diff options
| -rw-r--r-- | 42694-0.txt | 10037 | ||||
| -rw-r--r-- | 42694-8.txt | 10428 | ||||
| -rw-r--r-- | 42694-8.zip | bin | 232739 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 42694-h.zip | bin | 258370 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 42694-h/42694-h.htm | 13908 |
5 files changed, 16784 insertions, 17589 deletions
diff --git a/42694-0.txt b/42694-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d38cc62 --- /dev/null +++ b/42694-0.txt @@ -0,0 +1,10037 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42694 *** + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME SEPTIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1876 + + Tous droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +LIVRE XI + + + + +CHAPITRE II + +RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE + +1439-1448 + + +La longue et confuse période des dernières années de Charles VII peut +néanmoins se résumer ainsi: la guérison de la France.--Elle guérit, et +l'Angleterre tombe malade. + +La guérison semblait improbable; mais l'instinct vital qui se réveille +à l'extrémité, ramassa, concentra les forces. Tout ce qui souffrait se +serra. + +Ceux qui souffraient, c'était d'une part la royauté réduite à rien; +de l'autre, les petits, bourgeois ou paysans. Ceux-ci avisèrent que le +roi était le seul qui n'eût pas intérêt au désordre, et ils +regardèrent vers lui. Le roi sentit qu'il n'avait de sûr que ces +petits. Il confia la guerre aux hommes de paix, qui la firent à +merveille. Un marchand paya les armées; un homme de plume dirigea +l'artillerie, fit les siéges, força dans les places les ennemis, les +rebelles. + +On fit si rude guerre à la guerre qu'elle sortit du royaume. +L'Angleterre, qui nous l'avait jetée, la reprit à bord. + +Les grands, sans appui, vont se trouver petits en face du roi, à +mesure que ce roi grandira par le peuple; ils seront obligés peu à peu +de compter avec lui. Pour cela, il faut du temps, quarante ans et deux +règnes. Le travail se fait à petit bruit sous Charles VII et il ne +finit pas. Il doit durer tant qu'à côté du roi subsiste un roi, le duc +de Bourgogne. + +Le 2 novembre 1439, Charles VII, aux états d'Orléans, ordonne, à la +prière des états: Que désormais le roi seul nommera les capitaines; +que les seigneurs, comme les capitaines royaux, seront responsables de +ce que font leurs gens; que les uns et les autres doivent répondre +également devant les gens du roi, c'est-à -dire que désormais la guerre +sera soumise à la justice. Les barons ne prendront plus rien au delà +de leurs droits seigneuriaux[1], sous prétexte de guerre. La guerre +devient l'affaire du roi; pour douze cent mille livres par an que les +états lui accordent, il se charge d'avoir quinze cents lances de six +hommes chacune. Plus tard, nous le verrons, à l'appui de cette +cavalerie, créer une nouvelle infanterie des communes. + +[Note 1: Simon, le roi: «Déclare dès à présent la terre et seigneurie +commise et confisquée envers le Roy et à jamais sans restitution.» +Ordonnances, XIII.] + +Les contrevenants n'obtiendront aucune grâce; si le roi pardonnait, +les gens du roi n'y auront nul égard. L'ordonnance ajoute une menace +plus directe et plus efficace: La dépouille des contrevenants +appartient à qui leur court sus[2].--Ce mot était terrible; c'était +armer le paysan, sonner, pour ainsi dire, le tocsin des villages. + +[Note 2: «Les chevaux, harnois et autres biens qui seront prins sur +lesdits capitaines et autres gens faisans contre cette présente loy et +ordonnance... (_appartiendront_)... à ceux qui les auront conquis.» +Ibidem.] + +Que le roi osât déclarer ainsi la guerre au désordre, lorsque les +Anglais étaient encore en France; qu'il tentât une telle réforme en +présence de l'ennemi, n'était-ce pas une imprudence? Quoique dans le +préambule, il dise que l'ordonnance a été faite sur la demande des +états, il est douteux que les princes et la noblesse qui y siégeaient +aient bien sérieusement sollicité une réforme qui les atteignait. + +Ce qui explique en partie la hardiesse de la mesure, c'est que les +capitaines soi-disant royaux, les pillards, les écorcheurs, venaient +de s'affaiblir eux-mêmes. Ils avaient tenté une course vers Bâle, +comptant rançonner le concile, et, tout au contraire, ils furent +eux-mêmes sur la route fort malmenés par les paysans de l'Alsace; +puis, voyant les Suisses prêts à les recevoir[3], ils revinrent +l'oreille basse. Le roi, qui avait pris Montereau vaillamment et de sa +personne[4] (1437), prit Meaux par son artillerie (1439). Alors, se +sentant fort, il vint siéger à Paris; il écouta les plaintes contre +les gens de guerre, entendit les pleurs et les lamentations des bonnes +gens. On fit des justices rapides; le connétable de Richemont, qui de +connétable se faisait volontiers prévôt, pendait, noyait tout sur son +chemin. Son frère, le duc de Bretagne, ne tarda pas à frapper ce grand +coup, de juger et brûler le maréchal de Retz. Cette première justice +sur un seigneur ne se fit qu'au nom de Dieu, et avec l'aide de +l'Église. Mais elle n'en fut pas moins un avertissement pour la +noblesse, qu'il n'y aurait plus d'impunité. + +[Note 3: Sur les craintes où ces brigands tinrent la Suisse pendant +plusieurs années, V. particulièrement les lettres des magistrats de +Berne: Der Schweitzerische Geschichtforscher, V. 321-488 (1437-1450).] + +[Note 4: «Auquel assaut, le Roy, nostre seigneur, s'est exposé en +personne et vaillamment s'est mis dans les fossés en l'eaue jusques +au-dessus de la ceinture, et monté par une échelle durant l'assaut, +l'épée au poing, et entré dedans que encore y avoit très-peu de ses +gens.» Registres du Parlement, 11 oct. 1437.] + +Quels furent les hardis conseillers qui poussèrent le roi dans cette +route? Quels serviteurs ont pu lui inspirer ces réformes, lui faire +donner le nom que lui donnent les contemporains: Charles _le bien +servi_? + +Dans le conseil de Charles VII, nous voyons à côté des princes, du +comte du Maine, du cadet de Bretagne, du bâtard d'Orléans, siéger de +petits nobles, le brave Xaintrailles, les sages et politiques Brézé, +nobles, mais n'étant rien que par le roi[5]. Nous y voyons deux +bourgeois, l'argentier Jacques Coeur, le maître de l'artillerie Jean +Bureau, deux petits noms bien roturiers[6]. Cette roture est placée en +lumière par leur anoblissement et leurs armoiries. Coeur mit dans son +blason trois coeurs rouges et l'héroïque rébus: _À vaillans_ (coeurs) +_riens impossible_[7]. Bureau prit pour armes trois burettes ou +fioles; mais le peuple préférant l'autre étymologie, tout aussi +roturière, tira _bureau_ de _bure_, et en fit le proverbe: _Bureau +vaut escarlate_. + +[Note 5: D'autre part, ils sentaient parfaitement combien le roi avait +besoin d'eux. À la mort de Charles VII, le nouveau roi, mortel ennemi +de Pierre de Brézé, avait mis sa tête à prix; mais cela était inutile, +il alla la porter lui-même, et Louis XI, qui avait beaucoup d'esprit, +le reçut à merveille. Voir le beau récit de Chastellain.] + +[Note 6: Le père des frères Bureau était un petit cadet de Champagne, +venu à Paris. En cherchant bien, ils trouvèrent qu'ils descendaient +d'un serf, affranchi et anobli en 1171. (Godefroy.)] + +[Note 7: C'est la devise qu'on lit encore sur la maison de Jacques +Coeur à Bourges. À la place du mot _coeurs_, il y a deux coeurs.] + +Ce Bureau était un homme de robe, un maître des comptes. Il laissa là +la plume, montrant par cette remarquable transformation qu'un bon +esprit peut s'appliquer à tout. Henri IV réforma les finances par un +homme de guerre; Charles VII fit la guerre par un homme de finance. +Bureau fit le premier un usage habile et savant de l'artillerie. + +La guerre veut de l'argent; Jacques Coeur sut en trouver. D'où venait +celui-ci? Quels furent ses commencements; on regrette de le savoir si +peu. Seulement, dès 1432, nous le voyons commerçant à Beyrouth en +Syrie[8]; un peu plus tard, nous le trouvons à Bourges argentier du +roi. Ce grand commerçant eut toujours un pied dans l'Orient, un pied +en France. Ici, il faisait son fils archevêque de Bourges; là -bas, il +mariait ses nièces ou autres parentes aux patrons de ses galères. +D'autre part, il continuait le trafic en Égypte; de l'autre, il +spéculait sur l'entretien des armées, sur la conquête de Normandie. + +[Note 8: «J'y trouvai (à Damas) plusieurs marchands génois, vénitiens, +catalans, florentins et français. Ces derniers étaient venus y acheter +différentes choses, spécialement des épices, et ils comptaient aller à +Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne, qu'on y attendait. Parmi +eux, il y avait un nommé _Jacques Coeur_, qui depuis a joué un grand +rôle en France, et a été argentier du roi.» Extrait du Voyage de +Bertrandon de la Brocquière en Terre-Sainte et en Syrie, accompli par +ordre du duc de Bourgogne, en 1432-1433; Mémoires de l'Académie des +sciences morales et politiques, V. 490. + +_Archives, Trésor des chartes_, Reg. 191, n{os} 233, 242.] + +Telles furent les habiles et modestes conseillers de Charles VII. +Maintenant si l'on veut savoir qui les approcha de lui, quelle +influence le rendit docile à leurs conseils, on trouvera, si je ne me +trompe, que ce fut celle d'une femme, de sa belle-mère, Yolande +d'Anjou. Dès le commencement de ce règne, nous la voyons puissante; +c'est elle qui fait accueillir la Pucelle; c'est avec elle, dans une +occasion, que le duc d'Alençon s'entend sur les préparatifs de la +campagne. Cette influence, balancée par celle des favoris, semble +avoir été sans rivale, du moment que la vieille reine eut donné à son +gendre une maîtresse, qu'il aima vingt années (1431-1450). + +Tout le monde connaît le petit conte: Agnès dit un jour au roi que, +toute jeune, elle a su d'un astrologue qu'elle serait aimée d'un des +plus vaillants rois du monde; elle avait cru que c'était Charles, mais +elle voit bien que c'est plutôt le roi d'Angleterre, qui lui prend +tant de belles villes à sa barbe; donc elle ira le trouver... Ces +paroles piquent si fort le roi, qu'il se met à pleurer, «et, quittant +sa chasse et ses jardins, il prend le frein aux dents,» si bien qu'il +chasse les Anglais du royaume[9]. + +[Note 9: Brantôme.] + +Les jolis vers[10] de François Ier prouvent que cette tradition +remonte plus haut que Brantôme. Quoi qu'il en soit, nous trouvons un +éloge équivalent d'Agnès dans une bouche ennemie, celle du chroniqueur +bourguignon, à peu près contemporain: «Certes, Agnez estoit une des +plus belles femmes que je vis oncques, et fit en sa qualité _beaucoup +de bien au royaulme_.» Et encore: «Elle prenoit plaisir à avancer +devers le roy, jeunes gens d'armes et gentils compaignons, dont le roy +fut depuis bien servi[11].» + +[Note 10: + + Gentille Agnès, plus de los en mérite + (La cause estant de France recouvrer), + Que ce que peut, dedans un cloistre, ouvrer + Close nonnain ou bien dévôt ermite.] + +[Note 11: Olivier de la Marche.] + +Agnès la Sorelle ou Surelle (elle prit pour armes un sureau d'or) +était fille d'un homme de robe[12], Jean Sureau, mais elle était noble +de mère. Elle naquit dans cette bonne Touraine où le paysan même +parle encore notre vieux gaulois dans tout son charme, mollement, +comme on le sait, lentement et avec un semblant de naïveté. La naïveté +d'Agnès fut de bonne heure transplantée dans un pays de ruse et de +politique, en Lorraine; elle fut élevée près d'Isabelle de Lorraine, +avec laquelle René d'Anjou épousa ce duché. Femme d'un prisonnier, +Isabelle vint demander secours au roi, menant ses enfants avec elle, +et de plus sa bonne amie d'enfance, la demoiselle Agnès. La belle-mère +du roi, Yolande d'Anjou, belle-mère aussi d'Isabelle, était comme une +tête d'homme; elles avisèrent à lier pour toujours Charles VII aux +intérêts de la maison d'Anjou-Lorraine. On lui donna pour maîtresse la +douce créature, à la grande satisfaction de la reine, qui voulait à +tout prix éloigner la Trémouille et autres favoris. + +[Note 12: Conseiller du comte de Clermont.] + +Charles VII trouva la sagesse aimable dans une telle bouche; la +vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agnès, et sans doute +elle eut la part principale dans tout ce qui se fit. Plus politique +que scrupuleuse, elle avait accueilli également bien les deux filles +qui lui vinrent si à propos de Lorraine, Jeanne Darc et Agnès, la +sainte et la maîtresse, qui toutes deux, chacune à leur manière, +servirent le roi et le royaume. + +Ce conseil de femmes, de parvenus, de roturiers, n'imposait pas +beaucoup, il faut le dire; la figure peu royale de Charles VII n'en +était pas grandement relevée. Pour siéger comme juge du royaume sur le +trône de saint Louis, pour se faire comme lui le gardien de la Paix de +Dieu, il semblait qu'il fallût s'entourer d'autres gens. La ligue des +trois dames, la vieille reine, la reine et la maîtresse, n'édifiait +personne. Qu'était-ce que Richemont? un bourreau. Jacques Coeur? un +trafiquant en pays sarrasins... Un Jean Bureau? un robin, «une +escriptoire[13],» qui s'était fait capitaine; il chevauchait avec ses +canons par tout le royaume, sans qu'il y eût forteresse qui tint +devant lui; n'était-ce pas une honte pour les gens d'épée?... Ainsi +les renards s'étaient faits des lions. Il fallait désormais que les +chevaliers rendissent compte aux _chevaliers ès-loix_. Les plus nobles +seigneurs, les hauts justiciers, devaient désormais avoir peur des +gens de justice. Pour une poule qu'un page aura prise, le baron sera +obligé de faire vingt lieues et de parler chapeau bas au singe en robe +accroupi dans son greffe. + +[Note 13: Mot d'Henri IV: «Je sais, d'une escriptoire, faire un +capitaine.»] + +C'était là si bien la pensée des nobles, de ceux qui entouraient de +plus près Charles VII, qu'après la fameuse ordonnance, Dunois même +quitta le conseil. «Le froid et attrempé seigneur[14],» se repentit +d'avoir trop bien servi. + +[Note 14: «Un des beaux parleurs en France qui fust de la langue de +France... Voulant persuader aux Anglais de rendre Vernon-sur-Seine, il +leur récita en beau style aussi prudemment qu'eust quasi sceu faire un +docteur en théologie le faict et l'estat de la guerre entre le roy et +celui d'Angleterre.» Jean Chartier.] + +Ce bâtard d'Orléans avait commencé sa fortune en défendant la ville +d'Orléans, apanage de son frère; il avait employé fort habilement la +simplicité héroïque de la Pucelle. Après avoir grandi par le roi, il +voulait grandir contre le roi. Le malheur, c'est que le duc, son +frère, était encore en Angleterre; l'ancien ennemi de la maison +d'Orléans, le duc de Bourgogne (sans doute converti par Dunois), +travaillait à tirer des mains des Anglais ce chef futur des +mécontents. + +Le duc d'Alençon se jeta tête baissée dans l'affaire; les Bourbon et +Vendôme y donnèrent les mains. L'ancien favori la Trémouille, chassé +par Richemont, ne manqua pas de s'engager. Les plus ardents de tous +étaient les chefs des écorcheurs, le bâtard de Bourbon, Chabannes, le +Sanglier; à vrai dire, la chose les touchait de près; pour les +seigneurs, il s'agissait d'honneur et de juridiction; mais pour eux, +il y allait de leur col, ils voyaient de près la potence. + +Il ne manquait plus qu'un chef; au défaut du duc d'Orléans, on prit le +dauphin, un enfant, à en juger par l'âge; mais on pensa qu'un nom +suffirait. + +Celui qu'on croyait un enfant, et qui était déjà Louis XI, avait +justement fait ses premières armes (comme il fit ses dernières) contre +les seigneurs. À quatorze ans, il avait été chargé de pacifier les +Marches de Bretagne et de Poitou[15]. Sa première capture fut celle +d'un lieutenant du maréchal de Retz; un tel commencement ne promettait +pas aux grands un ami bien sûr. + +[Note 15: _Mss. Legrand, Histoire de Louis XI._] + +Ami ou non, il accepta leurs offres. Le trait dominant de son +caractère, c'était l'impatience. Il lui tardait d'être et d'agir. Il +avait de la vivacité et de l'esprit à faire trembler; point de coeur, +ni amitié, ni parenté, ni humanité, nul frein. Il ne tenait à son +temps que par le bigotisme, qui, loin de le gêner, lui venait toujours +à point pour tuer ses scrupules. + +«Il ne faisoit que subtilier jour et nuit diverses pensées... Tous +jours il avisoit soudainement maintes étrangetés[16].» Chose bizarre, +parmi le radotage des petites dévotions, il y avait dans cet homme un +vif instinct de nouveauté, le désir de remuer, de changer, déjà +l'inquiétude de l'esprit moderne, sa terrible ardeur d'aller (où? +n'importe), d'aller toujours, en foulant tout aux pieds, en marchant +au besoin sur les os de son père. + +[Note 16: Chastellain.] + +Ce dauphin de France n'avait rien de Charles VII; il tenait plutôt de +sa grand'mère, issue des maisons de Bar et d'Aragon; plusieurs traits +de son caractère font penser à ses futurs cousins les Guises. Comme +les Guises, il commença par se porter pour chef des nobles, les +laissant volontiers agir en sa faveur, puisqu'il leur tardait tant +d'avoir pour roi celui qui devait leur couper la tête. + +Le roi faisait ses Pâques à Poitiers; il était à table et dînait, +lorsqu'on lui apprend que Saint-Maixent a été saisi par le duc +d'Alençon et le sire de la Roche. Sur quoi, Richemont lui dit à la +bretonne: «Vous souvienne du roi Richard II, qui s'enferma dans une +place et se fit prendre.» Le roi trouva le conseil bon; il monta à +cheval et galopa avec quatre cents lances jusqu'à Saint-Maixent. Les +bourgeois s'y battaient depuis vingt-quatre heures pour le roi, +lorsqu'il vint à leur secours. Les gens de la Roche furent, selon +l'usage de Richemont, décapités, noyés, mais ceux d'Alençon renvoyés; +on espérait détacher celui-ci, qui après tout était prince du sang, et +qui n'était pas plus ferme pour la révolte qu'il ne l'avait été pour +le roi[17]. + +[Note 17: Cette mobilité de caractère ressort partout de son procès. +_Procès ms. du duc d'Alençon_, 1456.] + +Les petites places du Poitou ne tinrent pas; Richemont les enleva une à +une. Dunois commença alors à réfléchir. Le bourgeois était pour le roi, +qui voulait la sûreté des routes, autrement dit l'approvisionnement +facile, le bon marché des vivres. Le paysan, sur qui les gens de guerre +étaient retombés, n'y voyaient que des ennemis. Le seigneur ne tirait +plus rien de son paysan ruiné. L'écorcheur même, qui ne trouvait pas +grand'chose, et qui, après avoir couru tout un jour, couchait dans les +bois sans souper, en venait à songer qu'après tout il serait mieux de +faire une fin, de se reposer et d'engraisser à la solde du roi dans +quelque honnête garnison. + +Dunois comprit tout cela; il calcula aussi que le premier qui +laisserait les autres aurait un bon traité. Il vint, fut bien reçu, et +se félicita du parti qu'il avait pris quand il vit le roi plus fort +qu'il ne croyait, fort de quatre mille huit cents cavaliers et de deux +mille archers, sans avoir été obligé de dégarnir les Marches de +Normandie. + +Plus d'un pensa comme Dunois. Maint écorcheur du Midi vint gagner +l'argent du roi en combattant les écorcheurs du Nord. Charles VII +poussa le duc de Bourbon vers le Bourbonnais, s'assurant des villes +et châteaux, ne permettant pas qu'on pillât. Il assembla les états +d'Auvergne et fit déclarer hautement que les rebelles n'en voulaient +au roi que parce qu'il protégeait les pauvres gens contre les +pillards. Les princes, abandonnés et n'obtenant nul appui du duc de +Bourgogne, vinrent faire leur soumission; Alençon d'abord, puis le duc +de Bourbon et le dauphin. Pour la Trémouille et deux autres, le roi ne +voulait pas les recevoir; le dauphin hésita s'il accepterait un pardon +qui ne couvrait pas ses amis. Il dit au roi: «Monseigneur, il faut +donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis.» Le roi répondit +froidement: «Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous +sont assez grandes, je vous en ferai abattre seize ou vingt toises de +mur[18].» + +[Note 18: Le chroniqueur bourguignon met encore dans la bouche du roi +un mot fort douteux, mais qui devait plaire à l'ambition de la maison +de Bourgogne: «Au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de notre +sang, qui nous aideront mieux à maintenir et entretenir notre honneur +et seigneurie, qu'encore n'avez fait jusques à ci.» Monstrelet.] + +Cette guerre, si bien conduite, ne fut pas moins sagement terminée. On +ôta au duc de Bourbon ce qu'il avait au centre (Corbeil, Vincennes, +etc.), et l'on éloigna le dauphin; on lui donna un établissement sur +la frontière, le Dauphiné; c'était l'isoler, lui faire sa part; on ne +pouvait en être quitte qu'en lui donnant, par avance d'hoirie, une +petite royauté[19]. + +[Note 19: _Mss. Legrand._] + +Cette _praguerie_ de France (on la baptisa ainsi du nom de la grande +_praguerie_ de Bohême) n'en eut pas moins, quoique finie si vite, de +tristes résultats. La réforme militaire fut ajournée. + +Les Anglais enhardis prirent Harfleur et le gardèrent. Ils lâchèrent +le duc d'Orléans, à la prière du duc de Bourgogne[20]. L'ancien ennemi +de sa maison s'employant ainsi pour le tirer de prison, le roi ne put +décemment se dispenser de garantir aussi la rançon et d'aider à la +délivrance du dangereux prisonnier. Il descendit tout droit chez le +duc de Bourgogne, qui lui passa au col la chaîne de la Toison-d'Or et +lui fit épouser une de ses parentes. Contre qui se faisait une si +étroite union de deux ennemis, sinon contre le roi? Il se tint pour +averti. + +[Note 20: Malgré l'opposition du duc de Glocester. La raison qu'il +donne pour retenir le duc d'Orléans est assez curieuse. Elle prouve +que les Anglais croyaient alors le roi et le dauphin (Louis XI) tout à +fait incapables. (Rymer, 2 juin.)] + +D'abord, il obtint des états un dixième à lever sur tous les +ecclésiastiques du royaume. Il rappela Tanneguy du Châtel, l'ennemi +capital de la maison de Bourgogne. Puis, portant toutes ses forces +vers le nord, il vint le long de la frontière faire justice des +capitaines bourguignons, lorrains et autres qui désolaient le pays. +Parmi ceux qui firent leur soumission se trouvait un homme de trouble, +le plus hardi des pillards, hardi parce qu'il était l'agent commun des +ducs de Bourbon et Bourgogne; c'était le bâtard de Bourbon. Le roi le +livra, tout Bourbon qu'il était, au prévôt qui lui fit son procès +comme à tout autre voleur; bien et dûment jugé, il fut mis dans un sac +et jeté à la rivière. Le chroniqueur bourguignon avoue lui-même que +cet exemple fut d'un excellent effet[21]; les capitaines soi-disant +royaux, qui couraient les champs, eurent sérieusement peur et crurent +qu'il était temps de s'amender. + +[Note 21: Monstrelet.] + +Autre leçon non moins instructive. Le jeune comte de Saint-Pol, se +fiant à la protection du duc de Bourgogne, osa enlever sur la route +des canons du roi; le roi lui enleva deux de ses meilleures +forteresses. Saint-Pol accourut et demanda grâce, mais il n'obtint +rien qu'en se soumettant au Parlement pour l'affaire litigieuse de la +succession de Ligny. La duchesse de Bourgogne, qui vint en personne +présenter au roi une longue liste de griefs, fut reçue poliment, +poliment renvoyée, sans avoir rien obtenu. + +Cependant les Anglais, toujours si près de Paris, si puissamment +établis sur la basse Seine, l'avaient remontée, saisi Pontoise. Celui +qui avait surpris ce grand et dangereux poste, lord Clifford, le +gardait lui-même; l'acharnement et l'opiniâtreté de Clifford ne se +sont que trop fait connaître dans les guerres des Roses. Outre les +Anglais, il y avait dans Pontoise nombre de transfuges qui savaient +bien qu'il n'y aurait pas de quartier pour eux. Ce n'était pas chose +facile de reprendre une telle place; mais comment laisser ainsi les +Anglais à la porte de Paris? + +Des deux côtés on fit preuve d'une inébranlable volonté. Le siége de +Pontoise fut comme un siége de Troie. Le duc d'York, régent de France, +qui devait plus tard faire tuer Clifford dans la guerre civile, vint +à son secours. Il amena une armée de Normandie, ravitailla la place, +offrit bataille (juin); Talbot était avec lui. Les Anglais croyaient +toujours avoir affaire au roi Jean; mais les sages et froids +conseillers de Charles VII se souciaient fort peu du point d'honneur +chevaleresque. La guerre était déjà pour eux une affaire de simple +tactique. Le roi laissa donc passer les Anglais, s'écarta, revint. +Talbot revint à son tour, et fit entrer encore des vivres (juillet). +Le duc d'York ramena de nouveau son armée, et n'obtint pas encore la +bataille. On le laissa, tant qu'il voudrait, courir l'ÃŽle-de-France +ruinée et se ruiner lui-même dans ces vaines évolutions. Le roi ne +lâchait pas prise; il avait fortifié près de la ville une formidable +bastille que les Anglais ne purent attaquer. Quand ils se furent +épuisés, harassés pour ravitailler quatre fois Pontoise, Charles VII +reprit sérieusement le siége; Jean Bureau battit la ville en brèche +avec une activité admirable[22]; deux assauts meurtriers, cinq heures +durant, furent livrés; d'abord une église qui faisait redoute fut +emportée, puis la place elle-même (16 sept. 1441). Ainsi des gens qui +n'osaient combattre les Anglais en plaine les forçaient dans un +assaut. + +[Note 22: «Tellement s'y conforta qu'il en est digne de recommandation +perpétuelle.» Jean Chartier.] + +La reprise de Pontoise était une délivrance pour Paris et pour tout le +pays d'alentour; la culture pouvait dès lors recommencer; les +subsistances étaient assurées. Les Parisiens n'en surent nul gré au +roi. Ils ne sentaient que leur misère présente, le poids des taxes; +elles atteignaient les confréries même, les églises, qui se +plaignaient fort. + +La bonne volonté ne manquait pas aux princes pour profiter de ces +mécontentements. Le duc de Bourgogne, sans paraître lui-même, les +rassembla chez lui à Nevers (mars 1442). Le duc d'Orléans, dont il +faisait ce qu'il voulait, depuis qu'il l'avait délivré, présidait pour +lui l'assemblée, les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes +d'Angoulême, d'Étampes, de Vendôme et de Dunois. Le roi envoya +bonnement son chancelier à ce conciliabule qui se tenait contre lui, +lui faisant dire qu'il les écouterait volontiers. + +Leurs demandes et doléances laissaient voir très-bien le fond de leur +pensée. La _praguerie_ ayant échoué, parce que les villes étaient +restées fidèles au roi, il s'agissait cette fois de les tourner contre +lui, de faire en sorte que le peuple s'en prît au roi seul de tout ce +qu'il souffrait. Les princes donc, dans leur amour du bien public et +du bon peuple de France, remontraient au roi la nécessité de faire _la +paix_; et c'étaient eux justement qui avaient reculé la paix, en nous +faisant perdre Harfleur. Ils demandaient la _répression des brigands_; +mais les brigands n'étaient que trop souvent leurs hommes, comme on +vient de le voir par le bâtard de Bourbon. Pour réprimer les brigands, +il fallait des troupes, et des tailles, des aides, pour payer les +troupes; or les princes demandaient en même temps la _suppression des +aides et des tailles_. Après ces demandes hypocrites, il y en avait de +sincères, chacun réclamant pour soi telle charge, telle pension. + +La réponse du roi, qu'on eut soin de rendre publique, fut d'autant +plus accablante qu'elle était plus douce et plus modérée[23]. Il +répond spécialement sur l'article des impôts: Que les aides ont été +consenties par les seigneurs chez qui elles étaient levées; quant aux +tailles, le roi les a «fait savoir» aux trois états, quoique, dans les +affaires si urgentes, lorsque les ennemis occupent une partie du +royaume et détruisent le reste, il ait bien droit de lever les tailles +de son autorité royale. Pour cela, ajoute-t-il, il n'est besoin +d'assembler les états; ce n'est que charge pour le pauvre peuple qui +paye les dépenses de ceux qui y viennent; plusieurs notables personnes +ont requis qu'on cessât ces convocations.--Une autre raison que le roi +s'abstint de dire, c'est qu'il eût été souvent difficile d'obtenir des +états, où les grands dominaient, un argent qui devait servir à faire +la guerre aux grands même. + +[Note 23: Réponse singulièrement habile et qui fait beaucoup d'honneur +à la sagesse des conseillers de Charles VII. Elle mérite d'être lue en +entier dans Monstrelet.] + +La _praguerie_ cette fois s'en tint aux doléances, aux cahiers. Le +roi, les laissant perdre le temps à leur assemblée de Nevers, faisait +alors un grand et utile voyage à travers tout le royaume, de la +Picardie à la Gascogne, mettant partout la paix sur la route, +notamment dans les Marches, en Poitou, Saintonge et Limousin. Affermi +dans le Nord par la prise de Pontoise, il allait tenir tête aux +Anglais dans le Midi. Le comte d'Albret, pressé par eux, avait promis +de se rendre, si le roi ne venait le 23 juin _tenir sa journée_ et +les attendre sur la lande de Tartas. La condition leur plut. Ils ne +croyaient pas qu'il pût venir à temps, encore moins qu'il offrît la +bataille. Au jour dit, ils virent sur la lande le roi de France et son +armée (21 juin 1442). + +Cent vingt bannières, cent vingt comtes, barons, seigneurs, se +trouvèrent sur cette lande autour de Charles VII. Tous ces Gascons qui +s'étaient crus loin du roi, dans un autre monde, commençaient à sentir +qu'il était partout. Ils venaient rendre hommage, faire service +féodal, et le roi leur rendait justice. + +Il en fit une grande et solennelle, l'année suivante (mars 1443). +Entre les deux tyrans des Pyrénées, Armagnac et Foix, le petit comté +de Comminges était cruellement tiraillé. L'héritière de Comminges +avait épousé d'abord, de gré ou de force, un Armagnac, puis le comte +de Foix. Celui-ci, qui ne voulait que son bien, se fit faire par elle +donation, et il la jeta dans une tour. Il l'y tenait encore vingt ans +après, sous prétexte de jalousie; elle était, disait-il, trop galante. +La pauvre femme avait quatre-vingts ans. Les états du Comminges +implorèrent Charles VII, qui reçut gracieusement leur requête, fit +peur au comte de Foix, délivra la vieille comtesse, partagea entre les +deux époux l'usufruit du Comminges et s'en adjugea la propriété. Cette +justice hardie donna beaucoup à penser à tous ces seigneurs, jusque-là +si indépendants. + +Ce ne fut pas tout. Le roi, pour rester toujours parmi eux, comme +juge, leur donna un parlement royal qui résiderait à Toulouse. Cette +royauté judiciaire du Midi n'avait rien à voir avec le Parlement de +Paris; elle jugeait selon le droit du pays, le droit écrit, elle ne +dépendait de personne, se recrutant elle-même. En attendant que ce +grand corps pût rétablir l'ordre et la justice dans le Languedoc, +Charles VII autorisa les pauvres gens à se faire justice eux-mêmes, à +courir sus aux brigands, aux soldats vagabonds[24]. + +[Note 24: D. Vaissette.] + +Il ne pouvait s'éloigner longtemps du Nord. Dieppe, qui avait été +repris par un heureux coup d'audace, risquait d'être encore perdu. Un +capitaine français, sans le secours du roi, s'était avisé d'escalader +les murs à la marée basse, les bourgeois aidant, et il avait pris les +Anglais au lit. Dieppe, fortifié à la hâte des trois tours qu'on voit +encore, était devenu le port de tous les corsaires de terre, qui +faisaient la course dans la haute Normandie. Ces braves tenaient en +échec toutes les petites places anglaises qui, à la fin, tombaient +l'une après l'autre. Qui n'a pas Dieppe n'a rien sur la côte; les +Anglais, qui tenaient encore Arques, ne désespérèrent pas de reprendre +l'importante petite ville. Ils envoyèrent là , comme partout où il +fallait de la vigueur, leur vieux lord Talbot. Il prit poste au-dessus +du Pollet sur la falaise; il y établit une bonne bastille, une tour +avec force canons et bombardes, pour répondre au fort et écraser la +ville qui est entre. Une grande flotte, une armée allait venir +d'Angleterre; on l'attendait de moment en moment; il fallait la +prévenir. Le dauphin obtint d'être envoyé avec Dunois; beaucoup de +gentilshommes picards et normands voulurent être de la partie. Le +soir de son arrivée, il fit les premières approches. Il ne prit pas +même le temps de mettre en batterie l'artillerie qu'il avait amenée; +il fit des ponts de bois pour franchir les fossés de la bastille, et +tenta tout d'abord l'escalade. Au second assaut, pendant que la ville +en alarme faisait une procession à la Vierge et que les cloches +étaient en branle, la bastille fut emportée. + +La grande flotte apparut enfin majestueusement, à temps pour être +témoin des fêtes de la délivrance. Il en resta pour Dieppe les folles +farces des _mitouries de la mi-août_, qu'on faisait dans les églises. +Le dauphin eut aussi sa fête (déjà à la Louis XI), la pendaison d'une +soixantaine de vieux Bourguignons pris dans la bastille, et le +lendemain encore, il passa les Anglais en revue pour bien reconnaître +ceux qui lui avaient _chanté pouille_ du haut des murs et les faire +accrocher aux pommiers du voisinage[25]. + +[Note 25: Voir l'intéressant récit de M. Vitet, Histoire de Dieppe, et +_Legrand, Histoire de Louis XI_, p. 41-33, _Bibliothèque royale, +mss._, p. 41-43.] + +Tout le résultat qu'eut la grande et coûteuse expédition anglaise, ce +fut pour le commandant, le lord duc de Somerset, l'honneur d'une +promenade chevaleresque de Normandie en Anjou. Ayant réuni tout ce +qu'il y avait de forces disponibles, il s'en alla sans obstacle, sans +mauvaise rencontre (sauf une affaire de nuit où il tua trente hommes), +assiéger la petite place de Pouancé; mais n'ayant pas été plus heureux +à prendre Pouancé qu'à reprendre Dieppe, il revint à Rouen se reposer +de ses travaux et prendre ses quartiers d'hiver[26]. + +[Note 26: Jean Chartier.] + +Cet hiver, pendant que Somerset jouissait de ce victorieux repos, le +dauphin Louis traversait brusquement tout le royaume pour ruiner et +détruire le meilleur ami des Anglais. Le comte d'Armagnac, mécontent +de l'arrangement du Comminges, où on ne lui faisait point part, avait +essayé de prendre le tout; il défendit à ses sujets de rien payer +désormais au roi Charles, et leva sa bannière d'Armagnac contre la +bannière de France[27]. Il comptait sur les Anglais, sur le duc de +Glocester, qui voulait en effet marier Henri VI avec une fille du +comte. La chose se serait peut-être arrangée pour le printemps; +l'hiver même il n'y eut plus d'Armagnac; la fille et le père, tout fut +pris. Le dauphin, qui était un âpre chasseur, se chargea encore de +cette chasse au loup. Il part en janvier, franchit les neiges, les +fleuves grossis, et trouve la proie au gîte, tout ce qu'il y avait +d'Armagnac enfermé dans une place. La place était forte; il fallait +les tirer de là . Le dauphin parla doucement, comme parent, et fit si +bien que _son beau cousin_ (il l'appelait ainsi), vint se livrer avec +les siens, croyant en être quitte pour cette parole, que dès lors il +était au roi de France. Le dauphin le prit au mot, emmena tous ces +Armagnac et les mit sous bonne garde. Ils ne furent lâchés que deux +ans après, lorsque Henri VI était marié dans la maison de France, et +que l'Angleterre, occupée de ses discordes, ne pouvait ranimer les +nôtres[28]. + +[Note 27: L'une des principales ressources du comte pour la guerre +était la monnaie, bonne ou mauvaise, qu'il fabriquait dans tous ses +châteaux. _Archives, Trésor des Chartes, Registre_ 177, nº 222.] + +[Note 28: V. la rémission accordée à Armagnac en 1445. J'y trouve +entre autres choses, qu'il avait jeté la bannière du roi dans le +Tarn. _Archives, Trésor des chartes, Registre_ 177, nº 127.] + +Glocester et le parti de la guerre avaient bien pu encourager +Armagnac, mais non le défendre. Ils avaient assez de peine à se +défendre eux-mêmes en Angleterre contre les évêques, contre les +partisans de la paix, Winchester et Suffolk, qui avaient pris le +dessus. Ceux-ci, après la vaine et ruineuse expédition de Somerset, +furent décidément les maîtres, et, quoi qu'il en coûtât à l'orgueil +anglais, ils négocièrent une trêve, un mariage qui rapprochât, sinon +les deux peuples, au moins les deux rois. + +Mais il y avait un troisième peuple bien embarrassant pendant la +trêve, le peuple des gens de guerre. Que faire de cette tourbe +d'hommes de toutes nations qui étaient depuis si longtemps en +possession de désoler le pays? Ni les Anglais, ni les Français, ne +pouvaient espérer de contenir les leurs. Ce qu'on pouvait, c'était de +les décider à aller voler ailleurs, à quitter la France ruinée pour +visiter la bonne Allemagne, pour faire un pèlerinage au concile de +Bâle, aux saintes et riches villes du Rhin, aux grasses principautés +ecclésiastiques. + +Le roi, justement alors, recevait deux propositions, deux demandes de +secours, l'une de l'empereur contre les Suisses, l'autre de René, duc +de Lorraine, contre les villes d'Empire. Le roi fut également +favorable et promit généreusement des secours pour et contre les +Allemands. + +_Les Allemagnes_, comme on disait très-bien, tout grandes, grosses, +populeuses, qu'elles étaient, semblaient pouvoir être envahies avec +avantage. Le Saint-Empire était tombé par pièces; chaque pièce se +divisait. Les Lorrains, les Suisses, par exemple, étaient en guerre, +et avec les autres Allemands, et avec eux-mêmes. + +Les deux demandes qu'on faisait au roi étaient au fond moins opposées +qu'il ne semblait; des deux côtés il s'agissait de défendre la +noblesse contre les villes et communes. Ces communes, après avoir +admirablement conquis leur liberté, en usaient souvent assez mal. Metz +et autres villes de Lorraine, affranchies de leurs évêques et devenues +de riches républiques marchandes, soldaient les meilleurs hommes +d'épée, les plus braves aventuriers du pays[29], et se trouvaient +souvent compromises par eux avec les seigneurs et même avec le duc. +Ceux de Metz, ayant ainsi querelle avec un gentilhomme de la duchesse +Isabelle, s'en prirent à elle-même. Ils l'attendirent, entre Nancy et +Pont-à -Mousson où elle allait en pèlerinage, se jetèrent sur ses +bagages, ouvrirent tout, pillèrent tout, joyaux et nippes de femme, +contre toute chevalerie. + +[Note 29: «Dedans laquelle ville de Metz estoient plusieurs compagnons +de guerre souldoyez, ainsi que de longtemps ils ont accoustumé +d'avoir.» Mathieu de Coucy, p. 538.] + +Cette violence particulière n'était qu'un accident d'une grande +querelle qui durait toujours en Lorraine. Metz et les autres villes +étaient-elles françaises ou allemandes? _Quelle était la vraie et +légitime frontière de l'Empire?_ + +Cette question des droits de l'Empire était débattue plus violemment +encore du côté de la Suisse. Les cantons comptaient s'être +définitivement séparés de l'Allemagne, et néanmoins Zurich venait de +s'allier de nouveau à l'empereur, duc d'Autriche; elle soutenait que +la confédération suisse était toujours un membre de l'Empire. Les +autres cantons tenaient Zurich assiégée, et, selon toute apparence, +allaient la détruire. C'était une guerre sans quartier. Les +montagnards, déjà maîtres de Greiffensee, en avaient fait passer la +garnison par la main du bourreau. On assurait qu'après un combat ils +avaient bu le sang de leurs ennemis et mangé leur coeur[30]. + +[Note 30: Fugger, Spiegel des Erzhauses Oesterreich, p. 539. + +Cet excellent chroniqueur, né en 1503, par conséquent postérieur aux +événements dont il s'agit ici, ne devait pas être suivi avec une +docilité servile. Il est important, comme témoin de la tradition, mais +on aurait dû lui préférer les chroniqueurs contemporains. V. Egidius +Tschudi's leben und schriften, von Ildephons Fuchs, St. Gallen, 1805. + +Son histoire sera continuée, pour les deux derniers siècles, avec une +critique supérieure, par MM. Monnard et Vuillemin. M. Monnard a donné +de plus une intéressante biographie de Jean de Müller. Lauzanne, +1839.] + +Toute cette rude histoire a été obscurcie en bien des points par les +deux grands historiens qui l'ont écrite, au XVIe et au XVIIIe siècles. +L'honnête Tschudi, dans sa partialité naïve, a recueilli +religieusement les menteries patriotiques qui circulaient de son temps +sur l'âge d'or des Suisses; toutefois, il n'a pas caché ce que leur +héroïsme avait de barbare. Puis est venu le bon et éloquent Jean de +Müller, grand moraliste, grand citoyen, tout occupé de ranimer le +sentiment national: dans ce louable but, il choisit, il arrange; s'il +ne nie point la barbarie, il la couvre, tant qu'il peut, des fleurs de +sa rhétorique. J'en suis fâché; une telle histoire pouvait se passer +d'ornements; âpre, rude, sauvage, elle n'en était pas moins grande. +Que penser d'un homme qui se chargerait de parer les Alpes! + +Et il y a en Suisse quelque chose de plus grand que les Alpes, de plus +haut que la Iungfrau, de plus majestueux que la majesté sombre du lac +de Lucerne... Entrez dans Lucerne même, pénétrez dans ses noires +archives; ouvrez leurs grilles de fer, leurs portes de fer, leurs +coffres de fer, et touchez (mais doucement) ce vieux lambeau de soie +tachée... C'est la plus ancienne relique de la liberté en ce monde; la +tache est le sang de Gundolfingen, la soie c'est le drapeau où il +s'enveloppa pour mourir à la bataille de Sempach. + +Nous reviendrons sur tout cela, lorsque nous aurons à montrer la +Suisse en lutte avec Charles le Téméraire. Qu'il nous suffise ici de +dire qu'en cette histoire il faut distinguer les époques. + +Au XIVe siècle, les Suisses s'affranchirent par trois ou quatre +petites batailles d'éternelle mémoire. Ils firent connaître, au même +temps que les Anglais, ce que pouvait le fantassin; toutefois avec +cette différence, les Anglais de loin, comme archers, les Suisses de +près avec la lance ou la hallebarde; de près, car cette lance, ils la +tenaient _par le milieu_[31], c'est-à -dire d'une main sûre, c'est le +secret de leurs victoires. + +[Note 31: Tandis que généralement on tenait la lance par le bout. +(Tillier.)] + +Depuis ces belles batailles, ce fut pour eux une ferme foi, que le +Suisse en corps de canton, poussant devant lui la hallebarde, se +lançant les yeux fermés, comme le taureau cornes basses, était plus +fort que le cheval, et ne pouvait manquer de jeter bas le cavalier +bardé de fer. Ils avaient raison de le croire; mais dans leur orgueil +stupide, ils attribuaient volontiers ces grands effets d'ensemble à la +force individuelle. Ils faisaient là -dessus des contes que tout le +monde répétait. Les Suisses, à les entendre, avaient tant de vie et de +sang, que mortellement blessés ils combattaient longtemps encore. Ils +buvaient comme ils combattaient; en cela, ils étaient de même +invincibles. Dans maintes guerres d'Italie, on avait, sur leur +passage, pris soin d'empoisonner les vins; peine perdue, tout passait, +vin et poison, les Suisses ne s'en portaient que mieux[32]. + +[Note 32: V. les Mémoires du Loyal serviteur du chevalier sans paour +et sans reprouche.] + +[Note 33: Il en périt tout un bateau en 1476, dans l'expédition de +Strasbourg.] + +Ce brutal orgueil de la force eut son résultat naturel; ils se +gâtèrent de très-bonne heure. Il ne faut pas tout croire, à beaucoup +près, dans ce qu'on se plaît à dire de la pureté de ces temps. À la +fin du XVe siècle, le saint homme, Nicolas de Flue, pleurait dans son +ermitage sur la corruption de la Suisse. Au milieu du même siècle, +nous voyons leurs soldats mener avec eux des bandes de femmes et de +filles[33]. Tout au moins leurs armées traînaient beaucoup de bagages, +d'embarras, de superfluités; en 1420, une armée suisse de cinq mille +hommes, entreprenant de passer les Alpes par un passage alors +difficile, ne s'en faisait pas moins suivre de quinze cents mulets +pesamment chargés[34]. + +[Note 34: Tillier.] + +L'avidité des Suisses était l'effroi de leurs voisins. Il n'y avait +guère d'années où ils ne descendissent pour chercher quelque querelle. +Tout dévots qu'ils étaient (aux saints de la montagne, à +Notre-Dame-des-Ermites[35]), ils n'en respectaient pas davantage le +bien du prochain. Allemands ennemis de l'Allemagne, ayant brisé le +droit de l'Empire sans en avoir d'autres, leur droit, c'était la +hallebarde, pointue, crochue, qui perçait et ramenait.... + +[Note 35: Sur l'importance de ce pèlerinage, la grandeur féodale de +l'abbaye dont les plus grands barons de la Suisse étaient dignitaires, +etc. V. la curieuse Chronique du Moine. En 1440, la foule des pèlerins +qui y venaient des Pays-Bas fut si grande, qu'on crut que c'était une +armée ennemie, et l'on sonna la cloche d'alarme. Chronique +d'Einsidlen, par le Religieux, p. 178-184.] + +De force ou d'amitié, avec ou sans prétexte, sous ombre d'héritage, +d'alliance, de combourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne +voulaient rien connaître aux écritures, aux traités, bonnes et simples +gens qui ne savaient lire... Un de leurs moyens ordinaires pour +dépouiller les seigneurs voisins, c'était de protéger leurs vassaux, +c'est-à -dire d'en faire les leurs[36]; ils appelaient cela +affranchir; les prétendus affranchis regrettaient souvent le maître +héréditaire sous cette rude et mobile seigneurie de paysans[37]. + +[Note 36: De très-bonne heure, la Suisse ouvrit asile aux étrangers de +conditions diverses. V., entre autres preuves, Kindlinger, Hoerigkeit, +296; et l'important ouvrage de Bluntschli, Histoire politique et +judiciaire de Zurich, II, 414, note 161.] + +[Note 37: Par exemple, les gens de Gaster et de Sargans regrettaient +fort la domination autrichienne. (Müller, 1436.)] + +Les Magnifiques Seigneurs, vachers de la montagne ou bourgeois de la +plaine, se disputaient leurs sujets. Les bourgeois abusaient +volontiers de ce que les montagnards, si souvent affamés dans leurs +neiges, étaient obligés de venir acheter du blé aux marchés d'en bas. +Souvent ils refusaient d'en vendre, dussent les autres crever de faim. +«Hommes d'Uznach, disait un bourgmestre, vous êtes à nous, vous, votre +pays, votre avoir, jusqu'à vos entrailles;» leur reprochant durement +le pain que Zurich leur vendait. + +Dans la guerre contre les autres cantons[38], Zurich avait l'alliance +de l'empereur, mais non l'appui de l'Empire. Les Allemagnes ne se +mettaient pas aisément en mouvement. Consultées par l'empereur, elles +répondirent froidement que se mêler de ses affaires entre villes +suisses, c'était «mettre la main entre la porte et les gonds[39].» + +[Note 38: Berne resta étrangère à cette guerre contre Zurich. V. les +lettres du magistrat: Der Schweitzerische Geschichtforscher, VI, +321-480.] + +[Note 39: Fugger.] + +Quelques nobles allemands se jetèrent dans la ville pour la défendre; +néanmoins les autres cantons l'attaquaient avec tant d'acharnement +qu'elle ne pouvait guère résister. L'empereur s'adressa au roi de +France, dont son cousin Sigismond allait épouser la fille; le +margrave de Bade invoqua l'appui de la reine, sa parente; la noblesse +souabe envoya près de Charles VII le plus violent ennemi des Suisses, +Burckard Monck, pour lui représenter que la chose était dangereuse, +qu'elle pouvait gagner de proche en proche, que toute noblesse était +en danger. Le roi, le dauphin, déjà en route, reçurent je ne sais +combien d'ambassades coup sur coup, à Tours, à Langres, à Joinville, à +Montbéliard, à Altkirch[40]. La chose pressait en effet, Zurich était +assiégée depuis deux mois; on pouvait apprendre d'un moment à l'autre +qu'elle était prise, saccagée, passée au fil de l'épée. + +[Note 40: _Bibliothèque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis XI, +fol. 76._ Son récit est excellent, et généralement fondé _sur les +actes_.] + +L'armée était en mouvement; mais ce n'était pas une opération facile +que mener si loin, en toute sagesse et modestie, ce grand troupeau de +voleurs. Il y avait quatorze mille Français, huit mille Anglais, des +Écossais, toutes sortes de gens. Chaque nation marchait à part sous +ses chefs. Le dauphin avait le titre de commandant général. Sur le +passage de ces bandes, les Bourguignons, fort inquiets, étaient sur +pied, en armes, et tout prêts à tomber dessus. Elles arrivèrent +pourtant sans grand désordre en Alsace. + +Bâle avait beaucoup à craindre. Avant-garde des cantons, elle savait +de plus que le pape avait offert de l'argent au dauphin pour que, +chemin faisant, il le débarrassât du concile. Les bourgeois, les +Pères, fort effrayés, avertirent les Suisses en toute hâte, énumérant +les troupes de toute nation qui approchaient de la ville, et répétant +les terribles histoires que l'on contait partout sur les brigands +armagnacs. Les Suisses, tout acharnés qu'ils étaient au siége, +résolurent, sans le quitter, d'envoyer quelques milliers d'hommes[41], +pour voir ce qu'étaient ces gens-là . + +[Note 41: Les historiens ne s'accordent pas sur le nombre; ils disent +quatre mille, trois mille, seize cents, huit cents. Ces nombres +peuvent se concilier; je suppose volontiers que les Suisses envoyèrent +trois ou quatre mille hommes, que seize cents passèrent la rivière, +que huit cents ou mille parvinrent jusqu'au cimetière et y firent +résistance. Les savants traducteurs et continuateurs de Müller, MM. +Monnard et Vuillemin, sont néanmoins portés à croire que le nombre +total n'excédait pas deux mille hommes, et que cette petite armée +donna tout entière. + +Selon un chroniqueur contemporain encore inédit, ce fut une simple +affaire d'avant-garde: «Ledit comte de Dampmartin qui estoit de +l'avant-garde, logé à deux lyeues de monseigneur le Dauphin, estoit +allé vers luy pour sçavoir quel estoit son bon plaisir qu'il voulloit +que on fist contre ceulx de Balle; et à son retour, trouva que les +Suisses les allèrent assaillir... Et quand ledit comte vit lesdits +Suysses qui commencèrent à escarmoucher, il fist saillir sur eulx vint +et ung hommes d'armes... Ledit comte... avoit à ladite journée soubz +son enseigne six ou sept vingt hommes d'armes, sans d'autres qu'il +envoya quérir par vingt hommes de ses archiers...» _Bibl. royale, +cabinet des titres, ms. communiqué par M. Jules Quicherat._] + +La grande armée tournait le Jura et venait, corps par corps, à la +file, vers la petite rivière (la Birse). Déjà un corps avait passé; +les Suisses se ruèrent dessus; ce choc de deux ou trois mille lances à +pied étonna fort des gens qui, dans leurs guerres anglaises, n'avaient +jamais rencontré le fantassin que comme archer. Ils reculèrent en +désordre et repassèrent l'eau, laissant leurs bagages; l'armée ainsi +avertie, on détacha des troupes du côté de la ville, afin que les +bourgeois ne pussent aider les Suisses, ni ceux-ci se jeter dans Bâle. + +Les deux mille ignoraient si bien à quelles forces ils avaient +affaire, qu'ils voulurent pousser en avant. On leur avait défendu en +partant d'aller plus loin que la Birse; ils n'en tinrent pas compte; +ces bandes étaient menées démocratiquement, les capitaines par les +soldats. Un messager vint de Bâle, qui les avertit du grand nombre de +leurs ennemis, les conjurant au nom de leur salut de ne point passer +la rivière. Mais, telle était leur ivresse et leur brutalité féroce, +qu'ils tuèrent le messager[42]. + +[Note 42: Tschudi.] + +Ils passèrent, furent écrasés; les gens d'armes en poussèrent cinq +cents dans une prairie, d'où ils ne sortirent jamais. Mille environ, +croyant gagner Bâle, se trouvèrent heureux de rencontrer une tour, un +cimetière, où les haies, les vignes, une vieille muraille arrêtaient +la cavalerie. Ils tinrent là en désespérés; ils n'avaient pas plus de +quartier à espérer qu'ils n'en avaient fait à Greiffensee; Burckard +Monck, leur ennemi, était là pour solder ce compte. Les gens d'armes, +laissant leurs chevaux, forcèrent la muraille, mirent le feu à la +tour. Les Suisses furent tués jusqu'au dernier. + +Un historien français leur rend ce témoignage: + +«Les nobles hommes qui avoient esté en plusieurs journées, contre les +Anglois et autres, m'ont dit qu'ils n'avoient vu ni trouvé aucune +gens de si grande défense, ni si outrageux et téméraires pour +abandonner leur vie[43].» + +[Note 43: Mathieu de Coucy.] + +C'était une défaite honorable, une leçon toutefois, la seconde +qu'eussent reçue les Suisses; la première leur avait été donnée par le +Piémontais Carmagnola. Il faut voir aussi avec quels efforts, quelles +adresses maladroites, quel flot de phrases et de rhétorique leurs +historiens ont tâché de couvrir la réalité du fait; ils diminuent le +nombre des Suisses, augmentent celui de leurs ennemis; ils tâchent de +faire entendre que toute l'armée des Armagnacs fut engagée; ils +peignent l'admiration du dauphin (_qui n'y était pas_[44], et qui de +sa nature n'admirait pas aisément); enfin, pour que rien ne manque au +merveilleux, ils ajoutent ce petit conte. Le Souabe Burckard Monck se +promenait sur le champ de bataille, riant aux éclats à la vue de ces +cadavres, et se mit à dire: «Nous nageons dans les roses.» Mais, parmi +tous ces gens quasi-morts, en voilà un qui ressuscite et qui, d'une +pierre roidement lancée, frappe Burckard à la tête; il en meurt trois +jours après[45]. + +[Note 44: «Le dauphin ne se trouva point en personne à cette besogne, +ny aucuns des plus grands et principaux de son conseil.» Mathieu de +Coucy.--C'est l'historien _contemporain_; il a _parlé aux combattants_ +même; historien peu suspect d'ailleurs, puisqu'il loue le courage des +Suisses. Et c'est justement le seul que le savant Müller s'obstine à +ignorer; il ne le cite pas une fois. Il va chercher partout ailleurs, +dans les _on dit_ d'Æneas Sylvius, qui n'était plus à Bâle, dans la +chronique de Tschudi, écrite cent ans après, etc.] + +[Note 45: Tschudi.] + +Le dauphin, ajoutent-ils, fut si effrayé de la valeur des Suisses, +qu'_il se retira_ à la hâte et ne leur demanda plus que leur amitié. +Et justement le contraire est exact et parfaitement prouvé. Ce sont +les Suisses qui brusquement _se retirèrent_, laissèrent Zurich[46] et +rentrèrent dans les montagnes. Le dauphin voulut bien traiter avec +Bâle et le concile; le parti que les Suisses avaient dans Bâle, et qui +était tout prêt à faire main basse sur les nobles, n'osa remuer; les +troupes se répandirent sans obstacle dans la Suisse, entre le Jura et +l'Aar; enfin, après avoir bien vu qu'il n'y avait pas grand'chose à +prendre chez leurs ennemis, elles retombèrent sur leurs amis, et se +mirent à piller l'Alsace et la Souabe. + +[Note 46: «Ceux de Zurich disaient aux assiégeants: «Allez à Bâle +faire saler des viandes; la chair ne vous manquera pas.» Les autres, +ne sachant pas encore pourquoi les assiégés se réjouissaient, leur +crièrent: «Le vin a donc baissé de prix chez vous, combien la +mesure?--Aussi bon marché qu'à Bâle la mesure de sang.» Tschudi. + +Les Autrichiens ne se réjouirent pas moins que ceux de Zurich. Ils +firent sur la bataille une méchante complainte, dit le chroniqueur +ennemi: «Les Suisses ont marché vers Bâle à grands cris, à grand +bruit, mais ils ont trouvé le dauphin, etc.» Tschudi.] + +Les Allemands jetèrent les hauts cris. Mais les autres répondaient +qu'on leur avait promis des vivres, une solde, et qu'ils n'avaient +rien reçu[47]. Enfin le duc de Bourgogne, craignant de voir les +Français s'habituer en Suisse et en Alsace, se porta pour médiateur. +Le dauphin, qui se plaignait d'avoir sauvé des ingrats, fit +volontiers la paix avec les Suisses. Il sentit, en homme avisé, tout +ce qu'on pouvait faire avec ces braves, qui se vendaient aisément, qui +n'avaient peur de rien et frappaient sans raisonner. Il les encouragea +à venir en France. Il se montra leur ami contre la noblesse, qu'il +était venu secourir, déclarant que si les nobles de Bâle ne voulaient +pas s'arranger, il se joindrait à la ville pour leur faire la guerre. +Il aimait tant cette ville de Bâle, qu'il aurait voulu qu'elle fut +française. De leur côté les Suisses, qui ne demandaient qu'à gagner, +lui offrirent amicalement de lui louer quelques mille hommes. + +[Note 47: L'empereur répliquait qu'il avait demandé un secours de six +mille hommes, et non de trente mille. On pouvait lui répondre que six +mille hommes n'auraient servi à rien, que les Suisses n'auraient pas +été intimidés, ni Zurich délivrée. V. la discussion dans _Legrand, +Histoire de Louis XI_ (_ms. de la Bibl. royale_), d'après les actes +originaux. + +_Bibl. royale, ms. Legrand_, folio 71. + +Ceci ne se trouve, si je ne me trompe, que dans les historiens +suisses, Müller, Geschichte, B. IV, c. II. + +Je ne puis retrouver la source où j'ai puisé ce fait, qui n'est pas +invraisemblable, mais que je n'ose garantir.] + +Le retour du dauphin et le bruit de l'échec des Suisses avancèrent +fort les affaires de Lorraine. Les villes qui se couvraient du nom de +l'Empire comprirent que si l'empereur et la noblesse allemande avaient +appelé les Français au fond des pays allemands pour sauver Zurich, ils +ne viendraient pas se battre contre les Français sur les Marches de +France. Toul et Verdun reconnurent le roi comme protecteur[48]. + +[Note 48: _Archives, Trésor des chartes, Reg. 177_, n{os} 54, 55.] + +Metz seule résistait. Cette grande et orgueilleuse ville avait +d'autres villes dans sa dépendance, et autour d'elle vingt-quatre ou +trente forts. Cependant, dès le commencement, Épinal avait saisi +l'occasion de s'affranchir et s'était jetée dans les bras du roi[49]. +Les forts s'étant rendus ensuite, les Messins se décidèrent à +négocier; ils représentèrent au roi «qu'ils n'étoient point de son +royaume ni de sa seigneurie; mais que dans ses guerres avec le duc de +Bourgogne et autres, ils avoient toujours reçu et conforté ses gens.» +Alors, par ordre du roi, maître Jean Rabateau, président du Parlement, +proposa à l'encontre plusieurs raisons, savoir: Que le Roy prouveroit +suffisamment, si besoin étoit, tant par des chartes que chroniques et +histoires, qu'ils étoient et avoient été de tout temps passé sujets du +Roy et du royaume; que le Roy étoit bien averti qu'ils étoient +coutumiers de faire et trouver telles cauteles et cavillations, et +comment, quand l'empereur d'Allemagne étoit venu à grande puissance et +intention de les contraindre à obéir à lui, pour leur défense ils se +disoient pour lors être _dépendans du royaume de France et tenans de +la couronne_; semblablement, quand aucuns roys des prédécesseurs du +Roy de France étoient venus pour les faire obéir à eux, ils se +disoient être _de l'Empire et sujets de l'Empereur_[50]. + +[Note 49: D. Calmet.] + +[Note 50: Mathieu de Coucy.] + +Le grand procès des limites de la France et de l'Empire ne pouvait se +régler aussi incidemment et pendant une trêve de la guerre +d'Angleterre. La chose resta indécise. Le roi se contenta de faire +financer cette riche ville de Metz. + +Au reste, il avait fait tout ce qu'il pouvait désirer, occupé ses +troupes, relevé à bon marché la réputation des armes françaises. Les +capitaines, jusque-là dispersés et à peine dépendants du roi, avaient +suivi son drapeau. Le moment était venu d'accomplir la grande réforme +militaire que la Praguerie avait fait ajourner. + +L'opération était délicate; elle fut habilement conduite[51]; le roi +chargea les seigneurs qui lui étaient le plus dévoués de sonder les +principaux capitaines et de leur offrir le commandement de quinze +compagnies de gendarmerie régulière. Ces compagnies, chacune de cent +lances (600 hommes), furent réparties entre les villes; mais on eut +soin de les diviser, de sorte que dans chaque ville (même dans les +plus grandes, Troyes, Châlons, Reims) il n'y avait que vingt ou trente +lances. La ville payait sa petite escouade et la surveillait; partout +les bourgeois étaient les plus forts et pouvaient mettre les soldats à +la raison. Les gens de guerre qui ne furent pas admis dans les +compagnies se trouvèrent tout à coup isolés, sans force; ils se +dispersèrent. «Les Marches et pays du royaume devinrent plus sûrs et +mieux en paix, dès les deux mois qui suivirent, qu'ils n'avaient été +trente ans auparavant[52].» + +[Note 51: On n'a pu retrouver l'ordonnance relative à cette +organisation militaire.--Quant à la taille, elle fut consentie par les +États d'après l'ordonnance de 1439, sans qu'il fut spécifié qu'elle +était _permanente_ et _perpétuelle_. Cette grave innovation fut +introduite par un _sous-entendu_. Ordonnances, XIII.] + +[Note 52: Mathieu de Coucy.] + +Il y avait trop de gens qui gagnaient au désordre pour que cette +réforme se fit sans obstacle. Elle en rencontra de timides, il est +vrai, dans le conseil même du roi. Les objections ne manquèrent pas: +les gens de guerre allaient se soulever; le roi n'était pas assez +riche pour de telles dépenses, etc. + +La réforme financière, qui seule rendait l'autre possible, fut due, +selon toute apparence, à Jacques Coeur. Dans la belle et sage +ordonnance de 1443, qui règle la comptabilité[53], on croit +reconnaître, comme dans celle de Colbert, la main d'un homme formé aux +affaires par la pratique du commerce, et qui applique en grand au +royaume la sage et simple économie d'une maison de banque. + +[Note 53: Les officiers de finances exercent un contrôle les uns sur +les autres. Les receveurs rendront compte au receveur général tous les +deux ans, celui-ci tous les ans à la chambre des comptes; les grands +officiers (l'argentier, l'écuyer, le trésorier des guerres et le +maître de l'artillerie) compteront tous les mois avec le roi même. +Ordonnances, XIII, 377. Pour mesurer le chemin parcouru, il est +curieux de rapprocher de cette vieille ordonnance l'important ouvrage +de M. de Montcloux: De la Comptabilité publique, 1840. + +Cette remarque judicieuse est de notre grand historien économiste M. +de Sismondi, Histoire des Français, XIII, 447.] + +L'argent donne la force. En 1447, le roi prend la police dans sa main; +il attribue au prévôt de _Paris_ la juridiction sur tous les vagabonds +et malfaiteurs du _royaume_[54]. Cette haute justice prévôtale était +le seul moyen d'atteindre les brigands, de les soustraire à leurs +nobles protecteurs, à la connivence, à la faiblesse des juridictions +locales. + +[Note 54: Dès 1438, le roi avait nommé le prévôt de Paris «espécial et +général réformateur...»] + +On trouva ce remède dur, on se plaignit fort; mais l'ordre et la paix +revinrent, les routes furent enfin praticables. «Les marchands +commencèrent de divers lieux à travers de pays à autres faire leur +négoce... Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays +s'efforçoient à labourer et réédifier leurs maisons, à essarter leurs +terres, vignes et jardinages. Plusieurs villes et pays furent remis +sus et repeuplez. Après avoir été si longtemps en tribulation et +affliction, il leur sembloit que Dieu les eût enfin pourvus de sa +grâce et miséricorde[55].» + +[Note 55: Mathieu de Coucy.] + +Cette renaissance de la France fut signalée par une chose grande et +nouvelle, la création d'une infanterie nationale. + +L'institution militaire sortit d'une institution financière. En 1445, +le roi avait ordonné que les _élus_ chargés de répartir la taille +seraient appointés par lui[56]; que ces élus ne seraient plus les +juges seigneuriaux, les serviteurs des seigneurs, mais les agents +royaux, les agents du pouvoir central, dépendant de lui seul, par +conséquent plus libres des influences locales, plus impartiaux. + +[Note 56: «Et n'auront plus doresnavant les juges et chastellains des +_Seigneurs_ particuliers (ne autres juges ordinaires) la cognoissance +des tailles et aides... Plusieurs juges desdictes chatellenies +champêtres ne sont pas expers ne cognoissans en telles matières, +ainçois sont les aucuns simples gens méchaniques qui tiennent à ferme +desdicts _Sieurs_ particuliers, les receptes, judicatures et prevostez +de leurs seigneuries, et lesquels, soubz ombre de l'autorité qui par +ce moyen leur seroit donné, se voudroient par aventure affranchir, +avec les métoyers et autres familiers serviteurs, du payement des +tailles et aydes, qui tourneroit à grande folle et charge des manans +et habitans des chastellenies... parce qu'il y auroit moins de +personnes contribuables... aussi pour ce que lesdits juges et +chastellains ne tiennent leur judicature que de quinzaine en +quinzaine... et ne vouldroient laisser leurs affaires pour vacquer à +l'expédition desdictes causes, se ils n'avoient gaiges ou salaires +pour ce faire.» Ordonnances, XIII, 241-7.] + +En 1448, ces _élus_ reçoivent ordre d'élire un homme par paroisse, +lequel sera franc et exempt de la taille, s'armera à ses frais et +s'exercera les dimanches et fêtes à tirer de l'arc. Le franc-archer +recevra une solde seulement en temps de guerre. + +Les élus devaient, selon l'ordonnance, choisir de préférence dans la +paroisse «un bon compagnon qui auroit fait la guerre[57].» + +[Note 57: «Au cas que les commissaires et esleuz trouveront en aucune +bonne paroisse ung bon compaignon usité de la guerre, et qu'il n'eust +de quoy se mettre sus de habillemens... et fust propice pour estre +archer, lesdicts commissaires et esleuz sçauront aux habitans s'ils +luy voudront aidier à soi mettre sus...--Se trois ou quatre +parroissiens povoient faire un archer, ce demeure à la discrétion des +commissaires et esleuz. Les parroissiens de chascune parroisse seront +tenuz d'eulx donner garde de l'archer... qu'il n'ose soy absenter, +vendre ou engaiger son habillement.--Le seigneur chastellain, ou son +capitaine pour luy, sera tenu de visiter tous les moys les archers de +sa chastellenie, et se faulte y trouve, sera tenu de le faire savoir +aux commissaires ou esleuz du Roy.» Ordonnances, XIV, 2, 5.--Selon un +auteur qui paraît avoir vécu dans la familiarité de Charles VII, il y +aurait eu un archer _par cinquante feux_, Amelgardus, dans les Notices +des mss., I. 423. + +V. la diatribe de l'historien connu sous le nom d'Amelgard, contre les +compagnies d'ordonnances et les francs-archers. Notices des mss., I, +423.] + +Néanmoins on s'égaya fort sur la nouvelle milice; on prétendait que +rien n'était moins guerrier; on en fit des satires; il en est resté le +_Franc-Archer de Bagnolet_[58]. + +[Note 58: C'est une des meilleures satires qu'on attribue à Villon: +«Apperçoit le franc-archer un espoventail... faict en façon d'un +gendarme,» et il lui demande grâce: + + «En l'honneur de la Passion + De Dieu, que j'aie confession! + Car, je me sens jà fort malade....»] + +Plus d'un en riait qui n'avait pas envie de rire. La noblesse +entrevoyait combien l'innovation était grave. Ces essais plus ou moins +heureux, francs-archers de Charles VII, _légions_ de François Ier, +devaient amener le temps où la force, la gloire du pays seraient aux +roturiers. + +L'archer de Bagnolet n'en était pas moins l'aïeul du terrible soldat +de Rocroi, d'Austerlitz. + +Au reste, les francs-archers semblent avoir été plus guerriers que la +satire ne veut le faire croire. Ils aidèrent fort utilement l'armée, +qui reconquit la Normandie et la Guienne. + +Eussent-ils été inutiles, une telle institution eût toujours témoigné +une grande chose, savoir: que le roi n'avait rien à craindre de ses +sujets; qu'ils étaient bien à lui, les petits surtout, bourgeois et +bonnes gens des villages. + +Le XIIIe siècle avait été celui de la _paix du roi_; il avait fallu +alors qu'il défendit la guerre aux communes comme aux seigneurs; qu'il +leur ôtât à tous les armes dont ils se servaient mal. + +Mais maintenant la guerre sera la _guerre du roi_. Il arme lui-même +ses sujets; le roi se fie au peuple, la France à la France. + +Elle a retrouvé son unité au moment où l'Angleterre perd la sienne. +Nous allons voir tout à l'heure (1453) le Parlement anglais voter une +armée, mais on n'osera la lever; ce serait convoquer la discorde de +toutes les provinces, amener des soldats à la guerre civile, les +mettre aux prises; ils commenceraient par se battre entre eux. + + + + +CHAPITRE III + +TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS DE FRANCE + +1442-1453 + + +C'est une opinion établie en Angleterre dès le XVe siècle, adoptée par +les chroniqueurs, consacrée par Shakespeare[59], que ce pays dut la +perte de ses provinces de France et tous ses malheurs au malheur +d'avoir eu une reine française, Marguerite d'Anjou. Historiens et +poètes, tous voient la fatalité, le mauvais génie de l'Angleterre +débarquer avec Marguerite. + +[Note 59: Disons mieux, par le nom de Shakespeare. En mettant son nom +à plusieurs tragédies médiocres qu'il arrangeait un peu, le grand +poète a immortalisé toutes les erreurs et les non-sens des +chroniqueurs et dramaturges du XVIe siècle, qui parlent au hasard du +XVe.] + +Qui aurait pu le soupçonner? Marguerite était une enfant, elle n'avait +que quinze ans; elle sortait de l'aimable maison d'Anjou, qui plus +qu'aucune autre avait contribué à rapprocher tous les princes +français, à réconcilier la France avec elle-même. Cette jeune reine +était la fille du plus doux des hommes, _du bon roi René_, l'innocent +peintre et poète, qui finit par vouloir se faire berger[60]; elle +était nièce de Louis d'Anjou, qui laissa à Naples une si chère +mémoire[61]. + +[Note 60: Sur cette bergerie du vieux roi et de sa jeune femme, V. +Villeneuve-Bargemont.] + +[Note 61: M. de Sismondi, justement sévère pour tous les rois, fait +une exception en faveur de celui-ci: Histoire des républiques +italiennes, IX, 54.] + +Le côté maternel était moins rassurant peut-être. La maison de +Lorraine, remuante et guerrière s'il en fut, n'en devait pas moins, +adoucie par le sang d'Anjou, séduire, ensorceler les peuples... La +France fut «folle des Guise, car c'est trop peu dire amoureuse.» On +sait quel souvenir a laissé leur nièce, Marie Stuart?... Héros de +roman autant que d'histoire, ces princes de Lorraine devaient en deux +siècles essayer, manquer tous les trônes[62]. + +[Note 62: On ne peut voir sans intérêt, près de la mer, dans la petite +église des jésuites de la petite ville d'Eu, la triste et rêveuse +effigie de Henri de Guise. Dans les plis infinis de ce front, il n'y a +pas seulement la tragédie personnelle, il y a le long et pénible +imbroglio des destinées de la famille, les couronnes de France, +d'Écosse, de Naples, de Jérusalem, d'Aragon, revendiquées, touchées, +manquées toujours... Cependant, à la fin, ces Lorrains ont pu se +consoler, ils ont fait fortune, en laissant la Lorraine pour épouser +l'héritière d'Autriche; mais cela n'est arrivé que lorsqu'ils ont +perdu l'esprit de la famille et rassuré l'Europe par une sage et +honnête médiocrité.] + +La jeune Marguerite était née parmi les plus étranges, les plus +incroyables aventures, en plein roman. Son père était prisonnier, une +de ses soeurs en otage, mariée d'avance à l'ennemi de la maison +d'Anjou. René reçut dans sa captivité la couronne de Naples et +commença son règne en prison. Son rival, Alphonse d'Aragon, était +lui-même captif à Milan. C'était une guerre entre deux prisonniers. La +femme de René, Isabelle de Lorraine, sans troupes, sans argent, +chassée de son duché, s'en va conquérir un royaume. Elle trouve +Alphonse libre et plus fort que jamais; elle lutte trois ans, se ruine +pour racheter son mari et le faire venir. Il ne vient que pour +échouer[63]. + +[Note 63: V. Simonetæ lib. IV; et Giornali Napolitani, ap. Muratori, +XXI, 270, 1108.] + +La vaillante Lorraine n'emmena pas sa fille plus loin que Marseille; +elle la laissa sur ce bord avec son jeune frère, parmi les Provençaux +qu'aimait René, qui le lui rendaient bien, et dont l'enthousiasme +facile s'animait de l'intrépidité d'Isabelle et de la beauté de ses +enfants. La petite Marguerite, Provençale d'adoption, eut pour +éducation les périls de sa mère, les haines d'Anjou et d'Aragon; elle +fut nourrie dans ces mouvements dramatiques de guerre et d'intrigues; +elle grandit d'esprit, de passion, au souffle des factions du Midi. + +«C'était, dit un chroniqueur anglais et peu ami, c'était une femme de +grand esprit, de plus grand orgueil, avide de gloire, d'honneur; elle +ne manquait pas de diligence, de soin, d'application; elle n'était pas +dénuée de l'expérience des affaires. Et parmi tout cela, c'était bien +une femme, il y avait en elle une pointe de caprice; souvent, quand +elle était animée et toute à une affaire, le vent changeait, la +girouette tournait brusquement[64].» + +[Note 64: «Like to a wethercock, mutable and turning.» Hall and +Grafton.] + +Avec cet esprit violent et mobile, elle était très-belle. La furie, le +démon, comme l'appellent les Anglais, n'en avait pas moins les traits +d'un ange[65], au dire du chroniqueur provençal. Même âgée, accablée +de malheurs, elle fut toujours belle et majestueuse. Le grand +historien de l'époque, qui la vit à la cour de Flandre, bannie et +suppliante, n'en fut pas moins frappé de cette imposante figure: «La +Reine, avec son maintenir, se montroit, dit-il, un des beaulx +personnages du monde, représentant dame[66].» + +[Note 65: «On admiroit son fils et sa fille (Marguerite), comme s'ils +eussent esté deux anges de divers sexes, descendus du palais céleste.» +Chronique de Provence.] + +[Note 66: Chastellain. L'ensemble du passage prouve que c'est bien du +corps, de la personne physique qu'il s'agit.] + +Marguerite ne pouvait apparemment épouser qu'une grande infortune. +Elle fut deux fois promise, et deux fois à de célèbres victimes du +sort, à Charles de Nevers dépouillé par son oncle, et à ce comte de +Saint-Pol avec lequel la féodalité devait finir en Grève. Elle fut +mariée plus mal encore; elle épousa l'anarchie, la guerre civile, la +malédiction... À tort ou à droit, cette malédiction dure encore dans +l'histoire. + +Tout ce qu'elle avait de brillant, d'éminent, et qui l'eût servie +ailleurs, devait lui nuire en Angleterre. Si les reines françaises +avaient toujours déplu, sous Jean, sous Édouard II, sous Richard II, +combien davantage celle-ci, qui était plus que Française! Le contraste +des deux nations devait ressortir violemment. Ce fut comme un coup du +soleil de Provence dans le monotone brouillard. «Les pâles fleurs du +Nord,» comme les appelle leur poète, ne purent qu'être blessées de +cette vive apparition du Midi. + +Avant même qu'elle vînt, lorsque son nom n'avait pas encore été +prononcé, on travaillait déjà contre elle, contre la reine qui +viendrait. Tant que le roi n'était pas marié, la première dame du +royaume était Éléonore Cobham, duchesse de Glocester, femme de l'oncle +du roi; l'oncle était jusque-là l'héritier présomptif du neveu. Une +reine arrivant, la duchesse allait descendre à la seconde place; qu'il +survînt un enfant, Glocester n'était plus l'héritier, il ne lui +restait qu'à s'en aller, à mourir de son vivant, en s'enterrant dans +quelque manoir. Le seul remède, c'était que le bon roi, trop bon pour +cette terre, fût envoyé tout droit au ciel[67].... Dès lors, Glocester +régnait, et lady Cobham, qui avait déjà eu l'habileté de se faire +duchesse, se faisait reine et recevait la couronne dans l'abbaye de +Westminster. + +[Note 67: «Entended to destroy the King... By examination convict.» +Hall and Grafton.] + +La dame, peu scrupuleuse, eut certainement ces pensées; on ne sait +trop jusqu'où elle alla dans l'exécution. Elle était entourée des gens +les plus suspects. Son directeur en ces affaires était un certain +Bolingbroke, grand clerc[68], surtout dans les mauvaises sciences. +Elle consultait aussi un chanoine de Westminster, et se servait d'une +sorcière, la Margery, dont nous avons parlé. + +[Note 68: «Notabilissimus clericus unus illorum in toto mundo.» +Wyrcester.] + +Le but étant la mort du roi, on avait fait un roi de cire, lequel +fondant, Henri fondrait aussi. Le grand magicien, Bolingbroke, +siégeait pendant l'opération sur une sorte de trône, tenant en main le +sceptre et l'épée de justice; des quatre coins du siége, partaient +quatre épées, dirigées contre autant d'images de cuivre[69]. Mais tout +cela n'avançait pas beaucoup; la duchesse elle-même, folle de passion +et de désir, s'était hasardée la nuit à entrer dans le sanctuaire de +la noire abbaye... Qu'y venait-elle faire? Voulait-elle, de ses +ongles, fouiller la royauté au fond des tombes, ou déjà , femme vaine, +s'asseoir dans le trône sur la fameuse pierre des rois? + +[Note 69: C'étaient probablement les figures du roi, du cardinal et +des deux princes qui avaient chance d'arriver au trône, York et +Somerset.] + +L'occasion était belle pour frapper Glocester, pour perdre sa femme, +_infamer_[70] sa maison. Mais d'aller dans cette forte maison, parmi +tant de vassaux armés et de nobles amis, chercher jusqu'à la chambre +conjugale, dans les bras de Glocester, celle qu'il avait tant aimée, +son épouse qui portait son nom, c'était plus de courage qu'on n'en eût +attendu du vieux Winchester et de ses évêques. Ils ne s'y seraient pas +hasardés, s'ils n'eussent été soutenus, suivis de la populace qui +criait _à la sorcière!_ Ce mot était terrible; il suffisait de le +prononcer pour que toute une ville fût comme ivre et ne se connût +plus... Le peuple, en ces moments, devenait d'autant plus furieux +qu'il avait peur lui-même; il laissait tout pour faire la guerre au +diable; tant que le feu n'en avait pas fait raison, il croyait sentir +sur lui-même la griffe invisible... + +[Note 70: Pourquoi l'historien du XVe siècle n'emploierait-il pas un +mot qui revient si souvent dans nos chroniques de ce temps?] + +La duchesse fut saisie et examinée par le primat, ses gens pendus, +brûlés. Pour elle, par une grâce cruelle, elle fut réservée. +L'ambitieuse avait rêvé une _entrée_ solennelle, une marche pompeuse +dans Londres; elle l'eut en effet. Elle fut promenée comme pénitente, +et la torche au poing, par les rues, au milieu des dérisions féroces, +la canaille, les _apprentis_ de la Cité aboyant après... Si, comme il +faut le croire, les ennemis de la victime ne lui épargnèrent pas les +duretés ordinaires de la pénitence publique, elle était en chemise, +tête nue, au brouillard de novembre... Elle subit l'horrible promenade +par trois jours, par trois quartiers[71]. Et ensuite, comme elle +n'était pas morte, on la remit à la garde d'un lord, et on l'envoya +pour pleurer toute sa vie au milieu de la mer, dans l'île lointaine de +Man. + +[Note 71: «Tribus diebus... pertransiens cum uno cero in manu... et +feria sexta cum cero... et die sabbati... simili modo.» Wyrcester.] + +On serait tenté de croire que cette scène avait été arrangée pour +pousser à bout Glocester, lui faire perdre toute mesure, lui faire +prendre les armes et rompre la _paix de la Cité_; il aurait eu cette +fois contre lui les gens de Londres, il eût été tué peut-être, à coup +sûr perdu. Au grand étonnement de tout le monde, le duc ne bougea[72]. +Ses ennemis en furent pour leur cruelle comédie. Il laissa faire, il +abandonna sa femme plutôt que sa popularité, il resta pour le peuple +_le bon duc_. Cette patience d'un homme si fougueux, et dans une si +terrible épreuve, donna fort à réfléchir; pour se contenir ainsi +lui-même, il avait selon toute apparence des desseins profonds. Par +deux fois il avait essayé de se faire souverain dans les Pays-Bas[73], +et il avait échoué. Mais la chose était certainement plus facile en +Angleterre; il n'était séparé du trône que par une vie d'homme, tant +que le roi n'était pas marié, n'avait pas d'enfants. + +[Note 72: «Toke all things paciently and sayde little.» Hall and +Grafton.] + +[Note 73: Récemment encore, à la rupture de 1436, il s'était fait +faire par Henri VI, comme roi de France, le don impolitique, insensé, +du comté de Flandre. (Rymer, 1436, 30 juil.)] + +Donc, il fallait marier le roi au plus vite, le marier en France, +faire la paix avec la France. L'Angleterre avait assez de la sourde et +terrible guerre qui déjà grondait en elle-même. + +Cette raison était bonne, et il y en avait une autre non moins forte: +c'est que l'Angleterre s'épuisait à faire une guerre inutile, qu'elle +n'en pouvait plus, que les dépenses croissaient d'heure en heure, que +les possessions françaises coûtaient, loin de rapporter. Dans un +temps bien meilleur, en 1427, on en tirait 57,000 livres sterling, et +l'on y dépensait 68,000[74]. + +[Note 74: Turner, d'après un document ms.] + +Si ces provinces rapportaient, ce n'était pas au roi. Ceci demande +d'être expliqué avec quelque détail. + +Le régent de France, peu secouru, toujours aux expédients, ne sachant +comment faire face à mille embarras, avait inféodé aux lords tous les +meilleurs fiefs; il leur avait mis entre les mains les châteaux, les +places, dans l'espoir qu'ils les défendraient avec leurs bandes de +vassaux. Cela créait aux lords des intérêts très-divers, souvent +opposés entre eux, souvent peu d'accord avec l'intérêt du roi. Ainsi, +Glocester avait des places en Guienne, et il était l'allié des +Armagnacs; mais le duc de Suffolk, mariant sa nièce dans la maison +rivale de Foix, fit passer au mari les fiefs de Glocester. Au nord, +Talbot avait Falaise; le duc d'York, devenu régent, prit pour lui une +ville capitale, royale, la grande ville de Caen. + +Le pis, c'est que ces lords, sentant toujours qu'ici ils n'étaient pas +chez eux, ne faisaient rien pour les fiefs qu'ils s'étaient chargés de +défendre. Ils laissaient tout tomber, murs et tours, en ruine. Ils n'y +auraient pas mis un penny; tout ce qu'ils pouvaient tirer, extorquer, +ils l'envoyaient vite au manoir, _home_... Le _home_ est l'idée fixe +de l'Anglais en pays étranger. Tout allait donc s'enfouir dans les +constructions de ces monstrueux châteaux, aujourd'hui trop grands pour +des rois. Mais les Warwick, les Northumberland, les jugeaient trop +petits pour la grandeur future qu'ils rêvaient à leur famille, pour +l'_aîné_, l'héritier, quand _Sa Grâce_ siégerait à Noël dans un +banquet de quelques mille vassaux... Ils ne devinaient guère que +bientôt, père, aîné et puînés, vassaux, biens et fiefs, tout allait +périr dans la guerre civile; tout, sauf le paisible et vrai possesseur +de ces tours, le lierre qui dès lors commençait à les vêtir, et qui a +fini par envelopper l'immensité de Warwick castle. + +Quiconque parlait de traiter avec la France, allait avoir contre lui +tous ces lords; ils trouvaient bon que le pays se ruinât pour leur +conserver leurs fiefs du continent, leurs fermes, pour mieux dire, ils +n'y voyaient rien autre chose. Il était tout simple qu'ils y tinssent. +Ce qui était plus surprenant, c'est que la guerre avait tout autant de +partisans parmi ceux qui n'avaient rien en France, chez ceux que la +guerre ruinait; ces pauvres diables avaient sur le continent une +richesse d'orgueil, une royauté d'imagination; au moindre mot +d'arrangement, le _fellow_ sans chausses entrait en fureur, on voulait +lui rogner son royaume de France, lui voler ce que la vieille +Angleterre avait si légitimement gagné à la bataille d'Azincourt. + +Les évêques régnants (Winchester, Cantorbéry, Salisbury et +Chichester), dans le désir qu'ils avaient de la paix, dans leurs +craintes que les dépenses de la guerre ne fissent toucher aux biens +d'église, négociaient toujours, mais n'osaient conclure. Ils n'en +seraient peut-être jamais venus là , s'ils n'eussent eu avec eux dans +le conseil un homme d'épée, lord Suffolk, qui les entraîna; il fallait +un homme de guerre pour oser faire la paix. + +Suffolk n'était pas d'une famille ancienne. Les Delapole (c'était leur +vrai nom) étaient de braves marchands et marins. L'aïeul fut anobli +pour avoir fourni des vivres à Édouard Ier dans la guerre d'Écosse. Le +grand-père, factotum du violent Richard II, le servit comme amiral, +général, chancelier; loin de faire ainsi sa fortune, il fut poursuivi +par le Parlement et il alla mourir à Paris. Le père, pour relever sa +maison, tourna court et se donna aux ennemis de Richard, se donna +corps et âme; il se fit tuer, lui et trois de ses fils, pour la maison +de Lancastre. + +Le dernier fils, celui dont nous parlons, avait fait trente-quatre ans +les guerres de France avec beaucoup d'honneur. Les revers d'Orléans et +de Jargeau n'avaient fait aucun tort à sa réputation de bravoure. +Cette dernière place étant forcée, il se défendait encore; enfin, se +voyant presque seul, il avise un jeune Français: «Es-tu chevalier? lui +dit-il.--Non.--Eh bien! sois-le de ma main.» Ensuite il se rendit à +lui. + +Il revint en Angleterre, ruiné par une rançon de deux ou trois +millions. Néanmoins, loin de garder rancune à la France, il conseilla +la paix, s'attacha au parti de la paix; malheureusement il portait +dans ce parti la dureté, l'insolence de la guerre. + +La pensée du cardinal Winchester, c'eût été de faire épouser au roi +d'Angleterre une fille du roi de France; pensée timide qu'il osa à +peine exprimer dans les négociations[75]. La fille étant impossible, +on se contenta d'une nièce. Le choix tomba sur la fille d'un prince +pauvre, René, qui ne pouvait porter ombrage aux Anglais. Il y avait +encore cet avantage que, si l'on était obligé, pour diminuer les +dépenses, d'abandonner les deux provinces non maritimes, le Maine et +l'Anjou, on les rendrait à René et à son frère, non à Charles VII, ce +qui serait peut-être moins blessant pour l'orgueil anglais[76]. + +[Note 75: Rymer, 1433, 21 mai.] + +[Note 76: Le Maine devait être remis à René, et non au roi de France: +Henri VI demande expressément à Charles VII qu'il en soit ainsi par sa +lettre originale du 28 juillet 1447. _Mss. Du Puy._] + +Le traité de mariage et de cession était raisonnable, et néanmoins +d'un extrême péril pour celui qui oserait le conclure. Suffolk, qui ne +l'ignorait pas, ne se contenta point de l'autorisation du conseil, il +eut la précaution de se faire pardonner d'avance par le roi «les +erreurs de jugement dans lesquelles il pourrait tomber.» Ce singulier +pardon des fautes à commettre fut ratifié par le Parlement[77]. + +[Note 77: Le Parlement anglais dégage le roi de la promesse qu'il +avait faite, à l'exemple du roi de France, de ne point faire de paix +«sans l'aveu des trois états de la nation,» 1445.--Le 24 avril 1446, +le Parlement déclare que le traité a été fait du propre mouvement du +roi, _sans qu'il ait été conseillé_. _Mss. Bréquigny._] + +Rendre une partie pour consolider le reste, c'était faire justement ce +que fit saint Louis, lorsque, malgré ses barons, il restitua aux +Anglais quelques-unes des provinces que Philippe-Auguste avait +confisquées sur Jean sans Terre. + +Mais ici, il n'y avait même pas restitution définitive pour le Maine. +Le roi d'Angleterre accordait, non la souveraineté, mais l'_usufruit +viager_ du Maine au frère de René. Encore, pour cet usufruit, les +Français devaient payer aux Anglais, qui tenaient dans ce comté des +fiefs de la Couronne, le _revenu de dix années_[78]; pour une +possession si précaire, ces feudataires allaient recevoir une somme +ronde, en argent, plus sûre, et probablement plus forte que tout ce +qu'ils en auraient tiré jamais. + +[Note 78: «Moyennant récompensation de la valeur desdites terres pour +dix ans.» Rymer, 1448, 11 mars.] + +Suffolk de retour trouva contre lui une unanimité terrible. Jusque-là , +on était divisé sur la question; bien des gens voyaient que pour +garder ces possessions ruineuses, il faudrait aller jusqu'au fond de +toutes les bourses, et ils ne savaient pas trop s'ils voulaient garder +à ce prix: l'orgueil disait _oui_, l'avarice _non_. Le traité de +Suffolk ayant tranquillisé l'avarice, l'orgueil parla seul. Les moins +disposés à financer pour la guerre se montrèrent les plus guerriers, +les plus indignés. Le caractère morose et bizarre de la nation ne +parut jamais mieux. L'Angleterre ne voulait rien faire ni pour garder +ni pour rendre avec avantage. Elle allait tout perdre sans +dédommagement; la plus vulgaire prudence eût suffi pour le prévoir. Et +le négociateur qui, pour assurer le reste, rendait une partie avec +indemnité, fut haï, conspué, poursuivi jusqu'à la mort. + +Tels furent les tristes auspices sous lesquels Marguerite d'Anjou +débarqua en Angleterre. Elle y trouva un soulèvement universel contre +Suffolk, contre la France et la reine française, une révolution toute +mûre, un roi chancelant, un autre roi tout prêt. Glocester avait +toujours eu pour lui le parti de la guerre, les mécontents de diverses +sortes; mais voilà que tout le monde était pour la guerre, tout le +monde mécontent. Lorsqu'il marchait, selon sa coutume, avec un grand +cortége de gens armés qui portaient ses couleurs, lorsque les petites +gens suivaient et saluaient _le bon duc_, on sentait bien que la +puissance était là , que cet homme si humilié allait se trouver maître +à son tour, qu'il devait régner, comme _protecteur_ ou comme roi... Il +en était moins loin à coup sûr que le duc d'York, qui pourtant en vint +à bout plus tard. + +De l'autre part, que voyait-on? de vieux prélats, riches et timides, +un octogénaire, le cardinal Winchester, une reine toute jeune, un roi +dont la sainteté semblait simplicité d'esprit. Les alarmes croissant, +un Parlement fut convoqué et le peuple requis de prendre les armes et +de veiller à la sûreté du roi. Le Parlement fut ouvert par un sermon +de l'archevêque de Cantorbéry et du chancelier, évêque de Chichester, +sur la paix et le bon conseil; le lendemain Glocester fut arrêté (11 +février); on répandit qu'il voulait tuer le roi pour délivrer sa +femme. Peu de jours après, le prisonnier mourut (23 février). Sa mort +ne fut ni subite ni imprévue; elle avait été préparée par une maladie +de quelques jours[79]. Depuis longtemps, d'ailleurs, il était loin +d'être en bonne santé, si nous en croyons un livre écrit plusieurs +années auparavant par son médecin[80]. + +[Note 79: «In tam arcta custodia, quod præ tristitia decideret in +lectum _ægritudinis_, et _infra paucos dies_ posterius secederet in +fata.» Whethamstede, apud Hearne, Script. Angl. II, 365.] + +[Note 80: Dans ce curieux ouvrage que le médecin adresse au duc, il +lui décrit avec les plus grands détails l'état où se trouvent les +divers organes de Sa Grâce. Il n'en compte pas moins de _sept_ qui +sont fort altérés: le cerveau, la poitrine, le foie, la rate, les +nerfs, les reins et genitalia. Il observe, entre autres choses, que le +noble malade est épuisé par l'usage immodéré des plaisirs de l'amour, +qu'il a le flux de ventre une fois par mois, etc. Quand même on +supposerait que le médecin a voulu effrayer, pour obtenir un peu plus +de sobriété et de modération, cet inventaire d'infirmités, de maladies +naissantes, même réduit de moitié, serait encore peu rassurant. +(Hearne.)] + +Toute l'Angleterre n'en resta pas moins convaincue qu'il avait péri de +mort violente. On arrangeait ainsi le roman: la reine avait pour amant +Suffolk (un amant de cinquante ou soixante ans pour une reine de +dix-sept!) tous deux s'étaient entendus avec le cardinal; le soir, +Glocester se portait à merveille; le matin il était mort[81]!... +Comment avait-il été tué? Ici les récits différaient; les uns le +disaient étranglé, quoiqu'il eût été exposé et ne portât aucune +marque; les autres reproduisaient l'histoire lugubre de l'autre +Glocester, oncle de Richard II, étouffé, disait-on, entre deux +matelas. D'autres, enfin, plus cruels, préféraient l'horrible +tradition d'Édouard II, et le faisaient mourir empalé. + +[Note 81: «Vespere sospes et incolumis, mane (proh dolor!) mortuus +elatus est et ostensus.» Hist. Croyland. continuatio, apud Gale, I, +521. Cette version plus dramatique est reproduite servilement par tous +les autres: Hall and Grafton, I, 629; Holinshed, p. 1257 (éd. 1577); +Shakespeare, etc.] + +Il est rare qu'une femme de dix-sept ans ait déjà le courage atroce +d'un tel crime; il est rare qu'un vieillard de quatre-vingts ans +ordonne un meurtre, au moment de paraître devant Dieu. Je crains +qu'il n'y ait ici erreur de date, qu'on n'ait jugé Winchester mourant +par le Winchester d'un autre âge; et que, d'autre part, on n'ait déjà +vu dans une reine enfant, à peine sortie de la cour de René, cette +terrible Marguerite, qui, dans la suite, effarouchée de haine et de +vengeance, mit une couronne de papier sur la tête sanglante d'York. + +Quant à Suffolk, l'accusation était moins invraisemblable. Il avait eu +le tort d'autoriser d'avance tout ce qu'on pourrait dire, en se +donnant, par un arrangement odieux, un intérêt pécuniaire à la mort de +Glocester. Cependant, ses ennemis les plus acharnés, dans l'acte +d'accusation qu'ils lancèrent contre lui de son vivant, ne font nulle +mention de ce crime. On ne le lui a jamais reproché en face, mais plus +tard, après sa mort, lorsqu'il n'était plus là pour se défendre. + +Le crime, au reste, s'il y en eut un, ne pouvait qu'être inutile. Il +restait un prétendant dans la ligne de Lancastre, le duc de Somerset; +et il en restait un hors de cette ligne, et plus légitime. Les +Lancastre ne descendaient que du _quatrième_ fils d'Édouard III; et le +duc d'York descendait du _troisième_. Donc son titre était supérieur, +et la mort de Glocester ne faisait que produire sur la scène un +prétendant plus dangereux. + +Winchester, selon toute apparence, était malade au moment de la mort +de Glocester, car il mourut un mois après. Sa mort fut un événement +grave. Il avait été cinquante ans le chef de l'Église, et alors, tout +vieux qu'il était, son nom en faisait l'unité. Suffolk n'était pas +évêque pour remplacer Winchester; homme d'épée, et dans une telle +crise, il ne pouvait guère suivre une politique de prêtres. Les +prélats qui, pour défendre l'_Établissement_, avaient fait la royauté +des Lancastre, qui s'en étaient servis et avaient régné avec elle, +s'en éloignèrent à temps[82] et se résignèrent pieusement à la laisser +tomber. + +[Note 82: L'évêque de Chichester ne peut plus venir au Parlement pour +cause de vieillesse, mauvaise vue, etc. L'évêque d'Hereford donne sa +démission, etc. (Rymer, 1449, 9 et 19 décembre.)] + +Pourquoi, d'ailleurs, l'Église aurait-elle mis au hasard un +_Établissement_ déjà fort menacé pour sauver ce qui ne servait plus, +ce qui nuisait plutôt? Suffolk commençait à prendre de l'argent, aux +moines d'abord, il est vrai; mais il allait en venir aux évêques. Si +l'ami agissait ainsi, que pouvait faire de plus l'ennemi? + +Et en effet, sa détresse augmentant, le Parlement lui refusant tout, +il vendit des évêchés[83]. C'était le sûr moyen de mettre contre soi, +non-seulement l'Église, mais les lords, qui souvent pouvaient payer +leurs dettes avec des bénéfices, faire évêques leurs chapelains, leurs +serviteurs. Les grands étaient blessés doublement à leur endroit le +plus sensible; on leur ôtait leur influence sur l'Église, au moment où +ils perdaient leurs fiefs de France. L'indemnité promise pour les +terres qu'ils avaient dans le Maine se réduisit à rien; elle fut +échangée par un nouveau traité pour certaines sommes que les Marches +anglaises de Normandie payaient jusque-là aux Français; le roi +d'Angleterre se chargeait d'indemniser ses sujets du Maine; c'est dire +assez qu'ils ne reçurent pas un sol. + +[Note 83: «Episcopatus et beneficia regia pro pecuniis conferendo.» +Hist. Croyland. Continuatio, apud Gale, I, 521. + +«À prendre sur les deniers qu'il (le roi de France) a coustume lever +pour le remboursement des appatis sur les subgetz dudit très-hault et +puissant nepveu du paiis de Normandie, afin que sur lesdicts deniers, +lesdits subgetz d'iceluy, laissans lesdites terres (du Maine), soit +par lui contemptez.» Rymer, V. 189, 1448, 11 mars.--Je n'ai pu trouver +le traité original de la cession de l'Anjou et du Maine. On ne le +connaît que par cet arrangement ultérieur qui tire les dédommagements +d'une source odieuse, douteuse, et en laisse la répartition à +l'arbitraire du roi d'Angleterre, c'est-à -dire de Suffolk.--Les +_appatis_ ou _pactiz_ étaient ordinairement des contributions que les +gens d'un pays payaient aux garnisons voisines pour labourer +paisiblement. Ducange, I, 577.] + +Un pouvoir qui blessait les grands dans leur fortune, le peuple en son +orgueil, et que l'Église ne soutenait plus, ne pouvait subsister. À +qui sa ruine allait-elle profiter? c'était la question. + +Les deux princes les plus près du trône étaient York et Somerset. +Suffolk crut s'assurer de tous deux. Il ôta au plus dangereux, au duc +d'York, l'armée principale, celle de France, et il le relégua +honorablement dans le gouvernement d'Irlande. Somerset qui, après +tout, était Lancastre et proche parent du roi, eut le poste de +confiance, la régence de France, l'armée la plus nombreuse. Mais il +n'en fut pas moins hostile. Il crut, il dit du moins qu'on l'avait +envoyé en France pour le déshonorer, pour le laisser périr sans +secours, lorsque les places étaient ruinées, démantelées, lorsque la +Normandie l'était elle-même par l'abandon du Maine qui découvrait ses +flancs. + +Au mois de janvier 1449, le Parlement reçut de Somerset une plainte +solennelle: la trêve allait expirer, le roi de France, disait-il, +pouvait attaquer avec soixante mille hommes[84]; sans un prompt +secours, tout était perdu. Cette plainte était le testament de +l'Angleterre française, les paroles dernières... Le sage Parlement les +accueille, mais uniquement pour nuire à Suffolk; il ne vote pas un +homme, pas un shelling; ce serait voter pour Suffolk; la grande guerre +maintenant est contre lui et non contre la France; périsse Suffolk, et +avec lui, s'il le faut, la Normandie, la Guienne, l'Angleterre +elle-même! + +[Note 84: Somerset assurait que le roi avait ordonné que chaque +trentaine d'hommes en armerait un. (Rolls Parl.)] + +Somerset avait admirablement prophétisé le soufflet qu'il allait +recevoir. La trêve fut rompue. Le Maine étant livré, un capitaine +aragonais, au service d'Angleterre[85], vint de cette province +demander refuge aux villes normandes. Il trouva toute porte fermée, +aucune garnison ne voulait s'affamer en partageant avec ces fugitifs. +Alors il fallut bien que l'Aragonais devînt sa providence à lui-même; +il trouva sur les marches deux petites villes, mais désertes, +dépourvues; de là , la faim pressant, il se jeta, avec sa bande, sur +une bonne grosse ville bretonne, sur Fougères. Voilà la guerre +recommencée[86]. + +[Note 85: «De l'ordre de la Jartière... et signalé capitaine.» Jean +Chartier.] + +[Note 86: Sur la rupture de la trêve, V. la _ballade_ patriotique _du +bedeau de l'université d'Angers_, publiée par M. Mazure, Revue +Anglo-Française, avril 1835 (Poitiers).] + +Le roi, le duc de Bretagne, s'adressent à Somerset, lui redemandent +la ville, avec indemnité[87]. Mais, quand il aurait pu donner +satisfaction, il n'eût osé le faire; il avait peur de l'Angleterre +encore plus que de la France. N'obtenant pas d'indemnité, les Français +en prennent. Le 15 mai, ils saisissent Pont-de-l'Arche à quatre lieues +de Rouen; un mois après, Verneuil. L'armée royale, sous Dunois, entre +par Évreux, les Bretons par la Basse-Normandie, les Bourguignons par +la Haute. Le comte de Foix attaquait la Guienne. Tout le monde voulait +part dans cette curée. + +[Note 87: Le roi de France se plaignait aussi des courses que les +Anglais faisaient contre les vaisseaux de son allié le roi de +Castille, et de leurs brigandages sur les grandes routes de France: +«Et se nommoient les _faux visages_, à cause qu'ils se déguisoient +d'habits dissolus.» Jean Chartier.] + +Le roi coupa toute communication entre Caen et Rouen, reçut la +soumission de Lisieux, de Mantes, de Gournai, fit paisiblement son +entrée à Verneuil, à Évreux et à Louviers, où René d'Anjou le joignit. +Enfin, réunissant toutes ses forces, il vint sommer Rouen de se +rendre. La ville était déjà toute rendue de coeur; sous la croix +rouge, tout était français. Quoique Somerset y fût en personne avec le +vieux Talbot, il désespéra de défendre cette grande population qui ne +voulait pas être défendue. Il se retira dans le château, et en un +moment toute la ville eut pris la croix blanche[88]. Somerset avait +avec lui sa femme et ses enfants; nul espoir de sortir; les bourgeois +étaient comme une seconde armée pour l'assiéger; il se décida à +traiter. Pour lui, pour sa femme et ses enfants, pour sa garnison, le +roi se contentait de recevoir une petite somme de 50,000 écus; c'était +une bien faible rançon à cette époque; celle de Suffolk tout seul +avait été de 2,400,000 francs. Somerset payait le surplus, il est +vrai, de son honneur, de sa probité; pour ne pas se ruiner, il ruinait +le roi d'Angleterre; il s'engageait, lui régent, à livrer aux Français +le fort d'_Arques_ (ce qui leur assurait Dieppe), à leur donner toute +la basse Seine, _Caudebec_, _Lillebonne_, _Tancarville_, l'embouchure +de la Seine, _Honfleur_! + +[Note 88: Mathieu de Coucy, p. 444, et Jacques Du Clercq (qui copie +Mathieu), I, 344, éd. Reiffenberg.--V. les détails de la capitulation, +de l'entrée, etc., dans M. Chéruel, p. 125-134, d'après les documents +authentiques. Le roi rétablissait la juridiction ecclésiastique dans +les prérogatives qu'elle avait perdues sous les Anglais; il maintenait +l'Échiquier, la Charte aux Normands, la Coutume de Normandie, etc. Il +ne tarda pas à déclarer les gens de Rouen «francs, quictes et exempts +de la compaignie _française_ et de tout ce que ceux de _Paris_ peuvent +demander à cette cause.» Cette guerre commerciale entre Rouen et +Paris, qui durait depuis si longtemps, ne finit effectivement qu'à +l'avénement de Louis XI, qui renouvela l'ordonnance de son père +(communiqué par M. Chéruel, d'après les _Archives de Rouen_, II, § 2, +_7 juillet 1450_, _5 janvier 1461_).--V. aussi sur l'_entrée_ une +pièce publiée par M. Mazure dans la Revue Anglo-Française, avril 1835 +(Poitiers).] + +Mais on pouvait douter qu'il eût pouvoir pour faire de tels présents; +il ne le fit croire qu'en donnant mieux encore; il mit en gage son +bras droit, lord Talbot, le seul homme qui inspirât confiance aux +Anglais... Et il ne put le dégager, ni remplir son traité; Honfleur +désobéit; en sorte que Talbot resta à la suite de l'armée française, +pour être témoin de la ruine des siens[89]. Les Anglais d'Honfleur +restèrent sans secours; ils virent en face la grosse ville d'Harfleur, +bien autrement forte, forcée en plein hiver par l'artillerie de Jean +Bureau (déc. 1449)[90]; alors, ayant encore appelé en vain Somerset à +leur aide, ils finirent par se rendre aussi (18 fév. 1450). + +[Note 89: À l'entrée de Charles VII dans Rouen: «Estoient aux +fenestres la femme du comte de Dunois et celle du duc de Somerset pour +voir le mystère et cette grande cérémonie, avec lesquelles estoient le +sire de Talbot et les autres Anglois détenus en ostage, qui estoient +fort pensifs, et marris.» Jean Chartier.] + +[Note 90: «S'abandonna et hasarda fort le roi, allant en personne ès +fossez et aux mines... D'icelles artillerie et mines estoit gouverneur +maître Jean Bureau, trésorier de France, lequel estoit fort subtil et +ingénieux en telles matières et en plusieurs autres choses.» Ibidem.] + +Si l'on songe que la seule Harfleur avait seize cents hommes, une +petite armée pour garnison, il ne semble pas que la Normandie ait été +aussi dégarnie que Somerset voulait le faire croire. Mais les troupes +étaient dispersées, dans chaque ville quelques Anglais au milieu d'une +population hostile. Qu'auraient-ils fait, même plus forts, contre ce +grand et invincible mouvement de la France qui voulait redevenir +française? + +Personne ne comprenait cela en Angleterre. La Normandie avait été +désarmée à dessein, trahie, vendue. N'avait-on pas vu le père de la +reine dans l'armée du roi de France?... Tous les revers de cette +campagne, la Seine perdue, Rouen rendue, l'épée de l'Angleterre, lord +Talbot, mis en gage, toute cette masse de malheurs et de honte retomba +d'à -plomb sur la tête de Suffolk. + +Le 28 janvier 1450, la chambre basse présente au roi une humble +adresse: «Les pauvres communes du royaume sont tendrement, +passionnément et de coeur portées au bien de sa personne, autant que +jamais communes le furent pour leur souverain lord[91]....» Toutes ces +tendresses pour demander du sang... Dans cette étrange pièce, les +choses les plus contradictoires étaient affirmées en même temps: +Suffolk vendait l'Angleterre au roi de France et _au père de la +reine_; il tenait un château tout plein de munitions pour l'ennemi qui +devait faire une descente. Et pourquoi appelait-il les Français, les +parents et amis de la reine? _Pour faire roi son fils_[92] à lui +Suffolk, en renversant le roi et la reine. Cela parut logique et bien +lié; John Bull n'eut pas un doute! + +[Note 91: «As lovingly, as heartily, and as tenderly...» Turner.] + +[Note 92: Il avait fait épouser à son fils la fille de l'aîné des +Somerset, laquelle avait le premier droit au trône, après Henri VI, +dans la ligne de Lancastre. Mariée à tout autre qu'au fils du +ministre, confident de la reine, cette héritière eût été infiniment +dangereuse. Nul doute que ce mariage ne se soit fait par la volonté de +Marguerite.] + +Le contradictoire et l'absurde étant admis comme évidents, il n'y +avait rien à répondre. Suffolk essaya néanmoins. Il énuméra les +services de sa famille, tous ses parents tués pour le pays, il rappela +que lui-même il avait passé trente-quatre ans à faire la guerre en +France, dix-sept hivers de suite sous les armes sans revoir le +foyer[93], puis sa fortune ruinée par sa rançon, puis douze années +dans le Conseil. Était-il bien probable qu'il voulût couronner tant de +services, une vie si avancée, par une trahison? + +[Note 93: Ceci fait penser à l'honorable exil de lord Collingwood, +qui, pendant toute la guerre continentale, n'obtint pas la permission +de mettre une fois le pied à terre ni de revoir ses filles.] + +Il avait beau dire; à chaque mot de justification survenait, comme +une charge de plus, quelque mauvaise nouvelle. Il n'abordait plus de +bateau qu'il n'apprît un malheur, Harfleur aujourd'hui, Honfleur +demain, puis une à une, toutes les villes de la Basse-Normandie; puis +(chose plus sensible encore), la défense de vendre les draps anglais +en Hollande[94]... Ainsi les bruits lugubres se succédaient sans +intervalle; c'était comme une cloche funèbre qui de l'autre rivage +sonnait la mort de Suffolk... On peut juger de la rage du peuple par +une ballade du temps[95] où l'on mêle ironiquement son nom et ceux de +ses amis aux paroles consacrées de l'office des morts. + +[Note 94: Proceedings and ordinances of the Privy Council, vol. VI, p. +69, 75, 85 (1837).] + +[Note 95: Cette exécrable parodie dépasse 93; vous diriez les litanies +chantées par Marat. Ritson's ancient Songs. Je regrette fort que la +publication des Political Songs du savant M. Wright ne s'étende pas +encore jusqu'à cette époque (1841).] + +La reine essaya d'un moyen pour sauver la victime; ce fut de faire +prononcer par le roi contre Suffolk un bannissement de cinq années. Il +sortit de Londres à grand'peine, à travers une meute altérée de sang; +mais ce ne fut pas pour passer en France; il eût justifié les +accusations. Il resta dans ses terres, sans doute pour attendre +l'effet d'une tentative où il avait mis son dernier enjeu. Il avait +fait passer trois mille hommes à Cherbourg, avec le brave Thomas +Kyriel, qui devait faire tout le contraire de ce qui avait perdu +Somerset, concentrer les troupes, tenter un coup. Une belle bataille +eût peut-être sauvé Suffolk. Kyriel réussit d'abord; il assiégea et +prit Valognes. De là , il voulait joindre Somerset en suivant le long +de la mer. Mais les Français le tenaient, le comte de Clermont en +queue, Richemont en tête, pour lui barrer le passage (à Formigny, 15 +avril 1450). Kyriel se battit vaillamment et fut écrasé. On sut, à +partir de ce jour, que les Anglais pouvaient être battus en plaine. Il +n'y eut pas quatre mille morts[96], mais avec eux gisait l'orgueil +anglais, la confiance, l'espoir; Azincourt ne fut plus dans la mémoire +des deux nations _la dernière bataille_. + +[Note 96: Trois mille sept cent soixante-quatorze, au dire des +hérauts. D'après leur rapport, l'armée anglaise eût été forte de six à +sept mille hommes, et les Français n'auraient eu que trois mille +combattants. Jean Chartier, 197. Mathieu de Coucy, 45. Jacques Du +Clercq, I, 266, éd. Reiffenberg. Il est vrai que, ces historiens se +copiant, les trois témoignages ne peuvent guère compter que pour un +seul.] + +C'était l'arrêt de Suffolk; il le comprit et se prépara. Il écrivit à +son fils une belle lettre, sans faiblesse, noble et pieuse, lui +recommandant seulement de craindre Dieu, de défendre le roi, d'honorer +sa mère. Puis il fit venir ce qu'il y avait de gentlemen dans le +voisinage, et en leur présence, jura sur l'hostie qu'il mourait +innocent. Cela fait, il se jeta dans un petit bâtiment, à la garde de +Dieu. Mais il y avait trop de gens intéressés à ce qu'il n'échappât +point. York voyait en lui le champion intrépide de la maison de +Lancastre; Somerset craignait un accusateur, au retour de sa belle +campagne; l'Angleterre aurait eu à juger, entre lui et Suffolk, qui +des deux avait perdu la Normandie. + +Selon Monstrelet et Mathieu de Coucy, qui par les Flamands pouvaient +savoir très-bien les affaires d'Angleterre, celles de mer surtout, ce +fut un vaisseau des amis de Somerset qui le _rencontra_[97]. Ils lui +firent son procès à bord; rien ne manqua pour que la chose eût l'air +d'une vengeance populaire; le pair du royaume eut pour pairs et jurés +les matelots qui l'avaient pris. Ils le déclarèrent coupable, lui +accordant pour toute grâce, vu son rang, d'être décapité. Ces jurés +novices ne l'étaient pas moins comme bourreaux; ce ne fut qu'au +douzième coup qu'ils parvinrent à lui détacher la tête avec une épée +rouillée. + +[Note 97: «Estant sur la mer, fut rencontré des gens du duc de +Somerset.» Mathieu de Coucy.] + +Cette mort ne finit rien. L'agitation, la fureur sombre qu'avait mises +partout la défaite, étaient bonnes à exploiter. Les puissants s'en +servirent; ils savaient parfaitement, dans ce pays déjà vieux +d'expérience, tout ce qu'on pouvait faire du peuple quand il était +ainsi malade; le mal anglais, l'orgueil, l'orgueil exaspéré, en +faisait une bête aveugle. On pouvait, pendant cet accès, le tirer à +droite ou à gauche, sans qu'il devinât la main ni la corde, sans qu'il +sentît qu'on le tirât. + +Avant tout, un coup de terreur fut frappé sur l'Église, un coup +efficace, après lequel toute puissante qu'elle était, elle ne bougea +plus, laissant les lords faire ce qui leur plairait. Il suffit pour +cela qu'il y eût deux évêques tués, deux des prélats qui avaient +gouverné avant Suffolk ou avec lui. Tués par qui? On ne le sut trop. +Par leurs gens, par la populace, le _mob_ des ports? À qui s'en +prendre[98]. + +[Note 98: Henri VI reprocha ouvertement au duc d'York d'avoir fait +tuer par ses gens l'évêque de Chichester, chancelier d'Angleterre. +Lingard, d'après les documents conservés par Stow, 393-395. L'auteur, +connu sous le nom d'Amelgard prétend, avec moins de vraisemblance, que +l'évêque se fit tuer par économie, en disputant sur le prix du passage +avec les matelots qui le ramenaient de France. Notice des mss., I, +417.] + +Cela fait, on opéra en grand. On combina un soulèvement, une levée +_spontanée_ du peuple, un de ces vagues mouvements qu'une main savante +peut tourner ensuite en révolution déterminée. Les petits cultivateurs +de Kent, ces masses à vues courtes, ont toujours été propres à +commencer n'importe quoi; il y a là des éléments tout particuliers +d'agitation, mobilité d'esprit, vieille misère, et de plus une +facilité d'entraînement fanatique qu'on ne s'attendait guère à trouver +sur la grande route du monde, entre Londres et Paris[99]. + +[Note 99: Nous les avons vus (en 1839!) suivre sans difficulté ce +brave Courtney, qui leur donnait parole de ressusciter toutes les fois +qu'on le tuerait.] + +En tête, il fallait un meneur, un homme de paille; non pas tout à fait +un fripon, le vrai fripon ne joue pas si gros jeu. On trouva l'homme +même, un Irlandais[100], un bâtard, qui avait fait jadis un assez +mauvais coup; puis, il avait servi en France; il revenait léger et ne +sachant que faire; du reste, jeune encore, brave, de belle +taille[101], spirituel et passablement fol. + +[Note 100: Shakespeare lui fait dire à tort qu'il est du comté de Kent. +V. Proceedings and Ordinances of the Privy Council, vol. VI (1837), +preface of sir Harris Nicolas, p. XXVII.] + +[Note 101: «A certaine yong man of a goodly stature, and pregnant +wit.» Hall and Grafton.] + +Cade, c'était son nom, trouva plaisant de faire le prince pour +quelques jours; il déclara s'appeler Mortimer. Cela était d'une audace +incroyable, le personnage étant connu, et tout le monde sachant que +Mortimer, le petit-fils d'Édouard III, était bien et dûment enterré. +N'importe, il n'en ressuscita pas moins facilement; le nouveau +Mortimer réussit à merveille, il était amusant, entraînant, il jouait +son rôle avec la vivacité irlandaise, bon prince, ami des braves gens, +mais grand justicier... Il faisait les délices du peuple. + +Avec le tact parfait qu'ont souvent les fols parlant à des fols, il +fit une proclamation habilement absurde, et qui fut d'un effet +excellent. Il y disait, entre autres choses que, selon le bruit +public, on voulait détruire tout le pays de Kent et en faire une forêt +pour venger la mort de Suffolk sur les innocentes communes. Puis, +venaient des protestations de dévouement au roi; on souhaitait +seulement que ce bon roi daignât s'entourer de ses vrais lords et +conseillers naturels, les _ducs d'York, d'Exeter, de Buckingham et de +Norfolk_. Cela était fort clair; on voyait d'ailleurs parmi la +canaille de Kent un héraut du duc d'Exeter et un gentilhomme du duc de +Norfolk, qui suivaient le mouvement et avaient l'oeil à tout. + +Cade eut tout d'abord vingt mille hommes, et davantage en avançant. On +envoya quelques troupes contre lui; il les battit; puis d'illustres +parlementaires, l'archevêque de Cantorbéry, le duc de Buckingham; il +les reçut avec aplomb, sagesse et dignité, modéré dans la discussion, +mais sobre de communication, inébranlable[102]. + +[Note 102: «Sober in communication, wise in disputyng.» Ibidem.] + +Cependant les soldats du roi criaient que le duc d'York devrait bien +revenir pour s'entendre avec son cousin Mortimer, et mettre à la +raison la reine et ses complices. On essaya de les calmer en leur +disant qu'il serait fait justice, et l'on mit à la Tour lord Say, +trésorier d'Angleterre. + +Le faubourg étant occupé déjà , le lord maire consulte les bourgeois: +«Faut-il ouvrir la Cité?» Un seul ose dire _non_, on l'emprisonne. La +foule entre... Cade, avec beaucoup de présence d'esprit, coupe +lui-même de son épée les cordes du pont-levis, s'assurant qu'ainsi on +ne le relèvera pas. De son épée il frappe la vieille pierre de +Londres, en disant gravement: «Mortimer est lord de la Cité.» Défense +de piller sous peine de mort; la défense était sérieuse, il venait de +faire décapiter un de ses officiers pour désobéissance. Il se piquait +fort de justice. Il tira lord Say de la Tour pour le faire mourir; +mais auparavant il le fit juger dans la rue, à Cheapside, par le lord +maire et les aldermen demi-morts de peur. Il était assez adroit de +s'associer ainsi, de gré ou de force, le magistrat de Londres. + +Après le spectacle de ce jugement de carrefour, après l'exécution, on +ne pouvait empêcher les gens de Kent de se répandre par la ville. Les +voilà qui courent les rues, admirent, regardent les portes closes; ils +commencent à flairer le butin; les mains démangent, ils pillent. Le +prince lui-même, tout prince et Mortimer qu'il est, ne peut tellement +dominer ses vieilles habitudes des guerres de France, qu'il ne vole +aussi, tant soit peu, dans la maison où il a dîné. + +Les respectables bourgeois de Londres, marchands, gens de boutique et +autres, avaient jusque-là assez bien pris la chose, y compris les +exécutions. Mais, quand ils virent que les chères boutiques, les +précieux magasins, allaient être violés, alors ils s'animèrent contre +ces brigands d'une vertueuse fureur. Ils prirent les armes, eux, leurs +ouvriers, leurs apprentis; une furieuse batterie eut lieu dans les +rues et au pont de Londres. + +Les gens de Kent, rejetés au faubourg, y passèrent la nuit, un peu +étourdis de l'accueil qu'ils avaient reçu dans la Cité. Ils +réfléchirent, ils se refroidirent. C'était le bon moment pour +parlementer avec eux; ils étaient découragés, crédules. Le primat et +l'archevêque d'York passèrent de la Cité à Southwark dans un batelet, +porteurs du sceau royal. Ils leur scellèrent des pardons, tant qu'ils +en voulurent, et les braves gens s'en allèrent, chacun de son côté, +sans dire adieu au capitaine Cade[103]. Lui, intrépide, il essaya +d'abord de diriger la retraite de ceux qui lui restaient; puis, voyant +qu'ils ne songeaient qu'à se battre pour le butin, il monta à cheval +et s'enfuit; mais sa tête était mise à prix, il n'alla pas loin +(juillet 1450). + +[Note 103: «Without bydding farewell to their capitaine.» Ibidem.] + +Cette terrible farce, toute terrible qu'elle pût sembler, n'était +qu'un prélude. La grossière supposition d'un Mortimer que tout le +monde connaissait pour Cade avait cette utilité de donner un premier +ébranlement aux esprits, de faire songer le peuple... C'était, comme +dans _Hamlet_, une pièce dans la pièce pour aider à comprendre, une +fiction pour expliquer l'histoire, un commentaire en action pour +mettre à la portée des simples l'abstruse question de droit. + +L'homme de paille ayant fini, le prétendant sérieux pouvait commencer. +Le duc d'York accourt d'Irlande pour travailler sur le texte que lui +fournissait Somerset. Ce triste général venait de répéter à Caen son +aventure de Rouen; pour la seconde fois, il s'était fait prendre; mais +cette fois la faiblesse ressemblait encore plus à la trahison. Tel fut +du moins le bruit qui courut. Le régent, comme faisaient, comme font +volontiers les Anglais, traînait partout avec lui sa femme et ses +enfants, dangereux et trop cher bagage qui dans plus d'une occasion +peut amollir l'homme de guerre, faire de l'homme une femme. Celle de +Somerset, dans les horreurs du siége, lorsque les pierres et les +boulets pleuvaient, vit une pierre tomber entre elle et ses enfants; +elle courut se jeter aux genoux de son mari[104], le suppliant d'avoir +pitié des pauvres petits... Le malheureux, dès ce moment, eut peur +aussi, il voulut se rendre. Mais la ville était au duc d'York; un +capitaine y commandait pour lui et prétendait défendre à toute +extrémité la ville de son maître. Alors, Somerset (s'il faut en croire +ses accusateurs) fit par faiblesse une chose audacieuse, coupable; il +s'entendit avec les bourgeois, les encouragea sous main à demander +qu'on se rendît; la ville fut livrée[105]. Le capitaine échappa et +s'en alla rendre compte, non pas à Londres, mais droit en Irlande, au +duc d'York. Celui-ci, brusquement et sans ordre, quitte l'Irlande, +traverse l'Angleterre avec une bande armée, et présente au roi une +plainte humblement insolente. + +[Note 104: «Kneeling on his knees, to have mercy and compassion of his +smalle infantes.» Holinshed.] + +[Note 105: De plus, Somerset abandonna son artillerie. (Mathieu de +Coucy.)] + +Personne ne parlait encore du droit d'York, tout le monde y pensait. +La reine ne pouvait se fier qu'à un seul homme, à celui qui avait +droit dans la branche de Lancastre, à l'héritier présomptif du roi. +Mais cet héritier était justement Somerset; elle le fit connétable, +lui mit en main l'épée du royaume au moment où il venait de rendre la +sienne aux Français. Ce défenseur du roi avait assez de mal à se +défendre, ayant perdu la Normandie. Il eût fallu du moins qu'il +réparât; pour réparation, on perdit la Guienne. + +Charles VII, ayant complété sa Normandie par Falaise et +Cherbourg[106], avait envoyé, l'hiver, son armée au midi. La milice +nationale des francs-archers commençait à figurer avec quelque +honneur. Jean Bureau conduisait de place en place son infaillible +artillerie; peu de villes résistaient. Les petits rois de Gascogne, +Albret, Foix, Armagnac, voyant le roi si fort, venaient à son +secours, dans leur zèle et leur loyauté; ils poussaient tant qu'ils +pouvaient à cette saisie des dépouilles anglaises, prenaient, aidaient +à prendre, dans l'espoir que le roi leur en laisserait bien quelque +chose. Quatre siéges furent ainsi commencés à la fois. + +[Note 106: L'artillerie française, toujours dirigée par Jean Bureau, +fit preuve à Cherbourg d'une habileté toute nouvelle. Il établit _ses +batteries dans la mer_ même, au grand étonnement des Anglais: «Elle +venoit là deux fois le jour; néanmoins, par le moyen de certaines +peaux et graisses dont les bombardes estoient revestues, onques la mer +ne porta dommage à la poudre; mais aussitost que la mer estoit +retirée, les canonniers levoient les manteaux, et tiroient et +jettoient, comme auparavant, contre ladite place, dequoy les Anglois +estoient fort esbahis.» Jean Chartier.] + +Dans cette rapide conversion des Gascons, Bordeaux seul résistait; +ville capitale jusque-là , elle ne pouvait que déchoir; les Anglais la +ménageaient fort[107], ils l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses +vins; Bordeaux n'espérait pas trouver des maîtres qui en bussent +davantage[108]. Aussi les bourgeois y étaient tellement Anglais qu'ils +voulurent tirer l'épée pour le roi d'Angleterre, faire une sortie; ce +fut, il est vrai, pour fuir à toutes jambes. Bureau, qui déjà avait +pris Blaye, et dans Blaye le maire et le sous-maire de Bordeaux, fut +nommé, avec Chabannes et autres, pour faire un arrangement. Ils se +montrèrent singulièrement faciles, ne demandant ni taxe aux villes, ni +rançon aux seigneurs, confirmant, amplifiant les priviléges. Ceux qui +ne voulaient pas rester Français pouvaient partir; les marchands en ce +cas auraient six mois pour régler leurs affaires[109] les seigneurs +transmettraient leurs fiefs à leurs enfants. Il n'y avait pas +d'exemple de guerre si douce, si clémente[110]. Le roi voulut bien +encore accorder un délai à Bordeaux; enfin, n'étant pas secourue, elle +ouvrit ses portes (23 juin); Bayonne s'obstina et tint deux mois de +plus (21 août). + +[Note 107: Voir, aux précieuses _Archives municipales de Bordeaux_, le +livre des priviléges (depuis _la Philippine_, 1295), et le livre dit +_des Bouillons_ (actes et traités, depuis 1259). Celui-ci était +autrefois enchaîné à une table, et il en porte encore la chaîne. J'en +ai parlé déjà dans mon _Rapport au ministre de l'instruction publique +sur les bibliothèques et archives du sud-ouest de la France_, 1836.] + +[Note 108: De plus, la Guienne et la Gascogne perdaient un commerce de +transit; les draps anglais traversaient ces provinces pour entrer en +Espagne. Amelgard.] + +[Note 109: Il en partit un si grand nombre que Bordeaux en fut, +dit-on, presque dépeuplé pour quelques années. (Chronique +Bourdeloise).] + +[Note 110: Le roi avait ordonné aux soldats de payer tout ce qu'ils +prendraient; s'ils prenaient sans payer, ils devaient rendre et +_perdre leur solde pour quinze jours_. Cette pénalité, fort douce, dut +être plus efficace que les plus rigoureuses, parce qu'elle put être +sérieusement appliquée. V. Jean Chartier et Mathieu de Coucy, p. 216, +251, 406, 432, 457, 610. Voir particulièrement _Bibl. royale, mss. +Doat, 217, fol. 328. Ordre de punir les gens de guerre qui, en +Rouergue, ont pris des vivres sans payer, 29 septembre 1446._] + +La perte de ces villes dévouées, opiniâtres dans leur fidélité, et +abandonnées sans secours, c'était une arme terrible pour York. Ses +partisans calculaient emphatiquement qu'en perdant l'Aquitaine, +l'Angleterre avait perdu trois archevêchés, trente-quatre évêchés, +quinze comtés, cent deux baronnies, plus de mille capitaineries, etc., +etc. Puis on rappelait la perte de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, +on annonçait celle de Calais; le traître Somerset l'avait déjà vendue, +disait-on, au duc de Bourgogne. + +York se crut si fort, qu'un de ses hommes, député des communes, +proposa de le déclarer _héritier présomptif_. L'intention était +claire, mais elle était avouée trop tôt; il y avait encore de la +loyauté dans le pays. Ce mot révolta les communes; l'imprudent fut mis +à la Tour. + +Une tentative d'York à main armée ne fut pas plus heureuse; il +rassembla des troupes, et arrivé en face du roi, il se trouva faible; +il vit que les siens hésitaient, les licencia lui-même et se livra. Il +savait bien qu'on n'oserait le faire périr, qu'il en serait quitte, et +il le fut en effet, pour un serment de loyauté, serment solennel, à +Saint-Paul, sur l'hostie. Mais qu'importe? dans ces guerres anglaises, +nous voyons les chefs de factions jurer sans cesse, et le peuple n'en +paraît pas scandalisé. + +La reine, en ce moment, avait l'espoir de regagner le coeur des +Anglais, de leur prouver que la Française ne les trahissait pas; elle +voulait reprendre aux Français la Guienne. Ce pays était déjà las de +ses nouveaux maîtres; il ne voulait point se soumettre à la loi +générale du royaume, selon laquelle les villes logeaient et payaient +les compagnies d'ordonnance; il trouvait fort mauvais que le roi +gardât la province avec ses troupes, qu'il ne se reposât pas sur la +foi gasconne[111]. Les seigneurs aussi, qui avaient laissé leurs fiefs +et qui avaient hâte de les revoir, assuraient à Londres[112] que les +Anglais n'avaient qu'à se montrer en mer et que tout serait à eux. La +reine et Somerset avaient grand besoin de ce succès, ils désiraient +sincèrement réussir; ils envoyèrent Talbot. Cet homme de +quatre-vingts ans était, de coeur et de courage, le plus jeune des +capitaines anglais, homme loyal surtout et dont la parole inspirerait +confiance; on lui donna pouvoir pour traiter, pardonner, aussi bien +que pour combattre. + +[Note 111: Le pseudonyme Amelgard, tout Bourguignon de coeur et peu +favorable à Charles VII, avoue toutefois que c'était là l'unique objet +des plaintes de la Guienne. À ces plaintes, les gens du roi +répondaient que l'argent payé pour les troupes était dépensé par elles +dans les villes mêmes qui payaient. Notice des mss., I, 432.] + +[Note 112: V. le chroniqueur connu sous le nom d'Amelgard. Notice des +mss., I, 431.] + +Les Bordelais mirent eux-mêmes Talbot dans leur ville, lui livrant la +garnison, qui ne se doutait de rien. En plein hiver, il reprit les +places d'alentour. Le roi, occupé ailleurs et comptant trop sans doute +sur les troubles de l'Angleterre, avait dégarni la province de +troupes. Ce ne fut qu'au printemps qu'une armée vint disputer le +terrain à Talbot. Les Français, suivant la direction de Bureau, +voulurent d'abord se rendre maîtres de la Dordogne et assiégèrent +Châtillon, à huit lieues de Bordeaux. Talbot les y trouva bien +retranchés, et dans ces retranchements une formidable artillerie. Il +n'en tint pas grand compte, et les Français le confirmèrent à dessein +dans ce mépris. Le matin, pendant qu'il entendait sa messe, on vient +lui dire que les Français s'enfuient de leurs retranchements. «Que +jamais je n'entende la messe, dit le fougueux vieillard, si je ne +jette ces gens-là par terre[113]!» Il laisse tout, messe et chapelain, +pour courir à l'ennemi; un des siens l'avertit de l'erreur, il le +frappe et va son chemin. + +[Note 113: «Jamais je n'oiray la messe, ou aujourdhuy jauray rué jus +la compagnie des François, estant en ce parc icy devant moy.» Mathieu +de Coucy.] + +Cependant, derrière les retranchements, derrière les canons, le sage +maître des comptes, Jean Bureau, attendait froidement ce paladin du +moyen âge[114]. Talbot arrive sur son petit cheval, signalé entre tous +par un surtout de velours rouge. À la première décharge, il voit tout +tomber autour de lui; il persiste, il fait planter son étendard sur la +barrière. La seconde décharge emporte l'étendard et Talbot. Les +Français sortent; on se bat sur le corps, il est pris et repris[115]; +dans la confusion, un soldat lui met, sans le connaître, sa dague +dans la gorge. Le désastre des Anglais fut complet; au rapport des +hérauts, chargés de compter les morts, ils en laissèrent quatre mille +sur la place. + +[Note 114: Non pas toutefois tellement _paladin_, qu'il n'ait soigné, +en véritable Anglais, ses intérêts d'argent et de fortune. Nous avons +plusieurs actes relatifs aux grands biens qu'il se laissa donner: +comté de Shrewsbury, comté de Clermont-en-Beauvaisis, capitainerie de +Falaise, etc. V. aussi, sur les dons faits à Talbot, M. +Berriat-Saint-Prix, Histoire de Jeanne d'Arc, p. 159, d'après les +Registres du Trésor des chartes, 173-175.--Ce qui n'est pas moins +caractéristique, c'est qu'en arrivant à Bordeaux, Talbot commence par +faire donner à Thomas Talbot (quelque petit parent, ou bâtard?) +l'office lucratif de _clerc du marchié_. Rymer, V. 1455, 17 janvier.] + +[Note 115: Il fut défiguré, ce qui donna lieu à une scène touchante +que l'historien français raconte dans tous ses détails avec une noble +compassion: «Auquel herault de Tallebot il fut demandé: s'il voyoit +son maistre, s'il le reconnoistroit bien. À quoi il respondit +joyeusement, croyant qu'il fust encore vivant... Et sur ce, il fut +mené au lieu... et on luy dist: Regardez si c'est là vostre maistre. +Lors il changea tout à coup de couleur, sans de prime face donner +encore son jugement... Neantmoins il se mit à genoux, et dit +qu'incontinent on en sçauroit la vérité; et lors il lui fourra l'un +des doigts de sa main dextre dans sa bouche, en disant ces mots: +«Monseigneur mon maistre, Monseigneur mon maistre, ce estes-vous! je +prie à Dieu qu'il vous pardonne vos meffaits! J'ay esté vostre +officier d'armes quarante ans, ou plus; il est temps que je vous le +rende!...» en faisant piteux crys et lamentations, et en rendant eau +par les yeux très-piteusement. Et lors, il devestit sa cotte d'armes +et la mit sur son dict maistre.» Mathieu de Coucy.] + +La Guienne fut reprise, moins Bordeaux, que l'on resserra en occupant +tout ce qui l'environnait. Du côté même de la mer, la flotte anglaise +et bordelaise ne put empêcher celle du roi de venir fermer la Gironde. +À vrai dire, il n'y avait pas de flotte royale; mais la rivale de +Bordeaux, La Rochelle, avait envoyé seize vaisseaux armés[116]; la +Bretagne en avait prêté d'autres, auxquels s'étaient joints quinze +gros navires hollandais[117], sans compter ceux que le roi avait pu +emprunter en Castille. + +[Note 116: Arcère, Histoire de La Rochelle, I, 275.] + +[Note 117: Mathieu de Coucy dit à tort que ces vaisseaux appartenaient +au duc de Bourgogne; le duc avait en ce moment, ainsi qu'on le verra, +des intérêts tout opposés à ceux du roi, il était fort mécontent de +lui. Il est probable que les Hollandais, sujets fort indépendants de +Philippe, envoyèrent ces vaisseaux malgré lui.] + +Cette grande ville de Bordeaux avait pour garnison toute une armée, +anglaise et gasconne; mais le nombre même était un inconvénient pour +une ville qui ne recevait plus de vivres; d'autre part, entre ces +défenseurs l'intérêt était divers, le danger inégal; la ville prise, +les Anglais ne risquaient rien autre chose que d'être prisonniers de +guerre; les Gascons avaient fort à craindre d'être traités comme +rebelles. Ils se méfiaient les uns des autres. Déjà les Anglais des +places voisines avaient fait leur traité à part[118]. + +[Note 118: Id.] + +Les Bordelais alarmés envoyèrent au roi, ne demandant rien de plus +que les biens et la vie. Mais il voulait faire un exemple; il ne +promit rien. Les députés s'en allaient assez tristes, lorsque le grand +maître de l'artillerie, Jean Bureau, s'approchant du roi, lui dit: +«Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places +propres aux batteries; si tel est votre bon plaisir, je vous promets +sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai démoli la ville.» + +Cependant le roi lui-même désirait un arrangement; la fièvre était +dans son camp; il se relâcha de sa sévérité, se contenta de cent mille +écus et du bannissement de vingt coupables; tous les autres avaient +leur grâce; les Anglais s'embarquaient librement. La ville perdit ses +priviléges[119]; mais elle resta une capitale; elle ne dépendit point +des Parlements de Paris ni de Toulouse; le Parlement de Bordeaux ne +tarda pas à être institué, et il étendit son ressort jusqu'au +Limousin, jusqu'à la Rochelle. + +[Note 119: Quant à son commerce, Bordeaux ne le perdit pas pour +longtemps. L'esprit mercantile, plus fort chez les Anglais que +l'orgueil même, ne leur permit pas de renoncer au commerce de vins de +Guienne. Ils subirent toutes les humiliations qu'on voulut. Il faut +voir les conditions auxquelles les anciens maîtres du pays obtenaient +de venir commercer dans leur capitale de Guienne. Ils devaient porter +tous ostensiblement la croix rouge; ils ne pouvaient aller dans la +banlieue sans avoir la permission écrite du maire. S'ils voulaient +traverser la province, aller à Bayonne, les gouverneurs les y +faisaient conduire à leurs dépens, sous la garde d'un archer. +_Archives, Supplément au Trésor des chartes, J. 925._] + + * * * * * + +L'Angleterre avait perdu en France, la Normandie, l'Aquitaine, tout, +excepté Calais... + +La Normandie, une autre elle-même, une terre anglaise d'aspect, de +productions, qu'elle devait toujours voir en face pour la +regretter;--l'Aquitaine, son paradis de France, toutes les +bénédictions du Midi, l'olivier, le vin, le soleil. + +Il y avait presque trois siècles que l'Angleterre avait épousé +l'Aquitaine avec Éléonore, plus qu'épousée, aimée, souvent préférée à +elle-même. Le Prince noir se sentait chez lui à Bordeaux; il était +comme étranger à Londres. + +Plus d'un prince anglais était né en France, plus d'un y était mort et +avait voulu y être enseveli. Le sage régent de France, le duc de +Bedford, fut ainsi enterré à Rouen. Le coeur de Richard Coeur de Lion +resta à nos religieuses de l'abbaye de Fontevrault. + +Ce n'était pas de la terre seulement que l'Angleterre avait perdue, +c'étaient ses meilleurs souvenirs, deux ou trois cents ans d'efforts +et de guerres, la vieille gloire et la gloire récente. Poitiers et +Azincourt, le Prince noir et Henri V... Il semblait que ces morts +s'étaient jusque-là survécu en leurs conquêtes, et qu'alors seulement +ils venaient de mourir. + +Le coup fut si douloureusement ressenti par l'Angleterre, qu'on put +croire qu'elle en oublierait ses discordes, qu'au moins elle y ferait +trêve. Le Parlement vota des subsides, non pour trois ans, comme +c'était l'usage, mais «pour la vie du roi.» Il vota une armée presque +aussi forte que celle d'Azincourt, vingt mille archers. + +Le difficile était de les lever. Il n'y avait partout dans le peuple +qu'abattement, découragement, peur des guerres lointaines... une peur +orgueilleuse qui se faisait mécontente, indignée; le coeur avait +baissé, non l'orgueil. Il y avait péril à éclaircir ce triste +mystère... Le Parlement se rabattit de vingt mille archers à treize +mille[120], et on n'en leva pas un. + +[Note 120: Turner; Parl. Rolls.] + +La main de Dieu pesait sur l'Angleterre. Après avoir tant perdu au +dehors, elle semblait au moment de se perdre elle-même. La guerre +qu'elle ne faisait plus en France, elle l'avait dans son sein, une +guerre sourde jusque-là , sans bataille, sans victoire pour personne; +il n'y avait pas même ce triste espoir que le pays retrouvât l'unité +pour le triomphe d'un parti. Somerset était fini, et York ne pouvait +commencer. La royauté n'était pas abolie, mais elle tombait chaque +jour davantage dans la solitude et le délaissement. Le roi, ayant +distribué, engagé son domaine et ne recevant rien du Parlement, était +le plus pauvre homme du royaume. La nuit des Rois, au banquet de +famille, le roi et la reine se mirent à table, et l'on n'eut rien à +leur servir[121]. + +[Note 121: «À l'heure du disner, quand ils penserent seoir à table, il +n'y avoit rien comme de prest, dautant que les officiers qui avoient +accoustumé de les servir et faire leurs provisions ne sçavoient où +avoir et recouvrer argent; car on ne vouloit plus rien leur bailler et +délivrer sans argent comptant.» Mathieu de Coucy.] + +Le bon Henri prenait tout en patience. Humble au milieu de ses +orgueilleux lords, vêtu comme le moindre bourgeois de Londres[122], +ami des pauvres et charitable, tout pauvre qu'il était lui-même. Tout +le temps qu'il ne passait pas au conseil, il l'employait à lire les +anciennes histoires[123], à méditer la sainte Écriture. Cet âge dur le +nomma un simple; au moyen âge, c'eût été un saint. Il parut +généralement au-dessous de la royauté, et quelquefois il était +au-dessus; en dédommagement de la prudence vulgaire qui lui manquait, +il semble avoir été, en certains moments, éclairé d'un rayon d'en +haut[124]. + +[Note 122: «Obtusis sotularibus et ocreis... ad instar coloni. Togam +etiam longam cum capucio rotulato, ad modum burgensis.» Blakman, De +Virtutibus et Miraculis Henri VI, ap. Hearne, p. 298.] + +[Note 123: «Aut in regni negotiis cum consilio suo tractandis, aut in +Scripturarum lectionibus vel in scriptis aut chronicis legendis.» +Ibidem, p. 299.] + +[Note 124: Lorsqu'il était enfermé à la Tour, il crut voir une femme +qui voulait noyer son enfant; il avertit; on trouva la femme, et +l'enfant fut sauvé.] + +Ce fut le sort de cet homme de paix[125] de passer toute sa vie au +milieu des discordes, d'assister à une interminable discussion sur son +propre droit. On voit, par quelques sages paroles qui restent de lui, +qu'il ne rassurait sa conscience que _par la longue possession_[126]. +Il avait régné quarante ans; son père avait régné avant lui et encore +son grand-père Henri IV... Mais si le grand-père avait usurpé, +pouvait-il transmettre? Il y avait là de quoi faire songer le saint +roi, dans ses longues heures de méditation et de prière... Les revers +de France n'étaient-ils pas une sorte de jugement de Dieu, un signe +contre la maison de Lancastre?... Cette maison avait régné longtemps +par l'Église et avec elle; mais voilà que l'Église s'en éloignait peu +à peu. Dieu retirait à lui les grands prélats qui avaient gouverné le +royaume, le cardinal Winchester, le chancelier évêque de Chichester, +celui enfin à qui le roi se confiait, comme à l'un des plus sages +lords, le primat d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry. + +[Note 125: Cet esprit de paix se montre à merveille dans le fait +suivant: «Edmond Gallet dit qu'il fut envoyé au roy d'Angleterre pour +l'inviter à faire une descente en Normandie pendant que le roy de +France étoit occupé contre son fils en Dauphiné. Sur quoy le roy +d'Angleterre demanda quelle personne estoit son oncle de France, et +l'envoyé répondit qu'il ne l'avoit vu qu'une fois à cheval et luy +sembla gentil prince, et une autre fois en une abbaye de Caen, où il +lisoit une chronique, et lui sembla estre le mieux lisant qu'il vist +oncques. Après quoy le roy d'Angleterre dit qu'il s'étonnoit comment +les princes de France avoient si grande volonté de luy faire +desplaisir;» puis il ajouta: «Au fort, autant m'en font ceux de mon +pays.» Déposition rapportée par Dupuy dans la notice qu'il a donnée du +procès de Jean d'Alençon, à la suite de celui des Templiers, in-12, p. +419.] + +[Note 126: «Mon père a régné paisiblement jusqu'au bout de sa vie. Son +père, mon aïeul, fut aussi roi. Et moi, dès le berceau, j'ai été +couronné, reconnu par tout le royaume; j'ai porté quarante ans la +couronne, et tous m'ont fait hommage...»--Au reste, quel que fût son +droit, il n'eût pas consenti, pour le défendre, à la mort d'un seul +homme. Entrant un jour à Londres, il vit les membres d'un traître que +l'on avait exposés: «Ôtez, ôtez, dit-il; à Dieu ne plaise qu'un +chrétien soit traité si cruellement pour moi!» Blakman, ap. Hearne.] + +Les pacifiques s'en allaient; mais les violents ne manquaient pas +moins; Suffolk avait péri, Somerset était enfermé à la Tour, la reine +était malade; elle allait mettre au monde un prince, une victime pour +la guerre civile[127]. Le pauvre roi, délaissé de tous ceux qui +jusque-là le soutenaient, qui voulaient pour lui, finit par +s'abandonner lui-même; son faible esprit déserta et s'en alla dès lors +vers de meilleures régions[128]. + +[Note 127: Je regrette de n'avoir pu consulter sur Marguerite le +curieux ouvrage de miss Agnès Strickland: Lifes of the Queens of +England.] + +[Note 128: Tenait-il uniquement cette disposition de la folie de son +grand-père, Charles VI? Son père, Henri V, qui fit preuve d'un +jugement si ferme, était toutefois fort excentrique dans sa jeunesse; +on se rappelle qu'il se présenta un jour à son père dans le costume +d'un fol. Son portrait a quelque chose de bizarre et de béat, si j'en +juge du moins par la belle gravure que M. Endell Tyler a donnée, +d'après l'original de Kensington, en tête de ses Memoirs of Henry the +fifth.] + +En cela, fort innocemment, il embarrassa ses ennemis. On sait que dans +la subtile théorie de la loi anglaise le roi est parfait, qu'il ne +peut ni mourir ni se tromper[129], ni oublier, ni être en +démence[130]. Il fallait donc obtenir de lui un mot contre lui, tout +au moins un signe[131] par lequel il semblerait approuver la création +d'un régent, et la nomination d'un primat. Chez ce peuple formaliste, +il n'y avait pas moyen de passer outre; si le roi ne faisait entendre +sa volonté, il n'y avait point de gouvernement civil ni +ecclésiastique, point de magistrat ni d'évêque, point de _paix du +roi_ ni de Dieu; il n'y avait plus l'État, l'Angleterre était morte +légalement. + +[Note 129: Sir Edward Coke admet à grand'peine que le roi, immortel +_in genere_, meure pourtant _in individuo_. Howell' state trials, II, +624.--Blakstone, I, 247. Allen, Prerogative, passim.] + +[Note 130: C'est comme une sorte de vertu magique, attribuée par les +jurisconsultes au grand sceau royal: sa possession rendait légal tout +gouvernement... Richard II, âgé de dix ans et demi, fut supposé en +état de régner sans l'assistance d'une régence. (Hallam.)] + +[Note 131: Il nous reste un compte terrible de tous les médicaments +que le Parlement employa pour essayer de remettre le roi en état +d'exprimer une volonté: «Clisteria, suppositoria, caputpurgia, +gargarismata, balnea, emplastra, emoroidarum provocationes, etc.» +Rymer, 6 april, 1454.] + +Une députation de douze paires laïques et ecclésiastiques fut envoyée +à Windsor. «Ils attendirent que le roi eût dîné, et ensuite l'évêque +de Chester lui présenta respectueusement les premiers articles de la +demande; mais il ne répondit pas. Le prélat expliqua le reste; mais +pas un mot, pas un signe. Les lamentations, les exhortations des lords +n'eurent pas plus d'effet. Ils allèrent dîner, et revinrent ensuite +près du roi. Ils le touchèrent, le remuèrent, sans obtenir ni parole, +ni attention. Ils le firent conduire par deux hommes de cette salle +dans une autre, le remuèrent encore et travaillèrent à le tirer de +cette insensibilité léthargique. Tout fut inutile; la personne royale +pouvait encore respirer et manger, mais elle ne parlait plus, +n'entendait plus, ne comprenait plus[132].» + +[Note 132: Parl. rolls.] + + * * * * * + +Arrêtons-nous en présence de cette muette image d'expiation. Ce +silence parle haut; tout homme, toute nation l'entendra: à vrai dire, +il n'y a plus de nation devant de tels spectacles, ni Français, ni +Anglais, mais seulement des hommes. + +Si pourtant nous voulions l'envisager au point de vue de la France, ce +serait seulement pour nous demander de sang-froid, sans rancune, ce +qui reste de tout ceci. + +Les Anglais, nous l'avons dit, laissent peu sur le continent, si ce +n'est des ruines. Ce peuple sérieux et politique, dans cette longue +conquête, n'a presque rien fondé[133].--Et avec tout cela ils ont +rendu au pays un immense service qu'on ne peut méconnaître. + +[Note 133: Quelques églises, surtout en Guienne, ont un assez grand +nombre de tours et de bastilles. Les villes et bastilles anglaises +sont très-reconnaissables; elles ont été fondées, non sur les +montagnes, mais près des eaux, en plaine; elles se composent +ordinairement de huit rues qui se coupent à angle droit; il y a au +centre une place avec des portiques grillés qu'on pouvait fermer dans +un danger. Telle est encore Sainte-Foix-la-Longue, et quelques petites +villes du Périgord et de l'Agénois. Il semble que sous Louis XI on ait +imité cette disposition. (Observation de M. Dessalles.) + +Voilà pour les constructions. Quant aux institutions, je n'en vois +point ici qui aient le caractère anglais. Nos _francs archers_ ne +furent pas précisément imités des archers anglais; une institution si +naturelle sortait d'elle-même du besoin de la défense.--De toutes les +provinces conquises par les Anglais, la Normandie est, je crois, la +seule où ils aient montré quelque esprit d'administration.] + +La France jusque là vivait de la vie commune et générale du moyen âge +autant et plus que de la sienne; elle était catholique et féodale +avant d'être française. L'Angleterre l'a refoulée durement sur +elle-même, l'a forcée de rentrer en soi. La France a cherché, a +fouillé, elle est descendue au plus profond de sa vie populaire; elle +a trouvé, quoi? la France. Elle doit à son ennemi de s'être connue +comme nation. + +Il ne fallait pas moins, pour nous calmer, qu'une pensée si grave, que +cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramenés vers la +mer, nous portions sur la plage, de la Hogue à Dunkerque, tout ce +pesant passé... Eh bien! déposons-le aux marches de la nouvelle +Église, sur cette pierre d'oubli, qu'une bonne et pieuse Anglaise a +placée à Boulogne[134], pour relever ce qu'ont détruit nos pères. «Qui +de là ne dira volontiers à cette mer, aux dunes opposées: «My curse +shall be forgiveness[135]!» + +[Note 134: Peu de temps avant 1830, une demoiselle anglaise vint +trouver M. l'abbé Haffreingnes, directeur d'un collége à Boulogne: +«Monsieur l'abbé, lui dit-elle, je sais que vous songez à rebâtir la +cathédrale de Boulogne; les Anglais, mes ancêtres, en ont commencé la +ruine; comme Anglaise, je voudrais expier ce qu'ils ont fait, autant +qu'il est en moi; voilà ma souscription, c'est bien peu de chose, +vingt-cinq francs!--Mademoiselle, répondit le prêtre, votre foi me +décide. Dès demain, on commencera les travaux; vos vingt-cinq francs +achèteront la première pierre.» Aussitôt il commanda soixante mille +francs de travaux, et depuis il y a mis cinq cent mille francs de sa +fortune. V. la brochure de M. Francis Nettement: À la ville de +Boulogne.] + +[Note 135: «Ma malédiction sera... le pardon.» Byron.] + +On voit mieux de ce point... On y voit l'Océan rouler sa vague +impartiale de l'une à l'autre rive. On y distingue le mouvement +alternatif de ces grandes eaux et de ces grands peuples. Le flot qui +porta là -bas César et le christianisme rapporte Pélage et Colomban. Le +flux pousse Guillaume, Éléonore et les Plantagenets; le reflux ramène +Édouard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous +Louis XVI, c'est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la +liberté; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'égalité... +Tel est ce majestueux balancement, cette féconde alluvion qui alterne +d'un bord à l'autre... Non, cette mer n'est pas _la mer stérile_[136]. + +[Note 136: Homère.] + +Dure l'émulation, la rivalité! sinon la guerre... Ces deux grands +peuples doivent à jamais s'observer, se jalouser, s'imiter, se +développer à l'envi: «Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se +haïr. Dieu les a placés en regard, comme deux aimants prodigieux qui +s'attirent par un côté et se fuient par l'autre; car ils sont à la +fois ennemis et parents[137].» + +[Note 137: De Maistre.] + + + + +LIVRE XII + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CHARLES VII. PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE. + +1436-1453 + + +Au moment où l'on apprit à la cour de Bourgogne que Talbot débarquait +en Guienne, un confident de Philippe le Bon ne put s'empêcher de dire: +«Plût à Dieu que les Anglais fussent aussi bien à Rouen et dans toute +la Normandie[138].» + +[Note 138: «M. de Croy lui avoit dit que M. de Bourgogne savoit +certainement que se n'eusse esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée +du Roy tournoit sur luy. Et aussi, quant les nouvelles allèrent en +Flandre... que Bourdeaux estoit anglois, plusieurs chevaliers et +escuyers dudit pays... dirent ces mots, au moins l'ung d'eulx, qu'on +dit estre des plus prouchains de mondit seigneur de Bourgogne: Pleust +à Dieu que les Anglois fussent aussi bien à Rouen et par toute +Normandie comme à Bourdeaux; car, se n'eust esté la prinse de +Bourdeaux, nous eussions eu à besogner.» _Bibl. royale, fonds Baluze, +ms. A, fol. 45._] + +C'est qu'à ce moment même le roi avait à Gand des envoyés, il essayait +d'intervenir entre le duc et les Flamands en armes; sans le +débarquement de Talbot, il allait peut-être, comme suzerain et +protecteur, venir en aide à la ville de Gand. + +Au reste, la mésintelligence avait commencé bien avant, dès le traité +d'Arras; la guerre diplomatique datait de la paix même. La maison de +Bourgogne, cette branche cadette de France, devient peu à peu ennemie +de la France, anglaise de volonté; bientôt elle le sera d'alliance et +de sang. La duchesse de Bourgogne, la sérieuse et politique Isabelle, +qui est Lancastre du côté de sa mère, viendra à bout de marier son +fils à une Anglaise, Marguerite d'York; celle-ci, à son tour, donnera +sa belle-fille à l'Autrichien Maximilien, qui compte les Lancastre +parmi ses aïeux maternels; en sorte que leur petit-fils, l'étrange et +dernier produit de ces combinaisons, Charles-Quint, Bourguignon, +Espagnol, Autrichien, n'en est pas moins trois fois Lancastre[139]. + +[Note 139: Le vieux chroniqueur de la maison de Bourgogne, qui en +avait bien la tradition, dit au père de Charles-Quint: «Quant à la +lignée de Portugal, dont le roy vostre père et vous estes issus, +n'estes pas ou serez (vous ou les vostres) sans querelle du royaume +d'Angleterre, et principalement de la duché de Lancastre.» Et plus +loin: «Quand je pense à ce quartier d'Angleterre où par droit vous +vous devez appuyer et soustenir en vos affaires...» Olivier de la +Marche. Introd., ch. IV.] + +Tout cela se fit doucement, lentement, un long travail de haine par +des moyens d'amour, par alliances, mariages, et de femmes en femmes. +Les Isabelle, les Marguerite et les Marie, ces rois en jupes des +Pays-Bas (qui n'en souffraient guère d'autres), ont pendant plus d'un +siècle ourdi de leurs belles mains la toile immense où la France +semblait devoir se prendre[140]. + +[Note 140: Il est bien entendu qu'il n'y eut pas conspiration +expresse, ni plan, ni dessein fixe, mais seulement action constante +d'une même passion, haine et jalousie persévérante.] + +Dès maintenant la lutte est entre Charles VII d'une part, de l'autre +Philippe le Bon et sa femme Isabelle, lutte entre le roi et le duc, +entre deux rois plutôt, et Philippe n'est pas le moins roi des deux. + +Il a certainement plus de prise sur le roi que Charles VII n'en a sur +lui. Il tient toujours Paris de près par Auxerre et Péronne, tandis +que, tout autour, ses beaux cousins, ses chevaliers de la Toison, +occupent les postes de Nemours, de Monfort et de Vendôme. Au centre +même de la France, s'il y voulait entrer, le duc d'Orléans lui +donnerait passage sur la Loire. Partout, les grands sont ses amis; ils +l'aiment davantage à mesure que le roi devient maître. Où il n'agit +pas, il influe; tandis que sur toute la frontière, il acquiert, prend, +hérite, achète et cerne peu à peu le royaume, il est déjà partout au +coeur. + +Le roi, quelle arme a-t-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute +juridiction; mais les provinces françaises de son adversaire, bien +loin de réclamer cette juridiction, craignent de se rattacher au +royaume, de partager ses extrêmes misères. La Bourgogne, par exemple, +à qui son duc ne demandait guère que des hommes, presque point +d'argent, n'eût voulu pour rien au monde avoir affaire au roi[141]. + +[Note 141: «Item, ils appellent les subjez du Roy qui vont es païs de +mondit seigneur de Bourgogne: Traîtres, vilains, serfs, allez, _allez +payer vos tailles_, et plusieurs autres villenies et injures.» +_Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 258, nº 25.] + +Les pays, au contraire, qui se croyaient bien sûrs de n'être pas +français, qui ne craignaient pas les empiétements de la fiscalité +française, hésitaient moins à recourir au roi, à invoquer, sinon sa +juridiction, au moins son arbitrage. Liége et Gand étaient en +correspondance habituelle avec la France; le roi y avait un parti, il +y tenait des gens pour profiter des mouvements, pour les exciter +quelquefois. Ces formidables machines populaires lui servaient, quand +son adversaire avançait trop sur lui, à le tirer en arrière et +l'obliger de tourner la tête. + +C'était la force et la faiblesse du duc de Bourgogne d'avoir ces +grosses villes, ces populations si nombreuses, si riches, mais si +agitées. Dans cette mort du XVe siècle, lui, il gouvernait des +vivants. Quoi de plus beau que la vie, mais quoi de plus inquiet, de +plus difficile à régler?... Une vie puissante bouillonnait dans les +Flandres. + + * * * * * + +Que ce pays ait contenu tant de germes de troubles, on peut s'en +étonner. La Flandre, c'est le travail; le travail, n'est-ce pas la +paix?... Le laborieux tisserand de Flandre semble au premier coup +d'oeil le frère des _humiliati_ lombards, l'imitateur des pieux +ouvriers de saint Antoine et de saint Pacôme, de ces bénédictins +auxquels saint Benoît dit: «Être moine, c'est travailler[142].» Quoi +de plus saint et de plus pacifique?... Ce tisserand paraît presque +plus moine que le moine; seul, dans l'obscurité de l'étroite rue, de +la cave profonde, créature dépendante des causes inconnues, qui +allongent le travail, diminuent le salaire, il se remet de tout à +Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-même, sinon aimer +et croire. On appelait ces ouvriers _beghards_ (ceux qui prient) ou +_lollards_[143], d'après leurs pieuses complaintes, leurs chants +monotones, comme d'une femme qui berce un enfant[144]. Le pauvre +reclus se sentait bien toujours mineur, toujours enfant, et il se +chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquiète et gémissante +volonté aux genoux de Dieu. + +[Note 142: «Tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum vivunt.» +S. Benedicti regula.] + +[Note 143: «Lollhardus, lullhardus, lollert, lullert.» Mosheim, De +Beghardis et Beguinabus, append. p. 583.] + +[Note 144: En anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_, +endormir; en vieil allemand, _lullen_, _lollen_, _lallen_, chanter à +voix basse; en allemand moderne, _lallen_, balbutier.] + +Doux et féminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de béguines que +de beghards. Quelques-unes, de leur vivant, furent tenues pour +saintes; témoin celle de Nivelle que le roi de France, Philippe le +Hardi, envoya consulter. Généralement, elles vivaient ensemble dans +des béguinages où se trouvaient unis des ateliers et des écoles, et à +côté il y avait l'hôpital où elles soignaient les pauvres. Ces +béguinages étaient d'aimables cloîtres, non cloîtrés. Point de voeux, +ou très-courts; la béguine pouvait se marier; elle passait, sans +changer de vie, dans la maison d'un pieux ouvrier. Elle la +sanctifiait; l'obscur atelier s'illuminait d'un doux rayon de la +grâce. + +«Il ne faut pas que l'homme soit seul.» Cela est vrai partout, bien +plus en ces contrées, dans ce pluvieux Nord (qui n'a pas la poésie du +Nord des glaces), sous ces brouillards, dans ces courtes journées... +Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernières alluvions, sables, +boues et tourbières, par lesquels les grands fleuves, ennuyés de leur +trop long cours, meurent, comme de langueur, dans l'indifférent +Océan[145]? + +[Note 145: Tout cela est peut-être plus frappant encore en Hollande +qu'en Flandre. Combien la famille m'y semblait touchante, quand je +voyais dans les basses prairies, au-dessous des canaux, ces doux +paysages de Paul Potter, dans un pâle soleil d'après-midi ces bonnes +gens si paisibles, ces bestiaux, ces vaches laitières parmi les +enfants... J'aurais voulu exhausser leurs digues; je craignais que ces +eaux ne se trompassent un jour, comme fit l'Océan quand il couvrit +d'une nappe soixante villages, et mit à la place la mer +d'Harlem...--Chose curieuse, là même où la terre manque, la famille +continue. Le gros bateau hollandais (dont l'étranger inintelligent se +moque) ne doit pas être jugé comme un bateau, mais bien comme une +maison, une arche, où la femme, les enfants, les animaux domestiques +vivent commodément ensemble. La Hollandaise y est chez elle et +parfaitement établie, soignant les enfants, étendant le linge, +souvent, au défaut du mari, dirigeant le gouvernail. L'être aquatique, +vivant là dans une lente et perpétuelle migration, s'y est fait un +monde à lui; pourvu qu'il ne compromette pas ce petit monde, peu lui +importe d'aller vite; jamais il ne changera la forme (lourde, mais +sûre) de cette embarcation de famille, jamais il ne se hâtera. À voir +sa lenteur, vous diriez plutôt qu'il craint d'arriver. V. dans le tome +XVI le chapitre sur la Hollande (Louis XIV, 1860).] + +Plus la nature est triste, plus le foyer est cher. Là , plus +qu'ailleurs, on a senti le bonheur de la vie de famille, des travaux, +des repos communs... Il y a peu d'air et peu de jours peut-être sous +ces étages qui surplombent, et pourtant la Flamande trouve encore +moyen d'y élever une pâle fleur. Il n'importe guère que la maison soit +sombre, l'homme ne peut s'en apercevoir; il est près des siens, son +coeur chante... Qu'a-t-il besoin de la nature? Dans quelle campagne +verrait-il plus de soleil que dans les yeux de sa femme et de ses +enfants?[146] + +[Note 146: Douceurs infinies du travail en famille! celui-là seul les +sent bien, dont le foyer s'est brisé... Cette larme sera pardonnée (à +l'homme? non), à l'historien au moment où ce travail va finir, où la +famille elle-même est compromise dans plus d'un pays, lorsque la +machine à lin va supprimer nos fileuses, celles de la Flandre (1841). + +«Il y aura un rayon de soleil pour toi dans les yeux de ta +grand'mère...» Je trouve ceci dans une admirable petite histoire (_La +Fée hirondelle_), qui serait devenue un livre du peuple, si l'auteur +ne l'eût cachée parmi ses traductions. Éducation familière, traduction +de l'anglais, par mesdames Belloc et Montgolfier, t. IV.] + +La famille, le foyer, c'est l'amour. Et c'est aussi le nom d'amour ou +d'_amitié_[147] qu'ils donnaient à la famille de choix, à la grande +confrérie ou commune. L'on disait l'_amitié_ de Lille, l'_amitié_ +d'Aire, etc. Cela s'appelait encore (et plus souvent) _ghilde_[148], +ou contribution, sacrifice mutuel[149]. Tous pour chacun, chacun pour +tous, leur mot de ralliement à Courtrai: «Mon ami, mon bouclier.» + +[Note 147: V. Ducange, verb. AMICITIA. Ordonn. XII, 563, etc.] + +[Note 148: V. l'étrange formule du _sang versé sous la terre_, dans +mes Origines du droit, p. 195, d'après une note de P. E. Muller sur le +Laxdaela-Saga (1826, in-4º, p. 59): «...Ils vinrent au promontoire +Eyrarhval, et là coupèrent une bande de gazon, assez longue pour que +les deux extrémités étant attachées à la terre, le milieu pût être +soutenu par un javelot ciselé dont ils touchaient le clou de leurs +mains. Tout quatre, se plaçant sous le gazon, firent couler leur sang, +qui se répandit sur la terre d'où le gazon avait été coupé; et lorsque +leur sang se fut mêlé, ils fléchirent le genou, et, unissant leurs +mains droites, jurèrent par tous les dieux de venger la mort l'un de +l'autre comme celle d'un frère...»--V. aussi les dissertations de +Kofod Ancher (1780), de Wilda (1831), et de C. J. Fortuyn (1834).] + +[Note 149: Je traduis ici avec propriété et selon le sens primitif. Le +sens ordinaire est _association_, le sens primitif est _don_, +_contribution_ (præstatio). Que donne-t-on dans la forme originaire de +la ghilde? soi-même, son sang.] + +Simple et belle organisation. Chaque homme, chaque famille est +représentée dans la cité par sa maison qui paye et répond pour lui; le +comte, tout comme un autre, doit avoir sa maison qui réponde à son +petit nom d'Hanotin de Flandre. Chaque famille d'amis ou confrérie a +de même sa maison qu'elle orne et pare à l'envi, qu'elle sculpte et +peint au dehors, au dedans. Combien plus orneront-ils la maison de +l'_Amitié_ générale, la maison de ville! Nulle dépense ne coûtera, nul +effort pour en élargir le portail, en exhausser le beffroi, en sorte +que les villes voisines le voient de dix lieues sur les grandes +plaines, et que leurs tours fassent la révérence à la dominante tour. + +Telle apparaît au loin celle de Bruges, svelte et majestueuse tout +ensemble, par-dessus la forte halle qui gardait le trésor des dix-sept +nations. Telle s'étend, plus large de cent pieds que toute la +longueur de Notre-Dame de Paris, l'incomparable façade de la halle +d'Ypres... Celui qui rencontre dans une petite ville déserte ce +monument, digne des plus puissants empires, reste muet devant une +telle grandeur... Et la grandeur n'est pas ce qu'il faut admirer ici; +mais bien l'identité des formes, l'harmonie, l'unité de plan, celle de +volonté qui dut gouverner la ville pendant cette longue +construction[150]; vous croyez y voir un peuple voulant comme un +homme, une concorde persévérante, un siècle au moins d'_amitié_. + +[Note 150: De 1200 à 1304.--Selon M. Lambin, archiviste d'Ypres, dans +son précieux Mémoire sur l'origine de la halle aux draps (couronné par +la Société des antiquaires de la Morinie), Ypres, 1836. Nous venons de +perdre ce savant homme, qui sera difficilement remplacé (1841).] + +Vraie cathédrale du peuple, aussi haute que sa voisine, la cathédrale +de Dieu[151]. Si la première eût rempli sa destinée, si ces villes +eussent suivi jusqu'au bout leur idée vitale, la maison de l'_amitié_ +eût fini par contenir tous les amis, toute la ville; elle n'eût pas +été seulement le comptoir des comptoirs, mais l'atelier des +ateliers[152], le foyer des foyers, la table des tables, de même +qu'en son beffroi semblent s'être réunies les cloches des quartiers, +des confréries, des _justices_[153]. Par-dessus toutes ces voix, qu'il +accorde et qu'il domine, se joue souverainement le carillon de la +_loi_, avec son Martin ou Jacquemart. Cloche de bronze, homme de fer; +celui-ci est le plus vieux bourgeois de la ville, le plus gai, le plus +infatigable, avec sa femme Jacqueline... Que chantent-ils nuit et +jour, d'heure en heure, de quart en quart? un seul chant, celui du +psaume: «Quam jacundum est fratres habitare in unum?» + +[Note 151: Voir dans la cathédrale, la pierre de Jansénius, au milieu +même du choeur, mais si ingénieusement dissimulée.] + +[Note 152: C'est ce qui existait effectivement pour une partie des +fabricants d'Ypres; ils travaillaient dans la halle même: «L'étage +principal contenait les métiers des tisserands de draps et de serge... +Les différents locaux du rez-de-chaussée contenaient les peigneurs, +cardeurs, fileurs, tondeurs, foulons, teinturiers...» Lambin.] + +[Note 153: Droits de cloche, de ban, de justice, sont synonymes au +moyen âge. Le carillon n'aurait-il pas été originairement la simple +centralisation des cloches, c'est-à -dire des justices? Les dissonances +trop choquantes auront forcé à y mettre une harmonie quelconque, qui +peu à peu se sera adoucie. Le premier carillon de couvent paraît être +de 1404. Buschius, Chronicon Windesemense, p. 535, anno 1404.] + +Voilà l'idéal, le rêve? un peuple travaillant dans l'amour... Mais le +diable en est jaloux. + +Il ne lui faut pas grand'place; il aura toujours bien un coin dans la +plus sainte maison. Au sanctuaire même de piété, dans cette cellule de +béguine (d'où Lucas de Leyde a tiré son aimable Annonciation), il +trouvera prise. Où donc? Au petit ménage, «au petit jardin[154].» +Pour le cacher, il suffirait d'une feuille de ce beau lis[155]. + +[Note 154: Passage charmant de Sainte-Beuve: «Nous avons tous un petit +jardin, et l'on y tient souvent plus qu'au grand.» Port-Royal, I. Voir +dans les discours de M. Vinet, celui qui a pour titre: _Des idoles +favorites_. L'idée première est le verset: «Et le jeune homme s'en +alla triste, car il avait un _petit_ bien.» Dans les béguinages +flamands, l'esprit d'individualité est très-marqué. «En France et en +Allemagne, le béguinage était un seul couvent divisé en cellules; dans +les Pays-Bas, c'était comme un village qui comptait autant de maisons +isolées qu'il y avait de béguines.» Mosheim. Aujourd'hui, il y en a +ordinairement plusieurs dans chaque maison, mais chaque béguine a sa +petite cuisine; dans une maison où il y avait vingt filles, je +remarquai (chose minutieuse à dire, mais très-caractéristique) vingt +petits fourneaux, vingt petits moulins à café, etc. Je demande pardon +aux saintes filles d'une révélation peut-être indiscrète.] + +[Note 155: V. au Musée du Louvre l'Annonciation de Lucas de Leyde.] + +Moins qu'une feuille, un souffle, un chant... Dans la pieuse +complainte du tisserand que nous écoutions naguère, est-il sûr que +tout soit de Dieu?... Le chant qu'il se chante à lui-même ne rappelle +ni les airs rituels de l'église[156], ni les airs officiels[157] des +confréries... Ce solitaire de la banlieue, ce _buissonnier_[158], +comme on l'appelle, quelles sont ses secrètes pensées? Ne peut-il pas +lui arriver de lire quelque jour dans son Évangile que le plus petit +sera le plus grand? Rejeté du monde, adopté de Dieu, s'il s'avisait de +réclamer le monde, comme héritage de son père?... On sait qu'il menait +la vie de lollard, qu'il pêchait[159], tout en rêvant, dans l'Escaut, +ce Philippe Artevelde qui jeta là un matin son filet pour prendre la +tyrannie des Flandres. Le roi tailleur de Leyde[160] songea, en +taillant son drap, que Dieu l'appelait à tailler les royaumes... En +ces ouvriers mystiques, en ces doux rêveurs, résidait un élément de +trouble, vague et obscur encore, mais bien autrement dangereux que le +bruyant orage communal qui éclatait à la surface; des ateliers +souterrains, des caves, s'entendait, pour qui eût su entendre, un +sourd et lointain grondement des révolutions à venir. + +[Note 156: C'étaient des hymnes en langue vulgaire. (Mosheim.)] + +[Note 157: Un caractère particulier de la poésie et de la musique des +confréries allemandes (et, je crois, des confréries en général), c'est +la servilité de la tradition. V. les règles _Falsche melodie_, +_Falsche blumen_, qui proscrivent tout changement, tout +embellissement: Wagenseil, De Civitate Noribergensi; accedit de Der +Meister Singer Institutis liber, 1697, p. 531. Mon illustre ami, J. +Grimm, n'a pas insisté sur ce point de vue, peu important pour l'objet +particulier qu'il avait en vue. Ueber den altdeutschen Meistergesang, +von Jacob Grimm, Goettingen 1811.] + +[Note 158: «Quos _dumicos_ vocant.» Meyer. Je traduis _dumicos_ +par un mot consacré dans l'histoire du protestantisme: Écoles +_buissonnières_.--Les ouvriers _buissonniers_ pourraient bien être des +lollards. Le pape Grégoire XI nous représente ceux-ci comme vivant +originairement en ermites. (Mosheim.) Saint Bernard nous dit que des +prêtres quittaient leurs églises et leurs troupeaux pour aller vivre +«Inter textores et textrices.» Serm. in Canticum cantic.] + +[Note 159: Reiffenberg. Notes de son édit. de Barante, d'après Olivier +de Dixmude, IV. 165.] + +[Note 160: V. mes Mémoires de Luther. Toutefois l'originalité de Jean +de Leyde fut de porter dans le mysticisme l'esprit anti-mystique de +l'Ancien Testament.] + +Ce que le lollard est pour l'église et la commune, le tisserand +_buissonnier_ pour la confrérie[161], la campagne en général l'est +pour la ville, la petite ville pour la grande[162]. Que la petite +prenne garde d'élever trop haut sa tour, qu'elle n'aille pas fabriquer +ou vendre sans expresse autorisation... Cela est dur. Et pourtant, +s'il en eût été autrement, la Flandre n'eût pu subsister; disons +mieux, selon toute apparence, elle n'eût existé jamais. + +[Note 161: Nous trouvons les ouvriers de confrérie et de commune en +guerre avec les _buissonniers_ de la banlieue et avec les _lollards_ +(deux mots peut-être identiques): ils se plaignent au magistrat de la +concurrence qu'ils ne peuvent soutenir. Le magistrat, leur élu, se +prête à gêner, paralyser l'industrie des lollards. L'empereur Charles +IV, en dépouillant les lollards, attribue un tiers de leurs dépouilles +aux _corporations_ locales (universitatibus ipsorum locorum). Cf. +Mosheim. Les persécutions ecclésiastiques obligèrent aussi souvent les +lollards à se dire Mendiants et à se réfugier sous l'abri du +tiers-ordre de saint François. Ceux d'Anvers ne se décidèrent à vivre +en commun qu'en 1445. En 1468, ils prirent l'habit de moines _et +laissèrent le métier de tisserands_; c'est ce qu'on lisait sur un +tableau suspendu dans leur église d'Anvers.] + +[Note 162: Les preuves surabondent ici. Je remarquerai seulement que +la domination des grandes villes était souvent encore appesantie par +le despotisme tracassier des métiers: ainsi les tisserands de Damme +étaient réglementés, surveillés par ceux de Bruges; les chandeliers de +Bruges exerçaient la même tyrannie sur ceux de l'Écluse, etc. +(Delpierre.)] + +Ceci demande explication. + +La Flandre s'est formée, pour ainsi dire, malgré la nature; c'est une +oeuvre du travail humain. L'occidentale a été en grande partie +conquise sur la mer qui, en 1251, était encore tout près de +Bruges[163]. Jusqu'en 1348, on stipulait dans les ventes de terres, +que le contrat serait résilié si la terre était reprise par la mer +avant dix ans[164]. + +[Note 163: Reiffenberg. Statistique ancienne de la Belgique, dans les +Mémoires de l'Académie de Bruxelles, VII, 34, 44.] + +[Note 164: C'est du moins ce qu'affirme Guichardin dans sa Description +de la Flandre.] + +La Flandre orientale a eu à lutter tout autant contre les eaux douces. +Il lui a fallu resserrer, diriger, tant de cours d'eaux qui la +traversent. De polder en polder[165], les terres ont été endiguées, +purgées, raffermies; les parties mêmes qui semblent aujourd'hui les +plus sèches, rappellent par leurs noms[166] qu'elles sont sorties des +eaux. + +[Note 165: «Inclinat animus ut _Flandra_, nescio qua lingua fuisse +putem _Æstuaria_, ea forma qua _poldras_ vocamus.»--Je n'adopte pas +l'étymologie; mais l'opinion de M. Meyer sur le fond même est +considérable.] + +[Note 166: Beaucoup finissent en _dyck_, en _dam_, etc.] + +La faible population de ces campagnes, alors noyées, malsaines, n'eût +jamais fait à coup sûr des travaux si longs et si coûteux. Il fallait +beaucoup de bras, de grandes avances, surtout pouvoir attendre. Ce ne +fut qu'à la longue, lorsque l'industrie eut entassé les hommes et +l'argent dans quelques fortes villes, que la population débordante put +former des faubourgs, des bourgs, des hameaux, ou changer les hameaux +en villes. Ainsi généralement la campagne fut créée par la ville, la +terre par l'homme; l'agriculture fut la dernière manufacture née du +succès des autres. + +L'industrie ayant fait ce pays de rien, méritait bien d'en être +souveraine[167]. Les trois grands ateliers, Gand, Ypres et Bruges, +furent les trois membres de Flandre. Ces villes considéraient la +plupart des autres comme leurs colonies, leurs dépendances; et en +effet, à regarder ce vaste jardin où les habitations se succèdent sans +interruption, les petites villes autour d'une cité apparaissent comme +ses faubourgs, un peu éloignées d'elle, mais en vue de sa tour, +souvent même à portée de sa cloche. Elles profitaient de son +voisinage, se couvrant de sa bannière redoutée, se recommandant de son +industrie célèbre. Si la Flandre fabriquait pour le monde, si Venise +d'une part, de l'autre Bergen ou Novogorod, venaient chercher les +produits de ses ateliers, c'est qu'ils étaient marqués du sceau[168] +révéré de ses principales villes. Leur réputation faisait la fortune +du pays, y accumulait la richesse, sans laquelle on n'eût jamais pu +accomplir l'énorme travail de rendre cette terre habitable, en sorte +qu'elles pouvaient dire, avec quelque apparence: «Nous gouvernons la +Flandre, mais c'est nous qui l'avons faite.» + +[Note 167: Cela se trouva fait au XIVe siècle. Jacques Artevelde n'eut +qu'à écrire cette révolution dans les lois. L'ouvrier, _l'ongle bleu_ +(c'est le nom que lui donnaient dans le Nord les bourgeois et les +marchands), se trouva à cette époque avoir tellement multiplié, que la +commune primitive fut presque absorbée dans les confréries de métiers. +Le gouvernement des _arts_, comme on disait à Florence, prévalut +presque partout. Je parlerai ailleurs, et tout à mon aise, de la +vitalité diverse des communes. Jusqu'ici on a disserté beaucoup sur ce +sujet, mais en insistant plutôt sur les formes qu'on prenait pour le +fond. Sans doute, il est intéressant pour l'antiquaire de fouiller le +mur primitif de la commune, le cadre de pierre qui l'entoure, plus +intéressant pour l'historien d'en retrouver le cadre politique, la +constitution. Mais la constitution n'est pas la vie encore. Telle +commune a grandi par sa constitution, telle autre en dépit de la +sienne.] + +[Note 168: J'ai vu encore aux archives d'Ypres le sceau réprobateur de +la ville, où on lit ces mots français: «Condamné par Ypres.»--À Gand, +la toile, condamnée comme défectueuse et _blâmée_ par les experts, est +attachée à un anneau de fer, à la tour du Marché du vendredi, puis +distribuée aux hospices.] + +Ce gouvernement, pour être une gloire, n'en était pas moins une +charge. L'artisan payait cher l'honneur d'être de «Messieurs de Gand.» +Sa souveraineté lui coûtait bien des journées de travail; la cloche +l'appelait aux assemblées, aux élections, fréquemment aux armes. +L'assemblée armée, le _wapening_, ce beau droit germanique qu'il +maintenait si fièrement, n'en était pas moins un grand trouble pour +lui. Il travaillait moins, et d'autre part, dans ces populeuses +villes, il payait les vivres plus cher. Aussi, quantité de ces +ouvriers souverains aimaient mieux abdiquer et s'établir modestement +dans quelque bourg voisin, vivant à bon marché, fabriquant à bas prix, +profitant du renom de la ville, détournant ces pratiques. Celle-ci +finissait par interdire le travail à la banlieue. La population se +portait plus loin, dans quelque hameau qui devenait une petite ville, +dont la grande brisait les métiers[169]. De là des haines terribles, +d'_inexpiables_ violences, des siéges de Troie ou de Jérusalem autour +d'une bicoque[170], l'infini des passions dans l'infiniment petit. + +[Note 169: V. particulièrement la curieuse brochure de M. Altmeyer: +Notices historiques sur la ville de Poperinghen, Gand, 1840; et, sur +les rapports généraux des villes, la grande et importante chronique +flamande (dont le savant M. Schayès a bien voulu m'éclaircir les +passages les plus difficiles): Olivier van Dixmude, uitgegeven door +Lambin (1377-1443), Ypres, 1835, in-4º.] + +[Note 170: La plus terrible de ces histoires n'est pas, il est vrai, +flamande, mais du pays wallon: c'est la guerre de Dinan et de Bovines +sur la Meuse. V. le tome suivant.] + +Les grandes villes, malgré les petites, malgré le comte, auraient +maintenu leur domination, si elles étaient restées unies. Elles se +brouillèrent pour diverses causes, d'abord à l'occasion de la +direction des eaux, question capitale en ce pays. Ypres entreprit +d'ouvrir au commerce une route abrégée, en creusant l'Yperlé, le +rendant navigable, et dispensant ainsi les bateaux de suivre l'immense +détour des anciens canaux, de Gand à Damme, de Damme à Nieuport. De +son côté, Bruges voulait détourner la Lys, au préjudice de Gand. +Celle-ci, placée au centre naturel des eaux, au point où se +rapprochent les fleuves, souffrait de toute innovation. Malgré les +secours que les Brugeois tirèrent de leur comte et du roi de France, +malgré la défaite des Gantais à Roosebeke, Gand prévalut sur Bruges; +elle lui donna une cruelle leçon, et elle maintint l'ancien cours de +la Lys. Elle eut moins de peine à prévaloir sur Ypres; par menace ou +autrement, elle obtint du comte sentence pour combler l'Yperlé[171]. + +[Note 171: Le comte reconnut, après enquête, qu'Ypres avait bon droit, +et n'en décida pas moins qu'on planterait des pieux dans l'Yperlé, de +sorte qu'il n'y pût passer qu'une petite barque. (Olivier van Dixmude, +ann. 1431.)] + +Dans cette question des eaux qui remplit le XIVe siècle, la dispute +fut entre les villes; le comte y était auxiliaire autant ou plus que +partie principale. Au XVe, la lutte fut directement entre les villes +et le comte; la désunion des villes les fit succomber. Bruges ne fut +point soutenue de Gand (1436), et il lui fallut se soumettre. Gand ne +fut pas soutenue de Bruges (1453), et Gand fut brisée. + +L'occasion de la révolte de 1436 fut le siége de Calais. Les Flamands, +irrités alors contre l'Angleterre, qui maltraitait leurs marchands et +se mettait à fabriquer elle-même, avaient pris ce siége à coeur; ils +en avaient fait une croisade populaire, y avaient été en corps de +peuple, bannières par bannières, apportant avec eux quantité de +bagages, de meubles, jusqu'à leurs coqs, comme pour indiquer qu'ils y +_élisaient domicile_[172] jusqu'à la prise de Calais... Et tout à +coup, ils étaient revenus. Ils alléguaient pour excuse, et non sans +apparence, qu'ils n'avaient point été soutenus des autres sujets du +comte, ni des Hollandais par mer, ni par terre de la noblesse +wallonne. L'expédition ayant manqué par la faute des autres, ils +réclamaient leur droit ordinaire d'armement général, _une robe par +homme_; on se moqua de la réclamation.[173] + +[Note 172: C'est là le vrai sens qui n'avait pas été saisi. Le coq est +un des principaux symboles de la maison, il est témoin de la vie +domestique, etc. V. mes Origines du droit.] + +[Note 173: «Nihil accepturos; non vestem, sed restem, potius +meruisse.» Meyer, fol. 286.] + +Les voilà irrités et honteux, accusant tout le monde. Gand mit à mort +un doyen des métiers qui avait commandé la retraite. Bruges accusait +ses vassaux, les gens de l'Écluse, de n'avoir pas suivi sa bannière; +elle accusait la noblesse des côtes, à qui elle payait pension pour +garder la mer et repousser les pirates. Loin de les repousser, les +ports avaient vendu des vivres aux Anglais, au moment même où ils +enlevaient dans la campagne (chose horrible) cinq mille enfants[174]; +les paysans furieux mirent à mort l'amiral de Horn et le trésorier de +Zélande, qui avaient assisté à la descente sans y mettre obstacle. +Zélandais, Hollandais, s'étaient visiblement arrangés avec les +Anglais, ils ne bougèrent point[175]. + +[Note 174: «Puerorum quinque millia.» Meyer, fol. 286. Le mot _puer_ +ne peut pas être interprété autrement. Ces enlèvements d'enfants +semblent au reste avoir été ordinaires dans les guerres anglaises. V. +notre t. VI et Monstrelet, t. IV, p. 115.] + +[Note 175: Les milices hollandaises furent appelées en vain à la +défense des côtes; et M. de Lannoy ayant demandé aux États s'ils +avaient un traité secret avec l'Angleterre, ils répondirent qu'ils +n'avaient pas pouvoir pour s'expliquer. (Dujardin et Sellius. Histoire +des Provinces unies.)] + +Bruges éclata; les forgerons crièrent que tout irait mal tant qu'on +ne tuerait pas les grosses têtes qui trahissaient, qu'il fallait +_faire comme ceux de Gand_. Ce dernier mot semblait devoir peu réussir +à Bruges, où, depuis l'affaire de la Lys, on détestait les Gantais. +Mais il se trouva cette fois que les tout-puissants marchands de +Bruges, les hanséatiques, qui ordinairement calmaient les révoltes, +avaient justement alors intérêt à la révolte; le duc leur faisait la +guerre en Hollande et plus tard en Frise, ils trouvèrent bon sans +doute de l'occuper en Flandre, d'unir contre lui Bruges et Gand. Ce +qui est sûr, c'est que le peuple de Bruges reçut d'une seule ville de +la Hanse cinq mille sacs de blé[176]. + +[Note 176: Sur les rapports des Flamands et de la Hanse, V. l'ouvrage +très-instructif de M. Altmeyer: Histoire des relations commerciales et +diplomatiques des Pays-Bas avec le Nord de l'Europe, Bruxelles, 1840. +L'auteur a tiré des Archives une foule de faits curieux.] + +Gand avait commencé avant Bruges, elle finit avant. Une population +d'ouvriers avait moins d'avances, moins de ressources qu'une ville de +marchands qui, d'ailleurs, étaient soutenus du dehors. Quand les +Gantais eurent chômé quelque temps, ils commencèrent à trouver que +c'était trop souffrir, et pourquoi? pour conserver à Bruges sa +domination sur la côte. Les Brugeois s'étaient donné un tort, dans +lequel les Gantais, gens formalistes et scrupuleux, devaient trouver +prétexte pour abandonner leur parti. Le serment féodal engageait le +vassal à respecter la vie de son seigneur, son corps, ses membres, sa +femme, etc. Le duc, ayant compté là -dessus, s'était jeté dans Bruges +et avait failli y périr. La duchesse, non moins hardie, avait cru +imposer en restant, et le peuple avait arraché d'auprès d'elle la +veuve de l'amiral. Nous trouvons ainsi cette princesse mêlée de sa +personne dans toutes ces terribles affaires, en Hollande comme en +Flandre. Elle se chargea, en 1444, de calmer la révolte des cabéliaux, +qui voulaient tuer leur gouverneur, M. de Lannoy, et ils le +cherchèrent jusque sous sa robe. + +Un jour donc, le doyen des forgerons de Gand plante la bannière des +métiers sur le marché, et dit que, puisque personne ne s'occupe de +rétablir la paix et le commerce, il faut y pourvoir soi-même. Chacun +s'effraye et craint un mouvement de la populace. Mais c'était tout le +contraire; près des forgerons vinrent se ranger les orfèvres, les gros +de la ville, les _mangeurs de foie_[177]; ils avaient imaginé de faire +commencer par les pauvres une réaction aristocratique. Les tisserands +mêmes, fort divisés, mais qui après tout mouraient de faim depuis que +la laine anglaise ne leur venait plus, finirent par se mettre du côté +de la paix à tout prix. + +[Note 177: «Jecoris esores.» Meyer. Cette qualification haineuse +désigne évidemment les gros fabricants, les entrepreneurs, les +_exploiteurs d'hommes_.] + +Un honorable bourgeois fut fait capitaine, et ce qui flatta fort la +ville, c'est qu'avec l'autorisation du comte, il exerça une sorte de +dictature dans la Flandre, menant les milices vers Bruges, et lui +signifiant qu'elle eût à se soumettre à l'arbitrage du comte, à +reconnaître l'indépendance de l'Écluse et du Franc. Bruges indignée, +par représailles, envoya des émissaires à Courtrai et autres villes +dépendantes de Gand, pour les engager à s'en affranchir. Le capitaine +de Gand fit décapiter ces émissaires; il défendit qu'on portât des +vivres à Bruges, et donna ordre que partout où les Brugeois +paraîtraient, on sonnât contre eux la cloche d'alarme. Il fallut bien +que Bruges cédât, qu'elle reconnût le Franc pour quatrième membre de +Flandre. + +C'était un beau succès pour le comte d'avoir brisé l'ancienne trinité +communale, un plus grand d'avoir fait cela par les mains de Gand, +d'avoir créé contre elle une éternelle haine, de l'avoir isolée pour +toujours. Gand restait plus faible en réalité, par suite de cette +triste victoire, plus faible et plus orgueilleuse, persuadée qu'elle +était que le comte n'eût jamais pacifié la Flandre sans elle. La +bannière souveraine de Flandre était-elle désormais celle de Gand ou +celle du comte? cela devait tôt ou tard se régler par une bataille. + +Quoi qu'aient pu dire les chroniqueurs gagés de la maison de Bourgogne +contre les Gantais, cette population ne paraît pas avoir été indigne +du grand rôle qu'elle joua. Ces gens de métier, fort renfermés, +connaissant peu le monde (en comparaison des marchands de Bruges), de +plus, préoccupés des petits gains et des petites dévotions qui ne +peuvent étendre l'esprit[178], n'en montrèrent pas moins souvent un +véritable instinct politique, toujours du courage, assez d'esprit de +suite, parfois de la modération. Gand, après tout, est le coeur, +l'énergie des Flandres, comme leur grand centre pour les eaux, pour +les populations. Ce n'est pas sans raison que tant de rivières y +viennent déposer vingt-six villes en une cité et se marier ensemble au +_pont du Jugement_. + +[Note 178: Nombre de passages que je pourrais citer prouvent que, dès +ce temps, les Gantais étaient fort dévots. Dans la terrible guerre de +1453, ils ne brûlèrent pas une église, quoique les églises fussent +souvent des forts dont pouvait profiter l'ennemi.--À Gand, les moeurs +étaient très-pures. Nous lisons dans les registres criminels qu'un +tribunal bannit un citoyen distingué, pour avoir offensé de propos +indécents les oreilles d'une petite fille.--La _Keurc_ des savetiers +de 1304 porte que celui qui vit dans une union illégitime ne peut ni +concourir aux élections ni assister aux délibérations. (Lenz.)] + +Le jugement suprême de la Flandre orientale résidait en effet dans +l'échevinage de Gand. Les villes voisines, qui elles-mêmes étaient des +capitales, des tribunaux supérieurs (la seule Alost pour cent +soixante-dix cantons, deux principautés, une foule de baronnies[179]), +étaient obligées d'y _ressortir_. Courtrai et Oudenarde, si grandes et +si fortes, Alost et Dendermonde[180], fiefs d'Empire, libres alleux ou +_fiefs du soleil_[181], n'en étaient pas moins forcées d'aller +défendre leurs appels à Gand, de répondre à la _loi_ de Gand, de +reconnaître en elle un juge, et ce juge n'était que trop souvent, +comme dit la vieille formule allemande, un _lion courroucé_[182]. + +[Note 179: Sanderi Gandavensium Rerum libri sex, p. 14.] + +[Note 180: Wielant, dans le recueil des Chroniques belges, t. I, p. +XLVII.] + +[Note 181: Ces mots étaient souvent synonymes dans les pays allemands +et wallons. Michelet. Origines du droit, p. 191-193.] + +[Note 182: «Gris grimmender loewe.» Jacob Grimm, Deutsche Rechts +alterthümer, p. 763.] + +Chose bizarre, et qui ne s'explique que par l'extrême attachement des +Flamands aux traditions de familles et de communes, ces grandes +villes d'industrie, loin d'avoir la mobilité que nous voyons dans les +nôtres, se faisaient une religion de rester fidèles à l'esprit du +droit germanique, si peu en rapport avec leur existence industrielle +et mercantile. Il ne s'agit donc pas ici, comme on pourrait croire, +d'une querelle spéciale entre le comte et une ville; c'est la grande +et profonde lutte de deux droits et de deux esprits. + +Les hommes de basse Allemagne, comme d'Allemagne en général, n'avaient +jamais eu beaucoup d'estime pour nous autres Welches, pour le droit +scribe, paperassier, chicaneur, défiant, du Midi. Le leur était, à les +entendre, un droit simple et libre, fondé sur la bonne foi, sur la +ferme croyance à la véracité de l'homme. En Flandre, les grandes +assemblées judiciaires s'appelaient _vérités, franches et pacifiques +vérités_[183], parce que les hommes libres y siégeaient pour +chercher[184] le vrai en commun. Chacun disait, ou devait dire le +vrai, même contre soi. Le défendeur pouvait se justifier par sa propre +affirmation, jurer son innocence, puis tourner le dos et aller son +chemin. Tel était l'idéal de ce droit[185], sinon la pratique. + +[Note 183: _Generaele waerheden, stille waerheden_;--_coies vérités_, +_franches vérités_, _communes vérités_, ou simplement _vérités_. +(Warnkoenig, trad. de Gheldoff.)] + +[Note 184: Dans le droit allemand, dont le droit flamand est une +émanation (au moins dans sa partie la plus originale), le juriste et +le poète ont le même nom: _Finder_, trouveur ou trouvère. Grimm, et +mes Origines du droit.] + +[Note 185: Cet idéal germanique s'est conservé dans la formule du +franc-juge westphalien. Grimm, 860. Michelet, Origines, 335: «Si le +franc-juge westphalien est accusé, il prendra une épée, la placera +devant lui, mettra dessus deux doigts de la main droite, et parlera +ainsi: Seigneurs francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce +dont vous m'avez parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis +innocent; ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints! Puis il +prendra un pfenning marqué d'une croix (Kreutz-pfenning), et le +jettera en preuve au franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira +son chemin.»] + +Le peuple ne pouvant rester toujours assemblé, les jugements se +faisaient par quelques-uns du peuple que l'on appelait la _loi_. La +_loi_ se réunissait, prononçait, exécutait par son _vorst_ ou +président, qui tenait l'épée de justice. _Vorst_ est en Flandre le +propre nom du comte[186]. Il ne devait présider qu'en personne; s'il +commettait un lieutenant, ce lieutenant était réputé la propre +personne du comte, de même que la _loi_, si peu nombreuse qu'elle fût, +était comme le peuple entier. Aussi, il n'y avait point d'appel[187]; +les jugements étaient exécutés immédiatement[188]. À qui eût-on +appelé? au comte, au peuple? Mais tous deux avaient été présents. Le +peuple même avait jugé, il était infaillible; la voix du peuple est, +comme on sait, celle de Dieu. + +[Note 186: Que les Français avaient traduit au hasard par un mot qui +sonnait à peu près de même: Forestier, le forestier de Flandre.] + +[Note 187: En Flandre, comme dans les autres provinces des Pays-Bas, +les sentences capitales étaient sans appel ni révision, jusqu'à la fin +du dernier siècle. Cf. l'importante discussion de MM. Jules de +Saint-Genois et Gachard, sur le jugement d'Hugonet et Humbercourt +(particulièrement Gachard, p. 43), Bruxelles, 1839. + +À Gand, le condamné ne pouvait être gracié que du consentement des +échevins (communiqué par M. de Lenz, de Gand). + +Les affaires étaient relatées sommairement dans les Registres +criminels des échevins, comme on le voit aux Archives de Gand +(observation communiquée par M. de Saint-Genois).] + +[Note 188: Le comte ne pouvait grâcier les condamnés par l'échevinage, +qu'autant qu'ils prouvaient que la partie adverse y consentait.] + +Le comte et ses légistes bourguignons et francs-comtois ne voulaient +rien comprendre à ce droit primitif. Comme il nommait les magistrats, +choisissait la _loi_, il croyait la créer. Ce mot la _loi_, employé +par les Flamands pour désigner simplement les hommes qui doivent +attester et appliquer la coutume, le comte le prenait volontiers au +sens romain, qui place la loi, le droit, dans le souverain, dans les +magistrats, ses délégués. Les deux principes étaient contraires. Les +formes ne l'étaient pas moins. Les procédures des Flamands étaient +simples, peu coûteuses, orales le plus souvent; en cela elles +convenaient fort à des travailleurs qui sentaient le prix du temps. De +plus, contrairement aux procédures écrites, si sèches et pourtant si +verbeuses, surtout prosaïques, ces vieilles formes allemandes +s'exprimaient en poétiques symboles, en petits drames juridiques où +les parties, les témoins, les juges même devenaient acteurs. + +Il y avait des symboles généraux et communs, employés presque partout, +comme la paille rompue dans les contrats[189], la glèbe de témoignage +déposée à l'église, l'épée de justice, la cloche, ce grand symbole +communal auquel vibraient tous les coeurs. De plus, chaque localité +avait quelques signes spéciaux, quelque curieuse comédie juridique, +par exemple, à Liége, l'anneau de la porte rouge[190], le chat +d'Ypres, etc.[191]. Celui qui regarde ces vieux usages flamands du +haut de la sagesse moderne n'y verra sans doute qu'un jeu déplacé dans +les choses sérieuses, les amusements juridiques d'un peuple artiste, +des tableaux en action, souvent burlesques, les Téniers du droit... +D'autres, avec plus de raison, y sentiront la religion du passé, la +protestation fidèle de l'esprit local... Ces signes, ces symboles, +c'était pour eux la liberté, sensible et tangible; ils la serraient +d'autant plus qu'elle allait leur échapper: Ah! Freedom is a noble +thing[192]!... + +[Note 189: En Hollande, la tradition s'est faite par le fétu jusqu'en +1764. En Flandre, le maître du fonds donné ou vendu y coupait une +motte de gazon de forme circulaire et large de quatre doigts; il y +fichait un brin d'herbe, si c'était un pré; si c'était un champ, une +petite branche de quatre doigts de haut, de manière à représenter +ainsi le fonds cédé, et il mettait le tout dans la main du nouveau +possesseur. «Jusqu'aujourd'hui, dit Ducange, on a conservé dans +beaucoup d'églises des signes de ce genre; on en voit à Nivelle et +ailleurs, de forme carrée ou semblables à des briques.» Ducange, +Gloss. III, 1522. Voir aussi Michelet, Origines du droit, p. 40, 42, +191, 194, 228, 236, 245, 255, 289, 326, 441, etc., etc.] + +[Note 190: Celui qui demandait justice se rendait à la Porte rouge du +palais de l'évêque, et, soulevant un anneau qui s'y trouvait fixé, il +le faisait fortement retentir à trois reprises différentes; l'évêque +devait venir et l'écouter sur-le-champ (communiqué par M. Polain de +Liége).] + +[Note 191: Chaque année, le premier mercredi d'août, on jetait un chat +par les fenêtres d'Ypres, et le peuple le brûlait; pendant ce temps, +la cloche du beffroi tintait, et tant qu'on pouvait l'entendre, les +gens bannis de la ville trouvaient les portes ouvertes et pouvaient +rentrer (comme si la victime expiatoire se fût chargée de leur faute). +On a continué de jeter le chat jusqu'en 1837 (communiqué par Mme +Millet van Popelen).] + +[Note 192: «Ah! la noble chose que la liberté!» Voir ces beaux vers de +Barbour dans M. de Chateaubriand, Essai sur la littérature +anglaise.--Comparez les vers de Pétrarque, qui ont été retranchés de +plusieurs éditions: + + Liberta, dolce e desiato bene, etc.] + +Des villages aux villes, des villes à la grande cité, de celle-ci au +comte, du comte au roi, à tous les degrés, le droit d'appel était +contesté; à tous, il était odieux, parce qu'en éloignant les jugements +du tribunal local, il les éloignait aussi de plus en plus des usances +du pays, des vieilles et chères superstitions juridiques. Plus le +droit montait, plus il prenait un caractère abstrait, général, +prosaïque, antisymbolique; caractère plus rationnel, quelquefois moins +raisonnable, parce que les tribunaux supérieurs daignaient rarement +s'informer des circonstances locales, qui, dans ce pays, plus que +partout ailleurs, peuvent expliquer les faits et les placer dans leur +vrai jour. + +La guerre de juridiction avait commencé au moment où finissait la +guerre des armées, le conflit après le combat (1385). Philippe le +Hardi ayant vu, par son inutile victoire de Roosebeke, qu'il était +plus aisé de battre la Flandre que de la soumettre, lui jura ses +franchises et se mit en mesure de les violer tout doucement. Il fonda +chez lui, du côté français, à Lille, un modeste tribunal[193], une +toute petite chambre, deux conseillers de justice, deux maîtres des +comptes pour faire rentrer les recettes arriérées (les menues sommes +seulement), pour informer au besoin contre les officiers du comte, +pour protéger contre les gens de guerre et les nobles, «les églises, +les veuves, les pauvres laboureurs et autres personnages misérables;» +enfin, pour «composer aussy les délicts _dont la vérité ne polra +clairement estre enfonchié_.» Du reste, nul appareil, peu de formes, +point de procureur. + +[Note 193: Wielant, dans le recueil des chroniques belges, I, LIII.] + +Il se trouva peu à peu que la petite chambre attirait tout, que toute +affaire se trouvait être de celles _dont la vérité ne pouvait être +clairement enfoncée_. Mais les Flamands ne se laissaient pas faire; au +lieu de débattre leurs droits contre ce tribunal français[194], ils +aimaient mieux embarrasser le duc, alors tuteur du roi de France, en +se faisant plus Français que lui et en disant qu'ils ressortissaient +directement au Parlement de Paris. + +[Note 194: «Disoient qu'ilz estoient nuement sous le Parlement.» +Ibid., LIV.] + +Au fond, ils ne voulaient dépendre ni de la France, ni de l'Empire. +L'un et l'autre, à peu près dissous au temps de Charles VI, n'étaient +guère en état de réclamer leur suzeraineté. Les embarras continuels de +Jean sans Peur et de Philippe le Bon les firent longtemps serviteurs +plutôt que maîtres des Flamands. Le premier pourtant, au moment où il +crut avoir tué Liége aussi bien que le duc d'Orléans, en ce moment +terrible de violence et d'audace, il osa aussi mettre la main sur les +libertés flamandes. Il établit sa justice à Gand, un conseil suprême +de justice[195], où l'on porterait les appels, qui jugerait les +Flamands en flamand, mais _parlerait français à huis clos_. + +[Note 195: «En la chambre à l'uys-clos ilz parlassent langaige +franchois.» Ibid., LV.] + +Ce conseil, placé à Gand, au milieu même du peuple contre la +juridiction duquel on l'établissait, ne put faire grand'chose, et +finit de lui-même à la mort de Jean. Mais dès que Philippe le Bon eut +acquis le Hainaut et la Hollande, et qu'il tint ainsi la Flandre +serrée de droite et de gauche, il ne craignit point de rétablir le +conseil. Peu de gens osèrent s'y adresser; Ypres, toute déchue qu'elle +était, punit une petite ville d'y avoir porté un appel. + +Seigneur pour seigneur, les Flamands préféraient quelquefois le plus +éloigné, le roi. Les villages en querelle avec Ypres la citèrent +devant les gens du roi qui se trouvaient à Lille. Ypres et Cassel, +dans une autre occasion, s'adressèrent tout droit à Paris[196]. Le duc +de Bourgogne se trouva de plus en plus engagé dans un double procès +avec ses deux suzerains, la France et l'Empire, procès complexe, à +titre différent. L'Empire réclamait _hommage_, non _jurisdiction_. La +France réclamait _jurisdiction_, mais non _hommage_ (le traité de 1435 +en dispensait)[197]. Le Parlement de Paris devait, selon lui, recevoir +les appels de Flandre; Lyon avait reçu jadis ceux de Mâcon, Sens ceux +d'Auxerre. Ces prétentions juridiques étaient d'autant plus difficiles +à admettre que derrière venaient les réclamations fiscales. Le roi +soutenait qu'il n'avait point abandonné sur les provinces françaises +du duc les droits inaliénables de la couronne; monnaie, taille, +collation et régale, ici la gabelle, là certains droits sur les vins. +La Bourgogne[198] était si peu disposée à reconnaître ces droits, +qu'elle tenait, dit-on, des hommes déguisés en marchands pour tuer les +sergents royaux qui s'aventuraient à franchir la limite. D'autre part, +les gens du roi ne permettaient plus aux Francs-Comtois de venir +faucher sur les terres qu'ils avaient de ce côté-ci; ils leur +faisaient payer un droit de passage. De là , des plaintes, des +violences, une querelle infinie, interminable, sur toute la frontière. + +[Note 196: Olivier van Dixmude, 103, 123 (ann. 1423-1427).] + +[Note 197: Wielant insiste sur la distinction de l'_hommage_ et du +_ressort_. Il semble pourtant que, sans le ressort, l'hommage a peu +d'importance; le vassal reste à peu près indépendant.] + +[Note 198: «Ils ont donné XVI ou XVIII compaignons en habiz de +marchans et autres en habiz dissimulez... lesquelz ont ordonnance de +tuer touz officiers du Roy qu'ilz trouveront sur les limites dudit +pais de Bourgogne.» _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 258, +nº 25, ann. 1445._] + +J'ai dit comment, après le mauvais succès de la Praguerie, Philippe le +Bon avait cru embarrasser le roi en rachetant le duc d'Orléans, en lui +faisant tenir l'assemblée des grands à Nevers, laquelle, faute +d'audace ou de force, ne réussit qu'à présenter des doléances. À cette +guerre d'intrigues contre la France, ajoutez celle des armes que le +duc faisait à l'Allemagne, en se saisissant du Luxembourg[199]. Ces +embarras se compliquèrent et d'une manière alarmante, en 1444, lorsque +d'une part la guerre civile éclata en Hollande[200], et que de l'autre +les bandes françaises et anglaises, sous la bannière du dauphin, +traversèrent les Bourgognes pour aller en Suisse. + +[Note 199: Et en se brouillant ainsi avec les maisons d'Autriche et de +Saxe.] + +[Note 200: Sur les querelles infiniment diverses et compliquées des +_Morues_ et des _Hameçons_ de Hollande, des _Marchands de graisse_ et +des _pêcheurs d'anguilles_ de Frise (Wetkoopers, Schieringers), V, +Dujardin et Sellius, IV, 28-31, Ubbo Emmius, lib. XVII-I, etc.] + +Elles auraient bien pu ne pas aller jusqu'en Suisse, la maison d'Anjou +poussait le roi à la guerre. Mais la commencer contre la Bourgogne, +lorsqu'on n'était encore sûr de rien du côté de l'Angleterre, c'eût +été folie. La maison d'Anjou ne pouvant agir contre son ennemi, +s'arrangea avec lui comme avaient fait les ducs d'Orléans, de Bourbon +et tant d'autres, comme allait faire le duc de Bretagne. La duchesse +de Bourgogne eut en grande partie le mérite de ces négociations[201]. + +[Note 201: «Elle remit grande somme au roi de Sicile.» Mathieu de +Coucy.] + +Elle obtint du roi que les appels de Flandre seraient ajournés pour +neuf ans[202]. Mais les Flamands ne pouvaient lui en savoir gré, cet +ajournement devant profiter au conseil du comte, à ce tribunal qui +siégeait contre eux, chez eux, et duquel ils se défendaient bien plus +difficilement que des empiétements lointains du Parlement de Paris. +L'indépendance que le comte se faisait ainsi contre la France et +l'Empire, il ne l'obtenait que par des armements, des intrigues +coûteuses, par des dépenses qui retombaient principalement sur la +Flandre. La question de juridiction et tous les embarras qu'elle +entraînait rendaient de plus en plus grave la question des subsides; +tandis que la cité souffrait chaque jour dans son indépendance et son +orgueil, l'individu souffrait dans ses intérêts, dans son argent, +c'est-à -dire dans son travail, car les guerres, les fêtes, les +magnificences, devaient ajouter des heures à la journée de l'ouvrier. + +[Note 202: _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 257, nº 38, 4 +juillet 1445._] + +L'impôt était non-seulement lourd, mais singulièrement variable[203]; +de plus, réparti entre les provinces avec une odieuse inégalité[204]. +La Bourgogne et le Hainaut payaient peu d'argent; il est vrai qu'ils +payaient en hommes, qu'ils fournissaient une superbe gendarmerie. Mais +c'était encore là ce qui blessait les Flamands; tandis que les Wallons +s'acquittaient ainsi en _aides nobles_, avec des hommes et du sang, on +traitait les Flamands en manouvriers, on ne leur demandait que de +l'argent, _aide servile_, qu'on tournait au besoin contre eux. + +[Note 203: Jusqu'à doubler ou tripler, dans les années 1436, 1440, +1443, 1445, 1452, 1457. Je dois ce renseignement et ceux qu'on +trouvera plus loin, à l'extrême obligeance de M. Edward Le Glay (fils +du savant archiviste), qui a bien voulu extraire pour moi les +documents financiers que possèdent les _Archives de Lille_, _Chambre +des comptes_, _Recette générale_.] + +[Note 204: Ainsi, en 1406, au premier siége de Calais, la Flandre paye +47,000 écus et 8,000 fr., tandis que le duché de Bourgogne paye 12,000 +livres, le comté de Bourgogne 3,000 livres!--Au second siége de +Calais, en 1436, la Flandre, qui alla au siége en corps de peuple, et +qui dut fournir énormément en nature, paya de plus 120,000 livres, +tandis que les deux Bourgognes ne payèrent que 58,000 livres et 600 +saluts. _Archives de Lille_ (_notes communiquées par M. Edward Le +Glay_).] + +En 1439, en pleine paix, l'impôt fut énorme. C'était, disait-on, pour +racheter le duc d'Orléans. La rançon du seigneur était bien un cas +d'aide féodale, mais non, à coup sûr, la rançon du cousin du seigneur. +Une bonne partie de l'argent se mangea dans une fête, et la fête fut +pour Bruges[205], pour les marchands et les étrangers. + +[Note 205: Cette fête fut un triomphe pour le duc de Bourgogne sur +Bruges elle-même et sur la Flandre occidentale, un triomphe en +espérance sur la France, qu'il croyait désormais dominer par son union +avec le duc d'Orléans. Mais ce ne fut pas moins un triomphe pour les +marchands hanséatiques qui avaient profité du mouvement de la Flandre +pour forcer le duc de leur sacrifier l'intérêt des Hollandais, alors +leurs ennemis et leurs concurrents. Le duc avait condamné la Hollande +à indemniser la hanse. Ces tout-puissants marchands du Nord parurent à +la fête dans la majesté sombre de leurs vêtements rouges et noirs. +(Meyer, Altmeyer, Dujardin.)] + +De là , le duc alla passer près de deux ans dans les fêtes et les +tournois de Bourgogne, dans la guerre de Luxembourg. La Flandre paya +pour cette guerre; elle paya pour les armements qui protégèrent la +Bourgogne au passage des Armagnacs. Enfin, le duc vint à Gand, au +foyer du mécontentement, tenir une solennelle assemblée de la Toison +d'or, faire en quelque sorte par devant les Flamands une revue des +princes et seigneurs qui le soutenaient, leur montrer quel redoutable +souverain était leur comte de Flandre. Une cérémonie coûteuse étalée +devant ce peuple économe, un tournoi magnifique au Marché des vieux +habits, la Toison d'or donnée à un de ces Zélandais qui avaient fait +manquer le siége de Calais, qui aidèrent à la chute de Bruges, et +bientôt à celle de Gand, rien de tout cela, sans doute, ne pouvait +calmer les esprits. Il y avait à parier qu'à la première vexation +fiscale, il y aurait explosion. + +Cette année même, 1448[206], le duc se crut assez fort pour risquer la +chose. Il essaya d'un droit sur le sel, droit odieux pour bien des +causes, mais spécialement en ceci, qu'il portait sur tous, annulait +tout privilége; pour les privilégiés, nobles et bourgeois, payer un +tel impôt, c'était déroger. + +[Note 206: Date rectifiée par M. Gachard (éd. Barante, II, 85, note +8), d'après le _Registre ms. de la collace de Gand_.] + +Il faut savoir pourquoi le duc se croyait assez tranquille du côté du +roi pour faire en Flandre ces tentatives hardies. C'est qu'il avait un +bon ami en France pour troubler le pays, un roi en espérance, contre +le roi régnant. Le dauphin, nous l'avons dit, n'avait eu ni jeunesse +ni enfance; il était né Louis XI, c'est-à -dire singulièrement inquiet, +spirituel et malfaisant. Dès quatorze ans, il faisait ce qu'il fit +pendant son règne, la chasse aux grands, aux Retz, aux Armagnacs. À +seize ans, il voulait détrôner son père, qui le désarma et lui donna +le Dauphiné. Nous l'avons vu ensuite à Dieppe, en Guienne, en Suisse, +se faisant donner le Comminges, partie du Rouergue, Château-Thierry. +Cet établissement considérable, mais faible, en ce qu'il était +dispersé, ne lui faisait que désirer davantage la possession d'une +grande province, Normandie, Guienne ou Languedoc, avec quoi il eût +pris le reste. + +Il y aurait réussi peut-être, si Charles VII n'eût eu près de lui le +sage, ferme et courageux Brézé[207], qui, reprenant la politique de la +vieille Yolande d'Anjou, le gouvernait par Agnès Sorel et lui faisait +vouloir le bien du royaume. Le dauphin, désespérant de se faire un +instrument d'un tel homme, essaya en 1446 de le faire tuer[208]. +Découvert, mais non convaincu, il se fortifie dans son Dauphiné, se +fait protecteur du comtat et gonfalonier de l'Église, ami des Suisses, +de la Savoie, de Gênes, qui le demande au roi pour gouverneur[209]; il +se lie surtout avec le duc de Bourgogne. En 1448, il semble avoir eu +le projet de venir en force avec les Bourguignons, pour s'emparer du +roi et du royaume[210]. Lorsque Agnès mourut, en 1450, tout le monde +crut que le dauphin l'avait empoisonnée. Dans cette même année, où la +Normandie venait d'être reconquise, il osa la demander, non au roi, +mais à elle-même, aux prélats et seigneurs normands[211]. Visiblement, +il se sentait soutenu. On le vit mieux encore l'année suivante, +lorsque, malgré les défenses expresses de son père, il épousa la +fille du duc de Savoie[212]. Ni ce petit prince, ni le dauphin, ne s'y +seraient hasardés, s'ils n'avaient cru avoir l'appui du duc de +Bourgogne. + +[Note 207: Pierre de Brézé, à qui appartient la grande réforme +militaire et tant d'autres actes de ce règne, me paraît être l'homme +le plus complet de l'époque, politique, homme de guerre, littérateur +(De la Rue). Il gouverna son maître sans lui plaire (_Legrand, Hist. +ms. de Louis XI_). Il ne fut point favori de Charles VII, mais +l'_homme du roi_. Le roi mort, il alla trouver le roi, qui avait voulu +l'assassiner, qui le cherchait pour lui faire couper la tête, et qui +changea au point de lui donner sa confiance (V. le beau récit de +Chastellain). La vie de M. de Brézé, fort difficile à écrire, recevra +sans nul doute un jour nouveau des travaux de M. Jules Quicherat. M. +Chéruel a extrait aussi beaucoup de documents inédits, relatifs à M. +de Brézé, comme capitaine de Rouen et grand sénéchal de Normandie: +_Archives de la ville de Rouen, Registre des délibérations du conseil +municipal, vol. VI et VII, passim, ann. 1449-1465_.] + +[Note 208: V. le détail dans _Legrand, Histoire de Louis XI, livre I, +fol. 97-105, ms. de la Bibl. royale_.] + +[Note 209: Dans cette demande adressée au roi, les Génois font du +dauphin un éloge dont son père dut être effrayé; ils s'attendent à lui +voir faire des choses qu'on n'a encore vues, ni entendues, etc. +_Legrand_.] + +[Note 210: Le dénonciateur tomba malade, et le dauphin tenait tant à +éclaircir la chose qu'il lui envoya son médecin et son apothicaire. Le +malade eut si peur du médecin de Louis XI qu'il échappa au traitement. +Il se sauva à Lyon, fut amené à Paris, ne put prouver son accusation +et eut la tête tranchée. _Ibidem._] + +[Note 211: Bazin, évêque de Lisieux, remit la lettre du dauphin au +roi.] + +[Note 212: «La veille des noces, arriva le héraut de Normandie de la +part du Roy, etc.» On fit la célébration avant d'ouvrir ses lettres. +_Legrand_.] + +Justement cet appui manqua. Loin de pouvoir faire la guerre au roi, +Philippe le Bon lui adressait supplique pour qu'il n'évoquât point +l'affaire de Gand (29 juillet 1451)[213]. Cette affaire devenait une +guerre et une guerre générale de Flandre. Sans renoncer à la +gabelle[214], il voulait frapper d'autres droits plus vexatoires +encore: droit sur la laine, c'est-à -dire sur le travail; droit sur les +consommations les plus populaires, le pain, le hareng; des péages sur +les canaux entravaient les communications et mettaient tout le pays +comme en état de siége. Le droit de mouture, qui indirectement +atteignait tout le monde, directement le paysan, eut cet effet, +nouveau en Flandre, de mettre les campagnes du même parti que les +villes. + +[Note 213: La lettre est très-humble: «J'escrips par devers Vous et +Vous en advertis en toute humilité... Que je ne soye oy préalablement +en mes raisons.» _Bibl. royale, mss. Baluze_, B. 9675, fol. 19; 1451, +29 juillet.] + +[Note 214: «Præter salis tributum, in quo mordicus persistebat, exegit +vectigal tritici.» Meyer, fol. 302. De ce que ces mesures ne sont +point relatées dans le registre de la collace de Gand, on ne peut +conclure d'une manière absolue qu'elles n'ont pas été prises; elles +frappaient plus directement les campagnes.] + +Le duc s'aperçut alors de sa folie, il retira sa gabelle, il donna de +bonnes paroles, caressa Bruges et l'apaisa. Les marchands, comme à +l'ordinaire, aidèrent à calmer le peuple. Gand resta seule, et le duc +crut ne venir jamais à bout de cette éternelle résistance, s'il ne +changeait la ville même en ce qu'elle avait de plus vital, s'il n'y +détruisait la prépondérance qu'y avaient prise les métiers[215], s'il +ne la ramenait à la constitution qu'elle avait subie pendant +l'invasion de Philippe le Bel; la commune ainsi brisée, il eût brisé +les confréries, y introduisant peu à peu des faux-frères, des artisans +des campagnes, en sorte que, non-seulement l'esprit de la cité, mais +la population même changeât à la longue. + +[Note 215: Qui pouvait s'étonner que ceux qui faisaient la force de la +ville, sa grandeur, qui contribuaient le plus en argent et en hommes, +eussent la part principale au pouvoir? Les deux chefs doyens des +métiers influèrent peu à peu sur l'élection des échevins, et en +vinrent jusqu'à juger avec eux. Sans une part à la puissance +judiciaire, il n'y avait nulle puissance dans une telle ville, +peut-être même nulle sûreté pour un corps et pour un parti. Voir +Diericx, Mémoires sur Gand.] + +En 1449, tout cela semblait possible, parce que la guerre recommençant +entre la France et l'Angleterre, le duc croyait n'avoir rien à +craindre du côté du roi. Il barra les canaux, mit des garnisons autour +de Gand, cassa la _loi_. La ville déclara hardiment que la _loi_ +serait maintenue. Le duc suivit la politique qui lui avait réussi en +1436, lorsqu'il s'était servi de Gand contre Bruges; il recourut cette +fois à l'intervention des Brugeois et autres Flamands contre les +Gantais. Les états de Flandre se chargèrent de _lire_ les priviléges +de Gand; ils y lurent que la _loi_ était _nommée_ par le comte; s'en +tenant ainsi à la lettre morte, ils firent semblant de croire que +_nommée_ voulait dire _créée_. + +Cette décision ne décidait rien. Les nouveaux doyens des métiers +trouvèrent par enquête qu'on avait furtivement enregistré des +_buissonniers_ dans le métier des tisserands[216]; ils prononcèrent le +bannissement des officiers qui, en introduisant ainsi des étrangers +parmi les bourgeois, avaient violé le droit de cité. Le duc, par +représailles, voulut bannir ceux qui avaient prononcé ce bannissement; +il les cita à comparaître à Termonde. + +[Note 216: «Quod externos (_dumicos_ vocant) quosdam cives pecunia +corrupti in numerum admisissent textorum; quas quidem connivente +Philippo quidam factas fuisse putabant.» Meyer, f. 302 verso. Un peu +plus loin, il semble indiquer le contraire; selon toute apparence, le +second passage est altéré.] + +Si les magistrats de Gand pouvaient ainsi être attirés hors de la +ville, jugés pour leurs jugements, il n'y avait plus ni commune, ni +magistrats. Ceux-ci néanmoins, sur la promesse que le duc se +contenterait de leur comparution et leur ferait grâce, vinrent se +présenter humblement à lui. Et il n'y eut point de grâce; il bannit +l'un à _vingt lieues_ pour _vingt années_, l'autre à _dix lieues_ pour +_dix années_, etc.[217] + +[Note 217: Ceci doit être une vieille formule de condamnation.] + +Cette rude sentence indique assez que le duc ne demandait qu'une +révolte, espérant écraser la ville, si le roi n'intervenait pas. Il +agissait tout à la fois contre le roi et près du roi. Il lui adressait +une supplique pour qu'il n'évoquât point l'affaire. Mais, par +derrière, il poussait le duc de Bretagne et probablement le dauphin. +Le roi voyait et savait tout. À ce moment même, il fit arrêter +Jacques Coeur (31 juillet), qui prêtait de l'argent au dauphin[218] et +qu'on soupçonnait de l'avoir délivré d'Agnès. + +[Note 218: Le roi fut persuadé: «Qu'il avoit intelligence avec luy, et +que sous main il l'aydoit de conseil et l'_assistoit d'argent_.» +Godefroy.] + +Si l'on en croit les Gantais, l'exaspération du duc eût été si +furieuse[219] que ses députés à Gand crurent lui faire plaisir en y +préparant un massacre. La ville les lui dénonça, et sur son refus de +les rappeler, elle les jugea elle-même et leur fit trancher la tête. +Les résolutions de ce peuple irrité, souffrant, sans travail, devaient +être violentes et cruelles. Je vois cependant qu'un ex-échevin de +Gand, un grand seigneur, ayant été pris lorsqu'il coupait les canaux +pour affamer la ville, le peuple ajourna son supplice, à la prière de +la noblesse, et finit par lui permettre de se racheter. + +[Note 219: «Depuis... ont envoyé en cette ville quatre malvaix +garçons... qu'ils avoient eu propost de y faire de nuit ung cry par +eulz advisé pour tuer leurs adversaires... eurent _lettres +patentes_... contenant sauve-garde de leurs personnes... Les deux des +quatre furent prins... et par l'absence des baillis et officiers... +recognoissans leurs mauvaisetés, décapités.» Lettre des Gantais au +roi, ap. Blommaert, Causes de la guerre, p. 12 (Gand. 1839).] + +Le bailli du comte ayant été rappelé et la justice ne pouvant être +suspendue dans cette grande population en effervescence, on créa +grand-justicier un _maçon_, Lievin Boone. Si j'en juge par la guerre +savante et par l'emploi des machines que firent les Gantais sous sa +conduite, celui-ci devait être un de ces _maçons_ architectes et +ingénieurs, qui bâtissaient les cathédrales, de ceux que l'Italie +faisait venir des loges maçonniques du Rhin pour fermer les voûtes du +duomo de Milan. + +Le vendredi-saint (7 avril 1452), une dernière tentative fut faite +auprès du duc pour le fléchir; mais il voulait qu'on désarmât. Alors +le grand-justicier de Gand, faisant sonner le _wapening_ (l'assemblée +armée), emporta tout par un moyen populaire, par la simple vue d'un +signe[220]. Il montra des clefs dans un sac: «Voici, dit-il, les clefs +d'Audenarde.» Audenarde, c'était l'Escaut supérieur, la route des +vivres, l'approvisionnement du Midi; en même temps, une ville sujette +et ennemie de Gand, dévouée au comte. + +[Note 220: Olivier de la Marche, qui n'a aucune intelligence du monde +allemand et flamand, défigure tout cela et le tourne en ridicule.] + +Ce mot et ce signe suffirent pour enlever trente mille hommes. Chacun +rentra chez soi pour prendre ses armes et ses vivres. Toutefois, un si +grand mouvement ne put se faire si vite qu'un des Lalaing ne fût +averti et ne se jetât dans Audenarde avec quelques gentilshommes; il +l'approvisionna à sa manière, engageant les paysans à y retirer leurs +troupeaux, leurs vivres, gardant vivres et troupeaux, chassant les +hommes. Il tint du 14 au 30 avril, et fut enfin secouru. Mais il en +coûta un rude combat, où les chevaliers s'élançant imprudemment entre +les piques, y auraient péri, si les archers de Picardie n'avaient pris +les Gantais en flanc. Les vaincus furent poursuivis jusqu'aux portes +de Gand, où huit cents firent tête avec intrépidité; les chevaliers +admirèrent surtout un boucher qui portait la bannière du métier, fut +blessé aux jambes et se battait encore à genoux. Ces bouchers de Gand +se prétendaient de meilleure maison que toute la noblesse; ils +descendaient, disaient-ils, du bâtard d'un comte de Flandre; ils +s'appelaient: _Enfants de prince_, Prince-Kinderen. + +Audenarde délivrée, le duc prit l'offensive et pénétra dans le pays de +Waës, entre la Lys et l'Escaut, pays tout coupé de canaux, d'accès +difficile, dont les Gantais se croyaient aussi sûrs que de leur ville. +La gendarmerie y était arrêtée à chaque pas par les eaux, par les +haies, derrière lesquelles s'embusquaient les paysans. Dans une +affaire, le brave Jacques de Lalaing ne ramena ses cavaliers engagés +au-delà d'un canal, qu'avec des efforts incroyables, et il eut, +dit-on, cinq chevaux tués sous lui. + +Néanmoins, à la longue, le duc ne pouvait manquer d'avoir l'avantage. +Les Gantais ne trouvaient qu'une froide sympathie dans les Pays-Bas. +Bruxelles intercéda pour eux, mais mollement. Liége leur conseilla +d'apaiser leur seigneur. Mons et Malines n'étaient rien moins +qu'amies; le duc y assemblait sa noblesse, y faisait ses préparatifs, +expliquait aux gens de ces villes ses projets de guerre et leur +demandait des secours[221]. Quant aux Hollandais, dès longtemps +ennemis des Flamands, ils se réunirent sans distinction de +partis[222], remontèrent l'Escaut avec une flotte, débarquèrent une +armée dans le pays de Waës, et firent ce qu'eux seuls pouvaient faire, +une guerre habile parmi les canaux. + +[Note 221: Gachard, notes sur Barante, passim, d'après le _Registre +ms. du conseil de la ville de Mons_.] + +[Note 222: Avec le même empressement que montrèrent les Hollandais, +Frisons et autres populations du Nord, en 1832.] + +Abandonnée des uns, accablée par les autres, Gand ne faiblit point. +Elle ne fit que deux choses et très-dignes. D'une part, avec douze +mille hommes, traversant tout le pays en armes, elle fit une sommation +dernière à la ville de Bruges. Mais rien ne bougea; la noblesse et les +marchands continrent le peuple; les Brugeois se contentèrent de faire +boire et manger les douze mille hommes hors de leurs murs[223]. + +[Note 223: Le duc remercia les Brugeois. Beaucourt, Tableau fidèle des +troubles (d'après les documents mss.), p. 124-125.] + +D'autre part, Gand avait écrit au roi de France une belle et noble +lettre[224], où elle exposait le mauvais gouvernement des gens du +comte de Flandre; la lettre, fort obscure vers la fin, semble insinuer +que le roi pourrait intervenir, mais ce qui, dans un tel péril, est +héroïque et digne de mémoire, c'est qu'il n'y a pas un mot d'appel, +pas un mot qui implique reconnaissance de la juridiction royale. + +[Note 224: Dans Blomaert, Causes de la guerre, p. 14.] + +Cependant cet isolement, ce grand danger extérieur, produisait à +l'intérieur son effet naturel; le pouvoir descendait aux petites gens, +aux violents. Outre les compagnies ordinaires des _Blancs chaperons_, +une confrérie s'organisa, qui s'appelait de la _Verte tente_, parce +qu'une fois sortis de la ville, ils se vantaient, comme ces anciens +barbares du Nord, _de ne plus coucher sous un toit_[225]. Le petit +peuple avait alors pour chef un homme d'un métier inférieur, un +coutelier, d'un courage farouche, d'une taille et d'une force énormes. +Il leur plaisait tant, qu'ils disaient: «S'il gagne, nous le ferons +comte de Flandre.» L'aveugle vaillance du coutelier tourna mal; +surpris, lorsqu'il croyait surprendre, accablé par les Hollandais, il +fut mené au duc avec ses braves, et tous, plutôt que de crier merci, +aimèrent mieux mourir. + +[Note 225: C'est une vieille vanterie germanique, celle même des +Suèves dans leur guerre contre César.] + +Cette défaite, la réduction du pays de Waës, l'approche de l'armée +ennemie, une épidémie qui éclata, tout donnait force aux partisans de +la paix. Le peuple se rassembla au Marché des vendredis; sept mille +osèrent voter pour la paix, contre douze mille qui tinrent pour la +guerre. Les sept mille obtinrent que, sans poser les armes, on +accepterait l'arbitrage des ambassadeurs du roi. + +Le chef de l'ambassade, le fameux comte de Saint-Pol, qui commençait +alors sa longue vie de duplicité, trompa tout à la fois le roi et +Gand. Il avait du roi mission expresse de saisir cette occasion pour +obtenir du duc le rachat des villes de la Somme[226]; mais il eût été +probablement moins indépendant dans sa Picardie; il s'obstina à n'en +point parler. D'autre part, contrairement aux promesses qu'il avait +faites aux Gantais, il donna, sans leur communiquer, et tout à +l'avantage du duc de Bourgogne, une sentence d'arbitre[227] qui lui +eût livré la ville. + +[Note 226: «Se mondit sire de Bourgogne est content que lesdicts +commissaires s'employent à la pacification desdictes questions... se +transporteront à Gand... et leur exposeront que le Roy vouldroit faire +et administrer à tous ses bons sujets toute raison et justice et les +préserver et garder des oppressions, nouvelletez et inconvéniens... Se +mondit sire de Bourgogne ne fust content... néanmoins lesdits +ambassadeurs pourront par bons moyens faire savoir auxdits de Gand que +l'entremise du Roy est de leur faire bonne justice, s'ils la luy +requèrent. Et si mondit sire de Bourgogne mectoit du tout en rompture +ou difficulté le faict de restitucion desdictes terres de Picardie, +lesdicts ambassadeurs pourront aller par devers lesdicts de Gand... et +leur signifier que le Roy a toujours esté est prest de leur faire... +bonne raison et justice.» (Si les deux parties refusaient de prendre +le roi pour arbitre, les ambassadeurs leur défendront de passer +outre): «le plus doulcement qu'ils pourront.» _Instruction du 5 +juillet 1452, Bibliothèque royale, mss. Baluze, A. 9675, fol. 77-81._] + +[Note 227: Le duc leur paya leur sentence. Il leur alloua la somme, +énorme alors, de 24,000 livres, «pour cause de leurs vacations, frais +et dépens.» Gachard, notes sur Barante, p. 106, d'après le _Compte de +la recette générale des finances de 1452_.] + +Un tel arbitrage ne pouvait être accepté. Ce qui servait mieux le duc, +ce qui, selon toute apparence, avait été sollicité par lui, payé +peut-être aux Anglais[228], c'est qu'à ce moment même Talbot débarque +en Guyenne (21 octobre 1452), Bordeaux tourne; tous les ennemis du +roi, le duc, le dauphin, la Savoie, sont sauvés du même coup. + +[Note 228: Un peu plus tard, les ambassadeurs informent le roi que le +duc va faire venir six ou huit mille Anglais en Flandre. _Mss. Dupuy, +28 mars 1453._] + +Il faut voir ici l'insolence et les dérisions avec lesquelles furent +reçus les nouveaux ambassadeurs que le roi envoya en Flandre. On les +fit attendre longuement, on leur dit que le duc ne voulait point +qu'ils se mêlassent de ses affaires; enfin les Bourguignons se +lâchèrent en paroles aigres, comme elles viennent à des gens qui n'ont +plus rien à ménager; par exemple, qu'on savait bien que le peuple de +France était mécontent du roi pour les tailles et les aides, pour la +_mangerie_ qui s'y faisait, etc. À quoi les ambassadeurs répliquèrent +que la seule aide du vin montait plus haut dans une seule ville du duc +que dans deux du roi; que pour les tailles, le roi n'en mettait que +pour les gens d'armes, en tout quatorze ou quinze sols par feu, ce qui +était peu de chose[229]. + +[Note 229: «Et en parlant de plusieurs choses, le sire de Charny me +dist que le peuple de France estoit mal content du Roy pour les +tailles et aides qui couroient et la mangerie qui se y faisoit, et +qu'il y avoit grant dengier. À quoy je lui respondy, au regart des +aydes, que laide du vin ès pays de Mondit Seigneur de Bourgogne +montent plus en une seule ville que toutes les aydes du Roy en deux +villes; et au regart des tailles, que le Roy ne faisoit tailles que +pour ses gens d'armes, qui ne montoit que à XIIII ou XVI sols par feu, +qui nestoit pas grant chose; et au regart des mangeries que la +provision y est bien aisée à mectre et que le Roy y avoit bonne +voulounté...» _Bibliothèque royale, mss. Baluze_ (décembre, 1452), _A. +fol. 45._] + +Ce qui rendait bien triste la situation des ambassadeurs qui venaient +s'interposer et comme offrir leur justice, c'est que ni d'un côté ni +de l'autre on ne voulait la recevoir, pas plus la ville que le duc. +Ils firent alors la ridicule et hasardeuse démarche d'envoyer sous +main un barbier[230] pour tâter les gens de Gand et leur insinuer +timidement qu'ils devaient envoyer à Paris _pour demander provision_. +Les Gantais, impatientés de ces démarches obliques, répondirent +durement «qu'ils n'estoient pas délibérez de rescripre à aucune +personne du monde.» + +[Note 230: En même temps, un Français, Pierre Moreau, vint se mettre à +la solde des Gantais, leur inspira de la confiance et les mena +plusieurs fois au combat.] + +Ainsi cette fière ville ne songeait plus qu'à combattre, seule avec +son droit. L'audace croissait par le danger; les têtes se prenaient +d'un vertige de guerre, comme il arrive alors dans les grandes masses, +toutes les émotions, la peur même, tournant en témérité. Ces vastes +mouvements de peuple comprennent mille éléments divers; divers ou non, +tous vont tourbillonnant ensemble. D'abord, le brutal orgueil de la +force et du bras, dans les métiers où l'on frappe, forgerons, +bouchers. Puis, dans les métiers populeux, chez les tisserands par +exemple, le fanatisme du nombre, qui s'éblouit de lui-même, se croit +infini, un vague et sauvage orgueil, comme l'aurait l'Océan de ne +pouvoir compter ses flots. À ces causes générales, ajoutez les +accidentelles, l'élément capricieux, le désoeuvré, le vagabond, le +plus malfaisant de tous, peut-être, l'enfant, l'apprenti déchaîné... +Cela est partout de même. Mais il y avait une chose toute spéciale +dans les soulèvements de ces villes du Nord, chose originale et +terrible, et qui y était indigène, c'était l'ouvrier mystique, le +lollard illuminé, le tisserand visionnaire, échappé des caves, effaré +du jour, pâle et hâve, comme ivre de jeûne. Là , plus qu'ailleurs, se +trouve naturellement l'homme qui doit marquer alors d'une manière +sanglante, celui qui, ce jour-là , se sent tout à coup hardi, court au +meurtre et dit: C'est mon jour!... Un seul de ces frénétiques, un +ouvrier moine, égorgea quatre cents hommes dans le fossé de Courtrai. + +Dans ces moments, il suffisait qu'une bannière de métier parût sur la +place, pour que toutes d'un mouvement invincible vinssent se poser à +côté. Confréries, peuple, bannières, tout branlait au même son, un son +lugubre qu'on n'entendait que dans les grandes crises, au moment de +la bataille ou quand la ville était en feu. Cette note uniforme et +sinistre de la monstrueuse cloche était: Roland! Roland! Roland[231]! +C'était alors un profond trouble, tel que nous ne pouvons guère le +deviner aujourd'hui. Nous, nous avons le sentiment d'une immense +patrie, d'un empire; l'âme s'élève en y songeant... Mais là , l'amour +de la patrie, d'une petite patrie, où chaque homme était beaucoup, +d'une patrie toute locale, qu'on voyait, entendait, touchait, c'était +un âpre et terrible amour... Qu'était-ce donc, quand elle appelait ses +enfants de cette pénétrante voix de bronze; quand cette âme sonore, +qui était née avec la commune, qui avait vécu avec elle, parlé dans +tous ses grands jours, sonnait son danger suprême, sa propre agonie... +Alors, sans doute, la vibration était trop puissante pour un coeur +d'homme; il n'y avait plus en tout ce peuple ni volonté, ni raison, +mais sur tous un vertige immense... Nul doute qu'ils auraient dit +alors comme les Israélites à leur dieu: «Que d'autres parlent à ta +place, ne parle pas ainsi toi-même, car nous en mourrons!» Tous +prirent les armes à la fois, de vingt ans jusqu'à soixante; les +prêtres, les moines ne voulurent point être exceptés. Il sortit de la +ville quarante-cinq mille hommes. + +[Note 231: V. t. IV.] + +Ce grand peuple alla ainsi à la mort, dans sa simplicité héroïque, +vendu d'avance et trahi[232]. Un homme à qui ils avaient confié la +défense de leur château du Gavre, se chargea de les attirer. Il se +sauva de la place et vint dire à Gand que le duc de Bourgogne était +presque abandonné, qu'il n'avait plus avec lui que quatre mille +hommes. Deux capitaines anglais, au service de la ville, parlèrent +dans le même sens, et avec l'autorité que devaient avoir de vieux +hommes d'armes[233]. Arrivés devant l'ennemi, les Anglais passèrent au +duc, en disant: «Nous amenons les Gantais, ainsi que nous l'avions +promis[234].» + +[Note 232: «Le bastard de Bourgongne eut moyen de parlementer +secrètement à un qui estoit chef desdits Anglois et se nommoit Jehan +Fallot... Celuy Jehan Fallot remonstra à ses compaignons qu'ils ne +pouvoient avoir honneur de servir celle commune contre leur seigneur, +et aussi qu'ils estoient en danger de ce puissant peuple, et que +communément le guerdon du peuple est de tuer et assommer ceux qui +mieux le servent.» Olivier de la Marche.] + +[Note 233: M. Lenz pense que les Flamands ont devancé toutes les +autres nations au XIVe siècle pour l'organisation de l'infanterie. Ce +qui est sûr, c'est que leur obstination à ne rien changer à cette +organisation fut pour eux une cause de défaites, à Roosebeke, +peut-être à Gavre, etc.] + +[Note 234: Olivier de la Marche.] + +Cette défection alarmante ne les fit pas sourciller; ils avancèrent en +bon ordre[235], en faisant trois haltes pour mieux garder leurs rangs. +L'artillerie légère du duc et ses archers les émouvaient peu encore; +mais voilà qu'au milieu d'eux un chariot de poudre éclate, le chef de +leur artillerie, soit prudence, soit trahison, crie: «Prenez garde! +prenez garde!» Un vaste désordre commence, les longues piques +s'embarrassent; la seconde bataille, formée d'hommes mal armés, la +troisième de paysans et de vieilles gens, s'enfuient à toutes jambes; +les archers picards ne leur laissent d'autre route que l'Escaut; ils +nagent, ils plongent, enfoncent sous leurs armes, reviennent et +trouvent au rivage les archers qui, jetant leurs arcs, n'employaient +plus que les massues; il était recommandé de ne prendre personne en +vie. + +[Note 235: «Tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si telle +adventure estoit advenue à un homme de bien, et que je le sceusse +nommer, je m'aquiteroye de porter honneur à son hardement.» Olivier de +la Marche.] + +Deux mille furent poussés dans une prairie, entourée de trois côtés +par un détour de l'Escaut, par un fossé et une haie. Les Bourguignons, +reçus vivement aux approches, hésitaient; le duc s'élança, son fils +après lui. On dit que les pauvres gens furent saisis et s'arrêtèrent +lorsque, dans ce cavalier, tout d'or, ils reconnurent _leur seigneur_, +celui à qui ils avaient juré par le serment féodal de respecter _sa +vie, ses membres_... Mais ils avaient eux aussi une vie à défendre; +ils fondirent piques baissées. Le duc fut en danger, entouré, son +cheval blessé. Les chevaliers ne furent encore cette fois sauvés que +par les archers picards... Ils convinrent que ces vilains de Gand +avaient bien gagné noblesse, et qu'il y avait eu parmi eux tel homme +sans nom qui fit assez d'armes ce jour-là pour illustrer à jamais un +_homme de bien_. + +Vingt mille hommes périrent, parmi lesquels on trouva deux cents +prêtres ou moines. Ce fut le lendemain une scène à crever le coeur, +lorsque les pauvres femmes vinrent retourner tous les morts pour +reconnaître chacune le sien, et qu'elles les cherchaient jusque dans +l'Escaut. Le duc en pleura. On lui parlait de sa victoire: «Hélas! +dit-il, à qui profite-t-elle? c'est moi qui y perds; vous le voyez, ce +sont mes sujets.» + +Il fit son entrée dans la ville, sur le même cheval qui, à la +bataille, avait reçu quatre coups de piques. Les échevins et doyens, +nu-pieds, en chemise, suivis de deux mille bourgeois en robe noire, +vinrent crier: «Merci!» Ils entendirent leur condamnation, leur +grâce... La grâce était rude. Sans parler de ce qu'elle payait, la +ville perdait sa juridiction, sa domination sur le pays d'alentour; +elle n'avait plus de justes; ce n'était plus qu'une commune, et cette +commune entrait en tutelle; deux portes à jamais murées durent lui +rappeler ce grave changement d'état. La souveraine bannière de Gand, +celles des confréries de métiers, furent livrées au héraut Toison d'or +qui, sans autre cérémonie, les mit dans un sac et les emporta. + + + + +CHAPITRE II + +GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE. SES FÊTES--LA RENAISSANCE + +1453-1454 + + +La bataille de Gavre eut lieu le 21 juillet; Talbot avait été tué le +17 en Guienne. Si cette nouvelle eût pu venir à temps, si les Gantais +avaient su que le roi de France était vainqueur, les choses auraient +bien pu se passer tout autrement. + +Quoi qu'il en soit, la Flandre était soumise, la guerre finie, et +mieux qu'à Roosebeke. Gand, cette fois, avait été vaincue sous ses +propres murs, à Gand même. Le duc de Bourgogne était décidément comte +de Flandre, sans contestation et pour toujours. + +Aussi l'orgueil fut sans mesure[236]. La noblesse crut avoir vaincu, +non la ville de Gand, mais le roi et l'empereur; c'était à eux à se +tenir paisibles, à ne plus se mêler de la Flandre, ni du Luxembourg, à +remercier Dieu de ce que Monseigneur de Bourgogne était un homme doux +et pacifique. + +[Note 236: Et cet orgueil alla jusqu'à la folie, si l'on en juge par +le fait suivant: «Le duc, ayant été obligé, par une maladie, de se +faire raser la tête, fit «Un edict, que tous les nobles hommes se +feroyent faire leurs testes comme lui; et se trouvèrent plus de cinq +cents nobles hommes, qui, pour l'amour du duc, firent comme luy; et +aussi fut ordonné messire Pierre Vacquembac et autres, qui prestement +qu'ils veoyent un noble homme, lui ostoient ses cheveux.» Olivier de +la Marche.] + +Et en effet qu'y avait-il désormais de difficile ou d'impossible? Du +côté de l'Orient ou de l'Occident, qui eût résisté? + +La duchesse, qui était Lancastre par sa mère, regardait volontiers du +côté de l'Angleterre, alors ouverte par la guerre civile. Elle voulait +(et elle en vint à bout plus tard) marier son fils dans la branche +d'York, pour unir les droits des deux branches, en sorte que l'enfant +qui viendrait eût fini peut-être par tenir en une même main les +Pays-Bas et l'Angleterre (plus que n'eut Guillaume III). + +Ces idées, toutes hardies et ambitieuses qu'elles pouvaient être, +étaient encore trop sages pour un tel moment. Le Nord brumeux, +l'Angleterre, charmait peu l'imagination. Elle se tournait bien plus +volontiers vers le Midi, vers les étranges et merveilleux pays dont on +faisait tant de contes; elle voyageait plutôt du côté des terres +d'or, des hommes d'ébène, des oiseaux d'émeraude[237]... Il y avait là +bien d'autres duchés, d'autres royaumes à prendre. N'avait-on pas vu +la singulière fortune des Braquemont et des Béthencourt[238]? Ce +Braquemont de Sedan, qui n'était qu'un arrière-vassal de l'évêque de +Liége, ayant passé en Espagne, couru les mers, _cherché son +aventure_, avait fini par léguer à son neveu, au Normand Béthencourt, +la royauté des îles Fortunées!... Plus loin encore, les pilotes de +Dieppe avaient fait sur la grande terre d'Afrique, parmi les hommes +noirs, un Rouen, un Paris[239]. Le propre frère de la duchesse de +Bourgogne, don Henri, prince moine[240], s'était bâti son couvent sur +la mer, dirigeant de là ses pilotes, leur traçant la route, et dans sa +longue vie, fondant peu à peu des forts portugais sur les ruines des +comptoirs normands. + +[Note 237: V. au musée de Bruges, l'_Offrande de la perruche à +l'enfant Jésus_, un des tableaux les plus originaux de Van Eyck. +Plusieurs intermèdes du Banquet du faisan (1454) indiquent aussi que +les imaginations étaient fort préoccupées des contrées nouvellement +découvertes.] + +[Note 238: Au quatrième siècle, les Braquemont de Sedan se marièrent +aux Béthencourt de Normandie, qui prétendaient descendre d'un +compagnon du Conquérant; ainsi, au douzième siècle, les Bouillon +s'étaient mariés aux Boulogne, les Ardennes à la côte, d'où vint +Godefroi de Bouillon. La course de terre et de mer dans les Marches ou +le long des rivages ne suffisait pas à l'ambition de ces aventuriers. +Les Braquemont, ayant transmis par mariage aux fameux _sangliers_ (aux +La Marck), leur tanière ardenaise, allèrent avec les Béthencourt +_chercher leur aventure_, comme on disait, sous ce bon capitaine +breton Duguesclin, qui aimait les gens de guerre, les laissait piller, +s'enrichir, et parfois en faisait de grands seigneurs. Un Béthencourt +fut tué en se battant pour Duguesclin, à Cocherel. Un Robin de +Braquemont le suivit à cette belle et profitable guerre d'Espagne, où +ils furent tous comblés par le bâtard de Castille qu'ils avaient fait +roi. Robin devint un grand d'Espagne, épousa une Mendoza, se fit faire +amiral de Castille et, comme tel, se donna le plaisir de détruire des +flottes anglaises avec les vaisseaux castillans. Mais tout grand qu'il +était en Espagne, devenu vieux, il voulut revoir la France, et il fit +un marché avec son neveu Béthencourt qui s'ennuyait à Paris d'être +chambellan d'un roi fol; Béthencourt engageait au vieux Robin ses +bonnes terres de Normandie, et prenait en échange de prétendus droits +de l'amiral de Castille sur les îles Fortunées; étrange marché où le +jeune Normand semblait dupe, mais ce fut lui qui y gagna. + +Le marché surprend moins, quand on songe que l'imagination, la +puissance de foi et de croyance, fort calmée alors du côté mystique, +s'étaient tournées avec une singulière vivacité vers les voyages +lointains. L'_homme aux millions_, Marco Polo avait troublé les âmes +par ses récits prodigieux de l'Asie. Nos Dieppois racontaient mille +choses merveilleuses de l'Afrique, de la côte d'Or. Sur cette route, +les îles Fortunées, les fameuses Hespérides, avaient un immense +prestige; autour du pic de Ténériffe, ce géant des montagnes, on +aimait à placer une population de géants.--Dans cette poétique +conquête, Béthencourt montra une prudence hardie, mais froide, un +admirable sens normand. Il ne s'adressa d'abord ni au roi de France ni +au roi d'Espagne; tous deux auraient peut-être prétendu quelque chose +du chef de Louis La Cerda, infant de Castille et petit-fils de saint +Louis, qui jadis s'était fait nommer l'_infant de la Fortune_ et +couronner roi des Canaries par le pape. Béthencourt embarqua quelques +Normands; mais, pour que l'affaire ne devînt pas toute normande, il +prit aussi des gens du Languedoc, un Gadifer, entre autres, chevalier +de l'ancienne roche, qui servit utilement de sa chevalerie l'habile +spéculateur. Celui-ci eut à peine pris pied que, sans s'inquiéter de +l'associé, il passa en Espagne et se fit reconnaître roi des Canaries +sous la suzeraineté espagnole. Mais en même temps, il resta +indépendant de l'Espagne sous le rapport ecclésiastique, et obtint du +pape qu'il aurait un évêque à lui. Cela fait, il procéda tout +doucement à l'expulsion de l'ami Gadifer, le paya de paroles, traînant +en longueur les choses promises, jusqu'à ce qu'il perdit patience et +retourna en Gascogne aussi léger qu'il était venu.--Béthencourt paraît +avoir eu le vrai génie de la colonisation. Quand il revint chercher +des hommes en Normandie, tout le monde voulait le suivre, les grands +seigneurs s'offraient; il ne voulut que des laboureurs. Ce qui prouve +au reste que son gouvernement était doux et juste, c'est qu'il ne +craignit pas d'armer les gens du pays. Voir l'Histoire de la première +découverte et conquête des Canaries, faite dès l'an 1402 par messire +Jean de Béthencourt, escrite par Bontier, religieux, et le Verrier, +prestre, domestiques dudit sieur. In-12, 1630. M. Ferdinand Denis +possède un ms. important de ce livre.--V. Godefroy, Charles VI, p. +685, sur les rapports de Louis d'Orléans avec Robert ou Robinet de +Braquemont; et sur _Béthencourt_ et _Gadefer de la Salle_. _Archives, +Trésor des Chartes, J. 645._] + +[Note 239: Vitet.] + +[Note 240: Grand-maître de l'ordre d'Avis. Il avait pris pour devise +ces paroles françaises que les Portugais gravèrent dans tous leurs +établissements: Talent de bien faire.] + +Cette patience n'allait pas à un si grand souverain que le duc de +Bourgogne, tout cela était lent et obscur. L'Orient seul était digne +de lui, l'Orient, la croisade!... Qui devait défendre la chrétienté, +sinon le premier prince chrétien? L'Antéchrist était à la porte, on ne +pouvait guère en douter. Nul signe n'y manquait. Le Turc, ses +effroyables bandes de renégats habillés en moines, sous leur barbare +et burlesque attirail[241], ce monstre, n'était-ce pas la Bête?... + +[Note 241: Je parle surtout du corps qui fit la force réelle des +armées turques, des janissaires; ils étaient, comme on sait, affiliés +aux Derviches, ils en portaient à peu près le costume. De plus, comme +commensaux du sultan, ils avaient sur la tête des cuillers au lieu de +plumets; le palladium de chaque corps était sa marmite, les chefs +s'appelaient _cuisiniers_, _faiseurs de soupes_, etc.] + +Les Grecs venaient de succomber, Constantinople avait été prise par +Mahomet II, justement deux mois avant la bataille de Gavre. Quel +avertissement pour les chrétiens d'en finir avec leurs discordes! +quelle menace de Dieu!... Après Constantinople, que restait-il, sinon +de prendre Rome?... Chaque nouveau sultan qui allait ceindre le sabre +à la caserne des janissaires, quand il avait bu dans leur coupe, et la +leur rendait pleine d'or, leur disait: «Au revoir, à Rome[242]!» + +[Note 242: «Nous nous reverrons à la Pomme rouge.» C'est ainsi que les +Ottomans nomment la ville de Rome. (Hammer.)] + +Les Italiens, tout tremblants, s'assemblaient et délibéraient; le pape +se mourait de peur, il appelait toute la chrétienté, _le grand duc_ +surtout. Pour avoir son secours, il eût tout fait pour lui; il +l'aurait fait roi... Mais si les Flamands prenaient cette fois +Constantinople, comme ils l'avaient déjà fait sous leur comte Baudoin, +leur comte allait, sans avoir besoin du pape, se trouver encore +empereur, et d'un bien autre empire que celui d'Allemagne, lequel est +tout simplement électif, tandis que l'empire d'Orient est héréditaire; +tous les jaloux, Allemands et Français, en crèveraient sûrement de +dépit. + +Et déjà , quelque part que soit le duc de Bourgogne, à Dijon, à Bruges, +là est le centre du monde chrétien. Qu'il dresse sa tente dans une +forêt de la Comté, les ambassadeurs des princes y viendront de +l'Orient et de l'Occident, les princes eux-mêmes, les légats du +Saint-Siége. Où trouver le roi, l'empereur? à grand'peine on pourrait +le dire; dans quelque obscur manoir apparemment, Charles VII à Mehun. +Le rendez-vous de la chevalerie, l'_hostel de toute gentillesse_, la +cour, c'est la cour du duc de Bourgogne; l'_ordre_, c'est son ordre, +l'ordre galant et magnifique de la Toison d'or. Personne ne se soucie +de celui qu'a fondé l'empereur, de l'ordre de la Sobriété; triste +empereur, qui, lorsqu'il pleut, remet ses vieux habits. Notre Charles +VII, Charles _de Gonesse_[243], comme disaient les Flamands, n'était +guère plus splendide; il montait ordinairement «un bas cheval trottier +d'entre deux selles.» Son serment doux et modeste était: _Sainct-Jean! +Sainct-Jean!_[244] Le duc de Bourgogne jurait militairement, à +l'anglaise: _Par Sainct-George!_ + +[Note 243: C'est le nom dérisoire qu'ils donnaient quelquefois à nos +rois.] + +[Note 244: Ms. anonyme, intitulé: De la Vie, Complexion et Condition +dudit Roy Charles VII, ap. Godefroy, p. 1.] + +Pour mieux préparer la guerre, on fit à Lille une fête qui coûta +autant qu'une guerre, fête nombreuse, immense et fabuleux gala, d'une +dépense telle que ceux qui en avaient fait l'ordonnance en frémirent +eux-mêmes. + +Ces grandes fêtes flamandes de la maison de Bourgogne ne ressemblent +guère à nos froides solennités modernes. On ne savait pas encore ce +que c'était que de cacher les préparatifs, les moyens de jouissances, +pour ne montrer que les résultats; on montrait tout, nature et art, et +tout art mêlé, tout plaisir. On jouissait, non pas tant de la petite +part que chacun prend en une fête, mais bien plus de l'abondance +étalée, du superflu, du trop-plein. Ostentation, sans doute, lourde +pompe, sensualité barbare et par trop naïve... Mais les sens ne s'en +plaignaient pas. + +Dans ce prodigieux gala, les intervalles des services étaient remplis +par d'étranges spectacles, chants, comédies, représentations fictives +mêlées de réalités. Parmi les acteurs, il y en avait d'automates, il +y avait des animaux, par exemple un ours chevauché par un fol, un +sanglier par un lutin. À un poteau, l'on voyait, bien tenu par une +chaîne, un lion vivant qui gardait une belle figure de femme nue, +vêtue de ses cheveux par derrière, par devant enveloppée «pour cacher +où il appartenoit d'une serviette déliée... escripte de lettres +grecques[245]...» Cette figure de femme jetait de l'hypocras par la +mamelle droite. + +[Note 245: Tout ceci est d'Olivier de la Marche, qui fut un des +principaux acteurs de la fête, qui fit les vers, etc.] + +Trois tables étaient dressées dans la salle: «Sur la moyenne, une +église croisée, verrée, de gente façon, où il y avoit une cloche +sonnante et quatre chantres... Il y avoit un autre entremets d'un +petit enfant tout nu qui pisoit eau rose continuellement[246].» Sur la +seconde table, qui devait être prodigieusement longue, on voyait neuf +entremets ou petits spectacles avec leurs acteurs; l'un des neuf +entremets était «un pasté, dedans lequel avoit vingt-huit personnages +vifs, jouant de divers instruments.» + +[Note 246: Tout le monde connaît le Mannekenpiss, chéri des gens de +Bruxelles, comme _le plus vieux bourgeois_ de la ville.--Nulle part, +l'inconvenance n'est plus frappante que dans la première miniature du +magnifique Quinte-Curce, ms. de la Bibliothèque royale. Le traducteur +portugais fait la dédicace du livre à Charles le Téméraire; on voit au +loin la mère du duc, portugaise aussi et protectrice du traducteur; +mais la présence de cette princesse n'a pas empêché l'artiste de +représenter au premier plan une fontaine dont le Mannekenpiss est un +singe d'or; au-dessous un fol lappe et boit. _Bibliothèque royale, ms. +nº 6727._] + +Le grand spectacle mondain fut celui de Jason, conquérant de la Toison +d'or, domptant les taureaux, tuant le serpent, gagnant sa bataille de +Gavre sur les monstres mythologiques. Cela fait, commença l'acte pieux +de la fête, «l'entremets pitoyable,» comme l'appelle Olivier de la +Marche. + +Un éléphant entra dans la salle, conduit par un géant sarrasin... Sur +son dos s'élevait une tour, aux créneaux de laquelle on voyait une +nonne éplorée, vêtue de satin blanc et noir; ce n'était pas moins que +la sainte Église. Notre chroniqueur Olivier, alors jeune et joyeux +compère, s'était chargé du personnage. L'Église, dans une longue et +peu poétique complainte, implora les chevaliers, et les pria de _jurer +sur le faisan_ qu'ils viendraient à son secours. Le duc jura, et tous +après lui. Ce fut à qui se signalerait par le voeu le plus bizarre; +l'un jura de ne plus s'arrêter qu'il n'eût pris le Turc mort ou vif; +l'autre de ne plus porter d'armure au bras droit, de ne plus se mettre +à table les mardis. Tel jura de ne pas revenir avant d'avoir jeté un +Turc les jambes en l'air; un autre, un écuyer tranchant, voua +impudemment que s'il n'avait pas les faveurs de sa dame avant le +départ, il épouserait au retour la première qui aurait vingt mille +écus... Le duc finit par les faire taire. + +Alors commença un bal où dansèrent avec les chevaliers douze Vertus, +en satin cramoisi; c'étaient les princesses elles-mêmes, les plus +hautes dames. Le lendemain, le jeune comte de Charolais ouvrit un +tournoi. Ces exercices, innocents dans le siècle où les armures +étaient assez parfaites pour rendre l'homme invulnérable[247], +inutiles aussi à une époque de grandes armées et déjà de tactique, +étaient pourtant fort encouragés par la maison de Bourgogne. Quoique +le spectacle fût peu dangereux, il n'en était pas moins une occasion +de vives émotions, plus sensuelles qu'on ne croirait. Au moment même +du choc, quand les trompettes se taisant tout à coup, les chevaux +lancés se heurtaient, quand les lances fragiles se brisaient sur +l'impénétrable armure, le coup frappait ailleurs encore, les dames se +troublaient et devenaient vraiment belles... Que s'il n'y avait rien +de fait, s'il fallait recommencer, si le cavalier revenait à la +charge, plus d'une ne se connaissait plus; il n'y avait plus alors de +ménagement, de respect humain... On jetait, pour encourager celui +qu'on croyait en péril, gant, bracelet, tout; on aurait jeté son +coeur[248]... + +[Note 247: Il est curieux de voir combien il y a peu de blessures et +combien légères dans les interminables histoires de tournois que fait +Olivier de la Marche.--Tout cela commençait à paraître assez puéril. +Le pauvre Jacques de Lalaing, dernier héros de cette gymnastique, +avait peine à trouver des gens qui voulussent le _délivrer de son +emprise_. Son fameux pas d'armes de la Dame de pleurs auprès de Dijon, +à la rencontre des routes de France, d'Italie, etc., et dans l'année +du jubilé, lui fournit peu d'adversaires: «Personne n'a pitié de la +Dame de pleurs, et n'y veut toucher.» Le Bâtard de Saint-Pol a beau +suspendre près de Saint-Omer l'écu de Tristan et de Lancelot du Lac, +son pas de la Belle pèlerine est peu fréquenté.--Le dernier fol en ce +genre, comme il est juste, est un lord anglais, qui va se poster au +pont de l'Arno, pour forcer les pacifiques Toscans de se battre avec +lui; cet Anglais est à peu près contemporain de Cervantès.] + +[Note 248: Ces déchirantes voluptés de la peur ont été observées de +tout le monde en Espagne dans les combats de taureaux. Mais elles ne +sont nulle part exprimées de façon plus naïve et plus charmante que +dans le roman de Perceforêt, qui est ici une histoire: «À la fin du +tournoi, les dames se trouvoient quasi nues de leurs atours; elles +s'en alloient leurs cheveux d'or flottant sur leurs épaules, de plus, +les cottes sans manches; elles avoient jeté aux chevaliers guimpes et +chaperons, mantel et camise... Quand elles se virent en ce point, +elles en furent toutes honteuses; puis, chacune s'apercevant que la +voisine étoit de même, elles se mirent à rire de leur aventure; elles +n'avoient plus songé qu'elles alloient se trouver nues, tant elles +donnoient de bon coeur!»] + +Il y avait aussi des fêtes politiques, plus graves, mais non moins +brillantes, les assemblées de la Toison d'or. Aux chapitres solennels +de l'ordre, le duc de Bourgogne apparaissait comme chef de la noblesse +chrétienne. Qui n'en eût pris cette idée, à l'Assemblée de 1446 par +exemple, lorsque dans l'église de Saint-Jean, majestueusement +tapissée, parmi les triomphantes peintures de Van Eyck et la musique +d'Ockenheim, le noble chapitre fut reçu par le clergé, et que chaque +chevalier alla s'asseoir sous le large tableau où brillait son blason +en vives couleurs? Les tableaux vides ou noirs indiquaient les morts +ou les expulsés, les sévères justices de l'ordre. Un ciel de drap d'or +marquait la place d'un membre éminent, du roi d'Aragon. + +Le tableau commun de l'ordre de la Toison, son symbole, était sur +l'autel, l'Agneau de Jean Van Eyck[249], qu'on venait voir des plus +lointaines contrées. Le grand peintre et chimiste[250], qui fut pour +la peinture un Albert le Grand, qui seul entre les hommes eut, dit-on, +la puissance d'infuser dans ses couleurs les rayons du soleil, avait +laissé là l'inachevable Cologne[251], le vieux symbolisme, la rêverie +allemande, et dans le plus mystique des sujets, dans l'Agneau même de +saint Jean, l'audacieux génie sut introniser la nature. + +[Note 249: Son vrai nom est Jean le _Wallon_, Joannes _Gallicus_. +Facius, De Viris illustribus, p. 46 (écrit en 1466). Le dessin du +musée de Bruges est signé de ces mots: Johes _de_ Eyck me fecit 1437. +Il a écrit _de_ et non _van_. C'est donc à tort qu'on l'appelle Van +Eyck, ou Jean _de Bruges_. Dans son oeuvre capitale de l'_Agneau_, il +a placé au loin les tours de sa ville natale, pour constater qu'il +était un enfant de la Meuse, et pour protester peut-être indirectement +contre la Flandre, qui volait sa gloire. Né à Maas-Eyck, sur la limite +même des langues, Allemand par la patience, ce violent et hardi +novateur est encore bien plus Wallon. + +Albert Durer alla le voir; il en parle avec enthousiasme dans ses +notes de voyages.--Ce chef-d'oeuvre fut demandé en vain par Philippe +II au clergé de Saint-Jean. Il le fut par les commissaires de la +Convention, qui en enlevèrent quatre volets; les huit autres furent +cachés par des gens de coeur, au péril de leur vie. En 1815, les +volets, transportés à Paris, revinrent à Gand, mais plusieurs ont été +vendus et sont à Berlin.] + +[Note 250: Peu importe que Van Eyck ait trouvé la peinture à l'huile. +La gloire appartient à celui qui s'est emparé, par le génie, d'une +chose jusque-là inutile et obscure.] + +[Note 251: Voir au musée de Bruges un admirable dessin à la plume, qui +représente une Vierge pensive au pied de la tour de Cologne (?) +inachevée. Goethe a dit, non sans apparence, que ce tableau était «le +pivot de l'histoire de l'art.» Voir le Journal de l'art sur le Rhin, +et Keversberg, Ursula, 181-182; Waagon, 182; Rumohr, vol. II, § 13, +etc. etc.] + +Ce tableau, ce grand poème, qui date si bien le moment de la +Renaissance, est gothique encore dans sa partie supérieure[252], mais +tout moderne dans le reste. Il comprend un nombre innombrable de +figures, tout le monde d'alors, et Philippe le Bon, et les serviteurs +de Philippe le Bon, et les vingt nations qui venaient rendre hommage à +l'agneau de la Toison d'or. De cette toison vivante, de l'agneau placé +sur l'autel partent des rayons qui vont illuminer la foule pieuse; par +un bizarre allégorisme, les rayons touchent les hommes à la tête, les +femmes au sein; leur sein semble arrondi[253], fécondé du divin +rayon[254]. + +[Note 252: Ce sont trois figures immobiles avec leurs auréoles d'or; +mais dans cette immobilité rayonne déjà la vie moderne. Elle éclate +dans la partie inférieure du tableau, la vie, la nature, la variété; +c'est un vaste paysage et trois cents figures habilement groupées. +Ainsi l'harmonie commence dans la peinture, presque en même temps que +dans la musique; le moyen âge n'avait connu que l'unisson monotone ou +la mélodie individuelle. V. t. IX, la note sur la musique au moyen +âge. (Réforme, 1835.)] + +[Note 253: Ceci est favorisé par le costume du temps, dont les modes +du nôtre se sont un moment rapprochées.] + +[Note 254: C'est la pensée même de la Renaissance. Dans la femme, dans +la Vierge-mère, le moyen âge a surtout honoré la _virginité_, le XVe +siècle la _maternité_; la Vierge alors est Notre-Dame. V. Introduction +à Renaissance (tome VIII, 1855).] + +Cette flamboyante couleur de Van Eyck éblouit l'Italie elle-même; le +pays de la lumière s'étonna de trouver la lumière au Nord. Le secret +fut surpris, volé par un crime[255], le secret, mais non le génie. +Aussi les Médicis aimèrent mieux s'adresser au maître lui-même. Le roi +de Naples, Alfonse le Magnanime, âme poétique, qui, dit-on, consumait +ses jours dans la pure contemplation de la beauté[256], pria le +magicien des Pays-Bas de lui doubler son plaisir, de lui reproduire +une femme, les longs et doux cheveux surtout[257] que les Italiens ne +savaient peindre, la toison d'or de ce beau chef, la fleur de cette +fleur humaine. + +[Note 255: Tout le monde connaît l'histoire, ou le conte, d'Antonello +de Messine qui, ayant vu un tableau de Van Eyck, court à Bruges, sous +le costume d'un noble amateur, et tire de lui le secret de la peinture +à l'huile. De retour en Italie, ce furieux Sicilien, jaloux comme on +l'est en Sicile, poignarda celui qui eût partagé avec lui sa maîtresse +chérie, la peinture.] + +[Note 256: C'est à un pape que nous devons le souvenir de ce pur et +poétique amour. Pie II raconte que la dernière passion d'Alfonse fut +une noble jeune fille, Lucrezia d'Alagna. En sa présence, il semblait +hors de lui-même; ses yeux étaient toujours fixés sur elle, il ne +voyait, n'entendait qu'elle; et néanmoins cette ardente passion ne +coûta rien à sa vertu.] + +[Note 257: «Capillis naturam vincentibus. Keversberg.] + +Quel charme pour l'heureux fondateur de la Toison d'or, pour le bon +duc, si tendre aux belles choses, d'avoir à lui[258] justement celui +qui savait les saisir dans le mouvement de la vie, et les empêcher de +passer! celui qui le premier fixa l'iris capricieuse qui nous flatte +et nous fuit sans cesse... + +[Note 258: Il semble que Philippe le Bon ait montré Van Eyck aux +nations étrangères, comme Philippe IV leur montrait Rubens dans les +ambassades: Parmi les personnes attachées à l'ambassade qui alla +chercher l'infante de Portugal, se trouvait Jehan Van Eyck, «varlet de +chambre de mondit seigneur de Bourgoingne, et excellent maistre en art +de peinture,» qui peignit «bien au vif la figure de l'infante +Isabelle.» V. Gachard. Documents inédits, t. II, p. 63-91, +Reiffenberg, Notes sur Barante, IV, 289.] + +Dans l'empire de ce roi de la couleur et de la lumière, venaient se +pacifier les teintes voyantes, les oppositions de figures, de +costumes, de races, que présentait l'hétérogène empire de la maison de +Bourgogne. L'art semblait un traité dans cette guerre intérieure de +peuples mal unis. La grande école flamande des trois cents peintres +de Bruges[259], avait pour maître Jean Van Eyck, un enfant de la +Meuse. Et c'était tout au contraire un Flamand, Chastellain, qui, +portant dans le style la violence de Van Eyck et de Rubens, domptait +notre langue française, la forçait, sobre et pure qu'elle était +jusque-là , de recevoir d'un coup tout un torrent de mots, d'idées +nouvelles, et de s'enivrer, bon gré, mal gré, aux sources mêlées de la +Renaissance. + +[Note 259: C'est sans doute par ces nombreux élèves que Van Eyck fit +exécuter la plupart des miniatures d'un beau ms. que M. de Paulmy +croit avoir été orné entièrement de sa main. La première miniature +doit être du maître. Elle représente le duc de Bourgogne, avec le +collier de la Toison, recevant le ms. des mains de l'artiste +agenouillé. Le peintre est sérieux, déjà âgé, mais fort. Le duc, en +robe noire fourrée, plus âgé, pâle, vieux, reçoit sans regarder autre +chose que sa pensée; regard politique, fin, méticuleux. Derrière, à la +gauche du prince, un des officiers semble faire signe au lecteur qu'il +fasse attention au grand prince devant lequel il est. À la droite, un +jeune homme en robe de velours fourré doit être Charles le Téméraire, +ou le grand bâtard de Bourgogne. Les autres miniatures sont bien +inférieures; elles ne le sont pas moins à celles du beau Quinte Curce +de la Bibliothèque royale. Elles sont évidemment de _fabrique_. On +sent que les gravures remplaceront bientôt les miniatures. +_Bibliothèque de l'Arsenal, ms. de Renaud de Montauban, par Huon de +Villeneuve, mis en prose sous Philippe de Valois, orné de miniatures +postérieures, l'année 1430._] + + + + +CHAPITRE III + +RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON--JACQUES COEUR--LE +DAUPHIN LOUIS + +1452-1456 + + +Les brillantes et voluptueuses fêtes de la maison de Bourgogne avaient +un côté sérieux. Tous les grands seigneurs de la chrétienté, y venant +jouer un rôle, se trouvaient pour quelques semaines, pour des mois +entiers, les commensaux, les sujets volontaires du _grand duc_. Ils ne +demandaient pas mieux que de rester à sa cour. Les belles dames de +Bourgogne et de Flandre savaient bien les retenir ou les ramener. Ce +fut, dit-on, l'adresse d'une dame de Croy qui décida la trahison du +connétable de Bourbon et faillit démembrer la France. + +Le duc de Bourgogne faisait au roi une guerre secrète et périlleuse +pour laquelle il n'avait même pas besoin d'agir expressément. Tout ce +qu'il y avait de mécontents parmi les grands regardait vers le duc, +était ou croyait être encouragé de lui, intriguait sourdement sur la +foi de la rupture prochaine. Charles VII eut ainsi plus d'une secrète +épine, une surtout, terrible, dans sa famille, dont il fut piqué toute +sa vie et mourut à la longue. + +Dans toutes les affaires, grandes ou petites, qui troublèrent, vers la +fin, ce règne, se retrouve toujours le nom du dauphin. Accusé en +toutes, jamais convaincu, il reste pour tel historien (qui plus tard +le traitera fort mal comme roi) le plus innocent prince du monde. +Quant à lui, il s'est mieux jugé. Tout vindicatif qu'il pût être, il +fit assez entendre, à son avénement, que ceux qui l'avaient désarmé et +chassé de France, les Brézé et les Dammartin, avaient agi en cela +comme loyaux serviteurs du roi, et il se les attacha, persuadé qu'ils +serviraient non moins loyalement le roi, quel qu'il fût. + +Le bon homme Charles VII aimait les femmes, et il en avait quelque +sujet. Une femme héroïque lui sauva son royaume. Une femme, bonne et +douce, qu'il aima vingt années[260], fit servir cet amour à +l'entourer d'utiles conseils, à lui donner les plus sages ministres, +ceux qui devaient guérir la pauvre France. Cette excellente influence +d'Agnès a été reconnue à la longue la Dame de beauté, mal vue, mal +accueillie du peuple tant qu'elle vécut, n'en est pas moins restée un +de ses plus doux souvenirs. + +[Note 260: Après la mort d'Agnès, il eut d'autres amours, moins +excusables. État de 1454-5: À mademoiselle de Villequier pour lui +aider à entretenir son estat, II M livres. Beaucoup de dons à des +femmes, veuves, etc.--1454-5. À Marguerite de Salignac, damoiselle, +pour don à elle fait par le roi pour lui aider à une chambre _pour sa +gésine_.--1454-5. À madame de Montsoreau pour don III C livres. +_Bibliothèque royale, mss. Béthune, vol. V. nº 8442._] + +Les Bourguignons criaient fort au scandale, quoique, pendant les vingt +années où Charles VII fut fidèle à Agnès, leur duc ait eu justement +vingt maîtresses. Il y avait scandale, sans nul doute, mais surtout en +ceci, qu'Agnès avait été donnée à Charles VII par la mère de sa femme, +par sa femme peut-être. Le dauphin se montra de bonne heure plus +jaloux pour sa mère que sa mère ne l'était. On assure qu'il porta la +violence jusqu'à donner un soufflet à Agnès. Quand la Dame de beauté +mourut (par suite de couches, selon quelques-uns), tout le monde crut +que le dauphin l'avait fait empoisonner. Au reste, dès ce temps, ceux +qui lui déplaisaient vivaient peu; témoin sa première femme, la trop +savante et spirituelle Marguerite d'Écosse, celle qui est restée +célèbre pour avoir baisé en passant le poète endormi[261]. + +[Note 261: Alain Chartier est un Jérémie pour cette triste époque. +Voir, dans son Quadrilogue invectif, ce qu'il dit au nom du peuple sur +la lâcheté des nobles, sur leur indiscipline, etc., p. 417, 447. Je +trouve dans ses poésies peu de choses qui aient pu lui mériter d'être +baisé d'une reine; peut-être le fut-il pour ces vers mélancoliques et +gracieux: + + Oblier?... Las! il n'entr'oublie + Par ainsi son mal, qui se deult (_dolet_). + Chacun dit bien: Oblie! oblie! + Mais il ne le fait pas qui veult! + + Alain Chartier, p. 494, in-4º, 1617.] + +Tous les gens suspects au roi devenaient infailliblement amis du +dauphin. Cela est frappant surtout pour les Armagnacs. Le dauphin +était né leur ennemi; il commença sa vie militaire par les +emprisonner, et il devait finir par les exterminer. Eh bien! dans +l'intervalle, ils lui plaisent comme ennemis de son père, il se +rapproche d'eux et prend pour factotum, pour son bras droit, le bâtard +d'Armagnac. + +Autant qu'on peut juger cette époque assez obscure, les intrigues des +Armagnacs, du duc d'Alençon, se rattachent à celles du dauphin, aux +espérances que leur donnait à tous cette guerre en paix du duc de +Bourgogne et du roi. L'affaire même de Jacques Coeur s'y rapporte en +partie; on l'accusa d'avoir empoisonné Agnès et d'avoir prêté de +l'argent à l'ennemi d'Agnès, au dauphin. Un mot sur Jacques Coeur. + +Il faut visiter à Bourges la curieuse maison de ce personnage +équivoque, maison pleine de mystères, comme fut sa vie. On voit, à +bien la regarder, qu'elle montre et qu'elle cache; partout on y croit +sentir deux choses opposées, la hardiesse et la défiance du parvenu, +l'orgueil du commerce oriental, et en même temps la réserve de +l'_argentier_ du roi. Toutefois, la hardiesse l'emporte; ce mystère +affiché est comme un défi au passant. + +Cette maison, avancée un peu dans la rue, comme pour regarder et voir +venir, se tient quasi toute close; à ses fausses fenêtres, deux valets +en pierre ont l'air d'épier les gens. Dans la cour, de petits +bas-reliefs offrent les humbles images du travail, la fileuse, +la balayeuse, le vigneron, le colporteur[262]; mais, par-dessus +cette fausse humilité, la statue équestre du banquier plane +impérialement[263]. Dans ce triomphe à huis clos, le grand homme +d'argent ne dédaigne pas d'enseigner tout le secret de sa fortune; il +nous l'explique en deux devises. L'une est l'héroïque rébus: «_À +vaillans_ (coeurs) _riens impossible._» Cette devise est de l'homme, de +son audace, de son naïf orgueil. L'autre est la petite sagesse du +marchand au moyen âge: «_Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire. +Taire._» Sage et discrète maxime, qu'il fallait suivre en la taisant. +Dans la belle salle du haut, le vaillant Coeur est plus indiscret +encore; il s'est fait sculpter, pour son amusement quotidien, une joute +burlesque, un tournoi à ânes, moquerie durable de la chevalerie qui dut +déplaire à bien des gens. + +[Note 262: Je crois pouvoir appeler ainsi l'homme qui paraît tenir un +hoyau, et celui qui est en manteau.] + +[Note 263: _Planait_ serait plus exact.] + +Le beau portrait que Godefroi donne de Jacques Coeur d'après +l'original, et qui doit ressembler, est une figure éminemment +roturière (mais point du tout vulgaire), dure, fine et hardie. Elle +sent un peu le trafiquant en pays sarrasin, le marchand d'hommes. La +France ne remplit que le milieu de cette aventureuse vie[264], qui +commence et finit en Orient; marchand en Syrie en 1432, il meurt en +Chypre amiral du Saint-Siége. Le pape, un pape espagnol, tout animé du +feu des croisades, Calixte Borgia, l'accueillit dans son malheur et +l'envoya combattre les Turcs. + +[Note 264: Né à Bourges, mais, je crois, originaire de Paris.--Un Jean +Cuer, _monnoier à la Monnoie de Paris_, obtient rémission en 1374, +pour avoir pris part à une batterie de gens de la maison du roi contre +les bouchers. _Archives, Registre_ J. 106, n{os} 77, 207.] + +C'est ce que rappelle à Bourges la chapelle funéraire des Coeurs[265]. +Jacques y paraît transfiguré dans les splendides vitraux sous le +costume de saint Jacques, patron des pèlerins; dans ses armes, trois +coquilles de pèlerinage, triste pèlerinage, les coquilles sont noires; +mais entre sont postés fièrement trois coeurs rouges, le triple coeur +du héros marchand. Le registre de l'église ne lui donne qu'un titre +«Capitaine de l'Église contre les infidèles[266].» Du roi, de +l'argentier du roi, pas un mot, rien qui rappelle ses services si mal +reconnus; peut-être, en son amour-propre de banquier, a-t-il voulu +qu'on oubliât cette mauvaise affaire qui sauva la France[267], cette +faute d'avoir pris un trop puissant débiteur, d'avoir prêté à qui +pouvait le payer d'un gibet. + +[Note 265: V. la Description de l'église patriarcale, primatiale et +métropolitaine de Bourges, par Romelot, p. 182-190.] + +[Note 266: «29 juin 1462 (?) obiit generosi animi Jacobus Cordis, +miles, Ecclesiæ capitaneus generalis contra infideles, qui sacristiam +nostram extruxit et ornamentis decoravit, aliaque plurima ecclesiæ +procuravit bona.» Ibidem, 177.] + +[Note 267: Il ne faut pas oublier dans quelle misère s'était trouvé +Charles VII. La chronique raconte qu'un cordonnier étant venu lui +apporter des souliers, et lui en ayant déjà chaussé un, s'enquit du +payement, et comprenant qu'il était fort incertain, déchaussa +bravement le roi et emporta la marchandise; on en fit une chanson, +dont voici les quatre premiers vers: + + Quant le Roy s'en vint en France, + Il feit oindre ses houssiaulx, + Et la Royne lui demande: + Où veut aller cest damoiseaulx? + +La savante éditrice de Fenin et de Commines, à qui je dois cette note, +l'a tirée du _Ms. 122 du fonds Cangé, Bibl. royale_. + +Il n'était pas le seul qui eût fait cette faute. Un bourgeois de +Bourges, Pierre de Valenciennes, fournit à lui seul trois cents +milliers de traits d'arbalète, etc. Le roi lui donna la haute, moyenne +et basse justice à Saint-Oulechart, près Bourges. _Archives, Registre +182, J. CLXXIX, 10 bis, ann. 1447._] + +Il y avait pourtant dans ce qu'il fit ici une chose qui valait bien +qu'on la rappelât; c'est que cet homme intelligent[268] rétablit les +monnaies, inventa en finances la chose inouïe, la justice, et crut que +pour le roi, comme pour tout le monde, le moyen d'être riche, c'était +de payer. + +[Note 268: Le premier peut-être qui ait senti le besoin de connaître +les ressources du royaume, et qui ait fait l'essai, il est vrai, +inexécutable alors, d'une statistique.--Quant aux changements qu'il +fit dans les monnaies, V. Leblanc.] + +Cela ne veut pas dire qu'il ait été fort scrupuleux sur les moyens de +gagner pour lui-même. Sa double qualité de créancier de roi et +d'argentier du roi, ce rôle étrange d'un homme qui prêtait d'une main et +se payait de l'autre, devait l'exposer fort. Il paraît assez probable +qu'il avait durement pressuré le Languedoc, et qu'il faisait l'usure +indifféremment avec le roi et avec l'ennemi du roi, je veux dire avec le +dauphin. Il avait en ce métier pour concurrents naturels les Florentins +qui l'avaient toujours fait. Nous savons par le journal de Pitti[269], +tout à la fois ambassadeur, banquier et joueur gagé, ce que c'étaient +que ces gens. Les rois leur reprenaient de temps en temps en gros, par +confiscation, ce qu'ils avaient pris en détail. La colossale maison des +Bardi et Peruzzi avait fait naufrage au XIVe siècle, après avoir prêté à +Édouard III de quoi nous faire la guerre, cent vingt millions[270]. Au +XVe, la grande maison, c'étaient les Médicis, banquiers du Saint-Siége, +qui risquaient moins, dans leur occulte commerce de la daterie, +échangeant bulles et lettres de change, papier pour papier. L'ennemi +capital de Jacques Coeur, qui le ruina[271] et prit sa place, Otto +Castellani, trésorier de Toulouse, paraît avoir été parent des Médicis. +Les Italiens et les seigneurs agirent de concert dans ce procès, et en +firent _une affaire_. On ameuta le peuple en disant que l'argentier +faisait sortir l'argent du royaume, qu'il vendait des armes aux +Sarrasins[272] qu'il leur avait rendu un esclave chrétien, etc. L'argent +prêté au dauphin pour troubler le royaume fut peut-être son véritable +crime. Ce qui est sûr, c'est que Louis XI, à peine roi, le réhabilita +fort honorablement[273]. + +[Note 269: Cité par Delécluse, Histoire de Florence, II, 362.] + +[Note 270: On ne peut estimer à moins de seize millions de ce temps-là +(?).] + +[Note 271: En 1459, le roi accorde rémission à maître Pierre Mignon, +qui, après avoir étudié ès-arts et décret à Toulouse et à Barcelone, a +gravé de faux sceaux et s'est occupé de magie. Il a fait à Octo +Castellan, depuis argentier du roi, deux images de cire: «L'_un pour +mectre feu Jacques Cuer_, nostre argentier lors, en nostre male grâce, +et lui faire perdre son office d'argentier; l'autre, pour faire que +ledit Octo Castellan, Guillaume Gouffier et ses compagnons, fussent en +nostre bonne grâce et amour.» _Archives, Registre J. CXC, 14, ann. +1459._ + +Un Jaco de _Médicis_, de Florence, âgé de vingt-cinq ans (_parent +d'Octo Catesllain_, trésorier de Toulouse), sortant de l'hôtel de la +Trésorerie où il exerce fait de marchandise, rencontre Bertrand +Bétune, ruffian, qui le frappe, sans avoir eu auparavant nulle parole +avec lui; de là un combat et une rémission accordée à Médicis. Je dois +la découverte de cette pièce à M. Eugène de Stadler. _Archives, +Registre J. 179, nº 134. déc. 1448_; V. _aussi ann. 1467_.] + +[Note 272: Une telle accusation devait faire une grande impression, au +moment de la prise de Constantinople. La condamnation de Jacques Coeur +est justement datée du jour de la prise de cette ville, 29 mai +1453.--Jacques Coeur aurait probablement péri s'il n'eût été sauvé par +les patrons de ses galères, auxquels il avait donné ses nièces ou +parentes en mariage. V. les rémissions accordées à Jean de Village et +à la veuve de Guillaume de Gimart, tous deux natifs de Bourges. +_Archives, Registre_ J. 191, n{os} 233, 242.] + +[Note 273: «Ayans en mémoire les bons et louables services à Nous +faits par ledit feu Jacques Coeur.» Lettres de Louis XI pour +restitution des biens, etc. Godefroy, Charles VII, p. 862.] + +Un autre ami du dauphin, encore plus dangereux, c'était le duc +d'Alençon, dont la ruine entraîna, précéda du moins de bien près la +sienne; Alençon fut arrêté le 21 mai 1456, et le dauphin s'enfuit de +Dauphiné, de France, le 31 août, même année. + +Ce prince du sang, qui avait bien servi le roi contre les Anglais, et +qui se trouvait «petitement récompensé[274]», négociait sans trop de +prudence à Londres et à Bruges; il était en correspondance avec le +dauphin. Tout cela, pour avoir été nié, n'en paraît pas moins +indubitable[275]. Il avait des places en Normandie, une artillerie +plus forte, selon lui, que celle du roi. Il s'offrait au duc +d'York[276], qui pour le moment était trop occupé par la guerre +civile, mais qui, s'il eût trouvé un moment de répit, s'il eût pu +faire une belle course ici, par exemple occuper Granville, Alençon, +Domfront et le Mans, qu'on se faisait fort de lui livrer, n'aurait +plus eu besoin de guerre civile pour prendre là -bas la couronne; +l'Angleterre tout entière se serait levée pour la lui mettre sur la +tête. + +[Note 274: Il semble même qu'il ait eu contre le roi une haine +personnelle: «Icellui seigneur se complaignit à lui qui parle, en lui +disant qu'il savoit bien que le Roy ne l'aimeroit jamais et qu'il +estoit mal content de lui... Si je pouvais avoir _une pouldre_ que je +sçais bien et la mettre en la buée où les draps-linges du roy seroient +mis, je le ferois _dormir tout sec_...»--Le duc avait envoyé à Bruges +pour faire acheter chez un pharmacien de cette ville une herbe appelée +martagon qui avait, disait-il, de nombreuses et merveilleuses +propriétés, mais on n'était point parvenu à se procurer cette herbe. +_Procès du duc d'Alençon, dépositions de son valet de chambre anglais +et du premier témoin entendu._] + +[Note 275: Les dépositions des témoins au _Procès_ sont pleines de +détails naïfs qui ne peuvent guère être inventés.] + +[Note 276: Robert Holgiles, natif de Londres et héraut d'armes du duc +d'Excestre, dépose que le duc d'Alençon lui dit qu'il pouvoit dès ce +moment mettre à la disposition du roi d'Angleterre «plus de _neuf +cents bombardes, canons et serpentines_; mais qu'il feroit ses efforts +pour en avoir mille; qu'il faisoit construire, entre autres pièces +d'artillerie, deux bombardes, les plus belles du roiaulme de France, +dont l'une estoit de mestail, lesquelles il donneroit au duc d'York +avec deux coursiers... que monseigneur le _dauphin lui devait +envoier_...» Ibidem.] + +Le dauphin, même après l'affaire d'Alençon, croyait tenir en Dauphiné. +Il était en correspondance intime et tendre avec son oncle de +Bourgogne[277]. Il comptait sur la Savoie, un peu sur les Suisses. Il +se faisait reconnaître par le pape, et lui faisait hommage des comtés +de Valentinois et de Diois. Enfin, chose hardie, il ordonna une levée +générale, de dix-huit ans jusqu'à soixante. + +[Note 277: Il venait de lui envoyer des arbalètes en présent; le duc +de Bourgogne, à qui probablement le roi en écrivit, crut devoir +s'excuser. Ce détail et presque tous ceux qui suivent sont tirés du +savant ouvrage inédit où j'ai puisé si souvent: _Bibliothèque royale, +mss. Legrand, Histoire de Louis XI, livre II, folio 89_. + +Rien ne caractérise mieux l'ardente ambition de ces Savoyards que +l'aveu qu'ils en firent au duc de Milan: «Nous deistes: Par le saint +Dyex! ne reurra un an que je ayra plus de païs que not mais nul de mes +encesseurs, et qu'il sera plus parlé de moy que ne fut mais de nul de +notre lignage, ou que je mourrai en la poine!» Lettre de Galéas +Visconti à Amédée VI, 1373. Cibrario e Promis, Documenti, monete et +sigilli, 289.] + +Cela lui tourna mal. Le Dauphiné était fatigué; ce tout petit pays, +qui n'était pas riche, devenait, sous une main si terriblement active, +un grand centre de politique et d'influence[278], insigne honneur, +mais un peu cher. Tout le pays était debout, en mouvement; l'impôt +avait doublé; une foule d'améliorations s'étaient faites[279], il est +vrai, plus que le pays n'en voulait payer. La noblesse, qui ne payait +pas, aurait soutenu le dauphin; mais, dans son impatience de se faire +des créatures, d'abaisser les uns, d'élever les autres, il faisait +tous les jours des nobles; il en fit d'innombrables, force +gentilshommes qui pouvaient, sans déroger, commercer, labourer la +terre. Ce mot: _Noblesse du dauphin Louis_, est resté proverbial. Elle +ne venait pas toujours par de nobles moyens; tel, disait-on, n'avait +pour titre que d'avoir tenu l'échelle, élargi la haie par où le +dauphin entrait la nuit chez la dame de Sassenage. + +[Note 278: Les Anglais disaient que de tous les hommes de France, le +dauphin était celui qu'ils redoutaient le plus. _Procès du duc +d'Alençon, déposition de son émissaire, le prêtre Thomas Gillet._] + +[Note 279: V. le Registre Delphinal de Mathieu Thomassin, fait par +commandement du dauphin Louis, 1456, _Bibliothèque royale, mss. +Colbert, 3657_ (_sous le titre de Chronique du Dauphiné_).] + +L'intervention du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne, suffirent plus +tard pour sauver le duc d'Alençon; mais le dauphin était trop +dangereux. Nulle intervention n'y fit, ni celle du roi de Castille, +qui écrivit pour lui, et même approcha de la frontière, ni celle du +pape qui eût sans doute parlé pour son vassal, s'il en eût eu le +temps. Le dauphin comptait peut-être aussi mettre en mouvement le +clergé. Nous avons vu son étrange démarche auprès des évêques de +Normandie. Dans son dernier danger, il fit maint pèlerinage et envoya +des voeux, des offrandes aux églises qu'il ne pouvait visiter, +Saint-Michel, Cléry, Saint-Claude, Saint-Jacques de Compostelle. Et à +peine eut-il passé chez le duc de Bourgogne qu'il écrivit à tous les +prélats de France. + +C'était un peu tard. Il avait inquiété l'Église, en empiétant sur les +droits des évêques du Dauphiné. Ses ennemis, Dunois, Chabannes, +jugèrent avec raison qu'il ne serait point soutenu, que ni son oncle +de Bourgogne, ni son beau-père le Savoyard, ni ses sujets du Dauphiné, +ni ses amis secrets de la France, ne tireraient l'épée pour lui. Ils +agirent avec une vivacité extrême, frappèrent coup sur coup. + +D'abord, le 27 mai (1456) le duc d'Alençon fut arrêté par Dunois +lui-même, la terreur imprimée dans les Marches d'ouest, la porte +fermée au duc d'York, que les malveillants auraient appelé sans nul +doute _in extremis_. + +Un second coup (7 juillet) frappé sur les Anglais, mais tout autant +sur le duc de Bourgogne, fut la réhabilitation de la Pucelle +d'Orléans[280], condamnation implicite de ceux qui l'avaient brûlée, +de celui qui l'avait livrée. Ce ne fut pas une oeuvre médiocre de +patience et d'habileté d'amener le pape à faire réviser le procès et +les juges d'Église à réformer un jugement d'Église, de renouveler +ainsi ce souvenir peu honorable pour le duc de Bourgogne, de le +désigner aux rancunes populaires, comme ami des Anglais, ennemi de la +France. + +[Note 280: Le peuple ne pouvait croire à la mort de la Pucelle; elle +ressuscita plusieurs fois.--En attendant la publication intégrale que +prépare M. Jules Quicherat, voir les extraits d'Averdy (Notices des +mss., t. III). Note de 1841. + +En 1436, une fausse Pucelle se fit reconnaître par les deux frères de +Jeanne à Metz. Elle s'attacha à la comtesse de Luxembourg, puis suivit +à Cologne le comte de Wirnembourg. Là elle se conduisit si mal que +l'inquisiteur la fit arrêter; mais le comte intercéda; elle revint en +Lorraine, où elle se maria à un seigneur des Harmoises. Elle alla à +Orléans, où la ville lui fit des présents. Symphorien Guyon, Histoire +d'Orléans (1650). IIe partie, p. 265.--«En celluy temps (1440) +en amenèrent les gens d'armes une, laquelle fut à Orléans +très-honorablement receue, et quand elle fut près de Paris, la grant +erreur recommença de croire fermement que c'estoit la Pucelle, et pour +cette cause on la fit venir à Paris et fut monstrée au peuple au palays +sur la pierre de marbre et là fut preschée, et dit qu'elle n'estoit pas +pucelle et qu'elle avoit été mariée à ung chevalier, dont elle avoit eu +deux filx, et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose dont il +convint qu'elle allast au Saint-Père, comme de main mise sur son père ou +mère, prestre ou clerc violentement. Elle y alla vestue comme un homme, +et fut comme souldoyer en la guerre du Saint-Père Eugène, et fist +homicide en ladite guerre par deux foys, et quand elle fut à Paris +encore retourna en la guerre, et fust en garnison et puis s'en alla.» +Journal du Bourgeois de Paris, 185-6, ann. 1440.--La troisième Pucelle, +amenée à Charles VII en 1441, le reconnut à une botte faulve qu'il +portait alors pour un mal de pied. Le roi lui dit: «Pucelle, ma mie, +vous soyez la très-bien revenue, au nom de Dieu qui scet le secret qui +est entre vous et moi.» Elle se jeta à genoux en lui avouant son +imposture. _Exemple de hardiesse_, _mss. Bibliothèque royale_, _nº 180_, +cité par Lenglet, II, 155.] + +Ces actes de vigueur avertirent tout le monde. Les nobles de +l'Armagnac et du Rouergue comprirent que le dauphin, avec ses belles +paroles, ne pourrait les soutenir, et ils se déclarèrent loyaux et +fidèles sujets. Le beau-père du dauphin, le duc de Savoie, voyant +venir une armée du côté de la France, rien du côté de la Bourgogne, +écouta les paroles qui lui furent portées par l'ancien _écorcheur_ +Chabannes, qui avait pris joyeusement la commission de recors dans +cette affaire, et se faisait fort d'_exécuter_ le dauphin. Chabannes +exigea du Savoyard qu'il abandonnât son gendre, et pour plus de sûreté +il en tira un gage, la seigneurie de Clermont en Genevois. Ainsi le +dauphin restait seul, et il voyait son père avancer vers Lyon. La +bonne volonté ne lui faisait pas faute pour résister, on peut l'en +croire lui-même: «Si Dieu ou fortune, écrivait ce bon fils[281], m'eût +donné d'avoir moitié autant de gens d'armes comme le roi mon père, son +armée n'eut pas eu la peine de venir; je la fusse allé combattre dès +Lyon[282].» + +[Note 281: Lorsqu'il sollicitait Dammartin d'enlever Charles VII, +quelques années auparavant, il ajoutait: «Et y veux estre en personne, +car chacun craint la personne du roi quand on le voit; et quand je n'y +seroye en personne, je doute que le coeur ne faillit à mes gens, quand +ils le verraient, et en ma présence chacun fera ce que je voudrai.» +Déposition de Dammartin. (Duclos.)] + +[Note 282: Ces détails et tous ceux qui concernent même indirectement +Chabannes, se trouvent, avec les lettres originales (fol. +CCXCVII-CCCII), dans: La Chronique Martinienne de tous les papes qui +furent jamais et finist jusques au pape Alexandre derrenier décédé en +1503, et avecques ce les additions de plusieurs chroniqueurs. (Et à la +fin:) Imprimée à Paris pour Antoyne Vérard, marchant libraire.] + +La levée en masse qu'il avait ordonnée contre son père n'ayant rien +produit, les nobles ne remuant pas plus que les autres, il ne lui +restait qu'à fuir, s'il pouvait. Chabannes croyait ne rien faire en +prenant le Dauphiné, s'il ne prenait le Dauphin; il lui avait dressé +une embuscade et croyait bien le tenir. Mais il échappa par le Bugey, +qui était à son beau-père; sous prétexte d'une chasse, il envoya tous +ses officiers d'un côté, et passa de l'autre. Lui septième, il +traversa au galop le Bugey, le Val-Romey, et par cette course de +trente lieues, il se trouva à Saint-Claude en Franche-Comté, chez le +duc de Bourgogne. + + + + +CHAPITRE IV + +SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON + +1456-1461 + + +Charles VII dit, en apprenant la fuite du dauphin et l'accueil qu'il +avait trouvé chez le duc de Bourgogne: «Il a reçu chez lui un renard +qui mangera ses poules.» + +C'eût été en effet un curieux épisode à ajouter au vieux roman de +Renard. Cette grande farce du moyen âge tant de fois reprise, rompue, +reprise encore, après avoir fourni je ne sais combien de poèmes[283], +semblait se continuer dans l'histoire. Ici, c'était Renard chez +Isengrin, se faisant son hôte et son compère, Renard amendé, humble et +doux, mais tout doucement observant chaque chose, étudiant d'un regard +oblique la maison ennemie. + +[Note 283: Roman du Renart, publié par Méon, 1826, 4 vol. Supplément, +par Chabailles, 1835. Reinardus Vulpes, carmen epicum seculis IX et +XII conscriptum, ed. Mone, 1832. Reinard Fuchs, von Jacob Grimm, +1834.] + +D'abord, ce bon personnage, tout en laissant à ses gens l'ordre de +tenir ferme contre son père[284], lui avait écrit respectueusement, +pieusement: «Qu'étant, avec l'autorisation de son seigneur et père, +gonfalonier de la sainte Église romaine, il n'avait pu se dispenser +d'obtempérer à la requête du pape, et de se joindre à son bel oncle de +Bourgogne, qui allait partir contre les Turcs pour la défense de la +foi catholique.» Par une autre lettre adressée à tous les évêques de +France, il se recommandait à leurs prières pour le succès de la sainte +entreprise. + +[Note 284: Il retint prisonnier et voulait faire mourir un +gentilhomme, dont le neveu avait rendu une de ses places au roi. _Ms. +Legrand._] + +À l'arrivée, ce fut entre lui, la duchesse et le duc un grand combat +d'humilité[285]; ils lui cédaient partout et le traitaient presque +comme le roi; lui, au contraire, de se faire d'autant plus petit et le +plus pauvre homme du monde. Il les fit pleurer au récit lamentable des +persécutions qu'il avait endurées. Le duc se mit à sa disposition, +lui, ses sujets, ses biens, toutes choses[286], sauf la chose que +voulait le dauphin, une armée pour rentrer dans le royaume et mettre +son père en tutelle. Le duc n'avait nulle envie d'aller si vite; il se +faisait vieux; ses États, ce vaste et magnifique corps, ne se +portaient pas bien non plus; il était toujours endolori du côté de la +Flandre, et il avait mal à la Hollande. Ajoutez que ses serviteurs, +qui étaient ses maîtres, MM. de Croy, ne l'auraient pas laissé faire +la guerre. Elle eût ramené les grosses taxes[287], les révoltes. Et +qui eût conduit cette guerre? l'héritier, le jeune et violent comte de +Charolais, c'est-à -dire que tout fût tombé dans les mains de sa mère, +qui aurait chassé les Croy. + +[Note 285: Reiffenberg, Mémoire sur le séjour du dauphin Louis XI aux +Pays-Bas, dans les Mémoires de l'académie de Bruxelles, t. V, p. +10-15.] + +[Note 286: Il se contenta d'intercéder quelquefois assez aigrement. Il +dit au roi, dans une lettre, que le dauphin a fait demandes bonnes et +raisonnables... «et a escript que lui aviez faict bien estrange +response.» _Mss. Baluze._] + +[Note 287: Sous l'influence pacifique des Croy, de 1458 à 1464, les +taxes diminuent sensiblement. Comptes annuels (communiqués par M. +Edward Le Glay). _Archives de Lille, Chambre des comptes. Recette +générale._] + +Les conseillers de Charles VII n'ignoraient rien de tout cela. Ils +étaient si persuadés que le duc n'oserait faire la guerre, que si le +roi les eût crus, ils auraient hasardé un coup de main pour enlever le +dauphin au fond du Brabant. Ils avaient décidé le roi à marier sa +fille au jeune Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie, issu de la +maison de Luxembourg, et à occuper le Luxembourg comme héritage de son +gendre. Déjà le roi avait déclaré prendre Thionville et le duché sous +sa protection. Déjà l'ambassade hongroise était à Paris, et elle +allait emmener la jeune princesse, lorsqu'on apprit que Ladislas +venait de mourir. + +Ce hasard ajournait la guerre[288], que d'ailleurs les deux ennemis +étaient loin de désirer. Ils s'en firent une qui allait mieux à deux +vieillards, une aigre petite guerre d'écrits, de jugements, de +conflits de tribunaux. Avant d'entrer dans ce détail, il faut +expliquer, une fois pour toutes, ce que c'était que la puissance de la +maison de Bourgogne et faire connaître en général le caractère de la +féodalité de ce temps. + +[Note 288: Le roi ne lâcha pas prise; il acheta du duc de Saxe les +droits sur le Luxembourg qu'il tenait de l'héritière de Ladislas. V. +les détails dans _Legrand, fol. 31-24, mss. de la Bibliothèque +royale_. + +Voir les instructions données à Thierri de Lenoncourt. _Bibliothèque +royale, mss. Du Puy, 760; 6 avril 1458._] + +Le duc de Bourgogne était chez lui, était en France même, le chef +d'une féodalité politique qui n'avait rien de vraiment féodal. Ce qui +avait fait le droit de la féodalité primitive, ce qui l'avait fait +respecter, aimer, de ceux même sur qui elle pesait, c'est qu'elle +était profondément _naturelle_, c'est que la famille seigneuriale, née +de la terre, y était enracinée, qu'elle vivait d'une même vie, qu'elle +en était, pour ainsi parler, le _genius loci_[289]. Au XVe siècle, +les mariages, les héritages, les dons des rois, ont tout bouleversé. +Les familles féodales, qui avaient intérêt à fixer et concentrer les +fiefs, ont travaillé elles-mêmes à leur dispersion. Séparées par de +vieilles haines, elles se sont rarement alliées au voisin; le voisin, +c'est l'ennemi; elles ont plutôt cherché, jusqu'au bout du royaume, +l'alliance du plus lointain étranger. De là des réunions de fiefs, +bizarres, étranges, comme Boulogne et Auvergne; d'autres même +odieuses; ainsi, dans la France du Nord, où les Armagnacs ont laissé +tant d'affreux souvenirs, où leur nom même est un blasphème, ils s'y +sont établis, y ont acquis le duché de Nemours. + +[Note 289: C'est elle, le plus souvent, qui avait en quelque sorte +fait la terre; elle y avait bâti des murs, un asile contre les païens +du Nord, où l'agriculteur pouvait se retirer, ramener ses troupeaux. +Les champs avaient été défrichés, cultivés aussi loin qu'on pouvait +voir la tour. La terre était fille de la seigneurie, et le seigneur +était fils de la terre; il en savait la langue et les usages, il en +connaissait les habitants, il était des leurs. Son fils, grandissant +parmi eux, était l'enfant de la contrée.--Le blason d'une telle +famille devait être compris du moindre paysan. Il n'était +ordinairement autre chose que l'histoire même du pays. Ce _champ_ +héraldique était visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours +étaient celles que le premier ancêtre avait bâties contre les +Normands; ces besans, ces têtes de Mores, étaient un souvenir de la +fameuse croisade où le seigneur avait mené ses hommes et qui faisait +l'entretien du pays. + +Mêmes blasons au XVe siècle, tout autres familles. Il serait facile de +prendre tous les fiefs de France et de montrer que la plupart sont +alors entre les mains de familles étrangères, que tous les noms, tous +les blasons sont faux. _Anjou n'est pas Anjou_; ce ne sont plus les +Foulques, les infatigables batailleurs de la lande bretonne; ce ne +sont plus les Plante genêts, plantés dans la Loire, transplantés +glorieusement en Normandie, en Aquitaine, en Angleterre. _Bretagne +n'est pas Bretagne_; la race indigène du vieux clan, Noménoé, s'est +mariée en Capet, et les Capets bretons en Montfort; vrai vaisseau de +Thésée, où toute pièce change et le nom subsiste. _Foix n'est plus +Foix_; la dynastie des Phébus, gracieuse, spirituelle, à la béarnaise; +ce sont les rudes Graillis de Buch, farouches capitaines, mêlés de +l'âpreté des landes et d'orgueil anglais.] + +Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une même +dénomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet étrange +empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas même en Bourgogne, +le duc n'était vraiment le seigneur _naturel_[290]. Ce mot si fort au +moyen âge et qui imposait tant de respect, était ici trop visiblement +un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettèrent tombée; mais +tant qu'elle fut debout, elle ne maintint guère que par force ce +discordant assemblage de pays si divers, cette association d'éléments +indigestes. + +[Note 290: Le blason de la maison de Bourgogne n'a nul rapport à ses +destinées, ni à son caractère. La croix de Saint-André rappelait des +souvenirs austères, l'époque de ferveur où un duc, se faisant moine de +Cluny, malgré le pape, trente de ses vassaux prirent l'habit, l'époque +où Cîteaux, prêchant la croisade par toute la terre, les princes +bourguignons allèrent combattre avec le Cid et fonder des royaumes sur +la terre des Maures.--Le lion noir sur or de la Flandre rappelait aux +Flamands leurs vieux comtes, qui fortifièrent les villes, tracèrent le +fossé entre France et Empire, fondèrent la paix publique, ou bien +encore leur aimable dynastie de Hainaut, qui sut _dire_ aussi bien que +_faire_, qui fit et conta la croisade, s'y dévoua deux fois et +couronna la tour de Bruges du dragon de Sainte-Sophie.] + +Partout d'abord deux langues, et chacune de vingt dialectes, je ne +sais combien de patois français que les Français n'entendent pas; +quantité de jargons allemands, inintelligibles aux Allemands; vraie +Babel, où, comme dans celle de la Genèse, l'un demandant la pierre, on +lui donnait le plâtre; dangereux quiproquo, où les procès flamands se +traduisant bien ou mal en wallon ou en français[291], les parties +s'entendant peu, le juge ne comprenant pas, il pouvait, en bonne +conscience, condamner, pendre, rouer l'un pour l'autre. + +[Note 291: Je parle surtout du Conseil supérieur.] + +Ce n'est pas tout. Chaque province, chaque ville ou village, fier de +son patois, de sa coutume, se moquant du voisin; de là force +querelles, batteries de kermesses, haines de villes, interminables +petites guerres. + +Entre les Wallons seuls, que de diversités! De Mézières et Givet à +Dinan, par exemple, du féodal Namur à la république épiscopale de +Liége. Du côté de la langue allemande, on peut juger de la violence +des antipathies par l'empressement avec lequel les Hollandais, au +moindre signe, accouraient armés dans les Flandres. + +Chose étrange qu'en ces contrées uniformes et monotones, sur ces +terres basses, vagues, où toute différence s'adoucit et se pacifie, où +les fleuves languissants semblent s'oublier plutôt que finir, que là , +justement dans l'indistinction géographique, les oppositions sociales +se prononcent si fortement! + +Mais les Pays-Bas n'étaient point le seul embarras du duc de +Bourgogne. Le mariage qui fit la fortune de son grand-père l'avait +établi à la fois sur la Saône, la Meuse et l'Escaut. Du même coup, il +s'était trouvé triple, multiple à l'infini. Il avait acquis un empire, +mais aussi cent procès, procès pendants, procès à venir, relations +avec tous, discussions avec tous, tentations d'acquérir, occasions de +batailler, de la guerre pour des siècles. Il avait, en ce mariage, +épousé l'incompatibilité d'humeur, la discorde, le divorce +permanent... Mais cela ne suffisait pas. Les ducs de Bourgogne +allèrent augmentant toujours et compliquant l'imbroglio: «Plus ils +étoient embrouillés, plus ils s'embrouilloient[292].» + +[Note 292: Ils essayèrent pourtant de simplifier par des moyens +violents, par exemple en dépouillant la maison de Nevers. V. surtout +_Bibliothèque royale, mss. S. Victor, 1080. fol. 53 96_.--Sur la +politique de cette absorbante maison de Bourgogne, il est curieux de +lire aussi le procès d'un bâtard de Neufchâtel, qui, dans l'intérêt de +cette maison, fabriquait des actes contre Fribourg. Der +Schweitzerische Geschichtforscher, I. 403. + +La ruine de Liége, en 1468, me donnera occasion d'en parler au long. +Quant aux rapports de nos rois avec les La Marck, voir, entre autres +choses, l'autorisation que Charles VII leur donne de fortifier Sedan, +novembre 1455. _Bibliothèque royale, mss. Du Puy, 435, 570._] + +Par le Luxembourg, la Hollande et la Frise, ils avaient entamé un +interminable procès avec l'Empire, avec les Allemagnes, les vastes, +lentes et pesantes Allemagnes, dont on pouvait se jouer longtemps, +mais pour perdre à la fin, comme dans toute dispute avec l'infini. + +Du côté de la France, les affaires étaient bien plus mêlées encore. +Par la Meuse, par Liége et les La Marck, la France remuait à volonté +une petite France wallonne entre le Brabant et le Luxembourg. Vers la +Flandre, le Parlement avait droit de justice; il le faisait sentir +rarement, mais rudement. + +La France avait encore sur le duc une prise plus directe. Avec quoi ce +cadet de France, créé par nous, guerroyait-il la France? avec des +Français. Il demandait de l'argent aux Flamands, mais s'il s'agissait +d'un conseil ou d'un coup d'épée, c'était aux Wallons, aux Français, +qu'on avait recours. Les conseillers principaux, Raulin, Hugonet, +Humbercourt, les Granvelle, furent toujours des deux Bourgognes. Le +valet confident de Philippe le Bon, Toustain, était un Bourguignon; +son chevalier, son Roland, Jacques de Lalaing, était un homme du +Hainaut. + +Si le duc de Bourgogne n'emploie que des Français, que feront-ils? ils +contreferont la France. Elle a une chambre des comptes; ils font une +chambre des comptes. Elle a un Parlement; ils font un Parlement ou +conseil supérieur. Elle parle de rédiger ses coutumes (1453); vite, +ils se mettent à rédiger les leurs (1459). + +Comment se fait-il que cette France pauvre, pâle, épuisée, entraîne +cette flore Bourgogne, cette grosse Flandre, dans son tourbillon?... +Cela tient sans doute à la grandeur d'un tel royaume, mais bien plus à +son génie de centralisation, à son instinct généralisateur, que le +monde imite de loin. De bonne heure chez nous la langue, le droit, ont +tendu à l'unité. Dès 1300, la France a tiré de cent dialectes une +langue dominante, celle de Joinville et de Beaumanoir. En même temps, +tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas erraient au gré de leur rêverie +par les mille sentiers du mysticisme, la France centralisait la +philosophie dans la scolastique, la scolastique dans Paris. + +La centralisation des coutumes, leur codification, éloignée encore, +était préparée lentement, sûrement, sinon par la législation, au moins +par la jurisprudence. De bonne heure, le Parlement déclara la guerre +aux usages locaux, aux vieilles comédies juridiques, aux symboles +matériels si chers à l'Allemagne et aux Pays-Bas; il avoua hautement +ne connaître nulle autorité au-dessus de l'équité et de la +raison[293]. + +[Note 293: Le caractère rationaliste et _anti-symbolique_ de nos +légistes n'est marqué nulle part plus fortement que dans l'acte +suivant, adressé à la ville de Lille: «Clarissima virtutum justitia, +qua redditur unicuique quod suum est, si judiciali quandoque indigeat +auctoritate fulciri, non _frivolis_ aut _inanibus_ tractari, mediis +_ratione carentibus_, et quibus a recto possit diverti tramite, sed in +viâ veritatis suæ fidelis ministræ, debet fideliter exhiberi. Si vero +contrarium quodvis antiquitas aut _consuetudo_ tenuerit, regalis +potentia corrigere seu reformare tenetur. Ea propter notum facimus... +quod, cum ex parte... scabinorum, burgensium, communitatis, et +habitatorum villæ nostræ Insulensis, nobis fuerit declaratum quod in +dicta villa ab antiquo viguit observantia seu _consuetudo_ talis: Quod +si quis clamorem exposuerit, seu legem petierit dictæ villæ contra +personam quamcunque super debito vel alias de mobili quæ denegetur +eidem, dicti scabini (ad excitationem baillivi vel præpositi +nostri...) per judicium juxta prædictam legem antiquam pronunciant +quod actor et reus procedant ad Sancta, proferendo verba...: «Nescimus +aliquid propter quod non procedant ad Sancta, si sint ausi.» Et +ordinatio, seu modus procedenti ad dicta Sancta, quod est dictu +facile, juramentum fieri solet ab utraque partium, sub certis +_formulis_ ac in idiomate extraneis, et insuetis, ac difficillimis +observari. Super quibus... si quoquo modo defecerit in idiomate, vel +in forma, sive fragilitate linguæ, juranti sermo labatur, sive _manum +solito plus elevet, aut in palma pollicem firmiter non teneat_, et +alia plura frivola et inania... non observet, causam suam penitus +amittit. Nos considerantes quod talis observantia seu consuetudo, +nulla potest ratificari temporem successione longæva, sed quanto +diutius justitiæ paravit insidias, tanto debet attentius radicitus +exstirpari, Constituimus... aboleri... ordinantes quod ad faciendum ad +sancta Dei Evangelia juramentum solemne modo et forma quibus in +Parlamente nostro, Parisiis et aliis regni nostri curiis, est fieri +consuetum... per dictos scabinos admittantur. Anno 1350, mense +martii.» Ord. II 399-400.] + +Telle fut l'invincible attraction de la France; le duc de Bourgogne, +qui s'efforçait de s'en détacher, de devenir Allemand, Anglais, fut de +plus en plus français malgré lui. Vers la fin, lorsque les évêchés +impériaux d'Utrecht et de Liége repoussèrent ses évêques, la Frise +appela l'empereur, Philippe-le-Bon céda définitivement à l'influence +française. Il tomba sous la domination d'une famille picarde, des +Croy, et leur confia, non-seulement la part principale au pouvoir, +mais ses places frontières, les clefs de sa maison, qu'ils purent à +volonté ouvrir au roi de France. Enfin, il reçut, pour ainsi dire, la +France elle-même, l'introduisit chez lui, se la mit au coeur et se +l'inocula en ce qu'elle avait de plus inquiet, de plus dangereux, de +plus possédé du démon de l'esprit moderne. + +Cet humble et doux dauphin, nourri chez Philippe le Bon des miettes de +sa table, était justement l'homme qui pouvait le mieux voir ce qu'il y +avait de faible dans le brillant échafaudage de la maison de +Bourgogne. Il avait bien le temps d'observer, de songer, dans son +humble situation: il attendait patiemment à Genappe, près Bruxelles. +Malgré la pension que lui payait son hôte, à grand'peine pouvait-il +subsister, avec tant de gens qui l'avaient suivi. Il vivotait de sa +dot de Savoie, d'emprunts faits aux marchands; il tendait la main aux +princes, au duc de Bretagne, par exemple, qui refusa sèchement. Avec +cela, il lui fallait plaire à ses hôtes; il lui fallait rire et faire +rire, être bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-même, +payer sa part aux Cent Nouvelles et dérider ainsi son tragique cousin +Charolais. + +Les Cent Nouvelles, les contes salés renouvelés des fabliaux, lui +allaient mieux que les Amadis et tous les romans que l'on traduisait +de nos poèmes chevaleresques[294] pour Philippe le Bon. La pesante +rhétorique[295] devait peu convenir à un esprit net et vif comme celui +du dauphin. Et tout était rhétorique dans cette cour: il y avait, +non-seulement dans les formes du style mais dans le cérémonial et +l'étiquette[296], une pompe, une enflure ridicules. Les villes +imitaient la cour; partout il se formait des confréries bourgeoises +de parleurs et de beaux diseurs qui s'intitulaient naïvement de leurs +vrais noms: _Chambres de rhétorique_[297]. Les vaines formes, +l'invention d'un symbolisme vide[298], étaient bien peu de saison, au +moment où l'esprit moderne, jetant ses enveloppes, les signes, les +symboles, éclatait dans l'imprimerie[299]. On conte qu'un rêveur, +errant au vent du nord dans une pâle forêt de Hollande, vit l'écorce +ridée des chênes se détacher en lettres mobiles et vouloir +parler[300]. Puis, un _chercheur_ des bords du Rhin trouva le vrai +mystère; le profond génie allemand communiqua aux lettres la fécondité +de la vie; il en trouva la génération: il fit qu'elles s'engendrassent +et se fécondassent de mâle en femelle, de poinçons en matrices: le +monde, ce jour-là , entra dans l'infini. + +[Note 294: Le faible mérite de ces romans, chroniques, etc., ne doit +diminuer en rien notre reconnaissance pour Philippe le Bon et pour son +fils, qui ont été les véritables fondateurs de la précieuse +Bibliothèque de Bourgogne. Un contemporain écrit en 1443: «Nonobstant +que ce soit le prince sur tout autres, garni de la plus riche et noble +librairie du monde, si est il enclin et désirant de chascun jour +l'accroistre comme il fait; pourquoi il a journellement et en diverses +contrées, grands clercs, orateurs, translateurs et escripvains à ses +propres gages occupez, etc.» Chronique de David Aubert, _Bibliothèque +royale, mss. 6766_, cité par Laserna-Santander, Mémoire sur la +Bibliothèque de Bourgogne (1809), p. 11. V. aussi sur le même sujet la +Notice de M. Florian-Frocheur, 1839; et l'Histoire des Bibliothèques +de la Belgique, par M. Namur. 1840.] + +[Note 295: C'est le défaut du plus grand écrivain de l'époque, de +l'éloquent Chastellain. Commines, tout autrement fin et subtil, ne put +tenir à la cour de Bourgogne; il alla prendre sa place naturelle, près +de Louis XI.] + +[Note 296: Cette étiquette, toute différente du cérémonial symbolique +des temps anciens, n'en a pas moins servi de modèle à toutes les cours +modernes. On en trouve le détail dans les Honneurs de la cour, écrits +par une grande dame, et imprimés par Sainte-Palaye, à la suite de ses +Mémoires sur l'ancienne chevalerie, II, 171-267. Le fait suivant +montre combien l'étiquette était inflexible. Au mariage du duc de +Bourgogne: «Je vis que madame d'Eu souffrit que monsieur d'Antony, son +père (Jean de Melun, sire d'Antoing), à nue tête lui tînt la +serviette, quand elle lava devant souper, et s'agenouillât presque +jusqu'à terre devant elle; dont j'ouis dire aux sages que c'étoit +folie à monsieur d'Antony de le faire et encore plus grande à sa fille +de le souffrir.» Cérémonial de la cour de Bourgogne, édit. de Dunod, +p. 747.] + +[Note 297: Les _Rederiker_, comme Grimm l'a parfaitement établi, ne +sont pas des _Meistersaenger_. Leurs Chambres n'offrent qu'un +travestissement des moeurs françaises; leurs noms de fleurs semblent +empruntés à nos Jeux floraux. Dans le Meistergesang, point de prix +proposé; point de hiérarchie; au contraire, les Chambres de rhétorique +avaient des empereurs, des princes, des doyens, etc. Elles proposaient +des prix à ceux qui amèneraient le plus de monde à leurs fêtes, aux +poëtes qui improviseraient à genoux sans se relever, etc. +Laserna-Santander, Bibliothèque de Bourgogne, 152-200. Jacob-Grimm, +Ueber den altdeutschen Meistergesang, 156.] + +[Note 298: Rien ne caractérise mieux le triste esprit de cette époque +que les devises en rébus. La ville de Dôle met un soleil d'or dans ses +armes, supposant que _Dôle_ rappelle _Délos_, l'île du soleil. La +maison de Bourbon ajoute à ses armes le _chardon_ (cher don). +Batissier, Bourbonnais, II, 264. Un Vergy qui possède les terres de +Valu, Vaux et Vaudray, prend pour devise: J'ai valu, vaux et vaudray. +Reiffenberg. Histoire de la Toison d'or, p. 2-4. Voir aussi mes +Origines du droit trouvées dans les formules et symboles, p. 214-222.] + +[Note 299: Au milieu du siècle, lorsqu'on se remit, après les guerres, +à songer, à chercher, à lire, des livres commencèrent à circuler qu'on +croyait encore manuscrits, mais d'une régularité d'écriture +extraordinaire, de plus, à bon marché, en grand nombre: plus on en +achetait, plus il en venait. Ils se trouvaient (chose merveilleuse) +identiques, c'est-à -dire que les acheteurs en comparant leurs bibles, +leurs psautiers, y trouvaient mêmes formes, mêmes ornements, mêmes +initiales sanglantes, comme la griffe du diable. Mais, tout au +contraire, c'était la moderne révélation de l'esprit de Dieu. Le Verbe +attaché d'abord aux murailles, fixé aux fresques byzantines, s'était +de bonne heure détaché en tableaux, en images de Christ, décalqué de +véroniques en véroniques. L'esprit était muet encore; captif dans la +peinture, il faisait signe, et ne parlait pas. De là d'incroyables +efforts, de gauches essais pour faire dire aux images ce qu'elles ne +peuvent dire; la rêveuse Allemagne surtout subit la torture d'un +symbolisme impuissant. Van Eyck finit par s'en lasser; il laissa les +Allemands suer à peindre l'esprit, se mit à peindre naïvement des +corps, et s'enfonça dans la nature. La peinture étant convaincue en +ceci d'impuissance, un art nouveau devenait nécessaire pour exprimer +l'esprit, pour le suivre dans ses transformations, ses analyses, ses +poursuites variées. Je reprendrai ailleurs cette grande histoire.] + +[Note 300: C'est la tradition hollandaise que je ne crois devoir ni +adopter ni rejeter. + +V. Lambinet, Daunou, Schwaab, et d'autre part Meerman, Léon Delaborde, +etc. Au reste, des deux découvertes (la mobilité des caractères et la +fonte), la première était une chose naturelle, nécessaire, amenée par +un progrès invincible, ainsi que je le montrerai. La grande invention, +c'est la fonte; là fut le génie, la révolution féconde.] + +Dans l'infini de l'examen. Cet art humble et modeste, sans forme ni +parure, agit partout, remua tout avec une puissance rapide et +terrible. Il avait beau jeu sur un monde brisé. Toute nation l'était, +l'Église autant qu'aucune nation; il fallait que tous fussent brisés +pour se voir au fond et bien se connaître. Grain d'orge ne saurait, +sans la meule, ce qu'il a de farine[301]. + +[Note 301: On connaît la ballade anglaise du martyre de _Grain +d'orge_, moulu, noyé, rôti, etc.] + +Notre dauphin Louis, liseur insatiable, avait fait venir sa librairie +de Dauphiné en Brabant[302]; il dut y recevoir les premiers livres +imprimés. Nul n'aurait mieux senti l'importance du nouvel art, s'il +était vrai, comme on l'a dit, qu'à son avénement il eût envoyé à +Strasbourg pour faire venir des imprimeurs. Ce qui est sûr, c'est +qu'il les protégea contre ceux qui les croyaient sorciers[303]. + +[Note 302: _Ms. Legrand._] + +[Note 303: Taillandier, Résumé historique de l'introduction de +l'imprimerie à Paris, Mémoires des antiquaires de France, t. XIII. +Académie des inscriptions, t. XIV, p. 237.] + +Ce génie inquiet reçut en naissant tous les instincts modernes, bons +et mauvais, mais par-dessus tout l'impatience de détruire, le mépris +du passé; c'était un esprit vif, sec, prosaïque, à qui rien +n'imposait, sauf un homme peut-être, le fils de la fortune, de l'épée +et de la ruse, Francesco Sforza[304]. Pour les radotages +chevaleresques de la maison de Bourgogne, il n'en tenait grand compte; +il le montra dès qu'il fut roi. + +[Note 304: Sforza et le dauphin, son admirateur, s'entendaient à +merveille. Sforza ne dédaigna point de faire un traité avec ce fugitif +(6 octobre 1460). _Ms. Legrand._] + +Au grand tournoi que le duc de Bourgogne donna à Paris, quand tous les +grands seigneurs eurent couru, jouté, paradé, un inconnu parut en +lice, un rude champion, payé tout exprès, qui les défia tous et les +jeta par terre. Louis XI, caché dans un coin, jouissait du spectacle. + +Revenons à Genappe. Dans cette retraite, il partageait son loisir +forcé entre deux choses, désespérer son père et miner tout doucement +la maison qui le recevait. Le pauvre Charles VII se sentait peu à peu +entouré d'une force inquiète et malveillante; il ne trouvait plus rien +de sûr[305]. Cette fascination alla si loin, que son esprit +s'affaiblissant, il finit par s'abandonner lui-même[306]. De crainte +de mourir empoisonné, il se laissa mourir de faim[307]. + +[Note 305: Lire dans la Chronique de Martinienne, si curieuse pour ce +règne, une lettre que le dauphin écrivait, pour qu'elle tombât entre +les mains de son père: «J'ai eu des lectres du comte de Dampmartin que +je faingtz de hayr. Dictes luy qu'il me serve toujours bien.»] + +[Note 306: Quelques-uns disent que Charles VII songeait à placer la +couronne sur la tête de son second fils. Le comte de Foix assura +néanmoins qu'il n'a pas même voulu lui donner la Guienne en apanage. +Il écrivit à Louis XI à son avénement: «L'année passée, estant le Roy +vostre père à Mehun, les ambassadeurs du Roy d'Espagne y estoient qui +traictoient le mariage de mondit sieur vostre frère avec la soeur du +roy d'Espagne; il fut ouvert que les Espagnols requéroient que le Roy +vostre père donnast et transportast le duché de Guyenne à monsieur +vostre beau-frère; à quoy le Roy vostre dit père respondist qu'il ne +luy sembloit pas bien raisonnable et que vous estiez absent, que +estiez frère aisné et que estiez celuy à qui la chose touchoit le plus +près après lui.» Lenglet.] + +[Note 307: Charles VII fut singulièrement regretté des gens de sa +maison: «Et disoit on lors que lung desditz paiges avoit esté par +quatre jours entiers sans boire et sans manger.» Chronique +Martiniane.] + +Le duc de Bourgogne ne mourut pas encore; mais il n'en était guère +mieux. Il devenait de plus en plus maladif de corps et d'esprit. Il +passait sa vie à mettre d'accord les Croy avec son fils et sa femme. +Le dauphin pratiquait les deux partis; il avait un homme sûr près du +comte de Charolais. Son exemple (sinon ses conseils) suscitait au duc +un ennemi dans son propre fils; les choses en vinrent au point, entre +le fils et le père, que l'impétueux jeune homme faillit imiter le +dauphin, et fit demander à Charles VII s'il le recevrait en France. + +La lutte du duc et du roi n'est donc pas près de finir. Que Charles +VII meure, que Louis XI soit ramené en France par le duc, sacré par +lui à Reims, il n'importe, la question restera la même. Ce sera +toujours la guerre de la France aînée, de la grande France homogène +contre la France cadette, mêlée d'Allemagne. Le roi (qu'il le sache ou +non), c'est toujours le roi du peuple naissant, le roi de la +bourgeoisie, de la petite noblesse, du paysan, le roi de la Pucelle, +de Brézé, de Bureau, de Jacques Coeur. Le duc est surtout un haut +suzerain féodal, que tous les grands de la France et des Pays-Bas se +plaisent à reconnaître pour chef; ceux qui ne sont pas ses vassaux ne +veulent pas moins dépendre de lui, comme du suprême arbitre de +l'honneur chevaleresque. Si le roi a contre le duc sa juridiction +d'appel, son instrument légal, le Parlement[308], le duc a sur les +grands seigneurs de France une action moins égale, mais peut-être +plus puissante, dans sa cour d'honneur de la Toison d'Or. + +[Note 308: V. entre autres pièces curieuses, l'assignation au comte +d'Armagnac qui aurait tenu ses enfants en prison jusqu'à leur mort +pour s'emparer de leur bien, _Bibliothèque royale, mss. Doat, 218, +fol. 128_.] + +Cet ordre de confrérie, d'égalité entre seigneurs, où le duc, tout +comme un autre, venait se faire admonester, _chapitrer_[309], ce +conseil auquel il faisait semblant de communiquer ses affaires[310], +c'était au fond un tribunal où les plus fiers se trouvaient avoir le +duc pour juge, où il pouvait les honorer, les déshonorer par une +sentence de son ordre. Leur écusson répondait d'eux; appendu à +Saint-Jean de Gand, il pouvait être biffé, noirci. C'est ainsi qu'il +fit condamner le sire de Neufchâtel et le comte de Nevers, refuser, +exclure, comme indignes, le prince d'Orange et le roi de Danemark. Au +contraire, le duc d'Alençon, condamné par le Parlement, n'en fut pas +moins maintenu avec honneur parmi les membres de la Toison d'Or. Les +grands se consolaient aisément d'être dégradés à Paris par des +procureurs, lorsqu'ils étaient glorifiés chez le duc de Bourgogne, +dans une cour chevaleresque, où siégeaient des rois. + +[Note 309: La plus curieuse remontrance est celle que fit l'Ordre à +Charles le Téméraire et qu'il écouta avec beaucoup de patience: «Que +Monseigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle parfois +un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aulcune fois, en +parlant des princes. Qu'il prend trop grande peine, dont fait à +doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours. Que, quand il +faict ses armées, lui pleust tellement drechier son faict que ses +subjects ne fuissent plus ainsi travaillez ne foulez, comme ils ont +été par ci-devant. Qu'il veuille estre bénigne et attrempé et tenir +ses pays en bonne justice. Que les choses qu'il accorde lui plaise +entretenir, et estre véritable en ses paroles. Que le plus tard qu'il +pourra il veuille mettre son peuple en guerre et qu'il ne le veuille +faire sans bon et meur conseil.» Reiffenberg.] + +[Note 310: Les chevaliers avaient entrée au conseil. En 1491, ils se +plaignent de ce que le duc ne les appelle pas à délibérer sur ses +affaires. (Raynouard.)] + +Le chapitre de la Toison le plus glorieux, le plus complet peut-être +et qui marque le mieux l'apogée de cette grandeur, est celui de 1446. +Tout semblait paisible. Rien à craindre de l'Angleterre. Le duc +d'Orléans, racheté par son ennemi, par le duc de Bourgogne, siégeait +près de lui en chapitre; personne ne se souvenait de la vieille +rivalité. Orléans et Bourgogne devenant confrères, et le duc de +Bretagne entrant aussi dans l'ordre, la France, d'ailleurs fort +occupée, devait être trop heureuse qu'on la laissât tranquille. Les +Pays-Bas l'étaient, entre les deux éruptions de Bruges et de Gand. +Dans ce même chapitre, le duc de Bourgogne, armant chevalier l'amiral +de Zélande, semblait finir les vieilles disputes de Zélande et de +Flandre, marier les deux moitiés ennemies des Pays-Bas, et consolider +sa puissance sur les rivages du Nord. + +Le bon Olivier de la Marche conte avec admiration comment, alors tout +jeune et simple page, il suivit de point en point tout ce long +cérémonial, dont le vieux roi d'armes de la Toison d'or voulait bien +lui expliquer les mystères. Chacun des chevaliers allait en grande +pompe à l'offrande, les absents même et les morts par représentants. + +Avant tous, le duc fut appelé à l'autel où l'attendait son carreau de +drap d'or. «Le poursuivant d'armes, Fusil, prit le cierge du duc, +fondateur et chef, le baisa et le donna au roi d'armes de la Toison +d'or, lequel, en s'agenouillant par trois fois, vint devant le duc et +dit: + +«Monseigneur le duc de Bourgogne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg +et de Luxembourg, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgongne, palatin +de Hollande, de Zélande et de Namur, marquis du Sainct Empire, +seigneur de Frise, de Salins et de Malines, chef et fondateur de la +noble ordre de Toison d'or, allez à l'offrande!» + +Ce jour même, au banquet de l'ordre, lorsque tous les chevaliers, «en +leurs manteaux, en la gloire et solennité de leur estat,» allaient +s'asseoir à la table de velours étincelante de pierreries, lorsque le +duc, «qui sembloit moins duc qu'empereur,» prenait l'eau et la +serviette de la main d'un de ses princes, un petit homme en noir jupon +se trouva là , on ne sait comment, et se jetant à genoux, lui présenta +à lire... une supplique?... non, un exploit[311]! un exploit, bien en +forme, du Parlement de Paris, un ajournement en personne pour lui, +pour son neveu, le comte d'Étampes, pour toute la haute baronnie qui +se trouvait là ... Et cela, pour un quidam, dont le Parlement déclarait +évoquer l'affaire... Comme si l'huissier fut venu dire: «Voici le +fléau de cette fière élévation que vous avez prise, qui vous vient +corriger ici, pincer, montrer qui vous êtes[312]!» + +[Note 311: «Iceluy huissier, gardant son exploit jusque au jour +Saint-Andrieu, le jour principal de la feste de son ordre...» George +Chastellain.] + +[Note 312: Quelque effronté que l'huissier puisse sembler au +chroniqueur, je ne puis à cette occasion m'empêcher d'admirer +l'intrépidité des hommes qui se chargeaient de tels messages, qui sans +armes, en jaquette noire, n'ayant pas, comme le héraut, la protection +de la cotte armoriée et du blason de leur maître, s'en allaient +remettre au plus fier prince du monde, au baron le plus féroce, à un +Armagnac, à un Retz, dans son funèbre donjon, le tout petit parchemin +qui brisait les tours... Remarquez que l'huissier ne réussissait guère +à faire un bon ajournement, régulier, légal, _en personne_, qu'en +cachant sa qualité et risquant d'autant plus sa vie. Il fallait qu'il +pénétrât comme marchand, comme valet; il fallait que sa figure ne le +fît point deviner, qu'il eût mine plate et bonasse, dos de fer et +coeur de lion... Ces gens étaient, je le sais, puissamment encouragés +par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait en argent; +mais cette foi au _tarif_ ne suffit pas pour expliquer en tant +d'occasions ces dévouements audacieux, cet abandon de la vie. Il y a +là aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi. + +Sur l'histoire héroïque des huissiers, voir entre autres choses: +Information sur un excès fait à Courtray en la personne d'un sergent +du Roy. _Archives du royaume, J. 573, ann. 1457._] + +Une autre fois, c'est encore un de ces hardis sergents qui s'en vient +dans Lille, le duc étant en cette ville, battre et rompre à marteau de +forge la porte de la prison, pour en tirer un prisonnier. + +Grand esclandre et clameur du peuple; il fallut que le duc vînt: «Le +gracieux exploitant toujours mailloit et frappoit; il avoit déjà rompu +les serrures et grosses barres[313]». Le duc se retint et ne parla +pas, il arrêta ses gens qui voulaient jeter l'homme à la rivière. + +[Note 313: Chastellain.] + +Cette apparition de l'homme noir au banquet de la Toison d'or, +qu'était-ce, sinon le _memento mori_ d'une faible et fausse +résurrection de la féodalité? Et ce marteau de forge, dont l'homme de +loi frappait si ferme, que brisait-il, sinon le fragile, l'artificiel, +l'impossible empire, formé de vingt pièces ennemies, qui ne +demandaient qu'à rentrer dans leur dispersion naturelle? + + + + +LIVRE XIII + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LOUIS XI + +1461-1463 + + +Ce roi mendiant, si longtemps nourri par le duc de Bourgogne, ramené +sur ses chevaux, mangeant encore dans sa vaisselle au sacre[314], fit +pourtant voir dès la frontière qu'il y avait un roi en France, que ce +roi ne connaîtrait personne, ni Bourgogne, ni Bretagne, ni ami, ni +ennemi. + +[Note 314: «Se dire il se soeffre...» Castellain, p. 135, 142. On sent +que, sous cette fausse réserve, le coeur bourguignon tressaille +d'aise.] + +L'ennemi, c'étaient ceux qui avaient gouverné, le comte du Maine, le +duc de Bourbon, le bâtard d'Orléans, Dammartin et Brézé; l'ami, +c'était celui qui croyait gouverner désormais, le duc de Bourgogne. +Aux premiers, le roi tout d'abord ôta Normandie, le Poitou, la +Guienne, c'est-à -dire la côte, la facilité d'appeler l'Anglais. Quant +au duc de Bourgogne, son tuteur officieux, il commença par faire +arrêter un Anglais[315] qui venait, sans sauf-conduit royal, négocier +avec lui. Lui-même, il fit bientôt alliance avec les intraitables +ennemis de la maison de Bourgogne, avec les Liégeois. + +[Note 315: C'était le duc de Somerset qui débarquait avec toute une +charge de lettres pour les grands du royaume. Il fut pris à table par +l'habile Jean de Reilhac, qui avait rencontré, dépassé le messager du +comte de Charolais; quand ce messager arriva, tout ce qu'il obtint de +Reilhac, ce fut de saluer Somerset. _Bibl. royale, mss. Legrand, +preuves, carton 2, 3 août 1461._ Je dois reconnaître ici, je +reconnaîtrai souvent, mais jamais assez, tout ce que je dois à la +patience de Legrand, dont la volumineuse collection nous permet de +voir ce grand règne en pleine lumière. Malheureusement les pièces +qu'il a recueillies sont des copies souvent très-fautives, dont il +faut chercher les originaux, soit dans la précieuse collection +Gaignières de la Bibliothèque royale, soit au Trésor des chartes, etc. +Pour l'histoire que Legrand a tirée de ces pièces, elle est plus +savante qu'intelligente: elle eût pu néanmoins mieux guider Lenglet et +Duclos. J'aurais voulu attendre les publications, tout autrement +sérieuses, de Mlle Dupont et de M. Jules Quicherat.] + +Les grands pleurèrent le feu roi; ils se pleuraient eux-mêmes. Les +funérailles de Charles VII étaient leurs funérailles[316]; avec lui +finissaient les ménagements de l'autorité royale. Le cri: Vive le Roi! +crié sur le cercueil, ne trouva pas beaucoup d'écho chez eux. Dunois, +qui avait vu et fait tant de guerres et de guerres civiles, ne dit +qu'un mot à voix basse: «Que chacun songe à se pourvoir.» + +[Note 316: Tannegui Duchâtel (neveu de l'autre), ne trouvant pas la +cérémonie digne de son maitre, y mit du sien trente mille écus. Thuani +Hist. liv. XXVI ann. 1560. Louis XI les lui fit rembourser en 1470; +les mandats subsistent.] + +Chacun y songeait sans le dire, mais en prenant au plus vite les +devants près du roi, en laissant là le mort pour le vivant. Celui qui +galopa le mieux fut le duc de Bourbon, qui avait en effet beaucoup à +perdre, beaucoup à conserver[317]; il lui manquait l'épée de +connétable, il croyait l'aller prendre. Ce qu'il trouva, tout au +contraire, c'est qu'il avait perdu son gouvernement de Guienne. + +[Note 317: De Bordeaux jusqu'en Savoie, il était chez lui. Duc de +Bourbon et d'Auvergne, comte de Forez, seigneur de Dombes, de +Beaujolais, etc., il était de plus gouverneur de Guienne. Un de ses +frères était archevêque de Lyon, un autre évêque de Liége.] + +Les grands s'étaient cru forts, mais le roi, pour leur lier les mains, +n'eut qu'à parler aux villes. En Normandie, il remet Rouen à la garde +de Rouen[318]; en Guienne, il appelle à lui les notables[319]; en +Auvergne, en Touraine, il autorise les gens de Clermont[320] et de +Tours à s'assembler «par cri public,» sans consulter personne. En +Gascogne, son messager, en passant, fait ouvrir des prisons. À Reims, +et dans plus d'une ville, le bruit court que sous le roi Louis, il n'y +aura plus ni taxe ni taille[321]. + +[Note 318: Dès le 29 juillet fut apportée à Rouen une lettre du roi, +qui confiait la garde de la ville, châteaux et palais, à douze +notables; les lieutenants de Brézé leur remirent les clefs qu'ils +gardèrent jusqu'au 10 octobre, époque des révoltes de Reims, d'Angers, +etc. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives de Rouen, registres du +conseil municipal, vol. VII, fol. 189._] + +[Note 319: «Faites assembler tous les habitants, nobles, gens d'église +et autres... De ce que fait aura esté, nous faictes faire réponse par +deux des plus notables bourgeois des principales villes de Guyenne.» +Maubeuge, 27 juillet (Lenglet). La lettre adressée aux gens de Rouen +doit être aussi du 26 ou 27, puisqu'elle arriva à Rouen le 29. Charles +VII était mort le 22. L'arrestation de Somerset est du 3 août.] + +[Note 320: Ordonnances, XV, XVIII.] + +[Note 321: Voir plus bas les révoltes des villes.--«Ses povres +subjects cuidoient avoir trouvé Dieu par les pieds...» Chastellain.] + +Dès son entrée dans le royaume, sur la route, et sans perdre de temps, +il change les grands officiers; en arrivant, tous les sénéchaux et +baillis, les juges d'épée. Il fait poursuivre son ennemi +Dammartin[322], l'ancien chef d'_écorcheurs_, qui avait fait tous les +capitaines royaux, et pouvait tout sur eux. M. de Brézé, grand +sénéchal de Normandie et de Poitou, n'était pas moins puissant du côté +de la mer; lui seul tenait en main le fil brouillé des affaires +anglaises; il avait toujours des agents là -bas qui suivaient la guerre +civile, assistaient aux batailles[323]. Les Anglais l'estimaient, +parce qu'il leur avait fait beaucoup de mal. Il aurait fort bien pu, +se voyant perdu, les faire descendre dans sa Normandie, où il avait à +commandement les évêques et les seigneurs[324]. + +[Note 322: Voir le beau et naïf récit dans les preuves de Comines, de +Lenglet-Dufresnoy.--Rien de plus curieux. Les sots croient le pauvre +homme décidément à terre, et ils se mettent à piaffer dessus; le +très-fin Reilhac, qui connaît mieux le maître, sait bien que la +rancune cédera à l'intérêt, qu'un homme si utile sera relevé tôt ou +tard; il accueille le messager du proscrit, secrètement, bien entendu, +et sans se compromettre.] + +[Note 323: Particulièrement son agent Doucereau, qui fut pris à la +bataille de Northampton. _Mss. Legrand._] + +[Note 324: Surtout (selon toute apparence) les évêques de Bayeux et de +Lisieux.--Un de ceux qui poursuivaient Brézé écrit au roi: «Je trouve +par information... que ledit sénéchal a esté en la terre du patriarche +(_évêque de Bayeux_), et que là il y a esté recélé, et que depuis il +s'en est retourné enmy les bois de Mauny, et que là _est venu devers +luy ledit patriarche en habit dissimulé_... Maistre Guy parle du +mariage du filx de M. de Calabre et de la fille de M. de Charolais, et +aussi parle du mariage du filx dudit sénéchal et de la fille de M. de +Croy... (Le sénéchal) s'est adressé au maistre d'escole dudit lieu, et +lui a dit, comme en confession, qu'il estoit le comte de Maulevrier, +et qu'il se estoit eschappé du chasteau de Vernon, mais qu'il ne se +vouloit point monstrer, _tant qu'il eust assemblé ses gens_...» _Bibl. +royale, mss. Legrand, preuves, c. 2; 19 nov. 1461, 9 janvier 1462._] + +Il se trouvait justement que l'Angleterre pouvait agir. La rose rouge +venait d'être abattue à Towton; que restait-il à faire au vainqueur +pour affermir la Rose blanche? Ce qui avait consacré la Rouge et le +droit de Lancastre, une belle descente en France. Il fallait seulement +que le jeune Édouard, ou son _faiseur de rois_, Warwick, trouvât un +moment pour passer à Calais. Il n'y eut pas un grand obstacle: le +vieux duc de Bourgogne, hôte et ami d'Édouard, et qui lui élevait ses +frères, eût fait comme Jean sans Peur, il eût réclamé plutôt que +résisté. L'Anglais, tout en parlementant, eût avancé jusqu'à +Abbeville, jusqu'à Péronne, jusqu'à Paris peut-être... Que cette route +des guerres où les haltes s'appellent Azincourt et Crécy, que notre +faible gardienne, la Somme, eût elle-même pour gardien le duc de +Bourgogne, l'ami de l'ennemi, c'était là une terrible _servitude_... +Tant que la France était ainsi ouverte, à peine pouvait-on dire qu'il +y eût une France. + +Le roi de ce royaume si mal gardé dehors n'avait lui-même nulle sûreté +au dedans. Il apprit de bonne heure à connaître, non la malveillance +de ses ennemis, mais celle de ses amis. Ses intimes, ceux qui +l'avaient suivi, n'étaient rien moins que sûrs[325]. Ceux qu'il grâcia +à son avénement, les Alençon, les Armagnac, furent bientôt contre lui. +Dès le commencement, et de plus en plus, il sentit bien qu'il était +seul, que, dans le désordre où l'on voulait tenir le royaume, le roi +serait l'ennemi commun, partant qu'il ne devait se fier à personne. +Tous les grands étaient au fond contre lui, et les petits même +allaient tourner contre dès qu'il demanderait de l'argent. + +[Note 325: Voir les Preuves de Duclos, IV, 281. On peut tirer la même +induction du rapport d'un agent du roi: «Ledit sénéchal... sçavoit par +eulx toutes nouvelles de vostre maison.» Ibidem. _Eulx_ veut dire ici +le comte du Maine, M. de Chaumont, etc.; mais eux-mêmes ne pouvaient +guère savoir ces nouvelles que par les gens de la maison du dauphin.] + +La première charge du nouveau règne, la plus lourde à porter, c'était +l'amitié bourguignonne. Dans ce roi qu'ils ramenaient, les gens du duc +de Bourgogne ne voyaient qu'un homme à eux, au nom duquel ils allaient +prendre possession du royaume. Comment leur eût-il rien refusé? +N'était-il pas leur ami et compère? N'avait-il pas causé avec +celui-ci, chassé avec celui-là [326]?... C'étaient là , sans nul doute, +des titres à tout obtenir; seulement il fallait se hâter, demander des +premiers... Chacun montait à cheval. + +[Note 326: L'honnête Chastellain avoue lui-même l'insupportable +exigence des Bourguignons: «Moult en y avoit des pays du duc qui +estoient gens importuns, gens sots et hardis, demandant sans +discrétion... pour aulcune privauté que avoient, chaçant ou _vollant_ +aveucques lui...» Chastellain, p. 156.] + +Le duc y était bien monté, malgré son âge; il se sentait tout rajeuni +pour cette expédition de France. Il voyait arriver tout ce qu'il y +avait de nobles de Bourgogne et des Pays-Bas; il en venait +d'Allemagne. Ils n'avaient pas besoin d'être sommés de leur service +féodal, ils accouraient d'eux-mêmes. «Je me fais fort, disait-il, de +mener le roi sacrer à Reims avec cent mille hommes.» + +Le roi trouvait que c'était trop d'amis, il n'avait pas l'air de se +soucier qu'on lui fît tant d'honneur. Il dit assez sèchement à l'homme +de confiance du duc, au sire de Croy: «Mais pourquoi bel oncle veut-il +donc amener tant de gens? Ne suis-je pas roi? de quoi a-t-il peur?» + +Au fait, il n'était pas besoin d'une croisade ni d'un Godefroi de +Bouillon. + +La seule armée qu'on risquait de rencontrer à la frontière et sur +toute la route, c'était celle des harangueurs, complimenteurs et +solliciteurs qui accouraient au-devant, barraient le passage. Le roi +avait assez de mal à s'en défendre. Aux uns, il faisait dire de ne pas +approcher; les autres, il leur tournait le dos. Tel qui avait sué à +préparer une docte harangue, n'en tirait qu'un mot: «Soyez bref.» + +Il semble pourtant avoir écouté patiemment un de ses ennemis +personnels, Thomas Bazin, évêque de Lizieux[327], qui a écrit depuis +une histoire, une satire de Louis XI. Le malveillant prélat lui fit un +grand sermon sur la nécessité d'alléger les taxes, c'est-à -dire de +désarmer la royauté, comme le souhaitaient les grands. Le roi n'en +reçut pas moins bien la leçon, et pria l'évêque de la lui coucher par +écrit, afin qu'il pût la lire en temps et lieu, et s'en rafraîchir la +mémoire. + +[Note 327: «Écrivain, dit fort bien Legrand (_Hist. ms. IV, 9_) +très-envenimé contre Louis XI, et qui, pour ses désobéissances +continuelles, fut obligé de se démettre de son évêché.» Sa chronique +est celle qu'on connaît sous le nom d'Amelgard; c'est ce que doit +prouver M. Jules Quicherat, dans une dissertation encore inédite. +_Bibl. royale, mss. Amelgardi_, n{os} 5962, 5963.] + +Le sacre de Reims fut le triomphe du duc de Bourgogne; le roi n'y +brilla que par l'humilité. Le duc, du haut de son cheval et dominant +la foule de ses pages, de ses archers à pied, «avoit la mine d'un +empereur»; le roi, pauvre figure et pauvrement vêtu, allait devant, +comme pour l'annoncer. Il semblait être là pour faire valoir par le +contraste cette pompe orgueilleuse. On démêlait à peine les nobles +Bourguignons, les gras Flamands, enterrés qu'ils étaient, hommes et +chevaux, dans leur épais velours, sous leurs pierreries, sous leur +pesante orfévrerie massive. En tête, à la première entrée, sonnaient +des sonnettes d'argent au col des bêtes de somme, habillées +elles-mêmes de velours aux armes du duc; ses bannières flottaient sur +cent quarante chariots magnifiques qui portaient la vaisselle d'or, +l'argenterie, l'argent à jeter au peuple, et jusqu'au vin de Beaune +qui devait se boire à la fête[328]. Dans le cortége figurait, marchant +et vivant, le banquet du sacre, petits moutons d'Ardennes, gros boeufs +de Flandre; la joyeuse et barbare pompe flamande sentait quelque peu +sa kermesse. + +[Note 328: Ces détails et tous ceux qui suivent sont tirés de +Chastellain. Il s'excuse à chaque instant avec une modestie amusante +(p. 148, 154) de parler de ces belles choses: il baisse les yeux +hypocritement. Mais on voit bien que le grand chroniqueur est ébloui, +comme le peuple.] + +Le roi, tout au revers, semblait homme de l'autre monde. Il se +montrait fort humble, pénitent, âprement dévôt. Dès minuit, la veille +du sacre, il alla ouïr matines, communia. Le matin il était au choeur, +il attendait la sainte ampoule qui devait venir de Saint-Remi, +apportée sous un dais. À peine sut-il qu'elle était aux portes, vite +il y courut, «et se rua à genoux.» À deux genoux, mains jointes, il +adora. Il accompagna le saint vase jusqu'à l'autel, et «il se rua +encore à genoux.» L'évêque de Laon le relevait pour la lui faire +baiser, mais trop grande était sa dévotion, il restait sur les genoux, +toujours en oraison, les yeux fixés sur la sainte ampoule. + +Il endura en roi chrétien tous les honneurs du sacre. Les pairs +prélats et les pairs princes l'ayant placé entre des rideaux, il fut +dépouillé, puis, dans sa naturelle figure d'Adam, présenté à l'autel. +«Il s'y rua à genoux,» et reçut l'onction des mains de l'archevêque; +il fut, selon le rituel, oint au front, aux yeux, à la bouche, de plus +au pli des bras, au nombril, aux reins. Alors ils lui passèrent la +chemise, l'habillèrent en roi et l'assirent sur son siége royal. + +Ce siége était élevé à la hauteur de vingt-sept pieds. Tous se +tinrent un peu en arrière, sauf le premier pair, le duc de Bourgogne: +«Lequel lui assit en tête son bonnet; puis il prit la couronne, et la +levant en haut à deux mains afin que tout chacun la vît, la soutint un +peu longuement au-dessus de la tête du roi, puis lui assit bien +doucement au chef, criant: «Vive le roi! Montjoie Saint-Denis!» La +foule cria après le duc de Bourgogne. + +Toute la cérémonie se faisait par le duc de Bourgogne, «comme de le +mener à l'offrande, de lui ôter et remettre sa couronne à l'heure du +lever-dieu, puis de le descendre en bas et le ramener au grand-autel.» +Longue et laborieuse cérémonie; le plus pénible, c'est que le roi, +voulant faire des chevaliers, dut l'être d'abord de la main de son +oncle. Il fallut qu'il se mît à genoux devant lui, qu'il reçût de lui +le coup de plat d'épée... «Le roi enfin se tanna.» + +Au banquet, il dîna couronne en tête; mais comme cette couronne du +sacre était large et ne tenait pas juste, il la mit tout bonnement sur +la table, et, sans faire attention aux princes, il causa tout le temps +avec Philippe Pot, qui était au dos de sa chaise, un gentil et subtil +esprit. Cependant à grand bruit arrivèrent, au travers du banquet, des +gens chargés qui portaient des «nerfs, drageoir et tasses d'or;» +c'était le don que faisait le duc de Bourgogne pour le joyeux +avénement. Il ne s'en tint pas là ; il voulut faire hommage au roi de +ce qu'il avait au royaume, et promit service même pour ce qui était +terre d'Empire[329]. Il risquait peu de faire hommage à celui chez qui +il avait garnison si près de Paris. + +[Note 329: «... Vous en promets obéissance et service, et +non-seulement d'icelles, mais de la duchié de Brabant, de Luxembourg, +de Lauthrich, Limbourg, de la comté de Bourgoingne, de Haynault, de +Zélande, de Namur et de toutes les terres, lesquelles ne sont point du +royaulme de France, et que je ne tiens point de vous.» Jacques Du +Clercq, liv. IV, c. XXXII.] + +Et Paris même n'était-il pas à lui? Quoiqu'il n'y eût pas été depuis +vingt-neuf ans, le vieux quartier des halles, où il avait son hôtel +d'Artois, ne l'avait jamais oublié. À l'entrée, un boucher lui cria: +«Ô franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu en la ville de +Paris! il y a longtemps que vous n'y fûtes quoiqu'on vous ait bien +désiré.» + +Le duc fit justice à Paris par son maréchal de Bourgogne, et sans +appel; mais il fit bien plus grâce et plaisir. Il donna tant à tant de +gens, qu'on aurait dit qu'il était venu acheter Paris et le royaume. +Tous venaient demander, comme si Dieu fût descendu sur terre. +C'étaient de bonnes dames ruinées, des églises en mauvais état, des +couvents de Mendiants, tout ce qu'il y avait de souffreteux chez les +nobles et les gens d'église. On voyait comme une procession à la porte +de l'hôtel d'Artois; à toute heure, table ouverte, et trois chevaliers +pour recevoir tout le monde honorablement. Cet hôtel était une +merveille pour les meubles, la riche vaisselle, les belles +tapisseries. Le peuple de Paris de toute condition, dames et +damoiselles, depuis le matin jusqu'au soir, y venait à la file, +voyait, béait... Il y avait, entre autres choses, la fameuse +tapisserie de Gédéon, la plus riche de toute la terre, le fameux +pavillon de velours, qui contenait salle, vestibule, oratoire et +chapelle. + +Toutes ces magnificences flamandes étaient trop à l'étroit; il fallut, +pour déployer la splendeur de la maison de Bourgogne et des princes du +Nord, un grand et solennel tournoi. Rare bonheur pour les Parisiens. +Le duc de Bourgogne y enleva les coeurs. Au départ de l'hôtel +d'Artois, son cheval n'étant pas prêt, il monta sans façon sur la +haquenée de sa nièce, la duchesse d'Orléans, ayant sa nièce derrière +lui, mais devant (le joyeux compère) une fille de quinze ans, qui +était à la duchesse et qu'elle avait prise pour sa jolie figure. + +Il trotta ainsi jusqu'aux lices de la rue Saint-Antoine. Tout le +peuple criait: «Et velà un humain prince! velà un signeur dont le +monde seroit heureux de l'avoir tel! Que benoît soit-il et tous ceux +qui l'aiment! Et que n'est tel notre roi et ainsi humain, qui ne se +vête que d'une pauvre robe grise avec un méchant chapelet, et ne haît +rien que joie[330].» + +[Note 330: Chastellain.] + +Ils avaient tort, le roi Louis avait ses joies aussi. Quand le comte +de Charolais, messire Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne, +Philippe de Crèvecoeur, toute la haute seigneurie flamande et +wallonne, eurent jouté et ravi la foule, un rude homme d'armes parut, +que le roi payait tout exprès, sauvagement «houssé et couvert, homme +et cheval, de peaux de chevreuils armés de bois,» mais fièrement +monté, lequel «vint riflant parmi les jouteurs... et ne dura rien +devant lui.» Le roi regardait, caché, à une fenêtre, derrière +certaines dames de Paris. + +Il était étrange qu'il ne se montrât pas; le tournoi se donnait +justement à sa porte, tout contre les Tournelles où il résidait. +Apparemment le triste hôtel s'égayait peu de ces bruits de fêtes. Le +roi y vivait seul et chichement; petit état, froide cuisine. Il avait +eu la bizarrerie de s'en tenir aux quelques serviteurs qu'il amenait +de Brabant; il vivait là comme à Genappe. Au fait, il n'avait pas +besoin d'établissement; sa vie devait être un voyage, une course par +tout le royaume. À peine roi, il prit l'habit de pèlerin, la cape de +gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ôta qu'à la +mort. Campé plus que logé dans ce vaste hôtel des Tournelles, +s'agitant[331], s'ingéniant de mille sortes, «subtiliant jour et nuit +nouvelles pensées,» personne ne l'eût pris pour l'héritier dans la +maison de ses pères. Il avait plutôt l'air d'une âme en peine qui, à +regret, hantait le vieux logis; à regret, loin d'être un revenant, il +semblait bien plutôt possédé du démon de l'avenir. + +[Note 331: On aurait pu l'appeler, comme on appelait cet Auguste de +Thou, à qui Richelieu coupa la tête: _Votre inquiétude_.--C'est le +vrai nom de l'esprit moderne.] + +S'il sortait des Tournelles, c'était le soir, en hibou, dans sa triste +cape grise. Son compère, compagnon et ami (il avait un ami), était un +certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion près de son père, +et qu'alors il tenait près du comte de Charolais pour lui faire +trahir aussi son père, le duc de Bourgogne, pour faire consentir le +vieux duc au rachat des places de la Somme. Louis XI aimait +incroyablement ce fils, il le choyait, le couvait. Bische, qui avait +plus d'un talent, les menait la nuit, tous les deux, le comte et le +roi, voir les belles dames. Ce cher Bische, l'intime ami du roi, +pouvait entrer chez lui jour et nuit; les sergents et huissiers en +avaient l'ordre pour lui; pour nul autre; c'était le seul homme pour +qui le roi fût toujours visible, pour qui il ne dormît jamais. + +Ce qui l'empêchait de dormir, c'étaient les villes de la Somme. De +Calais, qui alors était Angleterre, le duc de Bourgogne pouvait amener +l'ennemi sur la Somme en deux jours; les logis étaient prêts, les +étapes prévues. Par cela seul que le duc avait ces places, il +commandait, menaçait sans mot dire, tenait l'épée levée. Comment +espérer que jamais il voulût la rendre, cette épée? Qui eût osé lui +donner le conseil de se dessaisir d'une telle arme, de lâcher cette +forte prise par où il tenait le royaume. Le roi ne désespéra pas; il +s'adressa au fils, au favori, il tâta le sire de Croy, le comte de +Charolais. Il offrit, donna des choses énormes, terres, pensions, +charges de confiance. Dès son avénement, il nomma Croy grand maître de +son hôtel, livrant la clef de sa maison pour avoir celle de la France, +hasardant presque le roi pour l'affranchissement du royaume. Quant au +comte de Charolais, il lui fit faire un voyage triomphal dans les +pays du centre[332], lui donna à Paris hôtel et domicile[333], lui +assigna une grosse pension de trente-six mille livres; il alla jusqu'à +lui donner (de titre au moins) le gouvernement de la Normandie, et +flatta sa vanité d'une royale entrée dans Rouen[334]. + +[Note 332: Le roi alla jusqu'à lui laisser exercer le droit de grâce. +En passant à Troyes, le comte de Charolais donne des lettres de +rémission à Pierre Servant qui, le jour précédent, a tué son +beau-frère. _Archives du royaume, J. registre 198_, nº 81.] + +[Note 333: L'hôtel de Nesle. (_Archives, Mémoriaux de la chambre des +comptes_, III, 18 septembre 1461).] + +[Note 334: Le 19 décembre 1461, notable compagnie va à sa rencontre, +de par la ville, ainsi que le roi l'avait avertie. On lui porte trois +penchons de vin, l'un de Bourgogne, l'autre de Paris et le troisième +de vin blanc de Beaune; de plus, trois draps, l'un écarlate, l'autre +pers, le troisième gris, tous trois faits à Rouen... Communiqué par M. +Chéruel, d'après les Délibérations du conseil de ville. _Archives de +Rouen, vol. VII, fol. 197._ Le vin ne s'offrait qu'au seigneur. V., +dans Chastellain, l'indignation qu'excitèrent les Croy en se faisant +donner le vin à Valenciennes.] + +La grande affaire intérieure ne pouvait que mûrir lentement: il +fallait attendre. Mais il s'en présentait d'autres autour du royaume, +où il semblait qu'il y eût à gagner. + +La maison d'Anjou se chargeait de continuer, dans ce sage XVe siècle, +les folies héroïques du moyen âge. Le monde ne parlait que du frère et +de la soeur, de Jean de Calabre et de Marguerite d'Anjou, de leurs +fameux exploits, qui finissaient toujours par des défaites; la soeur +traînant dans vingt batailles son pacifique époux, dressant les +échafauds au nom d'un saint, s'acharnant malgré lui à lui regagner son +royaume. Le frère en réclamait quatre ou cinq à lui seul, les royaumes +de Jérusalem, de Naples, de Sicile, de Catalogne et d'Aragon; esprit +mobile, d'espérance légère, partout appelé, partout chassé, courant, +sans argent ni ressources, d'une aventure à l'autre... Louis XI parut +prendre intérêt à ces guerres romanesques, dont il comptait bien +profiter. Les chevaliers, les paladins, plaisaient à l'homme +d'affaires, comme des _prodigues_, sur lesquels on pouvait faire de +beaux bénéfices. De toutes parts, il y avait à gagner avec eux. Gênes +était un si beau poste vers l'Italie, Perpignan une si bonne barrière +vers l'Espagne; mais quoi! si l'on eût pris Calais! + +Calais était une trop belle affaire; on osait à peine espérer. Pour +que la fière Marguerite en vînt à vendre ce premier diamant de la +Couronne, à trahir l'Angleterre, il fallait que, de misère ou de +fureur, elle perdît l'esprit. Louis XI crut avoir ce bonheur. Le parti +de Marguerite fut exterminé à Towton; elle n'eut plus de ressource que +chez l'étranger. + +Cette bataille de Towton n'avait pas été comme les autres, une +rencontre de grands seigneurs; ce fut une vraie bataille, et la plus +sanglante peut-être que l'Angleterre ait livrée jamais. Il resta sur +la place trente-six mille sept cent soixante-seize morts[335]. Ce +carnage indique assez qu'ici le peuple combattit pour son compte, non +pas tant pour York ou pour Lancastre, mais chacun pour soi. +Marguerite, l'année d'avant, pour accabler son ennemi, avait appelé à +la guerre, au pillage, les bandits du _Border_[336], les affamés +d'Écosse; dans une course d'York à Londres, ils raflèrent tout, +jusqu'aux vases d'autel. Alors la forte Angleterre du midi, tout ce +qui possédait, se leva et marcha au nord, Édouard et Warwick en tête; +tous aimaient mieux périr que d'être pillés une seconde fois. Nulle +grâce à faire ni demander; et c'était pourtant la semaine sainte... Le +temps était celui d'un vrai printemps anglais, affreux; la neige +aveuglait, on ne voyait goutte à midi, on se tuait à tâtons. Ils n'en +continuèrent pas moins consciencieusement leur sanglante besogne, le +jour, la nuit et tout le second jour. L'idée fixe de la propriété en +péril, le _home and property_ les tint inébranlables. Au soir enfin, +les gens de la Rose sanglante, quand les bras leur tombaient, virent +venir encore un gros bataillon de pâles Roses, et ils comprirent +qu'ils étaient morts; ils reculèrent lentement, mais ils reculaient +dans une rivière; le Corck roulait derrière eux. + +[Note 335: Hall; Turner.] + +[Note 336: Il semble que le parti d'Henri VI ait essayé de rejeter sur +celui d'York l'odieux de cet appel aux hommes du Nord. Le conseil +privé écrit au nom d'Henri, que le roi a connaissance, «que les gens +du Nord, outrageux et sans frein, accourent pour votre destruction et +le bouleversement de votre pays.» Rot. Parl., vol. V., p. 307-310, 28 +jan. 1461.] + +Édouard fut roi. Dès lors celui qui l'avait fait roi, Warwick, se +fiant peu à sa reconnaissance, regarda au dehors et se mit à calculer +s'il trouverait mieux son compte à le servir ou à le vendre. + +Louis XI avait une sincère estime pour les hommes de ruse, pour ceux +du moins qui réussissaient; il semble avoir aimé Warwick, à sa +manière, comme il aimait Sforza. L'Anglais, selon toute apparence, +reçut de solides gages de cette amitié. Qui fouillerait bien Warwick +castle trouverait peut-être dans cette royale fondation l'argent de +Louis XI. On le croirait volontiers quand on voit celui-ci peu inquiet +de l'immense armement que l'Angleterre faisait contre lui, deux cents +vaisseaux, quinze mille hommes; Henri V n'en avait guère eu davantage +pour conquérir la France. Mais le roi savait longtemps d'avance le +jour où Warwick ferait sortir la flotte. Il alla paisiblement voyager +dans tout le midi, ne craignit pas d'engager une armée en Catalogne et +fit fort à son aise sa belle affaire de Roussillon[337]. + +[Note 337: L'expédition avait été résolue le 13 février. Le 20 mars, +Warwick se fait donner les pouvoirs les plus étendus; par exemple, il +peut traiter avec toute place de la côte de France, pour en tirer +rançon ou tribut: «Auctoritatem quæcumque loca _appatisandi_.» Il peut +prendre un fort et le _perdre_, sans avoir à craindre d'être inquiété, +ni poursuivi. Rymer, t. V (3 édit.), p. 110, 20 mart. 1362. + +«Faites que vous ayez achevé devant que le comte de Warwick soit sur +la mer, qui sera _le premier jour de may_.» Lettre de Louis XI, écrite +au comte de Foix, avant l'expédition de Roussillon. _Bibliothèque +royale, mss. Legrand, preuves_, c. II.] + +Il se passait en Espagne une tragédie qui promettait d'être lucrative, +elle devait sourire à Louis XI. Le monde en pleurait; des peuples +entiers avaient couru aux armes, d'indignation et de pitié. Un père +remarié, don Juan d'Aragon, pour plaire à la marâtre, avait dépouillé +son fils[338], don Carlos de Viana, héritier de Navarre; il l'avait +emprisonné, tué de chagrin, peut-être de poison. Le pauvre prince, +qui, vivant, ne s'était guère plaint, se plaignit mort; les Catalans +l'entendaient la nuit dans les rues de Barcelone. Le mauvais père eut +tous les coeurs contre lui; il vit comme «la terre se soulever et +crier les pierres du chemin...» Le misérable eut peur; il appela les +Français, puis, ayant peur des Français, il appela les Anglais contre +eux. Son gendre, le comte de Foix, qui, avec ses grandes espérances +d'Espagne, n'en avait pas moins jusque-là tout son bien en France, ne +pouvait s'adresser qu'au roi; sans son aide, il ne pouvait guère +hériter de l'autre côté des monts. Il avertit donc Louis XI, qui +profita de l'avis pour son compte. Les Catalans, encouragés sous +main[339], vinrent à Paris dire au roi que don Carlos de Viana, +poursuivi par son père, ainsi qu'il l'avait été lui-même par Charles +VII, le priait en mourant d'avoir pitié d'eux, de prendre leur +défense. Le roi accepta ce legs pieux, et déclara qu'il défendrait +envers et contre tous les sujets de son ancien ami. + +[Note 338: Et quel fils! Un des hommes les plus aimables de l'Espagne, +qui respecta toujours son père, même en luttant contre lui, et qui, si +son parti l'eût permis, aurait laissé là la Navarre, comme il refusa +le trône de Naples, oubliant le monde avec son Homère et son Platon, +dans un monastère au pied de l'Etna.--Il était poète, ami des poètes +du temps; il a traduit l'Éthique d'Aristote, et fait une chronique de +Navarre. (Prescott.)] + +[Note 339: Le roi lui-même semble l'avouer; il écrit aux Catalans: +«Avant (même) la réception de vos lettres, nous avons envoyé par +devers vous nostre amé et féal conseiller et maistre de nostre +hôtel... qui est l'un de nos serviteurs à qui nous avons plus grande +confidence, comme les aucuns de vous savent assez.» Octobre 1461. +_Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. II. Il est probable +qu'averti par Juan II, en septembre, de la mort de son fils, il avait +espéré s'emparer de tous les états catalans, mais qu'il se rabattit +sagement sur le Roussillon.] + +La partie était bien engagée; seulement il fallait des avances, une +armée, de l'argent, de l'argent à l'heure même. Il fallait, pour +joyeuses prémices du nouveau règne, frapper des taxes, et cela au +moment où les bonnes gens, pleins d'espérance, disaient qu'on ne +payerait plus rien, au moment où le duc de Bourgogne priait +solennellement le roi de ménager le pauvre peuple, tout en exigeant de +grosses pensions pour les grands. + +Le roi, aux expédients, s'en prit à la vendange qu'on allait faire, et +mit un impôt sur les vins, pour être perçu aux portes des villes. +Reims, Angers, d'autres villes encore n'en voulurent rien croire[340], +et soutinrent que l'édit était controuvé. À Reims, les vignerons, le +petit peuple et les enfants, pillèrent les receveurs, brûlèrent les +registres et les bancs des élus[341]. Le roi, sans bruit, coula des +soldats déguisés dans la ville, fit justice, puis vendit son pardon. +Il pardonna lorsqu'on eut coupé les oreilles aux uns, la tête aux +autres, sans compter les pendus. Et ils pendent encore au clocher de +la cathédrale, où leur triste effigie, registres au col, fut mise aux +frais de la ville, en mémoire de la clémence du roi[342]. + +[Note 340: Voir le détail fort naïf dans les lettres de rémission: +Ordonnances, XV, 297-301, déc. 1461.] + +[Note 341: «Un tailleur attacha un écrit à la porte du receveur, +disant que si la justice de Reims ne cessoit, on brûleroit toutes les +maisons que les bourgeois ont à la campagne.» Il semble d'après les +autres dispositions que les _enfants_ aient tout fait, brûlé le siége +et les papiers des élus, dévasté l'hôtel du receveur. (_Bibl. royale, +mss. Legrand, c. I, 1461, septembre_).--Ceci me rappelait les bizarres +et sinistres figures de gamins qui soufflètent Jésus dans les +tapisseries du sacre que l'on garde à Reims.] + +[Note 342: V. les _mss. de Rogier_, et les preuves de la savante +histoire de M. Varin.] + +Une taxe sur les vins, assez mal payée, était peu de chose. Les +villes n'étaient pas riches. Les campagnes étaient aux seigneurs. Le +clergé seul eût pu aider. Au lieu de disputer avec les bénéficiers +pour quelque faible don gratuit, le roi imagina de mettre la main sur +les bénéfices mêmes, de s'arranger avec le pape pour faire entre eux +les nominations[343]. La Pragmatique, les élections où dominaient les +grands, il les supprima hardiment par une simple lettre. Il comptait +avoir près de lui un légat de Rome, au moyen duquel il disposerait des +bénéfices[344], les emploierait à acquitter ses dettes, à contenter +ses serviteurs, payant, par exemple, le chancelier d'un évêché, le +président d'une abbaye, parfois un capitaine d'une cure ou d'un +canonicat. + +[Note 343: Le roi espérait aussi que Pie II l'aiderait à reprendre +Gênes. Tout ce qu'il tira du spirituel pontife, ce fut une épée bénite +et quatre vers à sa louange.] + +[Note 344: Le cardinal évêque d'Arras, pour décider le roi à abolir la +Pragmatique, «lui avoit promis que le pape envoieroit un légat en +France qui donneroit les bénéfices.» _Bibl. royale, mss. Legrand, +preuves, c. I._--Pie II lui écrivait: «Si les prélats et universités +désirent quelque chose de nous, c'est à vous qu'ils doivent +s'adresser.» Pii secundi epist. 2 oct. 1461.] + +L'abolition de la Pragmatique fut une bonne scène. Le roi, en +Parlement, devant le comte de Charolais et les grands du royaume, +déclara que cette horrible Pragmatique, cette guerre au Saint-Siége, +pesait trop à sa conscience, qu'il ne voulait plus seulement en +entendre le nom. Il exhiba ensuite la bulle d'abolition, la lut +dévotement, l'admira, la baisa, et dit qu'à tout jamais il la +garderait dans une boîte d'or[345]. + +[Note 345: «Tuas litteras... admiratur et osculatur... Intra thesauros +suos in aurea arcula recludi jussit, exemplariaque per Galliam totam +disseminari.» _Lettre du cardinal d'Arras au pape, nov. 1461, +Legrand, Ibidem._] + +Il avait préparé cette farce dévote par une autre, impie et tragique, +où le mauvais coeur n'avait que trop paru. Il crut ou parut croire que +son père était damné pour la Pragmatique; il pleura sur cette pauvre +âme[346]. Le mort, à peine refroidi, eut à Saint-Denis l'outrage +public d'une absolution pontificale; il fut, qu'il le voulût ou non, +absous sur sa tombe par le légat. Acte grave, qui désignait au simple +peuple, comme damnés d'avance, tous ceux qui avaient été pour quelque +chose dans la Pragmatique: or c'étaient à peu près tous les grands et +prélats du royaume, c'étaient tous les bénéficiers nommés sous ce +régime, c'étaient toutes les âmes qui, depuis vingt ans, auraient reçu +la nourriture spirituelle d'un clergé entaché de schisme. Il était +difficile de produire une plus générale agitation. + +[Note 346: «Et sy dict-on qu'il pleura moult tendrement.» Jacques Du +Clercq, liv. IV, c. XXXII.--«In quo non modo defuncti cineres +infamavit, quatenus in se erat, ac sepulchrum, sed et universam pene +Gallicanam Ecclesiam hac ignominia percellebat.» Amelgardus, cité dans +les Libertez de l'Église Gallicane, Preuves, I, 148. Cf. _Bibl. roy., +Amelgardi mss._, n{os} 5962, 5963.] + +Le Parlement réclamait, Paris était ému. D'autre part, le duc de +Bourgogne s'en allait fort mal content[347]: le roi semblait s'être +moqué de lui; il l'avait remercié, caressé, comblé, accablé; mais rien +que des paroles, pas un effet. Il lui fit par honneur nommer +vingt-quatre conseillers au Parlement, dont aucun ne siégea. Il lui +accorda le libre cours des marchandises d'une frontière à l'autre; +mais le Parlement n'enregistra point. Il lui donna la grâce d'Alençon, +mais en gardant au gracié ses places et ses enfants. Ainsi le +magnifique duc, de sa croisade de Reims et de Paris, ne rapportait +rien que l'honneur. Pour l'honorer encore, dès qu'il fut hors Paris, +le capitaine de la Bastille courut après lui dans les champs, et lui +offrit de la part du roi les clefs du fort. C'était un peu tard. + +[Note 347: Les compagnons de l'exil semblent s'être entendus avec +Bureau et autres pour éconduire les Bourguignons: «En la ville de +Paris, deux jours avant le partement du Roi, M. de Montauban et le +Bastard d'Armignac, estoient de plain jour en une allée derrière +l'eschançonnerie... Ledit de Montauban dit: Ces Bourguignons +cuident... le Roi, ainsi qu'ils l'ont gouverné par de là , mais non +feront. Et en outre dirent que le duc de Bourgogne n'avoit que M. de +Ch(_arolais_) et que pourroit avenir telle chose qu'ils ne seroient +pas si grands maistres... Et incontinent appelèrent Me Jehan Bureau +auquel ils dirent: Venez ça; nous autres, bons..., nous avons +conclu... Et il leur répondit: Vraiment oui, je serai...» _Rapport de +Jean le Denois dit Trasignies, soi-disant écuyer_, etc. _Bibl. royale, +mss. Legrand, preuves_, c. I, 1461 (septembre?)--Le roi donna-t-il au +duc de Bourgogne les enclaves du Maçonnais et de l'Auxerrois, lui +paya-t-il effectivement les anciennes dettes, comme quelques-uns le +disent? J'en croirais plus volontiers Chastellain, selon lequel il ne +donna que des paroles.] + +Le duc de Bourgogne était resté assez pour voir à Paris ses ennemis +de Liége[348], et le roi traiter avec eux. Ces rudes Liégeois +s'étaient mal conduits avec Louis XI quand il était dauphin. Devenu +roi, il avait dit contre eux de grosses paroles, envoyé même des +troupes du côté de Liége; il voulait seulement leur montrer qu'il +avait les bras longs, qu'il était fort. Les Liégeois l'aimèrent +d'autant plus; ils envoyèrent à Paris, et les envoyés furent reçus à +merveille. Le roi dit qu'il était leur compère, qu'il les protégerait +envers et contre tous. + +[Note 348: Qu'on juge s'ils avaient sujet de l'être. «Nostre évesque +fut mandé par le duc Philippe à la Haye... où il alla en bon estat et +fust reçeu par le duc à la manière de la cour, et après l'avoir esté +quelque espace de temps, faisant bonne chère sans autre chose, demanda +congé de revenir à Liége, ce qui lui fut _refusé_ et il _fut +contraint_, avant de partir, de lui promettre et jurer de résigner +l'évesché au profit de Louis de Bourbon. _Chronique ms. de Jean de +Stavelot, ann. 1455, nº 183 de la Bibliothèque de Liége._--Je lis dans +un autre manuscrit de la même bibliothèque qu'Heinsberg résigna: au +proffit de noble sieur Louys de Bourbon, quy estoit jeune et bel +homme; quelques jours après qu'il eust ce fait, il pensa à ce qu'il +avoit fait en pleurant amèrement, puis retourna à Liége; mais quand la +commune sceut sa résignation, ils furent moult désolés et en menèrent +grand deuil, et à lui fut demandé pour quelle raison il avoit ce fait +et s'il avoit esté contraint. Mais il leur répondit qu'il l'avoit fait +de son bon gré.» _Bibl. de Liége, mss. 180, fol. 152._] + +À force de pousser ainsi la maison de Bourgogne, il était probable +qu'elle finirait par se rapprocher de la maison de Bretagne. Il ne +manquait pas de gens pour s'entremettre de ce rapprochement, sous les +yeux mêmes du roi. Il n'imagina d'autre moyen pour l'empêcher que de +nommer le duc de Bretagne son lieutenant pour huit mois (pendant sa +tournée du midi) dans les provinces entre Seine et Loire; c'était lui +mettre entre les mains moitié de la Normandie qu'il avait fait +semblant de donner tout entière au comte de Charolais. + +Il essayait du même moyen pour brouiller les maisons de Bourbon et +d'Anjou. La Guienne, qu'il retirait au duc de Bourbon, il la donna au +comte du Maine, frère de René d'Anjou, et, comme ce comte était un +homme peu à craindre, il lui donna encore le Languedoc. Tout cela au +reste de titre et d'honneur; quant à la force, il croyait la garder: +il était sûr des grandes villes de la plaine, Toulouse et Bordeaux; il +avait acheté l'amitié des deux maisons de la montagne, Armagnac et +Foix; enfin, dans la Guienne, dans le Comminges, il avait mis un homme +à lui, qui n'était que par lui, le bâtard d'Armagnac. + +Toutes choses ainsi préparées, avant de mettre la main aux affaires du +midi, il commença par le vrai commencement, par Dieu et les saints, +les intéressant dans ses affaires, leur faisant part d'avance, par de +belles offrandes, qui témoignaient partout de la dévotion du roi +très-chrétien: offrandes à sainte Pétronille de Rome pour aider à +bâtir l'église; offrandes à saint Jacques en Galice; offrandes à saint +Sauveur de Redon, à Notre-Dame de Boulogne. Notre-Dame ne fut pas +ingrate, comme on verra plus tard. + +Les pèlerinages bretons, hantés d'une si grande foule et si dévote, +avaient pour Louis XI un merveilleux attrait. Situés, la plupart, sur +les Marches de France, ils lui donnaient l'occasion de rôder tout +autour, au grand effroi du duc de Bretagne. Tantôt c'était +Saint-Michel-en-Grève qu'il voulait visiter, tantôt Saint-Sauveur de +Redon. Cette fois, de Redon il alla à Nantes, et le duc crut qu'il +voulait enlever la douairière de Bretagne, la marier, s'approprier son +bien[349]. + +[Note 349: Du moins en le donnant à un prince de Savoie, dont il +voulait se servir. Legrand s'obstine à en douter, pour l'honneur de +Louis X, malgré Lobineau, XVIII, 678, malgré D. Morice, XII, 78.] + +Le moyen pourtant de se défier? le pèlerin voyageait presque seul, ne +voulant pas être troublé dans ses dévotions[350]. Au départ (18 déc.), +il s'était débarrassé un peu rudement de l'amour des sujets, en +faisant crier à son de trompe que personne ne s'avisât de suivre le +roi, sous peine de mort. Pour aller remercier son patron, saint +Sauveur de Redon, qui l'avait protégé dans ses infortunes, il voulait +cheminer tel qu'il avait été alors, comme un pauvre homme, avec cinq +pauvres serviteurs, mal vêtus comme lui, tous six portant au col de +grosses patenôtres de bois. Si sa garde suivait, c'était de loin; de +loin suivaient aussi canons et couleuvrines[351], paisiblement, sans +bruit, sous Jean Bureau, le bon maître des comptes. Tout cela filait +vers le midi. Le roi allait toujours. De Nantes, il voulut voir cette +petite république de La Rochelle. À La Rochelle, il eut envie de voir +Bordeaux, une belle ville; mais comme il la regardait du côté de la +Gironde, il fut lui-même aperçu d'un vaisseau anglais qui heureusement +ne put suivre son batelet dans les eaux basses. Pour voir et savoir +par lui-même, il hasardait tout. + +[Note 350: «Que nul, sus peine de mort, ne s'avanchast de le sieuvir.» +Chastellain, p. 189.--«Pour considération de la grant dévocion que de +tout temps nous avons eue à monsieur Saint-Sauveur, lequels nous avons +tous jours par cy devant prié et réclamé en tous nos faiz et +affaires.» _Archives du royaume, J. registre 198, 91, 14 octobre +1461._] + +[Note 351: Cette artillerie était formidable, à en juger par +l'inventaire qu'on en fit l'année suivante: «_Inventaire de +l'artillerie du Roy et déclaration des lieux où elle est de présent +fait en aoust 1463_: Et premièrement à Paris, bombardes: La grosse +bombarde de fer, nommée Paris, la volée de La plus du monde; de la +Daulphine, de la Réalle, de Londres, de Mortreau, la volée Médée, la +volée Jason. Canons: Barbazan, La Hyre (de fer d'une pièce), Flavy, +Boniface (de fer de deux pièces), etc., etc.» _Bibl. royale, mss. +Legrand, preuves, c. I, août 1463._] + +Sur le chemin, de Tours jusqu'à Bayonne, il allait confirmant, +augmentant les franchises des villes, caressant les bourgeois, +anoblissant les consuls, les échevins; pour tous, enfin, bon homme et +facile[352]. Les gens de la Guienne, traités par Charles VII à peu +près comme Anglais, eurent lieu d'être surpris de la bonté de Louis +XI. Dès son avénement, il avait appelé à lui leurs notables; venu chez +eux lui-même, il sembla se remettre à eux, rendit à Bordeaux toutes +ses libertés. Il dit de plus qu'il n'était pas juste que Bordeaux +plaidât à Toulouse, qu'il voulait que désormais on vînt plaider chez +elle de toute la Guienne, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Quercy, +du Limousin. Il fit de Bayonne un port franc. Il rappela le comte de +Candale, Jean de Foix, banni comme ami des Anglais; il lui rendit ses +biens. + +[Note 352: Cette facilité remplit dans le recueil des Ordonnances de +cent à deux cents pages in-folio, et tout n'est pas imprimé à beaucoup +près. Ordonnances, XV, p. 137, 212, 332, 360-458, 649, etc., etc.] + +Ayant ainsi assuré ses derrières, il put agir sérieusement vers +l'Espagne. Il avait déjà traité, chemin faisant, avec le gendre du roi +d'Aragon, le comte de Foix, en avait pris des arrhes. Le beau-père, +troublé de sa mauvaise conscience, tergiversait, appelait, renvoyait +les Français, les menaçait de la descente anglaise. Le roi, pour en +finir, écrivit durement au gendre qu'il savait tout, que les Anglais +se moquaient de lui; que quand même ils viendraient, ils ne +resteraient pas, tandis que le roi de France «sera toujours là pour le +châtier... Il faut que vous sachiez sa volonté, qu'il ne nous amuse +pas jusqu'à ce que le comte de Warwick soit en mer... Au reste, le +comte de Warwick ne nous peut déranger; notre artillerie est toute à +la Réole.» + +Il avançait toujours, et plus il avançait, plus les Catalans +encouragés serraient leur roi; il n'en pouvait plus[353]. La marâtre, +avec ses enfants, s'était jetée dans Girone; elle y fut assiégée, +affamée. Il fallut bien alors que don Juan vînt où l'attendait Louis +XI (3 mai); il engagea pour un secours le Roussillon qui n'était pas à +lui, mais bien aux Catalans. L'horreur du pacte, c'est que pour +échapper à la punition d'un premier crime, le coupable en faisait un +autre; après avoir tué son fils, il tuait sa fille, la livrait à +l'autre fille, du second lit, à la comtesse de Foix. La pauvre +Blanche, héritière de Navarre après don Carlos, fut attirée par son +père, qui voulait, disait-il, lui faire épouser le frère de Louis XI, +et elle épousa un cachot du donjon d'Orthez, où sa soeur l'empoisonna +bientôt. + +[Note 353: Un capitaine de Louis XI lui fait à peu près une triste +peinture de l'Aragonais, même après le secours qu'il reçut: «Je vous +certiffie par ma foy que c'est grand'pitié de les veoir, tant sont +deffaiz et à pié la plupart. Vous êtes bien en voye d'avoir Roy, Reyne +et filz sur les bras, se vous n'y donnez bon remède.» Lettre de +Garguesalle au Roy de France. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 15 +nov. 1462._--Voir sur tout ceci Zurita. Anales de la Corona d'Aragon, +XVII, 30 et seq.] + +L'Aragonais ne désespérait pas de duper Louis XI, d'avoir le secours +sans remettre le gage. Mais le roi, qui connaissait son homme, ne fit +rien sans être nanti. «Maréchal, écrit-il, avant tout, requérez au roi +d'Aragon Perpignan et Collioures; s'il les refuse, allez les +prendre[354].» + +[Note 354: Il ajoute: Je voudrois qu'il m'eust cousté dix mille escus, +et que j'eusse la possession des deux chasteaux et le roy d'Arragon +eust fait son appointement et tous fussiez par deça sains et sauves.» +_Bibl. royale, mss. Legrand, c. I_ (_14 août 1462_.)] + +Ainsi se fit l'affaire de Roussillon. Elle était assurée et le roi +revenu dans le nord, quand s'ébranla enfin la fameuse flotte anglaise. +Cette flotte avait attendu qu'il eût loisir de s'occuper d'elle. Des +falaises, il la vit passer, lui fit la conduite par terre, en +Normandie et jusqu'en Poitou. Tout le long de la côte, les villes +étaient garnies, gardées, tout le monde armé. Les Anglais, voyant ce +bel ordre, crurent prudent de rester en mer[355]. Seulement Warwick, +pour qu'il ne fût pas dit qu'il n'eût rien fait, fit une petite +descente à côté de Brest. De tout cet orage qui devait écraser Louis +XI, ce qui tomba, tomba sur le duc de Bretagne; les Bretons en +restèrent furieux contre les Anglais. + +[Note 355: Pas un mot dans Lingard, ni dans Turner.] + +Une lettre que le roi écrit vers cette époque, après sa capture du +Roussillon, respire la joie sauvage du chasseur. Pas un mot de +Warwick, qui apparemment l'inquiétait peu: «Je m'en vais bien bagué, +dit-il, je n'ai pas perdu mon estoc; je pique des deux; il faut que je +me récompense de la peine que j'ai eue, que je fasse bonne chère!... +La reine d'Angleterre est arrivée[356]...» + +[Note 356: Il écrit à l'amiral: «... Que, incontinent mes lettres +reçues, vous en veniez à Amboise, là où vous me trouverez. Car je m'en +vais délibéré de faire bonne chère et de me récompenser de la payne +que j'ay eu tout cest yver en ce pays... La Royne d'Angleterre est +arrivée... Je vous prie que vous faciez diligence, pour adviser ce que +j'aye à faire... Je m'en vais mardi, et picqueré bien. Se vous avez +rien de beau à mectre en foire, se le déployez; car je vous asseure +que je m'en voys bien bagué... Je me semble que je n'ay pas perdu mon +estoc.» _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 1462._] + +La _bonne chère_, c'eût été de reprendre Calais, de le reprendre au +moins par mains anglaises, au nom d'Henri VI et de Marguerite. La +triste reine d'Angleterre, malade de honte et de vengeance, depuis sa +grande défaite, suivait partout le roi, à Bordeaux, à Chinon, mendiant +un secours. Elle n'avait rien à attendre de son père ni de son frère, +qui, à ce moment, perdaient l'Italie. Louis XI le savait bien et n'en +faisait que mieux la sourde oreille: il la laissait languir[357]... +Qu'avait-elle à donner? rien que l'honneur et l'espérance. Elle promit +pour quelque argent que, si jamais elle reprenait Calais, elle en +nommerait capitaine un Anglo-Gascon qui était au roi[358], et qui, à +défaut de payement, remettrait le gage au prêteur. Nul doute qu'en +signant ce contrat de Shylock, cette dernière folie de joueur, elle +n'ait senti qu'elle mettait contre elle ses amis, comme sa conscience, +qu'elle périssait, et, qui pis est, méritait de périr. + +[Note 357: «J'ay appris de vous, monsieur, qu'il faut manger les +viandes lorsqu'elles sont mortifiées, et profiter sur les hommes, +quand ils sont attendris par leurs misères.» D'Aubigné, Confession de +Sancy.] + +[Note 358: Cet Anglo-Gascon était Jean de Foix, comte de Candale, que +Louis XI venait d'acheter. Nos Archives du royaume possèdent l'acte: +«Nos Margareta, regina... fatemur nos recepisse... vigenti milia +libras... ad quorum solutionem... obligamus villam et castrum +Calesie... Quam cito rex Angliæ recuperaverit antedictam villam... +constituet ibi prædilectum fratrem nostrum comitem Pembrochie, vel +dilectum consanguineum nostrum, _Johannem de Foix, comitem de Kendale_ +in capitaneum, qui jurabit et promittet tradere antedictam villam in +manus... cognati nostri Francie infra annum.» Jun. 23, 1462. _Archives +du royaume, Trésor des Chartes, J. 648, 2._] + +Tout en tirant de Marguerite ce gage contre les Anglais, le roi ne +voulait pas se fâcher avec l'Angleterre, avec son bon ami Warwick. Il +ne donnait rien à Marguerite, il prêtait. Et combien? Vingt mille +livres, une aumône, du neveu à la tante; il est vrai qu'il lui fit +donner soixante mille écus par la Bretagne. Il ne lui donnait pas un +soldat; qu'elle en levât si elle voulait. Par qui en levait-elle? Par +un homme qui passait pour l'ennemi du roi, par M. de Brézé, naguère +grand sénéchal de Normandie, qui sortait à peine de prison. Sans +mission et comme aventurier, il menait en Écosse les nobles et les +marins normands; c'était une affaire normande, écossaise, à peine +française; si Brézé voulait se faire tuer là -bas, le roi s'en lavait +les mains[359]. + +[Note 359: Chastellain y est pris; il croit que le roi «l'envoyait +ainsi que Peleus Jason en Colcos, pour en estre quitte.»] + +Française ou non, l'affaire venait à point pour la France. Tandis que +l'Angleterre en masse se tournait vers le nord, tandis que cette +désespérée Marguerite se faisait tuer ou pendre, le roi prenait +Calais. Il intimidait les Anglais de la garnison sans espoir de +secours; il leur montrait la signature de Marguerite, lui offrait un +prétexte _légal_ (ce qui est grave dans toute affaire anglaise); il +mettait surtout en avant et jetait dans la place son Anglo-Gascon, qui +était un des leurs, et qui, d'amitié ou de force, se serait fait leur +capitaine, ou pour Louis XI, ou pour Henri VI. + +À tout cela il manquait une chose. C'était que Louis XI disposât de +quelques vaisseaux de Hollande pour fermer Calais, comme Charles VII +en avait eu pour fermer Bordeaux. Il en demanda au duc de Bourgogne, +qui ne voulut pas se brouiller avec la maison d'York, et refusa net. +Tout fut manqué. Non-seulement le roi n'eut point Calais, mais, de +l'avoir espéré seulement, d'avoir cru que Warwick, alors capitaine de +cette place pour la maison d'York, la laisserait surprendre, cela dut +compromettre l'équivoque personnage, déjà suspect depuis sa promenade +maritime[360]. Il l'était d'ailleurs par les siens, par son frère et +son oncle[361], deux évêques, dont l'un avait des relations avec +Brézé. Warwick ne pouvait se laver qu'en faisant la guerre, et une +guerre heureuse. Il y réussit par ses moyens ordinaires[362]. Brézé, +ayant perdu partie de ses vaisseaux, brûlé les autres, s'était jeté +dans une place et attendait le secours de Douglas et de Somerset. +Warwick les pratiqua habilement[363]. Il acheta Douglas. Il gagna +(pour cela il ne fallait pas moins qu'un miracle du diable) Lancastre +même contre Lancastre, je veux dire Somerset, qui était de cette +branche, qui avait intérêt à la défendre, puisque par elle il avait +droit au trône. Il l'amena à combattre son droit, son honneur, le +drapeau qu'il tenait depuis quarante ans. Puis le misérable changea +encore, et on lui coupa la tête. + +[Note 360: Édouard IV semble marquer sa défiance à l'égard de Warwick +en créant, à son retour, un grand amiral d'Angleterre. (Rymer, 30 +juillet 1462.)] + +[Note 361: Ce bon évêque voulant travailler, disait-il, à la +canonisation de saint Osmond, avait obtenu un passeport pour venir en +Normandie chercher des renseignements sur la naissance et la vie du +bienheureux. + +Il rencontra à point un nommé Doucereau, le secrétaire intime de M. de +Brézé, et son agent en Angleterre, qui avait été pris à la bataille de +Northampton, était resté quelque temps prisonnier, et revenait par +Calais. L'évêque, lui ayant fait jurer le secret sur l'Évangile, lui +dit que les Anglais ne se fiaient pas au duc de Bourgogne, qu'ils +aimeraient mieux l'alliance du roi, etc. (Rapport de Doucereau, cité +par _Legrand_).] + +[Note 362: Rien de plus héroïque que cette campagne, à en croire la +lettre qu'écrit l'ami d'Édouard, lords Hastings, à M. de Lannoy (l'un +des Croy); cette lettre est pleine de légèreté et de vanterie; c'est +bien le Hastings de Shakespeare. Marguerite, dit-il, est venue avec +toute l'Écosse, et il a suffi du comte de Warwick «avec les marchiers +seulement... Le roi d'Écosse s'en est enfui, et laditte Marguerite, +sans targier, outre la mer, avec son capitaine, sire Piers de Brézé... +N'est pas effrayé mon souverain seigneur, ce pendant estant en ses +départs et esbatements en la chasse, sans aucuns doubte ou +effrayement...» Depuis, Montaigu, le frère de Warwick, est entré en +Écosse, «et a fait la plus grande journée sur eulx que ne fut oye +estre faite de plusieurs ans passés, ainsi que je me doubte qu'ilz ne +s'en repentent, et jusqu'au jour du Jugement.» _Bibl. royale, mss. +Legrand, Preuves, c. II, 7 août 1463._] + +[Note 363: Sur l'opposition des deux grands chefs de clans, Douglas +tout-puissant dans le midi, le Lord des îles dans le nord, le premier +lié avec Lancastre, l'autre avec York. V. Pinkerton, vol. I, p. 246; +lire aussi les _Instructions à messire Guillaume de Menypeny de ce +qu'il a à dire à très-haut, très-puissant chrétien prince, le Roy de +France, de par l'évesque de Saint-Andrieu en Écosse._ L'évêque dit +lui-même qu'il fit les fiançailles du fils d'Henri VI et de la fille +du roi d'Écosse: «Quasi contre la volonté de tous les grands seigneurs +du royaume, lesquels disoient que pour complaire au Roy de France, +j'estois taillé de mettre le royaume d'Écosse en perdition... Le roy +Henry désiroit, pour la seureté de sa personne, venir en ma place de +Saint-Andry, là où il fust bien recueilli, selon ma petite +puissance..., et tout ce luy feis pour l'honneur dudit très-chrestien +Roy de France... lequel m'avoit sur ce très-gracieusement écrit et +requis, et si, savoye bien que ledit roy Henry n'avoit de quoy me +récompenser... Et après toutes ces choses, nous avons entendu comme +ledit très-chrestien Roy de France avoit prins abstinence de guerre +avec ledit roy Édouard, sans que ledit royaume y fust compris. +_Bibliothèque royale, mss. Baluze_, nº 475.] + +Les affaires du roi de France allaient mal. Il avait provoqué +l'Angleterre, manqué Calais. Ses plus faibles ennemis s'enhardissaient, +jusqu'au roi d'Aragon. Le Roussillon se refit espagnol. Il fallut que le +roi y courût en personne: il reprit Perpignan[364], intimida +l'Aragonais, qui envoya vite faire des soumissions. Louis XI menaçait de +régler l'Espagne à ses dépens, de concert avec la Castille; il parlait +d'occuper la Navarre[365]. Il avait acheté, homme à homme, tout le +conseil du roi de Castille, Henri l'_Impuissant_. Ils le lui amenèrent +jusqu'en France, de ce côté de la Bidassoa. Ce fut un étrange spectacle. +De toute la plaine on vit sur une éminence les deux rois, l'Impuissant, +dans un faste incroyable, entouré des grandesses, de sa brillante et +barbare garde moresque; et à côté, houssé de sa cape grise, siégeait le +roi de France, partageant les royaumes (23 avril 1463). + +[Note 364: Le roi se fit envoyer les habitants suspects d'avoir +commencé la révolte. Il écrit: «Vous pourrez adviser ceux de qui vous +avez suspection, et incontinent me les envoyer sous ombre de se venir +excuser... et aussi bien de chiefs de peuple que seroient gens de +mestier; n'ayez point de honte d'envoyer devers moy soit paillars ou +autres, sous couleur de se venir excuser.» _Bibl. royale, mss. +Legrand, Preuves_, c. II, 1463.] + +[Note 365: «... Leur dira qu'ils essayent que le roi d'Aragon soit +content qu'ils se viennent _loger en Navarre_... Si ce n'estoit trop +le dommage du roy d'Aragon, tâcheront de s'y venir loger.» _Mémoire +pour MM. les comtes de Foix, de Comminges, sénéchal de Poitou, de +Monglat et autres chefs de guerre, estant en Aragon de par le roy. +Bibl. royale, ibidem,_ c. I, 1463 (janvier?).] + +Les envoyés d'Angleterre, de Milan et de Bourgogne, attendaient +curieusement, pour voir comment il se tirerait de cet imbroglio +d'Espagne. Il s'en tira par un partage. C'était par un partage qu'il +eût voulu finir l'affaire de Naples[366], qu'il avait fini celle de +Catalogne, en détachant le Roussillon. Cette fois il coupait la +Navarre, en donnait part à la Castille. La Navarre cria d'être coupée; +l'Aragon cria ne n'avoir pas tout; combien plus le comte de Foix, qui +avait si bien travaillé pour le roi dans l'affaire du Roussillon! Ce +Roussillon, Louis XI, au grand étonnement de tout le monde, parut n'y +pas tenir; il le donna au comte de Foix. Il le lui donna par écrit, +s'entend, lui laissant, pour l'amuser, la jouissance d'un beau morceau +de Languedoc[367]. + +[Note 366: Il avait proposé une sorte de partage du royaume de Naples +entre la maison d'Anjou, le neveu du pape et le fils naturel +d'Alphonse. Cette combinaison effraya le duc de Milan, qui s'unit au +pape, et tous deux, en vrais Italiens, appuyèrent le candidat qui +semblait le moins dangereux, le fils naturel. Ce fait curieux n'est, +je crois, que dans Legrand; mais ordinairement il parle d'après les +actes. _Ibidem, Histoire, livre IV_, p. 52. + +Rien ne fait mieux comprendre la situation de l'Italie à cette époque +que les Commentaires de Pie II. Voir surtout le passage où le pape +explique si bien à Côme de Médicis pourquoi Florence aurait tort +d'aider les Français contre Ferdinand le Bâtard, bien moins dangereux +pour l'indépendance italienne. Côme, vieux, goutteux, égoïste, se +résigne volontiers à l'inaction, et finit par demander le chapeau de +cardinal pour son neveu. Gobellini Commentarii, lib. IV, p. 96.] + +[Note 367: Le roi engage Carcassonne au comte de Foix, jusqu'à ce +qu'il l'ait mis en possession du Roussillon. _Archives, registre, 199, +23 mai 1463._] + +Il était dans un moment de générosité admirable. Il donna au Dauphiné +exemption des règlements sur la chasse; à Toulouse incendiée exemption +de tailles pour cent années[368]. En passant à Bordeaux, il fit grâce +de la mort à Dammartin, qui vint se jeter à ses genoux[369]. Ce qui +surprit bien plus, c'est qu'il fit à un ennemi, à celui qui chassait +d'Italie la maison d'Anjou, à celui qui détenait le patrimoine des +Visconti contre la maison d'Orléans, il fit, dis-je, à Sforza, cadeau +de Savone et de Gênes[370]; lui permettant en outre de racheter Asti +au vieux Charles d'Orléans, fils de Valentine. C'était se fermer +l'Italie, en même temps qu'il semblait se fermer l'Espagne. Tout cela +de sa tête, sans consulter personne. Ses conseillers étaient +désespérés. + +[Note 368: D. Vaissette.] + +[Note 369: «Voulez-vous justice ou grâce? dit le roi à son +ennemi.--Justice.--Eh bien! je vous bannis, et vous donne 1,500 écus +d'or pour aller en Allemagne.» Dammartin venait d'être condamné à mort +par le Parlement; ce qu'il avait acquis ou volé fut en partie rendu +aux héritiers de sa victime, Jacques Coeur, en partie volé par son +juge et commissaire, Charles de Melun. (Bonamy.) L'ancien _écorcheur_, +qui était un homme ferme, ne se tint pas pour battu, il ne laissa pas +le champ libre à ses ennemis. Au lieu de se rendre en Allemagne, il +vint se remettre en prison, et il attendit.] + +[Note 370: Un agent de Sforza s'était avancé jusqu'à Vienne en +Dauphiné et attendait les nouvelles d'Espagne. Il lui écrit le 10 mai +que le roi de Castille a quitté assez brusquement le roi de France, +que tout n'est pourtant pas rompu; que Louis XI, malgré les affaires +de Naples, n'est pas éloigné de traiter avec le duc de Milan, et même +de lui céder Savone; que le duc doit au plus vite désavouer toute +relation avec Philippe de Savoie, et se faire appuyer du maréchal de +Bourgogne auprès du roi. 1463, 10 mai. Le 28, Sforza suit ce conseil. +Le 21 novembre, il prie le duc de Bourgogne et Croy de l'aider auprès +du roi pour l'affaire d'Asti; le 21 et le 23, il écrit au roi même +que, lui ayant tant d'obligations pour Gênes et Savone, il donnera au +duc d'Orléans deux cent mille ducats pour Asti; mais il lui faut du +temps pour payer. Le 22 décembre, l'ambassadeur de Sforza lui fait +savoir qu'il a reçu hier du roi l'investiture de Gênes et de Savone. +_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves_, c. II.] + +Et rien pourtant n'était plus raisonnable. + +Une crise allait éclater dans le nord; l'Angleterre, la Bourgogne et +la Bretagne[371] semblaient près de s'unir. Le roi devait tourner le +dos au midi: seulement, aux Pyrénées, tenir le Roussillon; aux Alpes, +s'assurer de la Savoie, qu'il pratiquait de longue date, obtenir que +le duc de Milan ne s'en mêlerait point. Sforza, s'avouant son vassal +pour Gênes et Savone, allait lui prêter ses excellents cavaliers +lombards. Le roi avait besoin de l'amitié du tyran italien, dans un +moment où il fallait peut-être qu'il pérît lui-même ou devînt tyran. + +[Note 371: C'est le rapport et la créance de messire Guillaume de +Menypeny: «Les ambassadeurs d'Écosse ont rapporté que le duc de +Bretagne requiéroit (les Anglois), qu'ils lui voulsissent aider de six +mille archiers, en cas que le Roy lui feroit guerre, et aussi offroit +le duc de Bretagne au roi Édouard, que quand il voudroit venir en +France et y amener armée, il lui donneroit passaige et entrée par +toutes ses terres pour ce faire... Et à la parfin, _les Anglois ont +accordé audit duc de Bretagne trois mille archiers_... dont le sieur +de Montaigu devoit avoir la charge de mille archiers, James Douglas de +mille... Le sieur de Montaigu a refusé... pour ce que le comte de +_Warwick, son frère, ne veut pas_ qu'il se désempare du royaume +d'Angleterre, s'il ne voit les choses... (lacune).» Il ajoute ce bruit +absurde, que Louis XI, mécontent des Écossais, disait qu'il aiderait +les Anglais à les soumettre. _Bibl. royale, mss. Baluze_, nº 475.] + +Il prit ainsi son parti vivement, contre l'avis de tout le monde. +Cette résolution hardie, cette générosité habile, si différente de la +petite politique chicaneuse du temps[372], lui donna une grande force; +il pesa d'autant plus au nord. Il emporta d'emblée son affaire +capitale, le rachat de la Somme. + +[Note 372: Elle fut admirée de Sforza. Son remercîment, tout +emphatique qu'il est et quelque intéressée qu'y soit la flatterie, ne +laisse pas d'avoir un côté sérieux. Le froid et ferme esprit, italien +pourtant, et, comme tel, artiste en politique, dut prendre plaisir à +voir une politique si nouvelle: «Animi magnitudine, sapientia, +justitia, felicitate et mente prope coelesti...» _Archives, Trésor des +chartes_, J. 496.] + + + + +CHAPITRE II + +LOUIS XI--SA RÉVOLUTION + +1462-1464 + + +Depuis longtemps, il suivait l'affaire de la Somme avec une ardente +passion, si ardente qu'elle se nuisait et manquait son but. Il +caressait, tourmentait le vieux duc, pressait les Croy. Si le vieil +homme, d'asthme ou de goutte, leur mourait dans les mains, tout était +fini. On le crut un moment, quand le duc revenu de Paris, las de +fêtes, de repas et de faire le jeune homme, tomba tout d'un coup et +se mit au lit[373]. Son excellente femme sortait du béguinage où elle +vivait, pour soigner son mari; le fils accourut pour soigner son père. +Ils le soignèrent si bien, que s'il ne se fût remis, les Croy +périssaient, et les affaires du roi devenaient fort malades. + +[Note 373: Le duc tomba malade au plus tard en janvier (1462). Le 11 +mars, le conseil de ville de Mons nomme une députation pour aller le +complimenter sur son rétablissement. Note de Gachard sur Barante, t. +II, p. 195 de l'édition belge, d'après les _Archives de Mons, deuxième +registre aux résolutions du conseil de ville_.--Cependant, selon Du +Clercq: «Il fut _plus de demi an_ ains qu'il feut guéry; et se tint +tousdis la duchesse avec luy; et _la laissa ledict duc gouverner_ +avecque sondit fils; et par ainsy ladicte duchesse laissa son +hermitage.» Jacques Du Clercq, liv, IV, c. XL.] + +Le duc avait beaucoup à faire entre son fils et Louis XI, deux tyrans. +Le roi, mécontent pour Calais, impatient pour la Somme, le vexait, le +rendait misérable, réveillant toutes les vieilles querelles de +salines, de juridiction[374]. Par cette imprudente âpreté, il +compromettait ainsi ses amis de Flandre, comme il avait fait de ceux +d'Angleterre. L'un des Croy vint à Paris se plaindre, et parla +durement, comme peut faire un homme indispensable[375]. Le roi eut le +bon esprit de bien recevoir la leçon; il se mit à l'amende, cédant au +duc le peu qu'il avait dans le Luxembourg; au duc toutefois moins +qu'aux Croy, lesquels occupèrent les places par eux ou par des gens à +eux. + +[Note 374: Il lui fit une sorte de petite guerre sur toutes ses +frontières. Du côté de la comté, il défendit qu'on achetât du sel à +ses salines. En Bourgogne, il poussa âprement contre lui la vieille +chicane des juridictions, lui volant ses sujets, comme _bourgeois +royaux_. Au Nord, il fit crier des ordonnances royales dans les pays +cédés au duc. Le président de Bourgogne vint se plaindre au Parlement, +on lui rit au nez; il insista, on le jeta en prison; le pauvre homme y +serait resté, si les Bourguignons n'eussent enlevé un lieutenant du +bailli de Sens; il sortit de prison, mais malade, et il en mourut. +Voir sur ces brutalités de Louis XI les lamentations des Bourguignons, +Chastellain, Du Clercq, etc.] + +[Note 375: «Et sy disoit-on que le roy Loys de prime face dict au +seigneur de Chimay...: «Quel homme est-ce le duc de Bourgoingne? +est-il aultre ou d'aultre nature et métail que les autres princes et +seigneurs du royaulme d'environ?» À quoi ledict seigneur de Chimay lui +répondit... que oui, et que le duc estoit d'aultre métail..., car il +l'avoit gardé, porté et soustenu contre la vollonté du roy Charles, +son père, et touts ceux du royaulme... Prestement que le Roy ouyt ces +paroles, sy se partit sans mot dire et rentra dans sa chambre.» Du +Clercq.] + +Ce qui les rendait si forts près du vieux maître, c'est qu'il avait +peur de retomber sous le gouvernement de ses gardes-malades, de son +fils et de sa femme; celle-ci, une sainte sans doute, mais avec toute +sa dévotion et son béguinage, la mère du Téméraire, la fille des +violents, bâtards de Portugal ou cadets de Lancastre[376]. La mère et +le fils prirent le moment où le malade, à peine rétabli, n'avait pas +la tête bien forte, pour le faire consentir à la mort d'un valet de +chambre favori[377], qu'ils prétendaient vouloir empoisonner le fils. +Ceci n'était qu'un commencement. Le valet tué, on allait essayer +davantage; on accusa bientôt le comte d'Étampes. Les Croy voyaient +venir leur tour. Heureusement pour eux, leur ennemi alla trop vite; on +prit le secrétaire du comte de Charolais qui courait la Hollande, et, +profitant de la haine hollandaise contre les favoris wallons[378], +engageait doucement les villes à prendre le fils pour seigneur du +vivant du père[379]. + +[Note 376: Fille de Jean le Bâtard, roi de Portugal, et de Philippe de +Lancastre. Voyez notre sixième volume, livre XII, ch. I, et celui-ci, +plus bas.] + +[Note 377: C'était un valet, serf d'origine, grossier, et qui, sans +doute par sa grossièreté même, délassait le duc de la fadeur des +cours. Le comte de Charolais vint se jeter aux pieds de son père, le +pria de sauver son fils unique que ce valet voulait empoisonner. Il +lui arracha ainsi son consentement à la mort du pauvre diable, et fit +exécuter en même temps (chose étrange) celui qui l'avait dénoncé. Voir +le récit de Chastellain, récit violent, âcre, horriblement passionné +contre le parvenu.] + +[Note 378: La rivalité normande et bretonne indisposait de longue date +les Hollandais et Flamands de la côte contre la France, et par suite +contre le gouvernement des favoris français. Voir dans les _mss. +Legrand_, _la Response faicte aux ambaxeurs de M. de Bourgoingne, +juillet 1450_.] + +[Note 379: Philippe le Bon témoigna son mécontentement en transférant +à Bruxelles la chambre des comptes de la Haye. _Archives générales de +Belgique; Brabant, nº 3, folio 155, lettres du 24 mai et 22 juin +1463._] + +Mais on connaissait trop d'avance ce que serait le nouveau maître pour +laisser aisément l'ancien. Le peuple, dès qu'il le sut malade, montra +une extrême frayeur. Dans certaines villes, la nouvelle étant arrivée +la nuit, tout le monde se releva; on courut aux églises, on exposa les +reliques; beaucoup pleuraient. Cela faisait assez entendre ce qu'on +pensait du successeur. Quand le bon homme un peu remis fut montré en +public, conduit de ville en ville, une joie folle éclata; on fit des +feux, comme à la Saint-Jean, des danses. Il fallait se hâter de danser +et de rire; un autre allait venir, rude et sombre, sous lequel on ne +rirait guère. Le malade, ayant perdu ses cheveux, avait exprimé la +fantaisie bizarre de ne plus voir que des têtes tondues; à l'instant +chacun se fit tondre; on se serait vieilli volontiers pour le +rajeunir. C'est que celui-ci était l'homme du bon temps qui s'en +allait, l'homme des fêtes et des galas passés; en voyant ce bon vieux +mannequin de kermesse[380] qu'on promenait encore, et qui bientôt ne +paraîtrait plus, on croyait voir la paix elle-même, souriante et +mourante, la paix des anciens jours. + +[Note 380: Est-il nécessaire de rappeler la tendresse des Flamands +pour leurs poupées municipales, leurs géants d'osier, leurs +mannekenpiss, etc.?] + +Que de choses pendaient à ce fil usé! La vie des Croy d'abord. Ils le +savaient. Sûrs de ne pas vivre plus que le vieillard, ils suivaient +leur chance en désespérés, jouaient serré, à mort, contre l'héritier. +Ils ne s'amusaient plus à prendre de l'argent; ils prenaient des armes +pour se défendre, des places où se réfugier. Leur péril les forçait +d'augmenter leur péril, de devenir coupables; ils périssaient s'ils +restaient loyaux sujets du duc; mais s'ils devenaient ducs eux-mêmes? +S'ils défaisaient à leur profit la maison qui les avait faits?... +Certainement le démembrement des Pays-Bas, une petite royauté wallonne +qui, sous la sauve-garde du roi, se serait étendue le long des +Marches, laissant la Hollande aux Anglais[381], la Picardie et +l'Artois aux Français, c'eût été chose agréable à tous. Ce qui est +sûr, c'est que les Croy l'avaient déjà presque, cette royauté; ils +occupaient toutes les Marches, l'allemande, le Luxembourg, l'anglaise, +Boulogne et Guines, la française enfin sur la Somme. Leur centre, le +Hainaut, la grosse province aux douze pairs, était tout à fait dans +leurs mains; à Valenciennes, ils se faisaient donner le vin royal et +seigneurial. + +[Note 381: «Voix couroit par toutes terres que le duc, en ordonnant de +son voyage que faire debvoit en Turquie, devoit lessier les pays et +seignories de dechà la mer en la main du Roy et en la gouvernance du +seigneur de Cymay dessoubs ly, et les pays de Hollande et Zellande en +la main du roy Éduard d'Angleterre.» Chastellain, c. LXXIX, p. 295.] + +Presque tout cela leur était venu en deux ans, coup sur coup; le roi y +avait poussé violemment[382]; sous son souffle invisible, ils +avançaient sans respirer; c'était comme un ouragan de bonne fortune. +Volant plutôt qu'ils ne marchaient, ils se trouvèrent un matin sur le +précipice où il fallait sauter, sinon s'appuyer, tout autre appui +manquant, sur la froide main de Louis XI. + +[Note 382: En 1461, il leur donne Guisnes; en 1462, il leur livre ce +qu'il a dans le Luxembourg; en 1463, il ajoute à Guisnes, Ardre, +Angle, et ce que le comte de Guisnes avait sur Saint-Omer, etc. Dans +la même année (mai 1463), il leur donne encore Bar-sur-Aube.» +_Archives du royaume, J. Registres 193-199, et Mémoriaux de la Chambre +des comptes, III, 91._] + +À quel prix? Cette main ne faisait rien gratis. Il fallait d'abord +qu'ils se déclarassent, demandant protection du roi et s'avouant de +lui. Ce pas fait, tout retour impossible, il exigeait d'eux les villes +de la Somme. Comme ils faisaient encore les difficiles et les +vertueux, le roi sut lever leurs scrupules. Il profita du +mécontentement qu'excitaient les nouveaux impôts. L'Artois était +inquiet de ce qu'on avait demandé à ses états de voter les tailles +pour dix ans[383]. Les villes de la Somme, jusque-là ménagées, +caressées, habituées à ne donner presque rien, s'étonnaient fort qu'on +leur parlât d'argent[384]. La colérique et formidable Gand, sans doute +bien travaillée en dessous, ne voulait plus payer et prenait les +armes[385]. Le roi avait trouvé moyen de gagner (pour un temps) le +principal capitaine et seigneur des Marches picardes, le mortel ennemi +des Croy, le comte de Saint-Pol. Ce fut lui qu'il leur détacha, pour +les terrifier, en leur dénonçant que le roi se portait pour arbitre, +pour juge, entre le duc et Gand. + +[Note 383: «Il requéroit au pays d'Artois, _dix ans durant_, chacun an +deux tailles, avec l'aide ordinaire qu'on prendroit pour la gabelle du +sel... Laquelle requestre ne luy feut point accordée, mais on luy +accorda lever seulement deux aydes pour ledict an, desquels le comte +de Charollois auroy demy ayde pour luy et à son prouffit.» Du Clercq, +liv. IV, c. XLIV.] + +[Note 384: «Ledit de Reliac m'a dit qu'on lui a dit que M. de +Bourgogne a remis les impositions et quatrième es païs qu'il tient en +gaige qui sont de vostre couronne.» _Lettre de Vauveau au Roi, 31 +octobre, Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. I.] + +[Note 385: Les chroniqueurs n'en font pas mention, mais la chose est +constatée par celui même qui avait le plus d'intérêt à la savoir, et +qui probablement l'avait préparée, je veux dire par Louis XI. D'après +ses instructions, le comte de Saint-Pol et autres commissaires chargés +du rachat des places de la Somme: «Se transporteront à Gand... et leur +exposeront comment le Roy a été adverty des questions et débats +d'entre M. de Bourgoingne et lesdits de Gand, et comment ils se sont +_mis en armes_ les uns contre les autres, et que jà y a eu de grandes +_invasions et voyes de fait_... Et si M. de B. mettoit du tout en +rompture et difficulté le fait de restitution des terres de Picardie, +ou si M. de B. ne vouloit entendre à la pacification de luy et desdits +de Gand, pourront aller par devers lesdits de Gand et leur présenter +des lettres closes du Roy, et leur signifier que le Roy a toujours +esté et est prest de leur faire et administrer bonne raison et +justice.» _Instruction du Roy, Bibl. royale, mss. Du Puy, 762._] + +Les Croy perdirent coeur entre ces deux dangers; leur ami Louis XI, +leur ennemi le comte de Charolais, agissaient à la fois contre eux. +Celui-ci, au moment même, commençait un affreux procès de sorcellerie +contre son cousin, Jean de Nevers. La terreur gagnait; évidemment le +violent jeune homme voulait le sang de ses ennemis; s'il demandait la +mort d'un prince du sang, son parent, les pauvres Croy avaient bien +sujet d'avoir peur. + +Livrés au roi par cette peur, bridés par lui et sous l'éperon, ils +allèrent en avant. Ils tâchèrent de faire croire au duc qu'il était de +son intérêt de perdre le plus beau de son bien, de laisser le roi +reprendre la Somme. Il n'en crut rien, et il y consentit, à la longue, +vaincu d'ennui, d'obsession; il signa, on lui mena la main. Encore, +s'il signa, c'est qu'il espérait que l'affaire tramerait, que l'argent +ne pourrait venir. Il ne fallait pas moins de quatre cent mille écus; +où trouver tant d'argent? + +Louis XI en trouva ou en fit. Il courut, mendia par les villes, mendia +en roi, mettant hardiment la main aux bourses. Les uns s'exécutèrent +de bonne grâce; Tournai, à elle seule, donna vingt mille écus. +D'autres, comme Paris, se firent tirer l'oreille; les bourgeois +avaient tous des raisons de ne pas payer, tous avaient privilége. Mais +le roi ne voulait rien entendre. Il ordonna à ses trésoriers de +trouver l'argent, disant que, sur une telle affaire, on prêterait sans +difficulté; s'il manquait quelque chose, il lui semblait qu'on dût le +trouver _en un pas d'âne_[386]... Ce pas, c'était d'aller à +Notre-Dame, d'en fouiller les caveaux, d'en tirer les dépôts de +confiance que l'on faisait au Parlement et qu'il déposait lui-même +sous l'autel à côté des morts[387]. + +[Note 386: Étienne Chevalier, chargé du paiement, écrit au trésorier: +«Il a despêché M. l'admiral et moy tant légièrement et à si petite +délibération que à grand'peine avons-nous eu loisir de prendre nos +housseaulx, et m'a dit que puisqu'il y a bon fonds, il scet bien que +ne lui faudriez point et que vous luy presteriez ce que vous aurez, et +aussy que nous trouverons des gens à Paris qui nous presteront. Et, +pour abréger, c'est tout ce que j'en ai pu tirer de lui, et lui semble +que lesdits 35,000 francs d'une part, et 10,000 d'autre, se doivent +trouver en ung pas d'âne.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Lettre +de Me Estienne Chevalier à M. Bourré, maître des comptes, 19 mai 1463; +Bibl. royale, mss. Gaignières, fol. 92._ + +«Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, aliisque +variis causis apud ædem sacram Parisiensem publice ex ordinatione +justitiæ Curiarum supremarum regni depositam.» _Bibl. royale, mss. +Amelgardi_, lib. XXI, 121-122.] + +[Note 387: Louis XI s'en excuse fort habilement dans sa Commission du +2 novembre (Preuves de Commines, éd. Lenglet Dufresnoy). Il explique +qu'il s'est épuisé pour acquérir le Roussillon, qu'il n'a pu trouver +le premier paiement du rachat des places de la Somme qu'en retenant un +trimestre de la solde des gens de guerre, que, s'ils ne sont payés, +ils vont piller le pays, etc. À vrai dire, il s'agissait de la rançon +de la France.] + +Le premier payement arriva en un moment, à la grande surprise du duc +(12 septembre), le second suivit (8 octobre), chaque fois deux cent +mille écus sonnants et bien comptés. Il n'y avait rien à dire; il ne +restait qu'à recevoir. Le duc s'en prit doucement à ses gouverneurs: +«Croy, Croy, disait-il, on ne peut servir deux maîtres.» Et il +emboursait tristement. + +Les bons amis de Louis XI régnaient en Angleterre, comme aux Pays-Bas: +ici les Croy, là -bas les Warwick. Ceux-ci avaient pris le dessus, sans +doute avec l'appui de l'épiscopat, des propriétaires, de ceux qui ne +voulaient pas payer la guerre plus longtemps. Édouard savait ce qu'il +en avait coûté à la fin aux Lancastre pour n'avoir plus ménagé +l'_Établissement_. Il caressa les évêques, reconnut l'indépendance de +leurs justices[388], et laissa l'évêque d'Exeter, frère de Warwick, +traiter d'une trêve à Hesdin. La trêve ménagée par les Croy, fut +signée entre Édouard et Louis XI par devant le duc de Bourgogne (27 +octobre 1463). + +[Note 388: Rymer, 2 nov. 1462.] + +En signant une trêve, Louis XI commençait une guerre. Rassuré du côté +de l'étranger, il agissait d'autant plus hardiment à l'intérieur, +heurtant la Bretagne après la Bourgogne, et de cette querelle +bretonne, faisant un vaste procès des grands, des nobles, de l'Église, +moins un procès qu'une Révolution. + +La Bretagne, sous forme de duché, et comme telle, classée parmi les +grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale, +si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen âge s'y +compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n'y était pas un +simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation +intime entre le chef et ses hommes, non sans analogie avec le +_cousinage_ fictif des _highlander_ écossais. Dans une relation si +personnelle, nul n'avait rien à voir. Chaque seigneur, tout en rendant +hommage et service, sentait au fond qu'il _tenait_ de Dieu[389]. Le +duc, à plus forte raison, ne croyait _tenir_ de nul autre, il +s'intitulait duc par la grâce de Dieu. Il disait: «Nos pouvoirs +_royaux_ et ducaux[390].» Il le disait d'autant plus hardiment que +l'autre royauté, la grande de France, avait été sauvée, à en croire +les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur (Richemont). Le +duc de Bretagne ayant raffermi la couronne, portait couronne aussi, il +dédaignait le chapeau ducal. Cette majesté bretonne ayant son +parlement de barons, ne souffrait pas l'appel au parlement du roi; +comment pouvait-elle prendre ce que lui soutenait Louis XI, que la +haute justice ducale devait être jugée par les simples baillis royaux +de la Touraine et du Cotentin? + +[Note 389: «Sicut heremita in deserto,» dit admirablement le +Cartulaire de Redon.] + +[Note 390: C'était l'un des principaux griefs du roi. (_Mss. +Legrand._)] + +Cette question de juridiction, de souveraineté, n'était pas simplement +d'honneur ou d'amour propre; c'était une question d'argent. Il +s'agissait de savoir si le duc payerait au roi certains droits que le +vassal, en bonne féodalité, devait au suzerain, l'énorme droit de +rachat, par exemple, dû par ceux qui succédaient en ligne collatérale, +de frère à frère, d'oncle à neveu, et le cas s'était présenté +plusieurs fois dans les derniers temps; cette famille de Bretagne, +comme la plupart des grandes familles d'alors, tendait à s'éteindre; +peu d'enfants, et qui mouraient jeunes. + +Ce n'est pas tout: les évêques de Bretagne, à raison de leur temporel, +siégeaient parmi les barons du pays; étaient-ils vraiment barons, +vassaux du duc et lui devant hommage? Ou bien, comme le roi le +prétendait, les évêques étaient-ils égaux au duc, et relevaient-ils du +roi seul? Dans ce cas, le roi ayant supprimé la Pragmatique et les +élections, aurait conféré les évêchés de Bretagne comme les autres, +donné en Bretagne, comme ailleurs, les bénéfices vacants en régale, +administré dans les vacances, perçu les fruits, etc. Il soutenait +l'évêque de Nantes qui refusait l'hommage au duc. Le duc, sans se +soucier du roi, s'adressait directement au pape pour mettre son évêque +à la raison. + +La plus grande affaire du royaume était sans nul doute celle de +l'Église et des biens d'Église. En supprimant les élections où +dominaient les grands, Louis XI avait cru disposer des nominations +d'accord avec le pape[391]. Mais ce pape, le rusé Silvio (Pie II), +ayant une fois soustrait au roi l'abolition de la Pragmatique, s'était +moqué de lui, réglant tout sans le consulter, donnant ou vendant, +attirant les appels, voulant juger entre le roi et ses sujets, entre +le Parlement et le duc de Bretagne. Le roi, au retour des Pyrénées, +chemin faisant et de halte en halte (24 mai, 19 juin, 30 juin), lança +trois ou quatre ordonnances, autant de coups sur le pape et sur ses +amis. Il y reproduit et sanctionne en quelque sorte du nom royal les +violentes invectives du Parlement contre l'avidité de Rome, contre +l'émigration des plaideurs et demandeurs qui désertent le royaume, +passent les monts par bandes, et portent tout l'argent de France au +grand marché spirituel. Il déclare hardiment que toutes questions de +possessoire en matière ecclésiastique seront réglées par lui-même, par +ses juges; que pour les bénéfices donnés en régale (conféré par le roi +pendant la vacance d'un évêché), on ne plaidera qu'au Parlement, +autant dire devant le roi même. Ainsi le roi prenait, et, si l'on +contestait, le roi jugeait qu'il avait bien pris. + +[Note 391: Louis XI, si l'on en croit les Parlementaires, leur demanda +lui-même des remontrances sur les inconvénients de l'abolition: «En +obéissant... au bon plaisir du Roi, notre Sire, qui... _a mandé_ puis +naguères à sa Cour de Parlement, l'advertir des plaintes et doléances +que raisonnablement on pourroit faire...» Remonstrances faites au roi +Louis XI en 1465 (et non en 1461). Libertez de l'église Gallicane, t. +I, p. 1.] + +Quelque vifs et violents que fussent en tout ceci les actes du roi, +personne ne s'étonnait; on n'y voyait qu'une reprise de la vieille +guerre gallicane contre le pape. Mais au 20 juillet un acte parut qui +surprit tout le monde, un acte qui ne touchait plus le pape ni le duc +de Bourgogne, mais tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques, une foule +de nobles. + +À ce moment, le roi se sentait fort, il avait bien regardé tout +autour, il croyait tenir tous les fils des affaires par Warwick, Croy +et Sforza; il venait de s'assurer des soldats italiens, il pratiquait +les Suisses. + +Ordre aux gens d'Église de donner sous un an déclaration des biens +d'Église[392], «en sorte qu'ils n'empiètent plus sur nos droits +seigneuriaux et ceux de nos vassaux.» Ordre aux vicomtes et receveurs +de percevoir les fruits des fiefs, terres et seigneuries, «qui seront +mis en main du roi, faute d'hommage et droits non payés.» Ces grandes +mesures furent prises par simple arrêt de la Chambre des comptes. +Celle qui regardait les gens d'Église devint une Ordonnance, adressée +(sans doute comme essai) au prévôt de Paris. Quant à l'autre, le roi +envoya dans les provinces des commissaires pour faire recherche de la +noblesse[393], c'est-à -dire apparemment pour soumettre les faux nobles +aux taxes, pour s'enquérir des fiefs qui devaient les droits, pour +s'informer des nouveaux acquêts, des rachats, etc., pour lesquels on +oubliait de payer. + +[Note 392: Ordonnances, XVI, 45; 20 juillet 1463. Selon Amelgard, il +voulait un cadastre exact des biens du clergé, où auraient figuré +jusqu'aux plus petits morceaux de terre: _Minimas vel minutissimas +partes_, avec les titres de propriété, les preuves d'acquisitions, les +rentes qu'on en tirait, etc. _Bibl. royale, mss. Amelgardi, lib. I, c. +XXII, fol. 123._] + +[Note 393: _Ms. Legrand._] + +Cette nouveauté au nom du vieux droit, cette audacieuse inquisition, +produisit d'abord un effet. On crut que celui qui osait de telles +choses était bien fort; les Croy se donnèrent ouvertement à lui, comme +on a vu, et lui livrèrent la Somme; le duc de Savoie se jeta dans ses +bras, les Suisses lui envoyèrent une ambassade, le frère de Warwick +vint traiter avec lui. On crut l'embarrasser en lançant dans la +Catalogne un neveu de la duchesse de Bourgogne, D. Pedro de Portugal, +qui prit le titre de roi et vint tâter le Roussillon[394]; mais rien +ne bougea. + +[Note 394: Ce neveu de la duchesse de Bourgogne se plaignait assez +ridiculement à Louis XI de ce qu'il ne laissait pas entrer en +Roussillon les Bourguignons et Picards que sa tante et son cousin lui +envoyaient. _Bibl. royale, ms. Legrand, Histoire, liv. VII, fol. 5, 17 +février 1464._ Les Catalans, dit-il, voulant se mettre _en +république_, il vaudrait mieux leur donner un roi, etc. _Ibidem, +Preuves, 28 février._] + +Il allait grand train dans sa guerre d'église[395]. D'abord, pour +empêcher l'argent de fuir à Rome, il bannit les collecteurs du pape. +Puis il attaque et met la main sur trois cardinaux, saisit leur +temporel. Justice lucrative. Avec un simple arrêt de son Parlement, un +petit parchemin, il faisait ainsi telle conquête en son propre +royaume, qui valait parfois le revenu d'une province. L'attrait de +cette chasse aux prêtres allait croissant. Du seul cardinal d'Avignon, +un des plus gras bénéficiers, le roi eut les revenus des évêchés de +Carcassonne, d'Usez, de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angeli, je ne sais +combien d'autres. Il ne tint pas au neveu du cardinal[396] que le roi +ne prît Avignon même; le bon neveu donnait avis que son oncle, légat +d'Avignon pour le pape, était vieux, maladif, quasi mourant, qu'à son +agonie on pourrait saisir. + +[Note 395: Peut-être cet esprit inquiet, qui remuait tout, songeait-il +à réformer le clergé, du moins les moines. Dans une occasion, il +reproche grossièrement aux prêtres: «leurs grosses grasses ribauldes.» +Chastellain, c. LXI, p. 190. De 1462, il autorise son cousin et +conseiller, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, à réformer l'ordre de +Cluny. _Archives, registre 199, nº 436, déc. 1462._] + +[Note 396: C'était Jehan de Foix, comte de Candale.--«D'autre part, +Sire, M. le cardinal, mon oncle, est en grant aage et tousjours +maladif, mesmement a esté puis naguères en tel point qu'il a cuidé +morir, et est à présumer qu'il ne vivra guère; je fusse voulentiers +allé par devers luy pour le voir, et m'eust valu plus que je n'ay +gaigné pieça... Je ne scay, Sire, si vous avez jamais pensé d'avoir +Avignon en vostre main, lequel, à mon avis, vous seroit bien séant. Et +qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal, ou par la +main de M. de Foix, ou autrement, quelque homme, de façon qu'il fist +résidence avec luy, ne fauldroit point avoir le palais, incontinent +que ledit M. le cardinal seroit trespassé. Vous y adviserez, Sire, +ainsi que vostre plaisir sera; nonobstant que je parle un peu contre +conscience, attendu que c'est fait qui touche l'Église; mais la grant +affection que j'ay de vous, Sire, me le fait dire.» 31 aoust 1464. +_Lettre de Jehan de Foix au Roy. Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, +c. I._] + +Louis XI se trouvait engagé dans une étrange voie, celle d'un +séquestre universel; il y allait de lui-même sans doute et par l'âpre +instinct du chasseur. Mais quand il eût voulu s'arrêter, il ne +l'aurait pu. Il n'avait pu élargir le duc d'Alençon, l'ami des +Anglais, qu'en s'assurant des places qu'il leur aurait ouvertes. Il +n'avait pu s'aventurer dans la Catalogne qu'en prenant pour sûreté au +comte de Foix une ville forte. Les Armagnacs, à qui il avait fait à +son avénement le don énorme du duché de Nemours, le trahissaient au +bout d'un an; le comte d'Armagnac, sachant que le roi en avait vent, +craignit de sembler craindre, il vint se justifier, jura, selon son +habitude, et, pour mieux se faire croire, offrit ses places: +«J'accepte,» dit le roi. Et il lui prit Lectoure et Saint-Sever. + +Il prenait souvent des gages, souvent des otages. Il aimait les gages +vivants. Jamais ni roi, ni père, n'eut tant d'enfants autour de lui. +Il en avait une petite bande, enfants de princes et de seigneurs, +qu'il élevait, choyait, le bon père de famille, dont il ne pouvait se +passer. Il gardait avec lui l'héritier d'Albret, les enfants +d'Alençon, comme ami de leur père, qu'il avait réhabilité; le petit +comte de Foix, dont il avait fait son beau-frère, et le petit +d'Orléans qui devait être son gendre. Il ne pouvait guère l'être de +longtemps, il naissait; mais le roi avait cru plus sûr de tenir +l'enfant entre ses mains, au moment où il irritait toute sa maison, +livrant son héritage au delà des monts pour s'assurer à lui-même ce +côté-ci des monts, la Savoie. Il aimait cette Savoie de longue date, +comme voisine de Son Dauphiné: il y avait pris femme, il y maria sa +soeur; il tenait près de lui tout ce qu'il y avait de princes ou +princesses de Savoie; il fit enfin venir le vieux duc en personne. Des +princes savoyards, un lui manquait, et le meilleur à prendre, le jeune +et violent Philippe de Bresse, qui, d'abord caressé par lui, avait +tourné au point de chasser de Savoie son père, beau-père de Louis XI. +Il attira l'étourdi à Lyon, et, le mettant sous bonne garde, il le +logea royalement à son château de Loches. + +Au moyen d'une de ces Savoyardes, il comptait faire une belle capture, +rien moins que le nouveau roi d'Angleterre. Ce jeune homme, vieux de +guerres et d'avoir tant tué, voulait vivre à la fin. Il fallait une +femme. Non pas une Anglaise, ennuyeusement belle, mais une femme +aimable qui fit oublier. Une Française eût réussi, une Française de +montagnes, comme sont volontiers celles de Savoie, gracieuse, naïve et +rusée. Une fois pris, enchaîné, muselé, l'Anglais, tout en grondant, +eût été ici, là , partout où le roi et le _Faiseur de Rois_ auraient +voulu le mener. + +À cette Française de Savoie, le parti Bourguignon opposa une Anglaise +de Picardie, du moins dont la mère était Picarde, sortant des +Saint-Pol de la maison de Luxembourg[397]. La chose fut évidemment +préparée, et d'une manière habile; on arrangea un hasard romanesque, +une aventure de chasse où ce rude chasseur d'hommes vint se prendre à +l'aveugle. Entré dans un château pour se rafraîchir, il est reçu par +une jeune dame en deuil qui se jette à genoux avec ses enfants; ils +sont, la dame l'avoue, du parti de Lancastre; le mari a été tué, le +bien confisqué, elle demande grâce pour les orphelins. Cette belle +femme qui pleurait, cette figure touchante de l'Angleterre après la +guerre civile, troubla le vainqueur; ce fut lui qui pria... Néanmoins, +ceci était grave; la dame n'était pas de celles qu'on a sans mariage. +Il fallait rompre la négociation commencée par Warwick, rompre avec +Warwick, avec ce grand parti, avec Londres même; le lord-maire avait +dit: Avant qu'il l'épouse, il en coûtera la vie à dix mille hommes. +Mais dût-il lui en coûter la vie à lui-même, il passa outre, il +épousa. C'était se jeter dans la guerre, dans l'alliance du comte de +Charolais contre Louis XI. Le comte, pour le faire savoir à tous et le +dire bien haut, envoya aux noces l'oncle de la reine, Jacques de +Luxembourg, frère du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, +avec une magnifique troupe de cent chevaliers. + +[Note 397: La mère d'Élisabeth Rivers était fille du comte de +Saint-Pol; elle avait épousé à dix-sept ans le duc de Bedford qui en +avait plus de cinquante. À sa mort, elle s'en dédommagea en épousant, +malgré tous ses parents et amis, un simple chevalier, le beau Rivers, +qui était son _domestique_. V. Du Clercq, liv. V, c. XVIII. Le comte +de Charolais envoya aux noces l'oncle de la reine, frère du comte de +Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, Jacques de Luxembourg. Cet +oncle, qui avait été élevé en Bretagne et qui était capitaine de +Rennes (Chastellain, p. 308), doit avoir été le principal +intermédiaire entre le comte de Charolais, le duc de Bretagne et +l'Angleterre. Les historiens anglais n'ont rien vu de tout ceci.] + +Ainsi, quelque part qu'il se tournât, en Angleterre, en Bretagne, en +Espagne, le roi trouvait toujours devant lui le comte de Charolais. +Que lui servait donc d'avoir les Croy, de gouverner par eux le duc de +Bourgogne? Il voulut faire un grand effort, s'emparer lui-même de +l'esprit du vieux duc, et s'étant rendu maître du père, avec le père +écraser le fils. + +Il ne bougea plus guère de la frontière du Nord, allant, venant, le +long de la Somme, poussant jusqu'à Tournai[398], puis se confiant, +s'en allant tout seul chez le duc en Artois, lui rendant à tout moment +visite, l'attirant par la douce et innocente séduction de la reine, +des princesses et des dames. Elles vinrent surprendre un matin le +bonhomme, réchauffèrent le vieux coeur, l'obligèrent de se montrer +galant, de leur donner des fêtes. Il en fut si aise et si rajeuni +qu'il les retint trois jours de plus que le roi ne le permettait. + +[Note 398: Tournai se montre singulièrement français, en haine des +Flamands et Bourguignons. Trois cents notables en robes blanches +reçoivent le roi, lesquelles robes «chascun fit faire à ses dépens, +sur lesquelles furent faites deux grandes fleurs de lys de soye et de +brodure, l'une sur le lez de devant au costé dextre, et l'autre par +derrière...» _Archives de Tournay, extrait du registre intitulé: +Registre aux Entrées._] + +Charmé d'être désobéi, il prit ce bon moment près de l'oncle, accourut +à Hesdin, l'enveloppa, tournant tout autour, l'éblouissant de sa +mobilité, avec cent jeux de chat ou de renard... À la longue, le +croyant étourdi, fasciné, il se hasarda à parler, il demanda Boulogne. +Puis, la passion l'emportant, il avoua l'envie qu'il aurait d'avoir +Lille... C'était dans une belle forêt; le roi promenait le duc, qui le +laissait causer... Enfin, enhardi par sa patience, il lâcha le grand +mot: «Bel oncle, laissez-moi _mettre à la raison_ beau-frère de +Charolais; qu'il soit en Hollande ou en Frise, par la Pâque-Dieu, je +vous le ferai venir à commandement...» Ici il allait trop loin; le +mauvais coeur avait aveuglé le subtil esprit. Le père se réveilla, et +il eut horreur... Il appela ses gens pour se rassurer, et sans dire +adieu il prit brusquement un autre chemin de la forêt[399]. + +[Note 399: Chastellain embellit probablement la scène. Il suppose que +Louis XI amusait le vieillard maladif du grand voyage d'outre-mer, des +souvenirs du voeu du faisan. Il lui fait dire: «Bel oncle, vous avez +entrepris une haute, glorieuse et sainte chose; Dieu vous la laisse +bien mettre à fin! je suis joyeux, à cause de vous, que l'honneur en +revienne à votre maison. Si j'avois entrepris la même chose, je ne la +ferois que sous confiance de vous, je vous constituerais régent, vous +gouverneriez mon royaume; et que n'en ai-je dix pour vous les confier! +J'espère bien aussi que vous en ferez autant si vous partez; +laissez-moi gouverner vos pays, je vous les garderai comme miens, et +vous en rendrai bon compte.»--À quoi le duc aurait répondu assez +froidement: «Il n'est besoin, monseigneur. Quand il faudra que je m'en +aille, je les recommanderai à Dieu et à la bonne provision que j'y +aurai mise.»] + +Au reste, on ne négligeait rien pour augmenter ses défiances et +l'éloigner de la frontière. On lui assurait que s'il restait à Hesdin, +il y mourrait, les astres le disaient ainsi; le roi, qui le savait, +était là pour guetter sa mort. Son fils lui donnait avis, en bon fils, +de bien prendre garde à lui, le roi voulait s'emparer de sa personne. +Rien de moins vraisemblable; Louis XI apparemment n'avait pas hâte de +détrôner les Croy pour faire succéder Charolais. + +Une chose, à vrai dire, accusait le roi, c'est qu'il venait d'établir +gouverneur entre Seine et Somme, sur cette frontière reprise d'hier, +l'ennemi capital de la maison de Bourgogne, cet homme noir, ce +sorcier, cet _envoûteur_; c'étaient les noms que le comte de Charolais +donnait à son cousin Jean de Nevers, dit le comte d'Étampes, et mieux +dit Jean _sans terre_. + +Jean était né dans un jour de malheur, le jour de la bataille +d'Azincourt, où son père fut tué. Son oncle, Philippe le Bon, se hâta +d'épouser la veuve pour avoir la garde des deux orphelins qui +restaient. Cette garde consista à les frustrer de la succession du +Brabant, en leur assignant une rente qu'ils ne touchèrent point, puis, +à la place de la rente, Étampes, Auxerre, Péronne enfin, qu'on ne leur +donna pas[400]. Ils n'en servirent pas moins leur oncle avec zèle; +l'un lui conquit le Luxembourg, l'autre lui gagna sa bataille de +Gavre. Pour récompense, le comte de Charolais voulait encore, sur leur +pauvre héritage de Nevers et de Rethel, avoir Rethel, fort à sa +convenance. Puis il voulut leur vie, celle de Jean du moins, auquel il +intenta cette horrible accusation de sorcellerie. Il le jeta ainsi, +comme les Croy, dans les bras de Louis XI, qui le mit à son +avant-garde, et qui dès lors, par Nevers, par Rethel, par la Somme, +montra à la maison de Bourgogne, sur toutes ses frontières, un ennemi +acharné. + +[Note 400: Quelquefois le revenu, mais non la possession.] + +Ce n'étaient pas des guerres seulement qu'on avait à attendre de +haines si furieuses, c'étaient des crimes. Il ne tenait pas au comte +de Charolais que les Croy ne fussent tués, Jean de Nevers brûlé. Le +duc de Bretagne essayait de perdre le roi par une atroce calomnie; +dans un pays tout plein encore de l'horreur des guerres anglaises, il +l'accusait d'appeler les Anglais, tandis que lui-même il leur +demandait sous main six mille archers. Pour appuyer les archers par +des bulles, il faisait venir de Rome un nonce du pape qui devait juger +entre le roi et lui; ce juge fut reçu, mais comme prisonnier; expédié +au Parlement pour siéger, mais sur la sellette. Le roi fit arrêter en +même temps, à la prière du duc de Savoie, son fils Philippe qui +l'avait chassé. Il eût bien voulu que le duc de Bourgogne lui fit la +même prière. Mais, à ce moment même, un événement s'était passé qui +rompait tout entre eux. + +Sur la frontière de la Picardie, dans ce pays de désordres, à peine +revenu au roi et où l'homme du roi, Jean de Nevers, ramassait les gens +de guerre, les _bravi_ du temps, il y en avait un, un bâtard, un +aventurier amphibie, qui, rôdant sur la Marche ou vaguant par la +Manche, cherchait son aventure. Ce bandit était de bonne maison, frère +d'un Rubempré, cousin des Croy. Un jour, prenant au Crotoy un petit +baleinier, il s'en alla, non pêcher la baleine, mais prendre, s'il +pouvait, en mer un faux moine, un Breton déguisé qui portait le traité +de son duc avec les Anglais. Ayant manqué son moine et revenant à +vide, cet homme de proie, plutôt que de ne rien prendre, se hasarda à +flairer le gîte même du lion, un château de Hollande, où se tenait le +grand ennemi des Croy, de Jean de Nevers, du roi, le comte de +Charolais. Le bâtard n'avait que quarante hommes; ce n'était pas avec +cela qu'il aurait emporté la place. Il laissa ses gens, débarqua seul, +entra dans les tavernes, s'informa: Le comte allait-il quelquefois se +promener en mer? Sortait-il bien accompagné? À quelle heure?... Et il +ne s'en tint pas à cette enquête, il alla au château, entra, monta sur +les murailles, reconnut la côte. Il en fit tant qu'il fut remarqué et +suivi; jusque-là sottement hardi, il prit sottement peur, s'accusa +lui-même en se jetant à quartier dans l'église. Interrogé, il varia +pitoyablement; il revenait d'Écosse, il y allait, il passait pour voir +sa cousine de Croy; il ne savait que dire. + +Le comte de Charolais eût acheté l'aventure à tout prix; elle le +servait à point contre Louis XI; le roi semblait avoir voulu +l'enlever, comme le prince de Savoie. Il envoya vite son serviteur +Olivier de la Marche avertir son père du danger qu'il avait couru, +l'effrayer pour lui-même. Cela réussit si bien que le vieux duc manqua +au rendez-vous du roi, quitta la frontière, et ne se crut en sûreté +que lorsqu'il fut dans Lille. + +La grande nouvelle, l'enlèvement du comte, l'infamie du roi, furent +partout répandus, criés, comme à son de trompe, prêchés en chaire, à +Bruges, par un frère Prêcheur; ces Mendiants étaient fort utiles pour +colporter et crier les nouvelles. Le roi, qui sentit le coup, se +plaignit à son tour; il demanda réparation, somma le duc de condamner +son fils. Les Croy auraient voulu qu'il laissât assoupir l'affaire; +cela allait à leurs intérêts, non à ceux du roi, qui se voyait perdu +d'honneur. Il envoya au contraire une grande ambassade pour accuser, +récriminer hautement. D'une part, le chancelier Morvilliers, de +l'autre le comte de Charolais, plaidèrent en quelque sorte par-devant +le vieux duc. Le chancelier demandait si l'on pouvait dire que le +bâtard, avec sa barque, fût armé, équipé, comme il fallait pour un tel +coup, si c'était avec quelques hommes qu'il aurait emporté un fort, +saisi un tel seigneur au milieu d'un monde de gens qui l'entouraient. +Puis, le prenant de haut, il disait que le duc aurait dû s'adresser au +roi pour avoir justice du bâtard. On ne pouvait lui donner +satisfaction, à moins de lui livrer ceux qui avaient semé la nouvelle, +défiguré l'affaire, Olivier de la Marche et le frère Prêcheur[401]. + +[Note 401: Le duc, bien instruit, répondit que le bâtard avait été +pris en pays non sujet au roi, qu'il ne savait pas certainement, mais +par ouï-dire, quels bruits Olivier avait pu répandre; quant au moine, +il n'en pouvait connaître, n'étant que prince séculier, il respectait +l'Église. Puis, il ajouta en badinant: «Je suis parti d'Hesdin par un +beau soleil, et le premier jour n'ai été qu'à Saint-Pol, ce n'est pas +signe de hâte... Le Roi, je le sais bien, est mon souverain seigneur; +je ne lui ai point fait faute, ni à homme qui vive, mais peut-être +parfois aux dames. Si mon fils est soupçonneux, cela ne lui vient pas +de moi; il tient plutôt de sa mère; c'est la plus méfiante que j'aie +jamais connue.» Jacques Du Clerq, livre V, ch. XV.] + +Le chancelier allait loin, dans l'excès de son zèle. Il accusait le +comte même du crime de lèse-majesté, pour avoir traité avec le duc de +Bretagne et le roi d'Angleterre, pour appeler l'Anglais. Plus il avait +raison, plus le bouillant jeune homme s'irrita; au départ, il dit à +l'un des ambassadeurs, à l'archevêque de Narbonne: «Recommandez-moi +très-humblement à la bonne grâce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien +fait laver la tête par le chancelier, mais qu'avant qu'il soit un an, +il s'en repentira[402].» + +[Note 402: Commines, livre I, ch. I. On y trouve cette circonstance +essentielle, omise dans le procès-verbal des ambassadeurs, éd. +Lenglet-Dufresnoy, II, 417-40.] + +Il n'eût pas laissé échapper cette violente parole s'il ne se fût cru +en mesure d'agir. Déjà , selon toute apparence, les grands s'étaient +donné parole. Le moment semblait bon. Les trêves anglaises allaient +expirer; Warwick baissait; Croy baissait. Warwick avait perdu son +pupille; Croy gardait encore le sien, commandait toujours en son nom, +et peu à peu l'on n'obéissait plus, tous regardaient vers l'héritier. +En France, l'héritier présomptif était jusque-là le jeune frère du +roi; le roi prétendait que la reine était grosse; s'il naissait un +fils, le frère descendait et devenait moins propre à servir les vues +des seigneurs; il fallait se hâter. + +Si l'on en croit Olivier de la Marche, chroniqueur peu sérieux, mais +qui enfin joua alors, comme on l'a vu, son petit rôle: + +«Une journée fut tenue à Notre-Dame de Paris, où furent envoyés les +scellés de tous les seigneurs qui voulurent faire alliance avec le +frère du roi; et ceux qui avoient les scellés secrètement portoient +chacun une aiguillette de soie à la ceinture, à quoi ils se +connoissoient les uns les autres. Ainsi fut faite cette alliance dont +le roi ne put rien savoir; et toutefois il y avoit plus de cinq cents, +que princes, que dames et damoiselles, et escuyers, qui étoient tous +acertenés de cette alliance.» + +Que les agents de la noblesse se soient réunis dans la cathédrale de +Paris, dont le roi avait récemment méconnu la franchise, enlevé les +dépôts, cela en dit beaucoup. L'évêque[403] et le chapitre ne peuvent +guère avoir ignoré qu'une telle réunion eût lieu dans leur église. +Louis XI venait de fermer son Parlement aux évêques; il devait peu +s'étonner qu'ils ouvrissent leurs églises aux ligués[404]. + +[Note 403: L'un des agents principaux de Louis XI lui écrit ces +paroles significatives: «Plust à Dieu que le pape eust translaté +l'évesque de Paris en l'évesché de Jérusalem.» Preuves de Commines, +éd. Lenglet-Dufresnoy, II, 334.] + +[Note 404: Le Parlement décida, évidemment sous l'influence du roi, +que les évêques «_n'entreraient point au conseil_ sans le congé des +chambres, ou si mandez n'y estoient, excepté les pairs de France et +ceux qui par privilége ancien doivent et ont accoustumé y entrer.» +_Archives du royaume, Registre du Parlement, Conseil, janvier 1461._] + +Ce roi qui, pour donner les bénéfices, s'était passé d'abord des +élections de chapitres, puis des nominations pontificales, qui d'abord +avait au nom du pape condamné le clergé du pape, puis saisi le nonce +du pape, les cardinaux, eut naturellement le clergé contre lui, +non-seulement le clergé, mais tout ce qu'il y avait de conseillers +clercs, juges clercs, au Parlement, dans tous les siéges de +judicature, tous les clercs de l'Université[405], tout ce qui dans la +bourgeoisie, par confréries, offices, par petits profits, comme +marchands, clients, parasites, mendiants honorables, tenait à +l'Église; tout ce que le clergé confessait, dirigeait... Or, c'était +tout le monde. + +[Note 405: Louis XI, à son avénement, avait ôté les sceaux à +l'archevêque de Reims, et avait supprimé deux places de +conseillers-clercs. _Ibidem_, 1461.] + +Dans les longs siècles du moyen âge, dans ces temps de faible mémoire +et de demi-sommeil, l'Église seule veilla; seule elle écrivit, garda +ses écritures. Quand elle ne les gardait pas, c'était tant mieux; elle +refaisait ses actes en les amplifiant[406]. Les terres d'église +avaient cela d'admirable qu'elles allaient gagnant toujours; les haies +saintes voyageaient par miracle. Puis l'antiquité venait tout couvrir +de prescription, de vénération. On sait la belle légende: Pendant que +le roi dort, l'évêque, sur son petit ânon, trotte, trotte, et toute la +terre dont il fait le tour est pour lui; en un moment, il gagne une +province. On éveille le roi en sursaut: «Seigneur, si vous dormez +encore, il va faire le tour de votre royaume[407].» + +[Note 406: La plupart des actes ecclésiastiques qu'on a taxés de faux +et qui sont d'une écriture postérieure à leur date me paraissent être, +non précisément faux, mais _refaits_ ainsi. Des actes refaits sans +contrôle, peut-être de mémoire, devaient être aisément altérés, +amplifiés, etc.--V. Marini, I, Papiri, p. 2; Scriptores rerum Fr., VI, +461, 489, 523, 602, etc. VIII, 422, 423, 428, 429, 443, etc. Voir +aussi la Diplomatique des Bénédictins, et les Éléments de M. Natalis +de Wailly, qui, sous ce titre modeste, sont un livre plein de science +et de recherches.] + +[Note 407: V. le texte dans ma Symbolique du droit (Origines, etc., p. +XXIV et 79.)] + +Ce brusque réveil de la royauté, c'est précisément Louis XI. Il arrête +l'Église en train d'aller; il la prie d'indiquer ce qui est à elle, +autrement dit, de s'interdire le reste. Ce qu'elle a, il veut qu'elle +prouve qu'elle a le droit de l'avoir. + +Avec les nobles, autre compte à régler. Ceux-ci n'auraient jamais +pensé qu'on osât compter avec eux. De longue date, ils ne savaient +plus ce que c'étaient qu'aides nobles, que rachats dus au roi. Ils se +faisaient payer de leurs vassaux, mais ne donnaient plus rien au +suzerain. À leur grand étonnement, ce nouveau roi s'avise d'attester +la loi féodale. Il réclame, comme suzerain et seigneur des seigneurs, +les droits arriérés, non ce qui vient d'échoir seulement, mais toute +somme échue, en remontant. Il présenta ainsi un compte énorme au duc +de Bretagne. + +Si les nobles, les seigneurs des campagnes, n'_aidaient_ plus le roi, +qui donc aidait? Les villes. Et cela était d'autant plus dur qu'elles +payaient fort inégalement, au caprice de tous ceux qui ne payaient +pas. Ceux qui savent de quel poids pesaient au XVe siècle la noblesse +et l'Église ne peuvent douter que les bourgeois _élus_ pour répartir +les taxes n'aient été leurs dociles et tremblants serviteurs, qu'ils +n'aient obéi sans souffler, rayant du rôle quiconque tenait de près ou +de loin à ces hautes puissances, parent ou serviteur, cousin de +cousin, bâtard de bâtard. Au reste, les _élus_ étaient récompensés de +leur docilité, en ce qu'ils n'étaient plus vraiment _élus_, mais +toujours les mêmes et de mêmes familles; ils formaient peu à peu une +classe, une sorte de noblesse bourgeoise, unie à l'autre par une sorte +de connivence héréditaire. Entre nobles et notables bourgeois, la rude +affaire des taxes se réglait à l'amiable et comme en famille; tout +tombait d'aplomb sur le pauvre, tout sur celui qui ne pouvait payer. + +Charles VII avait essayé de remédier à ces abus en nommant les élus +lui-même; mais probablement il n'avait pu nommer que les hommes +désignés par les puissances locales. Louis XI n'eut point d'égard à +ces arrangements. Il déclare durement dans son ordonnance «que tous +les _élus_ du royaume sont destitués par leurs fautes et négligences.» +Par grâce, il les commet encore pour un an. Nommés désormais d'année +en année, ils sont responsables devant la chambre des comptes. Ils +décident, mais on appelle de leurs décisions aux généraux des aides. +Leur importance tombe à rien; leur dignité de petites villes est +annulée. + +Il ne faut pas s'étonner si les gens d'église, les hommes d'épée, les +notables bourgeois, se trouvèrent ligués avant d'avoir parlé de ligue. +Les gens même du roi étaient contre le roi, ses amés et féaux du +Parlement, ces hommes qui avaient fait la royauté, pour ainsi dire, +aux XIIIe et XIVe siècles, qui l'avaient suivie par delà leur +conscience, par delà l'autel, ils s'arrêtèrent ici. Ce n'était pas là +le roi auquel ils étaient accoutumés, leur roi grave et rusé, le roi +des précédents, du passé, de la lettre, qu'il maintenait, sauf à +changer l'esprit. Celui-ci ne s'en informait guère, il allait seul, +sans consulter personne, par la voie scabreuse des nouveautés, +tournant le dos à l'antiquité, s'en moquant. Aux solennelles harangues +de ses plus vénérables représentants, il riait, haussait les épaules. + +C'est ce qui arriva à l'archevêque de Reims, chancelier de France, qui +le complimentait à son avénement; il l'arrêta au premier mot. Le pape, +s'imaginant faire sur lui grand effet, lui avait envoyé son fameux +cardinal grec Bessarion, la gloire des deux églises. Le docte byzantin +lui débitant sa pesante harangue, Louis XI trouva plaisant de le +prendre à la barbe, à sa longue barbe orientale... Et pour tout +compliment, il lui dit un mauvais vers technique de la grammaire[408], +qui renvoyait le pauvre homme à l'école. + +[Note 408: + + Barbara græca genus retinent quod habere solebant. + +Brantôme, qui rapporte ce fait, n'est pas une autorité grave. Mais +nous avons, à l'appui, le témoignage contemporain du cardinal de Pavie +(lettre du 20 octobre 1473): «Regi coepit esse suspectus, progredi ad +eum est vetitus, menses duos ludibrio habitus...; uno atque eodem +ingrato colloquio finitur legatio.»] + +Il y renvoya l'Université elle-même, en lui faisant défendre par le +pape de se mêler désormais des affaires du roi et de la ville, +d'exercer son bizarre _veto_ de fermeture des classes[409]. +L'Université finit, comme corps politique; elle finissait d'ailleurs +comme école, perdant ce qui avait été son âme, sa vie, l'esprit de +dispute. + +[Note 409: Félibien, Histoire de Paris, Preuves du t. II, partie III, +p. 707. Cette pièce si importante, qui est l'extrait mortuaire de +l'Université, ne se trouve pas dans la grande Histoire de +l'Université, par Du Boulay.] + +Si Louis XI aimait peu les scolastiques, ce n'était pas seulement par +mépris pour leur radotage, mais c'est qu'il connaissait la tendance de +tous ces tonsurés à se faire valets des seigneurs, des patrons des +églises, pour avoir part aux bénéfices. Il les affranchit malgré eux +de cette servitude en supprimant les élections ecclésiastiques, que +leurs nobles protecteurs réglaient à leur gré. Les élections étaient +le point délicat où les parlementaires eux-mêmes, naguère si âpres +contre les grands, semblaient faire leur paix avec eux. Sous le nom de +_libertés gallicanes_, ils se mirent à défendre de toute leur faconde +la tyrannie féodale sur les biens d'église; ils y trouvèrent leur +compte. Les deux noblesses, d'épée et de robe, se rapprochaient pour +le profit commun. + +Louis XI, tout en se servant des parlementaires contre le pape, +ménagea peu ces rois de la basoche. Il limita leur royauté, d'abord en +proclamant l'indépendance, la souveraineté rivale de l'honnête et +paisible chambre des comptes[410]. Puis il restreignit les +juridictions monstrueusement étendues des Parlements de Paris et de +Toulouse, étendues jusqu'à l'impossible; des appels qu'il fallait +porter à cent lieues, à cent cinquante lieues dans un pays sans +routes, ne se portaient jamais. Le roi ramena ces vastes souverainetés +judiciaires à des limites plus raisonnables; aux dépens de Paris et de +Toulouse, il créa Grenoble et Bordeaux, auxquels d'heureuses +acquisitions ajoutèrent Perpignan, Dijon, Aix, Rennes. L'Échiquier de +Normandie reçut, nonobstant toute clameur normande, son procureur du +roi[411]. + +[Note 410: Ordonnances, XVI, 7 février 1464.] + +[Note 411: Le 6 septembre 1463, Louis XI crée et donne à Cérisay, +vicomte de Carentan, «l'office du procureur-général du Roy en son +eschiquier, ès assemblée des estats et conventions, et par tous les +siéges et auditoires de son pays de Normandie où il se trouveroit et +besoing seroit.» Les avocats et procureurs du Roi près les bailliages +se lèvent tous ensemble et protestent, disant «que la création dudit +office estoit nouvelle...» À quoi Guillaume de Cérisay répondit: +«qu'il protestait au contraire; que ce n'estoit point création +nouvelle, mais y en avoit eu anciennement.» _Registres de +l'Échiquier._ Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, I, 246.] + +Ce n'était pas seulement les primitives vieilleries du moyen âge, +c'étaient les parlements et universités, secondes antiquités, ennemies +des premières, que ce rude roi maltraitait. Naguère importants, +redoutables, ces corps se voyaient écartés, bientôt peut-être, comme +outils rouillés, jetés au garde-meuble... Les machines révolutionnaires +les plus utiles aux siècles précédents risquaient fort d'être à la +réforme sous un roi qui était lui-même la Révolution en vie. + +Et pourtant de les laisser là , de repousser (dans un temps où tout +était priviléges et corps) les corps et les privilégiés, c'était +vouloir être tout seul. Méfiant, non sans cause, pour les gens +classés, les _honnêtes gens_, il lui fallait, dans la foule inconnue, +trouver des hommes, y démêler quelque hardi compère, de ces gens qui, +sans avoir appris, réussissent d'instinct, ayant plus d'habileté que +de scrupules, jamais d'hésitation, marchant droit, même à la potence. +Pour tant de choses nouvelles qu'il avait en tête, il voulait de tels +hommes, tout neufs et sans passé. Il n'aimait que ceux qu'il créait, +et qui autrement n'étaient point; pour lui plaire, il fallait n'être +rien, et que de ce rien il fît un homme, une chose à lui, où, tout +étant vide, il remplît tout de sa volonté. + +Au défaut d'un homme neuf, un homme ruiné, perdu, ne lui déplaisait +pas; souvent, tel qu'il avait défait, il trouvait bon de le refaire. +Il releva ainsi ses deux ennemis capitaux qui l'avaient chassé du +royaume, Brézé et Dammartin. Ils avaient un titre auprès de cet homme +singulier, d'avoir été assez habiles, assez forts pour lui faire du +mal; il estimait la force[412]. Quand il eut bien prouvé la sienne à +ceux-ci, qu'il leur eut fait sentir la griffe, il crut les tenir et +les employa. + +[Note 412: Louis XI savait oublier à propos. Rien n'indique qu'il ait +été rancuneux, au moins dans cette première époque. Il se réconcilia, +dès qu'il y eut intérêt, avec tous ceux dont il avait eu à se +plaindre, avec Liége et Tournai, qui, pour plaire à son père, +s'étaient mal conduites avec lui pendant son exil. Il s'arrangea sans +difficulté avec Sforza, qui, depuis deux ans, tenait en échec la +maison d'Anjou et l'empêchait lui-même de reprendre Gênes; il lui +livra Savone et lui céda ses droits sur Gênes même, etc.--À peine +fut-il sur le trône que les chanoines de Loches, croyant lui faire +leur cour, le prièrent de faire enlever le monument de leur +bienfaitrice Agnès Sorel. «J'y consens, dit-il, mais vous rendrez tout +ce que vous tenez d'elle.» Ils n'insistèrent plus.] + +Parfois, quand il voyait un homme en péril et qui enfonçait, il +prenait ce moment pour l'acquérir; il le soulevait de sa puissante +main, le sauvait, le comblait. Un homme d'esprit et de talent, un +légiste habile, Morvilliers, avait une fâcheuse affaire au Parlement; +ses confrères croyaient le perdre en l'accusant de n'avoir pas les +mains nettes. Louis XI se fait remettre le sac du procès; il fait +venir l'homme: «Voulez-vous justice ou grâce?--Justice.»--Sur cette +réponse, le roi jette le sac au feu, et dit: «Faites justice aux +autres, je vous fais chancelier de France.» C'était chose incroyable +de remettre ainsi les sceaux à un homme non lavé, de faire ainsi +siéger un accusé parmi ses juges et au-dessus. Le roi avait l'air de +dire que tout droit était en lui, dans sa volonté, et cette volonté il +la mettait à la place suprême de justice dans l'odieuse figure de son +âme damnée. + +Avec cette manière de choisir et placer ses hommes, qui parfois lui +réussissait, parfois aussi il se trouvait avoir pris des gens de sac +et de corde, des voleurs. Ne pouvant les payer, il les laissait voler; +s'ils volaient trop, on dit qu'il partageait[413]. Il n'était pas +difficile sur les moyens de faire de l'argent[414]; il se trouvait +toujours à sec. Avec la faible ressource d'un roi du moyen âge, il +avait déjà les mille embarras d'un gouvernement moderne; mille +dépenses, publiques, cachées, honteuses, glorieuses. Peu de dépenses +personnelles; il n'avait pas le moyen de s'acheter un chapeau, et il +trouva de l'argent pour acquérir le Roussillon, racheter la Somme. + +[Note 413: Par exemple, si l'on en croit le faux Amelgard, il aurait +partagé avec un certain Bores, qui faisait et expédiait les collations +d'office et en tirait profit: «Et communiter ferebatur talium +emolumentorum ipsum regem inventorem atque participem fore.» _Bibl. +royale, mss. Amelgardi_, lib. I, c. VII, 108.] + +[Note 414: «Touchant Jehan Marcel, nous le tenons au petit Chastellet, +et n'est jour que les commissaires n'y besognent; et touchant ses +biens-meubles, j'ay entendu dire que l'inventaire se monte à dix ou +douze mille livres parisis, et _se Dieu veut qu'il soit condamné_, +Sire, on en trouvera beaucoup plus... À mon souverain Seigneur, le +bailly de Sens (Charles de Melun).» Lenglet Dufresnoy.] + +Ses serviteurs vivaient comme ils pouvaient, se payaient de leurs +mains. À la longue, un jour de bonne humeur, ils tiraient de lui +quelque confiscation[415], un évêché, une abbaye. Maintes fois, +n'ayant rien à donner, il donnait une femme. Mais les héritières ne se +laissaient pas toujours donner; la douairière de Bretagne échappa; une +riche bourgeoise de Rouen, dont il voulait payer un sien valet de +chambre, ajourna, éluda, en Normande[416]. + +[Note 415: Le roi avait promis à Charles de Melun de lui donner les +biens de Dammartin si celui-ci était condamné. La chose ne pouvait +manquer, Charles de Melun étant un des commissaires qui jugeaient. +Cependant il ne put pas attendre le jugement pour entrer en +possession; il enleva tous les biens-meubles de l'accusé, jusqu'à une +grille de fer qu'il emporta sur des charrettes et qu'il fit servir à +sa maison de Paris. La comtesse de Dammartin fut contrainte de vivre +chez un de ses fermiers pendant trois mois. (Lenglet.)] + +[Note 416: La réponse de la mère au roi est jolie et adroite; son mari +est absent, dit-elle, «à la foire du Lendit.» Elle remercie +très-humblement «de ce qu'il Vous a plu nous escripre de l'advancement +de nostre dicte fille; toutefois, Sire, il y a longtemps que... elle a +faict response qu'elle n'avoit aucun voulloir de soy marier...»] + +Ces procédés violents sentaient leur tyran d'Italie. Louis XI, fils de +sa mère bien plus que de Charles VII, était par elle de la maison +d'Anjou, c'est-à -dire, comme tous les princes de cette maison, un peu +Italien. De son Dauphiné, il avait longtemps regardé, par-dessus les +monts, les belles tyrannies lombardes, la gloire du grand Sforza[417]. +Il admirait, comme Philippe de Commines, comme tout le monde alors, la +sagesse de Venise. La _Dominante_ était, au XVe siècle, ce que +l'Angleterre devint au XVIIIe, l'objet d'une aveugle imitation. Dès +son avénement, Louis XI avait fait venir deux _sages_ du sénat de +Venise, selon toute apparence, deux maîtres en tyrannie[418]. + +[Note 417: Si l'on en croit un de ses ennemis, il aurait exprimé un +jour dans son exil, en présence des chanoines de Liége, combien il +enviait à Ferdinand le Bâtard et à Édouard IV leurs immenses +confiscations, l'extermination des barons de Naples et d'Angleterre, +etc. (_Ms. Amelgardi._)] + +[Note 418: «Fist deux chevaliers de Venise à grand mistère venir.» +Chastellain.] + +Ces Italiens différaient du Français en bien des choses, en une +surtout: ils étaient patients. Venise alla toujours lentement, +sûrement; le sage et ferme Sforza ne se hâta jamais. Louis XI, moins +prudent, moins heureux, plus grand peut-être comme révolution, aurait +voulu, ce semble, dans son impatience, anticiper sur la lenteur des +âges, supprimer le temps, cet indispensable élément, dont il faut +toujours tenir compte. Il avait ce grave défaut en politique, d'avoir +la vue trop longue, de trop prévoir[419]; par trop d'esprit et de +subtilité, il voyait comme présentes et possibles les choses de +lointain avenir. + +[Note 419: C'est l'histoire de l'illustre et infortuné Jean de Witt, +qui vit très-bien dans l'avenir que la Hollande finirait par n'être +qu'une chaloupe à la remorque de l'Angleterre, et qui, tout préoccupé +de cette idée lointaine, s'obstina à croire que la France suivrait son +véritable intérêt, qu'elle ménagerait la Hollande.] + +Rien n'était mûr alors; la France n'était pas l'Italie. Celle-ci, en +comparaison, était dissoute, en poudre; il y avait des classes et des +corps en apparence; en réalité, ce n'était plus qu'individus. + +La France, au contraire, était toute hérissée d'agglomérations +diverses, fiefs et arrière-fiefs, corps et confréries. Si par-dessus +ces associations, gothiques et surannées, mais fortes encore, +par-dessus les priviléges et tyrannies partielles, on essayait +d'élever une haute et impartiale tyrannie (seul moyen d'ordre alors), +tous allaient s'unir contre; on allait voir immanquablement les +discordances concorder un instant, et la ligue unanime contre un +pouvoir vivant de tous ceux qui devaient mourir. + +Nous avons dit combien, en un moment, il avait déjà séquestré, amorti +dans ses mains de seigneuries et de seigneurs, de bénéfices et de +bénéficiers, de choses et d'hommes. Chacun craignait pour soi; chacun, +sous ce regard inquiet, rapide, auquel rien n'échappait, se croyait +regardé. Il semblait qu'il connût tout le monde, qu'il sût le royaume, +homme par homme... Cela faisait trembler. + +Le moyen âge avait une chose dont plusieurs remerciaient Dieu, c'est +que, dans cette confusion obscure, on passait souvent ignoré; bien des +gens vivaient, mouraient inaperçus... Cette fois, l'on crut sentir +qu'il n'y aurait plus rien d'inconnu, qu'un esprit voyait tout, un +esprit malveillant. La science qui, à l'origine du monde, apparut +comme Diable, reparaissait telle à la fin. + +Cette vague terreur s'exprime et se précise dans l'accusation que le +fils du duc de Bourgogne porta contre Jean de Nevers, l'homme de Louis +XI, qui, disait-il, sans le toucher, le faisait mourir, fondre à petit +feu, lui perçait le coeur[420]... Il se sentait malade, impuissant, +lié et pris de toutes parts au filet invisible «de l'universelle +araignée[421].» + +[Note 420: Les actes ne donnent rien qui s'écarte de la forme banale +de ces accusations; un moine noir, des images de cire baptisées «d'une +eau bruiant d'un sault de molin,» l'une percée d'aiguilles, etc. +_Bibl. royale, mss. Baluze_, 165.] + +[Note 421: Ce mot violent est de Chastellain. Il fait dire au lion de +Flandre: «J'ay combattu l'universel araigne.»] + +Cette puissance nouvelle, inouïe, le roi, ce dieu? ce diable? se +trouvait partout. Sur chaque point du royaume il pesait du poids d'un +royaume. La paix qu'il imposait à tous à main armée, leur semblait une +guerre. Les batailleurs du Dauphiné (_l'écarlate des gentilshommes_) +ne lui pardonnèrent pas d'avoir interdit les batailles. La même +défense souleva le Roussillon; Perpignan déclara vouloir garder ses +bons usages; la franchise de l'épée, la liberté du couteau, surtout +cette belle justice qui donnait pour épices au noble juge le tiers de +l'objet disputé. + +Les compagnies, les confréries non nobles, ne furent guère plus amies +que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours à celles de Dieppe +ou de La Rochelle, se mêlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir +une marine[422]? Pourquoi, dans sa malignité pour l'Université de +Paris, en fondait-il une autre à Bourges qui arrêtait comme au passage +tous les écoliers du midi? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers +étrangers dans le royaume, des marchands de tous pays à ses nouvelles +foires de Lyon, supprimant pour les Hollandais et Flamands le droit +d'aubaine, qui jusque-là les empêchait de s'établir en France? + +[Note 422: «Simon de Phares, qui vivoit alors, dit que le vice-amiral +de Louis XI, Coulon, n'acquit pas moins de réputation par mer que +Bertrand Duguesclin par terre.» _Ms. Legrand._] + +On lui avait reproché en Dauphiné la foule des nobles qu'il avait +tirés de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-être, ces +_nobles du Dauphin_, ayant pour fief la _rouillarde_ au côté. Que +dut-on penser, quand on le vit dès son premier voyage décrasser tout +un peuple de rustres, qui, comme consuls des bourgades, des moindres +bastilles du Midi[423], venaient le haranguer; lorsqu'il jeta la +noblesse aux marchands, «à tous ceulx qui voudroient marchander au +royaulme.» Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut +quand elle vit des soudards entrer de par le roi dans ses honorables +corporations, des maréchaux ferrants, des cordonniers, monter au +Capitole[424]. + +[Note 423: Voir présent vol., liv. XI, ch. III.] + +[Note 424: Les états du Languedoc se plaignent en 1467 de ce que le +roi nomme aux charges «des cordonniers, maréchaux et arbalétriers.» +Paquet, Mémoire sur les institutions provinciales, communales, et les +corporations à l'avénement de Louis XI (couronné par l'Académie des +inscriptions).] + +Anoblir les manants, c'était désanoblir les nobles. Et il osa encore +davantage. Sous prétexte de réglementer la chasse, il allait toucher +la _seigneurie_ même en son point le plus délicat, gêner le noble en +sa plus chère liberté, celle de vexer le paysan. + +Rappelons ici le principe de la seigneurie, ses formules +sacramentelles: «Le seigneur enferme ses manants, comme sous portes et +gonds, du ciel à la terre... Tout est à lui, forêt chenue, oiseau dans +l'air, poisson dans l'eau, bête au buisson, l'onde qui coule, la +cloche dont le son au loin roule[425]...» + +[Note 425: Ces lignes résument les formules allemandes; elles disent +avec plus de poésie ce qui, du reste, se retrouvait partout. V. Grimm, +Deutsche Rechts Alterthümer, 46. Voir aussi ma Symbolique du droit: +Origines, etc., p. 42 et 228-30.] + +Si le seigneur a droit, l'oiseau, la bête ont droit, puisqu'ils sont +du seigneur. Aussi était-ce un usage antique et respecté que le gibier +seigneurial mangeât le paysan. Le noble était sacré, sacrée la noble +bête. Le laboureur semait; la semence levée, le lièvre, le lapin des +garennes, venaient lever dîme et censive. S'il réchappait quelques +épis, le manant voyait, chapeau bas, s'y promener le cerf féodal. Un +matin, pour chasser le cerf, à grand renfort de cors et de cris, +fondait sur la contrée une tempête de chasseurs, de chevaux et de +chiens, la terre était rasée. + +Louis XI, ce tyran qui ne respectait rien, eut l'idée de changer cela. +En Dauphiné, il avait hasardé de défendre la chasse[426]. À son +avénement, il trahit imprudemment l'intention d'étendre la défense au +royaume, sauf à vendre sans doute les permissions à qui il voudrait. +Le sire de Montmorenci, ayant l'honneur de recevoir le roi chez lui, +voulait le régaler d'une grande chasse, et pour cela il avait +rassemblé de toutes parts des filets, des épieux, toutes sortes +d'armes, d'instruments de ce genre. Au grand étonnement de son hôte, +Louis XI fit tout ramasser en un tas, tout brûler. + +[Note 426: Il révoqua la défense, à l'approche de sa grande crise: +«Naguère, par le maistre des eaux et forest... a esté faicte deffense +générale audit pays de chasser à aucunes bestes... S'il vous appert +que lesdiz nobles ayent de toute ancienneté accoustumé chasser et +pescher en nostre dit pays de Dauphiné, que les habitans ayent droit +ou leur ait autrefois par nous esté permis de chasser et pescher, +moyennant le payement de ladicte rente ou droicts... permettez et +souffrez...» Ordonnances, XVI, I; 11 juin 1463.] + +Si l'on en croit deux chroniqueurs hostiles, mais qui souvent sont +très-bien instruits, il aurait ordonné que sous quatre jours tous ceux +qui avaient des filets, des rets ou des piéges, eussent à les remettre +aux baillis royaux, il aurait interdit les forêts «aux princes et +seigneurs,» et défendu expressément la chasse aux personnes _de toute +condition_, sous peines corporelles et pécuniaires. L'ordonnance peut +avoir été faite, mais j'ai peine à croire qu'il ait osé la +promulguer[427]. Les mêmes chroniqueurs assurent qu'un gentilhomme de +Normandie, ayant, au mépris de la volonté du roi, chassé et pris un +lièvre, il le fit prendre lui-même et lui fit couper l'oreille. Ils ne +manquent pas d'assurer que le pauvre homme n'avait chassé que sur sa +propre terre, et pour rendre l'histoire plus croyable, ils ajoutent +cette glose absurde, que le roi Louis aimait tant la chasse qu'il +voulait désormais chasser seul dans tout le royaume. + +[Note 427: Elle ne se trouve point.--«Unum edixit, quod, sub poena +confiscationis corporis et bonorum..., omnes qui plagas, retia, vel +laqueos quoscumque venatorios haberent... baillivis deferrent... Ipse +in domo domini de Momorensi...» _Bibliothèque royale, ms. Amelgardi_, +lib. I, XXI, 122. Chastellain parle comme si l'ordre du roi eût été +exécuté; il se sert du mot _harnois_ qui indiquerait plus que les +instruments de chasse, et il ajoute une circonstance grave, +l'_interdiction des forêts_: «Par toutes villes et pays fit bûler et +ardoir et consumer en feu _tous les harnois_ du royaulme, et fit +_défendre toutes forests_ à tous princes et seigneurs, et toutes +manières de chasses à qui qu'elles fussent, sinon soubs son congé et +octroy.» Chastellain, p. 215. Du Clercq affirme la même chose, mais +avec une mesure judicieuse: il dit que le roi: «Feit _par toute l'Isle +de France_ et environ brusler tous les rests, etc. Et pareillement, +comme on disoit, avoit faict faire par tout son royaulme et _là où il +avoit esté_; et moy estant à Compiègne, en veis plusieurs ardoir.» Du +Clercq, liv. V, ch. I.] + +Que les gens du roi, comme on le dit encore, aient fait ce que le roi +défendait aux seigneurs, qu'ils aient vexé les pauvres gens, c'est +chose assez probable. Ce qui est authentique et certain, ce sont les +articles suivants qu'on lit dans les comptes de Louis XI (dans le peu +de registres qui en restent encore): «Un écu à une pauvre femme dont +les lévriers du roi ont étranglé la brebis;--à une femme dont le chien +du roi a tué une oie;--à une autre dont les chiens et lévriers ont tué +le chat. Autant à un pauvre homme dont les archers ont gâté le blé en +traversant son champ[428].» + +[Note 428: «Au Roy nostre seigneur, baillé par le sire de Montaigu, un +escu pour donner à ung pouvre home, de qui ledit Seigneur fist prandre +de lui ung chien, au mois de décembre derrenier passé; et ung escu +pour donner à une pouvre femme, de qui les lévriers dudit Seigneur +estranglèrent une brebis, près Notre-Dame-de-Vire.--Ung escu pour +donner à une femme, en récompense d'une oye, que le chien du Roy, +appelé Muguet, tua auprès de Blois.--Au Roy encores, baillé par +Alexandre Barry, homme d'armes des archiers de la garde pour donner à +ung pouvre homme près le Mans, en récompense de ce que les archiers de +sa garde avoient gasté son blé, en passant par ung champ, pour eulx +aller joindre droit au grand chemin, ung escu.--Au Roy, un escu, pour +donner à une pouvre femme, en récompense de ce que ses chiens et +lévriers lui tuèrent ung chat près Montloys, à aller de Tours à +Amboise.» (Communiqué par M. Eugène de Stadler.) _Archives du royaume, +registres des comptes, K. 294, fol. 15, 43, 48, 49-50, années +1469-1470._] + +Ces petits articles en disent beaucoup. D'après de telles réparations +aux pauvres gens, d'après les nombreuses charités qu'on trouve dans +les mêmes comptes, on serait tenté de croire que ce politique avisé +aura eu souvent velléité, dans sa guerre contre les grands, de se +faire le roi des petits. Ou bien, faudrait-il supposer que dans ses +spéculations dévotes, où il prenait pour associés les saints et +Notre-Dame, tenant avec eux compte ouvert et travaillant ensemble à +perte et gain, il aura cru, par des charités, de petites avances, les +intéresser dans quelque grosse affaire? Peut-être enfin, et cette +explication en vaut une autre, le méchant homme était parfois un +homme[429], et parmi ses iniquités politiques, ses cruelles justices +royales, il se donnait la récréation d'une justice privée, qui après +tout ne coûtait pas grand'chose. + +[Note 429: Il faut distinguer les époques. Louis XI n'était pas alors +ce qu'il fut depuis; c'était encore un homme. Il aimait beaucoup sa +mère, et la pleura sincèrement. Il avait annoncé des intentions douces +et pacifiques. «On lui a souvent entendu dire que, comme il tiroit +beaucoup de ses peuples, il vouloit, en épuisant leurs bourses, +_épargner leur sang_.» _Legrand, Hist. mss., IV, 31._ Pie II, dans son +éloge (il est vrai, fort intéressé), énumère toutes les vertus de +Louis XI, son _humanité_, etc. Après avoir rappelé son enfance +studieuse, ses malheurs, il ajoute: «Audiamus quid agat Ludovicus in +paterno solio collocatus. An ludit et choreis indulget, an vino madet, +an crapula dissolvitur, an marcet voluptatibus. An rapinas meditatur, +_an sanguinem sitit_? Nihil horum... O beatum Franciæ regnum cui talis +rex præsidet! ô felix exilium quod talet remisit præsidium! Æncæ +Silvii opéra, p. 859, 17 martii 1462.] + +Quoi qu'il en soit, d'avoir menacé le droit de chasse, touché à l'épée +même, cela suffisait pour le perdre. C'est, selon toute apparence, ce +qui donna aux princes une armée contre lui. Autrement, il est douteux +que les nobles et petits seigneurs eussent suivi contre le roi la +bannière des grands, une bannière depuis bien des années roulée, +poudreuse. Mais ce mot, _plus de chasse_, les forêts interdites, +l'historiette surtout de l'oreille coupée[430], c'était un épouvantail +à faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait +attaqué dans sa royauté sauvage, dans son plus cher caprice, chassé +lui-même sur sa terre, déjà forcé au gîte... Quoi, aux dernières +Marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardenne, partout le roi, toujours +le roi! Partout, à côté du château, un bailli qui vous force à +descendre, à répondre aux clabauderies d'en bas, qui poussera au +besoin vos hommes à parler contre vous... jusqu'à ce que, de guerre +lasse, vous ayez tué chiens et faucons, renvoyé vos vieux +serviteurs... + +[Note 430: Le dernier souvenir de la liberté féodale (qui était +pourtant la servitude du peuple) s'est rattaché d'une manière assez +bizarre au règne qui précéda celui de Louis XI. Charles VII est devenu +ainsi le roi de l'Âge d'or. Lire les charmants vers de Martial de +Paris, charmants, absurdes historiquement: «Du temps du feu Roy, etc.» + +V. dans les notes de mon Introduction à l'Histoire universelle, la +traduction des chansons de chasse, de l'appel des chasseurs, etc. +C'est la fraîcheur de l'aube.] + +Dès lors, ni cor, ni cris, toujours même silence, sauf la grenouille +du fossé qui coasse après vous... Toute la joie du manoir, tout le sel +de la vie, c'était la chasse; au matin le réveil du cor, le jour la +course au bois et la fatigue; au soir, le retour, le triomphe, quand +le vainqueur siégeait à la longue table avec sa bande joyeuse. Cette +table où le chasseur posait la tête superbement ramée, la hure énorme, +où il refaisait son courage avec la chair des nobles bêtes[431], tuées +à son péril, qu'y servir désormais?... Qu'il fasse donc pénitence, le +triste seigneur, qu'il descende aux viandes roturières, ou bien qu'il +mange la chair blanche[432] avec les femmes et vive de basse-cour... + +[Note 431: Telle est partout la croyance barbare ou héroïque. Achille +fut, comme on sait, nourri de la moelle des lions. Les Caraïbes +mangeaient de la chair humaine, malgré leur répugnance, afin de +s'approprier la bravoure de leurs plus braves ennemis. V. aussi le +sublime chant grec, où l'aigle dialogue avec la tête du clephte dont +il se repaît: «Mange, oiseau, c'est la tête d'un brave, mange ma +jeunesse, mange ma vaillance, etc.» J'ai traduit ce chant dans une +note de mon Introduction à la Symbolique du droit (Origines du droit +trouvées dans les formules et symboles).] + +[Note 432: Le héros ne doit manger que de la viande rouge, afin +d'avoir le coeur rouge, comme l'ont les braves. Le lâche a le coeur +pâle, dans les traditions barbares.] + +Qui s'y fût résigné se serait senti déchu de noblesse. Quiconque +portait l'épée, devait tirer l'épée. + + + + +LIVRE XIV + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC + +1465 + + +Louis XI voyait venir la crise[433], et il se trouvait seul, seul dans +le royaume, seul dans la chrétienté. + +[Note 433: À ce moment solennel, il se fait comme un silence dans les +monuments de l'histoire. Pas une ordonnance royale en dix mois, de +mars 1464 en mai 1465 (sauf deux ordonnances sans date qu'on a placées +là sans raison). Les trois années précédentes viennent de remplir un +énorme volume.] + +Il fallait qu'il sentît bien son isolement pour aller chercher, comme +il le fit, l'alliance lointaine du Bohémien et de Venise; alliance +contre le Grand Turc, assez bizarre dans un pareil moment. Mais en +réalité, si les affaires n'eussent marché trop vite, le Bohémien eût +probablement attaqué le Luxembourg[434], Venise eût fourni des +galères[435]. + +[Note 434: Comme il offrit de le faire plus tard.] + +[Note 435: Pour juger ce traité, il faut peut-être encore tenir compte +du droit du moyen âge, qui (dans l'esprit du peuple au moins) n'était +pas encore effacé: c'était chose injuste, impie, d'attaquer un croisé. +Louis XI se mettait sous la protection de ce droit, en déclarant +s'unir contre le Turc avec Venise et la Bohême.--Dans cet acte +curieux, les parties contractantes semblent prétendre à faire un +triumvirat de l'Europe; elles parlent hardiment pour des alliés qui +n'en savent rien, pour leurs ennemis même, Venise pour les Italiens, +le Bohémien pour les Allemands, Louis XI pour les princes français. Et +ce n'est pas une ligue temporaire: c'est le plan d'une confédération +durable qui règle déjà le vote entre les nations et dans chaque +nation, on pourrait y voir une ébauche des fameux projets de +République chrétienne, de Paix européenne. Preuves de Commines, éd. +Lenglet, II, 431.] + +Nos grands amis et alliés, les Écossais, nous menacèrent, loin de nous +secourir. Et les Anglais semblaient près d'attaquer. Warwick seul +peut-être sauva à la France une descente anglaise, et à Édouard la +folie d'une guerre étrangère après la guerre civile; folie trop +vraisemblable, au moment où nos ennemis venaient de marier ce jeune +Édouard, de placer dans son lit et à son oreille une douce +solliciteuse pour mettre la France à feu et à sang. + +Louis XI craignait fort que le pape, lui gardant rancune, n'autorisât +la ligue. Il se hâta de lui écrire que ses ennemis étaient ceux du +saint-siége, que les princes et les seigneurs voulaient, par-dessus +tout, rétablir la Pragmatique, les élections, disposer à leur gré des +bénéfices. Le pape, sans se déclarer, lui répondit gracieusement, et +lui envoya, pour lui et la reine, des _Agnus Dei_[436]. + +[Note 436: Lettre de maître Pierre Gruel au Roy. _Mss. Legrand_, 14 +septembre 1465.] + +Les seuls secours que reçut Louis XI lui vinrent de Milan et de +Naples. Sforza et Ferdinand le Bâtard[437] comprirent très-bien que si +les Provençaux suivaient Jean de Calabre, comme ils prétendaient le +faire, à la conquête de la France, le tour de l'Italie viendrait. +Sforza envoya dans le Dauphiné son propre fils Galéas avec huit cents +hommes d'armes et quelques mille piétons. Ferdinand fit croiser des +galères qui, passant et repassant le long des côtes, tinrent les +Provençaux en alerte. Faibles secours, indirects, mais non sans +efficacité. + +[Note 437: Les intelligences que le roi entretenait avec Ferdinand, en +opposition aux intérêts de Jean de Calabre, furent une des causes de +la Ligue: «Un messager du royaume allait de par le Roy, lequel au roy +Fernand rescrivoit, que de luy ne se donna soulcy au duc Jean, il ne +l'aideroit mye. Le messager fut arrestez; on trouva sur luy la lettre, +qui de la main du roy Louys estoit signée.» La chronique de Lorraine, +Preuves de D. Calmet, III, XXIII. Pierre Gruel, président au Parlement +de Grenoble, écrit au roi: «Sire, ce pays du Dauphiné est esmeu pour +le retournement qu'ont fait ses seigneurs de Velai, et aussi pour ce +que tout le païs de Provence est en armes, et l'on doubte, pour ce +qu'ilz ont monseigneur de Calabre comme leur Dieu; combien que avons +nouvelles que l'armée du roy Fernand par mer a couru la costière de +Provence.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Bibl. royale, mss. Du +Puy, 596, 14 septembre 1465._] + +Les Italiens de Lyon rendirent au roi un autre service: ce fut de +fournir des armures aux gentilshommes qui lui venaient du +Dauphiné[438], de Savoie et de Piémont ces armures se tiraient surtout +de Milan. Il est probable aussi que les Médicis lui firent passer +quelque argent par leurs commis de Lyon[439]. Sa flatteuse lettre à +Pierre de Médicis, son «ami et féal conseiller,» où il lui permet de +mettre les lis de France dans ses armes, a bien l'air d'une quittance. + +[Note 438: «S'ils ont besoin de harnois et de brigandines, qu'ils en +facent bailler par les marchands qui les ont, et le receveur en +respondra.» _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 1465._] + +[Note 439: Autrement, je ne vois pas trop pourquoi il aurait pris ce +moment pour parer de nos fleurs de lis les boules des _medici_. Le roi +ne donne qu'un motif peu sérieux: «Ayans en mémoire la grande, louable +et recommandable renommée que feu Cosme de Medici a eue en son +vivant..., et en obtempérant à la supplication et requeste qui faite +nous est de la part de nostre amé et féal conseilleur Pierre de +Medici.» _Archives du royaume, J. Registre 194, nº 23, mai 1465._] + +Au dedans, les ressources du roi étaient faibles, incertaines. Sur les +vingt-sept provinces du royaume, il n'en avait que quatorze; dans ces +quatorze même, il était probable que l'appel féodal du ban et de +l'arrière-ban grossirait l'armée des princes plutôt que la sienne. Il +avait çà et là des francs-archers; il avait quelques compagnies +d'ordonnance bien-armées, bien montées et lestes. Seulement, ces +compagnies, formées par Dunois, Dammartin et autres ennemis du roi, ne +reconnaîtraient-elles pas en bataille la voix de leurs vieux chefs?... +Il venait de faire une belle ordonnance qui protégeait l'homme d'armes +contre la tyrannie du capitaine, l'habitant contre celle de l'homme +d'armes. Mais ce bon ordre même semblait tyrannie. + +Autre nouveauté peu agréable aux troupes. Il mit près d'elles des +inspecteurs qui tous les trois mois inspecteraient hommes, chevaux et +armes, et qui informeraient le roi de tout, principalement «des +dispositions et volontés[440].» + +[Note 440: Ils devaient noter les absents, informer le roi et du +nombre, et de l'état matériel, et _des dispositions et volontés_. +Défense aux capitaines d'affaiblir leurs compagnies, en laissant aller +leurs hommes, de profiter sur les absents, de recevoir la paie des +soldats sur papier. L'homme d'armes est protégé contre son capitaine, +qui ne peut plus lui faire de retenue, l'habitant contre l'homme +d'armes qui ne loge plus qu'en payant. Le commissaire des guerres doit +faire signer ses rôles par le juge du lieu. Ordonnance du 6 juin 1464, +_Bibl. royale, Legrand, Hist. mss._, VII, 55.] + +Le premier besoin, dans une telle crise, c'était de savoir tout, de +savoir vite. Il établit la poste[441]: de quatre lieues en quatre +lieues un relais, où l'on fournirait des chevaux aux courriers du roi, +à nul autre, sous peine de mort. Grande et nouvelle chose! dès lors, +tout allait retentir au centre; le centre pouvait réagir à temps[442]. + +[Note 441: Non plus la poste de tortue, les messagers boîteux, au +moyen desquels l'Université traînait ses écoliers. La poste royale +était plutôt imitée des anciennes postes de l'empire romain. Louis XI +assura le service en payant au maître de poste le prix, alors énorme, +de dix sols par cheval pour une course de quatre lieues. (Duclos, 19 +juin 1464.)] + +[Note 442: Pour la poste, pour l'armée, pour mille besoins, il fallait +de l'argent. N'osant augmenter les taxes, il voulut assurer les +rentrées, y suppléer par des expédients. Il rétablit le haut tribunal +des finances, la cour des Aides. Il essaya (d'abord en Languedoc) une +meilleure répartition d'impôts; il obligea les clercs et les nobles +qui acquéraient des biens roturiers, à payer la taille, mesure fiscale +mais fort utile; les gens exempts d'impôts, achetant avec avantage des +biens qui devenaient exempts, auraient fini par tout acheter. Le +bourgeois n'aurait plus rien possédé, pas même sa banlieue.] + +À l'appui de ces moyens matériels, il ne dédaigna pas d'en employer +un moral, tout nouveau, et qui parut étrange: il fit sa justification +publique, s'adressa à l'opinion, au peuple. Mais alors y avait-il un +peuple? + +Outre la prétendue tentative d'enlèvement, on l'accusait d'un crime +absurde, d'un guet-apens envers lui-même. On disait, on répétait qu'il +appelait l'Anglais dans le royaume. Pour se laver de ces imputations, +il convoqua à Rouen les envoyés des villes du nord, surtout des villes +de la Somme. Il fit son apologie par devant ces bourgeois; il en tira +promesse qu'ils se fortifieraient et se défendraient. Seulement ils +stipulèrent qu'on ne les appellerait pas hors de leurs murs, qu'ils +seraient dispensés du ban et de l'arrière-ban. + +La Guienne, si bien traitée par Louis XI, se montra assez froide. Les +Bordelais prirent ce moment pour écrire que le frère du roi n'était +pas suffisamment apanagé; ils n'osaient dire expressément qu'il +fallait refaire un roi d'Aquitaine, un autre Prince noir, dont +Bordeaux eût été la capitale. Plus tard, craignant de s'être +compromis, ils adressèrent au roi une lettre touchante, lui offrirent +deux cents arbalétriers, «payés pour un quartier,» s'offrirent +eux-mêmes et restèrent chez eux. + +Si les villes furent peu sensibles à l'apologie royale, combien moins +les princes! Il les assembla pourtant, leur parla comme à ses parents, +avec une effusion à laquelle ils ne s'attendaient guère. Il rappela +toute sa vie, son exil, sa misère, jusqu'à son avénement. Il dit que +le roi son père avait laissé, vers la fin, tellement appauvrir la +chose publique qu'il devait bien remercier Dieu de l'avoir pu relever. +Il n'ignorait pas ce que pesait la couronne de France, et que, sans +les princes qui en étaient les appuis naturels, il n'y avait roi pour +la soutenir. Au reste, il n'oubliait pas ce qu'il avait juré à son +sacre: «De garder ses sujets, les droicts aussy et prérogatives de sa +couronne, _et de faire justice_[443].» + +[Note 443: Voir les lettres, manifestes et discours de Louis XI dans +Du Clercq, livre V, chap. XXIII, dans les Preuves de Commines, édition +Lenglet-Dufresnoy, II, 445, et dans les actes de Bretagne, éd. D. +Morice, II, 90.] + +Dans ce discours et dans ses manifestes, il prend les princes à témoin +de la sécurité et du bon ordre qu'il a établis; il a étendu le +royaume, l'a augmenté du Roussillon et de la Cerdagne; il a racheté +les villes de Somme[444], «grandes fortifications à la couronne.» Tout +cela, «_sans tirer du peuple plus que ne faisoit le Roi son père_.» +Enfin, «grâce à Notre-Seigneur, il a peiné et travaillé, en visitant +toutes les parties de son royaume, plus que ne fit jamais, en si peu +de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne.» + +[Note 444: Mémoire à dire et remonstrer de par le Roy aux prélats, +nobles et villes d'Auvergne: «Ils donnent à entendre au peuple qu'ilz +veuillent le descharger de tailles et aydes... Faict bien à considérer +ces autres divisions passées, tant du Roy de Navarre, des Maillets +(_Maillotins_), et ce qui feut dict et semé par avant l'an 1418... Le +peuple depuis s'en trouva deceu... Au regard des tailles et aydes, n'y +a esté _riens mis ny creu de nouvel_, qui ne fust du temps du Roy son +père.» _Bibl. royale, ms. Legrand, Preuves, avril? 1465._] + +Ce discours éloquent était très-propre à confirmer les princes dans +leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relevé la royauté; mais +c'était là justement ce qu'ils lui reprochaient tout bas. Le comte de +Saint-Pol ne lui savait aucun gré apparemment d'avoir repris la +Picardie, ni les Armagnacs d'avoir mis à côté d'eux, au-dessus d'eux, +le Parlement de Bordeaux. + +Il avait prouvé dans ce discours que le vrai coupable, celui qui +appelait l'Anglais, c'était le duc de Bretagne. Nul n'alla à +l'encontre; seulement, le vieux Charles d'Orléans, enhardi par son +âge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre +poète n'était plus de ce monde, s'il en avait été jamais; cinquante +ans auparavant, son corps avait été retiré de dessous les morts +d'Azincourt; son bon sens y était resté. Louis XI ne lui répondit +qu'un mot, mais tel que le faible vieillard, frappé au coeur, en +mourut quelques jours après. + +Les autres, mieux appris, applaudirent le roi: «On n'avoit jamais vu +homme parler en françois mieux ni plus honnestement... Il n'y en avoit +pas de dix l'un qui ne plorast.» Tous ces pleureurs avaient en poche +leur traité contre lui[445]... Ils lui jurèrent, par la voix du vieux +René[446], qu'ils étaient à lui, corps et biens. + +[Note 445: Le faux Amelgard, l'ami des princes, nous apprend lui-même +que le vieux Dunois refusait d'aller négocier en Bretagne pour le roi, +la goutte le retenait: à peine parti, il se trouva si bien que +personne ne montra plus d'activité pour faire entrer tout le monde +dans la ligue: «Per varios nuntios et epistolas, etc.»] + +[Note 446: René d'Anjou répondit pour tous, avec beaucoup de chaleur. +L'innocent acteur répétait la pièce toute faite que lui avait apprise +son faiseur, l'évêque de Verdun, payé par le roi.] + +Cependant le duc de Bretagne, pour endormir encore le roi quelques +moments, lui envoya une grande ambassade, son favori en tête. Le roi +caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagné lorsqu'il apprit +que cet honnête ambassadeur était parti, lui enlevant son frère, un +mineur, un enfant. + +Le petit prince, charmé d'être important, était entré de tout son +coeur dans le rôle qu'on lui faisait jouer. Le roi lui avait déjà +pourtant donné le Berri et promis mieux; il venait d'ajouter à sa +pension dix mille livres par an. + +Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, où il +faisait entendre que son frère, dont il était l'unique héritier, en +voulait à sa vie[447]. Il disait que le royaume, faute de bon +gouvernement, de justice et police, allait se perdre, à moins que lui +(ce garçon de dix-huit ans!) n'y apportât remède. Il sommait ses +vassaux de prendre les armes «pour faire des remonstrances.» Il +invitait les princes et seigneurs à pourvoir (par l'épée) au +soulagement du pauvre peuple, «au bien de la chose publique.» + +[Note 447: Le roi répond: «Comme chascun peut connoistre et a veu par +expérience, le Roi, depuis son advénement à la couronne, _n'a monstré +aucune cruauté_ à personne, quelque faute ou offense qu'on eust faite +envers luy.»--Lenglet. Cependant, dans une lettre de Louis XI où il +parle de la fuite de son frère, il lui échappe ce mot sinistre, qui +semble une menace: «S'il a bien fait, _il le trouvera_.» Du Clercq.] + +Le manifeste du duc de Berri est du 15 mars; le 22, le Breton se +déclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, «sans en excepter +Monseigneur le roi.» Dès le 12, le comte de Charolais avait fini le +règne des Croy, saisi le pouvoir. Longtemps ballotté par l'hésitation +du malade, qui se livrait aujourd'hui à son fils, demain aux Croy, il +perdit patience, leur déclara guerre à mort dans un manifeste qu'il +répandit partout. Il fit dire au dernier, qui s'obstinait à rester +encore, que s'il ne partait au plus vite, «il ne lui en viendroit +bien.» Croy se sauve aux genoux du vieux maître, qui s'emporte, prend +un épieu, sort, crie... Mais personne ne vient. Son fils, son maître +désormais, voulut bien pourtant lui demander pardon. Le vieillard +pardonna, pleura... Tout est fini pour Philippe le Bon; nous n'avons à +parler maintenant que de Charles le Téméraire. + +Ce Téméraire ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commença son +violent règne par le procès et la mort d'un trésorier de son père, par +une brusque demande aux états, une demande du 24 avril pour payer en +mai. Ordre à toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'être +présente et sous bannière au 7 mai... Et pourtant, peu firent faute; +on savait à quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens +d'armes, huit mille archers, sans compter tout un monde de +couleuvriniers, cranequiniers, les coutiliers, les gens du charroi, +etc. + +Il fallut du temps au duc de Bretagne pour faire entendre l'affaire +aux têtes bretonnes; il en fallut à Jean de Calabre pour ramasser ses +hommes des quatre coins de la France. Le duc de Bourbon trouva si peu +de zèle dans sa noblesse qu'il put à peine bouger. + +Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohérente machine +féodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le temps de +la briser, pièce à pièce. Il comptait que, s'il arrêtait seulement +deux mois le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la Loire, il +pourrait accabler le duc de Bourbon, l'étouffer comme dans un cercle, +le serrant entre ses Italiens, ses Dauphinois et ce qu'on lui +enverrait du Languedoc; les Gascons d'Armagnac portaient le dernier +coup, et le roi revenait à temps pour combattre le Bourguignon seul, +pendant que le Breton était encore en route. Tout cela supposait une +célérité inouïe; mais le roi la rendait possible par l'ordre qu'il +mettait dans les troupes[448]. + +[Note 448: «Au regard de son armée, elle n'est pas trop grande, mais +pour douze ou treize cents combatants, je croy que oncques homme ne +vit le semblable, ne garder plus bel ordre, tant en bataille en forme +de chevaucher, que à ne dommaiger point le peuple; ne il n'y a +laboureur qui s'enfuie, ne homme d'église, ne marchand, et est tout le +monde en son ost, comme il seroit en la ville de Paris... Oncques ne +fut si gracieuse guerre.» _Lettre de Cousinot au chancelier, Bibl. +royale, mss. Legrand, Preuves, 24 juin 1465._] + +Le duc de Bourbon croyait que le roi allait, selon la vieille routine +de nos guerres, s'embourber devant Bourges, qu'il s'endormirait au +siége, n'osant laisser derrière lui une telle place. Donc, le duc +garnit Bourges. Mais le roi passa à côté, poussa en Bourbonnais, +emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit à Montrond, +et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond était une place +réputée très-forte et qui devait arrêter. Avant qu'ils se remettent de +leur surprise, le roi, en vingt-quatre heures encore, prend +Montluçon, malgré sa résistance; il n'en traite pas moins la ville +avec douceur, renvoie les troupes avec armes et bagages. Cette douceur +tente et gagne Sancerre. Au bout d'un mois de guerre, au 13 mai, tout +semble fini en Bourbonnais, en Auvergne, en Berri, moins Bourges; et +tout était fini effectivement, si le maréchal de Bourgogne n'était +venu garder Moulins avec douze cents cavaliers. + +Le roi attendait encore les Gascons, qui n'arrivaient pas. Il comptait +sur eux. Dès le 15 mars, il avait écrit au comte d'Armagnac, et le +Gascon avait répondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient +toujours bien servi la couronne de France; que, certes, il ne +dégénérerait pas; seulement, il avait encore peu de gens et mal +habillés; il allait assembler ses états. + +Louis XI avait fait beaucoup de bien à la Guienne et aux Gascons. Il +se fiait en eux beaucoup trop. Dans son premier voyage du midi, il +n'avait voulu confier sa personne qu'à une garde gasconne. Il avait eu +quinze ans pour compagnon et confident le bâtard d'Armagnac; il lui +avait donné le Comminges, tant disputé entre Armagnac et Foix, de plus +les deux grands gouvernements de Guienne et de Dauphiné, nos +frontières des Pyrénées et des Alpes. Il avait, dès son avénement, +signé au comte d'Armagnac une grâce de tous ses crimes, qui elle-même +était un crime; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accordé +abolition complète à cet homme effroyable, condamné pour meurtre et +pour faux, marié publiquement avec sa soeur. Et au bout d'un an, le +brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en eût pris +les clefs. + +Tout cela n'était rien en comparaison des folies qu'il avait faites +pour les cadets d'Armagnac, se dépouillant pour leur faire une +monstrueuse fortune, détachant du domaine en leur faveur ce qui avait +été donné à la branche de Champagne-Navarre en dédommagement de tant +de provinces: le duché de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'étaient +des biens infinis autour de Paris, et dans tout le nord[449]. Mais ce +ne fut pas assez; ce qui avait suffi à un roi ne suffit pas au favori +gascon; il fallut que Nemours devînt duché-pairie, que ce duc d'hier +eût siége entre Bourgogne et Bretagne. Le parlement réclama, résista; +le roi s'entêta à croire que ce grand domaine royal serait mieux dans +des mains si dévouées. + +[Note 449: Dans les diocèses de Meaux, de Châlons, de Langres, de +Sens, etc.] + +Ce Nemours, cet ami du roi tant attendu, arrive enfin. Il arrive, mais +à distance. Il lui faut une sûreté, un sauf-conduit; il envoie au camp +royal comme pour le demander, mais en réalité pour s'entendre avec +l'évêque de Bayeux. Celui-ci, qui était le prêtre le plus intrigant du +royaume, était venu comme pour voir la guerre; il s'était fait soldat +du roi, pour le livrer. Normand et Gascon, ils s'entendent entre eux, +et avec le duc de Bourbon, avec M. de Châteauneuf, un intime de Louis +XI, qui de longue date vendait ses secrets. Ils se faisaient fort de +le surprendre dans Montluçon; si les habitants avaient remué pour lui, +l'évêque aurait prêché de la fenêtre et juré que tout se faisait par +ordre de Sa Majesté. Le duc de Bourbon, trouvant ce plan trop hardi, +le bon évêque ouvrit l'avis étrange de mettre le feu aux poudres; mais +les hommes d'épée eurent horreur de l'idée du prêtre, ils se +rabattirent sur une autre; ils crurent qu'ils pourraient faire peur au +roi, lui remontrer qu'il avait trop d'ennemis, qu'il n'échapperait +pas, qu'il lui fallait se livrer lui-même avec l'ÃŽle-de-France au duc +de Nemours, donner la Normandie à Dunois, la Picardie à Saint-Pol, la +Champagne à Jean de Calabre, Lyon et le Nivernais au duc de Bourbon. +Le roi eût été mis sous la tutelle d'un conseil ainsi composé: deux +évêques (dont l'évêque de Bayeux), huit maîtres des requêtes et douze +chevaliers[450]. + +[Note 450: Legrand (_Histoire ms._ VIII, 48) tire tout ceci, dit-il, +d'une chronique favorable à Dammartin et peut-être trop hostile à ses +ennemis. Cette observation ne me paraît pas suffire pour faire rejeter +un récit aussi vraisemblable, d'après la connaissance que nous avons +d'ailleurs du caractère des acteurs, de l'évêque de Bayeux, de +Châteauneuf, etc.] + +Pour rêver un pareil traité, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs, +et le roi sans ressources. Tout le monde, en effet, le jugea perdu, +lorsque, après la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac +amener aux princes son armée de six mille Gascons. Chose remarquable, +celle du roi n'en fut point découragée. Il alla son chemin, prit +Verneuil, le rasa, emporta Gannat en quatre heures, atteignit les +princes à Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien étonnés. Le +duc de Bourbon alla se cacher dans Moulins. Les Armagnacs s'en +tirèrent en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidélité. +Ils ménagèrent une trêve générale du midi, jusqu'en août; tout devait +alors s'arranger à Paris. Jusque-là personne ne pouvait porter les +armes contre le roi. + + * * * * * + +Cette petite campagne, qui n'avait réussi que par miracle, devait +bien donner à penser. Si le duc de Nemours avait trahi, tous devaient +trahir. + +Le roi était dans les mains de deux hommes peu sûrs, du duc de Nevers +et du comte du Maine. Il pouvait périr, avec tout son succès du midi, +si l'un n'arrêtait quelque temps les Bourguignons, l'autre les +Bretons, si l'ennemi, opérant sa jonction, entrait avant lui dans +Paris. + +Le comte du Maine s'était payé d'avance, en se faisant donner les +biens de Dunois. Il avait gardé la meilleure part de l'argent qu'il +recevait pour armer la noblesse; et avec tout cela, il agit mollement, +à moitié, à regret. Il n'avait garde de faire la guerre dans l'Anjou, +sur les terres de sa famille; il recula tout le long de la Loire +devant le duc de Bretagne, en sorte que les Bretons qui servaient dans +l'armée royale, voyant toujours en face la bannière bretonne, leurs +parents et amis, leur seigneur _naturel_, finirent par aller le +rejoindre. + +Le duc de Nevers ne défendit pas mieux la Somme. Il se souvint +qu'après tout il était de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le +Bon, cousin du comte de Charolais. Il crut sottement qu'il ferait sa +paix à part. Avant même que la campagne commençât, dès le 3 mai, il +envoya prier pour lui. C'était décourager tout le monde; les villes +qui se fortifiaient furent refroidies; les grands seigneurs terriens +craignirent pour leurs terres et s'y tinrent, ou bien ils allèrent +trouver le comte de Charolais. Tout ce que ce malheureux Nevers tira +du comte, ce fut un ordre de ne pas mettre garnison dans Péronne, +c'est-à -dire de se laisser prendre. Il avisa alors un peu tard que son +cousin était son ennemi mortel, son persécuteur, son accusateur, et il +n'osa se livrer à lui; il n'eut pas même le courage de sa lâcheté. + +Le comte de Charolais avançait avec sa grosse armée, sa formidable +artillerie, mais sans trouver sur qui tirer[451]. Les villes ouvraient +sans peine[452], recevaient ses gens, en petit nombre il est vrai, et +leur donnaient des vivres pour leur argent. Il ne prenait rien sans +payer. Partout, sur son passage, il faisait crier qu'il venait pour le +bien du royaume; qu'en sa qualité de lieutenant du duc de Berri, il +abolissait les tailles, les gabelles. À Lagny, il ouvrit les greniers +à sel, brûla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de +cette armée qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis. + +[Note 451: Excepté à Beaulieu près Nesle.] + +[Note 452: Tournai, cette sentinelle avancée du royaume, perdue en +pays ennemi, resta obstinément fidèle.] + +Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne étaient encore à Vendôme. Le +11, le roi, qui revenait en toute hâte, n'avait atteint que Cléry. Il +était à croire qu'avant l'arrivée des uns et des autres, le +Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais à temps pour +sauver Paris. + +Paris voulait-il être sauvé? c'était douteux. Le roi lui avait refusé +une exemption qu'il accordait aux villes de la Somme. Il eut beau +écrire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chère ville; il +voulait, disait-il, confier la reine aux Parisiens, et qu'elle +accouchât chez eux; il aimait tant Paris qu'il perdrait plus +volontiers moitié du royaume. Paris fut peu touché. L'Université, +pressée d'armer ses écoliers, maintint son privilége. Ce qu'on accorda +libéralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la +châsse de sainte Geneviève; le fameux docteur L'Olive prêcha, +recommanda de prier pour la reine, pour le fruit de la reine, pour les +fruits de la terre... Ce n'était sermon de croisade. + +Voilà les Bourguignons devant Paris. Commines, qui y était, avoue avec +une naïveté malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune +armée[453], qui n'avait jamais vu la guerre, mais qui se sentait +invincible sous le plus grand prince du monde. À peine à Saint-Denis, +ils voulurent faire peur à la ville; ils mirent en batterie deux +serpentines, firent grand bruit, «un beau _hurtibilis_.» Le lendemain, +étonnés de voir que Paris n'envoyait pas les clefs, ils imaginèrent +une fallacieuse tentative. Quatre hérauts vinrent pacifiquement à la +porte Saint-Denis, et demandèrent vivres et passage, «Monseigneur de +Charolais n'étant venu attaquer personne, ni prendre aucune ville du +roi, mais pour aviser avec les princes au bien public, et pour qu'on +lui livrât deux hommes[454].» Pendant que les capitaines bourgeois, +Poupaincourt et Lorfèvre écoutent à la porte Saint-Denis, les +Bourguignons attaquent à Saint-Lazare. Grande alarme dans la ville. +Cependant ils avaient trouvé à qui parler; le maréchal de Rouault, qui +s'était jeté dans Paris, les repoussa rudement. + +[Note 453: La plupart n'étaient jamais venus en France; c'était pour +eux un voyage de découvertes.--Voir les vers cités par Jehan de Haynin +(imprimé dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI): + + De Dommartin en Goalle + On voit de France la plus belle, + On voit Paris, et Saint-Denis, + Et Clermont-en-Beauvoisis; + Et qui ung peu plus haut monteroit + Saint-Estienne de Meaux verroit.] + +[Note 454: Probablement le duc de Nevers et le chancelier Morvilliers, +qui avait manqué au comte Charolais.] + +Cela les fit songer. Ils trouvèrent qu'ils étaient loin de chez eux, +qu'ils avaient laissé bien du pays derrière, bien des rivières, la +Somme, l'Oise. M. de Charolais en avait fait assez; il avait tenu sa +journée devant Paris, et personne n'avait osé sortir en bataille. S'il +n'en faisait davantage, c'était la faute des Bretons qui n'étaient pas +venus. Mais le roi venait, et au plus vite; on le savait pour sûr, une +grande dame l'avait écrit de sa main. + +La retraite ne convenait pas aux intérêts du grand meneur Saint-Pol, +qui avait poussé à la guerre pour se faire connétable[455]. Il n'avait +pas conduit le comte de Charolais jusqu'à Paris pour retourner si +vite. Au défaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait près du +comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand très-avisé, +vice-chancelier du duc de Bretagne, qui, ayant des blancs-seings de +son maître, les remplissait pour lui et le faisait parler; chaque jour +le duc venait demain, après-demain, il ne pouvait tarder. + +[Note 455: Les confédérés voulaient «faire un régent, ensemble un +connétable.» _Response faite par le sieur de Crèvecoeur, prisonnier, +aux interrogations à luy faites par M. l'admiral. Bibliothèque royale, +mss. Legrand_, cartons 1 et 5.] + +Saint-Pol gagna; il obtint qu'on irait au-devant, qu'on passerait la +Seine; aussi bien, cette dévorante armée ne pouvait rester là sans +vivres[456]. Il prit le pont de Saint-Cloud. + +[Note 456: «Mondit seigneur n'a pas finé, n'y peu avoir d'eux (_de +ceux de Paris_) pour un denier de vivres, et se ne fussent ceulx de +Saint-Denys, l'on eust eu faute de pain. L'on a grand disette +d'aveine... Car il n'est point à croire la compagnie de chevaux qui +est en cette armée. Escrit hastivement à Saint-Clou.» _Preuves de +Legrand, 15 juillet._--Le 14, le comte de Charolais écrit à son père +en partant de Saint-Cloud: «Jacoit ce, mon très-redouté seigneur, que +dernièrement je vous eusse escrit que je passerois pas outre ledit +passaige de Saint-Clou jusqu'à tant que j'aurois nouvelles de vous, +touchant les cent mille escus... dont par plusieurs mes lettres vous +ay escrit, espérant que vous aurez pitié de nous tous...»--Il ajoute +de sa main: «Nous assemblerons cette semaisne à M. de Berry et à beau +cousin de Bretagne; pour quoy, se, en leur compagnie, le payement nous +failloit, sans le dangier qui en pourroit avenir, vous pouvez penser +quel deshonneur, esclandre et honte ce seroit, premièrement à vous et +à toute la compagnie.»--Autre lettre du même jour à ses secrétaires: +«Qu'ils l'avertissent _à tue cheval_, quand ils auront assemblé les +cent mille escus.» _Bibl. royale, mss. Du Puy, 595, 14 juillet 1465._] + +Les Parisiens, effrayés de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir +plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient déjà «la faim +aux dents.» Ils trouvèrent bon dès lors qu'on reçût les hérauts, qu'on +envoyât des gens honorables à qui M. de Charolais déclarerait en +confidence pourquoi il était venu. Longuement, lentement +parlementaient les hérauts à la porte Saint-Honoré, sous mille +prétextes; ils demandaient à acheter du papier, du parchemin, de +l'encre, puis du sucre, puis des drogues. Les gens du roi furent +obligés de faire fermer la porte. + +Le roi, qui savait tout, se hâtait d'autant plus. Il écrivit le 14 +qu'il arrivait le 16. Il accourait pour se jeter dans Paris, sentant +qu'avec Paris, quoi qu'il arrivât, il serait encore roi de +France[457]. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais à +tout prix il voulait passer. Il prévoyait que les Bourguignons, plus +forts que lui d'un tiers, se mettraient entre lui et la ville. Il +avait mandé de Paris deux cents lances (mille ou douze cents +cavaliers); son lieutenant-général, Charles de Melun, devait les lui +envoyer avec le maréchal de Rouault[458]. Les Bourguignons campaient +fort éloignés les uns des autres; leur avant-garde était vers Paris, à +deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un côté, Rouault +de l'autre, ils étaient détruits; détruits ou non, le roi passait. + +[Note 457: «Il disoit que «S'il y pouvoit entrer le premier, il se +sauveroit, et avec sa couronne sur la tête.» «Plusieurs fois, m'a-t-il +dit, que s'il n'eust pu entrer dans Paris, et qu'il eust trouvé la +ville murée, il se fust retiré vers les Suisses, ou devers le duc de +Milan, Francisque, qu'il réputoit son grand amy.» Commines.--Le duc de +Bedfort disait déjà : De la possession de cette ville «despend cette +seigneurie (de France).»] + +[Note 458: Charles de Melun empêcha «le maréchal Rouault de sortir de +Paris, _quoique le roy luy eust escrit que le_ LENDEMAIN IL DONNEROIT +BATAILLE _au comte de Charolois, et qu'il vinst avec deux cens lances, +pour prendre l'ennemi par derrière_...» Lenglet. La note de Louis XI +qui termine l'accusation de Charles de Melun prouve assez que ce +n'était pas une vaine imputation de ses ennemis.] + +Arrivé à Montlhéry le matin, il voit la route occupée par +l'avant-garde bourguignonne que le reste rejoint en toute hâte. +Rouault ne paraît pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la +vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un fossé. Il attend deux +heures, quatre heures (de six à dix), mais Rouault ne vient pas. + +Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries, mais il n'était +nullement sûr des chefs. Le fossé seul faisait leur loyauté; ils +n'osaient le passer sous l'oeil du roi. Mais une fois passé, M. de +Brézé, qui menait l'avant-garde, eût fort bien pu se trouver +bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrière-garde, +fût peut-être tombé sur le roi[459]. Que Paris se déclarât, qu'on vît +venir seulement cent cavaliers de ce côté, tous étaient loyaux et +fidèles. + +[Note 459: Commines ne croit pas que le comte du Maine ni Charles de +Melun aient trahi, mais Louis XI le croit. Commines, qui était alors +un jeune homme de dix-huit ans, a pu ne pas bien connaître les faits +de ce temps.] + +Le roi envoie à Paris en toute hâte; il est en présence, il n'y a pas +un moment à perdre. Charles de Melun répond froidement que le roi lui +a confié Paris, qu'il en répond, qu'il ne peut dégarnir sa place[460]. +Les messagers, en désespoir de cause, s'adressent aux bourgeois, +courent les rues, crient que le roi est en danger, qu'il faut aller au +secours. Chacun ferme sa porte et reste chez soi[461]. + +[Note 460: Ce sont du moins les excuses qu'il fit valoir au procès.] + +[Note 461: «Mais oncques pour cris qu'ils fissent, la commune ne se +bougea.» Du Clercq.] + +Les Bourguignons, rangés en bataille, avaient, comme le roi, des +raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'armée royale, ne se +décidaient pas. Brézé, le comte du Maine, restaient immobiles. +Celui-ci reçut en vain un héraut de Saint-Pol. + +Les Bourguignons sentaient qu'à la longue cette grande ville qu'ils +avaient à dos pourrait bien s'ébranler; ils résolurent de forcer la +main à leurs amis, d'aller à eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils +marchèrent sur Brézé, lequel, docile à cet appel, descendit en +bataille, contre l'ordre du roi. + +Le roi croyait pourtant avoir gagné Brézé. Il venait de lui rendre +l'autorité en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen, +grand sénéchal, et plus grand que jamais, ses jugements étant +désormais sans appel[462]. Il se l'était attaché de très-près, lui +donnant une de ses soeurs, fille naturelle de Charles VII, pour son +fils, avec une dot royale[463]. + +[Note 462: Chartes du 7 janvier 1465 (communiqué par M. Chéruel), +_Archives municipales de Rouen, registre V-2, fol. 89._] + +[Note 463: Payement de 4500 livres à compte, 26 mai 1464. _Archives du +royaume, 26 mai 1464, K, 70._] + +Un moment avant la bataille, il le fait venir, et lui demande s'il est +vrai qu'il a donné sa signature aux princes. Brézé, qui plaisantait +toujours, répond en souriant[464]: + +«Ils ont l'écrit, le corps vous restera.» Il resta en effet; il fut le +premier homme tué[465]. + +[Note 464: «Et le dit en gaudissant, car ainsi estoit-il accoustumé de +parler. Au moment de la bataille, il dit encore: «Je les mettray +aujourd'hui si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les +pourra desmesler.» Commines.--Allait-il combattre pour ou contre Louis +XI, quand il fut tué? rien ne l'indique. Peut-être ne le savait-il pas +lui-même, les chances étant assez égales. Ce politique indifférent, +qui avait tant vu et tant fait, n'en était que plus disposé à se +moquer de tout. On cite un autre mot qu'il dit un jour au roi, le +voyant monté sur un petit cheval: «Votre Majesté est très-bien montée; +car je ne pense pas qu'il se puisse trouver cheval de si grande force +que cette haquenée.--Comment cela? dit le roi.--Pour ce que elle porte +Votre Majesté et tout son conseil.» Lenglet.] + +[Note 465: Justice de Dieu, aidée de Louis XI? (V. _Amelgard_)... J'ai +déjà parlé au tome précédent de cet important personnage, politique, +général, législateur; du moins il voulait l'être: sous Charles VII, il +s'était fait donner un mémoire pour réformer la procédure. Il était +poète aussi. De la Rue, III, 327.--Voir à la cathédrale de Rouen le +noble tombeau, simple et grave, à côté du monument théâtral de Louis +de Brézé, en face du triomphant sépulcre des Amboise. Il y a là deux +siècles d'histoire.--L'inscription, qui n'existe plus, est dans M. +Deville, Tombeaux de Rouen, p. 60.] + +Le mouvement donné, il fallait suivre; le roi chargea, il renversa +Saint-Pol qui, trouvant un bois derrière lui, s'y enfonça, se réserva +et attendit la fin. Le comte de Charolais, avec le gros de la +bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant à côté, il +chargea violemment, sans s'arrêter, une aile du roi, tout à la +débandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmené +l'arrière-garde, huit cents hommes. + +Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu'à ce qu'il eût passé +d'une demi-lieue Montlhéry et le roi; deux traits d'arc plus loin, il +était pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piéton serré de +trop près lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voilà des hommes +d'armes qui tombent sur lui, il reçoit un coup d'épée dans la gorge. +Il était reconnu, entouré, saisi, quand un de ses cavaliers, homme +lourd et sur un lourd cheval, donna tout au travers, et le dégagea. Il +se trouva que ce libérateur était un Jean Cadet, fils d'un médecin de +Paris, qui s'était donné au comte; il le fit chevalier sur place[466]. + +[Note 466: Olivier de la Marche le nomme autrement: Le fils de son +médecin, nommé Robert Cotereau.] + +La situation était bizarre. Le roi était sur Montlhéry, n'ayant plus +que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagné qu'il lui eût +fallu fuir s'il était venu seulement cent hommes contre lui. Les deux +princes étaient restés, les deux armées s'étaient enfuies. + +Qui avait vaincu? on n'eût pu le dire. Des Bourguignons, ralliés en +petit nombre, serrés et clos de leurs charrois, voyaient à côté les +feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutôt que de rester ainsi +sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brûler les +bagages. Saint-Pol lui-même, qui avait tant poussé en avant, revenait +à cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait +délogé[467]. + +[Note 467: Le récit de Commines est bien malicieux: «Environ minuit, +revindrent ceulx qui avoient esté dehors, et pouvez penser qu'ils +n'estoient point allés loin; et rapportèrent que le Roy estoit logé à +ces feux. Incontinent on y envoya d'autres, et se remettoit chascun en +estat de combattre, mais la plupart avoit mieux envie de fuir. Comme +vint le jour, ceux qu'on avoit mis hors du camp, rencontrèrent un +chartier qui apportoit une crusche de vin du village, et leur dit que +tout s'en estoit allé... Dont la compagnie eut grant'joie; et y avoit +assez de gens qui disoient lors, qu'il falloit aller après, lesquels +faisoient bien maigre chère une heure devant.» Commines, I, 4.] + +Le roi, fort alarmé de l'immobilité de Paris, et ne sachant plus même +pour qui était la ville, n'eut garde de s'y mettre. Il alla attendre à +Corbeil, s'informa. Si, dans ce moment décisif, le comte de Charolais +eût osé aborder Paris, il finissait la guerre, selon toute apparence. +Il aima mieux prouver que le champ lui restait; il en prit possession, +à la vieille manière féodale et chevaleresque, faisant sonner et crier +aux carrefours du camp: «Que, s'il estoit quelqu'un qui le requist de +bataille, il estoit prest de le recepvoir.» Il passa le temps à +enterrer les morts; il reçut, en vainqueur clément, la supplique de +ceux qui réclamaient le corps de M. de Brézé. + +Paris resta immobile; le roi y rentra et fut encore roi. Tous +revinrent à lui peu à peu, tous protestèrent de leur fidélité. Il +reçut les excuses, ne fit mauvaise mine à personne, fit semblant de +croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidèle +Charles de Melun, avec force bourgeois et bourgeoises. Il leur conta +la bataille à sa manière, comment il avait attaqué le premier, gagné +la journée. Les Parisiens, de leur côté, se félicitaient d'avoir +achevé la victoire[468]. En effet, la bataille finie, ils étaient +allés, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages: +«Chariots, bahus, malles, boistes.» Le greffier chroniqueur dit que ce +jour ils sortirent trente mille. + +[Note 468: C'est le triomphant bulletin de la ville de Paris. Lire les +deux autres opposés entre eux, mais également triomphants, celui du +comte de Charolais (vraiment homérique): Preuves de Commines, éd. +Lenglet, II, 484-488, et celui de Louis XI; Lettres et bulletins des +armées de Louis XI, adressés aux officiers municipaux d'Abbeville et +publiés par M. Louandre, 1837 (Abbeville).] + +Le roi avait beau se dire vainqueur; on l'avait vu revenir bien mal +accompagné, cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les _honnêtes_ +gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent audacieux contre +le roi. Ils l'obligèrent de garder pour lieutenant ce Charles de Melun +qui l'avait laissé sans secours à Montlhéry[469]. L'évêque, des +conseillers, des gens d'église, vinrent le trouver aux Tournelles et +le prièrent tout doucement de laisser conduire désormais les affaires +«par bon conseil.» Ce conseil devait lui être donné par six bourgeois, +six conseillers du parlement, six clercs de l'université. Le roi +accorda tout, se montra confiant, plus même que les bourgeois ne +voulaient, assurant qu'il allait les armer et prendre dix hommes par +dizaine. + +[Note 469: Charles de Melun avait de longue date capté la popularité +«Nous rencontrasmes au droit de l'hostel où pend l'enseigne du Dieu +d'amour en la rue Saint-Antoine... (_Maître_... _demanda_:) Qui nous +avoit meus requérir qu'il plust au Roy laisser à Paris messire Charles +de Melun, pour lors son lieutenant, attendu qu'il avoit esté délibéré +en ladite ville le contraire... À quoy maistre Henry respondit que ce +qui en avoit esté faict avoit esté faict cuidans faire le proufit de +la ville, pource que ledit Charles de Melun avoit esté moien envers le +Roy de faire abattre partie des aydes que ledit sieur prenoit en +icelle ville.» _Déposition de maistre Henry de Livres et de Jehan de +Clerbourg. Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, juillet 1465._] + +Ce fut son salut que pendant tout ce temps ses ennemis ne surent rien +faire. Le comte de Charolais n'approcha pas de Paris; il était occupé +à garder son champ de bataille, à sonner la victoire, à défier l'air. +Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes, de santé délicate, +venaient à petites journées. La jonction se fit à Étampes. Étampes +devait plaire au duc de Bretagne; c'était son apanage de jeunesse dont +il avait longtemps porté le nom, en dépit des cadets de Bourgogne qui +le portaient aussi. On s'y arrêta quinze jours à y attendre le duc de +Bourbon et les Armagnacs. Puis il fallut attendre le maréchal de +Bourgogne, qui, ayant été battu en route; traînait, boitait. L'on +attendit encore le duc de Calabre et les Lorrains, qui ne venaient +pas; ce n'était pas leur faute, suivis de près par les troupes du roi, +ils avaient été obligés d'éviter la Champagne et de faire le tour par +Auxerre[470]. + +[Note 470: Le bâtard de Vendôme côtoya si bien l'armée du duc de +Calabre et du maréchal de Bourgogne, qui les empêcha d'entrer en +Champagne, et les obligea d'aller passer près d'Auxerre. Il menait +avec lui «un couturier qui faisoit les hoquetons blancs et rouges, à 2 +écus pièce, et donnoit le douzième audit bâtard (sans doute pour +engager sur la route les francs archers à recevoir cet uniforme royal +et à grossir sa troupe).» _Archives, Trésor des chartes, Procédures +criminelles faites par Tristan l'ermite_, J. 950.] + +Les voilà réunis, et leur réunion leur apprend une chose, la +difficulté de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de nourrir en +même lieu cette immense cohue de cavalerie; il fallut tout d'abord, +pour ne pas s'affamer, qu'ils se tournassent le dos, et s'en +allassent, comme Abraham et Lot, paître l'un à l'orient, l'autre à +l'occident. Ils se répandirent dans la Brie, jusqu'à Provins, jusqu'à +Sens et plus loin. + +Avant d'avoir rien fait, ils semblaient avoir hâte de se quitter. Dès +le premier coup d'oeil, tous déplaisaient à tous. Le monde féodal, +dans cette dernière revue qu'il faisait de lui-même, s'était trouvé +tout autre qu'il ne se figurait, étrange, baroque et monstrueux. Ces +quatre ou cinq armées étaient autant de peuples; mais dans chaque +armée même la variété de races et de langues, les bigarrures d'habits, +d'armes et d'armoiries, réveillaient les vieilles querelles. Sous le +seul nom de Bourguignons, le comte de Charolais amenait une Babel, +tout ce qu'il y avait de diversités, d'oppositions, de la Frise au +Jura. Ceux qu'on appelait les Calabrais, du nom de Jean de Calabre, +c'étaient tout à la fois des Provençaux, des Lorrains, des Allemands, +de barbares hallebardiers et couleuvriniers suisses[471], aux +hoquetons bariolés[472], écorchant l'allemand à faire frémir +l'Allemagne, à quoi répondaient dans leur douceur suspecte des +Italiens masqués d'acier. + +[Note 471: Le greffier les appelle des «_Lifrelofres_ calabriens et +suisses.» Jean de Troyes, octobre 1465. + +«Estoient communément trois Suisses ensemble, un piquenaire, un +coulevrinier et un arbalétrier.» Olivier de la Marche, Collection +Petitot, X, 245.] + +[Note 472: Voir les vitraux de l'arsenal de Lucerne, et tant d'autres +monuments.] + +Armagnacs et Bourguignons, ces noms juraient ensemble. La rancune de +parti était-elle éteinte? on peut en douter. Une chose, à coup sûr, +subsistait, l'aversion instinctive du nord et du midi, le contraste +des habitudes. Les Gascons d'Armagnac, sales piétons, sans paye ni +discipline, demi-soldats, demi-brigands, semblèrent si sauvages et si +effrénés que personne ne voulut les souffrir près de soi; il leur +fallut camper à part. + +Mais l'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment à +l'autre mettre les alliés aux prises, c'était celle des Bourguignons +et des Bretons, des deux grands peuples et des deux grands princes. +Les Bretons venaient tard, après la bataille, et de mauvaise humeur. +Leur vieille réputation souffrait de la jeune gloire des Bourguignons. +Ceux-ci avaient parfaitement oublié leur fuite à Montlhéry[473]; ils +triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de Charolais, resté +seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, on ne le +reconnaissait point; ce n'était plus un homme, ou, si c'en était un, +c'était Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait à peine, ne riait plus, +tout au plus, quand on lui disait que les jeunes ducs de Berri et de +Bretagne portaient par délicatesse des cuirasses de soie qui +simulaient le fer[474]. Les Bretons, peu plaisants, se demandaient +entre eux s'ils ne feraient pas bien de tomber sur ces Bourguignons, +de s'en défaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume; +car enfin, à qui le royaume, sinon à ceux qui amenaient avec eux le +futur régent ou le futur roi? + +[Note 473: Cependant, au moment même, le duc écrivait: «Aux baillis de +Courtray, d'Ypres, d'Hesdin, au trésorier de Boulonnais, et autres +officiers, pour la confiscation des biens de ceux qui se sont enfouis +à la journée de Montlhéry.» _Compte de la recette générale des +finances_, 18 septembre 1465. Barante, éd. Gachard, II, 24.] + +[Note 474: «Armés de petites brigandines fort légères. Encore disoient +aucuns qu'il n'y avoit que petits cloux dorés par dessus le satin, +afin de moins leur peser.» Commines.] + +Et comme tel, le duc de Berri était suspect à tous; pour tous ses +confédérés, alliés et amis, il était déjà l'ennemi commun. Le roi dont +ils se défiaient, c'était celui qui ne l'était pas encore, qui pouvait +l'être; ils semblaient avoir oublié Louis XI. Cela alla si loin que, +malgré l'aversion mutuelle, le Bourguignon fit secrètement une ligue +partielle avec le Breton (24 juillet), et lui paya comptant le secours +qu'il en pourrait tirer un jour contre le duc de Berri. C'est-à -dire +que, tout en le faisant, ils s'occupaient à le défaire. Cette folle +imagination domina le comte de Charolais au point qu'il envoyait déjà +demander secours aux Anglais contre ce roi possible. + +Le vrai roi, pendant ce temps, se remettait et ressaisissait Paris. Il +eut d'abord deux cents lances, puis quatre cents lances, puis le comte +d'Eu, un prince du sang, qu'il mit à la place de Charles de Melun. Il +dédommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la +tête. + +Il avait fait venir de Normandie des francs-archers; mais la noblesse +ne venait pas, contenue qu'elle était sans doute par les grands +seigneurs et les évêques. Le roi prit le parti d'aller lui-même +chercher les Normands (10 août); résolution hardie; Paris branlait; +mais justement, pour assurer Paris il fallait avoir un point d'appui +ailleurs. Au reste, les ligués, égarés dans la Brie, dans la Champagne +et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs détours, +de n'arriver jamais. + +Ils se rapprochèrent néanmoins, plus tôt qu'on n'aurait cru, avertis +sans doute du départ du roi par leurs bons amis de Paris. Dès qu'ils +furent à Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manquèrent +pas de tâter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant +d'envoyer aux princes et de moyenner une bonne paix. À quoi il +répondit que c'était son devoir, et que, le cas échéant, il +n'enverrait pas, il irait lui-même. + +Bientôt arrivent aux portes les hérauts du duc de Berri, avec quatre +lettres, aux bourgeois, à l'Université, à l'Église, au Parlement. Les +princes, venant pour aviser au bien du royaume, demandent que la ville +leur envoie six notables. Elle en envoya douze le jour même; en tête, +l'évêque Guillaume Chartier, le lieutenant civil, le fameux doyen de +Paris, Thomas Courcelles (l'un des pères de Bâle et des juges de la +Pucelle), le prédicateur L'Olive, les trois Luillier, le théologien, +l'avocat, le changeur; sur douze députés, six chanoines. Celui qu'on +mettait en avant et qui devait parler, c'était l'évêque, un peu idiot. + +La pacifique députation, prêtres et bourgeois, fut admise devant le +duc de Berri au château de Beauté-sur-Marne. Il les reçut assis, mais +debout près de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhéry, armé +de toutes pièces. Pour surcroît de terreur, le héros populaire des +guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il était, traita +ces pauvres gens comme eût fait Suffolk ou Talbot. Il leur signifia +que si la ville avait le malheur de ne pas recevoir les princes avant +dimanche (on était au vendredi), ils protestaient contre elle de tout +ce qui pouvait en advenir, mais que le lundi, sans faute, on donnerait +un assaut général. + +Le samedi de bonne heure, grande assemblée à l'hôtel de ville. Le +lieutenant civil répète mot pour mot la terrible menace. L'effroi +gagne; plusieurs opinent que ce serait manquer au respect qu'on doit à +la personne des princes du sang, que de leur fermer malhonnêtement les +portes de la ville; on ne pouvait se dispenser de les recevoir +eux-mêmes, bien entendu, et non leur armée, seulement une petite +garde, quatre cents hommes pour chacun des quatre princes, en tout +seize cents hommes d'armes. + +Ce qui donnait le courage d'ouvrir un tel avis, c'est qu'on voyait +sous les fenêtres de l'hôtel de ville les archers et arbalétriers de +Paris, rangés en bataille, «pour garder les oppinants d'oppression.» +Ils étaient dans la Grève. Mais plus loin que la Grève, les troupes +royales faisaient, le jour même, une grande revue devant le comte +d'Eu; le prévôt des marchands en fit part au conseil de ville, pour +guérir la peur par la peur; ce n'était pas moins que cinq cents bonnes +lances (3,000 cavaliers), quinze cents piétons, archers à cheval, +archers à pied normands, etc. Il fallait prendre garde de rien faire +sans l'aveu du lieutenant royal; autrement, on courait risque de +causer dans Paris une horrible boucherie! + +Cela rendit les bourgeois bien pensifs. Mais que devinrent-ils quand +ils entendirent dans la rue le petit peuple, qui courait, criait, +cherchant, pour leur couper la gorge, ces traîtres députés qui +voulaient mettre les pillards dans Paris?... Les députés, plus morts +que vifs, se laissèrent renvoyer aux princes, et parlèrent, non plus +pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'évêque dit ces propres +paroles: «Il ne plaît point aux _gens du roi_ qui sont à Paris de +prendre response, qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roi.» +Dunois répéta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain... Il n'y +eut rien du tout; ce furent, tout au contraire, les troupes royales +qui sortirent, allèrent reconnaître l'ennemi, et ramenèrent soixante +chevaux. + +Il était temps que le roi arrivât. Le 28 août, il rentra avec toute +une armée, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et +d'artillerie, sept cents muids de farine. Il connaissait Paris; il eut +soin que rien n'y manquât pendant tout ce temps, ni pain, ni vin, +aucune sorte de vivres. Les arrivages furent toujours abondants; deux +cents charges de marée en une fois, jusqu'à des pâtés d'anguille qu'il +fit venir de Nantes et vendre à la criée du Châtelet. + +C'étaient les assiégeants qui mouraient de faim. N'ayant su, avec leur +grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni même celle d'en bas, +loin d'affamer Paris, ils ne pouvaient se nourrir. Les malheureux +erraient, vendangeant en août les raisins verts. Il aurait fallu que +les assiégés eussent la charité de les nourrir. Le comte du Maine +envoya à son neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de +raves. Lorsqu'il y eut trêve, le Parisien allait à Saint-Antoine +vendre des vivres, et rançonnait sans pitié l'assiégeant[475]. + +[Note 475: Ils ne marchandaient pas: «Les joues velues, pendantes de +malheureuseté, sans chausses ni souliers, pleins de poux et +d'ordure... ils avoient telle rage de faim aux dents qu'ils prenoient +fromage sans peler, mordoient à même.» Jean de Troyes.--«La cité de +Paris... fist grandement son proffit de l'armée.» Olivier de la +Marche.] + +Le roi était résolu de laisser faire la faim et la division. Mais avec +ses deux mille cinq cents hommes d'armes et des milliers d'archers, il +fallait bien qu'il eût l'air de vouloir combattre. Il alla à +Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abbé de +Saint-Denis; il en reçut l'instruction d'usage en pareil cas, ouït la +messe et resta longtemps en prière. En sortant, il remit la fameuse +bannière, non au porte-étendard, mais à son aumônier, pour la bien +serrer aux Tournelles. + +La prière de Louis XI, selon toute apparence, c'était de pouvoir +diviser ses ennemis, les gagner un à un, et se moquer de tous: «Ce qui +est, dit Commines, une grant grâce que Dieu faict au prince qui le +sçait faire.» Les négociations, publiques et secrètes, allaient leur +train; sous mille prétextes, on parlait et parlementait sans cesse +entre Charenton et Saint-Antoine. On appela ce lieu le Marché; là , en +effet, on marchandait les hommes, on brocantait les serments, on +tâtait les fidélités. Un jour, il en passait dix du côté du roi, le +lendemain autant du côté des seigneurs. Le roi avait quelque raison de +croire qu'au total il gagnerait à ce négoce. Humble en paroles et en +habits, donnant beaucoup, promettant davantage, achetant ou rachetant, +sans marchander, ceux dont il avait besoin, «et ne les ayant en nulle +haine pour les choses passées.» + +Il y parut à son retour; les bourgeois de Paris, voyant le tyran +revenir en force, attendaient des vengeances de Marius et de Sylla. +Tout se borna à mettre hors de la ville deux ou trois députés qui, +dans son absence, avaient si bien travaillé à faire qu'il n'y revînt +jamais. Quant à l'évêque, le roi ne lui dit pas un mot sa vie durant; +seulement, quand il mourut, il lui fit de sa main une malicieuse +épitaphe. Ses sévérités tombèrent sur des espions qu'il fit noyer. Au +grand amusement du populaire, «on fouetta et battit au cul d'une +charrette un paillard de sergent à verge,» qui, lors de la première +alarme, avait couru les rues, en criant que l'ennemi était rentré, de +quoi plus d'une femme accoucha de peur. + +On croyait le roi si peu rancuneux, que les premiers qui lui +envoyèrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus à se +plaindre, les Armagnacs. Eux-mêmes se plaignaient des princes qui, les +tenant éloignés de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer +d'eux et leur faire petite part au butin. Après les Armagnacs vint le +comte de Saint-Pol, qui avait tout mis en mouvement, mais qui au fond +ne voulait qu'une chose, l'épée de connétable; il causa longuement +avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'était pas +loin de faire aussi son traité à part, comme lui conseillait son père, +et de laisser là les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le +Breton. + +Ce qui aidait à rendre bien des gens pacifiques, c'est qu'après tout +les plus terribles ne faisaient pas grand'chose. Une fois, un +capitaine vient tirer à leurs tranchées et leur tuer un canonnier. +Tous s'arment, Jean de Calabre d'abord, et le comte de Charolais; ils +descendent en plaine, armés, bardés de fer, le duc de Berri lui-même, +tout faible qu'il était. Le temps est un peu obscur, mais les +éclaireurs ont vu nombre de lances; ce sont toutes les bannières du +roi, toutes celles de Paris; un avis qu'ils avaient reçu les portait +d'ailleurs à le croire. L'affaire devenant sûre, Jean de Calabre, +comme tout héros de romans ou d'histoire[476], harangue sa chevalerie. +«Nos chevaucheurs, dit Commines, avaient repris coeur un petit, voyant +que les autres étaient faibles et qu'ils ne bougeaient pas.» Le jour +s'éclaircissant, les lances se trouvèrent n'être que des chardons. Les +seigneurs, pour se consoler de la bataille, s'en allèrent ouïr messe +et dîner. + +[Note 476: C'est à ce prince chevaleresque qu'est dédié le Petit Jehan +de Saintré. C'est lui-même qui l'avait fait écrire. L'auteur, Antoine +De la Salle, lui dit: «Pour obéir à vos prières qui me sont entiers +commandemens...»] + +Le roi ne voulait nullement d'une bataille devant Paris. Il faisait la +guerre de plus loin. Dès le mois de juin, il avait traité avec les +Liégeois; le 26 août, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils +défièrent le duc de Bourgogne à feu et à sang. Le contre-coup fut +ressenti à Paris. Le 4, le 10 septembre, les princes demandèrent +trêve, prolongation de trêve. On songea à la paix; mais d'abord ils +demandaient des choses exorbitantes: pour le duc de Berri, la +Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie à leur façon, l'ancien +royaume d'Aquitaine; le comte de Charolais voulait toute la Picardie. + +Les négociations traînant, il devait arriver, ou que les princes +découragés se laisseraient gagner aux belles paroles du roi; ou bien +que les amis si nombreux qu'ils avaient dans les villes +s'enhardiraient à travailler pour eux et trouveraient moyen de leur +livrer les places qui entouraient Paris, et Paris peut-être. Le roi, +dans chaque ville, avait des soldats, mais les seigneurs y avaient les +habitants, du moins les principaux; ils y pesaient de leur antiquité, +de leurs grands biens, de leurs serviteurs, _domestiques_ et protégés; +leur protection onéreuse y était acceptée de longue date. La gent +routinière des bourgeois les servait, quoi qu'ils fissent; vexée +remerciait, battue baisait la main. + +Tout cela, sans doute, faisait croire aux habiles que les princes et +seigneurs prévaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa +vigueur, il n'en était pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un +gentilhomme qui commandait à Pontoise écrit au maréchal de Rouault +qu'il vient d'ouvrir sa place aux princes; il le prie de l'excuser +près du roi, il a fait la chose à regret. En même temps, le comte du +Maine, sans quitter le partie du roi, croit pourtant devoir s'assurer +ses charges, en se les faisant donner par le duc de Berri. Le sage +Doriole, général des finances, serviteur spécial du roi, quel qu'il +fût, crut que le roi, c'était dès lors le frère du roi, et il alla +soigner ses finances. + +Louis XI croyait tenir Rouen. Madame de Brézé, qui gardait le château, +venait de lui écrire qu'elle en avait fait sortir des gens suspects +qui l'auraient livré. Dans la ville, un homme avait une grande +influence, l'ancien général des finances de Normandie, un homme de +Dieu, qui, disait-on, ne couchait jamais dans un lit, portait la haire +à nu, et se confessait tous les jours. L'évêque de Bayeux, patriarche +de Jérusalem, et qui de plus était des Harcourt, fit tout ce qu'il +voulût de la veuve et du dévot financier; ils livrèrent le château et +la ville; le duc de Bourbon entra sans coup férir (27 septembre)[477]. + +[Note 477: Il semble qu'il y ait eu dans tout cela un reste de +patriotisme normand: «Le lendemain que Pontoise fut pris par Loys +Sorbier, Lancelot de Haucourt envoia un cordelier de Paris devers +madame la grand'sénéchale... Lancelot dit qu'il estoit normand... +avoit fait serment sur l'autel Sainte-Anne à Quétenville.» _Bibl. +royale, m. Legrand, Preuves, 1465._] + +Rouen entraîna Évreux, puis Caen; puis, indirectement, ce qui tenait +encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-là attendait, +enfermé dans Péronne, n'hésita plus; il n'ouvrit pas les portes, mais +il se fit escalader, surprendre, emmener prisonnier (7 octobre). + +Ce que n'avaient pu tous les princes de France avec une armée de cent +mille hommes, un prêtre, une femme, une trahison, l'avaient accompli. +À vrai dire, l'évêque de Bayeux et madame de Brézé mirent fin à la +guerre du Bien public. + +Le roi se hâta de traiter; autrement Paris suivait Rouen. Le jour où +le château de Rouen fut livré, la Bastille de Paris se trouva ouverte, +des canons encloués. La Bastille était dans les mains très-suspectes +du père de Charles de Melun. + +Qui agissait ici contre le roi? personne et tout le monde. L'Église de +Paris ne disait plus rien, depuis l'étrange démarche qu'elle avait +fait faire par son évêque. Le Parlement, le Châtelet[478], ne +parlaient pas non plus; mais de temps à l'autre, tel et tel, un +conseiller, un notaire, un procureur, passaient aux princes. Sous les +masses sombres et muettes du Palais et de Notre-Dame, remuaient, +frétillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, procureurs, +petits clercs tonsurés et non tonsurés, qui disaient haut ce que +pensaient leurs maîtres; tout cela parlait, rimait contre le roi. La +Ménippée, le Lutrin, Voltaire même, sont, comme on sait, nés dans +cette ombre humide et sale, tout près de la Sainte-Chapelle. Le roi +avait là , dans Paris, une armée pour tirer sur lui par derrière[479]. +Les chansons, les ballades satiriques, couraient la ville; on les +envoyait même aux princes, comme encouragement, deux pièces entre +autres, très-âcres, qu'on croirait écrites au temps de la Ligue. + +[Note 478: Les gens du roi, les officiers royaux, semblaient les plus +malveillants. Obligé dans son besoin pressant de leur demander un +emprunt, il n'en tira pas grand'chose. Ils auraient plutôt donné à +l'ennemi. Un conseiller au Parlement et un avocat allèrent joindre le +duc de Berri. Le clerc d'un autre conseiller était allé, avec un +notaire, chercher le duc jusqu'en Bretagne; clerc et notaire furent +noyés pour l'exemple.] + +[Note 479: Et par-devant quelquefois. La personne du roi ne leur +imposait guère, à en juger par le petit récit du greffier chroniqueur. +Un jour qu'il revenait de conférer avec les princes, il dit à ceux qui +gardaient la barrière que désormais les Bourguignons leur donneraient +moins de mal, qu'il saurait bien les en garder. Sur quoi, un procureur +du Châtelet dit hardiment: «Voire, Sire, mais en attendant, ils +vendangent nos vignes et mangent nos raisins, sans y sçavoir +remédier.» «Mieux vaut, répliqua Louis XI, qu'ils vendangent vos +vignes que de venir prendre ici vos tasses et l'argent que vous cachez +dans vos caves et celliers.»] + +Le roi avait pourtant fait de grandes caresses aux Parisiens. Quoique +l'Université eût refusé d'armer pour lui, il lui rendit ses +priviléges. Il se fit frère et compagnon «de la grant'confrérie aux +bourgeois de Paris.» Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six +notables par quartier, à ouïr, avec le Parlement et les grands corps, +les conditions que proposaient les princes. + +La ville n'en était pas moins mécontente, agitée. Ces Normands que le +roi avait mis dans Paris pourraient-ils bien jusqu'au bout contenir +leurs mains normandes? On craignait le pillage. Une nuit, les rues +s'illuminent; partout des feux; les bourgeois s'arment et courent à +leurs bannières. Qui a donné l'ordre, personne ne peut le dire. Le roi +mande «sire Jehan Luillier, clerc de la ville[480]», lequel dit +froidement et sans rien excuser, que tout cela se fait de bonne +intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on éteigne et qu'on +aille se coucher; personne n'obéit, tout reste armé. Une batterie +n'était pas improbable entre les bourgeois et les troupes. Déjà l'on +avait attaqué le soir l'évêque Balue, le factotum du roi[481]. + +[Note 480: Jean de Troyes dit pourtant que le roi, loin de laisser +piller les Normands, fit punir sévèrement ceux d'entre eux qui avaient +manqué en paroles à la dignité de la ville de Paris: «Vint à Paris +plusieurs des nobles de Normandie et injurièrent les Parisiens; et, +veue la plainte des bourgeois, le principal malfaicteur et prononceur +desdites parolles fut condemné à faire amende honorable devant +l'hostel de ladicte ville, teste nue, desceint, une torche au poing, +en disant par luy que faulsement et mauvaisement il avoit menty en +disant lesdictes parolles... Et après eut la langue percée, et ce +fait, fut banny.»] + +[Note 481: Ce drôle d'évêque, qui était propre à tout, servait au +besoin de capitaine. Il avait mécontenté les Parisiens, en se mettant +une nuit à la tête du guet, et le menant tout autour des murs, à grand +renfort de clairons et de trompettes. Au moment où il fut attaqué, il +sortait de chez une femme.] + +Il n'y avait pas un moment à perdre. Le roi demanda une entrevue, +alla trouver le comte de Charolais[482] et lui dit que la paix était +faite: «Les Normands veulent un duc; eh bien! ils l'auront.» + +[Note 482: Dans une première entrevue, le roi avait essayé de ramener +le comte de Charolais; il lui dit: «Mon frère, je cognois que estes +gentilhomme, et de la maison de France.--Pourquoy, Monseigneur?--Pour +ce que, quant j'envoyay mes ambassadeurs à l'Isle devers mon oncle, +votre père et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien à vous, +vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne (qui est gentilhomme, +et il le monstra bien, car chascun se contenta de luy), que je me +repentiroye des parolles que vous avoit dict ledict Morvillier, avant +qu'il fust le bout de l'an. Vous m'avez tenu promesse, et encores +beaucoup plus tost que le bout de l'an... Avec telz gens veulx-je +avoir à besongner, qui tiennent ce qu'ilz promettent.» «Et désavoua +ledict Morvillier...» Commines.] + +Céder la Normandie, c'était se ruiner. Cette province payait à elle +seule le tiers des impôts du royaume[483]; seule, elle était riche et +de toute richesse, pâturage, labourage et commerce. La Normandie était +comme la bonne vache nourricière qui allaitait tout à l'entour. + +[Note 483: Attesté par Louis XI lui-même, dans une lettre au comte de +Charolais. _Bibl. royale, mss. Legrand, Histoire_, VIII, 28.] + +Le roi, du même trait de plume, livrait aux amis de l'Anglais nos +meilleurs marins, comme si, de sa main, il eût comblé, détruit Dieppe +et Honfleur. L'ennemi débarquait dès lors à volonté, trouvait la Seine +ouverte, «la grand'rue qui mène à Paris.» Il pouvait se promener en +long et en large, par la Seine, par la côte, de Calais jusqu'à Nantes. +Sur tout ce rivage, l'Anglais n'eût rencontré que des amis ou des +vassaux de l'Angleterre. + +Le Bourguignon acquérait Boulogne et Guines pour toujours; les villes +de Somme, sous la condition d'un rachat lointain, improbable. Le duc +de Bretagne, maître chez lui désormais, maître de ses évêques, comme +de ses barons, devenait un petit roi, sous protection anglaise. Il +demandait, en outre, la Saintonge pour les Écossais[484], c'est-à -dire +pour les Anglais, qui dans ce moment gouvernaient l'Écosse. Dans ce +cas, la Rochelle, prise à dos, n'aurait pas tenu longtemps, la Guienne +eût suivi, tout l'ouest. + +[Note 484: Les Écossais, appelés par les Bretons, vinrent, la guerre +faite, au partage des dépouilles; ils prirent ce moment pour réclamer +_leur_ comté de Saintonge, un don absurde de Charles VII, qui, dans sa +détresse, avait donné une province pour une armée d'Écosse, mais +l'armée ne vint pas.--Instruction du roi d'Écosse à ses envoyés: «Vous +direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi d'Écosse et +délivrance de ladicte comté, pourroit estre occasion de plus grant +mal... et plus briefvement que on ne cuide.» Suivent des menaces, au +cas que le roi de France attaque la duchesse de Bretagne, parente du +roi d'Écosse et de la plupart des nobles Écossais.--Un conseiller de +Louis XI fait observer, dans une note qui suit, que le don était +conditionnel, etc. Il adresse ce conseil à son maître: «Se vostre +plaisir estoit de prendre le duc d'Albanie en vostre service... +n'aroit jamais nul de la nation qui osast riens faire contre vous que +l'autre ne le fist pendre, ou luy fist cousper la teste incontinent, +et par ainsi romperiés toutes les trafiques et petites alliances +qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs.» _Bibl. royale, mss. +Baluze, 475, 13 nov. 1465._] + +En créant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler +pour lui-même. Jeunes étaient le duc et le duché, ils avaient besoin +d'un tuteur. Chacun prétendait l'être. Divisés sur ce point, ils +s'entendaient mieux pour enrichir leur création. Ils dotaient, +douaient, paternellement l'enfant nouveau-né. Chaque jour, ils +arrachaient quelque chose au roi pour y ajouter encore. Il fallut +qu'il dépouillât le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils +avaient dans le duché. Le dernier, tout pair qu'il était, dépendit de +la Normandie et ressortit de l'Échiquier. Le comte d'Alençon, qui, par +ses trahisons du moins, avait bien gagné que les ennemis du roi le +ménageassent, fut ajouté comme accessoire à cet insatiable duché de +Normandie[485]. + +[Note 485: Les élus d'Alençon devaient payer à leur duc une pension +sur les taxes et aides, montrer aux gens du duc de Normandie ce qui +restait et le leur livrer.--Serait-ce à la vieille résistance +d'Alençon contre la Normandie que faisait allusion la devise des +archers d'Alençon: «Avoient jacquetes où estoit dessus escript de +broderie: _Audi partem_?»--Ce qui, je crois, veut dire ici: «Écoutez +aussi l'autre partie.» Jean de Troyes, samedi 10 août 1465.] + +Ce n'était pas seulement le royaume qui était au pillage, c'était la +royauté, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des régales et +la nomination aux offices, le Breton les régales et les monnaies. Le +Lorrain ne rendit point hommage pour la Marche de Champagne que le roi +lui cédait. + +On exigeait de lui qu'il livrât, non pas ses sujets seulement, mais +ses alliés. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois +évêchés[486], la garde de ceux qui depuis des siècles se gardaient +contre lui. + +[Note 486: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant à Metz, le roi semble +avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider à la réduire. +On lit dans le projet du traité: «Cent mille escus d'or comptant, pour +employer à la conqueste de Naples et de ceulx de Metz.» Preuves de +Commines, éd. Lenglet, II, 499.] + +Le roi faisait bonne mine, mais il était inquiet. Pendant qu'il +donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Péronnet, furent surpris +pendant les négociations. + +Où les exigences s'arrêteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque +jour on s'avisait d'un article oublié, on l'ajoutait. Le comte de +Charolais eut à peine conclu son traité pour Boulogne et la Somme, +qu'il en exigea un pour la cession des trois prévôtés qui lui étaient +indispensables, disait-il, pour assurer la possession d'Amiens. Et il +ne s'en alla pas encore, qu'il n'eût extorqué autre chose. Le 3 +novembre, au moment où le roi lui disait adieu à Villers-le-Bel, il +lui fit signer un étrange traité de mariage, entre lui, Charolais, qui +avait trente ans, et la fille aînée du roi qui en avait deux. Elle +devait apporter en dot la Champagne, avec tout ce qu'on peut y +rattacher de près ou de loin, Langres et Sens, Laon et le Vermandois! +Pour consoler l'époux d'attendre si longtemps sa future, le roi dès ce +moment lui donnait le Ponthieu. + +Les ligués, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux +principales, la grande question ecclésiastique[487] et les états +généraux. + +[Note 487: Le roi, dans une instruction qu'il donne à ses +ambassadeurs, près du Pape, présente l'abolition de la Pragmatique +comme la cause principale de la guerre du Bien public. Il prouve par +la trahison de l'évêque de Bayeux, qui a terminé cette guerre, qu'il +importe infiniment de savoir à qui l'on confie les évêchés. Le roi, +dit-il, a, dès son avénement, restitué obédience au Siége apostolique: +«Quæ res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit, +ex quibus ortum est flebile regni incendium...; allicere nitebantur +parlamentos, _quasi reducturi Pragmaticam_, fingentes omnes Francioe +pecunias exhauriri... Excusabunt mandatum quoddam publicatum in regno; +illud nempe dolls et fraude Bajocensis episcopi surreptum...; perfidus +apostolicæ Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore... +insperatus hostis erupit ac sceteratissimus proditor... Quantopere +intersit Regis promotum iri in regno suo prælatos spectatæ et +exploratæ in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius +Bajocensis episcopi scelus potuit totam Normanniam et pene regni +statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, præclara oppida et +inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prælati +possident... Flagitabunt obnixe quatenus in metropolitanis ecclesiis +ac excellentioribus episcopatibus eminentioribusque abbatiis... +expectare dignetur regias preces.»] + +De Pragmatique, plus un mot[488]. Les princes, devenant rois chez eux, +pensaient, comme le roi l'avait pensé pour lui, qu'il valait mieux +s'entendre avec le pape pour la collation des bénéfices que de courir +les chances des élections. + +[Note 488: La seule mention qu'on en trouve se rencontre dans le +projet, et ne se retrouve dans aucun des traités. Lenglet, II, 249. Au +reste, le plus puissant des confédérés, le comte de Charolais, avait +besoin du pape pour l'affaire de Liége. Dans son traité avec le roi, +il exige que le roi se soumette. «Pour l'accomplissement des choses +dessus dictes..., à la cohertion et contrainte de nostre sainct Père +le Pape.» Ibidem, 504.] + +Les grands sacrifièrent sans difficulté les intérêts de la noblesse, +ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui +n'arrivaient guère que par les élections à la jouissance des biens +d'église. + +Point d'états généraux[489]. Seulement trente-six notables, présidés +par Dunois, doivent aviser au bien public, ouïr les remontrances, +décider «les réparations[490].» Leurs décisions sont souveraines, +absolues; le roi les sanctionnera (pour la forme) quinze jours, sans +faute, après qu'elles auront été rendues. Ce règne des trente-six doit +durer deux mois. + +[Note 489: Les princes avaient jeté vaguement cette promesse; on ne la +trouve nettement exprimée que dans la sommation adressée par le frère +du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: «Oster et faire cesser les +aydes, impositions, quatriesme, huitiesme et toutes autres charges, +oppressions et exactions, _sur le pauvre peuple_, fors seulement la +taille ordinaire des gens d'armes, laquelle aura tant seulement cours, +jusqu'à ce que les _estats du royaume, que brief espérons +assembler_..., soit advisé.» Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 45. +Les autres princes s'en tiennent à des expressions plus générales: +«_Meus de pitié et compassion du pauvre peuple_, etc.» Ibidem, 444. Ce +qui est singulier, c'est qu'ils accusent le roi de _les avoir +attaqués_, lorsqu'ils venaient réformer le royaume: «Aucuns induisent +le Roy à prendre inimitié... contre les seigneurs de son sang... pour +grever et dommager... ainsy que par effect l'a, à son pouvoir, montré +par l'invasion qu'il fist à puissance d'armes le 16e jour de juillet +dernier passé à Montlhéry sur nous qui, pour aider à pourvoir au bien +du royaume et de la chose publique d'iceluy... venions joindre avec +nostre très-redouté seigneur monseigneur de Berry, ledit beau cousin +de Bretaigne et autres seigneurs du sang.» Ibidem, 490.] + +[Note 490: «Lesquels avis, délibérations et conclusions, le Roi veut +et ordonne estre gardez, comme se luy-même en sa personne les avoit +faicts; et d'abondant, dedans quinze jours, il les autorisera... et ne +seront baillées par le Roy lettres à rencontre... et se elles estoient +baillées, ne sera obéy.» Ibidem, 514-515.] + +Voilà le roi bien lié. Pour plus de sûreté, il a des gardes: le +Bourguignon à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes, à +Montfort-l'Amaury. Il était ainsi serré dans Paris, et il avait à +peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne +pouvait guère donner ni vendre de charges; le Parlement désormais se +recrutait lui-même, présentant au roi les candidats parmi lesquels il +devait choisir[491]. + +[Note 491: Ordonnances, XVI, 12 novembre 1465.] + +On ne voyait pas trop d'où il allait tirer les monstrueuses pensions +qu'il promettait aux grands. Il était dans la position d'un pauvre +homme saisi, qui ne peut se relever ni payer, ayant chez lui, pour +vivre à discrétion, des huissiers, garnisaires et _mangeurs d'office_. + +Mais, tout abattu qu'il parût et décidément ruiné, les ligués prirent +contre lui en partant une étrange précaution; ils lui firent écrire +que désormais il ne pourrait les contraindre de venir le trouver, et +que s'il allait les voir, il les préviendrait trois jours au moins +d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner +chez eux. + +Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu sans garde, +aimable et souriant, par-devant les seigneurs et toute cette grande +armée, de Charenton jusqu'à Vincennes, et il dit: «Messieurs, vous et +moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir, +toutes les fois que besoin sera.» + + +FIN DU SEPTIÈME VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LIVRE XI + + Pages. + +CHAPITRE II + + RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE, 1439-1448 1 + + 1439. (2 nov.) Ordonnance pour la réforme des gens de guerre 2 + + Conseillers de Charles VII: Brézé, Bureau, Jacques Coeur, + etc. 4 + + Influence de la reine Yolande, d'Agnès la Sorelle 6 + + 1440. Mécontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie 10 + + 1441. Le roi reprend Pontoise sur les Anglais 15 + + 1442. et impose aux mécontents assemblés chez le duc de + Bourgogne 18 + + 1443-1444. Il intervient dans les Pyrénées, frappe les + Armagnacs alliés des Anglais, reprend et garde Dieppe 19 + + Il fait écouler les bandes françaises et anglaises vers + la Lorraine et la Suisse 23 + + Des Suisses au XVe siècle; combat de Saint-Jacques 32 + + Metz, Toul et Verdun reconnaissent le roi pour protecteur 35 + + 1443-1448. Réforme financière, réforme militaire; gendarmerie + régulière, francs-archers 37 + + +CHAPITRE III + + TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS + DE FRANCE, 1442-1453 43 + + Marguerite d'Anjou; caractère de la maison d'Anjou 44 + + 1442. État de l'Angleterre; querelles de Winchester et de + Glocester; la duchesse de Glocester condamnée comme sorcière 47 + + Nécessité d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France 50 + + 1445-1447. Winchester et Suffolk négocient le mariage du + roi et une restitution partielle avec indemnité 52 + + 1447-1448. Mort de Glocester et de Winchester 56 + + 1449-1450. Administration de Suffolk; Somerset prend la + Normandie et accuse Suffolk, qui est mis à mort 60 + + Le faux prétendant, Cade 69 + + Le vrai prétendant, York 73 + + 1451. Charles VII prend la Guienne 74 + + 1452. la perd et la reprend; mort de Talbot 78 + + 1453. Réduction de Bordeaux et de Bayonne 80 + + Les Anglais ne conservent en France que Calais 81 + + 1454. Impuissance de l'Angleterre; Henri VI devient idiot 83 + + La rivalité des deux nations a été leur vie même 89 + + +LIVRE XII + +CHAPITRE PREMIER + + CHARLES VII.--PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE, 1436-1453 90 + + Rivalité des maisons de France, de Bourgogne et de + Bourgogne-Autriche-Espagne, pendant le XVe et + le XVIe siècles 93 + + Guerre pacifique de Charles VII et de Philippe le + Bon; puissance et faiblesse de celui-ci 94 + + Les Flandres; le travail, travail solitaire, travail en + famille; confréries, ghildes et _amitiés_ communales 95 + + et néanmoins individualisme profond, mysticisme + révolutionnaire 100 + + La Flandre elle-même étant une création de l'industrie, + l'industrie devait y régner 104 + + Au XIVe siècle, querelles entre les villes (pour la + direction des eaux) 106 + + Au XVe siècle, querelles entre les villes et le comte 106 + + 1436. Expédition de Calais; soulèvement de Bruges; Gand + aide le comte à réduire Bruges 107 + + Gand, désormais isolée, aura à défendre les libertés + de la Flandre, son droit symbolique, etc 109 + + Lutte des comtes contre les juridictions inférieures + des villes, et contre les juridictions supérieures de + la France et de l'Empire 112 + + 1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrassé par + le dauphin, frappe la Flandre d'impôts vexatoires 122 + + 1449-1450. Le duc fait agir la Flandre contre Gand 127 + + 1451-1452. Insurrection de Gand, guerre de Flandre 128 + + Intervention timide du roi 133 + + 1453. (Juillet.) Défaite des Gantais à Gavre, et leur + soumission 137 + + +CHAPITRE II + + GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE.--SES FÊTES.--LA + RENAISSANCE 140 + + État du monde: Occident, Normands et Portugais, + Béthencourt et don Henri 141 + + 1453. (29 mai.) Orient; le Turc; prise de Constantinople 145 + + Grandeur de Philippe le Bon; projet de croisade 146 + + 1454. (9 fév.) Voeu du faisan 149 + + Chapitres de la Toison d'or 150 + + Le tableau de l'Agneau; école de Bruges 151 + + Centralisation dans l'art; Jean van Eyck, Chastellain, + etc. 155 + + +CHAPITRE III + + RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON.--JACQUES + COEUR.--LE DAUPHIN LOUIS, 1452-1456 156 + + Le duc de Bourgogne s'appuie en France sur le dauphin; + lutte du dauphin contre Brézé, Agnès, etc. 157 + + Ruine des amis du dauphin 158 + + 1452. Ruine de Jacques Coeur 159 + + 1456. -- du duc d'Alençon 164 + + -- du dauphin lui-même, qui se retire chez le + duc de Bourgogne 167 + + +CHAPITRE IV + + SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE + LE BON, 1456-1461 170 + + Tentative de Charles VII sur le Luxembourg 173 + + Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il était + le chef d'une féodalité qui n'était plus féodale 174 + + Le souverain d'un empire hétérogène qui ne pouvait + acquérir d'unité 176 + + Il céda, malgré lui, de plus en plus à l'attraction de + la France 178 + + Ses ministres français; le dauphin son hôte 181 + + Énergie critique de l'esprit français, influence de + l'imprimerie, etc. 184 + + Le Parlement; la Toison d'or, comme cour d'honneur 189 + + +LIVRE XIII + +CHAPITRE PREMIER + + LOUIS XI, 1461-1463 193 + + 1461. Il change les grands-officiers, les sénéchaux, baillis, + etc. 196 + + Sacre de Louis XI 200 + + Maison de Bourgogne: le duc à Paris 203 + + Maison d'Anjou 207 + + Révolutions d'Angleterre 208 + + Révolutions d'Espagne 210 + + Pauvreté du roi; il abolit la Pragmatique 213 + + 1462. Il occupe le Roussillon 220 + + neutralise l'Angleterre 223 + + 1463. et règle les affaires d'Espagne 227 + + +CHAPITRE II + + LOUIS XI, SES TENTATIVES DE RÉVOLUTION, 1462-1464 231 + + 1462. Il profite de la lutte des Croy et de Charolais 234 + + pour racheter les villes de la Somme 236 + + Il menace la féodalité et le clergé 240 + + le duc de Bretagne 241 + + le duc de Bourgogne, qui s'appuie sur l'Angleterre 248 + + 1464. Rupture, accusation d'enlèvement 252 + + Assemblée secrète à Notre-Dame 255 + + Irritation du clergé, des nobles, du Parlement 257 + + Esprit novateur du roi 258 + + Il essaye d'abolir le droit de chasse, etc 270 + + +LIVRE XIV + + CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC, 1465 276 + + 1465. Isolement du roi 276 + + Son apologie aux villes, aux grands 281 + + Mars. Désertion de son frère, chute des Croy 284 + + Mai. Il accable Bourbon, trahison des Armagnacs 286 + + trahisons de Maine, Nevers, Brézé, Meluns 290 + + 16 juillet. Bataille de Montlhéry 296 + + Les ligués devant Paris, leurs divisions 301 + + Août. Le roi en Normandie, Paris presque livré 305 + + Diversion de Liége 311 + + 27 septembre. Rouen livré 312 + + Octobre. Le roi subit le traité de Conflans, perd la + Normandie, etc. 316 + + +PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. + + +[Note au lecteur de ce fichier numérique: + +Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre parenthèses.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume +7/19), by Jules Michelet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42694 *** diff --git a/42694-8.txt b/42694-8.txt deleted file mode 100644 index d2ca2b4..0000000 --- a/42694-8.txt +++ /dev/null @@ -1,10428 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19), by -Jules Michelet - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) - -Author: Jules Michelet - -Release Date: May 11, 2013 [EBook #42694] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1440-1465 *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - - - - - - - - - HISTOIRE - - DE - - FRANCE - - - - - PAR - - J. MICHELET - - - - - NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE - - - - - TOME SEPTIÈME - - - - - PARIS - - LIBRAIRIE INTERNATIONALE - A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS - 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 - - 1876 - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -LIVRE XI - - - - -CHAPITRE II - -RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE - -1439-1448 - - -La longue et confuse période des dernières années de Charles VII peut -néanmoins se résumer ainsi: la guérison de la France.--Elle guérit, et -l'Angleterre tombe malade. - -La guérison semblait improbable; mais l'instinct vital qui se réveille -à l'extrémité, ramassa, concentra les forces. Tout ce qui souffrait se -serra. - -Ceux qui souffraient, c'était d'une part la royauté réduite à rien; -de l'autre, les petits, bourgeois ou paysans. Ceux-ci avisèrent que le -roi était le seul qui n'eût pas intérêt au désordre, et ils -regardèrent vers lui. Le roi sentit qu'il n'avait de sûr que ces -petits. Il confia la guerre aux hommes de paix, qui la firent à -merveille. Un marchand paya les armées; un homme de plume dirigea -l'artillerie, fit les siéges, força dans les places les ennemis, les -rebelles. - -On fit si rude guerre à la guerre qu'elle sortit du royaume. -L'Angleterre, qui nous l'avait jetée, la reprit à bord. - -Les grands, sans appui, vont se trouver petits en face du roi, à -mesure que ce roi grandira par le peuple; ils seront obligés peu à peu -de compter avec lui. Pour cela, il faut du temps, quarante ans et deux -règnes. Le travail se fait à petit bruit sous Charles VII et il ne -finit pas. Il doit durer tant qu'à côté du roi subsiste un roi, le duc -de Bourgogne. - -Le 2 novembre 1439, Charles VII, aux états d'Orléans, ordonne, à la -prière des états: Que désormais le roi seul nommera les capitaines; -que les seigneurs, comme les capitaines royaux, seront responsables de -ce que font leurs gens; que les uns et les autres doivent répondre -également devant les gens du roi, c'est-à-dire que désormais la guerre -sera soumise à la justice. Les barons ne prendront plus rien au delà -de leurs droits seigneuriaux[1], sous prétexte de guerre. La guerre -devient l'affaire du roi; pour douze cent mille livres par an que les -états lui accordent, il se charge d'avoir quinze cents lances de six -hommes chacune. Plus tard, nous le verrons, à l'appui de cette -cavalerie, créer une nouvelle infanterie des communes. - -[Note 1: Simon, le roi: «Déclare dès à présent la terre et seigneurie -commise et confisquée envers le Roy et à jamais sans restitution.» -Ordonnances, XIII.] - -Les contrevenants n'obtiendront aucune grâce; si le roi pardonnait, -les gens du roi n'y auront nul égard. L'ordonnance ajoute une menace -plus directe et plus efficace: La dépouille des contrevenants -appartient à qui leur court sus[2].--Ce mot était terrible; c'était -armer le paysan, sonner, pour ainsi dire, le tocsin des villages. - -[Note 2: «Les chevaux, harnois et autres biens qui seront prins sur -lesdits capitaines et autres gens faisans contre cette présente loy et -ordonnance... (_appartiendront_)... à ceux qui les auront conquis.» -Ibidem.] - -Que le roi osât déclarer ainsi la guerre au désordre, lorsque les -Anglais étaient encore en France; qu'il tentât une telle réforme en -présence de l'ennemi, n'était-ce pas une imprudence? Quoique dans le -préambule, il dise que l'ordonnance a été faite sur la demande des -états, il est douteux que les princes et la noblesse qui y siégeaient -aient bien sérieusement sollicité une réforme qui les atteignait. - -Ce qui explique en partie la hardiesse de la mesure, c'est que les -capitaines soi-disant royaux, les pillards, les écorcheurs, venaient -de s'affaiblir eux-mêmes. Ils avaient tenté une course vers Bâle, -comptant rançonner le concile, et, tout au contraire, ils furent -eux-mêmes sur la route fort malmenés par les paysans de l'Alsace; -puis, voyant les Suisses prêts à les recevoir[3], ils revinrent -l'oreille basse. Le roi, qui avait pris Montereau vaillamment et de sa -personne[4] (1437), prit Meaux par son artillerie (1439). Alors, se -sentant fort, il vint siéger à Paris; il écouta les plaintes contre -les gens de guerre, entendit les pleurs et les lamentations des bonnes -gens. On fit des justices rapides; le connétable de Richemont, qui de -connétable se faisait volontiers prévôt, pendait, noyait tout sur son -chemin. Son frère, le duc de Bretagne, ne tarda pas à frapper ce grand -coup, de juger et brûler le maréchal de Retz. Cette première justice -sur un seigneur ne se fit qu'au nom de Dieu, et avec l'aide de -l'Église. Mais elle n'en fut pas moins un avertissement pour la -noblesse, qu'il n'y aurait plus d'impunité. - -[Note 3: Sur les craintes où ces brigands tinrent la Suisse pendant -plusieurs années, V. particulièrement les lettres des magistrats de -Berne: Der Schweitzerische Geschichtforscher, V. 321-488 (1437-1450).] - -[Note 4: «Auquel assaut, le Roy, nostre seigneur, s'est exposé en -personne et vaillamment s'est mis dans les fossés en l'eaue jusques -au-dessus de la ceinture, et monté par une échelle durant l'assaut, -l'épée au poing, et entré dedans que encore y avoit très-peu de ses -gens.» Registres du Parlement, 11 oct. 1437.] - -Quels furent les hardis conseillers qui poussèrent le roi dans cette -route? Quels serviteurs ont pu lui inspirer ces réformes, lui faire -donner le nom que lui donnent les contemporains: Charles _le bien -servi_? - -Dans le conseil de Charles VII, nous voyons à côté des princes, du -comte du Maine, du cadet de Bretagne, du bâtard d'Orléans, siéger de -petits nobles, le brave Xaintrailles, les sages et politiques Brézé, -nobles, mais n'étant rien que par le roi[5]. Nous y voyons deux -bourgeois, l'argentier Jacques Coeur, le maître de l'artillerie Jean -Bureau, deux petits noms bien roturiers[6]. Cette roture est placée en -lumière par leur anoblissement et leurs armoiries. Coeur mit dans son -blason trois coeurs rouges et l'héroïque rébus: _À vaillans_ (coeurs) -_riens impossible_[7]. Bureau prit pour armes trois burettes ou -fioles; mais le peuple préférant l'autre étymologie, tout aussi -roturière, tira _bureau_ de _bure_, et en fit le proverbe: _Bureau -vaut escarlate_. - -[Note 5: D'autre part, ils sentaient parfaitement combien le roi avait -besoin d'eux. À la mort de Charles VII, le nouveau roi, mortel ennemi -de Pierre de Brézé, avait mis sa tête à prix; mais cela était inutile, -il alla la porter lui-même, et Louis XI, qui avait beaucoup d'esprit, -le reçut à merveille. Voir le beau récit de Chastellain.] - -[Note 6: Le père des frères Bureau était un petit cadet de Champagne, -venu à Paris. En cherchant bien, ils trouvèrent qu'ils descendaient -d'un serf, affranchi et anobli en 1171. (Godefroy.)] - -[Note 7: C'est la devise qu'on lit encore sur la maison de Jacques -Coeur à Bourges. À la place du mot _coeurs_, il y a deux coeurs.] - -Ce Bureau était un homme de robe, un maître des comptes. Il laissa là -la plume, montrant par cette remarquable transformation qu'un bon -esprit peut s'appliquer à tout. Henri IV réforma les finances par un -homme de guerre; Charles VII fit la guerre par un homme de finance. -Bureau fit le premier un usage habile et savant de l'artillerie. - -La guerre veut de l'argent; Jacques Coeur sut en trouver. D'où venait -celui-ci? Quels furent ses commencements; on regrette de le savoir si -peu. Seulement, dès 1432, nous le voyons commerçant à Beyrouth en -Syrie[8]; un peu plus tard, nous le trouvons à Bourges argentier du -roi. Ce grand commerçant eut toujours un pied dans l'Orient, un pied -en France. Ici, il faisait son fils archevêque de Bourges; là-bas, il -mariait ses nièces ou autres parentes aux patrons de ses galères. -D'autre part, il continuait le trafic en Égypte; de l'autre, il -spéculait sur l'entretien des armées, sur la conquête de Normandie. - -[Note 8: «J'y trouvai (à Damas) plusieurs marchands génois, vénitiens, -catalans, florentins et français. Ces derniers étaient venus y acheter -différentes choses, spécialement des épices, et ils comptaient aller à -Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne, qu'on y attendait. Parmi -eux, il y avait un nommé _Jacques Coeur_, qui depuis a joué un grand -rôle en France, et a été argentier du roi.» Extrait du Voyage de -Bertrandon de la Brocquière en Terre-Sainte et en Syrie, accompli par -ordre du duc de Bourgogne, en 1432-1433; Mémoires de l'Académie des -sciences morales et politiques, V. 490. - -_Archives, Trésor des chartes_, Reg. 191, n{os} 233, 242.] - -Telles furent les habiles et modestes conseillers de Charles VII. -Maintenant si l'on veut savoir qui les approcha de lui, quelle -influence le rendit docile à leurs conseils, on trouvera, si je ne me -trompe, que ce fut celle d'une femme, de sa belle-mère, Yolande -d'Anjou. Dès le commencement de ce règne, nous la voyons puissante; -c'est elle qui fait accueillir la Pucelle; c'est avec elle, dans une -occasion, que le duc d'Alençon s'entend sur les préparatifs de la -campagne. Cette influence, balancée par celle des favoris, semble -avoir été sans rivale, du moment que la vieille reine eut donné à son -gendre une maîtresse, qu'il aima vingt années (1431-1450). - -Tout le monde connaît le petit conte: Agnès dit un jour au roi que, -toute jeune, elle a su d'un astrologue qu'elle serait aimée d'un des -plus vaillants rois du monde; elle avait cru que c'était Charles, mais -elle voit bien que c'est plutôt le roi d'Angleterre, qui lui prend -tant de belles villes à sa barbe; donc elle ira le trouver... Ces -paroles piquent si fort le roi, qu'il se met à pleurer, «et, quittant -sa chasse et ses jardins, il prend le frein aux dents,» si bien qu'il -chasse les Anglais du royaume[9]. - -[Note 9: Brantôme.] - -Les jolis vers[10] de François Ier prouvent que cette tradition -remonte plus haut que Brantôme. Quoi qu'il en soit, nous trouvons un -éloge équivalent d'Agnès dans une bouche ennemie, celle du chroniqueur -bourguignon, à peu près contemporain: «Certes, Agnez estoit une des -plus belles femmes que je vis oncques, et fit en sa qualité _beaucoup -de bien au royaulme_.» Et encore: «Elle prenoit plaisir à avancer -devers le roy, jeunes gens d'armes et gentils compaignons, dont le roy -fut depuis bien servi[11].» - -[Note 10: - - Gentille Agnès, plus de los en mérite - (La cause estant de France recouvrer), - Que ce que peut, dedans un cloistre, ouvrer - Close nonnain ou bien dévôt ermite.] - -[Note 11: Olivier de la Marche.] - -Agnès la Sorelle ou Surelle (elle prit pour armes un sureau d'or) -était fille d'un homme de robe[12], Jean Sureau, mais elle était noble -de mère. Elle naquit dans cette bonne Touraine où le paysan même -parle encore notre vieux gaulois dans tout son charme, mollement, -comme on le sait, lentement et avec un semblant de naïveté. La naïveté -d'Agnès fut de bonne heure transplantée dans un pays de ruse et de -politique, en Lorraine; elle fut élevée près d'Isabelle de Lorraine, -avec laquelle René d'Anjou épousa ce duché. Femme d'un prisonnier, -Isabelle vint demander secours au roi, menant ses enfants avec elle, -et de plus sa bonne amie d'enfance, la demoiselle Agnès. La belle-mère -du roi, Yolande d'Anjou, belle-mère aussi d'Isabelle, était comme une -tête d'homme; elles avisèrent à lier pour toujours Charles VII aux -intérêts de la maison d'Anjou-Lorraine. On lui donna pour maîtresse la -douce créature, à la grande satisfaction de la reine, qui voulait à -tout prix éloigner la Trémouille et autres favoris. - -[Note 12: Conseiller du comte de Clermont.] - -Charles VII trouva la sagesse aimable dans une telle bouche; la -vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agnès, et sans doute -elle eut la part principale dans tout ce qui se fit. Plus politique -que scrupuleuse, elle avait accueilli également bien les deux filles -qui lui vinrent si à propos de Lorraine, Jeanne Darc et Agnès, la -sainte et la maîtresse, qui toutes deux, chacune à leur manière, -servirent le roi et le royaume. - -Ce conseil de femmes, de parvenus, de roturiers, n'imposait pas -beaucoup, il faut le dire; la figure peu royale de Charles VII n'en -était pas grandement relevée. Pour siéger comme juge du royaume sur le -trône de saint Louis, pour se faire comme lui le gardien de la Paix de -Dieu, il semblait qu'il fallût s'entourer d'autres gens. La ligue des -trois dames, la vieille reine, la reine et la maîtresse, n'édifiait -personne. Qu'était-ce que Richemont? un bourreau. Jacques Coeur? un -trafiquant en pays sarrasins... Un Jean Bureau? un robin, «une -escriptoire[13],» qui s'était fait capitaine; il chevauchait avec ses -canons par tout le royaume, sans qu'il y eût forteresse qui tint -devant lui; n'était-ce pas une honte pour les gens d'épée?... Ainsi -les renards s'étaient faits des lions. Il fallait désormais que les -chevaliers rendissent compte aux _chevaliers ès-loix_. Les plus nobles -seigneurs, les hauts justiciers, devaient désormais avoir peur des -gens de justice. Pour une poule qu'un page aura prise, le baron sera -obligé de faire vingt lieues et de parler chapeau bas au singe en robe -accroupi dans son greffe. - -[Note 13: Mot d'Henri IV: «Je sais, d'une escriptoire, faire un -capitaine.»] - -C'était là si bien la pensée des nobles, de ceux qui entouraient de -plus près Charles VII, qu'après la fameuse ordonnance, Dunois même -quitta le conseil. «Le froid et attrempé seigneur[14],» se repentit -d'avoir trop bien servi. - -[Note 14: «Un des beaux parleurs en France qui fust de la langue de -France... Voulant persuader aux Anglais de rendre Vernon-sur-Seine, il -leur récita en beau style aussi prudemment qu'eust quasi sceu faire un -docteur en théologie le faict et l'estat de la guerre entre le roy et -celui d'Angleterre.» Jean Chartier.] - -Ce bâtard d'Orléans avait commencé sa fortune en défendant la ville -d'Orléans, apanage de son frère; il avait employé fort habilement la -simplicité héroïque de la Pucelle. Après avoir grandi par le roi, il -voulait grandir contre le roi. Le malheur, c'est que le duc, son -frère, était encore en Angleterre; l'ancien ennemi de la maison -d'Orléans, le duc de Bourgogne (sans doute converti par Dunois), -travaillait à tirer des mains des Anglais ce chef futur des -mécontents. - -Le duc d'Alençon se jeta tête baissée dans l'affaire; les Bourbon et -Vendôme y donnèrent les mains. L'ancien favori la Trémouille, chassé -par Richemont, ne manqua pas de s'engager. Les plus ardents de tous -étaient les chefs des écorcheurs, le bâtard de Bourbon, Chabannes, le -Sanglier; à vrai dire, la chose les touchait de près; pour les -seigneurs, il s'agissait d'honneur et de juridiction; mais pour eux, -il y allait de leur col, ils voyaient de près la potence. - -Il ne manquait plus qu'un chef; au défaut du duc d'Orléans, on prit le -dauphin, un enfant, à en juger par l'âge; mais on pensa qu'un nom -suffirait. - -Celui qu'on croyait un enfant, et qui était déjà Louis XI, avait -justement fait ses premières armes (comme il fit ses dernières) contre -les seigneurs. À quatorze ans, il avait été chargé de pacifier les -Marches de Bretagne et de Poitou[15]. Sa première capture fut celle -d'un lieutenant du maréchal de Retz; un tel commencement ne promettait -pas aux grands un ami bien sûr. - -[Note 15: _Mss. Legrand, Histoire de Louis XI._] - -Ami ou non, il accepta leurs offres. Le trait dominant de son -caractère, c'était l'impatience. Il lui tardait d'être et d'agir. Il -avait de la vivacité et de l'esprit à faire trembler; point de coeur, -ni amitié, ni parenté, ni humanité, nul frein. Il ne tenait à son -temps que par le bigotisme, qui, loin de le gêner, lui venait toujours -à point pour tuer ses scrupules. - -«Il ne faisoit que subtilier jour et nuit diverses pensées... Tous -jours il avisoit soudainement maintes étrangetés[16].» Chose bizarre, -parmi le radotage des petites dévotions, il y avait dans cet homme un -vif instinct de nouveauté, le désir de remuer, de changer, déjà -l'inquiétude de l'esprit moderne, sa terrible ardeur d'aller (où? -n'importe), d'aller toujours, en foulant tout aux pieds, en marchant -au besoin sur les os de son père. - -[Note 16: Chastellain.] - -Ce dauphin de France n'avait rien de Charles VII; il tenait plutôt de -sa grand'mère, issue des maisons de Bar et d'Aragon; plusieurs traits -de son caractère font penser à ses futurs cousins les Guises. Comme -les Guises, il commença par se porter pour chef des nobles, les -laissant volontiers agir en sa faveur, puisqu'il leur tardait tant -d'avoir pour roi celui qui devait leur couper la tête. - -Le roi faisait ses Pâques à Poitiers; il était à table et dînait, -lorsqu'on lui apprend que Saint-Maixent a été saisi par le duc -d'Alençon et le sire de la Roche. Sur quoi, Richemont lui dit à la -bretonne: «Vous souvienne du roi Richard II, qui s'enferma dans une -place et se fit prendre.» Le roi trouva le conseil bon; il monta à -cheval et galopa avec quatre cents lances jusqu'à Saint-Maixent. Les -bourgeois s'y battaient depuis vingt-quatre heures pour le roi, -lorsqu'il vint à leur secours. Les gens de la Roche furent, selon -l'usage de Richemont, décapités, noyés, mais ceux d'Alençon renvoyés; -on espérait détacher celui-ci, qui après tout était prince du sang, et -qui n'était pas plus ferme pour la révolte qu'il ne l'avait été pour -le roi[17]. - -[Note 17: Cette mobilité de caractère ressort partout de son procès. -_Procès ms. du duc d'Alençon_, 1456.] - -Les petites places du Poitou ne tinrent pas; Richemont les enleva une à -une. Dunois commença alors à réfléchir. Le bourgeois était pour le roi, -qui voulait la sûreté des routes, autrement dit l'approvisionnement -facile, le bon marché des vivres. Le paysan, sur qui les gens de guerre -étaient retombés, n'y voyaient que des ennemis. Le seigneur ne tirait -plus rien de son paysan ruiné. L'écorcheur même, qui ne trouvait pas -grand'chose, et qui, après avoir couru tout un jour, couchait dans les -bois sans souper, en venait à songer qu'après tout il serait mieux de -faire une fin, de se reposer et d'engraisser à la solde du roi dans -quelque honnête garnison. - -Dunois comprit tout cela; il calcula aussi que le premier qui -laisserait les autres aurait un bon traité. Il vint, fut bien reçu, et -se félicita du parti qu'il avait pris quand il vit le roi plus fort -qu'il ne croyait, fort de quatre mille huit cents cavaliers et de deux -mille archers, sans avoir été obligé de dégarnir les Marches de -Normandie. - -Plus d'un pensa comme Dunois. Maint écorcheur du Midi vint gagner -l'argent du roi en combattant les écorcheurs du Nord. Charles VII -poussa le duc de Bourbon vers le Bourbonnais, s'assurant des villes -et châteaux, ne permettant pas qu'on pillât. Il assembla les états -d'Auvergne et fit déclarer hautement que les rebelles n'en voulaient -au roi que parce qu'il protégeait les pauvres gens contre les -pillards. Les princes, abandonnés et n'obtenant nul appui du duc de -Bourgogne, vinrent faire leur soumission; Alençon d'abord, puis le duc -de Bourbon et le dauphin. Pour la Trémouille et deux autres, le roi ne -voulait pas les recevoir; le dauphin hésita s'il accepterait un pardon -qui ne couvrait pas ses amis. Il dit au roi: «Monseigneur, il faut -donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis.» Le roi répondit -froidement: «Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous -sont assez grandes, je vous en ferai abattre seize ou vingt toises de -mur[18].» - -[Note 18: Le chroniqueur bourguignon met encore dans la bouche du roi -un mot fort douteux, mais qui devait plaire à l'ambition de la maison -de Bourgogne: «Au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de notre -sang, qui nous aideront mieux à maintenir et entretenir notre honneur -et seigneurie, qu'encore n'avez fait jusques à ci.» Monstrelet.] - -Cette guerre, si bien conduite, ne fut pas moins sagement terminée. On -ôta au duc de Bourbon ce qu'il avait au centre (Corbeil, Vincennes, -etc.), et l'on éloigna le dauphin; on lui donna un établissement sur -la frontière, le Dauphiné; c'était l'isoler, lui faire sa part; on ne -pouvait en être quitte qu'en lui donnant, par avance d'hoirie, une -petite royauté[19]. - -[Note 19: _Mss. Legrand._] - -Cette _praguerie_ de France (on la baptisa ainsi du nom de la grande -_praguerie_ de Bohême) n'en eut pas moins, quoique finie si vite, de -tristes résultats. La réforme militaire fut ajournée. - -Les Anglais enhardis prirent Harfleur et le gardèrent. Ils lâchèrent -le duc d'Orléans, à la prière du duc de Bourgogne[20]. L'ancien ennemi -de sa maison s'employant ainsi pour le tirer de prison, le roi ne put -décemment se dispenser de garantir aussi la rançon et d'aider à la -délivrance du dangereux prisonnier. Il descendit tout droit chez le -duc de Bourgogne, qui lui passa au col la chaîne de la Toison-d'Or et -lui fit épouser une de ses parentes. Contre qui se faisait une si -étroite union de deux ennemis, sinon contre le roi? Il se tint pour -averti. - -[Note 20: Malgré l'opposition du duc de Glocester. La raison qu'il -donne pour retenir le duc d'Orléans est assez curieuse. Elle prouve -que les Anglais croyaient alors le roi et le dauphin (Louis XI) tout à -fait incapables. (Rymer, 2 juin.)] - -D'abord, il obtint des états un dixième à lever sur tous les -ecclésiastiques du royaume. Il rappela Tanneguy du Châtel, l'ennemi -capital de la maison de Bourgogne. Puis, portant toutes ses forces -vers le nord, il vint le long de la frontière faire justice des -capitaines bourguignons, lorrains et autres qui désolaient le pays. -Parmi ceux qui firent leur soumission se trouvait un homme de trouble, -le plus hardi des pillards, hardi parce qu'il était l'agent commun des -ducs de Bourbon et Bourgogne; c'était le bâtard de Bourbon. Le roi le -livra, tout Bourbon qu'il était, au prévôt qui lui fit son procès -comme à tout autre voleur; bien et dûment jugé, il fut mis dans un sac -et jeté à la rivière. Le chroniqueur bourguignon avoue lui-même que -cet exemple fut d'un excellent effet[21]; les capitaines soi-disant -royaux, qui couraient les champs, eurent sérieusement peur et crurent -qu'il était temps de s'amender. - -[Note 21: Monstrelet.] - -Autre leçon non moins instructive. Le jeune comte de Saint-Pol, se -fiant à la protection du duc de Bourgogne, osa enlever sur la route -des canons du roi; le roi lui enleva deux de ses meilleures -forteresses. Saint-Pol accourut et demanda grâce, mais il n'obtint -rien qu'en se soumettant au Parlement pour l'affaire litigieuse de la -succession de Ligny. La duchesse de Bourgogne, qui vint en personne -présenter au roi une longue liste de griefs, fut reçue poliment, -poliment renvoyée, sans avoir rien obtenu. - -Cependant les Anglais, toujours si près de Paris, si puissamment -établis sur la basse Seine, l'avaient remontée, saisi Pontoise. Celui -qui avait surpris ce grand et dangereux poste, lord Clifford, le -gardait lui-même; l'acharnement et l'opiniâtreté de Clifford ne se -sont que trop fait connaître dans les guerres des Roses. Outre les -Anglais, il y avait dans Pontoise nombre de transfuges qui savaient -bien qu'il n'y aurait pas de quartier pour eux. Ce n'était pas chose -facile de reprendre une telle place; mais comment laisser ainsi les -Anglais à la porte de Paris? - -Des deux côtés on fit preuve d'une inébranlable volonté. Le siége de -Pontoise fut comme un siége de Troie. Le duc d'York, régent de France, -qui devait plus tard faire tuer Clifford dans la guerre civile, vint -à son secours. Il amena une armée de Normandie, ravitailla la place, -offrit bataille (juin); Talbot était avec lui. Les Anglais croyaient -toujours avoir affaire au roi Jean; mais les sages et froids -conseillers de Charles VII se souciaient fort peu du point d'honneur -chevaleresque. La guerre était déjà pour eux une affaire de simple -tactique. Le roi laissa donc passer les Anglais, s'écarta, revint. -Talbot revint à son tour, et fit entrer encore des vivres (juillet). -Le duc d'York ramena de nouveau son armée, et n'obtint pas encore la -bataille. On le laissa, tant qu'il voudrait, courir l'Île-de-France -ruinée et se ruiner lui-même dans ces vaines évolutions. Le roi ne -lâchait pas prise; il avait fortifié près de la ville une formidable -bastille que les Anglais ne purent attaquer. Quand ils se furent -épuisés, harassés pour ravitailler quatre fois Pontoise, Charles VII -reprit sérieusement le siége; Jean Bureau battit la ville en brèche -avec une activité admirable[22]; deux assauts meurtriers, cinq heures -durant, furent livrés; d'abord une église qui faisait redoute fut -emportée, puis la place elle-même (16 sept. 1441). Ainsi des gens qui -n'osaient combattre les Anglais en plaine les forçaient dans un -assaut. - -[Note 22: «Tellement s'y conforta qu'il en est digne de recommandation -perpétuelle.» Jean Chartier.] - -La reprise de Pontoise était une délivrance pour Paris et pour tout le -pays d'alentour; la culture pouvait dès lors recommencer; les -subsistances étaient assurées. Les Parisiens n'en surent nul gré au -roi. Ils ne sentaient que leur misère présente, le poids des taxes; -elles atteignaient les confréries même, les églises, qui se -plaignaient fort. - -La bonne volonté ne manquait pas aux princes pour profiter de ces -mécontentements. Le duc de Bourgogne, sans paraître lui-même, les -rassembla chez lui à Nevers (mars 1442). Le duc d'Orléans, dont il -faisait ce qu'il voulait, depuis qu'il l'avait délivré, présidait pour -lui l'assemblée, les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes -d'Angoulême, d'Étampes, de Vendôme et de Dunois. Le roi envoya -bonnement son chancelier à ce conciliabule qui se tenait contre lui, -lui faisant dire qu'il les écouterait volontiers. - -Leurs demandes et doléances laissaient voir très-bien le fond de leur -pensée. La _praguerie_ ayant échoué, parce que les villes étaient -restées fidèles au roi, il s'agissait cette fois de les tourner contre -lui, de faire en sorte que le peuple s'en prît au roi seul de tout ce -qu'il souffrait. Les princes donc, dans leur amour du bien public et -du bon peuple de France, remontraient au roi la nécessité de faire _la -paix_; et c'étaient eux justement qui avaient reculé la paix, en nous -faisant perdre Harfleur. Ils demandaient la _répression des brigands_; -mais les brigands n'étaient que trop souvent leurs hommes, comme on -vient de le voir par le bâtard de Bourbon. Pour réprimer les brigands, -il fallait des troupes, et des tailles, des aides, pour payer les -troupes; or les princes demandaient en même temps la _suppression des -aides et des tailles_. Après ces demandes hypocrites, il y en avait de -sincères, chacun réclamant pour soi telle charge, telle pension. - -La réponse du roi, qu'on eut soin de rendre publique, fut d'autant -plus accablante qu'elle était plus douce et plus modérée[23]. Il -répond spécialement sur l'article des impôts: Que les aides ont été -consenties par les seigneurs chez qui elles étaient levées; quant aux -tailles, le roi les a «fait savoir» aux trois états, quoique, dans les -affaires si urgentes, lorsque les ennemis occupent une partie du -royaume et détruisent le reste, il ait bien droit de lever les tailles -de son autorité royale. Pour cela, ajoute-t-il, il n'est besoin -d'assembler les états; ce n'est que charge pour le pauvre peuple qui -paye les dépenses de ceux qui y viennent; plusieurs notables personnes -ont requis qu'on cessât ces convocations.--Une autre raison que le roi -s'abstint de dire, c'est qu'il eût été souvent difficile d'obtenir des -états, où les grands dominaient, un argent qui devait servir à faire -la guerre aux grands même. - -[Note 23: Réponse singulièrement habile et qui fait beaucoup d'honneur -à la sagesse des conseillers de Charles VII. Elle mérite d'être lue en -entier dans Monstrelet.] - -La _praguerie_ cette fois s'en tint aux doléances, aux cahiers. Le -roi, les laissant perdre le temps à leur assemblée de Nevers, faisait -alors un grand et utile voyage à travers tout le royaume, de la -Picardie à la Gascogne, mettant partout la paix sur la route, -notamment dans les Marches, en Poitou, Saintonge et Limousin. Affermi -dans le Nord par la prise de Pontoise, il allait tenir tête aux -Anglais dans le Midi. Le comte d'Albret, pressé par eux, avait promis -de se rendre, si le roi ne venait le 23 juin _tenir sa journée_ et -les attendre sur la lande de Tartas. La condition leur plut. Ils ne -croyaient pas qu'il pût venir à temps, encore moins qu'il offrît la -bataille. Au jour dit, ils virent sur la lande le roi de France et son -armée (21 juin 1442). - -Cent vingt bannières, cent vingt comtes, barons, seigneurs, se -trouvèrent sur cette lande autour de Charles VII. Tous ces Gascons qui -s'étaient crus loin du roi, dans un autre monde, commençaient à sentir -qu'il était partout. Ils venaient rendre hommage, faire service -féodal, et le roi leur rendait justice. - -Il en fit une grande et solennelle, l'année suivante (mars 1443). -Entre les deux tyrans des Pyrénées, Armagnac et Foix, le petit comté -de Comminges était cruellement tiraillé. L'héritière de Comminges -avait épousé d'abord, de gré ou de force, un Armagnac, puis le comte -de Foix. Celui-ci, qui ne voulait que son bien, se fit faire par elle -donation, et il la jeta dans une tour. Il l'y tenait encore vingt ans -après, sous prétexte de jalousie; elle était, disait-il, trop galante. -La pauvre femme avait quatre-vingts ans. Les états du Comminges -implorèrent Charles VII, qui reçut gracieusement leur requête, fit -peur au comte de Foix, délivra la vieille comtesse, partagea entre les -deux époux l'usufruit du Comminges et s'en adjugea la propriété. Cette -justice hardie donna beaucoup à penser à tous ces seigneurs, jusque-là -si indépendants. - -Ce ne fut pas tout. Le roi, pour rester toujours parmi eux, comme -juge, leur donna un parlement royal qui résiderait à Toulouse. Cette -royauté judiciaire du Midi n'avait rien à voir avec le Parlement de -Paris; elle jugeait selon le droit du pays, le droit écrit, elle ne -dépendait de personne, se recrutant elle-même. En attendant que ce -grand corps pût rétablir l'ordre et la justice dans le Languedoc, -Charles VII autorisa les pauvres gens à se faire justice eux-mêmes, à -courir sus aux brigands, aux soldats vagabonds[24]. - -[Note 24: D. Vaissette.] - -Il ne pouvait s'éloigner longtemps du Nord. Dieppe, qui avait été -repris par un heureux coup d'audace, risquait d'être encore perdu. Un -capitaine français, sans le secours du roi, s'était avisé d'escalader -les murs à la marée basse, les bourgeois aidant, et il avait pris les -Anglais au lit. Dieppe, fortifié à la hâte des trois tours qu'on voit -encore, était devenu le port de tous les corsaires de terre, qui -faisaient la course dans la haute Normandie. Ces braves tenaient en -échec toutes les petites places anglaises qui, à la fin, tombaient -l'une après l'autre. Qui n'a pas Dieppe n'a rien sur la côte; les -Anglais, qui tenaient encore Arques, ne désespérèrent pas de reprendre -l'importante petite ville. Ils envoyèrent là, comme partout où il -fallait de la vigueur, leur vieux lord Talbot. Il prit poste au-dessus -du Pollet sur la falaise; il y établit une bonne bastille, une tour -avec force canons et bombardes, pour répondre au fort et écraser la -ville qui est entre. Une grande flotte, une armée allait venir -d'Angleterre; on l'attendait de moment en moment; il fallait la -prévenir. Le dauphin obtint d'être envoyé avec Dunois; beaucoup de -gentilshommes picards et normands voulurent être de la partie. Le -soir de son arrivée, il fit les premières approches. Il ne prit pas -même le temps de mettre en batterie l'artillerie qu'il avait amenée; -il fit des ponts de bois pour franchir les fossés de la bastille, et -tenta tout d'abord l'escalade. Au second assaut, pendant que la ville -en alarme faisait une procession à la Vierge et que les cloches -étaient en branle, la bastille fut emportée. - -La grande flotte apparut enfin majestueusement, à temps pour être -témoin des fêtes de la délivrance. Il en resta pour Dieppe les folles -farces des _mitouries de la mi-août_, qu'on faisait dans les églises. -Le dauphin eut aussi sa fête (déjà à la Louis XI), la pendaison d'une -soixantaine de vieux Bourguignons pris dans la bastille, et le -lendemain encore, il passa les Anglais en revue pour bien reconnaître -ceux qui lui avaient _chanté pouille_ du haut des murs et les faire -accrocher aux pommiers du voisinage[25]. - -[Note 25: Voir l'intéressant récit de M. Vitet, Histoire de Dieppe, et -_Legrand, Histoire de Louis XI_, p. 41-33, _Bibliothèque royale, -mss._, p. 41-43.] - -Tout le résultat qu'eut la grande et coûteuse expédition anglaise, ce -fut pour le commandant, le lord duc de Somerset, l'honneur d'une -promenade chevaleresque de Normandie en Anjou. Ayant réuni tout ce -qu'il y avait de forces disponibles, il s'en alla sans obstacle, sans -mauvaise rencontre (sauf une affaire de nuit où il tua trente hommes), -assiéger la petite place de Pouancé; mais n'ayant pas été plus heureux -à prendre Pouancé qu'à reprendre Dieppe, il revint à Rouen se reposer -de ses travaux et prendre ses quartiers d'hiver[26]. - -[Note 26: Jean Chartier.] - -Cet hiver, pendant que Somerset jouissait de ce victorieux repos, le -dauphin Louis traversait brusquement tout le royaume pour ruiner et -détruire le meilleur ami des Anglais. Le comte d'Armagnac, mécontent -de l'arrangement du Comminges, où on ne lui faisait point part, avait -essayé de prendre le tout; il défendit à ses sujets de rien payer -désormais au roi Charles, et leva sa bannière d'Armagnac contre la -bannière de France[27]. Il comptait sur les Anglais, sur le duc de -Glocester, qui voulait en effet marier Henri VI avec une fille du -comte. La chose se serait peut-être arrangée pour le printemps; -l'hiver même il n'y eut plus d'Armagnac; la fille et le père, tout fut -pris. Le dauphin, qui était un âpre chasseur, se chargea encore de -cette chasse au loup. Il part en janvier, franchit les neiges, les -fleuves grossis, et trouve la proie au gîte, tout ce qu'il y avait -d'Armagnac enfermé dans une place. La place était forte; il fallait -les tirer de là. Le dauphin parla doucement, comme parent, et fit si -bien que _son beau cousin_ (il l'appelait ainsi), vint se livrer avec -les siens, croyant en être quitte pour cette parole, que dès lors il -était au roi de France. Le dauphin le prit au mot, emmena tous ces -Armagnac et les mit sous bonne garde. Ils ne furent lâchés que deux -ans après, lorsque Henri VI était marié dans la maison de France, et -que l'Angleterre, occupée de ses discordes, ne pouvait ranimer les -nôtres[28]. - -[Note 27: L'une des principales ressources du comte pour la guerre -était la monnaie, bonne ou mauvaise, qu'il fabriquait dans tous ses -châteaux. _Archives, Trésor des Chartes, Registre_ 177, nº 222.] - -[Note 28: V. la rémission accordée à Armagnac en 1445. J'y trouve -entre autres choses, qu'il avait jeté la bannière du roi dans le -Tarn. _Archives, Trésor des chartes, Registre_ 177, nº 127.] - -Glocester et le parti de la guerre avaient bien pu encourager -Armagnac, mais non le défendre. Ils avaient assez de peine à se -défendre eux-mêmes en Angleterre contre les évêques, contre les -partisans de la paix, Winchester et Suffolk, qui avaient pris le -dessus. Ceux-ci, après la vaine et ruineuse expédition de Somerset, -furent décidément les maîtres, et, quoi qu'il en coûtât à l'orgueil -anglais, ils négocièrent une trêve, un mariage qui rapprochât, sinon -les deux peuples, au moins les deux rois. - -Mais il y avait un troisième peuple bien embarrassant pendant la -trêve, le peuple des gens de guerre. Que faire de cette tourbe -d'hommes de toutes nations qui étaient depuis si longtemps en -possession de désoler le pays? Ni les Anglais, ni les Français, ne -pouvaient espérer de contenir les leurs. Ce qu'on pouvait, c'était de -les décider à aller voler ailleurs, à quitter la France ruinée pour -visiter la bonne Allemagne, pour faire un pèlerinage au concile de -Bâle, aux saintes et riches villes du Rhin, aux grasses principautés -ecclésiastiques. - -Le roi, justement alors, recevait deux propositions, deux demandes de -secours, l'une de l'empereur contre les Suisses, l'autre de René, duc -de Lorraine, contre les villes d'Empire. Le roi fut également -favorable et promit généreusement des secours pour et contre les -Allemands. - -_Les Allemagnes_, comme on disait très-bien, tout grandes, grosses, -populeuses, qu'elles étaient, semblaient pouvoir être envahies avec -avantage. Le Saint-Empire était tombé par pièces; chaque pièce se -divisait. Les Lorrains, les Suisses, par exemple, étaient en guerre, -et avec les autres Allemands, et avec eux-mêmes. - -Les deux demandes qu'on faisait au roi étaient au fond moins opposées -qu'il ne semblait; des deux côtés il s'agissait de défendre la -noblesse contre les villes et communes. Ces communes, après avoir -admirablement conquis leur liberté, en usaient souvent assez mal. Metz -et autres villes de Lorraine, affranchies de leurs évêques et devenues -de riches républiques marchandes, soldaient les meilleurs hommes -d'épée, les plus braves aventuriers du pays[29], et se trouvaient -souvent compromises par eux avec les seigneurs et même avec le duc. -Ceux de Metz, ayant ainsi querelle avec un gentilhomme de la duchesse -Isabelle, s'en prirent à elle-même. Ils l'attendirent, entre Nancy et -Pont-à-Mousson où elle allait en pèlerinage, se jetèrent sur ses -bagages, ouvrirent tout, pillèrent tout, joyaux et nippes de femme, -contre toute chevalerie. - -[Note 29: «Dedans laquelle ville de Metz estoient plusieurs compagnons -de guerre souldoyez, ainsi que de longtemps ils ont accoustumé -d'avoir.» Mathieu de Coucy, p. 538.] - -Cette violence particulière n'était qu'un accident d'une grande -querelle qui durait toujours en Lorraine. Metz et les autres villes -étaient-elles françaises ou allemandes? _Quelle était la vraie et -légitime frontière de l'Empire?_ - -Cette question des droits de l'Empire était débattue plus violemment -encore du côté de la Suisse. Les cantons comptaient s'être -définitivement séparés de l'Allemagne, et néanmoins Zurich venait de -s'allier de nouveau à l'empereur, duc d'Autriche; elle soutenait que -la confédération suisse était toujours un membre de l'Empire. Les -autres cantons tenaient Zurich assiégée, et, selon toute apparence, -allaient la détruire. C'était une guerre sans quartier. Les -montagnards, déjà maîtres de Greiffensee, en avaient fait passer la -garnison par la main du bourreau. On assurait qu'après un combat ils -avaient bu le sang de leurs ennemis et mangé leur coeur[30]. - -[Note 30: Fugger, Spiegel des Erzhauses Oesterreich, p. 539. - -Cet excellent chroniqueur, né en 1503, par conséquent postérieur aux -événements dont il s'agit ici, ne devait pas être suivi avec une -docilité servile. Il est important, comme témoin de la tradition, mais -on aurait dû lui préférer les chroniqueurs contemporains. V. Egidius -Tschudi's leben und schriften, von Ildephons Fuchs, St. Gallen, 1805. - -Son histoire sera continuée, pour les deux derniers siècles, avec une -critique supérieure, par MM. Monnard et Vuillemin. M. Monnard a donné -de plus une intéressante biographie de Jean de Müller. Lauzanne, -1839.] - -Toute cette rude histoire a été obscurcie en bien des points par les -deux grands historiens qui l'ont écrite, au XVIe et au XVIIIe siècles. -L'honnête Tschudi, dans sa partialité naïve, a recueilli -religieusement les menteries patriotiques qui circulaient de son temps -sur l'âge d'or des Suisses; toutefois, il n'a pas caché ce que leur -héroïsme avait de barbare. Puis est venu le bon et éloquent Jean de -Müller, grand moraliste, grand citoyen, tout occupé de ranimer le -sentiment national: dans ce louable but, il choisit, il arrange; s'il -ne nie point la barbarie, il la couvre, tant qu'il peut, des fleurs de -sa rhétorique. J'en suis fâché; une telle histoire pouvait se passer -d'ornements; âpre, rude, sauvage, elle n'en était pas moins grande. -Que penser d'un homme qui se chargerait de parer les Alpes! - -Et il y a en Suisse quelque chose de plus grand que les Alpes, de plus -haut que la Iungfrau, de plus majestueux que la majesté sombre du lac -de Lucerne... Entrez dans Lucerne même, pénétrez dans ses noires -archives; ouvrez leurs grilles de fer, leurs portes de fer, leurs -coffres de fer, et touchez (mais doucement) ce vieux lambeau de soie -tachée... C'est la plus ancienne relique de la liberté en ce monde; la -tache est le sang de Gundolfingen, la soie c'est le drapeau où il -s'enveloppa pour mourir à la bataille de Sempach. - -Nous reviendrons sur tout cela, lorsque nous aurons à montrer la -Suisse en lutte avec Charles le Téméraire. Qu'il nous suffise ici de -dire qu'en cette histoire il faut distinguer les époques. - -Au XIVe siècle, les Suisses s'affranchirent par trois ou quatre -petites batailles d'éternelle mémoire. Ils firent connaître, au même -temps que les Anglais, ce que pouvait le fantassin; toutefois avec -cette différence, les Anglais de loin, comme archers, les Suisses de -près avec la lance ou la hallebarde; de près, car cette lance, ils la -tenaient _par le milieu_[31], c'est-à-dire d'une main sûre, c'est le -secret de leurs victoires. - -[Note 31: Tandis que généralement on tenait la lance par le bout. -(Tillier.)] - -Depuis ces belles batailles, ce fut pour eux une ferme foi, que le -Suisse en corps de canton, poussant devant lui la hallebarde, se -lançant les yeux fermés, comme le taureau cornes basses, était plus -fort que le cheval, et ne pouvait manquer de jeter bas le cavalier -bardé de fer. Ils avaient raison de le croire; mais dans leur orgueil -stupide, ils attribuaient volontiers ces grands effets d'ensemble à la -force individuelle. Ils faisaient là-dessus des contes que tout le -monde répétait. Les Suisses, à les entendre, avaient tant de vie et de -sang, que mortellement blessés ils combattaient longtemps encore. Ils -buvaient comme ils combattaient; en cela, ils étaient de même -invincibles. Dans maintes guerres d'Italie, on avait, sur leur -passage, pris soin d'empoisonner les vins; peine perdue, tout passait, -vin et poison, les Suisses ne s'en portaient que mieux[32]. - -[Note 32: V. les Mémoires du Loyal serviteur du chevalier sans paour -et sans reprouche.] - -[Note 33: Il en périt tout un bateau en 1476, dans l'expédition de -Strasbourg.] - -Ce brutal orgueil de la force eut son résultat naturel; ils se -gâtèrent de très-bonne heure. Il ne faut pas tout croire, à beaucoup -près, dans ce qu'on se plaît à dire de la pureté de ces temps. À la -fin du XVe siècle, le saint homme, Nicolas de Flue, pleurait dans son -ermitage sur la corruption de la Suisse. Au milieu du même siècle, -nous voyons leurs soldats mener avec eux des bandes de femmes et de -filles[33]. Tout au moins leurs armées traînaient beaucoup de bagages, -d'embarras, de superfluités; en 1420, une armée suisse de cinq mille -hommes, entreprenant de passer les Alpes par un passage alors -difficile, ne s'en faisait pas moins suivre de quinze cents mulets -pesamment chargés[34]. - -[Note 34: Tillier.] - -L'avidité des Suisses était l'effroi de leurs voisins. Il n'y avait -guère d'années où ils ne descendissent pour chercher quelque querelle. -Tout dévots qu'ils étaient (aux saints de la montagne, à -Notre-Dame-des-Ermites[35]), ils n'en respectaient pas davantage le -bien du prochain. Allemands ennemis de l'Allemagne, ayant brisé le -droit de l'Empire sans en avoir d'autres, leur droit, c'était la -hallebarde, pointue, crochue, qui perçait et ramenait.... - -[Note 35: Sur l'importance de ce pèlerinage, la grandeur féodale de -l'abbaye dont les plus grands barons de la Suisse étaient dignitaires, -etc. V. la curieuse Chronique du Moine. En 1440, la foule des pèlerins -qui y venaient des Pays-Bas fut si grande, qu'on crut que c'était une -armée ennemie, et l'on sonna la cloche d'alarme. Chronique -d'Einsidlen, par le Religieux, p. 178-184.] - -De force ou d'amitié, avec ou sans prétexte, sous ombre d'héritage, -d'alliance, de combourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne -voulaient rien connaître aux écritures, aux traités, bonnes et simples -gens qui ne savaient lire... Un de leurs moyens ordinaires pour -dépouiller les seigneurs voisins, c'était de protéger leurs vassaux, -c'est-à-dire d'en faire les leurs[36]; ils appelaient cela -affranchir; les prétendus affranchis regrettaient souvent le maître -héréditaire sous cette rude et mobile seigneurie de paysans[37]. - -[Note 36: De très-bonne heure, la Suisse ouvrit asile aux étrangers de -conditions diverses. V., entre autres preuves, Kindlinger, Hoerigkeit, -296; et l'important ouvrage de Bluntschli, Histoire politique et -judiciaire de Zurich, II, 414, note 161.] - -[Note 37: Par exemple, les gens de Gaster et de Sargans regrettaient -fort la domination autrichienne. (Müller, 1436.)] - -Les Magnifiques Seigneurs, vachers de la montagne ou bourgeois de la -plaine, se disputaient leurs sujets. Les bourgeois abusaient -volontiers de ce que les montagnards, si souvent affamés dans leurs -neiges, étaient obligés de venir acheter du blé aux marchés d'en bas. -Souvent ils refusaient d'en vendre, dussent les autres crever de faim. -«Hommes d'Uznach, disait un bourgmestre, vous êtes à nous, vous, votre -pays, votre avoir, jusqu'à vos entrailles;» leur reprochant durement -le pain que Zurich leur vendait. - -Dans la guerre contre les autres cantons[38], Zurich avait l'alliance -de l'empereur, mais non l'appui de l'Empire. Les Allemagnes ne se -mettaient pas aisément en mouvement. Consultées par l'empereur, elles -répondirent froidement que se mêler de ses affaires entre villes -suisses, c'était «mettre la main entre la porte et les gonds[39].» - -[Note 38: Berne resta étrangère à cette guerre contre Zurich. V. les -lettres du magistrat: Der Schweitzerische Geschichtforscher, VI, -321-480.] - -[Note 39: Fugger.] - -Quelques nobles allemands se jetèrent dans la ville pour la défendre; -néanmoins les autres cantons l'attaquaient avec tant d'acharnement -qu'elle ne pouvait guère résister. L'empereur s'adressa au roi de -France, dont son cousin Sigismond allait épouser la fille; le -margrave de Bade invoqua l'appui de la reine, sa parente; la noblesse -souabe envoya près de Charles VII le plus violent ennemi des Suisses, -Burckard Monck, pour lui représenter que la chose était dangereuse, -qu'elle pouvait gagner de proche en proche, que toute noblesse était -en danger. Le roi, le dauphin, déjà en route, reçurent je ne sais -combien d'ambassades coup sur coup, à Tours, à Langres, à Joinville, à -Montbéliard, à Altkirch[40]. La chose pressait en effet, Zurich était -assiégée depuis deux mois; on pouvait apprendre d'un moment à l'autre -qu'elle était prise, saccagée, passée au fil de l'épée. - -[Note 40: _Bibliothèque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis XI, -fol. 76._ Son récit est excellent, et généralement fondé _sur les -actes_.] - -L'armée était en mouvement; mais ce n'était pas une opération facile -que mener si loin, en toute sagesse et modestie, ce grand troupeau de -voleurs. Il y avait quatorze mille Français, huit mille Anglais, des -Écossais, toutes sortes de gens. Chaque nation marchait à part sous -ses chefs. Le dauphin avait le titre de commandant général. Sur le -passage de ces bandes, les Bourguignons, fort inquiets, étaient sur -pied, en armes, et tout prêts à tomber dessus. Elles arrivèrent -pourtant sans grand désordre en Alsace. - -Bâle avait beaucoup à craindre. Avant-garde des cantons, elle savait -de plus que le pape avait offert de l'argent au dauphin pour que, -chemin faisant, il le débarrassât du concile. Les bourgeois, les -Pères, fort effrayés, avertirent les Suisses en toute hâte, énumérant -les troupes de toute nation qui approchaient de la ville, et répétant -les terribles histoires que l'on contait partout sur les brigands -armagnacs. Les Suisses, tout acharnés qu'ils étaient au siége, -résolurent, sans le quitter, d'envoyer quelques milliers d'hommes[41], -pour voir ce qu'étaient ces gens-là. - -[Note 41: Les historiens ne s'accordent pas sur le nombre; ils disent -quatre mille, trois mille, seize cents, huit cents. Ces nombres -peuvent se concilier; je suppose volontiers que les Suisses envoyèrent -trois ou quatre mille hommes, que seize cents passèrent la rivière, -que huit cents ou mille parvinrent jusqu'au cimetière et y firent -résistance. Les savants traducteurs et continuateurs de Müller, MM. -Monnard et Vuillemin, sont néanmoins portés à croire que le nombre -total n'excédait pas deux mille hommes, et que cette petite armée -donna tout entière. - -Selon un chroniqueur contemporain encore inédit, ce fut une simple -affaire d'avant-garde: «Ledit comte de Dampmartin qui estoit de -l'avant-garde, logé à deux lyeues de monseigneur le Dauphin, estoit -allé vers luy pour sçavoir quel estoit son bon plaisir qu'il voulloit -que on fist contre ceulx de Balle; et à son retour, trouva que les -Suisses les allèrent assaillir... Et quand ledit comte vit lesdits -Suysses qui commencèrent à escarmoucher, il fist saillir sur eulx vint -et ung hommes d'armes... Ledit comte... avoit à ladite journée soubz -son enseigne six ou sept vingt hommes d'armes, sans d'autres qu'il -envoya quérir par vingt hommes de ses archiers...» _Bibl. royale, -cabinet des titres, ms. communiqué par M. Jules Quicherat._] - -La grande armée tournait le Jura et venait, corps par corps, à la -file, vers la petite rivière (la Birse). Déjà un corps avait passé; -les Suisses se ruèrent dessus; ce choc de deux ou trois mille lances à -pied étonna fort des gens qui, dans leurs guerres anglaises, n'avaient -jamais rencontré le fantassin que comme archer. Ils reculèrent en -désordre et repassèrent l'eau, laissant leurs bagages; l'armée ainsi -avertie, on détacha des troupes du côté de la ville, afin que les -bourgeois ne pussent aider les Suisses, ni ceux-ci se jeter dans Bâle. - -Les deux mille ignoraient si bien à quelles forces ils avaient -affaire, qu'ils voulurent pousser en avant. On leur avait défendu en -partant d'aller plus loin que la Birse; ils n'en tinrent pas compte; -ces bandes étaient menées démocratiquement, les capitaines par les -soldats. Un messager vint de Bâle, qui les avertit du grand nombre de -leurs ennemis, les conjurant au nom de leur salut de ne point passer -la rivière. Mais, telle était leur ivresse et leur brutalité féroce, -qu'ils tuèrent le messager[42]. - -[Note 42: Tschudi.] - -Ils passèrent, furent écrasés; les gens d'armes en poussèrent cinq -cents dans une prairie, d'où ils ne sortirent jamais. Mille environ, -croyant gagner Bâle, se trouvèrent heureux de rencontrer une tour, un -cimetière, où les haies, les vignes, une vieille muraille arrêtaient -la cavalerie. Ils tinrent là en désespérés; ils n'avaient pas plus de -quartier à espérer qu'ils n'en avaient fait à Greiffensee; Burckard -Monck, leur ennemi, était là pour solder ce compte. Les gens d'armes, -laissant leurs chevaux, forcèrent la muraille, mirent le feu à la -tour. Les Suisses furent tués jusqu'au dernier. - -Un historien français leur rend ce témoignage: - -«Les nobles hommes qui avoient esté en plusieurs journées, contre les -Anglois et autres, m'ont dit qu'ils n'avoient vu ni trouvé aucune -gens de si grande défense, ni si outrageux et téméraires pour -abandonner leur vie[43].» - -[Note 43: Mathieu de Coucy.] - -C'était une défaite honorable, une leçon toutefois, la seconde -qu'eussent reçue les Suisses; la première leur avait été donnée par le -Piémontais Carmagnola. Il faut voir aussi avec quels efforts, quelles -adresses maladroites, quel flot de phrases et de rhétorique leurs -historiens ont tâché de couvrir la réalité du fait; ils diminuent le -nombre des Suisses, augmentent celui de leurs ennemis; ils tâchent de -faire entendre que toute l'armée des Armagnacs fut engagée; ils -peignent l'admiration du dauphin (_qui n'y était pas_[44], et qui de -sa nature n'admirait pas aisément); enfin, pour que rien ne manque au -merveilleux, ils ajoutent ce petit conte. Le Souabe Burckard Monck se -promenait sur le champ de bataille, riant aux éclats à la vue de ces -cadavres, et se mit à dire: «Nous nageons dans les roses.» Mais, parmi -tous ces gens quasi-morts, en voilà un qui ressuscite et qui, d'une -pierre roidement lancée, frappe Burckard à la tête; il en meurt trois -jours après[45]. - -[Note 44: «Le dauphin ne se trouva point en personne à cette besogne, -ny aucuns des plus grands et principaux de son conseil.» Mathieu de -Coucy.--C'est l'historien _contemporain_; il a _parlé aux combattants_ -même; historien peu suspect d'ailleurs, puisqu'il loue le courage des -Suisses. Et c'est justement le seul que le savant Müller s'obstine à -ignorer; il ne le cite pas une fois. Il va chercher partout ailleurs, -dans les _on dit_ d'Æneas Sylvius, qui n'était plus à Bâle, dans la -chronique de Tschudi, écrite cent ans après, etc.] - -[Note 45: Tschudi.] - -Le dauphin, ajoutent-ils, fut si effrayé de la valeur des Suisses, -qu'_il se retira_ à la hâte et ne leur demanda plus que leur amitié. -Et justement le contraire est exact et parfaitement prouvé. Ce sont -les Suisses qui brusquement _se retirèrent_, laissèrent Zurich[46] et -rentrèrent dans les montagnes. Le dauphin voulut bien traiter avec -Bâle et le concile; le parti que les Suisses avaient dans Bâle, et qui -était tout prêt à faire main basse sur les nobles, n'osa remuer; les -troupes se répandirent sans obstacle dans la Suisse, entre le Jura et -l'Aar; enfin, après avoir bien vu qu'il n'y avait pas grand'chose à -prendre chez leurs ennemis, elles retombèrent sur leurs amis, et se -mirent à piller l'Alsace et la Souabe. - -[Note 46: «Ceux de Zurich disaient aux assiégeants: «Allez à Bâle -faire saler des viandes; la chair ne vous manquera pas.» Les autres, -ne sachant pas encore pourquoi les assiégés se réjouissaient, leur -crièrent: «Le vin a donc baissé de prix chez vous, combien la -mesure?--Aussi bon marché qu'à Bâle la mesure de sang.» Tschudi. - -Les Autrichiens ne se réjouirent pas moins que ceux de Zurich. Ils -firent sur la bataille une méchante complainte, dit le chroniqueur -ennemi: «Les Suisses ont marché vers Bâle à grands cris, à grand -bruit, mais ils ont trouvé le dauphin, etc.» Tschudi.] - -Les Allemands jetèrent les hauts cris. Mais les autres répondaient -qu'on leur avait promis des vivres, une solde, et qu'ils n'avaient -rien reçu[47]. Enfin le duc de Bourgogne, craignant de voir les -Français s'habituer en Suisse et en Alsace, se porta pour médiateur. -Le dauphin, qui se plaignait d'avoir sauvé des ingrats, fit -volontiers la paix avec les Suisses. Il sentit, en homme avisé, tout -ce qu'on pouvait faire avec ces braves, qui se vendaient aisément, qui -n'avaient peur de rien et frappaient sans raisonner. Il les encouragea -à venir en France. Il se montra leur ami contre la noblesse, qu'il -était venu secourir, déclarant que si les nobles de Bâle ne voulaient -pas s'arranger, il se joindrait à la ville pour leur faire la guerre. -Il aimait tant cette ville de Bâle, qu'il aurait voulu qu'elle fut -française. De leur côté les Suisses, qui ne demandaient qu'à gagner, -lui offrirent amicalement de lui louer quelques mille hommes. - -[Note 47: L'empereur répliquait qu'il avait demandé un secours de six -mille hommes, et non de trente mille. On pouvait lui répondre que six -mille hommes n'auraient servi à rien, que les Suisses n'auraient pas -été intimidés, ni Zurich délivrée. V. la discussion dans _Legrand, -Histoire de Louis XI_ (_ms. de la Bibl. royale_), d'après les actes -originaux. - -_Bibl. royale, ms. Legrand_, folio 71. - -Ceci ne se trouve, si je ne me trompe, que dans les historiens -suisses, Müller, Geschichte, B. IV, c. II. - -Je ne puis retrouver la source où j'ai puisé ce fait, qui n'est pas -invraisemblable, mais que je n'ose garantir.] - -Le retour du dauphin et le bruit de l'échec des Suisses avancèrent -fort les affaires de Lorraine. Les villes qui se couvraient du nom de -l'Empire comprirent que si l'empereur et la noblesse allemande avaient -appelé les Français au fond des pays allemands pour sauver Zurich, ils -ne viendraient pas se battre contre les Français sur les Marches de -France. Toul et Verdun reconnurent le roi comme protecteur[48]. - -[Note 48: _Archives, Trésor des chartes, Reg. 177_, n{os} 54, 55.] - -Metz seule résistait. Cette grande et orgueilleuse ville avait -d'autres villes dans sa dépendance, et autour d'elle vingt-quatre ou -trente forts. Cependant, dès le commencement, Épinal avait saisi -l'occasion de s'affranchir et s'était jetée dans les bras du roi[49]. -Les forts s'étant rendus ensuite, les Messins se décidèrent à -négocier; ils représentèrent au roi «qu'ils n'étoient point de son -royaume ni de sa seigneurie; mais que dans ses guerres avec le duc de -Bourgogne et autres, ils avoient toujours reçu et conforté ses gens.» -Alors, par ordre du roi, maître Jean Rabateau, président du Parlement, -proposa à l'encontre plusieurs raisons, savoir: Que le Roy prouveroit -suffisamment, si besoin étoit, tant par des chartes que chroniques et -histoires, qu'ils étoient et avoient été de tout temps passé sujets du -Roy et du royaume; que le Roy étoit bien averti qu'ils étoient -coutumiers de faire et trouver telles cauteles et cavillations, et -comment, quand l'empereur d'Allemagne étoit venu à grande puissance et -intention de les contraindre à obéir à lui, pour leur défense ils se -disoient pour lors être _dépendans du royaume de France et tenans de -la couronne_; semblablement, quand aucuns roys des prédécesseurs du -Roy de France étoient venus pour les faire obéir à eux, ils se -disoient être _de l'Empire et sujets de l'Empereur_[50]. - -[Note 49: D. Calmet.] - -[Note 50: Mathieu de Coucy.] - -Le grand procès des limites de la France et de l'Empire ne pouvait se -régler aussi incidemment et pendant une trêve de la guerre -d'Angleterre. La chose resta indécise. Le roi se contenta de faire -financer cette riche ville de Metz. - -Au reste, il avait fait tout ce qu'il pouvait désirer, occupé ses -troupes, relevé à bon marché la réputation des armes françaises. Les -capitaines, jusque-là dispersés et à peine dépendants du roi, avaient -suivi son drapeau. Le moment était venu d'accomplir la grande réforme -militaire que la Praguerie avait fait ajourner. - -L'opération était délicate; elle fut habilement conduite[51]; le roi -chargea les seigneurs qui lui étaient le plus dévoués de sonder les -principaux capitaines et de leur offrir le commandement de quinze -compagnies de gendarmerie régulière. Ces compagnies, chacune de cent -lances (600 hommes), furent réparties entre les villes; mais on eut -soin de les diviser, de sorte que dans chaque ville (même dans les -plus grandes, Troyes, Châlons, Reims) il n'y avait que vingt ou trente -lances. La ville payait sa petite escouade et la surveillait; partout -les bourgeois étaient les plus forts et pouvaient mettre les soldats à -la raison. Les gens de guerre qui ne furent pas admis dans les -compagnies se trouvèrent tout à coup isolés, sans force; ils se -dispersèrent. «Les Marches et pays du royaume devinrent plus sûrs et -mieux en paix, dès les deux mois qui suivirent, qu'ils n'avaient été -trente ans auparavant[52].» - -[Note 51: On n'a pu retrouver l'ordonnance relative à cette -organisation militaire.--Quant à la taille, elle fut consentie par les -États d'après l'ordonnance de 1439, sans qu'il fut spécifié qu'elle -était _permanente_ et _perpétuelle_. Cette grave innovation fut -introduite par un _sous-entendu_. Ordonnances, XIII.] - -[Note 52: Mathieu de Coucy.] - -Il y avait trop de gens qui gagnaient au désordre pour que cette -réforme se fit sans obstacle. Elle en rencontra de timides, il est -vrai, dans le conseil même du roi. Les objections ne manquèrent pas: -les gens de guerre allaient se soulever; le roi n'était pas assez -riche pour de telles dépenses, etc. - -La réforme financière, qui seule rendait l'autre possible, fut due, -selon toute apparence, à Jacques Coeur. Dans la belle et sage -ordonnance de 1443, qui règle la comptabilité[53], on croit -reconnaître, comme dans celle de Colbert, la main d'un homme formé aux -affaires par la pratique du commerce, et qui applique en grand au -royaume la sage et simple économie d'une maison de banque. - -[Note 53: Les officiers de finances exercent un contrôle les uns sur -les autres. Les receveurs rendront compte au receveur général tous les -deux ans, celui-ci tous les ans à la chambre des comptes; les grands -officiers (l'argentier, l'écuyer, le trésorier des guerres et le -maître de l'artillerie) compteront tous les mois avec le roi même. -Ordonnances, XIII, 377. Pour mesurer le chemin parcouru, il est -curieux de rapprocher de cette vieille ordonnance l'important ouvrage -de M. de Montcloux: De la Comptabilité publique, 1840. - -Cette remarque judicieuse est de notre grand historien économiste M. -de Sismondi, Histoire des Français, XIII, 447.] - -L'argent donne la force. En 1447, le roi prend la police dans sa main; -il attribue au prévôt de _Paris_ la juridiction sur tous les vagabonds -et malfaiteurs du _royaume_[54]. Cette haute justice prévôtale était -le seul moyen d'atteindre les brigands, de les soustraire à leurs -nobles protecteurs, à la connivence, à la faiblesse des juridictions -locales. - -[Note 54: Dès 1438, le roi avait nommé le prévôt de Paris «espécial et -général réformateur...»] - -On trouva ce remède dur, on se plaignit fort; mais l'ordre et la paix -revinrent, les routes furent enfin praticables. «Les marchands -commencèrent de divers lieux à travers de pays à autres faire leur -négoce... Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays -s'efforçoient à labourer et réédifier leurs maisons, à essarter leurs -terres, vignes et jardinages. Plusieurs villes et pays furent remis -sus et repeuplez. Après avoir été si longtemps en tribulation et -affliction, il leur sembloit que Dieu les eût enfin pourvus de sa -grâce et miséricorde[55].» - -[Note 55: Mathieu de Coucy.] - -Cette renaissance de la France fut signalée par une chose grande et -nouvelle, la création d'une infanterie nationale. - -L'institution militaire sortit d'une institution financière. En 1445, -le roi avait ordonné que les _élus_ chargés de répartir la taille -seraient appointés par lui[56]; que ces élus ne seraient plus les -juges seigneuriaux, les serviteurs des seigneurs, mais les agents -royaux, les agents du pouvoir central, dépendant de lui seul, par -conséquent plus libres des influences locales, plus impartiaux. - -[Note 56: «Et n'auront plus doresnavant les juges et chastellains des -_Seigneurs_ particuliers (ne autres juges ordinaires) la cognoissance -des tailles et aides... Plusieurs juges desdictes chatellenies -champêtres ne sont pas expers ne cognoissans en telles matières, -ainçois sont les aucuns simples gens méchaniques qui tiennent à ferme -desdicts _Sieurs_ particuliers, les receptes, judicatures et prevostez -de leurs seigneuries, et lesquels, soubz ombre de l'autorité qui par -ce moyen leur seroit donné, se voudroient par aventure affranchir, -avec les métoyers et autres familiers serviteurs, du payement des -tailles et aydes, qui tourneroit à grande folle et charge des manans -et habitans des chastellenies... parce qu'il y auroit moins de -personnes contribuables... aussi pour ce que lesdits juges et -chastellains ne tiennent leur judicature que de quinzaine en -quinzaine... et ne vouldroient laisser leurs affaires pour vacquer à -l'expédition desdictes causes, se ils n'avoient gaiges ou salaires -pour ce faire.» Ordonnances, XIII, 241-7.] - -En 1448, ces _élus_ reçoivent ordre d'élire un homme par paroisse, -lequel sera franc et exempt de la taille, s'armera à ses frais et -s'exercera les dimanches et fêtes à tirer de l'arc. Le franc-archer -recevra une solde seulement en temps de guerre. - -Les élus devaient, selon l'ordonnance, choisir de préférence dans la -paroisse «un bon compagnon qui auroit fait la guerre[57].» - -[Note 57: «Au cas que les commissaires et esleuz trouveront en aucune -bonne paroisse ung bon compaignon usité de la guerre, et qu'il n'eust -de quoy se mettre sus de habillemens... et fust propice pour estre -archer, lesdicts commissaires et esleuz sçauront aux habitans s'ils -luy voudront aidier à soi mettre sus...--Se trois ou quatre -parroissiens povoient faire un archer, ce demeure à la discrétion des -commissaires et esleuz. Les parroissiens de chascune parroisse seront -tenuz d'eulx donner garde de l'archer... qu'il n'ose soy absenter, -vendre ou engaiger son habillement.--Le seigneur chastellain, ou son -capitaine pour luy, sera tenu de visiter tous les moys les archers de -sa chastellenie, et se faulte y trouve, sera tenu de le faire savoir -aux commissaires ou esleuz du Roy.» Ordonnances, XIV, 2, 5.--Selon un -auteur qui paraît avoir vécu dans la familiarité de Charles VII, il y -aurait eu un archer _par cinquante feux_, Amelgardus, dans les Notices -des mss., I. 423. - -V. la diatribe de l'historien connu sous le nom d'Amelgard, contre les -compagnies d'ordonnances et les francs-archers. Notices des mss., I, -423.] - -Néanmoins on s'égaya fort sur la nouvelle milice; on prétendait que -rien n'était moins guerrier; on en fit des satires; il en est resté le -_Franc-Archer de Bagnolet_[58]. - -[Note 58: C'est une des meilleures satires qu'on attribue à Villon: -«Apperçoit le franc-archer un espoventail... faict en façon d'un -gendarme,» et il lui demande grâce: - - «En l'honneur de la Passion - De Dieu, que j'aie confession! - Car, je me sens jà fort malade....»] - -Plus d'un en riait qui n'avait pas envie de rire. La noblesse -entrevoyait combien l'innovation était grave. Ces essais plus ou moins -heureux, francs-archers de Charles VII, _légions_ de François Ier, -devaient amener le temps où la force, la gloire du pays seraient aux -roturiers. - -L'archer de Bagnolet n'en était pas moins l'aïeul du terrible soldat -de Rocroi, d'Austerlitz. - -Au reste, les francs-archers semblent avoir été plus guerriers que la -satire ne veut le faire croire. Ils aidèrent fort utilement l'armée, -qui reconquit la Normandie et la Guienne. - -Eussent-ils été inutiles, une telle institution eût toujours témoigné -une grande chose, savoir: que le roi n'avait rien à craindre de ses -sujets; qu'ils étaient bien à lui, les petits surtout, bourgeois et -bonnes gens des villages. - -Le XIIIe siècle avait été celui de la _paix du roi_; il avait fallu -alors qu'il défendit la guerre aux communes comme aux seigneurs; qu'il -leur ôtât à tous les armes dont ils se servaient mal. - -Mais maintenant la guerre sera la _guerre du roi_. Il arme lui-même -ses sujets; le roi se fie au peuple, la France à la France. - -Elle a retrouvé son unité au moment où l'Angleterre perd la sienne. -Nous allons voir tout à l'heure (1453) le Parlement anglais voter une -armée, mais on n'osera la lever; ce serait convoquer la discorde de -toutes les provinces, amener des soldats à la guerre civile, les -mettre aux prises; ils commenceraient par se battre entre eux. - - - - -CHAPITRE III - -TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS DE FRANCE - -1442-1453 - - -C'est une opinion établie en Angleterre dès le XVe siècle, adoptée par -les chroniqueurs, consacrée par Shakespeare[59], que ce pays dut la -perte de ses provinces de France et tous ses malheurs au malheur -d'avoir eu une reine française, Marguerite d'Anjou. Historiens et -poètes, tous voient la fatalité, le mauvais génie de l'Angleterre -débarquer avec Marguerite. - -[Note 59: Disons mieux, par le nom de Shakespeare. En mettant son nom -à plusieurs tragédies médiocres qu'il arrangeait un peu, le grand -poète a immortalisé toutes les erreurs et les non-sens des -chroniqueurs et dramaturges du XVIe siècle, qui parlent au hasard du -XVe.] - -Qui aurait pu le soupçonner? Marguerite était une enfant, elle n'avait -que quinze ans; elle sortait de l'aimable maison d'Anjou, qui plus -qu'aucune autre avait contribué à rapprocher tous les princes -français, à réconcilier la France avec elle-même. Cette jeune reine -était la fille du plus doux des hommes, _du bon roi René_, l'innocent -peintre et poète, qui finit par vouloir se faire berger[60]; elle -était nièce de Louis d'Anjou, qui laissa à Naples une si chère -mémoire[61]. - -[Note 60: Sur cette bergerie du vieux roi et de sa jeune femme, V. -Villeneuve-Bargemont.] - -[Note 61: M. de Sismondi, justement sévère pour tous les rois, fait -une exception en faveur de celui-ci: Histoire des républiques -italiennes, IX, 54.] - -Le côté maternel était moins rassurant peut-être. La maison de -Lorraine, remuante et guerrière s'il en fut, n'en devait pas moins, -adoucie par le sang d'Anjou, séduire, ensorceler les peuples... La -France fut «folle des Guise, car c'est trop peu dire amoureuse.» On -sait quel souvenir a laissé leur nièce, Marie Stuart?... Héros de -roman autant que d'histoire, ces princes de Lorraine devaient en deux -siècles essayer, manquer tous les trônes[62]. - -[Note 62: On ne peut voir sans intérêt, près de la mer, dans la petite -église des jésuites de la petite ville d'Eu, la triste et rêveuse -effigie de Henri de Guise. Dans les plis infinis de ce front, il n'y a -pas seulement la tragédie personnelle, il y a le long et pénible -imbroglio des destinées de la famille, les couronnes de France, -d'Écosse, de Naples, de Jérusalem, d'Aragon, revendiquées, touchées, -manquées toujours... Cependant, à la fin, ces Lorrains ont pu se -consoler, ils ont fait fortune, en laissant la Lorraine pour épouser -l'héritière d'Autriche; mais cela n'est arrivé que lorsqu'ils ont -perdu l'esprit de la famille et rassuré l'Europe par une sage et -honnête médiocrité.] - -La jeune Marguerite était née parmi les plus étranges, les plus -incroyables aventures, en plein roman. Son père était prisonnier, une -de ses soeurs en otage, mariée d'avance à l'ennemi de la maison -d'Anjou. René reçut dans sa captivité la couronne de Naples et -commença son règne en prison. Son rival, Alphonse d'Aragon, était -lui-même captif à Milan. C'était une guerre entre deux prisonniers. La -femme de René, Isabelle de Lorraine, sans troupes, sans argent, -chassée de son duché, s'en va conquérir un royaume. Elle trouve -Alphonse libre et plus fort que jamais; elle lutte trois ans, se ruine -pour racheter son mari et le faire venir. Il ne vient que pour -échouer[63]. - -[Note 63: V. Simonetæ lib. IV; et Giornali Napolitani, ap. Muratori, -XXI, 270, 1108.] - -La vaillante Lorraine n'emmena pas sa fille plus loin que Marseille; -elle la laissa sur ce bord avec son jeune frère, parmi les Provençaux -qu'aimait René, qui le lui rendaient bien, et dont l'enthousiasme -facile s'animait de l'intrépidité d'Isabelle et de la beauté de ses -enfants. La petite Marguerite, Provençale d'adoption, eut pour -éducation les périls de sa mère, les haines d'Anjou et d'Aragon; elle -fut nourrie dans ces mouvements dramatiques de guerre et d'intrigues; -elle grandit d'esprit, de passion, au souffle des factions du Midi. - -«C'était, dit un chroniqueur anglais et peu ami, c'était une femme de -grand esprit, de plus grand orgueil, avide de gloire, d'honneur; elle -ne manquait pas de diligence, de soin, d'application; elle n'était pas -dénuée de l'expérience des affaires. Et parmi tout cela, c'était bien -une femme, il y avait en elle une pointe de caprice; souvent, quand -elle était animée et toute à une affaire, le vent changeait, la -girouette tournait brusquement[64].» - -[Note 64: «Like to a wethercock, mutable and turning.» Hall and -Grafton.] - -Avec cet esprit violent et mobile, elle était très-belle. La furie, le -démon, comme l'appellent les Anglais, n'en avait pas moins les traits -d'un ange[65], au dire du chroniqueur provençal. Même âgée, accablée -de malheurs, elle fut toujours belle et majestueuse. Le grand -historien de l'époque, qui la vit à la cour de Flandre, bannie et -suppliante, n'en fut pas moins frappé de cette imposante figure: «La -Reine, avec son maintenir, se montroit, dit-il, un des beaulx -personnages du monde, représentant dame[66].» - -[Note 65: «On admiroit son fils et sa fille (Marguerite), comme s'ils -eussent esté deux anges de divers sexes, descendus du palais céleste.» -Chronique de Provence.] - -[Note 66: Chastellain. L'ensemble du passage prouve que c'est bien du -corps, de la personne physique qu'il s'agit.] - -Marguerite ne pouvait apparemment épouser qu'une grande infortune. -Elle fut deux fois promise, et deux fois à de célèbres victimes du -sort, à Charles de Nevers dépouillé par son oncle, et à ce comte de -Saint-Pol avec lequel la féodalité devait finir en Grève. Elle fut -mariée plus mal encore; elle épousa l'anarchie, la guerre civile, la -malédiction... À tort ou à droit, cette malédiction dure encore dans -l'histoire. - -Tout ce qu'elle avait de brillant, d'éminent, et qui l'eût servie -ailleurs, devait lui nuire en Angleterre. Si les reines françaises -avaient toujours déplu, sous Jean, sous Édouard II, sous Richard II, -combien davantage celle-ci, qui était plus que Française! Le contraste -des deux nations devait ressortir violemment. Ce fut comme un coup du -soleil de Provence dans le monotone brouillard. «Les pâles fleurs du -Nord,» comme les appelle leur poète, ne purent qu'être blessées de -cette vive apparition du Midi. - -Avant même qu'elle vînt, lorsque son nom n'avait pas encore été -prononcé, on travaillait déjà contre elle, contre la reine qui -viendrait. Tant que le roi n'était pas marié, la première dame du -royaume était Éléonore Cobham, duchesse de Glocester, femme de l'oncle -du roi; l'oncle était jusque-là l'héritier présomptif du neveu. Une -reine arrivant, la duchesse allait descendre à la seconde place; qu'il -survînt un enfant, Glocester n'était plus l'héritier, il ne lui -restait qu'à s'en aller, à mourir de son vivant, en s'enterrant dans -quelque manoir. Le seul remède, c'était que le bon roi, trop bon pour -cette terre, fût envoyé tout droit au ciel[67].... Dès lors, Glocester -régnait, et lady Cobham, qui avait déjà eu l'habileté de se faire -duchesse, se faisait reine et recevait la couronne dans l'abbaye de -Westminster. - -[Note 67: «Entended to destroy the King... By examination convict.» -Hall and Grafton.] - -La dame, peu scrupuleuse, eut certainement ces pensées; on ne sait -trop jusqu'où elle alla dans l'exécution. Elle était entourée des gens -les plus suspects. Son directeur en ces affaires était un certain -Bolingbroke, grand clerc[68], surtout dans les mauvaises sciences. -Elle consultait aussi un chanoine de Westminster, et se servait d'une -sorcière, la Margery, dont nous avons parlé. - -[Note 68: «Notabilissimus clericus unus illorum in toto mundo.» -Wyrcester.] - -Le but étant la mort du roi, on avait fait un roi de cire, lequel -fondant, Henri fondrait aussi. Le grand magicien, Bolingbroke, -siégeait pendant l'opération sur une sorte de trône, tenant en main le -sceptre et l'épée de justice; des quatre coins du siége, partaient -quatre épées, dirigées contre autant d'images de cuivre[69]. Mais tout -cela n'avançait pas beaucoup; la duchesse elle-même, folle de passion -et de désir, s'était hasardée la nuit à entrer dans le sanctuaire de -la noire abbaye... Qu'y venait-elle faire? Voulait-elle, de ses -ongles, fouiller la royauté au fond des tombes, ou déjà, femme vaine, -s'asseoir dans le trône sur la fameuse pierre des rois? - -[Note 69: C'étaient probablement les figures du roi, du cardinal et -des deux princes qui avaient chance d'arriver au trône, York et -Somerset.] - -L'occasion était belle pour frapper Glocester, pour perdre sa femme, -_infamer_[70] sa maison. Mais d'aller dans cette forte maison, parmi -tant de vassaux armés et de nobles amis, chercher jusqu'à la chambre -conjugale, dans les bras de Glocester, celle qu'il avait tant aimée, -son épouse qui portait son nom, c'était plus de courage qu'on n'en eût -attendu du vieux Winchester et de ses évêques. Ils ne s'y seraient pas -hasardés, s'ils n'eussent été soutenus, suivis de la populace qui -criait _à la sorcière!_ Ce mot était terrible; il suffisait de le -prononcer pour que toute une ville fût comme ivre et ne se connût -plus... Le peuple, en ces moments, devenait d'autant plus furieux -qu'il avait peur lui-même; il laissait tout pour faire la guerre au -diable; tant que le feu n'en avait pas fait raison, il croyait sentir -sur lui-même la griffe invisible... - -[Note 70: Pourquoi l'historien du XVe siècle n'emploierait-il pas un -mot qui revient si souvent dans nos chroniques de ce temps?] - -La duchesse fut saisie et examinée par le primat, ses gens pendus, -brûlés. Pour elle, par une grâce cruelle, elle fut réservée. -L'ambitieuse avait rêvé une _entrée_ solennelle, une marche pompeuse -dans Londres; elle l'eut en effet. Elle fut promenée comme pénitente, -et la torche au poing, par les rues, au milieu des dérisions féroces, -la canaille, les _apprentis_ de la Cité aboyant après... Si, comme il -faut le croire, les ennemis de la victime ne lui épargnèrent pas les -duretés ordinaires de la pénitence publique, elle était en chemise, -tête nue, au brouillard de novembre... Elle subit l'horrible promenade -par trois jours, par trois quartiers[71]. Et ensuite, comme elle -n'était pas morte, on la remit à la garde d'un lord, et on l'envoya -pour pleurer toute sa vie au milieu de la mer, dans l'île lointaine de -Man. - -[Note 71: «Tribus diebus... pertransiens cum uno cero in manu... et -feria sexta cum cero... et die sabbati... simili modo.» Wyrcester.] - -On serait tenté de croire que cette scène avait été arrangée pour -pousser à bout Glocester, lui faire perdre toute mesure, lui faire -prendre les armes et rompre la _paix de la Cité_; il aurait eu cette -fois contre lui les gens de Londres, il eût été tué peut-être, à coup -sûr perdu. Au grand étonnement de tout le monde, le duc ne bougea[72]. -Ses ennemis en furent pour leur cruelle comédie. Il laissa faire, il -abandonna sa femme plutôt que sa popularité, il resta pour le peuple -_le bon duc_. Cette patience d'un homme si fougueux, et dans une si -terrible épreuve, donna fort à réfléchir; pour se contenir ainsi -lui-même, il avait selon toute apparence des desseins profonds. Par -deux fois il avait essayé de se faire souverain dans les Pays-Bas[73], -et il avait échoué. Mais la chose était certainement plus facile en -Angleterre; il n'était séparé du trône que par une vie d'homme, tant -que le roi n'était pas marié, n'avait pas d'enfants. - -[Note 72: «Toke all things paciently and sayde little.» Hall and -Grafton.] - -[Note 73: Récemment encore, à la rupture de 1436, il s'était fait -faire par Henri VI, comme roi de France, le don impolitique, insensé, -du comté de Flandre. (Rymer, 1436, 30 juil.)] - -Donc, il fallait marier le roi au plus vite, le marier en France, -faire la paix avec la France. L'Angleterre avait assez de la sourde et -terrible guerre qui déjà grondait en elle-même. - -Cette raison était bonne, et il y en avait une autre non moins forte: -c'est que l'Angleterre s'épuisait à faire une guerre inutile, qu'elle -n'en pouvait plus, que les dépenses croissaient d'heure en heure, que -les possessions françaises coûtaient, loin de rapporter. Dans un -temps bien meilleur, en 1427, on en tirait 57,000 livres sterling, et -l'on y dépensait 68,000[74]. - -[Note 74: Turner, d'après un document ms.] - -Si ces provinces rapportaient, ce n'était pas au roi. Ceci demande -d'être expliqué avec quelque détail. - -Le régent de France, peu secouru, toujours aux expédients, ne sachant -comment faire face à mille embarras, avait inféodé aux lords tous les -meilleurs fiefs; il leur avait mis entre les mains les châteaux, les -places, dans l'espoir qu'ils les défendraient avec leurs bandes de -vassaux. Cela créait aux lords des intérêts très-divers, souvent -opposés entre eux, souvent peu d'accord avec l'intérêt du roi. Ainsi, -Glocester avait des places en Guienne, et il était l'allié des -Armagnacs; mais le duc de Suffolk, mariant sa nièce dans la maison -rivale de Foix, fit passer au mari les fiefs de Glocester. Au nord, -Talbot avait Falaise; le duc d'York, devenu régent, prit pour lui une -ville capitale, royale, la grande ville de Caen. - -Le pis, c'est que ces lords, sentant toujours qu'ici ils n'étaient pas -chez eux, ne faisaient rien pour les fiefs qu'ils s'étaient chargés de -défendre. Ils laissaient tout tomber, murs et tours, en ruine. Ils n'y -auraient pas mis un penny; tout ce qu'ils pouvaient tirer, extorquer, -ils l'envoyaient vite au manoir, _home_... Le _home_ est l'idée fixe -de l'Anglais en pays étranger. Tout allait donc s'enfouir dans les -constructions de ces monstrueux châteaux, aujourd'hui trop grands pour -des rois. Mais les Warwick, les Northumberland, les jugeaient trop -petits pour la grandeur future qu'ils rêvaient à leur famille, pour -l'_aîné_, l'héritier, quand _Sa Grâce_ siégerait à Noël dans un -banquet de quelques mille vassaux... Ils ne devinaient guère que -bientôt, père, aîné et puînés, vassaux, biens et fiefs, tout allait -périr dans la guerre civile; tout, sauf le paisible et vrai possesseur -de ces tours, le lierre qui dès lors commençait à les vêtir, et qui a -fini par envelopper l'immensité de Warwick castle. - -Quiconque parlait de traiter avec la France, allait avoir contre lui -tous ces lords; ils trouvaient bon que le pays se ruinât pour leur -conserver leurs fiefs du continent, leurs fermes, pour mieux dire, ils -n'y voyaient rien autre chose. Il était tout simple qu'ils y tinssent. -Ce qui était plus surprenant, c'est que la guerre avait tout autant de -partisans parmi ceux qui n'avaient rien en France, chez ceux que la -guerre ruinait; ces pauvres diables avaient sur le continent une -richesse d'orgueil, une royauté d'imagination; au moindre mot -d'arrangement, le _fellow_ sans chausses entrait en fureur, on voulait -lui rogner son royaume de France, lui voler ce que la vieille -Angleterre avait si légitimement gagné à la bataille d'Azincourt. - -Les évêques régnants (Winchester, Cantorbéry, Salisbury et -Chichester), dans le désir qu'ils avaient de la paix, dans leurs -craintes que les dépenses de la guerre ne fissent toucher aux biens -d'église, négociaient toujours, mais n'osaient conclure. Ils n'en -seraient peut-être jamais venus là, s'ils n'eussent eu avec eux dans -le conseil un homme d'épée, lord Suffolk, qui les entraîna; il fallait -un homme de guerre pour oser faire la paix. - -Suffolk n'était pas d'une famille ancienne. Les Delapole (c'était leur -vrai nom) étaient de braves marchands et marins. L'aïeul fut anobli -pour avoir fourni des vivres à Édouard Ier dans la guerre d'Écosse. Le -grand-père, factotum du violent Richard II, le servit comme amiral, -général, chancelier; loin de faire ainsi sa fortune, il fut poursuivi -par le Parlement et il alla mourir à Paris. Le père, pour relever sa -maison, tourna court et se donna aux ennemis de Richard, se donna -corps et âme; il se fit tuer, lui et trois de ses fils, pour la maison -de Lancastre. - -Le dernier fils, celui dont nous parlons, avait fait trente-quatre ans -les guerres de France avec beaucoup d'honneur. Les revers d'Orléans et -de Jargeau n'avaient fait aucun tort à sa réputation de bravoure. -Cette dernière place étant forcée, il se défendait encore; enfin, se -voyant presque seul, il avise un jeune Français: «Es-tu chevalier? lui -dit-il.--Non.--Eh bien! sois-le de ma main.» Ensuite il se rendit à -lui. - -Il revint en Angleterre, ruiné par une rançon de deux ou trois -millions. Néanmoins, loin de garder rancune à la France, il conseilla -la paix, s'attacha au parti de la paix; malheureusement il portait -dans ce parti la dureté, l'insolence de la guerre. - -La pensée du cardinal Winchester, c'eût été de faire épouser au roi -d'Angleterre une fille du roi de France; pensée timide qu'il osa à -peine exprimer dans les négociations[75]. La fille étant impossible, -on se contenta d'une nièce. Le choix tomba sur la fille d'un prince -pauvre, René, qui ne pouvait porter ombrage aux Anglais. Il y avait -encore cet avantage que, si l'on était obligé, pour diminuer les -dépenses, d'abandonner les deux provinces non maritimes, le Maine et -l'Anjou, on les rendrait à René et à son frère, non à Charles VII, ce -qui serait peut-être moins blessant pour l'orgueil anglais[76]. - -[Note 75: Rymer, 1433, 21 mai.] - -[Note 76: Le Maine devait être remis à René, et non au roi de France: -Henri VI demande expressément à Charles VII qu'il en soit ainsi par sa -lettre originale du 28 juillet 1447. _Mss. Du Puy._] - -Le traité de mariage et de cession était raisonnable, et néanmoins -d'un extrême péril pour celui qui oserait le conclure. Suffolk, qui ne -l'ignorait pas, ne se contenta point de l'autorisation du conseil, il -eut la précaution de se faire pardonner d'avance par le roi «les -erreurs de jugement dans lesquelles il pourrait tomber.» Ce singulier -pardon des fautes à commettre fut ratifié par le Parlement[77]. - -[Note 77: Le Parlement anglais dégage le roi de la promesse qu'il -avait faite, à l'exemple du roi de France, de ne point faire de paix -«sans l'aveu des trois états de la nation,» 1445.--Le 24 avril 1446, -le Parlement déclare que le traité a été fait du propre mouvement du -roi, _sans qu'il ait été conseillé_. _Mss. Bréquigny._] - -Rendre une partie pour consolider le reste, c'était faire justement ce -que fit saint Louis, lorsque, malgré ses barons, il restitua aux -Anglais quelques-unes des provinces que Philippe-Auguste avait -confisquées sur Jean sans Terre. - -Mais ici, il n'y avait même pas restitution définitive pour le Maine. -Le roi d'Angleterre accordait, non la souveraineté, mais l'_usufruit -viager_ du Maine au frère de René. Encore, pour cet usufruit, les -Français devaient payer aux Anglais, qui tenaient dans ce comté des -fiefs de la Couronne, le _revenu de dix années_[78]; pour une -possession si précaire, ces feudataires allaient recevoir une somme -ronde, en argent, plus sûre, et probablement plus forte que tout ce -qu'ils en auraient tiré jamais. - -[Note 78: «Moyennant récompensation de la valeur desdites terres pour -dix ans.» Rymer, 1448, 11 mars.] - -Suffolk de retour trouva contre lui une unanimité terrible. Jusque-là, -on était divisé sur la question; bien des gens voyaient que pour -garder ces possessions ruineuses, il faudrait aller jusqu'au fond de -toutes les bourses, et ils ne savaient pas trop s'ils voulaient garder -à ce prix: l'orgueil disait _oui_, l'avarice _non_. Le traité de -Suffolk ayant tranquillisé l'avarice, l'orgueil parla seul. Les moins -disposés à financer pour la guerre se montrèrent les plus guerriers, -les plus indignés. Le caractère morose et bizarre de la nation ne -parut jamais mieux. L'Angleterre ne voulait rien faire ni pour garder -ni pour rendre avec avantage. Elle allait tout perdre sans -dédommagement; la plus vulgaire prudence eût suffi pour le prévoir. Et -le négociateur qui, pour assurer le reste, rendait une partie avec -indemnité, fut haï, conspué, poursuivi jusqu'à la mort. - -Tels furent les tristes auspices sous lesquels Marguerite d'Anjou -débarqua en Angleterre. Elle y trouva un soulèvement universel contre -Suffolk, contre la France et la reine française, une révolution toute -mûre, un roi chancelant, un autre roi tout prêt. Glocester avait -toujours eu pour lui le parti de la guerre, les mécontents de diverses -sortes; mais voilà que tout le monde était pour la guerre, tout le -monde mécontent. Lorsqu'il marchait, selon sa coutume, avec un grand -cortége de gens armés qui portaient ses couleurs, lorsque les petites -gens suivaient et saluaient _le bon duc_, on sentait bien que la -puissance était là, que cet homme si humilié allait se trouver maître -à son tour, qu'il devait régner, comme _protecteur_ ou comme roi... Il -en était moins loin à coup sûr que le duc d'York, qui pourtant en vint -à bout plus tard. - -De l'autre part, que voyait-on? de vieux prélats, riches et timides, -un octogénaire, le cardinal Winchester, une reine toute jeune, un roi -dont la sainteté semblait simplicité d'esprit. Les alarmes croissant, -un Parlement fut convoqué et le peuple requis de prendre les armes et -de veiller à la sûreté du roi. Le Parlement fut ouvert par un sermon -de l'archevêque de Cantorbéry et du chancelier, évêque de Chichester, -sur la paix et le bon conseil; le lendemain Glocester fut arrêté (11 -février); on répandit qu'il voulait tuer le roi pour délivrer sa -femme. Peu de jours après, le prisonnier mourut (23 février). Sa mort -ne fut ni subite ni imprévue; elle avait été préparée par une maladie -de quelques jours[79]. Depuis longtemps, d'ailleurs, il était loin -d'être en bonne santé, si nous en croyons un livre écrit plusieurs -années auparavant par son médecin[80]. - -[Note 79: «In tam arcta custodia, quod præ tristitia decideret in -lectum _ægritudinis_, et _infra paucos dies_ posterius secederet in -fata.» Whethamstede, apud Hearne, Script. Angl. II, 365.] - -[Note 80: Dans ce curieux ouvrage que le médecin adresse au duc, il -lui décrit avec les plus grands détails l'état où se trouvent les -divers organes de Sa Grâce. Il n'en compte pas moins de _sept_ qui -sont fort altérés: le cerveau, la poitrine, le foie, la rate, les -nerfs, les reins et genitalia. Il observe, entre autres choses, que le -noble malade est épuisé par l'usage immodéré des plaisirs de l'amour, -qu'il a le flux de ventre une fois par mois, etc. Quand même on -supposerait que le médecin a voulu effrayer, pour obtenir un peu plus -de sobriété et de modération, cet inventaire d'infirmités, de maladies -naissantes, même réduit de moitié, serait encore peu rassurant. -(Hearne.)] - -Toute l'Angleterre n'en resta pas moins convaincue qu'il avait péri de -mort violente. On arrangeait ainsi le roman: la reine avait pour amant -Suffolk (un amant de cinquante ou soixante ans pour une reine de -dix-sept!) tous deux s'étaient entendus avec le cardinal; le soir, -Glocester se portait à merveille; le matin il était mort[81]!... -Comment avait-il été tué? Ici les récits différaient; les uns le -disaient étranglé, quoiqu'il eût été exposé et ne portât aucune -marque; les autres reproduisaient l'histoire lugubre de l'autre -Glocester, oncle de Richard II, étouffé, disait-on, entre deux -matelas. D'autres, enfin, plus cruels, préféraient l'horrible -tradition d'Édouard II, et le faisaient mourir empalé. - -[Note 81: «Vespere sospes et incolumis, mane (proh dolor!) mortuus -elatus est et ostensus.» Hist. Croyland. continuatio, apud Gale, I, -521. Cette version plus dramatique est reproduite servilement par tous -les autres: Hall and Grafton, I, 629; Holinshed, p. 1257 (éd. 1577); -Shakespeare, etc.] - -Il est rare qu'une femme de dix-sept ans ait déjà le courage atroce -d'un tel crime; il est rare qu'un vieillard de quatre-vingts ans -ordonne un meurtre, au moment de paraître devant Dieu. Je crains -qu'il n'y ait ici erreur de date, qu'on n'ait jugé Winchester mourant -par le Winchester d'un autre âge; et que, d'autre part, on n'ait déjà -vu dans une reine enfant, à peine sortie de la cour de René, cette -terrible Marguerite, qui, dans la suite, effarouchée de haine et de -vengeance, mit une couronne de papier sur la tête sanglante d'York. - -Quant à Suffolk, l'accusation était moins invraisemblable. Il avait eu -le tort d'autoriser d'avance tout ce qu'on pourrait dire, en se -donnant, par un arrangement odieux, un intérêt pécuniaire à la mort de -Glocester. Cependant, ses ennemis les plus acharnés, dans l'acte -d'accusation qu'ils lancèrent contre lui de son vivant, ne font nulle -mention de ce crime. On ne le lui a jamais reproché en face, mais plus -tard, après sa mort, lorsqu'il n'était plus là pour se défendre. - -Le crime, au reste, s'il y en eut un, ne pouvait qu'être inutile. Il -restait un prétendant dans la ligne de Lancastre, le duc de Somerset; -et il en restait un hors de cette ligne, et plus légitime. Les -Lancastre ne descendaient que du _quatrième_ fils d'Édouard III; et le -duc d'York descendait du _troisième_. Donc son titre était supérieur, -et la mort de Glocester ne faisait que produire sur la scène un -prétendant plus dangereux. - -Winchester, selon toute apparence, était malade au moment de la mort -de Glocester, car il mourut un mois après. Sa mort fut un événement -grave. Il avait été cinquante ans le chef de l'Église, et alors, tout -vieux qu'il était, son nom en faisait l'unité. Suffolk n'était pas -évêque pour remplacer Winchester; homme d'épée, et dans une telle -crise, il ne pouvait guère suivre une politique de prêtres. Les -prélats qui, pour défendre l'_Établissement_, avaient fait la royauté -des Lancastre, qui s'en étaient servis et avaient régné avec elle, -s'en éloignèrent à temps[82] et se résignèrent pieusement à la laisser -tomber. - -[Note 82: L'évêque de Chichester ne peut plus venir au Parlement pour -cause de vieillesse, mauvaise vue, etc. L'évêque d'Hereford donne sa -démission, etc. (Rymer, 1449, 9 et 19 décembre.)] - -Pourquoi, d'ailleurs, l'Église aurait-elle mis au hasard un -_Établissement_ déjà fort menacé pour sauver ce qui ne servait plus, -ce qui nuisait plutôt? Suffolk commençait à prendre de l'argent, aux -moines d'abord, il est vrai; mais il allait en venir aux évêques. Si -l'ami agissait ainsi, que pouvait faire de plus l'ennemi? - -Et en effet, sa détresse augmentant, le Parlement lui refusant tout, -il vendit des évêchés[83]. C'était le sûr moyen de mettre contre soi, -non-seulement l'Église, mais les lords, qui souvent pouvaient payer -leurs dettes avec des bénéfices, faire évêques leurs chapelains, leurs -serviteurs. Les grands étaient blessés doublement à leur endroit le -plus sensible; on leur ôtait leur influence sur l'Église, au moment où -ils perdaient leurs fiefs de France. L'indemnité promise pour les -terres qu'ils avaient dans le Maine se réduisit à rien; elle fut -échangée par un nouveau traité pour certaines sommes que les Marches -anglaises de Normandie payaient jusque-là aux Français; le roi -d'Angleterre se chargeait d'indemniser ses sujets du Maine; c'est dire -assez qu'ils ne reçurent pas un sol. - -[Note 83: «Episcopatus et beneficia regia pro pecuniis conferendo.» -Hist. Croyland. Continuatio, apud Gale, I, 521. - -«À prendre sur les deniers qu'il (le roi de France) a coustume lever -pour le remboursement des appatis sur les subgetz dudit très-hault et -puissant nepveu du paiis de Normandie, afin que sur lesdicts deniers, -lesdits subgetz d'iceluy, laissans lesdites terres (du Maine), soit -par lui contemptez.» Rymer, V. 189, 1448, 11 mars.--Je n'ai pu trouver -le traité original de la cession de l'Anjou et du Maine. On ne le -connaît que par cet arrangement ultérieur qui tire les dédommagements -d'une source odieuse, douteuse, et en laisse la répartition à -l'arbitraire du roi d'Angleterre, c'est-à-dire de Suffolk.--Les -_appatis_ ou _pactiz_ étaient ordinairement des contributions que les -gens d'un pays payaient aux garnisons voisines pour labourer -paisiblement. Ducange, I, 577.] - -Un pouvoir qui blessait les grands dans leur fortune, le peuple en son -orgueil, et que l'Église ne soutenait plus, ne pouvait subsister. À -qui sa ruine allait-elle profiter? c'était la question. - -Les deux princes les plus près du trône étaient York et Somerset. -Suffolk crut s'assurer de tous deux. Il ôta au plus dangereux, au duc -d'York, l'armée principale, celle de France, et il le relégua -honorablement dans le gouvernement d'Irlande. Somerset qui, après -tout, était Lancastre et proche parent du roi, eut le poste de -confiance, la régence de France, l'armée la plus nombreuse. Mais il -n'en fut pas moins hostile. Il crut, il dit du moins qu'on l'avait -envoyé en France pour le déshonorer, pour le laisser périr sans -secours, lorsque les places étaient ruinées, démantelées, lorsque la -Normandie l'était elle-même par l'abandon du Maine qui découvrait ses -flancs. - -Au mois de janvier 1449, le Parlement reçut de Somerset une plainte -solennelle: la trêve allait expirer, le roi de France, disait-il, -pouvait attaquer avec soixante mille hommes[84]; sans un prompt -secours, tout était perdu. Cette plainte était le testament de -l'Angleterre française, les paroles dernières... Le sage Parlement les -accueille, mais uniquement pour nuire à Suffolk; il ne vote pas un -homme, pas un shelling; ce serait voter pour Suffolk; la grande guerre -maintenant est contre lui et non contre la France; périsse Suffolk, et -avec lui, s'il le faut, la Normandie, la Guienne, l'Angleterre -elle-même! - -[Note 84: Somerset assurait que le roi avait ordonné que chaque -trentaine d'hommes en armerait un. (Rolls Parl.)] - -Somerset avait admirablement prophétisé le soufflet qu'il allait -recevoir. La trêve fut rompue. Le Maine étant livré, un capitaine -aragonais, au service d'Angleterre[85], vint de cette province -demander refuge aux villes normandes. Il trouva toute porte fermée, -aucune garnison ne voulait s'affamer en partageant avec ces fugitifs. -Alors il fallut bien que l'Aragonais devînt sa providence à lui-même; -il trouva sur les marches deux petites villes, mais désertes, -dépourvues; de là, la faim pressant, il se jeta, avec sa bande, sur -une bonne grosse ville bretonne, sur Fougères. Voilà la guerre -recommencée[86]. - -[Note 85: «De l'ordre de la Jartière... et signalé capitaine.» Jean -Chartier.] - -[Note 86: Sur la rupture de la trêve, V. la _ballade_ patriotique _du -bedeau de l'université d'Angers_, publiée par M. Mazure, Revue -Anglo-Française, avril 1835 (Poitiers).] - -Le roi, le duc de Bretagne, s'adressent à Somerset, lui redemandent -la ville, avec indemnité[87]. Mais, quand il aurait pu donner -satisfaction, il n'eût osé le faire; il avait peur de l'Angleterre -encore plus que de la France. N'obtenant pas d'indemnité, les Français -en prennent. Le 15 mai, ils saisissent Pont-de-l'Arche à quatre lieues -de Rouen; un mois après, Verneuil. L'armée royale, sous Dunois, entre -par Évreux, les Bretons par la Basse-Normandie, les Bourguignons par -la Haute. Le comte de Foix attaquait la Guienne. Tout le monde voulait -part dans cette curée. - -[Note 87: Le roi de France se plaignait aussi des courses que les -Anglais faisaient contre les vaisseaux de son allié le roi de -Castille, et de leurs brigandages sur les grandes routes de France: -«Et se nommoient les _faux visages_, à cause qu'ils se déguisoient -d'habits dissolus.» Jean Chartier.] - -Le roi coupa toute communication entre Caen et Rouen, reçut la -soumission de Lisieux, de Mantes, de Gournai, fit paisiblement son -entrée à Verneuil, à Évreux et à Louviers, où René d'Anjou le joignit. -Enfin, réunissant toutes ses forces, il vint sommer Rouen de se -rendre. La ville était déjà toute rendue de coeur; sous la croix -rouge, tout était français. Quoique Somerset y fût en personne avec le -vieux Talbot, il désespéra de défendre cette grande population qui ne -voulait pas être défendue. Il se retira dans le château, et en un -moment toute la ville eut pris la croix blanche[88]. Somerset avait -avec lui sa femme et ses enfants; nul espoir de sortir; les bourgeois -étaient comme une seconde armée pour l'assiéger; il se décida à -traiter. Pour lui, pour sa femme et ses enfants, pour sa garnison, le -roi se contentait de recevoir une petite somme de 50,000 écus; c'était -une bien faible rançon à cette époque; celle de Suffolk tout seul -avait été de 2,400,000 francs. Somerset payait le surplus, il est -vrai, de son honneur, de sa probité; pour ne pas se ruiner, il ruinait -le roi d'Angleterre; il s'engageait, lui régent, à livrer aux Français -le fort d'_Arques_ (ce qui leur assurait Dieppe), à leur donner toute -la basse Seine, _Caudebec_, _Lillebonne_, _Tancarville_, l'embouchure -de la Seine, _Honfleur_! - -[Note 88: Mathieu de Coucy, p. 444, et Jacques Du Clercq (qui copie -Mathieu), I, 344, éd. Reiffenberg.--V. les détails de la capitulation, -de l'entrée, etc., dans M. Chéruel, p. 125-134, d'après les documents -authentiques. Le roi rétablissait la juridiction ecclésiastique dans -les prérogatives qu'elle avait perdues sous les Anglais; il maintenait -l'Échiquier, la Charte aux Normands, la Coutume de Normandie, etc. Il -ne tarda pas à déclarer les gens de Rouen «francs, quictes et exempts -de la compaignie _française_ et de tout ce que ceux de _Paris_ peuvent -demander à cette cause.» Cette guerre commerciale entre Rouen et -Paris, qui durait depuis si longtemps, ne finit effectivement qu'à -l'avénement de Louis XI, qui renouvela l'ordonnance de son père -(communiqué par M. Chéruel, d'après les _Archives de Rouen_, II, § 2, -_7 juillet 1450_, _5 janvier 1461_).--V. aussi sur l'_entrée_ une -pièce publiée par M. Mazure dans la Revue Anglo-Française, avril 1835 -(Poitiers).] - -Mais on pouvait douter qu'il eût pouvoir pour faire de tels présents; -il ne le fit croire qu'en donnant mieux encore; il mit en gage son -bras droit, lord Talbot, le seul homme qui inspirât confiance aux -Anglais... Et il ne put le dégager, ni remplir son traité; Honfleur -désobéit; en sorte que Talbot resta à la suite de l'armée française, -pour être témoin de la ruine des siens[89]. Les Anglais d'Honfleur -restèrent sans secours; ils virent en face la grosse ville d'Harfleur, -bien autrement forte, forcée en plein hiver par l'artillerie de Jean -Bureau (déc. 1449)[90]; alors, ayant encore appelé en vain Somerset à -leur aide, ils finirent par se rendre aussi (18 fév. 1450). - -[Note 89: À l'entrée de Charles VII dans Rouen: «Estoient aux -fenestres la femme du comte de Dunois et celle du duc de Somerset pour -voir le mystère et cette grande cérémonie, avec lesquelles estoient le -sire de Talbot et les autres Anglois détenus en ostage, qui estoient -fort pensifs, et marris.» Jean Chartier.] - -[Note 90: «S'abandonna et hasarda fort le roi, allant en personne ès -fossez et aux mines... D'icelles artillerie et mines estoit gouverneur -maître Jean Bureau, trésorier de France, lequel estoit fort subtil et -ingénieux en telles matières et en plusieurs autres choses.» Ibidem.] - -Si l'on songe que la seule Harfleur avait seize cents hommes, une -petite armée pour garnison, il ne semble pas que la Normandie ait été -aussi dégarnie que Somerset voulait le faire croire. Mais les troupes -étaient dispersées, dans chaque ville quelques Anglais au milieu d'une -population hostile. Qu'auraient-ils fait, même plus forts, contre ce -grand et invincible mouvement de la France qui voulait redevenir -française? - -Personne ne comprenait cela en Angleterre. La Normandie avait été -désarmée à dessein, trahie, vendue. N'avait-on pas vu le père de la -reine dans l'armée du roi de France?... Tous les revers de cette -campagne, la Seine perdue, Rouen rendue, l'épée de l'Angleterre, lord -Talbot, mis en gage, toute cette masse de malheurs et de honte retomba -d'à-plomb sur la tête de Suffolk. - -Le 28 janvier 1450, la chambre basse présente au roi une humble -adresse: «Les pauvres communes du royaume sont tendrement, -passionnément et de coeur portées au bien de sa personne, autant que -jamais communes le furent pour leur souverain lord[91]....» Toutes ces -tendresses pour demander du sang... Dans cette étrange pièce, les -choses les plus contradictoires étaient affirmées en même temps: -Suffolk vendait l'Angleterre au roi de France et _au père de la -reine_; il tenait un château tout plein de munitions pour l'ennemi qui -devait faire une descente. Et pourquoi appelait-il les Français, les -parents et amis de la reine? _Pour faire roi son fils_[92] à lui -Suffolk, en renversant le roi et la reine. Cela parut logique et bien -lié; John Bull n'eut pas un doute! - -[Note 91: «As lovingly, as heartily, and as tenderly...» Turner.] - -[Note 92: Il avait fait épouser à son fils la fille de l'aîné des -Somerset, laquelle avait le premier droit au trône, après Henri VI, -dans la ligne de Lancastre. Mariée à tout autre qu'au fils du -ministre, confident de la reine, cette héritière eût été infiniment -dangereuse. Nul doute que ce mariage ne se soit fait par la volonté de -Marguerite.] - -Le contradictoire et l'absurde étant admis comme évidents, il n'y -avait rien à répondre. Suffolk essaya néanmoins. Il énuméra les -services de sa famille, tous ses parents tués pour le pays, il rappela -que lui-même il avait passé trente-quatre ans à faire la guerre en -France, dix-sept hivers de suite sous les armes sans revoir le -foyer[93], puis sa fortune ruinée par sa rançon, puis douze années -dans le Conseil. Était-il bien probable qu'il voulût couronner tant de -services, une vie si avancée, par une trahison? - -[Note 93: Ceci fait penser à l'honorable exil de lord Collingwood, -qui, pendant toute la guerre continentale, n'obtint pas la permission -de mettre une fois le pied à terre ni de revoir ses filles.] - -Il avait beau dire; à chaque mot de justification survenait, comme -une charge de plus, quelque mauvaise nouvelle. Il n'abordait plus de -bateau qu'il n'apprît un malheur, Harfleur aujourd'hui, Honfleur -demain, puis une à une, toutes les villes de la Basse-Normandie; puis -(chose plus sensible encore), la défense de vendre les draps anglais -en Hollande[94]... Ainsi les bruits lugubres se succédaient sans -intervalle; c'était comme une cloche funèbre qui de l'autre rivage -sonnait la mort de Suffolk... On peut juger de la rage du peuple par -une ballade du temps[95] où l'on mêle ironiquement son nom et ceux de -ses amis aux paroles consacrées de l'office des morts. - -[Note 94: Proceedings and ordinances of the Privy Council, vol. VI, p. -69, 75, 85 (1837).] - -[Note 95: Cette exécrable parodie dépasse 93; vous diriez les litanies -chantées par Marat. Ritson's ancient Songs. Je regrette fort que la -publication des Political Songs du savant M. Wright ne s'étende pas -encore jusqu'à cette époque (1841).] - -La reine essaya d'un moyen pour sauver la victime; ce fut de faire -prononcer par le roi contre Suffolk un bannissement de cinq années. Il -sortit de Londres à grand'peine, à travers une meute altérée de sang; -mais ce ne fut pas pour passer en France; il eût justifié les -accusations. Il resta dans ses terres, sans doute pour attendre -l'effet d'une tentative où il avait mis son dernier enjeu. Il avait -fait passer trois mille hommes à Cherbourg, avec le brave Thomas -Kyriel, qui devait faire tout le contraire de ce qui avait perdu -Somerset, concentrer les troupes, tenter un coup. Une belle bataille -eût peut-être sauvé Suffolk. Kyriel réussit d'abord; il assiégea et -prit Valognes. De là, il voulait joindre Somerset en suivant le long -de la mer. Mais les Français le tenaient, le comte de Clermont en -queue, Richemont en tête, pour lui barrer le passage (à Formigny, 15 -avril 1450). Kyriel se battit vaillamment et fut écrasé. On sut, à -partir de ce jour, que les Anglais pouvaient être battus en plaine. Il -n'y eut pas quatre mille morts[96], mais avec eux gisait l'orgueil -anglais, la confiance, l'espoir; Azincourt ne fut plus dans la mémoire -des deux nations _la dernière bataille_. - -[Note 96: Trois mille sept cent soixante-quatorze, au dire des -hérauts. D'après leur rapport, l'armée anglaise eût été forte de six à -sept mille hommes, et les Français n'auraient eu que trois mille -combattants. Jean Chartier, 197. Mathieu de Coucy, 45. Jacques Du -Clercq, I, 266, éd. Reiffenberg. Il est vrai que, ces historiens se -copiant, les trois témoignages ne peuvent guère compter que pour un -seul.] - -C'était l'arrêt de Suffolk; il le comprit et se prépara. Il écrivit à -son fils une belle lettre, sans faiblesse, noble et pieuse, lui -recommandant seulement de craindre Dieu, de défendre le roi, d'honorer -sa mère. Puis il fit venir ce qu'il y avait de gentlemen dans le -voisinage, et en leur présence, jura sur l'hostie qu'il mourait -innocent. Cela fait, il se jeta dans un petit bâtiment, à la garde de -Dieu. Mais il y avait trop de gens intéressés à ce qu'il n'échappât -point. York voyait en lui le champion intrépide de la maison de -Lancastre; Somerset craignait un accusateur, au retour de sa belle -campagne; l'Angleterre aurait eu à juger, entre lui et Suffolk, qui -des deux avait perdu la Normandie. - -Selon Monstrelet et Mathieu de Coucy, qui par les Flamands pouvaient -savoir très-bien les affaires d'Angleterre, celles de mer surtout, ce -fut un vaisseau des amis de Somerset qui le _rencontra_[97]. Ils lui -firent son procès à bord; rien ne manqua pour que la chose eût l'air -d'une vengeance populaire; le pair du royaume eut pour pairs et jurés -les matelots qui l'avaient pris. Ils le déclarèrent coupable, lui -accordant pour toute grâce, vu son rang, d'être décapité. Ces jurés -novices ne l'étaient pas moins comme bourreaux; ce ne fut qu'au -douzième coup qu'ils parvinrent à lui détacher la tête avec une épée -rouillée. - -[Note 97: «Estant sur la mer, fut rencontré des gens du duc de -Somerset.» Mathieu de Coucy.] - -Cette mort ne finit rien. L'agitation, la fureur sombre qu'avait mises -partout la défaite, étaient bonnes à exploiter. Les puissants s'en -servirent; ils savaient parfaitement, dans ce pays déjà vieux -d'expérience, tout ce qu'on pouvait faire du peuple quand il était -ainsi malade; le mal anglais, l'orgueil, l'orgueil exaspéré, en -faisait une bête aveugle. On pouvait, pendant cet accès, le tirer à -droite ou à gauche, sans qu'il devinât la main ni la corde, sans qu'il -sentît qu'on le tirât. - -Avant tout, un coup de terreur fut frappé sur l'Église, un coup -efficace, après lequel toute puissante qu'elle était, elle ne bougea -plus, laissant les lords faire ce qui leur plairait. Il suffit pour -cela qu'il y eût deux évêques tués, deux des prélats qui avaient -gouverné avant Suffolk ou avec lui. Tués par qui? On ne le sut trop. -Par leurs gens, par la populace, le _mob_ des ports? À qui s'en -prendre[98]. - -[Note 98: Henri VI reprocha ouvertement au duc d'York d'avoir fait -tuer par ses gens l'évêque de Chichester, chancelier d'Angleterre. -Lingard, d'après les documents conservés par Stow, 393-395. L'auteur, -connu sous le nom d'Amelgard prétend, avec moins de vraisemblance, que -l'évêque se fit tuer par économie, en disputant sur le prix du passage -avec les matelots qui le ramenaient de France. Notice des mss., I, -417.] - -Cela fait, on opéra en grand. On combina un soulèvement, une levée -_spontanée_ du peuple, un de ces vagues mouvements qu'une main savante -peut tourner ensuite en révolution déterminée. Les petits cultivateurs -de Kent, ces masses à vues courtes, ont toujours été propres à -commencer n'importe quoi; il y a là des éléments tout particuliers -d'agitation, mobilité d'esprit, vieille misère, et de plus une -facilité d'entraînement fanatique qu'on ne s'attendait guère à trouver -sur la grande route du monde, entre Londres et Paris[99]. - -[Note 99: Nous les avons vus (en 1839!) suivre sans difficulté ce -brave Courtney, qui leur donnait parole de ressusciter toutes les fois -qu'on le tuerait.] - -En tête, il fallait un meneur, un homme de paille; non pas tout à fait -un fripon, le vrai fripon ne joue pas si gros jeu. On trouva l'homme -même, un Irlandais[100], un bâtard, qui avait fait jadis un assez -mauvais coup; puis, il avait servi en France; il revenait léger et ne -sachant que faire; du reste, jeune encore, brave, de belle -taille[101], spirituel et passablement fol. - -[Note 100: Shakespeare lui fait dire à tort qu'il est du comté de Kent. -V. Proceedings and Ordinances of the Privy Council, vol. VI (1837), -preface of sir Harris Nicolas, p. XXVII.] - -[Note 101: «A certaine yong man of a goodly stature, and pregnant -wit.» Hall and Grafton.] - -Cade, c'était son nom, trouva plaisant de faire le prince pour -quelques jours; il déclara s'appeler Mortimer. Cela était d'une audace -incroyable, le personnage étant connu, et tout le monde sachant que -Mortimer, le petit-fils d'Édouard III, était bien et dûment enterré. -N'importe, il n'en ressuscita pas moins facilement; le nouveau -Mortimer réussit à merveille, il était amusant, entraînant, il jouait -son rôle avec la vivacité irlandaise, bon prince, ami des braves gens, -mais grand justicier... Il faisait les délices du peuple. - -Avec le tact parfait qu'ont souvent les fols parlant à des fols, il -fit une proclamation habilement absurde, et qui fut d'un effet -excellent. Il y disait, entre autres choses que, selon le bruit -public, on voulait détruire tout le pays de Kent et en faire une forêt -pour venger la mort de Suffolk sur les innocentes communes. Puis, -venaient des protestations de dévouement au roi; on souhaitait -seulement que ce bon roi daignât s'entourer de ses vrais lords et -conseillers naturels, les _ducs d'York, d'Exeter, de Buckingham et de -Norfolk_. Cela était fort clair; on voyait d'ailleurs parmi la -canaille de Kent un héraut du duc d'Exeter et un gentilhomme du duc de -Norfolk, qui suivaient le mouvement et avaient l'oeil à tout. - -Cade eut tout d'abord vingt mille hommes, et davantage en avançant. On -envoya quelques troupes contre lui; il les battit; puis d'illustres -parlementaires, l'archevêque de Cantorbéry, le duc de Buckingham; il -les reçut avec aplomb, sagesse et dignité, modéré dans la discussion, -mais sobre de communication, inébranlable[102]. - -[Note 102: «Sober in communication, wise in disputyng.» Ibidem.] - -Cependant les soldats du roi criaient que le duc d'York devrait bien -revenir pour s'entendre avec son cousin Mortimer, et mettre à la -raison la reine et ses complices. On essaya de les calmer en leur -disant qu'il serait fait justice, et l'on mit à la Tour lord Say, -trésorier d'Angleterre. - -Le faubourg étant occupé déjà, le lord maire consulte les bourgeois: -«Faut-il ouvrir la Cité?» Un seul ose dire _non_, on l'emprisonne. La -foule entre... Cade, avec beaucoup de présence d'esprit, coupe -lui-même de son épée les cordes du pont-levis, s'assurant qu'ainsi on -ne le relèvera pas. De son épée il frappe la vieille pierre de -Londres, en disant gravement: «Mortimer est lord de la Cité.» Défense -de piller sous peine de mort; la défense était sérieuse, il venait de -faire décapiter un de ses officiers pour désobéissance. Il se piquait -fort de justice. Il tira lord Say de la Tour pour le faire mourir; -mais auparavant il le fit juger dans la rue, à Cheapside, par le lord -maire et les aldermen demi-morts de peur. Il était assez adroit de -s'associer ainsi, de gré ou de force, le magistrat de Londres. - -Après le spectacle de ce jugement de carrefour, après l'exécution, on -ne pouvait empêcher les gens de Kent de se répandre par la ville. Les -voilà qui courent les rues, admirent, regardent les portes closes; ils -commencent à flairer le butin; les mains démangent, ils pillent. Le -prince lui-même, tout prince et Mortimer qu'il est, ne peut tellement -dominer ses vieilles habitudes des guerres de France, qu'il ne vole -aussi, tant soit peu, dans la maison où il a dîné. - -Les respectables bourgeois de Londres, marchands, gens de boutique et -autres, avaient jusque-là assez bien pris la chose, y compris les -exécutions. Mais, quand ils virent que les chères boutiques, les -précieux magasins, allaient être violés, alors ils s'animèrent contre -ces brigands d'une vertueuse fureur. Ils prirent les armes, eux, leurs -ouvriers, leurs apprentis; une furieuse batterie eut lieu dans les -rues et au pont de Londres. - -Les gens de Kent, rejetés au faubourg, y passèrent la nuit, un peu -étourdis de l'accueil qu'ils avaient reçu dans la Cité. Ils -réfléchirent, ils se refroidirent. C'était le bon moment pour -parlementer avec eux; ils étaient découragés, crédules. Le primat et -l'archevêque d'York passèrent de la Cité à Southwark dans un batelet, -porteurs du sceau royal. Ils leur scellèrent des pardons, tant qu'ils -en voulurent, et les braves gens s'en allèrent, chacun de son côté, -sans dire adieu au capitaine Cade[103]. Lui, intrépide, il essaya -d'abord de diriger la retraite de ceux qui lui restaient; puis, voyant -qu'ils ne songeaient qu'à se battre pour le butin, il monta à cheval -et s'enfuit; mais sa tête était mise à prix, il n'alla pas loin -(juillet 1450). - -[Note 103: «Without bydding farewell to their capitaine.» Ibidem.] - -Cette terrible farce, toute terrible qu'elle pût sembler, n'était -qu'un prélude. La grossière supposition d'un Mortimer que tout le -monde connaissait pour Cade avait cette utilité de donner un premier -ébranlement aux esprits, de faire songer le peuple... C'était, comme -dans _Hamlet_, une pièce dans la pièce pour aider à comprendre, une -fiction pour expliquer l'histoire, un commentaire en action pour -mettre à la portée des simples l'abstruse question de droit. - -L'homme de paille ayant fini, le prétendant sérieux pouvait commencer. -Le duc d'York accourt d'Irlande pour travailler sur le texte que lui -fournissait Somerset. Ce triste général venait de répéter à Caen son -aventure de Rouen; pour la seconde fois, il s'était fait prendre; mais -cette fois la faiblesse ressemblait encore plus à la trahison. Tel fut -du moins le bruit qui courut. Le régent, comme faisaient, comme font -volontiers les Anglais, traînait partout avec lui sa femme et ses -enfants, dangereux et trop cher bagage qui dans plus d'une occasion -peut amollir l'homme de guerre, faire de l'homme une femme. Celle de -Somerset, dans les horreurs du siége, lorsque les pierres et les -boulets pleuvaient, vit une pierre tomber entre elle et ses enfants; -elle courut se jeter aux genoux de son mari[104], le suppliant d'avoir -pitié des pauvres petits... Le malheureux, dès ce moment, eut peur -aussi, il voulut se rendre. Mais la ville était au duc d'York; un -capitaine y commandait pour lui et prétendait défendre à toute -extrémité la ville de son maître. Alors, Somerset (s'il faut en croire -ses accusateurs) fit par faiblesse une chose audacieuse, coupable; il -s'entendit avec les bourgeois, les encouragea sous main à demander -qu'on se rendît; la ville fut livrée[105]. Le capitaine échappa et -s'en alla rendre compte, non pas à Londres, mais droit en Irlande, au -duc d'York. Celui-ci, brusquement et sans ordre, quitte l'Irlande, -traverse l'Angleterre avec une bande armée, et présente au roi une -plainte humblement insolente. - -[Note 104: «Kneeling on his knees, to have mercy and compassion of his -smalle infantes.» Holinshed.] - -[Note 105: De plus, Somerset abandonna son artillerie. (Mathieu de -Coucy.)] - -Personne ne parlait encore du droit d'York, tout le monde y pensait. -La reine ne pouvait se fier qu'à un seul homme, à celui qui avait -droit dans la branche de Lancastre, à l'héritier présomptif du roi. -Mais cet héritier était justement Somerset; elle le fit connétable, -lui mit en main l'épée du royaume au moment où il venait de rendre la -sienne aux Français. Ce défenseur du roi avait assez de mal à se -défendre, ayant perdu la Normandie. Il eût fallu du moins qu'il -réparât; pour réparation, on perdit la Guienne. - -Charles VII, ayant complété sa Normandie par Falaise et -Cherbourg[106], avait envoyé, l'hiver, son armée au midi. La milice -nationale des francs-archers commençait à figurer avec quelque -honneur. Jean Bureau conduisait de place en place son infaillible -artillerie; peu de villes résistaient. Les petits rois de Gascogne, -Albret, Foix, Armagnac, voyant le roi si fort, venaient à son -secours, dans leur zèle et leur loyauté; ils poussaient tant qu'ils -pouvaient à cette saisie des dépouilles anglaises, prenaient, aidaient -à prendre, dans l'espoir que le roi leur en laisserait bien quelque -chose. Quatre siéges furent ainsi commencés à la fois. - -[Note 106: L'artillerie française, toujours dirigée par Jean Bureau, -fit preuve à Cherbourg d'une habileté toute nouvelle. Il établit _ses -batteries dans la mer_ même, au grand étonnement des Anglais: «Elle -venoit là deux fois le jour; néanmoins, par le moyen de certaines -peaux et graisses dont les bombardes estoient revestues, onques la mer -ne porta dommage à la poudre; mais aussitost que la mer estoit -retirée, les canonniers levoient les manteaux, et tiroient et -jettoient, comme auparavant, contre ladite place, dequoy les Anglois -estoient fort esbahis.» Jean Chartier.] - -Dans cette rapide conversion des Gascons, Bordeaux seul résistait; -ville capitale jusque-là, elle ne pouvait que déchoir; les Anglais la -ménageaient fort[107], ils l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses -vins; Bordeaux n'espérait pas trouver des maîtres qui en bussent -davantage[108]. Aussi les bourgeois y étaient tellement Anglais qu'ils -voulurent tirer l'épée pour le roi d'Angleterre, faire une sortie; ce -fut, il est vrai, pour fuir à toutes jambes. Bureau, qui déjà avait -pris Blaye, et dans Blaye le maire et le sous-maire de Bordeaux, fut -nommé, avec Chabannes et autres, pour faire un arrangement. Ils se -montrèrent singulièrement faciles, ne demandant ni taxe aux villes, ni -rançon aux seigneurs, confirmant, amplifiant les priviléges. Ceux qui -ne voulaient pas rester Français pouvaient partir; les marchands en ce -cas auraient six mois pour régler leurs affaires[109] les seigneurs -transmettraient leurs fiefs à leurs enfants. Il n'y avait pas -d'exemple de guerre si douce, si clémente[110]. Le roi voulut bien -encore accorder un délai à Bordeaux; enfin, n'étant pas secourue, elle -ouvrit ses portes (23 juin); Bayonne s'obstina et tint deux mois de -plus (21 août). - -[Note 107: Voir, aux précieuses _Archives municipales de Bordeaux_, le -livre des priviléges (depuis _la Philippine_, 1295), et le livre dit -_des Bouillons_ (actes et traités, depuis 1259). Celui-ci était -autrefois enchaîné à une table, et il en porte encore la chaîne. J'en -ai parlé déjà dans mon _Rapport au ministre de l'instruction publique -sur les bibliothèques et archives du sud-ouest de la France_, 1836.] - -[Note 108: De plus, la Guienne et la Gascogne perdaient un commerce de -transit; les draps anglais traversaient ces provinces pour entrer en -Espagne. Amelgard.] - -[Note 109: Il en partit un si grand nombre que Bordeaux en fut, -dit-on, presque dépeuplé pour quelques années. (Chronique -Bourdeloise).] - -[Note 110: Le roi avait ordonné aux soldats de payer tout ce qu'ils -prendraient; s'ils prenaient sans payer, ils devaient rendre et -_perdre leur solde pour quinze jours_. Cette pénalité, fort douce, dut -être plus efficace que les plus rigoureuses, parce qu'elle put être -sérieusement appliquée. V. Jean Chartier et Mathieu de Coucy, p. 216, -251, 406, 432, 457, 610. Voir particulièrement _Bibl. royale, mss. -Doat, 217, fol. 328. Ordre de punir les gens de guerre qui, en -Rouergue, ont pris des vivres sans payer, 29 septembre 1446._] - -La perte de ces villes dévouées, opiniâtres dans leur fidélité, et -abandonnées sans secours, c'était une arme terrible pour York. Ses -partisans calculaient emphatiquement qu'en perdant l'Aquitaine, -l'Angleterre avait perdu trois archevêchés, trente-quatre évêchés, -quinze comtés, cent deux baronnies, plus de mille capitaineries, etc., -etc. Puis on rappelait la perte de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, -on annonçait celle de Calais; le traître Somerset l'avait déjà vendue, -disait-on, au duc de Bourgogne. - -York se crut si fort, qu'un de ses hommes, député des communes, -proposa de le déclarer _héritier présomptif_. L'intention était -claire, mais elle était avouée trop tôt; il y avait encore de la -loyauté dans le pays. Ce mot révolta les communes; l'imprudent fut mis -à la Tour. - -Une tentative d'York à main armée ne fut pas plus heureuse; il -rassembla des troupes, et arrivé en face du roi, il se trouva faible; -il vit que les siens hésitaient, les licencia lui-même et se livra. Il -savait bien qu'on n'oserait le faire périr, qu'il en serait quitte, et -il le fut en effet, pour un serment de loyauté, serment solennel, à -Saint-Paul, sur l'hostie. Mais qu'importe? dans ces guerres anglaises, -nous voyons les chefs de factions jurer sans cesse, et le peuple n'en -paraît pas scandalisé. - -La reine, en ce moment, avait l'espoir de regagner le coeur des -Anglais, de leur prouver que la Française ne les trahissait pas; elle -voulait reprendre aux Français la Guienne. Ce pays était déjà las de -ses nouveaux maîtres; il ne voulait point se soumettre à la loi -générale du royaume, selon laquelle les villes logeaient et payaient -les compagnies d'ordonnance; il trouvait fort mauvais que le roi -gardât la province avec ses troupes, qu'il ne se reposât pas sur la -foi gasconne[111]. Les seigneurs aussi, qui avaient laissé leurs fiefs -et qui avaient hâte de les revoir, assuraient à Londres[112] que les -Anglais n'avaient qu'à se montrer en mer et que tout serait à eux. La -reine et Somerset avaient grand besoin de ce succès, ils désiraient -sincèrement réussir; ils envoyèrent Talbot. Cet homme de -quatre-vingts ans était, de coeur et de courage, le plus jeune des -capitaines anglais, homme loyal surtout et dont la parole inspirerait -confiance; on lui donna pouvoir pour traiter, pardonner, aussi bien -que pour combattre. - -[Note 111: Le pseudonyme Amelgard, tout Bourguignon de coeur et peu -favorable à Charles VII, avoue toutefois que c'était là l'unique objet -des plaintes de la Guienne. À ces plaintes, les gens du roi -répondaient que l'argent payé pour les troupes était dépensé par elles -dans les villes mêmes qui payaient. Notice des mss., I, 432.] - -[Note 112: V. le chroniqueur connu sous le nom d'Amelgard. Notice des -mss., I, 431.] - -Les Bordelais mirent eux-mêmes Talbot dans leur ville, lui livrant la -garnison, qui ne se doutait de rien. En plein hiver, il reprit les -places d'alentour. Le roi, occupé ailleurs et comptant trop sans doute -sur les troubles de l'Angleterre, avait dégarni la province de -troupes. Ce ne fut qu'au printemps qu'une armée vint disputer le -terrain à Talbot. Les Français, suivant la direction de Bureau, -voulurent d'abord se rendre maîtres de la Dordogne et assiégèrent -Châtillon, à huit lieues de Bordeaux. Talbot les y trouva bien -retranchés, et dans ces retranchements une formidable artillerie. Il -n'en tint pas grand compte, et les Français le confirmèrent à dessein -dans ce mépris. Le matin, pendant qu'il entendait sa messe, on vient -lui dire que les Français s'enfuient de leurs retranchements. «Que -jamais je n'entende la messe, dit le fougueux vieillard, si je ne -jette ces gens-là par terre[113]!» Il laisse tout, messe et chapelain, -pour courir à l'ennemi; un des siens l'avertit de l'erreur, il le -frappe et va son chemin. - -[Note 113: «Jamais je n'oiray la messe, ou aujourdhuy jauray rué jus -la compagnie des François, estant en ce parc icy devant moy.» Mathieu -de Coucy.] - -Cependant, derrière les retranchements, derrière les canons, le sage -maître des comptes, Jean Bureau, attendait froidement ce paladin du -moyen âge[114]. Talbot arrive sur son petit cheval, signalé entre tous -par un surtout de velours rouge. À la première décharge, il voit tout -tomber autour de lui; il persiste, il fait planter son étendard sur la -barrière. La seconde décharge emporte l'étendard et Talbot. Les -Français sortent; on se bat sur le corps, il est pris et repris[115]; -dans la confusion, un soldat lui met, sans le connaître, sa dague -dans la gorge. Le désastre des Anglais fut complet; au rapport des -hérauts, chargés de compter les morts, ils en laissèrent quatre mille -sur la place. - -[Note 114: Non pas toutefois tellement _paladin_, qu'il n'ait soigné, -en véritable Anglais, ses intérêts d'argent et de fortune. Nous avons -plusieurs actes relatifs aux grands biens qu'il se laissa donner: -comté de Shrewsbury, comté de Clermont-en-Beauvaisis, capitainerie de -Falaise, etc. V. aussi, sur les dons faits à Talbot, M. -Berriat-Saint-Prix, Histoire de Jeanne d'Arc, p. 159, d'après les -Registres du Trésor des chartes, 173-175.--Ce qui n'est pas moins -caractéristique, c'est qu'en arrivant à Bordeaux, Talbot commence par -faire donner à Thomas Talbot (quelque petit parent, ou bâtard?) -l'office lucratif de _clerc du marchié_. Rymer, V. 1455, 17 janvier.] - -[Note 115: Il fut défiguré, ce qui donna lieu à une scène touchante -que l'historien français raconte dans tous ses détails avec une noble -compassion: «Auquel herault de Tallebot il fut demandé: s'il voyoit -son maistre, s'il le reconnoistroit bien. À quoi il respondit -joyeusement, croyant qu'il fust encore vivant... Et sur ce, il fut -mené au lieu... et on luy dist: Regardez si c'est là vostre maistre. -Lors il changea tout à coup de couleur, sans de prime face donner -encore son jugement... Neantmoins il se mit à genoux, et dit -qu'incontinent on en sçauroit la vérité; et lors il lui fourra l'un -des doigts de sa main dextre dans sa bouche, en disant ces mots: -«Monseigneur mon maistre, Monseigneur mon maistre, ce estes-vous! je -prie à Dieu qu'il vous pardonne vos meffaits! J'ay esté vostre -officier d'armes quarante ans, ou plus; il est temps que je vous le -rende!...» en faisant piteux crys et lamentations, et en rendant eau -par les yeux très-piteusement. Et lors, il devestit sa cotte d'armes -et la mit sur son dict maistre.» Mathieu de Coucy.] - -La Guienne fut reprise, moins Bordeaux, que l'on resserra en occupant -tout ce qui l'environnait. Du côté même de la mer, la flotte anglaise -et bordelaise ne put empêcher celle du roi de venir fermer la Gironde. -À vrai dire, il n'y avait pas de flotte royale; mais la rivale de -Bordeaux, La Rochelle, avait envoyé seize vaisseaux armés[116]; la -Bretagne en avait prêté d'autres, auxquels s'étaient joints quinze -gros navires hollandais[117], sans compter ceux que le roi avait pu -emprunter en Castille. - -[Note 116: Arcère, Histoire de La Rochelle, I, 275.] - -[Note 117: Mathieu de Coucy dit à tort que ces vaisseaux appartenaient -au duc de Bourgogne; le duc avait en ce moment, ainsi qu'on le verra, -des intérêts tout opposés à ceux du roi, il était fort mécontent de -lui. Il est probable que les Hollandais, sujets fort indépendants de -Philippe, envoyèrent ces vaisseaux malgré lui.] - -Cette grande ville de Bordeaux avait pour garnison toute une armée, -anglaise et gasconne; mais le nombre même était un inconvénient pour -une ville qui ne recevait plus de vivres; d'autre part, entre ces -défenseurs l'intérêt était divers, le danger inégal; la ville prise, -les Anglais ne risquaient rien autre chose que d'être prisonniers de -guerre; les Gascons avaient fort à craindre d'être traités comme -rebelles. Ils se méfiaient les uns des autres. Déjà les Anglais des -places voisines avaient fait leur traité à part[118]. - -[Note 118: Id.] - -Les Bordelais alarmés envoyèrent au roi, ne demandant rien de plus -que les biens et la vie. Mais il voulait faire un exemple; il ne -promit rien. Les députés s'en allaient assez tristes, lorsque le grand -maître de l'artillerie, Jean Bureau, s'approchant du roi, lui dit: -«Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places -propres aux batteries; si tel est votre bon plaisir, je vous promets -sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai démoli la ville.» - -Cependant le roi lui-même désirait un arrangement; la fièvre était -dans son camp; il se relâcha de sa sévérité, se contenta de cent mille -écus et du bannissement de vingt coupables; tous les autres avaient -leur grâce; les Anglais s'embarquaient librement. La ville perdit ses -priviléges[119]; mais elle resta une capitale; elle ne dépendit point -des Parlements de Paris ni de Toulouse; le Parlement de Bordeaux ne -tarda pas à être institué, et il étendit son ressort jusqu'au -Limousin, jusqu'à la Rochelle. - -[Note 119: Quant à son commerce, Bordeaux ne le perdit pas pour -longtemps. L'esprit mercantile, plus fort chez les Anglais que -l'orgueil même, ne leur permit pas de renoncer au commerce de vins de -Guienne. Ils subirent toutes les humiliations qu'on voulut. Il faut -voir les conditions auxquelles les anciens maîtres du pays obtenaient -de venir commercer dans leur capitale de Guienne. Ils devaient porter -tous ostensiblement la croix rouge; ils ne pouvaient aller dans la -banlieue sans avoir la permission écrite du maire. S'ils voulaient -traverser la province, aller à Bayonne, les gouverneurs les y -faisaient conduire à leurs dépens, sous la garde d'un archer. -_Archives, Supplément au Trésor des chartes, J. 925._] - - * * * * * - -L'Angleterre avait perdu en France, la Normandie, l'Aquitaine, tout, -excepté Calais... - -La Normandie, une autre elle-même, une terre anglaise d'aspect, de -productions, qu'elle devait toujours voir en face pour la -regretter;--l'Aquitaine, son paradis de France, toutes les -bénédictions du Midi, l'olivier, le vin, le soleil. - -Il y avait presque trois siècles que l'Angleterre avait épousé -l'Aquitaine avec Éléonore, plus qu'épousée, aimée, souvent préférée à -elle-même. Le Prince noir se sentait chez lui à Bordeaux; il était -comme étranger à Londres. - -Plus d'un prince anglais était né en France, plus d'un y était mort et -avait voulu y être enseveli. Le sage régent de France, le duc de -Bedford, fut ainsi enterré à Rouen. Le coeur de Richard Coeur de Lion -resta à nos religieuses de l'abbaye de Fontevrault. - -Ce n'était pas de la terre seulement que l'Angleterre avait perdue, -c'étaient ses meilleurs souvenirs, deux ou trois cents ans d'efforts -et de guerres, la vieille gloire et la gloire récente. Poitiers et -Azincourt, le Prince noir et Henri V... Il semblait que ces morts -s'étaient jusque-là survécu en leurs conquêtes, et qu'alors seulement -ils venaient de mourir. - -Le coup fut si douloureusement ressenti par l'Angleterre, qu'on put -croire qu'elle en oublierait ses discordes, qu'au moins elle y ferait -trêve. Le Parlement vota des subsides, non pour trois ans, comme -c'était l'usage, mais «pour la vie du roi.» Il vota une armée presque -aussi forte que celle d'Azincourt, vingt mille archers. - -Le difficile était de les lever. Il n'y avait partout dans le peuple -qu'abattement, découragement, peur des guerres lointaines... une peur -orgueilleuse qui se faisait mécontente, indignée; le coeur avait -baissé, non l'orgueil. Il y avait péril à éclaircir ce triste -mystère... Le Parlement se rabattit de vingt mille archers à treize -mille[120], et on n'en leva pas un. - -[Note 120: Turner; Parl. Rolls.] - -La main de Dieu pesait sur l'Angleterre. Après avoir tant perdu au -dehors, elle semblait au moment de se perdre elle-même. La guerre -qu'elle ne faisait plus en France, elle l'avait dans son sein, une -guerre sourde jusque-là, sans bataille, sans victoire pour personne; -il n'y avait pas même ce triste espoir que le pays retrouvât l'unité -pour le triomphe d'un parti. Somerset était fini, et York ne pouvait -commencer. La royauté n'était pas abolie, mais elle tombait chaque -jour davantage dans la solitude et le délaissement. Le roi, ayant -distribué, engagé son domaine et ne recevant rien du Parlement, était -le plus pauvre homme du royaume. La nuit des Rois, au banquet de -famille, le roi et la reine se mirent à table, et l'on n'eut rien à -leur servir[121]. - -[Note 121: «À l'heure du disner, quand ils penserent seoir à table, il -n'y avoit rien comme de prest, dautant que les officiers qui avoient -accoustumé de les servir et faire leurs provisions ne sçavoient où -avoir et recouvrer argent; car on ne vouloit plus rien leur bailler et -délivrer sans argent comptant.» Mathieu de Coucy.] - -Le bon Henri prenait tout en patience. Humble au milieu de ses -orgueilleux lords, vêtu comme le moindre bourgeois de Londres[122], -ami des pauvres et charitable, tout pauvre qu'il était lui-même. Tout -le temps qu'il ne passait pas au conseil, il l'employait à lire les -anciennes histoires[123], à méditer la sainte Écriture. Cet âge dur le -nomma un simple; au moyen âge, c'eût été un saint. Il parut -généralement au-dessous de la royauté, et quelquefois il était -au-dessus; en dédommagement de la prudence vulgaire qui lui manquait, -il semble avoir été, en certains moments, éclairé d'un rayon d'en -haut[124]. - -[Note 122: «Obtusis sotularibus et ocreis... ad instar coloni. Togam -etiam longam cum capucio rotulato, ad modum burgensis.» Blakman, De -Virtutibus et Miraculis Henri VI, ap. Hearne, p. 298.] - -[Note 123: «Aut in regni negotiis cum consilio suo tractandis, aut in -Scripturarum lectionibus vel in scriptis aut chronicis legendis.» -Ibidem, p. 299.] - -[Note 124: Lorsqu'il était enfermé à la Tour, il crut voir une femme -qui voulait noyer son enfant; il avertit; on trouva la femme, et -l'enfant fut sauvé.] - -Ce fut le sort de cet homme de paix[125] de passer toute sa vie au -milieu des discordes, d'assister à une interminable discussion sur son -propre droit. On voit, par quelques sages paroles qui restent de lui, -qu'il ne rassurait sa conscience que _par la longue possession_[126]. -Il avait régné quarante ans; son père avait régné avant lui et encore -son grand-père Henri IV... Mais si le grand-père avait usurpé, -pouvait-il transmettre? Il y avait là de quoi faire songer le saint -roi, dans ses longues heures de méditation et de prière... Les revers -de France n'étaient-ils pas une sorte de jugement de Dieu, un signe -contre la maison de Lancastre?... Cette maison avait régné longtemps -par l'Église et avec elle; mais voilà que l'Église s'en éloignait peu -à peu. Dieu retirait à lui les grands prélats qui avaient gouverné le -royaume, le cardinal Winchester, le chancelier évêque de Chichester, -celui enfin à qui le roi se confiait, comme à l'un des plus sages -lords, le primat d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry. - -[Note 125: Cet esprit de paix se montre à merveille dans le fait -suivant: «Edmond Gallet dit qu'il fut envoyé au roy d'Angleterre pour -l'inviter à faire une descente en Normandie pendant que le roy de -France étoit occupé contre son fils en Dauphiné. Sur quoy le roy -d'Angleterre demanda quelle personne estoit son oncle de France, et -l'envoyé répondit qu'il ne l'avoit vu qu'une fois à cheval et luy -sembla gentil prince, et une autre fois en une abbaye de Caen, où il -lisoit une chronique, et lui sembla estre le mieux lisant qu'il vist -oncques. Après quoy le roy d'Angleterre dit qu'il s'étonnoit comment -les princes de France avoient si grande volonté de luy faire -desplaisir;» puis il ajouta: «Au fort, autant m'en font ceux de mon -pays.» Déposition rapportée par Dupuy dans la notice qu'il a donnée du -procès de Jean d'Alençon, à la suite de celui des Templiers, in-12, p. -419.] - -[Note 126: «Mon père a régné paisiblement jusqu'au bout de sa vie. Son -père, mon aïeul, fut aussi roi. Et moi, dès le berceau, j'ai été -couronné, reconnu par tout le royaume; j'ai porté quarante ans la -couronne, et tous m'ont fait hommage...»--Au reste, quel que fût son -droit, il n'eût pas consenti, pour le défendre, à la mort d'un seul -homme. Entrant un jour à Londres, il vit les membres d'un traître que -l'on avait exposés: «Ôtez, ôtez, dit-il; à Dieu ne plaise qu'un -chrétien soit traité si cruellement pour moi!» Blakman, ap. Hearne.] - -Les pacifiques s'en allaient; mais les violents ne manquaient pas -moins; Suffolk avait péri, Somerset était enfermé à la Tour, la reine -était malade; elle allait mettre au monde un prince, une victime pour -la guerre civile[127]. Le pauvre roi, délaissé de tous ceux qui -jusque-là le soutenaient, qui voulaient pour lui, finit par -s'abandonner lui-même; son faible esprit déserta et s'en alla dès lors -vers de meilleures régions[128]. - -[Note 127: Je regrette de n'avoir pu consulter sur Marguerite le -curieux ouvrage de miss Agnès Strickland: Lifes of the Queens of -England.] - -[Note 128: Tenait-il uniquement cette disposition de la folie de son -grand-père, Charles VI? Son père, Henri V, qui fit preuve d'un -jugement si ferme, était toutefois fort excentrique dans sa jeunesse; -on se rappelle qu'il se présenta un jour à son père dans le costume -d'un fol. Son portrait a quelque chose de bizarre et de béat, si j'en -juge du moins par la belle gravure que M. Endell Tyler a donnée, -d'après l'original de Kensington, en tête de ses Memoirs of Henry the -fifth.] - -En cela, fort innocemment, il embarrassa ses ennemis. On sait que dans -la subtile théorie de la loi anglaise le roi est parfait, qu'il ne -peut ni mourir ni se tromper[129], ni oublier, ni être en -démence[130]. Il fallait donc obtenir de lui un mot contre lui, tout -au moins un signe[131] par lequel il semblerait approuver la création -d'un régent, et la nomination d'un primat. Chez ce peuple formaliste, -il n'y avait pas moyen de passer outre; si le roi ne faisait entendre -sa volonté, il n'y avait point de gouvernement civil ni -ecclésiastique, point de magistrat ni d'évêque, point de _paix du -roi_ ni de Dieu; il n'y avait plus l'État, l'Angleterre était morte -légalement. - -[Note 129: Sir Edward Coke admet à grand'peine que le roi, immortel -_in genere_, meure pourtant _in individuo_. Howell' state trials, II, -624.--Blakstone, I, 247. Allen, Prerogative, passim.] - -[Note 130: C'est comme une sorte de vertu magique, attribuée par les -jurisconsultes au grand sceau royal: sa possession rendait légal tout -gouvernement... Richard II, âgé de dix ans et demi, fut supposé en -état de régner sans l'assistance d'une régence. (Hallam.)] - -[Note 131: Il nous reste un compte terrible de tous les médicaments -que le Parlement employa pour essayer de remettre le roi en état -d'exprimer une volonté: «Clisteria, suppositoria, caputpurgia, -gargarismata, balnea, emplastra, emoroidarum provocationes, etc.» -Rymer, 6 april, 1454.] - -Une députation de douze paires laïques et ecclésiastiques fut envoyée -à Windsor. «Ils attendirent que le roi eût dîné, et ensuite l'évêque -de Chester lui présenta respectueusement les premiers articles de la -demande; mais il ne répondit pas. Le prélat expliqua le reste; mais -pas un mot, pas un signe. Les lamentations, les exhortations des lords -n'eurent pas plus d'effet. Ils allèrent dîner, et revinrent ensuite -près du roi. Ils le touchèrent, le remuèrent, sans obtenir ni parole, -ni attention. Ils le firent conduire par deux hommes de cette salle -dans une autre, le remuèrent encore et travaillèrent à le tirer de -cette insensibilité léthargique. Tout fut inutile; la personne royale -pouvait encore respirer et manger, mais elle ne parlait plus, -n'entendait plus, ne comprenait plus[132].» - -[Note 132: Parl. rolls.] - - * * * * * - -Arrêtons-nous en présence de cette muette image d'expiation. Ce -silence parle haut; tout homme, toute nation l'entendra: à vrai dire, -il n'y a plus de nation devant de tels spectacles, ni Français, ni -Anglais, mais seulement des hommes. - -Si pourtant nous voulions l'envisager au point de vue de la France, ce -serait seulement pour nous demander de sang-froid, sans rancune, ce -qui reste de tout ceci. - -Les Anglais, nous l'avons dit, laissent peu sur le continent, si ce -n'est des ruines. Ce peuple sérieux et politique, dans cette longue -conquête, n'a presque rien fondé[133].--Et avec tout cela ils ont -rendu au pays un immense service qu'on ne peut méconnaître. - -[Note 133: Quelques églises, surtout en Guienne, ont un assez grand -nombre de tours et de bastilles. Les villes et bastilles anglaises -sont très-reconnaissables; elles ont été fondées, non sur les -montagnes, mais près des eaux, en plaine; elles se composent -ordinairement de huit rues qui se coupent à angle droit; il y a au -centre une place avec des portiques grillés qu'on pouvait fermer dans -un danger. Telle est encore Sainte-Foix-la-Longue, et quelques petites -villes du Périgord et de l'Agénois. Il semble que sous Louis XI on ait -imité cette disposition. (Observation de M. Dessalles.) - -Voilà pour les constructions. Quant aux institutions, je n'en vois -point ici qui aient le caractère anglais. Nos _francs archers_ ne -furent pas précisément imités des archers anglais; une institution si -naturelle sortait d'elle-même du besoin de la défense.--De toutes les -provinces conquises par les Anglais, la Normandie est, je crois, la -seule où ils aient montré quelque esprit d'administration.] - -La France jusque là vivait de la vie commune et générale du moyen âge -autant et plus que de la sienne; elle était catholique et féodale -avant d'être française. L'Angleterre l'a refoulée durement sur -elle-même, l'a forcée de rentrer en soi. La France a cherché, a -fouillé, elle est descendue au plus profond de sa vie populaire; elle -a trouvé, quoi? la France. Elle doit à son ennemi de s'être connue -comme nation. - -Il ne fallait pas moins, pour nous calmer, qu'une pensée si grave, que -cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramenés vers la -mer, nous portions sur la plage, de la Hogue à Dunkerque, tout ce -pesant passé... Eh bien! déposons-le aux marches de la nouvelle -Église, sur cette pierre d'oubli, qu'une bonne et pieuse Anglaise a -placée à Boulogne[134], pour relever ce qu'ont détruit nos pères. «Qui -de là ne dira volontiers à cette mer, aux dunes opposées: «My curse -shall be forgiveness[135]!» - -[Note 134: Peu de temps avant 1830, une demoiselle anglaise vint -trouver M. l'abbé Haffreingnes, directeur d'un collége à Boulogne: -«Monsieur l'abbé, lui dit-elle, je sais que vous songez à rebâtir la -cathédrale de Boulogne; les Anglais, mes ancêtres, en ont commencé la -ruine; comme Anglaise, je voudrais expier ce qu'ils ont fait, autant -qu'il est en moi; voilà ma souscription, c'est bien peu de chose, -vingt-cinq francs!--Mademoiselle, répondit le prêtre, votre foi me -décide. Dès demain, on commencera les travaux; vos vingt-cinq francs -achèteront la première pierre.» Aussitôt il commanda soixante mille -francs de travaux, et depuis il y a mis cinq cent mille francs de sa -fortune. V. la brochure de M. Francis Nettement: À la ville de -Boulogne.] - -[Note 135: «Ma malédiction sera... le pardon.» Byron.] - -On voit mieux de ce point... On y voit l'Océan rouler sa vague -impartiale de l'une à l'autre rive. On y distingue le mouvement -alternatif de ces grandes eaux et de ces grands peuples. Le flot qui -porta là-bas César et le christianisme rapporte Pélage et Colomban. Le -flux pousse Guillaume, Éléonore et les Plantagenets; le reflux ramène -Édouard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous -Louis XVI, c'est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la -liberté; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'égalité... -Tel est ce majestueux balancement, cette féconde alluvion qui alterne -d'un bord à l'autre... Non, cette mer n'est pas _la mer stérile_[136]. - -[Note 136: Homère.] - -Dure l'émulation, la rivalité! sinon la guerre... Ces deux grands -peuples doivent à jamais s'observer, se jalouser, s'imiter, se -développer à l'envi: «Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se -haïr. Dieu les a placés en regard, comme deux aimants prodigieux qui -s'attirent par un côté et se fuient par l'autre; car ils sont à la -fois ennemis et parents[137].» - -[Note 137: De Maistre.] - - - - -LIVRE XII - - - - -CHAPITRE PREMIER - -CHARLES VII. PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE. - -1436-1453 - - -Au moment où l'on apprit à la cour de Bourgogne que Talbot débarquait -en Guienne, un confident de Philippe le Bon ne put s'empêcher de dire: -«Plût à Dieu que les Anglais fussent aussi bien à Rouen et dans toute -la Normandie[138].» - -[Note 138: «M. de Croy lui avoit dit que M. de Bourgogne savoit -certainement que se n'eusse esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée -du Roy tournoit sur luy. Et aussi, quant les nouvelles allèrent en -Flandre... que Bourdeaux estoit anglois, plusieurs chevaliers et -escuyers dudit pays... dirent ces mots, au moins l'ung d'eulx, qu'on -dit estre des plus prouchains de mondit seigneur de Bourgogne: Pleust -à Dieu que les Anglois fussent aussi bien à Rouen et par toute -Normandie comme à Bourdeaux; car, se n'eust esté la prinse de -Bourdeaux, nous eussions eu à besogner.» _Bibl. royale, fonds Baluze, -ms. A, fol. 45._] - -C'est qu'à ce moment même le roi avait à Gand des envoyés, il essayait -d'intervenir entre le duc et les Flamands en armes; sans le -débarquement de Talbot, il allait peut-être, comme suzerain et -protecteur, venir en aide à la ville de Gand. - -Au reste, la mésintelligence avait commencé bien avant, dès le traité -d'Arras; la guerre diplomatique datait de la paix même. La maison de -Bourgogne, cette branche cadette de France, devient peu à peu ennemie -de la France, anglaise de volonté; bientôt elle le sera d'alliance et -de sang. La duchesse de Bourgogne, la sérieuse et politique Isabelle, -qui est Lancastre du côté de sa mère, viendra à bout de marier son -fils à une Anglaise, Marguerite d'York; celle-ci, à son tour, donnera -sa belle-fille à l'Autrichien Maximilien, qui compte les Lancastre -parmi ses aïeux maternels; en sorte que leur petit-fils, l'étrange et -dernier produit de ces combinaisons, Charles-Quint, Bourguignon, -Espagnol, Autrichien, n'en est pas moins trois fois Lancastre[139]. - -[Note 139: Le vieux chroniqueur de la maison de Bourgogne, qui en -avait bien la tradition, dit au père de Charles-Quint: «Quant à la -lignée de Portugal, dont le roy vostre père et vous estes issus, -n'estes pas ou serez (vous ou les vostres) sans querelle du royaume -d'Angleterre, et principalement de la duché de Lancastre.» Et plus -loin: «Quand je pense à ce quartier d'Angleterre où par droit vous -vous devez appuyer et soustenir en vos affaires...» Olivier de la -Marche. Introd., ch. IV.] - -Tout cela se fit doucement, lentement, un long travail de haine par -des moyens d'amour, par alliances, mariages, et de femmes en femmes. -Les Isabelle, les Marguerite et les Marie, ces rois en jupes des -Pays-Bas (qui n'en souffraient guère d'autres), ont pendant plus d'un -siècle ourdi de leurs belles mains la toile immense où la France -semblait devoir se prendre[140]. - -[Note 140: Il est bien entendu qu'il n'y eut pas conspiration -expresse, ni plan, ni dessein fixe, mais seulement action constante -d'une même passion, haine et jalousie persévérante.] - -Dès maintenant la lutte est entre Charles VII d'une part, de l'autre -Philippe le Bon et sa femme Isabelle, lutte entre le roi et le duc, -entre deux rois plutôt, et Philippe n'est pas le moins roi des deux. - -Il a certainement plus de prise sur le roi que Charles VII n'en a sur -lui. Il tient toujours Paris de près par Auxerre et Péronne, tandis -que, tout autour, ses beaux cousins, ses chevaliers de la Toison, -occupent les postes de Nemours, de Monfort et de Vendôme. Au centre -même de la France, s'il y voulait entrer, le duc d'Orléans lui -donnerait passage sur la Loire. Partout, les grands sont ses amis; ils -l'aiment davantage à mesure que le roi devient maître. Où il n'agit -pas, il influe; tandis que sur toute la frontière, il acquiert, prend, -hérite, achète et cerne peu à peu le royaume, il est déjà partout au -coeur. - -Le roi, quelle arme a-t-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute -juridiction; mais les provinces françaises de son adversaire, bien -loin de réclamer cette juridiction, craignent de se rattacher au -royaume, de partager ses extrêmes misères. La Bourgogne, par exemple, -à qui son duc ne demandait guère que des hommes, presque point -d'argent, n'eût voulu pour rien au monde avoir affaire au roi[141]. - -[Note 141: «Item, ils appellent les subjez du Roy qui vont es païs de -mondit seigneur de Bourgogne: Traîtres, vilains, serfs, allez, _allez -payer vos tailles_, et plusieurs autres villenies et injures.» -_Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 258, nº 25.] - -Les pays, au contraire, qui se croyaient bien sûrs de n'être pas -français, qui ne craignaient pas les empiétements de la fiscalité -française, hésitaient moins à recourir au roi, à invoquer, sinon sa -juridiction, au moins son arbitrage. Liége et Gand étaient en -correspondance habituelle avec la France; le roi y avait un parti, il -y tenait des gens pour profiter des mouvements, pour les exciter -quelquefois. Ces formidables machines populaires lui servaient, quand -son adversaire avançait trop sur lui, à le tirer en arrière et -l'obliger de tourner la tête. - -C'était la force et la faiblesse du duc de Bourgogne d'avoir ces -grosses villes, ces populations si nombreuses, si riches, mais si -agitées. Dans cette mort du XVe siècle, lui, il gouvernait des -vivants. Quoi de plus beau que la vie, mais quoi de plus inquiet, de -plus difficile à régler?... Une vie puissante bouillonnait dans les -Flandres. - - * * * * * - -Que ce pays ait contenu tant de germes de troubles, on peut s'en -étonner. La Flandre, c'est le travail; le travail, n'est-ce pas la -paix?... Le laborieux tisserand de Flandre semble au premier coup -d'oeil le frère des _humiliati_ lombards, l'imitateur des pieux -ouvriers de saint Antoine et de saint Pacôme, de ces bénédictins -auxquels saint Benoît dit: «Être moine, c'est travailler[142].» Quoi -de plus saint et de plus pacifique?... Ce tisserand paraît presque -plus moine que le moine; seul, dans l'obscurité de l'étroite rue, de -la cave profonde, créature dépendante des causes inconnues, qui -allongent le travail, diminuent le salaire, il se remet de tout à -Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-même, sinon aimer -et croire. On appelait ces ouvriers _beghards_ (ceux qui prient) ou -_lollards_[143], d'après leurs pieuses complaintes, leurs chants -monotones, comme d'une femme qui berce un enfant[144]. Le pauvre -reclus se sentait bien toujours mineur, toujours enfant, et il se -chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquiète et gémissante -volonté aux genoux de Dieu. - -[Note 142: «Tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum vivunt.» -S. Benedicti regula.] - -[Note 143: «Lollhardus, lullhardus, lollert, lullert.» Mosheim, De -Beghardis et Beguinabus, append. p. 583.] - -[Note 144: En anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_, -endormir; en vieil allemand, _lullen_, _lollen_, _lallen_, chanter à -voix basse; en allemand moderne, _lallen_, balbutier.] - -Doux et féminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de béguines que -de beghards. Quelques-unes, de leur vivant, furent tenues pour -saintes; témoin celle de Nivelle que le roi de France, Philippe le -Hardi, envoya consulter. Généralement, elles vivaient ensemble dans -des béguinages où se trouvaient unis des ateliers et des écoles, et à -côté il y avait l'hôpital où elles soignaient les pauvres. Ces -béguinages étaient d'aimables cloîtres, non cloîtrés. Point de voeux, -ou très-courts; la béguine pouvait se marier; elle passait, sans -changer de vie, dans la maison d'un pieux ouvrier. Elle la -sanctifiait; l'obscur atelier s'illuminait d'un doux rayon de la -grâce. - -«Il ne faut pas que l'homme soit seul.» Cela est vrai partout, bien -plus en ces contrées, dans ce pluvieux Nord (qui n'a pas la poésie du -Nord des glaces), sous ces brouillards, dans ces courtes journées... -Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernières alluvions, sables, -boues et tourbières, par lesquels les grands fleuves, ennuyés de leur -trop long cours, meurent, comme de langueur, dans l'indifférent -Océan[145]? - -[Note 145: Tout cela est peut-être plus frappant encore en Hollande -qu'en Flandre. Combien la famille m'y semblait touchante, quand je -voyais dans les basses prairies, au-dessous des canaux, ces doux -paysages de Paul Potter, dans un pâle soleil d'après-midi ces bonnes -gens si paisibles, ces bestiaux, ces vaches laitières parmi les -enfants... J'aurais voulu exhausser leurs digues; je craignais que ces -eaux ne se trompassent un jour, comme fit l'Océan quand il couvrit -d'une nappe soixante villages, et mit à la place la mer -d'Harlem...--Chose curieuse, là même où la terre manque, la famille -continue. Le gros bateau hollandais (dont l'étranger inintelligent se -moque) ne doit pas être jugé comme un bateau, mais bien comme une -maison, une arche, où la femme, les enfants, les animaux domestiques -vivent commodément ensemble. La Hollandaise y est chez elle et -parfaitement établie, soignant les enfants, étendant le linge, -souvent, au défaut du mari, dirigeant le gouvernail. L'être aquatique, -vivant là dans une lente et perpétuelle migration, s'y est fait un -monde à lui; pourvu qu'il ne compromette pas ce petit monde, peu lui -importe d'aller vite; jamais il ne changera la forme (lourde, mais -sûre) de cette embarcation de famille, jamais il ne se hâtera. À voir -sa lenteur, vous diriez plutôt qu'il craint d'arriver. V. dans le tome -XVI le chapitre sur la Hollande (Louis XIV, 1860).] - -Plus la nature est triste, plus le foyer est cher. Là, plus -qu'ailleurs, on a senti le bonheur de la vie de famille, des travaux, -des repos communs... Il y a peu d'air et peu de jours peut-être sous -ces étages qui surplombent, et pourtant la Flamande trouve encore -moyen d'y élever une pâle fleur. Il n'importe guère que la maison soit -sombre, l'homme ne peut s'en apercevoir; il est près des siens, son -coeur chante... Qu'a-t-il besoin de la nature? Dans quelle campagne -verrait-il plus de soleil que dans les yeux de sa femme et de ses -enfants?[146] - -[Note 146: Douceurs infinies du travail en famille! celui-là seul les -sent bien, dont le foyer s'est brisé... Cette larme sera pardonnée (à -l'homme? non), à l'historien au moment où ce travail va finir, où la -famille elle-même est compromise dans plus d'un pays, lorsque la -machine à lin va supprimer nos fileuses, celles de la Flandre (1841). - -«Il y aura un rayon de soleil pour toi dans les yeux de ta -grand'mère...» Je trouve ceci dans une admirable petite histoire (_La -Fée hirondelle_), qui serait devenue un livre du peuple, si l'auteur -ne l'eût cachée parmi ses traductions. Éducation familière, traduction -de l'anglais, par mesdames Belloc et Montgolfier, t. IV.] - -La famille, le foyer, c'est l'amour. Et c'est aussi le nom d'amour ou -d'_amitié_[147] qu'ils donnaient à la famille de choix, à la grande -confrérie ou commune. L'on disait l'_amitié_ de Lille, l'_amitié_ -d'Aire, etc. Cela s'appelait encore (et plus souvent) _ghilde_[148], -ou contribution, sacrifice mutuel[149]. Tous pour chacun, chacun pour -tous, leur mot de ralliement à Courtrai: «Mon ami, mon bouclier.» - -[Note 147: V. Ducange, verb. AMICITIA. Ordonn. XII, 563, etc.] - -[Note 148: V. l'étrange formule du _sang versé sous la terre_, dans -mes Origines du droit, p. 195, d'après une note de P. E. Muller sur le -Laxdaela-Saga (1826, in-4º, p. 59): «...Ils vinrent au promontoire -Eyrarhval, et là coupèrent une bande de gazon, assez longue pour que -les deux extrémités étant attachées à la terre, le milieu pût être -soutenu par un javelot ciselé dont ils touchaient le clou de leurs -mains. Tout quatre, se plaçant sous le gazon, firent couler leur sang, -qui se répandit sur la terre d'où le gazon avait été coupé; et lorsque -leur sang se fut mêlé, ils fléchirent le genou, et, unissant leurs -mains droites, jurèrent par tous les dieux de venger la mort l'un de -l'autre comme celle d'un frère...»--V. aussi les dissertations de -Kofod Ancher (1780), de Wilda (1831), et de C. J. Fortuyn (1834).] - -[Note 149: Je traduis ici avec propriété et selon le sens primitif. Le -sens ordinaire est _association_, le sens primitif est _don_, -_contribution_ (præstatio). Que donne-t-on dans la forme originaire de -la ghilde? soi-même, son sang.] - -Simple et belle organisation. Chaque homme, chaque famille est -représentée dans la cité par sa maison qui paye et répond pour lui; le -comte, tout comme un autre, doit avoir sa maison qui réponde à son -petit nom d'Hanotin de Flandre. Chaque famille d'amis ou confrérie a -de même sa maison qu'elle orne et pare à l'envi, qu'elle sculpte et -peint au dehors, au dedans. Combien plus orneront-ils la maison de -l'_Amitié_ générale, la maison de ville! Nulle dépense ne coûtera, nul -effort pour en élargir le portail, en exhausser le beffroi, en sorte -que les villes voisines le voient de dix lieues sur les grandes -plaines, et que leurs tours fassent la révérence à la dominante tour. - -Telle apparaît au loin celle de Bruges, svelte et majestueuse tout -ensemble, par-dessus la forte halle qui gardait le trésor des dix-sept -nations. Telle s'étend, plus large de cent pieds que toute la -longueur de Notre-Dame de Paris, l'incomparable façade de la halle -d'Ypres... Celui qui rencontre dans une petite ville déserte ce -monument, digne des plus puissants empires, reste muet devant une -telle grandeur... Et la grandeur n'est pas ce qu'il faut admirer ici; -mais bien l'identité des formes, l'harmonie, l'unité de plan, celle de -volonté qui dut gouverner la ville pendant cette longue -construction[150]; vous croyez y voir un peuple voulant comme un -homme, une concorde persévérante, un siècle au moins d'_amitié_. - -[Note 150: De 1200 à 1304.--Selon M. Lambin, archiviste d'Ypres, dans -son précieux Mémoire sur l'origine de la halle aux draps (couronné par -la Société des antiquaires de la Morinie), Ypres, 1836. Nous venons de -perdre ce savant homme, qui sera difficilement remplacé (1841).] - -Vraie cathédrale du peuple, aussi haute que sa voisine, la cathédrale -de Dieu[151]. Si la première eût rempli sa destinée, si ces villes -eussent suivi jusqu'au bout leur idée vitale, la maison de l'_amitié_ -eût fini par contenir tous les amis, toute la ville; elle n'eût pas -été seulement le comptoir des comptoirs, mais l'atelier des -ateliers[152], le foyer des foyers, la table des tables, de même -qu'en son beffroi semblent s'être réunies les cloches des quartiers, -des confréries, des _justices_[153]. Par-dessus toutes ces voix, qu'il -accorde et qu'il domine, se joue souverainement le carillon de la -_loi_, avec son Martin ou Jacquemart. Cloche de bronze, homme de fer; -celui-ci est le plus vieux bourgeois de la ville, le plus gai, le plus -infatigable, avec sa femme Jacqueline... Que chantent-ils nuit et -jour, d'heure en heure, de quart en quart? un seul chant, celui du -psaume: «Quam jacundum est fratres habitare in unum?» - -[Note 151: Voir dans la cathédrale, la pierre de Jansénius, au milieu -même du choeur, mais si ingénieusement dissimulée.] - -[Note 152: C'est ce qui existait effectivement pour une partie des -fabricants d'Ypres; ils travaillaient dans la halle même: «L'étage -principal contenait les métiers des tisserands de draps et de serge... -Les différents locaux du rez-de-chaussée contenaient les peigneurs, -cardeurs, fileurs, tondeurs, foulons, teinturiers...» Lambin.] - -[Note 153: Droits de cloche, de ban, de justice, sont synonymes au -moyen âge. Le carillon n'aurait-il pas été originairement la simple -centralisation des cloches, c'est-à-dire des justices? Les dissonances -trop choquantes auront forcé à y mettre une harmonie quelconque, qui -peu à peu se sera adoucie. Le premier carillon de couvent paraît être -de 1404. Buschius, Chronicon Windesemense, p. 535, anno 1404.] - -Voilà l'idéal, le rêve? un peuple travaillant dans l'amour... Mais le -diable en est jaloux. - -Il ne lui faut pas grand'place; il aura toujours bien un coin dans la -plus sainte maison. Au sanctuaire même de piété, dans cette cellule de -béguine (d'où Lucas de Leyde a tiré son aimable Annonciation), il -trouvera prise. Où donc? Au petit ménage, «au petit jardin[154].» -Pour le cacher, il suffirait d'une feuille de ce beau lis[155]. - -[Note 154: Passage charmant de Sainte-Beuve: «Nous avons tous un petit -jardin, et l'on y tient souvent plus qu'au grand.» Port-Royal, I. Voir -dans les discours de M. Vinet, celui qui a pour titre: _Des idoles -favorites_. L'idée première est le verset: «Et le jeune homme s'en -alla triste, car il avait un _petit_ bien.» Dans les béguinages -flamands, l'esprit d'individualité est très-marqué. «En France et en -Allemagne, le béguinage était un seul couvent divisé en cellules; dans -les Pays-Bas, c'était comme un village qui comptait autant de maisons -isolées qu'il y avait de béguines.» Mosheim. Aujourd'hui, il y en a -ordinairement plusieurs dans chaque maison, mais chaque béguine a sa -petite cuisine; dans une maison où il y avait vingt filles, je -remarquai (chose minutieuse à dire, mais très-caractéristique) vingt -petits fourneaux, vingt petits moulins à café, etc. Je demande pardon -aux saintes filles d'une révélation peut-être indiscrète.] - -[Note 155: V. au Musée du Louvre l'Annonciation de Lucas de Leyde.] - -Moins qu'une feuille, un souffle, un chant... Dans la pieuse -complainte du tisserand que nous écoutions naguère, est-il sûr que -tout soit de Dieu?... Le chant qu'il se chante à lui-même ne rappelle -ni les airs rituels de l'église[156], ni les airs officiels[157] des -confréries... Ce solitaire de la banlieue, ce _buissonnier_[158], -comme on l'appelle, quelles sont ses secrètes pensées? Ne peut-il pas -lui arriver de lire quelque jour dans son Évangile que le plus petit -sera le plus grand? Rejeté du monde, adopté de Dieu, s'il s'avisait de -réclamer le monde, comme héritage de son père?... On sait qu'il menait -la vie de lollard, qu'il pêchait[159], tout en rêvant, dans l'Escaut, -ce Philippe Artevelde qui jeta là un matin son filet pour prendre la -tyrannie des Flandres. Le roi tailleur de Leyde[160] songea, en -taillant son drap, que Dieu l'appelait à tailler les royaumes... En -ces ouvriers mystiques, en ces doux rêveurs, résidait un élément de -trouble, vague et obscur encore, mais bien autrement dangereux que le -bruyant orage communal qui éclatait à la surface; des ateliers -souterrains, des caves, s'entendait, pour qui eût su entendre, un -sourd et lointain grondement des révolutions à venir. - -[Note 156: C'étaient des hymnes en langue vulgaire. (Mosheim.)] - -[Note 157: Un caractère particulier de la poésie et de la musique des -confréries allemandes (et, je crois, des confréries en général), c'est -la servilité de la tradition. V. les règles _Falsche melodie_, -_Falsche blumen_, qui proscrivent tout changement, tout -embellissement: Wagenseil, De Civitate Noribergensi; accedit de Der -Meister Singer Institutis liber, 1697, p. 531. Mon illustre ami, J. -Grimm, n'a pas insisté sur ce point de vue, peu important pour l'objet -particulier qu'il avait en vue. Ueber den altdeutschen Meistergesang, -von Jacob Grimm, Goettingen 1811.] - -[Note 158: «Quos _dumicos_ vocant.» Meyer. Je traduis _dumicos_ -par un mot consacré dans l'histoire du protestantisme: Écoles -_buissonnières_.--Les ouvriers _buissonniers_ pourraient bien être des -lollards. Le pape Grégoire XI nous représente ceux-ci comme vivant -originairement en ermites. (Mosheim.) Saint Bernard nous dit que des -prêtres quittaient leurs églises et leurs troupeaux pour aller vivre -«Inter textores et textrices.» Serm. in Canticum cantic.] - -[Note 159: Reiffenberg. Notes de son édit. de Barante, d'après Olivier -de Dixmude, IV. 165.] - -[Note 160: V. mes Mémoires de Luther. Toutefois l'originalité de Jean -de Leyde fut de porter dans le mysticisme l'esprit anti-mystique de -l'Ancien Testament.] - -Ce que le lollard est pour l'église et la commune, le tisserand -_buissonnier_ pour la confrérie[161], la campagne en général l'est -pour la ville, la petite ville pour la grande[162]. Que la petite -prenne garde d'élever trop haut sa tour, qu'elle n'aille pas fabriquer -ou vendre sans expresse autorisation... Cela est dur. Et pourtant, -s'il en eût été autrement, la Flandre n'eût pu subsister; disons -mieux, selon toute apparence, elle n'eût existé jamais. - -[Note 161: Nous trouvons les ouvriers de confrérie et de commune en -guerre avec les _buissonniers_ de la banlieue et avec les _lollards_ -(deux mots peut-être identiques): ils se plaignent au magistrat de la -concurrence qu'ils ne peuvent soutenir. Le magistrat, leur élu, se -prête à gêner, paralyser l'industrie des lollards. L'empereur Charles -IV, en dépouillant les lollards, attribue un tiers de leurs dépouilles -aux _corporations_ locales (universitatibus ipsorum locorum). Cf. -Mosheim. Les persécutions ecclésiastiques obligèrent aussi souvent les -lollards à se dire Mendiants et à se réfugier sous l'abri du -tiers-ordre de saint François. Ceux d'Anvers ne se décidèrent à vivre -en commun qu'en 1445. En 1468, ils prirent l'habit de moines _et -laissèrent le métier de tisserands_; c'est ce qu'on lisait sur un -tableau suspendu dans leur église d'Anvers.] - -[Note 162: Les preuves surabondent ici. Je remarquerai seulement que -la domination des grandes villes était souvent encore appesantie par -le despotisme tracassier des métiers: ainsi les tisserands de Damme -étaient réglementés, surveillés par ceux de Bruges; les chandeliers de -Bruges exerçaient la même tyrannie sur ceux de l'Écluse, etc. -(Delpierre.)] - -Ceci demande explication. - -La Flandre s'est formée, pour ainsi dire, malgré la nature; c'est une -oeuvre du travail humain. L'occidentale a été en grande partie -conquise sur la mer qui, en 1251, était encore tout près de -Bruges[163]. Jusqu'en 1348, on stipulait dans les ventes de terres, -que le contrat serait résilié si la terre était reprise par la mer -avant dix ans[164]. - -[Note 163: Reiffenberg. Statistique ancienne de la Belgique, dans les -Mémoires de l'Académie de Bruxelles, VII, 34, 44.] - -[Note 164: C'est du moins ce qu'affirme Guichardin dans sa Description -de la Flandre.] - -La Flandre orientale a eu à lutter tout autant contre les eaux douces. -Il lui a fallu resserrer, diriger, tant de cours d'eaux qui la -traversent. De polder en polder[165], les terres ont été endiguées, -purgées, raffermies; les parties mêmes qui semblent aujourd'hui les -plus sèches, rappellent par leurs noms[166] qu'elles sont sorties des -eaux. - -[Note 165: «Inclinat animus ut _Flandra_, nescio qua lingua fuisse -putem _Æstuaria_, ea forma qua _poldras_ vocamus.»--Je n'adopte pas -l'étymologie; mais l'opinion de M. Meyer sur le fond même est -considérable.] - -[Note 166: Beaucoup finissent en _dyck_, en _dam_, etc.] - -La faible population de ces campagnes, alors noyées, malsaines, n'eût -jamais fait à coup sûr des travaux si longs et si coûteux. Il fallait -beaucoup de bras, de grandes avances, surtout pouvoir attendre. Ce ne -fut qu'à la longue, lorsque l'industrie eut entassé les hommes et -l'argent dans quelques fortes villes, que la population débordante put -former des faubourgs, des bourgs, des hameaux, ou changer les hameaux -en villes. Ainsi généralement la campagne fut créée par la ville, la -terre par l'homme; l'agriculture fut la dernière manufacture née du -succès des autres. - -L'industrie ayant fait ce pays de rien, méritait bien d'en être -souveraine[167]. Les trois grands ateliers, Gand, Ypres et Bruges, -furent les trois membres de Flandre. Ces villes considéraient la -plupart des autres comme leurs colonies, leurs dépendances; et en -effet, à regarder ce vaste jardin où les habitations se succèdent sans -interruption, les petites villes autour d'une cité apparaissent comme -ses faubourgs, un peu éloignées d'elle, mais en vue de sa tour, -souvent même à portée de sa cloche. Elles profitaient de son -voisinage, se couvrant de sa bannière redoutée, se recommandant de son -industrie célèbre. Si la Flandre fabriquait pour le monde, si Venise -d'une part, de l'autre Bergen ou Novogorod, venaient chercher les -produits de ses ateliers, c'est qu'ils étaient marqués du sceau[168] -révéré de ses principales villes. Leur réputation faisait la fortune -du pays, y accumulait la richesse, sans laquelle on n'eût jamais pu -accomplir l'énorme travail de rendre cette terre habitable, en sorte -qu'elles pouvaient dire, avec quelque apparence: «Nous gouvernons la -Flandre, mais c'est nous qui l'avons faite.» - -[Note 167: Cela se trouva fait au XIVe siècle. Jacques Artevelde n'eut -qu'à écrire cette révolution dans les lois. L'ouvrier, _l'ongle bleu_ -(c'est le nom que lui donnaient dans le Nord les bourgeois et les -marchands), se trouva à cette époque avoir tellement multiplié, que la -commune primitive fut presque absorbée dans les confréries de métiers. -Le gouvernement des _arts_, comme on disait à Florence, prévalut -presque partout. Je parlerai ailleurs, et tout à mon aise, de la -vitalité diverse des communes. Jusqu'ici on a disserté beaucoup sur ce -sujet, mais en insistant plutôt sur les formes qu'on prenait pour le -fond. Sans doute, il est intéressant pour l'antiquaire de fouiller le -mur primitif de la commune, le cadre de pierre qui l'entoure, plus -intéressant pour l'historien d'en retrouver le cadre politique, la -constitution. Mais la constitution n'est pas la vie encore. Telle -commune a grandi par sa constitution, telle autre en dépit de la -sienne.] - -[Note 168: J'ai vu encore aux archives d'Ypres le sceau réprobateur de -la ville, où on lit ces mots français: «Condamné par Ypres.»--À Gand, -la toile, condamnée comme défectueuse et _blâmée_ par les experts, est -attachée à un anneau de fer, à la tour du Marché du vendredi, puis -distribuée aux hospices.] - -Ce gouvernement, pour être une gloire, n'en était pas moins une -charge. L'artisan payait cher l'honneur d'être de «Messieurs de Gand.» -Sa souveraineté lui coûtait bien des journées de travail; la cloche -l'appelait aux assemblées, aux élections, fréquemment aux armes. -L'assemblée armée, le _wapening_, ce beau droit germanique qu'il -maintenait si fièrement, n'en était pas moins un grand trouble pour -lui. Il travaillait moins, et d'autre part, dans ces populeuses -villes, il payait les vivres plus cher. Aussi, quantité de ces -ouvriers souverains aimaient mieux abdiquer et s'établir modestement -dans quelque bourg voisin, vivant à bon marché, fabriquant à bas prix, -profitant du renom de la ville, détournant ces pratiques. Celle-ci -finissait par interdire le travail à la banlieue. La population se -portait plus loin, dans quelque hameau qui devenait une petite ville, -dont la grande brisait les métiers[169]. De là des haines terribles, -d'_inexpiables_ violences, des siéges de Troie ou de Jérusalem autour -d'une bicoque[170], l'infini des passions dans l'infiniment petit. - -[Note 169: V. particulièrement la curieuse brochure de M. Altmeyer: -Notices historiques sur la ville de Poperinghen, Gand, 1840; et, sur -les rapports généraux des villes, la grande et importante chronique -flamande (dont le savant M. Schayès a bien voulu m'éclaircir les -passages les plus difficiles): Olivier van Dixmude, uitgegeven door -Lambin (1377-1443), Ypres, 1835, in-4º.] - -[Note 170: La plus terrible de ces histoires n'est pas, il est vrai, -flamande, mais du pays wallon: c'est la guerre de Dinan et de Bovines -sur la Meuse. V. le tome suivant.] - -Les grandes villes, malgré les petites, malgré le comte, auraient -maintenu leur domination, si elles étaient restées unies. Elles se -brouillèrent pour diverses causes, d'abord à l'occasion de la -direction des eaux, question capitale en ce pays. Ypres entreprit -d'ouvrir au commerce une route abrégée, en creusant l'Yperlé, le -rendant navigable, et dispensant ainsi les bateaux de suivre l'immense -détour des anciens canaux, de Gand à Damme, de Damme à Nieuport. De -son côté, Bruges voulait détourner la Lys, au préjudice de Gand. -Celle-ci, placée au centre naturel des eaux, au point où se -rapprochent les fleuves, souffrait de toute innovation. Malgré les -secours que les Brugeois tirèrent de leur comte et du roi de France, -malgré la défaite des Gantais à Roosebeke, Gand prévalut sur Bruges; -elle lui donna une cruelle leçon, et elle maintint l'ancien cours de -la Lys. Elle eut moins de peine à prévaloir sur Ypres; par menace ou -autrement, elle obtint du comte sentence pour combler l'Yperlé[171]. - -[Note 171: Le comte reconnut, après enquête, qu'Ypres avait bon droit, -et n'en décida pas moins qu'on planterait des pieux dans l'Yperlé, de -sorte qu'il n'y pût passer qu'une petite barque. (Olivier van Dixmude, -ann. 1431.)] - -Dans cette question des eaux qui remplit le XIVe siècle, la dispute -fut entre les villes; le comte y était auxiliaire autant ou plus que -partie principale. Au XVe, la lutte fut directement entre les villes -et le comte; la désunion des villes les fit succomber. Bruges ne fut -point soutenue de Gand (1436), et il lui fallut se soumettre. Gand ne -fut pas soutenue de Bruges (1453), et Gand fut brisée. - -L'occasion de la révolte de 1436 fut le siége de Calais. Les Flamands, -irrités alors contre l'Angleterre, qui maltraitait leurs marchands et -se mettait à fabriquer elle-même, avaient pris ce siége à coeur; ils -en avaient fait une croisade populaire, y avaient été en corps de -peuple, bannières par bannières, apportant avec eux quantité de -bagages, de meubles, jusqu'à leurs coqs, comme pour indiquer qu'ils y -_élisaient domicile_[172] jusqu'à la prise de Calais... Et tout à -coup, ils étaient revenus. Ils alléguaient pour excuse, et non sans -apparence, qu'ils n'avaient point été soutenus des autres sujets du -comte, ni des Hollandais par mer, ni par terre de la noblesse -wallonne. L'expédition ayant manqué par la faute des autres, ils -réclamaient leur droit ordinaire d'armement général, _une robe par -homme_; on se moqua de la réclamation.[173] - -[Note 172: C'est là le vrai sens qui n'avait pas été saisi. Le coq est -un des principaux symboles de la maison, il est témoin de la vie -domestique, etc. V. mes Origines du droit.] - -[Note 173: «Nihil accepturos; non vestem, sed restem, potius -meruisse.» Meyer, fol. 286.] - -Les voilà irrités et honteux, accusant tout le monde. Gand mit à mort -un doyen des métiers qui avait commandé la retraite. Bruges accusait -ses vassaux, les gens de l'Écluse, de n'avoir pas suivi sa bannière; -elle accusait la noblesse des côtes, à qui elle payait pension pour -garder la mer et repousser les pirates. Loin de les repousser, les -ports avaient vendu des vivres aux Anglais, au moment même où ils -enlevaient dans la campagne (chose horrible) cinq mille enfants[174]; -les paysans furieux mirent à mort l'amiral de Horn et le trésorier de -Zélande, qui avaient assisté à la descente sans y mettre obstacle. -Zélandais, Hollandais, s'étaient visiblement arrangés avec les -Anglais, ils ne bougèrent point[175]. - -[Note 174: «Puerorum quinque millia.» Meyer, fol. 286. Le mot _puer_ -ne peut pas être interprété autrement. Ces enlèvements d'enfants -semblent au reste avoir été ordinaires dans les guerres anglaises. V. -notre t. VI et Monstrelet, t. IV, p. 115.] - -[Note 175: Les milices hollandaises furent appelées en vain à la -défense des côtes; et M. de Lannoy ayant demandé aux États s'ils -avaient un traité secret avec l'Angleterre, ils répondirent qu'ils -n'avaient pas pouvoir pour s'expliquer. (Dujardin et Sellius. Histoire -des Provinces unies.)] - -Bruges éclata; les forgerons crièrent que tout irait mal tant qu'on -ne tuerait pas les grosses têtes qui trahissaient, qu'il fallait -_faire comme ceux de Gand_. Ce dernier mot semblait devoir peu réussir -à Bruges, où, depuis l'affaire de la Lys, on détestait les Gantais. -Mais il se trouva cette fois que les tout-puissants marchands de -Bruges, les hanséatiques, qui ordinairement calmaient les révoltes, -avaient justement alors intérêt à la révolte; le duc leur faisait la -guerre en Hollande et plus tard en Frise, ils trouvèrent bon sans -doute de l'occuper en Flandre, d'unir contre lui Bruges et Gand. Ce -qui est sûr, c'est que le peuple de Bruges reçut d'une seule ville de -la Hanse cinq mille sacs de blé[176]. - -[Note 176: Sur les rapports des Flamands et de la Hanse, V. l'ouvrage -très-instructif de M. Altmeyer: Histoire des relations commerciales et -diplomatiques des Pays-Bas avec le Nord de l'Europe, Bruxelles, 1840. -L'auteur a tiré des Archives une foule de faits curieux.] - -Gand avait commencé avant Bruges, elle finit avant. Une population -d'ouvriers avait moins d'avances, moins de ressources qu'une ville de -marchands qui, d'ailleurs, étaient soutenus du dehors. Quand les -Gantais eurent chômé quelque temps, ils commencèrent à trouver que -c'était trop souffrir, et pourquoi? pour conserver à Bruges sa -domination sur la côte. Les Brugeois s'étaient donné un tort, dans -lequel les Gantais, gens formalistes et scrupuleux, devaient trouver -prétexte pour abandonner leur parti. Le serment féodal engageait le -vassal à respecter la vie de son seigneur, son corps, ses membres, sa -femme, etc. Le duc, ayant compté là-dessus, s'était jeté dans Bruges -et avait failli y périr. La duchesse, non moins hardie, avait cru -imposer en restant, et le peuple avait arraché d'auprès d'elle la -veuve de l'amiral. Nous trouvons ainsi cette princesse mêlée de sa -personne dans toutes ces terribles affaires, en Hollande comme en -Flandre. Elle se chargea, en 1444, de calmer la révolte des cabéliaux, -qui voulaient tuer leur gouverneur, M. de Lannoy, et ils le -cherchèrent jusque sous sa robe. - -Un jour donc, le doyen des forgerons de Gand plante la bannière des -métiers sur le marché, et dit que, puisque personne ne s'occupe de -rétablir la paix et le commerce, il faut y pourvoir soi-même. Chacun -s'effraye et craint un mouvement de la populace. Mais c'était tout le -contraire; près des forgerons vinrent se ranger les orfèvres, les gros -de la ville, les _mangeurs de foie_[177]; ils avaient imaginé de faire -commencer par les pauvres une réaction aristocratique. Les tisserands -mêmes, fort divisés, mais qui après tout mouraient de faim depuis que -la laine anglaise ne leur venait plus, finirent par se mettre du côté -de la paix à tout prix. - -[Note 177: «Jecoris esores.» Meyer. Cette qualification haineuse -désigne évidemment les gros fabricants, les entrepreneurs, les -_exploiteurs d'hommes_.] - -Un honorable bourgeois fut fait capitaine, et ce qui flatta fort la -ville, c'est qu'avec l'autorisation du comte, il exerça une sorte de -dictature dans la Flandre, menant les milices vers Bruges, et lui -signifiant qu'elle eût à se soumettre à l'arbitrage du comte, à -reconnaître l'indépendance de l'Écluse et du Franc. Bruges indignée, -par représailles, envoya des émissaires à Courtrai et autres villes -dépendantes de Gand, pour les engager à s'en affranchir. Le capitaine -de Gand fit décapiter ces émissaires; il défendit qu'on portât des -vivres à Bruges, et donna ordre que partout où les Brugeois -paraîtraient, on sonnât contre eux la cloche d'alarme. Il fallut bien -que Bruges cédât, qu'elle reconnût le Franc pour quatrième membre de -Flandre. - -C'était un beau succès pour le comte d'avoir brisé l'ancienne trinité -communale, un plus grand d'avoir fait cela par les mains de Gand, -d'avoir créé contre elle une éternelle haine, de l'avoir isolée pour -toujours. Gand restait plus faible en réalité, par suite de cette -triste victoire, plus faible et plus orgueilleuse, persuadée qu'elle -était que le comte n'eût jamais pacifié la Flandre sans elle. La -bannière souveraine de Flandre était-elle désormais celle de Gand ou -celle du comte? cela devait tôt ou tard se régler par une bataille. - -Quoi qu'aient pu dire les chroniqueurs gagés de la maison de Bourgogne -contre les Gantais, cette population ne paraît pas avoir été indigne -du grand rôle qu'elle joua. Ces gens de métier, fort renfermés, -connaissant peu le monde (en comparaison des marchands de Bruges), de -plus, préoccupés des petits gains et des petites dévotions qui ne -peuvent étendre l'esprit[178], n'en montrèrent pas moins souvent un -véritable instinct politique, toujours du courage, assez d'esprit de -suite, parfois de la modération. Gand, après tout, est le coeur, -l'énergie des Flandres, comme leur grand centre pour les eaux, pour -les populations. Ce n'est pas sans raison que tant de rivières y -viennent déposer vingt-six villes en une cité et se marier ensemble au -_pont du Jugement_. - -[Note 178: Nombre de passages que je pourrais citer prouvent que, dès -ce temps, les Gantais étaient fort dévots. Dans la terrible guerre de -1453, ils ne brûlèrent pas une église, quoique les églises fussent -souvent des forts dont pouvait profiter l'ennemi.--À Gand, les moeurs -étaient très-pures. Nous lisons dans les registres criminels qu'un -tribunal bannit un citoyen distingué, pour avoir offensé de propos -indécents les oreilles d'une petite fille.--La _Keurc_ des savetiers -de 1304 porte que celui qui vit dans une union illégitime ne peut ni -concourir aux élections ni assister aux délibérations. (Lenz.)] - -Le jugement suprême de la Flandre orientale résidait en effet dans -l'échevinage de Gand. Les villes voisines, qui elles-mêmes étaient des -capitales, des tribunaux supérieurs (la seule Alost pour cent -soixante-dix cantons, deux principautés, une foule de baronnies[179]), -étaient obligées d'y _ressortir_. Courtrai et Oudenarde, si grandes et -si fortes, Alost et Dendermonde[180], fiefs d'Empire, libres alleux ou -_fiefs du soleil_[181], n'en étaient pas moins forcées d'aller -défendre leurs appels à Gand, de répondre à la _loi_ de Gand, de -reconnaître en elle un juge, et ce juge n'était que trop souvent, -comme dit la vieille formule allemande, un _lion courroucé_[182]. - -[Note 179: Sanderi Gandavensium Rerum libri sex, p. 14.] - -[Note 180: Wielant, dans le recueil des Chroniques belges, t. I, p. -XLVII.] - -[Note 181: Ces mots étaient souvent synonymes dans les pays allemands -et wallons. Michelet. Origines du droit, p. 191-193.] - -[Note 182: «Gris grimmender loewe.» Jacob Grimm, Deutsche Rechts -alterthümer, p. 763.] - -Chose bizarre, et qui ne s'explique que par l'extrême attachement des -Flamands aux traditions de familles et de communes, ces grandes -villes d'industrie, loin d'avoir la mobilité que nous voyons dans les -nôtres, se faisaient une religion de rester fidèles à l'esprit du -droit germanique, si peu en rapport avec leur existence industrielle -et mercantile. Il ne s'agit donc pas ici, comme on pourrait croire, -d'une querelle spéciale entre le comte et une ville; c'est la grande -et profonde lutte de deux droits et de deux esprits. - -Les hommes de basse Allemagne, comme d'Allemagne en général, n'avaient -jamais eu beaucoup d'estime pour nous autres Welches, pour le droit -scribe, paperassier, chicaneur, défiant, du Midi. Le leur était, à les -entendre, un droit simple et libre, fondé sur la bonne foi, sur la -ferme croyance à la véracité de l'homme. En Flandre, les grandes -assemblées judiciaires s'appelaient _vérités, franches et pacifiques -vérités_[183], parce que les hommes libres y siégeaient pour -chercher[184] le vrai en commun. Chacun disait, ou devait dire le -vrai, même contre soi. Le défendeur pouvait se justifier par sa propre -affirmation, jurer son innocence, puis tourner le dos et aller son -chemin. Tel était l'idéal de ce droit[185], sinon la pratique. - -[Note 183: _Generaele waerheden, stille waerheden_;--_coies vérités_, -_franches vérités_, _communes vérités_, ou simplement _vérités_. -(Warnkoenig, trad. de Gheldoff.)] - -[Note 184: Dans le droit allemand, dont le droit flamand est une -émanation (au moins dans sa partie la plus originale), le juriste et -le poète ont le même nom: _Finder_, trouveur ou trouvère. Grimm, et -mes Origines du droit.] - -[Note 185: Cet idéal germanique s'est conservé dans la formule du -franc-juge westphalien. Grimm, 860. Michelet, Origines, 335: «Si le -franc-juge westphalien est accusé, il prendra une épée, la placera -devant lui, mettra dessus deux doigts de la main droite, et parlera -ainsi: Seigneurs francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce -dont vous m'avez parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis -innocent; ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints! Puis il -prendra un pfenning marqué d'une croix (Kreutz-pfenning), et le -jettera en preuve au franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira -son chemin.»] - -Le peuple ne pouvant rester toujours assemblé, les jugements se -faisaient par quelques-uns du peuple que l'on appelait la _loi_. La -_loi_ se réunissait, prononçait, exécutait par son _vorst_ ou -président, qui tenait l'épée de justice. _Vorst_ est en Flandre le -propre nom du comte[186]. Il ne devait présider qu'en personne; s'il -commettait un lieutenant, ce lieutenant était réputé la propre -personne du comte, de même que la _loi_, si peu nombreuse qu'elle fût, -était comme le peuple entier. Aussi, il n'y avait point d'appel[187]; -les jugements étaient exécutés immédiatement[188]. À qui eût-on -appelé? au comte, au peuple? Mais tous deux avaient été présents. Le -peuple même avait jugé, il était infaillible; la voix du peuple est, -comme on sait, celle de Dieu. - -[Note 186: Que les Français avaient traduit au hasard par un mot qui -sonnait à peu près de même: Forestier, le forestier de Flandre.] - -[Note 187: En Flandre, comme dans les autres provinces des Pays-Bas, -les sentences capitales étaient sans appel ni révision, jusqu'à la fin -du dernier siècle. Cf. l'importante discussion de MM. Jules de -Saint-Genois et Gachard, sur le jugement d'Hugonet et Humbercourt -(particulièrement Gachard, p. 43), Bruxelles, 1839. - -À Gand, le condamné ne pouvait être gracié que du consentement des -échevins (communiqué par M. de Lenz, de Gand). - -Les affaires étaient relatées sommairement dans les Registres -criminels des échevins, comme on le voit aux Archives de Gand -(observation communiquée par M. de Saint-Genois).] - -[Note 188: Le comte ne pouvait grâcier les condamnés par l'échevinage, -qu'autant qu'ils prouvaient que la partie adverse y consentait.] - -Le comte et ses légistes bourguignons et francs-comtois ne voulaient -rien comprendre à ce droit primitif. Comme il nommait les magistrats, -choisissait la _loi_, il croyait la créer. Ce mot la _loi_, employé -par les Flamands pour désigner simplement les hommes qui doivent -attester et appliquer la coutume, le comte le prenait volontiers au -sens romain, qui place la loi, le droit, dans le souverain, dans les -magistrats, ses délégués. Les deux principes étaient contraires. Les -formes ne l'étaient pas moins. Les procédures des Flamands étaient -simples, peu coûteuses, orales le plus souvent; en cela elles -convenaient fort à des travailleurs qui sentaient le prix du temps. De -plus, contrairement aux procédures écrites, si sèches et pourtant si -verbeuses, surtout prosaïques, ces vieilles formes allemandes -s'exprimaient en poétiques symboles, en petits drames juridiques où -les parties, les témoins, les juges même devenaient acteurs. - -Il y avait des symboles généraux et communs, employés presque partout, -comme la paille rompue dans les contrats[189], la glèbe de témoignage -déposée à l'église, l'épée de justice, la cloche, ce grand symbole -communal auquel vibraient tous les coeurs. De plus, chaque localité -avait quelques signes spéciaux, quelque curieuse comédie juridique, -par exemple, à Liége, l'anneau de la porte rouge[190], le chat -d'Ypres, etc.[191]. Celui qui regarde ces vieux usages flamands du -haut de la sagesse moderne n'y verra sans doute qu'un jeu déplacé dans -les choses sérieuses, les amusements juridiques d'un peuple artiste, -des tableaux en action, souvent burlesques, les Téniers du droit... -D'autres, avec plus de raison, y sentiront la religion du passé, la -protestation fidèle de l'esprit local... Ces signes, ces symboles, -c'était pour eux la liberté, sensible et tangible; ils la serraient -d'autant plus qu'elle allait leur échapper: Ah! Freedom is a noble -thing[192]!... - -[Note 189: En Hollande, la tradition s'est faite par le fétu jusqu'en -1764. En Flandre, le maître du fonds donné ou vendu y coupait une -motte de gazon de forme circulaire et large de quatre doigts; il y -fichait un brin d'herbe, si c'était un pré; si c'était un champ, une -petite branche de quatre doigts de haut, de manière à représenter -ainsi le fonds cédé, et il mettait le tout dans la main du nouveau -possesseur. «Jusqu'aujourd'hui, dit Ducange, on a conservé dans -beaucoup d'églises des signes de ce genre; on en voit à Nivelle et -ailleurs, de forme carrée ou semblables à des briques.» Ducange, -Gloss. III, 1522. Voir aussi Michelet, Origines du droit, p. 40, 42, -191, 194, 228, 236, 245, 255, 289, 326, 441, etc., etc.] - -[Note 190: Celui qui demandait justice se rendait à la Porte rouge du -palais de l'évêque, et, soulevant un anneau qui s'y trouvait fixé, il -le faisait fortement retentir à trois reprises différentes; l'évêque -devait venir et l'écouter sur-le-champ (communiqué par M. Polain de -Liége).] - -[Note 191: Chaque année, le premier mercredi d'août, on jetait un chat -par les fenêtres d'Ypres, et le peuple le brûlait; pendant ce temps, -la cloche du beffroi tintait, et tant qu'on pouvait l'entendre, les -gens bannis de la ville trouvaient les portes ouvertes et pouvaient -rentrer (comme si la victime expiatoire se fût chargée de leur faute). -On a continué de jeter le chat jusqu'en 1837 (communiqué par Mme -Millet van Popelen).] - -[Note 192: «Ah! la noble chose que la liberté!» Voir ces beaux vers de -Barbour dans M. de Chateaubriand, Essai sur la littérature -anglaise.--Comparez les vers de Pétrarque, qui ont été retranchés de -plusieurs éditions: - - Liberta, dolce e desiato bene, etc.] - -Des villages aux villes, des villes à la grande cité, de celle-ci au -comte, du comte au roi, à tous les degrés, le droit d'appel était -contesté; à tous, il était odieux, parce qu'en éloignant les jugements -du tribunal local, il les éloignait aussi de plus en plus des usances -du pays, des vieilles et chères superstitions juridiques. Plus le -droit montait, plus il prenait un caractère abstrait, général, -prosaïque, antisymbolique; caractère plus rationnel, quelquefois moins -raisonnable, parce que les tribunaux supérieurs daignaient rarement -s'informer des circonstances locales, qui, dans ce pays, plus que -partout ailleurs, peuvent expliquer les faits et les placer dans leur -vrai jour. - -La guerre de juridiction avait commencé au moment où finissait la -guerre des armées, le conflit après le combat (1385). Philippe le -Hardi ayant vu, par son inutile victoire de Roosebeke, qu'il était -plus aisé de battre la Flandre que de la soumettre, lui jura ses -franchises et se mit en mesure de les violer tout doucement. Il fonda -chez lui, du côté français, à Lille, un modeste tribunal[193], une -toute petite chambre, deux conseillers de justice, deux maîtres des -comptes pour faire rentrer les recettes arriérées (les menues sommes -seulement), pour informer au besoin contre les officiers du comte, -pour protéger contre les gens de guerre et les nobles, «les églises, -les veuves, les pauvres laboureurs et autres personnages misérables;» -enfin, pour «composer aussy les délicts _dont la vérité ne polra -clairement estre enfonchié_.» Du reste, nul appareil, peu de formes, -point de procureur. - -[Note 193: Wielant, dans le recueil des chroniques belges, I, LIII.] - -Il se trouva peu à peu que la petite chambre attirait tout, que toute -affaire se trouvait être de celles _dont la vérité ne pouvait être -clairement enfoncée_. Mais les Flamands ne se laissaient pas faire; au -lieu de débattre leurs droits contre ce tribunal français[194], ils -aimaient mieux embarrasser le duc, alors tuteur du roi de France, en -se faisant plus Français que lui et en disant qu'ils ressortissaient -directement au Parlement de Paris. - -[Note 194: «Disoient qu'ilz estoient nuement sous le Parlement.» -Ibid., LIV.] - -Au fond, ils ne voulaient dépendre ni de la France, ni de l'Empire. -L'un et l'autre, à peu près dissous au temps de Charles VI, n'étaient -guère en état de réclamer leur suzeraineté. Les embarras continuels de -Jean sans Peur et de Philippe le Bon les firent longtemps serviteurs -plutôt que maîtres des Flamands. Le premier pourtant, au moment où il -crut avoir tué Liége aussi bien que le duc d'Orléans, en ce moment -terrible de violence et d'audace, il osa aussi mettre la main sur les -libertés flamandes. Il établit sa justice à Gand, un conseil suprême -de justice[195], où l'on porterait les appels, qui jugerait les -Flamands en flamand, mais _parlerait français à huis clos_. - -[Note 195: «En la chambre à l'uys-clos ilz parlassent langaige -franchois.» Ibid., LV.] - -Ce conseil, placé à Gand, au milieu même du peuple contre la -juridiction duquel on l'établissait, ne put faire grand'chose, et -finit de lui-même à la mort de Jean. Mais dès que Philippe le Bon eut -acquis le Hainaut et la Hollande, et qu'il tint ainsi la Flandre -serrée de droite et de gauche, il ne craignit point de rétablir le -conseil. Peu de gens osèrent s'y adresser; Ypres, toute déchue qu'elle -était, punit une petite ville d'y avoir porté un appel. - -Seigneur pour seigneur, les Flamands préféraient quelquefois le plus -éloigné, le roi. Les villages en querelle avec Ypres la citèrent -devant les gens du roi qui se trouvaient à Lille. Ypres et Cassel, -dans une autre occasion, s'adressèrent tout droit à Paris[196]. Le duc -de Bourgogne se trouva de plus en plus engagé dans un double procès -avec ses deux suzerains, la France et l'Empire, procès complexe, à -titre différent. L'Empire réclamait _hommage_, non _jurisdiction_. La -France réclamait _jurisdiction_, mais non _hommage_ (le traité de 1435 -en dispensait)[197]. Le Parlement de Paris devait, selon lui, recevoir -les appels de Flandre; Lyon avait reçu jadis ceux de Mâcon, Sens ceux -d'Auxerre. Ces prétentions juridiques étaient d'autant plus difficiles -à admettre que derrière venaient les réclamations fiscales. Le roi -soutenait qu'il n'avait point abandonné sur les provinces françaises -du duc les droits inaliénables de la couronne; monnaie, taille, -collation et régale, ici la gabelle, là certains droits sur les vins. -La Bourgogne[198] était si peu disposée à reconnaître ces droits, -qu'elle tenait, dit-on, des hommes déguisés en marchands pour tuer les -sergents royaux qui s'aventuraient à franchir la limite. D'autre part, -les gens du roi ne permettaient plus aux Francs-Comtois de venir -faucher sur les terres qu'ils avaient de ce côté-ci; ils leur -faisaient payer un droit de passage. De là, des plaintes, des -violences, une querelle infinie, interminable, sur toute la frontière. - -[Note 196: Olivier van Dixmude, 103, 123 (ann. 1423-1427).] - -[Note 197: Wielant insiste sur la distinction de l'_hommage_ et du -_ressort_. Il semble pourtant que, sans le ressort, l'hommage a peu -d'importance; le vassal reste à peu près indépendant.] - -[Note 198: «Ils ont donné XVI ou XVIII compaignons en habiz de -marchans et autres en habiz dissimulez... lesquelz ont ordonnance de -tuer touz officiers du Roy qu'ilz trouveront sur les limites dudit -pais de Bourgogne.» _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 258, -nº 25, ann. 1445._] - -J'ai dit comment, après le mauvais succès de la Praguerie, Philippe le -Bon avait cru embarrasser le roi en rachetant le duc d'Orléans, en lui -faisant tenir l'assemblée des grands à Nevers, laquelle, faute -d'audace ou de force, ne réussit qu'à présenter des doléances. À cette -guerre d'intrigues contre la France, ajoutez celle des armes que le -duc faisait à l'Allemagne, en se saisissant du Luxembourg[199]. Ces -embarras se compliquèrent et d'une manière alarmante, en 1444, lorsque -d'une part la guerre civile éclata en Hollande[200], et que de l'autre -les bandes françaises et anglaises, sous la bannière du dauphin, -traversèrent les Bourgognes pour aller en Suisse. - -[Note 199: Et en se brouillant ainsi avec les maisons d'Autriche et de -Saxe.] - -[Note 200: Sur les querelles infiniment diverses et compliquées des -_Morues_ et des _Hameçons_ de Hollande, des _Marchands de graisse_ et -des _pêcheurs d'anguilles_ de Frise (Wetkoopers, Schieringers), V, -Dujardin et Sellius, IV, 28-31, Ubbo Emmius, lib. XVII-I, etc.] - -Elles auraient bien pu ne pas aller jusqu'en Suisse, la maison d'Anjou -poussait le roi à la guerre. Mais la commencer contre la Bourgogne, -lorsqu'on n'était encore sûr de rien du côté de l'Angleterre, c'eût -été folie. La maison d'Anjou ne pouvant agir contre son ennemi, -s'arrangea avec lui comme avaient fait les ducs d'Orléans, de Bourbon -et tant d'autres, comme allait faire le duc de Bretagne. La duchesse -de Bourgogne eut en grande partie le mérite de ces négociations[201]. - -[Note 201: «Elle remit grande somme au roi de Sicile.» Mathieu de -Coucy.] - -Elle obtint du roi que les appels de Flandre seraient ajournés pour -neuf ans[202]. Mais les Flamands ne pouvaient lui en savoir gré, cet -ajournement devant profiter au conseil du comte, à ce tribunal qui -siégeait contre eux, chez eux, et duquel ils se défendaient bien plus -difficilement que des empiétements lointains du Parlement de Paris. -L'indépendance que le comte se faisait ainsi contre la France et -l'Empire, il ne l'obtenait que par des armements, des intrigues -coûteuses, par des dépenses qui retombaient principalement sur la -Flandre. La question de juridiction et tous les embarras qu'elle -entraînait rendaient de plus en plus grave la question des subsides; -tandis que la cité souffrait chaque jour dans son indépendance et son -orgueil, l'individu souffrait dans ses intérêts, dans son argent, -c'est-à-dire dans son travail, car les guerres, les fêtes, les -magnificences, devaient ajouter des heures à la journée de l'ouvrier. - -[Note 202: _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 257, nº 38, 4 -juillet 1445._] - -L'impôt était non-seulement lourd, mais singulièrement variable[203]; -de plus, réparti entre les provinces avec une odieuse inégalité[204]. -La Bourgogne et le Hainaut payaient peu d'argent; il est vrai qu'ils -payaient en hommes, qu'ils fournissaient une superbe gendarmerie. Mais -c'était encore là ce qui blessait les Flamands; tandis que les Wallons -s'acquittaient ainsi en _aides nobles_, avec des hommes et du sang, on -traitait les Flamands en manouvriers, on ne leur demandait que de -l'argent, _aide servile_, qu'on tournait au besoin contre eux. - -[Note 203: Jusqu'à doubler ou tripler, dans les années 1436, 1440, -1443, 1445, 1452, 1457. Je dois ce renseignement et ceux qu'on -trouvera plus loin, à l'extrême obligeance de M. Edward Le Glay (fils -du savant archiviste), qui a bien voulu extraire pour moi les -documents financiers que possèdent les _Archives de Lille_, _Chambre -des comptes_, _Recette générale_.] - -[Note 204: Ainsi, en 1406, au premier siége de Calais, la Flandre paye -47,000 écus et 8,000 fr., tandis que le duché de Bourgogne paye 12,000 -livres, le comté de Bourgogne 3,000 livres!--Au second siége de -Calais, en 1436, la Flandre, qui alla au siége en corps de peuple, et -qui dut fournir énormément en nature, paya de plus 120,000 livres, -tandis que les deux Bourgognes ne payèrent que 58,000 livres et 600 -saluts. _Archives de Lille_ (_notes communiquées par M. Edward Le -Glay_).] - -En 1439, en pleine paix, l'impôt fut énorme. C'était, disait-on, pour -racheter le duc d'Orléans. La rançon du seigneur était bien un cas -d'aide féodale, mais non, à coup sûr, la rançon du cousin du seigneur. -Une bonne partie de l'argent se mangea dans une fête, et la fête fut -pour Bruges[205], pour les marchands et les étrangers. - -[Note 205: Cette fête fut un triomphe pour le duc de Bourgogne sur -Bruges elle-même et sur la Flandre occidentale, un triomphe en -espérance sur la France, qu'il croyait désormais dominer par son union -avec le duc d'Orléans. Mais ce ne fut pas moins un triomphe pour les -marchands hanséatiques qui avaient profité du mouvement de la Flandre -pour forcer le duc de leur sacrifier l'intérêt des Hollandais, alors -leurs ennemis et leurs concurrents. Le duc avait condamné la Hollande -à indemniser la hanse. Ces tout-puissants marchands du Nord parurent à -la fête dans la majesté sombre de leurs vêtements rouges et noirs. -(Meyer, Altmeyer, Dujardin.)] - -De là, le duc alla passer près de deux ans dans les fêtes et les -tournois de Bourgogne, dans la guerre de Luxembourg. La Flandre paya -pour cette guerre; elle paya pour les armements qui protégèrent la -Bourgogne au passage des Armagnacs. Enfin, le duc vint à Gand, au -foyer du mécontentement, tenir une solennelle assemblée de la Toison -d'or, faire en quelque sorte par devant les Flamands une revue des -princes et seigneurs qui le soutenaient, leur montrer quel redoutable -souverain était leur comte de Flandre. Une cérémonie coûteuse étalée -devant ce peuple économe, un tournoi magnifique au Marché des vieux -habits, la Toison d'or donnée à un de ces Zélandais qui avaient fait -manquer le siége de Calais, qui aidèrent à la chute de Bruges, et -bientôt à celle de Gand, rien de tout cela, sans doute, ne pouvait -calmer les esprits. Il y avait à parier qu'à la première vexation -fiscale, il y aurait explosion. - -Cette année même, 1448[206], le duc se crut assez fort pour risquer la -chose. Il essaya d'un droit sur le sel, droit odieux pour bien des -causes, mais spécialement en ceci, qu'il portait sur tous, annulait -tout privilége; pour les privilégiés, nobles et bourgeois, payer un -tel impôt, c'était déroger. - -[Note 206: Date rectifiée par M. Gachard (éd. Barante, II, 85, note -8), d'après le _Registre ms. de la collace de Gand_.] - -Il faut savoir pourquoi le duc se croyait assez tranquille du côté du -roi pour faire en Flandre ces tentatives hardies. C'est qu'il avait un -bon ami en France pour troubler le pays, un roi en espérance, contre -le roi régnant. Le dauphin, nous l'avons dit, n'avait eu ni jeunesse -ni enfance; il était né Louis XI, c'est-à-dire singulièrement inquiet, -spirituel et malfaisant. Dès quatorze ans, il faisait ce qu'il fit -pendant son règne, la chasse aux grands, aux Retz, aux Armagnacs. À -seize ans, il voulait détrôner son père, qui le désarma et lui donna -le Dauphiné. Nous l'avons vu ensuite à Dieppe, en Guienne, en Suisse, -se faisant donner le Comminges, partie du Rouergue, Château-Thierry. -Cet établissement considérable, mais faible, en ce qu'il était -dispersé, ne lui faisait que désirer davantage la possession d'une -grande province, Normandie, Guienne ou Languedoc, avec quoi il eût -pris le reste. - -Il y aurait réussi peut-être, si Charles VII n'eût eu près de lui le -sage, ferme et courageux Brézé[207], qui, reprenant la politique de la -vieille Yolande d'Anjou, le gouvernait par Agnès Sorel et lui faisait -vouloir le bien du royaume. Le dauphin, désespérant de se faire un -instrument d'un tel homme, essaya en 1446 de le faire tuer[208]. -Découvert, mais non convaincu, il se fortifie dans son Dauphiné, se -fait protecteur du comtat et gonfalonier de l'Église, ami des Suisses, -de la Savoie, de Gênes, qui le demande au roi pour gouverneur[209]; il -se lie surtout avec le duc de Bourgogne. En 1448, il semble avoir eu -le projet de venir en force avec les Bourguignons, pour s'emparer du -roi et du royaume[210]. Lorsque Agnès mourut, en 1450, tout le monde -crut que le dauphin l'avait empoisonnée. Dans cette même année, où la -Normandie venait d'être reconquise, il osa la demander, non au roi, -mais à elle-même, aux prélats et seigneurs normands[211]. Visiblement, -il se sentait soutenu. On le vit mieux encore l'année suivante, -lorsque, malgré les défenses expresses de son père, il épousa la -fille du duc de Savoie[212]. Ni ce petit prince, ni le dauphin, ne s'y -seraient hasardés, s'ils n'avaient cru avoir l'appui du duc de -Bourgogne. - -[Note 207: Pierre de Brézé, à qui appartient la grande réforme -militaire et tant d'autres actes de ce règne, me paraît être l'homme -le plus complet de l'époque, politique, homme de guerre, littérateur -(De la Rue). Il gouverna son maître sans lui plaire (_Legrand, Hist. -ms. de Louis XI_). Il ne fut point favori de Charles VII, mais -l'_homme du roi_. Le roi mort, il alla trouver le roi, qui avait voulu -l'assassiner, qui le cherchait pour lui faire couper la tête, et qui -changea au point de lui donner sa confiance (V. le beau récit de -Chastellain). La vie de M. de Brézé, fort difficile à écrire, recevra -sans nul doute un jour nouveau des travaux de M. Jules Quicherat. M. -Chéruel a extrait aussi beaucoup de documents inédits, relatifs à M. -de Brézé, comme capitaine de Rouen et grand sénéchal de Normandie: -_Archives de la ville de Rouen, Registre des délibérations du conseil -municipal, vol. VI et VII, passim, ann. 1449-1465_.] - -[Note 208: V. le détail dans _Legrand, Histoire de Louis XI, livre I, -fol. 97-105, ms. de la Bibl. royale_.] - -[Note 209: Dans cette demande adressée au roi, les Génois font du -dauphin un éloge dont son père dut être effrayé; ils s'attendent à lui -voir faire des choses qu'on n'a encore vues, ni entendues, etc. -_Legrand_.] - -[Note 210: Le dénonciateur tomba malade, et le dauphin tenait tant à -éclaircir la chose qu'il lui envoya son médecin et son apothicaire. Le -malade eut si peur du médecin de Louis XI qu'il échappa au traitement. -Il se sauva à Lyon, fut amené à Paris, ne put prouver son accusation -et eut la tête tranchée. _Ibidem._] - -[Note 211: Bazin, évêque de Lisieux, remit la lettre du dauphin au -roi.] - -[Note 212: «La veille des noces, arriva le héraut de Normandie de la -part du Roy, etc.» On fit la célébration avant d'ouvrir ses lettres. -_Legrand_.] - -Justement cet appui manqua. Loin de pouvoir faire la guerre au roi, -Philippe le Bon lui adressait supplique pour qu'il n'évoquât point -l'affaire de Gand (29 juillet 1451)[213]. Cette affaire devenait une -guerre et une guerre générale de Flandre. Sans renoncer à la -gabelle[214], il voulait frapper d'autres droits plus vexatoires -encore: droit sur la laine, c'est-à-dire sur le travail; droit sur les -consommations les plus populaires, le pain, le hareng; des péages sur -les canaux entravaient les communications et mettaient tout le pays -comme en état de siége. Le droit de mouture, qui indirectement -atteignait tout le monde, directement le paysan, eut cet effet, -nouveau en Flandre, de mettre les campagnes du même parti que les -villes. - -[Note 213: La lettre est très-humble: «J'escrips par devers Vous et -Vous en advertis en toute humilité... Que je ne soye oy préalablement -en mes raisons.» _Bibl. royale, mss. Baluze_, B. 9675, fol. 19; 1451, -29 juillet.] - -[Note 214: «Præter salis tributum, in quo mordicus persistebat, exegit -vectigal tritici.» Meyer, fol. 302. De ce que ces mesures ne sont -point relatées dans le registre de la collace de Gand, on ne peut -conclure d'une manière absolue qu'elles n'ont pas été prises; elles -frappaient plus directement les campagnes.] - -Le duc s'aperçut alors de sa folie, il retira sa gabelle, il donna de -bonnes paroles, caressa Bruges et l'apaisa. Les marchands, comme à -l'ordinaire, aidèrent à calmer le peuple. Gand resta seule, et le duc -crut ne venir jamais à bout de cette éternelle résistance, s'il ne -changeait la ville même en ce qu'elle avait de plus vital, s'il n'y -détruisait la prépondérance qu'y avaient prise les métiers[215], s'il -ne la ramenait à la constitution qu'elle avait subie pendant -l'invasion de Philippe le Bel; la commune ainsi brisée, il eût brisé -les confréries, y introduisant peu à peu des faux-frères, des artisans -des campagnes, en sorte que, non-seulement l'esprit de la cité, mais -la population même changeât à la longue. - -[Note 215: Qui pouvait s'étonner que ceux qui faisaient la force de la -ville, sa grandeur, qui contribuaient le plus en argent et en hommes, -eussent la part principale au pouvoir? Les deux chefs doyens des -métiers influèrent peu à peu sur l'élection des échevins, et en -vinrent jusqu'à juger avec eux. Sans une part à la puissance -judiciaire, il n'y avait nulle puissance dans une telle ville, -peut-être même nulle sûreté pour un corps et pour un parti. Voir -Diericx, Mémoires sur Gand.] - -En 1449, tout cela semblait possible, parce que la guerre recommençant -entre la France et l'Angleterre, le duc croyait n'avoir rien à -craindre du côté du roi. Il barra les canaux, mit des garnisons autour -de Gand, cassa la _loi_. La ville déclara hardiment que la _loi_ -serait maintenue. Le duc suivit la politique qui lui avait réussi en -1436, lorsqu'il s'était servi de Gand contre Bruges; il recourut cette -fois à l'intervention des Brugeois et autres Flamands contre les -Gantais. Les états de Flandre se chargèrent de _lire_ les priviléges -de Gand; ils y lurent que la _loi_ était _nommée_ par le comte; s'en -tenant ainsi à la lettre morte, ils firent semblant de croire que -_nommée_ voulait dire _créée_. - -Cette décision ne décidait rien. Les nouveaux doyens des métiers -trouvèrent par enquête qu'on avait furtivement enregistré des -_buissonniers_ dans le métier des tisserands[216]; ils prononcèrent le -bannissement des officiers qui, en introduisant ainsi des étrangers -parmi les bourgeois, avaient violé le droit de cité. Le duc, par -représailles, voulut bannir ceux qui avaient prononcé ce bannissement; -il les cita à comparaître à Termonde. - -[Note 216: «Quod externos (_dumicos_ vocant) quosdam cives pecunia -corrupti in numerum admisissent textorum; quas quidem connivente -Philippo quidam factas fuisse putabant.» Meyer, f. 302 verso. Un peu -plus loin, il semble indiquer le contraire; selon toute apparence, le -second passage est altéré.] - -Si les magistrats de Gand pouvaient ainsi être attirés hors de la -ville, jugés pour leurs jugements, il n'y avait plus ni commune, ni -magistrats. Ceux-ci néanmoins, sur la promesse que le duc se -contenterait de leur comparution et leur ferait grâce, vinrent se -présenter humblement à lui. Et il n'y eut point de grâce; il bannit -l'un à _vingt lieues_ pour _vingt années_, l'autre à _dix lieues_ pour -_dix années_, etc.[217] - -[Note 217: Ceci doit être une vieille formule de condamnation.] - -Cette rude sentence indique assez que le duc ne demandait qu'une -révolte, espérant écraser la ville, si le roi n'intervenait pas. Il -agissait tout à la fois contre le roi et près du roi. Il lui adressait -une supplique pour qu'il n'évoquât point l'affaire. Mais, par -derrière, il poussait le duc de Bretagne et probablement le dauphin. -Le roi voyait et savait tout. À ce moment même, il fit arrêter -Jacques Coeur (31 juillet), qui prêtait de l'argent au dauphin[218] et -qu'on soupçonnait de l'avoir délivré d'Agnès. - -[Note 218: Le roi fut persuadé: «Qu'il avoit intelligence avec luy, et -que sous main il l'aydoit de conseil et l'_assistoit d'argent_.» -Godefroy.] - -Si l'on en croit les Gantais, l'exaspération du duc eût été si -furieuse[219] que ses députés à Gand crurent lui faire plaisir en y -préparant un massacre. La ville les lui dénonça, et sur son refus de -les rappeler, elle les jugea elle-même et leur fit trancher la tête. -Les résolutions de ce peuple irrité, souffrant, sans travail, devaient -être violentes et cruelles. Je vois cependant qu'un ex-échevin de -Gand, un grand seigneur, ayant été pris lorsqu'il coupait les canaux -pour affamer la ville, le peuple ajourna son supplice, à la prière de -la noblesse, et finit par lui permettre de se racheter. - -[Note 219: «Depuis... ont envoyé en cette ville quatre malvaix -garçons... qu'ils avoient eu propost de y faire de nuit ung cry par -eulz advisé pour tuer leurs adversaires... eurent _lettres -patentes_... contenant sauve-garde de leurs personnes... Les deux des -quatre furent prins... et par l'absence des baillis et officiers... -recognoissans leurs mauvaisetés, décapités.» Lettre des Gantais au -roi, ap. Blommaert, Causes de la guerre, p. 12 (Gand. 1839).] - -Le bailli du comte ayant été rappelé et la justice ne pouvant être -suspendue dans cette grande population en effervescence, on créa -grand-justicier un _maçon_, Lievin Boone. Si j'en juge par la guerre -savante et par l'emploi des machines que firent les Gantais sous sa -conduite, celui-ci devait être un de ces _maçons_ architectes et -ingénieurs, qui bâtissaient les cathédrales, de ceux que l'Italie -faisait venir des loges maçonniques du Rhin pour fermer les voûtes du -duomo de Milan. - -Le vendredi-saint (7 avril 1452), une dernière tentative fut faite -auprès du duc pour le fléchir; mais il voulait qu'on désarmât. Alors -le grand-justicier de Gand, faisant sonner le _wapening_ (l'assemblée -armée), emporta tout par un moyen populaire, par la simple vue d'un -signe[220]. Il montra des clefs dans un sac: «Voici, dit-il, les clefs -d'Audenarde.» Audenarde, c'était l'Escaut supérieur, la route des -vivres, l'approvisionnement du Midi; en même temps, une ville sujette -et ennemie de Gand, dévouée au comte. - -[Note 220: Olivier de la Marche, qui n'a aucune intelligence du monde -allemand et flamand, défigure tout cela et le tourne en ridicule.] - -Ce mot et ce signe suffirent pour enlever trente mille hommes. Chacun -rentra chez soi pour prendre ses armes et ses vivres. Toutefois, un si -grand mouvement ne put se faire si vite qu'un des Lalaing ne fût -averti et ne se jetât dans Audenarde avec quelques gentilshommes; il -l'approvisionna à sa manière, engageant les paysans à y retirer leurs -troupeaux, leurs vivres, gardant vivres et troupeaux, chassant les -hommes. Il tint du 14 au 30 avril, et fut enfin secouru. Mais il en -coûta un rude combat, où les chevaliers s'élançant imprudemment entre -les piques, y auraient péri, si les archers de Picardie n'avaient pris -les Gantais en flanc. Les vaincus furent poursuivis jusqu'aux portes -de Gand, où huit cents firent tête avec intrépidité; les chevaliers -admirèrent surtout un boucher qui portait la bannière du métier, fut -blessé aux jambes et se battait encore à genoux. Ces bouchers de Gand -se prétendaient de meilleure maison que toute la noblesse; ils -descendaient, disaient-ils, du bâtard d'un comte de Flandre; ils -s'appelaient: _Enfants de prince_, Prince-Kinderen. - -Audenarde délivrée, le duc prit l'offensive et pénétra dans le pays de -Waës, entre la Lys et l'Escaut, pays tout coupé de canaux, d'accès -difficile, dont les Gantais se croyaient aussi sûrs que de leur ville. -La gendarmerie y était arrêtée à chaque pas par les eaux, par les -haies, derrière lesquelles s'embusquaient les paysans. Dans une -affaire, le brave Jacques de Lalaing ne ramena ses cavaliers engagés -au-delà d'un canal, qu'avec des efforts incroyables, et il eut, -dit-on, cinq chevaux tués sous lui. - -Néanmoins, à la longue, le duc ne pouvait manquer d'avoir l'avantage. -Les Gantais ne trouvaient qu'une froide sympathie dans les Pays-Bas. -Bruxelles intercéda pour eux, mais mollement. Liége leur conseilla -d'apaiser leur seigneur. Mons et Malines n'étaient rien moins -qu'amies; le duc y assemblait sa noblesse, y faisait ses préparatifs, -expliquait aux gens de ces villes ses projets de guerre et leur -demandait des secours[221]. Quant aux Hollandais, dès longtemps -ennemis des Flamands, ils se réunirent sans distinction de -partis[222], remontèrent l'Escaut avec une flotte, débarquèrent une -armée dans le pays de Waës, et firent ce qu'eux seuls pouvaient faire, -une guerre habile parmi les canaux. - -[Note 221: Gachard, notes sur Barante, passim, d'après le _Registre -ms. du conseil de la ville de Mons_.] - -[Note 222: Avec le même empressement que montrèrent les Hollandais, -Frisons et autres populations du Nord, en 1832.] - -Abandonnée des uns, accablée par les autres, Gand ne faiblit point. -Elle ne fit que deux choses et très-dignes. D'une part, avec douze -mille hommes, traversant tout le pays en armes, elle fit une sommation -dernière à la ville de Bruges. Mais rien ne bougea; la noblesse et les -marchands continrent le peuple; les Brugeois se contentèrent de faire -boire et manger les douze mille hommes hors de leurs murs[223]. - -[Note 223: Le duc remercia les Brugeois. Beaucourt, Tableau fidèle des -troubles (d'après les documents mss.), p. 124-125.] - -D'autre part, Gand avait écrit au roi de France une belle et noble -lettre[224], où elle exposait le mauvais gouvernement des gens du -comte de Flandre; la lettre, fort obscure vers la fin, semble insinuer -que le roi pourrait intervenir, mais ce qui, dans un tel péril, est -héroïque et digne de mémoire, c'est qu'il n'y a pas un mot d'appel, -pas un mot qui implique reconnaissance de la juridiction royale. - -[Note 224: Dans Blomaert, Causes de la guerre, p. 14.] - -Cependant cet isolement, ce grand danger extérieur, produisait à -l'intérieur son effet naturel; le pouvoir descendait aux petites gens, -aux violents. Outre les compagnies ordinaires des _Blancs chaperons_, -une confrérie s'organisa, qui s'appelait de la _Verte tente_, parce -qu'une fois sortis de la ville, ils se vantaient, comme ces anciens -barbares du Nord, _de ne plus coucher sous un toit_[225]. Le petit -peuple avait alors pour chef un homme d'un métier inférieur, un -coutelier, d'un courage farouche, d'une taille et d'une force énormes. -Il leur plaisait tant, qu'ils disaient: «S'il gagne, nous le ferons -comte de Flandre.» L'aveugle vaillance du coutelier tourna mal; -surpris, lorsqu'il croyait surprendre, accablé par les Hollandais, il -fut mené au duc avec ses braves, et tous, plutôt que de crier merci, -aimèrent mieux mourir. - -[Note 225: C'est une vieille vanterie germanique, celle même des -Suèves dans leur guerre contre César.] - -Cette défaite, la réduction du pays de Waës, l'approche de l'armée -ennemie, une épidémie qui éclata, tout donnait force aux partisans de -la paix. Le peuple se rassembla au Marché des vendredis; sept mille -osèrent voter pour la paix, contre douze mille qui tinrent pour la -guerre. Les sept mille obtinrent que, sans poser les armes, on -accepterait l'arbitrage des ambassadeurs du roi. - -Le chef de l'ambassade, le fameux comte de Saint-Pol, qui commençait -alors sa longue vie de duplicité, trompa tout à la fois le roi et -Gand. Il avait du roi mission expresse de saisir cette occasion pour -obtenir du duc le rachat des villes de la Somme[226]; mais il eût été -probablement moins indépendant dans sa Picardie; il s'obstina à n'en -point parler. D'autre part, contrairement aux promesses qu'il avait -faites aux Gantais, il donna, sans leur communiquer, et tout à -l'avantage du duc de Bourgogne, une sentence d'arbitre[227] qui lui -eût livré la ville. - -[Note 226: «Se mondit sire de Bourgogne est content que lesdicts -commissaires s'employent à la pacification desdictes questions... se -transporteront à Gand... et leur exposeront que le Roy vouldroit faire -et administrer à tous ses bons sujets toute raison et justice et les -préserver et garder des oppressions, nouvelletez et inconvéniens... Se -mondit sire de Bourgogne ne fust content... néanmoins lesdits -ambassadeurs pourront par bons moyens faire savoir auxdits de Gand que -l'entremise du Roy est de leur faire bonne justice, s'ils la luy -requèrent. Et si mondit sire de Bourgogne mectoit du tout en rompture -ou difficulté le faict de restitucion desdictes terres de Picardie, -lesdicts ambassadeurs pourront aller par devers lesdicts de Gand... et -leur signifier que le Roy a toujours esté est prest de leur faire... -bonne raison et justice.» (Si les deux parties refusaient de prendre -le roi pour arbitre, les ambassadeurs leur défendront de passer -outre): «le plus doulcement qu'ils pourront.» _Instruction du 5 -juillet 1452, Bibliothèque royale, mss. Baluze, A. 9675, fol. 77-81._] - -[Note 227: Le duc leur paya leur sentence. Il leur alloua la somme, -énorme alors, de 24,000 livres, «pour cause de leurs vacations, frais -et dépens.» Gachard, notes sur Barante, p. 106, d'après le _Compte de -la recette générale des finances de 1452_.] - -Un tel arbitrage ne pouvait être accepté. Ce qui servait mieux le duc, -ce qui, selon toute apparence, avait été sollicité par lui, payé -peut-être aux Anglais[228], c'est qu'à ce moment même Talbot débarque -en Guyenne (21 octobre 1452), Bordeaux tourne; tous les ennemis du -roi, le duc, le dauphin, la Savoie, sont sauvés du même coup. - -[Note 228: Un peu plus tard, les ambassadeurs informent le roi que le -duc va faire venir six ou huit mille Anglais en Flandre. _Mss. Dupuy, -28 mars 1453._] - -Il faut voir ici l'insolence et les dérisions avec lesquelles furent -reçus les nouveaux ambassadeurs que le roi envoya en Flandre. On les -fit attendre longuement, on leur dit que le duc ne voulait point -qu'ils se mêlassent de ses affaires; enfin les Bourguignons se -lâchèrent en paroles aigres, comme elles viennent à des gens qui n'ont -plus rien à ménager; par exemple, qu'on savait bien que le peuple de -France était mécontent du roi pour les tailles et les aides, pour la -_mangerie_ qui s'y faisait, etc. À quoi les ambassadeurs répliquèrent -que la seule aide du vin montait plus haut dans une seule ville du duc -que dans deux du roi; que pour les tailles, le roi n'en mettait que -pour les gens d'armes, en tout quatorze ou quinze sols par feu, ce qui -était peu de chose[229]. - -[Note 229: «Et en parlant de plusieurs choses, le sire de Charny me -dist que le peuple de France estoit mal content du Roy pour les -tailles et aides qui couroient et la mangerie qui se y faisoit, et -qu'il y avoit grant dengier. À quoy je lui respondy, au regart des -aydes, que laide du vin ès pays de Mondit Seigneur de Bourgogne -montent plus en une seule ville que toutes les aydes du Roy en deux -villes; et au regart des tailles, que le Roy ne faisoit tailles que -pour ses gens d'armes, qui ne montoit que à XIIII ou XVI sols par feu, -qui nestoit pas grant chose; et au regart des mangeries que la -provision y est bien aisée à mectre et que le Roy y avoit bonne -voulounté...» _Bibliothèque royale, mss. Baluze_ (décembre, 1452), _A. -fol. 45._] - -Ce qui rendait bien triste la situation des ambassadeurs qui venaient -s'interposer et comme offrir leur justice, c'est que ni d'un côté ni -de l'autre on ne voulait la recevoir, pas plus la ville que le duc. -Ils firent alors la ridicule et hasardeuse démarche d'envoyer sous -main un barbier[230] pour tâter les gens de Gand et leur insinuer -timidement qu'ils devaient envoyer à Paris _pour demander provision_. -Les Gantais, impatientés de ces démarches obliques, répondirent -durement «qu'ils n'estoient pas délibérez de rescripre à aucune -personne du monde.» - -[Note 230: En même temps, un Français, Pierre Moreau, vint se mettre à -la solde des Gantais, leur inspira de la confiance et les mena -plusieurs fois au combat.] - -Ainsi cette fière ville ne songeait plus qu'à combattre, seule avec -son droit. L'audace croissait par le danger; les têtes se prenaient -d'un vertige de guerre, comme il arrive alors dans les grandes masses, -toutes les émotions, la peur même, tournant en témérité. Ces vastes -mouvements de peuple comprennent mille éléments divers; divers ou non, -tous vont tourbillonnant ensemble. D'abord, le brutal orgueil de la -force et du bras, dans les métiers où l'on frappe, forgerons, -bouchers. Puis, dans les métiers populeux, chez les tisserands par -exemple, le fanatisme du nombre, qui s'éblouit de lui-même, se croit -infini, un vague et sauvage orgueil, comme l'aurait l'Océan de ne -pouvoir compter ses flots. À ces causes générales, ajoutez les -accidentelles, l'élément capricieux, le désoeuvré, le vagabond, le -plus malfaisant de tous, peut-être, l'enfant, l'apprenti déchaîné... -Cela est partout de même. Mais il y avait une chose toute spéciale -dans les soulèvements de ces villes du Nord, chose originale et -terrible, et qui y était indigène, c'était l'ouvrier mystique, le -lollard illuminé, le tisserand visionnaire, échappé des caves, effaré -du jour, pâle et hâve, comme ivre de jeûne. Là, plus qu'ailleurs, se -trouve naturellement l'homme qui doit marquer alors d'une manière -sanglante, celui qui, ce jour-là, se sent tout à coup hardi, court au -meurtre et dit: C'est mon jour!... Un seul de ces frénétiques, un -ouvrier moine, égorgea quatre cents hommes dans le fossé de Courtrai. - -Dans ces moments, il suffisait qu'une bannière de métier parût sur la -place, pour que toutes d'un mouvement invincible vinssent se poser à -côté. Confréries, peuple, bannières, tout branlait au même son, un son -lugubre qu'on n'entendait que dans les grandes crises, au moment de -la bataille ou quand la ville était en feu. Cette note uniforme et -sinistre de la monstrueuse cloche était: Roland! Roland! Roland[231]! -C'était alors un profond trouble, tel que nous ne pouvons guère le -deviner aujourd'hui. Nous, nous avons le sentiment d'une immense -patrie, d'un empire; l'âme s'élève en y songeant... Mais là, l'amour -de la patrie, d'une petite patrie, où chaque homme était beaucoup, -d'une patrie toute locale, qu'on voyait, entendait, touchait, c'était -un âpre et terrible amour... Qu'était-ce donc, quand elle appelait ses -enfants de cette pénétrante voix de bronze; quand cette âme sonore, -qui était née avec la commune, qui avait vécu avec elle, parlé dans -tous ses grands jours, sonnait son danger suprême, sa propre agonie... -Alors, sans doute, la vibration était trop puissante pour un coeur -d'homme; il n'y avait plus en tout ce peuple ni volonté, ni raison, -mais sur tous un vertige immense... Nul doute qu'ils auraient dit -alors comme les Israélites à leur dieu: «Que d'autres parlent à ta -place, ne parle pas ainsi toi-même, car nous en mourrons!» Tous -prirent les armes à la fois, de vingt ans jusqu'à soixante; les -prêtres, les moines ne voulurent point être exceptés. Il sortit de la -ville quarante-cinq mille hommes. - -[Note 231: V. t. IV.] - -Ce grand peuple alla ainsi à la mort, dans sa simplicité héroïque, -vendu d'avance et trahi[232]. Un homme à qui ils avaient confié la -défense de leur château du Gavre, se chargea de les attirer. Il se -sauva de la place et vint dire à Gand que le duc de Bourgogne était -presque abandonné, qu'il n'avait plus avec lui que quatre mille -hommes. Deux capitaines anglais, au service de la ville, parlèrent -dans le même sens, et avec l'autorité que devaient avoir de vieux -hommes d'armes[233]. Arrivés devant l'ennemi, les Anglais passèrent au -duc, en disant: «Nous amenons les Gantais, ainsi que nous l'avions -promis[234].» - -[Note 232: «Le bastard de Bourgongne eut moyen de parlementer -secrètement à un qui estoit chef desdits Anglois et se nommoit Jehan -Fallot... Celuy Jehan Fallot remonstra à ses compaignons qu'ils ne -pouvoient avoir honneur de servir celle commune contre leur seigneur, -et aussi qu'ils estoient en danger de ce puissant peuple, et que -communément le guerdon du peuple est de tuer et assommer ceux qui -mieux le servent.» Olivier de la Marche.] - -[Note 233: M. Lenz pense que les Flamands ont devancé toutes les -autres nations au XIVe siècle pour l'organisation de l'infanterie. Ce -qui est sûr, c'est que leur obstination à ne rien changer à cette -organisation fut pour eux une cause de défaites, à Roosebeke, -peut-être à Gavre, etc.] - -[Note 234: Olivier de la Marche.] - -Cette défection alarmante ne les fit pas sourciller; ils avancèrent en -bon ordre[235], en faisant trois haltes pour mieux garder leurs rangs. -L'artillerie légère du duc et ses archers les émouvaient peu encore; -mais voilà qu'au milieu d'eux un chariot de poudre éclate, le chef de -leur artillerie, soit prudence, soit trahison, crie: «Prenez garde! -prenez garde!» Un vaste désordre commence, les longues piques -s'embarrassent; la seconde bataille, formée d'hommes mal armés, la -troisième de paysans et de vieilles gens, s'enfuient à toutes jambes; -les archers picards ne leur laissent d'autre route que l'Escaut; ils -nagent, ils plongent, enfoncent sous leurs armes, reviennent et -trouvent au rivage les archers qui, jetant leurs arcs, n'employaient -plus que les massues; il était recommandé de ne prendre personne en -vie. - -[Note 235: «Tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si telle -adventure estoit advenue à un homme de bien, et que je le sceusse -nommer, je m'aquiteroye de porter honneur à son hardement.» Olivier de -la Marche.] - -Deux mille furent poussés dans une prairie, entourée de trois côtés -par un détour de l'Escaut, par un fossé et une haie. Les Bourguignons, -reçus vivement aux approches, hésitaient; le duc s'élança, son fils -après lui. On dit que les pauvres gens furent saisis et s'arrêtèrent -lorsque, dans ce cavalier, tout d'or, ils reconnurent _leur seigneur_, -celui à qui ils avaient juré par le serment féodal de respecter _sa -vie, ses membres_... Mais ils avaient eux aussi une vie à défendre; -ils fondirent piques baissées. Le duc fut en danger, entouré, son -cheval blessé. Les chevaliers ne furent encore cette fois sauvés que -par les archers picards... Ils convinrent que ces vilains de Gand -avaient bien gagné noblesse, et qu'il y avait eu parmi eux tel homme -sans nom qui fit assez d'armes ce jour-là pour illustrer à jamais un -_homme de bien_. - -Vingt mille hommes périrent, parmi lesquels on trouva deux cents -prêtres ou moines. Ce fut le lendemain une scène à crever le coeur, -lorsque les pauvres femmes vinrent retourner tous les morts pour -reconnaître chacune le sien, et qu'elles les cherchaient jusque dans -l'Escaut. Le duc en pleura. On lui parlait de sa victoire: «Hélas! -dit-il, à qui profite-t-elle? c'est moi qui y perds; vous le voyez, ce -sont mes sujets.» - -Il fit son entrée dans la ville, sur le même cheval qui, à la -bataille, avait reçu quatre coups de piques. Les échevins et doyens, -nu-pieds, en chemise, suivis de deux mille bourgeois en robe noire, -vinrent crier: «Merci!» Ils entendirent leur condamnation, leur -grâce... La grâce était rude. Sans parler de ce qu'elle payait, la -ville perdait sa juridiction, sa domination sur le pays d'alentour; -elle n'avait plus de justes; ce n'était plus qu'une commune, et cette -commune entrait en tutelle; deux portes à jamais murées durent lui -rappeler ce grave changement d'état. La souveraine bannière de Gand, -celles des confréries de métiers, furent livrées au héraut Toison d'or -qui, sans autre cérémonie, les mit dans un sac et les emporta. - - - - -CHAPITRE II - -GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE. SES FÊTES--LA RENAISSANCE - -1453-1454 - - -La bataille de Gavre eut lieu le 21 juillet; Talbot avait été tué le -17 en Guienne. Si cette nouvelle eût pu venir à temps, si les Gantais -avaient su que le roi de France était vainqueur, les choses auraient -bien pu se passer tout autrement. - -Quoi qu'il en soit, la Flandre était soumise, la guerre finie, et -mieux qu'à Roosebeke. Gand, cette fois, avait été vaincue sous ses -propres murs, à Gand même. Le duc de Bourgogne était décidément comte -de Flandre, sans contestation et pour toujours. - -Aussi l'orgueil fut sans mesure[236]. La noblesse crut avoir vaincu, -non la ville de Gand, mais le roi et l'empereur; c'était à eux à se -tenir paisibles, à ne plus se mêler de la Flandre, ni du Luxembourg, à -remercier Dieu de ce que Monseigneur de Bourgogne était un homme doux -et pacifique. - -[Note 236: Et cet orgueil alla jusqu'à la folie, si l'on en juge par -le fait suivant: «Le duc, ayant été obligé, par une maladie, de se -faire raser la tête, fit «Un edict, que tous les nobles hommes se -feroyent faire leurs testes comme lui; et se trouvèrent plus de cinq -cents nobles hommes, qui, pour l'amour du duc, firent comme luy; et -aussi fut ordonné messire Pierre Vacquembac et autres, qui prestement -qu'ils veoyent un noble homme, lui ostoient ses cheveux.» Olivier de -la Marche.] - -Et en effet qu'y avait-il désormais de difficile ou d'impossible? Du -côté de l'Orient ou de l'Occident, qui eût résisté? - -La duchesse, qui était Lancastre par sa mère, regardait volontiers du -côté de l'Angleterre, alors ouverte par la guerre civile. Elle voulait -(et elle en vint à bout plus tard) marier son fils dans la branche -d'York, pour unir les droits des deux branches, en sorte que l'enfant -qui viendrait eût fini peut-être par tenir en une même main les -Pays-Bas et l'Angleterre (plus que n'eut Guillaume III). - -Ces idées, toutes hardies et ambitieuses qu'elles pouvaient être, -étaient encore trop sages pour un tel moment. Le Nord brumeux, -l'Angleterre, charmait peu l'imagination. Elle se tournait bien plus -volontiers vers le Midi, vers les étranges et merveilleux pays dont on -faisait tant de contes; elle voyageait plutôt du côté des terres -d'or, des hommes d'ébène, des oiseaux d'émeraude[237]... Il y avait là -bien d'autres duchés, d'autres royaumes à prendre. N'avait-on pas vu -la singulière fortune des Braquemont et des Béthencourt[238]? Ce -Braquemont de Sedan, qui n'était qu'un arrière-vassal de l'évêque de -Liége, ayant passé en Espagne, couru les mers, _cherché son -aventure_, avait fini par léguer à son neveu, au Normand Béthencourt, -la royauté des îles Fortunées!... Plus loin encore, les pilotes de -Dieppe avaient fait sur la grande terre d'Afrique, parmi les hommes -noirs, un Rouen, un Paris[239]. Le propre frère de la duchesse de -Bourgogne, don Henri, prince moine[240], s'était bâti son couvent sur -la mer, dirigeant de là ses pilotes, leur traçant la route, et dans sa -longue vie, fondant peu à peu des forts portugais sur les ruines des -comptoirs normands. - -[Note 237: V. au musée de Bruges, l'_Offrande de la perruche à -l'enfant Jésus_, un des tableaux les plus originaux de Van Eyck. -Plusieurs intermèdes du Banquet du faisan (1454) indiquent aussi que -les imaginations étaient fort préoccupées des contrées nouvellement -découvertes.] - -[Note 238: Au quatrième siècle, les Braquemont de Sedan se marièrent -aux Béthencourt de Normandie, qui prétendaient descendre d'un -compagnon du Conquérant; ainsi, au douzième siècle, les Bouillon -s'étaient mariés aux Boulogne, les Ardennes à la côte, d'où vint -Godefroi de Bouillon. La course de terre et de mer dans les Marches ou -le long des rivages ne suffisait pas à l'ambition de ces aventuriers. -Les Braquemont, ayant transmis par mariage aux fameux _sangliers_ (aux -La Marck), leur tanière ardenaise, allèrent avec les Béthencourt -_chercher leur aventure_, comme on disait, sous ce bon capitaine -breton Duguesclin, qui aimait les gens de guerre, les laissait piller, -s'enrichir, et parfois en faisait de grands seigneurs. Un Béthencourt -fut tué en se battant pour Duguesclin, à Cocherel. Un Robin de -Braquemont le suivit à cette belle et profitable guerre d'Espagne, où -ils furent tous comblés par le bâtard de Castille qu'ils avaient fait -roi. Robin devint un grand d'Espagne, épousa une Mendoza, se fit faire -amiral de Castille et, comme tel, se donna le plaisir de détruire des -flottes anglaises avec les vaisseaux castillans. Mais tout grand qu'il -était en Espagne, devenu vieux, il voulut revoir la France, et il fit -un marché avec son neveu Béthencourt qui s'ennuyait à Paris d'être -chambellan d'un roi fol; Béthencourt engageait au vieux Robin ses -bonnes terres de Normandie, et prenait en échange de prétendus droits -de l'amiral de Castille sur les îles Fortunées; étrange marché où le -jeune Normand semblait dupe, mais ce fut lui qui y gagna. - -Le marché surprend moins, quand on songe que l'imagination, la -puissance de foi et de croyance, fort calmée alors du côté mystique, -s'étaient tournées avec une singulière vivacité vers les voyages -lointains. L'_homme aux millions_, Marco Polo avait troublé les âmes -par ses récits prodigieux de l'Asie. Nos Dieppois racontaient mille -choses merveilleuses de l'Afrique, de la côte d'Or. Sur cette route, -les îles Fortunées, les fameuses Hespérides, avaient un immense -prestige; autour du pic de Ténériffe, ce géant des montagnes, on -aimait à placer une population de géants.--Dans cette poétique -conquête, Béthencourt montra une prudence hardie, mais froide, un -admirable sens normand. Il ne s'adressa d'abord ni au roi de France ni -au roi d'Espagne; tous deux auraient peut-être prétendu quelque chose -du chef de Louis La Cerda, infant de Castille et petit-fils de saint -Louis, qui jadis s'était fait nommer l'_infant de la Fortune_ et -couronner roi des Canaries par le pape. Béthencourt embarqua quelques -Normands; mais, pour que l'affaire ne devînt pas toute normande, il -prit aussi des gens du Languedoc, un Gadifer, entre autres, chevalier -de l'ancienne roche, qui servit utilement de sa chevalerie l'habile -spéculateur. Celui-ci eut à peine pris pied que, sans s'inquiéter de -l'associé, il passa en Espagne et se fit reconnaître roi des Canaries -sous la suzeraineté espagnole. Mais en même temps, il resta -indépendant de l'Espagne sous le rapport ecclésiastique, et obtint du -pape qu'il aurait un évêque à lui. Cela fait, il procéda tout -doucement à l'expulsion de l'ami Gadifer, le paya de paroles, traînant -en longueur les choses promises, jusqu'à ce qu'il perdit patience et -retourna en Gascogne aussi léger qu'il était venu.--Béthencourt paraît -avoir eu le vrai génie de la colonisation. Quand il revint chercher -des hommes en Normandie, tout le monde voulait le suivre, les grands -seigneurs s'offraient; il ne voulut que des laboureurs. Ce qui prouve -au reste que son gouvernement était doux et juste, c'est qu'il ne -craignit pas d'armer les gens du pays. Voir l'Histoire de la première -découverte et conquête des Canaries, faite dès l'an 1402 par messire -Jean de Béthencourt, escrite par Bontier, religieux, et le Verrier, -prestre, domestiques dudit sieur. In-12, 1630. M. Ferdinand Denis -possède un ms. important de ce livre.--V. Godefroy, Charles VI, p. -685, sur les rapports de Louis d'Orléans avec Robert ou Robinet de -Braquemont; et sur _Béthencourt_ et _Gadefer de la Salle_. _Archives, -Trésor des Chartes, J. 645._] - -[Note 239: Vitet.] - -[Note 240: Grand-maître de l'ordre d'Avis. Il avait pris pour devise -ces paroles françaises que les Portugais gravèrent dans tous leurs -établissements: Talent de bien faire.] - -Cette patience n'allait pas à un si grand souverain que le duc de -Bourgogne, tout cela était lent et obscur. L'Orient seul était digne -de lui, l'Orient, la croisade!... Qui devait défendre la chrétienté, -sinon le premier prince chrétien? L'Antéchrist était à la porte, on ne -pouvait guère en douter. Nul signe n'y manquait. Le Turc, ses -effroyables bandes de renégats habillés en moines, sous leur barbare -et burlesque attirail[241], ce monstre, n'était-ce pas la Bête?... - -[Note 241: Je parle surtout du corps qui fit la force réelle des -armées turques, des janissaires; ils étaient, comme on sait, affiliés -aux Derviches, ils en portaient à peu près le costume. De plus, comme -commensaux du sultan, ils avaient sur la tête des cuillers au lieu de -plumets; le palladium de chaque corps était sa marmite, les chefs -s'appelaient _cuisiniers_, _faiseurs de soupes_, etc.] - -Les Grecs venaient de succomber, Constantinople avait été prise par -Mahomet II, justement deux mois avant la bataille de Gavre. Quel -avertissement pour les chrétiens d'en finir avec leurs discordes! -quelle menace de Dieu!... Après Constantinople, que restait-il, sinon -de prendre Rome?... Chaque nouveau sultan qui allait ceindre le sabre -à la caserne des janissaires, quand il avait bu dans leur coupe, et la -leur rendait pleine d'or, leur disait: «Au revoir, à Rome[242]!» - -[Note 242: «Nous nous reverrons à la Pomme rouge.» C'est ainsi que les -Ottomans nomment la ville de Rome. (Hammer.)] - -Les Italiens, tout tremblants, s'assemblaient et délibéraient; le pape -se mourait de peur, il appelait toute la chrétienté, _le grand duc_ -surtout. Pour avoir son secours, il eût tout fait pour lui; il -l'aurait fait roi... Mais si les Flamands prenaient cette fois -Constantinople, comme ils l'avaient déjà fait sous leur comte Baudoin, -leur comte allait, sans avoir besoin du pape, se trouver encore -empereur, et d'un bien autre empire que celui d'Allemagne, lequel est -tout simplement électif, tandis que l'empire d'Orient est héréditaire; -tous les jaloux, Allemands et Français, en crèveraient sûrement de -dépit. - -Et déjà, quelque part que soit le duc de Bourgogne, à Dijon, à Bruges, -là est le centre du monde chrétien. Qu'il dresse sa tente dans une -forêt de la Comté, les ambassadeurs des princes y viendront de -l'Orient et de l'Occident, les princes eux-mêmes, les légats du -Saint-Siége. Où trouver le roi, l'empereur? à grand'peine on pourrait -le dire; dans quelque obscur manoir apparemment, Charles VII à Mehun. -Le rendez-vous de la chevalerie, l'_hostel de toute gentillesse_, la -cour, c'est la cour du duc de Bourgogne; l'_ordre_, c'est son ordre, -l'ordre galant et magnifique de la Toison d'or. Personne ne se soucie -de celui qu'a fondé l'empereur, de l'ordre de la Sobriété; triste -empereur, qui, lorsqu'il pleut, remet ses vieux habits. Notre Charles -VII, Charles _de Gonesse_[243], comme disaient les Flamands, n'était -guère plus splendide; il montait ordinairement «un bas cheval trottier -d'entre deux selles.» Son serment doux et modeste était: _Sainct-Jean! -Sainct-Jean!_[244] Le duc de Bourgogne jurait militairement, à -l'anglaise: _Par Sainct-George!_ - -[Note 243: C'est le nom dérisoire qu'ils donnaient quelquefois à nos -rois.] - -[Note 244: Ms. anonyme, intitulé: De la Vie, Complexion et Condition -dudit Roy Charles VII, ap. Godefroy, p. 1.] - -Pour mieux préparer la guerre, on fit à Lille une fête qui coûta -autant qu'une guerre, fête nombreuse, immense et fabuleux gala, d'une -dépense telle que ceux qui en avaient fait l'ordonnance en frémirent -eux-mêmes. - -Ces grandes fêtes flamandes de la maison de Bourgogne ne ressemblent -guère à nos froides solennités modernes. On ne savait pas encore ce -que c'était que de cacher les préparatifs, les moyens de jouissances, -pour ne montrer que les résultats; on montrait tout, nature et art, et -tout art mêlé, tout plaisir. On jouissait, non pas tant de la petite -part que chacun prend en une fête, mais bien plus de l'abondance -étalée, du superflu, du trop-plein. Ostentation, sans doute, lourde -pompe, sensualité barbare et par trop naïve... Mais les sens ne s'en -plaignaient pas. - -Dans ce prodigieux gala, les intervalles des services étaient remplis -par d'étranges spectacles, chants, comédies, représentations fictives -mêlées de réalités. Parmi les acteurs, il y en avait d'automates, il -y avait des animaux, par exemple un ours chevauché par un fol, un -sanglier par un lutin. À un poteau, l'on voyait, bien tenu par une -chaîne, un lion vivant qui gardait une belle figure de femme nue, -vêtue de ses cheveux par derrière, par devant enveloppée «pour cacher -où il appartenoit d'une serviette déliée... escripte de lettres -grecques[245]...» Cette figure de femme jetait de l'hypocras par la -mamelle droite. - -[Note 245: Tout ceci est d'Olivier de la Marche, qui fut un des -principaux acteurs de la fête, qui fit les vers, etc.] - -Trois tables étaient dressées dans la salle: «Sur la moyenne, une -église croisée, verrée, de gente façon, où il y avoit une cloche -sonnante et quatre chantres... Il y avoit un autre entremets d'un -petit enfant tout nu qui pisoit eau rose continuellement[246].» Sur la -seconde table, qui devait être prodigieusement longue, on voyait neuf -entremets ou petits spectacles avec leurs acteurs; l'un des neuf -entremets était «un pasté, dedans lequel avoit vingt-huit personnages -vifs, jouant de divers instruments.» - -[Note 246: Tout le monde connaît le Mannekenpiss, chéri des gens de -Bruxelles, comme _le plus vieux bourgeois_ de la ville.--Nulle part, -l'inconvenance n'est plus frappante que dans la première miniature du -magnifique Quinte-Curce, ms. de la Bibliothèque royale. Le traducteur -portugais fait la dédicace du livre à Charles le Téméraire; on voit au -loin la mère du duc, portugaise aussi et protectrice du traducteur; -mais la présence de cette princesse n'a pas empêché l'artiste de -représenter au premier plan une fontaine dont le Mannekenpiss est un -singe d'or; au-dessous un fol lappe et boit. _Bibliothèque royale, ms. -nº 6727._] - -Le grand spectacle mondain fut celui de Jason, conquérant de la Toison -d'or, domptant les taureaux, tuant le serpent, gagnant sa bataille de -Gavre sur les monstres mythologiques. Cela fait, commença l'acte pieux -de la fête, «l'entremets pitoyable,» comme l'appelle Olivier de la -Marche. - -Un éléphant entra dans la salle, conduit par un géant sarrasin... Sur -son dos s'élevait une tour, aux créneaux de laquelle on voyait une -nonne éplorée, vêtue de satin blanc et noir; ce n'était pas moins que -la sainte Église. Notre chroniqueur Olivier, alors jeune et joyeux -compère, s'était chargé du personnage. L'Église, dans une longue et -peu poétique complainte, implora les chevaliers, et les pria de _jurer -sur le faisan_ qu'ils viendraient à son secours. Le duc jura, et tous -après lui. Ce fut à qui se signalerait par le voeu le plus bizarre; -l'un jura de ne plus s'arrêter qu'il n'eût pris le Turc mort ou vif; -l'autre de ne plus porter d'armure au bras droit, de ne plus se mettre -à table les mardis. Tel jura de ne pas revenir avant d'avoir jeté un -Turc les jambes en l'air; un autre, un écuyer tranchant, voua -impudemment que s'il n'avait pas les faveurs de sa dame avant le -départ, il épouserait au retour la première qui aurait vingt mille -écus... Le duc finit par les faire taire. - -Alors commença un bal où dansèrent avec les chevaliers douze Vertus, -en satin cramoisi; c'étaient les princesses elles-mêmes, les plus -hautes dames. Le lendemain, le jeune comte de Charolais ouvrit un -tournoi. Ces exercices, innocents dans le siècle où les armures -étaient assez parfaites pour rendre l'homme invulnérable[247], -inutiles aussi à une époque de grandes armées et déjà de tactique, -étaient pourtant fort encouragés par la maison de Bourgogne. Quoique -le spectacle fût peu dangereux, il n'en était pas moins une occasion -de vives émotions, plus sensuelles qu'on ne croirait. Au moment même -du choc, quand les trompettes se taisant tout à coup, les chevaux -lancés se heurtaient, quand les lances fragiles se brisaient sur -l'impénétrable armure, le coup frappait ailleurs encore, les dames se -troublaient et devenaient vraiment belles... Que s'il n'y avait rien -de fait, s'il fallait recommencer, si le cavalier revenait à la -charge, plus d'une ne se connaissait plus; il n'y avait plus alors de -ménagement, de respect humain... On jetait, pour encourager celui -qu'on croyait en péril, gant, bracelet, tout; on aurait jeté son -coeur[248]... - -[Note 247: Il est curieux de voir combien il y a peu de blessures et -combien légères dans les interminables histoires de tournois que fait -Olivier de la Marche.--Tout cela commençait à paraître assez puéril. -Le pauvre Jacques de Lalaing, dernier héros de cette gymnastique, -avait peine à trouver des gens qui voulussent le _délivrer de son -emprise_. Son fameux pas d'armes de la Dame de pleurs auprès de Dijon, -à la rencontre des routes de France, d'Italie, etc., et dans l'année -du jubilé, lui fournit peu d'adversaires: «Personne n'a pitié de la -Dame de pleurs, et n'y veut toucher.» Le Bâtard de Saint-Pol a beau -suspendre près de Saint-Omer l'écu de Tristan et de Lancelot du Lac, -son pas de la Belle pèlerine est peu fréquenté.--Le dernier fol en ce -genre, comme il est juste, est un lord anglais, qui va se poster au -pont de l'Arno, pour forcer les pacifiques Toscans de se battre avec -lui; cet Anglais est à peu près contemporain de Cervantès.] - -[Note 248: Ces déchirantes voluptés de la peur ont été observées de -tout le monde en Espagne dans les combats de taureaux. Mais elles ne -sont nulle part exprimées de façon plus naïve et plus charmante que -dans le roman de Perceforêt, qui est ici une histoire: «À la fin du -tournoi, les dames se trouvoient quasi nues de leurs atours; elles -s'en alloient leurs cheveux d'or flottant sur leurs épaules, de plus, -les cottes sans manches; elles avoient jeté aux chevaliers guimpes et -chaperons, mantel et camise... Quand elles se virent en ce point, -elles en furent toutes honteuses; puis, chacune s'apercevant que la -voisine étoit de même, elles se mirent à rire de leur aventure; elles -n'avoient plus songé qu'elles alloient se trouver nues, tant elles -donnoient de bon coeur!»] - -Il y avait aussi des fêtes politiques, plus graves, mais non moins -brillantes, les assemblées de la Toison d'or. Aux chapitres solennels -de l'ordre, le duc de Bourgogne apparaissait comme chef de la noblesse -chrétienne. Qui n'en eût pris cette idée, à l'Assemblée de 1446 par -exemple, lorsque dans l'église de Saint-Jean, majestueusement -tapissée, parmi les triomphantes peintures de Van Eyck et la musique -d'Ockenheim, le noble chapitre fut reçu par le clergé, et que chaque -chevalier alla s'asseoir sous le large tableau où brillait son blason -en vives couleurs? Les tableaux vides ou noirs indiquaient les morts -ou les expulsés, les sévères justices de l'ordre. Un ciel de drap d'or -marquait la place d'un membre éminent, du roi d'Aragon. - -Le tableau commun de l'ordre de la Toison, son symbole, était sur -l'autel, l'Agneau de Jean Van Eyck[249], qu'on venait voir des plus -lointaines contrées. Le grand peintre et chimiste[250], qui fut pour -la peinture un Albert le Grand, qui seul entre les hommes eut, dit-on, -la puissance d'infuser dans ses couleurs les rayons du soleil, avait -laissé là l'inachevable Cologne[251], le vieux symbolisme, la rêverie -allemande, et dans le plus mystique des sujets, dans l'Agneau même de -saint Jean, l'audacieux génie sut introniser la nature. - -[Note 249: Son vrai nom est Jean le _Wallon_, Joannes _Gallicus_. -Facius, De Viris illustribus, p. 46 (écrit en 1466). Le dessin du -musée de Bruges est signé de ces mots: Johes _de_ Eyck me fecit 1437. -Il a écrit _de_ et non _van_. C'est donc à tort qu'on l'appelle Van -Eyck, ou Jean _de Bruges_. Dans son oeuvre capitale de l'_Agneau_, il -a placé au loin les tours de sa ville natale, pour constater qu'il -était un enfant de la Meuse, et pour protester peut-être indirectement -contre la Flandre, qui volait sa gloire. Né à Maas-Eyck, sur la limite -même des langues, Allemand par la patience, ce violent et hardi -novateur est encore bien plus Wallon. - -Albert Durer alla le voir; il en parle avec enthousiasme dans ses -notes de voyages.--Ce chef-d'oeuvre fut demandé en vain par Philippe -II au clergé de Saint-Jean. Il le fut par les commissaires de la -Convention, qui en enlevèrent quatre volets; les huit autres furent -cachés par des gens de coeur, au péril de leur vie. En 1815, les -volets, transportés à Paris, revinrent à Gand, mais plusieurs ont été -vendus et sont à Berlin.] - -[Note 250: Peu importe que Van Eyck ait trouvé la peinture à l'huile. -La gloire appartient à celui qui s'est emparé, par le génie, d'une -chose jusque-là inutile et obscure.] - -[Note 251: Voir au musée de Bruges un admirable dessin à la plume, qui -représente une Vierge pensive au pied de la tour de Cologne (?) -inachevée. Goethe a dit, non sans apparence, que ce tableau était «le -pivot de l'histoire de l'art.» Voir le Journal de l'art sur le Rhin, -et Keversberg, Ursula, 181-182; Waagon, 182; Rumohr, vol. II, § 13, -etc. etc.] - -Ce tableau, ce grand poème, qui date si bien le moment de la -Renaissance, est gothique encore dans sa partie supérieure[252], mais -tout moderne dans le reste. Il comprend un nombre innombrable de -figures, tout le monde d'alors, et Philippe le Bon, et les serviteurs -de Philippe le Bon, et les vingt nations qui venaient rendre hommage à -l'agneau de la Toison d'or. De cette toison vivante, de l'agneau placé -sur l'autel partent des rayons qui vont illuminer la foule pieuse; par -un bizarre allégorisme, les rayons touchent les hommes à la tête, les -femmes au sein; leur sein semble arrondi[253], fécondé du divin -rayon[254]. - -[Note 252: Ce sont trois figures immobiles avec leurs auréoles d'or; -mais dans cette immobilité rayonne déjà la vie moderne. Elle éclate -dans la partie inférieure du tableau, la vie, la nature, la variété; -c'est un vaste paysage et trois cents figures habilement groupées. -Ainsi l'harmonie commence dans la peinture, presque en même temps que -dans la musique; le moyen âge n'avait connu que l'unisson monotone ou -la mélodie individuelle. V. t. IX, la note sur la musique au moyen -âge. (Réforme, 1835.)] - -[Note 253: Ceci est favorisé par le costume du temps, dont les modes -du nôtre se sont un moment rapprochées.] - -[Note 254: C'est la pensée même de la Renaissance. Dans la femme, dans -la Vierge-mère, le moyen âge a surtout honoré la _virginité_, le XVe -siècle la _maternité_; la Vierge alors est Notre-Dame. V. Introduction -à Renaissance (tome VIII, 1855).] - -Cette flamboyante couleur de Van Eyck éblouit l'Italie elle-même; le -pays de la lumière s'étonna de trouver la lumière au Nord. Le secret -fut surpris, volé par un crime[255], le secret, mais non le génie. -Aussi les Médicis aimèrent mieux s'adresser au maître lui-même. Le roi -de Naples, Alfonse le Magnanime, âme poétique, qui, dit-on, consumait -ses jours dans la pure contemplation de la beauté[256], pria le -magicien des Pays-Bas de lui doubler son plaisir, de lui reproduire -une femme, les longs et doux cheveux surtout[257] que les Italiens ne -savaient peindre, la toison d'or de ce beau chef, la fleur de cette -fleur humaine. - -[Note 255: Tout le monde connaît l'histoire, ou le conte, d'Antonello -de Messine qui, ayant vu un tableau de Van Eyck, court à Bruges, sous -le costume d'un noble amateur, et tire de lui le secret de la peinture -à l'huile. De retour en Italie, ce furieux Sicilien, jaloux comme on -l'est en Sicile, poignarda celui qui eût partagé avec lui sa maîtresse -chérie, la peinture.] - -[Note 256: C'est à un pape que nous devons le souvenir de ce pur et -poétique amour. Pie II raconte que la dernière passion d'Alfonse fut -une noble jeune fille, Lucrezia d'Alagna. En sa présence, il semblait -hors de lui-même; ses yeux étaient toujours fixés sur elle, il ne -voyait, n'entendait qu'elle; et néanmoins cette ardente passion ne -coûta rien à sa vertu.] - -[Note 257: «Capillis naturam vincentibus. Keversberg.] - -Quel charme pour l'heureux fondateur de la Toison d'or, pour le bon -duc, si tendre aux belles choses, d'avoir à lui[258] justement celui -qui savait les saisir dans le mouvement de la vie, et les empêcher de -passer! celui qui le premier fixa l'iris capricieuse qui nous flatte -et nous fuit sans cesse... - -[Note 258: Il semble que Philippe le Bon ait montré Van Eyck aux -nations étrangères, comme Philippe IV leur montrait Rubens dans les -ambassades: Parmi les personnes attachées à l'ambassade qui alla -chercher l'infante de Portugal, se trouvait Jehan Van Eyck, «varlet de -chambre de mondit seigneur de Bourgoingne, et excellent maistre en art -de peinture,» qui peignit «bien au vif la figure de l'infante -Isabelle.» V. Gachard. Documents inédits, t. II, p. 63-91, -Reiffenberg, Notes sur Barante, IV, 289.] - -Dans l'empire de ce roi de la couleur et de la lumière, venaient se -pacifier les teintes voyantes, les oppositions de figures, de -costumes, de races, que présentait l'hétérogène empire de la maison de -Bourgogne. L'art semblait un traité dans cette guerre intérieure de -peuples mal unis. La grande école flamande des trois cents peintres -de Bruges[259], avait pour maître Jean Van Eyck, un enfant de la -Meuse. Et c'était tout au contraire un Flamand, Chastellain, qui, -portant dans le style la violence de Van Eyck et de Rubens, domptait -notre langue française, la forçait, sobre et pure qu'elle était -jusque-là, de recevoir d'un coup tout un torrent de mots, d'idées -nouvelles, et de s'enivrer, bon gré, mal gré, aux sources mêlées de la -Renaissance. - -[Note 259: C'est sans doute par ces nombreux élèves que Van Eyck fit -exécuter la plupart des miniatures d'un beau ms. que M. de Paulmy -croit avoir été orné entièrement de sa main. La première miniature -doit être du maître. Elle représente le duc de Bourgogne, avec le -collier de la Toison, recevant le ms. des mains de l'artiste -agenouillé. Le peintre est sérieux, déjà âgé, mais fort. Le duc, en -robe noire fourrée, plus âgé, pâle, vieux, reçoit sans regarder autre -chose que sa pensée; regard politique, fin, méticuleux. Derrière, à la -gauche du prince, un des officiers semble faire signe au lecteur qu'il -fasse attention au grand prince devant lequel il est. À la droite, un -jeune homme en robe de velours fourré doit être Charles le Téméraire, -ou le grand bâtard de Bourgogne. Les autres miniatures sont bien -inférieures; elles ne le sont pas moins à celles du beau Quinte Curce -de la Bibliothèque royale. Elles sont évidemment de _fabrique_. On -sent que les gravures remplaceront bientôt les miniatures. -_Bibliothèque de l'Arsenal, ms. de Renaud de Montauban, par Huon de -Villeneuve, mis en prose sous Philippe de Valois, orné de miniatures -postérieures, l'année 1430._] - - - - -CHAPITRE III - -RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON--JACQUES COEUR--LE -DAUPHIN LOUIS - -1452-1456 - - -Les brillantes et voluptueuses fêtes de la maison de Bourgogne avaient -un côté sérieux. Tous les grands seigneurs de la chrétienté, y venant -jouer un rôle, se trouvaient pour quelques semaines, pour des mois -entiers, les commensaux, les sujets volontaires du _grand duc_. Ils ne -demandaient pas mieux que de rester à sa cour. Les belles dames de -Bourgogne et de Flandre savaient bien les retenir ou les ramener. Ce -fut, dit-on, l'adresse d'une dame de Croy qui décida la trahison du -connétable de Bourbon et faillit démembrer la France. - -Le duc de Bourgogne faisait au roi une guerre secrète et périlleuse -pour laquelle il n'avait même pas besoin d'agir expressément. Tout ce -qu'il y avait de mécontents parmi les grands regardait vers le duc, -était ou croyait être encouragé de lui, intriguait sourdement sur la -foi de la rupture prochaine. Charles VII eut ainsi plus d'une secrète -épine, une surtout, terrible, dans sa famille, dont il fut piqué toute -sa vie et mourut à la longue. - -Dans toutes les affaires, grandes ou petites, qui troublèrent, vers la -fin, ce règne, se retrouve toujours le nom du dauphin. Accusé en -toutes, jamais convaincu, il reste pour tel historien (qui plus tard -le traitera fort mal comme roi) le plus innocent prince du monde. -Quant à lui, il s'est mieux jugé. Tout vindicatif qu'il pût être, il -fit assez entendre, à son avénement, que ceux qui l'avaient désarmé et -chassé de France, les Brézé et les Dammartin, avaient agi en cela -comme loyaux serviteurs du roi, et il se les attacha, persuadé qu'ils -serviraient non moins loyalement le roi, quel qu'il fût. - -Le bon homme Charles VII aimait les femmes, et il en avait quelque -sujet. Une femme héroïque lui sauva son royaume. Une femme, bonne et -douce, qu'il aima vingt années[260], fit servir cet amour à -l'entourer d'utiles conseils, à lui donner les plus sages ministres, -ceux qui devaient guérir la pauvre France. Cette excellente influence -d'Agnès a été reconnue à la longue la Dame de beauté, mal vue, mal -accueillie du peuple tant qu'elle vécut, n'en est pas moins restée un -de ses plus doux souvenirs. - -[Note 260: Après la mort d'Agnès, il eut d'autres amours, moins -excusables. État de 1454-5: À mademoiselle de Villequier pour lui -aider à entretenir son estat, II M livres. Beaucoup de dons à des -femmes, veuves, etc.--1454-5. À Marguerite de Salignac, damoiselle, -pour don à elle fait par le roi pour lui aider à une chambre _pour sa -gésine_.--1454-5. À madame de Montsoreau pour don III C livres. -_Bibliothèque royale, mss. Béthune, vol. V. nº 8442._] - -Les Bourguignons criaient fort au scandale, quoique, pendant les vingt -années où Charles VII fut fidèle à Agnès, leur duc ait eu justement -vingt maîtresses. Il y avait scandale, sans nul doute, mais surtout en -ceci, qu'Agnès avait été donnée à Charles VII par la mère de sa femme, -par sa femme peut-être. Le dauphin se montra de bonne heure plus -jaloux pour sa mère que sa mère ne l'était. On assure qu'il porta la -violence jusqu'à donner un soufflet à Agnès. Quand la Dame de beauté -mourut (par suite de couches, selon quelques-uns), tout le monde crut -que le dauphin l'avait fait empoisonner. Au reste, dès ce temps, ceux -qui lui déplaisaient vivaient peu; témoin sa première femme, la trop -savante et spirituelle Marguerite d'Écosse, celle qui est restée -célèbre pour avoir baisé en passant le poète endormi[261]. - -[Note 261: Alain Chartier est un Jérémie pour cette triste époque. -Voir, dans son Quadrilogue invectif, ce qu'il dit au nom du peuple sur -la lâcheté des nobles, sur leur indiscipline, etc., p. 417, 447. Je -trouve dans ses poésies peu de choses qui aient pu lui mériter d'être -baisé d'une reine; peut-être le fut-il pour ces vers mélancoliques et -gracieux: - - Oblier?... Las! il n'entr'oublie - Par ainsi son mal, qui se deult (_dolet_). - Chacun dit bien: Oblie! oblie! - Mais il ne le fait pas qui veult! - - Alain Chartier, p. 494, in-4º, 1617.] - -Tous les gens suspects au roi devenaient infailliblement amis du -dauphin. Cela est frappant surtout pour les Armagnacs. Le dauphin -était né leur ennemi; il commença sa vie militaire par les -emprisonner, et il devait finir par les exterminer. Eh bien! dans -l'intervalle, ils lui plaisent comme ennemis de son père, il se -rapproche d'eux et prend pour factotum, pour son bras droit, le bâtard -d'Armagnac. - -Autant qu'on peut juger cette époque assez obscure, les intrigues des -Armagnacs, du duc d'Alençon, se rattachent à celles du dauphin, aux -espérances que leur donnait à tous cette guerre en paix du duc de -Bourgogne et du roi. L'affaire même de Jacques Coeur s'y rapporte en -partie; on l'accusa d'avoir empoisonné Agnès et d'avoir prêté de -l'argent à l'ennemi d'Agnès, au dauphin. Un mot sur Jacques Coeur. - -Il faut visiter à Bourges la curieuse maison de ce personnage -équivoque, maison pleine de mystères, comme fut sa vie. On voit, à -bien la regarder, qu'elle montre et qu'elle cache; partout on y croit -sentir deux choses opposées, la hardiesse et la défiance du parvenu, -l'orgueil du commerce oriental, et en même temps la réserve de -l'_argentier_ du roi. Toutefois, la hardiesse l'emporte; ce mystère -affiché est comme un défi au passant. - -Cette maison, avancée un peu dans la rue, comme pour regarder et voir -venir, se tient quasi toute close; à ses fausses fenêtres, deux valets -en pierre ont l'air d'épier les gens. Dans la cour, de petits -bas-reliefs offrent les humbles images du travail, la fileuse, -la balayeuse, le vigneron, le colporteur[262]; mais, par-dessus -cette fausse humilité, la statue équestre du banquier plane -impérialement[263]. Dans ce triomphe à huis clos, le grand homme -d'argent ne dédaigne pas d'enseigner tout le secret de sa fortune; il -nous l'explique en deux devises. L'une est l'héroïque rébus: «_À -vaillans_ (coeurs) _riens impossible._» Cette devise est de l'homme, de -son audace, de son naïf orgueil. L'autre est la petite sagesse du -marchand au moyen âge: «_Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire. -Taire._» Sage et discrète maxime, qu'il fallait suivre en la taisant. -Dans la belle salle du haut, le vaillant Coeur est plus indiscret -encore; il s'est fait sculpter, pour son amusement quotidien, une joute -burlesque, un tournoi à ânes, moquerie durable de la chevalerie qui dut -déplaire à bien des gens. - -[Note 262: Je crois pouvoir appeler ainsi l'homme qui paraît tenir un -hoyau, et celui qui est en manteau.] - -[Note 263: _Planait_ serait plus exact.] - -Le beau portrait que Godefroi donne de Jacques Coeur d'après -l'original, et qui doit ressembler, est une figure éminemment -roturière (mais point du tout vulgaire), dure, fine et hardie. Elle -sent un peu le trafiquant en pays sarrasin, le marchand d'hommes. La -France ne remplit que le milieu de cette aventureuse vie[264], qui -commence et finit en Orient; marchand en Syrie en 1432, il meurt en -Chypre amiral du Saint-Siége. Le pape, un pape espagnol, tout animé du -feu des croisades, Calixte Borgia, l'accueillit dans son malheur et -l'envoya combattre les Turcs. - -[Note 264: Né à Bourges, mais, je crois, originaire de Paris.--Un Jean -Cuer, _monnoier à la Monnoie de Paris_, obtient rémission en 1374, -pour avoir pris part à une batterie de gens de la maison du roi contre -les bouchers. _Archives, Registre_ J. 106, n{os} 77, 207.] - -C'est ce que rappelle à Bourges la chapelle funéraire des Coeurs[265]. -Jacques y paraît transfiguré dans les splendides vitraux sous le -costume de saint Jacques, patron des pèlerins; dans ses armes, trois -coquilles de pèlerinage, triste pèlerinage, les coquilles sont noires; -mais entre sont postés fièrement trois coeurs rouges, le triple coeur -du héros marchand. Le registre de l'église ne lui donne qu'un titre -«Capitaine de l'Église contre les infidèles[266].» Du roi, de -l'argentier du roi, pas un mot, rien qui rappelle ses services si mal -reconnus; peut-être, en son amour-propre de banquier, a-t-il voulu -qu'on oubliât cette mauvaise affaire qui sauva la France[267], cette -faute d'avoir pris un trop puissant débiteur, d'avoir prêté à qui -pouvait le payer d'un gibet. - -[Note 265: V. la Description de l'église patriarcale, primatiale et -métropolitaine de Bourges, par Romelot, p. 182-190.] - -[Note 266: «29 juin 1462 (?) obiit generosi animi Jacobus Cordis, -miles, Ecclesiæ capitaneus generalis contra infideles, qui sacristiam -nostram extruxit et ornamentis decoravit, aliaque plurima ecclesiæ -procuravit bona.» Ibidem, 177.] - -[Note 267: Il ne faut pas oublier dans quelle misère s'était trouvé -Charles VII. La chronique raconte qu'un cordonnier étant venu lui -apporter des souliers, et lui en ayant déjà chaussé un, s'enquit du -payement, et comprenant qu'il était fort incertain, déchaussa -bravement le roi et emporta la marchandise; on en fit une chanson, -dont voici les quatre premiers vers: - - Quant le Roy s'en vint en France, - Il feit oindre ses houssiaulx, - Et la Royne lui demande: - Où veut aller cest damoiseaulx? - -La savante éditrice de Fenin et de Commines, à qui je dois cette note, -l'a tirée du _Ms. 122 du fonds Cangé, Bibl. royale_. - -Il n'était pas le seul qui eût fait cette faute. Un bourgeois de -Bourges, Pierre de Valenciennes, fournit à lui seul trois cents -milliers de traits d'arbalète, etc. Le roi lui donna la haute, moyenne -et basse justice à Saint-Oulechart, près Bourges. _Archives, Registre -182, J. CLXXIX, 10 bis, ann. 1447._] - -Il y avait pourtant dans ce qu'il fit ici une chose qui valait bien -qu'on la rappelât; c'est que cet homme intelligent[268] rétablit les -monnaies, inventa en finances la chose inouïe, la justice, et crut que -pour le roi, comme pour tout le monde, le moyen d'être riche, c'était -de payer. - -[Note 268: Le premier peut-être qui ait senti le besoin de connaître -les ressources du royaume, et qui ait fait l'essai, il est vrai, -inexécutable alors, d'une statistique.--Quant aux changements qu'il -fit dans les monnaies, V. Leblanc.] - -Cela ne veut pas dire qu'il ait été fort scrupuleux sur les moyens de -gagner pour lui-même. Sa double qualité de créancier de roi et -d'argentier du roi, ce rôle étrange d'un homme qui prêtait d'une main et -se payait de l'autre, devait l'exposer fort. Il paraît assez probable -qu'il avait durement pressuré le Languedoc, et qu'il faisait l'usure -indifféremment avec le roi et avec l'ennemi du roi, je veux dire avec le -dauphin. Il avait en ce métier pour concurrents naturels les Florentins -qui l'avaient toujours fait. Nous savons par le journal de Pitti[269], -tout à la fois ambassadeur, banquier et joueur gagé, ce que c'étaient -que ces gens. Les rois leur reprenaient de temps en temps en gros, par -confiscation, ce qu'ils avaient pris en détail. La colossale maison des -Bardi et Peruzzi avait fait naufrage au XIVe siècle, après avoir prêté à -Édouard III de quoi nous faire la guerre, cent vingt millions[270]. Au -XVe, la grande maison, c'étaient les Médicis, banquiers du Saint-Siége, -qui risquaient moins, dans leur occulte commerce de la daterie, -échangeant bulles et lettres de change, papier pour papier. L'ennemi -capital de Jacques Coeur, qui le ruina[271] et prit sa place, Otto -Castellani, trésorier de Toulouse, paraît avoir été parent des Médicis. -Les Italiens et les seigneurs agirent de concert dans ce procès, et en -firent _une affaire_. On ameuta le peuple en disant que l'argentier -faisait sortir l'argent du royaume, qu'il vendait des armes aux -Sarrasins[272] qu'il leur avait rendu un esclave chrétien, etc. L'argent -prêté au dauphin pour troubler le royaume fut peut-être son véritable -crime. Ce qui est sûr, c'est que Louis XI, à peine roi, le réhabilita -fort honorablement[273]. - -[Note 269: Cité par Delécluse, Histoire de Florence, II, 362.] - -[Note 270: On ne peut estimer à moins de seize millions de ce temps-là -(?).] - -[Note 271: En 1459, le roi accorde rémission à maître Pierre Mignon, -qui, après avoir étudié ès-arts et décret à Toulouse et à Barcelone, a -gravé de faux sceaux et s'est occupé de magie. Il a fait à Octo -Castellan, depuis argentier du roi, deux images de cire: «L'_un pour -mectre feu Jacques Cuer_, nostre argentier lors, en nostre male grâce, -et lui faire perdre son office d'argentier; l'autre, pour faire que -ledit Octo Castellan, Guillaume Gouffier et ses compagnons, fussent en -nostre bonne grâce et amour.» _Archives, Registre J. CXC, 14, ann. -1459._ - -Un Jaco de _Médicis_, de Florence, âgé de vingt-cinq ans (_parent -d'Octo Catesllain_, trésorier de Toulouse), sortant de l'hôtel de la -Trésorerie où il exerce fait de marchandise, rencontre Bertrand -Bétune, ruffian, qui le frappe, sans avoir eu auparavant nulle parole -avec lui; de là un combat et une rémission accordée à Médicis. Je dois -la découverte de cette pièce à M. Eugène de Stadler. _Archives, -Registre J. 179, nº 134. déc. 1448_; V. _aussi ann. 1467_.] - -[Note 272: Une telle accusation devait faire une grande impression, au -moment de la prise de Constantinople. La condamnation de Jacques Coeur -est justement datée du jour de la prise de cette ville, 29 mai -1453.--Jacques Coeur aurait probablement péri s'il n'eût été sauvé par -les patrons de ses galères, auxquels il avait donné ses nièces ou -parentes en mariage. V. les rémissions accordées à Jean de Village et -à la veuve de Guillaume de Gimart, tous deux natifs de Bourges. -_Archives, Registre_ J. 191, n{os} 233, 242.] - -[Note 273: «Ayans en mémoire les bons et louables services à Nous -faits par ledit feu Jacques Coeur.» Lettres de Louis XI pour -restitution des biens, etc. Godefroy, Charles VII, p. 862.] - -Un autre ami du dauphin, encore plus dangereux, c'était le duc -d'Alençon, dont la ruine entraîna, précéda du moins de bien près la -sienne; Alençon fut arrêté le 21 mai 1456, et le dauphin s'enfuit de -Dauphiné, de France, le 31 août, même année. - -Ce prince du sang, qui avait bien servi le roi contre les Anglais, et -qui se trouvait «petitement récompensé[274]», négociait sans trop de -prudence à Londres et à Bruges; il était en correspondance avec le -dauphin. Tout cela, pour avoir été nié, n'en paraît pas moins -indubitable[275]. Il avait des places en Normandie, une artillerie -plus forte, selon lui, que celle du roi. Il s'offrait au duc -d'York[276], qui pour le moment était trop occupé par la guerre -civile, mais qui, s'il eût trouvé un moment de répit, s'il eût pu -faire une belle course ici, par exemple occuper Granville, Alençon, -Domfront et le Mans, qu'on se faisait fort de lui livrer, n'aurait -plus eu besoin de guerre civile pour prendre là-bas la couronne; -l'Angleterre tout entière se serait levée pour la lui mettre sur la -tête. - -[Note 274: Il semble même qu'il ait eu contre le roi une haine -personnelle: «Icellui seigneur se complaignit à lui qui parle, en lui -disant qu'il savoit bien que le Roy ne l'aimeroit jamais et qu'il -estoit mal content de lui... Si je pouvais avoir _une pouldre_ que je -sçais bien et la mettre en la buée où les draps-linges du roy seroient -mis, je le ferois _dormir tout sec_...»--Le duc avait envoyé à Bruges -pour faire acheter chez un pharmacien de cette ville une herbe appelée -martagon qui avait, disait-il, de nombreuses et merveilleuses -propriétés, mais on n'était point parvenu à se procurer cette herbe. -_Procès du duc d'Alençon, dépositions de son valet de chambre anglais -et du premier témoin entendu._] - -[Note 275: Les dépositions des témoins au _Procès_ sont pleines de -détails naïfs qui ne peuvent guère être inventés.] - -[Note 276: Robert Holgiles, natif de Londres et héraut d'armes du duc -d'Excestre, dépose que le duc d'Alençon lui dit qu'il pouvoit dès ce -moment mettre à la disposition du roi d'Angleterre «plus de _neuf -cents bombardes, canons et serpentines_; mais qu'il feroit ses efforts -pour en avoir mille; qu'il faisoit construire, entre autres pièces -d'artillerie, deux bombardes, les plus belles du roiaulme de France, -dont l'une estoit de mestail, lesquelles il donneroit au duc d'York -avec deux coursiers... que monseigneur le _dauphin lui devait -envoier_...» Ibidem.] - -Le dauphin, même après l'affaire d'Alençon, croyait tenir en Dauphiné. -Il était en correspondance intime et tendre avec son oncle de -Bourgogne[277]. Il comptait sur la Savoie, un peu sur les Suisses. Il -se faisait reconnaître par le pape, et lui faisait hommage des comtés -de Valentinois et de Diois. Enfin, chose hardie, il ordonna une levée -générale, de dix-huit ans jusqu'à soixante. - -[Note 277: Il venait de lui envoyer des arbalètes en présent; le duc -de Bourgogne, à qui probablement le roi en écrivit, crut devoir -s'excuser. Ce détail et presque tous ceux qui suivent sont tirés du -savant ouvrage inédit où j'ai puisé si souvent: _Bibliothèque royale, -mss. Legrand, Histoire de Louis XI, livre II, folio 89_. - -Rien ne caractérise mieux l'ardente ambition de ces Savoyards que -l'aveu qu'ils en firent au duc de Milan: «Nous deistes: Par le saint -Dyex! ne reurra un an que je ayra plus de païs que not mais nul de mes -encesseurs, et qu'il sera plus parlé de moy que ne fut mais de nul de -notre lignage, ou que je mourrai en la poine!» Lettre de Galéas -Visconti à Amédée VI, 1373. Cibrario e Promis, Documenti, monete et -sigilli, 289.] - -Cela lui tourna mal. Le Dauphiné était fatigué; ce tout petit pays, -qui n'était pas riche, devenait, sous une main si terriblement active, -un grand centre de politique et d'influence[278], insigne honneur, -mais un peu cher. Tout le pays était debout, en mouvement; l'impôt -avait doublé; une foule d'améliorations s'étaient faites[279], il est -vrai, plus que le pays n'en voulait payer. La noblesse, qui ne payait -pas, aurait soutenu le dauphin; mais, dans son impatience de se faire -des créatures, d'abaisser les uns, d'élever les autres, il faisait -tous les jours des nobles; il en fit d'innombrables, force -gentilshommes qui pouvaient, sans déroger, commercer, labourer la -terre. Ce mot: _Noblesse du dauphin Louis_, est resté proverbial. Elle -ne venait pas toujours par de nobles moyens; tel, disait-on, n'avait -pour titre que d'avoir tenu l'échelle, élargi la haie par où le -dauphin entrait la nuit chez la dame de Sassenage. - -[Note 278: Les Anglais disaient que de tous les hommes de France, le -dauphin était celui qu'ils redoutaient le plus. _Procès du duc -d'Alençon, déposition de son émissaire, le prêtre Thomas Gillet._] - -[Note 279: V. le Registre Delphinal de Mathieu Thomassin, fait par -commandement du dauphin Louis, 1456, _Bibliothèque royale, mss. -Colbert, 3657_ (_sous le titre de Chronique du Dauphiné_).] - -L'intervention du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne, suffirent plus -tard pour sauver le duc d'Alençon; mais le dauphin était trop -dangereux. Nulle intervention n'y fit, ni celle du roi de Castille, -qui écrivit pour lui, et même approcha de la frontière, ni celle du -pape qui eût sans doute parlé pour son vassal, s'il en eût eu le -temps. Le dauphin comptait peut-être aussi mettre en mouvement le -clergé. Nous avons vu son étrange démarche auprès des évêques de -Normandie. Dans son dernier danger, il fit maint pèlerinage et envoya -des voeux, des offrandes aux églises qu'il ne pouvait visiter, -Saint-Michel, Cléry, Saint-Claude, Saint-Jacques de Compostelle. Et à -peine eut-il passé chez le duc de Bourgogne qu'il écrivit à tous les -prélats de France. - -C'était un peu tard. Il avait inquiété l'Église, en empiétant sur les -droits des évêques du Dauphiné. Ses ennemis, Dunois, Chabannes, -jugèrent avec raison qu'il ne serait point soutenu, que ni son oncle -de Bourgogne, ni son beau-père le Savoyard, ni ses sujets du Dauphiné, -ni ses amis secrets de la France, ne tireraient l'épée pour lui. Ils -agirent avec une vivacité extrême, frappèrent coup sur coup. - -D'abord, le 27 mai (1456) le duc d'Alençon fut arrêté par Dunois -lui-même, la terreur imprimée dans les Marches d'ouest, la porte -fermée au duc d'York, que les malveillants auraient appelé sans nul -doute _in extremis_. - -Un second coup (7 juillet) frappé sur les Anglais, mais tout autant -sur le duc de Bourgogne, fut la réhabilitation de la Pucelle -d'Orléans[280], condamnation implicite de ceux qui l'avaient brûlée, -de celui qui l'avait livrée. Ce ne fut pas une oeuvre médiocre de -patience et d'habileté d'amener le pape à faire réviser le procès et -les juges d'Église à réformer un jugement d'Église, de renouveler -ainsi ce souvenir peu honorable pour le duc de Bourgogne, de le -désigner aux rancunes populaires, comme ami des Anglais, ennemi de la -France. - -[Note 280: Le peuple ne pouvait croire à la mort de la Pucelle; elle -ressuscita plusieurs fois.--En attendant la publication intégrale que -prépare M. Jules Quicherat, voir les extraits d'Averdy (Notices des -mss., t. III). Note de 1841. - -En 1436, une fausse Pucelle se fit reconnaître par les deux frères de -Jeanne à Metz. Elle s'attacha à la comtesse de Luxembourg, puis suivit -à Cologne le comte de Wirnembourg. Là elle se conduisit si mal que -l'inquisiteur la fit arrêter; mais le comte intercéda; elle revint en -Lorraine, où elle se maria à un seigneur des Harmoises. Elle alla à -Orléans, où la ville lui fit des présents. Symphorien Guyon, Histoire -d'Orléans (1650). IIe partie, p. 265.--«En celluy temps (1440) -en amenèrent les gens d'armes une, laquelle fut à Orléans -très-honorablement receue, et quand elle fut près de Paris, la grant -erreur recommença de croire fermement que c'estoit la Pucelle, et pour -cette cause on la fit venir à Paris et fut monstrée au peuple au palays -sur la pierre de marbre et là fut preschée, et dit qu'elle n'estoit pas -pucelle et qu'elle avoit été mariée à ung chevalier, dont elle avoit eu -deux filx, et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose dont il -convint qu'elle allast au Saint-Père, comme de main mise sur son père ou -mère, prestre ou clerc violentement. Elle y alla vestue comme un homme, -et fut comme souldoyer en la guerre du Saint-Père Eugène, et fist -homicide en ladite guerre par deux foys, et quand elle fut à Paris -encore retourna en la guerre, et fust en garnison et puis s'en alla.» -Journal du Bourgeois de Paris, 185-6, ann. 1440.--La troisième Pucelle, -amenée à Charles VII en 1441, le reconnut à une botte faulve qu'il -portait alors pour un mal de pied. Le roi lui dit: «Pucelle, ma mie, -vous soyez la très-bien revenue, au nom de Dieu qui scet le secret qui -est entre vous et moi.» Elle se jeta à genoux en lui avouant son -imposture. _Exemple de hardiesse_, _mss. Bibliothèque royale_, _nº 180_, -cité par Lenglet, II, 155.] - -Ces actes de vigueur avertirent tout le monde. Les nobles de -l'Armagnac et du Rouergue comprirent que le dauphin, avec ses belles -paroles, ne pourrait les soutenir, et ils se déclarèrent loyaux et -fidèles sujets. Le beau-père du dauphin, le duc de Savoie, voyant -venir une armée du côté de la France, rien du côté de la Bourgogne, -écouta les paroles qui lui furent portées par l'ancien _écorcheur_ -Chabannes, qui avait pris joyeusement la commission de recors dans -cette affaire, et se faisait fort d'_exécuter_ le dauphin. Chabannes -exigea du Savoyard qu'il abandonnât son gendre, et pour plus de sûreté -il en tira un gage, la seigneurie de Clermont en Genevois. Ainsi le -dauphin restait seul, et il voyait son père avancer vers Lyon. La -bonne volonté ne lui faisait pas faute pour résister, on peut l'en -croire lui-même: «Si Dieu ou fortune, écrivait ce bon fils[281], m'eût -donné d'avoir moitié autant de gens d'armes comme le roi mon père, son -armée n'eut pas eu la peine de venir; je la fusse allé combattre dès -Lyon[282].» - -[Note 281: Lorsqu'il sollicitait Dammartin d'enlever Charles VII, -quelques années auparavant, il ajoutait: «Et y veux estre en personne, -car chacun craint la personne du roi quand on le voit; et quand je n'y -seroye en personne, je doute que le coeur ne faillit à mes gens, quand -ils le verraient, et en ma présence chacun fera ce que je voudrai.» -Déposition de Dammartin. (Duclos.)] - -[Note 282: Ces détails et tous ceux qui concernent même indirectement -Chabannes, se trouvent, avec les lettres originales (fol. -CCXCVII-CCCII), dans: La Chronique Martinienne de tous les papes qui -furent jamais et finist jusques au pape Alexandre derrenier décédé en -1503, et avecques ce les additions de plusieurs chroniqueurs. (Et à la -fin:) Imprimée à Paris pour Antoyne Vérard, marchant libraire.] - -La levée en masse qu'il avait ordonnée contre son père n'ayant rien -produit, les nobles ne remuant pas plus que les autres, il ne lui -restait qu'à fuir, s'il pouvait. Chabannes croyait ne rien faire en -prenant le Dauphiné, s'il ne prenait le Dauphin; il lui avait dressé -une embuscade et croyait bien le tenir. Mais il échappa par le Bugey, -qui était à son beau-père; sous prétexte d'une chasse, il envoya tous -ses officiers d'un côté, et passa de l'autre. Lui septième, il -traversa au galop le Bugey, le Val-Romey, et par cette course de -trente lieues, il se trouva à Saint-Claude en Franche-Comté, chez le -duc de Bourgogne. - - - - -CHAPITRE IV - -SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON - -1456-1461 - - -Charles VII dit, en apprenant la fuite du dauphin et l'accueil qu'il -avait trouvé chez le duc de Bourgogne: «Il a reçu chez lui un renard -qui mangera ses poules.» - -C'eût été en effet un curieux épisode à ajouter au vieux roman de -Renard. Cette grande farce du moyen âge tant de fois reprise, rompue, -reprise encore, après avoir fourni je ne sais combien de poèmes[283], -semblait se continuer dans l'histoire. Ici, c'était Renard chez -Isengrin, se faisant son hôte et son compère, Renard amendé, humble et -doux, mais tout doucement observant chaque chose, étudiant d'un regard -oblique la maison ennemie. - -[Note 283: Roman du Renart, publié par Méon, 1826, 4 vol. Supplément, -par Chabailles, 1835. Reinardus Vulpes, carmen epicum seculis IX et -XII conscriptum, ed. Mone, 1832. Reinard Fuchs, von Jacob Grimm, -1834.] - -D'abord, ce bon personnage, tout en laissant à ses gens l'ordre de -tenir ferme contre son père[284], lui avait écrit respectueusement, -pieusement: «Qu'étant, avec l'autorisation de son seigneur et père, -gonfalonier de la sainte Église romaine, il n'avait pu se dispenser -d'obtempérer à la requête du pape, et de se joindre à son bel oncle de -Bourgogne, qui allait partir contre les Turcs pour la défense de la -foi catholique.» Par une autre lettre adressée à tous les évêques de -France, il se recommandait à leurs prières pour le succès de la sainte -entreprise. - -[Note 284: Il retint prisonnier et voulait faire mourir un -gentilhomme, dont le neveu avait rendu une de ses places au roi. _Ms. -Legrand._] - -À l'arrivée, ce fut entre lui, la duchesse et le duc un grand combat -d'humilité[285]; ils lui cédaient partout et le traitaient presque -comme le roi; lui, au contraire, de se faire d'autant plus petit et le -plus pauvre homme du monde. Il les fit pleurer au récit lamentable des -persécutions qu'il avait endurées. Le duc se mit à sa disposition, -lui, ses sujets, ses biens, toutes choses[286], sauf la chose que -voulait le dauphin, une armée pour rentrer dans le royaume et mettre -son père en tutelle. Le duc n'avait nulle envie d'aller si vite; il se -faisait vieux; ses États, ce vaste et magnifique corps, ne se -portaient pas bien non plus; il était toujours endolori du côté de la -Flandre, et il avait mal à la Hollande. Ajoutez que ses serviteurs, -qui étaient ses maîtres, MM. de Croy, ne l'auraient pas laissé faire -la guerre. Elle eût ramené les grosses taxes[287], les révoltes. Et -qui eût conduit cette guerre? l'héritier, le jeune et violent comte de -Charolais, c'est-à-dire que tout fût tombé dans les mains de sa mère, -qui aurait chassé les Croy. - -[Note 285: Reiffenberg, Mémoire sur le séjour du dauphin Louis XI aux -Pays-Bas, dans les Mémoires de l'académie de Bruxelles, t. V, p. -10-15.] - -[Note 286: Il se contenta d'intercéder quelquefois assez aigrement. Il -dit au roi, dans une lettre, que le dauphin a fait demandes bonnes et -raisonnables... «et a escript que lui aviez faict bien estrange -response.» _Mss. Baluze._] - -[Note 287: Sous l'influence pacifique des Croy, de 1458 à 1464, les -taxes diminuent sensiblement. Comptes annuels (communiqués par M. -Edward Le Glay). _Archives de Lille, Chambre des comptes. Recette -générale._] - -Les conseillers de Charles VII n'ignoraient rien de tout cela. Ils -étaient si persuadés que le duc n'oserait faire la guerre, que si le -roi les eût crus, ils auraient hasardé un coup de main pour enlever le -dauphin au fond du Brabant. Ils avaient décidé le roi à marier sa -fille au jeune Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie, issu de la -maison de Luxembourg, et à occuper le Luxembourg comme héritage de son -gendre. Déjà le roi avait déclaré prendre Thionville et le duché sous -sa protection. Déjà l'ambassade hongroise était à Paris, et elle -allait emmener la jeune princesse, lorsqu'on apprit que Ladislas -venait de mourir. - -Ce hasard ajournait la guerre[288], que d'ailleurs les deux ennemis -étaient loin de désirer. Ils s'en firent une qui allait mieux à deux -vieillards, une aigre petite guerre d'écrits, de jugements, de -conflits de tribunaux. Avant d'entrer dans ce détail, il faut -expliquer, une fois pour toutes, ce que c'était que la puissance de la -maison de Bourgogne et faire connaître en général le caractère de la -féodalité de ce temps. - -[Note 288: Le roi ne lâcha pas prise; il acheta du duc de Saxe les -droits sur le Luxembourg qu'il tenait de l'héritière de Ladislas. V. -les détails dans _Legrand, fol. 31-24, mss. de la Bibliothèque -royale_. - -Voir les instructions données à Thierri de Lenoncourt. _Bibliothèque -royale, mss. Du Puy, 760; 6 avril 1458._] - -Le duc de Bourgogne était chez lui, était en France même, le chef -d'une féodalité politique qui n'avait rien de vraiment féodal. Ce qui -avait fait le droit de la féodalité primitive, ce qui l'avait fait -respecter, aimer, de ceux même sur qui elle pesait, c'est qu'elle -était profondément _naturelle_, c'est que la famille seigneuriale, née -de la terre, y était enracinée, qu'elle vivait d'une même vie, qu'elle -en était, pour ainsi parler, le _genius loci_[289]. Au XVe siècle, -les mariages, les héritages, les dons des rois, ont tout bouleversé. -Les familles féodales, qui avaient intérêt à fixer et concentrer les -fiefs, ont travaillé elles-mêmes à leur dispersion. Séparées par de -vieilles haines, elles se sont rarement alliées au voisin; le voisin, -c'est l'ennemi; elles ont plutôt cherché, jusqu'au bout du royaume, -l'alliance du plus lointain étranger. De là des réunions de fiefs, -bizarres, étranges, comme Boulogne et Auvergne; d'autres même -odieuses; ainsi, dans la France du Nord, où les Armagnacs ont laissé -tant d'affreux souvenirs, où leur nom même est un blasphème, ils s'y -sont établis, y ont acquis le duché de Nemours. - -[Note 289: C'est elle, le plus souvent, qui avait en quelque sorte -fait la terre; elle y avait bâti des murs, un asile contre les païens -du Nord, où l'agriculteur pouvait se retirer, ramener ses troupeaux. -Les champs avaient été défrichés, cultivés aussi loin qu'on pouvait -voir la tour. La terre était fille de la seigneurie, et le seigneur -était fils de la terre; il en savait la langue et les usages, il en -connaissait les habitants, il était des leurs. Son fils, grandissant -parmi eux, était l'enfant de la contrée.--Le blason d'une telle -famille devait être compris du moindre paysan. Il n'était -ordinairement autre chose que l'histoire même du pays. Ce _champ_ -héraldique était visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours -étaient celles que le premier ancêtre avait bâties contre les -Normands; ces besans, ces têtes de Mores, étaient un souvenir de la -fameuse croisade où le seigneur avait mené ses hommes et qui faisait -l'entretien du pays. - -Mêmes blasons au XVe siècle, tout autres familles. Il serait facile de -prendre tous les fiefs de France et de montrer que la plupart sont -alors entre les mains de familles étrangères, que tous les noms, tous -les blasons sont faux. _Anjou n'est pas Anjou_; ce ne sont plus les -Foulques, les infatigables batailleurs de la lande bretonne; ce ne -sont plus les Plante genêts, plantés dans la Loire, transplantés -glorieusement en Normandie, en Aquitaine, en Angleterre. _Bretagne -n'est pas Bretagne_; la race indigène du vieux clan, Noménoé, s'est -mariée en Capet, et les Capets bretons en Montfort; vrai vaisseau de -Thésée, où toute pièce change et le nom subsiste. _Foix n'est plus -Foix_; la dynastie des Phébus, gracieuse, spirituelle, à la béarnaise; -ce sont les rudes Graillis de Buch, farouches capitaines, mêlés de -l'âpreté des landes et d'orgueil anglais.] - -Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une même -dénomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet étrange -empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas même en Bourgogne, -le duc n'était vraiment le seigneur _naturel_[290]. Ce mot si fort au -moyen âge et qui imposait tant de respect, était ici trop visiblement -un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettèrent tombée; mais -tant qu'elle fut debout, elle ne maintint guère que par force ce -discordant assemblage de pays si divers, cette association d'éléments -indigestes. - -[Note 290: Le blason de la maison de Bourgogne n'a nul rapport à ses -destinées, ni à son caractère. La croix de Saint-André rappelait des -souvenirs austères, l'époque de ferveur où un duc, se faisant moine de -Cluny, malgré le pape, trente de ses vassaux prirent l'habit, l'époque -où Cîteaux, prêchant la croisade par toute la terre, les princes -bourguignons allèrent combattre avec le Cid et fonder des royaumes sur -la terre des Maures.--Le lion noir sur or de la Flandre rappelait aux -Flamands leurs vieux comtes, qui fortifièrent les villes, tracèrent le -fossé entre France et Empire, fondèrent la paix publique, ou bien -encore leur aimable dynastie de Hainaut, qui sut _dire_ aussi bien que -_faire_, qui fit et conta la croisade, s'y dévoua deux fois et -couronna la tour de Bruges du dragon de Sainte-Sophie.] - -Partout d'abord deux langues, et chacune de vingt dialectes, je ne -sais combien de patois français que les Français n'entendent pas; -quantité de jargons allemands, inintelligibles aux Allemands; vraie -Babel, où, comme dans celle de la Genèse, l'un demandant la pierre, on -lui donnait le plâtre; dangereux quiproquo, où les procès flamands se -traduisant bien ou mal en wallon ou en français[291], les parties -s'entendant peu, le juge ne comprenant pas, il pouvait, en bonne -conscience, condamner, pendre, rouer l'un pour l'autre. - -[Note 291: Je parle surtout du Conseil supérieur.] - -Ce n'est pas tout. Chaque province, chaque ville ou village, fier de -son patois, de sa coutume, se moquant du voisin; de là force -querelles, batteries de kermesses, haines de villes, interminables -petites guerres. - -Entre les Wallons seuls, que de diversités! De Mézières et Givet à -Dinan, par exemple, du féodal Namur à la république épiscopale de -Liége. Du côté de la langue allemande, on peut juger de la violence -des antipathies par l'empressement avec lequel les Hollandais, au -moindre signe, accouraient armés dans les Flandres. - -Chose étrange qu'en ces contrées uniformes et monotones, sur ces -terres basses, vagues, où toute différence s'adoucit et se pacifie, où -les fleuves languissants semblent s'oublier plutôt que finir, que là, -justement dans l'indistinction géographique, les oppositions sociales -se prononcent si fortement! - -Mais les Pays-Bas n'étaient point le seul embarras du duc de -Bourgogne. Le mariage qui fit la fortune de son grand-père l'avait -établi à la fois sur la Saône, la Meuse et l'Escaut. Du même coup, il -s'était trouvé triple, multiple à l'infini. Il avait acquis un empire, -mais aussi cent procès, procès pendants, procès à venir, relations -avec tous, discussions avec tous, tentations d'acquérir, occasions de -batailler, de la guerre pour des siècles. Il avait, en ce mariage, -épousé l'incompatibilité d'humeur, la discorde, le divorce -permanent... Mais cela ne suffisait pas. Les ducs de Bourgogne -allèrent augmentant toujours et compliquant l'imbroglio: «Plus ils -étoient embrouillés, plus ils s'embrouilloient[292].» - -[Note 292: Ils essayèrent pourtant de simplifier par des moyens -violents, par exemple en dépouillant la maison de Nevers. V. surtout -_Bibliothèque royale, mss. S. Victor, 1080. fol. 53 96_.--Sur la -politique de cette absorbante maison de Bourgogne, il est curieux de -lire aussi le procès d'un bâtard de Neufchâtel, qui, dans l'intérêt de -cette maison, fabriquait des actes contre Fribourg. Der -Schweitzerische Geschichtforscher, I. 403. - -La ruine de Liége, en 1468, me donnera occasion d'en parler au long. -Quant aux rapports de nos rois avec les La Marck, voir, entre autres -choses, l'autorisation que Charles VII leur donne de fortifier Sedan, -novembre 1455. _Bibliothèque royale, mss. Du Puy, 435, 570._] - -Par le Luxembourg, la Hollande et la Frise, ils avaient entamé un -interminable procès avec l'Empire, avec les Allemagnes, les vastes, -lentes et pesantes Allemagnes, dont on pouvait se jouer longtemps, -mais pour perdre à la fin, comme dans toute dispute avec l'infini. - -Du côté de la France, les affaires étaient bien plus mêlées encore. -Par la Meuse, par Liége et les La Marck, la France remuait à volonté -une petite France wallonne entre le Brabant et le Luxembourg. Vers la -Flandre, le Parlement avait droit de justice; il le faisait sentir -rarement, mais rudement. - -La France avait encore sur le duc une prise plus directe. Avec quoi ce -cadet de France, créé par nous, guerroyait-il la France? avec des -Français. Il demandait de l'argent aux Flamands, mais s'il s'agissait -d'un conseil ou d'un coup d'épée, c'était aux Wallons, aux Français, -qu'on avait recours. Les conseillers principaux, Raulin, Hugonet, -Humbercourt, les Granvelle, furent toujours des deux Bourgognes. Le -valet confident de Philippe le Bon, Toustain, était un Bourguignon; -son chevalier, son Roland, Jacques de Lalaing, était un homme du -Hainaut. - -Si le duc de Bourgogne n'emploie que des Français, que feront-ils? ils -contreferont la France. Elle a une chambre des comptes; ils font une -chambre des comptes. Elle a un Parlement; ils font un Parlement ou -conseil supérieur. Elle parle de rédiger ses coutumes (1453); vite, -ils se mettent à rédiger les leurs (1459). - -Comment se fait-il que cette France pauvre, pâle, épuisée, entraîne -cette flore Bourgogne, cette grosse Flandre, dans son tourbillon?... -Cela tient sans doute à la grandeur d'un tel royaume, mais bien plus à -son génie de centralisation, à son instinct généralisateur, que le -monde imite de loin. De bonne heure chez nous la langue, le droit, ont -tendu à l'unité. Dès 1300, la France a tiré de cent dialectes une -langue dominante, celle de Joinville et de Beaumanoir. En même temps, -tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas erraient au gré de leur rêverie -par les mille sentiers du mysticisme, la France centralisait la -philosophie dans la scolastique, la scolastique dans Paris. - -La centralisation des coutumes, leur codification, éloignée encore, -était préparée lentement, sûrement, sinon par la législation, au moins -par la jurisprudence. De bonne heure, le Parlement déclara la guerre -aux usages locaux, aux vieilles comédies juridiques, aux symboles -matériels si chers à l'Allemagne et aux Pays-Bas; il avoua hautement -ne connaître nulle autorité au-dessus de l'équité et de la -raison[293]. - -[Note 293: Le caractère rationaliste et _anti-symbolique_ de nos -légistes n'est marqué nulle part plus fortement que dans l'acte -suivant, adressé à la ville de Lille: «Clarissima virtutum justitia, -qua redditur unicuique quod suum est, si judiciali quandoque indigeat -auctoritate fulciri, non _frivolis_ aut _inanibus_ tractari, mediis -_ratione carentibus_, et quibus a recto possit diverti tramite, sed in -viâ veritatis suæ fidelis ministræ, debet fideliter exhiberi. Si vero -contrarium quodvis antiquitas aut _consuetudo_ tenuerit, regalis -potentia corrigere seu reformare tenetur. Ea propter notum facimus... -quod, cum ex parte... scabinorum, burgensium, communitatis, et -habitatorum villæ nostræ Insulensis, nobis fuerit declaratum quod in -dicta villa ab antiquo viguit observantia seu _consuetudo_ talis: Quod -si quis clamorem exposuerit, seu legem petierit dictæ villæ contra -personam quamcunque super debito vel alias de mobili quæ denegetur -eidem, dicti scabini (ad excitationem baillivi vel præpositi -nostri...) per judicium juxta prædictam legem antiquam pronunciant -quod actor et reus procedant ad Sancta, proferendo verba...: «Nescimus -aliquid propter quod non procedant ad Sancta, si sint ausi.» Et -ordinatio, seu modus procedenti ad dicta Sancta, quod est dictu -facile, juramentum fieri solet ab utraque partium, sub certis -_formulis_ ac in idiomate extraneis, et insuetis, ac difficillimis -observari. Super quibus... si quoquo modo defecerit in idiomate, vel -in forma, sive fragilitate linguæ, juranti sermo labatur, sive _manum -solito plus elevet, aut in palma pollicem firmiter non teneat_, et -alia plura frivola et inania... non observet, causam suam penitus -amittit. Nos considerantes quod talis observantia seu consuetudo, -nulla potest ratificari temporem successione longæva, sed quanto -diutius justitiæ paravit insidias, tanto debet attentius radicitus -exstirpari, Constituimus... aboleri... ordinantes quod ad faciendum ad -sancta Dei Evangelia juramentum solemne modo et forma quibus in -Parlamente nostro, Parisiis et aliis regni nostri curiis, est fieri -consuetum... per dictos scabinos admittantur. Anno 1350, mense -martii.» Ord. II 399-400.] - -Telle fut l'invincible attraction de la France; le duc de Bourgogne, -qui s'efforçait de s'en détacher, de devenir Allemand, Anglais, fut de -plus en plus français malgré lui. Vers la fin, lorsque les évêchés -impériaux d'Utrecht et de Liége repoussèrent ses évêques, la Frise -appela l'empereur, Philippe-le-Bon céda définitivement à l'influence -française. Il tomba sous la domination d'une famille picarde, des -Croy, et leur confia, non-seulement la part principale au pouvoir, -mais ses places frontières, les clefs de sa maison, qu'ils purent à -volonté ouvrir au roi de France. Enfin, il reçut, pour ainsi dire, la -France elle-même, l'introduisit chez lui, se la mit au coeur et se -l'inocula en ce qu'elle avait de plus inquiet, de plus dangereux, de -plus possédé du démon de l'esprit moderne. - -Cet humble et doux dauphin, nourri chez Philippe le Bon des miettes de -sa table, était justement l'homme qui pouvait le mieux voir ce qu'il y -avait de faible dans le brillant échafaudage de la maison de -Bourgogne. Il avait bien le temps d'observer, de songer, dans son -humble situation: il attendait patiemment à Genappe, près Bruxelles. -Malgré la pension que lui payait son hôte, à grand'peine pouvait-il -subsister, avec tant de gens qui l'avaient suivi. Il vivotait de sa -dot de Savoie, d'emprunts faits aux marchands; il tendait la main aux -princes, au duc de Bretagne, par exemple, qui refusa sèchement. Avec -cela, il lui fallait plaire à ses hôtes; il lui fallait rire et faire -rire, être bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-même, -payer sa part aux Cent Nouvelles et dérider ainsi son tragique cousin -Charolais. - -Les Cent Nouvelles, les contes salés renouvelés des fabliaux, lui -allaient mieux que les Amadis et tous les romans que l'on traduisait -de nos poèmes chevaleresques[294] pour Philippe le Bon. La pesante -rhétorique[295] devait peu convenir à un esprit net et vif comme celui -du dauphin. Et tout était rhétorique dans cette cour: il y avait, -non-seulement dans les formes du style mais dans le cérémonial et -l'étiquette[296], une pompe, une enflure ridicules. Les villes -imitaient la cour; partout il se formait des confréries bourgeoises -de parleurs et de beaux diseurs qui s'intitulaient naïvement de leurs -vrais noms: _Chambres de rhétorique_[297]. Les vaines formes, -l'invention d'un symbolisme vide[298], étaient bien peu de saison, au -moment où l'esprit moderne, jetant ses enveloppes, les signes, les -symboles, éclatait dans l'imprimerie[299]. On conte qu'un rêveur, -errant au vent du nord dans une pâle forêt de Hollande, vit l'écorce -ridée des chênes se détacher en lettres mobiles et vouloir -parler[300]. Puis, un _chercheur_ des bords du Rhin trouva le vrai -mystère; le profond génie allemand communiqua aux lettres la fécondité -de la vie; il en trouva la génération: il fit qu'elles s'engendrassent -et se fécondassent de mâle en femelle, de poinçons en matrices: le -monde, ce jour-là, entra dans l'infini. - -[Note 294: Le faible mérite de ces romans, chroniques, etc., ne doit -diminuer en rien notre reconnaissance pour Philippe le Bon et pour son -fils, qui ont été les véritables fondateurs de la précieuse -Bibliothèque de Bourgogne. Un contemporain écrit en 1443: «Nonobstant -que ce soit le prince sur tout autres, garni de la plus riche et noble -librairie du monde, si est il enclin et désirant de chascun jour -l'accroistre comme il fait; pourquoi il a journellement et en diverses -contrées, grands clercs, orateurs, translateurs et escripvains à ses -propres gages occupez, etc.» Chronique de David Aubert, _Bibliothèque -royale, mss. 6766_, cité par Laserna-Santander, Mémoire sur la -Bibliothèque de Bourgogne (1809), p. 11. V. aussi sur le même sujet la -Notice de M. Florian-Frocheur, 1839; et l'Histoire des Bibliothèques -de la Belgique, par M. Namur. 1840.] - -[Note 295: C'est le défaut du plus grand écrivain de l'époque, de -l'éloquent Chastellain. Commines, tout autrement fin et subtil, ne put -tenir à la cour de Bourgogne; il alla prendre sa place naturelle, près -de Louis XI.] - -[Note 296: Cette étiquette, toute différente du cérémonial symbolique -des temps anciens, n'en a pas moins servi de modèle à toutes les cours -modernes. On en trouve le détail dans les Honneurs de la cour, écrits -par une grande dame, et imprimés par Sainte-Palaye, à la suite de ses -Mémoires sur l'ancienne chevalerie, II, 171-267. Le fait suivant -montre combien l'étiquette était inflexible. Au mariage du duc de -Bourgogne: «Je vis que madame d'Eu souffrit que monsieur d'Antony, son -père (Jean de Melun, sire d'Antoing), à nue tête lui tînt la -serviette, quand elle lava devant souper, et s'agenouillât presque -jusqu'à terre devant elle; dont j'ouis dire aux sages que c'étoit -folie à monsieur d'Antony de le faire et encore plus grande à sa fille -de le souffrir.» Cérémonial de la cour de Bourgogne, édit. de Dunod, -p. 747.] - -[Note 297: Les _Rederiker_, comme Grimm l'a parfaitement établi, ne -sont pas des _Meistersaenger_. Leurs Chambres n'offrent qu'un -travestissement des moeurs françaises; leurs noms de fleurs semblent -empruntés à nos Jeux floraux. Dans le Meistergesang, point de prix -proposé; point de hiérarchie; au contraire, les Chambres de rhétorique -avaient des empereurs, des princes, des doyens, etc. Elles proposaient -des prix à ceux qui amèneraient le plus de monde à leurs fêtes, aux -poëtes qui improviseraient à genoux sans se relever, etc. -Laserna-Santander, Bibliothèque de Bourgogne, 152-200. Jacob-Grimm, -Ueber den altdeutschen Meistergesang, 156.] - -[Note 298: Rien ne caractérise mieux le triste esprit de cette époque -que les devises en rébus. La ville de Dôle met un soleil d'or dans ses -armes, supposant que _Dôle_ rappelle _Délos_, l'île du soleil. La -maison de Bourbon ajoute à ses armes le _chardon_ (cher don). -Batissier, Bourbonnais, II, 264. Un Vergy qui possède les terres de -Valu, Vaux et Vaudray, prend pour devise: J'ai valu, vaux et vaudray. -Reiffenberg. Histoire de la Toison d'or, p. 2-4. Voir aussi mes -Origines du droit trouvées dans les formules et symboles, p. 214-222.] - -[Note 299: Au milieu du siècle, lorsqu'on se remit, après les guerres, -à songer, à chercher, à lire, des livres commencèrent à circuler qu'on -croyait encore manuscrits, mais d'une régularité d'écriture -extraordinaire, de plus, à bon marché, en grand nombre: plus on en -achetait, plus il en venait. Ils se trouvaient (chose merveilleuse) -identiques, c'est-à-dire que les acheteurs en comparant leurs bibles, -leurs psautiers, y trouvaient mêmes formes, mêmes ornements, mêmes -initiales sanglantes, comme la griffe du diable. Mais, tout au -contraire, c'était la moderne révélation de l'esprit de Dieu. Le Verbe -attaché d'abord aux murailles, fixé aux fresques byzantines, s'était -de bonne heure détaché en tableaux, en images de Christ, décalqué de -véroniques en véroniques. L'esprit était muet encore; captif dans la -peinture, il faisait signe, et ne parlait pas. De là d'incroyables -efforts, de gauches essais pour faire dire aux images ce qu'elles ne -peuvent dire; la rêveuse Allemagne surtout subit la torture d'un -symbolisme impuissant. Van Eyck finit par s'en lasser; il laissa les -Allemands suer à peindre l'esprit, se mit à peindre naïvement des -corps, et s'enfonça dans la nature. La peinture étant convaincue en -ceci d'impuissance, un art nouveau devenait nécessaire pour exprimer -l'esprit, pour le suivre dans ses transformations, ses analyses, ses -poursuites variées. Je reprendrai ailleurs cette grande histoire.] - -[Note 300: C'est la tradition hollandaise que je ne crois devoir ni -adopter ni rejeter. - -V. Lambinet, Daunou, Schwaab, et d'autre part Meerman, Léon Delaborde, -etc. Au reste, des deux découvertes (la mobilité des caractères et la -fonte), la première était une chose naturelle, nécessaire, amenée par -un progrès invincible, ainsi que je le montrerai. La grande invention, -c'est la fonte; là fut le génie, la révolution féconde.] - -Dans l'infini de l'examen. Cet art humble et modeste, sans forme ni -parure, agit partout, remua tout avec une puissance rapide et -terrible. Il avait beau jeu sur un monde brisé. Toute nation l'était, -l'Église autant qu'aucune nation; il fallait que tous fussent brisés -pour se voir au fond et bien se connaître. Grain d'orge ne saurait, -sans la meule, ce qu'il a de farine[301]. - -[Note 301: On connaît la ballade anglaise du martyre de _Grain -d'orge_, moulu, noyé, rôti, etc.] - -Notre dauphin Louis, liseur insatiable, avait fait venir sa librairie -de Dauphiné en Brabant[302]; il dut y recevoir les premiers livres -imprimés. Nul n'aurait mieux senti l'importance du nouvel art, s'il -était vrai, comme on l'a dit, qu'à son avénement il eût envoyé à -Strasbourg pour faire venir des imprimeurs. Ce qui est sûr, c'est -qu'il les protégea contre ceux qui les croyaient sorciers[303]. - -[Note 302: _Ms. Legrand._] - -[Note 303: Taillandier, Résumé historique de l'introduction de -l'imprimerie à Paris, Mémoires des antiquaires de France, t. XIII. -Académie des inscriptions, t. XIV, p. 237.] - -Ce génie inquiet reçut en naissant tous les instincts modernes, bons -et mauvais, mais par-dessus tout l'impatience de détruire, le mépris -du passé; c'était un esprit vif, sec, prosaïque, à qui rien -n'imposait, sauf un homme peut-être, le fils de la fortune, de l'épée -et de la ruse, Francesco Sforza[304]. Pour les radotages -chevaleresques de la maison de Bourgogne, il n'en tenait grand compte; -il le montra dès qu'il fut roi. - -[Note 304: Sforza et le dauphin, son admirateur, s'entendaient à -merveille. Sforza ne dédaigna point de faire un traité avec ce fugitif -(6 octobre 1460). _Ms. Legrand._] - -Au grand tournoi que le duc de Bourgogne donna à Paris, quand tous les -grands seigneurs eurent couru, jouté, paradé, un inconnu parut en -lice, un rude champion, payé tout exprès, qui les défia tous et les -jeta par terre. Louis XI, caché dans un coin, jouissait du spectacle. - -Revenons à Genappe. Dans cette retraite, il partageait son loisir -forcé entre deux choses, désespérer son père et miner tout doucement -la maison qui le recevait. Le pauvre Charles VII se sentait peu à peu -entouré d'une force inquiète et malveillante; il ne trouvait plus rien -de sûr[305]. Cette fascination alla si loin, que son esprit -s'affaiblissant, il finit par s'abandonner lui-même[306]. De crainte -de mourir empoisonné, il se laissa mourir de faim[307]. - -[Note 305: Lire dans la Chronique de Martinienne, si curieuse pour ce -règne, une lettre que le dauphin écrivait, pour qu'elle tombât entre -les mains de son père: «J'ai eu des lectres du comte de Dampmartin que -je faingtz de hayr. Dictes luy qu'il me serve toujours bien.»] - -[Note 306: Quelques-uns disent que Charles VII songeait à placer la -couronne sur la tête de son second fils. Le comte de Foix assura -néanmoins qu'il n'a pas même voulu lui donner la Guienne en apanage. -Il écrivit à Louis XI à son avénement: «L'année passée, estant le Roy -vostre père à Mehun, les ambassadeurs du Roy d'Espagne y estoient qui -traictoient le mariage de mondit sieur vostre frère avec la soeur du -roy d'Espagne; il fut ouvert que les Espagnols requéroient que le Roy -vostre père donnast et transportast le duché de Guyenne à monsieur -vostre beau-frère; à quoy le Roy vostre dit père respondist qu'il ne -luy sembloit pas bien raisonnable et que vous estiez absent, que -estiez frère aisné et que estiez celuy à qui la chose touchoit le plus -près après lui.» Lenglet.] - -[Note 307: Charles VII fut singulièrement regretté des gens de sa -maison: «Et disoit on lors que lung desditz paiges avoit esté par -quatre jours entiers sans boire et sans manger.» Chronique -Martiniane.] - -Le duc de Bourgogne ne mourut pas encore; mais il n'en était guère -mieux. Il devenait de plus en plus maladif de corps et d'esprit. Il -passait sa vie à mettre d'accord les Croy avec son fils et sa femme. -Le dauphin pratiquait les deux partis; il avait un homme sûr près du -comte de Charolais. Son exemple (sinon ses conseils) suscitait au duc -un ennemi dans son propre fils; les choses en vinrent au point, entre -le fils et le père, que l'impétueux jeune homme faillit imiter le -dauphin, et fit demander à Charles VII s'il le recevrait en France. - -La lutte du duc et du roi n'est donc pas près de finir. Que Charles -VII meure, que Louis XI soit ramené en France par le duc, sacré par -lui à Reims, il n'importe, la question restera la même. Ce sera -toujours la guerre de la France aînée, de la grande France homogène -contre la France cadette, mêlée d'Allemagne. Le roi (qu'il le sache ou -non), c'est toujours le roi du peuple naissant, le roi de la -bourgeoisie, de la petite noblesse, du paysan, le roi de la Pucelle, -de Brézé, de Bureau, de Jacques Coeur. Le duc est surtout un haut -suzerain féodal, que tous les grands de la France et des Pays-Bas se -plaisent à reconnaître pour chef; ceux qui ne sont pas ses vassaux ne -veulent pas moins dépendre de lui, comme du suprême arbitre de -l'honneur chevaleresque. Si le roi a contre le duc sa juridiction -d'appel, son instrument légal, le Parlement[308], le duc a sur les -grands seigneurs de France une action moins égale, mais peut-être -plus puissante, dans sa cour d'honneur de la Toison d'Or. - -[Note 308: V. entre autres pièces curieuses, l'assignation au comte -d'Armagnac qui aurait tenu ses enfants en prison jusqu'à leur mort -pour s'emparer de leur bien, _Bibliothèque royale, mss. Doat, 218, -fol. 128_.] - -Cet ordre de confrérie, d'égalité entre seigneurs, où le duc, tout -comme un autre, venait se faire admonester, _chapitrer_[309], ce -conseil auquel il faisait semblant de communiquer ses affaires[310], -c'était au fond un tribunal où les plus fiers se trouvaient avoir le -duc pour juge, où il pouvait les honorer, les déshonorer par une -sentence de son ordre. Leur écusson répondait d'eux; appendu à -Saint-Jean de Gand, il pouvait être biffé, noirci. C'est ainsi qu'il -fit condamner le sire de Neufchâtel et le comte de Nevers, refuser, -exclure, comme indignes, le prince d'Orange et le roi de Danemark. Au -contraire, le duc d'Alençon, condamné par le Parlement, n'en fut pas -moins maintenu avec honneur parmi les membres de la Toison d'Or. Les -grands se consolaient aisément d'être dégradés à Paris par des -procureurs, lorsqu'ils étaient glorifiés chez le duc de Bourgogne, -dans une cour chevaleresque, où siégeaient des rois. - -[Note 309: La plus curieuse remontrance est celle que fit l'Ordre à -Charles le Téméraire et qu'il écouta avec beaucoup de patience: «Que -Monseigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle parfois -un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aulcune fois, en -parlant des princes. Qu'il prend trop grande peine, dont fait à -doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours. Que, quand il -faict ses armées, lui pleust tellement drechier son faict que ses -subjects ne fuissent plus ainsi travaillez ne foulez, comme ils ont -été par ci-devant. Qu'il veuille estre bénigne et attrempé et tenir -ses pays en bonne justice. Que les choses qu'il accorde lui plaise -entretenir, et estre véritable en ses paroles. Que le plus tard qu'il -pourra il veuille mettre son peuple en guerre et qu'il ne le veuille -faire sans bon et meur conseil.» Reiffenberg.] - -[Note 310: Les chevaliers avaient entrée au conseil. En 1491, ils se -plaignent de ce que le duc ne les appelle pas à délibérer sur ses -affaires. (Raynouard.)] - -Le chapitre de la Toison le plus glorieux, le plus complet peut-être -et qui marque le mieux l'apogée de cette grandeur, est celui de 1446. -Tout semblait paisible. Rien à craindre de l'Angleterre. Le duc -d'Orléans, racheté par son ennemi, par le duc de Bourgogne, siégeait -près de lui en chapitre; personne ne se souvenait de la vieille -rivalité. Orléans et Bourgogne devenant confrères, et le duc de -Bretagne entrant aussi dans l'ordre, la France, d'ailleurs fort -occupée, devait être trop heureuse qu'on la laissât tranquille. Les -Pays-Bas l'étaient, entre les deux éruptions de Bruges et de Gand. -Dans ce même chapitre, le duc de Bourgogne, armant chevalier l'amiral -de Zélande, semblait finir les vieilles disputes de Zélande et de -Flandre, marier les deux moitiés ennemies des Pays-Bas, et consolider -sa puissance sur les rivages du Nord. - -Le bon Olivier de la Marche conte avec admiration comment, alors tout -jeune et simple page, il suivit de point en point tout ce long -cérémonial, dont le vieux roi d'armes de la Toison d'or voulait bien -lui expliquer les mystères. Chacun des chevaliers allait en grande -pompe à l'offrande, les absents même et les morts par représentants. - -Avant tous, le duc fut appelé à l'autel où l'attendait son carreau de -drap d'or. «Le poursuivant d'armes, Fusil, prit le cierge du duc, -fondateur et chef, le baisa et le donna au roi d'armes de la Toison -d'or, lequel, en s'agenouillant par trois fois, vint devant le duc et -dit: - -«Monseigneur le duc de Bourgogne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg -et de Luxembourg, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgongne, palatin -de Hollande, de Zélande et de Namur, marquis du Sainct Empire, -seigneur de Frise, de Salins et de Malines, chef et fondateur de la -noble ordre de Toison d'or, allez à l'offrande!» - -Ce jour même, au banquet de l'ordre, lorsque tous les chevaliers, «en -leurs manteaux, en la gloire et solennité de leur estat,» allaient -s'asseoir à la table de velours étincelante de pierreries, lorsque le -duc, «qui sembloit moins duc qu'empereur,» prenait l'eau et la -serviette de la main d'un de ses princes, un petit homme en noir jupon -se trouva là, on ne sait comment, et se jetant à genoux, lui présenta -à lire... une supplique?... non, un exploit[311]! un exploit, bien en -forme, du Parlement de Paris, un ajournement en personne pour lui, -pour son neveu, le comte d'Étampes, pour toute la haute baronnie qui -se trouvait là... Et cela, pour un quidam, dont le Parlement déclarait -évoquer l'affaire... Comme si l'huissier fut venu dire: «Voici le -fléau de cette fière élévation que vous avez prise, qui vous vient -corriger ici, pincer, montrer qui vous êtes[312]!» - -[Note 311: «Iceluy huissier, gardant son exploit jusque au jour -Saint-Andrieu, le jour principal de la feste de son ordre...» George -Chastellain.] - -[Note 312: Quelque effronté que l'huissier puisse sembler au -chroniqueur, je ne puis à cette occasion m'empêcher d'admirer -l'intrépidité des hommes qui se chargeaient de tels messages, qui sans -armes, en jaquette noire, n'ayant pas, comme le héraut, la protection -de la cotte armoriée et du blason de leur maître, s'en allaient -remettre au plus fier prince du monde, au baron le plus féroce, à un -Armagnac, à un Retz, dans son funèbre donjon, le tout petit parchemin -qui brisait les tours... Remarquez que l'huissier ne réussissait guère -à faire un bon ajournement, régulier, légal, _en personne_, qu'en -cachant sa qualité et risquant d'autant plus sa vie. Il fallait qu'il -pénétrât comme marchand, comme valet; il fallait que sa figure ne le -fît point deviner, qu'il eût mine plate et bonasse, dos de fer et -coeur de lion... Ces gens étaient, je le sais, puissamment encouragés -par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait en argent; -mais cette foi au _tarif_ ne suffit pas pour expliquer en tant -d'occasions ces dévouements audacieux, cet abandon de la vie. Il y a -là aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi. - -Sur l'histoire héroïque des huissiers, voir entre autres choses: -Information sur un excès fait à Courtray en la personne d'un sergent -du Roy. _Archives du royaume, J. 573, ann. 1457._] - -Une autre fois, c'est encore un de ces hardis sergents qui s'en vient -dans Lille, le duc étant en cette ville, battre et rompre à marteau de -forge la porte de la prison, pour en tirer un prisonnier. - -Grand esclandre et clameur du peuple; il fallut que le duc vînt: «Le -gracieux exploitant toujours mailloit et frappoit; il avoit déjà rompu -les serrures et grosses barres[313]». Le duc se retint et ne parla -pas, il arrêta ses gens qui voulaient jeter l'homme à la rivière. - -[Note 313: Chastellain.] - -Cette apparition de l'homme noir au banquet de la Toison d'or, -qu'était-ce, sinon le _memento mori_ d'une faible et fausse -résurrection de la féodalité? Et ce marteau de forge, dont l'homme de -loi frappait si ferme, que brisait-il, sinon le fragile, l'artificiel, -l'impossible empire, formé de vingt pièces ennemies, qui ne -demandaient qu'à rentrer dans leur dispersion naturelle? - - - - -LIVRE XIII - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LOUIS XI - -1461-1463 - - -Ce roi mendiant, si longtemps nourri par le duc de Bourgogne, ramené -sur ses chevaux, mangeant encore dans sa vaisselle au sacre[314], fit -pourtant voir dès la frontière qu'il y avait un roi en France, que ce -roi ne connaîtrait personne, ni Bourgogne, ni Bretagne, ni ami, ni -ennemi. - -[Note 314: «Se dire il se soeffre...» Castellain, p. 135, 142. On sent -que, sous cette fausse réserve, le coeur bourguignon tressaille -d'aise.] - -L'ennemi, c'étaient ceux qui avaient gouverné, le comte du Maine, le -duc de Bourbon, le bâtard d'Orléans, Dammartin et Brézé; l'ami, -c'était celui qui croyait gouverner désormais, le duc de Bourgogne. -Aux premiers, le roi tout d'abord ôta Normandie, le Poitou, la -Guienne, c'est-à-dire la côte, la facilité d'appeler l'Anglais. Quant -au duc de Bourgogne, son tuteur officieux, il commença par faire -arrêter un Anglais[315] qui venait, sans sauf-conduit royal, négocier -avec lui. Lui-même, il fit bientôt alliance avec les intraitables -ennemis de la maison de Bourgogne, avec les Liégeois. - -[Note 315: C'était le duc de Somerset qui débarquait avec toute une -charge de lettres pour les grands du royaume. Il fut pris à table par -l'habile Jean de Reilhac, qui avait rencontré, dépassé le messager du -comte de Charolais; quand ce messager arriva, tout ce qu'il obtint de -Reilhac, ce fut de saluer Somerset. _Bibl. royale, mss. Legrand, -preuves, carton 2, 3 août 1461._ Je dois reconnaître ici, je -reconnaîtrai souvent, mais jamais assez, tout ce que je dois à la -patience de Legrand, dont la volumineuse collection nous permet de -voir ce grand règne en pleine lumière. Malheureusement les pièces -qu'il a recueillies sont des copies souvent très-fautives, dont il -faut chercher les originaux, soit dans la précieuse collection -Gaignières de la Bibliothèque royale, soit au Trésor des chartes, etc. -Pour l'histoire que Legrand a tirée de ces pièces, elle est plus -savante qu'intelligente: elle eût pu néanmoins mieux guider Lenglet et -Duclos. J'aurais voulu attendre les publications, tout autrement -sérieuses, de Mlle Dupont et de M. Jules Quicherat.] - -Les grands pleurèrent le feu roi; ils se pleuraient eux-mêmes. Les -funérailles de Charles VII étaient leurs funérailles[316]; avec lui -finissaient les ménagements de l'autorité royale. Le cri: Vive le Roi! -crié sur le cercueil, ne trouva pas beaucoup d'écho chez eux. Dunois, -qui avait vu et fait tant de guerres et de guerres civiles, ne dit -qu'un mot à voix basse: «Que chacun songe à se pourvoir.» - -[Note 316: Tannegui Duchâtel (neveu de l'autre), ne trouvant pas la -cérémonie digne de son maitre, y mit du sien trente mille écus. Thuani -Hist. liv. XXVI ann. 1560. Louis XI les lui fit rembourser en 1470; -les mandats subsistent.] - -Chacun y songeait sans le dire, mais en prenant au plus vite les -devants près du roi, en laissant là le mort pour le vivant. Celui qui -galopa le mieux fut le duc de Bourbon, qui avait en effet beaucoup à -perdre, beaucoup à conserver[317]; il lui manquait l'épée de -connétable, il croyait l'aller prendre. Ce qu'il trouva, tout au -contraire, c'est qu'il avait perdu son gouvernement de Guienne. - -[Note 317: De Bordeaux jusqu'en Savoie, il était chez lui. Duc de -Bourbon et d'Auvergne, comte de Forez, seigneur de Dombes, de -Beaujolais, etc., il était de plus gouverneur de Guienne. Un de ses -frères était archevêque de Lyon, un autre évêque de Liége.] - -Les grands s'étaient cru forts, mais le roi, pour leur lier les mains, -n'eut qu'à parler aux villes. En Normandie, il remet Rouen à la garde -de Rouen[318]; en Guienne, il appelle à lui les notables[319]; en -Auvergne, en Touraine, il autorise les gens de Clermont[320] et de -Tours à s'assembler «par cri public,» sans consulter personne. En -Gascogne, son messager, en passant, fait ouvrir des prisons. À Reims, -et dans plus d'une ville, le bruit court que sous le roi Louis, il n'y -aura plus ni taxe ni taille[321]. - -[Note 318: Dès le 29 juillet fut apportée à Rouen une lettre du roi, -qui confiait la garde de la ville, châteaux et palais, à douze -notables; les lieutenants de Brézé leur remirent les clefs qu'ils -gardèrent jusqu'au 10 octobre, époque des révoltes de Reims, d'Angers, -etc. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives de Rouen, registres du -conseil municipal, vol. VII, fol. 189._] - -[Note 319: «Faites assembler tous les habitants, nobles, gens d'église -et autres... De ce que fait aura esté, nous faictes faire réponse par -deux des plus notables bourgeois des principales villes de Guyenne.» -Maubeuge, 27 juillet (Lenglet). La lettre adressée aux gens de Rouen -doit être aussi du 26 ou 27, puisqu'elle arriva à Rouen le 29. Charles -VII était mort le 22. L'arrestation de Somerset est du 3 août.] - -[Note 320: Ordonnances, XV, XVIII.] - -[Note 321: Voir plus bas les révoltes des villes.--«Ses povres -subjects cuidoient avoir trouvé Dieu par les pieds...» Chastellain.] - -Dès son entrée dans le royaume, sur la route, et sans perdre de temps, -il change les grands officiers; en arrivant, tous les sénéchaux et -baillis, les juges d'épée. Il fait poursuivre son ennemi -Dammartin[322], l'ancien chef d'_écorcheurs_, qui avait fait tous les -capitaines royaux, et pouvait tout sur eux. M. de Brézé, grand -sénéchal de Normandie et de Poitou, n'était pas moins puissant du côté -de la mer; lui seul tenait en main le fil brouillé des affaires -anglaises; il avait toujours des agents là-bas qui suivaient la guerre -civile, assistaient aux batailles[323]. Les Anglais l'estimaient, -parce qu'il leur avait fait beaucoup de mal. Il aurait fort bien pu, -se voyant perdu, les faire descendre dans sa Normandie, où il avait à -commandement les évêques et les seigneurs[324]. - -[Note 322: Voir le beau et naïf récit dans les preuves de Comines, de -Lenglet-Dufresnoy.--Rien de plus curieux. Les sots croient le pauvre -homme décidément à terre, et ils se mettent à piaffer dessus; le -très-fin Reilhac, qui connaît mieux le maître, sait bien que la -rancune cédera à l'intérêt, qu'un homme si utile sera relevé tôt ou -tard; il accueille le messager du proscrit, secrètement, bien entendu, -et sans se compromettre.] - -[Note 323: Particulièrement son agent Doucereau, qui fut pris à la -bataille de Northampton. _Mss. Legrand._] - -[Note 324: Surtout (selon toute apparence) les évêques de Bayeux et de -Lisieux.--Un de ceux qui poursuivaient Brézé écrit au roi: «Je trouve -par information... que ledit sénéchal a esté en la terre du patriarche -(_évêque de Bayeux_), et que là il y a esté recélé, et que depuis il -s'en est retourné enmy les bois de Mauny, et que là _est venu devers -luy ledit patriarche en habit dissimulé_... Maistre Guy parle du -mariage du filx de M. de Calabre et de la fille de M. de Charolais, et -aussi parle du mariage du filx dudit sénéchal et de la fille de M. de -Croy... (Le sénéchal) s'est adressé au maistre d'escole dudit lieu, et -lui a dit, comme en confession, qu'il estoit le comte de Maulevrier, -et qu'il se estoit eschappé du chasteau de Vernon, mais qu'il ne se -vouloit point monstrer, _tant qu'il eust assemblé ses gens_...» _Bibl. -royale, mss. Legrand, preuves, c. 2; 19 nov. 1461, 9 janvier 1462._] - -Il se trouvait justement que l'Angleterre pouvait agir. La rose rouge -venait d'être abattue à Towton; que restait-il à faire au vainqueur -pour affermir la Rose blanche? Ce qui avait consacré la Rouge et le -droit de Lancastre, une belle descente en France. Il fallait seulement -que le jeune Édouard, ou son _faiseur de rois_, Warwick, trouvât un -moment pour passer à Calais. Il n'y eut pas un grand obstacle: le -vieux duc de Bourgogne, hôte et ami d'Édouard, et qui lui élevait ses -frères, eût fait comme Jean sans Peur, il eût réclamé plutôt que -résisté. L'Anglais, tout en parlementant, eût avancé jusqu'à -Abbeville, jusqu'à Péronne, jusqu'à Paris peut-être... Que cette route -des guerres où les haltes s'appellent Azincourt et Crécy, que notre -faible gardienne, la Somme, eût elle-même pour gardien le duc de -Bourgogne, l'ami de l'ennemi, c'était là une terrible _servitude_... -Tant que la France était ainsi ouverte, à peine pouvait-on dire qu'il -y eût une France. - -Le roi de ce royaume si mal gardé dehors n'avait lui-même nulle sûreté -au dedans. Il apprit de bonne heure à connaître, non la malveillance -de ses ennemis, mais celle de ses amis. Ses intimes, ceux qui -l'avaient suivi, n'étaient rien moins que sûrs[325]. Ceux qu'il grâcia -à son avénement, les Alençon, les Armagnac, furent bientôt contre lui. -Dès le commencement, et de plus en plus, il sentit bien qu'il était -seul, que, dans le désordre où l'on voulait tenir le royaume, le roi -serait l'ennemi commun, partant qu'il ne devait se fier à personne. -Tous les grands étaient au fond contre lui, et les petits même -allaient tourner contre dès qu'il demanderait de l'argent. - -[Note 325: Voir les Preuves de Duclos, IV, 281. On peut tirer la même -induction du rapport d'un agent du roi: «Ledit sénéchal... sçavoit par -eulx toutes nouvelles de vostre maison.» Ibidem. _Eulx_ veut dire ici -le comte du Maine, M. de Chaumont, etc.; mais eux-mêmes ne pouvaient -guère savoir ces nouvelles que par les gens de la maison du dauphin.] - -La première charge du nouveau règne, la plus lourde à porter, c'était -l'amitié bourguignonne. Dans ce roi qu'ils ramenaient, les gens du duc -de Bourgogne ne voyaient qu'un homme à eux, au nom duquel ils allaient -prendre possession du royaume. Comment leur eût-il rien refusé? -N'était-il pas leur ami et compère? N'avait-il pas causé avec -celui-ci, chassé avec celui-là[326]?... C'étaient là, sans nul doute, -des titres à tout obtenir; seulement il fallait se hâter, demander des -premiers... Chacun montait à cheval. - -[Note 326: L'honnête Chastellain avoue lui-même l'insupportable -exigence des Bourguignons: «Moult en y avoit des pays du duc qui -estoient gens importuns, gens sots et hardis, demandant sans -discrétion... pour aulcune privauté que avoient, chaçant ou _vollant_ -aveucques lui...» Chastellain, p. 156.] - -Le duc y était bien monté, malgré son âge; il se sentait tout rajeuni -pour cette expédition de France. Il voyait arriver tout ce qu'il y -avait de nobles de Bourgogne et des Pays-Bas; il en venait -d'Allemagne. Ils n'avaient pas besoin d'être sommés de leur service -féodal, ils accouraient d'eux-mêmes. «Je me fais fort, disait-il, de -mener le roi sacrer à Reims avec cent mille hommes.» - -Le roi trouvait que c'était trop d'amis, il n'avait pas l'air de se -soucier qu'on lui fît tant d'honneur. Il dit assez sèchement à l'homme -de confiance du duc, au sire de Croy: «Mais pourquoi bel oncle veut-il -donc amener tant de gens? Ne suis-je pas roi? de quoi a-t-il peur?» - -Au fait, il n'était pas besoin d'une croisade ni d'un Godefroi de -Bouillon. - -La seule armée qu'on risquait de rencontrer à la frontière et sur -toute la route, c'était celle des harangueurs, complimenteurs et -solliciteurs qui accouraient au-devant, barraient le passage. Le roi -avait assez de mal à s'en défendre. Aux uns, il faisait dire de ne pas -approcher; les autres, il leur tournait le dos. Tel qui avait sué à -préparer une docte harangue, n'en tirait qu'un mot: «Soyez bref.» - -Il semble pourtant avoir écouté patiemment un de ses ennemis -personnels, Thomas Bazin, évêque de Lizieux[327], qui a écrit depuis -une histoire, une satire de Louis XI. Le malveillant prélat lui fit un -grand sermon sur la nécessité d'alléger les taxes, c'est-à-dire de -désarmer la royauté, comme le souhaitaient les grands. Le roi n'en -reçut pas moins bien la leçon, et pria l'évêque de la lui coucher par -écrit, afin qu'il pût la lire en temps et lieu, et s'en rafraîchir la -mémoire. - -[Note 327: «Écrivain, dit fort bien Legrand (_Hist. ms. IV, 9_) -très-envenimé contre Louis XI, et qui, pour ses désobéissances -continuelles, fut obligé de se démettre de son évêché.» Sa chronique -est celle qu'on connaît sous le nom d'Amelgard; c'est ce que doit -prouver M. Jules Quicherat, dans une dissertation encore inédite. -_Bibl. royale, mss. Amelgardi_, n{os} 5962, 5963.] - -Le sacre de Reims fut le triomphe du duc de Bourgogne; le roi n'y -brilla que par l'humilité. Le duc, du haut de son cheval et dominant -la foule de ses pages, de ses archers à pied, «avoit la mine d'un -empereur»; le roi, pauvre figure et pauvrement vêtu, allait devant, -comme pour l'annoncer. Il semblait être là pour faire valoir par le -contraste cette pompe orgueilleuse. On démêlait à peine les nobles -Bourguignons, les gras Flamands, enterrés qu'ils étaient, hommes et -chevaux, dans leur épais velours, sous leurs pierreries, sous leur -pesante orfévrerie massive. En tête, à la première entrée, sonnaient -des sonnettes d'argent au col des bêtes de somme, habillées -elles-mêmes de velours aux armes du duc; ses bannières flottaient sur -cent quarante chariots magnifiques qui portaient la vaisselle d'or, -l'argenterie, l'argent à jeter au peuple, et jusqu'au vin de Beaune -qui devait se boire à la fête[328]. Dans le cortége figurait, marchant -et vivant, le banquet du sacre, petits moutons d'Ardennes, gros boeufs -de Flandre; la joyeuse et barbare pompe flamande sentait quelque peu -sa kermesse. - -[Note 328: Ces détails et tous ceux qui suivent sont tirés de -Chastellain. Il s'excuse à chaque instant avec une modestie amusante -(p. 148, 154) de parler de ces belles choses: il baisse les yeux -hypocritement. Mais on voit bien que le grand chroniqueur est ébloui, -comme le peuple.] - -Le roi, tout au revers, semblait homme de l'autre monde. Il se -montrait fort humble, pénitent, âprement dévôt. Dès minuit, la veille -du sacre, il alla ouïr matines, communia. Le matin il était au choeur, -il attendait la sainte ampoule qui devait venir de Saint-Remi, -apportée sous un dais. À peine sut-il qu'elle était aux portes, vite -il y courut, «et se rua à genoux.» À deux genoux, mains jointes, il -adora. Il accompagna le saint vase jusqu'à l'autel, et «il se rua -encore à genoux.» L'évêque de Laon le relevait pour la lui faire -baiser, mais trop grande était sa dévotion, il restait sur les genoux, -toujours en oraison, les yeux fixés sur la sainte ampoule. - -Il endura en roi chrétien tous les honneurs du sacre. Les pairs -prélats et les pairs princes l'ayant placé entre des rideaux, il fut -dépouillé, puis, dans sa naturelle figure d'Adam, présenté à l'autel. -«Il s'y rua à genoux,» et reçut l'onction des mains de l'archevêque; -il fut, selon le rituel, oint au front, aux yeux, à la bouche, de plus -au pli des bras, au nombril, aux reins. Alors ils lui passèrent la -chemise, l'habillèrent en roi et l'assirent sur son siége royal. - -Ce siége était élevé à la hauteur de vingt-sept pieds. Tous se -tinrent un peu en arrière, sauf le premier pair, le duc de Bourgogne: -«Lequel lui assit en tête son bonnet; puis il prit la couronne, et la -levant en haut à deux mains afin que tout chacun la vît, la soutint un -peu longuement au-dessus de la tête du roi, puis lui assit bien -doucement au chef, criant: «Vive le roi! Montjoie Saint-Denis!» La -foule cria après le duc de Bourgogne. - -Toute la cérémonie se faisait par le duc de Bourgogne, «comme de le -mener à l'offrande, de lui ôter et remettre sa couronne à l'heure du -lever-dieu, puis de le descendre en bas et le ramener au grand-autel.» -Longue et laborieuse cérémonie; le plus pénible, c'est que le roi, -voulant faire des chevaliers, dut l'être d'abord de la main de son -oncle. Il fallut qu'il se mît à genoux devant lui, qu'il reçût de lui -le coup de plat d'épée... «Le roi enfin se tanna.» - -Au banquet, il dîna couronne en tête; mais comme cette couronne du -sacre était large et ne tenait pas juste, il la mit tout bonnement sur -la table, et, sans faire attention aux princes, il causa tout le temps -avec Philippe Pot, qui était au dos de sa chaise, un gentil et subtil -esprit. Cependant à grand bruit arrivèrent, au travers du banquet, des -gens chargés qui portaient des «nerfs, drageoir et tasses d'or;» -c'était le don que faisait le duc de Bourgogne pour le joyeux -avénement. Il ne s'en tint pas là; il voulut faire hommage au roi de -ce qu'il avait au royaume, et promit service même pour ce qui était -terre d'Empire[329]. Il risquait peu de faire hommage à celui chez qui -il avait garnison si près de Paris. - -[Note 329: «... Vous en promets obéissance et service, et -non-seulement d'icelles, mais de la duchié de Brabant, de Luxembourg, -de Lauthrich, Limbourg, de la comté de Bourgoingne, de Haynault, de -Zélande, de Namur et de toutes les terres, lesquelles ne sont point du -royaulme de France, et que je ne tiens point de vous.» Jacques Du -Clercq, liv. IV, c. XXXII.] - -Et Paris même n'était-il pas à lui? Quoiqu'il n'y eût pas été depuis -vingt-neuf ans, le vieux quartier des halles, où il avait son hôtel -d'Artois, ne l'avait jamais oublié. À l'entrée, un boucher lui cria: -«Ô franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu en la ville de -Paris! il y a longtemps que vous n'y fûtes quoiqu'on vous ait bien -désiré.» - -Le duc fit justice à Paris par son maréchal de Bourgogne, et sans -appel; mais il fit bien plus grâce et plaisir. Il donna tant à tant de -gens, qu'on aurait dit qu'il était venu acheter Paris et le royaume. -Tous venaient demander, comme si Dieu fût descendu sur terre. -C'étaient de bonnes dames ruinées, des églises en mauvais état, des -couvents de Mendiants, tout ce qu'il y avait de souffreteux chez les -nobles et les gens d'église. On voyait comme une procession à la porte -de l'hôtel d'Artois; à toute heure, table ouverte, et trois chevaliers -pour recevoir tout le monde honorablement. Cet hôtel était une -merveille pour les meubles, la riche vaisselle, les belles -tapisseries. Le peuple de Paris de toute condition, dames et -damoiselles, depuis le matin jusqu'au soir, y venait à la file, -voyait, béait... Il y avait, entre autres choses, la fameuse -tapisserie de Gédéon, la plus riche de toute la terre, le fameux -pavillon de velours, qui contenait salle, vestibule, oratoire et -chapelle. - -Toutes ces magnificences flamandes étaient trop à l'étroit; il fallut, -pour déployer la splendeur de la maison de Bourgogne et des princes du -Nord, un grand et solennel tournoi. Rare bonheur pour les Parisiens. -Le duc de Bourgogne y enleva les coeurs. Au départ de l'hôtel -d'Artois, son cheval n'étant pas prêt, il monta sans façon sur la -haquenée de sa nièce, la duchesse d'Orléans, ayant sa nièce derrière -lui, mais devant (le joyeux compère) une fille de quinze ans, qui -était à la duchesse et qu'elle avait prise pour sa jolie figure. - -Il trotta ainsi jusqu'aux lices de la rue Saint-Antoine. Tout le -peuple criait: «Et velà un humain prince! velà un signeur dont le -monde seroit heureux de l'avoir tel! Que benoît soit-il et tous ceux -qui l'aiment! Et que n'est tel notre roi et ainsi humain, qui ne se -vête que d'une pauvre robe grise avec un méchant chapelet, et ne haît -rien que joie[330].» - -[Note 330: Chastellain.] - -Ils avaient tort, le roi Louis avait ses joies aussi. Quand le comte -de Charolais, messire Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne, -Philippe de Crèvecoeur, toute la haute seigneurie flamande et -wallonne, eurent jouté et ravi la foule, un rude homme d'armes parut, -que le roi payait tout exprès, sauvagement «houssé et couvert, homme -et cheval, de peaux de chevreuils armés de bois,» mais fièrement -monté, lequel «vint riflant parmi les jouteurs... et ne dura rien -devant lui.» Le roi regardait, caché, à une fenêtre, derrière -certaines dames de Paris. - -Il était étrange qu'il ne se montrât pas; le tournoi se donnait -justement à sa porte, tout contre les Tournelles où il résidait. -Apparemment le triste hôtel s'égayait peu de ces bruits de fêtes. Le -roi y vivait seul et chichement; petit état, froide cuisine. Il avait -eu la bizarrerie de s'en tenir aux quelques serviteurs qu'il amenait -de Brabant; il vivait là comme à Genappe. Au fait, il n'avait pas -besoin d'établissement; sa vie devait être un voyage, une course par -tout le royaume. À peine roi, il prit l'habit de pèlerin, la cape de -gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ôta qu'à la -mort. Campé plus que logé dans ce vaste hôtel des Tournelles, -s'agitant[331], s'ingéniant de mille sortes, «subtiliant jour et nuit -nouvelles pensées,» personne ne l'eût pris pour l'héritier dans la -maison de ses pères. Il avait plutôt l'air d'une âme en peine qui, à -regret, hantait le vieux logis; à regret, loin d'être un revenant, il -semblait bien plutôt possédé du démon de l'avenir. - -[Note 331: On aurait pu l'appeler, comme on appelait cet Auguste de -Thou, à qui Richelieu coupa la tête: _Votre inquiétude_.--C'est le -vrai nom de l'esprit moderne.] - -S'il sortait des Tournelles, c'était le soir, en hibou, dans sa triste -cape grise. Son compère, compagnon et ami (il avait un ami), était un -certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion près de son père, -et qu'alors il tenait près du comte de Charolais pour lui faire -trahir aussi son père, le duc de Bourgogne, pour faire consentir le -vieux duc au rachat des places de la Somme. Louis XI aimait -incroyablement ce fils, il le choyait, le couvait. Bische, qui avait -plus d'un talent, les menait la nuit, tous les deux, le comte et le -roi, voir les belles dames. Ce cher Bische, l'intime ami du roi, -pouvait entrer chez lui jour et nuit; les sergents et huissiers en -avaient l'ordre pour lui; pour nul autre; c'était le seul homme pour -qui le roi fût toujours visible, pour qui il ne dormît jamais. - -Ce qui l'empêchait de dormir, c'étaient les villes de la Somme. De -Calais, qui alors était Angleterre, le duc de Bourgogne pouvait amener -l'ennemi sur la Somme en deux jours; les logis étaient prêts, les -étapes prévues. Par cela seul que le duc avait ces places, il -commandait, menaçait sans mot dire, tenait l'épée levée. Comment -espérer que jamais il voulût la rendre, cette épée? Qui eût osé lui -donner le conseil de se dessaisir d'une telle arme, de lâcher cette -forte prise par où il tenait le royaume. Le roi ne désespéra pas; il -s'adressa au fils, au favori, il tâta le sire de Croy, le comte de -Charolais. Il offrit, donna des choses énormes, terres, pensions, -charges de confiance. Dès son avénement, il nomma Croy grand maître de -son hôtel, livrant la clef de sa maison pour avoir celle de la France, -hasardant presque le roi pour l'affranchissement du royaume. Quant au -comte de Charolais, il lui fit faire un voyage triomphal dans les -pays du centre[332], lui donna à Paris hôtel et domicile[333], lui -assigna une grosse pension de trente-six mille livres; il alla jusqu'à -lui donner (de titre au moins) le gouvernement de la Normandie, et -flatta sa vanité d'une royale entrée dans Rouen[334]. - -[Note 332: Le roi alla jusqu'à lui laisser exercer le droit de grâce. -En passant à Troyes, le comte de Charolais donne des lettres de -rémission à Pierre Servant qui, le jour précédent, a tué son -beau-frère. _Archives du royaume, J. registre 198_, nº 81.] - -[Note 333: L'hôtel de Nesle. (_Archives, Mémoriaux de la chambre des -comptes_, III, 18 septembre 1461).] - -[Note 334: Le 19 décembre 1461, notable compagnie va à sa rencontre, -de par la ville, ainsi que le roi l'avait avertie. On lui porte trois -penchons de vin, l'un de Bourgogne, l'autre de Paris et le troisième -de vin blanc de Beaune; de plus, trois draps, l'un écarlate, l'autre -pers, le troisième gris, tous trois faits à Rouen... Communiqué par M. -Chéruel, d'après les Délibérations du conseil de ville. _Archives de -Rouen, vol. VII, fol. 197._ Le vin ne s'offrait qu'au seigneur. V., -dans Chastellain, l'indignation qu'excitèrent les Croy en se faisant -donner le vin à Valenciennes.] - -La grande affaire intérieure ne pouvait que mûrir lentement: il -fallait attendre. Mais il s'en présentait d'autres autour du royaume, -où il semblait qu'il y eût à gagner. - -La maison d'Anjou se chargeait de continuer, dans ce sage XVe siècle, -les folies héroïques du moyen âge. Le monde ne parlait que du frère et -de la soeur, de Jean de Calabre et de Marguerite d'Anjou, de leurs -fameux exploits, qui finissaient toujours par des défaites; la soeur -traînant dans vingt batailles son pacifique époux, dressant les -échafauds au nom d'un saint, s'acharnant malgré lui à lui regagner son -royaume. Le frère en réclamait quatre ou cinq à lui seul, les royaumes -de Jérusalem, de Naples, de Sicile, de Catalogne et d'Aragon; esprit -mobile, d'espérance légère, partout appelé, partout chassé, courant, -sans argent ni ressources, d'une aventure à l'autre... Louis XI parut -prendre intérêt à ces guerres romanesques, dont il comptait bien -profiter. Les chevaliers, les paladins, plaisaient à l'homme -d'affaires, comme des _prodigues_, sur lesquels on pouvait faire de -beaux bénéfices. De toutes parts, il y avait à gagner avec eux. Gênes -était un si beau poste vers l'Italie, Perpignan une si bonne barrière -vers l'Espagne; mais quoi! si l'on eût pris Calais! - -Calais était une trop belle affaire; on osait à peine espérer. Pour -que la fière Marguerite en vînt à vendre ce premier diamant de la -Couronne, à trahir l'Angleterre, il fallait que, de misère ou de -fureur, elle perdît l'esprit. Louis XI crut avoir ce bonheur. Le parti -de Marguerite fut exterminé à Towton; elle n'eut plus de ressource que -chez l'étranger. - -Cette bataille de Towton n'avait pas été comme les autres, une -rencontre de grands seigneurs; ce fut une vraie bataille, et la plus -sanglante peut-être que l'Angleterre ait livrée jamais. Il resta sur -la place trente-six mille sept cent soixante-seize morts[335]. Ce -carnage indique assez qu'ici le peuple combattit pour son compte, non -pas tant pour York ou pour Lancastre, mais chacun pour soi. -Marguerite, l'année d'avant, pour accabler son ennemi, avait appelé à -la guerre, au pillage, les bandits du _Border_[336], les affamés -d'Écosse; dans une course d'York à Londres, ils raflèrent tout, -jusqu'aux vases d'autel. Alors la forte Angleterre du midi, tout ce -qui possédait, se leva et marcha au nord, Édouard et Warwick en tête; -tous aimaient mieux périr que d'être pillés une seconde fois. Nulle -grâce à faire ni demander; et c'était pourtant la semaine sainte... Le -temps était celui d'un vrai printemps anglais, affreux; la neige -aveuglait, on ne voyait goutte à midi, on se tuait à tâtons. Ils n'en -continuèrent pas moins consciencieusement leur sanglante besogne, le -jour, la nuit et tout le second jour. L'idée fixe de la propriété en -péril, le _home and property_ les tint inébranlables. Au soir enfin, -les gens de la Rose sanglante, quand les bras leur tombaient, virent -venir encore un gros bataillon de pâles Roses, et ils comprirent -qu'ils étaient morts; ils reculèrent lentement, mais ils reculaient -dans une rivière; le Corck roulait derrière eux. - -[Note 335: Hall; Turner.] - -[Note 336: Il semble que le parti d'Henri VI ait essayé de rejeter sur -celui d'York l'odieux de cet appel aux hommes du Nord. Le conseil -privé écrit au nom d'Henri, que le roi a connaissance, «que les gens -du Nord, outrageux et sans frein, accourent pour votre destruction et -le bouleversement de votre pays.» Rot. Parl., vol. V., p. 307-310, 28 -jan. 1461.] - -Édouard fut roi. Dès lors celui qui l'avait fait roi, Warwick, se -fiant peu à sa reconnaissance, regarda au dehors et se mit à calculer -s'il trouverait mieux son compte à le servir ou à le vendre. - -Louis XI avait une sincère estime pour les hommes de ruse, pour ceux -du moins qui réussissaient; il semble avoir aimé Warwick, à sa -manière, comme il aimait Sforza. L'Anglais, selon toute apparence, -reçut de solides gages de cette amitié. Qui fouillerait bien Warwick -castle trouverait peut-être dans cette royale fondation l'argent de -Louis XI. On le croirait volontiers quand on voit celui-ci peu inquiet -de l'immense armement que l'Angleterre faisait contre lui, deux cents -vaisseaux, quinze mille hommes; Henri V n'en avait guère eu davantage -pour conquérir la France. Mais le roi savait longtemps d'avance le -jour où Warwick ferait sortir la flotte. Il alla paisiblement voyager -dans tout le midi, ne craignit pas d'engager une armée en Catalogne et -fit fort à son aise sa belle affaire de Roussillon[337]. - -[Note 337: L'expédition avait été résolue le 13 février. Le 20 mars, -Warwick se fait donner les pouvoirs les plus étendus; par exemple, il -peut traiter avec toute place de la côte de France, pour en tirer -rançon ou tribut: «Auctoritatem quæcumque loca _appatisandi_.» Il peut -prendre un fort et le _perdre_, sans avoir à craindre d'être inquiété, -ni poursuivi. Rymer, t. V (3 édit.), p. 110, 20 mart. 1362. - -«Faites que vous ayez achevé devant que le comte de Warwick soit sur -la mer, qui sera _le premier jour de may_.» Lettre de Louis XI, écrite -au comte de Foix, avant l'expédition de Roussillon. _Bibliothèque -royale, mss. Legrand, preuves_, c. II.] - -Il se passait en Espagne une tragédie qui promettait d'être lucrative, -elle devait sourire à Louis XI. Le monde en pleurait; des peuples -entiers avaient couru aux armes, d'indignation et de pitié. Un père -remarié, don Juan d'Aragon, pour plaire à la marâtre, avait dépouillé -son fils[338], don Carlos de Viana, héritier de Navarre; il l'avait -emprisonné, tué de chagrin, peut-être de poison. Le pauvre prince, -qui, vivant, ne s'était guère plaint, se plaignit mort; les Catalans -l'entendaient la nuit dans les rues de Barcelone. Le mauvais père eut -tous les coeurs contre lui; il vit comme «la terre se soulever et -crier les pierres du chemin...» Le misérable eut peur; il appela les -Français, puis, ayant peur des Français, il appela les Anglais contre -eux. Son gendre, le comte de Foix, qui, avec ses grandes espérances -d'Espagne, n'en avait pas moins jusque-là tout son bien en France, ne -pouvait s'adresser qu'au roi; sans son aide, il ne pouvait guère -hériter de l'autre côté des monts. Il avertit donc Louis XI, qui -profita de l'avis pour son compte. Les Catalans, encouragés sous -main[339], vinrent à Paris dire au roi que don Carlos de Viana, -poursuivi par son père, ainsi qu'il l'avait été lui-même par Charles -VII, le priait en mourant d'avoir pitié d'eux, de prendre leur -défense. Le roi accepta ce legs pieux, et déclara qu'il défendrait -envers et contre tous les sujets de son ancien ami. - -[Note 338: Et quel fils! Un des hommes les plus aimables de l'Espagne, -qui respecta toujours son père, même en luttant contre lui, et qui, si -son parti l'eût permis, aurait laissé là la Navarre, comme il refusa -le trône de Naples, oubliant le monde avec son Homère et son Platon, -dans un monastère au pied de l'Etna.--Il était poète, ami des poètes -du temps; il a traduit l'Éthique d'Aristote, et fait une chronique de -Navarre. (Prescott.)] - -[Note 339: Le roi lui-même semble l'avouer; il écrit aux Catalans: -«Avant (même) la réception de vos lettres, nous avons envoyé par -devers vous nostre amé et féal conseiller et maistre de nostre -hôtel... qui est l'un de nos serviteurs à qui nous avons plus grande -confidence, comme les aucuns de vous savent assez.» Octobre 1461. -_Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. II. Il est probable -qu'averti par Juan II, en septembre, de la mort de son fils, il avait -espéré s'emparer de tous les états catalans, mais qu'il se rabattit -sagement sur le Roussillon.] - -La partie était bien engagée; seulement il fallait des avances, une -armée, de l'argent, de l'argent à l'heure même. Il fallait, pour -joyeuses prémices du nouveau règne, frapper des taxes, et cela au -moment où les bonnes gens, pleins d'espérance, disaient qu'on ne -payerait plus rien, au moment où le duc de Bourgogne priait -solennellement le roi de ménager le pauvre peuple, tout en exigeant de -grosses pensions pour les grands. - -Le roi, aux expédients, s'en prit à la vendange qu'on allait faire, et -mit un impôt sur les vins, pour être perçu aux portes des villes. -Reims, Angers, d'autres villes encore n'en voulurent rien croire[340], -et soutinrent que l'édit était controuvé. À Reims, les vignerons, le -petit peuple et les enfants, pillèrent les receveurs, brûlèrent les -registres et les bancs des élus[341]. Le roi, sans bruit, coula des -soldats déguisés dans la ville, fit justice, puis vendit son pardon. -Il pardonna lorsqu'on eut coupé les oreilles aux uns, la tête aux -autres, sans compter les pendus. Et ils pendent encore au clocher de -la cathédrale, où leur triste effigie, registres au col, fut mise aux -frais de la ville, en mémoire de la clémence du roi[342]. - -[Note 340: Voir le détail fort naïf dans les lettres de rémission: -Ordonnances, XV, 297-301, déc. 1461.] - -[Note 341: «Un tailleur attacha un écrit à la porte du receveur, -disant que si la justice de Reims ne cessoit, on brûleroit toutes les -maisons que les bourgeois ont à la campagne.» Il semble d'après les -autres dispositions que les _enfants_ aient tout fait, brûlé le siége -et les papiers des élus, dévasté l'hôtel du receveur. (_Bibl. royale, -mss. Legrand, c. I, 1461, septembre_).--Ceci me rappelait les bizarres -et sinistres figures de gamins qui soufflètent Jésus dans les -tapisseries du sacre que l'on garde à Reims.] - -[Note 342: V. les _mss. de Rogier_, et les preuves de la savante -histoire de M. Varin.] - -Une taxe sur les vins, assez mal payée, était peu de chose. Les -villes n'étaient pas riches. Les campagnes étaient aux seigneurs. Le -clergé seul eût pu aider. Au lieu de disputer avec les bénéficiers -pour quelque faible don gratuit, le roi imagina de mettre la main sur -les bénéfices mêmes, de s'arranger avec le pape pour faire entre eux -les nominations[343]. La Pragmatique, les élections où dominaient les -grands, il les supprima hardiment par une simple lettre. Il comptait -avoir près de lui un légat de Rome, au moyen duquel il disposerait des -bénéfices[344], les emploierait à acquitter ses dettes, à contenter -ses serviteurs, payant, par exemple, le chancelier d'un évêché, le -président d'une abbaye, parfois un capitaine d'une cure ou d'un -canonicat. - -[Note 343: Le roi espérait aussi que Pie II l'aiderait à reprendre -Gênes. Tout ce qu'il tira du spirituel pontife, ce fut une épée bénite -et quatre vers à sa louange.] - -[Note 344: Le cardinal évêque d'Arras, pour décider le roi à abolir la -Pragmatique, «lui avoit promis que le pape envoieroit un légat en -France qui donneroit les bénéfices.» _Bibl. royale, mss. Legrand, -preuves, c. I._--Pie II lui écrivait: «Si les prélats et universités -désirent quelque chose de nous, c'est à vous qu'ils doivent -s'adresser.» Pii secundi epist. 2 oct. 1461.] - -L'abolition de la Pragmatique fut une bonne scène. Le roi, en -Parlement, devant le comte de Charolais et les grands du royaume, -déclara que cette horrible Pragmatique, cette guerre au Saint-Siége, -pesait trop à sa conscience, qu'il ne voulait plus seulement en -entendre le nom. Il exhiba ensuite la bulle d'abolition, la lut -dévotement, l'admira, la baisa, et dit qu'à tout jamais il la -garderait dans une boîte d'or[345]. - -[Note 345: «Tuas litteras... admiratur et osculatur... Intra thesauros -suos in aurea arcula recludi jussit, exemplariaque per Galliam totam -disseminari.» _Lettre du cardinal d'Arras au pape, nov. 1461, -Legrand, Ibidem._] - -Il avait préparé cette farce dévote par une autre, impie et tragique, -où le mauvais coeur n'avait que trop paru. Il crut ou parut croire que -son père était damné pour la Pragmatique; il pleura sur cette pauvre -âme[346]. Le mort, à peine refroidi, eut à Saint-Denis l'outrage -public d'une absolution pontificale; il fut, qu'il le voulût ou non, -absous sur sa tombe par le légat. Acte grave, qui désignait au simple -peuple, comme damnés d'avance, tous ceux qui avaient été pour quelque -chose dans la Pragmatique: or c'étaient à peu près tous les grands et -prélats du royaume, c'étaient tous les bénéficiers nommés sous ce -régime, c'étaient toutes les âmes qui, depuis vingt ans, auraient reçu -la nourriture spirituelle d'un clergé entaché de schisme. Il était -difficile de produire une plus générale agitation. - -[Note 346: «Et sy dict-on qu'il pleura moult tendrement.» Jacques Du -Clercq, liv. IV, c. XXXII.--«In quo non modo defuncti cineres -infamavit, quatenus in se erat, ac sepulchrum, sed et universam pene -Gallicanam Ecclesiam hac ignominia percellebat.» Amelgardus, cité dans -les Libertez de l'Église Gallicane, Preuves, I, 148. Cf. _Bibl. roy., -Amelgardi mss._, n{os} 5962, 5963.] - -Le Parlement réclamait, Paris était ému. D'autre part, le duc de -Bourgogne s'en allait fort mal content[347]: le roi semblait s'être -moqué de lui; il l'avait remercié, caressé, comblé, accablé; mais rien -que des paroles, pas un effet. Il lui fit par honneur nommer -vingt-quatre conseillers au Parlement, dont aucun ne siégea. Il lui -accorda le libre cours des marchandises d'une frontière à l'autre; -mais le Parlement n'enregistra point. Il lui donna la grâce d'Alençon, -mais en gardant au gracié ses places et ses enfants. Ainsi le -magnifique duc, de sa croisade de Reims et de Paris, ne rapportait -rien que l'honneur. Pour l'honorer encore, dès qu'il fut hors Paris, -le capitaine de la Bastille courut après lui dans les champs, et lui -offrit de la part du roi les clefs du fort. C'était un peu tard. - -[Note 347: Les compagnons de l'exil semblent s'être entendus avec -Bureau et autres pour éconduire les Bourguignons: «En la ville de -Paris, deux jours avant le partement du Roi, M. de Montauban et le -Bastard d'Armignac, estoient de plain jour en une allée derrière -l'eschançonnerie... Ledit de Montauban dit: Ces Bourguignons -cuident... le Roi, ainsi qu'ils l'ont gouverné par de là, mais non -feront. Et en outre dirent que le duc de Bourgogne n'avoit que M. de -Ch(_arolais_) et que pourroit avenir telle chose qu'ils ne seroient -pas si grands maistres... Et incontinent appelèrent Me Jehan Bureau -auquel ils dirent: Venez ça; nous autres, bons..., nous avons -conclu... Et il leur répondit: Vraiment oui, je serai...» _Rapport de -Jean le Denois dit Trasignies, soi-disant écuyer_, etc. _Bibl. royale, -mss. Legrand, preuves_, c. I, 1461 (septembre?)--Le roi donna-t-il au -duc de Bourgogne les enclaves du Maçonnais et de l'Auxerrois, lui -paya-t-il effectivement les anciennes dettes, comme quelques-uns le -disent? J'en croirais plus volontiers Chastellain, selon lequel il ne -donna que des paroles.] - -Le duc de Bourgogne était resté assez pour voir à Paris ses ennemis -de Liége[348], et le roi traiter avec eux. Ces rudes Liégeois -s'étaient mal conduits avec Louis XI quand il était dauphin. Devenu -roi, il avait dit contre eux de grosses paroles, envoyé même des -troupes du côté de Liége; il voulait seulement leur montrer qu'il -avait les bras longs, qu'il était fort. Les Liégeois l'aimèrent -d'autant plus; ils envoyèrent à Paris, et les envoyés furent reçus à -merveille. Le roi dit qu'il était leur compère, qu'il les protégerait -envers et contre tous. - -[Note 348: Qu'on juge s'ils avaient sujet de l'être. «Nostre évesque -fut mandé par le duc Philippe à la Haye... où il alla en bon estat et -fust reçeu par le duc à la manière de la cour, et après l'avoir esté -quelque espace de temps, faisant bonne chère sans autre chose, demanda -congé de revenir à Liége, ce qui lui fut _refusé_ et il _fut -contraint_, avant de partir, de lui promettre et jurer de résigner -l'évesché au profit de Louis de Bourbon. _Chronique ms. de Jean de -Stavelot, ann. 1455, nº 183 de la Bibliothèque de Liége._--Je lis dans -un autre manuscrit de la même bibliothèque qu'Heinsberg résigna: au -proffit de noble sieur Louys de Bourbon, quy estoit jeune et bel -homme; quelques jours après qu'il eust ce fait, il pensa à ce qu'il -avoit fait en pleurant amèrement, puis retourna à Liége; mais quand la -commune sceut sa résignation, ils furent moult désolés et en menèrent -grand deuil, et à lui fut demandé pour quelle raison il avoit ce fait -et s'il avoit esté contraint. Mais il leur répondit qu'il l'avoit fait -de son bon gré.» _Bibl. de Liége, mss. 180, fol. 152._] - -À force de pousser ainsi la maison de Bourgogne, il était probable -qu'elle finirait par se rapprocher de la maison de Bretagne. Il ne -manquait pas de gens pour s'entremettre de ce rapprochement, sous les -yeux mêmes du roi. Il n'imagina d'autre moyen pour l'empêcher que de -nommer le duc de Bretagne son lieutenant pour huit mois (pendant sa -tournée du midi) dans les provinces entre Seine et Loire; c'était lui -mettre entre les mains moitié de la Normandie qu'il avait fait -semblant de donner tout entière au comte de Charolais. - -Il essayait du même moyen pour brouiller les maisons de Bourbon et -d'Anjou. La Guienne, qu'il retirait au duc de Bourbon, il la donna au -comte du Maine, frère de René d'Anjou, et, comme ce comte était un -homme peu à craindre, il lui donna encore le Languedoc. Tout cela au -reste de titre et d'honneur; quant à la force, il croyait la garder: -il était sûr des grandes villes de la plaine, Toulouse et Bordeaux; il -avait acheté l'amitié des deux maisons de la montagne, Armagnac et -Foix; enfin, dans la Guienne, dans le Comminges, il avait mis un homme -à lui, qui n'était que par lui, le bâtard d'Armagnac. - -Toutes choses ainsi préparées, avant de mettre la main aux affaires du -midi, il commença par le vrai commencement, par Dieu et les saints, -les intéressant dans ses affaires, leur faisant part d'avance, par de -belles offrandes, qui témoignaient partout de la dévotion du roi -très-chrétien: offrandes à sainte Pétronille de Rome pour aider à -bâtir l'église; offrandes à saint Jacques en Galice; offrandes à saint -Sauveur de Redon, à Notre-Dame de Boulogne. Notre-Dame ne fut pas -ingrate, comme on verra plus tard. - -Les pèlerinages bretons, hantés d'une si grande foule et si dévote, -avaient pour Louis XI un merveilleux attrait. Situés, la plupart, sur -les Marches de France, ils lui donnaient l'occasion de rôder tout -autour, au grand effroi du duc de Bretagne. Tantôt c'était -Saint-Michel-en-Grève qu'il voulait visiter, tantôt Saint-Sauveur de -Redon. Cette fois, de Redon il alla à Nantes, et le duc crut qu'il -voulait enlever la douairière de Bretagne, la marier, s'approprier son -bien[349]. - -[Note 349: Du moins en le donnant à un prince de Savoie, dont il -voulait se servir. Legrand s'obstine à en douter, pour l'honneur de -Louis X, malgré Lobineau, XVIII, 678, malgré D. Morice, XII, 78.] - -Le moyen pourtant de se défier? le pèlerin voyageait presque seul, ne -voulant pas être troublé dans ses dévotions[350]. Au départ (18 déc.), -il s'était débarrassé un peu rudement de l'amour des sujets, en -faisant crier à son de trompe que personne ne s'avisât de suivre le -roi, sous peine de mort. Pour aller remercier son patron, saint -Sauveur de Redon, qui l'avait protégé dans ses infortunes, il voulait -cheminer tel qu'il avait été alors, comme un pauvre homme, avec cinq -pauvres serviteurs, mal vêtus comme lui, tous six portant au col de -grosses patenôtres de bois. Si sa garde suivait, c'était de loin; de -loin suivaient aussi canons et couleuvrines[351], paisiblement, sans -bruit, sous Jean Bureau, le bon maître des comptes. Tout cela filait -vers le midi. Le roi allait toujours. De Nantes, il voulut voir cette -petite république de La Rochelle. À La Rochelle, il eut envie de voir -Bordeaux, une belle ville; mais comme il la regardait du côté de la -Gironde, il fut lui-même aperçu d'un vaisseau anglais qui heureusement -ne put suivre son batelet dans les eaux basses. Pour voir et savoir -par lui-même, il hasardait tout. - -[Note 350: «Que nul, sus peine de mort, ne s'avanchast de le sieuvir.» -Chastellain, p. 189.--«Pour considération de la grant dévocion que de -tout temps nous avons eue à monsieur Saint-Sauveur, lequels nous avons -tous jours par cy devant prié et réclamé en tous nos faiz et -affaires.» _Archives du royaume, J. registre 198, 91, 14 octobre -1461._] - -[Note 351: Cette artillerie était formidable, à en juger par -l'inventaire qu'on en fit l'année suivante: «_Inventaire de -l'artillerie du Roy et déclaration des lieux où elle est de présent -fait en aoust 1463_: Et premièrement à Paris, bombardes: La grosse -bombarde de fer, nommée Paris, la volée de La plus du monde; de la -Daulphine, de la Réalle, de Londres, de Mortreau, la volée Médée, la -volée Jason. Canons: Barbazan, La Hyre (de fer d'une pièce), Flavy, -Boniface (de fer de deux pièces), etc., etc.» _Bibl. royale, mss. -Legrand, preuves, c. I, août 1463._] - -Sur le chemin, de Tours jusqu'à Bayonne, il allait confirmant, -augmentant les franchises des villes, caressant les bourgeois, -anoblissant les consuls, les échevins; pour tous, enfin, bon homme et -facile[352]. Les gens de la Guienne, traités par Charles VII à peu -près comme Anglais, eurent lieu d'être surpris de la bonté de Louis -XI. Dès son avénement, il avait appelé à lui leurs notables; venu chez -eux lui-même, il sembla se remettre à eux, rendit à Bordeaux toutes -ses libertés. Il dit de plus qu'il n'était pas juste que Bordeaux -plaidât à Toulouse, qu'il voulait que désormais on vînt plaider chez -elle de toute la Guienne, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Quercy, -du Limousin. Il fit de Bayonne un port franc. Il rappela le comte de -Candale, Jean de Foix, banni comme ami des Anglais; il lui rendit ses -biens. - -[Note 352: Cette facilité remplit dans le recueil des Ordonnances de -cent à deux cents pages in-folio, et tout n'est pas imprimé à beaucoup -près. Ordonnances, XV, p. 137, 212, 332, 360-458, 649, etc., etc.] - -Ayant ainsi assuré ses derrières, il put agir sérieusement vers -l'Espagne. Il avait déjà traité, chemin faisant, avec le gendre du roi -d'Aragon, le comte de Foix, en avait pris des arrhes. Le beau-père, -troublé de sa mauvaise conscience, tergiversait, appelait, renvoyait -les Français, les menaçait de la descente anglaise. Le roi, pour en -finir, écrivit durement au gendre qu'il savait tout, que les Anglais -se moquaient de lui; que quand même ils viendraient, ils ne -resteraient pas, tandis que le roi de France «sera toujours là pour le -châtier... Il faut que vous sachiez sa volonté, qu'il ne nous amuse -pas jusqu'à ce que le comte de Warwick soit en mer... Au reste, le -comte de Warwick ne nous peut déranger; notre artillerie est toute à -la Réole.» - -Il avançait toujours, et plus il avançait, plus les Catalans -encouragés serraient leur roi; il n'en pouvait plus[353]. La marâtre, -avec ses enfants, s'était jetée dans Girone; elle y fut assiégée, -affamée. Il fallut bien alors que don Juan vînt où l'attendait Louis -XI (3 mai); il engagea pour un secours le Roussillon qui n'était pas à -lui, mais bien aux Catalans. L'horreur du pacte, c'est que pour -échapper à la punition d'un premier crime, le coupable en faisait un -autre; après avoir tué son fils, il tuait sa fille, la livrait à -l'autre fille, du second lit, à la comtesse de Foix. La pauvre -Blanche, héritière de Navarre après don Carlos, fut attirée par son -père, qui voulait, disait-il, lui faire épouser le frère de Louis XI, -et elle épousa un cachot du donjon d'Orthez, où sa soeur l'empoisonna -bientôt. - -[Note 353: Un capitaine de Louis XI lui fait à peu près une triste -peinture de l'Aragonais, même après le secours qu'il reçut: «Je vous -certiffie par ma foy que c'est grand'pitié de les veoir, tant sont -deffaiz et à pié la plupart. Vous êtes bien en voye d'avoir Roy, Reyne -et filz sur les bras, se vous n'y donnez bon remède.» Lettre de -Garguesalle au Roy de France. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 15 -nov. 1462._--Voir sur tout ceci Zurita. Anales de la Corona d'Aragon, -XVII, 30 et seq.] - -L'Aragonais ne désespérait pas de duper Louis XI, d'avoir le secours -sans remettre le gage. Mais le roi, qui connaissait son homme, ne fit -rien sans être nanti. «Maréchal, écrit-il, avant tout, requérez au roi -d'Aragon Perpignan et Collioures; s'il les refuse, allez les -prendre[354].» - -[Note 354: Il ajoute: Je voudrois qu'il m'eust cousté dix mille escus, -et que j'eusse la possession des deux chasteaux et le roy d'Arragon -eust fait son appointement et tous fussiez par deça sains et sauves.» -_Bibl. royale, mss. Legrand, c. I_ (_14 août 1462_.)] - -Ainsi se fit l'affaire de Roussillon. Elle était assurée et le roi -revenu dans le nord, quand s'ébranla enfin la fameuse flotte anglaise. -Cette flotte avait attendu qu'il eût loisir de s'occuper d'elle. Des -falaises, il la vit passer, lui fit la conduite par terre, en -Normandie et jusqu'en Poitou. Tout le long de la côte, les villes -étaient garnies, gardées, tout le monde armé. Les Anglais, voyant ce -bel ordre, crurent prudent de rester en mer[355]. Seulement Warwick, -pour qu'il ne fût pas dit qu'il n'eût rien fait, fit une petite -descente à côté de Brest. De tout cet orage qui devait écraser Louis -XI, ce qui tomba, tomba sur le duc de Bretagne; les Bretons en -restèrent furieux contre les Anglais. - -[Note 355: Pas un mot dans Lingard, ni dans Turner.] - -Une lettre que le roi écrit vers cette époque, après sa capture du -Roussillon, respire la joie sauvage du chasseur. Pas un mot de -Warwick, qui apparemment l'inquiétait peu: «Je m'en vais bien bagué, -dit-il, je n'ai pas perdu mon estoc; je pique des deux; il faut que je -me récompense de la peine que j'ai eue, que je fasse bonne chère!... -La reine d'Angleterre est arrivée[356]...» - -[Note 356: Il écrit à l'amiral: «... Que, incontinent mes lettres -reçues, vous en veniez à Amboise, là où vous me trouverez. Car je m'en -vais délibéré de faire bonne chère et de me récompenser de la payne -que j'ay eu tout cest yver en ce pays... La Royne d'Angleterre est -arrivée... Je vous prie que vous faciez diligence, pour adviser ce que -j'aye à faire... Je m'en vais mardi, et picqueré bien. Se vous avez -rien de beau à mectre en foire, se le déployez; car je vous asseure -que je m'en voys bien bagué... Je me semble que je n'ay pas perdu mon -estoc.» _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 1462._] - -La _bonne chère_, c'eût été de reprendre Calais, de le reprendre au -moins par mains anglaises, au nom d'Henri VI et de Marguerite. La -triste reine d'Angleterre, malade de honte et de vengeance, depuis sa -grande défaite, suivait partout le roi, à Bordeaux, à Chinon, mendiant -un secours. Elle n'avait rien à attendre de son père ni de son frère, -qui, à ce moment, perdaient l'Italie. Louis XI le savait bien et n'en -faisait que mieux la sourde oreille: il la laissait languir[357]... -Qu'avait-elle à donner? rien que l'honneur et l'espérance. Elle promit -pour quelque argent que, si jamais elle reprenait Calais, elle en -nommerait capitaine un Anglo-Gascon qui était au roi[358], et qui, à -défaut de payement, remettrait le gage au prêteur. Nul doute qu'en -signant ce contrat de Shylock, cette dernière folie de joueur, elle -n'ait senti qu'elle mettait contre elle ses amis, comme sa conscience, -qu'elle périssait, et, qui pis est, méritait de périr. - -[Note 357: «J'ay appris de vous, monsieur, qu'il faut manger les -viandes lorsqu'elles sont mortifiées, et profiter sur les hommes, -quand ils sont attendris par leurs misères.» D'Aubigné, Confession de -Sancy.] - -[Note 358: Cet Anglo-Gascon était Jean de Foix, comte de Candale, que -Louis XI venait d'acheter. Nos Archives du royaume possèdent l'acte: -«Nos Margareta, regina... fatemur nos recepisse... vigenti milia -libras... ad quorum solutionem... obligamus villam et castrum -Calesie... Quam cito rex Angliæ recuperaverit antedictam villam... -constituet ibi prædilectum fratrem nostrum comitem Pembrochie, vel -dilectum consanguineum nostrum, _Johannem de Foix, comitem de Kendale_ -in capitaneum, qui jurabit et promittet tradere antedictam villam in -manus... cognati nostri Francie infra annum.» Jun. 23, 1462. _Archives -du royaume, Trésor des Chartes, J. 648, 2._] - -Tout en tirant de Marguerite ce gage contre les Anglais, le roi ne -voulait pas se fâcher avec l'Angleterre, avec son bon ami Warwick. Il -ne donnait rien à Marguerite, il prêtait. Et combien? Vingt mille -livres, une aumône, du neveu à la tante; il est vrai qu'il lui fit -donner soixante mille écus par la Bretagne. Il ne lui donnait pas un -soldat; qu'elle en levât si elle voulait. Par qui en levait-elle? Par -un homme qui passait pour l'ennemi du roi, par M. de Brézé, naguère -grand sénéchal de Normandie, qui sortait à peine de prison. Sans -mission et comme aventurier, il menait en Écosse les nobles et les -marins normands; c'était une affaire normande, écossaise, à peine -française; si Brézé voulait se faire tuer là-bas, le roi s'en lavait -les mains[359]. - -[Note 359: Chastellain y est pris; il croit que le roi «l'envoyait -ainsi que Peleus Jason en Colcos, pour en estre quitte.»] - -Française ou non, l'affaire venait à point pour la France. Tandis que -l'Angleterre en masse se tournait vers le nord, tandis que cette -désespérée Marguerite se faisait tuer ou pendre, le roi prenait -Calais. Il intimidait les Anglais de la garnison sans espoir de -secours; il leur montrait la signature de Marguerite, lui offrait un -prétexte _légal_ (ce qui est grave dans toute affaire anglaise); il -mettait surtout en avant et jetait dans la place son Anglo-Gascon, qui -était un des leurs, et qui, d'amitié ou de force, se serait fait leur -capitaine, ou pour Louis XI, ou pour Henri VI. - -À tout cela il manquait une chose. C'était que Louis XI disposât de -quelques vaisseaux de Hollande pour fermer Calais, comme Charles VII -en avait eu pour fermer Bordeaux. Il en demanda au duc de Bourgogne, -qui ne voulut pas se brouiller avec la maison d'York, et refusa net. -Tout fut manqué. Non-seulement le roi n'eut point Calais, mais, de -l'avoir espéré seulement, d'avoir cru que Warwick, alors capitaine de -cette place pour la maison d'York, la laisserait surprendre, cela dut -compromettre l'équivoque personnage, déjà suspect depuis sa promenade -maritime[360]. Il l'était d'ailleurs par les siens, par son frère et -son oncle[361], deux évêques, dont l'un avait des relations avec -Brézé. Warwick ne pouvait se laver qu'en faisant la guerre, et une -guerre heureuse. Il y réussit par ses moyens ordinaires[362]. Brézé, -ayant perdu partie de ses vaisseaux, brûlé les autres, s'était jeté -dans une place et attendait le secours de Douglas et de Somerset. -Warwick les pratiqua habilement[363]. Il acheta Douglas. Il gagna -(pour cela il ne fallait pas moins qu'un miracle du diable) Lancastre -même contre Lancastre, je veux dire Somerset, qui était de cette -branche, qui avait intérêt à la défendre, puisque par elle il avait -droit au trône. Il l'amena à combattre son droit, son honneur, le -drapeau qu'il tenait depuis quarante ans. Puis le misérable changea -encore, et on lui coupa la tête. - -[Note 360: Édouard IV semble marquer sa défiance à l'égard de Warwick -en créant, à son retour, un grand amiral d'Angleterre. (Rymer, 30 -juillet 1462.)] - -[Note 361: Ce bon évêque voulant travailler, disait-il, à la -canonisation de saint Osmond, avait obtenu un passeport pour venir en -Normandie chercher des renseignements sur la naissance et la vie du -bienheureux. - -Il rencontra à point un nommé Doucereau, le secrétaire intime de M. de -Brézé, et son agent en Angleterre, qui avait été pris à la bataille de -Northampton, était resté quelque temps prisonnier, et revenait par -Calais. L'évêque, lui ayant fait jurer le secret sur l'Évangile, lui -dit que les Anglais ne se fiaient pas au duc de Bourgogne, qu'ils -aimeraient mieux l'alliance du roi, etc. (Rapport de Doucereau, cité -par _Legrand_).] - -[Note 362: Rien de plus héroïque que cette campagne, à en croire la -lettre qu'écrit l'ami d'Édouard, lords Hastings, à M. de Lannoy (l'un -des Croy); cette lettre est pleine de légèreté et de vanterie; c'est -bien le Hastings de Shakespeare. Marguerite, dit-il, est venue avec -toute l'Écosse, et il a suffi du comte de Warwick «avec les marchiers -seulement... Le roi d'Écosse s'en est enfui, et laditte Marguerite, -sans targier, outre la mer, avec son capitaine, sire Piers de Brézé... -N'est pas effrayé mon souverain seigneur, ce pendant estant en ses -départs et esbatements en la chasse, sans aucuns doubte ou -effrayement...» Depuis, Montaigu, le frère de Warwick, est entré en -Écosse, «et a fait la plus grande journée sur eulx que ne fut oye -estre faite de plusieurs ans passés, ainsi que je me doubte qu'ilz ne -s'en repentent, et jusqu'au jour du Jugement.» _Bibl. royale, mss. -Legrand, Preuves, c. II, 7 août 1463._] - -[Note 363: Sur l'opposition des deux grands chefs de clans, Douglas -tout-puissant dans le midi, le Lord des îles dans le nord, le premier -lié avec Lancastre, l'autre avec York. V. Pinkerton, vol. I, p. 246; -lire aussi les _Instructions à messire Guillaume de Menypeny de ce -qu'il a à dire à très-haut, très-puissant chrétien prince, le Roy de -France, de par l'évesque de Saint-Andrieu en Écosse._ L'évêque dit -lui-même qu'il fit les fiançailles du fils d'Henri VI et de la fille -du roi d'Écosse: «Quasi contre la volonté de tous les grands seigneurs -du royaume, lesquels disoient que pour complaire au Roy de France, -j'estois taillé de mettre le royaume d'Écosse en perdition... Le roy -Henry désiroit, pour la seureté de sa personne, venir en ma place de -Saint-Andry, là où il fust bien recueilli, selon ma petite -puissance..., et tout ce luy feis pour l'honneur dudit très-chrestien -Roy de France... lequel m'avoit sur ce très-gracieusement écrit et -requis, et si, savoye bien que ledit roy Henry n'avoit de quoy me -récompenser... Et après toutes ces choses, nous avons entendu comme -ledit très-chrestien Roy de France avoit prins abstinence de guerre -avec ledit roy Édouard, sans que ledit royaume y fust compris. -_Bibliothèque royale, mss. Baluze_, nº 475.] - -Les affaires du roi de France allaient mal. Il avait provoqué -l'Angleterre, manqué Calais. Ses plus faibles ennemis s'enhardissaient, -jusqu'au roi d'Aragon. Le Roussillon se refit espagnol. Il fallut que le -roi y courût en personne: il reprit Perpignan[364], intimida -l'Aragonais, qui envoya vite faire des soumissions. Louis XI menaçait de -régler l'Espagne à ses dépens, de concert avec la Castille; il parlait -d'occuper la Navarre[365]. Il avait acheté, homme à homme, tout le -conseil du roi de Castille, Henri l'_Impuissant_. Ils le lui amenèrent -jusqu'en France, de ce côté de la Bidassoa. Ce fut un étrange spectacle. -De toute la plaine on vit sur une éminence les deux rois, l'Impuissant, -dans un faste incroyable, entouré des grandesses, de sa brillante et -barbare garde moresque; et à côté, houssé de sa cape grise, siégeait le -roi de France, partageant les royaumes (23 avril 1463). - -[Note 364: Le roi se fit envoyer les habitants suspects d'avoir -commencé la révolte. Il écrit: «Vous pourrez adviser ceux de qui vous -avez suspection, et incontinent me les envoyer sous ombre de se venir -excuser... et aussi bien de chiefs de peuple que seroient gens de -mestier; n'ayez point de honte d'envoyer devers moy soit paillars ou -autres, sous couleur de se venir excuser.» _Bibl. royale, mss. -Legrand, Preuves_, c. II, 1463.] - -[Note 365: «... Leur dira qu'ils essayent que le roi d'Aragon soit -content qu'ils se viennent _loger en Navarre_... Si ce n'estoit trop -le dommage du roy d'Aragon, tâcheront de s'y venir loger.» _Mémoire -pour MM. les comtes de Foix, de Comminges, sénéchal de Poitou, de -Monglat et autres chefs de guerre, estant en Aragon de par le roy. -Bibl. royale, ibidem,_ c. I, 1463 (janvier?).] - -Les envoyés d'Angleterre, de Milan et de Bourgogne, attendaient -curieusement, pour voir comment il se tirerait de cet imbroglio -d'Espagne. Il s'en tira par un partage. C'était par un partage qu'il -eût voulu finir l'affaire de Naples[366], qu'il avait fini celle de -Catalogne, en détachant le Roussillon. Cette fois il coupait la -Navarre, en donnait part à la Castille. La Navarre cria d'être coupée; -l'Aragon cria ne n'avoir pas tout; combien plus le comte de Foix, qui -avait si bien travaillé pour le roi dans l'affaire du Roussillon! Ce -Roussillon, Louis XI, au grand étonnement de tout le monde, parut n'y -pas tenir; il le donna au comte de Foix. Il le lui donna par écrit, -s'entend, lui laissant, pour l'amuser, la jouissance d'un beau morceau -de Languedoc[367]. - -[Note 366: Il avait proposé une sorte de partage du royaume de Naples -entre la maison d'Anjou, le neveu du pape et le fils naturel -d'Alphonse. Cette combinaison effraya le duc de Milan, qui s'unit au -pape, et tous deux, en vrais Italiens, appuyèrent le candidat qui -semblait le moins dangereux, le fils naturel. Ce fait curieux n'est, -je crois, que dans Legrand; mais ordinairement il parle d'après les -actes. _Ibidem, Histoire, livre IV_, p. 52. - -Rien ne fait mieux comprendre la situation de l'Italie à cette époque -que les Commentaires de Pie II. Voir surtout le passage où le pape -explique si bien à Côme de Médicis pourquoi Florence aurait tort -d'aider les Français contre Ferdinand le Bâtard, bien moins dangereux -pour l'indépendance italienne. Côme, vieux, goutteux, égoïste, se -résigne volontiers à l'inaction, et finit par demander le chapeau de -cardinal pour son neveu. Gobellini Commentarii, lib. IV, p. 96.] - -[Note 367: Le roi engage Carcassonne au comte de Foix, jusqu'à ce -qu'il l'ait mis en possession du Roussillon. _Archives, registre, 199, -23 mai 1463._] - -Il était dans un moment de générosité admirable. Il donna au Dauphiné -exemption des règlements sur la chasse; à Toulouse incendiée exemption -de tailles pour cent années[368]. En passant à Bordeaux, il fit grâce -de la mort à Dammartin, qui vint se jeter à ses genoux[369]. Ce qui -surprit bien plus, c'est qu'il fit à un ennemi, à celui qui chassait -d'Italie la maison d'Anjou, à celui qui détenait le patrimoine des -Visconti contre la maison d'Orléans, il fit, dis-je, à Sforza, cadeau -de Savone et de Gênes[370]; lui permettant en outre de racheter Asti -au vieux Charles d'Orléans, fils de Valentine. C'était se fermer -l'Italie, en même temps qu'il semblait se fermer l'Espagne. Tout cela -de sa tête, sans consulter personne. Ses conseillers étaient -désespérés. - -[Note 368: D. Vaissette.] - -[Note 369: «Voulez-vous justice ou grâce? dit le roi à son -ennemi.--Justice.--Eh bien! je vous bannis, et vous donne 1,500 écus -d'or pour aller en Allemagne.» Dammartin venait d'être condamné à mort -par le Parlement; ce qu'il avait acquis ou volé fut en partie rendu -aux héritiers de sa victime, Jacques Coeur, en partie volé par son -juge et commissaire, Charles de Melun. (Bonamy.) L'ancien _écorcheur_, -qui était un homme ferme, ne se tint pas pour battu, il ne laissa pas -le champ libre à ses ennemis. Au lieu de se rendre en Allemagne, il -vint se remettre en prison, et il attendit.] - -[Note 370: Un agent de Sforza s'était avancé jusqu'à Vienne en -Dauphiné et attendait les nouvelles d'Espagne. Il lui écrit le 10 mai -que le roi de Castille a quitté assez brusquement le roi de France, -que tout n'est pourtant pas rompu; que Louis XI, malgré les affaires -de Naples, n'est pas éloigné de traiter avec le duc de Milan, et même -de lui céder Savone; que le duc doit au plus vite désavouer toute -relation avec Philippe de Savoie, et se faire appuyer du maréchal de -Bourgogne auprès du roi. 1463, 10 mai. Le 28, Sforza suit ce conseil. -Le 21 novembre, il prie le duc de Bourgogne et Croy de l'aider auprès -du roi pour l'affaire d'Asti; le 21 et le 23, il écrit au roi même -que, lui ayant tant d'obligations pour Gênes et Savone, il donnera au -duc d'Orléans deux cent mille ducats pour Asti; mais il lui faut du -temps pour payer. Le 22 décembre, l'ambassadeur de Sforza lui fait -savoir qu'il a reçu hier du roi l'investiture de Gênes et de Savone. -_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves_, c. II.] - -Et rien pourtant n'était plus raisonnable. - -Une crise allait éclater dans le nord; l'Angleterre, la Bourgogne et -la Bretagne[371] semblaient près de s'unir. Le roi devait tourner le -dos au midi: seulement, aux Pyrénées, tenir le Roussillon; aux Alpes, -s'assurer de la Savoie, qu'il pratiquait de longue date, obtenir que -le duc de Milan ne s'en mêlerait point. Sforza, s'avouant son vassal -pour Gênes et Savone, allait lui prêter ses excellents cavaliers -lombards. Le roi avait besoin de l'amitié du tyran italien, dans un -moment où il fallait peut-être qu'il pérît lui-même ou devînt tyran. - -[Note 371: C'est le rapport et la créance de messire Guillaume de -Menypeny: «Les ambassadeurs d'Écosse ont rapporté que le duc de -Bretagne requiéroit (les Anglois), qu'ils lui voulsissent aider de six -mille archiers, en cas que le Roy lui feroit guerre, et aussi offroit -le duc de Bretagne au roi Édouard, que quand il voudroit venir en -France et y amener armée, il lui donneroit passaige et entrée par -toutes ses terres pour ce faire... Et à la parfin, _les Anglois ont -accordé audit duc de Bretagne trois mille archiers_... dont le sieur -de Montaigu devoit avoir la charge de mille archiers, James Douglas de -mille... Le sieur de Montaigu a refusé... pour ce que le comte de -_Warwick, son frère, ne veut pas_ qu'il se désempare du royaume -d'Angleterre, s'il ne voit les choses... (lacune).» Il ajoute ce bruit -absurde, que Louis XI, mécontent des Écossais, disait qu'il aiderait -les Anglais à les soumettre. _Bibl. royale, mss. Baluze_, nº 475.] - -Il prit ainsi son parti vivement, contre l'avis de tout le monde. -Cette résolution hardie, cette générosité habile, si différente de la -petite politique chicaneuse du temps[372], lui donna une grande force; -il pesa d'autant plus au nord. Il emporta d'emblée son affaire -capitale, le rachat de la Somme. - -[Note 372: Elle fut admirée de Sforza. Son remercîment, tout -emphatique qu'il est et quelque intéressée qu'y soit la flatterie, ne -laisse pas d'avoir un côté sérieux. Le froid et ferme esprit, italien -pourtant, et, comme tel, artiste en politique, dut prendre plaisir à -voir une politique si nouvelle: «Animi magnitudine, sapientia, -justitia, felicitate et mente prope coelesti...» _Archives, Trésor des -chartes_, J. 496.] - - - - -CHAPITRE II - -LOUIS XI--SA RÉVOLUTION - -1462-1464 - - -Depuis longtemps, il suivait l'affaire de la Somme avec une ardente -passion, si ardente qu'elle se nuisait et manquait son but. Il -caressait, tourmentait le vieux duc, pressait les Croy. Si le vieil -homme, d'asthme ou de goutte, leur mourait dans les mains, tout était -fini. On le crut un moment, quand le duc revenu de Paris, las de -fêtes, de repas et de faire le jeune homme, tomba tout d'un coup et -se mit au lit[373]. Son excellente femme sortait du béguinage où elle -vivait, pour soigner son mari; le fils accourut pour soigner son père. -Ils le soignèrent si bien, que s'il ne se fût remis, les Croy -périssaient, et les affaires du roi devenaient fort malades. - -[Note 373: Le duc tomba malade au plus tard en janvier (1462). Le 11 -mars, le conseil de ville de Mons nomme une députation pour aller le -complimenter sur son rétablissement. Note de Gachard sur Barante, t. -II, p. 195 de l'édition belge, d'après les _Archives de Mons, deuxième -registre aux résolutions du conseil de ville_.--Cependant, selon Du -Clercq: «Il fut _plus de demi an_ ains qu'il feut guéry; et se tint -tousdis la duchesse avec luy; et _la laissa ledict duc gouverner_ -avecque sondit fils; et par ainsy ladicte duchesse laissa son -hermitage.» Jacques Du Clercq, liv, IV, c. XL.] - -Le duc avait beaucoup à faire entre son fils et Louis XI, deux tyrans. -Le roi, mécontent pour Calais, impatient pour la Somme, le vexait, le -rendait misérable, réveillant toutes les vieilles querelles de -salines, de juridiction[374]. Par cette imprudente âpreté, il -compromettait ainsi ses amis de Flandre, comme il avait fait de ceux -d'Angleterre. L'un des Croy vint à Paris se plaindre, et parla -durement, comme peut faire un homme indispensable[375]. Le roi eut le -bon esprit de bien recevoir la leçon; il se mit à l'amende, cédant au -duc le peu qu'il avait dans le Luxembourg; au duc toutefois moins -qu'aux Croy, lesquels occupèrent les places par eux ou par des gens à -eux. - -[Note 374: Il lui fit une sorte de petite guerre sur toutes ses -frontières. Du côté de la comté, il défendit qu'on achetât du sel à -ses salines. En Bourgogne, il poussa âprement contre lui la vieille -chicane des juridictions, lui volant ses sujets, comme _bourgeois -royaux_. Au Nord, il fit crier des ordonnances royales dans les pays -cédés au duc. Le président de Bourgogne vint se plaindre au Parlement, -on lui rit au nez; il insista, on le jeta en prison; le pauvre homme y -serait resté, si les Bourguignons n'eussent enlevé un lieutenant du -bailli de Sens; il sortit de prison, mais malade, et il en mourut. -Voir sur ces brutalités de Louis XI les lamentations des Bourguignons, -Chastellain, Du Clercq, etc.] - -[Note 375: «Et sy disoit-on que le roy Loys de prime face dict au -seigneur de Chimay...: «Quel homme est-ce le duc de Bourgoingne? -est-il aultre ou d'aultre nature et métail que les autres princes et -seigneurs du royaulme d'environ?» À quoi ledict seigneur de Chimay lui -répondit... que oui, et que le duc estoit d'aultre métail..., car il -l'avoit gardé, porté et soustenu contre la vollonté du roy Charles, -son père, et touts ceux du royaulme... Prestement que le Roy ouyt ces -paroles, sy se partit sans mot dire et rentra dans sa chambre.» Du -Clercq.] - -Ce qui les rendait si forts près du vieux maître, c'est qu'il avait -peur de retomber sous le gouvernement de ses gardes-malades, de son -fils et de sa femme; celle-ci, une sainte sans doute, mais avec toute -sa dévotion et son béguinage, la mère du Téméraire, la fille des -violents, bâtards de Portugal ou cadets de Lancastre[376]. La mère et -le fils prirent le moment où le malade, à peine rétabli, n'avait pas -la tête bien forte, pour le faire consentir à la mort d'un valet de -chambre favori[377], qu'ils prétendaient vouloir empoisonner le fils. -Ceci n'était qu'un commencement. Le valet tué, on allait essayer -davantage; on accusa bientôt le comte d'Étampes. Les Croy voyaient -venir leur tour. Heureusement pour eux, leur ennemi alla trop vite; on -prit le secrétaire du comte de Charolais qui courait la Hollande, et, -profitant de la haine hollandaise contre les favoris wallons[378], -engageait doucement les villes à prendre le fils pour seigneur du -vivant du père[379]. - -[Note 376: Fille de Jean le Bâtard, roi de Portugal, et de Philippe de -Lancastre. Voyez notre sixième volume, livre XII, ch. I, et celui-ci, -plus bas.] - -[Note 377: C'était un valet, serf d'origine, grossier, et qui, sans -doute par sa grossièreté même, délassait le duc de la fadeur des -cours. Le comte de Charolais vint se jeter aux pieds de son père, le -pria de sauver son fils unique que ce valet voulait empoisonner. Il -lui arracha ainsi son consentement à la mort du pauvre diable, et fit -exécuter en même temps (chose étrange) celui qui l'avait dénoncé. Voir -le récit de Chastellain, récit violent, âcre, horriblement passionné -contre le parvenu.] - -[Note 378: La rivalité normande et bretonne indisposait de longue date -les Hollandais et Flamands de la côte contre la France, et par suite -contre le gouvernement des favoris français. Voir dans les _mss. -Legrand_, _la Response faicte aux ambaxeurs de M. de Bourgoingne, -juillet 1450_.] - -[Note 379: Philippe le Bon témoigna son mécontentement en transférant -à Bruxelles la chambre des comptes de la Haye. _Archives générales de -Belgique; Brabant, nº 3, folio 155, lettres du 24 mai et 22 juin -1463._] - -Mais on connaissait trop d'avance ce que serait le nouveau maître pour -laisser aisément l'ancien. Le peuple, dès qu'il le sut malade, montra -une extrême frayeur. Dans certaines villes, la nouvelle étant arrivée -la nuit, tout le monde se releva; on courut aux églises, on exposa les -reliques; beaucoup pleuraient. Cela faisait assez entendre ce qu'on -pensait du successeur. Quand le bon homme un peu remis fut montré en -public, conduit de ville en ville, une joie folle éclata; on fit des -feux, comme à la Saint-Jean, des danses. Il fallait se hâter de danser -et de rire; un autre allait venir, rude et sombre, sous lequel on ne -rirait guère. Le malade, ayant perdu ses cheveux, avait exprimé la -fantaisie bizarre de ne plus voir que des têtes tondues; à l'instant -chacun se fit tondre; on se serait vieilli volontiers pour le -rajeunir. C'est que celui-ci était l'homme du bon temps qui s'en -allait, l'homme des fêtes et des galas passés; en voyant ce bon vieux -mannequin de kermesse[380] qu'on promenait encore, et qui bientôt ne -paraîtrait plus, on croyait voir la paix elle-même, souriante et -mourante, la paix des anciens jours. - -[Note 380: Est-il nécessaire de rappeler la tendresse des Flamands -pour leurs poupées municipales, leurs géants d'osier, leurs -mannekenpiss, etc.?] - -Que de choses pendaient à ce fil usé! La vie des Croy d'abord. Ils le -savaient. Sûrs de ne pas vivre plus que le vieillard, ils suivaient -leur chance en désespérés, jouaient serré, à mort, contre l'héritier. -Ils ne s'amusaient plus à prendre de l'argent; ils prenaient des armes -pour se défendre, des places où se réfugier. Leur péril les forçait -d'augmenter leur péril, de devenir coupables; ils périssaient s'ils -restaient loyaux sujets du duc; mais s'ils devenaient ducs eux-mêmes? -S'ils défaisaient à leur profit la maison qui les avait faits?... -Certainement le démembrement des Pays-Bas, une petite royauté wallonne -qui, sous la sauve-garde du roi, se serait étendue le long des -Marches, laissant la Hollande aux Anglais[381], la Picardie et -l'Artois aux Français, c'eût été chose agréable à tous. Ce qui est -sûr, c'est que les Croy l'avaient déjà presque, cette royauté; ils -occupaient toutes les Marches, l'allemande, le Luxembourg, l'anglaise, -Boulogne et Guines, la française enfin sur la Somme. Leur centre, le -Hainaut, la grosse province aux douze pairs, était tout à fait dans -leurs mains; à Valenciennes, ils se faisaient donner le vin royal et -seigneurial. - -[Note 381: «Voix couroit par toutes terres que le duc, en ordonnant de -son voyage que faire debvoit en Turquie, devoit lessier les pays et -seignories de dechà la mer en la main du Roy et en la gouvernance du -seigneur de Cymay dessoubs ly, et les pays de Hollande et Zellande en -la main du roy Éduard d'Angleterre.» Chastellain, c. LXXIX, p. 295.] - -Presque tout cela leur était venu en deux ans, coup sur coup; le roi y -avait poussé violemment[382]; sous son souffle invisible, ils -avançaient sans respirer; c'était comme un ouragan de bonne fortune. -Volant plutôt qu'ils ne marchaient, ils se trouvèrent un matin sur le -précipice où il fallait sauter, sinon s'appuyer, tout autre appui -manquant, sur la froide main de Louis XI. - -[Note 382: En 1461, il leur donne Guisnes; en 1462, il leur livre ce -qu'il a dans le Luxembourg; en 1463, il ajoute à Guisnes, Ardre, -Angle, et ce que le comte de Guisnes avait sur Saint-Omer, etc. Dans -la même année (mai 1463), il leur donne encore Bar-sur-Aube.» -_Archives du royaume, J. Registres 193-199, et Mémoriaux de la Chambre -des comptes, III, 91._] - -À quel prix? Cette main ne faisait rien gratis. Il fallait d'abord -qu'ils se déclarassent, demandant protection du roi et s'avouant de -lui. Ce pas fait, tout retour impossible, il exigeait d'eux les villes -de la Somme. Comme ils faisaient encore les difficiles et les -vertueux, le roi sut lever leurs scrupules. Il profita du -mécontentement qu'excitaient les nouveaux impôts. L'Artois était -inquiet de ce qu'on avait demandé à ses états de voter les tailles -pour dix ans[383]. Les villes de la Somme, jusque-là ménagées, -caressées, habituées à ne donner presque rien, s'étonnaient fort qu'on -leur parlât d'argent[384]. La colérique et formidable Gand, sans doute -bien travaillée en dessous, ne voulait plus payer et prenait les -armes[385]. Le roi avait trouvé moyen de gagner (pour un temps) le -principal capitaine et seigneur des Marches picardes, le mortel ennemi -des Croy, le comte de Saint-Pol. Ce fut lui qu'il leur détacha, pour -les terrifier, en leur dénonçant que le roi se portait pour arbitre, -pour juge, entre le duc et Gand. - -[Note 383: «Il requéroit au pays d'Artois, _dix ans durant_, chacun an -deux tailles, avec l'aide ordinaire qu'on prendroit pour la gabelle du -sel... Laquelle requestre ne luy feut point accordée, mais on luy -accorda lever seulement deux aydes pour ledict an, desquels le comte -de Charollois auroy demy ayde pour luy et à son prouffit.» Du Clercq, -liv. IV, c. XLIV.] - -[Note 384: «Ledit de Reliac m'a dit qu'on lui a dit que M. de -Bourgogne a remis les impositions et quatrième es païs qu'il tient en -gaige qui sont de vostre couronne.» _Lettre de Vauveau au Roi, 31 -octobre, Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. I.] - -[Note 385: Les chroniqueurs n'en font pas mention, mais la chose est -constatée par celui même qui avait le plus d'intérêt à la savoir, et -qui probablement l'avait préparée, je veux dire par Louis XI. D'après -ses instructions, le comte de Saint-Pol et autres commissaires chargés -du rachat des places de la Somme: «Se transporteront à Gand... et leur -exposeront comment le Roy a été adverty des questions et débats -d'entre M. de Bourgoingne et lesdits de Gand, et comment ils se sont -_mis en armes_ les uns contre les autres, et que jà y a eu de grandes -_invasions et voyes de fait_... Et si M. de B. mettoit du tout en -rompture et difficulté le fait de restitution des terres de Picardie, -ou si M. de B. ne vouloit entendre à la pacification de luy et desdits -de Gand, pourront aller par devers lesdits de Gand et leur présenter -des lettres closes du Roy, et leur signifier que le Roy a toujours -esté et est prest de leur faire et administrer bonne raison et -justice.» _Instruction du Roy, Bibl. royale, mss. Du Puy, 762._] - -Les Croy perdirent coeur entre ces deux dangers; leur ami Louis XI, -leur ennemi le comte de Charolais, agissaient à la fois contre eux. -Celui-ci, au moment même, commençait un affreux procès de sorcellerie -contre son cousin, Jean de Nevers. La terreur gagnait; évidemment le -violent jeune homme voulait le sang de ses ennemis; s'il demandait la -mort d'un prince du sang, son parent, les pauvres Croy avaient bien -sujet d'avoir peur. - -Livrés au roi par cette peur, bridés par lui et sous l'éperon, ils -allèrent en avant. Ils tâchèrent de faire croire au duc qu'il était de -son intérêt de perdre le plus beau de son bien, de laisser le roi -reprendre la Somme. Il n'en crut rien, et il y consentit, à la longue, -vaincu d'ennui, d'obsession; il signa, on lui mena la main. Encore, -s'il signa, c'est qu'il espérait que l'affaire tramerait, que l'argent -ne pourrait venir. Il ne fallait pas moins de quatre cent mille écus; -où trouver tant d'argent? - -Louis XI en trouva ou en fit. Il courut, mendia par les villes, mendia -en roi, mettant hardiment la main aux bourses. Les uns s'exécutèrent -de bonne grâce; Tournai, à elle seule, donna vingt mille écus. -D'autres, comme Paris, se firent tirer l'oreille; les bourgeois -avaient tous des raisons de ne pas payer, tous avaient privilége. Mais -le roi ne voulait rien entendre. Il ordonna à ses trésoriers de -trouver l'argent, disant que, sur une telle affaire, on prêterait sans -difficulté; s'il manquait quelque chose, il lui semblait qu'on dût le -trouver _en un pas d'âne_[386]... Ce pas, c'était d'aller à -Notre-Dame, d'en fouiller les caveaux, d'en tirer les dépôts de -confiance que l'on faisait au Parlement et qu'il déposait lui-même -sous l'autel à côté des morts[387]. - -[Note 386: Étienne Chevalier, chargé du paiement, écrit au trésorier: -«Il a despêché M. l'admiral et moy tant légièrement et à si petite -délibération que à grand'peine avons-nous eu loisir de prendre nos -housseaulx, et m'a dit que puisqu'il y a bon fonds, il scet bien que -ne lui faudriez point et que vous luy presteriez ce que vous aurez, et -aussy que nous trouverons des gens à Paris qui nous presteront. Et, -pour abréger, c'est tout ce que j'en ai pu tirer de lui, et lui semble -que lesdits 35,000 francs d'une part, et 10,000 d'autre, se doivent -trouver en ung pas d'âne.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Lettre -de Me Estienne Chevalier à M. Bourré, maître des comptes, 19 mai 1463; -Bibl. royale, mss. Gaignières, fol. 92._ - -«Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, aliisque -variis causis apud ædem sacram Parisiensem publice ex ordinatione -justitiæ Curiarum supremarum regni depositam.» _Bibl. royale, mss. -Amelgardi_, lib. XXI, 121-122.] - -[Note 387: Louis XI s'en excuse fort habilement dans sa Commission du -2 novembre (Preuves de Commines, éd. Lenglet Dufresnoy). Il explique -qu'il s'est épuisé pour acquérir le Roussillon, qu'il n'a pu trouver -le premier paiement du rachat des places de la Somme qu'en retenant un -trimestre de la solde des gens de guerre, que, s'ils ne sont payés, -ils vont piller le pays, etc. À vrai dire, il s'agissait de la rançon -de la France.] - -Le premier payement arriva en un moment, à la grande surprise du duc -(12 septembre), le second suivit (8 octobre), chaque fois deux cent -mille écus sonnants et bien comptés. Il n'y avait rien à dire; il ne -restait qu'à recevoir. Le duc s'en prit doucement à ses gouverneurs: -«Croy, Croy, disait-il, on ne peut servir deux maîtres.» Et il -emboursait tristement. - -Les bons amis de Louis XI régnaient en Angleterre, comme aux Pays-Bas: -ici les Croy, là-bas les Warwick. Ceux-ci avaient pris le dessus, sans -doute avec l'appui de l'épiscopat, des propriétaires, de ceux qui ne -voulaient pas payer la guerre plus longtemps. Édouard savait ce qu'il -en avait coûté à la fin aux Lancastre pour n'avoir plus ménagé -l'_Établissement_. Il caressa les évêques, reconnut l'indépendance de -leurs justices[388], et laissa l'évêque d'Exeter, frère de Warwick, -traiter d'une trêve à Hesdin. La trêve ménagée par les Croy, fut -signée entre Édouard et Louis XI par devant le duc de Bourgogne (27 -octobre 1463). - -[Note 388: Rymer, 2 nov. 1462.] - -En signant une trêve, Louis XI commençait une guerre. Rassuré du côté -de l'étranger, il agissait d'autant plus hardiment à l'intérieur, -heurtant la Bretagne après la Bourgogne, et de cette querelle -bretonne, faisant un vaste procès des grands, des nobles, de l'Église, -moins un procès qu'une Révolution. - -La Bretagne, sous forme de duché, et comme telle, classée parmi les -grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale, -si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen âge s'y -compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n'y était pas un -simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation -intime entre le chef et ses hommes, non sans analogie avec le -_cousinage_ fictif des _highlander_ écossais. Dans une relation si -personnelle, nul n'avait rien à voir. Chaque seigneur, tout en rendant -hommage et service, sentait au fond qu'il _tenait_ de Dieu[389]. Le -duc, à plus forte raison, ne croyait _tenir_ de nul autre, il -s'intitulait duc par la grâce de Dieu. Il disait: «Nos pouvoirs -_royaux_ et ducaux[390].» Il le disait d'autant plus hardiment que -l'autre royauté, la grande de France, avait été sauvée, à en croire -les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur (Richemont). Le -duc de Bretagne ayant raffermi la couronne, portait couronne aussi, il -dédaignait le chapeau ducal. Cette majesté bretonne ayant son -parlement de barons, ne souffrait pas l'appel au parlement du roi; -comment pouvait-elle prendre ce que lui soutenait Louis XI, que la -haute justice ducale devait être jugée par les simples baillis royaux -de la Touraine et du Cotentin? - -[Note 389: «Sicut heremita in deserto,» dit admirablement le -Cartulaire de Redon.] - -[Note 390: C'était l'un des principaux griefs du roi. (_Mss. -Legrand._)] - -Cette question de juridiction, de souveraineté, n'était pas simplement -d'honneur ou d'amour propre; c'était une question d'argent. Il -s'agissait de savoir si le duc payerait au roi certains droits que le -vassal, en bonne féodalité, devait au suzerain, l'énorme droit de -rachat, par exemple, dû par ceux qui succédaient en ligne collatérale, -de frère à frère, d'oncle à neveu, et le cas s'était présenté -plusieurs fois dans les derniers temps; cette famille de Bretagne, -comme la plupart des grandes familles d'alors, tendait à s'éteindre; -peu d'enfants, et qui mouraient jeunes. - -Ce n'est pas tout: les évêques de Bretagne, à raison de leur temporel, -siégeaient parmi les barons du pays; étaient-ils vraiment barons, -vassaux du duc et lui devant hommage? Ou bien, comme le roi le -prétendait, les évêques étaient-ils égaux au duc, et relevaient-ils du -roi seul? Dans ce cas, le roi ayant supprimé la Pragmatique et les -élections, aurait conféré les évêchés de Bretagne comme les autres, -donné en Bretagne, comme ailleurs, les bénéfices vacants en régale, -administré dans les vacances, perçu les fruits, etc. Il soutenait -l'évêque de Nantes qui refusait l'hommage au duc. Le duc, sans se -soucier du roi, s'adressait directement au pape pour mettre son évêque -à la raison. - -La plus grande affaire du royaume était sans nul doute celle de -l'Église et des biens d'Église. En supprimant les élections où -dominaient les grands, Louis XI avait cru disposer des nominations -d'accord avec le pape[391]. Mais ce pape, le rusé Silvio (Pie II), -ayant une fois soustrait au roi l'abolition de la Pragmatique, s'était -moqué de lui, réglant tout sans le consulter, donnant ou vendant, -attirant les appels, voulant juger entre le roi et ses sujets, entre -le Parlement et le duc de Bretagne. Le roi, au retour des Pyrénées, -chemin faisant et de halte en halte (24 mai, 19 juin, 30 juin), lança -trois ou quatre ordonnances, autant de coups sur le pape et sur ses -amis. Il y reproduit et sanctionne en quelque sorte du nom royal les -violentes invectives du Parlement contre l'avidité de Rome, contre -l'émigration des plaideurs et demandeurs qui désertent le royaume, -passent les monts par bandes, et portent tout l'argent de France au -grand marché spirituel. Il déclare hardiment que toutes questions de -possessoire en matière ecclésiastique seront réglées par lui-même, par -ses juges; que pour les bénéfices donnés en régale (conféré par le roi -pendant la vacance d'un évêché), on ne plaidera qu'au Parlement, -autant dire devant le roi même. Ainsi le roi prenait, et, si l'on -contestait, le roi jugeait qu'il avait bien pris. - -[Note 391: Louis XI, si l'on en croit les Parlementaires, leur demanda -lui-même des remontrances sur les inconvénients de l'abolition: «En -obéissant... au bon plaisir du Roi, notre Sire, qui... _a mandé_ puis -naguères à sa Cour de Parlement, l'advertir des plaintes et doléances -que raisonnablement on pourroit faire...» Remonstrances faites au roi -Louis XI en 1465 (et non en 1461). Libertez de l'église Gallicane, t. -I, p. 1.] - -Quelque vifs et violents que fussent en tout ceci les actes du roi, -personne ne s'étonnait; on n'y voyait qu'une reprise de la vieille -guerre gallicane contre le pape. Mais au 20 juillet un acte parut qui -surprit tout le monde, un acte qui ne touchait plus le pape ni le duc -de Bourgogne, mais tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques, une foule -de nobles. - -À ce moment, le roi se sentait fort, il avait bien regardé tout -autour, il croyait tenir tous les fils des affaires par Warwick, Croy -et Sforza; il venait de s'assurer des soldats italiens, il pratiquait -les Suisses. - -Ordre aux gens d'Église de donner sous un an déclaration des biens -d'Église[392], «en sorte qu'ils n'empiètent plus sur nos droits -seigneuriaux et ceux de nos vassaux.» Ordre aux vicomtes et receveurs -de percevoir les fruits des fiefs, terres et seigneuries, «qui seront -mis en main du roi, faute d'hommage et droits non payés.» Ces grandes -mesures furent prises par simple arrêt de la Chambre des comptes. -Celle qui regardait les gens d'Église devint une Ordonnance, adressée -(sans doute comme essai) au prévôt de Paris. Quant à l'autre, le roi -envoya dans les provinces des commissaires pour faire recherche de la -noblesse[393], c'est-à-dire apparemment pour soumettre les faux nobles -aux taxes, pour s'enquérir des fiefs qui devaient les droits, pour -s'informer des nouveaux acquêts, des rachats, etc., pour lesquels on -oubliait de payer. - -[Note 392: Ordonnances, XVI, 45; 20 juillet 1463. Selon Amelgard, il -voulait un cadastre exact des biens du clergé, où auraient figuré -jusqu'aux plus petits morceaux de terre: _Minimas vel minutissimas -partes_, avec les titres de propriété, les preuves d'acquisitions, les -rentes qu'on en tirait, etc. _Bibl. royale, mss. Amelgardi, lib. I, c. -XXII, fol. 123._] - -[Note 393: _Ms. Legrand._] - -Cette nouveauté au nom du vieux droit, cette audacieuse inquisition, -produisit d'abord un effet. On crut que celui qui osait de telles -choses était bien fort; les Croy se donnèrent ouvertement à lui, comme -on a vu, et lui livrèrent la Somme; le duc de Savoie se jeta dans ses -bras, les Suisses lui envoyèrent une ambassade, le frère de Warwick -vint traiter avec lui. On crut l'embarrasser en lançant dans la -Catalogne un neveu de la duchesse de Bourgogne, D. Pedro de Portugal, -qui prit le titre de roi et vint tâter le Roussillon[394]; mais rien -ne bougea. - -[Note 394: Ce neveu de la duchesse de Bourgogne se plaignait assez -ridiculement à Louis XI de ce qu'il ne laissait pas entrer en -Roussillon les Bourguignons et Picards que sa tante et son cousin lui -envoyaient. _Bibl. royale, ms. Legrand, Histoire, liv. VII, fol. 5, 17 -février 1464._ Les Catalans, dit-il, voulant se mettre _en -république_, il vaudrait mieux leur donner un roi, etc. _Ibidem, -Preuves, 28 février._] - -Il allait grand train dans sa guerre d'église[395]. D'abord, pour -empêcher l'argent de fuir à Rome, il bannit les collecteurs du pape. -Puis il attaque et met la main sur trois cardinaux, saisit leur -temporel. Justice lucrative. Avec un simple arrêt de son Parlement, un -petit parchemin, il faisait ainsi telle conquête en son propre -royaume, qui valait parfois le revenu d'une province. L'attrait de -cette chasse aux prêtres allait croissant. Du seul cardinal d'Avignon, -un des plus gras bénéficiers, le roi eut les revenus des évêchés de -Carcassonne, d'Usez, de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angeli, je ne sais -combien d'autres. Il ne tint pas au neveu du cardinal[396] que le roi -ne prît Avignon même; le bon neveu donnait avis que son oncle, légat -d'Avignon pour le pape, était vieux, maladif, quasi mourant, qu'à son -agonie on pourrait saisir. - -[Note 395: Peut-être cet esprit inquiet, qui remuait tout, songeait-il -à réformer le clergé, du moins les moines. Dans une occasion, il -reproche grossièrement aux prêtres: «leurs grosses grasses ribauldes.» -Chastellain, c. LXI, p. 190. De 1462, il autorise son cousin et -conseiller, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, à réformer l'ordre de -Cluny. _Archives, registre 199, nº 436, déc. 1462._] - -[Note 396: C'était Jehan de Foix, comte de Candale.--«D'autre part, -Sire, M. le cardinal, mon oncle, est en grant aage et tousjours -maladif, mesmement a esté puis naguères en tel point qu'il a cuidé -morir, et est à présumer qu'il ne vivra guère; je fusse voulentiers -allé par devers luy pour le voir, et m'eust valu plus que je n'ay -gaigné pieça... Je ne scay, Sire, si vous avez jamais pensé d'avoir -Avignon en vostre main, lequel, à mon avis, vous seroit bien séant. Et -qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal, ou par la -main de M. de Foix, ou autrement, quelque homme, de façon qu'il fist -résidence avec luy, ne fauldroit point avoir le palais, incontinent -que ledit M. le cardinal seroit trespassé. Vous y adviserez, Sire, -ainsi que vostre plaisir sera; nonobstant que je parle un peu contre -conscience, attendu que c'est fait qui touche l'Église; mais la grant -affection que j'ay de vous, Sire, me le fait dire.» 31 aoust 1464. -_Lettre de Jehan de Foix au Roy. Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, -c. I._] - -Louis XI se trouvait engagé dans une étrange voie, celle d'un -séquestre universel; il y allait de lui-même sans doute et par l'âpre -instinct du chasseur. Mais quand il eût voulu s'arrêter, il ne -l'aurait pu. Il n'avait pu élargir le duc d'Alençon, l'ami des -Anglais, qu'en s'assurant des places qu'il leur aurait ouvertes. Il -n'avait pu s'aventurer dans la Catalogne qu'en prenant pour sûreté au -comte de Foix une ville forte. Les Armagnacs, à qui il avait fait à -son avénement le don énorme du duché de Nemours, le trahissaient au -bout d'un an; le comte d'Armagnac, sachant que le roi en avait vent, -craignit de sembler craindre, il vint se justifier, jura, selon son -habitude, et, pour mieux se faire croire, offrit ses places: -«J'accepte,» dit le roi. Et il lui prit Lectoure et Saint-Sever. - -Il prenait souvent des gages, souvent des otages. Il aimait les gages -vivants. Jamais ni roi, ni père, n'eut tant d'enfants autour de lui. -Il en avait une petite bande, enfants de princes et de seigneurs, -qu'il élevait, choyait, le bon père de famille, dont il ne pouvait se -passer. Il gardait avec lui l'héritier d'Albret, les enfants -d'Alençon, comme ami de leur père, qu'il avait réhabilité; le petit -comte de Foix, dont il avait fait son beau-frère, et le petit -d'Orléans qui devait être son gendre. Il ne pouvait guère l'être de -longtemps, il naissait; mais le roi avait cru plus sûr de tenir -l'enfant entre ses mains, au moment où il irritait toute sa maison, -livrant son héritage au delà des monts pour s'assurer à lui-même ce -côté-ci des monts, la Savoie. Il aimait cette Savoie de longue date, -comme voisine de Son Dauphiné: il y avait pris femme, il y maria sa -soeur; il tenait près de lui tout ce qu'il y avait de princes ou -princesses de Savoie; il fit enfin venir le vieux duc en personne. Des -princes savoyards, un lui manquait, et le meilleur à prendre, le jeune -et violent Philippe de Bresse, qui, d'abord caressé par lui, avait -tourné au point de chasser de Savoie son père, beau-père de Louis XI. -Il attira l'étourdi à Lyon, et, le mettant sous bonne garde, il le -logea royalement à son château de Loches. - -Au moyen d'une de ces Savoyardes, il comptait faire une belle capture, -rien moins que le nouveau roi d'Angleterre. Ce jeune homme, vieux de -guerres et d'avoir tant tué, voulait vivre à la fin. Il fallait une -femme. Non pas une Anglaise, ennuyeusement belle, mais une femme -aimable qui fit oublier. Une Française eût réussi, une Française de -montagnes, comme sont volontiers celles de Savoie, gracieuse, naïve et -rusée. Une fois pris, enchaîné, muselé, l'Anglais, tout en grondant, -eût été ici, là, partout où le roi et le _Faiseur de Rois_ auraient -voulu le mener. - -À cette Française de Savoie, le parti Bourguignon opposa une Anglaise -de Picardie, du moins dont la mère était Picarde, sortant des -Saint-Pol de la maison de Luxembourg[397]. La chose fut évidemment -préparée, et d'une manière habile; on arrangea un hasard romanesque, -une aventure de chasse où ce rude chasseur d'hommes vint se prendre à -l'aveugle. Entré dans un château pour se rafraîchir, il est reçu par -une jeune dame en deuil qui se jette à genoux avec ses enfants; ils -sont, la dame l'avoue, du parti de Lancastre; le mari a été tué, le -bien confisqué, elle demande grâce pour les orphelins. Cette belle -femme qui pleurait, cette figure touchante de l'Angleterre après la -guerre civile, troubla le vainqueur; ce fut lui qui pria... Néanmoins, -ceci était grave; la dame n'était pas de celles qu'on a sans mariage. -Il fallait rompre la négociation commencée par Warwick, rompre avec -Warwick, avec ce grand parti, avec Londres même; le lord-maire avait -dit: Avant qu'il l'épouse, il en coûtera la vie à dix mille hommes. -Mais dût-il lui en coûter la vie à lui-même, il passa outre, il -épousa. C'était se jeter dans la guerre, dans l'alliance du comte de -Charolais contre Louis XI. Le comte, pour le faire savoir à tous et le -dire bien haut, envoya aux noces l'oncle de la reine, Jacques de -Luxembourg, frère du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, -avec une magnifique troupe de cent chevaliers. - -[Note 397: La mère d'Élisabeth Rivers était fille du comte de -Saint-Pol; elle avait épousé à dix-sept ans le duc de Bedford qui en -avait plus de cinquante. À sa mort, elle s'en dédommagea en épousant, -malgré tous ses parents et amis, un simple chevalier, le beau Rivers, -qui était son _domestique_. V. Du Clercq, liv. V, c. XVIII. Le comte -de Charolais envoya aux noces l'oncle de la reine, frère du comte de -Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, Jacques de Luxembourg. Cet -oncle, qui avait été élevé en Bretagne et qui était capitaine de -Rennes (Chastellain, p. 308), doit avoir été le principal -intermédiaire entre le comte de Charolais, le duc de Bretagne et -l'Angleterre. Les historiens anglais n'ont rien vu de tout ceci.] - -Ainsi, quelque part qu'il se tournât, en Angleterre, en Bretagne, en -Espagne, le roi trouvait toujours devant lui le comte de Charolais. -Que lui servait donc d'avoir les Croy, de gouverner par eux le duc de -Bourgogne? Il voulut faire un grand effort, s'emparer lui-même de -l'esprit du vieux duc, et s'étant rendu maître du père, avec le père -écraser le fils. - -Il ne bougea plus guère de la frontière du Nord, allant, venant, le -long de la Somme, poussant jusqu'à Tournai[398], puis se confiant, -s'en allant tout seul chez le duc en Artois, lui rendant à tout moment -visite, l'attirant par la douce et innocente séduction de la reine, -des princesses et des dames. Elles vinrent surprendre un matin le -bonhomme, réchauffèrent le vieux coeur, l'obligèrent de se montrer -galant, de leur donner des fêtes. Il en fut si aise et si rajeuni -qu'il les retint trois jours de plus que le roi ne le permettait. - -[Note 398: Tournai se montre singulièrement français, en haine des -Flamands et Bourguignons. Trois cents notables en robes blanches -reçoivent le roi, lesquelles robes «chascun fit faire à ses dépens, -sur lesquelles furent faites deux grandes fleurs de lys de soye et de -brodure, l'une sur le lez de devant au costé dextre, et l'autre par -derrière...» _Archives de Tournay, extrait du registre intitulé: -Registre aux Entrées._] - -Charmé d'être désobéi, il prit ce bon moment près de l'oncle, accourut -à Hesdin, l'enveloppa, tournant tout autour, l'éblouissant de sa -mobilité, avec cent jeux de chat ou de renard... À la longue, le -croyant étourdi, fasciné, il se hasarda à parler, il demanda Boulogne. -Puis, la passion l'emportant, il avoua l'envie qu'il aurait d'avoir -Lille... C'était dans une belle forêt; le roi promenait le duc, qui le -laissait causer... Enfin, enhardi par sa patience, il lâcha le grand -mot: «Bel oncle, laissez-moi _mettre à la raison_ beau-frère de -Charolais; qu'il soit en Hollande ou en Frise, par la Pâque-Dieu, je -vous le ferai venir à commandement...» Ici il allait trop loin; le -mauvais coeur avait aveuglé le subtil esprit. Le père se réveilla, et -il eut horreur... Il appela ses gens pour se rassurer, et sans dire -adieu il prit brusquement un autre chemin de la forêt[399]. - -[Note 399: Chastellain embellit probablement la scène. Il suppose que -Louis XI amusait le vieillard maladif du grand voyage d'outre-mer, des -souvenirs du voeu du faisan. Il lui fait dire: «Bel oncle, vous avez -entrepris une haute, glorieuse et sainte chose; Dieu vous la laisse -bien mettre à fin! je suis joyeux, à cause de vous, que l'honneur en -revienne à votre maison. Si j'avois entrepris la même chose, je ne la -ferois que sous confiance de vous, je vous constituerais régent, vous -gouverneriez mon royaume; et que n'en ai-je dix pour vous les confier! -J'espère bien aussi que vous en ferez autant si vous partez; -laissez-moi gouverner vos pays, je vous les garderai comme miens, et -vous en rendrai bon compte.»--À quoi le duc aurait répondu assez -froidement: «Il n'est besoin, monseigneur. Quand il faudra que je m'en -aille, je les recommanderai à Dieu et à la bonne provision que j'y -aurai mise.»] - -Au reste, on ne négligeait rien pour augmenter ses défiances et -l'éloigner de la frontière. On lui assurait que s'il restait à Hesdin, -il y mourrait, les astres le disaient ainsi; le roi, qui le savait, -était là pour guetter sa mort. Son fils lui donnait avis, en bon fils, -de bien prendre garde à lui, le roi voulait s'emparer de sa personne. -Rien de moins vraisemblable; Louis XI apparemment n'avait pas hâte de -détrôner les Croy pour faire succéder Charolais. - -Une chose, à vrai dire, accusait le roi, c'est qu'il venait d'établir -gouverneur entre Seine et Somme, sur cette frontière reprise d'hier, -l'ennemi capital de la maison de Bourgogne, cet homme noir, ce -sorcier, cet _envoûteur_; c'étaient les noms que le comte de Charolais -donnait à son cousin Jean de Nevers, dit le comte d'Étampes, et mieux -dit Jean _sans terre_. - -Jean était né dans un jour de malheur, le jour de la bataille -d'Azincourt, où son père fut tué. Son oncle, Philippe le Bon, se hâta -d'épouser la veuve pour avoir la garde des deux orphelins qui -restaient. Cette garde consista à les frustrer de la succession du -Brabant, en leur assignant une rente qu'ils ne touchèrent point, puis, -à la place de la rente, Étampes, Auxerre, Péronne enfin, qu'on ne leur -donna pas[400]. Ils n'en servirent pas moins leur oncle avec zèle; -l'un lui conquit le Luxembourg, l'autre lui gagna sa bataille de -Gavre. Pour récompense, le comte de Charolais voulait encore, sur leur -pauvre héritage de Nevers et de Rethel, avoir Rethel, fort à sa -convenance. Puis il voulut leur vie, celle de Jean du moins, auquel il -intenta cette horrible accusation de sorcellerie. Il le jeta ainsi, -comme les Croy, dans les bras de Louis XI, qui le mit à son -avant-garde, et qui dès lors, par Nevers, par Rethel, par la Somme, -montra à la maison de Bourgogne, sur toutes ses frontières, un ennemi -acharné. - -[Note 400: Quelquefois le revenu, mais non la possession.] - -Ce n'étaient pas des guerres seulement qu'on avait à attendre de -haines si furieuses, c'étaient des crimes. Il ne tenait pas au comte -de Charolais que les Croy ne fussent tués, Jean de Nevers brûlé. Le -duc de Bretagne essayait de perdre le roi par une atroce calomnie; -dans un pays tout plein encore de l'horreur des guerres anglaises, il -l'accusait d'appeler les Anglais, tandis que lui-même il leur -demandait sous main six mille archers. Pour appuyer les archers par -des bulles, il faisait venir de Rome un nonce du pape qui devait juger -entre le roi et lui; ce juge fut reçu, mais comme prisonnier; expédié -au Parlement pour siéger, mais sur la sellette. Le roi fit arrêter en -même temps, à la prière du duc de Savoie, son fils Philippe qui -l'avait chassé. Il eût bien voulu que le duc de Bourgogne lui fit la -même prière. Mais, à ce moment même, un événement s'était passé qui -rompait tout entre eux. - -Sur la frontière de la Picardie, dans ce pays de désordres, à peine -revenu au roi et où l'homme du roi, Jean de Nevers, ramassait les gens -de guerre, les _bravi_ du temps, il y en avait un, un bâtard, un -aventurier amphibie, qui, rôdant sur la Marche ou vaguant par la -Manche, cherchait son aventure. Ce bandit était de bonne maison, frère -d'un Rubempré, cousin des Croy. Un jour, prenant au Crotoy un petit -baleinier, il s'en alla, non pêcher la baleine, mais prendre, s'il -pouvait, en mer un faux moine, un Breton déguisé qui portait le traité -de son duc avec les Anglais. Ayant manqué son moine et revenant à -vide, cet homme de proie, plutôt que de ne rien prendre, se hasarda à -flairer le gîte même du lion, un château de Hollande, où se tenait le -grand ennemi des Croy, de Jean de Nevers, du roi, le comte de -Charolais. Le bâtard n'avait que quarante hommes; ce n'était pas avec -cela qu'il aurait emporté la place. Il laissa ses gens, débarqua seul, -entra dans les tavernes, s'informa: Le comte allait-il quelquefois se -promener en mer? Sortait-il bien accompagné? À quelle heure?... Et il -ne s'en tint pas à cette enquête, il alla au château, entra, monta sur -les murailles, reconnut la côte. Il en fit tant qu'il fut remarqué et -suivi; jusque-là sottement hardi, il prit sottement peur, s'accusa -lui-même en se jetant à quartier dans l'église. Interrogé, il varia -pitoyablement; il revenait d'Écosse, il y allait, il passait pour voir -sa cousine de Croy; il ne savait que dire. - -Le comte de Charolais eût acheté l'aventure à tout prix; elle le -servait à point contre Louis XI; le roi semblait avoir voulu -l'enlever, comme le prince de Savoie. Il envoya vite son serviteur -Olivier de la Marche avertir son père du danger qu'il avait couru, -l'effrayer pour lui-même. Cela réussit si bien que le vieux duc manqua -au rendez-vous du roi, quitta la frontière, et ne se crut en sûreté -que lorsqu'il fut dans Lille. - -La grande nouvelle, l'enlèvement du comte, l'infamie du roi, furent -partout répandus, criés, comme à son de trompe, prêchés en chaire, à -Bruges, par un frère Prêcheur; ces Mendiants étaient fort utiles pour -colporter et crier les nouvelles. Le roi, qui sentit le coup, se -plaignit à son tour; il demanda réparation, somma le duc de condamner -son fils. Les Croy auraient voulu qu'il laissât assoupir l'affaire; -cela allait à leurs intérêts, non à ceux du roi, qui se voyait perdu -d'honneur. Il envoya au contraire une grande ambassade pour accuser, -récriminer hautement. D'une part, le chancelier Morvilliers, de -l'autre le comte de Charolais, plaidèrent en quelque sorte par-devant -le vieux duc. Le chancelier demandait si l'on pouvait dire que le -bâtard, avec sa barque, fût armé, équipé, comme il fallait pour un tel -coup, si c'était avec quelques hommes qu'il aurait emporté un fort, -saisi un tel seigneur au milieu d'un monde de gens qui l'entouraient. -Puis, le prenant de haut, il disait que le duc aurait dû s'adresser au -roi pour avoir justice du bâtard. On ne pouvait lui donner -satisfaction, à moins de lui livrer ceux qui avaient semé la nouvelle, -défiguré l'affaire, Olivier de la Marche et le frère Prêcheur[401]. - -[Note 401: Le duc, bien instruit, répondit que le bâtard avait été -pris en pays non sujet au roi, qu'il ne savait pas certainement, mais -par ouï-dire, quels bruits Olivier avait pu répandre; quant au moine, -il n'en pouvait connaître, n'étant que prince séculier, il respectait -l'Église. Puis, il ajouta en badinant: «Je suis parti d'Hesdin par un -beau soleil, et le premier jour n'ai été qu'à Saint-Pol, ce n'est pas -signe de hâte... Le Roi, je le sais bien, est mon souverain seigneur; -je ne lui ai point fait faute, ni à homme qui vive, mais peut-être -parfois aux dames. Si mon fils est soupçonneux, cela ne lui vient pas -de moi; il tient plutôt de sa mère; c'est la plus méfiante que j'aie -jamais connue.» Jacques Du Clerq, livre V, ch. XV.] - -Le chancelier allait loin, dans l'excès de son zèle. Il accusait le -comte même du crime de lèse-majesté, pour avoir traité avec le duc de -Bretagne et le roi d'Angleterre, pour appeler l'Anglais. Plus il avait -raison, plus le bouillant jeune homme s'irrita; au départ, il dit à -l'un des ambassadeurs, à l'archevêque de Narbonne: «Recommandez-moi -très-humblement à la bonne grâce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien -fait laver la tête par le chancelier, mais qu'avant qu'il soit un an, -il s'en repentira[402].» - -[Note 402: Commines, livre I, ch. I. On y trouve cette circonstance -essentielle, omise dans le procès-verbal des ambassadeurs, éd. -Lenglet-Dufresnoy, II, 417-40.] - -Il n'eût pas laissé échapper cette violente parole s'il ne se fût cru -en mesure d'agir. Déjà, selon toute apparence, les grands s'étaient -donné parole. Le moment semblait bon. Les trêves anglaises allaient -expirer; Warwick baissait; Croy baissait. Warwick avait perdu son -pupille; Croy gardait encore le sien, commandait toujours en son nom, -et peu à peu l'on n'obéissait plus, tous regardaient vers l'héritier. -En France, l'héritier présomptif était jusque-là le jeune frère du -roi; le roi prétendait que la reine était grosse; s'il naissait un -fils, le frère descendait et devenait moins propre à servir les vues -des seigneurs; il fallait se hâter. - -Si l'on en croit Olivier de la Marche, chroniqueur peu sérieux, mais -qui enfin joua alors, comme on l'a vu, son petit rôle: - -«Une journée fut tenue à Notre-Dame de Paris, où furent envoyés les -scellés de tous les seigneurs qui voulurent faire alliance avec le -frère du roi; et ceux qui avoient les scellés secrètement portoient -chacun une aiguillette de soie à la ceinture, à quoi ils se -connoissoient les uns les autres. Ainsi fut faite cette alliance dont -le roi ne put rien savoir; et toutefois il y avoit plus de cinq cents, -que princes, que dames et damoiselles, et escuyers, qui étoient tous -acertenés de cette alliance.» - -Que les agents de la noblesse se soient réunis dans la cathédrale de -Paris, dont le roi avait récemment méconnu la franchise, enlevé les -dépôts, cela en dit beaucoup. L'évêque[403] et le chapitre ne peuvent -guère avoir ignoré qu'une telle réunion eût lieu dans leur église. -Louis XI venait de fermer son Parlement aux évêques; il devait peu -s'étonner qu'ils ouvrissent leurs églises aux ligués[404]. - -[Note 403: L'un des agents principaux de Louis XI lui écrit ces -paroles significatives: «Plust à Dieu que le pape eust translaté -l'évesque de Paris en l'évesché de Jérusalem.» Preuves de Commines, -éd. Lenglet-Dufresnoy, II, 334.] - -[Note 404: Le Parlement décida, évidemment sous l'influence du roi, -que les évêques «_n'entreraient point au conseil_ sans le congé des -chambres, ou si mandez n'y estoient, excepté les pairs de France et -ceux qui par privilége ancien doivent et ont accoustumé y entrer.» -_Archives du royaume, Registre du Parlement, Conseil, janvier 1461._] - -Ce roi qui, pour donner les bénéfices, s'était passé d'abord des -élections de chapitres, puis des nominations pontificales, qui d'abord -avait au nom du pape condamné le clergé du pape, puis saisi le nonce -du pape, les cardinaux, eut naturellement le clergé contre lui, -non-seulement le clergé, mais tout ce qu'il y avait de conseillers -clercs, juges clercs, au Parlement, dans tous les siéges de -judicature, tous les clercs de l'Université[405], tout ce qui dans la -bourgeoisie, par confréries, offices, par petits profits, comme -marchands, clients, parasites, mendiants honorables, tenait à -l'Église; tout ce que le clergé confessait, dirigeait... Or, c'était -tout le monde. - -[Note 405: Louis XI, à son avénement, avait ôté les sceaux à -l'archevêque de Reims, et avait supprimé deux places de -conseillers-clercs. _Ibidem_, 1461.] - -Dans les longs siècles du moyen âge, dans ces temps de faible mémoire -et de demi-sommeil, l'Église seule veilla; seule elle écrivit, garda -ses écritures. Quand elle ne les gardait pas, c'était tant mieux; elle -refaisait ses actes en les amplifiant[406]. Les terres d'église -avaient cela d'admirable qu'elles allaient gagnant toujours; les haies -saintes voyageaient par miracle. Puis l'antiquité venait tout couvrir -de prescription, de vénération. On sait la belle légende: Pendant que -le roi dort, l'évêque, sur son petit ânon, trotte, trotte, et toute la -terre dont il fait le tour est pour lui; en un moment, il gagne une -province. On éveille le roi en sursaut: «Seigneur, si vous dormez -encore, il va faire le tour de votre royaume[407].» - -[Note 406: La plupart des actes ecclésiastiques qu'on a taxés de faux -et qui sont d'une écriture postérieure à leur date me paraissent être, -non précisément faux, mais _refaits_ ainsi. Des actes refaits sans -contrôle, peut-être de mémoire, devaient être aisément altérés, -amplifiés, etc.--V. Marini, I, Papiri, p. 2; Scriptores rerum Fr., VI, -461, 489, 523, 602, etc. VIII, 422, 423, 428, 429, 443, etc. Voir -aussi la Diplomatique des Bénédictins, et les Éléments de M. Natalis -de Wailly, qui, sous ce titre modeste, sont un livre plein de science -et de recherches.] - -[Note 407: V. le texte dans ma Symbolique du droit (Origines, etc., p. -XXIV et 79.)] - -Ce brusque réveil de la royauté, c'est précisément Louis XI. Il arrête -l'Église en train d'aller; il la prie d'indiquer ce qui est à elle, -autrement dit, de s'interdire le reste. Ce qu'elle a, il veut qu'elle -prouve qu'elle a le droit de l'avoir. - -Avec les nobles, autre compte à régler. Ceux-ci n'auraient jamais -pensé qu'on osât compter avec eux. De longue date, ils ne savaient -plus ce que c'étaient qu'aides nobles, que rachats dus au roi. Ils se -faisaient payer de leurs vassaux, mais ne donnaient plus rien au -suzerain. À leur grand étonnement, ce nouveau roi s'avise d'attester -la loi féodale. Il réclame, comme suzerain et seigneur des seigneurs, -les droits arriérés, non ce qui vient d'échoir seulement, mais toute -somme échue, en remontant. Il présenta ainsi un compte énorme au duc -de Bretagne. - -Si les nobles, les seigneurs des campagnes, n'_aidaient_ plus le roi, -qui donc aidait? Les villes. Et cela était d'autant plus dur qu'elles -payaient fort inégalement, au caprice de tous ceux qui ne payaient -pas. Ceux qui savent de quel poids pesaient au XVe siècle la noblesse -et l'Église ne peuvent douter que les bourgeois _élus_ pour répartir -les taxes n'aient été leurs dociles et tremblants serviteurs, qu'ils -n'aient obéi sans souffler, rayant du rôle quiconque tenait de près ou -de loin à ces hautes puissances, parent ou serviteur, cousin de -cousin, bâtard de bâtard. Au reste, les _élus_ étaient récompensés de -leur docilité, en ce qu'ils n'étaient plus vraiment _élus_, mais -toujours les mêmes et de mêmes familles; ils formaient peu à peu une -classe, une sorte de noblesse bourgeoise, unie à l'autre par une sorte -de connivence héréditaire. Entre nobles et notables bourgeois, la rude -affaire des taxes se réglait à l'amiable et comme en famille; tout -tombait d'aplomb sur le pauvre, tout sur celui qui ne pouvait payer. - -Charles VII avait essayé de remédier à ces abus en nommant les élus -lui-même; mais probablement il n'avait pu nommer que les hommes -désignés par les puissances locales. Louis XI n'eut point d'égard à -ces arrangements. Il déclare durement dans son ordonnance «que tous -les _élus_ du royaume sont destitués par leurs fautes et négligences.» -Par grâce, il les commet encore pour un an. Nommés désormais d'année -en année, ils sont responsables devant la chambre des comptes. Ils -décident, mais on appelle de leurs décisions aux généraux des aides. -Leur importance tombe à rien; leur dignité de petites villes est -annulée. - -Il ne faut pas s'étonner si les gens d'église, les hommes d'épée, les -notables bourgeois, se trouvèrent ligués avant d'avoir parlé de ligue. -Les gens même du roi étaient contre le roi, ses amés et féaux du -Parlement, ces hommes qui avaient fait la royauté, pour ainsi dire, -aux XIIIe et XIVe siècles, qui l'avaient suivie par delà leur -conscience, par delà l'autel, ils s'arrêtèrent ici. Ce n'était pas là -le roi auquel ils étaient accoutumés, leur roi grave et rusé, le roi -des précédents, du passé, de la lettre, qu'il maintenait, sauf à -changer l'esprit. Celui-ci ne s'en informait guère, il allait seul, -sans consulter personne, par la voie scabreuse des nouveautés, -tournant le dos à l'antiquité, s'en moquant. Aux solennelles harangues -de ses plus vénérables représentants, il riait, haussait les épaules. - -C'est ce qui arriva à l'archevêque de Reims, chancelier de France, qui -le complimentait à son avénement; il l'arrêta au premier mot. Le pape, -s'imaginant faire sur lui grand effet, lui avait envoyé son fameux -cardinal grec Bessarion, la gloire des deux églises. Le docte byzantin -lui débitant sa pesante harangue, Louis XI trouva plaisant de le -prendre à la barbe, à sa longue barbe orientale... Et pour tout -compliment, il lui dit un mauvais vers technique de la grammaire[408], -qui renvoyait le pauvre homme à l'école. - -[Note 408: - - Barbara græca genus retinent quod habere solebant. - -Brantôme, qui rapporte ce fait, n'est pas une autorité grave. Mais -nous avons, à l'appui, le témoignage contemporain du cardinal de Pavie -(lettre du 20 octobre 1473): «Regi coepit esse suspectus, progredi ad -eum est vetitus, menses duos ludibrio habitus...; uno atque eodem -ingrato colloquio finitur legatio.»] - -Il y renvoya l'Université elle-même, en lui faisant défendre par le -pape de se mêler désormais des affaires du roi et de la ville, -d'exercer son bizarre _veto_ de fermeture des classes[409]. -L'Université finit, comme corps politique; elle finissait d'ailleurs -comme école, perdant ce qui avait été son âme, sa vie, l'esprit de -dispute. - -[Note 409: Félibien, Histoire de Paris, Preuves du t. II, partie III, -p. 707. Cette pièce si importante, qui est l'extrait mortuaire de -l'Université, ne se trouve pas dans la grande Histoire de -l'Université, par Du Boulay.] - -Si Louis XI aimait peu les scolastiques, ce n'était pas seulement par -mépris pour leur radotage, mais c'est qu'il connaissait la tendance de -tous ces tonsurés à se faire valets des seigneurs, des patrons des -églises, pour avoir part aux bénéfices. Il les affranchit malgré eux -de cette servitude en supprimant les élections ecclésiastiques, que -leurs nobles protecteurs réglaient à leur gré. Les élections étaient -le point délicat où les parlementaires eux-mêmes, naguère si âpres -contre les grands, semblaient faire leur paix avec eux. Sous le nom de -_libertés gallicanes_, ils se mirent à défendre de toute leur faconde -la tyrannie féodale sur les biens d'église; ils y trouvèrent leur -compte. Les deux noblesses, d'épée et de robe, se rapprochaient pour -le profit commun. - -Louis XI, tout en se servant des parlementaires contre le pape, -ménagea peu ces rois de la basoche. Il limita leur royauté, d'abord en -proclamant l'indépendance, la souveraineté rivale de l'honnête et -paisible chambre des comptes[410]. Puis il restreignit les -juridictions monstrueusement étendues des Parlements de Paris et de -Toulouse, étendues jusqu'à l'impossible; des appels qu'il fallait -porter à cent lieues, à cent cinquante lieues dans un pays sans -routes, ne se portaient jamais. Le roi ramena ces vastes souverainetés -judiciaires à des limites plus raisonnables; aux dépens de Paris et de -Toulouse, il créa Grenoble et Bordeaux, auxquels d'heureuses -acquisitions ajoutèrent Perpignan, Dijon, Aix, Rennes. L'Échiquier de -Normandie reçut, nonobstant toute clameur normande, son procureur du -roi[411]. - -[Note 410: Ordonnances, XVI, 7 février 1464.] - -[Note 411: Le 6 septembre 1463, Louis XI crée et donne à Cérisay, -vicomte de Carentan, «l'office du procureur-général du Roy en son -eschiquier, ès assemblée des estats et conventions, et par tous les -siéges et auditoires de son pays de Normandie où il se trouveroit et -besoing seroit.» Les avocats et procureurs du Roi près les bailliages -se lèvent tous ensemble et protestent, disant «que la création dudit -office estoit nouvelle...» À quoi Guillaume de Cérisay répondit: -«qu'il protestait au contraire; que ce n'estoit point création -nouvelle, mais y en avoit eu anciennement.» _Registres de -l'Échiquier._ Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, I, 246.] - -Ce n'était pas seulement les primitives vieilleries du moyen âge, -c'étaient les parlements et universités, secondes antiquités, ennemies -des premières, que ce rude roi maltraitait. Naguère importants, -redoutables, ces corps se voyaient écartés, bientôt peut-être, comme -outils rouillés, jetés au garde-meuble... Les machines révolutionnaires -les plus utiles aux siècles précédents risquaient fort d'être à la -réforme sous un roi qui était lui-même la Révolution en vie. - -Et pourtant de les laisser là, de repousser (dans un temps où tout -était priviléges et corps) les corps et les privilégiés, c'était -vouloir être tout seul. Méfiant, non sans cause, pour les gens -classés, les _honnêtes gens_, il lui fallait, dans la foule inconnue, -trouver des hommes, y démêler quelque hardi compère, de ces gens qui, -sans avoir appris, réussissent d'instinct, ayant plus d'habileté que -de scrupules, jamais d'hésitation, marchant droit, même à la potence. -Pour tant de choses nouvelles qu'il avait en tête, il voulait de tels -hommes, tout neufs et sans passé. Il n'aimait que ceux qu'il créait, -et qui autrement n'étaient point; pour lui plaire, il fallait n'être -rien, et que de ce rien il fît un homme, une chose à lui, où, tout -étant vide, il remplît tout de sa volonté. - -Au défaut d'un homme neuf, un homme ruiné, perdu, ne lui déplaisait -pas; souvent, tel qu'il avait défait, il trouvait bon de le refaire. -Il releva ainsi ses deux ennemis capitaux qui l'avaient chassé du -royaume, Brézé et Dammartin. Ils avaient un titre auprès de cet homme -singulier, d'avoir été assez habiles, assez forts pour lui faire du -mal; il estimait la force[412]. Quand il eut bien prouvé la sienne à -ceux-ci, qu'il leur eut fait sentir la griffe, il crut les tenir et -les employa. - -[Note 412: Louis XI savait oublier à propos. Rien n'indique qu'il ait -été rancuneux, au moins dans cette première époque. Il se réconcilia, -dès qu'il y eut intérêt, avec tous ceux dont il avait eu à se -plaindre, avec Liége et Tournai, qui, pour plaire à son père, -s'étaient mal conduites avec lui pendant son exil. Il s'arrangea sans -difficulté avec Sforza, qui, depuis deux ans, tenait en échec la -maison d'Anjou et l'empêchait lui-même de reprendre Gênes; il lui -livra Savone et lui céda ses droits sur Gênes même, etc.--À peine -fut-il sur le trône que les chanoines de Loches, croyant lui faire -leur cour, le prièrent de faire enlever le monument de leur -bienfaitrice Agnès Sorel. «J'y consens, dit-il, mais vous rendrez tout -ce que vous tenez d'elle.» Ils n'insistèrent plus.] - -Parfois, quand il voyait un homme en péril et qui enfonçait, il -prenait ce moment pour l'acquérir; il le soulevait de sa puissante -main, le sauvait, le comblait. Un homme d'esprit et de talent, un -légiste habile, Morvilliers, avait une fâcheuse affaire au Parlement; -ses confrères croyaient le perdre en l'accusant de n'avoir pas les -mains nettes. Louis XI se fait remettre le sac du procès; il fait -venir l'homme: «Voulez-vous justice ou grâce?--Justice.»--Sur cette -réponse, le roi jette le sac au feu, et dit: «Faites justice aux -autres, je vous fais chancelier de France.» C'était chose incroyable -de remettre ainsi les sceaux à un homme non lavé, de faire ainsi -siéger un accusé parmi ses juges et au-dessus. Le roi avait l'air de -dire que tout droit était en lui, dans sa volonté, et cette volonté il -la mettait à la place suprême de justice dans l'odieuse figure de son -âme damnée. - -Avec cette manière de choisir et placer ses hommes, qui parfois lui -réussissait, parfois aussi il se trouvait avoir pris des gens de sac -et de corde, des voleurs. Ne pouvant les payer, il les laissait voler; -s'ils volaient trop, on dit qu'il partageait[413]. Il n'était pas -difficile sur les moyens de faire de l'argent[414]; il se trouvait -toujours à sec. Avec la faible ressource d'un roi du moyen âge, il -avait déjà les mille embarras d'un gouvernement moderne; mille -dépenses, publiques, cachées, honteuses, glorieuses. Peu de dépenses -personnelles; il n'avait pas le moyen de s'acheter un chapeau, et il -trouva de l'argent pour acquérir le Roussillon, racheter la Somme. - -[Note 413: Par exemple, si l'on en croit le faux Amelgard, il aurait -partagé avec un certain Bores, qui faisait et expédiait les collations -d'office et en tirait profit: «Et communiter ferebatur talium -emolumentorum ipsum regem inventorem atque participem fore.» _Bibl. -royale, mss. Amelgardi_, lib. I, c. VII, 108.] - -[Note 414: «Touchant Jehan Marcel, nous le tenons au petit Chastellet, -et n'est jour que les commissaires n'y besognent; et touchant ses -biens-meubles, j'ay entendu dire que l'inventaire se monte à dix ou -douze mille livres parisis, et _se Dieu veut qu'il soit condamné_, -Sire, on en trouvera beaucoup plus... À mon souverain Seigneur, le -bailly de Sens (Charles de Melun).» Lenglet Dufresnoy.] - -Ses serviteurs vivaient comme ils pouvaient, se payaient de leurs -mains. À la longue, un jour de bonne humeur, ils tiraient de lui -quelque confiscation[415], un évêché, une abbaye. Maintes fois, -n'ayant rien à donner, il donnait une femme. Mais les héritières ne se -laissaient pas toujours donner; la douairière de Bretagne échappa; une -riche bourgeoise de Rouen, dont il voulait payer un sien valet de -chambre, ajourna, éluda, en Normande[416]. - -[Note 415: Le roi avait promis à Charles de Melun de lui donner les -biens de Dammartin si celui-ci était condamné. La chose ne pouvait -manquer, Charles de Melun étant un des commissaires qui jugeaient. -Cependant il ne put pas attendre le jugement pour entrer en -possession; il enleva tous les biens-meubles de l'accusé, jusqu'à une -grille de fer qu'il emporta sur des charrettes et qu'il fit servir à -sa maison de Paris. La comtesse de Dammartin fut contrainte de vivre -chez un de ses fermiers pendant trois mois. (Lenglet.)] - -[Note 416: La réponse de la mère au roi est jolie et adroite; son mari -est absent, dit-elle, «à la foire du Lendit.» Elle remercie -très-humblement «de ce qu'il Vous a plu nous escripre de l'advancement -de nostre dicte fille; toutefois, Sire, il y a longtemps que... elle a -faict response qu'elle n'avoit aucun voulloir de soy marier...»] - -Ces procédés violents sentaient leur tyran d'Italie. Louis XI, fils de -sa mère bien plus que de Charles VII, était par elle de la maison -d'Anjou, c'est-à-dire, comme tous les princes de cette maison, un peu -Italien. De son Dauphiné, il avait longtemps regardé, par-dessus les -monts, les belles tyrannies lombardes, la gloire du grand Sforza[417]. -Il admirait, comme Philippe de Commines, comme tout le monde alors, la -sagesse de Venise. La _Dominante_ était, au XVe siècle, ce que -l'Angleterre devint au XVIIIe, l'objet d'une aveugle imitation. Dès -son avénement, Louis XI avait fait venir deux _sages_ du sénat de -Venise, selon toute apparence, deux maîtres en tyrannie[418]. - -[Note 417: Si l'on en croit un de ses ennemis, il aurait exprimé un -jour dans son exil, en présence des chanoines de Liége, combien il -enviait à Ferdinand le Bâtard et à Édouard IV leurs immenses -confiscations, l'extermination des barons de Naples et d'Angleterre, -etc. (_Ms. Amelgardi._)] - -[Note 418: «Fist deux chevaliers de Venise à grand mistère venir.» -Chastellain.] - -Ces Italiens différaient du Français en bien des choses, en une -surtout: ils étaient patients. Venise alla toujours lentement, -sûrement; le sage et ferme Sforza ne se hâta jamais. Louis XI, moins -prudent, moins heureux, plus grand peut-être comme révolution, aurait -voulu, ce semble, dans son impatience, anticiper sur la lenteur des -âges, supprimer le temps, cet indispensable élément, dont il faut -toujours tenir compte. Il avait ce grave défaut en politique, d'avoir -la vue trop longue, de trop prévoir[419]; par trop d'esprit et de -subtilité, il voyait comme présentes et possibles les choses de -lointain avenir. - -[Note 419: C'est l'histoire de l'illustre et infortuné Jean de Witt, -qui vit très-bien dans l'avenir que la Hollande finirait par n'être -qu'une chaloupe à la remorque de l'Angleterre, et qui, tout préoccupé -de cette idée lointaine, s'obstina à croire que la France suivrait son -véritable intérêt, qu'elle ménagerait la Hollande.] - -Rien n'était mûr alors; la France n'était pas l'Italie. Celle-ci, en -comparaison, était dissoute, en poudre; il y avait des classes et des -corps en apparence; en réalité, ce n'était plus qu'individus. - -La France, au contraire, était toute hérissée d'agglomérations -diverses, fiefs et arrière-fiefs, corps et confréries. Si par-dessus -ces associations, gothiques et surannées, mais fortes encore, -par-dessus les priviléges et tyrannies partielles, on essayait -d'élever une haute et impartiale tyrannie (seul moyen d'ordre alors), -tous allaient s'unir contre; on allait voir immanquablement les -discordances concorder un instant, et la ligue unanime contre un -pouvoir vivant de tous ceux qui devaient mourir. - -Nous avons dit combien, en un moment, il avait déjà séquestré, amorti -dans ses mains de seigneuries et de seigneurs, de bénéfices et de -bénéficiers, de choses et d'hommes. Chacun craignait pour soi; chacun, -sous ce regard inquiet, rapide, auquel rien n'échappait, se croyait -regardé. Il semblait qu'il connût tout le monde, qu'il sût le royaume, -homme par homme... Cela faisait trembler. - -Le moyen âge avait une chose dont plusieurs remerciaient Dieu, c'est -que, dans cette confusion obscure, on passait souvent ignoré; bien des -gens vivaient, mouraient inaperçus... Cette fois, l'on crut sentir -qu'il n'y aurait plus rien d'inconnu, qu'un esprit voyait tout, un -esprit malveillant. La science qui, à l'origine du monde, apparut -comme Diable, reparaissait telle à la fin. - -Cette vague terreur s'exprime et se précise dans l'accusation que le -fils du duc de Bourgogne porta contre Jean de Nevers, l'homme de Louis -XI, qui, disait-il, sans le toucher, le faisait mourir, fondre à petit -feu, lui perçait le coeur[420]... Il se sentait malade, impuissant, -lié et pris de toutes parts au filet invisible «de l'universelle -araignée[421].» - -[Note 420: Les actes ne donnent rien qui s'écarte de la forme banale -de ces accusations; un moine noir, des images de cire baptisées «d'une -eau bruiant d'un sault de molin,» l'une percée d'aiguilles, etc. -_Bibl. royale, mss. Baluze_, 165.] - -[Note 421: Ce mot violent est de Chastellain. Il fait dire au lion de -Flandre: «J'ay combattu l'universel araigne.»] - -Cette puissance nouvelle, inouïe, le roi, ce dieu? ce diable? se -trouvait partout. Sur chaque point du royaume il pesait du poids d'un -royaume. La paix qu'il imposait à tous à main armée, leur semblait une -guerre. Les batailleurs du Dauphiné (_l'écarlate des gentilshommes_) -ne lui pardonnèrent pas d'avoir interdit les batailles. La même -défense souleva le Roussillon; Perpignan déclara vouloir garder ses -bons usages; la franchise de l'épée, la liberté du couteau, surtout -cette belle justice qui donnait pour épices au noble juge le tiers de -l'objet disputé. - -Les compagnies, les confréries non nobles, ne furent guère plus amies -que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours à celles de Dieppe -ou de La Rochelle, se mêlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir -une marine[422]? Pourquoi, dans sa malignité pour l'Université de -Paris, en fondait-il une autre à Bourges qui arrêtait comme au passage -tous les écoliers du midi? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers -étrangers dans le royaume, des marchands de tous pays à ses nouvelles -foires de Lyon, supprimant pour les Hollandais et Flamands le droit -d'aubaine, qui jusque-là les empêchait de s'établir en France? - -[Note 422: «Simon de Phares, qui vivoit alors, dit que le vice-amiral -de Louis XI, Coulon, n'acquit pas moins de réputation par mer que -Bertrand Duguesclin par terre.» _Ms. Legrand._] - -On lui avait reproché en Dauphiné la foule des nobles qu'il avait -tirés de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-être, ces -_nobles du Dauphin_, ayant pour fief la _rouillarde_ au côté. Que -dut-on penser, quand on le vit dès son premier voyage décrasser tout -un peuple de rustres, qui, comme consuls des bourgades, des moindres -bastilles du Midi[423], venaient le haranguer; lorsqu'il jeta la -noblesse aux marchands, «à tous ceulx qui voudroient marchander au -royaulme.» Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut -quand elle vit des soudards entrer de par le roi dans ses honorables -corporations, des maréchaux ferrants, des cordonniers, monter au -Capitole[424]. - -[Note 423: Voir présent vol., liv. XI, ch. III.] - -[Note 424: Les états du Languedoc se plaignent en 1467 de ce que le -roi nomme aux charges «des cordonniers, maréchaux et arbalétriers.» -Paquet, Mémoire sur les institutions provinciales, communales, et les -corporations à l'avénement de Louis XI (couronné par l'Académie des -inscriptions).] - -Anoblir les manants, c'était désanoblir les nobles. Et il osa encore -davantage. Sous prétexte de réglementer la chasse, il allait toucher -la _seigneurie_ même en son point le plus délicat, gêner le noble en -sa plus chère liberté, celle de vexer le paysan. - -Rappelons ici le principe de la seigneurie, ses formules -sacramentelles: «Le seigneur enferme ses manants, comme sous portes et -gonds, du ciel à la terre... Tout est à lui, forêt chenue, oiseau dans -l'air, poisson dans l'eau, bête au buisson, l'onde qui coule, la -cloche dont le son au loin roule[425]...» - -[Note 425: Ces lignes résument les formules allemandes; elles disent -avec plus de poésie ce qui, du reste, se retrouvait partout. V. Grimm, -Deutsche Rechts Alterthümer, 46. Voir aussi ma Symbolique du droit: -Origines, etc., p. 42 et 228-30.] - -Si le seigneur a droit, l'oiseau, la bête ont droit, puisqu'ils sont -du seigneur. Aussi était-ce un usage antique et respecté que le gibier -seigneurial mangeât le paysan. Le noble était sacré, sacrée la noble -bête. Le laboureur semait; la semence levée, le lièvre, le lapin des -garennes, venaient lever dîme et censive. S'il réchappait quelques -épis, le manant voyait, chapeau bas, s'y promener le cerf féodal. Un -matin, pour chasser le cerf, à grand renfort de cors et de cris, -fondait sur la contrée une tempête de chasseurs, de chevaux et de -chiens, la terre était rasée. - -Louis XI, ce tyran qui ne respectait rien, eut l'idée de changer cela. -En Dauphiné, il avait hasardé de défendre la chasse[426]. À son -avénement, il trahit imprudemment l'intention d'étendre la défense au -royaume, sauf à vendre sans doute les permissions à qui il voudrait. -Le sire de Montmorenci, ayant l'honneur de recevoir le roi chez lui, -voulait le régaler d'une grande chasse, et pour cela il avait -rassemblé de toutes parts des filets, des épieux, toutes sortes -d'armes, d'instruments de ce genre. Au grand étonnement de son hôte, -Louis XI fit tout ramasser en un tas, tout brûler. - -[Note 426: Il révoqua la défense, à l'approche de sa grande crise: -«Naguère, par le maistre des eaux et forest... a esté faicte deffense -générale audit pays de chasser à aucunes bestes... S'il vous appert -que lesdiz nobles ayent de toute ancienneté accoustumé chasser et -pescher en nostre dit pays de Dauphiné, que les habitans ayent droit -ou leur ait autrefois par nous esté permis de chasser et pescher, -moyennant le payement de ladicte rente ou droicts... permettez et -souffrez...» Ordonnances, XVI, I; 11 juin 1463.] - -Si l'on en croit deux chroniqueurs hostiles, mais qui souvent sont -très-bien instruits, il aurait ordonné que sous quatre jours tous ceux -qui avaient des filets, des rets ou des piéges, eussent à les remettre -aux baillis royaux, il aurait interdit les forêts «aux princes et -seigneurs,» et défendu expressément la chasse aux personnes _de toute -condition_, sous peines corporelles et pécuniaires. L'ordonnance peut -avoir été faite, mais j'ai peine à croire qu'il ait osé la -promulguer[427]. Les mêmes chroniqueurs assurent qu'un gentilhomme de -Normandie, ayant, au mépris de la volonté du roi, chassé et pris un -lièvre, il le fit prendre lui-même et lui fit couper l'oreille. Ils ne -manquent pas d'assurer que le pauvre homme n'avait chassé que sur sa -propre terre, et pour rendre l'histoire plus croyable, ils ajoutent -cette glose absurde, que le roi Louis aimait tant la chasse qu'il -voulait désormais chasser seul dans tout le royaume. - -[Note 427: Elle ne se trouve point.--«Unum edixit, quod, sub poena -confiscationis corporis et bonorum..., omnes qui plagas, retia, vel -laqueos quoscumque venatorios haberent... baillivis deferrent... Ipse -in domo domini de Momorensi...» _Bibliothèque royale, ms. Amelgardi_, -lib. I, XXI, 122. Chastellain parle comme si l'ordre du roi eût été -exécuté; il se sert du mot _harnois_ qui indiquerait plus que les -instruments de chasse, et il ajoute une circonstance grave, -l'_interdiction des forêts_: «Par toutes villes et pays fit bûler et -ardoir et consumer en feu _tous les harnois_ du royaulme, et fit -_défendre toutes forests_ à tous princes et seigneurs, et toutes -manières de chasses à qui qu'elles fussent, sinon soubs son congé et -octroy.» Chastellain, p. 215. Du Clercq affirme la même chose, mais -avec une mesure judicieuse: il dit que le roi: «Feit _par toute l'Isle -de France_ et environ brusler tous les rests, etc. Et pareillement, -comme on disoit, avoit faict faire par tout son royaulme et _là où il -avoit esté_; et moy estant à Compiègne, en veis plusieurs ardoir.» Du -Clercq, liv. V, ch. I.] - -Que les gens du roi, comme on le dit encore, aient fait ce que le roi -défendait aux seigneurs, qu'ils aient vexé les pauvres gens, c'est -chose assez probable. Ce qui est authentique et certain, ce sont les -articles suivants qu'on lit dans les comptes de Louis XI (dans le peu -de registres qui en restent encore): «Un écu à une pauvre femme dont -les lévriers du roi ont étranglé la brebis;--à une femme dont le chien -du roi a tué une oie;--à une autre dont les chiens et lévriers ont tué -le chat. Autant à un pauvre homme dont les archers ont gâté le blé en -traversant son champ[428].» - -[Note 428: «Au Roy nostre seigneur, baillé par le sire de Montaigu, un -escu pour donner à ung pouvre home, de qui ledit Seigneur fist prandre -de lui ung chien, au mois de décembre derrenier passé; et ung escu -pour donner à une pouvre femme, de qui les lévriers dudit Seigneur -estranglèrent une brebis, près Notre-Dame-de-Vire.--Ung escu pour -donner à une femme, en récompense d'une oye, que le chien du Roy, -appelé Muguet, tua auprès de Blois.--Au Roy encores, baillé par -Alexandre Barry, homme d'armes des archiers de la garde pour donner à -ung pouvre homme près le Mans, en récompense de ce que les archiers de -sa garde avoient gasté son blé, en passant par ung champ, pour eulx -aller joindre droit au grand chemin, ung escu.--Au Roy, un escu, pour -donner à une pouvre femme, en récompense de ce que ses chiens et -lévriers lui tuèrent ung chat près Montloys, à aller de Tours à -Amboise.» (Communiqué par M. Eugène de Stadler.) _Archives du royaume, -registres des comptes, K. 294, fol. 15, 43, 48, 49-50, années -1469-1470._] - -Ces petits articles en disent beaucoup. D'après de telles réparations -aux pauvres gens, d'après les nombreuses charités qu'on trouve dans -les mêmes comptes, on serait tenté de croire que ce politique avisé -aura eu souvent velléité, dans sa guerre contre les grands, de se -faire le roi des petits. Ou bien, faudrait-il supposer que dans ses -spéculations dévotes, où il prenait pour associés les saints et -Notre-Dame, tenant avec eux compte ouvert et travaillant ensemble à -perte et gain, il aura cru, par des charités, de petites avances, les -intéresser dans quelque grosse affaire? Peut-être enfin, et cette -explication en vaut une autre, le méchant homme était parfois un -homme[429], et parmi ses iniquités politiques, ses cruelles justices -royales, il se donnait la récréation d'une justice privée, qui après -tout ne coûtait pas grand'chose. - -[Note 429: Il faut distinguer les époques. Louis XI n'était pas alors -ce qu'il fut depuis; c'était encore un homme. Il aimait beaucoup sa -mère, et la pleura sincèrement. Il avait annoncé des intentions douces -et pacifiques. «On lui a souvent entendu dire que, comme il tiroit -beaucoup de ses peuples, il vouloit, en épuisant leurs bourses, -_épargner leur sang_.» _Legrand, Hist. mss., IV, 31._ Pie II, dans son -éloge (il est vrai, fort intéressé), énumère toutes les vertus de -Louis XI, son _humanité_, etc. Après avoir rappelé son enfance -studieuse, ses malheurs, il ajoute: «Audiamus quid agat Ludovicus in -paterno solio collocatus. An ludit et choreis indulget, an vino madet, -an crapula dissolvitur, an marcet voluptatibus. An rapinas meditatur, -_an sanguinem sitit_? Nihil horum... O beatum Franciæ regnum cui talis -rex præsidet! ô felix exilium quod talet remisit præsidium! Æncæ -Silvii opéra, p. 859, 17 martii 1462.] - -Quoi qu'il en soit, d'avoir menacé le droit de chasse, touché à l'épée -même, cela suffisait pour le perdre. C'est, selon toute apparence, ce -qui donna aux princes une armée contre lui. Autrement, il est douteux -que les nobles et petits seigneurs eussent suivi contre le roi la -bannière des grands, une bannière depuis bien des années roulée, -poudreuse. Mais ce mot, _plus de chasse_, les forêts interdites, -l'historiette surtout de l'oreille coupée[430], c'était un épouvantail -à faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait -attaqué dans sa royauté sauvage, dans son plus cher caprice, chassé -lui-même sur sa terre, déjà forcé au gîte... Quoi, aux dernières -Marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardenne, partout le roi, toujours -le roi! Partout, à côté du château, un bailli qui vous force à -descendre, à répondre aux clabauderies d'en bas, qui poussera au -besoin vos hommes à parler contre vous... jusqu'à ce que, de guerre -lasse, vous ayez tué chiens et faucons, renvoyé vos vieux -serviteurs... - -[Note 430: Le dernier souvenir de la liberté féodale (qui était -pourtant la servitude du peuple) s'est rattaché d'une manière assez -bizarre au règne qui précéda celui de Louis XI. Charles VII est devenu -ainsi le roi de l'Âge d'or. Lire les charmants vers de Martial de -Paris, charmants, absurdes historiquement: «Du temps du feu Roy, etc.» - -V. dans les notes de mon Introduction à l'Histoire universelle, la -traduction des chansons de chasse, de l'appel des chasseurs, etc. -C'est la fraîcheur de l'aube.] - -Dès lors, ni cor, ni cris, toujours même silence, sauf la grenouille -du fossé qui coasse après vous... Toute la joie du manoir, tout le sel -de la vie, c'était la chasse; au matin le réveil du cor, le jour la -course au bois et la fatigue; au soir, le retour, le triomphe, quand -le vainqueur siégeait à la longue table avec sa bande joyeuse. Cette -table où le chasseur posait la tête superbement ramée, la hure énorme, -où il refaisait son courage avec la chair des nobles bêtes[431], tuées -à son péril, qu'y servir désormais?... Qu'il fasse donc pénitence, le -triste seigneur, qu'il descende aux viandes roturières, ou bien qu'il -mange la chair blanche[432] avec les femmes et vive de basse-cour... - -[Note 431: Telle est partout la croyance barbare ou héroïque. Achille -fut, comme on sait, nourri de la moelle des lions. Les Caraïbes -mangeaient de la chair humaine, malgré leur répugnance, afin de -s'approprier la bravoure de leurs plus braves ennemis. V. aussi le -sublime chant grec, où l'aigle dialogue avec la tête du clephte dont -il se repaît: «Mange, oiseau, c'est la tête d'un brave, mange ma -jeunesse, mange ma vaillance, etc.» J'ai traduit ce chant dans une -note de mon Introduction à la Symbolique du droit (Origines du droit -trouvées dans les formules et symboles).] - -[Note 432: Le héros ne doit manger que de la viande rouge, afin -d'avoir le coeur rouge, comme l'ont les braves. Le lâche a le coeur -pâle, dans les traditions barbares.] - -Qui s'y fût résigné se serait senti déchu de noblesse. Quiconque -portait l'épée, devait tirer l'épée. - - - - -LIVRE XIV - - - - -CHAPITRE PREMIER - -CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC - -1465 - - -Louis XI voyait venir la crise[433], et il se trouvait seul, seul dans -le royaume, seul dans la chrétienté. - -[Note 433: À ce moment solennel, il se fait comme un silence dans les -monuments de l'histoire. Pas une ordonnance royale en dix mois, de -mars 1464 en mai 1465 (sauf deux ordonnances sans date qu'on a placées -là sans raison). Les trois années précédentes viennent de remplir un -énorme volume.] - -Il fallait qu'il sentît bien son isolement pour aller chercher, comme -il le fit, l'alliance lointaine du Bohémien et de Venise; alliance -contre le Grand Turc, assez bizarre dans un pareil moment. Mais en -réalité, si les affaires n'eussent marché trop vite, le Bohémien eût -probablement attaqué le Luxembourg[434], Venise eût fourni des -galères[435]. - -[Note 434: Comme il offrit de le faire plus tard.] - -[Note 435: Pour juger ce traité, il faut peut-être encore tenir compte -du droit du moyen âge, qui (dans l'esprit du peuple au moins) n'était -pas encore effacé: c'était chose injuste, impie, d'attaquer un croisé. -Louis XI se mettait sous la protection de ce droit, en déclarant -s'unir contre le Turc avec Venise et la Bohême.--Dans cet acte -curieux, les parties contractantes semblent prétendre à faire un -triumvirat de l'Europe; elles parlent hardiment pour des alliés qui -n'en savent rien, pour leurs ennemis même, Venise pour les Italiens, -le Bohémien pour les Allemands, Louis XI pour les princes français. Et -ce n'est pas une ligue temporaire: c'est le plan d'une confédération -durable qui règle déjà le vote entre les nations et dans chaque -nation, on pourrait y voir une ébauche des fameux projets de -République chrétienne, de Paix européenne. Preuves de Commines, éd. -Lenglet, II, 431.] - -Nos grands amis et alliés, les Écossais, nous menacèrent, loin de nous -secourir. Et les Anglais semblaient près d'attaquer. Warwick seul -peut-être sauva à la France une descente anglaise, et à Édouard la -folie d'une guerre étrangère après la guerre civile; folie trop -vraisemblable, au moment où nos ennemis venaient de marier ce jeune -Édouard, de placer dans son lit et à son oreille une douce -solliciteuse pour mettre la France à feu et à sang. - -Louis XI craignait fort que le pape, lui gardant rancune, n'autorisât -la ligue. Il se hâta de lui écrire que ses ennemis étaient ceux du -saint-siége, que les princes et les seigneurs voulaient, par-dessus -tout, rétablir la Pragmatique, les élections, disposer à leur gré des -bénéfices. Le pape, sans se déclarer, lui répondit gracieusement, et -lui envoya, pour lui et la reine, des _Agnus Dei_[436]. - -[Note 436: Lettre de maître Pierre Gruel au Roy. _Mss. Legrand_, 14 -septembre 1465.] - -Les seuls secours que reçut Louis XI lui vinrent de Milan et de -Naples. Sforza et Ferdinand le Bâtard[437] comprirent très-bien que si -les Provençaux suivaient Jean de Calabre, comme ils prétendaient le -faire, à la conquête de la France, le tour de l'Italie viendrait. -Sforza envoya dans le Dauphiné son propre fils Galéas avec huit cents -hommes d'armes et quelques mille piétons. Ferdinand fit croiser des -galères qui, passant et repassant le long des côtes, tinrent les -Provençaux en alerte. Faibles secours, indirects, mais non sans -efficacité. - -[Note 437: Les intelligences que le roi entretenait avec Ferdinand, en -opposition aux intérêts de Jean de Calabre, furent une des causes de -la Ligue: «Un messager du royaume allait de par le Roy, lequel au roy -Fernand rescrivoit, que de luy ne se donna soulcy au duc Jean, il ne -l'aideroit mye. Le messager fut arrestez; on trouva sur luy la lettre, -qui de la main du roy Louys estoit signée.» La chronique de Lorraine, -Preuves de D. Calmet, III, XXIII. Pierre Gruel, président au Parlement -de Grenoble, écrit au roi: «Sire, ce pays du Dauphiné est esmeu pour -le retournement qu'ont fait ses seigneurs de Velai, et aussi pour ce -que tout le païs de Provence est en armes, et l'on doubte, pour ce -qu'ilz ont monseigneur de Calabre comme leur Dieu; combien que avons -nouvelles que l'armée du roy Fernand par mer a couru la costière de -Provence.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) _Bibl. royale, mss. Du -Puy, 596, 14 septembre 1465._] - -Les Italiens de Lyon rendirent au roi un autre service: ce fut de -fournir des armures aux gentilshommes qui lui venaient du -Dauphiné[438], de Savoie et de Piémont ces armures se tiraient surtout -de Milan. Il est probable aussi que les Médicis lui firent passer -quelque argent par leurs commis de Lyon[439]. Sa flatteuse lettre à -Pierre de Médicis, son «ami et féal conseiller,» où il lui permet de -mettre les lis de France dans ses armes, a bien l'air d'une quittance. - -[Note 438: «S'ils ont besoin de harnois et de brigandines, qu'ils en -facent bailler par les marchands qui les ont, et le receveur en -respondra.» _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 1465._] - -[Note 439: Autrement, je ne vois pas trop pourquoi il aurait pris ce -moment pour parer de nos fleurs de lis les boules des _medici_. Le roi -ne donne qu'un motif peu sérieux: «Ayans en mémoire la grande, louable -et recommandable renommée que feu Cosme de Medici a eue en son -vivant..., et en obtempérant à la supplication et requeste qui faite -nous est de la part de nostre amé et féal conseilleur Pierre de -Medici.» _Archives du royaume, J. Registre 194, nº 23, mai 1465._] - -Au dedans, les ressources du roi étaient faibles, incertaines. Sur les -vingt-sept provinces du royaume, il n'en avait que quatorze; dans ces -quatorze même, il était probable que l'appel féodal du ban et de -l'arrière-ban grossirait l'armée des princes plutôt que la sienne. Il -avait çà et là des francs-archers; il avait quelques compagnies -d'ordonnance bien-armées, bien montées et lestes. Seulement, ces -compagnies, formées par Dunois, Dammartin et autres ennemis du roi, ne -reconnaîtraient-elles pas en bataille la voix de leurs vieux chefs?... -Il venait de faire une belle ordonnance qui protégeait l'homme d'armes -contre la tyrannie du capitaine, l'habitant contre celle de l'homme -d'armes. Mais ce bon ordre même semblait tyrannie. - -Autre nouveauté peu agréable aux troupes. Il mit près d'elles des -inspecteurs qui tous les trois mois inspecteraient hommes, chevaux et -armes, et qui informeraient le roi de tout, principalement «des -dispositions et volontés[440].» - -[Note 440: Ils devaient noter les absents, informer le roi et du -nombre, et de l'état matériel, et _des dispositions et volontés_. -Défense aux capitaines d'affaiblir leurs compagnies, en laissant aller -leurs hommes, de profiter sur les absents, de recevoir la paie des -soldats sur papier. L'homme d'armes est protégé contre son capitaine, -qui ne peut plus lui faire de retenue, l'habitant contre l'homme -d'armes qui ne loge plus qu'en payant. Le commissaire des guerres doit -faire signer ses rôles par le juge du lieu. Ordonnance du 6 juin 1464, -_Bibl. royale, Legrand, Hist. mss._, VII, 55.] - -Le premier besoin, dans une telle crise, c'était de savoir tout, de -savoir vite. Il établit la poste[441]: de quatre lieues en quatre -lieues un relais, où l'on fournirait des chevaux aux courriers du roi, -à nul autre, sous peine de mort. Grande et nouvelle chose! dès lors, -tout allait retentir au centre; le centre pouvait réagir à temps[442]. - -[Note 441: Non plus la poste de tortue, les messagers boîteux, au -moyen desquels l'Université traînait ses écoliers. La poste royale -était plutôt imitée des anciennes postes de l'empire romain. Louis XI -assura le service en payant au maître de poste le prix, alors énorme, -de dix sols par cheval pour une course de quatre lieues. (Duclos, 19 -juin 1464.)] - -[Note 442: Pour la poste, pour l'armée, pour mille besoins, il fallait -de l'argent. N'osant augmenter les taxes, il voulut assurer les -rentrées, y suppléer par des expédients. Il rétablit le haut tribunal -des finances, la cour des Aides. Il essaya (d'abord en Languedoc) une -meilleure répartition d'impôts; il obligea les clercs et les nobles -qui acquéraient des biens roturiers, à payer la taille, mesure fiscale -mais fort utile; les gens exempts d'impôts, achetant avec avantage des -biens qui devenaient exempts, auraient fini par tout acheter. Le -bourgeois n'aurait plus rien possédé, pas même sa banlieue.] - -À l'appui de ces moyens matériels, il ne dédaigna pas d'en employer -un moral, tout nouveau, et qui parut étrange: il fit sa justification -publique, s'adressa à l'opinion, au peuple. Mais alors y avait-il un -peuple? - -Outre la prétendue tentative d'enlèvement, on l'accusait d'un crime -absurde, d'un guet-apens envers lui-même. On disait, on répétait qu'il -appelait l'Anglais dans le royaume. Pour se laver de ces imputations, -il convoqua à Rouen les envoyés des villes du nord, surtout des villes -de la Somme. Il fit son apologie par devant ces bourgeois; il en tira -promesse qu'ils se fortifieraient et se défendraient. Seulement ils -stipulèrent qu'on ne les appellerait pas hors de leurs murs, qu'ils -seraient dispensés du ban et de l'arrière-ban. - -La Guienne, si bien traitée par Louis XI, se montra assez froide. Les -Bordelais prirent ce moment pour écrire que le frère du roi n'était -pas suffisamment apanagé; ils n'osaient dire expressément qu'il -fallait refaire un roi d'Aquitaine, un autre Prince noir, dont -Bordeaux eût été la capitale. Plus tard, craignant de s'être -compromis, ils adressèrent au roi une lettre touchante, lui offrirent -deux cents arbalétriers, «payés pour un quartier,» s'offrirent -eux-mêmes et restèrent chez eux. - -Si les villes furent peu sensibles à l'apologie royale, combien moins -les princes! Il les assembla pourtant, leur parla comme à ses parents, -avec une effusion à laquelle ils ne s'attendaient guère. Il rappela -toute sa vie, son exil, sa misère, jusqu'à son avénement. Il dit que -le roi son père avait laissé, vers la fin, tellement appauvrir la -chose publique qu'il devait bien remercier Dieu de l'avoir pu relever. -Il n'ignorait pas ce que pesait la couronne de France, et que, sans -les princes qui en étaient les appuis naturels, il n'y avait roi pour -la soutenir. Au reste, il n'oubliait pas ce qu'il avait juré à son -sacre: «De garder ses sujets, les droicts aussy et prérogatives de sa -couronne, _et de faire justice_[443].» - -[Note 443: Voir les lettres, manifestes et discours de Louis XI dans -Du Clercq, livre V, chap. XXIII, dans les Preuves de Commines, édition -Lenglet-Dufresnoy, II, 445, et dans les actes de Bretagne, éd. D. -Morice, II, 90.] - -Dans ce discours et dans ses manifestes, il prend les princes à témoin -de la sécurité et du bon ordre qu'il a établis; il a étendu le -royaume, l'a augmenté du Roussillon et de la Cerdagne; il a racheté -les villes de Somme[444], «grandes fortifications à la couronne.» Tout -cela, «_sans tirer du peuple plus que ne faisoit le Roi son père_.» -Enfin, «grâce à Notre-Seigneur, il a peiné et travaillé, en visitant -toutes les parties de son royaume, plus que ne fit jamais, en si peu -de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne.» - -[Note 444: Mémoire à dire et remonstrer de par le Roy aux prélats, -nobles et villes d'Auvergne: «Ils donnent à entendre au peuple qu'ilz -veuillent le descharger de tailles et aydes... Faict bien à considérer -ces autres divisions passées, tant du Roy de Navarre, des Maillets -(_Maillotins_), et ce qui feut dict et semé par avant l'an 1418... Le -peuple depuis s'en trouva deceu... Au regard des tailles et aydes, n'y -a esté _riens mis ny creu de nouvel_, qui ne fust du temps du Roy son -père.» _Bibl. royale, ms. Legrand, Preuves, avril? 1465._] - -Ce discours éloquent était très-propre à confirmer les princes dans -leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relevé la royauté; mais -c'était là justement ce qu'ils lui reprochaient tout bas. Le comte de -Saint-Pol ne lui savait aucun gré apparemment d'avoir repris la -Picardie, ni les Armagnacs d'avoir mis à côté d'eux, au-dessus d'eux, -le Parlement de Bordeaux. - -Il avait prouvé dans ce discours que le vrai coupable, celui qui -appelait l'Anglais, c'était le duc de Bretagne. Nul n'alla à -l'encontre; seulement, le vieux Charles d'Orléans, enhardi par son -âge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre -poète n'était plus de ce monde, s'il en avait été jamais; cinquante -ans auparavant, son corps avait été retiré de dessous les morts -d'Azincourt; son bon sens y était resté. Louis XI ne lui répondit -qu'un mot, mais tel que le faible vieillard, frappé au coeur, en -mourut quelques jours après. - -Les autres, mieux appris, applaudirent le roi: «On n'avoit jamais vu -homme parler en françois mieux ni plus honnestement... Il n'y en avoit -pas de dix l'un qui ne plorast.» Tous ces pleureurs avaient en poche -leur traité contre lui[445]... Ils lui jurèrent, par la voix du vieux -René[446], qu'ils étaient à lui, corps et biens. - -[Note 445: Le faux Amelgard, l'ami des princes, nous apprend lui-même -que le vieux Dunois refusait d'aller négocier en Bretagne pour le roi, -la goutte le retenait: à peine parti, il se trouva si bien que -personne ne montra plus d'activité pour faire entrer tout le monde -dans la ligue: «Per varios nuntios et epistolas, etc.»] - -[Note 446: René d'Anjou répondit pour tous, avec beaucoup de chaleur. -L'innocent acteur répétait la pièce toute faite que lui avait apprise -son faiseur, l'évêque de Verdun, payé par le roi.] - -Cependant le duc de Bretagne, pour endormir encore le roi quelques -moments, lui envoya une grande ambassade, son favori en tête. Le roi -caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagné lorsqu'il apprit -que cet honnête ambassadeur était parti, lui enlevant son frère, un -mineur, un enfant. - -Le petit prince, charmé d'être important, était entré de tout son -coeur dans le rôle qu'on lui faisait jouer. Le roi lui avait déjà -pourtant donné le Berri et promis mieux; il venait d'ajouter à sa -pension dix mille livres par an. - -Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, où il -faisait entendre que son frère, dont il était l'unique héritier, en -voulait à sa vie[447]. Il disait que le royaume, faute de bon -gouvernement, de justice et police, allait se perdre, à moins que lui -(ce garçon de dix-huit ans!) n'y apportât remède. Il sommait ses -vassaux de prendre les armes «pour faire des remonstrances.» Il -invitait les princes et seigneurs à pourvoir (par l'épée) au -soulagement du pauvre peuple, «au bien de la chose publique.» - -[Note 447: Le roi répond: «Comme chascun peut connoistre et a veu par -expérience, le Roi, depuis son advénement à la couronne, _n'a monstré -aucune cruauté_ à personne, quelque faute ou offense qu'on eust faite -envers luy.»--Lenglet. Cependant, dans une lettre de Louis XI où il -parle de la fuite de son frère, il lui échappe ce mot sinistre, qui -semble une menace: «S'il a bien fait, _il le trouvera_.» Du Clercq.] - -Le manifeste du duc de Berri est du 15 mars; le 22, le Breton se -déclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, «sans en excepter -Monseigneur le roi.» Dès le 12, le comte de Charolais avait fini le -règne des Croy, saisi le pouvoir. Longtemps ballotté par l'hésitation -du malade, qui se livrait aujourd'hui à son fils, demain aux Croy, il -perdit patience, leur déclara guerre à mort dans un manifeste qu'il -répandit partout. Il fit dire au dernier, qui s'obstinait à rester -encore, que s'il ne partait au plus vite, «il ne lui en viendroit -bien.» Croy se sauve aux genoux du vieux maître, qui s'emporte, prend -un épieu, sort, crie... Mais personne ne vient. Son fils, son maître -désormais, voulut bien pourtant lui demander pardon. Le vieillard -pardonna, pleura... Tout est fini pour Philippe le Bon; nous n'avons à -parler maintenant que de Charles le Téméraire. - -Ce Téméraire ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commença son -violent règne par le procès et la mort d'un trésorier de son père, par -une brusque demande aux états, une demande du 24 avril pour payer en -mai. Ordre à toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'être -présente et sous bannière au 7 mai... Et pourtant, peu firent faute; -on savait à quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens -d'armes, huit mille archers, sans compter tout un monde de -couleuvriniers, cranequiniers, les coutiliers, les gens du charroi, -etc. - -Il fallut du temps au duc de Bretagne pour faire entendre l'affaire -aux têtes bretonnes; il en fallut à Jean de Calabre pour ramasser ses -hommes des quatre coins de la France. Le duc de Bourbon trouva si peu -de zèle dans sa noblesse qu'il put à peine bouger. - -Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohérente machine -féodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le temps de -la briser, pièce à pièce. Il comptait que, s'il arrêtait seulement -deux mois le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la Loire, il -pourrait accabler le duc de Bourbon, l'étouffer comme dans un cercle, -le serrant entre ses Italiens, ses Dauphinois et ce qu'on lui -enverrait du Languedoc; les Gascons d'Armagnac portaient le dernier -coup, et le roi revenait à temps pour combattre le Bourguignon seul, -pendant que le Breton était encore en route. Tout cela supposait une -célérité inouïe; mais le roi la rendait possible par l'ordre qu'il -mettait dans les troupes[448]. - -[Note 448: «Au regard de son armée, elle n'est pas trop grande, mais -pour douze ou treize cents combatants, je croy que oncques homme ne -vit le semblable, ne garder plus bel ordre, tant en bataille en forme -de chevaucher, que à ne dommaiger point le peuple; ne il n'y a -laboureur qui s'enfuie, ne homme d'église, ne marchand, et est tout le -monde en son ost, comme il seroit en la ville de Paris... Oncques ne -fut si gracieuse guerre.» _Lettre de Cousinot au chancelier, Bibl. -royale, mss. Legrand, Preuves, 24 juin 1465._] - -Le duc de Bourbon croyait que le roi allait, selon la vieille routine -de nos guerres, s'embourber devant Bourges, qu'il s'endormirait au -siége, n'osant laisser derrière lui une telle place. Donc, le duc -garnit Bourges. Mais le roi passa à côté, poussa en Bourbonnais, -emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit à Montrond, -et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond était une place -réputée très-forte et qui devait arrêter. Avant qu'ils se remettent de -leur surprise, le roi, en vingt-quatre heures encore, prend -Montluçon, malgré sa résistance; il n'en traite pas moins la ville -avec douceur, renvoie les troupes avec armes et bagages. Cette douceur -tente et gagne Sancerre. Au bout d'un mois de guerre, au 13 mai, tout -semble fini en Bourbonnais, en Auvergne, en Berri, moins Bourges; et -tout était fini effectivement, si le maréchal de Bourgogne n'était -venu garder Moulins avec douze cents cavaliers. - -Le roi attendait encore les Gascons, qui n'arrivaient pas. Il comptait -sur eux. Dès le 15 mars, il avait écrit au comte d'Armagnac, et le -Gascon avait répondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient -toujours bien servi la couronne de France; que, certes, il ne -dégénérerait pas; seulement, il avait encore peu de gens et mal -habillés; il allait assembler ses états. - -Louis XI avait fait beaucoup de bien à la Guienne et aux Gascons. Il -se fiait en eux beaucoup trop. Dans son premier voyage du midi, il -n'avait voulu confier sa personne qu'à une garde gasconne. Il avait eu -quinze ans pour compagnon et confident le bâtard d'Armagnac; il lui -avait donné le Comminges, tant disputé entre Armagnac et Foix, de plus -les deux grands gouvernements de Guienne et de Dauphiné, nos -frontières des Pyrénées et des Alpes. Il avait, dès son avénement, -signé au comte d'Armagnac une grâce de tous ses crimes, qui elle-même -était un crime; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accordé -abolition complète à cet homme effroyable, condamné pour meurtre et -pour faux, marié publiquement avec sa soeur. Et au bout d'un an, le -brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en eût pris -les clefs. - -Tout cela n'était rien en comparaison des folies qu'il avait faites -pour les cadets d'Armagnac, se dépouillant pour leur faire une -monstrueuse fortune, détachant du domaine en leur faveur ce qui avait -été donné à la branche de Champagne-Navarre en dédommagement de tant -de provinces: le duché de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'étaient -des biens infinis autour de Paris, et dans tout le nord[449]. Mais ce -ne fut pas assez; ce qui avait suffi à un roi ne suffit pas au favori -gascon; il fallut que Nemours devînt duché-pairie, que ce duc d'hier -eût siége entre Bourgogne et Bretagne. Le parlement réclama, résista; -le roi s'entêta à croire que ce grand domaine royal serait mieux dans -des mains si dévouées. - -[Note 449: Dans les diocèses de Meaux, de Châlons, de Langres, de -Sens, etc.] - -Ce Nemours, cet ami du roi tant attendu, arrive enfin. Il arrive, mais -à distance. Il lui faut une sûreté, un sauf-conduit; il envoie au camp -royal comme pour le demander, mais en réalité pour s'entendre avec -l'évêque de Bayeux. Celui-ci, qui était le prêtre le plus intrigant du -royaume, était venu comme pour voir la guerre; il s'était fait soldat -du roi, pour le livrer. Normand et Gascon, ils s'entendent entre eux, -et avec le duc de Bourbon, avec M. de Châteauneuf, un intime de Louis -XI, qui de longue date vendait ses secrets. Ils se faisaient fort de -le surprendre dans Montluçon; si les habitants avaient remué pour lui, -l'évêque aurait prêché de la fenêtre et juré que tout se faisait par -ordre de Sa Majesté. Le duc de Bourbon, trouvant ce plan trop hardi, -le bon évêque ouvrit l'avis étrange de mettre le feu aux poudres; mais -les hommes d'épée eurent horreur de l'idée du prêtre, ils se -rabattirent sur une autre; ils crurent qu'ils pourraient faire peur au -roi, lui remontrer qu'il avait trop d'ennemis, qu'il n'échapperait -pas, qu'il lui fallait se livrer lui-même avec l'Île-de-France au duc -de Nemours, donner la Normandie à Dunois, la Picardie à Saint-Pol, la -Champagne à Jean de Calabre, Lyon et le Nivernais au duc de Bourbon. -Le roi eût été mis sous la tutelle d'un conseil ainsi composé: deux -évêques (dont l'évêque de Bayeux), huit maîtres des requêtes et douze -chevaliers[450]. - -[Note 450: Legrand (_Histoire ms._ VIII, 48) tire tout ceci, dit-il, -d'une chronique favorable à Dammartin et peut-être trop hostile à ses -ennemis. Cette observation ne me paraît pas suffire pour faire rejeter -un récit aussi vraisemblable, d'après la connaissance que nous avons -d'ailleurs du caractère des acteurs, de l'évêque de Bayeux, de -Châteauneuf, etc.] - -Pour rêver un pareil traité, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs, -et le roi sans ressources. Tout le monde, en effet, le jugea perdu, -lorsque, après la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac -amener aux princes son armée de six mille Gascons. Chose remarquable, -celle du roi n'en fut point découragée. Il alla son chemin, prit -Verneuil, le rasa, emporta Gannat en quatre heures, atteignit les -princes à Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien étonnés. Le -duc de Bourbon alla se cacher dans Moulins. Les Armagnacs s'en -tirèrent en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidélité. -Ils ménagèrent une trêve générale du midi, jusqu'en août; tout devait -alors s'arranger à Paris. Jusque-là personne ne pouvait porter les -armes contre le roi. - - * * * * * - -Cette petite campagne, qui n'avait réussi que par miracle, devait -bien donner à penser. Si le duc de Nemours avait trahi, tous devaient -trahir. - -Le roi était dans les mains de deux hommes peu sûrs, du duc de Nevers -et du comte du Maine. Il pouvait périr, avec tout son succès du midi, -si l'un n'arrêtait quelque temps les Bourguignons, l'autre les -Bretons, si l'ennemi, opérant sa jonction, entrait avant lui dans -Paris. - -Le comte du Maine s'était payé d'avance, en se faisant donner les -biens de Dunois. Il avait gardé la meilleure part de l'argent qu'il -recevait pour armer la noblesse; et avec tout cela, il agit mollement, -à moitié, à regret. Il n'avait garde de faire la guerre dans l'Anjou, -sur les terres de sa famille; il recula tout le long de la Loire -devant le duc de Bretagne, en sorte que les Bretons qui servaient dans -l'armée royale, voyant toujours en face la bannière bretonne, leurs -parents et amis, leur seigneur _naturel_, finirent par aller le -rejoindre. - -Le duc de Nevers ne défendit pas mieux la Somme. Il se souvint -qu'après tout il était de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le -Bon, cousin du comte de Charolais. Il crut sottement qu'il ferait sa -paix à part. Avant même que la campagne commençât, dès le 3 mai, il -envoya prier pour lui. C'était décourager tout le monde; les villes -qui se fortifiaient furent refroidies; les grands seigneurs terriens -craignirent pour leurs terres et s'y tinrent, ou bien ils allèrent -trouver le comte de Charolais. Tout ce que ce malheureux Nevers tira -du comte, ce fut un ordre de ne pas mettre garnison dans Péronne, -c'est-à-dire de se laisser prendre. Il avisa alors un peu tard que son -cousin était son ennemi mortel, son persécuteur, son accusateur, et il -n'osa se livrer à lui; il n'eut pas même le courage de sa lâcheté. - -Le comte de Charolais avançait avec sa grosse armée, sa formidable -artillerie, mais sans trouver sur qui tirer[451]. Les villes ouvraient -sans peine[452], recevaient ses gens, en petit nombre il est vrai, et -leur donnaient des vivres pour leur argent. Il ne prenait rien sans -payer. Partout, sur son passage, il faisait crier qu'il venait pour le -bien du royaume; qu'en sa qualité de lieutenant du duc de Berri, il -abolissait les tailles, les gabelles. À Lagny, il ouvrit les greniers -à sel, brûla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de -cette armée qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis. - -[Note 451: Excepté à Beaulieu près Nesle.] - -[Note 452: Tournai, cette sentinelle avancée du royaume, perdue en -pays ennemi, resta obstinément fidèle.] - -Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne étaient encore à Vendôme. Le -11, le roi, qui revenait en toute hâte, n'avait atteint que Cléry. Il -était à croire qu'avant l'arrivée des uns et des autres, le -Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais à temps pour -sauver Paris. - -Paris voulait-il être sauvé? c'était douteux. Le roi lui avait refusé -une exemption qu'il accordait aux villes de la Somme. Il eut beau -écrire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chère ville; il -voulait, disait-il, confier la reine aux Parisiens, et qu'elle -accouchât chez eux; il aimait tant Paris qu'il perdrait plus -volontiers moitié du royaume. Paris fut peu touché. L'Université, -pressée d'armer ses écoliers, maintint son privilége. Ce qu'on accorda -libéralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la -châsse de sainte Geneviève; le fameux docteur L'Olive prêcha, -recommanda de prier pour la reine, pour le fruit de la reine, pour les -fruits de la terre... Ce n'était sermon de croisade. - -Voilà les Bourguignons devant Paris. Commines, qui y était, avoue avec -une naïveté malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune -armée[453], qui n'avait jamais vu la guerre, mais qui se sentait -invincible sous le plus grand prince du monde. À peine à Saint-Denis, -ils voulurent faire peur à la ville; ils mirent en batterie deux -serpentines, firent grand bruit, «un beau _hurtibilis_.» Le lendemain, -étonnés de voir que Paris n'envoyait pas les clefs, ils imaginèrent -une fallacieuse tentative. Quatre hérauts vinrent pacifiquement à la -porte Saint-Denis, et demandèrent vivres et passage, «Monseigneur de -Charolais n'étant venu attaquer personne, ni prendre aucune ville du -roi, mais pour aviser avec les princes au bien public, et pour qu'on -lui livrât deux hommes[454].» Pendant que les capitaines bourgeois, -Poupaincourt et Lorfèvre écoutent à la porte Saint-Denis, les -Bourguignons attaquent à Saint-Lazare. Grande alarme dans la ville. -Cependant ils avaient trouvé à qui parler; le maréchal de Rouault, qui -s'était jeté dans Paris, les repoussa rudement. - -[Note 453: La plupart n'étaient jamais venus en France; c'était pour -eux un voyage de découvertes.--Voir les vers cités par Jehan de Haynin -(imprimé dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI): - - De Dommartin en Goalle - On voit de France la plus belle, - On voit Paris, et Saint-Denis, - Et Clermont-en-Beauvoisis; - Et qui ung peu plus haut monteroit - Saint-Estienne de Meaux verroit.] - -[Note 454: Probablement le duc de Nevers et le chancelier Morvilliers, -qui avait manqué au comte Charolais.] - -Cela les fit songer. Ils trouvèrent qu'ils étaient loin de chez eux, -qu'ils avaient laissé bien du pays derrière, bien des rivières, la -Somme, l'Oise. M. de Charolais en avait fait assez; il avait tenu sa -journée devant Paris, et personne n'avait osé sortir en bataille. S'il -n'en faisait davantage, c'était la faute des Bretons qui n'étaient pas -venus. Mais le roi venait, et au plus vite; on le savait pour sûr, une -grande dame l'avait écrit de sa main. - -La retraite ne convenait pas aux intérêts du grand meneur Saint-Pol, -qui avait poussé à la guerre pour se faire connétable[455]. Il n'avait -pas conduit le comte de Charolais jusqu'à Paris pour retourner si -vite. Au défaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait près du -comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand très-avisé, -vice-chancelier du duc de Bretagne, qui, ayant des blancs-seings de -son maître, les remplissait pour lui et le faisait parler; chaque jour -le duc venait demain, après-demain, il ne pouvait tarder. - -[Note 455: Les confédérés voulaient «faire un régent, ensemble un -connétable.» _Response faite par le sieur de Crèvecoeur, prisonnier, -aux interrogations à luy faites par M. l'admiral. Bibliothèque royale, -mss. Legrand_, cartons 1 et 5.] - -Saint-Pol gagna; il obtint qu'on irait au-devant, qu'on passerait la -Seine; aussi bien, cette dévorante armée ne pouvait rester là sans -vivres[456]. Il prit le pont de Saint-Cloud. - -[Note 456: «Mondit seigneur n'a pas finé, n'y peu avoir d'eux (_de -ceux de Paris_) pour un denier de vivres, et se ne fussent ceulx de -Saint-Denys, l'on eust eu faute de pain. L'on a grand disette -d'aveine... Car il n'est point à croire la compagnie de chevaux qui -est en cette armée. Escrit hastivement à Saint-Clou.» _Preuves de -Legrand, 15 juillet._--Le 14, le comte de Charolais écrit à son père -en partant de Saint-Cloud: «Jacoit ce, mon très-redouté seigneur, que -dernièrement je vous eusse escrit que je passerois pas outre ledit -passaige de Saint-Clou jusqu'à tant que j'aurois nouvelles de vous, -touchant les cent mille escus... dont par plusieurs mes lettres vous -ay escrit, espérant que vous aurez pitié de nous tous...»--Il ajoute -de sa main: «Nous assemblerons cette semaisne à M. de Berry et à beau -cousin de Bretagne; pour quoy, se, en leur compagnie, le payement nous -failloit, sans le dangier qui en pourroit avenir, vous pouvez penser -quel deshonneur, esclandre et honte ce seroit, premièrement à vous et -à toute la compagnie.»--Autre lettre du même jour à ses secrétaires: -«Qu'ils l'avertissent _à tue cheval_, quand ils auront assemblé les -cent mille escus.» _Bibl. royale, mss. Du Puy, 595, 14 juillet 1465._] - -Les Parisiens, effrayés de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir -plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient déjà «la faim -aux dents.» Ils trouvèrent bon dès lors qu'on reçût les hérauts, qu'on -envoyât des gens honorables à qui M. de Charolais déclarerait en -confidence pourquoi il était venu. Longuement, lentement -parlementaient les hérauts à la porte Saint-Honoré, sous mille -prétextes; ils demandaient à acheter du papier, du parchemin, de -l'encre, puis du sucre, puis des drogues. Les gens du roi furent -obligés de faire fermer la porte. - -Le roi, qui savait tout, se hâtait d'autant plus. Il écrivit le 14 -qu'il arrivait le 16. Il accourait pour se jeter dans Paris, sentant -qu'avec Paris, quoi qu'il arrivât, il serait encore roi de -France[457]. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais à -tout prix il voulait passer. Il prévoyait que les Bourguignons, plus -forts que lui d'un tiers, se mettraient entre lui et la ville. Il -avait mandé de Paris deux cents lances (mille ou douze cents -cavaliers); son lieutenant-général, Charles de Melun, devait les lui -envoyer avec le maréchal de Rouault[458]. Les Bourguignons campaient -fort éloignés les uns des autres; leur avant-garde était vers Paris, à -deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un côté, Rouault -de l'autre, ils étaient détruits; détruits ou non, le roi passait. - -[Note 457: «Il disoit que «S'il y pouvoit entrer le premier, il se -sauveroit, et avec sa couronne sur la tête.» «Plusieurs fois, m'a-t-il -dit, que s'il n'eust pu entrer dans Paris, et qu'il eust trouvé la -ville murée, il se fust retiré vers les Suisses, ou devers le duc de -Milan, Francisque, qu'il réputoit son grand amy.» Commines.--Le duc de -Bedfort disait déjà: De la possession de cette ville «despend cette -seigneurie (de France).»] - -[Note 458: Charles de Melun empêcha «le maréchal Rouault de sortir de -Paris, _quoique le roy luy eust escrit que le_ LENDEMAIN IL DONNEROIT -BATAILLE _au comte de Charolois, et qu'il vinst avec deux cens lances, -pour prendre l'ennemi par derrière_...» Lenglet. La note de Louis XI -qui termine l'accusation de Charles de Melun prouve assez que ce -n'était pas une vaine imputation de ses ennemis.] - -Arrivé à Montlhéry le matin, il voit la route occupée par -l'avant-garde bourguignonne que le reste rejoint en toute hâte. -Rouault ne paraît pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la -vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un fossé. Il attend deux -heures, quatre heures (de six à dix), mais Rouault ne vient pas. - -Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries, mais il n'était -nullement sûr des chefs. Le fossé seul faisait leur loyauté; ils -n'osaient le passer sous l'oeil du roi. Mais une fois passé, M. de -Brézé, qui menait l'avant-garde, eût fort bien pu se trouver -bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrière-garde, -fût peut-être tombé sur le roi[459]. Que Paris se déclarât, qu'on vît -venir seulement cent cavaliers de ce côté, tous étaient loyaux et -fidèles. - -[Note 459: Commines ne croit pas que le comte du Maine ni Charles de -Melun aient trahi, mais Louis XI le croit. Commines, qui était alors -un jeune homme de dix-huit ans, a pu ne pas bien connaître les faits -de ce temps.] - -Le roi envoie à Paris en toute hâte; il est en présence, il n'y a pas -un moment à perdre. Charles de Melun répond froidement que le roi lui -a confié Paris, qu'il en répond, qu'il ne peut dégarnir sa place[460]. -Les messagers, en désespoir de cause, s'adressent aux bourgeois, -courent les rues, crient que le roi est en danger, qu'il faut aller au -secours. Chacun ferme sa porte et reste chez soi[461]. - -[Note 460: Ce sont du moins les excuses qu'il fit valoir au procès.] - -[Note 461: «Mais oncques pour cris qu'ils fissent, la commune ne se -bougea.» Du Clercq.] - -Les Bourguignons, rangés en bataille, avaient, comme le roi, des -raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'armée royale, ne se -décidaient pas. Brézé, le comte du Maine, restaient immobiles. -Celui-ci reçut en vain un héraut de Saint-Pol. - -Les Bourguignons sentaient qu'à la longue cette grande ville qu'ils -avaient à dos pourrait bien s'ébranler; ils résolurent de forcer la -main à leurs amis, d'aller à eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils -marchèrent sur Brézé, lequel, docile à cet appel, descendit en -bataille, contre l'ordre du roi. - -Le roi croyait pourtant avoir gagné Brézé. Il venait de lui rendre -l'autorité en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen, -grand sénéchal, et plus grand que jamais, ses jugements étant -désormais sans appel[462]. Il se l'était attaché de très-près, lui -donnant une de ses soeurs, fille naturelle de Charles VII, pour son -fils, avec une dot royale[463]. - -[Note 462: Chartes du 7 janvier 1465 (communiqué par M. Chéruel), -_Archives municipales de Rouen, registre V-2, fol. 89._] - -[Note 463: Payement de 4500 livres à compte, 26 mai 1464. _Archives du -royaume, 26 mai 1464, K, 70._] - -Un moment avant la bataille, il le fait venir, et lui demande s'il est -vrai qu'il a donné sa signature aux princes. Brézé, qui plaisantait -toujours, répond en souriant[464]: - -«Ils ont l'écrit, le corps vous restera.» Il resta en effet; il fut le -premier homme tué[465]. - -[Note 464: «Et le dit en gaudissant, car ainsi estoit-il accoustumé de -parler. Au moment de la bataille, il dit encore: «Je les mettray -aujourd'hui si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les -pourra desmesler.» Commines.--Allait-il combattre pour ou contre Louis -XI, quand il fut tué? rien ne l'indique. Peut-être ne le savait-il pas -lui-même, les chances étant assez égales. Ce politique indifférent, -qui avait tant vu et tant fait, n'en était que plus disposé à se -moquer de tout. On cite un autre mot qu'il dit un jour au roi, le -voyant monté sur un petit cheval: «Votre Majesté est très-bien montée; -car je ne pense pas qu'il se puisse trouver cheval de si grande force -que cette haquenée.--Comment cela? dit le roi.--Pour ce que elle porte -Votre Majesté et tout son conseil.» Lenglet.] - -[Note 465: Justice de Dieu, aidée de Louis XI? (V. _Amelgard_)... J'ai -déjà parlé au tome précédent de cet important personnage, politique, -général, législateur; du moins il voulait l'être: sous Charles VII, il -s'était fait donner un mémoire pour réformer la procédure. Il était -poète aussi. De la Rue, III, 327.--Voir à la cathédrale de Rouen le -noble tombeau, simple et grave, à côté du monument théâtral de Louis -de Brézé, en face du triomphant sépulcre des Amboise. Il y a là deux -siècles d'histoire.--L'inscription, qui n'existe plus, est dans M. -Deville, Tombeaux de Rouen, p. 60.] - -Le mouvement donné, il fallait suivre; le roi chargea, il renversa -Saint-Pol qui, trouvant un bois derrière lui, s'y enfonça, se réserva -et attendit la fin. Le comte de Charolais, avec le gros de la -bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant à côté, il -chargea violemment, sans s'arrêter, une aile du roi, tout à la -débandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmené -l'arrière-garde, huit cents hommes. - -Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu'à ce qu'il eût passé -d'une demi-lieue Montlhéry et le roi; deux traits d'arc plus loin, il -était pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piéton serré de -trop près lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voilà des hommes -d'armes qui tombent sur lui, il reçoit un coup d'épée dans la gorge. -Il était reconnu, entouré, saisi, quand un de ses cavaliers, homme -lourd et sur un lourd cheval, donna tout au travers, et le dégagea. Il -se trouva que ce libérateur était un Jean Cadet, fils d'un médecin de -Paris, qui s'était donné au comte; il le fit chevalier sur place[466]. - -[Note 466: Olivier de la Marche le nomme autrement: Le fils de son -médecin, nommé Robert Cotereau.] - -La situation était bizarre. Le roi était sur Montlhéry, n'ayant plus -que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagné qu'il lui eût -fallu fuir s'il était venu seulement cent hommes contre lui. Les deux -princes étaient restés, les deux armées s'étaient enfuies. - -Qui avait vaincu? on n'eût pu le dire. Des Bourguignons, ralliés en -petit nombre, serrés et clos de leurs charrois, voyaient à côté les -feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutôt que de rester ainsi -sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brûler les -bagages. Saint-Pol lui-même, qui avait tant poussé en avant, revenait -à cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait -délogé[467]. - -[Note 467: Le récit de Commines est bien malicieux: «Environ minuit, -revindrent ceulx qui avoient esté dehors, et pouvez penser qu'ils -n'estoient point allés loin; et rapportèrent que le Roy estoit logé à -ces feux. Incontinent on y envoya d'autres, et se remettoit chascun en -estat de combattre, mais la plupart avoit mieux envie de fuir. Comme -vint le jour, ceux qu'on avoit mis hors du camp, rencontrèrent un -chartier qui apportoit une crusche de vin du village, et leur dit que -tout s'en estoit allé... Dont la compagnie eut grant'joie; et y avoit -assez de gens qui disoient lors, qu'il falloit aller après, lesquels -faisoient bien maigre chère une heure devant.» Commines, I, 4.] - -Le roi, fort alarmé de l'immobilité de Paris, et ne sachant plus même -pour qui était la ville, n'eut garde de s'y mettre. Il alla attendre à -Corbeil, s'informa. Si, dans ce moment décisif, le comte de Charolais -eût osé aborder Paris, il finissait la guerre, selon toute apparence. -Il aima mieux prouver que le champ lui restait; il en prit possession, -à la vieille manière féodale et chevaleresque, faisant sonner et crier -aux carrefours du camp: «Que, s'il estoit quelqu'un qui le requist de -bataille, il estoit prest de le recepvoir.» Il passa le temps à -enterrer les morts; il reçut, en vainqueur clément, la supplique de -ceux qui réclamaient le corps de M. de Brézé. - -Paris resta immobile; le roi y rentra et fut encore roi. Tous -revinrent à lui peu à peu, tous protestèrent de leur fidélité. Il -reçut les excuses, ne fit mauvaise mine à personne, fit semblant de -croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidèle -Charles de Melun, avec force bourgeois et bourgeoises. Il leur conta -la bataille à sa manière, comment il avait attaqué le premier, gagné -la journée. Les Parisiens, de leur côté, se félicitaient d'avoir -achevé la victoire[468]. En effet, la bataille finie, ils étaient -allés, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages: -«Chariots, bahus, malles, boistes.» Le greffier chroniqueur dit que ce -jour ils sortirent trente mille. - -[Note 468: C'est le triomphant bulletin de la ville de Paris. Lire les -deux autres opposés entre eux, mais également triomphants, celui du -comte de Charolais (vraiment homérique): Preuves de Commines, éd. -Lenglet, II, 484-488, et celui de Louis XI; Lettres et bulletins des -armées de Louis XI, adressés aux officiers municipaux d'Abbeville et -publiés par M. Louandre, 1837 (Abbeville).] - -Le roi avait beau se dire vainqueur; on l'avait vu revenir bien mal -accompagné, cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les _honnêtes_ -gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent audacieux contre -le roi. Ils l'obligèrent de garder pour lieutenant ce Charles de Melun -qui l'avait laissé sans secours à Montlhéry[469]. L'évêque, des -conseillers, des gens d'église, vinrent le trouver aux Tournelles et -le prièrent tout doucement de laisser conduire désormais les affaires -«par bon conseil.» Ce conseil devait lui être donné par six bourgeois, -six conseillers du parlement, six clercs de l'université. Le roi -accorda tout, se montra confiant, plus même que les bourgeois ne -voulaient, assurant qu'il allait les armer et prendre dix hommes par -dizaine. - -[Note 469: Charles de Melun avait de longue date capté la popularité -«Nous rencontrasmes au droit de l'hostel où pend l'enseigne du Dieu -d'amour en la rue Saint-Antoine... (_Maître_... _demanda_:) Qui nous -avoit meus requérir qu'il plust au Roy laisser à Paris messire Charles -de Melun, pour lors son lieutenant, attendu qu'il avoit esté délibéré -en ladite ville le contraire... À quoy maistre Henry respondit que ce -qui en avoit esté faict avoit esté faict cuidans faire le proufit de -la ville, pource que ledit Charles de Melun avoit esté moien envers le -Roy de faire abattre partie des aydes que ledit sieur prenoit en -icelle ville.» _Déposition de maistre Henry de Livres et de Jehan de -Clerbourg. Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, juillet 1465._] - -Ce fut son salut que pendant tout ce temps ses ennemis ne surent rien -faire. Le comte de Charolais n'approcha pas de Paris; il était occupé -à garder son champ de bataille, à sonner la victoire, à défier l'air. -Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes, de santé délicate, -venaient à petites journées. La jonction se fit à Étampes. Étampes -devait plaire au duc de Bretagne; c'était son apanage de jeunesse dont -il avait longtemps porté le nom, en dépit des cadets de Bourgogne qui -le portaient aussi. On s'y arrêta quinze jours à y attendre le duc de -Bourbon et les Armagnacs. Puis il fallut attendre le maréchal de -Bourgogne, qui, ayant été battu en route; traînait, boitait. L'on -attendit encore le duc de Calabre et les Lorrains, qui ne venaient -pas; ce n'était pas leur faute, suivis de près par les troupes du roi, -ils avaient été obligés d'éviter la Champagne et de faire le tour par -Auxerre[470]. - -[Note 470: Le bâtard de Vendôme côtoya si bien l'armée du duc de -Calabre et du maréchal de Bourgogne, qui les empêcha d'entrer en -Champagne, et les obligea d'aller passer près d'Auxerre. Il menait -avec lui «un couturier qui faisoit les hoquetons blancs et rouges, à 2 -écus pièce, et donnoit le douzième audit bâtard (sans doute pour -engager sur la route les francs archers à recevoir cet uniforme royal -et à grossir sa troupe).» _Archives, Trésor des chartes, Procédures -criminelles faites par Tristan l'ermite_, J. 950.] - -Les voilà réunis, et leur réunion leur apprend une chose, la -difficulté de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de nourrir en -même lieu cette immense cohue de cavalerie; il fallut tout d'abord, -pour ne pas s'affamer, qu'ils se tournassent le dos, et s'en -allassent, comme Abraham et Lot, paître l'un à l'orient, l'autre à -l'occident. Ils se répandirent dans la Brie, jusqu'à Provins, jusqu'à -Sens et plus loin. - -Avant d'avoir rien fait, ils semblaient avoir hâte de se quitter. Dès -le premier coup d'oeil, tous déplaisaient à tous. Le monde féodal, -dans cette dernière revue qu'il faisait de lui-même, s'était trouvé -tout autre qu'il ne se figurait, étrange, baroque et monstrueux. Ces -quatre ou cinq armées étaient autant de peuples; mais dans chaque -armée même la variété de races et de langues, les bigarrures d'habits, -d'armes et d'armoiries, réveillaient les vieilles querelles. Sous le -seul nom de Bourguignons, le comte de Charolais amenait une Babel, -tout ce qu'il y avait de diversités, d'oppositions, de la Frise au -Jura. Ceux qu'on appelait les Calabrais, du nom de Jean de Calabre, -c'étaient tout à la fois des Provençaux, des Lorrains, des Allemands, -de barbares hallebardiers et couleuvriniers suisses[471], aux -hoquetons bariolés[472], écorchant l'allemand à faire frémir -l'Allemagne, à quoi répondaient dans leur douceur suspecte des -Italiens masqués d'acier. - -[Note 471: Le greffier les appelle des «_Lifrelofres_ calabriens et -suisses.» Jean de Troyes, octobre 1465. - -«Estoient communément trois Suisses ensemble, un piquenaire, un -coulevrinier et un arbalétrier.» Olivier de la Marche, Collection -Petitot, X, 245.] - -[Note 472: Voir les vitraux de l'arsenal de Lucerne, et tant d'autres -monuments.] - -Armagnacs et Bourguignons, ces noms juraient ensemble. La rancune de -parti était-elle éteinte? on peut en douter. Une chose, à coup sûr, -subsistait, l'aversion instinctive du nord et du midi, le contraste -des habitudes. Les Gascons d'Armagnac, sales piétons, sans paye ni -discipline, demi-soldats, demi-brigands, semblèrent si sauvages et si -effrénés que personne ne voulut les souffrir près de soi; il leur -fallut camper à part. - -Mais l'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment à -l'autre mettre les alliés aux prises, c'était celle des Bourguignons -et des Bretons, des deux grands peuples et des deux grands princes. -Les Bretons venaient tard, après la bataille, et de mauvaise humeur. -Leur vieille réputation souffrait de la jeune gloire des Bourguignons. -Ceux-ci avaient parfaitement oublié leur fuite à Montlhéry[473]; ils -triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de Charolais, resté -seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, on ne le -reconnaissait point; ce n'était plus un homme, ou, si c'en était un, -c'était Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait à peine, ne riait plus, -tout au plus, quand on lui disait que les jeunes ducs de Berri et de -Bretagne portaient par délicatesse des cuirasses de soie qui -simulaient le fer[474]. Les Bretons, peu plaisants, se demandaient -entre eux s'ils ne feraient pas bien de tomber sur ces Bourguignons, -de s'en défaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume; -car enfin, à qui le royaume, sinon à ceux qui amenaient avec eux le -futur régent ou le futur roi? - -[Note 473: Cependant, au moment même, le duc écrivait: «Aux baillis de -Courtray, d'Ypres, d'Hesdin, au trésorier de Boulonnais, et autres -officiers, pour la confiscation des biens de ceux qui se sont enfouis -à la journée de Montlhéry.» _Compte de la recette générale des -finances_, 18 septembre 1465. Barante, éd. Gachard, II, 24.] - -[Note 474: «Armés de petites brigandines fort légères. Encore disoient -aucuns qu'il n'y avoit que petits cloux dorés par dessus le satin, -afin de moins leur peser.» Commines.] - -Et comme tel, le duc de Berri était suspect à tous; pour tous ses -confédérés, alliés et amis, il était déjà l'ennemi commun. Le roi dont -ils se défiaient, c'était celui qui ne l'était pas encore, qui pouvait -l'être; ils semblaient avoir oublié Louis XI. Cela alla si loin que, -malgré l'aversion mutuelle, le Bourguignon fit secrètement une ligue -partielle avec le Breton (24 juillet), et lui paya comptant le secours -qu'il en pourrait tirer un jour contre le duc de Berri. C'est-à-dire -que, tout en le faisant, ils s'occupaient à le défaire. Cette folle -imagination domina le comte de Charolais au point qu'il envoyait déjà -demander secours aux Anglais contre ce roi possible. - -Le vrai roi, pendant ce temps, se remettait et ressaisissait Paris. Il -eut d'abord deux cents lances, puis quatre cents lances, puis le comte -d'Eu, un prince du sang, qu'il mit à la place de Charles de Melun. Il -dédommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la -tête. - -Il avait fait venir de Normandie des francs-archers; mais la noblesse -ne venait pas, contenue qu'elle était sans doute par les grands -seigneurs et les évêques. Le roi prit le parti d'aller lui-même -chercher les Normands (10 août); résolution hardie; Paris branlait; -mais justement, pour assurer Paris il fallait avoir un point d'appui -ailleurs. Au reste, les ligués, égarés dans la Brie, dans la Champagne -et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs détours, -de n'arriver jamais. - -Ils se rapprochèrent néanmoins, plus tôt qu'on n'aurait cru, avertis -sans doute du départ du roi par leurs bons amis de Paris. Dès qu'ils -furent à Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manquèrent -pas de tâter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant -d'envoyer aux princes et de moyenner une bonne paix. À quoi il -répondit que c'était son devoir, et que, le cas échéant, il -n'enverrait pas, il irait lui-même. - -Bientôt arrivent aux portes les hérauts du duc de Berri, avec quatre -lettres, aux bourgeois, à l'Université, à l'Église, au Parlement. Les -princes, venant pour aviser au bien du royaume, demandent que la ville -leur envoie six notables. Elle en envoya douze le jour même; en tête, -l'évêque Guillaume Chartier, le lieutenant civil, le fameux doyen de -Paris, Thomas Courcelles (l'un des pères de Bâle et des juges de la -Pucelle), le prédicateur L'Olive, les trois Luillier, le théologien, -l'avocat, le changeur; sur douze députés, six chanoines. Celui qu'on -mettait en avant et qui devait parler, c'était l'évêque, un peu idiot. - -La pacifique députation, prêtres et bourgeois, fut admise devant le -duc de Berri au château de Beauté-sur-Marne. Il les reçut assis, mais -debout près de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhéry, armé -de toutes pièces. Pour surcroît de terreur, le héros populaire des -guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il était, traita -ces pauvres gens comme eût fait Suffolk ou Talbot. Il leur signifia -que si la ville avait le malheur de ne pas recevoir les princes avant -dimanche (on était au vendredi), ils protestaient contre elle de tout -ce qui pouvait en advenir, mais que le lundi, sans faute, on donnerait -un assaut général. - -Le samedi de bonne heure, grande assemblée à l'hôtel de ville. Le -lieutenant civil répète mot pour mot la terrible menace. L'effroi -gagne; plusieurs opinent que ce serait manquer au respect qu'on doit à -la personne des princes du sang, que de leur fermer malhonnêtement les -portes de la ville; on ne pouvait se dispenser de les recevoir -eux-mêmes, bien entendu, et non leur armée, seulement une petite -garde, quatre cents hommes pour chacun des quatre princes, en tout -seize cents hommes d'armes. - -Ce qui donnait le courage d'ouvrir un tel avis, c'est qu'on voyait -sous les fenêtres de l'hôtel de ville les archers et arbalétriers de -Paris, rangés en bataille, «pour garder les oppinants d'oppression.» -Ils étaient dans la Grève. Mais plus loin que la Grève, les troupes -royales faisaient, le jour même, une grande revue devant le comte -d'Eu; le prévôt des marchands en fit part au conseil de ville, pour -guérir la peur par la peur; ce n'était pas moins que cinq cents bonnes -lances (3,000 cavaliers), quinze cents piétons, archers à cheval, -archers à pied normands, etc. Il fallait prendre garde de rien faire -sans l'aveu du lieutenant royal; autrement, on courait risque de -causer dans Paris une horrible boucherie! - -Cela rendit les bourgeois bien pensifs. Mais que devinrent-ils quand -ils entendirent dans la rue le petit peuple, qui courait, criait, -cherchant, pour leur couper la gorge, ces traîtres députés qui -voulaient mettre les pillards dans Paris?... Les députés, plus morts -que vifs, se laissèrent renvoyer aux princes, et parlèrent, non plus -pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'évêque dit ces propres -paroles: «Il ne plaît point aux _gens du roi_ qui sont à Paris de -prendre response, qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roi.» -Dunois répéta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain... Il n'y -eut rien du tout; ce furent, tout au contraire, les troupes royales -qui sortirent, allèrent reconnaître l'ennemi, et ramenèrent soixante -chevaux. - -Il était temps que le roi arrivât. Le 28 août, il rentra avec toute -une armée, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et -d'artillerie, sept cents muids de farine. Il connaissait Paris; il eut -soin que rien n'y manquât pendant tout ce temps, ni pain, ni vin, -aucune sorte de vivres. Les arrivages furent toujours abondants; deux -cents charges de marée en une fois, jusqu'à des pâtés d'anguille qu'il -fit venir de Nantes et vendre à la criée du Châtelet. - -C'étaient les assiégeants qui mouraient de faim. N'ayant su, avec leur -grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni même celle d'en bas, -loin d'affamer Paris, ils ne pouvaient se nourrir. Les malheureux -erraient, vendangeant en août les raisins verts. Il aurait fallu que -les assiégés eussent la charité de les nourrir. Le comte du Maine -envoya à son neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de -raves. Lorsqu'il y eut trêve, le Parisien allait à Saint-Antoine -vendre des vivres, et rançonnait sans pitié l'assiégeant[475]. - -[Note 475: Ils ne marchandaient pas: «Les joues velues, pendantes de -malheureuseté, sans chausses ni souliers, pleins de poux et -d'ordure... ils avoient telle rage de faim aux dents qu'ils prenoient -fromage sans peler, mordoient à même.» Jean de Troyes.--«La cité de -Paris... fist grandement son proffit de l'armée.» Olivier de la -Marche.] - -Le roi était résolu de laisser faire la faim et la division. Mais avec -ses deux mille cinq cents hommes d'armes et des milliers d'archers, il -fallait bien qu'il eût l'air de vouloir combattre. Il alla à -Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abbé de -Saint-Denis; il en reçut l'instruction d'usage en pareil cas, ouït la -messe et resta longtemps en prière. En sortant, il remit la fameuse -bannière, non au porte-étendard, mais à son aumônier, pour la bien -serrer aux Tournelles. - -La prière de Louis XI, selon toute apparence, c'était de pouvoir -diviser ses ennemis, les gagner un à un, et se moquer de tous: «Ce qui -est, dit Commines, une grant grâce que Dieu faict au prince qui le -sçait faire.» Les négociations, publiques et secrètes, allaient leur -train; sous mille prétextes, on parlait et parlementait sans cesse -entre Charenton et Saint-Antoine. On appela ce lieu le Marché; là, en -effet, on marchandait les hommes, on brocantait les serments, on -tâtait les fidélités. Un jour, il en passait dix du côté du roi, le -lendemain autant du côté des seigneurs. Le roi avait quelque raison de -croire qu'au total il gagnerait à ce négoce. Humble en paroles et en -habits, donnant beaucoup, promettant davantage, achetant ou rachetant, -sans marchander, ceux dont il avait besoin, «et ne les ayant en nulle -haine pour les choses passées.» - -Il y parut à son retour; les bourgeois de Paris, voyant le tyran -revenir en force, attendaient des vengeances de Marius et de Sylla. -Tout se borna à mettre hors de la ville deux ou trois députés qui, -dans son absence, avaient si bien travaillé à faire qu'il n'y revînt -jamais. Quant à l'évêque, le roi ne lui dit pas un mot sa vie durant; -seulement, quand il mourut, il lui fit de sa main une malicieuse -épitaphe. Ses sévérités tombèrent sur des espions qu'il fit noyer. Au -grand amusement du populaire, «on fouetta et battit au cul d'une -charrette un paillard de sergent à verge,» qui, lors de la première -alarme, avait couru les rues, en criant que l'ennemi était rentré, de -quoi plus d'une femme accoucha de peur. - -On croyait le roi si peu rancuneux, que les premiers qui lui -envoyèrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus à se -plaindre, les Armagnacs. Eux-mêmes se plaignaient des princes qui, les -tenant éloignés de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer -d'eux et leur faire petite part au butin. Après les Armagnacs vint le -comte de Saint-Pol, qui avait tout mis en mouvement, mais qui au fond -ne voulait qu'une chose, l'épée de connétable; il causa longuement -avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'était pas -loin de faire aussi son traité à part, comme lui conseillait son père, -et de laisser là les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le -Breton. - -Ce qui aidait à rendre bien des gens pacifiques, c'est qu'après tout -les plus terribles ne faisaient pas grand'chose. Une fois, un -capitaine vient tirer à leurs tranchées et leur tuer un canonnier. -Tous s'arment, Jean de Calabre d'abord, et le comte de Charolais; ils -descendent en plaine, armés, bardés de fer, le duc de Berri lui-même, -tout faible qu'il était. Le temps est un peu obscur, mais les -éclaireurs ont vu nombre de lances; ce sont toutes les bannières du -roi, toutes celles de Paris; un avis qu'ils avaient reçu les portait -d'ailleurs à le croire. L'affaire devenant sûre, Jean de Calabre, -comme tout héros de romans ou d'histoire[476], harangue sa chevalerie. -«Nos chevaucheurs, dit Commines, avaient repris coeur un petit, voyant -que les autres étaient faibles et qu'ils ne bougeaient pas.» Le jour -s'éclaircissant, les lances se trouvèrent n'être que des chardons. Les -seigneurs, pour se consoler de la bataille, s'en allèrent ouïr messe -et dîner. - -[Note 476: C'est à ce prince chevaleresque qu'est dédié le Petit Jehan -de Saintré. C'est lui-même qui l'avait fait écrire. L'auteur, Antoine -De la Salle, lui dit: «Pour obéir à vos prières qui me sont entiers -commandemens...»] - -Le roi ne voulait nullement d'une bataille devant Paris. Il faisait la -guerre de plus loin. Dès le mois de juin, il avait traité avec les -Liégeois; le 26 août, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils -défièrent le duc de Bourgogne à feu et à sang. Le contre-coup fut -ressenti à Paris. Le 4, le 10 septembre, les princes demandèrent -trêve, prolongation de trêve. On songea à la paix; mais d'abord ils -demandaient des choses exorbitantes: pour le duc de Berri, la -Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie à leur façon, l'ancien -royaume d'Aquitaine; le comte de Charolais voulait toute la Picardie. - -Les négociations traînant, il devait arriver, ou que les princes -découragés se laisseraient gagner aux belles paroles du roi; ou bien -que les amis si nombreux qu'ils avaient dans les villes -s'enhardiraient à travailler pour eux et trouveraient moyen de leur -livrer les places qui entouraient Paris, et Paris peut-être. Le roi, -dans chaque ville, avait des soldats, mais les seigneurs y avaient les -habitants, du moins les principaux; ils y pesaient de leur antiquité, -de leurs grands biens, de leurs serviteurs, _domestiques_ et protégés; -leur protection onéreuse y était acceptée de longue date. La gent -routinière des bourgeois les servait, quoi qu'ils fissent; vexée -remerciait, battue baisait la main. - -Tout cela, sans doute, faisait croire aux habiles que les princes et -seigneurs prévaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa -vigueur, il n'en était pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un -gentilhomme qui commandait à Pontoise écrit au maréchal de Rouault -qu'il vient d'ouvrir sa place aux princes; il le prie de l'excuser -près du roi, il a fait la chose à regret. En même temps, le comte du -Maine, sans quitter le partie du roi, croit pourtant devoir s'assurer -ses charges, en se les faisant donner par le duc de Berri. Le sage -Doriole, général des finances, serviteur spécial du roi, quel qu'il -fût, crut que le roi, c'était dès lors le frère du roi, et il alla -soigner ses finances. - -Louis XI croyait tenir Rouen. Madame de Brézé, qui gardait le château, -venait de lui écrire qu'elle en avait fait sortir des gens suspects -qui l'auraient livré. Dans la ville, un homme avait une grande -influence, l'ancien général des finances de Normandie, un homme de -Dieu, qui, disait-on, ne couchait jamais dans un lit, portait la haire -à nu, et se confessait tous les jours. L'évêque de Bayeux, patriarche -de Jérusalem, et qui de plus était des Harcourt, fit tout ce qu'il -voulût de la veuve et du dévot financier; ils livrèrent le château et -la ville; le duc de Bourbon entra sans coup férir (27 septembre)[477]. - -[Note 477: Il semble qu'il y ait eu dans tout cela un reste de -patriotisme normand: «Le lendemain que Pontoise fut pris par Loys -Sorbier, Lancelot de Haucourt envoia un cordelier de Paris devers -madame la grand'sénéchale... Lancelot dit qu'il estoit normand... -avoit fait serment sur l'autel Sainte-Anne à Quétenville.» _Bibl. -royale, m. Legrand, Preuves, 1465._] - -Rouen entraîna Évreux, puis Caen; puis, indirectement, ce qui tenait -encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-là attendait, -enfermé dans Péronne, n'hésita plus; il n'ouvrit pas les portes, mais -il se fit escalader, surprendre, emmener prisonnier (7 octobre). - -Ce que n'avaient pu tous les princes de France avec une armée de cent -mille hommes, un prêtre, une femme, une trahison, l'avaient accompli. -À vrai dire, l'évêque de Bayeux et madame de Brézé mirent fin à la -guerre du Bien public. - -Le roi se hâta de traiter; autrement Paris suivait Rouen. Le jour où -le château de Rouen fut livré, la Bastille de Paris se trouva ouverte, -des canons encloués. La Bastille était dans les mains très-suspectes -du père de Charles de Melun. - -Qui agissait ici contre le roi? personne et tout le monde. L'Église de -Paris ne disait plus rien, depuis l'étrange démarche qu'elle avait -fait faire par son évêque. Le Parlement, le Châtelet[478], ne -parlaient pas non plus; mais de temps à l'autre, tel et tel, un -conseiller, un notaire, un procureur, passaient aux princes. Sous les -masses sombres et muettes du Palais et de Notre-Dame, remuaient, -frétillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, procureurs, -petits clercs tonsurés et non tonsurés, qui disaient haut ce que -pensaient leurs maîtres; tout cela parlait, rimait contre le roi. La -Ménippée, le Lutrin, Voltaire même, sont, comme on sait, nés dans -cette ombre humide et sale, tout près de la Sainte-Chapelle. Le roi -avait là, dans Paris, une armée pour tirer sur lui par derrière[479]. -Les chansons, les ballades satiriques, couraient la ville; on les -envoyait même aux princes, comme encouragement, deux pièces entre -autres, très-âcres, qu'on croirait écrites au temps de la Ligue. - -[Note 478: Les gens du roi, les officiers royaux, semblaient les plus -malveillants. Obligé dans son besoin pressant de leur demander un -emprunt, il n'en tira pas grand'chose. Ils auraient plutôt donné à -l'ennemi. Un conseiller au Parlement et un avocat allèrent joindre le -duc de Berri. Le clerc d'un autre conseiller était allé, avec un -notaire, chercher le duc jusqu'en Bretagne; clerc et notaire furent -noyés pour l'exemple.] - -[Note 479: Et par-devant quelquefois. La personne du roi ne leur -imposait guère, à en juger par le petit récit du greffier chroniqueur. -Un jour qu'il revenait de conférer avec les princes, il dit à ceux qui -gardaient la barrière que désormais les Bourguignons leur donneraient -moins de mal, qu'il saurait bien les en garder. Sur quoi, un procureur -du Châtelet dit hardiment: «Voire, Sire, mais en attendant, ils -vendangent nos vignes et mangent nos raisins, sans y sçavoir -remédier.» «Mieux vaut, répliqua Louis XI, qu'ils vendangent vos -vignes que de venir prendre ici vos tasses et l'argent que vous cachez -dans vos caves et celliers.»] - -Le roi avait pourtant fait de grandes caresses aux Parisiens. Quoique -l'Université eût refusé d'armer pour lui, il lui rendit ses -priviléges. Il se fit frère et compagnon «de la grant'confrérie aux -bourgeois de Paris.» Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six -notables par quartier, à ouïr, avec le Parlement et les grands corps, -les conditions que proposaient les princes. - -La ville n'en était pas moins mécontente, agitée. Ces Normands que le -roi avait mis dans Paris pourraient-ils bien jusqu'au bout contenir -leurs mains normandes? On craignait le pillage. Une nuit, les rues -s'illuminent; partout des feux; les bourgeois s'arment et courent à -leurs bannières. Qui a donné l'ordre, personne ne peut le dire. Le roi -mande «sire Jehan Luillier, clerc de la ville[480]», lequel dit -froidement et sans rien excuser, que tout cela se fait de bonne -intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on éteigne et qu'on -aille se coucher; personne n'obéit, tout reste armé. Une batterie -n'était pas improbable entre les bourgeois et les troupes. Déjà l'on -avait attaqué le soir l'évêque Balue, le factotum du roi[481]. - -[Note 480: Jean de Troyes dit pourtant que le roi, loin de laisser -piller les Normands, fit punir sévèrement ceux d'entre eux qui avaient -manqué en paroles à la dignité de la ville de Paris: «Vint à Paris -plusieurs des nobles de Normandie et injurièrent les Parisiens; et, -veue la plainte des bourgeois, le principal malfaicteur et prononceur -desdites parolles fut condemné à faire amende honorable devant -l'hostel de ladicte ville, teste nue, desceint, une torche au poing, -en disant par luy que faulsement et mauvaisement il avoit menty en -disant lesdictes parolles... Et après eut la langue percée, et ce -fait, fut banny.»] - -[Note 481: Ce drôle d'évêque, qui était propre à tout, servait au -besoin de capitaine. Il avait mécontenté les Parisiens, en se mettant -une nuit à la tête du guet, et le menant tout autour des murs, à grand -renfort de clairons et de trompettes. Au moment où il fut attaqué, il -sortait de chez une femme.] - -Il n'y avait pas un moment à perdre. Le roi demanda une entrevue, -alla trouver le comte de Charolais[482] et lui dit que la paix était -faite: «Les Normands veulent un duc; eh bien! ils l'auront.» - -[Note 482: Dans une première entrevue, le roi avait essayé de ramener -le comte de Charolais; il lui dit: «Mon frère, je cognois que estes -gentilhomme, et de la maison de France.--Pourquoy, Monseigneur?--Pour -ce que, quant j'envoyay mes ambassadeurs à l'Isle devers mon oncle, -votre père et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien à vous, -vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne (qui est gentilhomme, -et il le monstra bien, car chascun se contenta de luy), que je me -repentiroye des parolles que vous avoit dict ledict Morvillier, avant -qu'il fust le bout de l'an. Vous m'avez tenu promesse, et encores -beaucoup plus tost que le bout de l'an... Avec telz gens veulx-je -avoir à besongner, qui tiennent ce qu'ilz promettent.» «Et désavoua -ledict Morvillier...» Commines.] - -Céder la Normandie, c'était se ruiner. Cette province payait à elle -seule le tiers des impôts du royaume[483]; seule, elle était riche et -de toute richesse, pâturage, labourage et commerce. La Normandie était -comme la bonne vache nourricière qui allaitait tout à l'entour. - -[Note 483: Attesté par Louis XI lui-même, dans une lettre au comte de -Charolais. _Bibl. royale, mss. Legrand, Histoire_, VIII, 28.] - -Le roi, du même trait de plume, livrait aux amis de l'Anglais nos -meilleurs marins, comme si, de sa main, il eût comblé, détruit Dieppe -et Honfleur. L'ennemi débarquait dès lors à volonté, trouvait la Seine -ouverte, «la grand'rue qui mène à Paris.» Il pouvait se promener en -long et en large, par la Seine, par la côte, de Calais jusqu'à Nantes. -Sur tout ce rivage, l'Anglais n'eût rencontré que des amis ou des -vassaux de l'Angleterre. - -Le Bourguignon acquérait Boulogne et Guines pour toujours; les villes -de Somme, sous la condition d'un rachat lointain, improbable. Le duc -de Bretagne, maître chez lui désormais, maître de ses évêques, comme -de ses barons, devenait un petit roi, sous protection anglaise. Il -demandait, en outre, la Saintonge pour les Écossais[484], c'est-à-dire -pour les Anglais, qui dans ce moment gouvernaient l'Écosse. Dans ce -cas, la Rochelle, prise à dos, n'aurait pas tenu longtemps, la Guienne -eût suivi, tout l'ouest. - -[Note 484: Les Écossais, appelés par les Bretons, vinrent, la guerre -faite, au partage des dépouilles; ils prirent ce moment pour réclamer -_leur_ comté de Saintonge, un don absurde de Charles VII, qui, dans sa -détresse, avait donné une province pour une armée d'Écosse, mais -l'armée ne vint pas.--Instruction du roi d'Écosse à ses envoyés: «Vous -direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi d'Écosse et -délivrance de ladicte comté, pourroit estre occasion de plus grant -mal... et plus briefvement que on ne cuide.» Suivent des menaces, au -cas que le roi de France attaque la duchesse de Bretagne, parente du -roi d'Écosse et de la plupart des nobles Écossais.--Un conseiller de -Louis XI fait observer, dans une note qui suit, que le don était -conditionnel, etc. Il adresse ce conseil à son maître: «Se vostre -plaisir estoit de prendre le duc d'Albanie en vostre service... -n'aroit jamais nul de la nation qui osast riens faire contre vous que -l'autre ne le fist pendre, ou luy fist cousper la teste incontinent, -et par ainsi romperiés toutes les trafiques et petites alliances -qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs.» _Bibl. royale, mss. -Baluze, 475, 13 nov. 1465._] - -En créant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler -pour lui-même. Jeunes étaient le duc et le duché, ils avaient besoin -d'un tuteur. Chacun prétendait l'être. Divisés sur ce point, ils -s'entendaient mieux pour enrichir leur création. Ils dotaient, -douaient, paternellement l'enfant nouveau-né. Chaque jour, ils -arrachaient quelque chose au roi pour y ajouter encore. Il fallut -qu'il dépouillât le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils -avaient dans le duché. Le dernier, tout pair qu'il était, dépendit de -la Normandie et ressortit de l'Échiquier. Le comte d'Alençon, qui, par -ses trahisons du moins, avait bien gagné que les ennemis du roi le -ménageassent, fut ajouté comme accessoire à cet insatiable duché de -Normandie[485]. - -[Note 485: Les élus d'Alençon devaient payer à leur duc une pension -sur les taxes et aides, montrer aux gens du duc de Normandie ce qui -restait et le leur livrer.--Serait-ce à la vieille résistance -d'Alençon contre la Normandie que faisait allusion la devise des -archers d'Alençon: «Avoient jacquetes où estoit dessus escript de -broderie: _Audi partem_?»--Ce qui, je crois, veut dire ici: «Écoutez -aussi l'autre partie.» Jean de Troyes, samedi 10 août 1465.] - -Ce n'était pas seulement le royaume qui était au pillage, c'était la -royauté, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des régales et -la nomination aux offices, le Breton les régales et les monnaies. Le -Lorrain ne rendit point hommage pour la Marche de Champagne que le roi -lui cédait. - -On exigeait de lui qu'il livrât, non pas ses sujets seulement, mais -ses alliés. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois -évêchés[486], la garde de ceux qui depuis des siècles se gardaient -contre lui. - -[Note 486: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant à Metz, le roi semble -avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider à la réduire. -On lit dans le projet du traité: «Cent mille escus d'or comptant, pour -employer à la conqueste de Naples et de ceulx de Metz.» Preuves de -Commines, éd. Lenglet, II, 499.] - -Le roi faisait bonne mine, mais il était inquiet. Pendant qu'il -donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Péronnet, furent surpris -pendant les négociations. - -Où les exigences s'arrêteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque -jour on s'avisait d'un article oublié, on l'ajoutait. Le comte de -Charolais eut à peine conclu son traité pour Boulogne et la Somme, -qu'il en exigea un pour la cession des trois prévôtés qui lui étaient -indispensables, disait-il, pour assurer la possession d'Amiens. Et il -ne s'en alla pas encore, qu'il n'eût extorqué autre chose. Le 3 -novembre, au moment où le roi lui disait adieu à Villers-le-Bel, il -lui fit signer un étrange traité de mariage, entre lui, Charolais, qui -avait trente ans, et la fille aînée du roi qui en avait deux. Elle -devait apporter en dot la Champagne, avec tout ce qu'on peut y -rattacher de près ou de loin, Langres et Sens, Laon et le Vermandois! -Pour consoler l'époux d'attendre si longtemps sa future, le roi dès ce -moment lui donnait le Ponthieu. - -Les ligués, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux -principales, la grande question ecclésiastique[487] et les états -généraux. - -[Note 487: Le roi, dans une instruction qu'il donne à ses -ambassadeurs, près du Pape, présente l'abolition de la Pragmatique -comme la cause principale de la guerre du Bien public. Il prouve par -la trahison de l'évêque de Bayeux, qui a terminé cette guerre, qu'il -importe infiniment de savoir à qui l'on confie les évêchés. Le roi, -dit-il, a, dès son avénement, restitué obédience au Siége apostolique: -«Quæ res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit, -ex quibus ortum est flebile regni incendium...; allicere nitebantur -parlamentos, _quasi reducturi Pragmaticam_, fingentes omnes Francioe -pecunias exhauriri... Excusabunt mandatum quoddam publicatum in regno; -illud nempe dolls et fraude Bajocensis episcopi surreptum...; perfidus -apostolicæ Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore... -insperatus hostis erupit ac sceteratissimus proditor... Quantopere -intersit Regis promotum iri in regno suo prælatos spectatæ et -exploratæ in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius -Bajocensis episcopi scelus potuit totam Normanniam et pene regni -statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, præclara oppida et -inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prælati -possident... Flagitabunt obnixe quatenus in metropolitanis ecclesiis -ac excellentioribus episcopatibus eminentioribusque abbatiis... -expectare dignetur regias preces.»] - -De Pragmatique, plus un mot[488]. Les princes, devenant rois chez eux, -pensaient, comme le roi l'avait pensé pour lui, qu'il valait mieux -s'entendre avec le pape pour la collation des bénéfices que de courir -les chances des élections. - -[Note 488: La seule mention qu'on en trouve se rencontre dans le -projet, et ne se retrouve dans aucun des traités. Lenglet, II, 249. Au -reste, le plus puissant des confédérés, le comte de Charolais, avait -besoin du pape pour l'affaire de Liége. Dans son traité avec le roi, -il exige que le roi se soumette. «Pour l'accomplissement des choses -dessus dictes..., à la cohertion et contrainte de nostre sainct Père -le Pape.» Ibidem, 504.] - -Les grands sacrifièrent sans difficulté les intérêts de la noblesse, -ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui -n'arrivaient guère que par les élections à la jouissance des biens -d'église. - -Point d'états généraux[489]. Seulement trente-six notables, présidés -par Dunois, doivent aviser au bien public, ouïr les remontrances, -décider «les réparations[490].» Leurs décisions sont souveraines, -absolues; le roi les sanctionnera (pour la forme) quinze jours, sans -faute, après qu'elles auront été rendues. Ce règne des trente-six doit -durer deux mois. - -[Note 489: Les princes avaient jeté vaguement cette promesse; on ne la -trouve nettement exprimée que dans la sommation adressée par le frère -du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: «Oster et faire cesser les -aydes, impositions, quatriesme, huitiesme et toutes autres charges, -oppressions et exactions, _sur le pauvre peuple_, fors seulement la -taille ordinaire des gens d'armes, laquelle aura tant seulement cours, -jusqu'à ce que les _estats du royaume, que brief espérons -assembler_..., soit advisé.» Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 45. -Les autres princes s'en tiennent à des expressions plus générales: -«_Meus de pitié et compassion du pauvre peuple_, etc.» Ibidem, 444. Ce -qui est singulier, c'est qu'ils accusent le roi de _les avoir -attaqués_, lorsqu'ils venaient réformer le royaume: «Aucuns induisent -le Roy à prendre inimitié... contre les seigneurs de son sang... pour -grever et dommager... ainsy que par effect l'a, à son pouvoir, montré -par l'invasion qu'il fist à puissance d'armes le 16e jour de juillet -dernier passé à Montlhéry sur nous qui, pour aider à pourvoir au bien -du royaume et de la chose publique d'iceluy... venions joindre avec -nostre très-redouté seigneur monseigneur de Berry, ledit beau cousin -de Bretaigne et autres seigneurs du sang.» Ibidem, 490.] - -[Note 490: «Lesquels avis, délibérations et conclusions, le Roi veut -et ordonne estre gardez, comme se luy-même en sa personne les avoit -faicts; et d'abondant, dedans quinze jours, il les autorisera... et ne -seront baillées par le Roy lettres à rencontre... et se elles estoient -baillées, ne sera obéy.» Ibidem, 514-515.] - -Voilà le roi bien lié. Pour plus de sûreté, il a des gardes: le -Bourguignon à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes, à -Montfort-l'Amaury. Il était ainsi serré dans Paris, et il avait à -peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne -pouvait guère donner ni vendre de charges; le Parlement désormais se -recrutait lui-même, présentant au roi les candidats parmi lesquels il -devait choisir[491]. - -[Note 491: Ordonnances, XVI, 12 novembre 1465.] - -On ne voyait pas trop d'où il allait tirer les monstrueuses pensions -qu'il promettait aux grands. Il était dans la position d'un pauvre -homme saisi, qui ne peut se relever ni payer, ayant chez lui, pour -vivre à discrétion, des huissiers, garnisaires et _mangeurs d'office_. - -Mais, tout abattu qu'il parût et décidément ruiné, les ligués prirent -contre lui en partant une étrange précaution; ils lui firent écrire -que désormais il ne pourrait les contraindre de venir le trouver, et -que s'il allait les voir, il les préviendrait trois jours au moins -d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner -chez eux. - -Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu sans garde, -aimable et souriant, par-devant les seigneurs et toute cette grande -armée, de Charenton jusqu'à Vincennes, et il dit: «Messieurs, vous et -moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir, -toutes les fois que besoin sera.» - - -FIN DU SEPTIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -LIVRE XI - - Pages. - -CHAPITRE II - - RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE, 1439-1448 1 - - 1439. (2 nov.) Ordonnance pour la réforme des gens de guerre 2 - - Conseillers de Charles VII: Brézé, Bureau, Jacques Coeur, - etc. 4 - - Influence de la reine Yolande, d'Agnès la Sorelle 6 - - 1440. Mécontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie 10 - - 1441. Le roi reprend Pontoise sur les Anglais 15 - - 1442. et impose aux mécontents assemblés chez le duc de - Bourgogne 18 - - 1443-1444. Il intervient dans les Pyrénées, frappe les - Armagnacs alliés des Anglais, reprend et garde Dieppe 19 - - Il fait écouler les bandes françaises et anglaises vers - la Lorraine et la Suisse 23 - - Des Suisses au XVe siècle; combat de Saint-Jacques 32 - - Metz, Toul et Verdun reconnaissent le roi pour protecteur 35 - - 1443-1448. Réforme financière, réforme militaire; gendarmerie - régulière, francs-archers 37 - - -CHAPITRE III - - TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS - DE FRANCE, 1442-1453 43 - - Marguerite d'Anjou; caractère de la maison d'Anjou 44 - - 1442. État de l'Angleterre; querelles de Winchester et de - Glocester; la duchesse de Glocester condamnée comme sorcière 47 - - Nécessité d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France 50 - - 1445-1447. Winchester et Suffolk négocient le mariage du - roi et une restitution partielle avec indemnité 52 - - 1447-1448. Mort de Glocester et de Winchester 56 - - 1449-1450. Administration de Suffolk; Somerset prend la - Normandie et accuse Suffolk, qui est mis à mort 60 - - Le faux prétendant, Cade 69 - - Le vrai prétendant, York 73 - - 1451. Charles VII prend la Guienne 74 - - 1452. la perd et la reprend; mort de Talbot 78 - - 1453. Réduction de Bordeaux et de Bayonne 80 - - Les Anglais ne conservent en France que Calais 81 - - 1454. Impuissance de l'Angleterre; Henri VI devient idiot 83 - - La rivalité des deux nations a été leur vie même 89 - - -LIVRE XII - -CHAPITRE PREMIER - - CHARLES VII.--PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE, 1436-1453 90 - - Rivalité des maisons de France, de Bourgogne et de - Bourgogne-Autriche-Espagne, pendant le XVe et - le XVIe siècles 93 - - Guerre pacifique de Charles VII et de Philippe le - Bon; puissance et faiblesse de celui-ci 94 - - Les Flandres; le travail, travail solitaire, travail en - famille; confréries, ghildes et _amitiés_ communales 95 - - et néanmoins individualisme profond, mysticisme - révolutionnaire 100 - - La Flandre elle-même étant une création de l'industrie, - l'industrie devait y régner 104 - - Au XIVe siècle, querelles entre les villes (pour la - direction des eaux) 106 - - Au XVe siècle, querelles entre les villes et le comte 106 - - 1436. Expédition de Calais; soulèvement de Bruges; Gand - aide le comte à réduire Bruges 107 - - Gand, désormais isolée, aura à défendre les libertés - de la Flandre, son droit symbolique, etc 109 - - Lutte des comtes contre les juridictions inférieures - des villes, et contre les juridictions supérieures de - la France et de l'Empire 112 - - 1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrassé par - le dauphin, frappe la Flandre d'impôts vexatoires 122 - - 1449-1450. Le duc fait agir la Flandre contre Gand 127 - - 1451-1452. Insurrection de Gand, guerre de Flandre 128 - - Intervention timide du roi 133 - - 1453. (Juillet.) Défaite des Gantais à Gavre, et leur - soumission 137 - - -CHAPITRE II - - GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE.--SES FÊTES.--LA - RENAISSANCE 140 - - État du monde: Occident, Normands et Portugais, - Béthencourt et don Henri 141 - - 1453. (29 mai.) Orient; le Turc; prise de Constantinople 145 - - Grandeur de Philippe le Bon; projet de croisade 146 - - 1454. (9 fév.) Voeu du faisan 149 - - Chapitres de la Toison d'or 150 - - Le tableau de l'Agneau; école de Bruges 151 - - Centralisation dans l'art; Jean van Eyck, Chastellain, - etc. 155 - - -CHAPITRE III - - RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON.--JACQUES - COEUR.--LE DAUPHIN LOUIS, 1452-1456 156 - - Le duc de Bourgogne s'appuie en France sur le dauphin; - lutte du dauphin contre Brézé, Agnès, etc. 157 - - Ruine des amis du dauphin 158 - - 1452. Ruine de Jacques Coeur 159 - - 1456. -- du duc d'Alençon 164 - - -- du dauphin lui-même, qui se retire chez le - duc de Bourgogne 167 - - -CHAPITRE IV - - SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE - LE BON, 1456-1461 170 - - Tentative de Charles VII sur le Luxembourg 173 - - Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il était - le chef d'une féodalité qui n'était plus féodale 174 - - Le souverain d'un empire hétérogène qui ne pouvait - acquérir d'unité 176 - - Il céda, malgré lui, de plus en plus à l'attraction de - la France 178 - - Ses ministres français; le dauphin son hôte 181 - - Énergie critique de l'esprit français, influence de - l'imprimerie, etc. 184 - - Le Parlement; la Toison d'or, comme cour d'honneur 189 - - -LIVRE XIII - -CHAPITRE PREMIER - - LOUIS XI, 1461-1463 193 - - 1461. Il change les grands-officiers, les sénéchaux, baillis, - etc. 196 - - Sacre de Louis XI 200 - - Maison de Bourgogne: le duc à Paris 203 - - Maison d'Anjou 207 - - Révolutions d'Angleterre 208 - - Révolutions d'Espagne 210 - - Pauvreté du roi; il abolit la Pragmatique 213 - - 1462. Il occupe le Roussillon 220 - - neutralise l'Angleterre 223 - - 1463. et règle les affaires d'Espagne 227 - - -CHAPITRE II - - LOUIS XI, SES TENTATIVES DE RÉVOLUTION, 1462-1464 231 - - 1462. Il profite de la lutte des Croy et de Charolais 234 - - pour racheter les villes de la Somme 236 - - Il menace la féodalité et le clergé 240 - - le duc de Bretagne 241 - - le duc de Bourgogne, qui s'appuie sur l'Angleterre 248 - - 1464. Rupture, accusation d'enlèvement 252 - - Assemblée secrète à Notre-Dame 255 - - Irritation du clergé, des nobles, du Parlement 257 - - Esprit novateur du roi 258 - - Il essaye d'abolir le droit de chasse, etc 270 - - -LIVRE XIV - - CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC, 1465 276 - - 1465. Isolement du roi 276 - - Son apologie aux villes, aux grands 281 - - Mars. Désertion de son frère, chute des Croy 284 - - Mai. Il accable Bourbon, trahison des Armagnacs 286 - - trahisons de Maine, Nevers, Brézé, Meluns 290 - - 16 juillet. Bataille de Montlhéry 296 - - Les ligués devant Paris, leurs divisions 301 - - Août. Le roi en Normandie, Paris presque livré 305 - - Diversion de Liége 311 - - 27 septembre. Rouen livré 312 - - Octobre. Le roi subit le traité de Conflans, perd la - Normandie, etc. 316 - - -PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. - - -[Note au lecteur de ce fichier numérique: - -Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre parenthèses.] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume -7/19), by Jules Michelet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1440-1465 *** - -***** This file should be named 42694-8.txt or 42694-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/6/9/42694/ - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/42694-8.zip b/42694-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 77e5b3c..0000000 --- a/42694-8.zip +++ /dev/null diff --git a/42694-h.zip b/42694-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 0970ce9..0000000 --- a/42694-h.zip +++ /dev/null diff --git a/42694-h/42694-h.htm b/42694-h/42694-h.htm index 6a1fe3e..a4cf5a5 100644 --- a/42694-h/42694-h.htm +++ b/42694-h/42694-h.htm @@ -2,7 +2,7 @@ <html lang="fr"> <head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=UTF-8"> <title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de France (7/19) - J. Michelet</title> <style type="text/css"> @@ -53,45 +53,7 @@ p {text-indent: 1em;} </head> <body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19), by -Jules Michelet - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) - -Author: Jules Michelet - -Release Date: May 11, 2013 [EBook #42694] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1440-1465 *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - - - - - -</pre> - +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42694 ***</div> <h1>HISTOIRE DE FRANCE</h1> @@ -99,1896 +61,1896 @@ http://www.pgdp.net <p class="center">J. MICHELET</p> -<p class="p2 center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p> +<p class="p2 center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p> -<p class="p2 center">TOME SEPTIÈME</p> +<p class="p2 center">TOME SEPTIÈME</p> <p class="p2 center">PARIS<br> LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br> -A. LACROIX & C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br> +A. LACROIX & C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br> 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</p> <p class="p4 center">1876<br> -Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</p> +Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> LIVRE XI</h2> <h3>CHAPITRE II<br> -<span class="smaller">RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE<br> +<span class="smaller">RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE<br> 1439-1448</span></h3> -<p>La longue et confuse période des dernières années de Charles VII peut -néanmoins se résumer ainsi: la guérison de la France.—Elle guérit, et +<p>La longue et confuse période des dernières années de Charles VII peut +néanmoins se résumer ainsi: la guérison de la France.—Elle guérit, et l'Angleterre tombe malade.</p> -<p>La guérison semblait improbable; mais l'instinct vital qui se réveille -à l'extrémité, ramassa, concentra les forces. Tout ce qui souffrait se +<p>La guérison semblait improbable; mais l'instinct vital qui se réveille +à l'extrémité, ramassa, concentra les forces. Tout ce qui souffrait se serra.</p> -<p>Ceux qui souffraient, c'était d'une part la royauté <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> réduite à -rien; de l'autre, les petits, bourgeois ou paysans. Ceux-ci avisèrent -que le roi était le seul qui n'eût pas intérêt au désordre, et ils -regardèrent vers lui. Le roi sentit qu'il n'avait de sûr que ces -petits. Il confia la guerre aux hommes de paix, qui la firent à -merveille. Un marchand paya les armées; un homme de plume dirigea -l'artillerie, fit les siéges, força dans les places les ennemis, les +<p>Ceux qui souffraient, c'était d'une part la royauté <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> réduite à +rien; de l'autre, les petits, bourgeois ou paysans. Ceux-ci avisèrent +que le roi était le seul qui n'eût pas intérêt au désordre, et ils +regardèrent vers lui. Le roi sentit qu'il n'avait de sûr que ces +petits. Il confia la guerre aux hommes de paix, qui la firent à +merveille. Un marchand paya les armées; un homme de plume dirigea +l'artillerie, fit les siéges, força dans les places les ennemis, les rebelles.</p> -<p>On fit si rude guerre à la guerre qu'elle sortit du royaume. -L'Angleterre, qui nous l'avait jetée, la reprit à bord.</p> +<p>On fit si rude guerre à la guerre qu'elle sortit du royaume. +L'Angleterre, qui nous l'avait jetée, la reprit à bord.</p> -<p>Les grands, sans appui, vont se trouver petits en face du roi, à -mesure que ce roi grandira par le peuple; ils seront obligés peu à peu +<p>Les grands, sans appui, vont se trouver petits en face du roi, à +mesure que ce roi grandira par le peuple; ils seront obligés peu à peu de compter avec lui. Pour cela, il faut du temps, quarante ans et deux -règnes. Le travail se fait à petit bruit sous Charles VII et il ne -finit pas. Il doit durer tant qu'à côté du roi subsiste un roi, le duc +règnes. Le travail se fait à petit bruit sous Charles VII et il ne +finit pas. Il doit durer tant qu'à côté du roi subsiste un roi, le duc de Bourgogne.</p> -<p>Le 2 novembre 1439, Charles VII, aux états d'Orléans, ordonne, à la -prière des états: Que désormais le roi seul nommera les capitaines; +<p>Le 2 novembre 1439, Charles VII, aux états d'Orléans, ordonne, à la +prière des états: Que désormais le roi seul nommera les capitaines; que les seigneurs, comme les capitaines royaux, seront responsables de -ce que font leurs gens; que les uns et les autres doivent répondre -également devant les gens du roi, c'est-à-dire que désormais la guerre -sera soumise à la justice. Les barons ne prendront plus rien au delà -de leurs droits seigneuriaux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, sous prétexte de guerre. La guerre +ce que font leurs gens; que les uns et les autres doivent répondre +également devant les gens du roi, c'est-à -dire que désormais la guerre +sera soumise à la justice. Les barons ne prendront plus rien au delà +de leurs droits seigneuriaux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, sous prétexte de guerre. La guerre devient <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> l'affaire du roi; pour douze cent mille livres par an -que les états lui accordent, il se charge d'avoir quinze cents lances -de six hommes chacune. Plus tard, nous le verrons, à l'appui de cette -cavalerie, créer une nouvelle infanterie des communes.</p> - -<p>Les contrevenants n'obtiendront aucune grâce; si le roi pardonnait, -les gens du roi n'y auront nul égard. L'ordonnance ajoute une menace -plus directe et plus efficace: La dépouille des contrevenants -appartient à qui leur court sus<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.—Ce mot était terrible; c'était +que les états lui accordent, il se charge d'avoir quinze cents lances +de six hommes chacune. Plus tard, nous le verrons, à l'appui de cette +cavalerie, créer une nouvelle infanterie des communes.</p> + +<p>Les contrevenants n'obtiendront aucune grâce; si le roi pardonnait, +les gens du roi n'y auront nul égard. L'ordonnance ajoute une menace +plus directe et plus efficace: La dépouille des contrevenants +appartient à qui leur court sus<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.—Ce mot était terrible; c'était armer le paysan, sonner, pour ainsi dire, le tocsin des villages.</p> -<p>Que le roi osât déclarer ainsi la guerre au désordre, lorsque les -Anglais étaient encore en France; qu'il tentât une telle réforme en -présence de l'ennemi, n'était-ce pas une imprudence? Quoique dans le -préambule, il dise que l'ordonnance a été faite sur la demande des -états, il est douteux que les princes et la noblesse qui y siégeaient -aient bien sérieusement sollicité une réforme qui les atteignait.</p> +<p>Que le roi osât déclarer ainsi la guerre au désordre, lorsque les +Anglais étaient encore en France; qu'il tentât une telle réforme en +présence de l'ennemi, n'était-ce pas une imprudence? Quoique dans le +préambule, il dise que l'ordonnance a été faite sur la demande des +états, il est douteux que les princes et la noblesse qui y siégeaient +aient bien sérieusement sollicité une réforme qui les atteignait.</p> <p>Ce qui explique en partie la hardiesse de la mesure, c'est que les -capitaines soi-disant royaux, les pillards, les écorcheurs, venaient -de s'affaiblir eux-mêmes. Ils avaient tenté une course vers Bâle, -comptant rançonner le concile, et, tout au contraire, ils furent -eux-mêmes sur la route fort malmenés par les paysans de l'Alsace; -<span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> puis, voyant les Suisses prêts à les recevoir<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, ils revinrent +capitaines soi-disant royaux, les pillards, les écorcheurs, venaient +de s'affaiblir eux-mêmes. Ils avaient tenté une course vers Bâle, +comptant rançonner le concile, et, tout au contraire, ils furent +eux-mêmes sur la route fort malmenés par les paysans de l'Alsace; +<span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> puis, voyant les Suisses prêts à les recevoir<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, ils revinrent l'oreille basse. Le roi, qui avait pris Montereau vaillamment et de sa personne<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a> (1437), prit Meaux par son artillerie (1439). Alors, se -sentant fort, il vint siéger à Paris; il écouta les plaintes contre +sentant fort, il vint siéger à Paris; il écouta les plaintes contre les gens de guerre, entendit les pleurs et les lamentations des bonnes -gens. On fit des justices rapides; le connétable de Richemont, qui de -connétable se faisait volontiers prévôt, pendait, noyait tout sur son -chemin. Son frère, le duc de Bretagne, ne tarda pas à frapper ce grand -coup, de juger et brûler le maréchal de Retz. Cette première justice +gens. On fit des justices rapides; le connétable de Richemont, qui de +connétable se faisait volontiers prévôt, pendait, noyait tout sur son +chemin. Son frère, le duc de Bretagne, ne tarda pas à frapper ce grand +coup, de juger et brûler le maréchal de Retz. Cette première justice sur un seigneur ne se fit qu'au nom de Dieu, et avec l'aide de -l'Église. Mais elle n'en fut pas moins un avertissement pour la -noblesse, qu'il n'y aurait plus d'impunité.</p> +l'Église. Mais elle n'en fut pas moins un avertissement pour la +noblesse, qu'il n'y aurait plus d'impunité.</p> -<p>Quels furent les hardis conseillers qui poussèrent le roi dans cette -route? Quels serviteurs ont pu lui inspirer ces réformes, lui faire +<p>Quels furent les hardis conseillers qui poussèrent le roi dans cette +route? Quels serviteurs ont pu lui inspirer ces réformes, lui faire donner le nom que lui donnent les contemporains: Charles <em>le bien servi</em>?</p> -<p>Dans le conseil de Charles VII, nous voyons à côté des princes, du -comte du Maine, du cadet de Bretagne, du bâtard d'Orléans, siéger de -petits nobles, le brave Xaintrailles, les sages et politiques Brézé, -nobles, mais <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> n'étant rien que par le roi<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Nous y voyons deux -bourgeois, l'argentier Jacques Cœur, le maître de l'artillerie Jean -Bureau, deux petits noms bien roturiers<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Cette roture est placée en -lumière par leur anoblissement et leurs armoiries. Cœur mit dans -son blason trois cœurs rouges et l'héroïque rébus: <em>À vaillans</em> +<p>Dans le conseil de Charles VII, nous voyons à côté des princes, du +comte du Maine, du cadet de Bretagne, du bâtard d'Orléans, siéger de +petits nobles, le brave Xaintrailles, les sages et politiques Brézé, +nobles, mais <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> n'étant rien que par le roi<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Nous y voyons deux +bourgeois, l'argentier Jacques Cœur, le maître de l'artillerie Jean +Bureau, deux petits noms bien roturiers<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Cette roture est placée en +lumière par leur anoblissement et leurs armoiries. Cœur mit dans +son blason trois cœurs rouges et l'héroïque rébus: <em>À vaillans</em> (cœurs) <em>riens impossible</em><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. Bureau prit pour armes trois -burettes ou fioles; mais le peuple préférant l'autre étymologie, tout -aussi roturière, tira <em>bureau</em> de <em>bure</em>, et en fit le proverbe: +burettes ou fioles; mais le peuple préférant l'autre étymologie, tout +aussi roturière, tira <em>bureau</em> de <em>bure</em>, et en fit le proverbe: <em>Bureau vaut escarlate</em>.</p> -<p>Ce Bureau était un homme de robe, un maître des comptes. Il laissa là +<p>Ce Bureau était un homme de robe, un maître des comptes. Il laissa là la plume, montrant par cette remarquable transformation qu'un bon -esprit peut s'appliquer à tout. Henri IV réforma les finances par un +esprit peut s'appliquer à tout. Henri IV réforma les finances par un homme de guerre; Charles VII fit la guerre par un homme de finance. Bureau fit le premier un usage habile et savant de l'artillerie.</p> -<p>La guerre veut de l'argent; Jacques Cœur sut en trouver. D'où +<p>La guerre veut de l'argent; Jacques Cœur sut en trouver. D'où venait celui-ci? Quels furent ses commencements; on regrette de le -savoir si peu. Seulement, dès 1432, nous le voyons commerçant à -Beyrouth <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> en Syrie<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>; un peu plus tard, nous le trouvons à -Bourges argentier du roi. Ce grand commerçant eut toujours un pied -dans l'Orient, un pied en France. Ici, il faisait son fils archevêque -de Bourges; là-bas, il mariait ses nièces ou autres parentes aux -patrons de ses galères. D'autre part, il continuait le trafic en -Égypte; de l'autre, il spéculait sur l'entretien des armées, sur la -conquête de Normandie.</p> +savoir si peu. Seulement, dès 1432, nous le voyons commerçant à +Beyrouth <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> en Syrie<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>; un peu plus tard, nous le trouvons à +Bourges argentier du roi. Ce grand commerçant eut toujours un pied +dans l'Orient, un pied en France. Ici, il faisait son fils archevêque +de Bourges; là -bas, il mariait ses nièces ou autres parentes aux +patrons de ses galères. D'autre part, il continuait le trafic en +Égypte; de l'autre, il spéculait sur l'entretien des armées, sur la +conquête de Normandie.</p> <p>Telles furent les habiles et modestes conseillers de Charles VII. Maintenant si l'on veut savoir qui les approcha de lui, quelle -influence le rendit docile à leurs conseils, on trouvera, si je ne me -trompe, que ce fut celle d'une femme, de sa belle-mère, Yolande -d'Anjou. Dès le commencement de ce règne, nous la voyons puissante; +influence le rendit docile à leurs conseils, on trouvera, si je ne me +trompe, que ce fut celle d'une femme, de sa belle-mère, Yolande +d'Anjou. Dès le commencement de ce règne, nous la voyons puissante; c'est elle qui fait accueillir la Pucelle; c'est avec elle, dans une -occasion, que le duc d'Alençon s'entend sur les préparatifs de la -campagne. Cette influence, balancée par celle des favoris, semble -avoir été sans rivale, du moment que la vieille reine eut donné à son -gendre une maîtresse, qu'il aima vingt années (1431-1450).</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> Tout le monde connaît le petit conte: Agnès dit un jour au roi -que, toute jeune, elle a su d'un astrologue qu'elle serait aimée d'un -des plus vaillants rois du monde; elle avait cru que c'était Charles, -mais elle voit bien que c'est plutôt le roi d'Angleterre, qui lui -prend tant de belles villes à sa barbe; donc elle ira le trouver... -Ces paroles piquent si fort le roi, qu'il se met à pleurer, «et, -quittant sa chasse et ses jardins, il prend le frein aux dents,» si +occasion, que le duc d'Alençon s'entend sur les préparatifs de la +campagne. Cette influence, balancée par celle des favoris, semble +avoir été sans rivale, du moment que la vieille reine eut donné à son +gendre une maîtresse, qu'il aima vingt années (1431-1450).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> Tout le monde connaît le petit conte: Agnès dit un jour au roi +que, toute jeune, elle a su d'un astrologue qu'elle serait aimée d'un +des plus vaillants rois du monde; elle avait cru que c'était Charles, +mais elle voit bien que c'est plutôt le roi d'Angleterre, qui lui +prend tant de belles villes à sa barbe; donc elle ira le trouver... +Ces paroles piquent si fort le roi, qu'il se met à pleurer, «et, +quittant sa chasse et ses jardins, il prend le frein aux dents,» si bien qu'il chasse les Anglais du royaume<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p> -<p>Les jolis vers<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a> de François I<sup>er</sup> prouvent que cette tradition -remonte plus haut que Brantôme. Quoi qu'il en soit, nous trouvons un -éloge équivalent d'Agnès dans une bouche ennemie, celle du chroniqueur -bourguignon, à peu près contemporain: «Certes, Agnez estoit une des -plus belles femmes que je vis oncques, et fit en sa qualité <em>beaucoup -de bien au royaulme</em>.» Et encore: «Elle prenoit plaisir à avancer +<p>Les jolis vers<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a> de François I<sup>er</sup> prouvent que cette tradition +remonte plus haut que Brantôme. Quoi qu'il en soit, nous trouvons un +éloge équivalent d'Agnès dans une bouche ennemie, celle du chroniqueur +bourguignon, à peu près contemporain: «Certes, Agnez estoit une des +plus belles femmes que je vis oncques, et fit en sa qualité <em>beaucoup +de bien au royaulme</em>.» Et encore: «Elle prenoit plaisir à avancer devers le roy, jeunes gens d'armes et gentils compaignons, dont le roy -fut depuis bien servi<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.»</p> +fut depuis bien servi<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.»</p> -<p>Agnès la Sorelle ou Surelle (elle prit pour armes un sureau d'or) -était fille d'un homme de robe<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>, Jean Sureau, mais elle était noble -de mère. Elle naquit dans cette bonne Touraine où le paysan même +<p>Agnès la Sorelle ou Surelle (elle prit pour armes un sureau d'or) +était fille d'un homme de robe<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>, Jean Sureau, mais elle était noble +de mère. Elle naquit dans cette bonne Touraine où le paysan même parle encore <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> notre vieux gaulois dans tout son charme, -mollement, comme on le sait, lentement et avec un semblant de naïveté. -La naïveté d'Agnès fut de bonne heure transplantée dans un pays de -ruse et de politique, en Lorraine; elle fut élevée près d'Isabelle de -Lorraine, avec laquelle René d'Anjou épousa ce duché. Femme d'un +mollement, comme on le sait, lentement et avec un semblant de naïveté. +La naïveté d'Agnès fut de bonne heure transplantée dans un pays de +ruse et de politique, en Lorraine; elle fut élevée près d'Isabelle de +Lorraine, avec laquelle René d'Anjou épousa ce duché. Femme d'un prisonnier, Isabelle vint demander secours au roi, menant ses enfants -avec elle, et de plus sa bonne amie d'enfance, la demoiselle Agnès. La -belle-mère du roi, Yolande d'Anjou, belle-mère aussi d'Isabelle, était -comme une tête d'homme; elles avisèrent à lier pour toujours Charles -VII aux intérêts de la maison d'Anjou-Lorraine. On lui donna pour -maîtresse la douce créature, à la grande satisfaction de la reine, qui -voulait à tout prix éloigner la Trémouille et autres favoris.</p> +avec elle, et de plus sa bonne amie d'enfance, la demoiselle Agnès. La +belle-mère du roi, Yolande d'Anjou, belle-mère aussi d'Isabelle, était +comme une tête d'homme; elles avisèrent à lier pour toujours Charles +VII aux intérêts de la maison d'Anjou-Lorraine. On lui donna pour +maîtresse la douce créature, à la grande satisfaction de la reine, qui +voulait à tout prix éloigner la Trémouille et autres favoris.</p> <p>Charles VII trouva la sagesse aimable dans une telle bouche; la -vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agnès, et sans doute +vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agnès, et sans doute elle eut la part principale dans tout ce qui se fit. Plus politique -que scrupuleuse, elle avait accueilli également bien les deux filles -qui lui vinrent si à propos de Lorraine, Jeanne Darc et Agnès, la -sainte et la maîtresse, qui toutes deux, chacune à leur manière, +que scrupuleuse, elle avait accueilli également bien les deux filles +qui lui vinrent si à propos de Lorraine, Jeanne Darc et Agnès, la +sainte et la maîtresse, qui toutes deux, chacune à leur manière, servirent le roi et le royaume.</p> <p>Ce conseil de femmes, de parvenus, de roturiers, n'imposait pas beaucoup, il faut le dire; la figure peu royale de Charles VII n'en -était pas grandement relevée. Pour siéger comme juge du royaume sur le -trône de saint Louis, pour se faire comme lui le gardien de la Paix de -Dieu, il semblait qu'il fallût s'entourer d'autres gens. La ligue des -trois dames, la vieille reine, la <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> reine et la maîtresse, -n'édifiait personne. Qu'était-ce que Richemont? un bourreau. Jacques +était pas grandement relevée. Pour siéger comme juge du royaume sur le +trône de saint Louis, pour se faire comme lui le gardien de la Paix de +Dieu, il semblait qu'il fallût s'entourer d'autres gens. La ligue des +trois dames, la vieille reine, la <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> reine et la maîtresse, +n'édifiait personne. Qu'était-ce que Richemont? un bourreau. Jacques Cœur? un trafiquant en pays sarrasins... Un Jean Bureau? un robin, -«une escriptoire<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>,» qui s'était fait capitaine; il chevauchait avec -ses canons par tout le royaume, sans qu'il y eût forteresse qui tint -devant lui; n'était-ce pas une honte pour les gens d'épée?... Ainsi -les renards s'étaient faits des lions. Il fallait désormais que les -chevaliers rendissent compte aux <em>chevaliers ès-loix</em>. Les plus nobles -seigneurs, les hauts justiciers, devaient désormais avoir peur des +«une escriptoire<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>,» qui s'était fait capitaine; il chevauchait avec +ses canons par tout le royaume, sans qu'il y eût forteresse qui tint +devant lui; n'était-ce pas une honte pour les gens d'épée?... Ainsi +les renards s'étaient faits des lions. Il fallait désormais que les +chevaliers rendissent compte aux <em>chevaliers ès-loix</em>. Les plus nobles +seigneurs, les hauts justiciers, devaient désormais avoir peur des gens de justice. Pour une poule qu'un page aura prise, le baron sera -obligé de faire vingt lieues et de parler chapeau bas au singe en robe +obligé de faire vingt lieues et de parler chapeau bas au singe en robe accroupi dans son greffe.</p> -<p>C'était là si bien la pensée des nobles, de ceux qui entouraient de -plus près Charles VII, qu'après la fameuse ordonnance, Dunois même -quitta le conseil. «Le froid et attrempé seigneur<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>,» se repentit +<p>C'était là si bien la pensée des nobles, de ceux qui entouraient de +plus près Charles VII, qu'après la fameuse ordonnance, Dunois même +quitta le conseil. «Le froid et attrempé seigneur<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>,» se repentit d'avoir trop bien servi.</p> -<p>Ce bâtard d'Orléans avait commencé sa fortune en défendant la ville -d'Orléans, apanage de son frère; il avait employé fort habilement la -simplicité héroïque de la Pucelle. Après avoir grandi par le roi, il +<p>Ce bâtard d'Orléans avait commencé sa fortune en défendant la ville +d'Orléans, apanage de son frère; il avait employé fort habilement la +simplicité héroïque de la Pucelle. Après avoir grandi par le roi, il voulait grandir contre le roi. Le malheur, c'est que le duc, <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> -son frère, était encore en Angleterre; l'ancien ennemi de la maison -d'Orléans, le duc de Bourgogne (sans doute converti par Dunois), -travaillait à tirer des mains des Anglais ce chef futur des -mécontents.</p> +son frère, était encore en Angleterre; l'ancien ennemi de la maison +d'Orléans, le duc de Bourgogne (sans doute converti par Dunois), +travaillait à tirer des mains des Anglais ce chef futur des +mécontents.</p> -<p>Le duc d'Alençon se jeta tête baissée dans l'affaire; les Bourbon et -Vendôme y donnèrent les mains. L'ancien favori la Trémouille, chassé +<p>Le duc d'Alençon se jeta tête baissée dans l'affaire; les Bourbon et +Vendôme y donnèrent les mains. L'ancien favori la Trémouille, chassé par Richemont, ne manqua pas de s'engager. Les plus ardents de tous -étaient les chefs des écorcheurs, le bâtard de Bourbon, Chabannes, le -Sanglier; à vrai dire, la chose les touchait de près; pour les +étaient les chefs des écorcheurs, le bâtard de Bourbon, Chabannes, le +Sanglier; à vrai dire, la chose les touchait de près; pour les seigneurs, il s'agissait d'honneur et de juridiction; mais pour eux, -il y allait de leur col, ils voyaient de près la potence.</p> +il y allait de leur col, ils voyaient de près la potence.</p> -<p>Il ne manquait plus qu'un chef; au défaut du duc d'Orléans, on prit le -dauphin, un enfant, à en juger par l'âge; mais on pensa qu'un nom +<p>Il ne manquait plus qu'un chef; au défaut du duc d'Orléans, on prit le +dauphin, un enfant, à en juger par l'âge; mais on pensa qu'un nom suffirait.</p> -<p>Celui qu'on croyait un enfant, et qui était déjà Louis XI, avait -justement fait ses premières armes (comme il fit ses dernières) contre -les seigneurs. À quatorze ans, il avait été chargé de pacifier les -Marches de Bretagne et de Poitou<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Sa première capture fut celle -d'un lieutenant du maréchal de Retz; un tel commencement ne promettait -pas aux grands un ami bien sûr.</p> +<p>Celui qu'on croyait un enfant, et qui était déjà Louis XI, avait +justement fait ses premières armes (comme il fit ses dernières) contre +les seigneurs. À quatorze ans, il avait été chargé de pacifier les +Marches de Bretagne et de Poitou<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Sa première capture fut celle +d'un lieutenant du maréchal de Retz; un tel commencement ne promettait +pas aux grands un ami bien sûr.</p> <p>Ami ou non, il accepta leurs offres. Le trait dominant de son -caractère, c'était l'impatience. Il lui tardait d'être et d'agir. Il -avait de la vivacité et de l'esprit à faire trembler; point de -cœur, ni amitié, ni parenté, ni humanité, nul frein. Il ne tenait -à son <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> temps que par le bigotisme, qui, loin de le gêner, lui -venait toujours à point pour tuer ses scrupules.</p> - -<p>«Il ne faisoit que subtilier jour et nuit diverses pensées... Tous -jours il avisoit soudainement maintes étrangetés<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>.» Chose bizarre, -parmi le radotage des petites dévotions, il y avait dans cet homme un -vif instinct de nouveauté, le désir de remuer, de changer, déjà -l'inquiétude de l'esprit moderne, sa terrible ardeur d'aller (où? +caractère, c'était l'impatience. Il lui tardait d'être et d'agir. Il +avait de la vivacité et de l'esprit à faire trembler; point de +cœur, ni amitié, ni parenté, ni humanité, nul frein. Il ne tenait +à son <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> temps que par le bigotisme, qui, loin de le gêner, lui +venait toujours à point pour tuer ses scrupules.</p> + +<p>«Il ne faisoit que subtilier jour et nuit diverses pensées... Tous +jours il avisoit soudainement maintes étrangetés<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>.» Chose bizarre, +parmi le radotage des petites dévotions, il y avait dans cet homme un +vif instinct de nouveauté, le désir de remuer, de changer, déjà +l'inquiétude de l'esprit moderne, sa terrible ardeur d'aller (où? n'importe), d'aller toujours, en foulant tout aux pieds, en marchant -au besoin sur les os de son père.</p> +au besoin sur les os de son père.</p> -<p>Ce dauphin de France n'avait rien de Charles VII; il tenait plutôt de -sa grand'mère, issue des maisons de Bar et d'Aragon; plusieurs traits -de son caractère font penser à ses futurs cousins les Guises. Comme -les Guises, il commença par se porter pour chef des nobles, les +<p>Ce dauphin de France n'avait rien de Charles VII; il tenait plutôt de +sa grand'mère, issue des maisons de Bar et d'Aragon; plusieurs traits +de son caractère font penser à ses futurs cousins les Guises. Comme +les Guises, il commença par se porter pour chef des nobles, les laissant volontiers agir en sa faveur, puisqu'il leur tardait tant -d'avoir pour roi celui qui devait leur couper la tête.</p> - -<p>Le roi faisait ses Pâques à Poitiers; il était à table et dînait, -lorsqu'on lui apprend que Saint-Maixent a été saisi par le duc -d'Alençon et le sire de la Roche. Sur quoi, Richemont lui dit à la -bretonne: «Vous souvienne du roi Richard II, qui s'enferma dans une -place et se fit prendre.» Le roi trouva le conseil bon; il monta à -cheval et galopa avec quatre cents lances jusqu'à Saint-Maixent. Les +d'avoir pour roi celui qui devait leur couper la tête.</p> + +<p>Le roi faisait ses Pâques à Poitiers; il était à table et dînait, +lorsqu'on lui apprend que Saint-Maixent a été saisi par le duc +d'Alençon et le sire de la Roche. Sur quoi, Richemont lui dit à la +bretonne: «Vous souvienne du roi Richard II, qui s'enferma dans une +place et se fit prendre.» Le roi trouva le conseil bon; il monta à +cheval et galopa avec quatre cents lances jusqu'à Saint-Maixent. Les bourgeois s'y battaient depuis vingt-quatre heures pour le roi, -lorsqu'il vint à leur secours. Les gens de la Roche furent, selon -<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> l'usage de Richemont, décapités, noyés, mais ceux d'Alençon -renvoyés; on espérait détacher celui-ci, qui après tout était prince -du sang, et qui n'était pas plus ferme pour la révolte qu'il ne -l'avait été pour le roi<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p> +lorsqu'il vint à leur secours. Les gens de la Roche furent, selon +<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> l'usage de Richemont, décapités, noyés, mais ceux d'Alençon +renvoyés; on espérait détacher celui-ci, qui après tout était prince +du sang, et qui n'était pas plus ferme pour la révolte qu'il ne +l'avait été pour le roi<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p> <p>Les petites places du Poitou ne tinrent pas; Richemont les enleva une -à une. Dunois commença alors à réfléchir. Le bourgeois était pour le -roi, qui voulait la sûreté des routes, autrement dit -l'approvisionnement facile, le bon marché des vivres. Le paysan, sur -qui les gens de guerre étaient retombés, n'y voyaient que des ennemis. -Le seigneur ne tirait plus rien de son paysan ruiné. L'écorcheur même, -qui ne trouvait pas grand'chose, et qui, après avoir couru tout un -jour, couchait dans les bois sans souper, en venait à songer qu'après -tout il serait mieux de faire une fin, de se reposer et d'engraisser à -la solde du roi dans quelque honnête garnison.</p> +à une. Dunois commença alors à réfléchir. Le bourgeois était pour le +roi, qui voulait la sûreté des routes, autrement dit +l'approvisionnement facile, le bon marché des vivres. Le paysan, sur +qui les gens de guerre étaient retombés, n'y voyaient que des ennemis. +Le seigneur ne tirait plus rien de son paysan ruiné. L'écorcheur même, +qui ne trouvait pas grand'chose, et qui, après avoir couru tout un +jour, couchait dans les bois sans souper, en venait à songer qu'après +tout il serait mieux de faire une fin, de se reposer et d'engraisser à +la solde du roi dans quelque honnête garnison.</p> <p>Dunois comprit tout cela; il calcula aussi que le premier qui -laisserait les autres aurait un bon traité. Il vint, fut bien reçu, et -se félicita du parti qu'il avait pris quand il vit le roi plus fort +laisserait les autres aurait un bon traité. Il vint, fut bien reçu, et +se félicita du parti qu'il avait pris quand il vit le roi plus fort qu'il ne croyait, fort de quatre mille huit cents cavaliers et de deux -mille archers, sans avoir été obligé de dégarnir les Marches de +mille archers, sans avoir été obligé de dégarnir les Marches de Normandie.</p> -<p>Plus d'un pensa comme Dunois. Maint écorcheur du Midi vint gagner -l'argent du roi en combattant les écorcheurs du Nord. Charles VII +<p>Plus d'un pensa comme Dunois. Maint écorcheur du Midi vint gagner +l'argent du roi en combattant les écorcheurs du Nord. Charles VII poussa le duc de Bourbon vers le Bourbonnais, s'assurant des villes -et <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> châteaux, ne permettant pas qu'on pillât. Il assembla les -états d'Auvergne et fit déclarer hautement que les rebelles n'en -voulaient au roi que parce qu'il protégeait les pauvres gens contre -les pillards. Les princes, abandonnés et n'obtenant nul appui du duc -de Bourgogne, vinrent faire leur soumission; Alençon d'abord, puis le -duc de Bourbon et le dauphin. Pour la Trémouille et deux autres, le -roi ne voulait pas les recevoir; le dauphin hésita s'il accepterait un -pardon qui ne couvrait pas ses amis. Il dit au roi: «Monseigneur, il -faut donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis.» Le roi -répondit froidement: «Louis, les portes vous sont ouvertes, et si +et <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> châteaux, ne permettant pas qu'on pillât. Il assembla les +états d'Auvergne et fit déclarer hautement que les rebelles n'en +voulaient au roi que parce qu'il protégeait les pauvres gens contre +les pillards. Les princes, abandonnés et n'obtenant nul appui du duc +de Bourgogne, vinrent faire leur soumission; Alençon d'abord, puis le +duc de Bourbon et le dauphin. Pour la Trémouille et deux autres, le +roi ne voulait pas les recevoir; le dauphin hésita s'il accepterait un +pardon qui ne couvrait pas ses amis. Il dit au roi: «Monseigneur, il +faut donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis.» Le roi +répondit froidement: «Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous sont assez grandes, je vous en ferai abattre seize ou -vingt toises de mur<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.»</p> +vingt toises de mur<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.»</p> -<p>Cette guerre, si bien conduite, ne fut pas moins sagement terminée. On -ôta au duc de Bourbon ce qu'il avait au centre (Corbeil, Vincennes, -etc.), et l'on éloigna le dauphin; on lui donna un établissement sur -la frontière, le Dauphiné; c'était l'isoler, lui faire sa part; on ne -pouvait en être quitte qu'en lui donnant, par avance d'hoirie, une -petite royauté<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.</p> +<p>Cette guerre, si bien conduite, ne fut pas moins sagement terminée. On +ôta au duc de Bourbon ce qu'il avait au centre (Corbeil, Vincennes, +etc.), et l'on éloigna le dauphin; on lui donna un établissement sur +la frontière, le Dauphiné; c'était l'isoler, lui faire sa part; on ne +pouvait en être quitte qu'en lui donnant, par avance d'hoirie, une +petite royauté<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.</p> <p>Cette <em>praguerie</em> de France (on la baptisa ainsi du nom de la grande -<em>praguerie</em> de Bohême) n'en eut pas <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> moins, quoique finie si -vite, de tristes résultats. La réforme militaire fut ajournée.</p> +<em>praguerie</em> de Bohême) n'en eut pas <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> moins, quoique finie si +vite, de tristes résultats. La réforme militaire fut ajournée.</p> -<p>Les Anglais enhardis prirent Harfleur et le gardèrent. Ils lâchèrent -le duc d'Orléans, à la prière du duc de Bourgogne<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. L'ancien ennemi +<p>Les Anglais enhardis prirent Harfleur et le gardèrent. Ils lâchèrent +le duc d'Orléans, à la prière du duc de Bourgogne<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. L'ancien ennemi de sa maison s'employant ainsi pour le tirer de prison, le roi ne put -décemment se dispenser de garantir aussi la rançon et d'aider à la -délivrance du dangereux prisonnier. Il descendit tout droit chez le -duc de Bourgogne, qui lui passa au col la chaîne de la Toison-d'Or et -lui fit épouser une de ses parentes. Contre qui se faisait une si -étroite union de deux ennemis, sinon contre le roi? Il se tint pour +décemment se dispenser de garantir aussi la rançon et d'aider à la +délivrance du dangereux prisonnier. Il descendit tout droit chez le +duc de Bourgogne, qui lui passa au col la chaîne de la Toison-d'Or et +lui fit épouser une de ses parentes. Contre qui se faisait une si +étroite union de deux ennemis, sinon contre le roi? Il se tint pour averti.</p> -<p>D'abord, il obtint des états un dixième à lever sur tous les -ecclésiastiques du royaume. Il rappela Tanneguy du Châtel, l'ennemi +<p>D'abord, il obtint des états un dixième à lever sur tous les +ecclésiastiques du royaume. Il rappela Tanneguy du Châtel, l'ennemi capital de la maison de Bourgogne. Puis, portant toutes ses forces -vers le nord, il vint le long de la frontière faire justice des -capitaines bourguignons, lorrains et autres qui désolaient le pays. +vers le nord, il vint le long de la frontière faire justice des +capitaines bourguignons, lorrains et autres qui désolaient le pays. Parmi ceux qui firent leur soumission se trouvait un homme de trouble, -le plus hardi des pillards, hardi parce qu'il était l'agent commun des -ducs de Bourbon et Bourgogne; c'était le bâtard de Bourbon. Le roi le -livra, tout Bourbon qu'il était, au prévôt qui lui fit son procès -comme à tout autre voleur; bien et dûment jugé, il fut mis dans un sac -et jeté à la rivière. Le chroniqueur bourguignon avoue <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> -lui-même que cet exemple fut d'un excellent effet<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>; les capitaines -soi-disant royaux, qui couraient les champs, eurent sérieusement peur -et crurent qu'il était temps de s'amender.</p> - -<p>Autre leçon non moins instructive. Le jeune comte de Saint-Pol, se -fiant à la protection du duc de Bourgogne, osa enlever sur la route +le plus hardi des pillards, hardi parce qu'il était l'agent commun des +ducs de Bourbon et Bourgogne; c'était le bâtard de Bourbon. Le roi le +livra, tout Bourbon qu'il était, au prévôt qui lui fit son procès +comme à tout autre voleur; bien et dûment jugé, il fut mis dans un sac +et jeté à la rivière. Le chroniqueur bourguignon avoue <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> +lui-même que cet exemple fut d'un excellent effet<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>; les capitaines +soi-disant royaux, qui couraient les champs, eurent sérieusement peur +et crurent qu'il était temps de s'amender.</p> + +<p>Autre leçon non moins instructive. Le jeune comte de Saint-Pol, se +fiant à la protection du duc de Bourgogne, osa enlever sur la route des canons du roi; le roi lui enleva deux de ses meilleures -forteresses. Saint-Pol accourut et demanda grâce, mais il n'obtint +forteresses. Saint-Pol accourut et demanda grâce, mais il n'obtint rien qu'en se soumettant au Parlement pour l'affaire litigieuse de la succession de Ligny. La duchesse de Bourgogne, qui vint en personne -présenter au roi une longue liste de griefs, fut reçue poliment, -poliment renvoyée, sans avoir rien obtenu.</p> +présenter au roi une longue liste de griefs, fut reçue poliment, +poliment renvoyée, sans avoir rien obtenu.</p> -<p>Cependant les Anglais, toujours si près de Paris, si puissamment -établis sur la basse Seine, l'avaient remontée, saisi Pontoise. Celui +<p>Cependant les Anglais, toujours si près de Paris, si puissamment +établis sur la basse Seine, l'avaient remontée, saisi Pontoise. Celui qui avait surpris ce grand et dangereux poste, lord Clifford, le -gardait lui-même; l'acharnement et l'opiniâtreté de Clifford ne se -sont que trop fait connaître dans les guerres des Roses. Outre les +gardait lui-même; l'acharnement et l'opiniâtreté de Clifford ne se +sont que trop fait connaître dans les guerres des Roses. Outre les Anglais, il y avait dans Pontoise nombre de transfuges qui savaient -bien qu'il n'y aurait pas de quartier pour eux. Ce n'était pas chose +bien qu'il n'y aurait pas de quartier pour eux. Ce n'était pas chose facile de reprendre une telle place; mais comment laisser ainsi les -Anglais à la porte de Paris?</p> +Anglais à la porte de Paris?</p> -<p>Des deux côtés on fit preuve d'une inébranlable volonté. Le siége de -Pontoise fut comme un siége de Troie. Le duc d'York, régent de France, +<p>Des deux côtés on fit preuve d'une inébranlable volonté. Le siége de +Pontoise fut comme un siége de Troie. Le duc d'York, régent de France, qui devait plus tard faire tuer Clifford dans la guerre civile, vint -<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> à son secours. Il amena une armée de Normandie, ravitailla la -place, offrit bataille (juin); Talbot était avec lui. Les Anglais +<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> à son secours. Il amena une armée de Normandie, ravitailla la +place, offrit bataille (juin); Talbot était avec lui. Les Anglais croyaient toujours avoir affaire au roi Jean; mais les sages et froids conseillers de Charles VII se souciaient fort peu du point d'honneur -chevaleresque. La guerre était déjà pour eux une affaire de simple -tactique. Le roi laissa donc passer les Anglais, s'écarta, revint. -Talbot revint à son tour, et fit entrer encore des vivres (juillet). -Le duc d'York ramena de nouveau son armée, et n'obtint pas encore la -bataille. On le laissa, tant qu'il voudrait, courir l'Île-de-France -ruinée et se ruiner lui-même dans ces vaines évolutions. Le roi ne -lâchait pas prise; il avait fortifié près de la ville une formidable +chevaleresque. La guerre était déjà pour eux une affaire de simple +tactique. Le roi laissa donc passer les Anglais, s'écarta, revint. +Talbot revint à son tour, et fit entrer encore des vivres (juillet). +Le duc d'York ramena de nouveau son armée, et n'obtint pas encore la +bataille. On le laissa, tant qu'il voudrait, courir l'ÃŽle-de-France +ruinée et se ruiner lui-même dans ces vaines évolutions. Le roi ne +lâchait pas prise; il avait fortifié près de la ville une formidable bastille que les Anglais ne purent attaquer. Quand ils se furent -épuisés, harassés pour ravitailler quatre fois Pontoise, Charles VII -reprit sérieusement le siége; Jean Bureau battit la ville en brèche -avec une activité admirable<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>; deux assauts meurtriers, cinq heures -durant, furent livrés; d'abord une église qui faisait redoute fut -emportée, puis la place elle-même (16 sept. 1441). Ainsi des gens qui -n'osaient combattre les Anglais en plaine les forçaient dans un +épuisés, harassés pour ravitailler quatre fois Pontoise, Charles VII +reprit sérieusement le siége; Jean Bureau battit la ville en brèche +avec une activité admirable<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>; deux assauts meurtriers, cinq heures +durant, furent livrés; d'abord une église qui faisait redoute fut +emportée, puis la place elle-même (16 sept. 1441). Ainsi des gens qui +n'osaient combattre les Anglais en plaine les forçaient dans un assaut.</p> -<p>La reprise de Pontoise était une délivrance pour Paris et pour tout le -pays d'alentour; la culture pouvait dès lors recommencer; les -subsistances étaient assurées. Les Parisiens n'en surent nul gré au -roi. Ils ne sentaient que leur misère présente, le poids des <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> -taxes; elles atteignaient les confréries même, les églises, qui se +<p>La reprise de Pontoise était une délivrance pour Paris et pour tout le +pays d'alentour; la culture pouvait dès lors recommencer; les +subsistances étaient assurées. Les Parisiens n'en surent nul gré au +roi. Ils ne sentaient que leur misère présente, le poids des <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> +taxes; elles atteignaient les confréries même, les églises, qui se plaignaient fort.</p> -<p>La bonne volonté ne manquait pas aux princes pour profiter de ces -mécontentements. Le duc de Bourgogne, sans paraître lui-même, les -rassembla chez lui à Nevers (mars 1442). Le duc d'Orléans, dont il -faisait ce qu'il voulait, depuis qu'il l'avait délivré, présidait pour -lui l'assemblée, les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes -d'Angoulême, d'Étampes, de Vendôme et de Dunois. Le roi envoya -bonnement son chancelier à ce conciliabule qui se tenait contre lui, -lui faisant dire qu'il les écouterait volontiers.</p> - -<p>Leurs demandes et doléances laissaient voir très-bien le fond de leur -pensée. La <em>praguerie</em> ayant échoué, parce que les villes étaient -restées fidèles au roi, il s'agissait cette fois de les tourner contre -lui, de faire en sorte que le peuple s'en prît au roi seul de tout ce +<p>La bonne volonté ne manquait pas aux princes pour profiter de ces +mécontentements. Le duc de Bourgogne, sans paraître lui-même, les +rassembla chez lui à Nevers (mars 1442). Le duc d'Orléans, dont il +faisait ce qu'il voulait, depuis qu'il l'avait délivré, présidait pour +lui l'assemblée, les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes +d'Angoulême, d'Étampes, de Vendôme et de Dunois. Le roi envoya +bonnement son chancelier à ce conciliabule qui se tenait contre lui, +lui faisant dire qu'il les écouterait volontiers.</p> + +<p>Leurs demandes et doléances laissaient voir très-bien le fond de leur +pensée. La <em>praguerie</em> ayant échoué, parce que les villes étaient +restées fidèles au roi, il s'agissait cette fois de les tourner contre +lui, de faire en sorte que le peuple s'en prît au roi seul de tout ce qu'il souffrait. Les princes donc, dans leur amour du bien public et -du bon peuple de France, remontraient au roi la nécessité de faire <em>la -paix</em>; et c'étaient eux justement qui avaient reculé la paix, en nous -faisant perdre Harfleur. Ils demandaient la <em>répression des brigands</em>; -mais les brigands n'étaient que trop souvent leurs hommes, comme on -vient de le voir par le bâtard de Bourbon. Pour réprimer les brigands, +du bon peuple de France, remontraient au roi la nécessité de faire <em>la +paix</em>; et c'étaient eux justement qui avaient reculé la paix, en nous +faisant perdre Harfleur. Ils demandaient la <em>répression des brigands</em>; +mais les brigands n'étaient que trop souvent leurs hommes, comme on +vient de le voir par le bâtard de Bourbon. Pour réprimer les brigands, il fallait des troupes, et des tailles, des aides, pour payer les -troupes; or les princes demandaient en même temps la <em>suppression des -aides et des tailles</em>. Après ces demandes hypocrites, il y en avait de -sincères, chacun réclamant pour soi telle charge, telle pension.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> La réponse du roi, qu'on eut soin de rendre publique, fut -d'autant plus accablante qu'elle était plus douce et plus modérée<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. -Il répond spécialement sur l'article des impôts: Que les aides ont été -consenties par les seigneurs chez qui elles étaient levées; quant aux -tailles, le roi les a «fait savoir» aux trois états, quoique, dans les +troupes; or les princes demandaient en même temps la <em>suppression des +aides et des tailles</em>. Après ces demandes hypocrites, il y en avait de +sincères, chacun réclamant pour soi telle charge, telle pension.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> La réponse du roi, qu'on eut soin de rendre publique, fut +d'autant plus accablante qu'elle était plus douce et plus modérée<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. +Il répond spécialement sur l'article des impôts: Que les aides ont été +consenties par les seigneurs chez qui elles étaient levées; quant aux +tailles, le roi les a «fait savoir» aux trois états, quoique, dans les affaires si urgentes, lorsque les ennemis occupent une partie du -royaume et détruisent le reste, il ait bien droit de lever les tailles -de son autorité royale. Pour cela, ajoute-t-il, il n'est besoin -d'assembler les états; ce n'est que charge pour le pauvre peuple qui -paye les dépenses de ceux qui y viennent; plusieurs notables personnes -ont requis qu'on cessât ces convocations.—Une autre raison que le roi -s'abstint de dire, c'est qu'il eût été souvent difficile d'obtenir des -états, où les grands dominaient, un argent qui devait servir à faire -la guerre aux grands même.</p> - -<p>La <em>praguerie</em> cette fois s'en tint aux doléances, aux cahiers. Le -roi, les laissant perdre le temps à leur assemblée de Nevers, faisait -alors un grand et utile voyage à travers tout le royaume, de la -Picardie à la Gascogne, mettant partout la paix sur la route, +royaume et détruisent le reste, il ait bien droit de lever les tailles +de son autorité royale. Pour cela, ajoute-t-il, il n'est besoin +d'assembler les états; ce n'est que charge pour le pauvre peuple qui +paye les dépenses de ceux qui y viennent; plusieurs notables personnes +ont requis qu'on cessât ces convocations.—Une autre raison que le roi +s'abstint de dire, c'est qu'il eût été souvent difficile d'obtenir des +états, où les grands dominaient, un argent qui devait servir à faire +la guerre aux grands même.</p> + +<p>La <em>praguerie</em> cette fois s'en tint aux doléances, aux cahiers. Le +roi, les laissant perdre le temps à leur assemblée de Nevers, faisait +alors un grand et utile voyage à travers tout le royaume, de la +Picardie à la Gascogne, mettant partout la paix sur la route, notamment dans les Marches, en Poitou, Saintonge et Limousin. Affermi -dans le Nord par la prise de Pontoise, il allait tenir tête aux -Anglais dans le Midi. Le comte d'Albret, pressé par eux, avait promis -de se rendre, si le roi ne venait le 23 juin <em>tenir sa journée</em> +dans le Nord par la prise de Pontoise, il allait tenir tête aux +Anglais dans le Midi. Le comte d'Albret, pressé par eux, avait promis +de se rendre, si le roi ne venait le 23 juin <em>tenir sa journée</em> <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> et les attendre sur la lande de Tartas. La condition leur -plut. Ils ne croyaient pas qu'il pût venir à temps, encore moins qu'il -offrît la bataille. Au jour dit, ils virent sur la lande le roi de -France et son armée (21 juin 1442).</p> - -<p>Cent vingt bannières, cent vingt comtes, barons, seigneurs, se -trouvèrent sur cette lande autour de Charles VII. Tous ces Gascons qui -s'étaient crus loin du roi, dans un autre monde, commençaient à sentir -qu'il était partout. Ils venaient rendre hommage, faire service -féodal, et le roi leur rendait justice.</p> - -<p>Il en fit une grande et solennelle, l'année suivante (mars 1443). -Entre les deux tyrans des Pyrénées, Armagnac et Foix, le petit comté -de Comminges était cruellement tiraillé. L'héritière de Comminges -avait épousé d'abord, de gré ou de force, un Armagnac, puis le comte +plut. Ils ne croyaient pas qu'il pût venir à temps, encore moins qu'il +offrît la bataille. Au jour dit, ils virent sur la lande le roi de +France et son armée (21 juin 1442).</p> + +<p>Cent vingt bannières, cent vingt comtes, barons, seigneurs, se +trouvèrent sur cette lande autour de Charles VII. Tous ces Gascons qui +s'étaient crus loin du roi, dans un autre monde, commençaient à sentir +qu'il était partout. Ils venaient rendre hommage, faire service +féodal, et le roi leur rendait justice.</p> + +<p>Il en fit une grande et solennelle, l'année suivante (mars 1443). +Entre les deux tyrans des Pyrénées, Armagnac et Foix, le petit comté +de Comminges était cruellement tiraillé. L'héritière de Comminges +avait épousé d'abord, de gré ou de force, un Armagnac, puis le comte de Foix. Celui-ci, qui ne voulait que son bien, se fit faire par elle donation, et il la jeta dans une tour. Il l'y tenait encore vingt ans -après, sous prétexte de jalousie; elle était, disait-il, trop galante. -La pauvre femme avait quatre-vingts ans. Les états du Comminges -implorèrent Charles VII, qui reçut gracieusement leur requête, fit -peur au comte de Foix, délivra la vieille comtesse, partagea entre les -deux époux l'usufruit du Comminges et s'en adjugea la propriété. Cette -justice hardie donna beaucoup à penser à tous ces seigneurs, jusque-là -si indépendants.</p> +après, sous prétexte de jalousie; elle était, disait-il, trop galante. +La pauvre femme avait quatre-vingts ans. Les états du Comminges +implorèrent Charles VII, qui reçut gracieusement leur requête, fit +peur au comte de Foix, délivra la vieille comtesse, partagea entre les +deux époux l'usufruit du Comminges et s'en adjugea la propriété. Cette +justice hardie donna beaucoup à penser à tous ces seigneurs, jusque-là +si indépendants.</p> <p>Ce ne fut pas tout. Le roi, pour rester toujours parmi eux, comme -juge, leur donna un parlement royal qui résiderait à Toulouse. Cette -royauté judiciaire du Midi n'avait rien à voir avec le Parlement de -Paris; elle <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> jugeait selon le droit du pays, le droit écrit, -elle ne dépendait de personne, se recrutant elle-même. En attendant -que ce grand corps pût rétablir l'ordre et la justice dans le -Languedoc, Charles VII autorisa les pauvres gens à se faire justice -eux-mêmes, à courir sus aux brigands, aux soldats vagabonds<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p> - -<p>Il ne pouvait s'éloigner longtemps du Nord. Dieppe, qui avait été -repris par un heureux coup d'audace, risquait d'être encore perdu. Un -capitaine français, sans le secours du roi, s'était avisé d'escalader -les murs à la marée basse, les bourgeois aidant, et il avait pris les -Anglais au lit. Dieppe, fortifié à la hâte des trois tours qu'on voit -encore, était devenu le port de tous les corsaires de terre, qui +juge, leur donna un parlement royal qui résiderait à Toulouse. Cette +royauté judiciaire du Midi n'avait rien à voir avec le Parlement de +Paris; elle <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> jugeait selon le droit du pays, le droit écrit, +elle ne dépendait de personne, se recrutant elle-même. En attendant +que ce grand corps pût rétablir l'ordre et la justice dans le +Languedoc, Charles VII autorisa les pauvres gens à se faire justice +eux-mêmes, à courir sus aux brigands, aux soldats vagabonds<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p> + +<p>Il ne pouvait s'éloigner longtemps du Nord. Dieppe, qui avait été +repris par un heureux coup d'audace, risquait d'être encore perdu. Un +capitaine français, sans le secours du roi, s'était avisé d'escalader +les murs à la marée basse, les bourgeois aidant, et il avait pris les +Anglais au lit. Dieppe, fortifié à la hâte des trois tours qu'on voit +encore, était devenu le port de tous les corsaires de terre, qui faisaient la course dans la haute Normandie. Ces braves tenaient en -échec toutes les petites places anglaises qui, à la fin, tombaient -l'une après l'autre. Qui n'a pas Dieppe n'a rien sur la côte; les -Anglais, qui tenaient encore Arques, ne désespérèrent pas de reprendre -l'importante petite ville. Ils envoyèrent là, comme partout où il +échec toutes les petites places anglaises qui, à la fin, tombaient +l'une après l'autre. Qui n'a pas Dieppe n'a rien sur la côte; les +Anglais, qui tenaient encore Arques, ne désespérèrent pas de reprendre +l'importante petite ville. Ils envoyèrent là , comme partout où il fallait de la vigueur, leur vieux lord Talbot. Il prit poste au-dessus -du Pollet sur la falaise; il y établit une bonne bastille, une tour -avec force canons et bombardes, pour répondre au fort et écraser la -ville qui est entre. Une grande flotte, une armée allait venir +du Pollet sur la falaise; il y établit une bonne bastille, une tour +avec force canons et bombardes, pour répondre au fort et écraser la +ville qui est entre. Une grande flotte, une armée allait venir d'Angleterre; on l'attendait de moment en moment; il fallait la -prévenir. Le dauphin obtint d'être envoyé avec Dunois; beaucoup de -gentilshommes picards et normands voulurent être de la partie. Le -soir de son <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> arrivée, il fit les premières approches. Il ne -prit pas même le temps de mettre en batterie l'artillerie qu'il avait -amenée; il fit des ponts de bois pour franchir les fossés de la +prévenir. Le dauphin obtint d'être envoyé avec Dunois; beaucoup de +gentilshommes picards et normands voulurent être de la partie. Le +soir de son <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> arrivée, il fit les premières approches. Il ne +prit pas même le temps de mettre en batterie l'artillerie qu'il avait +amenée; il fit des ponts de bois pour franchir les fossés de la bastille, et tenta tout d'abord l'escalade. Au second assaut, pendant -que la ville en alarme faisait une procession à la Vierge et que les -cloches étaient en branle, la bastille fut emportée.</p> +que la ville en alarme faisait une procession à la Vierge et que les +cloches étaient en branle, la bastille fut emportée.</p> -<p>La grande flotte apparut enfin majestueusement, à temps pour être -témoin des fêtes de la délivrance. Il en resta pour Dieppe les folles -farces des <em>mitouries de la mi-août</em>, qu'on faisait dans les églises. -Le dauphin eut aussi sa fête (déjà à la Louis XI), la pendaison d'une +<p>La grande flotte apparut enfin majestueusement, à temps pour être +témoin des fêtes de la délivrance. Il en resta pour Dieppe les folles +farces des <em>mitouries de la mi-août</em>, qu'on faisait dans les églises. +Le dauphin eut aussi sa fête (déjà à la Louis XI), la pendaison d'une soixantaine de vieux Bourguignons pris dans la bastille, et le -lendemain encore, il passa les Anglais en revue pour bien reconnaître -ceux qui lui avaient <em>chanté pouille</em> du haut des murs et les faire +lendemain encore, il passa les Anglais en revue pour bien reconnaître +ceux qui lui avaient <em>chanté pouille</em> du haut des murs et les faire accrocher aux pommiers du voisinage<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.</p> -<p>Tout le résultat qu'eut la grande et coûteuse expédition anglaise, ce +<p>Tout le résultat qu'eut la grande et coûteuse expédition anglaise, ce fut pour le commandant, le lord duc de Somerset, l'honneur d'une -promenade chevaleresque de Normandie en Anjou. Ayant réuni tout ce +promenade chevaleresque de Normandie en Anjou. Ayant réuni tout ce qu'il y avait de forces disponibles, il s'en alla sans obstacle, sans -mauvaise rencontre (sauf une affaire de nuit où il tua trente hommes), -assiéger la petite place de Pouancé; mais n'ayant pas été plus heureux -à prendre Pouancé qu'à reprendre Dieppe, il revint à Rouen se reposer +mauvaise rencontre (sauf une affaire de nuit où il tua trente hommes), +assiéger la petite place de Pouancé; mais n'ayant pas été plus heureux +à prendre Pouancé qu'à reprendre Dieppe, il revint à Rouen se reposer de ses travaux et prendre ses quartiers d'hiver<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> Cet hiver, pendant que Somerset jouissait de ce victorieux repos, le dauphin Louis traversait brusquement tout le royaume pour -ruiner et détruire le meilleur ami des Anglais. Le comte d'Armagnac, -mécontent de l'arrangement du Comminges, où on ne lui faisait point -part, avait essayé de prendre le tout; il défendit à ses sujets de -rien payer désormais au roi Charles, et leva sa bannière d'Armagnac -contre la bannière de France<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. Il comptait sur les Anglais, sur le +ruiner et détruire le meilleur ami des Anglais. Le comte d'Armagnac, +mécontent de l'arrangement du Comminges, où on ne lui faisait point +part, avait essayé de prendre le tout; il défendit à ses sujets de +rien payer désormais au roi Charles, et leva sa bannière d'Armagnac +contre la bannière de France<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. Il comptait sur les Anglais, sur le duc de Glocester, qui voulait en effet marier Henri VI avec une fille -du comte. La chose se serait peut-être arrangée pour le printemps; -l'hiver même il n'y eut plus d'Armagnac; la fille et le père, tout fut -pris. Le dauphin, qui était un âpre chasseur, se chargea encore de +du comte. La chose se serait peut-être arrangée pour le printemps; +l'hiver même il n'y eut plus d'Armagnac; la fille et le père, tout fut +pris. Le dauphin, qui était un âpre chasseur, se chargea encore de cette chasse au loup. Il part en janvier, franchit les neiges, les -fleuves grossis, et trouve la proie au gîte, tout ce qu'il y avait -d'Armagnac enfermé dans une place. La place était forte; il fallait -les tirer de là. Le dauphin parla doucement, comme parent, et fit si +fleuves grossis, et trouve la proie au gîte, tout ce qu'il y avait +d'Armagnac enfermé dans une place. La place était forte; il fallait +les tirer de là . Le dauphin parla doucement, comme parent, et fit si bien que <em>son beau cousin</em> (il l'appelait ainsi), vint se livrer avec -les siens, croyant en être quitte pour cette parole, que dès lors il -était au roi de France. Le dauphin le prit au mot, emmena tous ces -Armagnac et les mit sous bonne garde. Ils ne furent lâchés que deux -ans après, lorsque Henri VI était marié dans la maison de France, et -que l'Angleterre, occupée de ses discordes, ne pouvait ranimer les -nôtres<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.</p> +les siens, croyant en être quitte pour cette parole, que dès lors il +était au roi de France. Le dauphin le prit au mot, emmena tous ces +Armagnac et les mit sous bonne garde. Ils ne furent lâchés que deux +ans après, lorsque Henri VI était marié dans la maison de France, et +que l'Angleterre, occupée de ses discordes, ne pouvait ranimer les +nôtres<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> Glocester et le parti de la guerre avaient bien pu encourager -Armagnac, mais non le défendre. Ils avaient assez de peine à se -défendre eux-mêmes en Angleterre contre les évêques, contre les +Armagnac, mais non le défendre. Ils avaient assez de peine à se +défendre eux-mêmes en Angleterre contre les évêques, contre les partisans de la paix, Winchester et Suffolk, qui avaient pris le -dessus. Ceux-ci, après la vaine et ruineuse expédition de Somerset, -furent décidément les maîtres, et, quoi qu'il en coûtât à l'orgueil -anglais, ils négocièrent une trêve, un mariage qui rapprochât, sinon +dessus. Ceux-ci, après la vaine et ruineuse expédition de Somerset, +furent décidément les maîtres, et, quoi qu'il en coûtât à l'orgueil +anglais, ils négocièrent une trêve, un mariage qui rapprochât, sinon les deux peuples, au moins les deux rois.</p> -<p>Mais il y avait un troisième peuple bien embarrassant pendant la -trêve, le peuple des gens de guerre. Que faire de cette tourbe -d'hommes de toutes nations qui étaient depuis si longtemps en -possession de désoler le pays? Ni les Anglais, ni les Français, ne -pouvaient espérer de contenir les leurs. Ce qu'on pouvait, c'était de -les décider à aller voler ailleurs, à quitter la France ruinée pour -visiter la bonne Allemagne, pour faire un pèlerinage au concile de -Bâle, aux saintes et riches villes du Rhin, aux grasses principautés -ecclésiastiques.</p> +<p>Mais il y avait un troisième peuple bien embarrassant pendant la +trêve, le peuple des gens de guerre. Que faire de cette tourbe +d'hommes de toutes nations qui étaient depuis si longtemps en +possession de désoler le pays? Ni les Anglais, ni les Français, ne +pouvaient espérer de contenir les leurs. Ce qu'on pouvait, c'était de +les décider à aller voler ailleurs, à quitter la France ruinée pour +visiter la bonne Allemagne, pour faire un pèlerinage au concile de +Bâle, aux saintes et riches villes du Rhin, aux grasses principautés +ecclésiastiques.</p> <p>Le roi, justement alors, recevait deux propositions, deux demandes de -secours, l'une de l'empereur contre les Suisses, l'autre de René, duc -de Lorraine, contre les villes d'Empire. Le roi fut également -favorable et promit généreusement des secours pour et contre les +secours, l'une de l'empereur contre les Suisses, l'autre de René, duc +de Lorraine, contre les villes d'Empire. Le roi fut également +favorable et promit généreusement des secours pour et contre les Allemands.</p> -<p><em>Les Allemagnes</em>, comme on disait très-bien, tout <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> grandes, -grosses, populeuses, qu'elles étaient, semblaient pouvoir être -envahies avec avantage. Le Saint-Empire était tombé par pièces; chaque -pièce se divisait. Les Lorrains, les Suisses, par exemple, étaient en -guerre, et avec les autres Allemands, et avec eux-mêmes.</p> - -<p>Les deux demandes qu'on faisait au roi étaient au fond moins opposées -qu'il ne semblait; des deux côtés il s'agissait de défendre la -noblesse contre les villes et communes. Ces communes, après avoir -admirablement conquis leur liberté, en usaient souvent assez mal. Metz -et autres villes de Lorraine, affranchies de leurs évêques et devenues -de riches républiques marchandes, soldaient les meilleurs hommes -d'épée, les plus braves aventuriers du pays<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>, et se trouvaient -souvent compromises par eux avec les seigneurs et même avec le duc. +<p><em>Les Allemagnes</em>, comme on disait très-bien, tout <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> grandes, +grosses, populeuses, qu'elles étaient, semblaient pouvoir être +envahies avec avantage. Le Saint-Empire était tombé par pièces; chaque +pièce se divisait. Les Lorrains, les Suisses, par exemple, étaient en +guerre, et avec les autres Allemands, et avec eux-mêmes.</p> + +<p>Les deux demandes qu'on faisait au roi étaient au fond moins opposées +qu'il ne semblait; des deux côtés il s'agissait de défendre la +noblesse contre les villes et communes. Ces communes, après avoir +admirablement conquis leur liberté, en usaient souvent assez mal. Metz +et autres villes de Lorraine, affranchies de leurs évêques et devenues +de riches républiques marchandes, soldaient les meilleurs hommes +d'épée, les plus braves aventuriers du pays<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>, et se trouvaient +souvent compromises par eux avec les seigneurs et même avec le duc. Ceux de Metz, ayant ainsi querelle avec un gentilhomme de la duchesse -Isabelle, s'en prirent à elle-même. Ils l'attendirent, entre Nancy et -Pont-à-Mousson où elle allait en pèlerinage, se jetèrent sur ses -bagages, ouvrirent tout, pillèrent tout, joyaux et nippes de femme, +Isabelle, s'en prirent à elle-même. Ils l'attendirent, entre Nancy et +Pont-à -Mousson où elle allait en pèlerinage, se jetèrent sur ses +bagages, ouvrirent tout, pillèrent tout, joyaux et nippes de femme, contre toute chevalerie.</p> -<p>Cette violence particulière n'était qu'un accident d'une grande +<p>Cette violence particulière n'était qu'un accident d'une grande querelle qui durait toujours en Lorraine. Metz et les autres villes -étaient-elles françaises ou allemandes? <em>Quelle était la vraie et -légitime frontière de l'Empire?</em></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> Cette question des droits de l'Empire était débattue plus -violemment encore du côté de la Suisse. Les cantons comptaient s'être -définitivement séparés de l'Allemagne, et néanmoins Zurich venait de -s'allier de nouveau à l'empereur, duc d'Autriche; elle soutenait que -la confédération suisse était toujours un membre de l'Empire. Les -autres cantons tenaient Zurich assiégée, et, selon toute apparence, -allaient la détruire. C'était une guerre sans quartier. Les -montagnards, déjà maîtres de Greiffensee, en avaient fait passer la -garnison par la main du bourreau. On assurait qu'après un combat ils -avaient bu le sang de leurs ennemis et mangé leur cœur<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.</p> - -<p>Toute cette rude histoire a été obscurcie en bien des points par les -deux grands historiens qui l'ont écrite, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> -siècles. L'honnête Tschudi, dans sa partialité naïve, a recueilli +étaient-elles françaises ou allemandes? <em>Quelle était la vraie et +légitime frontière de l'Empire?</em></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> Cette question des droits de l'Empire était débattue plus +violemment encore du côté de la Suisse. Les cantons comptaient s'être +définitivement séparés de l'Allemagne, et néanmoins Zurich venait de +s'allier de nouveau à l'empereur, duc d'Autriche; elle soutenait que +la confédération suisse était toujours un membre de l'Empire. Les +autres cantons tenaient Zurich assiégée, et, selon toute apparence, +allaient la détruire. C'était une guerre sans quartier. Les +montagnards, déjà maîtres de Greiffensee, en avaient fait passer la +garnison par la main du bourreau. On assurait qu'après un combat ils +avaient bu le sang de leurs ennemis et mangé leur cœur<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.</p> + +<p>Toute cette rude histoire a été obscurcie en bien des points par les +deux grands historiens qui l'ont écrite, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> +siècles. L'honnête Tschudi, dans sa partialité naïve, a recueilli religieusement les menteries patriotiques qui circulaient de son temps -sur l'âge d'or des Suisses; toutefois, il n'a pas caché ce que leur -héroïsme avait de barbare. Puis est venu le bon et éloquent Jean de -Müller, grand moraliste, grand citoyen, <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> tout occupé de ranimer +sur l'âge d'or des Suisses; toutefois, il n'a pas caché ce que leur +héroïsme avait de barbare. Puis est venu le bon et éloquent Jean de +Müller, grand moraliste, grand citoyen, <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> tout occupé de ranimer le sentiment national: dans ce louable but, il choisit, il arrange; s'il ne nie point la barbarie, il la couvre, tant qu'il peut, des -fleurs de sa rhétorique. J'en suis fâché; une telle histoire pouvait -se passer d'ornements; âpre, rude, sauvage, elle n'en était pas moins +fleurs de sa rhétorique. J'en suis fâché; une telle histoire pouvait +se passer d'ornements; âpre, rude, sauvage, elle n'en était pas moins grande. Que penser d'un homme qui se chargerait de parer les Alpes!</p> <p>Et il y a en Suisse quelque chose de plus grand que les Alpes, de plus -haut que la Iungfrau, de plus majestueux que la majesté sombre du lac -de Lucerne... Entrez dans Lucerne même, pénétrez dans ses noires +haut que la Iungfrau, de plus majestueux que la majesté sombre du lac +de Lucerne... Entrez dans Lucerne même, pénétrez dans ses noires archives; ouvrez leurs grilles de fer, leurs portes de fer, leurs coffres de fer, et touchez (mais doucement) ce vieux lambeau de soie -tachée... C'est la plus ancienne relique de la liberté en ce monde; la -tache est le sang de Gundolfingen, la soie c'est le drapeau où il -s'enveloppa pour mourir à la bataille de Sempach.</p> +tachée... C'est la plus ancienne relique de la liberté en ce monde; la +tache est le sang de Gundolfingen, la soie c'est le drapeau où il +s'enveloppa pour mourir à la bataille de Sempach.</p> -<p>Nous reviendrons sur tout cela, lorsque nous aurons à montrer la -Suisse en lutte avec Charles le Téméraire. Qu'il nous suffise ici de -dire qu'en cette histoire il faut distinguer les époques.</p> +<p>Nous reviendrons sur tout cela, lorsque nous aurons à montrer la +Suisse en lutte avec Charles le Téméraire. Qu'il nous suffise ici de +dire qu'en cette histoire il faut distinguer les époques.</p> -<p>Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, les Suisses s'affranchirent par trois ou quatre -petites batailles d'éternelle mémoire. Ils firent connaître, au même +<p>Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, les Suisses s'affranchirent par trois ou quatre +petites batailles d'éternelle mémoire. Ils firent connaître, au même temps que les Anglais, ce que pouvait le fantassin; toutefois avec -cette différence, les Anglais de loin, comme archers, les Suisses de -près avec la lance ou la hallebarde; de près, car cette lance, ils la -tenaient <em>par le milieu</em><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, c'est-à-dire d'une main sûre, c'est le +cette différence, les Anglais de loin, comme archers, les Suisses de +près avec la lance ou la hallebarde; de près, car cette lance, ils la +tenaient <em>par le milieu</em><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, c'est-à -dire d'une main sûre, c'est le secret de leurs victoires.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> Depuis ces belles batailles, ce fut pour eux une ferme foi, que le Suisse en corps de canton, poussant devant lui la hallebarde, -se lançant les yeux fermés, comme le taureau cornes basses, était plus +se lançant les yeux fermés, comme le taureau cornes basses, était plus fort que le cheval, et ne pouvait manquer de jeter bas le cavalier -bardé de fer. Ils avaient raison de le croire; mais dans leur orgueil -stupide, ils attribuaient volontiers ces grands effets d'ensemble à la -force individuelle. Ils faisaient là-dessus des contes que tout le -monde répétait. Les Suisses, à les entendre, avaient tant de vie et de -sang, que mortellement blessés ils combattaient longtemps encore. Ils -buvaient comme ils combattaient; en cela, ils étaient de même +bardé de fer. Ils avaient raison de le croire; mais dans leur orgueil +stupide, ils attribuaient volontiers ces grands effets d'ensemble à la +force individuelle. Ils faisaient là -dessus des contes que tout le +monde répétait. Les Suisses, à les entendre, avaient tant de vie et de +sang, que mortellement blessés ils combattaient longtemps encore. Ils +buvaient comme ils combattaient; en cela, ils étaient de même invincibles. Dans maintes guerres d'Italie, on avait, sur leur passage, pris soin d'empoisonner les vins; peine perdue, tout passait, vin et poison, les Suisses ne s'en portaient que mieux<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.</p> -<p>Ce brutal orgueil de la force eut son résultat naturel; ils se -gâtèrent de très-bonne heure. Il ne faut pas tout croire, à beaucoup -près, dans ce qu'on se plaît à dire de la pureté de ces temps. À la -fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, le saint homme, Nicolas de Flue, pleurait dans son -ermitage sur la corruption de la Suisse. Au milieu du même siècle, +<p>Ce brutal orgueil de la force eut son résultat naturel; ils se +gâtèrent de très-bonne heure. Il ne faut pas tout croire, à beaucoup +près, dans ce qu'on se plaît à dire de la pureté de ces temps. À la +fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, le saint homme, Nicolas de Flue, pleurait dans son +ermitage sur la corruption de la Suisse. Au milieu du même siècle, nous voyons leurs soldats mener avec eux des bandes de femmes et de -filles<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Tout au moins leurs armées traînaient beaucoup de bagages, -d'embarras, de superfluités; en 1420, une armée suisse <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> de +filles<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Tout au moins leurs armées traînaient beaucoup de bagages, +d'embarras, de superfluités; en 1420, une armée suisse <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> de cinq mille hommes, entreprenant de passer les Alpes par un passage alors difficile, ne s'en faisait pas moins suivre de quinze cents -mulets pesamment chargés<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.</p> +mulets pesamment chargés<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.</p> -<p>L'avidité des Suisses était l'effroi de leurs voisins. Il n'y avait -guère d'années où ils ne descendissent pour chercher quelque querelle. -Tout dévots qu'ils étaient (aux saints de la montagne, à +<p>L'avidité des Suisses était l'effroi de leurs voisins. Il n'y avait +guère d'années où ils ne descendissent pour chercher quelque querelle. +Tout dévots qu'ils étaient (aux saints de la montagne, à Notre-Dame-des-Ermites<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>), ils n'en respectaient pas davantage le -bien du prochain. Allemands ennemis de l'Allemagne, ayant brisé le -droit de l'Empire sans en avoir d'autres, leur droit, c'était la -hallebarde, pointue, crochue, qui perçait et ramenait....</p> +bien du prochain. Allemands ennemis de l'Allemagne, ayant brisé le +droit de l'Empire sans en avoir d'autres, leur droit, c'était la +hallebarde, pointue, crochue, qui perçait et ramenait....</p> -<p>De force ou d'amitié, avec ou sans prétexte, sous ombre d'héritage, +<p>De force ou d'amitié, avec ou sans prétexte, sous ombre d'héritage, d'alliance, de combourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne -voulaient rien connaître aux écritures, aux traités, bonnes et simples +voulaient rien connaître aux écritures, aux traités, bonnes et simples gens qui ne savaient lire... Un de leurs moyens ordinaires pour -dépouiller les seigneurs voisins, c'était de protéger leurs vassaux, -c'est-à-dire d'en faire les leurs<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>; ils appelaient cela -affranchir; les prétendus affranchis regrettaient <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> souvent le -maître héréditaire sous cette rude et mobile seigneurie de +dépouiller les seigneurs voisins, c'était de protéger leurs vassaux, +c'est-à -dire d'en faire les leurs<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>; ils appelaient cela +affranchir; les prétendus affranchis regrettaient <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> souvent le +maître héréditaire sous cette rude et mobile seigneurie de paysans<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.</p> <p>Les Magnifiques Seigneurs, vachers de la montagne ou bourgeois de la plaine, se disputaient leurs sujets. Les bourgeois abusaient -volontiers de ce que les montagnards, si souvent affamés dans leurs -neiges, étaient obligés de venir acheter du blé aux marchés d'en bas. +volontiers de ce que les montagnards, si souvent affamés dans leurs +neiges, étaient obligés de venir acheter du blé aux marchés d'en bas. Souvent ils refusaient d'en vendre, dussent les autres crever de faim. -«Hommes d'Uznach, disait un bourgmestre, vous êtes à nous, vous, votre -pays, votre avoir, jusqu'à vos entrailles;» leur reprochant durement +«Hommes d'Uznach, disait un bourgmestre, vous êtes à nous, vous, votre +pays, votre avoir, jusqu'à vos entrailles;» leur reprochant durement le pain que Zurich leur vendait.</p> <p>Dans la guerre contre les autres cantons<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>, Zurich avait l'alliance de l'empereur, mais non l'appui de l'Empire. Les Allemagnes ne se -mettaient pas aisément en mouvement. Consultées par l'empereur, elles -répondirent froidement que se mêler de ses affaires entre villes -suisses, c'était «mettre la main entre la porte et les gonds<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.»</p> - -<p>Quelques nobles allemands se jetèrent dans la ville pour la défendre; -néanmoins les autres cantons l'attaquaient avec tant d'acharnement -qu'elle ne pouvait guère résister. L'empereur s'adressa au roi de -France, dont son cousin Sigismond allait épouser la fille; le +mettaient pas aisément en mouvement. Consultées par l'empereur, elles +répondirent froidement que se mêler de ses affaires entre villes +suisses, c'était «mettre la main entre la porte et les gonds<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.»</p> + +<p>Quelques nobles allemands se jetèrent dans la ville pour la défendre; +néanmoins les autres cantons l'attaquaient avec tant d'acharnement +qu'elle ne pouvait guère résister. L'empereur s'adressa au roi de +France, dont son cousin Sigismond allait épouser la fille; le margrave de Bade invoqua l'appui de la reine, sa parente; <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> la -noblesse souabe envoya près de Charles VII le plus violent ennemi des -Suisses, Burckard Monck, pour lui représenter que la chose était +noblesse souabe envoya près de Charles VII le plus violent ennemi des +Suisses, Burckard Monck, pour lui représenter que la chose était dangereuse, qu'elle pouvait gagner de proche en proche, que toute -noblesse était en danger. Le roi, le dauphin, déjà en route, -reçurent je ne sais combien d'ambassades coup sur coup, à Tours, à -Langres, à Joinville, à Montbéliard, à Altkirch<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. La chose pressait -en effet, Zurich était assiégée depuis deux mois; on pouvait apprendre -d'un moment à l'autre qu'elle était prise, saccagée, passée au fil de -l'épée.</p> - -<p>L'armée était en mouvement; mais ce n'était pas une opération facile +noblesse était en danger. Le roi, le dauphin, déjà en route, +reçurent je ne sais combien d'ambassades coup sur coup, à Tours, à +Langres, à Joinville, à Montbéliard, à Altkirch<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. La chose pressait +en effet, Zurich était assiégée depuis deux mois; on pouvait apprendre +d'un moment à l'autre qu'elle était prise, saccagée, passée au fil de +l'épée.</p> + +<p>L'armée était en mouvement; mais ce n'était pas une opération facile que mener si loin, en toute sagesse et modestie, ce grand troupeau de -voleurs. Il y avait quatorze mille Français, huit mille Anglais, des -Écossais, toutes sortes de gens. Chaque nation marchait à part sous -ses chefs. Le dauphin avait le titre de commandant général. Sur le -passage de ces bandes, les Bourguignons, fort inquiets, étaient sur -pied, en armes, et tout prêts à tomber dessus. Elles arrivèrent -pourtant sans grand désordre en Alsace.</p> - -<p>Bâle avait beaucoup à craindre. Avant-garde des cantons, elle savait +voleurs. Il y avait quatorze mille Français, huit mille Anglais, des +Écossais, toutes sortes de gens. Chaque nation marchait à part sous +ses chefs. Le dauphin avait le titre de commandant général. Sur le +passage de ces bandes, les Bourguignons, fort inquiets, étaient sur +pied, en armes, et tout prêts à tomber dessus. Elles arrivèrent +pourtant sans grand désordre en Alsace.</p> + +<p>Bâle avait beaucoup à craindre. Avant-garde des cantons, elle savait de plus que le pape avait offert de l'argent au dauphin pour que, -chemin faisant, il le débarrassât du concile. Les bourgeois, les -Pères, fort effrayés, avertirent les Suisses en toute hâte, énumérant +chemin faisant, il le débarrassât du concile. Les bourgeois, les +Pères, fort effrayés, avertirent les Suisses en toute hâte, énumérant les troupes de toute nation qui approchaient de <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> la ville, et -répétant les terribles histoires que l'on contait partout sur les -brigands armagnacs. Les Suisses, tout acharnés qu'ils étaient au -siége, résolurent, sans le quitter, d'envoyer quelques milliers -d'hommes<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, pour voir ce qu'étaient ces gens-là.</p> - -<p>La grande armée tournait le Jura et venait, corps par corps, à la -file, vers la petite rivière (la Birse). Déjà un corps avait passé; -les Suisses se ruèrent dessus; ce choc de deux ou trois mille lances à -pied étonna fort des gens qui, dans leurs guerres anglaises, n'avaient -jamais rencontré le fantassin que comme archer. Ils reculèrent en -désordre et repassèrent l'eau, laissant leurs bagages; l'armée ainsi -avertie, on détacha <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> des troupes du côté de la ville, afin que +répétant les terribles histoires que l'on contait partout sur les +brigands armagnacs. Les Suisses, tout acharnés qu'ils étaient au +siége, résolurent, sans le quitter, d'envoyer quelques milliers +d'hommes<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, pour voir ce qu'étaient ces gens-là .</p> + +<p>La grande armée tournait le Jura et venait, corps par corps, à la +file, vers la petite rivière (la Birse). Déjà un corps avait passé; +les Suisses se ruèrent dessus; ce choc de deux ou trois mille lances à +pied étonna fort des gens qui, dans leurs guerres anglaises, n'avaient +jamais rencontré le fantassin que comme archer. Ils reculèrent en +désordre et repassèrent l'eau, laissant leurs bagages; l'armée ainsi +avertie, on détacha <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> des troupes du côté de la ville, afin que les bourgeois ne pussent aider les Suisses, ni ceux-ci se jeter dans -Bâle.</p> +Bâle.</p> -<p>Les deux mille ignoraient si bien à quelles forces ils avaient -affaire, qu'ils voulurent pousser en avant. On leur avait défendu en +<p>Les deux mille ignoraient si bien à quelles forces ils avaient +affaire, qu'ils voulurent pousser en avant. On leur avait défendu en partant d'aller plus loin que la Birse; ils n'en tinrent pas compte; -ces bandes étaient menées démocratiquement, les capitaines par les -soldats. Un messager vint de Bâle, qui les avertit du grand nombre de +ces bandes étaient menées démocratiquement, les capitaines par les +soldats. Un messager vint de Bâle, qui les avertit du grand nombre de leurs ennemis, les conjurant au nom de leur salut de ne point passer -la rivière. Mais, telle était leur ivresse et leur brutalité féroce, -qu'ils tuèrent le messager<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>.</p> - -<p>Ils passèrent, furent écrasés; les gens d'armes en poussèrent cinq -cents dans une prairie, d'où ils ne sortirent jamais. Mille environ, -croyant gagner Bâle, se trouvèrent heureux de rencontrer une tour, un -cimetière, où les haies, les vignes, une vieille muraille arrêtaient -la cavalerie. Ils tinrent là en désespérés; ils n'avaient pas plus de -quartier à espérer qu'ils n'en avaient fait à Greiffensee; Burckard -Monck, leur ennemi, était là pour solder ce compte. Les gens d'armes, -laissant leurs chevaux, forcèrent la muraille, mirent le feu à la -tour. Les Suisses furent tués jusqu'au dernier.</p> - -<p>Un historien français leur rend ce témoignage:</p> - -<p>«Les nobles hommes qui avoient esté en plusieurs journées, contre les -Anglois et autres, m'ont dit qu'ils n'avoient vu ni trouvé aucune -gens de si grande défense, <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> ni si outrageux et téméraires pour -abandonner leur vie<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.»</p> - -<p>C'était une défaite honorable, une leçon toutefois, la seconde -qu'eussent reçue les Suisses; la première leur avait été donnée par le -Piémontais Carmagnola. Il faut voir aussi avec quels efforts, quelles -adresses maladroites, quel flot de phrases et de rhétorique leurs -historiens ont tâché de couvrir la réalité du fait; ils diminuent le -nombre des Suisses, augmentent celui de leurs ennemis; ils tâchent de -faire entendre que toute l'armée des Armagnacs fut engagée; ils -peignent l'admiration du dauphin (<em>qui n'y était pas</em><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, et qui de -sa nature n'admirait pas aisément); enfin, pour que rien ne manque au +la rivière. Mais, telle était leur ivresse et leur brutalité féroce, +qu'ils tuèrent le messager<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>.</p> + +<p>Ils passèrent, furent écrasés; les gens d'armes en poussèrent cinq +cents dans une prairie, d'où ils ne sortirent jamais. Mille environ, +croyant gagner Bâle, se trouvèrent heureux de rencontrer une tour, un +cimetière, où les haies, les vignes, une vieille muraille arrêtaient +la cavalerie. Ils tinrent là en désespérés; ils n'avaient pas plus de +quartier à espérer qu'ils n'en avaient fait à Greiffensee; Burckard +Monck, leur ennemi, était là pour solder ce compte. Les gens d'armes, +laissant leurs chevaux, forcèrent la muraille, mirent le feu à la +tour. Les Suisses furent tués jusqu'au dernier.</p> + +<p>Un historien français leur rend ce témoignage:</p> + +<p>«Les nobles hommes qui avoient esté en plusieurs journées, contre les +Anglois et autres, m'ont dit qu'ils n'avoient vu ni trouvé aucune +gens de si grande défense, <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> ni si outrageux et téméraires pour +abandonner leur vie<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.»</p> + +<p>C'était une défaite honorable, une leçon toutefois, la seconde +qu'eussent reçue les Suisses; la première leur avait été donnée par le +Piémontais Carmagnola. Il faut voir aussi avec quels efforts, quelles +adresses maladroites, quel flot de phrases et de rhétorique leurs +historiens ont tâché de couvrir la réalité du fait; ils diminuent le +nombre des Suisses, augmentent celui de leurs ennemis; ils tâchent de +faire entendre que toute l'armée des Armagnacs fut engagée; ils +peignent l'admiration du dauphin (<em>qui n'y était pas</em><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, et qui de +sa nature n'admirait pas aisément); enfin, pour que rien ne manque au merveilleux, ils ajoutent ce petit conte. Le Souabe Burckard Monck se -promenait sur le champ de bataille, riant aux éclats à la vue de ces -cadavres, et se mit à dire: «Nous nageons dans les roses.» Mais, parmi -tous ces gens quasi-morts, en voilà un qui ressuscite et qui, d'une -pierre roidement lancée, frappe Burckard à la tête; il en meurt trois -jours après<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.</p> - -<p>Le dauphin, ajoutent-ils, fut si effrayé de la valeur <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> des -Suisses, qu'<em>il se retira</em> à la hâte et ne leur demanda plus que leur -amitié. Et justement le contraire est exact et parfaitement prouvé. Ce -sont les Suisses qui brusquement <em>se retirèrent</em>, laissèrent -Zurich<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a> et rentrèrent dans les montagnes. Le dauphin voulut bien -traiter avec Bâle et le concile; le parti que les Suisses avaient dans -Bâle, et qui était tout prêt à faire main basse sur les nobles, n'osa -remuer; les troupes se répandirent sans obstacle dans la Suisse, entre -le Jura et l'Aar; enfin, après avoir bien vu qu'il n'y avait pas -grand'chose à prendre chez leurs ennemis, elles retombèrent sur leurs -amis, et se mirent à piller l'Alsace et la Souabe.</p> - -<p>Les Allemands jetèrent les hauts cris. Mais les autres répondaient +promenait sur le champ de bataille, riant aux éclats à la vue de ces +cadavres, et se mit à dire: «Nous nageons dans les roses.» Mais, parmi +tous ces gens quasi-morts, en voilà un qui ressuscite et qui, d'une +pierre roidement lancée, frappe Burckard à la tête; il en meurt trois +jours après<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.</p> + +<p>Le dauphin, ajoutent-ils, fut si effrayé de la valeur <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> des +Suisses, qu'<em>il se retira</em> à la hâte et ne leur demanda plus que leur +amitié. Et justement le contraire est exact et parfaitement prouvé. Ce +sont les Suisses qui brusquement <em>se retirèrent</em>, laissèrent +Zurich<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a> et rentrèrent dans les montagnes. Le dauphin voulut bien +traiter avec Bâle et le concile; le parti que les Suisses avaient dans +Bâle, et qui était tout prêt à faire main basse sur les nobles, n'osa +remuer; les troupes se répandirent sans obstacle dans la Suisse, entre +le Jura et l'Aar; enfin, après avoir bien vu qu'il n'y avait pas +grand'chose à prendre chez leurs ennemis, elles retombèrent sur leurs +amis, et se mirent à piller l'Alsace et la Souabe.</p> + +<p>Les Allemands jetèrent les hauts cris. Mais les autres répondaient qu'on leur avait promis des vivres, une solde, et qu'ils n'avaient -rien reçu<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>. Enfin le duc de Bourgogne, craignant de voir les -Français s'habituer en Suisse et en Alsace, se porta pour médiateur. -Le dauphin, qui se plaignait d'avoir sauvé des ingrats, fit +rien reçu<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>. Enfin le duc de Bourgogne, craignant de voir les +Français s'habituer en Suisse et en Alsace, se porta pour médiateur. +Le dauphin, qui se plaignait d'avoir sauvé des ingrats, fit volontiers la paix avec les Suisses. Il sentit, en <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> homme -avisé, tout ce qu'on pouvait faire avec ces braves, qui se vendaient -aisément, qui n'avaient peur de rien et frappaient sans raisonner. Il -les encouragea à venir en France. Il se montra leur ami contre la -noblesse, qu'il était venu secourir, déclarant que si les nobles de -Bâle ne voulaient pas s'arranger, il se joindrait à la ville pour leur -faire la guerre. Il aimait tant cette ville de Bâle, qu'il aurait -voulu qu'elle fut française. De leur côté les Suisses, qui ne -demandaient qu'à gagner, lui offrirent amicalement de lui louer +avisé, tout ce qu'on pouvait faire avec ces braves, qui se vendaient +aisément, qui n'avaient peur de rien et frappaient sans raisonner. Il +les encouragea à venir en France. Il se montra leur ami contre la +noblesse, qu'il était venu secourir, déclarant que si les nobles de +Bâle ne voulaient pas s'arranger, il se joindrait à la ville pour leur +faire la guerre. Il aimait tant cette ville de Bâle, qu'il aurait +voulu qu'elle fut française. De leur côté les Suisses, qui ne +demandaient qu'à gagner, lui offrirent amicalement de lui louer quelques mille hommes.</p> -<p>Le retour du dauphin et le bruit de l'échec des Suisses avancèrent +<p>Le retour du dauphin et le bruit de l'échec des Suisses avancèrent fort les affaires de Lorraine. Les villes qui se couvraient du nom de l'Empire comprirent que si l'empereur et la noblesse allemande avaient -appelé les Français au fond des pays allemands pour sauver Zurich, ils -ne viendraient pas se battre contre les Français sur les Marches de +appelé les Français au fond des pays allemands pour sauver Zurich, ils +ne viendraient pas se battre contre les Français sur les Marches de France. Toul et Verdun reconnurent le roi comme protecteur<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.</p> -<p>Metz seule résistait. Cette grande et orgueilleuse ville avait -d'autres villes dans sa dépendance, et autour d'elle vingt-quatre ou -trente forts. Cependant, dès le commencement, Épinal avait saisi -l'occasion de <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> s'affranchir et s'était jetée dans les bras du -roi<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Les forts s'étant rendus ensuite, les Messins se décidèrent à -négocier; ils représentèrent au roi «qu'ils n'étoient point de son +<p>Metz seule résistait. Cette grande et orgueilleuse ville avait +d'autres villes dans sa dépendance, et autour d'elle vingt-quatre ou +trente forts. Cependant, dès le commencement, Épinal avait saisi +l'occasion de <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> s'affranchir et s'était jetée dans les bras du +roi<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Les forts s'étant rendus ensuite, les Messins se décidèrent à +négocier; ils représentèrent au roi «qu'ils n'étoient point de son royaume ni de sa seigneurie; mais que dans ses guerres avec le duc de -Bourgogne et autres, ils avoient toujours reçu et conforté ses gens.» -Alors, par ordre du roi, maître Jean Rabateau, président du Parlement, -proposa à l'encontre plusieurs raisons, savoir: Que le Roy prouveroit -suffisamment, si besoin étoit, tant par des chartes que chroniques et -histoires, qu'ils étoient et avoient été de tout temps passé sujets du -Roy et du royaume; que le Roy étoit bien averti qu'ils étoient +Bourgogne et autres, ils avoient toujours reçu et conforté ses gens.» +Alors, par ordre du roi, maître Jean Rabateau, président du Parlement, +proposa à l'encontre plusieurs raisons, savoir: Que le Roy prouveroit +suffisamment, si besoin étoit, tant par des chartes que chroniques et +histoires, qu'ils étoient et avoient été de tout temps passé sujets du +Roy et du royaume; que le Roy étoit bien averti qu'ils étoient coutumiers de faire et trouver telles cauteles et cavillations, et -comment, quand l'empereur d'Allemagne étoit venu à grande puissance et -intention de les contraindre à obéir à lui, pour leur défense ils se -disoient pour lors être <em>dépendans du royaume de France et tenans de -la couronne</em>; semblablement, quand aucuns roys des prédécesseurs du -Roy de France étoient venus pour les faire obéir à eux, ils se -disoient être <em>de l'Empire et sujets de l'Empereur</em><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>.</p> - -<p>Le grand procès des limites de la France et de l'Empire ne pouvait se -régler aussi incidemment et pendant une trêve de la guerre -d'Angleterre. La chose resta indécise. Le roi se contenta de faire +comment, quand l'empereur d'Allemagne étoit venu à grande puissance et +intention de les contraindre à obéir à lui, pour leur défense ils se +disoient pour lors être <em>dépendans du royaume de France et tenans de +la couronne</em>; semblablement, quand aucuns roys des prédécesseurs du +Roy de France étoient venus pour les faire obéir à eux, ils se +disoient être <em>de l'Empire et sujets de l'Empereur</em><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>.</p> + +<p>Le grand procès des limites de la France et de l'Empire ne pouvait se +régler aussi incidemment et pendant une trêve de la guerre +d'Angleterre. La chose resta indécise. Le roi se contenta de faire financer cette riche ville de Metz.</p> -<p>Au reste, il avait fait tout ce qu'il pouvait désirer, occupé ses -troupes, relevé à bon marché la réputation <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> des armes -françaises. Les capitaines, jusque-là dispersés et à peine dépendants -du roi, avaient suivi son drapeau. Le moment était venu d'accomplir la -grande réforme militaire que la Praguerie avait fait ajourner.</p> +<p>Au reste, il avait fait tout ce qu'il pouvait désirer, occupé ses +troupes, relevé à bon marché la réputation <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> des armes +françaises. Les capitaines, jusque-là dispersés et à peine dépendants +du roi, avaient suivi son drapeau. Le moment était venu d'accomplir la +grande réforme militaire que la Praguerie avait fait ajourner.</p> -<p>L'opération était délicate; elle fut habilement conduite<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>; le roi -chargea les seigneurs qui lui étaient le plus dévoués de sonder les +<p>L'opération était délicate; elle fut habilement conduite<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>; le roi +chargea les seigneurs qui lui étaient le plus dévoués de sonder les principaux capitaines et de leur offrir le commandement de quinze -compagnies de gendarmerie régulière. Ces compagnies, chacune de cent -lances (600 hommes), furent réparties entre les villes; mais on eut -soin de les diviser, de sorte que dans chaque ville (même dans les -plus grandes, Troyes, Châlons, Reims) il n'y avait que vingt ou trente +compagnies de gendarmerie régulière. Ces compagnies, chacune de cent +lances (600 hommes), furent réparties entre les villes; mais on eut +soin de les diviser, de sorte que dans chaque ville (même dans les +plus grandes, Troyes, Châlons, Reims) il n'y avait que vingt ou trente lances. La ville payait sa petite escouade et la surveillait; partout -les bourgeois étaient les plus forts et pouvaient mettre les soldats à +les bourgeois étaient les plus forts et pouvaient mettre les soldats à la raison. Les gens de guerre qui ne furent pas admis dans les -compagnies se trouvèrent tout à coup isolés, sans force; ils se -dispersèrent. «Les Marches et pays du royaume devinrent plus sûrs et -mieux en paix, dès les deux mois qui suivirent, qu'ils n'avaient été -trente ans auparavant<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>.»</p> - -<p>Il y avait trop de gens qui gagnaient au désordre pour que cette -réforme se fit sans obstacle. Elle en rencontra de timides, il est -vrai, dans le conseil même du roi. Les objections ne manquèrent pas: -les gens <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> de guerre allaient se soulever; le roi n'était pas -assez riche pour de telles dépenses, etc.</p> - -<p>La réforme financière, qui seule rendait l'autre possible, fut due, -selon toute apparence, à Jacques Cœur. Dans la belle et sage -ordonnance de 1443, qui règle la comptabilité<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, on croit -reconnaître, comme dans celle de Colbert, la main d'un homme formé aux +compagnies se trouvèrent tout à coup isolés, sans force; ils se +dispersèrent. «Les Marches et pays du royaume devinrent plus sûrs et +mieux en paix, dès les deux mois qui suivirent, qu'ils n'avaient été +trente ans auparavant<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>.»</p> + +<p>Il y avait trop de gens qui gagnaient au désordre pour que cette +réforme se fit sans obstacle. Elle en rencontra de timides, il est +vrai, dans le conseil même du roi. Les objections ne manquèrent pas: +les gens <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> de guerre allaient se soulever; le roi n'était pas +assez riche pour de telles dépenses, etc.</p> + +<p>La réforme financière, qui seule rendait l'autre possible, fut due, +selon toute apparence, à Jacques Cœur. Dans la belle et sage +ordonnance de 1443, qui règle la comptabilité<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, on croit +reconnaître, comme dans celle de Colbert, la main d'un homme formé aux affaires par la pratique du commerce, et qui applique en grand au -royaume la sage et simple économie d'une maison de banque.</p> +royaume la sage et simple économie d'une maison de banque.</p> <p>L'argent donne la force. En 1447, le roi prend la police dans sa main; -il attribue au prévôt de <em>Paris</em> la juridiction sur tous les vagabonds -et malfaiteurs du <em>royaume</em><a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Cette haute justice prévôtale était -le seul moyen d'atteindre les brigands, de les soustraire à leurs -nobles protecteurs, à la connivence, à la faiblesse des juridictions +il attribue au prévôt de <em>Paris</em> la juridiction sur tous les vagabonds +et malfaiteurs du <em>royaume</em><a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Cette haute justice prévôtale était +le seul moyen d'atteindre les brigands, de les soustraire à leurs +nobles protecteurs, à la connivence, à la faiblesse des juridictions locales.</p> -<p>On trouva ce remède dur, on se plaignit fort; mais l'ordre et la paix -revinrent, les routes furent enfin praticables. «Les marchands -commencèrent de divers <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> lieux à travers de pays à autres faire -leur négoce... Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays -s'efforçoient à labourer et réédifier leurs maisons, à essarter leurs +<p>On trouva ce remède dur, on se plaignit fort; mais l'ordre et la paix +revinrent, les routes furent enfin praticables. «Les marchands +commencèrent de divers <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> lieux à travers de pays à autres faire +leur négoce... Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays +s'efforçoient à labourer et réédifier leurs maisons, à essarter leurs terres, vignes et jardinages. Plusieurs villes et pays furent remis -sus et repeuplez. Après avoir été si longtemps en tribulation et -affliction, il leur sembloit que Dieu les eût enfin pourvus de sa -grâce et miséricorde<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>.»</p> +sus et repeuplez. Après avoir été si longtemps en tribulation et +affliction, il leur sembloit que Dieu les eût enfin pourvus de sa +grâce et miséricorde<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>.»</p> -<p>Cette renaissance de la France fut signalée par une chose grande et -nouvelle, la création d'une infanterie nationale.</p> +<p>Cette renaissance de la France fut signalée par une chose grande et +nouvelle, la création d'une infanterie nationale.</p> -<p>L'institution militaire sortit d'une institution financière. En 1445, -le roi avait ordonné que les <em>élus</em> chargés de répartir la taille -seraient appointés par lui<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>; que ces élus ne seraient plus les +<p>L'institution militaire sortit d'une institution financière. En 1445, +le roi avait ordonné que les <em>élus</em> chargés de répartir la taille +seraient appointés par lui<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>; que ces élus ne seraient plus les juges seigneuriaux, les serviteurs des seigneurs, mais les agents -royaux, les agents du pouvoir central, dépendant de lui seul, <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> -par conséquent plus libres des influences locales, plus impartiaux.</p> +royaux, les agents du pouvoir central, dépendant de lui seul, <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> +par conséquent plus libres des influences locales, plus impartiaux.</p> -<p>En 1448, ces <em>élus</em> reçoivent ordre d'élire un homme par paroisse, -lequel sera franc et exempt de la taille, s'armera à ses frais et -s'exercera les dimanches et fêtes à tirer de l'arc. Le franc-archer +<p>En 1448, ces <em>élus</em> reçoivent ordre d'élire un homme par paroisse, +lequel sera franc et exempt de la taille, s'armera à ses frais et +s'exercera les dimanches et fêtes à tirer de l'arc. Le franc-archer recevra une solde seulement en temps de guerre.</p> -<p>Les élus devaient, selon l'ordonnance, choisir de préférence dans la -paroisse «un bon compagnon qui auroit fait la guerre<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>.»</p> +<p>Les élus devaient, selon l'ordonnance, choisir de préférence dans la +paroisse «un bon compagnon qui auroit fait la guerre<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>.»</p> -<p>Néanmoins on s'égaya fort sur la nouvelle milice; on prétendait que -rien n'était moins guerrier; on en fit des satires; il en est resté le +<p>Néanmoins on s'égaya fort sur la nouvelle milice; on prétendait que +rien n'était moins guerrier; on en fit des satires; il en est resté le <em>Franc-Archer de Bagnolet</em><a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> Plus d'un en riait qui n'avait pas envie de rire. La noblesse -entrevoyait combien l'innovation était grave. Ces essais plus ou moins -heureux, francs-archers de Charles VII, <em>légions</em> de François I<sup>er</sup>, -devaient amener le temps où la force, la gloire du pays seraient aux +entrevoyait combien l'innovation était grave. Ces essais plus ou moins +heureux, francs-archers de Charles VII, <em>légions</em> de François I<sup>er</sup>, +devaient amener le temps où la force, la gloire du pays seraient aux roturiers.</p> -<p>L'archer de Bagnolet n'en était pas moins l'aïeul du terrible soldat +<p>L'archer de Bagnolet n'en était pas moins l'aïeul du terrible soldat de Rocroi, d'Austerlitz.</p> -<p>Au reste, les francs-archers semblent avoir été plus guerriers que la -satire ne veut le faire croire. Ils aidèrent fort utilement l'armée, +<p>Au reste, les francs-archers semblent avoir été plus guerriers que la +satire ne veut le faire croire. Ils aidèrent fort utilement l'armée, qui reconquit la Normandie et la Guienne.</p> -<p>Eussent-ils été inutiles, une telle institution eût toujours témoigné -une grande chose, savoir: que le roi n'avait rien à craindre de ses -sujets; qu'ils étaient bien à lui, les petits surtout, bourgeois et +<p>Eussent-ils été inutiles, une telle institution eût toujours témoigné +une grande chose, savoir: que le roi n'avait rien à craindre de ses +sujets; qu'ils étaient bien à lui, les petits surtout, bourgeois et bonnes gens des villages.</p> -<p>Le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle avait été celui de la <em>paix du roi</em>; il avait fallu -alors qu'il défendit la guerre aux communes comme aux seigneurs; qu'il -leur ôtât à tous les armes dont ils se servaient mal.</p> +<p>Le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle avait été celui de la <em>paix du roi</em>; il avait fallu +alors qu'il défendit la guerre aux communes comme aux seigneurs; qu'il +leur ôtât à tous les armes dont ils se servaient mal.</p> -<p>Mais maintenant la guerre sera la <em>guerre du roi</em>. Il arme lui-même -ses sujets; le roi se fie au peuple, la France à la France.</p> +<p>Mais maintenant la guerre sera la <em>guerre du roi</em>. Il arme lui-même +ses sujets; le roi se fie au peuple, la France à la France.</p> -<p>Elle a retrouvé son unité au moment où l'Angleterre perd la sienne. -Nous allons voir tout à l'heure (1453) <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> le Parlement anglais -voter une armée, mais on n'osera la lever; ce serait convoquer la -discorde de toutes les provinces, amener des soldats à la guerre +<p>Elle a retrouvé son unité au moment où l'Angleterre perd la sienne. +Nous allons voir tout à l'heure (1453) <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> le Parlement anglais +voter une armée, mais on n'osera la lever; ce serait convoquer la +discorde de toutes les provinces, amener des soldats à la guerre civile, les mettre aux prises; ils commenceraient par se battre entre eux.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> CHAPITRE III<br> -<span class="smaller">TROUBLES DE L'ANGLETERRE.—LES ANGLAIS CHASSÉS DE FRANCE<br> +<span class="smaller">TROUBLES DE L'ANGLETERRE.—LES ANGLAIS CHASSÉS DE FRANCE<br> 1442-1453</span></h3> -<p>C'est une opinion établie en Angleterre dès le XV<sup>e</sup> siècle, adoptée -par les chroniqueurs, consacrée par Shakespeare<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, que ce pays dut +<p>C'est une opinion établie en Angleterre dès le XV<sup>e</sup> siècle, adoptée +par les chroniqueurs, consacrée par Shakespeare<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, que ce pays dut la perte de ses provinces de France et tous ses malheurs au malheur -<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> d'avoir eu une reine française, Marguerite d'Anjou. Historiens -et poètes, tous voient la fatalité, le mauvais génie de l'Angleterre -débarquer avec Marguerite.</p> +<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> d'avoir eu une reine française, Marguerite d'Anjou. Historiens +et poètes, tous voient la fatalité, le mauvais génie de l'Angleterre +débarquer avec Marguerite.</p> -<p>Qui aurait pu le soupçonner? Marguerite était une enfant, elle n'avait +<p>Qui aurait pu le soupçonner? Marguerite était une enfant, elle n'avait que quinze ans; elle sortait de l'aimable maison d'Anjou, qui plus -qu'aucune autre avait contribué à rapprocher tous les princes -français, à réconcilier la France avec elle-même. Cette jeune reine -était la fille du plus doux des hommes, <em>du bon roi René</em>, l'innocent -peintre et poète, qui finit par vouloir se faire berger<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>; elle -était nièce de Louis d'Anjou, qui laissa à Naples une si chère -mémoire<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>.</p> - -<p>Le côté maternel était moins rassurant peut-être. La maison de -Lorraine, remuante et guerrière s'il en fut, n'en devait pas moins, -adoucie par le sang d'Anjou, séduire, ensorceler les peuples... La -France fut «folle des Guise, car c'est trop peu dire amoureuse.» On -sait quel souvenir a laissé leur nièce, Marie Stuart?... Héros de +qu'aucune autre avait contribué à rapprocher tous les princes +français, à réconcilier la France avec elle-même. Cette jeune reine +était la fille du plus doux des hommes, <em>du bon roi René</em>, l'innocent +peintre et poète, qui finit par vouloir se faire berger<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>; elle +était nièce de Louis d'Anjou, qui laissa à Naples une si chère +mémoire<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>.</p> + +<p>Le côté maternel était moins rassurant peut-être. La maison de +Lorraine, remuante et guerrière s'il en fut, n'en devait pas moins, +adoucie par le sang d'Anjou, séduire, ensorceler les peuples... La +France fut «folle des Guise, car c'est trop peu dire amoureuse.» On +sait quel souvenir a laissé leur nièce, Marie Stuart?... Héros de roman autant que d'histoire, ces princes de Lorraine devaient en deux -siècles essayer, manquer tous les trônes<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> La jeune Marguerite était née parmi les plus étranges, les -plus incroyables aventures, en plein roman. Son père était prisonnier, -une de ses sœurs en otage, mariée d'avance à l'ennemi de la maison -d'Anjou. René reçut dans sa captivité la couronne de Naples et -commença son règne en prison. Son rival, Alphonse d'Aragon, était -lui-même captif à Milan. C'était une guerre entre deux prisonniers. La -femme de René, Isabelle de Lorraine, sans troupes, sans argent, -chassée de son duché, s'en va conquérir un royaume. Elle trouve +siècles essayer, manquer tous les trônes<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> La jeune Marguerite était née parmi les plus étranges, les +plus incroyables aventures, en plein roman. Son père était prisonnier, +une de ses sœurs en otage, mariée d'avance à l'ennemi de la maison +d'Anjou. René reçut dans sa captivité la couronne de Naples et +commença son règne en prison. Son rival, Alphonse d'Aragon, était +lui-même captif à Milan. C'était une guerre entre deux prisonniers. La +femme de René, Isabelle de Lorraine, sans troupes, sans argent, +chassée de son duché, s'en va conquérir un royaume. Elle trouve Alphonse libre et plus fort que jamais; elle lutte trois ans, se ruine pour racheter son mari et le faire venir. Il ne vient que pour -échouer<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p> +échouer<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p> <p>La vaillante Lorraine n'emmena pas sa fille plus loin que Marseille; -elle la laissa sur ce bord avec son jeune frère, parmi les Provençaux -qu'aimait René, qui le lui rendaient bien, et dont l'enthousiasme -facile s'animait de l'intrépidité d'Isabelle et de la beauté de ses -enfants. La petite Marguerite, Provençale d'adoption, eut pour -éducation les périls de sa mère, les haines d'Anjou et d'Aragon; elle +elle la laissa sur ce bord avec son jeune frère, parmi les Provençaux +qu'aimait René, qui le lui rendaient bien, et dont l'enthousiasme +facile s'animait de l'intrépidité d'Isabelle et de la beauté de ses +enfants. La petite Marguerite, Provençale d'adoption, eut pour +éducation les périls de sa mère, les haines d'Anjou et d'Aragon; elle fut nourrie dans ces mouvements dramatiques de guerre et d'intrigues; elle grandit d'esprit, de passion, au souffle des factions du Midi.</p> -<p>«C'était, dit un chroniqueur anglais et peu ami, <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> c'était une +<p>«C'était, dit un chroniqueur anglais et peu ami, <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> c'était une femme de grand esprit, de plus grand orgueil, avide de gloire, d'honneur; elle ne manquait pas de diligence, de soin, d'application; -elle n'était pas dénuée de l'expérience des affaires. Et parmi tout -cela, c'était bien une femme, il y avait en elle une pointe de -caprice; souvent, quand elle était animée et toute à une affaire, le -vent changeait, la girouette tournait brusquement<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>.»</p> - -<p>Avec cet esprit violent et mobile, elle était très-belle. La furie, le -démon, comme l'appellent les Anglais, n'en avait pas moins les traits -d'un ange<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, au dire du chroniqueur provençal. Même âgée, accablée +elle n'était pas dénuée de l'expérience des affaires. Et parmi tout +cela, c'était bien une femme, il y avait en elle une pointe de +caprice; souvent, quand elle était animée et toute à une affaire, le +vent changeait, la girouette tournait brusquement<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>.»</p> + +<p>Avec cet esprit violent et mobile, elle était très-belle. La furie, le +démon, comme l'appellent les Anglais, n'en avait pas moins les traits +d'un ange<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, au dire du chroniqueur provençal. Même âgée, accablée de malheurs, elle fut toujours belle et majestueuse. Le grand -historien de l'époque, qui la vit à la cour de Flandre, bannie et -suppliante, n'en fut pas moins frappé de cette imposante figure: «La +historien de l'époque, qui la vit à la cour de Flandre, bannie et +suppliante, n'en fut pas moins frappé de cette imposante figure: «La Reine, avec son maintenir, se montroit, dit-il, un des beaulx -personnages du monde, représentant dame<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>.»</p> - -<p>Marguerite ne pouvait apparemment épouser qu'une grande infortune. -Elle fut deux fois promise, et deux fois à de célèbres victimes du -sort, à Charles de Nevers dépouillé par son oncle, et à ce comte de -Saint-Pol avec lequel la féodalité devait finir en Grève. Elle fut -mariée plus mal encore; elle épousa l'anarchie, la <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> guerre -civile, la malédiction... À tort ou à droit, cette malédiction dure +personnages du monde, représentant dame<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>.»</p> + +<p>Marguerite ne pouvait apparemment épouser qu'une grande infortune. +Elle fut deux fois promise, et deux fois à de célèbres victimes du +sort, à Charles de Nevers dépouillé par son oncle, et à ce comte de +Saint-Pol avec lequel la féodalité devait finir en Grève. Elle fut +mariée plus mal encore; elle épousa l'anarchie, la <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> guerre +civile, la malédiction... À tort ou à droit, cette malédiction dure encore dans l'histoire.</p> -<p>Tout ce qu'elle avait de brillant, d'éminent, et qui l'eût servie -ailleurs, devait lui nuire en Angleterre. Si les reines françaises -avaient toujours déplu, sous Jean, sous Édouard II, sous Richard II, -combien davantage celle-ci, qui était plus que Française! Le contraste +<p>Tout ce qu'elle avait de brillant, d'éminent, et qui l'eût servie +ailleurs, devait lui nuire en Angleterre. Si les reines françaises +avaient toujours déplu, sous Jean, sous Édouard II, sous Richard II, +combien davantage celle-ci, qui était plus que Française! Le contraste des deux nations devait ressortir violemment. Ce fut comme un coup du -soleil de Provence dans le monotone brouillard. «Les pâles fleurs du -Nord,» comme les appelle leur poète, ne purent qu'être blessées de +soleil de Provence dans le monotone brouillard. «Les pâles fleurs du +Nord,» comme les appelle leur poète, ne purent qu'être blessées de cette vive apparition du Midi.</p> -<p>Avant même qu'elle vînt, lorsque son nom n'avait pas encore été -prononcé, on travaillait déjà contre elle, contre la reine qui -viendrait. Tant que le roi n'était pas marié, la première dame du -royaume était Éléonore Cobham, duchesse de Glocester, femme de l'oncle -du roi; l'oncle était jusque-là l'héritier présomptif du neveu. Une -reine arrivant, la duchesse allait descendre à la seconde place; qu'il -survînt un enfant, Glocester n'était plus l'héritier, il ne lui -restait qu'à s'en aller, à mourir de son vivant, en s'enterrant dans -quelque manoir. Le seul remède, c'était que le bon roi, trop bon pour -cette terre, fût envoyé tout droit au ciel<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>.... Dès lors, Glocester -régnait, et lady Cobham, qui avait déjà eu l'habileté de se faire +<p>Avant même qu'elle vînt, lorsque son nom n'avait pas encore été +prononcé, on travaillait déjà contre elle, contre la reine qui +viendrait. Tant que le roi n'était pas marié, la première dame du +royaume était Éléonore Cobham, duchesse de Glocester, femme de l'oncle +du roi; l'oncle était jusque-là l'héritier présomptif du neveu. Une +reine arrivant, la duchesse allait descendre à la seconde place; qu'il +survînt un enfant, Glocester n'était plus l'héritier, il ne lui +restait qu'à s'en aller, à mourir de son vivant, en s'enterrant dans +quelque manoir. Le seul remède, c'était que le bon roi, trop bon pour +cette terre, fût envoyé tout droit au ciel<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>.... Dès lors, Glocester +régnait, et lady Cobham, qui avait déjà eu l'habileté de se faire duchesse, se faisait reine et recevait la couronne dans l'abbaye de Westminster.</p> -<p>La dame, peu scrupuleuse, eut certainement ces <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> pensées; on ne -sait trop jusqu'où elle alla dans l'exécution. Elle était entourée des -gens les plus suspects. Son directeur en ces affaires était un certain +<p>La dame, peu scrupuleuse, eut certainement ces <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> pensées; on ne +sait trop jusqu'où elle alla dans l'exécution. Elle était entourée des +gens les plus suspects. Son directeur en ces affaires était un certain Bolingbroke, grand clerc<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, surtout dans les mauvaises sciences. Elle consultait aussi un chanoine de Westminster, et se servait d'une -sorcière, la Margery, dont nous avons parlé.</p> +sorcière, la Margery, dont nous avons parlé.</p> -<p>Le but étant la mort du roi, on avait fait un roi de cire, lequel +<p>Le but étant la mort du roi, on avait fait un roi de cire, lequel fondant, Henri fondrait aussi. Le grand magicien, Bolingbroke, -siégeait pendant l'opération sur une sorte de trône, tenant en main le -sceptre et l'épée de justice; des quatre coins du siége, partaient -quatre épées, dirigées contre autant d'images de cuivre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>. Mais tout -cela n'avançait pas beaucoup; la duchesse elle-même, folle de passion -et de désir, s'était hasardée la nuit à entrer dans le sanctuaire de +siégeait pendant l'opération sur une sorte de trône, tenant en main le +sceptre et l'épée de justice; des quatre coins du siége, partaient +quatre épées, dirigées contre autant d'images de cuivre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>. Mais tout +cela n'avançait pas beaucoup; la duchesse elle-même, folle de passion +et de désir, s'était hasardée la nuit à entrer dans le sanctuaire de la noire abbaye... Qu'y venait-elle faire? Voulait-elle, de ses -ongles, fouiller la royauté au fond des tombes, ou déjà, femme vaine, -s'asseoir dans le trône sur la fameuse pierre des rois?</p> +ongles, fouiller la royauté au fond des tombes, ou déjà , femme vaine, +s'asseoir dans le trône sur la fameuse pierre des rois?</p> -<p>L'occasion était belle pour frapper Glocester, pour perdre sa femme, +<p>L'occasion était belle pour frapper Glocester, pour perdre sa femme, <em>infamer</em><a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a> sa maison. Mais d'aller dans cette forte maison, parmi -tant de vassaux armés et de nobles amis, chercher jusqu'à la chambre +tant de vassaux armés et de nobles amis, chercher jusqu'à la chambre conjugale, <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> dans les bras de Glocester, celle qu'il avait tant -aimée, son épouse qui portait son nom, c'était plus de courage qu'on -n'en eût attendu du vieux Winchester et de ses évêques. Ils ne s'y -seraient pas hasardés, s'ils n'eussent été soutenus, suivis de la -populace qui criait <em>à la sorcière!</em> Ce mot était terrible; il -suffisait de le prononcer pour que toute une ville fût comme ivre et -ne se connût plus... Le peuple, en ces moments, devenait d'autant plus -furieux qu'il avait peur lui-même; il laissait tout pour faire la +aimée, son épouse qui portait son nom, c'était plus de courage qu'on +n'en eût attendu du vieux Winchester et de ses évêques. Ils ne s'y +seraient pas hasardés, s'ils n'eussent été soutenus, suivis de la +populace qui criait <em>à la sorcière!</em> Ce mot était terrible; il +suffisait de le prononcer pour que toute une ville fût comme ivre et +ne se connût plus... Le peuple, en ces moments, devenait d'autant plus +furieux qu'il avait peur lui-même; il laissait tout pour faire la guerre au diable; tant que le feu n'en avait pas fait raison, il -croyait sentir sur lui-même la griffe invisible...</p> - -<p>La duchesse fut saisie et examinée par le primat, ses gens pendus, -brûlés. Pour elle, par une grâce cruelle, elle fut réservée. -L'ambitieuse avait rêvé une <em>entrée</em> solennelle, une marche pompeuse -dans Londres; elle l'eut en effet. Elle fut promenée comme pénitente, -et la torche au poing, par les rues, au milieu des dérisions féroces, -la canaille, les <em>apprentis</em> de la Cité aboyant après... Si, comme il -faut le croire, les ennemis de la victime ne lui épargnèrent pas les -duretés ordinaires de la pénitence publique, elle était en chemise, -tête nue, au brouillard de novembre... Elle subit l'horrible promenade +croyait sentir sur lui-même la griffe invisible...</p> + +<p>La duchesse fut saisie et examinée par le primat, ses gens pendus, +brûlés. Pour elle, par une grâce cruelle, elle fut réservée. +L'ambitieuse avait rêvé une <em>entrée</em> solennelle, une marche pompeuse +dans Londres; elle l'eut en effet. Elle fut promenée comme pénitente, +et la torche au poing, par les rues, au milieu des dérisions féroces, +la canaille, les <em>apprentis</em> de la Cité aboyant après... Si, comme il +faut le croire, les ennemis de la victime ne lui épargnèrent pas les +duretés ordinaires de la pénitence publique, elle était en chemise, +tête nue, au brouillard de novembre... Elle subit l'horrible promenade par trois jours, par trois quartiers<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. Et ensuite, comme elle -n'était pas morte, on la remit à la garde d'un lord, et on l'envoya -pour pleurer toute sa vie au milieu de la mer, dans l'île lointaine de +n'était pas morte, on la remit à la garde d'un lord, et on l'envoya +pour pleurer toute sa vie au milieu de la mer, dans l'île lointaine de Man.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> On serait tenté de croire que cette scène avait été arrangée -pour pousser à bout Glocester, lui faire perdre toute mesure, lui -faire prendre les armes et rompre la <em>paix de la Cité</em>; il aurait eu -cette fois contre lui les gens de Londres, il eût été tué peut-être, à -coup sûr perdu. Au grand étonnement de tout le monde, le duc ne -bougea<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Ses ennemis en furent pour leur cruelle comédie. Il laissa -faire, il abandonna sa femme plutôt que sa popularité, il resta pour +<p><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> On serait tenté de croire que cette scène avait été arrangée +pour pousser à bout Glocester, lui faire perdre toute mesure, lui +faire prendre les armes et rompre la <em>paix de la Cité</em>; il aurait eu +cette fois contre lui les gens de Londres, il eût été tué peut-être, à +coup sûr perdu. Au grand étonnement de tout le monde, le duc ne +bougea<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Ses ennemis en furent pour leur cruelle comédie. Il laissa +faire, il abandonna sa femme plutôt que sa popularité, il resta pour le peuple <em>le bon duc</em>. Cette patience d'un homme si fougueux, et dans -une si terrible épreuve, donna fort à réfléchir; pour se contenir -ainsi lui-même, il avait selon toute apparence des desseins profonds. -Par deux fois il avait essayé de se faire souverain dans les -Pays-Bas<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, et il avait échoué. Mais la chose était certainement -plus facile en Angleterre; il n'était séparé du trône que par une vie -d'homme, tant que le roi n'était pas marié, n'avait pas d'enfants.</p> +une si terrible épreuve, donna fort à réfléchir; pour se contenir +ainsi lui-même, il avait selon toute apparence des desseins profonds. +Par deux fois il avait essayé de se faire souverain dans les +Pays-Bas<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, et il avait échoué. Mais la chose était certainement +plus facile en Angleterre; il n'était séparé du trône que par une vie +d'homme, tant que le roi n'était pas marié, n'avait pas d'enfants.</p> <p>Donc, il fallait marier le roi au plus vite, le marier en France, faire la paix avec la France. L'Angleterre avait assez de la sourde et -terrible guerre qui déjà grondait en elle-même.</p> +terrible guerre qui déjà grondait en elle-même.</p> -<p>Cette raison était bonne, et il y en avait une autre non moins forte: -c'est que l'Angleterre s'épuisait à faire une guerre inutile, qu'elle -n'en pouvait plus, que les dépenses croissaient d'heure en heure, que -les possessions françaises coûtaient, loin de rapporter. Dans <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> +<p>Cette raison était bonne, et il y en avait une autre non moins forte: +c'est que l'Angleterre s'épuisait à faire une guerre inutile, qu'elle +n'en pouvait plus, que les dépenses croissaient d'heure en heure, que +les possessions françaises coûtaient, loin de rapporter. Dans <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> un temps bien meilleur, en 1427, on en tirait 57,000 livres sterling, -et l'on y dépensait 68,000<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.</p> - -<p>Si ces provinces rapportaient, ce n'était pas au roi. Ceci demande -d'être expliqué avec quelque détail.</p> - -<p>Le régent de France, peu secouru, toujours aux expédients, ne sachant -comment faire face à mille embarras, avait inféodé aux lords tous les -meilleurs fiefs; il leur avait mis entre les mains les châteaux, les -places, dans l'espoir qu'ils les défendraient avec leurs bandes de -vassaux. Cela créait aux lords des intérêts très-divers, souvent -opposés entre eux, souvent peu d'accord avec l'intérêt du roi. Ainsi, -Glocester avait des places en Guienne, et il était l'allié des -Armagnacs; mais le duc de Suffolk, mariant sa nièce dans la maison +et l'on y dépensait 68,000<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.</p> + +<p>Si ces provinces rapportaient, ce n'était pas au roi. Ceci demande +d'être expliqué avec quelque détail.</p> + +<p>Le régent de France, peu secouru, toujours aux expédients, ne sachant +comment faire face à mille embarras, avait inféodé aux lords tous les +meilleurs fiefs; il leur avait mis entre les mains les châteaux, les +places, dans l'espoir qu'ils les défendraient avec leurs bandes de +vassaux. Cela créait aux lords des intérêts très-divers, souvent +opposés entre eux, souvent peu d'accord avec l'intérêt du roi. Ainsi, +Glocester avait des places en Guienne, et il était l'allié des +Armagnacs; mais le duc de Suffolk, mariant sa nièce dans la maison rivale de Foix, fit passer au mari les fiefs de Glocester. Au nord, -Talbot avait Falaise; le duc d'York, devenu régent, prit pour lui une +Talbot avait Falaise; le duc d'York, devenu régent, prit pour lui une ville capitale, royale, la grande ville de Caen.</p> -<p>Le pis, c'est que ces lords, sentant toujours qu'ici ils n'étaient pas -chez eux, ne faisaient rien pour les fiefs qu'ils s'étaient chargés de -défendre. Ils laissaient tout tomber, murs et tours, en ruine. Ils n'y +<p>Le pis, c'est que ces lords, sentant toujours qu'ici ils n'étaient pas +chez eux, ne faisaient rien pour les fiefs qu'ils s'étaient chargés de +défendre. Ils laissaient tout tomber, murs et tours, en ruine. Ils n'y auraient pas mis un penny; tout ce qu'ils pouvaient tirer, extorquer, -ils l'envoyaient vite au manoir, <em>home</em>... Le <em>home</em> est l'idée fixe -de l'Anglais en pays étranger. Tout allait donc s'enfouir dans les -constructions de ces monstrueux châteaux, aujourd'hui trop grands pour +ils l'envoyaient vite au manoir, <em>home</em>... Le <em>home</em> est l'idée fixe +de l'Anglais en pays étranger. Tout allait donc s'enfouir dans les +constructions de ces monstrueux châteaux, aujourd'hui trop grands pour des rois. Mais les Warwick, les Northumberland, les jugeaient trop -petits pour la grandeur future qu'ils <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> rêvaient à leur famille, -pour l'<em>aîné</em>, l'héritier, quand <em>Sa Grâce</em> siégerait à Noël dans un -banquet de quelques mille vassaux... Ils ne devinaient guère que -bientôt, père, aîné et puînés, vassaux, biens et fiefs, tout allait -périr dans la guerre civile; tout, sauf le paisible et vrai possesseur -de ces tours, le lierre qui dès lors commençait à les vêtir, et qui a -fini par envelopper l'immensité de Warwick castle.</p> +petits pour la grandeur future qu'ils <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> rêvaient à leur famille, +pour l'<em>aîné</em>, l'héritier, quand <em>Sa Grâce</em> siégerait à Noël dans un +banquet de quelques mille vassaux... Ils ne devinaient guère que +bientôt, père, aîné et puînés, vassaux, biens et fiefs, tout allait +périr dans la guerre civile; tout, sauf le paisible et vrai possesseur +de ces tours, le lierre qui dès lors commençait à les vêtir, et qui a +fini par envelopper l'immensité de Warwick castle.</p> <p>Quiconque parlait de traiter avec la France, allait avoir contre lui -tous ces lords; ils trouvaient bon que le pays se ruinât pour leur +tous ces lords; ils trouvaient bon que le pays se ruinât pour leur conserver leurs fiefs du continent, leurs fermes, pour mieux dire, ils -n'y voyaient rien autre chose. Il était tout simple qu'ils y tinssent. -Ce qui était plus surprenant, c'est que la guerre avait tout autant de +n'y voyaient rien autre chose. Il était tout simple qu'ils y tinssent. +Ce qui était plus surprenant, c'est que la guerre avait tout autant de partisans parmi ceux qui n'avaient rien en France, chez ceux que la guerre ruinait; ces pauvres diables avaient sur le continent une -richesse d'orgueil, une royauté d'imagination; au moindre mot +richesse d'orgueil, une royauté d'imagination; au moindre mot d'arrangement, le <em>fellow</em> sans chausses entrait en fureur, on voulait lui rogner son royaume de France, lui voler ce que la vieille -Angleterre avait si légitimement gagné à la bataille d'Azincourt.</p> - -<p>Les évêques régnants (Winchester, Cantorbéry, Salisbury et -Chichester), dans le désir qu'ils avaient de la paix, dans leurs -craintes que les dépenses de la guerre ne fissent toucher aux biens -d'église, négociaient toujours, mais n'osaient conclure. Ils n'en -seraient peut-être jamais venus là, s'ils n'eussent eu avec eux dans -le conseil un homme d'épée, lord Suffolk, qui les entraîna; il fallait +Angleterre avait si légitimement gagné à la bataille d'Azincourt.</p> + +<p>Les évêques régnants (Winchester, Cantorbéry, Salisbury et +Chichester), dans le désir qu'ils avaient de la paix, dans leurs +craintes que les dépenses de la guerre ne fissent toucher aux biens +d'église, négociaient toujours, mais n'osaient conclure. Ils n'en +seraient peut-être jamais venus là , s'ils n'eussent eu avec eux dans +le conseil un homme d'épée, lord Suffolk, qui les entraîna; il fallait un homme de guerre pour oser faire la paix.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> Suffolk n'était pas d'une famille ancienne. Les Delapole -(c'était leur vrai nom) étaient de braves marchands et marins. L'aïeul -fut anobli pour avoir fourni des vivres à Édouard I<sup>er</sup> dans la -guerre d'Écosse. Le grand-père, factotum du violent Richard II, le -servit comme amiral, général, chancelier; loin de faire ainsi sa -fortune, il fut poursuivi par le Parlement et il alla mourir à Paris. -Le père, pour relever sa maison, tourna court et se donna aux ennemis -de Richard, se donna corps et âme; il se fit tuer, lui et trois de ses +<p><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> Suffolk n'était pas d'une famille ancienne. Les Delapole +(c'était leur vrai nom) étaient de braves marchands et marins. L'aïeul +fut anobli pour avoir fourni des vivres à Édouard I<sup>er</sup> dans la +guerre d'Écosse. Le grand-père, factotum du violent Richard II, le +servit comme amiral, général, chancelier; loin de faire ainsi sa +fortune, il fut poursuivi par le Parlement et il alla mourir à Paris. +Le père, pour relever sa maison, tourna court et se donna aux ennemis +de Richard, se donna corps et âme; il se fit tuer, lui et trois de ses fils, pour la maison de Lancastre.</p> <p>Le dernier fils, celui dont nous parlons, avait fait trente-quatre ans -les guerres de France avec beaucoup d'honneur. Les revers d'Orléans et -de Jargeau n'avaient fait aucun tort à sa réputation de bravoure. -Cette dernière place étant forcée, il se défendait encore; enfin, se -voyant presque seul, il avise un jeune Français: «Es-tu chevalier? lui -dit-il.—Non.—Eh bien! sois-le de ma main.» Ensuite il se rendit à +les guerres de France avec beaucoup d'honneur. Les revers d'Orléans et +de Jargeau n'avaient fait aucun tort à sa réputation de bravoure. +Cette dernière place étant forcée, il se défendait encore; enfin, se +voyant presque seul, il avise un jeune Français: «Es-tu chevalier? lui +dit-il.—Non.—Eh bien! sois-le de ma main.» Ensuite il se rendit à lui.</p> -<p>Il revint en Angleterre, ruiné par une rançon de deux ou trois -millions. Néanmoins, loin de garder rancune à la France, il conseilla +<p>Il revint en Angleterre, ruiné par une rançon de deux ou trois +millions. Néanmoins, loin de garder rancune à la France, il conseilla la paix, s'attacha au parti de la paix; malheureusement il portait -dans ce parti la dureté, l'insolence de la guerre.</p> - -<p>La pensée du cardinal Winchester, c'eût été de faire épouser au roi -d'Angleterre une fille du roi de France; pensée timide qu'il osa à -peine exprimer dans les négociations<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>. La fille étant impossible, -on se contenta d'une nièce. Le choix tomba sur la fille d'un prince -<span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> pauvre, René, qui ne pouvait porter ombrage aux Anglais. Il y -avait encore cet avantage que, si l'on était obligé, pour diminuer les -dépenses, d'abandonner les deux provinces non maritimes, le Maine et -l'Anjou, on les rendrait à René et à son frère, non à Charles VII, ce -qui serait peut-être moins blessant pour l'orgueil anglais<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>.</p> - -<p>Le traité de mariage et de cession était raisonnable, et néanmoins -d'un extrême péril pour celui qui oserait le conclure. Suffolk, qui ne +dans ce parti la dureté, l'insolence de la guerre.</p> + +<p>La pensée du cardinal Winchester, c'eût été de faire épouser au roi +d'Angleterre une fille du roi de France; pensée timide qu'il osa à +peine exprimer dans les négociations<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>. La fille étant impossible, +on se contenta d'une nièce. Le choix tomba sur la fille d'un prince +<span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> pauvre, René, qui ne pouvait porter ombrage aux Anglais. Il y +avait encore cet avantage que, si l'on était obligé, pour diminuer les +dépenses, d'abandonner les deux provinces non maritimes, le Maine et +l'Anjou, on les rendrait à René et à son frère, non à Charles VII, ce +qui serait peut-être moins blessant pour l'orgueil anglais<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>.</p> + +<p>Le traité de mariage et de cession était raisonnable, et néanmoins +d'un extrême péril pour celui qui oserait le conclure. Suffolk, qui ne l'ignorait pas, ne se contenta point de l'autorisation du conseil, il -eut la précaution de se faire pardonner d'avance par le roi «les -erreurs de jugement dans lesquelles il pourrait tomber.» Ce singulier -pardon des fautes à commettre fut ratifié par le Parlement<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>.</p> +eut la précaution de se faire pardonner d'avance par le roi «les +erreurs de jugement dans lesquelles il pourrait tomber.» Ce singulier +pardon des fautes à commettre fut ratifié par le Parlement<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>.</p> -<p>Rendre une partie pour consolider le reste, c'était faire justement ce -que fit saint Louis, lorsque, malgré ses barons, il restitua aux +<p>Rendre une partie pour consolider le reste, c'était faire justement ce +que fit saint Louis, lorsque, malgré ses barons, il restitua aux Anglais quelques-unes des provinces que Philippe-Auguste avait -confisquées sur Jean sans Terre.</p> - -<p>Mais ici, il n'y avait même pas restitution définitive pour le Maine. -Le roi d'Angleterre accordait, non la souveraineté, mais l'<em>usufruit -viager</em> du Maine au frère <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> de René. Encore, pour cet usufruit, -les Français devaient payer aux Anglais, qui tenaient dans ce comté -des fiefs de la Couronne, le <em>revenu de dix années</em><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>; pour une -possession si précaire, ces feudataires allaient recevoir une somme -ronde, en argent, plus sûre, et probablement plus forte que tout ce -qu'ils en auraient tiré jamais.</p> - -<p>Suffolk de retour trouva contre lui une unanimité terrible. Jusque-là, -on était divisé sur la question; bien des gens voyaient que pour +confisquées sur Jean sans Terre.</p> + +<p>Mais ici, il n'y avait même pas restitution définitive pour le Maine. +Le roi d'Angleterre accordait, non la souveraineté, mais l'<em>usufruit +viager</em> du Maine au frère <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> de René. Encore, pour cet usufruit, +les Français devaient payer aux Anglais, qui tenaient dans ce comté +des fiefs de la Couronne, le <em>revenu de dix années</em><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>; pour une +possession si précaire, ces feudataires allaient recevoir une somme +ronde, en argent, plus sûre, et probablement plus forte que tout ce +qu'ils en auraient tiré jamais.</p> + +<p>Suffolk de retour trouva contre lui une unanimité terrible. Jusque-là , +on était divisé sur la question; bien des gens voyaient que pour garder ces possessions ruineuses, il faudrait aller jusqu'au fond de toutes les bourses, et ils ne savaient pas trop s'ils voulaient garder -à ce prix: l'orgueil disait <em>oui</em>, l'avarice <em>non</em>. Le traité de -Suffolk ayant tranquillisé l'avarice, l'orgueil parla seul. Les moins -disposés à financer pour la guerre se montrèrent les plus guerriers, -les plus indignés. Le caractère morose et bizarre de la nation ne +à ce prix: l'orgueil disait <em>oui</em>, l'avarice <em>non</em>. Le traité de +Suffolk ayant tranquillisé l'avarice, l'orgueil parla seul. Les moins +disposés à financer pour la guerre se montrèrent les plus guerriers, +les plus indignés. Le caractère morose et bizarre de la nation ne parut jamais mieux. L'Angleterre ne voulait rien faire ni pour garder ni pour rendre avec avantage. Elle allait tout perdre sans -dédommagement; la plus vulgaire prudence eût suffi pour le prévoir. Et -le négociateur qui, pour assurer le reste, rendait une partie avec -indemnité, fut haï, conspué, poursuivi jusqu'à la mort.</p> +dédommagement; la plus vulgaire prudence eût suffi pour le prévoir. Et +le négociateur qui, pour assurer le reste, rendait une partie avec +indemnité, fut haï, conspué, poursuivi jusqu'à la mort.</p> <p>Tels furent les tristes auspices sous lesquels Marguerite d'Anjou -débarqua en Angleterre. Elle y trouva un soulèvement universel contre -Suffolk, contre la France et la reine française, une révolution toute -mûre, un roi chancelant, un autre roi tout prêt. Glocester <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> -avait toujours eu pour lui le parti de la guerre, les mécontents de -diverses sortes; mais voilà que tout le monde était pour la guerre, -tout le monde mécontent. Lorsqu'il marchait, selon sa coutume, avec un -grand cortége de gens armés qui portaient ses couleurs, lorsque les +débarqua en Angleterre. Elle y trouva un soulèvement universel contre +Suffolk, contre la France et la reine française, une révolution toute +mûre, un roi chancelant, un autre roi tout prêt. Glocester <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> +avait toujours eu pour lui le parti de la guerre, les mécontents de +diverses sortes; mais voilà que tout le monde était pour la guerre, +tout le monde mécontent. Lorsqu'il marchait, selon sa coutume, avec un +grand cortége de gens armés qui portaient ses couleurs, lorsque les petites gens suivaient et saluaient <em>le bon duc</em>, on sentait bien que -la puissance était là, que cet homme si humilié allait se trouver -maître à son tour, qu'il devait régner, comme <em>protecteur</em> ou comme -roi... Il en était moins loin à coup sûr que le duc d'York, qui -pourtant en vint à bout plus tard.</p> - -<p>De l'autre part, que voyait-on? de vieux prélats, riches et timides, -un octogénaire, le cardinal Winchester, une reine toute jeune, un roi -dont la sainteté semblait simplicité d'esprit. Les alarmes croissant, -un Parlement fut convoqué et le peuple requis de prendre les armes et -de veiller à la sûreté du roi. Le Parlement fut ouvert par un sermon -de l'archevêque de Cantorbéry et du chancelier, évêque de Chichester, -sur la paix et le bon conseil; le lendemain Glocester fut arrêté (11 -février); on répandit qu'il voulait tuer le roi pour délivrer sa -femme. Peu de jours après, le prisonnier mourut (23 février). Sa mort -ne fut ni subite ni imprévue; elle avait été préparée par une maladie -de quelques jours<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. Depuis longtemps, d'ailleurs, il était loin -d'être en bonne santé, si nous en croyons un livre écrit plusieurs -années auparavant par son médecin<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.</p> +la puissance était là , que cet homme si humilié allait se trouver +maître à son tour, qu'il devait régner, comme <em>protecteur</em> ou comme +roi... Il en était moins loin à coup sûr que le duc d'York, qui +pourtant en vint à bout plus tard.</p> + +<p>De l'autre part, que voyait-on? de vieux prélats, riches et timides, +un octogénaire, le cardinal Winchester, une reine toute jeune, un roi +dont la sainteté semblait simplicité d'esprit. Les alarmes croissant, +un Parlement fut convoqué et le peuple requis de prendre les armes et +de veiller à la sûreté du roi. Le Parlement fut ouvert par un sermon +de l'archevêque de Cantorbéry et du chancelier, évêque de Chichester, +sur la paix et le bon conseil; le lendemain Glocester fut arrêté (11 +février); on répandit qu'il voulait tuer le roi pour délivrer sa +femme. Peu de jours après, le prisonnier mourut (23 février). Sa mort +ne fut ni subite ni imprévue; elle avait été préparée par une maladie +de quelques jours<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. Depuis longtemps, d'ailleurs, il était loin +d'être en bonne santé, si nous en croyons un livre écrit plusieurs +années auparavant par son médecin<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> Toute l'Angleterre n'en resta pas moins convaincue qu'il avait -péri de mort violente. On arrangeait ainsi le roman: la reine avait +péri de mort violente. On arrangeait ainsi le roman: la reine avait pour amant Suffolk (un amant de cinquante ou soixante ans pour une -reine de dix-sept!) tous deux s'étaient entendus avec le cardinal; le -soir, Glocester se portait à merveille; le matin il était mort<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>!... -Comment avait-il été tué? Ici les récits différaient; les uns le -disaient étranglé, quoiqu'il eût été exposé et ne portât aucune +reine de dix-sept!) tous deux s'étaient entendus avec le cardinal; le +soir, Glocester se portait à merveille; le matin il était mort<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>!... +Comment avait-il été tué? Ici les récits différaient; les uns le +disaient étranglé, quoiqu'il eût été exposé et ne portât aucune marque; les autres reproduisaient l'histoire lugubre de l'autre -Glocester, oncle de Richard II, étouffé, disait-on, entre deux -matelas. D'autres, enfin, plus cruels, préféraient l'horrible -tradition d'Édouard II, et le faisaient mourir empalé.</p> +Glocester, oncle de Richard II, étouffé, disait-on, entre deux +matelas. D'autres, enfin, plus cruels, préféraient l'horrible +tradition d'Édouard II, et le faisaient mourir empalé.</p> -<p>Il est rare qu'une femme de dix-sept ans ait déjà le courage atroce +<p>Il est rare qu'une femme de dix-sept ans ait déjà le courage atroce d'un tel crime; il est rare qu'un vieillard de quatre-vingts ans -ordonne un meurtre, au moment de paraître devant Dieu. Je crains -qu'il n'y <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> ait ici erreur de date, qu'on n'ait jugé Winchester -mourant par le Winchester d'un autre âge; et que, d'autre part, on -n'ait déjà vu dans une reine enfant, à peine sortie de la cour de -René, cette terrible Marguerite, qui, dans la suite, effarouchée de -haine et de vengeance, mit une couronne de papier sur la tête +ordonne un meurtre, au moment de paraître devant Dieu. Je crains +qu'il n'y <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> ait ici erreur de date, qu'on n'ait jugé Winchester +mourant par le Winchester d'un autre âge; et que, d'autre part, on +n'ait déjà vu dans une reine enfant, à peine sortie de la cour de +René, cette terrible Marguerite, qui, dans la suite, effarouchée de +haine et de vengeance, mit une couronne de papier sur la tête sanglante d'York.</p> -<p>Quant à Suffolk, l'accusation était moins invraisemblable. Il avait eu +<p>Quant à Suffolk, l'accusation était moins invraisemblable. Il avait eu le tort d'autoriser d'avance tout ce qu'on pourrait dire, en se -donnant, par un arrangement odieux, un intérêt pécuniaire à la mort de -Glocester. Cependant, ses ennemis les plus acharnés, dans l'acte -d'accusation qu'ils lancèrent contre lui de son vivant, ne font nulle -mention de ce crime. On ne le lui a jamais reproché en face, mais plus -tard, après sa mort, lorsqu'il n'était plus là pour se défendre.</p> - -<p>Le crime, au reste, s'il y en eut un, ne pouvait qu'être inutile. Il -restait un prétendant dans la ligne de Lancastre, le duc de Somerset; -et il en restait un hors de cette ligne, et plus légitime. Les -Lancastre ne descendaient que du <em>quatrième</em> fils d'Édouard III; et le -duc d'York descendait du <em>troisième</em>. Donc son titre était supérieur, -et la mort de Glocester ne faisait que produire sur la scène un -prétendant plus dangereux.</p> - -<p>Winchester, selon toute apparence, était malade au moment de la mort -de Glocester, car il mourut un mois après. Sa mort fut un événement -grave. Il avait été cinquante ans le chef de l'Église, et alors, tout -vieux qu'il était, son nom en faisait l'unité. Suffolk n'était pas -évêque pour remplacer Winchester; homme d'épée, et dans une telle -crise, il ne pouvait guère <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> suivre une politique de prêtres. -Les prélats qui, pour défendre l'<em>Établissement</em>, avaient fait la -royauté des Lancastre, qui s'en étaient servis et avaient régné avec -elle, s'en éloignèrent à temps<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a> et se résignèrent pieusement à la +donnant, par un arrangement odieux, un intérêt pécuniaire à la mort de +Glocester. Cependant, ses ennemis les plus acharnés, dans l'acte +d'accusation qu'ils lancèrent contre lui de son vivant, ne font nulle +mention de ce crime. On ne le lui a jamais reproché en face, mais plus +tard, après sa mort, lorsqu'il n'était plus là pour se défendre.</p> + +<p>Le crime, au reste, s'il y en eut un, ne pouvait qu'être inutile. Il +restait un prétendant dans la ligne de Lancastre, le duc de Somerset; +et il en restait un hors de cette ligne, et plus légitime. Les +Lancastre ne descendaient que du <em>quatrième</em> fils d'Édouard III; et le +duc d'York descendait du <em>troisième</em>. Donc son titre était supérieur, +et la mort de Glocester ne faisait que produire sur la scène un +prétendant plus dangereux.</p> + +<p>Winchester, selon toute apparence, était malade au moment de la mort +de Glocester, car il mourut un mois après. Sa mort fut un événement +grave. Il avait été cinquante ans le chef de l'Église, et alors, tout +vieux qu'il était, son nom en faisait l'unité. Suffolk n'était pas +évêque pour remplacer Winchester; homme d'épée, et dans une telle +crise, il ne pouvait guère <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> suivre une politique de prêtres. +Les prélats qui, pour défendre l'<em>Établissement</em>, avaient fait la +royauté des Lancastre, qui s'en étaient servis et avaient régné avec +elle, s'en éloignèrent à temps<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a> et se résignèrent pieusement à la laisser tomber.</p> -<p>Pourquoi, d'ailleurs, l'Église aurait-elle mis au hasard un -<em>Établissement</em> déjà fort menacé pour sauver ce qui ne servait plus, -ce qui nuisait plutôt? Suffolk commençait à prendre de l'argent, aux -moines d'abord, il est vrai; mais il allait en venir aux évêques. Si +<p>Pourquoi, d'ailleurs, l'Église aurait-elle mis au hasard un +<em>Établissement</em> déjà fort menacé pour sauver ce qui ne servait plus, +ce qui nuisait plutôt? Suffolk commençait à prendre de l'argent, aux +moines d'abord, il est vrai; mais il allait en venir aux évêques. Si l'ami agissait ainsi, que pouvait faire de plus l'ennemi?</p> -<p>Et en effet, sa détresse augmentant, le Parlement lui refusant tout, -il vendit des évêchés<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>. C'était le sûr moyen de mettre contre soi, -non-seulement l'Église, mais les lords, qui souvent pouvaient payer -leurs <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> dettes avec des bénéfices, faire évêques leurs -chapelains, leurs serviteurs. Les grands étaient blessés doublement à -leur endroit le plus sensible; on leur ôtait leur influence sur -l'Église, au moment où ils perdaient leurs fiefs de France. -L'indemnité promise pour les terres qu'ils avaient dans le Maine se -réduisit à rien; elle fut échangée par un nouveau traité pour +<p>Et en effet, sa détresse augmentant, le Parlement lui refusant tout, +il vendit des évêchés<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>. C'était le sûr moyen de mettre contre soi, +non-seulement l'Église, mais les lords, qui souvent pouvaient payer +leurs <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> dettes avec des bénéfices, faire évêques leurs +chapelains, leurs serviteurs. Les grands étaient blessés doublement à +leur endroit le plus sensible; on leur ôtait leur influence sur +l'Église, au moment où ils perdaient leurs fiefs de France. +L'indemnité promise pour les terres qu'ils avaient dans le Maine se +réduisit à rien; elle fut échangée par un nouveau traité pour certaines sommes que les Marches anglaises de Normandie payaient -jusque-là aux Français; le roi d'Angleterre se chargeait d'indemniser -ses sujets du Maine; c'est dire assez qu'ils ne reçurent pas un sol.</p> +jusque-là aux Français; le roi d'Angleterre se chargeait d'indemniser +ses sujets du Maine; c'est dire assez qu'ils ne reçurent pas un sol.</p> <p>Un pouvoir qui blessait les grands dans leur fortune, le peuple en son -orgueil, et que l'Église ne soutenait plus, ne pouvait subsister. À -qui sa ruine allait-elle profiter? c'était la question.</p> - -<p>Les deux princes les plus près du trône étaient York et Somerset. -Suffolk crut s'assurer de tous deux. Il ôta au plus dangereux, au duc -d'York, l'armée principale, celle de France, et il le relégua -honorablement dans le gouvernement d'Irlande. Somerset qui, après -tout, était Lancastre et proche parent du roi, eut le poste de -confiance, la régence de France, l'armée la plus nombreuse. Mais il +orgueil, et que l'Église ne soutenait plus, ne pouvait subsister. À +qui sa ruine allait-elle profiter? c'était la question.</p> + +<p>Les deux princes les plus près du trône étaient York et Somerset. +Suffolk crut s'assurer de tous deux. Il ôta au plus dangereux, au duc +d'York, l'armée principale, celle de France, et il le relégua +honorablement dans le gouvernement d'Irlande. Somerset qui, après +tout, était Lancastre et proche parent du roi, eut le poste de +confiance, la régence de France, l'armée la plus nombreuse. Mais il n'en fut pas moins hostile. Il crut, il dit du moins qu'on l'avait -envoyé en France pour le déshonorer, pour le laisser périr sans -secours, lorsque les places étaient ruinées, démantelées, lorsque la -Normandie l'était elle-même par l'abandon du Maine qui découvrait ses +envoyé en France pour le déshonorer, pour le laisser périr sans +secours, lorsque les places étaient ruinées, démantelées, lorsque la +Normandie l'était elle-même par l'abandon du Maine qui découvrait ses flancs.</p> -<p>Au mois de janvier 1449, le Parlement reçut de Somerset une plainte -solennelle: la trêve allait expirer, le roi de France, disait-il, +<p>Au mois de janvier 1449, le Parlement reçut de Somerset une plainte +solennelle: la trêve allait expirer, le roi de France, disait-il, pouvait attaquer avec <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> soixante mille hommes<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>; sans un -prompt secours, tout était perdu. Cette plainte était le testament de -l'Angleterre française, les paroles dernières... Le sage Parlement les -accueille, mais uniquement pour nuire à Suffolk; il ne vote pas un +prompt secours, tout était perdu. Cette plainte était le testament de +l'Angleterre française, les paroles dernières... Le sage Parlement les +accueille, mais uniquement pour nuire à Suffolk; il ne vote pas un homme, pas un shelling; ce serait voter pour Suffolk; la grande guerre -maintenant est contre lui et non contre la France; périsse Suffolk, et +maintenant est contre lui et non contre la France; périsse Suffolk, et avec lui, s'il le faut, la Normandie, la Guienne, l'Angleterre -elle-même!</p> +elle-même!</p> -<p>Somerset avait admirablement prophétisé le soufflet qu'il allait -recevoir. La trêve fut rompue. Le Maine étant livré, un capitaine +<p>Somerset avait admirablement prophétisé le soufflet qu'il allait +recevoir. La trêve fut rompue. Le Maine étant livré, un capitaine aragonais, au service d'Angleterre<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>, vint de cette province -demander refuge aux villes normandes. Il trouva toute porte fermée, +demander refuge aux villes normandes. Il trouva toute porte fermée, aucune garnison ne voulait s'affamer en partageant avec ces fugitifs. -Alors il fallut bien que l'Aragonais devînt sa providence à lui-même; -il trouva sur les marches deux petites villes, mais désertes, -dépourvues; de là, la faim pressant, il se jeta, avec sa bande, sur -une bonne grosse ville bretonne, sur Fougères. Voilà la guerre -recommencée<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.</p> - -<p>Le roi, le duc de Bretagne, s'adressent à Somerset, lui redemandent -la ville, avec indemnité<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>. Mais, <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> quand il aurait pu donner -satisfaction, il n'eût osé le faire; il avait peur de l'Angleterre -encore plus que de la France. N'obtenant pas d'indemnité, les Français -en prennent. Le 15 mai, ils saisissent Pont-de-l'Arche à quatre lieues -de Rouen; un mois après, Verneuil. L'armée royale, sous Dunois, entre -par Évreux, les Bretons par la Basse-Normandie, les Bourguignons par +Alors il fallut bien que l'Aragonais devînt sa providence à lui-même; +il trouva sur les marches deux petites villes, mais désertes, +dépourvues; de là , la faim pressant, il se jeta, avec sa bande, sur +une bonne grosse ville bretonne, sur Fougères. Voilà la guerre +recommencée<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.</p> + +<p>Le roi, le duc de Bretagne, s'adressent à Somerset, lui redemandent +la ville, avec indemnité<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>. Mais, <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> quand il aurait pu donner +satisfaction, il n'eût osé le faire; il avait peur de l'Angleterre +encore plus que de la France. N'obtenant pas d'indemnité, les Français +en prennent. Le 15 mai, ils saisissent Pont-de-l'Arche à quatre lieues +de Rouen; un mois après, Verneuil. L'armée royale, sous Dunois, entre +par Évreux, les Bretons par la Basse-Normandie, les Bourguignons par la Haute. Le comte de Foix attaquait la Guienne. Tout le monde voulait -part dans cette curée.</p> +part dans cette curée.</p> -<p>Le roi coupa toute communication entre Caen et Rouen, reçut la +<p>Le roi coupa toute communication entre Caen et Rouen, reçut la soumission de Lisieux, de Mantes, de Gournai, fit paisiblement son -entrée à Verneuil, à Évreux et à Louviers, où René d'Anjou le joignit. -Enfin, réunissant toutes ses forces, il vint sommer Rouen de se -rendre. La ville était déjà toute rendue de cœur; sous la croix -rouge, tout était français. Quoique Somerset y fût en personne avec le -vieux Talbot, il désespéra de défendre cette grande population qui ne -voulait pas être défendue. Il se retira dans le château, et en un +entrée à Verneuil, à Évreux et à Louviers, où René d'Anjou le joignit. +Enfin, réunissant toutes ses forces, il vint sommer Rouen de se +rendre. La ville était déjà toute rendue de cœur; sous la croix +rouge, tout était français. Quoique Somerset y fût en personne avec le +vieux Talbot, il désespéra de défendre cette grande population qui ne +voulait pas être défendue. Il se retira dans le château, et en un moment toute la ville eut pris la croix blanche<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. Somerset avait avec lui sa femme et <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> ses enfants; nul espoir de sortir; les -bourgeois étaient comme une seconde armée pour l'assiéger; il se -décida à traiter. Pour lui, pour sa femme et ses enfants, pour sa +bourgeois étaient comme une seconde armée pour l'assiéger; il se +décida à traiter. Pour lui, pour sa femme et ses enfants, pour sa garnison, le roi se contentait de recevoir une petite somme de 50,000 -écus; c'était une bien faible rançon à cette époque; celle de Suffolk -tout seul avait été de 2,400,000 francs. Somerset payait le surplus, -il est vrai, de son honneur, de sa probité; pour ne pas se ruiner, il -ruinait le roi d'Angleterre; il s'engageait, lui régent, à livrer aux -Français le fort d'<em>Arques</em> (ce qui leur assurait Dieppe), à leur +écus; c'était une bien faible rançon à cette époque; celle de Suffolk +tout seul avait été de 2,400,000 francs. Somerset payait le surplus, +il est vrai, de son honneur, de sa probité; pour ne pas se ruiner, il +ruinait le roi d'Angleterre; il s'engageait, lui régent, à livrer aux +Français le fort d'<em>Arques</em> (ce qui leur assurait Dieppe), à leur donner toute la basse Seine, <em>Caudebec</em>, <em>Lillebonne</em>, <em>Tancarville</em>, l'embouchure de la Seine, <em>Honfleur</em>!</p> -<p>Mais on pouvait douter qu'il eût pouvoir pour faire de tels présents; +<p>Mais on pouvait douter qu'il eût pouvoir pour faire de tels présents; il ne le fit croire qu'en donnant mieux encore; il mit en gage son -bras droit, lord Talbot, le seul homme qui inspirât confiance aux -Anglais... Et il ne put le dégager, ni remplir son traité; Honfleur -désobéit; en sorte que Talbot resta à la suite de l'armée française, -pour être témoin de la ruine des siens<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. Les <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> Anglais -d'Honfleur restèrent sans secours; ils virent en face la grosse ville -d'Harfleur, bien autrement forte, forcée en plein hiver par -l'artillerie de Jean Bureau (déc. 1449)<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>; alors, ayant encore -appelé en vain Somerset à leur aide, ils finirent par se rendre aussi -(18 fév. 1450).</p> +bras droit, lord Talbot, le seul homme qui inspirât confiance aux +Anglais... Et il ne put le dégager, ni remplir son traité; Honfleur +désobéit; en sorte que Talbot resta à la suite de l'armée française, +pour être témoin de la ruine des siens<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. Les <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> Anglais +d'Honfleur restèrent sans secours; ils virent en face la grosse ville +d'Harfleur, bien autrement forte, forcée en plein hiver par +l'artillerie de Jean Bureau (déc. 1449)<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>; alors, ayant encore +appelé en vain Somerset à leur aide, ils finirent par se rendre aussi +(18 fév. 1450).</p> <p>Si l'on songe que la seule Harfleur avait seize cents hommes, une -petite armée pour garnison, il ne semble pas que la Normandie ait été -aussi dégarnie que Somerset voulait le faire croire. Mais les troupes -étaient dispersées, dans chaque ville quelques Anglais au milieu d'une -population hostile. Qu'auraient-ils fait, même plus forts, contre ce +petite armée pour garnison, il ne semble pas que la Normandie ait été +aussi dégarnie que Somerset voulait le faire croire. Mais les troupes +étaient dispersées, dans chaque ville quelques Anglais au milieu d'une +population hostile. Qu'auraient-ils fait, même plus forts, contre ce grand et invincible mouvement de la France qui voulait redevenir -française?</p> +française?</p> -<p>Personne ne comprenait cela en Angleterre. La Normandie avait été -désarmée à dessein, trahie, vendue. N'avait-on pas vu le père de la -reine dans l'armée du roi de France?... Tous les revers de cette -campagne, la Seine perdue, Rouen rendue, l'épée de l'Angleterre, lord +<p>Personne ne comprenait cela en Angleterre. La Normandie avait été +désarmée à dessein, trahie, vendue. N'avait-on pas vu le père de la +reine dans l'armée du roi de France?... Tous les revers de cette +campagne, la Seine perdue, Rouen rendue, l'épée de l'Angleterre, lord Talbot, mis en gage, toute cette masse de malheurs et de honte retomba -d'à-plomb sur la tête de Suffolk.</p> +d'à -plomb sur la tête de Suffolk.</p> -<p>Le 28 janvier 1450, la chambre basse présente au roi une humble -adresse: «Les pauvres communes du royaume sont tendrement, -passionnément et de cœur portées au bien de sa personne, autant +<p>Le 28 janvier 1450, la chambre basse présente au roi une humble +adresse: «Les pauvres communes du royaume sont tendrement, +passionnément et de cœur portées au bien de sa personne, autant que jamais <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> communes le furent pour leur souverain -lord<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>....» Toutes ces tendresses pour demander du sang... Dans -cette étrange pièce, les choses les plus contradictoires étaient -affirmées en même temps: Suffolk vendait l'Angleterre au roi de France -et <em>au père de la reine</em>; il tenait un château tout plein de munitions +lord<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>....» Toutes ces tendresses pour demander du sang... Dans +cette étrange pièce, les choses les plus contradictoires étaient +affirmées en même temps: Suffolk vendait l'Angleterre au roi de France +et <em>au père de la reine</em>; il tenait un château tout plein de munitions pour l'ennemi qui devait faire une descente. Et pourquoi appelait-il -les Français, les parents et amis de la reine? <em>Pour faire roi son -fils</em><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a> à lui Suffolk, en renversant le roi et la reine. Cela parut -logique et bien lié; John Bull n'eut pas un doute!</p> - -<p>Le contradictoire et l'absurde étant admis comme évidents, il n'y -avait rien à répondre. Suffolk essaya néanmoins. Il énuméra les -services de sa famille, tous ses parents tués pour le pays, il rappela -que lui-même il avait passé trente-quatre ans à faire la guerre en +les Français, les parents et amis de la reine? <em>Pour faire roi son +fils</em><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a> à lui Suffolk, en renversant le roi et la reine. Cela parut +logique et bien lié; John Bull n'eut pas un doute!</p> + +<p>Le contradictoire et l'absurde étant admis comme évidents, il n'y +avait rien à répondre. Suffolk essaya néanmoins. Il énuméra les +services de sa famille, tous ses parents tués pour le pays, il rappela +que lui-même il avait passé trente-quatre ans à faire la guerre en France, dix-sept hivers de suite sous les armes sans revoir le -foyer<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>, puis sa fortune ruinée par sa rançon, puis douze années -dans le Conseil. Était-il bien probable qu'il voulût couronner tant de -services, une vie si avancée, par une trahison?</p> +foyer<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>, puis sa fortune ruinée par sa rançon, puis douze années +dans le Conseil. Était-il bien probable qu'il voulût couronner tant de +services, une vie si avancée, par une trahison?</p> -<p>Il avait beau dire; à chaque mot de justification survenait, comme +<p>Il avait beau dire; à chaque mot de justification survenait, comme une charge de plus, quelque mauvaise <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> nouvelle. Il n'abordait -plus de bateau qu'il n'apprît un malheur, Harfleur aujourd'hui, -Honfleur demain, puis une à une, toutes les villes de la -Basse-Normandie; puis (chose plus sensible encore), la défense de +plus de bateau qu'il n'apprît un malheur, Harfleur aujourd'hui, +Honfleur demain, puis une à une, toutes les villes de la +Basse-Normandie; puis (chose plus sensible encore), la défense de vendre les draps anglais en Hollande<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>... Ainsi les bruits lugubres -se succédaient sans intervalle; c'était comme une cloche funèbre qui +se succédaient sans intervalle; c'était comme une cloche funèbre qui de l'autre rivage sonnait la mort de Suffolk... On peut juger de la -rage du peuple par une ballade du temps<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a> où l'on mêle ironiquement -son nom et ceux de ses amis aux paroles consacrées de l'office des +rage du peuple par une ballade du temps<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a> où l'on mêle ironiquement +son nom et ceux de ses amis aux paroles consacrées de l'office des morts.</p> <p>La reine essaya d'un moyen pour sauver la victime; ce fut de faire -prononcer par le roi contre Suffolk un bannissement de cinq années. Il -sortit de Londres à grand'peine, à travers une meute altérée de sang; -mais ce ne fut pas pour passer en France; il eût justifié les +prononcer par le roi contre Suffolk un bannissement de cinq années. Il +sortit de Londres à grand'peine, à travers une meute altérée de sang; +mais ce ne fut pas pour passer en France; il eût justifié les accusations. Il resta dans ses terres, sans doute pour attendre -l'effet d'une tentative où il avait mis son dernier enjeu. Il avait -fait passer trois mille hommes à Cherbourg, avec le brave Thomas +l'effet d'une tentative où il avait mis son dernier enjeu. Il avait +fait passer trois mille hommes à Cherbourg, avec le brave Thomas Kyriel, qui devait faire tout le contraire de ce qui avait perdu Somerset, concentrer les troupes, tenter un coup. Une belle bataille -eût peut-être sauvé Suffolk. Kyriel réussit d'abord; il assiégea et -prit Valognes. De là, il voulait joindre Somerset en suivant le long -de la mer. <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> Mais les Français le tenaient, le comte de Clermont -en queue, Richemont en tête, pour lui barrer le passage (à Formigny, -15 avril 1450). Kyriel se battit vaillamment et fut écrasé. On sut, à -partir de ce jour, que les Anglais pouvaient être battus en plaine. Il +eût peut-être sauvé Suffolk. Kyriel réussit d'abord; il assiégea et +prit Valognes. De là , il voulait joindre Somerset en suivant le long +de la mer. <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> Mais les Français le tenaient, le comte de Clermont +en queue, Richemont en tête, pour lui barrer le passage (à Formigny, +15 avril 1450). Kyriel se battit vaillamment et fut écrasé. On sut, à +partir de ce jour, que les Anglais pouvaient être battus en plaine. Il n'y eut pas quatre mille morts<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>, mais avec eux gisait l'orgueil -anglais, la confiance, l'espoir; Azincourt ne fut plus dans la mémoire -des deux nations <em>la dernière bataille</em>.</p> +anglais, la confiance, l'espoir; Azincourt ne fut plus dans la mémoire +des deux nations <em>la dernière bataille</em>.</p> -<p>C'était l'arrêt de Suffolk; il le comprit et se prépara. Il écrivit à +<p>C'était l'arrêt de Suffolk; il le comprit et se prépara. Il écrivit à son fils une belle lettre, sans faiblesse, noble et pieuse, lui -recommandant seulement de craindre Dieu, de défendre le roi, d'honorer -sa mère. Puis il fit venir ce qu'il y avait de gentlemen dans le -voisinage, et en leur présence, jura sur l'hostie qu'il mourait -innocent. Cela fait, il se jeta dans un petit bâtiment, à la garde de -Dieu. Mais il y avait trop de gens intéressés à ce qu'il n'échappât -point. York voyait en lui le champion intrépide de la maison de +recommandant seulement de craindre Dieu, de défendre le roi, d'honorer +sa mère. Puis il fit venir ce qu'il y avait de gentlemen dans le +voisinage, et en leur présence, jura sur l'hostie qu'il mourait +innocent. Cela fait, il se jeta dans un petit bâtiment, à la garde de +Dieu. Mais il y avait trop de gens intéressés à ce qu'il n'échappât +point. York voyait en lui le champion intrépide de la maison de Lancastre; Somerset craignait un accusateur, au retour de sa belle -campagne; l'Angleterre aurait eu à juger, entre lui et Suffolk, qui +campagne; l'Angleterre aurait eu à juger, entre lui et Suffolk, qui des deux avait perdu la Normandie.</p> <p>Selon Monstrelet et Mathieu de Coucy, qui par les Flamands pouvaient -savoir très-bien les affaires d'Angleterre, celles de mer surtout, ce +savoir très-bien les affaires d'Angleterre, celles de mer surtout, ce fut un vaisseau des <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> amis de Somerset qui le <em>rencontra</em><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. -Ils lui firent son procès à bord; rien ne manqua pour que la chose eût +Ils lui firent son procès à bord; rien ne manqua pour que la chose eût l'air d'une vengeance populaire; le pair du royaume eut pour pairs et -jurés les matelots qui l'avaient pris. Ils le déclarèrent coupable, -lui accordant pour toute grâce, vu son rang, d'être décapité. Ces -jurés novices ne l'étaient pas moins comme bourreaux; ce ne fut qu'au -douzième coup qu'ils parvinrent à lui détacher la tête avec une épée -rouillée.</p> +jurés les matelots qui l'avaient pris. Ils le déclarèrent coupable, +lui accordant pour toute grâce, vu son rang, d'être décapité. Ces +jurés novices ne l'étaient pas moins comme bourreaux; ce ne fut qu'au +douzième coup qu'ils parvinrent à lui détacher la tête avec une épée +rouillée.</p> <p>Cette mort ne finit rien. L'agitation, la fureur sombre qu'avait mises -partout la défaite, étaient bonnes à exploiter. Les puissants s'en -servirent; ils savaient parfaitement, dans ce pays déjà vieux -d'expérience, tout ce qu'on pouvait faire du peuple quand il était -ainsi malade; le mal anglais, l'orgueil, l'orgueil exaspéré, en -faisait une bête aveugle. On pouvait, pendant cet accès, le tirer à -droite ou à gauche, sans qu'il devinât la main ni la corde, sans qu'il -sentît qu'on le tirât.</p> - -<p>Avant tout, un coup de terreur fut frappé sur l'Église, un coup -efficace, après lequel toute puissante qu'elle était, elle ne bougea +partout la défaite, étaient bonnes à exploiter. Les puissants s'en +servirent; ils savaient parfaitement, dans ce pays déjà vieux +d'expérience, tout ce qu'on pouvait faire du peuple quand il était +ainsi malade; le mal anglais, l'orgueil, l'orgueil exaspéré, en +faisait une bête aveugle. On pouvait, pendant cet accès, le tirer à +droite ou à gauche, sans qu'il devinât la main ni la corde, sans qu'il +sentît qu'on le tirât.</p> + +<p>Avant tout, un coup de terreur fut frappé sur l'Église, un coup +efficace, après lequel toute puissante qu'elle était, elle ne bougea plus, laissant les lords faire ce qui leur plairait. Il suffit pour -cela qu'il y eût deux évêques tués, deux des prélats qui avaient -gouverné avant Suffolk ou avec lui. Tués par qui? On ne le sut trop. -Par leurs gens, par la populace, le <em>mob</em> des ports? À qui s'en +cela qu'il y eût deux évêques tués, deux des prélats qui avaient +gouverné avant Suffolk ou avec lui. Tués par qui? On ne le sut trop. +Par leurs gens, par la populace, le <em>mob</em> des ports? À qui s'en prendre<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> Cela fait, on opéra en grand. On combina un soulèvement, une -levée <em>spontanée</em> du peuple, un de ces vagues mouvements qu'une main -savante peut tourner ensuite en révolution déterminée. Les petits -cultivateurs de Kent, ces masses à vues courtes, ont toujours été -propres à commencer n'importe quoi; il y a là des éléments tout -particuliers d'agitation, mobilité d'esprit, vieille misère, et de -plus une facilité d'entraînement fanatique qu'on ne s'attendait guère -à trouver sur la grande route du monde, entre Londres et Paris<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> Cela fait, on opéra en grand. On combina un soulèvement, une +levée <em>spontanée</em> du peuple, un de ces vagues mouvements qu'une main +savante peut tourner ensuite en révolution déterminée. Les petits +cultivateurs de Kent, ces masses à vues courtes, ont toujours été +propres à commencer n'importe quoi; il y a là des éléments tout +particuliers d'agitation, mobilité d'esprit, vieille misère, et de +plus une facilité d'entraînement fanatique qu'on ne s'attendait guère +à trouver sur la grande route du monde, entre Londres et Paris<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>.</p> -<p>En tête, il fallait un meneur, un homme de paille; non pas tout à fait +<p>En tête, il fallait un meneur, un homme de paille; non pas tout à fait un fripon, le vrai fripon ne joue pas si gros jeu. On trouva l'homme -même, un Irlandais<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>, un bâtard, qui avait fait jadis un assez -mauvais coup; puis, il avait servi en France; il revenait léger et ne +même, un Irlandais<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>, un bâtard, qui avait fait jadis un assez +mauvais coup; puis, il avait servi en France; il revenait léger et ne sachant que faire; du reste, jeune encore, brave, de belle taille<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>, spirituel et passablement fol.</p> -<p>Cade, c'était son nom, trouva plaisant de faire le prince pour -quelques jours; il déclara s'appeler Mortimer. <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> Cela était -d'une audace incroyable, le personnage étant connu, et tout le monde -sachant que Mortimer, le petit-fils d'Édouard III, était bien et -dûment enterré. N'importe, il n'en ressuscita pas moins facilement; le -nouveau Mortimer réussit à merveille, il était amusant, entraînant, il -jouait son rôle avec la vivacité irlandaise, bon prince, ami des -braves gens, mais grand justicier... Il faisait les délices du peuple.</p> +<p>Cade, c'était son nom, trouva plaisant de faire le prince pour +quelques jours; il déclara s'appeler Mortimer. <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> Cela était +d'une audace incroyable, le personnage étant connu, et tout le monde +sachant que Mortimer, le petit-fils d'Édouard III, était bien et +dûment enterré. N'importe, il n'en ressuscita pas moins facilement; le +nouveau Mortimer réussit à merveille, il était amusant, entraînant, il +jouait son rôle avec la vivacité irlandaise, bon prince, ami des +braves gens, mais grand justicier... Il faisait les délices du peuple.</p> -<p>Avec le tact parfait qu'ont souvent les fols parlant à des fols, il +<p>Avec le tact parfait qu'ont souvent les fols parlant à des fols, il fit une proclamation habilement absurde, et qui fut d'un effet excellent. Il y disait, entre autres choses que, selon le bruit -public, on voulait détruire tout le pays de Kent et en faire une forêt +public, on voulait détruire tout le pays de Kent et en faire une forêt pour venger la mort de Suffolk sur les innocentes communes. Puis, -venaient des protestations de dévouement au roi; on souhaitait -seulement que ce bon roi daignât s'entourer de ses vrais lords et +venaient des protestations de dévouement au roi; on souhaitait +seulement que ce bon roi daignât s'entourer de ses vrais lords et conseillers naturels, les <em>ducs d'York, d'Exeter, de Buckingham et de -Norfolk</em>. Cela était fort clair; on voyait d'ailleurs parmi la -canaille de Kent un héraut du duc d'Exeter et un gentilhomme du duc de -Norfolk, qui suivaient le mouvement et avaient l'œil à tout.</p> +Norfolk</em>. Cela était fort clair; on voyait d'ailleurs parmi la +canaille de Kent un héraut du duc d'Exeter et un gentilhomme du duc de +Norfolk, qui suivaient le mouvement et avaient l'œil à tout.</p> -<p>Cade eut tout d'abord vingt mille hommes, et davantage en avançant. On +<p>Cade eut tout d'abord vingt mille hommes, et davantage en avançant. On envoya quelques troupes contre lui; il les battit; puis d'illustres -parlementaires, l'archevêque de Cantorbéry, le duc de Buckingham; il -les reçut avec aplomb, sagesse et dignité, modéré dans la discussion, -mais sobre de communication, inébranlable<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>.</p> +parlementaires, l'archevêque de Cantorbéry, le duc de Buckingham; il +les reçut avec aplomb, sagesse et dignité, modéré dans la discussion, +mais sobre de communication, inébranlable<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Cependant les soldats du roi criaient que le duc d'York devrait bien revenir pour s'entendre avec son cousin Mortimer, et -mettre à la raison la reine et ses complices. On essaya de les calmer -en leur disant qu'il serait fait justice, et l'on mit à la Tour lord -Say, trésorier d'Angleterre.</p> - -<p>Le faubourg étant occupé déjà, le lord maire consulte les bourgeois: -«Faut-il ouvrir la Cité?» Un seul ose dire <em>non</em>, on l'emprisonne. La -foule entre... Cade, avec beaucoup de présence d'esprit, coupe -lui-même de son épée les cordes du pont-levis, s'assurant qu'ainsi on -ne le relèvera pas. De son épée il frappe la vieille pierre de -Londres, en disant gravement: «Mortimer est lord de la Cité.» Défense -de piller sous peine de mort; la défense était sérieuse, il venait de -faire décapiter un de ses officiers pour désobéissance. Il se piquait +mettre à la raison la reine et ses complices. On essaya de les calmer +en leur disant qu'il serait fait justice, et l'on mit à la Tour lord +Say, trésorier d'Angleterre.</p> + +<p>Le faubourg étant occupé déjà , le lord maire consulte les bourgeois: +«Faut-il ouvrir la Cité?» Un seul ose dire <em>non</em>, on l'emprisonne. La +foule entre... Cade, avec beaucoup de présence d'esprit, coupe +lui-même de son épée les cordes du pont-levis, s'assurant qu'ainsi on +ne le relèvera pas. De son épée il frappe la vieille pierre de +Londres, en disant gravement: «Mortimer est lord de la Cité.» Défense +de piller sous peine de mort; la défense était sérieuse, il venait de +faire décapiter un de ses officiers pour désobéissance. Il se piquait fort de justice. Il tira lord Say de la Tour pour le faire mourir; -mais auparavant il le fit juger dans la rue, à Cheapside, par le lord -maire et les aldermen demi-morts de peur. Il était assez adroit de -s'associer ainsi, de gré ou de force, le magistrat de Londres.</p> - -<p>Après le spectacle de ce jugement de carrefour, après l'exécution, on -ne pouvait empêcher les gens de Kent de se répandre par la ville. Les -voilà qui courent les rues, admirent, regardent les portes closes; ils -commencent à flairer le butin; les mains démangent, ils pillent. Le -prince lui-même, tout prince et Mortimer qu'il est, ne peut tellement +mais auparavant il le fit juger dans la rue, à Cheapside, par le lord +maire et les aldermen demi-morts de peur. Il était assez adroit de +s'associer ainsi, de gré ou de force, le magistrat de Londres.</p> + +<p>Après le spectacle de ce jugement de carrefour, après l'exécution, on +ne pouvait empêcher les gens de Kent de se répandre par la ville. Les +voilà qui courent les rues, admirent, regardent les portes closes; ils +commencent à flairer le butin; les mains démangent, ils pillent. Le +prince lui-même, tout prince et Mortimer qu'il est, ne peut tellement dominer ses vieilles habitudes des guerres de France, qu'il ne vole -aussi, tant soit peu, dans la maison où il a dîné.</p> +aussi, tant soit peu, dans la maison où il a dîné.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> Les respectables bourgeois de Londres, marchands, gens de -boutique et autres, avaient jusque-là assez bien pris la chose, y -compris les exécutions. Mais, quand ils virent que les chères -boutiques, les précieux magasins, allaient être violés, alors ils -s'animèrent contre ces brigands d'une vertueuse fureur. Ils prirent +boutique et autres, avaient jusque-là assez bien pris la chose, y +compris les exécutions. Mais, quand ils virent que les chères +boutiques, les précieux magasins, allaient être violés, alors ils +s'animèrent contre ces brigands d'une vertueuse fureur. Ils prirent les armes, eux, leurs ouvriers, leurs apprentis; une furieuse batterie eut lieu dans les rues et au pont de Londres.</p> -<p>Les gens de Kent, rejetés au faubourg, y passèrent la nuit, un peu -étourdis de l'accueil qu'ils avaient reçu dans la Cité. Ils -réfléchirent, ils se refroidirent. C'était le bon moment pour -parlementer avec eux; ils étaient découragés, crédules. Le primat et -l'archevêque d'York passèrent de la Cité à Southwark dans un batelet, -porteurs du sceau royal. Ils leur scellèrent des pardons, tant qu'ils -en voulurent, et les braves gens s'en allèrent, chacun de son côté, -sans dire adieu au capitaine Cade<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>. Lui, intrépide, il essaya +<p>Les gens de Kent, rejetés au faubourg, y passèrent la nuit, un peu +étourdis de l'accueil qu'ils avaient reçu dans la Cité. Ils +réfléchirent, ils se refroidirent. C'était le bon moment pour +parlementer avec eux; ils étaient découragés, crédules. Le primat et +l'archevêque d'York passèrent de la Cité à Southwark dans un batelet, +porteurs du sceau royal. Ils leur scellèrent des pardons, tant qu'ils +en voulurent, et les braves gens s'en allèrent, chacun de son côté, +sans dire adieu au capitaine Cade<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>. Lui, intrépide, il essaya d'abord de diriger la retraite de ceux qui lui restaient; puis, voyant -qu'ils ne songeaient qu'à se battre pour le butin, il monta à cheval -et s'enfuit; mais sa tête était mise à prix, il n'alla pas loin +qu'ils ne songeaient qu'à se battre pour le butin, il monta à cheval +et s'enfuit; mais sa tête était mise à prix, il n'alla pas loin (juillet 1450).</p> -<p>Cette terrible farce, toute terrible qu'elle pût sembler, n'était -qu'un prélude. La grossière supposition d'un Mortimer que tout le -monde connaissait pour Cade avait cette utilité de donner un premier -ébranlement aux esprits, de faire songer le peuple... C'était, comme -dans <em>Hamlet</em>, une pièce dans la pièce pour <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> aider à +<p>Cette terrible farce, toute terrible qu'elle pût sembler, n'était +qu'un prélude. La grossière supposition d'un Mortimer que tout le +monde connaissait pour Cade avait cette utilité de donner un premier +ébranlement aux esprits, de faire songer le peuple... C'était, comme +dans <em>Hamlet</em>, une pièce dans la pièce pour <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> aider à comprendre, une fiction pour expliquer l'histoire, un commentaire en -action pour mettre à la portée des simples l'abstruse question de +action pour mettre à la portée des simples l'abstruse question de droit.</p> -<p>L'homme de paille ayant fini, le prétendant sérieux pouvait commencer. +<p>L'homme de paille ayant fini, le prétendant sérieux pouvait commencer. Le duc d'York accourt d'Irlande pour travailler sur le texte que lui -fournissait Somerset. Ce triste général venait de répéter à Caen son -aventure de Rouen; pour la seconde fois, il s'était fait prendre; mais -cette fois la faiblesse ressemblait encore plus à la trahison. Tel fut -du moins le bruit qui courut. Le régent, comme faisaient, comme font -volontiers les Anglais, traînait partout avec lui sa femme et ses +fournissait Somerset. Ce triste général venait de répéter à Caen son +aventure de Rouen; pour la seconde fois, il s'était fait prendre; mais +cette fois la faiblesse ressemblait encore plus à la trahison. Tel fut +du moins le bruit qui courut. Le régent, comme faisaient, comme font +volontiers les Anglais, traînait partout avec lui sa femme et ses enfants, dangereux et trop cher bagage qui dans plus d'une occasion peut amollir l'homme de guerre, faire de l'homme une femme. Celle de -Somerset, dans les horreurs du siége, lorsque les pierres et les +Somerset, dans les horreurs du siége, lorsque les pierres et les boulets pleuvaient, vit une pierre tomber entre elle et ses enfants; elle courut se jeter aux genoux de son mari<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>, le suppliant d'avoir -pitié des pauvres petits... Le malheureux, dès ce moment, eut peur -aussi, il voulut se rendre. Mais la ville était au duc d'York; un -capitaine y commandait pour lui et prétendait défendre à toute -extrémité la ville de son maître. Alors, Somerset (s'il faut en croire +pitié des pauvres petits... Le malheureux, dès ce moment, eut peur +aussi, il voulut se rendre. Mais la ville était au duc d'York; un +capitaine y commandait pour lui et prétendait défendre à toute +extrémité la ville de son maître. Alors, Somerset (s'il faut en croire ses accusateurs) fit par faiblesse une chose audacieuse, coupable; il -s'entendit avec les bourgeois, les encouragea sous main à demander -qu'on se rendît; la ville fut livrée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>. Le capitaine échappa et -<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> s'en alla rendre compte, non pas à Londres, mais droit en +s'entendit avec les bourgeois, les encouragea sous main à demander +qu'on se rendît; la ville fut livrée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>. Le capitaine échappa et +<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> s'en alla rendre compte, non pas à Londres, mais droit en Irlande, au duc d'York. Celui-ci, brusquement et sans ordre, quitte -l'Irlande, traverse l'Angleterre avec une bande armée, et présente au +l'Irlande, traverse l'Angleterre avec une bande armée, et présente au roi une plainte humblement insolente.</p> <p>Personne ne parlait encore du droit d'York, tout le monde y pensait. -La reine ne pouvait se fier qu'à un seul homme, à celui qui avait -droit dans la branche de Lancastre, à l'héritier présomptif du roi. -Mais cet héritier était justement Somerset; elle le fit connétable, -lui mit en main l'épée du royaume au moment où il venait de rendre la -sienne aux Français. Ce défenseur du roi avait assez de mal à se -défendre, ayant perdu la Normandie. Il eût fallu du moins qu'il -réparât; pour réparation, on perdit la Guienne.</p> - -<p>Charles VII, ayant complété sa Normandie par Falaise et -Cherbourg<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>, avait envoyé, l'hiver, son armée au midi. La milice -nationale des francs-archers commençait à figurer avec quelque +La reine ne pouvait se fier qu'à un seul homme, à celui qui avait +droit dans la branche de Lancastre, à l'héritier présomptif du roi. +Mais cet héritier était justement Somerset; elle le fit connétable, +lui mit en main l'épée du royaume au moment où il venait de rendre la +sienne aux Français. Ce défenseur du roi avait assez de mal à se +défendre, ayant perdu la Normandie. Il eût fallu du moins qu'il +réparât; pour réparation, on perdit la Guienne.</p> + +<p>Charles VII, ayant complété sa Normandie par Falaise et +Cherbourg<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>, avait envoyé, l'hiver, son armée au midi. La milice +nationale des francs-archers commençait à figurer avec quelque honneur. Jean Bureau conduisait de place en place son infaillible -artillerie; peu de villes résistaient. Les petits rois de Gascogne, -Albret, Foix, Armagnac, voyant le roi si fort, venaient à son -secours, dans leur zèle et leur loyauté; ils poussaient <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> tant -qu'ils pouvaient à cette saisie des dépouilles anglaises, prenaient, -aidaient à prendre, dans l'espoir que le roi leur en laisserait bien -quelque chose. Quatre siéges furent ainsi commencés à la fois.</p> - -<p>Dans cette rapide conversion des Gascons, Bordeaux seul résistait; -ville capitale jusque-là, elle ne pouvait que déchoir; les Anglais la -ménageaient fort<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, ils l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses -vins; Bordeaux n'espérait pas trouver des maîtres qui en bussent -davantage<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>. Aussi les bourgeois y étaient tellement Anglais qu'ils -voulurent tirer l'épée pour le roi d'Angleterre, faire une sortie; ce -fut, il est vrai, pour fuir à toutes jambes. Bureau, qui déjà avait +artillerie; peu de villes résistaient. Les petits rois de Gascogne, +Albret, Foix, Armagnac, voyant le roi si fort, venaient à son +secours, dans leur zèle et leur loyauté; ils poussaient <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> tant +qu'ils pouvaient à cette saisie des dépouilles anglaises, prenaient, +aidaient à prendre, dans l'espoir que le roi leur en laisserait bien +quelque chose. Quatre siéges furent ainsi commencés à la fois.</p> + +<p>Dans cette rapide conversion des Gascons, Bordeaux seul résistait; +ville capitale jusque-là , elle ne pouvait que déchoir; les Anglais la +ménageaient fort<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, ils l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses +vins; Bordeaux n'espérait pas trouver des maîtres qui en bussent +davantage<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>. Aussi les bourgeois y étaient tellement Anglais qu'ils +voulurent tirer l'épée pour le roi d'Angleterre, faire une sortie; ce +fut, il est vrai, pour fuir à toutes jambes. Bureau, qui déjà avait pris Blaye, et dans Blaye le maire et le sous-maire de Bordeaux, fut -nommé, avec Chabannes et autres, pour faire un arrangement. Ils se -montrèrent singulièrement faciles, ne demandant ni taxe aux villes, ni -rançon aux seigneurs, confirmant, amplifiant les priviléges. Ceux qui -ne voulaient pas rester Français pouvaient partir; les marchands en ce -cas auraient six mois pour régler leurs affaires<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a> les seigneurs -transmettraient <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> leurs fiefs à leurs enfants. Il n'y avait pas -d'exemple de guerre si douce, si clémente<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. Le roi voulut bien -encore accorder un délai à Bordeaux; enfin, n'étant pas secourue, elle +nommé, avec Chabannes et autres, pour faire un arrangement. Ils se +montrèrent singulièrement faciles, ne demandant ni taxe aux villes, ni +rançon aux seigneurs, confirmant, amplifiant les priviléges. Ceux qui +ne voulaient pas rester Français pouvaient partir; les marchands en ce +cas auraient six mois pour régler leurs affaires<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a> les seigneurs +transmettraient <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> leurs fiefs à leurs enfants. Il n'y avait pas +d'exemple de guerre si douce, si clémente<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. Le roi voulut bien +encore accorder un délai à Bordeaux; enfin, n'étant pas secourue, elle ouvrit ses portes (23 juin); Bayonne s'obstina et tint deux mois de -plus (21 août).</p> +plus (21 août).</p> -<p>La perte de ces villes dévouées, opiniâtres dans leur fidélité, et -abandonnées sans secours, c'était une arme terrible pour York. Ses +<p>La perte de ces villes dévouées, opiniâtres dans leur fidélité, et +abandonnées sans secours, c'était une arme terrible pour York. Ses partisans calculaient emphatiquement qu'en perdant l'Aquitaine, -l'Angleterre avait perdu trois archevêchés, trente-quatre évêchés, -quinze comtés, cent deux baronnies, plus de mille capitaineries, etc., +l'Angleterre avait perdu trois archevêchés, trente-quatre évêchés, +quinze comtés, cent deux baronnies, plus de mille capitaineries, etc., etc. Puis on rappelait la perte de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, -on annonçait celle de Calais; le traître Somerset l'avait déjà vendue, +on annonçait celle de Calais; le traître Somerset l'avait déjà vendue, disait-on, au duc de Bourgogne.</p> -<p>York se crut si fort, qu'un de ses hommes, député des communes, -proposa de le déclarer <em>héritier présomptif</em>. L'intention était -claire, mais elle était avouée trop tôt; il y avait encore de la -loyauté dans le pays. Ce mot révolta les communes; l'imprudent fut mis -à la Tour.</p> - -<p>Une tentative d'York à main armée ne fut pas plus <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> heureuse; -il rassembla des troupes, et arrivé en face du roi, il se trouva -faible; il vit que les siens hésitaient, les licencia lui-même et se -livra. Il savait bien qu'on n'oserait le faire périr, qu'il en serait -quitte, et il le fut en effet, pour un serment de loyauté, serment -solennel, à Saint-Paul, sur l'hostie. Mais qu'importe? dans ces +<p>York se crut si fort, qu'un de ses hommes, député des communes, +proposa de le déclarer <em>héritier présomptif</em>. L'intention était +claire, mais elle était avouée trop tôt; il y avait encore de la +loyauté dans le pays. Ce mot révolta les communes; l'imprudent fut mis +à la Tour.</p> + +<p>Une tentative d'York à main armée ne fut pas plus <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> heureuse; +il rassembla des troupes, et arrivé en face du roi, il se trouva +faible; il vit que les siens hésitaient, les licencia lui-même et se +livra. Il savait bien qu'on n'oserait le faire périr, qu'il en serait +quitte, et il le fut en effet, pour un serment de loyauté, serment +solennel, à Saint-Paul, sur l'hostie. Mais qu'importe? dans ces guerres anglaises, nous voyons les chefs de factions jurer sans cesse, -et le peuple n'en paraît pas scandalisé.</p> +et le peuple n'en paraît pas scandalisé.</p> <p>La reine, en ce moment, avait l'espoir de regagner le cœur des -Anglais, de leur prouver que la Française ne les trahissait pas; elle -voulait reprendre aux Français la Guienne. Ce pays était déjà las de -ses nouveaux maîtres; il ne voulait point se soumettre à la loi -générale du royaume, selon laquelle les villes logeaient et payaient +Anglais, de leur prouver que la Française ne les trahissait pas; elle +voulait reprendre aux Français la Guienne. Ce pays était déjà las de +ses nouveaux maîtres; il ne voulait point se soumettre à la loi +générale du royaume, selon laquelle les villes logeaient et payaient les compagnies d'ordonnance; il trouvait fort mauvais que le roi -gardât la province avec ses troupes, qu'il ne se reposât pas sur la -foi gasconne<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>. Les seigneurs aussi, qui avaient laissé leurs fiefs -et qui avaient hâte de les revoir, assuraient à Londres<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a> que les -Anglais n'avaient qu'à se montrer en mer et que tout serait à eux. La -reine et Somerset avaient grand besoin de ce succès, ils désiraient -sincèrement réussir; ils envoyèrent Talbot. Cet homme <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> de -quatre-vingts ans était, de cœur et de courage, le plus jeune des +gardât la province avec ses troupes, qu'il ne se reposât pas sur la +foi gasconne<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>. Les seigneurs aussi, qui avaient laissé leurs fiefs +et qui avaient hâte de les revoir, assuraient à Londres<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a> que les +Anglais n'avaient qu'à se montrer en mer et que tout serait à eux. La +reine et Somerset avaient grand besoin de ce succès, ils désiraient +sincèrement réussir; ils envoyèrent Talbot. Cet homme <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> de +quatre-vingts ans était, de cœur et de courage, le plus jeune des capitaines anglais, homme loyal surtout et dont la parole inspirerait confiance; on lui donna pouvoir pour traiter, pardonner, aussi bien que pour combattre.</p> -<p>Les Bordelais mirent eux-mêmes Talbot dans leur ville, lui livrant la +<p>Les Bordelais mirent eux-mêmes Talbot dans leur ville, lui livrant la garnison, qui ne se doutait de rien. En plein hiver, il reprit les -places d'alentour. Le roi, occupé ailleurs et comptant trop sans doute -sur les troubles de l'Angleterre, avait dégarni la province de -troupes. Ce ne fut qu'au printemps qu'une armée vint disputer le -terrain à Talbot. Les Français, suivant la direction de Bureau, -voulurent d'abord se rendre maîtres de la Dordogne et assiégèrent -Châtillon, à huit lieues de Bordeaux. Talbot les y trouva bien -retranchés, et dans ces retranchements une formidable artillerie. Il -n'en tint pas grand compte, et les Français le confirmèrent à dessein -dans ce mépris. Le matin, pendant qu'il entendait sa messe, on vient -lui dire que les Français s'enfuient de leurs retranchements. «Que +places d'alentour. Le roi, occupé ailleurs et comptant trop sans doute +sur les troubles de l'Angleterre, avait dégarni la province de +troupes. Ce ne fut qu'au printemps qu'une armée vint disputer le +terrain à Talbot. Les Français, suivant la direction de Bureau, +voulurent d'abord se rendre maîtres de la Dordogne et assiégèrent +Châtillon, à huit lieues de Bordeaux. Talbot les y trouva bien +retranchés, et dans ces retranchements une formidable artillerie. Il +n'en tint pas grand compte, et les Français le confirmèrent à dessein +dans ce mépris. Le matin, pendant qu'il entendait sa messe, on vient +lui dire que les Français s'enfuient de leurs retranchements. «Que jamais je n'entende la messe, dit le fougueux vieillard, si je ne -jette ces gens-là par terre<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>!» Il laisse tout, messe et chapelain, -pour courir à l'ennemi; un des siens l'avertit de l'erreur, il le +jette ces gens-là par terre<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>!» Il laisse tout, messe et chapelain, +pour courir à l'ennemi; un des siens l'avertit de l'erreur, il le frappe et va son chemin.</p> -<p>Cependant, derrière les retranchements, derrière les canons, le sage -maître des comptes, Jean Bureau, attendait <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> froidement ce -paladin du moyen âge<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>. Talbot arrive sur son petit cheval, signalé -entre tous par un surtout de velours rouge. À la première décharge, il +<p>Cependant, derrière les retranchements, derrière les canons, le sage +maître des comptes, Jean Bureau, attendait <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> froidement ce +paladin du moyen âge<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>. Talbot arrive sur son petit cheval, signalé +entre tous par un surtout de velours rouge. À la première décharge, il voit tout tomber autour de lui; il persiste, il fait planter son -étendard sur la barrière. La seconde décharge emporte l'étendard et -Talbot. Les Français sortent; on se bat sur le corps, il est pris et -repris<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>; dans la confusion, un soldat lui met, sans le connaître, -sa dague <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> dans la gorge. Le désastre des Anglais fut complet; -au rapport des hérauts, chargés de compter les morts, ils en -laissèrent quatre mille sur la place.</p> +étendard sur la barrière. La seconde décharge emporte l'étendard et +Talbot. Les Français sortent; on se bat sur le corps, il est pris et +repris<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>; dans la confusion, un soldat lui met, sans le connaître, +sa dague <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> dans la gorge. Le désastre des Anglais fut complet; +au rapport des hérauts, chargés de compter les morts, ils en +laissèrent quatre mille sur la place.</p> <p>La Guienne fut reprise, moins Bordeaux, que l'on resserra en occupant -tout ce qui l'environnait. Du côté même de la mer, la flotte anglaise -et bordelaise ne put empêcher celle du roi de venir fermer la Gironde. -À vrai dire, il n'y avait pas de flotte royale; mais la rivale de -Bordeaux, La Rochelle, avait envoyé seize vaisseaux armés<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>; la -Bretagne en avait prêté d'autres, auxquels s'étaient joints quinze +tout ce qui l'environnait. Du côté même de la mer, la flotte anglaise +et bordelaise ne put empêcher celle du roi de venir fermer la Gironde. +À vrai dire, il n'y avait pas de flotte royale; mais la rivale de +Bordeaux, La Rochelle, avait envoyé seize vaisseaux armés<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>; la +Bretagne en avait prêté d'autres, auxquels s'étaient joints quinze gros navires hollandais<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>, sans compter ceux que le roi avait pu emprunter en Castille.</p> -<p>Cette grande ville de Bordeaux avait pour garnison toute une armée, -anglaise et gasconne; mais le nombre même était un inconvénient pour +<p>Cette grande ville de Bordeaux avait pour garnison toute une armée, +anglaise et gasconne; mais le nombre même était un inconvénient pour une ville qui ne recevait plus de vivres; d'autre part, entre ces -défenseurs l'intérêt était divers, le danger inégal; la ville prise, -les Anglais ne risquaient rien autre chose que d'être prisonniers de -guerre; les Gascons avaient fort à craindre d'être traités comme -rebelles. Ils se méfiaient les uns des autres. Déjà les Anglais des -places voisines avaient fait leur traité à part<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.</p> +défenseurs l'intérêt était divers, le danger inégal; la ville prise, +les Anglais ne risquaient rien autre chose que d'être prisonniers de +guerre; les Gascons avaient fort à craindre d'être traités comme +rebelles. Ils se méfiaient les uns des autres. Déjà les Anglais des +places voisines avaient fait leur traité à part<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.</p> -<p>Les Bordelais alarmés envoyèrent au roi, ne demandant <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> rien de +<p>Les Bordelais alarmés envoyèrent au roi, ne demandant <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> rien de plus que les biens et la vie. Mais il voulait faire un exemple; il ne -promit rien. Les députés s'en allaient assez tristes, lorsque le grand -maître de l'artillerie, Jean Bureau, s'approchant du roi, lui dit: -«Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places +promit rien. Les députés s'en allaient assez tristes, lorsque le grand +maître de l'artillerie, Jean Bureau, s'approchant du roi, lui dit: +«Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places propres aux batteries; si tel est votre bon plaisir, je vous promets -sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai démoli la ville.»</p> +sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai démoli la ville.»</p> -<p>Cependant le roi lui-même désirait un arrangement; la fièvre était -dans son camp; il se relâcha de sa sévérité, se contenta de cent mille -écus et du bannissement de vingt coupables; tous les autres avaient -leur grâce; les Anglais s'embarquaient librement. La ville perdit ses -priviléges<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>; mais elle resta une capitale; elle ne dépendit point +<p>Cependant le roi lui-même désirait un arrangement; la fièvre était +dans son camp; il se relâcha de sa sévérité, se contenta de cent mille +écus et du bannissement de vingt coupables; tous les autres avaient +leur grâce; les Anglais s'embarquaient librement. La ville perdit ses +priviléges<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>; mais elle resta une capitale; elle ne dépendit point des Parlements de Paris ni de Toulouse; le Parlement de Bordeaux ne -tarda pas à être institué, et il étendit son ressort jusqu'au -Limousin, jusqu'à la Rochelle.</p> +tarda pas à être institué, et il étendit son ressort jusqu'au +Limousin, jusqu'à la Rochelle.</p> <p class="p2">L'Angleterre avait perdu en France, la Normandie, l'Aquitaine, tout, -excepté Calais...</p> +excepté Calais...</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> La Normandie, une autre elle-même, une terre anglaise +<p><span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> La Normandie, une autre elle-même, une terre anglaise d'aspect, de productions, qu'elle devait toujours voir en face pour la regretter;—l'Aquitaine, son paradis de France, toutes les -bénédictions du Midi, l'olivier, le vin, le soleil.</p> +bénédictions du Midi, l'olivier, le vin, le soleil.</p> -<p>Il y avait presque trois siècles que l'Angleterre avait épousé -l'Aquitaine avec Éléonore, plus qu'épousée, aimée, souvent préférée à -elle-même. Le Prince noir se sentait chez lui à Bordeaux; il était -comme étranger à Londres.</p> +<p>Il y avait presque trois siècles que l'Angleterre avait épousé +l'Aquitaine avec Éléonore, plus qu'épousée, aimée, souvent préférée à +elle-même. Le Prince noir se sentait chez lui à Bordeaux; il était +comme étranger à Londres.</p> -<p>Plus d'un prince anglais était né en France, plus d'un y était mort et -avait voulu y être enseveli. Le sage régent de France, le duc de -Bedford, fut ainsi enterré à Rouen. Le cœur de Richard Cœur de -Lion resta à nos religieuses de l'abbaye de Fontevrault.</p> +<p>Plus d'un prince anglais était né en France, plus d'un y était mort et +avait voulu y être enseveli. Le sage régent de France, le duc de +Bedford, fut ainsi enterré à Rouen. Le cœur de Richard Cœur de +Lion resta à nos religieuses de l'abbaye de Fontevrault.</p> -<p>Ce n'était pas de la terre seulement que l'Angleterre avait perdue, -c'étaient ses meilleurs souvenirs, deux ou trois cents ans d'efforts -et de guerres, la vieille gloire et la gloire récente. Poitiers et +<p>Ce n'était pas de la terre seulement que l'Angleterre avait perdue, +c'étaient ses meilleurs souvenirs, deux ou trois cents ans d'efforts +et de guerres, la vieille gloire et la gloire récente. Poitiers et Azincourt, le Prince noir et Henri V... Il semblait que ces morts -s'étaient jusque-là survécu en leurs conquêtes, et qu'alors seulement +s'étaient jusque-là survécu en leurs conquêtes, et qu'alors seulement ils venaient de mourir.</p> <p>Le coup fut si douloureusement ressenti par l'Angleterre, qu'on put croire qu'elle en oublierait ses discordes, qu'au moins elle y ferait -trêve. Le Parlement vota des subsides, non pour trois ans, comme -c'était l'usage, mais «pour la vie du roi.» Il vota une armée presque +trêve. Le Parlement vota des subsides, non pour trois ans, comme +c'était l'usage, mais «pour la vie du roi.» Il vota une armée presque aussi forte que celle d'Azincourt, vingt mille archers.</p> -<p>Le difficile était de les lever. Il n'y avait partout dans le peuple -qu'abattement, découragement, peur des <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> guerres lointaines... -une peur orgueilleuse qui se faisait mécontente, indignée; le cœur -avait baissé, non l'orgueil. Il y avait péril à éclaircir ce triste -mystère... Le Parlement se rabattit de vingt mille archers à treize +<p>Le difficile était de les lever. Il n'y avait partout dans le peuple +qu'abattement, découragement, peur des <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> guerres lointaines... +une peur orgueilleuse qui se faisait mécontente, indignée; le cœur +avait baissé, non l'orgueil. Il y avait péril à éclaircir ce triste +mystère... Le Parlement se rabattit de vingt mille archers à treize mille<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>, et on n'en leva pas un.</p> -<p>La main de Dieu pesait sur l'Angleterre. Après avoir tant perdu au -dehors, elle semblait au moment de se perdre elle-même. La guerre +<p>La main de Dieu pesait sur l'Angleterre. Après avoir tant perdu au +dehors, elle semblait au moment de se perdre elle-même. La guerre qu'elle ne faisait plus en France, elle l'avait dans son sein, une -guerre sourde jusque-là, sans bataille, sans victoire pour personne; -il n'y avait pas même ce triste espoir que le pays retrouvât l'unité -pour le triomphe d'un parti. Somerset était fini, et York ne pouvait -commencer. La royauté n'était pas abolie, mais elle tombait chaque -jour davantage dans la solitude et le délaissement. Le roi, ayant -distribué, engagé son domaine et ne recevant rien du Parlement, était +guerre sourde jusque-là , sans bataille, sans victoire pour personne; +il n'y avait pas même ce triste espoir que le pays retrouvât l'unité +pour le triomphe d'un parti. Somerset était fini, et York ne pouvait +commencer. La royauté n'était pas abolie, mais elle tombait chaque +jour davantage dans la solitude et le délaissement. Le roi, ayant +distribué, engagé son domaine et ne recevant rien du Parlement, était le plus pauvre homme du royaume. La nuit des Rois, au banquet de -famille, le roi et la reine se mirent à table, et l'on n'eut rien à +famille, le roi et la reine se mirent à table, et l'on n'eut rien à leur servir<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>.</p> <p>Le bon Henri prenait tout en patience. Humble au milieu de ses -orgueilleux lords, vêtu comme le moindre bourgeois de Londres<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>, -ami des pauvres et charitable, tout pauvre qu'il était lui-même. Tout -le temps qu'il ne <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> passait pas au conseil, il l'employait à -lire les anciennes histoires<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>, à méditer la sainte Écriture. Cet -âge dur le nomma un simple; au moyen âge, c'eût été un saint. Il parut -généralement au-dessous de la royauté, et quelquefois il était -au-dessus; en dédommagement de la prudence vulgaire qui lui manquait, -il semble avoir été, en certains moments, éclairé d'un rayon d'en +orgueilleux lords, vêtu comme le moindre bourgeois de Londres<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>, +ami des pauvres et charitable, tout pauvre qu'il était lui-même. Tout +le temps qu'il ne <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> passait pas au conseil, il l'employait à +lire les anciennes histoires<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>, à méditer la sainte Écriture. Cet +âge dur le nomma un simple; au moyen âge, c'eût été un saint. Il parut +généralement au-dessous de la royauté, et quelquefois il était +au-dessus; en dédommagement de la prudence vulgaire qui lui manquait, +il semble avoir été, en certains moments, éclairé d'un rayon d'en haut<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>.</p> <p>Ce fut le sort de cet homme de paix<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> de passer toute sa vie au -milieu des discordes, d'assister à une interminable discussion sur son +milieu des discordes, d'assister à une interminable discussion sur son propre droit. On voit, par quelques sages paroles qui restent de lui, qu'il ne rassurait <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> sa conscience que <em>par la longue -possession</em><a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>. Il avait régné quarante ans; son père avait régné -avant lui et encore son grand-père Henri IV... Mais si le grand-père -avait usurpé, pouvait-il transmettre? Il y avait là de quoi faire -songer le saint roi, dans ses longues heures de méditation et de -prière... Les revers de France n'étaient-ils pas une sorte de jugement +possession</em><a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>. Il avait régné quarante ans; son père avait régné +avant lui et encore son grand-père Henri IV... Mais si le grand-père +avait usurpé, pouvait-il transmettre? Il y avait là de quoi faire +songer le saint roi, dans ses longues heures de méditation et de +prière... Les revers de France n'étaient-ils pas une sorte de jugement de Dieu, un signe contre la maison de Lancastre?... Cette maison avait -régné longtemps par l'Église et avec elle; mais voilà que l'Église -s'en éloignait peu à peu. Dieu retirait à lui les grands prélats qui -avaient gouverné le royaume, le cardinal Winchester, le chancelier -évêque de Chichester, celui enfin à qui le roi se confiait, comme à -l'un des plus sages lords, le primat d'Angleterre, archevêque de -Cantorbéry.</p> +régné longtemps par l'Église et avec elle; mais voilà que l'Église +s'en éloignait peu à peu. Dieu retirait à lui les grands prélats qui +avaient gouverné le royaume, le cardinal Winchester, le chancelier +évêque de Chichester, celui enfin à qui le roi se confiait, comme à +l'un des plus sages lords, le primat d'Angleterre, archevêque de +Cantorbéry.</p> <p>Les pacifiques s'en allaient; mais les violents ne manquaient pas -moins; Suffolk avait péri, Somerset était enfermé à la Tour, la reine -était malade; elle allait mettre au monde un prince, une victime pour -la guerre civile<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>. Le pauvre roi, délaissé de tous ceux <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> -qui jusque-là le soutenaient, qui voulaient pour lui, finit par -s'abandonner lui-même; son faible esprit déserta et s'en alla dès lors -vers de meilleures régions<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.</p> +moins; Suffolk avait péri, Somerset était enfermé à la Tour, la reine +était malade; elle allait mettre au monde un prince, une victime pour +la guerre civile<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>. Le pauvre roi, délaissé de tous ceux <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> +qui jusque-là le soutenaient, qui voulaient pour lui, finit par +s'abandonner lui-même; son faible esprit déserta et s'en alla dès lors +vers de meilleures régions<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.</p> <p>En cela, fort innocemment, il embarrassa ses ennemis. On sait que dans -la subtile théorie de la loi anglaise le roi est parfait, qu'il ne -peut ni mourir ni se tromper<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>, ni oublier, ni être en -démence<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>. Il fallait donc obtenir de lui un mot contre lui, tout -au moins un signe<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a> par lequel il semblerait approuver la création -d'un régent, et la nomination d'un primat. Chez ce peuple formaliste, +la subtile théorie de la loi anglaise le roi est parfait, qu'il ne +peut ni mourir ni se tromper<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>, ni oublier, ni être en +démence<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>. Il fallait donc obtenir de lui un mot contre lui, tout +au moins un signe<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a> par lequel il semblerait approuver la création +d'un régent, et la nomination d'un primat. Chez ce peuple formaliste, il n'y avait pas moyen de passer outre; si le roi ne faisait entendre -sa volonté, il n'y avait point de gouvernement civil ni -ecclésiastique, point de magistrat ni d'évêque, point de <em>paix du -roi</em> ni <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> de Dieu; il n'y avait plus l'État, l'Angleterre était -morte légalement.</p> - -<p>Une députation de douze paires laïques et ecclésiastiques fut envoyée -à Windsor. «Ils attendirent que le roi eût dîné, et ensuite l'évêque -de Chester lui présenta respectueusement les premiers articles de la -demande; mais il ne répondit pas. Le prélat expliqua le reste; mais +sa volonté, il n'y avait point de gouvernement civil ni +ecclésiastique, point de magistrat ni d'évêque, point de <em>paix du +roi</em> ni <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> de Dieu; il n'y avait plus l'État, l'Angleterre était +morte légalement.</p> + +<p>Une députation de douze paires laïques et ecclésiastiques fut envoyée +à Windsor. «Ils attendirent que le roi eût dîné, et ensuite l'évêque +de Chester lui présenta respectueusement les premiers articles de la +demande; mais il ne répondit pas. Le prélat expliqua le reste; mais pas un mot, pas un signe. Les lamentations, les exhortations des lords -n'eurent pas plus d'effet. Ils allèrent dîner, et revinrent ensuite -près du roi. Ils le touchèrent, le remuèrent, sans obtenir ni parole, +n'eurent pas plus d'effet. Ils allèrent dîner, et revinrent ensuite +près du roi. Ils le touchèrent, le remuèrent, sans obtenir ni parole, ni attention. Ils le firent conduire par deux hommes de cette salle -dans une autre, le remuèrent encore et travaillèrent à le tirer de -cette insensibilité léthargique. Tout fut inutile; la personne royale +dans une autre, le remuèrent encore et travaillèrent à le tirer de +cette insensibilité léthargique. Tout fut inutile; la personne royale pouvait encore respirer et manger, mais elle ne parlait plus, -n'entendait plus, ne comprenait plus<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>.»</p> +n'entendait plus, ne comprenait plus<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>.»</p> -<p class="p2">Arrêtons-nous en présence de cette muette image d'expiation. Ce -silence parle haut; tout homme, toute nation l'entendra: à vrai dire, -il n'y a plus de nation devant de tels spectacles, ni Français, ni +<p class="p2">Arrêtons-nous en présence de cette muette image d'expiation. Ce +silence parle haut; tout homme, toute nation l'entendra: à vrai dire, +il n'y a plus de nation devant de tels spectacles, ni Français, ni Anglais, mais seulement des hommes.</p> <p>Si pourtant nous voulions l'envisager au point de vue de la France, ce @@ -1996,44 +1958,44 @@ serait seulement pour nous demander de sang-froid, sans rancune, ce qui reste de tout ceci.</p> <p>Les Anglais, nous l'avons dit, laissent peu sur le continent, si ce -n'est des ruines. Ce peuple sérieux et <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> politique, dans cette -longue conquête, n'a presque rien fondé<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.—Et avec tout cela ils -ont rendu au pays un immense service qu'on ne peut méconnaître.</p> - -<p>La France jusque là vivait de la vie commune et générale du moyen âge -autant et plus que de la sienne; elle était catholique et féodale -avant d'être française. L'Angleterre l'a refoulée durement sur -elle-même, l'a forcée de rentrer en soi. La France a cherché, a -fouillé, elle est descendue au plus profond de sa vie populaire; elle -a trouvé, quoi? la France. Elle doit à son ennemi de s'être connue +n'est des ruines. Ce peuple sérieux et <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> politique, dans cette +longue conquête, n'a presque rien fondé<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.—Et avec tout cela ils +ont rendu au pays un immense service qu'on ne peut méconnaître.</p> + +<p>La France jusque là vivait de la vie commune et générale du moyen âge +autant et plus que de la sienne; elle était catholique et féodale +avant d'être française. L'Angleterre l'a refoulée durement sur +elle-même, l'a forcée de rentrer en soi. La France a cherché, a +fouillé, elle est descendue au plus profond de sa vie populaire; elle +a trouvé, quoi? la France. Elle doit à son ennemi de s'être connue comme nation.</p> -<p>Il ne fallait pas moins, pour nous calmer, qu'une pensée si grave, que -cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramenés vers la -mer, nous portions sur la plage, de la Hogue à Dunkerque, tout ce -pesant passé... Eh bien! déposons-le aux marches de la nouvelle -Église, sur cette pierre d'oubli, qu'une bonne et <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> pieuse -Anglaise a placée à Boulogne<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>, pour relever ce qu'ont détruit nos -pères. «Qui de là ne dira volontiers à cette mer, aux dunes opposées: -«My curse shall be forgiveness<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>!»</p> - -<p>On voit mieux de ce point... On y voit l'Océan rouler sa vague -impartiale de l'une à l'autre rive. On y distingue le mouvement +<p>Il ne fallait pas moins, pour nous calmer, qu'une pensée si grave, que +cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramenés vers la +mer, nous portions sur la plage, de la Hogue à Dunkerque, tout ce +pesant passé... Eh bien! déposons-le aux marches de la nouvelle +Église, sur cette pierre d'oubli, qu'une bonne et <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> pieuse +Anglaise a placée à Boulogne<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>, pour relever ce qu'ont détruit nos +pères. «Qui de là ne dira volontiers à cette mer, aux dunes opposées: +«My curse shall be forgiveness<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>!»</p> + +<p>On voit mieux de ce point... On y voit l'Océan rouler sa vague +impartiale de l'une à l'autre rive. On y distingue le mouvement alternatif de ces grandes eaux et de ces grands peuples. Le flot qui -porta là-bas César et le christianisme rapporte Pélage et Colomban. Le -flux pousse Guillaume, Éléonore et les Plantagenets; le reflux ramène -Édouard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous +porta là -bas César et le christianisme rapporte Pélage et Colomban. Le +flux pousse Guillaume, Éléonore et les Plantagenets; le reflux ramène +Édouard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous Louis XVI, c'est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la -liberté; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'égalité... -Tel est ce majestueux balancement, cette féconde alluvion qui alterne -d'un bord à l'autre... Non, cette mer n'est pas <em>la mer stérile</em><a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>.</p> +liberté; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'égalité... +Tel est ce majestueux balancement, cette féconde alluvion qui alterne +d'un bord à l'autre... Non, cette mer n'est pas <em>la mer stérile</em><a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>.</p> -<p>Dure l'émulation, la rivalité! sinon la guerre... Ces deux grands -peuples doivent à jamais s'observer, se <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> jalouser, s'imiter, se -développer à l'envi: «Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se -haïr. Dieu les a placés en regard, comme deux aimants prodigieux qui -s'attirent par un côté et se fuient par l'autre; car ils sont à la -fois ennemis et parents<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.»</p> +<p>Dure l'émulation, la rivalité! sinon la guerre... Ces deux grands +peuples doivent à jamais s'observer, se <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> jalouser, s'imiter, se +développer à l'envi: «Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se +haïr. Dieu les a placés en regard, comme deux aimants prodigieux qui +s'attirent par un côté et se fuient par l'autre; car ils sont à la +fois ennemis et parents<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.»</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> LIVRE XII</h2> @@ -2041,1815 +2003,1815 @@ fois ennemis et parents<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href= <span class="smaller">CHARLES VII. PHILIPPE LE BON.—GUERRE DE FLANDRE.<br> 1436-1453</span></h3> -<p>Au moment où l'on apprit à la cour de Bourgogne que Talbot débarquait -en Guienne, un confident de Philippe le Bon ne put s'empêcher de dire: -«Plût à Dieu que les Anglais fussent aussi bien à Rouen et dans toute -la Normandie<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.»</p> +<p>Au moment où l'on apprit à la cour de Bourgogne que Talbot débarquait +en Guienne, un confident de Philippe le Bon ne put s'empêcher de dire: +«Plût à Dieu que les Anglais fussent aussi bien à Rouen et dans toute +la Normandie<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.»</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> C'est qu'à ce moment même le roi avait à Gand des envoyés, il +<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> C'est qu'à ce moment même le roi avait à Gand des envoyés, il essayait d'intervenir entre le duc et les Flamands en armes; sans le -débarquement de Talbot, il allait peut-être, comme suzerain et -protecteur, venir en aide à la ville de Gand.</p> - -<p>Au reste, la mésintelligence avait commencé bien avant, dès le traité -d'Arras; la guerre diplomatique datait de la paix même. La maison de -Bourgogne, cette branche cadette de France, devient peu à peu ennemie -de la France, anglaise de volonté; bientôt elle le sera d'alliance et -de sang. La duchesse de Bourgogne, la sérieuse et politique Isabelle, -qui est Lancastre du côté de sa mère, viendra à bout de marier son -fils à une Anglaise, Marguerite d'York; celle-ci, à son tour, donnera -sa belle-fille à l'Autrichien Maximilien, qui compte les Lancastre -parmi ses aïeux maternels; en sorte que leur petit-fils, l'étrange et +débarquement de Talbot, il allait peut-être, comme suzerain et +protecteur, venir en aide à la ville de Gand.</p> + +<p>Au reste, la mésintelligence avait commencé bien avant, dès le traité +d'Arras; la guerre diplomatique datait de la paix même. La maison de +Bourgogne, cette branche cadette de France, devient peu à peu ennemie +de la France, anglaise de volonté; bientôt elle le sera d'alliance et +de sang. La duchesse de Bourgogne, la sérieuse et politique Isabelle, +qui est Lancastre du côté de sa mère, viendra à bout de marier son +fils à une Anglaise, Marguerite d'York; celle-ci, à son tour, donnera +sa belle-fille à l'Autrichien Maximilien, qui compte les Lancastre +parmi ses aïeux maternels; en sorte que leur petit-fils, l'étrange et dernier produit de ces combinaisons, Charles-Quint, Bourguignon, Espagnol, Autrichien, n'en est pas moins trois fois Lancastre<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> Tout cela se fit doucement, lentement, un long travail de haine par des moyens d'amour, par alliances, mariages, et de femmes en femmes. Les Isabelle, les Marguerite et les Marie, ces rois en jupes -des Pays-Bas (qui n'en souffraient guère d'autres), ont pendant plus -d'un siècle ourdi de leurs belles mains la toile immense où la France +des Pays-Bas (qui n'en souffraient guère d'autres), ont pendant plus +d'un siècle ourdi de leurs belles mains la toile immense où la France semblait devoir se prendre<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>.</p> -<p>Dès maintenant la lutte est entre Charles VII d'une part, de l'autre +<p>Dès maintenant la lutte est entre Charles VII d'une part, de l'autre Philippe le Bon et sa femme Isabelle, lutte entre le roi et le duc, -entre deux rois plutôt, et Philippe n'est pas le moins roi des deux.</p> +entre deux rois plutôt, et Philippe n'est pas le moins roi des deux.</p> <p>Il a certainement plus de prise sur le roi que Charles VII n'en a sur -lui. Il tient toujours Paris de près par Auxerre et Péronne, tandis +lui. Il tient toujours Paris de près par Auxerre et Péronne, tandis que, tout autour, ses beaux cousins, ses chevaliers de la Toison, -occupent les postes de Nemours, de Monfort et de Vendôme. Au centre -même de la France, s'il y voulait entrer, le duc d'Orléans lui +occupent les postes de Nemours, de Monfort et de Vendôme. Au centre +même de la France, s'il y voulait entrer, le duc d'Orléans lui donnerait passage sur la Loire. Partout, les grands sont ses amis; ils -l'aiment davantage à mesure que le roi devient maître. Où il n'agit -pas, il influe; tandis que sur toute la frontière, il acquiert, prend, -hérite, achète et cerne peu à peu le royaume, il est déjà partout au +l'aiment davantage à mesure que le roi devient maître. Où il n'agit +pas, il influe; tandis que sur toute la frontière, il acquiert, prend, +hérite, achète et cerne peu à peu le royaume, il est déjà partout au cœur.</p> <p>Le roi, quelle arme a-t-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute -juridiction; mais les provinces françaises de son adversaire, bien -loin de réclamer cette <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> juridiction, craignent de se rattacher -au royaume, de partager ses extrêmes misères. La Bourgogne, par -exemple, à qui son duc ne demandait guère que des hommes, presque -point d'argent, n'eût voulu pour rien au monde avoir affaire au +juridiction; mais les provinces françaises de son adversaire, bien +loin de réclamer cette <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> juridiction, craignent de se rattacher +au royaume, de partager ses extrêmes misères. La Bourgogne, par +exemple, à qui son duc ne demandait guère que des hommes, presque +point d'argent, n'eût voulu pour rien au monde avoir affaire au roi<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>.</p> -<p>Les pays, au contraire, qui se croyaient bien sûrs de n'être pas -français, qui ne craignaient pas les empiétements de la fiscalité -française, hésitaient moins à recourir au roi, à invoquer, sinon sa -juridiction, au moins son arbitrage. Liége et Gand étaient en +<p>Les pays, au contraire, qui se croyaient bien sûrs de n'être pas +français, qui ne craignaient pas les empiétements de la fiscalité +française, hésitaient moins à recourir au roi, à invoquer, sinon sa +juridiction, au moins son arbitrage. Liége et Gand étaient en correspondance habituelle avec la France; le roi y avait un parti, il y tenait des gens pour profiter des mouvements, pour les exciter quelquefois. Ces formidables machines populaires lui servaient, quand -son adversaire avançait trop sur lui, à le tirer en arrière et -l'obliger de tourner la tête.</p> +son adversaire avançait trop sur lui, à le tirer en arrière et +l'obliger de tourner la tête.</p> -<p>C'était la force et la faiblesse du duc de Bourgogne d'avoir ces +<p>C'était la force et la faiblesse du duc de Bourgogne d'avoir ces grosses villes, ces populations si nombreuses, si riches, mais si -agitées. Dans cette mort du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, lui, il gouvernait des +agitées. Dans cette mort du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, lui, il gouvernait des vivants. Quoi de plus beau que la vie, mais quoi de plus inquiet, de -plus difficile à régler?... Une vie puissante bouillonnait dans les +plus difficile à régler?... Une vie puissante bouillonnait dans les Flandres.</p> <p class="p2">Que ce pays ait contenu tant de germes de troubles, on peut s'en -étonner. La Flandre, c'est le travail; le travail, n'est-ce pas la +étonner. La Flandre, c'est le travail; le travail, n'est-ce pas la paix?... Le laborieux tisserand <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> de Flandre semble au premier -coup d'œil le frère des <em>humiliati</em> lombards, l'imitateur des pieux -ouvriers de saint Antoine et de saint Pacôme, de ces bénédictins -auxquels saint Benoît dit: «Être moine, c'est travailler<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.» Quoi -de plus saint et de plus pacifique?... Ce tisserand paraît presque -plus moine que le moine; seul, dans l'obscurité de l'étroite rue, de -la cave profonde, créature dépendante des causes inconnues, qui -allongent le travail, diminuent le salaire, il se remet de tout à -Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-même, sinon aimer +coup d'œil le frère des <em>humiliati</em> lombards, l'imitateur des pieux +ouvriers de saint Antoine et de saint Pacôme, de ces bénédictins +auxquels saint Benoît dit: «Être moine, c'est travailler<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.» Quoi +de plus saint et de plus pacifique?... Ce tisserand paraît presque +plus moine que le moine; seul, dans l'obscurité de l'étroite rue, de +la cave profonde, créature dépendante des causes inconnues, qui +allongent le travail, diminuent le salaire, il se remet de tout à +Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-même, sinon aimer et croire. On appelait ces ouvriers <em>beghards</em> (ceux qui prient) ou -<em>lollards</em><a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>, d'après leurs pieuses complaintes, leurs chants +<em>lollards</em><a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>, d'après leurs pieuses complaintes, leurs chants monotones, comme d'une femme qui berce un enfant<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Le pauvre reclus se sentait bien toujours mineur, toujours enfant, et il se -chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquiète et gémissante -volonté aux genoux de Dieu.</p> +chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquiète et gémissante +volonté aux genoux de Dieu.</p> -<p>Doux et féminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de béguines que +<p>Doux et féminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de béguines que de beghards. Quelques-unes, de leur vivant, furent tenues pour -saintes; témoin celle de Nivelle que le roi de France, Philippe le -Hardi, envoya consulter. Généralement, elles vivaient ensemble dans -des béguinages où se trouvaient unis des <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> ateliers et des -écoles, et à côté il y avait l'hôpital où elles soignaient les -pauvres. Ces béguinages étaient d'aimables cloîtres, non cloîtrés. -Point de vœux, ou très-courts; la béguine pouvait se marier; elle +saintes; témoin celle de Nivelle que le roi de France, Philippe le +Hardi, envoya consulter. Généralement, elles vivaient ensemble dans +des béguinages où se trouvaient unis des <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> ateliers et des +écoles, et à côté il y avait l'hôpital où elles soignaient les +pauvres. Ces béguinages étaient d'aimables cloîtres, non cloîtrés. +Point de vœux, ou très-courts; la béguine pouvait se marier; elle passait, sans changer de vie, dans la maison d'un pieux ouvrier. Elle la sanctifiait; l'obscur atelier s'illuminait d'un doux rayon de la -grâce.</p> +grâce.</p> -<p>«Il ne faut pas que l'homme soit seul.» Cela est vrai partout, bien -plus en ces contrées, dans ce pluvieux Nord (qui n'a pas la poésie du -Nord des glaces), sous ces brouillards, dans ces courtes journées... -Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernières alluvions, sables, -boues et tourbières, par lesquels les grands fleuves, ennuyés de leur -trop long cours, meurent, comme de langueur, dans l'indifférent -Océan<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>?</p> +<p>«Il ne faut pas que l'homme soit seul.» Cela est vrai partout, bien +plus en ces contrées, dans ce pluvieux Nord (qui n'a pas la poésie du +Nord des glaces), sous ces brouillards, dans ces courtes journées... +Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernières alluvions, sables, +boues et tourbières, par lesquels les grands fleuves, ennuyés de leur +trop long cours, meurent, comme de langueur, dans l'indifférent +Océan<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>?</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> Plus la nature est triste, plus le foyer est cher. Là, plus +<p><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> Plus la nature est triste, plus le foyer est cher. Là , plus qu'ailleurs, on a senti le bonheur de la vie de famille, des travaux, -des repos communs... Il y a peu d'air et peu de jours peut-être sous -ces étages qui surplombent, et pourtant la Flamande trouve encore -moyen d'y élever une pâle fleur. Il n'importe guère que la maison soit -sombre, l'homme ne peut s'en apercevoir; il est près des siens, son +des repos communs... Il y a peu d'air et peu de jours peut-être sous +ces étages qui surplombent, et pourtant la Flamande trouve encore +moyen d'y élever une pâle fleur. Il n'importe guère que la maison soit +sombre, l'homme ne peut s'en apercevoir; il est près des siens, son cœur chante... Qu'a-t-il besoin de la nature? Dans quelle campagne verrait-il plus de soleil que dans les yeux de sa femme et de ses enfants?<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a></p> <p>La famille, le foyer, c'est l'amour. Et c'est aussi le nom d'amour ou -d'<em>amitié</em><a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a> qu'ils donnaient à la famille de choix, à la grande -confrérie ou commune. L'on disait l'<em>amitié</em> de Lille, l'<em>amitié</em> +d'<em>amitié</em><a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a> qu'ils donnaient à la famille de choix, à la grande +confrérie ou commune. L'on disait l'<em>amitié</em> de Lille, l'<em>amitié</em> d'Aire, etc. Cela s'appelait encore (et plus souvent) <em>ghilde</em><a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, ou contribution, <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> sacrifice mutuel<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>. Tous pour chacun, -chacun pour tous, leur mot de ralliement à Courtrai: «Mon ami, mon -bouclier.»</p> +chacun pour tous, leur mot de ralliement à Courtrai: «Mon ami, mon +bouclier.»</p> <p>Simple et belle organisation. Chaque homme, chaque famille est -représentée dans la cité par sa maison qui paye et répond pour lui; le -comte, tout comme un autre, doit avoir sa maison qui réponde à son -petit nom d'Hanotin de Flandre. Chaque famille d'amis ou confrérie a -de même sa maison qu'elle orne et pare à l'envi, qu'elle sculpte et +représentée dans la cité par sa maison qui paye et répond pour lui; le +comte, tout comme un autre, doit avoir sa maison qui réponde à son +petit nom d'Hanotin de Flandre. Chaque famille d'amis ou confrérie a +de même sa maison qu'elle orne et pare à l'envi, qu'elle sculpte et peint au dehors, au dedans. Combien plus orneront-ils la maison de -l'<em>Amitié</em> générale, la maison de ville! Nulle dépense ne coûtera, nul -effort pour en élargir le portail, en exhausser le beffroi, en sorte +l'<em>Amitié</em> générale, la maison de ville! Nulle dépense ne coûtera, nul +effort pour en élargir le portail, en exhausser le beffroi, en sorte que les villes voisines le voient de dix lieues sur les grandes -plaines, et que leurs tours fassent la révérence à la dominante tour.</p> +plaines, et que leurs tours fassent la révérence à la dominante tour.</p> -<p>Telle apparaît au loin celle de Bruges, svelte et majestueuse tout -ensemble, par-dessus la forte halle qui gardait le trésor des dix-sept -nations. Telle s'étend, plus large de cent pieds que toute la -longueur de <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> Notre-Dame de Paris, l'incomparable façade de la -halle d'Ypres... Celui qui rencontre dans une petite ville déserte ce +<p>Telle apparaît au loin celle de Bruges, svelte et majestueuse tout +ensemble, par-dessus la forte halle qui gardait le trésor des dix-sept +nations. Telle s'étend, plus large de cent pieds que toute la +longueur de <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> Notre-Dame de Paris, l'incomparable façade de la +halle d'Ypres... Celui qui rencontre dans une petite ville déserte ce monument, digne des plus puissants empires, reste muet devant une telle grandeur... Et la grandeur n'est pas ce qu'il faut admirer ici; -mais bien l'identité des formes, l'harmonie, l'unité de plan, celle de -volonté qui dut gouverner la ville pendant cette longue +mais bien l'identité des formes, l'harmonie, l'unité de plan, celle de +volonté qui dut gouverner la ville pendant cette longue construction<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>; vous croyez y voir un peuple voulant comme un -homme, une concorde persévérante, un siècle au moins d'<em>amitié</em>.</p> +homme, une concorde persévérante, un siècle au moins d'<em>amitié</em>.</p> -<p>Vraie cathédrale du peuple, aussi haute que sa voisine, la cathédrale -de Dieu<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Si la première eût rempli sa destinée, si ces villes -eussent suivi jusqu'au bout leur idée vitale, la maison de l'<em>amitié</em> -eût fini par contenir tous les amis, toute la ville; elle n'eût pas -été seulement le comptoir des comptoirs, mais l'atelier des +<p>Vraie cathédrale du peuple, aussi haute que sa voisine, la cathédrale +de Dieu<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Si la première eût rempli sa destinée, si ces villes +eussent suivi jusqu'au bout leur idée vitale, la maison de l'<em>amitié</em> +eût fini par contenir tous les amis, toute la ville; elle n'eût pas +été seulement le comptoir des comptoirs, mais l'atelier des ateliers<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>, le foyer des foyers, la table des tables, de <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> -même qu'en son beffroi semblent s'être réunies les cloches des -quartiers, des confréries, des <em>justices</em><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>. Par-dessus toutes ces +même qu'en son beffroi semblent s'être réunies les cloches des +quartiers, des confréries, des <em>justices</em><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>. Par-dessus toutes ces voix, qu'il accorde et qu'il domine, se joue souverainement le carillon de la <em>loi</em>, avec son Martin ou Jacquemart. Cloche de bronze, homme de fer; celui-ci est le plus vieux bourgeois de la ville, le plus gai, le plus infatigable, avec sa femme Jacqueline... Que chantent-ils nuit et jour, d'heure en heure, de quart en quart? un -seul chant, celui du psaume: «Quam jacundum est fratres habitare in -unum?»</p> +seul chant, celui du psaume: «Quam jacundum est fratres habitare in +unum?»</p> -<p>Voilà l'idéal, le rêve? un peuple travaillant dans l'amour... Mais le +<p>Voilà l'idéal, le rêve? un peuple travaillant dans l'amour... Mais le diable en est jaloux.</p> <p>Il ne lui faut pas grand'place; il aura toujours bien un coin dans la -plus sainte maison. Au sanctuaire même de piété, dans cette cellule de -béguine (d'où Lucas de Leyde a tiré son aimable Annonciation), il -trouvera prise. Où donc? Au petit ménage, «au petit jardin<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.» +plus sainte maison. Au sanctuaire même de piété, dans cette cellule de +béguine (d'où Lucas de Leyde a tiré son aimable Annonciation), il +trouvera prise. Où donc? Au petit ménage, «au petit jardin<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> Pour le cacher, il suffirait d'une feuille de ce beau lis<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>.</p> <p>Moins qu'une feuille, un souffle, un chant... Dans la pieuse -complainte du tisserand que nous écoutions naguère, est-il sûr que -tout soit de Dieu?... Le chant qu'il se chante à lui-même ne rappelle -ni les airs rituels de l'église<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, ni les airs officiels<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a> des -confréries... Ce solitaire de la banlieue, ce <em>buissonnier</em><a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, -comme on l'appelle, quelles sont ses secrètes pensées? Ne peut-il pas -lui arriver de lire quelque jour dans son Évangile que le plus petit -sera le plus grand? Rejeté du monde, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> adopté de Dieu, s'il -s'avisait de réclamer le monde, comme héritage de son père?... On sait -qu'il menait la vie de lollard, qu'il pêchait<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, tout en rêvant, -dans l'Escaut, ce Philippe Artevelde qui jeta là un matin son filet +complainte du tisserand que nous écoutions naguère, est-il sûr que +tout soit de Dieu?... Le chant qu'il se chante à lui-même ne rappelle +ni les airs rituels de l'église<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, ni les airs officiels<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a> des +confréries... Ce solitaire de la banlieue, ce <em>buissonnier</em><a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, +comme on l'appelle, quelles sont ses secrètes pensées? Ne peut-il pas +lui arriver de lire quelque jour dans son Évangile que le plus petit +sera le plus grand? Rejeté du monde, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> adopté de Dieu, s'il +s'avisait de réclamer le monde, comme héritage de son père?... On sait +qu'il menait la vie de lollard, qu'il pêchait<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, tout en rêvant, +dans l'Escaut, ce Philippe Artevelde qui jeta là un matin son filet pour prendre la tyrannie des Flandres. Le roi tailleur de Leyde<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a> -songea, en taillant son drap, que Dieu l'appelait à tailler les -royaumes... En ces ouvriers mystiques, en ces doux rêveurs, résidait -un élément de trouble, vague et obscur encore, mais bien autrement -dangereux que le bruyant orage communal qui éclatait à la surface; des -ateliers souterrains, des caves, s'entendait, pour qui eût su -entendre, un sourd et lointain grondement des révolutions à venir.</p> - -<p>Ce que le lollard est pour l'église et la commune, le tisserand -<em>buissonnier</em> pour la confrérie<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>, la campagne en général l'est +songea, en taillant son drap, que Dieu l'appelait à tailler les +royaumes... En ces ouvriers mystiques, en ces doux rêveurs, résidait +un élément de trouble, vague et obscur encore, mais bien autrement +dangereux que le bruyant orage communal qui éclatait à la surface; des +ateliers souterrains, des caves, s'entendait, pour qui eût su +entendre, un sourd et lointain grondement des révolutions à venir.</p> + +<p>Ce que le lollard est pour l'église et la commune, le tisserand +<em>buissonnier</em> pour la confrérie<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>, la campagne en général l'est pour la ville, la petite ville pour la <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> grande<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>. Que la -petite prenne garde d'élever trop haut sa tour, qu'elle n'aille pas +petite prenne garde d'élever trop haut sa tour, qu'elle n'aille pas fabriquer ou vendre sans expresse autorisation... Cela est dur. Et -pourtant, s'il en eût été autrement, la Flandre n'eût pu subsister; -disons mieux, selon toute apparence, elle n'eût existé jamais.</p> +pourtant, s'il en eût été autrement, la Flandre n'eût pu subsister; +disons mieux, selon toute apparence, elle n'eût existé jamais.</p> <p>Ceci demande explication.</p> -<p>La Flandre s'est formée, pour ainsi dire, malgré la nature; c'est une -œuvre du travail humain. L'occidentale a été en grande partie -conquise sur la mer qui, en 1251, était encore tout près de +<p>La Flandre s'est formée, pour ainsi dire, malgré la nature; c'est une +œuvre du travail humain. L'occidentale a été en grande partie +conquise sur la mer qui, en 1251, était encore tout près de Bruges<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>. Jusqu'en 1348, on stipulait dans les ventes de terres, -que le contrat serait résilié si la terre était reprise par la mer +que le contrat serait résilié si la terre était reprise par la mer avant dix ans<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>.</p> -<p>La Flandre orientale a eu à lutter tout autant contre les eaux douces. +<p>La Flandre orientale a eu à lutter tout autant contre les eaux douces. Il lui a fallu resserrer, diriger, tant de cours d'eaux qui la -traversent. De polder en polder<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>, les terres ont été endiguées, -purgées, raffermies; les parties mêmes qui semblent aujourd'hui les -plus <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> sèches, rappellent par leurs noms<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a> qu'elles sont +traversent. De polder en polder<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>, les terres ont été endiguées, +purgées, raffermies; les parties mêmes qui semblent aujourd'hui les +plus <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> sèches, rappellent par leurs noms<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a> qu'elles sont sorties des eaux.</p> -<p>La faible population de ces campagnes, alors noyées, malsaines, n'eût -jamais fait à coup sûr des travaux si longs et si coûteux. Il fallait +<p>La faible population de ces campagnes, alors noyées, malsaines, n'eût +jamais fait à coup sûr des travaux si longs et si coûteux. Il fallait beaucoup de bras, de grandes avances, surtout pouvoir attendre. Ce ne -fut qu'à la longue, lorsque l'industrie eut entassé les hommes et -l'argent dans quelques fortes villes, que la population débordante put +fut qu'à la longue, lorsque l'industrie eut entassé les hommes et +l'argent dans quelques fortes villes, que la population débordante put former des faubourgs, des bourgs, des hameaux, ou changer les hameaux -en villes. Ainsi généralement la campagne fut créée par la ville, la -terre par l'homme; l'agriculture fut la dernière manufacture née du -succès des autres.</p> +en villes. Ainsi généralement la campagne fut créée par la ville, la +terre par l'homme; l'agriculture fut la dernière manufacture née du +succès des autres.</p> -<p>L'industrie ayant fait ce pays de rien, méritait bien d'en être +<p>L'industrie ayant fait ce pays de rien, méritait bien d'en être souveraine<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>. Les trois grands ateliers, Gand, Ypres et Bruges, -furent les trois membres de Flandre. Ces villes considéraient la -plupart des autres comme <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> leurs colonies, leurs dépendances; -et en effet, à regarder ce vaste jardin où les habitations se -succèdent sans interruption, les petites villes autour d'une cité -apparaissent comme ses faubourgs, un peu éloignées d'elle, mais en vue -de sa tour, souvent même à portée de sa cloche. Elles profitaient de -son voisinage, se couvrant de sa bannière redoutée, se recommandant de -son industrie célèbre. Si la Flandre fabriquait pour le monde, si +furent les trois membres de Flandre. Ces villes considéraient la +plupart des autres comme <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> leurs colonies, leurs dépendances; +et en effet, à regarder ce vaste jardin où les habitations se +succèdent sans interruption, les petites villes autour d'une cité +apparaissent comme ses faubourgs, un peu éloignées d'elle, mais en vue +de sa tour, souvent même à portée de sa cloche. Elles profitaient de +son voisinage, se couvrant de sa bannière redoutée, se recommandant de +son industrie célèbre. Si la Flandre fabriquait pour le monde, si Venise d'une part, de l'autre Bergen ou Novogorod, venaient chercher -les produits de ses ateliers, c'est qu'ils étaient marqués du -sceau<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a> révéré de ses principales villes. Leur réputation faisait -la fortune du pays, y accumulait la richesse, sans laquelle on n'eût -jamais pu accomplir l'énorme travail de rendre cette terre habitable, -en sorte qu'elles pouvaient dire, avec quelque apparence: «Nous -gouvernons la Flandre, mais c'est nous qui l'avons faite.»</p> - -<p>Ce gouvernement, pour être une gloire, n'en était pas moins une -charge. L'artisan payait cher l'honneur d'être de «Messieurs de Gand.» -Sa souveraineté lui coûtait bien des journées de travail; la cloche -l'appelait aux assemblées, aux élections, fréquemment aux armes. -L'assemblée armée, le <em>wapening</em>, ce beau droit germanique qu'il -maintenait si fièrement, n'en était pas moins un grand trouble pour +les produits de ses ateliers, c'est qu'ils étaient marqués du +sceau<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a> révéré de ses principales villes. Leur réputation faisait +la fortune du pays, y accumulait la richesse, sans laquelle on n'eût +jamais pu accomplir l'énorme travail de rendre cette terre habitable, +en sorte qu'elles pouvaient dire, avec quelque apparence: «Nous +gouvernons la Flandre, mais c'est nous qui l'avons faite.»</p> + +<p>Ce gouvernement, pour être une gloire, n'en était pas moins une +charge. L'artisan payait cher l'honneur d'être de «Messieurs de Gand.» +Sa souveraineté lui coûtait bien des journées de travail; la cloche +l'appelait aux assemblées, aux élections, fréquemment aux armes. +L'assemblée armée, le <em>wapening</em>, ce beau droit germanique qu'il +maintenait si fièrement, n'en était pas moins un grand trouble pour lui. Il travaillait moins, et d'autre part, dans ces populeuses -villes, il <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> payait les vivres plus cher. Aussi, quantité de -ces ouvriers souverains aimaient mieux abdiquer et s'établir -modestement dans quelque bourg voisin, vivant à bon marché, fabriquant -à bas prix, profitant du renom de la ville, détournant ces pratiques. -Celle-ci finissait par interdire le travail à la banlieue. La +villes, il <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> payait les vivres plus cher. Aussi, quantité de +ces ouvriers souverains aimaient mieux abdiquer et s'établir +modestement dans quelque bourg voisin, vivant à bon marché, fabriquant +à bas prix, profitant du renom de la ville, détournant ces pratiques. +Celle-ci finissait par interdire le travail à la banlieue. La population se portait plus loin, dans quelque hameau qui devenait une -petite ville, dont la grande brisait les métiers<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>. De là des -haines terribles, d'<em>inexpiables</em> violences, des siéges de Troie ou de -Jérusalem autour d'une bicoque<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>, l'infini des passions dans +petite ville, dont la grande brisait les métiers<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>. De là des +haines terribles, d'<em>inexpiables</em> violences, des siéges de Troie ou de +Jérusalem autour d'une bicoque<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>, l'infini des passions dans l'infiniment petit.</p> -<p>Les grandes villes, malgré les petites, malgré le comte, auraient -maintenu leur domination, si elles étaient restées unies. Elles se -brouillèrent pour diverses causes, d'abord à l'occasion de la +<p>Les grandes villes, malgré les petites, malgré le comte, auraient +maintenu leur domination, si elles étaient restées unies. Elles se +brouillèrent pour diverses causes, d'abord à l'occasion de la direction des eaux, question capitale en ce pays. Ypres entreprit -d'ouvrir au commerce une route abrégée, en creusant l'Yperlé, le +d'ouvrir au commerce une route abrégée, en creusant l'Yperlé, le rendant navigable, et dispensant ainsi les bateaux de suivre l'immense -détour des anciens canaux, de Gand à Damme, de Damme à Nieuport. De -son côté, Bruges voulait détourner la Lys, au préjudice de Gand. -Celle-ci, placée au centre naturel des eaux, au point où se +détour des anciens canaux, de Gand à Damme, de Damme à Nieuport. De +son côté, Bruges voulait détourner la Lys, au préjudice de Gand. +Celle-ci, placée au centre naturel des eaux, au point où se rapprochent les fleuves, souffrait de toute innovation. <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> -Malgré les secours que les Brugeois tirèrent de leur comte et du roi -de France, malgré la défaite des Gantais à Roosebeke, Gand prévalut -sur Bruges; elle lui donna une cruelle leçon, et elle maintint -l'ancien cours de la Lys. Elle eut moins de peine à prévaloir sur +Malgré les secours que les Brugeois tirèrent de leur comte et du roi +de France, malgré la défaite des Gantais à Roosebeke, Gand prévalut +sur Bruges; elle lui donna une cruelle leçon, et elle maintint +l'ancien cours de la Lys. Elle eut moins de peine à prévaloir sur Ypres; par menace ou autrement, elle obtint du comte sentence pour -combler l'Yperlé<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>.</p> +combler l'Yperlé<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>.</p> -<p>Dans cette question des eaux qui remplit le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, la dispute -fut entre les villes; le comte y était auxiliaire autant ou plus que +<p>Dans cette question des eaux qui remplit le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, la dispute +fut entre les villes; le comte y était auxiliaire autant ou plus que partie principale. Au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>, la lutte fut directement entre les villes -et le comte; la désunion des villes les fit succomber. Bruges ne fut +et le comte; la désunion des villes les fit succomber. Bruges ne fut point soutenue de Gand (1436), et il lui fallut se soumettre. Gand ne -fut pas soutenue de Bruges (1453), et Gand fut brisée.</p> - -<p>L'occasion de la révolte de 1436 fut le siége de Calais. Les Flamands, -irrités alors contre l'Angleterre, qui maltraitait leurs marchands et -se mettait à fabriquer elle-même, avaient pris ce siége à cœur; ils -en avaient fait une croisade populaire, y avaient été en corps de -peuple, bannières par bannières, apportant avec eux quantité de -bagages, de meubles, jusqu'à leurs coqs, comme pour indiquer qu'ils y -<em>élisaient domicile</em><a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a> jusqu'à la prise de Calais... Et tout à -coup, ils étaient revenus. <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> Ils alléguaient pour excuse, et -non sans apparence, qu'ils n'avaient point été soutenus des autres +fut pas soutenue de Bruges (1453), et Gand fut brisée.</p> + +<p>L'occasion de la révolte de 1436 fut le siége de Calais. Les Flamands, +irrités alors contre l'Angleterre, qui maltraitait leurs marchands et +se mettait à fabriquer elle-même, avaient pris ce siége à cœur; ils +en avaient fait une croisade populaire, y avaient été en corps de +peuple, bannières par bannières, apportant avec eux quantité de +bagages, de meubles, jusqu'à leurs coqs, comme pour indiquer qu'ils y +<em>élisaient domicile</em><a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a> jusqu'à la prise de Calais... Et tout à +coup, ils étaient revenus. <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> Ils alléguaient pour excuse, et +non sans apparence, qu'ils n'avaient point été soutenus des autres sujets du comte, ni des Hollandais par mer, ni par terre de la -noblesse wallonne. L'expédition ayant manqué par la faute des autres, -ils réclamaient leur droit ordinaire d'armement général, <em>une robe par -homme</em>; on se moqua de la réclamation.<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a></p> - -<p>Les voilà irrités et honteux, accusant tout le monde. Gand mit à mort -un doyen des métiers qui avait commandé la retraite. Bruges accusait -ses vassaux, les gens de l'Écluse, de n'avoir pas suivi sa bannière; -elle accusait la noblesse des côtes, à qui elle payait pension pour +noblesse wallonne. L'expédition ayant manqué par la faute des autres, +ils réclamaient leur droit ordinaire d'armement général, <em>une robe par +homme</em>; on se moqua de la réclamation.<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a></p> + +<p>Les voilà irrités et honteux, accusant tout le monde. Gand mit à mort +un doyen des métiers qui avait commandé la retraite. Bruges accusait +ses vassaux, les gens de l'Écluse, de n'avoir pas suivi sa bannière; +elle accusait la noblesse des côtes, à qui elle payait pension pour garder la mer et repousser les pirates. Loin de les repousser, les -ports avaient vendu des vivres aux Anglais, au moment même où ils +ports avaient vendu des vivres aux Anglais, au moment même où ils enlevaient dans la campagne (chose horrible) cinq mille enfants<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>; -les paysans furieux mirent à mort l'amiral de Horn et le trésorier de -Zélande, qui avaient assisté à la descente sans y mettre obstacle. -Zélandais, Hollandais, s'étaient visiblement arrangés avec les -Anglais, ils ne bougèrent point<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.</p> +les paysans furieux mirent à mort l'amiral de Horn et le trésorier de +Zélande, qui avaient assisté à la descente sans y mettre obstacle. +Zélandais, Hollandais, s'étaient visiblement arrangés avec les +Anglais, ils ne bougèrent point<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.</p> -<p>Bruges éclata; les forgerons crièrent que tout irait <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> mal -tant qu'on ne tuerait pas les grosses têtes qui trahissaient, qu'il +<p>Bruges éclata; les forgerons crièrent que tout irait <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> mal +tant qu'on ne tuerait pas les grosses têtes qui trahissaient, qu'il fallait <em>faire comme ceux de Gand</em>. Ce dernier mot semblait devoir peu -réussir à Bruges, où, depuis l'affaire de la Lys, on détestait les +réussir à Bruges, où, depuis l'affaire de la Lys, on détestait les Gantais. Mais il se trouva cette fois que les tout-puissants marchands -de Bruges, les hanséatiques, qui ordinairement calmaient les révoltes, -avaient justement alors intérêt à la révolte; le duc leur faisait la -guerre en Hollande et plus tard en Frise, ils trouvèrent bon sans +de Bruges, les hanséatiques, qui ordinairement calmaient les révoltes, +avaient justement alors intérêt à la révolte; le duc leur faisait la +guerre en Hollande et plus tard en Frise, ils trouvèrent bon sans doute de l'occuper en Flandre, d'unir contre lui Bruges et Gand. Ce -qui est sûr, c'est que le peuple de Bruges reçut d'une seule ville de -la Hanse cinq mille sacs de blé<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.</p> +qui est sûr, c'est que le peuple de Bruges reçut d'une seule ville de +la Hanse cinq mille sacs de blé<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.</p> -<p>Gand avait commencé avant Bruges, elle finit avant. Une population +<p>Gand avait commencé avant Bruges, elle finit avant. Une population d'ouvriers avait moins d'avances, moins de ressources qu'une ville de -marchands qui, d'ailleurs, étaient soutenus du dehors. Quand les -Gantais eurent chômé quelque temps, ils commencèrent à trouver que -c'était trop souffrir, et pourquoi? pour conserver à Bruges sa -domination sur la côte. Les Brugeois s'étaient donné un tort, dans +marchands qui, d'ailleurs, étaient soutenus du dehors. Quand les +Gantais eurent chômé quelque temps, ils commencèrent à trouver que +c'était trop souffrir, et pourquoi? pour conserver à Bruges sa +domination sur la côte. Les Brugeois s'étaient donné un tort, dans lequel les Gantais, gens formalistes et scrupuleux, devaient trouver -prétexte pour abandonner leur parti. Le serment féodal engageait le -vassal à respecter la vie de son seigneur, son corps, ses membres, sa -femme, etc. Le duc, ayant compté là-dessus, s'était jeté dans Bruges -et avait failli y périr. La duchesse, non moins hardie, avait cru -imposer en <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> restant, et le peuple avait arraché d'auprès -d'elle la veuve de l'amiral. Nous trouvons ainsi cette princesse mêlée +prétexte pour abandonner leur parti. Le serment féodal engageait le +vassal à respecter la vie de son seigneur, son corps, ses membres, sa +femme, etc. Le duc, ayant compté là -dessus, s'était jeté dans Bruges +et avait failli y périr. La duchesse, non moins hardie, avait cru +imposer en <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> restant, et le peuple avait arraché d'auprès +d'elle la veuve de l'amiral. Nous trouvons ainsi cette princesse mêlée de sa personne dans toutes ces terribles affaires, en Hollande comme -en Flandre. Elle se chargea, en 1444, de calmer la révolte des -cabéliaux, qui voulaient tuer leur gouverneur, M. de Lannoy, et ils le -cherchèrent jusque sous sa robe.</p> - -<p>Un jour donc, le doyen des forgerons de Gand plante la bannière des -métiers sur le marché, et dit que, puisque personne ne s'occupe de -rétablir la paix et le commerce, il faut y pourvoir soi-même. Chacun -s'effraye et craint un mouvement de la populace. Mais c'était tout le -contraire; près des forgerons vinrent se ranger les orfèvres, les gros -de la ville, les <em>mangeurs de foie</em><a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>; ils avaient imaginé de faire -commencer par les pauvres une réaction aristocratique. Les tisserands -mêmes, fort divisés, mais qui après tout mouraient de faim depuis que -la laine anglaise ne leur venait plus, finirent par se mettre du côté -de la paix à tout prix.</p> +en Flandre. Elle se chargea, en 1444, de calmer la révolte des +cabéliaux, qui voulaient tuer leur gouverneur, M. de Lannoy, et ils le +cherchèrent jusque sous sa robe.</p> + +<p>Un jour donc, le doyen des forgerons de Gand plante la bannière des +métiers sur le marché, et dit que, puisque personne ne s'occupe de +rétablir la paix et le commerce, il faut y pourvoir soi-même. Chacun +s'effraye et craint un mouvement de la populace. Mais c'était tout le +contraire; près des forgerons vinrent se ranger les orfèvres, les gros +de la ville, les <em>mangeurs de foie</em><a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>; ils avaient imaginé de faire +commencer par les pauvres une réaction aristocratique. Les tisserands +mêmes, fort divisés, mais qui après tout mouraient de faim depuis que +la laine anglaise ne leur venait plus, finirent par se mettre du côté +de la paix à tout prix.</p> <p>Un honorable bourgeois fut fait capitaine, et ce qui flatta fort la -ville, c'est qu'avec l'autorisation du comte, il exerça une sorte de +ville, c'est qu'avec l'autorisation du comte, il exerça une sorte de dictature dans la Flandre, menant les milices vers Bruges, et lui -signifiant qu'elle eût à se soumettre à l'arbitrage du comte, à -reconnaître l'indépendance de l'Écluse et du Franc. Bruges indignée, -par représailles, envoya des émissaires à Courtrai et autres villes -dépendantes de Gand, pour <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> les engager à s'en affranchir. Le -capitaine de Gand fit décapiter ces émissaires; il défendit qu'on -portât des vivres à Bruges, et donna ordre que partout où les Brugeois -paraîtraient, on sonnât contre eux la cloche d'alarme. Il fallut bien -que Bruges cédât, qu'elle reconnût le Franc pour quatrième membre de +signifiant qu'elle eût à se soumettre à l'arbitrage du comte, à +reconnaître l'indépendance de l'Écluse et du Franc. Bruges indignée, +par représailles, envoya des émissaires à Courtrai et autres villes +dépendantes de Gand, pour <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> les engager à s'en affranchir. Le +capitaine de Gand fit décapiter ces émissaires; il défendit qu'on +portât des vivres à Bruges, et donna ordre que partout où les Brugeois +paraîtraient, on sonnât contre eux la cloche d'alarme. Il fallut bien +que Bruges cédât, qu'elle reconnût le Franc pour quatrième membre de Flandre.</p> -<p>C'était un beau succès pour le comte d'avoir brisé l'ancienne trinité +<p>C'était un beau succès pour le comte d'avoir brisé l'ancienne trinité communale, un plus grand d'avoir fait cela par les mains de Gand, -d'avoir créé contre elle une éternelle haine, de l'avoir isolée pour -toujours. Gand restait plus faible en réalité, par suite de cette -triste victoire, plus faible et plus orgueilleuse, persuadée qu'elle -était que le comte n'eût jamais pacifié la Flandre sans elle. La -bannière souveraine de Flandre était-elle désormais celle de Gand ou -celle du comte? cela devait tôt ou tard se régler par une bataille.</p> - -<p>Quoi qu'aient pu dire les chroniqueurs gagés de la maison de Bourgogne -contre les Gantais, cette population ne paraît pas avoir été indigne -du grand rôle qu'elle joua. Ces gens de métier, fort renfermés, +d'avoir créé contre elle une éternelle haine, de l'avoir isolée pour +toujours. Gand restait plus faible en réalité, par suite de cette +triste victoire, plus faible et plus orgueilleuse, persuadée qu'elle +était que le comte n'eût jamais pacifié la Flandre sans elle. La +bannière souveraine de Flandre était-elle désormais celle de Gand ou +celle du comte? cela devait tôt ou tard se régler par une bataille.</p> + +<p>Quoi qu'aient pu dire les chroniqueurs gagés de la maison de Bourgogne +contre les Gantais, cette population ne paraît pas avoir été indigne +du grand rôle qu'elle joua. Ces gens de métier, fort renfermés, connaissant peu le monde (en comparaison des marchands de Bruges), de -plus, préoccupés des petits gains et des petites dévotions qui ne -peuvent étendre l'esprit<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>, n'en montrèrent pas moins souvent un -véritable instinct <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> politique, toujours du courage, assez -d'esprit de suite, parfois de la modération. Gand, après tout, est le -cœur, l'énergie des Flandres, comme leur grand centre pour les +plus, préoccupés des petits gains et des petites dévotions qui ne +peuvent étendre l'esprit<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>, n'en montrèrent pas moins souvent un +véritable instinct <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> politique, toujours du courage, assez +d'esprit de suite, parfois de la modération. Gand, après tout, est le +cœur, l'énergie des Flandres, comme leur grand centre pour les eaux, pour les populations. Ce n'est pas sans raison que tant de -rivières y viennent déposer vingt-six villes en une cité et se marier +rivières y viennent déposer vingt-six villes en une cité et se marier ensemble au <em>pont du Jugement</em>.</p> -<p>Le jugement suprême de la Flandre orientale résidait en effet dans -l'échevinage de Gand. Les villes voisines, qui elles-mêmes étaient des -capitales, des tribunaux supérieurs (la seule Alost pour cent -soixante-dix cantons, deux principautés, une foule de baronnies<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>), -étaient obligées d'y <em>ressortir</em>. Courtrai et Oudenarde, si grandes et +<p>Le jugement suprême de la Flandre orientale résidait en effet dans +l'échevinage de Gand. Les villes voisines, qui elles-mêmes étaient des +capitales, des tribunaux supérieurs (la seule Alost pour cent +soixante-dix cantons, deux principautés, une foule de baronnies<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>), +étaient obligées d'y <em>ressortir</em>. Courtrai et Oudenarde, si grandes et si fortes, Alost et Dendermonde<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>, fiefs d'Empire, libres alleux ou -<em>fiefs du soleil</em><a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>, n'en étaient pas moins forcées d'aller -défendre leurs appels à Gand, de répondre à la <em>loi</em> de Gand, de -reconnaître en elle un juge, et ce juge n'était que trop souvent, -comme dit la vieille formule allemande, un <em>lion courroucé</em><a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.</p> +<em>fiefs du soleil</em><a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>, n'en étaient pas moins forcées d'aller +défendre leurs appels à Gand, de répondre à la <em>loi</em> de Gand, de +reconnaître en elle un juge, et ce juge n'était que trop souvent, +comme dit la vieille formule allemande, un <em>lion courroucé</em><a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.</p> -<p>Chose bizarre, et qui ne s'explique que par l'extrême attachement des +<p>Chose bizarre, et qui ne s'explique que par l'extrême attachement des Flamands aux traditions de familles et de communes, ces grandes -villes d'industrie, loin <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> d'avoir la mobilité que nous voyons -dans les nôtres, se faisaient une religion de rester fidèles à +villes d'industrie, loin <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> d'avoir la mobilité que nous voyons +dans les nôtres, se faisaient une religion de rester fidèles à l'esprit du droit germanique, si peu en rapport avec leur existence industrielle et mercantile. Il ne s'agit donc pas ici, comme on -pourrait croire, d'une querelle spéciale entre le comte et une ville; +pourrait croire, d'une querelle spéciale entre le comte et une ville; c'est la grande et profonde lutte de deux droits et de deux esprits.</p> -<p>Les hommes de basse Allemagne, comme d'Allemagne en général, n'avaient +<p>Les hommes de basse Allemagne, comme d'Allemagne en général, n'avaient jamais eu beaucoup d'estime pour nous autres Welches, pour le droit -scribe, paperassier, chicaneur, défiant, du Midi. Le leur était, à les -entendre, un droit simple et libre, fondé sur la bonne foi, sur la -ferme croyance à la véracité de l'homme. En Flandre, les grandes -assemblées judiciaires s'appelaient <em>vérités, franches et pacifiques -vérités</em><a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>, parce que les hommes libres y siégeaient pour +scribe, paperassier, chicaneur, défiant, du Midi. Le leur était, à les +entendre, un droit simple et libre, fondé sur la bonne foi, sur la +ferme croyance à la véracité de l'homme. En Flandre, les grandes +assemblées judiciaires s'appelaient <em>vérités, franches et pacifiques +vérités</em><a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>, parce que les hommes libres y siégeaient pour chercher<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a> le vrai en commun. Chacun disait, ou devait dire le -vrai, même contre soi. Le défendeur pouvait se justifier par sa propre +vrai, même contre soi. Le défendeur pouvait se justifier par sa propre affirmation, jurer son innocence, puis tourner le dos et aller son -chemin. Tel était l'idéal de ce droit<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>, sinon la pratique.</p> +chemin. Tel était l'idéal de ce droit<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>, sinon la pratique.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Le peuple ne pouvant rester toujours assemblé, les jugements +<p><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Le peuple ne pouvant rester toujours assemblé, les jugements se faisaient par quelques-uns du peuple que l'on appelait la <em>loi</em>. La -<em>loi</em> se réunissait, prononçait, exécutait par son <em>vorst</em> ou -président, qui tenait l'épée de justice. <em>Vorst</em> est en Flandre le -propre nom du comte<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. Il ne devait présider qu'en personne; s'il -commettait un lieutenant, ce lieutenant était réputé la propre -personne du comte, de même que la <em>loi</em>, si peu nombreuse qu'elle fût, -était comme le peuple entier. Aussi, il n'y avait point d'appel<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>; -les jugements étaient exécutés immédiatement<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>. À qui eût-on -appelé? au comte, au peuple? Mais tous deux avaient été présents. Le -peuple même avait jugé, il était infaillible; la voix du peuple est, +<em>loi</em> se réunissait, prononçait, exécutait par son <em>vorst</em> ou +président, qui tenait l'épée de justice. <em>Vorst</em> est en Flandre le +propre nom du comte<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. Il ne devait présider qu'en personne; s'il +commettait un lieutenant, ce lieutenant était réputé la propre +personne du comte, de même que la <em>loi</em>, si peu nombreuse qu'elle fût, +était comme le peuple entier. Aussi, il n'y avait point d'appel<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>; +les jugements étaient exécutés immédiatement<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>. À qui eût-on +appelé? au comte, au peuple? Mais tous deux avaient été présents. Le +peuple même avait jugé, il était infaillible; la voix du peuple est, comme on sait, celle de Dieu.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Le comte et ses légistes bourguignons et francs-comtois ne -voulaient rien comprendre à ce droit primitif. Comme il nommait les -magistrats, choisissait la <em>loi</em>, il croyait la créer. Ce mot la -<em>loi</em>, employé par les Flamands pour désigner simplement les hommes +<p><span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Le comte et ses légistes bourguignons et francs-comtois ne +voulaient rien comprendre à ce droit primitif. Comme il nommait les +magistrats, choisissait la <em>loi</em>, il croyait la créer. Ce mot la +<em>loi</em>, employé par les Flamands pour désigner simplement les hommes qui doivent attester et appliquer la coutume, le comte le prenait volontiers au sens romain, qui place la loi, le droit, dans le -souverain, dans les magistrats, ses délégués. Les deux principes -étaient contraires. Les formes ne l'étaient pas moins. Les procédures -des Flamands étaient simples, peu coûteuses, orales le plus souvent; -en cela elles convenaient fort à des travailleurs qui sentaient le -prix du temps. De plus, contrairement aux procédures écrites, si -sèches et pourtant si verbeuses, surtout prosaïques, ces vieilles -formes allemandes s'exprimaient en poétiques symboles, en petits -drames juridiques où les parties, les témoins, les juges même +souverain, dans les magistrats, ses délégués. Les deux principes +étaient contraires. Les formes ne l'étaient pas moins. Les procédures +des Flamands étaient simples, peu coûteuses, orales le plus souvent; +en cela elles convenaient fort à des travailleurs qui sentaient le +prix du temps. De plus, contrairement aux procédures écrites, si +sèches et pourtant si verbeuses, surtout prosaïques, ces vieilles +formes allemandes s'exprimaient en poétiques symboles, en petits +drames juridiques où les parties, les témoins, les juges même devenaient acteurs.</p> -<p>Il y avait des symboles généraux et communs, employés presque partout, -comme la paille rompue dans les contrats<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>, la glèbe de témoignage -déposée à l'église, <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> l'épée de justice, la cloche, ce grand +<p>Il y avait des symboles généraux et communs, employés presque partout, +comme la paille rompue dans les contrats<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>, la glèbe de témoignage +déposée à l'église, <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> l'épée de justice, la cloche, ce grand symbole communal auquel vibraient tous les cœurs. De plus, chaque -localité avait quelques signes spéciaux, quelque curieuse comédie -juridique, par exemple, à Liége, l'anneau de la porte rouge<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>, le +localité avait quelques signes spéciaux, quelque curieuse comédie +juridique, par exemple, à Liége, l'anneau de la porte rouge<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>, le chat d'Ypres, etc.<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>. Celui qui regarde ces vieux usages flamands -du haut de la sagesse moderne n'y verra sans doute qu'un jeu déplacé -dans les choses sérieuses, les amusements juridiques d'un peuple -artiste, des tableaux en action, souvent burlesques, les Téniers du +du haut de la sagesse moderne n'y verra sans doute qu'un jeu déplacé +dans les choses sérieuses, les amusements juridiques d'un peuple +artiste, des tableaux en action, souvent burlesques, les Téniers du droit... D'autres, avec plus de raison, y sentiront la religion du -passé, la protestation fidèle de l'esprit local... Ces signes, ces -symboles, c'était pour eux la liberté, sensible et tangible; ils la -serraient d'autant plus qu'elle allait leur échapper: Ah! Freedom is a +passé, la protestation fidèle de l'esprit local... Ces signes, ces +symboles, c'était pour eux la liberté, sensible et tangible; ils la +serraient d'autant plus qu'elle allait leur échapper: Ah! Freedom is a noble thing<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>!...</p> -<p>Des villages aux villes, des villes à la grande cité, <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> de -celle-ci au comte, du comte au roi, à tous les degrés, le droit -d'appel était contesté; à tous, il était odieux, parce qu'en éloignant -les jugements du tribunal local, il les éloignait aussi de plus en -plus des usances du pays, des vieilles et chères superstitions -juridiques. Plus le droit montait, plus il prenait un caractère -abstrait, général, prosaïque, antisymbolique; caractère plus +<p>Des villages aux villes, des villes à la grande cité, <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> de +celle-ci au comte, du comte au roi, à tous les degrés, le droit +d'appel était contesté; à tous, il était odieux, parce qu'en éloignant +les jugements du tribunal local, il les éloignait aussi de plus en +plus des usances du pays, des vieilles et chères superstitions +juridiques. Plus le droit montait, plus il prenait un caractère +abstrait, général, prosaïque, antisymbolique; caractère plus rationnel, quelquefois moins raisonnable, parce que les tribunaux -supérieurs daignaient rarement s'informer des circonstances locales, +supérieurs daignaient rarement s'informer des circonstances locales, qui, dans ce pays, plus que partout ailleurs, peuvent expliquer les faits et les placer dans leur vrai jour.</p> -<p>La guerre de juridiction avait commencé au moment où finissait la -guerre des armées, le conflit après le combat (1385). Philippe le -Hardi ayant vu, par son inutile victoire de Roosebeke, qu'il était -plus aisé de battre la Flandre que de la soumettre, lui jura ses +<p>La guerre de juridiction avait commencé au moment où finissait la +guerre des armées, le conflit après le combat (1385). Philippe le +Hardi ayant vu, par son inutile victoire de Roosebeke, qu'il était +plus aisé de battre la Flandre que de la soumettre, lui jura ses franchises et se mit en mesure de les violer tout doucement. Il fonda -chez lui, du côté français, à Lille, un modeste tribunal<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>, une -toute petite chambre, deux conseillers de justice, deux maîtres des -comptes pour faire rentrer les recettes arriérées (les menues sommes +chez lui, du côté français, à Lille, un modeste tribunal<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>, une +toute petite chambre, deux conseillers de justice, deux maîtres des +comptes pour faire rentrer les recettes arriérées (les menues sommes seulement), pour informer au besoin contre les officiers du comte, -pour protéger contre les gens de guerre et les nobles, «les églises, -les veuves, les pauvres laboureurs et autres personnages misérables;» -enfin, pour «composer aussy les délicts <em>dont la vérité ne polra -clairement estre enfonchié</em>.» Du reste, nul appareil, peu de formes, +pour protéger contre les gens de guerre et les nobles, «les églises, +les veuves, les pauvres laboureurs et autres personnages misérables;» +enfin, pour «composer aussy les délicts <em>dont la vérité ne polra +clairement estre enfonchié</em>.» Du reste, nul appareil, peu de formes, point de procureur.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Il se trouva peu à peu que la petite chambre attirait tout, -que toute affaire se trouvait être de celles <em>dont la vérité ne -pouvait être clairement enfoncée</em>. Mais les Flamands ne se laissaient -pas faire; au lieu de débattre leurs droits contre ce tribunal -français<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, ils aimaient mieux embarrasser le duc, alors tuteur du -roi de France, en se faisant plus Français que lui et en disant qu'ils +<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Il se trouva peu à peu que la petite chambre attirait tout, +que toute affaire se trouvait être de celles <em>dont la vérité ne +pouvait être clairement enfoncée</em>. Mais les Flamands ne se laissaient +pas faire; au lieu de débattre leurs droits contre ce tribunal +français<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, ils aimaient mieux embarrasser le duc, alors tuteur du +roi de France, en se faisant plus Français que lui et en disant qu'ils ressortissaient directement au Parlement de Paris.</p> -<p>Au fond, ils ne voulaient dépendre ni de la France, ni de l'Empire. -L'un et l'autre, à peu près dissous au temps de Charles VI, n'étaient -guère en état de réclamer leur suzeraineté. Les embarras continuels de +<p>Au fond, ils ne voulaient dépendre ni de la France, ni de l'Empire. +L'un et l'autre, à peu près dissous au temps de Charles VI, n'étaient +guère en état de réclamer leur suzeraineté. Les embarras continuels de Jean sans Peur et de Philippe le Bon les firent longtemps serviteurs -plutôt que maîtres des Flamands. Le premier pourtant, au moment où il -crut avoir tué Liége aussi bien que le duc d'Orléans, en ce moment +plutôt que maîtres des Flamands. Le premier pourtant, au moment où il +crut avoir tué Liége aussi bien que le duc d'Orléans, en ce moment terrible de violence et d'audace, il osa aussi mettre la main sur les -libertés flamandes. Il établit sa justice à Gand, un conseil suprême -de justice<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>, où l'on porterait les appels, qui jugerait les -Flamands en flamand, mais <em>parlerait français à huis clos</em>.</p> +libertés flamandes. Il établit sa justice à Gand, un conseil suprême +de justice<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>, où l'on porterait les appels, qui jugerait les +Flamands en flamand, mais <em>parlerait français à huis clos</em>.</p> -<p>Ce conseil, placé à Gand, au milieu même du peuple contre la -juridiction duquel on l'établissait, ne put faire grand'chose, et -finit de lui-même à la mort de Jean. Mais dès que Philippe le Bon eut +<p>Ce conseil, placé à Gand, au milieu même du peuple contre la +juridiction duquel on l'établissait, ne put faire grand'chose, et +finit de lui-même à la mort de Jean. Mais dès que Philippe le Bon eut acquis le Hainaut et la Hollande, et qu'il tint ainsi la Flandre -serrée de droite et de gauche, il ne craignit point de <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> -rétablir le conseil. Peu de gens osèrent s'y adresser; Ypres, toute -déchue qu'elle était, punit une petite ville d'y avoir porté un appel.</p> - -<p>Seigneur pour seigneur, les Flamands préféraient quelquefois le plus -éloigné, le roi. Les villages en querelle avec Ypres la citèrent -devant les gens du roi qui se trouvaient à Lille. Ypres et Cassel, -dans une autre occasion, s'adressèrent tout droit à Paris<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>. Le duc -de Bourgogne se trouva de plus en plus engagé dans un double procès -avec ses deux suzerains, la France et l'Empire, procès complexe, à -titre différent. L'Empire réclamait <em>hommage</em>, non <em>jurisdiction</em>. La -France réclamait <em>jurisdiction</em>, mais non <em>hommage</em> (le traité de 1435 +serrée de droite et de gauche, il ne craignit point de <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> +rétablir le conseil. Peu de gens osèrent s'y adresser; Ypres, toute +déchue qu'elle était, punit une petite ville d'y avoir porté un appel.</p> + +<p>Seigneur pour seigneur, les Flamands préféraient quelquefois le plus +éloigné, le roi. Les villages en querelle avec Ypres la citèrent +devant les gens du roi qui se trouvaient à Lille. Ypres et Cassel, +dans une autre occasion, s'adressèrent tout droit à Paris<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>. Le duc +de Bourgogne se trouva de plus en plus engagé dans un double procès +avec ses deux suzerains, la France et l'Empire, procès complexe, à +titre différent. L'Empire réclamait <em>hommage</em>, non <em>jurisdiction</em>. La +France réclamait <em>jurisdiction</em>, mais non <em>hommage</em> (le traité de 1435 en dispensait)<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>. Le Parlement de Paris devait, selon lui, recevoir -les appels de Flandre; Lyon avait reçu jadis ceux de Mâcon, Sens ceux -d'Auxerre. Ces prétentions juridiques étaient d'autant plus difficiles -à admettre que derrière venaient les réclamations fiscales. Le roi -soutenait qu'il n'avait point abandonné sur les provinces françaises -du duc les droits inaliénables de la couronne; monnaie, taille, -collation et régale, ici la gabelle, là certains droits sur les vins. -La Bourgogne<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a> était si peu disposée à reconnaître ces <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> -droits, qu'elle tenait, dit-on, des hommes déguisés en marchands pour -tuer les sergents royaux qui s'aventuraient à franchir la limite. +les appels de Flandre; Lyon avait reçu jadis ceux de Mâcon, Sens ceux +d'Auxerre. Ces prétentions juridiques étaient d'autant plus difficiles +à admettre que derrière venaient les réclamations fiscales. Le roi +soutenait qu'il n'avait point abandonné sur les provinces françaises +du duc les droits inaliénables de la couronne; monnaie, taille, +collation et régale, ici la gabelle, là certains droits sur les vins. +La Bourgogne<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a> était si peu disposée à reconnaître ces <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> +droits, qu'elle tenait, dit-on, des hommes déguisés en marchands pour +tuer les sergents royaux qui s'aventuraient à franchir la limite. D'autre part, les gens du roi ne permettaient plus aux Francs-Comtois -de venir faucher sur les terres qu'ils avaient de ce côté-ci; ils leur -faisaient payer un droit de passage. De là, des plaintes, des -violences, une querelle infinie, interminable, sur toute la frontière.</p> - -<p>J'ai dit comment, après le mauvais succès de la Praguerie, Philippe le -Bon avait cru embarrasser le roi en rachetant le duc d'Orléans, en lui -faisant tenir l'assemblée des grands à Nevers, laquelle, faute -d'audace ou de force, ne réussit qu'à présenter des doléances. À cette +de venir faucher sur les terres qu'ils avaient de ce côté-ci; ils leur +faisaient payer un droit de passage. De là , des plaintes, des +violences, une querelle infinie, interminable, sur toute la frontière.</p> + +<p>J'ai dit comment, après le mauvais succès de la Praguerie, Philippe le +Bon avait cru embarrasser le roi en rachetant le duc d'Orléans, en lui +faisant tenir l'assemblée des grands à Nevers, laquelle, faute +d'audace ou de force, ne réussit qu'à présenter des doléances. À cette guerre d'intrigues contre la France, ajoutez celle des armes que le -duc faisait à l'Allemagne, en se saisissant du Luxembourg<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>. Ces -embarras se compliquèrent et d'une manière alarmante, en 1444, lorsque -d'une part la guerre civile éclata en Hollande<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>, et que de l'autre -les bandes françaises et anglaises, sous la bannière du dauphin, -traversèrent les Bourgognes pour aller en Suisse.</p> +duc faisait à l'Allemagne, en se saisissant du Luxembourg<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>. Ces +embarras se compliquèrent et d'une manière alarmante, en 1444, lorsque +d'une part la guerre civile éclata en Hollande<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>, et que de l'autre +les bandes françaises et anglaises, sous la bannière du dauphin, +traversèrent les Bourgognes pour aller en Suisse.</p> <p>Elles auraient bien pu ne pas aller jusqu'en Suisse, la maison d'Anjou -poussait le roi à la guerre. Mais la commencer contre la Bourgogne, -lorsqu'on n'était encore sûr de rien du côté de l'Angleterre, c'eût -été <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> folie. La maison d'Anjou ne pouvant agir contre son -ennemi, s'arrangea avec lui comme avaient fait les ducs d'Orléans, de +poussait le roi à la guerre. Mais la commencer contre la Bourgogne, +lorsqu'on n'était encore sûr de rien du côté de l'Angleterre, c'eût +été <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> folie. La maison d'Anjou ne pouvant agir contre son +ennemi, s'arrangea avec lui comme avaient fait les ducs d'Orléans, de Bourbon et tant d'autres, comme allait faire le duc de Bretagne. La -duchesse de Bourgogne eut en grande partie le mérite de ces -négociations<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.</p> - -<p>Elle obtint du roi que les appels de Flandre seraient ajournés pour -neuf ans<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. Mais les Flamands ne pouvaient lui en savoir gré, cet -ajournement devant profiter au conseil du comte, à ce tribunal qui -siégeait contre eux, chez eux, et duquel ils se défendaient bien plus -difficilement que des empiétements lointains du Parlement de Paris. -L'indépendance que le comte se faisait ainsi contre la France et +duchesse de Bourgogne eut en grande partie le mérite de ces +négociations<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.</p> + +<p>Elle obtint du roi que les appels de Flandre seraient ajournés pour +neuf ans<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. Mais les Flamands ne pouvaient lui en savoir gré, cet +ajournement devant profiter au conseil du comte, à ce tribunal qui +siégeait contre eux, chez eux, et duquel ils se défendaient bien plus +difficilement que des empiétements lointains du Parlement de Paris. +L'indépendance que le comte se faisait ainsi contre la France et l'Empire, il ne l'obtenait que par des armements, des intrigues -coûteuses, par des dépenses qui retombaient principalement sur la +coûteuses, par des dépenses qui retombaient principalement sur la Flandre. La question de juridiction et tous les embarras qu'elle -entraînait rendaient de plus en plus grave la question des subsides; -tandis que la cité souffrait chaque jour dans son indépendance et son -orgueil, l'individu souffrait dans ses intérêts, dans son argent, -c'est-à-dire dans son travail, car les guerres, les fêtes, les -magnificences, devaient ajouter des heures à la journée de l'ouvrier.</p> - -<p>L'impôt était non-seulement lourd, mais singulièrement variable<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>; -de plus, réparti entre les provinces <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> avec une odieuse -inégalité<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. La Bourgogne et le Hainaut payaient peu d'argent; il +entraînait rendaient de plus en plus grave la question des subsides; +tandis que la cité souffrait chaque jour dans son indépendance et son +orgueil, l'individu souffrait dans ses intérêts, dans son argent, +c'est-à -dire dans son travail, car les guerres, les fêtes, les +magnificences, devaient ajouter des heures à la journée de l'ouvrier.</p> + +<p>L'impôt était non-seulement lourd, mais singulièrement variable<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>; +de plus, réparti entre les provinces <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> avec une odieuse +inégalité<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. La Bourgogne et le Hainaut payaient peu d'argent; il est vrai qu'ils payaient en hommes, qu'ils fournissaient une superbe -gendarmerie. Mais c'était encore là ce qui blessait les Flamands; +gendarmerie. Mais c'était encore là ce qui blessait les Flamands; tandis que les Wallons s'acquittaient ainsi en <em>aides nobles</em>, avec des hommes et du sang, on traitait les Flamands en manouvriers, on ne leur demandait que de l'argent, <em>aide servile</em>, qu'on tournait au besoin contre eux.</p> -<p>En 1439, en pleine paix, l'impôt fut énorme. C'était, disait-on, pour -racheter le duc d'Orléans. La rançon du seigneur était bien un cas -d'aide féodale, mais non, à coup sûr, la rançon du cousin du seigneur. -Une bonne partie de l'argent se mangea dans une fête, et la fête fut -pour Bruges<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, pour les marchands et les étrangers.</p> +<p>En 1439, en pleine paix, l'impôt fut énorme. C'était, disait-on, pour +racheter le duc d'Orléans. La rançon du seigneur était bien un cas +d'aide féodale, mais non, à coup sûr, la rançon du cousin du seigneur. +Une bonne partie de l'argent se mangea dans une fête, et la fête fut +pour Bruges<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, pour les marchands et les étrangers.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> De là, le duc alla passer près de deux ans dans les fêtes et +<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> De là , le duc alla passer près de deux ans dans les fêtes et les tournois de Bourgogne, dans la guerre de Luxembourg. La Flandre -paya pour cette guerre; elle paya pour les armements qui protégèrent -la Bourgogne au passage des Armagnacs. Enfin, le duc vint à Gand, au -foyer du mécontentement, tenir une solennelle assemblée de la Toison +paya pour cette guerre; elle paya pour les armements qui protégèrent +la Bourgogne au passage des Armagnacs. Enfin, le duc vint à Gand, au +foyer du mécontentement, tenir une solennelle assemblée de la Toison d'or, faire en quelque sorte par devant les Flamands une revue des princes et seigneurs qui le soutenaient, leur montrer quel redoutable -souverain était leur comte de Flandre. Une cérémonie coûteuse étalée -devant ce peuple économe, un tournoi magnifique au Marché des vieux -habits, la Toison d'or donnée à un de ces Zélandais qui avaient fait -manquer le siége de Calais, qui aidèrent à la chute de Bruges, et -bientôt à celle de Gand, rien de tout cela, sans doute, ne pouvait -calmer les esprits. Il y avait à parier qu'à la première vexation +souverain était leur comte de Flandre. Une cérémonie coûteuse étalée +devant ce peuple économe, un tournoi magnifique au Marché des vieux +habits, la Toison d'or donnée à un de ces Zélandais qui avaient fait +manquer le siége de Calais, qui aidèrent à la chute de Bruges, et +bientôt à celle de Gand, rien de tout cela, sans doute, ne pouvait +calmer les esprits. Il y avait à parier qu'à la première vexation fiscale, il y aurait explosion.</p> -<p>Cette année même, 1448<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>, le duc se crut assez fort pour risquer la +<p>Cette année même, 1448<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>, le duc se crut assez fort pour risquer la chose. Il essaya d'un droit sur le sel, droit odieux pour bien des -causes, mais spécialement en ceci, qu'il portait sur tous, annulait -tout privilége; pour les privilégiés, nobles et bourgeois, payer un -tel impôt, c'était déroger.</p> +causes, mais spécialement en ceci, qu'il portait sur tous, annulait +tout privilége; pour les privilégiés, nobles et bourgeois, payer un +tel impôt, c'était déroger.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Il faut savoir pourquoi le duc se croyait assez tranquille du -côté du roi pour faire en Flandre ces tentatives hardies. C'est qu'il -avait un bon ami en France pour troubler le pays, un roi en espérance, -contre le roi régnant. Le dauphin, nous l'avons dit, n'avait eu ni -jeunesse ni enfance; il était né Louis XI, c'est-à-dire singulièrement -inquiet, spirituel et malfaisant. Dès quatorze ans, il faisait ce -qu'il fit pendant son règne, la chasse aux grands, aux Retz, aux -Armagnacs. À seize ans, il voulait détrôner son père, qui le désarma -et lui donna le Dauphiné. Nous l'avons vu ensuite à Dieppe, en +côté du roi pour faire en Flandre ces tentatives hardies. C'est qu'il +avait un bon ami en France pour troubler le pays, un roi en espérance, +contre le roi régnant. Le dauphin, nous l'avons dit, n'avait eu ni +jeunesse ni enfance; il était né Louis XI, c'est-à -dire singulièrement +inquiet, spirituel et malfaisant. Dès quatorze ans, il faisait ce +qu'il fit pendant son règne, la chasse aux grands, aux Retz, aux +Armagnacs. À seize ans, il voulait détrôner son père, qui le désarma +et lui donna le Dauphiné. Nous l'avons vu ensuite à Dieppe, en Guienne, en Suisse, se faisant donner le Comminges, partie du -Rouergue, Château-Thierry. Cet établissement considérable, mais -faible, en ce qu'il était dispersé, ne lui faisait que désirer +Rouergue, Château-Thierry. Cet établissement considérable, mais +faible, en ce qu'il était dispersé, ne lui faisait que désirer davantage la possession d'une grande province, Normandie, Guienne ou -Languedoc, avec quoi il eût pris le reste.</p> +Languedoc, avec quoi il eût pris le reste.</p> -<p>Il y aurait réussi peut-être, si Charles VII n'eût eu près de lui le -sage, ferme et courageux Brézé<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>, qui, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> reprenant la -politique de la vieille Yolande d'Anjou, le gouvernait par Agnès Sorel -et lui faisait vouloir le bien du royaume. Le dauphin, désespérant de +<p>Il y aurait réussi peut-être, si Charles VII n'eût eu près de lui le +sage, ferme et courageux Brézé<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>, qui, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> reprenant la +politique de la vieille Yolande d'Anjou, le gouvernait par Agnès Sorel +et lui faisait vouloir le bien du royaume. Le dauphin, désespérant de se faire un instrument d'un tel homme, essaya en 1446 de le faire -tuer<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>. Découvert, mais non convaincu, il se fortifie dans son -Dauphiné, se fait protecteur du comtat et gonfalonier de l'Église, ami -des Suisses, de la Savoie, de Gênes, qui le demande au roi pour +tuer<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>. Découvert, mais non convaincu, il se fortifie dans son +Dauphiné, se fait protecteur du comtat et gonfalonier de l'Église, ami +des Suisses, de la Savoie, de Gênes, qui le demande au roi pour gouverneur<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>; il se lie surtout avec le duc de Bourgogne. En 1448, il semble avoir eu le projet de venir en force avec les Bourguignons, -pour s'emparer du roi et du royaume<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. Lorsque Agnès mourut, en -1450, tout le monde crut que le dauphin l'avait empoisonnée. Dans -cette même année, où la Normandie venait d'être reconquise, il osa la -demander, non au roi, mais à elle-même, aux prélats et seigneurs +pour s'emparer du roi et du royaume<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. Lorsque Agnès mourut, en +1450, tout le monde crut que le dauphin l'avait empoisonnée. Dans +cette même année, où la Normandie venait d'être reconquise, il osa la +demander, non au roi, mais à elle-même, aux prélats et seigneurs normands<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>. Visiblement, il se sentait soutenu. On le vit mieux -encore l'année suivante, lorsque, malgré les défenses expresses de -son père, il épousa la fille du duc de <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Savoie<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>. Ni ce -petit prince, ni le dauphin, ne s'y seraient hasardés, s'ils n'avaient +encore l'année suivante, lorsque, malgré les défenses expresses de +son père, il épousa la fille du duc de <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Savoie<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>. Ni ce +petit prince, ni le dauphin, ne s'y seraient hasardés, s'ils n'avaient cru avoir l'appui du duc de Bourgogne.</p> <p>Justement cet appui manqua. Loin de pouvoir faire la guerre au roi, -Philippe le Bon lui adressait supplique pour qu'il n'évoquât point +Philippe le Bon lui adressait supplique pour qu'il n'évoquât point l'affaire de Gand (29 juillet 1451)<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>. Cette affaire devenait une -guerre et une guerre générale de Flandre. Sans renoncer à la +guerre et une guerre générale de Flandre. Sans renoncer à la gabelle<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>, il voulait frapper d'autres droits plus vexatoires -encore: droit sur la laine, c'est-à-dire sur le travail; droit sur les -consommations les plus populaires, le pain, le hareng; des péages sur +encore: droit sur la laine, c'est-à -dire sur le travail; droit sur les +consommations les plus populaires, le pain, le hareng; des péages sur les canaux entravaient les communications et mettaient tout le pays -comme en état de siége. Le droit de mouture, qui indirectement +comme en état de siége. Le droit de mouture, qui indirectement atteignait tout le monde, directement le paysan, eut cet effet, -nouveau en Flandre, de mettre les campagnes du même parti que les +nouveau en Flandre, de mettre les campagnes du même parti que les villes.</p> -<p>Le duc s'aperçut alors de sa folie, il retira sa gabelle, il donna de -bonnes paroles, caressa Bruges et l'apaisa. Les marchands, comme à -l'ordinaire, aidèrent <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> à calmer le peuple. Gand resta seule, -et le duc crut ne venir jamais à bout de cette éternelle résistance, -s'il ne changeait la ville même en ce qu'elle avait de plus vital, -s'il n'y détruisait la prépondérance qu'y avaient prise les -métiers<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>, s'il ne la ramenait à la constitution qu'elle avait -subie pendant l'invasion de Philippe le Bel; la commune ainsi brisée, -il eût brisé les confréries, y introduisant peu à peu des faux-frères, +<p>Le duc s'aperçut alors de sa folie, il retira sa gabelle, il donna de +bonnes paroles, caressa Bruges et l'apaisa. Les marchands, comme à +l'ordinaire, aidèrent <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> à calmer le peuple. Gand resta seule, +et le duc crut ne venir jamais à bout de cette éternelle résistance, +s'il ne changeait la ville même en ce qu'elle avait de plus vital, +s'il n'y détruisait la prépondérance qu'y avaient prise les +métiers<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>, s'il ne la ramenait à la constitution qu'elle avait +subie pendant l'invasion de Philippe le Bel; la commune ainsi brisée, +il eût brisé les confréries, y introduisant peu à peu des faux-frères, des artisans des campagnes, en sorte que, non-seulement l'esprit de la -cité, mais la population même changeât à la longue.</p> - -<p>En 1449, tout cela semblait possible, parce que la guerre recommençant -entre la France et l'Angleterre, le duc croyait n'avoir rien à -craindre du côté du roi. Il barra les canaux, mit des garnisons autour -de Gand, cassa la <em>loi</em>. La ville déclara hardiment que la <em>loi</em> -serait maintenue. Le duc suivit la politique qui lui avait réussi en -1436, lorsqu'il s'était servi de Gand contre Bruges; il recourut cette -fois à l'intervention des Brugeois et autres Flamands contre les -Gantais. Les états de Flandre se chargèrent de <em>lire</em> les priviléges -de Gand; ils y lurent que la <em>loi</em> était <em>nommée</em> par le comte; s'en -tenant ainsi à la lettre morte, ils firent semblant de croire que -<em>nommée</em> voulait dire <em>créée</em>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Cette décision ne décidait rien. Les nouveaux doyens des -métiers trouvèrent par enquête qu'on avait furtivement enregistré des -<em>buissonniers</em> dans le métier des tisserands<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>; ils prononcèrent le -bannissement des officiers qui, en introduisant ainsi des étrangers -parmi les bourgeois, avaient violé le droit de cité. Le duc, par -représailles, voulut bannir ceux qui avaient prononcé ce bannissement; -il les cita à comparaître à Termonde.</p> - -<p>Si les magistrats de Gand pouvaient ainsi être attirés hors de la -ville, jugés pour leurs jugements, il n'y avait plus ni commune, ni -magistrats. Ceux-ci néanmoins, sur la promesse que le duc se -contenterait de leur comparution et leur ferait grâce, vinrent se -présenter humblement à lui. Et il n'y eut point de grâce; il bannit -l'un à <em>vingt lieues</em> pour <em>vingt années</em>, l'autre à <em>dix lieues</em> pour -<em>dix années</em>, etc.<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a></p> +cité, mais la population même changeât à la longue.</p> + +<p>En 1449, tout cela semblait possible, parce que la guerre recommençant +entre la France et l'Angleterre, le duc croyait n'avoir rien à +craindre du côté du roi. Il barra les canaux, mit des garnisons autour +de Gand, cassa la <em>loi</em>. La ville déclara hardiment que la <em>loi</em> +serait maintenue. Le duc suivit la politique qui lui avait réussi en +1436, lorsqu'il s'était servi de Gand contre Bruges; il recourut cette +fois à l'intervention des Brugeois et autres Flamands contre les +Gantais. Les états de Flandre se chargèrent de <em>lire</em> les priviléges +de Gand; ils y lurent que la <em>loi</em> était <em>nommée</em> par le comte; s'en +tenant ainsi à la lettre morte, ils firent semblant de croire que +<em>nommée</em> voulait dire <em>créée</em>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Cette décision ne décidait rien. Les nouveaux doyens des +métiers trouvèrent par enquête qu'on avait furtivement enregistré des +<em>buissonniers</em> dans le métier des tisserands<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>; ils prononcèrent le +bannissement des officiers qui, en introduisant ainsi des étrangers +parmi les bourgeois, avaient violé le droit de cité. Le duc, par +représailles, voulut bannir ceux qui avaient prononcé ce bannissement; +il les cita à comparaître à Termonde.</p> + +<p>Si les magistrats de Gand pouvaient ainsi être attirés hors de la +ville, jugés pour leurs jugements, il n'y avait plus ni commune, ni +magistrats. Ceux-ci néanmoins, sur la promesse que le duc se +contenterait de leur comparution et leur ferait grâce, vinrent se +présenter humblement à lui. Et il n'y eut point de grâce; il bannit +l'un à <em>vingt lieues</em> pour <em>vingt années</em>, l'autre à <em>dix lieues</em> pour +<em>dix années</em>, etc.<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a></p> <p>Cette rude sentence indique assez que le duc ne demandait qu'une -révolte, espérant écraser la ville, si le roi n'intervenait pas. Il -agissait tout à la fois contre le roi et près du roi. Il lui adressait -une supplique pour qu'il n'évoquât point l'affaire. Mais, par -derrière, il poussait le duc de Bretagne et probablement le dauphin. -Le roi voyait et savait tout. À ce moment même, il fit arrêter -Jacques Cœur (31 juillet), qui prêtait <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> de l'argent au -dauphin<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a> et qu'on soupçonnait de l'avoir délivré d'Agnès.</p> - -<p>Si l'on en croit les Gantais, l'exaspération du duc eût été si -furieuse<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a> que ses députés à Gand crurent lui faire plaisir en y -préparant un massacre. La ville les lui dénonça, et sur son refus de -les rappeler, elle les jugea elle-même et leur fit trancher la tête. -Les résolutions de ce peuple irrité, souffrant, sans travail, devaient -être violentes et cruelles. Je vois cependant qu'un ex-échevin de -Gand, un grand seigneur, ayant été pris lorsqu'il coupait les canaux -pour affamer la ville, le peuple ajourna son supplice, à la prière de +révolte, espérant écraser la ville, si le roi n'intervenait pas. Il +agissait tout à la fois contre le roi et près du roi. Il lui adressait +une supplique pour qu'il n'évoquât point l'affaire. Mais, par +derrière, il poussait le duc de Bretagne et probablement le dauphin. +Le roi voyait et savait tout. À ce moment même, il fit arrêter +Jacques Cœur (31 juillet), qui prêtait <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> de l'argent au +dauphin<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a> et qu'on soupçonnait de l'avoir délivré d'Agnès.</p> + +<p>Si l'on en croit les Gantais, l'exaspération du duc eût été si +furieuse<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a> que ses députés à Gand crurent lui faire plaisir en y +préparant un massacre. La ville les lui dénonça, et sur son refus de +les rappeler, elle les jugea elle-même et leur fit trancher la tête. +Les résolutions de ce peuple irrité, souffrant, sans travail, devaient +être violentes et cruelles. Je vois cependant qu'un ex-échevin de +Gand, un grand seigneur, ayant été pris lorsqu'il coupait les canaux +pour affamer la ville, le peuple ajourna son supplice, à la prière de la noblesse, et finit par lui permettre de se racheter.</p> -<p>Le bailli du comte ayant été rappelé et la justice ne pouvant être -suspendue dans cette grande population en effervescence, on créa -grand-justicier un <em>maçon</em>, Lievin Boone. Si j'en juge par la guerre +<p>Le bailli du comte ayant été rappelé et la justice ne pouvant être +suspendue dans cette grande population en effervescence, on créa +grand-justicier un <em>maçon</em>, Lievin Boone. Si j'en juge par la guerre savante et par l'emploi des machines que firent les Gantais sous sa -conduite, celui-ci devait être un de ces <em>maçons</em> architectes et -ingénieurs, qui bâtissaient les cathédrales, de ceux que l'Italie -faisait venir des loges maçonniques du Rhin pour fermer les voûtes du +conduite, celui-ci devait être un de ces <em>maçons</em> architectes et +ingénieurs, qui bâtissaient les cathédrales, de ceux que l'Italie +faisait venir des loges maçonniques du Rhin pour fermer les voûtes du duomo de Milan.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Le vendredi-saint (7 avril 1452), une dernière tentative fut -faite auprès du duc pour le fléchir; mais il voulait qu'on désarmât. +<p><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Le vendredi-saint (7 avril 1452), une dernière tentative fut +faite auprès du duc pour le fléchir; mais il voulait qu'on désarmât. Alors le grand-justicier de Gand, faisant sonner le <em>wapening</em> -(l'assemblée armée), emporta tout par un moyen populaire, par la -simple vue d'un signe<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>. Il montra des clefs dans un sac: «Voici, -dit-il, les clefs d'Audenarde.» Audenarde, c'était l'Escaut supérieur, -la route des vivres, l'approvisionnement du Midi; en même temps, une -ville sujette et ennemie de Gand, dévouée au comte.</p> +(l'assemblée armée), emporta tout par un moyen populaire, par la +simple vue d'un signe<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>. Il montra des clefs dans un sac: «Voici, +dit-il, les clefs d'Audenarde.» Audenarde, c'était l'Escaut supérieur, +la route des vivres, l'approvisionnement du Midi; en même temps, une +ville sujette et ennemie de Gand, dévouée au comte.</p> <p>Ce mot et ce signe suffirent pour enlever trente mille hommes. Chacun rentra chez soi pour prendre ses armes et ses vivres. Toutefois, un si -grand mouvement ne put se faire si vite qu'un des Lalaing ne fût -averti et ne se jetât dans Audenarde avec quelques gentilshommes; il -l'approvisionna à sa manière, engageant les paysans à y retirer leurs +grand mouvement ne put se faire si vite qu'un des Lalaing ne fût +averti et ne se jetât dans Audenarde avec quelques gentilshommes; il +l'approvisionna à sa manière, engageant les paysans à y retirer leurs troupeaux, leurs vivres, gardant vivres et troupeaux, chassant les hommes. Il tint du 14 au 30 avril, et fut enfin secouru. Mais il en -coûta un rude combat, où les chevaliers s'élançant imprudemment entre -les piques, y auraient péri, si les archers de Picardie n'avaient pris +coûta un rude combat, où les chevaliers s'élançant imprudemment entre +les piques, y auraient péri, si les archers de Picardie n'avaient pris les Gantais en flanc. Les vaincus furent poursuivis jusqu'aux portes -de Gand, où huit cents firent tête avec intrépidité; les chevaliers -admirèrent surtout un boucher qui portait la bannière du métier, fut -blessé aux jambes et se battait encore à genoux. Ces bouchers de Gand -se prétendaient de meilleure maison que toute la noblesse; ils -descendaient, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> disaient-ils, du bâtard d'un comte de Flandre; +de Gand, où huit cents firent tête avec intrépidité; les chevaliers +admirèrent surtout un boucher qui portait la bannière du métier, fut +blessé aux jambes et se battait encore à genoux. Ces bouchers de Gand +se prétendaient de meilleure maison que toute la noblesse; ils +descendaient, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> disaient-ils, du bâtard d'un comte de Flandre; ils s'appelaient: <em>Enfants de prince</em>, Prince-Kinderen.</p> -<p>Audenarde délivrée, le duc prit l'offensive et pénétra dans le pays de -Waës, entre la Lys et l'Escaut, pays tout coupé de canaux, d'accès -difficile, dont les Gantais se croyaient aussi sûrs que de leur ville. -La gendarmerie y était arrêtée à chaque pas par les eaux, par les -haies, derrière lesquelles s'embusquaient les paysans. Dans une -affaire, le brave Jacques de Lalaing ne ramena ses cavaliers engagés -au-delà d'un canal, qu'avec des efforts incroyables, et il eut, -dit-on, cinq chevaux tués sous lui.</p> +<p>Audenarde délivrée, le duc prit l'offensive et pénétra dans le pays de +Waës, entre la Lys et l'Escaut, pays tout coupé de canaux, d'accès +difficile, dont les Gantais se croyaient aussi sûrs que de leur ville. +La gendarmerie y était arrêtée à chaque pas par les eaux, par les +haies, derrière lesquelles s'embusquaient les paysans. Dans une +affaire, le brave Jacques de Lalaing ne ramena ses cavaliers engagés +au-delà d'un canal, qu'avec des efforts incroyables, et il eut, +dit-on, cinq chevaux tués sous lui.</p> -<p>Néanmoins, à la longue, le duc ne pouvait manquer d'avoir l'avantage. +<p>Néanmoins, à la longue, le duc ne pouvait manquer d'avoir l'avantage. Les Gantais ne trouvaient qu'une froide sympathie dans les Pays-Bas. -Bruxelles intercéda pour eux, mais mollement. Liége leur conseilla -d'apaiser leur seigneur. Mons et Malines n'étaient rien moins -qu'amies; le duc y assemblait sa noblesse, y faisait ses préparatifs, +Bruxelles intercéda pour eux, mais mollement. Liége leur conseilla +d'apaiser leur seigneur. Mons et Malines n'étaient rien moins +qu'amies; le duc y assemblait sa noblesse, y faisait ses préparatifs, expliquait aux gens de ces villes ses projets de guerre et leur -demandait des secours<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>. Quant aux Hollandais, dès longtemps -ennemis des Flamands, ils se réunirent sans distinction de -partis<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, remontèrent l'Escaut avec une flotte, débarquèrent une -armée dans le pays de Waës, et firent ce qu'eux seuls pouvaient faire, +demandait des secours<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>. Quant aux Hollandais, dès longtemps +ennemis des Flamands, ils se réunirent sans distinction de +partis<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, remontèrent l'Escaut avec une flotte, débarquèrent une +armée dans le pays de Waës, et firent ce qu'eux seuls pouvaient faire, une guerre habile parmi les canaux.</p> -<p>Abandonnée des uns, accablée par les autres, Gand <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> ne faiblit -point. Elle ne fit que deux choses et très-dignes. D'une part, avec +<p>Abandonnée des uns, accablée par les autres, Gand <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> ne faiblit +point. Elle ne fit que deux choses et très-dignes. D'une part, avec douze mille hommes, traversant tout le pays en armes, elle fit une -sommation dernière à la ville de Bruges. Mais rien ne bougea; la +sommation dernière à la ville de Bruges. Mais rien ne bougea; la noblesse et les marchands continrent le peuple; les Brugeois se -contentèrent de faire boire et manger les douze mille hommes hors de +contentèrent de faire boire et manger les douze mille hommes hors de leurs murs<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>.</p> -<p>D'autre part, Gand avait écrit au roi de France une belle et noble -lettre<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>, où elle exposait le mauvais gouvernement des gens du +<p>D'autre part, Gand avait écrit au roi de France une belle et noble +lettre<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>, où elle exposait le mauvais gouvernement des gens du comte de Flandre; la lettre, fort obscure vers la fin, semble insinuer -que le roi pourrait intervenir, mais ce qui, dans un tel péril, est -héroïque et digne de mémoire, c'est qu'il n'y a pas un mot d'appel, +que le roi pourrait intervenir, mais ce qui, dans un tel péril, est +héroïque et digne de mémoire, c'est qu'il n'y a pas un mot d'appel, pas un mot qui implique reconnaissance de la juridiction royale.</p> -<p>Cependant cet isolement, ce grand danger extérieur, produisait à -l'intérieur son effet naturel; le pouvoir descendait aux petites gens, +<p>Cependant cet isolement, ce grand danger extérieur, produisait à +l'intérieur son effet naturel; le pouvoir descendait aux petites gens, aux violents. Outre les compagnies ordinaires des <em>Blancs chaperons</em>, -une confrérie s'organisa, qui s'appelait de la <em>Verte tente</em>, parce +une confrérie s'organisa, qui s'appelait de la <em>Verte tente</em>, parce qu'une fois sortis de la ville, ils se vantaient, comme ces anciens barbares du Nord, <em>de ne plus coucher sous un toit</em><a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>. Le petit -peuple avait alors pour chef un homme d'un métier inférieur, un -coutelier, d'un courage farouche, d'une taille et d'une force énormes. -Il leur plaisait tant, qu'ils disaient: «S'il gagne, nous le <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> -ferons comte de Flandre.» L'aveugle vaillance du coutelier tourna mal; -surpris, lorsqu'il croyait surprendre, accablé par les Hollandais, il -fut mené au duc avec ses braves, et tous, plutôt que de crier merci, -aimèrent mieux mourir.</p> - -<p>Cette défaite, la réduction du pays de Waës, l'approche de l'armée -ennemie, une épidémie qui éclata, tout donnait force aux partisans de -la paix. Le peuple se rassembla au Marché des vendredis; sept mille -osèrent voter pour la paix, contre douze mille qui tinrent pour la +peuple avait alors pour chef un homme d'un métier inférieur, un +coutelier, d'un courage farouche, d'une taille et d'une force énormes. +Il leur plaisait tant, qu'ils disaient: «S'il gagne, nous le <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> +ferons comte de Flandre.» L'aveugle vaillance du coutelier tourna mal; +surpris, lorsqu'il croyait surprendre, accablé par les Hollandais, il +fut mené au duc avec ses braves, et tous, plutôt que de crier merci, +aimèrent mieux mourir.</p> + +<p>Cette défaite, la réduction du pays de Waës, l'approche de l'armée +ennemie, une épidémie qui éclata, tout donnait force aux partisans de +la paix. Le peuple se rassembla au Marché des vendredis; sept mille +osèrent voter pour la paix, contre douze mille qui tinrent pour la guerre. Les sept mille obtinrent que, sans poser les armes, on accepterait l'arbitrage des ambassadeurs du roi.</p> -<p>Le chef de l'ambassade, le fameux comte de Saint-Pol, qui commençait -alors sa longue vie de duplicité, trompa tout à la fois le roi et +<p>Le chef de l'ambassade, le fameux comte de Saint-Pol, qui commençait +alors sa longue vie de duplicité, trompa tout à la fois le roi et Gand. Il avait du roi mission expresse de saisir cette occasion pour -obtenir du duc le rachat des villes de la Somme<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>; mais il eût été -probablement moins indépendant dans sa Picardie; <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> il s'obstina -à n'en point parler. D'autre part, contrairement aux promesses qu'il -avait faites aux Gantais, il donna, sans leur communiquer, et tout à +obtenir du duc le rachat des villes de la Somme<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>; mais il eût été +probablement moins indépendant dans sa Picardie; <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> il s'obstina +à n'en point parler. D'autre part, contrairement aux promesses qu'il +avait faites aux Gantais, il donna, sans leur communiquer, et tout à l'avantage du duc de Bourgogne, une sentence d'arbitre<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a> qui lui -eût livré la ville.</p> +eût livré la ville.</p> -<p>Un tel arbitrage ne pouvait être accepté. Ce qui servait mieux le duc, -ce qui, selon toute apparence, avait été sollicité par lui, payé -peut-être aux Anglais<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>, c'est qu'à ce moment même Talbot débarque +<p>Un tel arbitrage ne pouvait être accepté. Ce qui servait mieux le duc, +ce qui, selon toute apparence, avait été sollicité par lui, payé +peut-être aux Anglais<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>, c'est qu'à ce moment même Talbot débarque en Guyenne (21 octobre 1452), Bordeaux tourne; tous les ennemis du -roi, le duc, le dauphin, la Savoie, sont sauvés du même coup.</p> +roi, le duc, le dauphin, la Savoie, sont sauvés du même coup.</p> -<p>Il faut voir ici l'insolence et les dérisions avec lesquelles furent -reçus les nouveaux ambassadeurs que le roi envoya en Flandre. On les +<p>Il faut voir ici l'insolence et les dérisions avec lesquelles furent +reçus les nouveaux ambassadeurs que le roi envoya en Flandre. On les fit attendre longuement, on leur dit que le duc ne voulait point -qu'ils se mêlassent de ses affaires; enfin les Bourguignons se -lâchèrent en paroles aigres, comme elles viennent à des gens qui n'ont -plus rien à ménager; par exemple, qu'on savait bien que le peuple de -France était mécontent du roi pour les tailles et les aides, pour la -<em>mangerie</em> qui s'y faisait, etc. À quoi les ambassadeurs <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> -répliquèrent que la seule aide du vin montait plus haut dans une seule +qu'ils se mêlassent de ses affaires; enfin les Bourguignons se +lâchèrent en paroles aigres, comme elles viennent à des gens qui n'ont +plus rien à ménager; par exemple, qu'on savait bien que le peuple de +France était mécontent du roi pour les tailles et les aides, pour la +<em>mangerie</em> qui s'y faisait, etc. À quoi les ambassadeurs <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> +répliquèrent que la seule aide du vin montait plus haut dans une seule ville du duc que dans deux du roi; que pour les tailles, le roi n'en mettait que pour les gens d'armes, en tout quatorze ou quinze sols par -feu, ce qui était peu de chose<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>.</p> +feu, ce qui était peu de chose<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>.</p> <p>Ce qui rendait bien triste la situation des ambassadeurs qui venaient -s'interposer et comme offrir leur justice, c'est que ni d'un côté ni +s'interposer et comme offrir leur justice, c'est que ni d'un côté ni de l'autre on ne voulait la recevoir, pas plus la ville que le duc. -Ils firent alors la ridicule et hasardeuse démarche d'envoyer sous -main un barbier<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a> pour tâter les gens de Gand et leur insinuer -timidement qu'ils devaient envoyer à Paris <em>pour demander provision</em>. -Les Gantais, impatientés de ces démarches obliques, répondirent -durement «qu'ils n'estoient pas délibérez de rescripre à aucune -personne du monde.»</p> - -<p>Ainsi cette fière ville ne songeait plus qu'à combattre, seule avec -son droit. L'audace croissait par le <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> danger; les têtes se +Ils firent alors la ridicule et hasardeuse démarche d'envoyer sous +main un barbier<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a> pour tâter les gens de Gand et leur insinuer +timidement qu'ils devaient envoyer à Paris <em>pour demander provision</em>. +Les Gantais, impatientés de ces démarches obliques, répondirent +durement «qu'ils n'estoient pas délibérez de rescripre à aucune +personne du monde.»</p> + +<p>Ainsi cette fière ville ne songeait plus qu'à combattre, seule avec +son droit. L'audace croissait par le <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> danger; les têtes se prenaient d'un vertige de guerre, comme il arrive alors dans les -grandes masses, toutes les émotions, la peur même, tournant en -témérité. Ces vastes mouvements de peuple comprennent mille éléments +grandes masses, toutes les émotions, la peur même, tournant en +témérité. Ces vastes mouvements de peuple comprennent mille éléments divers; divers ou non, tous vont tourbillonnant ensemble. D'abord, le -brutal orgueil de la force et du bras, dans les métiers où l'on -frappe, forgerons, bouchers. Puis, dans les métiers populeux, chez les -tisserands par exemple, le fanatisme du nombre, qui s'éblouit de -lui-même, se croit infini, un vague et sauvage orgueil, comme l'aurait -l'Océan de ne pouvoir compter ses flots. À ces causes générales, -ajoutez les accidentelles, l'élément capricieux, le désœuvré, le -vagabond, le plus malfaisant de tous, peut-être, l'enfant, l'apprenti -déchaîné... Cela est partout de même. Mais il y avait une chose toute -spéciale dans les soulèvements de ces villes du Nord, chose originale -et terrible, et qui y était indigène, c'était l'ouvrier mystique, le -lollard illuminé, le tisserand visionnaire, échappé des caves, effaré -du jour, pâle et hâve, comme ivre de jeûne. Là, plus qu'ailleurs, se -trouve naturellement l'homme qui doit marquer alors d'une manière -sanglante, celui qui, ce jour-là, se sent tout à coup hardi, court au -meurtre et dit: C'est mon jour!... Un seul de ces frénétiques, un -ouvrier moine, égorgea quatre cents hommes dans le fossé de Courtrai.</p> - -<p>Dans ces moments, il suffisait qu'une bannière de métier parût sur la -place, pour que toutes d'un mouvement invincible vinssent se poser à -côté. Confréries, peuple, bannières, tout branlait au même son, un son +brutal orgueil de la force et du bras, dans les métiers où l'on +frappe, forgerons, bouchers. Puis, dans les métiers populeux, chez les +tisserands par exemple, le fanatisme du nombre, qui s'éblouit de +lui-même, se croit infini, un vague et sauvage orgueil, comme l'aurait +l'Océan de ne pouvoir compter ses flots. À ces causes générales, +ajoutez les accidentelles, l'élément capricieux, le désœuvré, le +vagabond, le plus malfaisant de tous, peut-être, l'enfant, l'apprenti +déchaîné... Cela est partout de même. Mais il y avait une chose toute +spéciale dans les soulèvements de ces villes du Nord, chose originale +et terrible, et qui y était indigène, c'était l'ouvrier mystique, le +lollard illuminé, le tisserand visionnaire, échappé des caves, effaré +du jour, pâle et hâve, comme ivre de jeûne. Là , plus qu'ailleurs, se +trouve naturellement l'homme qui doit marquer alors d'une manière +sanglante, celui qui, ce jour-là , se sent tout à coup hardi, court au +meurtre et dit: C'est mon jour!... Un seul de ces frénétiques, un +ouvrier moine, égorgea quatre cents hommes dans le fossé de Courtrai.</p> + +<p>Dans ces moments, il suffisait qu'une bannière de métier parût sur la +place, pour que toutes d'un mouvement invincible vinssent se poser à +côté. Confréries, peuple, bannières, tout branlait au même son, un son lugubre qu'on n'entendait que dans les grandes crises, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> au -moment de la bataille ou quand la ville était en feu. Cette note -uniforme et sinistre de la monstrueuse cloche était: Roland! Roland! -Roland<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>! C'était alors un profond trouble, tel que nous ne pouvons -guère le deviner aujourd'hui. Nous, nous avons le sentiment d'une -immense patrie, d'un empire; l'âme s'élève en y songeant... Mais là, -l'amour de la patrie, d'une petite patrie, où chaque homme était +moment de la bataille ou quand la ville était en feu. Cette note +uniforme et sinistre de la monstrueuse cloche était: Roland! Roland! +Roland<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>! C'était alors un profond trouble, tel que nous ne pouvons +guère le deviner aujourd'hui. Nous, nous avons le sentiment d'une +immense patrie, d'un empire; l'âme s'élève en y songeant... Mais là , +l'amour de la patrie, d'une petite patrie, où chaque homme était beaucoup, d'une patrie toute locale, qu'on voyait, entendait, -touchait, c'était un âpre et terrible amour... Qu'était-ce donc, quand -elle appelait ses enfants de cette pénétrante voix de bronze; quand -cette âme sonore, qui était née avec la commune, qui avait vécu avec -elle, parlé dans tous ses grands jours, sonnait son danger suprême, sa -propre agonie... Alors, sans doute, la vibration était trop puissante +touchait, c'était un âpre et terrible amour... Qu'était-ce donc, quand +elle appelait ses enfants de cette pénétrante voix de bronze; quand +cette âme sonore, qui était née avec la commune, qui avait vécu avec +elle, parlé dans tous ses grands jours, sonnait son danger suprême, sa +propre agonie... Alors, sans doute, la vibration était trop puissante pour un cœur d'homme; il n'y avait plus en tout ce peuple ni -volonté, ni raison, mais sur tous un vertige immense... Nul doute -qu'ils auraient dit alors comme les Israélites à leur dieu: «Que -d'autres parlent à ta place, ne parle pas ainsi toi-même, car nous en -mourrons!» Tous prirent les armes à la fois, de vingt ans jusqu'à -soixante; les prêtres, les moines ne voulurent point être exceptés. Il +volonté, ni raison, mais sur tous un vertige immense... Nul doute +qu'ils auraient dit alors comme les Israélites à leur dieu: «Que +d'autres parlent à ta place, ne parle pas ainsi toi-même, car nous en +mourrons!» Tous prirent les armes à la fois, de vingt ans jusqu'à +soixante; les prêtres, les moines ne voulurent point être exceptés. Il sortit de la ville quarante-cinq mille hommes.</p> -<p>Ce grand peuple alla ainsi à la mort, dans sa simplicité héroïque, -vendu d'avance et trahi<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. Un homme <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> à qui ils avaient -confié la défense de leur château du Gavre, se chargea de les attirer. -Il se sauva de la place et vint dire à Gand que le duc de Bourgogne -était presque abandonné, qu'il n'avait plus avec lui que quatre mille -hommes. Deux capitaines anglais, au service de la ville, parlèrent -dans le même sens, et avec l'autorité que devaient avoir de vieux -hommes d'armes<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>. Arrivés devant l'ennemi, les Anglais passèrent au -duc, en disant: «Nous amenons les Gantais, ainsi que nous l'avions -promis<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>.»</p> - -<p>Cette défection alarmante ne les fit pas sourciller; ils avancèrent en +<p>Ce grand peuple alla ainsi à la mort, dans sa simplicité héroïque, +vendu d'avance et trahi<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. Un homme <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> à qui ils avaient +confié la défense de leur château du Gavre, se chargea de les attirer. +Il se sauva de la place et vint dire à Gand que le duc de Bourgogne +était presque abandonné, qu'il n'avait plus avec lui que quatre mille +hommes. Deux capitaines anglais, au service de la ville, parlèrent +dans le même sens, et avec l'autorité que devaient avoir de vieux +hommes d'armes<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>. Arrivés devant l'ennemi, les Anglais passèrent au +duc, en disant: «Nous amenons les Gantais, ainsi que nous l'avions +promis<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>.»</p> + +<p>Cette défection alarmante ne les fit pas sourciller; ils avancèrent en bon ordre<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>, en faisant trois haltes pour mieux garder leurs rangs. -L'artillerie légère du duc et ses archers les émouvaient peu encore; -mais voilà qu'au milieu d'eux un chariot de poudre éclate, le chef de -leur artillerie, soit prudence, soit trahison, crie: «Prenez garde! -prenez garde!» Un vaste désordre commence, les longues piques -s'embarrassent; la seconde bataille, formée d'hommes mal armés, la -troisième de paysans et de vieilles gens, s'enfuient à toutes jambes; +L'artillerie légère du duc et ses archers les émouvaient peu encore; +mais voilà qu'au milieu d'eux un chariot de poudre éclate, le chef de +leur artillerie, soit prudence, soit trahison, crie: «Prenez garde! +prenez garde!» Un vaste désordre commence, les longues piques +s'embarrassent; la seconde bataille, formée d'hommes mal armés, la +troisième de paysans et de vieilles gens, s'enfuient à toutes jambes; les archers picards ne leur laissent <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> d'autre route que l'Escaut; ils nagent, ils plongent, enfoncent sous leurs armes, reviennent et trouvent au rivage les archers qui, jetant leurs arcs, -n'employaient plus que les massues; il était recommandé de ne prendre +n'employaient plus que les massues; il était recommandé de ne prendre personne en vie.</p> -<p>Deux mille furent poussés dans une prairie, entourée de trois côtés -par un détour de l'Escaut, par un fossé et une haie. Les Bourguignons, -reçus vivement aux approches, hésitaient; le duc s'élança, son fils -après lui. On dit que les pauvres gens furent saisis et s'arrêtèrent +<p>Deux mille furent poussés dans une prairie, entourée de trois côtés +par un détour de l'Escaut, par un fossé et une haie. Les Bourguignons, +reçus vivement aux approches, hésitaient; le duc s'élança, son fils +après lui. On dit que les pauvres gens furent saisis et s'arrêtèrent lorsque, dans ce cavalier, tout d'or, ils reconnurent <em>leur seigneur</em>, -celui à qui ils avaient juré par le serment féodal de respecter <em>sa -vie, ses membres</em>... Mais ils avaient eux aussi une vie à défendre; -ils fondirent piques baissées. Le duc fut en danger, entouré, son -cheval blessé. Les chevaliers ne furent encore cette fois sauvés que +celui à qui ils avaient juré par le serment féodal de respecter <em>sa +vie, ses membres</em>... Mais ils avaient eux aussi une vie à défendre; +ils fondirent piques baissées. Le duc fut en danger, entouré, son +cheval blessé. Les chevaliers ne furent encore cette fois sauvés que par les archers picards... Ils convinrent que ces vilains de Gand -avaient bien gagné noblesse, et qu'il y avait eu parmi eux tel homme -sans nom qui fit assez d'armes ce jour-là pour illustrer à jamais un +avaient bien gagné noblesse, et qu'il y avait eu parmi eux tel homme +sans nom qui fit assez d'armes ce jour-là pour illustrer à jamais un <em>homme de bien</em>.</p> -<p>Vingt mille hommes périrent, parmi lesquels on trouva deux cents -prêtres ou moines. Ce fut le lendemain une scène à crever le cœur, +<p>Vingt mille hommes périrent, parmi lesquels on trouva deux cents +prêtres ou moines. Ce fut le lendemain une scène à crever le cœur, lorsque les pauvres femmes vinrent retourner tous les morts pour -reconnaître chacune le sien, et qu'elles les cherchaient jusque dans -l'Escaut. Le duc en pleura. On lui parlait de sa victoire: «Hélas! -dit-il, à qui profite-t-elle? c'est moi qui y perds; vous le voyez, ce -sont mes sujets.»</p> +reconnaître chacune le sien, et qu'elles les cherchaient jusque dans +l'Escaut. Le duc en pleura. On lui parlait de sa victoire: «Hélas! +dit-il, à qui profite-t-elle? c'est moi qui y perds; vous le voyez, ce +sont mes sujets.»</p> -<p>Il fit son entrée dans la ville, sur le même cheval qui, à la -bataille, avait reçu quatre coups de piques. <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Les échevins et +<p>Il fit son entrée dans la ville, sur le même cheval qui, à la +bataille, avait reçu quatre coups de piques. <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Les échevins et doyens, nu-pieds, en chemise, suivis de deux mille bourgeois en robe -noire, vinrent crier: «Merci!» Ils entendirent leur condamnation, leur -grâce... La grâce était rude. Sans parler de ce qu'elle payait, la +noire, vinrent crier: «Merci!» Ils entendirent leur condamnation, leur +grâce... La grâce était rude. Sans parler de ce qu'elle payait, la ville perdait sa juridiction, sa domination sur le pays d'alentour; -elle n'avait plus de justes; ce n'était plus qu'une commune, et cette -commune entrait en tutelle; deux portes à jamais murées durent lui -rappeler ce grave changement d'état. La souveraine bannière de Gand, -celles des confréries de métiers, furent livrées au héraut Toison d'or -qui, sans autre cérémonie, les mit dans un sac et les emporta.</p> +elle n'avait plus de justes; ce n'était plus qu'une commune, et cette +commune entrait en tutelle; deux portes à jamais murées durent lui +rappeler ce grave changement d'état. La souveraine bannière de Gand, +celles des confréries de métiers, furent livrées au héraut Toison d'or +qui, sans autre cérémonie, les mit dans un sac et les emporta.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> CHAPITRE II<br> -<span class="smaller">GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE. SES FÊTES—LA RENAISSANCE<br> +<span class="smaller">GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE. SES FÊTES—LA RENAISSANCE<br> 1453-1454</span></h3> -<p>La bataille de Gavre eut lieu le 21 juillet; Talbot avait été tué le -17 en Guienne. Si cette nouvelle eût pu venir à temps, si les Gantais -avaient su que le roi de France était vainqueur, les choses auraient +<p>La bataille de Gavre eut lieu le 21 juillet; Talbot avait été tué le +17 en Guienne. Si cette nouvelle eût pu venir à temps, si les Gantais +avaient su que le roi de France était vainqueur, les choses auraient bien pu se passer tout autrement.</p> -<p>Quoi qu'il en soit, la Flandre était soumise, la guerre finie, et -mieux qu'à Roosebeke. Gand, cette fois, avait été vaincue sous ses -propres murs, à Gand même. Le duc de Bourgogne était décidément comte +<p>Quoi qu'il en soit, la Flandre était soumise, la guerre finie, et +mieux qu'à Roosebeke. Gand, cette fois, avait été vaincue sous ses +propres murs, à Gand même. Le duc de Bourgogne était décidément comte de Flandre, sans contestation et pour toujours.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Aussi l'orgueil fut sans mesure<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>. La noblesse crut avoir -vaincu, non la ville de Gand, mais le roi et l'empereur; c'était à eux -à se tenir paisibles, à ne plus se mêler de la Flandre, ni du -Luxembourg, à remercier Dieu de ce que Monseigneur de Bourgogne était +vaincu, non la ville de Gand, mais le roi et l'empereur; c'était à eux +à se tenir paisibles, à ne plus se mêler de la Flandre, ni du +Luxembourg, à remercier Dieu de ce que Monseigneur de Bourgogne était un homme doux et pacifique.</p> -<p>Et en effet qu'y avait-il désormais de difficile ou d'impossible? Du -côté de l'Orient ou de l'Occident, qui eût résisté?</p> +<p>Et en effet qu'y avait-il désormais de difficile ou d'impossible? Du +côté de l'Orient ou de l'Occident, qui eût résisté?</p> -<p>La duchesse, qui était Lancastre par sa mère, regardait volontiers du -côté de l'Angleterre, alors ouverte par la guerre civile. Elle voulait -(et elle en vint à bout plus tard) marier son fils dans la branche +<p>La duchesse, qui était Lancastre par sa mère, regardait volontiers du +côté de l'Angleterre, alors ouverte par la guerre civile. Elle voulait +(et elle en vint à bout plus tard) marier son fils dans la branche d'York, pour unir les droits des deux branches, en sorte que l'enfant -qui viendrait eût fini peut-être par tenir en une même main les +qui viendrait eût fini peut-être par tenir en une même main les Pays-Bas et l'Angleterre (plus que n'eut Guillaume III).</p> -<p>Ces idées, toutes hardies et ambitieuses qu'elles pouvaient être, -étaient encore trop sages pour un tel moment. Le Nord brumeux, +<p>Ces idées, toutes hardies et ambitieuses qu'elles pouvaient être, +étaient encore trop sages pour un tel moment. Le Nord brumeux, l'Angleterre, charmait peu l'imagination. Elle se tournait bien plus -volontiers vers le Midi, vers les étranges et merveilleux pays dont on -faisait tant de contes; elle voyageait plutôt du côté des terres -d'or, des hommes d'ébène, des oiseaux d'émeraude<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>... <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> Il y -avait là bien d'autres duchés, d'autres royaumes à prendre. N'avait-on -pas vu la singulière fortune des Braquemont et des Béthencourt<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>? -Ce Braquemont <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> de Sedan, qui n'était qu'un arrière-vassal de -l'évêque de Liége, ayant passé en Espagne, couru les mers, <em>cherché -son aventure</em>, avait fini par léguer à son <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> neveu, au Normand -Béthencourt, la royauté des îles Fortunées!... Plus loin encore, les +volontiers vers le Midi, vers les étranges et merveilleux pays dont on +faisait tant de contes; elle voyageait plutôt du côté des terres +d'or, des hommes d'ébène, des oiseaux d'émeraude<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>... <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> Il y +avait là bien d'autres duchés, d'autres royaumes à prendre. N'avait-on +pas vu la singulière fortune des Braquemont et des Béthencourt<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>? +Ce Braquemont <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> de Sedan, qui n'était qu'un arrière-vassal de +l'évêque de Liége, ayant passé en Espagne, couru les mers, <em>cherché +son aventure</em>, avait fini par léguer à son <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> neveu, au Normand +Béthencourt, la royauté des îles Fortunées!... Plus loin encore, les pilotes de Dieppe avaient fait sur la grande terre d'Afrique, parmi -les hommes noirs, un Rouen, un Paris<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>. Le propre frère de la -duchesse de Bourgogne, don Henri, prince moine<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>, s'était bâti son -couvent sur la mer, dirigeant de là ses pilotes, leur traçant la -route, et dans sa longue vie, fondant peu à peu des forts portugais +les hommes noirs, un Rouen, un Paris<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>. Le propre frère de la +duchesse de Bourgogne, don Henri, prince moine<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>, s'était bâti son +couvent sur la mer, dirigeant de là ses pilotes, leur traçant la +route, et dans sa longue vie, fondant peu à peu des forts portugais sur les ruines des comptoirs normands.</p> -<p>Cette patience n'allait pas à un si grand souverain que le duc de -Bourgogne, tout cela était lent et obscur. L'Orient seul était digne -de lui, l'Orient, la croisade!... Qui devait défendre la chrétienté, -sinon le premier prince chrétien? L'Antéchrist était à la porte, on ne -pouvait guère en douter. Nul signe n'y manquait. Le Turc, ses -effroyables bandes de renégats habillés en moines, sous leur barbare -et burlesque attirail<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>, ce monstre, n'était-ce pas la Bête?...</p> +<p>Cette patience n'allait pas à un si grand souverain que le duc de +Bourgogne, tout cela était lent et obscur. L'Orient seul était digne +de lui, l'Orient, la croisade!... Qui devait défendre la chrétienté, +sinon le premier prince chrétien? L'Antéchrist était à la porte, on ne +pouvait guère en douter. Nul signe n'y manquait. Le Turc, ses +effroyables bandes de renégats habillés en moines, sous leur barbare +et burlesque attirail<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>, ce monstre, n'était-ce pas la Bête?...</p> -<p>Les Grecs venaient de succomber, Constantinople avait été prise par +<p>Les Grecs venaient de succomber, Constantinople avait été prise par Mahomet II, justement deux mois avant la bataille de Gavre. Quel -avertissement pour les chrétiens d'en finir avec leurs discordes! -quelle <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> menace de Dieu!... Après Constantinople, que +avertissement pour les chrétiens d'en finir avec leurs discordes! +quelle <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> menace de Dieu!... Après Constantinople, que restait-il, sinon de prendre Rome?... Chaque nouveau sultan qui allait -ceindre le sabre à la caserne des janissaires, quand il avait bu dans -leur coupe, et la leur rendait pleine d'or, leur disait: «Au revoir, à -Rome<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>!»</p> +ceindre le sabre à la caserne des janissaires, quand il avait bu dans +leur coupe, et la leur rendait pleine d'or, leur disait: «Au revoir, à +Rome<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>!»</p> -<p>Les Italiens, tout tremblants, s'assemblaient et délibéraient; le pape -se mourait de peur, il appelait toute la chrétienté, <em>le grand duc</em> -surtout. Pour avoir son secours, il eût tout fait pour lui; il +<p>Les Italiens, tout tremblants, s'assemblaient et délibéraient; le pape +se mourait de peur, il appelait toute la chrétienté, <em>le grand duc</em> +surtout. Pour avoir son secours, il eût tout fait pour lui; il l'aurait fait roi... Mais si les Flamands prenaient cette fois -Constantinople, comme ils l'avaient déjà fait sous leur comte Baudoin, +Constantinople, comme ils l'avaient déjà fait sous leur comte Baudoin, leur comte allait, sans avoir besoin du pape, se trouver encore empereur, et d'un bien autre empire que celui d'Allemagne, lequel est -tout simplement électif, tandis que l'empire d'Orient est héréditaire; -tous les jaloux, Allemands et Français, en crèveraient sûrement de -dépit.</p> - -<p>Et déjà, quelque part que soit le duc de Bourgogne, à Dijon, à Bruges, -là est le centre du monde chrétien. Qu'il dresse sa tente dans une -forêt de la Comté, les ambassadeurs des princes y viendront de -l'Orient et de l'Occident, les princes eux-mêmes, les légats du -Saint-Siége. Où trouver le roi, l'empereur? à grand'peine on pourrait -le dire; dans quelque obscur manoir apparemment, Charles VII à Mehun. +tout simplement électif, tandis que l'empire d'Orient est héréditaire; +tous les jaloux, Allemands et Français, en crèveraient sûrement de +dépit.</p> + +<p>Et déjà , quelque part que soit le duc de Bourgogne, à Dijon, à Bruges, +là est le centre du monde chrétien. Qu'il dresse sa tente dans une +forêt de la Comté, les ambassadeurs des princes y viendront de +l'Orient et de l'Occident, les princes eux-mêmes, les légats du +Saint-Siége. Où trouver le roi, l'empereur? à grand'peine on pourrait +le dire; dans quelque obscur manoir apparemment, Charles VII à Mehun. Le rendez-vous de la chevalerie, l'<em>hostel de toute gentillesse</em>, la cour, c'est la cour du duc de Bourgogne; l'<em>ordre</em>, c'est son ordre, l'ordre galant et magnifique de la Toison d'or. Personne <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> ne -se soucie de celui qu'a fondé l'empereur, de l'ordre de la Sobriété; +se soucie de celui qu'a fondé l'empereur, de l'ordre de la Sobriété; triste empereur, qui, lorsqu'il pleut, remet ses vieux habits. Notre Charles VII, Charles <em>de Gonesse</em><a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>, comme disaient les Flamands, -n'était guère plus splendide; il montait ordinairement «un bas cheval -trottier d'entre deux selles.» Son serment doux et modeste était: +n'était guère plus splendide; il montait ordinairement «un bas cheval +trottier d'entre deux selles.» Son serment doux et modeste était: <em>Sainct-Jean! Sainct-Jean!</em><a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a> Le duc de Bourgogne jurait -militairement, à l'anglaise: <em>Par Sainct-George!</em></p> - -<p>Pour mieux préparer la guerre, on fit à Lille une fête qui coûta -autant qu'une guerre, fête nombreuse, immense et fabuleux gala, d'une -dépense telle que ceux qui en avaient fait l'ordonnance en frémirent -eux-mêmes.</p> - -<p>Ces grandes fêtes flamandes de la maison de Bourgogne ne ressemblent -guère à nos froides solennités modernes. On ne savait pas encore ce -que c'était que de cacher les préparatifs, les moyens de jouissances, -pour ne montrer que les résultats; on montrait tout, nature et art, et -tout art mêlé, tout plaisir. On jouissait, non pas tant de la petite -part que chacun prend en une fête, mais bien plus de l'abondance -étalée, du superflu, du trop-plein. Ostentation, sans doute, lourde -pompe, sensualité barbare et par trop naïve... Mais les sens ne s'en +militairement, à l'anglaise: <em>Par Sainct-George!</em></p> + +<p>Pour mieux préparer la guerre, on fit à Lille une fête qui coûta +autant qu'une guerre, fête nombreuse, immense et fabuleux gala, d'une +dépense telle que ceux qui en avaient fait l'ordonnance en frémirent +eux-mêmes.</p> + +<p>Ces grandes fêtes flamandes de la maison de Bourgogne ne ressemblent +guère à nos froides solennités modernes. On ne savait pas encore ce +que c'était que de cacher les préparatifs, les moyens de jouissances, +pour ne montrer que les résultats; on montrait tout, nature et art, et +tout art mêlé, tout plaisir. On jouissait, non pas tant de la petite +part que chacun prend en une fête, mais bien plus de l'abondance +étalée, du superflu, du trop-plein. Ostentation, sans doute, lourde +pompe, sensualité barbare et par trop naïve... Mais les sens ne s'en plaignaient pas.</p> -<p>Dans ce prodigieux gala, les intervalles des services étaient remplis -par d'étranges spectacles, chants, comédies, représentations fictives -mêlées de réalités. Parmi les acteurs, il y en avait d'automates, il -y avait <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> des animaux, par exemple un ours chevauché par un -fol, un sanglier par un lutin. À un poteau, l'on voyait, bien tenu par -une chaîne, un lion vivant qui gardait une belle figure de femme nue, -vêtue de ses cheveux par derrière, par devant enveloppée «pour cacher -où il appartenoit d'une serviette déliée... escripte de lettres -grecques<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>...» Cette figure de femme jetait de l'hypocras par la +<p>Dans ce prodigieux gala, les intervalles des services étaient remplis +par d'étranges spectacles, chants, comédies, représentations fictives +mêlées de réalités. Parmi les acteurs, il y en avait d'automates, il +y avait <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> des animaux, par exemple un ours chevauché par un +fol, un sanglier par un lutin. À un poteau, l'on voyait, bien tenu par +une chaîne, un lion vivant qui gardait une belle figure de femme nue, +vêtue de ses cheveux par derrière, par devant enveloppée «pour cacher +où il appartenoit d'une serviette déliée... escripte de lettres +grecques<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>...» Cette figure de femme jetait de l'hypocras par la mamelle droite.</p> -<p>Trois tables étaient dressées dans la salle: «Sur la moyenne, une -église croisée, verrée, de gente façon, où il y avoit une cloche +<p>Trois tables étaient dressées dans la salle: «Sur la moyenne, une +église croisée, verrée, de gente façon, où il y avoit une cloche sonnante et quatre chantres... Il y avoit un autre entremets d'un -petit enfant tout nu qui pisoit eau rose continuellement<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>.» Sur la -seconde table, qui devait être prodigieusement longue, on voyait neuf +petit enfant tout nu qui pisoit eau rose continuellement<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>.» Sur la +seconde table, qui devait être prodigieusement longue, on voyait neuf entremets ou petits spectacles avec leurs acteurs; l'un des neuf -entremets était «un pasté, dedans lequel avoit vingt-huit personnages -vifs, jouant de divers instruments.»</p> +entremets était «un pasté, dedans lequel avoit vingt-huit personnages +vifs, jouant de divers instruments.»</p> -<p>Le grand spectacle mondain fut celui de Jason, conquérant de la Toison +<p>Le grand spectacle mondain fut celui de Jason, conquérant de la Toison d'or, domptant les taureaux, tuant le serpent, gagnant sa bataille de -Gavre sur les monstres <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> mythologiques. Cela fait, commença -l'acte pieux de la fête, «l'entremets pitoyable,» comme l'appelle +Gavre sur les monstres <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> mythologiques. Cela fait, commença +l'acte pieux de la fête, «l'entremets pitoyable,» comme l'appelle Olivier de la Marche.</p> -<p>Un éléphant entra dans la salle, conduit par un géant sarrasin... Sur -son dos s'élevait une tour, aux créneaux de laquelle on voyait une -nonne éplorée, vêtue de satin blanc et noir; ce n'était pas moins que -la sainte Église. Notre chroniqueur Olivier, alors jeune et joyeux -compère, s'était chargé du personnage. L'Église, dans une longue et -peu poétique complainte, implora les chevaliers, et les pria de <em>jurer -sur le faisan</em> qu'ils viendraient à son secours. Le duc jura, et tous -après lui. Ce fut à qui se signalerait par le vœu le plus bizarre; -l'un jura de ne plus s'arrêter qu'il n'eût pris le Turc mort ou vif; +<p>Un éléphant entra dans la salle, conduit par un géant sarrasin... Sur +son dos s'élevait une tour, aux créneaux de laquelle on voyait une +nonne éplorée, vêtue de satin blanc et noir; ce n'était pas moins que +la sainte Église. Notre chroniqueur Olivier, alors jeune et joyeux +compère, s'était chargé du personnage. L'Église, dans une longue et +peu poétique complainte, implora les chevaliers, et les pria de <em>jurer +sur le faisan</em> qu'ils viendraient à son secours. Le duc jura, et tous +après lui. Ce fut à qui se signalerait par le vœu le plus bizarre; +l'un jura de ne plus s'arrêter qu'il n'eût pris le Turc mort ou vif; l'autre de ne plus porter d'armure au bras droit, de ne plus se mettre -à table les mardis. Tel jura de ne pas revenir avant d'avoir jeté un -Turc les jambes en l'air; un autre, un écuyer tranchant, voua +à table les mardis. Tel jura de ne pas revenir avant d'avoir jeté un +Turc les jambes en l'air; un autre, un écuyer tranchant, voua impudemment que s'il n'avait pas les faveurs de sa dame avant le -départ, il épouserait au retour la première qui aurait vingt mille -écus... Le duc finit par les faire taire.</p> +départ, il épouserait au retour la première qui aurait vingt mille +écus... Le duc finit par les faire taire.</p> -<p>Alors commença un bal où dansèrent avec les chevaliers douze Vertus, -en satin cramoisi; c'étaient les princesses elles-mêmes, les plus +<p>Alors commença un bal où dansèrent avec les chevaliers douze Vertus, +en satin cramoisi; c'étaient les princesses elles-mêmes, les plus hautes dames. Le lendemain, le jeune comte de Charolais ouvrit un -tournoi. Ces exercices, innocents dans le siècle où les armures -étaient assez parfaites pour rendre l'homme invulnérable<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>, -inutiles aussi à une époque de grandes armées <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> et déjà de -tactique, étaient pourtant fort encouragés par la maison de Bourgogne. -Quoique le spectacle fût peu dangereux, il n'en était pas moins une -occasion de vives émotions, plus sensuelles qu'on ne croirait. Au -moment même du choc, quand les trompettes se taisant tout à coup, les -chevaux lancés se heurtaient, quand les lances fragiles se brisaient -sur l'impénétrable armure, le coup frappait ailleurs encore, les dames +tournoi. Ces exercices, innocents dans le siècle où les armures +étaient assez parfaites pour rendre l'homme invulnérable<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>, +inutiles aussi à une époque de grandes armées <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> et déjà de +tactique, étaient pourtant fort encouragés par la maison de Bourgogne. +Quoique le spectacle fût peu dangereux, il n'en était pas moins une +occasion de vives émotions, plus sensuelles qu'on ne croirait. Au +moment même du choc, quand les trompettes se taisant tout à coup, les +chevaux lancés se heurtaient, quand les lances fragiles se brisaient +sur l'impénétrable armure, le coup frappait ailleurs encore, les dames se troublaient et devenaient vraiment belles... Que s'il n'y avait -rien de fait, s'il fallait recommencer, si le cavalier revenait à la +rien de fait, s'il fallait recommencer, si le cavalier revenait à la charge, plus d'une ne se connaissait plus; il n'y avait plus alors de -ménagement, de respect humain... On jetait, pour encourager celui -qu'on croyait en péril, gant, bracelet, tout; on aurait jeté son +ménagement, de respect humain... On jetait, pour encourager celui +qu'on croyait en péril, gant, bracelet, tout; on aurait jeté son cœur<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>...</p> -<p>Il y avait aussi des fêtes politiques, plus graves, mais non moins -brillantes, les assemblées de la Toison d'or. <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Aux chapitres +<p>Il y avait aussi des fêtes politiques, plus graves, mais non moins +brillantes, les assemblées de la Toison d'or. <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Aux chapitres solennels de l'ordre, le duc de Bourgogne apparaissait comme chef de -la noblesse chrétienne. Qui n'en eût pris cette idée, à l'Assemblée de -1446 par exemple, lorsque dans l'église de Saint-Jean, majestueusement -tapissée, parmi les triomphantes peintures de Van Eyck et la musique -d'Ockenheim, le noble chapitre fut reçu par le clergé, et que chaque -chevalier alla s'asseoir sous le large tableau où brillait son blason +la noblesse chrétienne. Qui n'en eût pris cette idée, à l'Assemblée de +1446 par exemple, lorsque dans l'église de Saint-Jean, majestueusement +tapissée, parmi les triomphantes peintures de Van Eyck et la musique +d'Ockenheim, le noble chapitre fut reçu par le clergé, et que chaque +chevalier alla s'asseoir sous le large tableau où brillait son blason en vives couleurs? Les tableaux vides ou noirs indiquaient les morts -ou les expulsés, les sévères justices de l'ordre. Un ciel de drap d'or -marquait la place d'un membre éminent, du roi d'Aragon.</p> +ou les expulsés, les sévères justices de l'ordre. Un ciel de drap d'or +marquait la place d'un membre éminent, du roi d'Aragon.</p> -<p>Le tableau commun de l'ordre de la Toison, son symbole, était sur +<p>Le tableau commun de l'ordre de la Toison, son symbole, était sur l'autel, l'Agneau de Jean Van Eyck<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>, qu'on venait voir des plus -lointaines contrées. Le grand <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> peintre et chimiste<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>, qui +lointaines contrées. Le grand <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> peintre et chimiste<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>, qui fut pour la peinture un Albert le Grand, qui seul entre les hommes eut, dit-on, la puissance d'infuser dans ses couleurs les rayons du -soleil, avait laissé là l'inachevable Cologne<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>, le vieux -symbolisme, la rêverie allemande, et dans le plus mystique des sujets, -dans l'Agneau même de saint Jean, l'audacieux génie sut introniser la +soleil, avait laissé là l'inachevable Cologne<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>, le vieux +symbolisme, la rêverie allemande, et dans le plus mystique des sujets, +dans l'Agneau même de saint Jean, l'audacieux génie sut introniser la nature.</p> -<p>Ce tableau, ce grand poème, qui date si bien le moment de la -Renaissance, est gothique encore dans sa partie supérieure<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, mais +<p>Ce tableau, ce grand poème, qui date si bien le moment de la +Renaissance, est gothique encore dans sa partie supérieure<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, mais tout moderne dans le reste. Il comprend un nombre innombrable de figures, tout le monde d'alors, et Philippe le Bon, et les serviteurs de <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> Philippe le Bon, et les vingt nations qui venaient rendre -hommage à l'agneau de la Toison d'or. De cette toison vivante, de -l'agneau placé sur l'autel partent des rayons qui vont illuminer la -foule pieuse; par un bizarre allégorisme, les rayons touchent les -hommes à la tête, les femmes au sein; leur sein semble arrondi<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>, -fécondé du divin rayon<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>.</p> - -<p>Cette flamboyante couleur de Van Eyck éblouit l'Italie elle-même; le -pays de la lumière s'étonna de trouver la lumière au Nord. Le secret -fut surpris, volé par un crime<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>, le secret, mais non le génie. -Aussi les Médicis aimèrent mieux s'adresser au maître lui-même. Le roi -de Naples, Alfonse le Magnanime, âme poétique, qui, dit-on, consumait -ses jours dans la pure contemplation de la beauté<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>, pria le +hommage à l'agneau de la Toison d'or. De cette toison vivante, de +l'agneau placé sur l'autel partent des rayons qui vont illuminer la +foule pieuse; par un bizarre allégorisme, les rayons touchent les +hommes à la tête, les femmes au sein; leur sein semble arrondi<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>, +fécondé du divin rayon<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>.</p> + +<p>Cette flamboyante couleur de Van Eyck éblouit l'Italie elle-même; le +pays de la lumière s'étonna de trouver la lumière au Nord. Le secret +fut surpris, volé par un crime<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>, le secret, mais non le génie. +Aussi les Médicis aimèrent mieux s'adresser au maître lui-même. Le roi +de Naples, Alfonse le Magnanime, âme poétique, qui, dit-on, consumait +ses jours dans la pure contemplation de la beauté<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>, pria le magicien des Pays-Bas de lui doubler son plaisir, de lui reproduire une femme, <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> les longs et doux cheveux surtout<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a> que les Italiens ne savaient peindre, la toison d'or de ce beau chef, la fleur de cette fleur humaine.</p> <p>Quel charme pour l'heureux fondateur de la Toison d'or, pour le bon -duc, si tendre aux belles choses, d'avoir à lui<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a> justement celui -qui savait les saisir dans le mouvement de la vie, et les empêcher de +duc, si tendre aux belles choses, d'avoir à lui<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a> justement celui +qui savait les saisir dans le mouvement de la vie, et les empêcher de passer! celui qui le premier fixa l'iris capricieuse qui nous flatte et nous fuit sans cesse...</p> -<p>Dans l'empire de ce roi de la couleur et de la lumière, venaient se +<p>Dans l'empire de ce roi de la couleur et de la lumière, venaient se pacifier les teintes voyantes, les oppositions de figures, de -costumes, de races, que présentait l'hétérogène empire de la maison de -Bourgogne. L'art semblait un traité dans cette guerre intérieure de -peuples mal unis. La grande école flamande des trois cents peintres -de Bruges<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>, avait pour maître Jean <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Van Eyck, un enfant de -la Meuse. Et c'était tout au contraire un Flamand, Chastellain, qui, +costumes, de races, que présentait l'hétérogène empire de la maison de +Bourgogne. L'art semblait un traité dans cette guerre intérieure de +peuples mal unis. La grande école flamande des trois cents peintres +de Bruges<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>, avait pour maître Jean <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Van Eyck, un enfant de +la Meuse. Et c'était tout au contraire un Flamand, Chastellain, qui, portant dans le style la violence de Van Eyck et de Rubens, domptait -notre langue française, la forçait, sobre et pure qu'elle était -jusque-là, de recevoir d'un coup tout un torrent de mots, d'idées -nouvelles, et de s'enivrer, bon gré, mal gré, aux sources mêlées de la +notre langue française, la forçait, sobre et pure qu'elle était +jusque-là , de recevoir d'un coup tout un torrent de mots, d'idées +nouvelles, et de s'enivrer, bon gré, mal gré, aux sources mêlées de la Renaissance.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> CHAPITRE III<br> -<span class="smaller">RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON—JACQUES CŒUR—LE +<span class="smaller">RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON—JACQUES CŒUR—LE DAUPHIN LOUIS<br> 1452-1456</span></h3> -<p>Les brillantes et voluptueuses fêtes de la maison de Bourgogne avaient -un côté sérieux. Tous les grands seigneurs de la chrétienté, y venant -jouer un rôle, se trouvaient pour quelques semaines, pour des mois +<p>Les brillantes et voluptueuses fêtes de la maison de Bourgogne avaient +un côté sérieux. Tous les grands seigneurs de la chrétienté, y venant +jouer un rôle, se trouvaient pour quelques semaines, pour des mois entiers, les commensaux, les sujets volontaires du <em>grand duc</em>. Ils ne -demandaient pas mieux que de rester à sa cour. Les belles dames de +demandaient pas mieux que de rester à sa cour. Les belles dames de Bourgogne et de Flandre savaient bien les retenir ou les ramener. Ce -fut, dit-on, l'adresse d'une dame de Croy qui décida la trahison -<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> du connétable de Bourbon et faillit démembrer la France.</p> - -<p>Le duc de Bourgogne faisait au roi une guerre secrète et périlleuse -pour laquelle il n'avait même pas besoin d'agir expressément. Tout ce -qu'il y avait de mécontents parmi les grands regardait vers le duc, -était ou croyait être encouragé de lui, intriguait sourdement sur la -foi de la rupture prochaine. Charles VII eut ainsi plus d'une secrète -épine, une surtout, terrible, dans sa famille, dont il fut piqué toute -sa vie et mourut à la longue.</p> - -<p>Dans toutes les affaires, grandes ou petites, qui troublèrent, vers la -fin, ce règne, se retrouve toujours le nom du dauphin. Accusé en +fut, dit-on, l'adresse d'une dame de Croy qui décida la trahison +<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> du connétable de Bourbon et faillit démembrer la France.</p> + +<p>Le duc de Bourgogne faisait au roi une guerre secrète et périlleuse +pour laquelle il n'avait même pas besoin d'agir expressément. Tout ce +qu'il y avait de mécontents parmi les grands regardait vers le duc, +était ou croyait être encouragé de lui, intriguait sourdement sur la +foi de la rupture prochaine. Charles VII eut ainsi plus d'une secrète +épine, une surtout, terrible, dans sa famille, dont il fut piqué toute +sa vie et mourut à la longue.</p> + +<p>Dans toutes les affaires, grandes ou petites, qui troublèrent, vers la +fin, ce règne, se retrouve toujours le nom du dauphin. Accusé en toutes, jamais convaincu, il reste pour tel historien (qui plus tard le traitera fort mal comme roi) le plus innocent prince du monde. -Quant à lui, il s'est mieux jugé. Tout vindicatif qu'il pût être, il -fit assez entendre, à son avénement, que ceux qui l'avaient désarmé et -chassé de France, les Brézé et les Dammartin, avaient agi en cela -comme loyaux serviteurs du roi, et il se les attacha, persuadé qu'ils -serviraient non moins loyalement le roi, quel qu'il fût.</p> +Quant à lui, il s'est mieux jugé. Tout vindicatif qu'il pût être, il +fit assez entendre, à son avénement, que ceux qui l'avaient désarmé et +chassé de France, les Brézé et les Dammartin, avaient agi en cela +comme loyaux serviteurs du roi, et il se les attacha, persuadé qu'ils +serviraient non moins loyalement le roi, quel qu'il fût.</p> <p>Le bon homme Charles VII aimait les femmes, et il en avait quelque -sujet. Une femme héroïque lui sauva son royaume. Une femme, bonne et -douce, qu'il aima vingt années<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>, fit servir cet amour à -l'entourer d'utiles <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> conseils, à lui donner les plus sages -ministres, ceux qui devaient guérir la pauvre France. Cette excellente -influence d'Agnès a été reconnue à la longue la Dame de beauté, mal -vue, mal accueillie du peuple tant qu'elle vécut, n'en est pas moins -restée un de ses plus doux souvenirs.</p> +sujet. Une femme héroïque lui sauva son royaume. Une femme, bonne et +douce, qu'il aima vingt années<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>, fit servir cet amour à +l'entourer d'utiles <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> conseils, à lui donner les plus sages +ministres, ceux qui devaient guérir la pauvre France. Cette excellente +influence d'Agnès a été reconnue à la longue la Dame de beauté, mal +vue, mal accueillie du peuple tant qu'elle vécut, n'en est pas moins +restée un de ses plus doux souvenirs.</p> <p>Les Bourguignons criaient fort au scandale, quoique, pendant les vingt -années où Charles VII fut fidèle à Agnès, leur duc ait eu justement -vingt maîtresses. Il y avait scandale, sans nul doute, mais surtout en -ceci, qu'Agnès avait été donnée à Charles VII par la mère de sa femme, -par sa femme peut-être. Le dauphin se montra de bonne heure plus -jaloux pour sa mère que sa mère ne l'était. On assure qu'il porta la -violence jusqu'à donner un soufflet à Agnès. Quand la Dame de beauté +années où Charles VII fut fidèle à Agnès, leur duc ait eu justement +vingt maîtresses. Il y avait scandale, sans nul doute, mais surtout en +ceci, qu'Agnès avait été donnée à Charles VII par la mère de sa femme, +par sa femme peut-être. Le dauphin se montra de bonne heure plus +jaloux pour sa mère que sa mère ne l'était. On assure qu'il porta la +violence jusqu'à donner un soufflet à Agnès. Quand la Dame de beauté mourut (par suite de couches, selon quelques-uns), tout le monde crut -que le dauphin l'avait fait empoisonner. Au reste, dès ce temps, ceux -qui lui déplaisaient vivaient peu; témoin sa première femme, la trop -savante et spirituelle Marguerite d'Écosse, celle qui est restée -célèbre pour avoir baisé en passant le poète endormi<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>.</p> +que le dauphin l'avait fait empoisonner. Au reste, dès ce temps, ceux +qui lui déplaisaient vivaient peu; témoin sa première femme, la trop +savante et spirituelle Marguerite d'Écosse, celle qui est restée +célèbre pour avoir baisé en passant le poète endormi<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>.</p> <p>Tous les gens suspects au roi devenaient infailliblement amis du dauphin. Cela est frappant surtout pour les Armagnacs. Le dauphin -était né leur ennemi; il <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> commença sa vie militaire par les +était né leur ennemi; il <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> commença sa vie militaire par les emprisonner, et il devait finir par les exterminer. Eh bien! dans -l'intervalle, ils lui plaisent comme ennemis de son père, il se -rapproche d'eux et prend pour factotum, pour son bras droit, le bâtard +l'intervalle, ils lui plaisent comme ennemis de son père, il se +rapproche d'eux et prend pour factotum, pour son bras droit, le bâtard d'Armagnac.</p> -<p>Autant qu'on peut juger cette époque assez obscure, les intrigues des -Armagnacs, du duc d'Alençon, se rattachent à celles du dauphin, aux -espérances que leur donnait à tous cette guerre en paix du duc de -Bourgogne et du roi. L'affaire même de Jacques Cœur s'y rapporte en -partie; on l'accusa d'avoir empoisonné Agnès et d'avoir prêté de -l'argent à l'ennemi d'Agnès, au dauphin. Un mot sur Jacques Cœur.</p> +<p>Autant qu'on peut juger cette époque assez obscure, les intrigues des +Armagnacs, du duc d'Alençon, se rattachent à celles du dauphin, aux +espérances que leur donnait à tous cette guerre en paix du duc de +Bourgogne et du roi. L'affaire même de Jacques Cœur s'y rapporte en +partie; on l'accusa d'avoir empoisonné Agnès et d'avoir prêté de +l'argent à l'ennemi d'Agnès, au dauphin. Un mot sur Jacques Cœur.</p> -<p>Il faut visiter à Bourges la curieuse maison de ce personnage -équivoque, maison pleine de mystères, comme fut sa vie. On voit, à +<p>Il faut visiter à Bourges la curieuse maison de ce personnage +équivoque, maison pleine de mystères, comme fut sa vie. On voit, à bien la regarder, qu'elle montre et qu'elle cache; partout on y croit -sentir deux choses opposées, la hardiesse et la défiance du parvenu, -l'orgueil du commerce oriental, et en même temps la réserve de -l'<em>argentier</em> du roi. Toutefois, la hardiesse l'emporte; ce mystère -affiché est comme un défi au passant.</p> - -<p>Cette maison, avancée un peu dans la rue, comme pour regarder et voir -venir, se tient quasi toute close; <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> à ses fausses fenêtres, -deux valets en pierre ont l'air d'épier les gens. Dans la cour, de +sentir deux choses opposées, la hardiesse et la défiance du parvenu, +l'orgueil du commerce oriental, et en même temps la réserve de +l'<em>argentier</em> du roi. Toutefois, la hardiesse l'emporte; ce mystère +affiché est comme un défi au passant.</p> + +<p>Cette maison, avancée un peu dans la rue, comme pour regarder et voir +venir, se tient quasi toute close; <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> à ses fausses fenêtres, +deux valets en pierre ont l'air d'épier les gens. Dans la cour, de petits bas-reliefs offrent les humbles images du travail, la fileuse, la balayeuse, le vigneron, le colporteur<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>; mais, par-dessus cette -fausse humilité, la statue équestre du banquier plane -impérialement<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>. Dans ce triomphe à huis clos, le grand homme -d'argent ne dédaigne pas d'enseigner tout le secret de sa fortune; il -nous l'explique en deux devises. L'une est l'héroïque rébus: «<em>À -vaillans</em> (cœurs) <em>riens impossible.</em>» Cette devise est de l'homme, -de son audace, de son naïf orgueil. L'autre est la petite sagesse du -marchand au moyen âge: «<em>Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire. -Taire.</em>» Sage et discrète maxime, qu'il fallait suivre en la taisant. +fausse humilité, la statue équestre du banquier plane +impérialement<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>. Dans ce triomphe à huis clos, le grand homme +d'argent ne dédaigne pas d'enseigner tout le secret de sa fortune; il +nous l'explique en deux devises. L'une est l'héroïque rébus: «<em>À +vaillans</em> (cœurs) <em>riens impossible.</em>» Cette devise est de l'homme, +de son audace, de son naïf orgueil. L'autre est la petite sagesse du +marchand au moyen âge: «<em>Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire. +Taire.</em>» Sage et discrète maxime, qu'il fallait suivre en la taisant. Dans la belle salle du haut, le vaillant Cœur est plus indiscret encore; il s'est fait sculpter, pour son amusement quotidien, une -joute burlesque, un tournoi à ânes, moquerie durable de la chevalerie -qui dut déplaire à bien des gens.</p> +joute burlesque, un tournoi à ânes, moquerie durable de la chevalerie +qui dut déplaire à bien des gens.</p> -<p>Le beau portrait que Godefroi donne de Jacques Cœur d'après -l'original, et qui doit ressembler, est une figure éminemment -roturière (mais point du tout vulgaire), dure, fine et hardie. Elle +<p>Le beau portrait que Godefroi donne de Jacques Cœur d'après +l'original, et qui doit ressembler, est une figure éminemment +roturière (mais point du tout vulgaire), dure, fine et hardie. Elle sent un peu le trafiquant en pays sarrasin, le marchand d'hommes. La France ne remplit que le milieu de cette aventureuse vie<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>, qui commence et finit en Orient; marchand en <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Syrie en 1432, il -meurt en Chypre amiral du Saint-Siége. Le pape, un pape espagnol, tout -animé du feu des croisades, Calixte Borgia, l'accueillit dans son +meurt en Chypre amiral du Saint-Siége. Le pape, un pape espagnol, tout +animé du feu des croisades, Calixte Borgia, l'accueillit dans son malheur et l'envoya combattre les Turcs.</p> -<p>C'est ce que rappelle à Bourges la chapelle funéraire des -Cœurs<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>. Jacques y paraît transfiguré dans les splendides -vitraux sous le costume de saint Jacques, patron des pèlerins; dans -ses armes, trois coquilles de pèlerinage, triste pèlerinage, les -coquilles sont noires; mais entre sont postés fièrement trois cœurs -rouges, le triple cœur du héros marchand. Le registre de l'église -ne lui donne qu'un titre «Capitaine de l'Église contre les -infidèles<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.» Du roi, de l'argentier du roi, pas un mot, rien qui -rappelle ses services si mal reconnus; peut-être, en son amour-propre -de banquier, a-t-il voulu qu'on oubliât cette mauvaise affaire qui +<p>C'est ce que rappelle à Bourges la chapelle funéraire des +Cœurs<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>. Jacques y paraît transfiguré dans les splendides +vitraux sous le costume de saint Jacques, patron des pèlerins; dans +ses armes, trois coquilles de pèlerinage, triste pèlerinage, les +coquilles sont noires; mais entre sont postés fièrement trois cœurs +rouges, le triple cœur du héros marchand. Le registre de l'église +ne lui donne qu'un titre «Capitaine de l'Église contre les +infidèles<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.» Du roi, de l'argentier du roi, pas un mot, rien qui +rappelle ses services si mal reconnus; peut-être, en son amour-propre +de banquier, a-t-il voulu qu'on oubliât cette mauvaise affaire qui sauva la France<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>, cette faute d'avoir pris un trop puissant -débiteur, d'avoir prêté à qui pouvait le payer d'un gibet.</p> +débiteur, d'avoir prêté à qui pouvait le payer d'un gibet.</p> <p>Il y avait pourtant dans ce qu'il fit ici une chose qui valait bien -qu'on la rappelât; c'est que cet homme intelligent<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> -rétablit les monnaies, inventa en finances la chose inouïe, la +qu'on la rappelât; c'est que cet homme intelligent<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> +rétablit les monnaies, inventa en finances la chose inouïe, la justice, et crut que pour le roi, comme pour tout le monde, le moyen -d'être riche, c'était de payer.</p> - -<p>Cela ne veut pas dire qu'il ait été fort scrupuleux sur les moyens de -gagner pour lui-même. Sa double qualité de créancier de roi et -d'argentier du roi, ce rôle étrange d'un homme qui prêtait d'une main -et se payait de l'autre, devait l'exposer fort. Il paraît assez -probable qu'il avait durement pressuré le Languedoc, et qu'il faisait -l'usure indifféremment avec le roi et avec l'ennemi du roi, je veux -dire avec le dauphin. Il avait en ce métier pour concurrents naturels +d'être riche, c'était de payer.</p> + +<p>Cela ne veut pas dire qu'il ait été fort scrupuleux sur les moyens de +gagner pour lui-même. Sa double qualité de créancier de roi et +d'argentier du roi, ce rôle étrange d'un homme qui prêtait d'une main +et se payait de l'autre, devait l'exposer fort. Il paraît assez +probable qu'il avait durement pressuré le Languedoc, et qu'il faisait +l'usure indifféremment avec le roi et avec l'ennemi du roi, je veux +dire avec le dauphin. Il avait en ce métier pour concurrents naturels les Florentins qui l'avaient toujours fait. Nous savons par le -journal de Pitti<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>, tout à la fois ambassadeur, banquier <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> -et joueur gagé, ce que c'étaient que ces gens. Les rois leur +journal de Pitti<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>, tout à la fois ambassadeur, banquier <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> +et joueur gagé, ce que c'étaient que ces gens. Les rois leur reprenaient de temps en temps en gros, par confiscation, ce qu'ils -avaient pris en détail. La colossale maison des Bardi et Peruzzi avait -fait naufrage au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, après avoir prêté à Édouard III de quoi +avaient pris en détail. La colossale maison des Bardi et Peruzzi avait +fait naufrage au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, après avoir prêté à Édouard III de quoi nous faire la guerre, cent vingt millions<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>. Au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>, la grande -maison, c'étaient les Médicis, banquiers du Saint-Siége, qui -risquaient moins, dans leur occulte commerce de la daterie, échangeant +maison, c'étaient les Médicis, banquiers du Saint-Siége, qui +risquaient moins, dans leur occulte commerce de la daterie, échangeant bulles et lettres de change, papier pour papier. L'ennemi capital de Jacques Cœur, qui le ruina<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a> et prit sa place, Otto Castellani, -trésorier de Toulouse, paraît avoir été parent des Médicis. Les -Italiens et les seigneurs agirent de concert dans ce procès, et en +trésorier de Toulouse, paraît avoir été parent des Médicis. Les +Italiens et les seigneurs agirent de concert dans ce procès, et en firent <em>une affaire</em>. On ameuta le peuple en disant que l'argentier faisait <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> sortir l'argent du royaume, qu'il vendait des armes -aux Sarrasins<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a> qu'il leur avait rendu un esclave chrétien, etc. -L'argent prêté au dauphin pour troubler le royaume fut peut-être son -véritable crime. Ce qui est sûr, c'est que Louis XI, à peine roi, le -réhabilita fort honorablement<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>.</p> +aux Sarrasins<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a> qu'il leur avait rendu un esclave chrétien, etc. +L'argent prêté au dauphin pour troubler le royaume fut peut-être son +véritable crime. Ce qui est sûr, c'est que Louis XI, à peine roi, le +réhabilita fort honorablement<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>.</p> -<p>Un autre ami du dauphin, encore plus dangereux, c'était le duc -d'Alençon, dont la ruine entraîna, précéda du moins de bien près la -sienne; Alençon fut arrêté le 21 mai 1456, et le dauphin s'enfuit de -Dauphiné, de France, le 31 août, même année.</p> +<p>Un autre ami du dauphin, encore plus dangereux, c'était le duc +d'Alençon, dont la ruine entraîna, précéda du moins de bien près la +sienne; Alençon fut arrêté le 21 mai 1456, et le dauphin s'enfuit de +Dauphiné, de France, le 31 août, même année.</p> <p>Ce prince du sang, qui avait bien servi le roi contre les Anglais, et -qui se trouvait «petitement récompensé<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>», négociait sans trop de -prudence à Londres et à Bruges; il était en correspondance avec le -dauphin. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Tout cela, pour avoir été nié, n'en paraît pas moins +qui se trouvait «petitement récompensé<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>», négociait sans trop de +prudence à Londres et à Bruges; il était en correspondance avec le +dauphin. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Tout cela, pour avoir été nié, n'en paraît pas moins indubitable<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. Il avait des places en Normandie, une artillerie plus forte, selon lui, que celle du roi. Il s'offrait au duc -d'York<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>, qui pour le moment était trop occupé par la guerre -civile, mais qui, s'il eût trouvé un moment de répit, s'il eût pu -faire une belle course ici, par exemple occuper Granville, Alençon, +d'York<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>, qui pour le moment était trop occupé par la guerre +civile, mais qui, s'il eût trouvé un moment de répit, s'il eût pu +faire une belle course ici, par exemple occuper Granville, Alençon, Domfront et le Mans, qu'on se faisait fort de lui livrer, n'aurait -plus eu besoin de guerre civile pour prendre là-bas la couronne; -l'Angleterre tout entière se serait levée pour la lui mettre sur la -tête.</p> +plus eu besoin de guerre civile pour prendre là -bas la couronne; +l'Angleterre tout entière se serait levée pour la lui mettre sur la +tête.</p> -<p>Le dauphin, même après l'affaire d'Alençon, croyait tenir en Dauphiné. -Il était en correspondance intime et tendre avec son oncle de +<p>Le dauphin, même après l'affaire d'Alençon, croyait tenir en Dauphiné. +Il était en correspondance intime et tendre avec son oncle de Bourgogne<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. Il comptait <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> sur la Savoie, un peu sur les -Suisses. Il se faisait reconnaître par le pape, et lui faisait hommage -des comtés de Valentinois et de Diois. Enfin, chose hardie, il ordonna -une levée générale, de dix-huit ans jusqu'à soixante.</p> +Suisses. Il se faisait reconnaître par le pape, et lui faisait hommage +des comtés de Valentinois et de Diois. Enfin, chose hardie, il ordonna +une levée générale, de dix-huit ans jusqu'à soixante.</p> -<p>Cela lui tourna mal. Le Dauphiné était fatigué; ce tout petit pays, -qui n'était pas riche, devenait, sous une main si terriblement active, +<p>Cela lui tourna mal. Le Dauphiné était fatigué; ce tout petit pays, +qui n'était pas riche, devenait, sous une main si terriblement active, un grand centre de politique et d'influence<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>, insigne honneur, -mais un peu cher. Tout le pays était debout, en mouvement; l'impôt -avait doublé; une foule d'améliorations s'étaient faites<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>, il est +mais un peu cher. Tout le pays était debout, en mouvement; l'impôt +avait doublé; une foule d'améliorations s'étaient faites<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>, il est vrai, plus que le pays n'en voulait payer. La noblesse, qui ne payait pas, aurait soutenu le dauphin; mais, dans son impatience de se faire -des créatures, d'abaisser les uns, d'élever les autres, il faisait +des créatures, d'abaisser les uns, d'élever les autres, il faisait tous les jours des nobles; il en fit d'innombrables, force -gentilshommes qui pouvaient, sans déroger, commercer, labourer la -terre. Ce mot: <em>Noblesse du dauphin Louis</em>, est resté proverbial. Elle +gentilshommes qui pouvaient, sans déroger, commercer, labourer la +terre. Ce mot: <em>Noblesse du dauphin Louis</em>, est resté proverbial. Elle ne venait pas toujours par de nobles moyens; tel, disait-on, n'avait -pour titre <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> que d'avoir tenu l'échelle, élargi la haie par où +pour titre <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> que d'avoir tenu l'échelle, élargi la haie par où le dauphin entrait la nuit chez la dame de Sassenage.</p> <p>L'intervention du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne, suffirent plus -tard pour sauver le duc d'Alençon; mais le dauphin était trop +tard pour sauver le duc d'Alençon; mais le dauphin était trop dangereux. Nulle intervention n'y fit, ni celle du roi de Castille, -qui écrivit pour lui, et même approcha de la frontière, ni celle du -pape qui eût sans doute parlé pour son vassal, s'il en eût eu le -temps. Le dauphin comptait peut-être aussi mettre en mouvement le -clergé. Nous avons vu son étrange démarche auprès des évêques de -Normandie. Dans son dernier danger, il fit maint pèlerinage et envoya -des vœux, des offrandes aux églises qu'il ne pouvait visiter, -Saint-Michel, Cléry, Saint-Claude, Saint-Jacques de Compostelle. Et à -peine eut-il passé chez le duc de Bourgogne qu'il écrivit à tous les -prélats de France.</p> - -<p>C'était un peu tard. Il avait inquiété l'Église, en empiétant sur les -droits des évêques du Dauphiné. Ses ennemis, Dunois, Chabannes, -jugèrent avec raison qu'il ne serait point soutenu, que ni son oncle -de Bourgogne, ni son beau-père le Savoyard, ni ses sujets du Dauphiné, -ni ses amis secrets de la France, ne tireraient l'épée pour lui. Ils -agirent avec une vivacité extrême, frappèrent coup sur coup.</p> - -<p>D'abord, le 27 mai (1456) le duc d'Alençon fut arrêté par Dunois -lui-même, la terreur imprimée dans les Marches d'ouest, la porte -fermée au duc d'York, que les malveillants auraient appelé sans nul +qui écrivit pour lui, et même approcha de la frontière, ni celle du +pape qui eût sans doute parlé pour son vassal, s'il en eût eu le +temps. Le dauphin comptait peut-être aussi mettre en mouvement le +clergé. Nous avons vu son étrange démarche auprès des évêques de +Normandie. Dans son dernier danger, il fit maint pèlerinage et envoya +des vœux, des offrandes aux églises qu'il ne pouvait visiter, +Saint-Michel, Cléry, Saint-Claude, Saint-Jacques de Compostelle. Et à +peine eut-il passé chez le duc de Bourgogne qu'il écrivit à tous les +prélats de France.</p> + +<p>C'était un peu tard. Il avait inquiété l'Église, en empiétant sur les +droits des évêques du Dauphiné. Ses ennemis, Dunois, Chabannes, +jugèrent avec raison qu'il ne serait point soutenu, que ni son oncle +de Bourgogne, ni son beau-père le Savoyard, ni ses sujets du Dauphiné, +ni ses amis secrets de la France, ne tireraient l'épée pour lui. Ils +agirent avec une vivacité extrême, frappèrent coup sur coup.</p> + +<p>D'abord, le 27 mai (1456) le duc d'Alençon fut arrêté par Dunois +lui-même, la terreur imprimée dans les Marches d'ouest, la porte +fermée au duc d'York, que les malveillants auraient appelé sans nul doute <em>in extremis</em>.</p> -<p>Un second coup (7 juillet) frappé sur les Anglais, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> mais tout -autant sur le duc de Bourgogne, fut la réhabilitation de la Pucelle -d'Orléans<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>, condamnation implicite de ceux qui l'avaient brûlée, -de celui qui l'avait livrée. Ce ne fut pas une œuvre médiocre de -patience et d'habileté d'amener le pape à faire réviser le procès et -les juges d'Église à réformer un jugement <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> d'Église, de +<p>Un second coup (7 juillet) frappé sur les Anglais, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> mais tout +autant sur le duc de Bourgogne, fut la réhabilitation de la Pucelle +d'Orléans<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>, condamnation implicite de ceux qui l'avaient brûlée, +de celui qui l'avait livrée. Ce ne fut pas une œuvre médiocre de +patience et d'habileté d'amener le pape à faire réviser le procès et +les juges d'Église à réformer un jugement <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> d'Église, de renouveler ainsi ce souvenir peu honorable pour le duc de Bourgogne, -de le désigner aux rancunes populaires, comme ami des Anglais, ennemi +de le désigner aux rancunes populaires, comme ami des Anglais, ennemi de la France.</p> <p>Ces actes de vigueur avertirent tout le monde. Les nobles de l'Armagnac et du Rouergue comprirent que le dauphin, avec ses belles -paroles, ne pourrait les soutenir, et ils se déclarèrent loyaux et -fidèles sujets. Le beau-père du dauphin, le duc de Savoie, voyant -venir une armée du côté de la France, rien du côté de la Bourgogne, -écouta les paroles qui lui furent portées par l'ancien <em>écorcheur</em> +paroles, ne pourrait les soutenir, et ils se déclarèrent loyaux et +fidèles sujets. Le beau-père du dauphin, le duc de Savoie, voyant +venir une armée du côté de la France, rien du côté de la Bourgogne, +écouta les paroles qui lui furent portées par l'ancien <em>écorcheur</em> Chabannes, qui avait pris joyeusement la commission de recors dans -cette affaire, et se faisait fort d'<em>exécuter</em> le dauphin. Chabannes -exigea du Savoyard qu'il abandonnât son gendre, et pour plus de sûreté +cette affaire, et se faisait fort d'<em>exécuter</em> le dauphin. Chabannes +exigea du Savoyard qu'il abandonnât son gendre, et pour plus de sûreté il en tira un gage, la seigneurie de Clermont en Genevois. Ainsi le -dauphin restait seul, et il voyait son père avancer vers Lyon. La -bonne volonté ne lui faisait pas faute pour résister, on peut l'en -croire lui-même: «Si Dieu ou fortune, écrivait ce bon fils<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>, m'eût -donné d'avoir moitié autant de gens d'armes comme le roi mon père, son -armée n'eut pas eu la peine de venir; je la fusse allé combattre dès -Lyon<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> La levée en masse qu'il avait ordonnée contre son père +dauphin restait seul, et il voyait son père avancer vers Lyon. La +bonne volonté ne lui faisait pas faute pour résister, on peut l'en +croire lui-même: «Si Dieu ou fortune, écrivait ce bon fils<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>, m'eût +donné d'avoir moitié autant de gens d'armes comme le roi mon père, son +armée n'eut pas eu la peine de venir; je la fusse allé combattre dès +Lyon<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> La levée en masse qu'il avait ordonnée contre son père n'ayant rien produit, les nobles ne remuant pas plus que les autres, -il ne lui restait qu'à fuir, s'il pouvait. Chabannes croyait ne rien -faire en prenant le Dauphiné, s'il ne prenait le Dauphin; il lui avait -dressé une embuscade et croyait bien le tenir. Mais il échappa par le -Bugey, qui était à son beau-père; sous prétexte d'une chasse, il -envoya tous ses officiers d'un côté, et passa de l'autre. Lui -septième, il traversa au galop le Bugey, le Val-Romey, et par cette -course de trente lieues, il se trouva à Saint-Claude en Franche-Comté, +il ne lui restait qu'à fuir, s'il pouvait. Chabannes croyait ne rien +faire en prenant le Dauphiné, s'il ne prenait le Dauphin; il lui avait +dressé une embuscade et croyait bien le tenir. Mais il échappa par le +Bugey, qui était à son beau-père; sous prétexte d'une chasse, il +envoya tous ses officiers d'un côté, et passa de l'autre. Lui +septième, il traversa au galop le Bugey, le Val-Romey, et par cette +course de trente lieues, il se trouva à Saint-Claude en Franche-Comté, chez le duc de Bourgogne.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> CHAPITRE IV<br> -<span class="smaller">SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON<br> +<span class="smaller">SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON<br> 1456-1461</span></h3> <p>Charles VII dit, en apprenant la fuite du dauphin et l'accueil qu'il -avait trouvé chez le duc de Bourgogne: «Il a reçu chez lui un renard -qui mangera ses poules.»</p> - -<p>C'eût été en effet un curieux épisode à ajouter au vieux roman de -Renard. Cette grande farce du moyen âge tant de fois reprise, rompue, -reprise encore, après avoir fourni je ne sais combien de poèmes<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>, -semblait <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> se continuer dans l'histoire. Ici, c'était Renard -chez Isengrin, se faisant son hôte et son compère, Renard amendé, -humble et doux, mais tout doucement observant chaque chose, étudiant +avait trouvé chez le duc de Bourgogne: «Il a reçu chez lui un renard +qui mangera ses poules.»</p> + +<p>C'eût été en effet un curieux épisode à ajouter au vieux roman de +Renard. Cette grande farce du moyen âge tant de fois reprise, rompue, +reprise encore, après avoir fourni je ne sais combien de poèmes<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>, +semblait <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> se continuer dans l'histoire. Ici, c'était Renard +chez Isengrin, se faisant son hôte et son compère, Renard amendé, +humble et doux, mais tout doucement observant chaque chose, étudiant d'un regard oblique la maison ennemie.</p> -<p>D'abord, ce bon personnage, tout en laissant à ses gens l'ordre de -tenir ferme contre son père<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>, lui avait écrit respectueusement, -pieusement: «Qu'étant, avec l'autorisation de son seigneur et père, -gonfalonier de la sainte Église romaine, il n'avait pu se dispenser -d'obtempérer à la requête du pape, et de se joindre à son bel oncle de -Bourgogne, qui allait partir contre les Turcs pour la défense de la -foi catholique.» Par une autre lettre adressée à tous les évêques de -France, il se recommandait à leurs prières pour le succès de la sainte +<p>D'abord, ce bon personnage, tout en laissant à ses gens l'ordre de +tenir ferme contre son père<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>, lui avait écrit respectueusement, +pieusement: «Qu'étant, avec l'autorisation de son seigneur et père, +gonfalonier de la sainte Église romaine, il n'avait pu se dispenser +d'obtempérer à la requête du pape, et de se joindre à son bel oncle de +Bourgogne, qui allait partir contre les Turcs pour la défense de la +foi catholique.» Par une autre lettre adressée à tous les évêques de +France, il se recommandait à leurs prières pour le succès de la sainte entreprise.</p> -<p>À l'arrivée, ce fut entre lui, la duchesse et le duc un grand combat -d'humilité<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>; ils lui cédaient partout et le traitaient presque +<p>À l'arrivée, ce fut entre lui, la duchesse et le duc un grand combat +d'humilité<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>; ils lui cédaient partout et le traitaient presque comme le roi; lui, au contraire, de se faire d'autant plus petit et le -plus pauvre homme du monde. Il les fit pleurer au récit lamentable des -persécutions qu'il avait endurées. Le duc se mit à sa disposition, +plus pauvre homme du monde. Il les fit pleurer au récit lamentable des +persécutions qu'il avait endurées. Le duc se mit à sa disposition, lui, ses sujets, ses biens, toutes choses<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> sauf la chose -que voulait le dauphin, une armée pour rentrer dans le royaume et -mettre son père en tutelle. Le duc n'avait nulle envie d'aller si -vite; il se faisait vieux; ses États, ce vaste et magnifique corps, ne -se portaient pas bien non plus; il était toujours endolori du côté de -la Flandre, et il avait mal à la Hollande. Ajoutez que ses serviteurs, -qui étaient ses maîtres, MM. de Croy, ne l'auraient pas laissé faire -la guerre. Elle eût ramené les grosses taxes<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>, les révoltes. Et -qui eût conduit cette guerre? l'héritier, le jeune et violent comte de -Charolais, c'est-à-dire que tout fût tombé dans les mains de sa mère, -qui aurait chassé les Croy.</p> +que voulait le dauphin, une armée pour rentrer dans le royaume et +mettre son père en tutelle. Le duc n'avait nulle envie d'aller si +vite; il se faisait vieux; ses États, ce vaste et magnifique corps, ne +se portaient pas bien non plus; il était toujours endolori du côté de +la Flandre, et il avait mal à la Hollande. Ajoutez que ses serviteurs, +qui étaient ses maîtres, MM. de Croy, ne l'auraient pas laissé faire +la guerre. Elle eût ramené les grosses taxes<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>, les révoltes. Et +qui eût conduit cette guerre? l'héritier, le jeune et violent comte de +Charolais, c'est-à -dire que tout fût tombé dans les mains de sa mère, +qui aurait chassé les Croy.</p> <p>Les conseillers de Charles VII n'ignoraient rien de tout cela. Ils -étaient si persuadés que le duc n'oserait faire la guerre, que si le -roi les eût crus, ils auraient hasardé un coup de main pour enlever le -dauphin au fond du Brabant. Ils avaient décidé le roi à marier sa -fille au jeune Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie, issu de la -maison de Luxembourg, et à occuper le Luxembourg comme héritage de son -gendre. Déjà le roi avait déclaré prendre Thionville et le duché sous -sa protection. Déjà l'ambassade hongroise était à Paris, et elle +étaient si persuadés que le duc n'oserait faire la guerre, que si le +roi les eût crus, ils auraient hasardé un coup de main pour enlever le +dauphin au fond du Brabant. Ils avaient décidé le roi à marier sa +fille au jeune Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie, issu de la +maison de Luxembourg, et à occuper le Luxembourg comme héritage de son +gendre. Déjà le roi avait déclaré prendre Thionville et le duché sous +sa protection. Déjà l'ambassade hongroise était à Paris, et elle allait emmener la jeune princesse, lorsqu'on apprit que Ladislas venait de mourir.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> Ce hasard ajournait la guerre<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>, que d'ailleurs les deux -ennemis étaient loin de désirer. Ils s'en firent une qui allait mieux -à deux vieillards, une aigre petite guerre d'écrits, de jugements, de -conflits de tribunaux. Avant d'entrer dans ce détail, il faut -expliquer, une fois pour toutes, ce que c'était que la puissance de la -maison de Bourgogne et faire connaître en général le caractère de la -féodalité de ce temps.</p> - -<p>Le duc de Bourgogne était chez lui, était en France même, le chef -d'une féodalité politique qui n'avait rien de vraiment féodal. Ce qui -avait fait le droit de la féodalité primitive, ce qui l'avait fait -respecter, aimer, de ceux même sur qui elle pesait, c'est qu'elle -était profondément <em>naturelle</em>, c'est que la famille seigneuriale, née -de la terre, y était enracinée, qu'elle vivait d'une même vie, qu'elle -en était, pour ainsi parler, le <em>genius loci</em><a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>. Au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, -les mariages, les <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> héritages, les dons des rois, ont tout -bouleversé. Les familles féodales, qui avaient intérêt à fixer et -concentrer les fiefs, ont travaillé elles-mêmes à leur dispersion. -Séparées par de vieilles haines, elles se sont rarement alliées au -voisin; le voisin, c'est l'ennemi; elles ont plutôt cherché, jusqu'au -bout du royaume, l'alliance du plus lointain étranger. De là des -réunions de fiefs, bizarres, étranges, comme Boulogne et Auvergne; -d'autres même odieuses; ainsi, dans la France du Nord, où les -Armagnacs ont laissé tant d'affreux souvenirs, où leur nom même est un -blasphème, ils s'y sont établis, y ont acquis le duché de Nemours.</p> - -<p>Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une même -dénomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet étrange -empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas même en Bourgogne, -<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> le duc n'était vraiment le seigneur <em>naturel</em><a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>. Ce mot si -fort au moyen âge et qui imposait tant de respect, était ici trop -visiblement un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettèrent -tombée; mais tant qu'elle fut debout, elle ne maintint guère que par +ennemis étaient loin de désirer. Ils s'en firent une qui allait mieux +à deux vieillards, une aigre petite guerre d'écrits, de jugements, de +conflits de tribunaux. Avant d'entrer dans ce détail, il faut +expliquer, une fois pour toutes, ce que c'était que la puissance de la +maison de Bourgogne et faire connaître en général le caractère de la +féodalité de ce temps.</p> + +<p>Le duc de Bourgogne était chez lui, était en France même, le chef +d'une féodalité politique qui n'avait rien de vraiment féodal. Ce qui +avait fait le droit de la féodalité primitive, ce qui l'avait fait +respecter, aimer, de ceux même sur qui elle pesait, c'est qu'elle +était profondément <em>naturelle</em>, c'est que la famille seigneuriale, née +de la terre, y était enracinée, qu'elle vivait d'une même vie, qu'elle +en était, pour ainsi parler, le <em>genius loci</em><a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>. Au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, +les mariages, les <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> héritages, les dons des rois, ont tout +bouleversé. Les familles féodales, qui avaient intérêt à fixer et +concentrer les fiefs, ont travaillé elles-mêmes à leur dispersion. +Séparées par de vieilles haines, elles se sont rarement alliées au +voisin; le voisin, c'est l'ennemi; elles ont plutôt cherché, jusqu'au +bout du royaume, l'alliance du plus lointain étranger. De là des +réunions de fiefs, bizarres, étranges, comme Boulogne et Auvergne; +d'autres même odieuses; ainsi, dans la France du Nord, où les +Armagnacs ont laissé tant d'affreux souvenirs, où leur nom même est un +blasphème, ils s'y sont établis, y ont acquis le duché de Nemours.</p> + +<p>Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une même +dénomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet étrange +empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas même en Bourgogne, +<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> le duc n'était vraiment le seigneur <em>naturel</em><a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>. Ce mot si +fort au moyen âge et qui imposait tant de respect, était ici trop +visiblement un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettèrent +tombée; mais tant qu'elle fut debout, elle ne maintint guère que par force ce discordant assemblage de pays si divers, cette association -d'éléments indigestes.</p> +d'éléments indigestes.</p> <p>Partout d'abord deux langues, et chacune de vingt dialectes, je ne -sais combien de patois français que les Français n'entendent pas; -quantité de jargons allemands, inintelligibles aux Allemands; vraie -Babel, où, comme dans celle de la Genèse, l'un demandant la pierre, on -lui donnait le plâtre; dangereux quiproquo, où les procès flamands se -traduisant bien ou mal en wallon ou en français<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>, les parties +sais combien de patois français que les Français n'entendent pas; +quantité de jargons allemands, inintelligibles aux Allemands; vraie +Babel, où, comme dans celle de la Genèse, l'un demandant la pierre, on +lui donnait le plâtre; dangereux quiproquo, où les procès flamands se +traduisant bien ou mal en wallon ou en français<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>, les parties s'entendant peu, le juge ne comprenant pas, il pouvait, en bonne conscience, condamner, pendre, rouer l'un pour l'autre.</p> <p>Ce n'est pas tout. Chaque province, chaque ville ou village, fier de -son patois, de sa coutume, se moquant <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> du voisin; de là force +son patois, de sa coutume, se moquant <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> du voisin; de là force querelles, batteries de kermesses, haines de villes, interminables petites guerres.</p> -<p>Entre les Wallons seuls, que de diversités! De Mézières et Givet à -Dinan, par exemple, du féodal Namur à la république épiscopale de -Liége. Du côté de la langue allemande, on peut juger de la violence +<p>Entre les Wallons seuls, que de diversités! De Mézières et Givet à +Dinan, par exemple, du féodal Namur à la république épiscopale de +Liége. Du côté de la langue allemande, on peut juger de la violence des antipathies par l'empressement avec lequel les Hollandais, au -moindre signe, accouraient armés dans les Flandres.</p> +moindre signe, accouraient armés dans les Flandres.</p> -<p>Chose étrange qu'en ces contrées uniformes et monotones, sur ces -terres basses, vagues, où toute différence s'adoucit et se pacifie, où -les fleuves languissants semblent s'oublier plutôt que finir, que là, -justement dans l'indistinction géographique, les oppositions sociales +<p>Chose étrange qu'en ces contrées uniformes et monotones, sur ces +terres basses, vagues, où toute différence s'adoucit et se pacifie, où +les fleuves languissants semblent s'oublier plutôt que finir, que là , +justement dans l'indistinction géographique, les oppositions sociales se prononcent si fortement!</p> -<p>Mais les Pays-Bas n'étaient point le seul embarras du duc de -Bourgogne. Le mariage qui fit la fortune de son grand-père l'avait -établi à la fois sur la Saône, la Meuse et l'Escaut. Du même coup, il -s'était trouvé triple, multiple à l'infini. Il avait acquis un empire, -mais aussi cent procès, procès pendants, procès à venir, relations -avec tous, discussions avec tous, tentations d'acquérir, occasions de -batailler, de la guerre pour des siècles. Il avait, en ce mariage, -épousé l'incompatibilité d'humeur, la discorde, le divorce +<p>Mais les Pays-Bas n'étaient point le seul embarras du duc de +Bourgogne. Le mariage qui fit la fortune de son grand-père l'avait +établi à la fois sur la Saône, la Meuse et l'Escaut. Du même coup, il +s'était trouvé triple, multiple à l'infini. Il avait acquis un empire, +mais aussi cent procès, procès pendants, procès à venir, relations +avec tous, discussions avec tous, tentations d'acquérir, occasions de +batailler, de la guerre pour des siècles. Il avait, en ce mariage, +épousé l'incompatibilité d'humeur, la discorde, le divorce permanent... Mais cela ne suffisait pas. Les ducs de Bourgogne -allèrent augmentant toujours et compliquant l'imbroglio: «Plus ils -étoient embrouillés, plus ils s'embrouilloient<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.»</p> +allèrent augmentant toujours et compliquant l'imbroglio: «Plus ils +étoient embrouillés, plus ils s'embrouilloient<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.»</p> <p><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Par le Luxembourg, la Hollande et la Frise, ils avaient -entamé un interminable procès avec l'Empire, avec les Allemagnes, les +entamé un interminable procès avec l'Empire, avec les Allemagnes, les vastes, lentes et pesantes Allemagnes, dont on pouvait se jouer -longtemps, mais pour perdre à la fin, comme dans toute dispute avec +longtemps, mais pour perdre à la fin, comme dans toute dispute avec l'infini.</p> -<p>Du côté de la France, les affaires étaient bien plus mêlées encore. -Par la Meuse, par Liége et les La Marck, la France remuait à volonté +<p>Du côté de la France, les affaires étaient bien plus mêlées encore. +Par la Meuse, par Liége et les La Marck, la France remuait à volonté une petite France wallonne entre le Brabant et le Luxembourg. Vers la Flandre, le Parlement avait droit de justice; il le faisait sentir rarement, mais rudement.</p> <p>La France avait encore sur le duc une prise plus directe. Avec quoi ce -cadet de France, créé par nous, guerroyait-il la France? avec des -Français. Il demandait de l'argent aux Flamands, mais s'il s'agissait -d'un conseil ou d'un coup d'épée, c'était aux Wallons, aux Français, +cadet de France, créé par nous, guerroyait-il la France? avec des +Français. Il demandait de l'argent aux Flamands, mais s'il s'agissait +d'un conseil ou d'un coup d'épée, c'était aux Wallons, aux Français, qu'on avait recours. Les conseillers principaux, Raulin, Hugonet, Humbercourt, les Granvelle, furent toujours des deux Bourgognes. Le -valet confident de Philippe le Bon, Toustain, était un Bourguignon; -son chevalier, son Roland, Jacques de Lalaing, était un homme du +valet confident de Philippe le Bon, Toustain, était un Bourguignon; +son chevalier, son Roland, Jacques de Lalaing, était un homme du Hainaut.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Si le duc de Bourgogne n'emploie que des Français, que +<p><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Si le duc de Bourgogne n'emploie que des Français, que feront-ils? ils contreferont la France. Elle a une chambre des comptes; ils font une chambre des comptes. Elle a un Parlement; ils -font un Parlement ou conseil supérieur. Elle parle de rédiger ses -coutumes (1453); vite, ils se mettent à rédiger les leurs (1459).</p> +font un Parlement ou conseil supérieur. Elle parle de rédiger ses +coutumes (1453); vite, ils se mettent à rédiger les leurs (1459).</p> -<p>Comment se fait-il que cette France pauvre, pâle, épuisée, entraîne +<p>Comment se fait-il que cette France pauvre, pâle, épuisée, entraîne cette flore Bourgogne, cette grosse Flandre, dans son tourbillon?... -Cela tient sans doute à la grandeur d'un tel royaume, mais bien plus à -son génie de centralisation, à son instinct généralisateur, que le +Cela tient sans doute à la grandeur d'un tel royaume, mais bien plus à +son génie de centralisation, à son instinct généralisateur, que le monde imite de loin. De bonne heure chez nous la langue, le droit, ont -tendu à l'unité. Dès 1300, la France a tiré de cent dialectes une -langue dominante, celle de Joinville et de Beaumanoir. En même temps, -tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas erraient au gré de leur rêverie +tendu à l'unité. Dès 1300, la France a tiré de cent dialectes une +langue dominante, celle de Joinville et de Beaumanoir. En même temps, +tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas erraient au gré de leur rêverie par les mille sentiers du mysticisme, la France centralisait la philosophie dans la scolastique, la scolastique dans Paris.</p> -<p>La centralisation des coutumes, leur codification, éloignée encore, -était préparée lentement, sûrement, sinon par la législation, au moins -par la jurisprudence. De bonne heure, le Parlement déclara la guerre -aux usages locaux, aux vieilles comédies juridiques, aux symboles -matériels si chers à l'Allemagne et aux Pays-Bas; il avoua hautement -ne connaître nulle autorité au-dessus de l'équité et de la +<p>La centralisation des coutumes, leur codification, éloignée encore, +était préparée lentement, sûrement, sinon par la législation, au moins +par la jurisprudence. De bonne heure, le Parlement déclara la guerre +aux usages locaux, aux vieilles comédies juridiques, aux symboles +matériels si chers à l'Allemagne et aux Pays-Bas; il avoua hautement +ne connaître nulle autorité au-dessus de l'équité et de la raison<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Telle fut l'invincible attraction de la France; le duc de -Bourgogne, qui s'efforçait de s'en détacher, de devenir Allemand, -Anglais, fut de plus en plus français malgré lui. Vers la fin, lorsque -les évêchés impériaux d'Utrecht et de Liége repoussèrent ses évêques, -la Frise appela l'empereur, Philippe-le-Bon céda définitivement à -l'influence française. Il tomba sous la <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> domination d'une +Bourgogne, qui s'efforçait de s'en détacher, de devenir Allemand, +Anglais, fut de plus en plus français malgré lui. Vers la fin, lorsque +les évêchés impériaux d'Utrecht et de Liége repoussèrent ses évêques, +la Frise appela l'empereur, Philippe-le-Bon céda définitivement à +l'influence française. Il tomba sous la <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> domination d'une famille picarde, des Croy, et leur confia, non-seulement la part -principale au pouvoir, mais ses places frontières, les clefs de sa -maison, qu'ils purent à volonté ouvrir au roi de France. Enfin, il -reçut, pour ainsi dire, la France elle-même, l'introduisit chez lui, +principale au pouvoir, mais ses places frontières, les clefs de sa +maison, qu'ils purent à volonté ouvrir au roi de France. Enfin, il +reçut, pour ainsi dire, la France elle-même, l'introduisit chez lui, se la mit au cœur et se l'inocula en ce qu'elle avait de plus -inquiet, de plus dangereux, de plus possédé du démon de l'esprit +inquiet, de plus dangereux, de plus possédé du démon de l'esprit moderne.</p> <p>Cet humble et doux dauphin, nourri chez Philippe le Bon des miettes de -sa table, était justement l'homme qui pouvait le mieux voir ce qu'il y -avait de faible dans le brillant échafaudage de la maison de +sa table, était justement l'homme qui pouvait le mieux voir ce qu'il y +avait de faible dans le brillant échafaudage de la maison de Bourgogne. Il avait bien le temps d'observer, de songer, dans son -humble situation: il attendait patiemment à Genappe, près Bruxelles. -Malgré la pension que lui payait son hôte, à grand'peine pouvait-il +humble situation: il attendait patiemment à Genappe, près Bruxelles. +Malgré la pension que lui payait son hôte, à grand'peine pouvait-il subsister, avec tant de gens qui l'avaient suivi. Il vivotait de sa dot de Savoie, d'emprunts faits aux marchands; il tendait la main aux -princes, au duc de Bretagne, par exemple, qui refusa sèchement. Avec -cela, il lui fallait plaire à ses hôtes; il lui fallait rire et faire -rire, être bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-même, -payer sa part aux Cent Nouvelles et dérider ainsi son tragique cousin +princes, au duc de Bretagne, par exemple, qui refusa sèchement. Avec +cela, il lui fallait plaire à ses hôtes; il lui fallait rire et faire +rire, être bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-même, +payer sa part aux Cent Nouvelles et dérider ainsi son tragique cousin Charolais.</p> -<p>Les Cent Nouvelles, les contes salés renouvelés des fabliaux, lui +<p>Les Cent Nouvelles, les contes salés renouvelés des fabliaux, lui allaient mieux que les Amadis et tous les romans que l'on traduisait -de nos poèmes chevaleresques<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a> pour Philippe le Bon. La pesante -rhétorique<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> devait peu convenir à un esprit net et vif -comme celui du dauphin. Et tout était rhétorique dans cette cour: il y -avait, non-seulement dans les formes du style mais dans le cérémonial -et l'étiquette<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>, une pompe, une enflure ridicules. Les villes -imitaient la cour; partout il se formait des confréries bourgeoises -de parleurs et de beaux diseurs qui s'intitulaient naïvement <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> -de leurs vrais noms: <em>Chambres de rhétorique</em><a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>. Les vaines formes, -l'invention d'un symbolisme vide<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>, étaient bien peu de saison, au -moment où l'esprit moderne, jetant ses enveloppes, les signes, les -symboles, éclatait dans l'imprimerie<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. On conte qu'un rêveur, -<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> errant au vent du nord dans une pâle forêt de Hollande, vit -l'écorce ridée des chênes se détacher en lettres mobiles et vouloir +de nos poèmes chevaleresques<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a> pour Philippe le Bon. La pesante +rhétorique<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> devait peu convenir à un esprit net et vif +comme celui du dauphin. Et tout était rhétorique dans cette cour: il y +avait, non-seulement dans les formes du style mais dans le cérémonial +et l'étiquette<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>, une pompe, une enflure ridicules. Les villes +imitaient la cour; partout il se formait des confréries bourgeoises +de parleurs et de beaux diseurs qui s'intitulaient naïvement <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> +de leurs vrais noms: <em>Chambres de rhétorique</em><a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>. Les vaines formes, +l'invention d'un symbolisme vide<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>, étaient bien peu de saison, au +moment où l'esprit moderne, jetant ses enveloppes, les signes, les +symboles, éclatait dans l'imprimerie<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. On conte qu'un rêveur, +<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> errant au vent du nord dans une pâle forêt de Hollande, vit +l'écorce ridée des chênes se détacher en lettres mobiles et vouloir parler<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>. Puis, un <em>chercheur</em> des bords du Rhin trouva le vrai -mystère; le profond génie allemand communiqua aux lettres la fécondité -de la vie; il en trouva la génération: il fit qu'elles s'engendrassent -et se fécondassent de mâle en femelle, de poinçons en matrices: le -monde, ce jour-là, entra dans l'infini.</p> +mystère; le profond génie allemand communiqua aux lettres la fécondité +de la vie; il en trouva la génération: il fit qu'elles s'engendrassent +et se fécondassent de mâle en femelle, de poinçons en matrices: le +monde, ce jour-là , entra dans l'infini.</p> <p>Dans l'infini de l'examen. Cet art humble et modeste, sans forme ni parure, agit partout, remua tout avec une puissance rapide et -terrible. Il avait beau jeu sur un monde brisé. Toute nation l'était, -l'Église autant qu'aucune nation; il fallait que tous fussent brisés -pour se voir au fond et bien se connaître. <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> Grain d'orge ne +terrible. Il avait beau jeu sur un monde brisé. Toute nation l'était, +l'Église autant qu'aucune nation; il fallait que tous fussent brisés +pour se voir au fond et bien se connaître. <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> Grain d'orge ne saurait, sans la meule, ce qu'il a de farine<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>.</p> <p>Notre dauphin Louis, liseur insatiable, avait fait venir sa librairie -de Dauphiné en Brabant<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>; il dut y recevoir les premiers livres -imprimés. Nul n'aurait mieux senti l'importance du nouvel art, s'il -était vrai, comme on l'a dit, qu'à son avénement il eût envoyé à -Strasbourg pour faire venir des imprimeurs. Ce qui est sûr, c'est -qu'il les protégea contre ceux qui les croyaient sorciers<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>.</p> - -<p>Ce génie inquiet reçut en naissant tous les instincts modernes, bons -et mauvais, mais par-dessus tout l'impatience de détruire, le mépris -du passé; c'était un esprit vif, sec, prosaïque, à qui rien -n'imposait, sauf un homme peut-être, le fils de la fortune, de l'épée +de Dauphiné en Brabant<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>; il dut y recevoir les premiers livres +imprimés. Nul n'aurait mieux senti l'importance du nouvel art, s'il +était vrai, comme on l'a dit, qu'à son avénement il eût envoyé à +Strasbourg pour faire venir des imprimeurs. Ce qui est sûr, c'est +qu'il les protégea contre ceux qui les croyaient sorciers<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>.</p> + +<p>Ce génie inquiet reçut en naissant tous les instincts modernes, bons +et mauvais, mais par-dessus tout l'impatience de détruire, le mépris +du passé; c'était un esprit vif, sec, prosaïque, à qui rien +n'imposait, sauf un homme peut-être, le fils de la fortune, de l'épée et de la ruse, Francesco Sforza<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>. Pour les radotages chevaleresques de la maison de Bourgogne, il n'en tenait grand compte; -il le montra dès qu'il fut roi.</p> +il le montra dès qu'il fut roi.</p> -<p>Au grand tournoi que le duc de Bourgogne donna à Paris, quand tous les -grands seigneurs eurent couru, jouté, paradé, un inconnu parut en -lice, un rude champion, payé tout exprès, qui les défia tous et -<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> les jeta par terre. Louis XI, caché dans un coin, jouissait +<p>Au grand tournoi que le duc de Bourgogne donna à Paris, quand tous les +grands seigneurs eurent couru, jouté, paradé, un inconnu parut en +lice, un rude champion, payé tout exprès, qui les défia tous et +<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> les jeta par terre. Louis XI, caché dans un coin, jouissait du spectacle.</p> -<p>Revenons à Genappe. Dans cette retraite, il partageait son loisir -forcé entre deux choses, désespérer son père et miner tout doucement -la maison qui le recevait. Le pauvre Charles VII se sentait peu à peu -entouré d'une force inquiète et malveillante; il ne trouvait plus rien -de sûr<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>. Cette fascination alla si loin, que son esprit -s'affaiblissant, il finit par s'abandonner lui-même<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>. De crainte -de mourir empoisonné, il se laissa mourir de faim<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>.</p> +<p>Revenons à Genappe. Dans cette retraite, il partageait son loisir +forcé entre deux choses, désespérer son père et miner tout doucement +la maison qui le recevait. Le pauvre Charles VII se sentait peu à peu +entouré d'une force inquiète et malveillante; il ne trouvait plus rien +de sûr<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>. Cette fascination alla si loin, que son esprit +s'affaiblissant, il finit par s'abandonner lui-même<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>. De crainte +de mourir empoisonné, il se laissa mourir de faim<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>.</p> -<p>Le duc de Bourgogne ne mourut pas encore; mais il n'en était guère +<p>Le duc de Bourgogne ne mourut pas encore; mais il n'en était guère mieux. Il devenait de plus en plus <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> maladif de corps et -d'esprit. Il passait sa vie à mettre d'accord les Croy avec son fils +d'esprit. Il passait sa vie à mettre d'accord les Croy avec son fils et sa femme. Le dauphin pratiquait les deux partis; il avait un homme -sûr près du comte de Charolais. Son exemple (sinon ses conseils) +sûr près du comte de Charolais. Son exemple (sinon ses conseils) suscitait au duc un ennemi dans son propre fils; les choses en vinrent -au point, entre le fils et le père, que l'impétueux jeune homme -faillit imiter le dauphin, et fit demander à Charles VII s'il le +au point, entre le fils et le père, que l'impétueux jeune homme +faillit imiter le dauphin, et fit demander à Charles VII s'il le recevrait en France.</p> -<p>La lutte du duc et du roi n'est donc pas près de finir. Que Charles -VII meure, que Louis XI soit ramené en France par le duc, sacré par -lui à Reims, il n'importe, la question restera la même. Ce sera -toujours la guerre de la France aînée, de la grande France homogène -contre la France cadette, mêlée d'Allemagne. Le roi (qu'il le sache ou +<p>La lutte du duc et du roi n'est donc pas près de finir. Que Charles +VII meure, que Louis XI soit ramené en France par le duc, sacré par +lui à Reims, il n'importe, la question restera la même. Ce sera +toujours la guerre de la France aînée, de la grande France homogène +contre la France cadette, mêlée d'Allemagne. Le roi (qu'il le sache ou non), c'est toujours le roi du peuple naissant, le roi de la bourgeoisie, de la petite noblesse, du paysan, le roi de la Pucelle, -de Brézé, de Bureau, de Jacques Cœur. Le duc est surtout un haut -suzerain féodal, que tous les grands de la France et des Pays-Bas se -plaisent à reconnaître pour chef; ceux qui ne sont pas ses vassaux ne -veulent pas moins dépendre de lui, comme du suprême arbitre de +de Brézé, de Bureau, de Jacques Cœur. Le duc est surtout un haut +suzerain féodal, que tous les grands de la France et des Pays-Bas se +plaisent à reconnaître pour chef; ceux qui ne sont pas ses vassaux ne +veulent pas moins dépendre de lui, comme du suprême arbitre de l'honneur chevaleresque. Si le roi a contre le duc sa juridiction -d'appel, son instrument légal, le Parlement<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>, le duc a sur les -grands seigneurs de France une action moins égale, mais <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> -peut-être plus puissante, dans sa cour d'honneur de la Toison d'Or.</p> +d'appel, son instrument légal, le Parlement<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>, le duc a sur les +grands seigneurs de France une action moins égale, mais <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> +peut-être plus puissante, dans sa cour d'honneur de la Toison d'Or.</p> -<p>Cet ordre de confrérie, d'égalité entre seigneurs, où le duc, tout +<p>Cet ordre de confrérie, d'égalité entre seigneurs, où le duc, tout comme un autre, venait se faire admonester, <em>chapitrer</em><a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>, ce conseil auquel il faisait semblant de communiquer ses affaires<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>, -c'était au fond un tribunal où les plus fiers se trouvaient avoir le -duc pour juge, où il pouvait les honorer, les déshonorer par une -sentence de son ordre. Leur écusson répondait d'eux; appendu à -Saint-Jean de Gand, il pouvait être biffé, noirci. C'est ainsi qu'il -fit condamner le sire de Neufchâtel et le comte de Nevers, refuser, +c'était au fond un tribunal où les plus fiers se trouvaient avoir le +duc pour juge, où il pouvait les honorer, les déshonorer par une +sentence de son ordre. Leur écusson répondait d'eux; appendu à +Saint-Jean de Gand, il pouvait être biffé, noirci. C'est ainsi qu'il +fit condamner le sire de Neufchâtel et le comte de Nevers, refuser, exclure, comme indignes, le prince d'Orange et le roi de Danemark. Au -contraire, le duc d'Alençon, condamné par le Parlement, n'en fut pas +contraire, le duc d'Alençon, condamné par le Parlement, n'en fut pas moins maintenu avec honneur parmi les membres de la Toison d'Or. Les -grands se consolaient aisément d'être dégradés à <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> Paris par -des procureurs, lorsqu'ils étaient glorifiés chez le duc de Bourgogne, -dans une cour chevaleresque, où siégeaient des rois.</p> - -<p>Le chapitre de la Toison le plus glorieux, le plus complet peut-être -et qui marque le mieux l'apogée de cette grandeur, est celui de 1446. -Tout semblait paisible. Rien à craindre de l'Angleterre. Le duc -d'Orléans, racheté par son ennemi, par le duc de Bourgogne, siégeait -près de lui en chapitre; personne ne se souvenait de la vieille -rivalité. Orléans et Bourgogne devenant confrères, et le duc de +grands se consolaient aisément d'être dégradés à <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> Paris par +des procureurs, lorsqu'ils étaient glorifiés chez le duc de Bourgogne, +dans une cour chevaleresque, où siégeaient des rois.</p> + +<p>Le chapitre de la Toison le plus glorieux, le plus complet peut-être +et qui marque le mieux l'apogée de cette grandeur, est celui de 1446. +Tout semblait paisible. Rien à craindre de l'Angleterre. Le duc +d'Orléans, racheté par son ennemi, par le duc de Bourgogne, siégeait +près de lui en chapitre; personne ne se souvenait de la vieille +rivalité. Orléans et Bourgogne devenant confrères, et le duc de Bretagne entrant aussi dans l'ordre, la France, d'ailleurs fort -occupée, devait être trop heureuse qu'on la laissât tranquille. Les -Pays-Bas l'étaient, entre les deux éruptions de Bruges et de Gand. -Dans ce même chapitre, le duc de Bourgogne, armant chevalier l'amiral -de Zélande, semblait finir les vieilles disputes de Zélande et de -Flandre, marier les deux moitiés ennemies des Pays-Bas, et consolider +occupée, devait être trop heureuse qu'on la laissât tranquille. Les +Pays-Bas l'étaient, entre les deux éruptions de Bruges et de Gand. +Dans ce même chapitre, le duc de Bourgogne, armant chevalier l'amiral +de Zélande, semblait finir les vieilles disputes de Zélande et de +Flandre, marier les deux moitiés ennemies des Pays-Bas, et consolider sa puissance sur les rivages du Nord.</p> <p>Le bon Olivier de la Marche conte avec admiration comment, alors tout jeune et simple page, il suivit de point en point tout ce long -cérémonial, dont le vieux roi d'armes de la Toison d'or voulait bien -lui expliquer les mystères. Chacun des chevaliers allait en grande -pompe à l'offrande, les absents même et les morts par représentants.</p> +cérémonial, dont le vieux roi d'armes de la Toison d'or voulait bien +lui expliquer les mystères. Chacun des chevaliers allait en grande +pompe à l'offrande, les absents même et les morts par représentants.</p> -<p>Avant tous, le duc fut appelé à l'autel où l'attendait son carreau de -drap d'or. «Le poursuivant d'armes, Fusil, prit le cierge du duc, +<p>Avant tous, le duc fut appelé à l'autel où l'attendait son carreau de +drap d'or. «Le poursuivant d'armes, Fusil, prit le cierge du duc, fondateur et chef, le baisa et le donna au roi d'armes de la Toison <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> d'or, lequel, en s'agenouillant par trois fois, vint devant le duc et dit:</p> -<p>«Monseigneur le duc de Bourgogne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg +<p>«Monseigneur le duc de Bourgogne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg et de Luxembourg, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgongne, palatin -de Hollande, de Zélande et de Namur, marquis du Sainct Empire, +de Hollande, de Zélande et de Namur, marquis du Sainct Empire, seigneur de Frise, de Salins et de Malines, chef et fondateur de la -noble ordre de Toison d'or, allez à l'offrande!»</p> +noble ordre de Toison d'or, allez à l'offrande!»</p> -<p>Ce jour même, au banquet de l'ordre, lorsque tous les chevaliers, «en -leurs manteaux, en la gloire et solennité de leur estat,» allaient -s'asseoir à la table de velours étincelante de pierreries, lorsque le -duc, «qui sembloit moins duc qu'empereur,» prenait l'eau et la +<p>Ce jour même, au banquet de l'ordre, lorsque tous les chevaliers, «en +leurs manteaux, en la gloire et solennité de leur estat,» allaient +s'asseoir à la table de velours étincelante de pierreries, lorsque le +duc, «qui sembloit moins duc qu'empereur,» prenait l'eau et la serviette de la main d'un de ses princes, un petit homme en noir jupon -se trouva là, on ne sait comment, et se jetant à genoux, lui présenta -à lire... une supplique?... non, un exploit<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>! un exploit, bien en +se trouva là , on ne sait comment, et se jetant à genoux, lui présenta +à lire... une supplique?... non, un exploit<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>! un exploit, bien en forme, du Parlement de Paris, un ajournement en personne pour lui, -pour son neveu, le comte d'Étampes, pour toute la haute baronnie qui -se trouvait là... Et cela, pour un quidam, dont le Parlement déclarait -évoquer l'affaire... Comme si l'huissier fut venu dire: «Voici le -fléau de cette fière élévation que vous avez prise, qui vous vient -corriger ici, pincer, montrer qui vous êtes<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>!»</p> +pour son neveu, le comte d'Étampes, pour toute la haute baronnie qui +se trouvait là ... Et cela, pour un quidam, dont le Parlement déclarait +évoquer l'affaire... Comme si l'huissier fut venu dire: «Voici le +fléau de cette fière élévation que vous avez prise, qui vous vient +corriger ici, pincer, montrer qui vous êtes<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>!»</p> <p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Une autre fois, c'est encore un de ces hardis sergents qui -s'en vient dans Lille, le duc étant en cette ville, battre et rompre à +s'en vient dans Lille, le duc étant en cette ville, battre et rompre à marteau de forge la porte de la prison, pour en tirer un prisonnier.</p> -<p>Grand esclandre et clameur du peuple; il fallut que le duc vînt: «Le -gracieux exploitant toujours mailloit et frappoit; il avoit déjà rompu -les serrures et grosses barres<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>». Le duc se retint et ne parla -pas, il arrêta ses gens qui voulaient jeter l'homme à la rivière.</p> +<p>Grand esclandre et clameur du peuple; il fallut que le duc vînt: «Le +gracieux exploitant toujours mailloit et frappoit; il avoit déjà rompu +les serrures et grosses barres<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>». Le duc se retint et ne parla +pas, il arrêta ses gens qui voulaient jeter l'homme à la rivière.</p> <p>Cette apparition de l'homme noir au banquet de la Toison d'or, -qu'était-ce, sinon le <em>memento mori</em> d'une faible et fausse -résurrection de la féodalité? Et ce marteau de forge, dont l'homme de +qu'était-ce, sinon le <em>memento mori</em> d'une faible et fausse +résurrection de la féodalité? Et ce marteau de forge, dont l'homme de loi frappait si <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> ferme, que brisait-il, sinon le fragile, -l'artificiel, l'impossible empire, formé de vingt pièces ennemies, qui -ne demandaient qu'à rentrer dans leur dispersion naturelle?</p> +l'artificiel, l'impossible empire, formé de vingt pièces ennemies, qui +ne demandaient qu'à rentrer dans leur dispersion naturelle?</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> LIVRE XIII</h2> @@ -3857,2637 +3819,2637 @@ ne demandaient qu'à rentrer dans leur dispersion naturelle?</p> <span class="smaller">LOUIS XI<br> 1461-1463</span></h3> -<p>Ce roi mendiant, si longtemps nourri par le duc de Bourgogne, ramené +<p>Ce roi mendiant, si longtemps nourri par le duc de Bourgogne, ramené sur ses chevaux, mangeant encore dans sa vaisselle au sacre<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>, fit -pourtant voir dès la frontière qu'il y avait un roi en France, que ce -roi ne <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> connaîtrait personne, ni Bourgogne, ni Bretagne, ni +pourtant voir dès la frontière qu'il y avait un roi en France, que ce +roi ne <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> connaîtrait personne, ni Bourgogne, ni Bretagne, ni ami, ni ennemi.</p> -<p>L'ennemi, c'étaient ceux qui avaient gouverné, le comte du Maine, le -duc de Bourbon, le bâtard d'Orléans, Dammartin et Brézé; l'ami, -c'était celui qui croyait gouverner désormais, le duc de Bourgogne. -Aux premiers, le roi tout d'abord ôta Normandie, le Poitou, la -Guienne, c'est-à-dire la côte, la facilité d'appeler l'Anglais. Quant -au duc de Bourgogne, son tuteur officieux, il commença par faire -arrêter un Anglais<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a> qui venait, sans sauf-conduit royal, négocier -avec lui. Lui-même, il fit bientôt alliance avec les intraitables -ennemis de la maison de Bourgogne, avec les Liégeois.</p> - -<p>Les grands pleurèrent le feu roi; ils se pleuraient eux-mêmes. Les -funérailles de Charles VII étaient leurs funérailles<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>; avec lui -finissaient les ménagements de <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> l'autorité royale. Le cri: -Vive le Roi! crié sur le cercueil, ne trouva pas beaucoup d'écho chez +<p>L'ennemi, c'étaient ceux qui avaient gouverné, le comte du Maine, le +duc de Bourbon, le bâtard d'Orléans, Dammartin et Brézé; l'ami, +c'était celui qui croyait gouverner désormais, le duc de Bourgogne. +Aux premiers, le roi tout d'abord ôta Normandie, le Poitou, la +Guienne, c'est-à -dire la côte, la facilité d'appeler l'Anglais. Quant +au duc de Bourgogne, son tuteur officieux, il commença par faire +arrêter un Anglais<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a> qui venait, sans sauf-conduit royal, négocier +avec lui. Lui-même, il fit bientôt alliance avec les intraitables +ennemis de la maison de Bourgogne, avec les Liégeois.</p> + +<p>Les grands pleurèrent le feu roi; ils se pleuraient eux-mêmes. Les +funérailles de Charles VII étaient leurs funérailles<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>; avec lui +finissaient les ménagements de <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> l'autorité royale. Le cri: +Vive le Roi! crié sur le cercueil, ne trouva pas beaucoup d'écho chez eux. Dunois, qui avait vu et fait tant de guerres et de guerres -civiles, ne dit qu'un mot à voix basse: «Que chacun songe à se -pourvoir.»</p> +civiles, ne dit qu'un mot à voix basse: «Que chacun songe à se +pourvoir.»</p> <p>Chacun y songeait sans le dire, mais en prenant au plus vite les -devants près du roi, en laissant là le mort pour le vivant. Celui qui -galopa le mieux fut le duc de Bourbon, qui avait en effet beaucoup à -perdre, beaucoup à conserver<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>; il lui manquait l'épée de -connétable, il croyait l'aller prendre. Ce qu'il trouva, tout au +devants près du roi, en laissant là le mort pour le vivant. Celui qui +galopa le mieux fut le duc de Bourbon, qui avait en effet beaucoup à +perdre, beaucoup à conserver<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>; il lui manquait l'épée de +connétable, il croyait l'aller prendre. Ce qu'il trouva, tout au contraire, c'est qu'il avait perdu son gouvernement de Guienne.</p> -<p>Les grands s'étaient cru forts, mais le roi, pour leur lier les mains, -n'eut qu'à parler aux villes. En Normandie, il remet Rouen à la garde -de Rouen<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>; en Guienne, il appelle à lui les notables<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>; en +<p>Les grands s'étaient cru forts, mais le roi, pour leur lier les mains, +n'eut qu'à parler aux villes. En Normandie, il remet Rouen à la garde +de Rouen<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>; en Guienne, il appelle à lui les notables<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>; en Auvergne, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> en Touraine, il autorise les gens de Clermont<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a> -et de Tours à s'assembler «par cri public,» sans consulter personne. -En Gascogne, son messager, en passant, fait ouvrir des prisons. À +et de Tours à s'assembler «par cri public,» sans consulter personne. +En Gascogne, son messager, en passant, fait ouvrir des prisons. À Reims, et dans plus d'une ville, le bruit court que sous le roi Louis, il n'y aura plus ni taxe ni taille<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>.</p> -<p>Dès son entrée dans le royaume, sur la route, et sans perdre de temps, -il change les grands officiers; en arrivant, tous les sénéchaux et -baillis, les juges d'épée. Il fait poursuivre son ennemi -Dammartin<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>, l'ancien chef d'<em>écorcheurs</em>, qui avait fait tous les -capitaines royaux, et pouvait tout sur eux. M. de Brézé, grand -sénéchal de Normandie et de Poitou, n'était pas moins puissant du côté -de la mer; lui seul tenait en main le fil brouillé des affaires -anglaises; il avait toujours des agents là-bas qui suivaient la guerre +<p>Dès son entrée dans le royaume, sur la route, et sans perdre de temps, +il change les grands officiers; en arrivant, tous les sénéchaux et +baillis, les juges d'épée. Il fait poursuivre son ennemi +Dammartin<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>, l'ancien chef d'<em>écorcheurs</em>, qui avait fait tous les +capitaines royaux, et pouvait tout sur eux. M. de Brézé, grand +sénéchal de Normandie et de Poitou, n'était pas moins puissant du côté +de la mer; lui seul tenait en main le fil brouillé des affaires +anglaises; il avait toujours des agents là -bas qui suivaient la guerre civile, assistaient aux batailles<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>. Les Anglais l'estimaient, parce qu'il leur avait fait beaucoup de mal. Il aurait fort bien pu, -se voyant perdu, les faire descendre dans <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> sa Normandie, où il -avait à commandement les évêques et les seigneurs<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.</p> +se voyant perdu, les faire descendre dans <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> sa Normandie, où il +avait à commandement les évêques et les seigneurs<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.</p> <p>Il se trouvait justement que l'Angleterre pouvait agir. La rose rouge -venait d'être abattue à Towton; que restait-il à faire au vainqueur -pour affermir la Rose blanche? Ce qui avait consacré la Rouge et le +venait d'être abattue à Towton; que restait-il à faire au vainqueur +pour affermir la Rose blanche? Ce qui avait consacré la Rouge et le droit de Lancastre, une belle descente en France. Il fallait seulement -que le jeune Édouard, ou son <em>faiseur de rois</em>, Warwick, trouvât un -moment pour passer à Calais. Il n'y eut pas un grand obstacle: le -vieux duc de Bourgogne, hôte et ami d'Édouard, et qui lui élevait ses -frères, eût fait comme Jean sans Peur, il eût réclamé plutôt que -résisté. L'Anglais, tout en parlementant, eût avancé jusqu'à -Abbeville, jusqu'à Péronne, jusqu'à Paris peut-être... Que cette route -des guerres où les haltes s'appellent Azincourt et Crécy, que notre -faible gardienne, la Somme, eût elle-même pour gardien le duc de -Bourgogne, l'ami de l'ennemi, c'était là une terrible <em>servitude</em>... -Tant que la France <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> était ainsi ouverte, à peine pouvait-on -dire qu'il y eût une France.</p> - -<p>Le roi de ce royaume si mal gardé dehors n'avait lui-même nulle sûreté -au dedans. Il apprit de bonne heure à connaître, non la malveillance +que le jeune Édouard, ou son <em>faiseur de rois</em>, Warwick, trouvât un +moment pour passer à Calais. Il n'y eut pas un grand obstacle: le +vieux duc de Bourgogne, hôte et ami d'Édouard, et qui lui élevait ses +frères, eût fait comme Jean sans Peur, il eût réclamé plutôt que +résisté. L'Anglais, tout en parlementant, eût avancé jusqu'à +Abbeville, jusqu'à Péronne, jusqu'à Paris peut-être... Que cette route +des guerres où les haltes s'appellent Azincourt et Crécy, que notre +faible gardienne, la Somme, eût elle-même pour gardien le duc de +Bourgogne, l'ami de l'ennemi, c'était là une terrible <em>servitude</em>... +Tant que la France <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> était ainsi ouverte, à peine pouvait-on +dire qu'il y eût une France.</p> + +<p>Le roi de ce royaume si mal gardé dehors n'avait lui-même nulle sûreté +au dedans. Il apprit de bonne heure à connaître, non la malveillance de ses ennemis, mais celle de ses amis. Ses intimes, ceux qui -l'avaient suivi, n'étaient rien moins que sûrs<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>. Ceux qu'il grâcia -à son avénement, les Alençon, les Armagnac, furent bientôt contre lui. -Dès le commencement, et de plus en plus, il sentit bien qu'il était -seul, que, dans le désordre où l'on voulait tenir le royaume, le roi -serait l'ennemi commun, partant qu'il ne devait se fier à personne. -Tous les grands étaient au fond contre lui, et les petits même -allaient tourner contre dès qu'il demanderait de l'argent.</p> - -<p>La première charge du nouveau règne, la plus lourde à porter, c'était -l'amitié bourguignonne. Dans ce roi qu'ils ramenaient, les gens du duc -de Bourgogne ne voyaient qu'un homme à eux, au nom duquel ils allaient -prendre possession du royaume. Comment leur eût-il rien refusé? -N'était-il pas leur ami et compère? N'avait-il pas causé avec -celui-ci, chassé avec celui-là<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>?... C'étaient là, sans nul doute, -des titres à tout <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> obtenir; seulement il fallait se hâter, -demander des premiers... Chacun montait à cheval.</p> - -<p>Le duc y était bien monté, malgré son âge; il se sentait tout rajeuni -pour cette expédition de France. Il voyait arriver tout ce qu'il y +l'avaient suivi, n'étaient rien moins que sûrs<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>. Ceux qu'il grâcia +à son avénement, les Alençon, les Armagnac, furent bientôt contre lui. +Dès le commencement, et de plus en plus, il sentit bien qu'il était +seul, que, dans le désordre où l'on voulait tenir le royaume, le roi +serait l'ennemi commun, partant qu'il ne devait se fier à personne. +Tous les grands étaient au fond contre lui, et les petits même +allaient tourner contre dès qu'il demanderait de l'argent.</p> + +<p>La première charge du nouveau règne, la plus lourde à porter, c'était +l'amitié bourguignonne. Dans ce roi qu'ils ramenaient, les gens du duc +de Bourgogne ne voyaient qu'un homme à eux, au nom duquel ils allaient +prendre possession du royaume. Comment leur eût-il rien refusé? +N'était-il pas leur ami et compère? N'avait-il pas causé avec +celui-ci, chassé avec celui-là <a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>?... C'étaient là , sans nul doute, +des titres à tout <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> obtenir; seulement il fallait se hâter, +demander des premiers... Chacun montait à cheval.</p> + +<p>Le duc y était bien monté, malgré son âge; il se sentait tout rajeuni +pour cette expédition de France. Il voyait arriver tout ce qu'il y avait de nobles de Bourgogne et des Pays-Bas; il en venait -d'Allemagne. Ils n'avaient pas besoin d'être sommés de leur service -féodal, ils accouraient d'eux-mêmes. «Je me fais fort, disait-il, de -mener le roi sacrer à Reims avec cent mille hommes.»</p> +d'Allemagne. Ils n'avaient pas besoin d'être sommés de leur service +féodal, ils accouraient d'eux-mêmes. «Je me fais fort, disait-il, de +mener le roi sacrer à Reims avec cent mille hommes.»</p> -<p>Le roi trouvait que c'était trop d'amis, il n'avait pas l'air de se -soucier qu'on lui fît tant d'honneur. Il dit assez sèchement à l'homme -de confiance du duc, au sire de Croy: «Mais pourquoi bel oncle veut-il -donc amener tant de gens? Ne suis-je pas roi? de quoi a-t-il peur?»</p> +<p>Le roi trouvait que c'était trop d'amis, il n'avait pas l'air de se +soucier qu'on lui fît tant d'honneur. Il dit assez sèchement à l'homme +de confiance du duc, au sire de Croy: «Mais pourquoi bel oncle veut-il +donc amener tant de gens? Ne suis-je pas roi? de quoi a-t-il peur?»</p> -<p>Au fait, il n'était pas besoin d'une croisade ni d'un Godefroi de +<p>Au fait, il n'était pas besoin d'une croisade ni d'un Godefroi de Bouillon.</p> -<p>La seule armée qu'on risquait de rencontrer à la frontière et sur -toute la route, c'était celle des harangueurs, complimenteurs et +<p>La seule armée qu'on risquait de rencontrer à la frontière et sur +toute la route, c'était celle des harangueurs, complimenteurs et solliciteurs qui accouraient au-devant, barraient le passage. Le roi -avait assez de mal à s'en défendre. Aux uns, il faisait dire de ne pas -approcher; les autres, il leur tournait le dos. Tel qui avait sué à -préparer une docte harangue, n'en tirait qu'un mot: «Soyez bref.»</p> - -<p>Il semble pourtant avoir écouté patiemment un de ses ennemis -personnels, Thomas Bazin, évêque de Lizieux<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> qui a écrit -depuis une histoire, une satire de Louis XI. Le malveillant prélat lui -fit un grand sermon sur la nécessité d'alléger les taxes, c'est-à-dire -de désarmer la royauté, comme le souhaitaient les grands. Le roi n'en -reçut pas moins bien la leçon, et pria l'évêque de la lui coucher par -écrit, afin qu'il pût la lire en temps et lieu, et s'en rafraîchir la -mémoire.</p> +avait assez de mal à s'en défendre. Aux uns, il faisait dire de ne pas +approcher; les autres, il leur tournait le dos. Tel qui avait sué à +préparer une docte harangue, n'en tirait qu'un mot: «Soyez bref.»</p> + +<p>Il semble pourtant avoir écouté patiemment un de ses ennemis +personnels, Thomas Bazin, évêque de Lizieux<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> qui a écrit +depuis une histoire, une satire de Louis XI. Le malveillant prélat lui +fit un grand sermon sur la nécessité d'alléger les taxes, c'est-à -dire +de désarmer la royauté, comme le souhaitaient les grands. Le roi n'en +reçut pas moins bien la leçon, et pria l'évêque de la lui coucher par +écrit, afin qu'il pût la lire en temps et lieu, et s'en rafraîchir la +mémoire.</p> <p>Le sacre de Reims fut le triomphe du duc de Bourgogne; le roi n'y -brilla que par l'humilité. Le duc, du haut de son cheval et dominant -la foule de ses pages, de ses archers à pied, «avoit la mine d'un -empereur»; le roi, pauvre figure et pauvrement vêtu, allait devant, -comme pour l'annoncer. Il semblait être là pour faire valoir par le -contraste cette pompe orgueilleuse. On démêlait à peine les nobles -Bourguignons, les gras Flamands, enterrés qu'ils étaient, hommes et -chevaux, dans leur épais velours, sous leurs pierreries, sous leur -pesante orfévrerie massive. En tête, à la première entrée, sonnaient -des sonnettes d'argent au col des bêtes de somme, habillées -elles-mêmes de velours aux armes du duc; ses bannières flottaient sur +brilla que par l'humilité. Le duc, du haut de son cheval et dominant +la foule de ses pages, de ses archers à pied, «avoit la mine d'un +empereur»; le roi, pauvre figure et pauvrement vêtu, allait devant, +comme pour l'annoncer. Il semblait être là pour faire valoir par le +contraste cette pompe orgueilleuse. On démêlait à peine les nobles +Bourguignons, les gras Flamands, enterrés qu'ils étaient, hommes et +chevaux, dans leur épais velours, sous leurs pierreries, sous leur +pesante orfévrerie massive. En tête, à la première entrée, sonnaient +des sonnettes d'argent au col des bêtes de somme, habillées +elles-mêmes de velours aux armes du duc; ses bannières flottaient sur cent quarante chariots magnifiques qui portaient la vaisselle d'or, -l'argenterie, l'argent à jeter au peuple, et jusqu'au vin de Beaune -qui devait se boire à la fête<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Dans le cortége figurait, +l'argenterie, l'argent à jeter au peuple, et jusqu'au vin de Beaune +qui devait se boire à la fête<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Dans le cortége figurait, marchant et vivant, le banquet du sacre, petits moutons d'Ardennes, gros bœufs de Flandre; la joyeuse et barbare pompe flamande sentait quelque peu sa kermesse.</p> <p>Le roi, tout au revers, semblait homme de l'autre monde. Il se -montrait fort humble, pénitent, âprement dévôt. Dès minuit, la veille -du sacre, il alla ouïr matines, communia. Le matin il était au +montrait fort humble, pénitent, âprement dévôt. Dès minuit, la veille +du sacre, il alla ouïr matines, communia. Le matin il était au chœur, il attendait la sainte ampoule qui devait venir de -Saint-Remi, apportée sous un dais. À peine sut-il qu'elle était aux -portes, vite il y courut, «et se rua à genoux.» À deux genoux, mains -jointes, il adora. Il accompagna le saint vase jusqu'à l'autel, et «il -se rua encore à genoux.» L'évêque de Laon le relevait pour la lui -faire baiser, mais trop grande était sa dévotion, il restait sur les -genoux, toujours en oraison, les yeux fixés sur la sainte ampoule.</p> - -<p>Il endura en roi chrétien tous les honneurs du sacre. Les pairs -prélats et les pairs princes l'ayant placé entre des rideaux, il fut -dépouillé, puis, dans sa naturelle figure d'Adam, présenté à l'autel. -«Il s'y rua à genoux,» et reçut l'onction des mains de l'archevêque; -il fut, selon le rituel, oint au front, aux yeux, à la bouche, de plus -au pli des bras, au nombril, aux reins. Alors ils lui passèrent la -chemise, l'habillèrent en roi et l'assirent sur son siége royal.</p> - -<p>Ce siége était élevé à la hauteur de vingt-sept pieds. <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Tous -se tinrent un peu en arrière, sauf le premier pair, le duc de -Bourgogne: «Lequel lui assit en tête son bonnet; puis il prit la -couronne, et la levant en haut à deux mains afin que tout chacun la -vît, la soutint un peu longuement au-dessus de la tête du roi, puis -lui assit bien doucement au chef, criant: «Vive le roi! Montjoie -Saint-Denis!» La foule cria après le duc de Bourgogne.</p> - -<p>Toute la cérémonie se faisait par le duc de Bourgogne, «comme de le -mener à l'offrande, de lui ôter et remettre sa couronne à l'heure du -lever-dieu, puis de le descendre en bas et le ramener au grand-autel.» -Longue et laborieuse cérémonie; le plus pénible, c'est que le roi, -voulant faire des chevaliers, dut l'être d'abord de la main de son -oncle. Il fallut qu'il se mît à genoux devant lui, qu'il reçût de lui -le coup de plat d'épée... «Le roi enfin se tanna.»</p> - -<p>Au banquet, il dîna couronne en tête; mais comme cette couronne du -sacre était large et ne tenait pas juste, il la mit tout bonnement sur +Saint-Remi, apportée sous un dais. À peine sut-il qu'elle était aux +portes, vite il y courut, «et se rua à genoux.» À deux genoux, mains +jointes, il adora. Il accompagna le saint vase jusqu'à l'autel, et «il +se rua encore à genoux.» L'évêque de Laon le relevait pour la lui +faire baiser, mais trop grande était sa dévotion, il restait sur les +genoux, toujours en oraison, les yeux fixés sur la sainte ampoule.</p> + +<p>Il endura en roi chrétien tous les honneurs du sacre. Les pairs +prélats et les pairs princes l'ayant placé entre des rideaux, il fut +dépouillé, puis, dans sa naturelle figure d'Adam, présenté à l'autel. +«Il s'y rua à genoux,» et reçut l'onction des mains de l'archevêque; +il fut, selon le rituel, oint au front, aux yeux, à la bouche, de plus +au pli des bras, au nombril, aux reins. Alors ils lui passèrent la +chemise, l'habillèrent en roi et l'assirent sur son siége royal.</p> + +<p>Ce siége était élevé à la hauteur de vingt-sept pieds. <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Tous +se tinrent un peu en arrière, sauf le premier pair, le duc de +Bourgogne: «Lequel lui assit en tête son bonnet; puis il prit la +couronne, et la levant en haut à deux mains afin que tout chacun la +vît, la soutint un peu longuement au-dessus de la tête du roi, puis +lui assit bien doucement au chef, criant: «Vive le roi! Montjoie +Saint-Denis!» La foule cria après le duc de Bourgogne.</p> + +<p>Toute la cérémonie se faisait par le duc de Bourgogne, «comme de le +mener à l'offrande, de lui ôter et remettre sa couronne à l'heure du +lever-dieu, puis de le descendre en bas et le ramener au grand-autel.» +Longue et laborieuse cérémonie; le plus pénible, c'est que le roi, +voulant faire des chevaliers, dut l'être d'abord de la main de son +oncle. Il fallut qu'il se mît à genoux devant lui, qu'il reçût de lui +le coup de plat d'épée... «Le roi enfin se tanna.»</p> + +<p>Au banquet, il dîna couronne en tête; mais comme cette couronne du +sacre était large et ne tenait pas juste, il la mit tout bonnement sur la table, et, sans faire attention aux princes, il causa tout le temps -avec Philippe Pot, qui était au dos de sa chaise, un gentil et subtil -esprit. Cependant à grand bruit arrivèrent, au travers du banquet, des -gens chargés qui portaient des «nerfs, drageoir et tasses d'or;» -c'était le don que faisait le duc de Bourgogne pour le joyeux -avénement. Il ne s'en tint pas là; il voulut faire hommage au roi de -ce qu'il avait au royaume, et promit service même pour ce qui était -terre d'Empire<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>. Il risquait <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> peu de faire hommage à celui -chez qui il avait garnison si près de Paris.</p> - -<p>Et Paris même n'était-il pas à lui? Quoiqu'il n'y eût pas été depuis -vingt-neuf ans, le vieux quartier des halles, où il avait son hôtel -d'Artois, ne l'avait jamais oublié. À l'entrée, un boucher lui cria: -«Ô franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu en la ville de -Paris! il y a longtemps que vous n'y fûtes quoiqu'on vous ait bien -désiré.»</p> - -<p>Le duc fit justice à Paris par son maréchal de Bourgogne, et sans -appel; mais il fit bien plus grâce et plaisir. Il donna tant à tant de -gens, qu'on aurait dit qu'il était venu acheter Paris et le royaume. -Tous venaient demander, comme si Dieu fût descendu sur terre. -C'étaient de bonnes dames ruinées, des églises en mauvais état, des +avec Philippe Pot, qui était au dos de sa chaise, un gentil et subtil +esprit. Cependant à grand bruit arrivèrent, au travers du banquet, des +gens chargés qui portaient des «nerfs, drageoir et tasses d'or;» +c'était le don que faisait le duc de Bourgogne pour le joyeux +avénement. Il ne s'en tint pas là ; il voulut faire hommage au roi de +ce qu'il avait au royaume, et promit service même pour ce qui était +terre d'Empire<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>. Il risquait <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> peu de faire hommage à celui +chez qui il avait garnison si près de Paris.</p> + +<p>Et Paris même n'était-il pas à lui? Quoiqu'il n'y eût pas été depuis +vingt-neuf ans, le vieux quartier des halles, où il avait son hôtel +d'Artois, ne l'avait jamais oublié. À l'entrée, un boucher lui cria: +«Ô franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu en la ville de +Paris! il y a longtemps que vous n'y fûtes quoiqu'on vous ait bien +désiré.»</p> + +<p>Le duc fit justice à Paris par son maréchal de Bourgogne, et sans +appel; mais il fit bien plus grâce et plaisir. Il donna tant à tant de +gens, qu'on aurait dit qu'il était venu acheter Paris et le royaume. +Tous venaient demander, comme si Dieu fût descendu sur terre. +C'étaient de bonnes dames ruinées, des églises en mauvais état, des couvents de Mendiants, tout ce qu'il y avait de souffreteux chez les -nobles et les gens d'église. On voyait comme une procession à la porte -de l'hôtel d'Artois; à toute heure, table ouverte, et trois chevaliers -pour recevoir tout le monde honorablement. Cet hôtel était une +nobles et les gens d'église. On voyait comme une procession à la porte +de l'hôtel d'Artois; à toute heure, table ouverte, et trois chevaliers +pour recevoir tout le monde honorablement. Cet hôtel était une merveille pour les meubles, la riche vaisselle, les belles tapisseries. Le peuple de Paris de toute condition, dames et -damoiselles, depuis le matin jusqu'au soir, y venait à la file, -voyait, béait... Il y avait, entre autres choses, la fameuse -tapisserie de Gédéon, la plus riche de toute la terre, le <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> +damoiselles, depuis le matin jusqu'au soir, y venait à la file, +voyait, béait... Il y avait, entre autres choses, la fameuse +tapisserie de Gédéon, la plus riche de toute la terre, le <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> fameux pavillon de velours, qui contenait salle, vestibule, oratoire et chapelle.</p> -<p>Toutes ces magnificences flamandes étaient trop à l'étroit; il fallut, -pour déployer la splendeur de la maison de Bourgogne et des princes du +<p>Toutes ces magnificences flamandes étaient trop à l'étroit; il fallut, +pour déployer la splendeur de la maison de Bourgogne et des princes du Nord, un grand et solennel tournoi. Rare bonheur pour les Parisiens. -Le duc de Bourgogne y enleva les cœurs. Au départ de l'hôtel -d'Artois, son cheval n'étant pas prêt, il monta sans façon sur la -haquenée de sa nièce, la duchesse d'Orléans, ayant sa nièce derrière -lui, mais devant (le joyeux compère) une fille de quinze ans, qui -était à la duchesse et qu'elle avait prise pour sa jolie figure.</p> +Le duc de Bourgogne y enleva les cœurs. Au départ de l'hôtel +d'Artois, son cheval n'étant pas prêt, il monta sans façon sur la +haquenée de sa nièce, la duchesse d'Orléans, ayant sa nièce derrière +lui, mais devant (le joyeux compère) une fille de quinze ans, qui +était à la duchesse et qu'elle avait prise pour sa jolie figure.</p> <p>Il trotta ainsi jusqu'aux lices de la rue Saint-Antoine. Tout le -peuple criait: «Et velà un humain prince! velà un signeur dont le -monde seroit heureux de l'avoir tel! Que benoît soit-il et tous ceux +peuple criait: «Et velà un humain prince! velà un signeur dont le +monde seroit heureux de l'avoir tel! Que benoît soit-il et tous ceux qui l'aiment! Et que n'est tel notre roi et ainsi humain, qui ne se -vête que d'une pauvre robe grise avec un méchant chapelet, et ne haît -rien que joie<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>.»</p> +vête que d'une pauvre robe grise avec un méchant chapelet, et ne haît +rien que joie<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>.»</p> <p>Ils avaient tort, le roi Louis avait ses joies aussi. Quand le comte -de Charolais, messire Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne, -Philippe de Crèvecœur, toute la haute seigneurie flamande et -wallonne, eurent jouté et ravi la foule, un rude homme d'armes parut, -que le roi payait tout exprès, sauvagement «houssé et couvert, homme -et cheval, de peaux de chevreuils armés de bois,» mais fièrement -monté, lequel «vint riflant parmi les jouteurs... et ne dura <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> -rien devant lui.» Le roi regardait, caché, à une fenêtre, derrière +de Charolais, messire Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne, +Philippe de Crèvecœur, toute la haute seigneurie flamande et +wallonne, eurent jouté et ravi la foule, un rude homme d'armes parut, +que le roi payait tout exprès, sauvagement «houssé et couvert, homme +et cheval, de peaux de chevreuils armés de bois,» mais fièrement +monté, lequel «vint riflant parmi les jouteurs... et ne dura <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> +rien devant lui.» Le roi regardait, caché, à une fenêtre, derrière certaines dames de Paris.</p> -<p>Il était étrange qu'il ne se montrât pas; le tournoi se donnait -justement à sa porte, tout contre les Tournelles où il résidait. -Apparemment le triste hôtel s'égayait peu de ces bruits de fêtes. Le -roi y vivait seul et chichement; petit état, froide cuisine. Il avait +<p>Il était étrange qu'il ne se montrât pas; le tournoi se donnait +justement à sa porte, tout contre les Tournelles où il résidait. +Apparemment le triste hôtel s'égayait peu de ces bruits de fêtes. Le +roi y vivait seul et chichement; petit état, froide cuisine. Il avait eu la bizarrerie de s'en tenir aux quelques serviteurs qu'il amenait -de Brabant; il vivait là comme à Genappe. Au fait, il n'avait pas -besoin d'établissement; sa vie devait être un voyage, une course par -tout le royaume. À peine roi, il prit l'habit de pèlerin, la cape de -gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ôta qu'à la -mort. Campé plus que logé dans ce vaste hôtel des Tournelles, -s'agitant<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>, s'ingéniant de mille sortes, «subtiliant jour et nuit -nouvelles pensées,» personne ne l'eût pris pour l'héritier dans la -maison de ses pères. Il avait plutôt l'air d'une âme en peine qui, à -regret, hantait le vieux logis; à regret, loin d'être un revenant, il -semblait bien plutôt possédé du démon de l'avenir.</p> - -<p>S'il sortait des Tournelles, c'était le soir, en hibou, dans sa triste -cape grise. Son compère, compagnon et ami (il avait un ami), était un -certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion près de son père, -et qu'alors il tenait près du comte de Charolais pour lui faire -trahir aussi son père, le duc de Bourgogne, pour <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> faire +de Brabant; il vivait là comme à Genappe. Au fait, il n'avait pas +besoin d'établissement; sa vie devait être un voyage, une course par +tout le royaume. À peine roi, il prit l'habit de pèlerin, la cape de +gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ôta qu'à la +mort. Campé plus que logé dans ce vaste hôtel des Tournelles, +s'agitant<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>, s'ingéniant de mille sortes, «subtiliant jour et nuit +nouvelles pensées,» personne ne l'eût pris pour l'héritier dans la +maison de ses pères. Il avait plutôt l'air d'une âme en peine qui, à +regret, hantait le vieux logis; à regret, loin d'être un revenant, il +semblait bien plutôt possédé du démon de l'avenir.</p> + +<p>S'il sortait des Tournelles, c'était le soir, en hibou, dans sa triste +cape grise. Son compère, compagnon et ami (il avait un ami), était un +certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion près de son père, +et qu'alors il tenait près du comte de Charolais pour lui faire +trahir aussi son père, le duc de Bourgogne, pour <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> faire consentir le vieux duc au rachat des places de la Somme. Louis XI aimait incroyablement ce fils, il le choyait, le couvait. Bische, qui avait plus d'un talent, les menait la nuit, tous les deux, le comte et le roi, voir les belles dames. Ce cher Bische, l'intime ami du roi, pouvait entrer chez lui jour et nuit; les sergents et huissiers en -avaient l'ordre pour lui; pour nul autre; c'était le seul homme pour -qui le roi fût toujours visible, pour qui il ne dormît jamais.</p> - -<p>Ce qui l'empêchait de dormir, c'étaient les villes de la Somme. De -Calais, qui alors était Angleterre, le duc de Bourgogne pouvait amener -l'ennemi sur la Somme en deux jours; les logis étaient prêts, les -étapes prévues. Par cela seul que le duc avait ces places, il -commandait, menaçait sans mot dire, tenait l'épée levée. Comment -espérer que jamais il voulût la rendre, cette épée? Qui eût osé lui -donner le conseil de se dessaisir d'une telle arme, de lâcher cette -forte prise par où il tenait le royaume. Le roi ne désespéra pas; il -s'adressa au fils, au favori, il tâta le sire de Croy, le comte de -Charolais. Il offrit, donna des choses énormes, terres, pensions, -charges de confiance. Dès son avénement, il nomma Croy grand maître de -son hôtel, livrant la clef de sa maison pour avoir celle de la France, +avaient l'ordre pour lui; pour nul autre; c'était le seul homme pour +qui le roi fût toujours visible, pour qui il ne dormît jamais.</p> + +<p>Ce qui l'empêchait de dormir, c'étaient les villes de la Somme. De +Calais, qui alors était Angleterre, le duc de Bourgogne pouvait amener +l'ennemi sur la Somme en deux jours; les logis étaient prêts, les +étapes prévues. Par cela seul que le duc avait ces places, il +commandait, menaçait sans mot dire, tenait l'épée levée. Comment +espérer que jamais il voulût la rendre, cette épée? Qui eût osé lui +donner le conseil de se dessaisir d'une telle arme, de lâcher cette +forte prise par où il tenait le royaume. Le roi ne désespéra pas; il +s'adressa au fils, au favori, il tâta le sire de Croy, le comte de +Charolais. Il offrit, donna des choses énormes, terres, pensions, +charges de confiance. Dès son avénement, il nomma Croy grand maître de +son hôtel, livrant la clef de sa maison pour avoir celle de la France, hasardant presque le roi pour l'affranchissement du royaume. Quant au comte de Charolais, il lui fit faire un voyage triomphal dans les -pays du centre<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>, lui donna à Paris <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> hôtel et +pays du centre<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>, lui donna à Paris <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> hôtel et domicile<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>, lui assigna une grosse pension de trente-six mille -livres; il alla jusqu'à lui donner (de titre au moins) le gouvernement -de la Normandie, et flatta sa vanité d'une royale entrée dans +livres; il alla jusqu'à lui donner (de titre au moins) le gouvernement +de la Normandie, et flatta sa vanité d'une royale entrée dans Rouen<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>.</p> -<p>La grande affaire intérieure ne pouvait que mûrir lentement: il -fallait attendre. Mais il s'en présentait d'autres autour du royaume, -où il semblait qu'il y eût à gagner.</p> +<p>La grande affaire intérieure ne pouvait que mûrir lentement: il +fallait attendre. Mais il s'en présentait d'autres autour du royaume, +où il semblait qu'il y eût à gagner.</p> -<p>La maison d'Anjou se chargeait de continuer, dans ce sage <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, -les folies héroïques du moyen âge. Le monde ne parlait que du frère et +<p>La maison d'Anjou se chargeait de continuer, dans ce sage <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, +les folies héroïques du moyen âge. Le monde ne parlait que du frère et de la sœur, de Jean de Calabre et de Marguerite d'Anjou, de leurs -fameux exploits, qui finissaient toujours par des défaites; la sœur -traînant dans vingt batailles son pacifique époux, dressant les -échafauds au nom d'un saint, s'acharnant malgré lui à lui regagner son -royaume. Le frère en réclamait quatre ou cinq à lui seul, les royaumes -de Jérusalem, de Naples, de Sicile, de Catalogne et d'Aragon; esprit -mobile, d'espérance légère, partout appelé, partout chassé, courant, -sans argent ni ressources, d'une aventure à l'autre... Louis XI parut -prendre <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> intérêt à ces guerres romanesques, dont il comptait -bien profiter. Les chevaliers, les paladins, plaisaient à l'homme +fameux exploits, qui finissaient toujours par des défaites; la sœur +traînant dans vingt batailles son pacifique époux, dressant les +échafauds au nom d'un saint, s'acharnant malgré lui à lui regagner son +royaume. Le frère en réclamait quatre ou cinq à lui seul, les royaumes +de Jérusalem, de Naples, de Sicile, de Catalogne et d'Aragon; esprit +mobile, d'espérance légère, partout appelé, partout chassé, courant, +sans argent ni ressources, d'une aventure à l'autre... Louis XI parut +prendre <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> intérêt à ces guerres romanesques, dont il comptait +bien profiter. Les chevaliers, les paladins, plaisaient à l'homme d'affaires, comme des <em>prodigues</em>, sur lesquels on pouvait faire de -beaux bénéfices. De toutes parts, il y avait à gagner avec eux. Gênes -était un si beau poste vers l'Italie, Perpignan une si bonne barrière -vers l'Espagne; mais quoi! si l'on eût pris Calais!</p> - -<p>Calais était une trop belle affaire; on osait à peine espérer. Pour -que la fière Marguerite en vînt à vendre ce premier diamant de la -Couronne, à trahir l'Angleterre, il fallait que, de misère ou de -fureur, elle perdît l'esprit. Louis XI crut avoir ce bonheur. Le parti -de Marguerite fut exterminé à Towton; elle n'eut plus de ressource que -chez l'étranger.</p> - -<p>Cette bataille de Towton n'avait pas été comme les autres, une +beaux bénéfices. De toutes parts, il y avait à gagner avec eux. Gênes +était un si beau poste vers l'Italie, Perpignan une si bonne barrière +vers l'Espagne; mais quoi! si l'on eût pris Calais!</p> + +<p>Calais était une trop belle affaire; on osait à peine espérer. Pour +que la fière Marguerite en vînt à vendre ce premier diamant de la +Couronne, à trahir l'Angleterre, il fallait que, de misère ou de +fureur, elle perdît l'esprit. Louis XI crut avoir ce bonheur. Le parti +de Marguerite fut exterminé à Towton; elle n'eut plus de ressource que +chez l'étranger.</p> + +<p>Cette bataille de Towton n'avait pas été comme les autres, une rencontre de grands seigneurs; ce fut une vraie bataille, et la plus -sanglante peut-être que l'Angleterre ait livrée jamais. Il resta sur +sanglante peut-être que l'Angleterre ait livrée jamais. Il resta sur la place trente-six mille sept cent soixante-seize morts<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>. Ce carnage indique assez qu'ici le peuple combattit pour son compte, non pas tant pour York ou pour Lancastre, mais chacun pour soi. -Marguerite, l'année d'avant, pour accabler son ennemi, avait appelé à -la guerre, au pillage, les bandits du <em>Border</em><a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>, les affamés -d'Écosse; <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> dans une course d'York à Londres, ils raflèrent +Marguerite, l'année d'avant, pour accabler son ennemi, avait appelé à +la guerre, au pillage, les bandits du <em>Border</em><a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>, les affamés +d'Écosse; <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> dans une course d'York à Londres, ils raflèrent tout, jusqu'aux vases d'autel. Alors la forte Angleterre du midi, tout -ce qui possédait, se leva et marcha au nord, Édouard et Warwick en -tête; tous aimaient mieux périr que d'être pillés une seconde fois. -Nulle grâce à faire ni demander; et c'était pourtant la semaine -sainte... Le temps était celui d'un vrai printemps anglais, affreux; -la neige aveuglait, on ne voyait goutte à midi, on se tuait à tâtons. -Ils n'en continuèrent pas moins consciencieusement leur sanglante -besogne, le jour, la nuit et tout le second jour. L'idée fixe de la -propriété en péril, le <em>home and property</em> les tint inébranlables. Au +ce qui possédait, se leva et marcha au nord, Édouard et Warwick en +tête; tous aimaient mieux périr que d'être pillés une seconde fois. +Nulle grâce à faire ni demander; et c'était pourtant la semaine +sainte... Le temps était celui d'un vrai printemps anglais, affreux; +la neige aveuglait, on ne voyait goutte à midi, on se tuait à tâtons. +Ils n'en continuèrent pas moins consciencieusement leur sanglante +besogne, le jour, la nuit et tout le second jour. L'idée fixe de la +propriété en péril, le <em>home and property</em> les tint inébranlables. Au soir enfin, les gens de la Rose sanglante, quand les bras leur -tombaient, virent venir encore un gros bataillon de pâles Roses, et -ils comprirent qu'ils étaient morts; ils reculèrent lentement, mais -ils reculaient dans une rivière; le Corck roulait derrière eux.</p> - -<p>Édouard fut roi. Dès lors celui qui l'avait fait roi, Warwick, se -fiant peu à sa reconnaissance, regarda au dehors et se mit à calculer -s'il trouverait mieux son compte à le servir ou à le vendre.</p> - -<p>Louis XI avait une sincère estime pour les hommes de ruse, pour ceux -du moins qui réussissaient; il semble avoir aimé Warwick, à sa -manière, comme il aimait Sforza. L'Anglais, selon toute apparence, -reçut de solides gages de cette amitié. Qui fouillerait bien Warwick -castle trouverait peut-être dans cette royale fondation l'argent de +tombaient, virent venir encore un gros bataillon de pâles Roses, et +ils comprirent qu'ils étaient morts; ils reculèrent lentement, mais +ils reculaient dans une rivière; le Corck roulait derrière eux.</p> + +<p>Édouard fut roi. Dès lors celui qui l'avait fait roi, Warwick, se +fiant peu à sa reconnaissance, regarda au dehors et se mit à calculer +s'il trouverait mieux son compte à le servir ou à le vendre.</p> + +<p>Louis XI avait une sincère estime pour les hommes de ruse, pour ceux +du moins qui réussissaient; il semble avoir aimé Warwick, à sa +manière, comme il aimait Sforza. L'Anglais, selon toute apparence, +reçut de solides gages de cette amitié. Qui fouillerait bien Warwick +castle trouverait peut-être dans cette royale fondation l'argent de Louis XI. On le croirait volontiers quand on voit celui-ci peu inquiet de l'immense armement que l'Angleterre faisait contre lui, deux <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> cents vaisseaux, quinze mille hommes; Henri V n'en avait -guère eu davantage pour conquérir la France. Mais le roi savait -longtemps d'avance le jour où Warwick ferait sortir la flotte. Il alla +guère eu davantage pour conquérir la France. Mais le roi savait +longtemps d'avance le jour où Warwick ferait sortir la flotte. Il alla paisiblement voyager dans tout le midi, ne craignit pas d'engager une -armée en Catalogne et fit fort à son aise sa belle affaire de +armée en Catalogne et fit fort à son aise sa belle affaire de Roussillon<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>.</p> -<p>Il se passait en Espagne une tragédie qui promettait d'être lucrative, -elle devait sourire à Louis XI. Le monde en pleurait; des peuples -entiers avaient couru aux armes, d'indignation et de pitié. Un père -remarié, don Juan d'Aragon, pour plaire à la marâtre, avait dépouillé -son fils<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>, don Carlos de Viana, héritier de Navarre; il l'avait -emprisonné, tué de chagrin, peut-être de poison. Le pauvre prince, -qui, vivant, ne s'était guère plaint, se plaignit mort; les Catalans +<p>Il se passait en Espagne une tragédie qui promettait d'être lucrative, +elle devait sourire à Louis XI. Le monde en pleurait; des peuples +entiers avaient couru aux armes, d'indignation et de pitié. Un père +remarié, don Juan d'Aragon, pour plaire à la marâtre, avait dépouillé +son fils<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>, don Carlos de Viana, héritier de Navarre; il l'avait +emprisonné, tué de chagrin, peut-être de poison. Le pauvre prince, +qui, vivant, ne s'était guère plaint, se plaignit mort; les Catalans l'entendaient <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> la nuit dans les rues de Barcelone. Le mauvais -père eut tous les cœurs contre lui; il vit comme «la terre se -soulever et crier les pierres du chemin...» Le misérable eut peur; il -appela les Français, puis, ayant peur des Français, il appela les +père eut tous les cœurs contre lui; il vit comme «la terre se +soulever et crier les pierres du chemin...» Le misérable eut peur; il +appela les Français, puis, ayant peur des Français, il appela les Anglais contre eux. Son gendre, le comte de Foix, qui, avec ses -grandes espérances d'Espagne, n'en avait pas moins jusque-là tout son +grandes espérances d'Espagne, n'en avait pas moins jusque-là tout son bien en France, ne pouvait s'adresser qu'au roi; sans son aide, il ne -pouvait guère hériter de l'autre côté des monts. Il avertit donc Louis -XI, qui profita de l'avis pour son compte. Les Catalans, encouragés -sous main<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>, vinrent à Paris dire au roi que don Carlos de Viana, -poursuivi par son père, ainsi qu'il l'avait été lui-même par Charles -VII, le priait en mourant d'avoir pitié d'eux, de prendre leur -défense. Le roi accepta ce legs pieux, et déclara qu'il défendrait +pouvait guère hériter de l'autre côté des monts. Il avertit donc Louis +XI, qui profita de l'avis pour son compte. Les Catalans, encouragés +sous main<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>, vinrent à Paris dire au roi que don Carlos de Viana, +poursuivi par son père, ainsi qu'il l'avait été lui-même par Charles +VII, le priait en mourant d'avoir pitié d'eux, de prendre leur +défense. Le roi accepta ce legs pieux, et déclara qu'il défendrait envers et contre tous les sujets de son ancien ami.</p> -<p>La partie était bien engagée; seulement il fallait des avances, une -armée, de l'argent, de l'argent à l'heure même. Il fallait, pour -joyeuses prémices du nouveau règne, frapper des taxes, et cela au -moment où les bonnes gens, pleins d'espérance, disaient qu'on ne -<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> payerait plus rien, au moment où le duc de Bourgogne priait -solennellement le roi de ménager le pauvre peuple, tout en exigeant de +<p>La partie était bien engagée; seulement il fallait des avances, une +armée, de l'argent, de l'argent à l'heure même. Il fallait, pour +joyeuses prémices du nouveau règne, frapper des taxes, et cela au +moment où les bonnes gens, pleins d'espérance, disaient qu'on ne +<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> payerait plus rien, au moment où le duc de Bourgogne priait +solennellement le roi de ménager le pauvre peuple, tout en exigeant de grosses pensions pour les grands.</p> -<p>Le roi, aux expédients, s'en prit à la vendange qu'on allait faire, et -mit un impôt sur les vins, pour être perçu aux portes des villes. +<p>Le roi, aux expédients, s'en prit à la vendange qu'on allait faire, et +mit un impôt sur les vins, pour être perçu aux portes des villes. Reims, Angers, d'autres villes encore n'en voulurent rien croire<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>, -et soutinrent que l'édit était controuvé. À Reims, les vignerons, le -petit peuple et les enfants, pillèrent les receveurs, brûlèrent les -registres et les bancs des élus<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>. Le roi, sans bruit, coula des -soldats déguisés dans la ville, fit justice, puis vendit son pardon. -Il pardonna lorsqu'on eut coupé les oreilles aux uns, la tête aux +et soutinrent que l'édit était controuvé. À Reims, les vignerons, le +petit peuple et les enfants, pillèrent les receveurs, brûlèrent les +registres et les bancs des élus<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>. Le roi, sans bruit, coula des +soldats déguisés dans la ville, fit justice, puis vendit son pardon. +Il pardonna lorsqu'on eut coupé les oreilles aux uns, la tête aux autres, sans compter les pendus. Et ils pendent encore au clocher de -la cathédrale, où leur triste effigie, registres au col, fut mise aux -frais de la ville, en mémoire de la clémence du roi<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>.</p> - -<p>Une taxe sur les vins, assez mal payée, était peu de chose. Les -villes n'étaient pas riches. Les campagnes <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> étaient aux -seigneurs. Le clergé seul eût pu aider. Au lieu de disputer avec les -bénéficiers pour quelque faible don gratuit, le roi imagina de mettre -la main sur les bénéfices mêmes, de s'arranger avec le pape pour faire -entre eux les nominations<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. La Pragmatique, les élections où +la cathédrale, où leur triste effigie, registres au col, fut mise aux +frais de la ville, en mémoire de la clémence du roi<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>.</p> + +<p>Une taxe sur les vins, assez mal payée, était peu de chose. Les +villes n'étaient pas riches. Les campagnes <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> étaient aux +seigneurs. Le clergé seul eût pu aider. Au lieu de disputer avec les +bénéficiers pour quelque faible don gratuit, le roi imagina de mettre +la main sur les bénéfices mêmes, de s'arranger avec le pape pour faire +entre eux les nominations<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. La Pragmatique, les élections où dominaient les grands, il les supprima hardiment par une simple -lettre. Il comptait avoir près de lui un légat de Rome, au moyen -duquel il disposerait des bénéfices<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>, les emploierait à acquitter -ses dettes, à contenter ses serviteurs, payant, par exemple, le -chancelier d'un évêché, le président d'une abbaye, parfois un +lettre. Il comptait avoir près de lui un légat de Rome, au moyen +duquel il disposerait des bénéfices<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>, les emploierait à acquitter +ses dettes, à contenter ses serviteurs, payant, par exemple, le +chancelier d'un évêché, le président d'une abbaye, parfois un capitaine d'une cure ou d'un canonicat.</p> -<p>L'abolition de la Pragmatique fut une bonne scène. Le roi, en +<p>L'abolition de la Pragmatique fut une bonne scène. Le roi, en Parlement, devant le comte de Charolais et les grands du royaume, -déclara que cette horrible Pragmatique, cette guerre au Saint-Siége, -pesait trop à sa conscience, qu'il ne voulait plus seulement en +déclara que cette horrible Pragmatique, cette guerre au Saint-Siége, +pesait trop à sa conscience, qu'il ne voulait plus seulement en entendre le nom. Il exhiba ensuite la bulle d'abolition, la lut -dévotement, l'admira, la baisa, et dit qu'à tout jamais il la -garderait dans une boîte d'or<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>.</p> +dévotement, l'admira, la baisa, et dit qu'à tout jamais il la +garderait dans une boîte d'or<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> Il avait préparé cette farce dévote par une autre, impie et -tragique, où le mauvais cœur n'avait que trop paru. Il crut ou -parut croire que son père était damné pour la Pragmatique; il pleura -sur cette pauvre âme<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>. Le mort, à peine refroidi, eut à +<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> Il avait préparé cette farce dévote par une autre, impie et +tragique, où le mauvais cœur n'avait que trop paru. Il crut ou +parut croire que son père était damné pour la Pragmatique; il pleura +sur cette pauvre âme<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>. Le mort, à peine refroidi, eut à Saint-Denis l'outrage public d'une absolution pontificale; il fut, -qu'il le voulût ou non, absous sur sa tombe par le légat. Acte grave, -qui désignait au simple peuple, comme damnés d'avance, tous ceux qui -avaient été pour quelque chose dans la Pragmatique: or c'étaient à peu -près tous les grands et prélats du royaume, c'étaient tous les -bénéficiers nommés sous ce régime, c'étaient toutes les âmes qui, -depuis vingt ans, auraient reçu la nourriture spirituelle d'un clergé -entaché de schisme. Il était difficile de produire une plus générale +qu'il le voulût ou non, absous sur sa tombe par le légat. Acte grave, +qui désignait au simple peuple, comme damnés d'avance, tous ceux qui +avaient été pour quelque chose dans la Pragmatique: or c'étaient à peu +près tous les grands et prélats du royaume, c'étaient tous les +bénéficiers nommés sous ce régime, c'étaient toutes les âmes qui, +depuis vingt ans, auraient reçu la nourriture spirituelle d'un clergé +entaché de schisme. Il était difficile de produire une plus générale agitation.</p> -<p>Le Parlement réclamait, Paris était ému. D'autre part, le duc de -Bourgogne s'en allait fort mal content<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>: le roi semblait s'être -moqué de lui; il l'avait remercié, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> caressé, comblé, accablé; +<p>Le Parlement réclamait, Paris était ému. D'autre part, le duc de +Bourgogne s'en allait fort mal content<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>: le roi semblait s'être +moqué de lui; il l'avait remercié, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> caressé, comblé, accablé; mais rien que des paroles, pas un effet. Il lui fit par honneur nommer -vingt-quatre conseillers au Parlement, dont aucun ne siégea. Il lui -accorda le libre cours des marchandises d'une frontière à l'autre; -mais le Parlement n'enregistra point. Il lui donna la grâce d'Alençon, -mais en gardant au gracié ses places et ses enfants. Ainsi le +vingt-quatre conseillers au Parlement, dont aucun ne siégea. Il lui +accorda le libre cours des marchandises d'une frontière à l'autre; +mais le Parlement n'enregistra point. Il lui donna la grâce d'Alençon, +mais en gardant au gracié ses places et ses enfants. Ainsi le magnifique duc, de sa croisade de Reims et de Paris, ne rapportait -rien que l'honneur. Pour l'honorer encore, dès qu'il fut hors Paris, -le capitaine de la Bastille courut après lui dans les champs, et lui -offrit de la part du roi les clefs du fort. C'était un peu tard.</p> - -<p>Le duc de Bourgogne était resté assez pour voir à Paris ses ennemis -de Liége<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>, et le roi traiter avec eux. <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Ces rudes Liégeois -s'étaient mal conduits avec Louis XI quand il était dauphin. Devenu -roi, il avait dit contre eux de grosses paroles, envoyé même des -troupes du côté de Liége; il voulait seulement leur montrer qu'il -avait les bras longs, qu'il était fort. Les Liégeois l'aimèrent -d'autant plus; ils envoyèrent à Paris, et les envoyés furent reçus à -merveille. Le roi dit qu'il était leur compère, qu'il les protégerait +rien que l'honneur. Pour l'honorer encore, dès qu'il fut hors Paris, +le capitaine de la Bastille courut après lui dans les champs, et lui +offrit de la part du roi les clefs du fort. C'était un peu tard.</p> + +<p>Le duc de Bourgogne était resté assez pour voir à Paris ses ennemis +de Liége<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>, et le roi traiter avec eux. <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Ces rudes Liégeois +s'étaient mal conduits avec Louis XI quand il était dauphin. Devenu +roi, il avait dit contre eux de grosses paroles, envoyé même des +troupes du côté de Liége; il voulait seulement leur montrer qu'il +avait les bras longs, qu'il était fort. Les Liégeois l'aimèrent +d'autant plus; ils envoyèrent à Paris, et les envoyés furent reçus à +merveille. Le roi dit qu'il était leur compère, qu'il les protégerait envers et contre tous.</p> -<p>À force de pousser ainsi la maison de Bourgogne, il était probable +<p>À force de pousser ainsi la maison de Bourgogne, il était probable qu'elle finirait par se rapprocher de la maison de Bretagne. Il ne manquait pas de gens pour s'entremettre de ce rapprochement, sous les -yeux mêmes du roi. Il n'imagina d'autre moyen pour l'empêcher que de +yeux mêmes du roi. Il n'imagina d'autre moyen pour l'empêcher que de nommer le duc de Bretagne son lieutenant pour huit mois (pendant sa -tournée du midi) dans les provinces entre Seine et Loire; c'était lui -mettre entre les mains moitié de la Normandie qu'il avait fait -semblant de donner tout entière au comte de Charolais.</p> +tournée du midi) dans les provinces entre Seine et Loire; c'était lui +mettre entre les mains moitié de la Normandie qu'il avait fait +semblant de donner tout entière au comte de Charolais.</p> -<p>Il essayait du même moyen pour brouiller les maisons de Bourbon et +<p>Il essayait du même moyen pour brouiller les maisons de Bourbon et d'Anjou. La Guienne, qu'il retirait au duc de Bourbon, il la donna au -comte du Maine, frère de René d'Anjou, et, comme ce comte était un -homme peu à craindre, il lui donna encore le Languedoc. <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Tout -cela au reste de titre et d'honneur; quant à la force, il croyait la -garder: il était sûr des grandes villes de la plaine, Toulouse et -Bordeaux; il avait acheté l'amitié des deux maisons de la montagne, +comte du Maine, frère de René d'Anjou, et, comme ce comte était un +homme peu à craindre, il lui donna encore le Languedoc. <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Tout +cela au reste de titre et d'honneur; quant à la force, il croyait la +garder: il était sûr des grandes villes de la plaine, Toulouse et +Bordeaux; il avait acheté l'amitié des deux maisons de la montagne, Armagnac et Foix; enfin, dans la Guienne, dans le Comminges, il avait -mis un homme à lui, qui n'était que par lui, le bâtard d'Armagnac.</p> - -<p>Toutes choses ainsi préparées, avant de mettre la main aux affaires du -midi, il commença par le vrai commencement, par Dieu et les saints, -les intéressant dans ses affaires, leur faisant part d'avance, par de -belles offrandes, qui témoignaient partout de la dévotion du roi -très-chrétien: offrandes à sainte Pétronille de Rome pour aider à -bâtir l'église; offrandes à saint Jacques en Galice; offrandes à saint -Sauveur de Redon, à Notre-Dame de Boulogne. Notre-Dame ne fut pas +mis un homme à lui, qui n'était que par lui, le bâtard d'Armagnac.</p> + +<p>Toutes choses ainsi préparées, avant de mettre la main aux affaires du +midi, il commença par le vrai commencement, par Dieu et les saints, +les intéressant dans ses affaires, leur faisant part d'avance, par de +belles offrandes, qui témoignaient partout de la dévotion du roi +très-chrétien: offrandes à sainte Pétronille de Rome pour aider à +bâtir l'église; offrandes à saint Jacques en Galice; offrandes à saint +Sauveur de Redon, à Notre-Dame de Boulogne. Notre-Dame ne fut pas ingrate, comme on verra plus tard.</p> -<p>Les pèlerinages bretons, hantés d'une si grande foule et si dévote, -avaient pour Louis XI un merveilleux attrait. Situés, la plupart, sur -les Marches de France, ils lui donnaient l'occasion de rôder tout -autour, au grand effroi du duc de Bretagne. Tantôt c'était -Saint-Michel-en-Grève qu'il voulait visiter, tantôt Saint-Sauveur de -Redon. Cette fois, de Redon il alla à Nantes, et le duc crut qu'il -voulait enlever la douairière de Bretagne, la marier, s'approprier son +<p>Les pèlerinages bretons, hantés d'une si grande foule et si dévote, +avaient pour Louis XI un merveilleux attrait. Situés, la plupart, sur +les Marches de France, ils lui donnaient l'occasion de rôder tout +autour, au grand effroi du duc de Bretagne. Tantôt c'était +Saint-Michel-en-Grève qu'il voulait visiter, tantôt Saint-Sauveur de +Redon. Cette fois, de Redon il alla à Nantes, et le duc crut qu'il +voulait enlever la douairière de Bretagne, la marier, s'approprier son bien<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Le moyen pourtant de se défier? le pèlerin voyageait presque -seul, ne voulant pas être troublé dans ses dévotions<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>. Au départ -(18 déc.), il s'était débarrassé un peu rudement de l'amour des -sujets, en faisant crier à son de trompe que personne ne s'avisât de +<p><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Le moyen pourtant de se défier? le pèlerin voyageait presque +seul, ne voulant pas être troublé dans ses dévotions<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>. Au départ +(18 déc.), il s'était débarrassé un peu rudement de l'amour des +sujets, en faisant crier à son de trompe que personne ne s'avisât de suivre le roi, sous peine de mort. Pour aller remercier son patron, -saint Sauveur de Redon, qui l'avait protégé dans ses infortunes, il -voulait cheminer tel qu'il avait été alors, comme un pauvre homme, -avec cinq pauvres serviteurs, mal vêtus comme lui, tous six portant au -col de grosses patenôtres de bois. Si sa garde suivait, c'était de +saint Sauveur de Redon, qui l'avait protégé dans ses infortunes, il +voulait cheminer tel qu'il avait été alors, comme un pauvre homme, +avec cinq pauvres serviteurs, mal vêtus comme lui, tous six portant au +col de grosses patenôtres de bois. Si sa garde suivait, c'était de loin; de loin suivaient aussi canons et couleuvrines<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>, -paisiblement, sans bruit, sous Jean Bureau, le bon maître des comptes. +paisiblement, sans bruit, sous Jean Bureau, le bon maître des comptes. Tout cela filait vers le midi. Le roi allait toujours. De Nantes, il -voulut voir cette petite république de La Rochelle. À La Rochelle, il +voulut voir cette petite république de La Rochelle. À La Rochelle, il eut envie de voir Bordeaux, une belle ville; mais comme il la -regardait du côté de la Gironde, il fut <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> lui-même aperçu d'un +regardait du côté de la Gironde, il fut <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> lui-même aperçu d'un vaisseau anglais qui heureusement ne put suivre son batelet dans les -eaux basses. Pour voir et savoir par lui-même, il hasardait tout.</p> +eaux basses. Pour voir et savoir par lui-même, il hasardait tout.</p> -<p>Sur le chemin, de Tours jusqu'à Bayonne, il allait confirmant, +<p>Sur le chemin, de Tours jusqu'à Bayonne, il allait confirmant, augmentant les franchises des villes, caressant les bourgeois, -anoblissant les consuls, les échevins; pour tous, enfin, bon homme et -facile<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>. Les gens de la Guienne, traités par Charles VII à peu -près comme Anglais, eurent lieu d'être surpris de la bonté de Louis -XI. Dès son avénement, il avait appelé à lui leurs notables; venu chez -eux lui-même, il sembla se remettre à eux, rendit à Bordeaux toutes -ses libertés. Il dit de plus qu'il n'était pas juste que Bordeaux -plaidât à Toulouse, qu'il voulait que désormais on vînt plaider chez +anoblissant les consuls, les échevins; pour tous, enfin, bon homme et +facile<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>. Les gens de la Guienne, traités par Charles VII à peu +près comme Anglais, eurent lieu d'être surpris de la bonté de Louis +XI. Dès son avénement, il avait appelé à lui leurs notables; venu chez +eux lui-même, il sembla se remettre à eux, rendit à Bordeaux toutes +ses libertés. Il dit de plus qu'il n'était pas juste que Bordeaux +plaidât à Toulouse, qu'il voulait que désormais on vînt plaider chez elle de toute la Guienne, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Quercy, du Limousin. Il fit de Bayonne un port franc. Il rappela le comte de Candale, Jean de Foix, banni comme ami des Anglais; il lui rendit ses biens.</p> -<p>Ayant ainsi assuré ses derrières, il put agir sérieusement vers -l'Espagne. Il avait déjà traité, chemin faisant, avec le gendre du roi -d'Aragon, le comte de Foix, en avait pris des arrhes. Le beau-père, -troublé de sa mauvaise conscience, tergiversait, appelait, renvoyait -les Français, les menaçait de la descente anglaise. Le roi, pour en -finir, écrivit durement au gendre qu'il savait tout, que les Anglais -se moquaient <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> de lui; que quand même ils viendraient, ils ne -resteraient pas, tandis que le roi de France «sera toujours là pour le -châtier... Il faut que vous sachiez sa volonté, qu'il ne nous amuse -pas jusqu'à ce que le comte de Warwick soit en mer... Au reste, le -comte de Warwick ne nous peut déranger; notre artillerie est toute à -la Réole.»</p> - -<p>Il avançait toujours, et plus il avançait, plus les Catalans -encouragés serraient leur roi; il n'en pouvait plus<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>. La marâtre, -avec ses enfants, s'était jetée dans Girone; elle y fut assiégée, -affamée. Il fallut bien alors que don Juan vînt où l'attendait Louis -XI (3 mai); il engagea pour un secours le Roussillon qui n'était pas à +<p>Ayant ainsi assuré ses derrières, il put agir sérieusement vers +l'Espagne. Il avait déjà traité, chemin faisant, avec le gendre du roi +d'Aragon, le comte de Foix, en avait pris des arrhes. Le beau-père, +troublé de sa mauvaise conscience, tergiversait, appelait, renvoyait +les Français, les menaçait de la descente anglaise. Le roi, pour en +finir, écrivit durement au gendre qu'il savait tout, que les Anglais +se moquaient <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> de lui; que quand même ils viendraient, ils ne +resteraient pas, tandis que le roi de France «sera toujours là pour le +châtier... Il faut que vous sachiez sa volonté, qu'il ne nous amuse +pas jusqu'à ce que le comte de Warwick soit en mer... Au reste, le +comte de Warwick ne nous peut déranger; notre artillerie est toute à +la Réole.»</p> + +<p>Il avançait toujours, et plus il avançait, plus les Catalans +encouragés serraient leur roi; il n'en pouvait plus<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>. La marâtre, +avec ses enfants, s'était jetée dans Girone; elle y fut assiégée, +affamée. Il fallut bien alors que don Juan vînt où l'attendait Louis +XI (3 mai); il engagea pour un secours le Roussillon qui n'était pas à lui, mais bien aux Catalans. L'horreur du pacte, c'est que pour -échapper à la punition d'un premier crime, le coupable en faisait un -autre; après avoir tué son fils, il tuait sa fille, la livrait à -l'autre fille, du second lit, à la comtesse de Foix. La pauvre -Blanche, héritière de Navarre après don Carlos, fut attirée par son -père, qui voulait, disait-il, lui faire épouser le frère de Louis XI, -et elle épousa un cachot du donjon d'Orthez, où sa sœur -l'empoisonna bientôt.</p> - -<p>L'Aragonais ne désespérait pas de duper Louis XI, <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> d'avoir le +échapper à la punition d'un premier crime, le coupable en faisait un +autre; après avoir tué son fils, il tuait sa fille, la livrait à +l'autre fille, du second lit, à la comtesse de Foix. La pauvre +Blanche, héritière de Navarre après don Carlos, fut attirée par son +père, qui voulait, disait-il, lui faire épouser le frère de Louis XI, +et elle épousa un cachot du donjon d'Orthez, où sa sœur +l'empoisonna bientôt.</p> + +<p>L'Aragonais ne désespérait pas de duper Louis XI, <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> d'avoir le secours sans remettre le gage. Mais le roi, qui connaissait son homme, -ne fit rien sans être nanti. «Maréchal, écrit-il, avant tout, requérez +ne fit rien sans être nanti. «Maréchal, écrit-il, avant tout, requérez au roi d'Aragon Perpignan et Collioures; s'il les refuse, allez les -prendre<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.»</p> +prendre<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.»</p> -<p>Ainsi se fit l'affaire de Roussillon. Elle était assurée et le roi -revenu dans le nord, quand s'ébranla enfin la fameuse flotte anglaise. -Cette flotte avait attendu qu'il eût loisir de s'occuper d'elle. Des +<p>Ainsi se fit l'affaire de Roussillon. Elle était assurée et le roi +revenu dans le nord, quand s'ébranla enfin la fameuse flotte anglaise. +Cette flotte avait attendu qu'il eût loisir de s'occuper d'elle. Des falaises, il la vit passer, lui fit la conduite par terre, en -Normandie et jusqu'en Poitou. Tout le long de la côte, les villes -étaient garnies, gardées, tout le monde armé. Les Anglais, voyant ce +Normandie et jusqu'en Poitou. Tout le long de la côte, les villes +étaient garnies, gardées, tout le monde armé. Les Anglais, voyant ce bel ordre, crurent prudent de rester en mer<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>. Seulement Warwick, -pour qu'il ne fût pas dit qu'il n'eût rien fait, fit une petite -descente à côté de Brest. De tout cet orage qui devait écraser Louis +pour qu'il ne fût pas dit qu'il n'eût rien fait, fit une petite +descente à côté de Brest. De tout cet orage qui devait écraser Louis XI, ce qui tomba, tomba sur le duc de Bretagne; les Bretons en -restèrent furieux contre les Anglais.</p> +restèrent furieux contre les Anglais.</p> -<p>Une lettre que le roi écrit vers cette époque, après sa capture du +<p>Une lettre que le roi écrit vers cette époque, après sa capture du Roussillon, respire la joie sauvage du chasseur. Pas un mot de -Warwick, qui apparemment l'inquiétait peu: «Je m'en vais bien bagué, +Warwick, qui apparemment l'inquiétait peu: «Je m'en vais bien bagué, dit-il, je n'ai pas perdu mon estoc; je pique des deux; il faut que je -me récompense de la peine que j'ai eue, que je fasse bonne chère!... -La reine d'Angleterre est arrivée<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>...»</p> +me récompense de la peine que j'ai eue, que je fasse bonne chère!... +La reine d'Angleterre est arrivée<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>...»</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> La <em>bonne chère</em>, c'eût été de reprendre Calais, de le +<p><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> La <em>bonne chère</em>, c'eût été de reprendre Calais, de le reprendre au moins par mains anglaises, au nom d'Henri VI et de Marguerite. La triste reine d'Angleterre, malade de honte et de -vengeance, depuis sa grande défaite, suivait partout le roi, à -Bordeaux, à Chinon, mendiant un secours. Elle n'avait rien à attendre -de son père ni de son frère, qui, à ce moment, perdaient l'Italie. +vengeance, depuis sa grande défaite, suivait partout le roi, à +Bordeaux, à Chinon, mendiant un secours. Elle n'avait rien à attendre +de son père ni de son frère, qui, à ce moment, perdaient l'Italie. Louis XI le savait bien et n'en faisait que mieux la sourde oreille: -il la laissait languir<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>... Qu'avait-elle à donner? rien que -l'honneur et l'espérance. Elle promit pour quelque argent que, si +il la laissait languir<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>... Qu'avait-elle à donner? rien que +l'honneur et l'espérance. Elle promit pour quelque argent que, si jamais elle reprenait Calais, elle en nommerait capitaine un -Anglo-Gascon qui était au roi<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>, et qui, à <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> défaut de -payement, remettrait le gage au prêteur. Nul doute qu'en signant ce -contrat de Shylock, cette dernière folie de joueur, elle n'ait senti +Anglo-Gascon qui était au roi<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>, et qui, à <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> défaut de +payement, remettrait le gage au prêteur. Nul doute qu'en signant ce +contrat de Shylock, cette dernière folie de joueur, elle n'ait senti qu'elle mettait contre elle ses amis, comme sa conscience, qu'elle -périssait, et, qui pis est, méritait de périr.</p> +périssait, et, qui pis est, méritait de périr.</p> <p>Tout en tirant de Marguerite ce gage contre les Anglais, le roi ne -voulait pas se fâcher avec l'Angleterre, avec son bon ami Warwick. Il -ne donnait rien à Marguerite, il prêtait. Et combien? Vingt mille -livres, une aumône, du neveu à la tante; il est vrai qu'il lui fit -donner soixante mille écus par la Bretagne. Il ne lui donnait pas un -soldat; qu'elle en levât si elle voulait. Par qui en levait-elle? Par -un homme qui passait pour l'ennemi du roi, par M. de Brézé, naguère -grand sénéchal de Normandie, qui sortait à peine de prison. Sans -mission et comme aventurier, il menait en Écosse les nobles et les -marins normands; c'était une affaire normande, écossaise, à peine -française; si Brézé voulait se faire tuer là-bas, le roi s'en lavait +voulait pas se fâcher avec l'Angleterre, avec son bon ami Warwick. Il +ne donnait rien à Marguerite, il prêtait. Et combien? Vingt mille +livres, une aumône, du neveu à la tante; il est vrai qu'il lui fit +donner soixante mille écus par la Bretagne. Il ne lui donnait pas un +soldat; qu'elle en levât si elle voulait. Par qui en levait-elle? Par +un homme qui passait pour l'ennemi du roi, par M. de Brézé, naguère +grand sénéchal de Normandie, qui sortait à peine de prison. Sans +mission et comme aventurier, il menait en Écosse les nobles et les +marins normands; c'était une affaire normande, écossaise, à peine +française; si Brézé voulait se faire tuer là -bas, le roi s'en lavait les mains<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>.</p> -<p>Française ou non, l'affaire venait à point pour la France. Tandis que +<p>Française ou non, l'affaire venait à point pour la France. Tandis que l'Angleterre en masse se tournait vers le nord, tandis que cette -désespérée Marguerite se faisait tuer ou pendre, le roi prenait +désespérée Marguerite se faisait tuer ou pendre, le roi prenait Calais. Il intimidait les Anglais de la garnison sans espoir de secours; il leur montrait la signature de Marguerite, lui offrait un -prétexte <em>légal</em> (ce qui est grave dans toute <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> affaire +prétexte <em>légal</em> (ce qui est grave dans toute <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> affaire anglaise); il mettait surtout en avant et jetait dans la place son -Anglo-Gascon, qui était un des leurs, et qui, d'amitié ou de force, se +Anglo-Gascon, qui était un des leurs, et qui, d'amitié ou de force, se serait fait leur capitaine, ou pour Louis XI, ou pour Henri VI.</p> -<p>À tout cela il manquait une chose. C'était que Louis XI disposât de +<p>À tout cela il manquait une chose. C'était que Louis XI disposât de quelques vaisseaux de Hollande pour fermer Calais, comme Charles VII en avait eu pour fermer Bordeaux. Il en demanda au duc de Bourgogne, qui ne voulut pas se brouiller avec la maison d'York, et refusa net. -Tout fut manqué. Non-seulement le roi n'eut point Calais, mais, de -l'avoir espéré seulement, d'avoir cru que Warwick, alors capitaine de +Tout fut manqué. Non-seulement le roi n'eut point Calais, mais, de +l'avoir espéré seulement, d'avoir cru que Warwick, alors capitaine de cette place pour la maison d'York, la laisserait surprendre, cela dut -compromettre l'équivoque personnage, déjà suspect depuis sa promenade -maritime<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>. Il l'était d'ailleurs par les siens, par son frère et -son oncle<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>, deux évêques, dont l'un avait des relations avec -Brézé. Warwick ne pouvait se laver qu'en faisant la guerre, et une -guerre heureuse. Il y réussit par <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> ses moyens ordinaires<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. -Brézé, ayant perdu partie de ses vaisseaux, brûlé les autres, s'était -jeté dans une place et attendait le secours de Douglas et de Somerset. +compromettre l'équivoque personnage, déjà suspect depuis sa promenade +maritime<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>. Il l'était d'ailleurs par les siens, par son frère et +son oncle<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>, deux évêques, dont l'un avait des relations avec +Brézé. Warwick ne pouvait se laver qu'en faisant la guerre, et une +guerre heureuse. Il y réussit par <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> ses moyens ordinaires<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. +Brézé, ayant perdu partie de ses vaisseaux, brûlé les autres, s'était +jeté dans une place et attendait le secours de Douglas et de Somerset. Warwick les pratiqua habilement<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>. Il acheta Douglas. Il gagna (pour cela il ne fallait pas moins qu'un <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> miracle du diable) -Lancastre même contre Lancastre, je veux dire Somerset, qui était de -cette branche, qui avait intérêt à la défendre, puisque par elle il -avait droit au trône. Il l'amena à combattre son droit, son honneur, -le drapeau qu'il tenait depuis quarante ans. Puis le misérable changea -encore, et on lui coupa la tête.</p> - -<p>Les affaires du roi de France allaient mal. Il avait provoqué -l'Angleterre, manqué Calais. Ses plus faibles ennemis +Lancastre même contre Lancastre, je veux dire Somerset, qui était de +cette branche, qui avait intérêt à la défendre, puisque par elle il +avait droit au trône. Il l'amena à combattre son droit, son honneur, +le drapeau qu'il tenait depuis quarante ans. Puis le misérable changea +encore, et on lui coupa la tête.</p> + +<p>Les affaires du roi de France allaient mal. Il avait provoqué +l'Angleterre, manqué Calais. Ses plus faibles ennemis s'enhardissaient, jusqu'au roi d'Aragon. Le Roussillon se refit -espagnol. Il fallut que le roi y courût en personne: il reprit +espagnol. Il fallut que le roi y courût en personne: il reprit Perpignan<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>, intimida l'Aragonais, qui envoya vite faire des -soumissions. Louis XI menaçait de régler l'Espagne à ses dépens, de +soumissions. Louis XI menaçait de régler l'Espagne à ses dépens, de concert avec la Castille; il parlait d'occuper la Navarre<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. Il -avait acheté, homme à homme, tout le conseil du roi de Castille, Henri -l'<em>Impuissant</em>. Ils le lui amenèrent jusqu'en France, de ce côté de -la Bidassoa. <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Ce fut un étrange spectacle. De toute la plaine -on vit sur une éminence les deux rois, l'Impuissant, dans un faste -incroyable, entouré des grandesses, de sa brillante et barbare garde -moresque; et à côté, houssé de sa cape grise, siégeait le roi de +avait acheté, homme à homme, tout le conseil du roi de Castille, Henri +l'<em>Impuissant</em>. Ils le lui amenèrent jusqu'en France, de ce côté de +la Bidassoa. <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Ce fut un étrange spectacle. De toute la plaine +on vit sur une éminence les deux rois, l'Impuissant, dans un faste +incroyable, entouré des grandesses, de sa brillante et barbare garde +moresque; et à côté, houssé de sa cape grise, siégeait le roi de France, partageant les royaumes (23 avril 1463).</p> -<p>Les envoyés d'Angleterre, de Milan et de Bourgogne, attendaient +<p>Les envoyés d'Angleterre, de Milan et de Bourgogne, attendaient curieusement, pour voir comment il se tirerait de cet imbroglio -d'Espagne. Il s'en tira par un partage. C'était par un partage qu'il -eût voulu finir l'affaire de Naples<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>, qu'il avait fini celle de -Catalogne, en détachant le Roussillon. Cette fois il coupait la -Navarre, en donnait part à la Castille. La Navarre cria d'être coupée; +d'Espagne. Il s'en tira par un partage. C'était par un partage qu'il +eût voulu finir l'affaire de Naples<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>, qu'il avait fini celle de +Catalogne, en détachant le Roussillon. Cette fois il coupait la +Navarre, en donnait part à la Castille. La Navarre cria d'être coupée; l'Aragon cria ne n'avoir pas tout; combien plus le comte de Foix, qui -avait si bien travaillé pour le roi dans l'affaire du Roussillon! Ce -Roussillon, Louis XI, au grand étonnement de tout le monde, parut n'y +avait si bien travaillé pour le roi dans l'affaire du Roussillon! Ce +Roussillon, Louis XI, au grand étonnement de tout le monde, parut n'y pas tenir; il le donna au comte de <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Foix. Il le lui donna par -écrit, s'entend, lui laissant, pour l'amuser, la jouissance d'un beau +écrit, s'entend, lui laissant, pour l'amuser, la jouissance d'un beau morceau de Languedoc<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>.</p> -<p>Il était dans un moment de générosité admirable. Il donna au Dauphiné -exemption des règlements sur la chasse; à Toulouse incendiée exemption -de tailles pour cent années<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>. En passant à Bordeaux, il fit grâce -de la mort à Dammartin, qui vint se jeter à ses genoux<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>. Ce qui -surprit bien plus, c'est qu'il fit à un ennemi, à celui qui chassait -d'Italie la maison d'Anjou, à celui qui détenait le patrimoine des -Visconti contre la maison d'Orléans, il fit, dis-je, à Sforza, cadeau -de Savone et de Gênes<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>; lui permettant en outre de racheter Asti -au vieux Charles d'Orléans, fils de Valentine. <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> C'était se -fermer l'Italie, en même temps qu'il semblait se fermer l'Espagne. -Tout cela de sa tête, sans consulter personne. Ses conseillers étaient -désespérés.</p> - -<p>Et rien pourtant n'était plus raisonnable.</p> - -<p>Une crise allait éclater dans le nord; l'Angleterre, la Bourgogne et -la Bretagne<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a> semblaient près de s'unir. Le roi devait tourner le -dos au midi: seulement, aux Pyrénées, tenir le Roussillon; aux Alpes, +<p>Il était dans un moment de générosité admirable. Il donna au Dauphiné +exemption des règlements sur la chasse; à Toulouse incendiée exemption +de tailles pour cent années<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>. En passant à Bordeaux, il fit grâce +de la mort à Dammartin, qui vint se jeter à ses genoux<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>. Ce qui +surprit bien plus, c'est qu'il fit à un ennemi, à celui qui chassait +d'Italie la maison d'Anjou, à celui qui détenait le patrimoine des +Visconti contre la maison d'Orléans, il fit, dis-je, à Sforza, cadeau +de Savone et de Gênes<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>; lui permettant en outre de racheter Asti +au vieux Charles d'Orléans, fils de Valentine. <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> C'était se +fermer l'Italie, en même temps qu'il semblait se fermer l'Espagne. +Tout cela de sa tête, sans consulter personne. Ses conseillers étaient +désespérés.</p> + +<p>Et rien pourtant n'était plus raisonnable.</p> + +<p>Une crise allait éclater dans le nord; l'Angleterre, la Bourgogne et +la Bretagne<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a> semblaient près de s'unir. Le roi devait tourner le +dos au midi: seulement, aux Pyrénées, tenir le Roussillon; aux Alpes, s'assurer de la Savoie, qu'il pratiquait de longue date, obtenir que -le duc de Milan ne s'en mêlerait point. Sforza, s'avouant son vassal -pour Gênes et Savone, <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> allait lui prêter ses excellents -cavaliers lombards. Le roi avait besoin de l'amitié du tyran italien, -dans un moment où il fallait peut-être qu'il pérît lui-même ou devînt +le duc de Milan ne s'en mêlerait point. Sforza, s'avouant son vassal +pour Gênes et Savone, <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> allait lui prêter ses excellents +cavaliers lombards. Le roi avait besoin de l'amitié du tyran italien, +dans un moment où il fallait peut-être qu'il pérît lui-même ou devînt tyran.</p> <p>Il prit ainsi son parti vivement, contre l'avis de tout le monde. -Cette résolution hardie, cette générosité habile, si différente de la +Cette résolution hardie, cette générosité habile, si différente de la petite politique chicaneuse du temps<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>, lui donna une grande force; -il pesa d'autant plus au nord. Il emporta d'emblée son affaire +il pesa d'autant plus au nord. Il emporta d'emblée son affaire capitale, le rachat de la Somme.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> CHAPITRE II<br> -<span class="smaller">LOUIS XI—SA RÉVOLUTION<br> +<span class="smaller">LOUIS XI—SA RÉVOLUTION<br> 1462-1464</span></h3> <p>Depuis longtemps, il suivait l'affaire de la Somme avec une ardente passion, si ardente qu'elle se nuisait et manquait son but. Il caressait, tourmentait le vieux duc, pressait les Croy. Si le vieil -homme, d'asthme ou de goutte, leur mourait dans les mains, tout était +homme, d'asthme ou de goutte, leur mourait dans les mains, tout était fini. On le crut un moment, quand le duc revenu de Paris, las de -fêtes, de repas et de faire le jeune homme, tomba tout d'un coup et -se mit au lit<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>. Son excellente <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> femme sortait du béguinage -où elle vivait, pour soigner son mari; le fils accourut pour soigner -son père. Ils le soignèrent si bien, que s'il ne se fût remis, les -Croy périssaient, et les affaires du roi devenaient fort malades.</p> - -<p>Le duc avait beaucoup à faire entre son fils et Louis XI, deux tyrans. -Le roi, mécontent pour Calais, impatient pour la Somme, le vexait, le -rendait misérable, réveillant toutes les vieilles querelles de -salines, de juridiction<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>. Par cette imprudente âpreté, il +fêtes, de repas et de faire le jeune homme, tomba tout d'un coup et +se mit au lit<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>. Son excellente <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> femme sortait du béguinage +où elle vivait, pour soigner son mari; le fils accourut pour soigner +son père. Ils le soignèrent si bien, que s'il ne se fût remis, les +Croy périssaient, et les affaires du roi devenaient fort malades.</p> + +<p>Le duc avait beaucoup à faire entre son fils et Louis XI, deux tyrans. +Le roi, mécontent pour Calais, impatient pour la Somme, le vexait, le +rendait misérable, réveillant toutes les vieilles querelles de +salines, de juridiction<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>. Par cette imprudente âpreté, il compromettait ainsi ses amis de Flandre, comme il avait fait de ceux -d'Angleterre. L'un des Croy vint à Paris se plaindre, et parla +d'Angleterre. L'un des Croy vint à Paris se plaindre, et parla durement, comme peut faire un homme indispensable<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>. Le roi eut le -bon esprit de <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> bien recevoir la leçon; il se mit à l'amende, -cédant au duc le peu qu'il avait dans le Luxembourg; au duc toutefois -moins qu'aux Croy, lesquels occupèrent les places par eux ou par des -gens à eux.</p> +bon esprit de <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> bien recevoir la leçon; il se mit à l'amende, +cédant au duc le peu qu'il avait dans le Luxembourg; au duc toutefois +moins qu'aux Croy, lesquels occupèrent les places par eux ou par des +gens à eux.</p> -<p>Ce qui les rendait si forts près du vieux maître, c'est qu'il avait +<p>Ce qui les rendait si forts près du vieux maître, c'est qu'il avait peur de retomber sous le gouvernement de ses gardes-malades, de son fils et de sa femme; celle-ci, une sainte sans doute, mais avec toute -sa dévotion et son béguinage, la mère du Téméraire, la fille des -violents, bâtards de Portugal ou cadets de Lancastre<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>. La mère et -le fils prirent le moment où le malade, à peine rétabli, n'avait pas -la tête bien forte, pour le faire consentir à la mort d'un valet de -chambre favori<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>, qu'ils prétendaient vouloir empoisonner le fils. -Ceci n'était qu'un commencement. Le valet tué, on allait essayer -davantage; on accusa <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> bientôt le comte d'Étampes. Les Croy +sa dévotion et son béguinage, la mère du Téméraire, la fille des +violents, bâtards de Portugal ou cadets de Lancastre<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>. La mère et +le fils prirent le moment où le malade, à peine rétabli, n'avait pas +la tête bien forte, pour le faire consentir à la mort d'un valet de +chambre favori<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>, qu'ils prétendaient vouloir empoisonner le fils. +Ceci n'était qu'un commencement. Le valet tué, on allait essayer +davantage; on accusa <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> bientôt le comte d'Étampes. Les Croy voyaient venir leur tour. Heureusement pour eux, leur ennemi alla trop -vite; on prit le secrétaire du comte de Charolais qui courait la +vite; on prit le secrétaire du comte de Charolais qui courait la Hollande, et, profitant de la haine hollandaise contre les favoris -wallons<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>, engageait doucement les villes à prendre le fils pour -seigneur du vivant du père<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>.</p> +wallons<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>, engageait doucement les villes à prendre le fils pour +seigneur du vivant du père<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>.</p> -<p>Mais on connaissait trop d'avance ce que serait le nouveau maître pour -laisser aisément l'ancien. Le peuple, dès qu'il le sut malade, montra -une extrême frayeur. Dans certaines villes, la nouvelle étant arrivée -la nuit, tout le monde se releva; on courut aux églises, on exposa les +<p>Mais on connaissait trop d'avance ce que serait le nouveau maître pour +laisser aisément l'ancien. Le peuple, dès qu'il le sut malade, montra +une extrême frayeur. Dans certaines villes, la nouvelle étant arrivée +la nuit, tout le monde se releva; on courut aux églises, on exposa les reliques; beaucoup pleuraient. Cela faisait assez entendre ce qu'on -pensait du successeur. Quand le bon homme un peu remis fut montré en -public, conduit de ville en ville, une joie folle éclata; on fit des -feux, comme à la Saint-Jean, des danses. Il fallait se hâter de danser +pensait du successeur. Quand le bon homme un peu remis fut montré en +public, conduit de ville en ville, une joie folle éclata; on fit des +feux, comme à la Saint-Jean, des danses. Il fallait se hâter de danser et de rire; un autre allait venir, rude et sombre, sous lequel on ne -rirait guère. Le malade, ayant perdu ses cheveux, avait exprimé la -fantaisie bizarre de ne plus voir que des têtes tondues; à l'instant +rirait guère. Le malade, ayant perdu ses cheveux, avait exprimé la +fantaisie bizarre de ne plus voir que des têtes tondues; à l'instant chacun se fit tondre; on se serait vieilli volontiers pour le -rajeunir. C'est que celui-ci <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> était l'homme du bon temps qui -s'en allait, l'homme des fêtes et des galas passés; en voyant ce bon +rajeunir. C'est que celui-ci <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> était l'homme du bon temps qui +s'en allait, l'homme des fêtes et des galas passés; en voyant ce bon vieux mannequin de kermesse<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a> qu'on promenait encore, et qui -bientôt ne paraîtrait plus, on croyait voir la paix elle-même, +bientôt ne paraîtrait plus, on croyait voir la paix elle-même, souriante et mourante, la paix des anciens jours.</p> -<p>Que de choses pendaient à ce fil usé! La vie des Croy d'abord. Ils le -savaient. Sûrs de ne pas vivre plus que le vieillard, ils suivaient -leur chance en désespérés, jouaient serré, à mort, contre l'héritier. -Ils ne s'amusaient plus à prendre de l'argent; ils prenaient des armes -pour se défendre, des places où se réfugier. Leur péril les forçait -d'augmenter leur péril, de devenir coupables; ils périssaient s'ils -restaient loyaux sujets du duc; mais s'ils devenaient ducs eux-mêmes? -S'ils défaisaient à leur profit la maison qui les avait faits?... -Certainement le démembrement des Pays-Bas, une petite royauté wallonne -qui, sous la sauve-garde du roi, se serait étendue le long des +<p>Que de choses pendaient à ce fil usé! La vie des Croy d'abord. Ils le +savaient. Sûrs de ne pas vivre plus que le vieillard, ils suivaient +leur chance en désespérés, jouaient serré, à mort, contre l'héritier. +Ils ne s'amusaient plus à prendre de l'argent; ils prenaient des armes +pour se défendre, des places où se réfugier. Leur péril les forçait +d'augmenter leur péril, de devenir coupables; ils périssaient s'ils +restaient loyaux sujets du duc; mais s'ils devenaient ducs eux-mêmes? +S'ils défaisaient à leur profit la maison qui les avait faits?... +Certainement le démembrement des Pays-Bas, une petite royauté wallonne +qui, sous la sauve-garde du roi, se serait étendue le long des Marches, laissant la Hollande aux Anglais<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>, la Picardie et -l'Artois aux Français, c'eût été chose agréable à tous. Ce qui est -sûr, c'est que les Croy l'avaient déjà presque, cette royauté; ils +l'Artois aux Français, c'eût été chose agréable à tous. Ce qui est +sûr, c'est que les Croy l'avaient déjà presque, cette royauté; ils occupaient toutes les Marches, l'allemande, <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> le Luxembourg, -l'anglaise, Boulogne et Guines, la française enfin sur la Somme. Leur -centre, le Hainaut, la grosse province aux douze pairs, était tout à -fait dans leurs mains; à Valenciennes, ils se faisaient donner le vin +l'anglaise, Boulogne et Guines, la française enfin sur la Somme. Leur +centre, le Hainaut, la grosse province aux douze pairs, était tout à +fait dans leurs mains; à Valenciennes, ils se faisaient donner le vin royal et seigneurial.</p> -<p>Presque tout cela leur était venu en deux ans, coup sur coup; le roi y -avait poussé violemment<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>; sous son souffle invisible, ils -avançaient sans respirer; c'était comme un ouragan de bonne fortune. -Volant plutôt qu'ils ne marchaient, ils se trouvèrent un matin sur le -précipice où il fallait sauter, sinon s'appuyer, tout autre appui +<p>Presque tout cela leur était venu en deux ans, coup sur coup; le roi y +avait poussé violemment<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>; sous son souffle invisible, ils +avançaient sans respirer; c'était comme un ouragan de bonne fortune. +Volant plutôt qu'ils ne marchaient, ils se trouvèrent un matin sur le +précipice où il fallait sauter, sinon s'appuyer, tout autre appui manquant, sur la froide main de Louis XI.</p> -<p>À quel prix? Cette main ne faisait rien gratis. Il fallait d'abord -qu'ils se déclarassent, demandant protection du roi et s'avouant de +<p>À quel prix? Cette main ne faisait rien gratis. Il fallait d'abord +qu'ils se déclarassent, demandant protection du roi et s'avouant de lui. Ce pas fait, tout retour impossible, il exigeait d'eux les villes de la Somme. Comme ils faisaient encore les difficiles et les vertueux, le roi sut lever leurs scrupules. Il profita du -mécontentement qu'excitaient les nouveaux impôts. L'Artois était -inquiet de ce qu'on avait demandé à ses états de voter les tailles -pour dix ans<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>. Les villes de la Somme, jusque-là ménagées, -caressées, habituées à <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> ne donner presque rien, s'étonnaient -fort qu'on leur parlât d'argent<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>. La colérique et formidable Gand, -sans doute bien travaillée en dessous, ne voulait plus payer et -prenait les armes<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>. Le roi avait trouvé moyen de gagner (pour un +mécontentement qu'excitaient les nouveaux impôts. L'Artois était +inquiet de ce qu'on avait demandé à ses états de voter les tailles +pour dix ans<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>. Les villes de la Somme, jusque-là ménagées, +caressées, habituées à <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> ne donner presque rien, s'étonnaient +fort qu'on leur parlât d'argent<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>. La colérique et formidable Gand, +sans doute bien travaillée en dessous, ne voulait plus payer et +prenait les armes<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>. Le roi avait trouvé moyen de gagner (pour un temps) le principal capitaine et seigneur des Marches picardes, le mortel ennemi des Croy, le comte de Saint-Pol. Ce fut lui qu'il leur -détacha, pour les terrifier, en leur dénonçant que le roi se portait +détacha, pour les terrifier, en leur dénonçant que le roi se portait pour arbitre, pour juge, entre le duc et Gand.</p> <p>Les Croy perdirent cœur entre ces deux dangers; leur ami Louis XI, -leur ennemi le comte de Charolais, agissaient à la fois contre eux. -Celui-ci, au moment même, commençait un affreux procès de sorcellerie +leur ennemi le comte de Charolais, agissaient à la fois contre eux. +Celui-ci, au moment même, commençait un affreux procès de sorcellerie <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> contre son cousin, Jean de Nevers. La terreur gagnait; -évidemment le violent jeune homme voulait le sang de ses ennemis; s'il +évidemment le violent jeune homme voulait le sang de ses ennemis; s'il demandait la mort d'un prince du sang, son parent, les pauvres Croy avaient bien sujet d'avoir peur.</p> -<p>Livrés au roi par cette peur, bridés par lui et sous l'éperon, ils -allèrent en avant. Ils tâchèrent de faire croire au duc qu'il était de -son intérêt de perdre le plus beau de son bien, de laisser le roi -reprendre la Somme. Il n'en crut rien, et il y consentit, à la longue, +<p>Livrés au roi par cette peur, bridés par lui et sous l'éperon, ils +allèrent en avant. Ils tâchèrent de faire croire au duc qu'il était de +son intérêt de perdre le plus beau de son bien, de laisser le roi +reprendre la Somme. Il n'en crut rien, et il y consentit, à la longue, vaincu d'ennui, d'obsession; il signa, on lui mena la main. Encore, -s'il signa, c'est qu'il espérait que l'affaire tramerait, que l'argent -ne pourrait venir. Il ne fallait pas moins de quatre cent mille écus; -où trouver tant d'argent?</p> +s'il signa, c'est qu'il espérait que l'affaire tramerait, que l'argent +ne pourrait venir. Il ne fallait pas moins de quatre cent mille écus; +où trouver tant d'argent?</p> <p>Louis XI en trouva ou en fit. Il courut, mendia par les villes, mendia -en roi, mettant hardiment la main aux bourses. Les uns s'exécutèrent -de bonne grâce; Tournai, à elle seule, donna vingt mille écus. +en roi, mettant hardiment la main aux bourses. Les uns s'exécutèrent +de bonne grâce; Tournai, à elle seule, donna vingt mille écus. D'autres, comme Paris, se firent tirer l'oreille; les bourgeois -avaient tous des raisons de ne pas payer, tous avaient privilége. Mais -le roi ne voulait rien entendre. Il ordonna à ses trésoriers de -trouver l'argent, disant que, sur une telle affaire, on prêterait sans -difficulté; s'il manquait quelque chose, il lui semblait qu'on dût le -trouver <em>en un pas d'âne</em><a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>... Ce pas, c'était d'aller à <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> -Notre-Dame, d'en fouiller les caveaux, d'en tirer les dépôts de -confiance que l'on faisait au Parlement et qu'il déposait lui-même -sous l'autel à côté des morts<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>.</p> - -<p>Le premier payement arriva en un moment, à la grande surprise du duc +avaient tous des raisons de ne pas payer, tous avaient privilége. Mais +le roi ne voulait rien entendre. Il ordonna à ses trésoriers de +trouver l'argent, disant que, sur une telle affaire, on prêterait sans +difficulté; s'il manquait quelque chose, il lui semblait qu'on dût le +trouver <em>en un pas d'âne</em><a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>... Ce pas, c'était d'aller à <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> +Notre-Dame, d'en fouiller les caveaux, d'en tirer les dépôts de +confiance que l'on faisait au Parlement et qu'il déposait lui-même +sous l'autel à côté des morts<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>.</p> + +<p>Le premier payement arriva en un moment, à la grande surprise du duc (12 septembre), le second suivit (8 octobre), chaque fois deux cent -mille écus sonnants et bien comptés. Il n'y avait rien à dire; il ne -restait qu'à recevoir. Le duc s'en prit doucement à ses gouverneurs: -«Croy, Croy, disait-il, on ne peut servir deux maîtres.» Et il +mille écus sonnants et bien comptés. Il n'y avait rien à dire; il ne +restait qu'à recevoir. Le duc s'en prit doucement à ses gouverneurs: +«Croy, Croy, disait-il, on ne peut servir deux maîtres.» Et il emboursait tristement.</p> -<p>Les bons amis de Louis XI régnaient en Angleterre, comme aux Pays-Bas: -ici les Croy, là-bas les Warwick. Ceux-ci avaient pris le dessus, sans -doute avec l'appui de l'épiscopat, des propriétaires, de ceux qui ne -voulaient pas payer la guerre plus longtemps. Édouard savait ce qu'il -en avait coûté à la fin aux <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Lancastre pour n'avoir plus -ménagé l'<em>Établissement</em>. Il caressa les évêques, reconnut -l'indépendance de leurs justices<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>, et laissa l'évêque d'Exeter, -frère de Warwick, traiter d'une trêve à Hesdin. La trêve ménagée par -les Croy, fut signée entre Édouard et Louis XI par devant le duc de +<p>Les bons amis de Louis XI régnaient en Angleterre, comme aux Pays-Bas: +ici les Croy, là -bas les Warwick. Ceux-ci avaient pris le dessus, sans +doute avec l'appui de l'épiscopat, des propriétaires, de ceux qui ne +voulaient pas payer la guerre plus longtemps. Édouard savait ce qu'il +en avait coûté à la fin aux <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Lancastre pour n'avoir plus +ménagé l'<em>Établissement</em>. Il caressa les évêques, reconnut +l'indépendance de leurs justices<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>, et laissa l'évêque d'Exeter, +frère de Warwick, traiter d'une trêve à Hesdin. La trêve ménagée par +les Croy, fut signée entre Édouard et Louis XI par devant le duc de Bourgogne (27 octobre 1463).</p> -<p>En signant une trêve, Louis XI commençait une guerre. Rassuré du côté -de l'étranger, il agissait d'autant plus hardiment à l'intérieur, -heurtant la Bretagne après la Bourgogne, et de cette querelle -bretonne, faisant un vaste procès des grands, des nobles, de l'Église, -moins un procès qu'une Révolution.</p> +<p>En signant une trêve, Louis XI commençait une guerre. Rassuré du côté +de l'étranger, il agissait d'autant plus hardiment à l'intérieur, +heurtant la Bretagne après la Bourgogne, et de cette querelle +bretonne, faisant un vaste procès des grands, des nobles, de l'Église, +moins un procès qu'une Révolution.</p> -<p>La Bretagne, sous forme de duché, et comme telle, classée parmi les -grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale, -si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen âge s'y -compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n'y était pas un +<p>La Bretagne, sous forme de duché, et comme telle, classée parmi les +grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale, +si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen âge s'y +compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n'y était pas un simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation intime entre le chef et ses hommes, non sans analogie avec le -<em>cousinage</em> fictif des <em>highlander</em> écossais. Dans une relation si -personnelle, nul n'avait rien à voir. Chaque seigneur, tout en rendant +<em>cousinage</em> fictif des <em>highlander</em> écossais. Dans une relation si +personnelle, nul n'avait rien à voir. Chaque seigneur, tout en rendant hommage et service, sentait au fond qu'il <em>tenait</em> de Dieu<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>. Le -duc, à plus forte raison, ne croyait <em>tenir</em> de nul autre, il -s'intitulait duc par la grâce de Dieu. Il disait: «Nos pouvoirs -<em>royaux</em> et ducaux<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>.» Il le disait <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> d'autant plus -hardiment que l'autre royauté, la grande de France, avait été sauvée, -à en croire les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur +duc, à plus forte raison, ne croyait <em>tenir</em> de nul autre, il +s'intitulait duc par la grâce de Dieu. Il disait: «Nos pouvoirs +<em>royaux</em> et ducaux<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>.» Il le disait <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> d'autant plus +hardiment que l'autre royauté, la grande de France, avait été sauvée, +à en croire les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur (Richemont). Le duc de Bretagne ayant raffermi la couronne, portait -couronne aussi, il dédaignait le chapeau ducal. Cette majesté bretonne +couronne aussi, il dédaignait le chapeau ducal. Cette majesté bretonne ayant son parlement de barons, ne souffrait pas l'appel au parlement du roi; comment pouvait-elle prendre ce que lui soutenait Louis XI, -que la haute justice ducale devait être jugée par les simples baillis +que la haute justice ducale devait être jugée par les simples baillis royaux de la Touraine et du Cotentin?</p> -<p>Cette question de juridiction, de souveraineté, n'était pas simplement -d'honneur ou d'amour propre; c'était une question d'argent. Il +<p>Cette question de juridiction, de souveraineté, n'était pas simplement +d'honneur ou d'amour propre; c'était une question d'argent. Il s'agissait de savoir si le duc payerait au roi certains droits que le -vassal, en bonne féodalité, devait au suzerain, l'énorme droit de -rachat, par exemple, dû par ceux qui succédaient en ligne collatérale, -de frère à frère, d'oncle à neveu, et le cas s'était présenté +vassal, en bonne féodalité, devait au suzerain, l'énorme droit de +rachat, par exemple, dû par ceux qui succédaient en ligne collatérale, +de frère à frère, d'oncle à neveu, et le cas s'était présenté plusieurs fois dans les derniers temps; cette famille de Bretagne, -comme la plupart des grandes familles d'alors, tendait à s'éteindre; +comme la plupart des grandes familles d'alors, tendait à s'éteindre; peu d'enfants, et qui mouraient jeunes.</p> -<p>Ce n'est pas tout: les évêques de Bretagne, à raison de leur temporel, -siégeaient parmi les barons du pays; étaient-ils vraiment barons, +<p>Ce n'est pas tout: les évêques de Bretagne, à raison de leur temporel, +siégeaient parmi les barons du pays; étaient-ils vraiment barons, vassaux du duc et lui devant hommage? Ou bien, comme le roi le -prétendait, les évêques étaient-ils égaux au duc, et relevaient-ils du -roi seul? Dans ce cas, le roi ayant supprimé la Pragmatique et les -élections, aurait conféré les évêchés de Bretagne comme les autres, -donné en Bretagne, comme ailleurs, les bénéfices vacants en régale, -<span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> administré dans les vacances, perçu les fruits, etc. Il -soutenait l'évêque de Nantes qui refusait l'hommage au duc. Le duc, +prétendait, les évêques étaient-ils égaux au duc, et relevaient-ils du +roi seul? Dans ce cas, le roi ayant supprimé la Pragmatique et les +élections, aurait conféré les évêchés de Bretagne comme les autres, +donné en Bretagne, comme ailleurs, les bénéfices vacants en régale, +<span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> administré dans les vacances, perçu les fruits, etc. Il +soutenait l'évêque de Nantes qui refusait l'hommage au duc. Le duc, sans se soucier du roi, s'adressait directement au pape pour mettre -son évêque à la raison.</p> +son évêque à la raison.</p> -<p>La plus grande affaire du royaume était sans nul doute celle de -l'Église et des biens d'Église. En supprimant les élections où +<p>La plus grande affaire du royaume était sans nul doute celle de +l'Église et des biens d'Église. En supprimant les élections où dominaient les grands, Louis XI avait cru disposer des nominations -d'accord avec le pape<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>. Mais ce pape, le rusé Silvio (Pie II), -ayant une fois soustrait au roi l'abolition de la Pragmatique, s'était -moqué de lui, réglant tout sans le consulter, donnant ou vendant, +d'accord avec le pape<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>. Mais ce pape, le rusé Silvio (Pie II), +ayant une fois soustrait au roi l'abolition de la Pragmatique, s'était +moqué de lui, réglant tout sans le consulter, donnant ou vendant, attirant les appels, voulant juger entre le roi et ses sujets, entre -le Parlement et le duc de Bretagne. Le roi, au retour des Pyrénées, -chemin faisant et de halte en halte (24 mai, 19 juin, 30 juin), lança +le Parlement et le duc de Bretagne. Le roi, au retour des Pyrénées, +chemin faisant et de halte en halte (24 mai, 19 juin, 30 juin), lança trois ou quatre ordonnances, autant de coups sur le pape et sur ses amis. Il y reproduit et sanctionne en quelque sorte du nom royal les -violentes invectives du Parlement contre l'avidité de Rome, contre -l'émigration des plaideurs et demandeurs qui désertent le royaume, +violentes invectives du Parlement contre l'avidité de Rome, contre +l'émigration des plaideurs et demandeurs qui désertent le royaume, passent les monts par bandes, et portent tout l'argent de France au -grand marché spirituel. Il déclare hardiment que <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> toutes -questions de possessoire en matière ecclésiastique seront réglées par -lui-même, par ses juges; que pour les bénéfices donnés en régale -(conféré par le roi pendant la vacance d'un évêché), on ne plaidera -qu'au Parlement, autant dire devant le roi même. Ainsi le roi prenait, +grand marché spirituel. Il déclare hardiment que <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> toutes +questions de possessoire en matière ecclésiastique seront réglées par +lui-même, par ses juges; que pour les bénéfices donnés en régale +(conféré par le roi pendant la vacance d'un évêché), on ne plaidera +qu'au Parlement, autant dire devant le roi même. Ainsi le roi prenait, et, si l'on contestait, le roi jugeait qu'il avait bien pris.</p> <p>Quelque vifs et violents que fussent en tout ceci les actes du roi, -personne ne s'étonnait; on n'y voyait qu'une reprise de la vieille +personne ne s'étonnait; on n'y voyait qu'une reprise de la vieille guerre gallicane contre le pape. Mais au 20 juillet un acte parut qui surprit tout le monde, un acte qui ne touchait plus le pape ni le duc -de Bourgogne, mais tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques, une foule +de Bourgogne, mais tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques, une foule de nobles.</p> -<p>À ce moment, le roi se sentait fort, il avait bien regardé tout +<p>À ce moment, le roi se sentait fort, il avait bien regardé tout autour, il croyait tenir tous les fils des affaires par Warwick, Croy et Sforza; il venait de s'assurer des soldats italiens, il pratiquait les Suisses.</p> -<p>Ordre aux gens d'Église de donner sous un an déclaration des biens -d'Église<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>, «en sorte qu'ils n'empiètent plus sur nos droits -seigneuriaux et ceux de nos vassaux.» Ordre aux vicomtes et receveurs -de percevoir les fruits des fiefs, terres et seigneuries, «qui seront -mis en main du roi, faute d'hommage et droits non payés.» Ces grandes -mesures furent prises <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> par simple arrêt de la Chambre des -comptes. Celle qui regardait les gens d'Église devint une Ordonnance, -adressée (sans doute comme essai) au prévôt de Paris. Quant à l'autre, +<p>Ordre aux gens d'Église de donner sous un an déclaration des biens +d'Église<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>, «en sorte qu'ils n'empiètent plus sur nos droits +seigneuriaux et ceux de nos vassaux.» Ordre aux vicomtes et receveurs +de percevoir les fruits des fiefs, terres et seigneuries, «qui seront +mis en main du roi, faute d'hommage et droits non payés.» Ces grandes +mesures furent prises <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> par simple arrêt de la Chambre des +comptes. Celle qui regardait les gens d'Église devint une Ordonnance, +adressée (sans doute comme essai) au prévôt de Paris. Quant à l'autre, le roi envoya dans les provinces des commissaires pour faire recherche -de la noblesse<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>, c'est-à-dire apparemment pour soumettre les faux -nobles aux taxes, pour s'enquérir des fiefs qui devaient les droits, -pour s'informer des nouveaux acquêts, des rachats, etc., pour lesquels +de la noblesse<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>, c'est-à -dire apparemment pour soumettre les faux +nobles aux taxes, pour s'enquérir des fiefs qui devaient les droits, +pour s'informer des nouveaux acquêts, des rachats, etc., pour lesquels on oubliait de payer.</p> -<p>Cette nouveauté au nom du vieux droit, cette audacieuse inquisition, +<p>Cette nouveauté au nom du vieux droit, cette audacieuse inquisition, produisit d'abord un effet. On crut que celui qui osait de telles -choses était bien fort; les Croy se donnèrent ouvertement à lui, comme -on a vu, et lui livrèrent la Somme; le duc de Savoie se jeta dans ses -bras, les Suisses lui envoyèrent une ambassade, le frère de Warwick -vint traiter avec lui. On crut l'embarrasser en lançant dans la +choses était bien fort; les Croy se donnèrent ouvertement à lui, comme +on a vu, et lui livrèrent la Somme; le duc de Savoie se jeta dans ses +bras, les Suisses lui envoyèrent une ambassade, le frère de Warwick +vint traiter avec lui. On crut l'embarrasser en lançant dans la Catalogne un neveu de la duchesse de Bourgogne, D. Pedro de Portugal, -qui prit le titre de roi et vint tâter le Roussillon<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>; mais rien +qui prit le titre de roi et vint tâter le Roussillon<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>; mais rien ne bougea.</p> -<p>Il allait grand train dans sa guerre d'église<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> D'abord, -pour empêcher l'argent de fuir à Rome, il bannit les collecteurs du +<p>Il allait grand train dans sa guerre d'église<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> D'abord, +pour empêcher l'argent de fuir à Rome, il bannit les collecteurs du pape. Puis il attaque et met la main sur trois cardinaux, saisit leur -temporel. Justice lucrative. Avec un simple arrêt de son Parlement, un -petit parchemin, il faisait ainsi telle conquête en son propre +temporel. Justice lucrative. Avec un simple arrêt de son Parlement, un +petit parchemin, il faisait ainsi telle conquête en son propre royaume, qui valait parfois le revenu d'une province. L'attrait de -cette chasse aux prêtres allait croissant. Du seul cardinal d'Avignon, -un des plus gras bénéficiers, le roi eut les revenus des évêchés de +cette chasse aux prêtres allait croissant. Du seul cardinal d'Avignon, +un des plus gras bénéficiers, le roi eut les revenus des évêchés de Carcassonne, d'Usez, de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angeli, je ne sais combien d'autres. Il ne tint pas au neveu du cardinal<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a> que le roi -ne prît Avignon même; le bon neveu donnait avis que son oncle, légat -d'Avignon pour le pape, était vieux, maladif, quasi mourant, qu'à son +ne prît Avignon même; le bon neveu donnait avis que son oncle, légat +d'Avignon pour le pape, était vieux, maladif, quasi mourant, qu'à son agonie on pourrait saisir.</p> -<p>Louis XI se trouvait engagé dans une étrange voie, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> celle -d'un séquestre universel; il y allait de lui-même sans doute et par -l'âpre instinct du chasseur. Mais quand il eût voulu s'arrêter, il ne -l'aurait pu. Il n'avait pu élargir le duc d'Alençon, l'ami des +<p>Louis XI se trouvait engagé dans une étrange voie, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> celle +d'un séquestre universel; il y allait de lui-même sans doute et par +l'âpre instinct du chasseur. Mais quand il eût voulu s'arrêter, il ne +l'aurait pu. Il n'avait pu élargir le duc d'Alençon, l'ami des Anglais, qu'en s'assurant des places qu'il leur aurait ouvertes. Il -n'avait pu s'aventurer dans la Catalogne qu'en prenant pour sûreté au -comte de Foix une ville forte. Les Armagnacs, à qui il avait fait à -son avénement le don énorme du duché de Nemours, le trahissaient au +n'avait pu s'aventurer dans la Catalogne qu'en prenant pour sûreté au +comte de Foix une ville forte. Les Armagnacs, à qui il avait fait à +son avénement le don énorme du duché de Nemours, le trahissaient au bout d'un an; le comte d'Armagnac, sachant que le roi en avait vent, craignit de sembler craindre, il vint se justifier, jura, selon son habitude, et, pour mieux se faire croire, offrit ses places: -«J'accepte,» dit le roi. Et il lui prit Lectoure et Saint-Sever.</p> +«J'accepte,» dit le roi. Et il lui prit Lectoure et Saint-Sever.</p> <p>Il prenait souvent des gages, souvent des otages. Il aimait les gages -vivants. Jamais ni roi, ni père, n'eut tant d'enfants autour de lui. +vivants. Jamais ni roi, ni père, n'eut tant d'enfants autour de lui. Il en avait une petite bande, enfants de princes et de seigneurs, -qu'il élevait, choyait, le bon père de famille, dont il ne pouvait se -passer. Il gardait avec lui l'héritier d'Albret, les enfants -d'Alençon, comme ami de leur père, qu'il avait réhabilité; le petit -comte de Foix, dont il avait fait son beau-frère, et le petit -d'Orléans qui devait être son gendre. Il ne pouvait guère l'être de -longtemps, il naissait; mais le roi avait cru plus sûr de tenir -l'enfant entre ses mains, au moment où il irritait toute sa maison, -livrant son héritage au delà des monts pour s'assurer à lui-même ce -côté-ci des monts, la Savoie. Il aimait cette Savoie de longue date, -comme voisine de Son Dauphiné: il y avait pris femme, il y maria sa -sœur; il tenait près de lui tout ce qu'il y <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> avait de +qu'il élevait, choyait, le bon père de famille, dont il ne pouvait se +passer. Il gardait avec lui l'héritier d'Albret, les enfants +d'Alençon, comme ami de leur père, qu'il avait réhabilité; le petit +comte de Foix, dont il avait fait son beau-frère, et le petit +d'Orléans qui devait être son gendre. Il ne pouvait guère l'être de +longtemps, il naissait; mais le roi avait cru plus sûr de tenir +l'enfant entre ses mains, au moment où il irritait toute sa maison, +livrant son héritage au delà des monts pour s'assurer à lui-même ce +côté-ci des monts, la Savoie. Il aimait cette Savoie de longue date, +comme voisine de Son Dauphiné: il y avait pris femme, il y maria sa +sœur; il tenait près de lui tout ce qu'il y <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> avait de princes ou princesses de Savoie; il fit enfin venir le vieux duc en -personne. Des princes savoyards, un lui manquait, et le meilleur à -prendre, le jeune et violent Philippe de Bresse, qui, d'abord caressé -par lui, avait tourné au point de chasser de Savoie son père, -beau-père de Louis XI. Il attira l'étourdi à Lyon, et, le mettant sous -bonne garde, il le logea royalement à son château de Loches.</p> +personne. Des princes savoyards, un lui manquait, et le meilleur à +prendre, le jeune et violent Philippe de Bresse, qui, d'abord caressé +par lui, avait tourné au point de chasser de Savoie son père, +beau-père de Louis XI. Il attira l'étourdi à Lyon, et, le mettant sous +bonne garde, il le logea royalement à son château de Loches.</p> <p>Au moyen d'une de ces Savoyardes, il comptait faire une belle capture, rien moins que le nouveau roi d'Angleterre. Ce jeune homme, vieux de -guerres et d'avoir tant tué, voulait vivre à la fin. Il fallait une +guerres et d'avoir tant tué, voulait vivre à la fin. Il fallait une femme. Non pas une Anglaise, ennuyeusement belle, mais une femme -aimable qui fit oublier. Une Française eût réussi, une Française de -montagnes, comme sont volontiers celles de Savoie, gracieuse, naïve et -rusée. Une fois pris, enchaîné, muselé, l'Anglais, tout en grondant, -eût été ici, là, partout où le roi et le <em>Faiseur de Rois</em> auraient +aimable qui fit oublier. Une Française eût réussi, une Française de +montagnes, comme sont volontiers celles de Savoie, gracieuse, naïve et +rusée. Une fois pris, enchaîné, muselé, l'Anglais, tout en grondant, +eût été ici, là , partout où le roi et le <em>Faiseur de Rois</em> auraient voulu le mener.</p> -<p>À cette Française de Savoie, le parti Bourguignon opposa une Anglaise -de Picardie, du moins dont la mère était Picarde, sortant des -Saint-Pol de la maison de Luxembourg<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>. La chose fut évidemment -préparée, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> et d'une manière habile; on arrangea un hasard -romanesque, une aventure de chasse où ce rude chasseur d'hommes vint -se prendre à l'aveugle. Entré dans un château pour se rafraîchir, il -est reçu par une jeune dame en deuil qui se jette à genoux avec ses +<p>À cette Française de Savoie, le parti Bourguignon opposa une Anglaise +de Picardie, du moins dont la mère était Picarde, sortant des +Saint-Pol de la maison de Luxembourg<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>. La chose fut évidemment +préparée, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> et d'une manière habile; on arrangea un hasard +romanesque, une aventure de chasse où ce rude chasseur d'hommes vint +se prendre à l'aveugle. Entré dans un château pour se rafraîchir, il +est reçu par une jeune dame en deuil qui se jette à genoux avec ses enfants; ils sont, la dame l'avoue, du parti de Lancastre; le mari a -été tué, le bien confisqué, elle demande grâce pour les orphelins. +été tué, le bien confisqué, elle demande grâce pour les orphelins. Cette belle femme qui pleurait, cette figure touchante de l'Angleterre -après la guerre civile, troubla le vainqueur; ce fut lui qui pria... -Néanmoins, ceci était grave; la dame n'était pas de celles qu'on a -sans mariage. Il fallait rompre la négociation commencée par Warwick, -rompre avec Warwick, avec ce grand parti, avec Londres même; le -lord-maire avait dit: Avant qu'il l'épouse, il en coûtera la vie à dix -mille hommes. Mais dût-il lui en coûter la vie à lui-même, il passa -outre, il épousa. C'était se jeter dans la guerre, dans l'alliance du -comte de Charolais contre Louis XI. Le comte, pour le faire savoir à +après la guerre civile, troubla le vainqueur; ce fut lui qui pria... +Néanmoins, ceci était grave; la dame n'était pas de celles qu'on a +sans mariage. Il fallait rompre la négociation commencée par Warwick, +rompre avec Warwick, avec ce grand parti, avec Londres même; le +lord-maire avait dit: Avant qu'il l'épouse, il en coûtera la vie à dix +mille hommes. Mais dût-il lui en coûter la vie à lui-même, il passa +outre, il épousa. C'était se jeter dans la guerre, dans l'alliance du +comte de Charolais contre Louis XI. Le comte, pour le faire savoir à tous et le dire bien haut, envoya aux noces l'oncle de la reine, -Jacques de Luxembourg, frère du comte de Saint-Pol et de la duchesse +Jacques de Luxembourg, frère du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, avec une magnifique troupe de cent chevaliers.</p> -<p>Ainsi, quelque part qu'il se tournât, en Angleterre, en Bretagne, en +<p>Ainsi, quelque part qu'il se tournât, en Angleterre, en Bretagne, en Espagne, le roi trouvait toujours devant lui le comte de Charolais. Que lui servait donc d'avoir les Croy, de gouverner par eux le duc de Bourgogne? <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> Il voulut faire un grand effort, s'emparer -lui-même de l'esprit du vieux duc, et s'étant rendu maître du père, -avec le père écraser le fils.</p> +lui-même de l'esprit du vieux duc, et s'étant rendu maître du père, +avec le père écraser le fils.</p> -<p>Il ne bougea plus guère de la frontière du Nord, allant, venant, le -long de la Somme, poussant jusqu'à Tournai<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>, puis se confiant, -s'en allant tout seul chez le duc en Artois, lui rendant à tout moment -visite, l'attirant par la douce et innocente séduction de la reine, +<p>Il ne bougea plus guère de la frontière du Nord, allant, venant, le +long de la Somme, poussant jusqu'à Tournai<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>, puis se confiant, +s'en allant tout seul chez le duc en Artois, lui rendant à tout moment +visite, l'attirant par la douce et innocente séduction de la reine, des princesses et des dames. Elles vinrent surprendre un matin le -bonhomme, réchauffèrent le vieux cœur, l'obligèrent de se montrer -galant, de leur donner des fêtes. Il en fut si aise et si rajeuni +bonhomme, réchauffèrent le vieux cœur, l'obligèrent de se montrer +galant, de leur donner des fêtes. Il en fut si aise et si rajeuni qu'il les retint trois jours de plus que le roi ne le permettait.</p> -<p>Charmé d'être désobéi, il prit ce bon moment près de l'oncle, accourut -à Hesdin, l'enveloppa, tournant tout autour, l'éblouissant de sa -mobilité, avec cent jeux de chat ou de renard... À la longue, le -croyant étourdi, fasciné, il se hasarda à parler, il demanda Boulogne. +<p>Charmé d'être désobéi, il prit ce bon moment près de l'oncle, accourut +à Hesdin, l'enveloppa, tournant tout autour, l'éblouissant de sa +mobilité, avec cent jeux de chat ou de renard... À la longue, le +croyant étourdi, fasciné, il se hasarda à parler, il demanda Boulogne. Puis, la passion l'emportant, il avoua l'envie qu'il aurait d'avoir -Lille... C'était dans une belle forêt; le roi promenait le duc, qui le -laissait causer... Enfin, enhardi par sa patience, il lâcha le grand -mot: «Bel oncle, laissez-moi <em>mettre à la raison</em> beau-frère de +Lille... C'était dans une belle forêt; le roi promenait le duc, qui le +laissait causer... Enfin, enhardi par sa patience, il lâcha le grand +mot: «Bel oncle, laissez-moi <em>mettre à la raison</em> beau-frère de Charolais; qu'il soit en Hollande ou en Frise, par <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> la -Pâque-Dieu, je vous le ferai venir à commandement...» Ici il allait -trop loin; le mauvais cœur avait aveuglé le subtil esprit. Le père -se réveilla, et il eut horreur... Il appela ses gens pour se rassurer, +Pâque-Dieu, je vous le ferai venir à commandement...» Ici il allait +trop loin; le mauvais cœur avait aveuglé le subtil esprit. Le père +se réveilla, et il eut horreur... Il appela ses gens pour se rassurer, et sans dire adieu il prit brusquement un autre chemin de la -forêt<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>.</p> +forêt<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>.</p> -<p>Au reste, on ne négligeait rien pour augmenter ses défiances et -l'éloigner de la frontière. On lui assurait que s'il restait à Hesdin, +<p>Au reste, on ne négligeait rien pour augmenter ses défiances et +l'éloigner de la frontière. On lui assurait que s'il restait à Hesdin, il y mourrait, les astres le disaient ainsi; le roi, qui le savait, -était là pour guetter sa mort. Son fils lui donnait avis, en bon fils, -de bien prendre garde à lui, le roi voulait s'emparer de sa personne. -Rien de moins vraisemblable; Louis XI apparemment n'avait pas hâte de -détrôner les Croy pour faire succéder Charolais.</p> +était là pour guetter sa mort. Son fils lui donnait avis, en bon fils, +de bien prendre garde à lui, le roi voulait s'emparer de sa personne. +Rien de moins vraisemblable; Louis XI apparemment n'avait pas hâte de +détrôner les Croy pour faire succéder Charolais.</p> -<p>Une chose, à vrai dire, accusait le roi, c'est qu'il venait d'établir -gouverneur entre Seine et Somme, sur cette frontière reprise d'hier, +<p>Une chose, à vrai dire, accusait le roi, c'est qu'il venait d'établir +gouverneur entre Seine et Somme, sur cette frontière reprise d'hier, l'ennemi capital de la maison de Bourgogne, cet homme noir, ce -sorcier, <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> cet <em>envoûteur</em>; c'étaient les noms que le comte de -Charolais donnait à son cousin Jean de Nevers, dit le comte d'Étampes, +sorcier, <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> cet <em>envoûteur</em>; c'étaient les noms que le comte de +Charolais donnait à son cousin Jean de Nevers, dit le comte d'Étampes, et mieux dit Jean <em>sans terre</em>.</p> -<p>Jean était né dans un jour de malheur, le jour de la bataille -d'Azincourt, où son père fut tué. Son oncle, Philippe le Bon, se hâta -d'épouser la veuve pour avoir la garde des deux orphelins qui -restaient. Cette garde consista à les frustrer de la succession du -Brabant, en leur assignant une rente qu'ils ne touchèrent point, puis, -à la place de la rente, Étampes, Auxerre, Péronne enfin, qu'on ne leur -donna pas<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. Ils n'en servirent pas moins leur oncle avec zèle; +<p>Jean était né dans un jour de malheur, le jour de la bataille +d'Azincourt, où son père fut tué. Son oncle, Philippe le Bon, se hâta +d'épouser la veuve pour avoir la garde des deux orphelins qui +restaient. Cette garde consista à les frustrer de la succession du +Brabant, en leur assignant une rente qu'ils ne touchèrent point, puis, +à la place de la rente, Étampes, Auxerre, Péronne enfin, qu'on ne leur +donna pas<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. Ils n'en servirent pas moins leur oncle avec zèle; l'un lui conquit le Luxembourg, l'autre lui gagna sa bataille de -Gavre. Pour récompense, le comte de Charolais voulait encore, sur leur -pauvre héritage de Nevers et de Rethel, avoir Rethel, fort à sa +Gavre. Pour récompense, le comte de Charolais voulait encore, sur leur +pauvre héritage de Nevers et de Rethel, avoir Rethel, fort à sa convenance. Puis il voulut leur vie, celle de Jean du moins, auquel il intenta cette horrible accusation de sorcellerie. Il le jeta ainsi, -comme les Croy, dans les bras de Louis XI, qui le mit à son -avant-garde, et qui dès lors, par Nevers, par Rethel, par la Somme, -montra à la maison de Bourgogne, sur toutes ses frontières, un ennemi -acharné.</p> - -<p>Ce n'étaient pas des guerres seulement qu'on avait à attendre de -haines si furieuses, c'étaient des crimes. Il ne tenait pas au comte -de Charolais que les Croy ne fussent tués, Jean de Nevers brûlé. Le +comme les Croy, dans les bras de Louis XI, qui le mit à son +avant-garde, et qui dès lors, par Nevers, par Rethel, par la Somme, +montra à la maison de Bourgogne, sur toutes ses frontières, un ennemi +acharné.</p> + +<p>Ce n'étaient pas des guerres seulement qu'on avait à attendre de +haines si furieuses, c'étaient des crimes. Il ne tenait pas au comte +de Charolais que les Croy ne fussent tués, Jean de Nevers brûlé. Le duc de Bretagne essayait de perdre le roi par une atroce calomnie; dans un pays tout plein encore de l'horreur des guerres anglaises, il -l'accusait d'appeler les Anglais, <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> tandis que lui-même il leur +l'accusait d'appeler les Anglais, <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> tandis que lui-même il leur demandait sous main six mille archers. Pour appuyer les archers par des bulles, il faisait venir de Rome un nonce du pape qui devait juger -entre le roi et lui; ce juge fut reçu, mais comme prisonnier; expédié -au Parlement pour siéger, mais sur la sellette. Le roi fit arrêter en -même temps, à la prière du duc de Savoie, son fils Philippe qui -l'avait chassé. Il eût bien voulu que le duc de Bourgogne lui fit la -même prière. Mais, à ce moment même, un événement s'était passé qui +entre le roi et lui; ce juge fut reçu, mais comme prisonnier; expédié +au Parlement pour siéger, mais sur la sellette. Le roi fit arrêter en +même temps, à la prière du duc de Savoie, son fils Philippe qui +l'avait chassé. Il eût bien voulu que le duc de Bourgogne lui fit la +même prière. Mais, à ce moment même, un événement s'était passé qui rompait tout entre eux.</p> -<p>Sur la frontière de la Picardie, dans ce pays de désordres, à peine -revenu au roi et où l'homme du roi, Jean de Nevers, ramassait les gens -de guerre, les <em>bravi</em> du temps, il y en avait un, un bâtard, un -aventurier amphibie, qui, rôdant sur la Marche ou vaguant par la -Manche, cherchait son aventure. Ce bandit était de bonne maison, frère -d'un Rubempré, cousin des Croy. Un jour, prenant au Crotoy un petit -baleinier, il s'en alla, non pêcher la baleine, mais prendre, s'il -pouvait, en mer un faux moine, un Breton déguisé qui portait le traité -de son duc avec les Anglais. Ayant manqué son moine et revenant à -vide, cet homme de proie, plutôt que de ne rien prendre, se hasarda à -flairer le gîte même du lion, un château de Hollande, où se tenait le +<p>Sur la frontière de la Picardie, dans ce pays de désordres, à peine +revenu au roi et où l'homme du roi, Jean de Nevers, ramassait les gens +de guerre, les <em>bravi</em> du temps, il y en avait un, un bâtard, un +aventurier amphibie, qui, rôdant sur la Marche ou vaguant par la +Manche, cherchait son aventure. Ce bandit était de bonne maison, frère +d'un Rubempré, cousin des Croy. Un jour, prenant au Crotoy un petit +baleinier, il s'en alla, non pêcher la baleine, mais prendre, s'il +pouvait, en mer un faux moine, un Breton déguisé qui portait le traité +de son duc avec les Anglais. Ayant manqué son moine et revenant à +vide, cet homme de proie, plutôt que de ne rien prendre, se hasarda à +flairer le gîte même du lion, un château de Hollande, où se tenait le grand ennemi des Croy, de Jean de Nevers, du roi, le comte de -Charolais. Le bâtard n'avait que quarante hommes; ce n'était pas avec -cela qu'il aurait emporté la place. Il laissa ses gens, débarqua seul, +Charolais. Le bâtard n'avait que quarante hommes; ce n'était pas avec +cela qu'il aurait emporté la place. Il laissa ses gens, débarqua seul, entra dans les tavernes, s'informa: Le comte allait-il quelquefois se -promener <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> en mer? Sortait-il bien accompagné? À quelle -heure?... Et il ne s'en tint pas à cette enquête, il alla au château, -entra, monta sur les murailles, reconnut la côte. Il en fit tant qu'il -fut remarqué et suivi; jusque-là sottement hardi, il prit sottement -peur, s'accusa lui-même en se jetant à quartier dans l'église. -Interrogé, il varia pitoyablement; il revenait d'Écosse, il y allait, +promener <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> en mer? Sortait-il bien accompagné? À quelle +heure?... Et il ne s'en tint pas à cette enquête, il alla au château, +entra, monta sur les murailles, reconnut la côte. Il en fit tant qu'il +fut remarqué et suivi; jusque-là sottement hardi, il prit sottement +peur, s'accusa lui-même en se jetant à quartier dans l'église. +Interrogé, il varia pitoyablement; il revenait d'Écosse, il y allait, il passait pour voir sa cousine de Croy; il ne savait que dire.</p> -<p>Le comte de Charolais eût acheté l'aventure à tout prix; elle le -servait à point contre Louis XI; le roi semblait avoir voulu +<p>Le comte de Charolais eût acheté l'aventure à tout prix; elle le +servait à point contre Louis XI; le roi semblait avoir voulu l'enlever, comme le prince de Savoie. Il envoya vite son serviteur -Olivier de la Marche avertir son père du danger qu'il avait couru, -l'effrayer pour lui-même. Cela réussit si bien que le vieux duc manqua -au rendez-vous du roi, quitta la frontière, et ne se crut en sûreté +Olivier de la Marche avertir son père du danger qu'il avait couru, +l'effrayer pour lui-même. Cela réussit si bien que le vieux duc manqua +au rendez-vous du roi, quitta la frontière, et ne se crut en sûreté que lorsqu'il fut dans Lille.</p> -<p>La grande nouvelle, l'enlèvement du comte, l'infamie du roi, furent -partout répandus, criés, comme à son de trompe, prêchés en chaire, à -Bruges, par un frère Prêcheur; ces Mendiants étaient fort utiles pour +<p>La grande nouvelle, l'enlèvement du comte, l'infamie du roi, furent +partout répandus, criés, comme à son de trompe, prêchés en chaire, à +Bruges, par un frère Prêcheur; ces Mendiants étaient fort utiles pour colporter et crier les nouvelles. Le roi, qui sentit le coup, se -plaignit à son tour; il demanda réparation, somma le duc de condamner -son fils. Les Croy auraient voulu qu'il laissât assoupir l'affaire; -cela allait à leurs intérêts, non à ceux du roi, qui se voyait perdu +plaignit à son tour; il demanda réparation, somma le duc de condamner +son fils. Les Croy auraient voulu qu'il laissât assoupir l'affaire; +cela allait à leurs intérêts, non à ceux du roi, qui se voyait perdu d'honneur. Il envoya au contraire une grande ambassade pour accuser, -récriminer hautement. D'une part, le chancelier Morvilliers, de -l'autre le comte de Charolais, plaidèrent en quelque sorte par-devant +récriminer hautement. D'une part, le chancelier Morvilliers, de +l'autre le comte de Charolais, plaidèrent en quelque sorte par-devant le vieux <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> duc. Le chancelier demandait si l'on pouvait dire -que le bâtard, avec sa barque, fût armé, équipé, comme il fallait pour -un tel coup, si c'était avec quelques hommes qu'il aurait emporté un +que le bâtard, avec sa barque, fût armé, équipé, comme il fallait pour +un tel coup, si c'était avec quelques hommes qu'il aurait emporté un fort, saisi un tel seigneur au milieu d'un monde de gens qui l'entouraient. Puis, le prenant de haut, il disait que le duc aurait -dû s'adresser au roi pour avoir justice du bâtard. On ne pouvait lui -donner satisfaction, à moins de lui livrer ceux qui avaient semé la -nouvelle, défiguré l'affaire, Olivier de la Marche et le frère -Prêcheur<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>.</p> +dû s'adresser au roi pour avoir justice du bâtard. On ne pouvait lui +donner satisfaction, à moins de lui livrer ceux qui avaient semé la +nouvelle, défiguré l'affaire, Olivier de la Marche et le frère +Prêcheur<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>.</p> -<p>Le chancelier allait loin, dans l'excès de son zèle. Il accusait le -comte même du crime de lèse-majesté, pour avoir traité avec le duc de +<p>Le chancelier allait loin, dans l'excès de son zèle. Il accusait le +comte même du crime de lèse-majesté, pour avoir traité avec le duc de Bretagne et le roi d'Angleterre, pour appeler l'Anglais. Plus il avait -raison, plus le bouillant jeune homme s'irrita; au départ, il dit à -l'un des ambassadeurs, à l'archevêque de Narbonne: «Recommandez-moi -très-humblement à la bonne grâce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien -fait laver la tête par le chancelier, mais qu'avant qu'il soit un an, -il s'en repentira<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> Il n'eût pas laissé échapper cette violente parole s'il ne se -fût cru en mesure d'agir. Déjà, selon toute apparence, les grands -s'étaient donné parole. Le moment semblait bon. Les trêves anglaises +raison, plus le bouillant jeune homme s'irrita; au départ, il dit à +l'un des ambassadeurs, à l'archevêque de Narbonne: «Recommandez-moi +très-humblement à la bonne grâce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien +fait laver la tête par le chancelier, mais qu'avant qu'il soit un an, +il s'en repentira<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> Il n'eût pas laissé échapper cette violente parole s'il ne se +fût cru en mesure d'agir. Déjà , selon toute apparence, les grands +s'étaient donné parole. Le moment semblait bon. Les trêves anglaises allaient expirer; Warwick baissait; Croy baissait. Warwick avait perdu son pupille; Croy gardait encore le sien, commandait toujours en son -nom, et peu à peu l'on n'obéissait plus, tous regardaient vers -l'héritier. En France, l'héritier présomptif était jusque-là le jeune -frère du roi; le roi prétendait que la reine était grosse; s'il -naissait un fils, le frère descendait et devenait moins propre à -servir les vues des seigneurs; il fallait se hâter.</p> - -<p>Si l'on en croit Olivier de la Marche, chroniqueur peu sérieux, mais -qui enfin joua alors, comme on l'a vu, son petit rôle:</p> - -<p>«Une journée fut tenue à Notre-Dame de Paris, où furent envoyés les -scellés de tous les seigneurs qui voulurent faire alliance avec le -frère du roi; et ceux qui avoient les scellés secrètement portoient -chacun une aiguillette de soie à la ceinture, à quoi ils se +nom, et peu à peu l'on n'obéissait plus, tous regardaient vers +l'héritier. En France, l'héritier présomptif était jusque-là le jeune +frère du roi; le roi prétendait que la reine était grosse; s'il +naissait un fils, le frère descendait et devenait moins propre à +servir les vues des seigneurs; il fallait se hâter.</p> + +<p>Si l'on en croit Olivier de la Marche, chroniqueur peu sérieux, mais +qui enfin joua alors, comme on l'a vu, son petit rôle:</p> + +<p>«Une journée fut tenue à Notre-Dame de Paris, où furent envoyés les +scellés de tous les seigneurs qui voulurent faire alliance avec le +frère du roi; et ceux qui avoient les scellés secrètement portoient +chacun une aiguillette de soie à la ceinture, à quoi ils se connoissoient les uns les autres. Ainsi fut faite cette alliance dont le roi ne put rien savoir; et toutefois il y avoit plus de cinq cents, -que princes, que dames et damoiselles, et escuyers, qui étoient tous -acertenés de cette alliance.»</p> - -<p>Que les agents de la noblesse se soient réunis dans la cathédrale de -Paris, dont le roi avait récemment méconnu la franchise, enlevé les -dépôts, cela en dit <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> beaucoup. L'évêque<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a> et le chapitre ne -peuvent guère avoir ignoré qu'une telle réunion eût lieu dans leur -église. Louis XI venait de fermer son Parlement aux évêques; il devait -peu s'étonner qu'ils ouvrissent leurs églises aux ligués<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>.</p> - -<p>Ce roi qui, pour donner les bénéfices, s'était passé d'abord des -élections de chapitres, puis des nominations pontificales, qui d'abord -avait au nom du pape condamné le clergé du pape, puis saisi le nonce -du pape, les cardinaux, eut naturellement le clergé contre lui, -non-seulement le clergé, mais tout ce qu'il y avait de conseillers -clercs, juges clercs, au Parlement, dans tous les siéges de -judicature, tous les clercs de l'Université<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>, tout ce qui dans la -bourgeoisie, par confréries, offices, par petits profits, comme -marchands, clients, parasites, mendiants honorables, tenait à -l'Église; tout ce que le clergé confessait, dirigeait... Or, c'était +que princes, que dames et damoiselles, et escuyers, qui étoient tous +acertenés de cette alliance.»</p> + +<p>Que les agents de la noblesse se soient réunis dans la cathédrale de +Paris, dont le roi avait récemment méconnu la franchise, enlevé les +dépôts, cela en dit <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> beaucoup. L'évêque<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a> et le chapitre ne +peuvent guère avoir ignoré qu'une telle réunion eût lieu dans leur +église. Louis XI venait de fermer son Parlement aux évêques; il devait +peu s'étonner qu'ils ouvrissent leurs églises aux ligués<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>.</p> + +<p>Ce roi qui, pour donner les bénéfices, s'était passé d'abord des +élections de chapitres, puis des nominations pontificales, qui d'abord +avait au nom du pape condamné le clergé du pape, puis saisi le nonce +du pape, les cardinaux, eut naturellement le clergé contre lui, +non-seulement le clergé, mais tout ce qu'il y avait de conseillers +clercs, juges clercs, au Parlement, dans tous les siéges de +judicature, tous les clercs de l'Université<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>, tout ce qui dans la +bourgeoisie, par confréries, offices, par petits profits, comme +marchands, clients, parasites, mendiants honorables, tenait à +l'Église; tout ce que le clergé confessait, dirigeait... Or, c'était tout le monde.</p> -<p>Dans les longs siècles du moyen âge, dans ces temps de faible mémoire -et de demi-sommeil, l'Église seule <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> veilla; seule elle -écrivit, garda ses écritures. Quand elle ne les gardait pas, c'était +<p>Dans les longs siècles du moyen âge, dans ces temps de faible mémoire +et de demi-sommeil, l'Église seule <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> veilla; seule elle +écrivit, garda ses écritures. Quand elle ne les gardait pas, c'était tant mieux; elle refaisait ses actes en les amplifiant<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>. Les -terres d'église avaient cela d'admirable qu'elles allaient gagnant -toujours; les haies saintes voyageaient par miracle. Puis l'antiquité -venait tout couvrir de prescription, de vénération. On sait la belle -légende: Pendant que le roi dort, l'évêque, sur son petit ânon, +terres d'église avaient cela d'admirable qu'elles allaient gagnant +toujours; les haies saintes voyageaient par miracle. Puis l'antiquité +venait tout couvrir de prescription, de vénération. On sait la belle +légende: Pendant que le roi dort, l'évêque, sur son petit ânon, trotte, trotte, et toute la terre dont il fait le tour est pour lui; -en un moment, il gagne une province. On éveille le roi en sursaut: -«Seigneur, si vous dormez encore, il va faire le tour de votre -royaume<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>.»</p> +en un moment, il gagne une province. On éveille le roi en sursaut: +«Seigneur, si vous dormez encore, il va faire le tour de votre +royaume<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>.»</p> -<p>Ce brusque réveil de la royauté, c'est précisément Louis XI. Il arrête -l'Église en train d'aller; il la prie d'indiquer ce qui est à elle, +<p>Ce brusque réveil de la royauté, c'est précisément Louis XI. Il arrête +l'Église en train d'aller; il la prie d'indiquer ce qui est à elle, autrement dit, de s'interdire le reste. Ce qu'elle a, il veut qu'elle prouve qu'elle a le droit de l'avoir.</p> -<p>Avec les nobles, autre compte à régler. Ceux-ci n'auraient jamais -pensé qu'on osât compter avec eux. De longue date, ils ne savaient -plus ce que c'étaient qu'aides nobles, que rachats dus au roi. Ils se +<p>Avec les nobles, autre compte à régler. Ceux-ci n'auraient jamais +pensé qu'on osât compter avec eux. De longue date, ils ne savaient +plus ce que c'étaient qu'aides nobles, que rachats dus au roi. Ils se faisaient <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> payer de leurs vassaux, mais ne donnaient plus rien -au suzerain. À leur grand étonnement, ce nouveau roi s'avise -d'attester la loi féodale. Il réclame, comme suzerain et seigneur des -seigneurs, les droits arriérés, non ce qui vient d'échoir seulement, -mais toute somme échue, en remontant. Il présenta ainsi un compte -énorme au duc de Bretagne.</p> +au suzerain. À leur grand étonnement, ce nouveau roi s'avise +d'attester la loi féodale. Il réclame, comme suzerain et seigneur des +seigneurs, les droits arriérés, non ce qui vient d'échoir seulement, +mais toute somme échue, en remontant. Il présenta ainsi un compte +énorme au duc de Bretagne.</p> <p>Si les nobles, les seigneurs des campagnes, n'<em>aidaient</em> plus le roi, -qui donc aidait? Les villes. Et cela était d'autant plus dur qu'elles -payaient fort inégalement, au caprice de tous ceux qui ne payaient -pas. Ceux qui savent de quel poids pesaient au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle la noblesse -et l'Église ne peuvent douter que les bourgeois <em>élus</em> pour répartir -les taxes n'aient été leurs dociles et tremblants serviteurs, qu'ils -n'aient obéi sans souffler, rayant du rôle quiconque tenait de près ou -de loin à ces hautes puissances, parent ou serviteur, cousin de -cousin, bâtard de bâtard. Au reste, les <em>élus</em> étaient récompensés de -leur docilité, en ce qu'ils n'étaient plus vraiment <em>élus</em>, mais -toujours les mêmes et de mêmes familles; ils formaient peu à peu une -classe, une sorte de noblesse bourgeoise, unie à l'autre par une sorte -de connivence héréditaire. Entre nobles et notables bourgeois, la rude -affaire des taxes se réglait à l'amiable et comme en famille; tout +qui donc aidait? Les villes. Et cela était d'autant plus dur qu'elles +payaient fort inégalement, au caprice de tous ceux qui ne payaient +pas. Ceux qui savent de quel poids pesaient au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle la noblesse +et l'Église ne peuvent douter que les bourgeois <em>élus</em> pour répartir +les taxes n'aient été leurs dociles et tremblants serviteurs, qu'ils +n'aient obéi sans souffler, rayant du rôle quiconque tenait de près ou +de loin à ces hautes puissances, parent ou serviteur, cousin de +cousin, bâtard de bâtard. Au reste, les <em>élus</em> étaient récompensés de +leur docilité, en ce qu'ils n'étaient plus vraiment <em>élus</em>, mais +toujours les mêmes et de mêmes familles; ils formaient peu à peu une +classe, une sorte de noblesse bourgeoise, unie à l'autre par une sorte +de connivence héréditaire. Entre nobles et notables bourgeois, la rude +affaire des taxes se réglait à l'amiable et comme en famille; tout tombait d'aplomb sur le pauvre, tout sur celui qui ne pouvait payer.</p> -<p>Charles VII avait essayé de remédier à ces abus en nommant les élus -lui-même; mais probablement il n'avait pu nommer que les hommes -désignés par les puissances locales. Louis XI n'eut point d'égard à -ces arrangements. Il déclare durement dans son ordonnance <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> -«que tous les <em>élus</em> du royaume sont destitués par leurs fautes et -négligences.» Par grâce, il les commet encore pour un an. Nommés -désormais d'année en année, ils sont responsables devant la chambre -des comptes. Ils décident, mais on appelle de leurs décisions aux -généraux des aides. Leur importance tombe à rien; leur dignité de -petites villes est annulée.</p> - -<p>Il ne faut pas s'étonner si les gens d'église, les hommes d'épée, les -notables bourgeois, se trouvèrent ligués avant d'avoir parlé de ligue. -Les gens même du roi étaient contre le roi, ses amés et féaux du -Parlement, ces hommes qui avaient fait la royauté, pour ainsi dire, -aux <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècles, qui l'avaient suivie par delà leur -conscience, par delà l'autel, ils s'arrêtèrent ici. Ce n'était pas là -le roi auquel ils étaient accoutumés, leur roi grave et rusé, le roi -des précédents, du passé, de la lettre, qu'il maintenait, sauf à -changer l'esprit. Celui-ci ne s'en informait guère, il allait seul, -sans consulter personne, par la voie scabreuse des nouveautés, -tournant le dos à l'antiquité, s'en moquant. Aux solennelles harangues -de ses plus vénérables représentants, il riait, haussait les épaules.</p> - -<p>C'est ce qui arriva à l'archevêque de Reims, chancelier de France, qui -le complimentait à son avénement; il l'arrêta au premier mot. Le pape, -s'imaginant faire sur lui grand effet, lui avait envoyé son fameux -cardinal grec Bessarion, la gloire des deux églises. Le docte byzantin -lui débitant sa pesante harangue, Louis XI trouva plaisant de le -prendre à la barbe, à sa longue barbe orientale... Et pour tout +<p>Charles VII avait essayé de remédier à ces abus en nommant les élus +lui-même; mais probablement il n'avait pu nommer que les hommes +désignés par les puissances locales. Louis XI n'eut point d'égard à +ces arrangements. Il déclare durement dans son ordonnance <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> +«que tous les <em>élus</em> du royaume sont destitués par leurs fautes et +négligences.» Par grâce, il les commet encore pour un an. Nommés +désormais d'année en année, ils sont responsables devant la chambre +des comptes. Ils décident, mais on appelle de leurs décisions aux +généraux des aides. Leur importance tombe à rien; leur dignité de +petites villes est annulée.</p> + +<p>Il ne faut pas s'étonner si les gens d'église, les hommes d'épée, les +notables bourgeois, se trouvèrent ligués avant d'avoir parlé de ligue. +Les gens même du roi étaient contre le roi, ses amés et féaux du +Parlement, ces hommes qui avaient fait la royauté, pour ainsi dire, +aux <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècles, qui l'avaient suivie par delà leur +conscience, par delà l'autel, ils s'arrêtèrent ici. Ce n'était pas là +le roi auquel ils étaient accoutumés, leur roi grave et rusé, le roi +des précédents, du passé, de la lettre, qu'il maintenait, sauf à +changer l'esprit. Celui-ci ne s'en informait guère, il allait seul, +sans consulter personne, par la voie scabreuse des nouveautés, +tournant le dos à l'antiquité, s'en moquant. Aux solennelles harangues +de ses plus vénérables représentants, il riait, haussait les épaules.</p> + +<p>C'est ce qui arriva à l'archevêque de Reims, chancelier de France, qui +le complimentait à son avénement; il l'arrêta au premier mot. Le pape, +s'imaginant faire sur lui grand effet, lui avait envoyé son fameux +cardinal grec Bessarion, la gloire des deux églises. Le docte byzantin +lui débitant sa pesante harangue, Louis XI trouva plaisant de le +prendre à la barbe, à sa longue barbe orientale... Et pour tout compliment, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> il lui dit un mauvais vers technique de la -grammaire<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>, qui renvoyait le pauvre homme à l'école.</p> +grammaire<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>, qui renvoyait le pauvre homme à l'école.</p> -<p>Il y renvoya l'Université elle-même, en lui faisant défendre par le -pape de se mêler désormais des affaires du roi et de la ville, +<p>Il y renvoya l'Université elle-même, en lui faisant défendre par le +pape de se mêler désormais des affaires du roi et de la ville, d'exercer son bizarre <em>veto</em> de fermeture des classes<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>. -L'Université finit, comme corps politique; elle finissait d'ailleurs -comme école, perdant ce qui avait été son âme, sa vie, l'esprit de +L'Université finit, comme corps politique; elle finissait d'ailleurs +comme école, perdant ce qui avait été son âme, sa vie, l'esprit de dispute.</p> -<p>Si Louis XI aimait peu les scolastiques, ce n'était pas seulement par -mépris pour leur radotage, mais c'est qu'il connaissait la tendance de -tous ces tonsurés à se faire valets des seigneurs, des patrons des -églises, pour avoir part aux bénéfices. Il les affranchit malgré eux -de cette servitude en supprimant les élections ecclésiastiques, que -leurs nobles protecteurs réglaient à leur gré. Les élections étaient -le point délicat où les parlementaires eux-mêmes, naguère si âpres +<p>Si Louis XI aimait peu les scolastiques, ce n'était pas seulement par +mépris pour leur radotage, mais c'est qu'il connaissait la tendance de +tous ces tonsurés à se faire valets des seigneurs, des patrons des +églises, pour avoir part aux bénéfices. Il les affranchit malgré eux +de cette servitude en supprimant les élections ecclésiastiques, que +leurs nobles protecteurs réglaient à leur gré. Les élections étaient +le point délicat où les parlementaires eux-mêmes, naguère si âpres contre les grands, semblaient faire leur paix avec eux. Sous le nom de -<em>libertés gallicanes</em>, ils se mirent à défendre de toute leur faconde -la tyrannie féodale sur les biens d'église; ils y trouvèrent leur -compte. Les deux noblesses, <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> d'épée et de robe, se +<em>libertés gallicanes</em>, ils se mirent à défendre de toute leur faconde +la tyrannie féodale sur les biens d'église; ils y trouvèrent leur +compte. Les deux noblesses, <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> d'épée et de robe, se rapprochaient pour le profit commun.</p> <p>Louis XI, tout en se servant des parlementaires contre le pape, -ménagea peu ces rois de la basoche. Il limita leur royauté, d'abord en -proclamant l'indépendance, la souveraineté rivale de l'honnête et +ménagea peu ces rois de la basoche. Il limita leur royauté, d'abord en +proclamant l'indépendance, la souveraineté rivale de l'honnête et paisible chambre des comptes<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Go to footnote 410"><span class="smaller">[410]</span></a>. Puis il restreignit les -juridictions monstrueusement étendues des Parlements de Paris et de -Toulouse, étendues jusqu'à l'impossible; des appels qu'il fallait -porter à cent lieues, à cent cinquante lieues dans un pays sans -routes, ne se portaient jamais. Le roi ramena ces vastes souverainetés -judiciaires à des limites plus raisonnables; aux dépens de Paris et de -Toulouse, il créa Grenoble et Bordeaux, auxquels d'heureuses -acquisitions ajoutèrent Perpignan, Dijon, Aix, Rennes. L'Échiquier de -Normandie reçut, nonobstant toute clameur normande, son procureur du +juridictions monstrueusement étendues des Parlements de Paris et de +Toulouse, étendues jusqu'à l'impossible; des appels qu'il fallait +porter à cent lieues, à cent cinquante lieues dans un pays sans +routes, ne se portaient jamais. Le roi ramena ces vastes souverainetés +judiciaires à des limites plus raisonnables; aux dépens de Paris et de +Toulouse, il créa Grenoble et Bordeaux, auxquels d'heureuses +acquisitions ajoutèrent Perpignan, Dijon, Aix, Rennes. L'Échiquier de +Normandie reçut, nonobstant toute clameur normande, son procureur du roi<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Go to footnote 411"><span class="smaller">[411]</span></a>.</p> -<p>Ce n'était pas seulement les primitives vieilleries du moyen âge, -c'étaient les parlements et universités, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> secondes antiquités, -ennemies des premières, que ce rude roi maltraitait. Naguère -importants, redoutables, ces corps se voyaient écartés, bientôt -peut-être, comme outils rouillés, jetés au garde-meuble... Les -machines révolutionnaires les plus utiles aux siècles précédents -risquaient fort d'être à la réforme sous un roi qui était lui-même la -Révolution en vie.</p> - -<p>Et pourtant de les laisser là, de repousser (dans un temps où tout -était priviléges et corps) les corps et les privilégiés, c'était -vouloir être tout seul. Méfiant, non sans cause, pour les gens -classés, les <em>honnêtes gens</em>, il lui fallait, dans la foule inconnue, -trouver des hommes, y démêler quelque hardi compère, de ces gens qui, -sans avoir appris, réussissent d'instinct, ayant plus d'habileté que -de scrupules, jamais d'hésitation, marchant droit, même à la potence. -Pour tant de choses nouvelles qu'il avait en tête, il voulait de tels -hommes, tout neufs et sans passé. Il n'aimait que ceux qu'il créait, -et qui autrement n'étaient point; pour lui plaire, il fallait n'être -rien, et que de ce rien il fît un homme, une chose à lui, où, tout -étant vide, il remplît tout de sa volonté.</p> - -<p>Au défaut d'un homme neuf, un homme ruiné, perdu, ne lui déplaisait -pas; souvent, tel qu'il avait défait, il trouvait bon de le refaire. -Il releva ainsi ses deux ennemis capitaux qui l'avaient chassé du -royaume, Brézé et Dammartin. Ils avaient un titre auprès de cet homme -singulier, d'avoir été assez habiles, assez forts pour lui faire du -mal; il estimait la force<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Quand il eut bien prouvé la -sienne à ceux-ci, qu'il leur eut fait sentir la griffe, il crut les +<p>Ce n'était pas seulement les primitives vieilleries du moyen âge, +c'étaient les parlements et universités, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> secondes antiquités, +ennemies des premières, que ce rude roi maltraitait. Naguère +importants, redoutables, ces corps se voyaient écartés, bientôt +peut-être, comme outils rouillés, jetés au garde-meuble... Les +machines révolutionnaires les plus utiles aux siècles précédents +risquaient fort d'être à la réforme sous un roi qui était lui-même la +Révolution en vie.</p> + +<p>Et pourtant de les laisser là , de repousser (dans un temps où tout +était priviléges et corps) les corps et les privilégiés, c'était +vouloir être tout seul. Méfiant, non sans cause, pour les gens +classés, les <em>honnêtes gens</em>, il lui fallait, dans la foule inconnue, +trouver des hommes, y démêler quelque hardi compère, de ces gens qui, +sans avoir appris, réussissent d'instinct, ayant plus d'habileté que +de scrupules, jamais d'hésitation, marchant droit, même à la potence. +Pour tant de choses nouvelles qu'il avait en tête, il voulait de tels +hommes, tout neufs et sans passé. Il n'aimait que ceux qu'il créait, +et qui autrement n'étaient point; pour lui plaire, il fallait n'être +rien, et que de ce rien il fît un homme, une chose à lui, où, tout +étant vide, il remplît tout de sa volonté.</p> + +<p>Au défaut d'un homme neuf, un homme ruiné, perdu, ne lui déplaisait +pas; souvent, tel qu'il avait défait, il trouvait bon de le refaire. +Il releva ainsi ses deux ennemis capitaux qui l'avaient chassé du +royaume, Brézé et Dammartin. Ils avaient un titre auprès de cet homme +singulier, d'avoir été assez habiles, assez forts pour lui faire du +mal; il estimait la force<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Quand il eut bien prouvé la +sienne à ceux-ci, qu'il leur eut fait sentir la griffe, il crut les tenir et les employa.</p> -<p>Parfois, quand il voyait un homme en péril et qui enfonçait, il -prenait ce moment pour l'acquérir; il le soulevait de sa puissante +<p>Parfois, quand il voyait un homme en péril et qui enfonçait, il +prenait ce moment pour l'acquérir; il le soulevait de sa puissante main, le sauvait, le comblait. Un homme d'esprit et de talent, un -légiste habile, Morvilliers, avait une fâcheuse affaire au Parlement; -ses confrères croyaient le perdre en l'accusant de n'avoir pas les -mains nettes. Louis XI se fait remettre le sac du procès; il fait -venir l'homme: «Voulez-vous justice ou grâce?—Justice.»—Sur cette -réponse, le roi jette le sac au feu, et dit: «Faites justice aux -autres, je vous fais chancelier de France.» C'était chose incroyable -de remettre ainsi les sceaux à un homme non lavé, de faire ainsi -siéger un accusé parmi ses juges et au-dessus. Le roi avait l'air de -dire que tout droit était en lui, dans sa volonté, et cette volonté il -la mettait à la place suprême de justice dans l'odieuse figure de son -âme damnée.</p> - -<p>Avec cette manière de choisir et placer ses hommes, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> qui -parfois lui réussissait, parfois aussi il se trouvait avoir pris des +légiste habile, Morvilliers, avait une fâcheuse affaire au Parlement; +ses confrères croyaient le perdre en l'accusant de n'avoir pas les +mains nettes. Louis XI se fait remettre le sac du procès; il fait +venir l'homme: «Voulez-vous justice ou grâce?—Justice.»—Sur cette +réponse, le roi jette le sac au feu, et dit: «Faites justice aux +autres, je vous fais chancelier de France.» C'était chose incroyable +de remettre ainsi les sceaux à un homme non lavé, de faire ainsi +siéger un accusé parmi ses juges et au-dessus. Le roi avait l'air de +dire que tout droit était en lui, dans sa volonté, et cette volonté il +la mettait à la place suprême de justice dans l'odieuse figure de son +âme damnée.</p> + +<p>Avec cette manière de choisir et placer ses hommes, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> qui +parfois lui réussissait, parfois aussi il se trouvait avoir pris des gens de sac et de corde, des voleurs. Ne pouvant les payer, il les laissait voler; s'ils volaient trop, on dit qu'il partageait<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Go to footnote 413"><span class="smaller">[413]</span></a>. Il -n'était pas difficile sur les moyens de faire de l'argent<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>; il se -trouvait toujours à sec. Avec la faible ressource d'un roi du moyen -âge, il avait déjà les mille embarras d'un gouvernement moderne; mille -dépenses, publiques, cachées, honteuses, glorieuses. Peu de dépenses +n'était pas difficile sur les moyens de faire de l'argent<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>; il se +trouvait toujours à sec. Avec la faible ressource d'un roi du moyen +âge, il avait déjà les mille embarras d'un gouvernement moderne; mille +dépenses, publiques, cachées, honteuses, glorieuses. Peu de dépenses personnelles; il n'avait pas le moyen de s'acheter un chapeau, et il -trouva de l'argent pour acquérir le Roussillon, racheter la Somme.</p> +trouva de l'argent pour acquérir le Roussillon, racheter la Somme.</p> <p>Ses serviteurs vivaient comme ils pouvaient, se payaient de leurs -mains. À la longue, un jour de bonne humeur, ils tiraient de lui -quelque confiscation<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Go to footnote 415"><span class="smaller">[415]</span></a>, un évêché, une abbaye. Maintes fois, -n'ayant <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> rien à donner, il donnait une femme. Mais les -héritières ne se laissaient pas toujours donner; la douairière de -Bretagne échappa; une riche bourgeoise de Rouen, dont il voulait payer -un sien valet de chambre, ajourna, éluda, en Normande<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Go to footnote 416"><span class="smaller">[416]</span></a>.</p> - -<p>Ces procédés violents sentaient leur tyran d'Italie. Louis XI, fils de -sa mère bien plus que de Charles VII, était par elle de la maison -d'Anjou, c'est-à-dire, comme tous les princes de cette maison, un peu -Italien. De son Dauphiné, il avait longtemps regardé, par-dessus les +mains. À la longue, un jour de bonne humeur, ils tiraient de lui +quelque confiscation<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Go to footnote 415"><span class="smaller">[415]</span></a>, un évêché, une abbaye. Maintes fois, +n'ayant <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> rien à donner, il donnait une femme. Mais les +héritières ne se laissaient pas toujours donner; la douairière de +Bretagne échappa; une riche bourgeoise de Rouen, dont il voulait payer +un sien valet de chambre, ajourna, éluda, en Normande<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Go to footnote 416"><span class="smaller">[416]</span></a>.</p> + +<p>Ces procédés violents sentaient leur tyran d'Italie. Louis XI, fils de +sa mère bien plus que de Charles VII, était par elle de la maison +d'Anjou, c'est-à -dire, comme tous les princes de cette maison, un peu +Italien. De son Dauphiné, il avait longtemps regardé, par-dessus les monts, les belles tyrannies lombardes, la gloire du grand Sforza<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417" title="Go to footnote 417"><span class="smaller">[417]</span></a>. Il admirait, comme Philippe de Commines, comme tout le monde alors, la -sagesse de Venise. La <em>Dominante</em> était, au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, ce que -l'Angleterre devint au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>, l'objet d'une aveugle imitation. Dès -son avénement, Louis XI avait fait venir deux <em>sages</em> du sénat de -Venise, selon toute apparence, deux maîtres en tyrannie<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>.</p> - -<p>Ces Italiens différaient du Français en bien des <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> choses, en -une surtout: ils étaient patients. Venise alla toujours lentement, -sûrement; le sage et ferme Sforza ne se hâta jamais. Louis XI, moins -prudent, moins heureux, plus grand peut-être comme révolution, aurait +sagesse de Venise. La <em>Dominante</em> était, au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, ce que +l'Angleterre devint au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>, l'objet d'une aveugle imitation. Dès +son avénement, Louis XI avait fait venir deux <em>sages</em> du sénat de +Venise, selon toute apparence, deux maîtres en tyrannie<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>.</p> + +<p>Ces Italiens différaient du Français en bien des <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> choses, en +une surtout: ils étaient patients. Venise alla toujours lentement, +sûrement; le sage et ferme Sforza ne se hâta jamais. Louis XI, moins +prudent, moins heureux, plus grand peut-être comme révolution, aurait voulu, ce semble, dans son impatience, anticiper sur la lenteur des -âges, supprimer le temps, cet indispensable élément, dont il faut -toujours tenir compte. Il avait ce grave défaut en politique, d'avoir -la vue trop longue, de trop prévoir<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>; par trop d'esprit et de -subtilité, il voyait comme présentes et possibles les choses de +âges, supprimer le temps, cet indispensable élément, dont il faut +toujours tenir compte. Il avait ce grave défaut en politique, d'avoir +la vue trop longue, de trop prévoir<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>; par trop d'esprit et de +subtilité, il voyait comme présentes et possibles les choses de lointain avenir.</p> -<p>Rien n'était mûr alors; la France n'était pas l'Italie. Celle-ci, en -comparaison, était dissoute, en poudre; il y avait des classes et des -corps en apparence; en réalité, ce n'était plus qu'individus.</p> +<p>Rien n'était mûr alors; la France n'était pas l'Italie. Celle-ci, en +comparaison, était dissoute, en poudre; il y avait des classes et des +corps en apparence; en réalité, ce n'était plus qu'individus.</p> -<p>La France, au contraire, était toute hérissée d'agglomérations -diverses, fiefs et arrière-fiefs, corps et confréries. Si par-dessus -ces associations, gothiques et surannées, mais fortes encore, -par-dessus les priviléges et tyrannies partielles, on essayait -d'élever une haute et impartiale tyrannie (seul moyen d'ordre alors), +<p>La France, au contraire, était toute hérissée d'agglomérations +diverses, fiefs et arrière-fiefs, corps et confréries. Si par-dessus +ces associations, gothiques et surannées, mais fortes encore, +par-dessus les priviléges et tyrannies partielles, on essayait +d'élever une haute et impartiale tyrannie (seul moyen d'ordre alors), tous allaient s'unir contre; on allait voir immanquablement les discordances concorder un instant, et la ligue unanime contre un pouvoir vivant de tous ceux qui devaient mourir.</p> -<p>Nous avons dit combien, en un moment, il avait <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> déjà -séquestré, amorti dans ses mains de seigneuries et de seigneurs, de -bénéfices et de bénéficiers, de choses et d'hommes. Chacun craignait +<p>Nous avons dit combien, en un moment, il avait <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> déjà +séquestré, amorti dans ses mains de seigneuries et de seigneurs, de +bénéfices et de bénéficiers, de choses et d'hommes. Chacun craignait pour soi; chacun, sous ce regard inquiet, rapide, auquel rien -n'échappait, se croyait regardé. Il semblait qu'il connût tout le -monde, qu'il sût le royaume, homme par homme... Cela faisait trembler.</p> +n'échappait, se croyait regardé. Il semblait qu'il connût tout le +monde, qu'il sût le royaume, homme par homme... Cela faisait trembler.</p> -<p>Le moyen âge avait une chose dont plusieurs remerciaient Dieu, c'est -que, dans cette confusion obscure, on passait souvent ignoré; bien des -gens vivaient, mouraient inaperçus... Cette fois, l'on crut sentir +<p>Le moyen âge avait une chose dont plusieurs remerciaient Dieu, c'est +que, dans cette confusion obscure, on passait souvent ignoré; bien des +gens vivaient, mouraient inaperçus... Cette fois, l'on crut sentir qu'il n'y aurait plus rien d'inconnu, qu'un esprit voyait tout, un -esprit malveillant. La science qui, à l'origine du monde, apparut -comme Diable, reparaissait telle à la fin.</p> +esprit malveillant. La science qui, à l'origine du monde, apparut +comme Diable, reparaissait telle à la fin.</p> -<p>Cette vague terreur s'exprime et se précise dans l'accusation que le +<p>Cette vague terreur s'exprime et se précise dans l'accusation que le fils du duc de Bourgogne porta contre Jean de Nevers, l'homme de Louis -XI, qui, disait-il, sans le toucher, le faisait mourir, fondre à petit -feu, lui perçait le cœur<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Go to footnote 420"><span class="smaller">[420]</span></a>... Il se sentait malade, impuissant, -lié et pris de toutes parts au filet invisible «de l'universelle -araignée<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Go to footnote 421"><span class="smaller">[421]</span></a>.»</p> +XI, qui, disait-il, sans le toucher, le faisait mourir, fondre à petit +feu, lui perçait le cœur<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Go to footnote 420"><span class="smaller">[420]</span></a>... Il se sentait malade, impuissant, +lié et pris de toutes parts au filet invisible «de l'universelle +araignée<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Go to footnote 421"><span class="smaller">[421]</span></a>.»</p> -<p>Cette puissance nouvelle, inouïe, le roi, ce dieu? ce diable? se +<p>Cette puissance nouvelle, inouïe, le roi, ce dieu? ce diable? se trouvait partout. Sur chaque point du royaume il pesait du poids d'un -royaume. La paix <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> qu'il imposait à tous à main armée, leur -semblait une guerre. Les batailleurs du Dauphiné (<em>l'écarlate des -gentilshommes</em>) ne lui pardonnèrent pas d'avoir interdit les -batailles. La même défense souleva le Roussillon; Perpignan déclara -vouloir garder ses bons usages; la franchise de l'épée, la liberté du -couteau, surtout cette belle justice qui donnait pour épices au noble -juge le tiers de l'objet disputé.</p> - -<p>Les compagnies, les confréries non nobles, ne furent guère plus amies -que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours à celles de Dieppe -ou de La Rochelle, se mêlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir -une marine<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Go to footnote 422"><span class="smaller">[422]</span></a>? Pourquoi, dans sa malignité pour l'Université de -Paris, en fondait-il une autre à Bourges qui arrêtait comme au passage -tous les écoliers du midi? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers -étrangers dans le royaume, des marchands de tous pays à ses nouvelles +royaume. La paix <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> qu'il imposait à tous à main armée, leur +semblait une guerre. Les batailleurs du Dauphiné (<em>l'écarlate des +gentilshommes</em>) ne lui pardonnèrent pas d'avoir interdit les +batailles. La même défense souleva le Roussillon; Perpignan déclara +vouloir garder ses bons usages; la franchise de l'épée, la liberté du +couteau, surtout cette belle justice qui donnait pour épices au noble +juge le tiers de l'objet disputé.</p> + +<p>Les compagnies, les confréries non nobles, ne furent guère plus amies +que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours à celles de Dieppe +ou de La Rochelle, se mêlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir +une marine<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Go to footnote 422"><span class="smaller">[422]</span></a>? Pourquoi, dans sa malignité pour l'Université de +Paris, en fondait-il une autre à Bourges qui arrêtait comme au passage +tous les écoliers du midi? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers +étrangers dans le royaume, des marchands de tous pays à ses nouvelles foires de Lyon, supprimant pour les Hollandais et Flamands le droit -d'aubaine, qui jusque-là les empêchait de s'établir en France?</p> +d'aubaine, qui jusque-là les empêchait de s'établir en France?</p> -<p>On lui avait reproché en Dauphiné la foule des nobles qu'il avait -tirés de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-être, ces -<em>nobles du Dauphin</em>, ayant pour fief la <em>rouillarde</em> au côté. Que -dut-on penser, quand on le vit dès son premier voyage décrasser tout +<p>On lui avait reproché en Dauphiné la foule des nobles qu'il avait +tirés de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-être, ces +<em>nobles du Dauphin</em>, ayant pour fief la <em>rouillarde</em> au côté. Que +dut-on penser, quand on le vit dès son premier voyage décrasser tout un peuple de rustres, qui, comme consuls des bourgades, des moindres bastilles du Midi<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Go to footnote 423"><span class="smaller">[423]</span></a>, venaient le haranguer; <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> lorsqu'il jeta -la noblesse aux marchands, «à tous ceulx qui voudroient marchander au -royaulme.» Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut +la noblesse aux marchands, «à tous ceulx qui voudroient marchander au +royaulme.» Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut quand elle vit des soudards entrer de par le roi dans ses honorables -corporations, des maréchaux ferrants, des cordonniers, monter au +corporations, des maréchaux ferrants, des cordonniers, monter au Capitole<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Go to footnote 424"><span class="smaller">[424]</span></a>.</p> -<p>Anoblir les manants, c'était désanoblir les nobles. Et il osa encore -davantage. Sous prétexte de réglementer la chasse, il allait toucher -la <em>seigneurie</em> même en son point le plus délicat, gêner le noble en -sa plus chère liberté, celle de vexer le paysan.</p> +<p>Anoblir les manants, c'était désanoblir les nobles. Et il osa encore +davantage. Sous prétexte de réglementer la chasse, il allait toucher +la <em>seigneurie</em> même en son point le plus délicat, gêner le noble en +sa plus chère liberté, celle de vexer le paysan.</p> <p>Rappelons ici le principe de la seigneurie, ses formules -sacramentelles: «Le seigneur enferme ses manants, comme sous portes et -gonds, du ciel à la terre... Tout est à lui, forêt chenue, oiseau dans -l'air, poisson dans l'eau, bête au buisson, l'onde qui coule, la -cloche dont le son au loin roule<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>...»</p> - -<p>Si le seigneur a droit, l'oiseau, la bête ont droit, puisqu'ils sont -du seigneur. Aussi était-ce un usage antique et respecté que le gibier -seigneurial mangeât le paysan. Le noble était sacré, sacrée la noble -bête. Le laboureur semait; la semence levée, le lièvre, le lapin des -garennes, venaient lever dîme et censive. <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> S'il réchappait -quelques épis, le manant voyait, chapeau bas, s'y promener le cerf -féodal. Un matin, pour chasser le cerf, à grand renfort de cors et de -cris, fondait sur la contrée une tempête de chasseurs, de chevaux et -de chiens, la terre était rasée.</p> - -<p>Louis XI, ce tyran qui ne respectait rien, eut l'idée de changer cela. -En Dauphiné, il avait hasardé de défendre la chasse<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Go to footnote 426"><span class="smaller">[426]</span></a>. À son -avénement, il trahit imprudemment l'intention d'étendre la défense au -royaume, sauf à vendre sans doute les permissions à qui il voudrait. +sacramentelles: «Le seigneur enferme ses manants, comme sous portes et +gonds, du ciel à la terre... Tout est à lui, forêt chenue, oiseau dans +l'air, poisson dans l'eau, bête au buisson, l'onde qui coule, la +cloche dont le son au loin roule<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>...»</p> + +<p>Si le seigneur a droit, l'oiseau, la bête ont droit, puisqu'ils sont +du seigneur. Aussi était-ce un usage antique et respecté que le gibier +seigneurial mangeât le paysan. Le noble était sacré, sacrée la noble +bête. Le laboureur semait; la semence levée, le lièvre, le lapin des +garennes, venaient lever dîme et censive. <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> S'il réchappait +quelques épis, le manant voyait, chapeau bas, s'y promener le cerf +féodal. Un matin, pour chasser le cerf, à grand renfort de cors et de +cris, fondait sur la contrée une tempête de chasseurs, de chevaux et +de chiens, la terre était rasée.</p> + +<p>Louis XI, ce tyran qui ne respectait rien, eut l'idée de changer cela. +En Dauphiné, il avait hasardé de défendre la chasse<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Go to footnote 426"><span class="smaller">[426]</span></a>. À son +avénement, il trahit imprudemment l'intention d'étendre la défense au +royaume, sauf à vendre sans doute les permissions à qui il voudrait. Le sire de Montmorenci, ayant l'honneur de recevoir le roi chez lui, -voulait le régaler d'une grande chasse, et pour cela il avait -rassemblé de toutes parts des filets, des épieux, toutes sortes -d'armes, d'instruments de ce genre. Au grand étonnement de son hôte, -Louis XI fit tout ramasser en un tas, tout brûler.</p> +voulait le régaler d'une grande chasse, et pour cela il avait +rassemblé de toutes parts des filets, des épieux, toutes sortes +d'armes, d'instruments de ce genre. Au grand étonnement de son hôte, +Louis XI fit tout ramasser en un tas, tout brûler.</p> <p>Si l'on en croit deux chroniqueurs hostiles, mais qui souvent sont -très-bien instruits, il aurait ordonné que sous quatre jours tous ceux -qui avaient des filets, des rets ou des piéges, eussent à les remettre -aux baillis royaux, il aurait interdit les forêts «aux princes et -seigneurs,» et défendu expressément la chasse aux personnes <em>de toute -condition</em>, sous peines corporelles <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> et pécuniaires. -L'ordonnance peut avoir été faite, mais j'ai peine à croire qu'il ait -osé la promulguer<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>. Les mêmes chroniqueurs assurent qu'un -gentilhomme de Normandie, ayant, au mépris de la volonté du roi, -chassé et pris un lièvre, il le fit prendre lui-même et lui fit couper +très-bien instruits, il aurait ordonné que sous quatre jours tous ceux +qui avaient des filets, des rets ou des piéges, eussent à les remettre +aux baillis royaux, il aurait interdit les forêts «aux princes et +seigneurs,» et défendu expressément la chasse aux personnes <em>de toute +condition</em>, sous peines corporelles <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> et pécuniaires. +L'ordonnance peut avoir été faite, mais j'ai peine à croire qu'il ait +osé la promulguer<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>. Les mêmes chroniqueurs assurent qu'un +gentilhomme de Normandie, ayant, au mépris de la volonté du roi, +chassé et pris un lièvre, il le fit prendre lui-même et lui fit couper l'oreille. Ils ne manquent pas d'assurer que le pauvre homme n'avait -chassé que sur sa propre terre, et pour rendre l'histoire plus +chassé que sur sa propre terre, et pour rendre l'histoire plus croyable, ils ajoutent cette glose absurde, que le roi Louis aimait -tant la chasse qu'il voulait désormais chasser seul dans tout le +tant la chasse qu'il voulait désormais chasser seul dans tout le royaume.</p> <p>Que les gens du roi, comme on le dit encore, aient fait ce que le roi -défendait aux seigneurs, qu'ils aient vexé les pauvres gens, c'est +défendait aux seigneurs, qu'ils aient vexé les pauvres gens, c'est chose assez probable. Ce qui est authentique et certain, ce sont les articles suivants qu'on lit dans les comptes de Louis XI (dans le peu -de registres qui en restent encore): «Un écu à <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> une pauvre -femme dont les lévriers du roi ont étranglé la brebis;—à une femme -dont le chien du roi a tué une oie;—à une autre dont les chiens et -lévriers ont tué le chat. Autant à un pauvre homme dont les archers -ont gâté le blé en traversant son champ<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>.»</p> - -<p>Ces petits articles en disent beaucoup. D'après de telles réparations -aux pauvres gens, d'après les nombreuses charités qu'on trouve dans -les mêmes comptes, on serait tenté de croire que ce politique avisé -aura eu souvent velléité, dans sa guerre contre les grands, de se +de registres qui en restent encore): «Un écu à <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> une pauvre +femme dont les lévriers du roi ont étranglé la brebis;—à une femme +dont le chien du roi a tué une oie;—à une autre dont les chiens et +lévriers ont tué le chat. Autant à un pauvre homme dont les archers +ont gâté le blé en traversant son champ<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>.»</p> + +<p>Ces petits articles en disent beaucoup. D'après de telles réparations +aux pauvres gens, d'après les nombreuses charités qu'on trouve dans +les mêmes comptes, on serait tenté de croire que ce politique avisé +aura eu souvent velléité, dans sa guerre contre les grands, de se faire le roi des petits. Ou bien, faudrait-il supposer que dans ses -spéculations dévotes, où il prenait pour associés les saints et -Notre-Dame, tenant avec eux compte ouvert et travaillant ensemble à -perte et gain, il aura cru, par des charités, de petites avances, les -intéresser dans quelque grosse affaire? Peut-être enfin, et cette -explication en vaut une autre, le méchant <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> homme était parfois -un homme<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a>, et parmi ses iniquités politiques, ses cruelles -justices royales, il se donnait la récréation d'une justice privée, -qui après tout ne coûtait pas grand'chose.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, d'avoir menacé le droit de chasse, touché à l'épée -même, cela suffisait pour le perdre. C'est, selon toute apparence, ce -qui donna aux princes une armée contre lui. Autrement, il est douteux +spéculations dévotes, où il prenait pour associés les saints et +Notre-Dame, tenant avec eux compte ouvert et travaillant ensemble à +perte et gain, il aura cru, par des charités, de petites avances, les +intéresser dans quelque grosse affaire? Peut-être enfin, et cette +explication en vaut une autre, le méchant <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> homme était parfois +un homme<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a>, et parmi ses iniquités politiques, ses cruelles +justices royales, il se donnait la récréation d'une justice privée, +qui après tout ne coûtait pas grand'chose.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, d'avoir menacé le droit de chasse, touché à l'épée +même, cela suffisait pour le perdre. C'est, selon toute apparence, ce +qui donna aux princes une armée contre lui. Autrement, il est douteux que les nobles et petits seigneurs eussent suivi contre le roi la -bannière des grands, une bannière depuis bien des années roulée, -poudreuse. Mais ce mot, <em>plus de chasse</em>, les forêts interdites, -l'historiette surtout de l'oreille coupée<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Go to footnote 430"><span class="smaller">[430]</span></a>, c'était un épouvantail -à faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait -attaqué dans sa royauté sauvage, dans son plus cher caprice, <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> -chassé lui-même sur sa terre, déjà forcé au gîte... Quoi, aux -dernières Marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardenne, partout le -roi, toujours le roi! Partout, à côté du château, un bailli qui vous -force à descendre, à répondre aux clabauderies d'en bas, qui poussera -au besoin vos hommes à parler contre vous... jusqu'à ce que, de guerre -lasse, vous ayez tué chiens et faucons, renvoyé vos vieux +bannière des grands, une bannière depuis bien des années roulée, +poudreuse. Mais ce mot, <em>plus de chasse</em>, les forêts interdites, +l'historiette surtout de l'oreille coupée<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Go to footnote 430"><span class="smaller">[430]</span></a>, c'était un épouvantail +à faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait +attaqué dans sa royauté sauvage, dans son plus cher caprice, <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> +chassé lui-même sur sa terre, déjà forcé au gîte... Quoi, aux +dernières Marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardenne, partout le +roi, toujours le roi! Partout, à côté du château, un bailli qui vous +force à descendre, à répondre aux clabauderies d'en bas, qui poussera +au besoin vos hommes à parler contre vous... jusqu'à ce que, de guerre +lasse, vous ayez tué chiens et faucons, renvoyé vos vieux serviteurs...</p> -<p>Dès lors, ni cor, ni cris, toujours même silence, sauf la grenouille -du fossé qui coasse après vous... Toute la joie du manoir, tout le sel -de la vie, c'était la chasse; au matin le réveil du cor, le jour la +<p>Dès lors, ni cor, ni cris, toujours même silence, sauf la grenouille +du fossé qui coasse après vous... Toute la joie du manoir, tout le sel +de la vie, c'était la chasse; au matin le réveil du cor, le jour la course au bois et la fatigue; au soir, le retour, le triomphe, quand -le vainqueur siégeait à la longue table avec sa bande joyeuse. Cette -table où le chasseur posait la tête superbement ramée, la hure énorme, -où il refaisait son courage avec la chair des nobles bêtes<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Go to footnote 431"><span class="smaller">[431]</span></a>, tuées -à son péril, qu'y servir désormais?... Qu'il fasse donc pénitence, le -triste seigneur, qu'il descende aux viandes <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> roturières, ou +le vainqueur siégeait à la longue table avec sa bande joyeuse. Cette +table où le chasseur posait la tête superbement ramée, la hure énorme, +où il refaisait son courage avec la chair des nobles bêtes<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Go to footnote 431"><span class="smaller">[431]</span></a>, tuées +à son péril, qu'y servir désormais?... Qu'il fasse donc pénitence, le +triste seigneur, qu'il descende aux viandes <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> roturières, ou bien qu'il mange la chair blanche<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Go to footnote 432"><span class="smaller">[432]</span></a> avec les femmes et vive de basse-cour...</p> -<p>Qui s'y fût résigné se serait senti déchu de noblesse. Quiconque -portait l'épée, devait tirer l'épée.</p> +<p>Qui s'y fût résigné se serait senti déchu de noblesse. Quiconque +portait l'épée, devait tirer l'épée.</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> LIVRE XIV</h2> <h3>CHAPITRE PREMIER<br> -<span class="smaller">CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC<br> +<span class="smaller">CONTRE-RÉVOLUTION FÉODALE: BIEN PUBLIC<br> 1465</span></h3> <p>Louis XI voyait venir la crise<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Go to footnote 433"><span class="smaller">[433]</span></a>, et il se trouvait seul, seul dans -le royaume, seul dans la chrétienté.</p> +le royaume, seul dans la chrétienté.</p> -<p>Il fallait qu'il sentît bien son isolement pour aller chercher, comme -il le fit, l'alliance lointaine du Bohémien <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> et de Venise; +<p>Il fallait qu'il sentît bien son isolement pour aller chercher, comme +il le fit, l'alliance lointaine du Bohémien <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> et de Venise; alliance contre le Grand Turc, assez bizarre dans un pareil moment. -Mais en réalité, si les affaires n'eussent marché trop vite, le -Bohémien eût probablement attaqué le Luxembourg<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Go to footnote 434"><span class="smaller">[434]</span></a>, Venise eût -fourni des galères<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a>.</p> - -<p>Nos grands amis et alliés, les Écossais, nous menacèrent, loin de nous -secourir. Et les Anglais semblaient près d'attaquer. Warwick seul -peut-être sauva à la France une descente anglaise, et à Édouard la -folie d'une guerre étrangère après la guerre civile; folie trop -vraisemblable, au moment où nos ennemis venaient de marier ce jeune -Édouard, de placer dans son lit et à son oreille une douce -solliciteuse pour mettre la France à feu et à sang.</p> - -<p>Louis XI craignait fort que le pape, lui gardant rancune, n'autorisât -la ligue. Il se hâta de lui écrire que ses ennemis étaient ceux du -saint-siége, que les princes et les seigneurs voulaient, par-dessus -tout, rétablir la <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> Pragmatique, les élections, disposer à leur -gré des bénéfices. Le pape, sans se déclarer, lui répondit +Mais en réalité, si les affaires n'eussent marché trop vite, le +Bohémien eût probablement attaqué le Luxembourg<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Go to footnote 434"><span class="smaller">[434]</span></a>, Venise eût +fourni des galères<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a>.</p> + +<p>Nos grands amis et alliés, les Écossais, nous menacèrent, loin de nous +secourir. Et les Anglais semblaient près d'attaquer. Warwick seul +peut-être sauva à la France une descente anglaise, et à Édouard la +folie d'une guerre étrangère après la guerre civile; folie trop +vraisemblable, au moment où nos ennemis venaient de marier ce jeune +Édouard, de placer dans son lit et à son oreille une douce +solliciteuse pour mettre la France à feu et à sang.</p> + +<p>Louis XI craignait fort que le pape, lui gardant rancune, n'autorisât +la ligue. Il se hâta de lui écrire que ses ennemis étaient ceux du +saint-siége, que les princes et les seigneurs voulaient, par-dessus +tout, rétablir la <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> Pragmatique, les élections, disposer à leur +gré des bénéfices. Le pape, sans se déclarer, lui répondit gracieusement, et lui envoya, pour lui et la reine, des <em>Agnus Dei</em><a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Go to footnote 436"><span class="smaller">[436]</span></a>.</p> -<p>Les seuls secours que reçut Louis XI lui vinrent de Milan et de -Naples. Sforza et Ferdinand le Bâtard<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a> comprirent très-bien que si -les Provençaux suivaient Jean de Calabre, comme ils prétendaient le -faire, à la conquête de la France, le tour de l'Italie viendrait. -Sforza envoya dans le Dauphiné son propre fils Galéas avec huit cents -hommes d'armes et quelques mille piétons. Ferdinand fit croiser des -galères qui, passant et repassant le long des côtes, tinrent les -Provençaux en alerte. Faibles secours, indirects, mais non sans -efficacité.</p> +<p>Les seuls secours que reçut Louis XI lui vinrent de Milan et de +Naples. Sforza et Ferdinand le Bâtard<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a> comprirent très-bien que si +les Provençaux suivaient Jean de Calabre, comme ils prétendaient le +faire, à la conquête de la France, le tour de l'Italie viendrait. +Sforza envoya dans le Dauphiné son propre fils Galéas avec huit cents +hommes d'armes et quelques mille piétons. Ferdinand fit croiser des +galères qui, passant et repassant le long des côtes, tinrent les +Provençaux en alerte. Faibles secours, indirects, mais non sans +efficacité.</p> <p>Les Italiens de Lyon rendirent au roi un autre service: ce fut de fournir des armures aux gentilshommes <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> qui lui venaient du -Dauphiné<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Go to footnote 438"><span class="smaller">[438]</span></a>, de Savoie et de Piémont ces armures se tiraient surtout -de Milan. Il est probable aussi que les Médicis lui firent passer -quelque argent par leurs commis de Lyon<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>. Sa flatteuse lettre à -Pierre de Médicis, son «ami et féal conseiller,» où il lui permet de +Dauphiné<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Go to footnote 438"><span class="smaller">[438]</span></a>, de Savoie et de Piémont ces armures se tiraient surtout +de Milan. Il est probable aussi que les Médicis lui firent passer +quelque argent par leurs commis de Lyon<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>. Sa flatteuse lettre à +Pierre de Médicis, son «ami et féal conseiller,» où il lui permet de mettre les lis de France dans ses armes, a bien l'air d'une quittance.</p> -<p>Au dedans, les ressources du roi étaient faibles, incertaines. Sur les +<p>Au dedans, les ressources du roi étaient faibles, incertaines. Sur les vingt-sept provinces du royaume, il n'en avait que quatorze; dans ces -quatorze même, il était probable que l'appel féodal du ban et de -l'arrière-ban grossirait l'armée des princes plutôt que la sienne. Il -avait çà et là des francs-archers; il avait quelques compagnies -d'ordonnance bien-armées, bien montées et lestes. Seulement, ces -compagnies, formées par Dunois, Dammartin et autres ennemis du roi, ne -reconnaîtraient-elles pas en bataille la voix de leurs vieux chefs?... -Il venait de faire une belle ordonnance qui protégeait l'homme d'armes +quatorze même, il était probable que l'appel féodal du ban et de +l'arrière-ban grossirait l'armée des princes plutôt que la sienne. Il +avait çà et là des francs-archers; il avait quelques compagnies +d'ordonnance bien-armées, bien montées et lestes. Seulement, ces +compagnies, formées par Dunois, Dammartin et autres ennemis du roi, ne +reconnaîtraient-elles pas en bataille la voix de leurs vieux chefs?... +Il venait de faire une belle ordonnance qui protégeait l'homme d'armes contre la tyrannie du capitaine, l'habitant contre celle de l'homme -d'armes. Mais ce bon ordre même semblait tyrannie.</p> +d'armes. Mais ce bon ordre même semblait tyrannie.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Autre nouveauté peu agréable aux troupes. Il mit près d'elles +<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Autre nouveauté peu agréable aux troupes. Il mit près d'elles des inspecteurs qui tous les trois mois inspecteraient hommes, chevaux -et armes, et qui informeraient le roi de tout, principalement «des -dispositions et volontés<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Go to footnote 440"><span class="smaller">[440]</span></a>.»</p> - -<p>Le premier besoin, dans une telle crise, c'était de savoir tout, de -savoir vite. Il établit la poste<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>: de quatre lieues en quatre -lieues un relais, où l'on fournirait des chevaux aux courriers du roi, -à nul autre, sous peine de mort. Grande et nouvelle chose! dès lors, -tout allait retentir au centre; le centre pouvait réagir à temps<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>.</p> - -<p>À l'appui de ces moyens matériels, il ne dédaigna pas <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> d'en -employer un moral, tout nouveau, et qui parut étrange: il fit sa -justification publique, s'adressa à l'opinion, au peuple. Mais alors y +et armes, et qui informeraient le roi de tout, principalement «des +dispositions et volontés<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Go to footnote 440"><span class="smaller">[440]</span></a>.»</p> + +<p>Le premier besoin, dans une telle crise, c'était de savoir tout, de +savoir vite. Il établit la poste<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>: de quatre lieues en quatre +lieues un relais, où l'on fournirait des chevaux aux courriers du roi, +à nul autre, sous peine de mort. Grande et nouvelle chose! dès lors, +tout allait retentir au centre; le centre pouvait réagir à temps<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>.</p> + +<p>À l'appui de ces moyens matériels, il ne dédaigna pas <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> d'en +employer un moral, tout nouveau, et qui parut étrange: il fit sa +justification publique, s'adressa à l'opinion, au peuple. Mais alors y avait-il un peuple?</p> -<p>Outre la prétendue tentative d'enlèvement, on l'accusait d'un crime -absurde, d'un guet-apens envers lui-même. On disait, on répétait qu'il +<p>Outre la prétendue tentative d'enlèvement, on l'accusait d'un crime +absurde, d'un guet-apens envers lui-même. On disait, on répétait qu'il appelait l'Anglais dans le royaume. Pour se laver de ces imputations, -il convoqua à Rouen les envoyés des villes du nord, surtout des villes +il convoqua à Rouen les envoyés des villes du nord, surtout des villes de la Somme. Il fit son apologie par devant ces bourgeois; il en tira -promesse qu'ils se fortifieraient et se défendraient. Seulement ils -stipulèrent qu'on ne les appellerait pas hors de leurs murs, qu'ils -seraient dispensés du ban et de l'arrière-ban.</p> +promesse qu'ils se fortifieraient et se défendraient. Seulement ils +stipulèrent qu'on ne les appellerait pas hors de leurs murs, qu'ils +seraient dispensés du ban et de l'arrière-ban.</p> -<p>La Guienne, si bien traitée par Louis XI, se montra assez froide. Les -Bordelais prirent ce moment pour écrire que le frère du roi n'était -pas suffisamment apanagé; ils n'osaient dire expressément qu'il +<p>La Guienne, si bien traitée par Louis XI, se montra assez froide. Les +Bordelais prirent ce moment pour écrire que le frère du roi n'était +pas suffisamment apanagé; ils n'osaient dire expressément qu'il fallait refaire un roi d'Aquitaine, un autre Prince noir, dont -Bordeaux eût été la capitale. Plus tard, craignant de s'être -compromis, ils adressèrent au roi une lettre touchante, lui offrirent -deux cents arbalétriers, «payés pour un quartier,» s'offrirent -eux-mêmes et restèrent chez eux.</p> - -<p>Si les villes furent peu sensibles à l'apologie royale, combien moins -les princes! Il les assembla pourtant, leur parla comme à ses parents, -avec une effusion à laquelle ils ne s'attendaient guère. Il rappela -toute sa vie, son exil, sa misère, jusqu'à son avénement. Il dit -<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> que le roi son père avait laissé, vers la fin, tellement +Bordeaux eût été la capitale. Plus tard, craignant de s'être +compromis, ils adressèrent au roi une lettre touchante, lui offrirent +deux cents arbalétriers, «payés pour un quartier,» s'offrirent +eux-mêmes et restèrent chez eux.</p> + +<p>Si les villes furent peu sensibles à l'apologie royale, combien moins +les princes! Il les assembla pourtant, leur parla comme à ses parents, +avec une effusion à laquelle ils ne s'attendaient guère. Il rappela +toute sa vie, son exil, sa misère, jusqu'à son avénement. Il dit +<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> que le roi son père avait laissé, vers la fin, tellement appauvrir la chose publique qu'il devait bien remercier Dieu de l'avoir pu relever. Il n'ignorait pas ce que pesait la couronne de -France, et que, sans les princes qui en étaient les appuis naturels, +France, et que, sans les princes qui en étaient les appuis naturels, il n'y avait roi pour la soutenir. Au reste, il n'oubliait pas ce -qu'il avait juré à son sacre: «De garder ses sujets, les droicts aussy -et prérogatives de sa couronne, <em>et de faire justice</em><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Go to footnote 443"><span class="smaller">[443]</span></a>.»</p> - -<p>Dans ce discours et dans ses manifestes, il prend les princes à témoin -de la sécurité et du bon ordre qu'il a établis; il a étendu le -royaume, l'a augmenté du Roussillon et de la Cerdagne; il a racheté -les villes de Somme<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Go to footnote 444"><span class="smaller">[444]</span></a>, «grandes fortifications à la couronne.» Tout -cela, «<em>sans tirer du peuple plus que ne faisoit le Roi son père</em>.» -Enfin, «grâce à Notre-Seigneur, il a peiné et travaillé, en visitant +qu'il avait juré à son sacre: «De garder ses sujets, les droicts aussy +et prérogatives de sa couronne, <em>et de faire justice</em><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Go to footnote 443"><span class="smaller">[443]</span></a>.»</p> + +<p>Dans ce discours et dans ses manifestes, il prend les princes à témoin +de la sécurité et du bon ordre qu'il a établis; il a étendu le +royaume, l'a augmenté du Roussillon et de la Cerdagne; il a racheté +les villes de Somme<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Go to footnote 444"><span class="smaller">[444]</span></a>, «grandes fortifications à la couronne.» Tout +cela, «<em>sans tirer du peuple plus que ne faisoit le Roi son père</em>.» +Enfin, «grâce à Notre-Seigneur, il a peiné et travaillé, en visitant toutes les parties de son royaume, plus que ne fit jamais, en si peu -de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne.»</p> +de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne.»</p> -<p>Ce discours éloquent était très-propre à confirmer les <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> -princes dans leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relevé la -royauté; mais c'était là justement ce qu'ils lui reprochaient tout -bas. Le comte de Saint-Pol ne lui savait aucun gré apparemment d'avoir -repris la Picardie, ni les Armagnacs d'avoir mis à côté d'eux, +<p>Ce discours éloquent était très-propre à confirmer les <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> +princes dans leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relevé la +royauté; mais c'était là justement ce qu'ils lui reprochaient tout +bas. Le comte de Saint-Pol ne lui savait aucun gré apparemment d'avoir +repris la Picardie, ni les Armagnacs d'avoir mis à côté d'eux, au-dessus d'eux, le Parlement de Bordeaux.</p> -<p>Il avait prouvé dans ce discours que le vrai coupable, celui qui -appelait l'Anglais, c'était le duc de Bretagne. Nul n'alla à -l'encontre; seulement, le vieux Charles d'Orléans, enhardi par son -âge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre -poète n'était plus de ce monde, s'il en avait été jamais; cinquante -ans auparavant, son corps avait été retiré de dessous les morts -d'Azincourt; son bon sens y était resté. Louis XI ne lui répondit -qu'un mot, mais tel que le faible vieillard, frappé au cœur, en -mourut quelques jours après.</p> - -<p>Les autres, mieux appris, applaudirent le roi: «On n'avoit jamais vu -homme parler en françois mieux ni plus honnestement... Il n'y en avoit -pas de dix l'un qui ne plorast.» Tous ces pleureurs avaient en poche -leur traité contre lui<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Go to footnote 445"><span class="smaller">[445]</span></a>... Ils lui jurèrent, par la voix du vieux -René<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>, qu'ils étaient à lui, corps et biens.</p> +<p>Il avait prouvé dans ce discours que le vrai coupable, celui qui +appelait l'Anglais, c'était le duc de Bretagne. Nul n'alla à +l'encontre; seulement, le vieux Charles d'Orléans, enhardi par son +âge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre +poète n'était plus de ce monde, s'il en avait été jamais; cinquante +ans auparavant, son corps avait été retiré de dessous les morts +d'Azincourt; son bon sens y était resté. Louis XI ne lui répondit +qu'un mot, mais tel que le faible vieillard, frappé au cœur, en +mourut quelques jours après.</p> + +<p>Les autres, mieux appris, applaudirent le roi: «On n'avoit jamais vu +homme parler en françois mieux ni plus honnestement... Il n'y en avoit +pas de dix l'un qui ne plorast.» Tous ces pleureurs avaient en poche +leur traité contre lui<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Go to footnote 445"><span class="smaller">[445]</span></a>... Ils lui jurèrent, par la voix du vieux +René<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>, qu'ils étaient à lui, corps et biens.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> Cependant le duc de Bretagne, pour endormir encore le roi -quelques moments, lui envoya une grande ambassade, son favori en tête. -Le roi caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagné lorsqu'il -apprit que cet honnête ambassadeur était parti, lui enlevant son -frère, un mineur, un enfant.</p> - -<p>Le petit prince, charmé d'être important, était entré de tout son -cœur dans le rôle qu'on lui faisait jouer. Le roi lui avait déjà -pourtant donné le Berri et promis mieux; il venait d'ajouter à sa +quelques moments, lui envoya une grande ambassade, son favori en tête. +Le roi caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagné lorsqu'il +apprit que cet honnête ambassadeur était parti, lui enlevant son +frère, un mineur, un enfant.</p> + +<p>Le petit prince, charmé d'être important, était entré de tout son +cœur dans le rôle qu'on lui faisait jouer. Le roi lui avait déjà +pourtant donné le Berri et promis mieux; il venait d'ajouter à sa pension dix mille livres par an.</p> -<p>Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, où il -faisait entendre que son frère, dont il était l'unique héritier, en -voulait à sa vie<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447" title="Go to footnote 447"><span class="smaller">[447]</span></a>. Il disait que le royaume, faute de bon -gouvernement, de justice et police, allait se perdre, à moins que lui -(ce garçon de dix-huit ans!) n'y apportât remède. Il sommait ses -vassaux de prendre les armes «pour faire des remonstrances.» Il -invitait les princes et seigneurs à pourvoir (par l'épée) au -soulagement du pauvre peuple, «au bien de la chose publique.»</p> +<p>Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, où il +faisait entendre que son frère, dont il était l'unique héritier, en +voulait à sa vie<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447" title="Go to footnote 447"><span class="smaller">[447]</span></a>. Il disait que le royaume, faute de bon +gouvernement, de justice et police, allait se perdre, à moins que lui +(ce garçon de dix-huit ans!) n'y apportât remède. Il sommait ses +vassaux de prendre les armes «pour faire des remonstrances.» Il +invitait les princes et seigneurs à pourvoir (par l'épée) au +soulagement du pauvre peuple, «au bien de la chose publique.»</p> <p>Le manifeste du duc de Berri est du 15 mars; le 22, le Breton se -déclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, «sans en excepter -Monseigneur le roi.» Dès <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> le 12, le comte de Charolais avait -fini le règne des Croy, saisi le pouvoir. Longtemps ballotté par -l'hésitation du malade, qui se livrait aujourd'hui à son fils, demain -aux Croy, il perdit patience, leur déclara guerre à mort dans un -manifeste qu'il répandit partout. Il fit dire au dernier, qui -s'obstinait à rester encore, que s'il ne partait au plus vite, «il ne -lui en viendroit bien.» Croy se sauve aux genoux du vieux maître, qui -s'emporte, prend un épieu, sort, crie... Mais personne ne vient. Son -fils, son maître désormais, voulut bien pourtant lui demander pardon. +déclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, «sans en excepter +Monseigneur le roi.» Dès <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> le 12, le comte de Charolais avait +fini le règne des Croy, saisi le pouvoir. Longtemps ballotté par +l'hésitation du malade, qui se livrait aujourd'hui à son fils, demain +aux Croy, il perdit patience, leur déclara guerre à mort dans un +manifeste qu'il répandit partout. Il fit dire au dernier, qui +s'obstinait à rester encore, que s'il ne partait au plus vite, «il ne +lui en viendroit bien.» Croy se sauve aux genoux du vieux maître, qui +s'emporte, prend un épieu, sort, crie... Mais personne ne vient. Son +fils, son maître désormais, voulut bien pourtant lui demander pardon. Le vieillard pardonna, pleura... Tout est fini pour Philippe le Bon; -nous n'avons à parler maintenant que de Charles le Téméraire.</p> - -<p>Ce Téméraire ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commença son -violent règne par le procès et la mort d'un trésorier de son père, par -une brusque demande aux états, une demande du 24 avril pour payer en -mai. Ordre à toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'être -présente et sous bannière au 7 mai... Et pourtant, peu firent faute; -on savait à quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens +nous n'avons à parler maintenant que de Charles le Téméraire.</p> + +<p>Ce Téméraire ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commença son +violent règne par le procès et la mort d'un trésorier de son père, par +une brusque demande aux états, une demande du 24 avril pour payer en +mai. Ordre à toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'être +présente et sous bannière au 7 mai... Et pourtant, peu firent faute; +on savait à quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens d'armes, huit mille archers, sans compter tout un monde de couleuvriniers, cranequiniers, les coutiliers, les gens du charroi, etc.</p> <p>Il fallut du temps au duc de Bretagne pour faire entendre l'affaire -aux têtes bretonnes; il en fallut à Jean de Calabre pour ramasser ses +aux têtes bretonnes; il en fallut à Jean de Calabre pour ramasser ses hommes des quatre coins de la France. Le duc de Bourbon trouva si peu -de zèle dans sa noblesse qu'il put à peine bouger.</p> +de zèle dans sa noblesse qu'il put à peine bouger.</p> -<p>Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohérente <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> -machine féodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le -temps de la briser, pièce à pièce. Il comptait que, s'il arrêtait +<p>Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohérente <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> +machine féodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le +temps de la briser, pièce à pièce. Il comptait que, s'il arrêtait seulement deux mois le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la -Loire, il pourrait accabler le duc de Bourbon, l'étouffer comme dans +Loire, il pourrait accabler le duc de Bourbon, l'étouffer comme dans un cercle, le serrant entre ses Italiens, ses Dauphinois et ce qu'on lui enverrait du Languedoc; les Gascons d'Armagnac portaient le -dernier coup, et le roi revenait à temps pour combattre le Bourguignon -seul, pendant que le Breton était encore en route. Tout cela supposait -une célérité inouïe; mais le roi la rendait possible par l'ordre qu'il +dernier coup, et le roi revenait à temps pour combattre le Bourguignon +seul, pendant que le Breton était encore en route. Tout cela supposait +une célérité inouïe; mais le roi la rendait possible par l'ordre qu'il mettait dans les troupes<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Go to footnote 448"><span class="smaller">[448]</span></a>.</p> <p>Le duc de Bourbon croyait que le roi allait, selon la vieille routine de nos guerres, s'embourber devant Bourges, qu'il s'endormirait au -siége, n'osant laisser derrière lui une telle place. Donc, le duc -garnit Bourges. Mais le roi passa à côté, poussa en Bourbonnais, -emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit à Montrond, -et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond était une place -réputée très-forte et qui devait arrêter. Avant qu'ils se remettent de +siége, n'osant laisser derrière lui une telle place. Donc, le duc +garnit Bourges. Mais le roi passa à côté, poussa en Bourbonnais, +emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit à Montrond, +et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond était une place +réputée très-forte et qui devait arrêter. Avant qu'ils se remettent de leur surprise, le roi, en vingt-quatre heures encore, prend -Montluçon, malgré sa résistance; il n'en traite pas <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> moins la +Montluçon, malgré sa résistance; il n'en traite pas <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> moins la ville avec douceur, renvoie les troupes avec armes et bagages. Cette douceur tente et gagne Sancerre. Au bout d'un mois de guerre, au 13 mai, tout semble fini en Bourbonnais, en Auvergne, en Berri, moins -Bourges; et tout était fini effectivement, si le maréchal de Bourgogne -n'était venu garder Moulins avec douze cents cavaliers.</p> +Bourges; et tout était fini effectivement, si le maréchal de Bourgogne +n'était venu garder Moulins avec douze cents cavaliers.</p> <p>Le roi attendait encore les Gascons, qui n'arrivaient pas. Il comptait -sur eux. Dès le 15 mars, il avait écrit au comte d'Armagnac, et le -Gascon avait répondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient +sur eux. Dès le 15 mars, il avait écrit au comte d'Armagnac, et le +Gascon avait répondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient toujours bien servi la couronne de France; que, certes, il ne -dégénérerait pas; seulement, il avait encore peu de gens et mal -habillés; il allait assembler ses états.</p> +dégénérerait pas; seulement, il avait encore peu de gens et mal +habillés; il allait assembler ses états.</p> -<p>Louis XI avait fait beaucoup de bien à la Guienne et aux Gascons. Il +<p>Louis XI avait fait beaucoup de bien à la Guienne et aux Gascons. Il se fiait en eux beaucoup trop. Dans son premier voyage du midi, il -n'avait voulu confier sa personne qu'à une garde gasconne. Il avait eu -quinze ans pour compagnon et confident le bâtard d'Armagnac; il lui -avait donné le Comminges, tant disputé entre Armagnac et Foix, de plus -les deux grands gouvernements de Guienne et de Dauphiné, nos -frontières des Pyrénées et des Alpes. Il avait, dès son avénement, -signé au comte d'Armagnac une grâce de tous ses crimes, qui elle-même -était un crime; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accordé -abolition complète à cet homme effroyable, condamné pour meurtre et -pour faux, marié publiquement avec sa sœur. Et au bout d'un an, le -brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en eût pris +n'avait voulu confier sa personne qu'à une garde gasconne. Il avait eu +quinze ans pour compagnon et confident le bâtard d'Armagnac; il lui +avait donné le Comminges, tant disputé entre Armagnac et Foix, de plus +les deux grands gouvernements de Guienne et de Dauphiné, nos +frontières des Pyrénées et des Alpes. Il avait, dès son avénement, +signé au comte d'Armagnac une grâce de tous ses crimes, qui elle-même +était un crime; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accordé +abolition complète à cet homme effroyable, condamné pour meurtre et +pour faux, marié publiquement avec sa sœur. Et au bout d'un an, le +brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en eût pris les clefs.</p> -<p>Tout cela n'était rien en comparaison des folies qu'il <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> avait -faites pour les cadets d'Armagnac, se dépouillant pour leur faire une -monstrueuse fortune, détachant du domaine en leur faveur ce qui avait -été donné à la branche de Champagne-Navarre en dédommagement de tant -de provinces: le duché de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'étaient +<p>Tout cela n'était rien en comparaison des folies qu'il <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> avait +faites pour les cadets d'Armagnac, se dépouillant pour leur faire une +monstrueuse fortune, détachant du domaine en leur faveur ce qui avait +été donné à la branche de Champagne-Navarre en dédommagement de tant +de provinces: le duché de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'étaient des biens infinis autour de Paris, et dans tout le nord<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Go to footnote 449"><span class="smaller">[449]</span></a>. Mais ce -ne fut pas assez; ce qui avait suffi à un roi ne suffit pas au favori -gascon; il fallut que Nemours devînt duché-pairie, que ce duc d'hier -eût siége entre Bourgogne et Bretagne. Le parlement réclama, résista; -le roi s'entêta à croire que ce grand domaine royal serait mieux dans -des mains si dévouées.</p> +ne fut pas assez; ce qui avait suffi à un roi ne suffit pas au favori +gascon; il fallut que Nemours devînt duché-pairie, que ce duc d'hier +eût siége entre Bourgogne et Bretagne. Le parlement réclama, résista; +le roi s'entêta à croire que ce grand domaine royal serait mieux dans +des mains si dévouées.</p> <p>Ce Nemours, cet ami du roi tant attendu, arrive enfin. Il arrive, mais -à distance. Il lui faut une sûreté, un sauf-conduit; il envoie au camp -royal comme pour le demander, mais en réalité pour s'entendre avec -l'évêque de Bayeux. Celui-ci, qui était le prêtre le plus intrigant du -royaume, était venu comme pour voir la guerre; il s'était fait soldat +à distance. Il lui faut une sûreté, un sauf-conduit; il envoie au camp +royal comme pour le demander, mais en réalité pour s'entendre avec +l'évêque de Bayeux. Celui-ci, qui était le prêtre le plus intrigant du +royaume, était venu comme pour voir la guerre; il s'était fait soldat du roi, pour le livrer. Normand et Gascon, ils s'entendent entre eux, -et avec le duc de Bourbon, avec M. de Châteauneuf, un intime de Louis +et avec le duc de Bourbon, avec M. de Châteauneuf, un intime de Louis XI, qui de longue date vendait ses secrets. Ils se faisaient fort de -le surprendre dans Montluçon; si les habitants avaient remué pour lui, -l'évêque aurait prêché de la fenêtre et juré que tout se faisait par -ordre de Sa Majesté. Le duc de Bourbon, trouvant ce plan trop hardi, -le bon évêque ouvrit l'avis étrange de mettre <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> le feu aux -poudres; mais les hommes d'épée eurent horreur de l'idée du prêtre, +le surprendre dans Montluçon; si les habitants avaient remué pour lui, +l'évêque aurait prêché de la fenêtre et juré que tout se faisait par +ordre de Sa Majesté. Le duc de Bourbon, trouvant ce plan trop hardi, +le bon évêque ouvrit l'avis étrange de mettre <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> le feu aux +poudres; mais les hommes d'épée eurent horreur de l'idée du prêtre, ils se rabattirent sur une autre; ils crurent qu'ils pourraient faire peur au roi, lui remontrer qu'il avait trop d'ennemis, qu'il -n'échapperait pas, qu'il lui fallait se livrer lui-même avec -l'Île-de-France au duc de Nemours, donner la Normandie à Dunois, la -Picardie à Saint-Pol, la Champagne à Jean de Calabre, Lyon et le -Nivernais au duc de Bourbon. Le roi eût été mis sous la tutelle d'un -conseil ainsi composé: deux évêques (dont l'évêque de Bayeux), huit -maîtres des requêtes et douze chevaliers<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Go to footnote 450"><span class="smaller">[450]</span></a>.</p> - -<p>Pour rêver un pareil traité, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs, +n'échapperait pas, qu'il lui fallait se livrer lui-même avec +l'ÃŽle-de-France au duc de Nemours, donner la Normandie à Dunois, la +Picardie à Saint-Pol, la Champagne à Jean de Calabre, Lyon et le +Nivernais au duc de Bourbon. Le roi eût été mis sous la tutelle d'un +conseil ainsi composé: deux évêques (dont l'évêque de Bayeux), huit +maîtres des requêtes et douze chevaliers<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Go to footnote 450"><span class="smaller">[450]</span></a>.</p> + +<p>Pour rêver un pareil traité, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs, et le roi sans ressources. Tout le monde, en effet, le jugea perdu, -lorsque, après la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac -amener aux princes son armée de six mille Gascons. Chose remarquable, -celle du roi n'en fut point découragée. Il alla son chemin, prit +lorsque, après la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac +amener aux princes son armée de six mille Gascons. Chose remarquable, +celle du roi n'en fut point découragée. Il alla son chemin, prit Verneuil, le rasa, emporta Gannat en quatre heures, atteignit les -princes à Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien étonnés. Le +princes à Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien étonnés. Le duc de Bourbon alla se cacher dans Moulins. Les Armagnacs s'en -tirèrent en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidélité. -Ils ménagèrent une trêve générale du midi, jusqu'en août; tout devait -alors s'arranger à Paris. Jusque-là personne ne pouvait porter les +tirèrent en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidélité. +Ils ménagèrent une trêve générale du midi, jusqu'en août; tout devait +alors s'arranger à Paris. Jusque-là personne ne pouvait porter les armes contre le roi.</p> -<p class="p2">Cette petite campagne, qui n'avait réussi que par <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> miracle, -devait bien donner à penser. Si le duc de Nemours avait trahi, tous +<p class="p2">Cette petite campagne, qui n'avait réussi que par <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> miracle, +devait bien donner à penser. Si le duc de Nemours avait trahi, tous devaient trahir.</p> -<p>Le roi était dans les mains de deux hommes peu sûrs, du duc de Nevers -et du comte du Maine. Il pouvait périr, avec tout son succès du midi, -si l'un n'arrêtait quelque temps les Bourguignons, l'autre les -Bretons, si l'ennemi, opérant sa jonction, entrait avant lui dans +<p>Le roi était dans les mains de deux hommes peu sûrs, du duc de Nevers +et du comte du Maine. Il pouvait périr, avec tout son succès du midi, +si l'un n'arrêtait quelque temps les Bourguignons, l'autre les +Bretons, si l'ennemi, opérant sa jonction, entrait avant lui dans Paris.</p> -<p>Le comte du Maine s'était payé d'avance, en se faisant donner les -biens de Dunois. Il avait gardé la meilleure part de l'argent qu'il +<p>Le comte du Maine s'était payé d'avance, en se faisant donner les +biens de Dunois. Il avait gardé la meilleure part de l'argent qu'il recevait pour armer la noblesse; et avec tout cela, il agit mollement, -à moitié, à regret. Il n'avait garde de faire la guerre dans l'Anjou, +à moitié, à regret. Il n'avait garde de faire la guerre dans l'Anjou, sur les terres de sa famille; il recula tout le long de la Loire devant le duc de Bretagne, en sorte que les Bretons qui servaient dans -l'armée royale, voyant toujours en face la bannière bretonne, leurs +l'armée royale, voyant toujours en face la bannière bretonne, leurs parents et amis, leur seigneur <em>naturel</em>, finirent par aller le rejoindre.</p> -<p>Le duc de Nevers ne défendit pas mieux la Somme. Il se souvint -qu'après tout il était de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le +<p>Le duc de Nevers ne défendit pas mieux la Somme. Il se souvint +qu'après tout il était de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le Bon, cousin du comte de Charolais. Il crut sottement qu'il ferait sa -paix à part. Avant même que la campagne commençât, dès le 3 mai, il -envoya prier pour lui. C'était décourager tout le monde; les villes +paix à part. Avant même que la campagne commençât, dès le 3 mai, il +envoya prier pour lui. C'était décourager tout le monde; les villes qui se fortifiaient furent refroidies; les grands seigneurs terriens craignirent <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> pour leurs terres et s'y tinrent, ou bien ils -allèrent trouver le comte de Charolais. Tout ce que ce malheureux +allèrent trouver le comte de Charolais. Tout ce que ce malheureux Nevers tira du comte, ce fut un ordre de ne pas mettre garnison dans -Péronne, c'est-à-dire de se laisser prendre. Il avisa alors un peu -tard que son cousin était son ennemi mortel, son persécuteur, son -accusateur, et il n'osa se livrer à lui; il n'eut pas même le courage -de sa lâcheté.</p> +Péronne, c'est-à -dire de se laisser prendre. Il avisa alors un peu +tard que son cousin était son ennemi mortel, son persécuteur, son +accusateur, et il n'osa se livrer à lui; il n'eut pas même le courage +de sa lâcheté.</p> -<p>Le comte de Charolais avançait avec sa grosse armée, sa formidable +<p>Le comte de Charolais avançait avec sa grosse armée, sa formidable artillerie, mais sans trouver sur qui tirer<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Go to footnote 451"><span class="smaller">[451]</span></a>. Les villes ouvraient sans peine<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Go to footnote 452"><span class="smaller">[452]</span></a>, recevaient ses gens, en petit nombre il est vrai, et leur donnaient des vivres pour leur argent. Il ne prenait rien sans payer. Partout, sur son passage, il faisait crier qu'il venait pour le -bien du royaume; qu'en sa qualité de lieutenant du duc de Berri, il -abolissait les tailles, les gabelles. À Lagny, il ouvrit les greniers -à sel, brûla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de -cette armée qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis.</p> - -<p>Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne étaient encore à Vendôme. Le -11, le roi, qui revenait en toute hâte, n'avait atteint que Cléry. Il -était à croire qu'avant l'arrivée des uns et des autres, le -Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais à temps pour +bien du royaume; qu'en sa qualité de lieutenant du duc de Berri, il +abolissait les tailles, les gabelles. À Lagny, il ouvrit les greniers +à sel, brûla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de +cette armée qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis.</p> + +<p>Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne étaient encore à Vendôme. Le +11, le roi, qui revenait en toute hâte, n'avait atteint que Cléry. Il +était à croire qu'avant l'arrivée des uns et des autres, le +Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais à temps pour sauver Paris.</p> -<p>Paris voulait-il être sauvé? c'était douteux. Le roi lui avait refusé +<p>Paris voulait-il être sauvé? c'était douteux. Le roi lui avait refusé une exemption qu'il accordait aux <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> villes de la Somme. Il eut -beau écrire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chère ville; il +beau écrire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chère ville; il voulait, disait-il, confier la reine aux Parisiens, et qu'elle -accouchât chez eux; il aimait tant Paris qu'il perdrait plus -volontiers moitié du royaume. Paris fut peu touché. L'Université, -pressée d'armer ses écoliers, maintint son privilége. Ce qu'on accorda -libéralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la -châsse de sainte Geneviève; le fameux docteur L'Olive prêcha, +accouchât chez eux; il aimait tant Paris qu'il perdrait plus +volontiers moitié du royaume. Paris fut peu touché. L'Université, +pressée d'armer ses écoliers, maintint son privilége. Ce qu'on accorda +libéralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la +châsse de sainte Geneviève; le fameux docteur L'Olive prêcha, recommanda de prier pour la reine, pour le fruit de la reine, pour les -fruits de la terre... Ce n'était sermon de croisade.</p> - -<p>Voilà les Bourguignons devant Paris. Commines, qui y était, avoue avec -une naïveté malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune -armée<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a>, qui n'avait jamais vu la guerre, mais qui se sentait -invincible sous le plus grand prince du monde. À peine à Saint-Denis, -ils voulurent faire peur à la ville; ils mirent en batterie deux -serpentines, firent grand bruit, «un beau <em>hurtibilis</em>.» Le lendemain, -étonnés de voir que Paris n'envoyait pas les clefs, ils imaginèrent -une fallacieuse tentative. Quatre hérauts vinrent pacifiquement à la -porte Saint-Denis, et demandèrent vivres et passage, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> -«Monseigneur de Charolais n'étant venu attaquer personne, ni prendre +fruits de la terre... Ce n'était sermon de croisade.</p> + +<p>Voilà les Bourguignons devant Paris. Commines, qui y était, avoue avec +une naïveté malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune +armée<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a>, qui n'avait jamais vu la guerre, mais qui se sentait +invincible sous le plus grand prince du monde. À peine à Saint-Denis, +ils voulurent faire peur à la ville; ils mirent en batterie deux +serpentines, firent grand bruit, «un beau <em>hurtibilis</em>.» Le lendemain, +étonnés de voir que Paris n'envoyait pas les clefs, ils imaginèrent +une fallacieuse tentative. Quatre hérauts vinrent pacifiquement à la +porte Saint-Denis, et demandèrent vivres et passage, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> +«Monseigneur de Charolais n'étant venu attaquer personne, ni prendre aucune ville du roi, mais pour aviser avec les princes au bien public, -et pour qu'on lui livrât deux hommes<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Go to footnote 454"><span class="smaller">[454]</span></a>.» Pendant que les capitaines -bourgeois, Poupaincourt et Lorfèvre écoutent à la porte Saint-Denis, -les Bourguignons attaquent à Saint-Lazare. Grande alarme dans la -ville. Cependant ils avaient trouvé à qui parler; le maréchal de -Rouault, qui s'était jeté dans Paris, les repoussa rudement.</p> - -<p>Cela les fit songer. Ils trouvèrent qu'ils étaient loin de chez eux, -qu'ils avaient laissé bien du pays derrière, bien des rivières, la +et pour qu'on lui livrât deux hommes<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Go to footnote 454"><span class="smaller">[454]</span></a>.» Pendant que les capitaines +bourgeois, Poupaincourt et Lorfèvre écoutent à la porte Saint-Denis, +les Bourguignons attaquent à Saint-Lazare. Grande alarme dans la +ville. Cependant ils avaient trouvé à qui parler; le maréchal de +Rouault, qui s'était jeté dans Paris, les repoussa rudement.</p> + +<p>Cela les fit songer. Ils trouvèrent qu'ils étaient loin de chez eux, +qu'ils avaient laissé bien du pays derrière, bien des rivières, la Somme, l'Oise. M. de Charolais en avait fait assez; il avait tenu sa -journée devant Paris, et personne n'avait osé sortir en bataille. S'il -n'en faisait davantage, c'était la faute des Bretons qui n'étaient pas -venus. Mais le roi venait, et au plus vite; on le savait pour sûr, une -grande dame l'avait écrit de sa main.</p> - -<p>La retraite ne convenait pas aux intérêts du grand meneur Saint-Pol, -qui avait poussé à la guerre pour se faire connétable<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Go to footnote 455"><span class="smaller">[455]</span></a>. Il n'avait -pas conduit le comte de Charolais jusqu'à Paris pour retourner si -vite. Au défaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait près du -comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand très-avisé, +journée devant Paris, et personne n'avait osé sortir en bataille. S'il +n'en faisait davantage, c'était la faute des Bretons qui n'étaient pas +venus. Mais le roi venait, et au plus vite; on le savait pour sûr, une +grande dame l'avait écrit de sa main.</p> + +<p>La retraite ne convenait pas aux intérêts du grand meneur Saint-Pol, +qui avait poussé à la guerre pour se faire connétable<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Go to footnote 455"><span class="smaller">[455]</span></a>. Il n'avait +pas conduit le comte de Charolais jusqu'à Paris pour retourner si +vite. Au défaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait près du +comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand très-avisé, vice-chancelier du duc de Bretagne, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> qui, ayant des -blancs-seings de son maître, les remplissait pour lui et le faisait -parler; chaque jour le duc venait demain, après-demain, il ne pouvait +blancs-seings de son maître, les remplissait pour lui et le faisait +parler; chaque jour le duc venait demain, après-demain, il ne pouvait tarder.</p> <p>Saint-Pol gagna; il obtint qu'on irait au-devant, qu'on passerait la -Seine; aussi bien, cette dévorante armée ne pouvait rester là sans +Seine; aussi bien, cette dévorante armée ne pouvait rester là sans vivres<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456" title="Go to footnote 456"><span class="smaller">[456]</span></a>. Il prit le pont de Saint-Cloud.</p> -<p>Les Parisiens, effrayés de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir -plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient déjà «la faim -aux dents.» Ils trouvèrent bon dès lors qu'on reçût les hérauts, qu'on -envoyât des gens honorables à qui M. de Charolais déclarerait en -confidence pourquoi il était venu. Longuement, lentement -parlementaient les hérauts à la porte <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Saint-Honoré, sous -mille prétextes; ils demandaient à acheter du papier, du parchemin, de +<p>Les Parisiens, effrayés de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir +plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient déjà «la faim +aux dents.» Ils trouvèrent bon dès lors qu'on reçût les hérauts, qu'on +envoyât des gens honorables à qui M. de Charolais déclarerait en +confidence pourquoi il était venu. Longuement, lentement +parlementaient les hérauts à la porte <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Saint-Honoré, sous +mille prétextes; ils demandaient à acheter du papier, du parchemin, de l'encre, puis du sucre, puis des drogues. Les gens du roi furent -obligés de faire fermer la porte.</p> +obligés de faire fermer la porte.</p> -<p>Le roi, qui savait tout, se hâtait d'autant plus. Il écrivit le 14 +<p>Le roi, qui savait tout, se hâtait d'autant plus. Il écrivit le 14 qu'il arrivait le 16. Il accourait pour se jeter dans Paris, sentant -qu'avec Paris, quoi qu'il arrivât, il serait encore roi de -France<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Go to footnote 457"><span class="smaller">[457]</span></a>. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais à -tout prix il voulait passer. Il prévoyait que les Bourguignons, plus +qu'avec Paris, quoi qu'il arrivât, il serait encore roi de +France<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Go to footnote 457"><span class="smaller">[457]</span></a>. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais à +tout prix il voulait passer. Il prévoyait que les Bourguignons, plus forts que lui d'un tiers, se mettraient entre lui et la ville. Il -avait mandé de Paris deux cents lances (mille ou douze cents -cavaliers); son lieutenant-général, Charles de Melun, devait les lui -envoyer avec le maréchal de Rouault<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Go to footnote 458"><span class="smaller">[458]</span></a>. Les Bourguignons campaient -fort éloignés les uns des autres; leur avant-garde était vers Paris, à -deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un côté, Rouault -de l'autre, ils étaient détruits; détruits ou non, le roi passait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Arrivé à Montlhéry le matin, il voit la route occupée par -l'avant-garde bourguignonne que le reste rejoint en toute hâte. -Rouault ne paraît pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la -vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un fossé. Il attend deux -heures, quatre heures (de six à dix), mais Rouault ne vient pas.</p> - -<p>Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries, mais il n'était -nullement sûr des chefs. Le fossé seul faisait leur loyauté; ils -n'osaient le passer sous l'œil du roi. Mais une fois passé, M. de -Brézé, qui menait l'avant-garde, eût fort bien pu se trouver -bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrière-garde, -fût peut-être tombé sur le roi<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459" title="Go to footnote 459"><span class="smaller">[459]</span></a>. Que Paris se déclarât, qu'on vît -venir seulement cent cavaliers de ce côté, tous étaient loyaux et -fidèles.</p> - -<p>Le roi envoie à Paris en toute hâte; il est en présence, il n'y a pas -un moment à perdre. Charles de Melun répond froidement que le roi lui -a confié Paris, qu'il en répond, qu'il ne peut dégarnir sa place<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Go to footnote 460"><span class="smaller">[460]</span></a>. -Les messagers, en désespoir de cause, s'adressent aux bourgeois, +avait mandé de Paris deux cents lances (mille ou douze cents +cavaliers); son lieutenant-général, Charles de Melun, devait les lui +envoyer avec le maréchal de Rouault<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Go to footnote 458"><span class="smaller">[458]</span></a>. Les Bourguignons campaient +fort éloignés les uns des autres; leur avant-garde était vers Paris, à +deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un côté, Rouault +de l'autre, ils étaient détruits; détruits ou non, le roi passait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Arrivé à Montlhéry le matin, il voit la route occupée par +l'avant-garde bourguignonne que le reste rejoint en toute hâte. +Rouault ne paraît pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la +vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un fossé. Il attend deux +heures, quatre heures (de six à dix), mais Rouault ne vient pas.</p> + +<p>Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries, mais il n'était +nullement sûr des chefs. Le fossé seul faisait leur loyauté; ils +n'osaient le passer sous l'œil du roi. Mais une fois passé, M. de +Brézé, qui menait l'avant-garde, eût fort bien pu se trouver +bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrière-garde, +fût peut-être tombé sur le roi<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459" title="Go to footnote 459"><span class="smaller">[459]</span></a>. Que Paris se déclarât, qu'on vît +venir seulement cent cavaliers de ce côté, tous étaient loyaux et +fidèles.</p> + +<p>Le roi envoie à Paris en toute hâte; il est en présence, il n'y a pas +un moment à perdre. Charles de Melun répond froidement que le roi lui +a confié Paris, qu'il en répond, qu'il ne peut dégarnir sa place<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Go to footnote 460"><span class="smaller">[460]</span></a>. +Les messagers, en désespoir de cause, s'adressent aux bourgeois, courent les rues, crient que le roi est en danger, qu'il faut aller au secours. Chacun ferme sa porte et reste chez soi<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461" title="Go to footnote 461"><span class="smaller">[461]</span></a>.</p> -<p>Les Bourguignons, rangés en bataille, avaient, comme <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> le roi, -des raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'armée royale, ne se -décidaient pas. Brézé, le comte du Maine, restaient immobiles. -Celui-ci reçut en vain un héraut de Saint-Pol.</p> +<p>Les Bourguignons, rangés en bataille, avaient, comme <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> le roi, +des raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'armée royale, ne se +décidaient pas. Brézé, le comte du Maine, restaient immobiles. +Celui-ci reçut en vain un héraut de Saint-Pol.</p> -<p>Les Bourguignons sentaient qu'à la longue cette grande ville qu'ils -avaient à dos pourrait bien s'ébranler; ils résolurent de forcer la -main à leurs amis, d'aller à eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils -marchèrent sur Brézé, lequel, docile à cet appel, descendit en +<p>Les Bourguignons sentaient qu'à la longue cette grande ville qu'ils +avaient à dos pourrait bien s'ébranler; ils résolurent de forcer la +main à leurs amis, d'aller à eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils +marchèrent sur Brézé, lequel, docile à cet appel, descendit en bataille, contre l'ordre du roi.</p> -<p>Le roi croyait pourtant avoir gagné Brézé. Il venait de lui rendre -l'autorité en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen, -grand sénéchal, et plus grand que jamais, ses jugements étant -désormais sans appel<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462" title="Go to footnote 462"><span class="smaller">[462]</span></a>. Il se l'était attaché de très-près, lui +<p>Le roi croyait pourtant avoir gagné Brézé. Il venait de lui rendre +l'autorité en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen, +grand sénéchal, et plus grand que jamais, ses jugements étant +désormais sans appel<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462" title="Go to footnote 462"><span class="smaller">[462]</span></a>. Il se l'était attaché de très-près, lui donnant une de ses sœurs, fille naturelle de Charles VII, pour son fils, avec une dot royale<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463" title="Go to footnote 463"><span class="smaller">[463]</span></a>.</p> <p>Un moment avant la bataille, il le fait venir, et lui demande s'il est -vrai qu'il a donné sa signature aux princes. Brézé, qui plaisantait -toujours, répond en souriant<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Go to footnote 464"><span class="smaller">[464]</span></a>:</p> +vrai qu'il a donné sa signature aux princes. Brézé, qui plaisantait +toujours, répond en souriant<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Go to footnote 464"><span class="smaller">[464]</span></a>:</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> «Ils ont l'écrit, le corps vous restera.» Il resta en effet; -il fut le premier homme tué<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465" title="Go to footnote 465"><span class="smaller">[465]</span></a>.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> «Ils ont l'écrit, le corps vous restera.» Il resta en effet; +il fut le premier homme tué<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465" title="Go to footnote 465"><span class="smaller">[465]</span></a>.</p> -<p>Le mouvement donné, il fallait suivre; le roi chargea, il renversa -Saint-Pol qui, trouvant un bois derrière lui, s'y enfonça, se réserva +<p>Le mouvement donné, il fallait suivre; le roi chargea, il renversa +Saint-Pol qui, trouvant un bois derrière lui, s'y enfonça, se réserva et attendit la fin. Le comte de Charolais, avec le gros de la -bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant à côté, il -chargea violemment, sans s'arrêter, une aile du roi, tout à la -débandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmené -l'arrière-garde, huit cents hommes.</p> - -<p>Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu'à ce qu'il eût passé -d'une demi-lieue Montlhéry et le roi; deux traits d'arc plus loin, il -était pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piéton serré de -trop près lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voilà des hommes -d'armes qui tombent sur lui, il reçoit un coup d'épée dans la gorge. -Il était reconnu, entouré, saisi, quand <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> un de ses cavaliers, +bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant à côté, il +chargea violemment, sans s'arrêter, une aile du roi, tout à la +débandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmené +l'arrière-garde, huit cents hommes.</p> + +<p>Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu'à ce qu'il eût passé +d'une demi-lieue Montlhéry et le roi; deux traits d'arc plus loin, il +était pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piéton serré de +trop près lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voilà des hommes +d'armes qui tombent sur lui, il reçoit un coup d'épée dans la gorge. +Il était reconnu, entouré, saisi, quand <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> un de ses cavaliers, homme lourd et sur un lourd cheval, donna tout au travers, et le -dégagea. Il se trouva que ce libérateur était un Jean Cadet, fils d'un -médecin de Paris, qui s'était donné au comte; il le fit chevalier sur +dégagea. Il se trouva que ce libérateur était un Jean Cadet, fils d'un +médecin de Paris, qui s'était donné au comte; il le fit chevalier sur place<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466" title="Go to footnote 466"><span class="smaller">[466]</span></a>.</p> -<p>La situation était bizarre. Le roi était sur Montlhéry, n'ayant plus -que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagné qu'il lui eût -fallu fuir s'il était venu seulement cent hommes contre lui. Les deux -princes étaient restés, les deux armées s'étaient enfuies.</p> - -<p>Qui avait vaincu? on n'eût pu le dire. Des Bourguignons, ralliés en -petit nombre, serrés et clos de leurs charrois, voyaient à côté les -feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutôt que de rester ainsi -sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brûler les -bagages. Saint-Pol lui-même, qui avait tant poussé en avant, revenait -à cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait -délogé<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467" title="Go to footnote 467"><span class="smaller">[467]</span></a>.</p> - -<p>Le roi, fort alarmé de l'immobilité de Paris, et ne sachant plus même -pour qui était la ville, n'eut garde <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> de s'y mettre. Il alla -attendre à Corbeil, s'informa. Si, dans ce moment décisif, le comte de -Charolais eût osé aborder Paris, il finissait la guerre, selon toute +<p>La situation était bizarre. Le roi était sur Montlhéry, n'ayant plus +que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagné qu'il lui eût +fallu fuir s'il était venu seulement cent hommes contre lui. Les deux +princes étaient restés, les deux armées s'étaient enfuies.</p> + +<p>Qui avait vaincu? on n'eût pu le dire. Des Bourguignons, ralliés en +petit nombre, serrés et clos de leurs charrois, voyaient à côté les +feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutôt que de rester ainsi +sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brûler les +bagages. Saint-Pol lui-même, qui avait tant poussé en avant, revenait +à cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait +délogé<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467" title="Go to footnote 467"><span class="smaller">[467]</span></a>.</p> + +<p>Le roi, fort alarmé de l'immobilité de Paris, et ne sachant plus même +pour qui était la ville, n'eut garde <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> de s'y mettre. Il alla +attendre à Corbeil, s'informa. Si, dans ce moment décisif, le comte de +Charolais eût osé aborder Paris, il finissait la guerre, selon toute apparence. Il aima mieux prouver que le champ lui restait; il en prit -possession, à la vieille manière féodale et chevaleresque, faisant -sonner et crier aux carrefours du camp: «Que, s'il estoit quelqu'un -qui le requist de bataille, il estoit prest de le recepvoir.» Il passa -le temps à enterrer les morts; il reçut, en vainqueur clément, la -supplique de ceux qui réclamaient le corps de M. de Brézé.</p> +possession, à la vieille manière féodale et chevaleresque, faisant +sonner et crier aux carrefours du camp: «Que, s'il estoit quelqu'un +qui le requist de bataille, il estoit prest de le recepvoir.» Il passa +le temps à enterrer les morts; il reçut, en vainqueur clément, la +supplique de ceux qui réclamaient le corps de M. de Brézé.</p> <p>Paris resta immobile; le roi y rentra et fut encore roi. Tous -revinrent à lui peu à peu, tous protestèrent de leur fidélité. Il -reçut les excuses, ne fit mauvaise mine à personne, fit semblant de -croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidèle +revinrent à lui peu à peu, tous protestèrent de leur fidélité. Il +reçut les excuses, ne fit mauvaise mine à personne, fit semblant de +croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidèle Charles de Melun, avec force bourgeois et bourgeoises. Il leur conta -la bataille à sa manière, comment il avait attaqué le premier, gagné -la journée. Les Parisiens, de leur côté, se félicitaient d'avoir -achevé la victoire<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468" title="Go to footnote 468"><span class="smaller">[468]</span></a>. En effet, la bataille finie, ils étaient -allés, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages: -«Chariots, bahus, malles, boistes.» Le greffier chroniqueur dit que ce +la bataille à sa manière, comment il avait attaqué le premier, gagné +la journée. Les Parisiens, de leur côté, se félicitaient d'avoir +achevé la victoire<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468" title="Go to footnote 468"><span class="smaller">[468]</span></a>. En effet, la bataille finie, ils étaient +allés, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages: +«Chariots, bahus, malles, boistes.» Le greffier chroniqueur dit que ce jour ils sortirent trente mille.</p> <p>Le roi avait beau se dire vainqueur; on l'avait vu <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> revenir -bien mal accompagné, cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les -<em>honnêtes</em> gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent -audacieux contre le roi. Ils l'obligèrent de garder pour lieutenant ce -Charles de Melun qui l'avait laissé sans secours à Montlhéry<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469" title="Go to footnote 469"><span class="smaller">[469]</span></a>. -L'évêque, des conseillers, des gens d'église, vinrent le trouver aux -Tournelles et le prièrent tout doucement de laisser conduire désormais -les affaires «par bon conseil.» Ce conseil devait lui être donné par +bien mal accompagné, cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les +<em>honnêtes</em> gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent +audacieux contre le roi. Ils l'obligèrent de garder pour lieutenant ce +Charles de Melun qui l'avait laissé sans secours à Montlhéry<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469" title="Go to footnote 469"><span class="smaller">[469]</span></a>. +L'évêque, des conseillers, des gens d'église, vinrent le trouver aux +Tournelles et le prièrent tout doucement de laisser conduire désormais +les affaires «par bon conseil.» Ce conseil devait lui être donné par six bourgeois, six conseillers du parlement, six clercs de -l'université. Le roi accorda tout, se montra confiant, plus même que +l'université. Le roi accorda tout, se montra confiant, plus même que les bourgeois ne voulaient, assurant qu'il allait les armer et prendre dix hommes par dizaine.</p> <p>Ce fut son salut que pendant tout ce temps ses ennemis ne surent rien -faire. Le comte de Charolais n'approcha pas de Paris; il était occupé -à garder son champ de bataille, à sonner la victoire, à défier l'air. -Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes, de santé délicate, -venaient à petites journées. La jonction se fit à Étampes. Étampes -devait plaire au duc de Bretagne; <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> c'était son apanage de -jeunesse dont il avait longtemps porté le nom, en dépit des cadets de -Bourgogne qui le portaient aussi. On s'y arrêta quinze jours à y +faire. Le comte de Charolais n'approcha pas de Paris; il était occupé +à garder son champ de bataille, à sonner la victoire, à défier l'air. +Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes, de santé délicate, +venaient à petites journées. La jonction se fit à Étampes. Étampes +devait plaire au duc de Bretagne; <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> c'était son apanage de +jeunesse dont il avait longtemps porté le nom, en dépit des cadets de +Bourgogne qui le portaient aussi. On s'y arrêta quinze jours à y attendre le duc de Bourbon et les Armagnacs. Puis il fallut attendre -le maréchal de Bourgogne, qui, ayant été battu en route; traînait, +le maréchal de Bourgogne, qui, ayant été battu en route; traînait, boitait. L'on attendit encore le duc de Calabre et les Lorrains, qui -ne venaient pas; ce n'était pas leur faute, suivis de près par les -troupes du roi, ils avaient été obligés d'éviter la Champagne et de +ne venaient pas; ce n'était pas leur faute, suivis de près par les +troupes du roi, ils avaient été obligés d'éviter la Champagne et de faire le tour par Auxerre<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470" title="Go to footnote 470"><span class="smaller">[470]</span></a>.</p> -<p>Les voilà réunis, et leur réunion leur apprend une chose, la -difficulté de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de nourrir en -même lieu cette immense cohue de cavalerie; il fallut tout d'abord, +<p>Les voilà réunis, et leur réunion leur apprend une chose, la +difficulté de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de nourrir en +même lieu cette immense cohue de cavalerie; il fallut tout d'abord, pour ne pas s'affamer, qu'ils se tournassent le dos, et s'en -allassent, comme Abraham et Lot, paître l'un à l'orient, l'autre à -l'occident. Ils se répandirent dans la Brie, jusqu'à Provins, jusqu'à +allassent, comme Abraham et Lot, paître l'un à l'orient, l'autre à +l'occident. Ils se répandirent dans la Brie, jusqu'à Provins, jusqu'à Sens et plus loin.</p> -<p>Avant d'avoir rien fait, ils semblaient avoir hâte de se quitter. Dès -le premier coup d'œil, tous déplaisaient à tous. Le monde féodal, -dans cette dernière revue qu'il faisait de lui-même, s'était trouvé -tout autre qu'il ne se figurait, étrange, baroque et monstrueux. Ces -quatre ou cinq armées étaient autant de peuples; mais <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> dans -chaque armée même la variété de races et de langues, les bigarrures -d'habits, d'armes et d'armoiries, réveillaient les vieilles querelles. +<p>Avant d'avoir rien fait, ils semblaient avoir hâte de se quitter. Dès +le premier coup d'œil, tous déplaisaient à tous. Le monde féodal, +dans cette dernière revue qu'il faisait de lui-même, s'était trouvé +tout autre qu'il ne se figurait, étrange, baroque et monstrueux. Ces +quatre ou cinq armées étaient autant de peuples; mais <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> dans +chaque armée même la variété de races et de langues, les bigarrures +d'habits, d'armes et d'armoiries, réveillaient les vieilles querelles. Sous le seul nom de Bourguignons, le comte de Charolais amenait une -Babel, tout ce qu'il y avait de diversités, d'oppositions, de la Frise +Babel, tout ce qu'il y avait de diversités, d'oppositions, de la Frise au Jura. Ceux qu'on appelait les Calabrais, du nom de Jean de Calabre, -c'étaient tout à la fois des Provençaux, des Lorrains, des Allemands, +c'étaient tout à la fois des Provençaux, des Lorrains, des Allemands, de barbares hallebardiers et couleuvriniers suisses<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471" title="Go to footnote 471"><span class="smaller">[471]</span></a>, aux -hoquetons bariolés<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472" title="Go to footnote 472"><span class="smaller">[472]</span></a>, écorchant l'allemand à faire frémir -l'Allemagne, à quoi répondaient dans leur douceur suspecte des -Italiens masqués d'acier.</p> +hoquetons bariolés<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472" title="Go to footnote 472"><span class="smaller">[472]</span></a>, écorchant l'allemand à faire frémir +l'Allemagne, à quoi répondaient dans leur douceur suspecte des +Italiens masqués d'acier.</p> <p>Armagnacs et Bourguignons, ces noms juraient ensemble. La rancune de -parti était-elle éteinte? on peut en douter. Une chose, à coup sûr, +parti était-elle éteinte? on peut en douter. Une chose, à coup sûr, subsistait, l'aversion instinctive du nord et du midi, le contraste -des habitudes. Les Gascons d'Armagnac, sales piétons, sans paye ni -discipline, demi-soldats, demi-brigands, semblèrent si sauvages et si -effrénés que personne ne voulut les souffrir près de soi; il leur -fallut camper à part.</p> +des habitudes. Les Gascons d'Armagnac, sales piétons, sans paye ni +discipline, demi-soldats, demi-brigands, semblèrent si sauvages et si +effrénés que personne ne voulut les souffrir près de soi; il leur +fallut camper à part.</p> -<p>Mais l'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment à -l'autre mettre les alliés aux prises, c'était celle des Bourguignons +<p>Mais l'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment à +l'autre mettre les alliés aux prises, c'était celle des Bourguignons et des Bretons, des deux <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> grands peuples et des deux grands -princes. Les Bretons venaient tard, après la bataille, et de mauvaise -humeur. Leur vieille réputation souffrait de la jeune gloire des -Bourguignons. Ceux-ci avaient parfaitement oublié leur fuite à -Montlhéry<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473" title="Go to footnote 473"><span class="smaller">[473]</span></a>; ils triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de -Charolais, resté seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, on -ne le reconnaissait point; ce n'était plus un homme, ou, si c'en était -un, c'était Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait à peine, ne riait plus, +princes. Les Bretons venaient tard, après la bataille, et de mauvaise +humeur. Leur vieille réputation souffrait de la jeune gloire des +Bourguignons. Ceux-ci avaient parfaitement oublié leur fuite à +Montlhéry<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473" title="Go to footnote 473"><span class="smaller">[473]</span></a>; ils triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de +Charolais, resté seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, on +ne le reconnaissait point; ce n'était plus un homme, ou, si c'en était +un, c'était Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait à peine, ne riait plus, tout au plus, quand on lui disait que les jeunes ducs de Berri et de -Bretagne portaient par délicatesse des cuirasses de soie qui +Bretagne portaient par délicatesse des cuirasses de soie qui simulaient le fer<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474" title="Go to footnote 474"><span class="smaller">[474]</span></a>. Les Bretons, peu plaisants, se demandaient entre eux s'ils ne feraient pas bien de tomber sur ces Bourguignons, -de s'en défaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume; -car enfin, à qui le royaume, sinon à ceux qui amenaient avec eux le -futur régent ou le futur roi?</p> - -<p>Et comme tel, le duc de Berri était suspect à tous; pour tous ses -confédérés, alliés et amis, il était déjà l'ennemi commun. Le roi dont -ils se défiaient, c'était celui qui ne l'était pas encore, qui pouvait -l'être; ils semblaient avoir oublié Louis XI. Cela alla si loin que, -malgré l'aversion mutuelle, le Bourguignon fit secrètement <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> +de s'en défaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume; +car enfin, à qui le royaume, sinon à ceux qui amenaient avec eux le +futur régent ou le futur roi?</p> + +<p>Et comme tel, le duc de Berri était suspect à tous; pour tous ses +confédérés, alliés et amis, il était déjà l'ennemi commun. Le roi dont +ils se défiaient, c'était celui qui ne l'était pas encore, qui pouvait +l'être; ils semblaient avoir oublié Louis XI. Cela alla si loin que, +malgré l'aversion mutuelle, le Bourguignon fit secrètement <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> une ligue partielle avec le Breton (24 juillet), et lui paya comptant le secours qu'il en pourrait tirer un jour contre le duc de Berri. -C'est-à-dire que, tout en le faisant, ils s'occupaient à le défaire. +C'est-à -dire que, tout en le faisant, ils s'occupaient à le défaire. Cette folle imagination domina le comte de Charolais au point qu'il -envoyait déjà demander secours aux Anglais contre ce roi possible.</p> +envoyait déjà demander secours aux Anglais contre ce roi possible.</p> <p>Le vrai roi, pendant ce temps, se remettait et ressaisissait Paris. Il eut d'abord deux cents lances, puis quatre cents lances, puis le comte -d'Eu, un prince du sang, qu'il mit à la place de Charles de Melun. Il -dédommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la -tête.</p> +d'Eu, un prince du sang, qu'il mit à la place de Charles de Melun. Il +dédommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la +tête.</p> <p>Il avait fait venir de Normandie des francs-archers; mais la noblesse -ne venait pas, contenue qu'elle était sans doute par les grands -seigneurs et les évêques. Le roi prit le parti d'aller lui-même -chercher les Normands (10 août); résolution hardie; Paris branlait; +ne venait pas, contenue qu'elle était sans doute par les grands +seigneurs et les évêques. Le roi prit le parti d'aller lui-même +chercher les Normands (10 août); résolution hardie; Paris branlait; mais justement, pour assurer Paris il fallait avoir un point d'appui -ailleurs. Au reste, les ligués, égarés dans la Brie, dans la Champagne -et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs détours, +ailleurs. Au reste, les ligués, égarés dans la Brie, dans la Champagne +et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs détours, de n'arriver jamais.</p> -<p>Ils se rapprochèrent néanmoins, plus tôt qu'on n'aurait cru, avertis -sans doute du départ du roi par leurs bons amis de Paris. Dès qu'ils -furent à Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manquèrent -pas de tâter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant -d'envoyer aux princes et de moyenner une bonne paix. À quoi il -répondit que c'était son devoir, et que, le cas échéant, il -n'enverrait pas, il irait lui-même.</p> +<p>Ils se rapprochèrent néanmoins, plus tôt qu'on n'aurait cru, avertis +sans doute du départ du roi par leurs bons amis de Paris. Dès qu'ils +furent à Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manquèrent +pas de tâter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant +d'envoyer aux princes et de moyenner une bonne paix. À quoi il +répondit que c'était son devoir, et que, le cas échéant, il +n'enverrait pas, il irait lui-même.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Bientôt arrivent aux portes les hérauts du duc de Berri, avec -quatre lettres, aux bourgeois, à l'Université, à l'Église, au +<p><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Bientôt arrivent aux portes les hérauts du duc de Berri, avec +quatre lettres, aux bourgeois, à l'Université, à l'Église, au Parlement. Les princes, venant pour aviser au bien du royaume, demandent que la ville leur envoie six notables. Elle en envoya douze -le jour même; en tête, l'évêque Guillaume Chartier, le lieutenant -civil, le fameux doyen de Paris, Thomas Courcelles (l'un des pères de -Bâle et des juges de la Pucelle), le prédicateur L'Olive, les trois -Luillier, le théologien, l'avocat, le changeur; sur douze députés, six -chanoines. Celui qu'on mettait en avant et qui devait parler, c'était -l'évêque, un peu idiot.</p> - -<p>La pacifique députation, prêtres et bourgeois, fut admise devant le -duc de Berri au château de Beauté-sur-Marne. Il les reçut assis, mais -debout près de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhéry, armé -de toutes pièces. Pour surcroît de terreur, le héros populaire des -guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il était, traita -ces pauvres gens comme eût fait Suffolk ou Talbot. Il leur signifia +le jour même; en tête, l'évêque Guillaume Chartier, le lieutenant +civil, le fameux doyen de Paris, Thomas Courcelles (l'un des pères de +Bâle et des juges de la Pucelle), le prédicateur L'Olive, les trois +Luillier, le théologien, l'avocat, le changeur; sur douze députés, six +chanoines. Celui qu'on mettait en avant et qui devait parler, c'était +l'évêque, un peu idiot.</p> + +<p>La pacifique députation, prêtres et bourgeois, fut admise devant le +duc de Berri au château de Beauté-sur-Marne. Il les reçut assis, mais +debout près de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhéry, armé +de toutes pièces. Pour surcroît de terreur, le héros populaire des +guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il était, traita +ces pauvres gens comme eût fait Suffolk ou Talbot. Il leur signifia que si la ville avait le malheur de ne pas recevoir les princes avant -dimanche (on était au vendredi), ils protestaient contre elle de tout +dimanche (on était au vendredi), ils protestaient contre elle de tout ce qui pouvait en advenir, mais que le lundi, sans faute, on donnerait -un assaut général.</p> +un assaut général.</p> -<p>Le samedi de bonne heure, grande assemblée à l'hôtel de ville. Le -lieutenant civil répète mot pour mot la terrible menace. L'effroi -gagne; plusieurs opinent que ce serait manquer au respect qu'on doit à -la personne des princes du sang, que de leur fermer malhonnêtement les +<p>Le samedi de bonne heure, grande assemblée à l'hôtel de ville. Le +lieutenant civil répète mot pour mot la terrible menace. L'effroi +gagne; plusieurs opinent que ce serait manquer au respect qu'on doit à +la personne des princes du sang, que de leur fermer malhonnêtement les portes de la ville; on ne pouvait se dispenser de les recevoir -eux-mêmes, bien entendu, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> et non leur armée, seulement une +eux-mêmes, bien entendu, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> et non leur armée, seulement une petite garde, quatre cents hommes pour chacun des quatre princes, en tout seize cents hommes d'armes.</p> <p>Ce qui donnait le courage d'ouvrir un tel avis, c'est qu'on voyait -sous les fenêtres de l'hôtel de ville les archers et arbalétriers de -Paris, rangés en bataille, «pour garder les oppinants d'oppression.» -Ils étaient dans la Grève. Mais plus loin que la Grève, les troupes -royales faisaient, le jour même, une grande revue devant le comte -d'Eu; le prévôt des marchands en fit part au conseil de ville, pour -guérir la peur par la peur; ce n'était pas moins que cinq cents bonnes -lances (3,000 cavaliers), quinze cents piétons, archers à cheval, -archers à pied normands, etc. Il fallait prendre garde de rien faire +sous les fenêtres de l'hôtel de ville les archers et arbalétriers de +Paris, rangés en bataille, «pour garder les oppinants d'oppression.» +Ils étaient dans la Grève. Mais plus loin que la Grève, les troupes +royales faisaient, le jour même, une grande revue devant le comte +d'Eu; le prévôt des marchands en fit part au conseil de ville, pour +guérir la peur par la peur; ce n'était pas moins que cinq cents bonnes +lances (3,000 cavaliers), quinze cents piétons, archers à cheval, +archers à pied normands, etc. Il fallait prendre garde de rien faire sans l'aveu du lieutenant royal; autrement, on courait risque de causer dans Paris une horrible boucherie!</p> <p>Cela rendit les bourgeois bien pensifs. Mais que devinrent-ils quand ils entendirent dans la rue le petit peuple, qui courait, criait, -cherchant, pour leur couper la gorge, ces traîtres députés qui -voulaient mettre les pillards dans Paris?... Les députés, plus morts -que vifs, se laissèrent renvoyer aux princes, et parlèrent, non plus -pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'évêque dit ces propres -paroles: «Il ne plaît point aux <em>gens du roi</em> qui sont à Paris de -prendre response, qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roi.» -Dunois répéta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain... Il n'y +cherchant, pour leur couper la gorge, ces traîtres députés qui +voulaient mettre les pillards dans Paris?... Les députés, plus morts +que vifs, se laissèrent renvoyer aux princes, et parlèrent, non plus +pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'évêque dit ces propres +paroles: «Il ne plaît point aux <em>gens du roi</em> qui sont à Paris de +prendre response, qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roi.» +Dunois répéta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain... Il n'y eut rien du tout; ce furent, tout au contraire, les troupes royales -qui sortirent, allèrent reconnaître l'ennemi, et ramenèrent soixante +qui sortirent, allèrent reconnaître l'ennemi, et ramenèrent soixante chevaux.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> Il était temps que le roi arrivât. Le 28 août, il rentra avec -toute une armée, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et +<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> Il était temps que le roi arrivât. Le 28 août, il rentra avec +toute une armée, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et d'artillerie, sept cents muids de farine. Il connaissait Paris; il eut -soin que rien n'y manquât pendant tout ce temps, ni pain, ni vin, +soin que rien n'y manquât pendant tout ce temps, ni pain, ni vin, aucune sorte de vivres. Les arrivages furent toujours abondants; deux -cents charges de marée en une fois, jusqu'à des pâtés d'anguille qu'il -fit venir de Nantes et vendre à la criée du Châtelet.</p> +cents charges de marée en une fois, jusqu'à des pâtés d'anguille qu'il +fit venir de Nantes et vendre à la criée du Châtelet.</p> -<p>C'étaient les assiégeants qui mouraient de faim. N'ayant su, avec leur -grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni même celle d'en bas, +<p>C'étaient les assiégeants qui mouraient de faim. N'ayant su, avec leur +grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni même celle d'en bas, loin d'affamer Paris, ils ne pouvaient se nourrir. Les malheureux -erraient, vendangeant en août les raisins verts. Il aurait fallu que -les assiégés eussent la charité de les nourrir. Le comte du Maine -envoya à son neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de -raves. Lorsqu'il y eut trêve, le Parisien allait à Saint-Antoine -vendre des vivres, et rançonnait sans pitié l'assiégeant<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475" title="Go to footnote 475"><span class="smaller">[475]</span></a>.</p> +erraient, vendangeant en août les raisins verts. Il aurait fallu que +les assiégés eussent la charité de les nourrir. Le comte du Maine +envoya à son neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de +raves. Lorsqu'il y eut trêve, le Parisien allait à Saint-Antoine +vendre des vivres, et rançonnait sans pitié l'assiégeant<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475" title="Go to footnote 475"><span class="smaller">[475]</span></a>.</p> -<p>Le roi était résolu de laisser faire la faim et la division. Mais avec +<p>Le roi était résolu de laisser faire la faim et la division. Mais avec ses deux mille cinq cents hommes d'armes et des milliers d'archers, il -fallait bien qu'il eût l'air de vouloir combattre. Il alla à -Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abbé de -<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> Saint-Denis; il en reçut l'instruction d'usage en pareil cas, -ouït la messe et resta longtemps en prière. En sortant, il remit la -fameuse bannière, non au porte-étendard, mais à son aumônier, pour la +fallait bien qu'il eût l'air de vouloir combattre. Il alla à +Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abbé de +<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> Saint-Denis; il en reçut l'instruction d'usage en pareil cas, +ouït la messe et resta longtemps en prière. En sortant, il remit la +fameuse bannière, non au porte-étendard, mais à son aumônier, pour la bien serrer aux Tournelles.</p> -<p>La prière de Louis XI, selon toute apparence, c'était de pouvoir -diviser ses ennemis, les gagner un à un, et se moquer de tous: «Ce qui -est, dit Commines, une grant grâce que Dieu faict au prince qui le -sçait faire.» Les négociations, publiques et secrètes, allaient leur -train; sous mille prétextes, on parlait et parlementait sans cesse -entre Charenton et Saint-Antoine. On appela ce lieu le Marché; là, en +<p>La prière de Louis XI, selon toute apparence, c'était de pouvoir +diviser ses ennemis, les gagner un à un, et se moquer de tous: «Ce qui +est, dit Commines, une grant grâce que Dieu faict au prince qui le +sçait faire.» Les négociations, publiques et secrètes, allaient leur +train; sous mille prétextes, on parlait et parlementait sans cesse +entre Charenton et Saint-Antoine. On appela ce lieu le Marché; là , en effet, on marchandait les hommes, on brocantait les serments, on -tâtait les fidélités. Un jour, il en passait dix du côté du roi, le -lendemain autant du côté des seigneurs. Le roi avait quelque raison de -croire qu'au total il gagnerait à ce négoce. Humble en paroles et en +tâtait les fidélités. Un jour, il en passait dix du côté du roi, le +lendemain autant du côté des seigneurs. Le roi avait quelque raison de +croire qu'au total il gagnerait à ce négoce. Humble en paroles et en habits, donnant beaucoup, promettant davantage, achetant ou rachetant, -sans marchander, ceux dont il avait besoin, «et ne les ayant en nulle -haine pour les choses passées.»</p> +sans marchander, ceux dont il avait besoin, «et ne les ayant en nulle +haine pour les choses passées.»</p> -<p>Il y parut à son retour; les bourgeois de Paris, voyant le tyran +<p>Il y parut à son retour; les bourgeois de Paris, voyant le tyran revenir en force, attendaient des vengeances de Marius et de Sylla. -Tout se borna à mettre hors de la ville deux ou trois députés qui, -dans son absence, avaient si bien travaillé à faire qu'il n'y revînt -jamais. Quant à l'évêque, le roi ne lui dit pas un mot sa vie durant; +Tout se borna à mettre hors de la ville deux ou trois députés qui, +dans son absence, avaient si bien travaillé à faire qu'il n'y revînt +jamais. Quant à l'évêque, le roi ne lui dit pas un mot sa vie durant; seulement, quand il mourut, il lui fit de sa main une malicieuse -épitaphe. Ses sévérités tombèrent sur des espions qu'il fit noyer. Au -grand amusement du populaire, «on fouetta et battit <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> au cul -d'une charrette un paillard de sergent à verge,» qui, lors de la -première alarme, avait couru les rues, en criant que l'ennemi était -rentré, de quoi plus d'une femme accoucha de peur.</p> +épitaphe. Ses sévérités tombèrent sur des espions qu'il fit noyer. Au +grand amusement du populaire, «on fouetta et battit <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> au cul +d'une charrette un paillard de sergent à verge,» qui, lors de la +première alarme, avait couru les rues, en criant que l'ennemi était +rentré, de quoi plus d'une femme accoucha de peur.</p> <p>On croyait le roi si peu rancuneux, que les premiers qui lui -envoyèrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus à se -plaindre, les Armagnacs. Eux-mêmes se plaignaient des princes qui, les -tenant éloignés de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer -d'eux et leur faire petite part au butin. Après les Armagnacs vint le +envoyèrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus à se +plaindre, les Armagnacs. Eux-mêmes se plaignaient des princes qui, les +tenant éloignés de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer +d'eux et leur faire petite part au butin. Après les Armagnacs vint le comte de Saint-Pol, qui avait tout mis en mouvement, mais qui au fond -ne voulait qu'une chose, l'épée de connétable; il causa longuement -avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'était pas -loin de faire aussi son traité à part, comme lui conseillait son père, -et de laisser là les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le +ne voulait qu'une chose, l'épée de connétable; il causa longuement +avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'était pas +loin de faire aussi son traité à part, comme lui conseillait son père, +et de laisser là les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le Breton.</p> -<p>Ce qui aidait à rendre bien des gens pacifiques, c'est qu'après tout +<p>Ce qui aidait à rendre bien des gens pacifiques, c'est qu'après tout les plus terribles ne faisaient pas grand'chose. Une fois, un -capitaine vient tirer à leurs tranchées et leur tuer un canonnier. +capitaine vient tirer à leurs tranchées et leur tuer un canonnier. Tous s'arment, Jean de Calabre d'abord, et le comte de Charolais; ils -descendent en plaine, armés, bardés de fer, le duc de Berri lui-même, -tout faible qu'il était. Le temps est un peu obscur, mais les -éclaireurs ont vu nombre de lances; ce sont toutes les bannières du -roi, toutes celles de Paris; un avis qu'ils avaient reçu les portait -d'ailleurs à le croire. L'affaire devenant sûre, Jean de Calabre, -comme tout héros de romans ou d'histoire<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476" title="Go to footnote 476"><span class="smaller">[476]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> harangue sa -chevalerie. «Nos chevaucheurs, dit Commines, avaient repris cœur un -petit, voyant que les autres étaient faibles et qu'ils ne bougeaient -pas.» Le jour s'éclaircissant, les lances se trouvèrent n'être que des +descendent en plaine, armés, bardés de fer, le duc de Berri lui-même, +tout faible qu'il était. Le temps est un peu obscur, mais les +éclaireurs ont vu nombre de lances; ce sont toutes les bannières du +roi, toutes celles de Paris; un avis qu'ils avaient reçu les portait +d'ailleurs à le croire. L'affaire devenant sûre, Jean de Calabre, +comme tout héros de romans ou d'histoire<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476" title="Go to footnote 476"><span class="smaller">[476]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> harangue sa +chevalerie. «Nos chevaucheurs, dit Commines, avaient repris cœur un +petit, voyant que les autres étaient faibles et qu'ils ne bougeaient +pas.» Le jour s'éclaircissant, les lances se trouvèrent n'être que des chardons. Les seigneurs, pour se consoler de la bataille, s'en -allèrent ouïr messe et dîner.</p> +allèrent ouïr messe et dîner.</p> <p>Le roi ne voulait nullement d'une bataille devant Paris. Il faisait la -guerre de plus loin. Dès le mois de juin, il avait traité avec les -Liégeois; le 26 août, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils -défièrent le duc de Bourgogne à feu et à sang. Le contre-coup fut -ressenti à Paris. Le 4, le 10 septembre, les princes demandèrent -trêve, prolongation de trêve. On songea à la paix; mais d'abord ils +guerre de plus loin. Dès le mois de juin, il avait traité avec les +Liégeois; le 26 août, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils +défièrent le duc de Bourgogne à feu et à sang. Le contre-coup fut +ressenti à Paris. Le 4, le 10 septembre, les princes demandèrent +trêve, prolongation de trêve. On songea à la paix; mais d'abord ils demandaient des choses exorbitantes: pour le duc de Berri, la -Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie à leur façon, l'ancien +Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie à leur façon, l'ancien royaume d'Aquitaine; le comte de Charolais voulait toute la Picardie.</p> -<p>Les négociations traînant, il devait arriver, ou que les princes -découragés se laisseraient gagner aux belles paroles du roi; ou bien +<p>Les négociations traînant, il devait arriver, ou que les princes +découragés se laisseraient gagner aux belles paroles du roi; ou bien que les amis si nombreux qu'ils avaient dans les villes -s'enhardiraient à travailler pour eux et trouveraient moyen de leur -livrer les places qui entouraient Paris, et Paris peut-être. Le roi, +s'enhardiraient à travailler pour eux et trouveraient moyen de leur +livrer les places qui entouraient Paris, et Paris peut-être. Le roi, dans chaque ville, avait des soldats, mais les seigneurs y avaient les -habitants, du moins les principaux; ils y pesaient de leur antiquité, +habitants, du moins les principaux; ils y pesaient de leur antiquité, de leurs grands biens, de <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> leurs serviteurs, <em>domestiques</em> et -protégés; leur protection onéreuse y était acceptée de longue date. La -gent routinière des bourgeois les servait, quoi qu'ils fissent; vexée +protégés; leur protection onéreuse y était acceptée de longue date. La +gent routinière des bourgeois les servait, quoi qu'ils fissent; vexée remerciait, battue baisait la main.</p> <p>Tout cela, sans doute, faisait croire aux habiles que les princes et -seigneurs prévaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa -vigueur, il n'en était pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un -gentilhomme qui commandait à Pontoise écrit au maréchal de Rouault +seigneurs prévaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa +vigueur, il n'en était pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un +gentilhomme qui commandait à Pontoise écrit au maréchal de Rouault qu'il vient d'ouvrir sa place aux princes; il le prie de l'excuser -près du roi, il a fait la chose à regret. En même temps, le comte du +près du roi, il a fait la chose à regret. En même temps, le comte du Maine, sans quitter le partie du roi, croit pourtant devoir s'assurer ses charges, en se les faisant donner par le duc de Berri. Le sage -Doriole, général des finances, serviteur spécial du roi, quel qu'il -fût, crut que le roi, c'était dès lors le frère du roi, et il alla +Doriole, général des finances, serviteur spécial du roi, quel qu'il +fût, crut que le roi, c'était dès lors le frère du roi, et il alla soigner ses finances.</p> -<p>Louis XI croyait tenir Rouen. Madame de Brézé, qui gardait le château, -venait de lui écrire qu'elle en avait fait sortir des gens suspects -qui l'auraient livré. Dans la ville, un homme avait une grande -influence, l'ancien général des finances de Normandie, un homme de +<p>Louis XI croyait tenir Rouen. Madame de Brézé, qui gardait le château, +venait de lui écrire qu'elle en avait fait sortir des gens suspects +qui l'auraient livré. Dans la ville, un homme avait une grande +influence, l'ancien général des finances de Normandie, un homme de Dieu, qui, disait-on, ne couchait jamais dans un lit, portait la haire -à nu, et se confessait tous les jours. L'évêque de Bayeux, patriarche -de Jérusalem, et qui de plus était des Harcourt, fit tout ce qu'il -voulût de la veuve et du dévot financier; ils livrèrent le château et -la ville; le duc de Bourbon entra sans coup férir (27 septembre)<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477" title="Go to footnote 477"><span class="smaller">[477]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Rouen entraîna Évreux, puis Caen; puis, indirectement, ce qui -tenait encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-là -attendait, enfermé dans Péronne, n'hésita plus; il n'ouvrit pas les +à nu, et se confessait tous les jours. L'évêque de Bayeux, patriarche +de Jérusalem, et qui de plus était des Harcourt, fit tout ce qu'il +voulût de la veuve et du dévot financier; ils livrèrent le château et +la ville; le duc de Bourbon entra sans coup férir (27 septembre)<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477" title="Go to footnote 477"><span class="smaller">[477]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Rouen entraîna Évreux, puis Caen; puis, indirectement, ce qui +tenait encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-là +attendait, enfermé dans Péronne, n'hésita plus; il n'ouvrit pas les portes, mais il se fit escalader, surprendre, emmener prisonnier (7 octobre).</p> -<p>Ce que n'avaient pu tous les princes de France avec une armée de cent -mille hommes, un prêtre, une femme, une trahison, l'avaient accompli. -À vrai dire, l'évêque de Bayeux et madame de Brézé mirent fin à la +<p>Ce que n'avaient pu tous les princes de France avec une armée de cent +mille hommes, un prêtre, une femme, une trahison, l'avaient accompli. +À vrai dire, l'évêque de Bayeux et madame de Brézé mirent fin à la guerre du Bien public.</p> -<p>Le roi se hâta de traiter; autrement Paris suivait Rouen. Le jour où -le château de Rouen fut livré, la Bastille de Paris se trouva ouverte, -des canons encloués. La Bastille était dans les mains très-suspectes -du père de Charles de Melun.</p> +<p>Le roi se hâta de traiter; autrement Paris suivait Rouen. Le jour où +le château de Rouen fut livré, la Bastille de Paris se trouva ouverte, +des canons encloués. La Bastille était dans les mains très-suspectes +du père de Charles de Melun.</p> -<p>Qui agissait ici contre le roi? personne et tout le monde. L'Église de -Paris ne disait plus rien, depuis l'étrange démarche qu'elle avait -fait faire par son évêque. Le Parlement, le Châtelet<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478" title="Go to footnote 478"><span class="smaller">[478]</span></a>, ne -parlaient pas non plus; mais de temps à l'autre, tel et tel, un +<p>Qui agissait ici contre le roi? personne et tout le monde. L'Église de +Paris ne disait plus rien, depuis l'étrange démarche qu'elle avait +fait faire par son évêque. Le Parlement, le Châtelet<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478" title="Go to footnote 478"><span class="smaller">[478]</span></a>, ne +parlaient pas non plus; mais de temps à l'autre, tel et tel, un conseiller, <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> un notaire, un procureur, passaient aux princes. Sous les masses sombres et muettes du Palais et de Notre-Dame, -remuaient, frétillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, -procureurs, petits clercs tonsurés et non tonsurés, qui disaient haut -ce que pensaient leurs maîtres; tout cela parlait, rimait contre le -roi. La Ménippée, le Lutrin, Voltaire même, sont, comme on sait, nés -dans cette ombre humide et sale, tout près de la Sainte-Chapelle. Le -roi avait là, dans Paris, une armée pour tirer sur lui par -derrière<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479" title="Go to footnote 479"><span class="smaller">[479]</span></a>. Les chansons, les ballades satiriques, couraient la -ville; on les envoyait même aux princes, comme encouragement, deux -pièces entre autres, très-âcres, qu'on croirait écrites au temps de la +remuaient, frétillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, +procureurs, petits clercs tonsurés et non tonsurés, qui disaient haut +ce que pensaient leurs maîtres; tout cela parlait, rimait contre le +roi. La Ménippée, le Lutrin, Voltaire même, sont, comme on sait, nés +dans cette ombre humide et sale, tout près de la Sainte-Chapelle. Le +roi avait là , dans Paris, une armée pour tirer sur lui par +derrière<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479" title="Go to footnote 479"><span class="smaller">[479]</span></a>. Les chansons, les ballades satiriques, couraient la +ville; on les envoyait même aux princes, comme encouragement, deux +pièces entre autres, très-âcres, qu'on croirait écrites au temps de la Ligue.</p> <p>Le roi avait pourtant fait de grandes caresses aux Parisiens. Quoique -l'Université eût refusé d'armer pour lui, il lui rendit ses -priviléges. Il se fit frère et compagnon «de la grant'confrérie aux -bourgeois de Paris.» Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six -notables par quartier, à ouïr, avec le Parlement et les grands corps, +l'Université eût refusé d'armer pour lui, il lui rendit ses +priviléges. Il se fit frère et compagnon «de la grant'confrérie aux +bourgeois de Paris.» Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six +notables par quartier, à ouïr, avec le Parlement et les grands corps, les conditions que proposaient les princes.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> La ville n'en était pas moins mécontente, agitée. Ces +<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> La ville n'en était pas moins mécontente, agitée. Ces Normands que le roi avait mis dans Paris pourraient-ils bien jusqu'au bout contenir leurs mains normandes? On craignait le pillage. Une nuit, les rues s'illuminent; partout des feux; les bourgeois s'arment -et courent à leurs bannières. Qui a donné l'ordre, personne ne peut le -dire. Le roi mande «sire Jehan Luillier, clerc de la ville<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480" title="Go to footnote 480"><span class="smaller">[480]</span></a>», +et courent à leurs bannières. Qui a donné l'ordre, personne ne peut le +dire. Le roi mande «sire Jehan Luillier, clerc de la ville<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480" title="Go to footnote 480"><span class="smaller">[480]</span></a>», lequel dit froidement et sans rien excuser, que tout cela se fait de -bonne intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on éteigne et -qu'on aille se coucher; personne n'obéit, tout reste armé. Une -batterie n'était pas improbable entre les bourgeois et les troupes. -Déjà l'on avait attaqué le soir l'évêque Balue, le factotum du +bonne intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on éteigne et +qu'on aille se coucher; personne n'obéit, tout reste armé. Une +batterie n'était pas improbable entre les bourgeois et les troupes. +Déjà l'on avait attaqué le soir l'évêque Balue, le factotum du roi<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481" title="Go to footnote 481"><span class="smaller">[481]</span></a>.</p> -<p>Il n'y avait pas un moment à perdre. Le roi demanda une entrevue, +<p>Il n'y avait pas un moment à perdre. Le roi demanda une entrevue, alla trouver le comte de Charolais<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482" title="Go to footnote 482"><span class="smaller">[482]</span></a> et <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> lui dit que la -paix était faite: «Les Normands veulent un duc; eh bien! ils -l'auront.»</p> - -<p>Céder la Normandie, c'était se ruiner. Cette province payait à elle -seule le tiers des impôts du royaume<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483" title="Go to footnote 483"><span class="smaller">[483]</span></a>; seule, elle était riche et -de toute richesse, pâturage, labourage et commerce. La Normandie était -comme la bonne vache nourricière qui allaitait tout à l'entour.</p> - -<p>Le roi, du même trait de plume, livrait aux amis de l'Anglais nos -meilleurs marins, comme si, de sa main, il eût comblé, détruit Dieppe -et Honfleur. L'ennemi débarquait dès lors à volonté, trouvait la Seine -ouverte, «la grand'rue qui mène à Paris.» Il pouvait se promener en -long et en large, par la Seine, par la côte, de Calais jusqu'à Nantes. -Sur tout ce rivage, l'Anglais n'eût rencontré que des amis ou des +paix était faite: «Les Normands veulent un duc; eh bien! ils +l'auront.»</p> + +<p>Céder la Normandie, c'était se ruiner. Cette province payait à elle +seule le tiers des impôts du royaume<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483" title="Go to footnote 483"><span class="smaller">[483]</span></a>; seule, elle était riche et +de toute richesse, pâturage, labourage et commerce. La Normandie était +comme la bonne vache nourricière qui allaitait tout à l'entour.</p> + +<p>Le roi, du même trait de plume, livrait aux amis de l'Anglais nos +meilleurs marins, comme si, de sa main, il eût comblé, détruit Dieppe +et Honfleur. L'ennemi débarquait dès lors à volonté, trouvait la Seine +ouverte, «la grand'rue qui mène à Paris.» Il pouvait se promener en +long et en large, par la Seine, par la côte, de Calais jusqu'à Nantes. +Sur tout ce rivage, l'Anglais n'eût rencontré que des amis ou des vassaux de l'Angleterre.</p> -<p>Le Bourguignon acquérait Boulogne et Guines pour toujours; les villes +<p>Le Bourguignon acquérait Boulogne et Guines pour toujours; les villes de Somme, sous la condition d'un rachat lointain, improbable. Le duc -de Bretagne, maître chez lui désormais, maître de ses évêques, +de Bretagne, maître chez lui désormais, maître de ses évêques, <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> comme de ses barons, devenait un petit roi, sous protection -anglaise. Il demandait, en outre, la Saintonge pour les Écossais<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484" title="Go to footnote 484"><span class="smaller">[484]</span></a>, -c'est-à-dire pour les Anglais, qui dans ce moment gouvernaient -l'Écosse. Dans ce cas, la Rochelle, prise à dos, n'aurait pas tenu -longtemps, la Guienne eût suivi, tout l'ouest.</p> - -<p>En créant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler -pour lui-même. Jeunes étaient le duc et le duché, ils avaient besoin -d'un tuteur. Chacun prétendait l'être. Divisés sur ce point, ils -s'entendaient mieux pour enrichir leur création. Ils dotaient, -douaient, paternellement l'enfant nouveau-né. Chaque jour, ils +anglaise. Il demandait, en outre, la Saintonge pour les Écossais<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484" title="Go to footnote 484"><span class="smaller">[484]</span></a>, +c'est-à -dire pour les Anglais, qui dans ce moment gouvernaient +l'Écosse. Dans ce cas, la Rochelle, prise à dos, n'aurait pas tenu +longtemps, la Guienne eût suivi, tout l'ouest.</p> + +<p>En créant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler +pour lui-même. Jeunes étaient le duc et le duché, ils avaient besoin +d'un tuteur. Chacun prétendait l'être. Divisés sur ce point, ils +s'entendaient mieux pour enrichir leur création. Ils dotaient, +douaient, paternellement l'enfant nouveau-né. Chaque jour, ils arrachaient quelque chose au roi pour y ajouter encore. Il fallut -qu'il dépouillât le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils -avaient dans le duché. Le dernier, tout pair qu'il était, dépendit de -la Normandie <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> et ressortit de l'Échiquier. Le comte d'Alençon, -qui, par ses trahisons du moins, avait bien gagné que les ennemis du -roi le ménageassent, fut ajouté comme accessoire à cet insatiable -duché de Normandie<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485" title="Go to footnote 485"><span class="smaller">[485]</span></a>.</p> - -<p>Ce n'était pas seulement le royaume qui était au pillage, c'était la -royauté, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des régales et -la nomination aux offices, le Breton les régales et les monnaies. Le +qu'il dépouillât le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils +avaient dans le duché. Le dernier, tout pair qu'il était, dépendit de +la Normandie <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> et ressortit de l'Échiquier. Le comte d'Alençon, +qui, par ses trahisons du moins, avait bien gagné que les ennemis du +roi le ménageassent, fut ajouté comme accessoire à cet insatiable +duché de Normandie<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485" title="Go to footnote 485"><span class="smaller">[485]</span></a>.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement le royaume qui était au pillage, c'était la +royauté, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des régales et +la nomination aux offices, le Breton les régales et les monnaies. Le Lorrain ne rendit point hommage pour la Marche de Champagne que le roi -lui cédait.</p> +lui cédait.</p> -<p>On exigeait de lui qu'il livrât, non pas ses sujets seulement, mais -ses alliés. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois -évêchés<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486" title="Go to footnote 486"><span class="smaller">[486]</span></a>, la garde de ceux qui depuis des siècles se gardaient +<p>On exigeait de lui qu'il livrât, non pas ses sujets seulement, mais +ses alliés. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois +évêchés<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486" title="Go to footnote 486"><span class="smaller">[486]</span></a>, la garde de ceux qui depuis des siècles se gardaient contre lui.</p> -<p>Le roi faisait bonne mine, mais il était inquiet. Pendant qu'il -donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Péronnet, furent surpris -pendant les négociations.</p> - -<p>Où les exigences s'arrêteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque -jour on s'avisait d'un article oublié, on l'ajoutait. Le comte de -Charolais eut à peine conclu <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> son traité pour Boulogne et la -Somme, qu'il en exigea un pour la cession des trois prévôtés qui lui -étaient indispensables, disait-il, pour assurer la possession -d'Amiens. Et il ne s'en alla pas encore, qu'il n'eût extorqué autre -chose. Le 3 novembre, au moment où le roi lui disait adieu à -Villers-le-Bel, il lui fit signer un étrange traité de mariage, entre -lui, Charolais, qui avait trente ans, et la fille aînée du roi qui en +<p>Le roi faisait bonne mine, mais il était inquiet. Pendant qu'il +donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Péronnet, furent surpris +pendant les négociations.</p> + +<p>Où les exigences s'arrêteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque +jour on s'avisait d'un article oublié, on l'ajoutait. Le comte de +Charolais eut à peine conclu <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> son traité pour Boulogne et la +Somme, qu'il en exigea un pour la cession des trois prévôtés qui lui +étaient indispensables, disait-il, pour assurer la possession +d'Amiens. Et il ne s'en alla pas encore, qu'il n'eût extorqué autre +chose. Le 3 novembre, au moment où le roi lui disait adieu à +Villers-le-Bel, il lui fit signer un étrange traité de mariage, entre +lui, Charolais, qui avait trente ans, et la fille aînée du roi qui en avait deux. Elle devait apporter en dot la Champagne, avec tout ce -qu'on peut y rattacher de près ou de loin, Langres et Sens, Laon et le -Vermandois! Pour consoler l'époux d'attendre si longtemps sa future, -le roi dès ce moment lui donnait le Ponthieu.</p> +qu'on peut y rattacher de près ou de loin, Langres et Sens, Laon et le +Vermandois! Pour consoler l'époux d'attendre si longtemps sa future, +le roi dès ce moment lui donnait le Ponthieu.</p> -<p>Les ligués, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux -principales, la grande question ecclésiastique<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487" title="Go to footnote 487"><span class="smaller">[487]</span></a> et les états -généraux.</p> +<p>Les ligués, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux +principales, la grande question ecclésiastique<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487" title="Go to footnote 487"><span class="smaller">[487]</span></a> et les états +généraux.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> De Pragmatique, plus un mot<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488" title="Go to footnote 488"><span class="smaller">[488]</span></a>. Les princes, devenant rois -chez eux, pensaient, comme le roi l'avait pensé pour lui, qu'il valait -mieux s'entendre avec le pape pour la collation des bénéfices que de -courir les chances des élections.</p> +chez eux, pensaient, comme le roi l'avait pensé pour lui, qu'il valait +mieux s'entendre avec le pape pour la collation des bénéfices que de +courir les chances des élections.</p> -<p>Les grands sacrifièrent sans difficulté les intérêts de la noblesse, +<p>Les grands sacrifièrent sans difficulté les intérêts de la noblesse, ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui -n'arrivaient guère que par les élections à la jouissance des biens -d'église.</p> +n'arrivaient guère que par les élections à la jouissance des biens +d'église.</p> -<p>Point d'états généraux<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489" title="Go to footnote 489"><span class="smaller">[489]</span></a>. Seulement trente-six notables, <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> -présidés par Dunois, doivent aviser au bien public, ouïr les -remontrances, décider «les réparations<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490" title="Go to footnote 490"><span class="smaller">[490]</span></a>.» Leurs décisions sont +<p>Point d'états généraux<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489" title="Go to footnote 489"><span class="smaller">[489]</span></a>. Seulement trente-six notables, <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> +présidés par Dunois, doivent aviser au bien public, ouïr les +remontrances, décider «les réparations<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490" title="Go to footnote 490"><span class="smaller">[490]</span></a>.» Leurs décisions sont souveraines, absolues; le roi les sanctionnera (pour la forme) quinze -jours, sans faute, après qu'elles auront été rendues. Ce règne des +jours, sans faute, après qu'elles auront été rendues. Ce règne des trente-six doit durer deux mois.</p> -<p>Voilà le roi bien lié. Pour plus de sûreté, il a des gardes: le -Bourguignon à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes, à -Montfort-l'Amaury. Il était ainsi serré dans Paris, et il avait à +<p>Voilà le roi bien lié. Pour plus de sûreté, il a des gardes: le +Bourguignon à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes, à +Montfort-l'Amaury. Il était ainsi serré dans Paris, et il avait à peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne -pouvait guère donner ni vendre de charges; le Parlement désormais se -recrutait lui-même, présentant au roi les candidats parmi lesquels il +pouvait guère donner ni vendre de charges; le Parlement désormais se +recrutait lui-même, présentant au roi les candidats parmi lesquels il devait choisir<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491" title="Go to footnote 491"><span class="smaller">[491]</span></a>.</p> -<p>On ne voyait pas trop d'où il allait tirer les monstrueuses pensions -qu'il promettait aux grands. Il était dans la position d'un pauvre +<p>On ne voyait pas trop d'où il allait tirer les monstrueuses pensions +qu'il promettait aux grands. Il était dans la position d'un pauvre homme saisi, qui ne peut se relever ni payer, ayant chez lui, pour -vivre à discrétion, des huissiers, garnisaires et <em>mangeurs d'office</em>.</p> +vivre à discrétion, des huissiers, garnisaires et <em>mangeurs d'office</em>.</p> -<p>Mais, tout abattu qu'il parût et décidément ruiné, les ligués prirent -contre lui en partant une étrange <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> précaution; ils lui firent -écrire que désormais il ne pourrait les contraindre de venir le -trouver, et que s'il allait les voir, il les préviendrait trois jours +<p>Mais, tout abattu qu'il parût et décidément ruiné, les ligués prirent +contre lui en partant une étrange <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> précaution; ils lui firent +écrire que désormais il ne pourrait les contraindre de venir le +trouver, et que s'il allait les voir, il les préviendrait trois jours au moins d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner chez eux.</p> <p>Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu sans garde, aimable et souriant, par-devant les seigneurs et toute cette grande -armée, de Charenton jusqu'à Vincennes, et il dit: «Messieurs, vous et +armée, de Charenton jusqu'à Vincennes, et il dit: «Messieurs, vous et moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir, -toutes les fois que besoin sera.»</p> +toutes les fois que besoin sera.»</p> -<p class="p2 center smaller">FIN DU SEPTIÈME VOLUME.</p> +<p class="p2 center smaller">FIN DU SEPTIÈME VOLUME.</p> -<h2><span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> +<h2><span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> <div class="index"> <p class="center">LIVRE XI</p> <p class="p2 center">CHAPITRE II</p> <ul class="none"> -<li><span class="smcap index-4">Réforme et pacification de la France</span>, 1439-1448 +<li><span class="smcap index-4">Réforme et pacification de la France</span>, 1439-1448 <span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li> -<li><span class="index-4">1439. (2 nov.) Ordonnance pour la réforme des gens de guerre</span> +<li><span class="index-4">1439. (2 nov.) Ordonnance pour la réforme des gens de guerre</span> <span class="ralign"><a href="#page2">2</a></span></li> -<li>Conseillers de Charles VII: Brézé, Bureau, Jacques Cœur, etc. +<li>Conseillers de Charles VII: Brézé, Bureau, Jacques Cœur, etc. <span class="ralign"><a href="#page4">4</a></span></li> -<li>Influence de la reine Yolande, d'Agnès la Sorelle +<li>Influence de la reine Yolande, d'Agnès la Sorelle <span class="ralign"><a href="#page6">6</a></span></li> -<li><span class="index-4">1440. Mécontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie</span> +<li><span class="index-4">1440. Mécontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie</span> <span class="ralign"><a href="#page10">10</a></span></li> <li><span class="index-4">1441. Le roi reprend Pontoise sur les Anglais</span> <span class="ralign"><a href="#page15">15</a></span></li> -<li><span class="index-4">1442. et impose aux mécontents assemblés chez le duc de Bourgogne</span> +<li><span class="index-4">1442. et impose aux mécontents assemblés chez le duc de Bourgogne</span> <span class="ralign"><a href="#page18">18</a></span></li> -<li><span class="index-4"><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> 1443-1444. Il intervient dans les Pyrénées, frappe les - Armagnacs alliés des Anglais, reprend et garde Dieppe</span> +<li><span class="index-4"><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> 1443-1444. Il intervient dans les Pyrénées, frappe les + Armagnacs alliés des Anglais, reprend et garde Dieppe</span> <span class="ralign"><a href="#page19">19</a></span></li> -<li>Il fait écouler les bandes françaises et anglaises vers +<li>Il fait écouler les bandes françaises et anglaises vers la Lorraine et la Suisse <span class="ralign"><a href="#page23">23</a></span></li> -<li>Des Suisses au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; combat de Saint-Jacques +<li>Des Suisses au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; combat de Saint-Jacques <span class="ralign"><a href="#page32">32</a></span></li> <li>Metz, Toul et Verdun reconnaissent le roi pour protecteur <span class="ralign"><a href="#page35">35</a></span></li> -<li><span class="index-4">1443-1448. Réforme financière, réforme militaire; gendarmerie - régulière, francs-archers</span> +<li><span class="index-4">1443-1448. Réforme financière, réforme militaire; gendarmerie + régulière, francs-archers</span> <span class="ralign"><a href="#page37">37</a></span></li> </ul> <p class="p2 center">CHAPITRE III</p> <ul class="none"> -<li><span class="smcap index-4">Troubles de l'Angleterre.—Les Anglais chassés +<li><span class="smcap index-4">Troubles de l'Angleterre.—Les Anglais chassés de France</span>, 1442-1453 <span class="ralign"><a href="#page43">43</a></span></li> -<li>Marguerite d'Anjou; caractère de la maison d'Anjou +<li>Marguerite d'Anjou; caractère de la maison d'Anjou <span class="ralign"><a href="#page44">44</a></span></li> -<li><span class="index-4">1442. État de l'Angleterre; querelles de Winchester et de - Glocester; la duchesse de Glocester condamnée comme sorcière</span> +<li><span class="index-4">1442. État de l'Angleterre; querelles de Winchester et de + Glocester; la duchesse de Glocester condamnée comme sorcière</span> <span class="ralign"><a href="#page47">47</a></span></li> -<li>Nécessité d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France +<li>Nécessité d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France <span class="ralign"><a href="#page50">50</a></span></li> -<li><span class="index-4">1445-1447. Winchester et Suffolk négocient le mariage du - roi et une restitution partielle avec indemnité</span> +<li><span class="index-4">1445-1447. Winchester et Suffolk négocient le mariage du + roi et une restitution partielle avec indemnité</span> <span class="ralign"><a href="#page52">52</a></span></li> <li><span class="index-4">1447-1448. Mort de Glocester et de Winchester</span> <span class="ralign"><a href="#page56">56</a></span></li> <li><span class="index-4">1449-1450. Administration de Suffolk; Somerset prend la - Normandie et accuse Suffolk, qui est mis à mort</span> + Normandie et accuse Suffolk, qui est mis à mort</span> <span class="ralign"><a href="#page60">60</a></span></li> -<li>Le faux prétendant, Cade +<li>Le faux prétendant, Cade <span class="ralign"><a href="#page69">69</a></span></li> -<li>Le vrai prétendant, York +<li>Le vrai prétendant, York <span class="ralign"><a href="#page73">73</a></span></li> <li><span class="index-4">1451. Charles VII prend la Guienne</span> @@ -6496,7 +6458,7 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li><span class="index-4">1452. la perd et la reprend; mort de Talbot</span> <span class="ralign"><a href="#page78">78</a></span></li> -<li><span class="index-4">1453. Réduction de Bordeaux et de Bayonne</span> +<li><span class="index-4">1453. Réduction de Bordeaux et de Bayonne</span> <span class="ralign"><a href="#page80">80</a></span></li> <li>Les Anglais ne conservent en France que Calais @@ -6505,7 +6467,7 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li><span class="index-4"><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> 1454. Impuissance de l'Angleterre; Henri VI devient idiot</span> <span class="ralign"><a href="#page83">83</a></span></li> -<li>La rivalité des deux nations a été leur vie même +<li>La rivalité des deux nations a été leur vie même <span class="ralign"><a href="#page89">89</a></span></li> </ul> @@ -6517,9 +6479,9 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li><span class="smcap index-4">Charles VII.—Philippe le Bon.—Guerre de Flandre</span>, 1436-1453 <span class="ralign"><a href="#page90">90</a></span></li> -<li>Rivalité des maisons de France, de Bourgogne et de +<li>Rivalité des maisons de France, de Bourgogne et de Bourgogne-Autriche-Espagne, pendant le <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et - le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles + le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles <span class="ralign"><a href="#page93">93</a></span></li> <li>Guerre pacifique de Charles VII et de Philippe le @@ -6527,38 +6489,38 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <span class="ralign"><a href="#page94">94</a></span></li> <li>Les Flandres; le travail, travail solitaire, travail en - famille; confréries, ghildes et <em>amitiés</em> communales + famille; confréries, ghildes et <em>amitiés</em> communales <span class="ralign"><a href="#page95">95</a></span></li> -<li>et néanmoins individualisme profond, mysticisme révolutionnaire +<li>et néanmoins individualisme profond, mysticisme révolutionnaire <span class="ralign"><a href="#page100">100</a></span></li> -<li>La Flandre elle-même étant une création de l'industrie, - l'industrie devait y régner +<li>La Flandre elle-même étant une création de l'industrie, + l'industrie devait y régner <span class="ralign"><a href="#page104">104</a></span></li> -<li>Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, querelles entre les villes (pour la +<li>Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, querelles entre les villes (pour la direction des eaux) <span class="ralign"><a href="#page106">106</a></span></li> -<li>Au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, querelles entre les villes et le comte +<li>Au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, querelles entre les villes et le comte <span class="ralign"><a href="#page106">106</a></span></li> -<li><span class="index-4">1436. Expédition de Calais; soulèvement de Bruges; Gand - aide le comte à réduire Bruges</span> +<li><span class="index-4">1436. Expédition de Calais; soulèvement de Bruges; Gand + aide le comte à réduire Bruges</span> <span class="ralign"><a href="#page107">107</a></span></li> -<li>Gand, désormais isolée, aura à défendre les libertés +<li>Gand, désormais isolée, aura à défendre les libertés de la Flandre, son droit symbolique, etc <span class="ralign"><a href="#page109">109</a></span></li> -<li>Lutte des comtes contre les juridictions inférieures - des villes, et contre les juridictions supérieures de +<li>Lutte des comtes contre les juridictions inférieures + des villes, et contre les juridictions supérieures de la France et de l'Empire <span class="ralign"><a href="#page112">112</a></span></li> -<li><span class="index-4">1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrassé par - le dauphin, frappe la Flandre d'impôts vexatoires</span> +<li><span class="index-4">1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrassé par + le dauphin, frappe la Flandre d'impôts vexatoires</span> <span class="ralign"><a href="#page122">122</a></span></li> <li><span class="index-4"><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> 1449-1450. Le duc fait agir la Flandre contre Gand</span> @@ -6570,19 +6532,19 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li>Intervention timide du roi <span class="ralign"><a href="#page133">133</a></span></li> -<li><span class="index-4">1453. (Juillet.) Défaite des Gantais à Gavre, et leur soumission</span> +<li><span class="index-4">1453. (Juillet.) Défaite des Gantais à Gavre, et leur soumission</span> <span class="ralign"><a href="#page137">137</a></span></li> </ul> <p class="p2 center">CHAPITRE II</p> <ul class="none"> -<li><span class="smcap index-4">Grandeur de la maison de Bourgogne.—Ses fêtes.—La +<li><span class="smcap index-4">Grandeur de la maison de Bourgogne.—Ses fêtes.—La Renaissance</span> <span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li> -<li>État du monde: Occident, Normands et Portugais, - Béthencourt et don Henri +<li>État du monde: Occident, Normands et Portugais, + Béthencourt et don Henri <span class="ralign"><a href="#page141">141</a></span></li> <li><span class="index-4">1453. (29 mai.) Orient; le Turc; prise de Constantinople</span> @@ -6591,13 +6553,13 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li>Grandeur de Philippe le Bon; projet de croisade <span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></li> -<li><span class="index-4">1454. (9 fév.) Vœu du faisan</span> +<li><span class="index-4">1454. (9 fév.) Vœu du faisan</span> <span class="ralign"><a href="#page149">149</a></span></li> <li>Chapitres de la Toison d'or <span class="ralign"><a href="#page150">150</a></span></li> -<li>Le tableau de l'Agneau; école de Bruges +<li>Le tableau de l'Agneau; école de Bruges <span class="ralign"><a href="#page151">151</a></span></li> <li>Centralisation dans l'art; Jean van Eyck, Chastellain, etc. @@ -6607,12 +6569,12 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <p class="p2 center">CHAPITRE III</p> <ul class="none"> -<li><span class="smcap index-4">Rivalité de Charles VII et de Philippe le Bon.—Jacques +<li><span class="smcap index-4">Rivalité de Charles VII et de Philippe le Bon.—Jacques Cœur.—Le dauphin Louis</span>, 1452-1456 <span class="ralign"><a href="#page156">156</a></span></li> <li>Le duc de Bourgogne s'appuie en France sur le dauphin; - lutte du dauphin contre Brézé, Agnès, etc. + lutte du dauphin contre Brézé, Agnès, etc. <span class="ralign"><a href="#page157">157</a></span></li> <li>Ruine des amis du dauphin @@ -6621,10 +6583,10 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li><span class="index-4">1452. Ruine de Jacques Cœur</span> <span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li> -<li><span class="index-4">1456. <span class="add2em">—</span> <span class="add2em">du</span> duc d'Alençon</span> +<li><span class="index-4">1456. <span class="add2em">—</span> <span class="add2em">du</span> duc d'Alençon</span> <span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></li> -<li><span class="add3em">—</span> <span class="add2em">du dauphin</span> lui-même, qui se retire chez le +<li><span class="add3em">—</span> <span class="add2em">du dauphin</span> lui-même, qui se retire chez le duc de Bourgogne <span class="ralign"><a href="#page167">167</a></span></li> </ul> @@ -6632,29 +6594,29 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> CHAPITRE IV</p> <ul class="none"> -<li><span class="smcap index-4">Suite de la rivalité de Charles VII et de Philippe +<li><span class="smcap index-4">Suite de la rivalité de Charles VII et de Philippe le Bon</span>, 1456-1461 <span class="ralign"><a href="#page170">170</a></span></li> <li>Tentative de Charles VII sur le Luxembourg <span class="ralign"><a href="#page173">173</a></span></li> -<li>Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il était - le chef d'une féodalité qui n'était plus féodale +<li>Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il était + le chef d'une féodalité qui n'était plus féodale <span class="ralign"><a href="#page174">174</a></span></li> -<li>Le souverain d'un empire hétérogène qui ne pouvait - acquérir d'unité +<li>Le souverain d'un empire hétérogène qui ne pouvait + acquérir d'unité <span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li> -<li>Il céda, malgré lui, de plus en plus à l'attraction de +<li>Il céda, malgré lui, de plus en plus à l'attraction de la France <span class="ralign"><a href="#page178">178</a></span></li> -<li>Ses ministres français; le dauphin son hôte +<li>Ses ministres français; le dauphin son hôte <span class="ralign"><a href="#page181">181</a></span></li> -<li>Énergie critique de l'esprit français, influence de +<li>Énergie critique de l'esprit français, influence de l'imprimerie, etc. <span class="ralign"><a href="#page184">184</a></span></li> @@ -6670,25 +6632,25 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li><span class="smcap index-4">Louis XI</span>, 1461-1463 <span class="ralign"><a href="#page193">193</a></span></li> -<li><span class="index-4">1461. Il change les grands-officiers, les sénéchaux, baillis, etc.</span> +<li><span class="index-4">1461. Il change les grands-officiers, les sénéchaux, baillis, etc.</span> <span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li> <li>Sacre de Louis XI <span class="ralign"><a href="#page200">200</a></span></li> -<li>Maison de Bourgogne: le duc à Paris +<li>Maison de Bourgogne: le duc à Paris <span class="ralign"><a href="#page203">203</a></span></li> <li>Maison d'Anjou <span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li> -<li>Révolutions d'Angleterre +<li>Révolutions d'Angleterre <span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></li> -<li>Révolutions d'Espagne +<li>Révolutions d'Espagne <span class="ralign"><a href="#page210">210</a></span></li> -<li>Pauvreté du roi; il abolit la Pragmatique +<li>Pauvreté du roi; il abolit la Pragmatique <span class="ralign"><a href="#page213">213</a></span></li> <li><span class="index-4">1462. Il occupe le Roussillon</span> @@ -6697,14 +6659,14 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li>neutralise l'Angleterre <span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></li> -<li><span class="index-4">1463. et règle les affaires d'Espagne</span> +<li><span class="index-4">1463. et règle les affaires d'Espagne</span> <span class="ralign"><a href="#page227">227</a></span></li> </ul> <p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> CHAPITRE II</p> <ul class="none"> -<li><span class="smcap index-4">Louis XI, ses tentatives de révolution</span>, 1462-1464 +<li><span class="smcap index-4">Louis XI, ses tentatives de révolution</span>, 1462-1464 <span class="ralign"><a href="#page231">231</a></span></li> <li><span class="index-4">1462. Il profite de la lutte des Croy et de Charolais</span> @@ -6713,7 +6675,7 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li>pour racheter les villes de la Somme <span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></li> -<li>Il menace la féodalité et le clergé +<li>Il menace la féodalité et le clergé <span class="ralign"><a href="#page240">240</a></span></li> <li>le duc de Bretagne @@ -6722,13 +6684,13 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li>le duc de Bourgogne, qui s'appuie sur l'Angleterre <span class="ralign"><a href="#page248">248</a></span></li> -<li><span class="index-4">1464. Rupture, accusation d'enlèvement</span> +<li><span class="index-4">1464. Rupture, accusation d'enlèvement</span> <span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li> -<li>Assemblée secrète à Notre-Dame +<li>Assemblée secrète à Notre-Dame <span class="ralign"><a href="#page255">255</a></span></li> -<li>Irritation du clergé, des nobles, du Parlement +<li>Irritation du clergé, des nobles, du Parlement <span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li> <li>Esprit novateur du roi @@ -6741,7 +6703,7 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <p class="p2 center">LIVRE XIV</p> <ul class="none"> -<li><span class="smcap index-4">Contre-révolution féodale: Bien public</span>, 1465 +<li><span class="smcap index-4">Contre-révolution féodale: Bien public</span>, 1465 <span class="ralign"><a href="#page276">276</a></span></li> <li><span class="index-4">1465. Isolement du roi</span> @@ -6750,31 +6712,31 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <li>Son apologie aux villes, aux grands <span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li> -<li>Mars. Désertion de son frère, chute des Croy +<li>Mars. Désertion de son frère, chute des Croy <span class="ralign"><a href="#page284">284</a></span></li> <li>Mai. Il accable Bourbon, trahison des Armagnacs <span class="ralign"><a href="#page286">286</a></span></li> -<li>trahisons de Maine, Nevers, Brézé, Meluns +<li>trahisons de Maine, Nevers, Brézé, Meluns <span class="ralign"><a href="#page290">290</a></span></li> -<li>16 juillet. Bataille de Montlhéry +<li>16 juillet. Bataille de Montlhéry <span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li> -<li>Les ligués devant Paris, leurs divisions +<li>Les ligués devant Paris, leurs divisions <span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li> -<li>Août. Le roi en Normandie, Paris presque livré +<li>Août. Le roi en Normandie, Paris presque livré <span class="ralign"><a href="#page305">305</a></span></li> -<li>Diversion de Liége +<li>Diversion de Liége <span class="ralign"><a href="#page311">311</a></span></li> -<li>27 septembre. Rouen livré +<li>27 septembre. Rouen livré <span class="ralign"><a href="#page312">312</a></span></li> -<li>Octobre. Le roi subit le traité de Conflans, perd la +<li>Octobre. Le roi subit le traité de Conflans, perd la Normandie, etc. <span class="ralign"><a href="#page316">316</a></span></li> </ul> @@ -6786,70 +6748,70 @@ toutes les fois que besoin sera.»</p> <div class="footnote"> <p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> -<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Simon, le roi: «Déclare dès à présent la terre et -seigneurie commise et confisquée envers le Roy et à jamais sans -restitution.» Ordonnances, XIII.</p> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Simon, le roi: «Déclare dès à présent la terre et +seigneurie commise et confisquée envers le Roy et à jamais sans +restitution.» Ordonnances, XIII.</p> <p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> -<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: «Les chevaux, harnois et autres biens qui seront prins -sur lesdits capitaines et autres gens faisans contre cette présente -loy et ordonnance... (<em>appartiendront</em>)... à ceux qui les auront -conquis.» Ibidem.</p> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: «Les chevaux, harnois et autres biens qui seront prins +sur lesdits capitaines et autres gens faisans contre cette présente +loy et ordonnance... (<em>appartiendront</em>)... à ceux qui les auront +conquis.» Ibidem.</p> <p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> -<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Sur les craintes où ces brigands tinrent la Suisse -pendant plusieurs années, V. particulièrement les lettres des +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Sur les craintes où ces brigands tinrent la Suisse +pendant plusieurs années, V. particulièrement les lettres des magistrats de Berne: Der Schweitzerische Geschichtforscher, V. 321-488 (1437-1450).</p> <p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> -<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: «Auquel assaut, le Roy, nostre seigneur, s'est exposé en -personne et vaillamment s'est mis dans les fossés en l'eaue jusques -au-dessus de la ceinture, et monté par une échelle durant l'assaut, -l'épée au poing, et entré dedans que encore y avoit très-peu de ses -gens.» Registres du Parlement, 11 oct. 1437.</p> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: «Auquel assaut, le Roy, nostre seigneur, s'est exposé en +personne et vaillamment s'est mis dans les fossés en l'eaue jusques +au-dessus de la ceinture, et monté par une échelle durant l'assaut, +l'épée au poing, et entré dedans que encore y avoit très-peu de ses +gens.» Registres du Parlement, 11 oct. 1437.</p> <p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> <b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: D'autre part, ils sentaient parfaitement combien le roi -avait besoin d'eux. À la mort de Charles VII, le nouveau roi, mortel -ennemi de Pierre de Brézé, avait mis sa tête à prix; mais cela était -inutile, il alla la porter lui-même, et Louis XI, qui avait beaucoup -d'esprit, le reçut à merveille. Voir le beau récit de Chastellain.</p> +avait besoin d'eux. À la mort de Charles VII, le nouveau roi, mortel +ennemi de Pierre de Brézé, avait mis sa tête à prix; mais cela était +inutile, il alla la porter lui-même, et Louis XI, qui avait beaucoup +d'esprit, le reçut à merveille. Voir le beau récit de Chastellain.</p> <p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> -<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Le père des frères Bureau était un petit cadet de -Champagne, venu à Paris. En cherchant bien, ils trouvèrent qu'ils +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Le père des frères Bureau était un petit cadet de +Champagne, venu à Paris. En cherchant bien, ils trouvèrent qu'ils descendaient d'un serf, affranchi et anobli en 1171. (Godefroy.)</p> <p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> <b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: C'est la devise qu'on lit encore sur la maison de Jacques -Cœur à Bourges. À la place du mot <em>cœurs</em>, il y a deux +Cœur à Bourges. À la place du mot <em>cœurs</em>, il y a deux cœurs.</p> <p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> -<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: «J'y trouvai (à Damas) plusieurs marchands génois, -vénitiens, catalans, florentins et français. Ces derniers étaient -venus y acheter différentes choses, spécialement des épices, et ils -comptaient aller à Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne, qu'on -y attendait. Parmi eux, il y avait un nommé <em>Jacques Cœur</em>, qui -depuis a joué un grand rôle en France, et a été argentier du roi.» -Extrait du Voyage de Bertrandon de la Brocquière en Terre-Sainte et en -Syrie, accompli par ordre du duc de Bourgogne, en 1432-1433; Mémoires -de l'Académie des sciences morales et politiques, V. 490.</p> - -<p><em>Archives, Trésor des chartes</em>, Reg. 191, n<sup>os</sup> 233, 242.</p> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: «J'y trouvai (à Damas) plusieurs marchands génois, +vénitiens, catalans, florentins et français. Ces derniers étaient +venus y acheter différentes choses, spécialement des épices, et ils +comptaient aller à Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne, qu'on +y attendait. Parmi eux, il y avait un nommé <em>Jacques Cœur</em>, qui +depuis a joué un grand rôle en France, et a été argentier du roi.» +Extrait du Voyage de Bertrandon de la Brocquière en Terre-Sainte et en +Syrie, accompli par ordre du duc de Bourgogne, en 1432-1433; Mémoires +de l'Académie des sciences morales et politiques, V. 490.</p> + +<p><em>Archives, Trésor des chartes</em>, Reg. 191, n<sup>os</sup> 233, 242.</p> <p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> -<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Brantôme.</p> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Brantôme.</p> <p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> <b><a href="#footnotetag10">10</a></b>:</p> <p class="poem10"> - Gentille Agnès, plus de los en mérite<br> + Gentille Agnès, plus de los en mérite<br> (La cause estant de France recouvrer),<br> Que ce que peut, dedans un cloistre, ouvrer<br> - Close nonnain ou bien dévôt ermite.</p> + Close nonnain ou bien dévôt ermite.</p> <p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> <b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Olivier de la Marche.</p> @@ -6858,15 +6820,15 @@ de l'Académie des sciences morales et politiques, V. 490.</p> <b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Conseiller du comte de Clermont.</p> <p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> -<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Mot d'Henri IV: «Je sais, d'une escriptoire, faire un -capitaine.»</p> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Mot d'Henri IV: «Je sais, d'une escriptoire, faire un +capitaine.»</p> <p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> -<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: «Un des beaux parleurs en France qui fust de la langue +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: «Un des beaux parleurs en France qui fust de la langue de France... Voulant persuader aux Anglais de rendre Vernon-sur-Seine, -il leur récita en beau style aussi prudemment qu'eust quasi sceu faire -un docteur en théologie le faict et l'estat de la guerre entre le roy -et celui d'Angleterre.» Jean Chartier.</p> +il leur récita en beau style aussi prudemment qu'eust quasi sceu faire +un docteur en théologie le faict et l'estat de la guerre entre le roy +et celui d'Angleterre.» Jean Chartier.</p> <p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> <b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: <em>Mss. Legrand, Histoire de Louis XI.</em></p> @@ -6875,44 +6837,44 @@ et celui d'Angleterre.» Jean Chartier.</p> <b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Chastellain.</p> <p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> -<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Cette mobilité de caractère ressort partout de son -procès. <em>Procès ms. du duc d'Alençon</em>, 1456.</p> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Cette mobilité de caractère ressort partout de son +procès. <em>Procès ms. du duc d'Alençon</em>, 1456.</p> <p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> <b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Le chroniqueur bourguignon met encore dans la bouche du -roi un mot fort douteux, mais qui devait plaire à l'ambition de la -maison de Bourgogne: «Au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de -notre sang, qui nous aideront mieux à maintenir et entretenir notre -honneur et seigneurie, qu'encore n'avez fait jusques à ci.» +roi un mot fort douteux, mais qui devait plaire à l'ambition de la +maison de Bourgogne: «Au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de +notre sang, qui nous aideront mieux à maintenir et entretenir notre +honneur et seigneurie, qu'encore n'avez fait jusques à ci.» Monstrelet.</p> <p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> <b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: <em>Mss. Legrand.</em></p> <p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> -<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Malgré l'opposition du duc de Glocester. La raison qu'il -donne pour retenir le duc d'Orléans est assez curieuse. Elle prouve -que les Anglais croyaient alors le roi et le dauphin (Louis XI) tout à +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Malgré l'opposition du duc de Glocester. La raison qu'il +donne pour retenir le duc d'Orléans est assez curieuse. Elle prouve +que les Anglais croyaient alors le roi et le dauphin (Louis XI) tout à fait incapables. (Rymer, 2 juin.)</p> <p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> <b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Monstrelet.</p> <p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> -<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: «Tellement s'y conforta qu'il en est digne de -recommandation perpétuelle.» Jean Chartier.</p> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: «Tellement s'y conforta qu'il en est digne de +recommandation perpétuelle.» Jean Chartier.</p> <p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> -<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Réponse singulièrement habile et qui fait beaucoup -d'honneur à la sagesse des conseillers de Charles VII. Elle mérite -d'être lue en entier dans Monstrelet.</p> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Réponse singulièrement habile et qui fait beaucoup +d'honneur à la sagesse des conseillers de Charles VII. Elle mérite +d'être lue en entier dans Monstrelet.</p> <p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> <b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: D. Vaissette.</p> <p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> -<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Voir l'intéressant récit de M. Vitet, Histoire de -Dieppe, et <em>Legrand, Histoire de Louis XI</em>, p. 41-33, <em>Bibliothèque +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Voir l'intéressant récit de M. Vitet, Histoire de +Dieppe, et <em>Legrand, Histoire de Louis XI</em>, p. 41-33, <em>Bibliothèque royale, mss.</em>, p. 41-43.</p> <p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> @@ -6920,68 +6882,68 @@ royale, mss.</em>, p. 41-43.</p> <p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> <b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: L'une des principales ressources du comte pour la guerre -était la monnaie, bonne ou mauvaise, qu'il fabriquait dans tous ses -châteaux. <em>Archives, Trésor des Chartes, Registre</em> 177, n<sup>o</sup> 222.</p> +était la monnaie, bonne ou mauvaise, qu'il fabriquait dans tous ses +châteaux. <em>Archives, Trésor des Chartes, Registre</em> 177, n<sup>o</sup> 222.</p> <p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> -<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: V. la rémission accordée à Armagnac en 1445. J'y trouve -entre autres choses, qu'il avait jeté la bannière du roi dans le -Tarn. <em>Archives, Trésor des chartes, Registre</em> 177, n<sup>o</sup> 127.</p> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: V. la rémission accordée à Armagnac en 1445. J'y trouve +entre autres choses, qu'il avait jeté la bannière du roi dans le +Tarn. <em>Archives, Trésor des chartes, Registre</em> 177, n<sup>o</sup> 127.</p> <p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> -<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: «Dedans laquelle ville de Metz estoient plusieurs +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: «Dedans laquelle ville de Metz estoient plusieurs compagnons de guerre souldoyez, ainsi que de longtemps ils ont -accoustumé d'avoir.» Mathieu de Coucy, p. 538.</p> +accoustumé d'avoir.» Mathieu de Coucy, p. 538.</p> <p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> <b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Fugger, Spiegel des Erzhauses Œsterreich, p. 539.</p> -<p>Cet excellent chroniqueur, né en 1503, par conséquent postérieur aux -événements dont il s'agit ici, ne devait pas être suivi avec une -docilité servile. Il est important, comme témoin de la tradition, mais -on aurait dû lui préférer les chroniqueurs contemporains. V. Egidius +<p>Cet excellent chroniqueur, né en 1503, par conséquent postérieur aux +événements dont il s'agit ici, ne devait pas être suivi avec une +docilité servile. Il est important, comme témoin de la tradition, mais +on aurait dû lui préférer les chroniqueurs contemporains. V. Egidius Tschudi's leben und schriften, von Ildephons Fuchs, St. Gallen, 1805.</p> -<p>Son histoire sera continuée, pour les deux derniers siècles, avec une -critique supérieure, par MM. Monnard et Vuillemin. M. Monnard a donné -de plus une intéressante biographie de Jean de Müller. Lauzanne, +<p>Son histoire sera continuée, pour les deux derniers siècles, avec une +critique supérieure, par MM. Monnard et Vuillemin. M. Monnard a donné +de plus une intéressante biographie de Jean de Müller. Lauzanne, 1839.</p> <p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> -<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Tandis que généralement on tenait la lance par le bout. +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Tandis que généralement on tenait la lance par le bout. (Tillier.)</p> <p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> -<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: V. les Mémoires du Loyal serviteur du chevalier sans +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: V. les Mémoires du Loyal serviteur du chevalier sans paour et sans reprouche.</p> <p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> -<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Il en périt tout un bateau en 1476, dans l'expédition de +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Il en périt tout un bateau en 1476, dans l'expédition de Strasbourg.</p> <p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> <b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Tillier.</p> <p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> -<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Sur l'importance de ce pèlerinage, la grandeur féodale -de l'abbaye dont les plus grands barons de la Suisse étaient +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Sur l'importance de ce pèlerinage, la grandeur féodale +de l'abbaye dont les plus grands barons de la Suisse étaient dignitaires, etc. V. la curieuse Chronique du Moine. En 1440, la foule -des pèlerins qui y venaient des Pays-Bas fut si grande, qu'on crut que -c'était une armée ennemie, et l'on sonna la cloche d'alarme. Chronique +des pèlerins qui y venaient des Pays-Bas fut si grande, qu'on crut que +c'était une armée ennemie, et l'on sonna la cloche d'alarme. Chronique d'Einsidlen, par le Religieux, p. 178-184.</p> <p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> -<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: De très-bonne heure, la Suisse ouvrit asile aux -étrangers de conditions diverses. V., entre autres preuves, +<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: De très-bonne heure, la Suisse ouvrit asile aux +étrangers de conditions diverses. V., entre autres preuves, Kindlinger, Hœrigkeit, 296; et l'important ouvrage de Bluntschli, Histoire politique et judiciaire de Zurich, II, 414, note 161.</p> <p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> <b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Par exemple, les gens de Gaster et de Sargans -regrettaient fort la domination autrichienne. (Müller, 1436.)</p> +regrettaient fort la domination autrichienne. (Müller, 1436.)</p> <p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> -<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Berne resta étrangère à cette guerre contre Zurich. V. +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Berne resta étrangère à cette guerre contre Zurich. V. les lettres du magistrat: Der Schweitzerische Geschichtforscher, VI, 321-480.] @@ -6989,32 +6951,32 @@ les lettres du magistrat: Der Schweitzerische Geschichtforscher, VI, <b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Fugger.] <p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> -<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: <em>Bibliothèque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis -XI, fol. 76.</em> Son récit est excellent, et généralement fondé <em>sur les +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: <em>Bibliothèque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis +XI, fol. 76.</em> Son récit est excellent, et généralement fondé <em>sur les actes</em>.] <p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> <b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Les historiens ne s'accordent pas sur le nombre; ils disent quatre mille, trois mille, seize cents, huit cents. Ces nombres -peuvent se concilier; je suppose volontiers que les Suisses envoyèrent -trois ou quatre mille hommes, que seize cents passèrent la rivière, -que huit cents ou mille parvinrent jusqu'au cimetière et y firent -résistance. Les savants traducteurs et continuateurs de Müller, MM. -Monnard et Vuillemin, sont néanmoins portés à croire que le nombre -total n'excédait pas deux mille hommes, et que cette petite armée -donna tout entière.</p> - -<p>Selon un chroniqueur contemporain encore inédit, ce fut une simple -affaire d'avant-garde: «Ledit comte de Dampmartin qui estoit de -l'avant-garde, logé à deux lyeues de monseigneur le Dauphin, estoit -allé vers luy pour sçavoir quel estoit son bon plaisir qu'il voulloit -que on fist contre ceulx de Balle; et à son retour, trouva que les -Suisses les allèrent assaillir... Et quand ledit comte vit lesdits -Suysses qui commencèrent à escarmoucher, il fist saillir sur eulx vint -et ung hommes d'armes... Ledit comte... avoit à ladite journée soubz +peuvent se concilier; je suppose volontiers que les Suisses envoyèrent +trois ou quatre mille hommes, que seize cents passèrent la rivière, +que huit cents ou mille parvinrent jusqu'au cimetière et y firent +résistance. Les savants traducteurs et continuateurs de Müller, MM. +Monnard et Vuillemin, sont néanmoins portés à croire que le nombre +total n'excédait pas deux mille hommes, et que cette petite armée +donna tout entière.</p> + +<p>Selon un chroniqueur contemporain encore inédit, ce fut une simple +affaire d'avant-garde: «Ledit comte de Dampmartin qui estoit de +l'avant-garde, logé à deux lyeues de monseigneur le Dauphin, estoit +allé vers luy pour sçavoir quel estoit son bon plaisir qu'il voulloit +que on fist contre ceulx de Balle; et à son retour, trouva que les +Suisses les allèrent assaillir... Et quand ledit comte vit lesdits +Suysses qui commencèrent à escarmoucher, il fist saillir sur eulx vint +et ung hommes d'armes... Ledit comte... avoit à ladite journée soubz son enseigne six ou sept vingt hommes d'armes, sans d'autres qu'il -envoya quérir par vingt hommes de ses archiers...» <em>Bibl. royale, -cabinet des titres, ms. communiqué par M. Jules Quicherat.</em></p> +envoya quérir par vingt hommes de ses archiers...» <em>Bibl. royale, +cabinet des titres, ms. communiqué par M. Jules Quicherat.</em></p> <p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> <b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Tschudi.</p> @@ -7023,48 +6985,48 @@ cabinet des titres, ms. communiqué par M. Jules Quicherat.</em></p> <b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Mathieu de Coucy.</p> <p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> -<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: «Le dauphin ne se trouva point en personne à cette -besogne, ny aucuns des plus grands et principaux de son conseil.» -Mathieu de Coucy.—C'est l'historien <em>contemporain</em>; il a <em>parlé aux -combattants</em> même; historien peu suspect d'ailleurs, puisqu'il loue le -courage des Suisses. Et c'est justement le seul que le savant Müller -s'obstine à ignorer; il ne le cite pas une fois. Il va chercher -partout ailleurs, dans les <em>on dit</em> d'Æneas Sylvius, qui n'était plus -à Bâle, dans la chronique de Tschudi, écrite cent ans après, etc.</p> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: «Le dauphin ne se trouva point en personne à cette +besogne, ny aucuns des plus grands et principaux de son conseil.» +Mathieu de Coucy.—C'est l'historien <em>contemporain</em>; il a <em>parlé aux +combattants</em> même; historien peu suspect d'ailleurs, puisqu'il loue le +courage des Suisses. Et c'est justement le seul que le savant Müller +s'obstine à ignorer; il ne le cite pas une fois. Il va chercher +partout ailleurs, dans les <em>on dit</em> d'Æneas Sylvius, qui n'était plus +à Bâle, dans la chronique de Tschudi, écrite cent ans après, etc.</p> <p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> <b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Tschudi.</p> <p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> -<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: «Ceux de Zurich disaient aux assiégeants: «Allez à Bâle -faire saler des viandes; la chair ne vous manquera pas.» Les autres, -ne sachant pas encore pourquoi les assiégés se réjouissaient, leur -crièrent: «Le vin a donc baissé de prix chez vous, combien la -mesure?—Aussi bon marché qu'à Bâle la mesure de sang.» Tschudi.</p> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: «Ceux de Zurich disaient aux assiégeants: «Allez à Bâle +faire saler des viandes; la chair ne vous manquera pas.» Les autres, +ne sachant pas encore pourquoi les assiégés se réjouissaient, leur +crièrent: «Le vin a donc baissé de prix chez vous, combien la +mesure?—Aussi bon marché qu'à Bâle la mesure de sang.» Tschudi.</p> -<p>Les Autrichiens ne se réjouirent pas moins que ceux de Zurich. Ils -firent sur la bataille une méchante complainte, dit le chroniqueur -ennemi: «Les Suisses ont marché vers Bâle à grands cris, à grand -bruit, mais ils ont trouvé le dauphin, etc.» Tschudi.</p> +<p>Les Autrichiens ne se réjouirent pas moins que ceux de Zurich. Ils +firent sur la bataille une méchante complainte, dit le chroniqueur +ennemi: «Les Suisses ont marché vers Bâle à grands cris, à grand +bruit, mais ils ont trouvé le dauphin, etc.» Tschudi.</p> <p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> -<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: L'empereur répliquait qu'il avait demandé un secours de -six mille hommes, et non de trente mille. On pouvait lui répondre que -six mille hommes n'auraient servi à rien, que les Suisses n'auraient -pas été intimidés, ni Zurich délivrée. V. la discussion dans <em>Legrand, -Histoire de Louis XI</em> (<em>ms. de la Bibl. royale</em>), d'après les actes +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: L'empereur répliquait qu'il avait demandé un secours de +six mille hommes, et non de trente mille. On pouvait lui répondre que +six mille hommes n'auraient servi à rien, que les Suisses n'auraient +pas été intimidés, ni Zurich délivrée. V. la discussion dans <em>Legrand, +Histoire de Louis XI</em> (<em>ms. de la Bibl. royale</em>), d'après les actes originaux.</p> <p><em>Bibl. royale, ms. Legrand</em>, folio 71.</p> <p>Ceci ne se trouve, si je ne me trompe, que dans les historiens -suisses, Müller, Geschichte, B. IV, c. <span class="smcap">II</span>.</p> +suisses, Müller, Geschichte, B. IV, c. <span class="smcap">II</span>.</p> -<p>Je ne puis retrouver la source où j'ai puisé ce fait, qui n'est pas +<p>Je ne puis retrouver la source où j'ai puisé ce fait, qui n'est pas invraisemblable, mais que je n'ose garantir.</p> <p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> -<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: <em>Archives, Trésor des chartes, Reg. 177</em>, n<sup>os</sup> 54, +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: <em>Archives, Trésor des chartes, Reg. 177</em>, n<sup>os</sup> 54, 55.</p> <p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> @@ -7074,67 +7036,67 @@ invraisemblable, mais que je n'ose garantir.</p> <b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Mathieu de Coucy.</p> <p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> -<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: On n'a pu retrouver l'ordonnance relative à cette -organisation militaire.—Quant à la taille, elle fut consentie par les -États d'après l'ordonnance de 1439, sans qu'il fut spécifié qu'elle -était <em>permanente</em> et <em>perpétuelle</em>. Cette grave innovation fut +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: On n'a pu retrouver l'ordonnance relative à cette +organisation militaire.—Quant à la taille, elle fut consentie par les +États d'après l'ordonnance de 1439, sans qu'il fut spécifié qu'elle +était <em>permanente</em> et <em>perpétuelle</em>. Cette grave innovation fut introduite par un <em>sous-entendu</em>. Ordonnances, XIII.</p> <p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> <b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Mathieu de Coucy.</p> <p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> -<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Les officiers de finances exercent un contrôle les uns -sur les autres. Les receveurs rendront compte au receveur général tous -les deux ans, celui-ci tous les ans à la chambre des comptes; les -grands officiers (l'argentier, l'écuyer, le trésorier des guerres et -le maître de l'artillerie) compteront tous les mois avec le roi même. +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Les officiers de finances exercent un contrôle les uns +sur les autres. Les receveurs rendront compte au receveur général tous +les deux ans, celui-ci tous les ans à la chambre des comptes; les +grands officiers (l'argentier, l'écuyer, le trésorier des guerres et +le maître de l'artillerie) compteront tous les mois avec le roi même. Ordonnances, XIII, 377. Pour mesurer le chemin parcouru, il est curieux de rapprocher de cette vieille ordonnance l'important ouvrage -de M. de Montcloux: De la Comptabilité publique, 1840.</p> +de M. de Montcloux: De la Comptabilité publique, 1840.</p> -<p>Cette remarque judicieuse est de notre grand historien économiste M. -de Sismondi, Histoire des Français, XIII, 447.</p> +<p>Cette remarque judicieuse est de notre grand historien économiste M. +de Sismondi, Histoire des Français, XIII, 447.</p> <p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> -<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Dès 1438, le roi avait nommé le prévôt de Paris -«espécial et général réformateur...»</p> +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Dès 1438, le roi avait nommé le prévôt de Paris +«espécial et général réformateur...»</p> <p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> <b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Mathieu de Coucy.</p> <p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> -<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: «Et n'auront plus doresnavant les juges et chastellains +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: «Et n'auront plus doresnavant les juges et chastellains des <em>Seigneurs</em> particuliers (ne autres juges ordinaires) la cognoissance des tailles et aides... Plusieurs juges desdictes -chatellenies champêtres ne sont pas expers ne cognoissans en telles -matières, ainçois sont les aucuns simples gens méchaniques qui -tiennent à ferme desdicts <em>Sieurs</em> particuliers, les receptes, +chatellenies champêtres ne sont pas expers ne cognoissans en telles +matières, ainçois sont les aucuns simples gens méchaniques qui +tiennent à ferme desdicts <em>Sieurs</em> particuliers, les receptes, judicatures et prevostez de leurs seigneuries, et lesquels, soubz -ombre de l'autorité qui par ce moyen leur seroit donné, se voudroient -par aventure affranchir, avec les métoyers et autres familiers -serviteurs, du payement des tailles et aydes, qui tourneroit à grande +ombre de l'autorité qui par ce moyen leur seroit donné, se voudroient +par aventure affranchir, avec les métoyers et autres familiers +serviteurs, du payement des tailles et aydes, qui tourneroit à grande folle et charge des manans et habitans des chastellenies... parce qu'il y auroit moins de personnes contribuables... aussi pour ce que lesdits juges et chastellains ne tiennent leur judicature que de quinzaine en quinzaine... et ne vouldroient laisser leurs affaires -pour vacquer à l'expédition desdictes causes, se ils n'avoient gaiges -ou salaires pour ce faire.» Ordonnances, XIII, 241-7.</p> +pour vacquer à l'expédition desdictes causes, se ils n'avoient gaiges +ou salaires pour ce faire.» Ordonnances, XIII, 241-7.</p> <p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> -<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: «Au cas que les commissaires et esleuz trouveront en -aucune bonne paroisse ung bon compaignon usité de la guerre, et qu'il +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: «Au cas que les commissaires et esleuz trouveront en +aucune bonne paroisse ung bon compaignon usité de la guerre, et qu'il n'eust de quoy se mettre sus de habillemens... et fust propice pour -estre archer, lesdicts commissaires et esleuz sçauront aux habitans -s'ils luy voudront aidier à soi mettre sus...—Se trois ou quatre -parroissiens povoient faire un archer, ce demeure à la discrétion des +estre archer, lesdicts commissaires et esleuz sçauront aux habitans +s'ils luy voudront aidier à soi mettre sus...—Se trois ou quatre +parroissiens povoient faire un archer, ce demeure à la discrétion des commissaires et esleuz. Les parroissiens de chascune parroisse seront tenuz d'eulx donner garde de l'archer... qu'il n'ose soy absenter, vendre ou engaiger son habillement.—Le seigneur chastellain, ou son capitaine pour luy, sera tenu de visiter tous les moys les archers de sa chastellenie, et se faulte y trouve, sera tenu de le faire savoir -aux commissaires ou esleuz du Roy.» Ordonnances, XIV, 2, 5.—Selon un -auteur qui paraît avoir vécu dans la familiarité de Charles VII, il y +aux commissaires ou esleuz du Roy.» Ordonnances, XIV, 2, 5.—Selon un +auteur qui paraît avoir vécu dans la familiarité de Charles VII, il y aurait eu un archer <em>par cinquante feux</em>, Amelgardus, dans les Notices des mss., I. 423.</p> @@ -7143,20 +7105,20 @@ compagnies d'ordonnances et les francs-archers. Notices des mss., I, 423.</p> <p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> -<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: C'est une des meilleures satires qu'on attribue à -Villon: «Apperçoit le franc-archer un espoventail... faict en façon -d'un gendarme,» et il lui demande grâce:</p> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: C'est une des meilleures satires qu'on attribue à +Villon: «Apperçoit le franc-archer un espoventail... faict en façon +d'un gendarme,» et il lui demande grâce:</p> <p class="poem10"> - «En l'honneur de la Passion<br> + «En l'honneur de la Passion<br> De Dieu, que j'aie confession!<br> - Car, je me sens jà fort malade....»</p> + Car, je me sens jà fort malade....»</p> <p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> <b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Disons mieux, par le nom de Shakespeare. En mettant son -nom à plusieurs tragédies médiocres qu'il arrangeait un peu, le grand -poète a immortalisé toutes les erreurs et les non-sens des -chroniqueurs et dramaturges du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui parlent au hasard du +nom à plusieurs tragédies médiocres qu'il arrangeait un peu, le grand +poète a immortalisé toutes les erreurs et les non-sens des +chroniqueurs et dramaturges du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui parlent au hasard du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>.</p> <p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> @@ -7164,285 +7126,285 @@ chroniqueurs et dramaturges du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle Villeneuve-Bargemont.</p> <p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> -<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: M. de Sismondi, justement sévère pour tous les rois, -fait une exception en faveur de celui-ci: Histoire des républiques +<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: M. de Sismondi, justement sévère pour tous les rois, +fait une exception en faveur de celui-ci: Histoire des républiques italiennes, IX, 54.</p> <p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> -<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: On ne peut voir sans intérêt, près de la mer, dans la -petite église des jésuites de la petite ville d'Eu, la triste et -rêveuse effigie de Henri de Guise. Dans les plis infinis de ce front, -il n'y a pas seulement la tragédie personnelle, il y a le long et -pénible imbroglio des destinées de la famille, les couronnes de -France, d'Écosse, de Naples, de Jérusalem, d'Aragon, revendiquées, -touchées, manquées toujours... Cependant, à la fin, ces Lorrains ont +<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: On ne peut voir sans intérêt, près de la mer, dans la +petite église des jésuites de la petite ville d'Eu, la triste et +rêveuse effigie de Henri de Guise. Dans les plis infinis de ce front, +il n'y a pas seulement la tragédie personnelle, il y a le long et +pénible imbroglio des destinées de la famille, les couronnes de +France, d'Écosse, de Naples, de Jérusalem, d'Aragon, revendiquées, +touchées, manquées toujours... Cependant, à la fin, ces Lorrains ont pu se consoler, ils ont fait fortune, en laissant la Lorraine pour -épouser l'héritière d'Autriche; mais cela n'est arrivé que lorsqu'ils -ont perdu l'esprit de la famille et rassuré l'Europe par une sage et -honnête médiocrité.</p> +épouser l'héritière d'Autriche; mais cela n'est arrivé que lorsqu'ils +ont perdu l'esprit de la famille et rassuré l'Europe par une sage et +honnête médiocrité.</p> <p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> -<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: V. Simonetæ lib. IV; et Giornali Napolitani, ap. +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: V. Simonetæ lib. IV; et Giornali Napolitani, ap. Muratori, XXI, 270, 1108.</p> <p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> -<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: «Like to a wethercock, mutable and turning.» Hall and +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: «Like to a wethercock, mutable and turning.» Hall and Grafton.</p> <p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> -<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: «On admiroit son fils et sa fille (Marguerite), comme -s'ils eussent esté deux anges de divers sexes, descendus du palais -céleste.» Chronique de Provence.</p> +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: «On admiroit son fils et sa fille (Marguerite), comme +s'ils eussent esté deux anges de divers sexes, descendus du palais +céleste.» Chronique de Provence.</p> <p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> <b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Chastellain. L'ensemble du passage prouve que c'est bien du corps, de la personne physique qu'il s'agit.</p> <p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> -<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: «Entended to destroy the King... By examination -convict.» Hall and Grafton.</p> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: «Entended to destroy the King... By examination +convict.» Hall and Grafton.</p> <p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> -<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: «Notabilissimus clericus unus illorum in toto mundo.» +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: «Notabilissimus clericus unus illorum in toto mundo.» Wyrcester.</p> <p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> -<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: C'étaient probablement les figures du roi, du cardinal -et des deux princes qui avaient chance d'arriver au trône, York et +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: C'étaient probablement les figures du roi, du cardinal +et des deux princes qui avaient chance d'arriver au trône, York et Somerset.</p> <p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> -<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Pourquoi l'historien du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle n'emploierait-il pas +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Pourquoi l'historien du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle n'emploierait-il pas un mot qui revient si souvent dans nos chroniques de ce temps?</p> <p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> -<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: «Tribus diebus... pertransiens cum uno cero in manu... -et feria sexta cum cero... et die sabbati... simili modo.» +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: «Tribus diebus... pertransiens cum uno cero in manu... +et feria sexta cum cero... et die sabbati... simili modo.» Wyrcester.</p> <p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> -<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: «Toke all things paciently and sayde little.» Hall and +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: «Toke all things paciently and sayde little.» Hall and Grafton.</p> <p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> -<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Récemment encore, à la rupture de 1436, il s'était fait -faire par Henri VI, comme roi de France, le don impolitique, insensé, -du comté de Flandre. (Rymer, 1436, 30 juil.)</p> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Récemment encore, à la rupture de 1436, il s'était fait +faire par Henri VI, comme roi de France, le don impolitique, insensé, +du comté de Flandre. (Rymer, 1436, 30 juil.)</p> <p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> -<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Turner, d'après un document ms.</p> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Turner, d'après un document ms.</p> <p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> <b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Rymer, 1433, 21 mai.</p> <p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> -<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Le Maine devait être remis à René, et non au roi de -France: Henri VI demande expressément à Charles VII qu'il en soit +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Le Maine devait être remis à René, et non au roi de +France: Henri VI demande expressément à Charles VII qu'il en soit ainsi par sa lettre originale du 28 juillet 1447. <em>Mss. Du Puy.</em></p> <p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> -<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Le Parlement anglais dégage le roi de la promesse qu'il -avait faite, à l'exemple du roi de France, de ne point faire de paix -«sans l'aveu des trois états de la nation,» 1445.—Le 24 avril 1446, -le Parlement déclare que le traité a été fait du propre mouvement du -roi, <em>sans qu'il ait été conseillé</em>. <em>Mss. Bréquigny.</em></p> +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Le Parlement anglais dégage le roi de la promesse qu'il +avait faite, à l'exemple du roi de France, de ne point faire de paix +«sans l'aveu des trois états de la nation,» 1445.—Le 24 avril 1446, +le Parlement déclare que le traité a été fait du propre mouvement du +roi, <em>sans qu'il ait été conseillé</em>. <em>Mss. Bréquigny.</em></p> <p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> -<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: «Moyennant récompensation de la valeur desdites terres -pour dix ans.» Rymer, 1448, 11 mars.</p> +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: «Moyennant récompensation de la valeur desdites terres +pour dix ans.» Rymer, 1448, 11 mars.</p> <p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> -<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: «In tam arcta custodia, quod præ tristitia decideret in -lectum <em>ægritudinis</em>, et <em>infra paucos dies</em> posterius secederet in -fata.» Whethamstede, apud Hearne, Script. Angl. II, 365.</p> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: «In tam arcta custodia, quod præ tristitia decideret in +lectum <em>ægritudinis</em>, et <em>infra paucos dies</em> posterius secederet in +fata.» Whethamstede, apud Hearne, Script. Angl. II, 365.</p> <p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> -<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Dans ce curieux ouvrage que le médecin adresse au duc, -il lui décrit avec les plus grands détails l'état où se trouvent les -divers organes de Sa Grâce. Il n'en compte pas moins de <em>sept</em> qui -sont fort altérés: le cerveau, la poitrine, le foie, la rate, les +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Dans ce curieux ouvrage que le médecin adresse au duc, +il lui décrit avec les plus grands détails l'état où se trouvent les +divers organes de Sa Grâce. Il n'en compte pas moins de <em>sept</em> qui +sont fort altérés: le cerveau, la poitrine, le foie, la rate, les nerfs, les reins et genitalia. Il observe, entre autres choses, que le -noble malade est épuisé par l'usage immodéré des plaisirs de l'amour, -qu'il a le flux de ventre une fois par mois, etc. Quand même on -supposerait que le médecin a voulu effrayer, pour obtenir un peu plus -de sobriété et de modération, cet inventaire d'infirmités, de maladies -naissantes, même réduit de moitié, serait encore peu rassurant. +noble malade est épuisé par l'usage immodéré des plaisirs de l'amour, +qu'il a le flux de ventre une fois par mois, etc. Quand même on +supposerait que le médecin a voulu effrayer, pour obtenir un peu plus +de sobriété et de modération, cet inventaire d'infirmités, de maladies +naissantes, même réduit de moitié, serait encore peu rassurant. (Hearne.)</p> <p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> -<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: «Vespere sospes et incolumis, mane (proh dolor!) mortuus -elatus est et ostensus.» Hist. Croyland. continuatio, apud Gale, I, +<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: «Vespere sospes et incolumis, mane (proh dolor!) mortuus +elatus est et ostensus.» Hist. Croyland. continuatio, apud Gale, I, 521. Cette version plus dramatique est reproduite servilement par tous -les autres: Hall and Grafton, I, 629; Holinshed, p. 1257 (éd. 1577); +les autres: Hall and Grafton, I, 629; Holinshed, p. 1257 (éd. 1577); Shakespeare, etc.</p> <p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> -<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: L'évêque de Chichester ne peut plus venir au Parlement -pour cause de vieillesse, mauvaise vue, etc. L'évêque d'Hereford donne -sa démission, etc. (Rymer, 1449, 9 et 19 décembre.)</p> +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: L'évêque de Chichester ne peut plus venir au Parlement +pour cause de vieillesse, mauvaise vue, etc. L'évêque d'Hereford donne +sa démission, etc. (Rymer, 1449, 9 et 19 décembre.)</p> <p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> -<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: «Episcopatus et beneficia regia pro pecuniis -conferendo.» Hist. Croyland. Continuatio, apud Gale, I, 521.</p> +<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: «Episcopatus et beneficia regia pro pecuniis +conferendo.» Hist. Croyland. Continuatio, apud Gale, I, 521.</p> -<p>«À prendre sur les deniers qu'il (le roi de France) a coustume lever -pour le remboursement des appatis sur les subgetz dudit très-hault et +<p>«À prendre sur les deniers qu'il (le roi de France) a coustume lever +pour le remboursement des appatis sur les subgetz dudit très-hault et puissant nepveu du paiis de Normandie, afin que sur lesdicts deniers, lesdits subgetz d'iceluy, laissans lesdites terres (du Maine), soit -par lui contemptez.» Rymer, V. 189, 1448, 11 mars.—Je n'ai pu trouver -le traité original de la cession de l'Anjou et du Maine. On ne le -connaît que par cet arrangement ultérieur qui tire les dédommagements -d'une source odieuse, douteuse, et en laisse la répartition à -l'arbitraire du roi d'Angleterre, c'est-à-dire de Suffolk.—Les -<em>appatis</em> ou <em>pactiz</em> étaient ordinairement des contributions que les +par lui contemptez.» Rymer, V. 189, 1448, 11 mars.—Je n'ai pu trouver +le traité original de la cession de l'Anjou et du Maine. On ne le +connaît que par cet arrangement ultérieur qui tire les dédommagements +d'une source odieuse, douteuse, et en laisse la répartition à +l'arbitraire du roi d'Angleterre, c'est-à -dire de Suffolk.—Les +<em>appatis</em> ou <em>pactiz</em> étaient ordinairement des contributions que les gens d'un pays payaient aux garnisons voisines pour labourer paisiblement. Ducange, I, 577.</p> <p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> -<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Somerset assurait que le roi avait ordonné que chaque +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Somerset assurait que le roi avait ordonné que chaque trentaine d'hommes en armerait un. (Rolls Parl.)</p> <p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> -<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: «De l'ordre de la Jartière... et signalé capitaine.» +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: «De l'ordre de la Jartière... et signalé capitaine.» Jean Chartier.</p> <p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> -<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Sur la rupture de la trêve, V. la <em>ballade</em> patriotique -<em>du bedeau de l'université d'Angers</em>, publiée par M. Mazure, Revue -Anglo-Française, avril 1835 (Poitiers).</p> +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Sur la rupture de la trêve, V. la <em>ballade</em> patriotique +<em>du bedeau de l'université d'Angers</em>, publiée par M. Mazure, Revue +Anglo-Française, avril 1835 (Poitiers).</p> <p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> <b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Le roi de France se plaignait aussi des courses que les -Anglais faisaient contre les vaisseaux de son allié le roi de +Anglais faisaient contre les vaisseaux de son allié le roi de Castille, et de leurs brigandages sur les grandes routes de France: -«Et se nommoient les <em>faux visages</em>, à cause qu'ils se déguisoient -d'habits dissolus.» Jean Chartier.</p> +«Et se nommoient les <em>faux visages</em>, à cause qu'ils se déguisoient +d'habits dissolus.» Jean Chartier.</p> <p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> <b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Mathieu de Coucy, p. 444, et Jacques Du Clercq (qui -copie Mathieu), I, 344, éd. Reiffenberg.—V. les détails de la -capitulation, de l'entrée, etc., dans M. Chéruel, p. 125-134, d'après -les documents authentiques. Le roi rétablissait la juridiction -ecclésiastique dans les prérogatives qu'elle avait perdues sous les -Anglais; il maintenait l'Échiquier, la Charte aux Normands, la Coutume -de Normandie, etc. Il ne tarda pas à déclarer les gens de Rouen -«francs, quictes et exempts de la compaignie <em>française</em> et de tout ce -que ceux de <em>Paris</em> peuvent demander à cette cause.» Cette guerre +copie Mathieu), I, 344, éd. Reiffenberg.—V. les détails de la +capitulation, de l'entrée, etc., dans M. Chéruel, p. 125-134, d'après +les documents authentiques. Le roi rétablissait la juridiction +ecclésiastique dans les prérogatives qu'elle avait perdues sous les +Anglais; il maintenait l'Échiquier, la Charte aux Normands, la Coutume +de Normandie, etc. Il ne tarda pas à déclarer les gens de Rouen +«francs, quictes et exempts de la compaignie <em>française</em> et de tout ce +que ceux de <em>Paris</em> peuvent demander à cette cause.» Cette guerre commerciale entre Rouen et Paris, qui durait depuis si longtemps, ne -finit effectivement qu'à l'avénement de Louis XI, qui renouvela -l'ordonnance de son père (communiqué par M. Chéruel, d'après les -<em>Archives de Rouen</em>, II, § 2, <em>7 juillet 1450</em>, <em>5 janvier 1461</em>).—V. -aussi sur l'<em>entrée</em> une pièce publiée par M. Mazure dans la Revue -Anglo-Française, avril 1835 (Poitiers).</p> +finit effectivement qu'à l'avénement de Louis XI, qui renouvela +l'ordonnance de son père (communiqué par M. Chéruel, d'après les +<em>Archives de Rouen</em>, II, § 2, <em>7 juillet 1450</em>, <em>5 janvier 1461</em>).—V. +aussi sur l'<em>entrée</em> une pièce publiée par M. Mazure dans la Revue +Anglo-Française, avril 1835 (Poitiers).</p> <p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> -<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: À l'entrée de Charles VII dans Rouen: «Estoient aux +<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: À l'entrée de Charles VII dans Rouen: «Estoient aux fenestres la femme du comte de Dunois et celle du duc de Somerset pour -voir le mystère et cette grande cérémonie, avec lesquelles estoient le -sire de Talbot et les autres Anglois détenus en ostage, qui estoient -fort pensifs, et marris.» Jean Chartier.</p> +voir le mystère et cette grande cérémonie, avec lesquelles estoient le +sire de Talbot et les autres Anglois détenus en ostage, qui estoient +fort pensifs, et marris.» Jean Chartier.</p> <p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> -<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: «S'abandonna et hasarda fort le roi, allant en personne -ès fossez et aux mines... D'icelles artillerie et mines estoit -gouverneur maître Jean Bureau, trésorier de France, lequel estoit fort -subtil et ingénieux en telles matières et en plusieurs autres choses.» +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: «S'abandonna et hasarda fort le roi, allant en personne +ès fossez et aux mines... D'icelles artillerie et mines estoit +gouverneur maître Jean Bureau, trésorier de France, lequel estoit fort +subtil et ingénieux en telles matières et en plusieurs autres choses.» Ibidem.</p> <p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> -<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: «As lovingly, as heartily, and as tenderly...» Turner.</p> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: «As lovingly, as heartily, and as tenderly...» Turner.</p> <p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> -<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Il avait fait épouser à son fils la fille de l'aîné des -Somerset, laquelle avait le premier droit au trône, après Henri VI, -dans la ligne de Lancastre. Mariée à tout autre qu'au fils du -ministre, confident de la reine, cette héritière eût été infiniment -dangereuse. Nul doute que ce mariage ne se soit fait par la volonté de +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Il avait fait épouser à son fils la fille de l'aîné des +Somerset, laquelle avait le premier droit au trône, après Henri VI, +dans la ligne de Lancastre. Mariée à tout autre qu'au fils du +ministre, confident de la reine, cette héritière eût été infiniment +dangereuse. Nul doute que ce mariage ne se soit fait par la volonté de Marguerite.</p> <p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> -<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Ceci fait penser à l'honorable exil de lord Collingwood, +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Ceci fait penser à l'honorable exil de lord Collingwood, qui, pendant toute la guerre continentale, n'obtint pas la permission -de mettre une fois le pied à terre ni de revoir ses filles.</p> +de mettre une fois le pied à terre ni de revoir ses filles.</p> <p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> <b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Proceedings and ordinances of the Privy Council, vol. VI, p. 69, 75, 85 (1837).</p> <p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> -<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Cette exécrable parodie dépasse 93; vous diriez les -litanies chantées par Marat. Ritson's ancient Songs. Je regrette fort -que la publication des Political Songs du savant M. Wright ne s'étende -pas encore jusqu'à cette époque (1841).</p> +<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Cette exécrable parodie dépasse 93; vous diriez les +litanies chantées par Marat. Ritson's ancient Songs. Je regrette fort +que la publication des Political Songs du savant M. Wright ne s'étende +pas encore jusqu'à cette époque (1841).</p> <p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> <b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Trois mille sept cent soixante-quatorze, au dire des -hérauts. D'après leur rapport, l'armée anglaise eût été forte de six à -sept mille hommes, et les Français n'auraient eu que trois mille +hérauts. D'après leur rapport, l'armée anglaise eût été forte de six à +sept mille hommes, et les Français n'auraient eu que trois mille combattants. Jean Chartier, 197. Mathieu de Coucy, 45. Jacques Du -Clercq, I, 266, éd. Reiffenberg. Il est vrai que, ces historiens se -copiant, les trois témoignages ne peuvent guère compter que pour un +Clercq, I, 266, éd. Reiffenberg. Il est vrai que, ces historiens se +copiant, les trois témoignages ne peuvent guère compter que pour un seul.</p> <p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> -<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: «Estant sur la mer, fut rencontré des gens du duc de -Somerset.» Mathieu de Coucy.</p> +<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: «Estant sur la mer, fut rencontré des gens du duc de +Somerset.» Mathieu de Coucy.</p> <p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> <b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Henri VI reprocha ouvertement au duc d'York d'avoir fait -tuer par ses gens l'évêque de Chichester, chancelier d'Angleterre. -Lingard, d'après les documents conservés par Stow, 393-395. L'auteur, -connu sous le nom d'Amelgard prétend, avec moins de vraisemblance, que -l'évêque se fit tuer par économie, en disputant sur le prix du passage +tuer par ses gens l'évêque de Chichester, chancelier d'Angleterre. +Lingard, d'après les documents conservés par Stow, 393-395. L'auteur, +connu sous le nom d'Amelgard prétend, avec moins de vraisemblance, que +l'évêque se fit tuer par économie, en disputant sur le prix du passage avec les matelots qui le ramenaient de France. Notice des mss., I, 417.</p> <p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> -<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Nous les avons vus (en 1839!) suivre sans difficulté ce +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Nous les avons vus (en 1839!) suivre sans difficulté ce brave Courtney, qui leur donnait parole de ressusciter toutes les fois qu'on le tuerait.</p> <p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> -<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Shakespeare lui fait dire à tort qu'il est du comté de +<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Shakespeare lui fait dire à tort qu'il est du comté de Kent. V. Proceedings and Ordinances of the Privy Council, vol. VI (1837), preface of sir Harris Nicolas, p. <span class="smcap">XXVII</span>.</p> <p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> -<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: «A certaine yong man of a goodly stature, and pregnant -wit.» Hall and Grafton.</p> +<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: «A certaine yong man of a goodly stature, and pregnant +wit.» Hall and Grafton.</p> <p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> -<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: «Sober in communication, wise in disputyng.» Ibidem.</p> +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: «Sober in communication, wise in disputyng.» Ibidem.</p> <p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> -<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: «Without bydding farewell to their capitaine.» Ibidem.</p> +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: «Without bydding farewell to their capitaine.» Ibidem.</p> <p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> -<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: «Kneeling on his knees, to have mercy and compassion of -his smalle infantes.» Holinshed.</p> +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: «Kneeling on his knees, to have mercy and compassion of +his smalle infantes.» Holinshed.</p> <p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> <b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: De plus, Somerset abandonna son artillerie. (Mathieu de Coucy.)</p> <p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> -<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: L'artillerie française, toujours dirigée par Jean -Bureau, fit preuve à Cherbourg d'une habileté toute nouvelle. Il -établit <em>ses batteries dans la mer</em> même, au grand étonnement des -Anglais: «Elle venoit là deux fois le jour; néanmoins, par le moyen de +<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: L'artillerie française, toujours dirigée par Jean +Bureau, fit preuve à Cherbourg d'une habileté toute nouvelle. Il +établit <em>ses batteries dans la mer</em> même, au grand étonnement des +Anglais: «Elle venoit là deux fois le jour; néanmoins, par le moyen de certaines peaux et graisses dont les bombardes estoient revestues, -onques la mer ne porta dommage à la poudre; mais aussitost que la mer -estoit retirée, les canonniers levoient les manteaux, et tiroient et +onques la mer ne porta dommage à la poudre; mais aussitost que la mer +estoit retirée, les canonniers levoient les manteaux, et tiroient et jettoient, comme auparavant, contre ladite place, dequoy les Anglois -estoient fort esbahis.» Jean Chartier.</p> +estoient fort esbahis.» Jean Chartier.</p> <p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> -<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Voir, aux précieuses <em>Archives municipales de -Bordeaux</em>, le livre des priviléges (depuis <em>la Philippine</em>, 1295), et -le livre dit <em>des Bouillons</em> (actes et traités, depuis 1259). Celui-ci -était autrefois enchaîné à une table, et il en porte encore la chaîne. -J'en ai parlé déjà dans mon <em>Rapport au ministre de l'instruction -publique sur les bibliothèques et archives du sud-ouest de la France</em>, +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Voir, aux précieuses <em>Archives municipales de +Bordeaux</em>, le livre des priviléges (depuis <em>la Philippine</em>, 1295), et +le livre dit <em>des Bouillons</em> (actes et traités, depuis 1259). Celui-ci +était autrefois enchaîné à une table, et il en porte encore la chaîne. +J'en ai parlé déjà dans mon <em>Rapport au ministre de l'instruction +publique sur les bibliothèques et archives du sud-ouest de la France</em>, 1836.</p> <p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> @@ -7452,472 +7414,472 @@ entrer en Espagne. Amelgard.</p> <p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> <b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: Il en partit un si grand nombre que Bordeaux en fut, -dit-on, presque dépeuplé pour quelques années. (Chronique +dit-on, presque dépeuplé pour quelques années. (Chronique Bourdeloise).</p> <p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> -<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Le roi avait ordonné aux soldats de payer tout ce +<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Le roi avait ordonné aux soldats de payer tout ce qu'ils prendraient; s'ils prenaient sans payer, ils devaient rendre et -<em>perdre leur solde pour quinze jours</em>. Cette pénalité, fort douce, dut -être plus efficace que les plus rigoureuses, parce qu'elle put être -sérieusement appliquée. V. Jean Chartier et Mathieu de Coucy, p. 216, -251, 406, 432, 457, 610. Voir particulièrement <em>Bibl. royale, mss. +<em>perdre leur solde pour quinze jours</em>. Cette pénalité, fort douce, dut +être plus efficace que les plus rigoureuses, parce qu'elle put être +sérieusement appliquée. V. Jean Chartier et Mathieu de Coucy, p. 216, +251, 406, 432, 457, 610. Voir particulièrement <em>Bibl. royale, mss. Doat, 217, fol. 328. Ordre de punir les gens de guerre qui, en Rouergue, ont pris des vivres sans payer, 29 septembre 1446.</em></p> <p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> <b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Le pseudonyme Amelgard, tout Bourguignon de cœur et -peu favorable à Charles VII, avoue toutefois que c'était là l'unique -objet des plaintes de la Guienne. À ces plaintes, les gens du roi -répondaient que l'argent payé pour les troupes était dépensé par elles -dans les villes mêmes qui payaient. Notice des mss., I, 432.</p> +peu favorable à Charles VII, avoue toutefois que c'était là l'unique +objet des plaintes de la Guienne. À ces plaintes, les gens du roi +répondaient que l'argent payé pour les troupes était dépensé par elles +dans les villes mêmes qui payaient. Notice des mss., I, 432.</p> <p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> <b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: V. le chroniqueur connu sous le nom d'Amelgard. Notice des mss., I, 431.</p> <p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> -<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: «Jamais je n'oiray la messe, ou aujourdhuy jauray rué -jus la compagnie des François, estant en ce parc icy devant moy.» +<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: «Jamais je n'oiray la messe, ou aujourdhuy jauray rué +jus la compagnie des François, estant en ce parc icy devant moy.» Mathieu de Coucy.</p> <p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> <b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Non pas toutefois tellement <em>paladin</em>, qu'il n'ait -soigné, en véritable Anglais, ses intérêts d'argent et de fortune. +soigné, en véritable Anglais, ses intérêts d'argent et de fortune. Nous avons plusieurs actes relatifs aux grands biens qu'il se laissa -donner: comté de Shrewsbury, comté de Clermont-en-Beauvaisis, -capitainerie de Falaise, etc. V. aussi, sur les dons faits à Talbot, -M. Berriat-Saint-Prix, Histoire de Jeanne d'Arc, p. 159, d'après les -Registres du Trésor des chartes, 173-175.—Ce qui n'est pas moins -caractéristique, c'est qu'en arrivant à Bordeaux, Talbot commence par -faire donner à Thomas Talbot (quelque petit parent, ou bâtard?) -l'office lucratif de <em>clerc du marchié</em>. Rymer, V. 1455, 17 janvier.</p> +donner: comté de Shrewsbury, comté de Clermont-en-Beauvaisis, +capitainerie de Falaise, etc. V. aussi, sur les dons faits à Talbot, +M. Berriat-Saint-Prix, Histoire de Jeanne d'Arc, p. 159, d'après les +Registres du Trésor des chartes, 173-175.—Ce qui n'est pas moins +caractéristique, c'est qu'en arrivant à Bordeaux, Talbot commence par +faire donner à Thomas Talbot (quelque petit parent, ou bâtard?) +l'office lucratif de <em>clerc du marchié</em>. Rymer, V. 1455, 17 janvier.</p> <p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> -<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Il fut défiguré, ce qui donna lieu à une scène -touchante que l'historien français raconte dans tous ses détails avec -une noble compassion: «Auquel herault de Tallebot il fut demandé: s'il -voyoit son maistre, s'il le reconnoistroit bien. À quoi il respondit +<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Il fut défiguré, ce qui donna lieu à une scène +touchante que l'historien français raconte dans tous ses détails avec +une noble compassion: «Auquel herault de Tallebot il fut demandé: s'il +voyoit son maistre, s'il le reconnoistroit bien. À quoi il respondit joyeusement, croyant qu'il fust encore vivant... Et sur ce, il fut -mené au lieu... et on luy dist: Regardez si c'est là vostre maistre. -Lors il changea tout à coup de couleur, sans de prime face donner -encore son jugement... Neantmoins il se mit à genoux, et dit -qu'incontinent on en sçauroit la vérité; et lors il lui fourra l'un +mené au lieu... et on luy dist: Regardez si c'est là vostre maistre. +Lors il changea tout à coup de couleur, sans de prime face donner +encore son jugement... Neantmoins il se mit à genoux, et dit +qu'incontinent on en sçauroit la vérité; et lors il lui fourra l'un des doigts de sa main dextre dans sa bouche, en disant ces mots: -«Monseigneur mon maistre, Monseigneur mon maistre, ce estes-vous! je -prie à Dieu qu'il vous pardonne vos meffaits! J'ay esté vostre +«Monseigneur mon maistre, Monseigneur mon maistre, ce estes-vous! je +prie à Dieu qu'il vous pardonne vos meffaits! J'ay esté vostre officier d'armes quarante ans, ou plus; il est temps que je vous le -rende!...» en faisant piteux crys et lamentations, et en rendant eau -par les yeux très-piteusement. Et lors, il devestit sa cotte d'armes -et la mit sur son dict maistre.» Mathieu de Coucy.</p> +rende!...» en faisant piteux crys et lamentations, et en rendant eau +par les yeux très-piteusement. Et lors, il devestit sa cotte d'armes +et la mit sur son dict maistre.» Mathieu de Coucy.</p> <p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> -<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Arcère, Histoire de La Rochelle, I, 275.</p> +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Arcère, Histoire de La Rochelle, I, 275.</p> <p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> -<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Mathieu de Coucy dit à tort que ces vaisseaux +<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Mathieu de Coucy dit à tort que ces vaisseaux appartenaient au duc de Bourgogne; le duc avait en ce moment, ainsi -qu'on le verra, des intérêts tout opposés à ceux du roi, il était fort -mécontent de lui. Il est probable que les Hollandais, sujets fort -indépendants de Philippe, envoyèrent ces vaisseaux malgré lui.</p> +qu'on le verra, des intérêts tout opposés à ceux du roi, il était fort +mécontent de lui. Il est probable que les Hollandais, sujets fort +indépendants de Philippe, envoyèrent ces vaisseaux malgré lui.</p> <p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> <b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Id.</p> <p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> -<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Quant à son commerce, Bordeaux ne le perdit pas pour +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Quant à son commerce, Bordeaux ne le perdit pas pour longtemps. L'esprit mercantile, plus fort chez les Anglais que -l'orgueil même, ne leur permit pas de renoncer au commerce de vins de +l'orgueil même, ne leur permit pas de renoncer au commerce de vins de Guienne. Ils subirent toutes les humiliations qu'on voulut. Il faut -voir les conditions auxquelles les anciens maîtres du pays obtenaient +voir les conditions auxquelles les anciens maîtres du pays obtenaient de venir commercer dans leur capitale de Guienne. Ils devaient porter tous ostensiblement la croix rouge; ils ne pouvaient aller dans la -banlieue sans avoir la permission écrite du maire. S'ils voulaient -traverser la province, aller à Bayonne, les gouverneurs les y -faisaient conduire à leurs dépens, sous la garde d'un archer. -<em>Archives, Supplément au Trésor des chartes, J. 925.</em></p> +banlieue sans avoir la permission écrite du maire. S'ils voulaient +traverser la province, aller à Bayonne, les gouverneurs les y +faisaient conduire à leurs dépens, sous la garde d'un archer. +<em>Archives, Supplément au Trésor des chartes, J. 925.</em></p> <p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> <b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Turner; Parl. Rolls.</p> <p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> -<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: «À l'heure du disner, quand ils penserent seoir à +<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: «À l'heure du disner, quand ils penserent seoir à table, il n'y avoit rien comme de prest, dautant que les officiers qui -avoient accoustumé de les servir et faire leurs provisions ne -sçavoient où avoir et recouvrer argent; car on ne vouloit plus rien -leur bailler et délivrer sans argent comptant.» Mathieu de Coucy.</p> +avoient accoustumé de les servir et faire leurs provisions ne +sçavoient où avoir et recouvrer argent; car on ne vouloit plus rien +leur bailler et délivrer sans argent comptant.» Mathieu de Coucy.</p> <p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> -<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: «Obtusis sotularibus et ocreis... ad instar coloni. -Togam etiam longam cum capucio rotulato, ad modum burgensis.» Blakman, +<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: «Obtusis sotularibus et ocreis... ad instar coloni. +Togam etiam longam cum capucio rotulato, ad modum burgensis.» Blakman, De Virtutibus et Miraculis Henri VI, ap. Hearne, p. 298.</p> <p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> -<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: «Aut in regni negotiis cum consilio suo tractandis, aut -in Scripturarum lectionibus vel in scriptis aut chronicis legendis.» +<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: «Aut in regni negotiis cum consilio suo tractandis, aut +in Scripturarum lectionibus vel in scriptis aut chronicis legendis.» Ibidem, p. 299.</p> <p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> -<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Lorsqu'il était enfermé à la Tour, il crut voir une +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Lorsqu'il était enfermé à la Tour, il crut voir une femme qui voulait noyer son enfant; il avertit; on trouva la femme, et -l'enfant fut sauvé.</p> +l'enfant fut sauvé.</p> <p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> -<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Cet esprit de paix se montre à merveille dans le fait -suivant: «Edmond Gallet dit qu'il fut envoyé au roy d'Angleterre pour -l'inviter à faire une descente en Normandie pendant que le roy de -France étoit occupé contre son fils en Dauphiné. Sur quoy le roy +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Cet esprit de paix se montre à merveille dans le fait +suivant: «Edmond Gallet dit qu'il fut envoyé au roy d'Angleterre pour +l'inviter à faire une descente en Normandie pendant que le roy de +France étoit occupé contre son fils en Dauphiné. Sur quoy le roy d'Angleterre demanda quelle personne estoit son oncle de France, et -l'envoyé répondit qu'il ne l'avoit vu qu'une fois à cheval et luy -sembla gentil prince, et une autre fois en une abbaye de Caen, où il +l'envoyé répondit qu'il ne l'avoit vu qu'une fois à cheval et luy +sembla gentil prince, et une autre fois en une abbaye de Caen, où il lisoit une chronique, et lui sembla estre le mieux lisant qu'il vist -oncques. Après quoy le roy d'Angleterre dit qu'il s'étonnoit comment -les princes de France avoient si grande volonté de luy faire -desplaisir;» puis il ajouta: «Au fort, autant m'en font ceux de mon -pays.» Déposition rapportée par Dupuy dans la notice qu'il a donnée du -procès de Jean d'Alençon, à la suite de celui des Templiers, in-12, p. +oncques. Après quoy le roy d'Angleterre dit qu'il s'étonnoit comment +les princes de France avoient si grande volonté de luy faire +desplaisir;» puis il ajouta: «Au fort, autant m'en font ceux de mon +pays.» Déposition rapportée par Dupuy dans la notice qu'il a donnée du +procès de Jean d'Alençon, à la suite de celui des Templiers, in-12, p. 419.</p> <p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> -<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: «Mon père a régné paisiblement jusqu'au bout de sa vie. -Son père, mon aïeul, fut aussi roi. Et moi, dès le berceau, j'ai été -couronné, reconnu par tout le royaume; j'ai porté quarante ans la -couronne, et tous m'ont fait hommage...»—Au reste, quel que fût son -droit, il n'eût pas consenti, pour le défendre, à la mort d'un seul -homme. Entrant un jour à Londres, il vit les membres d'un traître que -l'on avait exposés: «Ôtez, ôtez, dit-il; à Dieu ne plaise qu'un -chrétien soit traité si cruellement pour moi!» Blakman, ap. Hearne.</p> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: «Mon père a régné paisiblement jusqu'au bout de sa vie. +Son père, mon aïeul, fut aussi roi. Et moi, dès le berceau, j'ai été +couronné, reconnu par tout le royaume; j'ai porté quarante ans la +couronne, et tous m'ont fait hommage...»—Au reste, quel que fût son +droit, il n'eût pas consenti, pour le défendre, à la mort d'un seul +homme. Entrant un jour à Londres, il vit les membres d'un traître que +l'on avait exposés: «Ôtez, ôtez, dit-il; à Dieu ne plaise qu'un +chrétien soit traité si cruellement pour moi!» Blakman, ap. Hearne.</p> <p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> <b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Je regrette de n'avoir pu consulter sur Marguerite le -curieux ouvrage de miss Agnès Strickland: Lifes of the Queens of +curieux ouvrage de miss Agnès Strickland: Lifes of the Queens of England.</p> <p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> <b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: Tenait-il uniquement cette disposition de la folie de -son grand-père, Charles VI? Son père, Henri V, qui fit preuve d'un -jugement si ferme, était toutefois fort excentrique dans sa jeunesse; -on se rappelle qu'il se présenta un jour à son père dans le costume -d'un fol. Son portrait a quelque chose de bizarre et de béat, si j'en -juge du moins par la belle gravure que M. Endell Tyler a donnée, -d'après l'original de Kensington, en tête de ses Memoirs of Henry the +son grand-père, Charles VI? Son père, Henri V, qui fit preuve d'un +jugement si ferme, était toutefois fort excentrique dans sa jeunesse; +on se rappelle qu'il se présenta un jour à son père dans le costume +d'un fol. Son portrait a quelque chose de bizarre et de béat, si j'en +juge du moins par la belle gravure que M. Endell Tyler a donnée, +d'après l'original de Kensington, en tête de ses Memoirs of Henry the fifth.</p> <p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> -<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Sir Edward Coke admet à grand'peine que le roi, +<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Sir Edward Coke admet à grand'peine que le roi, immortel <em>in genere</em>, meure pourtant <em>in individuo</em>. Howell' state trials, II, 624.—Blakstone, I, 247. Allen, Prerogative, passim.</p> <p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> -<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: C'est comme une sorte de vertu magique, attribuée par -les jurisconsultes au grand sceau royal: sa possession rendait légal -tout gouvernement... Richard II, âgé de dix ans et demi, fut supposé -en état de régner sans l'assistance d'une régence. (Hallam.)</p> +<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: C'est comme une sorte de vertu magique, attribuée par +les jurisconsultes au grand sceau royal: sa possession rendait légal +tout gouvernement... Richard II, âgé de dix ans et demi, fut supposé +en état de régner sans l'assistance d'une régence. (Hallam.)</p> <p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> <b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Il nous reste un compte terrible de tous les -médicaments que le Parlement employa pour essayer de remettre le roi -en état d'exprimer une volonté: «Clisteria, suppositoria, caputpurgia, -gargarismata, balnea, emplastra, emoroidarum provocationes, etc.» +médicaments que le Parlement employa pour essayer de remettre le roi +en état d'exprimer une volonté: «Clisteria, suppositoria, caputpurgia, +gargarismata, balnea, emplastra, emoroidarum provocationes, etc.» Rymer, 6 april, 1454.</p> <p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> <b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Parl. rolls.</p> <p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> -<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Quelques églises, surtout en Guienne, ont un assez +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Quelques églises, surtout en Guienne, ont un assez grand nombre de tours et de bastilles. Les villes et bastilles -anglaises sont très-reconnaissables; elles ont été fondées, non sur -les montagnes, mais près des eaux, en plaine; elles se composent -ordinairement de huit rues qui se coupent à angle droit; il y a au -centre une place avec des portiques grillés qu'on pouvait fermer dans +anglaises sont très-reconnaissables; elles ont été fondées, non sur +les montagnes, mais près des eaux, en plaine; elles se composent +ordinairement de huit rues qui se coupent à angle droit; il y a au +centre une place avec des portiques grillés qu'on pouvait fermer dans un danger. Telle est encore Sainte-Foix-la-Longue, et quelques petites -villes du Périgord et de l'Agénois. Il semble que sous Louis XI on ait -imité cette disposition. (Observation de M. Dessalles.)</p> +villes du Périgord et de l'Agénois. Il semble que sous Louis XI on ait +imité cette disposition. (Observation de M. Dessalles.)</p> -<p>Voilà pour les constructions. Quant aux institutions, je n'en vois -point ici qui aient le caractère anglais. Nos <em>francs archers</em> ne -furent pas précisément imités des archers anglais; une institution si -naturelle sortait d'elle-même du besoin de la défense.—De toutes les +<p>Voilà pour les constructions. Quant aux institutions, je n'en vois +point ici qui aient le caractère anglais. Nos <em>francs archers</em> ne +furent pas précisément imités des archers anglais; une institution si +naturelle sortait d'elle-même du besoin de la défense.—De toutes les provinces conquises par les Anglais, la Normandie est, je crois, la -seule où ils aient montré quelque esprit d'administration.</p> +seule où ils aient montré quelque esprit d'administration.</p> <p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> <b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Peu de temps avant 1830, une demoiselle anglaise vint -trouver M. l'abbé Haffreingnes, directeur d'un collége à Boulogne: -«Monsieur l'abbé, lui dit-elle, je sais que vous songez à rebâtir la -cathédrale de Boulogne; les Anglais, mes ancêtres, en ont commencé la +trouver M. l'abbé Haffreingnes, directeur d'un collége à Boulogne: +«Monsieur l'abbé, lui dit-elle, je sais que vous songez à rebâtir la +cathédrale de Boulogne; les Anglais, mes ancêtres, en ont commencé la ruine; comme Anglaise, je voudrais expier ce qu'ils ont fait, autant -qu'il est en moi; voilà ma souscription, c'est bien peu de chose, -vingt-cinq francs!—Mademoiselle, répondit le prêtre, votre foi me -décide. Dès demain, on commencera les travaux; vos vingt-cinq francs -achèteront la première pierre.» Aussitôt il commanda soixante mille +qu'il est en moi; voilà ma souscription, c'est bien peu de chose, +vingt-cinq francs!—Mademoiselle, répondit le prêtre, votre foi me +décide. Dès demain, on commencera les travaux; vos vingt-cinq francs +achèteront la première pierre.» Aussitôt il commanda soixante mille francs de travaux, et depuis il y a mis cinq cent mille francs de sa -fortune. V. la brochure de M. Francis Nettement: À la ville de +fortune. V. la brochure de M. Francis Nettement: À la ville de Boulogne.</p> <p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> -<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: «Ma malédiction sera... le pardon.» Byron.</p> +<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: «Ma malédiction sera... le pardon.» Byron.</p> <p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> -<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Homère.</p> +<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Homère.</p> <p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> <b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: De Maistre.</p> <p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> -<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: «M. de Croy lui avoit dit que M. de Bourgogne savoit -certainement que se n'eusse esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée -du Roy tournoit sur luy. Et aussi, quant les nouvelles allèrent en +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: «M. de Croy lui avoit dit que M. de Bourgogne savoit +certainement que se n'eusse esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée +du Roy tournoit sur luy. Et aussi, quant les nouvelles allèrent en Flandre... que Bourdeaux estoit anglois, plusieurs chevaliers et escuyers dudit pays... dirent ces mots, au moins l'ung d'eulx, qu'on dit estre des plus prouchains de mondit seigneur de Bourgogne: Pleust -à Dieu que les Anglois fussent aussi bien à Rouen et par toute -Normandie comme à Bourdeaux; car, se n'eust esté la prinse de -Bourdeaux, nous eussions eu à besogner.» <em>Bibl. royale, fonds Baluze, +à Dieu que les Anglois fussent aussi bien à Rouen et par toute +Normandie comme à Bourdeaux; car, se n'eust esté la prinse de +Bourdeaux, nous eussions eu à besogner.» <em>Bibl. royale, fonds Baluze, ms. A, fol. 45.</em></p> <p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> <b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Le vieux chroniqueur de la maison de Bourgogne, qui en -avait bien la tradition, dit au père de Charles-Quint: «Quant à la -lignée de Portugal, dont le roy vostre père et vous estes issus, +avait bien la tradition, dit au père de Charles-Quint: «Quant à la +lignée de Portugal, dont le roy vostre père et vous estes issus, n'estes pas ou serez (vous ou les vostres) sans querelle du royaume -d'Angleterre, et principalement de la duché de Lancastre.» Et plus -loin: «Quand je pense à ce quartier d'Angleterre où par droit vous -vous devez appuyer et soustenir en vos affaires...» Olivier de la +d'Angleterre, et principalement de la duché de Lancastre.» Et plus +loin: «Quand je pense à ce quartier d'Angleterre où par droit vous +vous devez appuyer et soustenir en vos affaires...» Olivier de la Marche. Introd., ch. <span class="smcap">IV</span>.</p> <p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> <b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Il est bien entendu qu'il n'y eut pas conspiration expresse, ni plan, ni dessein fixe, mais seulement action constante -d'une même passion, haine et jalousie persévérante.</p> +d'une même passion, haine et jalousie persévérante.</p> <p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> -<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: «Item, ils appellent les subjez du Roy qui vont es païs -de mondit seigneur de Bourgogne: Traîtres, vilains, serfs, allez, -<em>allez payer vos tailles</em>, et plusieurs autres villenies et injures.» -<em>Archives du royaume, Trésor des chartes</em>, J. 258, n<sup>o</sup> 25.</p> +<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: «Item, ils appellent les subjez du Roy qui vont es païs +de mondit seigneur de Bourgogne: Traîtres, vilains, serfs, allez, +<em>allez payer vos tailles</em>, et plusieurs autres villenies et injures.» +<em>Archives du royaume, Trésor des chartes</em>, J. 258, n<sup>o</sup> 25.</p> <p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> -<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: «Tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum -vivunt.» S. Benedicti regula.</p> +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: «Tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum +vivunt.» S. Benedicti regula.</p> <p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> -<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: «Lollhardus, lullhardus, lollert, lullert.» Mosheim, De +<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: «Lollhardus, lullhardus, lollert, lullert.» Mosheim, De Beghardis et Beguinabus, append. p. 583.</p> <p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> -<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: En anglais, <em>to lull</em>, bercer; en suédois, <em>lulla</em>, -endormir; en vieil allemand, <em>lullen</em>, <em>lollen</em>, <em>lallen</em>, chanter à +<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: En anglais, <em>to lull</em>, bercer; en suédois, <em>lulla</em>, +endormir; en vieil allemand, <em>lullen</em>, <em>lollen</em>, <em>lallen</em>, chanter à voix basse; en allemand moderne, <em>lallen</em>, balbutier.</p> <p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> -<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Tout cela est peut-être plus frappant encore en +<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Tout cela est peut-être plus frappant encore en Hollande qu'en Flandre. Combien la famille m'y semblait touchante, quand je voyais dans les basses prairies, au-dessous des canaux, ces -doux paysages de Paul Potter, dans un pâle soleil d'après-midi ces -bonnes gens si paisibles, ces bestiaux, ces vaches laitières parmi les +doux paysages de Paul Potter, dans un pâle soleil d'après-midi ces +bonnes gens si paisibles, ces bestiaux, ces vaches laitières parmi les enfants... J'aurais voulu exhausser leurs digues; je craignais que ces -eaux ne se trompassent un jour, comme fit l'Océan quand il couvrit -d'une nappe soixante villages, et mit à la place la mer -d'Harlem...—Chose curieuse, là même où la terre manque, la famille -continue. Le gros bateau hollandais (dont l'étranger inintelligent se -moque) ne doit pas être jugé comme un bateau, mais bien comme une -maison, une arche, où la femme, les enfants, les animaux domestiques -vivent commodément ensemble. La Hollandaise y est chez elle et -parfaitement établie, soignant les enfants, étendant le linge, -souvent, au défaut du mari, dirigeant le gouvernail. L'être aquatique, -vivant là dans une lente et perpétuelle migration, s'y est fait un -monde à lui; pourvu qu'il ne compromette pas ce petit monde, peu lui +eaux ne se trompassent un jour, comme fit l'Océan quand il couvrit +d'une nappe soixante villages, et mit à la place la mer +d'Harlem...—Chose curieuse, là même où la terre manque, la famille +continue. Le gros bateau hollandais (dont l'étranger inintelligent se +moque) ne doit pas être jugé comme un bateau, mais bien comme une +maison, une arche, où la femme, les enfants, les animaux domestiques +vivent commodément ensemble. La Hollandaise y est chez elle et +parfaitement établie, soignant les enfants, étendant le linge, +souvent, au défaut du mari, dirigeant le gouvernail. L'être aquatique, +vivant là dans une lente et perpétuelle migration, s'y est fait un +monde à lui; pourvu qu'il ne compromette pas ce petit monde, peu lui importe d'aller vite; jamais il ne changera la forme (lourde, mais -sûre) de cette embarcation de famille, jamais il ne se hâtera. À voir -sa lenteur, vous diriez plutôt qu'il craint d'arriver. V. dans le tome +sûre) de cette embarcation de famille, jamais il ne se hâtera. À voir +sa lenteur, vous diriez plutôt qu'il craint d'arriver. V. dans le tome XVI le chapitre sur la Hollande (Louis XIV, 1860).</p> <p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> -<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Douceurs infinies du travail en famille! celui-là seul -les sent bien, dont le foyer s'est brisé... Cette larme sera pardonnée -(à l'homme? non), à l'historien au moment où ce travail va finir, où -la famille elle-même est compromise dans plus d'un pays, lorsque la -machine à lin va supprimer nos fileuses, celles de la Flandre (1841).</p> - -<p>«Il y aura un rayon de soleil pour toi dans les yeux de ta -grand'mère...» Je trouve ceci dans une admirable petite histoire (<em>La -Fée hirondelle</em>), qui serait devenue un livre du peuple, si l'auteur -ne l'eût cachée parmi ses traductions. Éducation familière, traduction +<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Douceurs infinies du travail en famille! celui-là seul +les sent bien, dont le foyer s'est brisé... Cette larme sera pardonnée +(à l'homme? non), à l'historien au moment où ce travail va finir, où +la famille elle-même est compromise dans plus d'un pays, lorsque la +machine à lin va supprimer nos fileuses, celles de la Flandre (1841).</p> + +<p>«Il y aura un rayon de soleil pour toi dans les yeux de ta +grand'mère...» Je trouve ceci dans une admirable petite histoire (<em>La +Fée hirondelle</em>), qui serait devenue un livre du peuple, si l'auteur +ne l'eût cachée parmi ses traductions. Éducation familière, traduction de l'anglais, par mesdames Belloc et Montgolfier, t. IV.</p> <p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> <b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: V. Ducange, verb. <span class="smcap">Amicitia</span>. Ordonn. XII, 563, etc.</p> <p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> -<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: V. l'étrange formule du <em>sang versé sous la terre</em>, -dans mes Origines du droit, p. 195, d'après une note de P. E. Muller -sur le Laxdaela-Saga (1826, in-4<sup>o</sup>, p. 59): «...Ils vinrent au -promontoire Eyrarhval, et là coupèrent une bande de gazon, assez -longue pour que les deux extrémités étant attachées à la terre, le -milieu pût être soutenu par un javelot ciselé dont ils touchaient le -clou de leurs mains. Tout quatre, se plaçant sous le gazon, firent -couler leur sang, qui se répandit sur la terre d'où le gazon avait été -coupé; et lorsque leur sang se fut mêlé, ils fléchirent le genou, et, -unissant leurs mains droites, jurèrent par tous les dieux de venger la -mort l'un de l'autre comme celle d'un frère...»—V. aussi les +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: V. l'étrange formule du <em>sang versé sous la terre</em>, +dans mes Origines du droit, p. 195, d'après une note de P. E. Muller +sur le Laxdaela-Saga (1826, in-4<sup>o</sup>, p. 59): «...Ils vinrent au +promontoire Eyrarhval, et là coupèrent une bande de gazon, assez +longue pour que les deux extrémités étant attachées à la terre, le +milieu pût être soutenu par un javelot ciselé dont ils touchaient le +clou de leurs mains. Tout quatre, se plaçant sous le gazon, firent +couler leur sang, qui se répandit sur la terre d'où le gazon avait été +coupé; et lorsque leur sang se fut mêlé, ils fléchirent le genou, et, +unissant leurs mains droites, jurèrent par tous les dieux de venger la +mort l'un de l'autre comme celle d'un frère...»—V. aussi les dissertations de Kofod Ancher (1780), de Wilda (1831), et de C. J. Fortuyn (1834).</p> <p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> -<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Je traduis ici avec propriété et selon le sens +<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Je traduis ici avec propriété et selon le sens primitif. Le sens ordinaire est <em>association</em>, le sens primitif est -<em>don</em>, <em>contribution</em> (præstatio). Que donne-t-on dans la forme -originaire de la ghilde? soi-même, son sang.</p> +<em>don</em>, <em>contribution</em> (præstatio). Que donne-t-on dans la forme +originaire de la ghilde? soi-même, son sang.</p> <p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> -<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: De 1200 à 1304.—Selon M. Lambin, archiviste d'Ypres, -dans son précieux Mémoire sur l'origine de la halle aux draps -(couronné par la Société des antiquaires de la Morinie), Ypres, 1836. -Nous venons de perdre ce savant homme, qui sera difficilement remplacé +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: De 1200 à 1304.—Selon M. Lambin, archiviste d'Ypres, +dans son précieux Mémoire sur l'origine de la halle aux draps +(couronné par la Société des antiquaires de la Morinie), Ypres, 1836. +Nous venons de perdre ce savant homme, qui sera difficilement remplacé (1841).</p> <p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> -<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Voir dans la cathédrale, la pierre de Jansénius, au -milieu même du chœur, mais si ingénieusement dissimulée.</p> +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Voir dans la cathédrale, la pierre de Jansénius, au +milieu même du chœur, mais si ingénieusement dissimulée.</p> <p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> <b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: C'est ce qui existait effectivement pour une partie des -fabricants d'Ypres; ils travaillaient dans la halle même: «L'étage -principal contenait les métiers des tisserands de draps et de serge... -Les différents locaux du rez-de-chaussée contenaient les peigneurs, -cardeurs, fileurs, tondeurs, foulons, teinturiers...» Lambin.</p> +fabricants d'Ypres; ils travaillaient dans la halle même: «L'étage +principal contenait les métiers des tisserands de draps et de serge... +Les différents locaux du rez-de-chaussée contenaient les peigneurs, +cardeurs, fileurs, tondeurs, foulons, teinturiers...» Lambin.</p> <p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> <b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Droits de cloche, de ban, de justice, sont synonymes au -moyen âge. Le carillon n'aurait-il pas été originairement la simple -centralisation des cloches, c'est-à-dire des justices? Les dissonances -trop choquantes auront forcé à y mettre une harmonie quelconque, qui -peu à peu se sera adoucie. Le premier carillon de couvent paraît être +moyen âge. Le carillon n'aurait-il pas été originairement la simple +centralisation des cloches, c'est-à -dire des justices? Les dissonances +trop choquantes auront forcé à y mettre une harmonie quelconque, qui +peu à peu se sera adoucie. Le premier carillon de couvent paraît être de 1404. Buschius, Chronicon Windesemense, p. 535, anno 1404.</p> <p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> -<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Passage charmant de Sainte-Beuve: «Nous avons tous un -petit jardin, et l'on y tient souvent plus qu'au grand.» Port-Royal, +<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Passage charmant de Sainte-Beuve: «Nous avons tous un +petit jardin, et l'on y tient souvent plus qu'au grand.» Port-Royal, I. Voir dans les discours de M. Vinet, celui qui a pour titre: <em>Des -idoles favorites</em>. L'idée première est le verset: «Et le jeune homme -s'en alla triste, car il avait un <em>petit</em> bien.» Dans les béguinages -flamands, l'esprit d'individualité est très-marqué. «En France et en -Allemagne, le béguinage était un seul couvent divisé en cellules; dans -les Pays-Bas, c'était comme un village qui comptait autant de maisons -isolées qu'il y avait de béguines.» Mosheim. Aujourd'hui, il y en a -ordinairement plusieurs dans chaque maison, mais chaque béguine a sa -petite cuisine; dans une maison où il y avait vingt filles, je -remarquai (chose minutieuse à dire, mais très-caractéristique) vingt -petits fourneaux, vingt petits moulins à café, etc. Je demande pardon -aux saintes filles d'une révélation peut-être indiscrète.</p> +idoles favorites</em>. L'idée première est le verset: «Et le jeune homme +s'en alla triste, car il avait un <em>petit</em> bien.» Dans les béguinages +flamands, l'esprit d'individualité est très-marqué. «En France et en +Allemagne, le béguinage était un seul couvent divisé en cellules; dans +les Pays-Bas, c'était comme un village qui comptait autant de maisons +isolées qu'il y avait de béguines.» Mosheim. Aujourd'hui, il y en a +ordinairement plusieurs dans chaque maison, mais chaque béguine a sa +petite cuisine; dans une maison où il y avait vingt filles, je +remarquai (chose minutieuse à dire, mais très-caractéristique) vingt +petits fourneaux, vingt petits moulins à café, etc. Je demande pardon +aux saintes filles d'une révélation peut-être indiscrète.</p> <p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> -<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: V. au Musée du Louvre l'Annonciation de Lucas de +<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: V. au Musée du Louvre l'Annonciation de Lucas de Leyde.</p> <p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> -<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: C'étaient des hymnes en langue vulgaire. (Mosheim.)</p> +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: C'étaient des hymnes en langue vulgaire. (Mosheim.)</p> <p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> -<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Un caractère particulier de la poésie et de la musique -des confréries allemandes (et, je crois, des confréries en général), -c'est la servilité de la tradition. V. les règles <em>Falsche melodie</em>, +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Un caractère particulier de la poésie et de la musique +des confréries allemandes (et, je crois, des confréries en général), +c'est la servilité de la tradition. V. les règles <em>Falsche melodie</em>, <em>Falsche blumen</em>, qui proscrivent tout changement, tout embellissement: Wagenseil, De Civitate Noribergensi; accedit de Der Meister Singer Institutis liber, 1697, p. 531. Mon illustre ami, J. -Grimm, n'a pas insisté sur ce point de vue, peu important pour l'objet +Grimm, n'a pas insisté sur ce point de vue, peu important pour l'objet particulier qu'il avait en vue. Ueber den altdeutschen Meistergesang, von Jacob Grimm, Gœttingen 1811.</p> <p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> -<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: «Quos <em>dumicos</em> vocant.» Meyer. Je traduis <em>dumicos</em> -par un mot consacré dans l'histoire du protestantisme: Écoles -<em>buissonnières</em>.—Les ouvriers <em>buissonniers</em> pourraient bien être des -lollards. Le pape Grégoire XI nous représente ceux-ci comme vivant +<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: «Quos <em>dumicos</em> vocant.» Meyer. Je traduis <em>dumicos</em> +par un mot consacré dans l'histoire du protestantisme: Écoles +<em>buissonnières</em>.—Les ouvriers <em>buissonniers</em> pourraient bien être des +lollards. Le pape Grégoire XI nous représente ceux-ci comme vivant originairement en ermites. (Mosheim.) Saint Bernard nous dit que des -prêtres quittaient leurs églises et leurs troupeaux pour aller vivre -«Inter textores et textrices.» Serm. in Canticum cantic.</p> +prêtres quittaient leurs églises et leurs troupeaux pour aller vivre +«Inter textores et textrices.» Serm. in Canticum cantic.</p> <p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> -<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Reiffenberg. Notes de son édit. de Barante, d'après +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Reiffenberg. Notes de son édit. de Barante, d'après Olivier de Dixmude, IV. 165.</p> <p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> -<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: V. mes Mémoires de Luther. Toutefois l'originalité de +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: V. mes Mémoires de Luther. Toutefois l'originalité de Jean de Leyde fut de porter dans le mysticisme l'esprit anti-mystique de l'Ancien Testament.</p> <p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> -<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Nous trouvons les ouvriers de confrérie et de commune +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Nous trouvons les ouvriers de confrérie et de commune en guerre avec les <em>buissonniers</em> de la banlieue et avec les -<em>lollards</em> (deux mots peut-être identiques): ils se plaignent au +<em>lollards</em> (deux mots peut-être identiques): ils se plaignent au magistrat de la concurrence qu'ils ne peuvent soutenir. Le magistrat, -leur élu, se prête à gêner, paralyser l'industrie des lollards. -L'empereur Charles IV, en dépouillant les lollards, attribue un tiers -de leurs dépouilles aux <em>corporations</em> locales (universitatibus -ipsorum locorum). Cf. Mosheim. Les persécutions ecclésiastiques -obligèrent aussi souvent les lollards à se dire Mendiants et à se -réfugier sous l'abri du tiers-ordre de saint François. Ceux d'Anvers -ne se décidèrent à vivre en commun qu'en 1445. En 1468, ils prirent -l'habit de moines <em>et laissèrent le métier de tisserands</em>; c'est ce -qu'on lisait sur un tableau suspendu dans leur église d'Anvers.</p> +leur élu, se prête à gêner, paralyser l'industrie des lollards. +L'empereur Charles IV, en dépouillant les lollards, attribue un tiers +de leurs dépouilles aux <em>corporations</em> locales (universitatibus +ipsorum locorum). Cf. Mosheim. Les persécutions ecclésiastiques +obligèrent aussi souvent les lollards à se dire Mendiants et à se +réfugier sous l'abri du tiers-ordre de saint François. Ceux d'Anvers +ne se décidèrent à vivre en commun qu'en 1445. En 1468, ils prirent +l'habit de moines <em>et laissèrent le métier de tisserands</em>; c'est ce +qu'on lisait sur un tableau suspendu dans leur église d'Anvers.</p> <p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> <b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Les preuves surabondent ici. Je remarquerai seulement -que la domination des grandes villes était souvent encore appesantie -par le despotisme tracassier des métiers: ainsi les tisserands de -Damme étaient réglementés, surveillés par ceux de Bruges; les -chandeliers de Bruges exerçaient la même tyrannie sur ceux de -l'Écluse, etc. (Delpierre.)</p> +que la domination des grandes villes était souvent encore appesantie +par le despotisme tracassier des métiers: ainsi les tisserands de +Damme étaient réglementés, surveillés par ceux de Bruges; les +chandeliers de Bruges exerçaient la même tyrannie sur ceux de +l'Écluse, etc. (Delpierre.)</p> <p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> <b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Reiffenberg. Statistique ancienne de la Belgique, dans -les Mémoires de l'Académie de Bruxelles, VII, 34, 44.</p> +les Mémoires de l'Académie de Bruxelles, VII, 34, 44.</p> <p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> <b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: C'est du moins ce qu'affirme Guichardin dans sa Description de la Flandre.</p> <p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> -<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: «Inclinat animus ut <em>Flandra</em>, nescio qua lingua fuisse -putem <em>Æstuaria</em>, ea forma qua <em>poldras</em> vocamus.»—Je n'adopte pas -l'étymologie; mais l'opinion de M. Meyer sur le fond même est -considérable.</p> +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: «Inclinat animus ut <em>Flandra</em>, nescio qua lingua fuisse +putem <em>Æstuaria</em>, ea forma qua <em>poldras</em> vocamus.»—Je n'adopte pas +l'étymologie; mais l'opinion de M. Meyer sur le fond même est +considérable.</p> <p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> <b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Beaucoup finissent en <em>dyck</em>, en <em>dam</em>, etc.</p> <p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> -<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Cela se trouva fait au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Jacques Artevelde -n'eut qu'à écrire cette révolution dans les lois. L'ouvrier, <em>l'ongle +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Cela se trouva fait au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Jacques Artevelde +n'eut qu'à écrire cette révolution dans les lois. L'ouvrier, <em>l'ongle bleu</em> (c'est le nom que lui donnaient dans le Nord les bourgeois et -les marchands), se trouva à cette époque avoir tellement multiplié, -que la commune primitive fut presque absorbée dans les confréries de -métiers. Le gouvernement des <em>arts</em>, comme on disait à Florence, -prévalut presque partout. Je parlerai ailleurs, et tout à mon aise, de -la vitalité diverse des communes. Jusqu'ici on a disserté beaucoup sur -ce sujet, mais en insistant plutôt sur les formes qu'on prenait pour -le fond. Sans doute, il est intéressant pour l'antiquaire de fouiller +les marchands), se trouva à cette époque avoir tellement multiplié, +que la commune primitive fut presque absorbée dans les confréries de +métiers. Le gouvernement des <em>arts</em>, comme on disait à Florence, +prévalut presque partout. Je parlerai ailleurs, et tout à mon aise, de +la vitalité diverse des communes. Jusqu'ici on a disserté beaucoup sur +ce sujet, mais en insistant plutôt sur les formes qu'on prenait pour +le fond. Sans doute, il est intéressant pour l'antiquaire de fouiller le mur primitif de la commune, le cadre de pierre qui l'entoure, plus -intéressant pour l'historien d'en retrouver le cadre politique, la +intéressant pour l'historien d'en retrouver le cadre politique, la constitution. Mais la constitution n'est pas la vie encore. Telle -commune a grandi par sa constitution, telle autre en dépit de la +commune a grandi par sa constitution, telle autre en dépit de la sienne.</p> <p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> <b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: J'ai vu encore aux archives d'Ypres le sceau -réprobateur de la ville, où on lit ces mots français: «Condamné par -Ypres.»—À Gand, la toile, condamnée comme défectueuse et <em>blâmée</em> par -les experts, est attachée à un anneau de fer, à la tour du Marché du -vendredi, puis distribuée aux hospices.</p> +réprobateur de la ville, où on lit ces mots français: «Condamné par +Ypres.»—À Gand, la toile, condamnée comme défectueuse et <em>blâmée</em> par +les experts, est attachée à un anneau de fer, à la tour du Marché du +vendredi, puis distribuée aux hospices.</p> <p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> -<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: V. particulièrement la curieuse brochure de M. +<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: V. particulièrement la curieuse brochure de M. Altmeyer: Notices historiques sur la ville de Poperinghen, Gand, 1840; -et, sur les rapports généraux des villes, la grande et importante -chronique flamande (dont le savant M. Schayès a bien voulu m'éclaircir +et, sur les rapports généraux des villes, la grande et importante +chronique flamande (dont le savant M. Schayès a bien voulu m'éclaircir les passages les plus difficiles): Olivier van Dixmude, uitgegeven door Lambin (1377-1443), Ypres, 1835, in-4<sup>o</sup>.</p> @@ -7927,55 +7889,55 @@ vrai, flamande, mais du pays wallon: c'est la guerre de Dinan et de Bovines sur la Meuse. V. le tome suivant.</p> <p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> -<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Le comte reconnut, après enquête, qu'Ypres avait bon -droit, et n'en décida pas moins qu'on planterait des pieux dans -l'Yperlé, de sorte qu'il n'y pût passer qu'une petite barque. (Olivier +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Le comte reconnut, après enquête, qu'Ypres avait bon +droit, et n'en décida pas moins qu'on planterait des pieux dans +l'Yperlé, de sorte qu'il n'y pût passer qu'une petite barque. (Olivier van Dixmude, ann. 1431.)</p> <p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> -<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: C'est là le vrai sens qui n'avait pas été saisi. Le coq -est un des principaux symboles de la maison, il est témoin de la vie +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: C'est là le vrai sens qui n'avait pas été saisi. Le coq +est un des principaux symboles de la maison, il est témoin de la vie domestique, etc. V. mes Origines du droit.</p> <p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> -<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: «Nihil accepturos; non vestem, sed restem, potius -meruisse.» Meyer, fol. 286.</p> +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: «Nihil accepturos; non vestem, sed restem, potius +meruisse.» Meyer, fol. 286.</p> <p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> -<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: «Puerorum quinque millia.» Meyer, fol. 286. Le mot -<em>puer</em> ne peut pas être interprété autrement. Ces enlèvements -d'enfants semblent au reste avoir été ordinaires dans les guerres +<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: «Puerorum quinque millia.» Meyer, fol. 286. Le mot +<em>puer</em> ne peut pas être interprété autrement. Ces enlèvements +d'enfants semblent au reste avoir été ordinaires dans les guerres anglaises. V. notre t. VI et Monstrelet, t. IV, p. 115.</p> <p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> -<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Les milices hollandaises furent appelées en vain à la -défense des côtes; et M. de Lannoy ayant demandé aux États s'ils -avaient un traité secret avec l'Angleterre, ils répondirent qu'ils +<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Les milices hollandaises furent appelées en vain à la +défense des côtes; et M. de Lannoy ayant demandé aux États s'ils +avaient un traité secret avec l'Angleterre, ils répondirent qu'ils n'avaient pas pouvoir pour s'expliquer. (Dujardin et Sellius. Histoire des Provinces unies.)</p> <p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> <b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: Sur les rapports des Flamands et de la Hanse, V. -l'ouvrage très-instructif de M. Altmeyer: Histoire des relations +l'ouvrage très-instructif de M. Altmeyer: Histoire des relations commerciales et diplomatiques des Pays-Bas avec le Nord de l'Europe, -Bruxelles, 1840. L'auteur a tiré des Archives une foule de faits +Bruxelles, 1840. L'auteur a tiré des Archives une foule de faits curieux.</p> <p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> -<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: «Jecoris esores.» Meyer. Cette qualification haineuse -désigne évidemment les gros fabricants, les entrepreneurs, les +<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: «Jecoris esores.» Meyer. Cette qualification haineuse +désigne évidemment les gros fabricants, les entrepreneurs, les <em>exploiteurs d'hommes</em>.</p> <p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> <b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Nombre de passages que je pourrais citer prouvent que, -dès ce temps, les Gantais étaient fort dévots. Dans la terrible guerre -de 1453, ils ne brûlèrent pas une église, quoique les églises fussent -souvent des forts dont pouvait profiter l'ennemi.—À Gand, les -mœurs étaient très-pures. Nous lisons dans les registres criminels -qu'un tribunal bannit un citoyen distingué, pour avoir offensé de -propos indécents les oreilles d'une petite fille.—La <em>Keurc</em> des -savetiers de 1304 porte que celui qui vit dans une union illégitime ne -peut ni concourir aux élections ni assister aux délibérations. +dès ce temps, les Gantais étaient fort dévots. Dans la terrible guerre +de 1453, ils ne brûlèrent pas une église, quoique les églises fussent +souvent des forts dont pouvait profiter l'ennemi.—À Gand, les +mœurs étaient très-pures. Nous lisons dans les registres criminels +qu'un tribunal bannit un citoyen distingué, pour avoir offensé de +propos indécents les oreilles d'une petite fille.—La <em>Keurc</em> des +savetiers de 1304 porte que celui qui vit dans une union illégitime ne +peut ni concourir aux élections ni assister aux délibérations. (Lenz.)</p> <p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> @@ -7986,93 +7948,93 @@ peut ni concourir aux élections ni assister aux délibérations. p. <span class="smcap">XLVII</span>.</p> <p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> -<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: Ces mots étaient souvent synonymes dans les pays +<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: Ces mots étaient souvent synonymes dans les pays allemands et wallons. Michelet. Origines du droit, p. 191-193.</p> <p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> -<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: «Gris grimmender lœwe.» Jacob Grimm, Deutsche Rechts -alterthümer, p. 763.</p> +<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: «Gris grimmender lœwe.» Jacob Grimm, Deutsche Rechts +alterthümer, p. 763.</p> <p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> <b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: <em>Generaele waerheden, stille waerheden</em>;—<em>coies -vérités</em>, <em>franches vérités</em>, <em>communes vérités</em>, ou simplement -<em>vérités</em>. (Warnkœnig, trad. de Gheldoff.)</p> +vérités</em>, <em>franches vérités</em>, <em>communes vérités</em>, ou simplement +<em>vérités</em>. (Warnkœnig, trad. de Gheldoff.)</p> <p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> <b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Dans le droit allemand, dont le droit flamand est une -émanation (au moins dans sa partie la plus originale), le juriste et -le poète ont le même nom: <em>Finder</em>, trouveur ou trouvère. Grimm, et +émanation (au moins dans sa partie la plus originale), le juriste et +le poète ont le même nom: <em>Finder</em>, trouveur ou trouvère. Grimm, et mes Origines du droit.</p> <p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> -<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: Cet idéal germanique s'est conservé dans la formule du -franc-juge westphalien. Grimm, 860. Michelet, Origines, 335: «Si le -franc-juge westphalien est accusé, il prendra une épée, la placera +<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: Cet idéal germanique s'est conservé dans la formule du +franc-juge westphalien. Grimm, 860. Michelet, Origines, 335: «Si le +franc-juge westphalien est accusé, il prendra une épée, la placera devant lui, mettra dessus deux doigts de la main droite, et parlera ainsi: Seigneurs francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce -dont vous m'avez parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis +dont vous m'avez parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis innocent; ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints! Puis il -prendra un pfenning marqué d'une croix (Kreutz-pfenning), et le +prendra un pfenning marqué d'une croix (Kreutz-pfenning), et le jettera en preuve au franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira -son chemin.»</p> +son chemin.»</p> <p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> -<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Que les Français avaient traduit au hasard par un mot -qui sonnait à peu près de même: Forestier, le forestier de Flandre.</p> +<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Que les Français avaient traduit au hasard par un mot +qui sonnait à peu près de même: Forestier, le forestier de Flandre.</p> <p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> <b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: En Flandre, comme dans les autres provinces des -Pays-Bas, les sentences capitales étaient sans appel ni révision, -jusqu'à la fin du dernier siècle. Cf. l'importante discussion de MM. +Pays-Bas, les sentences capitales étaient sans appel ni révision, +jusqu'à la fin du dernier siècle. Cf. l'importante discussion de MM. Jules de Saint-Genois et Gachard, sur le jugement d'Hugonet et -Humbercourt (particulièrement Gachard, p. 43), Bruxelles, 1839.</p> +Humbercourt (particulièrement Gachard, p. 43), Bruxelles, 1839.</p> -<p>À Gand, le condamné ne pouvait être gracié que du consentement des -échevins (communiqué par M. de Lenz, de Gand).</p> +<p>À Gand, le condamné ne pouvait être gracié que du consentement des +échevins (communiqué par M. de Lenz, de Gand).</p> -<p>Les affaires étaient relatées sommairement dans les Registres -criminels des échevins, comme on le voit aux Archives de Gand -(observation communiquée par M. de Saint-Genois).</p> +<p>Les affaires étaient relatées sommairement dans les Registres +criminels des échevins, comme on le voit aux Archives de Gand +(observation communiquée par M. de Saint-Genois).</p> <p><a id="footnote188" name="footnote188"></a> -<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Le comte ne pouvait grâcier les condamnés par -l'échevinage, qu'autant qu'ils prouvaient que la partie adverse y +<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Le comte ne pouvait grâcier les condamnés par +l'échevinage, qu'autant qu'ils prouvaient que la partie adverse y consentait.</p> <p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> -<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: En Hollande, la tradition s'est faite par le fétu -jusqu'en 1764. En Flandre, le maître du fonds donné ou vendu y coupait +<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: En Hollande, la tradition s'est faite par le fétu +jusqu'en 1764. En Flandre, le maître du fonds donné ou vendu y coupait une motte de gazon de forme circulaire et large de quatre doigts; il y -fichait un brin d'herbe, si c'était un pré; si c'était un champ, une -petite branche de quatre doigts de haut, de manière à représenter -ainsi le fonds cédé, et il mettait le tout dans la main du nouveau -possesseur. «Jusqu'aujourd'hui, dit Ducange, on a conservé dans -beaucoup d'églises des signes de ce genre; on en voit à Nivelle et -ailleurs, de forme carrée ou semblables à des briques.» Ducange, +fichait un brin d'herbe, si c'était un pré; si c'était un champ, une +petite branche de quatre doigts de haut, de manière à représenter +ainsi le fonds cédé, et il mettait le tout dans la main du nouveau +possesseur. «Jusqu'aujourd'hui, dit Ducange, on a conservé dans +beaucoup d'églises des signes de ce genre; on en voit à Nivelle et +ailleurs, de forme carrée ou semblables à des briques.» Ducange, Gloss. III, 1522. Voir aussi Michelet, Origines du droit, p. 40, 42, 191, 194, 228, 236, 245, 255, 289, 326, 441, etc., etc.</p> <p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> -<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: Celui qui demandait justice se rendait à la Porte rouge -du palais de l'évêque, et, soulevant un anneau qui s'y trouvait fixé, -il le faisait fortement retentir à trois reprises différentes; -l'évêque devait venir et l'écouter sur-le-champ (communiqué par M. -Polain de Liége).</p> +<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: Celui qui demandait justice se rendait à la Porte rouge +du palais de l'évêque, et, soulevant un anneau qui s'y trouvait fixé, +il le faisait fortement retentir à trois reprises différentes; +l'évêque devait venir et l'écouter sur-le-champ (communiqué par M. +Polain de Liége).</p> <p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> -<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Chaque année, le premier mercredi d'août, on jetait un -chat par les fenêtres d'Ypres, et le peuple le brûlait; pendant ce +<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Chaque année, le premier mercredi d'août, on jetait un +chat par les fenêtres d'Ypres, et le peuple le brûlait; pendant ce temps, la cloche du beffroi tintait, et tant qu'on pouvait l'entendre, les gens bannis de la ville trouvaient les portes ouvertes et -pouvaient rentrer (comme si la victime expiatoire se fût chargée de -leur faute). On a continué de jeter le chat jusqu'en 1837 (communiqué +pouvaient rentrer (comme si la victime expiatoire se fût chargée de +leur faute). On a continué de jeter le chat jusqu'en 1837 (communiqué par M<sup>me</sup> Millet van Popelen).</p> <p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> -<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: «Ah! la noble chose que la liberté!» Voir ces beaux -vers de Barbour dans M. de Chateaubriand, Essai sur la littérature -anglaise.—Comparez les vers de Pétrarque, qui ont été retranchés de -plusieurs éditions:</p> +<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: «Ah! la noble chose que la liberté!» Voir ces beaux +vers de Barbour dans M. de Chateaubriand, Essai sur la littérature +anglaise.—Comparez les vers de Pétrarque, qui ont été retranchés de +plusieurs éditions:</p> <p class="poem10"> Liberta, dolce e desiato bene, etc.</p> @@ -8082,12 +8044,12 @@ plusieurs éditions:</p> <span class="smcap">LIII</span>.</p> <p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> -<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: «Disoient qu'ilz estoient nuement sous le Parlement.» +<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: «Disoient qu'ilz estoient nuement sous le Parlement.» Ibid., <span class="smcap">LIV</span>.</p> <p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> -<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: «En la chambre à l'uys-clos ilz parlassent langaige -franchois.» Ibid., <span class="smcap">LV</span>.</p> +<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: «En la chambre à l'uys-clos ilz parlassent langaige +franchois.» Ibid., <span class="smcap">LV</span>.</p> <p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> <b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Olivier van Dixmude, 103, 123 (ann. 1423-1427).</p> @@ -8095,13 +8057,13 @@ franchois.» Ibid., <span class="smcap">LV</span>.</p> <p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> <b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Wielant insiste sur la distinction de l'<em>hommage</em> et du <em>ressort</em>. Il semble pourtant que, sans le ressort, l'hommage a peu -d'importance; le vassal reste à peu près indépendant.</p> +d'importance; le vassal reste à peu près indépendant.</p> <p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> -<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: «Ils ont donné <span class="smcap">XVI</span> ou <span class="smcap">XVIII</span> compaignons en habiz de +<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: «Ils ont donné <span class="smcap">XVI</span> ou <span class="smcap">XVIII</span> compaignons en habiz de marchans et autres en habiz dissimulez... lesquelz ont ordonnance de tuer touz officiers du Roy qu'ilz trouveront sur les limites dudit -pais de Bourgogne.» <em>Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 258, +pais de Bourgogne.» <em>Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 258, n<sup>o</sup> 25, ann. 1445.</em></p> <p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> @@ -8109,189 +8071,189 @@ n<sup>o</sup> 25, ann. 1445.</em></p> et de Saxe.</p> <p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> -<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Sur les querelles infiniment diverses et compliquées -des <em>Morues</em> et des <em>Hameçons</em> de Hollande, des <em>Marchands de graisse</em> -et des <em>pêcheurs d'anguilles</em> de Frise (Wetkoopers, Schieringers), V, +<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Sur les querelles infiniment diverses et compliquées +des <em>Morues</em> et des <em>Hameçons</em> de Hollande, des <em>Marchands de graisse</em> +et des <em>pêcheurs d'anguilles</em> de Frise (Wetkoopers, Schieringers), V, Dujardin et Sellius, IV, 28-31, Ubbo Emmius, lib. <span class="smcap">XVII-I</span>, etc.</p> <p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> -<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: «Elle remit grande somme au roi de Sicile.» Mathieu de +<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: «Elle remit grande somme au roi de Sicile.» Mathieu de Coucy.</p> <p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> -<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: <em>Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 257, n<sup>o</sup> +<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: <em>Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 257, n<sup>o</sup> 38, 4 juillet 1445.</em></p> <p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> -<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: Jusqu'à doubler ou tripler, dans les années 1436, 1440, +<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: Jusqu'à doubler ou tripler, dans les années 1436, 1440, 1443, 1445, 1452, 1457. Je dois ce renseignement et ceux qu'on -trouvera plus loin, à l'extrême obligeance de M. Edward Le Glay (fils +trouvera plus loin, à l'extrême obligeance de M. Edward Le Glay (fils du savant archiviste), qui a bien voulu extraire pour moi les -documents financiers que possèdent les <em>Archives de Lille</em>, <em>Chambre -des comptes</em>, <em>Recette générale</em>.</p> +documents financiers que possèdent les <em>Archives de Lille</em>, <em>Chambre +des comptes</em>, <em>Recette générale</em>.</p> <p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> -<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Ainsi, en 1406, au premier siége de Calais, la Flandre -paye 47,000 écus et 8,000 fr., tandis que le duché de Bourgogne paye -12,000 livres, le comté de Bourgogne 3,000 livres!—Au second siége de -Calais, en 1436, la Flandre, qui alla au siége en corps de peuple, et -qui dut fournir énormément en nature, paya de plus 120,000 livres, -tandis que les deux Bourgognes ne payèrent que 58,000 livres et 600 -saluts. <em>Archives de Lille</em> (<em>notes communiquées par M. Edward Le +<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Ainsi, en 1406, au premier siége de Calais, la Flandre +paye 47,000 écus et 8,000 fr., tandis que le duché de Bourgogne paye +12,000 livres, le comté de Bourgogne 3,000 livres!—Au second siége de +Calais, en 1436, la Flandre, qui alla au siége en corps de peuple, et +qui dut fournir énormément en nature, paya de plus 120,000 livres, +tandis que les deux Bourgognes ne payèrent que 58,000 livres et 600 +saluts. <em>Archives de Lille</em> (<em>notes communiquées par M. Edward Le Glay</em>).</p> <p><a id="footnote205" name="footnote205"></a> -<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: Cette fête fut un triomphe pour le duc de Bourgogne sur -Bruges elle-même et sur la Flandre occidentale, un triomphe en -espérance sur la France, qu'il croyait désormais dominer par son union -avec le duc d'Orléans. Mais ce ne fut pas moins un triomphe pour les -marchands hanséatiques qui avaient profité du mouvement de la Flandre -pour forcer le duc de leur sacrifier l'intérêt des Hollandais, alors -leurs ennemis et leurs concurrents. Le duc avait condamné la Hollande -à indemniser la hanse. Ces tout-puissants marchands du Nord parurent à -la fête dans la majesté sombre de leurs vêtements rouges et noirs. +<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: Cette fête fut un triomphe pour le duc de Bourgogne sur +Bruges elle-même et sur la Flandre occidentale, un triomphe en +espérance sur la France, qu'il croyait désormais dominer par son union +avec le duc d'Orléans. Mais ce ne fut pas moins un triomphe pour les +marchands hanséatiques qui avaient profité du mouvement de la Flandre +pour forcer le duc de leur sacrifier l'intérêt des Hollandais, alors +leurs ennemis et leurs concurrents. Le duc avait condamné la Hollande +à indemniser la hanse. Ces tout-puissants marchands du Nord parurent à +la fête dans la majesté sombre de leurs vêtements rouges et noirs. (Meyer, Altmeyer, Dujardin.)</p> <p><a id="footnote206" name="footnote206"></a> -<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Date rectifiée par M. Gachard (éd. Barante, II, 85, -note 8), d'après le <em>Registre ms. de la collace de Gand</em>.</p> +<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Date rectifiée par M. Gachard (éd. Barante, II, 85, +note 8), d'après le <em>Registre ms. de la collace de Gand</em>.</p> <p><a id="footnote207" name="footnote207"></a> -<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Pierre de Brézé, à qui appartient la grande réforme -militaire et tant d'autres actes de ce règne, me paraît être l'homme -le plus complet de l'époque, politique, homme de guerre, littérateur -(De la Rue). Il gouverna son maître sans lui plaire (<em>Legrand, Hist. +<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Pierre de Brézé, à qui appartient la grande réforme +militaire et tant d'autres actes de ce règne, me paraît être l'homme +le plus complet de l'époque, politique, homme de guerre, littérateur +(De la Rue). Il gouverna son maître sans lui plaire (<em>Legrand, Hist. ms. de Louis XI</em>). Il ne fut point favori de Charles VII, mais l'<em>homme du roi</em>. Le roi mort, il alla trouver le roi, qui avait voulu -l'assassiner, qui le cherchait pour lui faire couper la tête, et qui -changea au point de lui donner sa confiance (V. le beau récit de -Chastellain). La vie de M. de Brézé, fort difficile à écrire, recevra +l'assassiner, qui le cherchait pour lui faire couper la tête, et qui +changea au point de lui donner sa confiance (V. le beau récit de +Chastellain). La vie de M. de Brézé, fort difficile à écrire, recevra sans nul doute un jour nouveau des travaux de M. Jules Quicherat. M. -Chéruel a extrait aussi beaucoup de documents inédits, relatifs à M. -de Brézé, comme capitaine de Rouen et grand sénéchal de Normandie: -<em>Archives de la ville de Rouen, Registre des délibérations du conseil +Chéruel a extrait aussi beaucoup de documents inédits, relatifs à M. +de Brézé, comme capitaine de Rouen et grand sénéchal de Normandie: +<em>Archives de la ville de Rouen, Registre des délibérations du conseil municipal, vol. VI et VII, passim, ann. 1449-1465</em>.</p> <p><a id="footnote208" name="footnote208"></a> -<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: V. le détail dans <em>Legrand, Histoire de Louis XI, livre +<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: V. le détail dans <em>Legrand, Histoire de Louis XI, livre I, fol. 97-105, ms. de la Bibl. royale</em>.</p> <p><a id="footnote209" name="footnote209"></a> -<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: Dans cette demande adressée au roi, les Génois font du -dauphin un éloge dont son père dut être effrayé; ils s'attendent à lui +<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: Dans cette demande adressée au roi, les Génois font du +dauphin un éloge dont son père dut être effrayé; ils s'attendent à lui voir faire des choses qu'on n'a encore vues, ni entendues, etc. <em>Legrand</em>.</p> <p><a id="footnote210" name="footnote210"></a> -<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Le dénonciateur tomba malade, et le dauphin tenait tant -à éclaircir la chose qu'il lui envoya son médecin et son apothicaire. -Le malade eut si peur du médecin de Louis XI qu'il échappa au -traitement. Il se sauva à Lyon, fut amené à Paris, ne put prouver son -accusation et eut la tête tranchée. <em>Ibidem.</em></p> +<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Le dénonciateur tomba malade, et le dauphin tenait tant +à éclaircir la chose qu'il lui envoya son médecin et son apothicaire. +Le malade eut si peur du médecin de Louis XI qu'il échappa au +traitement. Il se sauva à Lyon, fut amené à Paris, ne put prouver son +accusation et eut la tête tranchée. <em>Ibidem.</em></p> <p><a id="footnote211" name="footnote211"></a> -<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Bazin, évêque de Lisieux, remit la lettre du dauphin au +<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Bazin, évêque de Lisieux, remit la lettre du dauphin au roi.</p> <p><a id="footnote212" name="footnote212"></a> -<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: «La veille des noces, arriva le héraut de Normandie de -la part du Roy, etc.» On fit la célébration avant d'ouvrir ses +<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: «La veille des noces, arriva le héraut de Normandie de +la part du Roy, etc.» On fit la célébration avant d'ouvrir ses lettres. <em>Legrand</em>.</p> <p><a id="footnote213" name="footnote213"></a> -<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: La lettre est très-humble: «J'escrips par devers Vous -et Vous en advertis en toute humilité... Que je ne soye oy -préalablement en mes raisons.» <em>Bibl. royale, mss. Baluze</em>, B. 9675, +<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: La lettre est très-humble: «J'escrips par devers Vous +et Vous en advertis en toute humilité... Que je ne soye oy +préalablement en mes raisons.» <em>Bibl. royale, mss. Baluze</em>, B. 9675, fol. 19; 1451, 29 juillet.</p> <p><a id="footnote214" name="footnote214"></a> -<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: «Præter salis tributum, in quo mordicus persistebat, -exegit vectigal tritici.» Meyer, fol. 302. De ce que ces mesures ne -sont point relatées dans le registre de la collace de Gand, on ne peut -conclure d'une manière absolue qu'elles n'ont pas été prises; elles +<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: «Præter salis tributum, in quo mordicus persistebat, +exegit vectigal tritici.» Meyer, fol. 302. De ce que ces mesures ne +sont point relatées dans le registre de la collace de Gand, on ne peut +conclure d'une manière absolue qu'elles n'ont pas été prises; elles frappaient plus directement les campagnes.</p> <p><a id="footnote215" name="footnote215"></a> -<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: Qui pouvait s'étonner que ceux qui faisaient la force +<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: Qui pouvait s'étonner que ceux qui faisaient la force de la ville, sa grandeur, qui contribuaient le plus en argent et en hommes, eussent la part principale au pouvoir? Les deux chefs doyens -des métiers influèrent peu à peu sur l'élection des échevins, et en -vinrent jusqu'à juger avec eux. Sans une part à la puissance +des métiers influèrent peu à peu sur l'élection des échevins, et en +vinrent jusqu'à juger avec eux. Sans une part à la puissance judiciaire, il n'y avait nulle puissance dans une telle ville, -peut-être même nulle sûreté pour un corps et pour un parti. Voir -Diericx, Mémoires sur Gand.</p> +peut-être même nulle sûreté pour un corps et pour un parti. Voir +Diericx, Mémoires sur Gand.</p> <p><a id="footnote216" name="footnote216"></a> -<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: «Quod externos (<em>dumicos</em> vocant) quosdam cives pecunia +<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: «Quod externos (<em>dumicos</em> vocant) quosdam cives pecunia corrupti in numerum admisissent textorum; quas quidem connivente -Philippo quidam factas fuisse putabant.» Meyer, f. 302 verso. Un peu +Philippo quidam factas fuisse putabant.» Meyer, f. 302 verso. Un peu plus loin, il semble indiquer le contraire; selon toute apparence, le -second passage est altéré.</p> +second passage est altéré.</p> <p><a id="footnote217" name="footnote217"></a> -<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: Ceci doit être une vieille formule de condamnation.</p> +<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: Ceci doit être une vieille formule de condamnation.</p> <p><a id="footnote218" name="footnote218"></a> -<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: Le roi fut persuadé: «Qu'il avoit intelligence avec +<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: Le roi fut persuadé: «Qu'il avoit intelligence avec luy, et que sous main il l'aydoit de conseil et l'<em>assistoit -d'argent</em>.» Godefroy.</p> +d'argent</em>.» Godefroy.</p> <p><a id="footnote219" name="footnote219"></a> -<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: «Depuis... ont envoyé en cette ville quatre malvaix -garçons... qu'ils avoient eu propost de y faire de nuit ung cry par -eulz advisé pour tuer leurs adversaires... eurent <em>lettres +<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: «Depuis... ont envoyé en cette ville quatre malvaix +garçons... qu'ils avoient eu propost de y faire de nuit ung cry par +eulz advisé pour tuer leurs adversaires... eurent <em>lettres patentes</em>... contenant sauve-garde de leurs personnes... Les deux des quatre furent prins... et par l'absence des baillis et officiers... -recognoissans leurs mauvaisetés, décapités.» Lettre des Gantais au +recognoissans leurs mauvaisetés, décapités.» Lettre des Gantais au roi, ap. Blommaert, Causes de la guerre, p. 12 (Gand. 1839).</p> <p><a id="footnote220" name="footnote220"></a> <b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Olivier de la Marche, qui n'a aucune intelligence du -monde allemand et flamand, défigure tout cela et le tourne en +monde allemand et flamand, défigure tout cela et le tourne en ridicule.</p> <p><a id="footnote221" name="footnote221"></a> -<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Gachard, notes sur Barante, passim, d'après le +<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Gachard, notes sur Barante, passim, d'après le <em>Registre ms. du conseil de la ville de Mons</em>.</p> <p><a id="footnote222" name="footnote222"></a> -<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: Avec le même empressement que montrèrent les +<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: Avec le même empressement que montrèrent les Hollandais, Frisons et autres populations du Nord, en 1832.</p> <p><a id="footnote223" name="footnote223"></a> -<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: Le duc remercia les Brugeois. Beaucourt, Tableau fidèle -des troubles (d'après les documents mss.), p. 124-125.</p> +<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: Le duc remercia les Brugeois. Beaucourt, Tableau fidèle +des troubles (d'après les documents mss.), p. 124-125.</p> <p><a id="footnote224" name="footnote224"></a> <b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Dans Blomaert, Causes de la guerre, p. 14.</p> <p><a id="footnote225" name="footnote225"></a> -<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: C'est une vieille vanterie germanique, celle même des -Suèves dans leur guerre contre César.</p> +<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: C'est une vieille vanterie germanique, celle même des +Suèves dans leur guerre contre César.</p> <p><a id="footnote226" name="footnote226"></a> -<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: «Se mondit sire de Bourgogne est content que lesdicts -commissaires s'employent à la pacification desdictes questions... se -transporteront à Gand... et leur exposeront que le Roy vouldroit faire -et administrer à tous ses bons sujets toute raison et justice et les -préserver et garder des oppressions, nouvelletez et inconvéniens... Se -mondit sire de Bourgogne ne fust content... néanmoins lesdits +<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: «Se mondit sire de Bourgogne est content que lesdicts +commissaires s'employent à la pacification desdictes questions... se +transporteront à Gand... et leur exposeront que le Roy vouldroit faire +et administrer à tous ses bons sujets toute raison et justice et les +préserver et garder des oppressions, nouvelletez et inconvéniens... Se +mondit sire de Bourgogne ne fust content... néanmoins lesdits ambassadeurs pourront par bons moyens faire savoir auxdits de Gand que l'entremise du Roy est de leur faire bonne justice, s'ils la luy -requèrent. Et si mondit sire de Bourgogne mectoit du tout en rompture -ou difficulté le faict de restitucion desdictes terres de Picardie, +requèrent. Et si mondit sire de Bourgogne mectoit du tout en rompture +ou difficulté le faict de restitucion desdictes terres de Picardie, lesdicts ambassadeurs pourront aller par devers lesdicts de Gand... et -leur signifier que le Roy a toujours esté est prest de leur faire... -bonne raison et justice.» (Si les deux parties refusaient de prendre -le roi pour arbitre, les ambassadeurs leur défendront de passer -outre): «le plus doulcement qu'ils pourront.» <em>Instruction du 5 -juillet 1452, Bibliothèque royale, mss. Baluze, A. 9675, fol. 77-81.</em></p> +leur signifier que le Roy a toujours esté est prest de leur faire... +bonne raison et justice.» (Si les deux parties refusaient de prendre +le roi pour arbitre, les ambassadeurs leur défendront de passer +outre): «le plus doulcement qu'ils pourront.» <em>Instruction du 5 +juillet 1452, Bibliothèque royale, mss. Baluze, A. 9675, fol. 77-81.</em></p> <p><a id="footnote227" name="footnote227"></a> <b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: Le duc leur paya leur sentence. Il leur alloua la -somme, énorme alors, de 24,000 livres, «pour cause de leurs vacations, -frais et dépens.» Gachard, notes sur Barante, p. 106, d'après le -<em>Compte de la recette générale des finances de 1452</em>.</p> +somme, énorme alors, de 24,000 livres, «pour cause de leurs vacations, +frais et dépens.» Gachard, notes sur Barante, p. 106, d'après le +<em>Compte de la recette générale des finances de 1452</em>.</p> <p><a id="footnote228" name="footnote228"></a> <b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Un peu plus tard, les ambassadeurs informent le roi que @@ -8299,325 +8261,325 @@ le duc va faire venir six ou huit mille Anglais en Flandre. <em>Mss. Dupuy, 28 mars 1453.</em></p> <p><a id="footnote229" name="footnote229"></a> -<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: «Et en parlant de plusieurs choses, le sire de Charny +<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: «Et en parlant de plusieurs choses, le sire de Charny me dist que le peuple de France estoit mal content du Roy pour les tailles et aides qui couroient et la mangerie qui se y faisoit, et -qu'il y avoit grant dengier. À quoy je lui respondy, au regart des -aydes, que laide du vin ès pays de Mondit Seigneur de Bourgogne +qu'il y avoit grant dengier. À quoy je lui respondy, au regart des +aydes, que laide du vin ès pays de Mondit Seigneur de Bourgogne montent plus en une seule ville que toutes les aydes du Roy en deux villes; et au regart des tailles, que le Roy ne faisoit tailles que -pour ses gens d'armes, qui ne montoit que à <span class="smcap">XIIII</span> ou <span class="smcap">XVI</span> sols par feu, +pour ses gens d'armes, qui ne montoit que à <span class="smcap">XIIII</span> ou <span class="smcap">XVI</span> sols par feu, qui nestoit pas grant chose; et au regart des mangeries que la -provision y est bien aisée à mectre et que le Roy y avoit bonne -voulounté...» <em>Bibliothèque royale, mss. Baluze</em> (décembre, 1452), <em>A. +provision y est bien aisée à mectre et que le Roy y avoit bonne +voulounté...» <em>Bibliothèque royale, mss. Baluze</em> (décembre, 1452), <em>A. fol. 45.</em></p> <p><a id="footnote230" name="footnote230"></a> -<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: En même temps, un Français, Pierre Moreau, vint se -mettre à la solde des Gantais, leur inspira de la confiance et les +<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: En même temps, un Français, Pierre Moreau, vint se +mettre à la solde des Gantais, leur inspira de la confiance et les mena plusieurs fois au combat.</p> <p><a id="footnote231" name="footnote231"></a> <b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: V. t. IV.</p> <p><a id="footnote232" name="footnote232"></a> -<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: «Le bastard de Bourgongne eut moyen de parlementer -secrètement à un qui estoit chef desdits Anglois et se nommoit Jehan -Fallot... Celuy Jehan Fallot remonstra à ses compaignons qu'ils ne +<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: «Le bastard de Bourgongne eut moyen de parlementer +secrètement à un qui estoit chef desdits Anglois et se nommoit Jehan +Fallot... Celuy Jehan Fallot remonstra à ses compaignons qu'ils ne pouvoient avoir honneur de servir celle commune contre leur seigneur, et aussi qu'ils estoient en danger de ce puissant peuple, et que -communément le guerdon du peuple est de tuer et assommer ceux qui -mieux le servent.» Olivier de la Marche.</p> +communément le guerdon du peuple est de tuer et assommer ceux qui +mieux le servent.» Olivier de la Marche.</p> <p><a id="footnote233" name="footnote233"></a> -<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: M. Lenz pense que les Flamands ont devancé toutes les -autres nations au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle pour l'organisation de l'infanterie. Ce -qui est sûr, c'est que leur obstination à ne rien changer à cette -organisation fut pour eux une cause de défaites, à Roosebeke, -peut-être à Gavre, etc.</p> +<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: M. Lenz pense que les Flamands ont devancé toutes les +autres nations au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle pour l'organisation de l'infanterie. Ce +qui est sûr, c'est que leur obstination à ne rien changer à cette +organisation fut pour eux une cause de défaites, à Roosebeke, +peut-être à Gavre, etc.</p> <p><a id="footnote234" name="footnote234"></a> <b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: Olivier de la Marche.</p> <p><a id="footnote235" name="footnote235"></a> -<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: «Tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si -telle adventure estoit advenue à un homme de bien, et que je le -sceusse nommer, je m'aquiteroye de porter honneur à son hardement.» +<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: «Tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si +telle adventure estoit advenue à un homme de bien, et que je le +sceusse nommer, je m'aquiteroye de porter honneur à son hardement.» Olivier de la Marche.</p> <p><a id="footnote236" name="footnote236"></a> -<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Et cet orgueil alla jusqu'à la folie, si l'on en juge -par le fait suivant: «Le duc, ayant été obligé, par une maladie, de se -faire raser la tête, fit «Un edict, que tous les nobles hommes se -feroyent faire leurs testes comme lui; et se trouvèrent plus de cinq +<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Et cet orgueil alla jusqu'à la folie, si l'on en juge +par le fait suivant: «Le duc, ayant été obligé, par une maladie, de se +faire raser la tête, fit «Un edict, que tous les nobles hommes se +feroyent faire leurs testes comme lui; et se trouvèrent plus de cinq cents nobles hommes, qui, pour l'amour du duc, firent comme luy; et -aussi fut ordonné messire Pierre Vacquembac et autres, qui prestement -qu'ils veoyent un noble homme, lui ostoient ses cheveux.» Olivier de +aussi fut ordonné messire Pierre Vacquembac et autres, qui prestement +qu'ils veoyent un noble homme, lui ostoient ses cheveux.» Olivier de la Marche.</p> <p><a id="footnote237" name="footnote237"></a> -<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: V. au musée de Bruges, l'<em>Offrande de la perruche à -l'enfant Jésus</em>, un des tableaux les plus originaux de Van Eyck. -Plusieurs intermèdes du Banquet du faisan (1454) indiquent aussi que -les imaginations étaient fort préoccupées des contrées nouvellement -découvertes.</p> +<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: V. au musée de Bruges, l'<em>Offrande de la perruche à +l'enfant Jésus</em>, un des tableaux les plus originaux de Van Eyck. +Plusieurs intermèdes du Banquet du faisan (1454) indiquent aussi que +les imaginations étaient fort préoccupées des contrées nouvellement +découvertes.</p> <p><a id="footnote238" name="footnote238"></a> -<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Au quatrième siècle, les Braquemont de Sedan se -marièrent aux Béthencourt de Normandie, qui prétendaient descendre -d'un compagnon du Conquérant; ainsi, au douzième siècle, les Bouillon -s'étaient mariés aux Boulogne, les Ardennes à la côte, d'où vint +<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Au quatrième siècle, les Braquemont de Sedan se +marièrent aux Béthencourt de Normandie, qui prétendaient descendre +d'un compagnon du Conquérant; ainsi, au douzième siècle, les Bouillon +s'étaient mariés aux Boulogne, les Ardennes à la côte, d'où vint Godefroi de Bouillon. La course de terre et de mer dans les Marches ou -le long des rivages ne suffisait pas à l'ambition de ces aventuriers. +le long des rivages ne suffisait pas à l'ambition de ces aventuriers. Les Braquemont, ayant transmis par mariage aux fameux <em>sangliers</em> (aux -La Marck), leur tanière ardenaise, allèrent avec les Béthencourt +La Marck), leur tanière ardenaise, allèrent avec les Béthencourt <em>chercher leur aventure</em>, comme on disait, sous ce bon capitaine breton Duguesclin, qui aimait les gens de guerre, les laissait piller, -s'enrichir, et parfois en faisait de grands seigneurs. Un Béthencourt -fut tué en se battant pour Duguesclin, à Cocherel. Un Robin de -Braquemont le suivit à cette belle et profitable guerre d'Espagne, où -ils furent tous comblés par le bâtard de Castille qu'ils avaient fait -roi. Robin devint un grand d'Espagne, épousa une Mendoza, se fit faire -amiral de Castille et, comme tel, se donna le plaisir de détruire des +s'enrichir, et parfois en faisait de grands seigneurs. Un Béthencourt +fut tué en se battant pour Duguesclin, à Cocherel. Un Robin de +Braquemont le suivit à cette belle et profitable guerre d'Espagne, où +ils furent tous comblés par le bâtard de Castille qu'ils avaient fait +roi. Robin devint un grand d'Espagne, épousa une Mendoza, se fit faire +amiral de Castille et, comme tel, se donna le plaisir de détruire des flottes anglaises avec les vaisseaux castillans. Mais tout grand qu'il -était en Espagne, devenu vieux, il voulut revoir la France, et il fit -un marché avec son neveu Béthencourt qui s'ennuyait à Paris d'être -chambellan d'un roi fol; Béthencourt engageait au vieux Robin ses -bonnes terres de Normandie, et prenait en échange de prétendus droits -de l'amiral de Castille sur les îles Fortunées; étrange marché où le +était en Espagne, devenu vieux, il voulut revoir la France, et il fit +un marché avec son neveu Béthencourt qui s'ennuyait à Paris d'être +chambellan d'un roi fol; Béthencourt engageait au vieux Robin ses +bonnes terres de Normandie, et prenait en échange de prétendus droits +de l'amiral de Castille sur les îles Fortunées; étrange marché où le jeune Normand semblait dupe, mais ce fut lui qui y gagna.</p> -<p>Le marché surprend moins, quand on songe que l'imagination, la -puissance de foi et de croyance, fort calmée alors du côté mystique, -s'étaient tournées avec une singulière vivacité vers les voyages -lointains. L'<em>homme aux millions</em>, Marco Polo avait troublé les âmes -par ses récits prodigieux de l'Asie. Nos Dieppois racontaient mille -choses merveilleuses de l'Afrique, de la côte d'Or. Sur cette route, -les îles Fortunées, les fameuses Hespérides, avaient un immense -prestige; autour du pic de Ténériffe, ce géant des montagnes, on -aimait à placer une population de géants.—Dans cette poétique -conquête, Béthencourt montra une prudence hardie, mais froide, un +<p>Le marché surprend moins, quand on songe que l'imagination, la +puissance de foi et de croyance, fort calmée alors du côté mystique, +s'étaient tournées avec une singulière vivacité vers les voyages +lointains. L'<em>homme aux millions</em>, Marco Polo avait troublé les âmes +par ses récits prodigieux de l'Asie. Nos Dieppois racontaient mille +choses merveilleuses de l'Afrique, de la côte d'Or. Sur cette route, +les îles Fortunées, les fameuses Hespérides, avaient un immense +prestige; autour du pic de Ténériffe, ce géant des montagnes, on +aimait à placer une population de géants.—Dans cette poétique +conquête, Béthencourt montra une prudence hardie, mais froide, un admirable sens normand. Il ne s'adressa d'abord ni au roi de France ni -au roi d'Espagne; tous deux auraient peut-être prétendu quelque chose +au roi d'Espagne; tous deux auraient peut-être prétendu quelque chose du chef de Louis La Cerda, infant de Castille et petit-fils de saint -Louis, qui jadis s'était fait nommer l'<em>infant de la Fortune</em> et -couronner roi des Canaries par le pape. Béthencourt embarqua quelques -Normands; mais, pour que l'affaire ne devînt pas toute normande, il +Louis, qui jadis s'était fait nommer l'<em>infant de la Fortune</em> et +couronner roi des Canaries par le pape. Béthencourt embarqua quelques +Normands; mais, pour que l'affaire ne devînt pas toute normande, il prit aussi des gens du Languedoc, un Gadifer, entre autres, chevalier de l'ancienne roche, qui servit utilement de sa chevalerie l'habile -spéculateur. Celui-ci eut à peine pris pied que, sans s'inquiéter de -l'associé, il passa en Espagne et se fit reconnaître roi des Canaries -sous la suzeraineté espagnole. Mais en même temps, il resta -indépendant de l'Espagne sous le rapport ecclésiastique, et obtint du -pape qu'il aurait un évêque à lui. Cela fait, il procéda tout -doucement à l'expulsion de l'ami Gadifer, le paya de paroles, traînant -en longueur les choses promises, jusqu'à ce qu'il perdit patience et -retourna en Gascogne aussi léger qu'il était venu.—Béthencourt paraît -avoir eu le vrai génie de la colonisation. Quand il revint chercher +spéculateur. Celui-ci eut à peine pris pied que, sans s'inquiéter de +l'associé, il passa en Espagne et se fit reconnaître roi des Canaries +sous la suzeraineté espagnole. Mais en même temps, il resta +indépendant de l'Espagne sous le rapport ecclésiastique, et obtint du +pape qu'il aurait un évêque à lui. Cela fait, il procéda tout +doucement à l'expulsion de l'ami Gadifer, le paya de paroles, traînant +en longueur les choses promises, jusqu'à ce qu'il perdit patience et +retourna en Gascogne aussi léger qu'il était venu.—Béthencourt paraît +avoir eu le vrai génie de la colonisation. Quand il revint chercher des hommes en Normandie, tout le monde voulait le suivre, les grands seigneurs s'offraient; il ne voulut que des laboureurs. Ce qui prouve -au reste que son gouvernement était doux et juste, c'est qu'il ne -craignit pas d'armer les gens du pays. Voir l'Histoire de la première -découverte et conquête des Canaries, faite dès l'an 1402 par messire -Jean de Béthencourt, escrite par Bontier, religieux, et le Verrier, +au reste que son gouvernement était doux et juste, c'est qu'il ne +craignit pas d'armer les gens du pays. Voir l'Histoire de la première +découverte et conquête des Canaries, faite dès l'an 1402 par messire +Jean de Béthencourt, escrite par Bontier, religieux, et le Verrier, prestre, domestiques dudit sieur. In-12, 1630. M. Ferdinand Denis -possède un ms. important de ce livre.—V. Godefroy, Charles VI, p. -685, sur les rapports de Louis d'Orléans avec Robert ou Robinet de -Braquemont; et sur <em>Béthencourt</em> et <em>Gadefer de la Salle</em>. <em>Archives, -Trésor des Chartes, J. 645.</em></p> +possède un ms. important de ce livre.—V. Godefroy, Charles VI, p. +685, sur les rapports de Louis d'Orléans avec Robert ou Robinet de +Braquemont; et sur <em>Béthencourt</em> et <em>Gadefer de la Salle</em>. <em>Archives, +Trésor des Chartes, J. 645.</em></p> <p><a id="footnote239" name="footnote239"></a> <b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Vitet.</p> <p><a id="footnote240" name="footnote240"></a> -<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Grand-maître de l'ordre d'Avis. Il avait pris pour -devise ces paroles françaises que les Portugais gravèrent dans tous -leurs établissements: Talent de bien faire.</p> +<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Grand-maître de l'ordre d'Avis. Il avait pris pour +devise ces paroles françaises que les Portugais gravèrent dans tous +leurs établissements: Talent de bien faire.</p> <p><a id="footnote241" name="footnote241"></a> -<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Je parle surtout du corps qui fit la force réelle des -armées turques, des janissaires; ils étaient, comme on sait, affiliés -aux Derviches, ils en portaient à peu près le costume. De plus, comme -commensaux du sultan, ils avaient sur la tête des cuillers au lieu de -plumets; le palladium de chaque corps était sa marmite, les chefs +<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Je parle surtout du corps qui fit la force réelle des +armées turques, des janissaires; ils étaient, comme on sait, affiliés +aux Derviches, ils en portaient à peu près le costume. De plus, comme +commensaux du sultan, ils avaient sur la tête des cuillers au lieu de +plumets; le palladium de chaque corps était sa marmite, les chefs s'appelaient <em>cuisiniers</em>, <em>faiseurs de soupes</em>, etc.</p> <p><a id="footnote242" name="footnote242"></a> -<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: «Nous nous reverrons à la Pomme rouge.» C'est ainsi que +<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: «Nous nous reverrons à la Pomme rouge.» C'est ainsi que les Ottomans nomment la ville de Rome. (Hammer.)</p> <p><a id="footnote243" name="footnote243"></a> -<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: C'est le nom dérisoire qu'ils donnaient quelquefois à +<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: C'est le nom dérisoire qu'ils donnaient quelquefois à nos rois.</p> <p><a id="footnote244" name="footnote244"></a> -<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Ms. anonyme, intitulé: De la Vie, Complexion et +<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Ms. anonyme, intitulé: De la Vie, Complexion et Condition dudit Roy Charles VII, ap. Godefroy, p. 1.</p> <p><a id="footnote245" name="footnote245"></a> <b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Tout ceci est d'Olivier de la Marche, qui fut un des -principaux acteurs de la fête, qui fit les vers, etc.</p> +principaux acteurs de la fête, qui fit les vers, etc.</p> <p><a id="footnote246" name="footnote246"></a> -<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Tout le monde connaît le Mannekenpiss, chéri des gens +<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Tout le monde connaît le Mannekenpiss, chéri des gens de Bruxelles, comme <em>le plus vieux bourgeois</em> de la ville.—Nulle -part, l'inconvenance n'est plus frappante que dans la première -miniature du magnifique Quinte-Curce, ms. de la Bibliothèque royale. -Le traducteur portugais fait la dédicace du livre à Charles le -Téméraire; on voit au loin la mère du duc, portugaise aussi et -protectrice du traducteur; mais la présence de cette princesse n'a pas -empêché l'artiste de représenter au premier plan une fontaine dont le +part, l'inconvenance n'est plus frappante que dans la première +miniature du magnifique Quinte-Curce, ms. de la Bibliothèque royale. +Le traducteur portugais fait la dédicace du livre à Charles le +Téméraire; on voit au loin la mère du duc, portugaise aussi et +protectrice du traducteur; mais la présence de cette princesse n'a pas +empêché l'artiste de représenter au premier plan une fontaine dont le Mannekenpiss est un singe d'or; au-dessous un fol lappe et boit. -<em>Bibliothèque royale, ms. n<sup>o</sup> 6727.</em></p> +<em>Bibliothèque royale, ms. n<sup>o</sup> 6727.</em></p> <p><a id="footnote247" name="footnote247"></a> <b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: Il est curieux de voir combien il y a peu de blessures -et combien légères dans les interminables histoires de tournois que -fait Olivier de la Marche.—Tout cela commençait à paraître assez -puéril. Le pauvre Jacques de Lalaing, dernier héros de cette -gymnastique, avait peine à trouver des gens qui voulussent le -<em>délivrer de son emprise</em>. Son fameux pas d'armes de la Dame de pleurs -auprès de Dijon, à la rencontre des routes de France, d'Italie, etc., -et dans l'année du jubilé, lui fournit peu d'adversaires: «Personne -n'a pitié de la Dame de pleurs, et n'y veut toucher.» Le Bâtard de -Saint-Pol a beau suspendre près de Saint-Omer l'écu de Tristan et de -Lancelot du Lac, son pas de la Belle pèlerine est peu fréquenté.—Le +et combien légères dans les interminables histoires de tournois que +fait Olivier de la Marche.—Tout cela commençait à paraître assez +puéril. Le pauvre Jacques de Lalaing, dernier héros de cette +gymnastique, avait peine à trouver des gens qui voulussent le +<em>délivrer de son emprise</em>. Son fameux pas d'armes de la Dame de pleurs +auprès de Dijon, à la rencontre des routes de France, d'Italie, etc., +et dans l'année du jubilé, lui fournit peu d'adversaires: «Personne +n'a pitié de la Dame de pleurs, et n'y veut toucher.» Le Bâtard de +Saint-Pol a beau suspendre près de Saint-Omer l'écu de Tristan et de +Lancelot du Lac, son pas de la Belle pèlerine est peu fréquenté.—Le dernier fol en ce genre, comme il est juste, est un lord anglais, qui va se poster au pont de l'Arno, pour forcer les pacifiques Toscans de -se battre avec lui; cet Anglais est à peu près contemporain de -Cervantès.</p> +se battre avec lui; cet Anglais est à peu près contemporain de +Cervantès.</p> <p><a id="footnote248" name="footnote248"></a> -<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Ces déchirantes voluptés de la peur ont été observées +<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Ces déchirantes voluptés de la peur ont été observées de tout le monde en Espagne dans les combats de taureaux. Mais elles -ne sont nulle part exprimées de façon plus naïve et plus charmante que -dans le roman de Perceforêt, qui est ici une histoire: «À la fin du +ne sont nulle part exprimées de façon plus naïve et plus charmante que +dans le roman de Perceforêt, qui est ici une histoire: «À la fin du tournoi, les dames se trouvoient quasi nues de leurs atours; elles -s'en alloient leurs cheveux d'or flottant sur leurs épaules, de plus, -les cottes sans manches; elles avoient jeté aux chevaliers guimpes et +s'en alloient leurs cheveux d'or flottant sur leurs épaules, de plus, +les cottes sans manches; elles avoient jeté aux chevaliers guimpes et chaperons, mantel et camise... Quand elles se virent en ce point, elles en furent toutes honteuses; puis, chacune s'apercevant que la -voisine étoit de même, elles se mirent à rire de leur aventure; elles -n'avoient plus songé qu'elles alloient se trouver nues, tant elles -donnoient de bon cœur!»</p> +voisine étoit de même, elles se mirent à rire de leur aventure; elles +n'avoient plus songé qu'elles alloient se trouver nues, tant elles +donnoient de bon cœur!»</p> <p><a id="footnote249" name="footnote249"></a> <b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Son vrai nom est Jean le <em>Wallon</em>, Joannes <em>Gallicus</em>. -Facius, De Viris illustribus, p. 46 (écrit en 1466). Le dessin du -musée de Bruges est signé de ces mots: Johes <em>de</em> Eyck me fecit 1437. -Il a écrit <em>de</em> et non <em>van</em>. C'est donc à tort qu'on l'appelle Van +Facius, De Viris illustribus, p. 46 (écrit en 1466). Le dessin du +musée de Bruges est signé de ces mots: Johes <em>de</em> Eyck me fecit 1437. +Il a écrit <em>de</em> et non <em>van</em>. C'est donc à tort qu'on l'appelle Van Eyck, ou Jean <em>de Bruges</em>. Dans son œuvre capitale de l'<em>Agneau</em>, -il a placé au loin les tours de sa ville natale, pour constater qu'il -était un enfant de la Meuse, et pour protester peut-être indirectement -contre la Flandre, qui volait sa gloire. Né à Maas-Eyck, sur la limite -même des langues, Allemand par la patience, ce violent et hardi +il a placé au loin les tours de sa ville natale, pour constater qu'il +était un enfant de la Meuse, et pour protester peut-être indirectement +contre la Flandre, qui volait sa gloire. Né à Maas-Eyck, sur la limite +même des langues, Allemand par la patience, ce violent et hardi novateur est encore bien plus Wallon.</p> <p>Albert Durer alla le voir; il en parle avec enthousiasme dans ses -notes de voyages.—Ce chef-d'œuvre fut demandé en vain par Philippe -II au clergé de Saint-Jean. Il le fut par les commissaires de la -Convention, qui en enlevèrent quatre volets; les huit autres furent -cachés par des gens de cœur, au péril de leur vie. En 1815, les -volets, transportés à Paris, revinrent à Gand, mais plusieurs ont été -vendus et sont à Berlin.</p> +notes de voyages.—Ce chef-d'œuvre fut demandé en vain par Philippe +II au clergé de Saint-Jean. Il le fut par les commissaires de la +Convention, qui en enlevèrent quatre volets; les huit autres furent +cachés par des gens de cœur, au péril de leur vie. En 1815, les +volets, transportés à Paris, revinrent à Gand, mais plusieurs ont été +vendus et sont à Berlin.</p> <p><a id="footnote250" name="footnote250"></a> -<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Peu importe que Van Eyck ait trouvé la peinture à -l'huile. La gloire appartient à celui qui s'est emparé, par le génie, -d'une chose jusque-là inutile et obscure.</p> +<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Peu importe que Van Eyck ait trouvé la peinture à +l'huile. La gloire appartient à celui qui s'est emparé, par le génie, +d'une chose jusque-là inutile et obscure.</p> <p><a id="footnote251" name="footnote251"></a> -<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Voir au musée de Bruges un admirable dessin à la plume, -qui représente une Vierge pensive au pied de la tour de Cologne (?) -inachevée. Gœthe a dit, non sans apparence, que ce tableau était -«le pivot de l'histoire de l'art.» Voir le Journal de l'art sur le -Rhin, et Keversberg, Ursula, 181-182; Waagon, 182; Rumohr, vol. II, § +<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Voir au musée de Bruges un admirable dessin à la plume, +qui représente une Vierge pensive au pied de la tour de Cologne (?) +inachevée. Gœthe a dit, non sans apparence, que ce tableau était +«le pivot de l'histoire de l'art.» Voir le Journal de l'art sur le +Rhin, et Keversberg, Ursula, 181-182; Waagon, 182; Rumohr, vol. II, § 13, etc. etc.</p> <p><a id="footnote252" name="footnote252"></a> -<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Ce sont trois figures immobiles avec leurs auréoles -d'or; mais dans cette immobilité rayonne déjà la vie moderne. Elle -éclate dans la partie inférieure du tableau, la vie, la nature, la -variété; c'est un vaste paysage et trois cents figures habilement -groupées. Ainsi l'harmonie commence dans la peinture, presque en même -temps que dans la musique; le moyen âge n'avait connu que l'unisson -monotone ou la mélodie individuelle. V. t. IX, la note sur la musique -au moyen âge. (Réforme, 1835.)</p> +<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Ce sont trois figures immobiles avec leurs auréoles +d'or; mais dans cette immobilité rayonne déjà la vie moderne. Elle +éclate dans la partie inférieure du tableau, la vie, la nature, la +variété; c'est un vaste paysage et trois cents figures habilement +groupées. Ainsi l'harmonie commence dans la peinture, presque en même +temps que dans la musique; le moyen âge n'avait connu que l'unisson +monotone ou la mélodie individuelle. V. t. IX, la note sur la musique +au moyen âge. (Réforme, 1835.)</p> <p><a id="footnote253" name="footnote253"></a> -<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Ceci est favorisé par le costume du temps, dont les -modes du nôtre se sont un moment rapprochées.</p> +<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Ceci est favorisé par le costume du temps, dont les +modes du nôtre se sont un moment rapprochées.</p> <p><a id="footnote254" name="footnote254"></a> -<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: C'est la pensée même de la Renaissance. Dans la femme, -dans la Vierge-mère, le moyen âge a surtout honoré la <em>virginité</em>, le -<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle la <em>maternité</em>; la Vierge alors est Notre-Dame. V. -Introduction à Renaissance (tome VIII, 1855).</p> +<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: C'est la pensée même de la Renaissance. Dans la femme, +dans la Vierge-mère, le moyen âge a surtout honoré la <em>virginité</em>, le +<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle la <em>maternité</em>; la Vierge alors est Notre-Dame. V. +Introduction à Renaissance (tome VIII, 1855).</p> <p><a id="footnote255" name="footnote255"></a> -<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Tout le monde connaît l'histoire, ou le conte, -d'Antonello de Messine qui, ayant vu un tableau de Van Eyck, court à +<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Tout le monde connaît l'histoire, ou le conte, +d'Antonello de Messine qui, ayant vu un tableau de Van Eyck, court à Bruges, sous le costume d'un noble amateur, et tire de lui le secret -de la peinture à l'huile. De retour en Italie, ce furieux Sicilien, -jaloux comme on l'est en Sicile, poignarda celui qui eût partagé avec -lui sa maîtresse chérie, la peinture.</p> +de la peinture à l'huile. De retour en Italie, ce furieux Sicilien, +jaloux comme on l'est en Sicile, poignarda celui qui eût partagé avec +lui sa maîtresse chérie, la peinture.</p> <p><a id="footnote256" name="footnote256"></a> -<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: C'est à un pape que nous devons le souvenir de ce pur -et poétique amour. Pie II raconte que la dernière passion d'Alfonse -fut une noble jeune fille, Lucrezia d'Alagna. En sa présence, il -semblait hors de lui-même; ses yeux étaient toujours fixés sur elle, -il ne voyait, n'entendait qu'elle; et néanmoins cette ardente passion -ne coûta rien à sa vertu.</p> +<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: C'est à un pape que nous devons le souvenir de ce pur +et poétique amour. Pie II raconte que la dernière passion d'Alfonse +fut une noble jeune fille, Lucrezia d'Alagna. En sa présence, il +semblait hors de lui-même; ses yeux étaient toujours fixés sur elle, +il ne voyait, n'entendait qu'elle; et néanmoins cette ardente passion +ne coûta rien à sa vertu.</p> <p><a id="footnote257" name="footnote257"></a> -<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: «Capillis naturam vincentibus. Keversberg.</p> +<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: «Capillis naturam vincentibus. Keversberg.</p> <p><a id="footnote258" name="footnote258"></a> -<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Il semble que Philippe le Bon ait montré Van Eyck aux -nations étrangères, comme Philippe IV leur montrait Rubens dans les -ambassades: Parmi les personnes attachées à l'ambassade qui alla -chercher l'infante de Portugal, se trouvait Jehan Van Eyck, «varlet de +<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Il semble que Philippe le Bon ait montré Van Eyck aux +nations étrangères, comme Philippe IV leur montrait Rubens dans les +ambassades: Parmi les personnes attachées à l'ambassade qui alla +chercher l'infante de Portugal, se trouvait Jehan Van Eyck, «varlet de chambre de mondit seigneur de Bourgoingne, et excellent maistre en art -de peinture,» qui peignit «bien au vif la figure de l'infante -Isabelle.» V. Gachard. Documents inédits, t. II, p. 63-91, +de peinture,» qui peignit «bien au vif la figure de l'infante +Isabelle.» V. Gachard. Documents inédits, t. II, p. 63-91, Reiffenberg, Notes sur Barante, IV, 289.</p> <p><a id="footnote259" name="footnote259"></a> -<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: C'est sans doute par ces nombreux élèves que Van Eyck -fit exécuter la plupart des miniatures d'un beau ms. que M. de Paulmy -croit avoir été orné entièrement de sa main. La première miniature -doit être du maître. Elle représente le duc de Bourgogne, avec le +<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: C'est sans doute par ces nombreux élèves que Van Eyck +fit exécuter la plupart des miniatures d'un beau ms. que M. de Paulmy +croit avoir été orné entièrement de sa main. La première miniature +doit être du maître. Elle représente le duc de Bourgogne, avec le collier de la Toison, recevant le ms. des mains de l'artiste -agenouillé. Le peintre est sérieux, déjà âgé, mais fort. Le duc, en -robe noire fourrée, plus âgé, pâle, vieux, reçoit sans regarder autre -chose que sa pensée; regard politique, fin, méticuleux. Derrière, à la +agenouillé. Le peintre est sérieux, déjà âgé, mais fort. Le duc, en +robe noire fourrée, plus âgé, pâle, vieux, reçoit sans regarder autre +chose que sa pensée; regard politique, fin, méticuleux. Derrière, à la gauche du prince, un des officiers semble faire signe au lecteur qu'il -fasse attention au grand prince devant lequel il est. À la droite, un -jeune homme en robe de velours fourré doit être Charles le Téméraire, -ou le grand bâtard de Bourgogne. Les autres miniatures sont bien -inférieures; elles ne le sont pas moins à celles du beau Quinte Curce -de la Bibliothèque royale. Elles sont évidemment de <em>fabrique</em>. On -sent que les gravures remplaceront bientôt les miniatures. -<em>Bibliothèque de l'Arsenal, ms. de Renaud de Montauban, par Huon de -Villeneuve, mis en prose sous Philippe de Valois, orné de miniatures -postérieures, l'année 1430.</em></p> +fasse attention au grand prince devant lequel il est. À la droite, un +jeune homme en robe de velours fourré doit être Charles le Téméraire, +ou le grand bâtard de Bourgogne. Les autres miniatures sont bien +inférieures; elles ne le sont pas moins à celles du beau Quinte Curce +de la Bibliothèque royale. Elles sont évidemment de <em>fabrique</em>. On +sent que les gravures remplaceront bientôt les miniatures. +<em>Bibliothèque de l'Arsenal, ms. de Renaud de Montauban, par Huon de +Villeneuve, mis en prose sous Philippe de Valois, orné de miniatures +postérieures, l'année 1430.</em></p> <p><a id="footnote260" name="footnote260"></a> -<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Après la mort d'Agnès, il eut d'autres amours, moins -excusables. État de 1454-5: À mademoiselle de Villequier pour lui -aider à entretenir son estat, <span class="smcap">II M</span> livres. Beaucoup de dons à des -femmes, veuves, etc.—1454-5. À Marguerite de Salignac, damoiselle, -pour don à elle fait par le roi pour lui aider à une chambre <em>pour sa -gésine</em>.—1454-5. À madame de Montsoreau pour don <span class="smcap">III C</span> livres. -<em>Bibliothèque royale, mss. Béthune, vol. V. n<sup>o</sup> 8442.</em></p> +<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Après la mort d'Agnès, il eut d'autres amours, moins +excusables. État de 1454-5: À mademoiselle de Villequier pour lui +aider à entretenir son estat, <span class="smcap">II M</span> livres. Beaucoup de dons à des +femmes, veuves, etc.—1454-5. À Marguerite de Salignac, damoiselle, +pour don à elle fait par le roi pour lui aider à une chambre <em>pour sa +gésine</em>.—1454-5. À madame de Montsoreau pour don <span class="smcap">III C</span> livres. +<em>Bibliothèque royale, mss. Béthune, vol. V. n<sup>o</sup> 8442.</em></p> <p><a id="footnote261" name="footnote261"></a> -<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Alain Chartier est un Jérémie pour cette triste époque. +<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Alain Chartier est un Jérémie pour cette triste époque. Voir, dans son Quadrilogue invectif, ce qu'il dit au nom du peuple sur -la lâcheté des nobles, sur leur indiscipline, etc., p. 417, 447. Je -trouve dans ses poésies peu de choses qui aient pu lui mériter d'être -baisé d'une reine; peut-être le fut-il pour ces vers mélancoliques et +la lâcheté des nobles, sur leur indiscipline, etc., p. 417, 447. Je +trouve dans ses poésies peu de choses qui aient pu lui mériter d'être +baisé d'une reine; peut-être le fut-il pour ces vers mélancoliques et gracieux:</p> <p class="poem10"> @@ -8629,33 +8591,33 @@ gracieux:</p> <p class="source">Alain Chartier, p. 494, in-4<sup>o</sup>, 1617.</p> <p><a id="footnote262" name="footnote262"></a> -<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Je crois pouvoir appeler ainsi l'homme qui paraît tenir +<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Je crois pouvoir appeler ainsi l'homme qui paraît tenir un hoyau, et celui qui est en manteau.</p> <p><a id="footnote263" name="footnote263"></a> <b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: <em>Planait</em> serait plus exact.</p> <p><a id="footnote264" name="footnote264"></a> -<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: Né à Bourges, mais, je crois, originaire de Paris.—Un -Jean Cuer, <em>monnoier à la Monnoie de Paris</em>, obtient rémission en -1374, pour avoir pris part à une batterie de gens de la maison du roi +<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: Né à Bourges, mais, je crois, originaire de Paris.—Un +Jean Cuer, <em>monnoier à la Monnoie de Paris</em>, obtient rémission en +1374, pour avoir pris part à une batterie de gens de la maison du roi contre les bouchers. <em>Archives, Registre</em> J. 106, n<sup>os</sup> 77, 207.</p> <p><a id="footnote265" name="footnote265"></a> -<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: V. la Description de l'église patriarcale, primatiale -et métropolitaine de Bourges, par Romelot, p. 182-190.</p> +<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: V. la Description de l'église patriarcale, primatiale +et métropolitaine de Bourges, par Romelot, p. 182-190.</p> <p><a id="footnote266" name="footnote266"></a> -<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: «29 juin 1462 (?) obiit generosi animi Jacobus Cordis, -miles, Ecclesiæ capitaneus generalis contra infideles, qui sacristiam -nostram extruxit et ornamentis decoravit, aliaque plurima ecclesiæ -procuravit bona.» Ibidem, 177.</p> +<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: «29 juin 1462 (?) obiit generosi animi Jacobus Cordis, +miles, Ecclesiæ capitaneus generalis contra infideles, qui sacristiam +nostram extruxit et ornamentis decoravit, aliaque plurima ecclesiæ +procuravit bona.» Ibidem, 177.</p> <p><a id="footnote267" name="footnote267"></a> -<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Il ne faut pas oublier dans quelle misère s'était -trouvé Charles VII. La chronique raconte qu'un cordonnier étant venu -lui apporter des souliers, et lui en ayant déjà chaussé un, s'enquit -du payement, et comprenant qu'il était fort incertain, déchaussa +<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Il ne faut pas oublier dans quelle misère s'était +trouvé Charles VII. La chronique raconte qu'un cordonnier étant venu +lui apporter des souliers, et lui en ayant déjà chaussé un, s'enquit +du payement, et comprenant qu'il était fort incertain, déchaussa bravement le roi et emporta la marchandise; on en fit une chanson, dont voici les quatre premiers vers:</p> @@ -8663,169 +8625,169 @@ dont voici les quatre premiers vers:</p> Quant le Roy s'en vint en France,<br> Il feit oindre ses houssiaulx,<br> Et la Royne lui demande:<br> - Où veut aller cest damoiseaulx?</p> + Où veut aller cest damoiseaulx?</p> -<p>La savante éditrice de Fenin et de Commines, à qui je dois cette note, -l'a tirée du <em>Ms. 122 du fonds Cangé, Bibl. royale</em>.</p> +<p>La savante éditrice de Fenin et de Commines, à qui je dois cette note, +l'a tirée du <em>Ms. 122 du fonds Cangé, Bibl. royale</em>.</p> -<p>Il n'était pas le seul qui eût fait cette faute. Un bourgeois de -Bourges, Pierre de Valenciennes, fournit à lui seul trois cents -milliers de traits d'arbalète, etc. Le roi lui donna la haute, moyenne -et basse justice à Saint-Oulechart, près Bourges. <em>Archives, Registre +<p>Il n'était pas le seul qui eût fait cette faute. Un bourgeois de +Bourges, Pierre de Valenciennes, fournit à lui seul trois cents +milliers de traits d'arbalète, etc. Le roi lui donna la haute, moyenne +et basse justice à Saint-Oulechart, près Bourges. <em>Archives, Registre 182, J. <span class="smcap">CLXXIX</span>, 10 bis, ann. 1447.</em></p> <p><a id="footnote268" name="footnote268"></a> -<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: Le premier peut-être qui ait senti le besoin de -connaître les ressources du royaume, et qui ait fait l'essai, il est -vrai, inexécutable alors, d'une statistique.—Quant aux changements +<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: Le premier peut-être qui ait senti le besoin de +connaître les ressources du royaume, et qui ait fait l'essai, il est +vrai, inexécutable alors, d'une statistique.—Quant aux changements qu'il fit dans les monnaies, V. Leblanc.</p> <p><a id="footnote269" name="footnote269"></a> -<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: Cité par Delécluse, Histoire de Florence, II, 362.</p> +<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: Cité par Delécluse, Histoire de Florence, II, 362.</p> <p><a id="footnote270" name="footnote270"></a> -<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: On ne peut estimer à moins de seize millions de ce -temps-là (?).</p> +<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: On ne peut estimer à moins de seize millions de ce +temps-là (?).</p> <p><a id="footnote271" name="footnote271"></a> -<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: En 1459, le roi accorde rémission à maître Pierre -Mignon, qui, après avoir étudié ès-arts et décret à Toulouse et à -Barcelone, a gravé de faux sceaux et s'est occupé de magie. Il a fait -à Octo Castellan, depuis argentier du roi, deux images de cire: «L'<em>un +<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: En 1459, le roi accorde rémission à maître Pierre +Mignon, qui, après avoir étudié ès-arts et décret à Toulouse et à +Barcelone, a gravé de faux sceaux et s'est occupé de magie. Il a fait +à Octo Castellan, depuis argentier du roi, deux images de cire: «L'<em>un pour mectre feu Jacques Cuer</em>, nostre argentier lors, en nostre male -grâce, et lui faire perdre son office d'argentier; l'autre, pour faire +grâce, et lui faire perdre son office d'argentier; l'autre, pour faire que ledit Octo Castellan, Guillaume Gouffier et ses compagnons, -fussent en nostre bonne grâce et amour.» <em>Archives, Registre J. <span class="smcap">CXC</span>, +fussent en nostre bonne grâce et amour.» <em>Archives, Registre J. <span class="smcap">CXC</span>, 14, ann. 1459.</em></p> -<p>Un Jaco de <em>Médicis</em>, de Florence, âgé de vingt-cinq ans (<em>parent -d'Octo Catesllain</em>, trésorier de Toulouse), sortant de l'hôtel de la -Trésorerie où il exerce fait de marchandise, rencontre Bertrand -Bétune, ruffian, qui le frappe, sans avoir eu auparavant nulle parole -avec lui; de là un combat et une rémission accordée à Médicis. Je dois -la découverte de cette pièce à M. Eugène de Stadler. <em>Archives, -Registre J. 179, n<sup>o</sup> 134. déc. 1448</em>; V. <em>aussi ann. 1467</em>.</p> +<p>Un Jaco de <em>Médicis</em>, de Florence, âgé de vingt-cinq ans (<em>parent +d'Octo Catesllain</em>, trésorier de Toulouse), sortant de l'hôtel de la +Trésorerie où il exerce fait de marchandise, rencontre Bertrand +Bétune, ruffian, qui le frappe, sans avoir eu auparavant nulle parole +avec lui; de là un combat et une rémission accordée à Médicis. Je dois +la découverte de cette pièce à M. Eugène de Stadler. <em>Archives, +Registre J. 179, n<sup>o</sup> 134. déc. 1448</em>; V. <em>aussi ann. 1467</em>.</p> <p><a id="footnote272" name="footnote272"></a> <b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Une telle accusation devait faire une grande impression, au moment de la prise de Constantinople. La condamnation -de Jacques Cœur est justement datée du jour de la prise de cette -ville, 29 mai 1453.—Jacques Cœur aurait probablement péri s'il -n'eût été sauvé par les patrons de ses galères, auxquels il avait -donné ses nièces ou parentes en mariage. V. les rémissions accordées à -Jean de Village et à la veuve de Guillaume de Gimart, tous deux natifs +de Jacques Cœur est justement datée du jour de la prise de cette +ville, 29 mai 1453.—Jacques Cœur aurait probablement péri s'il +n'eût été sauvé par les patrons de ses galères, auxquels il avait +donné ses nièces ou parentes en mariage. V. les rémissions accordées à +Jean de Village et à la veuve de Guillaume de Gimart, tous deux natifs de Bourges. <em>Archives, Registre</em> J. 191, n<sup>os</sup> 233, 242.</p> <p><a id="footnote273" name="footnote273"></a> -<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: «Ayans en mémoire les bons et louables services à Nous -faits par ledit feu Jacques Cœur.» Lettres de Louis XI pour +<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: «Ayans en mémoire les bons et louables services à Nous +faits par ledit feu Jacques Cœur.» Lettres de Louis XI pour restitution des biens, etc. Godefroy, Charles VII, p. 862.</p> <p><a id="footnote274" name="footnote274"></a> -<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Il semble même qu'il ait eu contre le roi une haine -personnelle: «Icellui seigneur se complaignit à lui qui parle, en lui +<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Il semble même qu'il ait eu contre le roi une haine +personnelle: «Icellui seigneur se complaignit à lui qui parle, en lui disant qu'il savoit bien que le Roy ne l'aimeroit jamais et qu'il estoit mal content de lui... Si je pouvais avoir <em>une pouldre</em> que je -sçais bien et la mettre en la buée où les draps-linges du roy seroient -mis, je le ferois <em>dormir tout sec</em>...»—Le duc avait envoyé à Bruges -pour faire acheter chez un pharmacien de cette ville une herbe appelée +sçais bien et la mettre en la buée où les draps-linges du roy seroient +mis, je le ferois <em>dormir tout sec</em>...»—Le duc avait envoyé à Bruges +pour faire acheter chez un pharmacien de cette ville une herbe appelée martagon qui avait, disait-il, de nombreuses et merveilleuses -propriétés, mais on n'était point parvenu à se procurer cette herbe. -<em>Procès du duc d'Alençon, dépositions de son valet de chambre anglais -et du premier témoin entendu.</em></p> +propriétés, mais on n'était point parvenu à se procurer cette herbe. +<em>Procès du duc d'Alençon, dépositions de son valet de chambre anglais +et du premier témoin entendu.</em></p> <p><a id="footnote275" name="footnote275"></a> -<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Les dépositions des témoins au <em>Procès</em> sont pleines de -détails naïfs qui ne peuvent guère être inventés.</p> +<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Les dépositions des témoins au <em>Procès</em> sont pleines de +détails naïfs qui ne peuvent guère être inventés.</p> <p><a id="footnote276" name="footnote276"></a> -<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: Robert Holgiles, natif de Londres et héraut d'armes du -duc d'Excestre, dépose que le duc d'Alençon lui dit qu'il pouvoit dès -ce moment mettre à la disposition du roi d'Angleterre «plus de <em>neuf +<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: Robert Holgiles, natif de Londres et héraut d'armes du +duc d'Excestre, dépose que le duc d'Alençon lui dit qu'il pouvoit dès +ce moment mettre à la disposition du roi d'Angleterre «plus de <em>neuf cents bombardes, canons et serpentines</em>; mais qu'il feroit ses efforts -pour en avoir mille; qu'il faisoit construire, entre autres pièces +pour en avoir mille; qu'il faisoit construire, entre autres pièces d'artillerie, deux bombardes, les plus belles du roiaulme de France, dont l'une estoit de mestail, lesquelles il donneroit au duc d'York avec deux coursiers... que monseigneur le <em>dauphin lui devait -envoier</em>...» Ibidem.</p> +envoier</em>...» Ibidem.</p> <p><a id="footnote277" name="footnote277"></a> -<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Il venait de lui envoyer des arbalètes en présent; le -duc de Bourgogne, à qui probablement le roi en écrivit, crut devoir -s'excuser. Ce détail et presque tous ceux qui suivent sont tirés du -savant ouvrage inédit où j'ai puisé si souvent: <em>Bibliothèque royale, +<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Il venait de lui envoyer des arbalètes en présent; le +duc de Bourgogne, à qui probablement le roi en écrivit, crut devoir +s'excuser. Ce détail et presque tous ceux qui suivent sont tirés du +savant ouvrage inédit où j'ai puisé si souvent: <em>Bibliothèque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis XI, livre II, folio 89</em>.</p> -<p>Rien ne caractérise mieux l'ardente ambition de ces Savoyards que -l'aveu qu'ils en firent au duc de Milan: «Nous deistes: Par le saint -Dyex! ne reurra un an que je ayra plus de païs que not mais nul de mes -encesseurs, et qu'il sera plus parlé de moy que ne fut mais de nul de -notre lignage, ou que je mourrai en la poine!» Lettre de Galéas -Visconti à Amédée VI, 1373. Cibrario e Promis, Documenti, monete et +<p>Rien ne caractérise mieux l'ardente ambition de ces Savoyards que +l'aveu qu'ils en firent au duc de Milan: «Nous deistes: Par le saint +Dyex! ne reurra un an que je ayra plus de païs que not mais nul de mes +encesseurs, et qu'il sera plus parlé de moy que ne fut mais de nul de +notre lignage, ou que je mourrai en la poine!» Lettre de Galéas +Visconti à Amédée VI, 1373. Cibrario e Promis, Documenti, monete et sigilli, 289.</p> <p><a id="footnote278" name="footnote278"></a> <b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Les Anglais disaient que de tous les hommes de France, -le dauphin était celui qu'ils redoutaient le plus. <em>Procès du duc -d'Alençon, déposition de son émissaire, le prêtre Thomas Gillet.</em></p> +le dauphin était celui qu'ils redoutaient le plus. <em>Procès du duc +d'Alençon, déposition de son émissaire, le prêtre Thomas Gillet.</em></p> <p><a id="footnote279" name="footnote279"></a> <b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: V. le Registre Delphinal de Mathieu Thomassin, fait par -commandement du dauphin Louis, 1456, <em>Bibliothèque royale, mss. -Colbert, 3657</em> (<em>sous le titre de Chronique du Dauphiné</em>).</p> +commandement du dauphin Louis, 1456, <em>Bibliothèque royale, mss. +Colbert, 3657</em> (<em>sous le titre de Chronique du Dauphiné</em>).</p> <p><a id="footnote280" name="footnote280"></a> -<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Le peuple ne pouvait croire à la mort de la Pucelle; -elle ressuscita plusieurs fois.—En attendant la publication intégrale -que prépare M. Jules Quicherat, voir les extraits d'Averdy (Notices +<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Le peuple ne pouvait croire à la mort de la Pucelle; +elle ressuscita plusieurs fois.—En attendant la publication intégrale +que prépare M. Jules Quicherat, voir les extraits d'Averdy (Notices des mss., t. III). Note de 1841.</p> -<p>En 1436, une fausse Pucelle se fit reconnaître par les deux frères de -Jeanne à Metz. Elle s'attacha à la comtesse de Luxembourg, puis suivit -à Cologne le comte de Wirnembourg. Là elle se conduisit si mal que -l'inquisiteur la fit arrêter; mais le comte intercéda; elle revint en -Lorraine, où elle se maria à un seigneur des Harmoises. Elle alla à -Orléans, où la ville lui fit des présents. Symphorien Guyon, Histoire -d'Orléans (1650). II<sup>e</sup> partie, p. 265.—«En celluy temps (1440) en -amenèrent les gens d'armes une, laquelle fut à Orléans -très-honorablement receue, et quand elle fut près de Paris, la grant -erreur recommença de croire fermement que c'estoit la Pucelle, et pour -cette cause on la fit venir à Paris et fut monstrée au peuple au -palays sur la pierre de marbre et là fut preschée, et dit qu'elle -n'estoit pas pucelle et qu'elle avoit été mariée à ung chevalier, dont +<p>En 1436, une fausse Pucelle se fit reconnaître par les deux frères de +Jeanne à Metz. Elle s'attacha à la comtesse de Luxembourg, puis suivit +à Cologne le comte de Wirnembourg. Là elle se conduisit si mal que +l'inquisiteur la fit arrêter; mais le comte intercéda; elle revint en +Lorraine, où elle se maria à un seigneur des Harmoises. Elle alla à +Orléans, où la ville lui fit des présents. Symphorien Guyon, Histoire +d'Orléans (1650). II<sup>e</sup> partie, p. 265.—«En celluy temps (1440) en +amenèrent les gens d'armes une, laquelle fut à Orléans +très-honorablement receue, et quand elle fut près de Paris, la grant +erreur recommença de croire fermement que c'estoit la Pucelle, et pour +cette cause on la fit venir à Paris et fut monstrée au peuple au +palays sur la pierre de marbre et là fut preschée, et dit qu'elle +n'estoit pas pucelle et qu'elle avoit été mariée à ung chevalier, dont elle avoit eu deux filx, et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune -chose dont il convint qu'elle allast au Saint-Père, comme de main mise -sur son père ou mère, prestre ou clerc violentement. Elle y alla +chose dont il convint qu'elle allast au Saint-Père, comme de main mise +sur son père ou mère, prestre ou clerc violentement. Elle y alla vestue comme un homme, et fut comme souldoyer en la guerre du -Saint-Père Eugène, et fist homicide en ladite guerre par deux foys, et -quand elle fut à Paris encore retourna en la guerre, et fust en -garnison et puis s'en alla.» Journal du Bourgeois de Paris, 185-6, -ann. 1440.—La troisième Pucelle, amenée à Charles VII en 1441, le -reconnut à une botte faulve qu'il portait alors pour un mal de pied. -Le roi lui dit: «Pucelle, ma mie, vous soyez la très-bien revenue, au -nom de Dieu qui scet le secret qui est entre vous et moi.» Elle se -jeta à genoux en lui avouant son imposture. <em>Exemple de hardiesse</em>, -<em>mss. Bibliothèque royale</em>, <em>n<sup>o</sup> 180</em>, cité par Lenglet, II, 155.</p> +Saint-Père Eugène, et fist homicide en ladite guerre par deux foys, et +quand elle fut à Paris encore retourna en la guerre, et fust en +garnison et puis s'en alla.» Journal du Bourgeois de Paris, 185-6, +ann. 1440.—La troisième Pucelle, amenée à Charles VII en 1441, le +reconnut à une botte faulve qu'il portait alors pour un mal de pied. +Le roi lui dit: «Pucelle, ma mie, vous soyez la très-bien revenue, au +nom de Dieu qui scet le secret qui est entre vous et moi.» Elle se +jeta à genoux en lui avouant son imposture. <em>Exemple de hardiesse</em>, +<em>mss. Bibliothèque royale</em>, <em>n<sup>o</sup> 180</em>, cité par Lenglet, II, 155.</p> <p><a id="footnote281" name="footnote281"></a> <b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Lorsqu'il sollicitait Dammartin d'enlever Charles VII, -quelques années auparavant, il ajoutait: «Et y veux estre en personne, +quelques années auparavant, il ajoutait: «Et y veux estre en personne, car chacun craint la personne du roi quand on le voit; et quand je n'y -seroye en personne, je doute que le cœur ne faillit à mes gens, -quand ils le verraient, et en ma présence chacun fera ce que je -voudrai.» Déposition de Dammartin. (Duclos.)</p> +seroye en personne, je doute que le cœur ne faillit à mes gens, +quand ils le verraient, et en ma présence chacun fera ce que je +voudrai.» Déposition de Dammartin. (Duclos.)</p> <p><a id="footnote282" name="footnote282"></a> -<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Ces détails et tous ceux qui concernent même +<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Ces détails et tous ceux qui concernent même indirectement Chabannes, se trouvent, avec les lettres originales (fol. <span class="smcap">CCXCVII-CCCII</span>), dans: La Chronique Martinienne de tous les papes -qui furent jamais et finist jusques au pape Alexandre derrenier décédé -en 1503, et avecques ce les additions de plusieurs chroniqueurs. (Et à -la fin:) Imprimée à Paris pour Antoyne Vérard, marchant libraire.</p> +qui furent jamais et finist jusques au pape Alexandre derrenier décédé +en 1503, et avecques ce les additions de plusieurs chroniqueurs. (Et à +la fin:) Imprimée à Paris pour Antoyne Vérard, marchant libraire.</p> <p><a id="footnote283" name="footnote283"></a> -<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: Roman du Renart, publié par Méon, 1826, 4 vol. -Supplément, par Chabailles, 1835. Reinardus Vulpes, carmen epicum +<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: Roman du Renart, publié par Méon, 1826, 4 vol. +Supplément, par Chabailles, 1835. Reinardus Vulpes, carmen epicum seculis IX et XII conscriptum, ed. Mone, 1832. Reinard Fuchs, von Jacob Grimm, 1834.</p> @@ -8835,447 +8797,447 @@ gentilhomme, dont le neveu avait rendu une de ses places au roi. <em>Ms. Legrand.</em></p> <p><a id="footnote285" name="footnote285"></a> -<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Reiffenberg, Mémoire sur le séjour du dauphin Louis XI -aux Pays-Bas, dans les Mémoires de l'académie de Bruxelles, t. V, p. +<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Reiffenberg, Mémoire sur le séjour du dauphin Louis XI +aux Pays-Bas, dans les Mémoires de l'académie de Bruxelles, t. V, p. 10-15.</p> <p><a id="footnote286" name="footnote286"></a> -<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Il se contenta d'intercéder quelquefois assez +<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Il se contenta d'intercéder quelquefois assez aigrement. Il dit au roi, dans une lettre, que le dauphin a fait -demandes bonnes et raisonnables... «et a escript que lui aviez faict -bien estrange response.» <em>Mss. Baluze.</em></p> +demandes bonnes et raisonnables... «et a escript que lui aviez faict +bien estrange response.» <em>Mss. Baluze.</em></p> <p><a id="footnote287" name="footnote287"></a> -<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Sous l'influence pacifique des Croy, de 1458 à 1464, -les taxes diminuent sensiblement. Comptes annuels (communiqués par M. +<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Sous l'influence pacifique des Croy, de 1458 à 1464, +les taxes diminuent sensiblement. Comptes annuels (communiqués par M. Edward Le Glay). <em>Archives de Lille, Chambre des comptes. Recette -générale.</em></p> +générale.</em></p> <p><a id="footnote288" name="footnote288"></a> -<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Le roi ne lâcha pas prise; il acheta du duc de Saxe les -droits sur le Luxembourg qu'il tenait de l'héritière de Ladislas. V. -les détails dans <em>Legrand, fol. 31-24, mss. de la Bibliothèque +<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Le roi ne lâcha pas prise; il acheta du duc de Saxe les +droits sur le Luxembourg qu'il tenait de l'héritière de Ladislas. V. +les détails dans <em>Legrand, fol. 31-24, mss. de la Bibliothèque royale</em>.</p> -<p>Voir les instructions données à Thierri de Lenoncourt. <em>Bibliothèque +<p>Voir les instructions données à Thierri de Lenoncourt. <em>Bibliothèque royale, mss. Du Puy, 760; 6 avril 1458.</em></p> <p><a id="footnote289" name="footnote289"></a> <b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: C'est elle, le plus souvent, qui avait en quelque sorte -fait la terre; elle y avait bâti des murs, un asile contre les païens -du Nord, où l'agriculteur pouvait se retirer, ramener ses troupeaux. -Les champs avaient été défrichés, cultivés aussi loin qu'on pouvait -voir la tour. La terre était fille de la seigneurie, et le seigneur -était fils de la terre; il en savait la langue et les usages, il en -connaissait les habitants, il était des leurs. Son fils, grandissant -parmi eux, était l'enfant de la contrée.—Le blason d'une telle -famille devait être compris du moindre paysan. Il n'était -ordinairement autre chose que l'histoire même du pays. Ce <em>champ</em> -héraldique était visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours -étaient celles que le premier ancêtre avait bâties contre les -Normands; ces besans, ces têtes de Mores, étaient un souvenir de la -fameuse croisade où le seigneur avait mené ses hommes et qui faisait +fait la terre; elle y avait bâti des murs, un asile contre les païens +du Nord, où l'agriculteur pouvait se retirer, ramener ses troupeaux. +Les champs avaient été défrichés, cultivés aussi loin qu'on pouvait +voir la tour. La terre était fille de la seigneurie, et le seigneur +était fils de la terre; il en savait la langue et les usages, il en +connaissait les habitants, il était des leurs. Son fils, grandissant +parmi eux, était l'enfant de la contrée.—Le blason d'une telle +famille devait être compris du moindre paysan. Il n'était +ordinairement autre chose que l'histoire même du pays. Ce <em>champ</em> +héraldique était visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours +étaient celles que le premier ancêtre avait bâties contre les +Normands; ces besans, ces têtes de Mores, étaient un souvenir de la +fameuse croisade où le seigneur avait mené ses hommes et qui faisait l'entretien du pays.</p> -<p>Mêmes blasons au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, tout autres familles. Il serait facile +<p>Mêmes blasons au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, tout autres familles. Il serait facile de prendre tous les fiefs de France et de montrer que la plupart sont -alors entre les mains de familles étrangères, que tous les noms, tous +alors entre les mains de familles étrangères, que tous les noms, tous les blasons sont faux. <em>Anjou n'est pas Anjou</em>; ce ne sont plus les Foulques, les infatigables batailleurs de la lande bretonne; ce ne -sont plus les Plante genêts, plantés dans la Loire, transplantés +sont plus les Plante genêts, plantés dans la Loire, transplantés glorieusement en Normandie, en Aquitaine, en Angleterre. <em>Bretagne -n'est pas Bretagne</em>; la race indigène du vieux clan, Noménoé, s'est -mariée en Capet, et les Capets bretons en Montfort; vrai vaisseau de -Thésée, où toute pièce change et le nom subsiste. <em>Foix n'est plus -Foix</em>; la dynastie des Phébus, gracieuse, spirituelle, à la béarnaise; -ce sont les rudes Graillis de Buch, farouches capitaines, mêlés de -l'âpreté des landes et d'orgueil anglais.</p> +n'est pas Bretagne</em>; la race indigène du vieux clan, Noménoé, s'est +mariée en Capet, et les Capets bretons en Montfort; vrai vaisseau de +Thésée, où toute pièce change et le nom subsiste. <em>Foix n'est plus +Foix</em>; la dynastie des Phébus, gracieuse, spirituelle, à la béarnaise; +ce sont les rudes Graillis de Buch, farouches capitaines, mêlés de +l'âpreté des landes et d'orgueil anglais.</p> <p><a id="footnote290" name="footnote290"></a> -<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: Le blason de la maison de Bourgogne n'a nul rapport à -ses destinées, ni à son caractère. La croix de Saint-André rappelait -des souvenirs austères, l'époque de ferveur où un duc, se faisant -moine de Cluny, malgré le pape, trente de ses vassaux prirent l'habit, -l'époque où Cîteaux, prêchant la croisade par toute la terre, les -princes bourguignons allèrent combattre avec le Cid et fonder des +<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: Le blason de la maison de Bourgogne n'a nul rapport à +ses destinées, ni à son caractère. La croix de Saint-André rappelait +des souvenirs austères, l'époque de ferveur où un duc, se faisant +moine de Cluny, malgré le pape, trente de ses vassaux prirent l'habit, +l'époque où Cîteaux, prêchant la croisade par toute la terre, les +princes bourguignons allèrent combattre avec le Cid et fonder des royaumes sur la terre des Maures.—Le lion noir sur or de la Flandre -rappelait aux Flamands leurs vieux comtes, qui fortifièrent les -villes, tracèrent le fossé entre France et Empire, fondèrent la paix +rappelait aux Flamands leurs vieux comtes, qui fortifièrent les +villes, tracèrent le fossé entre France et Empire, fondèrent la paix publique, ou bien encore leur aimable dynastie de Hainaut, qui sut <em>dire</em> aussi bien que <em>faire</em>, qui fit et conta la croisade, s'y -dévoua deux fois et couronna la tour de Bruges du dragon de +dévoua deux fois et couronna la tour de Bruges du dragon de Sainte-Sophie.</p> <p><a id="footnote291" name="footnote291"></a> -<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Je parle surtout du Conseil supérieur.</p> +<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Je parle surtout du Conseil supérieur.</p> <p><a id="footnote292" name="footnote292"></a> -<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: Ils essayèrent pourtant de simplifier par des moyens -violents, par exemple en dépouillant la maison de Nevers. V. surtout -<em>Bibliothèque royale, mss. S. Victor, 1080. fol. 53 96</em>.—Sur la +<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: Ils essayèrent pourtant de simplifier par des moyens +violents, par exemple en dépouillant la maison de Nevers. V. surtout +<em>Bibliothèque royale, mss. S. Victor, 1080. fol. 53 96</em>.—Sur la politique de cette absorbante maison de Bourgogne, il est curieux de -lire aussi le procès d'un bâtard de Neufchâtel, qui, dans l'intérêt de +lire aussi le procès d'un bâtard de Neufchâtel, qui, dans l'intérêt de cette maison, fabriquait des actes contre Fribourg. Der Schweitzerische Geschichtforscher, I. 403.</p> -<p>La ruine de Liége, en 1468, me donnera occasion d'en parler au long. +<p>La ruine de Liége, en 1468, me donnera occasion d'en parler au long. Quant aux rapports de nos rois avec les La Marck, voir, entre autres choses, l'autorisation que Charles VII leur donne de fortifier Sedan, -novembre 1455. <em>Bibliothèque royale, mss. Du Puy, 435, 570.</em></p> +novembre 1455. <em>Bibliothèque royale, mss. Du Puy, 435, 570.</em></p> <p><a id="footnote293" name="footnote293"></a> -<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: Le caractère rationaliste et <em>anti-symbolique</em> de nos -légistes n'est marqué nulle part plus fortement que dans l'acte -suivant, adressé à la ville de Lille: «Clarissima virtutum justitia, +<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: Le caractère rationaliste et <em>anti-symbolique</em> de nos +légistes n'est marqué nulle part plus fortement que dans l'acte +suivant, adressé à la ville de Lille: «Clarissima virtutum justitia, qua redditur unicuique quod suum est, si judiciali quandoque indigeat auctoritate fulciri, non <em>frivolis</em> aut <em>inanibus</em> tractari, mediis <em>ratione carentibus</em>, et quibus a recto possit diverti tramite, sed in -viâ veritatis suæ fidelis ministræ, debet fideliter exhiberi. Si vero +viâ veritatis suæ fidelis ministræ, debet fideliter exhiberi. Si vero contrarium quodvis antiquitas aut <em>consuetudo</em> tenuerit, regalis potentia corrigere seu reformare tenetur. Ea propter notum facimus... quod, cum ex parte... scabinorum, burgensium, communitatis, et -habitatorum villæ nostræ Insulensis, nobis fuerit declaratum quod in +habitatorum villæ nostræ Insulensis, nobis fuerit declaratum quod in dicta villa ab antiquo viguit observantia seu <em>consuetudo</em> talis: Quod -si quis clamorem exposuerit, seu legem petierit dictæ villæ contra -personam quamcunque super debito vel alias de mobili quæ denegetur -eidem, dicti scabini (ad excitationem baillivi vel præpositi -nostri...) per judicium juxta prædictam legem antiquam pronunciant -quod actor et reus procedant ad Sancta, proferendo verba...: «Nescimus -aliquid propter quod non procedant ad Sancta, si sint ausi.» Et +si quis clamorem exposuerit, seu legem petierit dictæ villæ contra +personam quamcunque super debito vel alias de mobili quæ denegetur +eidem, dicti scabini (ad excitationem baillivi vel præpositi +nostri...) per judicium juxta prædictam legem antiquam pronunciant +quod actor et reus procedant ad Sancta, proferendo verba...: «Nescimus +aliquid propter quod non procedant ad Sancta, si sint ausi.» Et ordinatio, seu modus procedenti ad dicta Sancta, quod est dictu facile, juramentum fieri solet ab utraque partium, sub certis <em>formulis</em> ac in idiomate extraneis, et insuetis, ac difficillimis observari. Super quibus... si quoquo modo defecerit in idiomate, vel -in forma, sive fragilitate linguæ, juranti sermo labatur, sive <em>manum +in forma, sive fragilitate linguæ, juranti sermo labatur, sive <em>manum solito plus elevet, aut in palma pollicem firmiter non teneat</em>, et alia plura frivola et inania... non observet, causam suam penitus amittit. Nos considerantes quod talis observantia seu consuetudo, -nulla potest ratificari temporem successione longæva, sed quanto -diutius justitiæ paravit insidias, tanto debet attentius radicitus +nulla potest ratificari temporem successione longæva, sed quanto +diutius justitiæ paravit insidias, tanto debet attentius radicitus exstirpari, Constituimus... aboleri... ordinantes quod ad faciendum ad sancta Dei Evangelia juramentum solemne modo et forma quibus in Parlamente nostro, Parisiis et aliis regni nostri curiis, est fieri consuetum... per dictos scabinos admittantur. Anno 1350, mense -martii.» Ord. II 399-400.</p> +martii.» Ord. II 399-400.</p> <p><a id="footnote294" name="footnote294"></a> -<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: Le faible mérite de ces romans, chroniques, etc., ne +<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: Le faible mérite de ces romans, chroniques, etc., ne doit diminuer en rien notre reconnaissance pour Philippe le Bon et -pour son fils, qui ont été les véritables fondateurs de la précieuse -Bibliothèque de Bourgogne. Un contemporain écrit en 1443: «Nonobstant +pour son fils, qui ont été les véritables fondateurs de la précieuse +Bibliothèque de Bourgogne. Un contemporain écrit en 1443: «Nonobstant que ce soit le prince sur tout autres, garni de la plus riche et noble -librairie du monde, si est il enclin et désirant de chascun jour +librairie du monde, si est il enclin et désirant de chascun jour l'accroistre comme il fait; pourquoi il a journellement et en diverses -contrées, grands clercs, orateurs, translateurs et escripvains à ses -propres gages occupez, etc.» Chronique de David Aubert, <em>Bibliothèque -royale, mss. 6766</em>, cité par Laserna-Santander, Mémoire sur la -Bibliothèque de Bourgogne (1809), p. 11. V. aussi sur le même sujet la -Notice de M. Florian-Frocheur, 1839; et l'Histoire des Bibliothèques +contrées, grands clercs, orateurs, translateurs et escripvains à ses +propres gages occupez, etc.» Chronique de David Aubert, <em>Bibliothèque +royale, mss. 6766</em>, cité par Laserna-Santander, Mémoire sur la +Bibliothèque de Bourgogne (1809), p. 11. V. aussi sur le même sujet la +Notice de M. Florian-Frocheur, 1839; et l'Histoire des Bibliothèques de la Belgique, par M. Namur. 1840.</p> <p><a id="footnote295" name="footnote295"></a> -<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: C'est le défaut du plus grand écrivain de l'époque, de -l'éloquent Chastellain. Commines, tout autrement fin et subtil, ne put -tenir à la cour de Bourgogne; il alla prendre sa place naturelle, près +<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: C'est le défaut du plus grand écrivain de l'époque, de +l'éloquent Chastellain. Commines, tout autrement fin et subtil, ne put +tenir à la cour de Bourgogne; il alla prendre sa place naturelle, près de Louis XI.</p> <p><a id="footnote296" name="footnote296"></a> -<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: Cette étiquette, toute différente du cérémonial -symbolique des temps anciens, n'en a pas moins servi de modèle à -toutes les cours modernes. On en trouve le détail dans les Honneurs de -la cour, écrits par une grande dame, et imprimés par Sainte-Palaye, à -la suite de ses Mémoires sur l'ancienne chevalerie, II, 171-267. Le -fait suivant montre combien l'étiquette était inflexible. Au mariage -du duc de Bourgogne: «Je vis que madame d'Eu souffrit que monsieur -d'Antony, son père (Jean de Melun, sire d'Antoing), à nue tête lui tînt -la serviette, quand elle lava devant souper, et s'agenouillât presque -jusqu'à terre devant elle; dont j'ouis dire aux sages que c'étoit -folie à monsieur d'Antony de le faire et encore plus grande à sa fille -de le souffrir.» Cérémonial de la cour de Bourgogne, édit. de Dunod, +<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: Cette étiquette, toute différente du cérémonial +symbolique des temps anciens, n'en a pas moins servi de modèle à +toutes les cours modernes. On en trouve le détail dans les Honneurs de +la cour, écrits par une grande dame, et imprimés par Sainte-Palaye, à +la suite de ses Mémoires sur l'ancienne chevalerie, II, 171-267. Le +fait suivant montre combien l'étiquette était inflexible. Au mariage +du duc de Bourgogne: «Je vis que madame d'Eu souffrit que monsieur +d'Antony, son père (Jean de Melun, sire d'Antoing), à nue tête lui tînt +la serviette, quand elle lava devant souper, et s'agenouillât presque +jusqu'à terre devant elle; dont j'ouis dire aux sages que c'étoit +folie à monsieur d'Antony de le faire et encore plus grande à sa fille +de le souffrir.» Cérémonial de la cour de Bourgogne, édit. de Dunod, p. 747.</p> <p><a id="footnote297" name="footnote297"></a> -<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: Les <em>Rederiker</em>, comme Grimm l'a parfaitement établi, +<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: Les <em>Rederiker</em>, comme Grimm l'a parfaitement établi, ne sont pas des <em>Meistersaenger</em>. Leurs Chambres n'offrent qu'un -travestissement des mœurs françaises; leurs noms de fleurs semblent -empruntés à nos Jeux floraux. Dans le Meistergesang, point de prix -proposé; point de hiérarchie; au contraire, les Chambres de rhétorique +travestissement des mœurs françaises; leurs noms de fleurs semblent +empruntés à nos Jeux floraux. Dans le Meistergesang, point de prix +proposé; point de hiérarchie; au contraire, les Chambres de rhétorique avaient des empereurs, des princes, des doyens, etc. Elles proposaient -des prix à ceux qui amèneraient le plus de monde à leurs fêtes, aux -poëtes qui improviseraient à genoux sans se relever, etc. -Laserna-Santander, Bibliothèque de Bourgogne, 152-200. Jacob-Grimm, +des prix à ceux qui amèneraient le plus de monde à leurs fêtes, aux +poëtes qui improviseraient à genoux sans se relever, etc. +Laserna-Santander, Bibliothèque de Bourgogne, 152-200. Jacob-Grimm, Ueber den altdeutschen Meistergesang, 156.</p> <p><a id="footnote298" name="footnote298"></a> -<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Rien ne caractérise mieux le triste esprit de cette -époque que les devises en rébus. La ville de Dôle met un soleil d'or -dans ses armes, supposant que <em>Dôle</em> rappelle <em>Délos</em>, l'île du -soleil. La maison de Bourbon ajoute à ses armes le <em>chardon</em> (cher -don). Batissier, Bourbonnais, II, 264. Un Vergy qui possède les terres +<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Rien ne caractérise mieux le triste esprit de cette +époque que les devises en rébus. La ville de Dôle met un soleil d'or +dans ses armes, supposant que <em>Dôle</em> rappelle <em>Délos</em>, l'île du +soleil. La maison de Bourbon ajoute à ses armes le <em>chardon</em> (cher +don). Batissier, Bourbonnais, II, 264. Un Vergy qui possède les terres de Valu, Vaux et Vaudray, prend pour devise: J'ai valu, vaux et vaudray. Reiffenberg. Histoire de la Toison d'or, p. 2-4. Voir aussi -mes Origines du droit trouvées dans les formules et symboles, p. +mes Origines du droit trouvées dans les formules et symboles, p. 214-222.</p> <p><a id="footnote299" name="footnote299"></a> -<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: Au milieu du siècle, lorsqu'on se remit, après les -guerres, à songer, à chercher, à lire, des livres commencèrent à -circuler qu'on croyait encore manuscrits, mais d'une régularité -d'écriture extraordinaire, de plus, à bon marché, en grand nombre: +<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: Au milieu du siècle, lorsqu'on se remit, après les +guerres, à songer, à chercher, à lire, des livres commencèrent à +circuler qu'on croyait encore manuscrits, mais d'une régularité +d'écriture extraordinaire, de plus, à bon marché, en grand nombre: plus on en achetait, plus il en venait. Ils se trouvaient (chose -merveilleuse) identiques, c'est-à-dire que les acheteurs en comparant -leurs bibles, leurs psautiers, y trouvaient mêmes formes, mêmes -ornements, mêmes initiales sanglantes, comme la griffe du diable. -Mais, tout au contraire, c'était la moderne révélation de l'esprit de -Dieu. Le Verbe attaché d'abord aux murailles, fixé aux fresques -byzantines, s'était de bonne heure détaché en tableaux, en images de -Christ, décalqué de véroniques en véroniques. L'esprit était muet +merveilleuse) identiques, c'est-à -dire que les acheteurs en comparant +leurs bibles, leurs psautiers, y trouvaient mêmes formes, mêmes +ornements, mêmes initiales sanglantes, comme la griffe du diable. +Mais, tout au contraire, c'était la moderne révélation de l'esprit de +Dieu. Le Verbe attaché d'abord aux murailles, fixé aux fresques +byzantines, s'était de bonne heure détaché en tableaux, en images de +Christ, décalqué de véroniques en véroniques. L'esprit était muet encore; captif dans la peinture, il faisait signe, et ne parlait pas. -De là d'incroyables efforts, de gauches essais pour faire dire aux -images ce qu'elles ne peuvent dire; la rêveuse Allemagne surtout subit +De là d'incroyables efforts, de gauches essais pour faire dire aux +images ce qu'elles ne peuvent dire; la rêveuse Allemagne surtout subit la torture d'un symbolisme impuissant. Van Eyck finit par s'en lasser; -il laissa les Allemands suer à peindre l'esprit, se mit à peindre -naïvement des corps, et s'enfonça dans la nature. La peinture étant -convaincue en ceci d'impuissance, un art nouveau devenait nécessaire +il laissa les Allemands suer à peindre l'esprit, se mit à peindre +naïvement des corps, et s'enfonça dans la nature. La peinture étant +convaincue en ceci d'impuissance, un art nouveau devenait nécessaire pour exprimer l'esprit, pour le suivre dans ses transformations, ses -analyses, ses poursuites variées. Je reprendrai ailleurs cette grande +analyses, ses poursuites variées. Je reprendrai ailleurs cette grande histoire.</p> <p><a id="footnote300" name="footnote300"></a> <b><a href="#footnotetag300">300</a></b>: C'est la tradition hollandaise que je ne crois devoir ni adopter ni rejeter.</p> -<p>V. Lambinet, Daunou, Schwaab, et d'autre part Meerman, Léon Delaborde, -etc. Au reste, des deux découvertes (la mobilité des caractères et la -fonte), la première était une chose naturelle, nécessaire, amenée par -un progrès invincible, ainsi que je le montrerai. La grande invention, -c'est la fonte; là fut le génie, la révolution féconde.</p> +<p>V. Lambinet, Daunou, Schwaab, et d'autre part Meerman, Léon Delaborde, +etc. Au reste, des deux découvertes (la mobilité des caractères et la +fonte), la première était une chose naturelle, nécessaire, amenée par +un progrès invincible, ainsi que je le montrerai. La grande invention, +c'est la fonte; là fut le génie, la révolution féconde.</p> <p><a id="footnote301" name="footnote301"></a> -<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: On connaît la ballade anglaise du martyre de <em>Grain -d'orge</em>, moulu, noyé, rôti, etc.</p> +<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: On connaît la ballade anglaise du martyre de <em>Grain +d'orge</em>, moulu, noyé, rôti, etc.</p> <p><a id="footnote302" name="footnote302"></a> <b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: <em>Ms. Legrand.</em></p> <p><a id="footnote303" name="footnote303"></a> -<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Taillandier, Résumé historique de l'introduction de -l'imprimerie à Paris, Mémoires des antiquaires de France, t. XIII. -Académie des inscriptions, t. XIV, p. 237.</p> +<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Taillandier, Résumé historique de l'introduction de +l'imprimerie à Paris, Mémoires des antiquaires de France, t. XIII. +Académie des inscriptions, t. XIV, p. 237.</p> <p><a id="footnote304" name="footnote304"></a> -<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: Sforza et le dauphin, son admirateur, s'entendaient à -merveille. Sforza ne dédaigna point de faire un traité avec ce fugitif +<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: Sforza et le dauphin, son admirateur, s'entendaient à +merveille. Sforza ne dédaigna point de faire un traité avec ce fugitif (6 octobre 1460). <em>Ms. Legrand.</em></p> <p><a id="footnote305" name="footnote305"></a> <b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: Lire dans la Chronique de Martinienne, si curieuse pour -ce règne, une lettre que le dauphin écrivait, pour qu'elle tombât -entre les mains de son père: «J'ai eu des lectres du comte de +ce règne, une lettre que le dauphin écrivait, pour qu'elle tombât +entre les mains de son père: «J'ai eu des lectres du comte de Dampmartin que je faingtz de hayr. Dictes luy qu'il me serve toujours -bien.»</p> +bien.»</p> <p><a id="footnote306" name="footnote306"></a> -<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: Quelques-uns disent que Charles VII songeait à placer -la couronne sur la tête de son second fils. Le comte de Foix assura -néanmoins qu'il n'a pas même voulu lui donner la Guienne en apanage. -Il écrivit à Louis XI à son avénement: «L'année passée, estant le Roy -vostre père à Mehun, les ambassadeurs du Roy d'Espagne y estoient qui -traictoient le mariage de mondit sieur vostre frère avec la sœur du -roy d'Espagne; il fut ouvert que les Espagnols requéroient que le Roy -vostre père donnast et transportast le duché de Guyenne à monsieur -vostre beau-frère; à quoy le Roy vostre dit père respondist qu'il ne +<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: Quelques-uns disent que Charles VII songeait à placer +la couronne sur la tête de son second fils. Le comte de Foix assura +néanmoins qu'il n'a pas même voulu lui donner la Guienne en apanage. +Il écrivit à Louis XI à son avénement: «L'année passée, estant le Roy +vostre père à Mehun, les ambassadeurs du Roy d'Espagne y estoient qui +traictoient le mariage de mondit sieur vostre frère avec la sœur du +roy d'Espagne; il fut ouvert que les Espagnols requéroient que le Roy +vostre père donnast et transportast le duché de Guyenne à monsieur +vostre beau-frère; à quoy le Roy vostre dit père respondist qu'il ne luy sembloit pas bien raisonnable et que vous estiez absent, que -estiez frère aisné et que estiez celuy à qui la chose touchoit le plus -près après lui.» Lenglet.</p> +estiez frère aisné et que estiez celuy à qui la chose touchoit le plus +près après lui.» Lenglet.</p> <p><a id="footnote307" name="footnote307"></a> -<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: Charles VII fut singulièrement regretté des gens de sa -maison: «Et disoit on lors que lung desditz paiges avoit esté par -quatre jours entiers sans boire et sans manger.» Chronique +<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: Charles VII fut singulièrement regretté des gens de sa +maison: «Et disoit on lors que lung desditz paiges avoit esté par +quatre jours entiers sans boire et sans manger.» Chronique Martiniane.</p> <p><a id="footnote308" name="footnote308"></a> -<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: V. entre autres pièces curieuses, l'assignation au -comte d'Armagnac qui aurait tenu ses enfants en prison jusqu'à leur -mort pour s'emparer de leur bien, <em>Bibliothèque royale, mss. Doat, +<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: V. entre autres pièces curieuses, l'assignation au +comte d'Armagnac qui aurait tenu ses enfants en prison jusqu'à leur +mort pour s'emparer de leur bien, <em>Bibliothèque royale, mss. Doat, 218, fol. 128</em>.</p> <p><a id="footnote309" name="footnote309"></a> <b><a href="#footnotetag309">309</a></b>: La plus curieuse remontrance est celle que fit l'Ordre -à Charles le Téméraire et qu'il écouta avec beaucoup de patience: «Que -Monseigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle parfois -un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aulcune fois, en -parlant des princes. Qu'il prend trop grande peine, dont fait à +à Charles le Téméraire et qu'il écouta avec beaucoup de patience: «Que +Monseigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle parfois +un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aulcune fois, en +parlant des princes. Qu'il prend trop grande peine, dont fait à doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours. Que, quand il -faict ses armées, lui pleust tellement drechier son faict que ses +faict ses armées, lui pleust tellement drechier son faict que ses subjects ne fuissent plus ainsi travaillez ne foulez, comme ils ont -été par ci-devant. Qu'il veuille estre bénigne et attrempé et tenir +été par ci-devant. Qu'il veuille estre bénigne et attrempé et tenir ses pays en bonne justice. Que les choses qu'il accorde lui plaise -entretenir, et estre véritable en ses paroles. Que le plus tard qu'il +entretenir, et estre véritable en ses paroles. Que le plus tard qu'il pourra il veuille mettre son peuple en guerre et qu'il ne le veuille -faire sans bon et meur conseil.» Reiffenberg.</p> +faire sans bon et meur conseil.» Reiffenberg.</p> <p><a id="footnote310" name="footnote310"></a> -<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: Les chevaliers avaient entrée au conseil. En 1491, ils -se plaignent de ce que le duc ne les appelle pas à délibérer sur ses +<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: Les chevaliers avaient entrée au conseil. En 1491, ils +se plaignent de ce que le duc ne les appelle pas à délibérer sur ses affaires. (Raynouard.)</p> <p><a id="footnote311" name="footnote311"></a> -<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: «Iceluy huissier, gardant son exploit jusque au jour -Saint-Andrieu, le jour principal de la feste de son ordre...» George +<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: «Iceluy huissier, gardant son exploit jusque au jour +Saint-Andrieu, le jour principal de la feste de son ordre...» George Chastellain.</p> <p><a id="footnote312" name="footnote312"></a> -<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Quelque effronté que l'huissier puisse sembler au -chroniqueur, je ne puis à cette occasion m'empêcher d'admirer -l'intrépidité des hommes qui se chargeaient de tels messages, qui sans -armes, en jaquette noire, n'ayant pas, comme le héraut, la protection -de la cotte armoriée et du blason de leur maître, s'en allaient -remettre au plus fier prince du monde, au baron le plus féroce, à un -Armagnac, à un Retz, dans son funèbre donjon, le tout petit parchemin -qui brisait les tours... Remarquez que l'huissier ne réussissait guère -à faire un bon ajournement, régulier, légal, <em>en personne</em>, qu'en -cachant sa qualité et risquant d'autant plus sa vie. Il fallait qu'il -pénétrât comme marchand, comme valet; il fallait que sa figure ne le -fît point deviner, qu'il eût mine plate et bonasse, dos de fer et -cœur de lion... Ces gens étaient, je le sais, puissamment -encouragés par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait +<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Quelque effronté que l'huissier puisse sembler au +chroniqueur, je ne puis à cette occasion m'empêcher d'admirer +l'intrépidité des hommes qui se chargeaient de tels messages, qui sans +armes, en jaquette noire, n'ayant pas, comme le héraut, la protection +de la cotte armoriée et du blason de leur maître, s'en allaient +remettre au plus fier prince du monde, au baron le plus féroce, à un +Armagnac, à un Retz, dans son funèbre donjon, le tout petit parchemin +qui brisait les tours... Remarquez que l'huissier ne réussissait guère +à faire un bon ajournement, régulier, légal, <em>en personne</em>, qu'en +cachant sa qualité et risquant d'autant plus sa vie. Il fallait qu'il +pénétrât comme marchand, comme valet; il fallait que sa figure ne le +fît point deviner, qu'il eût mine plate et bonasse, dos de fer et +cœur de lion... Ces gens étaient, je le sais, puissamment +encouragés par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait en argent; mais cette foi au <em>tarif</em> ne suffit pas pour expliquer en -tant d'occasions ces dévouements audacieux, cet abandon de la vie. Il -y a là aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi.</p> +tant d'occasions ces dévouements audacieux, cet abandon de la vie. Il +y a là aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi.</p> -<p>Sur l'histoire héroïque des huissiers, voir entre autres choses: -Information sur un excès fait à Courtray en la personne d'un sergent +<p>Sur l'histoire héroïque des huissiers, voir entre autres choses: +Information sur un excès fait à Courtray en la personne d'un sergent du Roy. <em>Archives du royaume, J. 573, ann. 1457.</em></p> <p><a id="footnote313" name="footnote313"></a> <b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: Chastellain.</p> <p><a id="footnote314" name="footnote314"></a> -<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: «Se dire il se soeffre...» Castellain, p. 135, 142. On -sent que, sous cette fausse réserve, le cœur bourguignon tressaille +<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: «Se dire il se soeffre...» Castellain, p. 135, 142. On +sent que, sous cette fausse réserve, le cœur bourguignon tressaille d'aise.</p> <p><a id="footnote315" name="footnote315"></a> -<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: C'était le duc de Somerset qui débarquait avec toute -une charge de lettres pour les grands du royaume. Il fut pris à table -par l'habile Jean de Reilhac, qui avait rencontré, dépassé le messager +<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: C'était le duc de Somerset qui débarquait avec toute +une charge de lettres pour les grands du royaume. Il fut pris à table +par l'habile Jean de Reilhac, qui avait rencontré, dépassé le messager du comte de Charolais; quand ce messager arriva, tout ce qu'il obtint de Reilhac, ce fut de saluer Somerset. <em>Bibl. royale, mss. Legrand, -preuves, carton 2, 3 août 1461.</em> Je dois reconnaître ici, je -reconnaîtrai souvent, mais jamais assez, tout ce que je dois à la +preuves, carton 2, 3 août 1461.</em> Je dois reconnaître ici, je +reconnaîtrai souvent, mais jamais assez, tout ce que je dois à la patience de Legrand, dont la volumineuse collection nous permet de -voir ce grand règne en pleine lumière. Malheureusement les pièces -qu'il a recueillies sont des copies souvent très-fautives, dont il -faut chercher les originaux, soit dans la précieuse collection -Gaignières de la Bibliothèque royale, soit au Trésor des chartes, etc. -Pour l'histoire que Legrand a tirée de ces pièces, elle est plus -savante qu'intelligente: elle eût pu néanmoins mieux guider Lenglet et +voir ce grand règne en pleine lumière. Malheureusement les pièces +qu'il a recueillies sont des copies souvent très-fautives, dont il +faut chercher les originaux, soit dans la précieuse collection +Gaignières de la Bibliothèque royale, soit au Trésor des chartes, etc. +Pour l'histoire que Legrand a tirée de ces pièces, elle est plus +savante qu'intelligente: elle eût pu néanmoins mieux guider Lenglet et Duclos. J'aurais voulu attendre les publications, tout autrement -sérieuses, de M<sup>lle</sup> Dupont et de M. Jules Quicherat.</p> +sérieuses, de M<sup>lle</sup> Dupont et de M. Jules Quicherat.</p> <p><a id="footnote316" name="footnote316"></a> -<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: Tannegui Duchâtel (neveu de l'autre), ne trouvant pas -la cérémonie digne de son maitre, y mit du sien trente mille écus. +<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: Tannegui Duchâtel (neveu de l'autre), ne trouvant pas +la cérémonie digne de son maitre, y mit du sien trente mille écus. Thuani Hist. liv. XXVI ann. 1560. Louis XI les lui fit rembourser en 1470; les mandats subsistent.</p> <p><a id="footnote317" name="footnote317"></a> -<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: De Bordeaux jusqu'en Savoie, il était chez lui. Duc de +<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: De Bordeaux jusqu'en Savoie, il était chez lui. Duc de Bourbon et d'Auvergne, comte de Forez, seigneur de Dombes, de -Beaujolais, etc., il était de plus gouverneur de Guienne. Un de ses -frères était archevêque de Lyon, un autre évêque de Liége.</p> +Beaujolais, etc., il était de plus gouverneur de Guienne. Un de ses +frères était archevêque de Lyon, un autre évêque de Liége.</p> <p><a id="footnote318" name="footnote318"></a> -<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Dès le 29 juillet fut apportée à Rouen une lettre du -roi, qui confiait la garde de la ville, châteaux et palais, à douze -notables; les lieutenants de Brézé leur remirent les clefs qu'ils -gardèrent jusqu'au 10 octobre, époque des révoltes de Reims, d'Angers, -etc. (Communiqué par M. Chéruel.) <em>Archives de Rouen, registres du +<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Dès le 29 juillet fut apportée à Rouen une lettre du +roi, qui confiait la garde de la ville, châteaux et palais, à douze +notables; les lieutenants de Brézé leur remirent les clefs qu'ils +gardèrent jusqu'au 10 octobre, époque des révoltes de Reims, d'Angers, +etc. (Communiqué par M. Chéruel.) <em>Archives de Rouen, registres du conseil municipal, vol. VII, fol. 189.</em></p> <p><a id="footnote319" name="footnote319"></a> -<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: «Faites assembler tous les habitants, nobles, gens -d'église et autres... De ce que fait aura esté, nous faictes faire -réponse par deux des plus notables bourgeois des principales villes de -Guyenne.» Maubeuge, 27 juillet (Lenglet). La lettre adressée aux gens -de Rouen doit être aussi du 26 ou 27, puisqu'elle arriva à Rouen le -29. Charles VII était mort le 22. L'arrestation de Somerset est du 3 -août.</p> +<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: «Faites assembler tous les habitants, nobles, gens +d'église et autres... De ce que fait aura esté, nous faictes faire +réponse par deux des plus notables bourgeois des principales villes de +Guyenne.» Maubeuge, 27 juillet (Lenglet). La lettre adressée aux gens +de Rouen doit être aussi du 26 ou 27, puisqu'elle arriva à Rouen le +29. Charles VII était mort le 22. L'arrestation de Somerset est du 3 +août.</p> <p><a id="footnote320" name="footnote320"></a> <b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: Ordonnances, <span class="smcap">XV</span>, <span class="smcap">XVIII</span>.</p> <p><a id="footnote321" name="footnote321"></a> -<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: Voir plus bas les révoltes des villes.—«Ses povres -subjects cuidoient avoir trouvé Dieu par les pieds...» Chastellain.</p> +<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: Voir plus bas les révoltes des villes.—«Ses povres +subjects cuidoient avoir trouvé Dieu par les pieds...» Chastellain.</p> <p><a id="footnote322" name="footnote322"></a> -<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: Voir le beau et naïf récit dans les preuves de Comines, +<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: Voir le beau et naïf récit dans les preuves de Comines, de Lenglet-Dufresnoy.—Rien de plus curieux. Les sots croient le -pauvre homme décidément à terre, et ils se mettent à piaffer dessus; -le très-fin Reilhac, qui connaît mieux le maître, sait bien que la -rancune cédera à l'intérêt, qu'un homme si utile sera relevé tôt ou -tard; il accueille le messager du proscrit, secrètement, bien entendu, +pauvre homme décidément à terre, et ils se mettent à piaffer dessus; +le très-fin Reilhac, qui connaît mieux le maître, sait bien que la +rancune cédera à l'intérêt, qu'un homme si utile sera relevé tôt ou +tard; il accueille le messager du proscrit, secrètement, bien entendu, et sans se compromettre.</p> <p><a id="footnote323" name="footnote323"></a> -<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: Particulièrement son agent Doucereau, qui fut pris à la +<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: Particulièrement son agent Doucereau, qui fut pris à la bataille de Northampton. <em>Mss. Legrand.</em></p> <p><a id="footnote324" name="footnote324"></a> -<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Surtout (selon toute apparence) les évêques de Bayeux -et de Lisieux.—Un de ceux qui poursuivaient Brézé écrit au roi: «Je -trouve par information... que ledit sénéchal a esté en la terre du -patriarche (<em>évêque de Bayeux</em>), et que là il y a esté recélé, et que -depuis il s'en est retourné enmy les bois de Mauny, et que là <em>est -venu devers luy ledit patriarche en habit dissimulé</em>... Maistre Guy +<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Surtout (selon toute apparence) les évêques de Bayeux +et de Lisieux.—Un de ceux qui poursuivaient Brézé écrit au roi: «Je +trouve par information... que ledit sénéchal a esté en la terre du +patriarche (<em>évêque de Bayeux</em>), et que là il y a esté recélé, et que +depuis il s'en est retourné enmy les bois de Mauny, et que là <em>est +venu devers luy ledit patriarche en habit dissimulé</em>... Maistre Guy parle du mariage du filx de M. de Calabre et de la fille de M. de -Charolais, et aussi parle du mariage du filx dudit sénéchal et de la -fille de M. de Croy... (Le sénéchal) s'est adressé au maistre d'escole +Charolais, et aussi parle du mariage du filx dudit sénéchal et de la +fille de M. de Croy... (Le sénéchal) s'est adressé au maistre d'escole dudit lieu, et lui a dit, comme en confession, qu'il estoit le comte -de Maulevrier, et qu'il se estoit eschappé du chasteau de Vernon, mais -qu'il ne se vouloit point monstrer, <em>tant qu'il eust assemblé ses -gens</em>...» <em>Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, c. 2; 19 nov. 1461, 9 +de Maulevrier, et qu'il se estoit eschappé du chasteau de Vernon, mais +qu'il ne se vouloit point monstrer, <em>tant qu'il eust assemblé ses +gens</em>...» <em>Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, c. 2; 19 nov. 1461, 9 janvier 1462.</em></p> <p><a id="footnote325" name="footnote325"></a> <b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: Voir les Preuves de Duclos, IV, 281. On peut tirer la -même induction du rapport d'un agent du roi: «Ledit sénéchal... -sçavoit par eulx toutes nouvelles de vostre maison.» Ibidem. <em>Eulx</em> -veut dire ici le comte du Maine, M. de Chaumont, etc.; mais eux-mêmes -ne pouvaient guère savoir ces nouvelles que par les gens de la maison +même induction du rapport d'un agent du roi: «Ledit sénéchal... +sçavoit par eulx toutes nouvelles de vostre maison.» Ibidem. <em>Eulx</em> +veut dire ici le comte du Maine, M. de Chaumont, etc.; mais eux-mêmes +ne pouvaient guère savoir ces nouvelles que par les gens de la maison du dauphin.</p> <p><a id="footnote326" name="footnote326"></a> -<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: L'honnête Chastellain avoue lui-même l'insupportable -exigence des Bourguignons: «Moult en y avoit des pays du duc qui +<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: L'honnête Chastellain avoue lui-même l'insupportable +exigence des Bourguignons: «Moult en y avoit des pays du duc qui estoient gens importuns, gens sots et hardis, demandant sans -discrétion... pour aulcune privauté que avoient, chaçant ou <em>vollant</em> -aveucques lui...» Chastellain, p. 156.</p> +discrétion... pour aulcune privauté que avoient, chaçant ou <em>vollant</em> +aveucques lui...» Chastellain, p. 156.</p> <p><a id="footnote327" name="footnote327"></a> -<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>: «Écrivain, dit fort bien Legrand (<em>Hist. ms. IV, 9</em>) -très-envenimé contre Louis XI, et qui, pour ses désobéissances -continuelles, fut obligé de se démettre de son évêché.» Sa chronique -est celle qu'on connaît sous le nom d'Amelgard; c'est ce que doit -prouver M. Jules Quicherat, dans une dissertation encore inédite. +<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>: «Écrivain, dit fort bien Legrand (<em>Hist. ms. IV, 9</em>) +très-envenimé contre Louis XI, et qui, pour ses désobéissances +continuelles, fut obligé de se démettre de son évêché.» Sa chronique +est celle qu'on connaît sous le nom d'Amelgard; c'est ce que doit +prouver M. Jules Quicherat, dans une dissertation encore inédite. <em>Bibl. royale, mss. Amelgardi</em>, n<sup>os</sup> 5962, 5963.</p> <p><a id="footnote328" name="footnote328"></a> -<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>: Ces détails et tous ceux qui suivent sont tirés de -Chastellain. Il s'excuse à chaque instant avec une modestie amusante +<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>: Ces détails et tous ceux qui suivent sont tirés de +Chastellain. Il s'excuse à chaque instant avec une modestie amusante (p. 148, 154) de parler de ces belles choses: il baisse les yeux -hypocritement. Mais on voit bien que le grand chroniqueur est ébloui, +hypocritement. Mais on voit bien que le grand chroniqueur est ébloui, comme le peuple.</p> <p><a id="footnote329" name="footnote329"></a> -<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: «... Vous en promets obéissance et service, et -non-seulement d'icelles, mais de la duchié de Brabant, de Luxembourg, -de Lauthrich, Limbourg, de la comté de Bourgoingne, de Haynault, de -Zélande, de Namur et de toutes les terres, lesquelles ne sont point du -royaulme de France, et que je ne tiens point de vous.» Jacques Du +<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: «... Vous en promets obéissance et service, et +non-seulement d'icelles, mais de la duchié de Brabant, de Luxembourg, +de Lauthrich, Limbourg, de la comté de Bourgoingne, de Haynault, de +Zélande, de Namur et de toutes les terres, lesquelles ne sont point du +royaulme de France, et que je ne tiens point de vous.» Jacques Du Clercq, liv. IV, c. <span class="smcap">XXXII</span>.</p> <p><a id="footnote330" name="footnote330"></a> @@ -9283,331 +9245,331 @@ Clercq, liv. IV, c. <span class="smcap">XXXII</span>.</p> <p><a id="footnote331" name="footnote331"></a> <b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: On aurait pu l'appeler, comme on appelait cet Auguste -de Thou, à qui Richelieu coupa la tête: <em>Votre inquiétude</em>.—C'est le +de Thou, à qui Richelieu coupa la tête: <em>Votre inquiétude</em>.—C'est le vrai nom de l'esprit moderne.</p> <p><a id="footnote332" name="footnote332"></a> -<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: Le roi alla jusqu'à lui laisser exercer le droit de -grâce. En passant à Troyes, le comte de Charolais donne des lettres de -rémission à Pierre Servant qui, le jour précédent, a tué son -beau-frère. <em>Archives du royaume, J. registre 198</em>, n<sup>o</sup> 81.</p> +<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: Le roi alla jusqu'à lui laisser exercer le droit de +grâce. En passant à Troyes, le comte de Charolais donne des lettres de +rémission à Pierre Servant qui, le jour précédent, a tué son +beau-frère. <em>Archives du royaume, J. registre 198</em>, n<sup>o</sup> 81.</p> <p><a id="footnote333" name="footnote333"></a> -<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: L'hôtel de Nesle. (<em>Archives, Mémoriaux de la chambre +<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: L'hôtel de Nesle. (<em>Archives, Mémoriaux de la chambre des comptes</em>, III, 18 septembre 1461).</p> <p><a id="footnote334" name="footnote334"></a> -<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Le 19 décembre 1461, notable compagnie va à sa +<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Le 19 décembre 1461, notable compagnie va à sa rencontre, de par la ville, ainsi que le roi l'avait avertie. On lui porte trois penchons de vin, l'un de Bourgogne, l'autre de Paris et le -troisième de vin blanc de Beaune; de plus, trois draps, l'un écarlate, -l'autre pers, le troisième gris, tous trois faits à Rouen... -Communiqué par M. Chéruel, d'après les Délibérations du conseil de +troisième de vin blanc de Beaune; de plus, trois draps, l'un écarlate, +l'autre pers, le troisième gris, tous trois faits à Rouen... +Communiqué par M. Chéruel, d'après les Délibérations du conseil de ville. <em>Archives de Rouen, vol. VII, fol. 197.</em> Le vin ne s'offrait -qu'au seigneur. V., dans Chastellain, l'indignation qu'excitèrent les -Croy en se faisant donner le vin à Valenciennes.</p> +qu'au seigneur. V., dans Chastellain, l'indignation qu'excitèrent les +Croy en se faisant donner le vin à Valenciennes.</p> <p><a id="footnote335" name="footnote335"></a> <b><a href="#footnotetag335">335</a></b>: Hall; Turner.</p> <p><a id="footnote336" name="footnote336"></a> -<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: Il semble que le parti d'Henri VI ait essayé de rejeter +<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: Il semble que le parti d'Henri VI ait essayé de rejeter sur celui d'York l'odieux de cet appel aux hommes du Nord. Le conseil -privé écrit au nom d'Henri, que le roi a connaissance, «que les gens +privé écrit au nom d'Henri, que le roi a connaissance, «que les gens du Nord, outrageux et sans frein, accourent pour votre destruction et -le bouleversement de votre pays.» Rot. Parl., vol. V., p. 307-310, 28 +le bouleversement de votre pays.» Rot. Parl., vol. V., p. 307-310, 28 jan. 1461.</p> <p><a id="footnote337" name="footnote337"></a> -<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>: L'expédition avait été résolue le 13 février. Le 20 -mars, Warwick se fait donner les pouvoirs les plus étendus; par -exemple, il peut traiter avec toute place de la côte de France, pour -en tirer rançon ou tribut: «Auctoritatem quæcumque loca -<em>appatisandi</em>.» Il peut prendre un fort et le <em>perdre</em>, sans avoir à -craindre d'être inquiété, ni poursuivi. Rymer, t. V (3 édit.), p. 110, +<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>: L'expédition avait été résolue le 13 février. Le 20 +mars, Warwick se fait donner les pouvoirs les plus étendus; par +exemple, il peut traiter avec toute place de la côte de France, pour +en tirer rançon ou tribut: «Auctoritatem quæcumque loca +<em>appatisandi</em>.» Il peut prendre un fort et le <em>perdre</em>, sans avoir à +craindre d'être inquiété, ni poursuivi. Rymer, t. V (3 édit.), p. 110, 20 mart. 1362.</p> -<p>«Faites que vous ayez achevé devant que le comte de Warwick soit sur -la mer, qui sera <em>le premier jour de may</em>.» Lettre de Louis XI, écrite -au comte de Foix, avant l'expédition de Roussillon. <em>Bibliothèque +<p>«Faites que vous ayez achevé devant que le comte de Warwick soit sur +la mer, qui sera <em>le premier jour de may</em>.» Lettre de Louis XI, écrite +au comte de Foix, avant l'expédition de Roussillon. <em>Bibliothèque royale, mss. Legrand, preuves</em>, c. <span class="smcap">II</span>.</p> <p><a id="footnote338" name="footnote338"></a> <b><a href="#footnotetag338">338</a></b>: Et quel fils! Un des hommes les plus aimables de -l'Espagne, qui respecta toujours son père, même en luttant contre lui, -et qui, si son parti l'eût permis, aurait laissé là la Navarre, comme -il refusa le trône de Naples, oubliant le monde avec son Homère et son -Platon, dans un monastère au pied de l'Etna.—Il était poète, ami des -poètes du temps; il a traduit l'Éthique d'Aristote, et fait une +l'Espagne, qui respecta toujours son père, même en luttant contre lui, +et qui, si son parti l'eût permis, aurait laissé là la Navarre, comme +il refusa le trône de Naples, oubliant le monde avec son Homère et son +Platon, dans un monastère au pied de l'Etna.—Il était poète, ami des +poètes du temps; il a traduit l'Éthique d'Aristote, et fait une chronique de Navarre. (Prescott.)</p> <p><a id="footnote339" name="footnote339"></a> -<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>: Le roi lui-même semble l'avouer; il écrit aux Catalans: -«Avant (même) la réception de vos lettres, nous avons envoyé par -devers vous nostre amé et féal conseiller et maistre de nostre -hôtel... qui est l'un de nos serviteurs à qui nous avons plus grande -confidence, comme les aucuns de vous savent assez.» Octobre 1461. +<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>: Le roi lui-même semble l'avouer; il écrit aux Catalans: +«Avant (même) la réception de vos lettres, nous avons envoyé par +devers vous nostre amé et féal conseiller et maistre de nostre +hôtel... qui est l'un de nos serviteurs à qui nous avons plus grande +confidence, comme les aucuns de vous savent assez.» Octobre 1461. <em>Bibl. royale, mss. Legrand, preuves</em>, c. <span class="smcap">II</span>. Il est probable qu'averti par Juan II, en septembre, de la mort de son fils, il avait -espéré s'emparer de tous les états catalans, mais qu'il se rabattit +espéré s'emparer de tous les états catalans, mais qu'il se rabattit sagement sur le Roussillon.</p> <p><a id="footnote340" name="footnote340"></a> -<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Voir le détail fort naïf dans les lettres de rémission: -Ordonnances, XV, 297-301, déc. 1461.</p> +<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Voir le détail fort naïf dans les lettres de rémission: +Ordonnances, XV, 297-301, déc. 1461.</p> <p><a id="footnote341" name="footnote341"></a> -<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: «Un tailleur attacha un écrit à la porte du receveur, -disant que si la justice de Reims ne cessoit, on brûleroit toutes les -maisons que les bourgeois ont à la campagne.» Il semble d'après les -autres dispositions que les <em>enfants</em> aient tout fait, brûlé le siége -et les papiers des élus, dévasté l'hôtel du receveur. (<em>Bibl. royale, +<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: «Un tailleur attacha un écrit à la porte du receveur, +disant que si la justice de Reims ne cessoit, on brûleroit toutes les +maisons que les bourgeois ont à la campagne.» Il semble d'après les +autres dispositions que les <em>enfants</em> aient tout fait, brûlé le siége +et les papiers des élus, dévasté l'hôtel du receveur. (<em>Bibl. royale, mss. Legrand, c. <span class="smcap">I</span>, 1461, septembre</em>).—Ceci me rappelait les bizarres -et sinistres figures de gamins qui soufflètent Jésus dans les -tapisseries du sacre que l'on garde à Reims.</p> +et sinistres figures de gamins qui soufflètent Jésus dans les +tapisseries du sacre que l'on garde à Reims.</p> <p><a id="footnote342" name="footnote342"></a> <b><a href="#footnotetag342">342</a></b>: V. les <em>mss. de Rogier</em>, et les preuves de la savante histoire de M. Varin.</p> <p><a id="footnote343" name="footnote343"></a> -<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: Le roi espérait aussi que Pie II l'aiderait à reprendre -Gênes. Tout ce qu'il tira du spirituel pontife, ce fut une épée bénite -et quatre vers à sa louange.</p> +<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: Le roi espérait aussi que Pie II l'aiderait à reprendre +Gênes. Tout ce qu'il tira du spirituel pontife, ce fut une épée bénite +et quatre vers à sa louange.</p> <p><a id="footnote344" name="footnote344"></a> -<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: Le cardinal évêque d'Arras, pour décider le roi à -abolir la Pragmatique, «lui avoit promis que le pape envoieroit un -légat en France qui donneroit les bénéfices.» <em>Bibl. royale, mss. -Legrand, preuves, c. <span class="smcap">I</span>.</em>—Pie II lui écrivait: «Si les prélats et -universités désirent quelque chose de nous, c'est à vous qu'ils -doivent s'adresser.» Pii secundi epist. 2 oct. 1461.</p> +<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: Le cardinal évêque d'Arras, pour décider le roi à +abolir la Pragmatique, «lui avoit promis que le pape envoieroit un +légat en France qui donneroit les bénéfices.» <em>Bibl. royale, mss. +Legrand, preuves, c. <span class="smcap">I</span>.</em>—Pie II lui écrivait: «Si les prélats et +universités désirent quelque chose de nous, c'est à vous qu'ils +doivent s'adresser.» Pii secundi epist. 2 oct. 1461.</p> <p><a id="footnote345" name="footnote345"></a> -<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>: «Tuas litteras... admiratur et osculatur... Intra +<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>: «Tuas litteras... admiratur et osculatur... Intra thesauros suos in aurea arcula recludi jussit, exemplariaque per -Galliam totam disseminari.» <em>Lettre du cardinal d'Arras au pape, nov. +Galliam totam disseminari.» <em>Lettre du cardinal d'Arras au pape, nov. 1461, Legrand, Ibidem.</em></p> <p><a id="footnote346" name="footnote346"></a> -<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: «Et sy dict-on qu'il pleura moult tendrement.» Jacques -Du Clercq, liv. IV, c. <span class="smcap">XXXII</span>.—«In quo non modo defuncti cineres +<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: «Et sy dict-on qu'il pleura moult tendrement.» Jacques +Du Clercq, liv. IV, c. <span class="smcap">XXXII</span>.—«In quo non modo defuncti cineres infamavit, quatenus in se erat, ac sepulchrum, sed et universam pene -Gallicanam Ecclesiam hac ignominia percellebat.» Amelgardus, cité dans -les Libertez de l'Église Gallicane, Preuves, I, 148. Cf. <em>Bibl. roy., +Gallicanam Ecclesiam hac ignominia percellebat.» Amelgardus, cité dans +les Libertez de l'Église Gallicane, Preuves, I, 148. Cf. <em>Bibl. roy., Amelgardi mss.</em>, n<sup>os</sup> 5962, 5963.</p> <p><a id="footnote347" name="footnote347"></a> -<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: Les compagnons de l'exil semblent s'être entendus avec -Bureau et autres pour éconduire les Bourguignons: «En la ville de +<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: Les compagnons de l'exil semblent s'être entendus avec +Bureau et autres pour éconduire les Bourguignons: «En la ville de Paris, deux jours avant le partement du Roi, M. de Montauban et le -Bastard d'Armignac, estoient de plain jour en une allée derrière -l'eschançonnerie... Ledit de Montauban dit: Ces Bourguignons -cuident... le Roi, ainsi qu'ils l'ont gouverné par de là, mais non +Bastard d'Armignac, estoient de plain jour en une allée derrière +l'eschançonnerie... Ledit de Montauban dit: Ces Bourguignons +cuident... le Roi, ainsi qu'ils l'ont gouverné par de là , mais non feront. Et en outre dirent que le duc de Bourgogne n'avoit que M. de Ch(<em>arolais</em>) et que pourroit avenir telle chose qu'ils ne seroient -pas si grands maistres... Et incontinent appelèrent M<sup>e</sup> Jehan Bureau -auquel ils dirent: Venez ça; nous autres, bons..., nous avons -conclu... Et il leur répondit: Vraiment oui, je serai...» <em>Rapport de -Jean le Denois dit Trasignies, soi-disant écuyer</em>, etc. <em>Bibl. royale, +pas si grands maistres... Et incontinent appelèrent M<sup>e</sup> Jehan Bureau +auquel ils dirent: Venez ça; nous autres, bons..., nous avons +conclu... Et il leur répondit: Vraiment oui, je serai...» <em>Rapport de +Jean le Denois dit Trasignies, soi-disant écuyer</em>, etc. <em>Bibl. royale, mss. Legrand, preuves</em>, c. <span class="smcap">I</span>, 1461 (septembre?)—Le roi donna-t-il au -duc de Bourgogne les enclaves du Maçonnais et de l'Auxerrois, lui +duc de Bourgogne les enclaves du Maçonnais et de l'Auxerrois, lui paya-t-il effectivement les anciennes dettes, comme quelques-uns le disent? J'en croirais plus volontiers Chastellain, selon lequel il ne donna que des paroles.</p> <p><a id="footnote348" name="footnote348"></a> -<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: Qu'on juge s'ils avaient sujet de l'être. «Nostre -évesque fut mandé par le duc Philippe à la Haye... où il alla en bon -estat et fust reçeu par le duc à la manière de la cour, et après -l'avoir esté quelque espace de temps, faisant bonne chère sans autre -chose, demanda congé de revenir à Liége, ce qui lui fut <em>refusé</em> et il +<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: Qu'on juge s'ils avaient sujet de l'être. «Nostre +évesque fut mandé par le duc Philippe à la Haye... où il alla en bon +estat et fust reçeu par le duc à la manière de la cour, et après +l'avoir esté quelque espace de temps, faisant bonne chère sans autre +chose, demanda congé de revenir à Liége, ce qui lui fut <em>refusé</em> et il <em>fut contraint</em>, avant de partir, de lui promettre et jurer de -résigner l'évesché au profit de Louis de Bourbon. <em>Chronique ms. de -Jean de Stavelot, ann. 1455, n<sup>o</sup> 183 de la Bibliothèque de Liége.</em>—Je -lis dans un autre manuscrit de la même bibliothèque qu'Heinsberg -résigna: au proffit de noble sieur Louys de Bourbon, quy estoit jeune -et bel homme; quelques jours après qu'il eust ce fait, il pensa à ce -qu'il avoit fait en pleurant amèrement, puis retourna à Liége; mais -quand la commune sceut sa résignation, ils furent moult désolés et en -menèrent grand deuil, et à lui fut demandé pour quelle raison il avoit -ce fait et s'il avoit esté contraint. Mais il leur répondit qu'il -l'avoit fait de son bon gré.» <em>Bibl. de Liége, mss. 180, fol. 152.</em></p> +résigner l'évesché au profit de Louis de Bourbon. <em>Chronique ms. de +Jean de Stavelot, ann. 1455, n<sup>o</sup> 183 de la Bibliothèque de Liége.</em>—Je +lis dans un autre manuscrit de la même bibliothèque qu'Heinsberg +résigna: au proffit de noble sieur Louys de Bourbon, quy estoit jeune +et bel homme; quelques jours après qu'il eust ce fait, il pensa à ce +qu'il avoit fait en pleurant amèrement, puis retourna à Liége; mais +quand la commune sceut sa résignation, ils furent moult désolés et en +menèrent grand deuil, et à lui fut demandé pour quelle raison il avoit +ce fait et s'il avoit esté contraint. Mais il leur répondit qu'il +l'avoit fait de son bon gré.» <em>Bibl. de Liége, mss. 180, fol. 152.</em></p> <p><a id="footnote349" name="footnote349"></a> -<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: Du moins en le donnant à un prince de Savoie, dont il -voulait se servir. Legrand s'obstine à en douter, pour l'honneur de -Louis X, malgré Lobineau, XVIII, 678, malgré D. Morice, XII, 78.</p> +<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: Du moins en le donnant à un prince de Savoie, dont il +voulait se servir. Legrand s'obstine à en douter, pour l'honneur de +Louis X, malgré Lobineau, XVIII, 678, malgré D. Morice, XII, 78.</p> <p><a id="footnote350" name="footnote350"></a> -<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: «Que nul, sus peine de mort, ne s'avanchast de le -sieuvir.» Chastellain, p. 189.—«Pour considération de la grant -dévocion que de tout temps nous avons eue à monsieur Saint-Sauveur, -lequels nous avons tous jours par cy devant prié et réclamé en tous -nos faiz et affaires.» <em>Archives du royaume, J. registre 198, 91, 14 +<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: «Que nul, sus peine de mort, ne s'avanchast de le +sieuvir.» Chastellain, p. 189.—«Pour considération de la grant +dévocion que de tout temps nous avons eue à monsieur Saint-Sauveur, +lequels nous avons tous jours par cy devant prié et réclamé en tous +nos faiz et affaires.» <em>Archives du royaume, J. registre 198, 91, 14 octobre 1461.</em></p> <p><a id="footnote351" name="footnote351"></a> -<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: Cette artillerie était formidable, à en juger par -l'inventaire qu'on en fit l'année suivante: «<em>Inventaire de -l'artillerie du Roy et déclaration des lieux où elle est de présent -fait en aoust 1463</em>: Et premièrement à Paris, bombardes: La grosse -bombarde de fer, nommée Paris, la volée de La plus du monde; de la -Daulphine, de la Réalle, de Londres, de Mortreau, la volée Médée, la -volée Jason. Canons: Barbazan, La Hyre (de fer d'une pièce), Flavy, -Boniface (de fer de deux pièces), etc., etc.» <em>Bibl. royale, mss. -Legrand, preuves, c. <span class="smcap">I</span>, août 1463.</em></p> +<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: Cette artillerie était formidable, à en juger par +l'inventaire qu'on en fit l'année suivante: «<em>Inventaire de +l'artillerie du Roy et déclaration des lieux où elle est de présent +fait en aoust 1463</em>: Et premièrement à Paris, bombardes: La grosse +bombarde de fer, nommée Paris, la volée de La plus du monde; de la +Daulphine, de la Réalle, de Londres, de Mortreau, la volée Médée, la +volée Jason. Canons: Barbazan, La Hyre (de fer d'une pièce), Flavy, +Boniface (de fer de deux pièces), etc., etc.» <em>Bibl. royale, mss. +Legrand, preuves, c. <span class="smcap">I</span>, août 1463.</em></p> <p><a id="footnote352" name="footnote352"></a> -<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: Cette facilité remplit dans le recueil des Ordonnances -de cent à deux cents pages in-folio, et tout n'est pas imprimé à -beaucoup près. Ordonnances, XV, p. 137, 212, 332, 360-458, 649, etc., +<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: Cette facilité remplit dans le recueil des Ordonnances +de cent à deux cents pages in-folio, et tout n'est pas imprimé à +beaucoup près. Ordonnances, XV, p. 137, 212, 332, 360-458, 649, etc., etc.</p> <p><a id="footnote353" name="footnote353"></a> -<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: Un capitaine de Louis XI lui fait à peu près une triste -peinture de l'Aragonais, même après le secours qu'il reçut: «Je vous -certiffie par ma foy que c'est grand'pitié de les veoir, tant sont -deffaiz et à pié la plupart. Vous êtes bien en voye d'avoir Roy, Reyne -et filz sur les bras, se vous n'y donnez bon remède.» Lettre de +<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: Un capitaine de Louis XI lui fait à peu près une triste +peinture de l'Aragonais, même après le secours qu'il reçut: «Je vous +certiffie par ma foy que c'est grand'pitié de les veoir, tant sont +deffaiz et à pié la plupart. Vous êtes bien en voye d'avoir Roy, Reyne +et filz sur les bras, se vous n'y donnez bon remède.» Lettre de Garguesalle au Roy de France. <em>Bibl. royale, mss. Legrand, c. <span class="smcap">II</span>, 15 nov. 1462.</em>—Voir sur tout ceci Zurita. Anales de la Corona d'Aragon, XVII, 30 et seq.</p> <p><a id="footnote354" name="footnote354"></a> -<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: Il ajoute: Je voudrois qu'il m'eust cousté dix mille +<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: Il ajoute: Je voudrois qu'il m'eust cousté dix mille escus, et que j'eusse la possession des deux chasteaux et le roy -d'Arragon eust fait son appointement et tous fussiez par deça sains et -sauves.» <em>Bibl. royale, mss. Legrand, c. <span class="smcap">I</span></em> (<em>14 août 1462</em>.)</p> +d'Arragon eust fait son appointement et tous fussiez par deça sains et +sauves.» <em>Bibl. royale, mss. Legrand, c. <span class="smcap">I</span></em> (<em>14 août 1462</em>.)</p> <p><a id="footnote355" name="footnote355"></a> <b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: Pas un mot dans Lingard, ni dans Turner.</p> <p><a id="footnote356" name="footnote356"></a> -<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Il écrit à l'amiral: «... Que, incontinent mes lettres -reçues, vous en veniez à Amboise, là où vous me trouverez. Car je m'en -vais délibéré de faire bonne chère et de me récompenser de la payne +<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Il écrit à l'amiral: «... Que, incontinent mes lettres +reçues, vous en veniez à Amboise, là où vous me trouverez. Car je m'en +vais délibéré de faire bonne chère et de me récompenser de la payne que j'ay eu tout cest yver en ce pays... La Royne d'Angleterre est -arrivée... Je vous prie que vous faciez diligence, pour adviser ce que -j'aye à faire... Je m'en vais mardi, et picqueré bien. Se vous avez -rien de beau à mectre en foire, se le déployez; car je vous asseure -que je m'en voys bien bagué... Je me semble que je n'ay pas perdu mon -estoc.» <em>Bibl. royale, mss. Legrand, c. <span class="smcap">II</span>, 1462.</em></p> +arrivée... Je vous prie que vous faciez diligence, pour adviser ce que +j'aye à faire... Je m'en vais mardi, et picqueré bien. Se vous avez +rien de beau à mectre en foire, se le déployez; car je vous asseure +que je m'en voys bien bagué... Je me semble que je n'ay pas perdu mon +estoc.» <em>Bibl. royale, mss. Legrand, c. <span class="smcap">II</span>, 1462.</em></p> <p><a id="footnote357" name="footnote357"></a> -<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: «J'ay appris de vous, monsieur, qu'il faut manger les -viandes lorsqu'elles sont mortifiées, et profiter sur les hommes, -quand ils sont attendris par leurs misères.» D'Aubigné, Confession de +<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: «J'ay appris de vous, monsieur, qu'il faut manger les +viandes lorsqu'elles sont mortifiées, et profiter sur les hommes, +quand ils sont attendris par leurs misères.» D'Aubigné, Confession de Sancy.</p> <p><a id="footnote358" name="footnote358"></a> -<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Cet Anglo-Gascon était Jean de Foix, comte de Candale, -que Louis XI venait d'acheter. Nos Archives du royaume possèdent -l'acte: «Nos Margareta, regina... fatemur nos recepisse... vigenti +<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Cet Anglo-Gascon était Jean de Foix, comte de Candale, +que Louis XI venait d'acheter. Nos Archives du royaume possèdent +l'acte: «Nos Margareta, regina... fatemur nos recepisse... vigenti milia libras... ad quorum solutionem... obligamus villam et castrum -Calesie... Quam cito rex Angliæ recuperaverit antedictam villam... -constituet ibi prædilectum fratrem nostrum comitem Pembrochie, vel +Calesie... Quam cito rex Angliæ recuperaverit antedictam villam... +constituet ibi prædilectum fratrem nostrum comitem Pembrochie, vel dilectum consanguineum nostrum, <em>Johannem de Foix, comitem de Kendale</em> in capitaneum, qui jurabit et promittet tradere antedictam villam in -manus... cognati nostri Francie infra annum.» Jun. 23, 1462. <em>Archives -du royaume, Trésor des Chartes, J. 648, 2.</em></p> +manus... cognati nostri Francie infra annum.» Jun. 23, 1462. <em>Archives +du royaume, Trésor des Chartes, J. 648, 2.</em></p> <p><a id="footnote359" name="footnote359"></a> -<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Chastellain y est pris; il croit que le roi «l'envoyait -ainsi que Peleus Jason en Colcos, pour en estre quitte.»</p> +<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Chastellain y est pris; il croit que le roi «l'envoyait +ainsi que Peleus Jason en Colcos, pour en estre quitte.»</p> <p><a id="footnote360" name="footnote360"></a> -<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: Édouard IV semble marquer sa défiance à l'égard de -Warwick en créant, à son retour, un grand amiral d'Angleterre. (Rymer, +<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: Édouard IV semble marquer sa défiance à l'égard de +Warwick en créant, à son retour, un grand amiral d'Angleterre. (Rymer, 30 juillet 1462.)</p> <p><a id="footnote361" name="footnote361"></a> -<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: Ce bon évêque voulant travailler, disait-il, à la +<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: Ce bon évêque voulant travailler, disait-il, à la canonisation de saint Osmond, avait obtenu un passeport pour venir en Normandie chercher des renseignements sur la naissance et la vie du bienheureux.</p> -<p>Il rencontra à point un nommé Doucereau, le secrétaire intime de M. de -Brézé, et son agent en Angleterre, qui avait été pris à la bataille de -Northampton, était resté quelque temps prisonnier, et revenait par -Calais. L'évêque, lui ayant fait jurer le secret sur l'Évangile, lui +<p>Il rencontra à point un nommé Doucereau, le secrétaire intime de M. de +Brézé, et son agent en Angleterre, qui avait été pris à la bataille de +Northampton, était resté quelque temps prisonnier, et revenait par +Calais. L'évêque, lui ayant fait jurer le secret sur l'Évangile, lui dit que les Anglais ne se fiaient pas au duc de Bourgogne, qu'ils -aimeraient mieux l'alliance du roi, etc. (Rapport de Doucereau, cité +aimeraient mieux l'alliance du roi, etc. (Rapport de Doucereau, cité par <em>Legrand</em>).</p> <p><a id="footnote362" name="footnote362"></a> -<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: Rien de plus héroïque que cette campagne, à en croire -la lettre qu'écrit l'ami d'Édouard, lords Hastings, à M. de Lannoy -(l'un des Croy); cette lettre est pleine de légèreté et de vanterie; +<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: Rien de plus héroïque que cette campagne, à en croire +la lettre qu'écrit l'ami d'Édouard, lords Hastings, à M. de Lannoy +(l'un des Croy); cette lettre est pleine de légèreté et de vanterie; c'est bien le Hastings de Shakespeare. Marguerite, dit-il, est venue -avec toute l'Écosse, et il a suffi du comte de Warwick «avec les -marchiers seulement... Le roi d'Écosse s'en est enfui, et laditte +avec toute l'Écosse, et il a suffi du comte de Warwick «avec les +marchiers seulement... Le roi d'Écosse s'en est enfui, et laditte Marguerite, sans targier, outre la mer, avec son capitaine, sire Piers -de Brézé... N'est pas effrayé mon souverain seigneur, ce pendant -estant en ses départs et esbatements en la chasse, sans aucuns doubte -ou effrayement...» Depuis, Montaigu, le frère de Warwick, est entré en -Écosse, «et a fait la plus grande journée sur eulx que ne fut oye -estre faite de plusieurs ans passés, ainsi que je me doubte qu'ilz ne -s'en repentent, et jusqu'au jour du Jugement.» <em>Bibl. royale, mss. -Legrand, Preuves, c. <span class="smcap">II</span>, 7 août 1463.</em></p> +de Brézé... N'est pas effrayé mon souverain seigneur, ce pendant +estant en ses départs et esbatements en la chasse, sans aucuns doubte +ou effrayement...» Depuis, Montaigu, le frère de Warwick, est entré en +Écosse, «et a fait la plus grande journée sur eulx que ne fut oye +estre faite de plusieurs ans passés, ainsi que je me doubte qu'ilz ne +s'en repentent, et jusqu'au jour du Jugement.» <em>Bibl. royale, mss. +Legrand, Preuves, c. <span class="smcap">II</span>, 7 août 1463.</em></p> <p><a id="footnote363" name="footnote363"></a> <b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: Sur l'opposition des deux grands chefs de clans, -Douglas tout-puissant dans le midi, le Lord des îles dans le nord, le -premier lié avec Lancastre, l'autre avec York. V. Pinkerton, vol. I, -p. 246; lire aussi les <em>Instructions à messire Guillaume de Menypeny -de ce qu'il a à dire à très-haut, très-puissant chrétien prince, le -Roy de France, de par l'évesque de Saint-Andrieu en Écosse.</em> L'évêque -dit lui-même qu'il fit les fiançailles du fils d'Henri VI et de la -fille du roi d'Écosse: «Quasi contre la volonté de tous les grands +Douglas tout-puissant dans le midi, le Lord des îles dans le nord, le +premier lié avec Lancastre, l'autre avec York. V. Pinkerton, vol. I, +p. 246; lire aussi les <em>Instructions à messire Guillaume de Menypeny +de ce qu'il a à dire à très-haut, très-puissant chrétien prince, le +Roy de France, de par l'évesque de Saint-Andrieu en Écosse.</em> L'évêque +dit lui-même qu'il fit les fiançailles du fils d'Henri VI et de la +fille du roi d'Écosse: «Quasi contre la volonté de tous les grands seigneurs du royaume, lesquels disoient que pour complaire au Roy de -France, j'estois taillé de mettre le royaume d'Écosse en perdition... -Le roy Henry désiroit, pour la seureté de sa personne, venir en ma -place de Saint-Andry, là où il fust bien recueilli, selon ma petite -puissance..., et tout ce luy feis pour l'honneur dudit très-chrestien -Roy de France... lequel m'avoit sur ce très-gracieusement écrit et +France, j'estois taillé de mettre le royaume d'Écosse en perdition... +Le roy Henry désiroit, pour la seureté de sa personne, venir en ma +place de Saint-Andry, là où il fust bien recueilli, selon ma petite +puissance..., et tout ce luy feis pour l'honneur dudit très-chrestien +Roy de France... lequel m'avoit sur ce très-gracieusement écrit et requis, et si, savoye bien que ledit roy Henry n'avoit de quoy me -récompenser... Et après toutes ces choses, nous avons entendu comme -ledit très-chrestien Roy de France avoit prins abstinence de guerre -avec ledit roy Édouard, sans que ledit royaume y fust compris. -<em>Bibliothèque royale, mss. Baluze</em>, n<sup>o</sup> 475.</p> +récompenser... Et après toutes ces choses, nous avons entendu comme +ledit très-chrestien Roy de France avoit prins abstinence de guerre +avec ledit roy Édouard, sans que ledit royaume y fust compris. +<em>Bibliothèque royale, mss. Baluze</em>, n<sup>o</sup> 475.</p> <p><a id="footnote364" name="footnote364"></a> <b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: Le roi se fit envoyer les habitants suspects d'avoir -commencé la révolte. Il écrit: «Vous pourrez adviser ceux de qui vous +commencé la révolte. Il écrit: «Vous pourrez adviser ceux de qui vous avez suspection, et incontinent me les envoyer sous ombre de se venir excuser... et aussi bien de chiefs de peuple que seroient gens de mestier; n'ayez point de honte d'envoyer devers moy soit paillars ou -autres, sous couleur de se venir excuser.» <em>Bibl. royale, mss. +autres, sous couleur de se venir excuser.» <em>Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves</em>, c. <span class="smcap">II</span>, 1463.</p> <p><a id="footnote365" name="footnote365"></a> -<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: «... Leur dira qu'ils essayent que le roi d'Aragon soit +<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: «... Leur dira qu'ils essayent que le roi d'Aragon soit content qu'ils se viennent <em>loger en Navarre</em>... Si ce n'estoit trop -le dommage du roy d'Aragon, tâcheront de s'y venir loger.» <em>Mémoire -pour MM. les comtes de Foix, de Comminges, sénéchal de Poitou, de +le dommage du roy d'Aragon, tâcheront de s'y venir loger.» <em>Mémoire +pour MM. les comtes de Foix, de Comminges, sénéchal de Poitou, de Monglat et autres chefs de guerre, estant en Aragon de par le roy. Bibl. royale, ibidem,</em> c. I, 1463 (janvier?).</p> <p><a id="footnote366" name="footnote366"></a> -<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: Il avait proposé une sorte de partage du royaume de +<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: Il avait proposé une sorte de partage du royaume de Naples entre la maison d'Anjou, le neveu du pape et le fils naturel d'Alphonse. Cette combinaison effraya le duc de Milan, qui s'unit au -pape, et tous deux, en vrais Italiens, appuyèrent le candidat qui +pape, et tous deux, en vrais Italiens, appuyèrent le candidat qui semblait le moins dangereux, le fils naturel. Ce fait curieux n'est, -je crois, que dans Legrand; mais ordinairement il parle d'après les +je crois, que dans Legrand; mais ordinairement il parle d'après les actes. <em>Ibidem, Histoire, livre IV</em>, p. 52.</p> -<p>Rien ne fait mieux comprendre la situation de l'Italie à cette époque -que les Commentaires de Pie II. Voir surtout le passage où le pape -explique si bien à Côme de Médicis pourquoi Florence aurait tort -d'aider les Français contre Ferdinand le Bâtard, bien moins dangereux -pour l'indépendance italienne. Côme, vieux, goutteux, égoïste, se -résigne volontiers à l'inaction, et finit par demander le chapeau de +<p>Rien ne fait mieux comprendre la situation de l'Italie à cette époque +que les Commentaires de Pie II. Voir surtout le passage où le pape +explique si bien à Côme de Médicis pourquoi Florence aurait tort +d'aider les Français contre Ferdinand le Bâtard, bien moins dangereux +pour l'indépendance italienne. Côme, vieux, goutteux, égoïste, se +résigne volontiers à l'inaction, et finit par demander le chapeau de cardinal pour son neveu. Gobellini Commentarii, lib. IV, p. 96.</p> <p><a id="footnote367" name="footnote367"></a> -<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: Le roi engage Carcassonne au comte de Foix, jusqu'à ce +<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: Le roi engage Carcassonne au comte de Foix, jusqu'à ce qu'il l'ait mis en possession du Roussillon. <em>Archives, registre, 199, 23 mai 1463.</em></p> @@ -9615,225 +9577,225 @@ qu'il l'ait mis en possession du Roussillon. <em>Archives, registre, 199, <b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: D. Vaissette.</p> <p><a id="footnote369" name="footnote369"></a> -<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: «Voulez-vous justice ou grâce? dit le roi à son -ennemi.—Justice.—Eh bien! je vous bannis, et vous donne 1,500 écus -d'or pour aller en Allemagne.» Dammartin venait d'être condamné à mort -par le Parlement; ce qu'il avait acquis ou volé fut en partie rendu -aux héritiers de sa victime, Jacques Cœur, en partie volé par son -juge et commissaire, Charles de Melun. (Bonamy.) L'ancien <em>écorcheur</em>, -qui était un homme ferme, ne se tint pas pour battu, il ne laissa pas -le champ libre à ses ennemis. Au lieu de se rendre en Allemagne, il +<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: «Voulez-vous justice ou grâce? dit le roi à son +ennemi.—Justice.—Eh bien! je vous bannis, et vous donne 1,500 écus +d'or pour aller en Allemagne.» Dammartin venait d'être condamné à mort +par le Parlement; ce qu'il avait acquis ou volé fut en partie rendu +aux héritiers de sa victime, Jacques Cœur, en partie volé par son +juge et commissaire, Charles de Melun. (Bonamy.) L'ancien <em>écorcheur</em>, +qui était un homme ferme, ne se tint pas pour battu, il ne laissa pas +le champ libre à ses ennemis. Au lieu de se rendre en Allemagne, il vint se remettre en prison, et il attendit.</p> <p><a id="footnote370" name="footnote370"></a> -<b><a href="#footnotetag370">370</a></b>: Un agent de Sforza s'était avancé jusqu'à Vienne en -Dauphiné et attendait les nouvelles d'Espagne. Il lui écrit le 10 mai -que le roi de Castille a quitté assez brusquement le roi de France, -que tout n'est pourtant pas rompu; que Louis XI, malgré les affaires -de Naples, n'est pas éloigné de traiter avec le duc de Milan, et même -de lui céder Savone; que le duc doit au plus vite désavouer toute -relation avec Philippe de Savoie, et se faire appuyer du maréchal de -Bourgogne auprès du roi. 1463, 10 mai. Le 28, Sforza suit ce conseil. -Le 21 novembre, il prie le duc de Bourgogne et Croy de l'aider auprès -du roi pour l'affaire d'Asti; le 21 et le 23, il écrit au roi même -que, lui ayant tant d'obligations pour Gênes et Savone, il donnera au -duc d'Orléans deux cent mille ducats pour Asti; mais il lui faut du -temps pour payer. Le 22 décembre, l'ambassadeur de Sforza lui fait -savoir qu'il a reçu hier du roi l'investiture de Gênes et de Savone. +<b><a href="#footnotetag370">370</a></b>: Un agent de Sforza s'était avancé jusqu'à Vienne en +Dauphiné et attendait les nouvelles d'Espagne. Il lui écrit le 10 mai +que le roi de Castille a quitté assez brusquement le roi de France, +que tout n'est pourtant pas rompu; que Louis XI, malgré les affaires +de Naples, n'est pas éloigné de traiter avec le duc de Milan, et même +de lui céder Savone; que le duc doit au plus vite désavouer toute +relation avec Philippe de Savoie, et se faire appuyer du maréchal de +Bourgogne auprès du roi. 1463, 10 mai. Le 28, Sforza suit ce conseil. +Le 21 novembre, il prie le duc de Bourgogne et Croy de l'aider auprès +du roi pour l'affaire d'Asti; le 21 et le 23, il écrit au roi même +que, lui ayant tant d'obligations pour Gênes et Savone, il donnera au +duc d'Orléans deux cent mille ducats pour Asti; mais il lui faut du +temps pour payer. Le 22 décembre, l'ambassadeur de Sforza lui fait +savoir qu'il a reçu hier du roi l'investiture de Gênes et de Savone. <em>Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves</em>, c. <span class="smcap">II</span>.</p> <p><a id="footnote371" name="footnote371"></a> -<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: C'est le rapport et la créance de messire Guillaume de -Menypeny: «Les ambassadeurs d'Écosse ont rapporté que le duc de -Bretagne requiéroit (les Anglois), qu'ils lui voulsissent aider de six +<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: C'est le rapport et la créance de messire Guillaume de +Menypeny: «Les ambassadeurs d'Écosse ont rapporté que le duc de +Bretagne requiéroit (les Anglois), qu'ils lui voulsissent aider de six mille archiers, en cas que le Roy lui feroit guerre, et aussi offroit -le duc de Bretagne au roi Édouard, que quand il voudroit venir en -France et y amener armée, il lui donneroit passaige et entrée par -toutes ses terres pour ce faire... Et à la parfin, <em>les Anglois ont -accordé audit duc de Bretagne trois mille archiers</em>... dont le sieur +le duc de Bretagne au roi Édouard, que quand il voudroit venir en +France et y amener armée, il lui donneroit passaige et entrée par +toutes ses terres pour ce faire... Et à la parfin, <em>les Anglois ont +accordé audit duc de Bretagne trois mille archiers</em>... dont le sieur de Montaigu devoit avoir la charge de mille archiers, James Douglas de -mille... Le sieur de Montaigu a refusé... pour ce que le comte de -<em>Warwick, son frère, ne veut pas</em> qu'il se désempare du royaume -d'Angleterre, s'il ne voit les choses... (lacune).» Il ajoute ce bruit -absurde, que Louis XI, mécontent des Écossais, disait qu'il aiderait -les Anglais à les soumettre. <em>Bibl. royale, mss. Baluze</em>, n<sup>o</sup> 475.</p> +mille... Le sieur de Montaigu a refusé... pour ce que le comte de +<em>Warwick, son frère, ne veut pas</em> qu'il se désempare du royaume +d'Angleterre, s'il ne voit les choses... (lacune).» Il ajoute ce bruit +absurde, que Louis XI, mécontent des Écossais, disait qu'il aiderait +les Anglais à les soumettre. <em>Bibl. royale, mss. Baluze</em>, n<sup>o</sup> 475.</p> <p><a id="footnote372" name="footnote372"></a> -<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Elle fut admirée de Sforza. Son remercîment, tout -emphatique qu'il est et quelque intéressée qu'y soit la flatterie, ne -laisse pas d'avoir un côté sérieux. Le froid et ferme esprit, italien -pourtant, et, comme tel, artiste en politique, dut prendre plaisir à -voir une politique si nouvelle: «Animi magnitudine, sapientia, -justitia, felicitate et mente prope cœlesti...» <em>Archives, Trésor +<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Elle fut admirée de Sforza. Son remercîment, tout +emphatique qu'il est et quelque intéressée qu'y soit la flatterie, ne +laisse pas d'avoir un côté sérieux. Le froid et ferme esprit, italien +pourtant, et, comme tel, artiste en politique, dut prendre plaisir à +voir une politique si nouvelle: «Animi magnitudine, sapientia, +justitia, felicitate et mente prope cœlesti...» <em>Archives, Trésor des chartes</em>, J. 496.</p> <p><a id="footnote373" name="footnote373"></a> <b><a href="#footnotetag373">373</a></b>: Le duc tomba malade au plus tard en janvier (1462). Le -11 mars, le conseil de ville de Mons nomme une députation pour aller -le complimenter sur son rétablissement. Note de Gachard sur Barante, -t. II, p. 195 de l'édition belge, d'après les <em>Archives de Mons, -deuxième registre aux résolutions du conseil de ville</em>.—Cependant, -selon Du Clercq: «Il fut <em>plus de demi an</em> ains qu'il feut guéry; et +11 mars, le conseil de ville de Mons nomme une députation pour aller +le complimenter sur son rétablissement. Note de Gachard sur Barante, +t. II, p. 195 de l'édition belge, d'après les <em>Archives de Mons, +deuxième registre aux résolutions du conseil de ville</em>.—Cependant, +selon Du Clercq: «Il fut <em>plus de demi an</em> ains qu'il feut guéry; et se tint tousdis la duchesse avec luy; et <em>la laissa ledict duc gouverner</em> avecque sondit fils; et par ainsy ladicte duchesse laissa -son hermitage.» Jacques Du Clercq, liv, IV, c. <span class="smcap">XL</span>.</p> +son hermitage.» Jacques Du Clercq, liv, IV, c. <span class="smcap">XL</span>.</p> <p><a id="footnote374" name="footnote374"></a> <b><a href="#footnotetag374">374</a></b>: Il lui fit une sorte de petite guerre sur toutes ses -frontières. Du côté de la comté, il défendit qu'on achetât du sel à -ses salines. En Bourgogne, il poussa âprement contre lui la vieille +frontières. Du côté de la comté, il défendit qu'on achetât du sel à +ses salines. En Bourgogne, il poussa âprement contre lui la vieille chicane des juridictions, lui volant ses sujets, comme <em>bourgeois royaux</em>. Au Nord, il fit crier des ordonnances royales dans les pays -cédés au duc. Le président de Bourgogne vint se plaindre au Parlement, +cédés au duc. Le président de Bourgogne vint se plaindre au Parlement, on lui rit au nez; il insista, on le jeta en prison; le pauvre homme y -serait resté, si les Bourguignons n'eussent enlevé un lieutenant du +serait resté, si les Bourguignons n'eussent enlevé un lieutenant du bailli de Sens; il sortit de prison, mais malade, et il en mourut. -Voir sur ces brutalités de Louis XI les lamentations des Bourguignons, +Voir sur ces brutalités de Louis XI les lamentations des Bourguignons, Chastellain, Du Clercq, etc.</p> <p><a id="footnote375" name="footnote375"></a> -<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: «Et sy disoit-on que le roy Loys de prime face dict au -seigneur de Chimay...: «Quel homme est-ce le duc de Bourgoingne? -est-il aultre ou d'aultre nature et métail que les autres princes et -seigneurs du royaulme d'environ?» À quoi ledict seigneur de Chimay lui -répondit... que oui, et que le duc estoit d'aultre métail..., car il -l'avoit gardé, porté et soustenu contre la vollonté du roy Charles, -son père, et touts ceux du royaulme... Prestement que le Roy ouyt ces -paroles, sy se partit sans mot dire et rentra dans sa chambre.» Du +<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: «Et sy disoit-on que le roy Loys de prime face dict au +seigneur de Chimay...: «Quel homme est-ce le duc de Bourgoingne? +est-il aultre ou d'aultre nature et métail que les autres princes et +seigneurs du royaulme d'environ?» À quoi ledict seigneur de Chimay lui +répondit... que oui, et que le duc estoit d'aultre métail..., car il +l'avoit gardé, porté et soustenu contre la vollonté du roy Charles, +son père, et touts ceux du royaulme... Prestement que le Roy ouyt ces +paroles, sy se partit sans mot dire et rentra dans sa chambre.» Du Clercq.</p> <p><a id="footnote376" name="footnote376"></a> -<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: Fille de Jean le Bâtard, roi de Portugal, et de -Philippe de Lancastre. Voyez notre sixième volume, livre XII, ch. <span class="smcap">I</span>, +<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: Fille de Jean le Bâtard, roi de Portugal, et de +Philippe de Lancastre. Voyez notre sixième volume, livre XII, ch. <span class="smcap">I</span>, et celui-ci, plus bas.</p> <p><a id="footnote377" name="footnote377"></a> -<b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: C'était un valet, serf d'origine, grossier, et qui, -sans doute par sa grossièreté même, délassait le duc de la fadeur des -cours. Le comte de Charolais vint se jeter aux pieds de son père, le +<b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: C'était un valet, serf d'origine, grossier, et qui, +sans doute par sa grossièreté même, délassait le duc de la fadeur des +cours. Le comte de Charolais vint se jeter aux pieds de son père, le pria de sauver son fils unique que ce valet voulait empoisonner. Il -lui arracha ainsi son consentement à la mort du pauvre diable, et fit -exécuter en même temps (chose étrange) celui qui l'avait dénoncé. Voir -le récit de Chastellain, récit violent, âcre, horriblement passionné +lui arracha ainsi son consentement à la mort du pauvre diable, et fit +exécuter en même temps (chose étrange) celui qui l'avait dénoncé. Voir +le récit de Chastellain, récit violent, âcre, horriblement passionné contre le parvenu.</p> <p><a id="footnote378" name="footnote378"></a> -<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>: La rivalité normande et bretonne indisposait de longue -date les Hollandais et Flamands de la côte contre la France, et par -suite contre le gouvernement des favoris français. Voir dans les <em>mss. +<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>: La rivalité normande et bretonne indisposait de longue +date les Hollandais et Flamands de la côte contre la France, et par +suite contre le gouvernement des favoris français. Voir dans les <em>mss. Legrand</em>, <em>la Response faicte aux ambaxeurs de M. de Bourgoingne, juillet 1450</em>.</p> <p><a id="footnote379" name="footnote379"></a> -<b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: Philippe le Bon témoigna son mécontentement en -transférant à Bruxelles la chambre des comptes de la Haye. <em>Archives -générales de Belgique; Brabant, n<sup>o</sup> 3, folio 155, lettres du 24 mai et +<b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: Philippe le Bon témoigna son mécontentement en +transférant à Bruxelles la chambre des comptes de la Haye. <em>Archives +générales de Belgique; Brabant, n<sup>o</sup> 3, folio 155, lettres du 24 mai et 22 juin 1463.</em></p> <p><a id="footnote380" name="footnote380"></a> -<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Est-il nécessaire de rappeler la tendresse des Flamands -pour leurs poupées municipales, leurs géants d'osier, leurs +<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Est-il nécessaire de rappeler la tendresse des Flamands +pour leurs poupées municipales, leurs géants d'osier, leurs mannekenpiss, etc.?</p> <p><a id="footnote381" name="footnote381"></a> -<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: «Voix couroit par toutes terres que le duc, en +<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: «Voix couroit par toutes terres que le duc, en ordonnant de son voyage que faire debvoit en Turquie, devoit lessier -les pays et seignories de dechà la mer en la main du Roy et en la +les pays et seignories de dechà la mer en la main du Roy et en la gouvernance du seigneur de Cymay dessoubs ly, et les pays de Hollande -et Zellande en la main du roy Éduard d'Angleterre.» Chastellain, c. +et Zellande en la main du roy Éduard d'Angleterre.» Chastellain, c. <span class="smcap">LXXIX</span>, p. 295.</p> <p><a id="footnote382" name="footnote382"></a> <b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: En 1461, il leur donne Guisnes; en 1462, il leur livre -ce qu'il a dans le Luxembourg; en 1463, il ajoute à Guisnes, Ardre, +ce qu'il a dans le Luxembourg; en 1463, il ajoute à Guisnes, Ardre, Angle, et ce que le comte de Guisnes avait sur Saint-Omer, etc. Dans -la même année (mai 1463), il leur donne encore Bar-sur-Aube.» -<em>Archives du royaume, J. Registres 193-199, et Mémoriaux de la Chambre +la même année (mai 1463), il leur donne encore Bar-sur-Aube.» +<em>Archives du royaume, J. Registres 193-199, et Mémoriaux de la Chambre des comptes, III, 91.</em></p> <p><a id="footnote383" name="footnote383"></a> -<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: «Il requéroit au pays d'Artois, <em>dix ans durant</em>, +<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: «Il requéroit au pays d'Artois, <em>dix ans durant</em>, chacun an deux tailles, avec l'aide ordinaire qu'on prendroit pour la -gabelle du sel... Laquelle requestre ne luy feut point accordée, mais +gabelle du sel... Laquelle requestre ne luy feut point accordée, mais on luy accorda lever seulement deux aydes pour ledict an, desquels le -comte de Charollois auroy demy ayde pour luy et à son prouffit.» Du +comte de Charollois auroy demy ayde pour luy et à son prouffit.» Du Clercq, liv. IV, c. <span class="smcap">XLIV</span>.</p> <p><a id="footnote384" name="footnote384"></a> -<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: «Ledit de Reliac m'a dit qu'on lui a dit que M. de -Bourgogne a remis les impositions et quatrième es païs qu'il tient en -gaige qui sont de vostre couronne.» <em>Lettre de Vauveau au Roi, 31 +<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: «Ledit de Reliac m'a dit qu'on lui a dit que M. de +Bourgogne a remis les impositions et quatrième es païs qu'il tient en +gaige qui sont de vostre couronne.» <em>Lettre de Vauveau au Roi, 31 octobre, Bibl. royale, mss. Legrand, preuves</em>, c. <span class="smcap">I</span>.</p> <p><a id="footnote385" name="footnote385"></a> <b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: Les chroniqueurs n'en font pas mention, mais la chose -est constatée par celui même qui avait le plus d'intérêt à la savoir, -et qui probablement l'avait préparée, je veux dire par Louis XI. -D'après ses instructions, le comte de Saint-Pol et autres commissaires -chargés du rachat des places de la Somme: «Se transporteront à Gand... -et leur exposeront comment le Roy a été adverty des questions et -débats d'entre M. de Bourgoingne et lesdits de Gand, et comment ils se -sont <em>mis en armes</em> les uns contre les autres, et que jà y a eu de +est constatée par celui même qui avait le plus d'intérêt à la savoir, +et qui probablement l'avait préparée, je veux dire par Louis XI. +D'après ses instructions, le comte de Saint-Pol et autres commissaires +chargés du rachat des places de la Somme: «Se transporteront à Gand... +et leur exposeront comment le Roy a été adverty des questions et +débats d'entre M. de Bourgoingne et lesdits de Gand, et comment ils se +sont <em>mis en armes</em> les uns contre les autres, et que jà y a eu de grandes <em>invasions et voyes de fait</em>... Et si M. de B. mettoit du tout -en rompture et difficulté le fait de restitution des terres de -Picardie, ou si M. de B. ne vouloit entendre à la pacification de luy +en rompture et difficulté le fait de restitution des terres de +Picardie, ou si M. de B. ne vouloit entendre à la pacification de luy et desdits de Gand, pourront aller par devers lesdits de Gand et leur -présenter des lettres closes du Roy, et leur signifier que le Roy a -toujours esté et est prest de leur faire et administrer bonne raison -et justice.» <em>Instruction du Roy, Bibl. royale, mss. Du Puy, 762.</em></p> +présenter des lettres closes du Roy, et leur signifier que le Roy a +toujours esté et est prest de leur faire et administrer bonne raison +et justice.» <em>Instruction du Roy, Bibl. royale, mss. Du Puy, 762.</em></p> <p><a id="footnote386" name="footnote386"></a> -<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: Étienne Chevalier, chargé du paiement, écrit au -trésorier: «Il a despêché M. l'admiral et moy tant légièrement et à si -petite délibération que à grand'peine avons-nous eu loisir de prendre +<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: Étienne Chevalier, chargé du paiement, écrit au +trésorier: «Il a despêché M. l'admiral et moy tant légièrement et à si +petite délibération que à grand'peine avons-nous eu loisir de prendre nos housseaulx, et m'a dit que puisqu'il y a bon fonds, il scet bien que ne lui faudriez point et que vous luy presteriez ce que vous -aurez, et aussy que nous trouverons des gens à Paris qui nous -presteront. Et, pour abréger, c'est tout ce que j'en ai pu tirer de +aurez, et aussy que nous trouverons des gens à Paris qui nous +presteront. Et, pour abréger, c'est tout ce que j'en ai pu tirer de lui, et lui semble que lesdits 35,000 francs d'une part, et 10,000 -d'autre, se doivent trouver en ung pas d'âne.» (Communiqué par M. J. -Quicherat.) <em>Lettre de M<sup>e</sup> Estienne Chevalier à M. Bourré, maître des -comptes, 19 mai 1463; Bibl. royale, mss. Gaignières, fol. 92.</em></p> +d'autre, se doivent trouver en ung pas d'âne.» (Communiqué par M. J. +Quicherat.) <em>Lettre de M<sup>e</sup> Estienne Chevalier à M. Bourré, maître des +comptes, 19 mai 1463; Bibl. royale, mss. Gaignières, fol. 92.</em></p> -<p>«Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, aliisque -variis causis apud ædem sacram Parisiensem publice ex ordinatione -justitiæ Curiarum supremarum regni depositam.» <em>Bibl. royale, mss. +<p>«Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, aliisque +variis causis apud ædem sacram Parisiensem publice ex ordinatione +justitiæ Curiarum supremarum regni depositam.» <em>Bibl. royale, mss. Amelgardi</em>, lib. <span class="smcap">XXI</span>, 121-122.</p> <p><a id="footnote387" name="footnote387"></a> <b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: Louis XI s'en excuse fort habilement dans sa Commission -du 2 novembre (Preuves de Commines, éd. Lenglet Dufresnoy). Il -explique qu'il s'est épuisé pour acquérir le Roussillon, qu'il n'a pu +du 2 novembre (Preuves de Commines, éd. Lenglet Dufresnoy). Il +explique qu'il s'est épuisé pour acquérir le Roussillon, qu'il n'a pu trouver le premier paiement du rachat des places de la Somme qu'en retenant un trimestre de la solde des gens de guerre, que, s'ils ne -sont payés, ils vont piller le pays, etc. À vrai dire, il s'agissait -de la rançon de la France.</p> +sont payés, ils vont piller le pays, etc. À vrai dire, il s'agissait +de la rançon de la France.</p> <p><a id="footnote388" name="footnote388"></a> <b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: Rymer, 2 nov. 1462.</p> <p><a id="footnote389" name="footnote389"></a> -<b><a href="#footnotetag389">389</a></b>: «Sicut heremita in deserto,» dit admirablement le +<b><a href="#footnotetag389">389</a></b>: «Sicut heremita in deserto,» dit admirablement le Cartulaire de Redon.</p> <p><a id="footnote390" name="footnote390"></a> -<b><a href="#footnotetag390">390</a></b>: C'était l'un des principaux griefs du roi. (<em>Mss. +<b><a href="#footnotetag390">390</a></b>: C'était l'un des principaux griefs du roi. (<em>Mss. Legrand.</em>)</p> <p><a id="footnote391" name="footnote391"></a> <b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: Louis XI, si l'on en croit les Parlementaires, leur -demanda lui-même des remontrances sur les inconvénients de -l'abolition: «En obéissant... au bon plaisir du Roi, notre Sire, -qui... <em>a mandé</em> puis naguères à sa Cour de Parlement, l'advertir des -plaintes et doléances que raisonnablement on pourroit faire...» +demanda lui-même des remontrances sur les inconvénients de +l'abolition: «En obéissant... au bon plaisir du Roi, notre Sire, +qui... <em>a mandé</em> puis naguères à sa Cour de Parlement, l'advertir des +plaintes et doléances que raisonnablement on pourroit faire...» Remonstrances faites au roi Louis XI en 1465 (et non en 1461). -Libertez de l'église Gallicane, t. I, p. 1.</p> +Libertez de l'église Gallicane, t. I, p. 1.</p> <p><a id="footnote392" name="footnote392"></a> <b><a href="#footnotetag392">392</a></b>: Ordonnances, XVI, 45; 20 juillet 1463. Selon Amelgard, -il voulait un cadastre exact des biens du clergé, où auraient figuré +il voulait un cadastre exact des biens du clergé, où auraient figuré jusqu'aux plus petits morceaux de terre: <em>Minimas vel minutissimas -partes</em>, avec les titres de propriété, les preuves d'acquisitions, les +partes</em>, avec les titres de propriété, les preuves d'acquisitions, les rentes qu'on en tirait, etc. <em>Bibl. royale, mss. Amelgardi, lib. I, c. <span class="smcap">XXII</span>, fol. 123.</em></p> @@ -9842,124 +9804,124 @@ rentes qu'on en tirait, etc. <em>Bibl. royale, mss. Amelgardi, lib. I, c. <p><a id="footnote394" name="footnote394"></a> <b><a href="#footnotetag394">394</a></b>: Ce neveu de la duchesse de Bourgogne se plaignait assez -ridiculement à Louis XI de ce qu'il ne laissait pas entrer en +ridiculement à Louis XI de ce qu'il ne laissait pas entrer en Roussillon les Bourguignons et Picards que sa tante et son cousin lui envoyaient. <em>Bibl. royale, ms. Legrand, Histoire, liv. VII, fol. 5, 17 -février 1464.</em> Les Catalans, dit-il, voulant se mettre <em>en -république</em>, il vaudrait mieux leur donner un roi, etc. <em>Ibidem, -Preuves, 28 février.</em></p> +février 1464.</em> Les Catalans, dit-il, voulant se mettre <em>en +république</em>, il vaudrait mieux leur donner un roi, etc. <em>Ibidem, +Preuves, 28 février.</em></p> <p><a id="footnote395" name="footnote395"></a> -<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: Peut-être cet esprit inquiet, qui remuait tout, -songeait-il à réformer le clergé, du moins les moines. Dans une -occasion, il reproche grossièrement aux prêtres: «leurs grosses -grasses ribauldes.» Chastellain, c. <span class="smcap">LXI</span>, p. 190. De 1462, il autorise -son cousin et conseiller, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, à réformer -l'ordre de Cluny. <em>Archives, registre 199, n<sup>o</sup> 436, déc. 1462.</em></p> +<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: Peut-être cet esprit inquiet, qui remuait tout, +songeait-il à réformer le clergé, du moins les moines. Dans une +occasion, il reproche grossièrement aux prêtres: «leurs grosses +grasses ribauldes.» Chastellain, c. <span class="smcap">LXI</span>, p. 190. De 1462, il autorise +son cousin et conseiller, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, à réformer +l'ordre de Cluny. <em>Archives, registre 199, n<sup>o</sup> 436, déc. 1462.</em></p> <p><a id="footnote396" name="footnote396"></a> -<b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: C'était Jehan de Foix, comte de Candale.—«D'autre +<b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: C'était Jehan de Foix, comte de Candale.—«D'autre part, Sire, M. le cardinal, mon oncle, est en grant aage et tousjours -maladif, mesmement a esté puis naguères en tel point qu'il a cuidé -morir, et est à présumer qu'il ne vivra guère; je fusse voulentiers -allé par devers luy pour le voir, et m'eust valu plus que je n'ay -gaigné pieça... Je ne scay, Sire, si vous avez jamais pensé d'avoir -Avignon en vostre main, lequel, à mon avis, vous seroit bien séant. Et +maladif, mesmement a esté puis naguères en tel point qu'il a cuidé +morir, et est à présumer qu'il ne vivra guère; je fusse voulentiers +allé par devers luy pour le voir, et m'eust valu plus que je n'ay +gaigné pieça... Je ne scay, Sire, si vous avez jamais pensé d'avoir +Avignon en vostre main, lequel, à mon avis, vous seroit bien séant. Et qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal, ou par la -main de M. de Foix, ou autrement, quelque homme, de façon qu'il fist -résidence avec luy, ne fauldroit point avoir le palais, incontinent -que ledit M. le cardinal seroit trespassé. Vous y adviserez, Sire, +main de M. de Foix, ou autrement, quelque homme, de façon qu'il fist +résidence avec luy, ne fauldroit point avoir le palais, incontinent +que ledit M. le cardinal seroit trespassé. Vous y adviserez, Sire, ainsi que vostre plaisir sera; nonobstant que je parle un peu contre -conscience, attendu que c'est fait qui touche l'Église; mais la grant -affection que j'ay de vous, Sire, me le fait dire.» 31 aoust 1464. +conscience, attendu que c'est fait qui touche l'Église; mais la grant +affection que j'ay de vous, Sire, me le fait dire.» 31 aoust 1464. <em>Lettre de Jehan de Foix au Roy. Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, c. <span class="smcap">I</span>.</em></p> <p><a id="footnote397" name="footnote397"></a> -<b><a href="#footnotetag397">397</a></b>: La mère d'Élisabeth Rivers était fille du comte de -Saint-Pol; elle avait épousé à dix-sept ans le duc de Bedford qui en -avait plus de cinquante. À sa mort, elle s'en dédommagea en épousant, -malgré tous ses parents et amis, un simple chevalier, le beau Rivers, -qui était son <em>domestique</em>. V. Du Clercq, liv. V, c. <span class="smcap">XVIII</span>. Le comte -de Charolais envoya aux noces l'oncle de la reine, frère du comte de +<b><a href="#footnotetag397">397</a></b>: La mère d'Élisabeth Rivers était fille du comte de +Saint-Pol; elle avait épousé à dix-sept ans le duc de Bedford qui en +avait plus de cinquante. À sa mort, elle s'en dédommagea en épousant, +malgré tous ses parents et amis, un simple chevalier, le beau Rivers, +qui était son <em>domestique</em>. V. Du Clercq, liv. V, c. <span class="smcap">XVIII</span>. Le comte +de Charolais envoya aux noces l'oncle de la reine, frère du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, Jacques de Luxembourg. Cet -oncle, qui avait été élevé en Bretagne et qui était capitaine de -Rennes (Chastellain, p. 308), doit avoir été le principal -intermédiaire entre le comte de Charolais, le duc de Bretagne et +oncle, qui avait été élevé en Bretagne et qui était capitaine de +Rennes (Chastellain, p. 308), doit avoir été le principal +intermédiaire entre le comte de Charolais, le duc de Bretagne et l'Angleterre. Les historiens anglais n'ont rien vu de tout ceci.</p> <p><a id="footnote398" name="footnote398"></a> -<b><a href="#footnotetag398">398</a></b>: Tournai se montre singulièrement français, en haine des +<b><a href="#footnotetag398">398</a></b>: Tournai se montre singulièrement français, en haine des Flamands et Bourguignons. Trois cents notables en robes blanches -reçoivent le roi, lesquelles robes «chascun fit faire à ses dépens, +reçoivent le roi, lesquelles robes «chascun fit faire à ses dépens, sur lesquelles furent faites deux grandes fleurs de lys de soye et de -brodure, l'une sur le lez de devant au costé dextre, et l'autre par -derrière...» <em>Archives de Tournay, extrait du registre intitulé: -Registre aux Entrées.</em></p> +brodure, l'une sur le lez de devant au costé dextre, et l'autre par +derrière...» <em>Archives de Tournay, extrait du registre intitulé: +Registre aux Entrées.</em></p> <p><a id="footnote399" name="footnote399"></a> -<b><a href="#footnotetag399">399</a></b>: Chastellain embellit probablement la scène. Il suppose +<b><a href="#footnotetag399">399</a></b>: Chastellain embellit probablement la scène. Il suppose que Louis XI amusait le vieillard maladif du grand voyage d'outre-mer, -des souvenirs du vœu du faisan. Il lui fait dire: «Bel oncle, vous +des souvenirs du vœu du faisan. Il lui fait dire: «Bel oncle, vous avez entrepris une haute, glorieuse et sainte chose; Dieu vous la -laisse bien mettre à fin! je suis joyeux, à cause de vous, que -l'honneur en revienne à votre maison. Si j'avois entrepris la même +laisse bien mettre à fin! je suis joyeux, à cause de vous, que +l'honneur en revienne à votre maison. Si j'avois entrepris la même chose, je ne la ferois que sous confiance de vous, je vous -constituerais régent, vous gouverneriez mon royaume; et que n'en ai-je -dix pour vous les confier! J'espère bien aussi que vous en ferez +constituerais régent, vous gouverneriez mon royaume; et que n'en ai-je +dix pour vous les confier! J'espère bien aussi que vous en ferez autant si vous partez; laissez-moi gouverner vos pays, je vous les -garderai comme miens, et vous en rendrai bon compte.»—À quoi le duc -aurait répondu assez froidement: «Il n'est besoin, monseigneur. Quand -il faudra que je m'en aille, je les recommanderai à Dieu et à la bonne -provision que j'y aurai mise.»</p> +garderai comme miens, et vous en rendrai bon compte.»—À quoi le duc +aurait répondu assez froidement: «Il n'est besoin, monseigneur. Quand +il faudra que je m'en aille, je les recommanderai à Dieu et à la bonne +provision que j'y aurai mise.»</p> <p><a id="footnote400" name="footnote400"></a> <b><a href="#footnotetag400">400</a></b>: Quelquefois le revenu, mais non la possession.</p> <p><a id="footnote401" name="footnote401"></a> -<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: Le duc, bien instruit, répondit que le bâtard avait été +<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: Le duc, bien instruit, répondit que le bâtard avait été pris en pays non sujet au roi, qu'il ne savait pas certainement, mais -par ouï-dire, quels bruits Olivier avait pu répandre; quant au moine, -il n'en pouvait connaître, n'étant que prince séculier, il respectait -l'Église. Puis, il ajouta en badinant: «Je suis parti d'Hesdin par un -beau soleil, et le premier jour n'ai été qu'à Saint-Pol, ce n'est pas -signe de hâte... Le Roi, je le sais bien, est mon souverain seigneur; -je ne lui ai point fait faute, ni à homme qui vive, mais peut-être -parfois aux dames. Si mon fils est soupçonneux, cela ne lui vient pas -de moi; il tient plutôt de sa mère; c'est la plus méfiante que j'aie -jamais connue.» Jacques Du Clerq, livre V, ch. <span class="smcap">XV</span>.</p> +par ouï-dire, quels bruits Olivier avait pu répandre; quant au moine, +il n'en pouvait connaître, n'étant que prince séculier, il respectait +l'Église. Puis, il ajouta en badinant: «Je suis parti d'Hesdin par un +beau soleil, et le premier jour n'ai été qu'à Saint-Pol, ce n'est pas +signe de hâte... Le Roi, je le sais bien, est mon souverain seigneur; +je ne lui ai point fait faute, ni à homme qui vive, mais peut-être +parfois aux dames. Si mon fils est soupçonneux, cela ne lui vient pas +de moi; il tient plutôt de sa mère; c'est la plus méfiante que j'aie +jamais connue.» Jacques Du Clerq, livre V, ch. <span class="smcap">XV</span>.</p> <p><a id="footnote402" name="footnote402"></a> <b><a href="#footnotetag402">402</a></b>: Commines, livre I, ch. <span class="smcap">I</span>. On y trouve cette -circonstance essentielle, omise dans le procès-verbal des -ambassadeurs, éd. Lenglet-Dufresnoy, II, 417-40.</p> +circonstance essentielle, omise dans le procès-verbal des +ambassadeurs, éd. Lenglet-Dufresnoy, II, 417-40.</p> <p><a id="footnote403" name="footnote403"></a> -<b><a href="#footnotetag403">403</a></b>: L'un des agents principaux de Louis XI lui écrit ces -paroles significatives: «Plust à Dieu que le pape eust translaté -l'évesque de Paris en l'évesché de Jérusalem.» Preuves de Commines, -éd. Lenglet-Dufresnoy, II, 334.</p> +<b><a href="#footnotetag403">403</a></b>: L'un des agents principaux de Louis XI lui écrit ces +paroles significatives: «Plust à Dieu que le pape eust translaté +l'évesque de Paris en l'évesché de Jérusalem.» Preuves de Commines, +éd. Lenglet-Dufresnoy, II, 334.</p> <p><a id="footnote404" name="footnote404"></a> -<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: Le Parlement décida, évidemment sous l'influence du -roi, que les évêques «<em>n'entreraient point au conseil</em> sans le congé -des chambres, ou si mandez n'y estoient, excepté les pairs de France -et ceux qui par privilége ancien doivent et ont accoustumé y entrer.» +<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: Le Parlement décida, évidemment sous l'influence du +roi, que les évêques «<em>n'entreraient point au conseil</em> sans le congé +des chambres, ou si mandez n'y estoient, excepté les pairs de France +et ceux qui par privilége ancien doivent et ont accoustumé y entrer.» <em>Archives du royaume, Registre du Parlement, Conseil, janvier 1461.</em></p> <p><a id="footnote405" name="footnote405"></a> -<b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Louis XI, à son avénement, avait ôté les sceaux à -l'archevêque de Reims, et avait supprimé deux places de +<b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Louis XI, à son avénement, avait ôté les sceaux à +l'archevêque de Reims, et avait supprimé deux places de conseillers-clercs. <em>Ibidem</em>, 1461.</p> <p><a id="footnote406" name="footnote406"></a> -<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: La plupart des actes ecclésiastiques qu'on a taxés de -faux et qui sont d'une écriture postérieure à leur date me paraissent -être, non précisément faux, mais <em>refaits</em> ainsi. Des actes refaits -sans contrôle, peut-être de mémoire, devaient être aisément altérés, -amplifiés, etc.—V. Marini, I, Papiri, p. 2; Scriptores rerum Fr., VI, +<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: La plupart des actes ecclésiastiques qu'on a taxés de +faux et qui sont d'une écriture postérieure à leur date me paraissent +être, non précisément faux, mais <em>refaits</em> ainsi. Des actes refaits +sans contrôle, peut-être de mémoire, devaient être aisément altérés, +amplifiés, etc.—V. Marini, I, Papiri, p. 2; Scriptores rerum Fr., VI, 461, 489, 523, 602, etc. VIII, 422, 423, 428, 429, 443, etc. Voir -aussi la Diplomatique des Bénédictins, et les Éléments de M. Natalis +aussi la Diplomatique des Bénédictins, et les Éléments de M. Natalis de Wailly, qui, sous ce titre modeste, sont un livre plein de science et de recherches.</p> @@ -9971,381 +9933,381 @@ etc., p. <span class="smcap">XXIV</span> et 79.)</p> <b><a href="#footnotetag408">408</a></b>:</p> <p class="poem10"> - Barbara græca genus retinent quod habere solebant.</p> + Barbara græca genus retinent quod habere solebant.</p> -<p>Brantôme, qui rapporte ce fait, n'est pas une autorité grave. Mais -nous avons, à l'appui, le témoignage contemporain du cardinal de Pavie -(lettre du 20 octobre 1473): «Regi cœpit esse suspectus, progredi +<p>Brantôme, qui rapporte ce fait, n'est pas une autorité grave. Mais +nous avons, à l'appui, le témoignage contemporain du cardinal de Pavie +(lettre du 20 octobre 1473): «Regi cœpit esse suspectus, progredi ad eum est vetitus, menses duos ludibrio habitus...; uno atque eodem -ingrato colloquio finitur legatio.»</p> +ingrato colloquio finitur legatio.»</p> <p><a id="footnote409" name="footnote409"></a> -<b><a href="#footnotetag409">409</a></b>: Félibien, Histoire de Paris, Preuves du t. II, partie -III, p. 707. Cette pièce si importante, qui est l'extrait mortuaire de -l'Université, ne se trouve pas dans la grande Histoire de -l'Université, par Du Boulay.</p> +<b><a href="#footnotetag409">409</a></b>: Félibien, Histoire de Paris, Preuves du t. II, partie +III, p. 707. Cette pièce si importante, qui est l'extrait mortuaire de +l'Université, ne se trouve pas dans la grande Histoire de +l'Université, par Du Boulay.</p> <p><a id="footnote410" name="footnote410"></a> -<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: Ordonnances, XVI, 7 février 1464.</p> +<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: Ordonnances, XVI, 7 février 1464.</p> <p><a id="footnote411" name="footnote411"></a> -<b><a href="#footnotetag411">411</a></b>: Le 6 septembre 1463, Louis XI crée et donne à Cérisay, -vicomte de Carentan, «l'office du procureur-général du Roy en son -eschiquier, ès assemblée des estats et conventions, et par tous les -siéges et auditoires de son pays de Normandie où il se trouveroit et -besoing seroit.» Les avocats et procureurs du Roi près les bailliages -se lèvent tous ensemble et protestent, disant «que la création dudit -office estoit nouvelle...» À quoi Guillaume de Cérisay répondit: -«qu'il protestait au contraire; que ce n'estoit point création -nouvelle, mais y en avoit eu anciennement.» <em>Registres de -l'Échiquier.</em> Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, I, 246.</p> +<b><a href="#footnotetag411">411</a></b>: Le 6 septembre 1463, Louis XI crée et donne à Cérisay, +vicomte de Carentan, «l'office du procureur-général du Roy en son +eschiquier, ès assemblée des estats et conventions, et par tous les +siéges et auditoires de son pays de Normandie où il se trouveroit et +besoing seroit.» Les avocats et procureurs du Roi près les bailliages +se lèvent tous ensemble et protestent, disant «que la création dudit +office estoit nouvelle...» À quoi Guillaume de Cérisay répondit: +«qu'il protestait au contraire; que ce n'estoit point création +nouvelle, mais y en avoit eu anciennement.» <em>Registres de +l'Échiquier.</em> Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, I, 246.</p> <p><a id="footnote412" name="footnote412"></a> -<b><a href="#footnotetag412">412</a></b>: Louis XI savait oublier à propos. Rien n'indique qu'il -ait été rancuneux, au moins dans cette première époque. Il se -réconcilia, dès qu'il y eut intérêt, avec tous ceux dont il avait eu à -se plaindre, avec Liége et Tournai, qui, pour plaire à son père, -s'étaient mal conduites avec lui pendant son exil. Il s'arrangea sans -difficulté avec Sforza, qui, depuis deux ans, tenait en échec la -maison d'Anjou et l'empêchait lui-même de reprendre Gênes; il lui -livra Savone et lui céda ses droits sur Gênes même, etc.—À peine -fut-il sur le trône que les chanoines de Loches, croyant lui faire -leur cour, le prièrent de faire enlever le monument de leur -bienfaitrice Agnès Sorel. «J'y consens, dit-il, mais vous rendrez tout -ce que vous tenez d'elle.» Ils n'insistèrent plus.</p> +<b><a href="#footnotetag412">412</a></b>: Louis XI savait oublier à propos. Rien n'indique qu'il +ait été rancuneux, au moins dans cette première époque. Il se +réconcilia, dès qu'il y eut intérêt, avec tous ceux dont il avait eu à +se plaindre, avec Liége et Tournai, qui, pour plaire à son père, +s'étaient mal conduites avec lui pendant son exil. Il s'arrangea sans +difficulté avec Sforza, qui, depuis deux ans, tenait en échec la +maison d'Anjou et l'empêchait lui-même de reprendre Gênes; il lui +livra Savone et lui céda ses droits sur Gênes même, etc.—À peine +fut-il sur le trône que les chanoines de Loches, croyant lui faire +leur cour, le prièrent de faire enlever le monument de leur +bienfaitrice Agnès Sorel. «J'y consens, dit-il, mais vous rendrez tout +ce que vous tenez d'elle.» Ils n'insistèrent plus.</p> <p><a id="footnote413" name="footnote413"></a> <b><a href="#footnotetag413">413</a></b>: Par exemple, si l'on en croit le faux Amelgard, il -aurait partagé avec un certain Bores, qui faisait et expédiait les -collations d'office et en tirait profit: «Et communiter ferebatur -talium emolumentorum ipsum regem inventorem atque participem fore.» +aurait partagé avec un certain Bores, qui faisait et expédiait les +collations d'office et en tirait profit: «Et communiter ferebatur +talium emolumentorum ipsum regem inventorem atque participem fore.» <em>Bibl. royale, mss. Amelgardi</em>, lib. I, c. <span class="smcap">VII</span>, 108.</p> <p><a id="footnote414" name="footnote414"></a> -<b><a href="#footnotetag414">414</a></b>: «Touchant Jehan Marcel, nous le tenons au petit +<b><a href="#footnotetag414">414</a></b>: «Touchant Jehan Marcel, nous le tenons au petit Chastellet, et n'est jour que les commissaires n'y besognent; et touchant ses biens-meubles, j'ay entendu dire que l'inventaire se -monte à dix ou douze mille livres parisis, et <em>se Dieu veut qu'il soit -condamné</em>, Sire, on en trouvera beaucoup plus... À mon souverain -Seigneur, le bailly de Sens (Charles de Melun).» Lenglet Dufresnoy.</p> +monte à dix ou douze mille livres parisis, et <em>se Dieu veut qu'il soit +condamné</em>, Sire, on en trouvera beaucoup plus... À mon souverain +Seigneur, le bailly de Sens (Charles de Melun).» Lenglet Dufresnoy.</p> <p><a id="footnote415" name="footnote415"></a> -<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: Le roi avait promis à Charles de Melun de lui donner -les biens de Dammartin si celui-ci était condamné. La chose ne pouvait -manquer, Charles de Melun étant un des commissaires qui jugeaient. +<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: Le roi avait promis à Charles de Melun de lui donner +les biens de Dammartin si celui-ci était condamné. La chose ne pouvait +manquer, Charles de Melun étant un des commissaires qui jugeaient. Cependant il ne put pas attendre le jugement pour entrer en -possession; il enleva tous les biens-meubles de l'accusé, jusqu'à une -grille de fer qu'il emporta sur des charrettes et qu'il fit servir à +possession; il enleva tous les biens-meubles de l'accusé, jusqu'à une +grille de fer qu'il emporta sur des charrettes et qu'il fit servir à sa maison de Paris. La comtesse de Dammartin fut contrainte de vivre chez un de ses fermiers pendant trois mois. (Lenglet.)</p> <p><a id="footnote416" name="footnote416"></a> -<b><a href="#footnotetag416">416</a></b>: La réponse de la mère au roi est jolie et adroite; son -mari est absent, dit-elle, «à la foire du Lendit.» Elle remercie -très-humblement «de ce qu'il Vous a plu nous escripre de l'advancement +<b><a href="#footnotetag416">416</a></b>: La réponse de la mère au roi est jolie et adroite; son +mari est absent, dit-elle, «à la foire du Lendit.» Elle remercie +très-humblement «de ce qu'il Vous a plu nous escripre de l'advancement de nostre dicte fille; toutefois, Sire, il y a longtemps que... elle a -faict response qu'elle n'avoit aucun voulloir de soy marier...»</p> +faict response qu'elle n'avoit aucun voulloir de soy marier...»</p> <p><a id="footnote417" name="footnote417"></a> -<b><a href="#footnotetag417">417</a></b>: Si l'on en croit un de ses ennemis, il aurait exprimé -un jour dans son exil, en présence des chanoines de Liége, combien il -enviait à Ferdinand le Bâtard et à Édouard IV leurs immenses +<b><a href="#footnotetag417">417</a></b>: Si l'on en croit un de ses ennemis, il aurait exprimé +un jour dans son exil, en présence des chanoines de Liége, combien il +enviait à Ferdinand le Bâtard et à Édouard IV leurs immenses confiscations, l'extermination des barons de Naples et d'Angleterre, etc. (<em>Ms. Amelgardi.</em>)</p> <p><a id="footnote418" name="footnote418"></a> -<b><a href="#footnotetag418">418</a></b>: «Fist deux chevaliers de Venise à grand mistère venir.» +<b><a href="#footnotetag418">418</a></b>: «Fist deux chevaliers de Venise à grand mistère venir.» Chastellain.</p> <p><a id="footnote419" name="footnote419"></a> -<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: C'est l'histoire de l'illustre et infortuné Jean de -Witt, qui vit très-bien dans l'avenir que la Hollande finirait par -n'être qu'une chaloupe à la remorque de l'Angleterre, et qui, tout -préoccupé de cette idée lointaine, s'obstina à croire que la France -suivrait son véritable intérêt, qu'elle ménagerait la Hollande.</p> +<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: C'est l'histoire de l'illustre et infortuné Jean de +Witt, qui vit très-bien dans l'avenir que la Hollande finirait par +n'être qu'une chaloupe à la remorque de l'Angleterre, et qui, tout +préoccupé de cette idée lointaine, s'obstina à croire que la France +suivrait son véritable intérêt, qu'elle ménagerait la Hollande.</p> <p><a id="footnote420" name="footnote420"></a> -<b><a href="#footnotetag420">420</a></b>: Les actes ne donnent rien qui s'écarte de la forme -banale de ces accusations; un moine noir, des images de cire baptisées -«d'une eau bruiant d'un sault de molin,» l'une percée d'aiguilles, +<b><a href="#footnotetag420">420</a></b>: Les actes ne donnent rien qui s'écarte de la forme +banale de ces accusations; un moine noir, des images de cire baptisées +«d'une eau bruiant d'un sault de molin,» l'une percée d'aiguilles, etc. <em>Bibl. royale, mss. Baluze</em>, 165.</p> <p><a id="footnote421" name="footnote421"></a> <b><a href="#footnotetag421">421</a></b>: Ce mot violent est de Chastellain. Il fait dire au lion -de Flandre: «J'ay combattu l'universel araigne.»</p> +de Flandre: «J'ay combattu l'universel araigne.»</p> <p><a id="footnote422" name="footnote422"></a> -<b><a href="#footnotetag422">422</a></b>: «Simon de Phares, qui vivoit alors, dit que le -vice-amiral de Louis XI, Coulon, n'acquit pas moins de réputation par -mer que Bertrand Duguesclin par terre.» <em>Ms. Legrand.</em></p> +<b><a href="#footnotetag422">422</a></b>: «Simon de Phares, qui vivoit alors, dit que le +vice-amiral de Louis XI, Coulon, n'acquit pas moins de réputation par +mer que Bertrand Duguesclin par terre.» <em>Ms. Legrand.</em></p> <p><a id="footnote423" name="footnote423"></a> -<b><a href="#footnotetag423">423</a></b>: Voir présent vol., liv. XI, ch. <span class="smcap">III</span>.</p> +<b><a href="#footnotetag423">423</a></b>: Voir présent vol., liv. XI, ch. <span class="smcap">III</span>.</p> <p><a id="footnote424" name="footnote424"></a> -<b><a href="#footnotetag424">424</a></b>: Les états du Languedoc se plaignent en 1467 de ce que -le roi nomme aux charges «des cordonniers, maréchaux et arbalétriers.» -Paquet, Mémoire sur les institutions provinciales, communales, et les -corporations à l'avénement de Louis XI (couronné par l'Académie des +<b><a href="#footnotetag424">424</a></b>: Les états du Languedoc se plaignent en 1467 de ce que +le roi nomme aux charges «des cordonniers, maréchaux et arbalétriers.» +Paquet, Mémoire sur les institutions provinciales, communales, et les +corporations à l'avénement de Louis XI (couronné par l'Académie des inscriptions).</p> <p><a id="footnote425" name="footnote425"></a> -<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: Ces lignes résument les formules allemandes; elles -disent avec plus de poésie ce qui, du reste, se retrouvait partout. V. -Grimm, Deutsche Rechts Alterthümer, 46. Voir aussi ma Symbolique du +<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: Ces lignes résument les formules allemandes; elles +disent avec plus de poésie ce qui, du reste, se retrouvait partout. V. +Grimm, Deutsche Rechts Alterthümer, 46. Voir aussi ma Symbolique du droit: Origines, etc., p. 42 et 228-30.</p> <p><a id="footnote426" name="footnote426"></a> -<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: Il révoqua la défense, à l'approche de sa grande crise: -«Naguère, par le maistre des eaux et forest... a esté faicte deffense -générale audit pays de chasser à aucunes bestes... S'il vous appert -que lesdiz nobles ayent de toute ancienneté accoustumé chasser et -pescher en nostre dit pays de Dauphiné, que les habitans ayent droit -ou leur ait autrefois par nous esté permis de chasser et pescher, +<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: Il révoqua la défense, à l'approche de sa grande crise: +«Naguère, par le maistre des eaux et forest... a esté faicte deffense +générale audit pays de chasser à aucunes bestes... S'il vous appert +que lesdiz nobles ayent de toute ancienneté accoustumé chasser et +pescher en nostre dit pays de Dauphiné, que les habitans ayent droit +ou leur ait autrefois par nous esté permis de chasser et pescher, moyennant le payement de ladicte rente ou droicts... permettez et -souffrez...» Ordonnances, XVI, I; 11 juin 1463.</p> +souffrez...» Ordonnances, XVI, I; 11 juin 1463.</p> <p><a id="footnote427" name="footnote427"></a> -<b><a href="#footnotetag427">427</a></b>: Elle ne se trouve point.—«Unum edixit, quod, sub +<b><a href="#footnotetag427">427</a></b>: Elle ne se trouve point.—«Unum edixit, quod, sub pœna confiscationis corporis et bonorum..., omnes qui plagas, retia, vel laqueos quoscumque venatorios haberent... baillivis -deferrent... Ipse in domo domini de Momorensi...» <em>Bibliothèque +deferrent... Ipse in domo domini de Momorensi...» <em>Bibliothèque royale, ms. Amelgardi</em>, lib. I, <span class="smcap">XXI</span>, 122. Chastellain parle comme si -l'ordre du roi eût été exécuté; il se sert du mot <em>harnois</em> qui +l'ordre du roi eût été exécuté; il se sert du mot <em>harnois</em> qui indiquerait plus que les instruments de chasse, et il ajoute une -circonstance grave, l'<em>interdiction des forêts</em>: «Par toutes villes et -pays fit bûler et ardoir et consumer en feu <em>tous les harnois</em> du -royaulme, et fit <em>défendre toutes forests</em> à tous princes et -seigneurs, et toutes manières de chasses à qui qu'elles fussent, sinon -soubs son congé et octroy.» Chastellain, p. 215. Du Clercq affirme la -même chose, mais avec une mesure judicieuse: il dit que le roi: «Feit +circonstance grave, l'<em>interdiction des forêts</em>: «Par toutes villes et +pays fit bûler et ardoir et consumer en feu <em>tous les harnois</em> du +royaulme, et fit <em>défendre toutes forests</em> à tous princes et +seigneurs, et toutes manières de chasses à qui qu'elles fussent, sinon +soubs son congé et octroy.» Chastellain, p. 215. Du Clercq affirme la +même chose, mais avec une mesure judicieuse: il dit que le roi: «Feit <em>par toute l'Isle de France</em> et environ brusler tous les rests, etc. Et pareillement, comme on disoit, avoit faict faire par tout son -royaulme et <em>là où il avoit esté</em>; et moy estant à Compiègne, en veis -plusieurs ardoir.» Du Clercq, liv. V, ch. <span class="smcap">I</span>.</p> +royaulme et <em>là où il avoit esté</em>; et moy estant à Compiègne, en veis +plusieurs ardoir.» Du Clercq, liv. V, ch. <span class="smcap">I</span>.</p> <p><a id="footnote428" name="footnote428"></a> -<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: «Au Roy nostre seigneur, baillé par le sire de -Montaigu, un escu pour donner à ung pouvre home, de qui ledit Seigneur -fist prandre de lui ung chien, au mois de décembre derrenier passé; et -ung escu pour donner à une pouvre femme, de qui les lévriers dudit -Seigneur estranglèrent une brebis, près Notre-Dame-de-Vire.—Ung escu -pour donner à une femme, en récompense d'une oye, que le chien du Roy, -appelé Muguet, tua auprès de Blois.—Au Roy encores, baillé par -Alexandre Barry, homme d'armes des archiers de la garde pour donner à -ung pouvre homme près le Mans, en récompense de ce que les archiers de -sa garde avoient gasté son blé, en passant par ung champ, pour eulx +<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: «Au Roy nostre seigneur, baillé par le sire de +Montaigu, un escu pour donner à ung pouvre home, de qui ledit Seigneur +fist prandre de lui ung chien, au mois de décembre derrenier passé; et +ung escu pour donner à une pouvre femme, de qui les lévriers dudit +Seigneur estranglèrent une brebis, près Notre-Dame-de-Vire.—Ung escu +pour donner à une femme, en récompense d'une oye, que le chien du Roy, +appelé Muguet, tua auprès de Blois.—Au Roy encores, baillé par +Alexandre Barry, homme d'armes des archiers de la garde pour donner à +ung pouvre homme près le Mans, en récompense de ce que les archiers de +sa garde avoient gasté son blé, en passant par ung champ, pour eulx aller joindre droit au grand chemin, ung escu.—Au Roy, un escu, pour -donner à une pouvre femme, en récompense de ce que ses chiens et -lévriers lui tuèrent ung chat près Montloys, à aller de Tours à -Amboise.» (Communiqué par M. Eugène de Stadler.) <em>Archives du royaume, -registres des comptes, K. 294, fol. 15, 43, 48, 49-50, années +donner à une pouvre femme, en récompense de ce que ses chiens et +lévriers lui tuèrent ung chat près Montloys, à aller de Tours à +Amboise.» (Communiqué par M. Eugène de Stadler.) <em>Archives du royaume, +registres des comptes, K. 294, fol. 15, 43, 48, 49-50, années 1469-1470.</em></p> <p><a id="footnote429" name="footnote429"></a> -<b><a href="#footnotetag429">429</a></b>: Il faut distinguer les époques. Louis XI n'était pas -alors ce qu'il fut depuis; c'était encore un homme. Il aimait beaucoup -sa mère, et la pleura sincèrement. Il avait annoncé des intentions -douces et pacifiques. «On lui a souvent entendu dire que, comme il -tiroit beaucoup de ses peuples, il vouloit, en épuisant leurs bourses, -<em>épargner leur sang</em>.» <em>Legrand, Hist. mss., IV, 31.</em> Pie II, dans son -éloge (il est vrai, fort intéressé), énumère toutes les vertus de -Louis XI, son <em>humanité</em>, etc. Après avoir rappelé son enfance -studieuse, ses malheurs, il ajoute: «Audiamus quid agat Ludovicus in +<b><a href="#footnotetag429">429</a></b>: Il faut distinguer les époques. Louis XI n'était pas +alors ce qu'il fut depuis; c'était encore un homme. Il aimait beaucoup +sa mère, et la pleura sincèrement. Il avait annoncé des intentions +douces et pacifiques. «On lui a souvent entendu dire que, comme il +tiroit beaucoup de ses peuples, il vouloit, en épuisant leurs bourses, +<em>épargner leur sang</em>.» <em>Legrand, Hist. mss., IV, 31.</em> Pie II, dans son +éloge (il est vrai, fort intéressé), énumère toutes les vertus de +Louis XI, son <em>humanité</em>, etc. Après avoir rappelé son enfance +studieuse, ses malheurs, il ajoute: «Audiamus quid agat Ludovicus in paterno solio collocatus. An ludit et choreis indulget, an vino madet, an crapula dissolvitur, an marcet voluptatibus. An rapinas meditatur, -<em>an sanguinem sitit</em>? Nihil horum... O beatum Franciæ regnum cui talis -rex præsidet! ô felix exilium quod talet remisit præsidium! Æncæ -Silvii opéra, p. 859, 17 martii 1462.</p> +<em>an sanguinem sitit</em>? Nihil horum... O beatum Franciæ regnum cui talis +rex præsidet! ô felix exilium quod talet remisit præsidium! Æncæ +Silvii opéra, p. 859, 17 martii 1462.</p> <p><a id="footnote430" name="footnote430"></a> -<b><a href="#footnotetag430">430</a></b>: Le dernier souvenir de la liberté féodale (qui était -pourtant la servitude du peuple) s'est rattaché d'une manière assez -bizarre au règne qui précéda celui de Louis XI. Charles VII est devenu -ainsi le roi de l'Âge d'or. Lire les charmants vers de Martial de -Paris, charmants, absurdes historiquement: «Du temps du feu Roy, etc.»</p> +<b><a href="#footnotetag430">430</a></b>: Le dernier souvenir de la liberté féodale (qui était +pourtant la servitude du peuple) s'est rattaché d'une manière assez +bizarre au règne qui précéda celui de Louis XI. Charles VII est devenu +ainsi le roi de l'Âge d'or. Lire les charmants vers de Martial de +Paris, charmants, absurdes historiquement: «Du temps du feu Roy, etc.»</p> -<p>V. dans les notes de mon Introduction à l'Histoire universelle, la +<p>V. dans les notes de mon Introduction à l'Histoire universelle, la traduction des chansons de chasse, de l'appel des chasseurs, etc. -C'est la fraîcheur de l'aube.</p> +C'est la fraîcheur de l'aube.</p> <p><a id="footnote431" name="footnote431"></a> -<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: Telle est partout la croyance barbare ou héroïque. +<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: Telle est partout la croyance barbare ou héroïque. Achille fut, comme on sait, nourri de la moelle des lions. Les -Caraïbes mangeaient de la chair humaine, malgré leur répugnance, afin +Caraïbes mangeaient de la chair humaine, malgré leur répugnance, afin de s'approprier la bravoure de leurs plus braves ennemis. V. aussi le -sublime chant grec, où l'aigle dialogue avec la tête du clephte dont -il se repaît: «Mange, oiseau, c'est la tête d'un brave, mange ma -jeunesse, mange ma vaillance, etc.» J'ai traduit ce chant dans une -note de mon Introduction à la Symbolique du droit (Origines du droit -trouvées dans les formules et symboles).</p> +sublime chant grec, où l'aigle dialogue avec la tête du clephte dont +il se repaît: «Mange, oiseau, c'est la tête d'un brave, mange ma +jeunesse, mange ma vaillance, etc.» J'ai traduit ce chant dans une +note de mon Introduction à la Symbolique du droit (Origines du droit +trouvées dans les formules et symboles).</p> <p><a id="footnote432" name="footnote432"></a> -<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: Le héros ne doit manger que de la viande rouge, afin -d'avoir le cœur rouge, comme l'ont les braves. Le lâche a le -cœur pâle, dans les traditions barbares.</p> +<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: Le héros ne doit manger que de la viande rouge, afin +d'avoir le cœur rouge, comme l'ont les braves. Le lâche a le +cœur pâle, dans les traditions barbares.</p> <p><a id="footnote433" name="footnote433"></a> -<b><a href="#footnotetag433">433</a></b>: À ce moment solennel, il se fait comme un silence dans +<b><a href="#footnotetag433">433</a></b>: À ce moment solennel, il se fait comme un silence dans les monuments de l'histoire. Pas une ordonnance royale en dix mois, de -mars 1464 en mai 1465 (sauf deux ordonnances sans date qu'on a placées -là sans raison). Les trois années précédentes viennent de remplir un -énorme volume.</p> +mars 1464 en mai 1465 (sauf deux ordonnances sans date qu'on a placées +là sans raison). Les trois années précédentes viennent de remplir un +énorme volume.</p> <p><a id="footnote434" name="footnote434"></a> <b><a href="#footnotetag434">434</a></b>: Comme il offrit de le faire plus tard.</p> <p><a id="footnote435" name="footnote435"></a> -<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: Pour juger ce traité, il faut peut-être encore tenir -compte du droit du moyen âge, qui (dans l'esprit du peuple au moins) -n'était pas encore effacé: c'était chose injuste, impie, d'attaquer un -croisé. Louis XI se mettait sous la protection de ce droit, en -déclarant s'unir contre le Turc avec Venise et la Bohême.—Dans cet -acte curieux, les parties contractantes semblent prétendre à faire un -triumvirat de l'Europe; elles parlent hardiment pour des alliés qui -n'en savent rien, pour leurs ennemis même, Venise pour les Italiens, -le Bohémien pour les Allemands, Louis XI pour les princes français. Et -ce n'est pas une ligue temporaire: c'est le plan d'une confédération -durable qui règle déjà le vote entre les nations et dans chaque -nation, on pourrait y voir une ébauche des fameux projets de -République chrétienne, de Paix européenne. Preuves de Commines, éd. +<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: Pour juger ce traité, il faut peut-être encore tenir +compte du droit du moyen âge, qui (dans l'esprit du peuple au moins) +n'était pas encore effacé: c'était chose injuste, impie, d'attaquer un +croisé. Louis XI se mettait sous la protection de ce droit, en +déclarant s'unir contre le Turc avec Venise et la Bohême.—Dans cet +acte curieux, les parties contractantes semblent prétendre à faire un +triumvirat de l'Europe; elles parlent hardiment pour des alliés qui +n'en savent rien, pour leurs ennemis même, Venise pour les Italiens, +le Bohémien pour les Allemands, Louis XI pour les princes français. Et +ce n'est pas une ligue temporaire: c'est le plan d'une confédération +durable qui règle déjà le vote entre les nations et dans chaque +nation, on pourrait y voir une ébauche des fameux projets de +République chrétienne, de Paix européenne. Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 431.</p> <p><a id="footnote436" name="footnote436"></a> -<b><a href="#footnotetag436">436</a></b>: Lettre de maître Pierre Gruel au Roy. <em>Mss. Legrand</em>, +<b><a href="#footnotetag436">436</a></b>: Lettre de maître Pierre Gruel au Roy. <em>Mss. Legrand</em>, 14 septembre 1465.</p> <p><a id="footnote437" name="footnote437"></a> <b><a href="#footnotetag437">437</a></b>: Les intelligences que le roi entretenait avec -Ferdinand, en opposition aux intérêts de Jean de Calabre, furent une -des causes de la Ligue: «Un messager du royaume allait de par le Roy, +Ferdinand, en opposition aux intérêts de Jean de Calabre, furent une +des causes de la Ligue: «Un messager du royaume allait de par le Roy, lequel au roy Fernand rescrivoit, que de luy ne se donna soulcy au duc Jean, il ne l'aideroit mye. Le messager fut arrestez; on trouva sur -luy la lettre, qui de la main du roy Louys estoit signée.» La +luy la lettre, qui de la main du roy Louys estoit signée.» La chronique de Lorraine, Preuves de D. Calmet, III, <span class="smcap">XXIII</span>. Pierre Gruel, -président au Parlement de Grenoble, écrit au roi: «Sire, ce pays du -Dauphiné est esmeu pour le retournement qu'ont fait ses seigneurs de -Velai, et aussi pour ce que tout le païs de Provence est en armes, et +président au Parlement de Grenoble, écrit au roi: «Sire, ce pays du +Dauphiné est esmeu pour le retournement qu'ont fait ses seigneurs de +Velai, et aussi pour ce que tout le païs de Provence est en armes, et l'on doubte, pour ce qu'ilz ont monseigneur de Calabre comme leur -Dieu; combien que avons nouvelles que l'armée du roy Fernand par mer a -couru la costière de Provence.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) +Dieu; combien que avons nouvelles que l'armée du roy Fernand par mer a +couru la costière de Provence.» (Communiqué par M. J. Quicherat.) <em>Bibl. royale, mss. Du Puy, 596, 14 septembre 1465.</em></p> <p><a id="footnote438" name="footnote438"></a> -<b><a href="#footnotetag438">438</a></b>: «S'ils ont besoin de harnois et de brigandines, qu'ils +<b><a href="#footnotetag438">438</a></b>: «S'ils ont besoin de harnois et de brigandines, qu'ils en facent bailler par les marchands qui les ont, et le receveur en -respondra.» <em>Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 1465.</em></p> +respondra.» <em>Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 1465.</em></p> <p><a id="footnote439" name="footnote439"></a> <b><a href="#footnotetag439">439</a></b>: Autrement, je ne vois pas trop pourquoi il aurait pris ce moment pour parer de nos fleurs de lis les boules des <em>medici</em>. Le -roi ne donne qu'un motif peu sérieux: «Ayans en mémoire la grande, -louable et recommandable renommée que feu Cosme de Medici a eue en son -vivant..., et en obtempérant à la supplication et requeste qui faite -nous est de la part de nostre amé et féal conseilleur Pierre de -Medici.» <em>Archives du royaume, J. Registre 194, n<sup>o</sup> 23, mai 1465.</em></p> +roi ne donne qu'un motif peu sérieux: «Ayans en mémoire la grande, +louable et recommandable renommée que feu Cosme de Medici a eue en son +vivant..., et en obtempérant à la supplication et requeste qui faite +nous est de la part de nostre amé et féal conseilleur Pierre de +Medici.» <em>Archives du royaume, J. Registre 194, n<sup>o</sup> 23, mai 1465.</em></p> <p><a id="footnote440" name="footnote440"></a> <b><a href="#footnotetag440">440</a></b>: Ils devaient noter les absents, informer le roi et du -nombre, et de l'état matériel, et <em>des dispositions et volontés</em>. -Défense aux capitaines d'affaiblir leurs compagnies, en laissant aller +nombre, et de l'état matériel, et <em>des dispositions et volontés</em>. +Défense aux capitaines d'affaiblir leurs compagnies, en laissant aller leurs hommes, de profiter sur les absents, de recevoir la paie des -soldats sur papier. L'homme d'armes est protégé contre son capitaine, +soldats sur papier. L'homme d'armes est protégé contre son capitaine, qui ne peut plus lui faire de retenue, l'habitant contre l'homme d'armes qui ne loge plus qu'en payant. Le commissaire des guerres doit -faire signer ses rôles par le juge du lieu. Ordonnance du 6 juin 1464, +faire signer ses rôles par le juge du lieu. Ordonnance du 6 juin 1464, <em>Bibl. royale, Legrand, Hist. mss.</em>, VII, 55.</p> <p><a id="footnote441" name="footnote441"></a> -<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: Non plus la poste de tortue, les messagers boîteux, au -moyen desquels l'Université traînait ses écoliers. La poste royale -était plutôt imitée des anciennes postes de l'empire romain. Louis XI -assura le service en payant au maître de poste le prix, alors énorme, +<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: Non plus la poste de tortue, les messagers boîteux, au +moyen desquels l'Université traînait ses écoliers. La poste royale +était plutôt imitée des anciennes postes de l'empire romain. Louis XI +assura le service en payant au maître de poste le prix, alors énorme, de dix sols par cheval pour une course de quatre lieues. (Duclos, 19 juin 1464.)</p> <p><a id="footnote442" name="footnote442"></a> -<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: Pour la poste, pour l'armée, pour mille besoins, il +<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: Pour la poste, pour l'armée, pour mille besoins, il fallait de l'argent. N'osant augmenter les taxes, il voulut assurer -les rentrées, y suppléer par des expédients. Il rétablit le haut +les rentrées, y suppléer par des expédients. Il rétablit le haut tribunal des finances, la cour des Aides. Il essaya (d'abord en -Languedoc) une meilleure répartition d'impôts; il obligea les clercs -et les nobles qui acquéraient des biens roturiers, à payer la taille, -mesure fiscale mais fort utile; les gens exempts d'impôts, achetant +Languedoc) une meilleure répartition d'impôts; il obligea les clercs +et les nobles qui acquéraient des biens roturiers, à payer la taille, +mesure fiscale mais fort utile; les gens exempts d'impôts, achetant avec avantage des biens qui devenaient exempts, auraient fini par tout -acheter. Le bourgeois n'aurait plus rien possédé, pas même sa +acheter. Le bourgeois n'aurait plus rien possédé, pas même sa banlieue.</p> <p><a id="footnote443" name="footnote443"></a> <b><a href="#footnotetag443">443</a></b>: Voir les lettres, manifestes et discours de Louis XI dans Du Clercq, livre V, chap. <span class="smcap">XXIII</span>, dans les Preuves de Commines, -édition Lenglet-Dufresnoy, II, 445, et dans les actes de Bretagne, éd. +édition Lenglet-Dufresnoy, II, 445, et dans les actes de Bretagne, éd. D. Morice, II, 90.</p> <p><a id="footnote444" name="footnote444"></a> -<b><a href="#footnotetag444">444</a></b>: Mémoire à dire et remonstrer de par le Roy aux prélats, -nobles et villes d'Auvergne: «Ils donnent à entendre au peuple qu'ilz -veuillent le descharger de tailles et aydes... Faict bien à considérer -ces autres divisions passées, tant du Roy de Navarre, des Maillets -(<em>Maillotins</em>), et ce qui feut dict et semé par avant l'an 1418... Le +<b><a href="#footnotetag444">444</a></b>: Mémoire à dire et remonstrer de par le Roy aux prélats, +nobles et villes d'Auvergne: «Ils donnent à entendre au peuple qu'ilz +veuillent le descharger de tailles et aydes... Faict bien à considérer +ces autres divisions passées, tant du Roy de Navarre, des Maillets +(<em>Maillotins</em>), et ce qui feut dict et semé par avant l'an 1418... Le peuple depuis s'en trouva deceu... Au regard des tailles et aydes, n'y -a esté <em>riens mis ny creu de nouvel</em>, qui ne fust du temps du Roy son -père.» <em>Bibl. royale, ms. Legrand, Preuves, avril? 1465.</em></p> +a esté <em>riens mis ny creu de nouvel</em>, qui ne fust du temps du Roy son +père.» <em>Bibl. royale, ms. Legrand, Preuves, avril? 1465.</em></p> <p><a id="footnote445" name="footnote445"></a> <b><a href="#footnotetag445">445</a></b>: Le faux Amelgard, l'ami des princes, nous apprend -lui-même que le vieux Dunois refusait d'aller négocier en Bretagne -pour le roi, la goutte le retenait: à peine parti, il se trouva si -bien que personne ne montra plus d'activité pour faire entrer tout le -monde dans la ligue: «Per varios nuntios et epistolas, etc.»</p> +lui-même que le vieux Dunois refusait d'aller négocier en Bretagne +pour le roi, la goutte le retenait: à peine parti, il se trouva si +bien que personne ne montra plus d'activité pour faire entrer tout le +monde dans la ligue: «Per varios nuntios et epistolas, etc.»</p> <p><a id="footnote446" name="footnote446"></a> -<b><a href="#footnotetag446">446</a></b>: René d'Anjou répondit pour tous, avec beaucoup de -chaleur. L'innocent acteur répétait la pièce toute faite que lui avait -apprise son faiseur, l'évêque de Verdun, payé par le roi.</p> +<b><a href="#footnotetag446">446</a></b>: René d'Anjou répondit pour tous, avec beaucoup de +chaleur. L'innocent acteur répétait la pièce toute faite que lui avait +apprise son faiseur, l'évêque de Verdun, payé par le roi.</p> <p><a id="footnote447" name="footnote447"></a> -<b><a href="#footnotetag447">447</a></b>: Le roi répond: «Comme chascun peut connoistre et a veu -par expérience, le Roi, depuis son advénement à la couronne, <em>n'a -monstré aucune cruauté</em> à personne, quelque faute ou offense qu'on -eust faite envers luy.»—Lenglet. Cependant, dans une lettre de Louis -XI où il parle de la fuite de son frère, il lui échappe ce mot -sinistre, qui semble une menace: «S'il a bien fait, <em>il le trouvera</em>.» +<b><a href="#footnotetag447">447</a></b>: Le roi répond: «Comme chascun peut connoistre et a veu +par expérience, le Roi, depuis son advénement à la couronne, <em>n'a +monstré aucune cruauté</em> à personne, quelque faute ou offense qu'on +eust faite envers luy.»—Lenglet. Cependant, dans une lettre de Louis +XI où il parle de la fuite de son frère, il lui échappe ce mot +sinistre, qui semble une menace: «S'il a bien fait, <em>il le trouvera</em>.» Du Clercq.</p> <p><a id="footnote448" name="footnote448"></a> -<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: «Au regard de son armée, elle n'est pas trop grande, +<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: «Au regard de son armée, elle n'est pas trop grande, mais pour douze ou treize cents combatants, je croy que oncques homme ne vit le semblable, ne garder plus bel ordre, tant en bataille en -forme de chevaucher, que à ne dommaiger point le peuple; ne il n'y a -laboureur qui s'enfuie, ne homme d'église, ne marchand, et est tout le +forme de chevaucher, que à ne dommaiger point le peuple; ne il n'y a +laboureur qui s'enfuie, ne homme d'église, ne marchand, et est tout le monde en son ost, comme il seroit en la ville de Paris... Oncques ne -fut si gracieuse guerre.» <em>Lettre de Cousinot au chancelier, Bibl. +fut si gracieuse guerre.» <em>Lettre de Cousinot au chancelier, Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 24 juin 1465.</em></p> <p><a id="footnote449" name="footnote449"></a> -<b><a href="#footnotetag449">449</a></b>: Dans les diocèses de Meaux, de Châlons, de Langres, de +<b><a href="#footnotetag449">449</a></b>: Dans les diocèses de Meaux, de Châlons, de Langres, de Sens, etc.</p> <p><a id="footnote450" name="footnote450"></a> <b><a href="#footnotetag450">450</a></b>: Legrand (<em>Histoire ms.</em> VIII, 48) tire tout ceci, -dit-il, d'une chronique favorable à Dammartin et peut-être trop -hostile à ses ennemis. Cette observation ne me paraît pas suffire pour -faire rejeter un récit aussi vraisemblable, d'après la connaissance -que nous avons d'ailleurs du caractère des acteurs, de l'évêque de -Bayeux, de Châteauneuf, etc.</p> +dit-il, d'une chronique favorable à Dammartin et peut-être trop +hostile à ses ennemis. Cette observation ne me paraît pas suffire pour +faire rejeter un récit aussi vraisemblable, d'après la connaissance +que nous avons d'ailleurs du caractère des acteurs, de l'évêque de +Bayeux, de Châteauneuf, etc.</p> <p><a id="footnote451" name="footnote451"></a> -<b><a href="#footnotetag451">451</a></b>: Excepté à Beaulieu près Nesle.</p> +<b><a href="#footnotetag451">451</a></b>: Excepté à Beaulieu près Nesle.</p> <p><a id="footnote452" name="footnote452"></a> -<b><a href="#footnotetag452">452</a></b>: Tournai, cette sentinelle avancée du royaume, perdue en -pays ennemi, resta obstinément fidèle.</p> +<b><a href="#footnotetag452">452</a></b>: Tournai, cette sentinelle avancée du royaume, perdue en +pays ennemi, resta obstinément fidèle.</p> <p><a id="footnote453" name="footnote453"></a> -<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: La plupart n'étaient jamais venus en France; c'était -pour eux un voyage de découvertes.—Voir les vers cités par Jehan de -Haynin (imprimé dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI):</p> +<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: La plupart n'étaient jamais venus en France; c'était +pour eux un voyage de découvertes.—Voir les vers cités par Jehan de +Haynin (imprimé dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI):</p> <p class="poem10"> De Dommartin en Goalle<br> @@ -10357,153 +10319,153 @@ Haynin (imprimé dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI):</p> <p><a id="footnote454" name="footnote454"></a> <b><a href="#footnotetag454">454</a></b>: Probablement le duc de Nevers et le chancelier -Morvilliers, qui avait manqué au comte Charolais.</p> +Morvilliers, qui avait manqué au comte Charolais.</p> <p><a id="footnote455" name="footnote455"></a> -<b><a href="#footnotetag455">455</a></b>: Les confédérés voulaient «faire un régent, ensemble un -connétable.» <em>Response faite par le sieur de Crèvecœur, prisonnier, -aux interrogations à luy faites par M. l'admiral. Bibliothèque royale, +<b><a href="#footnotetag455">455</a></b>: Les confédérés voulaient «faire un régent, ensemble un +connétable.» <em>Response faite par le sieur de Crèvecœur, prisonnier, +aux interrogations à luy faites par M. l'admiral. Bibliothèque royale, mss. Legrand</em>, cartons 1 et 5.</p> <p><a id="footnote456" name="footnote456"></a> -<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: «Mondit seigneur n'a pas finé, n'y peu avoir d'eux (<em>de +<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: «Mondit seigneur n'a pas finé, n'y peu avoir d'eux (<em>de ceux de Paris</em>) pour un denier de vivres, et se ne fussent ceulx de Saint-Denys, l'on eust eu faute de pain. L'on a grand disette -d'aveine... Car il n'est point à croire la compagnie de chevaux qui -est en cette armée. Escrit hastivement à Saint-Clou.» <em>Preuves de -Legrand, 15 juillet.</em>—Le 14, le comte de Charolais écrit à son père -en partant de Saint-Cloud: «Jacoit ce, mon très-redouté seigneur, que -dernièrement je vous eusse escrit que je passerois pas outre ledit -passaige de Saint-Clou jusqu'à tant que j'aurois nouvelles de vous, +d'aveine... Car il n'est point à croire la compagnie de chevaux qui +est en cette armée. Escrit hastivement à Saint-Clou.» <em>Preuves de +Legrand, 15 juillet.</em>—Le 14, le comte de Charolais écrit à son père +en partant de Saint-Cloud: «Jacoit ce, mon très-redouté seigneur, que +dernièrement je vous eusse escrit que je passerois pas outre ledit +passaige de Saint-Clou jusqu'à tant que j'aurois nouvelles de vous, touchant les cent mille escus... dont par plusieurs mes lettres vous -ay escrit, espérant que vous aurez pitié de nous tous...»—Il ajoute -de sa main: «Nous assemblerons cette semaisne à M. de Berry et à beau +ay escrit, espérant que vous aurez pitié de nous tous...»—Il ajoute +de sa main: «Nous assemblerons cette semaisne à M. de Berry et à beau cousin de Bretagne; pour quoy, se, en leur compagnie, le payement nous failloit, sans le dangier qui en pourroit avenir, vous pouvez penser -quel deshonneur, esclandre et honte ce seroit, premièrement à vous et -à toute la compagnie.»—Autre lettre du même jour à ses secrétaires: -«Qu'ils l'avertissent <em>à tue cheval</em>, quand ils auront assemblé les -cent mille escus.» <em>Bibl. royale, mss. Du Puy, 595, 14 juillet 1465.</em></p> +quel deshonneur, esclandre et honte ce seroit, premièrement à vous et +à toute la compagnie.»—Autre lettre du même jour à ses secrétaires: +«Qu'ils l'avertissent <em>à tue cheval</em>, quand ils auront assemblé les +cent mille escus.» <em>Bibl. royale, mss. Du Puy, 595, 14 juillet 1465.</em></p> <p><a id="footnote457" name="footnote457"></a> -<b><a href="#footnotetag457">457</a></b>: «Il disoit que «S'il y pouvoit entrer le premier, il se -sauveroit, et avec sa couronne sur la tête.» «Plusieurs fois, m'a-t-il -dit, que s'il n'eust pu entrer dans Paris, et qu'il eust trouvé la -ville murée, il se fust retiré vers les Suisses, ou devers le duc de -Milan, Francisque, qu'il réputoit son grand amy.» Commines.—Le duc de -Bedfort disait déjà: De la possession de cette ville «despend cette -seigneurie (de France).»</p> +<b><a href="#footnotetag457">457</a></b>: «Il disoit que «S'il y pouvoit entrer le premier, il se +sauveroit, et avec sa couronne sur la tête.» «Plusieurs fois, m'a-t-il +dit, que s'il n'eust pu entrer dans Paris, et qu'il eust trouvé la +ville murée, il se fust retiré vers les Suisses, ou devers le duc de +Milan, Francisque, qu'il réputoit son grand amy.» Commines.—Le duc de +Bedfort disait déjà : De la possession de cette ville «despend cette +seigneurie (de France).»</p> <p><a id="footnote458" name="footnote458"></a> -<b><a href="#footnotetag458">458</a></b>: Charles de Melun empêcha «le maréchal Rouault de sortir +<b><a href="#footnotetag458">458</a></b>: Charles de Melun empêcha «le maréchal Rouault de sortir de Paris, <em>quoique le roy luy eust escrit que le</em> <span class="smcap">LENDEMAIN IL DONNEROIT BATAILLE</span> <em>au comte de Charolois, et qu'il vinst avec deux -cens lances, pour prendre l'ennemi par derrière</em>...» Lenglet. La note +cens lances, pour prendre l'ennemi par derrière</em>...» Lenglet. La note de Louis XI qui termine l'accusation de Charles de Melun prouve assez -que ce n'était pas une vaine imputation de ses ennemis.</p> +que ce n'était pas une vaine imputation de ses ennemis.</p> <p><a id="footnote459" name="footnote459"></a> <b><a href="#footnotetag459">459</a></b>: Commines ne croit pas que le comte du Maine ni Charles -de Melun aient trahi, mais Louis XI le croit. Commines, qui était -alors un jeune homme de dix-huit ans, a pu ne pas bien connaître les +de Melun aient trahi, mais Louis XI le croit. Commines, qui était +alors un jeune homme de dix-huit ans, a pu ne pas bien connaître les faits de ce temps.</p> <p><a id="footnote460" name="footnote460"></a> <b><a href="#footnotetag460">460</a></b>: Ce sont du moins les excuses qu'il fit valoir au -procès.</p> +procès.</p> <p><a id="footnote461" name="footnote461"></a> -<b><a href="#footnotetag461">461</a></b>: «Mais oncques pour cris qu'ils fissent, la commune ne -se bougea.» Du Clercq.</p> +<b><a href="#footnotetag461">461</a></b>: «Mais oncques pour cris qu'ils fissent, la commune ne +se bougea.» Du Clercq.</p> <p><a id="footnote462" name="footnote462"></a> -<b><a href="#footnotetag462">462</a></b>: Chartes du 7 janvier 1465 (communiqué par M. Chéruel), +<b><a href="#footnotetag462">462</a></b>: Chartes du 7 janvier 1465 (communiqué par M. Chéruel), <em>Archives municipales de Rouen, registre V-2, fol. 89.</em></p> <p><a id="footnote463" name="footnote463"></a> -<b><a href="#footnotetag463">463</a></b>: Payement de 4500 livres à compte, 26 mai 1464. +<b><a href="#footnotetag463">463</a></b>: Payement de 4500 livres à compte, 26 mai 1464. <em>Archives du royaume, 26 mai 1464, K, 70.</em></p> <p><a id="footnote464" name="footnote464"></a> -<b><a href="#footnotetag464">464</a></b>: «Et le dit en gaudissant, car ainsi estoit-il -accoustumé de parler. Au moment de la bataille, il dit encore: «Je les -mettray aujourd'hui si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile -qui les pourra desmesler.» Commines.—Allait-il combattre pour ou -contre Louis XI, quand il fut tué? rien ne l'indique. Peut-être ne le -savait-il pas lui-même, les chances étant assez égales. Ce politique -indifférent, qui avait tant vu et tant fait, n'en était que plus -disposé à se moquer de tout. On cite un autre mot qu'il dit un jour au -roi, le voyant monté sur un petit cheval: «Votre Majesté est très-bien -montée; car je ne pense pas qu'il se puisse trouver cheval de si -grande force que cette haquenée.—Comment cela? dit le roi.—Pour ce -que elle porte Votre Majesté et tout son conseil.» Lenglet.</p> +<b><a href="#footnotetag464">464</a></b>: «Et le dit en gaudissant, car ainsi estoit-il +accoustumé de parler. Au moment de la bataille, il dit encore: «Je les +mettray aujourd'hui si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile +qui les pourra desmesler.» Commines.—Allait-il combattre pour ou +contre Louis XI, quand il fut tué? rien ne l'indique. Peut-être ne le +savait-il pas lui-même, les chances étant assez égales. Ce politique +indifférent, qui avait tant vu et tant fait, n'en était que plus +disposé à se moquer de tout. On cite un autre mot qu'il dit un jour au +roi, le voyant monté sur un petit cheval: «Votre Majesté est très-bien +montée; car je ne pense pas qu'il se puisse trouver cheval de si +grande force que cette haquenée.—Comment cela? dit le roi.—Pour ce +que elle porte Votre Majesté et tout son conseil.» Lenglet.</p> <p><a id="footnote465" name="footnote465"></a> -<b><a href="#footnotetag465">465</a></b>: Justice de Dieu, aidée de Louis XI? (V. <em>Amelgard</em>)... -J'ai déjà parlé au tome précédent de cet important personnage, -politique, général, législateur; du moins il voulait l'être: sous -Charles VII, il s'était fait donner un mémoire pour réformer la -procédure. Il était poète aussi. De la Rue, III, 327.—Voir à la -cathédrale de Rouen le noble tombeau, simple et grave, à côté du -monument théâtral de Louis de Brézé, en face du triomphant sépulcre -des Amboise. Il y a là deux siècles d'histoire.—L'inscription, qui +<b><a href="#footnotetag465">465</a></b>: Justice de Dieu, aidée de Louis XI? (V. <em>Amelgard</em>)... +J'ai déjà parlé au tome précédent de cet important personnage, +politique, général, législateur; du moins il voulait l'être: sous +Charles VII, il s'était fait donner un mémoire pour réformer la +procédure. Il était poète aussi. De la Rue, III, 327.—Voir à la +cathédrale de Rouen le noble tombeau, simple et grave, à côté du +monument théâtral de Louis de Brézé, en face du triomphant sépulcre +des Amboise. Il y a là deux siècles d'histoire.—L'inscription, qui n'existe plus, est dans M. Deville, Tombeaux de Rouen, p. 60.</p> <p><a id="footnote466" name="footnote466"></a> <b><a href="#footnotetag466">466</a></b>: Olivier de la Marche le nomme autrement: Le fils de son -médecin, nommé Robert Cotereau.</p> +médecin, nommé Robert Cotereau.</p> <p><a id="footnote467" name="footnote467"></a> -<b><a href="#footnotetag467">467</a></b>: Le récit de Commines est bien malicieux: «Environ -minuit, revindrent ceulx qui avoient esté dehors, et pouvez penser -qu'ils n'estoient point allés loin; et rapportèrent que le Roy estoit -logé à ces feux. Incontinent on y envoya d'autres, et se remettoit +<b><a href="#footnotetag467">467</a></b>: Le récit de Commines est bien malicieux: «Environ +minuit, revindrent ceulx qui avoient esté dehors, et pouvez penser +qu'ils n'estoient point allés loin; et rapportèrent que le Roy estoit +logé à ces feux. Incontinent on y envoya d'autres, et se remettoit chascun en estat de combattre, mais la plupart avoit mieux envie de fuir. Comme vint le jour, ceux qu'on avoit mis hors du camp, -rencontrèrent un chartier qui apportoit une crusche de vin du village, -et leur dit que tout s'en estoit allé... Dont la compagnie eut +rencontrèrent un chartier qui apportoit une crusche de vin du village, +et leur dit que tout s'en estoit allé... Dont la compagnie eut grant'joie; et y avoit assez de gens qui disoient lors, qu'il falloit -aller après, lesquels faisoient bien maigre chère une heure devant.» +aller après, lesquels faisoient bien maigre chère une heure devant.» Commines, I, 4.</p> <p><a id="footnote468" name="footnote468"></a> <b><a href="#footnotetag468">468</a></b>: C'est le triomphant bulletin de la ville de Paris. Lire -les deux autres opposés entre eux, mais également triomphants, celui -du comte de Charolais (vraiment homérique): Preuves de Commines, éd. +les deux autres opposés entre eux, mais également triomphants, celui +du comte de Charolais (vraiment homérique): Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 484-488, et celui de Louis XI; Lettres et bulletins des -armées de Louis XI, adressés aux officiers municipaux d'Abbeville et -publiés par M. Louandre, 1837 (Abbeville).</p> +armées de Louis XI, adressés aux officiers municipaux d'Abbeville et +publiés par M. Louandre, 1837 (Abbeville).</p> <p><a id="footnote469" name="footnote469"></a> -<b><a href="#footnotetag469">469</a></b>: Charles de Melun avait de longue date capté la -popularité «Nous rencontrasmes au droit de l'hostel où pend l'enseigne -du Dieu d'amour en la rue Saint-Antoine... (<em>Maître</em>... <em>demanda</em>:) -Qui nous avoit meus requérir qu'il plust au Roy laisser à Paris +<b><a href="#footnotetag469">469</a></b>: Charles de Melun avait de longue date capté la +popularité «Nous rencontrasmes au droit de l'hostel où pend l'enseigne +du Dieu d'amour en la rue Saint-Antoine... (<em>Maître</em>... <em>demanda</em>:) +Qui nous avoit meus requérir qu'il plust au Roy laisser à Paris messire Charles de Melun, pour lors son lieutenant, attendu qu'il -avoit esté délibéré en ladite ville le contraire... À quoy maistre -Henry respondit que ce qui en avoit esté faict avoit esté faict +avoit esté délibéré en ladite ville le contraire... À quoy maistre +Henry respondit que ce qui en avoit esté faict avoit esté faict cuidans faire le proufit de la ville, pource que ledit Charles de -Melun avoit esté moien envers le Roy de faire abattre partie des aydes -que ledit sieur prenoit en icelle ville.» <em>Déposition de maistre Henry +Melun avoit esté moien envers le Roy de faire abattre partie des aydes +que ledit sieur prenoit en icelle ville.» <em>Déposition de maistre Henry de Livres et de Jehan de Clerbourg. Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, juillet 1465.</em></p> <p><a id="footnote470" name="footnote470"></a> -<b><a href="#footnotetag470">470</a></b>: Le bâtard de Vendôme côtoya si bien l'armée du duc de -Calabre et du maréchal de Bourgogne, qui les empêcha d'entrer en -Champagne, et les obligea d'aller passer près d'Auxerre. Il menait -avec lui «un couturier qui faisoit les hoquetons blancs et rouges, à 2 -écus pièce, et donnoit le douzième audit bâtard (sans doute pour -engager sur la route les francs archers à recevoir cet uniforme royal -et à grossir sa troupe).» <em>Archives, Trésor des chartes, Procédures +<b><a href="#footnotetag470">470</a></b>: Le bâtard de Vendôme côtoya si bien l'armée du duc de +Calabre et du maréchal de Bourgogne, qui les empêcha d'entrer en +Champagne, et les obligea d'aller passer près d'Auxerre. Il menait +avec lui «un couturier qui faisoit les hoquetons blancs et rouges, à 2 +écus pièce, et donnoit le douzième audit bâtard (sans doute pour +engager sur la route les francs archers à recevoir cet uniforme royal +et à grossir sa troupe).» <em>Archives, Trésor des chartes, Procédures criminelles faites par Tristan l'ermite</em>, J. 950.</p> <p><a id="footnote471" name="footnote471"></a> -<b><a href="#footnotetag471">471</a></b>: Le greffier les appelle des «<em>Lifrelofres</em> calabriens -et suisses.» Jean de Troyes, octobre 1465.</p> +<b><a href="#footnotetag471">471</a></b>: Le greffier les appelle des «<em>Lifrelofres</em> calabriens +et suisses.» Jean de Troyes, octobre 1465.</p> -<p>«Estoient communément trois Suisses ensemble, un piquenaire, un -coulevrinier et un arbalétrier.» Olivier de la Marche, Collection +<p>«Estoient communément trois Suisses ensemble, un piquenaire, un +coulevrinier et un arbalétrier.» Olivier de la Marche, Collection Petitot, X, 245.</p> <p><a id="footnote472" name="footnote472"></a> @@ -10511,193 +10473,193 @@ Petitot, X, 245.</p> d'autres monuments.</p> <p><a id="footnote473" name="footnote473"></a> -<b><a href="#footnotetag473">473</a></b>: Cependant, au moment même, le duc écrivait: «Aux -baillis de Courtray, d'Ypres, d'Hesdin, au trésorier de Boulonnais, et +<b><a href="#footnotetag473">473</a></b>: Cependant, au moment même, le duc écrivait: «Aux +baillis de Courtray, d'Ypres, d'Hesdin, au trésorier de Boulonnais, et autres officiers, pour la confiscation des biens de ceux qui se sont -enfouis à la journée de Montlhéry.» <em>Compte de la recette générale des -finances</em>, 18 septembre 1465. Barante, éd. Gachard, II, 24.</p> +enfouis à la journée de Montlhéry.» <em>Compte de la recette générale des +finances</em>, 18 septembre 1465. Barante, éd. Gachard, II, 24.</p> <p><a id="footnote474" name="footnote474"></a> -<b><a href="#footnotetag474">474</a></b>: «Armés de petites brigandines fort légères. Encore -disoient aucuns qu'il n'y avoit que petits cloux dorés par dessus le -satin, afin de moins leur peser.» Commines.</p> +<b><a href="#footnotetag474">474</a></b>: «Armés de petites brigandines fort légères. Encore +disoient aucuns qu'il n'y avoit que petits cloux dorés par dessus le +satin, afin de moins leur peser.» Commines.</p> <p><a id="footnote475" name="footnote475"></a> -<b><a href="#footnotetag475">475</a></b>: Ils ne marchandaient pas: «Les joues velues, pendantes -de malheureuseté, sans chausses ni souliers, pleins de poux et +<b><a href="#footnotetag475">475</a></b>: Ils ne marchandaient pas: «Les joues velues, pendantes +de malheureuseté, sans chausses ni souliers, pleins de poux et d'ordure... ils avoient telle rage de faim aux dents qu'ils prenoient -fromage sans peler, mordoient à même.» Jean de Troyes.—«La cité de -Paris... fist grandement son proffit de l'armée.» Olivier de la +fromage sans peler, mordoient à même.» Jean de Troyes.—«La cité de +Paris... fist grandement son proffit de l'armée.» Olivier de la Marche.</p> <p><a id="footnote476" name="footnote476"></a> -<b><a href="#footnotetag476">476</a></b>: C'est à ce prince chevaleresque qu'est dédié le Petit -Jehan de Saintré. C'est lui-même qui l'avait fait écrire. L'auteur, -Antoine De la Salle, lui dit: «Pour obéir à vos prières qui me sont -entiers commandemens...»</p> +<b><a href="#footnotetag476">476</a></b>: C'est à ce prince chevaleresque qu'est dédié le Petit +Jehan de Saintré. C'est lui-même qui l'avait fait écrire. L'auteur, +Antoine De la Salle, lui dit: «Pour obéir à vos prières qui me sont +entiers commandemens...»</p> <p><a id="footnote477" name="footnote477"></a> <b><a href="#footnotetag477">477</a></b>: Il semble qu'il y ait eu dans tout cela un reste de -patriotisme normand: «Le lendemain que Pontoise fut pris par Loys +patriotisme normand: «Le lendemain que Pontoise fut pris par Loys Sorbier, Lancelot de Haucourt envoia un cordelier de Paris devers -madame la grand'sénéchale... Lancelot dit qu'il estoit normand... -avoit fait serment sur l'autel Sainte-Anne à Quétenville.» <em>Bibl. +madame la grand'sénéchale... Lancelot dit qu'il estoit normand... +avoit fait serment sur l'autel Sainte-Anne à Quétenville.» <em>Bibl. royale, m. Legrand, Preuves, 1465.</em></p> <p><a id="footnote478" name="footnote478"></a> <b><a href="#footnotetag478">478</a></b>: Les gens du roi, les officiers royaux, semblaient les -plus malveillants. Obligé dans son besoin pressant de leur demander un -emprunt, il n'en tira pas grand'chose. Ils auraient plutôt donné à -l'ennemi. Un conseiller au Parlement et un avocat allèrent joindre le -duc de Berri. Le clerc d'un autre conseiller était allé, avec un +plus malveillants. Obligé dans son besoin pressant de leur demander un +emprunt, il n'en tira pas grand'chose. Ils auraient plutôt donné à +l'ennemi. Un conseiller au Parlement et un avocat allèrent joindre le +duc de Berri. Le clerc d'un autre conseiller était allé, avec un notaire, chercher le duc jusqu'en Bretagne; clerc et notaire furent -noyés pour l'exemple.</p> +noyés pour l'exemple.</p> <p><a id="footnote479" name="footnote479"></a> <b><a href="#footnotetag479">479</a></b>: Et par-devant quelquefois. La personne du roi ne leur -imposait guère, à en juger par le petit récit du greffier chroniqueur. -Un jour qu'il revenait de conférer avec les princes, il dit à ceux qui -gardaient la barrière que désormais les Bourguignons leur donneraient +imposait guère, à en juger par le petit récit du greffier chroniqueur. +Un jour qu'il revenait de conférer avec les princes, il dit à ceux qui +gardaient la barrière que désormais les Bourguignons leur donneraient moins de mal, qu'il saurait bien les en garder. Sur quoi, un procureur -du Châtelet dit hardiment: «Voire, Sire, mais en attendant, ils -vendangent nos vignes et mangent nos raisins, sans y sçavoir -remédier.» «Mieux vaut, répliqua Louis XI, qu'ils vendangent vos +du Châtelet dit hardiment: «Voire, Sire, mais en attendant, ils +vendangent nos vignes et mangent nos raisins, sans y sçavoir +remédier.» «Mieux vaut, répliqua Louis XI, qu'ils vendangent vos vignes que de venir prendre ici vos tasses et l'argent que vous cachez -dans vos caves et celliers.»</p> +dans vos caves et celliers.»</p> <p><a id="footnote480" name="footnote480"></a> <b><a href="#footnotetag480">480</a></b>: Jean de Troyes dit pourtant que le roi, loin de laisser -piller les Normands, fit punir sévèrement ceux d'entre eux qui avaient -manqué en paroles à la dignité de la ville de Paris: «Vint à Paris -plusieurs des nobles de Normandie et injurièrent les Parisiens; et, +piller les Normands, fit punir sévèrement ceux d'entre eux qui avaient +manqué en paroles à la dignité de la ville de Paris: «Vint à Paris +plusieurs des nobles de Normandie et injurièrent les Parisiens; et, veue la plainte des bourgeois, le principal malfaicteur et prononceur -desdites parolles fut condemné à faire amende honorable devant +desdites parolles fut condemné à faire amende honorable devant l'hostel de ladicte ville, teste nue, desceint, une torche au poing, en disant par luy que faulsement et mauvaisement il avoit menty en -disant lesdictes parolles... Et après eut la langue percée, et ce -fait, fut banny.»</p> +disant lesdictes parolles... Et après eut la langue percée, et ce +fait, fut banny.»</p> <p><a id="footnote481" name="footnote481"></a> -<b><a href="#footnotetag481">481</a></b>: Ce drôle d'évêque, qui était propre à tout, servait au -besoin de capitaine. Il avait mécontenté les Parisiens, en se mettant -une nuit à la tête du guet, et le menant tout autour des murs, à grand -renfort de clairons et de trompettes. Au moment où il fut attaqué, il +<b><a href="#footnotetag481">481</a></b>: Ce drôle d'évêque, qui était propre à tout, servait au +besoin de capitaine. Il avait mécontenté les Parisiens, en se mettant +une nuit à la tête du guet, et le menant tout autour des murs, à grand +renfort de clairons et de trompettes. Au moment où il fut attaqué, il sortait de chez une femme.</p> <p><a id="footnote482" name="footnote482"></a> -<b><a href="#footnotetag482">482</a></b>: Dans une première entrevue, le roi avait essayé de -ramener le comte de Charolais; il lui dit: «Mon frère, je cognois que +<b><a href="#footnotetag482">482</a></b>: Dans une première entrevue, le roi avait essayé de +ramener le comte de Charolais; il lui dit: «Mon frère, je cognois que estes gentilhomme, et de la maison de France.—Pourquoy, -Monseigneur?—Pour ce que, quant j'envoyay mes ambassadeurs à l'Isle -devers mon oncle, votre père et vous, et que ce fol Morvillier parla -si bien à vous, vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne (qui +Monseigneur?—Pour ce que, quant j'envoyay mes ambassadeurs à l'Isle +devers mon oncle, votre père et vous, et que ce fol Morvillier parla +si bien à vous, vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne (qui est gentilhomme, et il le monstra bien, car chascun se contenta de luy), que je me repentiroye des parolles que vous avoit dict ledict Morvillier, avant qu'il fust le bout de l'an. Vous m'avez tenu promesse, et encores beaucoup plus tost que le bout de l'an... Avec -telz gens veulx-je avoir à besongner, qui tiennent ce qu'ilz -promettent.» «Et désavoua ledict Morvillier...» Commines.</p> +telz gens veulx-je avoir à besongner, qui tiennent ce qu'ilz +promettent.» «Et désavoua ledict Morvillier...» Commines.</p> <p><a id="footnote483" name="footnote483"></a> -<b><a href="#footnotetag483">483</a></b>: Attesté par Louis XI lui-même, dans une lettre au comte +<b><a href="#footnotetag483">483</a></b>: Attesté par Louis XI lui-même, dans une lettre au comte de Charolais. <em>Bibl. royale, mss. Legrand, Histoire</em>, VIII, 28.</p> <p><a id="footnote484" name="footnote484"></a> -<b><a href="#footnotetag484">484</a></b>: Les Écossais, appelés par les Bretons, vinrent, la -guerre faite, au partage des dépouilles; ils prirent ce moment pour -réclamer <em>leur</em> comté de Saintonge, un don absurde de Charles VII, -qui, dans sa détresse, avait donné une province pour une armée -d'Écosse, mais l'armée ne vint pas.—Instruction du roi d'Écosse à ses -envoyés: «Vous direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi -d'Écosse et délivrance de ladicte comté, pourroit estre occasion de -plus grant mal... et plus briefvement que on ne cuide.» Suivent des +<b><a href="#footnotetag484">484</a></b>: Les Écossais, appelés par les Bretons, vinrent, la +guerre faite, au partage des dépouilles; ils prirent ce moment pour +réclamer <em>leur</em> comté de Saintonge, un don absurde de Charles VII, +qui, dans sa détresse, avait donné une province pour une armée +d'Écosse, mais l'armée ne vint pas.—Instruction du roi d'Écosse à ses +envoyés: «Vous direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi +d'Écosse et délivrance de ladicte comté, pourroit estre occasion de +plus grant mal... et plus briefvement que on ne cuide.» Suivent des menaces, au cas que le roi de France attaque la duchesse de Bretagne, -parente du roi d'Écosse et de la plupart des nobles Écossais.—Un +parente du roi d'Écosse et de la plupart des nobles Écossais.—Un conseiller de Louis XI fait observer, dans une note qui suit, que le -don était conditionnel, etc. Il adresse ce conseil à son maître: «Se +don était conditionnel, etc. Il adresse ce conseil à son maître: «Se vostre plaisir estoit de prendre le duc d'Albanie en vostre service... n'aroit jamais nul de la nation qui osast riens faire contre vous que l'autre ne le fist pendre, ou luy fist cousper la teste incontinent, -et par ainsi romperiés toutes les trafiques et petites alliances -qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs.» <em>Bibl. royale, mss. +et par ainsi romperiés toutes les trafiques et petites alliances +qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs.» <em>Bibl. royale, mss. Baluze, 475, 13 nov. 1465.</em></p> <p><a id="footnote485" name="footnote485"></a> -<b><a href="#footnotetag485">485</a></b>: Les élus d'Alençon devaient payer à leur duc une +<b><a href="#footnotetag485">485</a></b>: Les élus d'Alençon devaient payer à leur duc une pension sur les taxes et aides, montrer aux gens du duc de Normandie -ce qui restait et le leur livrer.—Serait-ce à la vieille résistance -d'Alençon contre la Normandie que faisait allusion la devise des -archers d'Alençon: «Avoient jacquetes où estoit dessus escript de -broderie: <em>Audi partem</em>?»—Ce qui, je crois, veut dire ici: «Écoutez -aussi l'autre partie.» Jean de Troyes, samedi 10 août 1465.</p> +ce qui restait et le leur livrer.—Serait-ce à la vieille résistance +d'Alençon contre la Normandie que faisait allusion la devise des +archers d'Alençon: «Avoient jacquetes où estoit dessus escript de +broderie: <em>Audi partem</em>?»—Ce qui, je crois, veut dire ici: «Écoutez +aussi l'autre partie.» Jean de Troyes, samedi 10 août 1465.</p> <p><a id="footnote486" name="footnote486"></a> -<b><a href="#footnotetag486">486</a></b>: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant à Metz, le roi -semble avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider à la -réduire. On lit dans le projet du traité: «Cent mille escus d'or -comptant, pour employer à la conqueste de Naples et de ceulx de Metz.» -Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 499.</p> +<b><a href="#footnotetag486">486</a></b>: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant à Metz, le roi +semble avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider à la +réduire. On lit dans le projet du traité: «Cent mille escus d'or +comptant, pour employer à la conqueste de Naples et de ceulx de Metz.» +Preuves de Commines, éd. Lenglet, II, 499.</p> <p><a id="footnote487" name="footnote487"></a> -<b><a href="#footnotetag487">487</a></b>: Le roi, dans une instruction qu'il donne à ses -ambassadeurs, près du Pape, présente l'abolition de la Pragmatique +<b><a href="#footnotetag487">487</a></b>: Le roi, dans une instruction qu'il donne à ses +ambassadeurs, près du Pape, présente l'abolition de la Pragmatique comme la cause principale de la guerre du Bien public. Il prouve par -la trahison de l'évêque de Bayeux, qui a terminé cette guerre, qu'il -importe infiniment de savoir à qui l'on confie les évêchés. Le roi, -dit-il, a, dès son avénement, restitué obédience au Siége apostolique: -«Quæ res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit, +la trahison de l'évêque de Bayeux, qui a terminé cette guerre, qu'il +importe infiniment de savoir à qui l'on confie les évêchés. Le roi, +dit-il, a, dès son avénement, restitué obédience au Siége apostolique: +«Quæ res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit, ex quibus ortum est flebile regni incendium...; allicere nitebantur parlamentos, <em>quasi reducturi Pragmaticam</em>, fingentes omnes Franciœ pecunias exhauriri... Excusabunt mandatum quoddam publicatum in regno; illud nempe dolls et fraude Bajocensis episcopi surreptum...; perfidus -apostolicæ Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore... +apostolicæ Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore... insperatus hostis erupit ac sceteratissimus proditor... Quantopere -intersit Regis promotum iri in regno suo prælatos spectatæ et -exploratæ in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius +intersit Regis promotum iri in regno suo prælatos spectatæ et +exploratæ in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius Bajocensis episcopi scelus potuit totam Normanniam et pene regni -statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, præclara oppida et -inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prælati +statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, præclara oppida et +inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prælati possident... Flagitabunt obnixe quatenus in metropolitanis ecclesiis ac excellentioribus episcopatibus eminentioribusque abbatiis... -expectare dignetur regias preces.»</p> +expectare dignetur regias preces.»</p> <p><a id="footnote488" name="footnote488"></a> <b><a href="#footnotetag488">488</a></b>: La seule mention qu'on en trouve se rencontre dans le -projet, et ne se retrouve dans aucun des traités. Lenglet, II, 249. Au -reste, le plus puissant des confédérés, le comte de Charolais, avait -besoin du pape pour l'affaire de Liége. Dans son traité avec le roi, -il exige que le roi se soumette. «Pour l'accomplissement des choses -dessus dictes..., à la cohertion et contrainte de nostre sainct Père -le Pape.» Ibidem, 504.</p> +projet, et ne se retrouve dans aucun des traités. Lenglet, II, 249. Au +reste, le plus puissant des confédérés, le comte de Charolais, avait +besoin du pape pour l'affaire de Liége. Dans son traité avec le roi, +il exige que le roi se soumette. «Pour l'accomplissement des choses +dessus dictes..., à la cohertion et contrainte de nostre sainct Père +le Pape.» Ibidem, 504.</p> <p><a id="footnote489" name="footnote489"></a> -<b><a href="#footnotetag489">489</a></b>: Les princes avaient jeté vaguement cette promesse; on -ne la trouve nettement exprimée que dans la sommation adressée par le -frère du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: «Oster et faire +<b><a href="#footnotetag489">489</a></b>: Les princes avaient jeté vaguement cette promesse; on +ne la trouve nettement exprimée que dans la sommation adressée par le +frère du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: «Oster et faire cesser les aydes, impositions, quatriesme, huitiesme et toutes autres charges, oppressions et exactions, <em>sur le pauvre peuple</em>, fors seulement la taille ordinaire des gens d'armes, laquelle aura tant -seulement cours, jusqu'à ce que les <em>estats du royaume, que brief -espérons assembler</em>..., soit advisé.» Preuves de Commines, éd. -Lenglet, II, 45. Les autres princes s'en tiennent à des expressions -plus générales: «<em>Meus de pitié et compassion du pauvre peuple</em>, etc.» +seulement cours, jusqu'à ce que les <em>estats du royaume, que brief +espérons assembler</em>..., soit advisé.» Preuves de Commines, éd. +Lenglet, II, 45. Les autres princes s'en tiennent à des expressions +plus générales: «<em>Meus de pitié et compassion du pauvre peuple</em>, etc.» Ibidem, 444. Ce qui est singulier, c'est qu'ils accusent le roi de -<em>les avoir attaqués</em>, lorsqu'ils venaient réformer le royaume: «Aucuns -induisent le Roy à prendre inimitié... contre les seigneurs de son -sang... pour grever et dommager... ainsy que par effect l'a, à son -pouvoir, montré par l'invasion qu'il fist à puissance d'armes le 16<sup>e</sup> -jour de juillet dernier passé à Montlhéry sur nous qui, pour aider à +<em>les avoir attaqués</em>, lorsqu'ils venaient réformer le royaume: «Aucuns +induisent le Roy à prendre inimitié... contre les seigneurs de son +sang... pour grever et dommager... ainsy que par effect l'a, à son +pouvoir, montré par l'invasion qu'il fist à puissance d'armes le 16<sup>e</sup> +jour de juillet dernier passé à Montlhéry sur nous qui, pour aider à pourvoir au bien du royaume et de la chose publique d'iceluy... -venions joindre avec nostre très-redouté seigneur monseigneur de -Berry, ledit beau cousin de Bretaigne et autres seigneurs du sang.» +venions joindre avec nostre très-redouté seigneur monseigneur de +Berry, ledit beau cousin de Bretaigne et autres seigneurs du sang.» Ibidem, 490.</p> <p><a id="footnote490" name="footnote490"></a> -<b><a href="#footnotetag490">490</a></b>: «Lesquels avis, délibérations et conclusions, le Roi -veut et ordonne estre gardez, comme se luy-même en sa personne les +<b><a href="#footnotetag490">490</a></b>: «Lesquels avis, délibérations et conclusions, le Roi +veut et ordonne estre gardez, comme se luy-même en sa personne les avoit faicts; et d'abondant, dedans quinze jours, il les autorisera... -et ne seront baillées par le Roy lettres à rencontre... et se elles -estoient baillées, ne sera obéy.» Ibidem, 514-515.</p> +et ne seront baillées par le Roy lettres à rencontre... et se elles +estoient baillées, ne sera obéy.» Ibidem, 514-515.</p> <p><a id="footnote491" name="footnote491"></a> <b><a href="#footnotetag491">491</a></b>: Ordonnances, XVI, 12 novembre 1465.</p> @@ -10705,382 +10667,6 @@ estoient baillées, ne sera obéy.» Ibidem, 514-515.</p> </div> - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume -7/19), by Jules Michelet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1440-1465 *** - -***** This file should be named 42694-h.htm or 42694-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/6/9/42694/ - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42694 ***</div> </body> </html> |
