ami de l'abbé court chez lui: «Eh bien! -voilà comme vous êtes! vous n'avez pas voulu solliciter la place, elle -est donnée.--Elle est donnée, reprit-il! eh bien! je vais la -demander.--Êtes-vous fou?--Parbleu! non; j'avais cent concurrens, je -n'en ai plus qu'un.» Il demanda la place et l'obtint. - ---Madame....., tenant un bureau d'esprit, disait de L.... «Je n'en -fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi.» - ---L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de -Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre; elle -eut besoin de lui; et il lui rappella ses rigueurs. «Ah! monseigneur, -lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pû prévoir?» - ---M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son -carrosse, on lui appliqua ces vers: - - Votre prudence est endormie, - De loger magnifiquement - Et de traiter superbement - Votre plus cruelle ennemie. - ---Un médecin de village allait visiter un malade au village prochain. -Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un -paysan le rencontra, et lui demanda où il allait. «Voir un -malade.--Avez-vous peur de le manquer?» - ---Une fille, étant à confesse, dit: «Je m'accuse d'avoir estimé un -jeune homme.--Estimé! combien de fois? demanda le père.» - ---Un homme étant à l'extrémité, un confesseur alla le voir, et il lui -dit: «Je viens vous exhorter à mourir.--Et moi, répondit l'autre, je -vous exhorte à me laisser mourir.» - ---On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine édition de la _Bible_, -et on la vantait beaucoup. «Oui, dit-il, le scandale du texte y est -conservé dans toute sa pureté.» - ---Une femme causant avec M. de M...., lui dit: «Allez, vous ne savez -que dire des sottises.--Madame, répondit-il, j'en entends quelquefois, -et vous me prenez sur le fait.» - ---«Vous bâillez, disait une femme à son mari.--Ma chère amie, lui dit -celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je -m'ennuie.» - ---Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant, dit un jour: «Je -voudrais, dans ce moment-ci, résoudre un beau problème qui ne fût pas -difficile.» Ce mot le peint tout entier. - ---Mademoiselle d'Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre -refusait de l'épouser, lui dit: «Vous êtes le plus sot homme de la -cour.--Vous voyez bien le contraire, répondit-il.» - ---Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres, -depuis régent; M. de Navailles mourut au bout de huit jours: le roi -nomma M. d'Estrade pour lui succéder; il mourut au bout du même -terme: sur quoi Benserade dit: «On ne peut pas élever un gouverneur -pour M. le duc de Chartres.» - ---Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d'ôter -l'entrée _gratis_ aux pages, lui dit: «Monseigneur, observez que -plusieurs pages font un volume.» - ---Diderot, s'étant aperçu qu'un homme à qui il prenait quelqu'intérêt, -avait le vice de voler, et l'avait volé lui-même, lui conseilla de -quitter ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'en -entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour il entend -tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-même, reconnaît son -homme, et, d'un air étonné, il s'écrie: «Ha! Ha! c'est vous!» Celui-ci -lui répond: «Ma foi, il ne s'en est guère fallu.» Il avait démêlé que -Diderot s'étonnait qu'il ne fût pas pendu. - ---M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un seul coup de dez son -revenu d'une année; c'était mille écus. Il les envoya demander à -M...., son ami, qui connaissait sa passion pour le jeu, et qui voulait -l'en guérir. Il lui envoya la lettre de change suivante: «Je prie -M..., banquier, de donner à M...., ce qu'il lui demandera, à la -concurrence de ma fortune.» Cette leçon terrible et généreuse -produisit son effet. - ---On faisait l'éloge de Louis XIV, devant le roi de Prusse. Il lui -contestait toutes ses vertus et ses talens. «Au moins votre majesté -accordera qu'il faisait bien le roi.--Pas si bien que Baron, dit le -roi de Prusse avec humeur.» - ---Une femme était à une représentation de _Mérope_, et ne pleurait -point; on était surpris. «Je pleurerais bien, dit-elle: mais je dois -souper en ville.» - ---Un pape causant avec un étranger, de toutes les merveilles de -l'Italie, celui-ci dit gauchement: «J'ai tout vu, hors un conclave que -je voudrais bien voir.» - ---Henri IV s'y prit singulièrement pour faire connaître à un -ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi, -le président Jeannin et Sully. Il fit appeler d'abord Villeroi: -«Voyez-vous cette poutre qui menace ruine?--Sans doute, dit Villeroi, -sans lever la tête, il faut la faire raccomoder, je vais donner des -ordres.» Il appela ensuite le président Jeannin: «Il faudra s'en -assurer, dit celui-ci.» On fait venir Sully qui regarde la poutre: -«Eh! sire, y pensez-vous, dit-il? cette poutre durera plus que vous et -moi.» - ---J'ai entendu un dévot, parlant contre des gens qui discutent des -articles de foi, dire naïvement: «Messieurs, un vrai chrétien -n'examine point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de -cela comme d'une pillule amère, si vous la mâchez, jamais vous ne -pourrez l'avaler.» - ---M. le régent disait à madame de Parabère, dévote, qui, pour lui -plaire, tenait quelques discours peu chrétiens: «Tu as beau faire, tu -seras sauvée.» - ---Un prédicateur disait: «Quand le père Bourdaloue prêchait à Rouen, -il y causait bien du désordre; les artisans quittaient leurs -boutiques, les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année -d'après, ajoutait-il, j'y remis tout dans l'ordre.» - ---Les papiers anglais rendirent compte ainsi d'une opération de -finances de M. l'abbé Terray: «Le roi vient de réduire les actions des -fermes à la moitié. Le reste à l'ordinaire prochain.» - ---Quand M. de B.... lisait, ou voyait, ou entendait conter -quelqu'action bien infâme ou très-criminelle, il s'écriait: «Oh! comme -je voudrais qu'il m'en eût coûté un petit écu, et qu'il y eût un -Dieu.» - ---Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus; un de ses amis -lui dit: «Ce portrait ne vaut rien, je lui trouve une figure basse et -niaise.--Qu'est-ce que vous dites? répondit naïvement Bachelier; -d'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici, l'ont trouvé très -ressemblant.» - ---M. de Saint-Germain demandait à M. de Malesherbes quelques -renseignemens sur sa conduite, sur les affaires qu'il devait proposer -au conseil: «Décidez les grandes vous-même, lui dit M. Malesherbes, et -portez les autres au conseil.» - ---Le chanoine Récupéro, célèbre physicien, ayant publié une savante -dissertation sur le mont Etna, où il prouvait, d'après les dates des -éruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas -avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire, -et que l'arche sainte avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour -dit. C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier de la -Tremblaye. - ---Marivaux disait que le style a un sexe, et qu'on reconnaissait les -femmes à une phrase. - ---On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était -très-pauvre. Un jour plusieurs gentils-hommes, apprenant que le roi -passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en -habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu'il n'étaient -pas aussi pauvres qu'on le disait. «Sire, répondirent-ils, nous avons -appris l'arrivée de votre majesté; nous avons fait tout ce que nous -devions, mais nous devons tout ce nous avons fait.» - ---On condamna en même temps le livre de l'_Esprit_ et le poème de la -_Pucelle_. Ils furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat -de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au -sénat: «Nous n'avons trouvé dans tout le canton, ni _Esprit_ ni -_Pucelle_.» - ---«J'appelle un honnête homme celui à qui le récit d'une bonne action -rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une -bonne action.» C'est un mot de M. de Mairan. - ---La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à -l'impératrice, pour chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice -répondit: «Je ne paie sur ce pied-là aucun de mes feld-maréchaux.--En -ce cas, dit la Gabrielli, votre majesté n'a qu'à faire chanter ses -feld-maréchaux.» L'impératrice paya les cinq mille ducats. - ---Madame du D.... disait de M.... qu'il était aux petits soins pour -déplaire. - ---«Les athées sont meilleure compagnie pour moi, disait M. D...., que -ceux qui croient en Dieu. A la vue d'un athée, toutes les demi-preuves -de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit; et à la vue d'un -croyant, toutes les demi-preuves contre son existence se présentent à -moi en foule.» - ---M.... disait: «On m'a dit du mal de M. de...; j'aurais cru cela il y -a six mois, mais nous sommes réconciliés.» - ---Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à -l'audience, M. de Harlay, premier président, dit: «Si ces messieurs -qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui -dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent. - ---Un certain marchand, avocat, homme d'esprit, disait: «On court les -risques du dégoût, en voyant comment l'administration, la justice et -la cuisine se préparent.» - ---Colbert disait, à propos de l'industrie de la nation, que le -Français changerait les rochers en or, si on le laissait faire. - ---«Je sais me suffire, disait M..., et dans l'occasion je saurai bien -me passer de moi», voulant dire qu'il mourrait sans chagrin. - ---«Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de -distance, disait M..., me fait l'effet de ces gens qui, après avoir -pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau.» - ---«Je joue aux échecs à vingt-quatre sous, dans un salon où le -passe-dix est à cent louis», disait un général employé dans une guerre -difficile et ingrate, tandis que d'autres faisaient des campagnes -faciles et brillantes. - ---Mademoiselle du Thé, ayant perdu un de ses amans, et cette aventure -ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la -harpe, et lui dit avec surprise: «Eh! mon Dieu! je m'attendais à vous -trouver dans la désolation.--Ah! dit-elle d'un ton pathétique, c'était -hier qu'il fallait me voir.» - ---La marquise de Saint-Pierre était dans une société où on disait que -M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé -une. «Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle: moi, je sais une -femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues.» Ici elle -raconte l'histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration: -«Il la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y -sommes restés trois jours.» - ---On faisait une question épineuse à M..., qui répondit: «Ce sont de -ces choses que je sais à merveille quand on ne m'en parle pas, et que -j'oublie quand on me les demande.» - ---Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu de l'évêque de Châlons, dévot -et grand janséniste, étant très-jeune, devint triste tout-à-coup. Son -oncle l'évêque lui en demanda la raison: il lui dit qu'il avait vu une -cafetière qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en désespérait.--«Elle -est donc bien chère?--Oui, mon oncle: vingt-cinq louis.»--L'oncle les -donna à condition qu'il verrait cette cafetière. Quelques jours après, -il en demanda des nouvelles à son neveu.--«Je l'ai, mon oncle, et la -journée de demain ne se passera pas sans que vous ne l'ayez vue.» Il -la lui montra en effet au sortir de la grand'messe. Ce n'était point -un vase à verser du café, c'était une jolie cafetière, c'est-à-dire, -limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit -la colère du vieil évêque janséniste. - ---Voltaire disait du poète Roi, qui avait été souvent repris de -justice, et qui sortait de Saint-Lazare: «C'est un homme qui a de -l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez châtié.» - ---Je ne vois jamais jouer les pièces de ***, et le peu de monde qu'il -y a, sans me rappeler le mot d'un major de place qui avait indiqué -l'exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un trompette: -«Parlez donc, messieurs les b..., d'où vient donc est-ce que vous -n'êtes qu'un?» - ---Le marquis de Villette appelait la banqueroute de M. de Guémenée, la -sérénissime banqueroute. - ---Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carosses au -sortir de la comédie, disait, lorsqu'elle fut transportée au -Carrousel: «La comédie sera mal ici, il n'y a point d'écho.» - ---On demandait à un homme qui faisait profession d'estimer beaucoup -les femmes, s'il en avait eu beaucoup. Il répondit: «Pas autant que si -je les méprisais.» - ---On faisait entendre à un homme d'esprit, qu'il ne connaissait pas -bien la cour. Il répondit: «On peut être très-bon géographe, sans être -sorti de chez soi.» Danville n'avait jamais quitté sa chambre. - ---Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes, qui -flétrissent la famille du coupable, M.... dit: «C'est bien assez de -voir des honneurs et des récompenses où il n'y a pas de vertu, sans -qu'il faille voir encore un châtiment où il n'y a pas de crime.» - ---M. de L...., pour détourner madame de B...., veuve depuis quelque -temps, de l'idée du mariage, lui dit: «Savez-vous que c'est une bien -belle chose de porter le nom d'un homme qui ne peut plus faire de -sottises!» - ---Milord Tirauley disait qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il -avait de bon, ce qu'il en restait était un Portugais. Il disait cela -étant ambassadeur en Portugal. - ---Le vicomte de S.... aborda un jour M. de Vaines, en lui disant: -«Est-il vrai, monsieur, que, dans une maison où l'on avait eu la bonté -de me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en avais pas du -tout?» M. de Vaines lui répondit: «Monsieur, il n'y a pas un seul mot -de vrai dans tout cela; je n'ai jamais été dans une maison où l'on -vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit que vous n'en aviez -pas.» - ---M.... me disait que ceux qui entrent par écrit dans de longues -justifications devant le public, lui paraissaient ressembler aux -chiens qui courent et jappent après une chaise de poste. - ---L'homme arrive novice à chaque âge de la vie. - ---M.... disait à un jeune homme qui ne s'apercevait pas qu'il était -aimé d'une femme: «Vous êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que -les gros caractères.» - ---«Pourquoi donc, disait mademoiselle de...., âgée de douze ans, -pourquoi cette phrase: «Apprendre à mourir?» Je vois qu'on y réussit -très-bien dès la première fois.» - ---On disait à M...., qui n'était plus jeune: «Vous n'êtes plus capable -d'aimer.--Je ne l'ose plus, dit-il, mais je me dis encore quelquefois -en voyant une jolie femme: «Combien je l'aimerais, si j'étais plus -aimable!» - ---Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage, dans -lequel M. de Calonne est très-maltraité, on disait pourtant, à cause -d'un passage contre M. Necker, que le livre était payé par M. de -Calonne, et que le mal qu'on y disait de lui n'avait d'autre objet que -de masquer la collusion. Sur quoi, M. de.... dit que cela -ressemblerait trop à l'histoire du régent qui avait dit au bal à -l'abbé Dubois: «Sois bien familier avec moi, pour qu'on ne me -soupçonne pas.» Sur quoi l'abbé lui donna des coups de pied au c.., et -le dernier étant un peu fort, le régent, passant sa main sur son -derrière, lui dit: «L'abbé, tu me déguises trop.» - ---Je n'aime point, disait M....., ces femmes impeccables, au-dessous -de toute faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du -Dante sur la porte de l'enfer: - - «_Voi che intrate lasciate ogni speranza._ - »Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.» - -C'est la devise des damnés. - ---«J'estime le plus que je peux, disait M..., et cependant j'estime -peu: je ne sais comment cela se fait.» - ---Un homme d'une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux -qui avait été inutilement recommandé à la bienfaisance d'un grand -seigneur et d'un fermier-général. Je lui appris ces deux -circonstances chargées de détails qui aggravaient la faute de ces -derniers. Il me répondit tranquillement: «Comment voudriez-vous que le -monde subsistât, si les pauvres n'étaient pas continuellement occupés -à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal -qu'ils font?» - ---On disait à un jeune homme de redemander ses lettres à une femme -d'environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux. -«Vraisemblablement elle ne les a plus.--Si fait, lui répondit -quelqu'un; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres -d'amour.» - ---M... disait, à propos de l'utilité de la retraite et de la force que -l'esprit y acquiert: «Malheur au poète qui se fait friser tous les -jours? Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit, et -pouvoir faire le tour de sa tête avec sa main.» - ---Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits. - ---C'est une chose curieuse que l'histoire de Port-Royal écrite par -Racine. Il est plaisant de voir l'auteur de _Phèdre_ parler des grands -desseins de Dieu sur la mère Agnès. - ---D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette -ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. «Ah! Monsieur, -dit-il, voilà vraiment des cheveux de génie.--Vous trouvez, dit le -comte? Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une -perruque.» - ---Il n'y a pas maintenant en France un plus grand objet de politique -étrangère, que la connaissance parfaite de ce qui regarde l'Inde. -C'est à cet objet que Brissot de Warville a consacré des années -entières; et je lui ai entendu dire que M. de Vergennes était celui -qui lui avait suscité le plus d'obstacles, pour le détourner de cette -étude. - ---On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné plusieurs parties -d'échecs au prince de Conti, qu'il ne lui avait pas fait sa cour, et -qu'il fallait lui en laisser gagner quelques-unes: «Comment! dit-il, -je lui donne la tour.» - ---M... me disait que madame de Coislin, qui tâche d'être dévote, n'y -parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il -fallait, pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne qui lui -manquerait trop souvent; «et c'est ce fonds, ajoutait-il, qu'on -appelle la grâce.» - ---Madame de Talmont, voyant M. de Richelieu, au lieu de s'occuper -d'elle, faire sa cour à madame de Brionne, fort belle femme, mais qui -n'avait pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, lui dit: «M. le -maréchal, vous n'êtes point aveugle; mais je vous crois un peu sourd.» - ---L'abbé Delaville voulait engager à entrer dans la carrière politique -M. de....., homme modeste et honnête, qui doutait de sa capacité et -qui se refusait à ses invitations. «Eh! monsieur, lui dit l'abbé, -ouvrez l'_Almanach royal_.» - ---Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à propos des travers de -chaque sexe, que nous serions tous parfaits, si nous n'étions ni -hommes ni femmes. - ---Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Milan, et le -tança comme mauvais administrateur de sa maison, en lui rappelant une -certaine somme d'argent qu'il avait prêtée quinze ans au paravant à un -certain cordelier. Le coupable dit: «Cela est vrai, c'était un mauvais -sujet qui m'a escroqué.--C'est moi, dit le pape, qui suis ce -cordelier: voilà votre argent; mais n'y retombez plus, et ne prêtez -jamais à des gens de cette robe.» - ---La finesse et la mesure sont peut-être les qualités les plus -usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le monde. Elles font -dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait -excessivement dans une société le ministère de M. Necker; quelqu'un, -qui apparemment ne l'aimait pas, demanda: «Monsieur, combien de temps -est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay?» Ce mot, en -rappelant que M. Necker était l'ouvrage de ce dernier, fit tomber à -l'instant tout cet enthousiasme. - ---Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui -dit: «Dans quel cabaret t'a-t-on équipé de la sorte?--Dans un cabaret -où vous avez payé votre écot, à Colinn, dit le soldat.» Le roi, qui -avait été battu à Colinn, trouva cependant le mot excellent. - ---Christine, reine de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre Naudé, -qui avait composé un livre très-savant sur les différentes danses -grecques, et Meibomius, érudit allemand, auteur du recueil et de la -traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique. -Bourdelot, son premier médecin, espèce de favori et plaisant de -profession, donna à la reine l'idée d'engager ces deux savans, l'un à -chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y -réussit; et cette farce couvrit de ridicule les deux savans qui en -avaient été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience; mais -le savant en _us_ s'emporta et poussa la colère jusqu'à meurtrir de -coups de poing le visage de Bourdelot; et après cette équipée, il se -sauva de la cour, et même quitta la Suède. - ---M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilége pour -l'impression d'aucun roman nouveau, et n'accordait même de permission -tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l'abbé Prévost -la permission d'imprimer les premiers volumes de _Cléveland_, que sous -la condition que _Cléveland_ se ferait catholique au dernier volume. - ---Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut, -se confessa de la façon de je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui -demanda sa façon de penser. «J'en suis très-content, dit-il; il parle -de l'enfer comme un ange.» - ---M.... disait de madame la princesse de....: «C'est une femme qu'il -faut absolument tromper; car elle n'est pas de la classe de celles -qu'on quitte.» - ---On demandait à la Calprenède quelle était l'étoffe de ce bel habit -qu'il portait. «C'est du _Sylvandre_, dit-il, un de ses romans qui -avait réussi.» - ---L'abbé de Vertot changea d'état très-souvent. On appelait cela les -révolutions de l'abbé de Vertot. - ---M.... disait: «Je ne me soucierais pas d'être chrétien; mais je ne -serais pas fâché de croire en Dieu.» - ---Il est extraordinaire que M. de Voltaire n'ait pas mis dans la -_Pucelle_ un fou comme nos rois en avaient alors. Cela pouvait fournir -quelques traits heureux pris dans les moeurs du temps. - ---M. de...., homme violent, à qui on reprochait quelques torts, entra -en fureur et dit qu'il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis -lui répondit tranquillement: «Je vois que vous aimez mieux garder vos -défauts que vos amis.» - ---Louis XIV, après la bataille de Ramillies dont il venait d'apprendre -le détail, dit: «Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui. -(Anecdote contée à M. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)» - ---Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison et -sûrs d'être condamnés vendent tout ce qu'ils possèdent, pour en faire -bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on -est le plus empressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart -excellens. Un d'eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord -pour quelqu'un qui voulait faire le métier, lui dit: «Je ne veux pas -vous tromper; mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand défaut, -c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière.» - ---On ne distingue pas aisément l'intention de l'auteur dans le _Temple -de Gnide_, et il y a même quelqu'obscurité dans les détails; c'est -pour cela que madame du Deffant l'appelait l'_Apocalypse_ de la -galanterie. - ---On disait d'un certain homme qui répétait à différentes personnes le -bien qu'elles disaient l'une de l'autre, qu'il était tracassier en -bien. - ---Fox avait emprunté des sommes immenses à différens Juifs, et se -flattait que la succession d'un de ses oncles paierait toutes ces -dettes. Cet oncle se maria et eut un fils; à la naissance de l'enfant, -Fox dit: «C'est le Messie que cet enfant; il vient au monde pour la -destruction des Juifs.» - ---Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu'il n'y a même plus -d'hommes à bonnes fortunes. - ---Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait du travail et du -café, et qu'il se tuait. «Je suis né tué, répondit-il.» - ---Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur _ad honores_ -vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme -très-bien mis. «Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu, si vous -étiez venu une demi-heure plus tôt, vous m'auriez trouvée les yeux -baignés de larmes; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur, et je -l'ai perdue.» - ---On disait de l'avant-dernier évêque d'Autun, monstrueusement gros, -qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où peut -aller la peau humaine. - ---M.... disait, à propos de la manière dont on vit dans le monde: «La -société serait une chose charmante, si on s'intéressait les uns aux -autres.» - ---Il paraît certain que l'homme au masque de fer est un frère de Louis -XIV: sans cette explication, c'est un mystère absurde. Il paraît -certain non seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce qui est plus -inconcevable) qu'il était marié avec elle; sans cela, comment -expliquer la lettre qu'il écrivit de Cologne, lorsqu'apprenant qu'elle -avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande: «Il vous -convenait bien, madame, etc.?» Les vieux courtisans racontent -d'ailleurs que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une -scène de tendresse, de larmes, d'explication entre la reine et son -fils; et l'on est fondé à croire que c'est dans cette scène que fut -faite la confidence de la mère au fils. - ---Le baron de la Houze, ayant rendu quelques services au pape -Ganganelli, ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui -lui fût agréable. Le baron de la Houze, rusé gascon, le pria de lui -faire donner un corps saint. Le pape fut très-surpris de cette -demande, de la part d'un Français. Il lui fit donner ce qu'il -demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées, -d'un revenu très-mince, sans débouché pour les denrées, y fit porter -son saint, le fit accréditer. Les chalans accoururent, les miracles -arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les denrées augmentèrent de -prix, et les revenus du baron triplèrent. - ---Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et vivant des libéralités de -Louis XIV, venait à Paris pour guérir les écrouelles, qu'il ne -touchait qu'en qualité de roi de France. - ---M. Cérutti avait fait une pièce de vers où il y avait ce vers: - - Le vieillard de Ferney, celui de Pont-Chartrain. - -D'Alembert, en lui renvoyant le manuscrit, changea le vers ainsi: - - Le vieillard de Ferney, _le vieux_ de Pont-Chartrain. - ---M. de B...., âgé de cinquante ans, venait d'épouser mademoiselle de -C...., âgée de treize ans. On disait de lui, pendant qu'il -sollicitait ce mariage, qu'il demandait la survivance de la poupée de -cette demoiselle. - ---Un sot disait au milieu d'une conversation: «Il me vient une idée.» -Un plaisant dit: «J'en suis bien surpris.» - ---Milord Hamilton, personnage très-singulier, étant ivre dans une -hôtellerie d'Angleterre, avait tué un garçon d'auberge et était rentré -sans savoir ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et -lui dit: «Milord, savez-vous que vous avez tué ce garçon?--Mettez-le -sur la carte.» - ---Le chevalier de Narbonne, accosté par un importun dont la -familiarité lui déplaisait, et qui lui dit, en l'abordant: «Bon jour, -mon ami, comment te portes-tu?» répondit: «Bon jour, mon ami, comment -t'appelles-tu?» - ---Un avare souffrait beaucoup d'un mal de dent; on lui conseillait de -la faire arracher: «Ah! dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en -fasse la dépense.» - ---On dit d'un homme tout-à-fait malheureux: Il tombe sur le dos et se -casse le nez. - ---Je venais de raconter une histoire galante de madame la présidente -de...., et je ne l'avais pas nommée. M.... reprit naïvement: «Cette -présidente de Bernière dont vous venez de parler....» Toute la société -partit d'un éclat de rire. - ---Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l'heure de son -dîner. M. de la Galaisière lui dit à ce sujet: «Sire, si vous -continuez, vous finirez par dîner la veille.» - ---M.... disait, à son retour d'Allemagne: «Je ne sache pas de chose à -quoi j'eusse été moins propre qu'à être un Allemand.» - ---M.... me disait, à propos des fautes de régime qu'il commet sans -cesse, des plaisirs qu'il se permet et qui l'empêchent seuls de -recouvrer sa santé: «Sans moi, je me porterais à merveille.» - ---Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion, des -petits coeurs d'or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit -qu'il les tient de la vierge. On le condamne. La sentence est envoyée -au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une -assemblée de théologiens pour décider s'il est rigoureusement -impossible que la vierge fasse à un dévot catholique de petits -présens. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés, -décident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le -roi écrit au bas de la sentence du coupable: «Je fais grâce au nommé -N....; mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir -désormais aucune espèce de cadeau de la vierge ni des saints.» - ---M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut la visite des députés de -l'académie de Soissons, qui disaient que cette académie était la fille -aînée de l'académie française. «Oui, messieurs, répondit-il, la fille -aînée, fille sage, fille honnête, qui n'a jamais fait parler d'elle.» - ---M. l'évêque de L...., étant à déjeûner, il lui vint en visite l'abbé -de....; l'évêque le prie de déjeûner, l'abbé refuse. Le prélat -insiste: «Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeûné deux fois; et -d'ailleurs, c'est aujourd'hui jeûne.» - ---L'évêque d'Arras, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal -de Levi, dit, en mettant la main sur le cercueil: «Je le possède enfin -cet homme vertueux.» - ---Madame la princesse de Conti, fille de Louis XIV, ayant vu madame la -dauphine de Bavière qui dormait, ou faisait semblant de dormir, dit, -après l'avoir considérée: «Madame la dauphine est encore plus laide en -dormant que lorsqu'elle veille.» Madame la dauphine, prenant la parole -sans faire le moindre mouvement, lui répondit: «Madame, tout le monde -n'est pas enfant de l'amour.» - ---Un Américain, ayant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut -l'audace inconcevable de leur courir sus, d'en blesser deux, de -désarmer les autres, et de les amener au général Washington. Le -général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de -six hommes. «Aussitôt que je les ai vus, dit-il, j'ai couru sur eux, -et je les ai environnés.» - ---Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts qui portaient sur les -riches, un millionnaire se trouvant parmi des gens riches qui se -plaignaient du malheur des temps, dit: «Qui est-ce qui est heureux -dans ces temps-ci?... quelques misérables.» - ---Ce fut l'abbé S..... qui administra le viatique à l'abbé Pétiot, -dans une maladie très-dangereuse, et il raconte qu'en voyant la -manière très-prononcée dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se -dit à lui-même: «S'il en revient, ce sera mon ami.» - ---Un poète consultait Chamfort sur un distique: «Excellent, -répondit-il, sauf les longueurs.» - ---Rulhière lui disait un jour: «Je n'ai jamais fait qu'une méchanceté -dans ma vie.--Quand finira-t-elle? demanda Chamfort.» - ---M. de Vaudreuil se plaignait à Chamfort de son peu de confiance en -ses amis. «Vous n'êtes point riche, lui disait-il, et vous oubliez -notre amitié.--Je vous promets, répondit Chamfort, de vous emprunter -vingt-cinq louis, quand vous aurez payé vos dettes.» - - -FIN DES CARACTÈRES ET ANECDOTES. - - - - -TABLEAUX HISTORIQUES - -DE - -LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. - - - - -INTRODUCTION. - - -La révolution de 1789 est le résultat d'un assemblage de causes -agissant depuis des siècles, et dont l'action rapidement accrue, -fortement accélérée dans ces derniers temps, s'est trouvée tout-à-coup -aidée d'un concours de circonstances dont la réunion paraît un -prodige. - -Jetons un coup-d'oeil sur notre histoire; c'est celle de tous les maux -politiques qui peuvent accabler un peuple. On s'étonne qu'il ait pu -subsister tant de siècles, en gémissant sous le fardeau de tant de -calamités. Mais c'est à la patience de nos ancêtres et de nos pères -que les générations suivantes devront la félicité qui les attend. Si -la révolution s'était faite plutôt, si l'ancien édifice fût tombé -avant que la nation, par ses lumières récentes, fût en état d'en -reconstruire un nouveau, sur un plan vaste, sage et régulier, la -France, dans les âges suivans, n'eût pas joui de la prospérité qui lui -est réservée, et le bonheur de nos descendans n'eût pas été, comme il -le sera sans doute, proportionné aux souffrances de leurs aïeux. - -Après l'affranchissement des communes (car nous ne remonterons pas -plus haut, le peuple était serf, et les esclaves n'ont point -d'histoire), à cette époque, les Français sortirent de leur -abrutissement; mais ils ne cessèrent pas d'être avilis. Un peu moins -opprimés, moins malheureux, ils n'en furent pas moins contraints de -ramper devant des hommes appelés nobles et prêtres qui, depuis si -long-temps, formaient deux castes privilégiées. Seulement quelques -individus parvenaient, de loin en loin, à s'élever au-dessus de la -classe opprimée, par le moyen de l'anoblissement; invention de la -politique ou plutôt de l'avarice des rois, qui vendirent à plusieurs -de leurs sujets nommés roturiers quelques-uns des droits et des -privilèges attribués aux nobles. Parmi ces privilèges, était -l'exemption de plusieurs impôts avilissans, dont la masse, croissant -par degrés, retombait sur la nation contribuable, qui voyait ainsi ses -oppresseurs se recruter dans son sein, se perpétuer par elle, et les -plus distingués de ses enfans passer parmi ses adversaires. Le droit -de conférer la noblesse, et les abus qui en résultèrent, devinrent le -fléau du peuple pendant plusieurs générations successives. Des guerres -continuelles, les nouvelles impositions, qu'elles occasionnèrent, -rendirent ce fardeau toujours plus insupportable. Mais ce qui fut -encore plus funeste, c'est qu'elles prolongèrent l'ignorance et la -barbarie de la nation. - -La renaissance des lettres, au seizième siècle, paraissait devoir -amener celle de la raison: mais, égarée dès ses premiers pas dans le -dédale des disputes religieuses et scholastiques, elle ne put servir -aux progrès de la société; et cinquante ans de guerres civiles, dont -l'ambition des grands fut la cause et dont la religion fut le -prétexte, plongèrent la France dans un abîme de maux dont elle ne -commença à sortir que vers la fin du règne de Henri IV. La régence de -Marie de Médicis ne fut qu'une suite de faiblesses, de désordres et de -déprédations. Enfin Richelieu parut, et l'aristocratie féodale sembla -venir expirer au pied du trône. Le peuple, un peu soulagé, mais -toujours avili, compta pour une vengeance et regarda comme un bonheur -la chûte de ces tyrans subalternes écrasés sous le poids de l'autorité -royale. C'était sans doute un grand bien, puisque le ministre faisait -cesser les convulsions politiques qui tourmentaient la France depuis -tant de siècles. Mais qu'arriva-t-il? Les aristocrates, en cessant -d'être redoutables au roi, se rendirent aussitôt les soutiens du -despotisme. Ils restèrent les principaux agens du monarque, les -dépositaires de presque toutes les portions de son pouvoir. -Richelieu, né dans leur classe, dont il avait conservé tous les -préjugés, crut, en leur accordant des préférences de toute espèce, ne -leur donner qu'un faible dédommagement des immenses avantages -qu'avaient perdus les principaux membres de cette classe privilégiée. -Ils environnèrent le trône, ils en bloquèrent toutes les avenues. -Maîtres de la personne du monarque et du berceau de ses enfans, ils ne -laissèrent entrer, dans l'esprit des rois et dans l'éducation des -princes, que des idées féodales et sacerdotales: c'était presque la -même chose sous le rapport des privilèges communs aux nobles et aux -prêtres. Tous les honneurs, toutes les places, tous les emplois qui -exercent quelque influence sur les moeurs et sur l'esprit général d'un -peuple, ne furent confiés qu'à des hommes plus ou moins imbus d'idées -nobiliaires. Il se trouva que Richelieu avait bien détruit -l'aristocratie comme puissance rivale de la royauté, mais qu'il -l'avait laissée subsister comme puissance ennemie de la nation. Cet -esprit de gentilhommerie, devant lequel les idées d'homme et de -citoyen ont si long-temps disparu en Europe, cet esprit destructeur de -toute société et (quoiqu'on puisse dire), de toute morale, reçut alors -un nouvel accroissement, et pénétra plus avant dans toutes les -classes. C'était une source empoisonnée que Richelieu venait de -partager en différens ruisseaux. Aussi observe-t-on, à cette époque, -un redoublement marqué dans la fureur des anoblissemens: maladie -politique, vanité nationale, qui devait à la longue miner la -monarchie, et qui l'a minée en effet. - -Les ennemis de la révolution ne cessent de vanter l'éclat extérieur -que jeta la France sous ce ministère, et que répandirent sur elle les -victoires du grand Condé sous celui de Mazarin. Ils en concluent -qu'alors tout était bien; et nous concluons seulement que, même chez -une nation malheureuse et avilie, un gouvernement ferme, tel que celui -de Richelieu, pouvait faire respecter la France par l'Espagne et -l'Allemagne, encore plus malheureuses, et surtout plus mal gouvernées. -Nous concluons des victoires de Condé, qu'il était un guerrier plus -habile ou plus heureux que les généraux qu'on lui opposa. Mais ce qui -est, pour ces mêmes ennemis de la révolution, le sujet d'un triomphe -éternel, c'est la gloire de Louis XIV, autour duquel un concours de -circonstances heureuses fit naître et appela une foule de grands -hommes. On a tout dit sur ce règne brillant et désastreux, où l'on vit -un peuple entier, tour-à-tour victorieux et vaincu, mais toujours -misérable, déifier un monarque qui sacrifiait sans cesse sa nation à -sa cour et sa cour à lui-même. La banqueroute qui suivit ce règne -théâtral n'éclaira point, ne désenchanta point les Français, qui, -pendant cinquante années, ayant porté tout leur génie vers les arts -d'agrément, restèrent épris de l'éclat, de la pompe extérieure, du -luxe et des bagatelles, dont ils avaient été profondément occupés. -Les titres, les noms, les grands continuèrent d'être leurs idoles, -même sous la régence, pendant laquelle ces idoles n'avaient pourtant -rien négligé pour s'avilir. Ce frivole égarement, cette folie servile, -se perpétuèrent, à travers les maux publics, jusqu'au milieu du règne -de Louis XV. - -Alors on vit éclore en France le germe d'un esprit nouveau. On se -tourna vers les objets utiles; et les sciences, dont les semences -avaient été jetées le siècle précédent, commencèrent à produire -quelques heureux fruits. Bientôt on vit s'élever ce monument -littéraire si célèbre[5], qui, ne paraissant offrir à l'Europe qu'une -distribution facile et pour ainsi dire l'inventaire des richesses de -l'esprit humain, leur en ajoutait réellement de nouvelles, en -inspirant de plus l'ambition de les accroître. Voltaire, après avoir -parcouru la carrière des arts, attaquait tous les préjugés -superstitieux dont la ruine devait avec le temps entraîner celle des -préjugés politiques. Une nouvelle classe de philosophes, disciples des -précédens, dirigea ses travaux vers l'étude de l'économie sociale, et -soumit à des discussions approfondies des objets qui jusqu'alors -avaient paru s'y soustraire. Alors la France offrit un spectacle -singulier; c'était le pays des futilités, où la raison venait -chercher un établissement: tout fut contraste et opposition dans ce -combat des lumières nouvelles et des anciennes erreurs, appuyées de -toute l'autorité d'un gouvernement d'ailleurs faible et avili. On vit, -dans la nation, deux nations différentes s'occuper d'encyclopédie et -de billets de confession, d'économie politique et de miracles -jansénistes, d'Émile et d'un mandement d'évêque, d'un lit de justice -et du Contrat social, de jésuites proscrits, de parlemens exilés, de -philosophes persécutés. C'est à travers ce cahos que la nation -marchait vers les idées qui devaient amener une constitution libre. - - [5] L'Encyclopédie. - -Louis XV meurt, non moins endetté que Louis XIV. Un jeune monarque lui -succède, rempli d'intentions droites et pures, mais ignorant les -piéges ou plutôt l'abîme caché sous ses pas. Il appelle à son secours -l'expérience d'un ancien ministre disgracié. Maurepas, vieillard -enfant, doué du don de plaire, gouverne, comme il avait vécu, pour -s'amuser. La réforme des abus, l'économie, étaient les seules -ressources capables de restaurer les finances. Il parut y recourir. Il -met en place un homme que la voix publique lui désignait[6]; mais il -l'arrête dans le cours des réformes que voulait opérer ce ministre, -dont tout le malheur fut d'être appelé quinze ans trop tôt à -gouverner. Maurepas le sacrifie: il lui donne pour successeur un -autre homme estimé, laborieux, intègre, qu'il gêne également et encore -plus, qu'il inquiète, et qu'il retient dans une dépendance -affligeante, ennemie de toute grande amélioration. Cependant il engage -la France dans une alliance et dans une guerre étrangère, qui ne -laisse au directeur des finances que l'alternative d'établir de -nouveaux impôts ou de proposer des emprunts. Le dernier parti était le -seul qui put maintenir en place le directeur des finances, peu -agréable à la cour et au ministre principal. Les emprunts se -multiplient; nulle réforme économique n'en assure les intérêts, au -moins d'une manière durable. M. Necker est renvoyé. Cet emploi -périlleux passe successivement en différentes mains mal-habiles, -bientôt forcées d'abandonner ce pesant fardeau. - - [6] M. Turgot. - -M. de Calonne, connu par son esprit et par un travail facile, osa s'en -charger; mais ce poids l'accabla. Il avait à combattre la haine des -parlemens et les préventions fâcheuses d'une partie de la nation. -Toutefois son début fut brillant. Une opération heureuse et surtout sa -confiante sécurité en imposa. Elle réveilla le crédit public, qui, -fatigué de ses nouveaux efforts, s'épuisa et finit par succomber; -enfin il fallut prononcer l'aveu d'une détresse complète. Il prit le -parti désespéré, mais courageux, de convoquer une assemblée de -notables pour leur exposer les besoins de l'état. - -Alors fut déclaré le vide annuel des finances, si fameux sous le nom -de _deficit_, mot qui, de l'idiôme des bureaux, passa dans la langue -commune, et que la nation avait d'avance bien payé. Un cri général -s'élève contre le ministre accusé de déprédation et de complaisances -aveugles pour une cour follement dissipatrice. L'indignation publique -n'eut plus de bornes. Elle devint une arme formidable dans les mains -du clergé et de la noblesse, que M. de Calonne voulait ranger parmi -les contribuables, en attaquant leurs priviléges pécuniaires. Les deux -ordres se réunirent contre le ministre. Le royaume entier retentit de -leurs clameurs, auxquelles se joignit la clameur populaire. - -C'est alors qu'on reconnut tout l'empire de cette puissance nouvelle -et désormais irrésistible, l'opinion publique. Elle avait précédemment -entraîné M. de Maurepas dans la guerre d'Amérique; et ce triomphe même -avait accru sa force. On avait pu apercevoir, pendant cette guerre, -quels immenses progrès avaient faits les principes de la liberté. Une -singularité particulière les avait fait reconnaître dans le traité -avec les Américains, signé par le monarque; et on peut dire que les -presses royales avaient, en quelque sorte, promulgué la déclaration -des droits de l'homme, avant qu'elle le fût, en 1789, par l'assemblée -nationale. C'est ainsi que le despotisme s'anéantit quelquefois par -lui-même et par ses ministres. - -Observons de plus qu'en 1787, outre cette classe déjà nombreuse de -citoyens épris des maximes d'une philosophie générale, il s'en était -depuis peu formé une autre, non moins nombreuse, d'hommes occupés des -affaires publiques, encore plus par goût que par intérêt. M. Necker, -en publiant, après sa disgrace, son compte rendu, et, quelques années -après, son ouvrage sur l'administration des finances, avait donné au -public des instructions que jusqu'alors on avait pris soin de lui -cacher. Il avait formé en quelque sorte une école d'administrateurs -théoriciens, qui devenaient les juges des administrateurs actifs; et -parmi ces juges, alors si redoutables pour son rival, il s'en est -trouvé plusieurs qui, quelque temps après, le sont devenus pour -lui-même. - -M. de Calonne fut renvoyé: une intrigue de cour, habilement tramée, -mit à sa place son ennemi, l'archevêque de Sens, qui, avant d'être -ministre, passait pour propre au ministère. C'était sur-tout celui des -finances qu'il desirait, et c'était celui dont il était le plus -incapable. Il porta dans sa place les idées avec lesquelles, trente -ans plus tôt, on pouvait gouverner la France, et avec lesquelles il ne -pouvait alors que se rendre ridicule. Il s'était servi des parlemens -pour perdre M. de Calonne; et ensuite, sur le refus d'enregistrer des -édits modelés sur ceux de son prédécesseur, dont il s'appropriait les -plans comme une partie de sa dépouille, il exila les parlemens. La -nation, qui, sans les aimer, les regardait comme la seule barrière qui -lui restât contre le despotisme, leur montra un intérêt qu'ils -exagérèrent, et du moins dont ils n'aperçurent pas les motifs. Ils -s'étaient rendus recommandables à ses yeux en demandant la convocation -des états-généraux, dans lesquels ils croyaient dominer, et dont ils -espéraient influencer la composition. L'archevêque de Sens, entraîné -par la force irrésistible du voeu national, avait promis cette -convocation, qu'il se flattait d'éluder; de plus il avait reconnu et -marqué du sceau de l'autorité royale le droit de la nation à consentir -l'impôt, aveu qui, dans l'état des lumières publiques, conduisait, par -des conséquences presque immédiates, à la destruction du despotisme. - -Cette déclaration de leurs droits, donnée aux Français, comme un mot, -fut acceptée par eux comme une chose; et le ministre put s'en -apercevoir au soulèvement général qu'excita son projet de cour -plénière. Il fallut soutenir par la force armée cette absurde -invention; mais la force armée se trouva insuffisante, dans plusieurs -provinces, contre le peuple, excité secrètement par les nobles, les -prêtres et les parlementaires. La nation essayait ainsi contre le -despotisme d'un seul la force qu'elle allait bientôt déployer contre -le despotisme des ordres privilégiés; cette lutte ébranlait partout -les fondemens des autorités alors reconnues. Les impôts qui les -alimentent étaient mal perçus; et lorsqu'après une banqueroute -partielle, prémices d'une banqueroute générale, l'archevêque de Sens -eut cédé sa place à M. Necker, appelé une seconde fois au ministère -par la voix publique, le gouvernement parut décidé en effet à -convoquer ces états-généraux si universellement désirés. Chaque jour, -chaque instant lui montrait sa faiblesse et la force du peuple. - -M. Necker signala sa rentrée au ministère par le rappel des parlemens, -qu'avait exilés l'archevêque de Sens. Bientôt après, il fit décider -une seconde assemblée, composée des mêmes personnes que la précédente. -Ces notables détruisirent, en 1788, ce qu'ils avaient statué en 1787, -déclarant ainsi qu'ils avaient plus haï M. de Calonne qu'ils n'avaient -aimé la nation. Mais en vain les notables, en vain les parlemens -s'efforçaient de la faire rétrograder, en cherchant à soumettre la -composition des états-généraux au mode adopté en 1614: l'opinion -publique, secondée depuis quelque temps de la liberté de la presse, -triompha de tous ces obstacles. Le jour où M. Necker fit accorder au -peuple une représentation égale à celle des deux ordres réunis, le -couvrit d'une gloire plus pure que celle dont il avait joui quand son -rappel au ministère était le sujet de l'allégresse publique. Heureux -si, après avoir aidé la nation à faire un si grand pas, il eût pu -l'accompagner, ou du moins la suivre! Mais il s'arrêta, et elle -continua sa marche. Au milieu des désordres qu'entraîna la chûte -subite du gouvernement, l'assemblée nationale poursuivit -courageusement ses immenses travaux; et, dans l'espace de deux ans et -quelques mois, elle consomma son ouvrage, malgré les fureurs des -ennemis renfermés dans son sein ou répandus autour d'elle. Le peuple -français prit sa place parmi les nations libres; et alors tomba ce -préjugé politique, admis même de nos jours et par des philosophes, -qu'une nation vieillie et long-temps corrompue ne pouvait plus -renaître à la liberté. Maxime odieuse, qui condamnait presque tout le -genre humain à une servitude éternelle! - - - - -PREMIER TABLEAU. - -Le Serment de l'Assemblée nationale dans le jeu de Paume, à -Versailles, le 20 juin 1789. - - -Le tableau qui ouvre cette galerie vraiment nationale, est un de ceux -qui sont le plus marqués d'un caractère auguste et imposant. Mais, -pour assurer et accroître son effet sur l'âme des spectateurs, il -convient de leur présenter le précis des événemens qui, depuis -l'ouverture des états-généraux, ont préparé cette scène attachante, -unique jusqu'ici dans l'histoire. - -Dès la première séance des états, au moment de leur ouverture, le seul -spectacle de ces trois ordres divisés d'intérêts, d'opinions, même de -costumes, mais réunis par une nécessité impérieuse, la seule vue du -maintien et des mouvemens de ces hommes si différens, oppresseurs et -opprimés, mêlés et confondus sous le nom général de Français, auraient -suffi pour faire pressentir à un observateur instruit et attentif -qu'une telle assemblée, composée d'élémens si dissemblables, se -dissoudrait, ou se constituerait sous une autre forme, qui, sans -établir une véritable unité d'intérêts, forcerait tous ces intérêts -opposés à marcher quelque temps ensemble. Il était facile dès-lors de -prévoir quels seraient les embarras du trône, entre les privilèges qui -l'entouraient, et les représentans d'un peuple éclairé connaissant ses -droits et sa force, disposé également à repousser la violence ou le -mépris. - -Dans cette première séance, la noblesse s'était signalée par -l'expression d'un orgueil offensant, puisé sans doute dans son costume -et dans sa parure, plus que dans ses droits, dans ses talens et dans -ses moyens de puissance. Ses refus et ceux du clergé de vérifier en -commun les pouvoirs des trois ordres respectifs avaient occasionné des -débats, dans lesquels les députés du peuple avaient vu à la fois et -l'arrogance et la faiblesse de leurs adversaires. Un temps précieux se -consumait dans ces discussions. La cour, dans une neutralité -apparente, feignait de tenir la balance égale entre les concurrens, -pour attirer à elle la décision de tous les points contestés. Elle -n'avait voulu, en doublant la représentation du peuple, que forcer -les privilégiés au sacrifice de leurs exemptions pécuniaires; et elle -commençait à redouter cette nouvelle puissance du peuple, près de se -diriger contre d'autres avantages des privilégiés qu'elle voulait -maintenir. Dans cette lutte de la noblesse et de la nation, le clergé -semblait s'offrir comme médiateur; et bien qu'opposé à la vérification -des pouvoirs en commun, il ne s'était point constitué en chambre -séparée, comme les nobles s'étaient hâtés de le faire. Les communes, -réduites à l'inaction par l'absence de leurs collaborateurs, -s'apercevaient tous les jours que leur force d'inertie devenait une -puissance formidable; et, secondées par quelques prêtres vertueux, par -quelques nobles éclairés, qui ne virent le salut de la patrie que dans -une prompte réunion au parti populaire, elles osèrent enfin, après une -mûre délibération, se constituer en assemblée nationale: c'était -déclarer ce qu'elles étaient, la nation. Cette grande et sublime -mesure remplit le peuple d'un nouvel enthousiasme pour ses -représentans, et fit trembler la cour, les ministres, les nobles et -les prêtres, avertis alors de leur faiblesse. Ce fut en vain qu'ils se -liguèrent, ou plutôt que leur ligue, jusqu'alors secrète, se manifesta -par des signes évidens. Mais il est trop tard: le colosse national -s'était élevé à sa véritable hauteur, et tout devait dès-lors fléchir -ou se briser devant lui. - -Une autre délibération, plus subite et non moins hardie, avait, en -conservant provisoirement les impositions, déclaré qu'elles étaient -toutes illégales, et qu'elles ne seraient perçues dans les formes -existantes, que jusqu'à la première séparation de l'assemblée -nationale, quelle que fût la cause de cette séparation. C'était couper -à la fois tous les nerfs du despotisme, dans un temps où le peuple, -surchargé d'impôts, accablé de toutes les calamités réunies, était -affligé d'une disette de grains, qu'il imputait au gouvernement encore -plus qu'à la nature. - -Un autre article de cet arrêté mémorable mettait la dette publique -sous la protection de la loyauté française. On attachait ainsi, on -dévouait à la cause nationale la classe immense des créanciers de -l'état, que leurs préjugés, leurs habitudes et leurs intérêts mal -conçus avaient rendus jusqu'alors partisans et soutiens du despotisme. - -Qu'on se représente, s'il est possible, à la nouvelle de cet arrêté, -la surprise et la terreur de tous ceux qui jusqu'alors n'avaient vu -dans le peuple français qu'un assemblage d'hommes nés pour la -servitude. Ce fut en ce moment que les ennemis du peuple eurent -recours aux mesures les plus violentes. Maîtres de la personne du roi, -ils le reléguèrent en quelque sorte à Marly, et l'entourèrent suivant -leurs convenances; ils le rendirent invisible, inaccessible comme un -sultan d'Asie; ils mirent entre lui et la nation une barrière que ni -la nation ni la vérité ne pouvaient franchir, et que lui-même n'aurait -pu renverser. Enfin, en l'environnant d'illusions, ils le forcèrent -d'appuyer de son autorité la division des trois ordres en trois -chambres; ils amenèrent le roi de France à se déclarer le roi des -privilégiés: et sans doute on résolut alors la tenue de cette séance -royale, dans laquelle on allait dicter des lois arbitraires à ce -peuple qui devait se régénérer; violence du despotisme connue sous le -nom de lit de justice, détestée des Français même au temps de -l'esclavage, et qui, en 1789, devait révolter des hommes appelés pour -être législateurs d'un grand empire. - -On la proclame donc cette séance royale, qui devait se tenir quelques -jours après. Dans l'intervalle, la porte de l'hôtel de l'assemblée est -fermée et gardée par des soldats. Les députés de la nation sont -repoussés du lieu de la séance. Le président, M. Bailly, paraît, -demande l'officier de garde. Celui-ci a l'audace de lui intimer -l'ordre de ne laisser entrer personne dans la salle des -états-généraux. «Je proteste contre de pareils ordres, répond le -président, et j'en rendrai compte à l'assemblée.» Les députés arrivent -en foule, se partagent en divers groupes dans l'avenue, s'irritent et -se communiquent leur indignation. Le peuple la partageait. On s'étonne -encore aujourd'hui, deux ans après la révolution, que les habitans de -Versailles, ces hommes nourris et enrichis ou du faste ou des -bienfaits du despotisme, aient montré contre lui une si violente -aversion. C'est pourtant ce qu'on vit alors. On vit même plusieurs -des soldats exécuteurs de cet ordre barbare, dire tout bas à quelques -représentans du peuple: «Courage, braves députés!» Le courage -remplissait toutes les âmes, il brillait dans tous les yeux. Les uns -voulaient que l'assemblée se tint sur la place même, au milieu d'un -peuple innombrable; d'autres proposaient d'aller tenir la séance sur -la terrasse de Marly, et d'éclairer le prince, qu'on emprisonnait pour -l'aveugler. Au milieu de ces cris et de ce tumulte, le président avait -cherché un local où l'on pût délibérer avec ordre et sagesse. Un jeu -de paume est indiqué. La circonstance rendait auguste tout lieu qui -pouvait servir d'asile à l'assemblée nationale. On s'invite -mutuellement à s'y rendre. L'ordre est donné, tous y accourent. Un des -députés[7], malade, et qu'on instruisait d'heure en heure des -mouvemens de l'assemblée, s'élance de son lit, s'y fait porter; il -assiste à l'appel que suivait le serment national; il demande que, par -indulgence pour son état, l'ordre de l'appel soit interverti, et qu'on -lui permette d'être un des premiers à prononcer ce serment: sa demande -est agréée; il le prononce à voix haute: «Grâce au ciel, dit-il en se -retirant, si je meurs, mon dernier serment sera pour ma patrie!» - - [7] M. Goupilleau, député de la Vendée, dont le patriotisme ne - s'est pas démenti un seul moment. - -Le voici ce décret qui décida des hautes destinées de la France: -«L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la constitution -du royaume, opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les -vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne -continue ses délibérations et ne consomme l'oeuvre importante pour -laquelle elle s'est réunie, dans quelque lieu qu'elle soit forcée de -s'établir; et qu'enfin partout où ses membres se réunissent, là est -l'assemblée nationale, a arrêté que tous les membres de cette -assemblée prêteront à l'instant le serment de ne jamais se séparer, -que la constitution du royaume et la régénération publique ne soient -établies et affermies; et que, le serment étant prêté, tous les -membres et chacun d'eux confirmeront par leur signature cette -résolution inébranlable.» - -Le président prêta le premier ce serment à l'assemblée et le signa. -L'assemblée le prêta entre les mains de son président, et chacun -apposa sa signature à ce grand acte. Qui le croirait, que, dans ce -jour de gloire, un homme ait pu vouloir assurer l'éternité de sa honte -en refusant de signer? Il fut le seul. Qu'il jouisse du fruit de sa -lâcheté! que le nom de Martin de Castelnaudari obtienne l'immortalité -de l'opprobre! - -Pendant cette grande scène, la capitale, instruite de moment en -moment, se livrait aux transports de la joie, de l'admiration et de -l'espérance. La majorité du clergé se décidait à la réunion, qui -s'opéra le lundi 22, dans l'église de Saint-Louis, où l'assemblée -nationale tint sa séance avec un recueillement plein de majesté, -malgré le concours des spectateurs qui remplissaient les bas côtés du -temple. Les cent quarante-neuf pasteurs citoyens qui avaient signé la -délibération du 19 pour la vérification des pouvoirs en commun, -sortirent du sanctuaire après un appel nominal, et s'avancèrent en -ordre dans la nef, cessant ainsi d'être les représentans d'un ordre et -devenus les représentans de la nation. Le vénérable archevêque de -Vienne mêla, dans un discours touchant, les conseils de la concorde et -le voeu de la liberté. Ses cheveux blancs, son éloquence paisible, le -profond silence de l'assemblée et de tout le peuple qui remplissait -l'enceinte, la réponse du président pleine d'un sentiment doux et -d'une dignité tranquille, les larmes de joie de dix mille assistans, -les accens unanimes d'une sensibilité tout ensemble patriotique et -religieuse, le retentissement des voûtes sacrées, le saisissement de -tous les coeurs, le mélange de toutes les passions nobles et fières, -peintes et rayonnantes sur tous les fronts et dans tous les regards, -formaient un spectacle d'enchantement, nouveau sur la terre. Le -souvenir de ces pures et délicieuses sensations est demeuré -ineffaçable dans l'âme de ceux qui les éprouvèrent: il n'a pu être -étouffé sous la multitude des sensations successives, récentes et -accumulées, qu'ont fait naître tous les grands événemens de la -révolution. - -Quel contraste entre ce jour de concorde, de fraternité sociale, et -cet autre jour qui suivit bientôt après, où le roi vint parler en -maître moins à ses propres esclaves qu'aux esclaves des privilégiés! -Une garde nombreuse entoure la salle des états; des barrières en -écartent le public. Le roi commande qu'on délibère par ordres et en -chambres séparées; il dicte ses lois, et sort. La noblesse, une partie -du clergé, le suivent: les communes restent. Un appariteur royal se -présente, intime l'ordre de sortir. L'étonnement et l'indignation -remplissaient toutes les âmes. Un citoyen se lève, et prononce ces -paroles, gravées depuis sur sa statue et dans le coeur de tous les -Français: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes les -représentans de la nation française, et que nous ne sortirons d'ici -que par la puissance des baïonnettes. Tel est le voeu de la -l'assemblée.» Ce fut le cri de tous, la réponse unanime. Un nouveau -serment confirme le premier; et cette journée, d'abord si menaçante -pour la liberté publique, ne fit que l'affermir sur ses bases -désormais inébranlables. - -Si les petites circonstances ne servaient quelquefois à réveiller de -grandes idées ou du moins à y ajouter un nouvel intérêt, nous nous -abstiendrions de rappeler une anecdote oubliée et comme perdue dans -les grands mouvemens de la révolution. Croira-t-on qu'un prince -français ait, le soir même du jour où fut prononcé le serment -patriotique, retenu et loué pour le lendemain ce même jeu de paume -consacré depuis comme un temple élevé à la liberté? - -Il pensait (et ses conseillers le pensaient comme lui) qu'un tel -obstacle empêcherait une seconde séance de l'assemblée. Tel était -l'aveuglement des nobles et leur mépris pour la nation. Osons le dire, -elle l'avait mérité par sa patience; et la révolution même peut bien -la faire absoudre et non la justifier. - - - - -SECOND TABLEAU. - -Les Gardes-Françaises détenus à l'Abbaye Saint-Germain, délivrés par -le peuple. - - -On ne doit point compter parmi les mouvemens généreux du peuple vers -la liberté, ni regarder comme son ouvrage, l'émeute excitée contre -Réveillon, riche manufacturier du faubourg Saint-Antoine et citoyen -estimable. Le pillage de ses ateliers, la fureur des brigands qui s'y -livrèrent, les cris de mort poussés contre lui, l'ordre de fermer les -maisons donné par une troupe de scélérats qui couraient les rues, les -alarmes, les terreurs répandues en un instant dans la capitale, -n'étaient qu'un complot de l'aristocratie pour effrayer les esprits, -faire redouter la révolution, et se ménager le prétexte plausible -d'entourer Paris de forces menaçantes, afin de le garantir du pillage. - -Les commis des fermes, qui, au grand étonnement des financiers leurs -commettans et du peuple jusqu'alors leur victime, se montrèrent de -bons citoyens, avaient annoncé que, depuis quelques jours, il entrait -dans la ville une foule de gens sans aveu. On ne voulut tenir aucun -compte de cet avis. La police laissa les brigands s'attrouper, porter -avec insolence l'effigie du citoyen dont ils détruisaient les -possessions, et prononcer son arrêt de mort. - -M. de Crosne, homme faible et indécis, esclave d'un ministère -corrompu, et gardant par ambition une place supérieure à ses talens, -ne se met nullement en peine d'arrêter le brigandage. Il répond que le -guet à pied et à cheval a d'autres occupations, et qu'il faut -s'adresser au commandant des gardes-françaises. On fait vingt courses -inutiles pour trouver M. du Châtelet; enfin on réussit à le joindre. -Il n'est point effrayé de tout ce qui arrive; il va envoyer de -puissans secours; et ces puissans secours sont une poignée de soldats -pour garder un vaste enclos, une maison immense, et pour faire face à -une multitude innombrable de vagabonds effrénés, qui passent la nuit -dans les tavernes, et se disposent, par des orgies, aux crimes -commandés pour le lendemain. Le commandant se repose, et la police -dort; ou plutôt tout le gouvernement veille, dans l'espérance d'un -désordre qui va remplir ses vues. Aucun des séditieux n'est arrêté, -aucune mesure n'est prise afin de réprimer les misérables, qui se -trouvent assez riches pour répandre eux-mêmes l'argent à pleines -mains, et entraîner avec eux les ouvriers séduits ou trompés. Ils -commettent en effet les désordres qu'on avait prévus et désirés. - -Quand les excès sont à leur comble, alors le secours arrive, et il ne -peut que redoubler le mal en nécessitant le carnage. Des ordres -exécrables sont donnés pour tirer sur une multitude de citoyens, dont -la plupart n'étaient attirés là que par la singularité de l'événement, -ou même par le zèle de la chose publique. On avait préparé pour les -malfaiteurs des charrettes chargées de pierres, un bateau rempli de -cailloux et de bâtons: ils furent interceptés; mais les tuiles, les -ardoises, les meubles, y suppléèrent, et furent lancés comme une grêle -sur les soldats de Royal-Cravate et sur les gardes françaises. Blessés -et furieux, ils obéirent à l'ordre de la vengeance. Les fusils, les -baïonnettes, immolèrent des troupes de citoyens, tués sur les toits, -percés dans les appartemens, dans les caves; et la nuit seule mit un -terme à ces meurtres. Il ne fallait qu'un bataillon, placé le veille -sur les lieux, pour parer à tout: mais on voulait un événement qui -parût rendre nécessaire à Paris la présence des troupes nombreuses -qu'on allait y amener, et il importait au ministère de rendre le -peuple et le soldat irréconciliables. - -La providence, qui, depuis le premier moment du nouvel ordre de -choses, a toujours déconcerté les mesures de nos anciens tyrans, fit -tourner contre eux cet exécrable projet. Les troupes, indignées de la -mauvaise foi de leurs chefs, frémirent de l'odieux emploi auquel on -réservait leur courage. Elles se souvinrent qu'elles étaient -françaises et citoyennes, et les soldats du roi devinrent les soldats -de la patrie. On en remplit cependant tous les environs de la -capitale. Quoique la réunion des trois ordres fût consommée à -l'assemblée nationale, et que les ministres ne parlassent que de -concorde entre le roi et les représentants, trente-cinq mille hommes -de troupes de ligne étaient répartis entre Paris et Versailles; vingt -mille autres étaient attendus; des trains d'artillerie les suivaient -avec des frais énormes. Les camps sont tracés, les emplacemens des -batteries sont formés; on s'assure des communications, on intercepte -les passages; les chemins, les ponts, les promenades sont -métamorphosés en postes militaires. Le maréchal de Broglie dirigeait -tous ces mouvemens. - -La capitale, émue d'une indignation profonde à la vue d'un appareil de -guerre si audacieux, cherche des amis et des alliés dans les soldats -français qui arrivaient de toutes parts. On leur fit sentir que la -soumission absolue à la discipline des camps et des combats, qui fait -leur force contre les ennemis de la patrie, n'est pas exigible contre -la patrie elle-même, et que le serment des guerriers les lie à la -nation encore plus qu'au roi. Le régiment des gardes-françaises, plus -éclairé que le reste de l'armée par son séjour dans Paris, et -particulièrement animé d'un juste ressentiment pour s'être vu dans -l'alternative d'être la victime des brigands du Faubourg-Antoine ou le -bourreau de ses concitoyens, donna le premier les preuves d'un -patriotisme déclaré. Deux compagnies de ce corps refusent, le 23 juin, -de tirer sur le peuple. Un jeune homme, officier récemment sorti de -cette brave légion, et, malgré tous les liens du sang qui doivent -l'attacher à l'aristocratie, intrépide apôtre de la liberté, M. de -Valadi, va, de caserne en caserne, prêcher les droits de l'homme, et -rappeler à chaque soldat ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'exige la -patrie. Le succès répond à son zèle: les gardes se mêlent avec le -peuple et prennent part à tous les événemens qui intéressent la -nation. En vain les chefs inquiets les consignent; des cohortes -entières sortent des casernes où elles étaient emprisonnées; et, après -avoir paru par centaines, deux à deux, et sans armes, au Palais-Royal, -et y avoir reçu les applaudissemens dus à leur patriotisme, ils -rentrent dans les mêmes casernes, sans causer aucun désordre. - -Cependant onze gardes-françaises, du nombre de ceux qui avaient refusé -de tourner leurs armes contre le peuple, étaient détenus dans les -prisons de l'abbaye Saint-Germain. Le 30 juin, un commissionnaire -remit au café de Foi une lettre, par laquelle on donnait avis au -public que la nuit même ils devaient être transférés à Bicêtre, -_lieu_, disait la lettre, _destiné à de vils scélérats et non à de -braves gens comme eux_. A peine un citoyen d'une voix forte a-t-il -fait, au milieu du jardin, lecture de cet avis, aussitôt plusieurs -jeunes gens s'écrient ensemble: _A l'abbaye! à l'abbaye!_ et ils -courent. Le cri se répète; les compagnons se multiplient; la troupe -s'augmente; les ouvriers qui s'y joignent se munissent d'instrumens, -et dix mille personnes arrivent devant la prison. Les portes sont -enfoncées, les gardes-françaises sont mis en liberté, ainsi que ceux -du guet de Paris et quelques officiers qui, pour diverses causes, s'y -trouvaient captifs; les coups redoublés de haches, de pics, de -maillets, donnés dans l'intérieur, retentissaient au loin, malgré le -bruit occasionné par un peuple immense qui emplissait les rues -adjacentes. Une compagnie de hussards et de dragons, le sabre à la -main, se présente. Le peuple saisit les rênes des chevaux: les soldats -baissent le sabre, plusieurs mêmes ôtent leur casque en signe de paix. -Les prisonniers délivrés sont conduits en triomphe au Palais-Royal par -leurs libérateurs. On les fait souper dans le jardin; ils couchent -dans la salle des Variétés, sous la garde des citoyens; et le -lendemain on les loge à l'hôtel de Genève. Des paniers suspendus aux -fenêtres par des rubans reçurent les offrandes qu'on s'empressait -d'apporter à ces guerriers patriotes. On fit reconduire un soldat -prévenu de crime, le peuple déclarant qu'il ne prenait sous sa -protection que ceux qui étaient victimes de leur civisme. - -L'assemblée nationale, qu'une députation de jeunes citoyens instruisit -de cet événement, se vit alors entre deux pièges. Placée entre le -monarque et le peuple, compromise avec l'un ou l'autre si elle prenait -un parti décisif, elle demanda au roi d'employer, pour le -rétablissement de l'ordre, les moyens de la clémence et de la bonté. -Le roi attacha la grâce des soldats délivrés, à la condition de leur -retour dans les prisons de l'abbaye. On craignait au Palais-Royal -quelque vengeance secrète de la part des ministres et des chefs -aristocrates contre ces braves gens, s'ils redevenaient prisonniers. -Eux-mêmes, inquiets de la forme dans laquelle était conçue la promesse -royale, résistaient aux invitations de ceux qui étaient plus confians. - -Cette cause fut agitée dans l'assemblée des électeurs, qui dès lors -tenaient des séances publiques à l'hôtel-de-ville, séances dont -bientôt devait dépendre le salut de la patrie. M. l'abbé Fauchet -plaida éloquemment pour les soldats, et fit sentir la nécessité de -rendre à une sécurité entière les gardes françaises dont la -délivrance avait fait la joie publique. On proposa divers moyens: -celui qui vint en pensée à M. l'abbé Bertolio eut la préférence et -réussit. On arrêta une députation de douze membres à Versailles, qui -s'engagèrent par serment à ne point rentrer dans Paris, que les -soldats qui retourneraient à la prison n'en fussent ressortis, avec -une pleine assurance de n'être jamais ni recherchés ni inquiétés pour -cette cause. Ils n'hésitèrent point d'y retourner. Les députés -allèrent à la cour: mais, instruite de cette démarche, elle se hâta, -pendant que la députation était en route, d'envoyer la lettre de -rémission. Les députés revinrent le même jour à Paris embrasser les -soldats citoyens, qu'on s'empressa de féliciter. Cet événement fit -sentir au peuple toute sa force, acheva de troubler les ministres, -précipita leurs opérations insensées contre la capitale, et hâta le -moment décisif où l'on devait anéantir le despotisme, et élever sur -ses débris la souveraineté nationale. - - - - -TROISIÈME TABLEAU. - -Première motion du Palais-Royal. - - -L'histoire morale de la révolution n'est pas d'un moindre intérêt que -son histoire politique; et si, dans la rapidité de tant d'événemens -extraordinaires, il eût pu se trouver un spectateur tranquille et -indifférent, qui, passant tour à tour de Paris à Versailles et de -Versailles à Paris, eût entendu et comparé les discours et les -opinions, il eût joui du plaisir attaché au plus grand contraste qui -puisse, à cet égard, exister parmi les hommes; il eût senti la vérité -de l'observation que nous avons déjà indiquée, qu'il y a des nations -moins différentes entre elles que ne l'étaient en France la classe qui -gouvernait et celle qui était gouvernée. - -On a peine à se figurer quel fut l'étonnement de la cour, des -ministres, des nobles en général, en apprenant que le peuple avait -forcé les prisons de l'abbaye pour en tirer les gardes françaises. -Mais cet étonnement mêlé de mépris et d'indignation, ressemblait à -celui que des maîtres ont pour des esclaves révoltés, dont la punition -est infaillible. Tous les dépositaires de l'autorité, dans quelque -grade que ce fût, accoutumés à la regarder comme leur propriété -particulière, ne pouvaient concevoir et plaignaient presque -l'audacieuse démence qui venait de se permettre un pareil attentat: le -plus grand nombre, demeuré étranger au progrès des idées générales, -n'avait pas le plus léger pressentiment sur les approches d'une -révolution que la partie éclairée de la nation regardait comme -inévitable, sans pouvoir toutefois en calculer le terme ni la mesure. -Quant aux maximes de liberté publique, de souveraineté nationale, de -droits des hommes, devenues, quelques mois après, constitutionnelles, -ces axiomes ne semblaient à la plupart des privilégiés que des -blasphèmes d'une philosophie nouvelle; et ceux qui, plus instruits, en -étaient moins surpris ou moins indignés, ne les considéraient que -comme des principes spéculatifs qui ne pouvaient jamais avoir -d'application, et qui, dans une nation destinée, selon eux, à un -esclavage éternel, perdraient infailliblement les insensés capables de -les croire admissibles dans la pratique. C'est ce qu'on vit peu de -jours après, lorsque M. de La Fayette, député à l'assemblée nationale, -vint proposer un projet de déclaration des droits de l'homme et du -citoyen, et dire qu'on pouvait rendre la France libre comme -l'Amérique. Cette idée, pardonnable peut-être à un philosophe ou à un -avocat (c'était presque la même chose dans les idées de la cour), -parut le comble de la folie dans la bouche d'un jeune gentilhomme, qui -se dégradait lui-même, et qui de plus attirait sur lui les vengeances -du despotisme forcé à regret d'envelopper un chevalier français dans -la proscription de tous ces hommes sans naissance, de tous ces gens -_de rien_ qui partageaient ses principes et son espoir. - -Telle était, à Versailles, l'illusion générale parmi tous les ennemis -du peuple, lorsqu'ils apprirent la sortie des gardes-françaises -prisonniers à l'abbaye. Les ministres, en partageant l'indignation -qu'elle excitait, réprimèrent néanmoins les premiers mouvemens de -leur fureur. Ils se rassuraient en songeant qu'ils avaient à leurs -ordres une armée prête à punir les rebelles. Ils dictèrent au roi une -réponse mesurée, qui calma le peuple sans dissiper ses inquiétudes. -Pendant ce temps, les maîtres de la force armée environnaient de -troupes et de canons l'assemblée nationale; et, tandis qu'elle -s'occupait à rédiger les droits de l'homme et du citoyen, elle était -menacée d'une prochaine destruction. - -Déjà Paris, qui votait pour la liberté, était menacé des plus grandes -violences. Déjà se développait un plan d'attaque dont le succès -paraissait infaillible. Les vives clameurs de la capitale éveillent -enfin les alarmes des représentans, et l'éloquence de Mirabeau les -décide à demander au roi la retraite des troupes. Dans la soirée du 10 -juillet, une députation de vingt-quatre membres, présidée par -l'archevêque de Vienne, est reçue dans ce même palais qui recelait les -conspirateurs; elle présente au roi une adresse pleine d'énergie et de -raison, pour le décider à éloigner sans délai les régimens nombreux, -les trains d'artillerie, et tous les apprêts d'incendie et de meurtre -qu'on étalait d'une manière si terrible aux yeux des Français. - -Dans cette adresse, où l'on avait épuisé toutes les armés de -l'éloquence, on avait prédit les suites que devait avoir l'appareil -formidable qui menaçait le peuple, et l'on proposait au roi les -moyens de tout prévenir. - -«La France, lui disait-on, ne souffrira pas qu'on abuse le meilleur -des rois, et qu'on l'écarte, par des vues sinistres, du noble plan -qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez appelés pour fixer, de concert -avec vous, la constitution, pour opérer la régénération du royaume. -L'assemblée nationale vient vous déclarer que vos voeux seront -accomplis, que vos promesses ne seront point vaines; que les pièges, -les difficultés, les terreurs, ne retarderont point sa marche, -n'intimideront point son courage.» - -On entrait dans les détails de tous les dangers qu'occasionnait le -rassemblement des troupes, et l'on ajoutait: - -«Il est d'ailleurs une contagion dans les mouvemens passionnés. Nous -ne sommes que des hommes: la défiance de nous-mêmes, la crainte de -paraître faibles, peuvent entraîner au-delà du but. Nous serons -obsédés d'ailleurs de conseils violens et démesurés; et la raison -calme, la tranquille sagesse, ne rendent pas leurs oracles au milieu -du tumulte, des désordres et des scènes factieuses. Le danger est plus -terrible encore; et jugez de son étendue par les alarmes qui nous -amènent devant vous: de grandes révolutions ont eu des causes bien -moins éclatantes; plus d'une entreprise fatale aux nations (on n'osait -dire _aux rois_) s'est annoncée d'une manière moins sinistre et moins -formidable, etc.» - -Le monarque, dont on dictait les paroles, fit une réponse ambiguë, et -persista dans le projet de conserver autour de lui toutes les forces -qu'il prétendait nécessaires au bon ordre et à la tranquillité -publique. - -Cette démarche de l'assemblée nationale, cette confiance dans la -parole du roi, confiance que Paris ne partagea point, déterminèrent -les ministres à presser l'exécution de leur projet. La disgrâce de M. -Necker, qui désapprouvait toutes ces mesures, était résolue; mais elle -ne devait avoir lieu que dans la nuit du 14 au 15. Les conjurés, -impatiens, devancèrent l'exécution de ce projet, et crurent faire un -grand pas en précipitant le départ du seul ministre qui leur était -contraire. Dès le 11, on lui fit donner l'ordre de sortir du royaume -dans vingt-quatre heures et avec tout le secret possible. Il obéit si -exactement, que son frère et sa fille, en présence desquels il avait -reçu la lettre de cachet, n'en furent instruits par lui-même que -lorsqu'il fut arrivé, le lendemain 12, à Bruxelles. Paris reçut le -même jour à midi cette nouvelle inattendue. Celui qui l'apporta au -Palais-Royal fut traité comme un insensé, et pensa être jeté dans le -bassin: mais bientôt elle se confirma, et il ne fut plus permis d'en -douter. Le jardin était rempli de groupes menaçans ou mornes. Alors -parut au milieu d'eux un jeune homme, Camille Desmoulins. Il faut -l'écouter lui-même: «Il était deux heures et demie. Je venais sonder -le peuple. Ma colère contre les despotes était tournée en désespoir. -Je ne voyais pas les groupes, quoique vivement émus ou consternés, -assez disposés au soulèvement. Trois jeunes gens me parurent agités -d'un plus véhément courage: ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils -étaient venus au Palais-Royal dans le même dessein que moi. Quelques -citoyens _passifs_ les suivaient: «Messieurs, leur dis-je, voici un -commencement d'attroupement civique: il faut qu'un de nous se dévoue, -et monte sur une table pour haranguer le peuple.--Montez-y.--J'y -consens...» Aussitôt je fus porté sur la table, plutôt que je n'y -montai. A peine y étais-je, que je me vis entouré d'une foule immense: -voici ma harangue que je n'oublierai jamais: - -»Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. J'arrive de Versailles; M. -Necker est renvoyé: ce renvoi est le tocsin d'un St.-Barthélemi de -patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront -du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu'une ressource, -c'est de courir aux armes, et de prendre une cocarde pour nous -reconnaître. - -»J'avais les larmes aux yeux; et je parlais avec une action que je ne -pourrais ni retrouver, ni peindre. Ma motion fut reçue avec des -applaudissemens infinis.--Quelles couleurs voulez-vous?.... Quelqu'un -s'écria:--Choisissez.--Voulez-vous le verd, couleur de l'espérance, ou -le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté d'Amérique et de la -démocratie?.... Des voix s'élevèrent:--Le verd, couleur de -l'espérance... Alors je m'écriai:--Amis, le signal est donné: voici -les espions et les satellites de la police qui me regardent en face. -Je ne tomberai pas du moins vivant entre leurs mains.... Puis tirant -deux pistolets de ma poche, je dis:--Que tous les citoyens -m'imitent.... Je descendis, étouffé d'embrassemens: les uns me -serraient contre leurs coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes. -Un citoyen de Toulouse, craignant pour mes jours, ne voulut jamais -m'abandonner. Cependant on m'avait apporté du ruban verd: j'en mis le -premier à mon chapeau, et j'en distribuai à ceux qui m'environnaient.» - -Telle fut la première motion qui établit l'insurrection au -Palais-Royal et donna le signal de la liberté. Le citoyen qui eut le -courage de la faire, s'est encore distingué depuis par des ouvrages -pleins de talent, où la gaîté, la hardiesse, plusieurs saillies -heureuses, et même quelques grandes pensées, demandent et obtiennent -grâce pour des folies burlesques, des disparates bizarres: défauts -qui, dans ces temps orageux, contribuaient plutôt qu'ils ne nuisaient -au succès de ces ouvrages. - -On peut citer ce jeune homme comme un exemple mémorable des rapides -effets de la liberté. Il a lui-même raconté depuis, que, né avec une -âme timide et un esprit pusillanime, l'une se trouva tout d'un coup -échauffée d'un courage intrépide, et l'autre comme éclairé d'une -lumière nouvelle. Sans doute cette même influence de la révolution -prochaine se fit sentir à tous les jeunes gens dont l'âme était née -pour elle, et qui, des ténèbres où la servitude publique devait tenir -enfouis leurs talens ou leurs vertus, passaient, subitement et contre -leur espérance, au grand jour de la liberté, qui devait développer ces -mêmes vertus et ces mêmes talens. - - - - -QUATRIÈME TABLEAU. - -Sortie de l'Opéra. - - -Le grand mouvement excité dans Paris par le renvoi de M. Necker avait -deux causes: d'abord l'opinion qu'on s'était formée de cet -administrateur, dont l'influence au conseil se liait alors dans tous -les esprits à l'idée du bonheur public. On l'avait vu, dans son -premier ministère, porter la plus stricte économie dans l'emploi des -revenus de l'état. Il avait fréquemment repoussé les avides -sollicitations des courtisans; et une fois, entre autres, il avait -répondu à l'un d'eux: «Ce que vous me demandez forme la contribution -de plusieurs villages.» Ce mot, répandu parmi le peuple, était devenu -presque aussi célèbre que _la poule au pot_, promise en quelque sorte -aux paysans par Henri IV, et qui ne leur a été donnée ni par lui ni -par ses successeurs. Ce mot avait concilié au ministre une popularité -qui semblait indestructible. Son retour au ministère l'avait encore -accrue, et son exil inattendu paraissait le signal des projets -hostiles médités contre Paris. Il devenait, en quelque sorte, une -déclaration de guerre aux habitans de la capitale. - -Le second motif de l'insurrection, moins aperçu de la multitude, mais -non moins impérieux, était le besoin presque généralement senti de -mettre Paris sous la protection d'une force publique, capable de -diriger l'indiscrète énergie du peuple, qui, par l'impétueuse -irrégularité de ses mouvemens, pouvoit compromettre le salut de la -ville et même de l'empire. - -Les électeurs ne tenaient d'assemblées ordinaires qu'une fois la -semaine. Déjà leurs séances, qu'ils avaient rendues publiques, les -avaient montrés capables de prendre des mesures de vigueur dans les -événemens décisifs que chacun prévoyait. Nicolas Bonneville avait fait -le premier la motion d'armer les citoyens, et de former ce qu'on -appelait alors une garde bourgeoise. Cette idée, qui avait d'abord -effrayé les esprits, incertains du moment où l'on pourrait tenter à -force ouverte de secouer le joug du despotisme, s'était reproduite peu -de jours avant l'exil du ministre chéri; et l'on se proposait, vu la -multitude des régimens qui environnaient Paris, de la réaliser au plus -tôt. Mais la formation des citoyens en corps de commune était un -préalable nécessaire. - -Dans les premières assemblées électives, séparées en trois chambres, -l'abbé Fauchet avait soutenu le droit et la nécessité de cette -organisation des habitans en commune: mais il parlait à un clergé trop -ami de l'ancien régime pour entendre des pensées libres et -courageuses. Il fit de nouveau cette proposition aux électeurs réunis: -elle fut accueillie comme elle devait l'être par des hommes qui -voulaient se montrer citoyens. Il alla plus loin. Le 9, veille du -premier jour de l'insurrection décidée, on venait de faire un tableau -très-sensible des dangers qui environnaient la cité. Il proposa aux -électeurs de se constituer eux-mêmes comme élus du peuple, et les -seuls actuellement en activité, sous le titre de représentans -provisoires de la commune de Paris, jusqu'à l'instant où elle se -rassemblerait elle-même, soit pour les confirmer dans cette fonction, -soit pour en nommer d'autres. Les présidens de l'assemblée, MM. la -Vigne et Moreau de Saint-Méry, eurent peur des applaudissemens -qu'obtenait cette proposition; et, dans l'inquiétude qui les agitait, -ils demandèrent du temps pour discuter cette question importante, et -voulurent remettre à huit jours une décision si essentielle. A cette -proposition du délai d'une semaine entière pour rassembler les -électeurs, tandis que tout annonçait une crise prochaine, un d'entre -eux, qui arrivait de Versailles, et qui avait vu tout l'appareil de la -guerre préparée à la patrie, M. de Leutre, se lève, et d'une voix -perçante crie: «Qu'ose-t-on nous dire? Huit jours! Dans trois, si nous -ne sommes sur nos gardes, tout est perdu! Rassemblons-nous demain. Si -nos présidens balancent, qu'ils se démettent, nous en choisirons de -moins timides.» Il désigna M. de la Salle et l'abbé Fauchet. - -MM. La Vigne et Moreau de Saint-Méry cédèrent à leurs craintes; ils -déclarèrent qu'ils se démettaient. L'assemblée s'ajourna au -surlendemain pour l'élection des présidens. On s'étonne de ne pas -trouver, dans l'historique du procès-verbal des électeurs, ces faits -authentiques et incontestables. La justice et l'intérêt public -condamnent également ces réticences mensongères, qui trompent ou -égarent l'opinion du peuple sur le vrai caractère de ses défenseurs -plus ou moins courageux, dans le moment où il lui importe le plus de -les connaître et de les distinguer. Dès que la révolution fut décidée -par l'unanime et invincible insurrection de la capitale, ces deux -mêmes hommes qui, trente-six heures auparavant, se démettaient de leur -présidence pour n'être pas comptables aux despotes de l'énergie de -l'assemblée, reprirent leurs fonctions, où ils se trouvaient forts de -toute la puissance du peuple. La prise de la Bastille acheva de les -rendre intrépides. - -Si la motion de M. de Leutre (qui voulait, le samedi au soir 9 -juillet, que dès le lendemain l'assemblée des électeurs se réunît) eût -été arrêtée, le centre de ralliement se fût trouvé prêt pour diriger à -l'instant même les forces éparses des citoyens, les brigands eussent -été contenus, les barrières n'eussent pas été incendiées, Saint-Lazare -n'eût pas été pillé, et la liberté eût marché d'un pas mesuré dès sa -naissance. Mais les électeurs ne croyaient pas la crise si prochaine, -et ils étaient persuadés qu'on serait à temps le lundi 13 pour -prévenir tous les périls. L'exil de M. Necker ayant tout précipité, -dès quatre heures du soir le dimanche, après la motion de Camille -Desmoulins au Palais-Royal, l'effervescence des patriotes fut extrême. -Le peuple, outré de colère, mais non consterné de l'insulte qui venait -de lui être faite par le renvoi d'un ministre en qui il avait placé sa -confiance, n'apprit qu'avec indignation que les spectacles étaient -ouverts et qu'ils étaient remplis. La motion faite au Palais-Royal de -les fermer, fut appuyée, décrétée, exécutée sur-le-champ: chose inouïe -jusqu'alors, et dont l'idée seule était faite pour frapper -d'étonnement! Jamais particulier n'avait obtenu cet honneur, devenu -exclusivement un hommage à la splendeur du rang suprême, ou de ceux -que la naissance en approche. Une adulation aussi absurde -qu'avilissante supposait que leurs maladies, leurs infortunes, et -surtout leur mort, étaient toujours des calamités publiques. Cinq -semaines auparavant, le 4 juin, pendant la dernière maladie du -dauphin, mort âgé de sept ans, les spectacles avaient été fermés; et, -le 11 juillet, on les fermait pour la retraite d'un citoyen cher au -peuple. Ce rapprochement seul eût suffi pour irriter l'orgueil de ceux -qui croient que tout hommage public n'appartient qu'à la grandeur. La -plupart détestaient dès long-temps M. Necker; et, lors de son renvoi -après son premier ministère, sa chûte avait été pour eux le sujet -d'une joie révoltante et scandaleuse. On les avait vus alors venir -étaler leur triomphe insolent dans les spectacles, dont le peuple les -eût dès-lors chassés volontiers. Cette seconde fois, le 12 juillet -1789, ils y étaient accourus en foule et leur allégresse était encore -plus grande. Ils connaissaient la destination de cette armée dont on -investissait la capitale; ils croyaient voir bientôt le peuple, -effrayé, asservi, retomber sous le joug qu'il venait de soulever un -moment, et qui n'était pas encore brisé. Qu'on se représente leur -indignation et leur rage, quand l'insurrection publique vint troubler -le sentiment trompeur qu'ils avaient de leur victoire, et surtout leur -intimer l'ordre de sortir du spectacle! Il fallut obéir et céder à -cette force, qui d'ailleurs se manifesta sans violence et avec une -sorte de règle. Nul accident grave ne signala cette sortie. Le seul -désagrément, très-odieux sans doute pour des ducs, marquis et comtes, -mais qu'il fut impossible de leur sauver, ce fut la nécessité de -défiler entre deux haies de citoyens non décorés, obscurs même, et -dont peut-être aucun, par sa naissance, ne pouvait être présenté à la -cour. - -Plût au ciel que, sans nuire à l'établissement de la liberté publique, -il eût été possible d'épargner à ses ennemis des malheurs plus grands -que cette humiliation passagère! - - - - -CINQUIÈME TABLEAU. - -Bustes de MM. d'Orléans et Necker portés en triomphe et brisés à la -place Louis-XV. - - -Les tableaux précédens ont suffisamment fait concevoir quel était le -trouble, le désordre, l'agitation de Paris. Chaque instant y apportait -de Versailles des nouvelles qui, vraies ou fausses, redoublaient la -fermentation générale. Les lieux publics, les jardins, les cafés, -n'offraient partout que des groupes d'hommes avides de parler ou -empressés d'entendre; et, dès le matin de cette journée mémorable, un -pressentiment inquiet avait fait sortir de leurs maisons les citoyens -les plus paisibles. Les amis, les voisins se visitaient; les -indifférens même s'abordaient avec cet air de confiance, de -bienveillance mutuelle, qui naît du sentiment d'un péril et d'un -intérêt commun. Dès la veille, un bruit sourd s'était répandu que M. -Necker était disgracié, et l'on connaissait les dispositions de la -cour peu favorables pour ce ministre. Elle pardonne rarement à ceux -qui ont été l'objet d'un enthousiasme universel, comme il l'avait été -le jour de la séance royale; et de pareils triomphes sont représentés, -par les courtisans, comme de cruelles offenses pour le trône. -Cependant, telle était à Paris l'opinion qu'on avait de M. Necker, du -besoin que la cour même avait de lui, qu'on supposait la cour -convaincue de cette vérité, autant que la capitale. Cet homme célèbre -jouissait alors, dans une monarchie, d'une popularité que les -démagogues les plus heureux ont rarement obtenue dans les républiques: -on se plaisait à voir en lui l'homme du peuple et l'ami de la liberté. -Il l'était en effet, mais dans des limitations alors inconnues, qu'il -n'a laissé entrevoir depuis que successivement et par degrés, jusqu'à -l'instant où il les a enfin exprimées et motivées, dans un ouvrage -composé après son départ, et qui ne lui a pas rendu la faveur -nationale. Revenons à ce moment du 12 juillet, qui associe le triomphe -de M. Necker aux premiers mouvemens de la liberté naissante. - -A peine la nouvelle de sa disgrace et de son départ fut-elle répandue -et confirmée, la consternation devint générale. Elle se manifesta par -des emportemens, par une fureur aveugle qui porta une partie du peuple -à incendier plusieurs barrières: chez les citoyens d'une classe plus -éclairée, elle se montra par une douleur profonde, mêlée -d'indignation: bientôt elle se caractérisa par tous les signes qui -annoncent une calamité publique. En un mot, on retrouva par-tout le -deuil de la patrie. Tandis que des multitudes de citoyens ferment les -grands théâtres, interdisent les petites salles des boulevards où le -peuple se porte habituellement, tandis que l'on commandait à tous des -pensées sévères, quelques-uns conçurent l'idée d'un spectacle nouveau, -à la fois triomphal et funèbre, qui annonçait en même temps la -confiance et la terreur. Dans le cabinet de Curtius, étaient en cire -coloriée un grand nombre de bustes d'hommes célèbres. On y saisit ceux -de M. Necker et de M. d'Orléans, qu'on croyait enveloppé dans la -disgrace du ministre. On les couvre de crêpes, ainsi que le tambour -qui les précède. On les porte des allées du boulevard du Temple dans -la rue Saint-Martin, au milieu d'un cortége innombrable qui se grossit -à chaque pas. Le cri répété, _chapeau bas!_ fait un devoir aux passans -de saluer ces images révérées. Le guet à cheval du poste de la -Planchette reçoit du peuple l'ordre d'escorter les porteurs. La garde -de Paris cède aussitôt à cette volonté générale. On se précipite de -toutes les issues, pour voir cette nouveauté républicaine. On en -augmente sans cesse la pompe tumultueuse, bizarre, et cependant -imposante. Tout s'anoblissait par l'idée d'honorer avec éclat deux -hommes qu'on croit victimes de leur généreux amour pour le peuple. Les -rues Grenéta, Saint-Denis, la Féronnerie, Saint-Honoré, par où passent -successivement les images devenues momentanément l'objet du culte -public, contiennent à peine les flots de citoyens qui se succèdent -avec une rapidité toujours croissante. - -C'est avec cet immense cortége que les bustes arrivent à la place -Vendôme. On les promène autour de la statue de Louis XIV..... O -changemens opérés par la révolution d'un siècle! Là, fut élevé, par -l'adulation servile d'un courtisan, le bronze de ce monarque, qui, -d'un regard, faisait trembler sa cour, vit près de soixante ans son -peuple à ses genoux; et maintenant..... Ce sont les suites de son -despotisme, de son faste orgueilleux, qui, de loin, préparaient les -afflictions douloureuses d'un de ses petits-fils. L'esprit du peuple -est changé. Ce ne sont plus ces Parisiens, ridicules héros de la -fronde, fuyant devant quelques soldats soudoyés pour contenir ou -châtier des bourgeois: c'est pourtant ce que l'on croyait; mais on se -trompa. Un détachement de Royal-Allemand se précipite sur ces -bourgeois devenus citoyens, qui ne prennent point la fuite, comme les -stipendiaires s'en étaient flattés. L'action fut vive; plusieurs -personnes y furent blessées. Un cavalier de Royal-Allemand fut tué -d'un coup de pistolet par un médecin. Le cortège écarte enfin la -troupe et continue sa route avec une ardeur nouvelle. On voulait se -rendre aux Tuileries par la place Louis-XV. Là, commença l'exécution -manifeste des projets hostiles de la cour contre les citoyens. Un -détachement de dragons se précipite à coups de sabres sur -l'innombrable multitude qui s'y était rassemblée pour voir passer les -bustes de MM. Necker et d'Orléans. Le porteur de la première effigie -fut tué, le buste mis en pièces: incident qui, dans les siècles où la -superstition changeait tout en augure, serait devenu un présage -menaçant pour la personne de M. Necker, ou du moins pour la durée de -sa faveur populaire. François Pepin, qui portait l'effigie de M. -d'Orléans, reçut un coup d'épée dans la poitrine, de la main de -l'officier qui commandait le détachement, et fut encore atteint d'un -coup de pistolet à la jambe gauche. Un garde-française fut tué par un -dragon; mais un soldat de la garde de Paris, qui avait vu d'où le coup -partait, tua à son tour, d'un coup de fusil, le dragon, dont les -dépouilles furent portées au Palais-Royal. Le cortège des patriotes, -sans armes, étonné plus qu'effrayé de cette course à bride abattue, de -ce cliquetis de sabres, de ces images brisées, de ce sang, de ces -morts, fut forcé de se diviser. Une partie se porta vers le quai, une -autre rebroussa chemin par le boulevard; et ceux qui occupaient le -milieu de la scène entrèrent pêle-mêle dans les Tuileries par le -Pont-Tournant. C'est le sujet d'un autre tableau. - - - - -SIXIÈME TABLEAU. - -Les Gardes-Françaises sauvant M. du Châtelet, leur colonel, de -l'effervescence populaire. - - -S'il fallait se borner à développer les circonstances principales des -tableaux que nous présentons au public, quelques lignes suffiraient à -celui que nous mettons en cet instant sous ses yeux. Il serait -seulement nécessaire de rappeler, comme un fait incontestable, que les -gardes-françaises, en sauvant leur général, triomphaient d'un -ressentiment qu'ils avaient même déjà fortement exprimé. Cette -circonstance à part, le sauver d'un péril imminent n'eût été que leur -devoir et même un acte d'humanité vulgaire. Mais ils le regardaient -comme leur ennemi; et là commence la générosité, disons même -l'héroïsme, puisque leur haine s'était récemment montrée d'une manière -menaçante et dangereuse pour sa vie. - -Ici nous nous arrêterions, ou du moins nous nous contenterions -d'exposer les détails de cet acte de générosité, s'il ne rappelait ce -que doit la révolution française à ces braves soldats, qui, en -abandonnant tout-à-coup le service du despotisme, le glacèrent -d'effroi et précipitèrent sa chûte. Persuadé, par l'habitude de leur -obéissance, qu'ils étaient une portion de lui-même, en perdant leurs -secours, il crut voir ses bras se séparer de lui. Sa surprise, mêlée -d'une terreur profonde, s'accrut encore et fut au comble quand il les -vit se vouer à la cause publique. Il passa tout-à-coup du sentiment -exagéré de sa force au sentiment de sa faiblesse. Cette espèce de -miracle, qu'il avait cru impossible, n'étonna pourtant que lui, ses -agens et ses satellites. Depuis long-temps on observait le -mécontentement de toute l'armée, de tous les corps qui la composaient; -et ce mécontentement, loin d'éveiller l'attention des ministres et des -chefs sur les moyens de le calmer, ne semblait que les provoquer à -multiplier les fautes et les imprudences. Les chefs fatiguaient à pure -perte leurs subordonnés: ceux-ci, par une vengeance imprévoyante, -avaient, dans la lutte du roi et des parlemens, excité en secret à la -désobéissance leurs soldats, qu'eux-mêmes avaient fréquemment -indisposés. Comment ne s'apercevaient-ils pas qu'ils minaient à l'envi -les fondemens d'un édifice ébranlé, prêt à crouler sur eux? Mais leurs -destins étaient marqués: il fallait que la ruine de tous les -oppresseurs fût le fruit de leurs propres intrigues. On eût dit que le -ciel les aveuglait pour les perdre; caractère de cette fatalité -imposante que l'histoire des siècles passés conserve dans le récit -des grands événemens, et dont la révolution française rappelle -fréquemment le souvenir. - -Telle était, en général, la disposition de l'armée; et le régiment des -gardes-françaises s'en était lui-même ressenti. Mais, à ces causes de -mécontentement, communes à tous les corps militaires, il s'en joignait -d'autres qui redoublaient dans celui-ci la fermentation sourde dont il -était agité. Le développement de ces causes contribuera à faire -admirer la réunion de circonstances favorables à la révolution. - -Le régiment des gardes avait été long-temps commandé par le maréchal -de Biron. Cet homme, d'un mérite médiocre, avait eu pourtant celui de -se faire aimer de ses soldats. Distingué à Fontenoi, et depuis oublié -de la France, mais non pas de la cour, comblé de grâces, parvenu à une -extrême vieillesse, et possesseur d'une immense fortune, il en -consacrait une partie à la belle tenue de sa troupe, déjà -très-dispendieuse pour l'état. Jaloux en même temps, et de plaire à la -cour, et de briller par son faste à Paris, il allait à ce double but -par l'éclat extérieur de son régiment, qui semblait être devenu une -partie de son luxe personnel. Ces qualités avaient suffi pour en faire -l'idole de ses soldats. On se souvient de l'obéissance qu'ils lui -avaient montrée en 1788, dans une action engagée entre eux et le -peuple de Paris, dans la rue Saint-Dominique. Nous n'ignorons pas les -changemens qu'une année avait opérés dans l'opinion, même parmi les -soldats: mais, malgré ces changemens si rapides, nous avons lieu de -douter que l'influence des dispositions nouvelles se fût étendue -jusqu'aux gardes-françaises, s'ils eussent continué d'être commandés -par le maréchal de Biron. Leur patriotisme, dans la crise de 1789, -l'eût-il emporté sur leur affection pour leur général?...... Bénissons -le ciel qui nous a épargné les hasards d'une pareille épreuve, en -disposant des jours de leur vieux commandant! Tel était leur -attachement pour sa mémoire, qu'une des fautes les plus graves de leur -nouveau colonel fut d'avoir fait ôter de leurs casernes le buste de -son prédécesseur. C'était sans doute une grande imprudence, et ce ne -fut pas la seule. Chaque jour multipliait les plaintes qu'ils -formaient contre lui; ils lui reprochaient à la fois une excessive -dureté et une extrême avarice: deux défauts qui placent un chef entre -la haine et le mépris. Différentes circonstances hâtaient le moment -qui devait tourner en révolte ouverte leur ressentiment déjà si -dangereux. On sait que, dans ce régiment, plusieurs soldats exerçaient -dans la capitale des métiers et des professions qui les mettaient en -communication immédiate avec les artisans et les journaliers de toute -espèce. De là, des conversations sur les affaires publiques, dans un -temps où tous les esprits étaient échauffés; de là, des rapports plus -intimes avec le peuple, et en quelque sorte une communauté de -ressentiment. Ils lisaient ou entendaient lire cette foule d'écrits, -publiés tous les jours, où les torts du gouvernement, les projets -absurdes et désastreux des ministres et de tous les hommes en place, -étaient dénoncés au peuple dans un style grossièrement énergique, dont -l'effet s'est plus d'une fois manifesté trop rapidement. Ces écrits -étaient semés de ces maximes qu'on appelle philosophiques, et qui ne -sont que le résultat du plus simple bon sens, puisque la plupart -expriment des vérités incontestables, qui frappent par leur évidence, -et que le coeur saisit avidement. On portait, jusques dans les -casernes, ces écrits, qui répandaient parmi les soldats les idées, les -rumeurs et les agitations de la capitale. Des libéralités, -accompagnées de promesses, donnaient du poids parmi eux à cette -nouvelle doctrine; et l'accueil, quelquefois fraternel, qu'ils -recevaient des citoyens les plus aisés, formait un contraste saillant -avec la rudesse dont les agens du despotisme usaient à l'égard de ses -soutiens. On aigrissait encore leur mécontentement contre leur -colonel, qui, à ce titre seul, était très-odieux au peuple. On le -supposait complice des mesures prises avec les ministres contre Paris; -et l'opposition révoltante de cette conduite et de ses devoirs comme -député à l'assemblée nationale, redoublait l'indignation populaire: -plus d'une fois il en avait évité l'effet, lorsqu'il courut enfin le -risque d'en être la victime. - -Le dimanche 12 juillet 1789, jour où commença l'insurrection, M. du -Châtelet fut reconnu et poursuivi par le peuple. Où croit-on qu'il -alla chercher un refuge? Au dépôt même de ses soldats, sur le -boulevard de la Chaussée-d'Antin. Il les crut capables d'un sentiment -généreux; et il ne se trompa point. Berbet, l'un d'eux, de la -compagnie de Gaillac, le couvre de son corps et en quelque sorte de -son courage; il presse, il conjure les grenadiers et soldats du poste -de sauver leur colonel; dit que, s'il est coupable, c'est aux lois à -le punir, et non pas au peuple. Il y a, dans l'expression des -sentimens honnêtes, une influence rapide et contagieuse qui saisit -toutes les âmes nobles. Tous oublient leurs ressentimens. Ils se -réunissent, l'entourent, le conduisent en sûreté au quartier-général, -hôtel de Richelieu, et le mettent à l'abri d'une vengeance populaire, -qui s'exerçait principalement pour eux. Ce ne fut pas la seule -occasion qu'eurent les gardes-françaises d'arracher leur colonel à la -fureur publique. Ce même général, en passant le bac des Invalides, fut -près d'être jeté dans la Seine, par le peuple qui remplissait la -barque et qui le reconnut. Ce furent encore ces soldats si cruellement -maltraités, qui le sauvèrent. Le coeur se complaît dans le récit de -ces actions qui honorent l'humanité. Plût au ciel que les généreux -sentimens des gardes-françaises eussent dès lors été accompagnés des -idées saines qui ne peuvent être que l'ouvrage du temps et de la -liberté! On n'aurait point à joindre à ces justes éloges des regrets -non moins justes: on n'aurait point à reprocher aux gardes-françaises -les inquiétudes qu'ils ont données à la liberté naissante, après -l'avoir assurée par leur courage: ils n'auraient pas envié à leurs -concitoyens, à leurs frères, vainqueurs de la Bastille, le modeste -honneur dû à ceux qui les avaient aidés à renverser cette forteresse -du despotisme. Braves gardes-françaises, l'empreinte d'une couronne -murale, tracée dans une broderie au bras de vos concitoyens qui, sans -être guerriers de profession, se sont montrés intrépides comme vous, -dignes de combattre auprès de vous, n'eût fait que rehausser l'éclat -de la médaille d'or dont vous êtes décorés. Mais vous avez eu le -triste avantage de l'emporter dans ces odieux débats si effrayans pour -la patrie. L'assemblée nationale s'est vue, pour la première fois, -contrainte de déroger à l'un de ses décrets, jusqu'alors immuables. -C'est vous, qui, opposant à la puissance des lois la puissance de -l'épée, l'avez forcée à recevoir, comme une offrande généreuse, comme -un nouveau don patriotique, le sacrifice que les vainqueurs de la -Bastille firent de leur voeu le plus ardent. Ne reprochons point à nos -législateurs une prudence nécessaire, qui a sauvé à la capitale des -scènes de sang, et arraché à nos ennemis une de leurs cruelles -espérances. L'assemblée nationale voulut voir dans la conduite des -gardes-françaises, non pas une violence de prétoriens, ni une révolte -de janissaires, comme le souhaitaient nos ennemis, mais un égarement -passager d'hommes livrés entièrement à des idées militaires, étrangers -aux idées civiques, et privés des instructions que la constitution -seule peut faire passer jusqu'à eux. Nous terminerons cet article par -le récit d'un fait jusqu'ici peu connu, et qui montre à-la-fois leur -loyauté, leur inconséquence, leur grandeur d'âme, et une indiscipline -qui pouvait devenir funeste, sans le courage, le sang froid et le sage -héroïsme du général la Fayette. Après avoir obtenu du roi la -permission de s'enrôler dans la garde nationale parisienne, il leur -prend fantaisie d'avoir des cartouches de leur ancien major. Ils se -portent de nuit, au nombre d'environ deux mille, à l'hôtel de M. de -Mathan et dans les rues adjacentes. Cet officier, plein de sens et de -mérite, leur représente que, maintenant qu'ils sont, de l'agrément du -roi, à la ville de Paris, s'ils veulent des cartouches de congé, c'est -au commandant la Fayette à leur en donner, comme leur général. Les -têtes s'échauffent, la fermentation s'accroît et devient effrayante. -Cinquante sont détachés pour aller chercher, à l'instant même, à trois -heures du matin, le général la Fayette. Pendant qu'ils y courent, on -dispose des canons, on s'échauffe mutuellement par des menaces, par -des propos injurieux contre lui. Le détachement arrive à l'hôtel du -commandant, et lui déclare ce dont il s'agit. «Soldats, répond-il, -allez dire à vos camarades que je vais y aller tout à l'heure et tout -seul.» La réponse vole: on n'y croit pas; on s'obstine à penser que si -le général se porte vers eux, il va y venir en forces. Il s'habille, -il monte à cheval; il arrive tranquillement seul au milieu de cette -troupe de furieux, confondus de son calme intrépide. A cet aspect -inattendu, ils se taisent. Il parle..... «Me voilà seul; osez! Que -ceux qui ne veulent pas servir la liberté prennent des cartouches de -M. de Mathan; ils appartiennent à l'ancien régime: que ceux qui, -fidèles à la patrie, veulent des congés pour un temps et revenir -ensuite sous les drapeaux de la révolution, se présentent à huit -heures à l'hôtel-de-ville; ils en auront de moi. Adieu.» C'est un -brave homme!..... Les applaudissemens partent, se communiquent; tous -les coeurs sont à lui. Le général s'en retourne comblé d'éloges, et -eux-mêmes se retirent en paix. L'idée d'un grand courage ne pouvait -manquer de saisir les gardes-françaises; et dès-lors les voilà rendus -à eux-mêmes et à la patrie. - - - - -SEPTIÈME TABLEAU. - -Le prince de Lambesc entrant aux Tuileries par le Pont-Tournant, le 12 -juillet 1789. - - -On s'étonnera peu sans doute que ce même jour du 12 juillet ait -produit, à la fois et presque à la même heure, plusieurs de ces scènes -imposantes ou terribles, que la peinture et l'histoire s'empressent -également de transmettre à la postérité. Rien ne prouve mieux qu'il -existait, entre toutes les classes de citoyens, un ordre de sentimens -communs à tous, auxquels se ralliaient alors les habitans de cette -grande ville, divisés depuis par la différence des opinions et des -intérêts. - -Nous avons vu cette nombreuse portion du peuple qui accompagnait les -bustes de MM. Necker et d'Orléans se partager en trois files, dont -l'une se précipita dans les Tuileries par le Pont-Tournant; ceux qui -la composaient y furent poursuivis par un fort détachement de -Royal-Allemand, que commandait le prince de Lambesc, alors à la tête -de sa troupe. C'était le dimanche, un jour où les promenades publiques -sont remplies de monde. Le voisinage des Champs-Élysées, la curiosité -même d'être à portée de voir les manoeuvres des troupes qui alarmaient -la capitale, avaient attiré dans les Tuileries une affluence de monde -plus grande que de coutume. Qu'on se figure le tumulte, l'effroi, la -surprise de ces citoyens paisibles, voyant accourir, avec les signes -de la terreur, une foule d'hommes qui cherchaient un asile dans le -jardin; et, sur leurs pas, se précipitant après eux une troupe de -cavalerie, les poursuivant, les frappant à coups de sabres, renversant -et foulant ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Dans ce désordre, -on distinguait le féroce prince de Lambesc, qui, le sabre nu, blessa -un vieillard à qui l'âge ne permit pas de fuir assez promptement. -Cependant, après le premier instant de terreur, ceux qui, plus près du -Pont-Tournant et des terrasses voisines, avaient vu les cavaliers de -Royal-Allemand s'engager dans le jardin, s'animent tout-à-coup d'une -fureur égale au péril qu'ils ont couru. Le grand nombre de chaises -dont le jardin était rempli, devient, pour les citoyens désarmés, une -arme de défense. Les uns s'en couvrent pour être à l'abri des coups -qu'on dirige sur eux: d'autres les lancent sur les soldats du haut des -terrasses qui couronnent le fer à cheval. Ces chaises, semées et -accumulées vis-à-vis le Pont-Tournant, deviennent un obstacle au -retour des cavaliers: ils s'en apperçoivent, et eux-mêmes craignent -d'être enfermés parmi des ennemis sans armes. Déjà l'on essayait de -tourner le Pont, lorsque les cavaliers, revenus sur leurs pas, -écartent la foule, et, regagnant les Champs-Élysées, retournent au -galop dans l'enceinte destinée à leur rassemblement. - -La nouvelle de cette irruption d'une troupe étrangère dans un lieu -consacré à des promenades paisibles, se répand aussitôt dans Paris: -l'effet qu'elle y produisit ne fut point la terreur, mais une -indignation générale, un vrai soulèvement. Chaque citoyen croit qu'on -va l'attaquer dans ses foyers, et se tient prêt à les défendre. Des -époux, des pères, des parens, alarmés pour leurs femmes, leurs enfans -et leurs proches, qui, dans ce jour de délassement, étaient allés ou -du moins avaient pu aller dans ce jardin et périr dans un danger si -imprévu, redoublèrent de haine pour un ministère qui se permettait de -pareils attentats; car, en ce moment, c'est aux ministres autant qu'au -prince de Lambesc qu'on imputait cette violence insensée. Ce fut elle -qui poussa des hommes, jusqu'alors timides, à prendre parti contre le -gouvernement. Tel bourgeois de Paris qui la veille eût frémi peut-être -de cette seule idée et l'eût rejetée avec effroi, devint un ennemi -mortel du ministère et de la cour. C'est ainsi que cette atrocité -absurde du prince de Lambesc a servi puissamment la cause publique. La -précipitation, en forçant les citoyens à se mettre sur la défensive, -en même temps qu'elle décelait les projets de la cour, les dérangea et -les fit échouer par la terreur qu'excitèrent, parmi les ministres, la -promptitude et l'unanimité de l'insurrection. En effet, si le prince -de Lambesc, fidèle aux ordres que sans doute il avait reçus, se fût -contenté de dissiper la foule de ceux qui suivaient les bustes de MM. -d'Orléans et Necker, il eût paru n'avoir fait que son devoir en -réprimant un désordre et des attroupemens nouveaux, dangereux pour la -tranquillité publique. C'est ainsi qu'en aurait jugé du moins cette -classe toujours nombreuse d'hommes imprévoyans et timides qui, dans -leur simplicité de citadins, sont bien loin de soupçonner les perfides -complots qui se trament autour des rois. Peut-être, sans -l'effervescence subite et universelle occasionnée par l'incursion du -prince de Lambesc, le ministère aurait pu, dans les deux jours -suivans, assurer le succès des mesures déjà préparées contre la -capitale: il ne s'agissait que de la tenir quelque temps dans cet état -intermédiaire entre l'espérance et la crainte, qui laisse les -inquiétudes, sans permettre les partis violens. C'est l'effet que les -ministres attendaient d'une proclamation affichée partout, dans -laquelle ils présentaient l'arrivée des troupes royales comme une -précaution de prudence nécessaire au maintien de l'ordre, un secours -contre les brigands. La proclamation n'ajoutait pas que les brigands -avaient été soudoyés par les ministres même, pour occasionner ces -désordres, et leur fournir un prétexte d'appeler des régimens autour -de Paris et de l'assemblée nationale, qu'on parlait de transférer à -Soissons ou à Noyon. L'invasion des Tuileries dans un pareil moment -décréditait la proclamation des ministres; et ce fut un service que le -colonel de Royal-Allemand rendit alors à la révolution. - -Il lui en avait déjà rendu un précédemment, le samedi 11. -L'insubordination des gardes-françaises alarmait les chefs des autres -corps: le prince de Lambesc surtout avait redoublé de sévérité à -l'égard de son régiment, alors cantonné à la Meute. Une consigne -rigide défendait qu'aucun soldat des gardes-françaises entrât dans le -camp, sous quelque prétexte que ce fût. Deux grenadiers de ce régiment -suspect, ignorant la consigne, se présentèrent, pour voir quelques -soldats leurs compatriotes. On ne voulut point les laisser entrer. La -sentinelle les menaça de tirer sur eux. Là, devait finir la scène, et -la discipline militaire était satisfaite. Mais le prince de Lambesc -survint; et se livrant à l'emportement de son caractère, il mêla à ses -grossières imprécations la menace de leur faire donner cinquante coups -de plat de sabre. Ceux-ci, de retour dans leurs casernes, ne -manquèrent pas de raconter à leurs camarades les détails de cet -accueil. Tous s'associaient au ressentiment de leurs compagnons; et de -la haine pour le colonel français, on passait à la colère contre un -régiment étranger. Les soldats de Royal-Allemand en recueillirent les -fruits dès le lendemain, quoique leur seul tort fût d'obéir aux ordres -d'un commandant qu'ils détestaient, et que même ils maltraitèrent, -dit-on, dans sa fuite[8]. Mais revenons à cette après-midi du 12 -juillet, dont l'époque sera si fameuse dans l'histoire de la -révolution. Tandis que M. de Lambesc était occupé d'un côté, d'autres -troupes étrangères, postées en différens faubourgs, firent aussi -quelques incursions dans les rues voisines, et contribuèrent à -augmenter la fermentation. Les citoyens de ces quartiers éloignés des -Tuileries, crurent tous avoir couru le même péril que ceux qui -s'étaient promenés dans ce jardin. Dès le soir même de cette journée -mémorable, l'indignation contre les soldats étrangers fut générale: il -semblait qu'ils eussent cessé d'être des troupes royales; on ne voyait -plus en eux que des ennemis et des Allemands. On paraissait au -contraire ne voir que des amis dans les soldats français; le peuple -pressentait, comme le disait en ce même temps un orateur célèbre, -qu'ils oublieraient un moment leur qualité de soldats pour se souvenir -qu'ils étaient hommes. C'est ce que craignait le despotisme, malgré -son aveuglement; et voilà pourquoi il s'était environné de troupes -étrangères. Trois régimens suisses étaient campés au Champ-de-Mars, -Salis-Samade, Diesbach et Châteauvieux; ce même Châteauvieux qui -trompa l'espérance des ministres et des chefs, en prenant parti pour -la révolution; crime impardonnable à leurs yeux, crime qui long-temps -après, dans l'affaire de Nancy, attira sur ce régiment la vengeance -d'un homme que nul Français ne nommera plus sans horreur, le perfide -de Bouillé. - - [8] Il est à remarquer que, quelques jours après la fuite de M. - de Lambesc, le peuple s'étant porté en foule à sa maison pour la - détruire, la garde nationale, quoique partageant le ressentiment - de chaque individu contre cet homme féroce, n'en fut ni moins - prompte ni moins zélée à la préserver de l'incendie. - -A Sèvres et à Meudon, se trouvaient ceux d'Helmstadt et de -Royal-Pologne. Trois autres régimens étaient prêts à marcher vers la -porte d'Enfer. C'étaient encore des Allemands. - -C'est alors que se montra, dans toute son horreur, aux yeux des -Français, ce vieux secret des cours, ce moyen d'opprimer une nation -par des étrangers que cette nation paie pour sa défense. En tout pays -et en tout temps, le premier pas vers la liberté devrait être la -suppression de cet abus révoltant: mais, par malheur, il ne peut être -détruit que quand la liberté commence à s'établir, comme il ne -commence à s'établir (du moins pour l'ordinaire), que lorsque la -liberté chancèle ou quand elle n'existe plus. Elle n'existait plus -sous Louis XI, qui le premier appela en France ces étrangers -mercenaires, empressés à trafiquer de leur sang, à le répandre (s'il -le faut) au-dedans du royaume comme au-dehors, sur l'ordre de celui -qui les soudoie. Bientôt cet instrument de la tyrannie devint un faste -du trône. Les cours se remplirent de soldats étrangers, comme si le -monarque était en guerre avec son peuple. Partout les rois se sont -trop souvent, il est vrai, montrés les ennemis des nations qu'ils -gouvernaient: mais cette vérité cruelle, ne devaient-ils pas la cacher -avec soin, plutôt que de l'annoncer, de la publier eux-mêmes, de la -rendre, en quelque sorte, visible aux yeux les moins éclairés, en ne -s'offrant aux regards qu'avec l'appareil d'une force armée, et surtout -d'une force étrangère, entourés d'hommes indifférens au bien, au mal -de leur empire, sans patrie, sans affection locale, insensibles comme -l'acier qui les couvre et comme le fer dont ils menacent les citoyens? -Ah! si cette pompe féroce est odieuse et déplacée partout, combien ne -l'est-elle pas davantage chez un peuple de tout temps célèbre par son -amour pour ses rois! - -Ces réflexions sur les troupes étrangères, soit dans l'armée, soit -auprès de la personne de nos rois, ne peuvent s'appliquer -rigoureusement aux Suisses, qui, par une singularité remarquable, née -de leur constitution politique, conservent le goût de la liberté, en -vendant leurs services militaires aux despotes. Leur conduite dans la -révolution a prouvé qu'en se croyant engagés au service du roi, ils ne -se regardaient pas comme étrangers à la nation. Fidèles à la -discipline, ils ont prévenu des désordres, sans se montrer disposés à -répandre le sang français. Cette sagesse semble les naturaliser en -France; et peut-être, avec le temps, y prendront-ils ces idées de -liberté politique qui déjà inquiètent les dépositaires du pouvoir dans -les cantons où règne l'aristocratie. Sans doute que, dans ces cantons, -ceux qui gouvernent auraient voulu que les Suisses au service de -France eussent cru n'être qu'au service du roi, et qu'ils eussent obéi -fidèlement aux ordres du despotisme: mais cette imprudence, -qu'eût-elle produit qu'une inutile effusion de sang et la destruction -de ceux qui s'en seraient souillés? Telle est, depuis cette époque, la -propagation des idées libres, que peut-être les aristocraties -helvétiques redoutent, pour leurs sujets établis en France, la -communication de ces idées qu'ils pourraient reporter dans leur -patrie; il est probable qu'elles s'empresseront moins d'exposer leurs -compatriotes à la contagion qu'elles redoutent. Elles aimeront mieux -les vendre à des despotes chez lesquels les Suisses sont moins exposés -à _se corrompre_, que dans un pays entièrement libre comme la France, -qui peut leur apprendre que, dans les cantons aristocratiques, ils ne -jouissent que d'une liberté trop incomplète. - -Quant aux autres corps de troupes étrangères au service de France, un -décret de l'assemblée nationale les a depuis peu incorporés dans -l'armée française; et cette mesure provisoire annonce et présage le -moment où la liberté n'admettra que ses enfans et ses amis parmi ses -défenseurs armés. - -Français, vous êtes libres; vous avez conquis la liberté sur les -ennemis du dedans; vous seuls la défendrez avec courage contre les -ennemis du dehors. On vous vante la discipline des armées étrangères, -on s'en fait un titre pour vous engager à conserver dans la vôtre des -régimens étrangers; eh bien! imitez-la cette discipline, surpassez-la, -s'il se peut: mais croyez que votre liberté, votre patrie, ne seront -bien défendues que par vous. Défiez-vous de tous ces argumens répétés -par le despotisme; éclairez-vous, armez-vous, soyez fidèles à votre -devise; à ce prix, vous vous passerez des étrangers; et le temps -approche où les étrangers souhaiteront de devenir Français. - - - - -HUITIÈME TABLEAU. - -Action des Gardes-Françaises contre Royal-Allemand, vis-à-vis le -dépôt, Chaussée-d'Antin. - - -Dans le trouble et les alarmes qu'inspirait aux ministres -l'inquiétante disposition des troupes et surtout des gardes-françaises, -on avait pris soin d'opposer à ceux-ci des rivaux redoutables; et -c'était ce qui avait fait préférer le régiment de cavalerie -Royal-Allemand, dont la tenue paraissait excellente, que -l'on croyait plein de bravoure et très-attaché à son colonel, M. de -Lambesc, dès long-temps odieux par une férocité grossière, excusée en -partie sous l'apparence d'un zèle ardent pour la discipline. Cet homme -avait paru digne d'être un des principaux instrumens des projets -ministériels. Nous venons de voir à quels excès il s'était porté -contre le peuple, mot qui, pour lui et pour ses pareils, équivalait à -celui de populace. Cette violence imprudente et prématurée, si -heureuse par les désastres qu'elle prévint, produisit, dans cette même -journée, des événemens utiles à la révolution. Cet assemblage de -circonstances préparées pour elle comme par une providence -bienfaisante, cette fatalité qui fit tourner à la ruine des -oppresseurs toutes les mesures concertées pour le succès de leurs -entreprises, tandis qu'au contraire les malheurs apparens et passagers -du peuple, ses fautes même et celles de ses conducteurs, servirent au -succès de sa cause; c'est le phénomène qui se reproduit le plus -fréquemment dans l'histoire de la révolution: voilà ce qui la -distingue de toutes les révolutions connues, soit qu'en effet ce -caractère lui appartienne exclusivement, soit que les historiens qui, -dans les siècles passés, nous ont transmis le récit de ces grands -bouleversemens politiques aient négligé de recueillir et de rendre -saillantes les circonstances par lesquelles ce même caractère se -serait plus ou moins manifesté. - -Revenons aux effets qui résultèrent immédiatement de l'absurde -conduite de M. de Lambesc. Il avait commandé à un détachement de -soixante hommes de son régiment de traverser un faubourg de Paris, -d'aller se poster devant le dépôt des gardes-françaises, -Chaussée-d'Antin: mais ces étrangers ignorant leur chemin et pouvant -s'égarer dans les rues, on leur avait donné, pour les précéder et les -conduire, un cavalier du guet. Ils arrivèrent au galop à la porte -Saint-Martin, défilèrent le long du boulevard, et vinrent, suivant -l'ordre qu'ils avaient reçu, se poster devant le dépôt des -gardes-françaises. Ce poste parut choisi pour les outrager. Et en -effet, ceux-ci, étant comme prisonniers dans leurs casernes, virent, -dans cette provocation gratuite, une insulte d'autant plus grande -qu'elle paraissait impossible à punir. Ce surcroît d'indignation, mêlé -à la rivalité militaire, anoblie alors par l'intérêt de la vengeance -nationale, les eût sur-le-champ fait courir aux armes: mais un reste -de subordination leur fit respecter la consigne et les ordres d'un -colonel qu'ils détestaient. M. du Châtelet, désespéré de perdre un -régiment qui avait prodigué à son prédécesseur, le maréchal de Biron, -une obéissance et un respect filial, n'avait trouvé d'autre moyen pour -le conserver que d'enfermer les soldats. Leurs officiers, autrefois si -durs et si orgueilleux, avaient changé de ton; harangues, prières, -menaces, promesses, supplications, rien n'était épargné pour les -enlever à la cause du peuple. Tout fut inutile. Résolus à ne point -céder, ils se faisaient pourtant une peine de résister à leurs -supérieurs et de désobéir à des ordres qu'on supposait émanés du roi. -Partagés entre ces divers sentimens, ils n'en demeuraient pas moins -inébranlables dans leur attachement à la cause du peuple. Un cri -intérieur, plus fort que la voix de leurs officiers, repoussait -invinciblement les prières et les menaces, les craintes et les -espérances. Dans ce combat de tant de passions opposées, un incident -nouveau vint accroître le trouble et presser leur détermination: -c'était le retour de leurs camarades, qui, rentrant précipitamment et -d'un air égaré dans les casernes, après l'héroïque expédition de M. de -Lambesc, s'écriaient qu'on égorgeait leurs frères, et racontaient ce -qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient entendu. Alors ce n'est plus -qu'un cri d'indignation; le tumulte redouble; ils veulent sortir, -s'élancer de leurs casernes. Plusieurs officiers, hors d'eux-mêmes, -saisissent les soldats, les embrassent; d'autres se couchant à terre, -barrent la porte en criant: «Vous ne sortirez de vos casernes qu'en -marchant sur mon corps!» Ces obstacles les retiennent un moment, leur -courage chancelle, lorsque tout-à-coup il se ranime et devient une -fureur guerrière. Ce mouvement subit et impétueux venait de l'approche -d'un détachement de leurs camarades, qui arrivait tambours battans. -Dès-lors rien ne les arrête: ils repoussent ou écartent les officiers, -accourent en foule vers la grille, l'ébranlent, parviennent à -l'ouvrir, et sur-le-champ se rangent en bataille à l'entrée du dépôt, -en face des Allemands qui semblaient les braver. _Qui vive?_ s'écrient -les gardes-françaises. Royal-Allemand, répondit-on. _Êtes-vous pour le -tiers-état?_ C'était alors le nom de la nation française, en mettant à -part ses oppresseurs prêtres et laïcs, c'est-à-dire trois cents mille -hommes tout au plus sur vingt-cinq millions. A cette demande, -_êtes-vous pour le tiers-état?_ des étrangers, des mercenaires, durent -répondre et répondirent en effet: _Nous sommes pour ceux qui nous -donnent des ordres_. Cette réponse leur valut une décharge suivie d'un -feu roulant, qui leur tua deux hommes et en blessa trois. Ils tirèrent -de leur côté quelques coups de pistolets, dont un seul homme fut -blessé légèrement. Ce fut le terme de leurs exploits: une fuite -soudaine les déroba à la fureur de leurs adversaires et à la vengeance -du peuple. Ce qui étonna davantage, ce fut le désordre dans lequel ils -s'enfuirent, les uns prenant à droite, les autres à gauche, oubliant -leurs brillantes manoeuvres, et occupés seulement du soin de se -sauver. Il semblait que le génie de la France les eût frappés de -terreur, comme il avait frappé de vertige les chefs qui leur donnaient -des ordres et les ministres qui avaient employé de pareils chefs. - -Les gardes-françaises, vainqueurs de ces ennemis détestés, -s'avancèrent au pas de charge, et la baïonnette en avant, jusqu'à la -place de Louis XV, à travers la foule immense du peuple, qui passait -tour-à-tour d'un silence profond à de bruyantes acclamations, et -réunissait dans sa marche et dans son maintien l'expression d'une -sorte de terreur à celle de l'allégresse, toutes les deux également -effrayantes. On arriva ainsi jusqu'aux Champs-Élysées où étaient -retranchées d'autres troupes étrangères. Aucune ne fit le moindre -mouvement: les gardes-françaises eurent le choix du poste qui leur -convenait; et ce poste choisi, ils le gardèrent tranquillement pendant -cette nuit alarmante, se trouvant ainsi placés entre l'armée du -ministère et leurs concitoyens, dont ils étaient devenus l'espérance -et l'appui. - -Divers incidens nés de la même cause accéléraient, dans la capitale, -les progrès d'un mouvement universel. Vers la même heure, sur le -boulevard, mais beaucoup plus loin, un fort détachement de -Royal-Cravate, vint se poster au bout de la rue du Temple, en face des -petits spectacles. Là, ils firent plusieurs évolutions en présence -d'une foule de curieux, dont le nombre, considérable en tout temps et -surtout le dimanche, se trouvait encore accru par la clôture inopinée -des théâtres voisins. Le résultat de ces évolutions fut enfin de se -ranger en bataille; et en dernier lieu, lorsque ces cavaliers -barraient toute la largeur du boulevard, un ordre que l'on n'entendit -pas, les fit partir à la fois comme un trait et à bride abattue, -renversant dans leur course tout ce qui traversait le boulevard, -hommes, femmes, enfans, qui, dans la sécurité de la paix, se -trouvaient exposés à des accidens réservés pour la guerre. Ces -pandours brutaux eurent bientôt parcouru la longueur des boulevards, -et arrivèrent en peu de minutes vers la place de Louis XV, où M. de -Lambesc les attendait. - -Nous omettons quelques actes de violence, ou plutôt quelques -assassinats commis dans cette même soirée, par des hussards et par des -officiers de Royal-Allemand, sur des grenadiers des gardes-françaises, -qui, pour réponse à la question du jour, _êtes-vous pour le -tiers-état?_ reçurent des coups de sabre ou de pistolet. Ces -atrocités, qu'on apprenait d'un moment à l'autre, appelaient le peuple -à la réunion de toutes ses forces contre des ennemis si barbares. La -plupart furent punis sur-le-champ par ceux qui avaient pensé en être -les victimes. Le peuple se précipitait sur le coupable au moment où il -venait de tomber, et la figure d'homme disparaissait sous les coups -dont l'accablait la fureur de la multitude. On portait ces restes -hideux au Palais-Royal, devenu l'entrepôt de ce commerce meurtrier -entre les agens du ministère et leurs ennemis. Là, étaient le foyer de -l'insurrection, le point de départ et de retour pour tous les projets, -pour toutes les vengeances; et ce lieu, dans son étroite enceinte, -offrit aux yeux, pendant plus d'un mois, ce qu'ont de plus terrible le -crime et sa punition. - -L'action la plus coupable de cette journée, plus heureuse par ses -suites que funeste par ses désastres, celle qui fait le sujet de ce -tableau, jointe à l'incursion gratuite de M. de Lambesc dans les -Tuileries, a été, comme on sait, l'objet d'une poursuite juridique. -L'accusé a été absous, et il en sera quitte pour le mépris et -l'horreur de la postérité. En avouant les faits, il a prétendu n'avoir -agi que d'après des ordres supérieurs, quoique ces ordres n'aient pu -lui faire un devoir de poursuivre ses victimes jusques dans un jardin -rempli d'hommes désarmés, de femmes et d'enfans. Au défaut de la loi -civile, un conseil de guerre devait juger ses moyens de défense. Mais -qu'eût servi ce conseil de guerre, sinon à faire voir la difficulté de -porter un jugement dans une affaire de ce genre, au moment où -périssent les principes du despotisme, où commencent à naître ceux de -la liberté? Si l'insurrection eût fini par être appelée révolte (ce -qui ne pouvait arriver que par la victoire du despotisme) M. de -Lambesc, absous par la loi, eût été récompensé par les dépositaires de -la puissance; mais il eût été encore méprisé autant que haï, pour -avoir mêlé à l'exécution de leurs ordres une cruauté inutile. Dans le -triomphe de la cause publique, quand l'unanimité et le succès de -l'insurrection rendent ridicule la tentative de lui donner le nom de -révolte, l'indulgence de la loi qui l'absout, prouve seulement que -cette loi, ouvrage du despotisme, ménageait des ressources et des -subterfuges aux hommes vils qui s'en montraient les appuis et les -défenseurs. La liberté les dédaigne et leur pardonne. - - - - -NEUVIÈME TABLEAU. - -Les troupes du Champ-de-Mars partant pour la place Louis XV, le 12 -juillet 1789. - - -Tandis que Paris était livré au tumulte et aux désordres dont les -tableaux précédens n'expriment qu'une faible partie, les troupes -répandues aux environs de la capitale semblaient la menacer d'un siége -ou d'un blocus. C'était le résultat des mesures prises après la séance -royale du 23 juin. Dès-lors le renvoi des ministres avait été décidé. -Les prêtres et les nobles, parvenus à faire de l'autorité royale -l'instrument d'une faction, avaient déterminé le roi à des mesures de -rigueur; et le choix même des nouveaux ministres, connus par leur -mépris pour le peuple, attestait cette effrayante résolution. Inquiets -cependant de l'esprit nouveau qu'ils avaient vu se développer -rapidement, plus alarmés encore de l'insubordination des -gardes-françaises, ils avaient appelé les régimens qu'ils avaient cru -les plus attachés à l'obéissance passive, ce dogme si cher aux -despotes, mais alors ébranlé partout et même dans les armées. On -avait cru le raffermir et le fortifier parmi les soldats, en mettant à -leur tête un maréchal de France célèbre dans la guerre. M. de Broglio, -désigné depuis long-temps comme un des généraux que la France -opposerait le plus heureusement à ses ennemis étrangers, fut choisi -pour s'opposer aux Français dans la guerre élevée entre eux et -l'aristocratie féodale et sacerdotale. Il eut sous ses ordres une -véritable armée; on porte à plus de trente mille hommes le nombre des -soldats qui environnaient Paris. C'était le parti le plus funeste que -l'on pût faire prendre au monarque; aussi eut-on beaucoup de peine à -l'y résoudre; et, pour y réussir, il avait fallu le remplir de fausses -terreurs. On lui montra les troubles de Paris sous un aspect -formidable, même pour sa personne; et ces troubles furent le prétexte -dont on se servit pour arracher de lui l'ordre de faire venir ce grand -nombre de régimens. On supposait que, plus ce nombre serait -considérable, plus le péril paraîtrait grand au roi que l'on voulait -tromper. On assure qu'en voyant le maréchal de Broglio mandé de -Lorraine, le roi en pleurs, se jeta dans ses bras, et lui dit: «Que je -suis malheureux! J'ai tout perdu, je n'ai plus le coeur de mes sujets, -et je suis sans finances et sans soldats.» Le roi se trompait sur le -premier point: sa personne était aimée. Mais puisqu'il n'avait point -de soldats, ce n'était donc point d'eux qu'il fallait rien attendre; -et d'ailleurs, quand il en aurait eu, des soldats ne pouvaient -rétablir ses finances; et l'appareil militaire qui menaçait Paris, -n'aurait pu qu'affaiblir l'amour de ses sujets pour sa personne. Cet -appareil était vraiment formidable: mais ce qui le rendit plus odieux, -plus révoltant, ce fut ce grand nombre de trains d'artillerie, de -bombes, de mortiers, et autres instrumens réservés à l'usage des -siéges: attirail peu propre à persuader au peuple qu'on voulait -seulement maintenir l'ordre et assurer la tranquillité publique, comme -le disaient les ministres. Ces affreux détails étaient sans doute -ignorés du roi; et les dépositaires de sa puissance lui cachaient avec -soin l'usage qu'ils en faisaient. Nous sommes loin d'appuyer l'opinion -alors admise, et qui n'est pas même encore détruite, qu'il s'agissait -de bombarder Paris: c'est une idée que repousse l'excès de son -invraisemblance, encore plus que son atrocité. Mais ce qui ne serait -guère moins invraisemblable, si le fait ne l'eût démontré possible, -c'est qu'il ait pu exister des ministres assez stupides pour ne pas -voir qu'en promenant sous les yeux d'un peuple entier ces instruments -de carnage et de destruction, ils ajoutaient déjà à sa force si -redoutable, toute celle qu'il emprunterait de sa fureur. En ne -supposant à cet appareil guerrier que l'intention de la menace, -comment ne sentaient-ils pas que cette menace était d'un genre à -inspirer autant d'horreur que l'exécution même du projet? De plus, -ces affreux préparatifs accréditaient le bruit déjà trop répandu que -des troupes armées devaient secrètement entrer dans Paris, livrer au -pillage le Palais-Royal et les maisons des patriotes, sans épargner -les personnes qui, par la hardiesse de leurs actions, de leurs -discours ou de leurs écrits, avaient attiré les regards et l'attention -des nouveaux ministres. Quoi qu'il en soit de ces complots, quel -qu'ait été le projet formé contre Paris et dont le secret n'échappera -pas à l'oeil pénétrant de l'histoire, il est certain que les Parisiens -dûrent croire alors au projet formel de les exterminer. On mettait en -mouvement, on faisait avancer les troupes contre la capitale; le camp -principal était au Champ-de-Mars. A peu de distance, aux Invalides, -était caserné un régiment entier destiné à servir ce train -d'artillerie qui avait répandu tant d'effroi. Le quartier-général -était l'hôtel de Richelieu; des détachemens postés à Sèvres et à -Saint-Denis devaient servir de renfort. Pendant ce temps, l'assemblée -nationale multipliait les adresses au roi pour demander le renvoi des -troupes; et elle recevait du monarque trompé ou des refus ou des -réponses dilatoires. On parlait dans Paris de lettres de cachet -préparées contre ses membres les plus distingués; on faisait courir -des listes de proscription contre les patriotes. Tous ces bruits faux -ou exagérés, les nouvelles, les soupçons, étaient portés aux -électeurs, qui, en se ralliant fréquemment, avaient formé un centre de -réunion où tout aboutissait, et commençaient à devenir en quelque -sorte une puissance publique, supplément des autorités civiles, qui -gardaient un silence inexplicable. Il semblait qu'en employant la -force armée, le ministère n'attendît rien que d'elle. Déjà les troupes -postées dans le Champ-de-Mars avaient reçu de Versailles l'ordre de -s'avancer vers Paris. Aussitôt les officiers font rassembler les -soldats; ils les rangent en bataille, et les haranguent pour les -encourager à cette expédition, comme ils eussent fait pour -l'entreprise la plus glorieuse. Ces soldats étaient pour la plupart -étrangers; mais il ne fallait pas moins les tromper, pour en obtenir -l'obéissance qu'on souhaitait. Ils avaient vécu en France depuis -long-temps; plusieurs y avaient contracté des liaisons; et il était -difficile de leur représenter comme un exploit héroïque le triste -courage de marcher en ordre de bataille contre des citoyens désarmés, -de porter le feu dans une ville agitée par des troubles, mais qui -n'avait pas encore arboré l'étendard de l'insurrection, et qui -peut-être n'en avait pas conçu l'idée. Il fallut donc, pour les -engager à marcher contre Paris, leur faire entendre qu'ils allaient à -son secours: on leur dit que cette ville était remplie de brigands -qu'on ne pouvait réprimer que par la force militaire. La troupe -défile, ayant pour avant-garde un détachement de Royal-Allemand: ils -passent les bacs vis-à-vis l'hôtel des Invalides, et viennent se -ranger en bataille dans les Champs-Élysées. - -Dès que le peuple voit s'avancer cette colonne imposante, il murmure, -il s'indigne, il mêle la menace à la crainte; et bientôt le bruit se -répand qu'une armée venait pour égorger tous les habitans de Paris. -Mais quelle fut leur fureur, quand ils virent cette armée, que la -terreur seule avait grossie à leurs yeux, s'augmenter et se recruter -en chemin des dragons, des hussards, des régimens de Royal-Bourgogne, -de Royal-Cravate, et enfin d'un détachement du guet à cheval! Ce -dernier corps, que les habitans de Paris avaient toujours détesté, -était devenu pour eux un objet d'horreur, depuis que la police en -avait fait l'instrument du despotisme le plus odieux. Une guerre -ouverte s'était élevée entre lui et cette portion du peuple que -l'orgueil désigne sous le nom de _populace_ ou même de _canaille_, et -que plus d'une fois le guet avait foulée aux pieds dans les rues, sur -les quais, et même sur les trottoirs des ponts. La seule apparition -des cavaliers de ce corps suffisait pour provoquer le peuple au -combat. Mais quel combat! et combien il était inégal! Des pierres, -alors la seule arme du peuple, assaillirent les hommes et les chevaux. -A ces coups peu meurtriers, les adversaires répondent par des coups de -fusil, dont le bruit appelle de nouveaux combattans ou de nouveaux -témoins. La nouvelle de ce combat pénètre dans l'intérieur de la -ville. Aussitôt les forts de la halle, les ouvriers des ports, les -artisans robustes de toute espèce, s'arment à la hâte de tout ce -qu'ils rencontrent, la plupart de bâtons, quelques-uns de mauvais -fusils, et viennent au secours de leurs concitoyens. Mais ce qui les -servit le plus efficacement, ce fut l'arrivée d'un détachement des -gardes-françaises, qui, devenus l'idole du peuple, s'empressèrent de -marcher à son secours. C'était un spectacle curieux, que l'approche de -cette troupe guerrière au milieu d'une foule désarmée qui la suivait -ou la précédait au combat. Des femmes, des enfans, augmentaient cette -foule; et l'on distinguait surtout, dans l'obscurité de la nuit qui -s'approchait, la hardiesse de ces petits garçons nommés -_porte-falots_, qui, avec leurs lanternes, éclairaient, par zèle et -avec gaîté, cette colonne de gardes-françaises marchant vers les coups -de fusil. Ce sont de ces tableaux qu'on ne peut oublier; et Paris en a -offert, pendant cette célèbre semaine, plusieurs peut-être qui ne se -renouvelleront jamais. - -La seule approche des gardes-françaises et quelques coups de fusil -avaient suffi pour forcer leurs adversaires à s'enfoncer dans les -Champs-Élysées. Vainement voulut-on employer le renfort des petits -Suisses: ces braves alliés de la France refusèrent de tirer sur des -Français. Ce fut de ces étrangers que le reste des troupes reçut un -exemple si généreux et si salutaire pour les deux partis. Les -officiers frémissaient de colère de voir que leurs ordres demeuraient -sans exécution. Pour être obéis, ils ne voient qu'un moyen; c'est -celui qu'ils prirent: ils ordonnèrent la retraite, et les troupes -rétrogradèrent jusqu'à la grille de Chaillot. Elles y demeurèrent deux -heures, après lesquelles elles reprirent le chemin du Champ-de-Mars. -Là, le prince de Lambesc reparut le lendemain, pour essayer d'obtenir -de ses soldats ce qu'il n'avait pu en obtenir la veille; mais la -résolution des troupes était prise: elles s'étaient rappelé que leur -engagement n'avait été que de combattre les ennemis de l'état, et -elles n'en voyaient point. Ces ennemis n'étaient visibles qu'aux -officiers qui appellent l'état le gouvernement qui les paie. C'est -cette équivoque qui a perdu les peuples; et le despotisme finit ou va -finir, quand cette équivoque commence à s'éclaircir. C'est ce que ne -savait pas M. de Lambesc, qui menaça du dernier supplice ses soldats -réfractaires; menace qui ne servit qu'à les irriter contre celui qui -se la permettait. Toute l'armée se souleva contre lui: il fut forcé de -se sauver à Versailles, où il ne trouva pas plus de sûreté -qu'ailleurs. Il vit préparer contre lui ce même châtiment dont il -avait menacé de généreux soldats, il fut encore contraint de fuir; et -comme la France entière ne lui présentait plus que des ennemis, il la -quitta, retrouvant par-tout sur sa route le danger du même traitement -auquel il venait de se soustraire. - - - - -DIXIÈME TABLEAU. - -La barrière de la Conférence incendiée, le 12 juillet 1789. - - -Quoique le courage des habitans de Paris et sur-tout la valeur des -gardes-françaises eussent repoussé un instant les troupes étrangères, -la ville n'en paraissait pas moins menacée des horreurs d'un siége; -elle n'en restait pas moins livrée à des dangers non moins grands de -la part des ennemis qu'elle recelait dans son sein. C'était peu de -l'armée dont on l'avait investie: on avait rassemblé depuis peu, dans -les faubourgs, une foule de brigands sous le nom d'ouvriers; on avait -pris, pour ce rassemblement, le prétexte honorable de les occuper à -des travaux publics et de soulager leur misère. Mais si leur misère -était réelle, l'utilité de leurs travaux n'était pas également -évidente. Cette multitude d'hommes, la plupart sans domicile, sans -aveu, sans profession, menaçaient la capitale d'une invasion d'autant -plus formidable, qu'il était impossible de leur en interdire l'entrée. -Le désoeuvrement général par lequel les artisans célèbrent chez nous -le dimanche, leur permettait d'errer dans la ville; ils usèrent de -cette liberté, pour se permettre tous les excès de la licence. Ces -coupables auxiliaires des ministres y exerçaient un brigandage qui -servait de prétexte à l'introduction des soldats et d'une force armée -suffisante pour réprimer le désordre. On en tirait un prétexte non -moins spécieux, celui de calomnier le peuple, en comprenant dans ce -mot collectif _peuple_ la foule de malfaiteurs qui abondent toujours -dans une capitale immense, et que multiplient encore les abus d'un -gouvernement pervers: odieuse confusion d'idées dont le despotisme a -tiré grand parti en faisant illusion au plus grand nombre des citoyens -honnêtes vivant de leurs propriétés ou de leur industrie, qui -s'accoutumaient à ne voir dans la multitude qu'un ramas d'hommes -dangereux contre lesquels il n'existait qu'un rempart, l'autorité -arbitraire, seule capable de les contenir. Mais, au lieu de les -contenir, elle avait plus d'une fois pris le parti de les soudoyer. -C'est ce qu'on avait fait un mois auparavant, lorsqu'une troupe de -bandits pilla dans le faubourg Saint-Antoine les maisons des sieurs -Henriot, salpêtrier, et Réveillon, manufacturier intelligent; deux -citoyens honnêtes, dont l'industrie faisait vivre un grand nombre -d'ouvriers, et qui se trouvèrent ainsi ruinés, eux et leurs -locataires, par cet acte de brigandage commis en plein jour. On avait -vu une troupe de mille à douze cents hommes armés de bâtons, démolir -une maison de fond en comble, brûler tranquillement les ateliers, des -magasins, porter l'effigie d'un citoyen jusqu'à l'hôtel-de-ville, en -observant dans cette exécution, comme dans cette marche, une espèce -d'ordre et même de subordination scandaleuse, sans que la police -d'alors, qui était pourtant dans toute la vigueur de son activité, fît -le moindre mouvement pour réprimer cet audacieux brigandage. Ce -silence, ou plutôt ce sommeil volontaire de la police, devenue -complice d'une troupe de bandits, fit soupçonner alors à plusieurs -citoyens le secret du gouvernement, qui sondait ainsi les dispositions -des gardes-françaises, et justifiait en quelque sorte l'approche des -troupes étrangères, seules capables de prévenir ou de châtier de -pareils attentats. - -Quoi qu'il en soit de ce mystère plus odieux qu'impénétrable, et en se -bornant au récit des faits, il est certain que des brigands répandus -dans la ville et dans les faubourgs terminèrent leurs manoeuvres de -cette journée du 12 juillet, par l'incendie des barrières. On y -procéda méthodiquement, comme on avait fait à celui de la maison du -sieur Réveillon. Les barrières arrachées, on renverse les baraques des -commis qui avaient pris la fuite. La foule du peuple assistait à cette -opération comme à un spectacle. Un moment après, arrivent des -gardes-françaises qui se placent entre les spectateurs et les -incendiaires, sans troubler ceux-ci ou leur porter le moindre -empêchement; ils paraissaient n'être venus que pour établir l'ordre au -sein même de ce désordre, et pour empêcher que le feu ne se -communiquât aux maisons voisines. - -Le même tableau se reproduisait à chacune des barrières qui ferment -l'enceinte de Paris. Nous avons préféré celui qu'offrit la barrière de -la Conférence: c'est que ce fut celle dont la destruction laissa le -plus de regrets, après que la terreur publique fut calmée, et lorsque -le calme eut amené la réflexion. Les amateurs des arts regrettent -encore les figures colossales, et cependant finies, qui décoraient -particulièrement cette barrière: c'étaient des figures allégoriques de -la Bretagne et de la Normandie, qui semblaient indiquer la route qui -conduit à la capitale et à ces deux provinces. Le feu les eût -faiblement altérées: mais la rage des incendiaires, décidés à tout -détruire, les porta à employer le fer, qui supplée si cruellement à -l'impuissance du feu, et anéantit les formes quand la matière ne peut -être consumée. - -A la même heure, au même instant, d'autres hordes de bandits allèrent -brûler les pataches sur la rivière, les cabanes, les meubles des -commis, et faisaient ainsi la guerre à la ferme générale sur la terre -et sur l'eau. C'est ce qui fait penser à plusieurs personnes qu'une -partie des désordres de cette journée fut l'effet d'une spéculation de -contrebandiers: supposition qui n'en exclut aucune autre; car, dans ce -bouleversement universel, diverses causes agissant à la fois, tous les -effets ne peuvent se rapporter à une seule. Des vengeances -personnelles, des intérêts particuliers, occasionnèrent encore, dans -l'enceinte de Paris, l'embrasement de plusieurs échoppes, hangars et -boutiques des marchés publics, qui pouvaient être la proie des -flammes. C'était de loin surtout que ce spectacle était le plus -effrayant. Ce grand nombre de citoyens qui, les jours de fête, vont se -promener dans les environs et sur les hauteurs qui dominent la -capitale, étaient saisis de terreur en la voyant environnée d'un -cercle de feu, tandis que du centre il s'élevait un nuage épais de -fumée: ils se persuadaient que la ville entière était embrasée; ils -étaient dans des transes mortelles pour leurs parens et leurs amis -qu'ils y avaient laissés, et n'étaient pas sans crainte sur le danger -qu'ils couraient eux-mêmes en y rentrant; quelques-uns même crurent, -pour pouvoir y rentrer, avoir besoin de déguisement. On ne peut -représenter que faiblement la terreur, les angoisses de cette -multitude d'hommes, de femmes, d'enfans, de vieillards, revenant le -soir à pied, à cheval, en voiture, se pressant d'arriver et craignant -des nouvelles désastreuses, avertis d'un danger qu'ils ne -connaissaient pas et qu'ils n'en redoutaient que davantage, se frayant -un passage au travers de feux mal éteints et des débris qui brûlaient -encore, au milieu d'une foule dont ils ignoraient les intentions, ne -cherchant qu'à regagner leur demeure, bravant les coups de fusil qui -sont tirés ou qui s'échappent à côté d'eux, arrêtés à chaque pas par -mille accidens et par des patrouilles dont ils ne peuvent sentir -l'utilité et dont les questions les importunent. Arrivés chez eux, et -trouvant tout dans l'état où ils l'ont laissé, ils interrogent à leur -tour, et sont conduits d'étonnement en étonnement par les récits -qu'ils écoutent avec avidité, qu'ils entendent à peine, et dont le -résultat ne se représente à leur mémoire le lendemain que comme un -tissu de rêves incohérens. - -Tout ce mouvement dure une partie de la nuit, pendant laquelle les -brigands parurent maîtres de la ville. Plusieurs habitans, n'osant -rentrer chez eux, demandaient l'hospitalité aux amis chez lesquels ils -se trouvaient. D'autres qui se hasardaient à regagner leur logement, -virent briller plusieurs fois la lumière des fusils dont ils -entendaient le coup, et ne savaient dans l'obscurité s'il était dirigé -contre eux. Les aventures particulières, les cas fortuits, les -spectacles inattendus, tous les incidens bizarres de cette nuit -unique, à peine racontés le lendemain et oubliés pendant la semaine au -milieu de tant d'agitations et d'événemens successifs, ont fourni -depuis, en des temps plus calmes, une matière inépuisable aux -conversations des citoyens. - -Cependant, au milieu de ce chaos, les principaux habitans, les hommes -honnêtes, et tous ceux qui avaient quelque chose à perdre, -s'empressèrent d'arrêter, autant qu'il était possible, ce brigandage -et cette dévastation. Les ouvriers des ports, les forts de la halle, -accoururent armés de bâtons, et tombèrent sur tous ceux qui leur -parurent des vagabonds et des gens sans aveu: ils les chassèrent hors -de la ville; et, rejoignant les pompiers qui travaillaient avec une -ardeur incroyable, ils parvinrent à modérer la violence des flammes -partout où elles menaçaient les bâtimens voisins. Bientôt après, ils -vinrent à bout d'éteindre le feu dans tous les quartiers avant le -milieu de la nuit; et ceux que l'excès de l'inquiétude ou de la -terreur ne priva point du sommeil, purent prendre quelque repos dans -une ville livrée à elle-même, et qui se trouva soudain sans roi, sans -gouvernement, sans police, et redoutant pour le lendemain les mêmes -désordres et peut être des périls encore plus grands. - - - - -ONZIÈME TABLEAU. - -Le peuple gardant Paris. - - -Après ce grand spectacle d'un empire qui ose prétendre à se régénérer, -et qui renouvelle les bases du contrat politique qui doit unir -vingt-cinq millions d'hommes, s'il est un tableau digne d'attacher -tous les regards, c'est celui que présente une ville immense, capitale -de cette empire, menacée de sa ruine entière par la chûte subite de -toutes les autorités légales, contrainte de passer précipitamment -d'un régime à un régime opposé, et réduite, dans ce passage trop -rapide, à se défendre contre les attaques du despotisme, sans avoir eu -le temps d'organiser en quelque sorte la liberté. Quelle devait être -la terreur de tous les bons citoyens, dans une ville où se -réunissaient toutes les corruptions, celle de l'excessive opulence et -celle de l'extrême misère, asile de quelques vertus, mais à coup sûr, -repaire de tous les vices, et recelant dans son sein les ennemis -mortels du nouvel ordre politique qui s'établissait pour la France, -armés de tous les moyens qu'ils avaient en leur pouvoir! - -Heureusement le ministère avait lui-même brisé une partie de ses -propres trames, par la menace prématurée d'une attaque ou d'un siége, -menace qui sur-le-champ rallia, pour la défense de Paris, une portion -nombreuse des agens du despotisme ou de ceux qui tenaient de lui leurs -moyens d'existence. La plupart, ayant dans la capitale leur famille, -leur domicile, leurs propriétés, se trouvaient intéressés à prévenir -les désastres accidentels qu'entraîne après soi l'invasion violente -d'une force étrangère et armée. C'est ainsi que, par la faute du -ministère, ils se trouvaient placés entre deux sentimens, dont le plus -impérieux les forçait de voler au danger le plus pressant. Plusieurs -combattirent pour la liberté naissante, en croyant ne combattre que -pour leur défense et pour celle de leurs foyers; d'autres, entraînés -par le mouvement général, la servirent en la détestant, et pour se -mettre à couvert des dangers qu'eût attirés sur eux une suspecte et -alarmante inaction. Voilà ce qui sauva Paris; et tel fut le concours -des causes qui empêchèrent que la ruine du gouvernement n'entraînât -celle de la société même. - -Esquissons rapidement quelques traits de ce tableau si varié, si -mobile, trop supérieur au pinceau et à la description. - -Les événemens de la veille en présageaient de plus terribles pour le -lendemain. La crainte et les précautions de la prudence avaient tenu -éveillée une grande partie des citoyens. Les brigands avaient, dans la -soirée du dimanche, paru les maîtres de la ville; cette même nuit, on -avait vu paraître dans les rues des patrouilles composées d'hommes et -même de femmes, armés de fusils, de sabres, de haches, de massues, -agitant en l'air des flambeaux allumés. Il est vrai que cet appareil, -imaginé pour défendre et pour éclairer la ville, semblait la menacer -d'incendie, et inspirait plus de terreur que de confiance, en montrant -sous le même aspect le secours et le danger, les amis et les ennemis, -les citoyens et les brigands. En effet, dès le matin, plusieurs de ces -derniers, marchant en troupes, enrôlaient de force les passans pour -aller brûler les maisons des aristocrates, nom sous lequel ils -comprenaient tous les propriétaires et même tout homme dont le -maintien annonçait quelque aisance. On eût dit que Paris allait être -leur proie, d'autant plus que, dans cette alarme universelle, on -confondait les tentatives que faisait la liberté pour se procurer des -armes, et les attentats que méditaient la licence et le brigandage. - -Mais bientôt le besoin général rallia tous les amis de l'ordre. Les -bourgeois s'armèrent; le tocsin de chaque paroisse les appela dans -leurs districts. Chaque district vota deux cents hommes pour sa -défense. On en forme des compagnies; elles marchent sous des chefs -nommés par elles, un magistrat, un marchand, un chevalier de -Saint-Louis, un homme de lettres, un procureur, un acteur: tous sont -égaux, citoyens, frères. Des curés vénérables par leur âge et par -leurs vertus marchent à la tête de leurs paroissiens armés, prêchant -ou ordonnant le calme et la paix. Les cohortes citoyennes se divisent -selon le besoin; elles prennent différens noms, _Volontaires des -Tuileries_, _du Palais-Royal_, etc. Les armes manquaient, on en -cherche. On se saisit de celles qui se trouvent chez les armuriers et -les fourbisseurs: on expédie un reçu de ce qu'on emporte, qu'on promet -de rendre, et que depuis on rendit en effet. Point d'effraction, point -de vol: tout se passait en règle, autant que le permettait une -nécessité si instante. Cependant une portion du peuple, celle à qui le -guet était odieux et suspect, le dépouille de ses armes et s'en -empare. On court dans tous les lieux où l'on croit en trouver ainsi -que des canons. On délivre les prisonniers de l'hôtel de la Force, à -l'exception des criminels; on arrête des voitures chargées d'effets, -un bateau chargé de poudre, que l'on conduit à la ville; on établit -des barricades, des tranchées dans les faubourgs; enfin, on se dispose -soit à soutenir un siége, soit à repousser l'attaque dont on était -menacé. - -Voilà ce que le peuple fit par lui-même et comme d'un mouvement subit -et spontané, tandis que, dans les districts, on cherchait les moyens -d'imprimer à ce mouvement une direction plus régulière et mieux -ordonnée. On commença par envoyer des députations à l'hôtel-de-ville, -où, depuis l'ouverture des états-généraux, les électeurs étaient dans -l'usage de s'assembler; mesure prudente, à laquelle le ministère n'osa -s'opposer, et qui devint le salut de la patrie. Là, dès six heures du -matin, les électeurs, devenus magistrats provisoires par la confiance -du peuple et par la nécessité, proposent, délibèrent, exécutent. Ils -établissent entre eux et les districts une correspondance active et -continuelle. On cherche à donner à l'assemblée des électeurs une force -légale. On mande le prévôt des marchands. Il arrive, et le peuple -applaudit. Il offre de se démettre de sa place, et ne veut, dit-il, la -tenir que de la confiance de ses concitoyens: on refuse sa démission. -Cependant le tumulte augmente, et l'assemblée ne peut suffire à -toutes les demandes, à toutes les plaintes. On forme un comité -permanent qui doit rester assemblé jour et nuit pour rétablir la -tranquillité publique. On crée différens bureaux, afin de pourvoir aux -différens objets de sûreté ou d'utilité, subsistances, formation de -milice parisienne, etc. On arrête provisoirement qu'elle sera de -quarante-huit mille hommes; mesure sage, qui augmenta la confiance et -rassura les esprits timides. Toutes ces délibérations se prenaient en -présence du peuple, dont une partie remplissait la salle, tandis que -le grand nombre faisait retentir la place de Grève d'acclamations, à -l'arrivée des grains, des canons, des soldats, des voitures chargées -de meubles et d'effets. Cette place semblait tour-à-tour un camp, un -marché, un port, un arsenal. - -Telles étaient les opérations achevées avant deux heures; et celles de -l'après-midi ne furent ni moins rapides ni moins étonnantes. - -Effectuer la formation de la milice parisienne; en promulguer le -réglement à l'instant même; nommer les principaux chefs; entendre tous -les renseignemens donnés par le lieutenant de police; recevoir -l'adhésion de tous les districts, de toutes les corporations, aux -arrêtés du matin; accepter les offres patriotiques de plusieurs -compagnies de gardes-françaises; députer à quelques autres, aux -troupes étrangères; entendre le récit des députés de la ville à -l'assemblée nationale, et instruire l'assemblée de ce qui se passait -dans la capitale; donner l'ordre de prendre des cartouches à -l'arsenal, et (ce qui fut plus décisif) autoriser les soixante -districts à faire fabriquer cinquante mille piques; distribuer les -armes, les balles, la poudre, le plomb, dont le peuple s'était emparé: -voilà ce qui fut exécuté au milieu des cris, des demandes, des -menaces, malgré la multitude d'incidens vrais ou faux, mais également -funestes et menaçans pour les électeurs, accusés à tout moment de -trahir la confiance publique. Perdre ces hommes courageux était le -principal but des mal-intentionnés: on suscitait contre eux, au -Palais-Royal, les motions les plus furieuses et les plus insensées. -Leur refus de découvrir l'arsenal secret de l'hôtel-de-ville, -c'est-à-dire de faire l'impossible, pensa leur être funeste; ce qui, -l'instant d'après, ne les empêchait pas d'être les modérateurs des -mouvemens populaires, tant le besoin de la subordination se faisait -sentir aux plus forcenés! A chaque événement inattendu, ils couraient, -se précipitaient d'une manière formidable. Tantôt ils priaient -impérieusement, tantôt ils commandaient avec menaces qu'on leur donnât -des ordres. On les donnait ces ordres, et ils étaient exécutés. Des -hommes de tout état, de tout âge, de tout rang, multiplièrent des -preuves d'une intrépidité inébranlable. Un électeur faible et infirme -courut à travers la foule chercher le drapeau de la ville, que des -hommes mal-intentionnés ou violens avaient enlevé: il parvint à le -leur arracher, et le reporta lui-même à sa place. Un jeune prêtre, -chargé de distribuer au peuple plusieurs barils de poudre déjà -ouverts, continua de s'acquitter de cette fonction après avoir entendu -siffler à son oreille la balle d'un pistolet, tandis qu'un indigent, -presque nu, fumait sa pipe sur un de ces barils; plaisir auquel il ne -voulait renoncer, disait-il, qu'en vendant sa pipe, et on la lui -acheta. - -On s'est depuis souvent étonné que, dans cette soirée tumultueuse, -quelque accident inévitable parmi tant de torches et de flambeaux, -n'ait pas fait sauter l'hôtel-de-ville. La plupart de ceux qui s'y -trouvaient n'y pensèrent pas, et ceux qui y pensèrent y étaient -résignés. Une troupe d'hommes pervers ayant imaginé, vers la nuit, -d'effrayer le comité permanent, en lui disant qu'on avait vu quinze -mille soldats entrer dans Paris, et qu'ils allaient arriver pour -forcer l'hôtel-de-ville: «Il ne le sera pas, dit froidement un des -électeurs[9], car je le ferai sauter à temps[10]. Et aussitôt il -ordonna d'apporter six barils de poudre et de les déposer dans le -cabinet communément appelé _la petite audience_. Les mal intentionnés -en pâlirent, et se retirèrent au premier qui fut apporté. - - [9] M. Le Grand de Saint-René, le même qui avait reporté, dans la - grande salle, le drapeau de la ville qu'on en avait enlevé. - - [10] Il était homme à le faire, dit M. Dussaulx, un de ses - collègues, auteur de l'intéressant ouvrage intitulé: _De - l'Insurrection parisienne_. Qu'il nous soit permis de saisir - cette occasion de rendre hommage à la vertu de cet homme - respectable, qui était patriote par ses moeurs long-temps avant - la révolution. Ce sont là les véritables et peut-être les seuls. - -Paris recueillit, dès le soir même, le fruit d'un courage si général, -d'une activité si unanime. On se crut en sûreté du moins contre les -brigands intérieurs; on en avait désarmé une grande partie, soit à -force ouverte, soit en se mêlant habilement avec eux. C'est un service -qu'avait rendu un certain nombre d'ouvriers ou d'indigens, qui, -honnêtes sous les livrées de la misère, avaient bien voulu se joindre -à des scélérats pour tromper leur fureur sous prétexte de la conduire. -Un ordre du comité permanent avait fait illuminer les rues, et par là -prévenu de grands désordres. Mais ces cris fréquens et répétés, _aux -armes! aux armes!_ ces lampions tour-à-tour retirés et placés suivant -les différens avis d'un danger éloigné ou prochain, ces courses de la -milice bourgeoise, des gens à cheval portant des ordres de toutes -parts, ces coups de canon, ces signaux d'avertissemens convenus, mille -incidens divers tenaient dans un mouvement continuel l'âme et -l'imagination, effarouchées du plus grand de tous les périls, le péril -inconnu. Toutefois, on était loin de l'épouvante; une vive émotion et -non le désespoir, une grande attente et non la terreur, se -manifestaient sur les visages; hommes, femmes, enfans, tous se -prémunissaient contre une attaque nocturne; tous avaient transporté, -sur les maisons, aux balcons, aux fenêtres, des meubles, des -ustensiles pesans, des bûches, et jusqu'aux pavés des rues: -précautions inutiles, puisque, dès la nuit même, les régimens campés -aux Champs-Élysées se retirèrent et disparurent. - -Telle fut cette journée qui s'annonçait d'une manière si formidable, -qui commença la destruction de l'ancien gouvernement et prépara la -naissance du nouveau, qui vit s'élever tout-à-coup une ombre de -puissance civile et de force militaire capables de remplacer celles -qui venaient de disparaître; faibles appuis, frêles étais sans doute, -mais qui heureusement suffirent à soutenir l'édifice social prêt à -crouler. Paris, le matin livré aux brigands, compta le soir cent mille -défenseurs. Le peuple se montra digne de la liberté: il en fit les -actions, il en parla le langage. Même intrépidité, même patriotisme -dans les arrêtés de tous les districts, de toutes les corporations; et -quelques traits d'éloquence antique se firent remarquer dans les -discours de plus d'un orateur. Nombre de traits de vertu brillèrent -parmi la classe d'hommes les plus opprimés, et que, par cette raison, -on croyait les plus avilis. Un homme presque sans vêtemens avait sauvé -un citoyen opulent d'un grand danger. Celui-ci le prie d'accepter un -écu. «Vous ne savez donc pas, répondit le pauvre, qu'aujourd'hui -l'argent ne sert plus à rien. En voulez-vous la preuve? qui veut cet -écu? ajouta-t-il: c'est monsieur qui le donne.--Point d'argent! point -d'argent! s'écrièrent ses camarades.» Quelques traits de gaîté -française se mêlèrent même à ces scènes passionnées. Un petit -marchand, ayant surfait les cocardes tricolores, qui venaient d'être -substituées à la cocarde verte, fut menacé par les assistans d'être -traité en criminel de _lèse-révolution_. Enfin, ce qu'il faut compter -pour beaucoup, aucun crime ne se mêla aux orages de cette journée; car -il ne faut pas attribuer au peuple l'incendie de Saint-Lazare, oeuvre -d'une bande de scélérats soudoyés dès long-temps et pour la plupart -étrangers. Ces deux dernières circonstances sont la seule consolation -que nous puissions présenter à nos lecteurs, en leur offrant le -tableau suivant, dont leur ame va être douloureusement affectée. - - - - -DOUZIÈME TABLEAU. - -Pillage de Saint-Lazare. - - -L'événement funeste dont le tableau ci-joint n'a pu présenter que -quelques traits principaux, est, de tous les désastres précurseurs de -la révolution, celui qui l'annonçait sous les auspices les plus -sinistres. Il rassemble des circonstances qui font frémir. Nous -supprimerons les plus horribles, dont le souvenir, presque perdu, a -été comme englouti dans le torrent rapide des événemens qui se -succédèrent d'heure en heure, dans cette semaine à jamais mémorable. - -Le lundi 13 juillet, à deux heures du matin, pendant qu'à l'extrémité -de chaque faubourg les barrières incendiées fumaient encore, tandis -que le plus grand nombre des citoyens, après avoir vu l'incendie -éteint, se retiraient chez eux, des brigands (c'était le nom qu'ils se -donnaient eux-mêmes, exemple imité deux ans après par les scélérats -d'Avignon, qui ont surpassé les crimes de leurs devanciers), des -brigands se rassemblèrent derrière le moulin des dames de Montmartre, -et là tinrent conseil pour savoir par où ils commenceraient leurs -forfaits, qu'ils appelaient leurs exploits. - -Les uns voulaient débuter par le prieuré de Saint-Martin, les autres -par d'autres maisons religieuses, lorsqu'un d'entre eux demande la -priorité pour la maison de Saint-Lazare; la _priorité_, ce fut son -terme: ces misérables se faisant un jeu d'imiter, dans leur -conciliabule, les formes usitées dans les assemblées populaires, et -d'en reproduire même les expressions. Cette motion contre Saint-Lazare -ayant eu la majorité, un des membres fit ajouter, par amendement, -disait-il, qu'après l'incendie de Saint-Lazare on procéderait à celui -des maisons religieuses, et qu'ensuite on s'occuperait de toute maison -réputée riche, sans en épargner une seule, à moins qu'on ne -rencontrât une résistance insurmontable. Cet amendement, qu'on avait -écouté dans le plus profond silence, fut reçu avec acclamation et -décrété unanimement. - -On passa ensuite à la nomination des chefs, entre les mains desquels -on jura une obéissance aveugle, en tout ce qui serait commandé pour -l'exécution des projets convenus. Il fut assigné à ces chefs une -décoration visible, arborée à l'instant; c'était un ruban verd et -noir, flottant auprès de la ganse du chapeau. Toute arme offensive -leur fut interdite, et une canne ou un bâton fut dans leurs mains le -signe du commandement. Ils devaient de plus s'abstenir du pillage, -condition qu'ils acceptèrent, après quelques débats. - -Ayant ainsi tout réglé, la horde se mit en marche, armée de bâtons, de -sabres, de masses et de merlins trouvés dans les bureaux des -barrières. Ils arrivèrent sans bruit, à trois heures du matin, devant -une des portes de Saint-Lazare, où se fit sur le champ l'appel nominal -qui devait précéder l'expédition. L'appel ne fut pas long, les -associés n'étant alors que quarante-trois, en y comprenant les chefs. - -Le signal étant donné, ils assaillirent la porte, qui ne résista pas -long-temps aux coups de hache et de masse; elle fut enfoncée; et déjà -les brigands inondaient la cour de la communauté, et criaient d'une -voix terrible: «Du pain! du pain!». A ces cris, à ce tumulte, les -religieux s'enfuient sans savoir où, laissant leurs effets et leurs -hardes à ces misérables, qui s'en saisirent, et s'en revêtirent -sur-le-champ, mêlant ainsi l'apparence d'une mascarade aux horreurs -d'une scène révoltante. - -Cependant, à ces cris: «Du pain! du pain!» le procureur de la maison -ordonna que l'on conduisît ces messieurs par la basse-cour de la -cuisine, où l'on dressa sur-le-champ des tables aussitôt couvertes de -pain, de viande et de vin à discrétion, les frères s'empressant tous -de servir ces exécrables hôtes. - -Après avoir assouvi leur faim et surtout leur soif, ils demandèrent -s'il n'était pas possible de leur procurer des armes pour défendre la -ville contre les ennemis du tiers-état. Les misérables se qualifiaient -ainsi d'un nom sous lequel on comprenait alors la nation entière, à -l'exception des privilégiés, qui, pendant long-temps, se sont fait un -plaisir absurde et lâche de confondre, dans une même dénomination, les -citoyens les plus honnêtes, les plus éclairés, les plus notables, avec -les derniers des hommes, c'est-à-dire, les scélérats. - -Les religieux de Saint-Lazare répondirent à ces prétendus vengeurs du -tiers-état qu'il n'y avait point d'armes dans la maison, et qu'on -pouvait s'en assurer par la visite de toutes les chambres, «Eh bien! -de l'argent! de l'argent!» fut le cri général de ces bandits. A ce -cri, le supérieur et le procureur, montés sur un banc, leur -répondirent avec un extérieur tranquille: «Messieurs, votre volonté -sera faite»; et à l'instant on leur fit distribuer six cents livres. -Un murmure de mécontentement fit connaître que la somme paraissait -modique; et aussitôt on leur donna une autre somme de huit cents -livres. Cette seconde distribution parut les calmer; et, pressentant -que leur nombre allait s'accroître, ils se hâtèrent d'en faire le -partage avant l'arrivée des survenans. - -Aussitôt après cette seconde distribution, les chefs avaient envoyé -quelques-uns de leurs subordonnés parcourir la maison, pour prendre -connaissance des lieux, et diriger l'attaque; c'est ce qu'ils -appelaient la visite de leurs ingénieurs. Ceux-ci se firent attendre -jusqu'à cinq heures et demie, tandis que les cours se remplissaient de -monde, hommes, femmes, enfans, qui attendaient six heures, moment où -devait commencer l'attaque générale. - -Le signal se donne: aussitôt ils courent aux appartemens les plus -riches et qui renfermaient les objets les plus précieux, au -secrétariat général de l'ordre, à la pharmacie, à la bibliothèque, -toutes les deux célèbres, à l'appartement du supérieur général, où ils -trouvent des reliques qu'ils brisent, un coffre-fort qu'ils enfoncent, -de l'or qu'ils saisissent, qu'ils se disputent, pour lequel ils se -battent. Les cris, les imprécations, les hurlemens retentissent à -travers le bruit des haches, des marteaux, des maillets. Les maîtres -des maisons voisines, les habitans du quartier sont saisis d'effroi, -tremblant pour eux-mêmes, et ne sachant où peut s'arrêter ce désordre -inouï. - -Quelques-uns courent aux casernes des gardes-françaises, rue du -faubourg Saint-Denis, pour implorer leurs secours. Les soldats -répondent qu'ils ne peuvent se déplacer sans un ordre de leurs chefs, -et que de plus ils ne se mêlaient point des objets de police. - -Le hasard suspendit un moment ces atrocités. Un gros détachement des -gardes-françaises passe devant Saint-Lazare, pour gagner le faubourg -Saint-Denis; les brigands, saisis d'épouvante, le croient commandé -contre eux; ils prennent la fuite; et parcourant l'enclos, les uns -escaladent les murailles pour se sauver, les autres plus timides se -cachent dans les blés. On se croyait délivré de ces monstres; mais, -par malheur, un de leurs chefs, qui s'était trouvé à la porte du -couvent, avait recueilli le refus qu'avaient fait ces nouveaux -gardes-françaises d'entrer dans l'intérieur, disant, comme les autres, -que la police ne les regardait pas. Transporté de joie, ce misérable -rappelle ses complices, fait des signaux, les rallie malgré leur -frayeur, et leur apprend le refus des soldats, qui les remplit d'une -féroce allégresse. Leur fureur redouble; ils remontent à la -bibliothèque, à la salle des tableaux, au réfectoire, aux chambres -particulières des religieux, brisent, renversent, jettent tout par -les fenêtres, et semblent regretter de n'avoir plus rien à détruire -que les murailles. - -Tout-à-coup, un de leurs chefs représente qu'il faut donner une preuve -de leur humanité, et aller délivrer les prisonniers détenus dans la -maison de force. On y court, les portes sont enfoncées; et deux -prisonniers, les seuls qui s'y trouvassent alors, sont conduits en -triomphe devant le chef. «Je suis surpris et fâché, dit-il, que vous -ne soyez que deux. Allez, et profitez de notre bienfaisance.» A ce -mot, on se rappelle une autre espèce de détenus, les fous, les -aliénés; et l'on s'écrie qu'il faut les délivrer sur-le-champ. L'ordre -est donné, il s'exécute. Alors paraissent et défilent, l'un après -l'autre, ces êtres infortunés, que leurs prétendus libérateurs -soutiennent sous les bras, et qu'ils conduisent dans la rue, en y -déposant les hardes et les malles de ces malheureux, qu'ils -abandonnent à la pitié publique. Quelques citoyens honnêtes, pénétrés -de douleur, se chargèrent d'eux, les firent conduire à l'Hôtel-Dieu, -et leur donnèrent les secours dûs à leur triste état. - -Toutes ces horreurs, commencées dans la nuit, se consommaient en plein -jour, et, ce qui est inconcevable, aux heures déterminées d'avance par -les chefs. On a su depuis (et c'est un de ces traits qui remplissent -l'âme d'une douleur profonde et d'une amertume misanthropique), on a -su qu'un de ces chefs était un jeune homme autrefois reçu par charité -dans la maison de ces religieux, et même traité par eux avec une -indulgence paternelle. C'était le titre qu'il avait fait valoir auprès -des brigands, pour être nommé par eux _sous-chef_ malgré sa jeunesse, -et témoigner sa reconnaissance à ses bienfaiteurs. - -Telle fut, dans ce désastre, la pieuse simplicité de ces bons pères, -qu'au milieu de ce tumulte on en vit quelques uns, dans une des cours -du couvent, montés sur des bornes et prêchant l'amour de Dieu et du -prochain au peuple qui s'était rassemblé; ils ne cessèrent leur sermon -que lorsque les cris de joie, poussés par les brigands à l'ouverture -du coffre-fort, leur eurent enlevé tout leur auditoire et les eurent -laissés seuls au milieu de la cour. - -Midi était l'heure destinée au pillage de la chapelle de l'infirmerie. -Les brigands s'y portèrent; et mêlant la dérision au sacrilège, ils -revêtirent un d'entre eux de l'étole et du rochet, lui mirent dans les -mains le ciboire, et marchant processionnellement à sa suite, tenant -des cierges allumés, ils s'avancent vers l'église des Récollets; ils -obligent tous les passans à s'agenouiller, craignant, disaient-ils, -d'être accusés d'irréligion. Des coureurs envoyés en avant ordonnent -aux Récollets de venir à la rencontre des bandits jusqu'à l'entrée de -la rue Saint-Laurent. Là, ils remirent le ciboire à l'un des prêtres -récollets et en exigèrent impérieusement la bénédiction, disant -qu'ils étaient pressés de retourner à leur _ouvrage_, qui consistait à -réduire en cendres les débris de tous les meubles accumulés dans les -cours de Saint-Lazare. - -A trois heures, on tint conseil. Il fut décidé qu'il fallait conduire -les blés à la halle. Il en fut chargé dix-sept voitures de huit sacs -chacune, tant en blé qu'en seigle. Leur marche fut un triomphe hideux, -assorti à leur affreuse victoire. Sur ces voitures chargées de grains, -ils avaient guindé des squelettes anatomiques, à côté desquels ils -avaient forcé de s'asseoir les malheureux prêtres de Saint-Lazare, -qu'ils contraignaient à vider avec eux des brocs de vin, au milieu des -cris d'une populace qui, voyant arriver des grains, applaudissait à -leurs conducteurs. Ainsi ces monstres, bientôt punis, les uns dans -l'instant et par eux-mêmes, les autres quelques jours après et par la -justice, furent reçus comme des bienfaiteurs publics. On saisit, pour -voiturer ces blés, tous les chevaux des passans; on détela ceux des -carrosses bourgeois, des fiacres, des charrettes; et un air de fête, -moitié burlesque, moitié féroce, se mêlait à ces odieuses violences. - -Cependant la punition approchait, et la plupart la portaient déjà dans -leur sein; ils s'étaient empoisonnés par des liqueurs qu'ils avaient -stupidement bues dans la pharmacie de Saint-Lazare. Aux autres, -l'excès du vin tint lieu de poison; et plusieurs, en tombant et -restant couchés à terre, furent dépouillés d'abord et enfin assassinés -par leurs camarades. Un grand nombre était demeuré à Saint-Lazare, où, -après avoir forcé les caves, ils s'étaient endormis ivres morts, -tandis que d'autres furieux, ayant brisé une multitude de tonneaux, -occasionnèrent un déluge où furent engloutis plusieurs même de ceux -qui l'avaient causé, ainsi que nombre de femmes et d'enfans qu'on y -trouva noyés quelques jours après. - -A ce tableau d'horreurs, à cette dégradation de la nature humaine, -opposons un acte de courage, un trait d'intrépidité, qui la rehausse -dans ce lieu même où elle se montre si horriblement avilie. Tandis que -ces scélérats déployaient leurs fureurs contre eux-mêmes, et -jonchaient de leurs cadavres la maison de Saint-Lazare et les rues -adjacentes, un de leurs chefs se rappelle qu'ils avaient oublié le -pillage de l'église, échappée comme par miracle à leur sacrilège -frénésie: il les invite à ce nouveau crime, qu'il appelle _l'ordre du -jour_. Ils courent aux portes, qu'ils trouvent fermées et qu'ils -enfoncent. Ils entrent. Que voient-ils? Un homme seul, un prêtre[11]. -«Où allez-vous, impies, leur dit-il d'une voix ferme et imposante?--Le -trésor, le trésor de l'église, s'écria la horde furieuse et -menaçante.» Lui, tranquille et calme, il les regarde; et, ce qui -étonne, il se fait écouter. Il leur représente l'horreur de ce -forfait, les intimide, parvient à toucher ceux qui l'entendent. Mais -la foule des brigands s'accroît, les survenans allaient se précipiter -sur l'orateur. «Frappez, dit-il, en leur présentant un couteau, -frappez; et, puisque vous voulez vous souiller d'un forfait impie, -percez-moi le coeur avant que de toucher à ce dépôt sacré.» -Croirait-on que ces monstres, interdits et déconcertés, se retirèrent -comme saisis de terreur? - - [11] M. Pioret. - -Une dernière délibération décida qu'il fallait détruire la maison de -fond en comble; et, pour commencer, ils mirent le feu aux écuries. -Déjà la flamme, en s'élevant, avait répandu la consternation dans les -quartiers voisins. Les pompiers arrivent de toutes parts: mais, -assaillis et maltraités par les brigands, ils se retirent consternés. -Heureusement trois ou quatre cents gardes-françaises, mieux instruits -du péril et de ses conséquences, voulurent bien s'élever au-dessus de -leur consigne et croire enfin que la police les regardait. Quelques -décharges de fusils purgèrent le terrain de ces brigands, et -assurèrent le travail des pompiers, qui coupèrent les bâtimens voisins -et empêchèrent le progrès des flammes. Un champ de bataille offre un -spectacle moins révoltant que l'aspect de l'enceinte et des environs -de Saint-Lazare, ruisselans de sang, couverts de mourans, de morts, de -lambeaux humains; car ces monstres avaient poussé la fureur jusqu'à -s'entre-déchirer. La plume tombe des mains, et on rougit d'être homme. - - - - -TREIZIÈME TABLEAU. - -Enlèvement des armes au Garde-Meuble, le lundi 13 juillet 1789. - - -Nos lecteurs s'aperçoivent sans doute d'une des principales -difficultés attachées au genre encore plus qu'à l'ordonnance de cet -ouvrage, moins favorable souvent à l'historien qu'au peintre. C'est -sur-tout dans l'histoire des premiers jours de la révolution, que -cette difficulté se fait remarquer, en rendant plus sensible la -disproportion des moyens entre la plume et le pinceau. Aux premiers -momens de l'insurrection parisienne, la multitude des tableaux -simultanés, ou rapidement successifs, sert à souhait le talent de -l'artiste; tandis que l'historien, dans une dépendance plus ou moins -gênante, rencontrant un sujet tantôt trop fécond, tantôt trop stérile, -se voit forcé de resserrer l'un, d'étendre l'autre, au gré d'une -convenance étrangère; subordination pénible dans le sujet actuel, qui -nous borne au récit d'un événement particulier, celui de la prise des -armes au Garde-Meuble. - -Mous espérons pouvoir dédommager un peu nos lecteurs, lors qu'après -ces premiers jours de fougue et d'effervescence, la révolution, -marchant d'un pas moins précipité, laissera, d'un tableau à l'autre, -l'intervalle d'un temps plus considérable. C'est alors qu'il nous sera -permis de sortir du cercle où nous sommes quelquefois contraints de -nous tenir renfermés. La scène, resserrée jusqu'ici dans l'enceinte de -Paris, n'aura de bornes que la France; et nous ne serons plus réduits -à n'offrir à nos lecteurs que l'histoire d'un seul jour, ou même, -comme aujourd'hui, d'un seul moment. - -Le tableau précédent nous a montré tous les habitans de Paris devenus -guerriers; la plupart de ces guerriers étaient sans armes. Un arrêté -du comité permanent avait (comme nous l'avons dit) ordonné la -fabrication de cent mille piques ou hallebardes; une heure après, -toutes les forges de la capitale y étaient employées, et plusieurs -églises étaient changées en ateliers de fonderies, où l'on coulait du -plomb pour faire des balles de fusil. Au milieu de cette fureur -générale qui avait fait chercher des armes par-tout où l'on en -supposait, aux Chartreux, aux Célestins, dans plusieurs autres maisons -religieuses, quelques citoyens s'écrièrent qu'il en existait un grand -nombre au Garde-Meuble. Aussitôt on décide qu'il faut s'en emparer; le -groupe s'écrie: _Au Garde-Meuble!_ et ce cri seul accroît la foule qui -s'augmente encore en marchant. Quelques bruits, répandus dès le -matin, avaient fait craindre le pillage entier de cette maison; et le -garde-général des meubles, à qui elle était confiée en l'absence de M. -Thierry, avait cherché à la préserver d'une ruine qu'on croyait -inévitable. - -Mais, dans la chute de toutes les autorités, qui pouvait défendre cet -établissement? Le garde-général prit donc le sage parti de n'opposer -aucune résistance, et de parler à cette troupe, comme il eût parlé à -une députation de l'hôtel-de-ville. Il supposa que ceux qui la -composaient n'avaient d'autre dessein que celui de s'armer; et il leur -offrit toutes les armes qui étaient en son pouvoir, les invitant à ne -causer d'ailleurs aucun dommage; conduite qui convenait à des citoyens -bien intentionnés. Sans doute lui-même comptait peu sur l'effet de sa -prière; les excès commis à Saint-Lazare le matin de cette même -journée, devaient lui faire craindre l'entière destruction de la -maison confiée à ses soins. Il ne fut pas peu surpris sans doute de -l'espèce d'ordre avec lequel ils procédèrent à cette opération. Les -armes parurent être en effet le seul objet de leur recherche. A la -vérité les plus belles, les plus riches attirèrent de préférence leur -attention et leur empressement; ils allèrent même jusqu'à se les -disputer, mais sans violence, sans combat, et seulement dans les -termes d'une rixe ordinaire. Fusils, pistolets, sabres, épées, -couteaux de chasse, armes offensives de toute espèce, furent enlevés -en moins d'une demi-heure. Deux canons, sur leurs affûts, envoyés par -le roi de Siam à Louis XIV, furent traînés et descendus dans la cour, -avec autant de précautions et de soins qu'en eussent pris les -officiers même du Garde-Meuble, s'ils eussent été chargés de cette -translation. Ils les conduisirent vers la place de Grève, à travers -deux haies de citoyens confondus de la nouveauté d'un spectacle à la -fois effrayant et grotesque. Qu'on se représente ce groupe d'hommes, -de femmes, d'enfans, formé tout-à-coup en bataillon bizarre, offrant -l'assemblage des différens costumes guerriers de tout siècle, de tout -pays, anciens et modernes, et portant toutes les espèces d'armes -d'Europe, d'Asie, d'Amérique, même les flèches empoisonnées des -sauvages! - -La lance de Boucicaut, le sabre de Duguesclin brillaient dans la main -d'un bourgeois, d'un ouvrier; un porte-faix brandissait l'épée de -François Ier, de ce monarque nommé par sa cour le roi des -gentils-hommes, par opposition à son prédécesseur, le bon Louis XII, -qu'elle appelait le roi des roturiers, et que la postérité a surnommé -simplement le Père du peuple. Toutes ces armes, étiquetées du nom de -leurs anciens maîtres, flattaient merveilleusement la vanité de leurs -nouveaux possesseurs. Une autre vanité, celle des hommes qui ne -connaissent que les noms, la naissance, le rang, s'affligeait de ces -contrastes, comme d'un ridicule, d'un scandale, d'une profanation: -mais le philosophe y voyait le présage du prochain triomphe de -l'humanité sur la chevalerie, de l'homme sur le gentil-homme; il y -voyait l'espérance de la vraie régénération nationale, la destruction -future d'un préjugé qui, non moins nuisible, non moins invétéré en -Europe qu'aucune autre superstition, a peut-être retardé encore -davantage les progrès de la société. - -Après cette première invasion du Garde-Meuble, ceux qui habitaient -cette maison, se croyant délivrés de tout péril, en fermèrent les -portes: mais leurs frayeurs recommencèrent lorsqu'ils se virent -assiégés de nouveau par une seconde troupe, plus redoutable que la -première, puisqu'elle était composée d'hommes encore plus pauvres, -plus mal vêtus, _moins honnêtes_, comme on disait alors; car -l'extérieur de l'indigence était, pour des yeux prévenus, la menace du -brigandage. Cependant, cette seconde troupe, non moins _honnête_, en -prenant ce mot dans un sens plus exact, déclara qu'elle ne voulait -causer aucun dommage, mais seulement faire la visite de la maison. On -leur représenta que leur seule multitude pouvait occasionner quelque -dégât; et on leur proposa de choisir un certain nombre d'entre eux -pour s'assurer qu'il ne restait plus d'armes. La proposition fut -acceptée; et les députés introduits, tandis que la foule se répandait -dans les cours. Il est vrai que, dans cette foule, quelques -mal-intentionnés, s'arrogeant les droits de la députation, osèrent -arbitrairement se confondre avec elle, et parcoururent différentes -salles et cabinets. Un d'eux, ayant vu le bouclier d'argent de Scipion -l'Africain, voulut s'en emparer; tentative dont il fut châtié -sur-le-champ. «Veux-tu, lui dirent ses camarades, nous faire prendre -pour des voleurs?» Il s'excusa, en représentant que le bouclier était -une arme défensive, quoiqu'il fût d'argent: l'excuse fut agréée; mais -le bouclier de Scipion fut remis à sa place, où il resta, malgré le -péril où le Garde-Meuble fut exposé par les visites de quatre ou cinq -compagnies qui se succédèrent jusqu'à dix heures du soir. - -La dernière de ces visites fut la plus périlleuse. Les approches de la -nuit favorisant les mauvais desseins de quelques brigands mêlés dans -la foule, il fut question, pour cette fois, de brûler la maison, sous -prétexte qu'elle appartenait au roi, comme toutes les richesses -qu'elle renfermait. Déjà des scélérats applaudissaient à cette idée, -lorsqu'un malheureux, presque nu, s'écria d'une voix sonore: _Non, -non_; et demandant du silence, ajouta: _Tout est à la nation_. Ces -derniers mots furent répétés généralement par la troupe, et sauvèrent -la maison, qu'un incident nouveau préserva tout-à-coup de tout danger. -On annonça que des dragons accouraient pour sa garde. La frayeur se -répandit parmi les assistans, qui prirent la fuite et disparurent. Les -habitans de l'hôtel, enfin rassurés, regardèrent comme un bonheur -inouï d'avoir sauvé leurs propriétés particulières, et d'avoir vu -presque impunément cinq ou six milliers d'hommes sans frein, -indépendans de toute autorité, parcourir librement une maison qui -contenait des valeurs de plus de cinquante millions en tapisseries, -ameublemens, curiosités, bijoux de toute espèce, et même, dit-on, les -principaux diamans de la couronne. La surprise des officiers du -Garde-Meuble dut être encore plus grande le lendemain, lorsqu'ils -virent plusieurs de ces prétendus brigands qui leur rapportaient -quelques armes d'une valeur plus ou moins grande, en disant que, -n'étant pas de défense, elles leur étaient inutiles. - -Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'en indiquant les -dispositions du peuple, ils servent à repousser les accusations de ses -ennemis, qui ont essayé de déshonorer les premiers mouvemens de -l'insurrection, en la représentant comme l'égarement d'une populace -effrénée, guidée par l'espoir du vol et du pillage. Accusation -absurde, contre laquelle le peuple protestait d'avance par sa conduite -au Garde-Meuble, et par celle qu'il tint le lendemain à l'hôtel des -Invalides. Le besoin d'être armé fut évidemment le seul motif de ces -deux invasions; et le soir même, un pauvre artisan montrant avec -orgueil une épée d'Henri IV, mais de fer et d'un travail grossier, -refusa de l'échanger contre un louis d'or et une riche épée que lui -offrait, le mardi, à l'hôtel des Invalides, un citoyen opulent. «La -vôtre est plus belle, dit-il, mais ce n'est pas celle du bon Henri.» -Mot bien remarquable dans une occasion où cette épée se tirait contre -l'autorité d'un de ses petits fils! Mais la personne du roi trompé -était comme mise à part dans l'imagination de tous les Français: on ne -considérait que l'absurde scélératesse de ses ministres, et on ne -s'occupait que des moyens d'en triompher. Cette disposition constante -des esprits s'est montrée dans tout le cours de la révolution; et -c'est un des traits qui la caractérisent le plus fortement. - - - - -QUATORZIÈME TABLEAU. - -Prise des armes aux Invalides. - - -Nous avons montré, dans celui de nos tableaux qui représente le peuple -gardant Paris, comment tous les mouvemens particuliers concoururent -aux mesures générales pour la défense d'une ville menacée de tous les -fléaux, assaillie de tous les dangers. Le premier besoin de ce peuple -à qui le pain manquait, c'étaient des armes; ce mot était le cri -universel. On demandait des ordres pour aller en chercher dans tous -les dépôts publics; on allait en solliciter ou en enlever dans les -maisons particulières. On soupçonnait l'hôtel des Invalides d'être un -des magasins. Le peuple s'écria qu'il fallait y courir. Déjà il se -mettait en marche, lorsque le comité permanent engagea M. Ethis de -Corny, procureur du roi, d'aller officiellement en demander au -gouverneur des Invalides. Cet officier, militaire estimable, se -trouvait ainsi placé dans la cruelle alternative de manquer à son -devoir envers le roi, ou de répandre à pure perte le sang d'une -multitude de ses concitoyens. Un régiment d'artillerie était caserné -dans l'enceinte de l'hôtel. On y avait, depuis quelque temps, déposé -une quantité considérable de fusils; et rien ne prouve mieux quels -formidables projets on avait formés contre la capitale, -puisqu'indépendamment de trente mille hommes armés qui l'environnaient -de toutes parts, on avait préparé d'avance un si grand amas d'armes -destinées sans doute aux ennemis qu'elle renfermait dans son sein, ou -qu'on espérait d'y introduire. Mais cette mesure, comme tant d'autres, -tourna contre les auteurs du complot. L'unanimité de l'insurrection, -l'énergie qui, dès le dimanche, s'était manifestée dans toutes les -classes du peuple, déconcertèrent le gouvernement, et lui firent -craindre que ces armes déposées aux Invalides et destinées à contenir -les Parisiens ne servissent au contraire à leur défense. Les ministres -se décidèrent à les faire enlever. Mais la surveillance générale des -citoyens avait rendu cette entreprise difficile. On ne put la tenter -que pendant la nuit, et on ne réussit à en soustraire qu'une partie. -Après en avoir chargé onze voitures, on fut contraint d'abandonner le -reste, qui fut caché sous le dôme et enseveli sous des monceaux de -paille. - -Il est remarquable que le peuple marchait à cette expédition comme à -une victoire certaine, quoique l'enceinte des Invalides, bordée de -canons tournés depuis quelques jours contre Paris, eût pu lui inspirer -quelque effroi. Sans doute il ne pouvait se persuader que ces vieux -guerriers se permissent contre lui aucune exécution sanguinaire: il -savait qu'il était devenu une puissance; et les jours précédens -l'hôtel des Invalides en avait eu la preuve. Le régiment de la Fère, -qui y était caserné, avait défense d'en sortir et de se répandre dans -Paris; mais plusieurs soldats de ce régiment avaient violé cette -consigne. Ils étaient allés voir leurs amis, leurs parens, ou -d'anciens camarades, qui les avaient conduits dans les cafés, dans les -jardins publics, où on les avait imbus de maximes plus propres à faire -haïr et à renverser le despotisme, qu'à maintenir la discipline -militaire. Ils craignaient, après cette faute, de retourner à leur -corps. Le peuple, dont cette insubordination servait la cause, prit le -parti de les reconduire lui-même à leur poste, comme pour attester que -c'était pour lui et par lui qu'ils s'étaient écartés de leur devoir, -et comme pour solliciter, par un concours imposant, l'indulgence ou la -grâce qu'on ne pouvait prudemment leur refuser. En effet, les soldats -n'essuyèrent ni châtimens ni reproches; mais, au milieu de la nuit, le -régiment reçut ordre de quitter l'hôtel et de retourner à la Fère. A -cinq heures du matin, il ne restait plus personne: position fâcheuse -des agens du despotisme, obligés de laisser sans défense un de leurs -arsenaux, dans la crainte de voir leurs soldats accroître la force de -ce même peuple, contre lequel ils étaient soudoyés! Les braves mais -vieux militaires qui habitent cet hôtel, restèrent donc seuls chargés -de sa garde. Mais que pouvait ce simulacre de garnison, cette parade -inutile, cette ombre de service militaire, contre une multitude qui, -quoique mal armée, était redoutable par sa fureur et par son -impétuosité? - -Cependant les Invalides parurent déterminés à défendre leur hôtel, et -cette disposition se manifestait encore dans la matinée du mardi 14 -juillet. Quelle que fût leur faiblesse, leur résistance assez inutile -pouvait devenir funeste à leurs adversaires; et la décharge de douze -pièces de canon, eût-elle été unique, eût rendu cette matinée -très-meurtrière. Parmi ces vieillards, il s'en trouvait plusieurs, -étrangers aux opinions nouvelles, à la disposition générale des -esprits, ne connaissant que le nom du roi, pour qui le mot _nation_ -était un mot vide de sens, et à qui celui de _peuple_ semblait une -qualité plus injurieuse qu'imposante; et l'on pouvait tout craindre -d'un seul acte de violence. On fit à peine ces réflexions. Déterminé -dès la veille à une garde bourgeoise, le peuple ne se portait en -foule aux Invalides que parce qu'un grand nombre d'hommes avait besoin -d'être armé. Leur démarche leur paraissait simple; ils allaient vers -un dépôt qui devait leur fournir ce qui leur manquait. Ils ne -s'étonnèrent point de trouver les portes fermées et les Invalides -disposés à la résistance: ils demandèrent paisiblement qu'on leur -livrât les armes déposées dans l'hôtel. Le gouverneur, M. Sombreuil, -répondit qu'il n'en avait pas. On insiste, et on lui demande de -permettre la visite de l'hôtel. «Le roi, réplique-t-il, m'en a confié -la garde, et je ne puis rien sans une permission du roi.» Parlant -ainsi, il reconduisit M. de Corny vers la grille, qu'il fallut bien -ouvrir. Aussitôt la foule qui l'assiégeait, se pousse, se précipite -dans la cour. En un instant, elle est inondée d'un peuple innombrable; -on court, on franchit les fossés, on force en quelques endroits les -grilles qui se trouvent fermées. M. de Sombreuil, cédant à une -violence irrésistible, et craignant qu'elle ne devînt funeste, fit -ouvrir les portes, tous les passages, et, par cette complaisance -forcée, sauva l'hôtel du pillage, dernier service qu'il pouvait alors -lui rendre. - -Ce qui restait des armes ne pouvait échapper à une recherche aussi -active. Un souterrain suspect contenait le principal dépôt: on s'y -précipite. Des cris de joie annoncent l'heureuse découverte; et, -malgré les clameurs, les hurlemens douloureux de ceux que leur chûte -avait estropiés, blessés, brisés, ou qu'étouffait la foule, cette -foule s'accroît de moment en moment. C'est dans ce tumulte, plus -effrayant encore par l'obscurité du lieu, qu'on se partage les armes, -qu'on se les arrache. Les premiers qui en sont saisis, sortent pour -faire place à d'autres. On en vit plusieurs qui, se traînant à peine -hors de ce souterrain, exprimaient en même temps, sur leur visage, et -la douleur de leurs blessures et le plaisir de se voir armés; les plus -robustes portaient à la fois fusils, baïonnettes, sabres, pistolets. -On assure que cette seule expédition arma plus de trente mille hommes; -douze canons furent aussi le prix de cette heureuse entreprise: -conquête encore plus précieuse que celle des fusils, puisque, dès le -soir même, plusieurs de ces canons furent tournés contre la Bastille, -et les autres placés à différens postes, sous la garde d'une -sentinelle. Cependant, ce peuple nouvellement armé se forme comme en -bataille dans le champ des Invalides; d'autres se répandent sur le -boulevard, dans les rues voisines; et un grand nombre va se poster, -d'un air intrépide, mais sans audace et sans bravade, en face des -troupes campées au Champ-de-Mars, comme pour leur montrer à la fois -des intentions amicales et une sécurité guerrière, en leur laissant le -choix d'être leurs frères d'armes ou leurs ennemis. - -Observons que le peuple s'abstint là, comme ailleurs, de toute -violence étrangère à son objet. A voir cette foule prodigieuse inonder -les cours et se répandre par-tout, il semblait qu'on fût exposé à une -dévastation générale, et l'effroi fut extrême. Aucun dégât ne fut -commis dans cette vaste enceinte. Le peuple, qui avait respecté la -fermeté de M. de Sombreuil dans ses premiers refus, étendit ce respect -sur l'hospice confié à ses soins. A la vérité, quelques brigands qui -s'étaient glissés dans cette foule pour profiter du désordre, -cherchèrent à forcer la cave d'un particulier; mais, sur les premières -plaintes qu'il en porta, un grand nombre de citoyens coururent au lieu -désigné, se saisirent des coupables qui ne voulaient que s'enivrer, et -posèrent à l'entrée de la cave une sentinelle, qui ne se retira -qu'après tout le peuple, et lorsque tout fut calme dans l'hôtel. - -Qu'il nous soit permis de ne pas omettre un acte particulier de -civisme et de courage, qui prouve en même temps qu'au milieu de ce -tumulte il n'arriva nul accident à aucun des habitans de l'hôtel. M. -Sabatier, chirurgien-major depuis plus de trente ans, était sorti le -matin pour visiter dans Paris les malades dont il a la confiance. Il -apprend par la voix publique que l'hôtel est assiégé, et des récits -exagérés lui présentent le péril sous l'aspect le plus effrayant. -Aussitôt il s'empresse d'y courir. On tâche de l'arrêter. «C'est mon -poste, dit-il; depuis trente ans je n'y ai fait que mon devoir; voilà -la première occasion où je puis être d'une grande utilité; je n'ai -pas de temps à perdre.» Il court, il se presse autant que son âge le -lui permet. Il arrive au moment où un peuple innombrable assiégeait -les grilles. Il s'efforce d'entrer avec autant d'ardeur qu'un autre en -eût mis peut-être pour sortir. Ecarté de la grille, il se rappelle une -petite porte qui donne sur le boulevard; il y vole, et parvient à se -la faire ouvrir. Mais sa présence fut inutile; et l'on n'eut pas -besoin de son art dans un lieu où cent mille hommes venaient de -répandre la terreur et la consternation. - -Cette attaque des Invalides, d'un établissement royal et militaire, -marqua, d'un caractère plus imposant, plus menaçant pour le -despotisme, l'insurrection jusqu'alors regardée par les ministres -comme une suite de mouvemens séditieux, un vertige d'insubordination. -Elle acheva de répandre, dans le conseil, le trouble et la -précipitation qui multiplièrent les fausses mesures. Tous ces vieux -soldats, réunis au peuple, semblaient rentrés dans le sein de la -nation dont ils avaient été comme séparés. C'était une première -conquête faite sur le plus fastueux de ses rois, Louis XIV, qu'on a -tant loué pour cet établissement, plus dispendieux qu'utile. - -On sait quelles sommes immenses furent prodiguées pour cette -fondation, qui ne recevait dans son sein qu'environ quatre mille -hommes, sur plus de vingt-huit mille qui composaient l'armée -inactive; et cependant ces trois ou quatre mille hommes coûtaient à -l'état deux millions, sur les six millions trois cents mille livres -destinées aux vingt-huit mille défenseurs de la patrie. Cet abus, -comme tant d'autres, dénoncé à l'Assemblée nationale par un de ses -membres les plus vertueux et les plus patriotes[12], fut réformé dès -la seconde année de la liberté française; et le temps amènera sans -doute des changemens encore plus favorables à cette classe de -guerriers, autrefois soldats du prince, et maintenant soldats de la -patrie. Déjà plusieurs ont ressenti ses bienfaits, et entre autres la -liberté de quitter cet hôtel, où un esprit moitié militaire, moitié -monacal, les soumettait aux règles minutieuses d'une discipline -inutile et gênante. Heureux maintenant de pouvoir vivre en conservant -leur traitement dans les lieux qui leur rappèlent des souvenirs -chéris, et où ils pourront trouver des sentimens affectueux, des soins -consolateurs: plus de deux mille de ces guerriers, habitans de -l'hôtel, ont profité de cette faveur; et, dans le nombre, on a vu avec -intérêt des vieillards plus qu'octogénaires, tant l'indépendance a de -charmes, tant elle exerce d'empire même sur les âmes que l'âge a -presque fermées à tout autre sentiment! - - [12] M. Dubois-Crancé. - -Le tableau des abus qu'offrait l'administration intérieure de l'hôtel -des Invalides engagea l'Assemblée nationale à examiner si elle -n'ordonnerait pas la suppression de cet établissement. Il a été -conservé, et nous respectons les motifs qui lui ont commandé une -circonspection prudente. Nous observerons seulement que les raisons -alléguées pour le maintien de cet établissement ont été, pour la -plupart, puisées dans ce systême ancien d'idées proscrites par la -révolution; systême qui prend la gloire des rois pour le bonheur des -peuples, et préfère la splendeur du trône à la félicité des nations. -Ceux au contraire qui votaient pour la destruction de cet -établissement, puisèrent leurs raisons dans cet ordre d'idées qui, -subordonnant l'éclat à l'utilité, soumet l'intérêt des gouvernemens à -celui des nations, et place dans le bonheur du peuple la gloire des -monarques, puisqu'il leur faut de la gloire: principes qui ont préparé -le succès de la révolution, et dont la constitution française n'est -qu'un développement rédigé en lois et mis en action. Le temps décidera -si les principes de l'égalité et la nécessité d'une économie sévère -peuvent laisser subsister un établissement qui d'ailleurs rappèle à la -nation les souvenirs d'une époque plus brillante que fortunée, dont un -peuple libre ne peut être ébloui. - - - - -QUINZIÈME TABLEAU. - -Mort de M. de Flesselles, Prévôt des marchands de Paris. - - -Nous avons vu, aux premiers momens de l'insurrection parisienne, les -habitans de la capitale abandonnés à eux-mêmes, dans le silence des -autorités constituées, en appeler une autre, et reconnaître -provisoirement celle des électeurs: puissance nouvelle, sortie du sein -du peuple, peuple elle-même et par conséquent marquée du caractère le -plus respectable, le plus fait pour tenir lieu d'une légalité alors -impossible. C'était le besoin général, c'était le voeu public qui -avait appelé les électeurs à l'hôtel-de-ville. Mais, à peine réunis, -ils cherchèrent à donner à leur assemblée la légalité qui lui -manquait. Quelques-uns d'entre eux dirent que la présence du prévôt -des marchands leur était nécessaire. C'était vouloir marcher vers la -liberté sous les auspices du despotisme; mais cette aparence de -régularité plut au grand nombre. On mande M. de Flesselles; il arrive. -Il prend sa place au milieu des applaudissemens universels. «Mes -enfans, dit-il, je suis votre père, et vous serez contens.» A ces -mots, les applaudissemens redoublent; car la liberté naissante -n'avait point encore appris à ne plus permettre aux agens de -l'autorité ce ton d'une bonté protectrice. Toutefois celui de -l'assemblée et le mouvement général des esprits lui firent bientôt -prendre un langage plus conforme aux circonstances. Il déclara que, -pour continuer les fonctions qui lui avaient été confiées par le roi, -il voulait y être confirmé par le suffrage de ses concitoyens. Les -acclamations de l'assemblée lui rendirent l'autorité qu'il abdiquait. -Aussitôt il travailla avec le bureau de la ville et avec les électeurs -au règlement et aux mesures qu'exigeait la sûreté publique. Mais dans -l'assemblée générale, comme dans les comités qui se formèrent ensuite, -il n'eut que sa voix; circonstance qui dut paraître dure à un homme -dès long-temps imbu des maximes de l'autorité arbitraire, et qui, dans -les places de maître des requêtes, d'intendant de province, écoles -subalternes de la tyrannie, s'était rempli d'un profond mépris pour le -peuple. Il paraît, par sa conduite, qu'il regardait cette insurrection -comme tant d'autres mouvemens populaires qui, sous les règnes -précédens, s'étaient terminés par le triomphe du pouvoir, la punition -de quelques malheureux, et la fortune de quelques intrigans. Telle -était en effet jusqu'alors la leçon de l'histoire, du moins en France; -et la différence des époques, les approches d'une révolution née d'un -grand accroissement de lumières publiques, étaient des idées trop -supérieures aux conceptions de Flesselles, comme à celles de quelques -autres ministres[13]. - - [13] Croirait-on qu'un d'entre eux s'était persuadé qu'il était - possible de faire ouvrir les théâtres le mardi 14 juillet, et - qu'il en avait donné l'ordre? - -On fut bientôt à portée de s'apercevoir de ses intentions. Le comité -permanent venait de se former. «A qui prêterons-nous le serment? -demanda M. de Flesselles.--A l'assemblée des citoyens, s'écria l'un -des électeurs, M. de Leustres.» Cette réponse, accueillie par les -applaudissement de toute la salle, éluda et prévint les suites de la -question captieuse du magistrat. Ce nouveau serment prévalut; et ce -premier hommage à la souveraineté nationale excita un enthousiasme qui -ressemblait au délire. - -Cependant le péril croissait, et le tumulte avec lui. Le tocsin de -l'hôtel-de-ville s'était joint à tous ceux de Paris. Les députés des -districts arrivaient en foule pour demander des armes. On croyait que -la ville avait un arsenal; et cette idée accréditait des soupçons déjà -répandus contre le prévôt des marchands. Lui-même les fortifiait, en -paraissant prendre peu d'intérêt à leur impatience. Quelques citoyens -étant accourus à lui, pour se plaindre qu'un convoi de poudre et de -plomb eût été enlevé par des soldats campés aux environs de Paris, et -n'obtenant pas son attention qu'ils s'attirèrent enfin par de sanglans -reproches: «Eh bien! leur dit-il, il faut tenir note de tout cela.» -Et il leur tourna le dos. Ils le notèrent trop pour son malheur; car -ils répandirent par-tout leurs défiances. Les mots de perfidie, de -trahison, circulèrent dans la salle, et de là dans tous les quartiers -de Paris, d'où ils revenaient encore à l'hôtel-de-ville plus violens -et plus envenimés. - -Il multipliait les imprudences. A des hommes furieux qui voulaient -être armés sur-le-champ, il parlait d'un directeur des armes de -Charleville qui devait leur envoyer d'abord douze mille fusils et -ensuite trente mille. A d'autres, il conseillait d'aller prendre des -cartouches à l'Arsenal, où il n'y avait point de cartouches; d'aller -chercher des armes au couvent des Chartreux, où il n'y a point -d'armes. Il croyait tromper leur fureur, qu'il ne faisait -qu'accroître, et qui à leur retour se montrait plus menaçante. De -grandes caisses étant arrivées à l'hôtel-de-ville avec l'étiquette -_Artillerie_, on crut que c'étaient les armes attendues de -Charleville, et, pour les soustraire au danger d'un pillage ou d'une -distribution indiscrète, on les fit déposer dans une salle de -l'hôtel-de-ville, jusqu'à l'arrivée d'un détachement de -gardes-françaises qui devaient faire cette distribution dans les -districts. Rien n'était plus sage que cette mesure, qui associait de -plus en plus les citoyens et les soldats; mais elle devint funeste au -prévôt des marchands. Les gardes-françaises étant arrivées et -l'ouverture des caisses s'étant faite devant eux et en présence des -députés des districts, elles se trouvèrent n'être remplies que de -vieilles hardes et d'ustensiles brisés. Le cri de la rage se fit -entendre de toutes parts; et l'emportement du peuple mit dès-lors en -danger la vie du magistrat. Les soupçons s'étendirent jusques sur tous -les membres du comité permanent. Dès-lors il fut dangereux pour M. de -Flesselles de sortir de l'hôtel-de-ville: il y coucha, et reparut le -lendemain avec un visage plus défiguré que ceux qui avaient veillé -toute la nuit, pour donner les ordres qu'exigeaient la défense -commune. - -Le lendemain, chaque instant produisit des scènes qui redoublèrent son -péril. C'était la nouvelle d'une insurrection de hussards dans le -faubourg Saint-Antoine; c'était l'ennemi qui avait pénétré dans celui -de Saint-Denis; et les soupçons du peuple s'accroissaient de toutes -ces craintes. Au milieu de ces désordres, se présentent, plus morts -que vifs, le prieur et le procureur des Chartreux, tous deux demandant -qu'on révoque l'ordre de visiter leur couvent pour y prendre des armes -qui n'y sont pas, et redoublant ainsi l'embarras du prévôt des -marchands. Des officiers viennent offrir leurs services; et leurs -réponses rendent suspects quelques-uns d'eux, qu'avait accueillis M. -de Flesselles. Un citoyen vient offrir cent mille livres, et demande -la permission de lever six mille hommes. Le magistrat l'embrasse et -lui présente une épée. On s'écrie que cet homme est en banqueroute et -que la collusion est manifeste. - -Pendant ces débats, on forçait l'hôtel des Invalides; ceux qui -s'étaient emparés des canons les conduisaient à leurs districts, -accusant M. de Flesselles de trahison. Le projet d'attaquer la -Bastille, la fermentation qu'il excita, la nouvelle des canons de -cette forteresse tournés contre la capitale, les arrêtés pour des -députations au gouverneur, l'impatience qu'elles parurent causer au -prévôt des marchands, le premier coup de canon qui de ses remparts fut -entendu à l'hôtel-de-ville, la nouvelle d'un massacre de citoyens -entrés à la suite de la députation dans une des cours de la Bastille; -tous ces incidens produisaient une explosion nouvelle, et hâtaient la -funeste catastrophe. L'attention que le prévôt des marchands demandait -pour un projet de catapulte dirigée contre la forteresse, pour celui -d'une tranchée que proposait un militaire, fit dire à un des -assistans: «Il veut gagner du temps pour nous faire perdre le nôtre.» -Et un vieillard s'écria: «Que faisons-nous avec ces traîtres? courons -à la Bastille.» Aussitôt tous les hommes armés sortent, et la salle où -se tenait le comité devint déserte. Ce fut un instant de terreur. Le -peuple accourt vers cette salle, il trouve la porte fermée; il s'écrie -qu'on le trahit; il force la porte, et oblige les membres à venir -travailler dans la grande salle, en présence du public. M. de -Flesselles y passe comme les autres. Alors le danger ne fut plus pour -lui seul; il devint commun à tous les membres du comité, à tous les -électeurs. En ce moment arrive une prétendue députation du -Palais-Royal, dont l'orateur accuse M. de Flesselles de trahir ses -concitoyens depuis vingt-quatre heures en refusant des armes à leur -impatience, d'être en correspondance active avec tous les ennemis -publics. M. de Flesselles se défend avec présence d'esprit, même avec -fermeté. Ses discours faisaient quelque effet, mais autour de lui -seulement; et plus loin, les mots de traître, de perfide, se faisaient -entendre au milieu des clameurs. La lecture de deux billets surpris, -et signés Besenval, adressés l'un au gouverneur, l'autre au major de -la Bastille, et dans lesquels on leur promettait du secours, réveilla -toutes les craintes, tous les emportemens, toutes les passions. Elles -paraissaient au comble, lorsqu'elles devinrent un vrai délire à la -nouvelle de la prise de la Bastille, à la vue de ses chefs, à -l'arrivée des vainqueurs, des vaincus, des prisonniers, des blessés, -des mourans, amis ou ennemis, objets d'amour ou de vengeance. -Vengeance! ce dernier cri étouffait tous les autres; et, dans une -multitude alors forcenée, l'allégresse même semblait ajouter à la -fureur populaire. Ce qui redoublait ces transports, cette rage, -c'était la vue de quelques Invalides et des Suisses prisonniers, qu'on -accusait d'avoir tiré sur le peuple. Les Invalides surtout, comme -Français, étaient plus odieux. _La mort! la mort!_ ce mot faisait -retentir et la salle, et les cours, et la place de Grève. Dans ce -moment de vengeance, tous les yeux se portaient sur M. de Flesselles, -qu'on accusait directement et tout haut. Il sentit qu'il était perdu; -et pâle, tremblant, balbutiant: «Puisque je suis suspect, dit-il, à -mes concitoyens, il est indispensable que je me retire.» Un des -électeurs lui dit qu'il était responsable des malheurs qui allaient -arriver par son refus de remettre les clefs du magasin de la ville où -étaient ses armes et sur-tout ses canons. Pour toute réponse, il tira -les clefs de sa poche et les mit sur la table. La multitude se -pressant alors autour du bureau, les uns lui dirent qu'il devait être -retenu comme ôtage; d'autres conduit au Châtelet; enfin d'autres -crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal pour être jugé. Ce dernier -mot était un arrêt de mort; et ce fut celui que saisit la fureur -publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_ devint le cri de tous. -«Eh bien! messieurs, répondit alors M. de Flesselles d'un air assez -tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se lève; on l'environne; on le -presse; il traverse la salle, entouré d'une escorte irritée d'hommes -dont le visage annonçait l'inimitié, la haine, mais qui pourtant ne se -permirent aucune violence. Il descend avec eux l'escalier de -l'hôtel-de-ville, leur parle de près, s'adresse à chacun d'eux, se -justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons; je vous expliquerai -tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord l'avaient -fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la multitude -encore plus redoutable. Déjà il était au bas de l'escalier, lorsqu'un -jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente son pistolet. -_Traître_, dit-il, _tu n'iras pas plus loin!_ Le magistrat chancelle, -et tombe. La foule se précipite sur son corps, le presse, l'étouffe, -le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que l'on porte en -triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur de la -Bastille. - -On a prétendu qu'avant de tuer M. de Flesselles, on lui avait présenté -une lettre de lui, trouvée dans la poche de M. de Launay, et dans -laquelle le prévôt des marchands disait à ce gouverneur: _J'amuse les -Parisiens avec des cocardes et des promesses. Tenez bon jusqu'à ce -soir, vous aurez du renfort._ Cette anecdote est admise par deux -historiens de la révolution, qui paraissent avoir porté beaucoup de -soin dans leurs recherches; mais elle est contestée par un écrivain -dont l'autorité n'a pas moins de poids, M. Dussault, qui a recueilli -avec intérêt les principaux événemens de cette mémorable semaine. -«Doutons, doutons, dit-il, jusqu'à ce que cette importante lettre, -qu'on cherche en vain depuis six mois, nous ait été produite.» Il est -probable qu'elle ne le sera jamais; mais il ne l'est pas moins que M. -de Flesselles ne voulait pas la prise de la Bastille, non plus que M. -de Besenval, que peu de temps après un tribunal a renvoyé absous. - - - - -SEIZIÈME TABLEAU. - -La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. - - -La prise de la Bastille! ces mots retentissent encore dans tous les -coeurs français; ils commencent pour nous les vraies annales de la -liberté. Jusqu'alors elle n'était qu'une conception de l'esprit, un -voeu, une espérance; on inquiétait, on effrayait le despotisme: c'est -ce jour qui fit la révolution; disons plus, la constitution même. -Qu'eût-elle été, en effet, sans cette première victoire? Est-ce sous -les canons de la Bastille ministérielle que les représentans du peuple -eussent promulgué la déclaration des droits de l'homme? Ne les -avait-on pas vus, quelques semaines auparavant, menacés des vengeances -du despotisme pour avoir réclamé les droits du peuple contre les -prétentions des ordres privilégiés? Bien plus: tandis qu'on attaquait, -qu'on prenait cette forteresse, même deux jours après qu'on l'eut -prise, ne se trouvaient-ils pas encore assiégés, entourés de canons, -et exposés à des périls toujours renaissans? Mais la Bastille est -conquise, tout change. Les ennemis du peuple frémissent en vain. Ils -voient dicter, composer auprès d'eux, au milieu d'eux, cette -déclaration des droits, éternel effroi des tyrans; et pendant ces -nobles travaux, le peuple s'empresse à démolir de ses mains l'odieuse -forteresse. Il mesure, d'un oeil brillant de joie, la décroissance de -ses bastions. Il croit saper, miner, démanteler en quelque sorte le -despotisme. Il hâte l'instant de voir s'écrouler, avec l'orgueil de -ses tours, l'orgueil et les espérances de ses oppresseurs. Tout tombe, -et bientôt arrive l'heureux jour où il offre à ses représentans, pour -salaire de leurs travaux, cette grande charte de la nature, ces mêmes -droits de l'homme empreints sur la pierre souterraine enfouie dans les -fondemens de l'horrible édifice, où, pendant quatre siècles, -l'humanité avait reçu de si sanglans et si inconcevables outrages. - -Rassemblons, en présentant l'aspect de cette forteresse, les -principales circonstances de sa conquête. - -Dans une vaste enceinte, entourée d'un fossé large et profond, -s'élevaient huit tours rondes dont les murs avaient six pieds -d'épaisseur, unies par des massifs de maçonnerie encore plus épais. -Tel se montrait le château qui fut la Bastille, défendu encore dans -l'intérieur par des bastions, des corps-de-gardes, des fossés -traversés de ponts-levis qui séparaient différentes cours, dont la -première présentait trois pièces de canon chargées à mitraille, et en -face de la porte d'entrée. Quinze canons bordaient ses remparts; et -vingt milliers de poudre, introduits depuis deux jours, au moment où -tous les Parisiens étaient devenus soldats, devaient servir le feu de -son artillerie. Quatre-vingts Suisses ou Invalides formaient sa -garnison. Des monceaux de pierres accumulées sur les remparts et sur -les bastions devaient les préserver d'un assaut. C'est de là que le -gouverneur, détesté du peuple, croyait pouvoir le braver. Mais tous -les yeux étaient tournés vers cette forteresse. Dès le matin, ces mots -_à la Bastille! à la Bastille!_ se répétaient dans tout Paris; et, dès -la veille, quelques citoyens avaient tracé contre elle des plans -d'attaque. La fureur populaire tint lieu de plan. On aperçoit les -canons dirigés contre la ville. Un citoyen seul[14], au nom de son -district, vient prier le gouverneur d'épargner cet aspect au peuple. -Il lui donne hardiment des conseils qui semblaient une sommation. A sa -voix, les canons se détournent; et le peuple applaudit au courageux -citoyen qui, du haut des tours, se montre à sa vue. Bientôt une -multitude nouvelle vient demander des armes et des munitions. On la -reçoit dans la première cour; mais à peine entrée, soit méprise des -soldats de l'intérieur, soit perfidie du gouverneur lui-même, un grand -nombre de ces malheureux expire sous un feu roulant de mousqueterie. -Les cris des mourans retentissent au dehors, avec ceux d'assassinat, -de trahison. La fureur, le désespoir, la rage, saisissent tous les -coeurs. Deux hommes intrépides montant sur un corps-de-garde, -s'élancent par-delà le pont-levis, en brisent les ferrures et les -verroux à coups de hache, sous le feu de l'ennemi. Le peuple accourt -en foule. Il inonde cette cour d'où la mousqueterie l'écarte un -moment. Cependant une première et bientôt une seconde députation -précédées d'un tambour et d'un drapeau blanc, arrivent et sont -exposées aux mêmes périls. Une fureur nouvelle saisit le peuple. Les -députés veulent le contenir, l'empêcher de courir à une mort inutile. -_Inutile!_ s'écrie la multitude avec les hurlemens de la rage: _non, -non, nos cadavres serviront à combler les fossés_. Ils les eussent -comblés..... Cruels et coupables ministres! vous qui, dans -l'insurrection générale, née de l'excès de tous les maux, ne vouliez -voir qu'une vile émeute, une méprisable sédition, ouvrage de quelques -factieux, frémissez de ce cri unanime et forcené d'un peuple réduit au -désespoir! Ce cri terrible dépose contre votre imposture et vous a -dévoués à l'exécration de tous les âges. L'attaque recommence, le sang -coule à pure perte. Les accidens, les méprises, la précipitation -multiplient les dangers et les désastres. Enfin, un détachement de -grenadiers et une troupe de bourgeois, commandés par un militaire -qu'ils avaient nommé leur chef, s'avancent vers le fort, suivis de -canons qu'ils disposent avec intelligence. Ils se postent, se -distribuent en hommes expérimentés. Des voitures chargées de paille et -brûlées au pied des remparts élèvent un nuage de fumée qui dérobe aux -assiégés les manoeuvres des assiégeans; tandis que, du haut des -maisons voisines, on écarte à coups de fusil les fusiliers placés sur -le rempart. Soldats, citoyens, artisans, manoeuvres, armés, désarmés, -la valeur est la même, la fureur est égale. Des pères voient tuer -leurs fils, des petits-fils leurs grands-pères; des enfans de sept ans -ramassent des balles encore brûlantes, qu'ils remettent à des -grenadiers. Une jeune fille, en uniforme guerrier, se montre par-tout -à côté de son amant. Un homme blessé accourt, s'écrie: _Je me meurs; -mais tenez bon, mes amis; vous la prendrez_. - - [14] M. Thuriot de la Rosière. - -Pendant cette attaque, une partie du peuple forçait l'arsenal et -l'hôtel de la régie des poudres, et apportait à ses défenseurs des -munitions de toute espèce. A chaque cour, à chaque porte, nouveau -combat marqué par des actes d'un courage héroïque. Elie, Hulin, -Tournai, Arné, Réole, Cholat, vos noms chers à la patrie, immortels -par cette journée, survivront à ceux de tant d'autres guerriers, -d'ailleurs célèbres, qui n'ont versé leur sang que pour des maîtres, -et n'ont servi, dans des combats inutiles, que l'ambition des -ministres ou les vaines querelles des rois. - -Maître d'un pont par cette dernière attaque si impétueuse et si -terrible, les assaillans encouragés et plus furieux amènent trois -pièces d'artillerie devant le second pont. Déjà le succès paraît sûr. -Launai tremble, et quelques-uns de ses soldats parlent de se rendre. A -ce mot, il perd le sens; il saisit une mèche embrâsée, et court aux -poudres pour y mettre le feu. Il est repoussé par un des siens. Il -sollicite, par grâce, un baril de poudre pour se faire sauter. La -garnison présente le drapeau blanc, demande à capituler. _Non_, est le -cri général. Un papier sort d'un créneau, en dehors de la forteresse. -Un bourgeois intrépide s'avance pour le saisir sur une planche -chancelante; il tombe dans le fossé. Un autre le remplace; plus -heureux, il prend l'écrit, le rapporte, le remet au brave Elie. -L'écrit portait: _Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons -sauter la garnison et tout le quartier, si vous n'acceptez la -capitulation.--Nous l'acceptons, foi d'officier_, dit Elie! _baissez -vos ponts._ Les ponts se baissent. La foule accourt. Que voit-elle? -Les Invalides à gauche, les Suisses à droite, déposant leurs armes, et -de leurs cris applaudissant aux vainqueurs. Launai est saisi et -conduit à l'hôtel-de-ville, où il ne devait pas arriver. - -Cependant la multitude se précipite, et couvre toute l'enceinte de la -forteresse; on monte dans les appartemens, sur les plates-formes, -contre lesquelles se dirigeait toujours le feu de ceux qui, placés -trop loin, ignoraient la capitulation; les assaillans tuent, sans le -savoir, leurs amis et leurs défenseurs. Le courageux Arné, bravant une -mort presque certaine, s'avance sur le parapet, son bonnet de -grenadier sur sa pique, et fait cesser le désastre. La joie redouble, -la foule augmente, on accourt des rues voisines. On force les prisons, -les cachots; on pénètre, on s'enfonce dans tous les souterrains. On se -remplit avec délices de la terreur qu'ils inspirent; on délivre les -prisonniers qui croyaient que ce tumulte leur annonçait la mort, et -qu'on étonne en les embrassant; on brise leurs chaînes; on les conduit -vers la lumière, que quelques-uns, vieillis dans les cachots, avaient -oubliée, et que leurs yeux ne peuvent soutenir; on admire la pesanteur -de leurs fers qu'on brise, qu'on arrache, que bientôt on porte autour -d'eux, autour des brancards sur lesquels on promène ces infortunés -dans les places publiques, dans les jardins; on étale aux yeux d'une -multitude étonnée ces instrumens de gêne, des corselets de fer et -autres moyens de torture, recherches d'une barbarie inventive. Les -débris enlevés sous ces voûtes ténébreuses, verroux, ferremens, tout -ce qu'un premier effort peut arracher, devient un trophée dans les -mains qui l'ont saisi. Les clefs des cachots, portées à -l'hôtel-de-ville pour preuve de cette heureuse victoire, passent de -mains en mains dans celles d'un électeur connu pour avoir habité cet -exécrable donjon. Ces souvenirs, ces contrastes, redoublent -l'allégresse publique, bientôt accrue par l'arrivée des vainqueurs et -des drapeaux des Invalides et des Suisses, soustraits à la première -fureur du peuple, et maintenant protégés contre lui par ceux qui les -ont vaincus. Quel burin, quel pinceau pourrait seulement retracer -l'esquisse des tableaux mobiles et variés que présentaient alors les -salles immenses de l'hôtel-de-ville, les escaliers, la place de Grève, -ces armes ensanglantées, ces banderoles flottantes, ces couleurs -nationales, ces trophées bizarres et imposans d'une victoire -inattendue, les couronnes triomphales et civiques décernées par -l'enthousiasme universel; le passage des passions féroces aux passions -généreuses, des mouvemens terribles au plus doux attendrissement, dont -le mélange inouï, dont l'expression sublime reportait l'âme et -reculait l'imagination jusques dans les temps héroïques[15]? - - [15] C'est le sentiment qu'éprouva M. Dussault, et qu'il exprime - en ces propres termes, que nous avons cru devoir consacrer. - -L'histoire a déjà consacré des actes de vertu, des traits de -magnanimité et de grandeur qui adoucissent le souvenir pénible des -vengeances du peuple. Il versa du sang, il est vrai; mais le sien -venait de couler. La Bastille existe encore. Les morts, les mourans, -l'environnent. Les parens, les amis, transportent les blessés dans -les maisons voisines, dans les hospices que la piété consacra à -l'humanité. Un d'eux, en expirant, demande: _Est-elle prise?_ Oui, lui -dit-on. Il lève au ciel des yeux pleins de joie, et rend le dernier -soupir. Une mère cherche son fils parmi des cadavres défigurés. On -s'étonne d'une curiosité qui paraît barbare. _Puis-je le chercher_, -dit-elle, _dans une place plus glorieuse?_ La liberté parla-t-elle un -plus beau langage dans les pays qu'elle avait le plus long-temps -illustrés? - -Telle fut cette journée célèbre, présage heureux des événemens qui la -suivirent. Mais au milieu de ces événemens si multipliés, si -importans, si rapides, la Bastille occupait encore tous les esprits; -l'ivresse publique se prolongeait par la découverte des mystères -affreux recelés dans son sein. C'est là que la tyrannie avait enfoui -ses archives, le récit détaillé de ses propres forfaits, les -dépositions de ses émissaires et de ses délateurs, la liste de ses -victimes, les preuves irrécusables de la barbarie de ses ministres, -tracées de leurs propres mains. Ces vils écrits, ces odieux registres, -livrés au pillage, circulent dans Paris et de là dans tout l'empire, -comme pour rehausser aux yeux des Français, honteux de leur longue -patience, le prix de leur nouvelle conquête et de la liberté qui en -est la récompense. Bientôt tous les arts s'empressent de célébrer -l'une et l'autre. Chacun d'eux reproduit, sous les formes qui lui -sont propres, ce glorieux événement. Les théâtres, les jeux publics, -en retracent les principales circonstances. Les vainqueurs de la -Bastille assistent à leur propre éloge prononcé dans le sénat de la -nation, dans les temples de la capitale. La patrie adopte ceux qui ont -échappé au feu des assiégés, les blessés, les veuves et les enfans des -morts. Ainsi l'enthousiasme se soutient et se perpétue. Les étrangers -le partagent. Il s'étend au-delà des mers. Ce grand jour est une fête -pour l'Europe, ou plutôt pour le monde entier, dont toutes les -contrées ont fourni à ce labyrinthe, à ces cachots, des victimes de -tout rang, des deux sexes, de tous les âges[16]. Le 14 juillet a vengé -tous les peuples. Ils applaudissent à la destruction de cet odieux -château, tandis qu'une de ses clefs envoyée dans un autre hémisphère à -l'un des auteurs de l'indépendance américaine, lui apprend que les -Français n'ont pas inutilement servi sous ses yeux la cause de la -liberté. - - [16] La Bastille a renfermé, à la même époque, un enfant de six - ans et un vieillard de cent onze. On y a vu même un Chinois, que - les jésuites y avaient fait mettre en 1719. - - - - -DIX-SEPTIÈME TABLEAU. - -La mort de M. de Launay, gouverneur de la Bastille. - - -En présentant à nos lecteurs, dans le précédent tableau, le choix des -principales circonstances qui accompagnèrent la prise de la Bastille, -nous avons dû en écarter plusieurs, qui, sans être dénuées d'intérêt, -eussent diminué l'impression des sentimens ou des idées que faisait -naître cet événement mémorable. Parmi les incidens, sinon tout-à-fait -oubliés, au moins rappelés faiblement, est la mort du gouverneur, de -ce Launay devenu, en un jour, si célèbre. Sa conduite pendant le -siége, et même quelques jours auparavant, semble avoir participé de -cet aveuglement fatal, commun dans ce moment à presque tous les agens -du pouvoir arbitraire. Quoiqu'il eût pris pour la défense de sa -forteresse les précautions d'une prudence ordinaire, il avait négligé -de s'approvisionner de vivres, au point que le danger d'une disette -instante et inévitable, si le siège eût duré jusqu'au lendemain, fut -un des motifs que les officiers de sa garnison lui présentèrent pour -le déterminer à se rendre; négligence plus impardonnable que celle -d'avoir oublié de se pourvoir d'un drapeau blanc, pour arborer le -signe de la capitulation[17]: mais toutes les deux partaient de la -même cause. Launay supposait, comme les ministres, que quelques -décharges d'artillerie feraient trembler la capitale, et que -l'approche de l'armée établirait une communication facile entre la -ville et la citadelle. - - [17] On y suppléa par quelques mouchoirs blancs attachés - ensemble. - -On est étonné de ne lui voir jouer presque aucun rôle, dans la défense -de sa place, pendant la journée du 14. Il semblait que la terreur -l'eût saisi et eût enchaîné tous ses sens. On le voit, dans la -matinée, accueillir différentes députations populaires, les assurer de -ses bonnes intentions et donner même des ôtages au peuple pour sa -sûreté. Bientôt après, on lui arrache l'ordre de faire tirer sur les -Invalides par les Suisses; en cas que les premiers refusent d'obéir. -Il paraît qu'il céda aux intimations d'un officier suisse, nommé -Laflue, comme il avait cédé, en sens contraire, à M. de Losme-Solbrai, -qui l'engagea à recevoir, dans l'intérieur du gouvernement, M. Thuriot -de la Rosière[18], à qui cette faveur avait d'abord été refusée. -Launay répond avec une douceur craintive au député qui lui parle d'un -ton voisin de la menace; et, quelque temps après, une multitude de -citoyens sans armes, sans intentions hostiles, accueillis par -lui-même, et entrés dans la première cour dont il a fait baisser le -pont-levis, sont accablés de plusieurs décharges de mousqueterie et -d'artillerie, tandis que le pont-levis se relève pour dérober tout -moyen de fuite à ces infortunés. Cruauté si basse, si absurde et si -gratuite, qu'après les premiers mouvemens de fureur et d'indignation -qu'elle excita, on a soupçonné qu'elle pouvait être l'effet de quelque -ordre mal donné ou mal entendu, de quelque méprise fatale, plutôt que -d'une perfidie préméditée. - - [18] Député de son district. - -Quoiqu'il en soit, ce fut cette horreur qui dévoua à la mort le -malheureux Launay, en remplissant les coeurs de cette rage soudaine et -soutenue qui triompha des efforts et de tous les obstacles. C'est en -contemplant cette fureur, qu'il donna les marques d'une terreur -profonde. Toute présence d'esprit l'abandonna. Il eût pu opposer à la -prise du premier pont une résistance plus vigoureuse, en plaçant dans -la cour un grand nombre de pièces d'artillerie. Cette manoeuvre eût -fait couler des flots de sang; mais, dans le délire forcené des -combattans, la Bastille n'en eût pas moins été prise. L'inadvertance -de Launay (car ce n'est point à son humanité qu'il faut faire honneur -de cet oubli) prévint les horreurs d'un massacre inutile. Après avoir -vu forcer tous les ponts et tous les postes, il se réfugia dans -l'intérieur de ses énormes bastions, et n'eut plus d'autre idée que -d'attendre les secours promis par M. de Besenval, ou, s'ils tardaient -trop, de se faire sauter en l'air, et d'écraser, disait-il, ses -ennemis sous les débris de la Bastille. Deux fois il fut repoussé, au -moment où il allait mettre le feu au magasin des poudres. - -Cependant le peuple victorieux remplit la forteresse. La fureur des -uns, le courage des autres, cherchent l'odieux gouverneur. Ce ne fut -pas sans peine qu'on le découvrit; sans épée, sans uniforme, un habit -ordinaire le dérobait à des yeux qui ne le connaissaient pas. -Plusieurs se disputent l'honneur de l'avoir arrêté. Il veut se percer -le sein d'une lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt -les braves Elie, Hulin, L'Épine, Legris, Morin, le saisissent, -l'entourent, et deviennent ses défenseurs contre la fureur générale. -Quelques-uns sont même maltraités et blessés; en couvrant de leurs -corps leur prisonnier, ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui -arrachait les cheveux; on dirigeait des épées contre lui. Il conjurait -ses défenseurs de ne pas l'abandonner jusqu'à l'hôtel-de-ville. Il -réclamait les promesses de MM. Elie et Hulin, ses vainqueurs, et -maintenant ses appuis. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette -lutte inégale contre l'impétuosité populaire, écartés malgré leur -force et leur vigueur, et comme emportés par le flot de la multitude -loin du malheureux Launay, perdent le prix de leurs efforts. Obligés -de s'éloigner un instant, ils voient ce misérable, à qui une rage -subite aux approches de la mort inspire un courage forcené, se -défendre contre tous, tomber foulé aux pieds de la multitude, et le -moment après sa tête hideuse et sanglante s'élever en l'air au milieu -des cris d'une allégresse féroce et encore mal assouvie. Cet horrible -trophée fut bientôt suivi de plusieurs autres de la même espèce; des -officiers de la garnison de la Bastille, dénoncés par leur uniforme, -eurent le même sort. Quelques-uns cependant ne méritaient d'autre -reproche que celui d'avoir servi le despotisme dans un emploi trop -indigne de leur courage. Plusieurs citoyens employés à la Bastille -donnèrent alors des preuves d'un patriotisme aussi éclairé que -courageux. Tel est M. Vielh de Varennes, ancien ingénieur des ponts et -chaussées, qui, au péril de sa vie, blessé dangereusement, parvint à -sauver M. Clouet, régisseur des poudres. Un individu moins heureux -emporta les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. C'était -l'honnête Losme-Solbrai, celui qui, le matin même, avait engagé le -gouverneur à recevoir M. de la Rosière dans l'intérieur de la -Bastille. Il était, depuis vingt ans, l'ami, le consolateur des -prisonniers; sa douceur, sa générosité, égalaient la dureté et -l'avarice de Launay. Pourquoi faut-il que le hasard singulier, qui, -dans ce moment, vint dénoncer ses vertus, n'ait pas eu l'effet qu'il -devait produire, et ne soit pas devenu la sauve-garde de ce vénérable -militaire? Déjà entouré d'une multitude que la vue de son uniforme -rendait furieuse, il allait être déchiré par elle, lorsqu'un jeune -homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de désespoir, se -précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse, l'appelle son -père, son ami, son bienfaiteur, se nomme[19], conjure le peuple -d'épargner un respectable mortel, l'ami de tous les malheureux; il -raconte son histoire: long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à -M. Losme plus que la vie; il mourra pour le défendre; il le serre de -nouveau entre ses bras, en le baignant de ses larmes. Déjà -quelques-uns s'attendrissent; mais d'autres s'écrient que c'est un -mensonge, qu'on veut par une fable leur enlever leur victime. Les cris -couvrent ses cris: la fureur populaire redouble; lui-même est frappé, -meurtri de plusieurs coups. On l'arrache avec violence à celui qu'il -croit soustraire au péril. Le digne militaire, touché de cette -générosité, qui adoucit pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les -larmes aux yeux: «Que faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous -allez vous sacrifier sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus -intrépide, parce que sa tendresse et sa douleur sont accrues, M. de -Pelleport s'écrie: «Je le défendrai envers et contre tous.» Et -oubliant qu'il est sans armes, il écarte la foule avec ses mains, -secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait. Ce mouvement violent -étonne, irrite la multitude qu'il devait attendrir; mais qui, -bouillante encore au sortir de la Bastille, ne respirait que la -vengeance. Un homme féroce frappe M. de Pelleport d'un coup de hache -sur le cou, le blesse, et allait redoubler lorsqu'il est renversé -lui-même par l'ami qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitôt, -assailli de tous côtés, il se trouve entouré de sabres, fusils, -baïonnettes dirigés contre lui; il en saisit une, et, avec une -agilité, une force et un courage qu'il reçoit de son désespoir, il -écarte la foule, se fait jour à travers, court vers l'hôtel-de-ville, -et tombe sur les marches sans connaissance, tandis que la tête de son -respectable bienfaiteur de Losme est promenée en triomphe avec celle -de Launay. - - [19] Son nom était le marquis de Pelleport. - -Quelques regrets qu'ait excités cette mort parmi ceux qui connurent -trop tard celui qui l'avait si peu méritée, une autre mort non moins -funeste excita une douleur plus profonde, plus durable, proportionnée -à la reconnaissance due à l'infortuné, victime d'une fatale méprise. -La capitale, et même la patrie, dont la destinée était liée alors à -celle de la capitale, placeront toujours, parmi les désastres les plus -affligeans de cette journée, la mort déplorable d'un bas-officier -nommé Becar, qui sauva Paris de la plus horrible des calamités. -C'était lui qui, se trouvant de garde à la porte du magasin à poudre, -et voyant arriver le gouverneur avec des mèches allumées, dans le -dessein de se faire sauter, le poussa avec violence, le menaçant même -de le percer de sa baïonnette s'il s'obstinait dans cet abominable -dessein. On sut dès le soir même (car l'intérêt qu'inspira sa mort fit -rechercher sa conduite, et ce que l'on apprit augmenta les regrets que -causa sa perte), on sut qu'il avait souhaité de prévenir, de la part -du gouverneur, toute mesure hostile, qu'il avait donné des conseils -pacifiques, formé les voeux d'un citoyen, enfin qu'il s'était -constamment abstenu, pendant le siége et le combat, de tirer un seul -coup de fusil. Tel était celui dont la tête, quelques heures après, -était portée au bout d'une pique, ainsi que celle du nommé Asselin, -innocent comme lui, mais qui, comme lui, n'avait pas rendu le plus -signalé de tous les services. Une fausse ressemblance dans les -uniformes, trompant la multitude, les avait fait prendre l'un et -l'autre pour des canonniers de la Bastille. C'était le plus grand des -crimes aux yeux du peuple qui avait vu, depuis plusieurs jours, ces -instrumens de carnage tournés contre lui, et qui, ce jour même, venait -d'être écrasé sous plusieurs détonations d'artillerie. Il immola donc -ces deux infortunés; mais il pleura sa méprise quand il la connut; et -depuis on vit quelques-uns de ces meurtriers verser des larmes -d'attendrissement, et même donner des signes de désespoir, lorsque, -mieux instruits, ils venaient à se rappeler qu'ils avaient tenu entre -leurs mains et présenté avec joie aux regards des passans la main -qu'ils avaient coupée comme celle d'un ennemi public. - -Par malheur, ce ne fut pas la seule méprise de cette extraordinaire -journée. Certes, toute âme généreuse s'applaudira d'avoir vu les -Suisses, en garnison à la Bastille, échapper par un hasard heureux à -la punition que leur eût infligée la vengeance publique, si l'on eût -su qu'eux seuls avaient fait couler tout le sang répandu autour de -cette forteresse: mais on voudrait que des soldats français, des -Invalides, bien moins coupables, n'eussent pas porté la peine de cette -odieuse méprise. O vous! stipendiaires étrangers, que le peuple -français a crus ses amis, parce que vos maîtres ont trafiqué avec le -sien de votre sang et de votre obéissance alors tournée contre la -nation qui vous payait, cette nation généreuse ne reproche qu'à -l'ignorance de vos soldats la conduite sanguinaire qu'ils tinrent dans -cette occasion; elle est l'ouvrage des officiers qui les trompent et -qui les oppriment. Mais cet aveuglement cessera: frappés de la lumière -que portera dans vos yeux la révolution française, vous apprendrez à -juger ceux qui vous commandent, ceux qui vous gouvernent, et ceux qui -vous ordonnaient de tirer sur le _peuple_. Vous vous direz à -vous-mêmes: Il est bon, il est généreux, ce _peuple_, qui, un moment, -crut impossible que nous eussions tiré sur lui, et qui, bientôt après, -mieux instruit de notre conduite, nous pardonna; c'est de son sein -qu'étaient sortis le magnanime Elie, ces braves gardes-françaises, -qui, au milieu des applaudissemens, des transports de joie, des -couronnes civiques accumulées sur leurs têtes, entourés de trophées -érigés subitement autour d'eux par la reconnaissance publique, nous -voyant, dans cette salle de l'hôtel-de-ville, désarmés, pâles, -attendant la mort comme des coupables convaincus, éprouvèrent pour -nous une compassion héroïque, intercédèrent en notre faveur, ne -demandèrent pour prix de leurs exploits que la grâce de leurs frères -d'armes, et, en entendant ce cri unanime _grâce, grâce_, sortir à la -fois de toutes les bouches, nous embrassèrent avec des transports -d'allégresse et la joie d'une seconde victoire. Voilà, _peuple_ -helvétien (et par _peuple_, je n'entends pas les magistrats des treize -cantons, mais les citoyens qui les paient pour en être gouvernés), -voilà les souvenirs nobles et chers qui vous donneront des remords -d'avoir tiré sur le _peuple_ français; car alors, libres vous-mêmes, -vous donnerez à ce mot le sens qui lui appartient, et qui ne vous est -pas encore connu. - - - - -DIX-HUITIÈME TABLEAU. - -Nuit du 14 au 15 juillet 1789. - - -La nouvelle de la Bastille prise avait répandu dans Paris une -allégresse universelle; mais cette joie était combattue par l'idée de -tous les périls qui menaçaient cette capitale; périls que la prise -même de cette forteresse pouvait rendre plus instans, en poussant les -ministres et les généraux à presser le moment de l'attaque. Les -troupes qui environnaient la ville, continuaient de garder leurs -différens postes. Deux fois l'assemblée nationale avait sollicité -l'éloignement de ces troupes; et ces deux demandes n'avaient obtenu -qu'un refus positif, suivi bientôt d'une réponse équivoque et -dilatoire. La cour restait environnée d'illusions et de mensonges. -Croirait-on que l'intendant de Paris (Berthier), peu de jours après -victime de la vengeance populaire, interrogé par le roi, le soir même -du 14 juillet, sur l'état de la capitale, répondit que tout était -calme? Ainsi Louis XVI, dans Versailles, était aussi étranger à la -vérité sur ce qui se passait dans le sein de son royaume, à quatre -lieues de lui, que peut l'être le roi d'Espagne dans Madrid sur les -événemens qui arrivent au Mexique, au Chili et aux Philippines, soumis -à sa domination. Une haie de courtisans et de flatteurs mettait entre -son peuple et lui un obstacle égal à celui qu'élèvent, entre un autre -Bourbon et ses sujets d'Amérique ou d'Asie, la mer Atlantique, celle -du Sud, et l'intervalle de cinq mille lieues. Et c'est là ce qu'on -appelle régner! C'est là ce qui constitue la majesté du trône, de ce -trône dont les esclaves de cour, qui, à la honte du genre humain, -furent nommés _des grands_, se disent les appuis et les défenseurs! -Et ces mêmes hommes, qui insultaient ainsi à leur monarque par cette -absurde détention, qui l'emprisonnaient pour dicter en son nom des -ordres funestes à tout un peuple, et exposaient ainsi à des dangers -incalculables la personne de celui qu'ils appelaient leur maître, ces -mêmes hommes ont depuis fait retentir la France et l'Europe de ces -mots: «_Le roi est prisonnier dans Paris!_» «Oui, aurait pu répondre -l'assemblée nationale, par la bouche d'un de ses orateurs; le roi est -retenu dans sa capitale, ou si le mot vous plaît davantage, il est -prisonnier de son peuple, pour n'être plus prisonnier des ennemis de -la nation, qu'au nom du roi vous avez voulu perdre et enchaîner. Il -est prisonnier, pour être soustrait aux perfides conseils qui, en -compromettant son trône et sa sûreté, l'enfermaient dans une enceinte -plus étroite et plus digne de ce nom de prison. En un mot, il est -prisonnier d'un peuple qui veut un roi. Et quand nous l'arrachons aux -mains de ces nobles qui, sous le nom de roi, voulaient un esclave -couronné, oppresseur de sa nation, nous sommes les libérateurs du -monarque.» Voilà comment l'assemblée nationale pouvait et devait -peut-être répliquer à ses ennemis, après que le peuple eut conquis son -roi, pour rappeler l'heureuse expression de M. Bailly, premier maire -de Paris. Mais, à cette époque du 14 juillet, elle attendait avec une -impatience mêlée de crainte ce qu'il plairait aux ministres -d'ordonner d'elle, entourée cependant de canons et de baïonnettes. - -La postérité n'oubliera point cette soirée mémorable, où, même après -la prise de la Bastille, encore ignorée à Versailles, les députés -d'une grande nation parlaient en supplians au despotisme déjà vaincu -et presque désarmé. Mais du moins ces supplians s'exprimaient en -hommes près d'être libres et dignes de le devenir. Les harangues des -orateurs, sur la nécessité d'une nouvelle députation, portaient le -caractère d'une éloquence fière et hardie, peu connue en France dans -une assemblée d'états-généraux. Que faisaient cependant les ennemis de -l'assemblée ou plutôt de la nation? Ils méditaient des violences -forcenées; ils s'occupaient des préparatifs du crime nouveau dont ils -allaient enrichir l'histoire des cours. C'est ce que le premier -orateur de l'assemblée[20] exprimait énergiquement le lendemain, en -rassemblant les traits du tableau que la députation devait offrir au -roi. - - [20] Mirabeau. - -«Dites-lui, s'écriait-il, que les hordes étrangères dont nous sommes -investis, ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des -favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et -leurs présens: dites-lui que tous les satellites étrangers, gorgés -d'or et de vin, ont prédit, dans leurs chants impies, l'asservissement -de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la destruction -de l'assemblée nationale: dites-lui que, dans son palais même, les -courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et -qu'elle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi.» - -Telle était à Versailles la perplexité de l'assemblée nationale; et -cette horrible situation, connue à Paris, ajoutait aux terreurs et aux -mouvemens d'indignation qui agitaient la capitale. Cette nuit présenta -le même spectacle qu'avait offert la nuit précédente; pavés arrachés -des rues et transportés au haut des maisons; fossés profonds; larges -tranchées ouvertes en divers lieux menacés; canons conduits par le -peuple en différens postes, aux barrières, et particulièrement à celle -de Saint-Denis; enfin tout l'ensemble d'un tableau dont nous avons -déjà rassemblé les principaux traits. Il suffit d'ajouter que chaque -instant accroissait les moyens de défense. Les bataillons, les -compagnies se multipliaient. La permission d'en former de nouvelles se -donnait à qui venait en demander; et quelques bourgeois y réussirent, -sans montrer d'autre autorisation que la signature d'un électeur ou -d'un membre du comité. Un particulier s'était, dès le soir même, fait -nommer gouverneur de la Bastille; et, sur un ordre de M. de la Salle, -alors commandant de la garde parisienne, il s'y était rendu à la tête -de cent bourgeois armés, qui se joignirent à cent cinquante -gardes-françaises pour empêcher qu'on ne reprît cette forteresse. Ce -fut encore dans cette même nuit que les grenadiers du régiment des -gardes-françaises vinrent déclarer à l'hôtel-de-ville qu'ils ne -voulaient plus retourner à leurs casernes, dans la crainte d'être -exposés à de mauvais traitemens et à tous les pièges que leur -tendraient la malveillance et même la fureur de leurs officiers. On -peut juger s'ils furent bien reçus. On expédia à différens couvens de -Paris l'ordre de les loger et de les nourrir jusqu'à nouvel ordre. - -Il est peu d'hommes, alors habitant Paris ou s'y trouvant par hasard, -qui, se rappelant cette soirée et cette nuit du 14 au 15, ne se -souvienne de quelque acte de patriotisme, de quelque trait de courage -et de vertu, et qui n'ait à citer un nombre infini de ces mots -touchans ou énergiques qui partent de l'âme et qui saisissent ceux qui -les entendent. On eût dit que tous les Français sentissent à la fois -que, de ce jour seulement, ils avaient une patrie; et, de -l'enthousiasme soudain qu'inspirait cette idée, s'échappaient en même -temps les sentimens les plus élevés, comme autant de sources nouvelles -qui se font jour et jaillissent au même instant. L'égoïsme semblait -anéanti; et l'intérêt du salut particulier se manifestait par les -signes d'un intérêt plus noble, la conservation de tous. - -Parmi ces traits, dont on pourrait rapporter un grand nombre, nous -n'en citerons qu'un seul des plus remarquables. - -Un jeune homme, M. Mandar, occupé toute la matinée de différentes -fonctions publiques et volontaires, comme tous les citoyens, apprit, -en se transportant aux Invalides, que la Bastille était prise. -Désespéré de n'avoir pas eu part à l'honneur de ce succès, il lui vint -à l'esprit de se consoler en rendant à ses concitoyens un service -essentiel. Il n'avait pu vaincre avec eux, il voulait tirer parti de -leur victoire et du premier effet que produirait sur les troupes -postées au Champ-de-Mars la nouvelle de la prise de la Bastille. Il -communique à ses compagnons la démarche qu'il médite. Quelques-uns la -trouvent impraticable, d'autres inutile; tous la croient dangereuse -pour lui, et s'efforcent de l'en détourner. Mais il est inébranlable -dans sa résolution. - -Cet enthousiasme, commun depuis quelques jours au plus grand nombre -des habitans de Paris, exaltait, dans une âme naturellement ferme et -intrépide, les idées de liberté et d'indépendance, que la culture des -lettres[21] et la lecture des écrivains de l'antiquité rendent presque -indestructible dans les hommes nés pour les passions généreuses. -Repoussant tout conseil timide de ses compagnons, et même écartant -ceux que pouvait lui donner sa propre faiblesse déguisée en prudence, -il se sépare de sa troupe et marche vers l'École militaire, où le -général était logé. De-là il s'avance au camp du Champ-de-Mars, où le -chef se trouve en ce moment: il pénètre jusqu'à lui; il lui dit que la -Bastille est conquise; que M. de Launay vient de périr _de la mort des -traîtres_. Il ajoute: «Et c'est ainsi que nous traiterons les agens du -pouvoir absolu.» On conçoit quelle fut la surprise du commandant -suisse. Besenval était un courtisan faible et corrompu, mais il -n'était ni cruel ni barbare. Tranquille et de sang froid, il se -contente d'observer que cette nouvelle de la prise de la Bastille -était invraisemblable; que Henri IV, qui avait assiégé cette -forteresse, n'avait pu s'en emparer. Le jeune homme, que l'incrédulité -du général échauffe sans l'étonner, atteste la vérité de ses récits; -et, pour garant, offre sa tête. «Je vous observe, ajoute-t-il, que je -suis ici dans un camp: vous seul y commandez; je ne puis en sortir que -de votre consentement. Que je perde la liberté et la vie, si ce que je -dis n'est pas vrai.» Le vieux officier, ne pouvant guère alors -conserver de doute sur la vérité des faits, se contenta de marquer sa -surprise, tant sur les faits eux-mêmes que sur la hardiesse du projet -de venir les lui apprendre, et d'avoir pu réussir à parvenir jusqu'à -lui; et, mêlant au flegme de son caractère et de son âge une sorte -d'intérêt et même d'émotion, il dit à M. Mandar: «Retournez vers vos -concitoyens, et dites-leur que je ne sers point contre eux. Je ne -tirerai point l'épée contre les Parisiens: je suis ici pour donner du -secours à la ville, dans le cas où elle en aurait besoin contre les -brigands.» Le jeune homme, frappé de cette apparente émotion du -général, et persévérant dans l'espérance de l'engager à la retraite, -lui dit que la seule manière de secourir Paris, c'est d'en éloigner -les troupes dont le voisinage y redouble les périls et les alarmes; -que la retraite du général peut seule prévenir l'effusion du sang -humain et le carnage dont le Champ-de-Mars va être infailliblement le -théâtre. Le général répond qu'il va prendre les ordres de la cour. «Ne -prenez, monsieur, lui réplique-t-il, ne prenez l'ordre que de -vous-même, de votre amour pour la paix, si vous ne voulez répandre à -pure perte, dans cette même place, le sang de vos concitoyens, prêts -d'attaquer, au nombre de cent mille hommes, quelques milliers de vos -soldats.» Toujours plus surpris, mais plus ému, soit crainte, soit -humanité, le général promit de ne point venir à Paris, d'éviter tout -engagement avec les citoyens, et congédia M. Mandar, qui, rassuré sur -les dispositions de M. Besenval, se retira plein de joie, et, à peine -hors du camp, eut le plaisir d'entendre sonner la retraite. - - [21] M. Mandar est le traducteur de l'excellent livre de Needham - intitulé: _De la Souveraineté du peuple, et de l'excellence d'un - État libre_. - -Cette retraite, bientôt connue des Parisiens, sans qu'ils sussent la -principale circonstance qui avait pu, sinon la déterminer, du moins la -hâter de quelques heures, diminua les inquiétudes que pouvaient -causer les troupes placées dans un poste si voisin. On se porta en -plus grand nombre dans les endroits les plus menacés ou qu'on croyait -l'être. Paris ignorait alors que la consternation était plus grande -dans les divers camps qui l'assiégeaient, qu'elle ne l'était dans ses -propres murs. Le maréchal de Broglie avait vu et fait entendre qu'il -ne pouvait compter sur l'obéissance de ses soldats, et principalement -des canonniers; il méditait déjà sa retraite: mais chaque mouvement -qu'il faisait faire à différens détachemens de ses troupes, produisait -tout l'effet que devaient causer des mouvemens hostiles qu'on -n'attribuait pas à la crainte, et qui redoublaient l'agitation -générale. La nuit se passa tout entière dans ces alternatives de -tumultes convulsifs et de silence inquiet; tandis que l'assemblée -nationale, instruite enfin de la prise de la Bastille, continuait sa -séance, prolongée jusqu'au lendemain, dans des inquiétudes mortelles, -moins sur elle-même que sur le sort d'une grande nation, lié dans ce -moment à celui de ses représentans: situation terrible, qui devait -durer jusqu'au moment où il plairait aux ministres, aux favoris, de -laisser parvenir au roi la vérité qui devait l'éclairer sur ses -propres périls, plus encore que sur ceux du peuple français. Elle se -fit jour enfin et parvint jusqu'au monarque. Le duc de Liancourt, -membre de l'assemblée nationale, usant du droit attaché à sa charge de -premier gentilhomme du roi, lui montra, la nuit du 15, à minuit, -l'abîme où allaient le pousser ses ministres, en croyant n'y -précipiter que la nation. Alors tout changea. Le roi, détrompé, -déclara qu'il ne faisait qu'un avec elle: il chargea le duc de -Liancourt d'annoncer à l'assemblée qu'il se rendrait à la séance du -lendemain: et cette nouvelle, qui d'abord y rétablit le calme, bientôt -portée à Paris, y répandit une joie égale aux alarmes qu'elle faisait -cesser. - - - - -DIX-NEUVIÈME TABLEAU. - -Les canons de Paris transportés à Montmartre. - - -Un des caractères de la révolution, dans cette première et immortelle -semaine, c'est d'avoir réuni et rapproché, dans un si court intervalle -de temps, et dans l'enceinte de Paris et de Versailles, une telle -multitude d'événemens simultanés, qu'après cette époque, et pendant un -temps considérable, les acteurs et les spectateurs, également opprimés -du poids de tant de souvenirs, retrouvaient avec peine l'ordre et la -suite des faits égarés en quelque sorte dans leur mémoire; tous les -événemens semblaient perdus dans la variété des émotions successives -dont on avait été comme accablé pendant six jours. - -L'agitation de Paris, toujours égale, toujours extrême, se marquait -presque d'heure en heure par des symptômes différens. C'est qu'au -milieu de tant de dangers, chacun de ces dangers devenant tour-à-tour -l'objet dominant de l'attention générale, toutes les passions, tous -les caractères se manifestaient successivement sous des formes -nouvelles. Paris, dans la soirée où la Bastille fut prise, Paris -pendant la nuit suivante, Paris le lendemain matin, offrit un aspect -différent; et cependant rien n'était changé pour lui. Menacé par -l'armée du maréchal de Broglie, par des soldats étrangers, par les -brigands enfermés dans son sein, les dangers qu'il courait au dedans -redoublaient ses alarmes sur ceux du dehors. A peine était-il -approvisionné pour deux jours: déjà de fausses patrouilles, qu'il -était impossible de ne pas confondre avec les véritables, avaient -diminué la sécurité des citoyens rassurés d'abord par la vigilance de -la milice bourgeoise. Des équivoques inévitables, le mot de l'ordre -mal donné ou mal entendu par des bourgeois sans expérience et armés -subitement, avaient occasionné des méprises funestes et sanglantes -entre des hommes bien intentionnés. Des hussards, des soldats -étrangers, déguisés en paysans, attendaient le moment de se revêtir -d'habits de gardes-françaises, déjà préparés pour eux; et trente mille -bandits armés, redoublant le désordre pour hâter l'instant du pillage, -devenaient des ennemis plus formidables que les régimens qui -environnaient la capitale. - -Le courage, l'activité, l'unanimité inconcevable de tous les citoyens, -devint le remède de tous ces maux. Toute idée utile, saisie aussitôt -que proposée, s'exécutait sur-le-champ, et s'exécutait bien. Des -courriers allaient presser l'arrivée des convois, dont on hâtait la -marche à grands frais, et qu'on escortait d'une force armée. Plusieurs -citoyens portèrent des sommes considérables à l'hôtel-de-ville, et un -grand nombre y adressa les dons du patriotisme. Quelques-uns -présentaient aux différens comités des ordres tout dressés pour des -objets utiles, pour l'activité de la poste, le paiement de l'impôt, -celui des rentes, l'entrée et la sortie des hommes et des choses -nécessaires au service public. Les électeurs, les membres des comités, -tous ceux qui se trouvèrent alors en place, étaient surpris et -confondus de cette ardeur, de cet accord. A la vérité, nombre de -hasards, en nourrissant l'inquiétude, entretenaient la vigilance. Ici, -l'on saisissait des voitures chargées d'armes cachées sous de la -paille; là, l'on arrêtait des femmes d'un rang distingué, déguisées en -paysanes; ici, des gens de la cour revêtus de haillons; ailleurs, des -laitières emportant de l'or et de l'argent dans des vases à lait. La -tentative de délivrer et d'armer les prisonniers de Bicêtre et de la -Salpêtrière, ainsi que celle de reprendre la Bastille, tout échoua par -l'effet de cette surveillance générale que tout mouvement inquiétait -et qui se montrait par-tout. On se distribuait ces soins pénibles et -ces emplois fatigans, regardés comme des distinctions et presque des -faveurs; et il se forma une compagnie sous le nom de _volontaires de -la Bastille_, dont l'unique destination fut de veiller sur cette -forteresse jusqu'à son entière démolition, déjà résolue et bientôt -décrétée. Des bruits répandus sur des prétendues communications -secrètes, ménagées entre cette citadelle et le donjon de Vincennes, -engagèrent l'hôtel-de-ville à vérifier cette conjecture. Elle se -trouva fausse; et cette recherche ne fit découvrir que de nouveaux -cachots fangeux, des chaînes pesantes attachées à des pierres d'une -grandeur énorme, seule table, seul lit et seul siége que laissait le -despotisme ministériel aux malheureux qu'il plongeait dans ces abîmes. - -De tous les préparatifs hostiles dirigés par les ministres contre -Paris, ceux qui avaient causé le plus de crainte et d'alarmes, étaient -les travaux ordonnés à la butte Montmartre. On y occupait, depuis -plusieurs mois, vingt mille ouvriers, sous le prétexte spécieux de -délivrer la capitale des dangers dont la menaçaient le désoeuvrement -et la mendicité de cette multitude. Mais ces dangers subsistaient -toujours, puisque ces ouvriers venaient tous les soirs coucher à -Paris, que dans la disette des subsistances ils affamaient encore, et -qu'ils allarmèrent souvent, même depuis la liberté conquise. Le plus -grand nombre se trouvait alors dans l'enceinte de la ville, et -plusieurs contribuèrent à lui rendre un service dont le ministère dut -leur savoir peu de gré. Mais nous avons vu plus d'une fois que sa -destinée était de voir tourner contre lui presque toutes les mesures -qu'il avait prises contre les Parisiens. Ils savaient que ces travaux -de Montmartre avaient eu pour objet d'y établir plusieurs -plates-formes, à différentes hauteurs, disposées à recevoir des -canons. Ils résolurent de s'en emparer, d'y établir eux-mêmes des -pièces d'artillerie pour protéger Paris, la Bastille, et tenir les -ennemis à distance. Ce projet, à peine conçu, est exécuté soudain. -Bourgeois, artisans de la capitale, gardes-françaises, soldats -déserteurs de tous les régimens, ouvriers de Montmartre, tous se -mêlent, se confondent, conduisent, traînent ou poussent les canons sur -la butte inégalement escarpée. Chevaux, voitures, instrumens, -machines, l'empressement public avait tout fourni; et en peu d'heures -on acheva, sans frais, une entreprise que les agens du ministère -n'eussent pu consommer qu'en plusieurs jours et avec des sommes -considérables. La vue détaillée de cette butte, l'aspect des -plates-formes, et l'ensemble de tous ces travaux combinés avec tant -d'autres préparatifs non moins menaçans, parurent aux yeux plus ou -moins prévenus des Parisiens, la preuve manifeste de l'horrible -complot tramé contre eux. Leurs soupçons devinrent une certitude -qu'ils rapportèrent dans la capitale et qui pénétra d'une nouvelle -horreur tous leurs concitoyens. L'histoire ne doit lever que par -degrés et avec ménagement le voile qui couvre certaines atrocités. Le -temps lui prépare des preuves souvent refusées aux contemporains, -qu'une incrédulité toujours honnête, mais souvent absurde, engage à -repousser le soupçon des forfaits qui n'ont point eu leur exécution. -Si le complot plus affreux de la Saint-Barthélemi, tramé entre trois -cours pendant plus de dix-huit mois, eût échoué par quelque -circonstance imprévue, combien de milliers d'hommes simples et droits, -combien d'autres, même sages, éclairés, expérimentés, eussent -obstinément refusé de le croire, et en eussent maintenu -l'impossibilité par des raisons qui auraient paru presque -irréplicables! Il est dû plus de mépris que de haine à des ministres -réduits à dire, pour leur justification, qu'en ourdissant de pareilles -trames, ils ne voulaient inspirer que de la crainte. L'horreur et -l'indignation sont les sentimens qu'ils ont inspirés, qu'ils -inspirent, puisqu'ils vivent encore; et elles sont attachées à leur -nom pour la durée des siècles. - -Les soupçons que firent naître ces travaux de Montmartre, furent tels, -qu'on se persuada qu'il existait dans l'abbaye voisine, des vivres, -des armes et des munitions pour l'usage des troupes ministérielles qui -devaient occuper ce poste. Les Parisiens se portèrent en foule dans le -monastère. Leur recherche fut inutile, et ils ne trouvèrent que des -recluses occupées à prier Dieu pour le soutien de la religion, -c'est-à-dire du clergé; la gloire du roi, c'est-à-dire le succès des -entreprises ministérielles; et le triomphe de sa fidèle noblesse, -c'est-à-dire la perpétuité des priviléges féodaux et l'éternité de -l'oppression du peuple. Ce sont là les voeux qui s'élevaient au ciel -du fond de ces âmes simples et pures pour la plupart, mais dénaturées -par tous les préjugés de la superstition, de l'ignorance et de -l'orgueil. - -Tandis que la capitale offrait ce spectacle si nouveau d'un ordre -naissant au sein du désordre, de la subordination volontaire ou -commandée au milieu des ruines de l'insurrection, du voeu presque -unanime pour le bien général au milieu de tous les maux, on apprit la -nouvelle ou on reçut la confirmation d'un événement qui, sans pouvoir -rétablir subitement le calme, fit succéder la joie et l'espérance aux -alarmes, aux angoisses, à toutes les passions douloureuses. On sut -que, dans la matinée du mercredi 15, le roi, sans autre cortège que -celui de ses deux frères, s'était transporté à l'assemblée nationale, -qu'il s'était uni aux représentans de son peuple, qu'il avait ordonné -le renvoi des troupes, que quelques-uns de ses ministres s'étaient -retirés, et qu'on ne doutait point du renvoi ou de la démission des -autres. Enfin on ajoutait qu'il se transporterait à Paris dès le -lendemain, pour satisfaire à l'empressement du peuple et dissiper ses -inquiétudes. Il serait difficile d'exprimer les transports que firent -naître ces heureuses nouvelles. Plusieurs députés de l'assemblée -nationale prévinrent volontairement la députation que l'assemblée -jugea convenable d'envoyer à Paris: honneur dû au civisme héroïque de -la capitale. Ils furent reçus avec un enthousiasme qui n'eut d'égal -que celui qui précipita tous les citoyens au devant de la députation -entière. Les applaudissemens, les voeux, les bénédictions, les doux -noms de pères, de frères, d'amis, prodigués avec une effusion -touchante, suivant les convenances d'âges, de liaisons, de rapports; -les fleurs semées sur leurs pas ou jetées du haut des fenêtres; le -mélange confus de tous les rangs, de toutes les conditions, de tous -les costumes, un certain désordre attendrissant mêlé d'une confiance -fraternelle, sont les plus faibles traits de ce tableau, dont ne -peuvent se faire l'idée ceux qui ne l'ont pas vu, et qu'il suffit de -rappeler à ceux qui en ont joui. On eût dit que l'amour, prévenant le -décret qui devait rendre les Français égaux, en avait fait d'avance un -peuple de frères. Moment heureux et trop court, qui n'annonçait pas -les fureurs auxquelles devait bientôt se porter une partie des -Français, quand la loi leur ferait un devoir de cette égalité, seule -base inébranlable de la société et de la vraie morale parmi les -hommes! - -C'est à l'hôtel-de-ville que cette allégresse, d'ailleurs si -universelle, se manifestait par les signes les plus éclatans. Elle -s'accroissait par les discours des députés les plus éloquens, par les -récits de ce qui s'était passé le matin à Versailles, par l'échange et -la communication des sentimens les plus vifs, les plus nobles et les -plus doux, en présence d'un peuple occupé de ces événemens d'où -dépendait sa destinée. C'est là que, par une acclamation générale, M. -de la Fayette fut nommé commandant de la milice bourgeoise, bientôt -après appelée garde nationale parisienne. - -C'est au milieu de cette même assemblée qu'un simple citoyen, M. -Bailly, député de Paris à l'assemblée nationale, et qui avait présidé -le tiers-état au moment de la réunion des ordres, fut proclamé prévôt -des marchands, la multitude ne connaissant point d'autre dénomination -pour désigner le magistrat qui préside à la municipalité. Mais ce mot -rappelant des idées que l'esprit de la révolution repoussait avec -force, il ne fallut que la voix d'un seul citoyen pour faire -substituer à ce titre un titre convenable: _Point de Prévôt des -Marchands_, s'écria-t-il; _Maire de Paris!_ et ce mot retentit dans -toute la salle. Des refus modestes, mêlés à l'expression de la -reconnaissance la plus vive et de la sensibilité la plus profonde, -furent presque la seule réponse du nouveau maire, dont les larmes et -les sanglots étouffèrent la voix. La sensibilité publique plus forte -que la sienne, le voeu général, les instances de tous les citoyens, -triomphèrent de sa résistance. C'est ainsi que, dès le lendemain de -la prise de la Bastille, le peuple de Paris entrait en jouissance de -sa portion de la souveraineté nationale, et s'enivrait du plaisir de -voir la force civile et militaire de la capitale confiée à des -citoyens nommés par son choix. L'archevêque de Paris lui-même, qui -depuis a manifesté des sentimens beaucoup moins favorables à la -souveraineté nationale, emporté alors par le torrent de l'émotion -publique, se leva le premier et proposa d'aller à Notre-Dame remercier -Dieu, et chanter un _Te Deum_ en reconnaissance des bienfaits du ciel -versés sur la nation dans cette journée. Cette proposition fut reçue -avec transport; et une couronne civique déposée sur sa tête, malgré -tous ses efforts, lui attesta la joie que ressentait le peuple de -trouver un citoyen dans un prêtre. La multitude répandue dans les -escaliers, dans les cours, dans la place, instruite de moment en -moment, de ce qui se passait à l'hôtel-de-ville, applaudissait avec un -enthousiasme toujours nouveau. C'est à travers cette foule que -l'archevêque, le nouveau maire, le commandant général de la milice -parisienne, les électeurs, se firent jour pour aller à la cathédrale -avec un cortège difficile à décrire. Le hasard l'avait formé; tous les -costumes y étaient comme en contraste, mais le sentiment mettait tout -en accord, et formait un tableau que n'offrit jamais la pompe du -cérémonial le plus auguste et le plus imposant. - - - - -VINGTIÈME TABLEAU. - -Le Roi à l'Hôtel-de-Ville de Paris. - - -Une cour perfide, et trompée dans ses barbares desseins, frémissant de -voir tout-à-coup briser la trame d'une conspiration contre Paris et la -France; les auteurs, les complices, les agens de cet affreux complot -déjà fugitifs, partout poursuivis par la vengeance publique; et, dans -ce renversement subit de tant de projets désastreux, un peuple si -cruellement traité, à peine échappé à tant de périls, encore menacé de -tant d'autres, et qui, généreux dans sa victoire, juste dans sa -colère, sépare son roi du crime de ses ministres, aime encore le -monarque au nom duquel se méditaient tant d'atrocités, et l'ayant -soustrait aux ennemis publics, l'accueille d'abord avec le respect -fier et sombre qui atteste l'affliction des coeurs mécontens, mais -bientôt, sur la foi d'une promesse royale, se livre aux mouvemens plus -doux, plus affectueux, qui succèdent au ressentiment évanoui: quels -sujets de réflexions pour les ennemis du peuple, s'ils savaient -réfléchir, et surtout s'ils étaient justes comme lui! - -Une autre source non moins féconde de pensées d'un autre genre, plus -tristes et plus affligeantes, sur le sort des nations, sur -l'enchaînement des causes qui pervertissent les idées des princes et -même les meilleurs, c'est de songer qu'un roi né sensible et bon, -échappé au malheur de voir à son insu son nom et sa mémoire flétris -par des crimes dont ses ministres ne l'eussent instruit qu'après leur -réussite, ramené dans son palais où l'ont suivi les bénédictions de ce -peuple dont on lui faisait craindre les féroces vengeances, se trouve -comme forcé par ces idées habituelles, par son éducation, par les -illusions des cours, de se croire malheureux, presque détrôné. Et -pourquoi? parce qu'une grande nation lui dit: «C'est à moi que vous -appartiendrez désormais, et non plus à quelques hommes pervers -conjurés pour me perdre au risque de vous perdre vous-même. Notre -amour se plaît à vous croire étranger à des forfaits dont vous pouviez -devenir victime. Vingt-cinq millions d'hommes renouvellent les bases -de leur association, à la tête de laquelle ils vous placent encore. -Ils respecteront en vous le chef d'un peuple libre, qui ne veut plus -trouver dans vos ministres que les serviteurs d'un peuple souverain.» - -La nouvelle annoncée dès le mercredi soir de l'arrivée du roi à Paris -fixée au lendemain, en répandant une joie universelle, n'avait banni -cependant ni la défiance ni la crainte. _Le roi trompé; une cour -perfide_: c'était le cri d'une multitude de citoyens qui voulaient -qu'on redoublât les précautions; et en effet on les redoubla toute la -nuit. Un district même, ayant appris que les électeurs avaient voté -des remercîmens au roi pour le retour de la tranquillité dans Paris, -députa à l'hôtel-de-ville pour demander qu'on suspendît ces -remercîmens, et qu'on attendit le retour de la tranquillité et l'effet -des promesses du roi. C'était un changement bien remarquable dans le -caractère des Parisiens, connus jusqu'alors par l'excès de leur -crédulité infatigable comme leur patience. - -Le lendemain jeudi, le trouble, l'agitation de Versailles, les -terreurs dont on environnait le roi sur les dangers qu'il courait à -Paris, ayant fait remettre son départ au jour suivant, les soupçons de -la capitale y redoublèrent l'effervescence; on revint à craindre -quelque attaque imprévue. Les bourgeois, lassés de vivre dans ces -alarmes continuelles, disaient hautement que, si le roi différait -encore d'un jour, ils se diviseraient en quatre corps d'armée, chacun -de vingt mille hommes, qu'ils iraient à Versailles, arracheraient le -roi et la famille royale à leurs obsesseurs, et viendraient les -établir dans la capitale. Tout concourait à échauffer les esprits sur -ces idées guerrières, à redoubler cette fermentation. Chaque moment -était marqué par l'arrivée d'une multitude de soldats, et quelquefois -de compagnies entières, de toute arme, de tout uniforme, qui -désertaient et accouraient à Paris, soit par mécontentement contre -leurs chefs, soit par amour de la nouveauté, soit enfin par la disette -et le besoin absolu d'alimens: car il est remarquable que, dans cette -crise politique où les ministres avaient pris le parti violent de -recourir à la force armée, ils avaient souvent laissé le soldat -manquer de pain et des secours les plus nécessaires, que les bourgeois -leur apportaient des villes voisines avec un empressement fraternel. -C'est ainsi que les Parisiens en usèrent avec les troupes postées à -Saint-Denis. Et l'on peut juger quels défenseurs la cour trouvait dans -des soldats affamés par elle-même, et nourris par ceux qu'elle -appelait des révoltés. Mais la cour ne voulait plus de défenseurs, au -moins de cette espèce: le roi s'était décidé; il avait généreusement -repoussé les craintes et les soupçons dont on cherchait à l'investir. -Un seul fait suffit pour montrer si Louis XVI jugeait trop -favorablement du peuple. Depuis quatre jours, le corps municipal, les -électeurs, tous les officiers publics, assemblés à l'hôtel-de-ville, -vivaient, délibéraient, travaillaient dans une salle sous laquelle -étaient déposés quarante milliers de poudre. La nouvelle de l'arrivée -du roi fit frémir sur ce danger, qu'on avait négligé jusqu'alors; et -l'on se hâta de donner des ordres qui furent exécutés avec -empressement. Telle était la disposition du peuple dans ce même jour, -à cet instant même où les courtisans s'occupaient à le calomnier -auprès du monarque. - -Cependant tout s'apprêtait à l'hôtel-de-ville pour le recevoir d'une -manière à la fois respectueuse et imposante, non plus avec la pompe -servile et le cérémonial adulateur d'une bourgeoisie municipale -adorant son maître au nom d'un troupeau d'esclaves, mais avec la -dignité convenable à des hommes libres, jaloux d'honorer dans la -personne de leur roi le chef d'une nation qui se reconstitue. On vit -toutefois (et peut-être l'histoire ne doit point négliger ces traits -qui caractérisent l'esprit des corps) l'empire des habitudes basses, -des idées abjectes, et qui mêlent les sombres teintes de la servitude -à l'éclat de la liberté naissante; on vit les officiers municipaux -nommés par la cour, cédant aux suggestions d'une crainte pusillanime -ou d'une vanité puérile, prétendre dans l'enceinte de la salle une -place à part, distincte de la place destinée aux électeurs. Les élus -du peuple, souriant de cette demande, ne s'en offensent point, -jusqu'au moment où quelques-uns de ces municipaux proposèrent (qui le -croirait en un tel jour!) de délibérer si, conformément à l'ancien -usage, on ne recevrait pas le roi à genoux. Une indignation unanime -repoussa cette proposition; et les électeurs, punissant alors l'injure -qu'ils avaient d'abord méprisée, s'écrièrent qu'à leur tour ils -prétendaient être distingués des officiers municipaux; distinction qui -fut reconnue à l'instant même, et ratifiée par les applaudissemens de -toute la salle. - -Nos électeurs n'exigent pas que nous remettions sous leurs yeux le -vaste et sublime tableau, ou plutôt la suite de tableaux que présente -cette marche du roi depuis Versailles jusqu'au sein de la capitale, -dans une route de quatre lieues couverte d'un peuple immense; un -million d'hommes, spectateurs et acteurs à la fois, dominés par des -passions diverses, mais alors mêlées, réunies et concentrées dans un -même intérêt; deux ou trois cents mille citoyens changés depuis quatre -jours en soldats, les uns régulièrement, les autres bizarrement armés, -formant dans ce long intervalle une haie de plusieurs rangs; ce morne -silence, que le roi prend d'abord pour un danger, mais qui n'était -qu'un reproche ou un conseil; ces cris de _vive la nation!_ expression -si nouvelle pour le petit-fils d'un monarque qui disait _l'état c'est -moi_; ces trois cents membres de l'assemblée nationale précédant ou -suivant à pied la voiture du roi, applaudis avec transport, consolés -de leurs peines par les bénédictions d'un grand peuple, mais accablés -de leurs fatigues précédentes, de leurs craintes passées, et de leurs -inquiétudes sur un avenir obscur et incertain où la pensée ne -pénétrait qu'avec effroi; le monarque et cet imposant cortège arrivant -à Paris et accueillis si différemment, le roi avec respect, et les -députés avec l'ivresse d'une joie fraternelle, couverts de fleurs -semées sur leurs pas, de couronnes, de guirlandes jetées du -haut des fenêtres; un mélange singulier de tumulte et d'ordre; -l'appareil de la guerre et le voeu général de la tranquillité; les -gardes-françaises, ces destructeurs du despotisme, marchant avec leurs -canons devant ce monarque, qu'ils veulent servir encore quand il sera -le roi d'un peuple libre; M. la Fayette allant le recevoir à la tête -de la milice parisienne, chef des rebelles aux yeux de la cour, -sauveur de la cour aux yeux de ses adversaires: tous ces contrastes et -tant d'autres occupaient l'âme de ceux qui, dans ces vives agitations, -restent capables d'observer et de réfléchir, tandis que la multitude -se livrait au sentiment confus qui résultait du spectacle de toutes -ces scènes si majestueuses et si nouvelles. - -Enfin, après une marche de plus de neuf heures, Louis XVI arrivé à -l'hôtel-de-ville, y est reçu en roi qui se rend aux voeux d'un peuple -affligé, mais plein d'espérance, qui n'a besoin pour aimer son chef -que de ne plus craindre un maître, ou plutôt ses ministres. Le -discours que lui tint le nouveau maire de Paris en lui remettant les -clefs de l'hôtel-de-ville, est le résultat des idées qui ont préparé -la révolution et qui devaient la consommer: _Sire, Henri IV avait -reconquis son peuple; ici c'est le peuple qui a reconquis son roi_. -Heureux les Français, heureux le monarque, si les ennemis du peuple ne -parviennent pas à le reconquérir! Plus heureux encore, si les -habitudes du trône, si les préjugés de l'éducation royale lui -permettaient d'apprécier les titres glorieux qui lui furent décernés -en ce jour, ceux de régénérateur de la liberté nationale et de -restaurateur de la félicité publique! titres qu'auraient enviés les -Titus, les Trajan, les Marc-Aurèle. Mais ces princes, que, malgré -leurs vertus, la constitution de l'empire forçait à n'être que des -despotes, ces princes ne devaient pas le trône à leur naissance. -L'adulation superstitieuse qui, après leur mort, plaçait les empereurs -romains au rang des dieux, ne les déifiait point dès le berceau; une -religion antique n'avait point consacré leur puissance comme une -émanation d'une autorité céleste; le premier essor de leur raison -naissante, les premiers mouvemens de leur bonté naturelle n'avaient -point été réprimés sans cesse par l'orgueil, les préjugés et l'intérêt -de deux classes distinctes, placées entre eux et le peuple pour -l'opprimer, l'avilir, et surtout le dépouiller au nom de leur maître -commun. Tel est pourtant le sort des monarques de l'Europe et surtout -des monarques français; c'est cet assemblage de circonstances qui a -toujours atténué leurs fautes aux yeux de leurs sujets, ou les a fait -rejeter sur ceux qui les conseillent; et de là sans doute la -convention tacite qui semble avoir partout recommandé aux peuples, -comme un devoir de justice, l'indulgence pour les rois. - -La renommée a fait retentir l'Europe de tous les détails de cette -séance mémorable, où le roi entendit le langage de la vérité, simple -et douce dans la bouche d'un de ses anciens officiers municipaux, -énergique dans celle du président des électeurs. Il y répondit avec -une émotion touchante, se para du signe distinctif des Français, se -montra au peuple orné de ce signe devenu le symbole de la liberté, -confirma la nomination du maire et du commandant de la garde -parisienne, et s'aperçut, aux acclamations universelles, à -l'expression de l'ivresse publique, qu'en dépit de ses ministres et de -ses obsesseurs, il avait conservé l'amour de son peuple. Alors ce cri -si ancien _vive le roi!_ sortit de toutes les bouches avec ce cri plus -nouveau _vive la nation!_ et, en se retirant, le roi les entendit -retentir partout sur son passage. Alors, ces épées, ces lances qui, -deux heures auparavant, sur le parvis de l'hôtel-de-ville, avaient -présenté une apparence menaçante, et avaient comme formé au-dessus de -la tête du monarque une voûte d'acier, sous laquelle il avait passé -avec une surprise mêlée d'une terreur involontaire, ces lances, ces -baïonnettes, s'abaissèrent respectueusement devant lui; et le roi en -ayant de sa main rabattu une qui restait haute dans la main d'un -soldat, ce signe de paix, expliqué par un sourire du monarque, mit le -comble à l'allégresse générale. - -La crainte et l'inquiétude avaient été chercher Louis XVI à -Versailles; l'amour l'y reconduisit. C'étaient les mêmes hommes, et le -cortège ne paraissait plus le même; c'est que les coeurs étaient -changés. Le peuple, qui se flattait d'avoir trouvé un ami dans son -roi, croyait toucher à la fin de ses tourmens. Il croyait avoir signé -un nouveau traité avec son prince; et il se reposait sur ses -représentans du soin de créer une constitution qui aidât Louis XVI à -remplir la promesse qu'il avait faite la surveille à l'assemblée -nationale, de n'être plus qu'un avec la nation. - - - - -VINGT-UNIÈME TABLEAU. - -La Mort de Foulon, le 22 juillet 1789. - - -Les jours qui suivirent l'arrivée du roi furent des jours de calme et -de tranquillité, si l'on ne considère que l'adoucissement des esprits, -effet naturel de cette démarche; mais le mouvement extérieur et -l'apparente agitation de la capitale ne semblaient pas diminuer. Les -passions étaient différentes, le tumulte était le même; et un étranger -qui, sans être instruit des événemens antérieurs, eût tout à coup été -transporté dans Paris, n'eût jamais cru que la veille le désordre y -eût été plus grand. La démarche du roi ayant ôté tout prétexte aux -défiances, il fallut bien ouvrir les barrières de la ville, ou plutôt -les issues, car les barrières étaient détruites. A peine la sortie -fut-elle libre, qu'un nombre prodigieux de nobles, d'ennoblis, de -privilégiés, même de simples citoyens opulens, s'empressèrent de se -soustraire aux dangers qu'ils craignaient ou qu'ils feignaient de -craindre. Le peuple voyait, avec une joie mêlée d'inquiétude, cette -fuite précipitée qui, d'une part, attestait sa victoire, et de -l'autre, le menaçait d'une détresse prochaine, au départ des riches, -des propriétaires, des grands consommateurs, enfin de tous ceux qui -soudoyent le luxe et l'industrie. Mais quels que fussent les regrets -de ces honnêtes citadins, la joie l'emportait sur la crainte: ils se -voyaient délivrés du danger le plus instant. La présence du roi et -quelques mots de sa bouche avaient ratifié les premiers actes de la -liberté naissante. Plusieurs de ces bourgeois, si récemment citoyens, -croyaient de bonne foi la révolution faite; et la fuite de ceux qu'ils -désignaient par le nom d'_aristocrates_ les confirmait dans cette -opinion. Ils ignoraient que, parmi les nobles restés à Paris, à -Versailles, en France, ou siégeant dans l'assemblée nationale, les -plus redoutables ennemis du peuple étaient ceux qui, pour le perdre, -paraissaient le servir, et se créaient une renommée populaire, pour -vendre plus chèrement à la cour leur déshonneur et la ruine de la -nation. Ces cruelles vérités ne pouvaient alors être senties de la -multitude. C'est en vain que même on les lui eût révélées; elle eût -continué à ne ranger parmi ses ennemis que les nobles fugitifs qui -couraient en Brabant, en Piémont, en Suisse, en Allemagne, promener -leur rage impuissante contre les Parisiens qu'ils séparaient alors -des Français, avant que tous les Français fussent devenus complices -des Parisiens par leur zèle pour la révolution. - -Plût au ciel que, parmi ces fugitifs qui eurent le bonheur d'échapper -à la première fureur du peuple, on eût compté deux hommes de plus! Ils -étaient, à la vérité, dévoués depuis long-temps à l'exécration -publique, et ils la méritaient: mais les Français du dix-huitième -siècle méritaient de ne pas voir renouveler, sur les cadavres de -Foulon et de Berthier, les horreurs exercées sur celui de Concini. - -Rassemblons quelques traits de la vie de ces deux hommes, non pour -excuser leur genre de mort, mais pour justifier l'horreur universelle -qui en fut la cause. - -Foulon et Berthier étaient deux des principaux agens de la -conspiration qui venait d'échouer. Ils l'étaient, l'un par la place -d'adjoint au ministère de la guerre, qu'il avait acceptée depuis -quelques jours, l'autre par celle d'intendant de Paris, qu'il exerçait -depuis long-temps. Leur nom, surtout celui du premier, annonçait que -les projets de la cour ne pouvaient être qu'atroces. Le beau-père (de -tels hommes devaient être alliés), Foulon, haïssait le peuple comme -par instinct. Il ne déguisait pas ce sentiment; cette audace avait été -autrefois une des causes de sa fortune. Sa richesse était immense, et -elle avait développé tous les vices de son caractère, surtout une -inflexible et barbare dureté. Il avait conservé, jusques dans un âge -avancé, une ambition aveugle, qui, sur la foi d'une constitution -robuste, se promettait un long avenir. Il avait souvent souhaité la -place de contrôleur-général, et l'on croyait qu'il y serait appelé -pour déclarer la banqueroute de l'état. Son nom seul en était comme -l'avant-coureur, et Foulon ne s'en affligeait pas. On assure qu'il se -croyait recommandé à la cour par cette horreur publique, peu -redoutable selon lui, et à travers laquelle il avait marché vers la -fortune. La place de contrôleur-général n'étant point vacante et se -trouvant beaucoup mieux occupée par M. Necker, qui ne voulait point de -banqueroute, Foulon se crut heureux de devenir en quelque sorte le -collègue du maréchal de Broglie. C'est à ce comble des honneurs que -l'attendait une révolution dont ni lui ni ses complices ne pouvaient -se faire l'idée, pensant comme Narcisse[22], qu'on ne lasserait jamais -la patience française. Saisi d'épouvante à ce dénouement imprévu, à -cette fuite de plusieurs princes, et même d'un général d'armée son -collègue, Foulon courut se cacher dans ses terres. Mais elles ne -pouvaient être un asile pour lui; il y était abhorré. On lui imputait -d'avoir dit fréquemment que le peuple était trop heureux de pouvoir -brouter l'herbe; et ce mot peu vraisemblable, après avoir circulé -parmi ses vassaux, s'était répandu dans la capitale. Banni de sa -propre maison par la crainte, Foulon fit courir le bruit de sa mort; -et l'un de ses domestiques étant mort, il lui fit faire des obsèques -magnifiques et dignes d'un ministre. En même temps, il se retira dans -une terre voisine, chez un homme autrefois ministre lui-même, mais -moins odieux à la nation, parce qu'il avait mêlé au despotisme de sa -place les formes plus polies d'une apparente douceur; car on rend -cette justice à M. de Sartine, qu'il n'a guère commis d'iniquités -gratuites, et qu'il ne s'est permis que celles qu'il a jugées -indispensables pour parvenir au ministère et pour s'y maintenir. Tel -était l'hôte chez qui Foulon avait cherché un asile, peu sûr pour le -maître lui-même bientôt obligé d'en aller chercher un ailleurs. On -laissa fuir M. de Sartine; mais Foulon, abhorré, fut dénoncé -secrètement à ses vassaux. Ils le saisirent, l'accablèrent d'outrages -et de coups, le dépouillèrent, le chargèrent d'une botte de cette -herbe dont il voulait les nourrir, lui mirent une couronne de chardons -sur la tête, un collier d'orties au cou, et en cet état le traînèrent -à Paris à la suite d'une charrette, dans la plus grande chaleur du -midi, l'abreuvant en route de vinaigre poivré. C'est ainsi qu'il fut -conduit à l'hôtel-de-ville, à travers les huées et les imprécations -d'une multitude furieuse et menaçante. Là, dans la grande salle, tout -le peuple à son aspect s'écria: «_Pendu! pendu sur-le-champ!_» Les -électeurs, le maire ensuite, employèrent tour-à-tour tous les moyens -de persuasion, pour obtenir que l'accusé ou le coupable fût jugé -légalement et envoyé à l'abbaye de Saint-Germain. Le cri fatal et -négatif fut constamment la même réponse. Enfin M. la Fayette arriva; -et, par un discours adroit où il feignait d'être l'ennemi de Foulon, -pour le soustraire à la violence et l'abandonner aux lois, il -paraissait avoir ébranlé la multitude: mais l'accusé ayant entendu -cette conclusion, et sans doute voulant montrer qu'il ne craignait pas -la rigueur des lois, battit des mains. Ce fut le signal d'un -redoublement de fureur populaire: «Ils sont de connivence! on veut le -sauver!» s'écriait-on de toutes parts; et il fut entraîné au dehors -comme par une force invincible. On le pousse; on le traîne dans la -place et jusqu'à une boutique, où, près d'un buste de Louis XIV, était -suspendu un réverbère, devenu trop célèbre dans la révolution par cet -odieux cri _à la lanterne!_ On descend ce réverbère, on suspend le -malheureux à la corde fatale; elle casse jusqu'à trois fois sous le -poids de ce corps athlétique. On le massacre, on le déchire par -morceaux; on lui coupe la tête, on la porte au bout d'une pique par -toute la ville, et surtout au Palais-Royal, station solennelle de tous -ces affreux trophées. - - [22] J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, - Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée. - - BRITANNICUS, _acte_ IV, _scène_ IV. - -Peut-être nul autre lieu dans l'univers n'offrait, à cette époque, -et notamment dans cette journée, un ensemble de contrastes plus -bizarres, plus saillans, plus monstrueux. Celui qui écrit ces lignes, -et qui par hasard se trouva présent à ce spectacle, en conserve après -trois ans la mémoire encore vive et récente. Qu'on se figure, à neuf -heures du soir, dans ce jardin environné de maisons inégalement -éclairées, entre des allées illuminées de lampions posés aux pieds des -arbres, sous deux ou trois tentes dressées pour recevoir ceux qui -veulent prendre des rafraîchissemens, causer, se divertir; qu'on se -figure tous les âges, tous les rangs, les deux sexes, tous les -costumes, mélangés et confondus sans trouble, et même sans crainte, -car les dangers n'existaient plus; des soldats de toute arme, parlant -de leurs derniers exploits; de jeunes femmes parlant de spectacles et -de plaisirs; des gardes nationaux parisiens, encore sans uniforme, -mais armés de baïonnettes; des moissonneurs chargés de croissans ou de -faux; des citoyens bien vêtus conversant avec eux; les ris de la folie -près d'une conversation politique; ici le récit d'un meurtre, là le -chant d'un vaudeville; les propositions de la débauche à côté du -tréteau du motionnaire. En six minutes on pouvait se croire dans une -tabagie, dans un bal, dans une foire, dans un sérail, dans un camp. Au -milieu de ce désordre et de l'étonnement qu'il causait, je ne sais -quelle confusion d'idées rappelait en même temps à l'esprit Athènes -et Constantinople, Sybaris et Alger. Tout-à-coup un bruit nouveau se -fait entendre, c'est celui du tambour: il commande le silence. Deux -torches s'élèvent et attirent les yeux. Quel spectacle! Une tête -livide et sanglante éclairée d'une horrible lueur! Un homme qui -précède, et crie d'une voix lugubre: «_Laissez passer la justice du -peuple_»; et les assistans muets qui regardent! A vingt pas de -distance et en arrière, la patrouille du soir, en uniforme, -indifférente à ce spectacle et battant la retraite, passant en silence -à travers cette multitude étonnée de voir mêler une apparence d'ordre -public à ce renversement de tout ordre social, attesté par les -hideuses dépouilles qu'on promenait impunément sous ses yeux! - -Ce mot d'un sens si profond: _Laissez passer la justice du peuple!_ -frappa vivement les esprits. Il les eût frappés davantage, si on l'eût -considéré comme une allusion à un mot plus ancien: _Laissez passer la -justice du roi!_ C'était le cri d'un des satellites royaux qui, sous -Charles VI, traîna, par ordre du monarque, dans les rues de Paris, le -cadavre sanglant d'un des amans de sa femme, Isabeau de Bavière. De -ces deux justices, celle du roi ou celle du peuple, laquelle était la -plus odieuse et la plus révoltante? Est-ce celle du peuple convaincu, -par trop de preuves multipliées, que le coupable puissant ou opulent -n'est presque jamais puni? N'est-ce pas plutôt la justice d'un prince -qui tirait arbitrairement vengeance d'une insulte qu'il pouvait si -aisément faire châtier par la loi? - -Qu'il nous soit permis, après le récit de ces scènes d'horreur, de -n'accorder qu'un regard à la plus révoltante, à celle qui a laissé les -plus affreux souvenirs. La mort de Berthier offre des atrocités qui -repoussent le burin de l'artiste et la plume de l'historien; et plût -au ciel que toute plume se fût interdit d'écrire ces abominables -détails! Quelle que soit la vie de Berthier trop semblable à Foulon, -de quelque ardeur qu'il ait secondé les projets du ministère contre -Paris, par les distributions de poudre, de cartouches, de balles, par -la coupe prématurée des blés, par la liste des citoyens destinés au -glaive, malgré ses malversations de tout genre dévoilées par la -commune depuis la révolution, Berthier paraît innocent, dès que l'on -songe au monstre qui put lui arracher le coeur, et le présenter tout -sanglant aux yeux d'une grande assemblée. En vain assure-t-on que -Berthier avait fait périr le père de ce monstre. La nature frémit -d'être ainsi vengée; et la patrie s'afflige qu'une telle vengeance ait -pu être exercée par un scélérat revêtu d'un habit français. Ces lâches -barbaries consternèrent d'abord tous les amis de la révolution, et -firent mettre en doute si les Français méritaient d'être libres. Les -ennemis de la liberté en tirèrent avantage; et dès le lendemain ceux -d'entre eux qui, sous le voile du patriotisme, ne voulaient qu'une -modification[23] dans le gouvernement, cherchèrent à faire porter par -l'assemblée nationale un décret qui, réprimant l'effervescence -populaire, eût laissé les représentans du peuple exposés sans défense -aux attaques du despotisme, encore armé d'une grande puissance. Ce ne -fut pas sans peine que Mirabeau para ce coup; et ce n'est pas un des -moindres services qu'il ait rendus à la révolution. Il opposa à ces -crimes récens du peuple les crimes anciens et nouveaux des despotes de -toute espèce, qui avaient poussé la multitude à cet excès de rage. Il -s'étonne que la prise de la Bastille et la révélation de tant -d'atrocités des ministres n'aient pas rendu le peuple aussi cruel -qu'eux mêmes. «_La colère du peuple_, s'écrie-t-il! Ah! si la colère -du peuple est terrible, c'est le sang froid du despotisme qui est -atroce; ses cruautés systématiques font plus de malheureux en un jour -que les insurrections populaires n'immolent de victimes pendant des -années. Le peuple a puni quelques-uns que le cri public lui désignait -comme les auteurs de ses maux. Mais qu'on nous dise s'il n'eût pas -coulé plus de sang dans le triomphe de nos ennemis, ou avant que la -victoire fût décidée!» - - [23] Voyez le discours de M. Lalli-Tolendal, dans la séance du 22 - juillet 1789. - - - - -VINGT-DEUXIÈME TABLEAU. - - Service à Saint-Jacques-l'Hôpital, le 5 août 1789, en l'honneur - de ceux qui sont morts au siége de la Bastille.--Sermon de - l'abbé Fauchet. - - -L'assemblée nationale, après avoir échappé au piège qu'on lui tendait, -après avoir refusé de qualifier de rébellion les mouvemens populaires, -ne sentit pas moins la nécessité de mettre fin à la terrible dictature -que venait d'exercer le peuple, et qui ne pouvait se prolonger sans -que la société fût dissoute. Elle adopta la proclamation proposée par -M. Lalli-Tolendal, sagement amendée, et qui n'était plus qu'une -invitation à la paix. Mais ce moyen de douceur fut accompagné de -toutes les mesures qui pouvaient le rendre efficace. Le même orateur -qui l'avait conseillé, fit sentir que la cause principale du désordre -de Paris, était l'existence illégale du pouvoir des électeurs, -commandant sans délégation, après que leur mission était consommée, -d'où résultait dans les districts une lutte d'opinions, une suite de -décisions contradictoires, et par conséquent une véritable anarchie. -Le remède à ce mal et à ceux qui en dérivaient, ne pouvait être que -dans la création d'une municipalité capable en même temps d'offrir un -modèle à toutes celles du royaume. Mais comme une bonne organisation -municipale ne pouvait être l'ouvrage d'un jour, il proposait -l'établissement provisoire d'un conseil de la commune; et cet avis fut -adopté. Les électeurs renoncèrent à leurs fonctions et ne devinrent -que les adjudans officieux des nouveaux représentans du peuple de -Paris légalement élus. Dès-lors, tout tendit à l'ordre. Le maire et le -commandant de la milice parisienne sollicitèrent une nouvelle élection -plus régulière. Les pouvoirs civils et militaires furent distincts et -séparés. Plusieurs abus furent réformés en peu de jours; et Paris fut -plus agité par les nouvelles des désordres commis dans ses environs, -que par ceux qui se commettaient dans son sein. La garde nationale se -formait, se disciplinait; toute la jeunesse accourait à ses exercices; -et, comme si déjà la génération naissante eût senti que la liberté ne -se maintenait que par les armes, les exercices militaires se -multipliaient par-tout, devenaient l'occupation d'un grand nombre de -citoyens, et se reproduisaient dans les jeux de l'enfance. Ces jeux -embellissaient les jardins et les lieux publics, et faisaient succéder -des tableaux plus rians aux scènes turbulentes qui venaient d'affliger -les yeux et l'imagination. Les églises retentissaient d'actions de -grâces sur la prise de la Bastille. Des processions de jeunes filles, -souvent agréables, bien vêtues et ornées d'un extérieur modeste, -allant à Sainte-Geneviève, étaient rencontrées par un bataillon de -jeunes guerriers, qui s'arrêtaient pour les laisser passer, tandis que -de nombreux spectateurs, soit dans les rues, soit du haut des -fenêtres, témoignaient leur joie par de vifs applaudissemens. - -Les fréquentes promenades des citoyens à la Bastille, dont les hautes -murailles décroissaient tous les jours, renouvellaient sans cesse le -plaisir de cette conquête. On s'occupait de ses vainqueurs, de ceux -qui avaient été tués dans le combat, du sort de leurs veuves, de leurs -enfans; et la reconnaissance particulière prévenait les marques -publiques de la reconnaissance universelle. Enfin, le moment arriva où -la patrie put commencer à s'acquitter. Les représentans provisoires de -la commune, après avoir satisfait à des devoirs encore plus pressans, -aux soins de la sûreté générale, ordonnèrent un service et un éloge -funèbre consacrés à la mémoire des citoyens morts à la prise de cette -forteresse et pour la défense de la patrie. Tout fut remarquable et -imposant dans cette solennité, qui fut célébrée dans l'église -paroissiale de Saint-Jacques et des Saints-Innocens. Mais ce qui était -entièrement nouveau, c'est que l'orateur avait lui-même contribué en -quelque sorte à la conquête qu'il célébrait: il s'était trouvé au -milieu de ceux dont il honorait la mémoire; et quoique revêtu du -caractère de prêtre, il avait, en courant le même péril, déployé le -même courage et montré la même intrépidité. - -Le ton de son discours fut nouveau comme le sujet et l'occasion: -c'était le cri de joie de la liberté triomphante; c'était la -promulgation de ses maximes au nom de la religion et dans la chaire de -vérité; c'était l'histoire des crimes du despotisme étonné d'être -attaqué par un prêtre, plus étonné encore de voir tourner contre la -tyrannie les armes que jusqu'alors elle avait osé chercher dans le -christianisme et dans les livres saints. On sait quel avantage elle -avait tiré de ces mots; _Rendez à César ce qui est à César._ «Oui, -s'écrie l'orateur: mais ce qui n'est point à lui, faut-il aussi le lui -rendre? Or, la liberté n'est point à César, elle est à la nature -humaine. Le droit d'oppression n'est point à César, et le droit de -défense est à tous les hommes. Les tributs, ils ne sont au prince que -quand les peuples y consentent: les rois n'ont droit dans la société -qu'à ce que les lois leur accordent, et rien n'est à eux que par la -volonté publique qui est la voix de Dieu.» L'orateur accuse d'impiété -les faux docteurs qui ont perverti le sens d'un grand nombre de -passages des saintes écritures. «Qu'ils ont fait de mal au monde, les -faux interprètes des divins oracles, quand ils ont voulu, au nom du -ciel, faire ramper les peuples sous les volontés arbitraires des -chefs! Ils ont consacré le despotisme; ils ont rendu Dieu complice des -tyrans; c'est le plus grand des crimes.» Il combat ces faux docteurs -par d'autres passages de l'écriture plus convainquans et victorieux. -Il établit que la révolution française, pour être crue de la -philosophie, n'en est pas moins ordonnée dans la religion et dans les -plans de la providence. Il ose rendre à cette philosophie, si -calomniée jusqu'alors, l'hommage qui lui est dû. «Il faut le dire, et -très-haut, et jusques dans les temples: c'est la philosophie qui a -ressuscité la nature; c'est elle qui a recréé l'esprit humain et -redonné un coeur à la société. L'humanité était morte par la -servitude; elle s'est ranimée par la pensée. Elle a cherché en -elle-même, elle y a trouvé la liberté. Philosophes, vous avez pensé; -nous vous rendons grâces. Représentans de la patrie, vous avez élevé -nos courages; nous vous bénissons. Citoyens de Paris, mes généreux -frères, vous avez levé l'étendard de la liberté; gloire à vous! Et -vous, intrépides victimes qui vous êtes dévouées pour le bonheur de la -patrie, ah! recueillez dans les cieux, avec nos larmes de -reconnaissance, la joie de votre victoire!» - -Ce n'est pas le seul endroit du discours où l'orateur, enflammé de son -enthousiasme pour la liberté, paraît porter envie aux victimes qu'il -célèbre. On voit qu'il serait tenté de dire, comme Périclès dans une -occasion presque semblable, aux veuves et aux enfans des morts: «Je -voudrais vous consoler, mais je ne puis vous plaindre.» Paroles -sublimes dont le sentiment était dans l'ame du prédicateur français, -sans être exprimé par sa bouche. C'est bien à lui qu'on peut -appliquer plus particulièrement le bel et heureux texte de son sermon: -_vous êtes appelés à la liberté_.[24] - - [24] _Vos enim ad libertatem vocati estis._ S. PAUL. - -On peut juger de l'effet de ce discours sur un auditoire dominé des -mêmes passions, du même esprit que l'orateur. Une couronne civique, -formée sur-le-champ par l'enthousiasme de ses auditeurs, couvrit sa -tête au milieu des applaudissemens: un héraut la porta devant lui -jusqu'à l'hôtel-de-ville, où il se rendait, entouré de tous les -officiers du district, entre deux compagnies qui marchaient tambour -battant et enseignes déployées. Image de la pompe et du cortège qui, -plus d'une fois dans les pays libres et chez les anciens peuples, -attestaient ou récompensaient le triomphe ou le service de -l'éloquence. - -C'était un moment bien remarquable dans l'histoire de nos moeurs, que -celui où la louange publique, jusqu'alors réservée parmi nous aux -rangs, aux noms, aux places ou à la naissance, était décernée à des -victimes inconnues, à des hommes obscurs, dont le plus grand nombre -était revêtu, dont même il était à peine couvert, des livrées de -l'indigence; c'était arracher à l'orgueil celui de ses priviléges -exclusifs auquel il était le plus attaché; c'était d'avance mettre le -peuple en possession de cette égalité décrétée bientôt après. Quel -triomphe, s'ils eussent osé le prévoir, quel triomphe pour les -philosophes dont les voeux l'avaient appelée, dont les écrits la -préparaient depuis quarante ans! Qu'auraient-ils dit de ce changement -subit et imprévu? Qu'aurait dit Voltaire, lui qui crut affronter le -danger d'un ridicule, et se vit contraint d'employer les plus grands -ménagemens, quand il osa s'élever contre l'usage de ne célébrer après -leur mort que ceux qui ont été, pendant leur vie, donnés en spectacle -au monde par leur élévation, quand il osa réveiller la cendre de ceux -qui ont été utiles? C'est ainsi qu'il s'énonce dans l'exorde de -l'éloge funèbre consacré à la mémoire des _officiers_ morts dans la -guerre de 1741. C'était alors une hardiesse de louer des hommes qui -n'avaient été ni princes, ni maréchaux de France, qui n'avaient été -que des _officiers_. Et les SOLDATS... Hélas! dans cet éloge, ils sont -qualifiés de meurtriers mercenaires, à qui l'esprit de débauche, de -libertinage et de rapine a fait quitter leurs campagnes, qui vont et -changent de maîtres, qui s'exposent à la mort pour un infâme intérêt. -«Tel est, dit Voltaire, tel est trop souvent le soldat.» Oui, grand -homme: mais à qui la faute? vous le saviez bien. Vous ajoutez: «Tel -n'est point l'_officier_, idolâtre de son honneur et de celui de son -souverain, bravant de sang froid la mort avec toutes les raisons -d'aimer la vie, quittant gaîment les délices de la société, pour des -fatigues qui font frémir la nature. «Et le SOLDAT?... La nature ne -frémit donc pas pour lui? et s'il n'a pas quitté pour les combats les -délices de la société, mais seulement son hameau d'où l'ont chassé sa -misère et la tyrannie du gouvernement, est-ce une raison pour être -avili par nous, pour servir de contraste à l'officier, pour rehausser -la gloire de ces ducs, comtes et marquis, les seuls dont on trouve les -noms dans cet éloge funèbre qui, selon vous, ont tout fait, qui ont -teint de leur sang les champs de Fontenoi, les rivages de l'Escaut et -de la Meuse, qui ont couru à la mort, non pour être payés, mais pour -être regardés de leur souverain? Etre regardé du souverain est beau -sans doute: mais être payé quand on vous a tout pris, quand on vous a -enlevé tous les moyens de sustenter une misérable vie, c'est une -nécessité plus déplorable qu'avilissante. Et puis ces officiers qui ne -servent que pour l'honneur!... On a su depuis qu'à cet honneur l'État -ajoutait plus de quarante-six millions; et quarante-quatre suffisaient -pour la paye de deux cent mille soldats. - -Attendri sur le sort de ses chers officiers, Voltaire s'étonne et -s'afflige de l'indifférence avec laquelle les habitans de Paris -apprennent le gain d'une bataille achetée par un sang si -précieux.--Ah! pourquoi cette indifférence, qu'il taxe d'ingratitude? -Lui-même savait bien que cette guerre, fruit des cabales de deux -intrigans, des deux Belle-Isle, qui font violence à la faiblesse d'un -vieux ministre et à la jeunesse d'un roi sans volonté, ne pouvait -intéresser la nation. Quel titre avaient à la reconnaissance publique -ceux qui mouraient pour servir une pareille cause? Qu'y avait-il dans -cette guerre, évidemment injuste, qui pût intéresser les Français au -sort des victimes d'un caprice ministériel? Lui-même voyait dans la -capitale des hommes qui formaient hautement des voeux pour le succès -des armes de la reine de Hongrie; protestation solennelle contre les -fautes d'un gouvernement égaré. Ah! le peuple n'est point ingrat; et -sa froideur sur de certains services qu'on prétend quelquefois lui -avoir rendus, naît pour l'ordinaire d'un sentiment peu développé, mais -juste, qui lui apprend qu'on ne l'a pas en effet servi. A-t-il été -froid sur le sort des vainqueurs de la Bastille et dans le triomphe de -l'orateur qui les a célébrés? A-t-il été froid et indifférent, dans -tout le cours de la révolution, pour ceux qui se sont montrés -constamment ses amis? Et s'il s'est détaché enfin de quelques idoles -qu'il avait trop légèrement affectionnées, combien de temps n'a-t-il -pas fallu pour le détromper, pour dissiper une illusion chérie et -renverser l'autel sapé par ceux même auxquels il l'avait imprudemment -érigé! - -Les honneurs rendus dans un district à la mémoire des citoyens tués à -la Bastille, se renouvelèrent dans un grand nombre d'églises de la -capitale; et par-tout ils excitèrent le même enthousiasme. Ils -élevèrent l'âme du peuple, ils entretinrent et échauffèrent le -patriotisme, le marquèrent du sceau de la religion. La chaire devint -en même temps une espèce de tribune où l'on parla au peuple de ses -droits en lui parlant de ses devoirs. Des prédicateurs éloquens se -portèrent eux-mêmes les délateurs de tous les abus du sacerdoce. Ils -rendirent, comme l'abbé Fauchet, hommage à la philosophie, qui la -première avait attaqué les abus, et qui peut-être n'avait attaqué la -religion que parce que le clergé s'efforçait d'identifier la religion -avec ces abus scandaleux. On prédisait, on annonçait qu'elle allait -renaître triomphante et plus pure; et c'était un des bienfaits de la -révolution. Les principes qui l'avaient préparée étaient consacrés -dans l'Évangile par les maximes d'égalité et de fraternité que -l'opinion publique appelait à devenir la base de la constitution dont -allait s'occuper l'assemblée nationale. Cette égalité, cette -fraternité, recommandées si fréquemment dans l'Évangile, étaient le -principal caractère du christianisme primitif; et la révolution nous y -ramenait. Telles étaient les maximes débitées alors dans les chaires -par les prêtres, dont plusieurs sont restés fidèles à leurs principes, -tandis que d'autres, qui d'abord les avaient prêchées, les ont ensuite -combattues par d'autres textes de l'écriture, après que les -représentans du peuple ont eu déclaré biens nationaux les biens de -l'église, c'est-à-dire du clergé; car dès long-temps le clergé se -croyait l'église, comme la noblesse se croyait la nation. - - - - -VINGT-TROISIÈME TABLEAU. - -Émeute populaire à l'occasion du transport d'un bateau de poudre. -Danger du marquis de la Salle. - - -La révolution n'est l'ouvrage d'aucun homme, d'aucune classe d'hommes; -elle est l'oeuvre de la nation entière. C'est ce que disait Mirabeau, -en châtiant la vanité de quelques-uns de ses adversaires, qui osaient -se croire les auteurs d'une révolution dont ils n'avaient été que les -instrumens, et pour la plupart les instrumens aveugles. Le peuple seul -l'avait commencée, le peuple la soutenait, et devait seul la finir. Un -heureux instinct semblait le rappeler sans cesse au sentiment de cette -vérité. Il semblait se dire: «Je suis en guerre avec tous ceux qui me -gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que je viens -de choisir moi-même. Je dois me défier d'eux, parce que je me suis vu -forcé encore de les choisir dans les classes intéressées à me tromper. -Je surveillerai tout, et je ne m'en rapporterai qu'à moi.» - -C'est surtout à l'égard des armes et des munitions que le peuple -manifestait sa défiance et son inquiétude: l'expérience a montré -depuis combien elles étaient fondées. De pareilles dispositions, -nécessaires, inévitables, et sans lesquelles la révolution eût échoué, -devaient sauver la France; mais elles devaient aussi occasionner -passagèrement les plus grands désordres. Elles donnèrent lieu à des -méprises fâcheuses, à des catastrophes funestes. Peu s'en fallut que -la scène qui fait le sujet de ce tableau n'augmentât le nombre de ces -victimes malheureuses, et ne privât la patrie d'un citoyen respectable -qui l'avait servie avec zèle. - -Paris était dans la joie depuis vingt-quatre heures, et jamais chez -aucun peuple l'allégresse publique n'avait eu une cause aussi -mémorable: c'était l'abolition de la servitude féodale, prononcée par -un décret; c'était la destruction de tous les priviléges sous lesquels -la France gémissait depuis tant de siècles; enfin, c'était cette -fameuse nuit, appelée depuis la _nuit des sacrifices_. Le peuple, au -milieu de cette juste ivresse, ne veillait pas moins à tout; et ces -nouveaux succès ne le rassuraient pas. Quelques citoyens voient passer -un bateau au port Saint-Paul: ils s'informent de sa cargaison. On leur -répond que c'étaient des poudres et des munitions, qui venaient d'être -tirées de l'arsenal, et dont la destination était pour Essone. On -s'alarme; le peuple se rassemble, le tumulte s'accroît, les esprits -s'échauffent. On mande ceux à qui la garde des munitions de l'arsenal -est confiée. Ils montrent leur ordre, et cet ordre est signé _de la -Salle_ pour le marquis de la Fayette. Aussitôt M. de la Salle est un -traître. On court en foule à la Grève, on demande sa tête; on prépare -le fatal réverbère. Heureusement M. de la Salle n'était point à -l'hôtel-de-ville. Il s'y rendait dans sa voiture, lorsque, retardé -dans sa route par la multitude qui remplissait la rue, il demande quel -était le sujet de ce tumulte. On lui dit, sans le connaître, qu'on en -veut à un traître, au marquis de la Salle. Il dissimule sa surprise et -sa crainte, descend de sa voiture et va chercher un asile chez un ami. - -Cependant le peuple parcourt tous les appartemens de l'hôtel-de-ville, -enfonce toutes les portes, visite les coins les plus obscurs, et -cherche même sous la cloche de l'horloge. En vain leur attestait-on -l'innocence de M. de la Salle; en vain leur expliquait-on cet ordre et -la cause de cet ordre, que cette poudre était d'une qualité -inférieure, qu'on l'échangeait contre une poudre d'une meilleure -espèce attendue d'Essone, que cette mauvaise qualité de poudre, -appelée _poudre de traite_......[25] _Poudre de traître_, s'écrient -quelques forcenés; et cette cruelle plaisanterie, en circulant, -augmentait encore la fureur de la multitude. - - [25] On appelle poudre de traite une espèce de poudre - particuliére qui n'a presque point de portée, et qu'on réserve - pour le commerce de la côte de Guinée, pour la traite des nègres. - -Le général la Fayette, qui avait été appelé pour expliquer l'ordre -donné en son nom par M. le marquis de la Salle, et qui n'avait pas -donné cet ordre, se trouva justifié; mais il augmentait le péril de -son lieutenant. Il s'en tira avec habileté. Il parut entrer dans le -ressentiment du peuple, fit chercher l'accusé, gagna du temps, donna -différens ordres et attendait le retour de ceux qu'il en avait -chargés. La nuit avançait, dit M. Dussault, témoin oculaire de cette -scène, et les esprits n'en étaient pas moins agités dans notre salle. -On y voulait du sang. Les cris de la Grève augmentaient la terreur -parmi nous; et déjà les imaginations ardentes de quelques-uns de nos -collègues se représentaient les ombres sanglantes des Foulon et des -Berthier errantes dans notre salle. - -En cet instant, un sergent vint parler à l'oreille de M. la Fayette. -«C'en est assez, dit le général. Mes amis, ajoute-t-il, vous êtes -fatigués, et je n'en puis plus; croyez-moi, allons nous coucher -tranquillement. Au reste sachez que la Grève est libre maintenant. Je -vous jure que Paris ne fut jamais plus tranquille; allons, que l'on se -retire en bonnes gens.» - -A ces mots plusieurs s'élancent vers les fenêtres: ils regardent, et -sont consternés de ce qu'ils voient, l'ordre rétabli à leur insu. Au -lieu de ceux qui les appuyaient, qui les excitaient, ils ne voient -plus que de nombreux détachemens arrivés de différens districts, des -casernes des gardes-françaises et de celles des gardes-suisses. «Tout -à l'heure ils nous investissaient, et ce sont eux qui se trouvent -investis: comment cela s'est-il donc fait, disaient-ils?» Et ils en -furent confondus. - -M. de la Fayette reprend la parole; et après leur avoir parlé comme à -de bons amis, ils défilèrent tous en applaudissant et le comblant de -bénédictions. - -La conduite que tint en cette occasion la Fayette augmenta beaucoup la -confiance que l'on avait en lui, et accrut considérablement son -influence sur le peuple. C'était alors un bonheur; et les maux de -l'anarchie eussent été trop intolérables, sans la sorte d'empire qu'il -obtint sur la multitude. Il avait été réservé à ce jeune homme de -servir en Amérique la liberté qu'il n'aimait pas, et de rapporter en -France une réputation assez peu méritée, qui le mit, quelques années -après, à la tête de la garde nationale parisienne. Tel était l'éclat -de cette réputation, que, dans la concurrence pour cette place, son -nom seul avait écarté celui d'un vieux militaire, connu par d'anciens -services, et, ce qui est plus remarquable, par des services tout -récens rendus à la révolution. M. de la Salle se crut honoré de servir -sous les ordres de la Fayette, qui, pour accepter cette place, avait -attendu ceux de la cour, ou du moins sa permission. Ainsi, aux -suffrages des amis de la liberté qui voulaient pour chef militaire un -homme d'un nom célèbre, il avait réuni ceux de la minorité de la -noblesse, flattée de voir un homme de sa classe à la tête de la force -armée, enfin ceux des ministres et des courtisans, qui supposent que -l'amour de la liberté dans un noble n'est pas une passion dominante et -indomtable. Le temps a prouvé qu'ils ne se trompaient pas. Ce la -Fayette, que nous venons de voir applaudi, béni par le peuple en 1789, -aujourd'hui, en 1792... O abyme du coeur humain! ô contraste -révoltant! le héros prétendu de la liberté, dès long-temps traître -envers elle, vendu en secret à des rois, même en les offensant, -forgeait ses propres chaînes en croyant préparer celles du peuple! -L'élève de Washington, qui, deux ans auparavant, avait envoyé à son -maître les clefs d'une bastille française, se voit par une suite de -ses trahisons dévoilées, conduit honteusement dans une bastille -prussienne, vil jouet des rois dont il pouvait être la terreur! -Méprisable et insensé mortel, né pour faire voir que la gloire a ses -caprices ainsi que la fortune, qu'elle peut quelquefois n'être qu'un -présent du hasard, et tomber, comme tout autre lot, entre les mains -d'un être nul, sans talens et sans caractère! Que pensent, que disent -maintenant les Américains, en apprenant les crimes et même les -bassesses de la Fayette, eux qui partout, sous leurs yeux, sous leurs -pas, retrouvent des monumens de sa gloire? Des bourgs, des villes, -des contrées entières portent son nom et s'en croient honorées! Le -garderont-elles, ce nom aujourd'hui méprisé en Europe?... O -Washington, prends pitié de ton élève; épargne-lui la perpétuité de -cette gloire mensongère, qui n'est plus pour lui qu'un outrage et le -garant de son immortel déshonneur. - - - - -VINGT-QUATRIÈME TABLEAU. - -Canons enlevés de différens châteaux et transportés à Paris. État de -la capitale. Effets de l'abolition subite des droits féodaux. - - -Nous avons, dès le commencement de cet ouvrage, présenté la révolution -sous l'aspect d'une guerre sans trève, d'un combat à mort entre des -maîtres et des esclaves. C'est en effet à quoi se réduisait cette -grande question. Mais, par malheur, ces maîtres et ces esclaves -étaient confondus sous le nom générique de Français; et voilà ce qui -faisait illusion au peuple. De plus, il voyait dans les différentes -classes de ses oppresseurs un grand nombre d'hommes ennemis du -gouvernement; et dès lors le peuple était porté à les croire ses amis. - -Parmi ces prétendus amis, les uns, convaincus de la nécessité d'un -grand nombre de réformes plutôt que d'une révolution complète, -voulaient, pour la nation, une certaine mesure de liberté dont ils -espéraient se rendre les arbitres: d'autres, redoutant les violences -de la cour, que dès le commencement de la révolution ils avaient -outragée, voulaient une constitution ferme et stable qui les mît à -l'abri de ses vengeances; mais en désirant cette constitution, plus -pour leur sûreté personnelle et pour le succès de leur ambition que -par amour pour la liberté, ils comptaient sur la dépravation des -moeurs publiques, qui corrompant la liberté dans sa source, la -rendrait illusoire en retenant le peuple dans une abjection servile à -l'égard des grands propriétaires, c'est-à-dire en général, des nobles. -Le mépris pour le peuple, maladie incurable de la noblesse française, -ne lui permettait pas d'admettre, comme praticable en France, une -liberté fondée sur la seule base vraiment immuable, l'égalité absolue -des citoyens. - -Telles étaient, à l'ouverture des états-généraux et au commencement de -l'assemblée nationale, les dispositions de ceux qui se portaient pour -amis du peuple, connus alors sous le nom de minorité de la noblesse. -Mais après la prise de la Bastille, après la chûte subite du -despotisme et la fuite de ses agens, lorsque l'anarchie eut ouvert un -libre cours à la licence, au brigandage, à l'incendie des châteaux, -tous les nobles, de quelque parti qu'ils fussent, saisis d'une égale -terreur, sentirent également la nécessité de désarmer la vengeance -d'un peuple échappé tout-à-coup de ses chaînes. Il fallait chercher à -le calmer, à l'adoucir. Sans doute ce n'est point calomnier la -chevalerie française, ni même le coeur humain, de penser que ce -sentiment d'une crainte commune, d'un intérêt commun, ait préparé et -en quelque sorte commandé l'abolition soudaine des droits féodaux, la -renonciation à des privileges odieux, l'égale répartition des impôts -proportionnelle aux revenus, enfin tous ces actes d'équité, qu'on a -déshonorés, disait Mirabeau, en les appelant des sacrifices. Quels que -soient les noms qu'ils méritent, ils furent d'abord acceptés comme -tels dans la capitale: ils excitèrent une reconnaissance, une -admiration universelle, un enthousiasme égal à celui qui avait saisi -l'assemblée nationale dans la séance de cette nuit mémorable du 5 -août. La joie remplissait tous les coeurs, brillait dans tous les -yeux. Les citoyens s'abordaient, se félicitaient, s'embrassaient sans -se connaître: on eût dit, en voyant cet échange de sentimens -affectueux, que la suite de la révolution ne pouvait plus désormais -amener ni périls ni malheurs. Mais bientôt cette première -effervescence se dissipa, et on s'apperçut que la nature des choses -n'était pas changée. Le peuple conçut que, si l'assemblée venait de -renverser le colosse féodal, il n'était pas brisé; et il se chargea de -ce soin. La secousse que les nouveaux décrets venaient de donner à la -France, pour être salutaire, n'en était pas moins violente, et dans -peu de jours elle se communiqua jusqu'aux extrémités de l'empire. -Presque partout elle fut terrible. Les haines particulières, irritées -encore par les dissentimens politiques, se portèrent à des excès -difficiles à imaginer; et l'histoire, un jour pourvue de preuves -suffisantes refusées aux contemporains, flétrira des noms connus, en -révélant le secret de certains crimes qui d'abord n'ont dû être -imputés qu'à des hasards malheureux ou à des brigands vulgaires. - -L'abolition des droits exclusifs de chasse mit le fusil à la main d'un -million de paysans; et de ce qu'on n'avait plus le droit de les faire -dévorer par le gibier, ils en conclurent qu'ils avaient le droit de le -poursuivre sur les terres d'autrui. Ce fut un des fléaux des environs -de la capitale: il s'y commit les plus grands désordres, les paysans -cherchant moins encore à se délivrer des animaux qu'à châtier la -tyrannie de leurs seigneurs. On remarqua dans ce temps un trait de la -justice populaire, dans les égards qu'on eut pour les chasses de M. -d'Orléans, distingué, dès le commencement de la révolution, par le -zèle qu'il montra pour la favoriser, par son amour pour la liberté, et -même pour l'égalité, qui substituée à son nom patronimique, a fini par -devenir son nom.[26] - - [26] Philippe-Joseph Égalité. - -Cette succession rapide d'évènements journaliers, la plupart -affligeans, cette circulation non moins prompte de nouvelles vraies -ou fausses d'un bout de l'empire à l'autre, accroissait partout la -fermentation; mais c'est à Paris que cet effet était le plus sensible. -L'ardeur et l'activité du peuple pour saisir partout des armes était -presque aussi vive que lorsqu'il avait à repousser les satellites qui -assiégeaient Paris: c'était surtout les canons qu'il désirait le plus -passionnément de posséder; c'est la meilleure des armes et la -meilleure des raisons; c'est la raison des rois, et il voulait en -faire la sienne. Quand il avait fait quelques nouvelles conquêtes en -ce genre, il les défendait même contre ses chefs, même contre la -Fayette, qui se rendit suspect en voulant que les districts de Paris -lui remissent leurs canons, sous prétexte de les rendre plus utiles et -de former un parc d'artillerie. Il s'était passé peu de jours, depuis -la révolution, que le peuple n'eût formé quelque entreprise, fait des -voyages dont le but était la prise de quelques canons. Choisy-le-Roi -fut dépouillé des siens, quoique le roi, depuis sa visite à -l'hôtel-de-ville, fût censé avoir fait la paix avec Paris. Ceux de -Chantilli étaient de bonne prise, le possesseur de ce château étant -alors en guerre ouverte avec les Parisiens, en attendant qu'il y fût -avec tous les Français. L'Isle-Adam, maison de M. de Conti, en -possédait dix-sept: on les enleva, tandis que ce prince (il l'était -encore) fugitif, poursuivi, ayant erré plus de soixante heures, dans -les bois, se sauvait avec peine du royaume, où il rentra quelques -mois après, devenu simple citoyen, presque aimé du peuple, qui, depuis -son retour, lui a pardonné ses anciennes vexations de chasseur et ses -vieux péchés de prince. Le château de Broglie paya aussi en canons son -contingent à l'artillerie parisienne: c'était une bien petite -expiation du crime de celui qui avait commandé l'armée contre Paris; -ce n'était même qu'un léger dédommagement du tort qu'il venait de -faire encore plus récemment à la révolution, en faisant enlever de -Thionville des fusils, des armes et des munitions de toute espèce, -dont il disposa d'une manière peu favorable à la liberté. Limours, -château de madame de Brionne, fournit de même quelques pièces -d'artillerie: ce n'était pas trop pour la mère de M. de Lambesc. Enfin -des détachemens de l'armée parisienne visitèrent plusieurs châteaux, -appartenans non plus à des princes, à des maréchaux de France, à des -lieutenans-généraux, mais à des financiers, à des millionnaires qui -les avaient légalement conquis sur les descendans de ces guerriers, et -qui, par une vanité assez mal entendue, y avaient laissé des canons -pris dans les batailles par leurs illustres devanciers. - -La Fayette était obligé de donner des ordres pour ces différentes -expéditions, qui étaient supposées lui plaire, le peuple n'ayant point -encore de justes sujets de défiance contre un homme qui, l'un des -premiers, avait apporté des États-Unis cette phrase triviale en -Amérique, mais neuve alors chez nous, que l'_insurrection est le plus -saint des devoirs_. On a vu de quel usage ont été depuis tous ces -canons, lorsqu'il s'est agi d'envoyer des détachemens à de grandes -distances pour faire cesser les désordres excités par les -aristocrates; désordres qui eussent en effet été très-dangereux, s'il -n'y eût eu pour les réprimer que des canons ministériels et non pas -des canons populaires. Nous remarquerons à ce sujet ce qui a été -observé dans un grand nombre de circonstances depuis la révolution, -que l'instinct du peuple l'a mieux conduit que ne l'eût fait la raison -plus ou moins éclairée de la plupart de ses chefs, même les mieux -intentionnés. Que fût-il devenu en effet si, tandis qu'il était forcé -à laisser entre les mains d'un pouvoir exécutif, son mortel ennemi, la -disposition d'une grande force armée, il n'eût créé en quelque sorte, -dans son propre sein, un second pouvoir exécutif vraiment à ses -ordres, une autre force armée vraiment la sienne, capable de repousser -la portion de puissance nationale encore placée sous la main de ses -adversaires? Mais c'est là, disait-on, une doctrine d'anarchie. Qui en -doutait? et qui doutait aussi qu'il ne fallût opter entre l'anarchie -et la servitude? Qui ne voyait que les fautes du roi constitutionnel, -en perpétuant les désordres, forceraient la nation à marcher vers une -liberté complète, tandis que le retour prématuré de l'ordre ramenerait -infailliblement le despotisme, incorrigible par son essence, par sa -nature? - -Toutes ces courses, ces prises de canons, expéditions plus bruyantes -que militaires, ne servaient pas moins à entretenir l'ardeur du -peuple. La rentrée dans la capitale était une fête, un triomphe. -Indépendamment des canons, les dépôts d'armes cachées qui s'y -trouvaient, manifestaient des intentions menaçantes qui commandaient -au peuple une surveillance nouvelle. C'est une des causes qui -empêchèrent la renonciation aux droits féodaux de ramener le calme -comme l'avaient annoncé les deux membres de la noblesse qui la -proposèrent: elle servit seulement à prévenir de plus grands malheurs. -Cette proposition honora ceux qui l'acceptèrent; elle rendit chers au -peuple ceux qui la firent. On crut à leur patriotisme, en les voyant -aller au devant d'une nécessité qui ne paraissait instante qu'à la -classe peu nombreuse des yeux éclairés et pénétrans. Après une telle -démarche, on les crut dignes de marcher au moins du même pas que la -révolution, quel que loin qu'elle pût aller. Mais il était de la -destinée des nobles français de présenter à peine quelques hommes -capables de la suivre jusqu'à son dernier terme, c'est-à-dire, jusqu'à -l'égalité réelle, sentie, réduite en acte. C'est un plaisir qui n'est -pas indigne d'un philosophe, d'observer à quelle période de la -révolution chacun d'eux l'a délaissée, ou a pris parti contre elle. -Tel l'a suivie ou accompagnée après le _veto_ suspensif, qui l'eût -abandonnée si le roi n'eût été en possession de ce beau privilège, -devenu bientôt après la cause de sa ruine. Tel autre vient de quitter -la France à la destruction de la royauté, qui, passant condamnation -sur la royauté héréditaire, fût demeuré Français si on eût établi la -royauté élective. Les préjugés, l'habitude, l'irréflexion entraînèrent -ceux que l'intérêt personnel n'avait pu dominer. Sous cet aspect, -purement moral et philosophique, la révolution a fourni des faits qui, -dans l'espace de peu de mois, ont plus avancé un observateur dans la -connaissance de l'homme, que ne l'eussent pu faire vingt années dans -la société, à toute autre époque. Que dire en voyant la Fayette, après -la nuit du 6 octobre, se vouer à Marie-Antoinette, et cette même -Marie-Antoinette, arrêtée à Varennes avec son époux, ramenée dans la -capitale, et faisant aux Tuileries la partie de whist du jeune -Barnave? Tous ces faits ont étonné les contemporains: mais combien -eussent-ils été plus surpris, s'ils eussent su que la Fayette, -complice de la fuite du roi, avait placé lui-même dans la voiture et -sur les genoux de la reine le jeune prince royal, qu'en ce moment il -appelait M. le Dauphin! Tous ces faits, plusieurs autres non moins -étranges et encore presque ignorés, confirmeront, en se découvrant, -une vérité déjà sentie des Français, c'est que la liberté ne date -vraiment pour eux que du jour où la royauté fut abolie. - - - - -VINGT-CINQUIÈME TABLEAU. - -Besenval conduit et enfermé dans un vieux château-fort à -Brie-Comte-Robert, escorté par la Basoche, le 10 août 1789. - - -L'événement qui fait le sujet de ce tableau tient à des faits -antérieurs, que nous avons été contraints de laisser derrière nous. -Peu important par lui-même, il le devient par les circonstances qui -l'accompagnent, et par l'évidente manifestation d'un grand changement -dans l'esprit des Parisiens, par la preuve du progrès des idées -publiques, nécessaires à l'établissement de la liberté. On put -s'apercevoir que, si le peuple de Paris conservait encore du penchant -à l'idolâtrie pour certains individus, il était du moins capable de -les juger; que s'il pouvait être un moment entraîné par les mouvemens -irréfléchis d'une sensibilité dramatique, il pouvait aussi, en -revenant à lui-même, protester, avec le sang-froid de la raison, -contre l'illusion faite à sa sensibilité: enfin on vit que, sans avoir -encore des principes, il cherchait du moins à s'en former; et on put -espérer que bientôt il unirait au sentiment de la liberté l'habitude -de réflexion qui la maintient et l'affermit. - -Le rappel des faits qui donne lieu à ces observations rendra leur -application sensible. - -Il faut se reporter au moment où, la terreur ayant saisi tous les -suppôts du despotisme après la prise de la Bastille, les d'Artois, les -Condé, les Broglie précipitèrent leur fuite hors du royaume. Besenval -non moins coupable qu'eux, Besenval complice dans leurs projets conçus -dans les soupers de Trianon et mûris dans les orgies du Temple, -n'avait pas le droit de se croire en sûreté à Versailles. Cependant il -avait eu l'audace d'y reparaître publiquement pendant plusieurs jours, -et d'y braver l'indignation publique. Enfin, averti de ses propres -périls, il avait daigné fuir comme les autres et s'était vu arrêté à -Villenauce, sur le chemin de la Suisse, par la milice de la -municipalité. C'était l'instant où M. Necker y passait à son retour en -France, rappellé par ce même roi qui venait de le bannir de sa cour et -de son royaume, et qui depuis avait attendu dans une inquiétude -mortelle l'arrivée de ce ministre, par lequel il s'était cru avili et -en quelque sorte détrôné, ce fameux jour de la séance royale, où le -peuple courut en foule chez le ministre, qui n'ayant point paru à -cette séance, semblait l'avoir désavouée. On a su depuis qu'un pur -hasard avait empêché M. Necker de s'y montrer; et ce n'est pas la -moindre singularité de son histoire, qui, de ce jour surtout, semble -appartenir au roman. En effet ne tient-elle pas de la fiction, cette -entrevue de madame de Polignac et de M. Necker à Bâle, où tous les -deux se rencontrent, chassés de la cour et de la France, l'une par la -France, l'autre par la cour? - -Les jeux du théâtre vont-ils plus loin que ceux de la fortune dans le -concours de circonstances qui rapprochent ces deux personnages, dont -l'une dit à l'autre: «Je vous ai fait chasser, et je suis chassée à -mon tour; c'est moi qu'on bannit, et c'est vous qu'on rappelle. Allez, -soyez l'idole de la nation, jusqu'à ce que...» Le ministre n'avait pas -long-temps à l'être. Mais si son règne fut court, il fut au moins -brillant. Accueilli partout avec l'ivresse de l'enthousiasme, il est -instruit dans sa route du danger que court M. de Besenval; il implore -pour lui l'indulgence du peuple, il se rend en quelque sorte garant de -son innocence. Ce ne fut pas sans doute une médiocre surprise pour M. -Necker de voir la commune de Villenauce renvoyer cette demande à la -décision de l'assemblée nationale, et en attendant retenir le -prisonnier sous bonne garde. L'arrivée du ministre à Versailles fut un -triomphe, à Paris une fête. Le même sentiment parut animer le roi, -l'assemblée nationale, Paris, la nation. Il étoit bien difficile que -M. Necker ne crût pas au succès d'une demande qu'il adresserait au -peuple. Une absence de dix-sept jours lui avoit dérobé la connoissance -de ces changemens rapides dans l'opinion, dans les idées, dans les -intérêts variés et mobiles des différens partis; connoissance sans -laquelle il est impossible de ne pas s'engager en quelques fausses -démarches. - -Comment M. Necker, entouré de tous les hommages des citoyens -rassemblés à l'hôtel-de-ville, n'eût-il pas essayé d'obtenir de leur -enthousiasme ce qui lui avoit été refusé par une municipalité -provinciale? Sa demande, principalement adressée aux électeurs fut -accueillie avec transport; et l'enthousiasme ayant saisi toute -l'assemblée, les mots _amnistie générale_ furent proclamés dans la -salle, et bientôt dans tout Paris. Au premier moment la joie fut -universelle; mais bientôt après le peuple s'écria que cet exercice de -la souveraineté n'appartenait pas à ceux qui se l'étaient arrogé, que -le terme marqué aux pouvoirs des électeurs était expiré, qu'ils -étaient remplacés par ses représentans provisoires, membres de la -commune; et que ceux-ci même ne pouvaient pas prononcer, au nom de la -capitale, le pardon des crimes commis contre la nation. - -Cette jalousie inquiète que montrait le peuple sur l'emploi, la -gradation, les limites des pouvoirs confiés par lui, confondait cette -foule d'hommes qui ne pouvaient se persuader que les Français fussent -capables de réduire en acte ce dogme de la souveraineté nationale, si -nouveau pour la plupart d'entre eux, et pour M. Necker lui-même, qui, -dans son discours à la commune, lui avait parlé de la liberté _sage_ -dont les Français allaient jouir. Les soixante districts ne voulurent -point de cette _sagesse_. Ils sentirent qu'elle tendait à soustraire -au glaive de la loi les conspirateurs qui avaient tenté d'étouffer la -liberté naissante, et qu'une imprudente amnistie allait ramener -triomphans au pied du trône et dans la capitale. Les esprits -s'échauffèrent; bientôt la fermentation fut au comble. Quelques-uns de -ces hommes ardens que dans ces crises violentes on appelle séditieux, -mais qui contribuent à rendre les crises salutaires, firent sonner le -tocsin comme dans le plus imminent danger de la patrie. Il suffisait -de le craindre pour qu'il cessât. Il disparut dès qu'on le crut un -danger. Les électeurs, effrayés de la terreur générale, motivèrent -leur arrêté, et en le motivant, l'annulèrent en quelque sorte. Ils -déclarèrent qu'en exprimant un sentiment de pardon et d'indulgence -envers les ennemis de la patrie, ils n'avaient pas prétendu prononcer -la grâce de ceux qui seraient prévenus, accusés, ou convaincus de -crime de lèse-nation. Les représentans de la commune allèrent plus -loin: ils ordonnèrent qu'on arrêtât Besenval, jusqu'au moment où l'on -statuerait sur son sort. Enfin, l'assemblée nationale, en mettant -l'accusé sous la garde de la loi, déclara qu'elle persistait dans ses -précédens arrêtés sur la responsabilité des ministres et agens du -pouvoir exécutif, et sur l'établissement d'un tribunal qui -prononcerait sur leurs délits. - -Le concours de mesures prises en même temps et par l'assemblée -nationale et par la commune calma le peuple et rétablit la -tranquillité dans Paris. On conduisit Besenval au château de -Brie-Comte-Robert, où il fut gardé soigneusement et à grands frais. - -Le peuple, en voyant que le prisonnier ne pouvait lui échapper, et se -tenant sûr de sa vengeance, modéra ses emportemens. Des affiches lui -apprenaient chaque jour les soins qu'on se donnait pour prévenir -l'évasion de l'accusé; et ce fut cette attention qui le sauva. On ne -s'efforça point de hâter un supplice qu'on croyait sûr; et le coupable -échappa entre la loi ancienne qui lui avait commandé d'obéir à son -_maître_, et les principes nouveaux qui, faisant un devoir de -l'insurrection, poursuivent et condamnent ceux qui s'efforcent de la -réprimer. - - - - -VINGT-SIXIÈME ET DERNIER TABLEAU. - -Députation des femmes artistes présentant leurs pierreries et bijoux à -l'Assemblée nationale à Versailles, le 7 septembre 1789. - - -C'est un de ces momens précieux au génie des arts non moins qu'au -patriotisme. Les annales de Rome n'ont point dédaigné d'immortaliser -les sacrifices que de généreuses citoyennes firent à leur patrie des -ornemens les plus chers à leur sexe, et le pinceau des artistes s'est -souvent exercé sur cet acte de civisme. Chez nos vertueuses -citoyennes françaises, le sentiment et le sacrifice sont les mêmes; -et de plus l'action pareille offre un autre genre d'intérêt relatif -aux personnes. Celles qui apportaient cette offrande unissaient aux -grâces de leur sexe la gloire des arts et des talens, partage de leurs -familles, de leurs pères, de leurs époux, et même le leur propre; car -plus d'une parmi elles, pouvait avec succès retracer sous ses crayons -ou sous ses pinceaux le tableau dont elle avait fait partie, et -reproduire, comme artiste, la scène où, comme actrice, elle avait -agréablement figuré. - -Le tribut présenté à la patrie par nos jeunes citoyennes, fut modique -et proportionné à leur fortune: mais l'heureux exemple qu'elles -donnaient, était véritablement une riche offrande; il réveilla -l'esprit public, dans un temps où l'esprit public était la seule -ressource de l'état. C'était une des plus dangereuses époques de la -révolution; c'était le moment ou la destruction des droits féodaux, -des dîmes, des priviléges de toute espèce, en irritant toutes les -passions, en désolant tous les intérêts, avait rallié tous les ennemis -publics contre l'espérance de la régénération nationale. Accablés sous -les ruines du despotisme, tous se réunissaient pour disperser les -matériaux du nouvel édifice à peine ébauché. Le plus sûr moyen -d'atteindre cet exécrable but, c'était de renverser la fortune -publique, déjà si chancelante; faire disparaître le numéraire, -l'enfouir, l'exporter, anéantir ou embarrasser la perception des -impôts, c'était le but de toutes leurs manoeuvres. Les destins d'un -grand empire tenaient à quelques millions de plus ou de moins dans le -trésor public. Il s'agissait de gagner le moment où un nouveau plan de -finances serait présenté à la nation par le ministre en qui elle se -confiait encore. Jusqu'alors, il fallait vivre de ressources -momentanées; et l'état était réduit à demander aux citoyens des -sacrifices volontaires, dont la récompense se montrait en perspective -dans la liberté publique, oeuvre de la constitution que l'assemblée -nationale promettait aux Français. - -Elle s'occupait alors d'une question très-importante, celle du droit -accordé à un seul homme, nommé roi, de suspendre ou d'annuler la -volonté d'une grande nation. Cette discussion avait rempli une partie -de la séance du lundi 7 septembre, lorsque le président demanda à -l'assemblée si elle voulait recevoir une députation composée de onze -vertueuses citoyennes, qui venaient lui offrir avec leurs hommages, -leurs parures et leurs bijoux. Un applaudissement universel fut la -réponse à cette question. Elles paraissent: on leur fait préparer des -siéges hors de la barre dans l'intérieur de la salle. Ces dames toutes -vêtues de blanc, toutes décemment et simplement coiffées, ornées d'une -cocarde patriotique, s'avancent, précédées de deux huissiers, se -rangent sur une ligne, et saluent le président et l'assemblée. - -Madame Moitte, femme d'un artiste distingué, qui avait, en qualité -d'auteur du projet, été nommée présidente de la députation, devait -prononcer un discours; mais craignant, soit par la faiblesse de sa -voix, soit par sa timidité, de n'être pas entendue de l'assemblée, -elle pria M. Bouche, député d'Aix, de le prononcer pour elle. - -M. Bouche, ayant reçu le discours de madame Moitte, dit: - -«Messeigneurs, (on prononçait encore ce mot, que le développement des -principes de la liberté a proscrit, même en parlant à l'assemblée -nationale) - -»La régénération de l'état sera l'ouvrage des représentans de la -nation. - -»La libération de l'état doit être celui des bons citoyens. - -»Lorsque les Romaines firent hommage de leurs bijoux au sénat, c'était -pour lui procurer l'or sans lequel il ne pouvait accomplir le voeu -fait à Apollon par Camille avant la prise de Veies. - -»Les engagemens contractés envers les créanciers de l'état sont aussi -sacrés qu'un voeu. La dette publique doit être scrupuleusement -acquittée, mais par des moyens qui ne soient pas onéreux au peuple. - -»C'est dans cette vue que quelques citoyennes, femmes ou filles -d'artistes, viennent offrir à l'auguste assemblée nationale des bijoux -qu'elles rougiraient de porter, quand le patriotisme leur en commande -le sacrifice. Eh! quelle femme ne préférerait l'inexprimable -satisfaction d'en faire un si noble usage, au stérile plaisir de -contenter sa vanité? - -»Notre offrande est de peu de valeur, sans doute; mais dans les arts, -on cherche plus la gloire que la fortune; et notre hommage ne peut -être proportionné au sentiment qui nous inspire. - -«Puisse notre exemple être suivi par le grand nombre de citoyens et de -citoyennes dont les facultés surpassent de beaucoup les nôtres! - -«Il le sera, si vous daignez l'accueillir avec bonté, si vous donnez à -tous les bons patriotes la facilité d'offrir des contributions -volontaires, en établissant dès à-présent une caisse uniquement -destinée à recevoir tous les dons en bijoux ou espèces, pour former un -fonds qui serait invariablement employé à acquitter la dette -publique.» - -Après ce discours, vivement applaudi, madame Moitte, qui tenait la -cassette où étaient renfermés les bijoux, monta au bureau des -secrétaires, et la déposa entre leurs mains; la cassette fut ensuite -remise sur le bureau du président, qui, s'adressant à ces dames, leur -dit: - -«L'assemblée nationale voit avec une vraie satisfaction les offres -généreuses auxquelles vous a déterminées votre patriotisme. - -»Puisse le noble exemple que vous donnez en ce moment, propager le -sentiment héroïque dont il procède, et trouver autant d'imitateurs -qu'il aura d'admirateurs! - -»Vous serez plus ornées de vos vertus et de vos privations, que des -parures que vous venez de sacrifier à la patrie. - -»L'assemblée nationale s'occupera de votre proposition, avec tout -l'intérêt qu'elle inspire.» - -Ce discours fut aussi très-applaudi; et un membre proposa d'insérer -dans le procès-verbal de l'assemblée le discours et les noms de ces -dignes citoyennes. La proposition fut agréée; et l'assemblée demanda -même que les noms fussent lus en ce moment. Il serait injuste de leur -refuser ici l'honneur dont ces noms jouissent dans les premières pages -des annales de la patrie: c'étaient mesdames Moitte, Vien, la Grénée, -Suvée, Beruer, du Vivier, Belle, Fragonard, Vestier, Peyron, David, -Vernet, Desmarteaux, Beauvarlet, Cornedecerf; mesdemoiselles Vassé, de -Bourecueil, Vestier, Gérard, Pithoud, Viefville, Hautemps. - -Après la lecture de ces noms, l'assemblée, en décernant à ces dames -l'honneur de la séance, voulut qu'elles conservassent la place de -distinction qui leur était accordée. - -D'autres honneurs et d'autres applaudissemens les accompagnèrent au -sortir de l'assemblée, soit à Versailles, soit à Paris. Elles étaient -attendues à l'entrée des Champs-Élysées par un détachement des élèves -de l'académie de peinture et de sculpture, et par des musiciens -précédés de flambeaux qui entourèrent la voiture de ces dignes -citoyennes. - -Le peuple, toujours éclairé par un sentiment prompt sur ses intérêts -et sur ses besoins, les comblait de bénédictions. Les districts devant -lesquels elles passèrent, firent prendre les armes, et ajoutèrent -chacun un certain nombre d'hommes pour augmenter la garde d'honneur -qui précédait les voitures. Ce cortége les conduisit jusqu'au Louvre -où logeaient la plupart de ces dames; et en entrant dans ce séjour des -arts, les musiciens eurent la délicate attention de jouer l'air: _Où -peut-on être-mieux qu'au sein de sa famille?_ - -Telle fut la première récompense que nos aimables patriotes obtinrent -de leur civisme dans cette journée. Mais elle ne fut que le présage du -prix plus flatteur qu'elles avaient espéré de leur démarche, -l'avantage d'être imitées. Dès ce moment, l'assemblée reçut chaque -jour de nouvelles offrandes. Plusieurs districts formèrent des bureaux -et des caisses pour réunir ces tributs, qu'ils portaient ensuite à -l'assemblée. Il se forma différentes sociétés qui se piquèrent d'une -émulation généreuse. C'était à qui enrichirait le plus l'autel de la -patrie, à qui repousserait le plus le fléau que les aristocrates -invoquaient comme un présent du ciel et comme leur unique espérance, -la banqueroute. Ils frémissaient de la voir tous les jours s'éloigner -davantage, d'entendre tous les jours dans l'assemblée, de lire dans -les journaux la liste des dons patriotiques qui attestaient le noble -dévouement d'un grand nombre de citoyens. «On vit, disent les deux -historiens que nous avons déjà cité plus d'une fois, on vit l'enfance -sacrifier ses jouets, la vieillesse les soulagemens si nécessaires à -son existence, l'opulence présenter le tribut de ses richesses, -l'indigence celui de sa pauvreté, les domestiques dans plusieurs -maisons particulières se réunir, dans plusieurs manufactures les -ouvriers se cotiser et donner à l'état une portion de leur faible -pécule, quelques-uns même ouvrir une souscription chez un notaire. -Enfin, une pauvre femme, rencontrant les députés de son district qui -allaient porter leur contribution à l'assemblée nationale, voulut -avoir part à cette oeuvre civique, et les contraignit, à force de -prières et de larmes, d'accepter la moitié de sa fortune, vingt-quatre -sous, et de joindre le denier de la veuve à leurs magnifiques -offrandes. Tous ces traits de vertu, et il y en eut plusieurs, étaient -pour la patrie un trésor plus précieux que les sommes qu'ils -produisaient. Ils montraient que les Français, quoiqu'osassent dire -les ennemis publics, n'étaient pas indignes de la liberté, malgré -l'abîme de vices où la servitude les avait plongés. Nous avons vu, -deux ans après, la guerre étrangère et les menaces des despotes -provoquer de nouveaux sacrifices consommés avec un nouvel -enthousiasme. De nouveaux exemples de vertu auraient dû décourager -les tyrans extérieurs, et leur annoncer dès-lors le triomphe de la -liberté. Mais ce n'était point à eux d'imaginer que les vertus d'un -peuple peuvent être le prélude de ses victoires. - - -FIN DES TABLEAUX SUR LA RÉVOLUTION. - - - - -PRÉCIS HISTORIQUE - -DES - -RÉVOLUTIONS DE NAPLES - -ET DE SICILE. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - Gélon, tyran de Syracuse, avant J.-C. 480.--Gélon dépose son - autorité entre les mains du peuple.--Avant J.-C. 414, Denis - tyran de Syracuse.--Avant J.-C. 405,--346,--les Syracusains - appellent Timoléon à leur secours.--Timoléon se fixe en - Sicile.--Mort de Timoléon.--Agathocle est élu tyran de - Syracuse, avant J.-C. 310.--Agathocle est chassé de Sicile, et - meurt en Italie, avant J.-C. 278.--Avant J.-C. 269, Hiéron - gouverne la Sicile et en fait le bonheur.--Archimède.--Siège de - Syracuse par Marcellus.--Avant J.-C. 212, Naples, simple - province romaine, est gouvernée par les ducs. - - -Les royaumes de Naples et de Sicile furent réunis sous les mêmes lois -au commencement du douzième siècle; depuis cette époque (et hors -l'intervalle de cent cinquante années), ne formant qu'une seule et -même puissance, nous avons cru devoir présenter, sous un seul et même -point de vue, les principaux événemens de leur histoire. - -En effet, dans cet intervalle même où les deux royaumes sont séparés, -pendant cette longue rivalité des maisons d'Aragon et d'Anjou, les -guerres civiles que se font les deux peuples, c'est-à-dire, leurs -souverains, semblent mêler et confondre les annales des deux empires; -nous ne les séparerons donc point, même dans le précis des événemens -de cette période, où les alternatives de leurs victoires et de leurs -défaites ne forment pour les deux peuples qu'une suite de mêmes -calamités: et quant aux siècles reculés, la Sicile seule mérite -d'attirer nos regards, puisqu'elle était déjà couverte de villes -opulentes et célèbres, dans un temps où Naples n'était qu'une -république obscure, resserrée dans les limites d'un territoire borné, -distinguée seulement par sa fondation antérieure à celle de Rome même, -mais bientôt recherchant l'amitié de ces redoutables voisins, et -heureuse sous la protection de cette alliance, jusqu'au moment où elle -passe sous leur empire. - -La Sicile, célèbre avant les temps historiques, partage avec la Grèce, -les îles de l'Archipel et les belles contrées de l'Asie, l'honneur de -rappeler ces traditions antiques, recueillies et ornées par -l'imagination des poètes. Elle est en effet, ainsi que ces contrées, -le théâtre des événemens et des prodiges consacrés par la mythologie, -le berceau de plusieurs de ses fables même, et la patrie de ces héros -et de ces dieux admis par la postérité. Ces peuples, sous un ciel -heureux, dans un climat fertile, cultivèrent de bonne heure, ainsi que -les Grecs, les arts de l'imagination, et témoins comme eux des -phénomènes variés et des merveilles de la nature, ils virent naître -des artistes pour la peindre et des poètes pour la chanter. - -On conçoit qu'avec ces avantages la civilisation n'y dut pas être -moins prompte; aussi la Sicile est-elle représentée comme un pays -florissant, couvert de républiques déjà puissantes, au temps même où -les Sicanes (peuplade espagnole), où les Sicules (nation italienne), y -viennent chercher des établissemens. Mais ce furent les Grecs, -fondateurs de plusieurs colonies, telles que Géla, Agrigente, -Syracuse, qui, en y portant leur langue, leurs usages, leur caractère, -développèrent le génie des indigènes, et transportèrent, pour ainsi -dire, la Grèce dans la Sicile. Même esprit, mêmes effets de cet -esprit, un pays partagé en différens états, les uns républicains, les -autres soumis à un tyran; des guerres, des rivalités, des divisions -intestines, des usurpateurs, des conspirations: tout rappelle les -Grecs et leur histoire. Mais leur histoire même n'offre rien de plus -beau peut-être et de plus imposant que le moment où Syracuse, après -deux siècles d'un gouvernement orageux, forme sous les lois de Gélon, -la seule grande puissance de la Sicile. Quel spectacle de voir Gélon -usurpant, il est vrai, l'autorité souveraine, mais la dévouant aux -soins de la félicité publique, repoussant les Carthaginois qui, -voisins de la Sicile, y possédaient d'anciens établissemens; portant -en peu d'années son peuple au plus haut degré de splendeur; ensuite, -venant seul, sans armes, dans la place publique, au milieu des -Syracusains armés par ses ordres, offrant de rendre compte de sa -conduite, même de ses facultés, à ses sujets assemblés, et déposant le -pouvoir suprême au milieu de ses concitoyens! Le peuple, dans le -transport de sa reconnaissance, lui rend, d'une acclamation unanime, -l'autorité abdiquée, la consacrant même par le nom de _roi_; car il -n'avait régné que sous celui de _préteur_. On lui décerne une statue -qui le représente désarmé, vêtu en simple citoyen, tel qu'il s'est -présenté à l'assemblée le jour de son abdication. C'était en effet le -plus beau de sa vie. - -C'est à un tel caractère qu'il appartient d'être, comme le dit un de -nos grands écrivains, le seul homme qui, dans un traité de paix, ait -jamais stipulé pour l'humanité entière. Vainqueur des Carthaginois -qu'il chassa de son île, il leur impose, parmi les conditions du -traité, la loi de renoncer chez eux aux sacrifices des victimes -humaines; et consacrant par la religion même ce sentiment humain, il -ordonne, aux frais des vaincus, la construction de deux temples, l'un -à Carthage, l'autre en Sicile; monumens augustes où fut déposé, sous -la garde des dieux, le double du traité qui les frustrait de ces -cruelles offrandes. - -Le respect attaché à la mémoire de ce prince fut tel que les -Syracusains supportèrent patiemment après lui ses deux frères Hiéron -et Trasibule: pardonnant à l'un d'être un roi faible et indolent, trop -peu digne du sang de Gélon, et à l'autre d'être un tyran barbare qui -le déshonorait. Les vexations de ces deux règnes réveillèrent, dans -les Syracusains, cet esprit démocratique si naturel aux Grecs; mais la -république, rendue à son ancienne forme, perdit cette énergie et cette -influence souvent plus fortes et plus rapides sous le gouvernement -d'un seul. C'est ce qu'on vit dans une suite de guerres contre des -voisins moins puissans qu'elle. Un grand danger lui rendit bientôt -toutes ses forces; et l'on retrouve la Syracuse de Gélon, à la grande -époque de la descente des Athéniens en Sicile. - -Une discussion, pour des limites de frontières entre deux petites -républiques siciliennes, dont l'une appelait Athènes à son secours, -fut un prétexte dont l'ambition d'Alcibiade se prévalut pour engager -une guerre qui commença la ruine de sa patrie. Les premiers succès des -généraux athéniens, parvenus à bloquer Syracuse par terre et par mer, -effrayèrent Lacédémone, qui envoya aux Syracusains des troupes et un -libérateur. Mais cette violente crise avait fait sentir à Syracuse le -besoin d'un chef contre les ennemis étrangers. Hermocrate repoussa -plus d'une fois les Carthaginois qui possédaient encore des -établissemens dans l'île, et préparait ainsi les usurpations et la -grandeur de Denis, son gendre; tyran bizarre, avide de conquêtes et -recherchant les philosophes; inégal dans le développement de ses -talens politiques et militaires; épris de la gloire, et se déshonorant -par des cruautés gratuites; méditant une descente à Carthage et -mourant de joie du succès d'une tragédie. - -Denis le jeune, autre tyran, indigne même de son père, offre le -tableau affligeant d'un prince qui, né avec d'heureuses dispositions, -appelle d'abord autour de lui la philosophie et les arts, les exilant -bientôt à la voix des flatteurs, vendant Platon pour s'en défaire, se -livrant ensuite à tous les vices de la fortune; enfin, chassé deux -fois pendant un règne qui ne fut qu'une longue guerre contre ses -peuples. Dans l'état où était réduite Syracuse, déchirée au-dedans, -menacée au-dehors, affaiblie par des passages violens du despotisme à -l'anarchie et de l'anarchie au despotisme, elle tourne les yeux vers -Corinthe, son ancienne métropole, et demande, par des ambassadeurs, -des secours contre ses tyrans domestiques et ses ennemis étrangers, -les Carthaginois. - -Corinthe possédait un citoyen qui, après avoir servi sa patrie dans la -guerre et dans la paix, n'aspirait, depuis vingt ans, qu'à se faire -oublier d'elle. Il avait caché dans un désert sa mélancolie et son -désespoir plutôt que ses remords. Timoléon pouvait-il les connaître? -Le meurtre qu'il avait commis avait sauvé la république; il avait -chéri sa victime; il l'avait, dans un combat, couvert de sa personne; -mais Timophane aspire à la tyrannie, Timoléon l'immole et pleure son -frère. Il le pleure vingt ans, enseveli dans la retraite, et se -croyant un objet de la haine céleste, non pour avoir châtié un tyran, -mais pour l'avoir trouvé dans un frère qu'il chérissait. A la prière -des ambassadeurs syracusains qui demandent un général, un ennemi des -tyrans, un vengeur de la liberté, le peuple s'écrie: «Timoléon!» On -députe vers lui, on le presse; il obéit sans joie: il part. - -Le nom de Timoléon avait hâté la levée des troupes. Il voit de loin la -côte de Sicile; mais pour arriver à Syracuse, il fallait échapper à la -flotte des Carthaginois. Son habileté triomphe de cet obstacle: il -aborde; il bat Jectas, tyran de Léonte, qui, sous prétexte de délivrer -les Syracusains contre Denis, aspirait à le remplacer. Sa victoire lui -livre Syracuse. Il renvoie Denis à Corinthe, voyage qui fit un -proverbe dans la Grèce. Il fallait encore renvoyer les Africains à -Carthage; c'est ce que fit une nouvelle victoire de Timoléon. Les -conditions de paix qu'il leur imposa assurèrent la liberté de toutes -les villes grecques qu'ils avaient opprimées; et déjà ses soins -avaient purgé la Sicile des tyrans qui ne dépendaient pas des -Carthaginois. De retour à Syracuse, il se donne à lui-même un -spectacle fait pour son coeur; maître de la citadelle, dernier asile -du dernier tyran, il appelle le peuple à la destruction de ce monument -odieux; et de ses débris même, sur la même place, il fait élever un -édifice public consacré à l'administration de la justice. Syracuse -était déserte; il rappelle les exilés. Mais leur nombre ne suffisant -pas pour repeupler la solitude de cette ville immense, une nouvelle -colonie arrive de Corinthe, qui redevient en quelque sorte la -fondatrice de Syracuse. - -La Sicile délivrée, vengée, repeuplée, heureuse par les soins d'un -seul homme, Corinthe redemande Timoléon. Mais déjà il habite une -retraite solitaire près de la ville dont le bonheur est son ouvrage. -La Sicile est la nouvelle patrie que son coeur adopte, et où il n'a -point à pleurer les tyrans qu'il a punis. C'est aux frais de la -république que fut préparé son asile champêtre. Un décret lui assigna -pour sa maison le plus bel édifice de la ville; car il y venait -quelquefois pour les délibérations les plus importantes, à la prière -du sénat et du peuple; un char allait le chercher et le reconduisait -chez lui avec un nombreux cortége. Les plus illustres citoyens -allaient fréquemment lui porter leurs hommages; on lui présentait les -voyageurs et les étrangers les plus célèbres de la Sicile et de la -Grèce qui voulaient voir ou avoir vu Timoléon. Mais devenu vieux, il -ne pouvait que les entendre, et la perte de sa vue ajoutait à -l'intérêt et à la vénération publique. Il recueillit jusqu'au dernier -moment de sa vie ce tribut habituel de respects unanimes et -volontaires. Sa mort fut une calamité; et, parmi les honneurs -prodigués à sa mémoire, on distingue le décret qui ordonnait d'aller -demander à la ville de Corinthe un général dans les dangers de -Syracuse. - -La république jouit vingt ans du fruit des exploits et des bienfaits -de Timoléon. Mais de nouvelles factions amenèrent de nouveaux -malheurs. Le plus grand de tous fut Agathocle, né dans la dernière -classe des citoyens. Elevé par son mérite à un commandement militaire, -il parvint à la puissance de Denis, avec de plus grands talens et un -plus grand éclat. On le vit, dans un de ses revers qui le priva du -fruit de ses premiers succès, sortir de sa capitale assiégée par les -Carthaginois, et passant la mer, porter la guerre en Afrique: conduite -audacieuse, justifiée par l'événement, sans exemple jusqu'alors, et -depuis imitée par plus d'un capitaine. Il avait porté la hardiesse -jusqu'à brûler ses vaisseaux en abordant au rivage ennemi, pour mettre -ses soldats dans la nécessité de vaincre ou de mourir: autre exemple -d'audace qui a trouvé aussi d'illustres imitateurs. - -On admire, malgré soi, dans ce caractère souillé de cruautés et de -vices, différens traits d'une grandeur imposante. Fils d'un potier de -terre, loin de rougir de son origine, il s'en faisait un triomphe de -tous les jours; et dans les festins qu'il donnait à ses courtisans, -il mêlait aux coupes d'or des convives, la coupe d'argile de leur -maître, fier de la bassesse de sa naissance qui constatait la -supériorité de ses talens, et lui laissait l'honneur d'être son -ouvrage; orgueil nouveau, plus raisonnable après tout, plus noble même -que l'orgueil fondé sur des ancêtres. Chassé enfin malgré ses talens, -mais né pour asservir, il mourut en Italie, tyran des Brutiens, et -victime d'une vengeance particulière et inouïe[27]; il laissait une -fille dont l'hymen attira sur la Sicile de nouvelles infortunes. Elle -avait épousé Pyrrhus, roi d'Epire, à qui les Syracusains eurent -l'imprudence de demander pour roi le fils qu'il avait eu d'elle; ils -voulaient obéir au petit-fils de cet Agathocle, qu'ils avaient détesté -et banni; ils espéraient d'ailleurs se faire de Pyrrhus un appui -contre les Carthaginois: mais Pyrrhus se croyant leur roi sous le nom -de son fils, ils s'indignèrent et se lassèrent de ses violences, au -point de s'allier avec ces mêmes Carthaginois, pour le chasser de la -Sicile. L'imprudent roi d'Epire alla commettre de nouvelles fautes en -Italie, abandonnant la Sicile plus que jamais à des divisions -intestines, aux descentes des Africains, et à des désastres qui ne -cessèrent qu'au commencement du règne d'Hiéron. - - [27] Un cure-dent empoisonné par un de ses ennemis consuma ses - gencives. Le poison se communiqua rapidement à toutes les parties - de son corps, qui ne fut bientôt plus qu'une plaie. Déchiré par - les douleurs, on le porta vivant sur un bûcher. - -Hiéron, descendu de Gélon, qui comme lui fit le bonheur de Syracuse, -avait comme lui commencé par être un usurpateur. Il avait fait la paix -avec les Carthaginois, et même s'était ligué avec eux contre les -Mamertins, peuplade italienne et guerrière, qui avaient envahi -Messane, un des plus beaux territoires de l'île, et qui s'étaient -fortifiés par une alliance avec Rome: époque remarquable de la -première descente des Romains en Sicile. Hiéron battu par eux, -mécontent des Carthaginois, les abandonne pour s'allier aux -vainqueurs, dont sa prudence prévoit la grandeur future, conduite qui -fit pendant soixante ans le bonheur de Syracuse. On voit avec surprise -cette ville heureuse, et jouissant d'une tranquillité constante et -inaltérable au milieu des calamités du reste de la Sicile, entre les -armées et les flottes des deux grandes puissances qui se disputaient -l'empire du monde. - -Dans ce long période, Hiéron s'occupant de l'administration intérieure -de son royaume, du commerce, surtout de l'agriculture, composant même -un livre sur cet art, première richesse de tous les pays, et surtout -du sien, y rapportait la plupart des lois dont il rédigea lui-même le -code, lois qui gouvernèrent la Sicile après lui, et qui furent -respectées par les Romains. Il rassemblait autour de lui tous les -arts, ceux d'utilité, ceux d'agrément, ceux même de la guerre: car ce -fut à sa sollicitation qu'Archimède, son parent et son ami, appliqua -la géométrie et la mécanique à des usages militaires. Il remplit ses -arsenaux de machines pour l'attaque et la défense des places, -inventions d'Archimède, qui bientôt après furent dirigées contre ces -mêmes Romains, dont il avait été soixante ans l'allié le plus fidèle. -C'est ce qu'on vit après la mort de son fils Hiéronime, qui rompit une -alliance utile et glorieuse, pour s'unir avec les Carthaginois, et se -précipiter dans leur ruine. - -Ses deux successeurs, Epicide et Hippocrate, se déclarèrent aussi -contre les Romains, qui, après plusieurs victoires, vinrent assiéger -Syracuse. Les deux tyrans subalternes qui l'opprimaient au-dedans, -sous prétexte de la défendre au-dehors, osèrent lutter contre la -puissance romaine, et fortifiés du génie d'Archimède, plus habile -géomètre que politique éclairé, engagèrent ou forcèrent ce grand homme -à défendre la ville contre une flotte et une armée également -formidables. On n'attend pas de nous que nous insistions sur les -détails de ce siège fameux, où les talens d'un seul homme arrêtent et -repoussent pendant trois ans un des plus grands généraux de Rome. - -Marcellus, après des pertes multipliées sur terre et sur mer, effet -des machines d'Archimède, change le siège en blocus, et se consolant -de tous ses vains efforts contre la capitale par des conquêtes et des -victoires dans le reste de la Sicile, réunit enfin toutes ses forces -pour livrer un assaut général. On dit que, prêt à donner le signal de -toutes les attaques, qui devaient être suivies du pillage, immobile et -rêveur à l'aspect de cette ville célèbre et malheureuse, séjour -autrefois de tant de grands hommes en tous genres, nés ou illustrés -dans son sein, au souvenir de tant d'événemens qui signalèrent sa -puissance, Marcellus ne put commander à son émotion, ni même retenir -ses larmes. Syracuse fut presqu'entièrement détruite, mais elle se -releva par degrés de sa ruine, et resta toujours l'ornement de la -Sicile, devenue province des Romains. - -Naples, une des plus anciennes républiques de l'Italie, mais peu -guerrière au milieu de tant de voisins belliqueux, s'était -volontairement soumise à la puissance romaine, seul moyen de s'en -faire un appui. Cette ville conserva ses priviléges et ses lois -municipales, sous les protecteurs qu'elle s'était choisis; et par un -bonheur surprenant, les guerres qui désolèrent l'Italie dans les -différentes époques de Pyrrhus, d'Annibal, de Spartacus et de la -guerre sociale, n'attirèrent sur elle que la moindre partie des -calamités qui accablèrent plusieurs des villes attachées aux Romains. -Naples et la Sicile gouvernées, l'une par ses lois particulières, -l'autre par des préteurs ou des proconsuls, demeurent pendant -plusieurs siècles presque oubliées des historiens romains, qui ne -citent Naples que comme un séjour de délices et de volupté, et la -Sicile comme le grenier de l'empire. Elles eurent sans doute à -souffrir quelquefois, comme tant d'autres provinces, des abus d'une -administration dure et violente; mais le nom romain les préserva des -calamités attachées à la guerre et aux dissensions intérieures. -Heureux ces deux peuples, s'ils eussent continué d'échapper à -l'histoire! mais elle les retrouve vers la fin du cinquième siècle, -plongés dans le chaos du démembrement de l'empire romain, passant dans -l'espace de soixante-quinze années, sous les lois d'Odoacre, de -Théodoric, de Totila, conquérans qui, malgré les idées de terreur -attachées à leurs noms, mêlèrent quelques vertus, même la clémence, à -leurs exploits guerriers, et qui seuls, avec les Bélisaire et les -Narsès, leurs ennemis et quelquefois leurs vainqueurs, sont distingués -dans la confusion d'un tableau monotone, chargé de personnages obscurs -et trop souvent odieux. D'autres barbares, les Sarrasins, se répandent -dans la Sicile, s'y maintiennent, assurent leurs conquêtes; et -profitant des rivalités mutuelles, des dissentions intestines, qui -désolaient les villes et les principautés d'Italie, épiaient le moment -de s'emparer de Naples. - -Au milieu de ces convulsions, Naples avait conservé la constitution -républicaine, sous des chefs appelés _ducs_, indépendans plus ou moins -de l'empire d'Orient, suivant la faiblesse plus ou moins grande des -empereurs, qui depuis long-temps n'avaient sur l'Italie qu'un vain -titre de souveraineté. Mais ce cahos va s'éclaircir: tout change par -un de ces événemens inattendus, qui rend à l'histoire le droit -d'intéresser; mérite que celle d'Italie avait perdu depuis trop -long-temps. - - - - -CHAPITRE DEUXIÈME. - - An de J.-C. 1005, arrivée des Normands en Italie au retour d'une - croisade.--Les Normands fondent la ville d'Averse auprès de - Naples.--1035, Vont faire la guerre aux Sarrasins en - Sicile.--S'emparent de la Pouille et fondent le royaume de - Naples.--Les enfans de Tancrède de Hauteville se partagent - leurs conquêtes.--En 1072, les Normands obtiennent du Pape - l'investiture de la Sicile.--En 1139, Naples est réuni à la - Sicile.--Guillaume-le-Bon, roi de Sicile, appelle la maison de - Souabe pour lui succéder.--Cause de la guerre et malheurs de la - Sicile, 1195.--Henry, fils de Tancrède, meurt à Messine, - détesté de ses peuples.--Le Pape est élu régent du royaume des - deux Siciles.--Origine des prétentions de la cour de Rome.--En - 1198, Frédéric excommunié et déposé.--Frédéric meurt en - 1250.--Mainfroy est nommé gouverneur du royaume.--Conrad, - héritier de Frédéric, chasse Mainfroy de ses états.--Conrad - meurt, et laisse Conradin en bas âge, héritier de son - royaume.--Mainfroy accepte la régence.--La reine fait répandre - la nouvelle de la mort de Conradin.--Mainfroy est couronné en - 1258.--Le pape Clément IV l'excommunie, met le royaume de - Naples en interdit, et en offre la couronne à tous les - souverains de l'Europe.--Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, - l'accepte.--Il reçoit, en 1265, l'investiture du - pape.--Mainfroy est vaincu et tué en combattant, en - 1266.--Charles d'Anjou, maître de la Sicile.--Conradin paraît - en Italie; offre le combat à Charles d'Anjou, est vaincu et - fait prisonnier.--Supplice de Conradin, en 1270.--Le comte - d'Anjou règne en Sicile et s'y fait détester.--Vêpres - Siciliennes, le 29 mars 1282.--Guillaume Porcelet est excepté - seul du massacre et reconduit en France.--Charles veut former - le siége de Syracuse.--Est repoussé par l'amiral Loria.--Pierre - d'Aragon, oncle et héritier de Conradin, est élu roi de - Sicile.--En 1285, Charles d'Anjou meurt accablé des malheurs - qu'il s'est attirés par ses cruautés. - - -C'est au retour d'un voyage à la Terre-Sainte que quarante ou -cinquante gentilshommes normands vont jeter en Italie les fondemens -d'un empire. Ils descendent à Salerne au moment où cette ville, -assiégée par les Sarrasins, avait capitulé et préparait sa rançon. -Indignés de la faiblesse de leurs hôtes, et, semblables à ce Romain -qui, s'offensant de l'appareil d'un traité honteux, le rompt et -l'annulle par sa présence, ces généreux chevaliers offrent aux -Salertins de les défendre. La nuit même, ils fondent dans le camp des -barbares, les taillent en pièces et rentrent à Salerne couverts de -gloire et chargés de butin. Ces libérateurs, laissant après eux leur -renommée, emportent les regrets des Salertins, et repassent bientôt -dans leur patrie étonnée du récit de leurs exploits. - -Trois cents Normands, sous le commandement de Rainulf, passent les -mers et viennent en Italie recueillir le fruit des premiers succès de -leurs compatriotes. L'Italie était alors partagée presqu'en autant de -petites souverainetés qu'elle avait de villes importantes. Partout des -haines, des rivalités, des combats. Les Normands qui attendaient tout -de leurs armes, trouvaient sans cesse l'occasion de vendre ou de -louer leur valeur et leurs succès; des guerriers toujours victorieux -ne pouvaient rester long-temps sans un établissement durable. Un duc -de Naples, en leur assignant un territoire, entre sa ville et Capoue, -fut le premier qui paya véritablement leurs services. Les Normands y -fondèrent la ville d'Averse; et l'on peut remarquer, avec une sorte de -surprise, que le premier établissement de ces conquérans ne fut pas -une conquête. - -Trois frères, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon et Humfroy, fils de -Trancrède de Hauteville, seigneur normand des environs de Coutances, -accourent en Italie, à la tête des aventuriers qui voulurent -s'associer à leur fortune. Ils offrent leurs services au commandant -grec nommé le Catapan, et marchent contre les Sarrasins de Sicile. Les -Sarrasins sont vaincus. Guillaume tue leur général; la Sicile allait -retourner à l'empire; mais les Grecs, jaloux de leurs libérateurs, les -privent de leur part dans le partage du butin. Ingratitude imprudente! -Les Normands irrités, méditant, sans se plaindre, une vengeance utile, -abandonnent le perfide Grec à ses ennemis, et, repassant la mer, -fondent sur ses états d'Italie. Ils s'emparent de la Pouille, de la -Calabre, et bravant à la fois le pape et l'empereur, ne reçoivent que -de leur épée l'investiture de leurs nouveaux états. - -Cette audace a sans doute quelque chose d'imposant. Voir un petit -nombre de guerriers protéger, conquérir, asservir des villes, des -états, des princes, vaincre sans alliances et jeter seuls les -fondemens d'un empire durable, braver avec impunité les deux -puissances redoutables de l'Italie, faire un pape prisonnier; et -séparant dans sa personne le pontife du souverain, respecter l'un, -dicter des lois à l'autre; saisir une couronne entre l'autel et le -trône impérial, et se l'assurer par la jalousie mutuelle de l'empire -et du sacerdoce: un tel tableau a droit de frapper l'imagination, et -celle de plusieurs historiens n'a rien négligé pour l'embellir. - -Mais en recherchant la cause du merveilleux (car le merveilleux en a -une), quelle résistance pouvaient opposer de petits états dispersés, -des peuples toujours en guerre, sans troupes réglées, sans discipline; -des sujets tantôt sous la domination des empereurs trop éloignés pour -les gouverner, tantôt sous un duc électif ou usurpateur, tantôt sous -le joug des barbares et sachant à peine le nom de leur maître! Quelle -résistance, dis-je, pouvait opposer un tel pays à la valeur exercée de -ces chefs célèbres dont le nom seul rassemblait sous leurs drapeaux -les mécontens de tous les partis! - -Robert, au bruit de ces nouveaux succès, Guiscard et Roger, autres -fils de Tancrède de Hauteville, quittent leur vieux père, et déguisés -en pélerins (car l'Italie prenait des précautions contre les nouveaux -émigrans de la Normandie), arrivent, le bourdon à la main, chez leur -frère déjà maître de deux riches provinces. Là, dans l'épanchement de -leur tendresse et de leur joie, ils partagent entre eux leurs -conquêtes et leurs espérances; et sans autre traité que leur parole, -il règne entre eux dès ce moment une intelligence invariable: conduite -plus étonnante peut-être que leur établissement, et qui sans doute en -assura la durée. - -Mais leur puissance commençait à alarmer le pape et l'empereur. Le -pape, à la tête d'une armée composée d'Allemands, d'évêques et de -prêtres que Henri III envoya contre ces aventuriers, les excommunia. -L'armée taillée en pièces, l'excommunication fut nulle, et Léon IX -prisonnier. Le pontife fit les avances. Humfroy reçut, pour la Pouille -et la Calabre, une investiture qu'il n'avait pas demandée et qu'il -n'était bientôt plus temps de lui offrir. - -Léon avait pressenti qu'il était de sa politique de maîtriser -l'indépendance des Normands, en se hâtant de légitimer leurs -usurpations. Il leur donna même une investiture qu'ils ne demandaient -pas, celle de la Sicile qu'ils ne possédaient point encore. - -En effet, Robert, s'apercevant que les papes pouvaient donner ce -qu'ils n'avaient pas, les crut assez puissans pour lui ravir ce qu'il -possédait. Il prêta foi et hommage au saint-siège et s'en reconnut -feudataire, véritable origine des prétentions que la cour de Rome eut -dans la suite sur le royaume des deux Siciles. - -Le pape protégeait les Normands pour contenir l'empereur; et les -Normands, protégés par le pape, augmentaient leur puissance en -sanctifiant leurs conquêtes. Ce fut, en effet, sous l'étendard du -pontife, que Robert et le comte Roger chassèrent les Sarrasins -d'Italie et s'emparèrent de la Sicile: brillante destinée de deux -frères dont l'un (Robert) se préparait, en mourant, à la conquête de -l'empire d'Orient, et l'autre (Roger, comte de Sicile) obtint du pape -Urbain II, cette fameuse bulle de légation, par laquelle il se fit -créer légat né du saint-siège en Sicile, lui et ses successeurs. - -Cependant, au milieu de tant de révolutions, parmi tant de peuples -accoutumés au joug, qui se soulageaient en changeant d'oppresseurs, -les Napolitains s'étaient maintenus libres: ni l'établissement fortuné -des Normands, ni le siècle brillant de leurs conquêtes, qui venait de -ravir presque toute l'Italie à la faiblesse des empereurs et la Sicile -aux armes des Sarrasins, n'avaient pu changer l'état heureux et -primitif de son ancien gouvernement. Naples, renfermée dans son -patrimoine républicain, sous l'administration constante de ses ducs -électifs, conservait encore ses priviléges et son indépendance. - -Ce ne fut que vers l'an 1139, à la mort de Sergio VIII, le dernier de -ses ducs, que cette ville ouvrit volontairement ses portes à la -puissance des Normands et prêta serment de fidélité à Roger II, -premier roi de Sicile. C'était la destinée de Naples de prévenir les -violences en se donnant au plus fort, conduite qu'elle avait autrefois -tenue à l'égard des Romains. Les Napolitains acceptèrent le fils de -Roger, avec le titre de duc, pour les gouverner selon leurs lois. - -Mais la Sicile eut bientôt à regretter la domination des Sarrasins et -celle des autres barbares qui l'avaient gouvernée. Des favoris cruels, -des eunuques insolens jettèrent les Siciliens dans un désespoir -inutile qui n'enfanta que des révoltes et des conjurations -impuissantes. Guillaume, surnommé le Mauvais, fils et successeur de -Roger II, régnait alors. Il mourut. Pour le peindre, il suffit -d'observer qu'on n'osa même graver une inscription sur son tombeau. - -La Sicile respira quelque temps sous Guillaume-le-Bon; mais une faute -de ce monarque fut pour elle une source de malheurs. Quelle imprudence -d'appeler la maison de Souabe en Sicile! Il pouvait transmettre sa -couronne à Tancrède, dernier rejeton du sang de Hauteville; et il -marie une princesse de trente-six ans, dernière héritière du royaume, -à Henri VI, roi des Romains, fils du célèbre Barberousse: c'était -détruire l'équilibre que la maison normande avait intérêt de maintenir -entre les empereurs et les papes. Cependant, dans l'absence de Henri -et de son épouse, Tancrède, fils naturel du duc Roger, fils de Roger -II, monta sur le trône de Sicile. Il en reçut même l'investiture du -pape. Mais les principaux seigneurs et barons du royaume refusèrent de -reconnaître une élection à laquelle ils n'avaient pas présidé. La -Sicile fut bientôt embrâsée des premiers feux d'une guerre civile. -Henri paraît alors en Italie, à la tête d'une puissante armée. -Couronné empereur après la mort de son père, il vient réclamer les -droits de Constance son épouse, et conquérir son royaume de Sicile. -Les Allemands sont vaincus. - -L'empereur, avec de nouveaux secours, s'avance dans la Campanie, -accompagné de son épouse, héritière de ses conquêtes. Henri retourne -en Allemagne. Tancrède vainqueur, mais sans jouir de sa victoire, -pleurant un fils aussi cher à ses peuples qu'à lui-même, ne put -résister à son chagrin; et son retour à Palerme fut bientôt suivi de -sa mort. Après lui, Henri vint saisir son héritage, et s'en assura par -tout ce qui restait du sang royal: prémices d'un règne affreux, où -l'on vit un peuple lassé des crimes atroces et des cruautés -recherchées de son tyran, se soulever contre lui, l'assiéger et lui -imposer la loi de sortir du royaume; où l'on vit le tyran obéir, mêler -une terreur basse aux projets de vengeance qu'il méditait en fuyant; -entraîner avec lui une épouse forcée d'entrer dans la conjuration -publique; mourir enfin à Messine d'une mort précipitée. Telle était -l'horreur attachée à son nom, qu'en soupçonnant l'impératrice d'avoir -empoisonné son époux, on ne vit qu'un bienfait à chérir au lieu d'un -crime à détester; et la haine publique lui en fit un de la sépulture -qu'elle avait obtenue du pape pour son mari. Mais en lui rendant cette -grâce, la cour de Rome refusa de reconnaître la légitimité de Frédéric -son fils; et, par une de ces absurdités indécentes qui peignent tout -un siècle, elle força l'impératrice à racheter publiquement, au prix -de mille marcs d'or pour le pape et pour chacun des cardinaux, -l'investiture du royaume de Sicile pour Frédéric, et à faire sur -l'évangile, en présence du pontife, le serment exigé d'elle sur la -fidélité conjugale et sur la légitimité de son fils. - -Après ce marché avilissant, l'impératrice meurt, et nomme, par -testament, tuteur de Frédéric et régent du royaume, ce même pontife -qui avait outragé les cendres du père, flétri l'honneur de la mère et -contesté la naissance et les droits du fils. - -Telle fut l'origine des prétentions de la cour de Rome sur les -Deux-Siciles, dans les interrègnes qui les désolèrent. Quelle époque -de ses droits! Celle où un tuteur, surprenant ce titre à la faiblesse -d'une mère superstitieuse, s'en sert pour devenir l'oppresseur du -fils, et après avoir excommunié ceux qui méconnaissent sa tutelle, -cherche dans l'Europe à qui vendre l'héritage et les dépouilles de son -pupille. - -C'est à l'histoire d'Allemagne à peindre les vertus, les talens, les -exploits et les malheurs de Frédéric II; elle le montre portant dès le -berceau le poids de la haine des papes; achetant deux fois son -couronnement par le voeu forcé d'une croisade; excommunié pour avoir -différé son départ; excommunié de nouveau pour être parti excommunié; -chargé d'un troisième anathême dans le temps où ce prince délivrait -les lieux saints; déposé par une bulle appuyée d'une croisade, qu'un -pape en personne prêchait contre lui dans la chaire de Saint-Pierre: -déposition dont l'inimitié ambitieuse du pontife fit retentir -l'Europe, et que son orgueil notifia même au sultan de Babylone. - -La Sicile, témoin comme l'empire des infortunes de son maître, le fut -constamment des périls attachés à sa personne, dans le voisinage de -son ennemi le plus implacable; elle le vit en butte aux fureurs et aux -trahisons, dont l'ascendant sacré des papes l'environnait de toutes -parts, chercher, au milieu d'une garde mahométane, un rempart -inaccessible aux attentats de la superstition; après cinquante ans de -malheurs causés par le saint-siége, ce prince mourut, et mourut -absous. - -Le pape Innocent IV profita de la mort de son ennemi, pendant que -Conrad, l'héritier du trône, était en Allemagne. Il entre en Sicile -comme dans un territoire de l'église, excite à la révolte la Pouille, -la terre de Labour, et fait déclarer en sa faveur Naples et Capoue. - -Mais Frédéric, habile à prévoir les desseins du pontife qui venait de -l'absoudre, avait nommé, par son testament, gouverneur de l'Italie en -l'absence de Conrad, Mainfroy, son fils naturel, à qui il avait donné -la principauté de Tarente. - -Dans ces siècles de barbarie, on se plaît à voir paraître un homme -ambitieux sans crime, dissimulé sans bassesse, supérieur sans orgueil, -qui conçoit un grand dessein, trace de loin son plan, se crée lui-même -des obstacles qui retardent, mais assurent sa marche, amène ainsi tout -ce qui l'entoure à son but, et comme contraint se fait entraîner où il -aspire: tel est Mainfroy. Caractère développé par les faits mêmes, par -les circonstances difficiles qui le formèrent sans doute. Chargé du -gouvernement pendant l'absence de Conrad, il prévoyait, sans -s'effrayer, la future jalousie de son frère et de son maître; mais se -préparant à souffrir des injustices qui pouvaient l'éconduire, il s'en -frayait le chemin par des exploits, par des vertus, qui lui -conciliaient l'estime des grands et l'amour du peuple. - -Conrad arrive; il trouve, grâce à la valeur et aux soins de son frère, -un royaume tranquille: pour récompense, envieux et persécuteur, il -dépouille Mainfroy de ses seigneuries, et chasse du royaume les parens -et les alliés maternels de ce rival cru dangereux. - -Politique odieuse et maladroite, utile aux desseins d'un homme qui -savait profiter d'une humiliation comme d'un avantage, et dont le -génie supérieur forçait les autres à lui tenir compte de ce qu'il -faisait pour lui-même. En effet, Mainfroy, qui voyait avec plaisir -l'indignation publique se charger du soin de le venger, affectait de -répondre aux injustices nouvelles par des services nouveaux. - -Tout va bientôt changer de face. Conrad meurt, ne laissant qu'un fils -en bas âge, nommé Conradin. Mainfroy fut accusé d'avoir empoisonné son -frère, crime dont l'histoire n'offre aucune preuve, non plus que de -l'empoisonnement de Frédéric, son père, dont il eut la douleur de se -voir charger. Dans l'absence des preuves, si l'on songe que le pape, -ennemi mortel de la maison de Souabe, fut également accusé de ces deux -crimes, croira-t-on Mainfroy coupable du premier, en voyant Frédéric -justifier son fils, et, dans son lit de mort, joindre à ses derniers -bienfaits le regret profond de ne pouvoir lui laisser un trône? Qui le -croira coupable du second, quand ce même pape, à l'instant de la mort -de Conrad, s'avance en armes sur le territoire de Naples? quand le -royaume entier regarde Mainfroy, dans ce moment de crise, comme -l'espoir de la nation, et l'appelle à la régence qu'il refuse? L'heure -n'était pas venue; il voulait un empire; et n'attendait que l'instant -d'avouer son ambition. Il fait déclarer régent du royaume un Allemand -(le marquis d'Honnebruch), absolument incapable de gouverner et -propre à ses desseins. D'Honnebruch ne peut suffire à sa nouvelle -dignité; l'état n'a qu'un régent, il demande un chef. Cependant le -pape s'est déclaré; il est en Italie, soulève les peuples, marche de -conquêtes en conquêtes, tient déjà la moitié du royaume: le reste -n'attend que sa présence. La Sicile était perdue; et d'Honnebruch ne -pouvait la sauver, quand l'état alarmé vint prier Mainfroy de prendre -la régence. Il accepte alors, au nom de Conradin, un titre qu'il -n'aurait pris ni plus tôt ni plus tard. - -Le régent marche aux ennemis, remporte une victoire signalée, entre -dans la Pouille, soumet les villes rebelles. Innocent IV, honteux et -indigné d'un succès si rapide, qui lui ravissait un royaume dont il se -croyait déjà possesseur, n'osant s'exposer sur un champ de bataille, -meurt dans son lit, à Naples, de rage et de désespoir. Mainfroy -repasse en Sicile, où ses grands desseins devaient s'accomplir. La -reine Élisabeth, femme de Frédéric, craignant pour les jours de son -fils Conradin, fit répandre le bruit de sa mort. - -Quels motifs pouvaient déterminer cette princesse à commettre une -telle imprudence? Craignait-elle pour son fils les vues ambitieuses et -les desseins secrets d'un oncle et d'un régent? Élisabeth les servait; -elle perdait son fils, au lieu de le sauver. Était-ce un mouvement de -tendresse, un de ces pressentimens maternels dont le coeur n'est pas -maître? Pourquoi donc se hâter de le faire revivre et de redemander -son héritage? - -Quoiqu'il en soit, les seigneurs et les barons du royaume n'eurent pas -plutôt appris cette nouvelle, qu'ils vinrent trouver Mainfroy, et le -conjurèrent de monter sur un trône où il était appelé par sa -naissance, par ses exploits et par le testament même de Frédéric. Il -n'était ni du caractère ni de la politique du régent de les prendre au -mot; il s'attendait à de nouvelles sollicitations encore plus -pressantes des prélats et de la noblesse; il les reçut avec -complaisance, se fit représenter ses droits, raconter tous ses titres, -et se laissa couronner. - -Élisabeth se repentit bientôt de sa fausse politique et de ses timides -précautions; elle fit reparaître son fils et redemanda son héritage au -prince de Tarente. Il n'étoit plus temps. Le régent crut pouvoir -garder le royaume, par droit de conquête et d'élection. La reine alla -porter ses plaintes au saint siége, oppresseur de sa maison. - -Le pape, qui n'attendait qu'un murmure favorable pour se venger des -mépris et de la valeur de Mainfroy, l'excommunia et mit son royaume en -interdit. Mais ce prince, dont la famille semblait être vouée aux -foudres de Rome, regardait l'excommunication comme un héritage des -princes de sa maison; il n'en fut pas effrayé. - -Clément IV, alors possesseur du siége apostolique et héritier de -l'ambition des papes, avait juré la perte d'un ennemi si redoutable. -Il publia des croisades, mit le royaume de Naples et de Sicile à -l'encan, et le fit offrir à presque tous les souverains de l'Europe -qui le refusèrent. C'était pour la seconde fois qu'un pape promenait -en Europe un royaume à vendre, et ne trouvait pas d'acquéreur; -était-ce de la maison de Saint-Louis que devait sortir l'acheteur d'un -empire dont le vendeur n'avait pas le droit de disposer? Et comment -Saint-Louis, qui avait rejeté ce marché criminel, permit-il à Charles -d'Anjou, son frère, de se rendre, à la face de l'Europe, le complice -de Clément, en acceptant ses offres illégitimes? Un ordre donné à -Charles, d'imiter ce refus juste et sage, eût sauvé à la France et à -l'Italie deux cents ans de guerres et d'infortunes. - -Tandis que Mainfroy, occupé du soin de se défendre, lève des troupes, -équipe des flottes et se dispose à repousser des frontières de son -royaume l'ennemi qui le marchande, son royaume est vendu par un traité -entre le pape et le comte d'Anjou. - -Le comte arrive à Rome, y reçoit l'investiture des états qu'il allait -conquérir, entre en Italie où les croisés le joignent de toutes parts. -Le malheureux Mainfroy se voit trahi, abandonné de tous côtés. Il -rassemble son courage et ses forces, et cherche le comte usurpateur. - -Les croisés, armés par le comte d'Anjou et bénis par l'évêque -d'Auxerre, se rangent en bataille dans la plaine appelée du -_Champ-fleuri_; le combat s'engage, il ne dura qu'une heure, et fut -sanglant. - -Mainfroy, à la tête de dix chevaliers, dont l'ardeur répondait à son -courage, voit ses troupes plier de toutes parts; il perd toute -espérance. La valeur lui reste, il se précipite au milieu des -escadrons ennemis, et meurt comme il avait voulu vivre, en roi. - -Ainsi périt ce prince extraordinaire, le premier dont l'ambition n'ait -pas été criminelle, et dont l'usurpation semble être légitime; le seul -dont la politique ait gagné les sujets, avant que sa valeur ait -conquis le royaume. Persécuté par un frère injuste, vendu par un pape -vindicatif, et vaincu par un prince féroce, il fut sage dans ses -humiliations, modéré dans ses succès, et grand dans ses revers. On -trouva le corps du malheureux prince quelques jours après la bataille; -le comte Jourdan, son ami, se jette dessus et l'arrose de ses larmes. -Le comte d'Anjou lui refuse la sépulture; et Clément le fait jeter sur -les bords du Marino, aux confins du royaume. - -Cette victoire rendit Charles maître de la Sicile. Il fit son entrée à -Naples avec Béatrix, son épouse. Le peuple inconstant le reçoit en -triomphe, et lui prépare des fêtes lorsqu'il demande des bourreaux, et -fait périr dans les supplices plusieurs barons et gentilshommes qui -tenaient encore pour Mainfroy. - -Charles, s'applaudissant de ses cruautés et de ses conquêtes, se -voyait enfin paisible possesseur de ses nouveaux états; mais le sang -qu'il fit répandre, força bientôt ses sujets à se croire encore ses -ennemis. - -Conradin, ce fils de l'imprudente et sensible Elisabeth, caché depuis -son enfance au sein de l'Allemagne, à quinze ans deux fois détrôné -sans avoir porté la couronne de ses ancêtres, voyant les peuples -mécontens, les croit fidèles. On lui représente en vain la double -puissance d'un usurpateur qui le brave, et d'un pape qui le proscrit; -il s'arrache des bras d'une mère en pleurs, et court se montrer aux -provinces qui le reçoivent avec joie. Le jeune Frédéric, duc -d'Autriche, et dernier espoir de sa maison, renouvelle dans ce vil -siècle l'exemple de ces amitiés héroïques consacrées dans l'antiquité; -il veut suivre et suit la fortune de Conradin son ami, dont il -plaignait les malheurs, et partage avec lui les hasards d'une guerre -qu'il croit trop juste pour être malheureuse. - -Sous cet auspice, Conradin se présente en Italie; son audace, sa -jeunesse, ses droits, ses premiers succès lui font bientôt un parti -redoutable. Le pape qui commence à le craindre, l'excommunie: Charles -le joint dans la Pouille et lui présente le combat. - -Les jeunes princes firent dans cette journée des actions dignes de -leur naissance et de la justice de leur cause. L'année royale était -en déroute; on poursuivait les fuyards; on se voyait maître du champ -de bataille, quand Charles sort d'un bois voisin, où la prudence d'un -chevalier français, nommé alors de Saint-Vatry, l'avait caché; il fond -avec un corps de réserve sur les vainqueurs, les taille en pièces, et -leur arrache la victoire. Conradin échappe au carnage avec son ami; -mais la trahison le fit bientôt tomber entre les mains du vainqueur. -Le comte fit jeter les malheureux princes dans les prisons de Naples, -d'où ils ne devaient sortir que pour marcher au supplice. - -Le pape de qui Charles tenait la Sicile, en vendant les états du père, -avait proscrit la tête du fils, arrêt horrible qui fut donné -tranquillement comme un conseil: «S'il vit, avait dit le pontife, tu -meurs; s'il meurt, tu vis.» - -Le comte d'Anjou fut fidèle au traité par lequel il s'était engagé à -faire périr l'héritier légitime du trône. Naples vit dresser un -échafaud. Conradin et Frédéric, que la prison avait séparés, se -revirent alors pour la dernière fois. Le prince de Souabe se -reprochait la mort de son ami. Frédéric le console, et monte le -premier au supplice; ainsi l'avait ordonné le comte d'Anjou, qui, pour -rendre aux yeux du généreux Conradin la mort plus cruelle que la mort -même, voulait qu'il fût teint du sang de son ami. - -Ce prince infortuné voit tomber à ses pieds la tête de Frédéric. Il la -saisit et la baigne de ses pleurs. Il monte à son tour, et paraît aux -yeux du peuple qui fond en larmes. Conradin rassemble ses esprits; et -agissant encore en roi, sur un échaffaud dressé dans ses états, il -jette son gant, nomme son oncle, Pierre d'Aragon, héritier du trône, -s'écrie: «O ma mère! que ma mort va vous causer de chagrin!» et meurt. - -Pourquoi l'histoire, qui s'est chargée de tant de noms odieux, -n'a-t-elle pas consacré celui du généreux chevalier qui osa ramasser -le gant du prince, et porter en Espagne ce précieux gage, dont Pierre -d'Aragon sut profiter dans la suite? - -Le comte d'Anjou se voyait, après tant de meurtres et d'assassinats, -paisible possesseur d'un royaume qu'il avait acquis par le fer et par -le feu, mais qu'il ne sut pas gouverner. Les gibets, les bourreaux, -les exactions en tout genre, effrayaient les peuples; et la Sicile vit -renaître les règnes désastreux de Guillaume Ier et de Henri VI, les -Néron de l'Italie moderne. - -Au milieu de ces sanglantes exécutions, Charles demandait à son père -la permission d'envahir les états de l'empereur: et tandis que la cour -de Rome la lui refusait, elle entrait elle-même dans la conspiration -qui devait ravir à Charles la plus belle partie de ses possessions. -Jean de Procida, seigneur d'une île de ce nom, aux environs de Naples, -banni pour son attachement à la maison de Souabe, avait fait adopter -son ressentiment et sa vengeance à presque tous les souverains. Après -avoir négocié secrètement avec Michel Paléologue, empereur d'Orient, -et Pierre d'Aragon, il s'était rendu, sous un habit de moine, auprès -du pape Nicolas III, qui l'avait reçu comme un ambassadeur de -l'Espagne et de l'Empire. Revenu en Sicile sous ce même déguisement, -il s'occupait alors à soulever les peuples, et préparait les esprits à -la révolte, pendant que Michel et Pierre, sous différens prétextes, -levaient des troupes et équipaient des flottes. Tout était concerté, -quand un événement imprévu hâta la révolution préparée par une ligue -de rois, et lui donna l'apparence d'une émeute populaire. - -Le 29 mars 1282, à l'heure de vêpres, un habitant violait une -Sicilienne. Aux cris de cette femme, le peuple accourt en foule. On -massacre le coupable; c'est un Français. Ce nom réveille la haine; les -têtes s'échauffent; on s'arme de toutes parts. A l'instant, dans les -rues, dans les places publiques, au sein des maisons, au pied des -autels, hommes, femmes, enfans, vieillards, huit mille Français sont -égorgés. Palerme nage dans le sang. - -Cette horrible boucherie est le signal de la révolte. Toute l'île est -sous les armes, et tout ce qui porte le nom français est immolé. Ainsi -finit la domination française, chez un peuple qui venait de voir -massacrer ses deux derniers rois par un frère de Saint-Louis. - -Les historiens qui tracent avec les couleurs les plus fortes le -tableau des désastres de la Sicile, qui la montrent réduite à l'état -le plus affreux, déchue non seulement de son ancienne splendeur, mais -même de la situation déplorable où l'avaient mise les cruautés d'Henri -VI, regrettant le joug barbare de ses anciens maîtres, Grecs, -Sarrasins, Normands, Allemands, dont les vexations n'avaient pu la -porter à de telles extrémités; ces mêmes historiens semblent chercher -une cause étrangère à cette horrible vengeance: cette vengeance est -inouïe sans doute, et rien de cruel n'est juste. Mais qui n'en voit la -seule et véritable cause dans les excès atroces commis journellement -par les Français? Comment ne pas la voir dans leur tyrannie publique -qui réunit et ligua contre eux les grands de l'état, appuyés ensuite -par des souverains étrangers, et dans leur tyrannie particulière et -domestique, qui mit la rage dans le coeur des peuples? Le coupable ne -devient-il pas l'accusateur de la nation, tandis qu'un autre Français -sauvé, protégé même par les meurtriers, semble expliquer du moins, -s'il ne l'excuse en quelque sorte, la fureur des Siciliens? Il existe -un homme juste, Guillaume de Porcelet, Français d'origine, et -gouverneur de l'isle de Calafatimi; cet homme est seul excepté du -massacre général; on le respecte et on s'empresse à lui fournir un -bâtiment pour le reconduire dans sa patrie. Ce décret tacite et -unanime de tout un peuple, qui révérait l'innocence et l'intégrité -d'un seul Français, semble justifier la proscription de tous les -autres, et renouveler contre leur mémoire l'arrêt exécuté contre leur -personne. - -Charles était violent; à la nouvelle de la révolte et du carnage, il -entre en fureur; et jurant d'exterminer la race sicilienne, il vient -mettre le siège devant Messine. Il était sur le point de s'en rendre -maître et de recouvrer la Sicile en vainqueur implacable, si la flotte -d'Aragon ne fût venue secourir la ville assiégée et rassurer l'île -malheureuse. Le comte d'Anjou, forcé de lever le siége, est poursuivi -par l'amiral Loria, perd vingt-neuf vaisseaux, en voit brûler trente à -ses yeux; et trop faible pour supporter la disgrace qui le prive de la -vengeance, il pleure d'impuissance et de rage. - -Pierre d'Aragon, maître de la mer et vainqueur de Charles, entre dans -Messine aux acclamations du peuple; et bientôt la Sicile couronne dans -son libérateur l'oncle et l'héritier de Conradin. - -Charles vaincu, et n'ayant plus d'espoir dans les armes, cherche à -ramener les peuples par sa clémence. Il publie des amnisties, rétablit -la Sicile dans tous ses droits et tous ses priviléges, étend même ses -bienfaits jusques sur Naples: basse indulgence qui ne trompa et ne -ramena personne. La Sicile qui le brave, méprise ses dons perfides; et -Naples seule en profite contre le gré du tyran. - -Ce monarque s'aperçoit que la feinte est vaine, et renouvelle la -guerre; il quitte ses états, court en Provence pour chercher de -l'argent et des troupes. - -Pierre sut profiter de son absence. L'amiral Loria, après s'être -emparé de l'île de Malte, se présente au port de Naples et l'insulte. -Le jeune prince de Salerne, à qui son père avait recommandé la -modération et la prudence, sort avec soixante-dix galères pour -repousser l'ennemi qui le brave: mais ayant plus de courage que -d'expérience, il est fait prisonnier à la vue de ses sujets. - -Loria, maître de l'héritier du trône, impose des lois et redemande -Béatrix, fille de Mainfroy, prisonnière au château de l'OEuf, et -menace les jours du prince, si l'on refuse de la rendre. Loria -prévoyant le retour de Charles, revient avec Béatrix à Palerme, où il -laisse le prince de Salerne en captivité. - -Le peuple demandait hautement la mort du fils de Charles, comme une -juste représaille de la mort de Conradin. Mais on voit avec plaisir -que Constance, qui commandait en Sicile pendant l'absence du roi son -époux, dédaignant de se venger du père sur un fils innocent, prit soin -de soustraire le jeune prince au ressentiment des Siciliens et le fit -conduire en Aragon. - -Cependant Charles arriva à Naples; son peuple est révolté; son fils -est dans les fers; il se voit assailli de toutes parts, et ne respire -que la vengeance. La vengeance lui échappe. Il se préparait au siége -de Messine; on lui montre son fils dont on menace la tête, s'il -approche de la ville. Enfin, accablé de malheurs qu'il ne peut imputer -qu'à son ambition sanguinaire, il meurt à Foggia, dans la Pouille, âgé -de soixante-cinq ans, et ne laisse au prince de Salerne, son héritier, -que le royaume de Naples. - - - - -CHAPITRE TROISIÈME - - La Sicile et le royaume de Naples sont séparés.--Robert, comte - d'Artois, régent du royaume de Naples; Robert, duc de Calabre, - roi de Naples.--Jeanne Ire, fille de Robert, épouse en 1333, - André, fils de Charobert, roi de Hongrie.--André est assassiné - à Averse en 1345.--Jeanne épouse Louis, prince de Tarente; le - roi de Hongrie descend en Italie, venge en 1347 la mort de son - malheureux frère, et fait jeter Durazzo par une - fenêtre.--Jeanne rentre dans ses états.--Vend Avignon au - pape.--La Sicile livrée à de nouvelles factions.--Mort de la - reine Jeanne Ire, en 1382.--Anarchie.--Magistrature créée sous - le nom de huit seigneurs du bon gouvernement.--Jeanne IIe monte - sur le trône de Naples en 1414.--Caraccioli, grand-sénéchal du - royaume de Naples et amant de la reine, est assassiné.--La - reine Jeanne meurt en 1442. - - -C'est ainsi que les crimes de Charles d'Anjou, funestes à sa maison -presque autant qu'à lui-même, marquent la séparation des deux -royaumes. - -Naples, pendant que son prince languit dans les fers, reste abandonnée -à l'autorité de Robert, comte d'Artois, et du cardinal de -Sainte-Sabine. Charles d'Anjou, emportant au tombeau la douleur de -laisser son unique héritier entre les mains de ses ennemis, crut -devoir les nommer régens par son testament. - -Pierre d'Aragon ne jouit pas long-temps de ses triomphes et de sa -nouvelle couronne. Se sentant proche de sa fin, il voulut assurer à -ses fils la possession de la Sicile. Le pape Honorius refuse aux -ambassadeurs de ce prince l'investiture de son héritage, et répond par -une excommunication à la demande légitime du nouveau roi. - -Les régens napolitains appuyaient de leurs armes impuissantes la haine -ambitieuse du pontife, qui se flattait de l'autoriser bientôt par -l'aveu et par le nom de Charles II d'Anjou, que l'entremise d'Édouard -Ier, roi d'Angleterre, venait de tirer de sa prison. Mais il apprend -que Charles, par le traité, a reconnu Jacques, second fils de Pierre -d'Aragon, pour roi de Sicile. - -Le pape irrité renouvelle la guerre, force ce même Charles de réclamer -la couronne de Sicile à laquelle il venait de renoncer par un traité -solennel, excommunie Alphonse frère de Jacques, pour avoir trempé dans -ce crime, et fait croire à tous les princes de l'Italie qu'il peut -seul annuler un traité conclu entre deux rois, par l'entremise d'un -souverain. - -Voilà donc Charles, contraint, au nom de la religion, d'être parjure, -faisant la guerre au roi Jacques, contre sa conscience et la foi des -sermens, et vainqueur, malgré lui-même, ménageant son ennemi dans ses -victoires, pour se faire pardonner son infidélité. - -Pendant cette guerre, Alphonse meurt; et Jacques son frère, souverain -excommunié de deux royaumes en interdit, passe en Espagne pour se -faire couronner roi d'Aragon. - -Jacques se voyait deux puissans ennemis à combattre; Charles II, roi -de Naples, et Philippe-le-Bel. Le pape avait relevé le premier de la -foi des sermens comme d'un crime, et offrait au second la Sicile pour -le comte de Valois, son fils: cette dangereuse position força Jacques -à prendre le parti de sacrifier un de ses états pour se conserver -l'autre; il renonça à la Sicile en faveur du roi de Naples. - -Ce fut treize ans après les vêpres siciliennes, après treize ans d'une -guerre défensive et meurtrière, que cette île malheureuse apprit la -nouvelle effrayante d'un traité qui la rendait à la maison d'Anjou. -Elle en frémit. La consternation y fut générale et causa le même -effroi que la nouvelle des vêpres siciliennes avait produit chez la -nation qui en fut la victime. Les États assemblés en tumulte se -hâtèrent d'élire pour leur roi, Frédéric, troisième fils de Pierre -d'Aragon. - -Boniface ne fut pas plutôt informé de la nouvelle élection, qu'il -accusa de supercherie le nouveau roi d'Aragon, et se crut trompé parce -qu'il n'était pas obéi. Jacques courut à Rome dissuader le pontife; et -pour le convaincre de son innocence, il ordonna à tous les Catalans et -à ses Aragonois de sortir de Sicile. Blase d'Allagon se refusa à cet -ordre dicté par la faiblesse, et parut à la tête d'une armée -redoutable, croyant son maître trop puissant pour n'être pas légitime. -Ce fut par un procédé aussi généreux que ce grand général fit un -devoir aux principaux Aragonois de suivre son exemple. - -Le peuple sicilien, préférant l'excommunication à la tyrannie, jurait -à son prince de lui conserver la couronne au prix de son sang; et -Frédéric garda généreusement un royaume qu'il ne pouvait céder sans -ingratitude envers son peuple. - -Le pape voyant que Charles, malgré ses victoires, désirait toujours la -paix, et que Frédéric, malgré ses défaites, trouvait sans cesse dans -l'amour de ses peuples des ressources inépuisables pour la guerre, -craignit que l'accommodement ne se conclût sans sa participation. Il -s'annonce alors en médiateur; mais se faisant de ce titre même une -arme nouvelle contre le roi de Sicile, et cherchant le moyen -d'ébranler la fidélité de ses sujets, il envoie à Messine le chevalier -Calamandra sur un vaisseau chargé de pardons et d'indulgences promises -à la rébellion, ruse odieuse et inutile. L'amiral sicilien Loria -refuse l'entrée du port à ce dangereux navire, et répond par des -signaux de guerre à ce ridicule envoyé de paix. Ce fut le dernier -service que cet amiral rendit à sa patrie, qu'il va bientôt trahir -pour passer au service étranger. - -Alors Boniface, perdant tout retenue, défend à Charles de songer à la -paix, et cherche à Frédéric un nouvel ennemi dans la personne de -Jacques d'Aragon, son frère, qu'il arme enfin contre lui. - -La flotte de Frédéric est enveloppée et vaincue au Cap-d'Irlande; mais -le vainqueur lui-même, prévoyant une victoire assurée, avait, par un -secret avis, prévenu le prince du danger qu'il courait sur la flotte: -générosité qu'il exerçait à l'insu du pape et que méritait Frédéric, -qui, dans la guerre même, osa croire au conseil d'un frère forcé -d'être son ennemi. - -Frédéric, plus heureux sur terre, remporte une victoire et fait -prisonnier Philippe, prince de Tarente, fils de Charles d'Anjou; -malgré ce dernier avantage, il demande la paix, unique désir des -princes, unique espoir des peuples; le pape s'y oppose. Boniface -appelle en Italie le comte de Valois; et flattant les vaines -espérances de Marguerite de Courtenay, sa femme, à la couronne de -Constantinople, il promet à ce prince un trône imaginaire, s'il veut -participer au crime d'une usurpation réelle. - -En effet, le comte arrive en Italie avec une armée formidable; et, -secondé de Loria qui avait passé au parti napolitain, et du duc de -Calabre, second fils de Charles, il fait une descente en Sicile. -Frédéric, seul avec son peuple, résiste de toutes parts. L'armée -ennemie se consume; la peste y joint ses ravages; et le comte de -Valois s'en retourne avec opprobre: guerrier sans talent, incapable à -la fois de ravir une couronne et indigne de la porter. - -La paix se conclut enfin; et dans le traité qui portait que la Sicile -retournerait à Charles ou à ses héritiers, après la mort de Frédéric, -on remarque la condition que le pape impose à ce dernier, de régner -sous le nom de Trinacrie. - -Que prétendait Boniface? Son orgueil croyait-il s'épargner une -humiliation, en donnant aux états que son ennemi conservait, le nom -que la Sicile portait aux temps fabuleux? - -Pendant ce long période, l'histoire particulière de Naples n'offre -rien de remarquable. Ce royaume perdit avec regret Charles II, le plus -juste et le plus fortuné de ses rois. Il était âgé de soixante-trois -ans; il en avait régné vingt-quatre, après une longue captivité, à -laquelle ce prince n'aurait peut-être jamais renoncé, s'il eût prévu -l'injustice de trois papes consécutifs, et les mêmes malheurs dont son -père avait été accablé. - -Que penser de cette suite de papes, dynastie singulière de souverains -étrangers l'un à l'autre, travaillant sans relâche pour des -successeurs inconnus, adoptant près de la tombe un système d'ambition -usurpatrice qu'ils soutiennent par des parjures et par des crimes, et -auquel ils immolent, pour la plupart, les restes d'une longue vie -dévouée jusqu'alors à la vertu? - -Charles avait laissé, par son testament, la couronne de Naples à -Robert, duc de Calabre, l'un de ses fils. Ce prince, occupé du bonheur -de ses peuples, veillait au gouvernement intérieur de ses états, quand -Frédéric de Sicile, ligué avec l'empereur Henri VII, et commandant la -flotte combinée de Gênes et de Pise, vient descendre en Calabre et y -commet des hostilités qu'il aurait poussées plus loin, sans la mort de -l'empereur son puissant allié. Le roi de Naples vengea cette injure -par une descente en Sicile, expédition inutile et malheureuse, suivie -bientôt de la mort d'un fils tendrement aimé. Telle était l'estime de -Robert pour le prince, qu'en apprenant sa mort il s'écria: «La -couronne est tombée de dessus ma tête.» - -Le roi de Naples, privé de son unique héritier, donna tous ses soins à -l'éducation de sa petite-fille, la célèbre Jeanne. Mais cet aïeul si -tendre préparait, sans le savoir, les malheurs de la jeune princesse; -il voulait faire rentrer la couronne dans la branche à qui elle devait -appartenir; il fit épouser à Jeanne, André II, fils de Charobert, roi -de Hongrie, son neveu; le prince et l'infante, âgés l'un et l'autre de -sept ans, furent fiancés. Le roi Charobert fit accompagner son fils -d'un certain nombre de seigneurs hongrois ses gentilshommes, et du -moine Robert son gouverneur. André prit à Naples le nom de duc de -Calabre. - -Cependant le roi de Naples, affligé de la faiblesse et même de -l'imbécillité du jeune André, désigné son successeur, pressentant les -intrigues du moine Robert et du parti des Hongrois, engagea ses -peuples par serment à ne reconnaître que Jeanne sa fille pour leur -souveraine, et déclara par son testament qu'elle régnerait seule. - -Jeanne, après la mort de Robert son aïeul, ne fut pas long-temps à -s'apercevoir qu'il avait tout prévu; mais jeune encore, trop faible -pour répondre à ses sages précautions et soutenir ses droits, en -conservant toujours le nom de reine, elle perdit bientôt l'autorité. -Le pape, abusant de ces dissentions conjugales qu'il croyait -favorables à ses desseins, protège le moine et le parti hongrois, -contre les droits de la reine et le testament de son aïeul; il publie -une bulle pour le couronnement du jeune André, politique funeste et -intéressée qui devait entraîner la ruine du royaume. - -Charles de Durazzo, prince du sang royal, s'était rangé du parti de la -reine et des autres princes; les barons même, indignés de la puissance -hongroise, avaient suivi son exemple. Tous s'étaient promis de -prévenir les desseins de la cour de Rome et de se défaire du prince -imbécille qu'on allait couronner. Le jour de la cérémonie approchait. -André fut assassiné au sortir de la chambre de la reine, à Averse, où -était la cour. On l'étrangla, et son corps fut jeté par une fenêtre. - -La Reine, à dix-huit ans, veuve ainsi d'un prince qu'elle n'aimait -pas, entendit les rumeurs et les soupçons du peuple; et tandis que le -moine Robert et les Hongrois étaient encore dans la consternation, -elle assemble son conseil, se justifie avec éloquence, et fait -informer sur un crime qui venait de se commettre presque sous ses -yeux. - -Deux gentilshommes, peut-être innocens, furent punis de mort. Le pape -veut connaître d'un attentat, suite funeste de sa bulle. Jeanne, loin -de s'y opposer, envoie même à Louis, roi de Hongrie et frère d'André, -un ambassadeur, et se marie bientôt à Louis, frère de Robert, prince -de Tarente, fils de Charles II. - -Mais le roi de Hongrie s'avance en Italie avec une armée formidable, -faisant porter à la tête de ses troupes un étendard noir sur lequel on -avait représenté la fin tragique de son malheureux frère. Jeanne -épouvantée assemble son conseil; et jugeant que le vengeur est -inflexible, elle se retire en Provence avec son nouvel époux, laissant -à Naples son fils Charobert, âgé de trois ans, pour désarmer, s'il se -peut, le vainqueur. - -Louis, dont l'étendard annonce les projets, ne trouvant point de -résistance, poursuit sa marche. Les villes lui font présenter leurs -clefs; il y met des garnisons, sème partout l'épouvante; tout reste -immobile à son aspect. Son armée s'arrête aux environs d'Averse. Louis -reçoit au château le duc de Durazzo et tous les seigneurs qui viennent -à sa rencontre, portant avec eux l'enfant Charobert dans son berceau; -il passe avec eux dans la galerie; le signal est donné: les troupes -hongroises se rangent en bataille; appareil de terreur! Louis -s'informe du lieu de l'assassinat, et quelle est la fenêtre fatale. On -lui montre l'un et l'autre. Le roi tire une lettre que Charles, duc de -Durazzo, avait écrite et qui déposait contre lui; il ordonne qu'on -étrangle ce prince, et que son corps soit jeté par la fenêtre où celui -d'André son frère avait passé; il sort à l'instant d'Averse et marche -à Naples. Le peuple en foule s'empresse de lui offrir les honneurs dus -à son rang; il les refuse, fait raser les maisons des princes du sang, -séjourne deux mois à Naples, en passe deux autres à parcourir ce -royaume, laisse des officiers dans toutes les places, et retourne en -Hongrie. - -La reine cependant était venue trouver le pape à Avignon; elle y -plaide sa cause en public, et le pontife reconnut son innocence. Il -envoya même au roi de Hongrie un légat dont il connaissait l'éloquence -et l'adresse. Mais Louis, maître de Naples, après la mort du jeune -Charobert, devait être d'autant plus inflexible, que la politique et -l'ambition se joignaient alors à la vengeance. - -Telle fut pourtant l'habileté du légat négociateur, ou peut-être le -noble désintéressement de Louis, que Jeanne obtint la permission de -rentrer dans ses états. - -La reine, dans le besoin d'argent où elle était, vendit Avignon au -pape pour quatre-vingt mille florins d'or de Provence. Boniface, se -doutant bien que le prix modique d'une acquisition si importante -donnerait lieu à des réflexions désavantageuses, eut soin de prêter -aux intentions de Jeanne un motif religieux, indiqué par ces paroles: -«Plus heureux celui qui donne que celui qui reçoit.» Adroite citation -de l'Écriture-Sainte, mais qui par malheur, aux yeux de la politique -mondaine, ne lève pas entièrement les soupçons sur l'intégrité des -juges et l'innocence de Jeanne. - -La reine, avec les quatre-vingt mille florins du pape, vint descendre -au château de l'OEuf, seule place qui lui restât dans son royaume. Les -Napolitains la revirent avec joie; et le roi de Hongrie, ayant rappelé -ses troupes et consenti à la paix, Jeanne et Louis son époux se firent -couronner dans leur ville capitale. - -Pendant les troubles de Naples, la Sicile, livrée aux factions des -Palices et des Clermonts, princes du sang révoltés, n'avait pas été -plus tranquille. L'infant don Juan, dont la régence habile avait -dompté et puni les séditieux vendus à la maison de Naples, avait, -malgré le pape et les factieux, négocié la paix avec la reine Jeanne, -tandis que le roi de Hongrie lui disputait à elle-même sa couronne. -Il se voit forcé d'appeler un évêque étranger pour le sacre du jeune -Louis, les prélats du royaume refusant leur ministère à leur -souverain. - -Après la mort de l'infant, nouvelles calamités; le nouveau régent, le -célèbre Blaze d'Allagon, trouve dans la reine-mère un appui des -Clermonts et des Palices. Il voit sa souveraine favoriser ses ennemis -personnels, protéger les factions, ne trouver qu'un ennemi dans le -soutien de la couronne, et lui défendre de pénétrer dans le royaume. -Cet ordre imprudent devient pour les deux partis un signal de carnage -et de cruautés. Division générale; tout respire la guerre; et le -peuple épouvanté déserte la patrie pour se retirer dans la Sardaigne -et dans la Calabre. - -On se flattait que la prochaine majorité du roi, réunissant tous les -partis, allait rendre le repos à l'état, et dépouiller Palice d'un -pouvoir dont il avait trop abusé. Vaine espérance! il jouit de la -faveur et de l'amitié de son jeune maître, dont le nom va consacrer sa -puissance; le peuple désespéré ne voit plus dans son roi qu'un -instrument de la tyrannie de Palice, et qu'un chef de la faction -élevée contre un régent choisi par la noblesse et estimé de la nation. - -Palice avait osé persuader au roi de convoquer les états à Messine. -Tout Palerme assiége le palais, demande la mort du ministre criminel, -force les portes de la maison royale, et massacre Palice, presque sous -les yeux de son maître. - -Alors le désordre est au comble; les Clermonts refusent d'obéir au -roi; et, protégeant la révolte de plusieurs villes du royaume, ils -appellent en Sicile la reine Jeanne et Louis son époux. Cent douze -places vendues ou surprises arborent l'étendard de Naples; et -l'Europe, les yeux ouverts sur cette île malheureuse, juge de l'excès -de ses calamités, en la voyant sacrifier sa haine pour le nom d'Anjou, -et prête à passer sous les lois de cette maison détestée. - -Le jeune Louis de Sicile meurt; Frédéric son frère lui succède, prince -âgé de quatorze ans. Son règne n'est qu'une suite de désastres sous la -régence de sa soeur, simple religieuse incapable de gouverner un -monastère, et qui se trouve à la tête de l'état. - -Jeanne de Naples et son époux entrent en triomphe à Messine; et -Frédéric va perdre la Sicile. Mais il existe un homme qui veille sur -sa destinée. - -Blaze d'Allagon attaque l'escadre napolitaine, la disperse, et, malgré -ses blessures, va battre sur terre le général qui assiége la place, -sauvant ainsi par deux victoires en un jour, la Sicile et son roi. Ses -succès amenèrent une paix générale que le pape ratifia enfin, ne -pouvant plus s'y opposer. - -Jeanne, de retour dans ses états, veuve de Louis, veuve encore du -jeune prince de Majorque (car ses maris se succèdent rapidement), -épouse en quatrièmes noces le jeune Othon duc de Brunswick: mariage -imprudent, qui semblait annuler l'adoption qu'elle avait faite de -Charles de Durazzo; c'était en effet l'écarter du trône attaché aux -droits de la princesse Marguerite sa femme, héritière de Naples; et la -naissance d'un fils qu'elle venait de lui donner rendait cette injure -plus sensible et plus amère. - -Le pape voyant matière à de nouveaux troubles, excité par l'intérêt de -donner à son neveu la principauté de Capoue, et par l'orgueil de -disposer d'un royaume, sert les projets de Durazzo. Il excommunie -Jeanne, donne à Charles l'investiture du royaume de Naples par une -bulle que le roi de Hongrie devait protéger de ses armes. Jeanne -effrayée, cherche un appui dans la maison de France, en adoptant pour -nouvel héritier Louis, duc d'Anjou. Charles de Durazzo, maître de la -capitale et du royaume, pendant que l'armée d'Othon est campée aux -environs de Naples, tient la reine assiégée dans le château neuf, et -la force de capituler à cinq jours de trève. Le cinquième jour expire, -le prince Othon présente alors la bataille à Durazzo; il est vaincu et -fait prisonnier. La reine se rend au vainqueur, qui envoie consulter -Louis de Hongrie sur le traitement qu'il doit lui faire. C'était -demander la mort de Jeanne; Louis inflexible, toujours obstiné à la -croire coupable du meurtre d'André son frère, prononce contre elle un -arrêt de mort, dont Durazzo se rend exécuteur. - -Bientôt le pape mécontent du nouveau roi, qui sans doute n'avait -point assez payé ses services, appelle un autre duc d'Anjou en Italie. -Ce prince paraît à la tête d'une puissante armée, et s'annonce par des -succès rapides. Mais tout change encore; Durazzo sent la nécessité de -ramener le pape; c'est ce qu'il fait par un traité avantageux pour la -cour de Rome. Alors le Saint Père excommunie ce même duc d'Anjou, dont -il venait de se servir, publie une croisade contre lui, et promet des -indulgences à quiconque tournera ses armes contre ce prince. Durazzo, -paisible possesseur du trône, va briguer celui de Hongrie vacant par -la mort du roi Louis, et périt dans les troubles de ce royaume, livré -comme celui de Naples aux fureurs des dissentions intestines. - -Marguerite, veuve de Durazzo, plus incapable de gouverner que Jeanne -elle-même, fait proclamer roi son fils, et ose se charger de la -régence. Dans l'anarchie intolérable, fruit de son incapacité et de -celle de ses ministres, ses peuples forcés de se gouverner eux-mêmes, -se créent une magistrature sous le nom des huit seigneurs du bon -gouvernement. C'était le temps du grand schisme qui produisit tant -d'anti-papes. Ces huit seigneurs reconnaissent pour roi de Naples le -fils du précédent duc d'Anjou, attiré comme son père en Italie par -Clément, pape d'Avignon. Ce pontife lui avait donné l'investiture du -royaume de Naples, à l'exclusion de Ladislas soutenu par Boniface II, -onzième pape de Rome: moment curieux de l'histoire, où l'on voit deux -princes se disputer un royaume, à la solde l'un et l'autre de deux -pontifes qui se disputent la thiare. Ce fut Ladislas et le pape romain -qui l'emportèrent sur Louis d'Anjou et son pape d'Avignon. Sa mort, -effet d'une vengeance vile et atroce[28], laisse le trône à Jeanne II, -sa soeur. - - [28] Ce prince aimait la fille d'un médecin de Pérouse. Le père - gagné, dit-on, par les Florentins, donne à sa fille un mouchoir - dont le contact devait irriter les desirs et même fixer le coeur - de son amant. Ladislas et sa maîtresse furent également victimes - de cette ruse abominable. Ils moururent l'un et l'autre d'une - maladie de langueur. - -Jeanne, dont les moeurs influèrent sur les révolutions du -gouvernement, était déjà connue par ses faiblesses avant de monter sur -le trône. Le rapprochement des différents traits relatifs à son règne -et consacrés par les historiens de Naples, forme un tableau assez -semblable à celui que présentent quelques-uns de ces romans français, -fondés sur le mélange de la galanterie et des intrigues de cour. -L'histoire contemporaine, en parlant de cette princesse qui descendait -quelquefois de son rang, est forcée de descendre elle-même de sa -dignité. - -Pandolphe-Alopo, amant choisi dans un ordre inférieur, et devenu trop -rapidement grand-sénéchal du royaume, ne sut pas se faire pardonner -les bontés de sa souveraine. Jeanne, soit pour appaiser les murmures -du peuple, soit pour assurer la tranquillité de l'état, prit le parti -de se marier. Jacques comte de la Marche, prince de la maison de -France, fut l'époux qu'elle préféra. Il devait, aux termes du traité, -s'en tenir au titre de gouverneur-général du royaume. Mais la -flatterie ou le mécontentement des seigneurs, députés par la cour de -Naples, lui donna le nom de roi, et trompa de cette manière les -précautions et la politique de la reine. - -Jacques distingue, parmi les députés, Jules-César de Capoue. Ce -seigneur, excité par le mouvement d'une reconnaissance indiscrète, ou -par le désir de devancer dans la confiance de Jacques les courtisans -ses rivaux, apprit au comte de la Marche les préférences dont la reine -son épouse honorait depuis long-temps Pandolphe Alopo. - -Jeanne, informée de l'empressement des seigneurs à se donner un -maître, crut devoir confirmer, dans une assemblée publique de la -noblesse, le titre que le comte de la Marche son époux venait de -recevoir en arrivant. - -Jacques fut donc proclamé roi. Son premier acte de souveraineté fut de -condamner Pandolphe à perdre la tête sur un échafaud. Il se donnait, -pour venger des injures antérieures à son mariage, des soins qu'il -aurait mieux valu prendre pour en prévenir de nouvelles. Des lecteurs -français sont affligés de voir un prince de leur nation se souiller -d'une cruauté que suivit bientôt un ridicule, augmenté encore, comme -on le verra, par la perte d'une couronne. - -La reine dissimula son ressentiment. Surveillée par un vieil officier -français, elle attendait de ses disgraces le retour de la faveur du -peuple napolitain, étonné d'une jalousie française. La cour revint la -première; les seigneurs qui, depuis la chute de Pandolphe, s'étaient -flattés d'obtenir les premières places, s'indignèrent de les voir -toutes accordées à la nation du prince. Ils s'aperçurent que Jeanne -était captive, et trop étroitement gardée: on le fit remarquer au -peuple. - -En ce moment, Jules-César de Capoue, qui croyait sans doute avoir de -grands droits à la reconnaissance du prince, et mécontent de se voir -oublié, forme contre le roi une conspiration que son imprudence confie -à la reine. Il espérait que Jeanne lui pardonnerait, en faveur d'une -conjuration formée contre son mari, la confidence faite autrefois -contre son honneur à ce mari même. Mais la reine accordant l'intérêt -de son ressentiment avec celui de sa délivrance, obtient sa liberté, -en immolant César et son secret, et en avertissant le roi d'un -attentat dont elle sut lui ménager une preuve incontestable. - -Le criminel est puni, et la reine libre un moment se hâte de paraître -en public; le peuple la revoit avec joie; on craint une détention -nouvelle; on s'empare de sa personne; et tandis que la multitude -demande à grands cris la liberté de Jeanne, les grands, mêlant leur -intérêt particulier à la rumeur populaire, demandent impérieusement -les premières charges de la couronne. - -Le roi, forcé de capituler, accorde tout. Parmi les seigneurs -napolitains que ce monarque venait d'honorer de dignités nouvelles, -parut Caraccioli, élevé au rang de grand-sénéchal. Il réunissait tous -les dons de la figure et de l'esprit. Le choix de la reine (car il -fallait un choix) se décida pour Caraccioli, et sa passion devint -publique. - -L'adresse du favori, habile à ménager les grands, à s'assurer du -peuple, mit bientôt le roi dans les fers de son épouse; et son -appartement devint sa prison. Mais abusant alors de l'accroissement de -son crédit, bientôt son pouvoir chancèle; le peuple tourne contre -l'amant le même ressentiment qu'il venait de montrer contre l'époux. -La cour de Naples députe au roi de France; et croira-t-on que ce -monarque s'adresse au pape pour venger l'injure faite à un prince de -sa maison? - -Caraccioli prévoit l'orage; mais ne paraissant s'occuper que des -intérêts de la reine devenus les siens, il prend le parti de -s'immoler; et trompant ses ennemis, il dicte lui-même l'arrêt de son -exil, le roi Jacques étant toujours détenu. - -Du lieu de sa retraite, cet adroit courtisan parvint à regagner la -confiance du pape et à rassurer les princes du sang; il reparaît -l'année suivante à la cour, et fait couronner publiquement sa -souveraine, sans que le nom de son époux soit prononcé: exclusion -tacite, mais cruelle, qui le vengeait d'un souverain son rival. - -Le roi Jacques, avili par une longue captivité, haï de la reine et -méprisé de son peuple, libre enfin, repasse en France, comte de la -Marche, et va mourir moine au fond d'un cloître. - -On appelle contre le pouvoir de Caraccioli, appuyé de la reine, un -Louis III, duc d'Anjou, contre lequel Jeanne appelle à son tour -Alphonse, roi d'Aragon et de Sicile, qu'elle adopte pour son héritier; -mais bientôt elle est forcée d'adopter, contre cet Alphonse, ce même -Louis III qui venait d'être battu par lui: alternatives d'adoptions, -qui furent plus funestes à Jeanne que la variété de ses galanteries. - -Après ces troubles, où s'était consumée la jeunesse de la souveraine -et du favori, le favori n'aimant plus, n'étant plus aimé, eut -l'imprudence de se croire encore nécessaire. Un jour, il exigeait de -Jeanne une grâce nouvelle, et la demandait avec fierté. Surpris d'un -refus, le premier qu'il eût reçu d'elle, il se livra à toute la -violence de son emportement; et la reine porta les marques d'un -outrage impardonnable à l'amour même. Les courtisans obtinrent de la -reine l'ordre d'arrêter son ancien favori. - -La haine publique alla plus loin que son ordre; et Caraccioli fut -massacré. La reine ne lui survécut pas long-temps. Avant de mourir, -elle avait vu descendre au tombeau Louis III d'Anjou, dont elle -s'était fait un appui par adoption, contre Alphonse également adopté -par elle. Son testament substitua à Louis III d'Anjou, René son frère. -C'est ce même René qui, depuis chassé du royaume de Naples par -Alphonse, et passant dans sa fuite par Florence, eut la faiblesse de -recevoir du pape l'investiture d'une couronne qu'on venait de lui -ravir. - - - - -CHAPITRE QUATRIÈME. - - Les deux royaumes de Naples et de Sicile sont réunis.--Alphonse - d'Aragon est reconnu roi par le pape Eugène.--Nicolas V, pape - vertueux.--Mort d'Alphonse en 1458.--Calixte III, nouveau - pontife, renouvelle les troubles en appelant encore la maison - d'Anjou au trône de Naples.--Scanderberg vient au secours de - Ferdinand, roi de Naples.--Nouvelle guerre civile.--En 1489, le - comte de Sarno et Petruccio sont décapités.--Charles VIII, - héritier des droits de la maison d'Anjou au trône de Naples, - entre en Italie à la tête d'une armée.--En 1494, Charles VIII - s'empare de Naples.--Louis XII veut faire revivre ses droits et - sa qualité de roi de Naples.--Partage du royaume de Naples avec - le roi d'Espagne.--Frédéric, fils de Ferdinand, et prince - vertueux, est enfin reconnu roi, mais est obligé de céder aux - forces de la France et de l'Espagne réunies.--Discussions - nouvelles entre les Espagnols et les Français.--Les Français - sont battus et obligés de quitter l'Italie.--Louis XII renonce - à la couronne de Naples.--En 1506, le royaume de Naples et de - Sicile passe pour toujours sous la domination espagnole.--Le - royaume de Naples est opprimé par les vice-rois - d'Espagne.--Sédition de Mazaniello en 1647. - - -Après la mort de Jeanne II, et la retraite de René d'Anjou, Alphonse, -déjà roi d'Aragon et de Sicile, devenait encore possesseur de Naples: -deux fois il avait été adopté par Jeanne; mais le fruit de cette -double adoption lui était ravi par les droits que le pape et le -testament de la reine avaient donnés à René d'Anjou. Les armes à la -main, il veut annuler le choix de la reine, son testament et -l'investiture du pontife en faveur de la maison d'Anjou; et en -souverain habile, il légitima les droits de la force par le sceau de -l'autorité pontificale, toujours imposante en Italie. Il fit demander -en même temps l'investiture de Naples à Eugène de Rome et à Félix -d'Avignon, promettant de reconnaître pour pape le premier qui le -reconnaîtrait pour roi. Félix se trouvait lié aux intérêts d'Anjou, et -attendait tout de la France; ce fut donc Eugène qui, profitant des -offres d'Alphonse, ratifia par une bulle les premières adoptions et sa -dernière conquête. - -La Sicile gouvernée par des vice-rois, sous un prince assez puissant -pour maintenir la paix, assez éclairé pour protéger les arts, -jouissait depuis quelques années d'une heureuse tranquillité et d'une -situation florissante. Naples partagea bientôt la même félicité, et -dut aux soins du monarque, qui préférait le séjour de cette ville, -plusieurs de ses embellissemens. Naples et la Sicile respirèrent donc -sous un prince ami de ses peuples, des lois et des lettres, refuge et -protecteur des savans qui s'exilaient en foule de Constantinople, et -dont il sauva même quelques-uns des bûchers de l'Inquisition. -Aragonais, Siciliens, Napolitains, tous se crurent compatriotes sous -un monarque qui partageait entre eux ses soins et sa présence, et qui -suffisait au bonheur de tant de peuples. Il s'en occupa d'autant plus -constamment qu'une fois établi sur le trône, il eut moins que ses -prédécesseurs à lutter contre l'ambition des papes, et qu'il put être -bienfaisant avec sécurité. C'est de son temps que monta sur la chaire -de Saint-Pierre le vertueux Nicolas V, élu malgré lui-même, homme à -jamais respectable, qui, après le schisme d'Occident, nomma doyen du -sacré collége son concurrent détrôné, l'anti-pape Félix. Ce pontife -dédaignant le faux honneur de briller dans les fastes de la cour de -Rome parmi les papes, soutiens de l'ambition pontificale, lui préféra -l'honneur véritable de laisser un nom cher à l'humanité. Il partagea -avec Alphonse la gloire de faire oublier à l'Italie les calamités qui -l'affligeaient depuis long-temps; mais comme si le royaume de Naples -eût été destiné à expier, par un des fléaux de la nature, la -tranquillité dont il jouissait sous Alphonse, un affreux tremblement -de terre engloutit cent mille de ses sujets[29]. - - [29] Le roi assistait à la messe; aux premières secousses du - tremblement de terre, tout le monde sortait avec effroi; le - prêtre même quittait l'autel: Alphonse le retient et lui ordonne - d'achever le sacrifice. - - -Ce désastre fut bientôt suivi de la mort d'Alphonse, monarque vraiment -digne de l'être, à la mémoire duquel on ne peut reprocher que quelques -faiblesses, entre autres celle qu'il eut pour Ferdinand, son fils -naturel. Il l'avait nommé son successeur, et avait obtenu pour lui une -bulle d'investiture, peu de temps avant sa mort, laissant à son frère -don Juan, déjà roi de Navarre, l'Aragon et la Sicile. Ce fut une faute -qui fit après lui le malheur du royaume de Naples, que don Juan aurait -pu protéger de toute la puissance aragonaise et sicilienne; c'était le -seul moyen d'en imposer à l'ambition des papes. En effet, Calixte III, -qui, après la mort de Nicolas V, avait repris l'ancien système -pontifical, et qui avait déjà inquiété les dernières années -d'Alphonse, préparait de nouvelles traverses à Ferdinand, possesseur -d'un seul royaume abandonné à lui-même. Dès-lors, la branche -napolitaine d'Aragon devint l'objet de la jalousie des pontifes, -encouragés par l'espérance d'en consommer la ruine. Calixte rappelle -en Italie René et Jean d'Anjou; il fomente, il irrite les troubles -intérieurs du royaume, et pousse l'emportement jusqu'à soulever contre -Ferdinand la puissance ottomane. - -Le roi de Naples allait succomber sous tant d'ennemis, lorsque le -fameux Scanderberg, se rappellant les grands services qu'il avait -reçus du père de ce prince, vola à son secours, et le délivra de tant -de puissances liguées pour la ruine de ses états. Après cette espèce -de triomphe, le monarque eut la faiblesse d'abandonner le gouvernement -au naturel féroce et indomptable d'Alphonse son fils, ce qui attira -sur lui la haine et le courroux des barons napolitains. Une -conspiration se forma sur-le-champ; le comte de Sarno et Petruccio, -secrétaire du monarque, sont à la tête; et le pontife, pour profiter -de ces temps orageux, appelle de nouveau en Italie un petit-fils de -René d'Anjou. - -Ferdinand découvrit le complot, et montra aux conjurés une fermeté qui -ne leur laissait aucun espoir d'échapper aux supplices. Les barons -audacieux osèrent lui faire des propositions qui étaient -très-avantageuses aux rebelles. Le roi dissimula son ressentiment, et -crut ne pas devoir les rejeter, en attendant qu'il pût faire repentir -des sujets d'avoir traité avec leur souverain. Le pape, le roi -d'Aragon et le vertueux Frédéric frère d'Alphonse furent garans du -traité, qui par-là devenait respectable à Ferdinand; mais un coeur -accoutumé au crime ne connaît rien de sacré. - -Lorsque les esprits furent calmes, et que la haine ou la crainte -eurent cédé à la sécurité, Ferdinand fit éclater une vengeance odieuse -et terrible. Le comte de Sarno, entièrement rassuré par les bontés -qu'il recevait chaque jour du monarque, mariait sa fille au duc -d'Amalfi, et les noces se célébraient à la cour dans le palais même -qu'habitait le roi. On se livrait à l'allégresse; la scène change: la -fête devient une désolation. Le roi, sans respect pour sa parole, pour -les droits de l'hospitalité, pour le nom du pape et du roi d'Espagne -garant du traité d'amnistie, fait arrêter le comte de Sarno et tous -ceux qu'il croit ses complices. Le comte, Petruccio et ses enfans sont -décapités dans la cour du château. Une foule de noblesse est -proscrite, leurs biens confisqués et envahis. Le roi devient l'horreur -du peuple et des nations étrangères. Mais par une fatalité odieuse, et -qui révolterait encore davantage si le crime n'était pas lui-même sa -punition, Ferdinand, après cet attentat, ne laissa pas de régner six -ans, dans une paix et une tranquillité dont il n'avait pas joui -jusqu'alors. Ce fut son fils, bientôt son successeur, qui sembla -porter la peine tardive des forfaits arrachés à la faiblesse de son -père. - -Charles VIII, roi de France, venait, en montant sur le trône, -d'acquérir des prétentions au royaume de Naples. Le comte du Maine, -héritier de René, avait, à l'exclusion de son neveu, légué par -testament les droits de la maison d'Anjou à Louis XI, son cousin -germain. La vieillesse de ce monarque, livrée toute entière dans le -sein de son royaume à l'exercice pénible de la tyrannie, et consommant -chez lui l'ouvrage de la servitude publique, avait négligé ces droits -que réclama bientôt l'ambition mal conseillée du jeune Charles. Le -nouveau roi de France apprend que le pape Alexandre VI vient de donner -à Alphonse l'investiture de Naples, que Charles demandait pour -lui-même. Il lève une armée, descend en Italie; et une terreur panique -avait déjà saisi Alphonse, qui, déposant la couronne entre les mains -de son fils Ferdinand II, va cacher dans un cloître la honte de son -règne et les remords de sa vie. Il y mourut dans les convulsions d'un -désespoir féroce; et sa mort désirée si long-temps, parut encore trop -tardive à ses peuples. - -Charles marche droit à Rome, s'en rend maître, demande au pape -l'investiture de Naples. Le pontife lui répond naïvement qu'il faut -attendre que sa conquête soit plus avancée. Charles sort de Rome, va -s'emparer de Naples déjà abandonnée par son souverain. Il confie les -places conquises à des gouverneurs, qui, par une conduite téméraire et -violente, aliènent les peuples et indisposent tous les souverains -d'Italie. Le vainqueur va se trouver réduit à repasser en France; mais -il fallait s'en ouvrir le passage à travers des armées ennemies; il -fallait protéger sa retraite par une victoire, et triompher pour fuir. -C'est l'avantage que procura la brillante journée de Fornoue. - -Alexandre VI, intimidé par Charles qui le menaçait d'un concile où -devait être déposé un pontife qui déshonorait la tiare, avait enfin -accordé au roi de France l'investiture de sa conquête; mais cette -investiture lui devenait inutile, ainsi que son couronnement, célébré -avec tant de faste à Capoue. A peine est-il repassé en France que -Ferdinand II est rentré dans Naples; il y meurt, et sa mort est -bientôt suivie de celle de Charles VIII. - -Louis XII, son successeur, qui avait de son chef des droits sur le -duché de Milan, se porte pour héritier des droits de Charles VIII sur -Naples, et s'en était déjà qualifié roi. L'inutile campagne de Charles -en Italie avait coûté à la France le Roussillon et la Cerdagne, qu'il -avait fallu céder à Ferdinand-le-Catholique, pour acheter son -inaction. Louis XII, destiné à être encore plus trompé par ce prince -que ne l'avait été Charles VIII, craignant d'être traversé, dans sa -conquête par les prétentions du roi d'Espagne, conclut avec lui un -traité par lequel ces deux monarques se partageaient le royaume de -Naples, qu'ils devaient tous deux attaquer en même temps. - -On vit donc deux rois, l'un nommé _très-chrétien_, l'autre le -_catholique_, unis pour dépouiller un souverain légitime, demander au -pape Alexandre VI, opprobre du saint-siége, la permission de partager -sa dépouille, et dans l'instant où ce pontife est en liaison publique -avec le Turc, lui représenter ce pacte unique et révoltant comme un -traité religieux qui bientôt va réunir et armer les chrétiens contre -les infidèles. Quelle fut la victime de cette union perfide? c'est le -vertueux Frédéric, second fils de Ferdinand Ier, qui, lors de la -conjuration des barons napolitains, était déjà tellement estimé qu'on -le força de servir de garant à son père, et qui toujours plus cher à -la nation, venait de parvenir au trône par droit d'hérédité; c'est lui -que l'on vit chassé de ses états par les armes de deux rois ligués, -venir recevoir une pension du roi de France et mourir bientôt après, -en Touraine, laissant une veuve et des enfans que Louis s'engage par -un traité solennel à laisser manquer de tout[30]. - - [30] Louis fut fidèle à cet odieux article de son traité avec - Ferdinand. La veuve de Frédéric ayant refusé de se remettre avec - ses enfans au pouvoir du roi catholique, se retira à Ferrare; ils - y moururent tous dans la misère, Louis XII et le roi catholique, - leur parent, ne leur faisant passer aucun secours. - -Fatalité étrange qui choisit le vertueux Louis XII pour être -l'instrument d'une iniquité si cruelle et dont il ne retira aucun -avantage! Les Français et les Espagnols furent unis, tant qu'il fallut -conquérir; mais ils se brouillèrent bientôt, lorsqu'ils n'eurent plus -qu'à jouir de leurs conquêtes; il s'éleva, pour le partage de la -dépouille de Frédéric, une discussion entre le général espagnol et le -vice-roi français. - -Nemours, il faut l'avouer, fut l'agresseur; il remporta une victoire -sur les Espagnols; mais Gonsalve, mieux secondé par sa cour, reprit -bientôt l'avantage et chassa les Français battus de tous côtés. Louis -souhaite la paix. Ferdinand consent à traiter. Mais tandis qu'il -envoie en France des ambassadeurs à la tête desquels est l'archiduc -Philippe son gendre, il ordonne à Gonsalve de poursuivre la conquête -de Naples. Qu'arriva-t-il? Il reçoit à la fois la nouvelle d'une -victoire de son général et la nouvelle du traité conclu par Philippe -avec le roi de France. Il fait à l'archiduc l'outrage de le désavouer -à la face de l'Europe. C'est alors que son gendre put répéter ces mots -d'un prince contemporain sur le roi catholique: «Je voudrais, quand il -fait un serment, qu'il jurât du moins par un dieu auquel il crût.» - -Louis XII, étonné de la perfidie du roi d'Espagne, s'indigne et veut -armer; mais l'épuisement de la France l'oblige à sacrifier son juste -ressentiment. De nouvelles circonstances amènent enfin un traité par -lequel il renonce entièrement au royaume de Naples, en donnant pour -épouse à Ferdinand, Germaine de Foix sa nièce. - -Ainsi, ces longues et ruineuses prétentions de la maison de France sur -le royaume de Naples n'eurent d'autre effet que d'assurer à cette -princesse un mariage illustre et malheureux. - -La cour de France vit, dans ce traité, la cession d'un droit litigieux -sur un royaume qu'elle venait de perdre. Celle d'Espagne y vit la -possession tranquille d'un royaume usurpé, dont elle jouirait -désormais, sans craindre pour l'avenir les réclamations d'une maison -rivale et puissante, et se hâta de faire un voyage dans ses nouveaux -états. Mais ce voyage, que sa politique crut nécessaire, montrant de -près aux Napolitains leur nouveau maître, diminua leur admiration, et -prouva qu'un prince peut remplir l'Europe de sa renommée, sans que sa -personne mérite aux yeux de ses sujets les respects prodigués à son -nom. - -Où l'intérêt et l'action cessent, l'histoire devrait s'arrêter. Mais -nous devons un coup-d'oeil aux principaux événemens dont Naples ou la -Sicile furent les théâtres sous les vice-rois espagnols, ou dans les -révolutions qui leur donnèrent de nouveaux souverains. Devenues -provinces d'Espagne, malheureuses obscurément, l'ambition fastueuse de -Charles-Quint les traita comme un pays de conquête. - -La tyrannie sombre et tranquille de Philippe II pesa sur elles plus -encore que sur le reste de ses sujets. Sous ses successeurs, Philippe -III et Philippe IV, l'Espagne, accoutumée à se croire puissante, et -cherchant à prolonger sa méprise, sans cesse affamée d'hommes et -d'argent, leur demanda ce que lui refusaient tant d'autres provinces -épuisées. Un vice-roi osait-il, dans les temps de calamités, faire des -représentations à la cour de Madrid? c'était demander son rappel. De -cette oppression naquirent des tumultes populaires ou des -conspirations réfléchies. - -Le joug espagnol devint si odieux, qu'on vit à cette époque Naples -sans cesse déchirée par des factions, n'offrir, pendant un long -espace, que des scènes d'horreur. - -Les trois frères Imperatori appellent François Ier en Italie, et -s'engagent à lui en ouvrir les barrières. Campanella, moine calabrois, -conçoit la folle idée d'ériger Naples en république, et porte partout -l'étendard de la révolte. Alessi brave la puissance législative, et -oblige les souverains à révoquer un impôt sur les grains. En vain un -insensé gouverneur de Palerme, forcé de diminuer le prix du bled, crut -y suppléer en diminuant le poids du pain. - -Mais l'histoire ne nous présente pas de calamités aussi effrayantes -que celle où Mazaniello plongea ce royaume; cet homme de la plus basse -extraction, alliant à un caractère féroce une âme téméraire et hardie, -entreprit de faire abolir les impositions que le duc d'Arcos, alors -vice-roi de Naples, venait de mettre sur les fruits et les légumes, -nourriture ordinaire du peuple. Le 7 juillet 1647, s'étant mis à la -tête d'une troupe de mécontens, tous gens de son état, et aussi -déterminés que lui, le nombre des séditieux augmenta bientôt à tel -point que le duc d'Arcos fut obligé de se réfugier dans une des -principales forteresses de la ville. - -Encouragés par cette faiblesse du vice-roi, les révoltés, au nombre de -plus de cinquante mille, ayant mis Mazaniello à leur tête, se -portèrent à tous les excès et tous les désordres dont est capable une -multitude effrénée; les prisons furent ouvertes, les maisons des -principaux nobles livrées aux flammes, et toute la ville pendant six -jours, entièrement abandonnée au pillage. - -Ce souvenir funeste remplit encore d'effroi les habitans de Naples, -dont les pères furent témoins de cette horrible catastrophe; il n'y -eut peut-être jamais d'exemple plus frappant de la fureur d'un peuple -révolté, mais en même temps de son inconstance et de sa légèreté. -Mazaniello ne pouvant soutenir le poids de la puissance et de -l'autorité sans bornes à laquelle il avait été élevé, et se croyant -tout permis, se porta à des actions si extravagantes et si cruelles, -qu'il devint en horreur à ce même peuple qui la veille venait de le -regarder comme son dieu tutélaire. Il fut lui-même massacré; on porta -sa tête en triomphe au bout d'une pique, et son corps fut traîné avec -ignominie. - -A peine la tranquillité commençait-elle à renaître dans Naples, que le -duc de Guise vint encore la troubler; mais sa tentative sur cette -ville est l'exploit d'un aventurier magnanime qui, cherchant à -rappeler les souvenirs des prétentions de ses ancêtres sur une -souveraineté, court à la gloire plutôt qu'au succès dans une -entreprise audacieuse, et entend presqu'au moment de sa retraite, les -instigateurs de son projet, heureux d'échapper au châtiment, remercier -le ciel par des _Te Deum_ de la fuite du prince qu'ils avaient nommé -le protecteur de la liberté. - -La protection donnée par Louis XIV aux Messinois qui venaient -d'arborer l'étendard de la révolte, est une de ces diversions qui -n'ont pour objet que d'inquiéter une puissance ennemie. Louis XIV, -vainement reconnu à Messine, abandonne les révoltés au ressentiment de -la cour de Madrid, et sacrifie les Messinois au besoin de la paix, par -le traité de Nimégue. - -Depuis cette époque, nulle révolution à Naples ni en Sicile, jusqu'au -moment où, pendant la guerre de la succession, les armes impériales, -heureuses entre les mains du prince Eugène, mettent Naples sous le -pouvoir de l'empereur, en dépit de la fidélité qu'elle venait de jurer -à Philippe V. - -Le traité d'Utrecht donne la Sicile à Victor Amédée, duc de Savoie, -celui de tous les princes qui était le plus éloigné d'y prétendre. - -L'empereur traite avec le duc de Savoie, qui reçoit la Sardaigne en -échange. La Sicile reconquise par les Espagnols, reprise de nouveau -par l'empereur, passe enfin dans les mains de don Carlos, à qui le -cardinal de Fleury fait assurer le prix de ses exploits et la couronne -des Deux-Siciles par le traité de Vienne du 15 mai 1734. - -Les deux états, heureux sous la domination de don Carlos, comptent -parmi ses plus grands bienfaits, celui d'avoir été préservés de -l'Inquisition. - -Ferdinand VI, roi d'Espagne, son frère, étant mort, don Carlos lui -succéda sur le trône d'Espagne, et remit la couronne de Naples à son -troisième fils, Ferdinand IV, en 1759, époque d'un gouvernement enfin -tranquille et heureux, sous le règne de la branche espagnole de la -maison de Bourbon. - - -FIN DU SECOND VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME. - - - pages - - AVANT-PROPOS. 1 - - CARACTÈRES ET ANECDOTES. 5 - - TABLEAUX HISTORIQUES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. - - Introduction. 159 - - Ier TABLEAU. Serment du Jeu de Paume. 171 - - IIe -- Délivrance des Gardes-Françaises. 180 - - IIIe -- Première Motion du Palais-Royal. 187 - - IVe -- Sortie de l'Opéra. 195 - - Ve -- Triomphe de MM. d'Orléans et Necker. 201 - - VIe -- M. le colonel du Châtelet sauvé par les - Gardes-Françaises. 206 - - VIIe -- Le prince de Lambesc aux Tuileries. 215 - - VIIIe -- Action des Gardes-Françaises contre - Royal-Allemand. 224 - - IXe -- Départ des troupes du Champ-de-Mars - pour la Place Louis XV. 232 - - Xe -- Incendie de la barrière de la Conférence. 240 - - XIe -- Le peuple gardant Paris. 246 - - XIIe -- Pillage de St-Lazare. 256 - - XIIIe -- Enlèvement d'armes au Garde-Meuble. 267 - - XIVe -- Prise des armes aux Invalides. 274 - - XVe -- Assassinat de M. de Flesselles. 284 - - XVIe -- Prise de la Bastille. 293 - - XVIIe -- Assassinat de M. de Launay. 303 - - XVIIIe -- Nuit du 14 au 15 juillet 1789. 321 - - XIXe -- Transport des canons de Paris à Montmartre. 322 - - XXe -- Le Roi à l'hôtel-de-ville de Paris. 332 - - XXIe -- Assassinat de Foulon. 341 - - XXIIe -- Service à St-Jacques-de-l'Hôpital en - l'honneur de ceux qui sont morts à la - Bastille. Sermon de l'abbé Fauchet. 351 - - XXIIIe -- Émeute populaire. Danger du marquis - de la Salle. 361 - - XXIVe -- Enlèvement de canons de différens châteaux - et leur transport à Paris.--Effets de - l'abolition subite des droits féodaux. 367 - - XXVe -- M. de Besenval escorté par la Basoche. 376 - - XXVIe -- Députation des femmes artistes, présentant - leurs pierreries et bijoux à l'Assemblée - nationale. 381 - - - PRÉCIS HISTORIQUE DES RÉVOLUTIONS DE NAPLES ET DE - SICILE. - - CHAP. Ier. 390 - - IIe. 404 - - IIIe. 428 - - IVe. 448 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Chamfort, (Tom - 2/5), by Pierre René Auguis - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT *** - -***** This file should be named 42695-8.txt or 42695-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/6/9/42695/ - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
