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diff --git a/42694-0.txt b/42694-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d38cc62 --- /dev/null +++ b/42694-0.txt @@ -0,0 +1,10037 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42694 *** + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME SEPTIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1876 + + Tous droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +LIVRE XI + + + + +CHAPITRE II + +RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE + +1439-1448 + + +La longue et confuse période des dernières années de Charles VII peut +néanmoins se résumer ainsi: la guérison de la France.--Elle guérit, et +l'Angleterre tombe malade. + +La guérison semblait improbable; mais l'instinct vital qui se réveille +à l'extrémité, ramassa, concentra les forces. Tout ce qui souffrait se +serra. + +Ceux qui souffraient, c'était d'une part la royauté réduite à rien; +de l'autre, les petits, bourgeois ou paysans. Ceux-ci avisèrent que le +roi était le seul qui n'eût pas intérêt au désordre, et ils +regardèrent vers lui. Le roi sentit qu'il n'avait de sûr que ces +petits. Il confia la guerre aux hommes de paix, qui la firent à +merveille. Un marchand paya les armées; un homme de plume dirigea +l'artillerie, fit les siéges, força dans les places les ennemis, les +rebelles. + +On fit si rude guerre à la guerre qu'elle sortit du royaume. +L'Angleterre, qui nous l'avait jetée, la reprit à bord. + +Les grands, sans appui, vont se trouver petits en face du roi, à +mesure que ce roi grandira par le peuple; ils seront obligés peu à peu +de compter avec lui. Pour cela, il faut du temps, quarante ans et deux +règnes. Le travail se fait à petit bruit sous Charles VII et il ne +finit pas. Il doit durer tant qu'à côté du roi subsiste un roi, le duc +de Bourgogne. + +Le 2 novembre 1439, Charles VII, aux états d'Orléans, ordonne, à la +prière des états: Que désormais le roi seul nommera les capitaines; +que les seigneurs, comme les capitaines royaux, seront responsables de +ce que font leurs gens; que les uns et les autres doivent répondre +également devant les gens du roi, c'est-à-dire que désormais la guerre +sera soumise à la justice. Les barons ne prendront plus rien au delà +de leurs droits seigneuriaux[1], sous prétexte de guerre. La guerre +devient l'affaire du roi; pour douze cent mille livres par an que les +états lui accordent, il se charge d'avoir quinze cents lances de six +hommes chacune. Plus tard, nous le verrons, à l'appui de cette +cavalerie, créer une nouvelle infanterie des communes. + +[Note 1: Simon, le roi: «Déclare dès à présent la terre et seigneurie +commise et confisquée envers le Roy et à jamais sans restitution.» +Ordonnances, XIII.] + +Les contrevenants n'obtiendront aucune grâce; si le roi pardonnait, +les gens du roi n'y auront nul égard. L'ordonnance ajoute une menace +plus directe et plus efficace: La dépouille des contrevenants +appartient à qui leur court sus[2].--Ce mot était terrible; c'était +armer le paysan, sonner, pour ainsi dire, le tocsin des villages. + +[Note 2: «Les chevaux, harnois et autres biens qui seront prins sur +lesdits capitaines et autres gens faisans contre cette présente loy et +ordonnance... (_appartiendront_)... à ceux qui les auront conquis.» +Ibidem.] + +Que le roi osât déclarer ainsi la guerre au désordre, lorsque les +Anglais étaient encore en France; qu'il tentât une telle réforme en +présence de l'ennemi, n'était-ce pas une imprudence? Quoique dans le +préambule, il dise que l'ordonnance a été faite sur la demande des +états, il est douteux que les princes et la noblesse qui y siégeaient +aient bien sérieusement sollicité une réforme qui les atteignait. + +Ce qui explique en partie la hardiesse de la mesure, c'est que les +capitaines soi-disant royaux, les pillards, les écorcheurs, venaient +de s'affaiblir eux-mêmes. Ils avaient tenté une course vers Bâle, +comptant rançonner le concile, et, tout au contraire, ils furent +eux-mêmes sur la route fort malmenés par les paysans de l'Alsace; +puis, voyant les Suisses prêts à les recevoir[3], ils revinrent +l'oreille basse. Le roi, qui avait pris Montereau vaillamment et de sa +personne[4] (1437), prit Meaux par son artillerie (1439). Alors, se +sentant fort, il vint siéger à Paris; il écouta les plaintes contre +les gens de guerre, entendit les pleurs et les lamentations des bonnes +gens. On fit des justices rapides; le connétable de Richemont, qui de +connétable se faisait volontiers prévôt, pendait, noyait tout sur son +chemin. Son frère, le duc de Bretagne, ne tarda pas à frapper ce grand +coup, de juger et brûler le maréchal de Retz. Cette première justice +sur un seigneur ne se fit qu'au nom de Dieu, et avec l'aide de +l'Église. Mais elle n'en fut pas moins un avertissement pour la +noblesse, qu'il n'y aurait plus d'impunité. + +[Note 3: Sur les craintes où ces brigands tinrent la Suisse pendant +plusieurs années, V. particulièrement les lettres des magistrats de +Berne: Der Schweitzerische Geschichtforscher, V. 321-488 (1437-1450).] + +[Note 4: «Auquel assaut, le Roy, nostre seigneur, s'est exposé en +personne et vaillamment s'est mis dans les fossés en l'eaue jusques +au-dessus de la ceinture, et monté par une échelle durant l'assaut, +l'épée au poing, et entré dedans que encore y avoit très-peu de ses +gens.» Registres du Parlement, 11 oct. 1437.] + +Quels furent les hardis conseillers qui poussèrent le roi dans cette +route? Quels serviteurs ont pu lui inspirer ces réformes, lui faire +donner le nom que lui donnent les contemporains: Charles _le bien +servi_? + +Dans le conseil de Charles VII, nous voyons à côté des princes, du +comte du Maine, du cadet de Bretagne, du bâtard d'Orléans, siéger de +petits nobles, le brave Xaintrailles, les sages et politiques Brézé, +nobles, mais n'étant rien que par le roi[5]. Nous y voyons deux +bourgeois, l'argentier Jacques Coeur, le maître de l'artillerie Jean +Bureau, deux petits noms bien roturiers[6]. Cette roture est placée en +lumière par leur anoblissement et leurs armoiries. Coeur mit dans son +blason trois coeurs rouges et l'héroïque rébus: _À vaillans_ (coeurs) +_riens impossible_[7]. Bureau prit pour armes trois burettes ou +fioles; mais le peuple préférant l'autre étymologie, tout aussi +roturière, tira _bureau_ de _bure_, et en fit le proverbe: _Bureau +vaut escarlate_. + +[Note 5: D'autre part, ils sentaient parfaitement combien le roi avait +besoin d'eux. À la mort de Charles VII, le nouveau roi, mortel ennemi +de Pierre de Brézé, avait mis sa tête à prix; mais cela était inutile, +il alla la porter lui-même, et Louis XI, qui avait beaucoup d'esprit, +le reçut à merveille. Voir le beau récit de Chastellain.] + +[Note 6: Le père des frères Bureau était un petit cadet de Champagne, +venu à Paris. En cherchant bien, ils trouvèrent qu'ils descendaient +d'un serf, affranchi et anobli en 1171. (Godefroy.)] + +[Note 7: C'est la devise qu'on lit encore sur la maison de Jacques +Coeur à Bourges. À la place du mot _coeurs_, il y a deux coeurs.] + +Ce Bureau était un homme de robe, un maître des comptes. Il laissa là +la plume, montrant par cette remarquable transformation qu'un bon +esprit peut s'appliquer à tout. Henri IV réforma les finances par un +homme de guerre; Charles VII fit la guerre par un homme de finance. +Bureau fit le premier un usage habile et savant de l'artillerie. + +La guerre veut de l'argent; Jacques Coeur sut en trouver. D'où venait +celui-ci? Quels furent ses commencements; on regrette de le savoir si +peu. Seulement, dès 1432, nous le voyons commerçant à Beyrouth en +Syrie[8]; un peu plus tard, nous le trouvons à Bourges argentier du +roi. Ce grand commerçant eut toujours un pied dans l'Orient, un pied +en France. Ici, il faisait son fils archevêque de Bourges; là-bas, il +mariait ses nièces ou autres parentes aux patrons de ses galères. +D'autre part, il continuait le trafic en Égypte; de l'autre, il +spéculait sur l'entretien des armées, sur la conquête de Normandie. + +[Note 8: «J'y trouvai (à Damas) plusieurs marchands génois, vénitiens, +catalans, florentins et français. Ces derniers étaient venus y acheter +différentes choses, spécialement des épices, et ils comptaient aller à +Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne, qu'on y attendait. Parmi +eux, il y avait un nommé _Jacques Coeur_, qui depuis a joué un grand +rôle en France, et a été argentier du roi.» Extrait du Voyage de +Bertrandon de la Brocquière en Terre-Sainte et en Syrie, accompli par +ordre du duc de Bourgogne, en 1432-1433; Mémoires de l'Académie des +sciences morales et politiques, V. 490. + +_Archives, Trésor des chartes_, Reg. 191, n{os} 233, 242.] + +Telles furent les habiles et modestes conseillers de Charles VII. +Maintenant si l'on veut savoir qui les approcha de lui, quelle +influence le rendit docile à leurs conseils, on trouvera, si je ne me +trompe, que ce fut celle d'une femme, de sa belle-mère, Yolande +d'Anjou. Dès le commencement de ce règne, nous la voyons puissante; +c'est elle qui fait accueillir la Pucelle; c'est avec elle, dans une +occasion, que le duc d'Alençon s'entend sur les préparatifs de la +campagne. Cette influence, balancée par celle des favoris, semble +avoir été sans rivale, du moment que la vieille reine eut donné à son +gendre une maîtresse, qu'il aima vingt années (1431-1450). + +Tout le monde connaît le petit conte: Agnès dit un jour au roi que, +toute jeune, elle a su d'un astrologue qu'elle serait aimée d'un des +plus vaillants rois du monde; elle avait cru que c'était Charles, mais +elle voit bien que c'est plutôt le roi d'Angleterre, qui lui prend +tant de belles villes à sa barbe; donc elle ira le trouver... Ces +paroles piquent si fort le roi, qu'il se met à pleurer, «et, quittant +sa chasse et ses jardins, il prend le frein aux dents,» si bien qu'il +chasse les Anglais du royaume[9]. + +[Note 9: Brantôme.] + +Les jolis vers[10] de François Ier prouvent que cette tradition +remonte plus haut que Brantôme. Quoi qu'il en soit, nous trouvons un +éloge équivalent d'Agnès dans une bouche ennemie, celle du chroniqueur +bourguignon, à peu près contemporain: «Certes, Agnez estoit une des +plus belles femmes que je vis oncques, et fit en sa qualité _beaucoup +de bien au royaulme_.» Et encore: «Elle prenoit plaisir à avancer +devers le roy, jeunes gens d'armes et gentils compaignons, dont le roy +fut depuis bien servi[11].» + +[Note 10: + + Gentille Agnès, plus de los en mérite + (La cause estant de France recouvrer), + Que ce que peut, dedans un cloistre, ouvrer + Close nonnain ou bien dévôt ermite.] + +[Note 11: Olivier de la Marche.] + +Agnès la Sorelle ou Surelle (elle prit pour armes un sureau d'or) +était fille d'un homme de robe[12], Jean Sureau, mais elle était noble +de mère. Elle naquit dans cette bonne Touraine où le paysan même +parle encore notre vieux gaulois dans tout son charme, mollement, +comme on le sait, lentement et avec un semblant de naïveté. La naïveté +d'Agnès fut de bonne heure transplantée dans un pays de ruse et de +politique, en Lorraine; elle fut élevée près d'Isabelle de Lorraine, +avec laquelle René d'Anjou épousa ce duché. Femme d'un prisonnier, +Isabelle vint demander secours au roi, menant ses enfants avec elle, +et de plus sa bonne amie d'enfance, la demoiselle Agnès. La belle-mère +du roi, Yolande d'Anjou, belle-mère aussi d'Isabelle, était comme une +tête d'homme; elles avisèrent à lier pour toujours Charles VII aux +intérêts de la maison d'Anjou-Lorraine. On lui donna pour maîtresse la +douce créature, à la grande satisfaction de la reine, qui voulait à +tout prix éloigner la Trémouille et autres favoris. + +[Note 12: Conseiller du comte de Clermont.] + +Charles VII trouva la sagesse aimable dans une telle bouche; la +vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agnès, et sans doute +elle eut la part principale dans tout ce qui se fit. Plus politique +que scrupuleuse, elle avait accueilli également bien les deux filles +qui lui vinrent si à propos de Lorraine, Jeanne Darc et Agnès, la +sainte et la maîtresse, qui toutes deux, chacune à leur manière, +servirent le roi et le royaume. + +Ce conseil de femmes, de parvenus, de roturiers, n'imposait pas +beaucoup, il faut le dire; la figure peu royale de Charles VII n'en +était pas grandement relevée. Pour siéger comme juge du royaume sur le +trône de saint Louis, pour se faire comme lui le gardien de la Paix de +Dieu, il semblait qu'il fallût s'entourer d'autres gens. La ligue des +trois dames, la vieille reine, la reine et la maîtresse, n'édifiait +personne. Qu'était-ce que Richemont? un bourreau. Jacques Coeur? un +trafiquant en pays sarrasins... Un Jean Bureau? un robin, «une +escriptoire[13],» qui s'était fait capitaine; il chevauchait avec ses +canons par tout le royaume, sans qu'il y eût forteresse qui tint +devant lui; n'était-ce pas une honte pour les gens d'épée?... Ainsi +les renards s'étaient faits des lions. Il fallait désormais que les +chevaliers rendissent compte aux _chevaliers ès-loix_. Les plus nobles +seigneurs, les hauts justiciers, devaient désormais avoir peur des +gens de justice. Pour une poule qu'un page aura prise, le baron sera +obligé de faire vingt lieues et de parler chapeau bas au singe en robe +accroupi dans son greffe. + +[Note 13: Mot d'Henri IV: «Je sais, d'une escriptoire, faire un +capitaine.»] + +C'était là si bien la pensée des nobles, de ceux qui entouraient de +plus près Charles VII, qu'après la fameuse ordonnance, Dunois même +quitta le conseil. «Le froid et attrempé seigneur[14],» se repentit +d'avoir trop bien servi. + +[Note 14: «Un des beaux parleurs en France qui fust de la langue de +France... Voulant persuader aux Anglais de rendre Vernon-sur-Seine, il +leur récita en beau style aussi prudemment qu'eust quasi sceu faire un +docteur en théologie le faict et l'estat de la guerre entre le roy et +celui d'Angleterre.» Jean Chartier.] + +Ce bâtard d'Orléans avait commencé sa fortune en défendant la ville +d'Orléans, apanage de son frère; il avait employé fort habilement la +simplicité héroïque de la Pucelle. Après avoir grandi par le roi, il +voulait grandir contre le roi. Le malheur, c'est que le duc, son +frère, était encore en Angleterre; l'ancien ennemi de la maison +d'Orléans, le duc de Bourgogne (sans doute converti par Dunois), +travaillait à tirer des mains des Anglais ce chef futur des +mécontents. + +Le duc d'Alençon se jeta tête baissée dans l'affaire; les Bourbon et +Vendôme y donnèrent les mains. L'ancien favori la Trémouille, chassé +par Richemont, ne manqua pas de s'engager. Les plus ardents de tous +étaient les chefs des écorcheurs, le bâtard de Bourbon, Chabannes, le +Sanglier; à vrai dire, la chose les touchait de près; pour les +seigneurs, il s'agissait d'honneur et de juridiction; mais pour eux, +il y allait de leur col, ils voyaient de près la potence. + +Il ne manquait plus qu'un chef; au défaut du duc d'Orléans, on prit le +dauphin, un enfant, à en juger par l'âge; mais on pensa qu'un nom +suffirait. + +Celui qu'on croyait un enfant, et qui était déjà Louis XI, avait +justement fait ses premières armes (comme il fit ses dernières) contre +les seigneurs. À quatorze ans, il avait été chargé de pacifier les +Marches de Bretagne et de Poitou[15]. Sa première capture fut celle +d'un lieutenant du maréchal de Retz; un tel commencement ne promettait +pas aux grands un ami bien sûr. + +[Note 15: _Mss. Legrand, Histoire de Louis XI._] + +Ami ou non, il accepta leurs offres. Le trait dominant de son +caractère, c'était l'impatience. Il lui tardait d'être et d'agir. Il +avait de la vivacité et de l'esprit à faire trembler; point de coeur, +ni amitié, ni parenté, ni humanité, nul frein. Il ne tenait à son +temps que par le bigotisme, qui, loin de le gêner, lui venait toujours +à point pour tuer ses scrupules. + +«Il ne faisoit que subtilier jour et nuit diverses pensées... Tous +jours il avisoit soudainement maintes étrangetés[16].» Chose bizarre, +parmi le radotage des petites dévotions, il y avait dans cet homme un +vif instinct de nouveauté, le désir de remuer, de changer, déjà +l'inquiétude de l'esprit moderne, sa terrible ardeur d'aller (où? +n'importe), d'aller toujours, en foulant tout aux pieds, en marchant +au besoin sur les os de son père. + +[Note 16: Chastellain.] + +Ce dauphin de France n'avait rien de Charles VII; il tenait plutôt de +sa grand'mère, issue des maisons de Bar et d'Aragon; plusieurs traits +de son caractère font penser à ses futurs cousins les Guises. Comme +les Guises, il commença par se porter pour chef des nobles, les +laissant volontiers agir en sa faveur, puisqu'il leur tardait tant +d'avoir pour roi celui qui devait leur couper la tête. + +Le roi faisait ses Pâques à Poitiers; il était à table et dînait, +lorsqu'on lui apprend que Saint-Maixent a été saisi par le duc +d'Alençon et le sire de la Roche. Sur quoi, Richemont lui dit à la +bretonne: «Vous souvienne du roi Richard II, qui s'enferma dans une +place et se fit prendre.» Le roi trouva le conseil bon; il monta à +cheval et galopa avec quatre cents lances jusqu'à Saint-Maixent. Les +bourgeois s'y battaient depuis vingt-quatre heures pour le roi, +lorsqu'il vint à leur secours. Les gens de la Roche furent, selon +l'usage de Richemont, décapités, noyés, mais ceux d'Alençon renvoyés; +on espérait détacher celui-ci, qui après tout était prince du sang, et +qui n'était pas plus ferme pour la révolte qu'il ne l'avait été pour +le roi[17]. + +[Note 17: Cette mobilité de caractère ressort partout de son procès. +_Procès ms. du duc d'Alençon_, 1456.] + +Les petites places du Poitou ne tinrent pas; Richemont les enleva une à +une. Dunois commença alors à réfléchir. Le bourgeois était pour le roi, +qui voulait la sûreté des routes, autrement dit l'approvisionnement +facile, le bon marché des vivres. Le paysan, sur qui les gens de guerre +étaient retombés, n'y voyaient que des ennemis. Le seigneur ne tirait +plus rien de son paysan ruiné. L'écorcheur même, qui ne trouvait pas +grand'chose, et qui, après avoir couru tout un jour, couchait dans les +bois sans souper, en venait à songer qu'après tout il serait mieux de +faire une fin, de se reposer et d'engraisser à la solde du roi dans +quelque honnête garnison. + +Dunois comprit tout cela; il calcula aussi que le premier qui +laisserait les autres aurait un bon traité. Il vint, fut bien reçu, et +se félicita du parti qu'il avait pris quand il vit le roi plus fort +qu'il ne croyait, fort de quatre mille huit cents cavaliers et de deux +mille archers, sans avoir été obligé de dégarnir les Marches de +Normandie. + +Plus d'un pensa comme Dunois. Maint écorcheur du Midi vint gagner +l'argent du roi en combattant les écorcheurs du Nord. Charles VII +poussa le duc de Bourbon vers le Bourbonnais, s'assurant des villes +et châteaux, ne permettant pas qu'on pillât. Il assembla les états +d'Auvergne et fit déclarer hautement que les rebelles n'en voulaient +au roi que parce qu'il protégeait les pauvres gens contre les +pillards. Les princes, abandonnés et n'obtenant nul appui du duc de +Bourgogne, vinrent faire leur soumission; Alençon d'abord, puis le duc +de Bourbon et le dauphin. Pour la Trémouille et deux autres, le roi ne +voulait pas les recevoir; le dauphin hésita s'il accepterait un pardon +qui ne couvrait pas ses amis. Il dit au roi: «Monseigneur, il faut +donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis.» Le roi répondit +froidement: «Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous +sont assez grandes, je vous en ferai abattre seize ou vingt toises de +mur[18].» + +[Note 18: Le chroniqueur bourguignon met encore dans la bouche du roi +un mot fort douteux, mais qui devait plaire à l'ambition de la maison +de Bourgogne: «Au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de notre +sang, qui nous aideront mieux à maintenir et entretenir notre honneur +et seigneurie, qu'encore n'avez fait jusques à ci.» Monstrelet.] + +Cette guerre, si bien conduite, ne fut pas moins sagement terminée. On +ôta au duc de Bourbon ce qu'il avait au centre (Corbeil, Vincennes, +etc.), et l'on éloigna le dauphin; on lui donna un établissement sur +la frontière, le Dauphiné; c'était l'isoler, lui faire sa part; on ne +pouvait en être quitte qu'en lui donnant, par avance d'hoirie, une +petite royauté[19]. + +[Note 19: _Mss. Legrand._] + +Cette _praguerie_ de France (on la baptisa ainsi du nom de la grande +_praguerie_ de Bohême) n'en eut pas moins, quoique finie si vite, de +tristes résultats. La réforme militaire fut ajournée. + +Les Anglais enhardis prirent Harfleur et le gardèrent. Ils lâchèrent +le duc d'Orléans, à la prière du duc de Bourgogne[20]. L'ancien ennemi +de sa maison s'employant ainsi pour le tirer de prison, le roi ne put +décemment se dispenser de garantir aussi la rançon et d'aider à la +délivrance du dangereux prisonnier. Il descendit tout droit chez le +duc de Bourgogne, qui lui passa au col la chaîne de la Toison-d'Or et +lui fit épouser une de ses parentes. Contre qui se faisait une si +étroite union de deux ennemis, sinon contre le roi? Il se tint pour +averti. + +[Note 20: Malgré l'opposition du duc de Glocester. La raison qu'il +donne pour retenir le duc d'Orléans est assez curieuse. Elle prouve +que les Anglais croyaient alors le roi et le dauphin (Louis XI) tout à +fait incapables. (Rymer, 2 juin.)] + +D'abord, il obtint des états un dixième à lever sur tous les +ecclésiastiques du royaume. Il rappela Tanneguy du Châtel, l'ennemi +capital de la maison de Bourgogne. Puis, portant toutes ses forces +vers le nord, il vint le long de la frontière faire justice des +capitaines bourguignons, lorrains et autres qui désolaient le pays. +Parmi ceux qui firent leur soumission se trouvait un homme de trouble, +le plus hardi des pillards, hardi parce qu'il était l'agent commun des +ducs de Bourbon et Bourgogne; c'était le bâtard de Bourbon. Le roi le +livra, tout Bourbon qu'il était, au prévôt qui lui fit son procès +comme à tout autre voleur; bien et dûment jugé, il fut mis dans un sac +et jeté à la rivière. Le chroniqueur bourguignon avoue lui-même que +cet exemple fut d'un excellent effet[21]; les capitaines soi-disant +royaux, qui couraient les champs, eurent sérieusement peur et crurent +qu'il était temps de s'amender. + +[Note 21: Monstrelet.] + +Autre leçon non moins instructive. Le jeune comte de Saint-Pol, se +fiant à la protection du duc de Bourgogne, osa enlever sur la route +des canons du roi; le roi lui enleva deux de ses meilleures +forteresses. Saint-Pol accourut et demanda grâce, mais il n'obtint +rien qu'en se soumettant au Parlement pour l'affaire litigieuse de la +succession de Ligny. La duchesse de Bourgogne, qui vint en personne +présenter au roi une longue liste de griefs, fut reçue poliment, +poliment renvoyée, sans avoir rien obtenu. + +Cependant les Anglais, toujours si près de Paris, si puissamment +établis sur la basse Seine, l'avaient remontée, saisi Pontoise. Celui +qui avait surpris ce grand et dangereux poste, lord Clifford, le +gardait lui-même; l'acharnement et l'opiniâtreté de Clifford ne se +sont que trop fait connaître dans les guerres des Roses. Outre les +Anglais, il y avait dans Pontoise nombre de transfuges qui savaient +bien qu'il n'y aurait pas de quartier pour eux. Ce n'était pas chose +facile de reprendre une telle place; mais comment laisser ainsi les +Anglais à la porte de Paris? + +Des deux côtés on fit preuve d'une inébranlable volonté. Le siége de +Pontoise fut comme un siége de Troie. Le duc d'York, régent de France, +qui devait plus tard faire tuer Clifford dans la guerre civile, vint +à son secours. Il amena une armée de Normandie, ravitailla la place, +offrit bataille (juin); Talbot était avec lui. Les Anglais croyaient +toujours avoir affaire au roi Jean; mais les sages et froids +conseillers de Charles VII se souciaient fort peu du point d'honneur +chevaleresque. La guerre était déjà pour eux une affaire de simple +tactique. Le roi laissa donc passer les Anglais, s'écarta, revint. +Talbot revint à son tour, et fit entrer encore des vivres (juillet). +Le duc d'York ramena de nouveau son armée, et n'obtint pas encore la +bataille. On le laissa, tant qu'il voudrait, courir l'Île-de-France +ruinée et se ruiner lui-même dans ces vaines évolutions. Le roi ne +lâchait pas prise; il avait fortifié près de la ville une formidable +bastille que les Anglais ne purent attaquer. Quand ils se furent +épuisés, harassés pour ravitailler quatre fois Pontoise, Charles VII +reprit sérieusement le siége; Jean Bureau battit la ville en brèche +avec une activité admirable[22]; deux assauts meurtriers, cinq heures +durant, furent livrés; d'abord une église qui faisait redoute fut +emportée, puis la place elle-même (16 sept. 1441). Ainsi des gens qui +n'osaient combattre les Anglais en plaine les forçaient dans un +assaut. + +[Note 22: «Tellement s'y conforta qu'il en est digne de recommandation +perpétuelle.» Jean Chartier.] + +La reprise de Pontoise était une délivrance pour Paris et pour tout le +pays d'alentour; la culture pouvait dès lors recommencer; les +subsistances étaient assurées. Les Parisiens n'en surent nul gré au +roi. Ils ne sentaient que leur misère présente, le poids des taxes; +elles atteignaient les confréries même, les églises, qui se +plaignaient fort. + +La bonne volonté ne manquait pas aux princes pour profiter de ces +mécontentements. Le duc de Bourgogne, sans paraître lui-même, les +rassembla chez lui à Nevers (mars 1442). Le duc d'Orléans, dont il +faisait ce qu'il voulait, depuis qu'il l'avait délivré, présidait pour +lui l'assemblée, les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes +d'Angoulême, d'Étampes, de Vendôme et de Dunois. Le roi envoya +bonnement son chancelier à ce conciliabule qui se tenait contre lui, +lui faisant dire qu'il les écouterait volontiers. + +Leurs demandes et doléances laissaient voir très-bien le fond de leur +pensée. La _praguerie_ ayant échoué, parce que les villes étaient +restées fidèles au roi, il s'agissait cette fois de les tourner contre +lui, de faire en sorte que le peuple s'en prît au roi seul de tout ce +qu'il souffrait. Les princes donc, dans leur amour du bien public et +du bon peuple de France, remontraient au roi la nécessité de faire _la +paix_; et c'étaient eux justement qui avaient reculé la paix, en nous +faisant perdre Harfleur. Ils demandaient la _répression des brigands_; +mais les brigands n'étaient que trop souvent leurs hommes, comme on +vient de le voir par le bâtard de Bourbon. Pour réprimer les brigands, +il fallait des troupes, et des tailles, des aides, pour payer les +troupes; or les princes demandaient en même temps la _suppression des +aides et des tailles_. Après ces demandes hypocrites, il y en avait de +sincères, chacun réclamant pour soi telle charge, telle pension. + +La réponse du roi, qu'on eut soin de rendre publique, fut d'autant +plus accablante qu'elle était plus douce et plus modérée[23]. Il +répond spécialement sur l'article des impôts: Que les aides ont été +consenties par les seigneurs chez qui elles étaient levées; quant aux +tailles, le roi les a «fait savoir» aux trois états, quoique, dans les +affaires si urgentes, lorsque les ennemis occupent une partie du +royaume et détruisent le reste, il ait bien droit de lever les tailles +de son autorité royale. Pour cela, ajoute-t-il, il n'est besoin +d'assembler les états; ce n'est que charge pour le pauvre peuple qui +paye les dépenses de ceux qui y viennent; plusieurs notables personnes +ont requis qu'on cessât ces convocations.--Une autre raison que le roi +s'abstint de dire, c'est qu'il eût été souvent difficile d'obtenir des +états, où les grands dominaient, un argent qui devait servir à faire +la guerre aux grands même. + +[Note 23: Réponse singulièrement habile et qui fait beaucoup d'honneur +à la sagesse des conseillers de Charles VII. Elle mérite d'être lue en +entier dans Monstrelet.] + +La _praguerie_ cette fois s'en tint aux doléances, aux cahiers. Le +roi, les laissant perdre le temps à leur assemblée de Nevers, faisait +alors un grand et utile voyage à travers tout le royaume, de la +Picardie à la Gascogne, mettant partout la paix sur la route, +notamment dans les Marches, en Poitou, Saintonge et Limousin. Affermi +dans le Nord par la prise de Pontoise, il allait tenir tête aux +Anglais dans le Midi. Le comte d'Albret, pressé par eux, avait promis +de se rendre, si le roi ne venait le 23 juin _tenir sa journée_ et +les attendre sur la lande de Tartas. La condition leur plut. Ils ne +croyaient pas qu'il pût venir à temps, encore moins qu'il offrît la +bataille. Au jour dit, ils virent sur la lande le roi de France et son +armée (21 juin 1442). + +Cent vingt bannières, cent vingt comtes, barons, seigneurs, se +trouvèrent sur cette lande autour de Charles VII. Tous ces Gascons qui +s'étaient crus loin du roi, dans un autre monde, commençaient à sentir +qu'il était partout. Ils venaient rendre hommage, faire service +féodal, et le roi leur rendait justice. + +Il en fit une grande et solennelle, l'année suivante (mars 1443). +Entre les deux tyrans des Pyrénées, Armagnac et Foix, le petit comté +de Comminges était cruellement tiraillé. L'héritière de Comminges +avait épousé d'abord, de gré ou de force, un Armagnac, puis le comte +de Foix. Celui-ci, qui ne voulait que son bien, se fit faire par elle +donation, et il la jeta dans une tour. Il l'y tenait encore vingt ans +après, sous prétexte de jalousie; elle était, disait-il, trop galante. +La pauvre femme avait quatre-vingts ans. Les états du Comminges +implorèrent Charles VII, qui reçut gracieusement leur requête, fit +peur au comte de Foix, délivra la vieille comtesse, partagea entre les +deux époux l'usufruit du Comminges et s'en adjugea la propriété. Cette +justice hardie donna beaucoup à penser à tous ces seigneurs, jusque-là +si indépendants. + +Ce ne fut pas tout. Le roi, pour rester toujours parmi eux, comme +juge, leur donna un parlement royal qui résiderait à Toulouse. Cette +royauté judiciaire du Midi n'avait rien à voir avec le Parlement de +Paris; elle jugeait selon le droit du pays, le droit écrit, elle ne +dépendait de personne, se recrutant elle-même. En attendant que ce +grand corps pût rétablir l'ordre et la justice dans le Languedoc, +Charles VII autorisa les pauvres gens à se faire justice eux-mêmes, à +courir sus aux brigands, aux soldats vagabonds[24]. + +[Note 24: D. Vaissette.] + +Il ne pouvait s'éloigner longtemps du Nord. Dieppe, qui avait été +repris par un heureux coup d'audace, risquait d'être encore perdu. Un +capitaine français, sans le secours du roi, s'était avisé d'escalader +les murs à la marée basse, les bourgeois aidant, et il avait pris les +Anglais au lit. Dieppe, fortifié à la hâte des trois tours qu'on voit +encore, était devenu le port de tous les corsaires de terre, qui +faisaient la course dans la haute Normandie. Ces braves tenaient en +échec toutes les petites places anglaises qui, à la fin, tombaient +l'une après l'autre. Qui n'a pas Dieppe n'a rien sur la côte; les +Anglais, qui tenaient encore Arques, ne désespérèrent pas de reprendre +l'importante petite ville. Ils envoyèrent là, comme partout où il +fallait de la vigueur, leur vieux lord Talbot. Il prit poste au-dessus +du Pollet sur la falaise; il y établit une bonne bastille, une tour +avec force canons et bombardes, pour répondre au fort et écraser la +ville qui est entre. Une grande flotte, une armée allait venir +d'Angleterre; on l'attendait de moment en moment; il fallait la +prévenir. Le dauphin obtint d'être envoyé avec Dunois; beaucoup de +gentilshommes picards et normands voulurent être de la partie. Le +soir de son arrivée, il fit les premières approches. Il ne prit pas +même le temps de mettre en batterie l'artillerie qu'il avait amenée; +il fit des ponts de bois pour franchir les fossés de la bastille, et +tenta tout d'abord l'escalade. Au second assaut, pendant que la ville +en alarme faisait une procession à la Vierge et que les cloches +étaient en branle, la bastille fut emportée. + +La grande flotte apparut enfin majestueusement, à temps pour être +témoin des fêtes de la délivrance. Il en resta pour Dieppe les folles +farces des _mitouries de la mi-août_, qu'on faisait dans les églises. +Le dauphin eut aussi sa fête (déjà à la Louis XI), la pendaison d'une +soixantaine de vieux Bourguignons pris dans la bastille, et le +lendemain encore, il passa les Anglais en revue pour bien reconnaître +ceux qui lui avaient _chanté pouille_ du haut des murs et les faire +accrocher aux pommiers du voisinage[25]. + +[Note 25: Voir l'intéressant récit de M. Vitet, Histoire de Dieppe, et +_Legrand, Histoire de Louis XI_, p. 41-33, _Bibliothèque royale, +mss._, p. 41-43.] + +Tout le résultat qu'eut la grande et coûteuse expédition anglaise, ce +fut pour le commandant, le lord duc de Somerset, l'honneur d'une +promenade chevaleresque de Normandie en Anjou. Ayant réuni tout ce +qu'il y avait de forces disponibles, il s'en alla sans obstacle, sans +mauvaise rencontre (sauf une affaire de nuit où il tua trente hommes), +assiéger la petite place de Pouancé; mais n'ayant pas été plus heureux +à prendre Pouancé qu'à reprendre Dieppe, il revint à Rouen se reposer +de ses travaux et prendre ses quartiers d'hiver[26]. + +[Note 26: Jean Chartier.] + +Cet hiver, pendant que Somerset jouissait de ce victorieux repos, le +dauphin Louis traversait brusquement tout le royaume pour ruiner et +détruire le meilleur ami des Anglais. Le comte d'Armagnac, mécontent +de l'arrangement du Comminges, où on ne lui faisait point part, avait +essayé de prendre le tout; il défendit à ses sujets de rien payer +désormais au roi Charles, et leva sa bannière d'Armagnac contre la +bannière de France[27]. Il comptait sur les Anglais, sur le duc de +Glocester, qui voulait en effet marier Henri VI avec une fille du +comte. La chose se serait peut-être arrangée pour le printemps; +l'hiver même il n'y eut plus d'Armagnac; la fille et le père, tout fut +pris. Le dauphin, qui était un âpre chasseur, se chargea encore de +cette chasse au loup. Il part en janvier, franchit les neiges, les +fleuves grossis, et trouve la proie au gîte, tout ce qu'il y avait +d'Armagnac enfermé dans une place. La place était forte; il fallait +les tirer de là. Le dauphin parla doucement, comme parent, et fit si +bien que _son beau cousin_ (il l'appelait ainsi), vint se livrer avec +les siens, croyant en être quitte pour cette parole, que dès lors il +était au roi de France. Le dauphin le prit au mot, emmena tous ces +Armagnac et les mit sous bonne garde. Ils ne furent lâchés que deux +ans après, lorsque Henri VI était marié dans la maison de France, et +que l'Angleterre, occupée de ses discordes, ne pouvait ranimer les +nôtres[28]. + +[Note 27: L'une des principales ressources du comte pour la guerre +était la monnaie, bonne ou mauvaise, qu'il fabriquait dans tous ses +châteaux. _Archives, Trésor des Chartes, Registre_ 177, nº 222.] + +[Note 28: V. la rémission accordée à Armagnac en 1445. J'y trouve +entre autres choses, qu'il avait jeté la bannière du roi dans le +Tarn. _Archives, Trésor des chartes, Registre_ 177, nº 127.] + +Glocester et le parti de la guerre avaient bien pu encourager +Armagnac, mais non le défendre. Ils avaient assez de peine à se +défendre eux-mêmes en Angleterre contre les évêques, contre les +partisans de la paix, Winchester et Suffolk, qui avaient pris le +dessus. Ceux-ci, après la vaine et ruineuse expédition de Somerset, +furent décidément les maîtres, et, quoi qu'il en coûtât à l'orgueil +anglais, ils négocièrent une trêve, un mariage qui rapprochât, sinon +les deux peuples, au moins les deux rois. + +Mais il y avait un troisième peuple bien embarrassant pendant la +trêve, le peuple des gens de guerre. Que faire de cette tourbe +d'hommes de toutes nations qui étaient depuis si longtemps en +possession de désoler le pays? Ni les Anglais, ni les Français, ne +pouvaient espérer de contenir les leurs. Ce qu'on pouvait, c'était de +les décider à aller voler ailleurs, à quitter la France ruinée pour +visiter la bonne Allemagne, pour faire un pèlerinage au concile de +Bâle, aux saintes et riches villes du Rhin, aux grasses principautés +ecclésiastiques. + +Le roi, justement alors, recevait deux propositions, deux demandes de +secours, l'une de l'empereur contre les Suisses, l'autre de René, duc +de Lorraine, contre les villes d'Empire. Le roi fut également +favorable et promit généreusement des secours pour et contre les +Allemands. + +_Les Allemagnes_, comme on disait très-bien, tout grandes, grosses, +populeuses, qu'elles étaient, semblaient pouvoir être envahies avec +avantage. Le Saint-Empire était tombé par pièces; chaque pièce se +divisait. Les Lorrains, les Suisses, par exemple, étaient en guerre, +et avec les autres Allemands, et avec eux-mêmes. + +Les deux demandes qu'on faisait au roi étaient au fond moins opposées +qu'il ne semblait; des deux côtés il s'agissait de défendre la +noblesse contre les villes et communes. Ces communes, après avoir +admirablement conquis leur liberté, en usaient souvent assez mal. Metz +et autres villes de Lorraine, affranchies de leurs évêques et devenues +de riches républiques marchandes, soldaient les meilleurs hommes +d'épée, les plus braves aventuriers du pays[29], et se trouvaient +souvent compromises par eux avec les seigneurs et même avec le duc. +Ceux de Metz, ayant ainsi querelle avec un gentilhomme de la duchesse +Isabelle, s'en prirent à elle-même. Ils l'attendirent, entre Nancy et +Pont-à-Mousson où elle allait en pèlerinage, se jetèrent sur ses +bagages, ouvrirent tout, pillèrent tout, joyaux et nippes de femme, +contre toute chevalerie. + +[Note 29: «Dedans laquelle ville de Metz estoient plusieurs compagnons +de guerre souldoyez, ainsi que de longtemps ils ont accoustumé +d'avoir.» Mathieu de Coucy, p. 538.] + +Cette violence particulière n'était qu'un accident d'une grande +querelle qui durait toujours en Lorraine. Metz et les autres villes +étaient-elles françaises ou allemandes? _Quelle était la vraie et +légitime frontière de l'Empire?_ + +Cette question des droits de l'Empire était débattue plus violemment +encore du côté de la Suisse. Les cantons comptaient s'être +définitivement séparés de l'Allemagne, et néanmoins Zurich venait de +s'allier de nouveau à l'empereur, duc d'Autriche; elle soutenait que +la confédération suisse était toujours un membre de l'Empire. Les +autres cantons tenaient Zurich assiégée, et, selon toute apparence, +allaient la détruire. C'était une guerre sans quartier. Les +montagnards, déjà maîtres de Greiffensee, en avaient fait passer la +garnison par la main du bourreau. On assurait qu'après un combat ils +avaient bu le sang de leurs ennemis et mangé leur coeur[30]. + +[Note 30: Fugger, Spiegel des Erzhauses Oesterreich, p. 539. + +Cet excellent chroniqueur, né en 1503, par conséquent postérieur aux +événements dont il s'agit ici, ne devait pas être suivi avec une +docilité servile. Il est important, comme témoin de la tradition, mais +on aurait dû lui préférer les chroniqueurs contemporains. V. Egidius +Tschudi's leben und schriften, von Ildephons Fuchs, St. Gallen, 1805. + +Son histoire sera continuée, pour les deux derniers siècles, avec une +critique supérieure, par MM. Monnard et Vuillemin. M. Monnard a donné +de plus une intéressante biographie de Jean de Müller. Lauzanne, +1839.] + +Toute cette rude histoire a été obscurcie en bien des points par les +deux grands historiens qui l'ont écrite, au XVIe et au XVIIIe siècles. +L'honnête Tschudi, dans sa partialité naïve, a recueilli +religieusement les menteries patriotiques qui circulaient de son temps +sur l'âge d'or des Suisses; toutefois, il n'a pas caché ce que leur +héroïsme avait de barbare. Puis est venu le bon et éloquent Jean de +Müller, grand moraliste, grand citoyen, tout occupé de ranimer le +sentiment national: dans ce louable but, il choisit, il arrange; s'il +ne nie point la barbarie, il la couvre, tant qu'il peut, des fleurs de +sa rhétorique. J'en suis fâché; une telle histoire pouvait se passer +d'ornements; âpre, rude, sauvage, elle n'en était pas moins grande. +Que penser d'un homme qui se chargerait de parer les Alpes! + +Et il y a en Suisse quelque chose de plus grand que les Alpes, de plus +haut que la Iungfrau, de plus majestueux que la majesté sombre du lac +de Lucerne... Entrez dans Lucerne même, pénétrez dans ses noires +archives; ouvrez leurs grilles de fer, leurs portes de fer, leurs +coffres de fer, et touchez (mais doucement) ce vieux lambeau de soie +tachée... C'est la plus ancienne relique de la liberté en ce monde; la +tache est le sang de Gundolfingen, la soie c'est le drapeau où il +s'enveloppa pour mourir à la bataille de Sempach. + +Nous reviendrons sur tout cela, lorsque nous aurons à montrer la +Suisse en lutte avec Charles le Téméraire. Qu'il nous suffise ici de +dire qu'en cette histoire il faut distinguer les époques. + +Au XIVe siècle, les Suisses s'affranchirent par trois ou quatre +petites batailles d'éternelle mémoire. Ils firent connaître, au même +temps que les Anglais, ce que pouvait le fantassin; toutefois avec +cette différence, les Anglais de loin, comme archers, les Suisses de +près avec la lance ou la hallebarde; de près, car cette lance, ils la +tenaient _par le milieu_[31], c'est-à-dire d'une main sûre, c'est le +secret de leurs victoires. + +[Note 31: Tandis que généralement on tenait la lance par le bout. +(Tillier.)] + +Depuis ces belles batailles, ce fut pour eux une ferme foi, que le +Suisse en corps de canton, poussant devant lui la hallebarde, se +lançant les yeux fermés, comme le taureau cornes basses, était plus +fort que le cheval, et ne pouvait manquer de jeter bas le cavalier +bardé de fer. Ils avaient raison de le croire; mais dans leur orgueil +stupide, ils attribuaient volontiers ces grands effets d'ensemble à la +force individuelle. Ils faisaient là-dessus des contes que tout le +monde répétait. Les Suisses, à les entendre, avaient tant de vie et de +sang, que mortellement blessés ils combattaient longtemps encore. Ils +buvaient comme ils combattaient; en cela, ils étaient de même +invincibles. Dans maintes guerres d'Italie, on avait, sur leur +passage, pris soin d'empoisonner les vins; peine perdue, tout passait, +vin et poison, les Suisses ne s'en portaient que mieux[32]. + +[Note 32: V. les Mémoires du Loyal serviteur du chevalier sans paour +et sans reprouche.] + +[Note 33: Il en périt tout un bateau en 1476, dans l'expédition de +Strasbourg.] + +Ce brutal orgueil de la force eut son résultat naturel; ils se +gâtèrent de très-bonne heure. Il ne faut pas tout croire, à beaucoup +près, dans ce qu'on se plaît à dire de la pureté de ces temps. À la +fin du XVe siècle, le saint homme, Nicolas de Flue, pleurait dans son +ermitage sur la corruption de la Suisse. Au milieu du même siècle, +nous voyons leurs soldats mener avec eux des bandes de femmes et de +filles[33]. Tout au moins leurs armées traînaient beaucoup de bagages, +d'embarras, de superfluités; en 1420, une armée suisse de cinq mille +hommes, entreprenant de passer les Alpes par un passage alors +difficile, ne s'en faisait pas moins suivre de quinze cents mulets +pesamment chargés[34]. + +[Note 34: Tillier.] + +L'avidité des Suisses était l'effroi de leurs voisins. Il n'y avait +guère d'années où ils ne descendissent pour chercher quelque querelle. +Tout dévots qu'ils étaient (aux saints de la montagne, à +Notre-Dame-des-Ermites[35]), ils n'en respectaient pas davantage le +bien du prochain. Allemands ennemis de l'Allemagne, ayant brisé le +droit de l'Empire sans en avoir d'autres, leur droit, c'était la +hallebarde, pointue, crochue, qui perçait et ramenait.... + +[Note 35: Sur l'importance de ce pèlerinage, la grandeur féodale de +l'abbaye dont les plus grands barons de la Suisse étaient dignitaires, +etc. V. la curieuse Chronique du Moine. En 1440, la foule des pèlerins +qui y venaient des Pays-Bas fut si grande, qu'on crut que c'était une +armée ennemie, et l'on sonna la cloche d'alarme. Chronique +d'Einsidlen, par le Religieux, p. 178-184.] + +De force ou d'amitié, avec ou sans prétexte, sous ombre d'héritage, +d'alliance, de combourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne +voulaient rien connaître aux écritures, aux traités, bonnes et simples +gens qui ne savaient lire... Un de leurs moyens ordinaires pour +dépouiller les seigneurs voisins, c'était de protéger leurs vassaux, +c'est-à-dire d'en faire les leurs[36]; ils appelaient cela +affranchir; les prétendus affranchis regrettaient souvent le maître +héréditaire sous cette rude et mobile seigneurie de paysans[37]. + +[Note 36: De très-bonne heure, la Suisse ouvrit asile aux étrangers de +conditions diverses. V., entre autres preuves, Kindlinger, Hoerigkeit, +296; et l'important ouvrage de Bluntschli, Histoire politique et +judiciaire de Zurich, II, 414, note 161.] + +[Note 37: Par exemple, les gens de Gaster et de Sargans regrettaient +fort la domination autrichienne. (Müller, 1436.)] + +Les Magnifiques Seigneurs, vachers de la montagne ou bourgeois de la +plaine, se disputaient leurs sujets. Les bourgeois abusaient +volontiers de ce que les montagnards, si souvent affamés dans leurs +neiges, étaient obligés de venir acheter du blé aux marchés d'en bas. +Souvent ils refusaient d'en vendre, dussent les autres crever de faim. +«Hommes d'Uznach, disait un bourgmestre, vous êtes à nous, vous, votre +pays, votre avoir, jusqu'à vos entrailles;» leur reprochant durement +le pain que Zurich leur vendait. + +Dans la guerre contre les autres cantons[38], Zurich avait l'alliance +de l'empereur, mais non l'appui de l'Empire. Les Allemagnes ne se +mettaient pas aisément en mouvement. Consultées par l'empereur, elles +répondirent froidement que se mêler de ses affaires entre villes +suisses, c'était «mettre la main entre la porte et les gonds[39].» + +[Note 38: Berne resta étrangère à cette guerre contre Zurich. V. les +lettres du magistrat: Der Schweitzerische Geschichtforscher, VI, +321-480.] + +[Note 39: Fugger.] + +Quelques nobles allemands se jetèrent dans la ville pour la défendre; +néanmoins les autres cantons l'attaquaient avec tant d'acharnement +qu'elle ne pouvait guère résister. L'empereur s'adressa au roi de +France, dont son cousin Sigismond allait épouser la fille; le +margrave de Bade invoqua l'appui de la reine, sa parente; la noblesse +souabe envoya près de Charles VII le plus violent ennemi des Suisses, +Burckard Monck, pour lui représenter que la chose était dangereuse, +qu'elle pouvait gagner de proche en proche, que toute noblesse était +en danger. Le roi, le dauphin, déjà en route, reçurent je ne sais +combien d'ambassades coup sur coup, à Tours, à Langres, à Joinville, à +Montbéliard, à Altkirch[40]. La chose pressait en effet, Zurich était +assiégée depuis deux mois; on pouvait apprendre d'un moment à l'autre +qu'elle était prise, saccagée, passée au fil de l'épée. + +[Note 40: _Bibliothèque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis XI, +fol. 76._ Son récit est excellent, et généralement fondé _sur les +actes_.] + +L'armée était en mouvement; mais ce n'était pas une opération facile +que mener si loin, en toute sagesse et modestie, ce grand troupeau de +voleurs. Il y avait quatorze mille Français, huit mille Anglais, des +Écossais, toutes sortes de gens. Chaque nation marchait à part sous +ses chefs. Le dauphin avait le titre de commandant général. Sur le +passage de ces bandes, les Bourguignons, fort inquiets, étaient sur +pied, en armes, et tout prêts à tomber dessus. Elles arrivèrent +pourtant sans grand désordre en Alsace. + +Bâle avait beaucoup à craindre. Avant-garde des cantons, elle savait +de plus que le pape avait offert de l'argent au dauphin pour que, +chemin faisant, il le débarrassât du concile. Les bourgeois, les +Pères, fort effrayés, avertirent les Suisses en toute hâte, énumérant +les troupes de toute nation qui approchaient de la ville, et répétant +les terribles histoires que l'on contait partout sur les brigands +armagnacs. Les Suisses, tout acharnés qu'ils étaient au siége, +résolurent, sans le quitter, d'envoyer quelques milliers d'hommes[41], +pour voir ce qu'étaient ces gens-là. + +[Note 41: Les historiens ne s'accordent pas sur le nombre; ils disent +quatre mille, trois mille, seize cents, huit cents. Ces nombres +peuvent se concilier; je suppose volontiers que les Suisses envoyèrent +trois ou quatre mille hommes, que seize cents passèrent la rivière, +que huit cents ou mille parvinrent jusqu'au cimetière et y firent +résistance. Les savants traducteurs et continuateurs de Müller, MM. +Monnard et Vuillemin, sont néanmoins portés à croire que le nombre +total n'excédait pas deux mille hommes, et que cette petite armée +donna tout entière. + +Selon un chroniqueur contemporain encore inédit, ce fut une simple +affaire d'avant-garde: «Ledit comte de Dampmartin qui estoit de +l'avant-garde, logé à deux lyeues de monseigneur le Dauphin, estoit +allé vers luy pour sçavoir quel estoit son bon plaisir qu'il voulloit +que on fist contre ceulx de Balle; et à son retour, trouva que les +Suisses les allèrent assaillir... Et quand ledit comte vit lesdits +Suysses qui commencèrent à escarmoucher, il fist saillir sur eulx vint +et ung hommes d'armes... Ledit comte... avoit à ladite journée soubz +son enseigne six ou sept vingt hommes d'armes, sans d'autres qu'il +envoya quérir par vingt hommes de ses archiers...» _Bibl. royale, +cabinet des titres, ms. communiqué par M. Jules Quicherat._] + +La grande armée tournait le Jura et venait, corps par corps, à la +file, vers la petite rivière (la Birse). Déjà un corps avait passé; +les Suisses se ruèrent dessus; ce choc de deux ou trois mille lances à +pied étonna fort des gens qui, dans leurs guerres anglaises, n'avaient +jamais rencontré le fantassin que comme archer. Ils reculèrent en +désordre et repassèrent l'eau, laissant leurs bagages; l'armée ainsi +avertie, on détacha des troupes du côté de la ville, afin que les +bourgeois ne pussent aider les Suisses, ni ceux-ci se jeter dans Bâle. + +Les deux mille ignoraient si bien à quelles forces ils avaient +affaire, qu'ils voulurent pousser en avant. On leur avait défendu en +partant d'aller plus loin que la Birse; ils n'en tinrent pas compte; +ces bandes étaient menées démocratiquement, les capitaines par les +soldats. Un messager vint de Bâle, qui les avertit du grand nombre de +leurs ennemis, les conjurant au nom de leur salut de ne point passer +la rivière. Mais, telle était leur ivresse et leur brutalité féroce, +qu'ils tuèrent le messager[42]. + +[Note 42: Tschudi.] + +Ils passèrent, furent écrasés; les gens d'armes en poussèrent cinq +cents dans une prairie, d'où ils ne sortirent jamais. Mille environ, +croyant gagner Bâle, se trouvèrent heureux de rencontrer une tour, un +cimetière, où les haies, les vignes, une vieille muraille arrêtaient +la cavalerie. Ils tinrent là en désespérés; ils n'avaient pas plus de +quartier à espérer qu'ils n'en avaient fait à Greiffensee; Burckard +Monck, leur ennemi, était là pour solder ce compte. Les gens d'armes, +laissant leurs chevaux, forcèrent la muraille, mirent le feu à la +tour. Les Suisses furent tués jusqu'au dernier. + +Un historien français leur rend ce témoignage: + +«Les nobles hommes qui avoient esté en plusieurs journées, contre les +Anglois et autres, m'ont dit qu'ils n'avoient vu ni trouvé aucune +gens de si grande défense, ni si outrageux et téméraires pour +abandonner leur vie[43].» + +[Note 43: Mathieu de Coucy.] + +C'était une défaite honorable, une leçon toutefois, la seconde +qu'eussent reçue les Suisses; la première leur avait été donnée par le +Piémontais Carmagnola. Il faut voir aussi avec quels efforts, quelles +adresses maladroites, quel flot de phrases et de rhétorique leurs +historiens ont tâché de couvrir la réalité du fait; ils diminuent le +nombre des Suisses, augmentent celui de leurs ennemis; ils tâchent de +faire entendre que toute l'armée des Armagnacs fut engagée; ils +peignent l'admiration du dauphin (_qui n'y était pas_[44], et qui de +sa nature n'admirait pas aisément); enfin, pour que rien ne manque au +merveilleux, ils ajoutent ce petit conte. Le Souabe Burckard Monck se +promenait sur le champ de bataille, riant aux éclats à la vue de ces +cadavres, et se mit à dire: «Nous nageons dans les roses.» Mais, parmi +tous ces gens quasi-morts, en voilà un qui ressuscite et qui, d'une +pierre roidement lancée, frappe Burckard à la tête; il en meurt trois +jours après[45]. + +[Note 44: «Le dauphin ne se trouva point en personne à cette besogne, +ny aucuns des plus grands et principaux de son conseil.» Mathieu de +Coucy.--C'est l'historien _contemporain_; il a _parlé aux combattants_ +même; historien peu suspect d'ailleurs, puisqu'il loue le courage des +Suisses. Et c'est justement le seul que le savant Müller s'obstine à +ignorer; il ne le cite pas une fois. Il va chercher partout ailleurs, +dans les _on dit_ d'Æneas Sylvius, qui n'était plus à Bâle, dans la +chronique de Tschudi, écrite cent ans après, etc.] + +[Note 45: Tschudi.] + +Le dauphin, ajoutent-ils, fut si effrayé de la valeur des Suisses, +qu'_il se retira_ à la hâte et ne leur demanda plus que leur amitié. +Et justement le contraire est exact et parfaitement prouvé. Ce sont +les Suisses qui brusquement _se retirèrent_, laissèrent Zurich[46] et +rentrèrent dans les montagnes. Le dauphin voulut bien traiter avec +Bâle et le concile; le parti que les Suisses avaient dans Bâle, et qui +était tout prêt à faire main basse sur les nobles, n'osa remuer; les +troupes se répandirent sans obstacle dans la Suisse, entre le Jura et +l'Aar; enfin, après avoir bien vu qu'il n'y avait pas grand'chose à +prendre chez leurs ennemis, elles retombèrent sur leurs amis, et se +mirent à piller l'Alsace et la Souabe. + +[Note 46: «Ceux de Zurich disaient aux assiégeants: «Allez à Bâle +faire saler des viandes; la chair ne vous manquera pas.» Les autres, +ne sachant pas encore pourquoi les assiégés se réjouissaient, leur +crièrent: «Le vin a donc baissé de prix chez vous, combien la +mesure?--Aussi bon marché qu'à Bâle la mesure de sang.» Tschudi. + +Les Autrichiens ne se réjouirent pas moins que ceux de Zurich. Ils +firent sur la bataille une méchante complainte, dit le chroniqueur +ennemi: «Les Suisses ont marché vers Bâle à grands cris, à grand +bruit, mais ils ont trouvé le dauphin, etc.» Tschudi.] + +Les Allemands jetèrent les hauts cris. Mais les autres répondaient +qu'on leur avait promis des vivres, une solde, et qu'ils n'avaient +rien reçu[47]. Enfin le duc de Bourgogne, craignant de voir les +Français s'habituer en Suisse et en Alsace, se porta pour médiateur. +Le dauphin, qui se plaignait d'avoir sauvé des ingrats, fit +volontiers la paix avec les Suisses. Il sentit, en homme avisé, tout +ce qu'on pouvait faire avec ces braves, qui se vendaient aisément, qui +n'avaient peur de rien et frappaient sans raisonner. Il les encouragea +à venir en France. Il se montra leur ami contre la noblesse, qu'il +était venu secourir, déclarant que si les nobles de Bâle ne voulaient +pas s'arranger, il se joindrait à la ville pour leur faire la guerre. +Il aimait tant cette ville de Bâle, qu'il aurait voulu qu'elle fut +française. De leur côté les Suisses, qui ne demandaient qu'à gagner, +lui offrirent amicalement de lui louer quelques mille hommes. + +[Note 47: L'empereur répliquait qu'il avait demandé un secours de six +mille hommes, et non de trente mille. On pouvait lui répondre que six +mille hommes n'auraient servi à rien, que les Suisses n'auraient pas +été intimidés, ni Zurich délivrée. V. la discussion dans _Legrand, +Histoire de Louis XI_ (_ms. de la Bibl. royale_), d'après les actes +originaux. + +_Bibl. royale, ms. Legrand_, folio 71. + +Ceci ne se trouve, si je ne me trompe, que dans les historiens +suisses, Müller, Geschichte, B. IV, c. II. + +Je ne puis retrouver la source où j'ai puisé ce fait, qui n'est pas +invraisemblable, mais que je n'ose garantir.] + +Le retour du dauphin et le bruit de l'échec des Suisses avancèrent +fort les affaires de Lorraine. Les villes qui se couvraient du nom de +l'Empire comprirent que si l'empereur et la noblesse allemande avaient +appelé les Français au fond des pays allemands pour sauver Zurich, ils +ne viendraient pas se battre contre les Français sur les Marches de +France. Toul et Verdun reconnurent le roi comme protecteur[48]. + +[Note 48: _Archives, Trésor des chartes, Reg. 177_, n{os} 54, 55.] + +Metz seule résistait. Cette grande et orgueilleuse ville avait +d'autres villes dans sa dépendance, et autour d'elle vingt-quatre ou +trente forts. Cependant, dès le commencement, Épinal avait saisi +l'occasion de s'affranchir et s'était jetée dans les bras du roi[49]. +Les forts s'étant rendus ensuite, les Messins se décidèrent à +négocier; ils représentèrent au roi «qu'ils n'étoient point de son +royaume ni de sa seigneurie; mais que dans ses guerres avec le duc de +Bourgogne et autres, ils avoient toujours reçu et conforté ses gens.» +Alors, par ordre du roi, maître Jean Rabateau, président du Parlement, +proposa à l'encontre plusieurs raisons, savoir: Que le Roy prouveroit +suffisamment, si besoin étoit, tant par des chartes que chroniques et +histoires, qu'ils étoient et avoient été de tout temps passé sujets du +Roy et du royaume; que le Roy étoit bien averti qu'ils étoient +coutumiers de faire et trouver telles cauteles et cavillations, et +comment, quand l'empereur d'Allemagne étoit venu à grande puissance et +intention de les contraindre à obéir à lui, pour leur défense ils se +disoient pour lors être _dépendans du royaume de France et tenans de +la couronne_; semblablement, quand aucuns roys des prédécesseurs du +Roy de France étoient venus pour les faire obéir à eux, ils se +disoient être _de l'Empire et sujets de l'Empereur_[50]. + +[Note 49: D. Calmet.] + +[Note 50: Mathieu de Coucy.] + +Le grand procès des limites de la France et de l'Empire ne pouvait se +régler aussi incidemment et pendant une trêve de la guerre +d'Angleterre. La chose resta indécise. Le roi se contenta de faire +financer cette riche ville de Metz. + +Au reste, il avait fait tout ce qu'il pouvait désirer, occupé ses +troupes, relevé à bon marché la réputation des armes françaises. Les +capitaines, jusque-là dispersés et à peine dépendants du roi, avaient +suivi son drapeau. Le moment était venu d'accomplir la grande réforme +militaire que la Praguerie avait fait ajourner. + +L'opération était délicate; elle fut habilement conduite[51]; le roi +chargea les seigneurs qui lui étaient le plus dévoués de sonder les +principaux capitaines et de leur offrir le commandement de quinze +compagnies de gendarmerie régulière. Ces compagnies, chacune de cent +lances (600 hommes), furent réparties entre les villes; mais on eut +soin de les diviser, de sorte que dans chaque ville (même dans les +plus grandes, Troyes, Châlons, Reims) il n'y avait que vingt ou trente +lances. La ville payait sa petite escouade et la surveillait; partout +les bourgeois étaient les plus forts et pouvaient mettre les soldats à +la raison. Les gens de guerre qui ne furent pas admis dans les +compagnies se trouvèrent tout à coup isolés, sans force; ils se +dispersèrent. «Les Marches et pays du royaume devinrent plus sûrs et +mieux en paix, dès les deux mois qui suivirent, qu'ils n'avaient été +trente ans auparavant[52].» + +[Note 51: On n'a pu retrouver l'ordonnance relative à cette +organisation militaire.--Quant à la taille, elle fut consentie par les +États d'après l'ordonnance de 1439, sans qu'il fut spécifié qu'elle +était _permanente_ et _perpétuelle_. Cette grave innovation fut +introduite par un _sous-entendu_. Ordonnances, XIII.] + +[Note 52: Mathieu de Coucy.] + +Il y avait trop de gens qui gagnaient au désordre pour que cette +réforme se fit sans obstacle. Elle en rencontra de timides, il est +vrai, dans le conseil même du roi. Les objections ne manquèrent pas: +les gens de guerre allaient se soulever; le roi n'était pas assez +riche pour de telles dépenses, etc. + +La réforme financière, qui seule rendait l'autre possible, fut due, +selon toute apparence, à Jacques Coeur. Dans la belle et sage +ordonnance de 1443, qui règle la comptabilité[53], on croit +reconnaître, comme dans celle de Colbert, la main d'un homme formé aux +affaires par la pratique du commerce, et qui applique en grand au +royaume la sage et simple économie d'une maison de banque. + +[Note 53: Les officiers de finances exercent un contrôle les uns sur +les autres. Les receveurs rendront compte au receveur général tous les +deux ans, celui-ci tous les ans à la chambre des comptes; les grands +officiers (l'argentier, l'écuyer, le trésorier des guerres et le +maître de l'artillerie) compteront tous les mois avec le roi même. +Ordonnances, XIII, 377. Pour mesurer le chemin parcouru, il est +curieux de rapprocher de cette vieille ordonnance l'important ouvrage +de M. de Montcloux: De la Comptabilité publique, 1840. + +Cette remarque judicieuse est de notre grand historien économiste M. +de Sismondi, Histoire des Français, XIII, 447.] + +L'argent donne la force. En 1447, le roi prend la police dans sa main; +il attribue au prévôt de _Paris_ la juridiction sur tous les vagabonds +et malfaiteurs du _royaume_[54]. Cette haute justice prévôtale était +le seul moyen d'atteindre les brigands, de les soustraire à leurs +nobles protecteurs, à la connivence, à la faiblesse des juridictions +locales. + +[Note 54: Dès 1438, le roi avait nommé le prévôt de Paris «espécial et +général réformateur...»] + +On trouva ce remède dur, on se plaignit fort; mais l'ordre et la paix +revinrent, les routes furent enfin praticables. «Les marchands +commencèrent de divers lieux à travers de pays à autres faire leur +négoce... Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays +s'efforçoient à labourer et réédifier leurs maisons, à essarter leurs +terres, vignes et jardinages. Plusieurs villes et pays furent remis +sus et repeuplez. Après avoir été si longtemps en tribulation et +affliction, il leur sembloit que Dieu les eût enfin pourvus de sa +grâce et miséricorde[55].» + +[Note 55: Mathieu de Coucy.] + +Cette renaissance de la France fut signalée par une chose grande et +nouvelle, la création d'une infanterie nationale. + +L'institution militaire sortit d'une institution financière. En 1445, +le roi avait ordonné que les _élus_ chargés de répartir la taille +seraient appointés par lui[56]; que ces élus ne seraient plus les +juges seigneuriaux, les serviteurs des seigneurs, mais les agents +royaux, les agents du pouvoir central, dépendant de lui seul, par +conséquent plus libres des influences locales, plus impartiaux. + +[Note 56: «Et n'auront plus doresnavant les juges et chastellains des +_Seigneurs_ particuliers (ne autres juges ordinaires) la cognoissance +des tailles et aides... Plusieurs juges desdictes chatellenies +champêtres ne sont pas expers ne cognoissans en telles matières, +ainçois sont les aucuns simples gens méchaniques qui tiennent à ferme +desdicts _Sieurs_ particuliers, les receptes, judicatures et prevostez +de leurs seigneuries, et lesquels, soubz ombre de l'autorité qui par +ce moyen leur seroit donné, se voudroient par aventure affranchir, +avec les métoyers et autres familiers serviteurs, du payement des +tailles et aydes, qui tourneroit à grande folle et charge des manans +et habitans des chastellenies... parce qu'il y auroit moins de +personnes contribuables... aussi pour ce que lesdits juges et +chastellains ne tiennent leur judicature que de quinzaine en +quinzaine... et ne vouldroient laisser leurs affaires pour vacquer à +l'expédition desdictes causes, se ils n'avoient gaiges ou salaires +pour ce faire.» Ordonnances, XIII, 241-7.] + +En 1448, ces _élus_ reçoivent ordre d'élire un homme par paroisse, +lequel sera franc et exempt de la taille, s'armera à ses frais et +s'exercera les dimanches et fêtes à tirer de l'arc. Le franc-archer +recevra une solde seulement en temps de guerre. + +Les élus devaient, selon l'ordonnance, choisir de préférence dans la +paroisse «un bon compagnon qui auroit fait la guerre[57].» + +[Note 57: «Au cas que les commissaires et esleuz trouveront en aucune +bonne paroisse ung bon compaignon usité de la guerre, et qu'il n'eust +de quoy se mettre sus de habillemens... et fust propice pour estre +archer, lesdicts commissaires et esleuz sçauront aux habitans s'ils +luy voudront aidier à soi mettre sus...--Se trois ou quatre +parroissiens povoient faire un archer, ce demeure à la discrétion des +commissaires et esleuz. Les parroissiens de chascune parroisse seront +tenuz d'eulx donner garde de l'archer... qu'il n'ose soy absenter, +vendre ou engaiger son habillement.--Le seigneur chastellain, ou son +capitaine pour luy, sera tenu de visiter tous les moys les archers de +sa chastellenie, et se faulte y trouve, sera tenu de le faire savoir +aux commissaires ou esleuz du Roy.» Ordonnances, XIV, 2, 5.--Selon un +auteur qui paraît avoir vécu dans la familiarité de Charles VII, il y +aurait eu un archer _par cinquante feux_, Amelgardus, dans les Notices +des mss., I. 423. + +V. la diatribe de l'historien connu sous le nom d'Amelgard, contre les +compagnies d'ordonnances et les francs-archers. Notices des mss., I, +423.] + +Néanmoins on s'égaya fort sur la nouvelle milice; on prétendait que +rien n'était moins guerrier; on en fit des satires; il en est resté le +_Franc-Archer de Bagnolet_[58]. + +[Note 58: C'est une des meilleures satires qu'on attribue à Villon: +«Apperçoit le franc-archer un espoventail... faict en façon d'un +gendarme,» et il lui demande grâce: + + «En l'honneur de la Passion + De Dieu, que j'aie confession! + Car, je me sens jà fort malade....»] + +Plus d'un en riait qui n'avait pas envie de rire. La noblesse +entrevoyait combien l'innovation était grave. Ces essais plus ou moins +heureux, francs-archers de Charles VII, _légions_ de François Ier, +devaient amener le temps où la force, la gloire du pays seraient aux +roturiers. + +L'archer de Bagnolet n'en était pas moins l'aïeul du terrible soldat +de Rocroi, d'Austerlitz. + +Au reste, les francs-archers semblent avoir été plus guerriers que la +satire ne veut le faire croire. Ils aidèrent fort utilement l'armée, +qui reconquit la Normandie et la Guienne. + +Eussent-ils été inutiles, une telle institution eût toujours témoigné +une grande chose, savoir: que le roi n'avait rien à craindre de ses +sujets; qu'ils étaient bien à lui, les petits surtout, bourgeois et +bonnes gens des villages. + +Le XIIIe siècle avait été celui de la _paix du roi_; il avait fallu +alors qu'il défendit la guerre aux communes comme aux seigneurs; qu'il +leur ôtât à tous les armes dont ils se servaient mal. + +Mais maintenant la guerre sera la _guerre du roi_. Il arme lui-même +ses sujets; le roi se fie au peuple, la France à la France. + +Elle a retrouvé son unité au moment où l'Angleterre perd la sienne. +Nous allons voir tout à l'heure (1453) le Parlement anglais voter une +armée, mais on n'osera la lever; ce serait convoquer la discorde de +toutes les provinces, amener des soldats à la guerre civile, les +mettre aux prises; ils commenceraient par se battre entre eux. + + + + +CHAPITRE III + +TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS DE FRANCE + +1442-1453 + + +C'est une opinion établie en Angleterre dès le XVe siècle, adoptée par +les chroniqueurs, consacrée par Shakespeare[59], que ce pays dut la +perte de ses provinces de France et tous ses malheurs au malheur +d'avoir eu une reine française, Marguerite d'Anjou. Historiens et +poètes, tous voient la fatalité, le mauvais génie de l'Angleterre +débarquer avec Marguerite. + +[Note 59: Disons mieux, par le nom de Shakespeare. En mettant son nom +à plusieurs tragédies médiocres qu'il arrangeait un peu, le grand +poète a immortalisé toutes les erreurs et les non-sens des +chroniqueurs et dramaturges du XVIe siècle, qui parlent au hasard du +XVe.] + +Qui aurait pu le soupçonner? Marguerite était une enfant, elle n'avait +que quinze ans; elle sortait de l'aimable maison d'Anjou, qui plus +qu'aucune autre avait contribué à rapprocher tous les princes +français, à réconcilier la France avec elle-même. Cette jeune reine +était la fille du plus doux des hommes, _du bon roi René_, l'innocent +peintre et poète, qui finit par vouloir se faire berger[60]; elle +était nièce de Louis d'Anjou, qui laissa à Naples une si chère +mémoire[61]. + +[Note 60: Sur cette bergerie du vieux roi et de sa jeune femme, V. +Villeneuve-Bargemont.] + +[Note 61: M. de Sismondi, justement sévère pour tous les rois, fait +une exception en faveur de celui-ci: Histoire des républiques +italiennes, IX, 54.] + +Le côté maternel était moins rassurant peut-être. La maison de +Lorraine, remuante et guerrière s'il en fut, n'en devait pas moins, +adoucie par le sang d'Anjou, séduire, ensorceler les peuples... La +France fut «folle des Guise, car c'est trop peu dire amoureuse.» On +sait quel souvenir a laissé leur nièce, Marie Stuart?... Héros de +roman autant que d'histoire, ces princes de Lorraine devaient en deux +siècles essayer, manquer tous les trônes[62]. + +[Note 62: On ne peut voir sans intérêt, près de la mer, dans la petite +église des jésuites de la petite ville d'Eu, la triste et rêveuse +effigie de Henri de Guise. Dans les plis infinis de ce front, il n'y a +pas seulement la tragédie personnelle, il y a le long et pénible +imbroglio des destinées de la famille, les couronnes de France, +d'Écosse, de Naples, de Jérusalem, d'Aragon, revendiquées, touchées, +manquées toujours... Cependant, à la fin, ces Lorrains ont pu se +consoler, ils ont fait fortune, en laissant la Lorraine pour épouser +l'héritière d'Autriche; mais cela n'est arrivé que lorsqu'ils ont +perdu l'esprit de la famille et rassuré l'Europe par une sage et +honnête médiocrité.] + +La jeune Marguerite était née parmi les plus étranges, les plus +incroyables aventures, en plein roman. Son père était prisonnier, une +de ses soeurs en otage, mariée d'avance à l'ennemi de la maison +d'Anjou. René reçut dans sa captivité la couronne de Naples et +commença son règne en prison. Son rival, Alphonse d'Aragon, était +lui-même captif à Milan. C'était une guerre entre deux prisonniers. La +femme de René, Isabelle de Lorraine, sans troupes, sans argent, +chassée de son duché, s'en va conquérir un royaume. Elle trouve +Alphonse libre et plus fort que jamais; elle lutte trois ans, se ruine +pour racheter son mari et le faire venir. Il ne vient que pour +échouer[63]. + +[Note 63: V. Simonetæ lib. IV; et Giornali Napolitani, ap. Muratori, +XXI, 270, 1108.] + +La vaillante Lorraine n'emmena pas sa fille plus loin que Marseille; +elle la laissa sur ce bord avec son jeune frère, parmi les Provençaux +qu'aimait René, qui le lui rendaient bien, et dont l'enthousiasme +facile s'animait de l'intrépidité d'Isabelle et de la beauté de ses +enfants. La petite Marguerite, Provençale d'adoption, eut pour +éducation les périls de sa mère, les haines d'Anjou et d'Aragon; elle +fut nourrie dans ces mouvements dramatiques de guerre et d'intrigues; +elle grandit d'esprit, de passion, au souffle des factions du Midi. + +«C'était, dit un chroniqueur anglais et peu ami, c'était une femme de +grand esprit, de plus grand orgueil, avide de gloire, d'honneur; elle +ne manquait pas de diligence, de soin, d'application; elle n'était pas +dénuée de l'expérience des affaires. Et parmi tout cela, c'était bien +une femme, il y avait en elle une pointe de caprice; souvent, quand +elle était animée et toute à une affaire, le vent changeait, la +girouette tournait brusquement[64].» + +[Note 64: «Like to a wethercock, mutable and turning.» Hall and +Grafton.] + +Avec cet esprit violent et mobile, elle était très-belle. La furie, le +démon, comme l'appellent les Anglais, n'en avait pas moins les traits +d'un ange[65], au dire du chroniqueur provençal. Même âgée, accablée +de malheurs, elle fut toujours belle et majestueuse. Le grand +historien de l'époque, qui la vit à la cour de Flandre, bannie et +suppliante, n'en fut pas moins frappé de cette imposante figure: «La +Reine, avec son maintenir, se montroit, dit-il, un des beaulx +personnages du monde, représentant dame[66].» + +[Note 65: «On admiroit son fils et sa fille (Marguerite), comme s'ils +eussent esté deux anges de divers sexes, descendus du palais céleste.» +Chronique de Provence.] + +[Note 66: Chastellain. L'ensemble du passage prouve que c'est bien du +corps, de la personne physique qu'il s'agit.] + +Marguerite ne pouvait apparemment épouser qu'une grande infortune. +Elle fut deux fois promise, et deux fois à de célèbres victimes du +sort, à Charles de Nevers dépouillé par son oncle, et à ce comte de +Saint-Pol avec lequel la féodalité devait finir en Grève. Elle fut +mariée plus mal encore; elle épousa l'anarchie, la guerre civile, la +malédiction... À tort ou à droit, cette malédiction dure encore dans +l'histoire. + +Tout ce qu'elle avait de brillant, d'éminent, et qui l'eût servie +ailleurs, devait lui nuire en Angleterre. Si les reines françaises +avaient toujours déplu, sous Jean, sous Édouard II, sous Richard II, +combien davantage celle-ci, qui était plus que Française! Le contraste +des deux nations devait ressortir violemment. Ce fut comme un coup du +soleil de Provence dans le monotone brouillard. «Les pâles fleurs du +Nord,» comme les appelle leur poète, ne purent qu'être blessées de +cette vive apparition du Midi. + +Avant même qu'elle vînt, lorsque son nom n'avait pas encore été +prononcé, on travaillait déjà contre elle, contre la reine qui +viendrait. Tant que le roi n'était pas marié, la première dame du +royaume était Éléonore Cobham, duchesse de Glocester, femme de l'oncle +du roi; l'oncle était jusque-là l'héritier présomptif du neveu. Une +reine arrivant, la duchesse allait descendre à la seconde place; qu'il +survînt un enfant, Glocester n'était plus l'héritier, il ne lui +restait qu'à s'en aller, à mourir de son vivant, en s'enterrant dans +quelque manoir. Le seul remède, c'était que le bon roi, trop bon pour +cette terre, fût envoyé tout droit au ciel[67].... Dès lors, Glocester +régnait, et lady Cobham, qui avait déjà eu l'habileté de se faire +duchesse, se faisait reine et recevait la couronne dans l'abbaye de +Westminster. + +[Note 67: «Entended to destroy the King... By examination convict.» +Hall and Grafton.] + +La dame, peu scrupuleuse, eut certainement ces pensées; on ne sait +trop jusqu'où elle alla dans l'exécution. Elle était entourée des gens +les plus suspects. Son directeur en ces affaires était un certain +Bolingbroke, grand clerc[68], surtout dans les mauvaises sciences. +Elle consultait aussi un chanoine de Westminster, et se servait d'une +sorcière, la Margery, dont nous avons parlé. + +[Note 68: «Notabilissimus clericus unus illorum in toto mundo.» +Wyrcester.] + +Le but étant la mort du roi, on avait fait un roi de cire, lequel +fondant, Henri fondrait aussi. Le grand magicien, Bolingbroke, +siégeait pendant l'opération sur une sorte de trône, tenant en main le +sceptre et l'épée de justice; des quatre coins du siége, partaient +quatre épées, dirigées contre autant d'images de cuivre[69]. Mais tout +cela n'avançait pas beaucoup; la duchesse elle-même, folle de passion +et de désir, s'était hasardée la nuit à entrer dans le sanctuaire de +la noire abbaye... Qu'y venait-elle faire? Voulait-elle, de ses +ongles, fouiller la royauté au fond des tombes, ou déjà, femme vaine, +s'asseoir dans le trône sur la fameuse pierre des rois? + +[Note 69: C'étaient probablement les figures du roi, du cardinal et +des deux princes qui avaient chance d'arriver au trône, York et +Somerset.] + +L'occasion était belle pour frapper Glocester, pour perdre sa femme, +_infamer_[70] sa maison. Mais d'aller dans cette forte maison, parmi +tant de vassaux armés et de nobles amis, chercher jusqu'à la chambre +conjugale, dans les bras de Glocester, celle qu'il avait tant aimée, +son épouse qui portait son nom, c'était plus de courage qu'on n'en eût +attendu du vieux Winchester et de ses évêques. Ils ne s'y seraient pas +hasardés, s'ils n'eussent été soutenus, suivis de la populace qui +criait _à la sorcière!_ Ce mot était terrible; il suffisait de le +prononcer pour que toute une ville fût comme ivre et ne se connût +plus... Le peuple, en ces moments, devenait d'autant plus furieux +qu'il avait peur lui-même; il laissait tout pour faire la guerre au +diable; tant que le feu n'en avait pas fait raison, il croyait sentir +sur lui-même la griffe invisible... + +[Note 70: Pourquoi l'historien du XVe siècle n'emploierait-il pas un +mot qui revient si souvent dans nos chroniques de ce temps?] + +La duchesse fut saisie et examinée par le primat, ses gens pendus, +brûlés. Pour elle, par une grâce cruelle, elle fut réservée. +L'ambitieuse avait rêvé une _entrée_ solennelle, une marche pompeuse +dans Londres; elle l'eut en effet. Elle fut promenée comme pénitente, +et la torche au poing, par les rues, au milieu des dérisions féroces, +la canaille, les _apprentis_ de la Cité aboyant après... Si, comme il +faut le croire, les ennemis de la victime ne lui épargnèrent pas les +duretés ordinaires de la pénitence publique, elle était en chemise, +tête nue, au brouillard de novembre... Elle subit l'horrible promenade +par trois jours, par trois quartiers[71]. Et ensuite, comme elle +n'était pas morte, on la remit à la garde d'un lord, et on l'envoya +pour pleurer toute sa vie au milieu de la mer, dans l'île lointaine de +Man. + +[Note 71: «Tribus diebus... pertransiens cum uno cero in manu... et +feria sexta cum cero... et die sabbati... simili modo.» Wyrcester.] + +On serait tenté de croire que cette scène avait été arrangée pour +pousser à bout Glocester, lui faire perdre toute mesure, lui faire +prendre les armes et rompre la _paix de la Cité_; il aurait eu cette +fois contre lui les gens de Londres, il eût été tué peut-être, à coup +sûr perdu. Au grand étonnement de tout le monde, le duc ne bougea[72]. +Ses ennemis en furent pour leur cruelle comédie. Il laissa faire, il +abandonna sa femme plutôt que sa popularité, il resta pour le peuple +_le bon duc_. Cette patience d'un homme si fougueux, et dans une si +terrible épreuve, donna fort à réfléchir; pour se contenir ainsi +lui-même, il avait selon toute apparence des desseins profonds. Par +deux fois il avait essayé de se faire souverain dans les Pays-Bas[73], +et il avait échoué. Mais la chose était certainement plus facile en +Angleterre; il n'était séparé du trône que par une vie d'homme, tant +que le roi n'était pas marié, n'avait pas d'enfants. + +[Note 72: «Toke all things paciently and sayde little.» Hall and +Grafton.] + +[Note 73: Récemment encore, à la rupture de 1436, il s'était fait +faire par Henri VI, comme roi de France, le don impolitique, insensé, +du comté de Flandre. (Rymer, 1436, 30 juil.)] + +Donc, il fallait marier le roi au plus vite, le marier en France, +faire la paix avec la France. L'Angleterre avait assez de la sourde et +terrible guerre qui déjà grondait en elle-même. + +Cette raison était bonne, et il y en avait une autre non moins forte: +c'est que l'Angleterre s'épuisait à faire une guerre inutile, qu'elle +n'en pouvait plus, que les dépenses croissaient d'heure en heure, que +les possessions françaises coûtaient, loin de rapporter. Dans un +temps bien meilleur, en 1427, on en tirait 57,000 livres sterling, et +l'on y dépensait 68,000[74]. + +[Note 74: Turner, d'après un document ms.] + +Si ces provinces rapportaient, ce n'était pas au roi. Ceci demande +d'être expliqué avec quelque détail. + +Le régent de France, peu secouru, toujours aux expédients, ne sachant +comment faire face à mille embarras, avait inféodé aux lords tous les +meilleurs fiefs; il leur avait mis entre les mains les châteaux, les +places, dans l'espoir qu'ils les défendraient avec leurs bandes de +vassaux. Cela créait aux lords des intérêts très-divers, souvent +opposés entre eux, souvent peu d'accord avec l'intérêt du roi. Ainsi, +Glocester avait des places en Guienne, et il était l'allié des +Armagnacs; mais le duc de Suffolk, mariant sa nièce dans la maison +rivale de Foix, fit passer au mari les fiefs de Glocester. Au nord, +Talbot avait Falaise; le duc d'York, devenu régent, prit pour lui une +ville capitale, royale, la grande ville de Caen. + +Le pis, c'est que ces lords, sentant toujours qu'ici ils n'étaient pas +chez eux, ne faisaient rien pour les fiefs qu'ils s'étaient chargés de +défendre. Ils laissaient tout tomber, murs et tours, en ruine. Ils n'y +auraient pas mis un penny; tout ce qu'ils pouvaient tirer, extorquer, +ils l'envoyaient vite au manoir, _home_... Le _home_ est l'idée fixe +de l'Anglais en pays étranger. Tout allait donc s'enfouir dans les +constructions de ces monstrueux châteaux, aujourd'hui trop grands pour +des rois. Mais les Warwick, les Northumberland, les jugeaient trop +petits pour la grandeur future qu'ils rêvaient à leur famille, pour +l'_aîné_, l'héritier, quand _Sa Grâce_ siégerait à Noël dans un +banquet de quelques mille vassaux... Ils ne devinaient guère que +bientôt, père, aîné et puînés, vassaux, biens et fiefs, tout allait +périr dans la guerre civile; tout, sauf le paisible et vrai possesseur +de ces tours, le lierre qui dès lors commençait à les vêtir, et qui a +fini par envelopper l'immensité de Warwick castle. + +Quiconque parlait de traiter avec la France, allait avoir contre lui +tous ces lords; ils trouvaient bon que le pays se ruinât pour leur +conserver leurs fiefs du continent, leurs fermes, pour mieux dire, ils +n'y voyaient rien autre chose. Il était tout simple qu'ils y tinssent. +Ce qui était plus surprenant, c'est que la guerre avait tout autant de +partisans parmi ceux qui n'avaient rien en France, chez ceux que la +guerre ruinait; ces pauvres diables avaient sur le continent une +richesse d'orgueil, une royauté d'imagination; au moindre mot +d'arrangement, le _fellow_ sans chausses entrait en fureur, on voulait +lui rogner son royaume de France, lui voler ce que la vieille +Angleterre avait si légitimement gagné à la bataille d'Azincourt. + +Les évêques régnants (Winchester, Cantorbéry, Salisbury et +Chichester), dans le désir qu'ils avaient de la paix, dans leurs +craintes que les dépenses de la guerre ne fissent toucher aux biens +d'église, négociaient toujours, mais n'osaient conclure. Ils n'en +seraient peut-être jamais venus là, s'ils n'eussent eu avec eux dans +le conseil un homme d'épée, lord Suffolk, qui les entraîna; il fallait +un homme de guerre pour oser faire la paix. + +Suffolk n'était pas d'une famille ancienne. Les Delapole (c'était leur +vrai nom) étaient de braves marchands et marins. L'aïeul fut anobli +pour avoir fourni des vivres à Édouard Ier dans la guerre d'Écosse. Le +grand-père, factotum du violent Richard II, le servit comme amiral, +général, chancelier; loin de faire ainsi sa fortune, il fut poursuivi +par le Parlement et il alla mourir à Paris. Le père, pour relever sa +maison, tourna court et se donna aux ennemis de Richard, se donna +corps et âme; il se fit tuer, lui et trois de ses fils, pour la maison +de Lancastre. + +Le dernier fils, celui dont nous parlons, avait fait trente-quatre ans +les guerres de France avec beaucoup d'honneur. Les revers d'Orléans et +de Jargeau n'avaient fait aucun tort à sa réputation de bravoure. +Cette dernière place étant forcée, il se défendait encore; enfin, se +voyant presque seul, il avise un jeune Français: «Es-tu chevalier? lui +dit-il.--Non.--Eh bien! sois-le de ma main.» Ensuite il se rendit à +lui. + +Il revint en Angleterre, ruiné par une rançon de deux ou trois +millions. Néanmoins, loin de garder rancune à la France, il conseilla +la paix, s'attacha au parti de la paix; malheureusement il portait +dans ce parti la dureté, l'insolence de la guerre. + +La pensée du cardinal Winchester, c'eût été de faire épouser au roi +d'Angleterre une fille du roi de France; pensée timide qu'il osa à +peine exprimer dans les négociations[75]. La fille étant impossible, +on se contenta d'une nièce. Le choix tomba sur la fille d'un prince +pauvre, René, qui ne pouvait porter ombrage aux Anglais. Il y avait +encore cet avantage que, si l'on était obligé, pour diminuer les +dépenses, d'abandonner les deux provinces non maritimes, le Maine et +l'Anjou, on les rendrait à René et à son frère, non à Charles VII, ce +qui serait peut-être moins blessant pour l'orgueil anglais[76]. + +[Note 75: Rymer, 1433, 21 mai.] + +[Note 76: Le Maine devait être remis à René, et non au roi de France: +Henri VI demande expressément à Charles VII qu'il en soit ainsi par sa +lettre originale du 28 juillet 1447. _Mss. Du Puy._] + +Le traité de mariage et de cession était raisonnable, et néanmoins +d'un extrême péril pour celui qui oserait le conclure. Suffolk, qui ne +l'ignorait pas, ne se contenta point de l'autorisation du conseil, il +eut la précaution de se faire pardonner d'avance par le roi «les +erreurs de jugement dans lesquelles il pourrait tomber.» Ce singulier +pardon des fautes à commettre fut ratifié par le Parlement[77]. + +[Note 77: Le Parlement anglais dégage le roi de la promesse qu'il +avait faite, à l'exemple du roi de France, de ne point faire de paix +«sans l'aveu des trois états de la nation,» 1445.--Le 24 avril 1446, +le Parlement déclare que le traité a été fait du propre mouvement du +roi, _sans qu'il ait été conseillé_. _Mss. Bréquigny._] + +Rendre une partie pour consolider le reste, c'était faire justement ce +que fit saint Louis, lorsque, malgré ses barons, il restitua aux +Anglais quelques-unes des provinces que Philippe-Auguste avait +confisquées sur Jean sans Terre. + +Mais ici, il n'y avait même pas restitution définitive pour le Maine. +Le roi d'Angleterre accordait, non la souveraineté, mais l'_usufruit +viager_ du Maine au frère de René. Encore, pour cet usufruit, les +Français devaient payer aux Anglais, qui tenaient dans ce comté des +fiefs de la Couronne, le _revenu de dix années_[78]; pour une +possession si précaire, ces feudataires allaient recevoir une somme +ronde, en argent, plus sûre, et probablement plus forte que tout ce +qu'ils en auraient tiré jamais. + +[Note 78: «Moyennant récompensation de la valeur desdites terres pour +dix ans.» Rymer, 1448, 11 mars.] + +Suffolk de retour trouva contre lui une unanimité terrible. Jusque-là, +on était divisé sur la question; bien des gens voyaient que pour +garder ces possessions ruineuses, il faudrait aller jusqu'au fond de +toutes les bourses, et ils ne savaient pas trop s'ils voulaient garder +à ce prix: l'orgueil disait _oui_, l'avarice _non_. Le traité de +Suffolk ayant tranquillisé l'avarice, l'orgueil parla seul. Les moins +disposés à financer pour la guerre se montrèrent les plus guerriers, +les plus indignés. Le caractère morose et bizarre de la nation ne +parut jamais mieux. L'Angleterre ne voulait rien faire ni pour garder +ni pour rendre avec avantage. Elle allait tout perdre sans +dédommagement; la plus vulgaire prudence eût suffi pour le prévoir. Et +le négociateur qui, pour assurer le reste, rendait une partie avec +indemnité, fut haï, conspué, poursuivi jusqu'à la mort. + +Tels furent les tristes auspices sous lesquels Marguerite d'Anjou +débarqua en Angleterre. Elle y trouva un soulèvement universel contre +Suffolk, contre la France et la reine française, une révolution toute +mûre, un roi chancelant, un autre roi tout prêt. Glocester avait +toujours eu pour lui le parti de la guerre, les mécontents de diverses +sortes; mais voilà que tout le monde était pour la guerre, tout le +monde mécontent. Lorsqu'il marchait, selon sa coutume, avec un grand +cortége de gens armés qui portaient ses couleurs, lorsque les petites +gens suivaient et saluaient _le bon duc_, on sentait bien que la +puissance était là, que cet homme si humilié allait se trouver maître +à son tour, qu'il devait régner, comme _protecteur_ ou comme roi... Il +en était moins loin à coup sûr que le duc d'York, qui pourtant en vint +à bout plus tard. + +De l'autre part, que voyait-on? de vieux prélats, riches et timides, +un octogénaire, le cardinal Winchester, une reine toute jeune, un roi +dont la sainteté semblait simplicité d'esprit. Les alarmes croissant, +un Parlement fut convoqué et le peuple requis de prendre les armes et +de veiller à la sûreté du roi. Le Parlement fut ouvert par un sermon +de l'archevêque de Cantorbéry et du chancelier, évêque de Chichester, +sur la paix et le bon conseil; le lendemain Glocester fut arrêté (11 +février); on répandit qu'il voulait tuer le roi pour délivrer sa +femme. Peu de jours après, le prisonnier mourut (23 février). Sa mort +ne fut ni subite ni imprévue; elle avait été préparée par une maladie +de quelques jours[79]. Depuis longtemps, d'ailleurs, il était loin +d'être en bonne santé, si nous en croyons un livre écrit plusieurs +années auparavant par son médecin[80]. + +[Note 79: «In tam arcta custodia, quod præ tristitia decideret in +lectum _ægritudinis_, et _infra paucos dies_ posterius secederet in +fata.» Whethamstede, apud Hearne, Script. Angl. II, 365.] + +[Note 80: Dans ce curieux ouvrage que le médecin adresse au duc, il +lui décrit avec les plus grands détails l'état où se trouvent les +divers organes de Sa Grâce. Il n'en compte pas moins de _sept_ qui +sont fort altérés: le cerveau, la poitrine, le foie, la rate, les +nerfs, les reins et genitalia. Il observe, entre autres choses, que le +noble malade est épuisé par l'usage immodéré des plaisirs de l'amour, +qu'il a le flux de ventre une fois par mois, etc. Quand même on +supposerait que le médecin a voulu effrayer, pour obtenir un peu plus +de sobriété et de modération, cet inventaire d'infirmités, de maladies +naissantes, même réduit de moitié, serait encore peu rassurant. +(Hearne.)] + +Toute l'Angleterre n'en resta pas moins convaincue qu'il avait péri de +mort violente. On arrangeait ainsi le roman: la reine avait pour amant +Suffolk (un amant de cinquante ou soixante ans pour une reine de +dix-sept!) tous deux s'étaient entendus avec le cardinal; le soir, +Glocester se portait à merveille; le matin il était mort[81]!... +Comment avait-il été tué? Ici les récits différaient; les uns le +disaient étranglé, quoiqu'il eût été exposé et ne portât aucune +marque; les autres reproduisaient l'histoire lugubre de l'autre +Glocester, oncle de Richard II, étouffé, disait-on, entre deux +matelas. D'autres, enfin, plus cruels, préféraient l'horrible +tradition d'Édouard II, et le faisaient mourir empalé. + +[Note 81: «Vespere sospes et incolumis, mane (proh dolor!) mortuus +elatus est et ostensus.» Hist. Croyland. continuatio, apud Gale, I, +521. Cette version plus dramatique est reproduite servilement par tous +les autres: Hall and Grafton, I, 629; Holinshed, p. 1257 (éd. 1577); +Shakespeare, etc.] + +Il est rare qu'une femme de dix-sept ans ait déjà le courage atroce +d'un tel crime; il est rare qu'un vieillard de quatre-vingts ans +ordonne un meurtre, au moment de paraître devant Dieu. Je crains +qu'il n'y ait ici erreur de date, qu'on n'ait jugé Winchester mourant +par le Winchester d'un autre âge; et que, d'autre part, on n'ait déjà +vu dans une reine enfant, à peine sortie de la cour de René, cette +terrible Marguerite, qui, dans la suite, effarouchée de haine et de +vengeance, mit une couronne de papier sur la tête sanglante d'York. + +Quant à Suffolk, l'accusation était moins invraisemblable. Il avait eu +le tort d'autoriser d'avance tout ce qu'on pourrait dire, en se +donnant, par un arrangement odieux, un intérêt pécuniaire à la mort de +Glocester. Cependant, ses ennemis les plus acharnés, dans l'acte +d'accusation qu'ils lancèrent contre lui de son vivant, ne font nulle +mention de ce crime. On ne le lui a jamais reproché en face, mais plus +tard, après sa mort, lorsqu'il n'était plus là pour se défendre. + +Le crime, au reste, s'il y en eut un, ne pouvait qu'être inutile. Il +restait un prétendant dans la ligne de Lancastre, le duc de Somerset; +et il en restait un hors de cette ligne, et plus légitime. Les +Lancastre ne descendaient que du _quatrième_ fils d'Édouard III; et le +duc d'York descendait du _troisième_. Donc son titre était supérieur, +et la mort de Glocester ne faisait que produire sur la scène un +prétendant plus dangereux. + +Winchester, selon toute apparence, était malade au moment de la mort +de Glocester, car il mourut un mois après. Sa mort fut un événement +grave. Il avait été cinquante ans le chef de l'Église, et alors, tout +vieux qu'il était, son nom en faisait l'unité. Suffolk n'était pas +évêque pour remplacer Winchester; homme d'épée, et dans une telle +crise, il ne pouvait guère suivre une politique de prêtres. Les +prélats qui, pour défendre l'_Établissement_, avaient fait la royauté +des Lancastre, qui s'en étaient servis et avaient régné avec elle, +s'en éloignèrent à temps[82] et se résignèrent pieusement à la laisser +tomber. + +[Note 82: L'évêque de Chichester ne peut plus venir au Parlement pour +cause de vieillesse, mauvaise vue, etc. L'évêque d'Hereford donne sa +démission, etc. (Rymer, 1449, 9 et 19 décembre.)] + +Pourquoi, d'ailleurs, l'Église aurait-elle mis au hasard un +_Établissement_ déjà fort menacé pour sauver ce qui ne servait plus, +ce qui nuisait plutôt? Suffolk commençait à prendre de l'argent, aux +moines d'abord, il est vrai; mais il allait en venir aux évêques. Si +l'ami agissait ainsi, que pouvait faire de plus l'ennemi? + +Et en effet, sa détresse augmentant, le Parlement lui refusant tout, +il vendit des évêchés[83]. C'était le sûr moyen de mettre contre soi, +non-seulement l'Église, mais les lords, qui souvent pouvaient payer +leurs dettes avec des bénéfices, faire évêques leurs chapelains, leurs +serviteurs. Les grands étaient blessés doublement à leur endroit le +plus sensible; on leur ôtait leur influence sur l'Église, au moment où +ils perdaient leurs fiefs de France. L'indemnité promise pour les +terres qu'ils avaient dans le Maine se réduisit à rien; elle fut +échangée par un nouveau traité pour certaines sommes que les Marches +anglaises de Normandie payaient jusque-là aux Français; le roi +d'Angleterre se chargeait d'indemniser ses sujets du Maine; c'est dire +assez qu'ils ne reçurent pas un sol. + +[Note 83: «Episcopatus et beneficia regia pro pecuniis conferendo.» +Hist. Croyland. Continuatio, apud Gale, I, 521. + +«À prendre sur les deniers qu'il (le roi de France) a coustume lever +pour le remboursement des appatis sur les subgetz dudit très-hault et +puissant nepveu du paiis de Normandie, afin que sur lesdicts deniers, +lesdits subgetz d'iceluy, laissans lesdites terres (du Maine), soit +par lui contemptez.» Rymer, V. 189, 1448, 11 mars.--Je n'ai pu trouver +le traité original de la cession de l'Anjou et du Maine. On ne le +connaît que par cet arrangement ultérieur qui tire les dédommagements +d'une source odieuse, douteuse, et en laisse la répartition à +l'arbitraire du roi d'Angleterre, c'est-à-dire de Suffolk.--Les +_appatis_ ou _pactiz_ étaient ordinairement des contributions que les +gens d'un pays payaient aux garnisons voisines pour labourer +paisiblement. Ducange, I, 577.] + +Un pouvoir qui blessait les grands dans leur fortune, le peuple en son +orgueil, et que l'Église ne soutenait plus, ne pouvait subsister. À +qui sa ruine allait-elle profiter? c'était la question. + +Les deux princes les plus près du trône étaient York et Somerset. +Suffolk crut s'assurer de tous deux. Il ôta au plus dangereux, au duc +d'York, l'armée principale, celle de France, et il le relégua +honorablement dans le gouvernement d'Irlande. Somerset qui, après +tout, était Lancastre et proche parent du roi, eut le poste de +confiance, la régence de France, l'armée la plus nombreuse. Mais il +n'en fut pas moins hostile. Il crut, il dit du moins qu'on l'avait +envoyé en France pour le déshonorer, pour le laisser périr sans +secours, lorsque les places étaient ruinées, démantelées, lorsque la +Normandie l'était elle-même par l'abandon du Maine qui découvrait ses +flancs. + +Au mois de janvier 1449, le Parlement reçut de Somerset une plainte +solennelle: la trêve allait expirer, le roi de France, disait-il, +pouvait attaquer avec soixante mille hommes[84]; sans un prompt +secours, tout était perdu. Cette plainte était le testament de +l'Angleterre française, les paroles dernières... Le sage Parlement les +accueille, mais uniquement pour nuire à Suffolk; il ne vote pas un +homme, pas un shelling; ce serait voter pour Suffolk; la grande guerre +maintenant est contre lui et non contre la France; périsse Suffolk, et +avec lui, s'il le faut, la Normandie, la Guienne, l'Angleterre +elle-même! + +[Note 84: Somerset assurait que le roi avait ordonné que chaque +trentaine d'hommes en armerait un. (Rolls Parl.)] + +Somerset avait admirablement prophétisé le soufflet qu'il allait +recevoir. La trêve fut rompue. Le Maine étant livré, un capitaine +aragonais, au service d'Angleterre[85], vint de cette province +demander refuge aux villes normandes. Il trouva toute porte fermée, +aucune garnison ne voulait s'affamer en partageant avec ces fugitifs. +Alors il fallut bien que l'Aragonais devînt sa providence à lui-même; +il trouva sur les marches deux petites villes, mais désertes, +dépourvues; de là, la faim pressant, il se jeta, avec sa bande, sur +une bonne grosse ville bretonne, sur Fougères. Voilà la guerre +recommencée[86]. + +[Note 85: «De l'ordre de la Jartière... et signalé capitaine.» Jean +Chartier.] + +[Note 86: Sur la rupture de la trêve, V. la _ballade_ patriotique _du +bedeau de l'université d'Angers_, publiée par M. Mazure, Revue +Anglo-Française, avril 1835 (Poitiers).] + +Le roi, le duc de Bretagne, s'adressent à Somerset, lui redemandent +la ville, avec indemnité[87]. Mais, quand il aurait pu donner +satisfaction, il n'eût osé le faire; il avait peur de l'Angleterre +encore plus que de la France. N'obtenant pas d'indemnité, les Français +en prennent. Le 15 mai, ils saisissent Pont-de-l'Arche à quatre lieues +de Rouen; un mois après, Verneuil. L'armée royale, sous Dunois, entre +par Évreux, les Bretons par la Basse-Normandie, les Bourguignons par +la Haute. Le comte de Foix attaquait la Guienne. Tout le monde voulait +part dans cette curée. + +[Note 87: Le roi de France se plaignait aussi des courses que les +Anglais faisaient contre les vaisseaux de son allié le roi de +Castille, et de leurs brigandages sur les grandes routes de France: +«Et se nommoient les _faux visages_, à cause qu'ils se déguisoient +d'habits dissolus.» Jean Chartier.] + +Le roi coupa toute communication entre Caen et Rouen, reçut la +soumission de Lisieux, de Mantes, de Gournai, fit paisiblement son +entrée à Verneuil, à Évreux et à Louviers, où René d'Anjou le joignit. +Enfin, réunissant toutes ses forces, il vint sommer Rouen de se +rendre. La ville était déjà toute rendue de coeur; sous la croix +rouge, tout était français. Quoique Somerset y fût en personne avec le +vieux Talbot, il désespéra de défendre cette grande population qui ne +voulait pas être défendue. Il se retira dans le château, et en un +moment toute la ville eut pris la croix blanche[88]. Somerset avait +avec lui sa femme et ses enfants; nul espoir de sortir; les bourgeois +étaient comme une seconde armée pour l'assiéger; il se décida à +traiter. Pour lui, pour sa femme et ses enfants, pour sa garnison, le +roi se contentait de recevoir une petite somme de 50,000 écus; c'était +une bien faible rançon à cette époque; celle de Suffolk tout seul +avait été de 2,400,000 francs. Somerset payait le surplus, il est +vrai, de son honneur, de sa probité; pour ne pas se ruiner, il ruinait +le roi d'Angleterre; il s'engageait, lui régent, à livrer aux Français +le fort d'_Arques_ (ce qui leur assurait Dieppe), à leur donner toute +la basse Seine, _Caudebec_, _Lillebonne_, _Tancarville_, l'embouchure +de la Seine, _Honfleur_! + +[Note 88: Mathieu de Coucy, p. 444, et Jacques Du Clercq (qui copie +Mathieu), I, 344, éd. Reiffenberg.--V. les détails de la capitulation, +de l'entrée, etc., dans M. Chéruel, p. 125-134, d'après les documents +authentiques. Le roi rétablissait la juridiction ecclésiastique dans +les prérogatives qu'elle avait perdues sous les Anglais; il maintenait +l'Échiquier, la Charte aux Normands, la Coutume de Normandie, etc. Il +ne tarda pas à déclarer les gens de Rouen «francs, quictes et exempts +de la compaignie _française_ et de tout ce que ceux de _Paris_ peuvent +demander à cette cause.» Cette guerre commerciale entre Rouen et +Paris, qui durait depuis si longtemps, ne finit effectivement qu'à +l'avénement de Louis XI, qui renouvela l'ordonnance de son père +(communiqué par M. Chéruel, d'après les _Archives de Rouen_, II, § 2, +_7 juillet 1450_, _5 janvier 1461_).--V. aussi sur l'_entrée_ une +pièce publiée par M. Mazure dans la Revue Anglo-Française, avril 1835 +(Poitiers).] + +Mais on pouvait douter qu'il eût pouvoir pour faire de tels présents; +il ne le fit croire qu'en donnant mieux encore; il mit en gage son +bras droit, lord Talbot, le seul homme qui inspirât confiance aux +Anglais... Et il ne put le dégager, ni remplir son traité; Honfleur +désobéit; en sorte que Talbot resta à la suite de l'armée française, +pour être témoin de la ruine des siens[89]. Les Anglais d'Honfleur +restèrent sans secours; ils virent en face la grosse ville d'Harfleur, +bien autrement forte, forcée en plein hiver par l'artillerie de Jean +Bureau (déc. 1449)[90]; alors, ayant encore appelé en vain Somerset à +leur aide, ils finirent par se rendre aussi (18 fév. 1450). + +[Note 89: À l'entrée de Charles VII dans Rouen: «Estoient aux +fenestres la femme du comte de Dunois et celle du duc de Somerset pour +voir le mystère et cette grande cérémonie, avec lesquelles estoient le +sire de Talbot et les autres Anglois détenus en ostage, qui estoient +fort pensifs, et marris.» Jean Chartier.] + +[Note 90: «S'abandonna et hasarda fort le roi, allant en personne ès +fossez et aux mines... D'icelles artillerie et mines estoit gouverneur +maître Jean Bureau, trésorier de France, lequel estoit fort subtil et +ingénieux en telles matières et en plusieurs autres choses.» Ibidem.] + +Si l'on songe que la seule Harfleur avait seize cents hommes, une +petite armée pour garnison, il ne semble pas que la Normandie ait été +aussi dégarnie que Somerset voulait le faire croire. Mais les troupes +étaient dispersées, dans chaque ville quelques Anglais au milieu d'une +population hostile. Qu'auraient-ils fait, même plus forts, contre ce +grand et invincible mouvement de la France qui voulait redevenir +française? + +Personne ne comprenait cela en Angleterre. La Normandie avait été +désarmée à dessein, trahie, vendue. N'avait-on pas vu le père de la +reine dans l'armée du roi de France?... Tous les revers de cette +campagne, la Seine perdue, Rouen rendue, l'épée de l'Angleterre, lord +Talbot, mis en gage, toute cette masse de malheurs et de honte retomba +d'à-plomb sur la tête de Suffolk. + +Le 28 janvier 1450, la chambre basse présente au roi une humble +adresse: «Les pauvres communes du royaume sont tendrement, +passionnément et de coeur portées au bien de sa personne, autant que +jamais communes le furent pour leur souverain lord[91]....» Toutes ces +tendresses pour demander du sang... Dans cette étrange pièce, les +choses les plus contradictoires étaient affirmées en même temps: +Suffolk vendait l'Angleterre au roi de France et _au père de la +reine_; il tenait un château tout plein de munitions pour l'ennemi qui +devait faire une descente. Et pourquoi appelait-il les Français, les +parents et amis de la reine? _Pour faire roi son fils_[92] à lui +Suffolk, en renversant le roi et la reine. Cela parut logique et bien +lié; John Bull n'eut pas un doute! + +[Note 91: «As lovingly, as heartily, and as tenderly...» Turner.] + +[Note 92: Il avait fait épouser à son fils la fille de l'aîné des +Somerset, laquelle avait le premier droit au trône, après Henri VI, +dans la ligne de Lancastre. Mariée à tout autre qu'au fils du +ministre, confident de la reine, cette héritière eût été infiniment +dangereuse. Nul doute que ce mariage ne se soit fait par la volonté de +Marguerite.] + +Le contradictoire et l'absurde étant admis comme évidents, il n'y +avait rien à répondre. Suffolk essaya néanmoins. Il énuméra les +services de sa famille, tous ses parents tués pour le pays, il rappela +que lui-même il avait passé trente-quatre ans à faire la guerre en +France, dix-sept hivers de suite sous les armes sans revoir le +foyer[93], puis sa fortune ruinée par sa rançon, puis douze années +dans le Conseil. Était-il bien probable qu'il voulût couronner tant de +services, une vie si avancée, par une trahison? + +[Note 93: Ceci fait penser à l'honorable exil de lord Collingwood, +qui, pendant toute la guerre continentale, n'obtint pas la permission +de mettre une fois le pied à terre ni de revoir ses filles.] + +Il avait beau dire; à chaque mot de justification survenait, comme +une charge de plus, quelque mauvaise nouvelle. Il n'abordait plus de +bateau qu'il n'apprît un malheur, Harfleur aujourd'hui, Honfleur +demain, puis une à une, toutes les villes de la Basse-Normandie; puis +(chose plus sensible encore), la défense de vendre les draps anglais +en Hollande[94]... Ainsi les bruits lugubres se succédaient sans +intervalle; c'était comme une cloche funèbre qui de l'autre rivage +sonnait la mort de Suffolk... On peut juger de la rage du peuple par +une ballade du temps[95] où l'on mêle ironiquement son nom et ceux de +ses amis aux paroles consacrées de l'office des morts. + +[Note 94: Proceedings and ordinances of the Privy Council, vol. VI, p. +69, 75, 85 (1837).] + +[Note 95: Cette exécrable parodie dépasse 93; vous diriez les litanies +chantées par Marat. Ritson's ancient Songs. Je regrette fort que la +publication des Political Songs du savant M. Wright ne s'étende pas +encore jusqu'à cette époque (1841).] + +La reine essaya d'un moyen pour sauver la victime; ce fut de faire +prononcer par le roi contre Suffolk un bannissement de cinq années. Il +sortit de Londres à grand'peine, à travers une meute altérée de sang; +mais ce ne fut pas pour passer en France; il eût justifié les +accusations. Il resta dans ses terres, sans doute pour attendre +l'effet d'une tentative où il avait mis son dernier enjeu. Il avait +fait passer trois mille hommes à Cherbourg, avec le brave Thomas +Kyriel, qui devait faire tout le contraire de ce qui avait perdu +Somerset, concentrer les troupes, tenter un coup. Une belle bataille +eût peut-être sauvé Suffolk. Kyriel réussit d'abord; il assiégea et +prit Valognes. De là, il voulait joindre Somerset en suivant le long +de la mer. Mais les Français le tenaient, le comte de Clermont en +queue, Richemont en tête, pour lui barrer le passage (à Formigny, 15 +avril 1450). Kyriel se battit vaillamment et fut écrasé. On sut, à +partir de ce jour, que les Anglais pouvaient être battus en plaine. Il +n'y eut pas quatre mille morts[96], mais avec eux gisait l'orgueil +anglais, la confiance, l'espoir; Azincourt ne fut plus dans la mémoire +des deux nations _la dernière bataille_. + +[Note 96: Trois mille sept cent soixante-quatorze, au dire des +hérauts. D'après leur rapport, l'armée anglaise eût été forte de six à +sept mille hommes, et les Français n'auraient eu que trois mille +combattants. Jean Chartier, 197. Mathieu de Coucy, 45. Jacques Du +Clercq, I, 266, éd. Reiffenberg. Il est vrai que, ces historiens se +copiant, les trois témoignages ne peuvent guère compter que pour un +seul.] + +C'était l'arrêt de Suffolk; il le comprit et se prépara. Il écrivit à +son fils une belle lettre, sans faiblesse, noble et pieuse, lui +recommandant seulement de craindre Dieu, de défendre le roi, d'honorer +sa mère. Puis il fit venir ce qu'il y avait de gentlemen dans le +voisinage, et en leur présence, jura sur l'hostie qu'il mourait +innocent. Cela fait, il se jeta dans un petit bâtiment, à la garde de +Dieu. Mais il y avait trop de gens intéressés à ce qu'il n'échappât +point. York voyait en lui le champion intrépide de la maison de +Lancastre; Somerset craignait un accusateur, au retour de sa belle +campagne; l'Angleterre aurait eu à juger, entre lui et Suffolk, qui +des deux avait perdu la Normandie. + +Selon Monstrelet et Mathieu de Coucy, qui par les Flamands pouvaient +savoir très-bien les affaires d'Angleterre, celles de mer surtout, ce +fut un vaisseau des amis de Somerset qui le _rencontra_[97]. Ils lui +firent son procès à bord; rien ne manqua pour que la chose eût l'air +d'une vengeance populaire; le pair du royaume eut pour pairs et jurés +les matelots qui l'avaient pris. Ils le déclarèrent coupable, lui +accordant pour toute grâce, vu son rang, d'être décapité. Ces jurés +novices ne l'étaient pas moins comme bourreaux; ce ne fut qu'au +douzième coup qu'ils parvinrent à lui détacher la tête avec une épée +rouillée. + +[Note 97: «Estant sur la mer, fut rencontré des gens du duc de +Somerset.» Mathieu de Coucy.] + +Cette mort ne finit rien. L'agitation, la fureur sombre qu'avait mises +partout la défaite, étaient bonnes à exploiter. Les puissants s'en +servirent; ils savaient parfaitement, dans ce pays déjà vieux +d'expérience, tout ce qu'on pouvait faire du peuple quand il était +ainsi malade; le mal anglais, l'orgueil, l'orgueil exaspéré, en +faisait une bête aveugle. On pouvait, pendant cet accès, le tirer à +droite ou à gauche, sans qu'il devinât la main ni la corde, sans qu'il +sentît qu'on le tirât. + +Avant tout, un coup de terreur fut frappé sur l'Église, un coup +efficace, après lequel toute puissante qu'elle était, elle ne bougea +plus, laissant les lords faire ce qui leur plairait. Il suffit pour +cela qu'il y eût deux évêques tués, deux des prélats qui avaient +gouverné avant Suffolk ou avec lui. Tués par qui? On ne le sut trop. +Par leurs gens, par la populace, le _mob_ des ports? À qui s'en +prendre[98]. + +[Note 98: Henri VI reprocha ouvertement au duc d'York d'avoir fait +tuer par ses gens l'évêque de Chichester, chancelier d'Angleterre. +Lingard, d'après les documents conservés par Stow, 393-395. L'auteur, +connu sous le nom d'Amelgard prétend, avec moins de vraisemblance, que +l'évêque se fit tuer par économie, en disputant sur le prix du passage +avec les matelots qui le ramenaient de France. Notice des mss., I, +417.] + +Cela fait, on opéra en grand. On combina un soulèvement, une levée +_spontanée_ du peuple, un de ces vagues mouvements qu'une main savante +peut tourner ensuite en révolution déterminée. Les petits cultivateurs +de Kent, ces masses à vues courtes, ont toujours été propres à +commencer n'importe quoi; il y a là des éléments tout particuliers +d'agitation, mobilité d'esprit, vieille misère, et de plus une +facilité d'entraînement fanatique qu'on ne s'attendait guère à trouver +sur la grande route du monde, entre Londres et Paris[99]. + +[Note 99: Nous les avons vus (en 1839!) suivre sans difficulté ce +brave Courtney, qui leur donnait parole de ressusciter toutes les fois +qu'on le tuerait.] + +En tête, il fallait un meneur, un homme de paille; non pas tout à fait +un fripon, le vrai fripon ne joue pas si gros jeu. On trouva l'homme +même, un Irlandais[100], un bâtard, qui avait fait jadis un assez +mauvais coup; puis, il avait servi en France; il revenait léger et ne +sachant que faire; du reste, jeune encore, brave, de belle +taille[101], spirituel et passablement fol. + +[Note 100: Shakespeare lui fait dire à tort qu'il est du comté de Kent. +V. Proceedings and Ordinances of the Privy Council, vol. VI (1837), +preface of sir Harris Nicolas, p. XXVII.] + +[Note 101: «A certaine yong man of a goodly stature, and pregnant +wit.» Hall and Grafton.] + +Cade, c'était son nom, trouva plaisant de faire le prince pour +quelques jours; il déclara s'appeler Mortimer. Cela était d'une audace +incroyable, le personnage étant connu, et tout le monde sachant que +Mortimer, le petit-fils d'Édouard III, était bien et dûment enterré. +N'importe, il n'en ressuscita pas moins facilement; le nouveau +Mortimer réussit à merveille, il était amusant, entraînant, il jouait +son rôle avec la vivacité irlandaise, bon prince, ami des braves gens, +mais grand justicier... Il faisait les délices du peuple. + +Avec le tact parfait qu'ont souvent les fols parlant à des fols, il +fit une proclamation habilement absurde, et qui fut d'un effet +excellent. Il y disait, entre autres choses que, selon le bruit +public, on voulait détruire tout le pays de Kent et en faire une forêt +pour venger la mort de Suffolk sur les innocentes communes. Puis, +venaient des protestations de dévouement au roi; on souhaitait +seulement que ce bon roi daignât s'entourer de ses vrais lords et +conseillers naturels, les _ducs d'York, d'Exeter, de Buckingham et de +Norfolk_. Cela était fort clair; on voyait d'ailleurs parmi la +canaille de Kent un héraut du duc d'Exeter et un gentilhomme du duc de +Norfolk, qui suivaient le mouvement et avaient l'oeil à tout. + +Cade eut tout d'abord vingt mille hommes, et davantage en avançant. On +envoya quelques troupes contre lui; il les battit; puis d'illustres +parlementaires, l'archevêque de Cantorbéry, le duc de Buckingham; il +les reçut avec aplomb, sagesse et dignité, modéré dans la discussion, +mais sobre de communication, inébranlable[102]. + +[Note 102: «Sober in communication, wise in disputyng.» Ibidem.] + +Cependant les soldats du roi criaient que le duc d'York devrait bien +revenir pour s'entendre avec son cousin Mortimer, et mettre à la +raison la reine et ses complices. On essaya de les calmer en leur +disant qu'il serait fait justice, et l'on mit à la Tour lord Say, +trésorier d'Angleterre. + +Le faubourg étant occupé déjà, le lord maire consulte les bourgeois: +«Faut-il ouvrir la Cité?» Un seul ose dire _non_, on l'emprisonne. La +foule entre... Cade, avec beaucoup de présence d'esprit, coupe +lui-même de son épée les cordes du pont-levis, s'assurant qu'ainsi on +ne le relèvera pas. De son épée il frappe la vieille pierre de +Londres, en disant gravement: «Mortimer est lord de la Cité.» Défense +de piller sous peine de mort; la défense était sérieuse, il venait de +faire décapiter un de ses officiers pour désobéissance. Il se piquait +fort de justice. Il tira lord Say de la Tour pour le faire mourir; +mais auparavant il le fit juger dans la rue, à Cheapside, par le lord +maire et les aldermen demi-morts de peur. Il était assez adroit de +s'associer ainsi, de gré ou de force, le magistrat de Londres. + +Après le spectacle de ce jugement de carrefour, après l'exécution, on +ne pouvait empêcher les gens de Kent de se répandre par la ville. Les +voilà qui courent les rues, admirent, regardent les portes closes; ils +commencent à flairer le butin; les mains démangent, ils pillent. Le +prince lui-même, tout prince et Mortimer qu'il est, ne peut tellement +dominer ses vieilles habitudes des guerres de France, qu'il ne vole +aussi, tant soit peu, dans la maison où il a dîné. + +Les respectables bourgeois de Londres, marchands, gens de boutique et +autres, avaient jusque-là assez bien pris la chose, y compris les +exécutions. Mais, quand ils virent que les chères boutiques, les +précieux magasins, allaient être violés, alors ils s'animèrent contre +ces brigands d'une vertueuse fureur. Ils prirent les armes, eux, leurs +ouvriers, leurs apprentis; une furieuse batterie eut lieu dans les +rues et au pont de Londres. + +Les gens de Kent, rejetés au faubourg, y passèrent la nuit, un peu +étourdis de l'accueil qu'ils avaient reçu dans la Cité. Ils +réfléchirent, ils se refroidirent. C'était le bon moment pour +parlementer avec eux; ils étaient découragés, crédules. Le primat et +l'archevêque d'York passèrent de la Cité à Southwark dans un batelet, +porteurs du sceau royal. Ils leur scellèrent des pardons, tant qu'ils +en voulurent, et les braves gens s'en allèrent, chacun de son côté, +sans dire adieu au capitaine Cade[103]. Lui, intrépide, il essaya +d'abord de diriger la retraite de ceux qui lui restaient; puis, voyant +qu'ils ne songeaient qu'à se battre pour le butin, il monta à cheval +et s'enfuit; mais sa tête était mise à prix, il n'alla pas loin +(juillet 1450). + +[Note 103: «Without bydding farewell to their capitaine.» Ibidem.] + +Cette terrible farce, toute terrible qu'elle pût sembler, n'était +qu'un prélude. La grossière supposition d'un Mortimer que tout le +monde connaissait pour Cade avait cette utilité de donner un premier +ébranlement aux esprits, de faire songer le peuple... C'était, comme +dans _Hamlet_, une pièce dans la pièce pour aider à comprendre, une +fiction pour expliquer l'histoire, un commentaire en action pour +mettre à la portée des simples l'abstruse question de droit. + +L'homme de paille ayant fini, le prétendant sérieux pouvait commencer. +Le duc d'York accourt d'Irlande pour travailler sur le texte que lui +fournissait Somerset. Ce triste général venait de répéter à Caen son +aventure de Rouen; pour la seconde fois, il s'était fait prendre; mais +cette fois la faiblesse ressemblait encore plus à la trahison. Tel fut +du moins le bruit qui courut. Le régent, comme faisaient, comme font +volontiers les Anglais, traînait partout avec lui sa femme et ses +enfants, dangereux et trop cher bagage qui dans plus d'une occasion +peut amollir l'homme de guerre, faire de l'homme une femme. Celle de +Somerset, dans les horreurs du siége, lorsque les pierres et les +boulets pleuvaient, vit une pierre tomber entre elle et ses enfants; +elle courut se jeter aux genoux de son mari[104], le suppliant d'avoir +pitié des pauvres petits... Le malheureux, dès ce moment, eut peur +aussi, il voulut se rendre. Mais la ville était au duc d'York; un +capitaine y commandait pour lui et prétendait défendre à toute +extrémité la ville de son maître. Alors, Somerset (s'il faut en croire +ses accusateurs) fit par faiblesse une chose audacieuse, coupable; il +s'entendit avec les bourgeois, les encouragea sous main à demander +qu'on se rendît; la ville fut livrée[105]. Le capitaine échappa et +s'en alla rendre compte, non pas à Londres, mais droit en Irlande, au +duc d'York. Celui-ci, brusquement et sans ordre, quitte l'Irlande, +traverse l'Angleterre avec une bande armée, et présente au roi une +plainte humblement insolente. + +[Note 104: «Kneeling on his knees, to have mercy and compassion of his +smalle infantes.» Holinshed.] + +[Note 105: De plus, Somerset abandonna son artillerie. (Mathieu de +Coucy.)] + +Personne ne parlait encore du droit d'York, tout le monde y pensait. +La reine ne pouvait se fier qu'à un seul homme, à celui qui avait +droit dans la branche de Lancastre, à l'héritier présomptif du roi. +Mais cet héritier était justement Somerset; elle le fit connétable, +lui mit en main l'épée du royaume au moment où il venait de rendre la +sienne aux Français. Ce défenseur du roi avait assez de mal à se +défendre, ayant perdu la Normandie. Il eût fallu du moins qu'il +réparât; pour réparation, on perdit la Guienne. + +Charles VII, ayant complété sa Normandie par Falaise et +Cherbourg[106], avait envoyé, l'hiver, son armée au midi. La milice +nationale des francs-archers commençait à figurer avec quelque +honneur. Jean Bureau conduisait de place en place son infaillible +artillerie; peu de villes résistaient. Les petits rois de Gascogne, +Albret, Foix, Armagnac, voyant le roi si fort, venaient à son +secours, dans leur zèle et leur loyauté; ils poussaient tant qu'ils +pouvaient à cette saisie des dépouilles anglaises, prenaient, aidaient +à prendre, dans l'espoir que le roi leur en laisserait bien quelque +chose. Quatre siéges furent ainsi commencés à la fois. + +[Note 106: L'artillerie française, toujours dirigée par Jean Bureau, +fit preuve à Cherbourg d'une habileté toute nouvelle. Il établit _ses +batteries dans la mer_ même, au grand étonnement des Anglais: «Elle +venoit là deux fois le jour; néanmoins, par le moyen de certaines +peaux et graisses dont les bombardes estoient revestues, onques la mer +ne porta dommage à la poudre; mais aussitost que la mer estoit +retirée, les canonniers levoient les manteaux, et tiroient et +jettoient, comme auparavant, contre ladite place, dequoy les Anglois +estoient fort esbahis.» Jean Chartier.] + +Dans cette rapide conversion des Gascons, Bordeaux seul résistait; +ville capitale jusque-là, elle ne pouvait que déchoir; les Anglais la +ménageaient fort[107], ils l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses +vins; Bordeaux n'espérait pas trouver des maîtres qui en bussent +davantage[108]. Aussi les bourgeois y étaient tellement Anglais qu'ils +voulurent tirer l'épée pour le roi d'Angleterre, faire une sortie; ce +fut, il est vrai, pour fuir à toutes jambes. Bureau, qui déjà avait +pris Blaye, et dans Blaye le maire et le sous-maire de Bordeaux, fut +nommé, avec Chabannes et autres, pour faire un arrangement. Ils se +montrèrent singulièrement faciles, ne demandant ni taxe aux villes, ni +rançon aux seigneurs, confirmant, amplifiant les priviléges. Ceux qui +ne voulaient pas rester Français pouvaient partir; les marchands en ce +cas auraient six mois pour régler leurs affaires[109] les seigneurs +transmettraient leurs fiefs à leurs enfants. Il n'y avait pas +d'exemple de guerre si douce, si clémente[110]. Le roi voulut bien +encore accorder un délai à Bordeaux; enfin, n'étant pas secourue, elle +ouvrit ses portes (23 juin); Bayonne s'obstina et tint deux mois de +plus (21 août). + +[Note 107: Voir, aux précieuses _Archives municipales de Bordeaux_, le +livre des priviléges (depuis _la Philippine_, 1295), et le livre dit +_des Bouillons_ (actes et traités, depuis 1259). Celui-ci était +autrefois enchaîné à une table, et il en porte encore la chaîne. J'en +ai parlé déjà dans mon _Rapport au ministre de l'instruction publique +sur les bibliothèques et archives du sud-ouest de la France_, 1836.] + +[Note 108: De plus, la Guienne et la Gascogne perdaient un commerce de +transit; les draps anglais traversaient ces provinces pour entrer en +Espagne. Amelgard.] + +[Note 109: Il en partit un si grand nombre que Bordeaux en fut, +dit-on, presque dépeuplé pour quelques années. (Chronique +Bourdeloise).] + +[Note 110: Le roi avait ordonné aux soldats de payer tout ce qu'ils +prendraient; s'ils prenaient sans payer, ils devaient rendre et +_perdre leur solde pour quinze jours_. Cette pénalité, fort douce, dut +être plus efficace que les plus rigoureuses, parce qu'elle put être +sérieusement appliquée. V. Jean Chartier et Mathieu de Coucy, p. 216, +251, 406, 432, 457, 610. Voir particulièrement _Bibl. royale, mss. +Doat, 217, fol. 328. Ordre de punir les gens de guerre qui, en +Rouergue, ont pris des vivres sans payer, 29 septembre 1446._] + +La perte de ces villes dévouées, opiniâtres dans leur fidélité, et +abandonnées sans secours, c'était une arme terrible pour York. Ses +partisans calculaient emphatiquement qu'en perdant l'Aquitaine, +l'Angleterre avait perdu trois archevêchés, trente-quatre évêchés, +quinze comtés, cent deux baronnies, plus de mille capitaineries, etc., +etc. Puis on rappelait la perte de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, +on annonçait celle de Calais; le traître Somerset l'avait déjà vendue, +disait-on, au duc de Bourgogne. + +York se crut si fort, qu'un de ses hommes, député des communes, +proposa de le déclarer _héritier présomptif_. L'intention était +claire, mais elle était avouée trop tôt; il y avait encore de la +loyauté dans le pays. Ce mot révolta les communes; l'imprudent fut mis +à la Tour. + +Une tentative d'York à main armée ne fut pas plus heureuse; il +rassembla des troupes, et arrivé en face du roi, il se trouva faible; +il vit que les siens hésitaient, les licencia lui-même et se livra. Il +savait bien qu'on n'oserait le faire périr, qu'il en serait quitte, et +il le fut en effet, pour un serment de loyauté, serment solennel, à +Saint-Paul, sur l'hostie. Mais qu'importe? dans ces guerres anglaises, +nous voyons les chefs de factions jurer sans cesse, et le peuple n'en +paraît pas scandalisé. + +La reine, en ce moment, avait l'espoir de regagner le coeur des +Anglais, de leur prouver que la Française ne les trahissait pas; elle +voulait reprendre aux Français la Guienne. Ce pays était déjà las de +ses nouveaux maîtres; il ne voulait point se soumettre à la loi +générale du royaume, selon laquelle les villes logeaient et payaient +les compagnies d'ordonnance; il trouvait fort mauvais que le roi +gardât la province avec ses troupes, qu'il ne se reposât pas sur la +foi gasconne[111]. Les seigneurs aussi, qui avaient laissé leurs fiefs +et qui avaient hâte de les revoir, assuraient à Londres[112] que les +Anglais n'avaient qu'à se montrer en mer et que tout serait à eux. La +reine et Somerset avaient grand besoin de ce succès, ils désiraient +sincèrement réussir; ils envoyèrent Talbot. Cet homme de +quatre-vingts ans était, de coeur et de courage, le plus jeune des +capitaines anglais, homme loyal surtout et dont la parole inspirerait +confiance; on lui donna pouvoir pour traiter, pardonner, aussi bien +que pour combattre. + +[Note 111: Le pseudonyme Amelgard, tout Bourguignon de coeur et peu +favorable à Charles VII, avoue toutefois que c'était là l'unique objet +des plaintes de la Guienne. À ces plaintes, les gens du roi +répondaient que l'argent payé pour les troupes était dépensé par elles +dans les villes mêmes qui payaient. Notice des mss., I, 432.] + +[Note 112: V. le chroniqueur connu sous le nom d'Amelgard. Notice des +mss., I, 431.] + +Les Bordelais mirent eux-mêmes Talbot dans leur ville, lui livrant la +garnison, qui ne se doutait de rien. En plein hiver, il reprit les +places d'alentour. Le roi, occupé ailleurs et comptant trop sans doute +sur les troubles de l'Angleterre, avait dégarni la province de +troupes. Ce ne fut qu'au printemps qu'une armée vint disputer le +terrain à Talbot. Les Français, suivant la direction de Bureau, +voulurent d'abord se rendre maîtres de la Dordogne et assiégèrent +Châtillon, à huit lieues de Bordeaux. Talbot les y trouva bien +retranchés, et dans ces retranchements une formidable artillerie. Il +n'en tint pas grand compte, et les Français le confirmèrent à dessein +dans ce mépris. Le matin, pendant qu'il entendait sa messe, on vient +lui dire que les Français s'enfuient de leurs retranchements. «Que +jamais je n'entende la messe, dit le fougueux vieillard, si je ne +jette ces gens-là par terre[113]!» Il laisse tout, messe et chapelain, +pour courir à l'ennemi; un des siens l'avertit de l'erreur, il le +frappe et va son chemin. + +[Note 113: «Jamais je n'oiray la messe, ou aujourdhuy jauray rué jus +la compagnie des François, estant en ce parc icy devant moy.» Mathieu +de Coucy.] + +Cependant, derrière les retranchements, derrière les canons, le sage +maître des comptes, Jean Bureau, attendait froidement ce paladin du +moyen âge[114]. Talbot arrive sur son petit cheval, signalé entre tous +par un surtout de velours rouge. À la première décharge, il voit tout +tomber autour de lui; il persiste, il fait planter son étendard sur la +barrière. La seconde décharge emporte l'étendard et Talbot. Les +Français sortent; on se bat sur le corps, il est pris et repris[115]; +dans la confusion, un soldat lui met, sans le connaître, sa dague +dans la gorge. Le désastre des Anglais fut complet; au rapport des +hérauts, chargés de compter les morts, ils en laissèrent quatre mille +sur la place. + +[Note 114: Non pas toutefois tellement _paladin_, qu'il n'ait soigné, +en véritable Anglais, ses intérêts d'argent et de fortune. Nous avons +plusieurs actes relatifs aux grands biens qu'il se laissa donner: +comté de Shrewsbury, comté de Clermont-en-Beauvaisis, capitainerie de +Falaise, etc. V. aussi, sur les dons faits à Talbot, M. +Berriat-Saint-Prix, Histoire de Jeanne d'Arc, p. 159, d'après les +Registres du Trésor des chartes, 173-175.--Ce qui n'est pas moins +caractéristique, c'est qu'en arrivant à Bordeaux, Talbot commence par +faire donner à Thomas Talbot (quelque petit parent, ou bâtard?) +l'office lucratif de _clerc du marchié_. Rymer, V. 1455, 17 janvier.] + +[Note 115: Il fut défiguré, ce qui donna lieu à une scène touchante +que l'historien français raconte dans tous ses détails avec une noble +compassion: «Auquel herault de Tallebot il fut demandé: s'il voyoit +son maistre, s'il le reconnoistroit bien. À quoi il respondit +joyeusement, croyant qu'il fust encore vivant... Et sur ce, il fut +mené au lieu... et on luy dist: Regardez si c'est là vostre maistre. +Lors il changea tout à coup de couleur, sans de prime face donner +encore son jugement... Neantmoins il se mit à genoux, et dit +qu'incontinent on en sçauroit la vérité; et lors il lui fourra l'un +des doigts de sa main dextre dans sa bouche, en disant ces mots: +«Monseigneur mon maistre, Monseigneur mon maistre, ce estes-vous! je +prie à Dieu qu'il vous pardonne vos meffaits! J'ay esté vostre +officier d'armes quarante ans, ou plus; il est temps que je vous le +rende!...» en faisant piteux crys et lamentations, et en rendant eau +par les yeux très-piteusement. Et lors, il devestit sa cotte d'armes +et la mit sur son dict maistre.» Mathieu de Coucy.] + +La Guienne fut reprise, moins Bordeaux, que l'on resserra en occupant +tout ce qui l'environnait. Du côté même de la mer, la flotte anglaise +et bordelaise ne put empêcher celle du roi de venir fermer la Gironde. +À vrai dire, il n'y avait pas de flotte royale; mais la rivale de +Bordeaux, La Rochelle, avait envoyé seize vaisseaux armés[116]; la +Bretagne en avait prêté d'autres, auxquels s'étaient joints quinze +gros navires hollandais[117], sans compter ceux que le roi avait pu +emprunter en Castille. + +[Note 116: Arcère, Histoire de La Rochelle, I, 275.] + +[Note 117: Mathieu de Coucy dit à tort que ces vaisseaux appartenaient +au duc de Bourgogne; le duc avait en ce moment, ainsi qu'on le verra, +des intérêts tout opposés à ceux du roi, il était fort mécontent de +lui. Il est probable que les Hollandais, sujets fort indépendants de +Philippe, envoyèrent ces vaisseaux malgré lui.] + +Cette grande ville de Bordeaux avait pour garnison toute une armée, +anglaise et gasconne; mais le nombre même était un inconvénient pour +une ville qui ne recevait plus de vivres; d'autre part, entre ces +défenseurs l'intérêt était divers, le danger inégal; la ville prise, +les Anglais ne risquaient rien autre chose que d'être prisonniers de +guerre; les Gascons avaient fort à craindre d'être traités comme +rebelles. Ils se méfiaient les uns des autres. Déjà les Anglais des +places voisines avaient fait leur traité à part[118]. + +[Note 118: Id.] + +Les Bordelais alarmés envoyèrent au roi, ne demandant rien de plus +que les biens et la vie. Mais il voulait faire un exemple; il ne +promit rien. Les députés s'en allaient assez tristes, lorsque le grand +maître de l'artillerie, Jean Bureau, s'approchant du roi, lui dit: +«Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places +propres aux batteries; si tel est votre bon plaisir, je vous promets +sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai démoli la ville.» + +Cependant le roi lui-même désirait un arrangement; la fièvre était +dans son camp; il se relâcha de sa sévérité, se contenta de cent mille +écus et du bannissement de vingt coupables; tous les autres avaient +leur grâce; les Anglais s'embarquaient librement. La ville perdit ses +priviléges[119]; mais elle resta une capitale; elle ne dépendit point +des Parlements de Paris ni de Toulouse; le Parlement de Bordeaux ne +tarda pas à être institué, et il étendit son ressort jusqu'au +Limousin, jusqu'à la Rochelle. + +[Note 119: Quant à son commerce, Bordeaux ne le perdit pas pour +longtemps. L'esprit mercantile, plus fort chez les Anglais que +l'orgueil même, ne leur permit pas de renoncer au commerce de vins de +Guienne. Ils subirent toutes les humiliations qu'on voulut. Il faut +voir les conditions auxquelles les anciens maîtres du pays obtenaient +de venir commercer dans leur capitale de Guienne. Ils devaient porter +tous ostensiblement la croix rouge; ils ne pouvaient aller dans la +banlieue sans avoir la permission écrite du maire. S'ils voulaient +traverser la province, aller à Bayonne, les gouverneurs les y +faisaient conduire à leurs dépens, sous la garde d'un archer. +_Archives, Supplément au Trésor des chartes, J. 925._] + + * * * * * + +L'Angleterre avait perdu en France, la Normandie, l'Aquitaine, tout, +excepté Calais... + +La Normandie, une autre elle-même, une terre anglaise d'aspect, de +productions, qu'elle devait toujours voir en face pour la +regretter;--l'Aquitaine, son paradis de France, toutes les +bénédictions du Midi, l'olivier, le vin, le soleil. + +Il y avait presque trois siècles que l'Angleterre avait épousé +l'Aquitaine avec Éléonore, plus qu'épousée, aimée, souvent préférée à +elle-même. Le Prince noir se sentait chez lui à Bordeaux; il était +comme étranger à Londres. + +Plus d'un prince anglais était né en France, plus d'un y était mort et +avait voulu y être enseveli. Le sage régent de France, le duc de +Bedford, fut ainsi enterré à Rouen. Le coeur de Richard Coeur de Lion +resta à nos religieuses de l'abbaye de Fontevrault. + +Ce n'était pas de la terre seulement que l'Angleterre avait perdue, +c'étaient ses meilleurs souvenirs, deux ou trois cents ans d'efforts +et de guerres, la vieille gloire et la gloire récente. Poitiers et +Azincourt, le Prince noir et Henri V... Il semblait que ces morts +s'étaient jusque-là survécu en leurs conquêtes, et qu'alors seulement +ils venaient de mourir. + +Le coup fut si douloureusement ressenti par l'Angleterre, qu'on put +croire qu'elle en oublierait ses discordes, qu'au moins elle y ferait +trêve. Le Parlement vota des subsides, non pour trois ans, comme +c'était l'usage, mais «pour la vie du roi.» Il vota une armée presque +aussi forte que celle d'Azincourt, vingt mille archers. + +Le difficile était de les lever. Il n'y avait partout dans le peuple +qu'abattement, découragement, peur des guerres lointaines... une peur +orgueilleuse qui se faisait mécontente, indignée; le coeur avait +baissé, non l'orgueil. Il y avait péril à éclaircir ce triste +mystère... Le Parlement se rabattit de vingt mille archers à treize +mille[120], et on n'en leva pas un. + +[Note 120: Turner; Parl. Rolls.] + +La main de Dieu pesait sur l'Angleterre. Après avoir tant perdu au +dehors, elle semblait au moment de se perdre elle-même. La guerre +qu'elle ne faisait plus en France, elle l'avait dans son sein, une +guerre sourde jusque-là, sans bataille, sans victoire pour personne; +il n'y avait pas même ce triste espoir que le pays retrouvât l'unité +pour le triomphe d'un parti. Somerset était fini, et York ne pouvait +commencer. La royauté n'était pas abolie, mais elle tombait chaque +jour davantage dans la solitude et le délaissement. Le roi, ayant +distribué, engagé son domaine et ne recevant rien du Parlement, était +le plus pauvre homme du royaume. La nuit des Rois, au banquet de +famille, le roi et la reine se mirent à table, et l'on n'eut rien à +leur servir[121]. + +[Note 121: «À l'heure du disner, quand ils penserent seoir à table, il +n'y avoit rien comme de prest, dautant que les officiers qui avoient +accoustumé de les servir et faire leurs provisions ne sçavoient où +avoir et recouvrer argent; car on ne vouloit plus rien leur bailler et +délivrer sans argent comptant.» Mathieu de Coucy.] + +Le bon Henri prenait tout en patience. Humble au milieu de ses +orgueilleux lords, vêtu comme le moindre bourgeois de Londres[122], +ami des pauvres et charitable, tout pauvre qu'il était lui-même. Tout +le temps qu'il ne passait pas au conseil, il l'employait à lire les +anciennes histoires[123], à méditer la sainte Écriture. Cet âge dur le +nomma un simple; au moyen âge, c'eût été un saint. Il parut +généralement au-dessous de la royauté, et quelquefois il était +au-dessus; en dédommagement de la prudence vulgaire qui lui manquait, +il semble avoir été, en certains moments, éclairé d'un rayon d'en +haut[124]. + +[Note 122: «Obtusis sotularibus et ocreis... ad instar coloni. Togam +etiam longam cum capucio rotulato, ad modum burgensis.» Blakman, De +Virtutibus et Miraculis Henri VI, ap. Hearne, p. 298.] + +[Note 123: «Aut in regni negotiis cum consilio suo tractandis, aut in +Scripturarum lectionibus vel in scriptis aut chronicis legendis.» +Ibidem, p. 299.] + +[Note 124: Lorsqu'il était enfermé à la Tour, il crut voir une femme +qui voulait noyer son enfant; il avertit; on trouva la femme, et +l'enfant fut sauvé.] + +Ce fut le sort de cet homme de paix[125] de passer toute sa vie au +milieu des discordes, d'assister à une interminable discussion sur son +propre droit. On voit, par quelques sages paroles qui restent de lui, +qu'il ne rassurait sa conscience que _par la longue possession_[126]. +Il avait régné quarante ans; son père avait régné avant lui et encore +son grand-père Henri IV... Mais si le grand-père avait usurpé, +pouvait-il transmettre? Il y avait là de quoi faire songer le saint +roi, dans ses longues heures de méditation et de prière... Les revers +de France n'étaient-ils pas une sorte de jugement de Dieu, un signe +contre la maison de Lancastre?... Cette maison avait régné longtemps +par l'Église et avec elle; mais voilà que l'Église s'en éloignait peu +à peu. Dieu retirait à lui les grands prélats qui avaient gouverné le +royaume, le cardinal Winchester, le chancelier évêque de Chichester, +celui enfin à qui le roi se confiait, comme à l'un des plus sages +lords, le primat d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry. + +[Note 125: Cet esprit de paix se montre à merveille dans le fait +suivant: «Edmond Gallet dit qu'il fut envoyé au roy d'Angleterre pour +l'inviter à faire une descente en Normandie pendant que le roy de +France étoit occupé contre son fils en Dauphiné. Sur quoy le roy +d'Angleterre demanda quelle personne estoit son oncle de France, et +l'envoyé répondit qu'il ne l'avoit vu qu'une fois à cheval et luy +sembla gentil prince, et une autre fois en une abbaye de Caen, où il +lisoit une chronique, et lui sembla estre le mieux lisant qu'il vist +oncques. Après quoy le roy d'Angleterre dit qu'il s'étonnoit comment +les princes de France avoient si grande volonté de luy faire +desplaisir;» puis il ajouta: «Au fort, autant m'en font ceux de mon +pays.» Déposition rapportée par Dupuy dans la notice qu'il a donnée du +procès de Jean d'Alençon, à la suite de celui des Templiers, in-12, p. +419.] + +[Note 126: «Mon père a régné paisiblement jusqu'au bout de sa vie. Son +père, mon aïeul, fut aussi roi. Et moi, dès le berceau, j'ai été +couronné, reconnu par tout le royaume; j'ai porté quarante ans la +couronne, et tous m'ont fait hommage...»--Au reste, quel que fût son +droit, il n'eût pas consenti, pour le défendre, à la mort d'un seul +homme. Entrant un jour à Londres, il vit les membres d'un traître que +l'on avait exposés: «Ôtez, ôtez, dit-il; à Dieu ne plaise qu'un +chrétien soit traité si cruellement pour moi!» Blakman, ap. Hearne.] + +Les pacifiques s'en allaient; mais les violents ne manquaient pas +moins; Suffolk avait péri, Somerset était enfermé à la Tour, la reine +était malade; elle allait mettre au monde un prince, une victime pour +la guerre civile[127]. Le pauvre roi, délaissé de tous ceux qui +jusque-là le soutenaient, qui voulaient pour lui, finit par +s'abandonner lui-même; son faible esprit déserta et s'en alla dès lors +vers de meilleures régions[128]. + +[Note 127: Je regrette de n'avoir pu consulter sur Marguerite le +curieux ouvrage de miss Agnès Strickland: Lifes of the Queens of +England.] + +[Note 128: Tenait-il uniquement cette disposition de la folie de son +grand-père, Charles VI? Son père, Henri V, qui fit preuve d'un +jugement si ferme, était toutefois fort excentrique dans sa jeunesse; +on se rappelle qu'il se présenta un jour à son père dans le costume +d'un fol. Son portrait a quelque chose de bizarre et de béat, si j'en +juge du moins par la belle gravure que M. Endell Tyler a donnée, +d'après l'original de Kensington, en tête de ses Memoirs of Henry the +fifth.] + +En cela, fort innocemment, il embarrassa ses ennemis. On sait que dans +la subtile théorie de la loi anglaise le roi est parfait, qu'il ne +peut ni mourir ni se tromper[129], ni oublier, ni être en +démence[130]. Il fallait donc obtenir de lui un mot contre lui, tout +au moins un signe[131] par lequel il semblerait approuver la création +d'un régent, et la nomination d'un primat. Chez ce peuple formaliste, +il n'y avait pas moyen de passer outre; si le roi ne faisait entendre +sa volonté, il n'y avait point de gouvernement civil ni +ecclésiastique, point de magistrat ni d'évêque, point de _paix du +roi_ ni de Dieu; il n'y avait plus l'État, l'Angleterre était morte +légalement. + +[Note 129: Sir Edward Coke admet à grand'peine que le roi, immortel +_in genere_, meure pourtant _in individuo_. Howell' state trials, II, +624.--Blakstone, I, 247. Allen, Prerogative, passim.] + +[Note 130: C'est comme une sorte de vertu magique, attribuée par les +jurisconsultes au grand sceau royal: sa possession rendait légal tout +gouvernement... Richard II, âgé de dix ans et demi, fut supposé en +état de régner sans l'assistance d'une régence. (Hallam.)] + +[Note 131: Il nous reste un compte terrible de tous les médicaments +que le Parlement employa pour essayer de remettre le roi en état +d'exprimer une volonté: «Clisteria, suppositoria, caputpurgia, +gargarismata, balnea, emplastra, emoroidarum provocationes, etc.» +Rymer, 6 april, 1454.] + +Une députation de douze paires laïques et ecclésiastiques fut envoyée +à Windsor. «Ils attendirent que le roi eût dîné, et ensuite l'évêque +de Chester lui présenta respectueusement les premiers articles de la +demande; mais il ne répondit pas. Le prélat expliqua le reste; mais +pas un mot, pas un signe. Les lamentations, les exhortations des lords +n'eurent pas plus d'effet. Ils allèrent dîner, et revinrent ensuite +près du roi. Ils le touchèrent, le remuèrent, sans obtenir ni parole, +ni attention. Ils le firent conduire par deux hommes de cette salle +dans une autre, le remuèrent encore et travaillèrent à le tirer de +cette insensibilité léthargique. Tout fut inutile; la personne royale +pouvait encore respirer et manger, mais elle ne parlait plus, +n'entendait plus, ne comprenait plus[132].» + +[Note 132: Parl. rolls.] + + * * * * * + +Arrêtons-nous en présence de cette muette image d'expiation. Ce +silence parle haut; tout homme, toute nation l'entendra: à vrai dire, +il n'y a plus de nation devant de tels spectacles, ni Français, ni +Anglais, mais seulement des hommes. + +Si pourtant nous voulions l'envisager au point de vue de la France, ce +serait seulement pour nous demander de sang-froid, sans rancune, ce +qui reste de tout ceci. + +Les Anglais, nous l'avons dit, laissent peu sur le continent, si ce +n'est des ruines. Ce peuple sérieux et politique, dans cette longue +conquête, n'a presque rien fondé[133].--Et avec tout cela ils ont +rendu au pays un immense service qu'on ne peut méconnaître. + +[Note 133: Quelques églises, surtout en Guienne, ont un assez grand +nombre de tours et de bastilles. Les villes et bastilles anglaises +sont très-reconnaissables; elles ont été fondées, non sur les +montagnes, mais près des eaux, en plaine; elles se composent +ordinairement de huit rues qui se coupent à angle droit; il y a au +centre une place avec des portiques grillés qu'on pouvait fermer dans +un danger. Telle est encore Sainte-Foix-la-Longue, et quelques petites +villes du Périgord et de l'Agénois. Il semble que sous Louis XI on ait +imité cette disposition. (Observation de M. Dessalles.) + +Voilà pour les constructions. Quant aux institutions, je n'en vois +point ici qui aient le caractère anglais. Nos _francs archers_ ne +furent pas précisément imités des archers anglais; une institution si +naturelle sortait d'elle-même du besoin de la défense.--De toutes les +provinces conquises par les Anglais, la Normandie est, je crois, la +seule où ils aient montré quelque esprit d'administration.] + +La France jusque là vivait de la vie commune et générale du moyen âge +autant et plus que de la sienne; elle était catholique et féodale +avant d'être française. L'Angleterre l'a refoulée durement sur +elle-même, l'a forcée de rentrer en soi. La France a cherché, a +fouillé, elle est descendue au plus profond de sa vie populaire; elle +a trouvé, quoi? la France. Elle doit à son ennemi de s'être connue +comme nation. + +Il ne fallait pas moins, pour nous calmer, qu'une pensée si grave, que +cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramenés vers la +mer, nous portions sur la plage, de la Hogue à Dunkerque, tout ce +pesant passé... Eh bien! déposons-le aux marches de la nouvelle +Église, sur cette pierre d'oubli, qu'une bonne et pieuse Anglaise a +placée à Boulogne[134], pour relever ce qu'ont détruit nos pères. «Qui +de là ne dira volontiers à cette mer, aux dunes opposées: «My curse +shall be forgiveness[135]!» + +[Note 134: Peu de temps avant 1830, une demoiselle anglaise vint +trouver M. l'abbé Haffreingnes, directeur d'un collége à Boulogne: +«Monsieur l'abbé, lui dit-elle, je sais que vous songez à rebâtir la +cathédrale de Boulogne; les Anglais, mes ancêtres, en ont commencé la +ruine; comme Anglaise, je voudrais expier ce qu'ils ont fait, autant +qu'il est en moi; voilà ma souscription, c'est bien peu de chose, +vingt-cinq francs!--Mademoiselle, répondit le prêtre, votre foi me +décide. Dès demain, on commencera les travaux; vos vingt-cinq francs +achèteront la première pierre.» Aussitôt il commanda soixante mille +francs de travaux, et depuis il y a mis cinq cent mille francs de sa +fortune. V. la brochure de M. Francis Nettement: À la ville de +Boulogne.] + +[Note 135: «Ma malédiction sera... le pardon.» Byron.] + +On voit mieux de ce point... On y voit l'Océan rouler sa vague +impartiale de l'une à l'autre rive. On y distingue le mouvement +alternatif de ces grandes eaux et de ces grands peuples. Le flot qui +porta là-bas César et le christianisme rapporte Pélage et Colomban. Le +flux pousse Guillaume, Éléonore et les Plantagenets; le reflux ramène +Édouard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous +Louis XVI, c'est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la +liberté; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'égalité... +Tel est ce majestueux balancement, cette féconde alluvion qui alterne +d'un bord à l'autre... Non, cette mer n'est pas _la mer stérile_[136]. + +[Note 136: Homère.] + +Dure l'émulation, la rivalité! sinon la guerre... Ces deux grands +peuples doivent à jamais s'observer, se jalouser, s'imiter, se +développer à l'envi: «Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se +haïr. Dieu les a placés en regard, comme deux aimants prodigieux qui +s'attirent par un côté et se fuient par l'autre; car ils sont à la +fois ennemis et parents[137].» + +[Note 137: De Maistre.] + + + + +LIVRE XII + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CHARLES VII. PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE. + +1436-1453 + + +Au moment où l'on apprit à la cour de Bourgogne que Talbot débarquait +en Guienne, un confident de Philippe le Bon ne put s'empêcher de dire: +«Plût à Dieu que les Anglais fussent aussi bien à Rouen et dans toute +la Normandie[138].» + +[Note 138: «M. de Croy lui avoit dit que M. de Bourgogne savoit +certainement que se n'eusse esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée +du Roy tournoit sur luy. Et aussi, quant les nouvelles allèrent en +Flandre... que Bourdeaux estoit anglois, plusieurs chevaliers et +escuyers dudit pays... dirent ces mots, au moins l'ung d'eulx, qu'on +dit estre des plus prouchains de mondit seigneur de Bourgogne: Pleust +à Dieu que les Anglois fussent aussi bien à Rouen et par toute +Normandie comme à Bourdeaux; car, se n'eust esté la prinse de +Bourdeaux, nous eussions eu à besogner.» _Bibl. royale, fonds Baluze, +ms. A, fol. 45._] + +C'est qu'à ce moment même le roi avait à Gand des envoyés, il essayait +d'intervenir entre le duc et les Flamands en armes; sans le +débarquement de Talbot, il allait peut-être, comme suzerain et +protecteur, venir en aide à la ville de Gand. + +Au reste, la mésintelligence avait commencé bien avant, dès le traité +d'Arras; la guerre diplomatique datait de la paix même. La maison de +Bourgogne, cette branche cadette de France, devient peu à peu ennemie +de la France, anglaise de volonté; bientôt elle le sera d'alliance et +de sang. La duchesse de Bourgogne, la sérieuse et politique Isabelle, +qui est Lancastre du côté de sa mère, viendra à bout de marier son +fils à une Anglaise, Marguerite d'York; celle-ci, à son tour, donnera +sa belle-fille à l'Autrichien Maximilien, qui compte les Lancastre +parmi ses aïeux maternels; en sorte que leur petit-fils, l'étrange et +dernier produit de ces combinaisons, Charles-Quint, Bourguignon, +Espagnol, Autrichien, n'en est pas moins trois fois Lancastre[139]. + +[Note 139: Le vieux chroniqueur de la maison de Bourgogne, qui en +avait bien la tradition, dit au père de Charles-Quint: «Quant à la +lignée de Portugal, dont le roy vostre père et vous estes issus, +n'estes pas ou serez (vous ou les vostres) sans querelle du royaume +d'Angleterre, et principalement de la duché de Lancastre.» Et plus +loin: «Quand je pense à ce quartier d'Angleterre où par droit vous +vous devez appuyer et soustenir en vos affaires...» Olivier de la +Marche. Introd., ch. IV.] + +Tout cela se fit doucement, lentement, un long travail de haine par +des moyens d'amour, par alliances, mariages, et de femmes en femmes. +Les Isabelle, les Marguerite et les Marie, ces rois en jupes des +Pays-Bas (qui n'en souffraient guère d'autres), ont pendant plus d'un +siècle ourdi de leurs belles mains la toile immense où la France +semblait devoir se prendre[140]. + +[Note 140: Il est bien entendu qu'il n'y eut pas conspiration +expresse, ni plan, ni dessein fixe, mais seulement action constante +d'une même passion, haine et jalousie persévérante.] + +Dès maintenant la lutte est entre Charles VII d'une part, de l'autre +Philippe le Bon et sa femme Isabelle, lutte entre le roi et le duc, +entre deux rois plutôt, et Philippe n'est pas le moins roi des deux. + +Il a certainement plus de prise sur le roi que Charles VII n'en a sur +lui. Il tient toujours Paris de près par Auxerre et Péronne, tandis +que, tout autour, ses beaux cousins, ses chevaliers de la Toison, +occupent les postes de Nemours, de Monfort et de Vendôme. Au centre +même de la France, s'il y voulait entrer, le duc d'Orléans lui +donnerait passage sur la Loire. Partout, les grands sont ses amis; ils +l'aiment davantage à mesure que le roi devient maître. Où il n'agit +pas, il influe; tandis que sur toute la frontière, il acquiert, prend, +hérite, achète et cerne peu à peu le royaume, il est déjà partout au +coeur. + +Le roi, quelle arme a-t-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute +juridiction; mais les provinces françaises de son adversaire, bien +loin de réclamer cette juridiction, craignent de se rattacher au +royaume, de partager ses extrêmes misères. La Bourgogne, par exemple, +à qui son duc ne demandait guère que des hommes, presque point +d'argent, n'eût voulu pour rien au monde avoir affaire au roi[141]. + +[Note 141: «Item, ils appellent les subjez du Roy qui vont es païs de +mondit seigneur de Bourgogne: Traîtres, vilains, serfs, allez, _allez +payer vos tailles_, et plusieurs autres villenies et injures.» +_Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 258, nº 25.] + +Les pays, au contraire, qui se croyaient bien sûrs de n'être pas +français, qui ne craignaient pas les empiétements de la fiscalité +française, hésitaient moins à recourir au roi, à invoquer, sinon sa +juridiction, au moins son arbitrage. Liége et Gand étaient en +correspondance habituelle avec la France; le roi y avait un parti, il +y tenait des gens pour profiter des mouvements, pour les exciter +quelquefois. Ces formidables machines populaires lui servaient, quand +son adversaire avançait trop sur lui, à le tirer en arrière et +l'obliger de tourner la tête. + +C'était la force et la faiblesse du duc de Bourgogne d'avoir ces +grosses villes, ces populations si nombreuses, si riches, mais si +agitées. Dans cette mort du XVe siècle, lui, il gouvernait des +vivants. Quoi de plus beau que la vie, mais quoi de plus inquiet, de +plus difficile à régler?... Une vie puissante bouillonnait dans les +Flandres. + + * * * * * + +Que ce pays ait contenu tant de germes de troubles, on peut s'en +étonner. La Flandre, c'est le travail; le travail, n'est-ce pas la +paix?... Le laborieux tisserand de Flandre semble au premier coup +d'oeil le frère des _humiliati_ lombards, l'imitateur des pieux +ouvriers de saint Antoine et de saint Pacôme, de ces bénédictins +auxquels saint Benoît dit: «Être moine, c'est travailler[142].» Quoi +de plus saint et de plus pacifique?... Ce tisserand paraît presque +plus moine que le moine; seul, dans l'obscurité de l'étroite rue, de +la cave profonde, créature dépendante des causes inconnues, qui +allongent le travail, diminuent le salaire, il se remet de tout à +Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-même, sinon aimer +et croire. On appelait ces ouvriers _beghards_ (ceux qui prient) ou +_lollards_[143], d'après leurs pieuses complaintes, leurs chants +monotones, comme d'une femme qui berce un enfant[144]. Le pauvre +reclus se sentait bien toujours mineur, toujours enfant, et il se +chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquiète et gémissante +volonté aux genoux de Dieu. + +[Note 142: «Tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum vivunt.» +S. Benedicti regula.] + +[Note 143: «Lollhardus, lullhardus, lollert, lullert.» Mosheim, De +Beghardis et Beguinabus, append. p. 583.] + +[Note 144: En anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_, +endormir; en vieil allemand, _lullen_, _lollen_, _lallen_, chanter à +voix basse; en allemand moderne, _lallen_, balbutier.] + +Doux et féminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de béguines que +de beghards. Quelques-unes, de leur vivant, furent tenues pour +saintes; témoin celle de Nivelle que le roi de France, Philippe le +Hardi, envoya consulter. Généralement, elles vivaient ensemble dans +des béguinages où se trouvaient unis des ateliers et des écoles, et à +côté il y avait l'hôpital où elles soignaient les pauvres. Ces +béguinages étaient d'aimables cloîtres, non cloîtrés. Point de voeux, +ou très-courts; la béguine pouvait se marier; elle passait, sans +changer de vie, dans la maison d'un pieux ouvrier. Elle la +sanctifiait; l'obscur atelier s'illuminait d'un doux rayon de la +grâce. + +«Il ne faut pas que l'homme soit seul.» Cela est vrai partout, bien +plus en ces contrées, dans ce pluvieux Nord (qui n'a pas la poésie du +Nord des glaces), sous ces brouillards, dans ces courtes journées... +Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernières alluvions, sables, +boues et tourbières, par lesquels les grands fleuves, ennuyés de leur +trop long cours, meurent, comme de langueur, dans l'indifférent +Océan[145]? + +[Note 145: Tout cela est peut-être plus frappant encore en Hollande +qu'en Flandre. Combien la famille m'y semblait touchante, quand je +voyais dans les basses prairies, au-dessous des canaux, ces doux +paysages de Paul Potter, dans un pâle soleil d'après-midi ces bonnes +gens si paisibles, ces bestiaux, ces vaches laitières parmi les +enfants... J'aurais voulu exhausser leurs digues; je craignais que ces +eaux ne se trompassent un jour, comme fit l'Océan quand il couvrit +d'une nappe soixante villages, et mit à la place la mer +d'Harlem...--Chose curieuse, là même où la terre manque, la famille +continue. Le gros bateau hollandais (dont l'étranger inintelligent se +moque) ne doit pas être jugé comme un bateau, mais bien comme une +maison, une arche, où la femme, les enfants, les animaux domestiques +vivent commodément ensemble. La Hollandaise y est chez elle et +parfaitement établie, soignant les enfants, étendant le linge, +souvent, au défaut du mari, dirigeant le gouvernail. L'être aquatique, +vivant là dans une lente et perpétuelle migration, s'y est fait un +monde à lui; pourvu qu'il ne compromette pas ce petit monde, peu lui +importe d'aller vite; jamais il ne changera la forme (lourde, mais +sûre) de cette embarcation de famille, jamais il ne se hâtera. À voir +sa lenteur, vous diriez plutôt qu'il craint d'arriver. V. dans le tome +XVI le chapitre sur la Hollande (Louis XIV, 1860).] + +Plus la nature est triste, plus le foyer est cher. Là, plus +qu'ailleurs, on a senti le bonheur de la vie de famille, des travaux, +des repos communs... Il y a peu d'air et peu de jours peut-être sous +ces étages qui surplombent, et pourtant la Flamande trouve encore +moyen d'y élever une pâle fleur. Il n'importe guère que la maison soit +sombre, l'homme ne peut s'en apercevoir; il est près des siens, son +coeur chante... Qu'a-t-il besoin de la nature? Dans quelle campagne +verrait-il plus de soleil que dans les yeux de sa femme et de ses +enfants?[146] + +[Note 146: Douceurs infinies du travail en famille! celui-là seul les +sent bien, dont le foyer s'est brisé... Cette larme sera pardonnée (à +l'homme? non), à l'historien au moment où ce travail va finir, où la +famille elle-même est compromise dans plus d'un pays, lorsque la +machine à lin va supprimer nos fileuses, celles de la Flandre (1841). + +«Il y aura un rayon de soleil pour toi dans les yeux de ta +grand'mère...» Je trouve ceci dans une admirable petite histoire (_La +Fée hirondelle_), qui serait devenue un livre du peuple, si l'auteur +ne l'eût cachée parmi ses traductions. Éducation familière, traduction +de l'anglais, par mesdames Belloc et Montgolfier, t. IV.] + +La famille, le foyer, c'est l'amour. Et c'est aussi le nom d'amour ou +d'_amitié_[147] qu'ils donnaient à la famille de choix, à la grande +confrérie ou commune. L'on disait l'_amitié_ de Lille, l'_amitié_ +d'Aire, etc. Cela s'appelait encore (et plus souvent) _ghilde_[148], +ou contribution, sacrifice mutuel[149]. Tous pour chacun, chacun pour +tous, leur mot de ralliement à Courtrai: «Mon ami, mon bouclier.» + +[Note 147: V. Ducange, verb. AMICITIA. Ordonn. XII, 563, etc.] + +[Note 148: V. l'étrange formule du _sang versé sous la terre_, dans +mes Origines du droit, p. 195, d'après une note de P. E. Muller sur le +Laxdaela-Saga (1826, in-4º, p. 59): «...Ils vinrent au promontoire +Eyrarhval, et là coupèrent une bande de gazon, assez longue pour que +les deux extrémités étant attachées à la terre, le milieu pût être +soutenu par un javelot ciselé dont ils touchaient le clou de leurs +mains. Tout quatre, se plaçant sous le gazon, firent couler leur sang, +qui se répandit sur la terre d'où le gazon avait été coupé; et lorsque +leur sang se fut mêlé, ils fléchirent le genou, et, unissant leurs +mains droites, jurèrent par tous les dieux de venger la mort l'un de +l'autre comme celle d'un frère...»--V. aussi les dissertations de +Kofod Ancher (1780), de Wilda (1831), et de C. J. Fortuyn (1834).] + +[Note 149: Je traduis ici avec propriété et selon le sens primitif. Le +sens ordinaire est _association_, le sens primitif est _don_, +_contribution_ (præstatio). Que donne-t-on dans la forme originaire de +la ghilde? soi-même, son sang.] + +Simple et belle organisation. Chaque homme, chaque famille est +représentée dans la cité par sa maison qui paye et répond pour lui; le +comte, tout comme un autre, doit avoir sa maison qui réponde à son +petit nom d'Hanotin de Flandre. Chaque famille d'amis ou confrérie a +de même sa maison qu'elle orne et pare à l'envi, qu'elle sculpte et +peint au dehors, au dedans. Combien plus orneront-ils la maison de +l'_Amitié_ générale, la maison de ville! Nulle dépense ne coûtera, nul +effort pour en élargir le portail, en exhausser le beffroi, en sorte +que les villes voisines le voient de dix lieues sur les grandes +plaines, et que leurs tours fassent la révérence à la dominante tour. + +Telle apparaît au loin celle de Bruges, svelte et majestueuse tout +ensemble, par-dessus la forte halle qui gardait le trésor des dix-sept +nations. Telle s'étend, plus large de cent pieds que toute la +longueur de Notre-Dame de Paris, l'incomparable façade de la halle +d'Ypres... Celui qui rencontre dans une petite ville déserte ce +monument, digne des plus puissants empires, reste muet devant une +telle grandeur... Et la grandeur n'est pas ce qu'il faut admirer ici; +mais bien l'identité des formes, l'harmonie, l'unité de plan, celle de +volonté qui dut gouverner la ville pendant cette longue +construction[150]; vous croyez y voir un peuple voulant comme un +homme, une concorde persévérante, un siècle au moins d'_amitié_. + +[Note 150: De 1200 à 1304.--Selon M. Lambin, archiviste d'Ypres, dans +son précieux Mémoire sur l'origine de la halle aux draps (couronné par +la Société des antiquaires de la Morinie), Ypres, 1836. Nous venons de +perdre ce savant homme, qui sera difficilement remplacé (1841).] + +Vraie cathédrale du peuple, aussi haute que sa voisine, la cathédrale +de Dieu[151]. Si la première eût rempli sa destinée, si ces villes +eussent suivi jusqu'au bout leur idée vitale, la maison de l'_amitié_ +eût fini par contenir tous les amis, toute la ville; elle n'eût pas +été seulement le comptoir des comptoirs, mais l'atelier des +ateliers[152], le foyer des foyers, la table des tables, de même +qu'en son beffroi semblent s'être réunies les cloches des quartiers, +des confréries, des _justices_[153]. Par-dessus toutes ces voix, qu'il +accorde et qu'il domine, se joue souverainement le carillon de la +_loi_, avec son Martin ou Jacquemart. Cloche de bronze, homme de fer; +celui-ci est le plus vieux bourgeois de la ville, le plus gai, le plus +infatigable, avec sa femme Jacqueline... Que chantent-ils nuit et +jour, d'heure en heure, de quart en quart? un seul chant, celui du +psaume: «Quam jacundum est fratres habitare in unum?» + +[Note 151: Voir dans la cathédrale, la pierre de Jansénius, au milieu +même du choeur, mais si ingénieusement dissimulée.] + +[Note 152: C'est ce qui existait effectivement pour une partie des +fabricants d'Ypres; ils travaillaient dans la halle même: «L'étage +principal contenait les métiers des tisserands de draps et de serge... +Les différents locaux du rez-de-chaussée contenaient les peigneurs, +cardeurs, fileurs, tondeurs, foulons, teinturiers...» Lambin.] + +[Note 153: Droits de cloche, de ban, de justice, sont synonymes au +moyen âge. Le carillon n'aurait-il pas été originairement la simple +centralisation des cloches, c'est-à-dire des justices? Les dissonances +trop choquantes auront forcé à y mettre une harmonie quelconque, qui +peu à peu se sera adoucie. Le premier carillon de couvent paraît être +de 1404. Buschius, Chronicon Windesemense, p. 535, anno 1404.] + +Voilà l'idéal, le rêve? un peuple travaillant dans l'amour... Mais le +diable en est jaloux. + +Il ne lui faut pas grand'place; il aura toujours bien un coin dans la +plus sainte maison. Au sanctuaire même de piété, dans cette cellule de +béguine (d'où Lucas de Leyde a tiré son aimable Annonciation), il +trouvera prise. Où donc? Au petit ménage, «au petit jardin[154].» +Pour le cacher, il suffirait d'une feuille de ce beau lis[155]. + +[Note 154: Passage charmant de Sainte-Beuve: «Nous avons tous un petit +jardin, et l'on y tient souvent plus qu'au grand.» Port-Royal, I. Voir +dans les discours de M. Vinet, celui qui a pour titre: _Des idoles +favorites_. L'idée première est le verset: «Et le jeune homme s'en +alla triste, car il avait un _petit_ bien.» Dans les béguinages +flamands, l'esprit d'individualité est très-marqué. «En France et en +Allemagne, le béguinage était un seul couvent divisé en cellules; dans +les Pays-Bas, c'était comme un village qui comptait autant de maisons +isolées qu'il y avait de béguines.» Mosheim. Aujourd'hui, il y en a +ordinairement plusieurs dans chaque maison, mais chaque béguine a sa +petite cuisine; dans une maison où il y avait vingt filles, je +remarquai (chose minutieuse à dire, mais très-caractéristique) vingt +petits fourneaux, vingt petits moulins à café, etc. Je demande pardon +aux saintes filles d'une révélation peut-être indiscrète.] + +[Note 155: V. au Musée du Louvre l'Annonciation de Lucas de Leyde.] + +Moins qu'une feuille, un souffle, un chant... Dans la pieuse +complainte du tisserand que nous écoutions naguère, est-il sûr que +tout soit de Dieu?... Le chant qu'il se chante à lui-même ne rappelle +ni les airs rituels de l'église[156], ni les airs officiels[157] des +confréries... Ce solitaire de la banlieue, ce _buissonnier_[158], +comme on l'appelle, quelles sont ses secrètes pensées? Ne peut-il pas +lui arriver de lire quelque jour dans son Évangile que le plus petit +sera le plus grand? Rejeté du monde, adopté de Dieu, s'il s'avisait de +réclamer le monde, comme héritage de son père?... On sait qu'il menait +la vie de lollard, qu'il pêchait[159], tout en rêvant, dans l'Escaut, +ce Philippe Artevelde qui jeta là un matin son filet pour prendre la +tyrannie des Flandres. Le roi tailleur de Leyde[160] songea, en +taillant son drap, que Dieu l'appelait à tailler les royaumes... En +ces ouvriers mystiques, en ces doux rêveurs, résidait un élément de +trouble, vague et obscur encore, mais bien autrement dangereux que le +bruyant orage communal qui éclatait à la surface; des ateliers +souterrains, des caves, s'entendait, pour qui eût su entendre, un +sourd et lointain grondement des révolutions à venir. + +[Note 156: C'étaient des hymnes en langue vulgaire. (Mosheim.)] + +[Note 157: Un caractère particulier de la poésie et de la musique des +confréries allemandes (et, je crois, des confréries en général), c'est +la servilité de la tradition. V. les règles _Falsche melodie_, +_Falsche blumen_, qui proscrivent tout changement, tout +embellissement: Wagenseil, De Civitate Noribergensi; accedit de Der +Meister Singer Institutis liber, 1697, p. 531. Mon illustre ami, J. +Grimm, n'a pas insisté sur ce point de vue, peu important pour l'objet +particulier qu'il avait en vue. Ueber den altdeutschen Meistergesang, +von Jacob Grimm, Goettingen 1811.] + +[Note 158: «Quos _dumicos_ vocant.» Meyer. Je traduis _dumicos_ +par un mot consacré dans l'histoire du protestantisme: Écoles +_buissonnières_.--Les ouvriers _buissonniers_ pourraient bien être des +lollards. Le pape Grégoire XI nous représente ceux-ci comme vivant +originairement en ermites. (Mosheim.) Saint Bernard nous dit que des +prêtres quittaient leurs églises et leurs troupeaux pour aller vivre +«Inter textores et textrices.» Serm. in Canticum cantic.] + +[Note 159: Reiffenberg. Notes de son édit. de Barante, d'après Olivier +de Dixmude, IV. 165.] + +[Note 160: V. mes Mémoires de Luther. Toutefois l'originalité de Jean +de Leyde fut de porter dans le mysticisme l'esprit anti-mystique de +l'Ancien Testament.] + +Ce que le lollard est pour l'église et la commune, le tisserand +_buissonnier_ pour la confrérie[161], la campagne en général l'est +pour la ville, la petite ville pour la grande[162]. Que la petite +prenne garde d'élever trop haut sa tour, qu'elle n'aille pas fabriquer +ou vendre sans expresse autorisation... Cela est dur. Et pourtant, +s'il en eût été autrement, la Flandre n'eût pu subsister; disons +mieux, selon toute apparence, elle n'eût existé jamais. + +[Note 161: Nous trouvons les ouvriers de confrérie et de commune en +guerre avec les _buissonniers_ de la banlieue et avec les _lollards_ +(deux mots peut-être identiques): ils se plaignent au magistrat de la +concurrence qu'ils ne peuvent soutenir. Le magistrat, leur élu, se +prête à gêner, paralyser l'industrie des lollards. L'empereur Charles +IV, en dépouillant les lollards, attribue un tiers de leurs dépouilles +aux _corporations_ locales (universitatibus ipsorum locorum). Cf. +Mosheim. Les persécutions ecclésiastiques obligèrent aussi souvent les +lollards à se dire Mendiants et à se réfugier sous l'abri du +tiers-ordre de saint François. Ceux d'Anvers ne se décidèrent à vivre +en commun qu'en 1445. En 1468, ils prirent l'habit de moines _et +laissèrent le métier de tisserands_; c'est ce qu'on lisait sur un +tableau suspendu dans leur église d'Anvers.] + +[Note 162: Les preuves surabondent ici. Je remarquerai seulement que +la domination des grandes villes était souvent encore appesantie par +le despotisme tracassier des métiers: ainsi les tisserands de Damme +étaient réglementés, surveillés par ceux de Bruges; les chandeliers de +Bruges exerçaient la même tyrannie sur ceux de l'Écluse, etc. +(Delpierre.)] + +Ceci demande explication. + +La Flandre s'est formée, pour ainsi dire, malgré la nature; c'est une +oeuvre du travail humain. L'occidentale a été en grande partie +conquise sur la mer qui, en 1251, était encore tout près de +Bruges[163]. Jusqu'en 1348, on stipulait dans les ventes de terres, +que le contrat serait résilié si la terre était reprise par la mer +avant dix ans[164]. + +[Note 163: Reiffenberg. Statistique ancienne de la Belgique, dans les +Mémoires de l'Académie de Bruxelles, VII, 34, 44.] + +[Note 164: C'est du moins ce qu'affirme Guichardin dans sa Description +de la Flandre.] + +La Flandre orientale a eu à lutter tout autant contre les eaux douces. +Il lui a fallu resserrer, diriger, tant de cours d'eaux qui la +traversent. De polder en polder[165], les terres ont été endiguées, +purgées, raffermies; les parties mêmes qui semblent aujourd'hui les +plus sèches, rappellent par leurs noms[166] qu'elles sont sorties des +eaux. + +[Note 165: «Inclinat animus ut _Flandra_, nescio qua lingua fuisse +putem _Æstuaria_, ea forma qua _poldras_ vocamus.»--Je n'adopte pas +l'étymologie; mais l'opinion de M. Meyer sur le fond même est +considérable.] + +[Note 166: Beaucoup finissent en _dyck_, en _dam_, etc.] + +La faible population de ces campagnes, alors noyées, malsaines, n'eût +jamais fait à coup sûr des travaux si longs et si coûteux. Il fallait +beaucoup de bras, de grandes avances, surtout pouvoir attendre. Ce ne +fut qu'à la longue, lorsque l'industrie eut entassé les hommes et +l'argent dans quelques fortes villes, que la population débordante put +former des faubourgs, des bourgs, des hameaux, ou changer les hameaux +en villes. Ainsi généralement la campagne fut créée par la ville, la +terre par l'homme; l'agriculture fut la dernière manufacture née du +succès des autres. + +L'industrie ayant fait ce pays de rien, méritait bien d'en être +souveraine[167]. Les trois grands ateliers, Gand, Ypres et Bruges, +furent les trois membres de Flandre. Ces villes considéraient la +plupart des autres comme leurs colonies, leurs dépendances; et en +effet, à regarder ce vaste jardin où les habitations se succèdent sans +interruption, les petites villes autour d'une cité apparaissent comme +ses faubourgs, un peu éloignées d'elle, mais en vue de sa tour, +souvent même à portée de sa cloche. Elles profitaient de son +voisinage, se couvrant de sa bannière redoutée, se recommandant de son +industrie célèbre. Si la Flandre fabriquait pour le monde, si Venise +d'une part, de l'autre Bergen ou Novogorod, venaient chercher les +produits de ses ateliers, c'est qu'ils étaient marqués du sceau[168] +révéré de ses principales villes. Leur réputation faisait la fortune +du pays, y accumulait la richesse, sans laquelle on n'eût jamais pu +accomplir l'énorme travail de rendre cette terre habitable, en sorte +qu'elles pouvaient dire, avec quelque apparence: «Nous gouvernons la +Flandre, mais c'est nous qui l'avons faite.» + +[Note 167: Cela se trouva fait au XIVe siècle. Jacques Artevelde n'eut +qu'à écrire cette révolution dans les lois. L'ouvrier, _l'ongle bleu_ +(c'est le nom que lui donnaient dans le Nord les bourgeois et les +marchands), se trouva à cette époque avoir tellement multiplié, que la +commune primitive fut presque absorbée dans les confréries de métiers. +Le gouvernement des _arts_, comme on disait à Florence, prévalut +presque partout. Je parlerai ailleurs, et tout à mon aise, de la +vitalité diverse des communes. Jusqu'ici on a disserté beaucoup sur ce +sujet, mais en insistant plutôt sur les formes qu'on prenait pour le +fond. Sans doute, il est intéressant pour l'antiquaire de fouiller le +mur primitif de la commune, le cadre de pierre qui l'entoure, plus +intéressant pour l'historien d'en retrouver le cadre politique, la +constitution. Mais la constitution n'est pas la vie encore. Telle +commune a grandi par sa constitution, telle autre en dépit de la +sienne.] + +[Note 168: J'ai vu encore aux archives d'Ypres le sceau réprobateur de +la ville, où on lit ces mots français: «Condamné par Ypres.»--À Gand, +la toile, condamnée comme défectueuse et _blâmée_ par les experts, est +attachée à un anneau de fer, à la tour du Marché du vendredi, puis +distribuée aux hospices.] + +Ce gouvernement, pour être une gloire, n'en était pas moins une +charge. L'artisan payait cher l'honneur d'être de «Messieurs de Gand.» +Sa souveraineté lui coûtait bien des journées de travail; la cloche +l'appelait aux assemblées, aux élections, fréquemment aux armes. +L'assemblée armée, le _wapening_, ce beau droit germanique qu'il +maintenait si fièrement, n'en était pas moins un grand trouble pour +lui. Il travaillait moins, et d'autre part, dans ces populeuses +villes, il payait les vivres plus cher. Aussi, quantité de ces +ouvriers souverains aimaient mieux abdiquer et s'établir modestement +dans quelque bourg voisin, vivant à bon marché, fabriquant à bas prix, +profitant du renom de la ville, détournant ces pratiques. Celle-ci +finissait par interdire le travail à la banlieue. La population se +portait plus loin, dans quelque hameau qui devenait une petite ville, +dont la grande brisait les métiers[169]. De là des haines terribles, +d'_inexpiables_ violences, des siéges de Troie ou de Jérusalem autour +d'une bicoque[170], l'infini des passions dans l'infiniment petit. + +[Note 169: V. particulièrement la curieuse brochure de M. Altmeyer: +Notices historiques sur la ville de Poperinghen, Gand, 1840; et, sur +les rapports généraux des villes, la grande et importante chronique +flamande (dont le savant M. Schayès a bien voulu m'éclaircir les +passages les plus difficiles): Olivier van Dixmude, uitgegeven door +Lambin (1377-1443), Ypres, 1835, in-4º.] + +[Note 170: La plus terrible de ces histoires n'est pas, il est vrai, +flamande, mais du pays wallon: c'est la guerre de Dinan et de Bovines +sur la Meuse. V. le tome suivant.] + +Les grandes villes, malgré les petites, malgré le comte, auraient +maintenu leur domination, si elles étaient restées unies. Elles se +brouillèrent pour diverses causes, d'abord à l'occasion de la +direction des eaux, question capitale en ce pays. Ypres entreprit +d'ouvrir au commerce une route abrégée, en creusant l'Yperlé, le +rendant navigable, et dispensant ainsi les bateaux de suivre l'immense +détour des anciens canaux, de Gand à Damme, de Damme à Nieuport. De +son côté, Bruges voulait détourner la Lys, au préjudice de Gand. +Celle-ci, placée au centre naturel des eaux, au point où se +rapprochent les fleuves, souffrait de toute innovation. Malgré les +secours que les Brugeois tirèrent de leur comte et du roi de France, +malgré la défaite des Gantais à Roosebeke, Gand prévalut sur Bruges; +elle lui donna une cruelle leçon, et elle maintint l'ancien cours de +la Lys. Elle eut moins de peine à prévaloir sur Ypres; par menace ou +autrement, elle obtint du comte sentence pour combler l'Yperlé[171]. + +[Note 171: Le comte reconnut, après enquête, qu'Ypres avait bon droit, +et n'en décida pas moins qu'on planterait des pieux dans l'Yperlé, de +sorte qu'il n'y pût passer qu'une petite barque. (Olivier van Dixmude, +ann. 1431.)] + +Dans cette question des eaux qui remplit le XIVe siècle, la dispute +fut entre les villes; le comte y était auxiliaire autant ou plus que +partie principale. Au XVe, la lutte fut directement entre les villes +et le comte; la désunion des villes les fit succomber. Bruges ne fut +point soutenue de Gand (1436), et il lui fallut se soumettre. Gand ne +fut pas soutenue de Bruges (1453), et Gand fut brisée. + +L'occasion de la révolte de 1436 fut le siége de Calais. Les Flamands, +irrités alors contre l'Angleterre, qui maltraitait leurs marchands et +se mettait à fabriquer elle-même, avaient pris ce siége à coeur; ils +en avaient fait une croisade populaire, y avaient été en corps de +peuple, bannières par bannières, apportant avec eux quantité de +bagages, de meubles, jusqu'à leurs coqs, comme pour indiquer qu'ils y +_élisaient domicile_[172] jusqu'à la prise de Calais... Et tout à +coup, ils étaient revenus. Ils alléguaient pour excuse, et non sans +apparence, qu'ils n'avaient point été soutenus des autres sujets du +comte, ni des Hollandais par mer, ni par terre de la noblesse +wallonne. L'expédition ayant manqué par la faute des autres, ils +réclamaient leur droit ordinaire d'armement général, _une robe par +homme_; on se moqua de la réclamation.[173] + +[Note 172: C'est là le vrai sens qui n'avait pas été saisi. Le coq est +un des principaux symboles de la maison, il est témoin de la vie +domestique, etc. V. mes Origines du droit.] + +[Note 173: «Nihil accepturos; non vestem, sed restem, potius +meruisse.» Meyer, fol. 286.] + +Les voilà irrités et honteux, accusant tout le monde. Gand mit à mort +un doyen des métiers qui avait commandé la retraite. Bruges accusait +ses vassaux, les gens de l'Écluse, de n'avoir pas suivi sa bannière; +elle accusait la noblesse des côtes, à qui elle payait pension pour +garder la mer et repousser les pirates. Loin de les repousser, les +ports avaient vendu des vivres aux Anglais, au moment même où ils +enlevaient dans la campagne (chose horrible) cinq mille enfants[174]; +les paysans furieux mirent à mort l'amiral de Horn et le trésorier de +Zélande, qui avaient assisté à la descente sans y mettre obstacle. +Zélandais, Hollandais, s'étaient visiblement arrangés avec les +Anglais, ils ne bougèrent point[175]. + +[Note 174: «Puerorum quinque millia.» Meyer, fol. 286. Le mot _puer_ +ne peut pas être interprété autrement. Ces enlèvements d'enfants +semblent au reste avoir été ordinaires dans les guerres anglaises. V. +notre t. VI et Monstrelet, t. IV, p. 115.] + +[Note 175: Les milices hollandaises furent appelées en vain à la +défense des côtes; et M. de Lannoy ayant demandé aux États s'ils +avaient un traité secret avec l'Angleterre, ils répondirent qu'ils +n'avaient pas pouvoir pour s'expliquer. (Dujardin et Sellius. Histoire +des Provinces unies.)] + +Bruges éclata; les forgerons crièrent que tout irait mal tant qu'on +ne tuerait pas les grosses têtes qui trahissaient, qu'il fallait +_faire comme ceux de Gand_. Ce dernier mot semblait devoir peu réussir +à Bruges, où, depuis l'affaire de la Lys, on détestait les Gantais. +Mais il se trouva cette fois que les tout-puissants marchands de +Bruges, les hanséatiques, qui ordinairement calmaient les révoltes, +avaient justement alors intérêt à la révolte; le duc leur faisait la +guerre en Hollande et plus tard en Frise, ils trouvèrent bon sans +doute de l'occuper en Flandre, d'unir contre lui Bruges et Gand. Ce +qui est sûr, c'est que le peuple de Bruges reçut d'une seule ville de +la Hanse cinq mille sacs de blé[176]. + +[Note 176: Sur les rapports des Flamands et de la Hanse, V. l'ouvrage +très-instructif de M. Altmeyer: Histoire des relations commerciales et +diplomatiques des Pays-Bas avec le Nord de l'Europe, Bruxelles, 1840. +L'auteur a tiré des Archives une foule de faits curieux.] + +Gand avait commencé avant Bruges, elle finit avant. Une population +d'ouvriers avait moins d'avances, moins de ressources qu'une ville de +marchands qui, d'ailleurs, étaient soutenus du dehors. Quand les +Gantais eurent chômé quelque temps, ils commencèrent à trouver que +c'était trop souffrir, et pourquoi? pour conserver à Bruges sa +domination sur la côte. Les Brugeois s'étaient donné un tort, dans +lequel les Gantais, gens formalistes et scrupuleux, devaient trouver +prétexte pour abandonner leur parti. Le serment féodal engageait le +vassal à respecter la vie de son seigneur, son corps, ses membres, sa +femme, etc. Le duc, ayant compté là-dessus, s'était jeté dans Bruges +et avait failli y périr. La duchesse, non moins hardie, avait cru +imposer en restant, et le peuple avait arraché d'auprès d'elle la +veuve de l'amiral. Nous trouvons ainsi cette princesse mêlée de sa +personne dans toutes ces terribles affaires, en Hollande comme en +Flandre. Elle se chargea, en 1444, de calmer la révolte des cabéliaux, +qui voulaient tuer leur gouverneur, M. de Lannoy, et ils le +cherchèrent jusque sous sa robe. + +Un jour donc, le doyen des forgerons de Gand plante la bannière des +métiers sur le marché, et dit que, puisque personne ne s'occupe de +rétablir la paix et le commerce, il faut y pourvoir soi-même. Chacun +s'effraye et craint un mouvement de la populace. Mais c'était tout le +contraire; près des forgerons vinrent se ranger les orfèvres, les gros +de la ville, les _mangeurs de foie_[177]; ils avaient imaginé de faire +commencer par les pauvres une réaction aristocratique. Les tisserands +mêmes, fort divisés, mais qui après tout mouraient de faim depuis que +la laine anglaise ne leur venait plus, finirent par se mettre du côté +de la paix à tout prix. + +[Note 177: «Jecoris esores.» Meyer. Cette qualification haineuse +désigne évidemment les gros fabricants, les entrepreneurs, les +_exploiteurs d'hommes_.] + +Un honorable bourgeois fut fait capitaine, et ce qui flatta fort la +ville, c'est qu'avec l'autorisation du comte, il exerça une sorte de +dictature dans la Flandre, menant les milices vers Bruges, et lui +signifiant qu'elle eût à se soumettre à l'arbitrage du comte, à +reconnaître l'indépendance de l'Écluse et du Franc. Bruges indignée, +par représailles, envoya des émissaires à Courtrai et autres villes +dépendantes de Gand, pour les engager à s'en affranchir. Le capitaine +de Gand fit décapiter ces émissaires; il défendit qu'on portât des +vivres à Bruges, et donna ordre que partout où les Brugeois +paraîtraient, on sonnât contre eux la cloche d'alarme. Il fallut bien +que Bruges cédât, qu'elle reconnût le Franc pour quatrième membre de +Flandre. + +C'était un beau succès pour le comte d'avoir brisé l'ancienne trinité +communale, un plus grand d'avoir fait cela par les mains de Gand, +d'avoir créé contre elle une éternelle haine, de l'avoir isolée pour +toujours. Gand restait plus faible en réalité, par suite de cette +triste victoire, plus faible et plus orgueilleuse, persuadée qu'elle +était que le comte n'eût jamais pacifié la Flandre sans elle. La +bannière souveraine de Flandre était-elle désormais celle de Gand ou +celle du comte? cela devait tôt ou tard se régler par une bataille. + +Quoi qu'aient pu dire les chroniqueurs gagés de la maison de Bourgogne +contre les Gantais, cette population ne paraît pas avoir été indigne +du grand rôle qu'elle joua. Ces gens de métier, fort renfermés, +connaissant peu le monde (en comparaison des marchands de Bruges), de +plus, préoccupés des petits gains et des petites dévotions qui ne +peuvent étendre l'esprit[178], n'en montrèrent pas moins souvent un +véritable instinct politique, toujours du courage, assez d'esprit de +suite, parfois de la modération. Gand, après tout, est le coeur, +l'énergie des Flandres, comme leur grand centre pour les eaux, pour +les populations. Ce n'est pas sans raison que tant de rivières y +viennent déposer vingt-six villes en une cité et se marier ensemble au +_pont du Jugement_. + +[Note 178: Nombre de passages que je pourrais citer prouvent que, dès +ce temps, les Gantais étaient fort dévots. Dans la terrible guerre de +1453, ils ne brûlèrent pas une église, quoique les églises fussent +souvent des forts dont pouvait profiter l'ennemi.--À Gand, les moeurs +étaient très-pures. Nous lisons dans les registres criminels qu'un +tribunal bannit un citoyen distingué, pour avoir offensé de propos +indécents les oreilles d'une petite fille.--La _Keurc_ des savetiers +de 1304 porte que celui qui vit dans une union illégitime ne peut ni +concourir aux élections ni assister aux délibérations. (Lenz.)] + +Le jugement suprême de la Flandre orientale résidait en effet dans +l'échevinage de Gand. Les villes voisines, qui elles-mêmes étaient des +capitales, des tribunaux supérieurs (la seule Alost pour cent +soixante-dix cantons, deux principautés, une foule de baronnies[179]), +étaient obligées d'y _ressortir_. Courtrai et Oudenarde, si grandes et +si fortes, Alost et Dendermonde[180], fiefs d'Empire, libres alleux ou +_fiefs du soleil_[181], n'en étaient pas moins forcées d'aller +défendre leurs appels à Gand, de répondre à la _loi_ de Gand, de +reconnaître en elle un juge, et ce juge n'était que trop souvent, +comme dit la vieille formule allemande, un _lion courroucé_[182]. + +[Note 179: Sanderi Gandavensium Rerum libri sex, p. 14.] + +[Note 180: Wielant, dans le recueil des Chroniques belges, t. I, p. +XLVII.] + +[Note 181: Ces mots étaient souvent synonymes dans les pays allemands +et wallons. Michelet. Origines du droit, p. 191-193.] + +[Note 182: «Gris grimmender loewe.» Jacob Grimm, Deutsche Rechts +alterthümer, p. 763.] + +Chose bizarre, et qui ne s'explique que par l'extrême attachement des +Flamands aux traditions de familles et de communes, ces grandes +villes d'industrie, loin d'avoir la mobilité que nous voyons dans les +nôtres, se faisaient une religion de rester fidèles à l'esprit du +droit germanique, si peu en rapport avec leur existence industrielle +et mercantile. Il ne s'agit donc pas ici, comme on pourrait croire, +d'une querelle spéciale entre le comte et une ville; c'est la grande +et profonde lutte de deux droits et de deux esprits. + +Les hommes de basse Allemagne, comme d'Allemagne en général, n'avaient +jamais eu beaucoup d'estime pour nous autres Welches, pour le droit +scribe, paperassier, chicaneur, défiant, du Midi. Le leur était, à les +entendre, un droit simple et libre, fondé sur la bonne foi, sur la +ferme croyance à la véracité de l'homme. En Flandre, les grandes +assemblées judiciaires s'appelaient _vérités, franches et pacifiques +vérités_[183], parce que les hommes libres y siégeaient pour +chercher[184] le vrai en commun. Chacun disait, ou devait dire le +vrai, même contre soi. Le défendeur pouvait se justifier par sa propre +affirmation, jurer son innocence, puis tourner le dos et aller son +chemin. Tel était l'idéal de ce droit[185], sinon la pratique. + +[Note 183: _Generaele waerheden, stille waerheden_;--_coies vérités_, +_franches vérités_, _communes vérités_, ou simplement _vérités_. +(Warnkoenig, trad. de Gheldoff.)] + +[Note 184: Dans le droit allemand, dont le droit flamand est une +émanation (au moins dans sa partie la plus originale), le juriste et +le poète ont le même nom: _Finder_, trouveur ou trouvère. Grimm, et +mes Origines du droit.] + +[Note 185: Cet idéal germanique s'est conservé dans la formule du +franc-juge westphalien. Grimm, 860. Michelet, Origines, 335: «Si le +franc-juge westphalien est accusé, il prendra une épée, la placera +devant lui, mettra dessus deux doigts de la main droite, et parlera +ainsi: Seigneurs francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce +dont vous m'avez parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis +innocent; ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints! Puis il +prendra un pfenning marqué d'une croix (Kreutz-pfenning), et le +jettera en preuve au franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira +son chemin.»] + +Le peuple ne pouvant rester toujours assemblé, les jugements se +faisaient par quelques-uns du peuple que l'on appelait la _loi_. La +_loi_ se réunissait, prononçait, exécutait par son _vorst_ ou +président, qui tenait l'épée de justice. _Vorst_ est en Flandre le +propre nom du comte[186]. Il ne devait présider qu'en personne; s'il +commettait un lieutenant, ce lieutenant était réputé la propre +personne du comte, de même que la _loi_, si peu nombreuse qu'elle fût, +était comme le peuple entier. Aussi, il n'y avait point d'appel[187]; +les jugements étaient exécutés immédiatement[188]. À qui eût-on +appelé? au comte, au peuple? Mais tous deux avaient été présents. Le +peuple même avait jugé, il était infaillible; la voix du peuple est, +comme on sait, celle de Dieu. + +[Note 186: Que les Français avaient traduit au hasard par un mot qui +sonnait à peu près de même: Forestier, le forestier de Flandre.] + +[Note 187: En Flandre, comme dans les autres provinces des Pays-Bas, +les sentences capitales étaient sans appel ni révision, jusqu'à la fin +du dernier siècle. Cf. l'importante discussion de MM. Jules de +Saint-Genois et Gachard, sur le jugement d'Hugonet et Humbercourt +(particulièrement Gachard, p. 43), Bruxelles, 1839. + +À Gand, le condamné ne pouvait être gracié que du consentement des +échevins (communiqué par M. de Lenz, de Gand). + +Les affaires étaient relatées sommairement dans les Registres +criminels des échevins, comme on le voit aux Archives de Gand +(observation communiquée par M. de Saint-Genois).] + +[Note 188: Le comte ne pouvait grâcier les condamnés par l'échevinage, +qu'autant qu'ils prouvaient que la partie adverse y consentait.] + +Le comte et ses légistes bourguignons et francs-comtois ne voulaient +rien comprendre à ce droit primitif. Comme il nommait les magistrats, +choisissait la _loi_, il croyait la créer. Ce mot la _loi_, employé +par les Flamands pour désigner simplement les hommes qui doivent +attester et appliquer la coutume, le comte le prenait volontiers au +sens romain, qui place la loi, le droit, dans le souverain, dans les +magistrats, ses délégués. Les deux principes étaient contraires. Les +formes ne l'étaient pas moins. Les procédures des Flamands étaient +simples, peu coûteuses, orales le plus souvent; en cela elles +convenaient fort à des travailleurs qui sentaient le prix du temps. De +plus, contrairement aux procédures écrites, si sèches et pourtant si +verbeuses, surtout prosaïques, ces vieilles formes allemandes +s'exprimaient en poétiques symboles, en petits drames juridiques où +les parties, les témoins, les juges même devenaient acteurs. + +Il y avait des symboles généraux et communs, employés presque partout, +comme la paille rompue dans les contrats[189], la glèbe de témoignage +déposée à l'église, l'épée de justice, la cloche, ce grand symbole +communal auquel vibraient tous les coeurs. De plus, chaque localité +avait quelques signes spéciaux, quelque curieuse comédie juridique, +par exemple, à Liége, l'anneau de la porte rouge[190], le chat +d'Ypres, etc.[191]. Celui qui regarde ces vieux usages flamands du +haut de la sagesse moderne n'y verra sans doute qu'un jeu déplacé dans +les choses sérieuses, les amusements juridiques d'un peuple artiste, +des tableaux en action, souvent burlesques, les Téniers du droit... +D'autres, avec plus de raison, y sentiront la religion du passé, la +protestation fidèle de l'esprit local... Ces signes, ces symboles, +c'était pour eux la liberté, sensible et tangible; ils la serraient +d'autant plus qu'elle allait leur échapper: Ah! Freedom is a noble +thing[192]!... + +[Note 189: En Hollande, la tradition s'est faite par le fétu jusqu'en +1764. En Flandre, le maître du fonds donné ou vendu y coupait une +motte de gazon de forme circulaire et large de quatre doigts; il y +fichait un brin d'herbe, si c'était un pré; si c'était un champ, une +petite branche de quatre doigts de haut, de manière à représenter +ainsi le fonds cédé, et il mettait le tout dans la main du nouveau +possesseur. «Jusqu'aujourd'hui, dit Ducange, on a conservé dans +beaucoup d'églises des signes de ce genre; on en voit à Nivelle et +ailleurs, de forme carrée ou semblables à des briques.» Ducange, +Gloss. III, 1522. Voir aussi Michelet, Origines du droit, p. 40, 42, +191, 194, 228, 236, 245, 255, 289, 326, 441, etc., etc.] + +[Note 190: Celui qui demandait justice se rendait à la Porte rouge du +palais de l'évêque, et, soulevant un anneau qui s'y trouvait fixé, il +le faisait fortement retentir à trois reprises différentes; l'évêque +devait venir et l'écouter sur-le-champ (communiqué par M. Polain de +Liége).] + +[Note 191: Chaque année, le premier mercredi d'août, on jetait un chat +par les fenêtres d'Ypres, et le peuple le brûlait; pendant ce temps, +la cloche du beffroi tintait, et tant qu'on pouvait l'entendre, les +gens bannis de la ville trouvaient les portes ouvertes et pouvaient +rentrer (comme si la victime expiatoire se fût chargée de leur faute). +On a continué de jeter le chat jusqu'en 1837 (communiqué par Mme +Millet van Popelen).] + +[Note 192: «Ah! la noble chose que la liberté!» Voir ces beaux vers de +Barbour dans M. de Chateaubriand, Essai sur la littérature +anglaise.--Comparez les vers de Pétrarque, qui ont été retranchés de +plusieurs éditions: + + Liberta, dolce e desiato bene, etc.] + +Des villages aux villes, des villes à la grande cité, de celle-ci au +comte, du comte au roi, à tous les degrés, le droit d'appel était +contesté; à tous, il était odieux, parce qu'en éloignant les jugements +du tribunal local, il les éloignait aussi de plus en plus des usances +du pays, des vieilles et chères superstitions juridiques. Plus le +droit montait, plus il prenait un caractère abstrait, général, +prosaïque, antisymbolique; caractère plus rationnel, quelquefois moins +raisonnable, parce que les tribunaux supérieurs daignaient rarement +s'informer des circonstances locales, qui, dans ce pays, plus que +partout ailleurs, peuvent expliquer les faits et les placer dans leur +vrai jour. + +La guerre de juridiction avait commencé au moment où finissait la +guerre des armées, le conflit après le combat (1385). Philippe le +Hardi ayant vu, par son inutile victoire de Roosebeke, qu'il était +plus aisé de battre la Flandre que de la soumettre, lui jura ses +franchises et se mit en mesure de les violer tout doucement. Il fonda +chez lui, du côté français, à Lille, un modeste tribunal[193], une +toute petite chambre, deux conseillers de justice, deux maîtres des +comptes pour faire rentrer les recettes arriérées (les menues sommes +seulement), pour informer au besoin contre les officiers du comte, +pour protéger contre les gens de guerre et les nobles, «les églises, +les veuves, les pauvres laboureurs et autres personnages misérables;» +enfin, pour «composer aussy les délicts _dont la vérité ne polra +clairement estre enfonchié_.» Du reste, nul appareil, peu de formes, +point de procureur. + +[Note 193: Wielant, dans le recueil des chroniques belges, I, LIII.] + +Il se trouva peu à peu que la petite chambre attirait tout, que toute +affaire se trouvait être de celles _dont la vérité ne pouvait être +clairement enfoncée_. Mais les Flamands ne se laissaient pas faire; au +lieu de débattre leurs droits contre ce tribunal français[194], ils +aimaient mieux embarrasser le duc, alors tuteur du roi de France, en +se faisant plus Français que lui et en disant qu'ils ressortissaient +directement au Parlement de Paris. + +[Note 194: «Disoient qu'ilz estoient nuement sous le Parlement.» +Ibid., LIV.] + +Au fond, ils ne voulaient dépendre ni de la France, ni de l'Empire. +L'un et l'autre, à peu près dissous au temps de Charles VI, n'étaient +guère en état de réclamer leur suzeraineté. Les embarras continuels de +Jean sans Peur et de Philippe le Bon les firent longtemps serviteurs +plutôt que maîtres des Flamands. Le premier pourtant, au moment où il +crut avoir tué Liége aussi bien que le duc d'Orléans, en ce moment +terrible de violence et d'audace, il osa aussi mettre la main sur les +libertés flamandes. Il établit sa justice à Gand, un conseil suprême +de justice[195], où l'on porterait les appels, qui jugerait les +Flamands en flamand, mais _parlerait français à huis clos_. + +[Note 195: «En la chambre à l'uys-clos ilz parlassent langaige +franchois.» Ibid., LV.] + +Ce conseil, placé à Gand, au milieu même du peuple contre la +juridiction duquel on l'établissait, ne put faire grand'chose, et +finit de lui-même à la mort de Jean. Mais dès que Philippe le Bon eut +acquis le Hainaut et la Hollande, et qu'il tint ainsi la Flandre +serrée de droite et de gauche, il ne craignit point de rétablir le +conseil. Peu de gens osèrent s'y adresser; Ypres, toute déchue qu'elle +était, punit une petite ville d'y avoir porté un appel. + +Seigneur pour seigneur, les Flamands préféraient quelquefois le plus +éloigné, le roi. Les villages en querelle avec Ypres la citèrent +devant les gens du roi qui se trouvaient à Lille. Ypres et Cassel, +dans une autre occasion, s'adressèrent tout droit à Paris[196]. Le duc +de Bourgogne se trouva de plus en plus engagé dans un double procès +avec ses deux suzerains, la France et l'Empire, procès complexe, à +titre différent. L'Empire réclamait _hommage_, non _jurisdiction_. La +France réclamait _jurisdiction_, mais non _hommage_ (le traité de 1435 +en dispensait)[197]. Le Parlement de Paris devait, selon lui, recevoir +les appels de Flandre; Lyon avait reçu jadis ceux de Mâcon, Sens ceux +d'Auxerre. Ces prétentions juridiques étaient d'autant plus difficiles +à admettre que derrière venaient les réclamations fiscales. Le roi +soutenait qu'il n'avait point abandonné sur les provinces françaises +du duc les droits inaliénables de la couronne; monnaie, taille, +collation et régale, ici la gabelle, là certains droits sur les vins. +La Bourgogne[198] était si peu disposée à reconnaître ces droits, +qu'elle tenait, dit-on, des hommes déguisés en marchands pour tuer les +sergents royaux qui s'aventuraient à franchir la limite. D'autre part, +les gens du roi ne permettaient plus aux Francs-Comtois de venir +faucher sur les terres qu'ils avaient de ce côté-ci; ils leur +faisaient payer un droit de passage. De là, des plaintes, des +violences, une querelle infinie, interminable, sur toute la frontière. + +[Note 196: Olivier van Dixmude, 103, 123 (ann. 1423-1427).] + +[Note 197: Wielant insiste sur la distinction de l'_hommage_ et du +_ressort_. Il semble pourtant que, sans le ressort, l'hommage a peu +d'importance; le vassal reste à peu près indépendant.] + +[Note 198: «Ils ont donné XVI ou XVIII compaignons en habiz de +marchans et autres en habiz dissimulez... lesquelz ont ordonnance de +tuer touz officiers du Roy qu'ilz trouveront sur les limites dudit +pais de Bourgogne.» _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 258, +nº 25, ann. 1445._] + +J'ai dit comment, après le mauvais succès de la Praguerie, Philippe le +Bon avait cru embarrasser le roi en rachetant le duc d'Orléans, en lui +faisant tenir l'assemblée des grands à Nevers, laquelle, faute +d'audace ou de force, ne réussit qu'à présenter des doléances. À cette +guerre d'intrigues contre la France, ajoutez celle des armes que le +duc faisait à l'Allemagne, en se saisissant du Luxembourg[199]. Ces +embarras se compliquèrent et d'une manière alarmante, en 1444, lorsque +d'une part la guerre civile éclata en Hollande[200], et que de l'autre +les bandes françaises et anglaises, sous la bannière du dauphin, +traversèrent les Bourgognes pour aller en Suisse. + +[Note 199: Et en se brouillant ainsi avec les maisons d'Autriche et de +Saxe.] + +[Note 200: Sur les querelles infiniment diverses et compliquées des +_Morues_ et des _Hameçons_ de Hollande, des _Marchands de graisse_ et +des _pêcheurs d'anguilles_ de Frise (Wetkoopers, Schieringers), V, +Dujardin et Sellius, IV, 28-31, Ubbo Emmius, lib. XVII-I, etc.] + +Elles auraient bien pu ne pas aller jusqu'en Suisse, la maison d'Anjou +poussait le roi à la guerre. Mais la commencer contre la Bourgogne, +lorsqu'on n'était encore sûr de rien du côté de l'Angleterre, c'eût +été folie. La maison d'Anjou ne pouvant agir contre son ennemi, +s'arrangea avec lui comme avaient fait les ducs d'Orléans, de Bourbon +et tant d'autres, comme allait faire le duc de Bretagne. La duchesse +de Bourgogne eut en grande partie le mérite de ces négociations[201]. + +[Note 201: «Elle remit grande somme au roi de Sicile.» Mathieu de +Coucy.] + +Elle obtint du roi que les appels de Flandre seraient ajournés pour +neuf ans[202]. Mais les Flamands ne pouvaient lui en savoir gré, cet +ajournement devant profiter au conseil du comte, à ce tribunal qui +siégeait contre eux, chez eux, et duquel ils se défendaient bien plus +difficilement que des empiétements lointains du Parlement de Paris. +L'indépendance que le comte se faisait ainsi contre la France et +l'Empire, il ne l'obtenait que par des armements, des intrigues +coûteuses, par des dépenses qui retombaient principalement sur la +Flandre. La question de juridiction et tous les embarras qu'elle +entraînait rendaient de plus en plus grave la question des subsides; +tandis que la cité souffrait chaque jour dans son indépendance et son +orgueil, l'individu souffrait dans ses intérêts, dans son argent, +c'est-à-dire dans son travail, car les guerres, les fêtes, les +magnificences, devaient ajouter des heures à la journée de l'ouvrier. + +[Note 202: _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 257, nº 38, 4 +juillet 1445._] + +L'impôt était non-seulement lourd, mais singulièrement variable[203]; +de plus, réparti entre les provinces avec une odieuse inégalité[204]. +La Bourgogne et le Hainaut payaient peu d'argent; il est vrai qu'ils +payaient en hommes, qu'ils fournissaient une superbe gendarmerie. Mais +c'était encore là ce qui blessait les Flamands; tandis que les Wallons +s'acquittaient ainsi en _aides nobles_, avec des hommes et du sang, on +traitait les Flamands en manouvriers, on ne leur demandait que de +l'argent, _aide servile_, qu'on tournait au besoin contre eux. + +[Note 203: Jusqu'à doubler ou tripler, dans les années 1436, 1440, +1443, 1445, 1452, 1457. Je dois ce renseignement et ceux qu'on +trouvera plus loin, à l'extrême obligeance de M. Edward Le Glay (fils +du savant archiviste), qui a bien voulu extraire pour moi les +documents financiers que possèdent les _Archives de Lille_, _Chambre +des comptes_, _Recette générale_.] + +[Note 204: Ainsi, en 1406, au premier siége de Calais, la Flandre paye +47,000 écus et 8,000 fr., tandis que le duché de Bourgogne paye 12,000 +livres, le comté de Bourgogne 3,000 livres!--Au second siége de +Calais, en 1436, la Flandre, qui alla au siége en corps de peuple, et +qui dut fournir énormément en nature, paya de plus 120,000 livres, +tandis que les deux Bourgognes ne payèrent que 58,000 livres et 600 +saluts. _Archives de Lille_ (_notes communiquées par M. Edward Le +Glay_).] + +En 1439, en pleine paix, l'impôt fut énorme. C'était, disait-on, pour +racheter le duc d'Orléans. La rançon du seigneur était bien un cas +d'aide féodale, mais non, à coup sûr, la rançon du cousin du seigneur. +Une bonne partie de l'argent se mangea dans une fête, et la fête fut +pour Bruges[205], pour les marchands et les étrangers. + +[Note 205: Cette fête fut un triomphe pour le duc de Bourgogne sur +Bruges elle-même et sur la Flandre occidentale, un triomphe en +espérance sur la France, qu'il croyait désormais dominer par son union +avec le duc d'Orléans. Mais ce ne fut pas moins un triomphe pour les +marchands hanséatiques qui avaient profité du mouvement de la Flandre +pour forcer le duc de leur sacrifier l'intérêt des Hollandais, alors +leurs ennemis et leurs concurrents. Le duc avait condamné la Hollande +à indemniser la hanse. Ces tout-puissants marchands du Nord parurent à +la fête dans la majesté sombre de leurs vêtements rouges et noirs. +(Meyer, Altmeyer, Dujardin.)] + +De là, le duc alla passer près de deux ans dans les fêtes et les +tournois de Bourgogne, dans la guerre de Luxembourg. La Flandre paya +pour cette guerre; elle paya pour les armements qui protégèrent la +Bourgogne au passage des Armagnacs. Enfin, le duc vint à Gand, au +foyer du mécontentement, tenir une solennelle assemblée de la Toison +d'or, faire en quelque sorte par devant les Flamands une revue des +princes et seigneurs qui le soutenaient, leur montrer quel redoutable +souverain était leur comte de Flandre. Une cérémonie coûteuse étalée +devant ce peuple économe, un tournoi magnifique au Marché des vieux +habits, la Toison d'or donnée à un de ces Zélandais qui avaient fait +manquer le siége de Calais, qui aidèrent à la chute de Bruges, et +bientôt à celle de Gand, rien de tout cela, sans doute, ne pouvait +calmer les esprits. Il y avait à parier qu'à la première vexation +fiscale, il y aurait explosion. + +Cette année même, 1448[206], le duc se crut assez fort pour risquer la +chose. Il essaya d'un droit sur le sel, droit odieux pour bien des +causes, mais spécialement en ceci, qu'il portait sur tous, annulait +tout privilége; pour les privilégiés, nobles et bourgeois, payer un +tel impôt, c'était déroger. + +[Note 206: Date rectifiée par M. Gachard (éd. Barante, II, 85, note +8), d'après le _Registre ms. de la collace de Gand_.] + +Il faut savoir pourquoi le duc se croyait assez tranquille du côté du +roi pour faire en Flandre ces tentatives hardies. C'est qu'il avait un +bon ami en France pour troubler le pays, un roi en espérance, contre +le roi régnant. Le dauphin, nous l'avons dit, n'avait eu ni jeunesse +ni enfance; il était né Louis XI, c'est-à-dire singulièrement inquiet, +spirituel et malfaisant. Dès quatorze ans, il faisait ce qu'il fit +pendant son règne, la chasse aux grands, aux Retz, aux Armagnacs. À +seize ans, il voulait détrôner son père, qui le désarma et lui donna +le Dauphiné. Nous l'avons vu ensuite à Dieppe, en Guienne, en Suisse, +se faisant donner le Comminges, partie du Rouergue, Château-Thierry. +Cet établissement considérable, mais faible, en ce qu'il était +dispersé, ne lui faisait que désirer davantage la possession d'une +grande province, Normandie, Guienne ou Languedoc, avec quoi il eût +pris le reste. + +Il y aurait réussi peut-être, si Charles VII n'eût eu près de lui le +sage, ferme et courageux Brézé[207], qui, reprenant la politique de la +vieille Yolande d'Anjou, le gouvernait par Agnès Sorel et lui faisait +vouloir le bien du royaume. Le dauphin, désespérant de se faire un +instrument d'un tel homme, essaya en 1446 de le faire tuer[208]. +Découvert, mais non convaincu, il se fortifie dans son Dauphiné, se +fait protecteur du comtat et gonfalonier de l'Église, ami des Suisses, +de la Savoie, de Gênes, qui le demande au roi pour gouverneur[209]; il +se lie surtout avec le duc de Bourgogne. En 1448, il semble avoir eu +le projet de venir en force avec les Bourguignons, pour s'emparer du +roi et du royaume[210]. Lorsque Agnès mourut, en 1450, tout le monde +crut que le dauphin l'avait empoisonnée. Dans cette même année, où la +Normandie venait d'être reconquise, il osa la demander, non au roi, +mais à elle-même, aux prélats et seigneurs normands[211]. Visiblement, +il se sentait soutenu. On le vit mieux encore l'année suivante, +lorsque, malgré les défenses expresses de son père, il épousa la +fille du duc de Savoie[212]. Ni ce petit prince, ni le dauphin, ne s'y +seraient hasardés, s'ils n'avaient cru avoir l'appui du duc de +Bourgogne. + +[Note 207: Pierre de Brézé, à qui appartient la grande réforme +militaire et tant d'autres actes de ce règne, me paraît être l'homme +le plus complet de l'époque, politique, homme de guerre, littérateur +(De la Rue). Il gouverna son maître sans lui plaire (_Legrand, Hist. +ms. de Louis XI_). Il ne fut point favori de Charles VII, mais +l'_homme du roi_. Le roi mort, il alla trouver le roi, qui avait voulu +l'assassiner, qui le cherchait pour lui faire couper la tête, et qui +changea au point de lui donner sa confiance (V. le beau récit de +Chastellain). La vie de M. de Brézé, fort difficile à écrire, recevra +sans nul doute un jour nouveau des travaux de M. Jules Quicherat. M. +Chéruel a extrait aussi beaucoup de documents inédits, relatifs à M. +de Brézé, comme capitaine de Rouen et grand sénéchal de Normandie: +_Archives de la ville de Rouen, Registre des délibérations du conseil +municipal, vol. VI et VII, passim, ann. 1449-1465_.] + +[Note 208: V. le détail dans _Legrand, Histoire de Louis XI, livre I, +fol. 97-105, ms. de la Bibl. royale_.] + +[Note 209: Dans cette demande adressée au roi, les Génois font du +dauphin un éloge dont son père dut être effrayé; ils s'attendent à lui +voir faire des choses qu'on n'a encore vues, ni entendues, etc. +_Legrand_.] + +[Note 210: Le dénonciateur tomba malade, et le dauphin tenait tant à +éclaircir la chose qu'il lui envoya son médecin et son apothicaire. Le +malade eut si peur du médecin de Louis XI qu'il échappa au traitement. +Il se sauva à Lyon, fut amené à Paris, ne put prouver son accusation +et eut la tête tranchée. _Ibidem._] + +[Note 211: Bazin, évêque de Lisieux, remit la lettre du dauphin au +roi.] + +[Note 212: «La veille des noces, arriva le héraut de Normandie de la +part du Roy, etc.» On fit la célébration avant d'ouvrir ses lettres. +_Legrand_.] + +Justement cet appui manqua. Loin de pouvoir faire la guerre au roi, +Philippe le Bon lui adressait supplique pour qu'il n'évoquât point +l'affaire de Gand (29 juillet 1451)[213]. Cette affaire devenait une +guerre et une guerre générale de Flandre. Sans renoncer à la +gabelle[214], il voulait frapper d'autres droits plus vexatoires +encore: droit sur la laine, c'est-à-dire sur le travail; droit sur les +consommations les plus populaires, le pain, le hareng; des péages sur +les canaux entravaient les communications et mettaient tout le pays +comme en état de siége. Le droit de mouture, qui indirectement +atteignait tout le monde, directement le paysan, eut cet effet, +nouveau en Flandre, de mettre les campagnes du même parti que les +villes. + +[Note 213: La lettre est très-humble: «J'escrips par devers Vous et +Vous en advertis en toute humilité... Que je ne soye oy préalablement +en mes raisons.» _Bibl. royale, mss. Baluze_, B. 9675, fol. 19; 1451, +29 juillet.] + +[Note 214: «Præter salis tributum, in quo mordicus persistebat, exegit +vectigal tritici.» Meyer, fol. 302. De ce que ces mesures ne sont +point relatées dans le registre de la collace de Gand, on ne peut +conclure d'une manière absolue qu'elles n'ont pas été prises; elles +frappaient plus directement les campagnes.] + +Le duc s'aperçut alors de sa folie, il retira sa gabelle, il donna de +bonnes paroles, caressa Bruges et l'apaisa. Les marchands, comme à +l'ordinaire, aidèrent à calmer le peuple. Gand resta seule, et le duc +crut ne venir jamais à bout de cette éternelle résistance, s'il ne +changeait la ville même en ce qu'elle avait de plus vital, s'il n'y +détruisait la prépondérance qu'y avaient prise les métiers[215], s'il +ne la ramenait à la constitution qu'elle avait subie pendant +l'invasion de Philippe le Bel; la commune ainsi brisée, il eût brisé +les confréries, y introduisant peu à peu des faux-frères, des artisans +des campagnes, en sorte que, non-seulement l'esprit de la cité, mais +la population même changeât à la longue. + +[Note 215: Qui pouvait s'étonner que ceux qui faisaient la force de la +ville, sa grandeur, qui contribuaient le plus en argent et en hommes, +eussent la part principale au pouvoir? Les deux chefs doyens des +métiers influèrent peu à peu sur l'élection des échevins, et en +vinrent jusqu'à juger avec eux. Sans une part à la puissance +judiciaire, il n'y avait nulle puissance dans une telle ville, +peut-être même nulle sûreté pour un corps et pour un parti. Voir +Diericx, Mémoires sur Gand.] + +En 1449, tout cela semblait possible, parce que la guerre recommençant +entre la France et l'Angleterre, le duc croyait n'avoir rien à +craindre du côté du roi. Il barra les canaux, mit des garnisons autour +de Gand, cassa la _loi_. La ville déclara hardiment que la _loi_ +serait maintenue. Le duc suivit la politique qui lui avait réussi en +1436, lorsqu'il s'était servi de Gand contre Bruges; il recourut cette +fois à l'intervention des Brugeois et autres Flamands contre les +Gantais. Les états de Flandre se chargèrent de _lire_ les priviléges +de Gand; ils y lurent que la _loi_ était _nommée_ par le comte; s'en +tenant ainsi à la lettre morte, ils firent semblant de croire que +_nommée_ voulait dire _créée_. + +Cette décision ne décidait rien. Les nouveaux doyens des métiers +trouvèrent par enquête qu'on avait furtivement enregistré des +_buissonniers_ dans le métier des tisserands[216]; ils prononcèrent le +bannissement des officiers qui, en introduisant ainsi des étrangers +parmi les bourgeois, avaient violé le droit de cité. Le duc, par +représailles, voulut bannir ceux qui avaient prononcé ce bannissement; +il les cita à comparaître à Termonde. + +[Note 216: «Quod externos (_dumicos_ vocant) quosdam cives pecunia +corrupti in numerum admisissent textorum; quas quidem connivente +Philippo quidam factas fuisse putabant.» Meyer, f. 302 verso. Un peu +plus loin, il semble indiquer le contraire; selon toute apparence, le +second passage est altéré.] + +Si les magistrats de Gand pouvaient ainsi être attirés hors de la +ville, jugés pour leurs jugements, il n'y avait plus ni commune, ni +magistrats. Ceux-ci néanmoins, sur la promesse que le duc se +contenterait de leur comparution et leur ferait grâce, vinrent se +présenter humblement à lui. Et il n'y eut point de grâce; il bannit +l'un à _vingt lieues_ pour _vingt années_, l'autre à _dix lieues_ pour +_dix années_, etc.[217] + +[Note 217: Ceci doit être une vieille formule de condamnation.] + +Cette rude sentence indique assez que le duc ne demandait qu'une +révolte, espérant écraser la ville, si le roi n'intervenait pas. Il +agissait tout à la fois contre le roi et près du roi. Il lui adressait +une supplique pour qu'il n'évoquât point l'affaire. Mais, par +derrière, il poussait le duc de Bretagne et probablement le dauphin. +Le roi voyait et savait tout. À ce moment même, il fit arrêter +Jacques Coeur (31 juillet), qui prêtait de l'argent au dauphin[218] et +qu'on soupçonnait de l'avoir délivré d'Agnès. + +[Note 218: Le roi fut persuadé: «Qu'il avoit intelligence avec luy, et +que sous main il l'aydoit de conseil et l'_assistoit d'argent_.» +Godefroy.] + +Si l'on en croit les Gantais, l'exaspération du duc eût été si +furieuse[219] que ses députés à Gand crurent lui faire plaisir en y +préparant un massacre. La ville les lui dénonça, et sur son refus de +les rappeler, elle les jugea elle-même et leur fit trancher la tête. +Les résolutions de ce peuple irrité, souffrant, sans travail, devaient +être violentes et cruelles. Je vois cependant qu'un ex-échevin de +Gand, un grand seigneur, ayant été pris lorsqu'il coupait les canaux +pour affamer la ville, le peuple ajourna son supplice, à la prière de +la noblesse, et finit par lui permettre de se racheter. + +[Note 219: «Depuis... ont envoyé en cette ville quatre malvaix +garçons... qu'ils avoient eu propost de y faire de nuit ung cry par +eulz advisé pour tuer leurs adversaires... eurent _lettres +patentes_... contenant sauve-garde de leurs personnes... Les deux des +quatre furent prins... et par l'absence des baillis et officiers... +recognoissans leurs mauvaisetés, décapités.» Lettre des Gantais au +roi, ap. Blommaert, Causes de la guerre, p. 12 (Gand. 1839).] + +Le bailli du comte ayant été rappelé et la justice ne pouvant être +suspendue dans cette grande population en effervescence, on créa +grand-justicier un _maçon_, Lievin Boone. Si j'en juge par la guerre +savante et par l'emploi des machines que firent les Gantais sous sa +conduite, celui-ci devait être un de ces _maçons_ architectes et +ingénieurs, qui bâtissaient les cathédrales, de ceux que l'Italie +faisait venir des loges maçonniques du Rhin pour fermer les voûtes du +duomo de Milan. + +Le vendredi-saint (7 avril 1452), une dernière tentative fut faite +auprès du duc pour le fléchir; mais il voulait qu'on désarmât. Alors +le grand-justicier de Gand, faisant sonner le _wapening_ (l'assemblée +armée), emporta tout par un moyen populaire, par la simple vue d'un +signe[220]. Il montra des clefs dans un sac: «Voici, dit-il, les clefs +d'Audenarde.» Audenarde, c'était l'Escaut supérieur, la route des +vivres, l'approvisionnement du Midi; en même temps, une ville sujette +et ennemie de Gand, dévouée au comte. + +[Note 220: Olivier de la Marche, qui n'a aucune intelligence du monde +allemand et flamand, défigure tout cela et le tourne en ridicule.] + +Ce mot et ce signe suffirent pour enlever trente mille hommes. Chacun +rentra chez soi pour prendre ses armes et ses vivres. Toutefois, un si +grand mouvement ne put se faire si vite qu'un des Lalaing ne fût +averti et ne se jetât dans Audenarde avec quelques gentilshommes; il +l'approvisionna à sa manière, engageant les paysans à y retirer leurs +troupeaux, leurs vivres, gardant vivres et troupeaux, chassant les +hommes. Il tint du 14 au 30 avril, et fut enfin secouru. Mais il en +coûta un rude combat, où les chevaliers s'élançant imprudemment entre +les piques, y auraient péri, si les archers de Picardie n'avaient pris +les Gantais en flanc. Les vaincus furent poursuivis jusqu'aux portes +de Gand, où huit cents firent tête avec intrépidité; les chevaliers +admirèrent surtout un boucher qui portait la bannière du métier, fut +blessé aux jambes et se battait encore à genoux. Ces bouchers de Gand +se prétendaient de meilleure maison que toute la noblesse; ils +descendaient, disaient-ils, du bâtard d'un comte de Flandre; ils +s'appelaient: _Enfants de prince_, Prince-Kinderen. + +Audenarde délivrée, le duc prit l'offensive et pénétra dans le pays de +Waës, entre la Lys et l'Escaut, pays tout coupé de canaux, d'accès +difficile, dont les Gantais se croyaient aussi sûrs que de leur ville. +La gendarmerie y était arrêtée à chaque pas par les eaux, par les +haies, derrière lesquelles s'embusquaient les paysans. Dans une +affaire, le brave Jacques de Lalaing ne ramena ses cavaliers engagés +au-delà d'un canal, qu'avec des efforts incroyables, et il eut, +dit-on, cinq chevaux tués sous lui. + +Néanmoins, à la longue, le duc ne pouvait manquer d'avoir l'avantage. +Les Gantais ne trouvaient qu'une froide sympathie dans les Pays-Bas. +Bruxelles intercéda pour eux, mais mollement. Liége leur conseilla +d'apaiser leur seigneur. Mons et Malines n'étaient rien moins +qu'amies; le duc y assemblait sa noblesse, y faisait ses préparatifs, +expliquait aux gens de ces villes ses projets de guerre et leur +demandait des secours[221]. Quant aux Hollandais, dès longtemps +ennemis des Flamands, ils se réunirent sans distinction de +partis[222], remontèrent l'Escaut avec une flotte, débarquèrent une +armée dans le pays de Waës, et firent ce qu'eux seuls pouvaient faire, +une guerre habile parmi les canaux. + +[Note 221: Gachard, notes sur Barante, passim, d'après le _Registre +ms. du conseil de la ville de Mons_.] + +[Note 222: Avec le même empressement que montrèrent les Hollandais, +Frisons et autres populations du Nord, en 1832.] + +Abandonnée des uns, accablée par les autres, Gand ne faiblit point. +Elle ne fit que deux choses et très-dignes. D'une part, avec douze +mille hommes, traversant tout le pays en armes, elle fit une sommation +dernière à la ville de Bruges. Mais rien ne bougea; la noblesse et les +marchands continrent le peuple; les Brugeois se contentèrent de faire +boire et manger les douze mille hommes hors de leurs murs[223]. + +[Note 223: Le duc remercia les Brugeois. Beaucourt, Tableau fidèle des +troubles (d'après les documents mss.), p. 124-125.] + +D'autre part, Gand avait écrit au roi de France une belle et noble +lettre[224], où elle exposait le mauvais gouvernement des gens du +comte de Flandre; la lettre, fort obscure vers la fin, semble insinuer +que le roi pourrait intervenir, mais ce qui, dans un tel péril, est +héroïque et digne de mémoire, c'est qu'il n'y a pas un mot d'appel, +pas un mot qui implique reconnaissance de la juridiction royale. + +[Note 224: Dans Blomaert, Causes de la guerre, p. 14.] + +Cependant cet isolement, ce grand danger extérieur, produisait à +l'intérieur son effet naturel; le pouvoir descendait aux petites gens, +aux violents. Outre les compagnies ordinaires des _Blancs chaperons_, +une confrérie s'organisa, qui s'appelait de la _Verte tente_, parce +qu'une fois sortis de la ville, ils se vantaient, comme ces anciens +barbares du Nord, _de ne plus coucher sous un toit_[225]. Le petit +peuple avait alors pour chef un homme d'un métier inférieur, un +coutelier, d'un courage farouche, d'une taille et d'une force énormes. +Il leur plaisait tant, qu'ils disaient: «S'il gagne, nous le ferons +comte de Flandre.» L'aveugle vaillance du coutelier tourna mal; +surpris, lorsqu'il croyait surprendre, accablé par les Hollandais, il +fut mené au duc avec ses braves, et tous, plutôt que de crier merci, +aimèrent mieux mourir. + +[Note 225: C'est une vieille vanterie germanique, celle même des +Suèves dans leur guerre contre César.] + +Cette défaite, la réduction du pays de Waës, l'approche de l'armée +ennemie, une épidémie qui éclata, tout donnait force aux partisans de +la paix. Le peuple se rassembla au Marché des vendredis; sept mille +osèrent voter pour la paix, contre douze mille qui tinrent pour la +guerre. Les sept mille obtinrent que, sans poser les armes, on +accepterait l'arbitrage des ambassadeurs du roi. + +Le chef de l'ambassade, le fameux comte de Saint-Pol, qui commençait +alors sa longue vie de duplicité, trompa tout à la fois le roi et +Gand. Il avait du roi mission expresse de saisir cette occasion pour +obtenir du duc le rachat des villes de la Somme[226]; mais il eût été +probablement moins indépendant dans sa Picardie; il s'obstina à n'en +point parler. D'autre part, contrairement aux promesses qu'il avait +faites aux Gantais, il donna, sans leur communiquer, et tout à +l'avantage du duc de Bourgogne, une sentence d'arbitre[227] qui lui +eût livré la ville. + +[Note 226: «Se mondit sire de Bourgogne est content que lesdicts +commissaires s'employent à la pacification desdictes questions... se +transporteront à Gand... et leur exposeront que le Roy vouldroit faire +et administrer à tous ses bons sujets toute raison et justice et les +préserver et garder des oppressions, nouvelletez et inconvéniens... Se +mondit sire de Bourgogne ne fust content... néanmoins lesdits +ambassadeurs pourront par bons moyens faire savoir auxdits de Gand que +l'entremise du Roy est de leur faire bonne justice, s'ils la luy +requèrent. Et si mondit sire de Bourgogne mectoit du tout en rompture +ou difficulté le faict de restitucion desdictes terres de Picardie, +lesdicts ambassadeurs pourront aller par devers lesdicts de Gand... et +leur signifier que le Roy a toujours esté est prest de leur faire... +bonne raison et justice.» (Si les deux parties refusaient de prendre +le roi pour arbitre, les ambassadeurs leur défendront de passer +outre): «le plus doulcement qu'ils pourront.» _Instruction du 5 +juillet 1452, Bibliothèque royale, mss. Baluze, A. 9675, fol. 77-81._] + +[Note 227: Le duc leur paya leur sentence. Il leur alloua la somme, +énorme alors, de 24,000 livres, «pour cause de leurs vacations, frais +et dépens.» Gachard, notes sur Barante, p. 106, d'après le _Compte de +la recette générale des finances de 1452_.] + +Un tel arbitrage ne pouvait être accepté. Ce qui servait mieux le duc, +ce qui, selon toute apparence, avait été sollicité par lui, payé +peut-être aux Anglais[228], c'est qu'à ce moment même Talbot débarque +en Guyenne (21 octobre 1452), Bordeaux tourne; tous les ennemis du +roi, le duc, le dauphin, la Savoie, sont sauvés du même coup. + +[Note 228: Un peu plus tard, les ambassadeurs informent le roi que le +duc va faire venir six ou huit mille Anglais en Flandre. _Mss. Dupuy, +28 mars 1453._] + +Il faut voir ici l'insolence et les dérisions avec lesquelles furent +reçus les nouveaux ambassadeurs que le roi envoya en Flandre. On les +fit attendre longuement, on leur dit que le duc ne voulait point +qu'ils se mêlassent de ses affaires; enfin les Bourguignons se +lâchèrent en paroles aigres, comme elles viennent à des gens qui n'ont +plus rien à ménager; par exemple, qu'on savait bien que le peuple de +France était mécontent du roi pour les tailles et les aides, pour la +_mangerie_ qui s'y faisait, etc. À quoi les ambassadeurs répliquèrent +que la seule aide du vin montait plus haut dans une seule ville du duc +que dans deux du roi; que pour les tailles, le roi n'en mettait que +pour les gens d'armes, en tout quatorze ou quinze sols par feu, ce qui +était peu de chose[229]. + +[Note 229: «Et en parlant de plusieurs choses, le sire de Charny me +dist que le peuple de France estoit mal content du Roy pour les +tailles et aides qui couroient et la mangerie qui se y faisoit, et +qu'il y avoit grant dengier. À quoy je lui respondy, au regart des +aydes, que laide du vin ès pays de Mondit Seigneur de Bourgogne +montent plus en une seule ville que toutes les aydes du Roy en deux +villes; et au regart des tailles, que le Roy ne faisoit tailles que +pour ses gens d'armes, qui ne montoit que à XIIII ou XVI sols par feu, +qui nestoit pas grant chose; et au regart des mangeries que la +provision y est bien aisée à mectre et que le Roy y avoit bonne +voulounté...» _Bibliothèque royale, mss. Baluze_ (décembre, 1452), _A. +fol. 45._] + +Ce qui rendait bien triste la situation des ambassadeurs qui venaient +s'interposer et comme offrir leur justice, c'est que ni d'un côté ni +de l'autre on ne voulait la recevoir, pas plus la ville que le duc. +Ils firent alors la ridicule et hasardeuse démarche d'envoyer sous +main un barbier[230] pour tâter les gens de Gand et leur insinuer +timidement qu'ils devaient envoyer à Paris _pour demander provision_. +Les Gantais, impatientés de ces démarches obliques, répondirent +durement «qu'ils n'estoient pas délibérez de rescripre à aucune +personne du monde.» + +[Note 230: En même temps, un Français, Pierre Moreau, vint se mettre à +la solde des Gantais, leur inspira de la confiance et les mena +plusieurs fois au combat.] + +Ainsi cette fière ville ne songeait plus qu'à combattre, seule avec +son droit. L'audace croissait par le danger; les têtes se prenaient +d'un vertige de guerre, comme il arrive alors dans les grandes masses, +toutes les émotions, la peur même, tournant en témérité. Ces vastes +mouvements de peuple comprennent mille éléments divers; divers ou non, +tous vont tourbillonnant ensemble. D'abord, le brutal orgueil de la +force et du bras, dans les métiers où l'on frappe, forgerons, +bouchers. Puis, dans les métiers populeux, chez les tisserands par +exemple, le fanatisme du nombre, qui s'éblouit de lui-même, se croit +infini, un vague et sauvage orgueil, comme l'aurait l'Océan de ne +pouvoir compter ses flots. À ces causes générales, ajoutez les +accidentelles, l'élément capricieux, le désoeuvré, le vagabond, le +plus malfaisant de tous, peut-être, l'enfant, l'apprenti déchaîné... +Cela est partout de même. Mais il y avait une chose toute spéciale +dans les soulèvements de ces villes du Nord, chose originale et +terrible, et qui y était indigène, c'était l'ouvrier mystique, le +lollard illuminé, le tisserand visionnaire, échappé des caves, effaré +du jour, pâle et hâve, comme ivre de jeûne. Là, plus qu'ailleurs, se +trouve naturellement l'homme qui doit marquer alors d'une manière +sanglante, celui qui, ce jour-là, se sent tout à coup hardi, court au +meurtre et dit: C'est mon jour!... Un seul de ces frénétiques, un +ouvrier moine, égorgea quatre cents hommes dans le fossé de Courtrai. + +Dans ces moments, il suffisait qu'une bannière de métier parût sur la +place, pour que toutes d'un mouvement invincible vinssent se poser à +côté. Confréries, peuple, bannières, tout branlait au même son, un son +lugubre qu'on n'entendait que dans les grandes crises, au moment de +la bataille ou quand la ville était en feu. Cette note uniforme et +sinistre de la monstrueuse cloche était: Roland! Roland! Roland[231]! +C'était alors un profond trouble, tel que nous ne pouvons guère le +deviner aujourd'hui. Nous, nous avons le sentiment d'une immense +patrie, d'un empire; l'âme s'élève en y songeant... Mais là, l'amour +de la patrie, d'une petite patrie, où chaque homme était beaucoup, +d'une patrie toute locale, qu'on voyait, entendait, touchait, c'était +un âpre et terrible amour... Qu'était-ce donc, quand elle appelait ses +enfants de cette pénétrante voix de bronze; quand cette âme sonore, +qui était née avec la commune, qui avait vécu avec elle, parlé dans +tous ses grands jours, sonnait son danger suprême, sa propre agonie... +Alors, sans doute, la vibration était trop puissante pour un coeur +d'homme; il n'y avait plus en tout ce peuple ni volonté, ni raison, +mais sur tous un vertige immense... Nul doute qu'ils auraient dit +alors comme les Israélites à leur dieu: «Que d'autres parlent à ta +place, ne parle pas ainsi toi-même, car nous en mourrons!» Tous +prirent les armes à la fois, de vingt ans jusqu'à soixante; les +prêtres, les moines ne voulurent point être exceptés. Il sortit de la +ville quarante-cinq mille hommes. + +[Note 231: V. t. IV.] + +Ce grand peuple alla ainsi à la mort, dans sa simplicité héroïque, +vendu d'avance et trahi[232]. Un homme à qui ils avaient confié la +défense de leur château du Gavre, se chargea de les attirer. Il se +sauva de la place et vint dire à Gand que le duc de Bourgogne était +presque abandonné, qu'il n'avait plus avec lui que quatre mille +hommes. Deux capitaines anglais, au service de la ville, parlèrent +dans le même sens, et avec l'autorité que devaient avoir de vieux +hommes d'armes[233]. Arrivés devant l'ennemi, les Anglais passèrent au +duc, en disant: «Nous amenons les Gantais, ainsi que nous l'avions +promis[234].» + +[Note 232: «Le bastard de Bourgongne eut moyen de parlementer +secrètement à un qui estoit chef desdits Anglois et se nommoit Jehan +Fallot... Celuy Jehan Fallot remonstra à ses compaignons qu'ils ne +pouvoient avoir honneur de servir celle commune contre leur seigneur, +et aussi qu'ils estoient en danger de ce puissant peuple, et que +communément le guerdon du peuple est de tuer et assommer ceux qui +mieux le servent.» Olivier de la Marche.] + +[Note 233: M. Lenz pense que les Flamands ont devancé toutes les +autres nations au XIVe siècle pour l'organisation de l'infanterie. Ce +qui est sûr, c'est que leur obstination à ne rien changer à cette +organisation fut pour eux une cause de défaites, à Roosebeke, +peut-être à Gavre, etc.] + +[Note 234: Olivier de la Marche.] + +Cette défection alarmante ne les fit pas sourciller; ils avancèrent en +bon ordre[235], en faisant trois haltes pour mieux garder leurs rangs. +L'artillerie légère du duc et ses archers les émouvaient peu encore; +mais voilà qu'au milieu d'eux un chariot de poudre éclate, le chef de +leur artillerie, soit prudence, soit trahison, crie: «Prenez garde! +prenez garde!» Un vaste désordre commence, les longues piques +s'embarrassent; la seconde bataille, formée d'hommes mal armés, la +troisième de paysans et de vieilles gens, s'enfuient à toutes jambes; +les archers picards ne leur laissent d'autre route que l'Escaut; ils +nagent, ils plongent, enfoncent sous leurs armes, reviennent et +trouvent au rivage les archers qui, jetant leurs arcs, n'employaient +plus que les massues; il était recommandé de ne prendre personne en +vie. + +[Note 235: «Tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si telle +adventure estoit advenue à un homme de bien, et que je le sceusse +nommer, je m'aquiteroye de porter honneur à son hardement.» Olivier de +la Marche.] + +Deux mille furent poussés dans une prairie, entourée de trois côtés +par un détour de l'Escaut, par un fossé et une haie. Les Bourguignons, +reçus vivement aux approches, hésitaient; le duc s'élança, son fils +après lui. On dit que les pauvres gens furent saisis et s'arrêtèrent +lorsque, dans ce cavalier, tout d'or, ils reconnurent _leur seigneur_, +celui à qui ils avaient juré par le serment féodal de respecter _sa +vie, ses membres_... Mais ils avaient eux aussi une vie à défendre; +ils fondirent piques baissées. Le duc fut en danger, entouré, son +cheval blessé. Les chevaliers ne furent encore cette fois sauvés que +par les archers picards... Ils convinrent que ces vilains de Gand +avaient bien gagné noblesse, et qu'il y avait eu parmi eux tel homme +sans nom qui fit assez d'armes ce jour-là pour illustrer à jamais un +_homme de bien_. + +Vingt mille hommes périrent, parmi lesquels on trouva deux cents +prêtres ou moines. Ce fut le lendemain une scène à crever le coeur, +lorsque les pauvres femmes vinrent retourner tous les morts pour +reconnaître chacune le sien, et qu'elles les cherchaient jusque dans +l'Escaut. Le duc en pleura. On lui parlait de sa victoire: «Hélas! +dit-il, à qui profite-t-elle? c'est moi qui y perds; vous le voyez, ce +sont mes sujets.» + +Il fit son entrée dans la ville, sur le même cheval qui, à la +bataille, avait reçu quatre coups de piques. Les échevins et doyens, +nu-pieds, en chemise, suivis de deux mille bourgeois en robe noire, +vinrent crier: «Merci!» Ils entendirent leur condamnation, leur +grâce... La grâce était rude. Sans parler de ce qu'elle payait, la +ville perdait sa juridiction, sa domination sur le pays d'alentour; +elle n'avait plus de justes; ce n'était plus qu'une commune, et cette +commune entrait en tutelle; deux portes à jamais murées durent lui +rappeler ce grave changement d'état. La souveraine bannière de Gand, +celles des confréries de métiers, furent livrées au héraut Toison d'or +qui, sans autre cérémonie, les mit dans un sac et les emporta. + + + + +CHAPITRE II + +GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE. SES FÊTES--LA RENAISSANCE + +1453-1454 + + +La bataille de Gavre eut lieu le 21 juillet; Talbot avait été tué le +17 en Guienne. Si cette nouvelle eût pu venir à temps, si les Gantais +avaient su que le roi de France était vainqueur, les choses auraient +bien pu se passer tout autrement. + +Quoi qu'il en soit, la Flandre était soumise, la guerre finie, et +mieux qu'à Roosebeke. Gand, cette fois, avait été vaincue sous ses +propres murs, à Gand même. Le duc de Bourgogne était décidément comte +de Flandre, sans contestation et pour toujours. + +Aussi l'orgueil fut sans mesure[236]. La noblesse crut avoir vaincu, +non la ville de Gand, mais le roi et l'empereur; c'était à eux à se +tenir paisibles, à ne plus se mêler de la Flandre, ni du Luxembourg, à +remercier Dieu de ce que Monseigneur de Bourgogne était un homme doux +et pacifique. + +[Note 236: Et cet orgueil alla jusqu'à la folie, si l'on en juge par +le fait suivant: «Le duc, ayant été obligé, par une maladie, de se +faire raser la tête, fit «Un edict, que tous les nobles hommes se +feroyent faire leurs testes comme lui; et se trouvèrent plus de cinq +cents nobles hommes, qui, pour l'amour du duc, firent comme luy; et +aussi fut ordonné messire Pierre Vacquembac et autres, qui prestement +qu'ils veoyent un noble homme, lui ostoient ses cheveux.» Olivier de +la Marche.] + +Et en effet qu'y avait-il désormais de difficile ou d'impossible? Du +côté de l'Orient ou de l'Occident, qui eût résisté? + +La duchesse, qui était Lancastre par sa mère, regardait volontiers du +côté de l'Angleterre, alors ouverte par la guerre civile. Elle voulait +(et elle en vint à bout plus tard) marier son fils dans la branche +d'York, pour unir les droits des deux branches, en sorte que l'enfant +qui viendrait eût fini peut-être par tenir en une même main les +Pays-Bas et l'Angleterre (plus que n'eut Guillaume III). + +Ces idées, toutes hardies et ambitieuses qu'elles pouvaient être, +étaient encore trop sages pour un tel moment. Le Nord brumeux, +l'Angleterre, charmait peu l'imagination. Elle se tournait bien plus +volontiers vers le Midi, vers les étranges et merveilleux pays dont on +faisait tant de contes; elle voyageait plutôt du côté des terres +d'or, des hommes d'ébène, des oiseaux d'émeraude[237]... Il y avait là +bien d'autres duchés, d'autres royaumes à prendre. N'avait-on pas vu +la singulière fortune des Braquemont et des Béthencourt[238]? Ce +Braquemont de Sedan, qui n'était qu'un arrière-vassal de l'évêque de +Liége, ayant passé en Espagne, couru les mers, _cherché son +aventure_, avait fini par léguer à son neveu, au Normand Béthencourt, +la royauté des îles Fortunées!... Plus loin encore, les pilotes de +Dieppe avaient fait sur la grande terre d'Afrique, parmi les hommes +noirs, un Rouen, un Paris[239]. Le propre frère de la duchesse de +Bourgogne, don Henri, prince moine[240], s'était bâti son couvent sur +la mer, dirigeant de là ses pilotes, leur traçant la route, et dans sa +longue vie, fondant peu à peu des forts portugais sur les ruines des +comptoirs normands. + +[Note 237: V. au musée de Bruges, l'_Offrande de la perruche à +l'enfant Jésus_, un des tableaux les plus originaux de Van Eyck. +Plusieurs intermèdes du Banquet du faisan (1454) indiquent aussi que +les imaginations étaient fort préoccupées des contrées nouvellement +découvertes.] + +[Note 238: Au quatrième siècle, les Braquemont de Sedan se marièrent +aux Béthencourt de Normandie, qui prétendaient descendre d'un +compagnon du Conquérant; ainsi, au douzième siècle, les Bouillon +s'étaient mariés aux Boulogne, les Ardennes à la côte, d'où vint +Godefroi de Bouillon. La course de terre et de mer dans les Marches ou +le long des rivages ne suffisait pas à l'ambition de ces aventuriers. +Les Braquemont, ayant transmis par mariage aux fameux _sangliers_ (aux +La Marck), leur tanière ardenaise, allèrent avec les Béthencourt +_chercher leur aventure_, comme on disait, sous ce bon capitaine +breton Duguesclin, qui aimait les gens de guerre, les laissait piller, +s'enrichir, et parfois en faisait de grands seigneurs. Un Béthencourt +fut tué en se battant pour Duguesclin, à Cocherel. Un Robin de +Braquemont le suivit à cette belle et profitable guerre d'Espagne, où +ils furent tous comblés par le bâtard de Castille qu'ils avaient fait +roi. Robin devint un grand d'Espagne, épousa une Mendoza, se fit faire +amiral de Castille et, comme tel, se donna le plaisir de détruire des +flottes anglaises avec les vaisseaux castillans. Mais tout grand qu'il +était en Espagne, devenu vieux, il voulut revoir la France, et il fit +un marché avec son neveu Béthencourt qui s'ennuyait à Paris d'être +chambellan d'un roi fol; Béthencourt engageait au vieux Robin ses +bonnes terres de Normandie, et prenait en échange de prétendus droits +de l'amiral de Castille sur les îles Fortunées; étrange marché où le +jeune Normand semblait dupe, mais ce fut lui qui y gagna. + +Le marché surprend moins, quand on songe que l'imagination, la +puissance de foi et de croyance, fort calmée alors du côté mystique, +s'étaient tournées avec une singulière vivacité vers les voyages +lointains. L'_homme aux millions_, Marco Polo avait troublé les âmes +par ses récits prodigieux de l'Asie. Nos Dieppois racontaient mille +choses merveilleuses de l'Afrique, de la côte d'Or. Sur cette route, +les îles Fortunées, les fameuses Hespérides, avaient un immense +prestige; autour du pic de Ténériffe, ce géant des montagnes, on +aimait à placer une population de géants.--Dans cette poétique +conquête, Béthencourt montra une prudence hardie, mais froide, un +admirable sens normand. Il ne s'adressa d'abord ni au roi de France ni +au roi d'Espagne; tous deux auraient peut-être prétendu quelque chose +du chef de Louis La Cerda, infant de Castille et petit-fils de saint +Louis, qui jadis s'était fait nommer l'_infant de la Fortune_ et +couronner roi des Canaries par le pape. Béthencourt embarqua quelques +Normands; mais, pour que l'affaire ne devînt pas toute normande, il +prit aussi des gens du Languedoc, un Gadifer, entre autres, chevalier +de l'ancienne roche, qui servit utilement de sa chevalerie l'habile +spéculateur. Celui-ci eut à peine pris pied que, sans s'inquiéter de +l'associé, il passa en Espagne et se fit reconnaître roi des Canaries +sous la suzeraineté espagnole. Mais en même temps, il resta +indépendant de l'Espagne sous le rapport ecclésiastique, et obtint du +pape qu'il aurait un évêque à lui. Cela fait, il procéda tout +doucement à l'expulsion de l'ami Gadifer, le paya de paroles, traînant +en longueur les choses promises, jusqu'à ce qu'il perdit patience et +retourna en Gascogne aussi léger qu'il était venu.--Béthencourt paraît +avoir eu le vrai génie de la colonisation. Quand il revint chercher +des hommes en Normandie, tout le monde voulait le suivre, les grands +seigneurs s'offraient; il ne voulut que des laboureurs. Ce qui prouve +au reste que son gouvernement était doux et juste, c'est qu'il ne +craignit pas d'armer les gens du pays. Voir l'Histoire de la première +découverte et conquête des Canaries, faite dès l'an 1402 par messire +Jean de Béthencourt, escrite par Bontier, religieux, et le Verrier, +prestre, domestiques dudit sieur. In-12, 1630. M. Ferdinand Denis +possède un ms. important de ce livre.--V. Godefroy, Charles VI, p. +685, sur les rapports de Louis d'Orléans avec Robert ou Robinet de +Braquemont; et sur _Béthencourt_ et _Gadefer de la Salle_. _Archives, +Trésor des Chartes, J. 645._] + +[Note 239: Vitet.] + +[Note 240: Grand-maître de l'ordre d'Avis. Il avait pris pour devise +ces paroles françaises que les Portugais gravèrent dans tous leurs +établissements: Talent de bien faire.] + +Cette patience n'allait pas à un si grand souverain que le duc de +Bourgogne, tout cela était lent et obscur. L'Orient seul était digne +de lui, l'Orient, la croisade!... Qui devait défendre la chrétienté, +sinon le premier prince chrétien? L'Antéchrist était à la porte, on ne +pouvait guère en douter. Nul signe n'y manquait. Le Turc, ses +effroyables bandes de renégats habillés en moines, sous leur barbare +et burlesque attirail[241], ce monstre, n'était-ce pas la Bête?... + +[Note 241: Je parle surtout du corps qui fit la force réelle des +armées turques, des janissaires; ils étaient, comme on sait, affiliés +aux Derviches, ils en portaient à peu près le costume. De plus, comme +commensaux du sultan, ils avaient sur la tête des cuillers au lieu de +plumets; le palladium de chaque corps était sa marmite, les chefs +s'appelaient _cuisiniers_, _faiseurs de soupes_, etc.] + +Les Grecs venaient de succomber, Constantinople avait été prise par +Mahomet II, justement deux mois avant la bataille de Gavre. Quel +avertissement pour les chrétiens d'en finir avec leurs discordes! +quelle menace de Dieu!... Après Constantinople, que restait-il, sinon +de prendre Rome?... Chaque nouveau sultan qui allait ceindre le sabre +à la caserne des janissaires, quand il avait bu dans leur coupe, et la +leur rendait pleine d'or, leur disait: «Au revoir, à Rome[242]!» + +[Note 242: «Nous nous reverrons à la Pomme rouge.» C'est ainsi que les +Ottomans nomment la ville de Rome. (Hammer.)] + +Les Italiens, tout tremblants, s'assemblaient et délibéraient; le pape +se mourait de peur, il appelait toute la chrétienté, _le grand duc_ +surtout. Pour avoir son secours, il eût tout fait pour lui; il +l'aurait fait roi... Mais si les Flamands prenaient cette fois +Constantinople, comme ils l'avaient déjà fait sous leur comte Baudoin, +leur comte allait, sans avoir besoin du pape, se trouver encore +empereur, et d'un bien autre empire que celui d'Allemagne, lequel est +tout simplement électif, tandis que l'empire d'Orient est héréditaire; +tous les jaloux, Allemands et Français, en crèveraient sûrement de +dépit. + +Et déjà, quelque part que soit le duc de Bourgogne, à Dijon, à Bruges, +là est le centre du monde chrétien. Qu'il dresse sa tente dans une +forêt de la Comté, les ambassadeurs des princes y viendront de +l'Orient et de l'Occident, les princes eux-mêmes, les légats du +Saint-Siége. Où trouver le roi, l'empereur? à grand'peine on pourrait +le dire; dans quelque obscur manoir apparemment, Charles VII à Mehun. +Le rendez-vous de la chevalerie, l'_hostel de toute gentillesse_, la +cour, c'est la cour du duc de Bourgogne; l'_ordre_, c'est son ordre, +l'ordre galant et magnifique de la Toison d'or. Personne ne se soucie +de celui qu'a fondé l'empereur, de l'ordre de la Sobriété; triste +empereur, qui, lorsqu'il pleut, remet ses vieux habits. Notre Charles +VII, Charles _de Gonesse_[243], comme disaient les Flamands, n'était +guère plus splendide; il montait ordinairement «un bas cheval trottier +d'entre deux selles.» Son serment doux et modeste était: _Sainct-Jean! +Sainct-Jean!_[244] Le duc de Bourgogne jurait militairement, à +l'anglaise: _Par Sainct-George!_ + +[Note 243: C'est le nom dérisoire qu'ils donnaient quelquefois à nos +rois.] + +[Note 244: Ms. anonyme, intitulé: De la Vie, Complexion et Condition +dudit Roy Charles VII, ap. Godefroy, p. 1.] + +Pour mieux préparer la guerre, on fit à Lille une fête qui coûta +autant qu'une guerre, fête nombreuse, immense et fabuleux gala, d'une +dépense telle que ceux qui en avaient fait l'ordonnance en frémirent +eux-mêmes. + +Ces grandes fêtes flamandes de la maison de Bourgogne ne ressemblent +guère à nos froides solennités modernes. On ne savait pas encore ce +que c'était que de cacher les préparatifs, les moyens de jouissances, +pour ne montrer que les résultats; on montrait tout, nature et art, et +tout art mêlé, tout plaisir. On jouissait, non pas tant de la petite +part que chacun prend en une fête, mais bien plus de l'abondance +étalée, du superflu, du trop-plein. Ostentation, sans doute, lourde +pompe, sensualité barbare et par trop naïve... Mais les sens ne s'en +plaignaient pas. + +Dans ce prodigieux gala, les intervalles des services étaient remplis +par d'étranges spectacles, chants, comédies, représentations fictives +mêlées de réalités. Parmi les acteurs, il y en avait d'automates, il +y avait des animaux, par exemple un ours chevauché par un fol, un +sanglier par un lutin. À un poteau, l'on voyait, bien tenu par une +chaîne, un lion vivant qui gardait une belle figure de femme nue, +vêtue de ses cheveux par derrière, par devant enveloppée «pour cacher +où il appartenoit d'une serviette déliée... escripte de lettres +grecques[245]...» Cette figure de femme jetait de l'hypocras par la +mamelle droite. + +[Note 245: Tout ceci est d'Olivier de la Marche, qui fut un des +principaux acteurs de la fête, qui fit les vers, etc.] + +Trois tables étaient dressées dans la salle: «Sur la moyenne, une +église croisée, verrée, de gente façon, où il y avoit une cloche +sonnante et quatre chantres... Il y avoit un autre entremets d'un +petit enfant tout nu qui pisoit eau rose continuellement[246].» Sur la +seconde table, qui devait être prodigieusement longue, on voyait neuf +entremets ou petits spectacles avec leurs acteurs; l'un des neuf +entremets était «un pasté, dedans lequel avoit vingt-huit personnages +vifs, jouant de divers instruments.» + +[Note 246: Tout le monde connaît le Mannekenpiss, chéri des gens de +Bruxelles, comme _le plus vieux bourgeois_ de la ville.--Nulle part, +l'inconvenance n'est plus frappante que dans la première miniature du +magnifique Quinte-Curce, ms. de la Bibliothèque royale. Le traducteur +portugais fait la dédicace du livre à Charles le Téméraire; on voit au +loin la mère du duc, portugaise aussi et protectrice du traducteur; +mais la présence de cette princesse n'a pas empêché l'artiste de +représenter au premier plan une fontaine dont le Mannekenpiss est un +singe d'or; au-dessous un fol lappe et boit. _Bibliothèque royale, ms. +nº 6727._] + +Le grand spectacle mondain fut celui de Jason, conquérant de la Toison +d'or, domptant les taureaux, tuant le serpent, gagnant sa bataille de +Gavre sur les monstres mythologiques. Cela fait, commença l'acte pieux +de la fête, «l'entremets pitoyable,» comme l'appelle Olivier de la +Marche. + +Un éléphant entra dans la salle, conduit par un géant sarrasin... Sur +son dos s'élevait une tour, aux créneaux de laquelle on voyait une +nonne éplorée, vêtue de satin blanc et noir; ce n'était pas moins que +la sainte Église. Notre chroniqueur Olivier, alors jeune et joyeux +compère, s'était chargé du personnage. L'Église, dans une longue et +peu poétique complainte, implora les chevaliers, et les pria de _jurer +sur le faisan_ qu'ils viendraient à son secours. Le duc jura, et tous +après lui. Ce fut à qui se signalerait par le voeu le plus bizarre; +l'un jura de ne plus s'arrêter qu'il n'eût pris le Turc mort ou vif; +l'autre de ne plus porter d'armure au bras droit, de ne plus se mettre +à table les mardis. Tel jura de ne pas revenir avant d'avoir jeté un +Turc les jambes en l'air; un autre, un écuyer tranchant, voua +impudemment que s'il n'avait pas les faveurs de sa dame avant le +départ, il épouserait au retour la première qui aurait vingt mille +écus... Le duc finit par les faire taire. + +Alors commença un bal où dansèrent avec les chevaliers douze Vertus, +en satin cramoisi; c'étaient les princesses elles-mêmes, les plus +hautes dames. Le lendemain, le jeune comte de Charolais ouvrit un +tournoi. Ces exercices, innocents dans le siècle où les armures +étaient assez parfaites pour rendre l'homme invulnérable[247], +inutiles aussi à une époque de grandes armées et déjà de tactique, +étaient pourtant fort encouragés par la maison de Bourgogne. Quoique +le spectacle fût peu dangereux, il n'en était pas moins une occasion +de vives émotions, plus sensuelles qu'on ne croirait. Au moment même +du choc, quand les trompettes se taisant tout à coup, les chevaux +lancés se heurtaient, quand les lances fragiles se brisaient sur +l'impénétrable armure, le coup frappait ailleurs encore, les dames se +troublaient et devenaient vraiment belles... Que s'il n'y avait rien +de fait, s'il fallait recommencer, si le cavalier revenait à la +charge, plus d'une ne se connaissait plus; il n'y avait plus alors de +ménagement, de respect humain... On jetait, pour encourager celui +qu'on croyait en péril, gant, bracelet, tout; on aurait jeté son +coeur[248]... + +[Note 247: Il est curieux de voir combien il y a peu de blessures et +combien légères dans les interminables histoires de tournois que fait +Olivier de la Marche.--Tout cela commençait à paraître assez puéril. +Le pauvre Jacques de Lalaing, dernier héros de cette gymnastique, +avait peine à trouver des gens qui voulussent le _délivrer de son +emprise_. Son fameux pas d'armes de la Dame de pleurs auprès de Dijon, +à la rencontre des routes de France, d'Italie, etc., et dans l'année +du jubilé, lui fournit peu d'adversaires: «Personne n'a pitié de la +Dame de pleurs, et n'y veut toucher.» Le Bâtard de Saint-Pol a beau +suspendre près de Saint-Omer l'écu de Tristan et de Lancelot du Lac, +son pas de la Belle pèlerine est peu fréquenté.--Le dernier fol en ce +genre, comme il est juste, est un lord anglais, qui va se poster au +pont de l'Arno, pour forcer les pacifiques Toscans de se battre avec +lui; cet Anglais est à peu près contemporain de Cervantès.] + +[Note 248: Ces déchirantes voluptés de la peur ont été observées de +tout le monde en Espagne dans les combats de taureaux. Mais elles ne +sont nulle part exprimées de façon plus naïve et plus charmante que +dans le roman de Perceforêt, qui est ici une histoire: «À la fin du +tournoi, les dames se trouvoient quasi nues de leurs atours; elles +s'en alloient leurs cheveux d'or flottant sur leurs épaules, de plus, +les cottes sans manches; elles avoient jeté aux chevaliers guimpes et +chaperons, mantel et camise... Quand elles se virent en ce point, +elles en furent toutes honteuses; puis, chacune s'apercevant que la +voisine étoit de même, elles se mirent à rire de leur aventure; elles +n'avoient plus songé qu'elles alloient se trouver nues, tant elles +donnoient de bon coeur!»] + +Il y avait aussi des fêtes politiques, plus graves, mais non moins +brillantes, les assemblées de la Toison d'or. Aux chapitres solennels +de l'ordre, le duc de Bourgogne apparaissait comme chef de la noblesse +chrétienne. Qui n'en eût pris cette idée, à l'Assemblée de 1446 par +exemple, lorsque dans l'église de Saint-Jean, majestueusement +tapissée, parmi les triomphantes peintures de Van Eyck et la musique +d'Ockenheim, le noble chapitre fut reçu par le clergé, et que chaque +chevalier alla s'asseoir sous le large tableau où brillait son blason +en vives couleurs? Les tableaux vides ou noirs indiquaient les morts +ou les expulsés, les sévères justices de l'ordre. Un ciel de drap d'or +marquait la place d'un membre éminent, du roi d'Aragon. + +Le tableau commun de l'ordre de la Toison, son symbole, était sur +l'autel, l'Agneau de Jean Van Eyck[249], qu'on venait voir des plus +lointaines contrées. Le grand peintre et chimiste[250], qui fut pour +la peinture un Albert le Grand, qui seul entre les hommes eut, dit-on, +la puissance d'infuser dans ses couleurs les rayons du soleil, avait +laissé là l'inachevable Cologne[251], le vieux symbolisme, la rêverie +allemande, et dans le plus mystique des sujets, dans l'Agneau même de +saint Jean, l'audacieux génie sut introniser la nature. + +[Note 249: Son vrai nom est Jean le _Wallon_, Joannes _Gallicus_. +Facius, De Viris illustribus, p. 46 (écrit en 1466). Le dessin du +musée de Bruges est signé de ces mots: Johes _de_ Eyck me fecit 1437. +Il a écrit _de_ et non _van_. C'est donc à tort qu'on l'appelle Van +Eyck, ou Jean _de Bruges_. Dans son oeuvre capitale de l'_Agneau_, il +a placé au loin les tours de sa ville natale, pour constater qu'il +était un enfant de la Meuse, et pour protester peut-être indirectement +contre la Flandre, qui volait sa gloire. Né à Maas-Eyck, sur la limite +même des langues, Allemand par la patience, ce violent et hardi +novateur est encore bien plus Wallon. + +Albert Durer alla le voir; il en parle avec enthousiasme dans ses +notes de voyages.--Ce chef-d'oeuvre fut demandé en vain par Philippe +II au clergé de Saint-Jean. Il le fut par les commissaires de la +Convention, qui en enlevèrent quatre volets; les huit autres furent +cachés par des gens de coeur, au péril de leur vie. En 1815, les +volets, transportés à Paris, revinrent à Gand, mais plusieurs ont été +vendus et sont à Berlin.] + +[Note 250: Peu importe que Van Eyck ait trouvé la peinture à l'huile. +La gloire appartient à celui qui s'est emparé, par le génie, d'une +chose jusque-là inutile et obscure.] + +[Note 251: Voir au musée de Bruges un admirable dessin à la plume, qui +représente une Vierge pensive au pied de la tour de Cologne (?) +inachevée. Goethe a dit, non sans apparence, que ce tableau était «le +pivot de l'histoire de l'art.» Voir le Journal de l'art sur le Rhin, +et Keversberg, Ursula, 181-182; Waagon, 182; Rumohr, vol. II, § 13, +etc. etc.] + +Ce tableau, ce grand poème, qui date si bien le moment de la +Renaissance, est gothique encore dans sa partie supérieure[252], mais +tout moderne dans le reste. Il comprend un nombre innombrable de +figures, tout le monde d'alors, et Philippe le Bon, et les serviteurs +de Philippe le Bon, et les vingt nations qui venaient rendre hommage à +l'agneau de la Toison d'or. De cette toison vivante, de l'agneau placé +sur l'autel partent des rayons qui vont illuminer la foule pieuse; par +un bizarre allégorisme, les rayons touchent les hommes à la tête, les +femmes au sein; leur sein semble arrondi[253], fécondé du divin +rayon[254]. + +[Note 252: Ce sont trois figures immobiles avec leurs auréoles d'or; +mais dans cette immobilité rayonne déjà la vie moderne. Elle éclate +dans la partie inférieure du tableau, la vie, la nature, la variété; +c'est un vaste paysage et trois cents figures habilement groupées. +Ainsi l'harmonie commence dans la peinture, presque en même temps que +dans la musique; le moyen âge n'avait connu que l'unisson monotone ou +la mélodie individuelle. V. t. IX, la note sur la musique au moyen +âge. (Réforme, 1835.)] + +[Note 253: Ceci est favorisé par le costume du temps, dont les modes +du nôtre se sont un moment rapprochées.] + +[Note 254: C'est la pensée même de la Renaissance. Dans la femme, dans +la Vierge-mère, le moyen âge a surtout honoré la _virginité_, le XVe +siècle la _maternité_; la Vierge alors est Notre-Dame. V. Introduction +à Renaissance (tome VIII, 1855).] + +Cette flamboyante couleur de Van Eyck éblouit l'Italie elle-même; le +pays de la lumière s'étonna de trouver la lumière au Nord. Le secret +fut surpris, volé par un crime[255], le secret, mais non le génie. +Aussi les Médicis aimèrent mieux s'adresser au maître lui-même. Le roi +de Naples, Alfonse le Magnanime, âme poétique, qui, dit-on, consumait +ses jours dans la pure contemplation de la beauté[256], pria le +magicien des Pays-Bas de lui doubler son plaisir, de lui reproduire +une femme, les longs et doux cheveux surtout[257] que les Italiens ne +savaient peindre, la toison d'or de ce beau chef, la fleur de cette +fleur humaine. + +[Note 255: Tout le monde connaît l'histoire, ou le conte, d'Antonello +de Messine qui, ayant vu un tableau de Van Eyck, court à Bruges, sous +le costume d'un noble amateur, et tire de lui le secret de la peinture +à l'huile. De retour en Italie, ce furieux Sicilien, jaloux comme on +l'est en Sicile, poignarda celui qui eût partagé avec lui sa maîtresse +chérie, la peinture.] + +[Note 256: C'est à un pape que nous devons le souvenir de ce pur et +poétique amour. Pie II raconte que la dernière passion d'Alfonse fut +une noble jeune fille, Lucrezia d'Alagna. En sa présence, il semblait +hors de lui-même; ses yeux étaient toujours fixés sur elle, il ne +voyait, n'entendait qu'elle; et néanmoins cette ardente passion ne +coûta rien à sa vertu.] + +[Note 257: «Capillis naturam vincentibus. Keversberg.] + +Quel charme pour l'heureux fondateur de la Toison d'or, pour le bon +duc, si tendre aux belles choses, d'avoir à lui[258] justement celui +qui savait les saisir dans le mouvement de la vie, et les empêcher de +passer! celui qui le premier fixa l'iris capricieuse qui nous flatte +et nous fuit sans cesse... + +[Note 258: Il semble que Philippe le Bon ait montré Van Eyck aux +nations étrangères, comme Philippe IV leur montrait Rubens dans les +ambassades: Parmi les personnes attachées à l'ambassade qui alla +chercher l'infante de Portugal, se trouvait Jehan Van Eyck, «varlet de +chambre de mondit seigneur de Bourgoingne, et excellent maistre en art +de peinture,» qui peignit «bien au vif la figure de l'infante +Isabelle.» V. Gachard. Documents inédits, t. II, p. 63-91, +Reiffenberg, Notes sur Barante, IV, 289.] + +Dans l'empire de ce roi de la couleur et de la lumière, venaient se +pacifier les teintes voyantes, les oppositions de figures, de +costumes, de races, que présentait l'hétérogène empire de la maison de +Bourgogne. L'art semblait un traité dans cette guerre intérieure de +peuples mal unis. La grande école flamande des trois cents peintres +de Bruges[259], avait pour maître Jean Van Eyck, un enfant de la +Meuse. Et c'était tout au contraire un Flamand, Chastellain, qui, +portant dans le style la violence de Van Eyck et de Rubens, domptait +notre langue française, la forçait, sobre et pure qu'elle était +jusque-là, de recevoir d'un coup tout un torrent de mots, d'idées +nouvelles, et de s'enivrer, bon gré, mal gré, aux sources mêlées de la +Renaissance. + +[Note 259: C'est sans doute par ces nombreux élèves que Van Eyck fit +exécuter la plupart des miniatures d'un beau ms. que M. de Paulmy +croit avoir été orné entièrement de sa main. La première miniature +doit être du maître. Elle représente le duc de Bourgogne, avec le +collier de la Toison, recevant le ms. des mains de l'artiste +agenouillé. Le peintre est sérieux, déjà âgé, mais fort. Le duc, en +robe noire fourrée, plus âgé, pâle, vieux, reçoit sans regarder autre +chose que sa pensée; regard politique, fin, méticuleux. Derrière, à la +gauche du prince, un des officiers semble faire signe au lecteur qu'il +fasse attention au grand prince devant lequel il est. À la droite, un +jeune homme en robe de velours fourré doit être Charles le Téméraire, +ou le grand bâtard de Bourgogne. Les autres miniatures sont bien +inférieures; elles ne le sont pas moins à celles du beau Quinte Curce +de la Bibliothèque royale. Elles sont évidemment de _fabrique_. On +sent que les gravures remplaceront bientôt les miniatures. +_Bibliothèque de l'Arsenal, ms. de Renaud de Montauban, par Huon de +Villeneuve, mis en prose sous Philippe de Valois, orné de miniatures +postérieures, l'année 1430._] + + + + +CHAPITRE III + +RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON--JACQUES COEUR--LE +DAUPHIN LOUIS + +1452-1456 + + +Les brillantes et voluptueuses fêtes de la maison de Bourgogne avaient +un côté sérieux. Tous les grands seigneurs de la chrétienté, y venant +jouer un rôle, se trouvaient pour quelques semaines, pour des mois +entiers, les commensaux, les sujets volontaires du _grand duc_. Ils ne +demandaient pas mieux que de rester à sa cour. Les belles dames de +Bourgogne et de Flandre savaient bien les retenir ou les ramener. Ce +fut, dit-on, l'adresse d'une dame de Croy qui décida la trahison du +connétable de Bourbon et faillit démembrer la France. + +Le duc de Bourgogne faisait au roi une guerre secrète et périlleuse +pour laquelle il n'avait même pas besoin d'agir expressément. Tout ce +qu'il y avait de mécontents parmi les grands regardait vers le duc, +était ou croyait être encouragé de lui, intriguait sourdement sur la +foi de la rupture prochaine. Charles VII eut ainsi plus d'une secrète +épine, une surtout, terrible, dans sa famille, dont il fut piqué toute +sa vie et mourut à la longue. + +Dans toutes les affaires, grandes ou petites, qui troublèrent, vers la +fin, ce règne, se retrouve toujours le nom du dauphin. Accusé en +toutes, jamais convaincu, il reste pour tel historien (qui plus tard +le traitera fort mal comme roi) le plus innocent prince du monde. +Quant à lui, il s'est mieux jugé. Tout vindicatif qu'il pût être, il +fit assez entendre, à son avénement, que ceux qui l'avaient désarmé et +chassé de France, les Brézé et les Dammartin, avaient agi en cela +comme loyaux serviteurs du roi, et il se les attacha, persuadé qu'ils +serviraient non moins loyalement le roi, quel qu'il fût. + +Le bon homme Charles VII aimait les femmes, et il en avait quelque +sujet. Une femme héroïque lui sauva son royaume. Une femme, bonne et +douce, qu'il aima vingt années[260], fit servir cet amour à +l'entourer d'utiles conseils, à lui donner les plus sages ministres, +ceux qui devaient guérir la pauvre France. Cette excellente influence +d'Agnès a été reconnue à la longue la Dame de beauté, mal vue, mal +accueillie du peuple tant qu'elle vécut, n'en est pas moins restée un +de ses plus doux souvenirs. + +[Note 260: Après la mort d'Agnès, il eut d'autres amours, moins +excusables. État de 1454-5: À mademoiselle de Villequier pour lui +aider à entretenir son estat, II M livres. Beaucoup de dons à des +femmes, veuves, etc.--1454-5. À Marguerite de Salignac, damoiselle, +pour don à elle fait par le roi pour lui aider à une chambre _pour sa +gésine_.--1454-5. À madame de Montsoreau pour don III C livres. +_Bibliothèque royale, mss. Béthune, vol. V. nº 8442._] + +Les Bourguignons criaient fort au scandale, quoique, pendant les vingt +années où Charles VII fut fidèle à Agnès, leur duc ait eu justement +vingt maîtresses. Il y avait scandale, sans nul doute, mais surtout en +ceci, qu'Agnès avait été donnée à Charles VII par la mère de sa femme, +par sa femme peut-être. Le dauphin se montra de bonne heure plus +jaloux pour sa mère que sa mère ne l'était. On assure qu'il porta la +violence jusqu'à donner un soufflet à Agnès. Quand la Dame de beauté +mourut (par suite de couches, selon quelques-uns), tout le monde crut +que le dauphin l'avait fait empoisonner. Au reste, dès ce temps, ceux +qui lui déplaisaient vivaient peu; témoin sa première femme, la trop +savante et spirituelle Marguerite d'Écosse, celle qui est restée +célèbre pour avoir baisé en passant le poète endormi[261]. + +[Note 261: Alain Chartier est un Jérémie pour cette triste époque. +Voir, dans son Quadrilogue invectif, ce qu'il dit au nom du peuple sur +la lâcheté des nobles, sur leur indiscipline, etc., p. 417, 447. Je +trouve dans ses poésies peu de choses qui aient pu lui mériter d'être +baisé d'une reine; peut-être le fut-il pour ces vers mélancoliques et +gracieux: + + Oblier?... Las! il n'entr'oublie + Par ainsi son mal, qui se deult (_dolet_). + Chacun dit bien: Oblie! oblie! + Mais il ne le fait pas qui veult! + + Alain Chartier, p. 494, in-4º, 1617.] + +Tous les gens suspects au roi devenaient infailliblement amis du +dauphin. Cela est frappant surtout pour les Armagnacs. Le dauphin +était né leur ennemi; il commença sa vie militaire par les +emprisonner, et il devait finir par les exterminer. Eh bien! dans +l'intervalle, ils lui plaisent comme ennemis de son père, il se +rapproche d'eux et prend pour factotum, pour son bras droit, le bâtard +d'Armagnac. + +Autant qu'on peut juger cette époque assez obscure, les intrigues des +Armagnacs, du duc d'Alençon, se rattachent à celles du dauphin, aux +espérances que leur donnait à tous cette guerre en paix du duc de +Bourgogne et du roi. L'affaire même de Jacques Coeur s'y rapporte en +partie; on l'accusa d'avoir empoisonné Agnès et d'avoir prêté de +l'argent à l'ennemi d'Agnès, au dauphin. Un mot sur Jacques Coeur. + +Il faut visiter à Bourges la curieuse maison de ce personnage +équivoque, maison pleine de mystères, comme fut sa vie. On voit, à +bien la regarder, qu'elle montre et qu'elle cache; partout on y croit +sentir deux choses opposées, la hardiesse et la défiance du parvenu, +l'orgueil du commerce oriental, et en même temps la réserve de +l'_argentier_ du roi. Toutefois, la hardiesse l'emporte; ce mystère +affiché est comme un défi au passant. + +Cette maison, avancée un peu dans la rue, comme pour regarder et voir +venir, se tient quasi toute close; à ses fausses fenêtres, deux valets +en pierre ont l'air d'épier les gens. Dans la cour, de petits +bas-reliefs offrent les humbles images du travail, la fileuse, +la balayeuse, le vigneron, le colporteur[262]; mais, par-dessus +cette fausse humilité, la statue équestre du banquier plane +impérialement[263]. Dans ce triomphe à huis clos, le grand homme +d'argent ne dédaigne pas d'enseigner tout le secret de sa fortune; il +nous l'explique en deux devises. L'une est l'héroïque rébus: «_À +vaillans_ (coeurs) _riens impossible._» Cette devise est de l'homme, de +son audace, de son naïf orgueil. L'autre est la petite sagesse du +marchand au moyen âge: «_Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire. +Taire._» Sage et discrète maxime, qu'il fallait suivre en la taisant. +Dans la belle salle du haut, le vaillant Coeur est plus indiscret +encore; il s'est fait sculpter, pour son amusement quotidien, une joute +burlesque, un tournoi à ânes, moquerie durable de la chevalerie qui dut +déplaire à bien des gens. + +[Note 262: Je crois pouvoir appeler ainsi l'homme qui paraît tenir un +hoyau, et celui qui est en manteau.] + +[Note 263: _Planait_ serait plus exact.] + +Le beau portrait que Godefroi donne de Jacques Coeur d'après +l'original, et qui doit ressembler, est une figure éminemment +roturière (mais point du tout vulgaire), dure, fine et hardie. Elle +sent un peu le trafiquant en pays sarrasin, le marchand d'hommes. La +France ne remplit que le milieu de cette aventureuse vie[264], qui +commence et finit en Orient; marchand en Syrie en 1432, il meurt en +Chypre amiral du Saint-Siége. Le pape, un pape espagnol, tout animé du +feu des croisades, Calixte Borgia, l'accueillit dans son malheur et +l'envoya combattre les Turcs. + +[Note 264: Né à Bourges, mais, je crois, originaire de Paris.--Un Jean +Cuer, _monnoier à la Monnoie de Paris_, obtient rémission en 1374, +pour avoir pris part à une batterie de gens de la maison du roi contre +les bouchers. _Archives, Registre_ J. 106, n{os} 77, 207.] + +C'est ce que rappelle à Bourges la chapelle funéraire des Coeurs[265]. +Jacques y paraît transfiguré dans les splendides vitraux sous le +costume de saint Jacques, patron des pèlerins; dans ses armes, trois +coquilles de pèlerinage, triste pèlerinage, les coquilles sont noires; +mais entre sont postés fièrement trois coeurs rouges, le triple coeur +du héros marchand. Le registre de l'église ne lui donne qu'un titre +«Capitaine de l'Église contre les infidèles[266].» Du roi, de +l'argentier du roi, pas un mot, rien qui rappelle ses services si mal +reconnus; peut-être, en son amour-propre de banquier, a-t-il voulu +qu'on oubliât cette mauvaise affaire qui sauva la France[267], cette +faute d'avoir pris un trop puissant débiteur, d'avoir prêté à qui +pouvait le payer d'un gibet. + +[Note 265: V. la Description de l'église patriarcale, primatiale et +métropolitaine de Bourges, par Romelot, p. 182-190.] + +[Note 266: «29 juin 1462 (?) obiit generosi animi Jacobus Cordis, +miles, Ecclesiæ capitaneus generalis contra infideles, qui sacristiam +nostram extruxit et ornamentis decoravit, aliaque plurima ecclesiæ +procuravit bona.» Ibidem, 177.] + +[Note 267: Il ne faut pas oublier dans quelle misère s'était trouvé +Charles VII. La chronique raconte qu'un cordonnier étant venu lui +apporter des souliers, et lui en ayant déjà chaussé un, s'enquit du +payement, et comprenant qu'il était fort incertain, déchaussa +bravement le roi et emporta la marchandise; on en fit une chanson, +dont voici les quatre premiers vers: + + Quant le Roy s'en vint en France, + Il feit oindre ses houssiaulx, + Et la Royne lui demande: + Où veut aller cest damoiseaulx? + +La savante éditrice de Fenin et de Commines, à qui je dois cette note, +l'a tirée du _Ms. 122 du fonds Cangé, Bibl. royale_. + +Il n'était pas le seul qui eût fait cette faute. Un bourgeois de +Bourges, Pierre de Valenciennes, fournit à lui seul trois cents +milliers de traits d'arbalète, etc. Le roi lui donna la haute, moyenne +et basse justice à Saint-Oulechart, près Bourges. _Archives, Registre +182, J. CLXXIX, 10 bis, ann. 1447._] + +Il y avait pourtant dans ce qu'il fit ici une chose qui valait bien +qu'on la rappelât; c'est que cet homme intelligent[268] rétablit les +monnaies, inventa en finances la chose inouïe, la justice, et crut que +pour le roi, comme pour tout le monde, le moyen d'être riche, c'était +de payer. + +[Note 268: Le premier peut-être qui ait senti le besoin de connaître +les ressources du royaume, et qui ait fait l'essai, il est vrai, +inexécutable alors, d'une statistique.--Quant aux changements qu'il +fit dans les monnaies, V. Leblanc.] + +Cela ne veut pas dire qu'il ait été fort scrupuleux sur les moyens de +gagner pour lui-même. Sa double qualité de créancier de roi et +d'argentier du roi, ce rôle étrange d'un homme qui prêtait d'une main et +se payait de l'autre, devait l'exposer fort. Il paraît assez probable +qu'il avait durement pressuré le Languedoc, et qu'il faisait l'usure +indifféremment avec le roi et avec l'ennemi du roi, je veux dire avec le +dauphin. Il avait en ce métier pour concurrents naturels les Florentins +qui l'avaient toujours fait. Nous savons par le journal de Pitti[269], +tout à la fois ambassadeur, banquier et joueur gagé, ce que c'étaient +que ces gens. Les rois leur reprenaient de temps en temps en gros, par +confiscation, ce qu'ils avaient pris en détail. La colossale maison des +Bardi et Peruzzi avait fait naufrage au XIVe siècle, après avoir prêté à +Édouard III de quoi nous faire la guerre, cent vingt millions[270]. Au +XVe, la grande maison, c'étaient les Médicis, banquiers du Saint-Siége, +qui risquaient moins, dans leur occulte commerce de la daterie, +échangeant bulles et lettres de change, papier pour papier. L'ennemi +capital de Jacques Coeur, qui le ruina[271] et prit sa place, Otto +Castellani, trésorier de Toulouse, paraît avoir été parent des Médicis. +Les Italiens et les seigneurs agirent de concert dans ce procès, et en +firent _une affaire_. On ameuta le peuple en disant que l'argentier +faisait sortir l'argent du royaume, qu'il vendait des armes aux +Sarrasins[272] qu'il leur avait rendu un esclave chrétien, etc. L'argent +prêté au dauphin pour troubler le royaume fut peut-être son véritable +crime. Ce qui est sûr, c'est que Louis XI, à peine roi, le réhabilita +fort honorablement[273]. + +[Note 269: Cité par Delécluse, Histoire de Florence, II, 362.] + +[Note 270: On ne peut estimer à moins de seize millions de ce temps-là +(?).] + +[Note 271: En 1459, le roi accorde rémission à maître Pierre Mignon, +qui, après avoir étudié ès-arts et décret à Toulouse et à Barcelone, a +gravé de faux sceaux et s'est occupé de magie. Il a fait à Octo +Castellan, depuis argentier du roi, deux images de cire: «L'_un pour +mectre feu Jacques Cuer_, nostre argentier lors, en nostre male grâce, +et lui faire perdre son office d'argentier; l'autre, pour faire que +ledit Octo Castellan, Guillaume Gouffier et ses compagnons, fussent en +nostre bonne grâce et amour.» _Archives, Registre J. CXC, 14, ann. +1459._ + +Un Jaco de _Médicis_, de Florence, âgé de vingt-cinq ans (_parent +d'Octo Catesllain_, trésorier de Toulouse), sortant de l'hôtel de la +Trésorerie où il exerce fait de marchandise, rencontre Bertrand +Bétune, ruffian, qui le frappe, sans avoir eu auparavant nulle parole +avec lui; de là un combat et une rémission accordée à Médicis. Je dois +la découverte de cette pièce à M. Eugène de Stadler. _Archives, +Registre J. 179, nº 134. déc. 1448_; V. _aussi ann. 1467_.] + +[Note 272: Une telle accusation devait faire une grande impression, au +moment de la prise de Constantinople. La condamnation de Jacques Coeur +est justement datée du jour de la prise de cette ville, 29 mai +1453.--Jacques Coeur aurait probablement péri s'il n'eût été sauvé par +les patrons de ses galères, auxquels il avait donné ses nièces ou +parentes en mariage. V. les rémissions accordées à Jean de Village et +à la veuve de Guillaume de Gimart, tous deux natifs de Bourges. +_Archives, Registre_ J. 191, n{os} 233, 242.] + +[Note 273: «Ayans en mémoire les bons et louables services à Nous +faits par ledit feu Jacques Coeur.» Lettres de Louis XI pour +restitution des biens, etc. Godefroy, Charles VII, p. 862.] + +Un autre ami du dauphin, encore plus dangereux, c'était le duc +d'Alençon, dont la ruine entraîna, précéda du moins de bien près la +sienne; Alençon fut arrêté le 21 mai 1456, et le dauphin s'enfuit de +Dauphiné, de France, le 31 août, même année. + +Ce prince du sang, qui avait bien servi le roi contre les Anglais, et +qui se trouvait «petitement récompensé[274]», négociait sans trop de +prudence à Londres et à Bruges; il était en correspondance avec le +dauphin. Tout cela, pour avoir été nié, n'en paraît pas moins +indubitable[275]. Il avait des places en Normandie, une artillerie +plus forte, selon lui, que celle du roi. Il s'offrait au duc +d'York[276], qui pour le moment était trop occupé par la guerre +civile, mais qui, s'il eût trouvé un moment de répit, s'il eût pu +faire une belle course ici, par exemple occuper Granville, Alençon, +Domfront et le Mans, qu'on se faisait fort de lui livrer, n'aurait +plus eu besoin de guerre civile pour prendre là-bas la couronne; +l'Angleterre tout entière se serait levée pour la lui mettre sur la +tête. + +[Note 274: Il semble même qu'il ait eu contre le roi une haine +personnelle: «Icellui seigneur se complaignit à lui qui parle, en lui +disant qu'il savoit bien que le Roy ne l'aimeroit jamais et qu'il +estoit mal content de lui... Si je pouvais avoir _une pouldre_ que je +sçais bien et la mettre en la buée où les draps-linges du roy seroient +mis, je le ferois _dormir tout sec_...»--Le duc avait envoyé à Bruges +pour faire acheter chez un pharmacien de cette ville une herbe appelée +martagon qui avait, disait-il, de nombreuses et merveilleuses +propriétés, mais on n'était point parvenu à se procurer cette herbe. +_Procès du duc d'Alençon, dépositions de son valet de chambre anglais +et du premier témoin entendu._] + +[Note 275: Les dépositions des témoins au _Procès_ sont pleines de +détails naïfs qui ne peuvent guère être inventés.] + +[Note 276: Robert Holgiles, natif de Londres et héraut d'armes du duc +d'Excestre, dépose que le duc d'Alençon lui dit qu'il pouvoit dès ce +moment mettre à la disposition du roi d'Angleterre «plus de _neuf +cents bombardes, canons et serpentines_; mais qu'il feroit ses efforts +pour en avoir mille; qu'il faisoit construire, entre autres pièces +d'artillerie, deux bombardes, les plus belles du roiaulme de France, +dont l'une estoit de mestail, lesquelles il donneroit au duc d'York +avec deux coursiers... que monseigneur le _dauphin lui devait +envoier_...» Ibidem.] + +Le dauphin, même après l'affaire d'Alençon, croyait tenir en Dauphiné. +Il était en correspondance intime et tendre avec son oncle de +Bourgogne[277]. Il comptait sur la Savoie, un peu sur les Suisses. Il +se faisait reconnaître par le pape, et lui faisait hommage des comtés +de Valentinois et de Diois. Enfin, chose hardie, il ordonna une levée +générale, de dix-huit ans jusqu'à soixante. + +[Note 277: Il venait de lui envoyer des arbalètes en présent; le duc +de Bourgogne, à qui probablement le roi en écrivit, crut devoir +s'excuser. Ce détail et presque tous ceux qui suivent sont tirés du +savant ouvrage inédit où j'ai puisé si souvent: _Bibliothèque royale, +mss. Legrand, Histoire de Louis XI, livre II, folio 89_. + +Rien ne caractérise mieux l'ardente ambition de ces Savoyards que +l'aveu qu'ils en firent au duc de Milan: «Nous deistes: Par le saint +Dyex! ne reurra un an que je ayra plus de païs que not mais nul de mes +encesseurs, et qu'il sera plus parlé de moy que ne fut mais de nul de +notre lignage, ou que je mourrai en la poine!» Lettre de Galéas +Visconti à Amédée VI, 1373. Cibrario e Promis, Documenti, monete et +sigilli, 289.] + +Cela lui tourna mal. Le Dauphiné était fatigué; ce tout petit pays, +qui n'était pas riche, devenait, sous une main si terriblement active, +un grand centre de politique et d'influence[278], insigne honneur, +mais un peu cher. Tout le pays était debout, en mouvement; l'impôt +avait doublé; une foule d'améliorations s'étaient faites[279], il est +vrai, plus que le pays n'en voulait payer. La noblesse, qui ne payait +pas, aurait soutenu le dauphin; mais, dans son impatience de se faire +des créatures, d'abaisser les uns, d'élever les autres, il faisait +tous les jours des nobles; il en fit d'innombrables, force +gentilshommes qui pouvaient, sans déroger, commercer, labourer la +terre. Ce mot: _Noblesse du dauphin Louis_, est resté proverbial. Elle +ne venait pas toujours par de nobles moyens; tel, disait-on, n'avait +pour titre que d'avoir tenu l'échelle, élargi la haie par où le +dauphin entrait la nuit chez la dame de Sassenage. + +[Note 278: Les Anglais disaient que de tous les hommes de France, le +dauphin était celui qu'ils redoutaient le plus. _Procès du duc +d'Alençon, déposition de son émissaire, le prêtre Thomas Gillet._] + +[Note 279: V. le Registre Delphinal de Mathieu Thomassin, fait par +commandement du dauphin Louis, 1456, _Bibliothèque royale, mss. +Colbert, 3657_ (_sous le titre de Chronique du Dauphiné_).] + +L'intervention du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne, suffirent plus +tard pour sauver le duc d'Alençon; mais le dauphin était trop +dangereux. Nulle intervention n'y fit, ni celle du roi de Castille, +qui écrivit pour lui, et même approcha de la frontière, ni celle du +pape qui eût sans doute parlé pour son vassal, s'il en eût eu le +temps. Le dauphin comptait peut-être aussi mettre en mouvement le +clergé. Nous avons vu son étrange démarche auprès des évêques de +Normandie. Dans son dernier danger, il fit maint pèlerinage et envoya +des voeux, des offrandes aux églises qu'il ne pouvait visiter, +Saint-Michel, Cléry, Saint-Claude, Saint-Jacques de Compostelle. Et à +peine eut-il passé chez le duc de Bourgogne qu'il écrivit à tous les +prélats de France. + +C'était un peu tard. Il avait inquiété l'Église, en empiétant sur les +droits des évêques du Dauphiné. Ses ennemis, Dunois, Chabannes, +jugèrent avec raison qu'il ne serait point soutenu, que ni son oncle +de Bourgogne, ni son beau-père le Savoyard, ni ses sujets du Dauphiné, +ni ses amis secrets de la France, ne tireraient l'épée pour lui. Ils +agirent avec une vivacité extrême, frappèrent coup sur coup. + +D'abord, le 27 mai (1456) le duc d'Alençon fut arrêté par Dunois +lui-même, la terreur imprimée dans les Marches d'ouest, la porte +fermée au duc d'York, que les malveillants auraient appelé sans nul +doute _in extremis_. + +Un second coup (7 juillet) frappé sur les Anglais, mais tout autant +sur le duc de Bourgogne, fut la réhabilitation de la Pucelle +d'Orléans[280], condamnation implicite de ceux qui l'avaient brûlée, +de celui qui l'avait livrée. Ce ne fut pas une oeuvre médiocre de +patience et d'habileté d'amener le pape à faire réviser le procès et +les juges d'Église à réformer un jugement d'Église, de renouveler +ainsi ce souvenir peu honorable pour le duc de Bourgogne, de le +désigner aux rancunes populaires, comme ami des Anglais, ennemi de la +France. + +[Note 280: Le peuple ne pouvait croire à la mort de la Pucelle; elle +ressuscita plusieurs fois.--En attendant la publication intégrale que +prépare M. Jules Quicherat, voir les extraits d'Averdy (Notices des +mss., t. III). Note de 1841. + +En 1436, une fausse Pucelle se fit reconnaître par les deux frères de +Jeanne à Metz. Elle s'attacha à la comtesse de Luxembourg, puis suivit +à Cologne le comte de Wirnembourg. Là elle se conduisit si mal que +l'inquisiteur la fit arrêter; mais le comte intercéda; elle revint en +Lorraine, où elle se maria à un seigneur des Harmoises. Elle alla à +Orléans, où la ville lui fit des présents. Symphorien Guyon, Histoire +d'Orléans (1650). IIe partie, p. 265.--«En celluy temps (1440) +en amenèrent les gens d'armes une, laquelle fut à Orléans +très-honorablement receue, et quand elle fut près de Paris, la grant +erreur recommença de croire fermement que c'estoit la Pucelle, et pour +cette cause on la fit venir à Paris et fut monstrée au peuple au palays +sur la pierre de marbre et là fut preschée, et dit qu'elle n'estoit pas +pucelle et qu'elle avoit été mariée à ung chevalier, dont elle avoit eu +deux filx, et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose dont il +convint qu'elle allast au Saint-Père, comme de main mise sur son père ou +mère, prestre ou clerc violentement. Elle y alla vestue comme un homme, +et fut comme souldoyer en la guerre du Saint-Père Eugène, et fist +homicide en ladite guerre par deux foys, et quand elle fut à Paris +encore retourna en la guerre, et fust en garnison et puis s'en alla.» +Journal du Bourgeois de Paris, 185-6, ann. 1440.--La troisième Pucelle, +amenée à Charles VII en 1441, le reconnut à une botte faulve qu'il +portait alors pour un mal de pied. Le roi lui dit: «Pucelle, ma mie, +vous soyez la très-bien revenue, au nom de Dieu qui scet le secret qui +est entre vous et moi.» Elle se jeta à genoux en lui avouant son +imposture. _Exemple de hardiesse_, _mss. Bibliothèque royale_, _nº 180_, +cité par Lenglet, II, 155.] + +Ces actes de vigueur avertirent tout le monde. Les nobles de +l'Armagnac et du Rouergue comprirent que le dauphin, avec ses belles +paroles, ne pourrait les soutenir, et ils se déclarèrent loyaux et +fidèles sujets. Le beau-père du dauphin, le duc de Savoie, voyant +venir une armée du côté de la France, rien du côté de la Bourgogne, +écouta les paroles qui lui furent portées par l'ancien _écorcheur_ +Chabannes, qui avait pris joyeusement la commission de recors dans +cette affaire, et se faisait fort d'_exécuter_ le dauphin. Chabannes +exigea du Savoyard qu'il abandonnât son gendre, et pour plus de sûreté +il en tira un gage, la seigneurie de Clermont en Genevois. Ainsi le +dauphin restait seul, et il voyait son père avancer vers Lyon. La +bonne volonté ne lui faisait pas faute pour résister, on peut l'en +croire lui-même: «Si Dieu ou fortune, écrivait ce bon fils[281], m'eût +donné d'avoir moitié autant de gens d'armes comme le roi mon père, son +armée n'eut pas eu la peine de venir; je la fusse allé combattre dès +Lyon[282].» + +[Note 281: Lorsqu'il sollicitait Dammartin d'enlever Charles VII, +quelques années auparavant, il ajoutait: «Et y veux estre en personne, +car chacun craint la personne du roi quand on le voit; et quand je n'y +seroye en personne, je doute que le coeur ne faillit à mes gens, quand +ils le verraient, et en ma présence chacun fera ce que je voudrai.» +Déposition de Dammartin. (Duclos.)] + +[Note 282: Ces détails et tous ceux qui concernent même indirectement +Chabannes, se trouvent, avec les lettres originales (fol. +CCXCVII-CCCII), dans: La Chronique Martinienne de tous les papes qui +furent jamais et finist jusques au pape Alexandre derrenier décédé en +1503, et avecques ce les additions de plusieurs chroniqueurs. (Et à la +fin:) Imprimée à Paris pour Antoyne Vérard, marchant libraire.] + +La levée en masse qu'il avait ordonnée contre son père n'ayant rien +produit, les nobles ne remuant pas plus que les autres, il ne lui +restait qu'à fuir, s'il pouvait. Chabannes croyait ne rien faire en +prenant le Dauphiné, s'il ne prenait le Dauphin; il lui avait dressé +une embuscade et croyait bien le tenir. Mais il échappa par le Bugey, +qui était à son beau-père; sous prétexte d'une chasse, il envoya tous +ses officiers d'un côté, et passa de l'autre. Lui septième, il +traversa au galop le Bugey, le Val-Romey, et par cette course de +trente lieues, il se trouva à Saint-Claude en Franche-Comté, chez le +duc de Bourgogne. + + + + +CHAPITRE IV + +SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON + +1456-1461 + + +Charles VII dit, en apprenant la fuite du dauphin et l'accueil qu'il +avait trouvé chez le duc de Bourgogne: «Il a reçu chez lui un renard +qui mangera ses poules.» + +C'eût été en effet un curieux épisode à ajouter au vieux roman de +Renard. Cette grande farce du moyen âge tant de fois reprise, rompue, +reprise encore, après avoir fourni je ne sais combien de poèmes[283], +semblait se continuer dans l'histoire. Ici, c'était Renard chez +Isengrin, se faisant son hôte et son compère, Renard amendé, humble et +doux, mais tout doucement observant chaque chose, étudiant d'un regard +oblique la maison ennemie. + +[Note 283: Roman du Renart, publié par Méon, 1826, 4 vol. Supplément, +par Chabailles, 1835. Reinardus Vulpes, carmen epicum seculis IX et +XII conscriptum, ed. Mone, 1832. Reinard Fuchs, von Jacob Grimm, +1834.] + +D'abord, ce bon personnage, tout en laissant à ses gens l'ordre de +tenir ferme contre son père[284], lui avait écrit respectueusement, +pieusement: «Qu'étant, avec l'autorisation de son seigneur et père, +gonfalonier de la sainte Église romaine, il n'avait pu se dispenser +d'obtempérer à la requête du pape, et de se joindre à son bel oncle de +Bourgogne, qui allait partir contre les Turcs pour la défense de la +foi catholique.» Par une autre lettre adressée à tous les évêques de +France, il se recommandait à leurs prières pour le succès de la sainte +entreprise. + +[Note 284: Il retint prisonnier et voulait faire mourir un +gentilhomme, dont le neveu avait rendu une de ses places au roi. _Ms. +Legrand._] + +À l'arrivée, ce fut entre lui, la duchesse et le duc un grand combat +d'humilité[285]; ils lui cédaient partout et le traitaient presque +comme le roi; lui, au contraire, de se faire d'autant plus petit et le +plus pauvre homme du monde. Il les fit pleurer au récit lamentable des +persécutions qu'il avait endurées. Le duc se mit à sa disposition, +lui, ses sujets, ses biens, toutes choses[286], sauf la chose que +voulait le dauphin, une armée pour rentrer dans le royaume et mettre +son père en tutelle. Le duc n'avait nulle envie d'aller si vite; il se +faisait vieux; ses États, ce vaste et magnifique corps, ne se +portaient pas bien non plus; il était toujours endolori du côté de la +Flandre, et il avait mal à la Hollande. Ajoutez que ses serviteurs, +qui étaient ses maîtres, MM. de Croy, ne l'auraient pas laissé faire +la guerre. Elle eût ramené les grosses taxes[287], les révoltes. Et +qui eût conduit cette guerre? l'héritier, le jeune et violent comte de +Charolais, c'est-à-dire que tout fût tombé dans les mains de sa mère, +qui aurait chassé les Croy. + +[Note 285: Reiffenberg, Mémoire sur le séjour du dauphin Louis XI aux +Pays-Bas, dans les Mémoires de l'académie de Bruxelles, t. V, p. +10-15.] + +[Note 286: Il se contenta d'intercéder quelquefois assez aigrement. Il +dit au roi, dans une lettre, que le dauphin a fait demandes bonnes et +raisonnables... «et a escript que lui aviez faict bien estrange +response.» _Mss. Baluze._] + +[Note 287: Sous l'influence pacifique des Croy, de 1458 à 1464, les +taxes diminuent sensiblement. Comptes annuels (communiqués par M. +Edward Le Glay). _Archives de Lille, Chambre des comptes. Recette +générale._] + +Les conseillers de Charles VII n'ignoraient rien de tout cela. Ils +étaient si persuadés que le duc n'oserait faire la guerre, que si le +roi les eût crus, ils auraient hasardé un coup de main pour enlever le +dauphin au fond du Brabant. Ils avaient décidé le roi à marier sa +fille au jeune Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie, issu de la +maison de Luxembourg, et à occuper le Luxembourg comme héritage de son +gendre. Déjà le roi avait déclaré prendre Thionville et le duché sous +sa protection. Déjà l'ambassade hongroise était à Paris, et elle +allait emmener la jeune princesse, lorsqu'on apprit que Ladislas +venait de mourir. + +Ce hasard ajournait la guerre[288], que d'ailleurs les deux ennemis +étaient loin de désirer. Ils s'en firent une qui allait mieux à deux +vieillards, une aigre petite guerre d'écrits, de jugements, de +conflits de tribunaux. Avant d'entrer dans ce détail, il faut +expliquer, une fois pour toutes, ce que c'était que la puissance de la +maison de Bourgogne et faire connaître en général le caractère de la +féodalité de ce temps. + +[Note 288: Le roi ne lâcha pas prise; il acheta du duc de Saxe les +droits sur le Luxembourg qu'il tenait de l'héritière de Ladislas. V. +les détails dans _Legrand, fol. 31-24, mss. de la Bibliothèque +royale_. + +Voir les instructions données à Thierri de Lenoncourt. _Bibliothèque +royale, mss. Du Puy, 760; 6 avril 1458._] + +Le duc de Bourgogne était chez lui, était en France même, le chef +d'une féodalité politique qui n'avait rien de vraiment féodal. Ce qui +avait fait le droit de la féodalité primitive, ce qui l'avait fait +respecter, aimer, de ceux même sur qui elle pesait, c'est qu'elle +était profondément _naturelle_, c'est que la famille seigneuriale, née +de la terre, y était enracinée, qu'elle vivait d'une même vie, qu'elle +en était, pour ainsi parler, le _genius loci_[289]. Au XVe siècle, +les mariages, les héritages, les dons des rois, ont tout bouleversé. +Les familles féodales, qui avaient intérêt à fixer et concentrer les +fiefs, ont travaillé elles-mêmes à leur dispersion. Séparées par de +vieilles haines, elles se sont rarement alliées au voisin; le voisin, +c'est l'ennemi; elles ont plutôt cherché, jusqu'au bout du royaume, +l'alliance du plus lointain étranger. De là des réunions de fiefs, +bizarres, étranges, comme Boulogne et Auvergne; d'autres même +odieuses; ainsi, dans la France du Nord, où les Armagnacs ont laissé +tant d'affreux souvenirs, où leur nom même est un blasphème, ils s'y +sont établis, y ont acquis le duché de Nemours. + +[Note 289: C'est elle, le plus souvent, qui avait en quelque sorte +fait la terre; elle y avait bâti des murs, un asile contre les païens +du Nord, où l'agriculteur pouvait se retirer, ramener ses troupeaux. +Les champs avaient été défrichés, cultivés aussi loin qu'on pouvait +voir la tour. La terre était fille de la seigneurie, et le seigneur +était fils de la terre; il en savait la langue et les usages, il en +connaissait les habitants, il était des leurs. Son fils, grandissant +parmi eux, était l'enfant de la contrée.--Le blason d'une telle +famille devait être compris du moindre paysan. Il n'était +ordinairement autre chose que l'histoire même du pays. Ce _champ_ +héraldique était visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours +étaient celles que le premier ancêtre avait bâties contre les +Normands; ces besans, ces têtes de Mores, étaient un souvenir de la +fameuse croisade où le seigneur avait mené ses hommes et qui faisait +l'entretien du pays. + +Mêmes blasons au XVe siècle, tout autres familles. Il serait facile de +prendre tous les fiefs de France et de montrer que la plupart sont +alors entre les mains de familles étrangères, que tous les noms, tous +les blasons sont faux. _Anjou n'est pas Anjou_; ce ne sont plus les +Foulques, les infatigables batailleurs de la lande bretonne; ce ne +sont plus les Plante genêts, plantés dans la Loire, transplantés +glorieusement en Normandie, en Aquitaine, en Angleterre. _Bretagne +n'est pas Bretagne_; la race indigène du vieux clan, Noménoé, s'est +mariée en Capet, et les Capets bretons en Montfort; vrai vaisseau de +Thésée, où toute pièce change et le nom subsiste. _Foix n'est plus +Foix_; la dynastie des Phébus, gracieuse, spirituelle, à la béarnaise; +ce sont les rudes Graillis de Buch, farouches capitaines, mêlés de +l'âpreté des landes et d'orgueil anglais.] + +Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une même +dénomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet étrange +empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas même en Bourgogne, +le duc n'était vraiment le seigneur _naturel_[290]. Ce mot si fort au +moyen âge et qui imposait tant de respect, était ici trop visiblement +un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettèrent tombée; mais +tant qu'elle fut debout, elle ne maintint guère que par force ce +discordant assemblage de pays si divers, cette association d'éléments +indigestes. + +[Note 290: Le blason de la maison de Bourgogne n'a nul rapport à ses +destinées, ni à son caractère. La croix de Saint-André rappelait des +souvenirs austères, l'époque de ferveur où un duc, se faisant moine de +Cluny, malgré le pape, trente de ses vassaux prirent l'habit, l'époque +où Cîteaux, prêchant la croisade par toute la terre, les princes +bourguignons allèrent combattre avec le Cid et fonder des royaumes sur +la terre des Maures.--Le lion noir sur or de la Flandre rappelait aux +Flamands leurs vieux comtes, qui fortifièrent les villes, tracèrent le +fossé entre France et Empire, fondèrent la paix publique, ou bien +encore leur aimable dynastie de Hainaut, qui sut _dire_ aussi bien que +_faire_, qui fit et conta la croisade, s'y dévoua deux fois et +couronna la tour de Bruges du dragon de Sainte-Sophie.] + +Partout d'abord deux langues, et chacune de vingt dialectes, je ne +sais combien de patois français que les Français n'entendent pas; +quantité de jargons allemands, inintelligibles aux Allemands; vraie +Babel, où, comme dans celle de la Genèse, l'un demandant la pierre, on +lui donnait le plâtre; dangereux quiproquo, où les procès flamands se +traduisant bien ou mal en wallon ou en français[291], les parties +s'entendant peu, le juge ne comprenant pas, il pouvait, en bonne +conscience, condamner, pendre, rouer l'un pour l'autre. + +[Note 291: Je parle surtout du Conseil supérieur.] + +Ce n'est pas tout. Chaque province, chaque ville ou village, fier de +son patois, de sa coutume, se moquant du voisin; de là force +querelles, batteries de kermesses, haines de villes, interminables +petites guerres. + +Entre les Wallons seuls, que de diversités! De Mézières et Givet à +Dinan, par exemple, du féodal Namur à la république épiscopale de +Liége. Du côté de la langue allemande, on peut juger de la violence +des antipathies par l'empressement avec lequel les Hollandais, au +moindre signe, accouraient armés dans les Flandres. + +Chose étrange qu'en ces contrées uniformes et monotones, sur ces +terres basses, vagues, où toute différence s'adoucit et se pacifie, où +les fleuves languissants semblent s'oublier plutôt que finir, que là, +justement dans l'indistinction géographique, les oppositions sociales +se prononcent si fortement! + +Mais les Pays-Bas n'étaient point le seul embarras du duc de +Bourgogne. Le mariage qui fit la fortune de son grand-père l'avait +établi à la fois sur la Saône, la Meuse et l'Escaut. Du même coup, il +s'était trouvé triple, multiple à l'infini. Il avait acquis un empire, +mais aussi cent procès, procès pendants, procès à venir, relations +avec tous, discussions avec tous, tentations d'acquérir, occasions de +batailler, de la guerre pour des siècles. Il avait, en ce mariage, +épousé l'incompatibilité d'humeur, la discorde, le divorce +permanent... Mais cela ne suffisait pas. Les ducs de Bourgogne +allèrent augmentant toujours et compliquant l'imbroglio: «Plus ils +étoient embrouillés, plus ils s'embrouilloient[292].» + +[Note 292: Ils essayèrent pourtant de simplifier par des moyens +violents, par exemple en dépouillant la maison de Nevers. V. surtout +_Bibliothèque royale, mss. S. Victor, 1080. fol. 53 96_.--Sur la +politique de cette absorbante maison de Bourgogne, il est curieux de +lire aussi le procès d'un bâtard de Neufchâtel, qui, dans l'intérêt de +cette maison, fabriquait des actes contre Fribourg. Der +Schweitzerische Geschichtforscher, I. 403. + +La ruine de Liége, en 1468, me donnera occasion d'en parler au long. +Quant aux rapports de nos rois avec les La Marck, voir, entre autres +choses, l'autorisation que Charles VII leur donne de fortifier Sedan, +novembre 1455. _Bibliothèque royale, mss. Du Puy, 435, 570._] + +Par le Luxembourg, la Hollande et la Frise, ils avaient entamé un +interminable procès avec l'Empire, avec les Allemagnes, les vastes, +lentes et pesantes Allemagnes, dont on pouvait se jouer longtemps, +mais pour perdre à la fin, comme dans toute dispute avec l'infini. + +Du côté de la France, les affaires étaient bien plus mêlées encore. +Par la Meuse, par Liége et les La Marck, la France remuait à volonté +une petite France wallonne entre le Brabant et le Luxembourg. Vers la +Flandre, le Parlement avait droit de justice; il le faisait sentir +rarement, mais rudement. + +La France avait encore sur le duc une prise plus directe. Avec quoi ce +cadet de France, créé par nous, guerroyait-il la France? avec des +Français. Il demandait de l'argent aux Flamands, mais s'il s'agissait +d'un conseil ou d'un coup d'épée, c'était aux Wallons, aux Français, +qu'on avait recours. Les conseillers principaux, Raulin, Hugonet, +Humbercourt, les Granvelle, furent toujours des deux Bourgognes. Le +valet confident de Philippe le Bon, Toustain, était un Bourguignon; +son chevalier, son Roland, Jacques de Lalaing, était un homme du +Hainaut. + +Si le duc de Bourgogne n'emploie que des Français, que feront-ils? ils +contreferont la France. Elle a une chambre des comptes; ils font une +chambre des comptes. Elle a un Parlement; ils font un Parlement ou +conseil supérieur. Elle parle de rédiger ses coutumes (1453); vite, +ils se mettent à rédiger les leurs (1459). + +Comment se fait-il que cette France pauvre, pâle, épuisée, entraîne +cette flore Bourgogne, cette grosse Flandre, dans son tourbillon?... +Cela tient sans doute à la grandeur d'un tel royaume, mais bien plus à +son génie de centralisation, à son instinct généralisateur, que le +monde imite de loin. De bonne heure chez nous la langue, le droit, ont +tendu à l'unité. Dès 1300, la France a tiré de cent dialectes une +langue dominante, celle de Joinville et de Beaumanoir. En même temps, +tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas erraient au gré de leur rêverie +par les mille sentiers du mysticisme, la France centralisait la +philosophie dans la scolastique, la scolastique dans Paris. + +La centralisation des coutumes, leur codification, éloignée encore, +était préparée lentement, sûrement, sinon par la législation, au moins +par la jurisprudence. De bonne heure, le Parlement déclara la guerre +aux usages locaux, aux vieilles comédies juridiques, aux symboles +matériels si chers à l'Allemagne et aux Pays-Bas; il avoua hautement +ne connaître nulle autorité au-dessus de l'équité et de la +raison[293]. + +[Note 293: Le caractère rationaliste et _anti-symbolique_ de nos +légistes n'est marqué nulle part plus fortement que dans l'acte +suivant, adressé à la ville de Lille: «Clarissima virtutum justitia, +qua redditur unicuique quod suum est, si judiciali quandoque indigeat +auctoritate fulciri, non _frivolis_ aut _inanibus_ tractari, mediis +_ratione carentibus_, et quibus a recto possit diverti tramite, sed in +viâ veritatis suæ fidelis ministræ, debet fideliter exhiberi. Si vero +contrarium quodvis antiquitas aut _consuetudo_ tenuerit, regalis +potentia corrigere seu reformare tenetur. Ea propter notum facimus... +quod, cum ex parte... scabinorum, burgensium, communitatis, et +habitatorum villæ nostræ Insulensis, nobis fuerit declaratum quod in +dicta villa ab antiquo viguit observantia seu _consuetudo_ talis: Quod +si quis clamorem exposuerit, seu legem petierit dictæ villæ contra +personam quamcunque super debito vel alias de mobili quæ denegetur +eidem, dicti scabini (ad excitationem baillivi vel præpositi +nostri...) per judicium juxta prædictam legem antiquam pronunciant +quod actor et reus procedant ad Sancta, proferendo verba...: «Nescimus +aliquid propter quod non procedant ad Sancta, si sint ausi.» Et +ordinatio, seu modus procedenti ad dicta Sancta, quod est dictu +facile, juramentum fieri solet ab utraque partium, sub certis +_formulis_ ac in idiomate extraneis, et insuetis, ac difficillimis +observari. Super quibus... si quoquo modo defecerit in idiomate, vel +in forma, sive fragilitate linguæ, juranti sermo labatur, sive _manum +solito plus elevet, aut in palma pollicem firmiter non teneat_, et +alia plura frivola et inania... non observet, causam suam penitus +amittit. Nos considerantes quod talis observantia seu consuetudo, +nulla potest ratificari temporem successione longæva, sed quanto +diutius justitiæ paravit insidias, tanto debet attentius radicitus +exstirpari, Constituimus... aboleri... ordinantes quod ad faciendum ad +sancta Dei Evangelia juramentum solemne modo et forma quibus in +Parlamente nostro, Parisiis et aliis regni nostri curiis, est fieri +consuetum... per dictos scabinos admittantur. Anno 1350, mense +martii.» Ord. II 399-400.] + +Telle fut l'invincible attraction de la France; le duc de Bourgogne, +qui s'efforçait de s'en détacher, de devenir Allemand, Anglais, fut de +plus en plus français malgré lui. Vers la fin, lorsque les évêchés +impériaux d'Utrecht et de Liége repoussèrent ses évêques, la Frise +appela l'empereur, Philippe-le-Bon céda définitivement à l'influence +française. Il tomba sous la domination d'une famille picarde, des +Croy, et leur confia, non-seulement la part principale au pouvoir, +mais ses places frontières, les clefs de sa maison, qu'ils purent à +volonté ouvrir au roi de France. Enfin, il reçut, pour ainsi dire, la +France elle-même, l'introduisit chez lui, se la mit au coeur et se +l'inocula en ce qu'elle avait de plus inquiet, de plus dangereux, de +plus possédé du démon de l'esprit moderne. + +Cet humble et doux dauphin, nourri chez Philippe le Bon des miettes de +sa table, était justement l'homme qui pouvait le mieux voir ce qu'il y +avait de faible dans le brillant échafaudage de la maison de +Bourgogne. Il avait bien le temps d'observer, de songer, dans son +humble situation: il attendait patiemment à Genappe, près Bruxelles. +Malgré la pension que lui payait son hôte, à grand'peine pouvait-il +subsister, avec tant de gens qui l'avaient suivi. Il vivotait de sa +dot de Savoie, d'emprunts faits aux marchands; il tendait la main aux +princes, au duc de Bretagne, par exemple, qui refusa sèchement. Avec +cela, il lui fallait plaire à ses hôtes; il lui fallait rire et faire +rire, être bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-même, +payer sa part aux Cent Nouvelles et dérider ainsi son tragique cousin +Charolais. + +Les Cent Nouvelles, les contes salés renouvelés des fabliaux, lui +allaient mieux que les Amadis et tous les romans que l'on traduisait +de nos poèmes chevaleresques[294] pour Philippe le Bon. La pesante +rhétorique[295] devait peu convenir à un esprit net et vif comme celui +du dauphin. Et tout était rhétorique dans cette cour: il y avait, +non-seulement dans les formes du style mais dans le cérémonial et +l'étiquette[296], une pompe, une enflure ridicules. Les villes +imitaient la cour; partout il se formait des confréries bourgeoises +de parleurs et de beaux diseurs qui s'intitulaient naïvement de leurs +vrais noms: _Chambres de rhétorique_[297]. Les vaines formes, +l'invention d'un symbolisme vide[298], étaient bien peu de saison, au +moment où l'esprit moderne, jetant ses enveloppes, les signes, les +symboles, éclatait dans l'imprimerie[299]. On conte qu'un rêveur, +errant au vent du nord dans une pâle forêt de Hollande, vit l'écorce +ridée des chênes se détacher en lettres mobiles et vouloir +parler[300]. Puis, un _chercheur_ des bords du Rhin trouva le vrai +mystère; le profond génie allemand communiqua aux lettres la fécondité +de la vie; il en trouva la génération: il fit qu'elles s'engendrassent +et se fécondassent de mâle en femelle, de poinçons en matrices: le +monde, ce jour-là, entra dans l'infini. + +[Note 294: Le faible mérite de ces romans, chroniques, etc., ne doit +diminuer en rien notre reconnaissance pour Philippe le Bon et pour son +fils, qui ont été les véritables fondateurs de la précieuse +Bibliothèque de Bourgogne. Un contemporain écrit en 1443: «Nonobstant +que ce soit le prince sur tout autres, garni de la plus riche et noble +librairie du monde, si est il enclin et désirant de chascun jour +l'accroistre comme il fait; pourquoi il a journellement et en diverses +contrées, grands clercs, orateurs, translateurs et escripvains à ses +propres gages occupez, etc.» Chronique de David Aubert, _Bibliothèque +royale, mss. 6766_, cité par Laserna-Santander, Mémoire sur la +Bibliothèque de Bourgogne (1809), p. 11. V. aussi sur le même sujet la +Notice de M. Florian-Frocheur, 1839; et l'Histoire des Bibliothèques +de la Belgique, par M. Namur. 1840.] + +[Note 295: C'est le défaut du plus grand écrivain de l'époque, de +l'éloquent Chastellain. Commines, tout autrement fin et subtil, ne put +tenir à la cour de Bourgogne; il alla prendre sa place naturelle, près +de Louis XI.] + +[Note 296: Cette étiquette, toute différente du cérémonial symbolique +des temps anciens, n'en a pas moins servi de modèle à toutes les cours +modernes. On en trouve le détail dans les Honneurs de la cour, écrits +par une grande dame, et imprimés par Sainte-Palaye, à la suite de ses +Mémoires sur l'ancienne chevalerie, II, 171-267. Le fait suivant +montre combien l'étiquette était inflexible. Au mariage du duc de +Bourgogne: «Je vis que madame d'Eu souffrit que monsieur d'Antony, son +père (Jean de Melun, sire d'Antoing), à nue tête lui tînt la +serviette, quand elle lava devant souper, et s'agenouillât presque +jusqu'à terre devant elle; dont j'ouis dire aux sages que c'étoit +folie à monsieur d'Antony de le faire et encore plus grande à sa fille +de le souffrir.» Cérémonial de la cour de Bourgogne, édit. de Dunod, +p. 747.] + +[Note 297: Les _Rederiker_, comme Grimm l'a parfaitement établi, ne +sont pas des _Meistersaenger_. Leurs Chambres n'offrent qu'un +travestissement des moeurs françaises; leurs noms de fleurs semblent +empruntés à nos Jeux floraux. Dans le Meistergesang, point de prix +proposé; point de hiérarchie; au contraire, les Chambres de rhétorique +avaient des empereurs, des princes, des doyens, etc. Elles proposaient +des prix à ceux qui amèneraient le plus de monde à leurs fêtes, aux +poëtes qui improviseraient à genoux sans se relever, etc. +Laserna-Santander, Bibliothèque de Bourgogne, 152-200. Jacob-Grimm, +Ueber den altdeutschen Meistergesang, 156.] + +[Note 298: Rien ne caractérise mieux le triste esprit de cette époque +que les devises en rébus. La ville de Dôle met un soleil d'or dans ses +armes, supposant que _Dôle_ rappelle _Délos_, l'île du soleil. La +maison de Bourbon ajoute à ses armes le _chardon_ (cher don). +Batissier, Bourbonnais, II, 264. Un Vergy qui possède les terres de +Valu, Vaux et Vaudray, prend pour devise: J'ai valu, vaux et vaudray. +Reiffenberg. Histoire de la Toison d'or, p. 2-4. Voir aussi mes +Origines du droit trouvées dans les formules et symboles, p. 214-222.] + +[Note 299: Au milieu du siècle, lorsqu'on se remit, après les guerres, +à songer, à chercher, à lire, des livres commencèrent à circuler qu'on +croyait encore manuscrits, mais d'une régularité d'écriture +extraordinaire, de plus, à bon marché, en grand nombre: plus on en +achetait, plus il en venait. Ils se trouvaient (chose merveilleuse) +identiques, c'est-à-dire que les acheteurs en comparant leurs bibles, +leurs psautiers, y trouvaient mêmes formes, mêmes ornements, mêmes +initiales sanglantes, comme la griffe du diable. Mais, tout au +contraire, c'était la moderne révélation de l'esprit de Dieu. Le Verbe +attaché d'abord aux murailles, fixé aux fresques byzantines, s'était +de bonne heure détaché en tableaux, en images de Christ, décalqué de +véroniques en véroniques. L'esprit était muet encore; captif dans la +peinture, il faisait signe, et ne parlait pas. De là d'incroyables +efforts, de gauches essais pour faire dire aux images ce qu'elles ne +peuvent dire; la rêveuse Allemagne surtout subit la torture d'un +symbolisme impuissant. Van Eyck finit par s'en lasser; il laissa les +Allemands suer à peindre l'esprit, se mit à peindre naïvement des +corps, et s'enfonça dans la nature. La peinture étant convaincue en +ceci d'impuissance, un art nouveau devenait nécessaire pour exprimer +l'esprit, pour le suivre dans ses transformations, ses analyses, ses +poursuites variées. Je reprendrai ailleurs cette grande histoire.] + +[Note 300: C'est la tradition hollandaise que je ne crois devoir ni +adopter ni rejeter. + +V. Lambinet, Daunou, Schwaab, et d'autre part Meerman, Léon Delaborde, +etc. Au reste, des deux découvertes (la mobilité des caractères et la +fonte), la première était une chose naturelle, nécessaire, amenée par +un progrès invincible, ainsi que je le montrerai. La grande invention, +c'est la fonte; là fut le génie, la révolution féconde.] + +Dans l'infini de l'examen. Cet art humble et modeste, sans forme ni +parure, agit partout, remua tout avec une puissance rapide et +terrible. Il avait beau jeu sur un monde brisé. Toute nation l'était, +l'Église autant qu'aucune nation; il fallait que tous fussent brisés +pour se voir au fond et bien se connaître. Grain d'orge ne saurait, +sans la meule, ce qu'il a de farine[301]. + +[Note 301: On connaît la ballade anglaise du martyre de _Grain +d'orge_, moulu, noyé, rôti, etc.] + +Notre dauphin Louis, liseur insatiable, avait fait venir sa librairie +de Dauphiné en Brabant[302]; il dut y recevoir les premiers livres +imprimés. Nul n'aurait mieux senti l'importance du nouvel art, s'il +était vrai, comme on l'a dit, qu'à son avénement il eût envoyé à +Strasbourg pour faire venir des imprimeurs. Ce qui est sûr, c'est +qu'il les protégea contre ceux qui les croyaient sorciers[303]. + +[Note 302: _Ms. Legrand._] + +[Note 303: Taillandier, Résumé historique de l'introduction de +l'imprimerie à Paris, Mémoires des antiquaires de France, t. XIII. +Académie des inscriptions, t. XIV, p. 237.] + +Ce génie inquiet reçut en naissant tous les instincts modernes, bons +et mauvais, mais par-dessus tout l'impatience de détruire, le mépris +du passé; c'était un esprit vif, sec, prosaïque, à qui rien +n'imposait, sauf un homme peut-être, le fils de la fortune, de l'épée +et de la ruse, Francesco Sforza[304]. Pour les radotages +chevaleresques de la maison de Bourgogne, il n'en tenait grand compte; +il le montra dès qu'il fut roi. + +[Note 304: Sforza et le dauphin, son admirateur, s'entendaient à +merveille. Sforza ne dédaigna point de faire un traité avec ce fugitif +(6 octobre 1460). _Ms. Legrand._] + +Au grand tournoi que le duc de Bourgogne donna à Paris, quand tous les +grands seigneurs eurent couru, jouté, paradé, un inconnu parut en +lice, un rude champion, payé tout exprès, qui les défia tous et les +jeta par terre. Louis XI, caché dans un coin, jouissait du spectacle. + +Revenons à Genappe. Dans cette retraite, il partageait son loisir +forcé entre deux choses, désespérer son père et miner tout doucement +la maison qui le recevait. Le pauvre Charles VII se sentait peu à peu +entouré d'une force inquiète et malveillante; il ne trouvait plus rien +de sûr[305]. Cette fascination alla si loin, que son esprit +s'affaiblissant, il finit par s'abandonner lui-même[306]. De crainte +de mourir empoisonné, il se laissa mourir de faim[307]. + +[Note 305: Lire dans la Chronique de Martinienne, si curieuse pour ce +règne, une lettre que le dauphin écrivait, pour qu'elle tombât entre +les mains de son père: «J'ai eu des lectres du comte de Dampmartin que +je faingtz de hayr. Dictes luy qu'il me serve toujours bien.»] + +[Note 306: Quelques-uns disent que Charles VII songeait à placer la +couronne sur la tête de son second fils. Le comte de Foix assura +néanmoins qu'il n'a pas même voulu lui donner la Guienne en apanage. +Il écrivit à Louis XI à son avénement: «L'année passée, estant le Roy +vostre père à Mehun, les ambassadeurs du Roy d'Espagne y estoient qui +traictoient le mariage de mondit sieur vostre frère avec la soeur du +roy d'Espagne; il fut ouvert que les Espagnols requéroient que le Roy +vostre père donnast et transportast le duché de Guyenne à monsieur +vostre beau-frère; à quoy le Roy vostre dit père respondist qu'il ne +luy sembloit pas bien raisonnable et que vous estiez absent, que +estiez frère aisné et que estiez celuy à qui la chose touchoit le plus +près après lui.» Lenglet.] + +[Note 307: Charles VII fut singulièrement regretté des gens de sa +maison: «Et disoit on lors que lung desditz paiges avoit esté par +quatre jours entiers sans boire et sans manger.» Chronique +Martiniane.] + +Le duc de Bourgogne ne mourut pas encore; mais il n'en était guère +mieux. Il devenait de plus en plus maladif de corps et d'esprit. Il +passait sa vie à mettre d'accord les Croy avec son fils et sa femme. +Le dauphin pratiquait les deux partis; il avait un homme sûr près du +comte de Charolais. Son exemple (sinon ses conseils) suscitait au duc +un ennemi dans son propre fils; les choses en vinrent au point, entre +le fils et le père, que l'impétueux jeune homme faillit imiter le +dauphin, et fit demander à Charles VII s'il le recevrait en France. + +La lutte du duc et du roi n'est donc pas près de finir. Que Charles +VII meure, que Louis XI soit ramené en France par le duc, sacré par +lui à Reims, il n'importe, la question restera la même. Ce sera +toujours la guerre de la France aînée, de la grande France homogène +contre la France cadette, mêlée d'Allemagne. Le roi (qu'il le sache ou +non), c'est toujours le roi du peuple naissant, le roi de la +bourgeoisie, de la petite noblesse, du paysan, le roi de la Pucelle, +de Brézé, de Bureau, de Jacques Coeur. Le duc est surtout un haut +suzerain féodal, que tous les grands de la France et des Pays-Bas se +plaisent à reconnaître pour chef; ceux qui ne sont pas ses vassaux ne +veulent pas moins dépendre de lui, comme du suprême arbitre de +l'honneur chevaleresque. Si le roi a contre le duc sa juridiction +d'appel, son instrument légal, le Parlement[308], le duc a sur les +grands seigneurs de France une action moins égale, mais peut-être +plus puissante, dans sa cour d'honneur de la Toison d'Or. + +[Note 308: V. entre autres pièces curieuses, l'assignation au comte +d'Armagnac qui aurait tenu ses enfants en prison jusqu'à leur mort +pour s'emparer de leur bien, _Bibliothèque royale, mss. Doat, 218, +fol. 128_.] + +Cet ordre de confrérie, d'égalité entre seigneurs, où le duc, tout +comme un autre, venait se faire admonester, _chapitrer_[309], ce +conseil auquel il faisait semblant de communiquer ses affaires[310], +c'était au fond un tribunal où les plus fiers se trouvaient avoir le +duc pour juge, où il pouvait les honorer, les déshonorer par une +sentence de son ordre. Leur écusson répondait d'eux; appendu à +Saint-Jean de Gand, il pouvait être biffé, noirci. C'est ainsi qu'il +fit condamner le sire de Neufchâtel et le comte de Nevers, refuser, +exclure, comme indignes, le prince d'Orange et le roi de Danemark. Au +contraire, le duc d'Alençon, condamné par le Parlement, n'en fut pas +moins maintenu avec honneur parmi les membres de la Toison d'Or. Les +grands se consolaient aisément d'être dégradés à Paris par des +procureurs, lorsqu'ils étaient glorifiés chez le duc de Bourgogne, +dans une cour chevaleresque, où siégeaient des rois. + +[Note 309: La plus curieuse remontrance est celle que fit l'Ordre à +Charles le Téméraire et qu'il écouta avec beaucoup de patience: «Que +Monseigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle parfois +un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aulcune fois, en +parlant des princes. Qu'il prend trop grande peine, dont fait à +doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours. Que, quand il +faict ses armées, lui pleust tellement drechier son faict que ses +subjects ne fuissent plus ainsi travaillez ne foulez, comme ils ont +été par ci-devant. Qu'il veuille estre bénigne et attrempé et tenir +ses pays en bonne justice. Que les choses qu'il accorde lui plaise +entretenir, et estre véritable en ses paroles. Que le plus tard qu'il +pourra il veuille mettre son peuple en guerre et qu'il ne le veuille +faire sans bon et meur conseil.» Reiffenberg.] + +[Note 310: Les chevaliers avaient entrée au conseil. En 1491, ils se +plaignent de ce que le duc ne les appelle pas à délibérer sur ses +affaires. (Raynouard.)] + +Le chapitre de la Toison le plus glorieux, le plus complet peut-être +et qui marque le mieux l'apogée de cette grandeur, est celui de 1446. +Tout semblait paisible. Rien à craindre de l'Angleterre. Le duc +d'Orléans, racheté par son ennemi, par le duc de Bourgogne, siégeait +près de lui en chapitre; personne ne se souvenait de la vieille +rivalité. Orléans et Bourgogne devenant confrères, et le duc de +Bretagne entrant aussi dans l'ordre, la France, d'ailleurs fort +occupée, devait être trop heureuse qu'on la laissât tranquille. Les +Pays-Bas l'étaient, entre les deux éruptions de Bruges et de Gand. +Dans ce même chapitre, le duc de Bourgogne, armant chevalier l'amiral +de Zélande, semblait finir les vieilles disputes de Zélande et de +Flandre, marier les deux moitiés ennemies des Pays-Bas, et consolider +sa puissance sur les rivages du Nord. + +Le bon Olivier de la Marche conte avec admiration comment, alors tout +jeune et simple page, il suivit de point en point tout ce long +cérémonial, dont le vieux roi d'armes de la Toison d'or voulait bien +lui expliquer les mystères. Chacun des chevaliers allait en grande +pompe à l'offrande, les absents même et les morts par représentants. + +Avant tous, le duc fut appelé à l'autel où l'attendait son carreau de +drap d'or. «Le poursuivant d'armes, Fusil, prit le cierge du duc, +fondateur et chef, le baisa et le donna au roi d'armes de la Toison +d'or, lequel, en s'agenouillant par trois fois, vint devant le duc et +dit: + +«Monseigneur le duc de Bourgogne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg +et de Luxembourg, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgongne, palatin +de Hollande, de Zélande et de Namur, marquis du Sainct Empire, +seigneur de Frise, de Salins et de Malines, chef et fondateur de la +noble ordre de Toison d'or, allez à l'offrande!» + +Ce jour même, au banquet de l'ordre, lorsque tous les chevaliers, «en +leurs manteaux, en la gloire et solennité de leur estat,» allaient +s'asseoir à la table de velours étincelante de pierreries, lorsque le +duc, «qui sembloit moins duc qu'empereur,» prenait l'eau et la +serviette de la main d'un de ses princes, un petit homme en noir jupon +se trouva là, on ne sait comment, et se jetant à genoux, lui présenta +à lire... une supplique?... non, un exploit[311]! un exploit, bien en +forme, du Parlement de Paris, un ajournement en personne pour lui, +pour son neveu, le comte d'Étampes, pour toute la haute baronnie qui +se trouvait là... Et cela, pour un quidam, dont le Parlement déclarait +évoquer l'affaire... Comme si l'huissier fut venu dire: «Voici le +fléau de cette fière élévation que vous avez prise, qui vous vient +corriger ici, pincer, montrer qui vous êtes[312]!» + +[Note 311: «Iceluy huissier, gardant son exploit jusque au jour +Saint-Andrieu, le jour principal de la feste de son ordre...» George +Chastellain.] + +[Note 312: Quelque effronté que l'huissier puisse sembler au +chroniqueur, je ne puis à cette occasion m'empêcher d'admirer +l'intrépidité des hommes qui se chargeaient de tels messages, qui sans +armes, en jaquette noire, n'ayant pas, comme le héraut, la protection +de la cotte armoriée et du blason de leur maître, s'en allaient +remettre au plus fier prince du monde, au baron le plus féroce, à un +Armagnac, à un Retz, dans son funèbre donjon, le tout petit parchemin +qui brisait les tours... Remarquez que l'huissier ne réussissait guère +à faire un bon ajournement, régulier, légal, _en personne_, qu'en +cachant sa qualité et risquant d'autant plus sa vie. Il fallait qu'il +pénétrât comme marchand, comme valet; il fallait que sa figure ne le +fît point deviner, qu'il eût mine plate et bonasse, dos de fer et +coeur de lion... Ces gens étaient, je le sais, puissamment encouragés +par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait en argent; +mais cette foi au _tarif_ ne suffit pas pour expliquer en tant +d'occasions ces dévouements audacieux, cet abandon de la vie. Il y a +là aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi. + +Sur l'histoire héroïque des huissiers, voir entre autres choses: +Information sur un excès fait à Courtray en la personne d'un sergent +du Roy. _Archives du royaume, J. 573, ann. 1457._] + +Une autre fois, c'est encore un de ces hardis sergents qui s'en vient +dans Lille, le duc étant en cette ville, battre et rompre à marteau de +forge la porte de la prison, pour en tirer un prisonnier. + +Grand esclandre et clameur du peuple; il fallut que le duc vînt: «Le +gracieux exploitant toujours mailloit et frappoit; il avoit déjà rompu +les serrures et grosses barres[313]». Le duc se retint et ne parla +pas, il arrêta ses gens qui voulaient jeter l'homme à la rivière. + +[Note 313: Chastellain.] + +Cette apparition de l'homme noir au banquet de la Toison d'or, +qu'était-ce, sinon le _memento mori_ d'une faible et fausse +résurrection de la féodalité? Et ce marteau de forge, dont l'homme de +loi frappait si ferme, que brisait-il, sinon le fragile, l'artificiel, +l'impossible empire, formé de vingt pièces ennemies, qui ne +demandaient qu'à rentrer dans leur dispersion naturelle? + + + + +LIVRE XIII + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LOUIS XI + +1461-1463 + + +Ce roi mendiant, si longtemps nourri par le duc de Bourgogne, ramené +sur ses chevaux, mangeant encore dans sa vaisselle au sacre[314], fit +pourtant voir dès la frontière qu'il y avait un roi en France, que ce +roi ne connaîtrait personne, ni Bourgogne, ni Bretagne, ni ami, ni +ennemi. + +[Note 314: «Se dire il se soeffre...» Castellain, p. 135, 142. On sent +que, sous cette fausse réserve, le coeur bourguignon tressaille +d'aise.] + +L'ennemi, c'étaient ceux qui avaient gouverné, le comte du Maine, le +duc de Bourbon, le bâtard d'Orléans, Dammartin et Brézé; l'ami, +c'était celui qui croyait gouverner désormais, le duc de Bourgogne. +Aux premiers, le roi tout d'abord ôta Normandie, le Poitou, la +Guienne, c'est-à-dire la côte, la facilité d'appeler l'Anglais. Quant +au duc de Bourgogne, son tuteur officieux, il commença par faire +arrêter un Anglais[315] qui venait, sans sauf-conduit royal, négocier +avec lui. Lui-même, il fit bientôt alliance avec les intraitables +ennemis de la maison de Bourgogne, avec les Liégeois. + +[Note 315: C'était le duc de Somerset qui débarquait avec toute une +charge de lettres pour les grands du royaume. Il fut pris à table par +l'habile Jean de Reilhac, qui avait rencontré, dépassé le messager du +comte de Charolais; quand ce messager arriva, tout ce qu'il obtint de +Reilhac, ce fut de saluer Somerset. _Bibl. royale, mss. Legrand, +preuves, carton 2, 3 août 1461._ Je dois reconnaître ici, je +reconnaîtrai souvent, mais jamais assez, tout ce que je dois à la +patience de Legrand, dont la volumineuse collection nous permet de +voir ce grand règne en pleine lumière. Malheureusement les pièces +qu'il a recueillies sont des copies souvent très-fautives, dont il +faut chercher les originaux, soit dans la précieuse collection +Gaignières de la Bibliothèque royale, soit au Trésor des chartes, etc. +Pour l'histoire que Legrand a tirée de ces pièces, elle est plus +savante qu'intelligente: elle eût pu néanmoins mieux guider Lenglet et +Duclos. J'aurais voulu attendre les publications, tout autrement +sérieuses, de Mlle Dupont et de M. Jules Quicherat.] + +Les grands pleurèrent le feu roi; ils se pleuraient eux-mêmes. Les +funérailles de Charles VII étaient leurs funérailles[316]; avec lui +finissaient les ménagements de l'autorité royale. Le cri: Vive le Roi! +crié sur le cercueil, ne trouva pas beaucoup d'écho chez eux. Dunois, +qui avait vu et fait tant de guerres et de guerres civiles, ne dit +qu'un mot à voix basse: «Que chacun songe à se pourvoir.» + +[Note 316: Tannegui Duchâtel (neveu de l'autre), ne trouvant pas la +cérémonie digne de son maitre, y mit du sien trente mille écus. Thuani +Hist. liv. XXVI ann. 1560. Louis XI les lui fit rembourser en 1470; +les mandats subsistent.] + +Chacun y songeait sans le dire, mais en prenant au plus vite les +devants près du roi, en laissant là le mort pour le vivant. Celui qui +galopa le mieux fut le duc de Bourbon, qui avait en effet beaucoup à +perdre, beaucoup à conserver[317]; il lui manquait l'épée de +connétable, il croyait l'aller prendre. Ce qu'il trouva, tout au +contraire, c'est qu'il avait perdu son gouvernement de Guienne. + +[Note 317: De Bordeaux jusqu'en Savoie, il était chez lui. Duc de +Bourbon et d'Auvergne, comte de Forez, seigneur de Dombes, de +Beaujolais, etc., il était de plus gouverneur de Guienne. Un de ses +frères était archevêque de Lyon, un autre évêque de Liége.] + +Les grands s'étaient cru forts, mais le roi, pour leur lier les mains, +n'eut qu'à parler aux villes. En Normandie, il remet Rouen à la garde +de Rouen[318]; en Guienne, il appelle à lui les notables[319]; en +Auvergne, en Touraine, il autorise les gens de Clermont[320] et de +Tours à s'assembler «par cri public,» sans consulter personne. En +Gascogne, son messager, en passant, fait ouvrir des prisons. À Reims, +et dans plus d'une ville, le bruit court que sous le roi Louis, il n'y +aura plus ni taxe ni taille[321]. + +[Note 318: Dès le 29 juillet fut apportée à Rouen une lettre du roi, +qui confiait la garde de la ville, châteaux et palais, à douze +notables; les lieutenants de Brézé leur remirent les clefs qu'ils +gardèrent jusqu'au 10 octobre, époque des révoltes de Reims, d'Angers, +etc. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives de Rouen, registres du +conseil municipal, vol. VII, fol. 189._] + +[Note 319: «Faites assembler tous les habitants, nobles, gens d'église +et autres... De ce que fait aura esté, nous faictes faire réponse par +deux des plus notables bourgeois des principales villes de Guyenne.» +Maubeuge, 27 juillet (Lenglet). La lettre adressée aux gens de Rouen +doit être aussi du 26 ou 27, puisqu'elle arriva à Rouen le 29. Charles +VII était mort le 22. L'arrestation de Somerset est du 3 août.] + +[Note 320: Ordonnances, XV, XVIII.] + +[Note 321: Voir plus bas les révoltes des villes.--«Ses povres +subjects cuidoient avoir trouvé Dieu par les pieds...» Chastellain.] + +Dès son entrée dans le royaume, sur la route, et sans perdre de temps, +il change les grands officiers; en arrivant, tous les sénéchaux et +baillis, les juges d'épée. Il fait poursuivre son ennemi +Dammartin[322], l'ancien chef d'_écorcheurs_, qui avait fait tous les +capitaines royaux, et pouvait tout sur eux. M. de Brézé, grand +sénéchal de Normandie et de Poitou, n'était pas moins puissant du côté +de la mer; lui seul tenait en main le fil brouillé des affaires +anglaises; il avait toujours des agents là-bas qui suivaient la guerre +civile, assistaient aux batailles[323]. Les Anglais l'estimaient, +parce qu'il leur avait fait beaucoup de mal. Il aurait fort bien pu, +se voyant perdu, les faire descendre dans sa Normandie, où il avait à +commandement les évêques et les seigneurs[324]. + +[Note 322: Voir le beau et naïf récit dans les preuves de Comines, de +Lenglet-Dufresnoy.--Rien de plus curieux. Les sots croient le pauvre +homme décidément à terre, et ils se mettent à piaffer dessus; le +très-fin Reilhac, qui connaît mieux le maître, sait bien que la +rancune cédera à l'intérêt, qu'un homme si utile sera relevé tôt ou +tard; il accueille le messager du proscrit, secrètement, bien entendu, +et sans se compromettre.] + +[Note 323: Particulièrement son agent Doucereau, qui fut pris à la +bataille de Northampton. _Mss. Legrand._] + +[Note 324: Surtout (selon toute apparence) les évêques de Bayeux et de +Lisieux.--Un de ceux qui poursuivaient Brézé écrit au roi: «Je trouve +par information... que ledit sénéchal a esté en la terre du patriarche +(_évêque de Bayeux_), et que là il y a esté recélé, et que depuis il +s'en est retourné enmy les bois de Mauny, et que là _est venu devers +luy ledit patriarche en habit dissimulé_... Maistre Guy parle du +mariage du filx de M. de Calabre et de la fille de M. de Charolais, et +aussi parle du mariage du filx dudit sénéchal et de la fille de M. de +Croy... (Le sénéchal) s'est adressé au maistre d'escole dudit lieu, et +lui a dit, comme en confession, qu'il estoit le comte de Maulevrier, +et qu'il se estoit eschappé du chasteau de Vernon, mais qu'il ne se +vouloit point monstrer, _tant qu'il eust assemblé ses gens_...» _Bibl. +royale, mss. Legrand, preuves, c. 2; 19 nov. 1461, 9 janvier 1462._] + +Il se trouvait justement que l'Angleterre pouvait agir. La rose rouge +venait d'être abattue à Towton; que restait-il à faire au vainqueur +pour affermir la Rose blanche? Ce qui avait consacré la Rouge et le +droit de Lancastre, une belle descente en France. Il fallait seulement +que le jeune Édouard, ou son _faiseur de rois_, Warwick, trouvât un +moment pour passer à Calais. Il n'y eut pas un grand obstacle: le +vieux duc de Bourgogne, hôte et ami d'Édouard, et qui lui élevait ses +frères, eût fait comme Jean sans Peur, il eût réclamé plutôt que +résisté. L'Anglais, tout en parlementant, eût avancé jusqu'à +Abbeville, jusqu'à Péronne, jusqu'à Paris peut-être... Que cette route +des guerres où les haltes s'appellent Azincourt et Crécy, que notre +faible gardienne, la Somme, eût elle-même pour gardien le duc de +Bourgogne, l'ami de l'ennemi, c'était là une terrible _servitude_... +Tant que la France était ainsi ouverte, à peine pouvait-on dire qu'il +y eût une France. + +Le roi de ce royaume si mal gardé dehors n'avait lui-même nulle sûreté +au dedans. Il apprit de bonne heure à connaître, non la malveillance +de ses ennemis, mais celle de ses amis. Ses intimes, ceux qui +l'avaient suivi, n'étaient rien moins que sûrs[325]. Ceux qu'il grâcia +à son avénement, les Alençon, les Armagnac, furent bientôt contre lui. +Dès le commencement, et de plus en plus, il sentit bien qu'il était +seul, que, dans le désordre où l'on voulait tenir le royaume, le roi +serait l'ennemi commun, partant qu'il ne devait se fier à personne. +Tous les grands étaient au fond contre lui, et les petits même +allaient tourner contre dès qu'il demanderait de l'argent. + +[Note 325: Voir les Preuves de Duclos, IV, 281. On peut tirer la même +induction du rapport d'un agent du roi: «Ledit sénéchal... sçavoit par +eulx toutes nouvelles de vostre maison.» Ibidem. _Eulx_ veut dire ici +le comte du Maine, M. de Chaumont, etc.; mais eux-mêmes ne pouvaient +guère savoir ces nouvelles que par les gens de la maison du dauphin.] + +La première charge du nouveau règne, la plus lourde à porter, c'était +l'amitié bourguignonne. Dans ce roi qu'ils ramenaient, les gens du duc +de Bourgogne ne voyaient qu'un homme à eux, au nom duquel ils allaient +prendre possession du royaume. Comment leur eût-il rien refusé? +N'était-il pas leur ami et compère? N'avait-il pas causé avec +celui-ci, chassé avec celui-là[326]?... C'étaient là, sans nul doute, +des titres à tout obtenir; seulement il fallait se hâter, demander des +premiers... Chacun montait à cheval. + +[Note 326: L'honnête Chastellain avoue lui-même l'insupportable +exigence des Bourguignons: «Moult en y avoit des pays du duc qui +estoient gens importuns, gens sots et hardis, demandant sans +discrétion... pour aulcune privauté que avoient, chaçant ou _vollant_ +aveucques lui...» Chastellain, p. 156.] + +Le duc y était bien monté, malgré son âge; il se sentait tout rajeuni +pour cette expédition de France. Il voyait arriver tout ce qu'il y +avait de nobles de Bourgogne et des Pays-Bas; il en venait +d'Allemagne. Ils n'avaient pas besoin d'être sommés de leur service +féodal, ils accouraient d'eux-mêmes. «Je me fais fort, disait-il, de +mener le roi sacrer à Reims avec cent mille hommes.» + +Le roi trouvait que c'était trop d'amis, il n'avait pas l'air de se +soucier qu'on lui fît tant d'honneur. Il dit assez sèchement à l'homme +de confiance du duc, au sire de Croy: «Mais pourquoi bel oncle veut-il +donc amener tant de gens? Ne suis-je pas roi? de quoi a-t-il peur?» + +Au fait, il n'était pas besoin d'une croisade ni d'un Godefroi de +Bouillon. + +La seule armée qu'on risquait de rencontrer à la frontière et sur +toute la route, c'était celle des harangueurs, complimenteurs et +solliciteurs qui accouraient au-devant, barraient le passage. Le roi +avait assez de mal à s'en défendre. Aux uns, il faisait dire de ne pas +approcher; les autres, il leur tournait le dos. Tel qui avait sué à +préparer une docte harangue, n'en tirait qu'un mot: «Soyez bref.» + +Il semble pourtant avoir écouté patiemment un de ses ennemis +personnels, Thomas Bazin, évêque de Lizieux[327], qui a écrit depuis +une histoire, une satire de Louis XI. Le malveillant prélat lui fit un +grand sermon sur la nécessité d'alléger les taxes, c'est-à-dire de +désarmer la royauté, comme le souhaitaient les grands. Le roi n'en +reçut pas moins bien la leçon, et pria l'évêque de la lui coucher par +écrit, afin qu'il pût la lire en temps et lieu, et s'en rafraîchir la +mémoire. + +[Note 327: «Écrivain, dit fort bien Legrand (_Hist. ms. IV, 9_) +très-envenimé contre Louis XI, et qui, pour ses désobéissances +continuelles, fut obligé de se démettre de son évêché.» Sa chronique +est celle qu'on connaît sous le nom d'Amelgard; c'est ce que doit +prouver M. Jules Quicherat, dans une dissertation encore inédite. +_Bibl. royale, mss. Amelgardi_, n{os} 5962, 5963.] + +Le sacre de Reims fut le triomphe du duc de Bourgogne; le roi n'y +brilla que par l'humilité. Le duc, du haut de son cheval et dominant +la foule de ses pages, de ses archers à pied, «avoit la mine d'un +empereur»; le roi, pauvre figure et pauvrement vêtu, allait devant, +comme pour l'annoncer. Il semblait être là pour faire valoir par le +contraste cette pompe orgueilleuse. On démêlait à peine les nobles +Bourguignons, les gras Flamands, enterrés qu'ils étaient, hommes et +chevaux, dans leur épais velours, sous leurs pierreries, sous leur +pesante orfévrerie massive. En tête, à la première entrée, sonnaient +des sonnettes d'argent au col des bêtes de somme, habillées +elles-mêmes de velours aux armes du duc; ses bannières flottaient sur +cent quarante chariots magnifiques qui portaient la vaisselle d'or, +l'argenterie, l'argent à jeter au peuple, et jusqu'au vin de Beaune +qui devait se boire à la fête[328]. Dans le cortége figurait, marchant +et vivant, le banquet du sacre, petits moutons d'Ardennes, gros boeufs +de Flandre; la joyeuse et barbare pompe flamande sentait quelque peu +sa kermesse. + +[Note 328: Ces détails et tous ceux qui suivent sont tirés de +Chastellain. Il s'excuse à chaque instant avec une modestie amusante +(p. 148, 154) de parler de ces belles choses: il baisse les yeux +hypocritement. Mais on voit bien que le grand chroniqueur est ébloui, +comme le peuple.] + +Le roi, tout au revers, semblait homme de l'autre monde. Il se +montrait fort humble, pénitent, âprement dévôt. Dès minuit, la veille +du sacre, il alla ouïr matines, communia. Le matin il était au choeur, +il attendait la sainte ampoule qui devait venir de Saint-Remi, +apportée sous un dais. À peine sut-il qu'elle était aux portes, vite +il y courut, «et se rua à genoux.» À deux genoux, mains jointes, il +adora. Il accompagna le saint vase jusqu'à l'autel, et «il se rua +encore à genoux.» L'évêque de Laon le relevait pour la lui faire +baiser, mais trop grande était sa dévotion, il restait sur les genoux, +toujours en oraison, les yeux fixés sur la sainte ampoule. + +Il endura en roi chrétien tous les honneurs du sacre. Les pairs +prélats et les pairs princes l'ayant placé entre des rideaux, il fut +dépouillé, puis, dans sa naturelle figure d'Adam, présenté à l'autel. +«Il s'y rua à genoux,» et reçut l'onction des mains de l'archevêque; +il fut, selon le rituel, oint au front, aux yeux, à la bouche, de plus +au pli des bras, au nombril, aux reins. Alors ils lui passèrent la +chemise, l'habillèrent en roi et l'assirent sur son siége royal. + +Ce siége était élevé à la hauteur de vingt-sept pieds. Tous se +tinrent un peu en arrière, sauf le premier pair, le duc de Bourgogne: +«Lequel lui assit en tête son bonnet; puis il prit la couronne, et la +levant en haut à deux mains afin que tout chacun la vît, la soutint un +peu longuement au-dessus de la tête du roi, puis lui assit bien +doucement au chef, criant: «Vive le roi! Montjoie Saint-Denis!» La +foule cria après le duc de Bourgogne. + +Toute la cérémonie se faisait par le duc de Bourgogne, «comme de le +mener à l'offrande, de lui ôter et remettre sa couronne à l'heure du +lever-dieu, puis de le descendre en bas et le ramener au grand-autel.» +Longue et laborieuse cérémonie; le plus pénible, c'est que le roi, +voulant faire des chevaliers, dut l'être d'abord de la main de son +oncle. Il fallut qu'il se mît à genoux devant lui, qu'il reçût de lui +le coup de plat d'épée... «Le roi enfin se tanna.» + +Au banquet, il dîna couronne en tête; mais comme cette couronne du +sacre était large et ne tenait pas juste, il la mit tout bonnement sur +la table, et, sans faire attention aux princes, il causa tout le temps +avec Philippe Pot, qui était au dos de sa chaise, un gentil et subtil +esprit. Cependant à grand bruit arrivèrent, au travers du banquet, des +gens chargés qui portaient des «nerfs, drageoir et tasses d'or;» +c'était le don que faisait le duc de Bourgogne pour le joyeux +avénement. Il ne s'en tint pas là; il voulut faire hommage au roi de +ce qu'il avait au royaume, et promit service même pour ce qui était +terre d'Empire[329]. Il risquait peu de faire hommage à celui chez qui +il avait garnison si près de Paris. + +[Note 329: «... Vous en promets obéissance et service, et +non-seulement d'icelles, mais de la duchié de Brabant, de Luxembourg, +de Lauthrich, Limbourg, de la comté de Bourgoingne, de Haynault, de +Zélande, de Namur et de toutes les terres, lesquelles ne sont point du +royaulme de France, et que je ne tiens point de vous.» Jacques Du +Clercq, liv. IV, c. XXXII.] + +Et Paris même n'était-il pas à lui? Quoiqu'il n'y eût pas été depuis +vingt-neuf ans, le vieux quartier des halles, où il avait son hôtel +d'Artois, ne l'avait jamais oublié. À l'entrée, un boucher lui cria: +«Ô franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu en la ville de +Paris! il y a longtemps que vous n'y fûtes quoiqu'on vous ait bien +désiré.» + +Le duc fit justice à Paris par son maréchal de Bourgogne, et sans +appel; mais il fit bien plus grâce et plaisir. Il donna tant à tant de +gens, qu'on aurait dit qu'il était venu acheter Paris et le royaume. +Tous venaient demander, comme si Dieu fût descendu sur terre. +C'étaient de bonnes dames ruinées, des églises en mauvais état, des +couvents de Mendiants, tout ce qu'il y avait de souffreteux chez les +nobles et les gens d'église. On voyait comme une procession à la porte +de l'hôtel d'Artois; à toute heure, table ouverte, et trois chevaliers +pour recevoir tout le monde honorablement. Cet hôtel était une +merveille pour les meubles, la riche vaisselle, les belles +tapisseries. Le peuple de Paris de toute condition, dames et +damoiselles, depuis le matin jusqu'au soir, y venait à la file, +voyait, béait... Il y avait, entre autres choses, la fameuse +tapisserie de Gédéon, la plus riche de toute la terre, le fameux +pavillon de velours, qui contenait salle, vestibule, oratoire et +chapelle. + +Toutes ces magnificences flamandes étaient trop à l'étroit; il fallut, +pour déployer la splendeur de la maison de Bourgogne et des princes du +Nord, un grand et solennel tournoi. Rare bonheur pour les Parisiens. +Le duc de Bourgogne y enleva les coeurs. Au départ de l'hôtel +d'Artois, son cheval n'étant pas prêt, il monta sans façon sur la +haquenée de sa nièce, la duchesse d'Orléans, ayant sa nièce derrière +lui, mais devant (le joyeux compère) une fille de quinze ans, qui +était à la duchesse et qu'elle avait prise pour sa jolie figure. + +Il trotta ainsi jusqu'aux lices de la rue Saint-Antoine. Tout le +peuple criait: «Et velà un humain prince! velà un signeur dont le +monde seroit heureux de l'avoir tel! Que benoît soit-il et tous ceux +qui l'aiment! Et que n'est tel notre roi et ainsi humain, qui ne se +vête que d'une pauvre robe grise avec un méchant chapelet, et ne haît +rien que joie[330].» + +[Note 330: Chastellain.] + +Ils avaient tort, le roi Louis avait ses joies aussi. Quand le comte +de Charolais, messire Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne, +Philippe de Crèvecoeur, toute la haute seigneurie flamande et +wallonne, eurent jouté et ravi la foule, un rude homme d'armes parut, +que le roi payait tout exprès, sauvagement «houssé et couvert, homme +et cheval, de peaux de chevreuils armés de bois,» mais fièrement +monté, lequel «vint riflant parmi les jouteurs... et ne dura rien +devant lui.» Le roi regardait, caché, à une fenêtre, derrière +certaines dames de Paris. + +Il était étrange qu'il ne se montrât pas; le tournoi se donnait +justement à sa porte, tout contre les Tournelles où il résidait. +Apparemment le triste hôtel s'égayait peu de ces bruits de fêtes. Le +roi y vivait seul et chichement; petit état, froide cuisine. Il avait +eu la bizarrerie de s'en tenir aux quelques serviteurs qu'il amenait +de Brabant; il vivait là comme à Genappe. Au fait, il n'avait pas +besoin d'établissement; sa vie devait être un voyage, une course par +tout le royaume. À peine roi, il prit l'habit de pèlerin, la cape de +gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ôta qu'à la +mort. Campé plus que logé dans ce vaste hôtel des Tournelles, +s'agitant[331], s'ingéniant de mille sortes, «subtiliant jour et nuit +nouvelles pensées,» personne ne l'eût pris pour l'héritier dans la +maison de ses pères. Il avait plutôt l'air d'une âme en peine qui, à +regret, hantait le vieux logis; à regret, loin d'être un revenant, il +semblait bien plutôt possédé du démon de l'avenir. + +[Note 331: On aurait pu l'appeler, comme on appelait cet Auguste de +Thou, à qui Richelieu coupa la tête: _Votre inquiétude_.--C'est le +vrai nom de l'esprit moderne.] + +S'il sortait des Tournelles, c'était le soir, en hibou, dans sa triste +cape grise. Son compère, compagnon et ami (il avait un ami), était un +certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion près de son père, +et qu'alors il tenait près du comte de Charolais pour lui faire +trahir aussi son père, le duc de Bourgogne, pour faire consentir le +vieux duc au rachat des places de la Somme. Louis XI aimait +incroyablement ce fils, il le choyait, le couvait. Bische, qui avait +plus d'un talent, les menait la nuit, tous les deux, le comte et le +roi, voir les belles dames. Ce cher Bische, l'intime ami du roi, +pouvait entrer chez lui jour et nuit; les sergents et huissiers en +avaient l'ordre pour lui; pour nul autre; c'était le seul homme pour +qui le roi fût toujours visible, pour qui il ne dormît jamais. + +Ce qui l'empêchait de dormir, c'étaient les villes de la Somme. De +Calais, qui alors était Angleterre, le duc de Bourgogne pouvait amener +l'ennemi sur la Somme en deux jours; les logis étaient prêts, les +étapes prévues. Par cela seul que le duc avait ces places, il +commandait, menaçait sans mot dire, tenait l'épée levée. Comment +espérer que jamais il voulût la rendre, cette épée? Qui eût osé lui +donner le conseil de se dessaisir d'une telle arme, de lâcher cette +forte prise par où il tenait le royaume. Le roi ne désespéra pas; il +s'adressa au fils, au favori, il tâta le sire de Croy, le comte de +Charolais. Il offrit, donna des choses énormes, terres, pensions, +charges de confiance. Dès son avénement, il nomma Croy grand maître de +son hôtel, livrant la clef de sa maison pour avoir celle de la France, +hasardant presque le roi pour l'affranchissement du royaume. Quant au +comte de Charolais, il lui fit faire un voyage triomphal dans les +pays du centre[332], lui donna à Paris hôtel et domicile[333], lui +assigna une grosse pension de trente-six mille livres; il alla jusqu'à +lui donner (de titre au moins) le gouvernement de la Normandie, et +flatta sa vanité d'une royale entrée dans Rouen[334]. + +[Note 332: Le roi alla jusqu'à lui laisser exercer le droit de grâce. +En passant à Troyes, le comte de Charolais donne des lettres de +rémission à Pierre Servant qui, le jour précédent, a tué son +beau-frère. _Archives du royaume, J. registre 198_, nº 81.] + +[Note 333: L'hôtel de Nesle. (_Archives, Mémoriaux de la chambre des +comptes_, III, 18 septembre 1461).] + +[Note 334: Le 19 décembre 1461, notable compagnie va à sa rencontre, +de par la ville, ainsi que le roi l'avait avertie. On lui porte trois +penchons de vin, l'un de Bourgogne, l'autre de Paris et le troisième +de vin blanc de Beaune; de plus, trois draps, l'un écarlate, l'autre +pers, le troisième gris, tous trois faits à Rouen... Communiqué par M. +Chéruel, d'après les Délibérations du conseil de ville. _Archives de +Rouen, vol. VII, fol. 197._ Le vin ne s'offrait qu'au seigneur. V., +dans Chastellain, l'indignation qu'excitèrent les Croy en se faisant +donner le vin à Valenciennes.] + +La grande affaire intérieure ne pouvait que mûrir lentement: il +fallait attendre. Mais il s'en présentait d'autres autour du royaume, +où il semblait qu'il y eût à gagner. + +La maison d'Anjou se chargeait de continuer, dans ce sage XVe siècle, +les folies héroïques du moyen âge. Le monde ne parlait que du frère et +de la soeur, de Jean de Calabre et de Marguerite d'Anjou, de leurs +fameux exploits, qui finissaient toujours par des défaites; la soeur +traînant dans vingt batailles son pacifique époux, dressant les +échafauds au nom d'un saint, s'acharnant malgré lui à lui regagner son +royaume. Le frère en réclamait quatre ou cinq à lui seul, les royaumes +de Jérusalem, de Naples, de Sicile, de Catalogne et d'Aragon; esprit +mobile, d'espérance légère, partout appelé, partout chassé, courant, +sans argent ni ressources, d'une aventure à l'autre... Louis XI parut +prendre intérêt à ces guerres romanesques, dont il comptait bien +profiter. Les chevaliers, les paladins, plaisaient à l'homme +d'affaires, comme des _prodigues_, sur lesquels on pouvait faire de +beaux bénéfices. De toutes parts, il y avait à gagner avec eux. Gênes +était un si beau poste vers l'Italie, Perpignan une si bonne barrière +vers l'Espagne; mais quoi! si l'on eût pris Calais! + +Calais était une trop belle affaire; on osait à peine espérer. Pour +que la fière Marguerite en vînt à vendre ce premier diamant de la +Couronne, à trahir l'Angleterre, il fallait que, de misère ou de +fureur, elle perdît l'esprit. Louis XI crut avoir ce bonheur. Le parti +de Marguerite fut exterminé à Towton; elle n'eut plus de ressource que +chez l'étranger. + +Cette bataille de Towton n'avait pas été comme les autres, une +rencontre de grands seigneurs; ce fut une vraie bataille, et la plus +sanglante peut-être que l'Angleterre ait livrée jamais. Il resta sur +la place trente-six mille sept cent soixante-seize morts[335]. Ce +carnage indique assez qu'ici le peuple combattit pour son compte, non +pas tant pour York ou pour Lancastre, mais chacun pour soi. +Marguerite, l'année d'avant, pour accabler son ennemi, avait appelé à +la guerre, au pillage, les bandits du _Border_[336], les affamés +d'Écosse; dans une course d'York à Londres, ils raflèrent tout, +jusqu'aux vases d'autel. Alors la forte Angleterre du midi, tout ce +qui possédait, se leva et marcha au nord, Édouard et Warwick en tête; +tous aimaient mieux périr que d'être pillés une seconde fois. Nulle +grâce à faire ni demander; et c'était pourtant la semaine sainte... Le +temps était celui d'un vrai printemps anglais, affreux; la neige +aveuglait, on ne voyait goutte à midi, on se tuait à tâtons. Ils n'en +continuèrent pas moins consciencieusement leur sanglante besogne, le +jour, la nuit et tout le second jour. L'idée fixe de la propriété en +péril, le _home and property_ les tint inébranlables. Au soir enfin, +les gens de la Rose sanglante, quand les bras leur tombaient, virent +venir encore un gros bataillon de pâles Roses, et ils comprirent +qu'ils étaient morts; ils reculèrent lentement, mais ils reculaient +dans une rivière; le Corck roulait derrière eux. + +[Note 335: Hall; Turner.] + +[Note 336: Il semble que le parti d'Henri VI ait essayé de rejeter sur +celui d'York l'odieux de cet appel aux hommes du Nord. Le conseil +privé écrit au nom d'Henri, que le roi a connaissance, «que les gens +du Nord, outrageux et sans frein, accourent pour votre destruction et +le bouleversement de votre pays.» Rot. Parl., vol. V., p. 307-310, 28 +jan. 1461.] + +Édouard fut roi. Dès lors celui qui l'avait fait roi, Warwick, se +fiant peu à sa reconnaissance, regarda au dehors et se mit à calculer +s'il trouverait mieux son compte à le servir ou à le vendre. + +Louis XI avait une sincère estime pour les hommes de ruse, pour ceux +du moins qui réussissaient; il semble avoir aimé Warwick, à sa +manière, comme il aimait Sforza. L'Anglais, selon toute apparence, +reçut de solides gages de cette amitié. Qui fouillerait bien Warwick +castle trouverait peut-être dans cette royale fondation l'argent de +Louis XI. On le croirait volontiers quand on voit celui-ci peu inquiet +de l'immense armement que l'Angleterre faisait contre lui, deux cents +vaisseaux, quinze mille hommes; Henri V n'en avait guère eu davantage +pour conquérir la France. Mais le roi savait longtemps d'avance le +jour où Warwick ferait sortir la flotte. Il alla paisiblement voyager +dans tout le midi, ne craignit pas d'engager une armée en Catalogne et +fit fort à son aise sa belle affaire de Roussillon[337]. + +[Note 337: L'expédition avait été résolue le 13 février. Le 20 mars, +Warwick se fait donner les pouvoirs les plus étendus; par exemple, il +peut traiter avec toute place de la côte de France, pour en tirer +rançon ou tribut: «Auctoritatem quæcumque loca _appatisandi_.» Il peut +prendre un fort et le _perdre_, sans avoir à craindre d'être inquiété, +ni poursuivi. Rymer, t. V (3 édit.), p. 110, 20 mart. 1362. + +«Faites que vous ayez achevé devant que le comte de Warwick soit sur +la mer, qui sera _le premier jour de may_.» Lettre de Louis XI, écrite +au comte de Foix, avant l'expédition de Roussillon. _Bibliothèque +royale, mss. Legrand, preuves_, c. II.] + +Il se passait en Espagne une tragédie qui promettait d'être lucrative, +elle devait sourire à Louis XI. Le monde en pleurait; des peuples +entiers avaient couru aux armes, d'indignation et de pitié. Un père +remarié, don Juan d'Aragon, pour plaire à la marâtre, avait dépouillé +son fils[338], don Carlos de Viana, héritier de Navarre; il l'avait +emprisonné, tué de chagrin, peut-être de poison. Le pauvre prince, +qui, vivant, ne s'était guère plaint, se plaignit mort; les Catalans +l'entendaient la nuit dans les rues de Barcelone. Le mauvais père eut +tous les coeurs contre lui; il vit comme «la terre se soulever et +crier les pierres du chemin...» Le misérable eut peur; il appela les +Français, puis, ayant peur des Français, il appela les Anglais contre +eux. Son gendre, le comte de Foix, qui, avec ses grandes espérances +d'Espagne, n'en avait pas moins jusque-là tout son bien en France, ne +pouvait s'adresser qu'au roi; sans son aide, il ne pouvait guère +hériter de l'autre côté des monts. Il avertit donc Louis XI, qui +profita de l'avis pour son compte. Les Catalans, encouragés sous +main[339], vinrent à Paris dire au roi que don Carlos de Viana, +poursuivi par son père, ainsi qu'il l'avait été lui-même par Charles +VII, le priait en mourant d'avoir pitié d'eux, de prendre leur +défense. Le roi accepta ce legs pieux, et déclara qu'il défendrait +envers et contre tous les sujets de son ancien ami. + +[Note 338: Et quel fils! Un des hommes les plus aimables de l'Espagne, +qui respecta toujours son père, même en luttant contre lui, et qui, si +son parti l'eût permis, aurait laissé là la Navarre, comme il refusa +le trône de Naples, oubliant le monde avec son Homère et son Platon, +dans un monastère au pied de l'Etna.--Il était poète, ami des poètes +du temps; il a traduit l'Éthique d'Aristote, et fait une chronique de +Navarre. (Prescott.)] + +[Note 339: Le roi lui-même semble l'avouer; il écrit aux Catalans: +«Avant (même) la réception de vos lettres, nous avons envoyé par +devers vous nostre amé et féal conseiller et maistre de nostre +hôtel... qui est l'un de nos serviteurs à qui nous avons plus grande +confidence, comme les aucuns de vous savent assez.» Octobre 1461. +_Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. II. Il est probable +qu'averti par Juan II, en septembre, de la mort de son fils, il avait +espéré s'emparer de tous les états catalans, mais qu'il se rabattit +sagement sur le Roussillon.] + +La partie était bien engagée; seulement il fallait des avances, une +armée, de l'argent, de l'argent à l'heure même. Il fallait, pour +joyeuses prémices du nouveau règne, frapper des taxes, et cela au +moment où les bonnes gens, pleins d'espérance, disaient qu'on ne +payerait plus rien, au moment où le duc de Bourgogne priait +solennellement le roi de ménager le pauvre peuple, tout en exigeant de +grosses pensions pour les grands. + +Le roi, aux expédients, s'en prit à la vendange qu'on allait faire, et +mit un impôt sur les vins, pour être perçu aux portes des villes. +Reims, Angers, d'autres villes encore n'en voulurent rien croire[340], +et soutinrent que l'édit était controuvé. À Reims, les vignerons, le +petit peuple et les enfants, pillèrent les receveurs, brûlèrent les +registres et les bancs des élus[341]. Le roi, sans bruit, coula des +soldats déguisés dans la ville, fit justice, puis vendit son pardon. +Il pardonna lorsqu'on eut coupé les oreilles aux uns, la tête aux +autres, sans compter les pendus. Et ils pendent encore au clocher de +la cathédrale, où leur triste effigie, registres au col, fut mise aux +frais de la ville, en mémoire de la clémence du roi[342]. + +[Note 340: Voir le détail fort naïf dans les lettres de rémission: +Ordonnances, XV, 297-301, déc. 1461.] + +[Note 341: «Un tailleur attacha un écrit à la porte du receveur, +disant que si la justice de Reims ne cessoit, on brûleroit toutes les +maisons que les bourgeois ont à la campagne.» Il semble d'après les +autres dispositions que les _enfants_ aient tout fait, brûlé le siége +et les papiers des élus, dévasté l'hôtel du receveur. (_Bibl. royale, +mss. Legrand, c. I, 1461, septembre_).--Ceci me rappelait les bizarres +et sinistres figures de gamins qui soufflètent Jésus dans les +tapisseries du sacre que l'on garde à Reims.] + +[Note 342: V. les _mss. de Rogier_, et les preuves de la savante +histoire de M. Varin.] + +Une taxe sur les vins, assez mal payée, était peu de chose. Les +villes n'étaient pas riches. Les campagnes étaient aux seigneurs. Le +clergé seul eût pu aider. Au lieu de disputer avec les bénéficiers +pour quelque faible don gratuit, le roi imagina de mettre la main sur +les bénéfices mêmes, de s'arranger avec le pape pour faire entre eux +les nominations[343]. La Pragmatique, les élections où dominaient les +grands, il les supprima hardiment par une simple lettre. Il comptait +avoir près de lui un légat de Rome, au moyen duquel il disposerait des +bénéfices[344], les emploierait à acquitter ses dettes, à contenter +ses serviteurs, payant, par exemple, le chancelier d'un évêché, le +président d'une abbaye, parfois un capitaine d'une cure ou d'un +canonicat. + +[Note 343: Le roi espérait aussi que Pie II l'aiderait à reprendre +Gênes. Tout ce qu'il tira du spirituel pontife, ce fut une épée bénite +et quatre vers à sa louange.] + +[Note 344: Le cardinal évêque d'Arras, pour décider le roi à abolir la +Pragmatique, «lui avoit promis que le pape envoieroit un légat en +France qui donneroit les bénéfices.» _Bibl. royale, mss. Legrand, +preuves, c. I._--Pie II lui écrivait: «Si les prélats et universités +désirent quelque chose de nous, c'est à vous qu'ils doivent +s'adresser.» Pii secundi epist. 2 oct. 1461.] + +L'abolition de la Pragmatique fut une bonne scène. Le roi, en +Parlement, devant le comte de Charolais et les grands du royaume, +déclara que cette horrible Pragmatique, cette guerre au Saint-Siége, +pesait trop à sa conscience, qu'il ne voulait plus seulement en +entendre le nom. Il exhiba ensuite la bulle d'abolition, la lut +dévotement, l'admira, la baisa, et dit qu'à tout jamais il la +garderait dans une boîte d'or[345]. + +[Note 345: «Tuas litteras... admiratur et osculatur... Intra thesauros +suos in aurea arcula recludi jussit, exemplariaque per Galliam totam +disseminari.» _Lettre du cardinal d'Arras au pape, nov. 1461, +Legrand, Ibidem._] + +Il avait préparé cette farce dévote par une autre, impie et tragique, +où le mauvais coeur n'avait que trop paru. Il crut ou parut croire que +son père était damné pour la Pragmatique; il pleura sur cette pauvre +âme[346]. Le mort, à peine refroidi, eut à Saint-Denis l'outrage +public d'une absolution pontificale; il fut, qu'il le voulût ou non, +absous sur sa tombe par le légat. Acte grave, qui désignait au simple +peuple, comme damnés d'avance, tous ceux qui avaient été pour quelque +chose dans la Pragmatique: or c'étaient à peu près tous les grands et +prélats du royaume, c'étaient tous les bénéficiers nommés sous ce +régime, c'étaient toutes les âmes qui, depuis vingt ans, auraient reçu +la nourriture spirituelle d'un clergé entaché de schisme. Il était +difficile de produire une plus générale agitation. + +[Note 346: «Et sy dict-on qu'il pleura moult tendrement.» Jacques Du +Clercq, liv. IV, c. XXXII.--«In quo non modo defuncti cineres +infamavit, quatenus in se erat, ac sepulchrum, sed et universam pene +Gallicanam Ecclesiam hac ignominia percellebat.» Amelgardus, cité dans +les Libertez de l'Église Gallicane, Preuves, I, 148. Cf. _Bibl. roy., +Amelgardi mss._, n{os} 5962, 5963.] + +Le Parlement réclamait, Paris était ému. D'autre part, le duc de +Bourgogne s'en allait fort mal content[347]: le roi semblait s'être +moqué de lui; il l'avait remercié, caressé, comblé, accablé; mais rien +que des paroles, pas un effet. Il lui fit par honneur nommer +vingt-quatre conseillers au Parlement, dont aucun ne siégea. Il lui +accorda le libre cours des marchandises d'une frontière à l'autre; +mais le Parlement n'enregistra point. Il lui donna la grâce d'Alençon, +mais en gardant au gracié ses places et ses enfants. Ainsi le +magnifique duc, de sa croisade de Reims et de Paris, ne rapportait +rien que l'honneur. Pour l'honorer encore, dès qu'il fut hors Paris, +le capitaine de la Bastille courut après lui dans les champs, et lui +offrit de la part du roi les clefs du fort. C'était un peu tard. + +[Note 347: Les compagnons de l'exil semblent s'être entendus avec +Bureau et autres pour éconduire les Bourguignons: «En la ville de +Paris, deux jours avant le partement du Roi, M. de Montauban et le +Bastard d'Armignac, estoient de plain jour en une allée derrière +l'eschançonnerie... Ledit de Montauban dit: Ces Bourguignons +cuident... le Roi, ainsi qu'ils l'ont gouverné par de là, mais non +feront. Et en outre dirent que le duc de Bourgogne n'avoit que M. de +Ch(_arolais_) et que pourroit avenir telle chose qu'ils ne seroient +pas si grands maistres... Et incontinent appelèrent Me Jehan Bureau +auquel ils dirent: Venez ça; nous autres, bons..., nous avons +conclu... Et il leur répondit: Vraiment oui, je serai...» _Rapport de +Jean le Denois dit Trasignies, soi-disant écuyer_, etc. _Bibl. royale, +mss. Legrand, preuves_, c. I, 1461 (septembre?)--Le roi donna-t-il au +duc de Bourgogne les enclaves du Maçonnais et de l'Auxerrois, lui +paya-t-il effectivement les anciennes dettes, comme quelques-uns le +disent? J'en croirais plus volontiers Chastellain, selon lequel il ne +donna que des paroles.] + +Le duc de Bourgogne était resté assez pour voir à Paris ses ennemis +de Liége[348], et le roi traiter avec eux. Ces rudes Liégeois +s'étaient mal conduits avec Louis XI quand il était dauphin. Devenu +roi, il avait dit contre eux de grosses paroles, envoyé même des +troupes du côté de Liége; il voulait seulement leur montrer qu'il +avait les bras longs, qu'il était fort. Les Liégeois l'aimèrent +d'autant plus; ils envoyèrent à Paris, et les envoyés furent reçus à +merveille. Le roi dit qu'il était leur compère, qu'il les protégerait +envers et contre tous. + +[Note 348: Qu'on juge s'ils avaient sujet de l'être. «Nostre évesque +fut mandé par le duc Philippe à la Haye... où il alla en bon estat et +fust reçeu par le duc à la manière de la cour, et après l'avoir esté +quelque espace de temps, faisant bonne chère sans autre chose, demanda +congé de revenir à Liége, ce qui lui fut _refusé_ et il _fut +contraint_, avant de partir, de lui promettre et jurer de résigner +l'évesché au profit de Louis de Bourbon. _Chronique ms. de Jean de +Stavelot, ann. 1455, nº 183 de la Bibliothèque de Liége._--Je lis dans +un autre manuscrit de la même bibliothèque qu'Heinsberg résigna: au +proffit de noble sieur Louys de Bourbon, quy estoit jeune et bel +homme; quelques jours après qu'il eust ce fait, il pensa à ce qu'il +avoit fait en pleurant amèrement, puis retourna à Liége; mais quand la +commune sceut sa résignation, ils furent moult désolés et en menèrent +grand deuil, et à lui fut demandé pour quelle raison il avoit ce fait +et s'il avoit esté contraint. Mais il leur répondit qu'il l'avoit fait +de son bon gré.» _Bibl. de Liége, mss. 180, fol. 152._] + +À force de pousser ainsi la maison de Bourgogne, il était probable +qu'elle finirait par se rapprocher de la maison de Bretagne. Il ne +manquait pas de gens pour s'entremettre de ce rapprochement, sous les +yeux mêmes du roi. Il n'imagina d'autre moyen pour l'empêcher que de +nommer le duc de Bretagne son lieutenant pour huit mois (pendant sa +tournée du midi) dans les provinces entre Seine et Loire; c'était lui +mettre entre les mains moitié de la Normandie qu'il avait fait +semblant de donner tout entière au comte de Charolais. + +Il essayait du même moyen pour brouiller les maisons de Bourbon et +d'Anjou. La Guienne, qu'il retirait au duc de Bourbon, il la donna au +comte du Maine, frère de René d'Anjou, et, comme ce comte était un +homme peu à craindre, il lui donna encore le Languedoc. Tout cela au +reste de titre et d'honneur; quant à la force, il croyait la garder: +il était sûr des grandes villes de la plaine, Toulouse et Bordeaux; il +avait acheté l'amitié des deux maisons de la montagne, Armagnac et +Foix; enfin, dans la Guienne, dans le Comminges, il avait mis un homme +à lui, qui n'était que par lui, le bâtard d'Armagnac. + +Toutes choses ainsi préparées, avant de mettre la main aux affaires du +midi, il commença par le vrai commencement, par Dieu et les saints, +les intéressant dans ses affaires, leur faisant part d'avance, par de +belles offrandes, qui témoignaient partout de la dévotion du roi +très-chrétien: offrandes à sainte Pétronille de Rome pour aider à +bâtir l'église; offrandes à saint Jacques en Galice; offrandes à saint +Sauveur de Redon, à Notre-Dame de Boulogne. Notre-Dame ne fut pas +ingrate, comme on verra plus tard. + +Les pèlerinages bretons, hantés d'une si grande foule et si dévote, +avaient pour Louis XI un merveilleux attrait. Situés, la plupart, sur +les Marches de France, ils lui donnaient l'occasion de rôder tout +autour, au grand effroi du duc de Bretagne. Tantôt c'était +Saint-Michel-en-Grève qu'il voulait visiter, tantôt Saint-Sauveur de +Redon. Cette fois, de Redon il alla à Nantes, et le duc crut qu'il +voulait enlever la douairière de Bretagne, la marier, s'approprier son +bien[349]. + +[Note 349: Du moins en le donnant à un prince de Savoie, dont il +voulait se servir. Legrand s'obstine à en douter, pour l'honneur de +Louis X, malgré Lobineau, XVIII, 678, malgré D. Morice, XII, 78.] + +Le moyen pourtant de se défier? le pèlerin voyageait presque seul, ne +voulant pas être troublé dans ses dévotions[350]. Au départ (18 déc.), +il s'était débarrassé un peu rudement de l'amour des sujets, en +faisant crier à son de trompe que personne ne s'avisât de suivre le +roi, sous peine de mort. Pour aller remercier son patron, saint +Sauveur de Redon, qui l'avait protégé dans ses infortunes, il voulait +cheminer tel qu'il avait été alors, comme un pauvre homme, avec cinq +pauvres serviteurs, mal vêtus comme lui, tous six portant au col de +grosses patenôtres de bois. Si sa garde suivait, c'était de loin; de +loin suivaient aussi canons et couleuvrines[351], paisiblement, sans +bruit, sous Jean Bureau, le bon maître des comptes. Tout cela filait +vers le midi. Le roi allait toujours. De Nantes, il voulut voir cette +petite république de La Rochelle. À La Rochelle, il eut envie de voir +Bordeaux, une belle ville; mais comme il la regardait du côté de la +Gironde, il fut lui-même aperçu d'un vaisseau anglais qui heureusement +ne put suivre son batelet dans les eaux basses. Pour voir et savoir +par lui-même, il hasardait tout. + +[Note 350: «Que nul, sus peine de mort, ne s'avanchast de le sieuvir.» +Chastellain, p. 189.--«Pour considération de la grant dévocion que de +tout temps nous avons eue à monsieur Saint-Sauveur, lequels nous avons +tous jours par cy devant prié et réclamé en tous nos faiz et +affaires.» _Archives du royaume, J. registre 198, 91, 14 octobre +1461._] + +[Note 351: Cette artillerie était formidable, à en juger par +l'inventaire qu'on en fit l'année suivante: «_Inventaire de +l'artillerie du Roy et déclaration des lieux où elle est de présent +fait en aoust 1463_: Et premièrement à Paris, bombardes: La grosse +bombarde de fer, nommée Paris, la volée de La plus du monde; de la +Daulphine, de la Réalle, de Londres, de Mortreau, la volée Médée, la +volée Jason. Canons: Barbazan, La Hyre (de fer d'une pièce), Flavy, +Boniface (de fer de deux pièces), etc., etc.» _Bibl. royale, mss. +Legrand, preuves, c. I, août 1463._] + +Sur le chemin, de Tours jusqu'à Bayonne, il allait confirmant, +augmentant les franchises des villes, caressant les bourgeois, +anoblissant les consuls, les échevins; pour tous, enfin, bon homme et +facile[352]. Les gens de la Guienne, traités par Charles VII à peu +près comme Anglais, eurent lieu d'être surpris de la bonté de Louis +XI. Dès son avénement, il avait appelé à lui leurs notables; venu chez +eux lui-même, il sembla se remettre à eux, rendit à Bordeaux toutes +ses libertés. Il dit de plus qu'il n'était pas juste que Bordeaux +plaidât à Toulouse, qu'il voulait que désormais on vînt plaider chez +elle de toute la Guienne, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Quercy, +du Limousin. Il fit de Bayonne un port franc. Il rappela le comte de +Candale, Jean de Foix, banni comme ami des Anglais; il lui rendit ses +biens. + +[Note 352: Cette facilité remplit dans le recueil des Ordonnances de +cent à deux cents pages in-folio, et tout n'est pas imprimé à beaucoup +près. Ordonnances, XV, p. 137, 212, 332, 360-458, 649, etc., etc.] + +Ayant ainsi assuré ses derrières, il put agir sérieusement vers +l'Espagne. Il avait déjà traité, chemin faisant, avec le gendre du roi +d'Aragon, le comte de Foix, en avait pris des arrhes. Le beau-père, +troublé de sa mauvaise conscience, tergiversait, appelait, renvoyait +les Français, les menaçait de la descente anglaise. Le roi, pour en +finir, écrivit durement au gendre qu'il savait tout, que les Anglais +se moquaient de lui; que quand même ils viendraient, ils ne +resteraient pas, tandis que le roi de France «sera toujours là pour le +châtier... Il faut que vous sachiez sa volonté, qu'il ne nous amuse +pas jusqu'à ce que le comte de Warwick soit en mer... Au reste, le +comte de Warwick ne nous peut déranger; notre artillerie est toute à +la Réole.» + +Il avançait toujours, et plus il avançait, plus les Catalans +encouragés serraient leur roi; il n'en pouvait plus[353]. La marâtre, +avec ses enfants, s'était jetée dans Girone; elle y fut assiégée, +affamée. Il fallut bien alors que don Juan vînt où l'attendait Louis +XI (3 mai); il engagea pour un secours le Roussillon qui n'était pas à +lui, mais bien aux Catalans. L'horreur du pacte, c'est que pour +échapper à la punition d'un premier crime, le coupable en faisait un +autre; après avoir tué son fils, il tuait sa fille, la livrait à +l'autre fille, du second lit, à la comtesse de Foix. La pauvre +Blanche, héritière de Navarre après don Carlos, fut attirée par son +père, qui voulait, disait-il, lui faire épouser le frère de Louis XI, +et elle épousa un cachot du donjon d'Orthez, où sa soeur l'empoisonna +bientôt. + +[Note 353: Un capitaine de Louis XI lui fait à peu près une triste +peinture de l'Aragonais, même après le secours qu'il reçut: «Je vous +certiffie par ma foy que c'est grand'pitié de les veoir, tant sont +deffaiz et à pié la plupart. Vous êtes bien en voye d'avoir Roy, Reyne +et filz sur les bras, se vous n'y donnez bon remède.» Lettre de +Garguesalle au Roy de France. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 15 +nov. 1462._--Voir sur tout ceci Zurita. Anales de la Corona d'Aragon, +XVII, 30 et seq.] + +L'Aragonais ne désespérait pas de duper Louis XI, d'avoir le secours +sans remettre le gage. Mais le roi, qui connaissait son homme, ne fit +rien sans être nanti. «Maréchal, écrit-il, avant tout, requérez au roi +d'Aragon Perpignan et Collioures; s'il les refuse, allez les +prendre[354].» + +[Note 354: Il ajoute: Je voudrois qu'il m'eust cousté dix mille escus, +et que j'eusse la possession des deux chasteaux et le roy d'Arragon +eust fait son appointement et tous fussiez par deça sains et sauves.» +_Bibl. royale, mss. Legrand, c. I_ (_14 août 1462_.)] + +Ainsi se fit l'affaire de Roussillon. Elle était assurée et le roi +revenu dans le nord, quand s'ébranla enfin la fameuse flotte anglaise. +Cette flotte avait attendu qu'il eût loisir de s'occuper d'elle. Des +falaises, il la vit passer, lui fit la conduite par terre, en +Normandie et jusqu'en Poitou. Tout le long de la côte, les villes +étaient garnies, gardées, tout le monde armé. Les Anglais, voyant ce +bel ordre, crurent prudent de rester en mer[355]. Seulement Warwick, +pour qu'il ne fût pas dit qu'il n'eût rien fait, fit une petite +descente à côté de Brest. De tout cet orage qui devait écraser Louis +XI, ce qui tomba, tomba sur le duc de Bretagne; les Bretons en +restèrent furieux contre les Anglais. + +[Note 355: Pas un mot dans Lingard, ni dans Turner.] + +Une lettre que le roi écrit vers cette époque, après sa capture du +Roussillon, respire la joie sauvage du chasseur. Pas un mot de +Warwick, qui apparemment l'inquiétait peu: «Je m'en vais bien bagué, +dit-il, je n'ai pas perdu mon estoc; je pique des deux; il faut que je +me récompense de la peine que j'ai eue, que je fasse bonne chère!... +La reine d'Angleterre est arrivée[356]...» + +[Note 356: Il écrit à l'amiral: «... Que, incontinent mes lettres +reçues, vous en veniez à Amboise, là où vous me trouverez. Car je m'en +vais délibéré de faire bonne chère et de me récompenser de la payne +que j'ay eu tout cest yver en ce pays... La Royne d'Angleterre est +arrivée... Je vous prie que vous faciez diligence, pour adviser ce que +j'aye à faire... Je m'en vais mardi, et picqueré bien. Se vous avez +rien de beau à mectre en foire, se le déployez; car je vous asseure +que je m'en voys bien bagué... Je me semble que je n'ay pas perdu mon +estoc.» _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 1462._] + +La _bonne chère_, c'eût été de reprendre Calais, de le reprendre au +moins par mains anglaises, au nom d'Henri VI et de Marguerite. La +triste reine d'Angleterre, malade de honte et de vengeance, depuis sa +grande défaite, suivait partout le roi, à Bordeaux, à Chinon, mendiant +un secours. Elle n'avait rien à attendre de son père ni de son frère, +qui, à ce moment, perdaient l'Italie. Louis XI le savait bien et n'en +faisait que mieux la sourde oreille: il la laissait languir[357]... +Qu'avait-elle à donner? rien que l'honneur et l'espérance. Elle promit +pour quelque argent que, si jamais elle reprenait Calais, elle en +nommerait capitaine un Anglo-Gascon qui était au roi[358], et qui, à +défaut de payement, remettrait le gage au prêteur. Nul doute qu'en +signant ce contrat de Shylock, cette dernière folie de joueur, elle +n'ait senti qu'elle mettait contre elle ses amis, comme sa conscience, +qu'elle périssait, et, qui pis est, méritait de périr. + +[Note 357: «J'ay appris de vous, monsieur, qu'il faut manger les +viandes lorsqu'elles sont mortifiées, et profiter sur les hommes, +quand ils sont attendris par leurs misères.» D'Aubigné, Confession de +Sancy.] + +[Note 358: Cet Anglo-Gascon était Jean de Foix, comte de Candale, que +Louis XI venait d'acheter. Nos Archives du royaume possèdent l'acte: +«Nos Margareta, regina... fatemur nos recepisse... vigenti milia +libras... ad quorum solutionem... obligamus villam et castrum +Calesie... Quam cito rex Angliæ recuperaverit antedictam villam... +constituet ibi prædilectum fratrem nostrum comitem Pembrochie, vel +dilectum consanguineum nostrum, _Johannem de Foix, comitem de Kendale_ +in capitaneum, qui jurabit et promittet tradere antedictam villam in +manus... cognati nostri Francie infra annum.» Jun. 23, 1462. _Archives +du royaume, Trésor des Chartes, J. 648, 2._] + +Tout en tirant de Marguerite ce gage contre les Anglais, le roi ne +voulait pas se fâcher avec l'Angleterre, avec son bon ami Warwick. Il +ne donnait rien à Marguerite, il prêtait. Et combien? Vingt mille +livres, une aumône, du neveu à la tante; il est vrai qu'il lui fit +donner soixante mille écus par la Bretagne. Il ne lui donnait pas un +soldat; qu'elle en levât si elle voulait. Par qui en levait-elle? Par +un homme qui passait pour l'ennemi du roi, par M. de Brézé, naguère +grand sénéchal de Normandie, qui sortait à peine de prison. Sans +mission et comme aventurier, il menait en Écosse les nobles et les +marins normands; c'était une affaire normande, écossaise, à peine +française; si Brézé voulait se faire tuer là-bas, le roi s'en lavait +les mains[359]. + +[Note 359: Chastellain y est pris; il croit que le roi «l'envoyait +ainsi que Peleus Jason en Colcos, pour en estre quitte.»] + +Française ou non, l'affaire venait à point pour la France. Tandis que +l'Angleterre en masse se tournait vers le nord, tandis que cette +désespérée Marguerite se faisait tuer ou pendre, le roi prenait +Calais. Il intimidait les Anglais de la garnison sans espoir de +secours; il leur montrait la signature de Marguerite, lui offrait un +prétexte _légal_ (ce qui est grave dans toute affaire anglaise); il +mettait surtout en avant et jetait dans la place son Anglo-Gascon, qui +était un des leurs, et qui, d'amitié ou de force, se serait fait leur +capitaine, ou pour Louis XI, ou pour Henri VI. + +À tout cela il manquait une chose. C'était que Louis XI disposât de +quelques vaisseaux de Hollande pour fermer Calais, comme Charles VII +en avait eu pour fermer Bordeaux. Il en demanda au duc de Bourgogne, +qui ne voulut pas se brouiller avec la maison d'York, et refusa net. +Tout fut manqué. Non-seulement le roi n'eut point Calais, mais, de +l'avoir espéré seulement, d'avoir cru que Warwick, alors capitaine de +cette place pour la maison d'York, la laisserait surprendre, cela dut +compromettre l'équivoque personnage, déjà suspect depuis sa promenade +maritime[360]. Il l'était d'ailleurs par les siens, par son frère et +son oncle[361], deux évêques, dont l'un avait des relations avec +Brézé. Warwick ne pouvait se laver qu'en faisant la guerre, et une +guerre heureuse. Il y réussit par ses moyens ordinaires[362]. Brézé, +ayant perdu partie de ses vaisseaux, brûlé les autres, s'était jeté +dans une place et attendait le secours de Douglas et de Somerset. +Warwick les pratiqua habilement[363]. Il acheta Douglas. Il gagna +(pour cela il ne fallait pas moins qu'un miracle du diable) Lancastre +même contre Lancastre, je veux dire Somerset, qui était de cette +branche, qui avait intérêt à la défendre, puisque par elle il avait +droit au trône. Il l'amena à combattre son droit, son honneur, le +drapeau qu'il tenait depuis quarante ans. Puis le misérable changea +encore, et on lui coupa la tête. + +[Note 360: Édouard IV semble marquer sa défiance à l'égard de Warwick +en créant, à son retour, un grand amiral d'Angleterre. (Rymer, 30 +juillet 1462.)] + +[Note 361: Ce bon évêque voulant travailler, disait-il, à la +canonisation de saint Osmond, avait obtenu un passeport pour venir en +Normandie chercher des renseignements sur la naissance et la vie du +bienheureux. + +Il rencontra à point un nommé Doucereau, le secrétaire intime de M. de +Brézé, et son agent en Angleterre, qui avait été pris à la bataille de +Northampton, était resté quelque temps prisonnier, et revenait par +Calais. L'évêque, lui ayant fait jurer le secret sur l'Évangile, lui +dit que les Anglais ne se fiaient pas au duc de Bourgogne, qu'ils +aimeraient mieux l'alliance du roi, etc. (Rapport de Doucereau, cité +par _Legrand_).] + +[Note 362: Rien de plus héroïque que cette campagne, à en croire la +lettre qu'écrit l'ami d'Édouard, lords Hastings, à M. de Lannoy (l'un +des Croy); cette lettre est pleine de légèreté et de vanterie; c'est +bien le Hastings de Shakespeare. Marguerite, dit-il, est venue avec +toute l'Écosse, et il a suffi du comte de Warwick «avec les marchiers +seulement... Le roi d'Écosse s'en est enfui, et laditte Marguerite, +sans targier, outre la mer, avec son capitaine, sire Piers de Brézé... +N'est pas effrayé mon souverain seigneur, ce pendant estant en ses +départs et esbatements en la chasse, sans aucuns doubte ou +effrayement...» Depuis, Montaigu, le frère de Warwick, est entré en +Écosse, «et a fait la plus grande journée sur eulx que ne fut oye +estre faite de plusieurs ans passés, ainsi que je me doubte qu'ilz ne +s'en repentent, et jusqu'au jour du Jugement.» _Bibl. royale, mss. +Legrand, Preuves, c. II, 7 août 1463._] + +[Note 363: Sur l'opposition des deux grands chefs de clans, Douglas +tout-puissant dans le midi, le Lord des îles dans le nord, le premier +lié avec Lancastre, l'autre avec York. V. Pinkerton, vol. I, p. 246; +lire aussi les _Instructions à messire Guillaume de Menypeny de ce +qu'il a à dire à très-haut, très-puissant chrétien prince, le Roy de +France, de par l'évesque de Saint-Andrieu en Écosse._ L'évêque dit +lui-même qu'il fit les fiançailles du fils d'Henri VI et de la fille +du roi d'Écosse: «Quasi contre la volonté de tous les grands seigneurs +du royaume, lesquels disoient que pour complaire au Roy de France, +j'estois taillé de mettre le royaume d'Écosse en perdition... Le roy +Henry désiroit, pour la seureté de sa personne, venir en ma place de +Saint-Andry, là où il fust bien recueilli, selon ma petite +puissance..., et tout ce luy feis pour l'honneur dudit très-chrestien +Roy de France... lequel m'avoit sur ce très-gracieusement écrit et +requis, et si, savoye bien que ledit roy Henry n'avoit de quoy me +récompenser... Et après toutes ces choses, nous avons entendu comme +ledit très-chrestien Roy de France avoit prins abstinence de guerre +avec ledit roy Édouard, sans que ledit royaume y fust compris. +_Bibliothèque royale, mss. Baluze_, nº 475.] + +Les affaires du roi de France allaient mal. Il avait provoqué +l'Angleterre, manqué Calais. Ses plus faibles ennemis s'enhardissaient, +jusqu'au roi d'Aragon. Le Roussillon se refit espagnol. Il fallut que le +roi y courût en personne: il reprit Perpignan[364], intimida +l'Aragonais, qui envoya vite faire des soumissions. Louis XI menaçait de +régler l'Espagne à ses dépens, de concert avec la Castille; il parlait +d'occuper la Navarre[365]. Il avait acheté, homme à homme, tout le +conseil du roi de Castille, Henri l'_Impuissant_. Ils le lui amenèrent +jusqu'en France, de ce côté de la Bidassoa. Ce fut un étrange spectacle. +De toute la plaine on vit sur une éminence les deux rois, l'Impuissant, +dans un faste incroyable, entouré des grandesses, de sa brillante et +barbare garde moresque; et à côté, houssé de sa cape grise, siégeait le +roi de France, partageant les royaumes (23 avril 1463). + +[Note 364: Le roi se fit envoyer les habitants suspects d'avoir +commencé la révolte. Il écrit: «Vous pourrez adviser ceux de qui vous +avez suspection, et incontinent me les envoyer sous ombre de se venir +excuser... et aussi bien de chiefs de peuple que seroient gens de +mestier; n'ayez point de honte d'envoyer devers moy soit paillars ou +autres, sous couleur de se venir excuser.» _Bibl. royale, mss. +Legrand, Preuves_, c. II, 1463.] + +[Note 365: «... Leur dira qu'ils essayent que le roi d'Aragon soit +content qu'ils se viennent _loger en Navarre_... Si ce n'estoit trop +le dommage du roy d'Aragon, tâcheront de s'y venir loger.» _Mémoire +pour MM. les comtes de Foix, de Comminges, sénéchal de Poitou, de +Monglat et autres chefs de guerre, estant en Aragon de par le roy. +Bibl. royale, ibidem,_ c. I, 1463 (janvier?).] + +Les envoyés d'Angleterre, de Milan et de Bourgogne, attendaient +curieusement, pour voir comment il se tirerait de cet imbroglio +d'Espagne. Il s'en tira par un partage. C'était par un partage qu'il +eût voulu finir l'affaire de Naples[366], qu'il avait fini celle de +Catalogne, en détachant le Roussillon. Cette fois il coupait la +Navarre, en donnait part à la Castille. La Navarre cria d'être coupée; +l'Aragon cria ne n'avoir pas tout; combien plus le comte de Foix, qui +avait si bien travaillé pour le roi dans l'affaire du Roussillon! Ce +Roussillon, Louis XI, au grand étonnement de tout le monde, parut n'y +pas tenir; il le donna au comte de Foix. Il le lui donna par écrit, +s'entend, lui laissant, pour l'amuser, la jouissance d'un beau morceau +de Languedoc[367]. + +[Note 366: Il avait proposé une sorte de partage du royaume de Naples +entre la maison d'Anjou, le neveu du pape et le fils naturel +d'Alphonse. Cette combinaison effraya le duc de Milan, qui s'unit au +pape, et tous deux, en vrais Italiens, appuyèrent le candidat qui +semblait le moins dangereux, le fils naturel. Ce fait curieux n'est, +je crois, que dans Legrand; mais ordinairement il parle d'après les +actes. _Ibidem, Histoire, livre IV_, p. 52. + +Rien ne fait mieux comprendre la situation de l'Italie à cette époque +que les Commentaires de Pie II. Voir surtout le passage où le pape +explique si bien à Côme de Médicis pourquoi Florence aurait tort +d'aider les Français contre Ferdinand le Bâtard, bien moins dangereux +pour l'indépendance italienne. Côme, vieux, goutteux, égoïste, se +résigne volontiers à l'inaction, et finit par demander le chapeau de +cardinal pour son neveu. Gobellini Commentarii, lib. IV, p. 96.] + +[Note 367: Le roi engage Carcassonne au comte de Foix, jusqu'à ce +qu'il l'ait mis en possession du Roussillon. _Archives, registre, 199, +23 mai 1463._] + +Il était dans un moment de générosité admirable. Il donna au Dauphiné +exemption des règlements sur la chasse; à Toulouse incendiée exemption +de tailles pour cent années[368]. En passant à Bordeaux, il fit grâce +de la mort à Dammartin, qui vint se jeter à ses genoux[369]. Ce qui +surprit bien plus, c'est qu'il fit à un ennemi, à celui qui chassait +d'Italie la maison d'Anjou, à celui qui détenait le patrimoine des +Visconti contre la maison d'Orléans, il fit, dis-je, à Sforza, cadeau +de Savone et de Gênes[370]; lui permettant en outre de racheter Asti +au vieux Charles d'Orléans, fils de Valentine. C'était se fermer +l'Italie, en même temps qu'il semblait se fermer l'Espagne. Tout cela +de sa tête, sans consulter personne. Ses conseillers étaient +désespérés. + +[Note 368: D. Vaissette.] + +[Note 369: «Voulez-vous justice ou grâce? dit le roi à son +ennemi.--Justice.--Eh bien! je vous bannis, et vous donne 1,500 écus +d'or pour aller en Allemagne.» Dammartin venait d'être condamné à mort +par le Parlement; ce qu'il avait acquis ou volé fut en partie rendu +aux héritiers de sa victime, Jacques Coeur, en partie volé par son +juge et commissaire, Charles de Melun. (Bonamy.) L'ancien _écorcheur_, +qui était un homme ferme, ne se tint pas pour battu, il ne laissa pas +le champ libre à ses ennemis. Au lieu de se rendre en Allemagne, il +vint se remettre en prison, et il attendit.] + +[Note 370: Un agent de Sforza s'était avancé jusqu'à Vienne en +Dauphiné et attendait les nouvelles d'Espagne. Il lui écrit le 10 mai +que le roi de Castille a quitté assez brusquement le roi de France, +que tout n'est pourtant pas rompu; que Louis XI, malgré les affaires +de Naples, n'est pas éloigné de traiter avec le duc de Milan, et même +de lui céder Savone; que le duc doit au plus vite désavouer toute +relation avec Philippe de Savoie, et se faire appuyer du maréchal de +Bourgogne auprès du roi. 1463, 10 mai. Le 28, Sforza suit ce conseil. +Le 21 novembre, il prie le duc de Bourgogne et Croy de l'aider auprès +du roi pour l'affaire d'Asti; le 21 et le 23, il écrit au roi même +que, lui ayant tant d'obligations pour Gênes et Savone, il donnera au +duc d'Orléans deux cent mille ducats pour Asti; mais il lui faut du +temps pour payer. Le 22 décembre, l'ambassadeur de Sforza lui fait +savoir qu'il a reçu hier du roi l'investiture de Gênes et de Savone. +_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves_, c. II.] + +Et rien pourtant n'était plus raisonnable. + +Une crise allait éclater dans le nord; l'Angleterre, la Bourgogne et +la Bretagne[371] semblaient près de s'unir. Le roi devait tourner le +dos au midi: seulement, aux Pyrénées, tenir le Roussillon; aux Alpes, +s'assurer de la Savoie, qu'il pratiquait de longue date, obtenir que +le duc de Milan ne s'en mêlerait point. Sforza, s'avouant son vassal +pour Gênes et Savone, allait lui prêter ses excellents cavaliers +lombards. Le roi avait besoin de l'amitié du tyran italien, dans un +moment où il fallait peut-être qu'il pérît lui-même ou devînt tyran. + +[Note 371: C'est le rapport et la créance de messire Guillaume de +Menypeny: «Les ambassadeurs d'Écosse ont rapporté que le duc de +Bretagne requiéroit (les Anglois), qu'ils lui voulsissent aider de six +mille archiers, en cas que le Roy lui feroit guerre, et aussi offroit +le duc de Bretagne au roi Édouard, que quand il voudroit venir en +France et y amener armée, il lui donneroit passaige et entrée par +toutes ses terres pour ce faire... Et à la parfin, _les Anglois ont +accordé audit duc de Bretagne trois mille archiers_... dont le sieur +de Montaigu devoit avoir la charge de mille archiers, James Douglas de +mille... Le sieur de Montaigu a refusé... pour ce que le comte de +_Warwick, son frère, ne veut pas_ qu'il se désempare du royaume +d'Angleterre, s'il ne voit les choses... (lacune).» Il ajoute ce bruit +absurde, que Louis XI, mécontent des Écossais, disait qu'il aiderait +les Anglais à les soumettre. _Bibl. royale, mss. Baluze_, nº 475.] + +Il prit ainsi son parti vivement, contre l'avis de tout le monde. +Cette résolution hardie, cette générosité habile, si différente de la +petite politique chicaneuse du temps[372], lui donna une grande force; +il pesa d'autant plus au nord. Il emporta d'emblée son affaire +capitale, le rachat de la Somme. + +[Note 372: Elle fut admirée de Sforza. Son remercîment, tout +emphatique qu'il est et quelque intéressée qu'y soit la flatterie, ne +laisse pas d'avoir un côté sérieux. Le froid et ferme esprit, italien +pourtant, et, comme tel, artiste en politique, dut prendre plaisir à +voir une politique si nouvelle: «Animi magnitudine, sapientia, +justitia, felicitate et mente prope coelesti...» _Archives, Trésor des +chartes_, J. 496.] + + + + +CHAPITRE II + +LOUIS XI--SA RÉVOLUTION + +1462-1464 + + +Depuis longtemps, il suivait l'affaire de la Somme avec une ardente +passion, si ardente qu'elle se nuisait et manquait son but. Il +caressait, tourmentait le vieux duc, pressait les Croy. Si le vieil +homme, d'asthme ou de goutte, leur mourait dans les mains, tout était +fini. On le crut un moment, quand le duc revenu de Paris, las de +fêtes, de repas et de faire le jeune homme, tomba tout d'un coup et +se mit au lit[373]. Son excellente femme sortait du béguinage où elle +vivait, pour soigner son mari; le fils accourut pour soigner son père. +Ils le soignèrent si bien, que s'il ne se fût remis, les Croy +périssaient, et les affaires du roi devenaient fort malades. + +[Note 373: Le duc tomba malade au plus tard en janvier (1462). Le 11 +mars, le conseil de ville de Mons nomme une députation pour aller le +complimenter sur son rétablissement. Note de Gachard sur Barante, t. +II, p. 195 de l'édition belge, d'après les _Archives de Mons, deuxième +registre aux résolutions du conseil de ville_.--Cependant, selon Du +Clercq: «Il fut _plus de demi an_ ains qu'il feut guéry; et se tint +tousdis la duchesse avec luy; et _la laissa ledict duc gouverner_ +avecque sondit fils; et par ainsy ladicte duchesse laissa son +hermitage.» Jacques Du Clercq, liv, IV, c. XL.] + +Le duc avait beaucoup à faire entre son fils et Louis XI, deux tyrans. +Le roi, mécontent pour Calais, impatient pour la Somme, le vexait, le +rendait misérable, réveillant toutes les vieilles querelles de +salines, de juridiction[374]. Par cette imprudente âpreté, il +compromettait ainsi ses amis de Flandre, comme il avait fait de ceux +d'Angleterre. L'un des Croy vint à Paris se plaindre, et parla +durement, comme peut faire un homme indispensable[375]. Le roi eut le +bon esprit de bien recevoir la leçon; il se mit à l'amende, cédant au +duc le peu qu'il avait dans le Luxembourg; au duc toutefois moins +qu'aux Croy, lesquels occupèrent les places par eux ou par des gens à +eux. + +[Note 374: Il lui fit une sorte de petite guerre sur toutes ses +frontières. Du côté de la comté, il défendit qu'on achetât du sel à +ses salines. En Bourgogne, il poussa âprement contre lui la vieille +chicane des juridictions, lui volant ses sujets, comme _bourgeois +royaux_. Au Nord, il fit crier des ordonnances royales dans les pays +cédés au duc. Le président de Bourgogne vint se plaindre au Parlement, +on lui rit au nez; il insista, on le jeta en prison; le pauvre homme y +serait resté, si les Bourguignons n'eussent enlevé un lieutenant du +bailli de Sens; il sortit de prison, mais malade, et il en mourut. +Voir sur ces brutalités de Louis XI les lamentations des Bourguignons, +Chastellain, Du Clercq, etc.] + +[Note 375: «Et sy disoit-on que le roy Loys de prime face dict au +seigneur de Chimay...: «Quel homme est-ce le duc de Bourgoingne? +est-il aultre ou d'aultre nature et métail que les autres princes et +seigneurs du royaulme d'environ?» À quoi ledict seigneur de Chimay lui +répondit... que oui, et que le duc estoit d'aultre métail..., car il +l'avoit gardé, porté et soustenu contre la vollonté du roy Charles, +son père, et touts ceux du royaulme... Prestement que le Roy ouyt ces +paroles, sy se partit sans mot dire et rentra dans sa chambre.» Du +Clercq.] + +Ce qui les rendait si forts près du vieux maître, c'est qu'il avait +peur de retomber sous le gouvernement de ses gardes-malades, de son +fils et de sa femme; celle-ci, une sainte sans doute, mais avec toute +sa dévotion et son béguinage, la mère du Téméraire, la fille des +violents, bâtards de Portugal ou cadets de Lancastre[376]. La mère et +le fils prirent le moment où le malade, à peine rétabli, n'avait pas +la tête bien forte, pour le faire consentir à la mort d'un valet de +chambre favori[377], qu'ils prétendaient vouloir empoisonner le fils. +Ceci n'était qu'un commencement. Le valet tué, on allait essayer +davantage; on accusa bientôt le comte d'Étampes. Les Croy voyaient +venir leur tour. Heureusement pour eux, leur ennemi alla trop vite; on +prit le secrétaire du comte de Charolais qui courait la Hollande, et, +profitant de la haine hollandaise contre les favoris wallons[378], +engageait doucement les villes à prendre le fils pour seigneur du +vivant du père[379]. + +[Note 376: Fille de Jean le Bâtard, roi de Portugal, et de Philippe de +Lancastre. Voyez notre sixième volume, livre XII, ch. I, et celui-ci, +plus bas.] + +[Note 377: C'était un valet, serf d'origine, grossier, et qui, sans +doute par sa grossièreté même, délassait le duc de la fadeur des +cours. Le comte de Charolais vint se jeter aux pieds de son père, le +pria de sauver son fils unique que ce valet voulait empoisonner. Il +lui arracha ainsi son consentement à la mort du pauvre diable, et fit +exécuter en même temps (chose étrange) celui qui l'avait dénoncé. Voir +le récit de Chastellain, récit violent, âcre, horriblement passionné +contre le parvenu.] + +[Note 378: La rivalité normande et bretonne indisposait de longue date +les Hollandais et Flamands de la côte contre la France, et par suite +contre le gouvernement des favoris français. Voir dans les _mss. +Legrand_, _la Response faicte aux ambaxeurs de M. de Bourgoingne, +juillet 1450_.] + +[Note 379: Philippe le Bon témoigna son mécontentement en transférant +à Bruxelles la chambre des comptes de la Haye. _Archives générales de +Belgique; Brabant, nº 3, folio 155, lettres du 24 mai et 22 juin +1463._] + +Mais on connaissait trop d'avance ce que serait le nouveau maître pour +laisser aisément l'ancien. Le peuple, dès qu'il le sut malade, montra +une extrême frayeur. Dans certaines villes, la nouvelle étant arrivée +la nuit, tout le monde se releva; on courut aux églises, on exposa les +reliques; beaucoup pleuraient. Cela faisait assez entendre ce qu'on +pensait du successeur. Quand le bon homme un peu remis fut montré en +public, conduit de ville en ville, une joie folle éclata; on fit des +feux, comme à la Saint-Jean, des danses. Il fallait se hâter de danser +et de rire; un autre allait venir, rude et sombre, sous lequel on ne +rirait guère. Le malade, ayant perdu ses cheveux, avait exprimé la +fantaisie bizarre de ne plus voir que des têtes tondues; à l'instant +chacun se fit tondre; on se serait vieilli volontiers pour le +rajeunir. C'est que celui-ci était l'homme du bon temps qui s'en +allait, l'homme des fêtes et des galas passés; en voyant ce bon vieux +mannequin de kermesse[380] qu'on promenait encore, et qui bientôt ne +paraîtrait plus, on croyait voir la paix elle-même, souriante et +mourante, la paix des anciens jours. + +[Note 380: Est-il nécessaire de rappeler la tendresse des Flamands +pour leurs poupées municipales, leurs géants d'osier, leurs +mannekenpiss, etc.?] + +Que de choses pendaient à ce fil usé! La vie des Croy d'abord. Ils le +savaient. Sûrs de ne pas vivre plus que le vieillard, ils suivaient +leur chance en désespérés, jouaient serré, à mort, contre l'héritier. +Ils ne s'amusaient plus à prendre de l'argent; ils prenaient des armes +pour se défendre, des places où se réfugier. Leur péril les forçait +d'augmenter leur péril, de devenir coupables; ils périssaient s'ils +restaient loyaux sujets du duc; mais s'ils devenaient ducs eux-mêmes? +S'ils défaisaient à leur profit la maison qui les avait faits?... +Certainement le démembrement des Pays-Bas, une petite royauté wallonne +qui, sous la sauve-garde du roi, se serait étendue le long des +Marches, laissant la Hollande aux Anglais[381], la Picardie et +l'Artois aux Français, c'eût été chose agréable à tous. Ce qui est +sûr, c'est que les Croy l'avaient déjà presque, cette royauté; ils +occupaient toutes les Marches, l'allemande, le Luxembourg, l'anglaise, +Boulogne et Guines, la française enfin sur la Somme. Leur centre, le +Hainaut, la grosse province aux douze pairs, était tout à fait dans +leurs mains; à Valenciennes, ils se faisaient donner le vin royal et +seigneurial. + +[Note 381: «Voix couroit par toutes terres que le duc, en ordonnant de +son voyage que faire debvoit en Turquie, devoit lessier les pays et +seignories de dechà la mer en la main du Roy et en la gouvernance du +seigneur de Cymay dessoubs ly, et les pays de Hollande et Zellande en +la main du roy Éduard d'Angleterre.» Chastellain, c. LXXIX, p. 295.] + +Presque tout cela leur était venu en deux ans, coup sur coup; le roi y +avait poussé violemment[382]; sous son souffle invisible, ils +avançaient sans respirer; c'était comme un ouragan de bonne fortune. +Volant plutôt qu'ils ne marchaient, ils se trouvèrent un matin sur le +précipice où il fallait sauter, sinon s'appuyer, tout autre appui +manquant, sur la froide main de Louis XI. + +[Note 382: En 1461, il leur donne Guisnes; en 1462, il leur livre ce +qu'il a dans le Luxembourg; en 1463, il ajoute à Guisnes, Ardre, +Angle, et ce que le comte de Guisnes avait sur Saint-Omer, etc. Dans +la même année (mai 1463), il leur donne encore Bar-sur-Aube.» +_Archives du royaume, J. Registres 193-199, et Mémoriaux de la Chambre +des comptes, III, 91._] + +À quel prix? Cette main ne faisait rien gratis. Il fallait d'abord +qu'ils se déclarassent, demandant protection du roi et s'avouant de +lui. Ce pas fait, tout retour impossible, il exigeait d'eux les villes +de la Somme. Comme ils faisaient encore les difficiles et les +vertueux, le roi sut lever leurs scrupules. Il profita du +mécontentement qu'excitaient les nouveaux impôts. L'Artois était +inquiet de ce qu'on avait demandé à ses états de voter les tailles +pour dix ans[383]. Les villes de la Somme, jusque-là ménagées, +caressées, habituées à ne donner presque rien, s'étonnaient fort qu'on +leur parlât d'argent[384]. La colérique et formidable Gand, sans doute +bien travaillée en dessous, ne voulait plus payer et prenait les +armes[385]. Le roi avait trouvé moyen de gagner (pour un temps) le +principal capitaine et seigneur des Marches picardes, le mortel ennemi +des Croy, le comte de Saint-Pol. Ce fut lui qu'il leur détacha, pour +les terrifier, en leur dénonçant que le roi se portait pour arbitre, +pour juge, entre le duc et Gand. + +[Note 383: «Il requéroit au pays d'Artois, _dix ans durant_, chacun an +deux tailles, avec l'aide ordinaire qu'on prendroit pour la gabelle du +sel... Laquelle requestre ne luy feut point accordée, mais on luy +accorda lever seulement deux aydes pour ledict an, desquels le comte +de Charollois auroy demy ayde pour luy et à son prouffit.» Du Clercq, +liv. IV, c. XLIV.] + +[Note 384: «Ledit de Reliac m'a dit qu'on lui a dit que M. de +Bourgogne a remis les impositions et quatrième es païs qu'il tient en +gaige qui sont de vostre couronne.» _Lettre de Vauveau au Roi, 31 +octobre, Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. I.] + +[Note 385: Les chroniqueurs n'en font pas mention, mais la chose est +constatée par celui même qui avait le plus d'intérêt à la savoir, et +qui probablement l'avait préparée, je veux dire par Louis XI. D'après +ses instructions, le comte de Saint-Pol et autres commissaires chargés +du rachat des places de la Somme: «Se transporteront à Gand... et leur +exposeront comment le Roy a été adverty des questions et débats +d'entre M. de Bourgoingne et lesdits de Gand, et comment ils se sont +_mis en armes_ les uns contre les autres, et que jà y a eu de grandes +_invasions et voyes de fait_... Et si M. de B. mettoit du tout en +rompture et difficulté le fait de restitution des terres de Picardie, +ou si M. de B. ne vouloit entendre à la pacification de luy et desdits +de Gand, pourront aller par devers lesdits de Gand et leur présenter +des lettres closes du Roy, et leur signifier que le Roy a toujours +esté et est prest de leur faire et administrer bonne raison et +justice.» _Instruction du Roy, Bibl. royale, mss. Du Puy, 762._] + +Les Croy perdirent coeur entre ces deux dangers; leur ami Louis XI, +leur ennemi le comte de Charolais, agissaient à la fois contre eux. +Celui-ci, au moment même, commençait un affreux procès de sorcellerie +contre son cousin, Jean de Nevers. La terreur gagnait; évidemment le +violent jeune homme voulait le sang de ses ennemis; s'il demandait la +mort d'un prince du sang, son parent, les pauvres Croy avaient bien +sujet d'avoir peur. + +Livrés au roi par cette peur, bridés par lui et sous l'éperon, ils +allèrent en avant. Ils tâchèrent de faire croire au duc qu'il était de +son intérêt de perdre le plus beau de son bien, de laisser le roi +reprendre la Somme. Il n'en crut rien, et il y consentit, à la longue, +vaincu d'ennui, d'obsession; il signa, on lui mena la main. Encore, +s'il signa, c'est qu'il espérait que l'affaire tramerait, que l'argent +ne pourrait venir. Il ne fallait pas moins de quatre cent mille écus; +où trouver tant d'argent? + +Louis XI en trouva ou en fit. Il courut, mendia par les villes, mendia +en roi, mettant hardiment la main aux bourses. Les uns s'exécutèrent +de bonne grâce; Tournai, à elle seule, donna vingt mille écus. +D'autres, comme Paris, se firent tirer l'oreille; les bourgeois +avaient tous des raisons de ne pas payer, tous avaient privilége. Mais +le roi ne voulait rien entendre. Il ordonna à ses trésoriers de +trouver l'argent, disant que, sur une telle affaire, on prêterait sans +difficulté; s'il manquait quelque chose, il lui semblait qu'on dût le +trouver _en un pas d'âne_[386]... Ce pas, c'était d'aller à +Notre-Dame, d'en fouiller les caveaux, d'en tirer les dépôts de +confiance que l'on faisait au Parlement et qu'il déposait lui-même +sous l'autel à côté des morts[387]. + +[Note 386: Étienne Chevalier, chargé du paiement, écrit au trésorier: +«Il a despêché M. l'admiral et moy tant légièrement et à si petite +délibération que à grand'peine avons-nous eu loisir de prendre nos +housseaulx, et m'a dit que puisqu'il y a bon fonds, il scet bien que +ne lui faudriez point et que vous luy presteriez ce que vous aurez, et +aussy que nous trouverons des gens à Paris qui nous presteront. Et, +pour abréger, c'est tout ce que j'en ai pu tirer de lui, et lui semble +que lesdits 35,000 francs d'une part, et 10,000 d'autre, se doivent +trouver en ung pas d'âne.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Lettre +de Me Estienne Chevalier à M. Bourré, maître des comptes, 19 mai 1463; +Bibl. royale, mss. Gaignières, fol. 92._ + +«Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, aliisque +variis causis apud ædem sacram Parisiensem publice ex ordinatione +justitiæ Curiarum supremarum regni depositam.» _Bibl. royale, mss. +Amelgardi_, lib. XXI, 121-122.] + +[Note 387: Louis XI s'en excuse fort habilement dans sa Commission du +2 novembre (Preuves de Commines, éd. Lenglet Dufresnoy). Il explique +qu'il s'est épuisé pour acquérir le Roussillon, qu'il n'a pu trouver +le premier paiement du rachat des places de la Somme qu'en retenant un +trimestre de la solde des gens de guerre, que, s'ils ne sont payés, +ils vont piller le pays, etc. À vrai dire, il s'agissait de la rançon +de la France.] + +Le premier payement arriva en un moment, à la grande surprise du duc +(12 septembre), le second suivit (8 octobre), chaque fois deux cent +mille écus sonnants et bien comptés. Il n'y avait rien à dire; il ne +restait qu'à recevoir. Le duc s'en prit doucement à ses gouverneurs: +«Croy, Croy, disait-il, on ne peut servir deux maîtres.» Et il +emboursait tristement. + +Les bons amis de Louis XI régnaient en Angleterre, comme aux Pays-Bas: +ici les Croy, là-bas les Warwick. Ceux-ci avaient pris le dessus, sans +doute avec l'appui de l'épiscopat, des propriétaires, de ceux qui ne +voulaient pas payer la guerre plus longtemps. Édouard savait ce qu'il +en avait coûté à la fin aux Lancastre pour n'avoir plus ménagé +l'_Établissement_. Il caressa les évêques, reconnut l'indépendance de +leurs justices[388], et laissa l'évêque d'Exeter, frère de Warwick, +traiter d'une trêve à Hesdin. La trêve ménagée par les Croy, fut +signée entre Édouard et Louis XI par devant le duc de Bourgogne (27 +octobre 1463). + +[Note 388: Rymer, 2 nov. 1462.] + +En signant une trêve, Louis XI commençait une guerre. Rassuré du côté +de l'étranger, il agissait d'autant plus hardiment à l'intérieur, +heurtant la Bretagne après la Bourgogne, et de cette querelle +bretonne, faisant un vaste procès des grands, des nobles, de l'Église, +moins un procès qu'une Révolution. + +La Bretagne, sous forme de duché, et comme telle, classée parmi les +grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale, +si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen âge s'y +compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n'y était pas un +simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation +intime entre le chef et ses hommes, non sans analogie avec le +_cousinage_ fictif des _highlander_ écossais. Dans une relation si +personnelle, nul n'avait rien à voir. Chaque seigneur, tout en rendant +hommage et service, sentait au fond qu'il _tenait_ de Dieu[389]. Le +duc, à plus forte raison, ne croyait _tenir_ de nul autre, il +s'intitulait duc par la grâce de Dieu. Il disait: «Nos pouvoirs +_royaux_ et ducaux[390].» Il le disait d'autant plus hardiment que +l'autre royauté, la grande de France, avait été sauvée, à en croire +les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur (Richemont). Le +duc de Bretagne ayant raffermi la couronne, portait couronne aussi, il +dédaignait le chapeau ducal. Cette majesté bretonne ayant son +parlement de barons, ne souffrait pas l'appel au parlement du roi; +comment pouvait-elle prendre ce que lui soutenait Louis XI, que la +haute justice ducale devait être jugée par les simples baillis royaux +de la Touraine et du Cotentin? + +[Note 389: «Sicut heremita in deserto,» dit admirablement le +Cartulaire de Redon.] + +[Note 390: C'était l'un des principaux griefs du roi. (_Mss. +Legrand._)] + +Cette question de juridiction, de souveraineté, n'était pas simplement +d'honneur ou d'amour propre; c'était une question d'argent. Il +s'agissait de savoir si le duc payerait au roi certains droits que le +vassal, en bonne féodalité, devait au suzerain, l'énorme droit de +rachat, par exemple, dû par ceux qui succédaient en ligne collatérale, +de frère à frère, d'oncle à neveu, et le cas s'était présenté +plusieurs fois dans les derniers temps; cette famille de Bretagne, +comme la plupart des grandes familles d'alors, tendait à s'éteindre; +peu d'enfants, et qui mouraient jeunes. + +Ce n'est pas tout: les évêques de Bretagne, à raison de leur temporel, +siégeaient parmi les barons du pays; étaient-ils vraiment barons, +vassaux du duc et lui devant hommage? Ou bien, comme le roi le +prétendait, les évêques étaient-ils égaux au duc, et relevaient-ils du +roi seul? Dans ce cas, le roi ayant supprimé la Pragmatique et les +élections, aurait conféré les évêchés de Bretagne comme les autres, +donné en Bretagne, comme ailleurs, les bénéfices vacants en régale, +administré dans les vacances, perçu les fruits, etc. Il soutenait +l'évêque de Nantes qui refusait l'hommage au duc. Le duc, sans se +soucier du roi, s'adressait directement au pape pour mettre son évêque +à la raison. + +La plus grande affaire du royaume était sans nul doute celle de +l'Église et des biens d'Église. En supprimant les élections où +dominaient les grands, Louis XI avait cru disposer des nominations +d'accord avec le pape[391]. Mais ce pape, le rusé Silvio (Pie II), +ayant une fois soustrait au roi l'abolition de la Pragmatique, s'était +moqué de lui, réglant tout sans le consulter, donnant ou vendant, +attirant les appels, voulant juger entre le roi et ses sujets, entre +le Parlement et le duc de Bretagne. Le roi, au retour des Pyrénées, +chemin faisant et de halte en halte (24 mai, 19 juin, 30 juin), lança +trois ou quatre ordonnances, autant de coups sur le pape et sur ses +amis. Il y reproduit et sanctionne en quelque sorte du nom royal les +violentes invectives du Parlement contre l'avidité de Rome, contre +l'émigration des plaideurs et demandeurs qui désertent le royaume, +passent les monts par bandes, et portent tout l'argent de France au +grand marché spirituel. Il déclare hardiment que toutes questions de +possessoire en matière ecclésiastique seront réglées par lui-même, par +ses juges; que pour les bénéfices donnés en régale (conféré par le roi +pendant la vacance d'un évêché), on ne plaidera qu'au Parlement, +autant dire devant le roi même. Ainsi le roi prenait, et, si l'on +contestait, le roi jugeait qu'il avait bien pris. + +[Note 391: Louis XI, si l'on en croit les Parlementaires, leur demanda +lui-même des remontrances sur les inconvénients de l'abolition: «En +obéissant... au bon plaisir du Roi, notre Sire, qui... _a mandé_ puis +naguères à sa Cour de Parlement, l'advertir des plaintes et doléances +que raisonnablement on pourroit faire...» Remonstrances faites au roi +Louis XI en 1465 (et non en 1461). Libertez de l'église Gallicane, t. +I, p. 1.] + +Quelque vifs et violents que fussent en tout ceci les actes du roi, +personne ne s'étonnait; on n'y voyait qu'une reprise de la vieille +guerre gallicane contre le pape. Mais au 20 juillet un acte parut qui +surprit tout le monde, un acte qui ne touchait plus le pape ni le duc +de Bourgogne, mais tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques, une foule +de nobles. + +À ce moment, le roi se sentait fort, il avait bien regardé tout +autour, il croyait tenir tous les fils des affaires par Warwick, Croy +et Sforza; il venait de s'assurer des soldats italiens, il pratiquait +les Suisses. + +Ordre aux gens d'Église de donner sous un an déclaration des biens +d'Église[392], «en sorte qu'ils n'empiètent plus sur nos droits +seigneuriaux et ceux de nos vassaux.» Ordre aux vicomtes et receveurs +de percevoir les fruits des fiefs, terres et seigneuries, «qui seront +mis en main du roi, faute d'hommage et droits non payés.» Ces grandes +mesures furent prises par simple arrêt de la Chambre des comptes. +Celle qui regardait les gens d'Église devint une Ordonnance, adressée +(sans doute comme essai) au prévôt de Paris. Quant à l'autre, le roi +envoya dans les provinces des commissaires pour faire recherche de la +noblesse[393], c'est-à-dire apparemment pour soumettre les faux nobles +aux taxes, pour s'enquérir des fiefs qui devaient les droits, pour +s'informer des nouveaux acquêts, des rachats, etc., pour lesquels on +oubliait de payer. + +[Note 392: Ordonnances, XVI, 45; 20 juillet 1463. Selon Amelgard, il +voulait un cadastre exact des biens du clergé, où auraient figuré +jusqu'aux plus petits morceaux de terre: _Minimas vel minutissimas +partes_, avec les titres de propriété, les preuves d'acquisitions, les +rentes qu'on en tirait, etc. _Bibl. royale, mss. Amelgardi, lib. I, c. +XXII, fol. 123._] + +[Note 393: _Ms. Legrand._] + +Cette nouveauté au nom du vieux droit, cette audacieuse inquisition, +produisit d'abord un effet. On crut que celui qui osait de telles +choses était bien fort; les Croy se donnèrent ouvertement à lui, comme +on a vu, et lui livrèrent la Somme; le duc de Savoie se jeta dans ses +bras, les Suisses lui envoyèrent une ambassade, le frère de Warwick +vint traiter avec lui. On crut l'embarrasser en lançant dans la +Catalogne un neveu de la duchesse de Bourgogne, D. Pedro de Portugal, +qui prit le titre de roi et vint tâter le Roussillon[394]; mais rien +ne bougea. + +[Note 394: Ce neveu de la duchesse de Bourgogne se plaignait assez +ridiculement à Louis XI de ce qu'il ne laissait pas entrer en +Roussillon les Bourguignons et Picards que sa tante et son cousin lui +envoyaient. _Bibl. royale, ms. Legrand, Histoire, liv. VII, fol. 5, 17 +février 1464._ Les Catalans, dit-il, voulant se mettre _en +république_, il vaudrait mieux leur donner un roi, etc. _Ibidem, +Preuves, 28 février._] + +Il allait grand train dans sa guerre d'église[395]. D'abord, pour +empêcher l'argent de fuir à Rome, il bannit les collecteurs du pape. +Puis il attaque et met la main sur trois cardinaux, saisit leur +temporel. Justice lucrative. Avec un simple arrêt de son Parlement, un +petit parchemin, il faisait ainsi telle conquête en son propre +royaume, qui valait parfois le revenu d'une province. L'attrait de +cette chasse aux prêtres allait croissant. Du seul cardinal d'Avignon, +un des plus gras bénéficiers, le roi eut les revenus des évêchés de +Carcassonne, d'Usez, de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angeli, je ne sais +combien d'autres. Il ne tint pas au neveu du cardinal[396] que le roi +ne prît Avignon même; le bon neveu donnait avis que son oncle, légat +d'Avignon pour le pape, était vieux, maladif, quasi mourant, qu'à son +agonie on pourrait saisir. + +[Note 395: Peut-être cet esprit inquiet, qui remuait tout, songeait-il +à réformer le clergé, du moins les moines. Dans une occasion, il +reproche grossièrement aux prêtres: «leurs grosses grasses ribauldes.» +Chastellain, c. LXI, p. 190. De 1462, il autorise son cousin et +conseiller, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, à réformer l'ordre de +Cluny. _Archives, registre 199, nº 436, déc. 1462._] + +[Note 396: C'était Jehan de Foix, comte de Candale.--«D'autre part, +Sire, M. le cardinal, mon oncle, est en grant aage et tousjours +maladif, mesmement a esté puis naguères en tel point qu'il a cuidé +morir, et est à présumer qu'il ne vivra guère; je fusse voulentiers +allé par devers luy pour le voir, et m'eust valu plus que je n'ay +gaigné pieça... Je ne scay, Sire, si vous avez jamais pensé d'avoir +Avignon en vostre main, lequel, à mon avis, vous seroit bien séant. Et +qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal, ou par la +main de M. de Foix, ou autrement, quelque homme, de façon qu'il fist +résidence avec luy, ne fauldroit point avoir le palais, incontinent +que ledit M. le cardinal seroit trespassé. Vous y adviserez, Sire, +ainsi que vostre plaisir sera; nonobstant que je parle un peu contre +conscience, attendu que c'est fait qui touche l'Église; mais la grant +affection que j'ay de vous, Sire, me le fait dire.» 31 aoust 1464. +_Lettre de Jehan de Foix au Roy. Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, +c. I._] + +Louis XI se trouvait engagé dans une étrange voie, celle d'un +séquestre universel; il y allait de lui-même sans doute et par l'âpre +instinct du chasseur. Mais quand il eût voulu s'arrêter, il ne +l'aurait pu. Il n'avait pu élargir le duc d'Alençon, l'ami des +Anglais, qu'en s'assurant des places qu'il leur aurait ouvertes. Il +n'avait pu s'aventurer dans la Catalogne qu'en prenant pour sûreté au +comte de Foix une ville forte. Les Armagnacs, à qui il avait fait à +son avénement le don énorme du duché de Nemours, le trahissaient au +bout d'un an; le comte d'Armagnac, sachant que le roi en avait vent, +craignit de sembler craindre, il vint se justifier, jura, selon son +habitude, et, pour mieux se faire croire, offrit ses places: +«J'accepte,» dit le roi. Et il lui prit Lectoure et Saint-Sever. + +Il prenait souvent des gages, souvent des otages. Il aimait les gages +vivants. Jamais ni roi, ni père, n'eut tant d'enfants autour de lui. +Il en avait une petite bande, enfants de princes et de seigneurs, +qu'il élevait, choyait, le bon père de famille, dont il ne pouvait se +passer. Il gardait avec lui l'héritier d'Albret, les enfants +d'Alençon, comme ami de leur père, qu'il avait réhabilité; le petit +comte de Foix, dont il avait fait son beau-frère, et le petit +d'Orléans qui devait être son gendre. Il ne pouvait guère l'être de +longtemps, il naissait; mais le roi avait cru plus sûr de tenir +l'enfant entre ses mains, au moment où il irritait toute sa maison, +livrant son héritage au delà des monts pour s'assurer à lui-même ce +côté-ci des monts, la Savoie. Il aimait cette Savoie de longue date, +comme voisine de Son Dauphiné: il y avait pris femme, il y maria sa +soeur; il tenait près de lui tout ce qu'il y avait de princes ou +princesses de Savoie; il fit enfin venir le vieux duc en personne. Des +princes savoyards, un lui manquait, et le meilleur à prendre, le jeune +et violent Philippe de Bresse, qui, d'abord caressé par lui, avait +tourné au point de chasser de Savoie son père, beau-père de Louis XI. +Il attira l'étourdi à Lyon, et, le mettant sous bonne garde, il le +logea royalement à son château de Loches. + +Au moyen d'une de ces Savoyardes, il comptait faire une belle capture, +rien moins que le nouveau roi d'Angleterre. Ce jeune homme, vieux de +guerres et d'avoir tant tué, voulait vivre à la fin. Il fallait une +femme. Non pas une Anglaise, ennuyeusement belle, mais une femme +aimable qui fit oublier. Une Française eût réussi, une Française de +montagnes, comme sont volontiers celles de Savoie, gracieuse, naïve et +rusée. Une fois pris, enchaîné, muselé, l'Anglais, tout en grondant, +eût été ici, là, partout où le roi et le _Faiseur de Rois_ auraient +voulu le mener. + +À cette Française de Savoie, le parti Bourguignon opposa une Anglaise +de Picardie, du moins dont la mère était Picarde, sortant des +Saint-Pol de la maison de Luxembourg[397]. La chose fut évidemment +préparée, et d'une manière habile; on arrangea un hasard romanesque, +une aventure de chasse où ce rude chasseur d'hommes vint se prendre à +l'aveugle. Entré dans un château pour se rafraîchir, il est reçu par +une jeune dame en deuil qui se jette à genoux avec ses enfants; ils +sont, la dame l'avoue, du parti de Lancastre; le mari a été tué, le +bien confisqué, elle demande grâce pour les orphelins. Cette belle +femme qui pleurait, cette figure touchante de l'Angleterre après la +guerre civile, troubla le vainqueur; ce fut lui qui pria... Néanmoins, +ceci était grave; la dame n'était pas de celles qu'on a sans mariage. +Il fallait rompre la négociation commencée par Warwick, rompre avec +Warwick, avec ce grand parti, avec Londres même; le lord-maire avait +dit: Avant qu'il l'épouse, il en coûtera la vie à dix mille hommes. +Mais dût-il lui en coûter la vie à lui-même, il passa outre, il +épousa. C'était se jeter dans la guerre, dans l'alliance du comte de +Charolais contre Louis XI. Le comte, pour le faire savoir à tous et le +dire bien haut, envoya aux noces l'oncle de la reine, Jacques de +Luxembourg, frère du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, +avec une magnifique troupe de cent chevaliers. + +[Note 397: La mère d'Élisabeth Rivers était fille du comte de +Saint-Pol; elle avait épousé à dix-sept ans le duc de Bedford qui en +avait plus de cinquante. À sa mort, elle s'en dédommagea en épousant, +malgré tous ses parents et amis, un simple chevalier, le beau Rivers, +qui était son _domestique_. V. Du Clercq, liv. V, c. XVIII. Le comte +de Charolais envoya aux noces l'oncle de la reine, frère du comte de +Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, Jacques de Luxembourg. Cet +oncle, qui avait été élevé en Bretagne et qui était capitaine de +Rennes (Chastellain, p. 308), doit avoir été le principal +intermédiaire entre le comte de Charolais, le duc de Bretagne et +l'Angleterre. Les historiens anglais n'ont rien vu de tout ceci.] + +Ainsi, quelque part qu'il se tournât, en Angleterre, en Bretagne, en +Espagne, le roi trouvait toujours devant lui le comte de Charolais. +Que lui servait donc d'avoir les Croy, de gouverner par eux le duc de +Bourgogne? Il voulut faire un grand effort, s'emparer lui-même de +l'esprit du vieux duc, et s'étant rendu maître du père, avec le père +écraser le fils. + +Il ne bougea plus guère de la frontière du Nord, allant, venant, le +long de la Somme, poussant jusqu'à Tournai[398], puis se confiant, +s'en allant tout seul chez le duc en Artois, lui rendant à tout moment +visite, l'attirant par la douce et innocente séduction de la reine, +des princesses et des dames. Elles vinrent surprendre un matin le +bonhomme, réchauffèrent le vieux coeur, l'obligèrent de se montrer +galant, de leur donner des fêtes. Il en fut si aise et si rajeuni +qu'il les retint trois jours de plus que le roi ne le permettait. + +[Note 398: Tournai se montre singulièrement français, en haine des +Flamands et Bourguignons. Trois cents notables en robes blanches +reçoivent le roi, lesquelles robes «chascun fit faire à ses dépens, +sur lesquelles furent faites deux grandes fleurs de lys de soye et de +brodure, l'une sur le lez de devant au costé dextre, et l'autre par +derrière...» _Archives de Tournay, extrait du registre intitulé: +Registre aux Entrées._] + +Charmé d'être désobéi, il prit ce bon moment près de l'oncle, accourut +à Hesdin, l'enveloppa, tournant tout autour, l'éblouissant de sa +mobilité, avec cent jeux de chat ou de renard... À la longue, le +croyant étourdi, fasciné, il se hasarda à parler, il demanda Boulogne. +Puis, la passion l'emportant, il avoua l'envie qu'il aurait d'avoir +Lille... C'était dans une belle forêt; le roi promenait le duc, qui le +laissait causer... Enfin, enhardi par sa patience, il lâcha le grand +mot: «Bel oncle, laissez-moi _mettre à la raison_ beau-frère de +Charolais; qu'il soit en Hollande ou en Frise, par la Pâque-Dieu, je +vous le ferai venir à commandement...» Ici il allait trop loin; le +mauvais coeur avait aveuglé le subtil esprit. Le père se réveilla, et +il eut horreur... Il appela ses gens pour se rassurer, et sans dire +adieu il prit brusquement un autre chemin de la forêt[399]. + +[Note 399: Chastellain embellit probablement la scène. Il suppose que +Louis XI amusait le vieillard maladif du grand voyage d'outre-mer, des +souvenirs du voeu du faisan. Il lui fait dire: «Bel oncle, vous avez +entrepris une haute, glorieuse et sainte chose; Dieu vous la laisse +bien mettre à fin! je suis joyeux, à cause de vous, que l'honneur en +revienne à votre maison. Si j'avois entrepris la même chose, je ne la +ferois que sous confiance de vous, je vous constituerais régent, vous +gouverneriez mon royaume; et que n'en ai-je dix pour vous les confier! +J'espère bien aussi que vous en ferez autant si vous partez; +laissez-moi gouverner vos pays, je vous les garderai comme miens, et +vous en rendrai bon compte.»--À quoi le duc aurait répondu assez +froidement: «Il n'est besoin, monseigneur. Quand il faudra que je m'en +aille, je les recommanderai à Dieu et à la bonne provision que j'y +aurai mise.»] + +Au reste, on ne négligeait rien pour augmenter ses défiances et +l'éloigner de la frontière. On lui assurait que s'il restait à Hesdin, +il y mourrait, les astres le disaient ainsi; le roi, qui le savait, +était là pour guetter sa mort. Son fils lui donnait avis, en bon fils, +de bien prendre garde à lui, le roi voulait s'emparer de sa personne. +Rien de moins vraisemblable; Louis XI apparemment n'avait pas hâte de +détrôner les Croy pour faire succéder Charolais. + +Une chose, à vrai dire, accusait le roi, c'est qu'il venait d'établir +gouverneur entre Seine et Somme, sur cette frontière reprise d'hier, +l'ennemi capital de la maison de Bourgogne, cet homme noir, ce +sorcier, cet _envoûteur_; c'étaient les noms que le comte de Charolais +donnait à son cousin Jean de Nevers, dit le comte d'Étampes, et mieux +dit Jean _sans terre_. + +Jean était né dans un jour de malheur, le jour de la bataille +d'Azincourt, où son père fut tué. Son oncle, Philippe le Bon, se hâta +d'épouser la veuve pour avoir la garde des deux orphelins qui +restaient. Cette garde consista à les frustrer de la succession du +Brabant, en leur assignant une rente qu'ils ne touchèrent point, puis, +à la place de la rente, Étampes, Auxerre, Péronne enfin, qu'on ne leur +donna pas[400]. Ils n'en servirent pas moins leur oncle avec zèle; +l'un lui conquit le Luxembourg, l'autre lui gagna sa bataille de +Gavre. Pour récompense, le comte de Charolais voulait encore, sur leur +pauvre héritage de Nevers et de Rethel, avoir Rethel, fort à sa +convenance. Puis il voulut leur vie, celle de Jean du moins, auquel il +intenta cette horrible accusation de sorcellerie. Il le jeta ainsi, +comme les Croy, dans les bras de Louis XI, qui le mit à son +avant-garde, et qui dès lors, par Nevers, par Rethel, par la Somme, +montra à la maison de Bourgogne, sur toutes ses frontières, un ennemi +acharné. + +[Note 400: Quelquefois le revenu, mais non la possession.] + +Ce n'étaient pas des guerres seulement qu'on avait à attendre de +haines si furieuses, c'étaient des crimes. Il ne tenait pas au comte +de Charolais que les Croy ne fussent tués, Jean de Nevers brûlé. Le +duc de Bretagne essayait de perdre le roi par une atroce calomnie; +dans un pays tout plein encore de l'horreur des guerres anglaises, il +l'accusait d'appeler les Anglais, tandis que lui-même il leur +demandait sous main six mille archers. Pour appuyer les archers par +des bulles, il faisait venir de Rome un nonce du pape qui devait juger +entre le roi et lui; ce juge fut reçu, mais comme prisonnier; expédié +au Parlement pour siéger, mais sur la sellette. Le roi fit arrêter en +même temps, à la prière du duc de Savoie, son fils Philippe qui +l'avait chassé. Il eût bien voulu que le duc de Bourgogne lui fit la +même prière. Mais, à ce moment même, un événement s'était passé qui +rompait tout entre eux. + +Sur la frontière de la Picardie, dans ce pays de désordres, à peine +revenu au roi et où l'homme du roi, Jean de Nevers, ramassait les gens +de guerre, les _bravi_ du temps, il y en avait un, un bâtard, un +aventurier amphibie, qui, rôdant sur la Marche ou vaguant par la +Manche, cherchait son aventure. Ce bandit était de bonne maison, frère +d'un Rubempré, cousin des Croy. Un jour, prenant au Crotoy un petit +baleinier, il s'en alla, non pêcher la baleine, mais prendre, s'il +pouvait, en mer un faux moine, un Breton déguisé qui portait le traité +de son duc avec les Anglais. Ayant manqué son moine et revenant à +vide, cet homme de proie, plutôt que de ne rien prendre, se hasarda à +flairer le gîte même du lion, un château de Hollande, où se tenait le +grand ennemi des Croy, de Jean de Nevers, du roi, le comte de +Charolais. Le bâtard n'avait que quarante hommes; ce n'était pas avec +cela qu'il aurait emporté la place. Il laissa ses gens, débarqua seul, +entra dans les tavernes, s'informa: Le comte allait-il quelquefois se +promener en mer? Sortait-il bien accompagné? À quelle heure?... Et il +ne s'en tint pas à cette enquête, il alla au château, entra, monta sur +les murailles, reconnut la côte. Il en fit tant qu'il fut remarqué et +suivi; jusque-là sottement hardi, il prit sottement peur, s'accusa +lui-même en se jetant à quartier dans l'église. Interrogé, il varia +pitoyablement; il revenait d'Écosse, il y allait, il passait pour voir +sa cousine de Croy; il ne savait que dire. + +Le comte de Charolais eût acheté l'aventure à tout prix; elle le +servait à point contre Louis XI; le roi semblait avoir voulu +l'enlever, comme le prince de Savoie. Il envoya vite son serviteur +Olivier de la Marche avertir son père du danger qu'il avait couru, +l'effrayer pour lui-même. Cela réussit si bien que le vieux duc manqua +au rendez-vous du roi, quitta la frontière, et ne se crut en sûreté +que lorsqu'il fut dans Lille. + +La grande nouvelle, l'enlèvement du comte, l'infamie du roi, furent +partout répandus, criés, comme à son de trompe, prêchés en chaire, à +Bruges, par un frère Prêcheur; ces Mendiants étaient fort utiles pour +colporter et crier les nouvelles. Le roi, qui sentit le coup, se +plaignit à son tour; il demanda réparation, somma le duc de condamner +son fils. Les Croy auraient voulu qu'il laissât assoupir l'affaire; +cela allait à leurs intérêts, non à ceux du roi, qui se voyait perdu +d'honneur. Il envoya au contraire une grande ambassade pour accuser, +récriminer hautement. D'une part, le chancelier Morvilliers, de +l'autre le comte de Charolais, plaidèrent en quelque sorte par-devant +le vieux duc. Le chancelier demandait si l'on pouvait dire que le +bâtard, avec sa barque, fût armé, équipé, comme il fallait pour un tel +coup, si c'était avec quelques hommes qu'il aurait emporté un fort, +saisi un tel seigneur au milieu d'un monde de gens qui l'entouraient. +Puis, le prenant de haut, il disait que le duc aurait dû s'adresser au +roi pour avoir justice du bâtard. On ne pouvait lui donner +satisfaction, à moins de lui livrer ceux qui avaient semé la nouvelle, +défiguré l'affaire, Olivier de la Marche et le frère Prêcheur[401]. + +[Note 401: Le duc, bien instruit, répondit que le bâtard avait été +pris en pays non sujet au roi, qu'il ne savait pas certainement, mais +par ouï-dire, quels bruits Olivier avait pu répandre; quant au moine, +il n'en pouvait connaître, n'étant que prince séculier, il respectait +l'Église. Puis, il ajouta en badinant: «Je suis parti d'Hesdin par un +beau soleil, et le premier jour n'ai été qu'à Saint-Pol, ce n'est pas +signe de hâte... Le Roi, je le sais bien, est mon souverain seigneur; +je ne lui ai point fait faute, ni à homme qui vive, mais peut-être +parfois aux dames. Si mon fils est soupçonneux, cela ne lui vient pas +de moi; il tient plutôt de sa mère; c'est la plus méfiante que j'aie +jamais connue.» Jacques Du Clerq, livre V, ch. XV.] + +Le chancelier allait loin, dans l'excès de son zèle. Il accusait le +comte même du crime de lèse-majesté, pour avoir traité avec le duc de +Bretagne et le roi d'Angleterre, pour appeler l'Anglais. Plus il avait +raison, plus le bouillant jeune homme s'irrita; au départ, il dit à +l'un des ambassadeurs, à l'archevêque de Narbonne: «Recommandez-moi +très-humblement à la bonne grâce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien +fait laver la tête par le chancelier, mais qu'avant qu'il soit un an, +il s'en repentira[402].» + +[Note 402: Commines, livre I, ch. I. On y trouve cette circonstance +essentielle, omise dans le procès-verbal des ambassadeurs, éd. +Lenglet-Dufresnoy, II, 417-40.] + +Il n'eût pas laissé échapper cette violente parole s'il ne se fût cru +en mesure d'agir. Déjà, selon toute apparence, les grands s'étaient +donné parole. Le moment semblait bon. Les trêves anglaises allaient +expirer; Warwick baissait; Croy baissait. Warwick avait perdu son +pupille; Croy gardait encore le sien, commandait toujours en son nom, +et peu à peu l'on n'obéissait plus, tous regardaient vers l'héritier. +En France, l'héritier présomptif était jusque-là le jeune frère du +roi; le roi prétendait que la reine était grosse; s'il naissait un +fils, le frère descendait et devenait moins propre à servir les vues +des seigneurs; il fallait se hâter. + +Si l'on en croit Olivier de la Marche, chroniqueur peu sérieux, mais +qui enfin joua alors, comme on l'a vu, son petit rôle: + +«Une journée fut tenue à Notre-Dame de Paris, où furent envoyés les +scellés de tous les seigneurs qui voulurent faire alliance avec le +frère du roi; et ceux qui avoient les scellés secrètement portoient +chacun une aiguillette de soie à la ceinture, à quoi ils se +connoissoient les uns les autres. Ainsi fut faite cette alliance dont +le roi ne put rien savoir; et toutefois il y avoit plus de cinq cents, +que princes, que dames et damoiselles, et escuyers, qui étoient tous +acertenés de cette alliance.» + +Que les agents de la noblesse se soient réunis dans la cathédrale de +Paris, dont le roi avait récemment méconnu la franchise, enlevé les +dépôts, cela en dit beaucoup. L'évêque[403] et le chapitre ne peuvent +guère avoir ignoré qu'une telle réunion eût lieu dans leur église. +Louis XI venait de fermer son Parlement aux évêques; il devait peu +s'étonner qu'ils ouvrissent leurs églises aux ligués[404]. + +[Note 403: L'un des agents principaux de Louis XI lui écrit ces +paroles significatives: «Plust à Dieu que le pape eust translaté +l'évesque de Paris en l'évesché de Jérusalem.» Preuves de Commines, +éd. Lenglet-Dufresnoy, II, 334.] + +[Note 404: Le Parlement décida, évidemment sous l'influence du roi, +que les évêques «_n'entreraient point au conseil_ sans le congé des +chambres, ou si mandez n'y estoient, excepté les pairs de France et +ceux qui par privilége ancien doivent et ont accoustumé y entrer.» +_Archives du royaume, Registre du Parlement, Conseil, janvier 1461._] + +Ce roi qui, pour donner les bénéfices, s'était passé d'abord des +élections de chapitres, puis des nominations pontificales, qui d'abord +avait au nom du pape condamné le clergé du pape, puis saisi le nonce +du pape, les cardinaux, eut naturellement le clergé contre lui, +non-seulement le clergé, mais tout ce qu'il y avait de conseillers +clercs, juges clercs, au Parlement, dans tous les siéges de +judicature, tous les clercs de l'Université[405], tout ce qui dans la +bourgeoisie, par confréries, offices, par petits profits, comme +marchands, clients, parasites, mendiants honorables, tenait à +l'Église; tout ce que le clergé confessait, dirigeait... Or, c'était +tout le monde. + +[Note 405: Louis XI, à son avénement, avait ôté les sceaux à +l'archevêque de Reims, et avait supprimé deux places de +conseillers-clercs. _Ibidem_, 1461.] + +Dans les longs siècles du moyen âge, dans ces temps de faible mémoire +et de demi-sommeil, l'Église seule veilla; seule elle écrivit, garda +ses écritures. Quand elle ne les gardait pas, c'était tant mieux; elle +refaisait ses actes en les amplifiant[406]. Les terres d'église +avaient cela d'admirable qu'elles allaient gagnant toujours; les haies +saintes voyageaient par miracle. Puis l'antiquité venait tout couvrir +de prescription, de vénération. On sait la belle légende: Pendant que +le roi dort, l'évêque, sur son petit ânon, trotte, trotte, et toute la +terre dont il fait le tour est pour lui; en un moment, il gagne une +province. On éveille le roi en sursaut: «Seigneur, si vous dormez +encore, il va faire le tour de votre royaume[407].» + +[Note 406: La plupart des actes ecclésiastiques qu'on a taxés de faux +et qui sont d'une écriture postérieure à leur date me paraissent être, +non précisément faux, mais _refaits_ ainsi. Des actes refaits sans +contrôle, peut-être de mémoire, devaient être aisément altérés, +amplifiés, etc.--V. Marini, I, Papiri, p. 2; Scriptores rerum Fr., VI, +461, 489, 523, 602, etc. VIII, 422, 423, 428, 429, 443, etc. Voir +aussi la Diplomatique des Bénédictins, et les Éléments de M. Natalis +de Wailly, qui, sous ce titre modeste, sont un livre plein de science +et de recherches.] + +[Note 407: V. le texte dans ma Symbolique du droit (Origines, etc., p. +XXIV et 79.)] + +Ce brusque réveil de la royauté, c'est précisément Louis XI. Il arrête +l'Église en train d'aller; il la prie d'indiquer ce qui est à elle, +autrement dit, de s'interdire le reste. Ce qu'elle a, il veut qu'elle +prouve qu'elle a le droit de l'avoir. + +Avec les nobles, autre compte à régler. Ceux-ci n'auraient jamais +pensé qu'on osât compter avec eux. De longue date, ils ne savaient +plus ce que c'étaient qu'aides nobles, que rachats dus au roi. Ils se +faisaient payer de leurs vassaux, mais ne donnaient plus rien au +suzerain. À leur grand étonnement, ce nouveau roi s'avise d'attester +la loi féodale. Il réclame, comme suzerain et seigneur des seigneurs, +les droits arriérés, non ce qui vient d'échoir seulement, mais toute +somme échue, en remontant. Il présenta ainsi un compte énorme au duc +de Bretagne. + +Si les nobles, les seigneurs des campagnes, n'_aidaient_ plus le roi, +qui donc aidait? Les villes. Et cela était d'autant plus dur qu'elles +payaient fort inégalement, au caprice de tous ceux qui ne payaient +pas. Ceux qui savent de quel poids pesaient au XVe siècle la noblesse +et l'Église ne peuvent douter que les bourgeois _élus_ pour répartir +les taxes n'aient été leurs dociles et tremblants serviteurs, qu'ils +n'aient obéi sans souffler, rayant du rôle quiconque tenait de près ou +de loin à ces hautes puissances, parent ou serviteur, cousin de +cousin, bâtard de bâtard. Au reste, les _élus_ étaient récompensés de +leur docilité, en ce qu'ils n'étaient plus vraiment _élus_, mais +toujours les mêmes et de mêmes familles; ils formaient peu à peu une +classe, une sorte de noblesse bourgeoise, unie à l'autre par une sorte +de connivence héréditaire. Entre nobles et notables bourgeois, la rude +affaire des taxes se réglait à l'amiable et comme en famille; tout +tombait d'aplomb sur le pauvre, tout sur celui qui ne pouvait payer. + +Charles VII avait essayé de remédier à ces abus en nommant les élus +lui-même; mais probablement il n'avait pu nommer que les hommes +désignés par les puissances locales. Louis XI n'eut point d'égard à +ces arrangements. Il déclare durement dans son ordonnance «que tous +les _élus_ du royaume sont destitués par leurs fautes et négligences.» +Par grâce, il les commet encore pour un an. Nommés désormais d'année +en année, ils sont responsables devant la chambre des comptes. Ils +décident, mais on appelle de leurs décisions aux généraux des aides. +Leur importance tombe à rien; leur dignité de petites villes est +annulée. + +Il ne faut pas s'étonner si les gens d'église, les hommes d'épée, les +notables bourgeois, se trouvèrent ligués avant d'avoir parlé de ligue. +Les gens même du roi étaient contre le roi, ses amés et féaux du +Parlement, ces hommes qui avaient fait la royauté, pour ainsi dire, +aux XIIIe et XIVe siècles, qui l'avaient suivie par delà leur +conscience, par delà l'autel, ils s'arrêtèrent ici. Ce n'était pas là +le roi auquel ils étaient accoutumés, leur roi grave et rusé, le roi +des précédents, du passé, de la lettre, qu'il maintenait, sauf à +changer l'esprit. Celui-ci ne s'en informait guère, il allait seul, +sans consulter personne, par la voie scabreuse des nouveautés, +tournant le dos à l'antiquité, s'en moquant. Aux solennelles harangues +de ses plus vénérables représentants, il riait, haussait les épaules. + +C'est ce qui arriva à l'archevêque de Reims, chancelier de France, qui +le complimentait à son avénement; il l'arrêta au premier mot. Le pape, +s'imaginant faire sur lui grand effet, lui avait envoyé son fameux +cardinal grec Bessarion, la gloire des deux églises. Le docte byzantin +lui débitant sa pesante harangue, Louis XI trouva plaisant de le +prendre à la barbe, à sa longue barbe orientale... Et pour tout +compliment, il lui dit un mauvais vers technique de la grammaire[408], +qui renvoyait le pauvre homme à l'école. + +[Note 408: + + Barbara græca genus retinent quod habere solebant. + +Brantôme, qui rapporte ce fait, n'est pas une autorité grave. Mais +nous avons, à l'appui, le témoignage contemporain du cardinal de Pavie +(lettre du 20 octobre 1473): «Regi coepit esse suspectus, progredi ad +eum est vetitus, menses duos ludibrio habitus...; uno atque eodem +ingrato colloquio finitur legatio.»] + +Il y renvoya l'Université elle-même, en lui faisant défendre par le +pape de se mêler désormais des affaires du roi et de la ville, +d'exercer son bizarre _veto_ de fermeture des classes[409]. +L'Université finit, comme corps politique; elle finissait d'ailleurs +comme école, perdant ce qui avait été son âme, sa vie, l'esprit de +dispute. + +[Note 409: Félibien, Histoire de Paris, Preuves du t. II, partie III, +p. 707. Cette pièce si importante, qui est l'extrait mortuaire de +l'Université, ne se trouve pas dans la grande Histoire de +l'Université, par Du Boulay.] + +Si Louis XI aimait peu les scolastiques, ce n'était pas seulement par +mépris pour leur radotage, mais c'est qu'il connaissait la tendance de +tous ces tonsurés à se faire valets des seigneurs, des patrons des +églises, pour avoir part aux bénéfices. Il les affranchit malgré eux +de cette servitude en supprimant les élections ecclésiastiques, que +leurs nobles protecteurs réglaient à leur gré. Les élections étaient +le point délicat où les parlementaires eux-mêmes, naguère si âpres +contre les grands, semblaient faire leur paix avec eux. Sous le nom de +_libertés gallicanes_, ils se mirent à défendre de toute leur faconde +la tyrannie féodale sur les biens d'église; ils y trouvèrent leur +compte. Les deux noblesses, d'épée et de robe, se rapprochaient pour +le profit commun. + +Louis XI, tout en se servant des parlementaires contre le pape, +ménagea peu ces rois de la basoche. Il limita leur royauté, d'abord en +proclamant l'indépendance, la souveraineté rivale de l'honnête et +paisible chambre des comptes[410]. Puis il restreignit les +juridictions monstrueusement étendues des Parlements de Paris et de +Toulouse, étendues jusqu'à l'impossible; des appels qu'il fallait +porter à cent lieues, à cent cinquante lieues dans un pays sans +routes, ne se portaient jamais. Le roi ramena ces vastes souverainetés +judiciaires à des limites plus raisonnables; aux dépens de Paris et de +Toulouse, il créa Grenoble et Bordeaux, auxquels d'heureuses +acquisitions ajoutèrent Perpignan, Dijon, Aix, Rennes. L'Échiquier de +Normandie reçut, nonobstant toute clameur normande, son procureur du +roi[411]. + +[Note 410: Ordonnances, XVI, 7 février 1464.] + +[Note 411: Le 6 septembre 1463, Louis XI crée et donne à Cérisay, +vicomte de Carentan, «l'office du procureur-général du Roy en son +eschiquier, ès assemblée des estats et conventions, et par tous les +siéges et auditoires de son pays de Normandie où il se trouveroit et +besoing seroit.» Les avocats et procureurs du Roi près les bailliages +se lèvent tous ensemble et protestent, disant «que la création dudit +office estoit nouvelle...» À quoi Guillaume de Cérisay répondit: +«qu'il protestait au contraire; que ce n'estoit point création +nouvelle, mais y en avoit eu anciennement.» _Registres de +l'Échiquier._ Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, I, 246.] + +Ce n'était pas seulement les primitives vieilleries du moyen âge, +c'étaient les parlements et universités, secondes antiquités, ennemies +des premières, que ce rude roi maltraitait. Naguère importants, +redoutables, ces corps se voyaient écartés, bientôt peut-être, comme +outils rouillés, jetés au garde-meuble... Les machines révolutionnaires +les plus utiles aux siècles précédents risquaient fort d'être à la +réforme sous un roi qui était lui-même la Révolution en vie. + +Et pourtant de les laisser là, de repousser (dans un temps où tout +était priviléges et corps) les corps et les privilégiés, c'était +vouloir être tout seul. Méfiant, non sans cause, pour les gens +classés, les _honnêtes gens_, il lui fallait, dans la foule inconnue, +trouver des hommes, y démêler quelque hardi compère, de ces gens qui, +sans avoir appris, réussissent d'instinct, ayant plus d'habileté que +de scrupules, jamais d'hésitation, marchant droit, même à la potence. +Pour tant de choses nouvelles qu'il avait en tête, il voulait de tels +hommes, tout neufs et sans passé. Il n'aimait que ceux qu'il créait, +et qui autrement n'étaient point; pour lui plaire, il fallait n'être +rien, et que de ce rien il fît un homme, une chose à lui, où, tout +étant vide, il remplît tout de sa volonté. + +Au défaut d'un homme neuf, un homme ruiné, perdu, ne lui déplaisait +pas; souvent, tel qu'il avait défait, il trouvait bon de le refaire. +Il releva ainsi ses deux ennemis capitaux qui l'avaient chassé du +royaume, Brézé et Dammartin. Ils avaient un titre auprès de cet homme +singulier, d'avoir été assez habiles, assez forts pour lui faire du +mal; il estimait la force[412]. Quand il eut bien prouvé la sienne à +ceux-ci, qu'il leur eut fait sentir la griffe, il crut les tenir et +les employa. + +[Note 412: Louis XI savait oublier à propos. Rien n'indique qu'il ait +été rancuneux, au moins dans cette première époque. Il se réconcilia, +dès qu'il y eut intérêt, avec tous ceux dont il avait eu à se +plaindre, avec Liége et Tournai, qui, pour plaire à son père, +s'étaient mal conduites avec lui pendant son exil. Il s'arrangea sans +difficulté avec Sforza, qui, depuis deux ans, tenait en échec la +maison d'Anjou et l'empêchait lui-même de reprendre Gênes; il lui +livra Savone et lui céda ses droits sur Gênes même, etc.--À peine +fut-il sur le trône que les chanoines de Loches, croyant lui faire +leur cour, le prièrent de faire enlever le monument de leur +bienfaitrice Agnès Sorel. «J'y consens, dit-il, mais vous rendrez tout +ce que vous tenez d'elle.» Ils n'insistèrent plus.] + +Parfois, quand il voyait un homme en péril et qui enfonçait, il +prenait ce moment pour l'acquérir; il le soulevait de sa puissante +main, le sauvait, le comblait. Un homme d'esprit et de talent, un +légiste habile, Morvilliers, avait une fâcheuse affaire au Parlement; +ses confrères croyaient le perdre en l'accusant de n'avoir pas les +mains nettes. Louis XI se fait remettre le sac du procès; il fait +venir l'homme: «Voulez-vous justice ou grâce?--Justice.»--Sur cette +réponse, le roi jette le sac au feu, et dit: «Faites justice aux +autres, je vous fais chancelier de France.» C'était chose incroyable +de remettre ainsi les sceaux à un homme non lavé, de faire ainsi +siéger un accusé parmi ses juges et au-dessus. Le roi avait l'air de +dire que tout droit était en lui, dans sa volonté, et cette volonté il +la mettait à la place suprême de justice dans l'odieuse figure de son +âme damnée. + +Avec cette manière de choisir et placer ses hommes, qui parfois lui +réussissait, parfois aussi il se trouvait avoir pris des gens de sac +et de corde, des voleurs. Ne pouvant les payer, il les laissait voler; +s'ils volaient trop, on dit qu'il partageait[413]. Il n'était pas +difficile sur les moyens de faire de l'argent[414]; il se trouvait +toujours à sec. Avec la faible ressource d'un roi du moyen âge, il +avait déjà les mille embarras d'un gouvernement moderne; mille +dépenses, publiques, cachées, honteuses, glorieuses. Peu de dépenses +personnelles; il n'avait pas le moyen de s'acheter un chapeau, et il +trouva de l'argent pour acquérir le Roussillon, racheter la Somme. + +[Note 413: Par exemple, si l'on en croit le faux Amelgard, il aurait +partagé avec un certain Bores, qui faisait et expédiait les collations +d'office et en tirait profit: «Et communiter ferebatur talium +emolumentorum ipsum regem inventorem atque participem fore.» _Bibl. +royale, mss. Amelgardi_, lib. I, c. VII, 108.] + +[Note 414: «Touchant Jehan Marcel, nous le tenons au petit Chastellet, +et n'est jour que les commissaires n'y besognent; et touchant ses +biens-meubles, j'ay entendu dire que l'inventaire se monte à dix ou +douze mille livres parisis, et _se Dieu veut qu'il soit condamné_, +Sire, on en trouvera beaucoup plus... À mon souverain Seigneur, le +bailly de Sens (Charles de Melun).» Lenglet Dufresnoy.] + +Ses serviteurs vivaient comme ils pouvaient, se payaient de leurs +mains. À la longue, un jour de bonne humeur, ils tiraient de lui +quelque confiscation[415], un évêché, une abbaye. Maintes fois, +n'ayant rien à donner, il donnait une femme. Mais les héritières ne se +laissaient pas toujours donner; la douairière de Bretagne échappa; une +riche bourgeoise de Rouen, dont il voulait payer un sien valet de +chambre, ajourna, éluda, en Normande[416]. + +[Note 415: Le roi avait promis à Charles de Melun de lui donner les +biens de Dammartin si celui-ci était condamné. La chose ne pouvait +manquer, Charles de Melun étant un des commissaires qui jugeaient. +Cependant il ne put pas attendre le jugement pour entrer en +possession; il enleva tous les biens-meubles de l'accusé, jusqu'à une +grille de fer qu'il emporta sur des charrettes et qu'il fit servir à +sa maison de Paris. La comtesse de Dammartin fut contrainte de vivre +chez un de ses fermiers pendant trois mois. (Lenglet.)] + +[Note 416: La réponse de la mère au roi est jolie et adroite; son mari +est absent, dit-elle, «à la foire du Lendit.» Elle remercie +très-humblement «de ce qu'il Vous a plu nous escripre de l'advancement +de nostre dicte fille; toutefois, Sire, il y a longtemps que... elle a +faict response qu'elle n'avoit aucun voulloir de soy marier...»] + +Ces procédés violents sentaient leur tyran d'Italie. Louis XI, fils de +sa mère bien plus que de Charles VII, était par elle de la maison +d'Anjou, c'est-à-dire, comme tous les princes de cette maison, un peu +Italien. De son Dauphiné, il avait longtemps regardé, par-dessus les +monts, les belles tyrannies lombardes, la gloire du grand Sforza[417]. +Il admirait, comme Philippe de Commines, comme tout le monde alors, la +sagesse de Venise. La _Dominante_ était, au XVe siècle, ce que +l'Angleterre devint au XVIIIe, l'objet d'une aveugle imitation. Dès +son avénement, Louis XI avait fait venir deux _sages_ du sénat de +Venise, selon toute apparence, deux maîtres en tyrannie[418]. + +[Note 417: Si l'on en croit un de ses ennemis, il aurait exprimé un +jour dans son exil, en présence des chanoines de Liége, combien il +enviait à Ferdinand le Bâtard et à Édouard IV leurs immenses +confiscations, l'extermination des barons de Naples et d'Angleterre, +etc. (_Ms. Amelgardi._)] + +[Note 418: «Fist deux chevaliers de Venise à grand mistère venir.» +Chastellain.] + +Ces Italiens différaient du Français en bien des choses, en une +surtout: ils étaient patients. Venise alla toujours lentement, +sûrement; le sage et ferme Sforza ne se hâta jamais. Louis XI, moins +prudent, moins heureux, plus grand peut-être comme révolution, aurait +voulu, ce semble, dans son impatience, anticiper sur la lenteur des +âges, supprimer le temps, cet indispensable élément, dont il faut +toujours tenir compte. Il avait ce grave défaut en politique, d'avoir +la vue trop longue, de trop prévoir[419]; par trop d'esprit et de +subtilité, il voyait comme présentes et possibles les choses de +lointain avenir. + +[Note 419: C'est l'histoire de l'illustre et infortuné Jean de Witt, +qui vit très-bien dans l'avenir que la Hollande finirait par n'être +qu'une chaloupe à la remorque de l'Angleterre, et qui, tout préoccupé +de cette idée lointaine, s'obstina à croire que la France suivrait son +véritable intérêt, qu'elle ménagerait la Hollande.] + +Rien n'était mûr alors; la France n'était pas l'Italie. Celle-ci, en +comparaison, était dissoute, en poudre; il y avait des classes et des +corps en apparence; en réalité, ce n'était plus qu'individus. + +La France, au contraire, était toute hérissée d'agglomérations +diverses, fiefs et arrière-fiefs, corps et confréries. Si par-dessus +ces associations, gothiques et surannées, mais fortes encore, +par-dessus les priviléges et tyrannies partielles, on essayait +d'élever une haute et impartiale tyrannie (seul moyen d'ordre alors), +tous allaient s'unir contre; on allait voir immanquablement les +discordances concorder un instant, et la ligue unanime contre un +pouvoir vivant de tous ceux qui devaient mourir. + +Nous avons dit combien, en un moment, il avait déjà séquestré, amorti +dans ses mains de seigneuries et de seigneurs, de bénéfices et de +bénéficiers, de choses et d'hommes. Chacun craignait pour soi; chacun, +sous ce regard inquiet, rapide, auquel rien n'échappait, se croyait +regardé. Il semblait qu'il connût tout le monde, qu'il sût le royaume, +homme par homme... Cela faisait trembler. + +Le moyen âge avait une chose dont plusieurs remerciaient Dieu, c'est +que, dans cette confusion obscure, on passait souvent ignoré; bien des +gens vivaient, mouraient inaperçus... Cette fois, l'on crut sentir +qu'il n'y aurait plus rien d'inconnu, qu'un esprit voyait tout, un +esprit malveillant. La science qui, à l'origine du monde, apparut +comme Diable, reparaissait telle à la fin. + +Cette vague terreur s'exprime et se précise dans l'accusation que le +fils du duc de Bourgogne porta contre Jean de Nevers, l'homme de Louis +XI, qui, disait-il, sans le toucher, le faisait mourir, fondre à petit +feu, lui perçait le coeur[420]... Il se sentait malade, impuissant, +lié et pris de toutes parts au filet invisible «de l'universelle +araignée[421].» + +[Note 420: Les actes ne donnent rien qui s'écarte de la forme banale +de ces accusations; un moine noir, des images de cire baptisées «d'une +eau bruiant d'un sault de molin,» l'une percée d'aiguilles, etc. +_Bibl. royale, mss. Baluze_, 165.] + +[Note 421: Ce mot violent est de Chastellain. Il fait dire au lion de +Flandre: «J'ay combattu l'universel araigne.»] + +Cette puissance nouvelle, inouïe, le roi, ce dieu? ce diable? se +trouvait partout. Sur chaque point du royaume il pesait du poids d'un +royaume. La paix qu'il imposait à tous à main armée, leur semblait une +guerre. Les batailleurs du Dauphiné (_l'écarlate des gentilshommes_) +ne lui pardonnèrent pas d'avoir interdit les batailles. La même +défense souleva le Roussillon; Perpignan déclara vouloir garder ses +bons usages; la franchise de l'épée, la liberté du couteau, surtout +cette belle justice qui donnait pour épices au noble juge le tiers de +l'objet disputé. + +Les compagnies, les confréries non nobles, ne furent guère plus amies +que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours à celles de Dieppe +ou de La Rochelle, se mêlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir +une marine[422]? Pourquoi, dans sa malignité pour l'Université de +Paris, en fondait-il une autre à Bourges qui arrêtait comme au passage +tous les écoliers du midi? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers +étrangers dans le royaume, des marchands de tous pays à ses nouvelles +foires de Lyon, supprimant pour les Hollandais et Flamands le droit +d'aubaine, qui jusque-là les empêchait de s'établir en France? + +[Note 422: «Simon de Phares, qui vivoit alors, dit que le vice-amiral +de Louis XI, Coulon, n'acquit pas moins de réputation par mer que +Bertrand Duguesclin par terre.» _Ms. Legrand._] + +On lui avait reproché en Dauphiné la foule des nobles qu'il avait +tirés de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-être, ces +_nobles du Dauphin_, ayant pour fief la _rouillarde_ au côté. Que +dut-on penser, quand on le vit dès son premier voyage décrasser tout +un peuple de rustres, qui, comme consuls des bourgades, des moindres +bastilles du Midi[423], venaient le haranguer; lorsqu'il jeta la +noblesse aux marchands, «à tous ceulx qui voudroient marchander au +royaulme.» Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut +quand elle vit des soudards entrer de par le roi dans ses honorables +corporations, des maréchaux ferrants, des cordonniers, monter au +Capitole[424]. + +[Note 423: Voir présent vol., liv. XI, ch. III.] + +[Note 424: Les états du Languedoc se plaignent en 1467 de ce que le +roi nomme aux charges «des cordonniers, maréchaux et arbalétriers.» +Paquet, Mémoire sur les institutions provinciales, communales, et les +corporations à l'avénement de Louis XI (couronné par l'Académie des +inscriptions).] + +Anoblir les manants, c'était désanoblir les nobles. Et il osa encore +davantage. Sous prétexte de réglementer la chasse, il allait toucher +la _seigneurie_ même en son point le plus délicat, gêner le noble en +sa plus chère liberté, celle de vexer le paysan. + +Rappelons ici le principe de la seigneurie, ses formules +sacramentelles: «Le seigneur enferme ses manants, comme sous portes et +gonds, du ciel à la terre... Tout est à lui, forêt chenue, oiseau dans +l'air, poisson dans l'eau, bête au buisson, l'onde qui coule, la +cloche dont le son au loin roule[425]...» + +[Note 425: Ces lignes résument les formules allemandes; elles disent +avec plus de poésie ce qui, du reste, se retrouvait partout. V. Grimm, +Deutsche Rechts Alterthümer, 46. Voir aussi ma Symbolique du droit: +Origines, etc., p. 42 et 228-30.] + +Si le seigneur a droit, l'oiseau, la bête ont droit, puisqu'ils sont +du seigneur. Aussi était-ce un usage antique et respecté que le gibier +seigneurial mangeât le paysan. Le noble était sacré, sacrée la noble +bête. Le laboureur semait; la semence levée, le lièvre, le lapin des +garennes, venaient lever dîme et censive. S'il réchappait quelques +épis, le manant voyait, chapeau bas, s'y promener le cerf féodal. Un +matin, pour chasser le cerf, à grand renfort de cors et de cris, +fondait sur la contrée une tempête de chasseurs, de chevaux et de +chiens, la terre était rasée. + +Louis XI, ce tyran qui ne respectait rien, eut l'idée de changer cela. +En Dauphiné, il avait hasardé de défendre la chasse[426]. À son +avénement, il trahit imprudemment l'intention d'étendre la défense au +royaume, sauf à vendre sans doute les permissions à qui il voudrait. +Le sire de Montmorenci, ayant l'honneur de recevoir le roi chez lui, +voulait le régaler d'une grande chasse, et pour cela il avait +rassemblé de toutes parts des filets, des épieux, toutes sortes +d'armes, d'instruments de ce genre. Au grand étonnement de son hôte, +Louis XI fit tout ramasser en un tas, tout brûler. + +[Note 426: Il révoqua la défense, à l'approche de sa grande crise: +«Naguère, par le maistre des eaux et forest... a esté faicte deffense +générale audit pays de chasser à aucunes bestes... S'il vous appert +que lesdiz nobles ayent de toute ancienneté accoustumé chasser et +pescher en nostre dit pays de Dauphiné, que les habitans ayent droit +ou leur ait autrefois par nous esté permis de chasser et pescher, +moyennant le payement de ladicte rente ou droicts... permettez et +souffrez...» Ordonnances, XVI, I; 11 juin 1463.] + +Si l'on en croit deux chroniqueurs hostiles, mais qui souvent sont +très-bien instruits, il aurait ordonné que sous quatre jours tous ceux +qui avaient des filets, des rets ou des piéges, eussent à les remettre +aux baillis royaux, il aurait interdit les forêts «aux princes et +seigneurs,» et défendu expressément la chasse aux personnes _de toute +condition_, sous peines corporelles et pécuniaires. L'ordonnance peut +avoir été faite, mais j'ai peine à croire qu'il ait osé la +promulguer[427]. Les mêmes chroniqueurs assurent qu'un gentilhomme de +Normandie, ayant, au mépris de la volonté du roi, chassé et pris un +lièvre, il le fit prendre lui-même et lui fit couper l'oreille. Ils ne +manquent pas d'assurer que le pauvre homme n'avait chassé que sur sa +propre terre, et pour rendre l'histoire plus croyable, ils ajoutent +cette glose absurde, que le roi Louis aimait tant la chasse qu'il +voulait désormais chasser seul dans tout le royaume. + +[Note 427: Elle ne se trouve point.--«Unum edixit, quod, sub poena +confiscationis corporis et bonorum..., omnes qui plagas, retia, vel +laqueos quoscumque venatorios haberent... baillivis deferrent... Ipse +in domo domini de Momorensi...» _Bibliothèque royale, ms. Amelgardi_, +lib. I, XXI, 122. Chastellain parle comme si l'ordre du roi eût été +exécuté; il se sert du mot _harnois_ qui indiquerait plus que les +instruments de chasse, et il ajoute une circonstance grave, +l'_interdiction des forêts_: «Par toutes villes et pays fit bûler et +ardoir et consumer en feu _tous les harnois_ du royaulme, et fit +_défendre toutes forests_ à tous princes et seigneurs, et toutes +manières de chasses à qui qu'elles fussent, sinon soubs son congé et +octroy.» Chastellain, p. 215. Du Clercq affirme la même chose, mais +avec une mesure judicieuse: il dit que le roi: «Feit _par toute l'Isle +de France_ et environ brusler tous les rests, etc. Et pareillement, +comme on disoit, avoit faict faire par tout son royaulme et _là où il +avoit esté_; et moy estant à Compiègne, en veis plusieurs ardoir.» Du +Clercq, liv. V, ch. I.] + +Que les gens du roi, comme on le dit encore, aient fait ce que le roi +défendait aux seigneurs, qu'ils aient vexé les pauvres gens, c'est +chose assez probable. Ce qui est authentique et certain, ce sont les +articles suivants qu'on lit dans les comptes de Louis XI (dans le peu +de registres qui en restent encore): «Un écu à une pauvre femme dont +les lévriers du roi ont étranglé la brebis;--à une femme dont le chien +du roi a tué une oie;--à une autre dont les chiens et lévriers ont tué +le chat. Autant à un pauvre homme dont les archers ont gâté le blé en +traversant son champ[428].» + +[Note 428: «Au Roy nostre seigneur, baillé par le sire de Montaigu, un +escu pour donner à ung pouvre home, de qui ledit Seigneur fist prandre +de lui ung chien, au mois de décembre derrenier passé; et ung escu +pour donner à une pouvre femme, de qui les lévriers dudit Seigneur +estranglèrent une brebis, près Notre-Dame-de-Vire.--Ung escu pour +donner à une femme, en récompense d'une oye, que le chien du Roy, +appelé Muguet, tua auprès de Blois.--Au Roy encores, baillé par +Alexandre Barry, homme d'armes des archiers de la garde pour donner à +ung pouvre homme près le Mans, en récompense de ce que les archiers de +sa garde avoient gasté son blé, en passant par ung champ, pour eulx +aller joindre droit au grand chemin, ung escu.--Au Roy, un escu, pour +donner à une pouvre femme, en récompense de ce que ses chiens et +lévriers lui tuèrent ung chat près Montloys, à aller de Tours à +Amboise.» (Communiqué par M. Eugène de Stadler.) _Archives du royaume, +registres des comptes, K. 294, fol. 15, 43, 48, 49-50, années +1469-1470._] + +Ces petits articles en disent beaucoup. D'après de telles réparations +aux pauvres gens, d'après les nombreuses charités qu'on trouve dans +les mêmes comptes, on serait tenté de croire que ce politique avisé +aura eu souvent velléité, dans sa guerre contre les grands, de se +faire le roi des petits. Ou bien, faudrait-il supposer que dans ses +spéculations dévotes, où il prenait pour associés les saints et +Notre-Dame, tenant avec eux compte ouvert et travaillant ensemble à +perte et gain, il aura cru, par des charités, de petites avances, les +intéresser dans quelque grosse affaire? Peut-être enfin, et cette +explication en vaut une autre, le méchant homme était parfois un +homme[429], et parmi ses iniquités politiques, ses cruelles justices +royales, il se donnait la récréation d'une justice privée, qui après +tout ne coûtait pas grand'chose. + +[Note 429: Il faut distinguer les époques. Louis XI n'était pas alors +ce qu'il fut depuis; c'était encore un homme. Il aimait beaucoup sa +mère, et la pleura sincèrement. Il avait annoncé des intentions douces +et pacifiques. «On lui a souvent entendu dire que, comme il tiroit +beaucoup de ses peuples, il vouloit, en épuisant leurs bourses, +_épargner leur sang_.» _Legrand, Hist. mss., IV, 31._ Pie II, dans son +éloge (il est vrai, fort intéressé), énumère toutes les vertus de +Louis XI, son _humanité_, etc. Après avoir rappelé son enfance +studieuse, ses malheurs, il ajoute: «Audiamus quid agat Ludovicus in +paterno solio collocatus. An ludit et choreis indulget, an vino madet, +an crapula dissolvitur, an marcet voluptatibus. An rapinas meditatur, +_an sanguinem sitit_? Nihil horum... O beatum Franciæ regnum cui talis +rex præsidet! ô felix exilium quod talet remisit præsidium! Æncæ +Silvii opéra, p. 859, 17 martii 1462.] + +Quoi qu'il en soit, d'avoir menacé le droit de chasse, touché à l'épée +même, cela suffisait pour le perdre. C'est, selon toute apparence, ce +qui donna aux princes une armée contre lui. Autrement, il est douteux +que les nobles et petits seigneurs eussent suivi contre le roi la +bannière des grands, une bannière depuis bien des années roulée, +poudreuse. Mais ce mot, _plus de chasse_, les forêts interdites, +l'historiette surtout de l'oreille coupée[430], c'était un épouvantail +à faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait +attaqué dans sa royauté sauvage, dans son plus cher caprice, chassé +lui-même sur sa terre, déjà forcé au gîte... Quoi, aux dernières +Marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardenne, partout le roi, toujours +le roi! Partout, à côté du château, un bailli qui vous force à +descendre, à répondre aux clabauderies d'en bas, qui poussera au +besoin vos hommes à parler contre vous... jusqu'à ce que, de guerre +lasse, vous ayez tué chiens et faucons, renvoyé vos vieux +serviteurs... + +[Note 430: Le dernier souvenir de la liberté féodale (qui était +pourtant la servitude du peuple) s'est rattaché d'une manière assez +bizarre au règne qui précéda celui de Louis XI. Charles VII est devenu +ainsi le roi de l'Âge d'or. Lire les charmants vers de Martial de +Paris, charmants, absurdes historiquement: «Du temps du feu Roy, etc.» + +V. dans les notes de mon Introduction à l'Histoire universelle, la +traduction des chansons de chasse, de l'appel des chasseurs, etc. +C'est la fraîcheur de l'aube.] + +Dès lors, ni cor, ni cris, toujours même silence, sauf la grenouille +du fossé qui coasse après vous... Toute la joie du manoir, tout le sel +de la vie, c'était la chasse; au matin le réveil du cor, le jour la +course au bois et la fatigue; au soir, le retour, le triomphe, quand +le vainqueur siégeait à la longue table avec sa bande joyeuse. Cette +table où le chasseur posait la tête superbement ramée, la hure énorme, +où il refaisait son courage avec la chair des nobles bêtes[431], tuées +à son péril, qu'y servir désormais?... Qu'il fasse donc pénitence, le +triste seigneur, qu'il descende aux viandes roturières, ou bien qu'il +mange la chair blanche[432] avec les femmes et vive de basse-cour... + +[Note 431: Telle est partout la croyance barbare ou héroïque. Achille +fut, comme on sait, nourri de la moelle des lions. Les Caraïbes +mangeaient de la chair humaine, malgré leur répugnance, afin de +s'approprier la bravoure de leurs plus braves ennemis. V. aussi le +sublime chant grec, où l'aigle dialogue avec la tête du clephte dont +il se repaît: «Mange, oiseau, c'est la tête d'un brave, mange ma +jeunesse, mange ma vaillance, etc.» J'ai traduit ce chant dans une +note de mon Introduction à la Symbolique du droit (Origines du droit +trouvées dans les formules et symboles).] + +[Note 432: Le héros ne doit manger que de la viande rouge, afin +d'avoir le coeur rouge, comme l'ont les braves. Le lâche a le coeur +pâle, dans les traditions barbares.] + +Qui s'y fût résigné se serait senti déchu de noblesse. Quiconque +portait l'épée, devait tirer l'épée. + + + + +LIVRE XIV + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC + +1465 + + +Louis XI voyait venir la crise[433], et il se trouvait seul, seul dans +le royaume, seul dans la chrétienté. + +[Note 433: À ce moment solennel, il se fait comme un silence dans les +monuments de l'histoire. Pas une ordonnance royale en dix mois, de +mars 1464 en mai 1465 (sauf deux ordonnances sans date qu'on a placées +là sans raison). Les trois années précédentes viennent de remplir un +énorme volume.] + +Il fallait qu'il sentît bien son isolement pour aller chercher, comme +il le fit, l'alliance lointaine du Bohémien et de Venise; alliance +contre le Grand Turc, assez bizarre dans un pareil moment. Mais en +réalité, si les affaires n'eussent marché trop vite, le Bohémien eût +probablement attaqué le Luxembourg[434], Venise eût fourni des +galères[435]. + +[Note 434: Comme il offrit de le faire plus tard.] + +[Note 435: Pour juger ce traité, il faut peut-être encore tenir compte +du droit du moyen âge, qui (dans l'esprit du peuple au moins) n'était +pas encore effacé: c'était chose injuste, impie, d'attaquer un croisé. +Louis XI se mettait sous la protection de ce droit, en déclarant +s'unir contre le Turc avec Venise et la Bohême.--Dans cet acte +curieux, les parties contractantes semblent prétendre à faire un +triumvirat de l'Europe; elles parlent hardiment pour des alliés qui +n'en savent rien, pour leurs ennemis même, Venise pour les Italiens, +le Bohémien pour les Allemands, Louis XI pour les princes français. Et +ce n'est pas une ligue temporaire: c'est le plan d'une confédération +durable qui règle déjà le vote entre les nations et dans chaque +nation, on pourrait y voir une ébauche des fameux projets de +République chrétienne, de Paix européenne. Preuves de Commines, éd. +Lenglet, II, 431.] + +Nos grands amis et alliés, les Écossais, nous menacèrent, loin de nous +secourir. Et les Anglais semblaient près d'attaquer. Warwick seul +peut-être sauva à la France une descente anglaise, et à Édouard la +folie d'une guerre étrangère après la guerre civile; folie trop +vraisemblable, au moment où nos ennemis venaient de marier ce jeune +Édouard, de placer dans son lit et à son oreille une douce +solliciteuse pour mettre la France à feu et à sang. + +Louis XI craignait fort que le pape, lui gardant rancune, n'autorisât +la ligue. Il se hâta de lui écrire que ses ennemis étaient ceux du +saint-siége, que les princes et les seigneurs voulaient, par-dessus +tout, rétablir la Pragmatique, les élections, disposer à leur gré des +bénéfices. Le pape, sans se déclarer, lui répondit gracieusement, et +lui envoya, pour lui et la reine, des _Agnus Dei_[436]. + +[Note 436: Lettre de maître Pierre Gruel au Roy. _Mss. Legrand_, 14 +septembre 1465.] + +Les seuls secours que reçut Louis XI lui vinrent de Milan et de +Naples. Sforza et Ferdinand le Bâtard[437] comprirent très-bien que si +les Provençaux suivaient Jean de Calabre, comme ils prétendaient le +faire, à la conquête de la France, le tour de l'Italie viendrait. +Sforza envoya dans le Dauphiné son propre fils Galéas avec huit cents +hommes d'armes et quelques mille piétons. Ferdinand fit croiser des +galères qui, passant et repassant le long des côtes, tinrent les +Provençaux en alerte. Faibles secours, indirects, mais non sans +efficacité. + +[Note 437: Les intelligences que le roi entretenait avec Ferdinand, en +opposition aux intérêts de Jean de Calabre, furent une des causes de +la Ligue: «Un messager du royaume allait de par le Roy, lequel au roy +Fernand rescrivoit, que de luy ne se donna soulcy au duc Jean, il ne +l'aideroit mye. Le messager fut arrestez; on trouva sur luy la lettre, +qui de la main du roy Louys estoit signée.» La chronique de Lorraine, +Preuves de D. Calmet, III, XXIII. Pierre Gruel, président au Parlement +de Grenoble, écrit au roi: «Sire, ce pays du Dauphiné est esmeu pour +le retournement qu'ont fait ses seigneurs de Velai, et aussi pour ce +que tout le païs de Provence est en armes, et l'on doubte, pour ce +qu'ilz ont monseigneur de Calabre comme leur Dieu; combien que avons +nouvelles que l'armée du roy Fernand par mer a couru la costière de +Provence.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Bibl. royale, mss. Du +Puy, 596, 14 septembre 1465._] + +Les Italiens de Lyon rendirent au roi un autre service: ce fut de +fournir des armures aux gentilshommes qui lui venaient du +Dauphiné[438], de Savoie et de Piémont ces armures se tiraient surtout +de Milan. Il est probable aussi que les Médicis lui firent passer +quelque argent par leurs commis de Lyon[439]. Sa flatteuse lettre à +Pierre de Médicis, son «ami et féal conseiller,» où il lui permet de +mettre les lis de France dans ses armes, a bien l'air d'une quittance. + +[Note 438: «S'ils ont besoin de harnois et de brigandines, qu'ils en +facent bailler par les marchands qui les ont, et le receveur en +respondra.» _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 1465._] + +[Note 439: Autrement, je ne vois pas trop pourquoi il aurait pris ce +moment pour parer de nos fleurs de lis les boules des _medici_. Le roi +ne donne qu'un motif peu sérieux: «Ayans en mémoire la grande, louable +et recommandable renommée que feu Cosme de Medici a eue en son +vivant..., et en obtempérant à la supplication et requeste qui faite +nous est de la part de nostre amé et féal conseilleur Pierre de +Medici.» _Archives du royaume, J. Registre 194, nº 23, mai 1465._] + +Au dedans, les ressources du roi étaient faibles, incertaines. Sur les +vingt-sept provinces du royaume, il n'en avait que quatorze; dans ces +quatorze même, il était probable que l'appel féodal du ban et de +l'arrière-ban grossirait l'armée des princes plutôt que la sienne. Il +avait çà et là des francs-archers; il avait quelques compagnies +d'ordonnance bien-armées, bien montées et lestes. Seulement, ces +compagnies, formées par Dunois, Dammartin et autres ennemis du roi, ne +reconnaîtraient-elles pas en bataille la voix de leurs vieux chefs?... +Il venait de faire une belle ordonnance qui protégeait l'homme d'armes +contre la tyrannie du capitaine, l'habitant contre celle de l'homme +d'armes. Mais ce bon ordre même semblait tyrannie. + +Autre nouveauté peu agréable aux troupes. Il mit près d'elles des +inspecteurs qui tous les trois mois inspecteraient hommes, chevaux et +armes, et qui informeraient le roi de tout, principalement «des +dispositions et volontés[440].» + +[Note 440: Ils devaient noter les absents, informer le roi et du +nombre, et de l'état matériel, et _des dispositions et volontés_. +Défense aux capitaines d'affaiblir leurs compagnies, en laissant aller +leurs hommes, de profiter sur les absents, de recevoir la paie des +soldats sur papier. L'homme d'armes est protégé contre son capitaine, +qui ne peut plus lui faire de retenue, l'habitant contre l'homme +d'armes qui ne loge plus qu'en payant. Le commissaire des guerres doit +faire signer ses rôles par le juge du lieu. Ordonnance du 6 juin 1464, +_Bibl. royale, Legrand, Hist. mss._, VII, 55.] + +Le premier besoin, dans une telle crise, c'était de savoir tout, de +savoir vite. Il établit la poste[441]: de quatre lieues en quatre +lieues un relais, où l'on fournirait des chevaux aux courriers du roi, +à nul autre, sous peine de mort. Grande et nouvelle chose! dès lors, +tout allait retentir au centre; le centre pouvait réagir à temps[442]. + +[Note 441: Non plus la poste de tortue, les messagers boîteux, au +moyen desquels l'Université traînait ses écoliers. La poste royale +était plutôt imitée des anciennes postes de l'empire romain. Louis XI +assura le service en payant au maître de poste le prix, alors énorme, +de dix sols par cheval pour une course de quatre lieues. (Duclos, 19 +juin 1464.)] + +[Note 442: Pour la poste, pour l'armée, pour mille besoins, il fallait +de l'argent. N'osant augmenter les taxes, il voulut assurer les +rentrées, y suppléer par des expédients. Il rétablit le haut tribunal +des finances, la cour des Aides. Il essaya (d'abord en Languedoc) une +meilleure répartition d'impôts; il obligea les clercs et les nobles +qui acquéraient des biens roturiers, à payer la taille, mesure fiscale +mais fort utile; les gens exempts d'impôts, achetant avec avantage des +biens qui devenaient exempts, auraient fini par tout acheter. Le +bourgeois n'aurait plus rien possédé, pas même sa banlieue.] + +À l'appui de ces moyens matériels, il ne dédaigna pas d'en employer +un moral, tout nouveau, et qui parut étrange: il fit sa justification +publique, s'adressa à l'opinion, au peuple. Mais alors y avait-il un +peuple? + +Outre la prétendue tentative d'enlèvement, on l'accusait d'un crime +absurde, d'un guet-apens envers lui-même. On disait, on répétait qu'il +appelait l'Anglais dans le royaume. Pour se laver de ces imputations, +il convoqua à Rouen les envoyés des villes du nord, surtout des villes +de la Somme. Il fit son apologie par devant ces bourgeois; il en tira +promesse qu'ils se fortifieraient et se défendraient. Seulement ils +stipulèrent qu'on ne les appellerait pas hors de leurs murs, qu'ils +seraient dispensés du ban et de l'arrière-ban. + +La Guienne, si bien traitée par Louis XI, se montra assez froide. Les +Bordelais prirent ce moment pour écrire que le frère du roi n'était +pas suffisamment apanagé; ils n'osaient dire expressément qu'il +fallait refaire un roi d'Aquitaine, un autre Prince noir, dont +Bordeaux eût été la capitale. Plus tard, craignant de s'être +compromis, ils adressèrent au roi une lettre touchante, lui offrirent +deux cents arbalétriers, «payés pour un quartier,» s'offrirent +eux-mêmes et restèrent chez eux. + +Si les villes furent peu sensibles à l'apologie royale, combien moins +les princes! Il les assembla pourtant, leur parla comme à ses parents, +avec une effusion à laquelle ils ne s'attendaient guère. Il rappela +toute sa vie, son exil, sa misère, jusqu'à son avénement. Il dit que +le roi son père avait laissé, vers la fin, tellement appauvrir la +chose publique qu'il devait bien remercier Dieu de l'avoir pu relever. +Il n'ignorait pas ce que pesait la couronne de France, et que, sans +les princes qui en étaient les appuis naturels, il n'y avait roi pour +la soutenir. Au reste, il n'oubliait pas ce qu'il avait juré à son +sacre: «De garder ses sujets, les droicts aussy et prérogatives de sa +couronne, _et de faire justice_[443].» + +[Note 443: Voir les lettres, manifestes et discours de Louis XI dans +Du Clercq, livre V, chap. XXIII, dans les Preuves de Commines, édition +Lenglet-Dufresnoy, II, 445, et dans les actes de Bretagne, éd. D. +Morice, II, 90.] + +Dans ce discours et dans ses manifestes, il prend les princes à témoin +de la sécurité et du bon ordre qu'il a établis; il a étendu le +royaume, l'a augmenté du Roussillon et de la Cerdagne; il a racheté +les villes de Somme[444], «grandes fortifications à la couronne.» Tout +cela, «_sans tirer du peuple plus que ne faisoit le Roi son père_.» +Enfin, «grâce à Notre-Seigneur, il a peiné et travaillé, en visitant +toutes les parties de son royaume, plus que ne fit jamais, en si peu +de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne.» + +[Note 444: Mémoire à dire et remonstrer de par le Roy aux prélats, +nobles et villes d'Auvergne: «Ils donnent à entendre au peuple qu'ilz +veuillent le descharger de tailles et aydes... Faict bien à considérer +ces autres divisions passées, tant du Roy de Navarre, des Maillets +(_Maillotins_), et ce qui feut dict et semé par avant l'an 1418... Le +peuple depuis s'en trouva deceu... Au regard des tailles et aydes, n'y +a esté _riens mis ny creu de nouvel_, qui ne fust du temps du Roy son +père.» _Bibl. royale, ms. Legrand, Preuves, avril? 1465._] + +Ce discours éloquent était très-propre à confirmer les princes dans +leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relevé la royauté; mais +c'était là justement ce qu'ils lui reprochaient tout bas. Le comte de +Saint-Pol ne lui savait aucun gré apparemment d'avoir repris la +Picardie, ni les Armagnacs d'avoir mis à côté d'eux, au-dessus d'eux, +le Parlement de Bordeaux. + +Il avait prouvé dans ce discours que le vrai coupable, celui qui +appelait l'Anglais, c'était le duc de Bretagne. Nul n'alla à +l'encontre; seulement, le vieux Charles d'Orléans, enhardi par son +âge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre +poète n'était plus de ce monde, s'il en avait été jamais; cinquante +ans auparavant, son corps avait été retiré de dessous les morts +d'Azincourt; son bon sens y était resté. Louis XI ne lui répondit +qu'un mot, mais tel que le faible vieillard, frappé au coeur, en +mourut quelques jours après. + +Les autres, mieux appris, applaudirent le roi: «On n'avoit jamais vu +homme parler en françois mieux ni plus honnestement... Il n'y en avoit +pas de dix l'un qui ne plorast.» Tous ces pleureurs avaient en poche +leur traité contre lui[445]... Ils lui jurèrent, par la voix du vieux +René[446], qu'ils étaient à lui, corps et biens. + +[Note 445: Le faux Amelgard, l'ami des princes, nous apprend lui-même +que le vieux Dunois refusait d'aller négocier en Bretagne pour le roi, +la goutte le retenait: à peine parti, il se trouva si bien que +personne ne montra plus d'activité pour faire entrer tout le monde +dans la ligue: «Per varios nuntios et epistolas, etc.»] + +[Note 446: René d'Anjou répondit pour tous, avec beaucoup de chaleur. +L'innocent acteur répétait la pièce toute faite que lui avait apprise +son faiseur, l'évêque de Verdun, payé par le roi.] + +Cependant le duc de Bretagne, pour endormir encore le roi quelques +moments, lui envoya une grande ambassade, son favori en tête. Le roi +caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagné lorsqu'il apprit +que cet honnête ambassadeur était parti, lui enlevant son frère, un +mineur, un enfant. + +Le petit prince, charmé d'être important, était entré de tout son +coeur dans le rôle qu'on lui faisait jouer. Le roi lui avait déjà +pourtant donné le Berri et promis mieux; il venait d'ajouter à sa +pension dix mille livres par an. + +Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, où il +faisait entendre que son frère, dont il était l'unique héritier, en +voulait à sa vie[447]. Il disait que le royaume, faute de bon +gouvernement, de justice et police, allait se perdre, à moins que lui +(ce garçon de dix-huit ans!) n'y apportât remède. Il sommait ses +vassaux de prendre les armes «pour faire des remonstrances.» Il +invitait les princes et seigneurs à pourvoir (par l'épée) au +soulagement du pauvre peuple, «au bien de la chose publique.» + +[Note 447: Le roi répond: «Comme chascun peut connoistre et a veu par +expérience, le Roi, depuis son advénement à la couronne, _n'a monstré +aucune cruauté_ à personne, quelque faute ou offense qu'on eust faite +envers luy.»--Lenglet. Cependant, dans une lettre de Louis XI où il +parle de la fuite de son frère, il lui échappe ce mot sinistre, qui +semble une menace: «S'il a bien fait, _il le trouvera_.» Du Clercq.] + +Le manifeste du duc de Berri est du 15 mars; le 22, le Breton se +déclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, «sans en excepter +Monseigneur le roi.» Dès le 12, le comte de Charolais avait fini le +règne des Croy, saisi le pouvoir. Longtemps ballotté par l'hésitation +du malade, qui se livrait aujourd'hui à son fils, demain aux Croy, il +perdit patience, leur déclara guerre à mort dans un manifeste qu'il +répandit partout. Il fit dire au dernier, qui s'obstinait à rester +encore, que s'il ne partait au plus vite, «il ne lui en viendroit +bien.» Croy se sauve aux genoux du vieux maître, qui s'emporte, prend +un épieu, sort, crie... Mais personne ne vient. Son fils, son maître +désormais, voulut bien pourtant lui demander pardon. Le vieillard +pardonna, pleura... Tout est fini pour Philippe le Bon; nous n'avons à +parler maintenant que de Charles le Téméraire. + +Ce Téméraire ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commença son +violent règne par le procès et la mort d'un trésorier de son père, par +une brusque demande aux états, une demande du 24 avril pour payer en +mai. Ordre à toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'être +présente et sous bannière au 7 mai... Et pourtant, peu firent faute; +on savait à quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens +d'armes, huit mille archers, sans compter tout un monde de +couleuvriniers, cranequiniers, les coutiliers, les gens du charroi, +etc. + +Il fallut du temps au duc de Bretagne pour faire entendre l'affaire +aux têtes bretonnes; il en fallut à Jean de Calabre pour ramasser ses +hommes des quatre coins de la France. Le duc de Bourbon trouva si peu +de zèle dans sa noblesse qu'il put à peine bouger. + +Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohérente machine +féodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le temps de +la briser, pièce à pièce. Il comptait que, s'il arrêtait seulement +deux mois le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la Loire, il +pourrait accabler le duc de Bourbon, l'étouffer comme dans un cercle, +le serrant entre ses Italiens, ses Dauphinois et ce qu'on lui +enverrait du Languedoc; les Gascons d'Armagnac portaient le dernier +coup, et le roi revenait à temps pour combattre le Bourguignon seul, +pendant que le Breton était encore en route. Tout cela supposait une +célérité inouïe; mais le roi la rendait possible par l'ordre qu'il +mettait dans les troupes[448]. + +[Note 448: «Au regard de son armée, elle n'est pas trop grande, mais +pour douze ou treize cents combatants, je croy que oncques homme ne +vit le semblable, ne garder plus bel ordre, tant en bataille en forme +de chevaucher, que à ne dommaiger point le peuple; ne il n'y a +laboureur qui s'enfuie, ne homme d'église, ne marchand, et est tout le +monde en son ost, comme il seroit en la ville de Paris... Oncques ne +fut si gracieuse guerre.» _Lettre de Cousinot au chancelier, Bibl. +royale, mss. Legrand, Preuves, 24 juin 1465._] + +Le duc de Bourbon croyait que le roi allait, selon la vieille routine +de nos guerres, s'embourber devant Bourges, qu'il s'endormirait au +siége, n'osant laisser derrière lui une telle place. Donc, le duc +garnit Bourges. Mais le roi passa à côté, poussa en Bourbonnais, +emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit à Montrond, +et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond était une place +réputée très-forte et qui devait arrêter. Avant qu'ils se remettent de +leur surprise, le roi, en vingt-quatre heures encore, prend +Montluçon, malgré sa résistance; il n'en traite pas moins la ville +avec douceur, renvoie les troupes avec armes et bagages. Cette douceur +tente et gagne Sancerre. Au bout d'un mois de guerre, au 13 mai, tout +semble fini en Bourbonnais, en Auvergne, en Berri, moins Bourges; et +tout était fini effectivement, si le maréchal de Bourgogne n'était +venu garder Moulins avec douze cents cavaliers. + +Le roi attendait encore les Gascons, qui n'arrivaient pas. Il comptait +sur eux. Dès le 15 mars, il avait écrit au comte d'Armagnac, et le +Gascon avait répondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient +toujours bien servi la couronne de France; que, certes, il ne +dégénérerait pas; seulement, il avait encore peu de gens et mal +habillés; il allait assembler ses états. + +Louis XI avait fait beaucoup de bien à la Guienne et aux Gascons. Il +se fiait en eux beaucoup trop. Dans son premier voyage du midi, il +n'avait voulu confier sa personne qu'à une garde gasconne. Il avait eu +quinze ans pour compagnon et confident le bâtard d'Armagnac; il lui +avait donné le Comminges, tant disputé entre Armagnac et Foix, de plus +les deux grands gouvernements de Guienne et de Dauphiné, nos +frontières des Pyrénées et des Alpes. Il avait, dès son avénement, +signé au comte d'Armagnac une grâce de tous ses crimes, qui elle-même +était un crime; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accordé +abolition complète à cet homme effroyable, condamné pour meurtre et +pour faux, marié publiquement avec sa soeur. Et au bout d'un an, le +brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en eût pris +les clefs. + +Tout cela n'était rien en comparaison des folies qu'il avait faites +pour les cadets d'Armagnac, se dépouillant pour leur faire une +monstrueuse fortune, détachant du domaine en leur faveur ce qui avait +été donné à la branche de Champagne-Navarre en dédommagement de tant +de provinces: le duché de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'étaient +des biens infinis autour de Paris, et dans tout le nord[449]. Mais ce +ne fut pas assez; ce qui avait suffi à un roi ne suffit pas au favori +gascon; il fallut que Nemours devînt duché-pairie, que ce duc d'hier +eût siége entre Bourgogne et Bretagne. Le parlement réclama, résista; +le roi s'entêta à croire que ce grand domaine royal serait mieux dans +des mains si dévouées. + +[Note 449: Dans les diocèses de Meaux, de Châlons, de Langres, de +Sens, etc.] + +Ce Nemours, cet ami du roi tant attendu, arrive enfin. Il arrive, mais +à distance. Il lui faut une sûreté, un sauf-conduit; il envoie au camp +royal comme pour le demander, mais en réalité pour s'entendre avec +l'évêque de Bayeux. Celui-ci, qui était le prêtre le plus intrigant du +royaume, était venu comme pour voir la guerre; il s'était fait soldat +du roi, pour le livrer. Normand et Gascon, ils s'entendent entre eux, +et avec le duc de Bourbon, avec M. de Châteauneuf, un intime de Louis +XI, qui de longue date vendait ses secrets. Ils se faisaient fort de +le surprendre dans Montluçon; si les habitants avaient remué pour lui, +l'évêque aurait prêché de la fenêtre et juré que tout se faisait par +ordre de Sa Majesté. Le duc de Bourbon, trouvant ce plan trop hardi, +le bon évêque ouvrit l'avis étrange de mettre le feu aux poudres; mais +les hommes d'épée eurent horreur de l'idée du prêtre, ils se +rabattirent sur une autre; ils crurent qu'ils pourraient faire peur au +roi, lui remontrer qu'il avait trop d'ennemis, qu'il n'échapperait +pas, qu'il lui fallait se livrer lui-même avec l'Île-de-France au duc +de Nemours, donner la Normandie à Dunois, la Picardie à Saint-Pol, la +Champagne à Jean de Calabre, Lyon et le Nivernais au duc de Bourbon. +Le roi eût été mis sous la tutelle d'un conseil ainsi composé: deux +évêques (dont l'évêque de Bayeux), huit maîtres des requêtes et douze +chevaliers[450]. + +[Note 450: Legrand (_Histoire ms._ VIII, 48) tire tout ceci, dit-il, +d'une chronique favorable à Dammartin et peut-être trop hostile à ses +ennemis. Cette observation ne me paraît pas suffire pour faire rejeter +un récit aussi vraisemblable, d'après la connaissance que nous avons +d'ailleurs du caractère des acteurs, de l'évêque de Bayeux, de +Châteauneuf, etc.] + +Pour rêver un pareil traité, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs, +et le roi sans ressources. Tout le monde, en effet, le jugea perdu, +lorsque, après la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac +amener aux princes son armée de six mille Gascons. Chose remarquable, +celle du roi n'en fut point découragée. Il alla son chemin, prit +Verneuil, le rasa, emporta Gannat en quatre heures, atteignit les +princes à Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien étonnés. Le +duc de Bourbon alla se cacher dans Moulins. Les Armagnacs s'en +tirèrent en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidélité. +Ils ménagèrent une trêve générale du midi, jusqu'en août; tout devait +alors s'arranger à Paris. Jusque-là personne ne pouvait porter les +armes contre le roi. + + * * * * * + +Cette petite campagne, qui n'avait réussi que par miracle, devait +bien donner à penser. Si le duc de Nemours avait trahi, tous devaient +trahir. + +Le roi était dans les mains de deux hommes peu sûrs, du duc de Nevers +et du comte du Maine. Il pouvait périr, avec tout son succès du midi, +si l'un n'arrêtait quelque temps les Bourguignons, l'autre les +Bretons, si l'ennemi, opérant sa jonction, entrait avant lui dans +Paris. + +Le comte du Maine s'était payé d'avance, en se faisant donner les +biens de Dunois. Il avait gardé la meilleure part de l'argent qu'il +recevait pour armer la noblesse; et avec tout cela, il agit mollement, +à moitié, à regret. Il n'avait garde de faire la guerre dans l'Anjou, +sur les terres de sa famille; il recula tout le long de la Loire +devant le duc de Bretagne, en sorte que les Bretons qui servaient dans +l'armée royale, voyant toujours en face la bannière bretonne, leurs +parents et amis, leur seigneur _naturel_, finirent par aller le +rejoindre. + +Le duc de Nevers ne défendit pas mieux la Somme. Il se souvint +qu'après tout il était de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le +Bon, cousin du comte de Charolais. Il crut sottement qu'il ferait sa +paix à part. Avant même que la campagne commençât, dès le 3 mai, il +envoya prier pour lui. C'était décourager tout le monde; les villes +qui se fortifiaient furent refroidies; les grands seigneurs terriens +craignirent pour leurs terres et s'y tinrent, ou bien ils allèrent +trouver le comte de Charolais. Tout ce que ce malheureux Nevers tira +du comte, ce fut un ordre de ne pas mettre garnison dans Péronne, +c'est-à-dire de se laisser prendre. Il avisa alors un peu tard que son +cousin était son ennemi mortel, son persécuteur, son accusateur, et il +n'osa se livrer à lui; il n'eut pas même le courage de sa lâcheté. + +Le comte de Charolais avançait avec sa grosse armée, sa formidable +artillerie, mais sans trouver sur qui tirer[451]. Les villes ouvraient +sans peine[452], recevaient ses gens, en petit nombre il est vrai, et +leur donnaient des vivres pour leur argent. Il ne prenait rien sans +payer. Partout, sur son passage, il faisait crier qu'il venait pour le +bien du royaume; qu'en sa qualité de lieutenant du duc de Berri, il +abolissait les tailles, les gabelles. À Lagny, il ouvrit les greniers +à sel, brûla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de +cette armée qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis. + +[Note 451: Excepté à Beaulieu près Nesle.] + +[Note 452: Tournai, cette sentinelle avancée du royaume, perdue en +pays ennemi, resta obstinément fidèle.] + +Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne étaient encore à Vendôme. Le +11, le roi, qui revenait en toute hâte, n'avait atteint que Cléry. Il +était à croire qu'avant l'arrivée des uns et des autres, le +Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais à temps pour +sauver Paris. + +Paris voulait-il être sauvé? c'était douteux. Le roi lui avait refusé +une exemption qu'il accordait aux villes de la Somme. Il eut beau +écrire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chère ville; il +voulait, disait-il, confier la reine aux Parisiens, et qu'elle +accouchât chez eux; il aimait tant Paris qu'il perdrait plus +volontiers moitié du royaume. Paris fut peu touché. L'Université, +pressée d'armer ses écoliers, maintint son privilége. Ce qu'on accorda +libéralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la +châsse de sainte Geneviève; le fameux docteur L'Olive prêcha, +recommanda de prier pour la reine, pour le fruit de la reine, pour les +fruits de la terre... Ce n'était sermon de croisade. + +Voilà les Bourguignons devant Paris. Commines, qui y était, avoue avec +une naïveté malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune +armée[453], qui n'avait jamais vu la guerre, mais qui se sentait +invincible sous le plus grand prince du monde. À peine à Saint-Denis, +ils voulurent faire peur à la ville; ils mirent en batterie deux +serpentines, firent grand bruit, «un beau _hurtibilis_.» Le lendemain, +étonnés de voir que Paris n'envoyait pas les clefs, ils imaginèrent +une fallacieuse tentative. Quatre hérauts vinrent pacifiquement à la +porte Saint-Denis, et demandèrent vivres et passage, «Monseigneur de +Charolais n'étant venu attaquer personne, ni prendre aucune ville du +roi, mais pour aviser avec les princes au bien public, et pour qu'on +lui livrât deux hommes[454].» Pendant que les capitaines bourgeois, +Poupaincourt et Lorfèvre écoutent à la porte Saint-Denis, les +Bourguignons attaquent à Saint-Lazare. Grande alarme dans la ville. +Cependant ils avaient trouvé à qui parler; le maréchal de Rouault, qui +s'était jeté dans Paris, les repoussa rudement. + +[Note 453: La plupart n'étaient jamais venus en France; c'était pour +eux un voyage de découvertes.--Voir les vers cités par Jehan de Haynin +(imprimé dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI): + + De Dommartin en Goalle + On voit de France la plus belle, + On voit Paris, et Saint-Denis, + Et Clermont-en-Beauvoisis; + Et qui ung peu plus haut monteroit + Saint-Estienne de Meaux verroit.] + +[Note 454: Probablement le duc de Nevers et le chancelier Morvilliers, +qui avait manqué au comte Charolais.] + +Cela les fit songer. Ils trouvèrent qu'ils étaient loin de chez eux, +qu'ils avaient laissé bien du pays derrière, bien des rivières, la +Somme, l'Oise. M. de Charolais en avait fait assez; il avait tenu sa +journée devant Paris, et personne n'avait osé sortir en bataille. S'il +n'en faisait davantage, c'était la faute des Bretons qui n'étaient pas +venus. Mais le roi venait, et au plus vite; on le savait pour sûr, une +grande dame l'avait écrit de sa main. + +La retraite ne convenait pas aux intérêts du grand meneur Saint-Pol, +qui avait poussé à la guerre pour se faire connétable[455]. Il n'avait +pas conduit le comte de Charolais jusqu'à Paris pour retourner si +vite. Au défaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait près du +comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand très-avisé, +vice-chancelier du duc de Bretagne, qui, ayant des blancs-seings de +son maître, les remplissait pour lui et le faisait parler; chaque jour +le duc venait demain, après-demain, il ne pouvait tarder. + +[Note 455: Les confédérés voulaient «faire un régent, ensemble un +connétable.» _Response faite par le sieur de Crèvecoeur, prisonnier, +aux interrogations à luy faites par M. l'admiral. Bibliothèque royale, +mss. Legrand_, cartons 1 et 5.] + +Saint-Pol gagna; il obtint qu'on irait au-devant, qu'on passerait la +Seine; aussi bien, cette dévorante armée ne pouvait rester là sans +vivres[456]. Il prit le pont de Saint-Cloud. + +[Note 456: «Mondit seigneur n'a pas finé, n'y peu avoir d'eux (_de +ceux de Paris_) pour un denier de vivres, et se ne fussent ceulx de +Saint-Denys, l'on eust eu faute de pain. L'on a grand disette +d'aveine... Car il n'est point à croire la compagnie de chevaux qui +est en cette armée. Escrit hastivement à Saint-Clou.» _Preuves de +Legrand, 15 juillet._--Le 14, le comte de Charolais écrit à son père +en partant de Saint-Cloud: «Jacoit ce, mon très-redouté seigneur, que +dernièrement je vous eusse escrit que je passerois pas outre ledit +passaige de Saint-Clou jusqu'à tant que j'aurois nouvelles de vous, +touchant les cent mille escus... dont par plusieurs mes lettres vous +ay escrit, espérant que vous aurez pitié de nous tous...»--Il ajoute +de sa main: «Nous assemblerons cette semaisne à M. de Berry et à beau +cousin de Bretagne; pour quoy, se, en leur compagnie, le payement nous +failloit, sans le dangier qui en pourroit avenir, vous pouvez penser +quel deshonneur, esclandre et honte ce seroit, premièrement à vous et +à toute la compagnie.»--Autre lettre du même jour à ses secrétaires: +«Qu'ils l'avertissent _à tue cheval_, quand ils auront assemblé les +cent mille escus.» _Bibl. royale, mss. Du Puy, 595, 14 juillet 1465._] + +Les Parisiens, effrayés de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir +plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient déjà «la faim +aux dents.» Ils trouvèrent bon dès lors qu'on reçût les hérauts, qu'on +envoyât des gens honorables à qui M. de Charolais déclarerait en +confidence pourquoi il était venu. Longuement, lentement +parlementaient les hérauts à la porte Saint-Honoré, sous mille +prétextes; ils demandaient à acheter du papier, du parchemin, de +l'encre, puis du sucre, puis des drogues. Les gens du roi furent +obligés de faire fermer la porte. + +Le roi, qui savait tout, se hâtait d'autant plus. Il écrivit le 14 +qu'il arrivait le 16. Il accourait pour se jeter dans Paris, sentant +qu'avec Paris, quoi qu'il arrivât, il serait encore roi de +France[457]. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais à +tout prix il voulait passer. Il prévoyait que les Bourguignons, plus +forts que lui d'un tiers, se mettraient entre lui et la ville. Il +avait mandé de Paris deux cents lances (mille ou douze cents +cavaliers); son lieutenant-général, Charles de Melun, devait les lui +envoyer avec le maréchal de Rouault[458]. Les Bourguignons campaient +fort éloignés les uns des autres; leur avant-garde était vers Paris, à +deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un côté, Rouault +de l'autre, ils étaient détruits; détruits ou non, le roi passait. + +[Note 457: «Il disoit que «S'il y pouvoit entrer le premier, il se +sauveroit, et avec sa couronne sur la tête.» «Plusieurs fois, m'a-t-il +dit, que s'il n'eust pu entrer dans Paris, et qu'il eust trouvé la +ville murée, il se fust retiré vers les Suisses, ou devers le duc de +Milan, Francisque, qu'il réputoit son grand amy.» Commines.--Le duc de +Bedfort disait déjà: De la possession de cette ville «despend cette +seigneurie (de France).»] + +[Note 458: Charles de Melun empêcha «le maréchal Rouault de sortir de +Paris, _quoique le roy luy eust escrit que le_ LENDEMAIN IL DONNEROIT +BATAILLE _au comte de Charolois, et qu'il vinst avec deux cens lances, +pour prendre l'ennemi par derrière_...» Lenglet. La note de Louis XI +qui termine l'accusation de Charles de Melun prouve assez que ce +n'était pas une vaine imputation de ses ennemis.] + +Arrivé à Montlhéry le matin, il voit la route occupée par +l'avant-garde bourguignonne que le reste rejoint en toute hâte. +Rouault ne paraît pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la +vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un fossé. Il attend deux +heures, quatre heures (de six à dix), mais Rouault ne vient pas. + +Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries, mais il n'était +nullement sûr des chefs. Le fossé seul faisait leur loyauté; ils +n'osaient le passer sous l'oeil du roi. Mais une fois passé, M. de +Brézé, qui menait l'avant-garde, eût fort bien pu se trouver +bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrière-garde, +fût peut-être tombé sur le roi[459]. Que Paris se déclarât, qu'on vît +venir seulement cent cavaliers de ce côté, tous étaient loyaux et +fidèles. + +[Note 459: Commines ne croit pas que le comte du Maine ni Charles de +Melun aient trahi, mais Louis XI le croit. Commines, qui était alors +un jeune homme de dix-huit ans, a pu ne pas bien connaître les faits +de ce temps.] + +Le roi envoie à Paris en toute hâte; il est en présence, il n'y a pas +un moment à perdre. Charles de Melun répond froidement que le roi lui +a confié Paris, qu'il en répond, qu'il ne peut dégarnir sa place[460]. +Les messagers, en désespoir de cause, s'adressent aux bourgeois, +courent les rues, crient que le roi est en danger, qu'il faut aller au +secours. Chacun ferme sa porte et reste chez soi[461]. + +[Note 460: Ce sont du moins les excuses qu'il fit valoir au procès.] + +[Note 461: «Mais oncques pour cris qu'ils fissent, la commune ne se +bougea.» Du Clercq.] + +Les Bourguignons, rangés en bataille, avaient, comme le roi, des +raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'armée royale, ne se +décidaient pas. Brézé, le comte du Maine, restaient immobiles. +Celui-ci reçut en vain un héraut de Saint-Pol. + +Les Bourguignons sentaient qu'à la longue cette grande ville qu'ils +avaient à dos pourrait bien s'ébranler; ils résolurent de forcer la +main à leurs amis, d'aller à eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils +marchèrent sur Brézé, lequel, docile à cet appel, descendit en +bataille, contre l'ordre du roi. + +Le roi croyait pourtant avoir gagné Brézé. Il venait de lui rendre +l'autorité en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen, +grand sénéchal, et plus grand que jamais, ses jugements étant +désormais sans appel[462]. Il se l'était attaché de très-près, lui +donnant une de ses soeurs, fille naturelle de Charles VII, pour son +fils, avec une dot royale[463]. + +[Note 462: Chartes du 7 janvier 1465 (communiqué par M. Chéruel), +_Archives municipales de Rouen, registre V-2, fol. 89._] + +[Note 463: Payement de 4500 livres à compte, 26 mai 1464. _Archives du +royaume, 26 mai 1464, K, 70._] + +Un moment avant la bataille, il le fait venir, et lui demande s'il est +vrai qu'il a donné sa signature aux princes. Brézé, qui plaisantait +toujours, répond en souriant[464]: + +«Ils ont l'écrit, le corps vous restera.» Il resta en effet; il fut le +premier homme tué[465]. + +[Note 464: «Et le dit en gaudissant, car ainsi estoit-il accoustumé de +parler. Au moment de la bataille, il dit encore: «Je les mettray +aujourd'hui si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les +pourra desmesler.» Commines.--Allait-il combattre pour ou contre Louis +XI, quand il fut tué? rien ne l'indique. Peut-être ne le savait-il pas +lui-même, les chances étant assez égales. Ce politique indifférent, +qui avait tant vu et tant fait, n'en était que plus disposé à se +moquer de tout. On cite un autre mot qu'il dit un jour au roi, le +voyant monté sur un petit cheval: «Votre Majesté est très-bien montée; +car je ne pense pas qu'il se puisse trouver cheval de si grande force +que cette haquenée.--Comment cela? dit le roi.--Pour ce que elle porte +Votre Majesté et tout son conseil.» Lenglet.] + +[Note 465: Justice de Dieu, aidée de Louis XI? (V. _Amelgard_)... J'ai +déjà parlé au tome précédent de cet important personnage, politique, +général, législateur; du moins il voulait l'être: sous Charles VII, il +s'était fait donner un mémoire pour réformer la procédure. Il était +poète aussi. De la Rue, III, 327.--Voir à la cathédrale de Rouen le +noble tombeau, simple et grave, à côté du monument théâtral de Louis +de Brézé, en face du triomphant sépulcre des Amboise. Il y a là deux +siècles d'histoire.--L'inscription, qui n'existe plus, est dans M. +Deville, Tombeaux de Rouen, p. 60.] + +Le mouvement donné, il fallait suivre; le roi chargea, il renversa +Saint-Pol qui, trouvant un bois derrière lui, s'y enfonça, se réserva +et attendit la fin. Le comte de Charolais, avec le gros de la +bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant à côté, il +chargea violemment, sans s'arrêter, une aile du roi, tout à la +débandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmené +l'arrière-garde, huit cents hommes. + +Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu'à ce qu'il eût passé +d'une demi-lieue Montlhéry et le roi; deux traits d'arc plus loin, il +était pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piéton serré de +trop près lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voilà des hommes +d'armes qui tombent sur lui, il reçoit un coup d'épée dans la gorge. +Il était reconnu, entouré, saisi, quand un de ses cavaliers, homme +lourd et sur un lourd cheval, donna tout au travers, et le dégagea. Il +se trouva que ce libérateur était un Jean Cadet, fils d'un médecin de +Paris, qui s'était donné au comte; il le fit chevalier sur place[466]. + +[Note 466: Olivier de la Marche le nomme autrement: Le fils de son +médecin, nommé Robert Cotereau.] + +La situation était bizarre. Le roi était sur Montlhéry, n'ayant plus +que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagné qu'il lui eût +fallu fuir s'il était venu seulement cent hommes contre lui. Les deux +princes étaient restés, les deux armées s'étaient enfuies. + +Qui avait vaincu? on n'eût pu le dire. Des Bourguignons, ralliés en +petit nombre, serrés et clos de leurs charrois, voyaient à côté les +feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutôt que de rester ainsi +sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brûler les +bagages. Saint-Pol lui-même, qui avait tant poussé en avant, revenait +à cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait +délogé[467]. + +[Note 467: Le récit de Commines est bien malicieux: «Environ minuit, +revindrent ceulx qui avoient esté dehors, et pouvez penser qu'ils +n'estoient point allés loin; et rapportèrent que le Roy estoit logé à +ces feux. Incontinent on y envoya d'autres, et se remettoit chascun en +estat de combattre, mais la plupart avoit mieux envie de fuir. Comme +vint le jour, ceux qu'on avoit mis hors du camp, rencontrèrent un +chartier qui apportoit une crusche de vin du village, et leur dit que +tout s'en estoit allé... Dont la compagnie eut grant'joie; et y avoit +assez de gens qui disoient lors, qu'il falloit aller après, lesquels +faisoient bien maigre chère une heure devant.» Commines, I, 4.] + +Le roi, fort alarmé de l'immobilité de Paris, et ne sachant plus même +pour qui était la ville, n'eut garde de s'y mettre. Il alla attendre à +Corbeil, s'informa. Si, dans ce moment décisif, le comte de Charolais +eût osé aborder Paris, il finissait la guerre, selon toute apparence. +Il aima mieux prouver que le champ lui restait; il en prit possession, +à la vieille manière féodale et chevaleresque, faisant sonner et crier +aux carrefours du camp: «Que, s'il estoit quelqu'un qui le requist de +bataille, il estoit prest de le recepvoir.» Il passa le temps à +enterrer les morts; il reçut, en vainqueur clément, la supplique de +ceux qui réclamaient le corps de M. de Brézé. + +Paris resta immobile; le roi y rentra et fut encore roi. Tous +revinrent à lui peu à peu, tous protestèrent de leur fidélité. Il +reçut les excuses, ne fit mauvaise mine à personne, fit semblant de +croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidèle +Charles de Melun, avec force bourgeois et bourgeoises. Il leur conta +la bataille à sa manière, comment il avait attaqué le premier, gagné +la journée. Les Parisiens, de leur côté, se félicitaient d'avoir +achevé la victoire[468]. En effet, la bataille finie, ils étaient +allés, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages: +«Chariots, bahus, malles, boistes.» Le greffier chroniqueur dit que ce +jour ils sortirent trente mille. + +[Note 468: C'est le triomphant bulletin de la ville de Paris. Lire les +deux autres opposés entre eux, mais également triomphants, celui du +comte de Charolais (vraiment homérique): Preuves de Commines, éd. +Lenglet, II, 484-488, et celui de Louis XI; Lettres et bulletins des +armées de Louis XI, adressés aux officiers municipaux d'Abbeville et +publiés par M. Louandre, 1837 (Abbeville).] + +Le roi avait beau se dire vainqueur; on l'avait vu revenir bien mal +accompagné, cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les _honnêtes_ +gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent audacieux contre +le roi. Ils l'obligèrent de garder pour lieutenant ce Charles de Melun +qui l'avait laissé sans secours à Montlhéry[469]. L'évêque, des +conseillers, des gens d'église, vinrent le trouver aux Tournelles et +le prièrent tout doucement de laisser conduire désormais les affaires +«par bon conseil.» Ce conseil devait lui être donné par six bourgeois, +six conseillers du parlement, six clercs de l'université. Le roi +accorda tout, se montra confiant, plus même que les bourgeois ne +voulaient, assurant qu'il allait les armer et prendre dix hommes par +dizaine. + +[Note 469: Charles de Melun avait de longue date capté la popularité +«Nous rencontrasmes au droit de l'hostel où pend l'enseigne du Dieu +d'amour en la rue Saint-Antoine... (_Maître_... _demanda_:) Qui nous +avoit meus requérir qu'il plust au Roy laisser à Paris messire Charles +de Melun, pour lors son lieutenant, attendu qu'il avoit esté délibéré +en ladite ville le contraire... À quoy maistre Henry respondit que ce +qui en avoit esté faict avoit esté faict cuidans faire le proufit de +la ville, pource que ledit Charles de Melun avoit esté moien envers le +Roy de faire abattre partie des aydes que ledit sieur prenoit en +icelle ville.» _Déposition de maistre Henry de Livres et de Jehan de +Clerbourg. Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, juillet 1465._] + +Ce fut son salut que pendant tout ce temps ses ennemis ne surent rien +faire. Le comte de Charolais n'approcha pas de Paris; il était occupé +à garder son champ de bataille, à sonner la victoire, à défier l'air. +Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes, de santé délicate, +venaient à petites journées. La jonction se fit à Étampes. Étampes +devait plaire au duc de Bretagne; c'était son apanage de jeunesse dont +il avait longtemps porté le nom, en dépit des cadets de Bourgogne qui +le portaient aussi. On s'y arrêta quinze jours à y attendre le duc de +Bourbon et les Armagnacs. Puis il fallut attendre le maréchal de +Bourgogne, qui, ayant été battu en route; traînait, boitait. L'on +attendit encore le duc de Calabre et les Lorrains, qui ne venaient +pas; ce n'était pas leur faute, suivis de près par les troupes du roi, +ils avaient été obligés d'éviter la Champagne et de faire le tour par +Auxerre[470]. + +[Note 470: Le bâtard de Vendôme côtoya si bien l'armée du duc de +Calabre et du maréchal de Bourgogne, qui les empêcha d'entrer en +Champagne, et les obligea d'aller passer près d'Auxerre. Il menait +avec lui «un couturier qui faisoit les hoquetons blancs et rouges, à 2 +écus pièce, et donnoit le douzième audit bâtard (sans doute pour +engager sur la route les francs archers à recevoir cet uniforme royal +et à grossir sa troupe).» _Archives, Trésor des chartes, Procédures +criminelles faites par Tristan l'ermite_, J. 950.] + +Les voilà réunis, et leur réunion leur apprend une chose, la +difficulté de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de nourrir en +même lieu cette immense cohue de cavalerie; il fallut tout d'abord, +pour ne pas s'affamer, qu'ils se tournassent le dos, et s'en +allassent, comme Abraham et Lot, paître l'un à l'orient, l'autre à +l'occident. Ils se répandirent dans la Brie, jusqu'à Provins, jusqu'à +Sens et plus loin. + +Avant d'avoir rien fait, ils semblaient avoir hâte de se quitter. Dès +le premier coup d'oeil, tous déplaisaient à tous. Le monde féodal, +dans cette dernière revue qu'il faisait de lui-même, s'était trouvé +tout autre qu'il ne se figurait, étrange, baroque et monstrueux. Ces +quatre ou cinq armées étaient autant de peuples; mais dans chaque +armée même la variété de races et de langues, les bigarrures d'habits, +d'armes et d'armoiries, réveillaient les vieilles querelles. Sous le +seul nom de Bourguignons, le comte de Charolais amenait une Babel, +tout ce qu'il y avait de diversités, d'oppositions, de la Frise au +Jura. Ceux qu'on appelait les Calabrais, du nom de Jean de Calabre, +c'étaient tout à la fois des Provençaux, des Lorrains, des Allemands, +de barbares hallebardiers et couleuvriniers suisses[471], aux +hoquetons bariolés[472], écorchant l'allemand à faire frémir +l'Allemagne, à quoi répondaient dans leur douceur suspecte des +Italiens masqués d'acier. + +[Note 471: Le greffier les appelle des «_Lifrelofres_ calabriens et +suisses.» Jean de Troyes, octobre 1465. + +«Estoient communément trois Suisses ensemble, un piquenaire, un +coulevrinier et un arbalétrier.» Olivier de la Marche, Collection +Petitot, X, 245.] + +[Note 472: Voir les vitraux de l'arsenal de Lucerne, et tant d'autres +monuments.] + +Armagnacs et Bourguignons, ces noms juraient ensemble. La rancune de +parti était-elle éteinte? on peut en douter. Une chose, à coup sûr, +subsistait, l'aversion instinctive du nord et du midi, le contraste +des habitudes. Les Gascons d'Armagnac, sales piétons, sans paye ni +discipline, demi-soldats, demi-brigands, semblèrent si sauvages et si +effrénés que personne ne voulut les souffrir près de soi; il leur +fallut camper à part. + +Mais l'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment à +l'autre mettre les alliés aux prises, c'était celle des Bourguignons +et des Bretons, des deux grands peuples et des deux grands princes. +Les Bretons venaient tard, après la bataille, et de mauvaise humeur. +Leur vieille réputation souffrait de la jeune gloire des Bourguignons. +Ceux-ci avaient parfaitement oublié leur fuite à Montlhéry[473]; ils +triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de Charolais, resté +seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, on ne le +reconnaissait point; ce n'était plus un homme, ou, si c'en était un, +c'était Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait à peine, ne riait plus, +tout au plus, quand on lui disait que les jeunes ducs de Berri et de +Bretagne portaient par délicatesse des cuirasses de soie qui +simulaient le fer[474]. Les Bretons, peu plaisants, se demandaient +entre eux s'ils ne feraient pas bien de tomber sur ces Bourguignons, +de s'en défaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume; +car enfin, à qui le royaume, sinon à ceux qui amenaient avec eux le +futur régent ou le futur roi? + +[Note 473: Cependant, au moment même, le duc écrivait: «Aux baillis de +Courtray, d'Ypres, d'Hesdin, au trésorier de Boulonnais, et autres +officiers, pour la confiscation des biens de ceux qui se sont enfouis +à la journée de Montlhéry.» _Compte de la recette générale des +finances_, 18 septembre 1465. Barante, éd. Gachard, II, 24.] + +[Note 474: «Armés de petites brigandines fort légères. Encore disoient +aucuns qu'il n'y avoit que petits cloux dorés par dessus le satin, +afin de moins leur peser.» Commines.] + +Et comme tel, le duc de Berri était suspect à tous; pour tous ses +confédérés, alliés et amis, il était déjà l'ennemi commun. Le roi dont +ils se défiaient, c'était celui qui ne l'était pas encore, qui pouvait +l'être; ils semblaient avoir oublié Louis XI. Cela alla si loin que, +malgré l'aversion mutuelle, le Bourguignon fit secrètement une ligue +partielle avec le Breton (24 juillet), et lui paya comptant le secours +qu'il en pourrait tirer un jour contre le duc de Berri. C'est-à-dire +que, tout en le faisant, ils s'occupaient à le défaire. Cette folle +imagination domina le comte de Charolais au point qu'il envoyait déjà +demander secours aux Anglais contre ce roi possible. + +Le vrai roi, pendant ce temps, se remettait et ressaisissait Paris. Il +eut d'abord deux cents lances, puis quatre cents lances, puis le comte +d'Eu, un prince du sang, qu'il mit à la place de Charles de Melun. Il +dédommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la +tête. + +Il avait fait venir de Normandie des francs-archers; mais la noblesse +ne venait pas, contenue qu'elle était sans doute par les grands +seigneurs et les évêques. Le roi prit le parti d'aller lui-même +chercher les Normands (10 août); résolution hardie; Paris branlait; +mais justement, pour assurer Paris il fallait avoir un point d'appui +ailleurs. Au reste, les ligués, égarés dans la Brie, dans la Champagne +et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs détours, +de n'arriver jamais. + +Ils se rapprochèrent néanmoins, plus tôt qu'on n'aurait cru, avertis +sans doute du départ du roi par leurs bons amis de Paris. Dès qu'ils +furent à Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manquèrent +pas de tâter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant +d'envoyer aux princes et de moyenner une bonne paix. À quoi il +répondit que c'était son devoir, et que, le cas échéant, il +n'enverrait pas, il irait lui-même. + +Bientôt arrivent aux portes les hérauts du duc de Berri, avec quatre +lettres, aux bourgeois, à l'Université, à l'Église, au Parlement. Les +princes, venant pour aviser au bien du royaume, demandent que la ville +leur envoie six notables. Elle en envoya douze le jour même; en tête, +l'évêque Guillaume Chartier, le lieutenant civil, le fameux doyen de +Paris, Thomas Courcelles (l'un des pères de Bâle et des juges de la +Pucelle), le prédicateur L'Olive, les trois Luillier, le théologien, +l'avocat, le changeur; sur douze députés, six chanoines. Celui qu'on +mettait en avant et qui devait parler, c'était l'évêque, un peu idiot. + +La pacifique députation, prêtres et bourgeois, fut admise devant le +duc de Berri au château de Beauté-sur-Marne. Il les reçut assis, mais +debout près de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhéry, armé +de toutes pièces. Pour surcroît de terreur, le héros populaire des +guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il était, traita +ces pauvres gens comme eût fait Suffolk ou Talbot. Il leur signifia +que si la ville avait le malheur de ne pas recevoir les princes avant +dimanche (on était au vendredi), ils protestaient contre elle de tout +ce qui pouvait en advenir, mais que le lundi, sans faute, on donnerait +un assaut général. + +Le samedi de bonne heure, grande assemblée à l'hôtel de ville. Le +lieutenant civil répète mot pour mot la terrible menace. L'effroi +gagne; plusieurs opinent que ce serait manquer au respect qu'on doit à +la personne des princes du sang, que de leur fermer malhonnêtement les +portes de la ville; on ne pouvait se dispenser de les recevoir +eux-mêmes, bien entendu, et non leur armée, seulement une petite +garde, quatre cents hommes pour chacun des quatre princes, en tout +seize cents hommes d'armes. + +Ce qui donnait le courage d'ouvrir un tel avis, c'est qu'on voyait +sous les fenêtres de l'hôtel de ville les archers et arbalétriers de +Paris, rangés en bataille, «pour garder les oppinants d'oppression.» +Ils étaient dans la Grève. Mais plus loin que la Grève, les troupes +royales faisaient, le jour même, une grande revue devant le comte +d'Eu; le prévôt des marchands en fit part au conseil de ville, pour +guérir la peur par la peur; ce n'était pas moins que cinq cents bonnes +lances (3,000 cavaliers), quinze cents piétons, archers à cheval, +archers à pied normands, etc. Il fallait prendre garde de rien faire +sans l'aveu du lieutenant royal; autrement, on courait risque de +causer dans Paris une horrible boucherie! + +Cela rendit les bourgeois bien pensifs. Mais que devinrent-ils quand +ils entendirent dans la rue le petit peuple, qui courait, criait, +cherchant, pour leur couper la gorge, ces traîtres députés qui +voulaient mettre les pillards dans Paris?... Les députés, plus morts +que vifs, se laissèrent renvoyer aux princes, et parlèrent, non plus +pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'évêque dit ces propres +paroles: «Il ne plaît point aux _gens du roi_ qui sont à Paris de +prendre response, qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roi.» +Dunois répéta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain... Il n'y +eut rien du tout; ce furent, tout au contraire, les troupes royales +qui sortirent, allèrent reconnaître l'ennemi, et ramenèrent soixante +chevaux. + +Il était temps que le roi arrivât. Le 28 août, il rentra avec toute +une armée, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et +d'artillerie, sept cents muids de farine. Il connaissait Paris; il eut +soin que rien n'y manquât pendant tout ce temps, ni pain, ni vin, +aucune sorte de vivres. Les arrivages furent toujours abondants; deux +cents charges de marée en une fois, jusqu'à des pâtés d'anguille qu'il +fit venir de Nantes et vendre à la criée du Châtelet. + +C'étaient les assiégeants qui mouraient de faim. N'ayant su, avec leur +grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni même celle d'en bas, +loin d'affamer Paris, ils ne pouvaient se nourrir. Les malheureux +erraient, vendangeant en août les raisins verts. Il aurait fallu que +les assiégés eussent la charité de les nourrir. Le comte du Maine +envoya à son neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de +raves. Lorsqu'il y eut trêve, le Parisien allait à Saint-Antoine +vendre des vivres, et rançonnait sans pitié l'assiégeant[475]. + +[Note 475: Ils ne marchandaient pas: «Les joues velues, pendantes de +malheureuseté, sans chausses ni souliers, pleins de poux et +d'ordure... ils avoient telle rage de faim aux dents qu'ils prenoient +fromage sans peler, mordoient à même.» Jean de Troyes.--«La cité de +Paris... fist grandement son proffit de l'armée.» Olivier de la +Marche.] + +Le roi était résolu de laisser faire la faim et la division. Mais avec +ses deux mille cinq cents hommes d'armes et des milliers d'archers, il +fallait bien qu'il eût l'air de vouloir combattre. Il alla à +Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abbé de +Saint-Denis; il en reçut l'instruction d'usage en pareil cas, ouït la +messe et resta longtemps en prière. En sortant, il remit la fameuse +bannière, non au porte-étendard, mais à son aumônier, pour la bien +serrer aux Tournelles. + +La prière de Louis XI, selon toute apparence, c'était de pouvoir +diviser ses ennemis, les gagner un à un, et se moquer de tous: «Ce qui +est, dit Commines, une grant grâce que Dieu faict au prince qui le +sçait faire.» Les négociations, publiques et secrètes, allaient leur +train; sous mille prétextes, on parlait et parlementait sans cesse +entre Charenton et Saint-Antoine. On appela ce lieu le Marché; là, en +effet, on marchandait les hommes, on brocantait les serments, on +tâtait les fidélités. Un jour, il en passait dix du côté du roi, le +lendemain autant du côté des seigneurs. Le roi avait quelque raison de +croire qu'au total il gagnerait à ce négoce. Humble en paroles et en +habits, donnant beaucoup, promettant davantage, achetant ou rachetant, +sans marchander, ceux dont il avait besoin, «et ne les ayant en nulle +haine pour les choses passées.» + +Il y parut à son retour; les bourgeois de Paris, voyant le tyran +revenir en force, attendaient des vengeances de Marius et de Sylla. +Tout se borna à mettre hors de la ville deux ou trois députés qui, +dans son absence, avaient si bien travaillé à faire qu'il n'y revînt +jamais. Quant à l'évêque, le roi ne lui dit pas un mot sa vie durant; +seulement, quand il mourut, il lui fit de sa main une malicieuse +épitaphe. Ses sévérités tombèrent sur des espions qu'il fit noyer. Au +grand amusement du populaire, «on fouetta et battit au cul d'une +charrette un paillard de sergent à verge,» qui, lors de la première +alarme, avait couru les rues, en criant que l'ennemi était rentré, de +quoi plus d'une femme accoucha de peur. + +On croyait le roi si peu rancuneux, que les premiers qui lui +envoyèrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus à se +plaindre, les Armagnacs. Eux-mêmes se plaignaient des princes qui, les +tenant éloignés de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer +d'eux et leur faire petite part au butin. Après les Armagnacs vint le +comte de Saint-Pol, qui avait tout mis en mouvement, mais qui au fond +ne voulait qu'une chose, l'épée de connétable; il causa longuement +avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'était pas +loin de faire aussi son traité à part, comme lui conseillait son père, +et de laisser là les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le +Breton. + +Ce qui aidait à rendre bien des gens pacifiques, c'est qu'après tout +les plus terribles ne faisaient pas grand'chose. Une fois, un +capitaine vient tirer à leurs tranchées et leur tuer un canonnier. +Tous s'arment, Jean de Calabre d'abord, et le comte de Charolais; ils +descendent en plaine, armés, bardés de fer, le duc de Berri lui-même, +tout faible qu'il était. Le temps est un peu obscur, mais les +éclaireurs ont vu nombre de lances; ce sont toutes les bannières du +roi, toutes celles de Paris; un avis qu'ils avaient reçu les portait +d'ailleurs à le croire. L'affaire devenant sûre, Jean de Calabre, +comme tout héros de romans ou d'histoire[476], harangue sa chevalerie. +«Nos chevaucheurs, dit Commines, avaient repris coeur un petit, voyant +que les autres étaient faibles et qu'ils ne bougeaient pas.» Le jour +s'éclaircissant, les lances se trouvèrent n'être que des chardons. Les +seigneurs, pour se consoler de la bataille, s'en allèrent ouïr messe +et dîner. + +[Note 476: C'est à ce prince chevaleresque qu'est dédié le Petit Jehan +de Saintré. C'est lui-même qui l'avait fait écrire. L'auteur, Antoine +De la Salle, lui dit: «Pour obéir à vos prières qui me sont entiers +commandemens...»] + +Le roi ne voulait nullement d'une bataille devant Paris. Il faisait la +guerre de plus loin. Dès le mois de juin, il avait traité avec les +Liégeois; le 26 août, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils +défièrent le duc de Bourgogne à feu et à sang. Le contre-coup fut +ressenti à Paris. Le 4, le 10 septembre, les princes demandèrent +trêve, prolongation de trêve. On songea à la paix; mais d'abord ils +demandaient des choses exorbitantes: pour le duc de Berri, la +Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie à leur façon, l'ancien +royaume d'Aquitaine; le comte de Charolais voulait toute la Picardie. + +Les négociations traînant, il devait arriver, ou que les princes +découragés se laisseraient gagner aux belles paroles du roi; ou bien +que les amis si nombreux qu'ils avaient dans les villes +s'enhardiraient à travailler pour eux et trouveraient moyen de leur +livrer les places qui entouraient Paris, et Paris peut-être. Le roi, +dans chaque ville, avait des soldats, mais les seigneurs y avaient les +habitants, du moins les principaux; ils y pesaient de leur antiquité, +de leurs grands biens, de leurs serviteurs, _domestiques_ et protégés; +leur protection onéreuse y était acceptée de longue date. La gent +routinière des bourgeois les servait, quoi qu'ils fissent; vexée +remerciait, battue baisait la main. + +Tout cela, sans doute, faisait croire aux habiles que les princes et +seigneurs prévaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa +vigueur, il n'en était pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un +gentilhomme qui commandait à Pontoise écrit au maréchal de Rouault +qu'il vient d'ouvrir sa place aux princes; il le prie de l'excuser +près du roi, il a fait la chose à regret. En même temps, le comte du +Maine, sans quitter le partie du roi, croit pourtant devoir s'assurer +ses charges, en se les faisant donner par le duc de Berri. Le sage +Doriole, général des finances, serviteur spécial du roi, quel qu'il +fût, crut que le roi, c'était dès lors le frère du roi, et il alla +soigner ses finances. + +Louis XI croyait tenir Rouen. Madame de Brézé, qui gardait le château, +venait de lui écrire qu'elle en avait fait sortir des gens suspects +qui l'auraient livré. Dans la ville, un homme avait une grande +influence, l'ancien général des finances de Normandie, un homme de +Dieu, qui, disait-on, ne couchait jamais dans un lit, portait la haire +à nu, et se confessait tous les jours. L'évêque de Bayeux, patriarche +de Jérusalem, et qui de plus était des Harcourt, fit tout ce qu'il +voulût de la veuve et du dévot financier; ils livrèrent le château et +la ville; le duc de Bourbon entra sans coup férir (27 septembre)[477]. + +[Note 477: Il semble qu'il y ait eu dans tout cela un reste de +patriotisme normand: «Le lendemain que Pontoise fut pris par Loys +Sorbier, Lancelot de Haucourt envoia un cordelier de Paris devers +madame la grand'sénéchale... Lancelot dit qu'il estoit normand... +avoit fait serment sur l'autel Sainte-Anne à Quétenville.» _Bibl. +royale, m. Legrand, Preuves, 1465._] + +Rouen entraîna Évreux, puis Caen; puis, indirectement, ce qui tenait +encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-là attendait, +enfermé dans Péronne, n'hésita plus; il n'ouvrit pas les portes, mais +il se fit escalader, surprendre, emmener prisonnier (7 octobre). + +Ce que n'avaient pu tous les princes de France avec une armée de cent +mille hommes, un prêtre, une femme, une trahison, l'avaient accompli. +À vrai dire, l'évêque de Bayeux et madame de Brézé mirent fin à la +guerre du Bien public. + +Le roi se hâta de traiter; autrement Paris suivait Rouen. Le jour où +le château de Rouen fut livré, la Bastille de Paris se trouva ouverte, +des canons encloués. La Bastille était dans les mains très-suspectes +du père de Charles de Melun. + +Qui agissait ici contre le roi? personne et tout le monde. L'Église de +Paris ne disait plus rien, depuis l'étrange démarche qu'elle avait +fait faire par son évêque. Le Parlement, le Châtelet[478], ne +parlaient pas non plus; mais de temps à l'autre, tel et tel, un +conseiller, un notaire, un procureur, passaient aux princes. Sous les +masses sombres et muettes du Palais et de Notre-Dame, remuaient, +frétillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, procureurs, +petits clercs tonsurés et non tonsurés, qui disaient haut ce que +pensaient leurs maîtres; tout cela parlait, rimait contre le roi. La +Ménippée, le Lutrin, Voltaire même, sont, comme on sait, nés dans +cette ombre humide et sale, tout près de la Sainte-Chapelle. Le roi +avait là, dans Paris, une armée pour tirer sur lui par derrière[479]. +Les chansons, les ballades satiriques, couraient la ville; on les +envoyait même aux princes, comme encouragement, deux pièces entre +autres, très-âcres, qu'on croirait écrites au temps de la Ligue. + +[Note 478: Les gens du roi, les officiers royaux, semblaient les plus +malveillants. Obligé dans son besoin pressant de leur demander un +emprunt, il n'en tira pas grand'chose. Ils auraient plutôt donné à +l'ennemi. Un conseiller au Parlement et un avocat allèrent joindre le +duc de Berri. Le clerc d'un autre conseiller était allé, avec un +notaire, chercher le duc jusqu'en Bretagne; clerc et notaire furent +noyés pour l'exemple.] + +[Note 479: Et par-devant quelquefois. La personne du roi ne leur +imposait guère, à en juger par le petit récit du greffier chroniqueur. +Un jour qu'il revenait de conférer avec les princes, il dit à ceux qui +gardaient la barrière que désormais les Bourguignons leur donneraient +moins de mal, qu'il saurait bien les en garder. Sur quoi, un procureur +du Châtelet dit hardiment: «Voire, Sire, mais en attendant, ils +vendangent nos vignes et mangent nos raisins, sans y sçavoir +remédier.» «Mieux vaut, répliqua Louis XI, qu'ils vendangent vos +vignes que de venir prendre ici vos tasses et l'argent que vous cachez +dans vos caves et celliers.»] + +Le roi avait pourtant fait de grandes caresses aux Parisiens. Quoique +l'Université eût refusé d'armer pour lui, il lui rendit ses +priviléges. Il se fit frère et compagnon «de la grant'confrérie aux +bourgeois de Paris.» Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six +notables par quartier, à ouïr, avec le Parlement et les grands corps, +les conditions que proposaient les princes. + +La ville n'en était pas moins mécontente, agitée. Ces Normands que le +roi avait mis dans Paris pourraient-ils bien jusqu'au bout contenir +leurs mains normandes? On craignait le pillage. Une nuit, les rues +s'illuminent; partout des feux; les bourgeois s'arment et courent à +leurs bannières. Qui a donné l'ordre, personne ne peut le dire. Le roi +mande «sire Jehan Luillier, clerc de la ville[480]», lequel dit +froidement et sans rien excuser, que tout cela se fait de bonne +intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on éteigne et qu'on +aille se coucher; personne n'obéit, tout reste armé. Une batterie +n'était pas improbable entre les bourgeois et les troupes. Déjà l'on +avait attaqué le soir l'évêque Balue, le factotum du roi[481]. + +[Note 480: Jean de Troyes dit pourtant que le roi, loin de laisser +piller les Normands, fit punir sévèrement ceux d'entre eux qui avaient +manqué en paroles à la dignité de la ville de Paris: «Vint à Paris +plusieurs des nobles de Normandie et injurièrent les Parisiens; et, +veue la plainte des bourgeois, le principal malfaicteur et prononceur +desdites parolles fut condemné à faire amende honorable devant +l'hostel de ladicte ville, teste nue, desceint, une torche au poing, +en disant par luy que faulsement et mauvaisement il avoit menty en +disant lesdictes parolles... Et après eut la langue percée, et ce +fait, fut banny.»] + +[Note 481: Ce drôle d'évêque, qui était propre à tout, servait au +besoin de capitaine. Il avait mécontenté les Parisiens, en se mettant +une nuit à la tête du guet, et le menant tout autour des murs, à grand +renfort de clairons et de trompettes. Au moment où il fut attaqué, il +sortait de chez une femme.] + +Il n'y avait pas un moment à perdre. Le roi demanda une entrevue, +alla trouver le comte de Charolais[482] et lui dit que la paix était +faite: «Les Normands veulent un duc; eh bien! ils l'auront.» + +[Note 482: Dans une première entrevue, le roi avait essayé de ramener +le comte de Charolais; il lui dit: «Mon frère, je cognois que estes +gentilhomme, et de la maison de France.--Pourquoy, Monseigneur?--Pour +ce que, quant j'envoyay mes ambassadeurs à l'Isle devers mon oncle, +votre père et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien à vous, +vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne (qui est gentilhomme, +et il le monstra bien, car chascun se contenta de luy), que je me +repentiroye des parolles que vous avoit dict ledict Morvillier, avant +qu'il fust le bout de l'an. Vous m'avez tenu promesse, et encores +beaucoup plus tost que le bout de l'an... Avec telz gens veulx-je +avoir à besongner, qui tiennent ce qu'ilz promettent.» «Et désavoua +ledict Morvillier...» Commines.] + +Céder la Normandie, c'était se ruiner. Cette province payait à elle +seule le tiers des impôts du royaume[483]; seule, elle était riche et +de toute richesse, pâturage, labourage et commerce. La Normandie était +comme la bonne vache nourricière qui allaitait tout à l'entour. + +[Note 483: Attesté par Louis XI lui-même, dans une lettre au comte de +Charolais. _Bibl. royale, mss. Legrand, Histoire_, VIII, 28.] + +Le roi, du même trait de plume, livrait aux amis de l'Anglais nos +meilleurs marins, comme si, de sa main, il eût comblé, détruit Dieppe +et Honfleur. L'ennemi débarquait dès lors à volonté, trouvait la Seine +ouverte, «la grand'rue qui mène à Paris.» Il pouvait se promener en +long et en large, par la Seine, par la côte, de Calais jusqu'à Nantes. +Sur tout ce rivage, l'Anglais n'eût rencontré que des amis ou des +vassaux de l'Angleterre. + +Le Bourguignon acquérait Boulogne et Guines pour toujours; les villes +de Somme, sous la condition d'un rachat lointain, improbable. Le duc +de Bretagne, maître chez lui désormais, maître de ses évêques, comme +de ses barons, devenait un petit roi, sous protection anglaise. Il +demandait, en outre, la Saintonge pour les Écossais[484], c'est-à-dire +pour les Anglais, qui dans ce moment gouvernaient l'Écosse. Dans ce +cas, la Rochelle, prise à dos, n'aurait pas tenu longtemps, la Guienne +eût suivi, tout l'ouest. + +[Note 484: Les Écossais, appelés par les Bretons, vinrent, la guerre +faite, au partage des dépouilles; ils prirent ce moment pour réclamer +_leur_ comté de Saintonge, un don absurde de Charles VII, qui, dans sa +détresse, avait donné une province pour une armée d'Écosse, mais +l'armée ne vint pas.--Instruction du roi d'Écosse à ses envoyés: «Vous +direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi d'Écosse et +délivrance de ladicte comté, pourroit estre occasion de plus grant +mal... et plus briefvement que on ne cuide.» Suivent des menaces, au +cas que le roi de France attaque la duchesse de Bretagne, parente du +roi d'Écosse et de la plupart des nobles Écossais.--Un conseiller de +Louis XI fait observer, dans une note qui suit, que le don était +conditionnel, etc. Il adresse ce conseil à son maître: «Se vostre +plaisir estoit de prendre le duc d'Albanie en vostre service... +n'aroit jamais nul de la nation qui osast riens faire contre vous que +l'autre ne le fist pendre, ou luy fist cousper la teste incontinent, +et par ainsi romperiés toutes les trafiques et petites alliances +qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs.» _Bibl. royale, mss. +Baluze, 475, 13 nov. 1465._] + +En créant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler +pour lui-même. Jeunes étaient le duc et le duché, ils avaient besoin +d'un tuteur. Chacun prétendait l'être. Divisés sur ce point, ils +s'entendaient mieux pour enrichir leur création. Ils dotaient, +douaient, paternellement l'enfant nouveau-né. Chaque jour, ils +arrachaient quelque chose au roi pour y ajouter encore. Il fallut +qu'il dépouillât le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils +avaient dans le duché. Le dernier, tout pair qu'il était, dépendit de +la Normandie et ressortit de l'Échiquier. Le comte d'Alençon, qui, par +ses trahisons du moins, avait bien gagné que les ennemis du roi le +ménageassent, fut ajouté comme accessoire à cet insatiable duché de +Normandie[485]. + +[Note 485: Les élus d'Alençon devaient payer à leur duc une pension +sur les taxes et aides, montrer aux gens du duc de Normandie ce qui +restait et le leur livrer.--Serait-ce à la vieille résistance +d'Alençon contre la Normandie que faisait allusion la devise des +archers d'Alençon: «Avoient jacquetes où estoit dessus escript de +broderie: _Audi partem_?»--Ce qui, je crois, veut dire ici: «Écoutez +aussi l'autre partie.» Jean de Troyes, samedi 10 août 1465.] + +Ce n'était pas seulement le royaume qui était au pillage, c'était la +royauté, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des régales et +la nomination aux offices, le Breton les régales et les monnaies. Le +Lorrain ne rendit point hommage pour la Marche de Champagne que le roi +lui cédait. + +On exigeait de lui qu'il livrât, non pas ses sujets seulement, mais +ses alliés. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois +évêchés[486], la garde de ceux qui depuis des siècles se gardaient +contre lui. + +[Note 486: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant à Metz, le roi semble +avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider à la réduire. +On lit dans le projet du traité: «Cent mille escus d'or comptant, pour +employer à la conqueste de Naples et de ceulx de Metz.» Preuves de +Commines, éd. Lenglet, II, 499.] + +Le roi faisait bonne mine, mais il était inquiet. Pendant qu'il +donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Péronnet, furent surpris +pendant les négociations. + +Où les exigences s'arrêteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque +jour on s'avisait d'un article oublié, on l'ajoutait. Le comte de +Charolais eut à peine conclu son traité pour Boulogne et la Somme, +qu'il en exigea un pour la cession des trois prévôtés qui lui étaient +indispensables, disait-il, pour assurer la possession d'Amiens. Et il +ne s'en alla pas encore, qu'il n'eût extorqué autre chose. Le 3 +novembre, au moment où le roi lui disait adieu à Villers-le-Bel, il +lui fit signer un étrange traité de mariage, entre lui, Charolais, qui +avait trente ans, et la fille aînée du roi qui en avait deux. Elle +devait apporter en dot la Champagne, avec tout ce qu'on peut y +rattacher de près ou de loin, Langres et Sens, Laon et le Vermandois! +Pour consoler l'époux d'attendre si longtemps sa future, le roi dès ce +moment lui donnait le Ponthieu. + +Les ligués, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux +principales, la grande question ecclésiastique[487] et les états +généraux. + +[Note 487: Le roi, dans une instruction qu'il donne à ses +ambassadeurs, près du Pape, présente l'abolition de la Pragmatique +comme la cause principale de la guerre du Bien public. Il prouve par +la trahison de l'évêque de Bayeux, qui a terminé cette guerre, qu'il +importe infiniment de savoir à qui l'on confie les évêchés. Le roi, +dit-il, a, dès son avénement, restitué obédience au Siége apostolique: +«Quæ res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit, +ex quibus ortum est flebile regni incendium...; allicere nitebantur +parlamentos, _quasi reducturi Pragmaticam_, fingentes omnes Francioe +pecunias exhauriri... Excusabunt mandatum quoddam publicatum in regno; +illud nempe dolls et fraude Bajocensis episcopi surreptum...; perfidus +apostolicæ Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore... +insperatus hostis erupit ac sceteratissimus proditor... Quantopere +intersit Regis promotum iri in regno suo prælatos spectatæ et +exploratæ in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius +Bajocensis episcopi scelus potuit totam Normanniam et pene regni +statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, præclara oppida et +inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prælati +possident... Flagitabunt obnixe quatenus in metropolitanis ecclesiis +ac excellentioribus episcopatibus eminentioribusque abbatiis... +expectare dignetur regias preces.»] + +De Pragmatique, plus un mot[488]. Les princes, devenant rois chez eux, +pensaient, comme le roi l'avait pensé pour lui, qu'il valait mieux +s'entendre avec le pape pour la collation des bénéfices que de courir +les chances des élections. + +[Note 488: La seule mention qu'on en trouve se rencontre dans le +projet, et ne se retrouve dans aucun des traités. Lenglet, II, 249. Au +reste, le plus puissant des confédérés, le comte de Charolais, avait +besoin du pape pour l'affaire de Liége. Dans son traité avec le roi, +il exige que le roi se soumette. «Pour l'accomplissement des choses +dessus dictes..., à la cohertion et contrainte de nostre sainct Père +le Pape.» Ibidem, 504.] + +Les grands sacrifièrent sans difficulté les intérêts de la noblesse, +ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui +n'arrivaient guère que par les élections à la jouissance des biens +d'église. + +Point d'états généraux[489]. Seulement trente-six notables, présidés +par Dunois, doivent aviser au bien public, ouïr les remontrances, +décider «les réparations[490].» Leurs décisions sont souveraines, +absolues; le roi les sanctionnera (pour la forme) quinze jours, sans +faute, après qu'elles auront été rendues. Ce règne des trente-six doit +durer deux mois. + +[Note 489: Les princes avaient jeté vaguement cette promesse; on ne la +trouve nettement exprimée que dans la sommation adressée par le frère +du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: «Oster et faire cesser les +aydes, impositions, quatriesme, huitiesme et toutes autres charges, +oppressions et exactions, _sur le pauvre peuple_, fors seulement la +taille ordinaire des gens d'armes, laquelle aura tant seulement cours, +jusqu'à ce que les _estats du royaume, que brief espérons +assembler_..., soit advisé.» Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 45. +Les autres princes s'en tiennent à des expressions plus générales: +«_Meus de pitié et compassion du pauvre peuple_, etc.» Ibidem, 444. Ce +qui est singulier, c'est qu'ils accusent le roi de _les avoir +attaqués_, lorsqu'ils venaient réformer le royaume: «Aucuns induisent +le Roy à prendre inimitié... contre les seigneurs de son sang... pour +grever et dommager... ainsy que par effect l'a, à son pouvoir, montré +par l'invasion qu'il fist à puissance d'armes le 16e jour de juillet +dernier passé à Montlhéry sur nous qui, pour aider à pourvoir au bien +du royaume et de la chose publique d'iceluy... venions joindre avec +nostre très-redouté seigneur monseigneur de Berry, ledit beau cousin +de Bretaigne et autres seigneurs du sang.» Ibidem, 490.] + +[Note 490: «Lesquels avis, délibérations et conclusions, le Roi veut +et ordonne estre gardez, comme se luy-même en sa personne les avoit +faicts; et d'abondant, dedans quinze jours, il les autorisera... et ne +seront baillées par le Roy lettres à rencontre... et se elles estoient +baillées, ne sera obéy.» Ibidem, 514-515.] + +Voilà le roi bien lié. Pour plus de sûreté, il a des gardes: le +Bourguignon à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes, à +Montfort-l'Amaury. Il était ainsi serré dans Paris, et il avait à +peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne +pouvait guère donner ni vendre de charges; le Parlement désormais se +recrutait lui-même, présentant au roi les candidats parmi lesquels il +devait choisir[491]. + +[Note 491: Ordonnances, XVI, 12 novembre 1465.] + +On ne voyait pas trop d'où il allait tirer les monstrueuses pensions +qu'il promettait aux grands. Il était dans la position d'un pauvre +homme saisi, qui ne peut se relever ni payer, ayant chez lui, pour +vivre à discrétion, des huissiers, garnisaires et _mangeurs d'office_. + +Mais, tout abattu qu'il parût et décidément ruiné, les ligués prirent +contre lui en partant une étrange précaution; ils lui firent écrire +que désormais il ne pourrait les contraindre de venir le trouver, et +que s'il allait les voir, il les préviendrait trois jours au moins +d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner +chez eux. + +Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu sans garde, +aimable et souriant, par-devant les seigneurs et toute cette grande +armée, de Charenton jusqu'à Vincennes, et il dit: «Messieurs, vous et +moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir, +toutes les fois que besoin sera.» + + +FIN DU SEPTIÈME VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LIVRE XI + + Pages. + +CHAPITRE II + + RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE, 1439-1448 1 + + 1439. (2 nov.) Ordonnance pour la réforme des gens de guerre 2 + + Conseillers de Charles VII: Brézé, Bureau, Jacques Coeur, + etc. 4 + + Influence de la reine Yolande, d'Agnès la Sorelle 6 + + 1440. Mécontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie 10 + + 1441. Le roi reprend Pontoise sur les Anglais 15 + + 1442. et impose aux mécontents assemblés chez le duc de + Bourgogne 18 + + 1443-1444. Il intervient dans les Pyrénées, frappe les + Armagnacs alliés des Anglais, reprend et garde Dieppe 19 + + Il fait écouler les bandes françaises et anglaises vers + la Lorraine et la Suisse 23 + + Des Suisses au XVe siècle; combat de Saint-Jacques 32 + + Metz, Toul et Verdun reconnaissent le roi pour protecteur 35 + + 1443-1448. Réforme financière, réforme militaire; gendarmerie + régulière, francs-archers 37 + + +CHAPITRE III + + TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS + DE FRANCE, 1442-1453 43 + + Marguerite d'Anjou; caractère de la maison d'Anjou 44 + + 1442. État de l'Angleterre; querelles de Winchester et de + Glocester; la duchesse de Glocester condamnée comme sorcière 47 + + Nécessité d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France 50 + + 1445-1447. Winchester et Suffolk négocient le mariage du + roi et une restitution partielle avec indemnité 52 + + 1447-1448. Mort de Glocester et de Winchester 56 + + 1449-1450. Administration de Suffolk; Somerset prend la + Normandie et accuse Suffolk, qui est mis à mort 60 + + Le faux prétendant, Cade 69 + + Le vrai prétendant, York 73 + + 1451. Charles VII prend la Guienne 74 + + 1452. la perd et la reprend; mort de Talbot 78 + + 1453. Réduction de Bordeaux et de Bayonne 80 + + Les Anglais ne conservent en France que Calais 81 + + 1454. Impuissance de l'Angleterre; Henri VI devient idiot 83 + + La rivalité des deux nations a été leur vie même 89 + + +LIVRE XII + +CHAPITRE PREMIER + + CHARLES VII.--PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE, 1436-1453 90 + + Rivalité des maisons de France, de Bourgogne et de + Bourgogne-Autriche-Espagne, pendant le XVe et + le XVIe siècles 93 + + Guerre pacifique de Charles VII et de Philippe le + Bon; puissance et faiblesse de celui-ci 94 + + Les Flandres; le travail, travail solitaire, travail en + famille; confréries, ghildes et _amitiés_ communales 95 + + et néanmoins individualisme profond, mysticisme + révolutionnaire 100 + + La Flandre elle-même étant une création de l'industrie, + l'industrie devait y régner 104 + + Au XIVe siècle, querelles entre les villes (pour la + direction des eaux) 106 + + Au XVe siècle, querelles entre les villes et le comte 106 + + 1436. Expédition de Calais; soulèvement de Bruges; Gand + aide le comte à réduire Bruges 107 + + Gand, désormais isolée, aura à défendre les libertés + de la Flandre, son droit symbolique, etc 109 + + Lutte des comtes contre les juridictions inférieures + des villes, et contre les juridictions supérieures de + la France et de l'Empire 112 + + 1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrassé par + le dauphin, frappe la Flandre d'impôts vexatoires 122 + + 1449-1450. Le duc fait agir la Flandre contre Gand 127 + + 1451-1452. Insurrection de Gand, guerre de Flandre 128 + + Intervention timide du roi 133 + + 1453. (Juillet.) Défaite des Gantais à Gavre, et leur + soumission 137 + + +CHAPITRE II + + GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE.--SES FÊTES.--LA + RENAISSANCE 140 + + État du monde: Occident, Normands et Portugais, + Béthencourt et don Henri 141 + + 1453. (29 mai.) Orient; le Turc; prise de Constantinople 145 + + Grandeur de Philippe le Bon; projet de croisade 146 + + 1454. (9 fév.) Voeu du faisan 149 + + Chapitres de la Toison d'or 150 + + Le tableau de l'Agneau; école de Bruges 151 + + Centralisation dans l'art; Jean van Eyck, Chastellain, + etc. 155 + + +CHAPITRE III + + RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON.--JACQUES + COEUR.--LE DAUPHIN LOUIS, 1452-1456 156 + + Le duc de Bourgogne s'appuie en France sur le dauphin; + lutte du dauphin contre Brézé, Agnès, etc. 157 + + Ruine des amis du dauphin 158 + + 1452. Ruine de Jacques Coeur 159 + + 1456. -- du duc d'Alençon 164 + + -- du dauphin lui-même, qui se retire chez le + duc de Bourgogne 167 + + +CHAPITRE IV + + SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE + LE BON, 1456-1461 170 + + Tentative de Charles VII sur le Luxembourg 173 + + Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il était + le chef d'une féodalité qui n'était plus féodale 174 + + Le souverain d'un empire hétérogène qui ne pouvait + acquérir d'unité 176 + + Il céda, malgré lui, de plus en plus à l'attraction de + la France 178 + + Ses ministres français; le dauphin son hôte 181 + + Énergie critique de l'esprit français, influence de + l'imprimerie, etc. 184 + + Le Parlement; la Toison d'or, comme cour d'honneur 189 + + +LIVRE XIII + +CHAPITRE PREMIER + + LOUIS XI, 1461-1463 193 + + 1461. Il change les grands-officiers, les sénéchaux, baillis, + etc. 196 + + Sacre de Louis XI 200 + + Maison de Bourgogne: le duc à Paris 203 + + Maison d'Anjou 207 + + Révolutions d'Angleterre 208 + + Révolutions d'Espagne 210 + + Pauvreté du roi; il abolit la Pragmatique 213 + + 1462. Il occupe le Roussillon 220 + + neutralise l'Angleterre 223 + + 1463. et règle les affaires d'Espagne 227 + + +CHAPITRE II + + LOUIS XI, SES TENTATIVES DE RÉVOLUTION, 1462-1464 231 + + 1462. Il profite de la lutte des Croy et de Charolais 234 + + pour racheter les villes de la Somme 236 + + Il menace la féodalité et le clergé 240 + + le duc de Bretagne 241 + + le duc de Bourgogne, qui s'appuie sur l'Angleterre 248 + + 1464. Rupture, accusation d'enlèvement 252 + + Assemblée secrète à Notre-Dame 255 + + Irritation du clergé, des nobles, du Parlement 257 + + Esprit novateur du roi 258 + + Il essaye d'abolir le droit de chasse, etc 270 + + +LIVRE XIV + + CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC, 1465 276 + + 1465. Isolement du roi 276 + + Son apologie aux villes, aux grands 281 + + Mars. Désertion de son frère, chute des Croy 284 + + Mai. Il accable Bourbon, trahison des Armagnacs 286 + + trahisons de Maine, Nevers, Brézé, Meluns 290 + + 16 juillet. Bataille de Montlhéry 296 + + Les ligués devant Paris, leurs divisions 301 + + Août. Le roi en Normandie, Paris presque livré 305 + + Diversion de Liége 311 + + 27 septembre. Rouen livré 312 + + Octobre. Le roi subit le traité de Conflans, perd la + Normandie, etc. 316 + + +PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. + + +[Note au lecteur de ce fichier numérique: + +Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre parenthèses.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume +7/19), by Jules Michelet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42694 *** |
