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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42694 ***
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME SEPTIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1876
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+LIVRE XI
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE
+
+1439-1448
+
+
+La longue et confuse période des dernières années de Charles VII peut
+néanmoins se résumer ainsi: la guérison de la France.--Elle guérit, et
+l'Angleterre tombe malade.
+
+La guérison semblait improbable; mais l'instinct vital qui se réveille
+à l'extrémité, ramassa, concentra les forces. Tout ce qui souffrait se
+serra.
+
+Ceux qui souffraient, c'était d'une part la royauté réduite à rien;
+de l'autre, les petits, bourgeois ou paysans. Ceux-ci avisèrent que le
+roi était le seul qui n'eût pas intérêt au désordre, et ils
+regardèrent vers lui. Le roi sentit qu'il n'avait de sûr que ces
+petits. Il confia la guerre aux hommes de paix, qui la firent à
+merveille. Un marchand paya les armées; un homme de plume dirigea
+l'artillerie, fit les siéges, força dans les places les ennemis, les
+rebelles.
+
+On fit si rude guerre à la guerre qu'elle sortit du royaume.
+L'Angleterre, qui nous l'avait jetée, la reprit à bord.
+
+Les grands, sans appui, vont se trouver petits en face du roi, à
+mesure que ce roi grandira par le peuple; ils seront obligés peu à peu
+de compter avec lui. Pour cela, il faut du temps, quarante ans et deux
+règnes. Le travail se fait à petit bruit sous Charles VII et il ne
+finit pas. Il doit durer tant qu'à côté du roi subsiste un roi, le duc
+de Bourgogne.
+
+Le 2 novembre 1439, Charles VII, aux états d'Orléans, ordonne, à la
+prière des états: Que désormais le roi seul nommera les capitaines;
+que les seigneurs, comme les capitaines royaux, seront responsables de
+ce que font leurs gens; que les uns et les autres doivent répondre
+également devant les gens du roi, c'est-à-dire que désormais la guerre
+sera soumise à la justice. Les barons ne prendront plus rien au delà
+de leurs droits seigneuriaux[1], sous prétexte de guerre. La guerre
+devient l'affaire du roi; pour douze cent mille livres par an que les
+états lui accordent, il se charge d'avoir quinze cents lances de six
+hommes chacune. Plus tard, nous le verrons, à l'appui de cette
+cavalerie, créer une nouvelle infanterie des communes.
+
+[Note 1: Simon, le roi: «Déclare dès à présent la terre et seigneurie
+commise et confisquée envers le Roy et à jamais sans restitution.»
+Ordonnances, XIII.]
+
+Les contrevenants n'obtiendront aucune grâce; si le roi pardonnait,
+les gens du roi n'y auront nul égard. L'ordonnance ajoute une menace
+plus directe et plus efficace: La dépouille des contrevenants
+appartient à qui leur court sus[2].--Ce mot était terrible; c'était
+armer le paysan, sonner, pour ainsi dire, le tocsin des villages.
+
+[Note 2: «Les chevaux, harnois et autres biens qui seront prins sur
+lesdits capitaines et autres gens faisans contre cette présente loy et
+ordonnance... (_appartiendront_)... à ceux qui les auront conquis.»
+Ibidem.]
+
+Que le roi osât déclarer ainsi la guerre au désordre, lorsque les
+Anglais étaient encore en France; qu'il tentât une telle réforme en
+présence de l'ennemi, n'était-ce pas une imprudence? Quoique dans le
+préambule, il dise que l'ordonnance a été faite sur la demande des
+états, il est douteux que les princes et la noblesse qui y siégeaient
+aient bien sérieusement sollicité une réforme qui les atteignait.
+
+Ce qui explique en partie la hardiesse de la mesure, c'est que les
+capitaines soi-disant royaux, les pillards, les écorcheurs, venaient
+de s'affaiblir eux-mêmes. Ils avaient tenté une course vers Bâle,
+comptant rançonner le concile, et, tout au contraire, ils furent
+eux-mêmes sur la route fort malmenés par les paysans de l'Alsace;
+puis, voyant les Suisses prêts à les recevoir[3], ils revinrent
+l'oreille basse. Le roi, qui avait pris Montereau vaillamment et de sa
+personne[4] (1437), prit Meaux par son artillerie (1439). Alors, se
+sentant fort, il vint siéger à Paris; il écouta les plaintes contre
+les gens de guerre, entendit les pleurs et les lamentations des bonnes
+gens. On fit des justices rapides; le connétable de Richemont, qui de
+connétable se faisait volontiers prévôt, pendait, noyait tout sur son
+chemin. Son frère, le duc de Bretagne, ne tarda pas à frapper ce grand
+coup, de juger et brûler le maréchal de Retz. Cette première justice
+sur un seigneur ne se fit qu'au nom de Dieu, et avec l'aide de
+l'Église. Mais elle n'en fut pas moins un avertissement pour la
+noblesse, qu'il n'y aurait plus d'impunité.
+
+[Note 3: Sur les craintes où ces brigands tinrent la Suisse pendant
+plusieurs années, V. particulièrement les lettres des magistrats de
+Berne: Der Schweitzerische Geschichtforscher, V. 321-488 (1437-1450).]
+
+[Note 4: «Auquel assaut, le Roy, nostre seigneur, s'est exposé en
+personne et vaillamment s'est mis dans les fossés en l'eaue jusques
+au-dessus de la ceinture, et monté par une échelle durant l'assaut,
+l'épée au poing, et entré dedans que encore y avoit très-peu de ses
+gens.» Registres du Parlement, 11 oct. 1437.]
+
+Quels furent les hardis conseillers qui poussèrent le roi dans cette
+route? Quels serviteurs ont pu lui inspirer ces réformes, lui faire
+donner le nom que lui donnent les contemporains: Charles _le bien
+servi_?
+
+Dans le conseil de Charles VII, nous voyons à côté des princes, du
+comte du Maine, du cadet de Bretagne, du bâtard d'Orléans, siéger de
+petits nobles, le brave Xaintrailles, les sages et politiques Brézé,
+nobles, mais n'étant rien que par le roi[5]. Nous y voyons deux
+bourgeois, l'argentier Jacques Coeur, le maître de l'artillerie Jean
+Bureau, deux petits noms bien roturiers[6]. Cette roture est placée en
+lumière par leur anoblissement et leurs armoiries. Coeur mit dans son
+blason trois coeurs rouges et l'héroïque rébus: _À vaillans_ (coeurs)
+_riens impossible_[7]. Bureau prit pour armes trois burettes ou
+fioles; mais le peuple préférant l'autre étymologie, tout aussi
+roturière, tira _bureau_ de _bure_, et en fit le proverbe: _Bureau
+vaut escarlate_.
+
+[Note 5: D'autre part, ils sentaient parfaitement combien le roi avait
+besoin d'eux. À la mort de Charles VII, le nouveau roi, mortel ennemi
+de Pierre de Brézé, avait mis sa tête à prix; mais cela était inutile,
+il alla la porter lui-même, et Louis XI, qui avait beaucoup d'esprit,
+le reçut à merveille. Voir le beau récit de Chastellain.]
+
+[Note 6: Le père des frères Bureau était un petit cadet de Champagne,
+venu à Paris. En cherchant bien, ils trouvèrent qu'ils descendaient
+d'un serf, affranchi et anobli en 1171. (Godefroy.)]
+
+[Note 7: C'est la devise qu'on lit encore sur la maison de Jacques
+Coeur à Bourges. À la place du mot _coeurs_, il y a deux coeurs.]
+
+Ce Bureau était un homme de robe, un maître des comptes. Il laissa là
+la plume, montrant par cette remarquable transformation qu'un bon
+esprit peut s'appliquer à tout. Henri IV réforma les finances par un
+homme de guerre; Charles VII fit la guerre par un homme de finance.
+Bureau fit le premier un usage habile et savant de l'artillerie.
+
+La guerre veut de l'argent; Jacques Coeur sut en trouver. D'où venait
+celui-ci? Quels furent ses commencements; on regrette de le savoir si
+peu. Seulement, dès 1432, nous le voyons commerçant à Beyrouth en
+Syrie[8]; un peu plus tard, nous le trouvons à Bourges argentier du
+roi. Ce grand commerçant eut toujours un pied dans l'Orient, un pied
+en France. Ici, il faisait son fils archevêque de Bourges; là-bas, il
+mariait ses nièces ou autres parentes aux patrons de ses galères.
+D'autre part, il continuait le trafic en Égypte; de l'autre, il
+spéculait sur l'entretien des armées, sur la conquête de Normandie.
+
+[Note 8: «J'y trouvai (à Damas) plusieurs marchands génois, vénitiens,
+catalans, florentins et français. Ces derniers étaient venus y acheter
+différentes choses, spécialement des épices, et ils comptaient aller à
+Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne, qu'on y attendait. Parmi
+eux, il y avait un nommé _Jacques Coeur_, qui depuis a joué un grand
+rôle en France, et a été argentier du roi.» Extrait du Voyage de
+Bertrandon de la Brocquière en Terre-Sainte et en Syrie, accompli par
+ordre du duc de Bourgogne, en 1432-1433; Mémoires de l'Académie des
+sciences morales et politiques, V. 490.
+
+_Archives, Trésor des chartes_, Reg. 191, n{os} 233, 242.]
+
+Telles furent les habiles et modestes conseillers de Charles VII.
+Maintenant si l'on veut savoir qui les approcha de lui, quelle
+influence le rendit docile à leurs conseils, on trouvera, si je ne me
+trompe, que ce fut celle d'une femme, de sa belle-mère, Yolande
+d'Anjou. Dès le commencement de ce règne, nous la voyons puissante;
+c'est elle qui fait accueillir la Pucelle; c'est avec elle, dans une
+occasion, que le duc d'Alençon s'entend sur les préparatifs de la
+campagne. Cette influence, balancée par celle des favoris, semble
+avoir été sans rivale, du moment que la vieille reine eut donné à son
+gendre une maîtresse, qu'il aima vingt années (1431-1450).
+
+Tout le monde connaît le petit conte: Agnès dit un jour au roi que,
+toute jeune, elle a su d'un astrologue qu'elle serait aimée d'un des
+plus vaillants rois du monde; elle avait cru que c'était Charles, mais
+elle voit bien que c'est plutôt le roi d'Angleterre, qui lui prend
+tant de belles villes à sa barbe; donc elle ira le trouver... Ces
+paroles piquent si fort le roi, qu'il se met à pleurer, «et, quittant
+sa chasse et ses jardins, il prend le frein aux dents,» si bien qu'il
+chasse les Anglais du royaume[9].
+
+[Note 9: Brantôme.]
+
+Les jolis vers[10] de François Ier prouvent que cette tradition
+remonte plus haut que Brantôme. Quoi qu'il en soit, nous trouvons un
+éloge équivalent d'Agnès dans une bouche ennemie, celle du chroniqueur
+bourguignon, à peu près contemporain: «Certes, Agnez estoit une des
+plus belles femmes que je vis oncques, et fit en sa qualité _beaucoup
+de bien au royaulme_.» Et encore: «Elle prenoit plaisir à avancer
+devers le roy, jeunes gens d'armes et gentils compaignons, dont le roy
+fut depuis bien servi[11].»
+
+[Note 10:
+
+ Gentille Agnès, plus de los en mérite
+ (La cause estant de France recouvrer),
+ Que ce que peut, dedans un cloistre, ouvrer
+ Close nonnain ou bien dévôt ermite.]
+
+[Note 11: Olivier de la Marche.]
+
+Agnès la Sorelle ou Surelle (elle prit pour armes un sureau d'or)
+était fille d'un homme de robe[12], Jean Sureau, mais elle était noble
+de mère. Elle naquit dans cette bonne Touraine où le paysan même
+parle encore notre vieux gaulois dans tout son charme, mollement,
+comme on le sait, lentement et avec un semblant de naïveté. La naïveté
+d'Agnès fut de bonne heure transplantée dans un pays de ruse et de
+politique, en Lorraine; elle fut élevée près d'Isabelle de Lorraine,
+avec laquelle René d'Anjou épousa ce duché. Femme d'un prisonnier,
+Isabelle vint demander secours au roi, menant ses enfants avec elle,
+et de plus sa bonne amie d'enfance, la demoiselle Agnès. La belle-mère
+du roi, Yolande d'Anjou, belle-mère aussi d'Isabelle, était comme une
+tête d'homme; elles avisèrent à lier pour toujours Charles VII aux
+intérêts de la maison d'Anjou-Lorraine. On lui donna pour maîtresse la
+douce créature, à la grande satisfaction de la reine, qui voulait à
+tout prix éloigner la Trémouille et autres favoris.
+
+[Note 12: Conseiller du comte de Clermont.]
+
+Charles VII trouva la sagesse aimable dans une telle bouche; la
+vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agnès, et sans doute
+elle eut la part principale dans tout ce qui se fit. Plus politique
+que scrupuleuse, elle avait accueilli également bien les deux filles
+qui lui vinrent si à propos de Lorraine, Jeanne Darc et Agnès, la
+sainte et la maîtresse, qui toutes deux, chacune à leur manière,
+servirent le roi et le royaume.
+
+Ce conseil de femmes, de parvenus, de roturiers, n'imposait pas
+beaucoup, il faut le dire; la figure peu royale de Charles VII n'en
+était pas grandement relevée. Pour siéger comme juge du royaume sur le
+trône de saint Louis, pour se faire comme lui le gardien de la Paix de
+Dieu, il semblait qu'il fallût s'entourer d'autres gens. La ligue des
+trois dames, la vieille reine, la reine et la maîtresse, n'édifiait
+personne. Qu'était-ce que Richemont? un bourreau. Jacques Coeur? un
+trafiquant en pays sarrasins... Un Jean Bureau? un robin, «une
+escriptoire[13],» qui s'était fait capitaine; il chevauchait avec ses
+canons par tout le royaume, sans qu'il y eût forteresse qui tint
+devant lui; n'était-ce pas une honte pour les gens d'épée?... Ainsi
+les renards s'étaient faits des lions. Il fallait désormais que les
+chevaliers rendissent compte aux _chevaliers ès-loix_. Les plus nobles
+seigneurs, les hauts justiciers, devaient désormais avoir peur des
+gens de justice. Pour une poule qu'un page aura prise, le baron sera
+obligé de faire vingt lieues et de parler chapeau bas au singe en robe
+accroupi dans son greffe.
+
+[Note 13: Mot d'Henri IV: «Je sais, d'une escriptoire, faire un
+capitaine.»]
+
+C'était là si bien la pensée des nobles, de ceux qui entouraient de
+plus près Charles VII, qu'après la fameuse ordonnance, Dunois même
+quitta le conseil. «Le froid et attrempé seigneur[14],» se repentit
+d'avoir trop bien servi.
+
+[Note 14: «Un des beaux parleurs en France qui fust de la langue de
+France... Voulant persuader aux Anglais de rendre Vernon-sur-Seine, il
+leur récita en beau style aussi prudemment qu'eust quasi sceu faire un
+docteur en théologie le faict et l'estat de la guerre entre le roy et
+celui d'Angleterre.» Jean Chartier.]
+
+Ce bâtard d'Orléans avait commencé sa fortune en défendant la ville
+d'Orléans, apanage de son frère; il avait employé fort habilement la
+simplicité héroïque de la Pucelle. Après avoir grandi par le roi, il
+voulait grandir contre le roi. Le malheur, c'est que le duc, son
+frère, était encore en Angleterre; l'ancien ennemi de la maison
+d'Orléans, le duc de Bourgogne (sans doute converti par Dunois),
+travaillait à tirer des mains des Anglais ce chef futur des
+mécontents.
+
+Le duc d'Alençon se jeta tête baissée dans l'affaire; les Bourbon et
+Vendôme y donnèrent les mains. L'ancien favori la Trémouille, chassé
+par Richemont, ne manqua pas de s'engager. Les plus ardents de tous
+étaient les chefs des écorcheurs, le bâtard de Bourbon, Chabannes, le
+Sanglier; à vrai dire, la chose les touchait de près; pour les
+seigneurs, il s'agissait d'honneur et de juridiction; mais pour eux,
+il y allait de leur col, ils voyaient de près la potence.
+
+Il ne manquait plus qu'un chef; au défaut du duc d'Orléans, on prit le
+dauphin, un enfant, à en juger par l'âge; mais on pensa qu'un nom
+suffirait.
+
+Celui qu'on croyait un enfant, et qui était déjà Louis XI, avait
+justement fait ses premières armes (comme il fit ses dernières) contre
+les seigneurs. À quatorze ans, il avait été chargé de pacifier les
+Marches de Bretagne et de Poitou[15]. Sa première capture fut celle
+d'un lieutenant du maréchal de Retz; un tel commencement ne promettait
+pas aux grands un ami bien sûr.
+
+[Note 15: _Mss. Legrand, Histoire de Louis XI._]
+
+Ami ou non, il accepta leurs offres. Le trait dominant de son
+caractère, c'était l'impatience. Il lui tardait d'être et d'agir. Il
+avait de la vivacité et de l'esprit à faire trembler; point de coeur,
+ni amitié, ni parenté, ni humanité, nul frein. Il ne tenait à son
+temps que par le bigotisme, qui, loin de le gêner, lui venait toujours
+à point pour tuer ses scrupules.
+
+«Il ne faisoit que subtilier jour et nuit diverses pensées... Tous
+jours il avisoit soudainement maintes étrangetés[16].» Chose bizarre,
+parmi le radotage des petites dévotions, il y avait dans cet homme un
+vif instinct de nouveauté, le désir de remuer, de changer, déjà
+l'inquiétude de l'esprit moderne, sa terrible ardeur d'aller (où?
+n'importe), d'aller toujours, en foulant tout aux pieds, en marchant
+au besoin sur les os de son père.
+
+[Note 16: Chastellain.]
+
+Ce dauphin de France n'avait rien de Charles VII; il tenait plutôt de
+sa grand'mère, issue des maisons de Bar et d'Aragon; plusieurs traits
+de son caractère font penser à ses futurs cousins les Guises. Comme
+les Guises, il commença par se porter pour chef des nobles, les
+laissant volontiers agir en sa faveur, puisqu'il leur tardait tant
+d'avoir pour roi celui qui devait leur couper la tête.
+
+Le roi faisait ses Pâques à Poitiers; il était à table et dînait,
+lorsqu'on lui apprend que Saint-Maixent a été saisi par le duc
+d'Alençon et le sire de la Roche. Sur quoi, Richemont lui dit à la
+bretonne: «Vous souvienne du roi Richard II, qui s'enferma dans une
+place et se fit prendre.» Le roi trouva le conseil bon; il monta à
+cheval et galopa avec quatre cents lances jusqu'à Saint-Maixent. Les
+bourgeois s'y battaient depuis vingt-quatre heures pour le roi,
+lorsqu'il vint à leur secours. Les gens de la Roche furent, selon
+l'usage de Richemont, décapités, noyés, mais ceux d'Alençon renvoyés;
+on espérait détacher celui-ci, qui après tout était prince du sang, et
+qui n'était pas plus ferme pour la révolte qu'il ne l'avait été pour
+le roi[17].
+
+[Note 17: Cette mobilité de caractère ressort partout de son procès.
+_Procès ms. du duc d'Alençon_, 1456.]
+
+Les petites places du Poitou ne tinrent pas; Richemont les enleva une à
+une. Dunois commença alors à réfléchir. Le bourgeois était pour le roi,
+qui voulait la sûreté des routes, autrement dit l'approvisionnement
+facile, le bon marché des vivres. Le paysan, sur qui les gens de guerre
+étaient retombés, n'y voyaient que des ennemis. Le seigneur ne tirait
+plus rien de son paysan ruiné. L'écorcheur même, qui ne trouvait pas
+grand'chose, et qui, après avoir couru tout un jour, couchait dans les
+bois sans souper, en venait à songer qu'après tout il serait mieux de
+faire une fin, de se reposer et d'engraisser à la solde du roi dans
+quelque honnête garnison.
+
+Dunois comprit tout cela; il calcula aussi que le premier qui
+laisserait les autres aurait un bon traité. Il vint, fut bien reçu, et
+se félicita du parti qu'il avait pris quand il vit le roi plus fort
+qu'il ne croyait, fort de quatre mille huit cents cavaliers et de deux
+mille archers, sans avoir été obligé de dégarnir les Marches de
+Normandie.
+
+Plus d'un pensa comme Dunois. Maint écorcheur du Midi vint gagner
+l'argent du roi en combattant les écorcheurs du Nord. Charles VII
+poussa le duc de Bourbon vers le Bourbonnais, s'assurant des villes
+et châteaux, ne permettant pas qu'on pillât. Il assembla les états
+d'Auvergne et fit déclarer hautement que les rebelles n'en voulaient
+au roi que parce qu'il protégeait les pauvres gens contre les
+pillards. Les princes, abandonnés et n'obtenant nul appui du duc de
+Bourgogne, vinrent faire leur soumission; Alençon d'abord, puis le duc
+de Bourbon et le dauphin. Pour la Trémouille et deux autres, le roi ne
+voulait pas les recevoir; le dauphin hésita s'il accepterait un pardon
+qui ne couvrait pas ses amis. Il dit au roi: «Monseigneur, il faut
+donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis.» Le roi répondit
+froidement: «Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous
+sont assez grandes, je vous en ferai abattre seize ou vingt toises de
+mur[18].»
+
+[Note 18: Le chroniqueur bourguignon met encore dans la bouche du roi
+un mot fort douteux, mais qui devait plaire à l'ambition de la maison
+de Bourgogne: «Au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de notre
+sang, qui nous aideront mieux à maintenir et entretenir notre honneur
+et seigneurie, qu'encore n'avez fait jusques à ci.» Monstrelet.]
+
+Cette guerre, si bien conduite, ne fut pas moins sagement terminée. On
+ôta au duc de Bourbon ce qu'il avait au centre (Corbeil, Vincennes,
+etc.), et l'on éloigna le dauphin; on lui donna un établissement sur
+la frontière, le Dauphiné; c'était l'isoler, lui faire sa part; on ne
+pouvait en être quitte qu'en lui donnant, par avance d'hoirie, une
+petite royauté[19].
+
+[Note 19: _Mss. Legrand._]
+
+Cette _praguerie_ de France (on la baptisa ainsi du nom de la grande
+_praguerie_ de Bohême) n'en eut pas moins, quoique finie si vite, de
+tristes résultats. La réforme militaire fut ajournée.
+
+Les Anglais enhardis prirent Harfleur et le gardèrent. Ils lâchèrent
+le duc d'Orléans, à la prière du duc de Bourgogne[20]. L'ancien ennemi
+de sa maison s'employant ainsi pour le tirer de prison, le roi ne put
+décemment se dispenser de garantir aussi la rançon et d'aider à la
+délivrance du dangereux prisonnier. Il descendit tout droit chez le
+duc de Bourgogne, qui lui passa au col la chaîne de la Toison-d'Or et
+lui fit épouser une de ses parentes. Contre qui se faisait une si
+étroite union de deux ennemis, sinon contre le roi? Il se tint pour
+averti.
+
+[Note 20: Malgré l'opposition du duc de Glocester. La raison qu'il
+donne pour retenir le duc d'Orléans est assez curieuse. Elle prouve
+que les Anglais croyaient alors le roi et le dauphin (Louis XI) tout à
+fait incapables. (Rymer, 2 juin.)]
+
+D'abord, il obtint des états un dixième à lever sur tous les
+ecclésiastiques du royaume. Il rappela Tanneguy du Châtel, l'ennemi
+capital de la maison de Bourgogne. Puis, portant toutes ses forces
+vers le nord, il vint le long de la frontière faire justice des
+capitaines bourguignons, lorrains et autres qui désolaient le pays.
+Parmi ceux qui firent leur soumission se trouvait un homme de trouble,
+le plus hardi des pillards, hardi parce qu'il était l'agent commun des
+ducs de Bourbon et Bourgogne; c'était le bâtard de Bourbon. Le roi le
+livra, tout Bourbon qu'il était, au prévôt qui lui fit son procès
+comme à tout autre voleur; bien et dûment jugé, il fut mis dans un sac
+et jeté à la rivière. Le chroniqueur bourguignon avoue lui-même que
+cet exemple fut d'un excellent effet[21]; les capitaines soi-disant
+royaux, qui couraient les champs, eurent sérieusement peur et crurent
+qu'il était temps de s'amender.
+
+[Note 21: Monstrelet.]
+
+Autre leçon non moins instructive. Le jeune comte de Saint-Pol, se
+fiant à la protection du duc de Bourgogne, osa enlever sur la route
+des canons du roi; le roi lui enleva deux de ses meilleures
+forteresses. Saint-Pol accourut et demanda grâce, mais il n'obtint
+rien qu'en se soumettant au Parlement pour l'affaire litigieuse de la
+succession de Ligny. La duchesse de Bourgogne, qui vint en personne
+présenter au roi une longue liste de griefs, fut reçue poliment,
+poliment renvoyée, sans avoir rien obtenu.
+
+Cependant les Anglais, toujours si près de Paris, si puissamment
+établis sur la basse Seine, l'avaient remontée, saisi Pontoise. Celui
+qui avait surpris ce grand et dangereux poste, lord Clifford, le
+gardait lui-même; l'acharnement et l'opiniâtreté de Clifford ne se
+sont que trop fait connaître dans les guerres des Roses. Outre les
+Anglais, il y avait dans Pontoise nombre de transfuges qui savaient
+bien qu'il n'y aurait pas de quartier pour eux. Ce n'était pas chose
+facile de reprendre une telle place; mais comment laisser ainsi les
+Anglais à la porte de Paris?
+
+Des deux côtés on fit preuve d'une inébranlable volonté. Le siége de
+Pontoise fut comme un siége de Troie. Le duc d'York, régent de France,
+qui devait plus tard faire tuer Clifford dans la guerre civile, vint
+à son secours. Il amena une armée de Normandie, ravitailla la place,
+offrit bataille (juin); Talbot était avec lui. Les Anglais croyaient
+toujours avoir affaire au roi Jean; mais les sages et froids
+conseillers de Charles VII se souciaient fort peu du point d'honneur
+chevaleresque. La guerre était déjà pour eux une affaire de simple
+tactique. Le roi laissa donc passer les Anglais, s'écarta, revint.
+Talbot revint à son tour, et fit entrer encore des vivres (juillet).
+Le duc d'York ramena de nouveau son armée, et n'obtint pas encore la
+bataille. On le laissa, tant qu'il voudrait, courir l'Île-de-France
+ruinée et se ruiner lui-même dans ces vaines évolutions. Le roi ne
+lâchait pas prise; il avait fortifié près de la ville une formidable
+bastille que les Anglais ne purent attaquer. Quand ils se furent
+épuisés, harassés pour ravitailler quatre fois Pontoise, Charles VII
+reprit sérieusement le siége; Jean Bureau battit la ville en brèche
+avec une activité admirable[22]; deux assauts meurtriers, cinq heures
+durant, furent livrés; d'abord une église qui faisait redoute fut
+emportée, puis la place elle-même (16 sept. 1441). Ainsi des gens qui
+n'osaient combattre les Anglais en plaine les forçaient dans un
+assaut.
+
+[Note 22: «Tellement s'y conforta qu'il en est digne de recommandation
+perpétuelle.» Jean Chartier.]
+
+La reprise de Pontoise était une délivrance pour Paris et pour tout le
+pays d'alentour; la culture pouvait dès lors recommencer; les
+subsistances étaient assurées. Les Parisiens n'en surent nul gré au
+roi. Ils ne sentaient que leur misère présente, le poids des taxes;
+elles atteignaient les confréries même, les églises, qui se
+plaignaient fort.
+
+La bonne volonté ne manquait pas aux princes pour profiter de ces
+mécontentements. Le duc de Bourgogne, sans paraître lui-même, les
+rassembla chez lui à Nevers (mars 1442). Le duc d'Orléans, dont il
+faisait ce qu'il voulait, depuis qu'il l'avait délivré, présidait pour
+lui l'assemblée, les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes
+d'Angoulême, d'Étampes, de Vendôme et de Dunois. Le roi envoya
+bonnement son chancelier à ce conciliabule qui se tenait contre lui,
+lui faisant dire qu'il les écouterait volontiers.
+
+Leurs demandes et doléances laissaient voir très-bien le fond de leur
+pensée. La _praguerie_ ayant échoué, parce que les villes étaient
+restées fidèles au roi, il s'agissait cette fois de les tourner contre
+lui, de faire en sorte que le peuple s'en prît au roi seul de tout ce
+qu'il souffrait. Les princes donc, dans leur amour du bien public et
+du bon peuple de France, remontraient au roi la nécessité de faire _la
+paix_; et c'étaient eux justement qui avaient reculé la paix, en nous
+faisant perdre Harfleur. Ils demandaient la _répression des brigands_;
+mais les brigands n'étaient que trop souvent leurs hommes, comme on
+vient de le voir par le bâtard de Bourbon. Pour réprimer les brigands,
+il fallait des troupes, et des tailles, des aides, pour payer les
+troupes; or les princes demandaient en même temps la _suppression des
+aides et des tailles_. Après ces demandes hypocrites, il y en avait de
+sincères, chacun réclamant pour soi telle charge, telle pension.
+
+La réponse du roi, qu'on eut soin de rendre publique, fut d'autant
+plus accablante qu'elle était plus douce et plus modérée[23]. Il
+répond spécialement sur l'article des impôts: Que les aides ont été
+consenties par les seigneurs chez qui elles étaient levées; quant aux
+tailles, le roi les a «fait savoir» aux trois états, quoique, dans les
+affaires si urgentes, lorsque les ennemis occupent une partie du
+royaume et détruisent le reste, il ait bien droit de lever les tailles
+de son autorité royale. Pour cela, ajoute-t-il, il n'est besoin
+d'assembler les états; ce n'est que charge pour le pauvre peuple qui
+paye les dépenses de ceux qui y viennent; plusieurs notables personnes
+ont requis qu'on cessât ces convocations.--Une autre raison que le roi
+s'abstint de dire, c'est qu'il eût été souvent difficile d'obtenir des
+états, où les grands dominaient, un argent qui devait servir à faire
+la guerre aux grands même.
+
+[Note 23: Réponse singulièrement habile et qui fait beaucoup d'honneur
+à la sagesse des conseillers de Charles VII. Elle mérite d'être lue en
+entier dans Monstrelet.]
+
+La _praguerie_ cette fois s'en tint aux doléances, aux cahiers. Le
+roi, les laissant perdre le temps à leur assemblée de Nevers, faisait
+alors un grand et utile voyage à travers tout le royaume, de la
+Picardie à la Gascogne, mettant partout la paix sur la route,
+notamment dans les Marches, en Poitou, Saintonge et Limousin. Affermi
+dans le Nord par la prise de Pontoise, il allait tenir tête aux
+Anglais dans le Midi. Le comte d'Albret, pressé par eux, avait promis
+de se rendre, si le roi ne venait le 23 juin _tenir sa journée_ et
+les attendre sur la lande de Tartas. La condition leur plut. Ils ne
+croyaient pas qu'il pût venir à temps, encore moins qu'il offrît la
+bataille. Au jour dit, ils virent sur la lande le roi de France et son
+armée (21 juin 1442).
+
+Cent vingt bannières, cent vingt comtes, barons, seigneurs, se
+trouvèrent sur cette lande autour de Charles VII. Tous ces Gascons qui
+s'étaient crus loin du roi, dans un autre monde, commençaient à sentir
+qu'il était partout. Ils venaient rendre hommage, faire service
+féodal, et le roi leur rendait justice.
+
+Il en fit une grande et solennelle, l'année suivante (mars 1443).
+Entre les deux tyrans des Pyrénées, Armagnac et Foix, le petit comté
+de Comminges était cruellement tiraillé. L'héritière de Comminges
+avait épousé d'abord, de gré ou de force, un Armagnac, puis le comte
+de Foix. Celui-ci, qui ne voulait que son bien, se fit faire par elle
+donation, et il la jeta dans une tour. Il l'y tenait encore vingt ans
+après, sous prétexte de jalousie; elle était, disait-il, trop galante.
+La pauvre femme avait quatre-vingts ans. Les états du Comminges
+implorèrent Charles VII, qui reçut gracieusement leur requête, fit
+peur au comte de Foix, délivra la vieille comtesse, partagea entre les
+deux époux l'usufruit du Comminges et s'en adjugea la propriété. Cette
+justice hardie donna beaucoup à penser à tous ces seigneurs, jusque-là
+si indépendants.
+
+Ce ne fut pas tout. Le roi, pour rester toujours parmi eux, comme
+juge, leur donna un parlement royal qui résiderait à Toulouse. Cette
+royauté judiciaire du Midi n'avait rien à voir avec le Parlement de
+Paris; elle jugeait selon le droit du pays, le droit écrit, elle ne
+dépendait de personne, se recrutant elle-même. En attendant que ce
+grand corps pût rétablir l'ordre et la justice dans le Languedoc,
+Charles VII autorisa les pauvres gens à se faire justice eux-mêmes, à
+courir sus aux brigands, aux soldats vagabonds[24].
+
+[Note 24: D. Vaissette.]
+
+Il ne pouvait s'éloigner longtemps du Nord. Dieppe, qui avait été
+repris par un heureux coup d'audace, risquait d'être encore perdu. Un
+capitaine français, sans le secours du roi, s'était avisé d'escalader
+les murs à la marée basse, les bourgeois aidant, et il avait pris les
+Anglais au lit. Dieppe, fortifié à la hâte des trois tours qu'on voit
+encore, était devenu le port de tous les corsaires de terre, qui
+faisaient la course dans la haute Normandie. Ces braves tenaient en
+échec toutes les petites places anglaises qui, à la fin, tombaient
+l'une après l'autre. Qui n'a pas Dieppe n'a rien sur la côte; les
+Anglais, qui tenaient encore Arques, ne désespérèrent pas de reprendre
+l'importante petite ville. Ils envoyèrent là, comme partout où il
+fallait de la vigueur, leur vieux lord Talbot. Il prit poste au-dessus
+du Pollet sur la falaise; il y établit une bonne bastille, une tour
+avec force canons et bombardes, pour répondre au fort et écraser la
+ville qui est entre. Une grande flotte, une armée allait venir
+d'Angleterre; on l'attendait de moment en moment; il fallait la
+prévenir. Le dauphin obtint d'être envoyé avec Dunois; beaucoup de
+gentilshommes picards et normands voulurent être de la partie. Le
+soir de son arrivée, il fit les premières approches. Il ne prit pas
+même le temps de mettre en batterie l'artillerie qu'il avait amenée;
+il fit des ponts de bois pour franchir les fossés de la bastille, et
+tenta tout d'abord l'escalade. Au second assaut, pendant que la ville
+en alarme faisait une procession à la Vierge et que les cloches
+étaient en branle, la bastille fut emportée.
+
+La grande flotte apparut enfin majestueusement, à temps pour être
+témoin des fêtes de la délivrance. Il en resta pour Dieppe les folles
+farces des _mitouries de la mi-août_, qu'on faisait dans les églises.
+Le dauphin eut aussi sa fête (déjà à la Louis XI), la pendaison d'une
+soixantaine de vieux Bourguignons pris dans la bastille, et le
+lendemain encore, il passa les Anglais en revue pour bien reconnaître
+ceux qui lui avaient _chanté pouille_ du haut des murs et les faire
+accrocher aux pommiers du voisinage[25].
+
+[Note 25: Voir l'intéressant récit de M. Vitet, Histoire de Dieppe, et
+_Legrand, Histoire de Louis XI_, p. 41-33, _Bibliothèque royale,
+mss._, p. 41-43.]
+
+Tout le résultat qu'eut la grande et coûteuse expédition anglaise, ce
+fut pour le commandant, le lord duc de Somerset, l'honneur d'une
+promenade chevaleresque de Normandie en Anjou. Ayant réuni tout ce
+qu'il y avait de forces disponibles, il s'en alla sans obstacle, sans
+mauvaise rencontre (sauf une affaire de nuit où il tua trente hommes),
+assiéger la petite place de Pouancé; mais n'ayant pas été plus heureux
+à prendre Pouancé qu'à reprendre Dieppe, il revint à Rouen se reposer
+de ses travaux et prendre ses quartiers d'hiver[26].
+
+[Note 26: Jean Chartier.]
+
+Cet hiver, pendant que Somerset jouissait de ce victorieux repos, le
+dauphin Louis traversait brusquement tout le royaume pour ruiner et
+détruire le meilleur ami des Anglais. Le comte d'Armagnac, mécontent
+de l'arrangement du Comminges, où on ne lui faisait point part, avait
+essayé de prendre le tout; il défendit à ses sujets de rien payer
+désormais au roi Charles, et leva sa bannière d'Armagnac contre la
+bannière de France[27]. Il comptait sur les Anglais, sur le duc de
+Glocester, qui voulait en effet marier Henri VI avec une fille du
+comte. La chose se serait peut-être arrangée pour le printemps;
+l'hiver même il n'y eut plus d'Armagnac; la fille et le père, tout fut
+pris. Le dauphin, qui était un âpre chasseur, se chargea encore de
+cette chasse au loup. Il part en janvier, franchit les neiges, les
+fleuves grossis, et trouve la proie au gîte, tout ce qu'il y avait
+d'Armagnac enfermé dans une place. La place était forte; il fallait
+les tirer de là. Le dauphin parla doucement, comme parent, et fit si
+bien que _son beau cousin_ (il l'appelait ainsi), vint se livrer avec
+les siens, croyant en être quitte pour cette parole, que dès lors il
+était au roi de France. Le dauphin le prit au mot, emmena tous ces
+Armagnac et les mit sous bonne garde. Ils ne furent lâchés que deux
+ans après, lorsque Henri VI était marié dans la maison de France, et
+que l'Angleterre, occupée de ses discordes, ne pouvait ranimer les
+nôtres[28].
+
+[Note 27: L'une des principales ressources du comte pour la guerre
+était la monnaie, bonne ou mauvaise, qu'il fabriquait dans tous ses
+châteaux. _Archives, Trésor des Chartes, Registre_ 177, nº 222.]
+
+[Note 28: V. la rémission accordée à Armagnac en 1445. J'y trouve
+entre autres choses, qu'il avait jeté la bannière du roi dans le
+Tarn. _Archives, Trésor des chartes, Registre_ 177, nº 127.]
+
+Glocester et le parti de la guerre avaient bien pu encourager
+Armagnac, mais non le défendre. Ils avaient assez de peine à se
+défendre eux-mêmes en Angleterre contre les évêques, contre les
+partisans de la paix, Winchester et Suffolk, qui avaient pris le
+dessus. Ceux-ci, après la vaine et ruineuse expédition de Somerset,
+furent décidément les maîtres, et, quoi qu'il en coûtât à l'orgueil
+anglais, ils négocièrent une trêve, un mariage qui rapprochât, sinon
+les deux peuples, au moins les deux rois.
+
+Mais il y avait un troisième peuple bien embarrassant pendant la
+trêve, le peuple des gens de guerre. Que faire de cette tourbe
+d'hommes de toutes nations qui étaient depuis si longtemps en
+possession de désoler le pays? Ni les Anglais, ni les Français, ne
+pouvaient espérer de contenir les leurs. Ce qu'on pouvait, c'était de
+les décider à aller voler ailleurs, à quitter la France ruinée pour
+visiter la bonne Allemagne, pour faire un pèlerinage au concile de
+Bâle, aux saintes et riches villes du Rhin, aux grasses principautés
+ecclésiastiques.
+
+Le roi, justement alors, recevait deux propositions, deux demandes de
+secours, l'une de l'empereur contre les Suisses, l'autre de René, duc
+de Lorraine, contre les villes d'Empire. Le roi fut également
+favorable et promit généreusement des secours pour et contre les
+Allemands.
+
+_Les Allemagnes_, comme on disait très-bien, tout grandes, grosses,
+populeuses, qu'elles étaient, semblaient pouvoir être envahies avec
+avantage. Le Saint-Empire était tombé par pièces; chaque pièce se
+divisait. Les Lorrains, les Suisses, par exemple, étaient en guerre,
+et avec les autres Allemands, et avec eux-mêmes.
+
+Les deux demandes qu'on faisait au roi étaient au fond moins opposées
+qu'il ne semblait; des deux côtés il s'agissait de défendre la
+noblesse contre les villes et communes. Ces communes, après avoir
+admirablement conquis leur liberté, en usaient souvent assez mal. Metz
+et autres villes de Lorraine, affranchies de leurs évêques et devenues
+de riches républiques marchandes, soldaient les meilleurs hommes
+d'épée, les plus braves aventuriers du pays[29], et se trouvaient
+souvent compromises par eux avec les seigneurs et même avec le duc.
+Ceux de Metz, ayant ainsi querelle avec un gentilhomme de la duchesse
+Isabelle, s'en prirent à elle-même. Ils l'attendirent, entre Nancy et
+Pont-à-Mousson où elle allait en pèlerinage, se jetèrent sur ses
+bagages, ouvrirent tout, pillèrent tout, joyaux et nippes de femme,
+contre toute chevalerie.
+
+[Note 29: «Dedans laquelle ville de Metz estoient plusieurs compagnons
+de guerre souldoyez, ainsi que de longtemps ils ont accoustumé
+d'avoir.» Mathieu de Coucy, p. 538.]
+
+Cette violence particulière n'était qu'un accident d'une grande
+querelle qui durait toujours en Lorraine. Metz et les autres villes
+étaient-elles françaises ou allemandes? _Quelle était la vraie et
+légitime frontière de l'Empire?_
+
+Cette question des droits de l'Empire était débattue plus violemment
+encore du côté de la Suisse. Les cantons comptaient s'être
+définitivement séparés de l'Allemagne, et néanmoins Zurich venait de
+s'allier de nouveau à l'empereur, duc d'Autriche; elle soutenait que
+la confédération suisse était toujours un membre de l'Empire. Les
+autres cantons tenaient Zurich assiégée, et, selon toute apparence,
+allaient la détruire. C'était une guerre sans quartier. Les
+montagnards, déjà maîtres de Greiffensee, en avaient fait passer la
+garnison par la main du bourreau. On assurait qu'après un combat ils
+avaient bu le sang de leurs ennemis et mangé leur coeur[30].
+
+[Note 30: Fugger, Spiegel des Erzhauses Oesterreich, p. 539.
+
+Cet excellent chroniqueur, né en 1503, par conséquent postérieur aux
+événements dont il s'agit ici, ne devait pas être suivi avec une
+docilité servile. Il est important, comme témoin de la tradition, mais
+on aurait dû lui préférer les chroniqueurs contemporains. V. Egidius
+Tschudi's leben und schriften, von Ildephons Fuchs, St. Gallen, 1805.
+
+Son histoire sera continuée, pour les deux derniers siècles, avec une
+critique supérieure, par MM. Monnard et Vuillemin. M. Monnard a donné
+de plus une intéressante biographie de Jean de Müller. Lauzanne,
+1839.]
+
+Toute cette rude histoire a été obscurcie en bien des points par les
+deux grands historiens qui l'ont écrite, au XVIe et au XVIIIe siècles.
+L'honnête Tschudi, dans sa partialité naïve, a recueilli
+religieusement les menteries patriotiques qui circulaient de son temps
+sur l'âge d'or des Suisses; toutefois, il n'a pas caché ce que leur
+héroïsme avait de barbare. Puis est venu le bon et éloquent Jean de
+Müller, grand moraliste, grand citoyen, tout occupé de ranimer le
+sentiment national: dans ce louable but, il choisit, il arrange; s'il
+ne nie point la barbarie, il la couvre, tant qu'il peut, des fleurs de
+sa rhétorique. J'en suis fâché; une telle histoire pouvait se passer
+d'ornements; âpre, rude, sauvage, elle n'en était pas moins grande.
+Que penser d'un homme qui se chargerait de parer les Alpes!
+
+Et il y a en Suisse quelque chose de plus grand que les Alpes, de plus
+haut que la Iungfrau, de plus majestueux que la majesté sombre du lac
+de Lucerne... Entrez dans Lucerne même, pénétrez dans ses noires
+archives; ouvrez leurs grilles de fer, leurs portes de fer, leurs
+coffres de fer, et touchez (mais doucement) ce vieux lambeau de soie
+tachée... C'est la plus ancienne relique de la liberté en ce monde; la
+tache est le sang de Gundolfingen, la soie c'est le drapeau où il
+s'enveloppa pour mourir à la bataille de Sempach.
+
+Nous reviendrons sur tout cela, lorsque nous aurons à montrer la
+Suisse en lutte avec Charles le Téméraire. Qu'il nous suffise ici de
+dire qu'en cette histoire il faut distinguer les époques.
+
+Au XIVe siècle, les Suisses s'affranchirent par trois ou quatre
+petites batailles d'éternelle mémoire. Ils firent connaître, au même
+temps que les Anglais, ce que pouvait le fantassin; toutefois avec
+cette différence, les Anglais de loin, comme archers, les Suisses de
+près avec la lance ou la hallebarde; de près, car cette lance, ils la
+tenaient _par le milieu_[31], c'est-à-dire d'une main sûre, c'est le
+secret de leurs victoires.
+
+[Note 31: Tandis que généralement on tenait la lance par le bout.
+(Tillier.)]
+
+Depuis ces belles batailles, ce fut pour eux une ferme foi, que le
+Suisse en corps de canton, poussant devant lui la hallebarde, se
+lançant les yeux fermés, comme le taureau cornes basses, était plus
+fort que le cheval, et ne pouvait manquer de jeter bas le cavalier
+bardé de fer. Ils avaient raison de le croire; mais dans leur orgueil
+stupide, ils attribuaient volontiers ces grands effets d'ensemble à la
+force individuelle. Ils faisaient là-dessus des contes que tout le
+monde répétait. Les Suisses, à les entendre, avaient tant de vie et de
+sang, que mortellement blessés ils combattaient longtemps encore. Ils
+buvaient comme ils combattaient; en cela, ils étaient de même
+invincibles. Dans maintes guerres d'Italie, on avait, sur leur
+passage, pris soin d'empoisonner les vins; peine perdue, tout passait,
+vin et poison, les Suisses ne s'en portaient que mieux[32].
+
+[Note 32: V. les Mémoires du Loyal serviteur du chevalier sans paour
+et sans reprouche.]
+
+[Note 33: Il en périt tout un bateau en 1476, dans l'expédition de
+Strasbourg.]
+
+Ce brutal orgueil de la force eut son résultat naturel; ils se
+gâtèrent de très-bonne heure. Il ne faut pas tout croire, à beaucoup
+près, dans ce qu'on se plaît à dire de la pureté de ces temps. À la
+fin du XVe siècle, le saint homme, Nicolas de Flue, pleurait dans son
+ermitage sur la corruption de la Suisse. Au milieu du même siècle,
+nous voyons leurs soldats mener avec eux des bandes de femmes et de
+filles[33]. Tout au moins leurs armées traînaient beaucoup de bagages,
+d'embarras, de superfluités; en 1420, une armée suisse de cinq mille
+hommes, entreprenant de passer les Alpes par un passage alors
+difficile, ne s'en faisait pas moins suivre de quinze cents mulets
+pesamment chargés[34].
+
+[Note 34: Tillier.]
+
+L'avidité des Suisses était l'effroi de leurs voisins. Il n'y avait
+guère d'années où ils ne descendissent pour chercher quelque querelle.
+Tout dévots qu'ils étaient (aux saints de la montagne, à
+Notre-Dame-des-Ermites[35]), ils n'en respectaient pas davantage le
+bien du prochain. Allemands ennemis de l'Allemagne, ayant brisé le
+droit de l'Empire sans en avoir d'autres, leur droit, c'était la
+hallebarde, pointue, crochue, qui perçait et ramenait....
+
+[Note 35: Sur l'importance de ce pèlerinage, la grandeur féodale de
+l'abbaye dont les plus grands barons de la Suisse étaient dignitaires,
+etc. V. la curieuse Chronique du Moine. En 1440, la foule des pèlerins
+qui y venaient des Pays-Bas fut si grande, qu'on crut que c'était une
+armée ennemie, et l'on sonna la cloche d'alarme. Chronique
+d'Einsidlen, par le Religieux, p. 178-184.]
+
+De force ou d'amitié, avec ou sans prétexte, sous ombre d'héritage,
+d'alliance, de combourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne
+voulaient rien connaître aux écritures, aux traités, bonnes et simples
+gens qui ne savaient lire... Un de leurs moyens ordinaires pour
+dépouiller les seigneurs voisins, c'était de protéger leurs vassaux,
+c'est-à-dire d'en faire les leurs[36]; ils appelaient cela
+affranchir; les prétendus affranchis regrettaient souvent le maître
+héréditaire sous cette rude et mobile seigneurie de paysans[37].
+
+[Note 36: De très-bonne heure, la Suisse ouvrit asile aux étrangers de
+conditions diverses. V., entre autres preuves, Kindlinger, Hoerigkeit,
+296; et l'important ouvrage de Bluntschli, Histoire politique et
+judiciaire de Zurich, II, 414, note 161.]
+
+[Note 37: Par exemple, les gens de Gaster et de Sargans regrettaient
+fort la domination autrichienne. (Müller, 1436.)]
+
+Les Magnifiques Seigneurs, vachers de la montagne ou bourgeois de la
+plaine, se disputaient leurs sujets. Les bourgeois abusaient
+volontiers de ce que les montagnards, si souvent affamés dans leurs
+neiges, étaient obligés de venir acheter du blé aux marchés d'en bas.
+Souvent ils refusaient d'en vendre, dussent les autres crever de faim.
+«Hommes d'Uznach, disait un bourgmestre, vous êtes à nous, vous, votre
+pays, votre avoir, jusqu'à vos entrailles;» leur reprochant durement
+le pain que Zurich leur vendait.
+
+Dans la guerre contre les autres cantons[38], Zurich avait l'alliance
+de l'empereur, mais non l'appui de l'Empire. Les Allemagnes ne se
+mettaient pas aisément en mouvement. Consultées par l'empereur, elles
+répondirent froidement que se mêler de ses affaires entre villes
+suisses, c'était «mettre la main entre la porte et les gonds[39].»
+
+[Note 38: Berne resta étrangère à cette guerre contre Zurich. V. les
+lettres du magistrat: Der Schweitzerische Geschichtforscher, VI,
+321-480.]
+
+[Note 39: Fugger.]
+
+Quelques nobles allemands se jetèrent dans la ville pour la défendre;
+néanmoins les autres cantons l'attaquaient avec tant d'acharnement
+qu'elle ne pouvait guère résister. L'empereur s'adressa au roi de
+France, dont son cousin Sigismond allait épouser la fille; le
+margrave de Bade invoqua l'appui de la reine, sa parente; la noblesse
+souabe envoya près de Charles VII le plus violent ennemi des Suisses,
+Burckard Monck, pour lui représenter que la chose était dangereuse,
+qu'elle pouvait gagner de proche en proche, que toute noblesse était
+en danger. Le roi, le dauphin, déjà en route, reçurent je ne sais
+combien d'ambassades coup sur coup, à Tours, à Langres, à Joinville, à
+Montbéliard, à Altkirch[40]. La chose pressait en effet, Zurich était
+assiégée depuis deux mois; on pouvait apprendre d'un moment à l'autre
+qu'elle était prise, saccagée, passée au fil de l'épée.
+
+[Note 40: _Bibliothèque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis XI,
+fol. 76._ Son récit est excellent, et généralement fondé _sur les
+actes_.]
+
+L'armée était en mouvement; mais ce n'était pas une opération facile
+que mener si loin, en toute sagesse et modestie, ce grand troupeau de
+voleurs. Il y avait quatorze mille Français, huit mille Anglais, des
+Écossais, toutes sortes de gens. Chaque nation marchait à part sous
+ses chefs. Le dauphin avait le titre de commandant général. Sur le
+passage de ces bandes, les Bourguignons, fort inquiets, étaient sur
+pied, en armes, et tout prêts à tomber dessus. Elles arrivèrent
+pourtant sans grand désordre en Alsace.
+
+Bâle avait beaucoup à craindre. Avant-garde des cantons, elle savait
+de plus que le pape avait offert de l'argent au dauphin pour que,
+chemin faisant, il le débarrassât du concile. Les bourgeois, les
+Pères, fort effrayés, avertirent les Suisses en toute hâte, énumérant
+les troupes de toute nation qui approchaient de la ville, et répétant
+les terribles histoires que l'on contait partout sur les brigands
+armagnacs. Les Suisses, tout acharnés qu'ils étaient au siége,
+résolurent, sans le quitter, d'envoyer quelques milliers d'hommes[41],
+pour voir ce qu'étaient ces gens-là.
+
+[Note 41: Les historiens ne s'accordent pas sur le nombre; ils disent
+quatre mille, trois mille, seize cents, huit cents. Ces nombres
+peuvent se concilier; je suppose volontiers que les Suisses envoyèrent
+trois ou quatre mille hommes, que seize cents passèrent la rivière,
+que huit cents ou mille parvinrent jusqu'au cimetière et y firent
+résistance. Les savants traducteurs et continuateurs de Müller, MM.
+Monnard et Vuillemin, sont néanmoins portés à croire que le nombre
+total n'excédait pas deux mille hommes, et que cette petite armée
+donna tout entière.
+
+Selon un chroniqueur contemporain encore inédit, ce fut une simple
+affaire d'avant-garde: «Ledit comte de Dampmartin qui estoit de
+l'avant-garde, logé à deux lyeues de monseigneur le Dauphin, estoit
+allé vers luy pour sçavoir quel estoit son bon plaisir qu'il voulloit
+que on fist contre ceulx de Balle; et à son retour, trouva que les
+Suisses les allèrent assaillir... Et quand ledit comte vit lesdits
+Suysses qui commencèrent à escarmoucher, il fist saillir sur eulx vint
+et ung hommes d'armes... Ledit comte... avoit à ladite journée soubz
+son enseigne six ou sept vingt hommes d'armes, sans d'autres qu'il
+envoya quérir par vingt hommes de ses archiers...» _Bibl. royale,
+cabinet des titres, ms. communiqué par M. Jules Quicherat._]
+
+La grande armée tournait le Jura et venait, corps par corps, à la
+file, vers la petite rivière (la Birse). Déjà un corps avait passé;
+les Suisses se ruèrent dessus; ce choc de deux ou trois mille lances à
+pied étonna fort des gens qui, dans leurs guerres anglaises, n'avaient
+jamais rencontré le fantassin que comme archer. Ils reculèrent en
+désordre et repassèrent l'eau, laissant leurs bagages; l'armée ainsi
+avertie, on détacha des troupes du côté de la ville, afin que les
+bourgeois ne pussent aider les Suisses, ni ceux-ci se jeter dans Bâle.
+
+Les deux mille ignoraient si bien à quelles forces ils avaient
+affaire, qu'ils voulurent pousser en avant. On leur avait défendu en
+partant d'aller plus loin que la Birse; ils n'en tinrent pas compte;
+ces bandes étaient menées démocratiquement, les capitaines par les
+soldats. Un messager vint de Bâle, qui les avertit du grand nombre de
+leurs ennemis, les conjurant au nom de leur salut de ne point passer
+la rivière. Mais, telle était leur ivresse et leur brutalité féroce,
+qu'ils tuèrent le messager[42].
+
+[Note 42: Tschudi.]
+
+Ils passèrent, furent écrasés; les gens d'armes en poussèrent cinq
+cents dans une prairie, d'où ils ne sortirent jamais. Mille environ,
+croyant gagner Bâle, se trouvèrent heureux de rencontrer une tour, un
+cimetière, où les haies, les vignes, une vieille muraille arrêtaient
+la cavalerie. Ils tinrent là en désespérés; ils n'avaient pas plus de
+quartier à espérer qu'ils n'en avaient fait à Greiffensee; Burckard
+Monck, leur ennemi, était là pour solder ce compte. Les gens d'armes,
+laissant leurs chevaux, forcèrent la muraille, mirent le feu à la
+tour. Les Suisses furent tués jusqu'au dernier.
+
+Un historien français leur rend ce témoignage:
+
+«Les nobles hommes qui avoient esté en plusieurs journées, contre les
+Anglois et autres, m'ont dit qu'ils n'avoient vu ni trouvé aucune
+gens de si grande défense, ni si outrageux et téméraires pour
+abandonner leur vie[43].»
+
+[Note 43: Mathieu de Coucy.]
+
+C'était une défaite honorable, une leçon toutefois, la seconde
+qu'eussent reçue les Suisses; la première leur avait été donnée par le
+Piémontais Carmagnola. Il faut voir aussi avec quels efforts, quelles
+adresses maladroites, quel flot de phrases et de rhétorique leurs
+historiens ont tâché de couvrir la réalité du fait; ils diminuent le
+nombre des Suisses, augmentent celui de leurs ennemis; ils tâchent de
+faire entendre que toute l'armée des Armagnacs fut engagée; ils
+peignent l'admiration du dauphin (_qui n'y était pas_[44], et qui de
+sa nature n'admirait pas aisément); enfin, pour que rien ne manque au
+merveilleux, ils ajoutent ce petit conte. Le Souabe Burckard Monck se
+promenait sur le champ de bataille, riant aux éclats à la vue de ces
+cadavres, et se mit à dire: «Nous nageons dans les roses.» Mais, parmi
+tous ces gens quasi-morts, en voilà un qui ressuscite et qui, d'une
+pierre roidement lancée, frappe Burckard à la tête; il en meurt trois
+jours après[45].
+
+[Note 44: «Le dauphin ne se trouva point en personne à cette besogne,
+ny aucuns des plus grands et principaux de son conseil.» Mathieu de
+Coucy.--C'est l'historien _contemporain_; il a _parlé aux combattants_
+même; historien peu suspect d'ailleurs, puisqu'il loue le courage des
+Suisses. Et c'est justement le seul que le savant Müller s'obstine à
+ignorer; il ne le cite pas une fois. Il va chercher partout ailleurs,
+dans les _on dit_ d'Æneas Sylvius, qui n'était plus à Bâle, dans la
+chronique de Tschudi, écrite cent ans après, etc.]
+
+[Note 45: Tschudi.]
+
+Le dauphin, ajoutent-ils, fut si effrayé de la valeur des Suisses,
+qu'_il se retira_ à la hâte et ne leur demanda plus que leur amitié.
+Et justement le contraire est exact et parfaitement prouvé. Ce sont
+les Suisses qui brusquement _se retirèrent_, laissèrent Zurich[46] et
+rentrèrent dans les montagnes. Le dauphin voulut bien traiter avec
+Bâle et le concile; le parti que les Suisses avaient dans Bâle, et qui
+était tout prêt à faire main basse sur les nobles, n'osa remuer; les
+troupes se répandirent sans obstacle dans la Suisse, entre le Jura et
+l'Aar; enfin, après avoir bien vu qu'il n'y avait pas grand'chose à
+prendre chez leurs ennemis, elles retombèrent sur leurs amis, et se
+mirent à piller l'Alsace et la Souabe.
+
+[Note 46: «Ceux de Zurich disaient aux assiégeants: «Allez à Bâle
+faire saler des viandes; la chair ne vous manquera pas.» Les autres,
+ne sachant pas encore pourquoi les assiégés se réjouissaient, leur
+crièrent: «Le vin a donc baissé de prix chez vous, combien la
+mesure?--Aussi bon marché qu'à Bâle la mesure de sang.» Tschudi.
+
+Les Autrichiens ne se réjouirent pas moins que ceux de Zurich. Ils
+firent sur la bataille une méchante complainte, dit le chroniqueur
+ennemi: «Les Suisses ont marché vers Bâle à grands cris, à grand
+bruit, mais ils ont trouvé le dauphin, etc.» Tschudi.]
+
+Les Allemands jetèrent les hauts cris. Mais les autres répondaient
+qu'on leur avait promis des vivres, une solde, et qu'ils n'avaient
+rien reçu[47]. Enfin le duc de Bourgogne, craignant de voir les
+Français s'habituer en Suisse et en Alsace, se porta pour médiateur.
+Le dauphin, qui se plaignait d'avoir sauvé des ingrats, fit
+volontiers la paix avec les Suisses. Il sentit, en homme avisé, tout
+ce qu'on pouvait faire avec ces braves, qui se vendaient aisément, qui
+n'avaient peur de rien et frappaient sans raisonner. Il les encouragea
+à venir en France. Il se montra leur ami contre la noblesse, qu'il
+était venu secourir, déclarant que si les nobles de Bâle ne voulaient
+pas s'arranger, il se joindrait à la ville pour leur faire la guerre.
+Il aimait tant cette ville de Bâle, qu'il aurait voulu qu'elle fut
+française. De leur côté les Suisses, qui ne demandaient qu'à gagner,
+lui offrirent amicalement de lui louer quelques mille hommes.
+
+[Note 47: L'empereur répliquait qu'il avait demandé un secours de six
+mille hommes, et non de trente mille. On pouvait lui répondre que six
+mille hommes n'auraient servi à rien, que les Suisses n'auraient pas
+été intimidés, ni Zurich délivrée. V. la discussion dans _Legrand,
+Histoire de Louis XI_ (_ms. de la Bibl. royale_), d'après les actes
+originaux.
+
+_Bibl. royale, ms. Legrand_, folio 71.
+
+Ceci ne se trouve, si je ne me trompe, que dans les historiens
+suisses, Müller, Geschichte, B. IV, c. II.
+
+Je ne puis retrouver la source où j'ai puisé ce fait, qui n'est pas
+invraisemblable, mais que je n'ose garantir.]
+
+Le retour du dauphin et le bruit de l'échec des Suisses avancèrent
+fort les affaires de Lorraine. Les villes qui se couvraient du nom de
+l'Empire comprirent que si l'empereur et la noblesse allemande avaient
+appelé les Français au fond des pays allemands pour sauver Zurich, ils
+ne viendraient pas se battre contre les Français sur les Marches de
+France. Toul et Verdun reconnurent le roi comme protecteur[48].
+
+[Note 48: _Archives, Trésor des chartes, Reg. 177_, n{os} 54, 55.]
+
+Metz seule résistait. Cette grande et orgueilleuse ville avait
+d'autres villes dans sa dépendance, et autour d'elle vingt-quatre ou
+trente forts. Cependant, dès le commencement, Épinal avait saisi
+l'occasion de s'affranchir et s'était jetée dans les bras du roi[49].
+Les forts s'étant rendus ensuite, les Messins se décidèrent à
+négocier; ils représentèrent au roi «qu'ils n'étoient point de son
+royaume ni de sa seigneurie; mais que dans ses guerres avec le duc de
+Bourgogne et autres, ils avoient toujours reçu et conforté ses gens.»
+Alors, par ordre du roi, maître Jean Rabateau, président du Parlement,
+proposa à l'encontre plusieurs raisons, savoir: Que le Roy prouveroit
+suffisamment, si besoin étoit, tant par des chartes que chroniques et
+histoires, qu'ils étoient et avoient été de tout temps passé sujets du
+Roy et du royaume; que le Roy étoit bien averti qu'ils étoient
+coutumiers de faire et trouver telles cauteles et cavillations, et
+comment, quand l'empereur d'Allemagne étoit venu à grande puissance et
+intention de les contraindre à obéir à lui, pour leur défense ils se
+disoient pour lors être _dépendans du royaume de France et tenans de
+la couronne_; semblablement, quand aucuns roys des prédécesseurs du
+Roy de France étoient venus pour les faire obéir à eux, ils se
+disoient être _de l'Empire et sujets de l'Empereur_[50].
+
+[Note 49: D. Calmet.]
+
+[Note 50: Mathieu de Coucy.]
+
+Le grand procès des limites de la France et de l'Empire ne pouvait se
+régler aussi incidemment et pendant une trêve de la guerre
+d'Angleterre. La chose resta indécise. Le roi se contenta de faire
+financer cette riche ville de Metz.
+
+Au reste, il avait fait tout ce qu'il pouvait désirer, occupé ses
+troupes, relevé à bon marché la réputation des armes françaises. Les
+capitaines, jusque-là dispersés et à peine dépendants du roi, avaient
+suivi son drapeau. Le moment était venu d'accomplir la grande réforme
+militaire que la Praguerie avait fait ajourner.
+
+L'opération était délicate; elle fut habilement conduite[51]; le roi
+chargea les seigneurs qui lui étaient le plus dévoués de sonder les
+principaux capitaines et de leur offrir le commandement de quinze
+compagnies de gendarmerie régulière. Ces compagnies, chacune de cent
+lances (600 hommes), furent réparties entre les villes; mais on eut
+soin de les diviser, de sorte que dans chaque ville (même dans les
+plus grandes, Troyes, Châlons, Reims) il n'y avait que vingt ou trente
+lances. La ville payait sa petite escouade et la surveillait; partout
+les bourgeois étaient les plus forts et pouvaient mettre les soldats à
+la raison. Les gens de guerre qui ne furent pas admis dans les
+compagnies se trouvèrent tout à coup isolés, sans force; ils se
+dispersèrent. «Les Marches et pays du royaume devinrent plus sûrs et
+mieux en paix, dès les deux mois qui suivirent, qu'ils n'avaient été
+trente ans auparavant[52].»
+
+[Note 51: On n'a pu retrouver l'ordonnance relative à cette
+organisation militaire.--Quant à la taille, elle fut consentie par les
+États d'après l'ordonnance de 1439, sans qu'il fut spécifié qu'elle
+était _permanente_ et _perpétuelle_. Cette grave innovation fut
+introduite par un _sous-entendu_. Ordonnances, XIII.]
+
+[Note 52: Mathieu de Coucy.]
+
+Il y avait trop de gens qui gagnaient au désordre pour que cette
+réforme se fit sans obstacle. Elle en rencontra de timides, il est
+vrai, dans le conseil même du roi. Les objections ne manquèrent pas:
+les gens de guerre allaient se soulever; le roi n'était pas assez
+riche pour de telles dépenses, etc.
+
+La réforme financière, qui seule rendait l'autre possible, fut due,
+selon toute apparence, à Jacques Coeur. Dans la belle et sage
+ordonnance de 1443, qui règle la comptabilité[53], on croit
+reconnaître, comme dans celle de Colbert, la main d'un homme formé aux
+affaires par la pratique du commerce, et qui applique en grand au
+royaume la sage et simple économie d'une maison de banque.
+
+[Note 53: Les officiers de finances exercent un contrôle les uns sur
+les autres. Les receveurs rendront compte au receveur général tous les
+deux ans, celui-ci tous les ans à la chambre des comptes; les grands
+officiers (l'argentier, l'écuyer, le trésorier des guerres et le
+maître de l'artillerie) compteront tous les mois avec le roi même.
+Ordonnances, XIII, 377. Pour mesurer le chemin parcouru, il est
+curieux de rapprocher de cette vieille ordonnance l'important ouvrage
+de M. de Montcloux: De la Comptabilité publique, 1840.
+
+Cette remarque judicieuse est de notre grand historien économiste M.
+de Sismondi, Histoire des Français, XIII, 447.]
+
+L'argent donne la force. En 1447, le roi prend la police dans sa main;
+il attribue au prévôt de _Paris_ la juridiction sur tous les vagabonds
+et malfaiteurs du _royaume_[54]. Cette haute justice prévôtale était
+le seul moyen d'atteindre les brigands, de les soustraire à leurs
+nobles protecteurs, à la connivence, à la faiblesse des juridictions
+locales.
+
+[Note 54: Dès 1438, le roi avait nommé le prévôt de Paris «espécial et
+général réformateur...»]
+
+On trouva ce remède dur, on se plaignit fort; mais l'ordre et la paix
+revinrent, les routes furent enfin praticables. «Les marchands
+commencèrent de divers lieux à travers de pays à autres faire leur
+négoce... Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays
+s'efforçoient à labourer et réédifier leurs maisons, à essarter leurs
+terres, vignes et jardinages. Plusieurs villes et pays furent remis
+sus et repeuplez. Après avoir été si longtemps en tribulation et
+affliction, il leur sembloit que Dieu les eût enfin pourvus de sa
+grâce et miséricorde[55].»
+
+[Note 55: Mathieu de Coucy.]
+
+Cette renaissance de la France fut signalée par une chose grande et
+nouvelle, la création d'une infanterie nationale.
+
+L'institution militaire sortit d'une institution financière. En 1445,
+le roi avait ordonné que les _élus_ chargés de répartir la taille
+seraient appointés par lui[56]; que ces élus ne seraient plus les
+juges seigneuriaux, les serviteurs des seigneurs, mais les agents
+royaux, les agents du pouvoir central, dépendant de lui seul, par
+conséquent plus libres des influences locales, plus impartiaux.
+
+[Note 56: «Et n'auront plus doresnavant les juges et chastellains des
+_Seigneurs_ particuliers (ne autres juges ordinaires) la cognoissance
+des tailles et aides... Plusieurs juges desdictes chatellenies
+champêtres ne sont pas expers ne cognoissans en telles matières,
+ainçois sont les aucuns simples gens méchaniques qui tiennent à ferme
+desdicts _Sieurs_ particuliers, les receptes, judicatures et prevostez
+de leurs seigneuries, et lesquels, soubz ombre de l'autorité qui par
+ce moyen leur seroit donné, se voudroient par aventure affranchir,
+avec les métoyers et autres familiers serviteurs, du payement des
+tailles et aydes, qui tourneroit à grande folle et charge des manans
+et habitans des chastellenies... parce qu'il y auroit moins de
+personnes contribuables... aussi pour ce que lesdits juges et
+chastellains ne tiennent leur judicature que de quinzaine en
+quinzaine... et ne vouldroient laisser leurs affaires pour vacquer à
+l'expédition desdictes causes, se ils n'avoient gaiges ou salaires
+pour ce faire.» Ordonnances, XIII, 241-7.]
+
+En 1448, ces _élus_ reçoivent ordre d'élire un homme par paroisse,
+lequel sera franc et exempt de la taille, s'armera à ses frais et
+s'exercera les dimanches et fêtes à tirer de l'arc. Le franc-archer
+recevra une solde seulement en temps de guerre.
+
+Les élus devaient, selon l'ordonnance, choisir de préférence dans la
+paroisse «un bon compagnon qui auroit fait la guerre[57].»
+
+[Note 57: «Au cas que les commissaires et esleuz trouveront en aucune
+bonne paroisse ung bon compaignon usité de la guerre, et qu'il n'eust
+de quoy se mettre sus de habillemens... et fust propice pour estre
+archer, lesdicts commissaires et esleuz sçauront aux habitans s'ils
+luy voudront aidier à soi mettre sus...--Se trois ou quatre
+parroissiens povoient faire un archer, ce demeure à la discrétion des
+commissaires et esleuz. Les parroissiens de chascune parroisse seront
+tenuz d'eulx donner garde de l'archer... qu'il n'ose soy absenter,
+vendre ou engaiger son habillement.--Le seigneur chastellain, ou son
+capitaine pour luy, sera tenu de visiter tous les moys les archers de
+sa chastellenie, et se faulte y trouve, sera tenu de le faire savoir
+aux commissaires ou esleuz du Roy.» Ordonnances, XIV, 2, 5.--Selon un
+auteur qui paraît avoir vécu dans la familiarité de Charles VII, il y
+aurait eu un archer _par cinquante feux_, Amelgardus, dans les Notices
+des mss., I. 423.
+
+V. la diatribe de l'historien connu sous le nom d'Amelgard, contre les
+compagnies d'ordonnances et les francs-archers. Notices des mss., I,
+423.]
+
+Néanmoins on s'égaya fort sur la nouvelle milice; on prétendait que
+rien n'était moins guerrier; on en fit des satires; il en est resté le
+_Franc-Archer de Bagnolet_[58].
+
+[Note 58: C'est une des meilleures satires qu'on attribue à Villon:
+«Apperçoit le franc-archer un espoventail... faict en façon d'un
+gendarme,» et il lui demande grâce:
+
+ «En l'honneur de la Passion
+ De Dieu, que j'aie confession!
+ Car, je me sens jà fort malade....»]
+
+Plus d'un en riait qui n'avait pas envie de rire. La noblesse
+entrevoyait combien l'innovation était grave. Ces essais plus ou moins
+heureux, francs-archers de Charles VII, _légions_ de François Ier,
+devaient amener le temps où la force, la gloire du pays seraient aux
+roturiers.
+
+L'archer de Bagnolet n'en était pas moins l'aïeul du terrible soldat
+de Rocroi, d'Austerlitz.
+
+Au reste, les francs-archers semblent avoir été plus guerriers que la
+satire ne veut le faire croire. Ils aidèrent fort utilement l'armée,
+qui reconquit la Normandie et la Guienne.
+
+Eussent-ils été inutiles, une telle institution eût toujours témoigné
+une grande chose, savoir: que le roi n'avait rien à craindre de ses
+sujets; qu'ils étaient bien à lui, les petits surtout, bourgeois et
+bonnes gens des villages.
+
+Le XIIIe siècle avait été celui de la _paix du roi_; il avait fallu
+alors qu'il défendit la guerre aux communes comme aux seigneurs; qu'il
+leur ôtât à tous les armes dont ils se servaient mal.
+
+Mais maintenant la guerre sera la _guerre du roi_. Il arme lui-même
+ses sujets; le roi se fie au peuple, la France à la France.
+
+Elle a retrouvé son unité au moment où l'Angleterre perd la sienne.
+Nous allons voir tout à l'heure (1453) le Parlement anglais voter une
+armée, mais on n'osera la lever; ce serait convoquer la discorde de
+toutes les provinces, amener des soldats à la guerre civile, les
+mettre aux prises; ils commenceraient par se battre entre eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS DE FRANCE
+
+1442-1453
+
+
+C'est une opinion établie en Angleterre dès le XVe siècle, adoptée par
+les chroniqueurs, consacrée par Shakespeare[59], que ce pays dut la
+perte de ses provinces de France et tous ses malheurs au malheur
+d'avoir eu une reine française, Marguerite d'Anjou. Historiens et
+poètes, tous voient la fatalité, le mauvais génie de l'Angleterre
+débarquer avec Marguerite.
+
+[Note 59: Disons mieux, par le nom de Shakespeare. En mettant son nom
+à plusieurs tragédies médiocres qu'il arrangeait un peu, le grand
+poète a immortalisé toutes les erreurs et les non-sens des
+chroniqueurs et dramaturges du XVIe siècle, qui parlent au hasard du
+XVe.]
+
+Qui aurait pu le soupçonner? Marguerite était une enfant, elle n'avait
+que quinze ans; elle sortait de l'aimable maison d'Anjou, qui plus
+qu'aucune autre avait contribué à rapprocher tous les princes
+français, à réconcilier la France avec elle-même. Cette jeune reine
+était la fille du plus doux des hommes, _du bon roi René_, l'innocent
+peintre et poète, qui finit par vouloir se faire berger[60]; elle
+était nièce de Louis d'Anjou, qui laissa à Naples une si chère
+mémoire[61].
+
+[Note 60: Sur cette bergerie du vieux roi et de sa jeune femme, V.
+Villeneuve-Bargemont.]
+
+[Note 61: M. de Sismondi, justement sévère pour tous les rois, fait
+une exception en faveur de celui-ci: Histoire des républiques
+italiennes, IX, 54.]
+
+Le côté maternel était moins rassurant peut-être. La maison de
+Lorraine, remuante et guerrière s'il en fut, n'en devait pas moins,
+adoucie par le sang d'Anjou, séduire, ensorceler les peuples... La
+France fut «folle des Guise, car c'est trop peu dire amoureuse.» On
+sait quel souvenir a laissé leur nièce, Marie Stuart?... Héros de
+roman autant que d'histoire, ces princes de Lorraine devaient en deux
+siècles essayer, manquer tous les trônes[62].
+
+[Note 62: On ne peut voir sans intérêt, près de la mer, dans la petite
+église des jésuites de la petite ville d'Eu, la triste et rêveuse
+effigie de Henri de Guise. Dans les plis infinis de ce front, il n'y a
+pas seulement la tragédie personnelle, il y a le long et pénible
+imbroglio des destinées de la famille, les couronnes de France,
+d'Écosse, de Naples, de Jérusalem, d'Aragon, revendiquées, touchées,
+manquées toujours... Cependant, à la fin, ces Lorrains ont pu se
+consoler, ils ont fait fortune, en laissant la Lorraine pour épouser
+l'héritière d'Autriche; mais cela n'est arrivé que lorsqu'ils ont
+perdu l'esprit de la famille et rassuré l'Europe par une sage et
+honnête médiocrité.]
+
+La jeune Marguerite était née parmi les plus étranges, les plus
+incroyables aventures, en plein roman. Son père était prisonnier, une
+de ses soeurs en otage, mariée d'avance à l'ennemi de la maison
+d'Anjou. René reçut dans sa captivité la couronne de Naples et
+commença son règne en prison. Son rival, Alphonse d'Aragon, était
+lui-même captif à Milan. C'était une guerre entre deux prisonniers. La
+femme de René, Isabelle de Lorraine, sans troupes, sans argent,
+chassée de son duché, s'en va conquérir un royaume. Elle trouve
+Alphonse libre et plus fort que jamais; elle lutte trois ans, se ruine
+pour racheter son mari et le faire venir. Il ne vient que pour
+échouer[63].
+
+[Note 63: V. Simonetæ lib. IV; et Giornali Napolitani, ap. Muratori,
+XXI, 270, 1108.]
+
+La vaillante Lorraine n'emmena pas sa fille plus loin que Marseille;
+elle la laissa sur ce bord avec son jeune frère, parmi les Provençaux
+qu'aimait René, qui le lui rendaient bien, et dont l'enthousiasme
+facile s'animait de l'intrépidité d'Isabelle et de la beauté de ses
+enfants. La petite Marguerite, Provençale d'adoption, eut pour
+éducation les périls de sa mère, les haines d'Anjou et d'Aragon; elle
+fut nourrie dans ces mouvements dramatiques de guerre et d'intrigues;
+elle grandit d'esprit, de passion, au souffle des factions du Midi.
+
+«C'était, dit un chroniqueur anglais et peu ami, c'était une femme de
+grand esprit, de plus grand orgueil, avide de gloire, d'honneur; elle
+ne manquait pas de diligence, de soin, d'application; elle n'était pas
+dénuée de l'expérience des affaires. Et parmi tout cela, c'était bien
+une femme, il y avait en elle une pointe de caprice; souvent, quand
+elle était animée et toute à une affaire, le vent changeait, la
+girouette tournait brusquement[64].»
+
+[Note 64: «Like to a wethercock, mutable and turning.» Hall and
+Grafton.]
+
+Avec cet esprit violent et mobile, elle était très-belle. La furie, le
+démon, comme l'appellent les Anglais, n'en avait pas moins les traits
+d'un ange[65], au dire du chroniqueur provençal. Même âgée, accablée
+de malheurs, elle fut toujours belle et majestueuse. Le grand
+historien de l'époque, qui la vit à la cour de Flandre, bannie et
+suppliante, n'en fut pas moins frappé de cette imposante figure: «La
+Reine, avec son maintenir, se montroit, dit-il, un des beaulx
+personnages du monde, représentant dame[66].»
+
+[Note 65: «On admiroit son fils et sa fille (Marguerite), comme s'ils
+eussent esté deux anges de divers sexes, descendus du palais céleste.»
+Chronique de Provence.]
+
+[Note 66: Chastellain. L'ensemble du passage prouve que c'est bien du
+corps, de la personne physique qu'il s'agit.]
+
+Marguerite ne pouvait apparemment épouser qu'une grande infortune.
+Elle fut deux fois promise, et deux fois à de célèbres victimes du
+sort, à Charles de Nevers dépouillé par son oncle, et à ce comte de
+Saint-Pol avec lequel la féodalité devait finir en Grève. Elle fut
+mariée plus mal encore; elle épousa l'anarchie, la guerre civile, la
+malédiction... À tort ou à droit, cette malédiction dure encore dans
+l'histoire.
+
+Tout ce qu'elle avait de brillant, d'éminent, et qui l'eût servie
+ailleurs, devait lui nuire en Angleterre. Si les reines françaises
+avaient toujours déplu, sous Jean, sous Édouard II, sous Richard II,
+combien davantage celle-ci, qui était plus que Française! Le contraste
+des deux nations devait ressortir violemment. Ce fut comme un coup du
+soleil de Provence dans le monotone brouillard. «Les pâles fleurs du
+Nord,» comme les appelle leur poète, ne purent qu'être blessées de
+cette vive apparition du Midi.
+
+Avant même qu'elle vînt, lorsque son nom n'avait pas encore été
+prononcé, on travaillait déjà contre elle, contre la reine qui
+viendrait. Tant que le roi n'était pas marié, la première dame du
+royaume était Éléonore Cobham, duchesse de Glocester, femme de l'oncle
+du roi; l'oncle était jusque-là l'héritier présomptif du neveu. Une
+reine arrivant, la duchesse allait descendre à la seconde place; qu'il
+survînt un enfant, Glocester n'était plus l'héritier, il ne lui
+restait qu'à s'en aller, à mourir de son vivant, en s'enterrant dans
+quelque manoir. Le seul remède, c'était que le bon roi, trop bon pour
+cette terre, fût envoyé tout droit au ciel[67].... Dès lors, Glocester
+régnait, et lady Cobham, qui avait déjà eu l'habileté de se faire
+duchesse, se faisait reine et recevait la couronne dans l'abbaye de
+Westminster.
+
+[Note 67: «Entended to destroy the King... By examination convict.»
+Hall and Grafton.]
+
+La dame, peu scrupuleuse, eut certainement ces pensées; on ne sait
+trop jusqu'où elle alla dans l'exécution. Elle était entourée des gens
+les plus suspects. Son directeur en ces affaires était un certain
+Bolingbroke, grand clerc[68], surtout dans les mauvaises sciences.
+Elle consultait aussi un chanoine de Westminster, et se servait d'une
+sorcière, la Margery, dont nous avons parlé.
+
+[Note 68: «Notabilissimus clericus unus illorum in toto mundo.»
+Wyrcester.]
+
+Le but étant la mort du roi, on avait fait un roi de cire, lequel
+fondant, Henri fondrait aussi. Le grand magicien, Bolingbroke,
+siégeait pendant l'opération sur une sorte de trône, tenant en main le
+sceptre et l'épée de justice; des quatre coins du siége, partaient
+quatre épées, dirigées contre autant d'images de cuivre[69]. Mais tout
+cela n'avançait pas beaucoup; la duchesse elle-même, folle de passion
+et de désir, s'était hasardée la nuit à entrer dans le sanctuaire de
+la noire abbaye... Qu'y venait-elle faire? Voulait-elle, de ses
+ongles, fouiller la royauté au fond des tombes, ou déjà, femme vaine,
+s'asseoir dans le trône sur la fameuse pierre des rois?
+
+[Note 69: C'étaient probablement les figures du roi, du cardinal et
+des deux princes qui avaient chance d'arriver au trône, York et
+Somerset.]
+
+L'occasion était belle pour frapper Glocester, pour perdre sa femme,
+_infamer_[70] sa maison. Mais d'aller dans cette forte maison, parmi
+tant de vassaux armés et de nobles amis, chercher jusqu'à la chambre
+conjugale, dans les bras de Glocester, celle qu'il avait tant aimée,
+son épouse qui portait son nom, c'était plus de courage qu'on n'en eût
+attendu du vieux Winchester et de ses évêques. Ils ne s'y seraient pas
+hasardés, s'ils n'eussent été soutenus, suivis de la populace qui
+criait _à la sorcière!_ Ce mot était terrible; il suffisait de le
+prononcer pour que toute une ville fût comme ivre et ne se connût
+plus... Le peuple, en ces moments, devenait d'autant plus furieux
+qu'il avait peur lui-même; il laissait tout pour faire la guerre au
+diable; tant que le feu n'en avait pas fait raison, il croyait sentir
+sur lui-même la griffe invisible...
+
+[Note 70: Pourquoi l'historien du XVe siècle n'emploierait-il pas un
+mot qui revient si souvent dans nos chroniques de ce temps?]
+
+La duchesse fut saisie et examinée par le primat, ses gens pendus,
+brûlés. Pour elle, par une grâce cruelle, elle fut réservée.
+L'ambitieuse avait rêvé une _entrée_ solennelle, une marche pompeuse
+dans Londres; elle l'eut en effet. Elle fut promenée comme pénitente,
+et la torche au poing, par les rues, au milieu des dérisions féroces,
+la canaille, les _apprentis_ de la Cité aboyant après... Si, comme il
+faut le croire, les ennemis de la victime ne lui épargnèrent pas les
+duretés ordinaires de la pénitence publique, elle était en chemise,
+tête nue, au brouillard de novembre... Elle subit l'horrible promenade
+par trois jours, par trois quartiers[71]. Et ensuite, comme elle
+n'était pas morte, on la remit à la garde d'un lord, et on l'envoya
+pour pleurer toute sa vie au milieu de la mer, dans l'île lointaine de
+Man.
+
+[Note 71: «Tribus diebus... pertransiens cum uno cero in manu... et
+feria sexta cum cero... et die sabbati... simili modo.» Wyrcester.]
+
+On serait tenté de croire que cette scène avait été arrangée pour
+pousser à bout Glocester, lui faire perdre toute mesure, lui faire
+prendre les armes et rompre la _paix de la Cité_; il aurait eu cette
+fois contre lui les gens de Londres, il eût été tué peut-être, à coup
+sûr perdu. Au grand étonnement de tout le monde, le duc ne bougea[72].
+Ses ennemis en furent pour leur cruelle comédie. Il laissa faire, il
+abandonna sa femme plutôt que sa popularité, il resta pour le peuple
+_le bon duc_. Cette patience d'un homme si fougueux, et dans une si
+terrible épreuve, donna fort à réfléchir; pour se contenir ainsi
+lui-même, il avait selon toute apparence des desseins profonds. Par
+deux fois il avait essayé de se faire souverain dans les Pays-Bas[73],
+et il avait échoué. Mais la chose était certainement plus facile en
+Angleterre; il n'était séparé du trône que par une vie d'homme, tant
+que le roi n'était pas marié, n'avait pas d'enfants.
+
+[Note 72: «Toke all things paciently and sayde little.» Hall and
+Grafton.]
+
+[Note 73: Récemment encore, à la rupture de 1436, il s'était fait
+faire par Henri VI, comme roi de France, le don impolitique, insensé,
+du comté de Flandre. (Rymer, 1436, 30 juil.)]
+
+Donc, il fallait marier le roi au plus vite, le marier en France,
+faire la paix avec la France. L'Angleterre avait assez de la sourde et
+terrible guerre qui déjà grondait en elle-même.
+
+Cette raison était bonne, et il y en avait une autre non moins forte:
+c'est que l'Angleterre s'épuisait à faire une guerre inutile, qu'elle
+n'en pouvait plus, que les dépenses croissaient d'heure en heure, que
+les possessions françaises coûtaient, loin de rapporter. Dans un
+temps bien meilleur, en 1427, on en tirait 57,000 livres sterling, et
+l'on y dépensait 68,000[74].
+
+[Note 74: Turner, d'après un document ms.]
+
+Si ces provinces rapportaient, ce n'était pas au roi. Ceci demande
+d'être expliqué avec quelque détail.
+
+Le régent de France, peu secouru, toujours aux expédients, ne sachant
+comment faire face à mille embarras, avait inféodé aux lords tous les
+meilleurs fiefs; il leur avait mis entre les mains les châteaux, les
+places, dans l'espoir qu'ils les défendraient avec leurs bandes de
+vassaux. Cela créait aux lords des intérêts très-divers, souvent
+opposés entre eux, souvent peu d'accord avec l'intérêt du roi. Ainsi,
+Glocester avait des places en Guienne, et il était l'allié des
+Armagnacs; mais le duc de Suffolk, mariant sa nièce dans la maison
+rivale de Foix, fit passer au mari les fiefs de Glocester. Au nord,
+Talbot avait Falaise; le duc d'York, devenu régent, prit pour lui une
+ville capitale, royale, la grande ville de Caen.
+
+Le pis, c'est que ces lords, sentant toujours qu'ici ils n'étaient pas
+chez eux, ne faisaient rien pour les fiefs qu'ils s'étaient chargés de
+défendre. Ils laissaient tout tomber, murs et tours, en ruine. Ils n'y
+auraient pas mis un penny; tout ce qu'ils pouvaient tirer, extorquer,
+ils l'envoyaient vite au manoir, _home_... Le _home_ est l'idée fixe
+de l'Anglais en pays étranger. Tout allait donc s'enfouir dans les
+constructions de ces monstrueux châteaux, aujourd'hui trop grands pour
+des rois. Mais les Warwick, les Northumberland, les jugeaient trop
+petits pour la grandeur future qu'ils rêvaient à leur famille, pour
+l'_aîné_, l'héritier, quand _Sa Grâce_ siégerait à Noël dans un
+banquet de quelques mille vassaux... Ils ne devinaient guère que
+bientôt, père, aîné et puînés, vassaux, biens et fiefs, tout allait
+périr dans la guerre civile; tout, sauf le paisible et vrai possesseur
+de ces tours, le lierre qui dès lors commençait à les vêtir, et qui a
+fini par envelopper l'immensité de Warwick castle.
+
+Quiconque parlait de traiter avec la France, allait avoir contre lui
+tous ces lords; ils trouvaient bon que le pays se ruinât pour leur
+conserver leurs fiefs du continent, leurs fermes, pour mieux dire, ils
+n'y voyaient rien autre chose. Il était tout simple qu'ils y tinssent.
+Ce qui était plus surprenant, c'est que la guerre avait tout autant de
+partisans parmi ceux qui n'avaient rien en France, chez ceux que la
+guerre ruinait; ces pauvres diables avaient sur le continent une
+richesse d'orgueil, une royauté d'imagination; au moindre mot
+d'arrangement, le _fellow_ sans chausses entrait en fureur, on voulait
+lui rogner son royaume de France, lui voler ce que la vieille
+Angleterre avait si légitimement gagné à la bataille d'Azincourt.
+
+Les évêques régnants (Winchester, Cantorbéry, Salisbury et
+Chichester), dans le désir qu'ils avaient de la paix, dans leurs
+craintes que les dépenses de la guerre ne fissent toucher aux biens
+d'église, négociaient toujours, mais n'osaient conclure. Ils n'en
+seraient peut-être jamais venus là, s'ils n'eussent eu avec eux dans
+le conseil un homme d'épée, lord Suffolk, qui les entraîna; il fallait
+un homme de guerre pour oser faire la paix.
+
+Suffolk n'était pas d'une famille ancienne. Les Delapole (c'était leur
+vrai nom) étaient de braves marchands et marins. L'aïeul fut anobli
+pour avoir fourni des vivres à Édouard Ier dans la guerre d'Écosse. Le
+grand-père, factotum du violent Richard II, le servit comme amiral,
+général, chancelier; loin de faire ainsi sa fortune, il fut poursuivi
+par le Parlement et il alla mourir à Paris. Le père, pour relever sa
+maison, tourna court et se donna aux ennemis de Richard, se donna
+corps et âme; il se fit tuer, lui et trois de ses fils, pour la maison
+de Lancastre.
+
+Le dernier fils, celui dont nous parlons, avait fait trente-quatre ans
+les guerres de France avec beaucoup d'honneur. Les revers d'Orléans et
+de Jargeau n'avaient fait aucun tort à sa réputation de bravoure.
+Cette dernière place étant forcée, il se défendait encore; enfin, se
+voyant presque seul, il avise un jeune Français: «Es-tu chevalier? lui
+dit-il.--Non.--Eh bien! sois-le de ma main.» Ensuite il se rendit à
+lui.
+
+Il revint en Angleterre, ruiné par une rançon de deux ou trois
+millions. Néanmoins, loin de garder rancune à la France, il conseilla
+la paix, s'attacha au parti de la paix; malheureusement il portait
+dans ce parti la dureté, l'insolence de la guerre.
+
+La pensée du cardinal Winchester, c'eût été de faire épouser au roi
+d'Angleterre une fille du roi de France; pensée timide qu'il osa à
+peine exprimer dans les négociations[75]. La fille étant impossible,
+on se contenta d'une nièce. Le choix tomba sur la fille d'un prince
+pauvre, René, qui ne pouvait porter ombrage aux Anglais. Il y avait
+encore cet avantage que, si l'on était obligé, pour diminuer les
+dépenses, d'abandonner les deux provinces non maritimes, le Maine et
+l'Anjou, on les rendrait à René et à son frère, non à Charles VII, ce
+qui serait peut-être moins blessant pour l'orgueil anglais[76].
+
+[Note 75: Rymer, 1433, 21 mai.]
+
+[Note 76: Le Maine devait être remis à René, et non au roi de France:
+Henri VI demande expressément à Charles VII qu'il en soit ainsi par sa
+lettre originale du 28 juillet 1447. _Mss. Du Puy._]
+
+Le traité de mariage et de cession était raisonnable, et néanmoins
+d'un extrême péril pour celui qui oserait le conclure. Suffolk, qui ne
+l'ignorait pas, ne se contenta point de l'autorisation du conseil, il
+eut la précaution de se faire pardonner d'avance par le roi «les
+erreurs de jugement dans lesquelles il pourrait tomber.» Ce singulier
+pardon des fautes à commettre fut ratifié par le Parlement[77].
+
+[Note 77: Le Parlement anglais dégage le roi de la promesse qu'il
+avait faite, à l'exemple du roi de France, de ne point faire de paix
+«sans l'aveu des trois états de la nation,» 1445.--Le 24 avril 1446,
+le Parlement déclare que le traité a été fait du propre mouvement du
+roi, _sans qu'il ait été conseillé_. _Mss. Bréquigny._]
+
+Rendre une partie pour consolider le reste, c'était faire justement ce
+que fit saint Louis, lorsque, malgré ses barons, il restitua aux
+Anglais quelques-unes des provinces que Philippe-Auguste avait
+confisquées sur Jean sans Terre.
+
+Mais ici, il n'y avait même pas restitution définitive pour le Maine.
+Le roi d'Angleterre accordait, non la souveraineté, mais l'_usufruit
+viager_ du Maine au frère de René. Encore, pour cet usufruit, les
+Français devaient payer aux Anglais, qui tenaient dans ce comté des
+fiefs de la Couronne, le _revenu de dix années_[78]; pour une
+possession si précaire, ces feudataires allaient recevoir une somme
+ronde, en argent, plus sûre, et probablement plus forte que tout ce
+qu'ils en auraient tiré jamais.
+
+[Note 78: «Moyennant récompensation de la valeur desdites terres pour
+dix ans.» Rymer, 1448, 11 mars.]
+
+Suffolk de retour trouva contre lui une unanimité terrible. Jusque-là,
+on était divisé sur la question; bien des gens voyaient que pour
+garder ces possessions ruineuses, il faudrait aller jusqu'au fond de
+toutes les bourses, et ils ne savaient pas trop s'ils voulaient garder
+à ce prix: l'orgueil disait _oui_, l'avarice _non_. Le traité de
+Suffolk ayant tranquillisé l'avarice, l'orgueil parla seul. Les moins
+disposés à financer pour la guerre se montrèrent les plus guerriers,
+les plus indignés. Le caractère morose et bizarre de la nation ne
+parut jamais mieux. L'Angleterre ne voulait rien faire ni pour garder
+ni pour rendre avec avantage. Elle allait tout perdre sans
+dédommagement; la plus vulgaire prudence eût suffi pour le prévoir. Et
+le négociateur qui, pour assurer le reste, rendait une partie avec
+indemnité, fut haï, conspué, poursuivi jusqu'à la mort.
+
+Tels furent les tristes auspices sous lesquels Marguerite d'Anjou
+débarqua en Angleterre. Elle y trouva un soulèvement universel contre
+Suffolk, contre la France et la reine française, une révolution toute
+mûre, un roi chancelant, un autre roi tout prêt. Glocester avait
+toujours eu pour lui le parti de la guerre, les mécontents de diverses
+sortes; mais voilà que tout le monde était pour la guerre, tout le
+monde mécontent. Lorsqu'il marchait, selon sa coutume, avec un grand
+cortége de gens armés qui portaient ses couleurs, lorsque les petites
+gens suivaient et saluaient _le bon duc_, on sentait bien que la
+puissance était là, que cet homme si humilié allait se trouver maître
+à son tour, qu'il devait régner, comme _protecteur_ ou comme roi... Il
+en était moins loin à coup sûr que le duc d'York, qui pourtant en vint
+à bout plus tard.
+
+De l'autre part, que voyait-on? de vieux prélats, riches et timides,
+un octogénaire, le cardinal Winchester, une reine toute jeune, un roi
+dont la sainteté semblait simplicité d'esprit. Les alarmes croissant,
+un Parlement fut convoqué et le peuple requis de prendre les armes et
+de veiller à la sûreté du roi. Le Parlement fut ouvert par un sermon
+de l'archevêque de Cantorbéry et du chancelier, évêque de Chichester,
+sur la paix et le bon conseil; le lendemain Glocester fut arrêté (11
+février); on répandit qu'il voulait tuer le roi pour délivrer sa
+femme. Peu de jours après, le prisonnier mourut (23 février). Sa mort
+ne fut ni subite ni imprévue; elle avait été préparée par une maladie
+de quelques jours[79]. Depuis longtemps, d'ailleurs, il était loin
+d'être en bonne santé, si nous en croyons un livre écrit plusieurs
+années auparavant par son médecin[80].
+
+[Note 79: «In tam arcta custodia, quod præ tristitia decideret in
+lectum _ægritudinis_, et _infra paucos dies_ posterius secederet in
+fata.» Whethamstede, apud Hearne, Script. Angl. II, 365.]
+
+[Note 80: Dans ce curieux ouvrage que le médecin adresse au duc, il
+lui décrit avec les plus grands détails l'état où se trouvent les
+divers organes de Sa Grâce. Il n'en compte pas moins de _sept_ qui
+sont fort altérés: le cerveau, la poitrine, le foie, la rate, les
+nerfs, les reins et genitalia. Il observe, entre autres choses, que le
+noble malade est épuisé par l'usage immodéré des plaisirs de l'amour,
+qu'il a le flux de ventre une fois par mois, etc. Quand même on
+supposerait que le médecin a voulu effrayer, pour obtenir un peu plus
+de sobriété et de modération, cet inventaire d'infirmités, de maladies
+naissantes, même réduit de moitié, serait encore peu rassurant.
+(Hearne.)]
+
+Toute l'Angleterre n'en resta pas moins convaincue qu'il avait péri de
+mort violente. On arrangeait ainsi le roman: la reine avait pour amant
+Suffolk (un amant de cinquante ou soixante ans pour une reine de
+dix-sept!) tous deux s'étaient entendus avec le cardinal; le soir,
+Glocester se portait à merveille; le matin il était mort[81]!...
+Comment avait-il été tué? Ici les récits différaient; les uns le
+disaient étranglé, quoiqu'il eût été exposé et ne portât aucune
+marque; les autres reproduisaient l'histoire lugubre de l'autre
+Glocester, oncle de Richard II, étouffé, disait-on, entre deux
+matelas. D'autres, enfin, plus cruels, préféraient l'horrible
+tradition d'Édouard II, et le faisaient mourir empalé.
+
+[Note 81: «Vespere sospes et incolumis, mane (proh dolor!) mortuus
+elatus est et ostensus.» Hist. Croyland. continuatio, apud Gale, I,
+521. Cette version plus dramatique est reproduite servilement par tous
+les autres: Hall and Grafton, I, 629; Holinshed, p. 1257 (éd. 1577);
+Shakespeare, etc.]
+
+Il est rare qu'une femme de dix-sept ans ait déjà le courage atroce
+d'un tel crime; il est rare qu'un vieillard de quatre-vingts ans
+ordonne un meurtre, au moment de paraître devant Dieu. Je crains
+qu'il n'y ait ici erreur de date, qu'on n'ait jugé Winchester mourant
+par le Winchester d'un autre âge; et que, d'autre part, on n'ait déjà
+vu dans une reine enfant, à peine sortie de la cour de René, cette
+terrible Marguerite, qui, dans la suite, effarouchée de haine et de
+vengeance, mit une couronne de papier sur la tête sanglante d'York.
+
+Quant à Suffolk, l'accusation était moins invraisemblable. Il avait eu
+le tort d'autoriser d'avance tout ce qu'on pourrait dire, en se
+donnant, par un arrangement odieux, un intérêt pécuniaire à la mort de
+Glocester. Cependant, ses ennemis les plus acharnés, dans l'acte
+d'accusation qu'ils lancèrent contre lui de son vivant, ne font nulle
+mention de ce crime. On ne le lui a jamais reproché en face, mais plus
+tard, après sa mort, lorsqu'il n'était plus là pour se défendre.
+
+Le crime, au reste, s'il y en eut un, ne pouvait qu'être inutile. Il
+restait un prétendant dans la ligne de Lancastre, le duc de Somerset;
+et il en restait un hors de cette ligne, et plus légitime. Les
+Lancastre ne descendaient que du _quatrième_ fils d'Édouard III; et le
+duc d'York descendait du _troisième_. Donc son titre était supérieur,
+et la mort de Glocester ne faisait que produire sur la scène un
+prétendant plus dangereux.
+
+Winchester, selon toute apparence, était malade au moment de la mort
+de Glocester, car il mourut un mois après. Sa mort fut un événement
+grave. Il avait été cinquante ans le chef de l'Église, et alors, tout
+vieux qu'il était, son nom en faisait l'unité. Suffolk n'était pas
+évêque pour remplacer Winchester; homme d'épée, et dans une telle
+crise, il ne pouvait guère suivre une politique de prêtres. Les
+prélats qui, pour défendre l'_Établissement_, avaient fait la royauté
+des Lancastre, qui s'en étaient servis et avaient régné avec elle,
+s'en éloignèrent à temps[82] et se résignèrent pieusement à la laisser
+tomber.
+
+[Note 82: L'évêque de Chichester ne peut plus venir au Parlement pour
+cause de vieillesse, mauvaise vue, etc. L'évêque d'Hereford donne sa
+démission, etc. (Rymer, 1449, 9 et 19 décembre.)]
+
+Pourquoi, d'ailleurs, l'Église aurait-elle mis au hasard un
+_Établissement_ déjà fort menacé pour sauver ce qui ne servait plus,
+ce qui nuisait plutôt? Suffolk commençait à prendre de l'argent, aux
+moines d'abord, il est vrai; mais il allait en venir aux évêques. Si
+l'ami agissait ainsi, que pouvait faire de plus l'ennemi?
+
+Et en effet, sa détresse augmentant, le Parlement lui refusant tout,
+il vendit des évêchés[83]. C'était le sûr moyen de mettre contre soi,
+non-seulement l'Église, mais les lords, qui souvent pouvaient payer
+leurs dettes avec des bénéfices, faire évêques leurs chapelains, leurs
+serviteurs. Les grands étaient blessés doublement à leur endroit le
+plus sensible; on leur ôtait leur influence sur l'Église, au moment où
+ils perdaient leurs fiefs de France. L'indemnité promise pour les
+terres qu'ils avaient dans le Maine se réduisit à rien; elle fut
+échangée par un nouveau traité pour certaines sommes que les Marches
+anglaises de Normandie payaient jusque-là aux Français; le roi
+d'Angleterre se chargeait d'indemniser ses sujets du Maine; c'est dire
+assez qu'ils ne reçurent pas un sol.
+
+[Note 83: «Episcopatus et beneficia regia pro pecuniis conferendo.»
+Hist. Croyland. Continuatio, apud Gale, I, 521.
+
+«À prendre sur les deniers qu'il (le roi de France) a coustume lever
+pour le remboursement des appatis sur les subgetz dudit très-hault et
+puissant nepveu du paiis de Normandie, afin que sur lesdicts deniers,
+lesdits subgetz d'iceluy, laissans lesdites terres (du Maine), soit
+par lui contemptez.» Rymer, V. 189, 1448, 11 mars.--Je n'ai pu trouver
+le traité original de la cession de l'Anjou et du Maine. On ne le
+connaît que par cet arrangement ultérieur qui tire les dédommagements
+d'une source odieuse, douteuse, et en laisse la répartition à
+l'arbitraire du roi d'Angleterre, c'est-à-dire de Suffolk.--Les
+_appatis_ ou _pactiz_ étaient ordinairement des contributions que les
+gens d'un pays payaient aux garnisons voisines pour labourer
+paisiblement. Ducange, I, 577.]
+
+Un pouvoir qui blessait les grands dans leur fortune, le peuple en son
+orgueil, et que l'Église ne soutenait plus, ne pouvait subsister. À
+qui sa ruine allait-elle profiter? c'était la question.
+
+Les deux princes les plus près du trône étaient York et Somerset.
+Suffolk crut s'assurer de tous deux. Il ôta au plus dangereux, au duc
+d'York, l'armée principale, celle de France, et il le relégua
+honorablement dans le gouvernement d'Irlande. Somerset qui, après
+tout, était Lancastre et proche parent du roi, eut le poste de
+confiance, la régence de France, l'armée la plus nombreuse. Mais il
+n'en fut pas moins hostile. Il crut, il dit du moins qu'on l'avait
+envoyé en France pour le déshonorer, pour le laisser périr sans
+secours, lorsque les places étaient ruinées, démantelées, lorsque la
+Normandie l'était elle-même par l'abandon du Maine qui découvrait ses
+flancs.
+
+Au mois de janvier 1449, le Parlement reçut de Somerset une plainte
+solennelle: la trêve allait expirer, le roi de France, disait-il,
+pouvait attaquer avec soixante mille hommes[84]; sans un prompt
+secours, tout était perdu. Cette plainte était le testament de
+l'Angleterre française, les paroles dernières... Le sage Parlement les
+accueille, mais uniquement pour nuire à Suffolk; il ne vote pas un
+homme, pas un shelling; ce serait voter pour Suffolk; la grande guerre
+maintenant est contre lui et non contre la France; périsse Suffolk, et
+avec lui, s'il le faut, la Normandie, la Guienne, l'Angleterre
+elle-même!
+
+[Note 84: Somerset assurait que le roi avait ordonné que chaque
+trentaine d'hommes en armerait un. (Rolls Parl.)]
+
+Somerset avait admirablement prophétisé le soufflet qu'il allait
+recevoir. La trêve fut rompue. Le Maine étant livré, un capitaine
+aragonais, au service d'Angleterre[85], vint de cette province
+demander refuge aux villes normandes. Il trouva toute porte fermée,
+aucune garnison ne voulait s'affamer en partageant avec ces fugitifs.
+Alors il fallut bien que l'Aragonais devînt sa providence à lui-même;
+il trouva sur les marches deux petites villes, mais désertes,
+dépourvues; de là, la faim pressant, il se jeta, avec sa bande, sur
+une bonne grosse ville bretonne, sur Fougères. Voilà la guerre
+recommencée[86].
+
+[Note 85: «De l'ordre de la Jartière... et signalé capitaine.» Jean
+Chartier.]
+
+[Note 86: Sur la rupture de la trêve, V. la _ballade_ patriotique _du
+bedeau de l'université d'Angers_, publiée par M. Mazure, Revue
+Anglo-Française, avril 1835 (Poitiers).]
+
+Le roi, le duc de Bretagne, s'adressent à Somerset, lui redemandent
+la ville, avec indemnité[87]. Mais, quand il aurait pu donner
+satisfaction, il n'eût osé le faire; il avait peur de l'Angleterre
+encore plus que de la France. N'obtenant pas d'indemnité, les Français
+en prennent. Le 15 mai, ils saisissent Pont-de-l'Arche à quatre lieues
+de Rouen; un mois après, Verneuil. L'armée royale, sous Dunois, entre
+par Évreux, les Bretons par la Basse-Normandie, les Bourguignons par
+la Haute. Le comte de Foix attaquait la Guienne. Tout le monde voulait
+part dans cette curée.
+
+[Note 87: Le roi de France se plaignait aussi des courses que les
+Anglais faisaient contre les vaisseaux de son allié le roi de
+Castille, et de leurs brigandages sur les grandes routes de France:
+«Et se nommoient les _faux visages_, à cause qu'ils se déguisoient
+d'habits dissolus.» Jean Chartier.]
+
+Le roi coupa toute communication entre Caen et Rouen, reçut la
+soumission de Lisieux, de Mantes, de Gournai, fit paisiblement son
+entrée à Verneuil, à Évreux et à Louviers, où René d'Anjou le joignit.
+Enfin, réunissant toutes ses forces, il vint sommer Rouen de se
+rendre. La ville était déjà toute rendue de coeur; sous la croix
+rouge, tout était français. Quoique Somerset y fût en personne avec le
+vieux Talbot, il désespéra de défendre cette grande population qui ne
+voulait pas être défendue. Il se retira dans le château, et en un
+moment toute la ville eut pris la croix blanche[88]. Somerset avait
+avec lui sa femme et ses enfants; nul espoir de sortir; les bourgeois
+étaient comme une seconde armée pour l'assiéger; il se décida à
+traiter. Pour lui, pour sa femme et ses enfants, pour sa garnison, le
+roi se contentait de recevoir une petite somme de 50,000 écus; c'était
+une bien faible rançon à cette époque; celle de Suffolk tout seul
+avait été de 2,400,000 francs. Somerset payait le surplus, il est
+vrai, de son honneur, de sa probité; pour ne pas se ruiner, il ruinait
+le roi d'Angleterre; il s'engageait, lui régent, à livrer aux Français
+le fort d'_Arques_ (ce qui leur assurait Dieppe), à leur donner toute
+la basse Seine, _Caudebec_, _Lillebonne_, _Tancarville_, l'embouchure
+de la Seine, _Honfleur_!
+
+[Note 88: Mathieu de Coucy, p. 444, et Jacques Du Clercq (qui copie
+Mathieu), I, 344, éd. Reiffenberg.--V. les détails de la capitulation,
+de l'entrée, etc., dans M. Chéruel, p. 125-134, d'après les documents
+authentiques. Le roi rétablissait la juridiction ecclésiastique dans
+les prérogatives qu'elle avait perdues sous les Anglais; il maintenait
+l'Échiquier, la Charte aux Normands, la Coutume de Normandie, etc. Il
+ne tarda pas à déclarer les gens de Rouen «francs, quictes et exempts
+de la compaignie _française_ et de tout ce que ceux de _Paris_ peuvent
+demander à cette cause.» Cette guerre commerciale entre Rouen et
+Paris, qui durait depuis si longtemps, ne finit effectivement qu'à
+l'avénement de Louis XI, qui renouvela l'ordonnance de son père
+(communiqué par M. Chéruel, d'après les _Archives de Rouen_, II, § 2,
+_7 juillet 1450_, _5 janvier 1461_).--V. aussi sur l'_entrée_ une
+pièce publiée par M. Mazure dans la Revue Anglo-Française, avril 1835
+(Poitiers).]
+
+Mais on pouvait douter qu'il eût pouvoir pour faire de tels présents;
+il ne le fit croire qu'en donnant mieux encore; il mit en gage son
+bras droit, lord Talbot, le seul homme qui inspirât confiance aux
+Anglais... Et il ne put le dégager, ni remplir son traité; Honfleur
+désobéit; en sorte que Talbot resta à la suite de l'armée française,
+pour être témoin de la ruine des siens[89]. Les Anglais d'Honfleur
+restèrent sans secours; ils virent en face la grosse ville d'Harfleur,
+bien autrement forte, forcée en plein hiver par l'artillerie de Jean
+Bureau (déc. 1449)[90]; alors, ayant encore appelé en vain Somerset à
+leur aide, ils finirent par se rendre aussi (18 fév. 1450).
+
+[Note 89: À l'entrée de Charles VII dans Rouen: «Estoient aux
+fenestres la femme du comte de Dunois et celle du duc de Somerset pour
+voir le mystère et cette grande cérémonie, avec lesquelles estoient le
+sire de Talbot et les autres Anglois détenus en ostage, qui estoient
+fort pensifs, et marris.» Jean Chartier.]
+
+[Note 90: «S'abandonna et hasarda fort le roi, allant en personne ès
+fossez et aux mines... D'icelles artillerie et mines estoit gouverneur
+maître Jean Bureau, trésorier de France, lequel estoit fort subtil et
+ingénieux en telles matières et en plusieurs autres choses.» Ibidem.]
+
+Si l'on songe que la seule Harfleur avait seize cents hommes, une
+petite armée pour garnison, il ne semble pas que la Normandie ait été
+aussi dégarnie que Somerset voulait le faire croire. Mais les troupes
+étaient dispersées, dans chaque ville quelques Anglais au milieu d'une
+population hostile. Qu'auraient-ils fait, même plus forts, contre ce
+grand et invincible mouvement de la France qui voulait redevenir
+française?
+
+Personne ne comprenait cela en Angleterre. La Normandie avait été
+désarmée à dessein, trahie, vendue. N'avait-on pas vu le père de la
+reine dans l'armée du roi de France?... Tous les revers de cette
+campagne, la Seine perdue, Rouen rendue, l'épée de l'Angleterre, lord
+Talbot, mis en gage, toute cette masse de malheurs et de honte retomba
+d'à-plomb sur la tête de Suffolk.
+
+Le 28 janvier 1450, la chambre basse présente au roi une humble
+adresse: «Les pauvres communes du royaume sont tendrement,
+passionnément et de coeur portées au bien de sa personne, autant que
+jamais communes le furent pour leur souverain lord[91]....» Toutes ces
+tendresses pour demander du sang... Dans cette étrange pièce, les
+choses les plus contradictoires étaient affirmées en même temps:
+Suffolk vendait l'Angleterre au roi de France et _au père de la
+reine_; il tenait un château tout plein de munitions pour l'ennemi qui
+devait faire une descente. Et pourquoi appelait-il les Français, les
+parents et amis de la reine? _Pour faire roi son fils_[92] à lui
+Suffolk, en renversant le roi et la reine. Cela parut logique et bien
+lié; John Bull n'eut pas un doute!
+
+[Note 91: «As lovingly, as heartily, and as tenderly...» Turner.]
+
+[Note 92: Il avait fait épouser à son fils la fille de l'aîné des
+Somerset, laquelle avait le premier droit au trône, après Henri VI,
+dans la ligne de Lancastre. Mariée à tout autre qu'au fils du
+ministre, confident de la reine, cette héritière eût été infiniment
+dangereuse. Nul doute que ce mariage ne se soit fait par la volonté de
+Marguerite.]
+
+Le contradictoire et l'absurde étant admis comme évidents, il n'y
+avait rien à répondre. Suffolk essaya néanmoins. Il énuméra les
+services de sa famille, tous ses parents tués pour le pays, il rappela
+que lui-même il avait passé trente-quatre ans à faire la guerre en
+France, dix-sept hivers de suite sous les armes sans revoir le
+foyer[93], puis sa fortune ruinée par sa rançon, puis douze années
+dans le Conseil. Était-il bien probable qu'il voulût couronner tant de
+services, une vie si avancée, par une trahison?
+
+[Note 93: Ceci fait penser à l'honorable exil de lord Collingwood,
+qui, pendant toute la guerre continentale, n'obtint pas la permission
+de mettre une fois le pied à terre ni de revoir ses filles.]
+
+Il avait beau dire; à chaque mot de justification survenait, comme
+une charge de plus, quelque mauvaise nouvelle. Il n'abordait plus de
+bateau qu'il n'apprît un malheur, Harfleur aujourd'hui, Honfleur
+demain, puis une à une, toutes les villes de la Basse-Normandie; puis
+(chose plus sensible encore), la défense de vendre les draps anglais
+en Hollande[94]... Ainsi les bruits lugubres se succédaient sans
+intervalle; c'était comme une cloche funèbre qui de l'autre rivage
+sonnait la mort de Suffolk... On peut juger de la rage du peuple par
+une ballade du temps[95] où l'on mêle ironiquement son nom et ceux de
+ses amis aux paroles consacrées de l'office des morts.
+
+[Note 94: Proceedings and ordinances of the Privy Council, vol. VI, p.
+69, 75, 85 (1837).]
+
+[Note 95: Cette exécrable parodie dépasse 93; vous diriez les litanies
+chantées par Marat. Ritson's ancient Songs. Je regrette fort que la
+publication des Political Songs du savant M. Wright ne s'étende pas
+encore jusqu'à cette époque (1841).]
+
+La reine essaya d'un moyen pour sauver la victime; ce fut de faire
+prononcer par le roi contre Suffolk un bannissement de cinq années. Il
+sortit de Londres à grand'peine, à travers une meute altérée de sang;
+mais ce ne fut pas pour passer en France; il eût justifié les
+accusations. Il resta dans ses terres, sans doute pour attendre
+l'effet d'une tentative où il avait mis son dernier enjeu. Il avait
+fait passer trois mille hommes à Cherbourg, avec le brave Thomas
+Kyriel, qui devait faire tout le contraire de ce qui avait perdu
+Somerset, concentrer les troupes, tenter un coup. Une belle bataille
+eût peut-être sauvé Suffolk. Kyriel réussit d'abord; il assiégea et
+prit Valognes. De là, il voulait joindre Somerset en suivant le long
+de la mer. Mais les Français le tenaient, le comte de Clermont en
+queue, Richemont en tête, pour lui barrer le passage (à Formigny, 15
+avril 1450). Kyriel se battit vaillamment et fut écrasé. On sut, à
+partir de ce jour, que les Anglais pouvaient être battus en plaine. Il
+n'y eut pas quatre mille morts[96], mais avec eux gisait l'orgueil
+anglais, la confiance, l'espoir; Azincourt ne fut plus dans la mémoire
+des deux nations _la dernière bataille_.
+
+[Note 96: Trois mille sept cent soixante-quatorze, au dire des
+hérauts. D'après leur rapport, l'armée anglaise eût été forte de six à
+sept mille hommes, et les Français n'auraient eu que trois mille
+combattants. Jean Chartier, 197. Mathieu de Coucy, 45. Jacques Du
+Clercq, I, 266, éd. Reiffenberg. Il est vrai que, ces historiens se
+copiant, les trois témoignages ne peuvent guère compter que pour un
+seul.]
+
+C'était l'arrêt de Suffolk; il le comprit et se prépara. Il écrivit à
+son fils une belle lettre, sans faiblesse, noble et pieuse, lui
+recommandant seulement de craindre Dieu, de défendre le roi, d'honorer
+sa mère. Puis il fit venir ce qu'il y avait de gentlemen dans le
+voisinage, et en leur présence, jura sur l'hostie qu'il mourait
+innocent. Cela fait, il se jeta dans un petit bâtiment, à la garde de
+Dieu. Mais il y avait trop de gens intéressés à ce qu'il n'échappât
+point. York voyait en lui le champion intrépide de la maison de
+Lancastre; Somerset craignait un accusateur, au retour de sa belle
+campagne; l'Angleterre aurait eu à juger, entre lui et Suffolk, qui
+des deux avait perdu la Normandie.
+
+Selon Monstrelet et Mathieu de Coucy, qui par les Flamands pouvaient
+savoir très-bien les affaires d'Angleterre, celles de mer surtout, ce
+fut un vaisseau des amis de Somerset qui le _rencontra_[97]. Ils lui
+firent son procès à bord; rien ne manqua pour que la chose eût l'air
+d'une vengeance populaire; le pair du royaume eut pour pairs et jurés
+les matelots qui l'avaient pris. Ils le déclarèrent coupable, lui
+accordant pour toute grâce, vu son rang, d'être décapité. Ces jurés
+novices ne l'étaient pas moins comme bourreaux; ce ne fut qu'au
+douzième coup qu'ils parvinrent à lui détacher la tête avec une épée
+rouillée.
+
+[Note 97: «Estant sur la mer, fut rencontré des gens du duc de
+Somerset.» Mathieu de Coucy.]
+
+Cette mort ne finit rien. L'agitation, la fureur sombre qu'avait mises
+partout la défaite, étaient bonnes à exploiter. Les puissants s'en
+servirent; ils savaient parfaitement, dans ce pays déjà vieux
+d'expérience, tout ce qu'on pouvait faire du peuple quand il était
+ainsi malade; le mal anglais, l'orgueil, l'orgueil exaspéré, en
+faisait une bête aveugle. On pouvait, pendant cet accès, le tirer à
+droite ou à gauche, sans qu'il devinât la main ni la corde, sans qu'il
+sentît qu'on le tirât.
+
+Avant tout, un coup de terreur fut frappé sur l'Église, un coup
+efficace, après lequel toute puissante qu'elle était, elle ne bougea
+plus, laissant les lords faire ce qui leur plairait. Il suffit pour
+cela qu'il y eût deux évêques tués, deux des prélats qui avaient
+gouverné avant Suffolk ou avec lui. Tués par qui? On ne le sut trop.
+Par leurs gens, par la populace, le _mob_ des ports? À qui s'en
+prendre[98].
+
+[Note 98: Henri VI reprocha ouvertement au duc d'York d'avoir fait
+tuer par ses gens l'évêque de Chichester, chancelier d'Angleterre.
+Lingard, d'après les documents conservés par Stow, 393-395. L'auteur,
+connu sous le nom d'Amelgard prétend, avec moins de vraisemblance, que
+l'évêque se fit tuer par économie, en disputant sur le prix du passage
+avec les matelots qui le ramenaient de France. Notice des mss., I,
+417.]
+
+Cela fait, on opéra en grand. On combina un soulèvement, une levée
+_spontanée_ du peuple, un de ces vagues mouvements qu'une main savante
+peut tourner ensuite en révolution déterminée. Les petits cultivateurs
+de Kent, ces masses à vues courtes, ont toujours été propres à
+commencer n'importe quoi; il y a là des éléments tout particuliers
+d'agitation, mobilité d'esprit, vieille misère, et de plus une
+facilité d'entraînement fanatique qu'on ne s'attendait guère à trouver
+sur la grande route du monde, entre Londres et Paris[99].
+
+[Note 99: Nous les avons vus (en 1839!) suivre sans difficulté ce
+brave Courtney, qui leur donnait parole de ressusciter toutes les fois
+qu'on le tuerait.]
+
+En tête, il fallait un meneur, un homme de paille; non pas tout à fait
+un fripon, le vrai fripon ne joue pas si gros jeu. On trouva l'homme
+même, un Irlandais[100], un bâtard, qui avait fait jadis un assez
+mauvais coup; puis, il avait servi en France; il revenait léger et ne
+sachant que faire; du reste, jeune encore, brave, de belle
+taille[101], spirituel et passablement fol.
+
+[Note 100: Shakespeare lui fait dire à tort qu'il est du comté de Kent.
+V. Proceedings and Ordinances of the Privy Council, vol. VI (1837),
+preface of sir Harris Nicolas, p. XXVII.]
+
+[Note 101: «A certaine yong man of a goodly stature, and pregnant
+wit.» Hall and Grafton.]
+
+Cade, c'était son nom, trouva plaisant de faire le prince pour
+quelques jours; il déclara s'appeler Mortimer. Cela était d'une audace
+incroyable, le personnage étant connu, et tout le monde sachant que
+Mortimer, le petit-fils d'Édouard III, était bien et dûment enterré.
+N'importe, il n'en ressuscita pas moins facilement; le nouveau
+Mortimer réussit à merveille, il était amusant, entraînant, il jouait
+son rôle avec la vivacité irlandaise, bon prince, ami des braves gens,
+mais grand justicier... Il faisait les délices du peuple.
+
+Avec le tact parfait qu'ont souvent les fols parlant à des fols, il
+fit une proclamation habilement absurde, et qui fut d'un effet
+excellent. Il y disait, entre autres choses que, selon le bruit
+public, on voulait détruire tout le pays de Kent et en faire une forêt
+pour venger la mort de Suffolk sur les innocentes communes. Puis,
+venaient des protestations de dévouement au roi; on souhaitait
+seulement que ce bon roi daignât s'entourer de ses vrais lords et
+conseillers naturels, les _ducs d'York, d'Exeter, de Buckingham et de
+Norfolk_. Cela était fort clair; on voyait d'ailleurs parmi la
+canaille de Kent un héraut du duc d'Exeter et un gentilhomme du duc de
+Norfolk, qui suivaient le mouvement et avaient l'oeil à tout.
+
+Cade eut tout d'abord vingt mille hommes, et davantage en avançant. On
+envoya quelques troupes contre lui; il les battit; puis d'illustres
+parlementaires, l'archevêque de Cantorbéry, le duc de Buckingham; il
+les reçut avec aplomb, sagesse et dignité, modéré dans la discussion,
+mais sobre de communication, inébranlable[102].
+
+[Note 102: «Sober in communication, wise in disputyng.» Ibidem.]
+
+Cependant les soldats du roi criaient que le duc d'York devrait bien
+revenir pour s'entendre avec son cousin Mortimer, et mettre à la
+raison la reine et ses complices. On essaya de les calmer en leur
+disant qu'il serait fait justice, et l'on mit à la Tour lord Say,
+trésorier d'Angleterre.
+
+Le faubourg étant occupé déjà, le lord maire consulte les bourgeois:
+«Faut-il ouvrir la Cité?» Un seul ose dire _non_, on l'emprisonne. La
+foule entre... Cade, avec beaucoup de présence d'esprit, coupe
+lui-même de son épée les cordes du pont-levis, s'assurant qu'ainsi on
+ne le relèvera pas. De son épée il frappe la vieille pierre de
+Londres, en disant gravement: «Mortimer est lord de la Cité.» Défense
+de piller sous peine de mort; la défense était sérieuse, il venait de
+faire décapiter un de ses officiers pour désobéissance. Il se piquait
+fort de justice. Il tira lord Say de la Tour pour le faire mourir;
+mais auparavant il le fit juger dans la rue, à Cheapside, par le lord
+maire et les aldermen demi-morts de peur. Il était assez adroit de
+s'associer ainsi, de gré ou de force, le magistrat de Londres.
+
+Après le spectacle de ce jugement de carrefour, après l'exécution, on
+ne pouvait empêcher les gens de Kent de se répandre par la ville. Les
+voilà qui courent les rues, admirent, regardent les portes closes; ils
+commencent à flairer le butin; les mains démangent, ils pillent. Le
+prince lui-même, tout prince et Mortimer qu'il est, ne peut tellement
+dominer ses vieilles habitudes des guerres de France, qu'il ne vole
+aussi, tant soit peu, dans la maison où il a dîné.
+
+Les respectables bourgeois de Londres, marchands, gens de boutique et
+autres, avaient jusque-là assez bien pris la chose, y compris les
+exécutions. Mais, quand ils virent que les chères boutiques, les
+précieux magasins, allaient être violés, alors ils s'animèrent contre
+ces brigands d'une vertueuse fureur. Ils prirent les armes, eux, leurs
+ouvriers, leurs apprentis; une furieuse batterie eut lieu dans les
+rues et au pont de Londres.
+
+Les gens de Kent, rejetés au faubourg, y passèrent la nuit, un peu
+étourdis de l'accueil qu'ils avaient reçu dans la Cité. Ils
+réfléchirent, ils se refroidirent. C'était le bon moment pour
+parlementer avec eux; ils étaient découragés, crédules. Le primat et
+l'archevêque d'York passèrent de la Cité à Southwark dans un batelet,
+porteurs du sceau royal. Ils leur scellèrent des pardons, tant qu'ils
+en voulurent, et les braves gens s'en allèrent, chacun de son côté,
+sans dire adieu au capitaine Cade[103]. Lui, intrépide, il essaya
+d'abord de diriger la retraite de ceux qui lui restaient; puis, voyant
+qu'ils ne songeaient qu'à se battre pour le butin, il monta à cheval
+et s'enfuit; mais sa tête était mise à prix, il n'alla pas loin
+(juillet 1450).
+
+[Note 103: «Without bydding farewell to their capitaine.» Ibidem.]
+
+Cette terrible farce, toute terrible qu'elle pût sembler, n'était
+qu'un prélude. La grossière supposition d'un Mortimer que tout le
+monde connaissait pour Cade avait cette utilité de donner un premier
+ébranlement aux esprits, de faire songer le peuple... C'était, comme
+dans _Hamlet_, une pièce dans la pièce pour aider à comprendre, une
+fiction pour expliquer l'histoire, un commentaire en action pour
+mettre à la portée des simples l'abstruse question de droit.
+
+L'homme de paille ayant fini, le prétendant sérieux pouvait commencer.
+Le duc d'York accourt d'Irlande pour travailler sur le texte que lui
+fournissait Somerset. Ce triste général venait de répéter à Caen son
+aventure de Rouen; pour la seconde fois, il s'était fait prendre; mais
+cette fois la faiblesse ressemblait encore plus à la trahison. Tel fut
+du moins le bruit qui courut. Le régent, comme faisaient, comme font
+volontiers les Anglais, traînait partout avec lui sa femme et ses
+enfants, dangereux et trop cher bagage qui dans plus d'une occasion
+peut amollir l'homme de guerre, faire de l'homme une femme. Celle de
+Somerset, dans les horreurs du siége, lorsque les pierres et les
+boulets pleuvaient, vit une pierre tomber entre elle et ses enfants;
+elle courut se jeter aux genoux de son mari[104], le suppliant d'avoir
+pitié des pauvres petits... Le malheureux, dès ce moment, eut peur
+aussi, il voulut se rendre. Mais la ville était au duc d'York; un
+capitaine y commandait pour lui et prétendait défendre à toute
+extrémité la ville de son maître. Alors, Somerset (s'il faut en croire
+ses accusateurs) fit par faiblesse une chose audacieuse, coupable; il
+s'entendit avec les bourgeois, les encouragea sous main à demander
+qu'on se rendît; la ville fut livrée[105]. Le capitaine échappa et
+s'en alla rendre compte, non pas à Londres, mais droit en Irlande, au
+duc d'York. Celui-ci, brusquement et sans ordre, quitte l'Irlande,
+traverse l'Angleterre avec une bande armée, et présente au roi une
+plainte humblement insolente.
+
+[Note 104: «Kneeling on his knees, to have mercy and compassion of his
+smalle infantes.» Holinshed.]
+
+[Note 105: De plus, Somerset abandonna son artillerie. (Mathieu de
+Coucy.)]
+
+Personne ne parlait encore du droit d'York, tout le monde y pensait.
+La reine ne pouvait se fier qu'à un seul homme, à celui qui avait
+droit dans la branche de Lancastre, à l'héritier présomptif du roi.
+Mais cet héritier était justement Somerset; elle le fit connétable,
+lui mit en main l'épée du royaume au moment où il venait de rendre la
+sienne aux Français. Ce défenseur du roi avait assez de mal à se
+défendre, ayant perdu la Normandie. Il eût fallu du moins qu'il
+réparât; pour réparation, on perdit la Guienne.
+
+Charles VII, ayant complété sa Normandie par Falaise et
+Cherbourg[106], avait envoyé, l'hiver, son armée au midi. La milice
+nationale des francs-archers commençait à figurer avec quelque
+honneur. Jean Bureau conduisait de place en place son infaillible
+artillerie; peu de villes résistaient. Les petits rois de Gascogne,
+Albret, Foix, Armagnac, voyant le roi si fort, venaient à son
+secours, dans leur zèle et leur loyauté; ils poussaient tant qu'ils
+pouvaient à cette saisie des dépouilles anglaises, prenaient, aidaient
+à prendre, dans l'espoir que le roi leur en laisserait bien quelque
+chose. Quatre siéges furent ainsi commencés à la fois.
+
+[Note 106: L'artillerie française, toujours dirigée par Jean Bureau,
+fit preuve à Cherbourg d'une habileté toute nouvelle. Il établit _ses
+batteries dans la mer_ même, au grand étonnement des Anglais: «Elle
+venoit là deux fois le jour; néanmoins, par le moyen de certaines
+peaux et graisses dont les bombardes estoient revestues, onques la mer
+ne porta dommage à la poudre; mais aussitost que la mer estoit
+retirée, les canonniers levoient les manteaux, et tiroient et
+jettoient, comme auparavant, contre ladite place, dequoy les Anglois
+estoient fort esbahis.» Jean Chartier.]
+
+Dans cette rapide conversion des Gascons, Bordeaux seul résistait;
+ville capitale jusque-là, elle ne pouvait que déchoir; les Anglais la
+ménageaient fort[107], ils l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses
+vins; Bordeaux n'espérait pas trouver des maîtres qui en bussent
+davantage[108]. Aussi les bourgeois y étaient tellement Anglais qu'ils
+voulurent tirer l'épée pour le roi d'Angleterre, faire une sortie; ce
+fut, il est vrai, pour fuir à toutes jambes. Bureau, qui déjà avait
+pris Blaye, et dans Blaye le maire et le sous-maire de Bordeaux, fut
+nommé, avec Chabannes et autres, pour faire un arrangement. Ils se
+montrèrent singulièrement faciles, ne demandant ni taxe aux villes, ni
+rançon aux seigneurs, confirmant, amplifiant les priviléges. Ceux qui
+ne voulaient pas rester Français pouvaient partir; les marchands en ce
+cas auraient six mois pour régler leurs affaires[109] les seigneurs
+transmettraient leurs fiefs à leurs enfants. Il n'y avait pas
+d'exemple de guerre si douce, si clémente[110]. Le roi voulut bien
+encore accorder un délai à Bordeaux; enfin, n'étant pas secourue, elle
+ouvrit ses portes (23 juin); Bayonne s'obstina et tint deux mois de
+plus (21 août).
+
+[Note 107: Voir, aux précieuses _Archives municipales de Bordeaux_, le
+livre des priviléges (depuis _la Philippine_, 1295), et le livre dit
+_des Bouillons_ (actes et traités, depuis 1259). Celui-ci était
+autrefois enchaîné à une table, et il en porte encore la chaîne. J'en
+ai parlé déjà dans mon _Rapport au ministre de l'instruction publique
+sur les bibliothèques et archives du sud-ouest de la France_, 1836.]
+
+[Note 108: De plus, la Guienne et la Gascogne perdaient un commerce de
+transit; les draps anglais traversaient ces provinces pour entrer en
+Espagne. Amelgard.]
+
+[Note 109: Il en partit un si grand nombre que Bordeaux en fut,
+dit-on, presque dépeuplé pour quelques années. (Chronique
+Bourdeloise).]
+
+[Note 110: Le roi avait ordonné aux soldats de payer tout ce qu'ils
+prendraient; s'ils prenaient sans payer, ils devaient rendre et
+_perdre leur solde pour quinze jours_. Cette pénalité, fort douce, dut
+être plus efficace que les plus rigoureuses, parce qu'elle put être
+sérieusement appliquée. V. Jean Chartier et Mathieu de Coucy, p. 216,
+251, 406, 432, 457, 610. Voir particulièrement _Bibl. royale, mss.
+Doat, 217, fol. 328. Ordre de punir les gens de guerre qui, en
+Rouergue, ont pris des vivres sans payer, 29 septembre 1446._]
+
+La perte de ces villes dévouées, opiniâtres dans leur fidélité, et
+abandonnées sans secours, c'était une arme terrible pour York. Ses
+partisans calculaient emphatiquement qu'en perdant l'Aquitaine,
+l'Angleterre avait perdu trois archevêchés, trente-quatre évêchés,
+quinze comtés, cent deux baronnies, plus de mille capitaineries, etc.,
+etc. Puis on rappelait la perte de la Normandie, du Maine, de l'Anjou,
+on annonçait celle de Calais; le traître Somerset l'avait déjà vendue,
+disait-on, au duc de Bourgogne.
+
+York se crut si fort, qu'un de ses hommes, député des communes,
+proposa de le déclarer _héritier présomptif_. L'intention était
+claire, mais elle était avouée trop tôt; il y avait encore de la
+loyauté dans le pays. Ce mot révolta les communes; l'imprudent fut mis
+à la Tour.
+
+Une tentative d'York à main armée ne fut pas plus heureuse; il
+rassembla des troupes, et arrivé en face du roi, il se trouva faible;
+il vit que les siens hésitaient, les licencia lui-même et se livra. Il
+savait bien qu'on n'oserait le faire périr, qu'il en serait quitte, et
+il le fut en effet, pour un serment de loyauté, serment solennel, à
+Saint-Paul, sur l'hostie. Mais qu'importe? dans ces guerres anglaises,
+nous voyons les chefs de factions jurer sans cesse, et le peuple n'en
+paraît pas scandalisé.
+
+La reine, en ce moment, avait l'espoir de regagner le coeur des
+Anglais, de leur prouver que la Française ne les trahissait pas; elle
+voulait reprendre aux Français la Guienne. Ce pays était déjà las de
+ses nouveaux maîtres; il ne voulait point se soumettre à la loi
+générale du royaume, selon laquelle les villes logeaient et payaient
+les compagnies d'ordonnance; il trouvait fort mauvais que le roi
+gardât la province avec ses troupes, qu'il ne se reposât pas sur la
+foi gasconne[111]. Les seigneurs aussi, qui avaient laissé leurs fiefs
+et qui avaient hâte de les revoir, assuraient à Londres[112] que les
+Anglais n'avaient qu'à se montrer en mer et que tout serait à eux. La
+reine et Somerset avaient grand besoin de ce succès, ils désiraient
+sincèrement réussir; ils envoyèrent Talbot. Cet homme de
+quatre-vingts ans était, de coeur et de courage, le plus jeune des
+capitaines anglais, homme loyal surtout et dont la parole inspirerait
+confiance; on lui donna pouvoir pour traiter, pardonner, aussi bien
+que pour combattre.
+
+[Note 111: Le pseudonyme Amelgard, tout Bourguignon de coeur et peu
+favorable à Charles VII, avoue toutefois que c'était là l'unique objet
+des plaintes de la Guienne. À ces plaintes, les gens du roi
+répondaient que l'argent payé pour les troupes était dépensé par elles
+dans les villes mêmes qui payaient. Notice des mss., I, 432.]
+
+[Note 112: V. le chroniqueur connu sous le nom d'Amelgard. Notice des
+mss., I, 431.]
+
+Les Bordelais mirent eux-mêmes Talbot dans leur ville, lui livrant la
+garnison, qui ne se doutait de rien. En plein hiver, il reprit les
+places d'alentour. Le roi, occupé ailleurs et comptant trop sans doute
+sur les troubles de l'Angleterre, avait dégarni la province de
+troupes. Ce ne fut qu'au printemps qu'une armée vint disputer le
+terrain à Talbot. Les Français, suivant la direction de Bureau,
+voulurent d'abord se rendre maîtres de la Dordogne et assiégèrent
+Châtillon, à huit lieues de Bordeaux. Talbot les y trouva bien
+retranchés, et dans ces retranchements une formidable artillerie. Il
+n'en tint pas grand compte, et les Français le confirmèrent à dessein
+dans ce mépris. Le matin, pendant qu'il entendait sa messe, on vient
+lui dire que les Français s'enfuient de leurs retranchements. «Que
+jamais je n'entende la messe, dit le fougueux vieillard, si je ne
+jette ces gens-là par terre[113]!» Il laisse tout, messe et chapelain,
+pour courir à l'ennemi; un des siens l'avertit de l'erreur, il le
+frappe et va son chemin.
+
+[Note 113: «Jamais je n'oiray la messe, ou aujourdhuy jauray rué jus
+la compagnie des François, estant en ce parc icy devant moy.» Mathieu
+de Coucy.]
+
+Cependant, derrière les retranchements, derrière les canons, le sage
+maître des comptes, Jean Bureau, attendait froidement ce paladin du
+moyen âge[114]. Talbot arrive sur son petit cheval, signalé entre tous
+par un surtout de velours rouge. À la première décharge, il voit tout
+tomber autour de lui; il persiste, il fait planter son étendard sur la
+barrière. La seconde décharge emporte l'étendard et Talbot. Les
+Français sortent; on se bat sur le corps, il est pris et repris[115];
+dans la confusion, un soldat lui met, sans le connaître, sa dague
+dans la gorge. Le désastre des Anglais fut complet; au rapport des
+hérauts, chargés de compter les morts, ils en laissèrent quatre mille
+sur la place.
+
+[Note 114: Non pas toutefois tellement _paladin_, qu'il n'ait soigné,
+en véritable Anglais, ses intérêts d'argent et de fortune. Nous avons
+plusieurs actes relatifs aux grands biens qu'il se laissa donner:
+comté de Shrewsbury, comté de Clermont-en-Beauvaisis, capitainerie de
+Falaise, etc. V. aussi, sur les dons faits à Talbot, M.
+Berriat-Saint-Prix, Histoire de Jeanne d'Arc, p. 159, d'après les
+Registres du Trésor des chartes, 173-175.--Ce qui n'est pas moins
+caractéristique, c'est qu'en arrivant à Bordeaux, Talbot commence par
+faire donner à Thomas Talbot (quelque petit parent, ou bâtard?)
+l'office lucratif de _clerc du marchié_. Rymer, V. 1455, 17 janvier.]
+
+[Note 115: Il fut défiguré, ce qui donna lieu à une scène touchante
+que l'historien français raconte dans tous ses détails avec une noble
+compassion: «Auquel herault de Tallebot il fut demandé: s'il voyoit
+son maistre, s'il le reconnoistroit bien. À quoi il respondit
+joyeusement, croyant qu'il fust encore vivant... Et sur ce, il fut
+mené au lieu... et on luy dist: Regardez si c'est là vostre maistre.
+Lors il changea tout à coup de couleur, sans de prime face donner
+encore son jugement... Neantmoins il se mit à genoux, et dit
+qu'incontinent on en sçauroit la vérité; et lors il lui fourra l'un
+des doigts de sa main dextre dans sa bouche, en disant ces mots:
+«Monseigneur mon maistre, Monseigneur mon maistre, ce estes-vous! je
+prie à Dieu qu'il vous pardonne vos meffaits! J'ay esté vostre
+officier d'armes quarante ans, ou plus; il est temps que je vous le
+rende!...» en faisant piteux crys et lamentations, et en rendant eau
+par les yeux très-piteusement. Et lors, il devestit sa cotte d'armes
+et la mit sur son dict maistre.» Mathieu de Coucy.]
+
+La Guienne fut reprise, moins Bordeaux, que l'on resserra en occupant
+tout ce qui l'environnait. Du côté même de la mer, la flotte anglaise
+et bordelaise ne put empêcher celle du roi de venir fermer la Gironde.
+À vrai dire, il n'y avait pas de flotte royale; mais la rivale de
+Bordeaux, La Rochelle, avait envoyé seize vaisseaux armés[116]; la
+Bretagne en avait prêté d'autres, auxquels s'étaient joints quinze
+gros navires hollandais[117], sans compter ceux que le roi avait pu
+emprunter en Castille.
+
+[Note 116: Arcère, Histoire de La Rochelle, I, 275.]
+
+[Note 117: Mathieu de Coucy dit à tort que ces vaisseaux appartenaient
+au duc de Bourgogne; le duc avait en ce moment, ainsi qu'on le verra,
+des intérêts tout opposés à ceux du roi, il était fort mécontent de
+lui. Il est probable que les Hollandais, sujets fort indépendants de
+Philippe, envoyèrent ces vaisseaux malgré lui.]
+
+Cette grande ville de Bordeaux avait pour garnison toute une armée,
+anglaise et gasconne; mais le nombre même était un inconvénient pour
+une ville qui ne recevait plus de vivres; d'autre part, entre ces
+défenseurs l'intérêt était divers, le danger inégal; la ville prise,
+les Anglais ne risquaient rien autre chose que d'être prisonniers de
+guerre; les Gascons avaient fort à craindre d'être traités comme
+rebelles. Ils se méfiaient les uns des autres. Déjà les Anglais des
+places voisines avaient fait leur traité à part[118].
+
+[Note 118: Id.]
+
+Les Bordelais alarmés envoyèrent au roi, ne demandant rien de plus
+que les biens et la vie. Mais il voulait faire un exemple; il ne
+promit rien. Les députés s'en allaient assez tristes, lorsque le grand
+maître de l'artillerie, Jean Bureau, s'approchant du roi, lui dit:
+«Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places
+propres aux batteries; si tel est votre bon plaisir, je vous promets
+sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai démoli la ville.»
+
+Cependant le roi lui-même désirait un arrangement; la fièvre était
+dans son camp; il se relâcha de sa sévérité, se contenta de cent mille
+écus et du bannissement de vingt coupables; tous les autres avaient
+leur grâce; les Anglais s'embarquaient librement. La ville perdit ses
+priviléges[119]; mais elle resta une capitale; elle ne dépendit point
+des Parlements de Paris ni de Toulouse; le Parlement de Bordeaux ne
+tarda pas à être institué, et il étendit son ressort jusqu'au
+Limousin, jusqu'à la Rochelle.
+
+[Note 119: Quant à son commerce, Bordeaux ne le perdit pas pour
+longtemps. L'esprit mercantile, plus fort chez les Anglais que
+l'orgueil même, ne leur permit pas de renoncer au commerce de vins de
+Guienne. Ils subirent toutes les humiliations qu'on voulut. Il faut
+voir les conditions auxquelles les anciens maîtres du pays obtenaient
+de venir commercer dans leur capitale de Guienne. Ils devaient porter
+tous ostensiblement la croix rouge; ils ne pouvaient aller dans la
+banlieue sans avoir la permission écrite du maire. S'ils voulaient
+traverser la province, aller à Bayonne, les gouverneurs les y
+faisaient conduire à leurs dépens, sous la garde d'un archer.
+_Archives, Supplément au Trésor des chartes, J. 925._]
+
+ * * * * *
+
+L'Angleterre avait perdu en France, la Normandie, l'Aquitaine, tout,
+excepté Calais...
+
+La Normandie, une autre elle-même, une terre anglaise d'aspect, de
+productions, qu'elle devait toujours voir en face pour la
+regretter;--l'Aquitaine, son paradis de France, toutes les
+bénédictions du Midi, l'olivier, le vin, le soleil.
+
+Il y avait presque trois siècles que l'Angleterre avait épousé
+l'Aquitaine avec Éléonore, plus qu'épousée, aimée, souvent préférée à
+elle-même. Le Prince noir se sentait chez lui à Bordeaux; il était
+comme étranger à Londres.
+
+Plus d'un prince anglais était né en France, plus d'un y était mort et
+avait voulu y être enseveli. Le sage régent de France, le duc de
+Bedford, fut ainsi enterré à Rouen. Le coeur de Richard Coeur de Lion
+resta à nos religieuses de l'abbaye de Fontevrault.
+
+Ce n'était pas de la terre seulement que l'Angleterre avait perdue,
+c'étaient ses meilleurs souvenirs, deux ou trois cents ans d'efforts
+et de guerres, la vieille gloire et la gloire récente. Poitiers et
+Azincourt, le Prince noir et Henri V... Il semblait que ces morts
+s'étaient jusque-là survécu en leurs conquêtes, et qu'alors seulement
+ils venaient de mourir.
+
+Le coup fut si douloureusement ressenti par l'Angleterre, qu'on put
+croire qu'elle en oublierait ses discordes, qu'au moins elle y ferait
+trêve. Le Parlement vota des subsides, non pour trois ans, comme
+c'était l'usage, mais «pour la vie du roi.» Il vota une armée presque
+aussi forte que celle d'Azincourt, vingt mille archers.
+
+Le difficile était de les lever. Il n'y avait partout dans le peuple
+qu'abattement, découragement, peur des guerres lointaines... une peur
+orgueilleuse qui se faisait mécontente, indignée; le coeur avait
+baissé, non l'orgueil. Il y avait péril à éclaircir ce triste
+mystère... Le Parlement se rabattit de vingt mille archers à treize
+mille[120], et on n'en leva pas un.
+
+[Note 120: Turner; Parl. Rolls.]
+
+La main de Dieu pesait sur l'Angleterre. Après avoir tant perdu au
+dehors, elle semblait au moment de se perdre elle-même. La guerre
+qu'elle ne faisait plus en France, elle l'avait dans son sein, une
+guerre sourde jusque-là, sans bataille, sans victoire pour personne;
+il n'y avait pas même ce triste espoir que le pays retrouvât l'unité
+pour le triomphe d'un parti. Somerset était fini, et York ne pouvait
+commencer. La royauté n'était pas abolie, mais elle tombait chaque
+jour davantage dans la solitude et le délaissement. Le roi, ayant
+distribué, engagé son domaine et ne recevant rien du Parlement, était
+le plus pauvre homme du royaume. La nuit des Rois, au banquet de
+famille, le roi et la reine se mirent à table, et l'on n'eut rien à
+leur servir[121].
+
+[Note 121: «À l'heure du disner, quand ils penserent seoir à table, il
+n'y avoit rien comme de prest, dautant que les officiers qui avoient
+accoustumé de les servir et faire leurs provisions ne sçavoient où
+avoir et recouvrer argent; car on ne vouloit plus rien leur bailler et
+délivrer sans argent comptant.» Mathieu de Coucy.]
+
+Le bon Henri prenait tout en patience. Humble au milieu de ses
+orgueilleux lords, vêtu comme le moindre bourgeois de Londres[122],
+ami des pauvres et charitable, tout pauvre qu'il était lui-même. Tout
+le temps qu'il ne passait pas au conseil, il l'employait à lire les
+anciennes histoires[123], à méditer la sainte Écriture. Cet âge dur le
+nomma un simple; au moyen âge, c'eût été un saint. Il parut
+généralement au-dessous de la royauté, et quelquefois il était
+au-dessus; en dédommagement de la prudence vulgaire qui lui manquait,
+il semble avoir été, en certains moments, éclairé d'un rayon d'en
+haut[124].
+
+[Note 122: «Obtusis sotularibus et ocreis... ad instar coloni. Togam
+etiam longam cum capucio rotulato, ad modum burgensis.» Blakman, De
+Virtutibus et Miraculis Henri VI, ap. Hearne, p. 298.]
+
+[Note 123: «Aut in regni negotiis cum consilio suo tractandis, aut in
+Scripturarum lectionibus vel in scriptis aut chronicis legendis.»
+Ibidem, p. 299.]
+
+[Note 124: Lorsqu'il était enfermé à la Tour, il crut voir une femme
+qui voulait noyer son enfant; il avertit; on trouva la femme, et
+l'enfant fut sauvé.]
+
+Ce fut le sort de cet homme de paix[125] de passer toute sa vie au
+milieu des discordes, d'assister à une interminable discussion sur son
+propre droit. On voit, par quelques sages paroles qui restent de lui,
+qu'il ne rassurait sa conscience que _par la longue possession_[126].
+Il avait régné quarante ans; son père avait régné avant lui et encore
+son grand-père Henri IV... Mais si le grand-père avait usurpé,
+pouvait-il transmettre? Il y avait là de quoi faire songer le saint
+roi, dans ses longues heures de méditation et de prière... Les revers
+de France n'étaient-ils pas une sorte de jugement de Dieu, un signe
+contre la maison de Lancastre?... Cette maison avait régné longtemps
+par l'Église et avec elle; mais voilà que l'Église s'en éloignait peu
+à peu. Dieu retirait à lui les grands prélats qui avaient gouverné le
+royaume, le cardinal Winchester, le chancelier évêque de Chichester,
+celui enfin à qui le roi se confiait, comme à l'un des plus sages
+lords, le primat d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry.
+
+[Note 125: Cet esprit de paix se montre à merveille dans le fait
+suivant: «Edmond Gallet dit qu'il fut envoyé au roy d'Angleterre pour
+l'inviter à faire une descente en Normandie pendant que le roy de
+France étoit occupé contre son fils en Dauphiné. Sur quoy le roy
+d'Angleterre demanda quelle personne estoit son oncle de France, et
+l'envoyé répondit qu'il ne l'avoit vu qu'une fois à cheval et luy
+sembla gentil prince, et une autre fois en une abbaye de Caen, où il
+lisoit une chronique, et lui sembla estre le mieux lisant qu'il vist
+oncques. Après quoy le roy d'Angleterre dit qu'il s'étonnoit comment
+les princes de France avoient si grande volonté de luy faire
+desplaisir;» puis il ajouta: «Au fort, autant m'en font ceux de mon
+pays.» Déposition rapportée par Dupuy dans la notice qu'il a donnée du
+procès de Jean d'Alençon, à la suite de celui des Templiers, in-12, p.
+419.]
+
+[Note 126: «Mon père a régné paisiblement jusqu'au bout de sa vie. Son
+père, mon aïeul, fut aussi roi. Et moi, dès le berceau, j'ai été
+couronné, reconnu par tout le royaume; j'ai porté quarante ans la
+couronne, et tous m'ont fait hommage...»--Au reste, quel que fût son
+droit, il n'eût pas consenti, pour le défendre, à la mort d'un seul
+homme. Entrant un jour à Londres, il vit les membres d'un traître que
+l'on avait exposés: «Ôtez, ôtez, dit-il; à Dieu ne plaise qu'un
+chrétien soit traité si cruellement pour moi!» Blakman, ap. Hearne.]
+
+Les pacifiques s'en allaient; mais les violents ne manquaient pas
+moins; Suffolk avait péri, Somerset était enfermé à la Tour, la reine
+était malade; elle allait mettre au monde un prince, une victime pour
+la guerre civile[127]. Le pauvre roi, délaissé de tous ceux qui
+jusque-là le soutenaient, qui voulaient pour lui, finit par
+s'abandonner lui-même; son faible esprit déserta et s'en alla dès lors
+vers de meilleures régions[128].
+
+[Note 127: Je regrette de n'avoir pu consulter sur Marguerite le
+curieux ouvrage de miss Agnès Strickland: Lifes of the Queens of
+England.]
+
+[Note 128: Tenait-il uniquement cette disposition de la folie de son
+grand-père, Charles VI? Son père, Henri V, qui fit preuve d'un
+jugement si ferme, était toutefois fort excentrique dans sa jeunesse;
+on se rappelle qu'il se présenta un jour à son père dans le costume
+d'un fol. Son portrait a quelque chose de bizarre et de béat, si j'en
+juge du moins par la belle gravure que M. Endell Tyler a donnée,
+d'après l'original de Kensington, en tête de ses Memoirs of Henry the
+fifth.]
+
+En cela, fort innocemment, il embarrassa ses ennemis. On sait que dans
+la subtile théorie de la loi anglaise le roi est parfait, qu'il ne
+peut ni mourir ni se tromper[129], ni oublier, ni être en
+démence[130]. Il fallait donc obtenir de lui un mot contre lui, tout
+au moins un signe[131] par lequel il semblerait approuver la création
+d'un régent, et la nomination d'un primat. Chez ce peuple formaliste,
+il n'y avait pas moyen de passer outre; si le roi ne faisait entendre
+sa volonté, il n'y avait point de gouvernement civil ni
+ecclésiastique, point de magistrat ni d'évêque, point de _paix du
+roi_ ni de Dieu; il n'y avait plus l'État, l'Angleterre était morte
+légalement.
+
+[Note 129: Sir Edward Coke admet à grand'peine que le roi, immortel
+_in genere_, meure pourtant _in individuo_. Howell' state trials, II,
+624.--Blakstone, I, 247. Allen, Prerogative, passim.]
+
+[Note 130: C'est comme une sorte de vertu magique, attribuée par les
+jurisconsultes au grand sceau royal: sa possession rendait légal tout
+gouvernement... Richard II, âgé de dix ans et demi, fut supposé en
+état de régner sans l'assistance d'une régence. (Hallam.)]
+
+[Note 131: Il nous reste un compte terrible de tous les médicaments
+que le Parlement employa pour essayer de remettre le roi en état
+d'exprimer une volonté: «Clisteria, suppositoria, caputpurgia,
+gargarismata, balnea, emplastra, emoroidarum provocationes, etc.»
+Rymer, 6 april, 1454.]
+
+Une députation de douze paires laïques et ecclésiastiques fut envoyée
+à Windsor. «Ils attendirent que le roi eût dîné, et ensuite l'évêque
+de Chester lui présenta respectueusement les premiers articles de la
+demande; mais il ne répondit pas. Le prélat expliqua le reste; mais
+pas un mot, pas un signe. Les lamentations, les exhortations des lords
+n'eurent pas plus d'effet. Ils allèrent dîner, et revinrent ensuite
+près du roi. Ils le touchèrent, le remuèrent, sans obtenir ni parole,
+ni attention. Ils le firent conduire par deux hommes de cette salle
+dans une autre, le remuèrent encore et travaillèrent à le tirer de
+cette insensibilité léthargique. Tout fut inutile; la personne royale
+pouvait encore respirer et manger, mais elle ne parlait plus,
+n'entendait plus, ne comprenait plus[132].»
+
+[Note 132: Parl. rolls.]
+
+ * * * * *
+
+Arrêtons-nous en présence de cette muette image d'expiation. Ce
+silence parle haut; tout homme, toute nation l'entendra: à vrai dire,
+il n'y a plus de nation devant de tels spectacles, ni Français, ni
+Anglais, mais seulement des hommes.
+
+Si pourtant nous voulions l'envisager au point de vue de la France, ce
+serait seulement pour nous demander de sang-froid, sans rancune, ce
+qui reste de tout ceci.
+
+Les Anglais, nous l'avons dit, laissent peu sur le continent, si ce
+n'est des ruines. Ce peuple sérieux et politique, dans cette longue
+conquête, n'a presque rien fondé[133].--Et avec tout cela ils ont
+rendu au pays un immense service qu'on ne peut méconnaître.
+
+[Note 133: Quelques églises, surtout en Guienne, ont un assez grand
+nombre de tours et de bastilles. Les villes et bastilles anglaises
+sont très-reconnaissables; elles ont été fondées, non sur les
+montagnes, mais près des eaux, en plaine; elles se composent
+ordinairement de huit rues qui se coupent à angle droit; il y a au
+centre une place avec des portiques grillés qu'on pouvait fermer dans
+un danger. Telle est encore Sainte-Foix-la-Longue, et quelques petites
+villes du Périgord et de l'Agénois. Il semble que sous Louis XI on ait
+imité cette disposition. (Observation de M. Dessalles.)
+
+Voilà pour les constructions. Quant aux institutions, je n'en vois
+point ici qui aient le caractère anglais. Nos _francs archers_ ne
+furent pas précisément imités des archers anglais; une institution si
+naturelle sortait d'elle-même du besoin de la défense.--De toutes les
+provinces conquises par les Anglais, la Normandie est, je crois, la
+seule où ils aient montré quelque esprit d'administration.]
+
+La France jusque là vivait de la vie commune et générale du moyen âge
+autant et plus que de la sienne; elle était catholique et féodale
+avant d'être française. L'Angleterre l'a refoulée durement sur
+elle-même, l'a forcée de rentrer en soi. La France a cherché, a
+fouillé, elle est descendue au plus profond de sa vie populaire; elle
+a trouvé, quoi? la France. Elle doit à son ennemi de s'être connue
+comme nation.
+
+Il ne fallait pas moins, pour nous calmer, qu'une pensée si grave, que
+cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramenés vers la
+mer, nous portions sur la plage, de la Hogue à Dunkerque, tout ce
+pesant passé... Eh bien! déposons-le aux marches de la nouvelle
+Église, sur cette pierre d'oubli, qu'une bonne et pieuse Anglaise a
+placée à Boulogne[134], pour relever ce qu'ont détruit nos pères. «Qui
+de là ne dira volontiers à cette mer, aux dunes opposées: «My curse
+shall be forgiveness[135]!»
+
+[Note 134: Peu de temps avant 1830, une demoiselle anglaise vint
+trouver M. l'abbé Haffreingnes, directeur d'un collége à Boulogne:
+«Monsieur l'abbé, lui dit-elle, je sais que vous songez à rebâtir la
+cathédrale de Boulogne; les Anglais, mes ancêtres, en ont commencé la
+ruine; comme Anglaise, je voudrais expier ce qu'ils ont fait, autant
+qu'il est en moi; voilà ma souscription, c'est bien peu de chose,
+vingt-cinq francs!--Mademoiselle, répondit le prêtre, votre foi me
+décide. Dès demain, on commencera les travaux; vos vingt-cinq francs
+achèteront la première pierre.» Aussitôt il commanda soixante mille
+francs de travaux, et depuis il y a mis cinq cent mille francs de sa
+fortune. V. la brochure de M. Francis Nettement: À la ville de
+Boulogne.]
+
+[Note 135: «Ma malédiction sera... le pardon.» Byron.]
+
+On voit mieux de ce point... On y voit l'Océan rouler sa vague
+impartiale de l'une à l'autre rive. On y distingue le mouvement
+alternatif de ces grandes eaux et de ces grands peuples. Le flot qui
+porta là-bas César et le christianisme rapporte Pélage et Colomban. Le
+flux pousse Guillaume, Éléonore et les Plantagenets; le reflux ramène
+Édouard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous
+Louis XVI, c'est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la
+liberté; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'égalité...
+Tel est ce majestueux balancement, cette féconde alluvion qui alterne
+d'un bord à l'autre... Non, cette mer n'est pas _la mer stérile_[136].
+
+[Note 136: Homère.]
+
+Dure l'émulation, la rivalité! sinon la guerre... Ces deux grands
+peuples doivent à jamais s'observer, se jalouser, s'imiter, se
+développer à l'envi: «Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se
+haïr. Dieu les a placés en regard, comme deux aimants prodigieux qui
+s'attirent par un côté et se fuient par l'autre; car ils sont à la
+fois ennemis et parents[137].»
+
+[Note 137: De Maistre.]
+
+
+
+
+LIVRE XII
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CHARLES VII. PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE.
+
+1436-1453
+
+
+Au moment où l'on apprit à la cour de Bourgogne que Talbot débarquait
+en Guienne, un confident de Philippe le Bon ne put s'empêcher de dire:
+«Plût à Dieu que les Anglais fussent aussi bien à Rouen et dans toute
+la Normandie[138].»
+
+[Note 138: «M. de Croy lui avoit dit que M. de Bourgogne savoit
+certainement que se n'eusse esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée
+du Roy tournoit sur luy. Et aussi, quant les nouvelles allèrent en
+Flandre... que Bourdeaux estoit anglois, plusieurs chevaliers et
+escuyers dudit pays... dirent ces mots, au moins l'ung d'eulx, qu'on
+dit estre des plus prouchains de mondit seigneur de Bourgogne: Pleust
+à Dieu que les Anglois fussent aussi bien à Rouen et par toute
+Normandie comme à Bourdeaux; car, se n'eust esté la prinse de
+Bourdeaux, nous eussions eu à besogner.» _Bibl. royale, fonds Baluze,
+ms. A, fol. 45._]
+
+C'est qu'à ce moment même le roi avait à Gand des envoyés, il essayait
+d'intervenir entre le duc et les Flamands en armes; sans le
+débarquement de Talbot, il allait peut-être, comme suzerain et
+protecteur, venir en aide à la ville de Gand.
+
+Au reste, la mésintelligence avait commencé bien avant, dès le traité
+d'Arras; la guerre diplomatique datait de la paix même. La maison de
+Bourgogne, cette branche cadette de France, devient peu à peu ennemie
+de la France, anglaise de volonté; bientôt elle le sera d'alliance et
+de sang. La duchesse de Bourgogne, la sérieuse et politique Isabelle,
+qui est Lancastre du côté de sa mère, viendra à bout de marier son
+fils à une Anglaise, Marguerite d'York; celle-ci, à son tour, donnera
+sa belle-fille à l'Autrichien Maximilien, qui compte les Lancastre
+parmi ses aïeux maternels; en sorte que leur petit-fils, l'étrange et
+dernier produit de ces combinaisons, Charles-Quint, Bourguignon,
+Espagnol, Autrichien, n'en est pas moins trois fois Lancastre[139].
+
+[Note 139: Le vieux chroniqueur de la maison de Bourgogne, qui en
+avait bien la tradition, dit au père de Charles-Quint: «Quant à la
+lignée de Portugal, dont le roy vostre père et vous estes issus,
+n'estes pas ou serez (vous ou les vostres) sans querelle du royaume
+d'Angleterre, et principalement de la duché de Lancastre.» Et plus
+loin: «Quand je pense à ce quartier d'Angleterre où par droit vous
+vous devez appuyer et soustenir en vos affaires...» Olivier de la
+Marche. Introd., ch. IV.]
+
+Tout cela se fit doucement, lentement, un long travail de haine par
+des moyens d'amour, par alliances, mariages, et de femmes en femmes.
+Les Isabelle, les Marguerite et les Marie, ces rois en jupes des
+Pays-Bas (qui n'en souffraient guère d'autres), ont pendant plus d'un
+siècle ourdi de leurs belles mains la toile immense où la France
+semblait devoir se prendre[140].
+
+[Note 140: Il est bien entendu qu'il n'y eut pas conspiration
+expresse, ni plan, ni dessein fixe, mais seulement action constante
+d'une même passion, haine et jalousie persévérante.]
+
+Dès maintenant la lutte est entre Charles VII d'une part, de l'autre
+Philippe le Bon et sa femme Isabelle, lutte entre le roi et le duc,
+entre deux rois plutôt, et Philippe n'est pas le moins roi des deux.
+
+Il a certainement plus de prise sur le roi que Charles VII n'en a sur
+lui. Il tient toujours Paris de près par Auxerre et Péronne, tandis
+que, tout autour, ses beaux cousins, ses chevaliers de la Toison,
+occupent les postes de Nemours, de Monfort et de Vendôme. Au centre
+même de la France, s'il y voulait entrer, le duc d'Orléans lui
+donnerait passage sur la Loire. Partout, les grands sont ses amis; ils
+l'aiment davantage à mesure que le roi devient maître. Où il n'agit
+pas, il influe; tandis que sur toute la frontière, il acquiert, prend,
+hérite, achète et cerne peu à peu le royaume, il est déjà partout au
+coeur.
+
+Le roi, quelle arme a-t-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute
+juridiction; mais les provinces françaises de son adversaire, bien
+loin de réclamer cette juridiction, craignent de se rattacher au
+royaume, de partager ses extrêmes misères. La Bourgogne, par exemple,
+à qui son duc ne demandait guère que des hommes, presque point
+d'argent, n'eût voulu pour rien au monde avoir affaire au roi[141].
+
+[Note 141: «Item, ils appellent les subjez du Roy qui vont es païs de
+mondit seigneur de Bourgogne: Traîtres, vilains, serfs, allez, _allez
+payer vos tailles_, et plusieurs autres villenies et injures.»
+_Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 258, nº 25.]
+
+Les pays, au contraire, qui se croyaient bien sûrs de n'être pas
+français, qui ne craignaient pas les empiétements de la fiscalité
+française, hésitaient moins à recourir au roi, à invoquer, sinon sa
+juridiction, au moins son arbitrage. Liége et Gand étaient en
+correspondance habituelle avec la France; le roi y avait un parti, il
+y tenait des gens pour profiter des mouvements, pour les exciter
+quelquefois. Ces formidables machines populaires lui servaient, quand
+son adversaire avançait trop sur lui, à le tirer en arrière et
+l'obliger de tourner la tête.
+
+C'était la force et la faiblesse du duc de Bourgogne d'avoir ces
+grosses villes, ces populations si nombreuses, si riches, mais si
+agitées. Dans cette mort du XVe siècle, lui, il gouvernait des
+vivants. Quoi de plus beau que la vie, mais quoi de plus inquiet, de
+plus difficile à régler?... Une vie puissante bouillonnait dans les
+Flandres.
+
+ * * * * *
+
+Que ce pays ait contenu tant de germes de troubles, on peut s'en
+étonner. La Flandre, c'est le travail; le travail, n'est-ce pas la
+paix?... Le laborieux tisserand de Flandre semble au premier coup
+d'oeil le frère des _humiliati_ lombards, l'imitateur des pieux
+ouvriers de saint Antoine et de saint Pacôme, de ces bénédictins
+auxquels saint Benoît dit: «Être moine, c'est travailler[142].» Quoi
+de plus saint et de plus pacifique?... Ce tisserand paraît presque
+plus moine que le moine; seul, dans l'obscurité de l'étroite rue, de
+la cave profonde, créature dépendante des causes inconnues, qui
+allongent le travail, diminuent le salaire, il se remet de tout à
+Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-même, sinon aimer
+et croire. On appelait ces ouvriers _beghards_ (ceux qui prient) ou
+_lollards_[143], d'après leurs pieuses complaintes, leurs chants
+monotones, comme d'une femme qui berce un enfant[144]. Le pauvre
+reclus se sentait bien toujours mineur, toujours enfant, et il se
+chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquiète et gémissante
+volonté aux genoux de Dieu.
+
+[Note 142: «Tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum vivunt.»
+S. Benedicti regula.]
+
+[Note 143: «Lollhardus, lullhardus, lollert, lullert.» Mosheim, De
+Beghardis et Beguinabus, append. p. 583.]
+
+[Note 144: En anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_,
+endormir; en vieil allemand, _lullen_, _lollen_, _lallen_, chanter à
+voix basse; en allemand moderne, _lallen_, balbutier.]
+
+Doux et féminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de béguines que
+de beghards. Quelques-unes, de leur vivant, furent tenues pour
+saintes; témoin celle de Nivelle que le roi de France, Philippe le
+Hardi, envoya consulter. Généralement, elles vivaient ensemble dans
+des béguinages où se trouvaient unis des ateliers et des écoles, et à
+côté il y avait l'hôpital où elles soignaient les pauvres. Ces
+béguinages étaient d'aimables cloîtres, non cloîtrés. Point de voeux,
+ou très-courts; la béguine pouvait se marier; elle passait, sans
+changer de vie, dans la maison d'un pieux ouvrier. Elle la
+sanctifiait; l'obscur atelier s'illuminait d'un doux rayon de la
+grâce.
+
+«Il ne faut pas que l'homme soit seul.» Cela est vrai partout, bien
+plus en ces contrées, dans ce pluvieux Nord (qui n'a pas la poésie du
+Nord des glaces), sous ces brouillards, dans ces courtes journées...
+Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernières alluvions, sables,
+boues et tourbières, par lesquels les grands fleuves, ennuyés de leur
+trop long cours, meurent, comme de langueur, dans l'indifférent
+Océan[145]?
+
+[Note 145: Tout cela est peut-être plus frappant encore en Hollande
+qu'en Flandre. Combien la famille m'y semblait touchante, quand je
+voyais dans les basses prairies, au-dessous des canaux, ces doux
+paysages de Paul Potter, dans un pâle soleil d'après-midi ces bonnes
+gens si paisibles, ces bestiaux, ces vaches laitières parmi les
+enfants... J'aurais voulu exhausser leurs digues; je craignais que ces
+eaux ne se trompassent un jour, comme fit l'Océan quand il couvrit
+d'une nappe soixante villages, et mit à la place la mer
+d'Harlem...--Chose curieuse, là même où la terre manque, la famille
+continue. Le gros bateau hollandais (dont l'étranger inintelligent se
+moque) ne doit pas être jugé comme un bateau, mais bien comme une
+maison, une arche, où la femme, les enfants, les animaux domestiques
+vivent commodément ensemble. La Hollandaise y est chez elle et
+parfaitement établie, soignant les enfants, étendant le linge,
+souvent, au défaut du mari, dirigeant le gouvernail. L'être aquatique,
+vivant là dans une lente et perpétuelle migration, s'y est fait un
+monde à lui; pourvu qu'il ne compromette pas ce petit monde, peu lui
+importe d'aller vite; jamais il ne changera la forme (lourde, mais
+sûre) de cette embarcation de famille, jamais il ne se hâtera. À voir
+sa lenteur, vous diriez plutôt qu'il craint d'arriver. V. dans le tome
+XVI le chapitre sur la Hollande (Louis XIV, 1860).]
+
+Plus la nature est triste, plus le foyer est cher. Là, plus
+qu'ailleurs, on a senti le bonheur de la vie de famille, des travaux,
+des repos communs... Il y a peu d'air et peu de jours peut-être sous
+ces étages qui surplombent, et pourtant la Flamande trouve encore
+moyen d'y élever une pâle fleur. Il n'importe guère que la maison soit
+sombre, l'homme ne peut s'en apercevoir; il est près des siens, son
+coeur chante... Qu'a-t-il besoin de la nature? Dans quelle campagne
+verrait-il plus de soleil que dans les yeux de sa femme et de ses
+enfants?[146]
+
+[Note 146: Douceurs infinies du travail en famille! celui-là seul les
+sent bien, dont le foyer s'est brisé... Cette larme sera pardonnée (à
+l'homme? non), à l'historien au moment où ce travail va finir, où la
+famille elle-même est compromise dans plus d'un pays, lorsque la
+machine à lin va supprimer nos fileuses, celles de la Flandre (1841).
+
+«Il y aura un rayon de soleil pour toi dans les yeux de ta
+grand'mère...» Je trouve ceci dans une admirable petite histoire (_La
+Fée hirondelle_), qui serait devenue un livre du peuple, si l'auteur
+ne l'eût cachée parmi ses traductions. Éducation familière, traduction
+de l'anglais, par mesdames Belloc et Montgolfier, t. IV.]
+
+La famille, le foyer, c'est l'amour. Et c'est aussi le nom d'amour ou
+d'_amitié_[147] qu'ils donnaient à la famille de choix, à la grande
+confrérie ou commune. L'on disait l'_amitié_ de Lille, l'_amitié_
+d'Aire, etc. Cela s'appelait encore (et plus souvent) _ghilde_[148],
+ou contribution, sacrifice mutuel[149]. Tous pour chacun, chacun pour
+tous, leur mot de ralliement à Courtrai: «Mon ami, mon bouclier.»
+
+[Note 147: V. Ducange, verb. AMICITIA. Ordonn. XII, 563, etc.]
+
+[Note 148: V. l'étrange formule du _sang versé sous la terre_, dans
+mes Origines du droit, p. 195, d'après une note de P. E. Muller sur le
+Laxdaela-Saga (1826, in-4º, p. 59): «...Ils vinrent au promontoire
+Eyrarhval, et là coupèrent une bande de gazon, assez longue pour que
+les deux extrémités étant attachées à la terre, le milieu pût être
+soutenu par un javelot ciselé dont ils touchaient le clou de leurs
+mains. Tout quatre, se plaçant sous le gazon, firent couler leur sang,
+qui se répandit sur la terre d'où le gazon avait été coupé; et lorsque
+leur sang se fut mêlé, ils fléchirent le genou, et, unissant leurs
+mains droites, jurèrent par tous les dieux de venger la mort l'un de
+l'autre comme celle d'un frère...»--V. aussi les dissertations de
+Kofod Ancher (1780), de Wilda (1831), et de C. J. Fortuyn (1834).]
+
+[Note 149: Je traduis ici avec propriété et selon le sens primitif. Le
+sens ordinaire est _association_, le sens primitif est _don_,
+_contribution_ (præstatio). Que donne-t-on dans la forme originaire de
+la ghilde? soi-même, son sang.]
+
+Simple et belle organisation. Chaque homme, chaque famille est
+représentée dans la cité par sa maison qui paye et répond pour lui; le
+comte, tout comme un autre, doit avoir sa maison qui réponde à son
+petit nom d'Hanotin de Flandre. Chaque famille d'amis ou confrérie a
+de même sa maison qu'elle orne et pare à l'envi, qu'elle sculpte et
+peint au dehors, au dedans. Combien plus orneront-ils la maison de
+l'_Amitié_ générale, la maison de ville! Nulle dépense ne coûtera, nul
+effort pour en élargir le portail, en exhausser le beffroi, en sorte
+que les villes voisines le voient de dix lieues sur les grandes
+plaines, et que leurs tours fassent la révérence à la dominante tour.
+
+Telle apparaît au loin celle de Bruges, svelte et majestueuse tout
+ensemble, par-dessus la forte halle qui gardait le trésor des dix-sept
+nations. Telle s'étend, plus large de cent pieds que toute la
+longueur de Notre-Dame de Paris, l'incomparable façade de la halle
+d'Ypres... Celui qui rencontre dans une petite ville déserte ce
+monument, digne des plus puissants empires, reste muet devant une
+telle grandeur... Et la grandeur n'est pas ce qu'il faut admirer ici;
+mais bien l'identité des formes, l'harmonie, l'unité de plan, celle de
+volonté qui dut gouverner la ville pendant cette longue
+construction[150]; vous croyez y voir un peuple voulant comme un
+homme, une concorde persévérante, un siècle au moins d'_amitié_.
+
+[Note 150: De 1200 à 1304.--Selon M. Lambin, archiviste d'Ypres, dans
+son précieux Mémoire sur l'origine de la halle aux draps (couronné par
+la Société des antiquaires de la Morinie), Ypres, 1836. Nous venons de
+perdre ce savant homme, qui sera difficilement remplacé (1841).]
+
+Vraie cathédrale du peuple, aussi haute que sa voisine, la cathédrale
+de Dieu[151]. Si la première eût rempli sa destinée, si ces villes
+eussent suivi jusqu'au bout leur idée vitale, la maison de l'_amitié_
+eût fini par contenir tous les amis, toute la ville; elle n'eût pas
+été seulement le comptoir des comptoirs, mais l'atelier des
+ateliers[152], le foyer des foyers, la table des tables, de même
+qu'en son beffroi semblent s'être réunies les cloches des quartiers,
+des confréries, des _justices_[153]. Par-dessus toutes ces voix, qu'il
+accorde et qu'il domine, se joue souverainement le carillon de la
+_loi_, avec son Martin ou Jacquemart. Cloche de bronze, homme de fer;
+celui-ci est le plus vieux bourgeois de la ville, le plus gai, le plus
+infatigable, avec sa femme Jacqueline... Que chantent-ils nuit et
+jour, d'heure en heure, de quart en quart? un seul chant, celui du
+psaume: «Quam jacundum est fratres habitare in unum?»
+
+[Note 151: Voir dans la cathédrale, la pierre de Jansénius, au milieu
+même du choeur, mais si ingénieusement dissimulée.]
+
+[Note 152: C'est ce qui existait effectivement pour une partie des
+fabricants d'Ypres; ils travaillaient dans la halle même: «L'étage
+principal contenait les métiers des tisserands de draps et de serge...
+Les différents locaux du rez-de-chaussée contenaient les peigneurs,
+cardeurs, fileurs, tondeurs, foulons, teinturiers...» Lambin.]
+
+[Note 153: Droits de cloche, de ban, de justice, sont synonymes au
+moyen âge. Le carillon n'aurait-il pas été originairement la simple
+centralisation des cloches, c'est-à-dire des justices? Les dissonances
+trop choquantes auront forcé à y mettre une harmonie quelconque, qui
+peu à peu se sera adoucie. Le premier carillon de couvent paraît être
+de 1404. Buschius, Chronicon Windesemense, p. 535, anno 1404.]
+
+Voilà l'idéal, le rêve? un peuple travaillant dans l'amour... Mais le
+diable en est jaloux.
+
+Il ne lui faut pas grand'place; il aura toujours bien un coin dans la
+plus sainte maison. Au sanctuaire même de piété, dans cette cellule de
+béguine (d'où Lucas de Leyde a tiré son aimable Annonciation), il
+trouvera prise. Où donc? Au petit ménage, «au petit jardin[154].»
+Pour le cacher, il suffirait d'une feuille de ce beau lis[155].
+
+[Note 154: Passage charmant de Sainte-Beuve: «Nous avons tous un petit
+jardin, et l'on y tient souvent plus qu'au grand.» Port-Royal, I. Voir
+dans les discours de M. Vinet, celui qui a pour titre: _Des idoles
+favorites_. L'idée première est le verset: «Et le jeune homme s'en
+alla triste, car il avait un _petit_ bien.» Dans les béguinages
+flamands, l'esprit d'individualité est très-marqué. «En France et en
+Allemagne, le béguinage était un seul couvent divisé en cellules; dans
+les Pays-Bas, c'était comme un village qui comptait autant de maisons
+isolées qu'il y avait de béguines.» Mosheim. Aujourd'hui, il y en a
+ordinairement plusieurs dans chaque maison, mais chaque béguine a sa
+petite cuisine; dans une maison où il y avait vingt filles, je
+remarquai (chose minutieuse à dire, mais très-caractéristique) vingt
+petits fourneaux, vingt petits moulins à café, etc. Je demande pardon
+aux saintes filles d'une révélation peut-être indiscrète.]
+
+[Note 155: V. au Musée du Louvre l'Annonciation de Lucas de Leyde.]
+
+Moins qu'une feuille, un souffle, un chant... Dans la pieuse
+complainte du tisserand que nous écoutions naguère, est-il sûr que
+tout soit de Dieu?... Le chant qu'il se chante à lui-même ne rappelle
+ni les airs rituels de l'église[156], ni les airs officiels[157] des
+confréries... Ce solitaire de la banlieue, ce _buissonnier_[158],
+comme on l'appelle, quelles sont ses secrètes pensées? Ne peut-il pas
+lui arriver de lire quelque jour dans son Évangile que le plus petit
+sera le plus grand? Rejeté du monde, adopté de Dieu, s'il s'avisait de
+réclamer le monde, comme héritage de son père?... On sait qu'il menait
+la vie de lollard, qu'il pêchait[159], tout en rêvant, dans l'Escaut,
+ce Philippe Artevelde qui jeta là un matin son filet pour prendre la
+tyrannie des Flandres. Le roi tailleur de Leyde[160] songea, en
+taillant son drap, que Dieu l'appelait à tailler les royaumes... En
+ces ouvriers mystiques, en ces doux rêveurs, résidait un élément de
+trouble, vague et obscur encore, mais bien autrement dangereux que le
+bruyant orage communal qui éclatait à la surface; des ateliers
+souterrains, des caves, s'entendait, pour qui eût su entendre, un
+sourd et lointain grondement des révolutions à venir.
+
+[Note 156: C'étaient des hymnes en langue vulgaire. (Mosheim.)]
+
+[Note 157: Un caractère particulier de la poésie et de la musique des
+confréries allemandes (et, je crois, des confréries en général), c'est
+la servilité de la tradition. V. les règles _Falsche melodie_,
+_Falsche blumen_, qui proscrivent tout changement, tout
+embellissement: Wagenseil, De Civitate Noribergensi; accedit de Der
+Meister Singer Institutis liber, 1697, p. 531. Mon illustre ami, J.
+Grimm, n'a pas insisté sur ce point de vue, peu important pour l'objet
+particulier qu'il avait en vue. Ueber den altdeutschen Meistergesang,
+von Jacob Grimm, Goettingen 1811.]
+
+[Note 158: «Quos _dumicos_ vocant.» Meyer. Je traduis _dumicos_
+par un mot consacré dans l'histoire du protestantisme: Écoles
+_buissonnières_.--Les ouvriers _buissonniers_ pourraient bien être des
+lollards. Le pape Grégoire XI nous représente ceux-ci comme vivant
+originairement en ermites. (Mosheim.) Saint Bernard nous dit que des
+prêtres quittaient leurs églises et leurs troupeaux pour aller vivre
+«Inter textores et textrices.» Serm. in Canticum cantic.]
+
+[Note 159: Reiffenberg. Notes de son édit. de Barante, d'après Olivier
+de Dixmude, IV. 165.]
+
+[Note 160: V. mes Mémoires de Luther. Toutefois l'originalité de Jean
+de Leyde fut de porter dans le mysticisme l'esprit anti-mystique de
+l'Ancien Testament.]
+
+Ce que le lollard est pour l'église et la commune, le tisserand
+_buissonnier_ pour la confrérie[161], la campagne en général l'est
+pour la ville, la petite ville pour la grande[162]. Que la petite
+prenne garde d'élever trop haut sa tour, qu'elle n'aille pas fabriquer
+ou vendre sans expresse autorisation... Cela est dur. Et pourtant,
+s'il en eût été autrement, la Flandre n'eût pu subsister; disons
+mieux, selon toute apparence, elle n'eût existé jamais.
+
+[Note 161: Nous trouvons les ouvriers de confrérie et de commune en
+guerre avec les _buissonniers_ de la banlieue et avec les _lollards_
+(deux mots peut-être identiques): ils se plaignent au magistrat de la
+concurrence qu'ils ne peuvent soutenir. Le magistrat, leur élu, se
+prête à gêner, paralyser l'industrie des lollards. L'empereur Charles
+IV, en dépouillant les lollards, attribue un tiers de leurs dépouilles
+aux _corporations_ locales (universitatibus ipsorum locorum). Cf.
+Mosheim. Les persécutions ecclésiastiques obligèrent aussi souvent les
+lollards à se dire Mendiants et à se réfugier sous l'abri du
+tiers-ordre de saint François. Ceux d'Anvers ne se décidèrent à vivre
+en commun qu'en 1445. En 1468, ils prirent l'habit de moines _et
+laissèrent le métier de tisserands_; c'est ce qu'on lisait sur un
+tableau suspendu dans leur église d'Anvers.]
+
+[Note 162: Les preuves surabondent ici. Je remarquerai seulement que
+la domination des grandes villes était souvent encore appesantie par
+le despotisme tracassier des métiers: ainsi les tisserands de Damme
+étaient réglementés, surveillés par ceux de Bruges; les chandeliers de
+Bruges exerçaient la même tyrannie sur ceux de l'Écluse, etc.
+(Delpierre.)]
+
+Ceci demande explication.
+
+La Flandre s'est formée, pour ainsi dire, malgré la nature; c'est une
+oeuvre du travail humain. L'occidentale a été en grande partie
+conquise sur la mer qui, en 1251, était encore tout près de
+Bruges[163]. Jusqu'en 1348, on stipulait dans les ventes de terres,
+que le contrat serait résilié si la terre était reprise par la mer
+avant dix ans[164].
+
+[Note 163: Reiffenberg. Statistique ancienne de la Belgique, dans les
+Mémoires de l'Académie de Bruxelles, VII, 34, 44.]
+
+[Note 164: C'est du moins ce qu'affirme Guichardin dans sa Description
+de la Flandre.]
+
+La Flandre orientale a eu à lutter tout autant contre les eaux douces.
+Il lui a fallu resserrer, diriger, tant de cours d'eaux qui la
+traversent. De polder en polder[165], les terres ont été endiguées,
+purgées, raffermies; les parties mêmes qui semblent aujourd'hui les
+plus sèches, rappellent par leurs noms[166] qu'elles sont sorties des
+eaux.
+
+[Note 165: «Inclinat animus ut _Flandra_, nescio qua lingua fuisse
+putem _Æstuaria_, ea forma qua _poldras_ vocamus.»--Je n'adopte pas
+l'étymologie; mais l'opinion de M. Meyer sur le fond même est
+considérable.]
+
+[Note 166: Beaucoup finissent en _dyck_, en _dam_, etc.]
+
+La faible population de ces campagnes, alors noyées, malsaines, n'eût
+jamais fait à coup sûr des travaux si longs et si coûteux. Il fallait
+beaucoup de bras, de grandes avances, surtout pouvoir attendre. Ce ne
+fut qu'à la longue, lorsque l'industrie eut entassé les hommes et
+l'argent dans quelques fortes villes, que la population débordante put
+former des faubourgs, des bourgs, des hameaux, ou changer les hameaux
+en villes. Ainsi généralement la campagne fut créée par la ville, la
+terre par l'homme; l'agriculture fut la dernière manufacture née du
+succès des autres.
+
+L'industrie ayant fait ce pays de rien, méritait bien d'en être
+souveraine[167]. Les trois grands ateliers, Gand, Ypres et Bruges,
+furent les trois membres de Flandre. Ces villes considéraient la
+plupart des autres comme leurs colonies, leurs dépendances; et en
+effet, à regarder ce vaste jardin où les habitations se succèdent sans
+interruption, les petites villes autour d'une cité apparaissent comme
+ses faubourgs, un peu éloignées d'elle, mais en vue de sa tour,
+souvent même à portée de sa cloche. Elles profitaient de son
+voisinage, se couvrant de sa bannière redoutée, se recommandant de son
+industrie célèbre. Si la Flandre fabriquait pour le monde, si Venise
+d'une part, de l'autre Bergen ou Novogorod, venaient chercher les
+produits de ses ateliers, c'est qu'ils étaient marqués du sceau[168]
+révéré de ses principales villes. Leur réputation faisait la fortune
+du pays, y accumulait la richesse, sans laquelle on n'eût jamais pu
+accomplir l'énorme travail de rendre cette terre habitable, en sorte
+qu'elles pouvaient dire, avec quelque apparence: «Nous gouvernons la
+Flandre, mais c'est nous qui l'avons faite.»
+
+[Note 167: Cela se trouva fait au XIVe siècle. Jacques Artevelde n'eut
+qu'à écrire cette révolution dans les lois. L'ouvrier, _l'ongle bleu_
+(c'est le nom que lui donnaient dans le Nord les bourgeois et les
+marchands), se trouva à cette époque avoir tellement multiplié, que la
+commune primitive fut presque absorbée dans les confréries de métiers.
+Le gouvernement des _arts_, comme on disait à Florence, prévalut
+presque partout. Je parlerai ailleurs, et tout à mon aise, de la
+vitalité diverse des communes. Jusqu'ici on a disserté beaucoup sur ce
+sujet, mais en insistant plutôt sur les formes qu'on prenait pour le
+fond. Sans doute, il est intéressant pour l'antiquaire de fouiller le
+mur primitif de la commune, le cadre de pierre qui l'entoure, plus
+intéressant pour l'historien d'en retrouver le cadre politique, la
+constitution. Mais la constitution n'est pas la vie encore. Telle
+commune a grandi par sa constitution, telle autre en dépit de la
+sienne.]
+
+[Note 168: J'ai vu encore aux archives d'Ypres le sceau réprobateur de
+la ville, où on lit ces mots français: «Condamné par Ypres.»--À Gand,
+la toile, condamnée comme défectueuse et _blâmée_ par les experts, est
+attachée à un anneau de fer, à la tour du Marché du vendredi, puis
+distribuée aux hospices.]
+
+Ce gouvernement, pour être une gloire, n'en était pas moins une
+charge. L'artisan payait cher l'honneur d'être de «Messieurs de Gand.»
+Sa souveraineté lui coûtait bien des journées de travail; la cloche
+l'appelait aux assemblées, aux élections, fréquemment aux armes.
+L'assemblée armée, le _wapening_, ce beau droit germanique qu'il
+maintenait si fièrement, n'en était pas moins un grand trouble pour
+lui. Il travaillait moins, et d'autre part, dans ces populeuses
+villes, il payait les vivres plus cher. Aussi, quantité de ces
+ouvriers souverains aimaient mieux abdiquer et s'établir modestement
+dans quelque bourg voisin, vivant à bon marché, fabriquant à bas prix,
+profitant du renom de la ville, détournant ces pratiques. Celle-ci
+finissait par interdire le travail à la banlieue. La population se
+portait plus loin, dans quelque hameau qui devenait une petite ville,
+dont la grande brisait les métiers[169]. De là des haines terribles,
+d'_inexpiables_ violences, des siéges de Troie ou de Jérusalem autour
+d'une bicoque[170], l'infini des passions dans l'infiniment petit.
+
+[Note 169: V. particulièrement la curieuse brochure de M. Altmeyer:
+Notices historiques sur la ville de Poperinghen, Gand, 1840; et, sur
+les rapports généraux des villes, la grande et importante chronique
+flamande (dont le savant M. Schayès a bien voulu m'éclaircir les
+passages les plus difficiles): Olivier van Dixmude, uitgegeven door
+Lambin (1377-1443), Ypres, 1835, in-4º.]
+
+[Note 170: La plus terrible de ces histoires n'est pas, il est vrai,
+flamande, mais du pays wallon: c'est la guerre de Dinan et de Bovines
+sur la Meuse. V. le tome suivant.]
+
+Les grandes villes, malgré les petites, malgré le comte, auraient
+maintenu leur domination, si elles étaient restées unies. Elles se
+brouillèrent pour diverses causes, d'abord à l'occasion de la
+direction des eaux, question capitale en ce pays. Ypres entreprit
+d'ouvrir au commerce une route abrégée, en creusant l'Yperlé, le
+rendant navigable, et dispensant ainsi les bateaux de suivre l'immense
+détour des anciens canaux, de Gand à Damme, de Damme à Nieuport. De
+son côté, Bruges voulait détourner la Lys, au préjudice de Gand.
+Celle-ci, placée au centre naturel des eaux, au point où se
+rapprochent les fleuves, souffrait de toute innovation. Malgré les
+secours que les Brugeois tirèrent de leur comte et du roi de France,
+malgré la défaite des Gantais à Roosebeke, Gand prévalut sur Bruges;
+elle lui donna une cruelle leçon, et elle maintint l'ancien cours de
+la Lys. Elle eut moins de peine à prévaloir sur Ypres; par menace ou
+autrement, elle obtint du comte sentence pour combler l'Yperlé[171].
+
+[Note 171: Le comte reconnut, après enquête, qu'Ypres avait bon droit,
+et n'en décida pas moins qu'on planterait des pieux dans l'Yperlé, de
+sorte qu'il n'y pût passer qu'une petite barque. (Olivier van Dixmude,
+ann. 1431.)]
+
+Dans cette question des eaux qui remplit le XIVe siècle, la dispute
+fut entre les villes; le comte y était auxiliaire autant ou plus que
+partie principale. Au XVe, la lutte fut directement entre les villes
+et le comte; la désunion des villes les fit succomber. Bruges ne fut
+point soutenue de Gand (1436), et il lui fallut se soumettre. Gand ne
+fut pas soutenue de Bruges (1453), et Gand fut brisée.
+
+L'occasion de la révolte de 1436 fut le siége de Calais. Les Flamands,
+irrités alors contre l'Angleterre, qui maltraitait leurs marchands et
+se mettait à fabriquer elle-même, avaient pris ce siége à coeur; ils
+en avaient fait une croisade populaire, y avaient été en corps de
+peuple, bannières par bannières, apportant avec eux quantité de
+bagages, de meubles, jusqu'à leurs coqs, comme pour indiquer qu'ils y
+_élisaient domicile_[172] jusqu'à la prise de Calais... Et tout à
+coup, ils étaient revenus. Ils alléguaient pour excuse, et non sans
+apparence, qu'ils n'avaient point été soutenus des autres sujets du
+comte, ni des Hollandais par mer, ni par terre de la noblesse
+wallonne. L'expédition ayant manqué par la faute des autres, ils
+réclamaient leur droit ordinaire d'armement général, _une robe par
+homme_; on se moqua de la réclamation.[173]
+
+[Note 172: C'est là le vrai sens qui n'avait pas été saisi. Le coq est
+un des principaux symboles de la maison, il est témoin de la vie
+domestique, etc. V. mes Origines du droit.]
+
+[Note 173: «Nihil accepturos; non vestem, sed restem, potius
+meruisse.» Meyer, fol. 286.]
+
+Les voilà irrités et honteux, accusant tout le monde. Gand mit à mort
+un doyen des métiers qui avait commandé la retraite. Bruges accusait
+ses vassaux, les gens de l'Écluse, de n'avoir pas suivi sa bannière;
+elle accusait la noblesse des côtes, à qui elle payait pension pour
+garder la mer et repousser les pirates. Loin de les repousser, les
+ports avaient vendu des vivres aux Anglais, au moment même où ils
+enlevaient dans la campagne (chose horrible) cinq mille enfants[174];
+les paysans furieux mirent à mort l'amiral de Horn et le trésorier de
+Zélande, qui avaient assisté à la descente sans y mettre obstacle.
+Zélandais, Hollandais, s'étaient visiblement arrangés avec les
+Anglais, ils ne bougèrent point[175].
+
+[Note 174: «Puerorum quinque millia.» Meyer, fol. 286. Le mot _puer_
+ne peut pas être interprété autrement. Ces enlèvements d'enfants
+semblent au reste avoir été ordinaires dans les guerres anglaises. V.
+notre t. VI et Monstrelet, t. IV, p. 115.]
+
+[Note 175: Les milices hollandaises furent appelées en vain à la
+défense des côtes; et M. de Lannoy ayant demandé aux États s'ils
+avaient un traité secret avec l'Angleterre, ils répondirent qu'ils
+n'avaient pas pouvoir pour s'expliquer. (Dujardin et Sellius. Histoire
+des Provinces unies.)]
+
+Bruges éclata; les forgerons crièrent que tout irait mal tant qu'on
+ne tuerait pas les grosses têtes qui trahissaient, qu'il fallait
+_faire comme ceux de Gand_. Ce dernier mot semblait devoir peu réussir
+à Bruges, où, depuis l'affaire de la Lys, on détestait les Gantais.
+Mais il se trouva cette fois que les tout-puissants marchands de
+Bruges, les hanséatiques, qui ordinairement calmaient les révoltes,
+avaient justement alors intérêt à la révolte; le duc leur faisait la
+guerre en Hollande et plus tard en Frise, ils trouvèrent bon sans
+doute de l'occuper en Flandre, d'unir contre lui Bruges et Gand. Ce
+qui est sûr, c'est que le peuple de Bruges reçut d'une seule ville de
+la Hanse cinq mille sacs de blé[176].
+
+[Note 176: Sur les rapports des Flamands et de la Hanse, V. l'ouvrage
+très-instructif de M. Altmeyer: Histoire des relations commerciales et
+diplomatiques des Pays-Bas avec le Nord de l'Europe, Bruxelles, 1840.
+L'auteur a tiré des Archives une foule de faits curieux.]
+
+Gand avait commencé avant Bruges, elle finit avant. Une population
+d'ouvriers avait moins d'avances, moins de ressources qu'une ville de
+marchands qui, d'ailleurs, étaient soutenus du dehors. Quand les
+Gantais eurent chômé quelque temps, ils commencèrent à trouver que
+c'était trop souffrir, et pourquoi? pour conserver à Bruges sa
+domination sur la côte. Les Brugeois s'étaient donné un tort, dans
+lequel les Gantais, gens formalistes et scrupuleux, devaient trouver
+prétexte pour abandonner leur parti. Le serment féodal engageait le
+vassal à respecter la vie de son seigneur, son corps, ses membres, sa
+femme, etc. Le duc, ayant compté là-dessus, s'était jeté dans Bruges
+et avait failli y périr. La duchesse, non moins hardie, avait cru
+imposer en restant, et le peuple avait arraché d'auprès d'elle la
+veuve de l'amiral. Nous trouvons ainsi cette princesse mêlée de sa
+personne dans toutes ces terribles affaires, en Hollande comme en
+Flandre. Elle se chargea, en 1444, de calmer la révolte des cabéliaux,
+qui voulaient tuer leur gouverneur, M. de Lannoy, et ils le
+cherchèrent jusque sous sa robe.
+
+Un jour donc, le doyen des forgerons de Gand plante la bannière des
+métiers sur le marché, et dit que, puisque personne ne s'occupe de
+rétablir la paix et le commerce, il faut y pourvoir soi-même. Chacun
+s'effraye et craint un mouvement de la populace. Mais c'était tout le
+contraire; près des forgerons vinrent se ranger les orfèvres, les gros
+de la ville, les _mangeurs de foie_[177]; ils avaient imaginé de faire
+commencer par les pauvres une réaction aristocratique. Les tisserands
+mêmes, fort divisés, mais qui après tout mouraient de faim depuis que
+la laine anglaise ne leur venait plus, finirent par se mettre du côté
+de la paix à tout prix.
+
+[Note 177: «Jecoris esores.» Meyer. Cette qualification haineuse
+désigne évidemment les gros fabricants, les entrepreneurs, les
+_exploiteurs d'hommes_.]
+
+Un honorable bourgeois fut fait capitaine, et ce qui flatta fort la
+ville, c'est qu'avec l'autorisation du comte, il exerça une sorte de
+dictature dans la Flandre, menant les milices vers Bruges, et lui
+signifiant qu'elle eût à se soumettre à l'arbitrage du comte, à
+reconnaître l'indépendance de l'Écluse et du Franc. Bruges indignée,
+par représailles, envoya des émissaires à Courtrai et autres villes
+dépendantes de Gand, pour les engager à s'en affranchir. Le capitaine
+de Gand fit décapiter ces émissaires; il défendit qu'on portât des
+vivres à Bruges, et donna ordre que partout où les Brugeois
+paraîtraient, on sonnât contre eux la cloche d'alarme. Il fallut bien
+que Bruges cédât, qu'elle reconnût le Franc pour quatrième membre de
+Flandre.
+
+C'était un beau succès pour le comte d'avoir brisé l'ancienne trinité
+communale, un plus grand d'avoir fait cela par les mains de Gand,
+d'avoir créé contre elle une éternelle haine, de l'avoir isolée pour
+toujours. Gand restait plus faible en réalité, par suite de cette
+triste victoire, plus faible et plus orgueilleuse, persuadée qu'elle
+était que le comte n'eût jamais pacifié la Flandre sans elle. La
+bannière souveraine de Flandre était-elle désormais celle de Gand ou
+celle du comte? cela devait tôt ou tard se régler par une bataille.
+
+Quoi qu'aient pu dire les chroniqueurs gagés de la maison de Bourgogne
+contre les Gantais, cette population ne paraît pas avoir été indigne
+du grand rôle qu'elle joua. Ces gens de métier, fort renfermés,
+connaissant peu le monde (en comparaison des marchands de Bruges), de
+plus, préoccupés des petits gains et des petites dévotions qui ne
+peuvent étendre l'esprit[178], n'en montrèrent pas moins souvent un
+véritable instinct politique, toujours du courage, assez d'esprit de
+suite, parfois de la modération. Gand, après tout, est le coeur,
+l'énergie des Flandres, comme leur grand centre pour les eaux, pour
+les populations. Ce n'est pas sans raison que tant de rivières y
+viennent déposer vingt-six villes en une cité et se marier ensemble au
+_pont du Jugement_.
+
+[Note 178: Nombre de passages que je pourrais citer prouvent que, dès
+ce temps, les Gantais étaient fort dévots. Dans la terrible guerre de
+1453, ils ne brûlèrent pas une église, quoique les églises fussent
+souvent des forts dont pouvait profiter l'ennemi.--À Gand, les moeurs
+étaient très-pures. Nous lisons dans les registres criminels qu'un
+tribunal bannit un citoyen distingué, pour avoir offensé de propos
+indécents les oreilles d'une petite fille.--La _Keurc_ des savetiers
+de 1304 porte que celui qui vit dans une union illégitime ne peut ni
+concourir aux élections ni assister aux délibérations. (Lenz.)]
+
+Le jugement suprême de la Flandre orientale résidait en effet dans
+l'échevinage de Gand. Les villes voisines, qui elles-mêmes étaient des
+capitales, des tribunaux supérieurs (la seule Alost pour cent
+soixante-dix cantons, deux principautés, une foule de baronnies[179]),
+étaient obligées d'y _ressortir_. Courtrai et Oudenarde, si grandes et
+si fortes, Alost et Dendermonde[180], fiefs d'Empire, libres alleux ou
+_fiefs du soleil_[181], n'en étaient pas moins forcées d'aller
+défendre leurs appels à Gand, de répondre à la _loi_ de Gand, de
+reconnaître en elle un juge, et ce juge n'était que trop souvent,
+comme dit la vieille formule allemande, un _lion courroucé_[182].
+
+[Note 179: Sanderi Gandavensium Rerum libri sex, p. 14.]
+
+[Note 180: Wielant, dans le recueil des Chroniques belges, t. I, p.
+XLVII.]
+
+[Note 181: Ces mots étaient souvent synonymes dans les pays allemands
+et wallons. Michelet. Origines du droit, p. 191-193.]
+
+[Note 182: «Gris grimmender loewe.» Jacob Grimm, Deutsche Rechts
+alterthümer, p. 763.]
+
+Chose bizarre, et qui ne s'explique que par l'extrême attachement des
+Flamands aux traditions de familles et de communes, ces grandes
+villes d'industrie, loin d'avoir la mobilité que nous voyons dans les
+nôtres, se faisaient une religion de rester fidèles à l'esprit du
+droit germanique, si peu en rapport avec leur existence industrielle
+et mercantile. Il ne s'agit donc pas ici, comme on pourrait croire,
+d'une querelle spéciale entre le comte et une ville; c'est la grande
+et profonde lutte de deux droits et de deux esprits.
+
+Les hommes de basse Allemagne, comme d'Allemagne en général, n'avaient
+jamais eu beaucoup d'estime pour nous autres Welches, pour le droit
+scribe, paperassier, chicaneur, défiant, du Midi. Le leur était, à les
+entendre, un droit simple et libre, fondé sur la bonne foi, sur la
+ferme croyance à la véracité de l'homme. En Flandre, les grandes
+assemblées judiciaires s'appelaient _vérités, franches et pacifiques
+vérités_[183], parce que les hommes libres y siégeaient pour
+chercher[184] le vrai en commun. Chacun disait, ou devait dire le
+vrai, même contre soi. Le défendeur pouvait se justifier par sa propre
+affirmation, jurer son innocence, puis tourner le dos et aller son
+chemin. Tel était l'idéal de ce droit[185], sinon la pratique.
+
+[Note 183: _Generaele waerheden, stille waerheden_;--_coies vérités_,
+_franches vérités_, _communes vérités_, ou simplement _vérités_.
+(Warnkoenig, trad. de Gheldoff.)]
+
+[Note 184: Dans le droit allemand, dont le droit flamand est une
+émanation (au moins dans sa partie la plus originale), le juriste et
+le poète ont le même nom: _Finder_, trouveur ou trouvère. Grimm, et
+mes Origines du droit.]
+
+[Note 185: Cet idéal germanique s'est conservé dans la formule du
+franc-juge westphalien. Grimm, 860. Michelet, Origines, 335: «Si le
+franc-juge westphalien est accusé, il prendra une épée, la placera
+devant lui, mettra dessus deux doigts de la main droite, et parlera
+ainsi: Seigneurs francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce
+dont vous m'avez parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis
+innocent; ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints! Puis il
+prendra un pfenning marqué d'une croix (Kreutz-pfenning), et le
+jettera en preuve au franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira
+son chemin.»]
+
+Le peuple ne pouvant rester toujours assemblé, les jugements se
+faisaient par quelques-uns du peuple que l'on appelait la _loi_. La
+_loi_ se réunissait, prononçait, exécutait par son _vorst_ ou
+président, qui tenait l'épée de justice. _Vorst_ est en Flandre le
+propre nom du comte[186]. Il ne devait présider qu'en personne; s'il
+commettait un lieutenant, ce lieutenant était réputé la propre
+personne du comte, de même que la _loi_, si peu nombreuse qu'elle fût,
+était comme le peuple entier. Aussi, il n'y avait point d'appel[187];
+les jugements étaient exécutés immédiatement[188]. À qui eût-on
+appelé? au comte, au peuple? Mais tous deux avaient été présents. Le
+peuple même avait jugé, il était infaillible; la voix du peuple est,
+comme on sait, celle de Dieu.
+
+[Note 186: Que les Français avaient traduit au hasard par un mot qui
+sonnait à peu près de même: Forestier, le forestier de Flandre.]
+
+[Note 187: En Flandre, comme dans les autres provinces des Pays-Bas,
+les sentences capitales étaient sans appel ni révision, jusqu'à la fin
+du dernier siècle. Cf. l'importante discussion de MM. Jules de
+Saint-Genois et Gachard, sur le jugement d'Hugonet et Humbercourt
+(particulièrement Gachard, p. 43), Bruxelles, 1839.
+
+À Gand, le condamné ne pouvait être gracié que du consentement des
+échevins (communiqué par M. de Lenz, de Gand).
+
+Les affaires étaient relatées sommairement dans les Registres
+criminels des échevins, comme on le voit aux Archives de Gand
+(observation communiquée par M. de Saint-Genois).]
+
+[Note 188: Le comte ne pouvait grâcier les condamnés par l'échevinage,
+qu'autant qu'ils prouvaient que la partie adverse y consentait.]
+
+Le comte et ses légistes bourguignons et francs-comtois ne voulaient
+rien comprendre à ce droit primitif. Comme il nommait les magistrats,
+choisissait la _loi_, il croyait la créer. Ce mot la _loi_, employé
+par les Flamands pour désigner simplement les hommes qui doivent
+attester et appliquer la coutume, le comte le prenait volontiers au
+sens romain, qui place la loi, le droit, dans le souverain, dans les
+magistrats, ses délégués. Les deux principes étaient contraires. Les
+formes ne l'étaient pas moins. Les procédures des Flamands étaient
+simples, peu coûteuses, orales le plus souvent; en cela elles
+convenaient fort à des travailleurs qui sentaient le prix du temps. De
+plus, contrairement aux procédures écrites, si sèches et pourtant si
+verbeuses, surtout prosaïques, ces vieilles formes allemandes
+s'exprimaient en poétiques symboles, en petits drames juridiques où
+les parties, les témoins, les juges même devenaient acteurs.
+
+Il y avait des symboles généraux et communs, employés presque partout,
+comme la paille rompue dans les contrats[189], la glèbe de témoignage
+déposée à l'église, l'épée de justice, la cloche, ce grand symbole
+communal auquel vibraient tous les coeurs. De plus, chaque localité
+avait quelques signes spéciaux, quelque curieuse comédie juridique,
+par exemple, à Liége, l'anneau de la porte rouge[190], le chat
+d'Ypres, etc.[191]. Celui qui regarde ces vieux usages flamands du
+haut de la sagesse moderne n'y verra sans doute qu'un jeu déplacé dans
+les choses sérieuses, les amusements juridiques d'un peuple artiste,
+des tableaux en action, souvent burlesques, les Téniers du droit...
+D'autres, avec plus de raison, y sentiront la religion du passé, la
+protestation fidèle de l'esprit local... Ces signes, ces symboles,
+c'était pour eux la liberté, sensible et tangible; ils la serraient
+d'autant plus qu'elle allait leur échapper: Ah! Freedom is a noble
+thing[192]!...
+
+[Note 189: En Hollande, la tradition s'est faite par le fétu jusqu'en
+1764. En Flandre, le maître du fonds donné ou vendu y coupait une
+motte de gazon de forme circulaire et large de quatre doigts; il y
+fichait un brin d'herbe, si c'était un pré; si c'était un champ, une
+petite branche de quatre doigts de haut, de manière à représenter
+ainsi le fonds cédé, et il mettait le tout dans la main du nouveau
+possesseur. «Jusqu'aujourd'hui, dit Ducange, on a conservé dans
+beaucoup d'églises des signes de ce genre; on en voit à Nivelle et
+ailleurs, de forme carrée ou semblables à des briques.» Ducange,
+Gloss. III, 1522. Voir aussi Michelet, Origines du droit, p. 40, 42,
+191, 194, 228, 236, 245, 255, 289, 326, 441, etc., etc.]
+
+[Note 190: Celui qui demandait justice se rendait à la Porte rouge du
+palais de l'évêque, et, soulevant un anneau qui s'y trouvait fixé, il
+le faisait fortement retentir à trois reprises différentes; l'évêque
+devait venir et l'écouter sur-le-champ (communiqué par M. Polain de
+Liége).]
+
+[Note 191: Chaque année, le premier mercredi d'août, on jetait un chat
+par les fenêtres d'Ypres, et le peuple le brûlait; pendant ce temps,
+la cloche du beffroi tintait, et tant qu'on pouvait l'entendre, les
+gens bannis de la ville trouvaient les portes ouvertes et pouvaient
+rentrer (comme si la victime expiatoire se fût chargée de leur faute).
+On a continué de jeter le chat jusqu'en 1837 (communiqué par Mme
+Millet van Popelen).]
+
+[Note 192: «Ah! la noble chose que la liberté!» Voir ces beaux vers de
+Barbour dans M. de Chateaubriand, Essai sur la littérature
+anglaise.--Comparez les vers de Pétrarque, qui ont été retranchés de
+plusieurs éditions:
+
+ Liberta, dolce e desiato bene, etc.]
+
+Des villages aux villes, des villes à la grande cité, de celle-ci au
+comte, du comte au roi, à tous les degrés, le droit d'appel était
+contesté; à tous, il était odieux, parce qu'en éloignant les jugements
+du tribunal local, il les éloignait aussi de plus en plus des usances
+du pays, des vieilles et chères superstitions juridiques. Plus le
+droit montait, plus il prenait un caractère abstrait, général,
+prosaïque, antisymbolique; caractère plus rationnel, quelquefois moins
+raisonnable, parce que les tribunaux supérieurs daignaient rarement
+s'informer des circonstances locales, qui, dans ce pays, plus que
+partout ailleurs, peuvent expliquer les faits et les placer dans leur
+vrai jour.
+
+La guerre de juridiction avait commencé au moment où finissait la
+guerre des armées, le conflit après le combat (1385). Philippe le
+Hardi ayant vu, par son inutile victoire de Roosebeke, qu'il était
+plus aisé de battre la Flandre que de la soumettre, lui jura ses
+franchises et se mit en mesure de les violer tout doucement. Il fonda
+chez lui, du côté français, à Lille, un modeste tribunal[193], une
+toute petite chambre, deux conseillers de justice, deux maîtres des
+comptes pour faire rentrer les recettes arriérées (les menues sommes
+seulement), pour informer au besoin contre les officiers du comte,
+pour protéger contre les gens de guerre et les nobles, «les églises,
+les veuves, les pauvres laboureurs et autres personnages misérables;»
+enfin, pour «composer aussy les délicts _dont la vérité ne polra
+clairement estre enfonchié_.» Du reste, nul appareil, peu de formes,
+point de procureur.
+
+[Note 193: Wielant, dans le recueil des chroniques belges, I, LIII.]
+
+Il se trouva peu à peu que la petite chambre attirait tout, que toute
+affaire se trouvait être de celles _dont la vérité ne pouvait être
+clairement enfoncée_. Mais les Flamands ne se laissaient pas faire; au
+lieu de débattre leurs droits contre ce tribunal français[194], ils
+aimaient mieux embarrasser le duc, alors tuteur du roi de France, en
+se faisant plus Français que lui et en disant qu'ils ressortissaient
+directement au Parlement de Paris.
+
+[Note 194: «Disoient qu'ilz estoient nuement sous le Parlement.»
+Ibid., LIV.]
+
+Au fond, ils ne voulaient dépendre ni de la France, ni de l'Empire.
+L'un et l'autre, à peu près dissous au temps de Charles VI, n'étaient
+guère en état de réclamer leur suzeraineté. Les embarras continuels de
+Jean sans Peur et de Philippe le Bon les firent longtemps serviteurs
+plutôt que maîtres des Flamands. Le premier pourtant, au moment où il
+crut avoir tué Liége aussi bien que le duc d'Orléans, en ce moment
+terrible de violence et d'audace, il osa aussi mettre la main sur les
+libertés flamandes. Il établit sa justice à Gand, un conseil suprême
+de justice[195], où l'on porterait les appels, qui jugerait les
+Flamands en flamand, mais _parlerait français à huis clos_.
+
+[Note 195: «En la chambre à l'uys-clos ilz parlassent langaige
+franchois.» Ibid., LV.]
+
+Ce conseil, placé à Gand, au milieu même du peuple contre la
+juridiction duquel on l'établissait, ne put faire grand'chose, et
+finit de lui-même à la mort de Jean. Mais dès que Philippe le Bon eut
+acquis le Hainaut et la Hollande, et qu'il tint ainsi la Flandre
+serrée de droite et de gauche, il ne craignit point de rétablir le
+conseil. Peu de gens osèrent s'y adresser; Ypres, toute déchue qu'elle
+était, punit une petite ville d'y avoir porté un appel.
+
+Seigneur pour seigneur, les Flamands préféraient quelquefois le plus
+éloigné, le roi. Les villages en querelle avec Ypres la citèrent
+devant les gens du roi qui se trouvaient à Lille. Ypres et Cassel,
+dans une autre occasion, s'adressèrent tout droit à Paris[196]. Le duc
+de Bourgogne se trouva de plus en plus engagé dans un double procès
+avec ses deux suzerains, la France et l'Empire, procès complexe, à
+titre différent. L'Empire réclamait _hommage_, non _jurisdiction_. La
+France réclamait _jurisdiction_, mais non _hommage_ (le traité de 1435
+en dispensait)[197]. Le Parlement de Paris devait, selon lui, recevoir
+les appels de Flandre; Lyon avait reçu jadis ceux de Mâcon, Sens ceux
+d'Auxerre. Ces prétentions juridiques étaient d'autant plus difficiles
+à admettre que derrière venaient les réclamations fiscales. Le roi
+soutenait qu'il n'avait point abandonné sur les provinces françaises
+du duc les droits inaliénables de la couronne; monnaie, taille,
+collation et régale, ici la gabelle, là certains droits sur les vins.
+La Bourgogne[198] était si peu disposée à reconnaître ces droits,
+qu'elle tenait, dit-on, des hommes déguisés en marchands pour tuer les
+sergents royaux qui s'aventuraient à franchir la limite. D'autre part,
+les gens du roi ne permettaient plus aux Francs-Comtois de venir
+faucher sur les terres qu'ils avaient de ce côté-ci; ils leur
+faisaient payer un droit de passage. De là, des plaintes, des
+violences, une querelle infinie, interminable, sur toute la frontière.
+
+[Note 196: Olivier van Dixmude, 103, 123 (ann. 1423-1427).]
+
+[Note 197: Wielant insiste sur la distinction de l'_hommage_ et du
+_ressort_. Il semble pourtant que, sans le ressort, l'hommage a peu
+d'importance; le vassal reste à peu près indépendant.]
+
+[Note 198: «Ils ont donné XVI ou XVIII compaignons en habiz de
+marchans et autres en habiz dissimulez... lesquelz ont ordonnance de
+tuer touz officiers du Roy qu'ilz trouveront sur les limites dudit
+pais de Bourgogne.» _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 258,
+nº 25, ann. 1445._]
+
+J'ai dit comment, après le mauvais succès de la Praguerie, Philippe le
+Bon avait cru embarrasser le roi en rachetant le duc d'Orléans, en lui
+faisant tenir l'assemblée des grands à Nevers, laquelle, faute
+d'audace ou de force, ne réussit qu'à présenter des doléances. À cette
+guerre d'intrigues contre la France, ajoutez celle des armes que le
+duc faisait à l'Allemagne, en se saisissant du Luxembourg[199]. Ces
+embarras se compliquèrent et d'une manière alarmante, en 1444, lorsque
+d'une part la guerre civile éclata en Hollande[200], et que de l'autre
+les bandes françaises et anglaises, sous la bannière du dauphin,
+traversèrent les Bourgognes pour aller en Suisse.
+
+[Note 199: Et en se brouillant ainsi avec les maisons d'Autriche et de
+Saxe.]
+
+[Note 200: Sur les querelles infiniment diverses et compliquées des
+_Morues_ et des _Hameçons_ de Hollande, des _Marchands de graisse_ et
+des _pêcheurs d'anguilles_ de Frise (Wetkoopers, Schieringers), V,
+Dujardin et Sellius, IV, 28-31, Ubbo Emmius, lib. XVII-I, etc.]
+
+Elles auraient bien pu ne pas aller jusqu'en Suisse, la maison d'Anjou
+poussait le roi à la guerre. Mais la commencer contre la Bourgogne,
+lorsqu'on n'était encore sûr de rien du côté de l'Angleterre, c'eût
+été folie. La maison d'Anjou ne pouvant agir contre son ennemi,
+s'arrangea avec lui comme avaient fait les ducs d'Orléans, de Bourbon
+et tant d'autres, comme allait faire le duc de Bretagne. La duchesse
+de Bourgogne eut en grande partie le mérite de ces négociations[201].
+
+[Note 201: «Elle remit grande somme au roi de Sicile.» Mathieu de
+Coucy.]
+
+Elle obtint du roi que les appels de Flandre seraient ajournés pour
+neuf ans[202]. Mais les Flamands ne pouvaient lui en savoir gré, cet
+ajournement devant profiter au conseil du comte, à ce tribunal qui
+siégeait contre eux, chez eux, et duquel ils se défendaient bien plus
+difficilement que des empiétements lointains du Parlement de Paris.
+L'indépendance que le comte se faisait ainsi contre la France et
+l'Empire, il ne l'obtenait que par des armements, des intrigues
+coûteuses, par des dépenses qui retombaient principalement sur la
+Flandre. La question de juridiction et tous les embarras qu'elle
+entraînait rendaient de plus en plus grave la question des subsides;
+tandis que la cité souffrait chaque jour dans son indépendance et son
+orgueil, l'individu souffrait dans ses intérêts, dans son argent,
+c'est-à-dire dans son travail, car les guerres, les fêtes, les
+magnificences, devaient ajouter des heures à la journée de l'ouvrier.
+
+[Note 202: _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 257, nº 38, 4
+juillet 1445._]
+
+L'impôt était non-seulement lourd, mais singulièrement variable[203];
+de plus, réparti entre les provinces avec une odieuse inégalité[204].
+La Bourgogne et le Hainaut payaient peu d'argent; il est vrai qu'ils
+payaient en hommes, qu'ils fournissaient une superbe gendarmerie. Mais
+c'était encore là ce qui blessait les Flamands; tandis que les Wallons
+s'acquittaient ainsi en _aides nobles_, avec des hommes et du sang, on
+traitait les Flamands en manouvriers, on ne leur demandait que de
+l'argent, _aide servile_, qu'on tournait au besoin contre eux.
+
+[Note 203: Jusqu'à doubler ou tripler, dans les années 1436, 1440,
+1443, 1445, 1452, 1457. Je dois ce renseignement et ceux qu'on
+trouvera plus loin, à l'extrême obligeance de M. Edward Le Glay (fils
+du savant archiviste), qui a bien voulu extraire pour moi les
+documents financiers que possèdent les _Archives de Lille_, _Chambre
+des comptes_, _Recette générale_.]
+
+[Note 204: Ainsi, en 1406, au premier siége de Calais, la Flandre paye
+47,000 écus et 8,000 fr., tandis que le duché de Bourgogne paye 12,000
+livres, le comté de Bourgogne 3,000 livres!--Au second siége de
+Calais, en 1436, la Flandre, qui alla au siége en corps de peuple, et
+qui dut fournir énormément en nature, paya de plus 120,000 livres,
+tandis que les deux Bourgognes ne payèrent que 58,000 livres et 600
+saluts. _Archives de Lille_ (_notes communiquées par M. Edward Le
+Glay_).]
+
+En 1439, en pleine paix, l'impôt fut énorme. C'était, disait-on, pour
+racheter le duc d'Orléans. La rançon du seigneur était bien un cas
+d'aide féodale, mais non, à coup sûr, la rançon du cousin du seigneur.
+Une bonne partie de l'argent se mangea dans une fête, et la fête fut
+pour Bruges[205], pour les marchands et les étrangers.
+
+[Note 205: Cette fête fut un triomphe pour le duc de Bourgogne sur
+Bruges elle-même et sur la Flandre occidentale, un triomphe en
+espérance sur la France, qu'il croyait désormais dominer par son union
+avec le duc d'Orléans. Mais ce ne fut pas moins un triomphe pour les
+marchands hanséatiques qui avaient profité du mouvement de la Flandre
+pour forcer le duc de leur sacrifier l'intérêt des Hollandais, alors
+leurs ennemis et leurs concurrents. Le duc avait condamné la Hollande
+à indemniser la hanse. Ces tout-puissants marchands du Nord parurent à
+la fête dans la majesté sombre de leurs vêtements rouges et noirs.
+(Meyer, Altmeyer, Dujardin.)]
+
+De là, le duc alla passer près de deux ans dans les fêtes et les
+tournois de Bourgogne, dans la guerre de Luxembourg. La Flandre paya
+pour cette guerre; elle paya pour les armements qui protégèrent la
+Bourgogne au passage des Armagnacs. Enfin, le duc vint à Gand, au
+foyer du mécontentement, tenir une solennelle assemblée de la Toison
+d'or, faire en quelque sorte par devant les Flamands une revue des
+princes et seigneurs qui le soutenaient, leur montrer quel redoutable
+souverain était leur comte de Flandre. Une cérémonie coûteuse étalée
+devant ce peuple économe, un tournoi magnifique au Marché des vieux
+habits, la Toison d'or donnée à un de ces Zélandais qui avaient fait
+manquer le siége de Calais, qui aidèrent à la chute de Bruges, et
+bientôt à celle de Gand, rien de tout cela, sans doute, ne pouvait
+calmer les esprits. Il y avait à parier qu'à la première vexation
+fiscale, il y aurait explosion.
+
+Cette année même, 1448[206], le duc se crut assez fort pour risquer la
+chose. Il essaya d'un droit sur le sel, droit odieux pour bien des
+causes, mais spécialement en ceci, qu'il portait sur tous, annulait
+tout privilége; pour les privilégiés, nobles et bourgeois, payer un
+tel impôt, c'était déroger.
+
+[Note 206: Date rectifiée par M. Gachard (éd. Barante, II, 85, note
+8), d'après le _Registre ms. de la collace de Gand_.]
+
+Il faut savoir pourquoi le duc se croyait assez tranquille du côté du
+roi pour faire en Flandre ces tentatives hardies. C'est qu'il avait un
+bon ami en France pour troubler le pays, un roi en espérance, contre
+le roi régnant. Le dauphin, nous l'avons dit, n'avait eu ni jeunesse
+ni enfance; il était né Louis XI, c'est-à-dire singulièrement inquiet,
+spirituel et malfaisant. Dès quatorze ans, il faisait ce qu'il fit
+pendant son règne, la chasse aux grands, aux Retz, aux Armagnacs. À
+seize ans, il voulait détrôner son père, qui le désarma et lui donna
+le Dauphiné. Nous l'avons vu ensuite à Dieppe, en Guienne, en Suisse,
+se faisant donner le Comminges, partie du Rouergue, Château-Thierry.
+Cet établissement considérable, mais faible, en ce qu'il était
+dispersé, ne lui faisait que désirer davantage la possession d'une
+grande province, Normandie, Guienne ou Languedoc, avec quoi il eût
+pris le reste.
+
+Il y aurait réussi peut-être, si Charles VII n'eût eu près de lui le
+sage, ferme et courageux Brézé[207], qui, reprenant la politique de la
+vieille Yolande d'Anjou, le gouvernait par Agnès Sorel et lui faisait
+vouloir le bien du royaume. Le dauphin, désespérant de se faire un
+instrument d'un tel homme, essaya en 1446 de le faire tuer[208].
+Découvert, mais non convaincu, il se fortifie dans son Dauphiné, se
+fait protecteur du comtat et gonfalonier de l'Église, ami des Suisses,
+de la Savoie, de Gênes, qui le demande au roi pour gouverneur[209]; il
+se lie surtout avec le duc de Bourgogne. En 1448, il semble avoir eu
+le projet de venir en force avec les Bourguignons, pour s'emparer du
+roi et du royaume[210]. Lorsque Agnès mourut, en 1450, tout le monde
+crut que le dauphin l'avait empoisonnée. Dans cette même année, où la
+Normandie venait d'être reconquise, il osa la demander, non au roi,
+mais à elle-même, aux prélats et seigneurs normands[211]. Visiblement,
+il se sentait soutenu. On le vit mieux encore l'année suivante,
+lorsque, malgré les défenses expresses de son père, il épousa la
+fille du duc de Savoie[212]. Ni ce petit prince, ni le dauphin, ne s'y
+seraient hasardés, s'ils n'avaient cru avoir l'appui du duc de
+Bourgogne.
+
+[Note 207: Pierre de Brézé, à qui appartient la grande réforme
+militaire et tant d'autres actes de ce règne, me paraît être l'homme
+le plus complet de l'époque, politique, homme de guerre, littérateur
+(De la Rue). Il gouverna son maître sans lui plaire (_Legrand, Hist.
+ms. de Louis XI_). Il ne fut point favori de Charles VII, mais
+l'_homme du roi_. Le roi mort, il alla trouver le roi, qui avait voulu
+l'assassiner, qui le cherchait pour lui faire couper la tête, et qui
+changea au point de lui donner sa confiance (V. le beau récit de
+Chastellain). La vie de M. de Brézé, fort difficile à écrire, recevra
+sans nul doute un jour nouveau des travaux de M. Jules Quicherat. M.
+Chéruel a extrait aussi beaucoup de documents inédits, relatifs à M.
+de Brézé, comme capitaine de Rouen et grand sénéchal de Normandie:
+_Archives de la ville de Rouen, Registre des délibérations du conseil
+municipal, vol. VI et VII, passim, ann. 1449-1465_.]
+
+[Note 208: V. le détail dans _Legrand, Histoire de Louis XI, livre I,
+fol. 97-105, ms. de la Bibl. royale_.]
+
+[Note 209: Dans cette demande adressée au roi, les Génois font du
+dauphin un éloge dont son père dut être effrayé; ils s'attendent à lui
+voir faire des choses qu'on n'a encore vues, ni entendues, etc.
+_Legrand_.]
+
+[Note 210: Le dénonciateur tomba malade, et le dauphin tenait tant à
+éclaircir la chose qu'il lui envoya son médecin et son apothicaire. Le
+malade eut si peur du médecin de Louis XI qu'il échappa au traitement.
+Il se sauva à Lyon, fut amené à Paris, ne put prouver son accusation
+et eut la tête tranchée. _Ibidem._]
+
+[Note 211: Bazin, évêque de Lisieux, remit la lettre du dauphin au
+roi.]
+
+[Note 212: «La veille des noces, arriva le héraut de Normandie de la
+part du Roy, etc.» On fit la célébration avant d'ouvrir ses lettres.
+_Legrand_.]
+
+Justement cet appui manqua. Loin de pouvoir faire la guerre au roi,
+Philippe le Bon lui adressait supplique pour qu'il n'évoquât point
+l'affaire de Gand (29 juillet 1451)[213]. Cette affaire devenait une
+guerre et une guerre générale de Flandre. Sans renoncer à la
+gabelle[214], il voulait frapper d'autres droits plus vexatoires
+encore: droit sur la laine, c'est-à-dire sur le travail; droit sur les
+consommations les plus populaires, le pain, le hareng; des péages sur
+les canaux entravaient les communications et mettaient tout le pays
+comme en état de siége. Le droit de mouture, qui indirectement
+atteignait tout le monde, directement le paysan, eut cet effet,
+nouveau en Flandre, de mettre les campagnes du même parti que les
+villes.
+
+[Note 213: La lettre est très-humble: «J'escrips par devers Vous et
+Vous en advertis en toute humilité... Que je ne soye oy préalablement
+en mes raisons.» _Bibl. royale, mss. Baluze_, B. 9675, fol. 19; 1451,
+29 juillet.]
+
+[Note 214: «Præter salis tributum, in quo mordicus persistebat, exegit
+vectigal tritici.» Meyer, fol. 302. De ce que ces mesures ne sont
+point relatées dans le registre de la collace de Gand, on ne peut
+conclure d'une manière absolue qu'elles n'ont pas été prises; elles
+frappaient plus directement les campagnes.]
+
+Le duc s'aperçut alors de sa folie, il retira sa gabelle, il donna de
+bonnes paroles, caressa Bruges et l'apaisa. Les marchands, comme à
+l'ordinaire, aidèrent à calmer le peuple. Gand resta seule, et le duc
+crut ne venir jamais à bout de cette éternelle résistance, s'il ne
+changeait la ville même en ce qu'elle avait de plus vital, s'il n'y
+détruisait la prépondérance qu'y avaient prise les métiers[215], s'il
+ne la ramenait à la constitution qu'elle avait subie pendant
+l'invasion de Philippe le Bel; la commune ainsi brisée, il eût brisé
+les confréries, y introduisant peu à peu des faux-frères, des artisans
+des campagnes, en sorte que, non-seulement l'esprit de la cité, mais
+la population même changeât à la longue.
+
+[Note 215: Qui pouvait s'étonner que ceux qui faisaient la force de la
+ville, sa grandeur, qui contribuaient le plus en argent et en hommes,
+eussent la part principale au pouvoir? Les deux chefs doyens des
+métiers influèrent peu à peu sur l'élection des échevins, et en
+vinrent jusqu'à juger avec eux. Sans une part à la puissance
+judiciaire, il n'y avait nulle puissance dans une telle ville,
+peut-être même nulle sûreté pour un corps et pour un parti. Voir
+Diericx, Mémoires sur Gand.]
+
+En 1449, tout cela semblait possible, parce que la guerre recommençant
+entre la France et l'Angleterre, le duc croyait n'avoir rien à
+craindre du côté du roi. Il barra les canaux, mit des garnisons autour
+de Gand, cassa la _loi_. La ville déclara hardiment que la _loi_
+serait maintenue. Le duc suivit la politique qui lui avait réussi en
+1436, lorsqu'il s'était servi de Gand contre Bruges; il recourut cette
+fois à l'intervention des Brugeois et autres Flamands contre les
+Gantais. Les états de Flandre se chargèrent de _lire_ les priviléges
+de Gand; ils y lurent que la _loi_ était _nommée_ par le comte; s'en
+tenant ainsi à la lettre morte, ils firent semblant de croire que
+_nommée_ voulait dire _créée_.
+
+Cette décision ne décidait rien. Les nouveaux doyens des métiers
+trouvèrent par enquête qu'on avait furtivement enregistré des
+_buissonniers_ dans le métier des tisserands[216]; ils prononcèrent le
+bannissement des officiers qui, en introduisant ainsi des étrangers
+parmi les bourgeois, avaient violé le droit de cité. Le duc, par
+représailles, voulut bannir ceux qui avaient prononcé ce bannissement;
+il les cita à comparaître à Termonde.
+
+[Note 216: «Quod externos (_dumicos_ vocant) quosdam cives pecunia
+corrupti in numerum admisissent textorum; quas quidem connivente
+Philippo quidam factas fuisse putabant.» Meyer, f. 302 verso. Un peu
+plus loin, il semble indiquer le contraire; selon toute apparence, le
+second passage est altéré.]
+
+Si les magistrats de Gand pouvaient ainsi être attirés hors de la
+ville, jugés pour leurs jugements, il n'y avait plus ni commune, ni
+magistrats. Ceux-ci néanmoins, sur la promesse que le duc se
+contenterait de leur comparution et leur ferait grâce, vinrent se
+présenter humblement à lui. Et il n'y eut point de grâce; il bannit
+l'un à _vingt lieues_ pour _vingt années_, l'autre à _dix lieues_ pour
+_dix années_, etc.[217]
+
+[Note 217: Ceci doit être une vieille formule de condamnation.]
+
+Cette rude sentence indique assez que le duc ne demandait qu'une
+révolte, espérant écraser la ville, si le roi n'intervenait pas. Il
+agissait tout à la fois contre le roi et près du roi. Il lui adressait
+une supplique pour qu'il n'évoquât point l'affaire. Mais, par
+derrière, il poussait le duc de Bretagne et probablement le dauphin.
+Le roi voyait et savait tout. À ce moment même, il fit arrêter
+Jacques Coeur (31 juillet), qui prêtait de l'argent au dauphin[218] et
+qu'on soupçonnait de l'avoir délivré d'Agnès.
+
+[Note 218: Le roi fut persuadé: «Qu'il avoit intelligence avec luy, et
+que sous main il l'aydoit de conseil et l'_assistoit d'argent_.»
+Godefroy.]
+
+Si l'on en croit les Gantais, l'exaspération du duc eût été si
+furieuse[219] que ses députés à Gand crurent lui faire plaisir en y
+préparant un massacre. La ville les lui dénonça, et sur son refus de
+les rappeler, elle les jugea elle-même et leur fit trancher la tête.
+Les résolutions de ce peuple irrité, souffrant, sans travail, devaient
+être violentes et cruelles. Je vois cependant qu'un ex-échevin de
+Gand, un grand seigneur, ayant été pris lorsqu'il coupait les canaux
+pour affamer la ville, le peuple ajourna son supplice, à la prière de
+la noblesse, et finit par lui permettre de se racheter.
+
+[Note 219: «Depuis... ont envoyé en cette ville quatre malvaix
+garçons... qu'ils avoient eu propost de y faire de nuit ung cry par
+eulz advisé pour tuer leurs adversaires... eurent _lettres
+patentes_... contenant sauve-garde de leurs personnes... Les deux des
+quatre furent prins... et par l'absence des baillis et officiers...
+recognoissans leurs mauvaisetés, décapités.» Lettre des Gantais au
+roi, ap. Blommaert, Causes de la guerre, p. 12 (Gand. 1839).]
+
+Le bailli du comte ayant été rappelé et la justice ne pouvant être
+suspendue dans cette grande population en effervescence, on créa
+grand-justicier un _maçon_, Lievin Boone. Si j'en juge par la guerre
+savante et par l'emploi des machines que firent les Gantais sous sa
+conduite, celui-ci devait être un de ces _maçons_ architectes et
+ingénieurs, qui bâtissaient les cathédrales, de ceux que l'Italie
+faisait venir des loges maçonniques du Rhin pour fermer les voûtes du
+duomo de Milan.
+
+Le vendredi-saint (7 avril 1452), une dernière tentative fut faite
+auprès du duc pour le fléchir; mais il voulait qu'on désarmât. Alors
+le grand-justicier de Gand, faisant sonner le _wapening_ (l'assemblée
+armée), emporta tout par un moyen populaire, par la simple vue d'un
+signe[220]. Il montra des clefs dans un sac: «Voici, dit-il, les clefs
+d'Audenarde.» Audenarde, c'était l'Escaut supérieur, la route des
+vivres, l'approvisionnement du Midi; en même temps, une ville sujette
+et ennemie de Gand, dévouée au comte.
+
+[Note 220: Olivier de la Marche, qui n'a aucune intelligence du monde
+allemand et flamand, défigure tout cela et le tourne en ridicule.]
+
+Ce mot et ce signe suffirent pour enlever trente mille hommes. Chacun
+rentra chez soi pour prendre ses armes et ses vivres. Toutefois, un si
+grand mouvement ne put se faire si vite qu'un des Lalaing ne fût
+averti et ne se jetât dans Audenarde avec quelques gentilshommes; il
+l'approvisionna à sa manière, engageant les paysans à y retirer leurs
+troupeaux, leurs vivres, gardant vivres et troupeaux, chassant les
+hommes. Il tint du 14 au 30 avril, et fut enfin secouru. Mais il en
+coûta un rude combat, où les chevaliers s'élançant imprudemment entre
+les piques, y auraient péri, si les archers de Picardie n'avaient pris
+les Gantais en flanc. Les vaincus furent poursuivis jusqu'aux portes
+de Gand, où huit cents firent tête avec intrépidité; les chevaliers
+admirèrent surtout un boucher qui portait la bannière du métier, fut
+blessé aux jambes et se battait encore à genoux. Ces bouchers de Gand
+se prétendaient de meilleure maison que toute la noblesse; ils
+descendaient, disaient-ils, du bâtard d'un comte de Flandre; ils
+s'appelaient: _Enfants de prince_, Prince-Kinderen.
+
+Audenarde délivrée, le duc prit l'offensive et pénétra dans le pays de
+Waës, entre la Lys et l'Escaut, pays tout coupé de canaux, d'accès
+difficile, dont les Gantais se croyaient aussi sûrs que de leur ville.
+La gendarmerie y était arrêtée à chaque pas par les eaux, par les
+haies, derrière lesquelles s'embusquaient les paysans. Dans une
+affaire, le brave Jacques de Lalaing ne ramena ses cavaliers engagés
+au-delà d'un canal, qu'avec des efforts incroyables, et il eut,
+dit-on, cinq chevaux tués sous lui.
+
+Néanmoins, à la longue, le duc ne pouvait manquer d'avoir l'avantage.
+Les Gantais ne trouvaient qu'une froide sympathie dans les Pays-Bas.
+Bruxelles intercéda pour eux, mais mollement. Liége leur conseilla
+d'apaiser leur seigneur. Mons et Malines n'étaient rien moins
+qu'amies; le duc y assemblait sa noblesse, y faisait ses préparatifs,
+expliquait aux gens de ces villes ses projets de guerre et leur
+demandait des secours[221]. Quant aux Hollandais, dès longtemps
+ennemis des Flamands, ils se réunirent sans distinction de
+partis[222], remontèrent l'Escaut avec une flotte, débarquèrent une
+armée dans le pays de Waës, et firent ce qu'eux seuls pouvaient faire,
+une guerre habile parmi les canaux.
+
+[Note 221: Gachard, notes sur Barante, passim, d'après le _Registre
+ms. du conseil de la ville de Mons_.]
+
+[Note 222: Avec le même empressement que montrèrent les Hollandais,
+Frisons et autres populations du Nord, en 1832.]
+
+Abandonnée des uns, accablée par les autres, Gand ne faiblit point.
+Elle ne fit que deux choses et très-dignes. D'une part, avec douze
+mille hommes, traversant tout le pays en armes, elle fit une sommation
+dernière à la ville de Bruges. Mais rien ne bougea; la noblesse et les
+marchands continrent le peuple; les Brugeois se contentèrent de faire
+boire et manger les douze mille hommes hors de leurs murs[223].
+
+[Note 223: Le duc remercia les Brugeois. Beaucourt, Tableau fidèle des
+troubles (d'après les documents mss.), p. 124-125.]
+
+D'autre part, Gand avait écrit au roi de France une belle et noble
+lettre[224], où elle exposait le mauvais gouvernement des gens du
+comte de Flandre; la lettre, fort obscure vers la fin, semble insinuer
+que le roi pourrait intervenir, mais ce qui, dans un tel péril, est
+héroïque et digne de mémoire, c'est qu'il n'y a pas un mot d'appel,
+pas un mot qui implique reconnaissance de la juridiction royale.
+
+[Note 224: Dans Blomaert, Causes de la guerre, p. 14.]
+
+Cependant cet isolement, ce grand danger extérieur, produisait à
+l'intérieur son effet naturel; le pouvoir descendait aux petites gens,
+aux violents. Outre les compagnies ordinaires des _Blancs chaperons_,
+une confrérie s'organisa, qui s'appelait de la _Verte tente_, parce
+qu'une fois sortis de la ville, ils se vantaient, comme ces anciens
+barbares du Nord, _de ne plus coucher sous un toit_[225]. Le petit
+peuple avait alors pour chef un homme d'un métier inférieur, un
+coutelier, d'un courage farouche, d'une taille et d'une force énormes.
+Il leur plaisait tant, qu'ils disaient: «S'il gagne, nous le ferons
+comte de Flandre.» L'aveugle vaillance du coutelier tourna mal;
+surpris, lorsqu'il croyait surprendre, accablé par les Hollandais, il
+fut mené au duc avec ses braves, et tous, plutôt que de crier merci,
+aimèrent mieux mourir.
+
+[Note 225: C'est une vieille vanterie germanique, celle même des
+Suèves dans leur guerre contre César.]
+
+Cette défaite, la réduction du pays de Waës, l'approche de l'armée
+ennemie, une épidémie qui éclata, tout donnait force aux partisans de
+la paix. Le peuple se rassembla au Marché des vendredis; sept mille
+osèrent voter pour la paix, contre douze mille qui tinrent pour la
+guerre. Les sept mille obtinrent que, sans poser les armes, on
+accepterait l'arbitrage des ambassadeurs du roi.
+
+Le chef de l'ambassade, le fameux comte de Saint-Pol, qui commençait
+alors sa longue vie de duplicité, trompa tout à la fois le roi et
+Gand. Il avait du roi mission expresse de saisir cette occasion pour
+obtenir du duc le rachat des villes de la Somme[226]; mais il eût été
+probablement moins indépendant dans sa Picardie; il s'obstina à n'en
+point parler. D'autre part, contrairement aux promesses qu'il avait
+faites aux Gantais, il donna, sans leur communiquer, et tout à
+l'avantage du duc de Bourgogne, une sentence d'arbitre[227] qui lui
+eût livré la ville.
+
+[Note 226: «Se mondit sire de Bourgogne est content que lesdicts
+commissaires s'employent à la pacification desdictes questions... se
+transporteront à Gand... et leur exposeront que le Roy vouldroit faire
+et administrer à tous ses bons sujets toute raison et justice et les
+préserver et garder des oppressions, nouvelletez et inconvéniens... Se
+mondit sire de Bourgogne ne fust content... néanmoins lesdits
+ambassadeurs pourront par bons moyens faire savoir auxdits de Gand que
+l'entremise du Roy est de leur faire bonne justice, s'ils la luy
+requèrent. Et si mondit sire de Bourgogne mectoit du tout en rompture
+ou difficulté le faict de restitucion desdictes terres de Picardie,
+lesdicts ambassadeurs pourront aller par devers lesdicts de Gand... et
+leur signifier que le Roy a toujours esté est prest de leur faire...
+bonne raison et justice.» (Si les deux parties refusaient de prendre
+le roi pour arbitre, les ambassadeurs leur défendront de passer
+outre): «le plus doulcement qu'ils pourront.» _Instruction du 5
+juillet 1452, Bibliothèque royale, mss. Baluze, A. 9675, fol. 77-81._]
+
+[Note 227: Le duc leur paya leur sentence. Il leur alloua la somme,
+énorme alors, de 24,000 livres, «pour cause de leurs vacations, frais
+et dépens.» Gachard, notes sur Barante, p. 106, d'après le _Compte de
+la recette générale des finances de 1452_.]
+
+Un tel arbitrage ne pouvait être accepté. Ce qui servait mieux le duc,
+ce qui, selon toute apparence, avait été sollicité par lui, payé
+peut-être aux Anglais[228], c'est qu'à ce moment même Talbot débarque
+en Guyenne (21 octobre 1452), Bordeaux tourne; tous les ennemis du
+roi, le duc, le dauphin, la Savoie, sont sauvés du même coup.
+
+[Note 228: Un peu plus tard, les ambassadeurs informent le roi que le
+duc va faire venir six ou huit mille Anglais en Flandre. _Mss. Dupuy,
+28 mars 1453._]
+
+Il faut voir ici l'insolence et les dérisions avec lesquelles furent
+reçus les nouveaux ambassadeurs que le roi envoya en Flandre. On les
+fit attendre longuement, on leur dit que le duc ne voulait point
+qu'ils se mêlassent de ses affaires; enfin les Bourguignons se
+lâchèrent en paroles aigres, comme elles viennent à des gens qui n'ont
+plus rien à ménager; par exemple, qu'on savait bien que le peuple de
+France était mécontent du roi pour les tailles et les aides, pour la
+_mangerie_ qui s'y faisait, etc. À quoi les ambassadeurs répliquèrent
+que la seule aide du vin montait plus haut dans une seule ville du duc
+que dans deux du roi; que pour les tailles, le roi n'en mettait que
+pour les gens d'armes, en tout quatorze ou quinze sols par feu, ce qui
+était peu de chose[229].
+
+[Note 229: «Et en parlant de plusieurs choses, le sire de Charny me
+dist que le peuple de France estoit mal content du Roy pour les
+tailles et aides qui couroient et la mangerie qui se y faisoit, et
+qu'il y avoit grant dengier. À quoy je lui respondy, au regart des
+aydes, que laide du vin ès pays de Mondit Seigneur de Bourgogne
+montent plus en une seule ville que toutes les aydes du Roy en deux
+villes; et au regart des tailles, que le Roy ne faisoit tailles que
+pour ses gens d'armes, qui ne montoit que à XIIII ou XVI sols par feu,
+qui nestoit pas grant chose; et au regart des mangeries que la
+provision y est bien aisée à mectre et que le Roy y avoit bonne
+voulounté...» _Bibliothèque royale, mss. Baluze_ (décembre, 1452), _A.
+fol. 45._]
+
+Ce qui rendait bien triste la situation des ambassadeurs qui venaient
+s'interposer et comme offrir leur justice, c'est que ni d'un côté ni
+de l'autre on ne voulait la recevoir, pas plus la ville que le duc.
+Ils firent alors la ridicule et hasardeuse démarche d'envoyer sous
+main un barbier[230] pour tâter les gens de Gand et leur insinuer
+timidement qu'ils devaient envoyer à Paris _pour demander provision_.
+Les Gantais, impatientés de ces démarches obliques, répondirent
+durement «qu'ils n'estoient pas délibérez de rescripre à aucune
+personne du monde.»
+
+[Note 230: En même temps, un Français, Pierre Moreau, vint se mettre à
+la solde des Gantais, leur inspira de la confiance et les mena
+plusieurs fois au combat.]
+
+Ainsi cette fière ville ne songeait plus qu'à combattre, seule avec
+son droit. L'audace croissait par le danger; les têtes se prenaient
+d'un vertige de guerre, comme il arrive alors dans les grandes masses,
+toutes les émotions, la peur même, tournant en témérité. Ces vastes
+mouvements de peuple comprennent mille éléments divers; divers ou non,
+tous vont tourbillonnant ensemble. D'abord, le brutal orgueil de la
+force et du bras, dans les métiers où l'on frappe, forgerons,
+bouchers. Puis, dans les métiers populeux, chez les tisserands par
+exemple, le fanatisme du nombre, qui s'éblouit de lui-même, se croit
+infini, un vague et sauvage orgueil, comme l'aurait l'Océan de ne
+pouvoir compter ses flots. À ces causes générales, ajoutez les
+accidentelles, l'élément capricieux, le désoeuvré, le vagabond, le
+plus malfaisant de tous, peut-être, l'enfant, l'apprenti déchaîné...
+Cela est partout de même. Mais il y avait une chose toute spéciale
+dans les soulèvements de ces villes du Nord, chose originale et
+terrible, et qui y était indigène, c'était l'ouvrier mystique, le
+lollard illuminé, le tisserand visionnaire, échappé des caves, effaré
+du jour, pâle et hâve, comme ivre de jeûne. Là, plus qu'ailleurs, se
+trouve naturellement l'homme qui doit marquer alors d'une manière
+sanglante, celui qui, ce jour-là, se sent tout à coup hardi, court au
+meurtre et dit: C'est mon jour!... Un seul de ces frénétiques, un
+ouvrier moine, égorgea quatre cents hommes dans le fossé de Courtrai.
+
+Dans ces moments, il suffisait qu'une bannière de métier parût sur la
+place, pour que toutes d'un mouvement invincible vinssent se poser à
+côté. Confréries, peuple, bannières, tout branlait au même son, un son
+lugubre qu'on n'entendait que dans les grandes crises, au moment de
+la bataille ou quand la ville était en feu. Cette note uniforme et
+sinistre de la monstrueuse cloche était: Roland! Roland! Roland[231]!
+C'était alors un profond trouble, tel que nous ne pouvons guère le
+deviner aujourd'hui. Nous, nous avons le sentiment d'une immense
+patrie, d'un empire; l'âme s'élève en y songeant... Mais là, l'amour
+de la patrie, d'une petite patrie, où chaque homme était beaucoup,
+d'une patrie toute locale, qu'on voyait, entendait, touchait, c'était
+un âpre et terrible amour... Qu'était-ce donc, quand elle appelait ses
+enfants de cette pénétrante voix de bronze; quand cette âme sonore,
+qui était née avec la commune, qui avait vécu avec elle, parlé dans
+tous ses grands jours, sonnait son danger suprême, sa propre agonie...
+Alors, sans doute, la vibration était trop puissante pour un coeur
+d'homme; il n'y avait plus en tout ce peuple ni volonté, ni raison,
+mais sur tous un vertige immense... Nul doute qu'ils auraient dit
+alors comme les Israélites à leur dieu: «Que d'autres parlent à ta
+place, ne parle pas ainsi toi-même, car nous en mourrons!» Tous
+prirent les armes à la fois, de vingt ans jusqu'à soixante; les
+prêtres, les moines ne voulurent point être exceptés. Il sortit de la
+ville quarante-cinq mille hommes.
+
+[Note 231: V. t. IV.]
+
+Ce grand peuple alla ainsi à la mort, dans sa simplicité héroïque,
+vendu d'avance et trahi[232]. Un homme à qui ils avaient confié la
+défense de leur château du Gavre, se chargea de les attirer. Il se
+sauva de la place et vint dire à Gand que le duc de Bourgogne était
+presque abandonné, qu'il n'avait plus avec lui que quatre mille
+hommes. Deux capitaines anglais, au service de la ville, parlèrent
+dans le même sens, et avec l'autorité que devaient avoir de vieux
+hommes d'armes[233]. Arrivés devant l'ennemi, les Anglais passèrent au
+duc, en disant: «Nous amenons les Gantais, ainsi que nous l'avions
+promis[234].»
+
+[Note 232: «Le bastard de Bourgongne eut moyen de parlementer
+secrètement à un qui estoit chef desdits Anglois et se nommoit Jehan
+Fallot... Celuy Jehan Fallot remonstra à ses compaignons qu'ils ne
+pouvoient avoir honneur de servir celle commune contre leur seigneur,
+et aussi qu'ils estoient en danger de ce puissant peuple, et que
+communément le guerdon du peuple est de tuer et assommer ceux qui
+mieux le servent.» Olivier de la Marche.]
+
+[Note 233: M. Lenz pense que les Flamands ont devancé toutes les
+autres nations au XIVe siècle pour l'organisation de l'infanterie. Ce
+qui est sûr, c'est que leur obstination à ne rien changer à cette
+organisation fut pour eux une cause de défaites, à Roosebeke,
+peut-être à Gavre, etc.]
+
+[Note 234: Olivier de la Marche.]
+
+Cette défection alarmante ne les fit pas sourciller; ils avancèrent en
+bon ordre[235], en faisant trois haltes pour mieux garder leurs rangs.
+L'artillerie légère du duc et ses archers les émouvaient peu encore;
+mais voilà qu'au milieu d'eux un chariot de poudre éclate, le chef de
+leur artillerie, soit prudence, soit trahison, crie: «Prenez garde!
+prenez garde!» Un vaste désordre commence, les longues piques
+s'embarrassent; la seconde bataille, formée d'hommes mal armés, la
+troisième de paysans et de vieilles gens, s'enfuient à toutes jambes;
+les archers picards ne leur laissent d'autre route que l'Escaut; ils
+nagent, ils plongent, enfoncent sous leurs armes, reviennent et
+trouvent au rivage les archers qui, jetant leurs arcs, n'employaient
+plus que les massues; il était recommandé de ne prendre personne en
+vie.
+
+[Note 235: «Tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si telle
+adventure estoit advenue à un homme de bien, et que je le sceusse
+nommer, je m'aquiteroye de porter honneur à son hardement.» Olivier de
+la Marche.]
+
+Deux mille furent poussés dans une prairie, entourée de trois côtés
+par un détour de l'Escaut, par un fossé et une haie. Les Bourguignons,
+reçus vivement aux approches, hésitaient; le duc s'élança, son fils
+après lui. On dit que les pauvres gens furent saisis et s'arrêtèrent
+lorsque, dans ce cavalier, tout d'or, ils reconnurent _leur seigneur_,
+celui à qui ils avaient juré par le serment féodal de respecter _sa
+vie, ses membres_... Mais ils avaient eux aussi une vie à défendre;
+ils fondirent piques baissées. Le duc fut en danger, entouré, son
+cheval blessé. Les chevaliers ne furent encore cette fois sauvés que
+par les archers picards... Ils convinrent que ces vilains de Gand
+avaient bien gagné noblesse, et qu'il y avait eu parmi eux tel homme
+sans nom qui fit assez d'armes ce jour-là pour illustrer à jamais un
+_homme de bien_.
+
+Vingt mille hommes périrent, parmi lesquels on trouva deux cents
+prêtres ou moines. Ce fut le lendemain une scène à crever le coeur,
+lorsque les pauvres femmes vinrent retourner tous les morts pour
+reconnaître chacune le sien, et qu'elles les cherchaient jusque dans
+l'Escaut. Le duc en pleura. On lui parlait de sa victoire: «Hélas!
+dit-il, à qui profite-t-elle? c'est moi qui y perds; vous le voyez, ce
+sont mes sujets.»
+
+Il fit son entrée dans la ville, sur le même cheval qui, à la
+bataille, avait reçu quatre coups de piques. Les échevins et doyens,
+nu-pieds, en chemise, suivis de deux mille bourgeois en robe noire,
+vinrent crier: «Merci!» Ils entendirent leur condamnation, leur
+grâce... La grâce était rude. Sans parler de ce qu'elle payait, la
+ville perdait sa juridiction, sa domination sur le pays d'alentour;
+elle n'avait plus de justes; ce n'était plus qu'une commune, et cette
+commune entrait en tutelle; deux portes à jamais murées durent lui
+rappeler ce grave changement d'état. La souveraine bannière de Gand,
+celles des confréries de métiers, furent livrées au héraut Toison d'or
+qui, sans autre cérémonie, les mit dans un sac et les emporta.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE. SES FÊTES--LA RENAISSANCE
+
+1453-1454
+
+
+La bataille de Gavre eut lieu le 21 juillet; Talbot avait été tué le
+17 en Guienne. Si cette nouvelle eût pu venir à temps, si les Gantais
+avaient su que le roi de France était vainqueur, les choses auraient
+bien pu se passer tout autrement.
+
+Quoi qu'il en soit, la Flandre était soumise, la guerre finie, et
+mieux qu'à Roosebeke. Gand, cette fois, avait été vaincue sous ses
+propres murs, à Gand même. Le duc de Bourgogne était décidément comte
+de Flandre, sans contestation et pour toujours.
+
+Aussi l'orgueil fut sans mesure[236]. La noblesse crut avoir vaincu,
+non la ville de Gand, mais le roi et l'empereur; c'était à eux à se
+tenir paisibles, à ne plus se mêler de la Flandre, ni du Luxembourg, à
+remercier Dieu de ce que Monseigneur de Bourgogne était un homme doux
+et pacifique.
+
+[Note 236: Et cet orgueil alla jusqu'à la folie, si l'on en juge par
+le fait suivant: «Le duc, ayant été obligé, par une maladie, de se
+faire raser la tête, fit «Un edict, que tous les nobles hommes se
+feroyent faire leurs testes comme lui; et se trouvèrent plus de cinq
+cents nobles hommes, qui, pour l'amour du duc, firent comme luy; et
+aussi fut ordonné messire Pierre Vacquembac et autres, qui prestement
+qu'ils veoyent un noble homme, lui ostoient ses cheveux.» Olivier de
+la Marche.]
+
+Et en effet qu'y avait-il désormais de difficile ou d'impossible? Du
+côté de l'Orient ou de l'Occident, qui eût résisté?
+
+La duchesse, qui était Lancastre par sa mère, regardait volontiers du
+côté de l'Angleterre, alors ouverte par la guerre civile. Elle voulait
+(et elle en vint à bout plus tard) marier son fils dans la branche
+d'York, pour unir les droits des deux branches, en sorte que l'enfant
+qui viendrait eût fini peut-être par tenir en une même main les
+Pays-Bas et l'Angleterre (plus que n'eut Guillaume III).
+
+Ces idées, toutes hardies et ambitieuses qu'elles pouvaient être,
+étaient encore trop sages pour un tel moment. Le Nord brumeux,
+l'Angleterre, charmait peu l'imagination. Elle se tournait bien plus
+volontiers vers le Midi, vers les étranges et merveilleux pays dont on
+faisait tant de contes; elle voyageait plutôt du côté des terres
+d'or, des hommes d'ébène, des oiseaux d'émeraude[237]... Il y avait là
+bien d'autres duchés, d'autres royaumes à prendre. N'avait-on pas vu
+la singulière fortune des Braquemont et des Béthencourt[238]? Ce
+Braquemont de Sedan, qui n'était qu'un arrière-vassal de l'évêque de
+Liége, ayant passé en Espagne, couru les mers, _cherché son
+aventure_, avait fini par léguer à son neveu, au Normand Béthencourt,
+la royauté des îles Fortunées!... Plus loin encore, les pilotes de
+Dieppe avaient fait sur la grande terre d'Afrique, parmi les hommes
+noirs, un Rouen, un Paris[239]. Le propre frère de la duchesse de
+Bourgogne, don Henri, prince moine[240], s'était bâti son couvent sur
+la mer, dirigeant de là ses pilotes, leur traçant la route, et dans sa
+longue vie, fondant peu à peu des forts portugais sur les ruines des
+comptoirs normands.
+
+[Note 237: V. au musée de Bruges, l'_Offrande de la perruche à
+l'enfant Jésus_, un des tableaux les plus originaux de Van Eyck.
+Plusieurs intermèdes du Banquet du faisan (1454) indiquent aussi que
+les imaginations étaient fort préoccupées des contrées nouvellement
+découvertes.]
+
+[Note 238: Au quatrième siècle, les Braquemont de Sedan se marièrent
+aux Béthencourt de Normandie, qui prétendaient descendre d'un
+compagnon du Conquérant; ainsi, au douzième siècle, les Bouillon
+s'étaient mariés aux Boulogne, les Ardennes à la côte, d'où vint
+Godefroi de Bouillon. La course de terre et de mer dans les Marches ou
+le long des rivages ne suffisait pas à l'ambition de ces aventuriers.
+Les Braquemont, ayant transmis par mariage aux fameux _sangliers_ (aux
+La Marck), leur tanière ardenaise, allèrent avec les Béthencourt
+_chercher leur aventure_, comme on disait, sous ce bon capitaine
+breton Duguesclin, qui aimait les gens de guerre, les laissait piller,
+s'enrichir, et parfois en faisait de grands seigneurs. Un Béthencourt
+fut tué en se battant pour Duguesclin, à Cocherel. Un Robin de
+Braquemont le suivit à cette belle et profitable guerre d'Espagne, où
+ils furent tous comblés par le bâtard de Castille qu'ils avaient fait
+roi. Robin devint un grand d'Espagne, épousa une Mendoza, se fit faire
+amiral de Castille et, comme tel, se donna le plaisir de détruire des
+flottes anglaises avec les vaisseaux castillans. Mais tout grand qu'il
+était en Espagne, devenu vieux, il voulut revoir la France, et il fit
+un marché avec son neveu Béthencourt qui s'ennuyait à Paris d'être
+chambellan d'un roi fol; Béthencourt engageait au vieux Robin ses
+bonnes terres de Normandie, et prenait en échange de prétendus droits
+de l'amiral de Castille sur les îles Fortunées; étrange marché où le
+jeune Normand semblait dupe, mais ce fut lui qui y gagna.
+
+Le marché surprend moins, quand on songe que l'imagination, la
+puissance de foi et de croyance, fort calmée alors du côté mystique,
+s'étaient tournées avec une singulière vivacité vers les voyages
+lointains. L'_homme aux millions_, Marco Polo avait troublé les âmes
+par ses récits prodigieux de l'Asie. Nos Dieppois racontaient mille
+choses merveilleuses de l'Afrique, de la côte d'Or. Sur cette route,
+les îles Fortunées, les fameuses Hespérides, avaient un immense
+prestige; autour du pic de Ténériffe, ce géant des montagnes, on
+aimait à placer une population de géants.--Dans cette poétique
+conquête, Béthencourt montra une prudence hardie, mais froide, un
+admirable sens normand. Il ne s'adressa d'abord ni au roi de France ni
+au roi d'Espagne; tous deux auraient peut-être prétendu quelque chose
+du chef de Louis La Cerda, infant de Castille et petit-fils de saint
+Louis, qui jadis s'était fait nommer l'_infant de la Fortune_ et
+couronner roi des Canaries par le pape. Béthencourt embarqua quelques
+Normands; mais, pour que l'affaire ne devînt pas toute normande, il
+prit aussi des gens du Languedoc, un Gadifer, entre autres, chevalier
+de l'ancienne roche, qui servit utilement de sa chevalerie l'habile
+spéculateur. Celui-ci eut à peine pris pied que, sans s'inquiéter de
+l'associé, il passa en Espagne et se fit reconnaître roi des Canaries
+sous la suzeraineté espagnole. Mais en même temps, il resta
+indépendant de l'Espagne sous le rapport ecclésiastique, et obtint du
+pape qu'il aurait un évêque à lui. Cela fait, il procéda tout
+doucement à l'expulsion de l'ami Gadifer, le paya de paroles, traînant
+en longueur les choses promises, jusqu'à ce qu'il perdit patience et
+retourna en Gascogne aussi léger qu'il était venu.--Béthencourt paraît
+avoir eu le vrai génie de la colonisation. Quand il revint chercher
+des hommes en Normandie, tout le monde voulait le suivre, les grands
+seigneurs s'offraient; il ne voulut que des laboureurs. Ce qui prouve
+au reste que son gouvernement était doux et juste, c'est qu'il ne
+craignit pas d'armer les gens du pays. Voir l'Histoire de la première
+découverte et conquête des Canaries, faite dès l'an 1402 par messire
+Jean de Béthencourt, escrite par Bontier, religieux, et le Verrier,
+prestre, domestiques dudit sieur. In-12, 1630. M. Ferdinand Denis
+possède un ms. important de ce livre.--V. Godefroy, Charles VI, p.
+685, sur les rapports de Louis d'Orléans avec Robert ou Robinet de
+Braquemont; et sur _Béthencourt_ et _Gadefer de la Salle_. _Archives,
+Trésor des Chartes, J. 645._]
+
+[Note 239: Vitet.]
+
+[Note 240: Grand-maître de l'ordre d'Avis. Il avait pris pour devise
+ces paroles françaises que les Portugais gravèrent dans tous leurs
+établissements: Talent de bien faire.]
+
+Cette patience n'allait pas à un si grand souverain que le duc de
+Bourgogne, tout cela était lent et obscur. L'Orient seul était digne
+de lui, l'Orient, la croisade!... Qui devait défendre la chrétienté,
+sinon le premier prince chrétien? L'Antéchrist était à la porte, on ne
+pouvait guère en douter. Nul signe n'y manquait. Le Turc, ses
+effroyables bandes de renégats habillés en moines, sous leur barbare
+et burlesque attirail[241], ce monstre, n'était-ce pas la Bête?...
+
+[Note 241: Je parle surtout du corps qui fit la force réelle des
+armées turques, des janissaires; ils étaient, comme on sait, affiliés
+aux Derviches, ils en portaient à peu près le costume. De plus, comme
+commensaux du sultan, ils avaient sur la tête des cuillers au lieu de
+plumets; le palladium de chaque corps était sa marmite, les chefs
+s'appelaient _cuisiniers_, _faiseurs de soupes_, etc.]
+
+Les Grecs venaient de succomber, Constantinople avait été prise par
+Mahomet II, justement deux mois avant la bataille de Gavre. Quel
+avertissement pour les chrétiens d'en finir avec leurs discordes!
+quelle menace de Dieu!... Après Constantinople, que restait-il, sinon
+de prendre Rome?... Chaque nouveau sultan qui allait ceindre le sabre
+à la caserne des janissaires, quand il avait bu dans leur coupe, et la
+leur rendait pleine d'or, leur disait: «Au revoir, à Rome[242]!»
+
+[Note 242: «Nous nous reverrons à la Pomme rouge.» C'est ainsi que les
+Ottomans nomment la ville de Rome. (Hammer.)]
+
+Les Italiens, tout tremblants, s'assemblaient et délibéraient; le pape
+se mourait de peur, il appelait toute la chrétienté, _le grand duc_
+surtout. Pour avoir son secours, il eût tout fait pour lui; il
+l'aurait fait roi... Mais si les Flamands prenaient cette fois
+Constantinople, comme ils l'avaient déjà fait sous leur comte Baudoin,
+leur comte allait, sans avoir besoin du pape, se trouver encore
+empereur, et d'un bien autre empire que celui d'Allemagne, lequel est
+tout simplement électif, tandis que l'empire d'Orient est héréditaire;
+tous les jaloux, Allemands et Français, en crèveraient sûrement de
+dépit.
+
+Et déjà, quelque part que soit le duc de Bourgogne, à Dijon, à Bruges,
+là est le centre du monde chrétien. Qu'il dresse sa tente dans une
+forêt de la Comté, les ambassadeurs des princes y viendront de
+l'Orient et de l'Occident, les princes eux-mêmes, les légats du
+Saint-Siége. Où trouver le roi, l'empereur? à grand'peine on pourrait
+le dire; dans quelque obscur manoir apparemment, Charles VII à Mehun.
+Le rendez-vous de la chevalerie, l'_hostel de toute gentillesse_, la
+cour, c'est la cour du duc de Bourgogne; l'_ordre_, c'est son ordre,
+l'ordre galant et magnifique de la Toison d'or. Personne ne se soucie
+de celui qu'a fondé l'empereur, de l'ordre de la Sobriété; triste
+empereur, qui, lorsqu'il pleut, remet ses vieux habits. Notre Charles
+VII, Charles _de Gonesse_[243], comme disaient les Flamands, n'était
+guère plus splendide; il montait ordinairement «un bas cheval trottier
+d'entre deux selles.» Son serment doux et modeste était: _Sainct-Jean!
+Sainct-Jean!_[244] Le duc de Bourgogne jurait militairement, à
+l'anglaise: _Par Sainct-George!_
+
+[Note 243: C'est le nom dérisoire qu'ils donnaient quelquefois à nos
+rois.]
+
+[Note 244: Ms. anonyme, intitulé: De la Vie, Complexion et Condition
+dudit Roy Charles VII, ap. Godefroy, p. 1.]
+
+Pour mieux préparer la guerre, on fit à Lille une fête qui coûta
+autant qu'une guerre, fête nombreuse, immense et fabuleux gala, d'une
+dépense telle que ceux qui en avaient fait l'ordonnance en frémirent
+eux-mêmes.
+
+Ces grandes fêtes flamandes de la maison de Bourgogne ne ressemblent
+guère à nos froides solennités modernes. On ne savait pas encore ce
+que c'était que de cacher les préparatifs, les moyens de jouissances,
+pour ne montrer que les résultats; on montrait tout, nature et art, et
+tout art mêlé, tout plaisir. On jouissait, non pas tant de la petite
+part que chacun prend en une fête, mais bien plus de l'abondance
+étalée, du superflu, du trop-plein. Ostentation, sans doute, lourde
+pompe, sensualité barbare et par trop naïve... Mais les sens ne s'en
+plaignaient pas.
+
+Dans ce prodigieux gala, les intervalles des services étaient remplis
+par d'étranges spectacles, chants, comédies, représentations fictives
+mêlées de réalités. Parmi les acteurs, il y en avait d'automates, il
+y avait des animaux, par exemple un ours chevauché par un fol, un
+sanglier par un lutin. À un poteau, l'on voyait, bien tenu par une
+chaîne, un lion vivant qui gardait une belle figure de femme nue,
+vêtue de ses cheveux par derrière, par devant enveloppée «pour cacher
+où il appartenoit d'une serviette déliée... escripte de lettres
+grecques[245]...» Cette figure de femme jetait de l'hypocras par la
+mamelle droite.
+
+[Note 245: Tout ceci est d'Olivier de la Marche, qui fut un des
+principaux acteurs de la fête, qui fit les vers, etc.]
+
+Trois tables étaient dressées dans la salle: «Sur la moyenne, une
+église croisée, verrée, de gente façon, où il y avoit une cloche
+sonnante et quatre chantres... Il y avoit un autre entremets d'un
+petit enfant tout nu qui pisoit eau rose continuellement[246].» Sur la
+seconde table, qui devait être prodigieusement longue, on voyait neuf
+entremets ou petits spectacles avec leurs acteurs; l'un des neuf
+entremets était «un pasté, dedans lequel avoit vingt-huit personnages
+vifs, jouant de divers instruments.»
+
+[Note 246: Tout le monde connaît le Mannekenpiss, chéri des gens de
+Bruxelles, comme _le plus vieux bourgeois_ de la ville.--Nulle part,
+l'inconvenance n'est plus frappante que dans la première miniature du
+magnifique Quinte-Curce, ms. de la Bibliothèque royale. Le traducteur
+portugais fait la dédicace du livre à Charles le Téméraire; on voit au
+loin la mère du duc, portugaise aussi et protectrice du traducteur;
+mais la présence de cette princesse n'a pas empêché l'artiste de
+représenter au premier plan une fontaine dont le Mannekenpiss est un
+singe d'or; au-dessous un fol lappe et boit. _Bibliothèque royale, ms.
+nº 6727._]
+
+Le grand spectacle mondain fut celui de Jason, conquérant de la Toison
+d'or, domptant les taureaux, tuant le serpent, gagnant sa bataille de
+Gavre sur les monstres mythologiques. Cela fait, commença l'acte pieux
+de la fête, «l'entremets pitoyable,» comme l'appelle Olivier de la
+Marche.
+
+Un éléphant entra dans la salle, conduit par un géant sarrasin... Sur
+son dos s'élevait une tour, aux créneaux de laquelle on voyait une
+nonne éplorée, vêtue de satin blanc et noir; ce n'était pas moins que
+la sainte Église. Notre chroniqueur Olivier, alors jeune et joyeux
+compère, s'était chargé du personnage. L'Église, dans une longue et
+peu poétique complainte, implora les chevaliers, et les pria de _jurer
+sur le faisan_ qu'ils viendraient à son secours. Le duc jura, et tous
+après lui. Ce fut à qui se signalerait par le voeu le plus bizarre;
+l'un jura de ne plus s'arrêter qu'il n'eût pris le Turc mort ou vif;
+l'autre de ne plus porter d'armure au bras droit, de ne plus se mettre
+à table les mardis. Tel jura de ne pas revenir avant d'avoir jeté un
+Turc les jambes en l'air; un autre, un écuyer tranchant, voua
+impudemment que s'il n'avait pas les faveurs de sa dame avant le
+départ, il épouserait au retour la première qui aurait vingt mille
+écus... Le duc finit par les faire taire.
+
+Alors commença un bal où dansèrent avec les chevaliers douze Vertus,
+en satin cramoisi; c'étaient les princesses elles-mêmes, les plus
+hautes dames. Le lendemain, le jeune comte de Charolais ouvrit un
+tournoi. Ces exercices, innocents dans le siècle où les armures
+étaient assez parfaites pour rendre l'homme invulnérable[247],
+inutiles aussi à une époque de grandes armées et déjà de tactique,
+étaient pourtant fort encouragés par la maison de Bourgogne. Quoique
+le spectacle fût peu dangereux, il n'en était pas moins une occasion
+de vives émotions, plus sensuelles qu'on ne croirait. Au moment même
+du choc, quand les trompettes se taisant tout à coup, les chevaux
+lancés se heurtaient, quand les lances fragiles se brisaient sur
+l'impénétrable armure, le coup frappait ailleurs encore, les dames se
+troublaient et devenaient vraiment belles... Que s'il n'y avait rien
+de fait, s'il fallait recommencer, si le cavalier revenait à la
+charge, plus d'une ne se connaissait plus; il n'y avait plus alors de
+ménagement, de respect humain... On jetait, pour encourager celui
+qu'on croyait en péril, gant, bracelet, tout; on aurait jeté son
+coeur[248]...
+
+[Note 247: Il est curieux de voir combien il y a peu de blessures et
+combien légères dans les interminables histoires de tournois que fait
+Olivier de la Marche.--Tout cela commençait à paraître assez puéril.
+Le pauvre Jacques de Lalaing, dernier héros de cette gymnastique,
+avait peine à trouver des gens qui voulussent le _délivrer de son
+emprise_. Son fameux pas d'armes de la Dame de pleurs auprès de Dijon,
+à la rencontre des routes de France, d'Italie, etc., et dans l'année
+du jubilé, lui fournit peu d'adversaires: «Personne n'a pitié de la
+Dame de pleurs, et n'y veut toucher.» Le Bâtard de Saint-Pol a beau
+suspendre près de Saint-Omer l'écu de Tristan et de Lancelot du Lac,
+son pas de la Belle pèlerine est peu fréquenté.--Le dernier fol en ce
+genre, comme il est juste, est un lord anglais, qui va se poster au
+pont de l'Arno, pour forcer les pacifiques Toscans de se battre avec
+lui; cet Anglais est à peu près contemporain de Cervantès.]
+
+[Note 248: Ces déchirantes voluptés de la peur ont été observées de
+tout le monde en Espagne dans les combats de taureaux. Mais elles ne
+sont nulle part exprimées de façon plus naïve et plus charmante que
+dans le roman de Perceforêt, qui est ici une histoire: «À la fin du
+tournoi, les dames se trouvoient quasi nues de leurs atours; elles
+s'en alloient leurs cheveux d'or flottant sur leurs épaules, de plus,
+les cottes sans manches; elles avoient jeté aux chevaliers guimpes et
+chaperons, mantel et camise... Quand elles se virent en ce point,
+elles en furent toutes honteuses; puis, chacune s'apercevant que la
+voisine étoit de même, elles se mirent à rire de leur aventure; elles
+n'avoient plus songé qu'elles alloient se trouver nues, tant elles
+donnoient de bon coeur!»]
+
+Il y avait aussi des fêtes politiques, plus graves, mais non moins
+brillantes, les assemblées de la Toison d'or. Aux chapitres solennels
+de l'ordre, le duc de Bourgogne apparaissait comme chef de la noblesse
+chrétienne. Qui n'en eût pris cette idée, à l'Assemblée de 1446 par
+exemple, lorsque dans l'église de Saint-Jean, majestueusement
+tapissée, parmi les triomphantes peintures de Van Eyck et la musique
+d'Ockenheim, le noble chapitre fut reçu par le clergé, et que chaque
+chevalier alla s'asseoir sous le large tableau où brillait son blason
+en vives couleurs? Les tableaux vides ou noirs indiquaient les morts
+ou les expulsés, les sévères justices de l'ordre. Un ciel de drap d'or
+marquait la place d'un membre éminent, du roi d'Aragon.
+
+Le tableau commun de l'ordre de la Toison, son symbole, était sur
+l'autel, l'Agneau de Jean Van Eyck[249], qu'on venait voir des plus
+lointaines contrées. Le grand peintre et chimiste[250], qui fut pour
+la peinture un Albert le Grand, qui seul entre les hommes eut, dit-on,
+la puissance d'infuser dans ses couleurs les rayons du soleil, avait
+laissé là l'inachevable Cologne[251], le vieux symbolisme, la rêverie
+allemande, et dans le plus mystique des sujets, dans l'Agneau même de
+saint Jean, l'audacieux génie sut introniser la nature.
+
+[Note 249: Son vrai nom est Jean le _Wallon_, Joannes _Gallicus_.
+Facius, De Viris illustribus, p. 46 (écrit en 1466). Le dessin du
+musée de Bruges est signé de ces mots: Johes _de_ Eyck me fecit 1437.
+Il a écrit _de_ et non _van_. C'est donc à tort qu'on l'appelle Van
+Eyck, ou Jean _de Bruges_. Dans son oeuvre capitale de l'_Agneau_, il
+a placé au loin les tours de sa ville natale, pour constater qu'il
+était un enfant de la Meuse, et pour protester peut-être indirectement
+contre la Flandre, qui volait sa gloire. Né à Maas-Eyck, sur la limite
+même des langues, Allemand par la patience, ce violent et hardi
+novateur est encore bien plus Wallon.
+
+Albert Durer alla le voir; il en parle avec enthousiasme dans ses
+notes de voyages.--Ce chef-d'oeuvre fut demandé en vain par Philippe
+II au clergé de Saint-Jean. Il le fut par les commissaires de la
+Convention, qui en enlevèrent quatre volets; les huit autres furent
+cachés par des gens de coeur, au péril de leur vie. En 1815, les
+volets, transportés à Paris, revinrent à Gand, mais plusieurs ont été
+vendus et sont à Berlin.]
+
+[Note 250: Peu importe que Van Eyck ait trouvé la peinture à l'huile.
+La gloire appartient à celui qui s'est emparé, par le génie, d'une
+chose jusque-là inutile et obscure.]
+
+[Note 251: Voir au musée de Bruges un admirable dessin à la plume, qui
+représente une Vierge pensive au pied de la tour de Cologne (?)
+inachevée. Goethe a dit, non sans apparence, que ce tableau était «le
+pivot de l'histoire de l'art.» Voir le Journal de l'art sur le Rhin,
+et Keversberg, Ursula, 181-182; Waagon, 182; Rumohr, vol. II, § 13,
+etc. etc.]
+
+Ce tableau, ce grand poème, qui date si bien le moment de la
+Renaissance, est gothique encore dans sa partie supérieure[252], mais
+tout moderne dans le reste. Il comprend un nombre innombrable de
+figures, tout le monde d'alors, et Philippe le Bon, et les serviteurs
+de Philippe le Bon, et les vingt nations qui venaient rendre hommage à
+l'agneau de la Toison d'or. De cette toison vivante, de l'agneau placé
+sur l'autel partent des rayons qui vont illuminer la foule pieuse; par
+un bizarre allégorisme, les rayons touchent les hommes à la tête, les
+femmes au sein; leur sein semble arrondi[253], fécondé du divin
+rayon[254].
+
+[Note 252: Ce sont trois figures immobiles avec leurs auréoles d'or;
+mais dans cette immobilité rayonne déjà la vie moderne. Elle éclate
+dans la partie inférieure du tableau, la vie, la nature, la variété;
+c'est un vaste paysage et trois cents figures habilement groupées.
+Ainsi l'harmonie commence dans la peinture, presque en même temps que
+dans la musique; le moyen âge n'avait connu que l'unisson monotone ou
+la mélodie individuelle. V. t. IX, la note sur la musique au moyen
+âge. (Réforme, 1835.)]
+
+[Note 253: Ceci est favorisé par le costume du temps, dont les modes
+du nôtre se sont un moment rapprochées.]
+
+[Note 254: C'est la pensée même de la Renaissance. Dans la femme, dans
+la Vierge-mère, le moyen âge a surtout honoré la _virginité_, le XVe
+siècle la _maternité_; la Vierge alors est Notre-Dame. V. Introduction
+à Renaissance (tome VIII, 1855).]
+
+Cette flamboyante couleur de Van Eyck éblouit l'Italie elle-même; le
+pays de la lumière s'étonna de trouver la lumière au Nord. Le secret
+fut surpris, volé par un crime[255], le secret, mais non le génie.
+Aussi les Médicis aimèrent mieux s'adresser au maître lui-même. Le roi
+de Naples, Alfonse le Magnanime, âme poétique, qui, dit-on, consumait
+ses jours dans la pure contemplation de la beauté[256], pria le
+magicien des Pays-Bas de lui doubler son plaisir, de lui reproduire
+une femme, les longs et doux cheveux surtout[257] que les Italiens ne
+savaient peindre, la toison d'or de ce beau chef, la fleur de cette
+fleur humaine.
+
+[Note 255: Tout le monde connaît l'histoire, ou le conte, d'Antonello
+de Messine qui, ayant vu un tableau de Van Eyck, court à Bruges, sous
+le costume d'un noble amateur, et tire de lui le secret de la peinture
+à l'huile. De retour en Italie, ce furieux Sicilien, jaloux comme on
+l'est en Sicile, poignarda celui qui eût partagé avec lui sa maîtresse
+chérie, la peinture.]
+
+[Note 256: C'est à un pape que nous devons le souvenir de ce pur et
+poétique amour. Pie II raconte que la dernière passion d'Alfonse fut
+une noble jeune fille, Lucrezia d'Alagna. En sa présence, il semblait
+hors de lui-même; ses yeux étaient toujours fixés sur elle, il ne
+voyait, n'entendait qu'elle; et néanmoins cette ardente passion ne
+coûta rien à sa vertu.]
+
+[Note 257: «Capillis naturam vincentibus. Keversberg.]
+
+Quel charme pour l'heureux fondateur de la Toison d'or, pour le bon
+duc, si tendre aux belles choses, d'avoir à lui[258] justement celui
+qui savait les saisir dans le mouvement de la vie, et les empêcher de
+passer! celui qui le premier fixa l'iris capricieuse qui nous flatte
+et nous fuit sans cesse...
+
+[Note 258: Il semble que Philippe le Bon ait montré Van Eyck aux
+nations étrangères, comme Philippe IV leur montrait Rubens dans les
+ambassades: Parmi les personnes attachées à l'ambassade qui alla
+chercher l'infante de Portugal, se trouvait Jehan Van Eyck, «varlet de
+chambre de mondit seigneur de Bourgoingne, et excellent maistre en art
+de peinture,» qui peignit «bien au vif la figure de l'infante
+Isabelle.» V. Gachard. Documents inédits, t. II, p. 63-91,
+Reiffenberg, Notes sur Barante, IV, 289.]
+
+Dans l'empire de ce roi de la couleur et de la lumière, venaient se
+pacifier les teintes voyantes, les oppositions de figures, de
+costumes, de races, que présentait l'hétérogène empire de la maison de
+Bourgogne. L'art semblait un traité dans cette guerre intérieure de
+peuples mal unis. La grande école flamande des trois cents peintres
+de Bruges[259], avait pour maître Jean Van Eyck, un enfant de la
+Meuse. Et c'était tout au contraire un Flamand, Chastellain, qui,
+portant dans le style la violence de Van Eyck et de Rubens, domptait
+notre langue française, la forçait, sobre et pure qu'elle était
+jusque-là, de recevoir d'un coup tout un torrent de mots, d'idées
+nouvelles, et de s'enivrer, bon gré, mal gré, aux sources mêlées de la
+Renaissance.
+
+[Note 259: C'est sans doute par ces nombreux élèves que Van Eyck fit
+exécuter la plupart des miniatures d'un beau ms. que M. de Paulmy
+croit avoir été orné entièrement de sa main. La première miniature
+doit être du maître. Elle représente le duc de Bourgogne, avec le
+collier de la Toison, recevant le ms. des mains de l'artiste
+agenouillé. Le peintre est sérieux, déjà âgé, mais fort. Le duc, en
+robe noire fourrée, plus âgé, pâle, vieux, reçoit sans regarder autre
+chose que sa pensée; regard politique, fin, méticuleux. Derrière, à la
+gauche du prince, un des officiers semble faire signe au lecteur qu'il
+fasse attention au grand prince devant lequel il est. À la droite, un
+jeune homme en robe de velours fourré doit être Charles le Téméraire,
+ou le grand bâtard de Bourgogne. Les autres miniatures sont bien
+inférieures; elles ne le sont pas moins à celles du beau Quinte Curce
+de la Bibliothèque royale. Elles sont évidemment de _fabrique_. On
+sent que les gravures remplaceront bientôt les miniatures.
+_Bibliothèque de l'Arsenal, ms. de Renaud de Montauban, par Huon de
+Villeneuve, mis en prose sous Philippe de Valois, orné de miniatures
+postérieures, l'année 1430._]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON--JACQUES COEUR--LE
+DAUPHIN LOUIS
+
+1452-1456
+
+
+Les brillantes et voluptueuses fêtes de la maison de Bourgogne avaient
+un côté sérieux. Tous les grands seigneurs de la chrétienté, y venant
+jouer un rôle, se trouvaient pour quelques semaines, pour des mois
+entiers, les commensaux, les sujets volontaires du _grand duc_. Ils ne
+demandaient pas mieux que de rester à sa cour. Les belles dames de
+Bourgogne et de Flandre savaient bien les retenir ou les ramener. Ce
+fut, dit-on, l'adresse d'une dame de Croy qui décida la trahison du
+connétable de Bourbon et faillit démembrer la France.
+
+Le duc de Bourgogne faisait au roi une guerre secrète et périlleuse
+pour laquelle il n'avait même pas besoin d'agir expressément. Tout ce
+qu'il y avait de mécontents parmi les grands regardait vers le duc,
+était ou croyait être encouragé de lui, intriguait sourdement sur la
+foi de la rupture prochaine. Charles VII eut ainsi plus d'une secrète
+épine, une surtout, terrible, dans sa famille, dont il fut piqué toute
+sa vie et mourut à la longue.
+
+Dans toutes les affaires, grandes ou petites, qui troublèrent, vers la
+fin, ce règne, se retrouve toujours le nom du dauphin. Accusé en
+toutes, jamais convaincu, il reste pour tel historien (qui plus tard
+le traitera fort mal comme roi) le plus innocent prince du monde.
+Quant à lui, il s'est mieux jugé. Tout vindicatif qu'il pût être, il
+fit assez entendre, à son avénement, que ceux qui l'avaient désarmé et
+chassé de France, les Brézé et les Dammartin, avaient agi en cela
+comme loyaux serviteurs du roi, et il se les attacha, persuadé qu'ils
+serviraient non moins loyalement le roi, quel qu'il fût.
+
+Le bon homme Charles VII aimait les femmes, et il en avait quelque
+sujet. Une femme héroïque lui sauva son royaume. Une femme, bonne et
+douce, qu'il aima vingt années[260], fit servir cet amour à
+l'entourer d'utiles conseils, à lui donner les plus sages ministres,
+ceux qui devaient guérir la pauvre France. Cette excellente influence
+d'Agnès a été reconnue à la longue la Dame de beauté, mal vue, mal
+accueillie du peuple tant qu'elle vécut, n'en est pas moins restée un
+de ses plus doux souvenirs.
+
+[Note 260: Après la mort d'Agnès, il eut d'autres amours, moins
+excusables. État de 1454-5: À mademoiselle de Villequier pour lui
+aider à entretenir son estat, II M livres. Beaucoup de dons à des
+femmes, veuves, etc.--1454-5. À Marguerite de Salignac, damoiselle,
+pour don à elle fait par le roi pour lui aider à une chambre _pour sa
+gésine_.--1454-5. À madame de Montsoreau pour don III C livres.
+_Bibliothèque royale, mss. Béthune, vol. V. nº 8442._]
+
+Les Bourguignons criaient fort au scandale, quoique, pendant les vingt
+années où Charles VII fut fidèle à Agnès, leur duc ait eu justement
+vingt maîtresses. Il y avait scandale, sans nul doute, mais surtout en
+ceci, qu'Agnès avait été donnée à Charles VII par la mère de sa femme,
+par sa femme peut-être. Le dauphin se montra de bonne heure plus
+jaloux pour sa mère que sa mère ne l'était. On assure qu'il porta la
+violence jusqu'à donner un soufflet à Agnès. Quand la Dame de beauté
+mourut (par suite de couches, selon quelques-uns), tout le monde crut
+que le dauphin l'avait fait empoisonner. Au reste, dès ce temps, ceux
+qui lui déplaisaient vivaient peu; témoin sa première femme, la trop
+savante et spirituelle Marguerite d'Écosse, celle qui est restée
+célèbre pour avoir baisé en passant le poète endormi[261].
+
+[Note 261: Alain Chartier est un Jérémie pour cette triste époque.
+Voir, dans son Quadrilogue invectif, ce qu'il dit au nom du peuple sur
+la lâcheté des nobles, sur leur indiscipline, etc., p. 417, 447. Je
+trouve dans ses poésies peu de choses qui aient pu lui mériter d'être
+baisé d'une reine; peut-être le fut-il pour ces vers mélancoliques et
+gracieux:
+
+ Oblier?... Las! il n'entr'oublie
+ Par ainsi son mal, qui se deult (_dolet_).
+ Chacun dit bien: Oblie! oblie!
+ Mais il ne le fait pas qui veult!
+
+ Alain Chartier, p. 494, in-4º, 1617.]
+
+Tous les gens suspects au roi devenaient infailliblement amis du
+dauphin. Cela est frappant surtout pour les Armagnacs. Le dauphin
+était né leur ennemi; il commença sa vie militaire par les
+emprisonner, et il devait finir par les exterminer. Eh bien! dans
+l'intervalle, ils lui plaisent comme ennemis de son père, il se
+rapproche d'eux et prend pour factotum, pour son bras droit, le bâtard
+d'Armagnac.
+
+Autant qu'on peut juger cette époque assez obscure, les intrigues des
+Armagnacs, du duc d'Alençon, se rattachent à celles du dauphin, aux
+espérances que leur donnait à tous cette guerre en paix du duc de
+Bourgogne et du roi. L'affaire même de Jacques Coeur s'y rapporte en
+partie; on l'accusa d'avoir empoisonné Agnès et d'avoir prêté de
+l'argent à l'ennemi d'Agnès, au dauphin. Un mot sur Jacques Coeur.
+
+Il faut visiter à Bourges la curieuse maison de ce personnage
+équivoque, maison pleine de mystères, comme fut sa vie. On voit, à
+bien la regarder, qu'elle montre et qu'elle cache; partout on y croit
+sentir deux choses opposées, la hardiesse et la défiance du parvenu,
+l'orgueil du commerce oriental, et en même temps la réserve de
+l'_argentier_ du roi. Toutefois, la hardiesse l'emporte; ce mystère
+affiché est comme un défi au passant.
+
+Cette maison, avancée un peu dans la rue, comme pour regarder et voir
+venir, se tient quasi toute close; à ses fausses fenêtres, deux valets
+en pierre ont l'air d'épier les gens. Dans la cour, de petits
+bas-reliefs offrent les humbles images du travail, la fileuse,
+la balayeuse, le vigneron, le colporteur[262]; mais, par-dessus
+cette fausse humilité, la statue équestre du banquier plane
+impérialement[263]. Dans ce triomphe à huis clos, le grand homme
+d'argent ne dédaigne pas d'enseigner tout le secret de sa fortune; il
+nous l'explique en deux devises. L'une est l'héroïque rébus: «_À
+vaillans_ (coeurs) _riens impossible._» Cette devise est de l'homme, de
+son audace, de son naïf orgueil. L'autre est la petite sagesse du
+marchand au moyen âge: «_Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire.
+Taire._» Sage et discrète maxime, qu'il fallait suivre en la taisant.
+Dans la belle salle du haut, le vaillant Coeur est plus indiscret
+encore; il s'est fait sculpter, pour son amusement quotidien, une joute
+burlesque, un tournoi à ânes, moquerie durable de la chevalerie qui dut
+déplaire à bien des gens.
+
+[Note 262: Je crois pouvoir appeler ainsi l'homme qui paraît tenir un
+hoyau, et celui qui est en manteau.]
+
+[Note 263: _Planait_ serait plus exact.]
+
+Le beau portrait que Godefroi donne de Jacques Coeur d'après
+l'original, et qui doit ressembler, est une figure éminemment
+roturière (mais point du tout vulgaire), dure, fine et hardie. Elle
+sent un peu le trafiquant en pays sarrasin, le marchand d'hommes. La
+France ne remplit que le milieu de cette aventureuse vie[264], qui
+commence et finit en Orient; marchand en Syrie en 1432, il meurt en
+Chypre amiral du Saint-Siége. Le pape, un pape espagnol, tout animé du
+feu des croisades, Calixte Borgia, l'accueillit dans son malheur et
+l'envoya combattre les Turcs.
+
+[Note 264: Né à Bourges, mais, je crois, originaire de Paris.--Un Jean
+Cuer, _monnoier à la Monnoie de Paris_, obtient rémission en 1374,
+pour avoir pris part à une batterie de gens de la maison du roi contre
+les bouchers. _Archives, Registre_ J. 106, n{os} 77, 207.]
+
+C'est ce que rappelle à Bourges la chapelle funéraire des Coeurs[265].
+Jacques y paraît transfiguré dans les splendides vitraux sous le
+costume de saint Jacques, patron des pèlerins; dans ses armes, trois
+coquilles de pèlerinage, triste pèlerinage, les coquilles sont noires;
+mais entre sont postés fièrement trois coeurs rouges, le triple coeur
+du héros marchand. Le registre de l'église ne lui donne qu'un titre
+«Capitaine de l'Église contre les infidèles[266].» Du roi, de
+l'argentier du roi, pas un mot, rien qui rappelle ses services si mal
+reconnus; peut-être, en son amour-propre de banquier, a-t-il voulu
+qu'on oubliât cette mauvaise affaire qui sauva la France[267], cette
+faute d'avoir pris un trop puissant débiteur, d'avoir prêté à qui
+pouvait le payer d'un gibet.
+
+[Note 265: V. la Description de l'église patriarcale, primatiale et
+métropolitaine de Bourges, par Romelot, p. 182-190.]
+
+[Note 266: «29 juin 1462 (?) obiit generosi animi Jacobus Cordis,
+miles, Ecclesiæ capitaneus generalis contra infideles, qui sacristiam
+nostram extruxit et ornamentis decoravit, aliaque plurima ecclesiæ
+procuravit bona.» Ibidem, 177.]
+
+[Note 267: Il ne faut pas oublier dans quelle misère s'était trouvé
+Charles VII. La chronique raconte qu'un cordonnier étant venu lui
+apporter des souliers, et lui en ayant déjà chaussé un, s'enquit du
+payement, et comprenant qu'il était fort incertain, déchaussa
+bravement le roi et emporta la marchandise; on en fit une chanson,
+dont voici les quatre premiers vers:
+
+ Quant le Roy s'en vint en France,
+ Il feit oindre ses houssiaulx,
+ Et la Royne lui demande:
+ Où veut aller cest damoiseaulx?
+
+La savante éditrice de Fenin et de Commines, à qui je dois cette note,
+l'a tirée du _Ms. 122 du fonds Cangé, Bibl. royale_.
+
+Il n'était pas le seul qui eût fait cette faute. Un bourgeois de
+Bourges, Pierre de Valenciennes, fournit à lui seul trois cents
+milliers de traits d'arbalète, etc. Le roi lui donna la haute, moyenne
+et basse justice à Saint-Oulechart, près Bourges. _Archives, Registre
+182, J. CLXXIX, 10 bis, ann. 1447._]
+
+Il y avait pourtant dans ce qu'il fit ici une chose qui valait bien
+qu'on la rappelât; c'est que cet homme intelligent[268] rétablit les
+monnaies, inventa en finances la chose inouïe, la justice, et crut que
+pour le roi, comme pour tout le monde, le moyen d'être riche, c'était
+de payer.
+
+[Note 268: Le premier peut-être qui ait senti le besoin de connaître
+les ressources du royaume, et qui ait fait l'essai, il est vrai,
+inexécutable alors, d'une statistique.--Quant aux changements qu'il
+fit dans les monnaies, V. Leblanc.]
+
+Cela ne veut pas dire qu'il ait été fort scrupuleux sur les moyens de
+gagner pour lui-même. Sa double qualité de créancier de roi et
+d'argentier du roi, ce rôle étrange d'un homme qui prêtait d'une main et
+se payait de l'autre, devait l'exposer fort. Il paraît assez probable
+qu'il avait durement pressuré le Languedoc, et qu'il faisait l'usure
+indifféremment avec le roi et avec l'ennemi du roi, je veux dire avec le
+dauphin. Il avait en ce métier pour concurrents naturels les Florentins
+qui l'avaient toujours fait. Nous savons par le journal de Pitti[269],
+tout à la fois ambassadeur, banquier et joueur gagé, ce que c'étaient
+que ces gens. Les rois leur reprenaient de temps en temps en gros, par
+confiscation, ce qu'ils avaient pris en détail. La colossale maison des
+Bardi et Peruzzi avait fait naufrage au XIVe siècle, après avoir prêté à
+Édouard III de quoi nous faire la guerre, cent vingt millions[270]. Au
+XVe, la grande maison, c'étaient les Médicis, banquiers du Saint-Siége,
+qui risquaient moins, dans leur occulte commerce de la daterie,
+échangeant bulles et lettres de change, papier pour papier. L'ennemi
+capital de Jacques Coeur, qui le ruina[271] et prit sa place, Otto
+Castellani, trésorier de Toulouse, paraît avoir été parent des Médicis.
+Les Italiens et les seigneurs agirent de concert dans ce procès, et en
+firent _une affaire_. On ameuta le peuple en disant que l'argentier
+faisait sortir l'argent du royaume, qu'il vendait des armes aux
+Sarrasins[272] qu'il leur avait rendu un esclave chrétien, etc. L'argent
+prêté au dauphin pour troubler le royaume fut peut-être son véritable
+crime. Ce qui est sûr, c'est que Louis XI, à peine roi, le réhabilita
+fort honorablement[273].
+
+[Note 269: Cité par Delécluse, Histoire de Florence, II, 362.]
+
+[Note 270: On ne peut estimer à moins de seize millions de ce temps-là
+(?).]
+
+[Note 271: En 1459, le roi accorde rémission à maître Pierre Mignon,
+qui, après avoir étudié ès-arts et décret à Toulouse et à Barcelone, a
+gravé de faux sceaux et s'est occupé de magie. Il a fait à Octo
+Castellan, depuis argentier du roi, deux images de cire: «L'_un pour
+mectre feu Jacques Cuer_, nostre argentier lors, en nostre male grâce,
+et lui faire perdre son office d'argentier; l'autre, pour faire que
+ledit Octo Castellan, Guillaume Gouffier et ses compagnons, fussent en
+nostre bonne grâce et amour.» _Archives, Registre J. CXC, 14, ann.
+1459._
+
+Un Jaco de _Médicis_, de Florence, âgé de vingt-cinq ans (_parent
+d'Octo Catesllain_, trésorier de Toulouse), sortant de l'hôtel de la
+Trésorerie où il exerce fait de marchandise, rencontre Bertrand
+Bétune, ruffian, qui le frappe, sans avoir eu auparavant nulle parole
+avec lui; de là un combat et une rémission accordée à Médicis. Je dois
+la découverte de cette pièce à M. Eugène de Stadler. _Archives,
+Registre J. 179, nº 134. déc. 1448_; V. _aussi ann. 1467_.]
+
+[Note 272: Une telle accusation devait faire une grande impression, au
+moment de la prise de Constantinople. La condamnation de Jacques Coeur
+est justement datée du jour de la prise de cette ville, 29 mai
+1453.--Jacques Coeur aurait probablement péri s'il n'eût été sauvé par
+les patrons de ses galères, auxquels il avait donné ses nièces ou
+parentes en mariage. V. les rémissions accordées à Jean de Village et
+à la veuve de Guillaume de Gimart, tous deux natifs de Bourges.
+_Archives, Registre_ J. 191, n{os} 233, 242.]
+
+[Note 273: «Ayans en mémoire les bons et louables services à Nous
+faits par ledit feu Jacques Coeur.» Lettres de Louis XI pour
+restitution des biens, etc. Godefroy, Charles VII, p. 862.]
+
+Un autre ami du dauphin, encore plus dangereux, c'était le duc
+d'Alençon, dont la ruine entraîna, précéda du moins de bien près la
+sienne; Alençon fut arrêté le 21 mai 1456, et le dauphin s'enfuit de
+Dauphiné, de France, le 31 août, même année.
+
+Ce prince du sang, qui avait bien servi le roi contre les Anglais, et
+qui se trouvait «petitement récompensé[274]», négociait sans trop de
+prudence à Londres et à Bruges; il était en correspondance avec le
+dauphin. Tout cela, pour avoir été nié, n'en paraît pas moins
+indubitable[275]. Il avait des places en Normandie, une artillerie
+plus forte, selon lui, que celle du roi. Il s'offrait au duc
+d'York[276], qui pour le moment était trop occupé par la guerre
+civile, mais qui, s'il eût trouvé un moment de répit, s'il eût pu
+faire une belle course ici, par exemple occuper Granville, Alençon,
+Domfront et le Mans, qu'on se faisait fort de lui livrer, n'aurait
+plus eu besoin de guerre civile pour prendre là-bas la couronne;
+l'Angleterre tout entière se serait levée pour la lui mettre sur la
+tête.
+
+[Note 274: Il semble même qu'il ait eu contre le roi une haine
+personnelle: «Icellui seigneur se complaignit à lui qui parle, en lui
+disant qu'il savoit bien que le Roy ne l'aimeroit jamais et qu'il
+estoit mal content de lui... Si je pouvais avoir _une pouldre_ que je
+sçais bien et la mettre en la buée où les draps-linges du roy seroient
+mis, je le ferois _dormir tout sec_...»--Le duc avait envoyé à Bruges
+pour faire acheter chez un pharmacien de cette ville une herbe appelée
+martagon qui avait, disait-il, de nombreuses et merveilleuses
+propriétés, mais on n'était point parvenu à se procurer cette herbe.
+_Procès du duc d'Alençon, dépositions de son valet de chambre anglais
+et du premier témoin entendu._]
+
+[Note 275: Les dépositions des témoins au _Procès_ sont pleines de
+détails naïfs qui ne peuvent guère être inventés.]
+
+[Note 276: Robert Holgiles, natif de Londres et héraut d'armes du duc
+d'Excestre, dépose que le duc d'Alençon lui dit qu'il pouvoit dès ce
+moment mettre à la disposition du roi d'Angleterre «plus de _neuf
+cents bombardes, canons et serpentines_; mais qu'il feroit ses efforts
+pour en avoir mille; qu'il faisoit construire, entre autres pièces
+d'artillerie, deux bombardes, les plus belles du roiaulme de France,
+dont l'une estoit de mestail, lesquelles il donneroit au duc d'York
+avec deux coursiers... que monseigneur le _dauphin lui devait
+envoier_...» Ibidem.]
+
+Le dauphin, même après l'affaire d'Alençon, croyait tenir en Dauphiné.
+Il était en correspondance intime et tendre avec son oncle de
+Bourgogne[277]. Il comptait sur la Savoie, un peu sur les Suisses. Il
+se faisait reconnaître par le pape, et lui faisait hommage des comtés
+de Valentinois et de Diois. Enfin, chose hardie, il ordonna une levée
+générale, de dix-huit ans jusqu'à soixante.
+
+[Note 277: Il venait de lui envoyer des arbalètes en présent; le duc
+de Bourgogne, à qui probablement le roi en écrivit, crut devoir
+s'excuser. Ce détail et presque tous ceux qui suivent sont tirés du
+savant ouvrage inédit où j'ai puisé si souvent: _Bibliothèque royale,
+mss. Legrand, Histoire de Louis XI, livre II, folio 89_.
+
+Rien ne caractérise mieux l'ardente ambition de ces Savoyards que
+l'aveu qu'ils en firent au duc de Milan: «Nous deistes: Par le saint
+Dyex! ne reurra un an que je ayra plus de païs que not mais nul de mes
+encesseurs, et qu'il sera plus parlé de moy que ne fut mais de nul de
+notre lignage, ou que je mourrai en la poine!» Lettre de Galéas
+Visconti à Amédée VI, 1373. Cibrario e Promis, Documenti, monete et
+sigilli, 289.]
+
+Cela lui tourna mal. Le Dauphiné était fatigué; ce tout petit pays,
+qui n'était pas riche, devenait, sous une main si terriblement active,
+un grand centre de politique et d'influence[278], insigne honneur,
+mais un peu cher. Tout le pays était debout, en mouvement; l'impôt
+avait doublé; une foule d'améliorations s'étaient faites[279], il est
+vrai, plus que le pays n'en voulait payer. La noblesse, qui ne payait
+pas, aurait soutenu le dauphin; mais, dans son impatience de se faire
+des créatures, d'abaisser les uns, d'élever les autres, il faisait
+tous les jours des nobles; il en fit d'innombrables, force
+gentilshommes qui pouvaient, sans déroger, commercer, labourer la
+terre. Ce mot: _Noblesse du dauphin Louis_, est resté proverbial. Elle
+ne venait pas toujours par de nobles moyens; tel, disait-on, n'avait
+pour titre que d'avoir tenu l'échelle, élargi la haie par où le
+dauphin entrait la nuit chez la dame de Sassenage.
+
+[Note 278: Les Anglais disaient que de tous les hommes de France, le
+dauphin était celui qu'ils redoutaient le plus. _Procès du duc
+d'Alençon, déposition de son émissaire, le prêtre Thomas Gillet._]
+
+[Note 279: V. le Registre Delphinal de Mathieu Thomassin, fait par
+commandement du dauphin Louis, 1456, _Bibliothèque royale, mss.
+Colbert, 3657_ (_sous le titre de Chronique du Dauphiné_).]
+
+L'intervention du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne, suffirent plus
+tard pour sauver le duc d'Alençon; mais le dauphin était trop
+dangereux. Nulle intervention n'y fit, ni celle du roi de Castille,
+qui écrivit pour lui, et même approcha de la frontière, ni celle du
+pape qui eût sans doute parlé pour son vassal, s'il en eût eu le
+temps. Le dauphin comptait peut-être aussi mettre en mouvement le
+clergé. Nous avons vu son étrange démarche auprès des évêques de
+Normandie. Dans son dernier danger, il fit maint pèlerinage et envoya
+des voeux, des offrandes aux églises qu'il ne pouvait visiter,
+Saint-Michel, Cléry, Saint-Claude, Saint-Jacques de Compostelle. Et à
+peine eut-il passé chez le duc de Bourgogne qu'il écrivit à tous les
+prélats de France.
+
+C'était un peu tard. Il avait inquiété l'Église, en empiétant sur les
+droits des évêques du Dauphiné. Ses ennemis, Dunois, Chabannes,
+jugèrent avec raison qu'il ne serait point soutenu, que ni son oncle
+de Bourgogne, ni son beau-père le Savoyard, ni ses sujets du Dauphiné,
+ni ses amis secrets de la France, ne tireraient l'épée pour lui. Ils
+agirent avec une vivacité extrême, frappèrent coup sur coup.
+
+D'abord, le 27 mai (1456) le duc d'Alençon fut arrêté par Dunois
+lui-même, la terreur imprimée dans les Marches d'ouest, la porte
+fermée au duc d'York, que les malveillants auraient appelé sans nul
+doute _in extremis_.
+
+Un second coup (7 juillet) frappé sur les Anglais, mais tout autant
+sur le duc de Bourgogne, fut la réhabilitation de la Pucelle
+d'Orléans[280], condamnation implicite de ceux qui l'avaient brûlée,
+de celui qui l'avait livrée. Ce ne fut pas une oeuvre médiocre de
+patience et d'habileté d'amener le pape à faire réviser le procès et
+les juges d'Église à réformer un jugement d'Église, de renouveler
+ainsi ce souvenir peu honorable pour le duc de Bourgogne, de le
+désigner aux rancunes populaires, comme ami des Anglais, ennemi de la
+France.
+
+[Note 280: Le peuple ne pouvait croire à la mort de la Pucelle; elle
+ressuscita plusieurs fois.--En attendant la publication intégrale que
+prépare M. Jules Quicherat, voir les extraits d'Averdy (Notices des
+mss., t. III). Note de 1841.
+
+En 1436, une fausse Pucelle se fit reconnaître par les deux frères de
+Jeanne à Metz. Elle s'attacha à la comtesse de Luxembourg, puis suivit
+à Cologne le comte de Wirnembourg. Là elle se conduisit si mal que
+l'inquisiteur la fit arrêter; mais le comte intercéda; elle revint en
+Lorraine, où elle se maria à un seigneur des Harmoises. Elle alla à
+Orléans, où la ville lui fit des présents. Symphorien Guyon, Histoire
+d'Orléans (1650). IIe partie, p. 265.--«En celluy temps (1440)
+en amenèrent les gens d'armes une, laquelle fut à Orléans
+très-honorablement receue, et quand elle fut près de Paris, la grant
+erreur recommença de croire fermement que c'estoit la Pucelle, et pour
+cette cause on la fit venir à Paris et fut monstrée au peuple au palays
+sur la pierre de marbre et là fut preschée, et dit qu'elle n'estoit pas
+pucelle et qu'elle avoit été mariée à ung chevalier, dont elle avoit eu
+deux filx, et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose dont il
+convint qu'elle allast au Saint-Père, comme de main mise sur son père ou
+mère, prestre ou clerc violentement. Elle y alla vestue comme un homme,
+et fut comme souldoyer en la guerre du Saint-Père Eugène, et fist
+homicide en ladite guerre par deux foys, et quand elle fut à Paris
+encore retourna en la guerre, et fust en garnison et puis s'en alla.»
+Journal du Bourgeois de Paris, 185-6, ann. 1440.--La troisième Pucelle,
+amenée à Charles VII en 1441, le reconnut à une botte faulve qu'il
+portait alors pour un mal de pied. Le roi lui dit: «Pucelle, ma mie,
+vous soyez la très-bien revenue, au nom de Dieu qui scet le secret qui
+est entre vous et moi.» Elle se jeta à genoux en lui avouant son
+imposture. _Exemple de hardiesse_, _mss. Bibliothèque royale_, _nº 180_,
+cité par Lenglet, II, 155.]
+
+Ces actes de vigueur avertirent tout le monde. Les nobles de
+l'Armagnac et du Rouergue comprirent que le dauphin, avec ses belles
+paroles, ne pourrait les soutenir, et ils se déclarèrent loyaux et
+fidèles sujets. Le beau-père du dauphin, le duc de Savoie, voyant
+venir une armée du côté de la France, rien du côté de la Bourgogne,
+écouta les paroles qui lui furent portées par l'ancien _écorcheur_
+Chabannes, qui avait pris joyeusement la commission de recors dans
+cette affaire, et se faisait fort d'_exécuter_ le dauphin. Chabannes
+exigea du Savoyard qu'il abandonnât son gendre, et pour plus de sûreté
+il en tira un gage, la seigneurie de Clermont en Genevois. Ainsi le
+dauphin restait seul, et il voyait son père avancer vers Lyon. La
+bonne volonté ne lui faisait pas faute pour résister, on peut l'en
+croire lui-même: «Si Dieu ou fortune, écrivait ce bon fils[281], m'eût
+donné d'avoir moitié autant de gens d'armes comme le roi mon père, son
+armée n'eut pas eu la peine de venir; je la fusse allé combattre dès
+Lyon[282].»
+
+[Note 281: Lorsqu'il sollicitait Dammartin d'enlever Charles VII,
+quelques années auparavant, il ajoutait: «Et y veux estre en personne,
+car chacun craint la personne du roi quand on le voit; et quand je n'y
+seroye en personne, je doute que le coeur ne faillit à mes gens, quand
+ils le verraient, et en ma présence chacun fera ce que je voudrai.»
+Déposition de Dammartin. (Duclos.)]
+
+[Note 282: Ces détails et tous ceux qui concernent même indirectement
+Chabannes, se trouvent, avec les lettres originales (fol.
+CCXCVII-CCCII), dans: La Chronique Martinienne de tous les papes qui
+furent jamais et finist jusques au pape Alexandre derrenier décédé en
+1503, et avecques ce les additions de plusieurs chroniqueurs. (Et à la
+fin:) Imprimée à Paris pour Antoyne Vérard, marchant libraire.]
+
+La levée en masse qu'il avait ordonnée contre son père n'ayant rien
+produit, les nobles ne remuant pas plus que les autres, il ne lui
+restait qu'à fuir, s'il pouvait. Chabannes croyait ne rien faire en
+prenant le Dauphiné, s'il ne prenait le Dauphin; il lui avait dressé
+une embuscade et croyait bien le tenir. Mais il échappa par le Bugey,
+qui était à son beau-père; sous prétexte d'une chasse, il envoya tous
+ses officiers d'un côté, et passa de l'autre. Lui septième, il
+traversa au galop le Bugey, le Val-Romey, et par cette course de
+trente lieues, il se trouva à Saint-Claude en Franche-Comté, chez le
+duc de Bourgogne.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON
+
+1456-1461
+
+
+Charles VII dit, en apprenant la fuite du dauphin et l'accueil qu'il
+avait trouvé chez le duc de Bourgogne: «Il a reçu chez lui un renard
+qui mangera ses poules.»
+
+C'eût été en effet un curieux épisode à ajouter au vieux roman de
+Renard. Cette grande farce du moyen âge tant de fois reprise, rompue,
+reprise encore, après avoir fourni je ne sais combien de poèmes[283],
+semblait se continuer dans l'histoire. Ici, c'était Renard chez
+Isengrin, se faisant son hôte et son compère, Renard amendé, humble et
+doux, mais tout doucement observant chaque chose, étudiant d'un regard
+oblique la maison ennemie.
+
+[Note 283: Roman du Renart, publié par Méon, 1826, 4 vol. Supplément,
+par Chabailles, 1835. Reinardus Vulpes, carmen epicum seculis IX et
+XII conscriptum, ed. Mone, 1832. Reinard Fuchs, von Jacob Grimm,
+1834.]
+
+D'abord, ce bon personnage, tout en laissant à ses gens l'ordre de
+tenir ferme contre son père[284], lui avait écrit respectueusement,
+pieusement: «Qu'étant, avec l'autorisation de son seigneur et père,
+gonfalonier de la sainte Église romaine, il n'avait pu se dispenser
+d'obtempérer à la requête du pape, et de se joindre à son bel oncle de
+Bourgogne, qui allait partir contre les Turcs pour la défense de la
+foi catholique.» Par une autre lettre adressée à tous les évêques de
+France, il se recommandait à leurs prières pour le succès de la sainte
+entreprise.
+
+[Note 284: Il retint prisonnier et voulait faire mourir un
+gentilhomme, dont le neveu avait rendu une de ses places au roi. _Ms.
+Legrand._]
+
+À l'arrivée, ce fut entre lui, la duchesse et le duc un grand combat
+d'humilité[285]; ils lui cédaient partout et le traitaient presque
+comme le roi; lui, au contraire, de se faire d'autant plus petit et le
+plus pauvre homme du monde. Il les fit pleurer au récit lamentable des
+persécutions qu'il avait endurées. Le duc se mit à sa disposition,
+lui, ses sujets, ses biens, toutes choses[286], sauf la chose que
+voulait le dauphin, une armée pour rentrer dans le royaume et mettre
+son père en tutelle. Le duc n'avait nulle envie d'aller si vite; il se
+faisait vieux; ses États, ce vaste et magnifique corps, ne se
+portaient pas bien non plus; il était toujours endolori du côté de la
+Flandre, et il avait mal à la Hollande. Ajoutez que ses serviteurs,
+qui étaient ses maîtres, MM. de Croy, ne l'auraient pas laissé faire
+la guerre. Elle eût ramené les grosses taxes[287], les révoltes. Et
+qui eût conduit cette guerre? l'héritier, le jeune et violent comte de
+Charolais, c'est-à-dire que tout fût tombé dans les mains de sa mère,
+qui aurait chassé les Croy.
+
+[Note 285: Reiffenberg, Mémoire sur le séjour du dauphin Louis XI aux
+Pays-Bas, dans les Mémoires de l'académie de Bruxelles, t. V, p.
+10-15.]
+
+[Note 286: Il se contenta d'intercéder quelquefois assez aigrement. Il
+dit au roi, dans une lettre, que le dauphin a fait demandes bonnes et
+raisonnables... «et a escript que lui aviez faict bien estrange
+response.» _Mss. Baluze._]
+
+[Note 287: Sous l'influence pacifique des Croy, de 1458 à 1464, les
+taxes diminuent sensiblement. Comptes annuels (communiqués par M.
+Edward Le Glay). _Archives de Lille, Chambre des comptes. Recette
+générale._]
+
+Les conseillers de Charles VII n'ignoraient rien de tout cela. Ils
+étaient si persuadés que le duc n'oserait faire la guerre, que si le
+roi les eût crus, ils auraient hasardé un coup de main pour enlever le
+dauphin au fond du Brabant. Ils avaient décidé le roi à marier sa
+fille au jeune Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie, issu de la
+maison de Luxembourg, et à occuper le Luxembourg comme héritage de son
+gendre. Déjà le roi avait déclaré prendre Thionville et le duché sous
+sa protection. Déjà l'ambassade hongroise était à Paris, et elle
+allait emmener la jeune princesse, lorsqu'on apprit que Ladislas
+venait de mourir.
+
+Ce hasard ajournait la guerre[288], que d'ailleurs les deux ennemis
+étaient loin de désirer. Ils s'en firent une qui allait mieux à deux
+vieillards, une aigre petite guerre d'écrits, de jugements, de
+conflits de tribunaux. Avant d'entrer dans ce détail, il faut
+expliquer, une fois pour toutes, ce que c'était que la puissance de la
+maison de Bourgogne et faire connaître en général le caractère de la
+féodalité de ce temps.
+
+[Note 288: Le roi ne lâcha pas prise; il acheta du duc de Saxe les
+droits sur le Luxembourg qu'il tenait de l'héritière de Ladislas. V.
+les détails dans _Legrand, fol. 31-24, mss. de la Bibliothèque
+royale_.
+
+Voir les instructions données à Thierri de Lenoncourt. _Bibliothèque
+royale, mss. Du Puy, 760; 6 avril 1458._]
+
+Le duc de Bourgogne était chez lui, était en France même, le chef
+d'une féodalité politique qui n'avait rien de vraiment féodal. Ce qui
+avait fait le droit de la féodalité primitive, ce qui l'avait fait
+respecter, aimer, de ceux même sur qui elle pesait, c'est qu'elle
+était profondément _naturelle_, c'est que la famille seigneuriale, née
+de la terre, y était enracinée, qu'elle vivait d'une même vie, qu'elle
+en était, pour ainsi parler, le _genius loci_[289]. Au XVe siècle,
+les mariages, les héritages, les dons des rois, ont tout bouleversé.
+Les familles féodales, qui avaient intérêt à fixer et concentrer les
+fiefs, ont travaillé elles-mêmes à leur dispersion. Séparées par de
+vieilles haines, elles se sont rarement alliées au voisin; le voisin,
+c'est l'ennemi; elles ont plutôt cherché, jusqu'au bout du royaume,
+l'alliance du plus lointain étranger. De là des réunions de fiefs,
+bizarres, étranges, comme Boulogne et Auvergne; d'autres même
+odieuses; ainsi, dans la France du Nord, où les Armagnacs ont laissé
+tant d'affreux souvenirs, où leur nom même est un blasphème, ils s'y
+sont établis, y ont acquis le duché de Nemours.
+
+[Note 289: C'est elle, le plus souvent, qui avait en quelque sorte
+fait la terre; elle y avait bâti des murs, un asile contre les païens
+du Nord, où l'agriculteur pouvait se retirer, ramener ses troupeaux.
+Les champs avaient été défrichés, cultivés aussi loin qu'on pouvait
+voir la tour. La terre était fille de la seigneurie, et le seigneur
+était fils de la terre; il en savait la langue et les usages, il en
+connaissait les habitants, il était des leurs. Son fils, grandissant
+parmi eux, était l'enfant de la contrée.--Le blason d'une telle
+famille devait être compris du moindre paysan. Il n'était
+ordinairement autre chose que l'histoire même du pays. Ce _champ_
+héraldique était visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours
+étaient celles que le premier ancêtre avait bâties contre les
+Normands; ces besans, ces têtes de Mores, étaient un souvenir de la
+fameuse croisade où le seigneur avait mené ses hommes et qui faisait
+l'entretien du pays.
+
+Mêmes blasons au XVe siècle, tout autres familles. Il serait facile de
+prendre tous les fiefs de France et de montrer que la plupart sont
+alors entre les mains de familles étrangères, que tous les noms, tous
+les blasons sont faux. _Anjou n'est pas Anjou_; ce ne sont plus les
+Foulques, les infatigables batailleurs de la lande bretonne; ce ne
+sont plus les Plante genêts, plantés dans la Loire, transplantés
+glorieusement en Normandie, en Aquitaine, en Angleterre. _Bretagne
+n'est pas Bretagne_; la race indigène du vieux clan, Noménoé, s'est
+mariée en Capet, et les Capets bretons en Montfort; vrai vaisseau de
+Thésée, où toute pièce change et le nom subsiste. _Foix n'est plus
+Foix_; la dynastie des Phébus, gracieuse, spirituelle, à la béarnaise;
+ce sont les rudes Graillis de Buch, farouches capitaines, mêlés de
+l'âpreté des landes et d'orgueil anglais.]
+
+Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une même
+dénomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet étrange
+empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas même en Bourgogne,
+le duc n'était vraiment le seigneur _naturel_[290]. Ce mot si fort au
+moyen âge et qui imposait tant de respect, était ici trop visiblement
+un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettèrent tombée; mais
+tant qu'elle fut debout, elle ne maintint guère que par force ce
+discordant assemblage de pays si divers, cette association d'éléments
+indigestes.
+
+[Note 290: Le blason de la maison de Bourgogne n'a nul rapport à ses
+destinées, ni à son caractère. La croix de Saint-André rappelait des
+souvenirs austères, l'époque de ferveur où un duc, se faisant moine de
+Cluny, malgré le pape, trente de ses vassaux prirent l'habit, l'époque
+où Cîteaux, prêchant la croisade par toute la terre, les princes
+bourguignons allèrent combattre avec le Cid et fonder des royaumes sur
+la terre des Maures.--Le lion noir sur or de la Flandre rappelait aux
+Flamands leurs vieux comtes, qui fortifièrent les villes, tracèrent le
+fossé entre France et Empire, fondèrent la paix publique, ou bien
+encore leur aimable dynastie de Hainaut, qui sut _dire_ aussi bien que
+_faire_, qui fit et conta la croisade, s'y dévoua deux fois et
+couronna la tour de Bruges du dragon de Sainte-Sophie.]
+
+Partout d'abord deux langues, et chacune de vingt dialectes, je ne
+sais combien de patois français que les Français n'entendent pas;
+quantité de jargons allemands, inintelligibles aux Allemands; vraie
+Babel, où, comme dans celle de la Genèse, l'un demandant la pierre, on
+lui donnait le plâtre; dangereux quiproquo, où les procès flamands se
+traduisant bien ou mal en wallon ou en français[291], les parties
+s'entendant peu, le juge ne comprenant pas, il pouvait, en bonne
+conscience, condamner, pendre, rouer l'un pour l'autre.
+
+[Note 291: Je parle surtout du Conseil supérieur.]
+
+Ce n'est pas tout. Chaque province, chaque ville ou village, fier de
+son patois, de sa coutume, se moquant du voisin; de là force
+querelles, batteries de kermesses, haines de villes, interminables
+petites guerres.
+
+Entre les Wallons seuls, que de diversités! De Mézières et Givet à
+Dinan, par exemple, du féodal Namur à la république épiscopale de
+Liége. Du côté de la langue allemande, on peut juger de la violence
+des antipathies par l'empressement avec lequel les Hollandais, au
+moindre signe, accouraient armés dans les Flandres.
+
+Chose étrange qu'en ces contrées uniformes et monotones, sur ces
+terres basses, vagues, où toute différence s'adoucit et se pacifie, où
+les fleuves languissants semblent s'oublier plutôt que finir, que là,
+justement dans l'indistinction géographique, les oppositions sociales
+se prononcent si fortement!
+
+Mais les Pays-Bas n'étaient point le seul embarras du duc de
+Bourgogne. Le mariage qui fit la fortune de son grand-père l'avait
+établi à la fois sur la Saône, la Meuse et l'Escaut. Du même coup, il
+s'était trouvé triple, multiple à l'infini. Il avait acquis un empire,
+mais aussi cent procès, procès pendants, procès à venir, relations
+avec tous, discussions avec tous, tentations d'acquérir, occasions de
+batailler, de la guerre pour des siècles. Il avait, en ce mariage,
+épousé l'incompatibilité d'humeur, la discorde, le divorce
+permanent... Mais cela ne suffisait pas. Les ducs de Bourgogne
+allèrent augmentant toujours et compliquant l'imbroglio: «Plus ils
+étoient embrouillés, plus ils s'embrouilloient[292].»
+
+[Note 292: Ils essayèrent pourtant de simplifier par des moyens
+violents, par exemple en dépouillant la maison de Nevers. V. surtout
+_Bibliothèque royale, mss. S. Victor, 1080. fol. 53 96_.--Sur la
+politique de cette absorbante maison de Bourgogne, il est curieux de
+lire aussi le procès d'un bâtard de Neufchâtel, qui, dans l'intérêt de
+cette maison, fabriquait des actes contre Fribourg. Der
+Schweitzerische Geschichtforscher, I. 403.
+
+La ruine de Liége, en 1468, me donnera occasion d'en parler au long.
+Quant aux rapports de nos rois avec les La Marck, voir, entre autres
+choses, l'autorisation que Charles VII leur donne de fortifier Sedan,
+novembre 1455. _Bibliothèque royale, mss. Du Puy, 435, 570._]
+
+Par le Luxembourg, la Hollande et la Frise, ils avaient entamé un
+interminable procès avec l'Empire, avec les Allemagnes, les vastes,
+lentes et pesantes Allemagnes, dont on pouvait se jouer longtemps,
+mais pour perdre à la fin, comme dans toute dispute avec l'infini.
+
+Du côté de la France, les affaires étaient bien plus mêlées encore.
+Par la Meuse, par Liége et les La Marck, la France remuait à volonté
+une petite France wallonne entre le Brabant et le Luxembourg. Vers la
+Flandre, le Parlement avait droit de justice; il le faisait sentir
+rarement, mais rudement.
+
+La France avait encore sur le duc une prise plus directe. Avec quoi ce
+cadet de France, créé par nous, guerroyait-il la France? avec des
+Français. Il demandait de l'argent aux Flamands, mais s'il s'agissait
+d'un conseil ou d'un coup d'épée, c'était aux Wallons, aux Français,
+qu'on avait recours. Les conseillers principaux, Raulin, Hugonet,
+Humbercourt, les Granvelle, furent toujours des deux Bourgognes. Le
+valet confident de Philippe le Bon, Toustain, était un Bourguignon;
+son chevalier, son Roland, Jacques de Lalaing, était un homme du
+Hainaut.
+
+Si le duc de Bourgogne n'emploie que des Français, que feront-ils? ils
+contreferont la France. Elle a une chambre des comptes; ils font une
+chambre des comptes. Elle a un Parlement; ils font un Parlement ou
+conseil supérieur. Elle parle de rédiger ses coutumes (1453); vite,
+ils se mettent à rédiger les leurs (1459).
+
+Comment se fait-il que cette France pauvre, pâle, épuisée, entraîne
+cette flore Bourgogne, cette grosse Flandre, dans son tourbillon?...
+Cela tient sans doute à la grandeur d'un tel royaume, mais bien plus à
+son génie de centralisation, à son instinct généralisateur, que le
+monde imite de loin. De bonne heure chez nous la langue, le droit, ont
+tendu à l'unité. Dès 1300, la France a tiré de cent dialectes une
+langue dominante, celle de Joinville et de Beaumanoir. En même temps,
+tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas erraient au gré de leur rêverie
+par les mille sentiers du mysticisme, la France centralisait la
+philosophie dans la scolastique, la scolastique dans Paris.
+
+La centralisation des coutumes, leur codification, éloignée encore,
+était préparée lentement, sûrement, sinon par la législation, au moins
+par la jurisprudence. De bonne heure, le Parlement déclara la guerre
+aux usages locaux, aux vieilles comédies juridiques, aux symboles
+matériels si chers à l'Allemagne et aux Pays-Bas; il avoua hautement
+ne connaître nulle autorité au-dessus de l'équité et de la
+raison[293].
+
+[Note 293: Le caractère rationaliste et _anti-symbolique_ de nos
+légistes n'est marqué nulle part plus fortement que dans l'acte
+suivant, adressé à la ville de Lille: «Clarissima virtutum justitia,
+qua redditur unicuique quod suum est, si judiciali quandoque indigeat
+auctoritate fulciri, non _frivolis_ aut _inanibus_ tractari, mediis
+_ratione carentibus_, et quibus a recto possit diverti tramite, sed in
+viâ veritatis suæ fidelis ministræ, debet fideliter exhiberi. Si vero
+contrarium quodvis antiquitas aut _consuetudo_ tenuerit, regalis
+potentia corrigere seu reformare tenetur. Ea propter notum facimus...
+quod, cum ex parte... scabinorum, burgensium, communitatis, et
+habitatorum villæ nostræ Insulensis, nobis fuerit declaratum quod in
+dicta villa ab antiquo viguit observantia seu _consuetudo_ talis: Quod
+si quis clamorem exposuerit, seu legem petierit dictæ villæ contra
+personam quamcunque super debito vel alias de mobili quæ denegetur
+eidem, dicti scabini (ad excitationem baillivi vel præpositi
+nostri...) per judicium juxta prædictam legem antiquam pronunciant
+quod actor et reus procedant ad Sancta, proferendo verba...: «Nescimus
+aliquid propter quod non procedant ad Sancta, si sint ausi.» Et
+ordinatio, seu modus procedenti ad dicta Sancta, quod est dictu
+facile, juramentum fieri solet ab utraque partium, sub certis
+_formulis_ ac in idiomate extraneis, et insuetis, ac difficillimis
+observari. Super quibus... si quoquo modo defecerit in idiomate, vel
+in forma, sive fragilitate linguæ, juranti sermo labatur, sive _manum
+solito plus elevet, aut in palma pollicem firmiter non teneat_, et
+alia plura frivola et inania... non observet, causam suam penitus
+amittit. Nos considerantes quod talis observantia seu consuetudo,
+nulla potest ratificari temporem successione longæva, sed quanto
+diutius justitiæ paravit insidias, tanto debet attentius radicitus
+exstirpari, Constituimus... aboleri... ordinantes quod ad faciendum ad
+sancta Dei Evangelia juramentum solemne modo et forma quibus in
+Parlamente nostro, Parisiis et aliis regni nostri curiis, est fieri
+consuetum... per dictos scabinos admittantur. Anno 1350, mense
+martii.» Ord. II 399-400.]
+
+Telle fut l'invincible attraction de la France; le duc de Bourgogne,
+qui s'efforçait de s'en détacher, de devenir Allemand, Anglais, fut de
+plus en plus français malgré lui. Vers la fin, lorsque les évêchés
+impériaux d'Utrecht et de Liége repoussèrent ses évêques, la Frise
+appela l'empereur, Philippe-le-Bon céda définitivement à l'influence
+française. Il tomba sous la domination d'une famille picarde, des
+Croy, et leur confia, non-seulement la part principale au pouvoir,
+mais ses places frontières, les clefs de sa maison, qu'ils purent à
+volonté ouvrir au roi de France. Enfin, il reçut, pour ainsi dire, la
+France elle-même, l'introduisit chez lui, se la mit au coeur et se
+l'inocula en ce qu'elle avait de plus inquiet, de plus dangereux, de
+plus possédé du démon de l'esprit moderne.
+
+Cet humble et doux dauphin, nourri chez Philippe le Bon des miettes de
+sa table, était justement l'homme qui pouvait le mieux voir ce qu'il y
+avait de faible dans le brillant échafaudage de la maison de
+Bourgogne. Il avait bien le temps d'observer, de songer, dans son
+humble situation: il attendait patiemment à Genappe, près Bruxelles.
+Malgré la pension que lui payait son hôte, à grand'peine pouvait-il
+subsister, avec tant de gens qui l'avaient suivi. Il vivotait de sa
+dot de Savoie, d'emprunts faits aux marchands; il tendait la main aux
+princes, au duc de Bretagne, par exemple, qui refusa sèchement. Avec
+cela, il lui fallait plaire à ses hôtes; il lui fallait rire et faire
+rire, être bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-même,
+payer sa part aux Cent Nouvelles et dérider ainsi son tragique cousin
+Charolais.
+
+Les Cent Nouvelles, les contes salés renouvelés des fabliaux, lui
+allaient mieux que les Amadis et tous les romans que l'on traduisait
+de nos poèmes chevaleresques[294] pour Philippe le Bon. La pesante
+rhétorique[295] devait peu convenir à un esprit net et vif comme celui
+du dauphin. Et tout était rhétorique dans cette cour: il y avait,
+non-seulement dans les formes du style mais dans le cérémonial et
+l'étiquette[296], une pompe, une enflure ridicules. Les villes
+imitaient la cour; partout il se formait des confréries bourgeoises
+de parleurs et de beaux diseurs qui s'intitulaient naïvement de leurs
+vrais noms: _Chambres de rhétorique_[297]. Les vaines formes,
+l'invention d'un symbolisme vide[298], étaient bien peu de saison, au
+moment où l'esprit moderne, jetant ses enveloppes, les signes, les
+symboles, éclatait dans l'imprimerie[299]. On conte qu'un rêveur,
+errant au vent du nord dans une pâle forêt de Hollande, vit l'écorce
+ridée des chênes se détacher en lettres mobiles et vouloir
+parler[300]. Puis, un _chercheur_ des bords du Rhin trouva le vrai
+mystère; le profond génie allemand communiqua aux lettres la fécondité
+de la vie; il en trouva la génération: il fit qu'elles s'engendrassent
+et se fécondassent de mâle en femelle, de poinçons en matrices: le
+monde, ce jour-là, entra dans l'infini.
+
+[Note 294: Le faible mérite de ces romans, chroniques, etc., ne doit
+diminuer en rien notre reconnaissance pour Philippe le Bon et pour son
+fils, qui ont été les véritables fondateurs de la précieuse
+Bibliothèque de Bourgogne. Un contemporain écrit en 1443: «Nonobstant
+que ce soit le prince sur tout autres, garni de la plus riche et noble
+librairie du monde, si est il enclin et désirant de chascun jour
+l'accroistre comme il fait; pourquoi il a journellement et en diverses
+contrées, grands clercs, orateurs, translateurs et escripvains à ses
+propres gages occupez, etc.» Chronique de David Aubert, _Bibliothèque
+royale, mss. 6766_, cité par Laserna-Santander, Mémoire sur la
+Bibliothèque de Bourgogne (1809), p. 11. V. aussi sur le même sujet la
+Notice de M. Florian-Frocheur, 1839; et l'Histoire des Bibliothèques
+de la Belgique, par M. Namur. 1840.]
+
+[Note 295: C'est le défaut du plus grand écrivain de l'époque, de
+l'éloquent Chastellain. Commines, tout autrement fin et subtil, ne put
+tenir à la cour de Bourgogne; il alla prendre sa place naturelle, près
+de Louis XI.]
+
+[Note 296: Cette étiquette, toute différente du cérémonial symbolique
+des temps anciens, n'en a pas moins servi de modèle à toutes les cours
+modernes. On en trouve le détail dans les Honneurs de la cour, écrits
+par une grande dame, et imprimés par Sainte-Palaye, à la suite de ses
+Mémoires sur l'ancienne chevalerie, II, 171-267. Le fait suivant
+montre combien l'étiquette était inflexible. Au mariage du duc de
+Bourgogne: «Je vis que madame d'Eu souffrit que monsieur d'Antony, son
+père (Jean de Melun, sire d'Antoing), à nue tête lui tînt la
+serviette, quand elle lava devant souper, et s'agenouillât presque
+jusqu'à terre devant elle; dont j'ouis dire aux sages que c'étoit
+folie à monsieur d'Antony de le faire et encore plus grande à sa fille
+de le souffrir.» Cérémonial de la cour de Bourgogne, édit. de Dunod,
+p. 747.]
+
+[Note 297: Les _Rederiker_, comme Grimm l'a parfaitement établi, ne
+sont pas des _Meistersaenger_. Leurs Chambres n'offrent qu'un
+travestissement des moeurs françaises; leurs noms de fleurs semblent
+empruntés à nos Jeux floraux. Dans le Meistergesang, point de prix
+proposé; point de hiérarchie; au contraire, les Chambres de rhétorique
+avaient des empereurs, des princes, des doyens, etc. Elles proposaient
+des prix à ceux qui amèneraient le plus de monde à leurs fêtes, aux
+poëtes qui improviseraient à genoux sans se relever, etc.
+Laserna-Santander, Bibliothèque de Bourgogne, 152-200. Jacob-Grimm,
+Ueber den altdeutschen Meistergesang, 156.]
+
+[Note 298: Rien ne caractérise mieux le triste esprit de cette époque
+que les devises en rébus. La ville de Dôle met un soleil d'or dans ses
+armes, supposant que _Dôle_ rappelle _Délos_, l'île du soleil. La
+maison de Bourbon ajoute à ses armes le _chardon_ (cher don).
+Batissier, Bourbonnais, II, 264. Un Vergy qui possède les terres de
+Valu, Vaux et Vaudray, prend pour devise: J'ai valu, vaux et vaudray.
+Reiffenberg. Histoire de la Toison d'or, p. 2-4. Voir aussi mes
+Origines du droit trouvées dans les formules et symboles, p. 214-222.]
+
+[Note 299: Au milieu du siècle, lorsqu'on se remit, après les guerres,
+à songer, à chercher, à lire, des livres commencèrent à circuler qu'on
+croyait encore manuscrits, mais d'une régularité d'écriture
+extraordinaire, de plus, à bon marché, en grand nombre: plus on en
+achetait, plus il en venait. Ils se trouvaient (chose merveilleuse)
+identiques, c'est-à-dire que les acheteurs en comparant leurs bibles,
+leurs psautiers, y trouvaient mêmes formes, mêmes ornements, mêmes
+initiales sanglantes, comme la griffe du diable. Mais, tout au
+contraire, c'était la moderne révélation de l'esprit de Dieu. Le Verbe
+attaché d'abord aux murailles, fixé aux fresques byzantines, s'était
+de bonne heure détaché en tableaux, en images de Christ, décalqué de
+véroniques en véroniques. L'esprit était muet encore; captif dans la
+peinture, il faisait signe, et ne parlait pas. De là d'incroyables
+efforts, de gauches essais pour faire dire aux images ce qu'elles ne
+peuvent dire; la rêveuse Allemagne surtout subit la torture d'un
+symbolisme impuissant. Van Eyck finit par s'en lasser; il laissa les
+Allemands suer à peindre l'esprit, se mit à peindre naïvement des
+corps, et s'enfonça dans la nature. La peinture étant convaincue en
+ceci d'impuissance, un art nouveau devenait nécessaire pour exprimer
+l'esprit, pour le suivre dans ses transformations, ses analyses, ses
+poursuites variées. Je reprendrai ailleurs cette grande histoire.]
+
+[Note 300: C'est la tradition hollandaise que je ne crois devoir ni
+adopter ni rejeter.
+
+V. Lambinet, Daunou, Schwaab, et d'autre part Meerman, Léon Delaborde,
+etc. Au reste, des deux découvertes (la mobilité des caractères et la
+fonte), la première était une chose naturelle, nécessaire, amenée par
+un progrès invincible, ainsi que je le montrerai. La grande invention,
+c'est la fonte; là fut le génie, la révolution féconde.]
+
+Dans l'infini de l'examen. Cet art humble et modeste, sans forme ni
+parure, agit partout, remua tout avec une puissance rapide et
+terrible. Il avait beau jeu sur un monde brisé. Toute nation l'était,
+l'Église autant qu'aucune nation; il fallait que tous fussent brisés
+pour se voir au fond et bien se connaître. Grain d'orge ne saurait,
+sans la meule, ce qu'il a de farine[301].
+
+[Note 301: On connaît la ballade anglaise du martyre de _Grain
+d'orge_, moulu, noyé, rôti, etc.]
+
+Notre dauphin Louis, liseur insatiable, avait fait venir sa librairie
+de Dauphiné en Brabant[302]; il dut y recevoir les premiers livres
+imprimés. Nul n'aurait mieux senti l'importance du nouvel art, s'il
+était vrai, comme on l'a dit, qu'à son avénement il eût envoyé à
+Strasbourg pour faire venir des imprimeurs. Ce qui est sûr, c'est
+qu'il les protégea contre ceux qui les croyaient sorciers[303].
+
+[Note 302: _Ms. Legrand._]
+
+[Note 303: Taillandier, Résumé historique de l'introduction de
+l'imprimerie à Paris, Mémoires des antiquaires de France, t. XIII.
+Académie des inscriptions, t. XIV, p. 237.]
+
+Ce génie inquiet reçut en naissant tous les instincts modernes, bons
+et mauvais, mais par-dessus tout l'impatience de détruire, le mépris
+du passé; c'était un esprit vif, sec, prosaïque, à qui rien
+n'imposait, sauf un homme peut-être, le fils de la fortune, de l'épée
+et de la ruse, Francesco Sforza[304]. Pour les radotages
+chevaleresques de la maison de Bourgogne, il n'en tenait grand compte;
+il le montra dès qu'il fut roi.
+
+[Note 304: Sforza et le dauphin, son admirateur, s'entendaient à
+merveille. Sforza ne dédaigna point de faire un traité avec ce fugitif
+(6 octobre 1460). _Ms. Legrand._]
+
+Au grand tournoi que le duc de Bourgogne donna à Paris, quand tous les
+grands seigneurs eurent couru, jouté, paradé, un inconnu parut en
+lice, un rude champion, payé tout exprès, qui les défia tous et les
+jeta par terre. Louis XI, caché dans un coin, jouissait du spectacle.
+
+Revenons à Genappe. Dans cette retraite, il partageait son loisir
+forcé entre deux choses, désespérer son père et miner tout doucement
+la maison qui le recevait. Le pauvre Charles VII se sentait peu à peu
+entouré d'une force inquiète et malveillante; il ne trouvait plus rien
+de sûr[305]. Cette fascination alla si loin, que son esprit
+s'affaiblissant, il finit par s'abandonner lui-même[306]. De crainte
+de mourir empoisonné, il se laissa mourir de faim[307].
+
+[Note 305: Lire dans la Chronique de Martinienne, si curieuse pour ce
+règne, une lettre que le dauphin écrivait, pour qu'elle tombât entre
+les mains de son père: «J'ai eu des lectres du comte de Dampmartin que
+je faingtz de hayr. Dictes luy qu'il me serve toujours bien.»]
+
+[Note 306: Quelques-uns disent que Charles VII songeait à placer la
+couronne sur la tête de son second fils. Le comte de Foix assura
+néanmoins qu'il n'a pas même voulu lui donner la Guienne en apanage.
+Il écrivit à Louis XI à son avénement: «L'année passée, estant le Roy
+vostre père à Mehun, les ambassadeurs du Roy d'Espagne y estoient qui
+traictoient le mariage de mondit sieur vostre frère avec la soeur du
+roy d'Espagne; il fut ouvert que les Espagnols requéroient que le Roy
+vostre père donnast et transportast le duché de Guyenne à monsieur
+vostre beau-frère; à quoy le Roy vostre dit père respondist qu'il ne
+luy sembloit pas bien raisonnable et que vous estiez absent, que
+estiez frère aisné et que estiez celuy à qui la chose touchoit le plus
+près après lui.» Lenglet.]
+
+[Note 307: Charles VII fut singulièrement regretté des gens de sa
+maison: «Et disoit on lors que lung desditz paiges avoit esté par
+quatre jours entiers sans boire et sans manger.» Chronique
+Martiniane.]
+
+Le duc de Bourgogne ne mourut pas encore; mais il n'en était guère
+mieux. Il devenait de plus en plus maladif de corps et d'esprit. Il
+passait sa vie à mettre d'accord les Croy avec son fils et sa femme.
+Le dauphin pratiquait les deux partis; il avait un homme sûr près du
+comte de Charolais. Son exemple (sinon ses conseils) suscitait au duc
+un ennemi dans son propre fils; les choses en vinrent au point, entre
+le fils et le père, que l'impétueux jeune homme faillit imiter le
+dauphin, et fit demander à Charles VII s'il le recevrait en France.
+
+La lutte du duc et du roi n'est donc pas près de finir. Que Charles
+VII meure, que Louis XI soit ramené en France par le duc, sacré par
+lui à Reims, il n'importe, la question restera la même. Ce sera
+toujours la guerre de la France aînée, de la grande France homogène
+contre la France cadette, mêlée d'Allemagne. Le roi (qu'il le sache ou
+non), c'est toujours le roi du peuple naissant, le roi de la
+bourgeoisie, de la petite noblesse, du paysan, le roi de la Pucelle,
+de Brézé, de Bureau, de Jacques Coeur. Le duc est surtout un haut
+suzerain féodal, que tous les grands de la France et des Pays-Bas se
+plaisent à reconnaître pour chef; ceux qui ne sont pas ses vassaux ne
+veulent pas moins dépendre de lui, comme du suprême arbitre de
+l'honneur chevaleresque. Si le roi a contre le duc sa juridiction
+d'appel, son instrument légal, le Parlement[308], le duc a sur les
+grands seigneurs de France une action moins égale, mais peut-être
+plus puissante, dans sa cour d'honneur de la Toison d'Or.
+
+[Note 308: V. entre autres pièces curieuses, l'assignation au comte
+d'Armagnac qui aurait tenu ses enfants en prison jusqu'à leur mort
+pour s'emparer de leur bien, _Bibliothèque royale, mss. Doat, 218,
+fol. 128_.]
+
+Cet ordre de confrérie, d'égalité entre seigneurs, où le duc, tout
+comme un autre, venait se faire admonester, _chapitrer_[309], ce
+conseil auquel il faisait semblant de communiquer ses affaires[310],
+c'était au fond un tribunal où les plus fiers se trouvaient avoir le
+duc pour juge, où il pouvait les honorer, les déshonorer par une
+sentence de son ordre. Leur écusson répondait d'eux; appendu à
+Saint-Jean de Gand, il pouvait être biffé, noirci. C'est ainsi qu'il
+fit condamner le sire de Neufchâtel et le comte de Nevers, refuser,
+exclure, comme indignes, le prince d'Orange et le roi de Danemark. Au
+contraire, le duc d'Alençon, condamné par le Parlement, n'en fut pas
+moins maintenu avec honneur parmi les membres de la Toison d'Or. Les
+grands se consolaient aisément d'être dégradés à Paris par des
+procureurs, lorsqu'ils étaient glorifiés chez le duc de Bourgogne,
+dans une cour chevaleresque, où siégeaient des rois.
+
+[Note 309: La plus curieuse remontrance est celle que fit l'Ordre à
+Charles le Téméraire et qu'il écouta avec beaucoup de patience: «Que
+Monseigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle parfois
+un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aulcune fois, en
+parlant des princes. Qu'il prend trop grande peine, dont fait à
+doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours. Que, quand il
+faict ses armées, lui pleust tellement drechier son faict que ses
+subjects ne fuissent plus ainsi travaillez ne foulez, comme ils ont
+été par ci-devant. Qu'il veuille estre bénigne et attrempé et tenir
+ses pays en bonne justice. Que les choses qu'il accorde lui plaise
+entretenir, et estre véritable en ses paroles. Que le plus tard qu'il
+pourra il veuille mettre son peuple en guerre et qu'il ne le veuille
+faire sans bon et meur conseil.» Reiffenberg.]
+
+[Note 310: Les chevaliers avaient entrée au conseil. En 1491, ils se
+plaignent de ce que le duc ne les appelle pas à délibérer sur ses
+affaires. (Raynouard.)]
+
+Le chapitre de la Toison le plus glorieux, le plus complet peut-être
+et qui marque le mieux l'apogée de cette grandeur, est celui de 1446.
+Tout semblait paisible. Rien à craindre de l'Angleterre. Le duc
+d'Orléans, racheté par son ennemi, par le duc de Bourgogne, siégeait
+près de lui en chapitre; personne ne se souvenait de la vieille
+rivalité. Orléans et Bourgogne devenant confrères, et le duc de
+Bretagne entrant aussi dans l'ordre, la France, d'ailleurs fort
+occupée, devait être trop heureuse qu'on la laissât tranquille. Les
+Pays-Bas l'étaient, entre les deux éruptions de Bruges et de Gand.
+Dans ce même chapitre, le duc de Bourgogne, armant chevalier l'amiral
+de Zélande, semblait finir les vieilles disputes de Zélande et de
+Flandre, marier les deux moitiés ennemies des Pays-Bas, et consolider
+sa puissance sur les rivages du Nord.
+
+Le bon Olivier de la Marche conte avec admiration comment, alors tout
+jeune et simple page, il suivit de point en point tout ce long
+cérémonial, dont le vieux roi d'armes de la Toison d'or voulait bien
+lui expliquer les mystères. Chacun des chevaliers allait en grande
+pompe à l'offrande, les absents même et les morts par représentants.
+
+Avant tous, le duc fut appelé à l'autel où l'attendait son carreau de
+drap d'or. «Le poursuivant d'armes, Fusil, prit le cierge du duc,
+fondateur et chef, le baisa et le donna au roi d'armes de la Toison
+d'or, lequel, en s'agenouillant par trois fois, vint devant le duc et
+dit:
+
+«Monseigneur le duc de Bourgogne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg
+et de Luxembourg, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgongne, palatin
+de Hollande, de Zélande et de Namur, marquis du Sainct Empire,
+seigneur de Frise, de Salins et de Malines, chef et fondateur de la
+noble ordre de Toison d'or, allez à l'offrande!»
+
+Ce jour même, au banquet de l'ordre, lorsque tous les chevaliers, «en
+leurs manteaux, en la gloire et solennité de leur estat,» allaient
+s'asseoir à la table de velours étincelante de pierreries, lorsque le
+duc, «qui sembloit moins duc qu'empereur,» prenait l'eau et la
+serviette de la main d'un de ses princes, un petit homme en noir jupon
+se trouva là, on ne sait comment, et se jetant à genoux, lui présenta
+à lire... une supplique?... non, un exploit[311]! un exploit, bien en
+forme, du Parlement de Paris, un ajournement en personne pour lui,
+pour son neveu, le comte d'Étampes, pour toute la haute baronnie qui
+se trouvait là... Et cela, pour un quidam, dont le Parlement déclarait
+évoquer l'affaire... Comme si l'huissier fut venu dire: «Voici le
+fléau de cette fière élévation que vous avez prise, qui vous vient
+corriger ici, pincer, montrer qui vous êtes[312]!»
+
+[Note 311: «Iceluy huissier, gardant son exploit jusque au jour
+Saint-Andrieu, le jour principal de la feste de son ordre...» George
+Chastellain.]
+
+[Note 312: Quelque effronté que l'huissier puisse sembler au
+chroniqueur, je ne puis à cette occasion m'empêcher d'admirer
+l'intrépidité des hommes qui se chargeaient de tels messages, qui sans
+armes, en jaquette noire, n'ayant pas, comme le héraut, la protection
+de la cotte armoriée et du blason de leur maître, s'en allaient
+remettre au plus fier prince du monde, au baron le plus féroce, à un
+Armagnac, à un Retz, dans son funèbre donjon, le tout petit parchemin
+qui brisait les tours... Remarquez que l'huissier ne réussissait guère
+à faire un bon ajournement, régulier, légal, _en personne_, qu'en
+cachant sa qualité et risquant d'autant plus sa vie. Il fallait qu'il
+pénétrât comme marchand, comme valet; il fallait que sa figure ne le
+fît point deviner, qu'il eût mine plate et bonasse, dos de fer et
+coeur de lion... Ces gens étaient, je le sais, puissamment encouragés
+par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait en argent;
+mais cette foi au _tarif_ ne suffit pas pour expliquer en tant
+d'occasions ces dévouements audacieux, cet abandon de la vie. Il y a
+là aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi.
+
+Sur l'histoire héroïque des huissiers, voir entre autres choses:
+Information sur un excès fait à Courtray en la personne d'un sergent
+du Roy. _Archives du royaume, J. 573, ann. 1457._]
+
+Une autre fois, c'est encore un de ces hardis sergents qui s'en vient
+dans Lille, le duc étant en cette ville, battre et rompre à marteau de
+forge la porte de la prison, pour en tirer un prisonnier.
+
+Grand esclandre et clameur du peuple; il fallut que le duc vînt: «Le
+gracieux exploitant toujours mailloit et frappoit; il avoit déjà rompu
+les serrures et grosses barres[313]». Le duc se retint et ne parla
+pas, il arrêta ses gens qui voulaient jeter l'homme à la rivière.
+
+[Note 313: Chastellain.]
+
+Cette apparition de l'homme noir au banquet de la Toison d'or,
+qu'était-ce, sinon le _memento mori_ d'une faible et fausse
+résurrection de la féodalité? Et ce marteau de forge, dont l'homme de
+loi frappait si ferme, que brisait-il, sinon le fragile, l'artificiel,
+l'impossible empire, formé de vingt pièces ennemies, qui ne
+demandaient qu'à rentrer dans leur dispersion naturelle?
+
+
+
+
+LIVRE XIII
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LOUIS XI
+
+1461-1463
+
+
+Ce roi mendiant, si longtemps nourri par le duc de Bourgogne, ramené
+sur ses chevaux, mangeant encore dans sa vaisselle au sacre[314], fit
+pourtant voir dès la frontière qu'il y avait un roi en France, que ce
+roi ne connaîtrait personne, ni Bourgogne, ni Bretagne, ni ami, ni
+ennemi.
+
+[Note 314: «Se dire il se soeffre...» Castellain, p. 135, 142. On sent
+que, sous cette fausse réserve, le coeur bourguignon tressaille
+d'aise.]
+
+L'ennemi, c'étaient ceux qui avaient gouverné, le comte du Maine, le
+duc de Bourbon, le bâtard d'Orléans, Dammartin et Brézé; l'ami,
+c'était celui qui croyait gouverner désormais, le duc de Bourgogne.
+Aux premiers, le roi tout d'abord ôta Normandie, le Poitou, la
+Guienne, c'est-à-dire la côte, la facilité d'appeler l'Anglais. Quant
+au duc de Bourgogne, son tuteur officieux, il commença par faire
+arrêter un Anglais[315] qui venait, sans sauf-conduit royal, négocier
+avec lui. Lui-même, il fit bientôt alliance avec les intraitables
+ennemis de la maison de Bourgogne, avec les Liégeois.
+
+[Note 315: C'était le duc de Somerset qui débarquait avec toute une
+charge de lettres pour les grands du royaume. Il fut pris à table par
+l'habile Jean de Reilhac, qui avait rencontré, dépassé le messager du
+comte de Charolais; quand ce messager arriva, tout ce qu'il obtint de
+Reilhac, ce fut de saluer Somerset. _Bibl. royale, mss. Legrand,
+preuves, carton 2, 3 août 1461._ Je dois reconnaître ici, je
+reconnaîtrai souvent, mais jamais assez, tout ce que je dois à la
+patience de Legrand, dont la volumineuse collection nous permet de
+voir ce grand règne en pleine lumière. Malheureusement les pièces
+qu'il a recueillies sont des copies souvent très-fautives, dont il
+faut chercher les originaux, soit dans la précieuse collection
+Gaignières de la Bibliothèque royale, soit au Trésor des chartes, etc.
+Pour l'histoire que Legrand a tirée de ces pièces, elle est plus
+savante qu'intelligente: elle eût pu néanmoins mieux guider Lenglet et
+Duclos. J'aurais voulu attendre les publications, tout autrement
+sérieuses, de Mlle Dupont et de M. Jules Quicherat.]
+
+Les grands pleurèrent le feu roi; ils se pleuraient eux-mêmes. Les
+funérailles de Charles VII étaient leurs funérailles[316]; avec lui
+finissaient les ménagements de l'autorité royale. Le cri: Vive le Roi!
+crié sur le cercueil, ne trouva pas beaucoup d'écho chez eux. Dunois,
+qui avait vu et fait tant de guerres et de guerres civiles, ne dit
+qu'un mot à voix basse: «Que chacun songe à se pourvoir.»
+
+[Note 316: Tannegui Duchâtel (neveu de l'autre), ne trouvant pas la
+cérémonie digne de son maitre, y mit du sien trente mille écus. Thuani
+Hist. liv. XXVI ann. 1560. Louis XI les lui fit rembourser en 1470;
+les mandats subsistent.]
+
+Chacun y songeait sans le dire, mais en prenant au plus vite les
+devants près du roi, en laissant là le mort pour le vivant. Celui qui
+galopa le mieux fut le duc de Bourbon, qui avait en effet beaucoup à
+perdre, beaucoup à conserver[317]; il lui manquait l'épée de
+connétable, il croyait l'aller prendre. Ce qu'il trouva, tout au
+contraire, c'est qu'il avait perdu son gouvernement de Guienne.
+
+[Note 317: De Bordeaux jusqu'en Savoie, il était chez lui. Duc de
+Bourbon et d'Auvergne, comte de Forez, seigneur de Dombes, de
+Beaujolais, etc., il était de plus gouverneur de Guienne. Un de ses
+frères était archevêque de Lyon, un autre évêque de Liége.]
+
+Les grands s'étaient cru forts, mais le roi, pour leur lier les mains,
+n'eut qu'à parler aux villes. En Normandie, il remet Rouen à la garde
+de Rouen[318]; en Guienne, il appelle à lui les notables[319]; en
+Auvergne, en Touraine, il autorise les gens de Clermont[320] et de
+Tours à s'assembler «par cri public,» sans consulter personne. En
+Gascogne, son messager, en passant, fait ouvrir des prisons. À Reims,
+et dans plus d'une ville, le bruit court que sous le roi Louis, il n'y
+aura plus ni taxe ni taille[321].
+
+[Note 318: Dès le 29 juillet fut apportée à Rouen une lettre du roi,
+qui confiait la garde de la ville, châteaux et palais, à douze
+notables; les lieutenants de Brézé leur remirent les clefs qu'ils
+gardèrent jusqu'au 10 octobre, époque des révoltes de Reims, d'Angers,
+etc. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives de Rouen, registres du
+conseil municipal, vol. VII, fol. 189._]
+
+[Note 319: «Faites assembler tous les habitants, nobles, gens d'église
+et autres... De ce que fait aura esté, nous faictes faire réponse par
+deux des plus notables bourgeois des principales villes de Guyenne.»
+Maubeuge, 27 juillet (Lenglet). La lettre adressée aux gens de Rouen
+doit être aussi du 26 ou 27, puisqu'elle arriva à Rouen le 29. Charles
+VII était mort le 22. L'arrestation de Somerset est du 3 août.]
+
+[Note 320: Ordonnances, XV, XVIII.]
+
+[Note 321: Voir plus bas les révoltes des villes.--«Ses povres
+subjects cuidoient avoir trouvé Dieu par les pieds...» Chastellain.]
+
+Dès son entrée dans le royaume, sur la route, et sans perdre de temps,
+il change les grands officiers; en arrivant, tous les sénéchaux et
+baillis, les juges d'épée. Il fait poursuivre son ennemi
+Dammartin[322], l'ancien chef d'_écorcheurs_, qui avait fait tous les
+capitaines royaux, et pouvait tout sur eux. M. de Brézé, grand
+sénéchal de Normandie et de Poitou, n'était pas moins puissant du côté
+de la mer; lui seul tenait en main le fil brouillé des affaires
+anglaises; il avait toujours des agents là-bas qui suivaient la guerre
+civile, assistaient aux batailles[323]. Les Anglais l'estimaient,
+parce qu'il leur avait fait beaucoup de mal. Il aurait fort bien pu,
+se voyant perdu, les faire descendre dans sa Normandie, où il avait à
+commandement les évêques et les seigneurs[324].
+
+[Note 322: Voir le beau et naïf récit dans les preuves de Comines, de
+Lenglet-Dufresnoy.--Rien de plus curieux. Les sots croient le pauvre
+homme décidément à terre, et ils se mettent à piaffer dessus; le
+très-fin Reilhac, qui connaît mieux le maître, sait bien que la
+rancune cédera à l'intérêt, qu'un homme si utile sera relevé tôt ou
+tard; il accueille le messager du proscrit, secrètement, bien entendu,
+et sans se compromettre.]
+
+[Note 323: Particulièrement son agent Doucereau, qui fut pris à la
+bataille de Northampton. _Mss. Legrand._]
+
+[Note 324: Surtout (selon toute apparence) les évêques de Bayeux et de
+Lisieux.--Un de ceux qui poursuivaient Brézé écrit au roi: «Je trouve
+par information... que ledit sénéchal a esté en la terre du patriarche
+(_évêque de Bayeux_), et que là il y a esté recélé, et que depuis il
+s'en est retourné enmy les bois de Mauny, et que là _est venu devers
+luy ledit patriarche en habit dissimulé_... Maistre Guy parle du
+mariage du filx de M. de Calabre et de la fille de M. de Charolais, et
+aussi parle du mariage du filx dudit sénéchal et de la fille de M. de
+Croy... (Le sénéchal) s'est adressé au maistre d'escole dudit lieu, et
+lui a dit, comme en confession, qu'il estoit le comte de Maulevrier,
+et qu'il se estoit eschappé du chasteau de Vernon, mais qu'il ne se
+vouloit point monstrer, _tant qu'il eust assemblé ses gens_...» _Bibl.
+royale, mss. Legrand, preuves, c. 2; 19 nov. 1461, 9 janvier 1462._]
+
+Il se trouvait justement que l'Angleterre pouvait agir. La rose rouge
+venait d'être abattue à Towton; que restait-il à faire au vainqueur
+pour affermir la Rose blanche? Ce qui avait consacré la Rouge et le
+droit de Lancastre, une belle descente en France. Il fallait seulement
+que le jeune Édouard, ou son _faiseur de rois_, Warwick, trouvât un
+moment pour passer à Calais. Il n'y eut pas un grand obstacle: le
+vieux duc de Bourgogne, hôte et ami d'Édouard, et qui lui élevait ses
+frères, eût fait comme Jean sans Peur, il eût réclamé plutôt que
+résisté. L'Anglais, tout en parlementant, eût avancé jusqu'à
+Abbeville, jusqu'à Péronne, jusqu'à Paris peut-être... Que cette route
+des guerres où les haltes s'appellent Azincourt et Crécy, que notre
+faible gardienne, la Somme, eût elle-même pour gardien le duc de
+Bourgogne, l'ami de l'ennemi, c'était là une terrible _servitude_...
+Tant que la France était ainsi ouverte, à peine pouvait-on dire qu'il
+y eût une France.
+
+Le roi de ce royaume si mal gardé dehors n'avait lui-même nulle sûreté
+au dedans. Il apprit de bonne heure à connaître, non la malveillance
+de ses ennemis, mais celle de ses amis. Ses intimes, ceux qui
+l'avaient suivi, n'étaient rien moins que sûrs[325]. Ceux qu'il grâcia
+à son avénement, les Alençon, les Armagnac, furent bientôt contre lui.
+Dès le commencement, et de plus en plus, il sentit bien qu'il était
+seul, que, dans le désordre où l'on voulait tenir le royaume, le roi
+serait l'ennemi commun, partant qu'il ne devait se fier à personne.
+Tous les grands étaient au fond contre lui, et les petits même
+allaient tourner contre dès qu'il demanderait de l'argent.
+
+[Note 325: Voir les Preuves de Duclos, IV, 281. On peut tirer la même
+induction du rapport d'un agent du roi: «Ledit sénéchal... sçavoit par
+eulx toutes nouvelles de vostre maison.» Ibidem. _Eulx_ veut dire ici
+le comte du Maine, M. de Chaumont, etc.; mais eux-mêmes ne pouvaient
+guère savoir ces nouvelles que par les gens de la maison du dauphin.]
+
+La première charge du nouveau règne, la plus lourde à porter, c'était
+l'amitié bourguignonne. Dans ce roi qu'ils ramenaient, les gens du duc
+de Bourgogne ne voyaient qu'un homme à eux, au nom duquel ils allaient
+prendre possession du royaume. Comment leur eût-il rien refusé?
+N'était-il pas leur ami et compère? N'avait-il pas causé avec
+celui-ci, chassé avec celui-là[326]?... C'étaient là, sans nul doute,
+des titres à tout obtenir; seulement il fallait se hâter, demander des
+premiers... Chacun montait à cheval.
+
+[Note 326: L'honnête Chastellain avoue lui-même l'insupportable
+exigence des Bourguignons: «Moult en y avoit des pays du duc qui
+estoient gens importuns, gens sots et hardis, demandant sans
+discrétion... pour aulcune privauté que avoient, chaçant ou _vollant_
+aveucques lui...» Chastellain, p. 156.]
+
+Le duc y était bien monté, malgré son âge; il se sentait tout rajeuni
+pour cette expédition de France. Il voyait arriver tout ce qu'il y
+avait de nobles de Bourgogne et des Pays-Bas; il en venait
+d'Allemagne. Ils n'avaient pas besoin d'être sommés de leur service
+féodal, ils accouraient d'eux-mêmes. «Je me fais fort, disait-il, de
+mener le roi sacrer à Reims avec cent mille hommes.»
+
+Le roi trouvait que c'était trop d'amis, il n'avait pas l'air de se
+soucier qu'on lui fît tant d'honneur. Il dit assez sèchement à l'homme
+de confiance du duc, au sire de Croy: «Mais pourquoi bel oncle veut-il
+donc amener tant de gens? Ne suis-je pas roi? de quoi a-t-il peur?»
+
+Au fait, il n'était pas besoin d'une croisade ni d'un Godefroi de
+Bouillon.
+
+La seule armée qu'on risquait de rencontrer à la frontière et sur
+toute la route, c'était celle des harangueurs, complimenteurs et
+solliciteurs qui accouraient au-devant, barraient le passage. Le roi
+avait assez de mal à s'en défendre. Aux uns, il faisait dire de ne pas
+approcher; les autres, il leur tournait le dos. Tel qui avait sué à
+préparer une docte harangue, n'en tirait qu'un mot: «Soyez bref.»
+
+Il semble pourtant avoir écouté patiemment un de ses ennemis
+personnels, Thomas Bazin, évêque de Lizieux[327], qui a écrit depuis
+une histoire, une satire de Louis XI. Le malveillant prélat lui fit un
+grand sermon sur la nécessité d'alléger les taxes, c'est-à-dire de
+désarmer la royauté, comme le souhaitaient les grands. Le roi n'en
+reçut pas moins bien la leçon, et pria l'évêque de la lui coucher par
+écrit, afin qu'il pût la lire en temps et lieu, et s'en rafraîchir la
+mémoire.
+
+[Note 327: «Écrivain, dit fort bien Legrand (_Hist. ms. IV, 9_)
+très-envenimé contre Louis XI, et qui, pour ses désobéissances
+continuelles, fut obligé de se démettre de son évêché.» Sa chronique
+est celle qu'on connaît sous le nom d'Amelgard; c'est ce que doit
+prouver M. Jules Quicherat, dans une dissertation encore inédite.
+_Bibl. royale, mss. Amelgardi_, n{os} 5962, 5963.]
+
+Le sacre de Reims fut le triomphe du duc de Bourgogne; le roi n'y
+brilla que par l'humilité. Le duc, du haut de son cheval et dominant
+la foule de ses pages, de ses archers à pied, «avoit la mine d'un
+empereur»; le roi, pauvre figure et pauvrement vêtu, allait devant,
+comme pour l'annoncer. Il semblait être là pour faire valoir par le
+contraste cette pompe orgueilleuse. On démêlait à peine les nobles
+Bourguignons, les gras Flamands, enterrés qu'ils étaient, hommes et
+chevaux, dans leur épais velours, sous leurs pierreries, sous leur
+pesante orfévrerie massive. En tête, à la première entrée, sonnaient
+des sonnettes d'argent au col des bêtes de somme, habillées
+elles-mêmes de velours aux armes du duc; ses bannières flottaient sur
+cent quarante chariots magnifiques qui portaient la vaisselle d'or,
+l'argenterie, l'argent à jeter au peuple, et jusqu'au vin de Beaune
+qui devait se boire à la fête[328]. Dans le cortége figurait, marchant
+et vivant, le banquet du sacre, petits moutons d'Ardennes, gros boeufs
+de Flandre; la joyeuse et barbare pompe flamande sentait quelque peu
+sa kermesse.
+
+[Note 328: Ces détails et tous ceux qui suivent sont tirés de
+Chastellain. Il s'excuse à chaque instant avec une modestie amusante
+(p. 148, 154) de parler de ces belles choses: il baisse les yeux
+hypocritement. Mais on voit bien que le grand chroniqueur est ébloui,
+comme le peuple.]
+
+Le roi, tout au revers, semblait homme de l'autre monde. Il se
+montrait fort humble, pénitent, âprement dévôt. Dès minuit, la veille
+du sacre, il alla ouïr matines, communia. Le matin il était au choeur,
+il attendait la sainte ampoule qui devait venir de Saint-Remi,
+apportée sous un dais. À peine sut-il qu'elle était aux portes, vite
+il y courut, «et se rua à genoux.» À deux genoux, mains jointes, il
+adora. Il accompagna le saint vase jusqu'à l'autel, et «il se rua
+encore à genoux.» L'évêque de Laon le relevait pour la lui faire
+baiser, mais trop grande était sa dévotion, il restait sur les genoux,
+toujours en oraison, les yeux fixés sur la sainte ampoule.
+
+Il endura en roi chrétien tous les honneurs du sacre. Les pairs
+prélats et les pairs princes l'ayant placé entre des rideaux, il fut
+dépouillé, puis, dans sa naturelle figure d'Adam, présenté à l'autel.
+«Il s'y rua à genoux,» et reçut l'onction des mains de l'archevêque;
+il fut, selon le rituel, oint au front, aux yeux, à la bouche, de plus
+au pli des bras, au nombril, aux reins. Alors ils lui passèrent la
+chemise, l'habillèrent en roi et l'assirent sur son siége royal.
+
+Ce siége était élevé à la hauteur de vingt-sept pieds. Tous se
+tinrent un peu en arrière, sauf le premier pair, le duc de Bourgogne:
+«Lequel lui assit en tête son bonnet; puis il prit la couronne, et la
+levant en haut à deux mains afin que tout chacun la vît, la soutint un
+peu longuement au-dessus de la tête du roi, puis lui assit bien
+doucement au chef, criant: «Vive le roi! Montjoie Saint-Denis!» La
+foule cria après le duc de Bourgogne.
+
+Toute la cérémonie se faisait par le duc de Bourgogne, «comme de le
+mener à l'offrande, de lui ôter et remettre sa couronne à l'heure du
+lever-dieu, puis de le descendre en bas et le ramener au grand-autel.»
+Longue et laborieuse cérémonie; le plus pénible, c'est que le roi,
+voulant faire des chevaliers, dut l'être d'abord de la main de son
+oncle. Il fallut qu'il se mît à genoux devant lui, qu'il reçût de lui
+le coup de plat d'épée... «Le roi enfin se tanna.»
+
+Au banquet, il dîna couronne en tête; mais comme cette couronne du
+sacre était large et ne tenait pas juste, il la mit tout bonnement sur
+la table, et, sans faire attention aux princes, il causa tout le temps
+avec Philippe Pot, qui était au dos de sa chaise, un gentil et subtil
+esprit. Cependant à grand bruit arrivèrent, au travers du banquet, des
+gens chargés qui portaient des «nerfs, drageoir et tasses d'or;»
+c'était le don que faisait le duc de Bourgogne pour le joyeux
+avénement. Il ne s'en tint pas là; il voulut faire hommage au roi de
+ce qu'il avait au royaume, et promit service même pour ce qui était
+terre d'Empire[329]. Il risquait peu de faire hommage à celui chez qui
+il avait garnison si près de Paris.
+
+[Note 329: «... Vous en promets obéissance et service, et
+non-seulement d'icelles, mais de la duchié de Brabant, de Luxembourg,
+de Lauthrich, Limbourg, de la comté de Bourgoingne, de Haynault, de
+Zélande, de Namur et de toutes les terres, lesquelles ne sont point du
+royaulme de France, et que je ne tiens point de vous.» Jacques Du
+Clercq, liv. IV, c. XXXII.]
+
+Et Paris même n'était-il pas à lui? Quoiqu'il n'y eût pas été depuis
+vingt-neuf ans, le vieux quartier des halles, où il avait son hôtel
+d'Artois, ne l'avait jamais oublié. À l'entrée, un boucher lui cria:
+«Ô franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu en la ville de
+Paris! il y a longtemps que vous n'y fûtes quoiqu'on vous ait bien
+désiré.»
+
+Le duc fit justice à Paris par son maréchal de Bourgogne, et sans
+appel; mais il fit bien plus grâce et plaisir. Il donna tant à tant de
+gens, qu'on aurait dit qu'il était venu acheter Paris et le royaume.
+Tous venaient demander, comme si Dieu fût descendu sur terre.
+C'étaient de bonnes dames ruinées, des églises en mauvais état, des
+couvents de Mendiants, tout ce qu'il y avait de souffreteux chez les
+nobles et les gens d'église. On voyait comme une procession à la porte
+de l'hôtel d'Artois; à toute heure, table ouverte, et trois chevaliers
+pour recevoir tout le monde honorablement. Cet hôtel était une
+merveille pour les meubles, la riche vaisselle, les belles
+tapisseries. Le peuple de Paris de toute condition, dames et
+damoiselles, depuis le matin jusqu'au soir, y venait à la file,
+voyait, béait... Il y avait, entre autres choses, la fameuse
+tapisserie de Gédéon, la plus riche de toute la terre, le fameux
+pavillon de velours, qui contenait salle, vestibule, oratoire et
+chapelle.
+
+Toutes ces magnificences flamandes étaient trop à l'étroit; il fallut,
+pour déployer la splendeur de la maison de Bourgogne et des princes du
+Nord, un grand et solennel tournoi. Rare bonheur pour les Parisiens.
+Le duc de Bourgogne y enleva les coeurs. Au départ de l'hôtel
+d'Artois, son cheval n'étant pas prêt, il monta sans façon sur la
+haquenée de sa nièce, la duchesse d'Orléans, ayant sa nièce derrière
+lui, mais devant (le joyeux compère) une fille de quinze ans, qui
+était à la duchesse et qu'elle avait prise pour sa jolie figure.
+
+Il trotta ainsi jusqu'aux lices de la rue Saint-Antoine. Tout le
+peuple criait: «Et velà un humain prince! velà un signeur dont le
+monde seroit heureux de l'avoir tel! Que benoît soit-il et tous ceux
+qui l'aiment! Et que n'est tel notre roi et ainsi humain, qui ne se
+vête que d'une pauvre robe grise avec un méchant chapelet, et ne haît
+rien que joie[330].»
+
+[Note 330: Chastellain.]
+
+Ils avaient tort, le roi Louis avait ses joies aussi. Quand le comte
+de Charolais, messire Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne,
+Philippe de Crèvecoeur, toute la haute seigneurie flamande et
+wallonne, eurent jouté et ravi la foule, un rude homme d'armes parut,
+que le roi payait tout exprès, sauvagement «houssé et couvert, homme
+et cheval, de peaux de chevreuils armés de bois,» mais fièrement
+monté, lequel «vint riflant parmi les jouteurs... et ne dura rien
+devant lui.» Le roi regardait, caché, à une fenêtre, derrière
+certaines dames de Paris.
+
+Il était étrange qu'il ne se montrât pas; le tournoi se donnait
+justement à sa porte, tout contre les Tournelles où il résidait.
+Apparemment le triste hôtel s'égayait peu de ces bruits de fêtes. Le
+roi y vivait seul et chichement; petit état, froide cuisine. Il avait
+eu la bizarrerie de s'en tenir aux quelques serviteurs qu'il amenait
+de Brabant; il vivait là comme à Genappe. Au fait, il n'avait pas
+besoin d'établissement; sa vie devait être un voyage, une course par
+tout le royaume. À peine roi, il prit l'habit de pèlerin, la cape de
+gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ôta qu'à la
+mort. Campé plus que logé dans ce vaste hôtel des Tournelles,
+s'agitant[331], s'ingéniant de mille sortes, «subtiliant jour et nuit
+nouvelles pensées,» personne ne l'eût pris pour l'héritier dans la
+maison de ses pères. Il avait plutôt l'air d'une âme en peine qui, à
+regret, hantait le vieux logis; à regret, loin d'être un revenant, il
+semblait bien plutôt possédé du démon de l'avenir.
+
+[Note 331: On aurait pu l'appeler, comme on appelait cet Auguste de
+Thou, à qui Richelieu coupa la tête: _Votre inquiétude_.--C'est le
+vrai nom de l'esprit moderne.]
+
+S'il sortait des Tournelles, c'était le soir, en hibou, dans sa triste
+cape grise. Son compère, compagnon et ami (il avait un ami), était un
+certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion près de son père,
+et qu'alors il tenait près du comte de Charolais pour lui faire
+trahir aussi son père, le duc de Bourgogne, pour faire consentir le
+vieux duc au rachat des places de la Somme. Louis XI aimait
+incroyablement ce fils, il le choyait, le couvait. Bische, qui avait
+plus d'un talent, les menait la nuit, tous les deux, le comte et le
+roi, voir les belles dames. Ce cher Bische, l'intime ami du roi,
+pouvait entrer chez lui jour et nuit; les sergents et huissiers en
+avaient l'ordre pour lui; pour nul autre; c'était le seul homme pour
+qui le roi fût toujours visible, pour qui il ne dormît jamais.
+
+Ce qui l'empêchait de dormir, c'étaient les villes de la Somme. De
+Calais, qui alors était Angleterre, le duc de Bourgogne pouvait amener
+l'ennemi sur la Somme en deux jours; les logis étaient prêts, les
+étapes prévues. Par cela seul que le duc avait ces places, il
+commandait, menaçait sans mot dire, tenait l'épée levée. Comment
+espérer que jamais il voulût la rendre, cette épée? Qui eût osé lui
+donner le conseil de se dessaisir d'une telle arme, de lâcher cette
+forte prise par où il tenait le royaume. Le roi ne désespéra pas; il
+s'adressa au fils, au favori, il tâta le sire de Croy, le comte de
+Charolais. Il offrit, donna des choses énormes, terres, pensions,
+charges de confiance. Dès son avénement, il nomma Croy grand maître de
+son hôtel, livrant la clef de sa maison pour avoir celle de la France,
+hasardant presque le roi pour l'affranchissement du royaume. Quant au
+comte de Charolais, il lui fit faire un voyage triomphal dans les
+pays du centre[332], lui donna à Paris hôtel et domicile[333], lui
+assigna une grosse pension de trente-six mille livres; il alla jusqu'à
+lui donner (de titre au moins) le gouvernement de la Normandie, et
+flatta sa vanité d'une royale entrée dans Rouen[334].
+
+[Note 332: Le roi alla jusqu'à lui laisser exercer le droit de grâce.
+En passant à Troyes, le comte de Charolais donne des lettres de
+rémission à Pierre Servant qui, le jour précédent, a tué son
+beau-frère. _Archives du royaume, J. registre 198_, nº 81.]
+
+[Note 333: L'hôtel de Nesle. (_Archives, Mémoriaux de la chambre des
+comptes_, III, 18 septembre 1461).]
+
+[Note 334: Le 19 décembre 1461, notable compagnie va à sa rencontre,
+de par la ville, ainsi que le roi l'avait avertie. On lui porte trois
+penchons de vin, l'un de Bourgogne, l'autre de Paris et le troisième
+de vin blanc de Beaune; de plus, trois draps, l'un écarlate, l'autre
+pers, le troisième gris, tous trois faits à Rouen... Communiqué par M.
+Chéruel, d'après les Délibérations du conseil de ville. _Archives de
+Rouen, vol. VII, fol. 197._ Le vin ne s'offrait qu'au seigneur. V.,
+dans Chastellain, l'indignation qu'excitèrent les Croy en se faisant
+donner le vin à Valenciennes.]
+
+La grande affaire intérieure ne pouvait que mûrir lentement: il
+fallait attendre. Mais il s'en présentait d'autres autour du royaume,
+où il semblait qu'il y eût à gagner.
+
+La maison d'Anjou se chargeait de continuer, dans ce sage XVe siècle,
+les folies héroïques du moyen âge. Le monde ne parlait que du frère et
+de la soeur, de Jean de Calabre et de Marguerite d'Anjou, de leurs
+fameux exploits, qui finissaient toujours par des défaites; la soeur
+traînant dans vingt batailles son pacifique époux, dressant les
+échafauds au nom d'un saint, s'acharnant malgré lui à lui regagner son
+royaume. Le frère en réclamait quatre ou cinq à lui seul, les royaumes
+de Jérusalem, de Naples, de Sicile, de Catalogne et d'Aragon; esprit
+mobile, d'espérance légère, partout appelé, partout chassé, courant,
+sans argent ni ressources, d'une aventure à l'autre... Louis XI parut
+prendre intérêt à ces guerres romanesques, dont il comptait bien
+profiter. Les chevaliers, les paladins, plaisaient à l'homme
+d'affaires, comme des _prodigues_, sur lesquels on pouvait faire de
+beaux bénéfices. De toutes parts, il y avait à gagner avec eux. Gênes
+était un si beau poste vers l'Italie, Perpignan une si bonne barrière
+vers l'Espagne; mais quoi! si l'on eût pris Calais!
+
+Calais était une trop belle affaire; on osait à peine espérer. Pour
+que la fière Marguerite en vînt à vendre ce premier diamant de la
+Couronne, à trahir l'Angleterre, il fallait que, de misère ou de
+fureur, elle perdît l'esprit. Louis XI crut avoir ce bonheur. Le parti
+de Marguerite fut exterminé à Towton; elle n'eut plus de ressource que
+chez l'étranger.
+
+Cette bataille de Towton n'avait pas été comme les autres, une
+rencontre de grands seigneurs; ce fut une vraie bataille, et la plus
+sanglante peut-être que l'Angleterre ait livrée jamais. Il resta sur
+la place trente-six mille sept cent soixante-seize morts[335]. Ce
+carnage indique assez qu'ici le peuple combattit pour son compte, non
+pas tant pour York ou pour Lancastre, mais chacun pour soi.
+Marguerite, l'année d'avant, pour accabler son ennemi, avait appelé à
+la guerre, au pillage, les bandits du _Border_[336], les affamés
+d'Écosse; dans une course d'York à Londres, ils raflèrent tout,
+jusqu'aux vases d'autel. Alors la forte Angleterre du midi, tout ce
+qui possédait, se leva et marcha au nord, Édouard et Warwick en tête;
+tous aimaient mieux périr que d'être pillés une seconde fois. Nulle
+grâce à faire ni demander; et c'était pourtant la semaine sainte... Le
+temps était celui d'un vrai printemps anglais, affreux; la neige
+aveuglait, on ne voyait goutte à midi, on se tuait à tâtons. Ils n'en
+continuèrent pas moins consciencieusement leur sanglante besogne, le
+jour, la nuit et tout le second jour. L'idée fixe de la propriété en
+péril, le _home and property_ les tint inébranlables. Au soir enfin,
+les gens de la Rose sanglante, quand les bras leur tombaient, virent
+venir encore un gros bataillon de pâles Roses, et ils comprirent
+qu'ils étaient morts; ils reculèrent lentement, mais ils reculaient
+dans une rivière; le Corck roulait derrière eux.
+
+[Note 335: Hall; Turner.]
+
+[Note 336: Il semble que le parti d'Henri VI ait essayé de rejeter sur
+celui d'York l'odieux de cet appel aux hommes du Nord. Le conseil
+privé écrit au nom d'Henri, que le roi a connaissance, «que les gens
+du Nord, outrageux et sans frein, accourent pour votre destruction et
+le bouleversement de votre pays.» Rot. Parl., vol. V., p. 307-310, 28
+jan. 1461.]
+
+Édouard fut roi. Dès lors celui qui l'avait fait roi, Warwick, se
+fiant peu à sa reconnaissance, regarda au dehors et se mit à calculer
+s'il trouverait mieux son compte à le servir ou à le vendre.
+
+Louis XI avait une sincère estime pour les hommes de ruse, pour ceux
+du moins qui réussissaient; il semble avoir aimé Warwick, à sa
+manière, comme il aimait Sforza. L'Anglais, selon toute apparence,
+reçut de solides gages de cette amitié. Qui fouillerait bien Warwick
+castle trouverait peut-être dans cette royale fondation l'argent de
+Louis XI. On le croirait volontiers quand on voit celui-ci peu inquiet
+de l'immense armement que l'Angleterre faisait contre lui, deux cents
+vaisseaux, quinze mille hommes; Henri V n'en avait guère eu davantage
+pour conquérir la France. Mais le roi savait longtemps d'avance le
+jour où Warwick ferait sortir la flotte. Il alla paisiblement voyager
+dans tout le midi, ne craignit pas d'engager une armée en Catalogne et
+fit fort à son aise sa belle affaire de Roussillon[337].
+
+[Note 337: L'expédition avait été résolue le 13 février. Le 20 mars,
+Warwick se fait donner les pouvoirs les plus étendus; par exemple, il
+peut traiter avec toute place de la côte de France, pour en tirer
+rançon ou tribut: «Auctoritatem quæcumque loca _appatisandi_.» Il peut
+prendre un fort et le _perdre_, sans avoir à craindre d'être inquiété,
+ni poursuivi. Rymer, t. V (3 édit.), p. 110, 20 mart. 1362.
+
+«Faites que vous ayez achevé devant que le comte de Warwick soit sur
+la mer, qui sera _le premier jour de may_.» Lettre de Louis XI, écrite
+au comte de Foix, avant l'expédition de Roussillon. _Bibliothèque
+royale, mss. Legrand, preuves_, c. II.]
+
+Il se passait en Espagne une tragédie qui promettait d'être lucrative,
+elle devait sourire à Louis XI. Le monde en pleurait; des peuples
+entiers avaient couru aux armes, d'indignation et de pitié. Un père
+remarié, don Juan d'Aragon, pour plaire à la marâtre, avait dépouillé
+son fils[338], don Carlos de Viana, héritier de Navarre; il l'avait
+emprisonné, tué de chagrin, peut-être de poison. Le pauvre prince,
+qui, vivant, ne s'était guère plaint, se plaignit mort; les Catalans
+l'entendaient la nuit dans les rues de Barcelone. Le mauvais père eut
+tous les coeurs contre lui; il vit comme «la terre se soulever et
+crier les pierres du chemin...» Le misérable eut peur; il appela les
+Français, puis, ayant peur des Français, il appela les Anglais contre
+eux. Son gendre, le comte de Foix, qui, avec ses grandes espérances
+d'Espagne, n'en avait pas moins jusque-là tout son bien en France, ne
+pouvait s'adresser qu'au roi; sans son aide, il ne pouvait guère
+hériter de l'autre côté des monts. Il avertit donc Louis XI, qui
+profita de l'avis pour son compte. Les Catalans, encouragés sous
+main[339], vinrent à Paris dire au roi que don Carlos de Viana,
+poursuivi par son père, ainsi qu'il l'avait été lui-même par Charles
+VII, le priait en mourant d'avoir pitié d'eux, de prendre leur
+défense. Le roi accepta ce legs pieux, et déclara qu'il défendrait
+envers et contre tous les sujets de son ancien ami.
+
+[Note 338: Et quel fils! Un des hommes les plus aimables de l'Espagne,
+qui respecta toujours son père, même en luttant contre lui, et qui, si
+son parti l'eût permis, aurait laissé là la Navarre, comme il refusa
+le trône de Naples, oubliant le monde avec son Homère et son Platon,
+dans un monastère au pied de l'Etna.--Il était poète, ami des poètes
+du temps; il a traduit l'Éthique d'Aristote, et fait une chronique de
+Navarre. (Prescott.)]
+
+[Note 339: Le roi lui-même semble l'avouer; il écrit aux Catalans:
+«Avant (même) la réception de vos lettres, nous avons envoyé par
+devers vous nostre amé et féal conseiller et maistre de nostre
+hôtel... qui est l'un de nos serviteurs à qui nous avons plus grande
+confidence, comme les aucuns de vous savent assez.» Octobre 1461.
+_Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. II. Il est probable
+qu'averti par Juan II, en septembre, de la mort de son fils, il avait
+espéré s'emparer de tous les états catalans, mais qu'il se rabattit
+sagement sur le Roussillon.]
+
+La partie était bien engagée; seulement il fallait des avances, une
+armée, de l'argent, de l'argent à l'heure même. Il fallait, pour
+joyeuses prémices du nouveau règne, frapper des taxes, et cela au
+moment où les bonnes gens, pleins d'espérance, disaient qu'on ne
+payerait plus rien, au moment où le duc de Bourgogne priait
+solennellement le roi de ménager le pauvre peuple, tout en exigeant de
+grosses pensions pour les grands.
+
+Le roi, aux expédients, s'en prit à la vendange qu'on allait faire, et
+mit un impôt sur les vins, pour être perçu aux portes des villes.
+Reims, Angers, d'autres villes encore n'en voulurent rien croire[340],
+et soutinrent que l'édit était controuvé. À Reims, les vignerons, le
+petit peuple et les enfants, pillèrent les receveurs, brûlèrent les
+registres et les bancs des élus[341]. Le roi, sans bruit, coula des
+soldats déguisés dans la ville, fit justice, puis vendit son pardon.
+Il pardonna lorsqu'on eut coupé les oreilles aux uns, la tête aux
+autres, sans compter les pendus. Et ils pendent encore au clocher de
+la cathédrale, où leur triste effigie, registres au col, fut mise aux
+frais de la ville, en mémoire de la clémence du roi[342].
+
+[Note 340: Voir le détail fort naïf dans les lettres de rémission:
+Ordonnances, XV, 297-301, déc. 1461.]
+
+[Note 341: «Un tailleur attacha un écrit à la porte du receveur,
+disant que si la justice de Reims ne cessoit, on brûleroit toutes les
+maisons que les bourgeois ont à la campagne.» Il semble d'après les
+autres dispositions que les _enfants_ aient tout fait, brûlé le siége
+et les papiers des élus, dévasté l'hôtel du receveur. (_Bibl. royale,
+mss. Legrand, c. I, 1461, septembre_).--Ceci me rappelait les bizarres
+et sinistres figures de gamins qui soufflètent Jésus dans les
+tapisseries du sacre que l'on garde à Reims.]
+
+[Note 342: V. les _mss. de Rogier_, et les preuves de la savante
+histoire de M. Varin.]
+
+Une taxe sur les vins, assez mal payée, était peu de chose. Les
+villes n'étaient pas riches. Les campagnes étaient aux seigneurs. Le
+clergé seul eût pu aider. Au lieu de disputer avec les bénéficiers
+pour quelque faible don gratuit, le roi imagina de mettre la main sur
+les bénéfices mêmes, de s'arranger avec le pape pour faire entre eux
+les nominations[343]. La Pragmatique, les élections où dominaient les
+grands, il les supprima hardiment par une simple lettre. Il comptait
+avoir près de lui un légat de Rome, au moyen duquel il disposerait des
+bénéfices[344], les emploierait à acquitter ses dettes, à contenter
+ses serviteurs, payant, par exemple, le chancelier d'un évêché, le
+président d'une abbaye, parfois un capitaine d'une cure ou d'un
+canonicat.
+
+[Note 343: Le roi espérait aussi que Pie II l'aiderait à reprendre
+Gênes. Tout ce qu'il tira du spirituel pontife, ce fut une épée bénite
+et quatre vers à sa louange.]
+
+[Note 344: Le cardinal évêque d'Arras, pour décider le roi à abolir la
+Pragmatique, «lui avoit promis que le pape envoieroit un légat en
+France qui donneroit les bénéfices.» _Bibl. royale, mss. Legrand,
+preuves, c. I._--Pie II lui écrivait: «Si les prélats et universités
+désirent quelque chose de nous, c'est à vous qu'ils doivent
+s'adresser.» Pii secundi epist. 2 oct. 1461.]
+
+L'abolition de la Pragmatique fut une bonne scène. Le roi, en
+Parlement, devant le comte de Charolais et les grands du royaume,
+déclara que cette horrible Pragmatique, cette guerre au Saint-Siége,
+pesait trop à sa conscience, qu'il ne voulait plus seulement en
+entendre le nom. Il exhiba ensuite la bulle d'abolition, la lut
+dévotement, l'admira, la baisa, et dit qu'à tout jamais il la
+garderait dans une boîte d'or[345].
+
+[Note 345: «Tuas litteras... admiratur et osculatur... Intra thesauros
+suos in aurea arcula recludi jussit, exemplariaque per Galliam totam
+disseminari.» _Lettre du cardinal d'Arras au pape, nov. 1461,
+Legrand, Ibidem._]
+
+Il avait préparé cette farce dévote par une autre, impie et tragique,
+où le mauvais coeur n'avait que trop paru. Il crut ou parut croire que
+son père était damné pour la Pragmatique; il pleura sur cette pauvre
+âme[346]. Le mort, à peine refroidi, eut à Saint-Denis l'outrage
+public d'une absolution pontificale; il fut, qu'il le voulût ou non,
+absous sur sa tombe par le légat. Acte grave, qui désignait au simple
+peuple, comme damnés d'avance, tous ceux qui avaient été pour quelque
+chose dans la Pragmatique: or c'étaient à peu près tous les grands et
+prélats du royaume, c'étaient tous les bénéficiers nommés sous ce
+régime, c'étaient toutes les âmes qui, depuis vingt ans, auraient reçu
+la nourriture spirituelle d'un clergé entaché de schisme. Il était
+difficile de produire une plus générale agitation.
+
+[Note 346: «Et sy dict-on qu'il pleura moult tendrement.» Jacques Du
+Clercq, liv. IV, c. XXXII.--«In quo non modo defuncti cineres
+infamavit, quatenus in se erat, ac sepulchrum, sed et universam pene
+Gallicanam Ecclesiam hac ignominia percellebat.» Amelgardus, cité dans
+les Libertez de l'Église Gallicane, Preuves, I, 148. Cf. _Bibl. roy.,
+Amelgardi mss._, n{os} 5962, 5963.]
+
+Le Parlement réclamait, Paris était ému. D'autre part, le duc de
+Bourgogne s'en allait fort mal content[347]: le roi semblait s'être
+moqué de lui; il l'avait remercié, caressé, comblé, accablé; mais rien
+que des paroles, pas un effet. Il lui fit par honneur nommer
+vingt-quatre conseillers au Parlement, dont aucun ne siégea. Il lui
+accorda le libre cours des marchandises d'une frontière à l'autre;
+mais le Parlement n'enregistra point. Il lui donna la grâce d'Alençon,
+mais en gardant au gracié ses places et ses enfants. Ainsi le
+magnifique duc, de sa croisade de Reims et de Paris, ne rapportait
+rien que l'honneur. Pour l'honorer encore, dès qu'il fut hors Paris,
+le capitaine de la Bastille courut après lui dans les champs, et lui
+offrit de la part du roi les clefs du fort. C'était un peu tard.
+
+[Note 347: Les compagnons de l'exil semblent s'être entendus avec
+Bureau et autres pour éconduire les Bourguignons: «En la ville de
+Paris, deux jours avant le partement du Roi, M. de Montauban et le
+Bastard d'Armignac, estoient de plain jour en une allée derrière
+l'eschançonnerie... Ledit de Montauban dit: Ces Bourguignons
+cuident... le Roi, ainsi qu'ils l'ont gouverné par de là, mais non
+feront. Et en outre dirent que le duc de Bourgogne n'avoit que M. de
+Ch(_arolais_) et que pourroit avenir telle chose qu'ils ne seroient
+pas si grands maistres... Et incontinent appelèrent Me Jehan Bureau
+auquel ils dirent: Venez ça; nous autres, bons..., nous avons
+conclu... Et il leur répondit: Vraiment oui, je serai...» _Rapport de
+Jean le Denois dit Trasignies, soi-disant écuyer_, etc. _Bibl. royale,
+mss. Legrand, preuves_, c. I, 1461 (septembre?)--Le roi donna-t-il au
+duc de Bourgogne les enclaves du Maçonnais et de l'Auxerrois, lui
+paya-t-il effectivement les anciennes dettes, comme quelques-uns le
+disent? J'en croirais plus volontiers Chastellain, selon lequel il ne
+donna que des paroles.]
+
+Le duc de Bourgogne était resté assez pour voir à Paris ses ennemis
+de Liége[348], et le roi traiter avec eux. Ces rudes Liégeois
+s'étaient mal conduits avec Louis XI quand il était dauphin. Devenu
+roi, il avait dit contre eux de grosses paroles, envoyé même des
+troupes du côté de Liége; il voulait seulement leur montrer qu'il
+avait les bras longs, qu'il était fort. Les Liégeois l'aimèrent
+d'autant plus; ils envoyèrent à Paris, et les envoyés furent reçus à
+merveille. Le roi dit qu'il était leur compère, qu'il les protégerait
+envers et contre tous.
+
+[Note 348: Qu'on juge s'ils avaient sujet de l'être. «Nostre évesque
+fut mandé par le duc Philippe à la Haye... où il alla en bon estat et
+fust reçeu par le duc à la manière de la cour, et après l'avoir esté
+quelque espace de temps, faisant bonne chère sans autre chose, demanda
+congé de revenir à Liége, ce qui lui fut _refusé_ et il _fut
+contraint_, avant de partir, de lui promettre et jurer de résigner
+l'évesché au profit de Louis de Bourbon. _Chronique ms. de Jean de
+Stavelot, ann. 1455, nº 183 de la Bibliothèque de Liége._--Je lis dans
+un autre manuscrit de la même bibliothèque qu'Heinsberg résigna: au
+proffit de noble sieur Louys de Bourbon, quy estoit jeune et bel
+homme; quelques jours après qu'il eust ce fait, il pensa à ce qu'il
+avoit fait en pleurant amèrement, puis retourna à Liége; mais quand la
+commune sceut sa résignation, ils furent moult désolés et en menèrent
+grand deuil, et à lui fut demandé pour quelle raison il avoit ce fait
+et s'il avoit esté contraint. Mais il leur répondit qu'il l'avoit fait
+de son bon gré.» _Bibl. de Liége, mss. 180, fol. 152._]
+
+À force de pousser ainsi la maison de Bourgogne, il était probable
+qu'elle finirait par se rapprocher de la maison de Bretagne. Il ne
+manquait pas de gens pour s'entremettre de ce rapprochement, sous les
+yeux mêmes du roi. Il n'imagina d'autre moyen pour l'empêcher que de
+nommer le duc de Bretagne son lieutenant pour huit mois (pendant sa
+tournée du midi) dans les provinces entre Seine et Loire; c'était lui
+mettre entre les mains moitié de la Normandie qu'il avait fait
+semblant de donner tout entière au comte de Charolais.
+
+Il essayait du même moyen pour brouiller les maisons de Bourbon et
+d'Anjou. La Guienne, qu'il retirait au duc de Bourbon, il la donna au
+comte du Maine, frère de René d'Anjou, et, comme ce comte était un
+homme peu à craindre, il lui donna encore le Languedoc. Tout cela au
+reste de titre et d'honneur; quant à la force, il croyait la garder:
+il était sûr des grandes villes de la plaine, Toulouse et Bordeaux; il
+avait acheté l'amitié des deux maisons de la montagne, Armagnac et
+Foix; enfin, dans la Guienne, dans le Comminges, il avait mis un homme
+à lui, qui n'était que par lui, le bâtard d'Armagnac.
+
+Toutes choses ainsi préparées, avant de mettre la main aux affaires du
+midi, il commença par le vrai commencement, par Dieu et les saints,
+les intéressant dans ses affaires, leur faisant part d'avance, par de
+belles offrandes, qui témoignaient partout de la dévotion du roi
+très-chrétien: offrandes à sainte Pétronille de Rome pour aider à
+bâtir l'église; offrandes à saint Jacques en Galice; offrandes à saint
+Sauveur de Redon, à Notre-Dame de Boulogne. Notre-Dame ne fut pas
+ingrate, comme on verra plus tard.
+
+Les pèlerinages bretons, hantés d'une si grande foule et si dévote,
+avaient pour Louis XI un merveilleux attrait. Situés, la plupart, sur
+les Marches de France, ils lui donnaient l'occasion de rôder tout
+autour, au grand effroi du duc de Bretagne. Tantôt c'était
+Saint-Michel-en-Grève qu'il voulait visiter, tantôt Saint-Sauveur de
+Redon. Cette fois, de Redon il alla à Nantes, et le duc crut qu'il
+voulait enlever la douairière de Bretagne, la marier, s'approprier son
+bien[349].
+
+[Note 349: Du moins en le donnant à un prince de Savoie, dont il
+voulait se servir. Legrand s'obstine à en douter, pour l'honneur de
+Louis X, malgré Lobineau, XVIII, 678, malgré D. Morice, XII, 78.]
+
+Le moyen pourtant de se défier? le pèlerin voyageait presque seul, ne
+voulant pas être troublé dans ses dévotions[350]. Au départ (18 déc.),
+il s'était débarrassé un peu rudement de l'amour des sujets, en
+faisant crier à son de trompe que personne ne s'avisât de suivre le
+roi, sous peine de mort. Pour aller remercier son patron, saint
+Sauveur de Redon, qui l'avait protégé dans ses infortunes, il voulait
+cheminer tel qu'il avait été alors, comme un pauvre homme, avec cinq
+pauvres serviteurs, mal vêtus comme lui, tous six portant au col de
+grosses patenôtres de bois. Si sa garde suivait, c'était de loin; de
+loin suivaient aussi canons et couleuvrines[351], paisiblement, sans
+bruit, sous Jean Bureau, le bon maître des comptes. Tout cela filait
+vers le midi. Le roi allait toujours. De Nantes, il voulut voir cette
+petite république de La Rochelle. À La Rochelle, il eut envie de voir
+Bordeaux, une belle ville; mais comme il la regardait du côté de la
+Gironde, il fut lui-même aperçu d'un vaisseau anglais qui heureusement
+ne put suivre son batelet dans les eaux basses. Pour voir et savoir
+par lui-même, il hasardait tout.
+
+[Note 350: «Que nul, sus peine de mort, ne s'avanchast de le sieuvir.»
+Chastellain, p. 189.--«Pour considération de la grant dévocion que de
+tout temps nous avons eue à monsieur Saint-Sauveur, lequels nous avons
+tous jours par cy devant prié et réclamé en tous nos faiz et
+affaires.» _Archives du royaume, J. registre 198, 91, 14 octobre
+1461._]
+
+[Note 351: Cette artillerie était formidable, à en juger par
+l'inventaire qu'on en fit l'année suivante: «_Inventaire de
+l'artillerie du Roy et déclaration des lieux où elle est de présent
+fait en aoust 1463_: Et premièrement à Paris, bombardes: La grosse
+bombarde de fer, nommée Paris, la volée de La plus du monde; de la
+Daulphine, de la Réalle, de Londres, de Mortreau, la volée Médée, la
+volée Jason. Canons: Barbazan, La Hyre (de fer d'une pièce), Flavy,
+Boniface (de fer de deux pièces), etc., etc.» _Bibl. royale, mss.
+Legrand, preuves, c. I, août 1463._]
+
+Sur le chemin, de Tours jusqu'à Bayonne, il allait confirmant,
+augmentant les franchises des villes, caressant les bourgeois,
+anoblissant les consuls, les échevins; pour tous, enfin, bon homme et
+facile[352]. Les gens de la Guienne, traités par Charles VII à peu
+près comme Anglais, eurent lieu d'être surpris de la bonté de Louis
+XI. Dès son avénement, il avait appelé à lui leurs notables; venu chez
+eux lui-même, il sembla se remettre à eux, rendit à Bordeaux toutes
+ses libertés. Il dit de plus qu'il n'était pas juste que Bordeaux
+plaidât à Toulouse, qu'il voulait que désormais on vînt plaider chez
+elle de toute la Guienne, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Quercy,
+du Limousin. Il fit de Bayonne un port franc. Il rappela le comte de
+Candale, Jean de Foix, banni comme ami des Anglais; il lui rendit ses
+biens.
+
+[Note 352: Cette facilité remplit dans le recueil des Ordonnances de
+cent à deux cents pages in-folio, et tout n'est pas imprimé à beaucoup
+près. Ordonnances, XV, p. 137, 212, 332, 360-458, 649, etc., etc.]
+
+Ayant ainsi assuré ses derrières, il put agir sérieusement vers
+l'Espagne. Il avait déjà traité, chemin faisant, avec le gendre du roi
+d'Aragon, le comte de Foix, en avait pris des arrhes. Le beau-père,
+troublé de sa mauvaise conscience, tergiversait, appelait, renvoyait
+les Français, les menaçait de la descente anglaise. Le roi, pour en
+finir, écrivit durement au gendre qu'il savait tout, que les Anglais
+se moquaient de lui; que quand même ils viendraient, ils ne
+resteraient pas, tandis que le roi de France «sera toujours là pour le
+châtier... Il faut que vous sachiez sa volonté, qu'il ne nous amuse
+pas jusqu'à ce que le comte de Warwick soit en mer... Au reste, le
+comte de Warwick ne nous peut déranger; notre artillerie est toute à
+la Réole.»
+
+Il avançait toujours, et plus il avançait, plus les Catalans
+encouragés serraient leur roi; il n'en pouvait plus[353]. La marâtre,
+avec ses enfants, s'était jetée dans Girone; elle y fut assiégée,
+affamée. Il fallut bien alors que don Juan vînt où l'attendait Louis
+XI (3 mai); il engagea pour un secours le Roussillon qui n'était pas à
+lui, mais bien aux Catalans. L'horreur du pacte, c'est que pour
+échapper à la punition d'un premier crime, le coupable en faisait un
+autre; après avoir tué son fils, il tuait sa fille, la livrait à
+l'autre fille, du second lit, à la comtesse de Foix. La pauvre
+Blanche, héritière de Navarre après don Carlos, fut attirée par son
+père, qui voulait, disait-il, lui faire épouser le frère de Louis XI,
+et elle épousa un cachot du donjon d'Orthez, où sa soeur l'empoisonna
+bientôt.
+
+[Note 353: Un capitaine de Louis XI lui fait à peu près une triste
+peinture de l'Aragonais, même après le secours qu'il reçut: «Je vous
+certiffie par ma foy que c'est grand'pitié de les veoir, tant sont
+deffaiz et à pié la plupart. Vous êtes bien en voye d'avoir Roy, Reyne
+et filz sur les bras, se vous n'y donnez bon remède.» Lettre de
+Garguesalle au Roy de France. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 15
+nov. 1462._--Voir sur tout ceci Zurita. Anales de la Corona d'Aragon,
+XVII, 30 et seq.]
+
+L'Aragonais ne désespérait pas de duper Louis XI, d'avoir le secours
+sans remettre le gage. Mais le roi, qui connaissait son homme, ne fit
+rien sans être nanti. «Maréchal, écrit-il, avant tout, requérez au roi
+d'Aragon Perpignan et Collioures; s'il les refuse, allez les
+prendre[354].»
+
+[Note 354: Il ajoute: Je voudrois qu'il m'eust cousté dix mille escus,
+et que j'eusse la possession des deux chasteaux et le roy d'Arragon
+eust fait son appointement et tous fussiez par deça sains et sauves.»
+_Bibl. royale, mss. Legrand, c. I_ (_14 août 1462_.)]
+
+Ainsi se fit l'affaire de Roussillon. Elle était assurée et le roi
+revenu dans le nord, quand s'ébranla enfin la fameuse flotte anglaise.
+Cette flotte avait attendu qu'il eût loisir de s'occuper d'elle. Des
+falaises, il la vit passer, lui fit la conduite par terre, en
+Normandie et jusqu'en Poitou. Tout le long de la côte, les villes
+étaient garnies, gardées, tout le monde armé. Les Anglais, voyant ce
+bel ordre, crurent prudent de rester en mer[355]. Seulement Warwick,
+pour qu'il ne fût pas dit qu'il n'eût rien fait, fit une petite
+descente à côté de Brest. De tout cet orage qui devait écraser Louis
+XI, ce qui tomba, tomba sur le duc de Bretagne; les Bretons en
+restèrent furieux contre les Anglais.
+
+[Note 355: Pas un mot dans Lingard, ni dans Turner.]
+
+Une lettre que le roi écrit vers cette époque, après sa capture du
+Roussillon, respire la joie sauvage du chasseur. Pas un mot de
+Warwick, qui apparemment l'inquiétait peu: «Je m'en vais bien bagué,
+dit-il, je n'ai pas perdu mon estoc; je pique des deux; il faut que je
+me récompense de la peine que j'ai eue, que je fasse bonne chère!...
+La reine d'Angleterre est arrivée[356]...»
+
+[Note 356: Il écrit à l'amiral: «... Que, incontinent mes lettres
+reçues, vous en veniez à Amboise, là où vous me trouverez. Car je m'en
+vais délibéré de faire bonne chère et de me récompenser de la payne
+que j'ay eu tout cest yver en ce pays... La Royne d'Angleterre est
+arrivée... Je vous prie que vous faciez diligence, pour adviser ce que
+j'aye à faire... Je m'en vais mardi, et picqueré bien. Se vous avez
+rien de beau à mectre en foire, se le déployez; car je vous asseure
+que je m'en voys bien bagué... Je me semble que je n'ay pas perdu mon
+estoc.» _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 1462._]
+
+La _bonne chère_, c'eût été de reprendre Calais, de le reprendre au
+moins par mains anglaises, au nom d'Henri VI et de Marguerite. La
+triste reine d'Angleterre, malade de honte et de vengeance, depuis sa
+grande défaite, suivait partout le roi, à Bordeaux, à Chinon, mendiant
+un secours. Elle n'avait rien à attendre de son père ni de son frère,
+qui, à ce moment, perdaient l'Italie. Louis XI le savait bien et n'en
+faisait que mieux la sourde oreille: il la laissait languir[357]...
+Qu'avait-elle à donner? rien que l'honneur et l'espérance. Elle promit
+pour quelque argent que, si jamais elle reprenait Calais, elle en
+nommerait capitaine un Anglo-Gascon qui était au roi[358], et qui, à
+défaut de payement, remettrait le gage au prêteur. Nul doute qu'en
+signant ce contrat de Shylock, cette dernière folie de joueur, elle
+n'ait senti qu'elle mettait contre elle ses amis, comme sa conscience,
+qu'elle périssait, et, qui pis est, méritait de périr.
+
+[Note 357: «J'ay appris de vous, monsieur, qu'il faut manger les
+viandes lorsqu'elles sont mortifiées, et profiter sur les hommes,
+quand ils sont attendris par leurs misères.» D'Aubigné, Confession de
+Sancy.]
+
+[Note 358: Cet Anglo-Gascon était Jean de Foix, comte de Candale, que
+Louis XI venait d'acheter. Nos Archives du royaume possèdent l'acte:
+«Nos Margareta, regina... fatemur nos recepisse... vigenti milia
+libras... ad quorum solutionem... obligamus villam et castrum
+Calesie... Quam cito rex Angliæ recuperaverit antedictam villam...
+constituet ibi prædilectum fratrem nostrum comitem Pembrochie, vel
+dilectum consanguineum nostrum, _Johannem de Foix, comitem de Kendale_
+in capitaneum, qui jurabit et promittet tradere antedictam villam in
+manus... cognati nostri Francie infra annum.» Jun. 23, 1462. _Archives
+du royaume, Trésor des Chartes, J. 648, 2._]
+
+Tout en tirant de Marguerite ce gage contre les Anglais, le roi ne
+voulait pas se fâcher avec l'Angleterre, avec son bon ami Warwick. Il
+ne donnait rien à Marguerite, il prêtait. Et combien? Vingt mille
+livres, une aumône, du neveu à la tante; il est vrai qu'il lui fit
+donner soixante mille écus par la Bretagne. Il ne lui donnait pas un
+soldat; qu'elle en levât si elle voulait. Par qui en levait-elle? Par
+un homme qui passait pour l'ennemi du roi, par M. de Brézé, naguère
+grand sénéchal de Normandie, qui sortait à peine de prison. Sans
+mission et comme aventurier, il menait en Écosse les nobles et les
+marins normands; c'était une affaire normande, écossaise, à peine
+française; si Brézé voulait se faire tuer là-bas, le roi s'en lavait
+les mains[359].
+
+[Note 359: Chastellain y est pris; il croit que le roi «l'envoyait
+ainsi que Peleus Jason en Colcos, pour en estre quitte.»]
+
+Française ou non, l'affaire venait à point pour la France. Tandis que
+l'Angleterre en masse se tournait vers le nord, tandis que cette
+désespérée Marguerite se faisait tuer ou pendre, le roi prenait
+Calais. Il intimidait les Anglais de la garnison sans espoir de
+secours; il leur montrait la signature de Marguerite, lui offrait un
+prétexte _légal_ (ce qui est grave dans toute affaire anglaise); il
+mettait surtout en avant et jetait dans la place son Anglo-Gascon, qui
+était un des leurs, et qui, d'amitié ou de force, se serait fait leur
+capitaine, ou pour Louis XI, ou pour Henri VI.
+
+À tout cela il manquait une chose. C'était que Louis XI disposât de
+quelques vaisseaux de Hollande pour fermer Calais, comme Charles VII
+en avait eu pour fermer Bordeaux. Il en demanda au duc de Bourgogne,
+qui ne voulut pas se brouiller avec la maison d'York, et refusa net.
+Tout fut manqué. Non-seulement le roi n'eut point Calais, mais, de
+l'avoir espéré seulement, d'avoir cru que Warwick, alors capitaine de
+cette place pour la maison d'York, la laisserait surprendre, cela dut
+compromettre l'équivoque personnage, déjà suspect depuis sa promenade
+maritime[360]. Il l'était d'ailleurs par les siens, par son frère et
+son oncle[361], deux évêques, dont l'un avait des relations avec
+Brézé. Warwick ne pouvait se laver qu'en faisant la guerre, et une
+guerre heureuse. Il y réussit par ses moyens ordinaires[362]. Brézé,
+ayant perdu partie de ses vaisseaux, brûlé les autres, s'était jeté
+dans une place et attendait le secours de Douglas et de Somerset.
+Warwick les pratiqua habilement[363]. Il acheta Douglas. Il gagna
+(pour cela il ne fallait pas moins qu'un miracle du diable) Lancastre
+même contre Lancastre, je veux dire Somerset, qui était de cette
+branche, qui avait intérêt à la défendre, puisque par elle il avait
+droit au trône. Il l'amena à combattre son droit, son honneur, le
+drapeau qu'il tenait depuis quarante ans. Puis le misérable changea
+encore, et on lui coupa la tête.
+
+[Note 360: Édouard IV semble marquer sa défiance à l'égard de Warwick
+en créant, à son retour, un grand amiral d'Angleterre. (Rymer, 30
+juillet 1462.)]
+
+[Note 361: Ce bon évêque voulant travailler, disait-il, à la
+canonisation de saint Osmond, avait obtenu un passeport pour venir en
+Normandie chercher des renseignements sur la naissance et la vie du
+bienheureux.
+
+Il rencontra à point un nommé Doucereau, le secrétaire intime de M. de
+Brézé, et son agent en Angleterre, qui avait été pris à la bataille de
+Northampton, était resté quelque temps prisonnier, et revenait par
+Calais. L'évêque, lui ayant fait jurer le secret sur l'Évangile, lui
+dit que les Anglais ne se fiaient pas au duc de Bourgogne, qu'ils
+aimeraient mieux l'alliance du roi, etc. (Rapport de Doucereau, cité
+par _Legrand_).]
+
+[Note 362: Rien de plus héroïque que cette campagne, à en croire la
+lettre qu'écrit l'ami d'Édouard, lords Hastings, à M. de Lannoy (l'un
+des Croy); cette lettre est pleine de légèreté et de vanterie; c'est
+bien le Hastings de Shakespeare. Marguerite, dit-il, est venue avec
+toute l'Écosse, et il a suffi du comte de Warwick «avec les marchiers
+seulement... Le roi d'Écosse s'en est enfui, et laditte Marguerite,
+sans targier, outre la mer, avec son capitaine, sire Piers de Brézé...
+N'est pas effrayé mon souverain seigneur, ce pendant estant en ses
+départs et esbatements en la chasse, sans aucuns doubte ou
+effrayement...» Depuis, Montaigu, le frère de Warwick, est entré en
+Écosse, «et a fait la plus grande journée sur eulx que ne fut oye
+estre faite de plusieurs ans passés, ainsi que je me doubte qu'ilz ne
+s'en repentent, et jusqu'au jour du Jugement.» _Bibl. royale, mss.
+Legrand, Preuves, c. II, 7 août 1463._]
+
+[Note 363: Sur l'opposition des deux grands chefs de clans, Douglas
+tout-puissant dans le midi, le Lord des îles dans le nord, le premier
+lié avec Lancastre, l'autre avec York. V. Pinkerton, vol. I, p. 246;
+lire aussi les _Instructions à messire Guillaume de Menypeny de ce
+qu'il a à dire à très-haut, très-puissant chrétien prince, le Roy de
+France, de par l'évesque de Saint-Andrieu en Écosse._ L'évêque dit
+lui-même qu'il fit les fiançailles du fils d'Henri VI et de la fille
+du roi d'Écosse: «Quasi contre la volonté de tous les grands seigneurs
+du royaume, lesquels disoient que pour complaire au Roy de France,
+j'estois taillé de mettre le royaume d'Écosse en perdition... Le roy
+Henry désiroit, pour la seureté de sa personne, venir en ma place de
+Saint-Andry, là où il fust bien recueilli, selon ma petite
+puissance..., et tout ce luy feis pour l'honneur dudit très-chrestien
+Roy de France... lequel m'avoit sur ce très-gracieusement écrit et
+requis, et si, savoye bien que ledit roy Henry n'avoit de quoy me
+récompenser... Et après toutes ces choses, nous avons entendu comme
+ledit très-chrestien Roy de France avoit prins abstinence de guerre
+avec ledit roy Édouard, sans que ledit royaume y fust compris.
+_Bibliothèque royale, mss. Baluze_, nº 475.]
+
+Les affaires du roi de France allaient mal. Il avait provoqué
+l'Angleterre, manqué Calais. Ses plus faibles ennemis s'enhardissaient,
+jusqu'au roi d'Aragon. Le Roussillon se refit espagnol. Il fallut que le
+roi y courût en personne: il reprit Perpignan[364], intimida
+l'Aragonais, qui envoya vite faire des soumissions. Louis XI menaçait de
+régler l'Espagne à ses dépens, de concert avec la Castille; il parlait
+d'occuper la Navarre[365]. Il avait acheté, homme à homme, tout le
+conseil du roi de Castille, Henri l'_Impuissant_. Ils le lui amenèrent
+jusqu'en France, de ce côté de la Bidassoa. Ce fut un étrange spectacle.
+De toute la plaine on vit sur une éminence les deux rois, l'Impuissant,
+dans un faste incroyable, entouré des grandesses, de sa brillante et
+barbare garde moresque; et à côté, houssé de sa cape grise, siégeait le
+roi de France, partageant les royaumes (23 avril 1463).
+
+[Note 364: Le roi se fit envoyer les habitants suspects d'avoir
+commencé la révolte. Il écrit: «Vous pourrez adviser ceux de qui vous
+avez suspection, et incontinent me les envoyer sous ombre de se venir
+excuser... et aussi bien de chiefs de peuple que seroient gens de
+mestier; n'ayez point de honte d'envoyer devers moy soit paillars ou
+autres, sous couleur de se venir excuser.» _Bibl. royale, mss.
+Legrand, Preuves_, c. II, 1463.]
+
+[Note 365: «... Leur dira qu'ils essayent que le roi d'Aragon soit
+content qu'ils se viennent _loger en Navarre_... Si ce n'estoit trop
+le dommage du roy d'Aragon, tâcheront de s'y venir loger.» _Mémoire
+pour MM. les comtes de Foix, de Comminges, sénéchal de Poitou, de
+Monglat et autres chefs de guerre, estant en Aragon de par le roy.
+Bibl. royale, ibidem,_ c. I, 1463 (janvier?).]
+
+Les envoyés d'Angleterre, de Milan et de Bourgogne, attendaient
+curieusement, pour voir comment il se tirerait de cet imbroglio
+d'Espagne. Il s'en tira par un partage. C'était par un partage qu'il
+eût voulu finir l'affaire de Naples[366], qu'il avait fini celle de
+Catalogne, en détachant le Roussillon. Cette fois il coupait la
+Navarre, en donnait part à la Castille. La Navarre cria d'être coupée;
+l'Aragon cria ne n'avoir pas tout; combien plus le comte de Foix, qui
+avait si bien travaillé pour le roi dans l'affaire du Roussillon! Ce
+Roussillon, Louis XI, au grand étonnement de tout le monde, parut n'y
+pas tenir; il le donna au comte de Foix. Il le lui donna par écrit,
+s'entend, lui laissant, pour l'amuser, la jouissance d'un beau morceau
+de Languedoc[367].
+
+[Note 366: Il avait proposé une sorte de partage du royaume de Naples
+entre la maison d'Anjou, le neveu du pape et le fils naturel
+d'Alphonse. Cette combinaison effraya le duc de Milan, qui s'unit au
+pape, et tous deux, en vrais Italiens, appuyèrent le candidat qui
+semblait le moins dangereux, le fils naturel. Ce fait curieux n'est,
+je crois, que dans Legrand; mais ordinairement il parle d'après les
+actes. _Ibidem, Histoire, livre IV_, p. 52.
+
+Rien ne fait mieux comprendre la situation de l'Italie à cette époque
+que les Commentaires de Pie II. Voir surtout le passage où le pape
+explique si bien à Côme de Médicis pourquoi Florence aurait tort
+d'aider les Français contre Ferdinand le Bâtard, bien moins dangereux
+pour l'indépendance italienne. Côme, vieux, goutteux, égoïste, se
+résigne volontiers à l'inaction, et finit par demander le chapeau de
+cardinal pour son neveu. Gobellini Commentarii, lib. IV, p. 96.]
+
+[Note 367: Le roi engage Carcassonne au comte de Foix, jusqu'à ce
+qu'il l'ait mis en possession du Roussillon. _Archives, registre, 199,
+23 mai 1463._]
+
+Il était dans un moment de générosité admirable. Il donna au Dauphiné
+exemption des règlements sur la chasse; à Toulouse incendiée exemption
+de tailles pour cent années[368]. En passant à Bordeaux, il fit grâce
+de la mort à Dammartin, qui vint se jeter à ses genoux[369]. Ce qui
+surprit bien plus, c'est qu'il fit à un ennemi, à celui qui chassait
+d'Italie la maison d'Anjou, à celui qui détenait le patrimoine des
+Visconti contre la maison d'Orléans, il fit, dis-je, à Sforza, cadeau
+de Savone et de Gênes[370]; lui permettant en outre de racheter Asti
+au vieux Charles d'Orléans, fils de Valentine. C'était se fermer
+l'Italie, en même temps qu'il semblait se fermer l'Espagne. Tout cela
+de sa tête, sans consulter personne. Ses conseillers étaient
+désespérés.
+
+[Note 368: D. Vaissette.]
+
+[Note 369: «Voulez-vous justice ou grâce? dit le roi à son
+ennemi.--Justice.--Eh bien! je vous bannis, et vous donne 1,500 écus
+d'or pour aller en Allemagne.» Dammartin venait d'être condamné à mort
+par le Parlement; ce qu'il avait acquis ou volé fut en partie rendu
+aux héritiers de sa victime, Jacques Coeur, en partie volé par son
+juge et commissaire, Charles de Melun. (Bonamy.) L'ancien _écorcheur_,
+qui était un homme ferme, ne se tint pas pour battu, il ne laissa pas
+le champ libre à ses ennemis. Au lieu de se rendre en Allemagne, il
+vint se remettre en prison, et il attendit.]
+
+[Note 370: Un agent de Sforza s'était avancé jusqu'à Vienne en
+Dauphiné et attendait les nouvelles d'Espagne. Il lui écrit le 10 mai
+que le roi de Castille a quitté assez brusquement le roi de France,
+que tout n'est pourtant pas rompu; que Louis XI, malgré les affaires
+de Naples, n'est pas éloigné de traiter avec le duc de Milan, et même
+de lui céder Savone; que le duc doit au plus vite désavouer toute
+relation avec Philippe de Savoie, et se faire appuyer du maréchal de
+Bourgogne auprès du roi. 1463, 10 mai. Le 28, Sforza suit ce conseil.
+Le 21 novembre, il prie le duc de Bourgogne et Croy de l'aider auprès
+du roi pour l'affaire d'Asti; le 21 et le 23, il écrit au roi même
+que, lui ayant tant d'obligations pour Gênes et Savone, il donnera au
+duc d'Orléans deux cent mille ducats pour Asti; mais il lui faut du
+temps pour payer. Le 22 décembre, l'ambassadeur de Sforza lui fait
+savoir qu'il a reçu hier du roi l'investiture de Gênes et de Savone.
+_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves_, c. II.]
+
+Et rien pourtant n'était plus raisonnable.
+
+Une crise allait éclater dans le nord; l'Angleterre, la Bourgogne et
+la Bretagne[371] semblaient près de s'unir. Le roi devait tourner le
+dos au midi: seulement, aux Pyrénées, tenir le Roussillon; aux Alpes,
+s'assurer de la Savoie, qu'il pratiquait de longue date, obtenir que
+le duc de Milan ne s'en mêlerait point. Sforza, s'avouant son vassal
+pour Gênes et Savone, allait lui prêter ses excellents cavaliers
+lombards. Le roi avait besoin de l'amitié du tyran italien, dans un
+moment où il fallait peut-être qu'il pérît lui-même ou devînt tyran.
+
+[Note 371: C'est le rapport et la créance de messire Guillaume de
+Menypeny: «Les ambassadeurs d'Écosse ont rapporté que le duc de
+Bretagne requiéroit (les Anglois), qu'ils lui voulsissent aider de six
+mille archiers, en cas que le Roy lui feroit guerre, et aussi offroit
+le duc de Bretagne au roi Édouard, que quand il voudroit venir en
+France et y amener armée, il lui donneroit passaige et entrée par
+toutes ses terres pour ce faire... Et à la parfin, _les Anglois ont
+accordé audit duc de Bretagne trois mille archiers_... dont le sieur
+de Montaigu devoit avoir la charge de mille archiers, James Douglas de
+mille... Le sieur de Montaigu a refusé... pour ce que le comte de
+_Warwick, son frère, ne veut pas_ qu'il se désempare du royaume
+d'Angleterre, s'il ne voit les choses... (lacune).» Il ajoute ce bruit
+absurde, que Louis XI, mécontent des Écossais, disait qu'il aiderait
+les Anglais à les soumettre. _Bibl. royale, mss. Baluze_, nº 475.]
+
+Il prit ainsi son parti vivement, contre l'avis de tout le monde.
+Cette résolution hardie, cette générosité habile, si différente de la
+petite politique chicaneuse du temps[372], lui donna une grande force;
+il pesa d'autant plus au nord. Il emporta d'emblée son affaire
+capitale, le rachat de la Somme.
+
+[Note 372: Elle fut admirée de Sforza. Son remercîment, tout
+emphatique qu'il est et quelque intéressée qu'y soit la flatterie, ne
+laisse pas d'avoir un côté sérieux. Le froid et ferme esprit, italien
+pourtant, et, comme tel, artiste en politique, dut prendre plaisir à
+voir une politique si nouvelle: «Animi magnitudine, sapientia,
+justitia, felicitate et mente prope coelesti...» _Archives, Trésor des
+chartes_, J. 496.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LOUIS XI--SA RÉVOLUTION
+
+1462-1464
+
+
+Depuis longtemps, il suivait l'affaire de la Somme avec une ardente
+passion, si ardente qu'elle se nuisait et manquait son but. Il
+caressait, tourmentait le vieux duc, pressait les Croy. Si le vieil
+homme, d'asthme ou de goutte, leur mourait dans les mains, tout était
+fini. On le crut un moment, quand le duc revenu de Paris, las de
+fêtes, de repas et de faire le jeune homme, tomba tout d'un coup et
+se mit au lit[373]. Son excellente femme sortait du béguinage où elle
+vivait, pour soigner son mari; le fils accourut pour soigner son père.
+Ils le soignèrent si bien, que s'il ne se fût remis, les Croy
+périssaient, et les affaires du roi devenaient fort malades.
+
+[Note 373: Le duc tomba malade au plus tard en janvier (1462). Le 11
+mars, le conseil de ville de Mons nomme une députation pour aller le
+complimenter sur son rétablissement. Note de Gachard sur Barante, t.
+II, p. 195 de l'édition belge, d'après les _Archives de Mons, deuxième
+registre aux résolutions du conseil de ville_.--Cependant, selon Du
+Clercq: «Il fut _plus de demi an_ ains qu'il feut guéry; et se tint
+tousdis la duchesse avec luy; et _la laissa ledict duc gouverner_
+avecque sondit fils; et par ainsy ladicte duchesse laissa son
+hermitage.» Jacques Du Clercq, liv, IV, c. XL.]
+
+Le duc avait beaucoup à faire entre son fils et Louis XI, deux tyrans.
+Le roi, mécontent pour Calais, impatient pour la Somme, le vexait, le
+rendait misérable, réveillant toutes les vieilles querelles de
+salines, de juridiction[374]. Par cette imprudente âpreté, il
+compromettait ainsi ses amis de Flandre, comme il avait fait de ceux
+d'Angleterre. L'un des Croy vint à Paris se plaindre, et parla
+durement, comme peut faire un homme indispensable[375]. Le roi eut le
+bon esprit de bien recevoir la leçon; il se mit à l'amende, cédant au
+duc le peu qu'il avait dans le Luxembourg; au duc toutefois moins
+qu'aux Croy, lesquels occupèrent les places par eux ou par des gens à
+eux.
+
+[Note 374: Il lui fit une sorte de petite guerre sur toutes ses
+frontières. Du côté de la comté, il défendit qu'on achetât du sel à
+ses salines. En Bourgogne, il poussa âprement contre lui la vieille
+chicane des juridictions, lui volant ses sujets, comme _bourgeois
+royaux_. Au Nord, il fit crier des ordonnances royales dans les pays
+cédés au duc. Le président de Bourgogne vint se plaindre au Parlement,
+on lui rit au nez; il insista, on le jeta en prison; le pauvre homme y
+serait resté, si les Bourguignons n'eussent enlevé un lieutenant du
+bailli de Sens; il sortit de prison, mais malade, et il en mourut.
+Voir sur ces brutalités de Louis XI les lamentations des Bourguignons,
+Chastellain, Du Clercq, etc.]
+
+[Note 375: «Et sy disoit-on que le roy Loys de prime face dict au
+seigneur de Chimay...: «Quel homme est-ce le duc de Bourgoingne?
+est-il aultre ou d'aultre nature et métail que les autres princes et
+seigneurs du royaulme d'environ?» À quoi ledict seigneur de Chimay lui
+répondit... que oui, et que le duc estoit d'aultre métail..., car il
+l'avoit gardé, porté et soustenu contre la vollonté du roy Charles,
+son père, et touts ceux du royaulme... Prestement que le Roy ouyt ces
+paroles, sy se partit sans mot dire et rentra dans sa chambre.» Du
+Clercq.]
+
+Ce qui les rendait si forts près du vieux maître, c'est qu'il avait
+peur de retomber sous le gouvernement de ses gardes-malades, de son
+fils et de sa femme; celle-ci, une sainte sans doute, mais avec toute
+sa dévotion et son béguinage, la mère du Téméraire, la fille des
+violents, bâtards de Portugal ou cadets de Lancastre[376]. La mère et
+le fils prirent le moment où le malade, à peine rétabli, n'avait pas
+la tête bien forte, pour le faire consentir à la mort d'un valet de
+chambre favori[377], qu'ils prétendaient vouloir empoisonner le fils.
+Ceci n'était qu'un commencement. Le valet tué, on allait essayer
+davantage; on accusa bientôt le comte d'Étampes. Les Croy voyaient
+venir leur tour. Heureusement pour eux, leur ennemi alla trop vite; on
+prit le secrétaire du comte de Charolais qui courait la Hollande, et,
+profitant de la haine hollandaise contre les favoris wallons[378],
+engageait doucement les villes à prendre le fils pour seigneur du
+vivant du père[379].
+
+[Note 376: Fille de Jean le Bâtard, roi de Portugal, et de Philippe de
+Lancastre. Voyez notre sixième volume, livre XII, ch. I, et celui-ci,
+plus bas.]
+
+[Note 377: C'était un valet, serf d'origine, grossier, et qui, sans
+doute par sa grossièreté même, délassait le duc de la fadeur des
+cours. Le comte de Charolais vint se jeter aux pieds de son père, le
+pria de sauver son fils unique que ce valet voulait empoisonner. Il
+lui arracha ainsi son consentement à la mort du pauvre diable, et fit
+exécuter en même temps (chose étrange) celui qui l'avait dénoncé. Voir
+le récit de Chastellain, récit violent, âcre, horriblement passionné
+contre le parvenu.]
+
+[Note 378: La rivalité normande et bretonne indisposait de longue date
+les Hollandais et Flamands de la côte contre la France, et par suite
+contre le gouvernement des favoris français. Voir dans les _mss.
+Legrand_, _la Response faicte aux ambaxeurs de M. de Bourgoingne,
+juillet 1450_.]
+
+[Note 379: Philippe le Bon témoigna son mécontentement en transférant
+à Bruxelles la chambre des comptes de la Haye. _Archives générales de
+Belgique; Brabant, nº 3, folio 155, lettres du 24 mai et 22 juin
+1463._]
+
+Mais on connaissait trop d'avance ce que serait le nouveau maître pour
+laisser aisément l'ancien. Le peuple, dès qu'il le sut malade, montra
+une extrême frayeur. Dans certaines villes, la nouvelle étant arrivée
+la nuit, tout le monde se releva; on courut aux églises, on exposa les
+reliques; beaucoup pleuraient. Cela faisait assez entendre ce qu'on
+pensait du successeur. Quand le bon homme un peu remis fut montré en
+public, conduit de ville en ville, une joie folle éclata; on fit des
+feux, comme à la Saint-Jean, des danses. Il fallait se hâter de danser
+et de rire; un autre allait venir, rude et sombre, sous lequel on ne
+rirait guère. Le malade, ayant perdu ses cheveux, avait exprimé la
+fantaisie bizarre de ne plus voir que des têtes tondues; à l'instant
+chacun se fit tondre; on se serait vieilli volontiers pour le
+rajeunir. C'est que celui-ci était l'homme du bon temps qui s'en
+allait, l'homme des fêtes et des galas passés; en voyant ce bon vieux
+mannequin de kermesse[380] qu'on promenait encore, et qui bientôt ne
+paraîtrait plus, on croyait voir la paix elle-même, souriante et
+mourante, la paix des anciens jours.
+
+[Note 380: Est-il nécessaire de rappeler la tendresse des Flamands
+pour leurs poupées municipales, leurs géants d'osier, leurs
+mannekenpiss, etc.?]
+
+Que de choses pendaient à ce fil usé! La vie des Croy d'abord. Ils le
+savaient. Sûrs de ne pas vivre plus que le vieillard, ils suivaient
+leur chance en désespérés, jouaient serré, à mort, contre l'héritier.
+Ils ne s'amusaient plus à prendre de l'argent; ils prenaient des armes
+pour se défendre, des places où se réfugier. Leur péril les forçait
+d'augmenter leur péril, de devenir coupables; ils périssaient s'ils
+restaient loyaux sujets du duc; mais s'ils devenaient ducs eux-mêmes?
+S'ils défaisaient à leur profit la maison qui les avait faits?...
+Certainement le démembrement des Pays-Bas, une petite royauté wallonne
+qui, sous la sauve-garde du roi, se serait étendue le long des
+Marches, laissant la Hollande aux Anglais[381], la Picardie et
+l'Artois aux Français, c'eût été chose agréable à tous. Ce qui est
+sûr, c'est que les Croy l'avaient déjà presque, cette royauté; ils
+occupaient toutes les Marches, l'allemande, le Luxembourg, l'anglaise,
+Boulogne et Guines, la française enfin sur la Somme. Leur centre, le
+Hainaut, la grosse province aux douze pairs, était tout à fait dans
+leurs mains; à Valenciennes, ils se faisaient donner le vin royal et
+seigneurial.
+
+[Note 381: «Voix couroit par toutes terres que le duc, en ordonnant de
+son voyage que faire debvoit en Turquie, devoit lessier les pays et
+seignories de dechà la mer en la main du Roy et en la gouvernance du
+seigneur de Cymay dessoubs ly, et les pays de Hollande et Zellande en
+la main du roy Éduard d'Angleterre.» Chastellain, c. LXXIX, p. 295.]
+
+Presque tout cela leur était venu en deux ans, coup sur coup; le roi y
+avait poussé violemment[382]; sous son souffle invisible, ils
+avançaient sans respirer; c'était comme un ouragan de bonne fortune.
+Volant plutôt qu'ils ne marchaient, ils se trouvèrent un matin sur le
+précipice où il fallait sauter, sinon s'appuyer, tout autre appui
+manquant, sur la froide main de Louis XI.
+
+[Note 382: En 1461, il leur donne Guisnes; en 1462, il leur livre ce
+qu'il a dans le Luxembourg; en 1463, il ajoute à Guisnes, Ardre,
+Angle, et ce que le comte de Guisnes avait sur Saint-Omer, etc. Dans
+la même année (mai 1463), il leur donne encore Bar-sur-Aube.»
+_Archives du royaume, J. Registres 193-199, et Mémoriaux de la Chambre
+des comptes, III, 91._]
+
+À quel prix? Cette main ne faisait rien gratis. Il fallait d'abord
+qu'ils se déclarassent, demandant protection du roi et s'avouant de
+lui. Ce pas fait, tout retour impossible, il exigeait d'eux les villes
+de la Somme. Comme ils faisaient encore les difficiles et les
+vertueux, le roi sut lever leurs scrupules. Il profita du
+mécontentement qu'excitaient les nouveaux impôts. L'Artois était
+inquiet de ce qu'on avait demandé à ses états de voter les tailles
+pour dix ans[383]. Les villes de la Somme, jusque-là ménagées,
+caressées, habituées à ne donner presque rien, s'étonnaient fort qu'on
+leur parlât d'argent[384]. La colérique et formidable Gand, sans doute
+bien travaillée en dessous, ne voulait plus payer et prenait les
+armes[385]. Le roi avait trouvé moyen de gagner (pour un temps) le
+principal capitaine et seigneur des Marches picardes, le mortel ennemi
+des Croy, le comte de Saint-Pol. Ce fut lui qu'il leur détacha, pour
+les terrifier, en leur dénonçant que le roi se portait pour arbitre,
+pour juge, entre le duc et Gand.
+
+[Note 383: «Il requéroit au pays d'Artois, _dix ans durant_, chacun an
+deux tailles, avec l'aide ordinaire qu'on prendroit pour la gabelle du
+sel... Laquelle requestre ne luy feut point accordée, mais on luy
+accorda lever seulement deux aydes pour ledict an, desquels le comte
+de Charollois auroy demy ayde pour luy et à son prouffit.» Du Clercq,
+liv. IV, c. XLIV.]
+
+[Note 384: «Ledit de Reliac m'a dit qu'on lui a dit que M. de
+Bourgogne a remis les impositions et quatrième es païs qu'il tient en
+gaige qui sont de vostre couronne.» _Lettre de Vauveau au Roi, 31
+octobre, Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. I.]
+
+[Note 385: Les chroniqueurs n'en font pas mention, mais la chose est
+constatée par celui même qui avait le plus d'intérêt à la savoir, et
+qui probablement l'avait préparée, je veux dire par Louis XI. D'après
+ses instructions, le comte de Saint-Pol et autres commissaires chargés
+du rachat des places de la Somme: «Se transporteront à Gand... et leur
+exposeront comment le Roy a été adverty des questions et débats
+d'entre M. de Bourgoingne et lesdits de Gand, et comment ils se sont
+_mis en armes_ les uns contre les autres, et que jà y a eu de grandes
+_invasions et voyes de fait_... Et si M. de B. mettoit du tout en
+rompture et difficulté le fait de restitution des terres de Picardie,
+ou si M. de B. ne vouloit entendre à la pacification de luy et desdits
+de Gand, pourront aller par devers lesdits de Gand et leur présenter
+des lettres closes du Roy, et leur signifier que le Roy a toujours
+esté et est prest de leur faire et administrer bonne raison et
+justice.» _Instruction du Roy, Bibl. royale, mss. Du Puy, 762._]
+
+Les Croy perdirent coeur entre ces deux dangers; leur ami Louis XI,
+leur ennemi le comte de Charolais, agissaient à la fois contre eux.
+Celui-ci, au moment même, commençait un affreux procès de sorcellerie
+contre son cousin, Jean de Nevers. La terreur gagnait; évidemment le
+violent jeune homme voulait le sang de ses ennemis; s'il demandait la
+mort d'un prince du sang, son parent, les pauvres Croy avaient bien
+sujet d'avoir peur.
+
+Livrés au roi par cette peur, bridés par lui et sous l'éperon, ils
+allèrent en avant. Ils tâchèrent de faire croire au duc qu'il était de
+son intérêt de perdre le plus beau de son bien, de laisser le roi
+reprendre la Somme. Il n'en crut rien, et il y consentit, à la longue,
+vaincu d'ennui, d'obsession; il signa, on lui mena la main. Encore,
+s'il signa, c'est qu'il espérait que l'affaire tramerait, que l'argent
+ne pourrait venir. Il ne fallait pas moins de quatre cent mille écus;
+où trouver tant d'argent?
+
+Louis XI en trouva ou en fit. Il courut, mendia par les villes, mendia
+en roi, mettant hardiment la main aux bourses. Les uns s'exécutèrent
+de bonne grâce; Tournai, à elle seule, donna vingt mille écus.
+D'autres, comme Paris, se firent tirer l'oreille; les bourgeois
+avaient tous des raisons de ne pas payer, tous avaient privilége. Mais
+le roi ne voulait rien entendre. Il ordonna à ses trésoriers de
+trouver l'argent, disant que, sur une telle affaire, on prêterait sans
+difficulté; s'il manquait quelque chose, il lui semblait qu'on dût le
+trouver _en un pas d'âne_[386]... Ce pas, c'était d'aller à
+Notre-Dame, d'en fouiller les caveaux, d'en tirer les dépôts de
+confiance que l'on faisait au Parlement et qu'il déposait lui-même
+sous l'autel à côté des morts[387].
+
+[Note 386: Étienne Chevalier, chargé du paiement, écrit au trésorier:
+«Il a despêché M. l'admiral et moy tant légièrement et à si petite
+délibération que à grand'peine avons-nous eu loisir de prendre nos
+housseaulx, et m'a dit que puisqu'il y a bon fonds, il scet bien que
+ne lui faudriez point et que vous luy presteriez ce que vous aurez, et
+aussy que nous trouverons des gens à Paris qui nous presteront. Et,
+pour abréger, c'est tout ce que j'en ai pu tirer de lui, et lui semble
+que lesdits 35,000 francs d'une part, et 10,000 d'autre, se doivent
+trouver en ung pas d'âne.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Lettre
+de Me Estienne Chevalier à M. Bourré, maître des comptes, 19 mai 1463;
+Bibl. royale, mss. Gaignières, fol. 92._
+
+«Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, aliisque
+variis causis apud ædem sacram Parisiensem publice ex ordinatione
+justitiæ Curiarum supremarum regni depositam.» _Bibl. royale, mss.
+Amelgardi_, lib. XXI, 121-122.]
+
+[Note 387: Louis XI s'en excuse fort habilement dans sa Commission du
+2 novembre (Preuves de Commines, éd. Lenglet Dufresnoy). Il explique
+qu'il s'est épuisé pour acquérir le Roussillon, qu'il n'a pu trouver
+le premier paiement du rachat des places de la Somme qu'en retenant un
+trimestre de la solde des gens de guerre, que, s'ils ne sont payés,
+ils vont piller le pays, etc. À vrai dire, il s'agissait de la rançon
+de la France.]
+
+Le premier payement arriva en un moment, à la grande surprise du duc
+(12 septembre), le second suivit (8 octobre), chaque fois deux cent
+mille écus sonnants et bien comptés. Il n'y avait rien à dire; il ne
+restait qu'à recevoir. Le duc s'en prit doucement à ses gouverneurs:
+«Croy, Croy, disait-il, on ne peut servir deux maîtres.» Et il
+emboursait tristement.
+
+Les bons amis de Louis XI régnaient en Angleterre, comme aux Pays-Bas:
+ici les Croy, là-bas les Warwick. Ceux-ci avaient pris le dessus, sans
+doute avec l'appui de l'épiscopat, des propriétaires, de ceux qui ne
+voulaient pas payer la guerre plus longtemps. Édouard savait ce qu'il
+en avait coûté à la fin aux Lancastre pour n'avoir plus ménagé
+l'_Établissement_. Il caressa les évêques, reconnut l'indépendance de
+leurs justices[388], et laissa l'évêque d'Exeter, frère de Warwick,
+traiter d'une trêve à Hesdin. La trêve ménagée par les Croy, fut
+signée entre Édouard et Louis XI par devant le duc de Bourgogne (27
+octobre 1463).
+
+[Note 388: Rymer, 2 nov. 1462.]
+
+En signant une trêve, Louis XI commençait une guerre. Rassuré du côté
+de l'étranger, il agissait d'autant plus hardiment à l'intérieur,
+heurtant la Bretagne après la Bourgogne, et de cette querelle
+bretonne, faisant un vaste procès des grands, des nobles, de l'Église,
+moins un procès qu'une Révolution.
+
+La Bretagne, sous forme de duché, et comme telle, classée parmi les
+grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale,
+si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen âge s'y
+compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n'y était pas un
+simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation
+intime entre le chef et ses hommes, non sans analogie avec le
+_cousinage_ fictif des _highlander_ écossais. Dans une relation si
+personnelle, nul n'avait rien à voir. Chaque seigneur, tout en rendant
+hommage et service, sentait au fond qu'il _tenait_ de Dieu[389]. Le
+duc, à plus forte raison, ne croyait _tenir_ de nul autre, il
+s'intitulait duc par la grâce de Dieu. Il disait: «Nos pouvoirs
+_royaux_ et ducaux[390].» Il le disait d'autant plus hardiment que
+l'autre royauté, la grande de France, avait été sauvée, à en croire
+les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur (Richemont). Le
+duc de Bretagne ayant raffermi la couronne, portait couronne aussi, il
+dédaignait le chapeau ducal. Cette majesté bretonne ayant son
+parlement de barons, ne souffrait pas l'appel au parlement du roi;
+comment pouvait-elle prendre ce que lui soutenait Louis XI, que la
+haute justice ducale devait être jugée par les simples baillis royaux
+de la Touraine et du Cotentin?
+
+[Note 389: «Sicut heremita in deserto,» dit admirablement le
+Cartulaire de Redon.]
+
+[Note 390: C'était l'un des principaux griefs du roi. (_Mss.
+Legrand._)]
+
+Cette question de juridiction, de souveraineté, n'était pas simplement
+d'honneur ou d'amour propre; c'était une question d'argent. Il
+s'agissait de savoir si le duc payerait au roi certains droits que le
+vassal, en bonne féodalité, devait au suzerain, l'énorme droit de
+rachat, par exemple, dû par ceux qui succédaient en ligne collatérale,
+de frère à frère, d'oncle à neveu, et le cas s'était présenté
+plusieurs fois dans les derniers temps; cette famille de Bretagne,
+comme la plupart des grandes familles d'alors, tendait à s'éteindre;
+peu d'enfants, et qui mouraient jeunes.
+
+Ce n'est pas tout: les évêques de Bretagne, à raison de leur temporel,
+siégeaient parmi les barons du pays; étaient-ils vraiment barons,
+vassaux du duc et lui devant hommage? Ou bien, comme le roi le
+prétendait, les évêques étaient-ils égaux au duc, et relevaient-ils du
+roi seul? Dans ce cas, le roi ayant supprimé la Pragmatique et les
+élections, aurait conféré les évêchés de Bretagne comme les autres,
+donné en Bretagne, comme ailleurs, les bénéfices vacants en régale,
+administré dans les vacances, perçu les fruits, etc. Il soutenait
+l'évêque de Nantes qui refusait l'hommage au duc. Le duc, sans se
+soucier du roi, s'adressait directement au pape pour mettre son évêque
+à la raison.
+
+La plus grande affaire du royaume était sans nul doute celle de
+l'Église et des biens d'Église. En supprimant les élections où
+dominaient les grands, Louis XI avait cru disposer des nominations
+d'accord avec le pape[391]. Mais ce pape, le rusé Silvio (Pie II),
+ayant une fois soustrait au roi l'abolition de la Pragmatique, s'était
+moqué de lui, réglant tout sans le consulter, donnant ou vendant,
+attirant les appels, voulant juger entre le roi et ses sujets, entre
+le Parlement et le duc de Bretagne. Le roi, au retour des Pyrénées,
+chemin faisant et de halte en halte (24 mai, 19 juin, 30 juin), lança
+trois ou quatre ordonnances, autant de coups sur le pape et sur ses
+amis. Il y reproduit et sanctionne en quelque sorte du nom royal les
+violentes invectives du Parlement contre l'avidité de Rome, contre
+l'émigration des plaideurs et demandeurs qui désertent le royaume,
+passent les monts par bandes, et portent tout l'argent de France au
+grand marché spirituel. Il déclare hardiment que toutes questions de
+possessoire en matière ecclésiastique seront réglées par lui-même, par
+ses juges; que pour les bénéfices donnés en régale (conféré par le roi
+pendant la vacance d'un évêché), on ne plaidera qu'au Parlement,
+autant dire devant le roi même. Ainsi le roi prenait, et, si l'on
+contestait, le roi jugeait qu'il avait bien pris.
+
+[Note 391: Louis XI, si l'on en croit les Parlementaires, leur demanda
+lui-même des remontrances sur les inconvénients de l'abolition: «En
+obéissant... au bon plaisir du Roi, notre Sire, qui... _a mandé_ puis
+naguères à sa Cour de Parlement, l'advertir des plaintes et doléances
+que raisonnablement on pourroit faire...» Remonstrances faites au roi
+Louis XI en 1465 (et non en 1461). Libertez de l'église Gallicane, t.
+I, p. 1.]
+
+Quelque vifs et violents que fussent en tout ceci les actes du roi,
+personne ne s'étonnait; on n'y voyait qu'une reprise de la vieille
+guerre gallicane contre le pape. Mais au 20 juillet un acte parut qui
+surprit tout le monde, un acte qui ne touchait plus le pape ni le duc
+de Bourgogne, mais tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques, une foule
+de nobles.
+
+À ce moment, le roi se sentait fort, il avait bien regardé tout
+autour, il croyait tenir tous les fils des affaires par Warwick, Croy
+et Sforza; il venait de s'assurer des soldats italiens, il pratiquait
+les Suisses.
+
+Ordre aux gens d'Église de donner sous un an déclaration des biens
+d'Église[392], «en sorte qu'ils n'empiètent plus sur nos droits
+seigneuriaux et ceux de nos vassaux.» Ordre aux vicomtes et receveurs
+de percevoir les fruits des fiefs, terres et seigneuries, «qui seront
+mis en main du roi, faute d'hommage et droits non payés.» Ces grandes
+mesures furent prises par simple arrêt de la Chambre des comptes.
+Celle qui regardait les gens d'Église devint une Ordonnance, adressée
+(sans doute comme essai) au prévôt de Paris. Quant à l'autre, le roi
+envoya dans les provinces des commissaires pour faire recherche de la
+noblesse[393], c'est-à-dire apparemment pour soumettre les faux nobles
+aux taxes, pour s'enquérir des fiefs qui devaient les droits, pour
+s'informer des nouveaux acquêts, des rachats, etc., pour lesquels on
+oubliait de payer.
+
+[Note 392: Ordonnances, XVI, 45; 20 juillet 1463. Selon Amelgard, il
+voulait un cadastre exact des biens du clergé, où auraient figuré
+jusqu'aux plus petits morceaux de terre: _Minimas vel minutissimas
+partes_, avec les titres de propriété, les preuves d'acquisitions, les
+rentes qu'on en tirait, etc. _Bibl. royale, mss. Amelgardi, lib. I, c.
+XXII, fol. 123._]
+
+[Note 393: _Ms. Legrand._]
+
+Cette nouveauté au nom du vieux droit, cette audacieuse inquisition,
+produisit d'abord un effet. On crut que celui qui osait de telles
+choses était bien fort; les Croy se donnèrent ouvertement à lui, comme
+on a vu, et lui livrèrent la Somme; le duc de Savoie se jeta dans ses
+bras, les Suisses lui envoyèrent une ambassade, le frère de Warwick
+vint traiter avec lui. On crut l'embarrasser en lançant dans la
+Catalogne un neveu de la duchesse de Bourgogne, D. Pedro de Portugal,
+qui prit le titre de roi et vint tâter le Roussillon[394]; mais rien
+ne bougea.
+
+[Note 394: Ce neveu de la duchesse de Bourgogne se plaignait assez
+ridiculement à Louis XI de ce qu'il ne laissait pas entrer en
+Roussillon les Bourguignons et Picards que sa tante et son cousin lui
+envoyaient. _Bibl. royale, ms. Legrand, Histoire, liv. VII, fol. 5, 17
+février 1464._ Les Catalans, dit-il, voulant se mettre _en
+république_, il vaudrait mieux leur donner un roi, etc. _Ibidem,
+Preuves, 28 février._]
+
+Il allait grand train dans sa guerre d'église[395]. D'abord, pour
+empêcher l'argent de fuir à Rome, il bannit les collecteurs du pape.
+Puis il attaque et met la main sur trois cardinaux, saisit leur
+temporel. Justice lucrative. Avec un simple arrêt de son Parlement, un
+petit parchemin, il faisait ainsi telle conquête en son propre
+royaume, qui valait parfois le revenu d'une province. L'attrait de
+cette chasse aux prêtres allait croissant. Du seul cardinal d'Avignon,
+un des plus gras bénéficiers, le roi eut les revenus des évêchés de
+Carcassonne, d'Usez, de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angeli, je ne sais
+combien d'autres. Il ne tint pas au neveu du cardinal[396] que le roi
+ne prît Avignon même; le bon neveu donnait avis que son oncle, légat
+d'Avignon pour le pape, était vieux, maladif, quasi mourant, qu'à son
+agonie on pourrait saisir.
+
+[Note 395: Peut-être cet esprit inquiet, qui remuait tout, songeait-il
+à réformer le clergé, du moins les moines. Dans une occasion, il
+reproche grossièrement aux prêtres: «leurs grosses grasses ribauldes.»
+Chastellain, c. LXI, p. 190. De 1462, il autorise son cousin et
+conseiller, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, à réformer l'ordre de
+Cluny. _Archives, registre 199, nº 436, déc. 1462._]
+
+[Note 396: C'était Jehan de Foix, comte de Candale.--«D'autre part,
+Sire, M. le cardinal, mon oncle, est en grant aage et tousjours
+maladif, mesmement a esté puis naguères en tel point qu'il a cuidé
+morir, et est à présumer qu'il ne vivra guère; je fusse voulentiers
+allé par devers luy pour le voir, et m'eust valu plus que je n'ay
+gaigné pieça... Je ne scay, Sire, si vous avez jamais pensé d'avoir
+Avignon en vostre main, lequel, à mon avis, vous seroit bien séant. Et
+qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal, ou par la
+main de M. de Foix, ou autrement, quelque homme, de façon qu'il fist
+résidence avec luy, ne fauldroit point avoir le palais, incontinent
+que ledit M. le cardinal seroit trespassé. Vous y adviserez, Sire,
+ainsi que vostre plaisir sera; nonobstant que je parle un peu contre
+conscience, attendu que c'est fait qui touche l'Église; mais la grant
+affection que j'ay de vous, Sire, me le fait dire.» 31 aoust 1464.
+_Lettre de Jehan de Foix au Roy. Bibl. royale, mss. Legrand, preuves,
+c. I._]
+
+Louis XI se trouvait engagé dans une étrange voie, celle d'un
+séquestre universel; il y allait de lui-même sans doute et par l'âpre
+instinct du chasseur. Mais quand il eût voulu s'arrêter, il ne
+l'aurait pu. Il n'avait pu élargir le duc d'Alençon, l'ami des
+Anglais, qu'en s'assurant des places qu'il leur aurait ouvertes. Il
+n'avait pu s'aventurer dans la Catalogne qu'en prenant pour sûreté au
+comte de Foix une ville forte. Les Armagnacs, à qui il avait fait à
+son avénement le don énorme du duché de Nemours, le trahissaient au
+bout d'un an; le comte d'Armagnac, sachant que le roi en avait vent,
+craignit de sembler craindre, il vint se justifier, jura, selon son
+habitude, et, pour mieux se faire croire, offrit ses places:
+«J'accepte,» dit le roi. Et il lui prit Lectoure et Saint-Sever.
+
+Il prenait souvent des gages, souvent des otages. Il aimait les gages
+vivants. Jamais ni roi, ni père, n'eut tant d'enfants autour de lui.
+Il en avait une petite bande, enfants de princes et de seigneurs,
+qu'il élevait, choyait, le bon père de famille, dont il ne pouvait se
+passer. Il gardait avec lui l'héritier d'Albret, les enfants
+d'Alençon, comme ami de leur père, qu'il avait réhabilité; le petit
+comte de Foix, dont il avait fait son beau-frère, et le petit
+d'Orléans qui devait être son gendre. Il ne pouvait guère l'être de
+longtemps, il naissait; mais le roi avait cru plus sûr de tenir
+l'enfant entre ses mains, au moment où il irritait toute sa maison,
+livrant son héritage au delà des monts pour s'assurer à lui-même ce
+côté-ci des monts, la Savoie. Il aimait cette Savoie de longue date,
+comme voisine de Son Dauphiné: il y avait pris femme, il y maria sa
+soeur; il tenait près de lui tout ce qu'il y avait de princes ou
+princesses de Savoie; il fit enfin venir le vieux duc en personne. Des
+princes savoyards, un lui manquait, et le meilleur à prendre, le jeune
+et violent Philippe de Bresse, qui, d'abord caressé par lui, avait
+tourné au point de chasser de Savoie son père, beau-père de Louis XI.
+Il attira l'étourdi à Lyon, et, le mettant sous bonne garde, il le
+logea royalement à son château de Loches.
+
+Au moyen d'une de ces Savoyardes, il comptait faire une belle capture,
+rien moins que le nouveau roi d'Angleterre. Ce jeune homme, vieux de
+guerres et d'avoir tant tué, voulait vivre à la fin. Il fallait une
+femme. Non pas une Anglaise, ennuyeusement belle, mais une femme
+aimable qui fit oublier. Une Française eût réussi, une Française de
+montagnes, comme sont volontiers celles de Savoie, gracieuse, naïve et
+rusée. Une fois pris, enchaîné, muselé, l'Anglais, tout en grondant,
+eût été ici, là, partout où le roi et le _Faiseur de Rois_ auraient
+voulu le mener.
+
+À cette Française de Savoie, le parti Bourguignon opposa une Anglaise
+de Picardie, du moins dont la mère était Picarde, sortant des
+Saint-Pol de la maison de Luxembourg[397]. La chose fut évidemment
+préparée, et d'une manière habile; on arrangea un hasard romanesque,
+une aventure de chasse où ce rude chasseur d'hommes vint se prendre à
+l'aveugle. Entré dans un château pour se rafraîchir, il est reçu par
+une jeune dame en deuil qui se jette à genoux avec ses enfants; ils
+sont, la dame l'avoue, du parti de Lancastre; le mari a été tué, le
+bien confisqué, elle demande grâce pour les orphelins. Cette belle
+femme qui pleurait, cette figure touchante de l'Angleterre après la
+guerre civile, troubla le vainqueur; ce fut lui qui pria... Néanmoins,
+ceci était grave; la dame n'était pas de celles qu'on a sans mariage.
+Il fallait rompre la négociation commencée par Warwick, rompre avec
+Warwick, avec ce grand parti, avec Londres même; le lord-maire avait
+dit: Avant qu'il l'épouse, il en coûtera la vie à dix mille hommes.
+Mais dût-il lui en coûter la vie à lui-même, il passa outre, il
+épousa. C'était se jeter dans la guerre, dans l'alliance du comte de
+Charolais contre Louis XI. Le comte, pour le faire savoir à tous et le
+dire bien haut, envoya aux noces l'oncle de la reine, Jacques de
+Luxembourg, frère du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne,
+avec une magnifique troupe de cent chevaliers.
+
+[Note 397: La mère d'Élisabeth Rivers était fille du comte de
+Saint-Pol; elle avait épousé à dix-sept ans le duc de Bedford qui en
+avait plus de cinquante. À sa mort, elle s'en dédommagea en épousant,
+malgré tous ses parents et amis, un simple chevalier, le beau Rivers,
+qui était son _domestique_. V. Du Clercq, liv. V, c. XVIII. Le comte
+de Charolais envoya aux noces l'oncle de la reine, frère du comte de
+Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, Jacques de Luxembourg. Cet
+oncle, qui avait été élevé en Bretagne et qui était capitaine de
+Rennes (Chastellain, p. 308), doit avoir été le principal
+intermédiaire entre le comte de Charolais, le duc de Bretagne et
+l'Angleterre. Les historiens anglais n'ont rien vu de tout ceci.]
+
+Ainsi, quelque part qu'il se tournât, en Angleterre, en Bretagne, en
+Espagne, le roi trouvait toujours devant lui le comte de Charolais.
+Que lui servait donc d'avoir les Croy, de gouverner par eux le duc de
+Bourgogne? Il voulut faire un grand effort, s'emparer lui-même de
+l'esprit du vieux duc, et s'étant rendu maître du père, avec le père
+écraser le fils.
+
+Il ne bougea plus guère de la frontière du Nord, allant, venant, le
+long de la Somme, poussant jusqu'à Tournai[398], puis se confiant,
+s'en allant tout seul chez le duc en Artois, lui rendant à tout moment
+visite, l'attirant par la douce et innocente séduction de la reine,
+des princesses et des dames. Elles vinrent surprendre un matin le
+bonhomme, réchauffèrent le vieux coeur, l'obligèrent de se montrer
+galant, de leur donner des fêtes. Il en fut si aise et si rajeuni
+qu'il les retint trois jours de plus que le roi ne le permettait.
+
+[Note 398: Tournai se montre singulièrement français, en haine des
+Flamands et Bourguignons. Trois cents notables en robes blanches
+reçoivent le roi, lesquelles robes «chascun fit faire à ses dépens,
+sur lesquelles furent faites deux grandes fleurs de lys de soye et de
+brodure, l'une sur le lez de devant au costé dextre, et l'autre par
+derrière...» _Archives de Tournay, extrait du registre intitulé:
+Registre aux Entrées._]
+
+Charmé d'être désobéi, il prit ce bon moment près de l'oncle, accourut
+à Hesdin, l'enveloppa, tournant tout autour, l'éblouissant de sa
+mobilité, avec cent jeux de chat ou de renard... À la longue, le
+croyant étourdi, fasciné, il se hasarda à parler, il demanda Boulogne.
+Puis, la passion l'emportant, il avoua l'envie qu'il aurait d'avoir
+Lille... C'était dans une belle forêt; le roi promenait le duc, qui le
+laissait causer... Enfin, enhardi par sa patience, il lâcha le grand
+mot: «Bel oncle, laissez-moi _mettre à la raison_ beau-frère de
+Charolais; qu'il soit en Hollande ou en Frise, par la Pâque-Dieu, je
+vous le ferai venir à commandement...» Ici il allait trop loin; le
+mauvais coeur avait aveuglé le subtil esprit. Le père se réveilla, et
+il eut horreur... Il appela ses gens pour se rassurer, et sans dire
+adieu il prit brusquement un autre chemin de la forêt[399].
+
+[Note 399: Chastellain embellit probablement la scène. Il suppose que
+Louis XI amusait le vieillard maladif du grand voyage d'outre-mer, des
+souvenirs du voeu du faisan. Il lui fait dire: «Bel oncle, vous avez
+entrepris une haute, glorieuse et sainte chose; Dieu vous la laisse
+bien mettre à fin! je suis joyeux, à cause de vous, que l'honneur en
+revienne à votre maison. Si j'avois entrepris la même chose, je ne la
+ferois que sous confiance de vous, je vous constituerais régent, vous
+gouverneriez mon royaume; et que n'en ai-je dix pour vous les confier!
+J'espère bien aussi que vous en ferez autant si vous partez;
+laissez-moi gouverner vos pays, je vous les garderai comme miens, et
+vous en rendrai bon compte.»--À quoi le duc aurait répondu assez
+froidement: «Il n'est besoin, monseigneur. Quand il faudra que je m'en
+aille, je les recommanderai à Dieu et à la bonne provision que j'y
+aurai mise.»]
+
+Au reste, on ne négligeait rien pour augmenter ses défiances et
+l'éloigner de la frontière. On lui assurait que s'il restait à Hesdin,
+il y mourrait, les astres le disaient ainsi; le roi, qui le savait,
+était là pour guetter sa mort. Son fils lui donnait avis, en bon fils,
+de bien prendre garde à lui, le roi voulait s'emparer de sa personne.
+Rien de moins vraisemblable; Louis XI apparemment n'avait pas hâte de
+détrôner les Croy pour faire succéder Charolais.
+
+Une chose, à vrai dire, accusait le roi, c'est qu'il venait d'établir
+gouverneur entre Seine et Somme, sur cette frontière reprise d'hier,
+l'ennemi capital de la maison de Bourgogne, cet homme noir, ce
+sorcier, cet _envoûteur_; c'étaient les noms que le comte de Charolais
+donnait à son cousin Jean de Nevers, dit le comte d'Étampes, et mieux
+dit Jean _sans terre_.
+
+Jean était né dans un jour de malheur, le jour de la bataille
+d'Azincourt, où son père fut tué. Son oncle, Philippe le Bon, se hâta
+d'épouser la veuve pour avoir la garde des deux orphelins qui
+restaient. Cette garde consista à les frustrer de la succession du
+Brabant, en leur assignant une rente qu'ils ne touchèrent point, puis,
+à la place de la rente, Étampes, Auxerre, Péronne enfin, qu'on ne leur
+donna pas[400]. Ils n'en servirent pas moins leur oncle avec zèle;
+l'un lui conquit le Luxembourg, l'autre lui gagna sa bataille de
+Gavre. Pour récompense, le comte de Charolais voulait encore, sur leur
+pauvre héritage de Nevers et de Rethel, avoir Rethel, fort à sa
+convenance. Puis il voulut leur vie, celle de Jean du moins, auquel il
+intenta cette horrible accusation de sorcellerie. Il le jeta ainsi,
+comme les Croy, dans les bras de Louis XI, qui le mit à son
+avant-garde, et qui dès lors, par Nevers, par Rethel, par la Somme,
+montra à la maison de Bourgogne, sur toutes ses frontières, un ennemi
+acharné.
+
+[Note 400: Quelquefois le revenu, mais non la possession.]
+
+Ce n'étaient pas des guerres seulement qu'on avait à attendre de
+haines si furieuses, c'étaient des crimes. Il ne tenait pas au comte
+de Charolais que les Croy ne fussent tués, Jean de Nevers brûlé. Le
+duc de Bretagne essayait de perdre le roi par une atroce calomnie;
+dans un pays tout plein encore de l'horreur des guerres anglaises, il
+l'accusait d'appeler les Anglais, tandis que lui-même il leur
+demandait sous main six mille archers. Pour appuyer les archers par
+des bulles, il faisait venir de Rome un nonce du pape qui devait juger
+entre le roi et lui; ce juge fut reçu, mais comme prisonnier; expédié
+au Parlement pour siéger, mais sur la sellette. Le roi fit arrêter en
+même temps, à la prière du duc de Savoie, son fils Philippe qui
+l'avait chassé. Il eût bien voulu que le duc de Bourgogne lui fit la
+même prière. Mais, à ce moment même, un événement s'était passé qui
+rompait tout entre eux.
+
+Sur la frontière de la Picardie, dans ce pays de désordres, à peine
+revenu au roi et où l'homme du roi, Jean de Nevers, ramassait les gens
+de guerre, les _bravi_ du temps, il y en avait un, un bâtard, un
+aventurier amphibie, qui, rôdant sur la Marche ou vaguant par la
+Manche, cherchait son aventure. Ce bandit était de bonne maison, frère
+d'un Rubempré, cousin des Croy. Un jour, prenant au Crotoy un petit
+baleinier, il s'en alla, non pêcher la baleine, mais prendre, s'il
+pouvait, en mer un faux moine, un Breton déguisé qui portait le traité
+de son duc avec les Anglais. Ayant manqué son moine et revenant à
+vide, cet homme de proie, plutôt que de ne rien prendre, se hasarda à
+flairer le gîte même du lion, un château de Hollande, où se tenait le
+grand ennemi des Croy, de Jean de Nevers, du roi, le comte de
+Charolais. Le bâtard n'avait que quarante hommes; ce n'était pas avec
+cela qu'il aurait emporté la place. Il laissa ses gens, débarqua seul,
+entra dans les tavernes, s'informa: Le comte allait-il quelquefois se
+promener en mer? Sortait-il bien accompagné? À quelle heure?... Et il
+ne s'en tint pas à cette enquête, il alla au château, entra, monta sur
+les murailles, reconnut la côte. Il en fit tant qu'il fut remarqué et
+suivi; jusque-là sottement hardi, il prit sottement peur, s'accusa
+lui-même en se jetant à quartier dans l'église. Interrogé, il varia
+pitoyablement; il revenait d'Écosse, il y allait, il passait pour voir
+sa cousine de Croy; il ne savait que dire.
+
+Le comte de Charolais eût acheté l'aventure à tout prix; elle le
+servait à point contre Louis XI; le roi semblait avoir voulu
+l'enlever, comme le prince de Savoie. Il envoya vite son serviteur
+Olivier de la Marche avertir son père du danger qu'il avait couru,
+l'effrayer pour lui-même. Cela réussit si bien que le vieux duc manqua
+au rendez-vous du roi, quitta la frontière, et ne se crut en sûreté
+que lorsqu'il fut dans Lille.
+
+La grande nouvelle, l'enlèvement du comte, l'infamie du roi, furent
+partout répandus, criés, comme à son de trompe, prêchés en chaire, à
+Bruges, par un frère Prêcheur; ces Mendiants étaient fort utiles pour
+colporter et crier les nouvelles. Le roi, qui sentit le coup, se
+plaignit à son tour; il demanda réparation, somma le duc de condamner
+son fils. Les Croy auraient voulu qu'il laissât assoupir l'affaire;
+cela allait à leurs intérêts, non à ceux du roi, qui se voyait perdu
+d'honneur. Il envoya au contraire une grande ambassade pour accuser,
+récriminer hautement. D'une part, le chancelier Morvilliers, de
+l'autre le comte de Charolais, plaidèrent en quelque sorte par-devant
+le vieux duc. Le chancelier demandait si l'on pouvait dire que le
+bâtard, avec sa barque, fût armé, équipé, comme il fallait pour un tel
+coup, si c'était avec quelques hommes qu'il aurait emporté un fort,
+saisi un tel seigneur au milieu d'un monde de gens qui l'entouraient.
+Puis, le prenant de haut, il disait que le duc aurait dû s'adresser au
+roi pour avoir justice du bâtard. On ne pouvait lui donner
+satisfaction, à moins de lui livrer ceux qui avaient semé la nouvelle,
+défiguré l'affaire, Olivier de la Marche et le frère Prêcheur[401].
+
+[Note 401: Le duc, bien instruit, répondit que le bâtard avait été
+pris en pays non sujet au roi, qu'il ne savait pas certainement, mais
+par ouï-dire, quels bruits Olivier avait pu répandre; quant au moine,
+il n'en pouvait connaître, n'étant que prince séculier, il respectait
+l'Église. Puis, il ajouta en badinant: «Je suis parti d'Hesdin par un
+beau soleil, et le premier jour n'ai été qu'à Saint-Pol, ce n'est pas
+signe de hâte... Le Roi, je le sais bien, est mon souverain seigneur;
+je ne lui ai point fait faute, ni à homme qui vive, mais peut-être
+parfois aux dames. Si mon fils est soupçonneux, cela ne lui vient pas
+de moi; il tient plutôt de sa mère; c'est la plus méfiante que j'aie
+jamais connue.» Jacques Du Clerq, livre V, ch. XV.]
+
+Le chancelier allait loin, dans l'excès de son zèle. Il accusait le
+comte même du crime de lèse-majesté, pour avoir traité avec le duc de
+Bretagne et le roi d'Angleterre, pour appeler l'Anglais. Plus il avait
+raison, plus le bouillant jeune homme s'irrita; au départ, il dit à
+l'un des ambassadeurs, à l'archevêque de Narbonne: «Recommandez-moi
+très-humblement à la bonne grâce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien
+fait laver la tête par le chancelier, mais qu'avant qu'il soit un an,
+il s'en repentira[402].»
+
+[Note 402: Commines, livre I, ch. I. On y trouve cette circonstance
+essentielle, omise dans le procès-verbal des ambassadeurs, éd.
+Lenglet-Dufresnoy, II, 417-40.]
+
+Il n'eût pas laissé échapper cette violente parole s'il ne se fût cru
+en mesure d'agir. Déjà, selon toute apparence, les grands s'étaient
+donné parole. Le moment semblait bon. Les trêves anglaises allaient
+expirer; Warwick baissait; Croy baissait. Warwick avait perdu son
+pupille; Croy gardait encore le sien, commandait toujours en son nom,
+et peu à peu l'on n'obéissait plus, tous regardaient vers l'héritier.
+En France, l'héritier présomptif était jusque-là le jeune frère du
+roi; le roi prétendait que la reine était grosse; s'il naissait un
+fils, le frère descendait et devenait moins propre à servir les vues
+des seigneurs; il fallait se hâter.
+
+Si l'on en croit Olivier de la Marche, chroniqueur peu sérieux, mais
+qui enfin joua alors, comme on l'a vu, son petit rôle:
+
+«Une journée fut tenue à Notre-Dame de Paris, où furent envoyés les
+scellés de tous les seigneurs qui voulurent faire alliance avec le
+frère du roi; et ceux qui avoient les scellés secrètement portoient
+chacun une aiguillette de soie à la ceinture, à quoi ils se
+connoissoient les uns les autres. Ainsi fut faite cette alliance dont
+le roi ne put rien savoir; et toutefois il y avoit plus de cinq cents,
+que princes, que dames et damoiselles, et escuyers, qui étoient tous
+acertenés de cette alliance.»
+
+Que les agents de la noblesse se soient réunis dans la cathédrale de
+Paris, dont le roi avait récemment méconnu la franchise, enlevé les
+dépôts, cela en dit beaucoup. L'évêque[403] et le chapitre ne peuvent
+guère avoir ignoré qu'une telle réunion eût lieu dans leur église.
+Louis XI venait de fermer son Parlement aux évêques; il devait peu
+s'étonner qu'ils ouvrissent leurs églises aux ligués[404].
+
+[Note 403: L'un des agents principaux de Louis XI lui écrit ces
+paroles significatives: «Plust à Dieu que le pape eust translaté
+l'évesque de Paris en l'évesché de Jérusalem.» Preuves de Commines,
+éd. Lenglet-Dufresnoy, II, 334.]
+
+[Note 404: Le Parlement décida, évidemment sous l'influence du roi,
+que les évêques «_n'entreraient point au conseil_ sans le congé des
+chambres, ou si mandez n'y estoient, excepté les pairs de France et
+ceux qui par privilége ancien doivent et ont accoustumé y entrer.»
+_Archives du royaume, Registre du Parlement, Conseil, janvier 1461._]
+
+Ce roi qui, pour donner les bénéfices, s'était passé d'abord des
+élections de chapitres, puis des nominations pontificales, qui d'abord
+avait au nom du pape condamné le clergé du pape, puis saisi le nonce
+du pape, les cardinaux, eut naturellement le clergé contre lui,
+non-seulement le clergé, mais tout ce qu'il y avait de conseillers
+clercs, juges clercs, au Parlement, dans tous les siéges de
+judicature, tous les clercs de l'Université[405], tout ce qui dans la
+bourgeoisie, par confréries, offices, par petits profits, comme
+marchands, clients, parasites, mendiants honorables, tenait à
+l'Église; tout ce que le clergé confessait, dirigeait... Or, c'était
+tout le monde.
+
+[Note 405: Louis XI, à son avénement, avait ôté les sceaux à
+l'archevêque de Reims, et avait supprimé deux places de
+conseillers-clercs. _Ibidem_, 1461.]
+
+Dans les longs siècles du moyen âge, dans ces temps de faible mémoire
+et de demi-sommeil, l'Église seule veilla; seule elle écrivit, garda
+ses écritures. Quand elle ne les gardait pas, c'était tant mieux; elle
+refaisait ses actes en les amplifiant[406]. Les terres d'église
+avaient cela d'admirable qu'elles allaient gagnant toujours; les haies
+saintes voyageaient par miracle. Puis l'antiquité venait tout couvrir
+de prescription, de vénération. On sait la belle légende: Pendant que
+le roi dort, l'évêque, sur son petit ânon, trotte, trotte, et toute la
+terre dont il fait le tour est pour lui; en un moment, il gagne une
+province. On éveille le roi en sursaut: «Seigneur, si vous dormez
+encore, il va faire le tour de votre royaume[407].»
+
+[Note 406: La plupart des actes ecclésiastiques qu'on a taxés de faux
+et qui sont d'une écriture postérieure à leur date me paraissent être,
+non précisément faux, mais _refaits_ ainsi. Des actes refaits sans
+contrôle, peut-être de mémoire, devaient être aisément altérés,
+amplifiés, etc.--V. Marini, I, Papiri, p. 2; Scriptores rerum Fr., VI,
+461, 489, 523, 602, etc. VIII, 422, 423, 428, 429, 443, etc. Voir
+aussi la Diplomatique des Bénédictins, et les Éléments de M. Natalis
+de Wailly, qui, sous ce titre modeste, sont un livre plein de science
+et de recherches.]
+
+[Note 407: V. le texte dans ma Symbolique du droit (Origines, etc., p.
+XXIV et 79.)]
+
+Ce brusque réveil de la royauté, c'est précisément Louis XI. Il arrête
+l'Église en train d'aller; il la prie d'indiquer ce qui est à elle,
+autrement dit, de s'interdire le reste. Ce qu'elle a, il veut qu'elle
+prouve qu'elle a le droit de l'avoir.
+
+Avec les nobles, autre compte à régler. Ceux-ci n'auraient jamais
+pensé qu'on osât compter avec eux. De longue date, ils ne savaient
+plus ce que c'étaient qu'aides nobles, que rachats dus au roi. Ils se
+faisaient payer de leurs vassaux, mais ne donnaient plus rien au
+suzerain. À leur grand étonnement, ce nouveau roi s'avise d'attester
+la loi féodale. Il réclame, comme suzerain et seigneur des seigneurs,
+les droits arriérés, non ce qui vient d'échoir seulement, mais toute
+somme échue, en remontant. Il présenta ainsi un compte énorme au duc
+de Bretagne.
+
+Si les nobles, les seigneurs des campagnes, n'_aidaient_ plus le roi,
+qui donc aidait? Les villes. Et cela était d'autant plus dur qu'elles
+payaient fort inégalement, au caprice de tous ceux qui ne payaient
+pas. Ceux qui savent de quel poids pesaient au XVe siècle la noblesse
+et l'Église ne peuvent douter que les bourgeois _élus_ pour répartir
+les taxes n'aient été leurs dociles et tremblants serviteurs, qu'ils
+n'aient obéi sans souffler, rayant du rôle quiconque tenait de près ou
+de loin à ces hautes puissances, parent ou serviteur, cousin de
+cousin, bâtard de bâtard. Au reste, les _élus_ étaient récompensés de
+leur docilité, en ce qu'ils n'étaient plus vraiment _élus_, mais
+toujours les mêmes et de mêmes familles; ils formaient peu à peu une
+classe, une sorte de noblesse bourgeoise, unie à l'autre par une sorte
+de connivence héréditaire. Entre nobles et notables bourgeois, la rude
+affaire des taxes se réglait à l'amiable et comme en famille; tout
+tombait d'aplomb sur le pauvre, tout sur celui qui ne pouvait payer.
+
+Charles VII avait essayé de remédier à ces abus en nommant les élus
+lui-même; mais probablement il n'avait pu nommer que les hommes
+désignés par les puissances locales. Louis XI n'eut point d'égard à
+ces arrangements. Il déclare durement dans son ordonnance «que tous
+les _élus_ du royaume sont destitués par leurs fautes et négligences.»
+Par grâce, il les commet encore pour un an. Nommés désormais d'année
+en année, ils sont responsables devant la chambre des comptes. Ils
+décident, mais on appelle de leurs décisions aux généraux des aides.
+Leur importance tombe à rien; leur dignité de petites villes est
+annulée.
+
+Il ne faut pas s'étonner si les gens d'église, les hommes d'épée, les
+notables bourgeois, se trouvèrent ligués avant d'avoir parlé de ligue.
+Les gens même du roi étaient contre le roi, ses amés et féaux du
+Parlement, ces hommes qui avaient fait la royauté, pour ainsi dire,
+aux XIIIe et XIVe siècles, qui l'avaient suivie par delà leur
+conscience, par delà l'autel, ils s'arrêtèrent ici. Ce n'était pas là
+le roi auquel ils étaient accoutumés, leur roi grave et rusé, le roi
+des précédents, du passé, de la lettre, qu'il maintenait, sauf à
+changer l'esprit. Celui-ci ne s'en informait guère, il allait seul,
+sans consulter personne, par la voie scabreuse des nouveautés,
+tournant le dos à l'antiquité, s'en moquant. Aux solennelles harangues
+de ses plus vénérables représentants, il riait, haussait les épaules.
+
+C'est ce qui arriva à l'archevêque de Reims, chancelier de France, qui
+le complimentait à son avénement; il l'arrêta au premier mot. Le pape,
+s'imaginant faire sur lui grand effet, lui avait envoyé son fameux
+cardinal grec Bessarion, la gloire des deux églises. Le docte byzantin
+lui débitant sa pesante harangue, Louis XI trouva plaisant de le
+prendre à la barbe, à sa longue barbe orientale... Et pour tout
+compliment, il lui dit un mauvais vers technique de la grammaire[408],
+qui renvoyait le pauvre homme à l'école.
+
+[Note 408:
+
+ Barbara græca genus retinent quod habere solebant.
+
+Brantôme, qui rapporte ce fait, n'est pas une autorité grave. Mais
+nous avons, à l'appui, le témoignage contemporain du cardinal de Pavie
+(lettre du 20 octobre 1473): «Regi coepit esse suspectus, progredi ad
+eum est vetitus, menses duos ludibrio habitus...; uno atque eodem
+ingrato colloquio finitur legatio.»]
+
+Il y renvoya l'Université elle-même, en lui faisant défendre par le
+pape de se mêler désormais des affaires du roi et de la ville,
+d'exercer son bizarre _veto_ de fermeture des classes[409].
+L'Université finit, comme corps politique; elle finissait d'ailleurs
+comme école, perdant ce qui avait été son âme, sa vie, l'esprit de
+dispute.
+
+[Note 409: Félibien, Histoire de Paris, Preuves du t. II, partie III,
+p. 707. Cette pièce si importante, qui est l'extrait mortuaire de
+l'Université, ne se trouve pas dans la grande Histoire de
+l'Université, par Du Boulay.]
+
+Si Louis XI aimait peu les scolastiques, ce n'était pas seulement par
+mépris pour leur radotage, mais c'est qu'il connaissait la tendance de
+tous ces tonsurés à se faire valets des seigneurs, des patrons des
+églises, pour avoir part aux bénéfices. Il les affranchit malgré eux
+de cette servitude en supprimant les élections ecclésiastiques, que
+leurs nobles protecteurs réglaient à leur gré. Les élections étaient
+le point délicat où les parlementaires eux-mêmes, naguère si âpres
+contre les grands, semblaient faire leur paix avec eux. Sous le nom de
+_libertés gallicanes_, ils se mirent à défendre de toute leur faconde
+la tyrannie féodale sur les biens d'église; ils y trouvèrent leur
+compte. Les deux noblesses, d'épée et de robe, se rapprochaient pour
+le profit commun.
+
+Louis XI, tout en se servant des parlementaires contre le pape,
+ménagea peu ces rois de la basoche. Il limita leur royauté, d'abord en
+proclamant l'indépendance, la souveraineté rivale de l'honnête et
+paisible chambre des comptes[410]. Puis il restreignit les
+juridictions monstrueusement étendues des Parlements de Paris et de
+Toulouse, étendues jusqu'à l'impossible; des appels qu'il fallait
+porter à cent lieues, à cent cinquante lieues dans un pays sans
+routes, ne se portaient jamais. Le roi ramena ces vastes souverainetés
+judiciaires à des limites plus raisonnables; aux dépens de Paris et de
+Toulouse, il créa Grenoble et Bordeaux, auxquels d'heureuses
+acquisitions ajoutèrent Perpignan, Dijon, Aix, Rennes. L'Échiquier de
+Normandie reçut, nonobstant toute clameur normande, son procureur du
+roi[411].
+
+[Note 410: Ordonnances, XVI, 7 février 1464.]
+
+[Note 411: Le 6 septembre 1463, Louis XI crée et donne à Cérisay,
+vicomte de Carentan, «l'office du procureur-général du Roy en son
+eschiquier, ès assemblée des estats et conventions, et par tous les
+siéges et auditoires de son pays de Normandie où il se trouveroit et
+besoing seroit.» Les avocats et procureurs du Roi près les bailliages
+se lèvent tous ensemble et protestent, disant «que la création dudit
+office estoit nouvelle...» À quoi Guillaume de Cérisay répondit:
+«qu'il protestait au contraire; que ce n'estoit point création
+nouvelle, mais y en avoit eu anciennement.» _Registres de
+l'Échiquier._ Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, I, 246.]
+
+Ce n'était pas seulement les primitives vieilleries du moyen âge,
+c'étaient les parlements et universités, secondes antiquités, ennemies
+des premières, que ce rude roi maltraitait. Naguère importants,
+redoutables, ces corps se voyaient écartés, bientôt peut-être, comme
+outils rouillés, jetés au garde-meuble... Les machines révolutionnaires
+les plus utiles aux siècles précédents risquaient fort d'être à la
+réforme sous un roi qui était lui-même la Révolution en vie.
+
+Et pourtant de les laisser là, de repousser (dans un temps où tout
+était priviléges et corps) les corps et les privilégiés, c'était
+vouloir être tout seul. Méfiant, non sans cause, pour les gens
+classés, les _honnêtes gens_, il lui fallait, dans la foule inconnue,
+trouver des hommes, y démêler quelque hardi compère, de ces gens qui,
+sans avoir appris, réussissent d'instinct, ayant plus d'habileté que
+de scrupules, jamais d'hésitation, marchant droit, même à la potence.
+Pour tant de choses nouvelles qu'il avait en tête, il voulait de tels
+hommes, tout neufs et sans passé. Il n'aimait que ceux qu'il créait,
+et qui autrement n'étaient point; pour lui plaire, il fallait n'être
+rien, et que de ce rien il fît un homme, une chose à lui, où, tout
+étant vide, il remplît tout de sa volonté.
+
+Au défaut d'un homme neuf, un homme ruiné, perdu, ne lui déplaisait
+pas; souvent, tel qu'il avait défait, il trouvait bon de le refaire.
+Il releva ainsi ses deux ennemis capitaux qui l'avaient chassé du
+royaume, Brézé et Dammartin. Ils avaient un titre auprès de cet homme
+singulier, d'avoir été assez habiles, assez forts pour lui faire du
+mal; il estimait la force[412]. Quand il eut bien prouvé la sienne à
+ceux-ci, qu'il leur eut fait sentir la griffe, il crut les tenir et
+les employa.
+
+[Note 412: Louis XI savait oublier à propos. Rien n'indique qu'il ait
+été rancuneux, au moins dans cette première époque. Il se réconcilia,
+dès qu'il y eut intérêt, avec tous ceux dont il avait eu à se
+plaindre, avec Liége et Tournai, qui, pour plaire à son père,
+s'étaient mal conduites avec lui pendant son exil. Il s'arrangea sans
+difficulté avec Sforza, qui, depuis deux ans, tenait en échec la
+maison d'Anjou et l'empêchait lui-même de reprendre Gênes; il lui
+livra Savone et lui céda ses droits sur Gênes même, etc.--À peine
+fut-il sur le trône que les chanoines de Loches, croyant lui faire
+leur cour, le prièrent de faire enlever le monument de leur
+bienfaitrice Agnès Sorel. «J'y consens, dit-il, mais vous rendrez tout
+ce que vous tenez d'elle.» Ils n'insistèrent plus.]
+
+Parfois, quand il voyait un homme en péril et qui enfonçait, il
+prenait ce moment pour l'acquérir; il le soulevait de sa puissante
+main, le sauvait, le comblait. Un homme d'esprit et de talent, un
+légiste habile, Morvilliers, avait une fâcheuse affaire au Parlement;
+ses confrères croyaient le perdre en l'accusant de n'avoir pas les
+mains nettes. Louis XI se fait remettre le sac du procès; il fait
+venir l'homme: «Voulez-vous justice ou grâce?--Justice.»--Sur cette
+réponse, le roi jette le sac au feu, et dit: «Faites justice aux
+autres, je vous fais chancelier de France.» C'était chose incroyable
+de remettre ainsi les sceaux à un homme non lavé, de faire ainsi
+siéger un accusé parmi ses juges et au-dessus. Le roi avait l'air de
+dire que tout droit était en lui, dans sa volonté, et cette volonté il
+la mettait à la place suprême de justice dans l'odieuse figure de son
+âme damnée.
+
+Avec cette manière de choisir et placer ses hommes, qui parfois lui
+réussissait, parfois aussi il se trouvait avoir pris des gens de sac
+et de corde, des voleurs. Ne pouvant les payer, il les laissait voler;
+s'ils volaient trop, on dit qu'il partageait[413]. Il n'était pas
+difficile sur les moyens de faire de l'argent[414]; il se trouvait
+toujours à sec. Avec la faible ressource d'un roi du moyen âge, il
+avait déjà les mille embarras d'un gouvernement moderne; mille
+dépenses, publiques, cachées, honteuses, glorieuses. Peu de dépenses
+personnelles; il n'avait pas le moyen de s'acheter un chapeau, et il
+trouva de l'argent pour acquérir le Roussillon, racheter la Somme.
+
+[Note 413: Par exemple, si l'on en croit le faux Amelgard, il aurait
+partagé avec un certain Bores, qui faisait et expédiait les collations
+d'office et en tirait profit: «Et communiter ferebatur talium
+emolumentorum ipsum regem inventorem atque participem fore.» _Bibl.
+royale, mss. Amelgardi_, lib. I, c. VII, 108.]
+
+[Note 414: «Touchant Jehan Marcel, nous le tenons au petit Chastellet,
+et n'est jour que les commissaires n'y besognent; et touchant ses
+biens-meubles, j'ay entendu dire que l'inventaire se monte à dix ou
+douze mille livres parisis, et _se Dieu veut qu'il soit condamné_,
+Sire, on en trouvera beaucoup plus... À mon souverain Seigneur, le
+bailly de Sens (Charles de Melun).» Lenglet Dufresnoy.]
+
+Ses serviteurs vivaient comme ils pouvaient, se payaient de leurs
+mains. À la longue, un jour de bonne humeur, ils tiraient de lui
+quelque confiscation[415], un évêché, une abbaye. Maintes fois,
+n'ayant rien à donner, il donnait une femme. Mais les héritières ne se
+laissaient pas toujours donner; la douairière de Bretagne échappa; une
+riche bourgeoise de Rouen, dont il voulait payer un sien valet de
+chambre, ajourna, éluda, en Normande[416].
+
+[Note 415: Le roi avait promis à Charles de Melun de lui donner les
+biens de Dammartin si celui-ci était condamné. La chose ne pouvait
+manquer, Charles de Melun étant un des commissaires qui jugeaient.
+Cependant il ne put pas attendre le jugement pour entrer en
+possession; il enleva tous les biens-meubles de l'accusé, jusqu'à une
+grille de fer qu'il emporta sur des charrettes et qu'il fit servir à
+sa maison de Paris. La comtesse de Dammartin fut contrainte de vivre
+chez un de ses fermiers pendant trois mois. (Lenglet.)]
+
+[Note 416: La réponse de la mère au roi est jolie et adroite; son mari
+est absent, dit-elle, «à la foire du Lendit.» Elle remercie
+très-humblement «de ce qu'il Vous a plu nous escripre de l'advancement
+de nostre dicte fille; toutefois, Sire, il y a longtemps que... elle a
+faict response qu'elle n'avoit aucun voulloir de soy marier...»]
+
+Ces procédés violents sentaient leur tyran d'Italie. Louis XI, fils de
+sa mère bien plus que de Charles VII, était par elle de la maison
+d'Anjou, c'est-à-dire, comme tous les princes de cette maison, un peu
+Italien. De son Dauphiné, il avait longtemps regardé, par-dessus les
+monts, les belles tyrannies lombardes, la gloire du grand Sforza[417].
+Il admirait, comme Philippe de Commines, comme tout le monde alors, la
+sagesse de Venise. La _Dominante_ était, au XVe siècle, ce que
+l'Angleterre devint au XVIIIe, l'objet d'une aveugle imitation. Dès
+son avénement, Louis XI avait fait venir deux _sages_ du sénat de
+Venise, selon toute apparence, deux maîtres en tyrannie[418].
+
+[Note 417: Si l'on en croit un de ses ennemis, il aurait exprimé un
+jour dans son exil, en présence des chanoines de Liége, combien il
+enviait à Ferdinand le Bâtard et à Édouard IV leurs immenses
+confiscations, l'extermination des barons de Naples et d'Angleterre,
+etc. (_Ms. Amelgardi._)]
+
+[Note 418: «Fist deux chevaliers de Venise à grand mistère venir.»
+Chastellain.]
+
+Ces Italiens différaient du Français en bien des choses, en une
+surtout: ils étaient patients. Venise alla toujours lentement,
+sûrement; le sage et ferme Sforza ne se hâta jamais. Louis XI, moins
+prudent, moins heureux, plus grand peut-être comme révolution, aurait
+voulu, ce semble, dans son impatience, anticiper sur la lenteur des
+âges, supprimer le temps, cet indispensable élément, dont il faut
+toujours tenir compte. Il avait ce grave défaut en politique, d'avoir
+la vue trop longue, de trop prévoir[419]; par trop d'esprit et de
+subtilité, il voyait comme présentes et possibles les choses de
+lointain avenir.
+
+[Note 419: C'est l'histoire de l'illustre et infortuné Jean de Witt,
+qui vit très-bien dans l'avenir que la Hollande finirait par n'être
+qu'une chaloupe à la remorque de l'Angleterre, et qui, tout préoccupé
+de cette idée lointaine, s'obstina à croire que la France suivrait son
+véritable intérêt, qu'elle ménagerait la Hollande.]
+
+Rien n'était mûr alors; la France n'était pas l'Italie. Celle-ci, en
+comparaison, était dissoute, en poudre; il y avait des classes et des
+corps en apparence; en réalité, ce n'était plus qu'individus.
+
+La France, au contraire, était toute hérissée d'agglomérations
+diverses, fiefs et arrière-fiefs, corps et confréries. Si par-dessus
+ces associations, gothiques et surannées, mais fortes encore,
+par-dessus les priviléges et tyrannies partielles, on essayait
+d'élever une haute et impartiale tyrannie (seul moyen d'ordre alors),
+tous allaient s'unir contre; on allait voir immanquablement les
+discordances concorder un instant, et la ligue unanime contre un
+pouvoir vivant de tous ceux qui devaient mourir.
+
+Nous avons dit combien, en un moment, il avait déjà séquestré, amorti
+dans ses mains de seigneuries et de seigneurs, de bénéfices et de
+bénéficiers, de choses et d'hommes. Chacun craignait pour soi; chacun,
+sous ce regard inquiet, rapide, auquel rien n'échappait, se croyait
+regardé. Il semblait qu'il connût tout le monde, qu'il sût le royaume,
+homme par homme... Cela faisait trembler.
+
+Le moyen âge avait une chose dont plusieurs remerciaient Dieu, c'est
+que, dans cette confusion obscure, on passait souvent ignoré; bien des
+gens vivaient, mouraient inaperçus... Cette fois, l'on crut sentir
+qu'il n'y aurait plus rien d'inconnu, qu'un esprit voyait tout, un
+esprit malveillant. La science qui, à l'origine du monde, apparut
+comme Diable, reparaissait telle à la fin.
+
+Cette vague terreur s'exprime et se précise dans l'accusation que le
+fils du duc de Bourgogne porta contre Jean de Nevers, l'homme de Louis
+XI, qui, disait-il, sans le toucher, le faisait mourir, fondre à petit
+feu, lui perçait le coeur[420]... Il se sentait malade, impuissant,
+lié et pris de toutes parts au filet invisible «de l'universelle
+araignée[421].»
+
+[Note 420: Les actes ne donnent rien qui s'écarte de la forme banale
+de ces accusations; un moine noir, des images de cire baptisées «d'une
+eau bruiant d'un sault de molin,» l'une percée d'aiguilles, etc.
+_Bibl. royale, mss. Baluze_, 165.]
+
+[Note 421: Ce mot violent est de Chastellain. Il fait dire au lion de
+Flandre: «J'ay combattu l'universel araigne.»]
+
+Cette puissance nouvelle, inouïe, le roi, ce dieu? ce diable? se
+trouvait partout. Sur chaque point du royaume il pesait du poids d'un
+royaume. La paix qu'il imposait à tous à main armée, leur semblait une
+guerre. Les batailleurs du Dauphiné (_l'écarlate des gentilshommes_)
+ne lui pardonnèrent pas d'avoir interdit les batailles. La même
+défense souleva le Roussillon; Perpignan déclara vouloir garder ses
+bons usages; la franchise de l'épée, la liberté du couteau, surtout
+cette belle justice qui donnait pour épices au noble juge le tiers de
+l'objet disputé.
+
+Les compagnies, les confréries non nobles, ne furent guère plus amies
+que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours à celles de Dieppe
+ou de La Rochelle, se mêlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir
+une marine[422]? Pourquoi, dans sa malignité pour l'Université de
+Paris, en fondait-il une autre à Bourges qui arrêtait comme au passage
+tous les écoliers du midi? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers
+étrangers dans le royaume, des marchands de tous pays à ses nouvelles
+foires de Lyon, supprimant pour les Hollandais et Flamands le droit
+d'aubaine, qui jusque-là les empêchait de s'établir en France?
+
+[Note 422: «Simon de Phares, qui vivoit alors, dit que le vice-amiral
+de Louis XI, Coulon, n'acquit pas moins de réputation par mer que
+Bertrand Duguesclin par terre.» _Ms. Legrand._]
+
+On lui avait reproché en Dauphiné la foule des nobles qu'il avait
+tirés de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-être, ces
+_nobles du Dauphin_, ayant pour fief la _rouillarde_ au côté. Que
+dut-on penser, quand on le vit dès son premier voyage décrasser tout
+un peuple de rustres, qui, comme consuls des bourgades, des moindres
+bastilles du Midi[423], venaient le haranguer; lorsqu'il jeta la
+noblesse aux marchands, «à tous ceulx qui voudroient marchander au
+royaulme.» Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut
+quand elle vit des soudards entrer de par le roi dans ses honorables
+corporations, des maréchaux ferrants, des cordonniers, monter au
+Capitole[424].
+
+[Note 423: Voir présent vol., liv. XI, ch. III.]
+
+[Note 424: Les états du Languedoc se plaignent en 1467 de ce que le
+roi nomme aux charges «des cordonniers, maréchaux et arbalétriers.»
+Paquet, Mémoire sur les institutions provinciales, communales, et les
+corporations à l'avénement de Louis XI (couronné par l'Académie des
+inscriptions).]
+
+Anoblir les manants, c'était désanoblir les nobles. Et il osa encore
+davantage. Sous prétexte de réglementer la chasse, il allait toucher
+la _seigneurie_ même en son point le plus délicat, gêner le noble en
+sa plus chère liberté, celle de vexer le paysan.
+
+Rappelons ici le principe de la seigneurie, ses formules
+sacramentelles: «Le seigneur enferme ses manants, comme sous portes et
+gonds, du ciel à la terre... Tout est à lui, forêt chenue, oiseau dans
+l'air, poisson dans l'eau, bête au buisson, l'onde qui coule, la
+cloche dont le son au loin roule[425]...»
+
+[Note 425: Ces lignes résument les formules allemandes; elles disent
+avec plus de poésie ce qui, du reste, se retrouvait partout. V. Grimm,
+Deutsche Rechts Alterthümer, 46. Voir aussi ma Symbolique du droit:
+Origines, etc., p. 42 et 228-30.]
+
+Si le seigneur a droit, l'oiseau, la bête ont droit, puisqu'ils sont
+du seigneur. Aussi était-ce un usage antique et respecté que le gibier
+seigneurial mangeât le paysan. Le noble était sacré, sacrée la noble
+bête. Le laboureur semait; la semence levée, le lièvre, le lapin des
+garennes, venaient lever dîme et censive. S'il réchappait quelques
+épis, le manant voyait, chapeau bas, s'y promener le cerf féodal. Un
+matin, pour chasser le cerf, à grand renfort de cors et de cris,
+fondait sur la contrée une tempête de chasseurs, de chevaux et de
+chiens, la terre était rasée.
+
+Louis XI, ce tyran qui ne respectait rien, eut l'idée de changer cela.
+En Dauphiné, il avait hasardé de défendre la chasse[426]. À son
+avénement, il trahit imprudemment l'intention d'étendre la défense au
+royaume, sauf à vendre sans doute les permissions à qui il voudrait.
+Le sire de Montmorenci, ayant l'honneur de recevoir le roi chez lui,
+voulait le régaler d'une grande chasse, et pour cela il avait
+rassemblé de toutes parts des filets, des épieux, toutes sortes
+d'armes, d'instruments de ce genre. Au grand étonnement de son hôte,
+Louis XI fit tout ramasser en un tas, tout brûler.
+
+[Note 426: Il révoqua la défense, à l'approche de sa grande crise:
+«Naguère, par le maistre des eaux et forest... a esté faicte deffense
+générale audit pays de chasser à aucunes bestes... S'il vous appert
+que lesdiz nobles ayent de toute ancienneté accoustumé chasser et
+pescher en nostre dit pays de Dauphiné, que les habitans ayent droit
+ou leur ait autrefois par nous esté permis de chasser et pescher,
+moyennant le payement de ladicte rente ou droicts... permettez et
+souffrez...» Ordonnances, XVI, I; 11 juin 1463.]
+
+Si l'on en croit deux chroniqueurs hostiles, mais qui souvent sont
+très-bien instruits, il aurait ordonné que sous quatre jours tous ceux
+qui avaient des filets, des rets ou des piéges, eussent à les remettre
+aux baillis royaux, il aurait interdit les forêts «aux princes et
+seigneurs,» et défendu expressément la chasse aux personnes _de toute
+condition_, sous peines corporelles et pécuniaires. L'ordonnance peut
+avoir été faite, mais j'ai peine à croire qu'il ait osé la
+promulguer[427]. Les mêmes chroniqueurs assurent qu'un gentilhomme de
+Normandie, ayant, au mépris de la volonté du roi, chassé et pris un
+lièvre, il le fit prendre lui-même et lui fit couper l'oreille. Ils ne
+manquent pas d'assurer que le pauvre homme n'avait chassé que sur sa
+propre terre, et pour rendre l'histoire plus croyable, ils ajoutent
+cette glose absurde, que le roi Louis aimait tant la chasse qu'il
+voulait désormais chasser seul dans tout le royaume.
+
+[Note 427: Elle ne se trouve point.--«Unum edixit, quod, sub poena
+confiscationis corporis et bonorum..., omnes qui plagas, retia, vel
+laqueos quoscumque venatorios haberent... baillivis deferrent... Ipse
+in domo domini de Momorensi...» _Bibliothèque royale, ms. Amelgardi_,
+lib. I, XXI, 122. Chastellain parle comme si l'ordre du roi eût été
+exécuté; il se sert du mot _harnois_ qui indiquerait plus que les
+instruments de chasse, et il ajoute une circonstance grave,
+l'_interdiction des forêts_: «Par toutes villes et pays fit bûler et
+ardoir et consumer en feu _tous les harnois_ du royaulme, et fit
+_défendre toutes forests_ à tous princes et seigneurs, et toutes
+manières de chasses à qui qu'elles fussent, sinon soubs son congé et
+octroy.» Chastellain, p. 215. Du Clercq affirme la même chose, mais
+avec une mesure judicieuse: il dit que le roi: «Feit _par toute l'Isle
+de France_ et environ brusler tous les rests, etc. Et pareillement,
+comme on disoit, avoit faict faire par tout son royaulme et _là où il
+avoit esté_; et moy estant à Compiègne, en veis plusieurs ardoir.» Du
+Clercq, liv. V, ch. I.]
+
+Que les gens du roi, comme on le dit encore, aient fait ce que le roi
+défendait aux seigneurs, qu'ils aient vexé les pauvres gens, c'est
+chose assez probable. Ce qui est authentique et certain, ce sont les
+articles suivants qu'on lit dans les comptes de Louis XI (dans le peu
+de registres qui en restent encore): «Un écu à une pauvre femme dont
+les lévriers du roi ont étranglé la brebis;--à une femme dont le chien
+du roi a tué une oie;--à une autre dont les chiens et lévriers ont tué
+le chat. Autant à un pauvre homme dont les archers ont gâté le blé en
+traversant son champ[428].»
+
+[Note 428: «Au Roy nostre seigneur, baillé par le sire de Montaigu, un
+escu pour donner à ung pouvre home, de qui ledit Seigneur fist prandre
+de lui ung chien, au mois de décembre derrenier passé; et ung escu
+pour donner à une pouvre femme, de qui les lévriers dudit Seigneur
+estranglèrent une brebis, près Notre-Dame-de-Vire.--Ung escu pour
+donner à une femme, en récompense d'une oye, que le chien du Roy,
+appelé Muguet, tua auprès de Blois.--Au Roy encores, baillé par
+Alexandre Barry, homme d'armes des archiers de la garde pour donner à
+ung pouvre homme près le Mans, en récompense de ce que les archiers de
+sa garde avoient gasté son blé, en passant par ung champ, pour eulx
+aller joindre droit au grand chemin, ung escu.--Au Roy, un escu, pour
+donner à une pouvre femme, en récompense de ce que ses chiens et
+lévriers lui tuèrent ung chat près Montloys, à aller de Tours à
+Amboise.» (Communiqué par M. Eugène de Stadler.) _Archives du royaume,
+registres des comptes, K. 294, fol. 15, 43, 48, 49-50, années
+1469-1470._]
+
+Ces petits articles en disent beaucoup. D'après de telles réparations
+aux pauvres gens, d'après les nombreuses charités qu'on trouve dans
+les mêmes comptes, on serait tenté de croire que ce politique avisé
+aura eu souvent velléité, dans sa guerre contre les grands, de se
+faire le roi des petits. Ou bien, faudrait-il supposer que dans ses
+spéculations dévotes, où il prenait pour associés les saints et
+Notre-Dame, tenant avec eux compte ouvert et travaillant ensemble à
+perte et gain, il aura cru, par des charités, de petites avances, les
+intéresser dans quelque grosse affaire? Peut-être enfin, et cette
+explication en vaut une autre, le méchant homme était parfois un
+homme[429], et parmi ses iniquités politiques, ses cruelles justices
+royales, il se donnait la récréation d'une justice privée, qui après
+tout ne coûtait pas grand'chose.
+
+[Note 429: Il faut distinguer les époques. Louis XI n'était pas alors
+ce qu'il fut depuis; c'était encore un homme. Il aimait beaucoup sa
+mère, et la pleura sincèrement. Il avait annoncé des intentions douces
+et pacifiques. «On lui a souvent entendu dire que, comme il tiroit
+beaucoup de ses peuples, il vouloit, en épuisant leurs bourses,
+_épargner leur sang_.» _Legrand, Hist. mss., IV, 31._ Pie II, dans son
+éloge (il est vrai, fort intéressé), énumère toutes les vertus de
+Louis XI, son _humanité_, etc. Après avoir rappelé son enfance
+studieuse, ses malheurs, il ajoute: «Audiamus quid agat Ludovicus in
+paterno solio collocatus. An ludit et choreis indulget, an vino madet,
+an crapula dissolvitur, an marcet voluptatibus. An rapinas meditatur,
+_an sanguinem sitit_? Nihil horum... O beatum Franciæ regnum cui talis
+rex præsidet! ô felix exilium quod talet remisit præsidium! Æncæ
+Silvii opéra, p. 859, 17 martii 1462.]
+
+Quoi qu'il en soit, d'avoir menacé le droit de chasse, touché à l'épée
+même, cela suffisait pour le perdre. C'est, selon toute apparence, ce
+qui donna aux princes une armée contre lui. Autrement, il est douteux
+que les nobles et petits seigneurs eussent suivi contre le roi la
+bannière des grands, une bannière depuis bien des années roulée,
+poudreuse. Mais ce mot, _plus de chasse_, les forêts interdites,
+l'historiette surtout de l'oreille coupée[430], c'était un épouvantail
+à faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait
+attaqué dans sa royauté sauvage, dans son plus cher caprice, chassé
+lui-même sur sa terre, déjà forcé au gîte... Quoi, aux dernières
+Marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardenne, partout le roi, toujours
+le roi! Partout, à côté du château, un bailli qui vous force à
+descendre, à répondre aux clabauderies d'en bas, qui poussera au
+besoin vos hommes à parler contre vous... jusqu'à ce que, de guerre
+lasse, vous ayez tué chiens et faucons, renvoyé vos vieux
+serviteurs...
+
+[Note 430: Le dernier souvenir de la liberté féodale (qui était
+pourtant la servitude du peuple) s'est rattaché d'une manière assez
+bizarre au règne qui précéda celui de Louis XI. Charles VII est devenu
+ainsi le roi de l'Âge d'or. Lire les charmants vers de Martial de
+Paris, charmants, absurdes historiquement: «Du temps du feu Roy, etc.»
+
+V. dans les notes de mon Introduction à l'Histoire universelle, la
+traduction des chansons de chasse, de l'appel des chasseurs, etc.
+C'est la fraîcheur de l'aube.]
+
+Dès lors, ni cor, ni cris, toujours même silence, sauf la grenouille
+du fossé qui coasse après vous... Toute la joie du manoir, tout le sel
+de la vie, c'était la chasse; au matin le réveil du cor, le jour la
+course au bois et la fatigue; au soir, le retour, le triomphe, quand
+le vainqueur siégeait à la longue table avec sa bande joyeuse. Cette
+table où le chasseur posait la tête superbement ramée, la hure énorme,
+où il refaisait son courage avec la chair des nobles bêtes[431], tuées
+à son péril, qu'y servir désormais?... Qu'il fasse donc pénitence, le
+triste seigneur, qu'il descende aux viandes roturières, ou bien qu'il
+mange la chair blanche[432] avec les femmes et vive de basse-cour...
+
+[Note 431: Telle est partout la croyance barbare ou héroïque. Achille
+fut, comme on sait, nourri de la moelle des lions. Les Caraïbes
+mangeaient de la chair humaine, malgré leur répugnance, afin de
+s'approprier la bravoure de leurs plus braves ennemis. V. aussi le
+sublime chant grec, où l'aigle dialogue avec la tête du clephte dont
+il se repaît: «Mange, oiseau, c'est la tête d'un brave, mange ma
+jeunesse, mange ma vaillance, etc.» J'ai traduit ce chant dans une
+note de mon Introduction à la Symbolique du droit (Origines du droit
+trouvées dans les formules et symboles).]
+
+[Note 432: Le héros ne doit manger que de la viande rouge, afin
+d'avoir le coeur rouge, comme l'ont les braves. Le lâche a le coeur
+pâle, dans les traditions barbares.]
+
+Qui s'y fût résigné se serait senti déchu de noblesse. Quiconque
+portait l'épée, devait tirer l'épée.
+
+
+
+
+LIVRE XIV
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC
+
+1465
+
+
+Louis XI voyait venir la crise[433], et il se trouvait seul, seul dans
+le royaume, seul dans la chrétienté.
+
+[Note 433: À ce moment solennel, il se fait comme un silence dans les
+monuments de l'histoire. Pas une ordonnance royale en dix mois, de
+mars 1464 en mai 1465 (sauf deux ordonnances sans date qu'on a placées
+là sans raison). Les trois années précédentes viennent de remplir un
+énorme volume.]
+
+Il fallait qu'il sentît bien son isolement pour aller chercher, comme
+il le fit, l'alliance lointaine du Bohémien et de Venise; alliance
+contre le Grand Turc, assez bizarre dans un pareil moment. Mais en
+réalité, si les affaires n'eussent marché trop vite, le Bohémien eût
+probablement attaqué le Luxembourg[434], Venise eût fourni des
+galères[435].
+
+[Note 434: Comme il offrit de le faire plus tard.]
+
+[Note 435: Pour juger ce traité, il faut peut-être encore tenir compte
+du droit du moyen âge, qui (dans l'esprit du peuple au moins) n'était
+pas encore effacé: c'était chose injuste, impie, d'attaquer un croisé.
+Louis XI se mettait sous la protection de ce droit, en déclarant
+s'unir contre le Turc avec Venise et la Bohême.--Dans cet acte
+curieux, les parties contractantes semblent prétendre à faire un
+triumvirat de l'Europe; elles parlent hardiment pour des alliés qui
+n'en savent rien, pour leurs ennemis même, Venise pour les Italiens,
+le Bohémien pour les Allemands, Louis XI pour les princes français. Et
+ce n'est pas une ligue temporaire: c'est le plan d'une confédération
+durable qui règle déjà le vote entre les nations et dans chaque
+nation, on pourrait y voir une ébauche des fameux projets de
+République chrétienne, de Paix européenne. Preuves de Commines, éd.
+Lenglet, II, 431.]
+
+Nos grands amis et alliés, les Écossais, nous menacèrent, loin de nous
+secourir. Et les Anglais semblaient près d'attaquer. Warwick seul
+peut-être sauva à la France une descente anglaise, et à Édouard la
+folie d'une guerre étrangère après la guerre civile; folie trop
+vraisemblable, au moment où nos ennemis venaient de marier ce jeune
+Édouard, de placer dans son lit et à son oreille une douce
+solliciteuse pour mettre la France à feu et à sang.
+
+Louis XI craignait fort que le pape, lui gardant rancune, n'autorisât
+la ligue. Il se hâta de lui écrire que ses ennemis étaient ceux du
+saint-siége, que les princes et les seigneurs voulaient, par-dessus
+tout, rétablir la Pragmatique, les élections, disposer à leur gré des
+bénéfices. Le pape, sans se déclarer, lui répondit gracieusement, et
+lui envoya, pour lui et la reine, des _Agnus Dei_[436].
+
+[Note 436: Lettre de maître Pierre Gruel au Roy. _Mss. Legrand_, 14
+septembre 1465.]
+
+Les seuls secours que reçut Louis XI lui vinrent de Milan et de
+Naples. Sforza et Ferdinand le Bâtard[437] comprirent très-bien que si
+les Provençaux suivaient Jean de Calabre, comme ils prétendaient le
+faire, à la conquête de la France, le tour de l'Italie viendrait.
+Sforza envoya dans le Dauphiné son propre fils Galéas avec huit cents
+hommes d'armes et quelques mille piétons. Ferdinand fit croiser des
+galères qui, passant et repassant le long des côtes, tinrent les
+Provençaux en alerte. Faibles secours, indirects, mais non sans
+efficacité.
+
+[Note 437: Les intelligences que le roi entretenait avec Ferdinand, en
+opposition aux intérêts de Jean de Calabre, furent une des causes de
+la Ligue: «Un messager du royaume allait de par le Roy, lequel au roy
+Fernand rescrivoit, que de luy ne se donna soulcy au duc Jean, il ne
+l'aideroit mye. Le messager fut arrestez; on trouva sur luy la lettre,
+qui de la main du roy Louys estoit signée.» La chronique de Lorraine,
+Preuves de D. Calmet, III, XXIII. Pierre Gruel, président au Parlement
+de Grenoble, écrit au roi: «Sire, ce pays du Dauphiné est esmeu pour
+le retournement qu'ont fait ses seigneurs de Velai, et aussi pour ce
+que tout le païs de Provence est en armes, et l'on doubte, pour ce
+qu'ilz ont monseigneur de Calabre comme leur Dieu; combien que avons
+nouvelles que l'armée du roy Fernand par mer a couru la costière de
+Provence.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Bibl. royale, mss. Du
+Puy, 596, 14 septembre 1465._]
+
+Les Italiens de Lyon rendirent au roi un autre service: ce fut de
+fournir des armures aux gentilshommes qui lui venaient du
+Dauphiné[438], de Savoie et de Piémont ces armures se tiraient surtout
+de Milan. Il est probable aussi que les Médicis lui firent passer
+quelque argent par leurs commis de Lyon[439]. Sa flatteuse lettre à
+Pierre de Médicis, son «ami et féal conseiller,» où il lui permet de
+mettre les lis de France dans ses armes, a bien l'air d'une quittance.
+
+[Note 438: «S'ils ont besoin de harnois et de brigandines, qu'ils en
+facent bailler par les marchands qui les ont, et le receveur en
+respondra.» _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 1465._]
+
+[Note 439: Autrement, je ne vois pas trop pourquoi il aurait pris ce
+moment pour parer de nos fleurs de lis les boules des _medici_. Le roi
+ne donne qu'un motif peu sérieux: «Ayans en mémoire la grande, louable
+et recommandable renommée que feu Cosme de Medici a eue en son
+vivant..., et en obtempérant à la supplication et requeste qui faite
+nous est de la part de nostre amé et féal conseilleur Pierre de
+Medici.» _Archives du royaume, J. Registre 194, nº 23, mai 1465._]
+
+Au dedans, les ressources du roi étaient faibles, incertaines. Sur les
+vingt-sept provinces du royaume, il n'en avait que quatorze; dans ces
+quatorze même, il était probable que l'appel féodal du ban et de
+l'arrière-ban grossirait l'armée des princes plutôt que la sienne. Il
+avait çà et là des francs-archers; il avait quelques compagnies
+d'ordonnance bien-armées, bien montées et lestes. Seulement, ces
+compagnies, formées par Dunois, Dammartin et autres ennemis du roi, ne
+reconnaîtraient-elles pas en bataille la voix de leurs vieux chefs?...
+Il venait de faire une belle ordonnance qui protégeait l'homme d'armes
+contre la tyrannie du capitaine, l'habitant contre celle de l'homme
+d'armes. Mais ce bon ordre même semblait tyrannie.
+
+Autre nouveauté peu agréable aux troupes. Il mit près d'elles des
+inspecteurs qui tous les trois mois inspecteraient hommes, chevaux et
+armes, et qui informeraient le roi de tout, principalement «des
+dispositions et volontés[440].»
+
+[Note 440: Ils devaient noter les absents, informer le roi et du
+nombre, et de l'état matériel, et _des dispositions et volontés_.
+Défense aux capitaines d'affaiblir leurs compagnies, en laissant aller
+leurs hommes, de profiter sur les absents, de recevoir la paie des
+soldats sur papier. L'homme d'armes est protégé contre son capitaine,
+qui ne peut plus lui faire de retenue, l'habitant contre l'homme
+d'armes qui ne loge plus qu'en payant. Le commissaire des guerres doit
+faire signer ses rôles par le juge du lieu. Ordonnance du 6 juin 1464,
+_Bibl. royale, Legrand, Hist. mss._, VII, 55.]
+
+Le premier besoin, dans une telle crise, c'était de savoir tout, de
+savoir vite. Il établit la poste[441]: de quatre lieues en quatre
+lieues un relais, où l'on fournirait des chevaux aux courriers du roi,
+à nul autre, sous peine de mort. Grande et nouvelle chose! dès lors,
+tout allait retentir au centre; le centre pouvait réagir à temps[442].
+
+[Note 441: Non plus la poste de tortue, les messagers boîteux, au
+moyen desquels l'Université traînait ses écoliers. La poste royale
+était plutôt imitée des anciennes postes de l'empire romain. Louis XI
+assura le service en payant au maître de poste le prix, alors énorme,
+de dix sols par cheval pour une course de quatre lieues. (Duclos, 19
+juin 1464.)]
+
+[Note 442: Pour la poste, pour l'armée, pour mille besoins, il fallait
+de l'argent. N'osant augmenter les taxes, il voulut assurer les
+rentrées, y suppléer par des expédients. Il rétablit le haut tribunal
+des finances, la cour des Aides. Il essaya (d'abord en Languedoc) une
+meilleure répartition d'impôts; il obligea les clercs et les nobles
+qui acquéraient des biens roturiers, à payer la taille, mesure fiscale
+mais fort utile; les gens exempts d'impôts, achetant avec avantage des
+biens qui devenaient exempts, auraient fini par tout acheter. Le
+bourgeois n'aurait plus rien possédé, pas même sa banlieue.]
+
+À l'appui de ces moyens matériels, il ne dédaigna pas d'en employer
+un moral, tout nouveau, et qui parut étrange: il fit sa justification
+publique, s'adressa à l'opinion, au peuple. Mais alors y avait-il un
+peuple?
+
+Outre la prétendue tentative d'enlèvement, on l'accusait d'un crime
+absurde, d'un guet-apens envers lui-même. On disait, on répétait qu'il
+appelait l'Anglais dans le royaume. Pour se laver de ces imputations,
+il convoqua à Rouen les envoyés des villes du nord, surtout des villes
+de la Somme. Il fit son apologie par devant ces bourgeois; il en tira
+promesse qu'ils se fortifieraient et se défendraient. Seulement ils
+stipulèrent qu'on ne les appellerait pas hors de leurs murs, qu'ils
+seraient dispensés du ban et de l'arrière-ban.
+
+La Guienne, si bien traitée par Louis XI, se montra assez froide. Les
+Bordelais prirent ce moment pour écrire que le frère du roi n'était
+pas suffisamment apanagé; ils n'osaient dire expressément qu'il
+fallait refaire un roi d'Aquitaine, un autre Prince noir, dont
+Bordeaux eût été la capitale. Plus tard, craignant de s'être
+compromis, ils adressèrent au roi une lettre touchante, lui offrirent
+deux cents arbalétriers, «payés pour un quartier,» s'offrirent
+eux-mêmes et restèrent chez eux.
+
+Si les villes furent peu sensibles à l'apologie royale, combien moins
+les princes! Il les assembla pourtant, leur parla comme à ses parents,
+avec une effusion à laquelle ils ne s'attendaient guère. Il rappela
+toute sa vie, son exil, sa misère, jusqu'à son avénement. Il dit que
+le roi son père avait laissé, vers la fin, tellement appauvrir la
+chose publique qu'il devait bien remercier Dieu de l'avoir pu relever.
+Il n'ignorait pas ce que pesait la couronne de France, et que, sans
+les princes qui en étaient les appuis naturels, il n'y avait roi pour
+la soutenir. Au reste, il n'oubliait pas ce qu'il avait juré à son
+sacre: «De garder ses sujets, les droicts aussy et prérogatives de sa
+couronne, _et de faire justice_[443].»
+
+[Note 443: Voir les lettres, manifestes et discours de Louis XI dans
+Du Clercq, livre V, chap. XXIII, dans les Preuves de Commines, édition
+Lenglet-Dufresnoy, II, 445, et dans les actes de Bretagne, éd. D.
+Morice, II, 90.]
+
+Dans ce discours et dans ses manifestes, il prend les princes à témoin
+de la sécurité et du bon ordre qu'il a établis; il a étendu le
+royaume, l'a augmenté du Roussillon et de la Cerdagne; il a racheté
+les villes de Somme[444], «grandes fortifications à la couronne.» Tout
+cela, «_sans tirer du peuple plus que ne faisoit le Roi son père_.»
+Enfin, «grâce à Notre-Seigneur, il a peiné et travaillé, en visitant
+toutes les parties de son royaume, plus que ne fit jamais, en si peu
+de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne.»
+
+[Note 444: Mémoire à dire et remonstrer de par le Roy aux prélats,
+nobles et villes d'Auvergne: «Ils donnent à entendre au peuple qu'ilz
+veuillent le descharger de tailles et aydes... Faict bien à considérer
+ces autres divisions passées, tant du Roy de Navarre, des Maillets
+(_Maillotins_), et ce qui feut dict et semé par avant l'an 1418... Le
+peuple depuis s'en trouva deceu... Au regard des tailles et aydes, n'y
+a esté _riens mis ny creu de nouvel_, qui ne fust du temps du Roy son
+père.» _Bibl. royale, ms. Legrand, Preuves, avril? 1465._]
+
+Ce discours éloquent était très-propre à confirmer les princes dans
+leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relevé la royauté; mais
+c'était là justement ce qu'ils lui reprochaient tout bas. Le comte de
+Saint-Pol ne lui savait aucun gré apparemment d'avoir repris la
+Picardie, ni les Armagnacs d'avoir mis à côté d'eux, au-dessus d'eux,
+le Parlement de Bordeaux.
+
+Il avait prouvé dans ce discours que le vrai coupable, celui qui
+appelait l'Anglais, c'était le duc de Bretagne. Nul n'alla à
+l'encontre; seulement, le vieux Charles d'Orléans, enhardi par son
+âge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre
+poète n'était plus de ce monde, s'il en avait été jamais; cinquante
+ans auparavant, son corps avait été retiré de dessous les morts
+d'Azincourt; son bon sens y était resté. Louis XI ne lui répondit
+qu'un mot, mais tel que le faible vieillard, frappé au coeur, en
+mourut quelques jours après.
+
+Les autres, mieux appris, applaudirent le roi: «On n'avoit jamais vu
+homme parler en françois mieux ni plus honnestement... Il n'y en avoit
+pas de dix l'un qui ne plorast.» Tous ces pleureurs avaient en poche
+leur traité contre lui[445]... Ils lui jurèrent, par la voix du vieux
+René[446], qu'ils étaient à lui, corps et biens.
+
+[Note 445: Le faux Amelgard, l'ami des princes, nous apprend lui-même
+que le vieux Dunois refusait d'aller négocier en Bretagne pour le roi,
+la goutte le retenait: à peine parti, il se trouva si bien que
+personne ne montra plus d'activité pour faire entrer tout le monde
+dans la ligue: «Per varios nuntios et epistolas, etc.»]
+
+[Note 446: René d'Anjou répondit pour tous, avec beaucoup de chaleur.
+L'innocent acteur répétait la pièce toute faite que lui avait apprise
+son faiseur, l'évêque de Verdun, payé par le roi.]
+
+Cependant le duc de Bretagne, pour endormir encore le roi quelques
+moments, lui envoya une grande ambassade, son favori en tête. Le roi
+caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagné lorsqu'il apprit
+que cet honnête ambassadeur était parti, lui enlevant son frère, un
+mineur, un enfant.
+
+Le petit prince, charmé d'être important, était entré de tout son
+coeur dans le rôle qu'on lui faisait jouer. Le roi lui avait déjà
+pourtant donné le Berri et promis mieux; il venait d'ajouter à sa
+pension dix mille livres par an.
+
+Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, où il
+faisait entendre que son frère, dont il était l'unique héritier, en
+voulait à sa vie[447]. Il disait que le royaume, faute de bon
+gouvernement, de justice et police, allait se perdre, à moins que lui
+(ce garçon de dix-huit ans!) n'y apportât remède. Il sommait ses
+vassaux de prendre les armes «pour faire des remonstrances.» Il
+invitait les princes et seigneurs à pourvoir (par l'épée) au
+soulagement du pauvre peuple, «au bien de la chose publique.»
+
+[Note 447: Le roi répond: «Comme chascun peut connoistre et a veu par
+expérience, le Roi, depuis son advénement à la couronne, _n'a monstré
+aucune cruauté_ à personne, quelque faute ou offense qu'on eust faite
+envers luy.»--Lenglet. Cependant, dans une lettre de Louis XI où il
+parle de la fuite de son frère, il lui échappe ce mot sinistre, qui
+semble une menace: «S'il a bien fait, _il le trouvera_.» Du Clercq.]
+
+Le manifeste du duc de Berri est du 15 mars; le 22, le Breton se
+déclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, «sans en excepter
+Monseigneur le roi.» Dès le 12, le comte de Charolais avait fini le
+règne des Croy, saisi le pouvoir. Longtemps ballotté par l'hésitation
+du malade, qui se livrait aujourd'hui à son fils, demain aux Croy, il
+perdit patience, leur déclara guerre à mort dans un manifeste qu'il
+répandit partout. Il fit dire au dernier, qui s'obstinait à rester
+encore, que s'il ne partait au plus vite, «il ne lui en viendroit
+bien.» Croy se sauve aux genoux du vieux maître, qui s'emporte, prend
+un épieu, sort, crie... Mais personne ne vient. Son fils, son maître
+désormais, voulut bien pourtant lui demander pardon. Le vieillard
+pardonna, pleura... Tout est fini pour Philippe le Bon; nous n'avons à
+parler maintenant que de Charles le Téméraire.
+
+Ce Téméraire ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commença son
+violent règne par le procès et la mort d'un trésorier de son père, par
+une brusque demande aux états, une demande du 24 avril pour payer en
+mai. Ordre à toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'être
+présente et sous bannière au 7 mai... Et pourtant, peu firent faute;
+on savait à quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens
+d'armes, huit mille archers, sans compter tout un monde de
+couleuvriniers, cranequiniers, les coutiliers, les gens du charroi,
+etc.
+
+Il fallut du temps au duc de Bretagne pour faire entendre l'affaire
+aux têtes bretonnes; il en fallut à Jean de Calabre pour ramasser ses
+hommes des quatre coins de la France. Le duc de Bourbon trouva si peu
+de zèle dans sa noblesse qu'il put à peine bouger.
+
+Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohérente machine
+féodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le temps de
+la briser, pièce à pièce. Il comptait que, s'il arrêtait seulement
+deux mois le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la Loire, il
+pourrait accabler le duc de Bourbon, l'étouffer comme dans un cercle,
+le serrant entre ses Italiens, ses Dauphinois et ce qu'on lui
+enverrait du Languedoc; les Gascons d'Armagnac portaient le dernier
+coup, et le roi revenait à temps pour combattre le Bourguignon seul,
+pendant que le Breton était encore en route. Tout cela supposait une
+célérité inouïe; mais le roi la rendait possible par l'ordre qu'il
+mettait dans les troupes[448].
+
+[Note 448: «Au regard de son armée, elle n'est pas trop grande, mais
+pour douze ou treize cents combatants, je croy que oncques homme ne
+vit le semblable, ne garder plus bel ordre, tant en bataille en forme
+de chevaucher, que à ne dommaiger point le peuple; ne il n'y a
+laboureur qui s'enfuie, ne homme d'église, ne marchand, et est tout le
+monde en son ost, comme il seroit en la ville de Paris... Oncques ne
+fut si gracieuse guerre.» _Lettre de Cousinot au chancelier, Bibl.
+royale, mss. Legrand, Preuves, 24 juin 1465._]
+
+Le duc de Bourbon croyait que le roi allait, selon la vieille routine
+de nos guerres, s'embourber devant Bourges, qu'il s'endormirait au
+siége, n'osant laisser derrière lui une telle place. Donc, le duc
+garnit Bourges. Mais le roi passa à côté, poussa en Bourbonnais,
+emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit à Montrond,
+et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond était une place
+réputée très-forte et qui devait arrêter. Avant qu'ils se remettent de
+leur surprise, le roi, en vingt-quatre heures encore, prend
+Montluçon, malgré sa résistance; il n'en traite pas moins la ville
+avec douceur, renvoie les troupes avec armes et bagages. Cette douceur
+tente et gagne Sancerre. Au bout d'un mois de guerre, au 13 mai, tout
+semble fini en Bourbonnais, en Auvergne, en Berri, moins Bourges; et
+tout était fini effectivement, si le maréchal de Bourgogne n'était
+venu garder Moulins avec douze cents cavaliers.
+
+Le roi attendait encore les Gascons, qui n'arrivaient pas. Il comptait
+sur eux. Dès le 15 mars, il avait écrit au comte d'Armagnac, et le
+Gascon avait répondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient
+toujours bien servi la couronne de France; que, certes, il ne
+dégénérerait pas; seulement, il avait encore peu de gens et mal
+habillés; il allait assembler ses états.
+
+Louis XI avait fait beaucoup de bien à la Guienne et aux Gascons. Il
+se fiait en eux beaucoup trop. Dans son premier voyage du midi, il
+n'avait voulu confier sa personne qu'à une garde gasconne. Il avait eu
+quinze ans pour compagnon et confident le bâtard d'Armagnac; il lui
+avait donné le Comminges, tant disputé entre Armagnac et Foix, de plus
+les deux grands gouvernements de Guienne et de Dauphiné, nos
+frontières des Pyrénées et des Alpes. Il avait, dès son avénement,
+signé au comte d'Armagnac une grâce de tous ses crimes, qui elle-même
+était un crime; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accordé
+abolition complète à cet homme effroyable, condamné pour meurtre et
+pour faux, marié publiquement avec sa soeur. Et au bout d'un an, le
+brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en eût pris
+les clefs.
+
+Tout cela n'était rien en comparaison des folies qu'il avait faites
+pour les cadets d'Armagnac, se dépouillant pour leur faire une
+monstrueuse fortune, détachant du domaine en leur faveur ce qui avait
+été donné à la branche de Champagne-Navarre en dédommagement de tant
+de provinces: le duché de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'étaient
+des biens infinis autour de Paris, et dans tout le nord[449]. Mais ce
+ne fut pas assez; ce qui avait suffi à un roi ne suffit pas au favori
+gascon; il fallut que Nemours devînt duché-pairie, que ce duc d'hier
+eût siége entre Bourgogne et Bretagne. Le parlement réclama, résista;
+le roi s'entêta à croire que ce grand domaine royal serait mieux dans
+des mains si dévouées.
+
+[Note 449: Dans les diocèses de Meaux, de Châlons, de Langres, de
+Sens, etc.]
+
+Ce Nemours, cet ami du roi tant attendu, arrive enfin. Il arrive, mais
+à distance. Il lui faut une sûreté, un sauf-conduit; il envoie au camp
+royal comme pour le demander, mais en réalité pour s'entendre avec
+l'évêque de Bayeux. Celui-ci, qui était le prêtre le plus intrigant du
+royaume, était venu comme pour voir la guerre; il s'était fait soldat
+du roi, pour le livrer. Normand et Gascon, ils s'entendent entre eux,
+et avec le duc de Bourbon, avec M. de Châteauneuf, un intime de Louis
+XI, qui de longue date vendait ses secrets. Ils se faisaient fort de
+le surprendre dans Montluçon; si les habitants avaient remué pour lui,
+l'évêque aurait prêché de la fenêtre et juré que tout se faisait par
+ordre de Sa Majesté. Le duc de Bourbon, trouvant ce plan trop hardi,
+le bon évêque ouvrit l'avis étrange de mettre le feu aux poudres; mais
+les hommes d'épée eurent horreur de l'idée du prêtre, ils se
+rabattirent sur une autre; ils crurent qu'ils pourraient faire peur au
+roi, lui remontrer qu'il avait trop d'ennemis, qu'il n'échapperait
+pas, qu'il lui fallait se livrer lui-même avec l'Île-de-France au duc
+de Nemours, donner la Normandie à Dunois, la Picardie à Saint-Pol, la
+Champagne à Jean de Calabre, Lyon et le Nivernais au duc de Bourbon.
+Le roi eût été mis sous la tutelle d'un conseil ainsi composé: deux
+évêques (dont l'évêque de Bayeux), huit maîtres des requêtes et douze
+chevaliers[450].
+
+[Note 450: Legrand (_Histoire ms._ VIII, 48) tire tout ceci, dit-il,
+d'une chronique favorable à Dammartin et peut-être trop hostile à ses
+ennemis. Cette observation ne me paraît pas suffire pour faire rejeter
+un récit aussi vraisemblable, d'après la connaissance que nous avons
+d'ailleurs du caractère des acteurs, de l'évêque de Bayeux, de
+Châteauneuf, etc.]
+
+Pour rêver un pareil traité, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs,
+et le roi sans ressources. Tout le monde, en effet, le jugea perdu,
+lorsque, après la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac
+amener aux princes son armée de six mille Gascons. Chose remarquable,
+celle du roi n'en fut point découragée. Il alla son chemin, prit
+Verneuil, le rasa, emporta Gannat en quatre heures, atteignit les
+princes à Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien étonnés. Le
+duc de Bourbon alla se cacher dans Moulins. Les Armagnacs s'en
+tirèrent en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidélité.
+Ils ménagèrent une trêve générale du midi, jusqu'en août; tout devait
+alors s'arranger à Paris. Jusque-là personne ne pouvait porter les
+armes contre le roi.
+
+ * * * * *
+
+Cette petite campagne, qui n'avait réussi que par miracle, devait
+bien donner à penser. Si le duc de Nemours avait trahi, tous devaient
+trahir.
+
+Le roi était dans les mains de deux hommes peu sûrs, du duc de Nevers
+et du comte du Maine. Il pouvait périr, avec tout son succès du midi,
+si l'un n'arrêtait quelque temps les Bourguignons, l'autre les
+Bretons, si l'ennemi, opérant sa jonction, entrait avant lui dans
+Paris.
+
+Le comte du Maine s'était payé d'avance, en se faisant donner les
+biens de Dunois. Il avait gardé la meilleure part de l'argent qu'il
+recevait pour armer la noblesse; et avec tout cela, il agit mollement,
+à moitié, à regret. Il n'avait garde de faire la guerre dans l'Anjou,
+sur les terres de sa famille; il recula tout le long de la Loire
+devant le duc de Bretagne, en sorte que les Bretons qui servaient dans
+l'armée royale, voyant toujours en face la bannière bretonne, leurs
+parents et amis, leur seigneur _naturel_, finirent par aller le
+rejoindre.
+
+Le duc de Nevers ne défendit pas mieux la Somme. Il se souvint
+qu'après tout il était de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le
+Bon, cousin du comte de Charolais. Il crut sottement qu'il ferait sa
+paix à part. Avant même que la campagne commençât, dès le 3 mai, il
+envoya prier pour lui. C'était décourager tout le monde; les villes
+qui se fortifiaient furent refroidies; les grands seigneurs terriens
+craignirent pour leurs terres et s'y tinrent, ou bien ils allèrent
+trouver le comte de Charolais. Tout ce que ce malheureux Nevers tira
+du comte, ce fut un ordre de ne pas mettre garnison dans Péronne,
+c'est-à-dire de se laisser prendre. Il avisa alors un peu tard que son
+cousin était son ennemi mortel, son persécuteur, son accusateur, et il
+n'osa se livrer à lui; il n'eut pas même le courage de sa lâcheté.
+
+Le comte de Charolais avançait avec sa grosse armée, sa formidable
+artillerie, mais sans trouver sur qui tirer[451]. Les villes ouvraient
+sans peine[452], recevaient ses gens, en petit nombre il est vrai, et
+leur donnaient des vivres pour leur argent. Il ne prenait rien sans
+payer. Partout, sur son passage, il faisait crier qu'il venait pour le
+bien du royaume; qu'en sa qualité de lieutenant du duc de Berri, il
+abolissait les tailles, les gabelles. À Lagny, il ouvrit les greniers
+à sel, brûla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de
+cette armée qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis.
+
+[Note 451: Excepté à Beaulieu près Nesle.]
+
+[Note 452: Tournai, cette sentinelle avancée du royaume, perdue en
+pays ennemi, resta obstinément fidèle.]
+
+Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne étaient encore à Vendôme. Le
+11, le roi, qui revenait en toute hâte, n'avait atteint que Cléry. Il
+était à croire qu'avant l'arrivée des uns et des autres, le
+Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais à temps pour
+sauver Paris.
+
+Paris voulait-il être sauvé? c'était douteux. Le roi lui avait refusé
+une exemption qu'il accordait aux villes de la Somme. Il eut beau
+écrire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chère ville; il
+voulait, disait-il, confier la reine aux Parisiens, et qu'elle
+accouchât chez eux; il aimait tant Paris qu'il perdrait plus
+volontiers moitié du royaume. Paris fut peu touché. L'Université,
+pressée d'armer ses écoliers, maintint son privilége. Ce qu'on accorda
+libéralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la
+châsse de sainte Geneviève; le fameux docteur L'Olive prêcha,
+recommanda de prier pour la reine, pour le fruit de la reine, pour les
+fruits de la terre... Ce n'était sermon de croisade.
+
+Voilà les Bourguignons devant Paris. Commines, qui y était, avoue avec
+une naïveté malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune
+armée[453], qui n'avait jamais vu la guerre, mais qui se sentait
+invincible sous le plus grand prince du monde. À peine à Saint-Denis,
+ils voulurent faire peur à la ville; ils mirent en batterie deux
+serpentines, firent grand bruit, «un beau _hurtibilis_.» Le lendemain,
+étonnés de voir que Paris n'envoyait pas les clefs, ils imaginèrent
+une fallacieuse tentative. Quatre hérauts vinrent pacifiquement à la
+porte Saint-Denis, et demandèrent vivres et passage, «Monseigneur de
+Charolais n'étant venu attaquer personne, ni prendre aucune ville du
+roi, mais pour aviser avec les princes au bien public, et pour qu'on
+lui livrât deux hommes[454].» Pendant que les capitaines bourgeois,
+Poupaincourt et Lorfèvre écoutent à la porte Saint-Denis, les
+Bourguignons attaquent à Saint-Lazare. Grande alarme dans la ville.
+Cependant ils avaient trouvé à qui parler; le maréchal de Rouault, qui
+s'était jeté dans Paris, les repoussa rudement.
+
+[Note 453: La plupart n'étaient jamais venus en France; c'était pour
+eux un voyage de découvertes.--Voir les vers cités par Jehan de Haynin
+(imprimé dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI):
+
+ De Dommartin en Goalle
+ On voit de France la plus belle,
+ On voit Paris, et Saint-Denis,
+ Et Clermont-en-Beauvoisis;
+ Et qui ung peu plus haut monteroit
+ Saint-Estienne de Meaux verroit.]
+
+[Note 454: Probablement le duc de Nevers et le chancelier Morvilliers,
+qui avait manqué au comte Charolais.]
+
+Cela les fit songer. Ils trouvèrent qu'ils étaient loin de chez eux,
+qu'ils avaient laissé bien du pays derrière, bien des rivières, la
+Somme, l'Oise. M. de Charolais en avait fait assez; il avait tenu sa
+journée devant Paris, et personne n'avait osé sortir en bataille. S'il
+n'en faisait davantage, c'était la faute des Bretons qui n'étaient pas
+venus. Mais le roi venait, et au plus vite; on le savait pour sûr, une
+grande dame l'avait écrit de sa main.
+
+La retraite ne convenait pas aux intérêts du grand meneur Saint-Pol,
+qui avait poussé à la guerre pour se faire connétable[455]. Il n'avait
+pas conduit le comte de Charolais jusqu'à Paris pour retourner si
+vite. Au défaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait près du
+comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand très-avisé,
+vice-chancelier du duc de Bretagne, qui, ayant des blancs-seings de
+son maître, les remplissait pour lui et le faisait parler; chaque jour
+le duc venait demain, après-demain, il ne pouvait tarder.
+
+[Note 455: Les confédérés voulaient «faire un régent, ensemble un
+connétable.» _Response faite par le sieur de Crèvecoeur, prisonnier,
+aux interrogations à luy faites par M. l'admiral. Bibliothèque royale,
+mss. Legrand_, cartons 1 et 5.]
+
+Saint-Pol gagna; il obtint qu'on irait au-devant, qu'on passerait la
+Seine; aussi bien, cette dévorante armée ne pouvait rester là sans
+vivres[456]. Il prit le pont de Saint-Cloud.
+
+[Note 456: «Mondit seigneur n'a pas finé, n'y peu avoir d'eux (_de
+ceux de Paris_) pour un denier de vivres, et se ne fussent ceulx de
+Saint-Denys, l'on eust eu faute de pain. L'on a grand disette
+d'aveine... Car il n'est point à croire la compagnie de chevaux qui
+est en cette armée. Escrit hastivement à Saint-Clou.» _Preuves de
+Legrand, 15 juillet._--Le 14, le comte de Charolais écrit à son père
+en partant de Saint-Cloud: «Jacoit ce, mon très-redouté seigneur, que
+dernièrement je vous eusse escrit que je passerois pas outre ledit
+passaige de Saint-Clou jusqu'à tant que j'aurois nouvelles de vous,
+touchant les cent mille escus... dont par plusieurs mes lettres vous
+ay escrit, espérant que vous aurez pitié de nous tous...»--Il ajoute
+de sa main: «Nous assemblerons cette semaisne à M. de Berry et à beau
+cousin de Bretagne; pour quoy, se, en leur compagnie, le payement nous
+failloit, sans le dangier qui en pourroit avenir, vous pouvez penser
+quel deshonneur, esclandre et honte ce seroit, premièrement à vous et
+à toute la compagnie.»--Autre lettre du même jour à ses secrétaires:
+«Qu'ils l'avertissent _à tue cheval_, quand ils auront assemblé les
+cent mille escus.» _Bibl. royale, mss. Du Puy, 595, 14 juillet 1465._]
+
+Les Parisiens, effrayés de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir
+plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient déjà «la faim
+aux dents.» Ils trouvèrent bon dès lors qu'on reçût les hérauts, qu'on
+envoyât des gens honorables à qui M. de Charolais déclarerait en
+confidence pourquoi il était venu. Longuement, lentement
+parlementaient les hérauts à la porte Saint-Honoré, sous mille
+prétextes; ils demandaient à acheter du papier, du parchemin, de
+l'encre, puis du sucre, puis des drogues. Les gens du roi furent
+obligés de faire fermer la porte.
+
+Le roi, qui savait tout, se hâtait d'autant plus. Il écrivit le 14
+qu'il arrivait le 16. Il accourait pour se jeter dans Paris, sentant
+qu'avec Paris, quoi qu'il arrivât, il serait encore roi de
+France[457]. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais à
+tout prix il voulait passer. Il prévoyait que les Bourguignons, plus
+forts que lui d'un tiers, se mettraient entre lui et la ville. Il
+avait mandé de Paris deux cents lances (mille ou douze cents
+cavaliers); son lieutenant-général, Charles de Melun, devait les lui
+envoyer avec le maréchal de Rouault[458]. Les Bourguignons campaient
+fort éloignés les uns des autres; leur avant-garde était vers Paris, à
+deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un côté, Rouault
+de l'autre, ils étaient détruits; détruits ou non, le roi passait.
+
+[Note 457: «Il disoit que «S'il y pouvoit entrer le premier, il se
+sauveroit, et avec sa couronne sur la tête.» «Plusieurs fois, m'a-t-il
+dit, que s'il n'eust pu entrer dans Paris, et qu'il eust trouvé la
+ville murée, il se fust retiré vers les Suisses, ou devers le duc de
+Milan, Francisque, qu'il réputoit son grand amy.» Commines.--Le duc de
+Bedfort disait déjà: De la possession de cette ville «despend cette
+seigneurie (de France).»]
+
+[Note 458: Charles de Melun empêcha «le maréchal Rouault de sortir de
+Paris, _quoique le roy luy eust escrit que le_ LENDEMAIN IL DONNEROIT
+BATAILLE _au comte de Charolois, et qu'il vinst avec deux cens lances,
+pour prendre l'ennemi par derrière_...» Lenglet. La note de Louis XI
+qui termine l'accusation de Charles de Melun prouve assez que ce
+n'était pas une vaine imputation de ses ennemis.]
+
+Arrivé à Montlhéry le matin, il voit la route occupée par
+l'avant-garde bourguignonne que le reste rejoint en toute hâte.
+Rouault ne paraît pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la
+vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un fossé. Il attend deux
+heures, quatre heures (de six à dix), mais Rouault ne vient pas.
+
+Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries, mais il n'était
+nullement sûr des chefs. Le fossé seul faisait leur loyauté; ils
+n'osaient le passer sous l'oeil du roi. Mais une fois passé, M. de
+Brézé, qui menait l'avant-garde, eût fort bien pu se trouver
+bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrière-garde,
+fût peut-être tombé sur le roi[459]. Que Paris se déclarât, qu'on vît
+venir seulement cent cavaliers de ce côté, tous étaient loyaux et
+fidèles.
+
+[Note 459: Commines ne croit pas que le comte du Maine ni Charles de
+Melun aient trahi, mais Louis XI le croit. Commines, qui était alors
+un jeune homme de dix-huit ans, a pu ne pas bien connaître les faits
+de ce temps.]
+
+Le roi envoie à Paris en toute hâte; il est en présence, il n'y a pas
+un moment à perdre. Charles de Melun répond froidement que le roi lui
+a confié Paris, qu'il en répond, qu'il ne peut dégarnir sa place[460].
+Les messagers, en désespoir de cause, s'adressent aux bourgeois,
+courent les rues, crient que le roi est en danger, qu'il faut aller au
+secours. Chacun ferme sa porte et reste chez soi[461].
+
+[Note 460: Ce sont du moins les excuses qu'il fit valoir au procès.]
+
+[Note 461: «Mais oncques pour cris qu'ils fissent, la commune ne se
+bougea.» Du Clercq.]
+
+Les Bourguignons, rangés en bataille, avaient, comme le roi, des
+raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'armée royale, ne se
+décidaient pas. Brézé, le comte du Maine, restaient immobiles.
+Celui-ci reçut en vain un héraut de Saint-Pol.
+
+Les Bourguignons sentaient qu'à la longue cette grande ville qu'ils
+avaient à dos pourrait bien s'ébranler; ils résolurent de forcer la
+main à leurs amis, d'aller à eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils
+marchèrent sur Brézé, lequel, docile à cet appel, descendit en
+bataille, contre l'ordre du roi.
+
+Le roi croyait pourtant avoir gagné Brézé. Il venait de lui rendre
+l'autorité en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen,
+grand sénéchal, et plus grand que jamais, ses jugements étant
+désormais sans appel[462]. Il se l'était attaché de très-près, lui
+donnant une de ses soeurs, fille naturelle de Charles VII, pour son
+fils, avec une dot royale[463].
+
+[Note 462: Chartes du 7 janvier 1465 (communiqué par M. Chéruel),
+_Archives municipales de Rouen, registre V-2, fol. 89._]
+
+[Note 463: Payement de 4500 livres à compte, 26 mai 1464. _Archives du
+royaume, 26 mai 1464, K, 70._]
+
+Un moment avant la bataille, il le fait venir, et lui demande s'il est
+vrai qu'il a donné sa signature aux princes. Brézé, qui plaisantait
+toujours, répond en souriant[464]:
+
+«Ils ont l'écrit, le corps vous restera.» Il resta en effet; il fut le
+premier homme tué[465].
+
+[Note 464: «Et le dit en gaudissant, car ainsi estoit-il accoustumé de
+parler. Au moment de la bataille, il dit encore: «Je les mettray
+aujourd'hui si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les
+pourra desmesler.» Commines.--Allait-il combattre pour ou contre Louis
+XI, quand il fut tué? rien ne l'indique. Peut-être ne le savait-il pas
+lui-même, les chances étant assez égales. Ce politique indifférent,
+qui avait tant vu et tant fait, n'en était que plus disposé à se
+moquer de tout. On cite un autre mot qu'il dit un jour au roi, le
+voyant monté sur un petit cheval: «Votre Majesté est très-bien montée;
+car je ne pense pas qu'il se puisse trouver cheval de si grande force
+que cette haquenée.--Comment cela? dit le roi.--Pour ce que elle porte
+Votre Majesté et tout son conseil.» Lenglet.]
+
+[Note 465: Justice de Dieu, aidée de Louis XI? (V. _Amelgard_)... J'ai
+déjà parlé au tome précédent de cet important personnage, politique,
+général, législateur; du moins il voulait l'être: sous Charles VII, il
+s'était fait donner un mémoire pour réformer la procédure. Il était
+poète aussi. De la Rue, III, 327.--Voir à la cathédrale de Rouen le
+noble tombeau, simple et grave, à côté du monument théâtral de Louis
+de Brézé, en face du triomphant sépulcre des Amboise. Il y a là deux
+siècles d'histoire.--L'inscription, qui n'existe plus, est dans M.
+Deville, Tombeaux de Rouen, p. 60.]
+
+Le mouvement donné, il fallait suivre; le roi chargea, il renversa
+Saint-Pol qui, trouvant un bois derrière lui, s'y enfonça, se réserva
+et attendit la fin. Le comte de Charolais, avec le gros de la
+bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant à côté, il
+chargea violemment, sans s'arrêter, une aile du roi, tout à la
+débandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmené
+l'arrière-garde, huit cents hommes.
+
+Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu'à ce qu'il eût passé
+d'une demi-lieue Montlhéry et le roi; deux traits d'arc plus loin, il
+était pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piéton serré de
+trop près lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voilà des hommes
+d'armes qui tombent sur lui, il reçoit un coup d'épée dans la gorge.
+Il était reconnu, entouré, saisi, quand un de ses cavaliers, homme
+lourd et sur un lourd cheval, donna tout au travers, et le dégagea. Il
+se trouva que ce libérateur était un Jean Cadet, fils d'un médecin de
+Paris, qui s'était donné au comte; il le fit chevalier sur place[466].
+
+[Note 466: Olivier de la Marche le nomme autrement: Le fils de son
+médecin, nommé Robert Cotereau.]
+
+La situation était bizarre. Le roi était sur Montlhéry, n'ayant plus
+que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagné qu'il lui eût
+fallu fuir s'il était venu seulement cent hommes contre lui. Les deux
+princes étaient restés, les deux armées s'étaient enfuies.
+
+Qui avait vaincu? on n'eût pu le dire. Des Bourguignons, ralliés en
+petit nombre, serrés et clos de leurs charrois, voyaient à côté les
+feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutôt que de rester ainsi
+sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brûler les
+bagages. Saint-Pol lui-même, qui avait tant poussé en avant, revenait
+à cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait
+délogé[467].
+
+[Note 467: Le récit de Commines est bien malicieux: «Environ minuit,
+revindrent ceulx qui avoient esté dehors, et pouvez penser qu'ils
+n'estoient point allés loin; et rapportèrent que le Roy estoit logé à
+ces feux. Incontinent on y envoya d'autres, et se remettoit chascun en
+estat de combattre, mais la plupart avoit mieux envie de fuir. Comme
+vint le jour, ceux qu'on avoit mis hors du camp, rencontrèrent un
+chartier qui apportoit une crusche de vin du village, et leur dit que
+tout s'en estoit allé... Dont la compagnie eut grant'joie; et y avoit
+assez de gens qui disoient lors, qu'il falloit aller après, lesquels
+faisoient bien maigre chère une heure devant.» Commines, I, 4.]
+
+Le roi, fort alarmé de l'immobilité de Paris, et ne sachant plus même
+pour qui était la ville, n'eut garde de s'y mettre. Il alla attendre à
+Corbeil, s'informa. Si, dans ce moment décisif, le comte de Charolais
+eût osé aborder Paris, il finissait la guerre, selon toute apparence.
+Il aima mieux prouver que le champ lui restait; il en prit possession,
+à la vieille manière féodale et chevaleresque, faisant sonner et crier
+aux carrefours du camp: «Que, s'il estoit quelqu'un qui le requist de
+bataille, il estoit prest de le recepvoir.» Il passa le temps à
+enterrer les morts; il reçut, en vainqueur clément, la supplique de
+ceux qui réclamaient le corps de M. de Brézé.
+
+Paris resta immobile; le roi y rentra et fut encore roi. Tous
+revinrent à lui peu à peu, tous protestèrent de leur fidélité. Il
+reçut les excuses, ne fit mauvaise mine à personne, fit semblant de
+croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidèle
+Charles de Melun, avec force bourgeois et bourgeoises. Il leur conta
+la bataille à sa manière, comment il avait attaqué le premier, gagné
+la journée. Les Parisiens, de leur côté, se félicitaient d'avoir
+achevé la victoire[468]. En effet, la bataille finie, ils étaient
+allés, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages:
+«Chariots, bahus, malles, boistes.» Le greffier chroniqueur dit que ce
+jour ils sortirent trente mille.
+
+[Note 468: C'est le triomphant bulletin de la ville de Paris. Lire les
+deux autres opposés entre eux, mais également triomphants, celui du
+comte de Charolais (vraiment homérique): Preuves de Commines, éd.
+Lenglet, II, 484-488, et celui de Louis XI; Lettres et bulletins des
+armées de Louis XI, adressés aux officiers municipaux d'Abbeville et
+publiés par M. Louandre, 1837 (Abbeville).]
+
+Le roi avait beau se dire vainqueur; on l'avait vu revenir bien mal
+accompagné, cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les _honnêtes_
+gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent audacieux contre
+le roi. Ils l'obligèrent de garder pour lieutenant ce Charles de Melun
+qui l'avait laissé sans secours à Montlhéry[469]. L'évêque, des
+conseillers, des gens d'église, vinrent le trouver aux Tournelles et
+le prièrent tout doucement de laisser conduire désormais les affaires
+«par bon conseil.» Ce conseil devait lui être donné par six bourgeois,
+six conseillers du parlement, six clercs de l'université. Le roi
+accorda tout, se montra confiant, plus même que les bourgeois ne
+voulaient, assurant qu'il allait les armer et prendre dix hommes par
+dizaine.
+
+[Note 469: Charles de Melun avait de longue date capté la popularité
+«Nous rencontrasmes au droit de l'hostel où pend l'enseigne du Dieu
+d'amour en la rue Saint-Antoine... (_Maître_... _demanda_:) Qui nous
+avoit meus requérir qu'il plust au Roy laisser à Paris messire Charles
+de Melun, pour lors son lieutenant, attendu qu'il avoit esté délibéré
+en ladite ville le contraire... À quoy maistre Henry respondit que ce
+qui en avoit esté faict avoit esté faict cuidans faire le proufit de
+la ville, pource que ledit Charles de Melun avoit esté moien envers le
+Roy de faire abattre partie des aydes que ledit sieur prenoit en
+icelle ville.» _Déposition de maistre Henry de Livres et de Jehan de
+Clerbourg. Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, juillet 1465._]
+
+Ce fut son salut que pendant tout ce temps ses ennemis ne surent rien
+faire. Le comte de Charolais n'approcha pas de Paris; il était occupé
+à garder son champ de bataille, à sonner la victoire, à défier l'air.
+Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes, de santé délicate,
+venaient à petites journées. La jonction se fit à Étampes. Étampes
+devait plaire au duc de Bretagne; c'était son apanage de jeunesse dont
+il avait longtemps porté le nom, en dépit des cadets de Bourgogne qui
+le portaient aussi. On s'y arrêta quinze jours à y attendre le duc de
+Bourbon et les Armagnacs. Puis il fallut attendre le maréchal de
+Bourgogne, qui, ayant été battu en route; traînait, boitait. L'on
+attendit encore le duc de Calabre et les Lorrains, qui ne venaient
+pas; ce n'était pas leur faute, suivis de près par les troupes du roi,
+ils avaient été obligés d'éviter la Champagne et de faire le tour par
+Auxerre[470].
+
+[Note 470: Le bâtard de Vendôme côtoya si bien l'armée du duc de
+Calabre et du maréchal de Bourgogne, qui les empêcha d'entrer en
+Champagne, et les obligea d'aller passer près d'Auxerre. Il menait
+avec lui «un couturier qui faisoit les hoquetons blancs et rouges, à 2
+écus pièce, et donnoit le douzième audit bâtard (sans doute pour
+engager sur la route les francs archers à recevoir cet uniforme royal
+et à grossir sa troupe).» _Archives, Trésor des chartes, Procédures
+criminelles faites par Tristan l'ermite_, J. 950.]
+
+Les voilà réunis, et leur réunion leur apprend une chose, la
+difficulté de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de nourrir en
+même lieu cette immense cohue de cavalerie; il fallut tout d'abord,
+pour ne pas s'affamer, qu'ils se tournassent le dos, et s'en
+allassent, comme Abraham et Lot, paître l'un à l'orient, l'autre à
+l'occident. Ils se répandirent dans la Brie, jusqu'à Provins, jusqu'à
+Sens et plus loin.
+
+Avant d'avoir rien fait, ils semblaient avoir hâte de se quitter. Dès
+le premier coup d'oeil, tous déplaisaient à tous. Le monde féodal,
+dans cette dernière revue qu'il faisait de lui-même, s'était trouvé
+tout autre qu'il ne se figurait, étrange, baroque et monstrueux. Ces
+quatre ou cinq armées étaient autant de peuples; mais dans chaque
+armée même la variété de races et de langues, les bigarrures d'habits,
+d'armes et d'armoiries, réveillaient les vieilles querelles. Sous le
+seul nom de Bourguignons, le comte de Charolais amenait une Babel,
+tout ce qu'il y avait de diversités, d'oppositions, de la Frise au
+Jura. Ceux qu'on appelait les Calabrais, du nom de Jean de Calabre,
+c'étaient tout à la fois des Provençaux, des Lorrains, des Allemands,
+de barbares hallebardiers et couleuvriniers suisses[471], aux
+hoquetons bariolés[472], écorchant l'allemand à faire frémir
+l'Allemagne, à quoi répondaient dans leur douceur suspecte des
+Italiens masqués d'acier.
+
+[Note 471: Le greffier les appelle des «_Lifrelofres_ calabriens et
+suisses.» Jean de Troyes, octobre 1465.
+
+«Estoient communément trois Suisses ensemble, un piquenaire, un
+coulevrinier et un arbalétrier.» Olivier de la Marche, Collection
+Petitot, X, 245.]
+
+[Note 472: Voir les vitraux de l'arsenal de Lucerne, et tant d'autres
+monuments.]
+
+Armagnacs et Bourguignons, ces noms juraient ensemble. La rancune de
+parti était-elle éteinte? on peut en douter. Une chose, à coup sûr,
+subsistait, l'aversion instinctive du nord et du midi, le contraste
+des habitudes. Les Gascons d'Armagnac, sales piétons, sans paye ni
+discipline, demi-soldats, demi-brigands, semblèrent si sauvages et si
+effrénés que personne ne voulut les souffrir près de soi; il leur
+fallut camper à part.
+
+Mais l'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment à
+l'autre mettre les alliés aux prises, c'était celle des Bourguignons
+et des Bretons, des deux grands peuples et des deux grands princes.
+Les Bretons venaient tard, après la bataille, et de mauvaise humeur.
+Leur vieille réputation souffrait de la jeune gloire des Bourguignons.
+Ceux-ci avaient parfaitement oublié leur fuite à Montlhéry[473]; ils
+triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de Charolais, resté
+seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, on ne le
+reconnaissait point; ce n'était plus un homme, ou, si c'en était un,
+c'était Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait à peine, ne riait plus,
+tout au plus, quand on lui disait que les jeunes ducs de Berri et de
+Bretagne portaient par délicatesse des cuirasses de soie qui
+simulaient le fer[474]. Les Bretons, peu plaisants, se demandaient
+entre eux s'ils ne feraient pas bien de tomber sur ces Bourguignons,
+de s'en défaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume;
+car enfin, à qui le royaume, sinon à ceux qui amenaient avec eux le
+futur régent ou le futur roi?
+
+[Note 473: Cependant, au moment même, le duc écrivait: «Aux baillis de
+Courtray, d'Ypres, d'Hesdin, au trésorier de Boulonnais, et autres
+officiers, pour la confiscation des biens de ceux qui se sont enfouis
+à la journée de Montlhéry.» _Compte de la recette générale des
+finances_, 18 septembre 1465. Barante, éd. Gachard, II, 24.]
+
+[Note 474: «Armés de petites brigandines fort légères. Encore disoient
+aucuns qu'il n'y avoit que petits cloux dorés par dessus le satin,
+afin de moins leur peser.» Commines.]
+
+Et comme tel, le duc de Berri était suspect à tous; pour tous ses
+confédérés, alliés et amis, il était déjà l'ennemi commun. Le roi dont
+ils se défiaient, c'était celui qui ne l'était pas encore, qui pouvait
+l'être; ils semblaient avoir oublié Louis XI. Cela alla si loin que,
+malgré l'aversion mutuelle, le Bourguignon fit secrètement une ligue
+partielle avec le Breton (24 juillet), et lui paya comptant le secours
+qu'il en pourrait tirer un jour contre le duc de Berri. C'est-à-dire
+que, tout en le faisant, ils s'occupaient à le défaire. Cette folle
+imagination domina le comte de Charolais au point qu'il envoyait déjà
+demander secours aux Anglais contre ce roi possible.
+
+Le vrai roi, pendant ce temps, se remettait et ressaisissait Paris. Il
+eut d'abord deux cents lances, puis quatre cents lances, puis le comte
+d'Eu, un prince du sang, qu'il mit à la place de Charles de Melun. Il
+dédommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la
+tête.
+
+Il avait fait venir de Normandie des francs-archers; mais la noblesse
+ne venait pas, contenue qu'elle était sans doute par les grands
+seigneurs et les évêques. Le roi prit le parti d'aller lui-même
+chercher les Normands (10 août); résolution hardie; Paris branlait;
+mais justement, pour assurer Paris il fallait avoir un point d'appui
+ailleurs. Au reste, les ligués, égarés dans la Brie, dans la Champagne
+et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs détours,
+de n'arriver jamais.
+
+Ils se rapprochèrent néanmoins, plus tôt qu'on n'aurait cru, avertis
+sans doute du départ du roi par leurs bons amis de Paris. Dès qu'ils
+furent à Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manquèrent
+pas de tâter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant
+d'envoyer aux princes et de moyenner une bonne paix. À quoi il
+répondit que c'était son devoir, et que, le cas échéant, il
+n'enverrait pas, il irait lui-même.
+
+Bientôt arrivent aux portes les hérauts du duc de Berri, avec quatre
+lettres, aux bourgeois, à l'Université, à l'Église, au Parlement. Les
+princes, venant pour aviser au bien du royaume, demandent que la ville
+leur envoie six notables. Elle en envoya douze le jour même; en tête,
+l'évêque Guillaume Chartier, le lieutenant civil, le fameux doyen de
+Paris, Thomas Courcelles (l'un des pères de Bâle et des juges de la
+Pucelle), le prédicateur L'Olive, les trois Luillier, le théologien,
+l'avocat, le changeur; sur douze députés, six chanoines. Celui qu'on
+mettait en avant et qui devait parler, c'était l'évêque, un peu idiot.
+
+La pacifique députation, prêtres et bourgeois, fut admise devant le
+duc de Berri au château de Beauté-sur-Marne. Il les reçut assis, mais
+debout près de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhéry, armé
+de toutes pièces. Pour surcroît de terreur, le héros populaire des
+guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il était, traita
+ces pauvres gens comme eût fait Suffolk ou Talbot. Il leur signifia
+que si la ville avait le malheur de ne pas recevoir les princes avant
+dimanche (on était au vendredi), ils protestaient contre elle de tout
+ce qui pouvait en advenir, mais que le lundi, sans faute, on donnerait
+un assaut général.
+
+Le samedi de bonne heure, grande assemblée à l'hôtel de ville. Le
+lieutenant civil répète mot pour mot la terrible menace. L'effroi
+gagne; plusieurs opinent que ce serait manquer au respect qu'on doit à
+la personne des princes du sang, que de leur fermer malhonnêtement les
+portes de la ville; on ne pouvait se dispenser de les recevoir
+eux-mêmes, bien entendu, et non leur armée, seulement une petite
+garde, quatre cents hommes pour chacun des quatre princes, en tout
+seize cents hommes d'armes.
+
+Ce qui donnait le courage d'ouvrir un tel avis, c'est qu'on voyait
+sous les fenêtres de l'hôtel de ville les archers et arbalétriers de
+Paris, rangés en bataille, «pour garder les oppinants d'oppression.»
+Ils étaient dans la Grève. Mais plus loin que la Grève, les troupes
+royales faisaient, le jour même, une grande revue devant le comte
+d'Eu; le prévôt des marchands en fit part au conseil de ville, pour
+guérir la peur par la peur; ce n'était pas moins que cinq cents bonnes
+lances (3,000 cavaliers), quinze cents piétons, archers à cheval,
+archers à pied normands, etc. Il fallait prendre garde de rien faire
+sans l'aveu du lieutenant royal; autrement, on courait risque de
+causer dans Paris une horrible boucherie!
+
+Cela rendit les bourgeois bien pensifs. Mais que devinrent-ils quand
+ils entendirent dans la rue le petit peuple, qui courait, criait,
+cherchant, pour leur couper la gorge, ces traîtres députés qui
+voulaient mettre les pillards dans Paris?... Les députés, plus morts
+que vifs, se laissèrent renvoyer aux princes, et parlèrent, non plus
+pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'évêque dit ces propres
+paroles: «Il ne plaît point aux _gens du roi_ qui sont à Paris de
+prendre response, qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roi.»
+Dunois répéta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain... Il n'y
+eut rien du tout; ce furent, tout au contraire, les troupes royales
+qui sortirent, allèrent reconnaître l'ennemi, et ramenèrent soixante
+chevaux.
+
+Il était temps que le roi arrivât. Le 28 août, il rentra avec toute
+une armée, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et
+d'artillerie, sept cents muids de farine. Il connaissait Paris; il eut
+soin que rien n'y manquât pendant tout ce temps, ni pain, ni vin,
+aucune sorte de vivres. Les arrivages furent toujours abondants; deux
+cents charges de marée en une fois, jusqu'à des pâtés d'anguille qu'il
+fit venir de Nantes et vendre à la criée du Châtelet.
+
+C'étaient les assiégeants qui mouraient de faim. N'ayant su, avec leur
+grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni même celle d'en bas,
+loin d'affamer Paris, ils ne pouvaient se nourrir. Les malheureux
+erraient, vendangeant en août les raisins verts. Il aurait fallu que
+les assiégés eussent la charité de les nourrir. Le comte du Maine
+envoya à son neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de
+raves. Lorsqu'il y eut trêve, le Parisien allait à Saint-Antoine
+vendre des vivres, et rançonnait sans pitié l'assiégeant[475].
+
+[Note 475: Ils ne marchandaient pas: «Les joues velues, pendantes de
+malheureuseté, sans chausses ni souliers, pleins de poux et
+d'ordure... ils avoient telle rage de faim aux dents qu'ils prenoient
+fromage sans peler, mordoient à même.» Jean de Troyes.--«La cité de
+Paris... fist grandement son proffit de l'armée.» Olivier de la
+Marche.]
+
+Le roi était résolu de laisser faire la faim et la division. Mais avec
+ses deux mille cinq cents hommes d'armes et des milliers d'archers, il
+fallait bien qu'il eût l'air de vouloir combattre. Il alla à
+Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abbé de
+Saint-Denis; il en reçut l'instruction d'usage en pareil cas, ouït la
+messe et resta longtemps en prière. En sortant, il remit la fameuse
+bannière, non au porte-étendard, mais à son aumônier, pour la bien
+serrer aux Tournelles.
+
+La prière de Louis XI, selon toute apparence, c'était de pouvoir
+diviser ses ennemis, les gagner un à un, et se moquer de tous: «Ce qui
+est, dit Commines, une grant grâce que Dieu faict au prince qui le
+sçait faire.» Les négociations, publiques et secrètes, allaient leur
+train; sous mille prétextes, on parlait et parlementait sans cesse
+entre Charenton et Saint-Antoine. On appela ce lieu le Marché; là, en
+effet, on marchandait les hommes, on brocantait les serments, on
+tâtait les fidélités. Un jour, il en passait dix du côté du roi, le
+lendemain autant du côté des seigneurs. Le roi avait quelque raison de
+croire qu'au total il gagnerait à ce négoce. Humble en paroles et en
+habits, donnant beaucoup, promettant davantage, achetant ou rachetant,
+sans marchander, ceux dont il avait besoin, «et ne les ayant en nulle
+haine pour les choses passées.»
+
+Il y parut à son retour; les bourgeois de Paris, voyant le tyran
+revenir en force, attendaient des vengeances de Marius et de Sylla.
+Tout se borna à mettre hors de la ville deux ou trois députés qui,
+dans son absence, avaient si bien travaillé à faire qu'il n'y revînt
+jamais. Quant à l'évêque, le roi ne lui dit pas un mot sa vie durant;
+seulement, quand il mourut, il lui fit de sa main une malicieuse
+épitaphe. Ses sévérités tombèrent sur des espions qu'il fit noyer. Au
+grand amusement du populaire, «on fouetta et battit au cul d'une
+charrette un paillard de sergent à verge,» qui, lors de la première
+alarme, avait couru les rues, en criant que l'ennemi était rentré, de
+quoi plus d'une femme accoucha de peur.
+
+On croyait le roi si peu rancuneux, que les premiers qui lui
+envoyèrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus à se
+plaindre, les Armagnacs. Eux-mêmes se plaignaient des princes qui, les
+tenant éloignés de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer
+d'eux et leur faire petite part au butin. Après les Armagnacs vint le
+comte de Saint-Pol, qui avait tout mis en mouvement, mais qui au fond
+ne voulait qu'une chose, l'épée de connétable; il causa longuement
+avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'était pas
+loin de faire aussi son traité à part, comme lui conseillait son père,
+et de laisser là les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le
+Breton.
+
+Ce qui aidait à rendre bien des gens pacifiques, c'est qu'après tout
+les plus terribles ne faisaient pas grand'chose. Une fois, un
+capitaine vient tirer à leurs tranchées et leur tuer un canonnier.
+Tous s'arment, Jean de Calabre d'abord, et le comte de Charolais; ils
+descendent en plaine, armés, bardés de fer, le duc de Berri lui-même,
+tout faible qu'il était. Le temps est un peu obscur, mais les
+éclaireurs ont vu nombre de lances; ce sont toutes les bannières du
+roi, toutes celles de Paris; un avis qu'ils avaient reçu les portait
+d'ailleurs à le croire. L'affaire devenant sûre, Jean de Calabre,
+comme tout héros de romans ou d'histoire[476], harangue sa chevalerie.
+«Nos chevaucheurs, dit Commines, avaient repris coeur un petit, voyant
+que les autres étaient faibles et qu'ils ne bougeaient pas.» Le jour
+s'éclaircissant, les lances se trouvèrent n'être que des chardons. Les
+seigneurs, pour se consoler de la bataille, s'en allèrent ouïr messe
+et dîner.
+
+[Note 476: C'est à ce prince chevaleresque qu'est dédié le Petit Jehan
+de Saintré. C'est lui-même qui l'avait fait écrire. L'auteur, Antoine
+De la Salle, lui dit: «Pour obéir à vos prières qui me sont entiers
+commandemens...»]
+
+Le roi ne voulait nullement d'une bataille devant Paris. Il faisait la
+guerre de plus loin. Dès le mois de juin, il avait traité avec les
+Liégeois; le 26 août, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils
+défièrent le duc de Bourgogne à feu et à sang. Le contre-coup fut
+ressenti à Paris. Le 4, le 10 septembre, les princes demandèrent
+trêve, prolongation de trêve. On songea à la paix; mais d'abord ils
+demandaient des choses exorbitantes: pour le duc de Berri, la
+Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie à leur façon, l'ancien
+royaume d'Aquitaine; le comte de Charolais voulait toute la Picardie.
+
+Les négociations traînant, il devait arriver, ou que les princes
+découragés se laisseraient gagner aux belles paroles du roi; ou bien
+que les amis si nombreux qu'ils avaient dans les villes
+s'enhardiraient à travailler pour eux et trouveraient moyen de leur
+livrer les places qui entouraient Paris, et Paris peut-être. Le roi,
+dans chaque ville, avait des soldats, mais les seigneurs y avaient les
+habitants, du moins les principaux; ils y pesaient de leur antiquité,
+de leurs grands biens, de leurs serviteurs, _domestiques_ et protégés;
+leur protection onéreuse y était acceptée de longue date. La gent
+routinière des bourgeois les servait, quoi qu'ils fissent; vexée
+remerciait, battue baisait la main.
+
+Tout cela, sans doute, faisait croire aux habiles que les princes et
+seigneurs prévaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa
+vigueur, il n'en était pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un
+gentilhomme qui commandait à Pontoise écrit au maréchal de Rouault
+qu'il vient d'ouvrir sa place aux princes; il le prie de l'excuser
+près du roi, il a fait la chose à regret. En même temps, le comte du
+Maine, sans quitter le partie du roi, croit pourtant devoir s'assurer
+ses charges, en se les faisant donner par le duc de Berri. Le sage
+Doriole, général des finances, serviteur spécial du roi, quel qu'il
+fût, crut que le roi, c'était dès lors le frère du roi, et il alla
+soigner ses finances.
+
+Louis XI croyait tenir Rouen. Madame de Brézé, qui gardait le château,
+venait de lui écrire qu'elle en avait fait sortir des gens suspects
+qui l'auraient livré. Dans la ville, un homme avait une grande
+influence, l'ancien général des finances de Normandie, un homme de
+Dieu, qui, disait-on, ne couchait jamais dans un lit, portait la haire
+à nu, et se confessait tous les jours. L'évêque de Bayeux, patriarche
+de Jérusalem, et qui de plus était des Harcourt, fit tout ce qu'il
+voulût de la veuve et du dévot financier; ils livrèrent le château et
+la ville; le duc de Bourbon entra sans coup férir (27 septembre)[477].
+
+[Note 477: Il semble qu'il y ait eu dans tout cela un reste de
+patriotisme normand: «Le lendemain que Pontoise fut pris par Loys
+Sorbier, Lancelot de Haucourt envoia un cordelier de Paris devers
+madame la grand'sénéchale... Lancelot dit qu'il estoit normand...
+avoit fait serment sur l'autel Sainte-Anne à Quétenville.» _Bibl.
+royale, m. Legrand, Preuves, 1465._]
+
+Rouen entraîna Évreux, puis Caen; puis, indirectement, ce qui tenait
+encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-là attendait,
+enfermé dans Péronne, n'hésita plus; il n'ouvrit pas les portes, mais
+il se fit escalader, surprendre, emmener prisonnier (7 octobre).
+
+Ce que n'avaient pu tous les princes de France avec une armée de cent
+mille hommes, un prêtre, une femme, une trahison, l'avaient accompli.
+À vrai dire, l'évêque de Bayeux et madame de Brézé mirent fin à la
+guerre du Bien public.
+
+Le roi se hâta de traiter; autrement Paris suivait Rouen. Le jour où
+le château de Rouen fut livré, la Bastille de Paris se trouva ouverte,
+des canons encloués. La Bastille était dans les mains très-suspectes
+du père de Charles de Melun.
+
+Qui agissait ici contre le roi? personne et tout le monde. L'Église de
+Paris ne disait plus rien, depuis l'étrange démarche qu'elle avait
+fait faire par son évêque. Le Parlement, le Châtelet[478], ne
+parlaient pas non plus; mais de temps à l'autre, tel et tel, un
+conseiller, un notaire, un procureur, passaient aux princes. Sous les
+masses sombres et muettes du Palais et de Notre-Dame, remuaient,
+frétillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, procureurs,
+petits clercs tonsurés et non tonsurés, qui disaient haut ce que
+pensaient leurs maîtres; tout cela parlait, rimait contre le roi. La
+Ménippée, le Lutrin, Voltaire même, sont, comme on sait, nés dans
+cette ombre humide et sale, tout près de la Sainte-Chapelle. Le roi
+avait là, dans Paris, une armée pour tirer sur lui par derrière[479].
+Les chansons, les ballades satiriques, couraient la ville; on les
+envoyait même aux princes, comme encouragement, deux pièces entre
+autres, très-âcres, qu'on croirait écrites au temps de la Ligue.
+
+[Note 478: Les gens du roi, les officiers royaux, semblaient les plus
+malveillants. Obligé dans son besoin pressant de leur demander un
+emprunt, il n'en tira pas grand'chose. Ils auraient plutôt donné à
+l'ennemi. Un conseiller au Parlement et un avocat allèrent joindre le
+duc de Berri. Le clerc d'un autre conseiller était allé, avec un
+notaire, chercher le duc jusqu'en Bretagne; clerc et notaire furent
+noyés pour l'exemple.]
+
+[Note 479: Et par-devant quelquefois. La personne du roi ne leur
+imposait guère, à en juger par le petit récit du greffier chroniqueur.
+Un jour qu'il revenait de conférer avec les princes, il dit à ceux qui
+gardaient la barrière que désormais les Bourguignons leur donneraient
+moins de mal, qu'il saurait bien les en garder. Sur quoi, un procureur
+du Châtelet dit hardiment: «Voire, Sire, mais en attendant, ils
+vendangent nos vignes et mangent nos raisins, sans y sçavoir
+remédier.» «Mieux vaut, répliqua Louis XI, qu'ils vendangent vos
+vignes que de venir prendre ici vos tasses et l'argent que vous cachez
+dans vos caves et celliers.»]
+
+Le roi avait pourtant fait de grandes caresses aux Parisiens. Quoique
+l'Université eût refusé d'armer pour lui, il lui rendit ses
+priviléges. Il se fit frère et compagnon «de la grant'confrérie aux
+bourgeois de Paris.» Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six
+notables par quartier, à ouïr, avec le Parlement et les grands corps,
+les conditions que proposaient les princes.
+
+La ville n'en était pas moins mécontente, agitée. Ces Normands que le
+roi avait mis dans Paris pourraient-ils bien jusqu'au bout contenir
+leurs mains normandes? On craignait le pillage. Une nuit, les rues
+s'illuminent; partout des feux; les bourgeois s'arment et courent à
+leurs bannières. Qui a donné l'ordre, personne ne peut le dire. Le roi
+mande «sire Jehan Luillier, clerc de la ville[480]», lequel dit
+froidement et sans rien excuser, que tout cela se fait de bonne
+intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on éteigne et qu'on
+aille se coucher; personne n'obéit, tout reste armé. Une batterie
+n'était pas improbable entre les bourgeois et les troupes. Déjà l'on
+avait attaqué le soir l'évêque Balue, le factotum du roi[481].
+
+[Note 480: Jean de Troyes dit pourtant que le roi, loin de laisser
+piller les Normands, fit punir sévèrement ceux d'entre eux qui avaient
+manqué en paroles à la dignité de la ville de Paris: «Vint à Paris
+plusieurs des nobles de Normandie et injurièrent les Parisiens; et,
+veue la plainte des bourgeois, le principal malfaicteur et prononceur
+desdites parolles fut condemné à faire amende honorable devant
+l'hostel de ladicte ville, teste nue, desceint, une torche au poing,
+en disant par luy que faulsement et mauvaisement il avoit menty en
+disant lesdictes parolles... Et après eut la langue percée, et ce
+fait, fut banny.»]
+
+[Note 481: Ce drôle d'évêque, qui était propre à tout, servait au
+besoin de capitaine. Il avait mécontenté les Parisiens, en se mettant
+une nuit à la tête du guet, et le menant tout autour des murs, à grand
+renfort de clairons et de trompettes. Au moment où il fut attaqué, il
+sortait de chez une femme.]
+
+Il n'y avait pas un moment à perdre. Le roi demanda une entrevue,
+alla trouver le comte de Charolais[482] et lui dit que la paix était
+faite: «Les Normands veulent un duc; eh bien! ils l'auront.»
+
+[Note 482: Dans une première entrevue, le roi avait essayé de ramener
+le comte de Charolais; il lui dit: «Mon frère, je cognois que estes
+gentilhomme, et de la maison de France.--Pourquoy, Monseigneur?--Pour
+ce que, quant j'envoyay mes ambassadeurs à l'Isle devers mon oncle,
+votre père et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien à vous,
+vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne (qui est gentilhomme,
+et il le monstra bien, car chascun se contenta de luy), que je me
+repentiroye des parolles que vous avoit dict ledict Morvillier, avant
+qu'il fust le bout de l'an. Vous m'avez tenu promesse, et encores
+beaucoup plus tost que le bout de l'an... Avec telz gens veulx-je
+avoir à besongner, qui tiennent ce qu'ilz promettent.» «Et désavoua
+ledict Morvillier...» Commines.]
+
+Céder la Normandie, c'était se ruiner. Cette province payait à elle
+seule le tiers des impôts du royaume[483]; seule, elle était riche et
+de toute richesse, pâturage, labourage et commerce. La Normandie était
+comme la bonne vache nourricière qui allaitait tout à l'entour.
+
+[Note 483: Attesté par Louis XI lui-même, dans une lettre au comte de
+Charolais. _Bibl. royale, mss. Legrand, Histoire_, VIII, 28.]
+
+Le roi, du même trait de plume, livrait aux amis de l'Anglais nos
+meilleurs marins, comme si, de sa main, il eût comblé, détruit Dieppe
+et Honfleur. L'ennemi débarquait dès lors à volonté, trouvait la Seine
+ouverte, «la grand'rue qui mène à Paris.» Il pouvait se promener en
+long et en large, par la Seine, par la côte, de Calais jusqu'à Nantes.
+Sur tout ce rivage, l'Anglais n'eût rencontré que des amis ou des
+vassaux de l'Angleterre.
+
+Le Bourguignon acquérait Boulogne et Guines pour toujours; les villes
+de Somme, sous la condition d'un rachat lointain, improbable. Le duc
+de Bretagne, maître chez lui désormais, maître de ses évêques, comme
+de ses barons, devenait un petit roi, sous protection anglaise. Il
+demandait, en outre, la Saintonge pour les Écossais[484], c'est-à-dire
+pour les Anglais, qui dans ce moment gouvernaient l'Écosse. Dans ce
+cas, la Rochelle, prise à dos, n'aurait pas tenu longtemps, la Guienne
+eût suivi, tout l'ouest.
+
+[Note 484: Les Écossais, appelés par les Bretons, vinrent, la guerre
+faite, au partage des dépouilles; ils prirent ce moment pour réclamer
+_leur_ comté de Saintonge, un don absurde de Charles VII, qui, dans sa
+détresse, avait donné une province pour une armée d'Écosse, mais
+l'armée ne vint pas.--Instruction du roi d'Écosse à ses envoyés: «Vous
+direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi d'Écosse et
+délivrance de ladicte comté, pourroit estre occasion de plus grant
+mal... et plus briefvement que on ne cuide.» Suivent des menaces, au
+cas que le roi de France attaque la duchesse de Bretagne, parente du
+roi d'Écosse et de la plupart des nobles Écossais.--Un conseiller de
+Louis XI fait observer, dans une note qui suit, que le don était
+conditionnel, etc. Il adresse ce conseil à son maître: «Se vostre
+plaisir estoit de prendre le duc d'Albanie en vostre service...
+n'aroit jamais nul de la nation qui osast riens faire contre vous que
+l'autre ne le fist pendre, ou luy fist cousper la teste incontinent,
+et par ainsi romperiés toutes les trafiques et petites alliances
+qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs.» _Bibl. royale, mss.
+Baluze, 475, 13 nov. 1465._]
+
+En créant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler
+pour lui-même. Jeunes étaient le duc et le duché, ils avaient besoin
+d'un tuteur. Chacun prétendait l'être. Divisés sur ce point, ils
+s'entendaient mieux pour enrichir leur création. Ils dotaient,
+douaient, paternellement l'enfant nouveau-né. Chaque jour, ils
+arrachaient quelque chose au roi pour y ajouter encore. Il fallut
+qu'il dépouillât le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils
+avaient dans le duché. Le dernier, tout pair qu'il était, dépendit de
+la Normandie et ressortit de l'Échiquier. Le comte d'Alençon, qui, par
+ses trahisons du moins, avait bien gagné que les ennemis du roi le
+ménageassent, fut ajouté comme accessoire à cet insatiable duché de
+Normandie[485].
+
+[Note 485: Les élus d'Alençon devaient payer à leur duc une pension
+sur les taxes et aides, montrer aux gens du duc de Normandie ce qui
+restait et le leur livrer.--Serait-ce à la vieille résistance
+d'Alençon contre la Normandie que faisait allusion la devise des
+archers d'Alençon: «Avoient jacquetes où estoit dessus escript de
+broderie: _Audi partem_?»--Ce qui, je crois, veut dire ici: «Écoutez
+aussi l'autre partie.» Jean de Troyes, samedi 10 août 1465.]
+
+Ce n'était pas seulement le royaume qui était au pillage, c'était la
+royauté, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des régales et
+la nomination aux offices, le Breton les régales et les monnaies. Le
+Lorrain ne rendit point hommage pour la Marche de Champagne que le roi
+lui cédait.
+
+On exigeait de lui qu'il livrât, non pas ses sujets seulement, mais
+ses alliés. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois
+évêchés[486], la garde de ceux qui depuis des siècles se gardaient
+contre lui.
+
+[Note 486: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant à Metz, le roi semble
+avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider à la réduire.
+On lit dans le projet du traité: «Cent mille escus d'or comptant, pour
+employer à la conqueste de Naples et de ceulx de Metz.» Preuves de
+Commines, éd. Lenglet, II, 499.]
+
+Le roi faisait bonne mine, mais il était inquiet. Pendant qu'il
+donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Péronnet, furent surpris
+pendant les négociations.
+
+Où les exigences s'arrêteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque
+jour on s'avisait d'un article oublié, on l'ajoutait. Le comte de
+Charolais eut à peine conclu son traité pour Boulogne et la Somme,
+qu'il en exigea un pour la cession des trois prévôtés qui lui étaient
+indispensables, disait-il, pour assurer la possession d'Amiens. Et il
+ne s'en alla pas encore, qu'il n'eût extorqué autre chose. Le 3
+novembre, au moment où le roi lui disait adieu à Villers-le-Bel, il
+lui fit signer un étrange traité de mariage, entre lui, Charolais, qui
+avait trente ans, et la fille aînée du roi qui en avait deux. Elle
+devait apporter en dot la Champagne, avec tout ce qu'on peut y
+rattacher de près ou de loin, Langres et Sens, Laon et le Vermandois!
+Pour consoler l'époux d'attendre si longtemps sa future, le roi dès ce
+moment lui donnait le Ponthieu.
+
+Les ligués, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux
+principales, la grande question ecclésiastique[487] et les états
+généraux.
+
+[Note 487: Le roi, dans une instruction qu'il donne à ses
+ambassadeurs, près du Pape, présente l'abolition de la Pragmatique
+comme la cause principale de la guerre du Bien public. Il prouve par
+la trahison de l'évêque de Bayeux, qui a terminé cette guerre, qu'il
+importe infiniment de savoir à qui l'on confie les évêchés. Le roi,
+dit-il, a, dès son avénement, restitué obédience au Siége apostolique:
+«Quæ res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit,
+ex quibus ortum est flebile regni incendium...; allicere nitebantur
+parlamentos, _quasi reducturi Pragmaticam_, fingentes omnes Francioe
+pecunias exhauriri... Excusabunt mandatum quoddam publicatum in regno;
+illud nempe dolls et fraude Bajocensis episcopi surreptum...; perfidus
+apostolicæ Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore...
+insperatus hostis erupit ac sceteratissimus proditor... Quantopere
+intersit Regis promotum iri in regno suo prælatos spectatæ et
+exploratæ in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius
+Bajocensis episcopi scelus potuit totam Normanniam et pene regni
+statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, præclara oppida et
+inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prælati
+possident... Flagitabunt obnixe quatenus in metropolitanis ecclesiis
+ac excellentioribus episcopatibus eminentioribusque abbatiis...
+expectare dignetur regias preces.»]
+
+De Pragmatique, plus un mot[488]. Les princes, devenant rois chez eux,
+pensaient, comme le roi l'avait pensé pour lui, qu'il valait mieux
+s'entendre avec le pape pour la collation des bénéfices que de courir
+les chances des élections.
+
+[Note 488: La seule mention qu'on en trouve se rencontre dans le
+projet, et ne se retrouve dans aucun des traités. Lenglet, II, 249. Au
+reste, le plus puissant des confédérés, le comte de Charolais, avait
+besoin du pape pour l'affaire de Liége. Dans son traité avec le roi,
+il exige que le roi se soumette. «Pour l'accomplissement des choses
+dessus dictes..., à la cohertion et contrainte de nostre sainct Père
+le Pape.» Ibidem, 504.]
+
+Les grands sacrifièrent sans difficulté les intérêts de la noblesse,
+ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui
+n'arrivaient guère que par les élections à la jouissance des biens
+d'église.
+
+Point d'états généraux[489]. Seulement trente-six notables, présidés
+par Dunois, doivent aviser au bien public, ouïr les remontrances,
+décider «les réparations[490].» Leurs décisions sont souveraines,
+absolues; le roi les sanctionnera (pour la forme) quinze jours, sans
+faute, après qu'elles auront été rendues. Ce règne des trente-six doit
+durer deux mois.
+
+[Note 489: Les princes avaient jeté vaguement cette promesse; on ne la
+trouve nettement exprimée que dans la sommation adressée par le frère
+du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: «Oster et faire cesser les
+aydes, impositions, quatriesme, huitiesme et toutes autres charges,
+oppressions et exactions, _sur le pauvre peuple_, fors seulement la
+taille ordinaire des gens d'armes, laquelle aura tant seulement cours,
+jusqu'à ce que les _estats du royaume, que brief espérons
+assembler_..., soit advisé.» Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 45.
+Les autres princes s'en tiennent à des expressions plus générales:
+«_Meus de pitié et compassion du pauvre peuple_, etc.» Ibidem, 444. Ce
+qui est singulier, c'est qu'ils accusent le roi de _les avoir
+attaqués_, lorsqu'ils venaient réformer le royaume: «Aucuns induisent
+le Roy à prendre inimitié... contre les seigneurs de son sang... pour
+grever et dommager... ainsy que par effect l'a, à son pouvoir, montré
+par l'invasion qu'il fist à puissance d'armes le 16e jour de juillet
+dernier passé à Montlhéry sur nous qui, pour aider à pourvoir au bien
+du royaume et de la chose publique d'iceluy... venions joindre avec
+nostre très-redouté seigneur monseigneur de Berry, ledit beau cousin
+de Bretaigne et autres seigneurs du sang.» Ibidem, 490.]
+
+[Note 490: «Lesquels avis, délibérations et conclusions, le Roi veut
+et ordonne estre gardez, comme se luy-même en sa personne les avoit
+faicts; et d'abondant, dedans quinze jours, il les autorisera... et ne
+seront baillées par le Roy lettres à rencontre... et se elles estoient
+baillées, ne sera obéy.» Ibidem, 514-515.]
+
+Voilà le roi bien lié. Pour plus de sûreté, il a des gardes: le
+Bourguignon à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes, à
+Montfort-l'Amaury. Il était ainsi serré dans Paris, et il avait à
+peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne
+pouvait guère donner ni vendre de charges; le Parlement désormais se
+recrutait lui-même, présentant au roi les candidats parmi lesquels il
+devait choisir[491].
+
+[Note 491: Ordonnances, XVI, 12 novembre 1465.]
+
+On ne voyait pas trop d'où il allait tirer les monstrueuses pensions
+qu'il promettait aux grands. Il était dans la position d'un pauvre
+homme saisi, qui ne peut se relever ni payer, ayant chez lui, pour
+vivre à discrétion, des huissiers, garnisaires et _mangeurs d'office_.
+
+Mais, tout abattu qu'il parût et décidément ruiné, les ligués prirent
+contre lui en partant une étrange précaution; ils lui firent écrire
+que désormais il ne pourrait les contraindre de venir le trouver, et
+que s'il allait les voir, il les préviendrait trois jours au moins
+d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner
+chez eux.
+
+Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu sans garde,
+aimable et souriant, par-devant les seigneurs et toute cette grande
+armée, de Charenton jusqu'à Vincennes, et il dit: «Messieurs, vous et
+moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir,
+toutes les fois que besoin sera.»
+
+
+FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LIVRE XI
+
+ Pages.
+
+CHAPITRE II
+
+ RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE, 1439-1448 1
+
+ 1439. (2 nov.) Ordonnance pour la réforme des gens de guerre 2
+
+ Conseillers de Charles VII: Brézé, Bureau, Jacques Coeur,
+ etc. 4
+
+ Influence de la reine Yolande, d'Agnès la Sorelle 6
+
+ 1440. Mécontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie 10
+
+ 1441. Le roi reprend Pontoise sur les Anglais 15
+
+ 1442. et impose aux mécontents assemblés chez le duc de
+ Bourgogne 18
+
+ 1443-1444. Il intervient dans les Pyrénées, frappe les
+ Armagnacs alliés des Anglais, reprend et garde Dieppe 19
+
+ Il fait écouler les bandes françaises et anglaises vers
+ la Lorraine et la Suisse 23
+
+ Des Suisses au XVe siècle; combat de Saint-Jacques 32
+
+ Metz, Toul et Verdun reconnaissent le roi pour protecteur 35
+
+ 1443-1448. Réforme financière, réforme militaire; gendarmerie
+ régulière, francs-archers 37
+
+
+CHAPITRE III
+
+ TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS
+ DE FRANCE, 1442-1453 43
+
+ Marguerite d'Anjou; caractère de la maison d'Anjou 44
+
+ 1442. État de l'Angleterre; querelles de Winchester et de
+ Glocester; la duchesse de Glocester condamnée comme sorcière 47
+
+ Nécessité d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France 50
+
+ 1445-1447. Winchester et Suffolk négocient le mariage du
+ roi et une restitution partielle avec indemnité 52
+
+ 1447-1448. Mort de Glocester et de Winchester 56
+
+ 1449-1450. Administration de Suffolk; Somerset prend la
+ Normandie et accuse Suffolk, qui est mis à mort 60
+
+ Le faux prétendant, Cade 69
+
+ Le vrai prétendant, York 73
+
+ 1451. Charles VII prend la Guienne 74
+
+ 1452. la perd et la reprend; mort de Talbot 78
+
+ 1453. Réduction de Bordeaux et de Bayonne 80
+
+ Les Anglais ne conservent en France que Calais 81
+
+ 1454. Impuissance de l'Angleterre; Henri VI devient idiot 83
+
+ La rivalité des deux nations a été leur vie même 89
+
+
+LIVRE XII
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ CHARLES VII.--PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE, 1436-1453 90
+
+ Rivalité des maisons de France, de Bourgogne et de
+ Bourgogne-Autriche-Espagne, pendant le XVe et
+ le XVIe siècles 93
+
+ Guerre pacifique de Charles VII et de Philippe le
+ Bon; puissance et faiblesse de celui-ci 94
+
+ Les Flandres; le travail, travail solitaire, travail en
+ famille; confréries, ghildes et _amitiés_ communales 95
+
+ et néanmoins individualisme profond, mysticisme
+ révolutionnaire 100
+
+ La Flandre elle-même étant une création de l'industrie,
+ l'industrie devait y régner 104
+
+ Au XIVe siècle, querelles entre les villes (pour la
+ direction des eaux) 106
+
+ Au XVe siècle, querelles entre les villes et le comte 106
+
+ 1436. Expédition de Calais; soulèvement de Bruges; Gand
+ aide le comte à réduire Bruges 107
+
+ Gand, désormais isolée, aura à défendre les libertés
+ de la Flandre, son droit symbolique, etc 109
+
+ Lutte des comtes contre les juridictions inférieures
+ des villes, et contre les juridictions supérieures de
+ la France et de l'Empire 112
+
+ 1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrassé par
+ le dauphin, frappe la Flandre d'impôts vexatoires 122
+
+ 1449-1450. Le duc fait agir la Flandre contre Gand 127
+
+ 1451-1452. Insurrection de Gand, guerre de Flandre 128
+
+ Intervention timide du roi 133
+
+ 1453. (Juillet.) Défaite des Gantais à Gavre, et leur
+ soumission 137
+
+
+CHAPITRE II
+
+ GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE.--SES FÊTES.--LA
+ RENAISSANCE 140
+
+ État du monde: Occident, Normands et Portugais,
+ Béthencourt et don Henri 141
+
+ 1453. (29 mai.) Orient; le Turc; prise de Constantinople 145
+
+ Grandeur de Philippe le Bon; projet de croisade 146
+
+ 1454. (9 fév.) Voeu du faisan 149
+
+ Chapitres de la Toison d'or 150
+
+ Le tableau de l'Agneau; école de Bruges 151
+
+ Centralisation dans l'art; Jean van Eyck, Chastellain,
+ etc. 155
+
+
+CHAPITRE III
+
+ RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON.--JACQUES
+ COEUR.--LE DAUPHIN LOUIS, 1452-1456 156
+
+ Le duc de Bourgogne s'appuie en France sur le dauphin;
+ lutte du dauphin contre Brézé, Agnès, etc. 157
+
+ Ruine des amis du dauphin 158
+
+ 1452. Ruine de Jacques Coeur 159
+
+ 1456. -- du duc d'Alençon 164
+
+ -- du dauphin lui-même, qui se retire chez le
+ duc de Bourgogne 167
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE
+ LE BON, 1456-1461 170
+
+ Tentative de Charles VII sur le Luxembourg 173
+
+ Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il était
+ le chef d'une féodalité qui n'était plus féodale 174
+
+ Le souverain d'un empire hétérogène qui ne pouvait
+ acquérir d'unité 176
+
+ Il céda, malgré lui, de plus en plus à l'attraction de
+ la France 178
+
+ Ses ministres français; le dauphin son hôte 181
+
+ Énergie critique de l'esprit français, influence de
+ l'imprimerie, etc. 184
+
+ Le Parlement; la Toison d'or, comme cour d'honneur 189
+
+
+LIVRE XIII
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ LOUIS XI, 1461-1463 193
+
+ 1461. Il change les grands-officiers, les sénéchaux, baillis,
+ etc. 196
+
+ Sacre de Louis XI 200
+
+ Maison de Bourgogne: le duc à Paris 203
+
+ Maison d'Anjou 207
+
+ Révolutions d'Angleterre 208
+
+ Révolutions d'Espagne 210
+
+ Pauvreté du roi; il abolit la Pragmatique 213
+
+ 1462. Il occupe le Roussillon 220
+
+ neutralise l'Angleterre 223
+
+ 1463. et règle les affaires d'Espagne 227
+
+
+CHAPITRE II
+
+ LOUIS XI, SES TENTATIVES DE RÉVOLUTION, 1462-1464 231
+
+ 1462. Il profite de la lutte des Croy et de Charolais 234
+
+ pour racheter les villes de la Somme 236
+
+ Il menace la féodalité et le clergé 240
+
+ le duc de Bretagne 241
+
+ le duc de Bourgogne, qui s'appuie sur l'Angleterre 248
+
+ 1464. Rupture, accusation d'enlèvement 252
+
+ Assemblée secrète à Notre-Dame 255
+
+ Irritation du clergé, des nobles, du Parlement 257
+
+ Esprit novateur du roi 258
+
+ Il essaye d'abolir le droit de chasse, etc 270
+
+
+LIVRE XIV
+
+ CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC, 1465 276
+
+ 1465. Isolement du roi 276
+
+ Son apologie aux villes, aux grands 281
+
+ Mars. Désertion de son frère, chute des Croy 284
+
+ Mai. Il accable Bourbon, trahison des Armagnacs 286
+
+ trahisons de Maine, Nevers, Brézé, Meluns 290
+
+ 16 juillet. Bataille de Montlhéry 296
+
+ Les ligués devant Paris, leurs divisions 301
+
+ Août. Le roi en Normandie, Paris presque livré 305
+
+ Diversion de Liége 311
+
+ 27 septembre. Rouen livré 312
+
+ Octobre. Le roi subit le traité de Conflans, perd la
+ Normandie, etc. 316
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+[Note au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre parenthèses.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume
+7/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42694 ***